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+Project Gutenberg's Nouvelles mille et une nuits, by Robert-Louis Stevenson
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nouvelles mille et une nuits
+
+Author: Robert-Louis Stevenson
+
+Release Date: April 5, 2006 [EBook #18123]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS ***
+
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+
+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
+
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+
+
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+
+Robert-Louis Stevenson
+
+NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+LE ROMAN ÉTRANGE EN ANGLETERRE.
+
+I.
+
+II.
+
+
+LE CLUB DU SUICIDE.
+
+HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME.
+
+HISTOIRE D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE.
+
+L'AVENTURE DES CABS.
+
+
+LE DIAMANT DU RAJAH.
+
+HISTOIRE D'UN CARTON À CHAPEAU.
+
+HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN.
+
+HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES.
+
+AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.
+
+
+
+
+
+LE ROMAN ÉTRANGE EN ANGLETERRE
+
+
+
+
+
+I
+
+
+Le nom de Robert-Louis Stevenson est attaché, en France, au souvenir
+d'un livre d'étrennes, _l'Île au Trésor_, qui fit fureur il y a peu
+d'années. La traduction de M. Philippe Daryl nous dispense de raconter
+les lointains et merveilleux voyages de l'_Hispaniola_; disons seulement
+que ce petit livre nous paraît être, par sa verve, son entrain, sa
+fraîcheur, par le mouvement, le ton de vérité qui y règne, un des
+modèles du genre.
+
+Si _Kidnapped_, qui vit le jour ensuite, s'adresse plus exclusivement, à
+cause de la saveur écossaise dont il est imprégné, aux jeunes
+compatriotes de son héros, David Balfour, l'histoire n'en est pas moins,
+d'un bout à l'autre, amusante, et c'est une idée ingénieuse, en outre,
+que d'avoir fait raconter la fin du drame jacobite par un whig qui se
+trouve forcément enrôlé dans le camp de ses adversaires.
+
+La scène se passe en 1751, à l'époque où des oncles dénaturés pouvaient
+encore faire embarquer les neveux qui les gênaient sur un brick de
+mauvais renom, pour les envoyer à la Caroline, où ils étaient vendus
+sans plus de formes. Comment ce gamin énergique et honnête, David
+Balfour, échappe à son sort, et tout ce qu'il souffre dans une île
+déserte, voisine des côtes d'Écosse, avant sa périlleuse équipée à
+travers les Highlands, en compagnie d'Alan Breck Stewart, un rival
+jacobite de d'Artagnan, voilà des aventures dont on peut dire ce que La
+Fontaine disait de _Peau_ _d'âne_; il n'est personne qui ne prenne un
+plaisir extrême à lire _Kidnapped_. M. Stevenson s'y pose en compatriote
+de Walter Scott et de Burns, il nous fait respirer sa bruyère natale et
+met à tout ce qu'il touche le sceau d'une des qualités de sa race, la
+_quaintness_: esprit, originalité, grâce un peu bizarre et parfois
+maniérée, il y a de tout cela dans ce que peint par excellence ce mot de
+_quaint_, si parfaitement intraduisible, quoiqu'il dérive de notre vieux
+français, à en croire les dictionnaires.
+
+Écossais, Stevenson l'est encore,--il l'a prouvé depuis,--par le
+sentiment du fantastique, le goût du surnaturel, la préoccupation des
+lois morales, des problèmes philosophiques, et par je ne sais quelle
+gaîté morose, _grim humour_, qui déconcerte et qui attache à la fois.
+Mais il est, en même temps, cosmopolite, Parisien du boulevard,
+Américain du Far-West, comme le montrent ses spirituelles notes de
+voyages. Hier encore son adresse était à Honolulu; peut-être aujourd'hui
+est-il de retour à New-York, qui le revendique comme Londres revendique
+Henry James. Sa vie errante a formé une personnalité très curieuse, très
+moderne et franchement excentrique, qui apparaît à travers une série de
+productions d'inégale valeur, mais dont aucune n'est banale. Ce citoyen
+du monde a bien vu tous les pays dont il parle, soit qu'il nous présente
+_les Squatters du Silverado_, soit qu'il nous invite à glisser
+lentement, à bord de son _Aréthuse_, sur les canaux de la Belgique et de
+la France, soit qu'il s'arrête pour deviser familièrement avec ses amis
+les peintres de Barbizon, sous les ombrages de la forêt de
+Fontainebleau. Ici ou là, il rend son impression d'un trait net et
+précis. Point de longueurs, point de remplissage inutile. Aucun de ses
+ouvrages, en dépit de certaines exigences des éditeurs anglais
+auxquelles il a refusé énergiquement jusqu'ici de se soumettre, n'a plus
+d'un volume; la concision, la clarté incisive, une grande simplicité,
+sont les qualités maîtresses de son style. Sceptique et railleur, il
+réussit à nous captiver sans avoir jamais recours à l'élément
+sentimental, et touche parfois des questions hardies sans tomber dans ce
+qu'on est convenu d'appeler l'immoralité, bien qu'il ne se soucie guère
+de nous montrer des personnages vertueux et qu'il ait le talent pervers
+d'exciter notre sympathie en faveur d'individualités tout au moins
+équivoques. Réussir, avec de pareilles tendances, à collaborer aux
+bibliothèques d'éducation et de récréation, c'est la preuve d'une
+souplesse peu commune.
+
+Après avoir assuré son empire sur des milliers de jeunes lecteurs dans
+l'ancien et dans le nouveau monde, M. Stevenson paraît s'être dit:
+«Voyons si les vieux seront plus difficiles, s'ils ne mordront pas, eux
+aussi, à l'hameçon des contes bleus?» Et il lança ses _Nouvelles Mille
+et une Nuits_, où la féerie se met au service de la réalité par un
+procédé ravi à miss Thackeray. Combien de fois les talents à fracas
+ont-ils profité des trouvailles faites par quelque talent plus modeste!
+C'est miss Thackeray qui a dit la première: «Les contes de fées sont
+partout et de tous les jours; nous sommes tous des princes et des
+princesses déguisés, ou des ogres, ou des nains malfaisants. Toutes ces
+histoires sont celles de la nature humaine, qui ne semble pas changer
+beaucoup en mille ans, et nous ne nous lassons jamais des fées parce
+qu'elles lui sont fidèles.» Seulement, l'auteur de _Five old friends_
+place dans un milieu bourgeois de nos jours _la Belle au Bois dormant,
+Cendrillon, la Belle et la Bête, le Petit Chaperon rouge_, etc., dont
+les aventures modernisées n'ont rien que d'ordinaire, tandis que les
+contes arabes que M. Stevenson transporte en Europe, sans changer rien à
+leur allure coulante et négligée, conservent un caractère très
+exceptionnel et sont, en somme, presque aussi merveilleux que dans les
+_Mille et une Nuits_ orientales.
+
+Prenons la première des nouvelles, et la meilleure, _le Club du
+suicide_: nous n'avons pas de peine à reconnaître dans le prince
+Florizel de Bohême, qui, pendant son séjour à Londres, rôde incognito
+par les rues, le calife Haroun-al-Raschid, et dans son fidèle écuyer, le
+colonel Geraldine, Giafar, grand vizir. Le verglas les ayant forcés à
+chercher refuge dans un _bar_ des environs de Leicester-square, ils
+rencontrent un individu qui n'a de commun avec Bedreddin-Hassan que la
+manie d'offrir des tartes à la crème aux gens qu'il ne connaît pas.
+C'est le dénouement fou d'une carrière extravagante: le jeune homme aux
+tartes à la crème (nous ne le connaîtrons que sous ce nom) prélude à la
+mort par cette soirée burlesque. Le prince et son écuyer font semblant
+d'être dans les mêmes dispositions que leur nouvelle connaissance, et
+c'est ainsi qu'ils sont introduits par lui au _Club du suicide_,
+rendez-vous de tous ceux qui, fatigués de la vie, désirent disparaître
+sans scandale. Chaque nuit, une partie de cartes réunit ces désenchantés
+autour du tapis vert. Le président du club, un dilettante d'espèce toute
+particulière, bat et donne les cartes; le privilégié qu'un sort heureux
+gratifie de l'as de pique disparaîtra avant l'aube par les soins
+obligeants du membre de céans qui tourne l'as de trèfle. Ce jeu réunit
+les émotions de la roulette, celles d'un duel et celles d'un
+amphithéâtre romain, il fait goûter les impressions exquises de la peur;
+les gens les plus revenus de tout y trouvent un dernier plaisir. M.
+Malthus, par exemple, un paralytique, défiguré, ravagé par des excès
+auxquels il ne peut plus se livrer, est membre honoraire, pour ainsi
+dire. Il vient, de loin en loin, quand il en a la force, chercher une
+excitation qui le réconcilie avec la vie en lui faisant redouter la
+mort. Il a essayé de tout, et il en est à déclarer qu'en fait de
+passions, aucune n'est enivrante autant que la peur; il est poltron avec
+délices, et il badine avec des terreurs sans nom. Heureusement pour la
+morale, il badine une fois de trop; l'as de pique lui échoit à la fin,
+et le lendemain les journaux de Londres renferment, sous la rubrique:
+_Triste accident_, un paragraphe qui apprend au public la mort de
+l'honorable M. Malthus, tombé par-dessus le parapet de Trafalgar-square;
+au sortir d'une soirée, il cherchait un cab; on attribue sa chute à une
+nouvelle attaque de paralysie.
+
+Le prince Florizel aurait son tour, si Geraldine, vigilant et fidèle, ne
+mettait la police secrète sur pied, en dépit des terribles serments par
+lesquels s'engagent les membres du club. Personne n'est livré aux
+tribunaux; le prince vient généreusement au secours de ceux des
+désespérés qui méritent encore quelque pitié, puis il décide que le
+repaire sera fermé et que son abominable président périra en duel. Ce
+duel, qui doit avoir lieu sur le continent, est le sujet d'un second
+récit beaucoup plus _sensationnel_ encore que le premier, où il est
+question d'un médecin et d'une malle qui contient un cadavre, celui de
+l'adversaire désigné du président, lâchement assassiné par ce monstre.
+
+Certes, le lecteur, quel qu'il soit, attend la suite avec autant
+d'impatience que le sultan des Indes, tenu en haleine par les points
+suspensifs des contes de Schéhérazade; on passe, avec une fiévreuse
+anxiété, à l'histoire suivante, qui est celle non pas d'un _Cheval
+enchanté_, mais d'un simple _Cab_, lequel recueille des invités de bonne
+volonté pour les conduire à une fête étrange dont la fin est le triomphe
+du droit et le châtiment du crime, grâce à la vaillante épée du prince
+Florizel. L'héritier d'un trône daigne se mesurer avec le pire des
+scélérats. Nous le retrouverons plus tard, mêlé à d'autres aventures non
+moins intéressantes, celles d'un diamant, et, comme tous les princes
+qu'a mis en scène M. Stevenson, il finit en philosophe, renversé par une
+révolution. C'est derrière le comptoir d'un débit de tabac qu'il
+apparaît une dernière fois: ce redresseur de torts vend majestueusement
+des cigares!
+
+On voit que la fantaisie humoristique n'est pas absente des récits de M.
+Stevenson; les contrastes si marqués que permet, qu'exige même cette
+qualité, très développée chez lui, produisent bien quelques fautes de
+goût, mais une certaine façon qu'il a de se moquer de ses héros et de
+lui-même relève ici néanmoins le _sensational novel_, qui a retrouvé
+depuis peu, en Angleterre, un succès d'assez mauvais aloi. Du rang où
+l'avait placé naguère Wilkie Collins, ce roman, nourri d'émotions
+violentes, était tombé au niveau des élucubrations de feu Ponson du
+Terrail. M. Stevenson eut le mérite de le rendre agréable aux délicats.
+
+Nous n'avons, du reste, nulle envie de défendre plus qu'il ne convient
+la suite des _Nouvelles Mille et une Nuits_, inspirée par la _Dynamite_
+et composée en collaboration avec Mme Stevenson. La confusion de la
+tragédie et de la farce y est poussée trop loin. On croit être devant un
+couple de jongleurs émérites, d'équilibristes habiles, dont les
+périlleux exercices deviendraient fatigants pour le public, amusé
+d'abord, s'ils se prolongeaient beaucoup; mais les aventures des trois
+jeunes gens inutiles qui attendent leur fortune du hasard, sur le pavé
+de Londres, sont presque aussi courtes que celles des trois _calenders_,
+fils de rois, et la gracieuse conspiratrice qui les conduit l'un après
+l'autre à deux doigts de leur perte ne prend pas en vain cinq noms
+différents, car Clara Luxmore, dite Lake, dite Fonblanque, dite
+Valdivia, dite de Marly, a autant d'imagination à elle seule que
+pouvaient en avoir réunies les cinq dames de Bagdad. Son histoire de _la
+Belle Cubaine_ et de _l'Ange exterminateur_ chez les Mormons sont des
+contes bleus modernes de la plus piquante invraisemblance: ils
+dissimulent cependant des complots anarchiques effroyables, mais tous si
+maladroits qu'ils prêtent à rire. M. et Mme Stevenson traitent la
+dynamite du haut en bas, refusant de la prendre au sérieux et faisant
+rater toutes ses bombes, sauf deux ou trois qui éclatent au détriment de
+ceux qui les fabriquent. Zéro, l'agitateur irlandais, et son complice
+Mac-Guire, périssent assommés sous le ridicule. Si Clara, l'affidée de
+ces deux _fantoccini_ grotesques, obtient sa grâce et, à la fin, un bon
+mari, c'est qu'elle est jolie à ravir, pleine d'inventions drôles, de
+tours uniques, et surtout parce qu'au milieu de ses criminelles erreurs,
+elle n'a jamais été sentimentale. L'assassin sentimental et phraseur, si
+commun de nos jours, est conspué par M. Stevenson; celui-ci repousse
+avec énergie l'intérêt malsain qui s'attache au crime politique, il
+vénère les agents de police et leur dédie son livre, il fait grand cas
+de l'autorité; par la bouche de son personnage favori, le prince
+Florizel, resté fidèle au rôle de bon génie derrière un comptoir de
+marchand de tabac, il déclare que l'homme est un diable faiblement lié
+par quelques croyances, quelques obligations indispensables, et qu'aucun
+mot sonore, qu'aucun raisonnement spécieux ne le déciderait à relâcher
+ces liens. On voit que, pour un romancier _dans le mouvement_, M.
+Stevenson a des principes _vieux style_.
+
+Dans _Prince Otto_, où les questions philosophiques et politiques
+s'entremêlent à beaucoup de paradoxes, l'auteur de _New Arabian Nights_
+nous prouve qu'il a lu _Candide_ et qu'il se souvient aussi d'Offenbach.
+Vous chercheriez en vain sur une carte la principauté de Grünewald, bien
+que sa situation soit indiquée entre le grand-duché aujourd'hui éteint
+de Gerolstein et la Bohême maritime. En revanche, le nom du premier
+ministre, Gondremark, vous rappelle un acteur de _la Vie parisienne_.
+Dans ce badinage sérieux, un peu trop délayé, on voit le prince Othon,
+un gentil prince en porcelaine de Saxe, mériter le mépris de ses peuples
+par sa conduite indigne d'un souverain, la conduite pourtant d'un galant
+homme très chevaleresque, mais trop épris de la chasse, des petits vers
+français et d'une jeune épouse ambitieuse, qui, finalement, prête les
+mains à son incarcération dans une forteresse, pour être plus libre de
+jouer le rôle de Catherine II ou de Sémiramis. Vous y verrez aussi
+comment les témoignages d'héroïsme de la jolie Séraphine se bornent à un
+coup de couteau donné au premier ministre, qui, jaloux de gouverner en
+son nom, voudrait être un favori dans toute la force du terme, et
+comment la proclamation de la république met fin, soudain, à ces
+complots de cour, à ces intrigues, à ces drames secrets; comment le
+prince et la princesse fugitifs et dépossédés, à pied, sans le sou, se
+rencontrent dans la campagne, oublient leurs désastres, leurs grandeurs,
+et se mettent tout simplement à s'aimer, ravis, en somme, de cette chute
+qui les a jetés aux bras l'un de l'autre pour jamais. Ceux-ci ne
+vendront pas du tabac, ils feront de la littérature en collaboration; un
+recueil des plus médiocres a paru sous le titre «_Poésies_, par Frédéric
+et Amélie.»
+
+La réconciliation de leurs altesses sur le grand chemin est un des rares
+duos d'amour que nous ayons rencontrés au cours des romans qui nous
+occupent. Il est charmant, ce duo, car l'esprit enfin y fait trêve,
+l'esprit moqueur, léger, glacial et trop tendu dont M. Stevenson abuse,
+et qui produit à la longue l'effet du pâté d'anguille. Pour ne trouver
+que le ricanement perpétuel, autant revenir à nos incomparables contes
+de Voltaire, dont l'auteur de _Prince Otto_ s'est fortement pénétré. Où
+il montre, en revanche, une véritable originalité de forme et de fond,
+c'est dans l'exposition semi-scientifique d'un _Cas étrange_, qui mérite
+de compter parmi les récits les plus suggestifs et les plus ingénieux
+d'avatars et de transformations. L'histoire du _Docteur Jekyll et de Mr
+Hyde_ se détache en relief puissant sur la trame un peu mince du reste
+de l'oeuvre, et promet l'estime d'un ordre tout nouveau de lecteurs à M.
+Stevenson. Nous osons à peine le lui dire, ayant compris qu'il craint
+par-dessus tout de paraître terne et lourdement consciencieux. Terne, il
+ne saurait l'être; le seul péril que l'on coure avec lui est dans
+l'excès du brillant et dans sa confusion accidentelle avec le clinquant.
+Quant à la conscience, elle ne sera jamais incompatible avec la liberté
+chez cet Écossais greffé de Yankee et de Parisien agréablement bohème.
+Qu'il ne s'inquiète donc pas de la nature de nos éloges. L'analyse
+critique qui suit est d'ailleurs pour prouver que l'ouvrage le plus
+grave de M. Stevenson n'a rien de particulièrement austère, ni surtout
+d'ennuyeux.
+
+
+
+
+II
+
+
+Quelques lenteurs, il faut en convenir, embarrassent le début. Peu nous
+importent, par exemple, les idées et les habitudes de M. Utterson, un
+personnage d'arrière-plan, dépositaire du testament bizarre qui fait
+passer tous les biens de Henry Jekyll entre les mains de son ami Edward
+Hyde, dans le cas de la disparition du testateur. Cette clause insolite
+blesse le bon sens et les traditions professionnelles du notaire
+Utterson; elle semble cacher quelque secret ténébreux, d'autant plus que
+ledit Edward Hyde, prétendu «bienfaiteur» du docteur Jekyll et son
+légataire universel, n'est connu de personne. Jamais Utterson n'en avait
+entendu parler avant que le singulier document lui eût été confié, avec
+mille précautions minutieuses; pourtant il est le plus ancien ami de
+Jekyll, après le docteur Lanyon toutefois, qui, intimement lié jadis
+avec son collègue, s'est peu à peu éloigné de lui, sous prétexte qu'il
+donnait à corps perdu dans des hérésies scientifiques. Lanyon, lui non
+plus, ne sait rien du mystérieux Hyde. Le seul renseignement que M.
+Utterson ait jamais pu recueillir sur celui-ci est de nature à augmenter
+sa perplexité; c'est le hasard qui le lui fournit.
+
+Un soir qu'il se promène dans un quartier populeux de Londres, avec son
+jeune parent, M. Enfield, ce dernier lui fait remarquer, presque à
+l'extrémité d'une petite rue commerçante, l'entrée d'une cour qui
+interrompt la ligne régulière des maisons. Juste à cet endroit, un
+pignon délabré avance sur la rue ses deux étages sans fenêtres,
+au-dessus de la porte dépourvue, de marteau, une porte de derrière
+apparemment.
+
+«Cette porte que voici, dit M. Enfield, se rattache dans ma pensée à une
+singulière histoire.»
+
+Et il raconte l'acte de brutalité commis sous ses yeux, dans cette rue
+même, contre un enfant, une petite fille, par un individu d'apparence
+plus que désagréable, une espèce de gnome. Indigné, il a saisi le
+coupable au collet, appelé au secours; un rassemblement s'est formé, et
+M. Hyde, pour éviter un scandale, a payé une forte somme aux parents de
+sa victime. Il s'est rendu sous bonne escorte à son domicile, la maison
+délabrée en question, et est redescendu bientôt avec un chèque sur la
+banque Coutts, signé du nom le plus honorable, un nom qu'Utterson devine
+sans que son cousin ait besoin de le prononcer.
+
+«Et quelle figure a-t-il, ce Hyde?
+
+--Il n'est pas aisé de le peindre. Je n'ai jamais vu d'homme qui m'ait
+inspiré autant de dégoût, sans que je puisse expliquer pourquoi. Il vous
+donne l'impression d'un être difforme, et cependant je ne saurais
+spécifier sa difformité. Il est extraordinaire, voilà le fait, il est
+anormal. Je crois le voir encore, tant je l'ai peu oublié, et cependant
+je ne trouve pas de paroles pour peindre l'effet que produit cette
+infernale physionomie.»
+
+M. Utterson est plus ému qu'il ne veut le laisser paraître.
+
+«Sur la maison elle-même, demande-t-il, vous ne savez rien?
+
+--Si fait, j'ai observé que personne n'y entre jamais, sauf le héros
+très repoussant de mon aventure. Elle n'est pas habitée, les trois
+fenêtres grillées, sur la cour, restent toujours closes, mais les vitres
+en sont propres, et, au-dessus, il y a une cheminée qui fume parfois, ce
+qui donnerait l'idée que quelqu'un y vient accidentellement.»
+
+Le notaire Utterson voit que M. Enfield ne se doute pas que cette
+vilaine bâtisse dépend de la maison de son ami Jekyll. Après avoir
+soupçonné celui-ci de folie toute pure, il craint qu'il ne s'agisse
+plutôt de quelque complicité honteuse. L'idée fixe le poursuit de
+s'éclairer là-dessus. Il se met à guetter les secrets nocturnes du
+quartier que fréquente l'odieux Hyde. Longtemps il attend en vain; mais,
+certain soir, vers dix heures, les boutiques étant closes et la rue
+silencieuse, au milieu du sourd mugissement de Londres, un pas retentit
+rapide, un homme de petite taille apparaît, tire une clé de sa poche et
+se dirige vers la maison indiquée.
+
+«M. Hyde?» lui dit le notaire en posant la main sur son épaule.
+
+L'homme tressaille et recule, mais sa terreur n'est que momentanée.
+Reprenant aussitôt de l'empire sur lui-même, il répond:
+
+«C'est mon nom, en effet; que me voulez-vous?
+
+--Je suis un vieil ami du docteur Jekyll; on a dû vous parler de moi: M.
+Utterson. Faites-moi une grâce, laissez-moi voir votre visage.»
+
+L'autre hésite, puis, après réflexion, se tourne d'un air de défi.
+
+«Maintenant je vous reconnaîtrai, dit Utterson. Cela peut être utile.
+
+--Oui, répond Hyde, il vaut mieux que nous nous soyons rencontrés... À
+propos, vous avez besoin de savoir mon adresse.»
+
+Et il lui indique une rue, un numéro.
+
+«Mon Dieu! se dit le notaire, est-il possible qu'il ait, lui aussi,
+songé au testament?...
+
+--Comment, ne m'ayant jamais vu, avez-vous pu me deviner? reprend Hyde.
+
+--D'après une description. Nous avons des amis communs.
+
+--Lesquels? balbutie Hyde.
+
+--Jekyll, par exemple.
+
+--Il ne vous a jamais parlé de moi, s'écrie l'autre en rougissant de
+colère. Vous mentez.»
+
+Là-dessus, il a poussé la porte et disparu dans la maison, laissant
+Utterson stupéfait.
+
+«Ce nain blême, au sourire timide et cynique à la fois, est certainement
+fort laid, pense le notaire, mais sa laideur ne suffit pas à expliquer
+la répulsion insurmontable que suscite sa présence. Il faut qu'il y ait
+quelque chose en outre. Serait-ce qu'une âme noire peut transparaître
+ainsi à travers son enveloppe de chair? Pauvre Jekyll! Si jamais j'ai lu
+la signature de Satan sur un visage, c'est sur celui de ton nouvel ami.»
+
+En tournant la rue, on arrive devant un square bordé de belles maisons,
+dont plusieurs sont déchues de leur rang d'autrefois, divisées en
+appartements, en bureaux, en magasins. L'une d'elles, cependant, devant
+laquelle s'arrête Utterson, a gardé un grand air d'opulence. Un vieux
+domestique vient ouvrir.
+
+«Poole, lui dit Utterson, le docteur Jekyll est-il chez lui?»
+
+Sur sa réponse négative:
+
+«Je viens de voir M. Hyde s'introduire par la porte de l'ancienne salle
+d'anatomie. Cela est-il permis en l'absence de votre maître?
+
+--Sans doute, car M. Hyde a une clé.
+
+--Je ne crois pas cependant avoir jamais rencontré ici ce jeune homme.
+
+--Oh! monsieur, on ne l'invite pas à dîner et il ne paraît guère de ce
+côté-ci de la maison. Il entre et sort toujours par le laboratoire.»
+
+Utterson conclut de ces renseignements que le docteur, en ouvrant sa
+maison à Hyde, subit la conséquence de quelque faute de jeunesse. Ce
+doit être un supplice que de recevoir ainsi, bon gré, mal gré,
+inopinément, cet être atroce, qui entre et sort furtivement, qui
+peut-être est impatient d'hériter.... Il se promet de protéger Jekyll
+contre l'influence équivoque qui s'est glissée à son foyer. Il profitera
+pour cela du premier tête-à-tête.
+
+«Vous savez que je n'ai jamais approuvé votre testament, lui dit-il avec
+hardiesse, et je l'approuve moins que jamais, car j'ai appris des choses
+révoltantes sur ce jeune Hyde.»
+
+La belle figure intelligente du docteur s'assombrit à ces mots.
+
+«Inutile de me les dire, cela ne changerait rien; vous ne comprenez pas
+ma position, répond-il avec une certaine incohérence. Je suis dans une
+passe difficile, très difficile...»
+
+Et comme le notaire, espérant pouvoir le tirer de peine, presse Jekyll
+de s'ouvrir à lui, il refuse, affirmant sur l'honneur qu'il est tout à
+fait libre de se débarrasser, quand il voudra, de cet Edward Hyde, que,
+par conséquent, ses amis doivent lui laisser le soin d'apprécier ce qui
+convient. Assurément, il est attaché à ce garçon, il a pour cela des
+raisons sérieuses.... Même il conjure Utterson de vaincre, quand il ne
+sera plus, l'antipathie que lui inspire son héritier.
+
+«Je ne pourrai jamais le souffrir, dit le notaire.
+
+--Soit! répond Jekyll. Je vous prie seulement de l'aider au besoin, pour
+l'amour de moi.»
+
+À une année de là, Londres tout entier est ému par un crime que rend
+plus frappant la haute situation de la victime, sir Danvers Carew. Il y
+a maintes preuves contre Hyde, et les circonstances font que M. Utterson
+est amené à seconder la police dans ses recherches. La connaissance
+qu'il a de l'adresse du meurtrier présumé permet de faire les
+perquisitions nécessaires. Hyde habite, dans le quartier mal fréquenté
+de Soho, une rue étroite et sombre, garnie de cabarets où l'on boit du
+gin, de restaurants français du plus bas étage, de boutiques borgnes où
+s'approvisionnent des femmes de mauvaise mine appartenant à toutes les
+nationalités. C'est dans un pareil milieu que le protégé de Jekyll,
+héritier d'un quart de million sterling, a élu domicile.
+
+Une vieille femme, aux allures louches, vient ouvrir la porte.
+
+«M. Hyde est, dit-elle, rentré très tard dans la nuit, mais pour
+ressortir ensuite; il a des habitudes fort irrégulières, et disparaît
+parfois un mois ou deux de suite.»
+
+Au nom de la loi, la maison est visitée en détail. Elle est à peu près
+vide. Hyde n'habite que deux chambres meublées avec luxe; un grand
+désordre toutefois y règne pour le moment, comme si l'on y avait fait à
+la hâte des préparatifs de fuite: les vêtements traînent sur le tapis,
+les tiroirs sont ouverts. Des cendres grises dans l'âtre indiquent que
+l'on a brûlé des papiers; mais, derrière une porte, les agents
+découvrent la moitié d'un bâton dont l'autre moitié est restée sanglante
+sur le lieu du crime. Cette canne, d'un bois très rare, a été donnée
+bien des années auparavant à son ami Jekyll par M. Utterson.
+
+Naturellement, la première impulsion de ce dernier est de courir chez le
+docteur. Poole, le vieux domestique, l'introduit, en lui faisant
+traverser la cour qui a été jadis un jardin, dans l'espèce de pavillon
+que l'on appelle indistinctement le laboratoire ou la salle d'anatomie.
+Le docteur a autrefois acheté la maison aux héritiers d'un chirurgien,
+et s'occupe de chimie là où son prédécesseur s'occupait à disséquer.
+Pour la première fois, le notaire est admis à visiter cette partie de la
+maison, qui donne sur la petite rue, théâtre de sa première rencontre
+avec Hyde. Il trouve le docteur, dans une vaste chambre garnie
+d'armoires vitrées, d'un grand bureau et d'une psyché, meuble assez
+déplacé dans un lieu pareil.
+
+«Savez-vous les nouvelles? lui demande Utterson.
+
+--On les a criées sur la place, répond Jekyll très pâle et frissonnant.
+
+--Un mot: j'espère que vous n'avez pas été assez fou pour cacher ce
+misérable?
+
+--Utterson, s'écrie le docteur, je vous donne ma parole d'honneur que
+tout est fini entre lui et moi! D'ailleurs, il n'a pas besoin de mon
+secours, il est en sûreté. Personne n'entendra plus parler de Hyde.»
+
+L'homme de loi est étonné de ces façons véhémentes, presque fiévreuses:
+
+«Vous paraissez bien sûr de lui!
+
+--Sûr... absolument. Mais j'aurais besoin de votre conseil. J'ai reçu
+une lettre, et je me demande si je dois la communiquer à la justice.
+Décidez... j'ai perdu toute confiance en moi-même.
+
+--Vous craignez que cela n'aide à découvrir?...
+
+--Non, peu m'importe ce que deviendra Hyde. Je pensais à ma propre
+réputation, que cette triste affaire met en péril.»
+
+Utterson, surpris de ce soudain accès d'égoïsme, demande à voir la
+lettre; elle est d'une écriture renversée très singulière et conçue dans
+des termes respectueux. Hyde exprime brièvement son repentir, en
+s'excusant auprès du protecteur dont il a si mal reconnu les bontés; il
+lui annonce qu'il a des moyens de fuite tout prêts.
+
+L'enveloppe manque; Jekyll prétend l'avoir brûlée par mégarde.
+
+«Encore une question, reprend Utterson: c'est Hyde, n'est-ce pas, qui
+vous avait dicté ce passage de votre testament au sujet d'une
+disparition possible?»
+
+Le docteur, défaillant, fait un signe affirmatif.
+
+«Je m'en doutais, dit Utterson. Le scélérat avait l'intention de vous
+assassiner! Vous l'avez échappé belle!
+
+--Oh! j'ai reçu une terrible leçon!» s'écrie Jekyll, ensevelissant sa
+tête entre ses deux mains. «Quelle leçon, mon Dieu!»
+
+Et cependant il tente, au moment même, de tromper son ami. En étudiant
+l'autographe de Hyde, Utterson acquiert la preuve que la prétendue
+lettre de l'assassin est de la main même de Jekyll, qui a changé
+l'aspect des caractères en les renversant. Le docteur s'est donc fait
+faussaire pour sauver un meurtrier!
+
+Cependant le temps s'écoule et l'assassin reste introuvable. On
+recueille des détails sur le passé de l'homme, sur ses vices, sa
+cruauté, ses relations ignobles et la haine qu'il a partout inspirée;
+mais sur sa famille, sur ses origines, rien ne peut être découvert,
+encore moins sur le lieu où il se cache. Une nouvelle vie semble avoir
+commencé pour le docteur Jekyll; il ne s'occupe plus que de bonnes
+oeuvres. Charitable, il l'a toujours été, mais il devient religieux en
+outre; il fréquente plus assidûment ses anciens amis, renoue des
+relations très affectueuses avec le docteur Lanyon, et paraît heureux
+comme il ne l'était pas depuis longtemps.
+
+Deux mois se passent ainsi; tout à coup, les amis de Jekyll trouvent sa
+porte fermée. Il garde la chambre, ne reçoit personne. Utterson se
+décide enfin à faire part de son inquiétude au docteur Lanyon. En
+entrant chez celui-ci, il est stupéfait de le trouver changé, affaibli,
+presque mourant:
+
+«Un coup terrible m'a frappé, explique Lanyon, je ne m'en relèverai
+jamais; ce n'est plus qu'une question de semaines. Eh bien, je ne me
+plains pas de la vie... je l'ai trouvée bonne... mais... si nous savions
+tout, nous serions plus satisfaits de nous en aller.
+
+--Jekyll est malade, lui aussi», commence Utterson.
+
+À ce nom, la figure de Lanyon s'altère davantage encore; il lève une
+main tremblante:
+
+«Que je n'entende plus parler du docteur Jekyll, dit-il avec
+emportement. Il est mort pour moi.
+
+--Vous lui en voulez encore? s'écrie Utterson étonné. Songez que nous
+sommes trois bien vieux amis, Lanyon, et que les intimités de jeunesse
+ne se remplacent pas.
+
+--Inutile d'insister. Demandez-lui plutôt à lui-même....
+
+--Mais il ne veut pas me recevoir....
+
+--Cela ne m'étonne pas! Un jour ou l'autre, quand je ne serai plus, vous
+apprendrez la vérité. Jusque-là, qu'il ne soit jamais question entre
+nous d'un sujet que j'abhorre.»
+
+Utterson demande par écrit des explications à Jekyll; une réponse très
+embrouillée lui parvient, dans laquelle le docteur exprime son intention
+de se condamner désormais à une retraite absolue.
+
+Que faut-il supposer? Quelle catastrophe a donc pu survenir? L'idée de
+la folie se présente de nouveau à l'esprit du notaire; les paroles de
+Lanyon impliqueraient cependant tout autre chose. Il voudrait interroger
+de nouveau le vieux savant, mais il n'en a pas l'occasion, car, en une
+quinzaine de jours, cet homme d'une si haute valeur morale et
+intellectuelle succombe. Il laisse à Utterson un paquet scellé qui ne
+doit être ouvert par lui qu'après la disparition du docteur Jekyll. Pour
+la seconde fois, ce mot de disparition, déjà tracé dans le testament, se
+trouve accouplé au nom de Jekyll. Utterson contient à grand-peine sa
+curiosité, mais le respect qu'il doit à la volonté expresse d'un mourant
+le décide à laisser dormir les papiers dans un tiroir....
+
+Souvent il va prendre des nouvelles du docteur. Le fidèle Poole lui dit
+toujours que son maître ne sort plus de ce cabinet mystérieux, au-dessus
+du laboratoire, qu'il ne parle guère, ne lit plus et paraît absorbé dans
+de tristes pensées. Un jour, Utterson s'avise de pénétrer dans la cour
+sur laquelle donnent les trois fenêtres grillées, afin d'entrevoir au
+moins le prisonnier volontaire. L'une de ces fenêtres est ouverte; le
+docteur, assis auprès, l'air souffrant, accablé, aperçoit son ami et
+consent à échanger de loin quelques mots avec lui. Mais, tout à coup,
+une expression de terreur et de désespoir, une expression qui glace le
+sang dans les veines du notaire, passe sur son visage, et la fenêtre se
+reforme brusquement.
+
+À peu de temps de là, M. Utterson reçoit la visite de Poole épouvanté.
+Le vieux serviteur le conjure de venir s'assurer par lui-même de ce qui
+se passe. Il ne peut plus porter seul le poids d'une pareille
+responsabilité. Tout le monde a peur dans la maison.
+
+En effet, quand Utterson pénètre chez le docteur, les autres domestiques
+sont réunis tremblants, effarés, dans le vestibule, et on lui fait de
+sinistres rapports. À la suite de Poole, il se dirige vers le pavillon
+où s'est retranché Jekyll et monte l'escalier qui conduit au fameux
+cabinet.
+
+«Marchez aussi doucement que possible et puis écoutez; mais qu'il ne
+vous entende pas», dit Poole, sans que le notaire puisse rien comprendre
+à cette étrange recommandation.
+
+Il annonce, par le trou de la serrure, M. Utterson.
+
+Une voix plaintive répond du dedans:
+
+«Je ne peux voir personne.»
+
+Et Poole, d'un air triomphant, reprend tout bas:
+
+«Eh bien, monsieur, dites si c'est vraiment la voix de mon maître?
+
+--Elle est bien changée, en effet.
+
+--Changée? On n'a pas été vingt ans dans la maison d'un homme pour ne
+pas reconnaître sa voix. Non, monsieur, mon maître a disparu; dites-moi
+maintenant qui est là, à sa place?»
+
+En parlant, il a entraîné M. Utterson dans une chambre écartée où nul ne
+peut épier leur conciliabule.
+
+«Toute cette dernière semaine, celui qui hante le cabinet a demandé je
+ne sais quel médicament. Mon maître faisait cela quelquefois. Il
+écrivait son ordonnance, puis jetait la feuille de papier sur
+l'escalier. Depuis huit jours nous n'avons vu de lui que cela... des
+papiers. Il était enfermé; les repas mêmes devaient être laissés à la
+porte. Eh bien, tous les jours, deux ou trois fois par jour, il y avait
+des ordonnances sur l'escalier, et je devais courir chez tous les
+chimistes de la ville; et chaque fois que j'avais apporté la drogue, un
+nouveau papier me commandait de la rendre, parce qu'elle n'était pas
+pure, et de chercher ailleurs. On a terriblement besoin de cette
+drogue-là, monsieur...»
+
+L'un des papiers est resté dans la poche de Poole. Jekyll y a tracé les
+lignes suivantes:
+
+«Le docteur Jekyll affirme à MM. *** que leur dernier envoi n'a pu
+servir. En 18... il leur avait acheté une quantité considérable de cette
+même poudre. Il les prie de chercher avec un soin extrême et de lui en
+envoyer de la même qualité, à tout prix.»
+
+Jusque-là, l'écriture est assez régulière; mais, à la fin, la plume a
+craché, comme si une émotion trop forte brisait toutes les digues.
+
+«Pour l'amour de Dieu, trouvez-m'en de l'ancienne!»
+
+«Ceci est assurément l'écriture du docteur, dit Utterson.
+
+--En effet, répond Poole; mais, peu importe son écriture, je l'ai vu....
+
+--Qui donc?
+
+--Je l'ai surpris un jour qu'il était sorti du cabinet et ne se croyait
+pas observé. Ce n'a été qu'une minute; il s'est sauvé avec une espèce de
+cri; mais je savais à quoi m'en tenir, et mes cheveux se sont hérissés
+de crainte. Pourquoi mon maître aurait-il eu un masque sur la figure et
+pourquoi aurait-il crié en s'enfuyant à ma vue?
+
+--Je crois que je devine, dit Utterson. Mon pauvre ami est atteint, sans
+doute, d'une maladie qui le défigure autant qu'elle le fait souffrir, et
+qu'il veut dérober à tous les yeux. De là ce masque qu'il porte pour
+dissimuler quelque plaie affreuse, de là l'extraordinaire altération de
+sa voix et l'impatience qu'il a de trouver un remède qui puisse le
+soulager.
+
+--Non, monsieur, dit Poole résolument, cet être-là n'était pas mon
+maître; mon maître est grand, solide, celui-là n'était guère qu'un nain.
+Parbleu! depuis vingt ans, je le connais assez, mon maître! Non, l'homme
+au masque n'était pas le docteur, et, si vous voulez que je vous dise ce
+que je crois, un meurtre a été commis.
+
+--Puisque vous parlez ainsi, Poole, mon devoir est de m'assurer des
+faits. J'enfoncerai cette porte.»
+
+Les deux hommes se munissent d'une hache et d'un tisonnier; ils envoient
+un valet de pied robuste garder la porte du laboratoire. Une dernière
+fois, Utterson écoute. Le bruit d'un pas léger se fait à peine entendre
+sur le tapis.
+
+«Tout le jour et une bonne partie de la nuit, il marche ainsi de long en
+large, dit le vieux domestique; une mauvaise conscience ne se repose
+pas. Et une fois... une fois, j'ai entendu qu'il pleurait.... On aurait
+dit une femme ou une âme en peine. Je ne sais quel poids m'est tombé sur
+le coeur. J'aurais pleuré aussi.»
+
+Le moment est venu d'agir.
+
+«Jekyll, crie Utterson d'une voix forte, je demande à vous voir.»
+
+Pas de réponse.
+
+«Je vous avertis; nous avons des soupçons, je dois et je veux vous voir;
+si ce n'est pas de votre plein gré, ce sera de force....
+
+--Utterson, réplique la voix, pour l'amour de Dieu, ayez pitié!»
+
+Ce n'est pas la voix de Jekyll décidément, c'est celle de Hyde. Quatre
+fois la hache s'abat sur les panneaux qui résistent; un cri de terreur
+tout animal a retenti dans le cabinet. Au cinquième coup, la porte
+brisée livre passage aux assiégeants, qui, consternés du silence qui
+règne désormais, restent irrésolus sur le seuil. Une lampe éclaire
+paisiblement ce réduit studieux, un bon feu brille dans l'âtre, le thé
+est préparé sur une petite table; sans les armoires vitrées remplies de
+produits chimiques, on se croirait dans l'intérieur les plus bourgeois.
+Mais, au milieu de la chambre, gît un cadavre, encore palpitant, celui
+d'Edward Hyde. Il est vêtu d'habits trop grands pour lui, des habits à
+la taille du docteur. Sa main crispée tient encore une fiole de poison.
+Il s'est fait justice.
+
+Quant au docteur, on ne le retrouve nulle part; mais, sur la table,
+auprès d'un ouvrage pieux pour lequel Jekyll avait exprimé à plusieurs
+reprises beaucoup d'estime, et qui cependant est annoté de sa main avec
+force blasphèmes, auprès des soucoupes remplies de doses mesurées d'un
+sel blanc, que Poole reconnaît pour la drogue que son maître l'envoyait
+toujours demander, il y a des papiers.
+
+En cherchant bien, Utterson découvre un testament qui lui lègue, chose
+étrange, tout ce qui devait appartenir à Edward Hyde, puis une lettre
+d'adieu et une confession dont il prend connaissance, après avoir lu le
+manuscrit du docteur Lanyon.
+
+Ce manuscrit atteste un fait étrange. Le 9 janvier, Lanyon a reçu de son
+vieux camarade de collège, Henry Jekyll, une lettre chargée qui
+l'adjure, au nom de leur amitié ancienne, de lui rendre un service
+duquel dépend son honneur, sa vie. Il s'agit d'aller prendre dans son
+cabinet de travail, quitte à en forcer la porte, des poudres et une
+fiole dont il indique exactement la place. Vers minuit un homme qu'il
+devra recevoir en secret, après avoir renvoyé ses domestiques, viendra
+lui dire le reste. Lanyon, sans rien comprendre à cet appel, obéit
+exactement; il se rend chez Jekyll; le vieux Poole, lui aussi, a été
+averti par lettre chargée. Un serrurier est là qui attend; on pénètre
+dans le cabinet en forçant la serrure, on découvre, à l'endroit désigné,
+des sels quelconques, une teinture rouge qui ressemble à du sang, un
+cahier qui renferme nombre de dates couvrant une période de beaucoup
+d'années, avec quelques notes inintelligibles. Lanyon, fort intrigué,
+emporte le tout chez lui, et attend de pied ferme le visiteur nocturne,
+auquel il va ouvrir lui-même.
+
+Ce visiteur est un petit homme dont l'aspect lui inspire un mélange
+inconnu de dégoût et de curiosité. Il est vêtu d'habits beaucoup trop
+grands, qui traînent par terre et flottent autour de lui. Son premier
+mot est pour réclamer avec agitation les mystérieux objets trouvés chez
+le docteur Jekyll; à leur vue, il pousse un soupir de soulagement, puis,
+demandant un verre gradué, compte quelques gouttes de la liqueur, et y
+ajoute une des poudres. Le mélange, d'abord rougeâtre, commence, tandis
+que les cristaux se dissolvent, à prendre une nuance plus brillante, à
+devenir effervescent et à exhaler des fumées légères. Soudain,
+l'ébullition cesse, le liquide passe lentement du pourpre foncé au vert
+pâle. L'étrange visiteur a bu d'un trait.... Il crie, chancelle, se
+retient à la table, puis reste là, les yeux injectés, la bouche
+entrouverte, respirant à peine. Un changement s'est produit: les traits
+du visage semblent se fondre et se reformer. Lanyon recule d'un
+soubresaut brusque, l'âme noyée dans une épouvante sans nom. Devant lui,
+pâle, tremblant, les mains étendues comme pour retrouver son chemin à
+tâtons au sortir du sépulcre, se tient Henry Jekyll!...
+
+C'est ce qu'il a entendu, ce qu'il a vu cette nuit-là qui a ébranlé la
+vie du docteur Lanyon dans ses fondements mêmes. Le secret professionnel
+s'impose à lui, mais l'horreur le tuera, car il ne peut se le
+dissimuler, et cette pensée le hante jusqu'à une suprême angoisse, lui,
+l'ennemi et le contempteur de la science occulte: l'être difforme qui
+s'est glissé dans sa maison cette nuit-là est bien celui que poursuit la
+police comme assassin de sir Danvers Carew....
+
+Quant à l'effrayante métamorphose, elle est expliquée par la confession
+du docteur Jekyll:
+
+«Je suis né en 18..., avec une grosse fortune, quelques excellentes
+qualités, le goût du travail et le désir de mériter l'estime des
+meilleurs entre mes semblables, en possession, par conséquent, de toutes
+les garanties qui peuvent assurer un avenir honorable et distingué. Le
+plus grand de mes défauts était cette soif de plaisir qui contribue au
+bonheur de bien des gens, mais qui ne se conciliait guère avec ma
+préoccupation de porter la tête haute devant le public, de garder une
+contenance particulièrement grave. Il arriva donc que je cachai mes
+fredaines, et que, lorsque ma situation se trouva solidement établie,
+j'avais déjà pris l'habitude invétérée d'une vie double. Plus d'un
+aurait fait parade des légères irrégularités de conduite dont je me
+sentais coupable; mais, considérées des hauteurs où j'aimais à me
+placer, elles m'apparaissaient, au contraire, comme inexcusables, et je
+les cachais avec un sentiment de honte presque morbide. Ce fut donc
+beaucoup moins l'ignominie de mes fautes que l'exigence de mes
+aspirations qui me fit ce que j'étais, et qui creusa chez moi, plus
+profondément que chez la majorité des hommes, une séparation marquée
+entre le bien et le mal, ces provinces distinctes qui composent la
+dualité de la nature humaine.
+
+«J'étais amené ainsi, bien souvent, à méditer sur cette dure loi de la
+vie qui gît aux racines mêmes de la religion et qui est une si grande
+cause de souffrance. Malgré ma duplicité, je ne me trouvais en aucune
+façon hypocrite; mes deux natures prenaient tout au sérieux de bonne
+foi; je n'étais pas plus moi-même quand je me plongeais dans le désordre
+que quand je m'élançais à la poursuite de la science, ou quand je me
+consacrais au soulagement des malheureux. L'impulsion de mes études
+scientifiques, qui m'emportait dans les sphères transcendantales d'un
+certain mysticisme, me faisait mieux sentir la guerre qui se livrait en
+moi. Par les deux côtés de mon intelligence, le côté moral et le côté
+intellectuel, je me rapprochais donc, chaque jour davantage, de cette
+vérité, dont la découverte partielle m'a conduit à un si épouvantable
+naufrage, que l'homme n'est pas un, en réalité, mais deux; je dis deux,
+ma propre expérience n'ayant pas dépassé ce nombre. D'autres me
+suivront, d'autres iront plus loin que moi dans la même voie, et je me
+hasarde à deviner que, dans chaque homme, sera reconnue plus tard une
+réunion d'individus très divers, hétérogènes et indépendants. Quant à
+moi, je devais infailliblement, par mon genre de vie, avancer dans une
+direction unique. Ce fut du côté moral et en ma propre personne que
+j'appris à découvrir la dualité primitive de l'homme; je vis que des
+deux natures qui se combattaient dans le champ de ma conscience, on
+pouvait dire que je n'appartenais à aucune, parce que j'étais
+radicalement aux deux; et, de bonne heure, avant même que mes travaux
+m'eussent suggéré la possibilité d'un pareil miracle, je pris l'habitude
+de m'appesantir avec délices sur la pensée, vague comme un rêve, de la
+séparation de ces éléments.
+
+«Si chacun d'eux, me disais-je, pouvait habiter des identités
+distinctes, la vie serait délivrée de ce qui la rend intolérable, le
+voluptueux pourrait se satisfaire, délivré enfin des scrupules et des
+remords que son frère jumeau lui impose, et le juste marcherait droit
+devant lui, en s'élevant toujours, en accomplissant les bonnes oeuvres
+où il trouve son plaisir, sans s'exposer davantage aux hontes et aux
+châtiments qu'attire sur lui un compagnon qu'il réprouve. Pour la
+malédiction de l'humanité, ces deux ennemis sont emprisonnés ensemble
+dans le sein torturé de notre conscience, où ils luttent sans relâche
+l'un contre l'autre. Comment les séparer?
+
+«Le moyen que je cherchais me fut fourni par les expériences multiples
+auxquelles je me livrais dans mon laboratoire. Peu à peu j'acquis le
+sentiment profond de l'immatérialité hésitante, de la nature transitoire
+et vaporeuse, pour ainsi dire, de ce corps, solide en apparence, dont
+nous sommes revêtus. Je découvris que certains agents ont le pouvoir de
+secouer notre vêtement de chair comme le vent agite un rideau, de nous
+en dépouiller même. Pour deux bonnes raisons, je n'approfondirai pas
+davantage la partie scientifique de ma confession: d'abord, parce que
+j'ai appris, à mes dépens, que le fardeau de la vie est rivé
+indestructiblement aux épaules de l'homme, et qu'à chaque tentative
+faite pour le rejeter, il revient en imposant une pression plus pénible.
+Secondement, parce que,--mon récit le prouvera d'une façon trop
+évidente, hélas!--mes découvertes restèrent incomplètes. Il suffit donc
+de dire que, non seulement j'en vins à reconnaître, en mon propre corps,
+la simple exhalaison, le simple rayonnement de certaines puissances qui
+entraient dans la composition de mon esprit, mais que je réussis à
+fabriquer une drogue par laquelle ces puissances pouvaient être
+détournées de leur suprématie et souffrir qu'une nouvelle forme fût
+substituée à l'ancienne, une forme qui ne m'était pas moins naturelle,
+parce qu'elle portait l'empreinte des éléments les moins nobles de mon
+âme.
+
+«J'hésitai longtemps, avant de mettre cette théorie en pratique. Je
+savais très bien que je risquais la mort, car une substance capable de
+contrôler si violemment et de secouer à ce point la forteresse même de
+l'identité pouvait, prise à trop haute dose, ou par suite d'un accident
+quelconque, au moment de son absorption, effacer à tout jamais le
+tabernacle immatériel que je lui demandais de modifier seulement. Mais
+la tentation d'une découverte si singulière l'emporta sur les plus vives
+alarmes. J'avais depuis longtemps préparé ma teinture; j'achetai, en
+quantité considérable, chez un marchand de produits chimiques, certain
+sel particulier que je savais, l'ayant employé à mes expériences, être
+le dernier ingrédient nécessaire, et, par une nuit maudite, je mêlai ces
+éléments, je les regardai bouillir et fumer ensemble dans un verre dont,
+avec un grand effort de courage, quand l'ébullition eut cessé, j'avalai
+le contenu.
+
+«Les plus atroces angoisses s'ensuivirent, comme si l'on me broyait les
+os: une nausée mortelle, une horreur intime qui ne peut être surpassée à
+l'heure de la naissance ni à celle de la mort.... Puis ces agonies
+diverses s'évanouirent rapidement, et je revins à moi, comme au sortir
+d'une maladie. Il y avait quelque chose d'étrange dans mes sensations,
+quelque chose d'indescriptiblement nouveau et, par suite de cette
+nouveauté même, d'incroyablement agréable. Je me sentais plus jeune,
+plus léger, plus heureux dans mon corps. En dedans, je devenais capable
+de toutes les témérités; un torrent d'images sensuelles roulait, se
+déchaînait dans mon imagination, j'échappais aux liens de toute
+obligation, j'acquérais une liberté d'âme inconnue jusque-là, qui
+n'était nullement innocente. Je connus, dès le premier souffle de cette
+vie nouvelle, que j'étais plus mauvais qu'auparavant, dix fois plus
+mauvais, livré, comme un esclave, au mal originel, et cette pensée
+m'exalta comme l'eût fait du vin.... J'étendis les bras, en
+m'abandonnant, ravi, à la fraîcheur de ces sensations, et, au moment
+même, je fus soudainement averti que j'avais baissé en stature. Il n'y
+avait pas de miroir dans mon cabinet à cette époque; la psyché, qui
+maintenant s'y trouve, y fut apportée, plus tard, pour refléter mes
+transformations. La nuit cependant touchait au matin, un matin très
+sombre; tous les hôtes de la maison étaient encore plongés dans le
+sommeil; transporté, comme je l'étais, d'espérance et de joie, je
+m'aventurai dehors, je traversai la cour, au-dessus de laquelle il me
+sembla que les constellations regardaient étonnées cet être, le premier
+de son espèce qu'eût encore découvert leur infatigable vigilance; je me
+glissai par les corridors, étranger dans ma propre maison, et, en
+arrivant dans ma chambre, j'aperçus pour la première fois Edward Hyde.
+
+«Il faut maintenant que je parle par théorie, en disant, non pas ce que
+je sais, mais ce que je crois être probable. Le côté mauvais de ma
+nature, à qui j'avais transféré momentanément toute autorité, était
+moins robuste et moins bien développé que le meilleur, dont je venais de
+me dépouiller. Dans le cours de ma vie, qui avait été, après tout, pour
+les neuf dixièmes, une vie de vertu et d'empire sur moi-même, je l'avais
+beaucoup moins épuisé que l'autre. De là, je suppose, ce fait qu'Edward
+Hyde était plus petit, plus mince, plus jeune qu'Henry Jekyll. De même
+que la bonté éclairait la physionomie de celui-ci, le mal était écrit
+lisiblement sur la face de celui-là. Le mal, en outre, que je crois
+toujours être le côté mortel de notre humanité, avait laissé, sur ce
+corps chétif, le signe de la laideur, du délabrement. Et, cependant,
+quand mes yeux rencontrèrent, dans la glace, cette vilaine idole, je
+n'éprouvai pas une répugnance, mais plutôt un élan de bienvenue. Ceci,
+en somme, était encore moi-même; ceci me semblait naturel et humain. À
+mes yeux, l'image de l'esprit y brillait plus vive, elle était plus
+ressemblante, plus tranchée dans son individualité, que sur la
+physionomie complexe et divisée qu'auparavant j'avais l'habitude
+d'appeler mienne. Dans ce jugement, je devais avoir raison, car j'ai
+toujours remarqué que, quand je portais la figure d'Edward Hyde,
+personne ne pouvait approcher de moi sans une visible défaillance
+physique. J'attribue cet effet à ce que tous les êtres humains, tels que
+nous les rencontrons, sont composés de bien et de mal, tandis que Hyde
+était seul au monde pétri de mal sans mélange.
+
+«Je ne m'attardai qu'une minute devant le miroir; il me restait à tenter
+la seconde expérience, l'expérience concluante, à voir si j'avais perdu
+mon identité sans retour, s'il me fallait fuir, avant l'aurore, une
+maison qui ne serait plus la mienne. Rentrant précipitamment dans mon
+cabinet, je préparai, j'absorbai le breuvage une fois de plus; une fois
+de plus j'endurai les tortures de la dissolution; enfin, je revins à moi
+avec le caractère, la stature et le visage d'Henry Jekyll.
+
+«Cette nuit-là, j'abordai les funestes chemins de traverse. Si j'eusse
+fait ma découverte dans un plus noble esprit, si j'eusse tenté cette
+expérience, sous l'empire de religieuses aspirations, tout eût pu être
+différent; de ces agonies de la naissance et de la mort serait sorti un
+ange plutôt qu'un démon. La drogue n'avait aucune action déterminante,
+elle n'était ni diabolique ni divine; elle ébranla seulement les portes
+de ma prison, et ce qui était dedans s'élança dehors. À cette époque, la
+vertu sommeillait en moi; ma perversité, mieux éveillée, profita de
+l'occasion: Edward Hyde surgit. Dorénavant, bien que j'eusse deux
+caractères aussi bien que deux apparences, et que l'un fut tout entier
+mauvais, l'autre était encore le vieil Henry Jekyll, ce composé incongru
+des progrès duquel j'avais appris déjà à désespérer. Le mouvement fut
+donc complètement vers le pire.
+
+«Même alors je n'avais pas pu me réconcilier avec la sécheresse d'une
+vie d'étude; j'étais gai à mes heures, et, comme mes plaisirs manquaient
+de dignité, comme j'étais, avec cela, non seulement connu de tout le
+monde et trop considéré, mais bien près de la vieillesse, cette
+incohérence de ma vie devenait gênante de plus en plus. Ce fut pour ces
+motifs que mon nouveau pouvoir me tenta jusqu'à ce que j'en devinsse
+l'esclave. Je n'avais qu'à vider une coupe, à me débarrasser du corps
+d'un professeur en renom et à endosser, comme un manteau épais, celui
+d'Edward Hyde. Cette idée me sembla piquante, et je fis avec soin tous
+mes préparatifs. Je louai et je meublai ce logement de Soho, où Hyde fut
+traqué par la police; je pris pour gouvernante une créature que je
+savais être silencieuse et sans scrupules. D'autre part, j'annonçai à
+mes domestiques qu'un M. Hyde, dont je leur fis le portrait, devait
+jouir dans ma maison du square d'une entière liberté, de pleins
+pouvoirs. Pour éviter tout accident, je me fis familièrement connaître
+sous mon nouvel aspect; je m'arrangeai de façon à ce que, si quelque
+malheur m'arrivait en la personne du docteur Jekyll, je pusse éviter
+toute perte pécuniaire sous ma figure d'Edward Hyde. Ce fut le secret du
+testament auquel vous opposâtes tant d'objections. Ainsi fortifié, comme
+je le supposais, de tous côtés, je profitai sans crainte des immunités
+de ma situation. Certains hommes ont eu des bandits à leurs gages pour
+accomplir des crimes, tandis que leur propre réputation demeurait à
+l'abri. Je fus le premier qui agit de même en vue du plaisir. Je pus
+donc ainsi, aux yeux de tous, travailler consciencieusement, étaler une
+respectabilité bien acquise, puis, soudain, comme un écolier, rejeter
+ces entraves et plonger, la tête la première, dans l'océan de la
+liberté. Sous mon manteau impénétrable, je possédais une sécurité
+complète. Songez-y... je n'avais qu'à franchir le seuil de mon
+laboratoire: en deux secondes, la liqueur, dont je tenais les
+ingrédients toujours prêts, était avalée; après cela, quoi qu'il pût
+faire, Hyde disparaissait comme un souffle sur un miroir, et à sa place,
+tranquillement assis chez lui, sous sa lampe nocturne, Jekyll se moquait
+des soupçons.
+
+«Mes plaisirs, je l'ai déjà dit, n'avaient jamais été des plus relevés;
+avec Edward Hyde, ils devinrent très vite ignobles et monstrueux. À mon
+retour de chaque excursion nouvelle, je restais stupéfait des turpitudes
+de mon autre moi-même. Ce familier, que j'évoquais ainsi et que
+j'envoyais seul agir selon son bon plaisir, était l'être le plus vil et
+le plus dépravé; il n'avait que des pensées égoïstes, s'abreuvant de
+jouissances avec une avidité toute bestiale, sans souci des tortures qui
+pouvaient en résulter pour d'autres, aussi dépourvu de remords qu'une
+statue de pierre. Henry Jekyll s'effrayait parfois des actes d'Edward
+Hyde, mais cette situation échappait aux lois communes, elle relâchait
+insidieusement l'étreinte de la conscience. C'était Hyde après tout, et
+Hyde seul, qui était coupable; Jekyll ne se sentait pas plus méchant
+qu'auparavant; ses bonnes qualités lui revenaient sans avoir subi
+d'atteintes apparentes; il se hâtait même de réparer le mal accompli par
+Hyde quand cela était possible. De cette façon il se tranquillisait.
+
+«Je n'ai nul dessein d'entrer dans le détail des infamies dont je me
+rendais complice (quant à les avoir commises moi-même, je ne puis
+aujourd'hui encore l'admettre). Je ne veux qu'indiquer les
+avertissements que je reçus et les degrés de mon châtiment. Une fois, je
+courus un véritable danger. Un acte de cruauté contre une enfant excita
+contre moi la colère de la foule, qui m'eût déchiré, je crois, si je
+n'avais pas apaisé la famille de ma petite victime en lui remettant un
+chèque au nom d'Henry Jekyll. Ceci me donna l'idée d'avoir un compte
+dans une autre banque au nom d'Edward Hyde, et quand, en altérant mon
+écriture, j'eus pourvu mon double d'une signature, je me crus de nouveau
+à l'abri du destin.
+
+«Deux mois environ avant le meurtre de sir Danvers Carew, j'étais allé
+courir les aventures. Rentré fort tard, je m'éveillai le lendemain avec
+des sensations bizarres. Ce fut en vain que je regardai autour de moi,
+en reconnaissant les belles proportions et le mobilier décent de ma
+chambre du square, le dessin des rideaux, la forme du lit d'acajou où
+j'étais couché. Quelque chose me laissait convaincu que je n'étais pas
+réellement où je croyais être, mais bien dans mon galant réduit de Soho,
+où j'avais coutume de dormir sous le masque d'Edward Hyde. Je me mis à
+rire de cette illusion et, toujours curieux de psychologie, à en
+chercher les causes. Par intervalles, toutefois, le sommeil m'emportait,
+interrompant ma rêverie, que je reprenais ensuite. Dans un moment
+lucide, mon regard tomba sur ma main à demi fermée. Or la main de
+Jekyll, vous l'avez souvent remarqué, était une main professionnelle de
+forme et de dimensions, une grande main blanche, ferme et bien faite,
+tandis que la main qui m'apparaissait distinctement sur les draps, à la
+clarté jaunissante d'une matinée de Londres, était d'une pâleur brune,
+maigre, osseuse, avec de gros noeuds et couverte partout d'un épais
+duvet noir. Cette main velue était la main d'Edward Hyde.
+
+«Je dus la contempler fixement pendant près d'une minute, abasourdi
+comme je l'étais, jusqu'à ce que l'effroi éclatât dans mon sein avec un
+fracas de cymbales. Bondissant hors du lit, je courus à mon miroir. Au
+spectacle qui frappa mes yeux, tout le sang de mes veines se glaça. Oui,
+je m'étais couché sous la forme de Jekyll, et c'était Hyde qui
+s'éveillait. Comment expliquer ce phénomène?... Comment y remédier?...
+Nouvelles terreurs. La matinée était avancée déjà, les domestiques
+devaient être tous levés, et mes drogues se trouvaient dans le cabinet.
+Il me fallait faire un voyage pour les atteindre, descendre l'escalier,
+traverser la cour. Sans doute, je pourrais dissimuler mon visage, mais à
+quoi bon, puisque je ne pouvais cacher de même le changement de stature?
+Enfin, je me rappelai que mes gens étaient habitués déjà à voir aller et
+venir mon second moi, et j'éprouvai là-dessus une sensation délicieuse
+de soulagement. Je fus vite prêt; dans des habits à la taille du
+docteur, je traversai la maison, où le valet de pied recula ébahi en
+reconnaissant M. Hyde à pareille heure et si singulièrement accoutré.
+Dix minutes après, le docteur Jekyll, revenu à sa première forme,
+s'asseyait assez sombre devant un déjeuner qu'il ne mangeait que du bout
+des lèvres.
+
+«J'avais assurément peu d'appétit; cet accident inexplicable renversait
+toutes mes expériences et semblait, comme le doigt qui écrivit sur le
+mur durant l'orgie babylonienne, tracer ma condamnation. Je commençai à
+réfléchir plus sérieusement que je ne l'avais encore fait aux
+possibilités de ma double existence. Cette partie de moi-même, que
+j'avais le pouvoir de projeter au dehors, avait été, depuis quelque
+temps, terriblement exercée; il me sembla qu'elle grandissait, que le
+sang circulait plus vif dans les veines de Hyde, et je commençai à
+entrevoir le péril d'un renversement de la balance. Que ferais-je si le
+pouvoir du changement volontaire m'échappait, si le caractère d'Edward
+Hyde allait devenir le mien irrévocablement? La vertu de la drogue ne se
+manifestait pas toujours d'une façon égale. Une fois, au commencement,
+elle m'avait fait défaut; depuis, il m'avait fallu, en plus d'une
+circonstance, doubler et même tripler la dose, au risque d'en mourir.
+Ces incertitudes assombrissaient quelque peu mon contentement, qui eut
+été parfait sans elles. Maintenant, à la lumière de cet accident
+matinal, je fus conduit à remarquer que la difficulté qui avait été, au
+commencement, de me débarrasser du corps de Jekyll, s'était transférée
+peu à peu du côté opposé. Il devenait clair que je perdais lentement
+possession de mon premier moi, le meilleur, et que je m'incorporais de
+plus en plus à mon second moi, le pire. Entre les deux, je devais faire
+un choix. Mes deux natures avaient en commun la mémoire, mais toutes les
+autres facultés étaient fort inégalement réparties entre elles. Jekyll
+(qui était composite) prenait part aux aventures de Hyde, tantôt avec
+appréhension, tantôt avec curiosité; mais Hyde était fort indifférent à
+Jekyll et ne se souvenait de lui que comme le brigand se rappelle la
+caverne où il se cache et déjoue les poursuites.
+
+«Faire cause, commune avec Jekyll, c'était renoncer à ces appétits que
+j'avais longtemps caressés en secret et auxquels, depuis peu, je
+m'abandonnais éperdument. Préférer Hyde, c'était mourir à mille intérêts
+et à mille aspirations qui m'étaient chers, c'était devenir d'un coup
+méprisable, c'était perdre mes amis. Le marché peut paraître inégal,
+mais il y avait encore une autre considération dans la balance: tandis
+que Jekyll souffrirait cruellement de l'abstinence, Hyde ne se rendrait
+même pas compte de ce qu'il avait perdu. Si particulier que fût mon cas,
+les termes de ce débat étaient vieux comme l'homme lui-même: des
+tentations, des alarmes identiques assiègent le premier pécheur venu, et
+il en fut pour moi comme pour le grand nombre de mes semblables. Je
+choisis la meilleure part, et puis manquai de force pour m'y tenir.
+
+«Oui, je donnai la préférence au docteur déjà vieux et contrarié dans
+ses passions, mais entouré d'amitiés honorables et rempli d'intentions
+généreuses; je dis un adieu résolu à la liberté, à une jeunesse
+relative, aux impulsions ardentes et aux secrètes débauches; mais
+peut-être apportai-je dans ce choix quelques réserves inconscientes, car
+je ne renonçai pas à ma maison de Soho, et je gardai les vêtements
+d'Edward Hyde, préparés pour tout événement, dans mon cabinet. Pendant
+deux mois, cependant, je fus fidèle à ma détermination; pendant deux
+mois, je pratiquai une austérité à laquelle jamais, jusque-là, je
+n'avais pu atteindre, et je jouis des compensations que procure la paix
+de la conscience. Mais le temps finit par atténuer mes craintes, des
+désirs frénétiques me torturèrent, comme si Hyde eût réclamé la liberté;
+enfin, dans une heure de faiblesse morale, j'avalai de nouveau la
+liqueur transformatrice.
+
+«De même que l'ivrogne, quand il raisonne avec lui-même sur son vice,
+n'est pas, une fois sur cinq cents, frappé des dangers qu'il court par
+suite de son inconscience de brute, je n'avais jamais, en considérant ma
+position, tenu compte suffisamment de la complète insensibilité morale,
+de la propension perpétuelle à mal faire qui dominait chez Hyde. Ce fut
+par là cependant que je fus puni. Mon démon avait été longtemps en cage,
+il s'échappa rugissant. Au moment même où je bus, je me sentis plus
+furieusement porté au crime que par le passé. Une tempête d'impatience
+bouillonnait en moi. Sur une imperceptible provocation, je m'emportai
+comme aucun homme pourvu de sens n'aurait pu le faire, je frappai un
+vieillard inoffensif sans plus de motifs que ceux qu'un enfant gâté peut
+avoir pour casser son joujou. Volontairement, je m'étais dessaisi de ces
+instincts qui maintiennent une sorte d'équilibre chez les plus mauvais
+d'entre nous; pour moi, être tenté, la tentation fut-elle légère,
+c'était succomber aussitôt. L'esprit infernal me poussant, je
+m'abandonnai à une rage meurtrière, et ce ne fut que la lassitude qui
+mit fin au terrible accès de délire dont le résultat fut la mort de sir
+Danvers Carew. Tout à coup, mon coeur se glaça d'effroi; je compris
+qu'il y allait de ma vie, et, fuyant le théâtre du meurtre, je ne
+songeai plus qu'à me mettre en sûreté.
+
+«Je courus à ma maison de Soho et je détruisis mes papiers; puis je
+commençai d'errer par les rues, à la fois fier de mon crime et tremblant
+d'en subir les conséquences, rêvant d'en commettre de nouveaux, et
+l'oreille tendue, néanmoins, au bruit des pas du vengeur qui devait me
+poursuivre. Hyde avait une chanson cynique sur les lèvres en mêlant sa
+drogue, et il la but à la santé du mort. Les souffrances de la
+transformation le possédaient encore, cependant, quand Jekyll, avec des
+larmes de gratitude et de repentir, tomba à genoux, les mains levées
+vers Dieu. Le voile s'était déchiré; je voyais ma vie dans son ensemble,
+depuis les jours de mon enfance et à travers les diverses phases de mes
+études, de ma profession si honorée, jusqu'aux horreurs de cette
+nuit-là! Je ne pouvais réussir à me croire un assassin; je repoussais,
+avec des cris et des prières, les images hideuses que ma mémoire
+suscitait contre moi; n'importe, l'iniquité commise me restait présente.
+Les angoisses du remords firent place enfin à un sentiment de joie; le
+problème de ma conduite se trouva résolu. Hyde devenait impossible; bon
+gré, mal gré, je me trouvais réduit à la plus noble partie de mon
+existence. Combien je m'en réjouissais! Avec quel empressement et quelle
+humilité j'acceptais les restrictions de la vie normale, avec quel
+renoncement sincère je fermai la porte par laquelle je m'étais enfui si
+souvent! Je me disais que je n'en repasserais jamais le seuil maudit; je
+broyai la clé sous mon talon, je me crus sauvé....
+
+«Le lendemain, la culpabilité de Hyde était prouvée; on s'indignait
+d'autant plus que la victime était un homme haut placé dans l'estime du
+monde. Je ne fus pas fâché de sentir mes meilleures impulsions gardées
+ainsi par la terreur de l'échafaud; Jekyll était maintenant ma cité de
+refuge. Hyde n'avait qu'à se laisser entrevoir pour que la société tout
+entière se tournât contre lui. Je me jurai de racheter le passé, et je
+puis déclarer honnêtement que ma résolution produisit de bons fruits.
+Vous avez vu vous-même comment je m'efforçai, durant les derniers mois
+de l'année dernière, de soulager l'infortune; vous savez tout ce que je
+fis pour les autres. Les jours s'écoulaient très calmes, et je ne dirai
+pas que je me sois lassé de cette vie féconde et innocente; je crois au
+contraire que, de jour en jour, j'en jouissais plus pleinement. Mais
+cette malédiction, la dualité de but, continuait à peser sur moi; ma
+pénitence n'était pas accomplie que déjà mon moi inférieur se remettait
+à élever la voix; non que l'idée de ressusciter Hyde put jamais me
+revenir, elle m'eût épouvanté au contraire. Non, ce fut sous ma forme
+accoutumée que je fus tenté, une fois de plus, de transiger avec ma
+conscience; je succombai à la façon d'un coupable ordinaire, en secret,
+et après une certaine résistance.
+
+«Hélas! tout finit, la mesure la plus large se remplit à la fin. Cette
+courte faiblesse acheva de détruire la balance de mon âme.... Je ne
+m'effrayai pas cependant; cette chute semblait naturelle: c'était comme
+un retour au vieux temps, alors que je n'avais pas encore fait ma
+découverte. Écoutez ce qui m'arriva:
+
+«Par une belle journée de janvier, je traversais Regent's Park. La terre
+était humide aux endroits où s'était fondue la neige, mais il n'y avait
+pas de nuage au ciel; des gazouillements d'oiseaux se mêlaient à des
+odeurs douces, presque printanières. Je m'assis sur un banc au soleil.
+L'animal qui était en moi se léchait les babines, pour ainsi dire, en se
+souvenant; le côté spirituel était un peu engourdi, mais disposé à de
+futures expiations, sans être encore prêt à commencer. Je me disais que,
+somme toute, j'étais comme mes voisins, et je souris même assez
+orgueilleusement en comparant ma bonne volonté si active à leur
+paresseuse indifférence. Au moment même où je me complaisais dans cette
+vaine gloire, un spasme me prit, d'horribles nausées, un frisson
+mortel.... Ces symptômes se dissipèrent, me laissant très faible, et
+puis, au sortir de cette défaillance, je commençai à me rendre compte
+d'un changement dans mon état moral: j'étais plus hardi, je méprisais le
+danger, je me moquais des responsabilités. Je baissai les yeux: mes
+habits pendaient, sans forme sur mes membres rapetissés, la main qui
+reposait sur mon genou était noueuse et velue. J'étais une fois de plus
+Edward Hyde. Une minute auparavant, le monde m'entourait de respect, je
+me savais riche, je me dirigeais vers le dîner qui m'attendait chez moi.
+Maintenant, je faisais partie de l'écume de la société, j'étais dénoncé,
+sans gîte ici-bas, meurtrier voué à la potence.
+
+«Ma raison chancela, mais elle ne me manqua pas tout à fait. J'ai
+observé maintes fois que, dans mon second rôle, mes facultés devenaient
+plus aiguës, qu'elles se tendaient plus exclusivement vers un point
+particulier. Où Jekyll aurait peut-être succombé, Hyde savait s'élever à
+la hauteur des circonstances. Mes drogues se trouvaient dans l'une des
+armoires de mon cabinet. Comment y atteindre? Tel fut le problème qu'en
+écrasant mes tempes entre mes mains je m'acharnai à résoudre. J'avais
+fermé à double tour la porte du laboratoire. Si j'essayais d'entrer par
+la maison, mes propres domestiques me livreraient à la justice. Je
+compris qu'il fallait employer une autre main; je pensai à Lanyon, mais
+je me dis en même temps:
+
+«Réussirai-je à parvenir jusqu'à lui? On m'arrêtera probablement dans la
+rue; même si j'échappe à ce péril imminent, si j'arrive sain et sauf
+chez mon confrère, comment un visiteur inconnu et désagréable
+obtiendrait-il qu'un homme tel que lui allât forcer la porte du cabinet
+de son ami, le docteur Jekyll?
+
+«Tout en constatant avec angoisse ces impossibilités, je me rappelai
+qu'il me restait un trait de mon caractère original, que j'avais gardé
+mon écriture. Aussitôt qu'eut jailli cette étincelle, le chemin se
+trouva éclairé d'un bout à l'autre. J'arrangeai de mon mieux mes habits
+flottants, et, appelant un cab, je me fis conduire dans un hôtel de
+Portland-street, dont, par hasard, je me rappelais le nom. À ma vue, qui
+était assurément comique,--quelque tragédie qui pût se cacher sous ces
+vêtements d'emprunt trop longs et trop larges de moitié,--le cocher ne
+put s'empêcher de rire. Je grinçai des dents, pris d'un accès de fureur
+diabolique, et la gaîté s'effaça de ses lèvres, heureusement... car une
+minute encore et je l'eusse arraché de son siège.
+
+«À l'hôtel, je regardai autour de moi d'un air qui fit trembler les
+employés; en ma présence, ils n'osèrent pas échanger un regard: on prit
+mes ordres avec une politesse obséquieuse, on me donna une chambre et de
+quoi écrire. Hyde en péril était un être nouveau pour moi: prêt à se
+défendre comme un tigre, à se venger de tous. Néanmoins, l'horrible
+créature était rusée; cette disposition féroce fut maîtrisée par un
+effort puissant de la volonté; deux lettres partirent, l'une pour
+Lanyon, l'autre pour Poole. Après cela, il resta tout le jour devant son
+feu à se ronger les ongles, demanda un dîner chez lui, toujours seul
+avec ses terreurs furieuses et faisant frissonner sous son seul regard
+le garçon qui le servait. La nuit tombée, il partit dans un fiacre fermé
+et se fit conduire çà et là dans les rues de la ville. Je dis _lui_, je
+ne puis dire _moi_. Ce fils de l'enfer n'avait rien d'humain; rien ne
+vivait en lui que la peur et la haine. Quand, à la fin, commençant à
+craindre que son cocher ne se méfiât, il renvoya le cab pour s'aventurer
+à pied au milieu des passants nocturnes, qui ne pouvaient que remarquer
+son apparence insolite, ces deux passions grondaient en lui comme une
+tempête. Il marchait vite, poursuivi par des fantômes, se parlant à
+lui-même, prenant les rues les moins fréquentées, comptant les minutes
+qui le séparaient encore de minuit. Une femme lui parla, il la frappa en
+plein visage....
+
+«Lorsque je redevins moi-même, chez Lanyon, l'épouvante de mon vieil
+ami, à ce spectacle, m'affecta peut-être un peu. Je ne sais pas bien....
+Qu'importe une goutte de plus dans un océan de désespoir? Ce n'était
+plus la peur de l'échafaud ou des galères, c'était l'horreur d'être Hyde
+qui me torturait. Je reçus les anathèmes de Lanyon comme à travers un
+rêve; comme dans un rêve encore, je rentrai chez moi, je me couchai. Je
+dormis, après la prostration où j'étais tombé, d'un sommeil si profond,
+que les cauchemars mêmes qui m'assaillaient ne purent l'interrompre. Je
+m'éveillai accablé encore, mais un peu mieux cependant. Toujours je
+haïssais et je redoutais la présence du monstre endormi au dedans de
+moi-même, et, certes, je n'avais pas oublié les dangers de la veille;
+mais j'étais rentré chez moi, j'avais mes drogues sous la main. Ma
+reconnaissance envers le sort qui m'avait permis de m'échapper eut
+presque en ce moment les couleurs de la joie et de l'espérance.
+
+«Je traversais tranquillement la cour après déjeuner, aspirant le froid
+glacial de l'air, avec plaisir, quand je fus de nouveau en proie à ces
+sensations indescriptibles qui précédaient ma métamorphose, et je n'eus
+que le temps de me réfugier dans mon cabinet avant que n'éclatassent en
+moi les sauvages passions de Hyde. Je dus prendre en cette occasion une
+double dose, pour redevenir moi-même. Hélas! six heures après, tandis
+que j'étais tristement assis auprès du feu, le besoin de recourir à la
+drogue funeste s'imposa de nouveau. Bref, à partir de ce jour là, ce ne
+fut que par un effort prodigieux de gymnastique, pour ainsi dire, et
+sous l'influence immédiate de la liqueur que je pus conserver
+l'apparence de Jekyll.
+
+«À toute heure de jour et de nuit, j'étais averti par le frisson
+précurseur; si je m'assoupissais seulement une heure dans mon fauteuil,
+j'étais toujours sûr de retrouver Hyde en me réveillant. Sous
+l'influence de cette perpétuelle menace et de l'insomnie à laquelle je
+me condamnais, je devins en ma propre personne un malade dévoré par la
+fièvre, alangui de corps et d'âme, possédé par une seule pensée qui
+grandissait toujours, le dégoût de mon autre moi-même. Mais quand je
+dormais ou quand s'usait la vertu du breuvage, je passais presque sans
+transition,--car les tortures de la métamorphose devenaient de jour en
+jour moins marquées,--à un état tout contraire; mon esprit débordait
+d'images terrifiantes et de haines sans cause; la puissance de Hyde
+augmentait évidemment à mesure que s'affaiblissait Jekyll, et la haine
+qui divisait ces deux suppliciés était devenue égale de chaque côté.
+Chez Jekyll, c'était comme un instinct vital; il voyait maintenant la
+difformité de l'être qui partageait avec lui le phénomène de l'existence
+et qui devait aussi partager sa mort; et, pour comble d'angoisse, il
+considérait Hyde, en dehors de ces liens de communauté qui faisaient son
+malheur, comme quelque chose non seulement d'infernal, mais
+d'inorganique. C'était là le pire: que la fange de la caverne semblât
+pousser des cris, posséder une voix, que la poussière amorphe fût
+capable d'agir, que ce qui était mort et n'avait pas de forme usurpât
+les fonctions de la vie. Et cette abomination en révolte tenait à lui de
+plus près qu'une épouse, de plus près que ses yeux; elle était
+emprisonnée dans sa chair, il entendait ses murmures, il sentait ses
+efforts pour sortir, et à chaque heure d'abandon, de faiblesse, cet
+_autre_, ce démon, profitait de son oubli, de son sommeil, pour
+prévaloir contre lui, pour le déposséder de ses droits.
+
+«La haine de Hyde contre Jekyll était d'un ordre différent. Sa peur tout
+animale du gibet le conduisait bien à commettre des suicides
+temporaires, en retournant à son rang subordonné de partie inférieure
+d'une personne, mais il détestait cette nécessité, il abhorrait
+l'affaissement dans lequel Jekyll était tombé, il lui en voulait de son
+aversion pour l'ancien complice autrefois traité avec indulgence. De là
+les tours qu'il me jouait, griffonnant des blasphèmes en marge de mes
+livres, brûlant mes lettres, lacérant le portrait de mon père. Si ce
+n'eut été par crainte de la mort, il se fût perdu pour m'envelopper dans
+sa ruine; mais l'amour qu'il a de la vie est prodigieux; je vais plus
+loin: moi qui ne peux penser à lui sans frissonner, sans défaillir,
+quand je me représente la passion forcenée de cet attachement, quand je
+songe à la crainte qu'il a de me voir le supprimer par un suicide, je
+trouve encore moyen de le plaindre!
+
+«Inutile de prolonger cette peinture d'un état lamentable; personne n'a
+souffert jamais de tels tourments,--cela suffit. Pourtant, à ces
+tourments mêmes l'habitude aurait pu, non pas apporter un soulagement,
+mais opposer une certaine acquiescence, un endurcissement de l'âme; mon
+châtiment eût duré ainsi plusieurs années sans la dernière calamité qui
+a fondu sur moi. La provision de sels, qui n'avait jamais été renouvelée
+depuis ma première expérience, étant près de s'épuiser, j'en fis
+demander une autre; je me servis de celle-ci pour préparer le breuvage.
+L'ébullition ordinaire s'ensuivit, et aussi le premier changement de
+couleur, mais non pas le second; je bus... inutilement. Poole vous dira
+que Londres fut fouillé en vain dans tous les sens. Je suis maintenant
+persuadé que ma première provision était impure, et que c'est à cette
+impureté non connue que le breuvage dut d'être efficace.
+
+«Une semaine environ s'est passée; j'achève cette confession sous
+l'influence du dernier paquet qui me reste des anciennes poudres. C'est
+donc la derrière fois, à moins d'un miracle, qu'Henry Jekyll peut penser
+ses propres pensées et voir, dans la glace, son propre visage,--si
+terriblement altéré. Il faut d'ailleurs que je termine sans retard. Si
+la métamorphose survenait tandis que j'écris, Hyde mettrait ces pages en
+pièces; mais si quelque temps s'écoule après que je les aurai cachées,
+son égoïsme prodigieux, sa préoccupation unique du moment présent les
+préserveront sans doute, une fois encore, de son dépit de singe en
+colère. Et, de fait, la destinée qui s'accomplit pour nous deux l'a déjà
+modifié, écrasé. Avant une demi-heure, quand je serai rentré pour
+toujours dans cette individualité abhorrée, je sais que je serai assis à
+frémir et à pleurer là-bas sur cette chaise, ou que je reprendrai,
+l'oreille fiévreusement tendue à tous les bruits, une éternelle
+promenade de long en large dans cette chambre, mon dernier refuge
+terrestre. Hyde périra-t-il sur l'échafaud ou bien trouvera-t-il le
+courage de se délivrer lui-même? Dieu le sait... peu m'importe; ceci est
+l'heure de ma mort véritable, ce qui suivra regarde un autre moi-même.
+Ici donc, tandis que je dépose la plume, s'achève la vie du malheureux
+Henry Jekyll...»
+
+ * * * * *
+
+On voit que M. Stevenson a mêlé ici le merveilleux à la science, comme
+ailleurs il l'a fait entrer dans la vie quotidienne. Il s'est inspiré
+sans doute d'ouvrages récents, tels que la _Morphologie générale_, où
+Haeckel, d'accord avec Gegenbaur, étend à tous les êtres vivants une
+théorie appliquée aux plantes par Gaudichaud: chacune d'elles se
+trouverait être, suivant lui, une sorte de polypier. De même, selon
+Haeckel, l'animal ne serait qu'un groupe d'individualités enchevêtrées
+et superposées; on y distinguerait jusqu'à sept degrés différents; nous
+aurions conscience d'un de ces degrés, notre moi, sans avoir conscience
+du moi des autres. Sur ce point, M. Stevenson altère la théorie
+scientifique pour les besoins de la psychologie, et nul n'aura le
+pédantisme de le lui reprocher. Très probablement les découvertes plus
+ou moins fondées de la science fourniront à mesure des matériaux
+précieux à la littérature de fiction; elles permettront notamment de
+prendre pour point de départ des sujets fantastiques, tout autre chose
+que la magie ou les vieux pactes infernaux. Ce qu'on peut redouter,
+c'est que les romanciers n'abusent de ces nouvelles richesses assez
+dangereuses, tous n'ayant pas, pour y toucher, la main aussi légère que
+M. Stevenson.
+
+Mais encore que nous estimions fort cette légèreté, il nous semble
+qu'elle n'a ici qu'un prix secondaire, et que la leçon de morale qui se
+dégage du roman établit sa réelle valeur. Chacun de nous n'a-t-il pas
+senti, en lui, le combat de deux natures distinctes et le pouvoir
+démesuré que prend la moins noble des deux, quand l'autre se prête à ses
+caprices? Chacun de nous ne se rappelle-t-il pas le moment précis où il
+a trouvé difficile de faire rentrer dans l'ordre celui qui doit toujours
+rester à son rang subalterne? L'histoire du docteur Jekyll atténuée,
+réduite à des proportions moins saisissantes, est celle du grand nombre.
+Où M. Stevenson atteint au tragique, c'est dans le passage si court et
+si poignant où il nous fait assister au réveil involontaire de Jekyll
+sous les traits de Hyde, lorsque le regard de l'honnête homme se fixe
+pour la première fois épouvanté sur cette main velue, sur cette main de
+bête, étendue sur les draps du lit, et qui est la sienne; c'est encore
+dans la page terrible où le docteur, si généralement vénéré, reprend au
+milieu du parc qu'il traverse, en se remémorant ses plaisirs furtifs, la
+figure de l'être abject et criminel que poursuit la police; c'est enfin
+dans la conversation pleine d'angoisse qu'il a par la fenêtre avec son
+ami, quand le rideau s'abaisse précipitamment sur la figure de Hyde
+intervenue à l'improviste. Jamais les conséquences de l'abandon de la
+volonté, jamais la revanche de la conscience, n'ont été personnifiées
+d'une façon plus terrible. Dans ce récit, sans le secours d'une seule
+figure de femme, l'intérêt passionné ne languit pas une minute. Après
+l'avoir dévoré jusqu'à la dernière ligne, car il ne livre son secret
+qu'à la fin, on revient à la partie symbolique avec une sorte
+d'angoisse. Ce merveilleux est si terriblement humain! Jusqu'ici, M.
+Stevenson, tout expert qu'il soit à captiver l'attention de ses
+lecteurs, n'avait su que les amuser et les effrayer tour à tour; cette
+fois, il les fait penser; il touche aux fibres les plus secrètes et les
+plus profondes de l'âme; il assure notre pitié à son triste héros, tant
+la perte définitive de l'empire de l'homme sur lui-même est un spectacle
+déchirant, tant il y a d'horreur tragique dans l'instant où ce qui a
+été, au début, complaisance coupable et bientôt criminelle, devient
+malheur involontaire, disgrâce passivement subie, maladie mortelle. Vous
+étiez tout à l'heure une créature responsable et libre, vous pouviez
+vous guérir, l'occasion s'offrait: un retard, indifférent en apparence,
+a tout perdu; ce retard a suffi pour que vous ne soyez plus qu'un jouet
+déplorable de la fatalité. Peut-être le docteur Jekyll aurait-il pu
+secouer encore le joug de Hyde, si, après avoir renoncé à l'usage de la
+drogue maudite, il s'était défendu des faiblesses communes à presque
+tous les hommes, des indignes jouissances dont il n'abuse plus, mais
+qu'il recommence à goûter avec modération, clandestinement. Ce n'est pas
+le meurtre commis par Hyde, c'est un retour honteux de Jekyll à sa
+primitive faiblesse qui décide de l'affreuse catastrophe. Le docteur se
+fait personnellement complice du monstre qu'il craint désormais
+d'appeler, mais qui, sans qu'il l'appelle, est devenu maître d'envahir
+sa vie. Il y a là un point bien délicat et supérieurement traité.
+L'Écossais, avec son sentiment implacable de la justice, s'y révèle.
+
+On peut attendre beaucoup, assurément, de celui qui a su tirer, du
+mystère de la dualité humaine, des effets semblables. M. Stevenson
+dédaigne encore une certaine habileté nécessaire dans la conduite des
+événements. L'acte de cruauté commis par Hyde, au premier chapitre,
+envers la petite fille qui se trouve, on ne sait comment, la nuit, au
+coin d'une rue déserte, semble bien insuffisamment indiqué; le meurtre
+de sir Danvers Carew reste plus vague encore et fait l'effet, tel qu'il
+le présente, d'une scène d'ombres chinoises enfantine, presque ridicule.
+Nombre de personnages sont évoqués, puis abandonnés, selon les exigences
+du récit, auquel d'ailleurs rien ne les rattache. Il faut que quelqu'un
+ait vu, que quelqu'un porte témoignage; l'auteur tire de sa botte une
+nouvelle marionnette; elle parle, remplit une lacune, puis disparaît...
+artifice vraiment trop grossier. Les ficelles de l'art, quand on y a
+recours, doivent être soignées. _Docteur Jekyll_ est, somme toute, un
+roman, et les amateurs de romans tiennent à ces accessoires; ils y
+tiennent même jusqu'à permettre qu'ils usurpent trop souvent la première
+place, dissimulant, sous un certain machinisme, le vide presque absolu
+du fond. Ce n'est certes pas le fond qui manque ici, et on ne peut
+qu'encourager M. Stevenson à persévérer, en s'y perfectionnant, dans
+cette curieuse psychologie sensationnelle, mais ne méprisons pas trop
+pour cela les pages faciles et brillantes dédiées aux enfants de tout
+âge par la plume qui traça en se jouant _Treasure Island_ et _New
+Arabian Nights_[1].
+
+ Th. BENTZON
+
+[Note 1: Un recueil de nouvelles, récemment paru, _The Merry men, and
+other tales and fables_, tient toutes les promesses de _Doctor Jekyll_.
+Les terribles problèmes de l'hérédité, de la démence, de la
+responsabilité humaine y sont traités avec puissance sous une forme
+brève et poignante, fantastique à demi.]
+
+
+
+
+LE CLUB DU SUICIDE
+
+
+
+
+HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME.
+
+
+Lors de son séjour à Londres, le prince Florizel de Bohême conquit
+l'affection de toutes les classes de la société par le charme de ses
+manières, la culture de son esprit et sa générosité. Ce qu'on savait de
+lui suffisait à révéler un homme supérieur; encore ne connaissait-on
+qu'une bien petite partie de ses actes. Malgré son calme apparent dans
+les circonstances ordinaires de la vie et la philosophie avec laquelle
+il considérait toutes les choses de ce monde, le prince de Bohême aimait
+l'aventure, et ses goûts sous ce rapport ne cadraient guère avec le rang
+où l'avait placé sa naissance.
+
+De temps en temps, lorsqu'il n'y avait de pièce amusante à voir dans
+aucun des théâtres de Londres, lorsque la saison n'était favorable ni à
+la chasse ni à la pêche, ses plaisirs de prédilection, il proposait à
+son grand écuyer, le colonel Geraldine, une excursion nocturne.
+Geraldine était la bravoure même; il accompagnait volontiers son maître.
+Nul ne s'entendait comme lui à inventer d'ingénieux déguisements; il
+savait conformer non seulement sa figure et ses manières, mais sa voix
+et presque ses pensées à quelque caractère, à quelque nationalité que ce
+fût; de cette façon il protégeait l'incognito du prince et il lui
+arrivait parfois d'être admis avec lui dans des cercles fort étranges.
+Jamais la police n'était instruite de ces périlleuses équipées, le
+courage imperturbable de l'un des compagnons, la présence d'esprit,
+l'adresse et le dévouement de l'autre suffisaient à les sauver de tous
+les périls.
+
+Un soir, au mois de mars, ils furent poussés par des tourbillons de
+neige vers un bar voisin de Leicester-Square. Le colonel Geraldine
+jouait, cette fois, le rôle d'un petit journaliste réduit aux
+expédients; le prince avait, comme d'habitude, changé complètement sa
+physionomie par l'addition de grands favoris et d'une paire de larges
+sourcils postiches. Ainsi défiguré, il pouvait, quelque connu qu'il fût,
+défier les gens de soupçonner son identité. Les deux compagnons
+savouraient donc à petits coups un mélange d'eau de seltz et de rhum
+dans une entière sécurité.
+
+Le bar était rempli de buveurs, hommes et femmes; plusieurs d'entre eux
+avaient essayé de lier conversation avec les nouveaux venus, mais aucun
+ne paraissait offrir la moindre particularité intéressante. Il n'y avait
+là rien que la lie de la société sous son aspect le plus vulgaire. Le
+prince commençait déjà à bâiller et à se dégoûter de son excursion,
+lorsque les portes battantes du bar furent poussées avec violence: un
+jeune homme entra, suivi de deux commissionnaires; chacun de ceux-ci
+portait un grand plat fermé par un couvercle qu'ils enlevèrent,
+découvrant des tartes à la crème. Alors le jeune homme fit le tour de la
+salle en pressant les personnes présentes d'accepter ces friandises. Il
+y mettait une courtoisie exagérée. Parfois, ses offres étaient agréées
+en riant; d'autres fois, elles étaient repoussées avec dédain ou même
+avec insolence. Alors cet original mangeait lui-même la tarte, non sans
+se livrer à des commentaires humoristiques.
+
+Finalement, il alla saluer jusqu'à terre le prince Florizel.
+
+«Monsieur, dit-il, en tenant une tarte entre le pouce et l'index,
+ferez-vous cet honneur à un étranger?... Je peux répondre de la qualité
+de la pâte, ayant mangé à moi tout seul vingt-sept de ces tartes depuis
+cinq heures.
+
+--J'ai l'habitude, répliqua le prince, de considérer moins la nature du
+don que la disposition d'esprit dans laquelle il est offert.
+
+--Mon esprit, monsieur, répondit le jeune homme avec un nouveau salut,
+est un esprit de moquerie.
+
+--En vérité, monsieur? Et de qui vous moquez-vous?
+
+--Mon Dieu, je ne suis pas ici pour exposer ma philosophie, mais pour
+distribuer des gâteaux. Si je dis que je me comprends volontiers parmi
+les plus ridicules, vous voudrez bien peut-être vous montrer indulgent.
+Sinon, vous allez me contraindre à manger ma vingt-huitième tarte, et
+j'avoue que cet exercice commence à me fatiguer.
+
+--Vous me touchez, dit le prince, et j'ai toute la volonté du monde de
+vous être agréable; mais à une condition: si mon ami et moi nous
+mangeons de vos gâteaux, pour lesquels nous ne nous sentons, ni l'un ni
+l'autre, aucun goût naturel, nous exigeons que vous nous rejoigniez à
+souper en guise de remerciement...»
+
+Le jeune homme sembla réfléchir.
+
+«J'ai encore quelques douzaines de tartes sur les bras, répondit-il; il
+me faudra visiter plusieurs tavernes avant d'en avoir fini. Cela prendra
+un peu de temps; si vous avez faim...»
+
+Le prince l'interrompit d'un geste poli.
+
+«Nous allons vous accompagner, monsieur; car nous prenons déjà le plus
+vif intérêt à cette manière divertissante que vous avez de passer la
+soirée. Et, maintenant que les préliminaires de la paix sont réglés,
+permettez-moi de signer le traité pour nous deux.»
+
+Et le prince avala de bonne grâce une tarte à la crème.
+
+«C'est délicieux, déclara-t-il.
+
+--Je vois, répliqua le jeune homme, que vous êtes connaisseur.»
+
+Le colonel Geraldine fit, lui aussi, honneur à la pâtisserie; et, comme
+chacun dans ce cabaret avait maintenant accepté ou refusé les offres du
+jeune homme, celui-ci dirigea ses pas vers un autre établissement de
+même espèce. Les commissionnaires, qui semblaient habitués à leur
+absurde emploi, marchaient sur ses talons; le prince et le colonel, se
+donnant le bras, formaient l'arrière-garde, en riant tout bas. Dans cet
+ordre, la compagnie visita deux cafés, où des scènes analogues à celle
+qui vient d'être contée se produisirent, quelques-uns déclinant,
+d'autres acceptant les faveurs du pâtissier vagabond, qui toujours
+mangeait lui-même chaque tarte refusée.
+
+Au moment de quitter le troisième bar, l'homme aux tartes fit le compte
+de ce qui lui restait. Il n'y avait plus que neuf petits gâteaux en
+tout.
+
+«Messieurs, dit-il à ses camarades improvisés, je ne veux point retarder
+votre souper, car je suis sûr que vous devez avoir faim. Je vous dois
+une reconnaissance toute spéciale. En ce grand jour où je termine une
+carrière de folie par un acte plus sot que tous les autres, je désire me
+conduire galamment à l'égard des personnes qui m'auront secondé.
+Messieurs, vous n'attendrez pas davantage. Quoique ma santé soit
+ébranlée par les excès auxquels j'ai déjà dû me livrer ce soir, je vais
+procéder à une liquidation définitive.»
+
+Là-dessus il avala successivement d'une seule bouchée, les neuf tartes
+qui restaient et, se tournant vers les commissionnaires, leur remit deux
+souverains.
+
+«J'ai à vous remercier, dit-il, de votre patience vraiment
+extraordinaire.»
+
+Puis il les congédia, avec de beaux saluts. Quelques secondes encore il
+resta en contemplation devant la bourse dont il venait de tirer le
+salaire de ses aides; après quoi, partant d'un grand éclat de rire, il
+la lança au milieu de la rue et déclara qu'il était prêt à souper.
+
+Dans certain cabaret du quartier de Soho,--un petit restaurant français
+dont la réputation passagère, fort exagérée, baissait déjà,--les trois
+compagnons se firent donner un cabinet particulier au deuxième étage, et
+commandèrent un souper fin arrosé de plusieurs bouteilles de champagne.
+En mangeant, en buvant, ils causaient de mille choses indifférentes; le
+jeune homme aux tartes se montrait fort gai, mais il riait trop
+bruyamment; ses mains tremblaient, sa voix prenait des inflexions
+subites et inattendues qui semblaient être indépendantes de sa volonté.
+Le dessert étant enlevé, les convives ayant allumé leurs cigares, le
+prince s'adressa en ces termes à son hôte inconnu:
+
+«Vous voudrez bien excuser ma curiosité. Ce que j'ai vu de vous me plaît
+singulièrement, mais m'intrigue davantage. Mon ami et moi, nous nous
+croyons parfaitement dignes de devenir les dépositaires d'un secret. Si,
+comme je le suppose, votre histoire est absurde, vous n'avez pas besoin
+de vous gêner avec nous, qui sommes les deux individus les plus fous de
+l'Angleterre. Mon nom est Godall, Théophile Godall; mon ami est le major
+Alfred Hammersmith, du moins tel est le nom de son choix, le nom sous
+lequel il veut être connu. Nous passons notre vie à la recherche
+d'aventures extravagantes, et il n'y a pas de choses insensées
+auxquelles nous ne soyons capables d'accorder la plus cordiale
+sympathie.
+
+--Vous me plaisez aussi, Mr. Godall, répondit le jeune homme; vous
+m'inspirez tout naturellement confiance, et je n'ai pas la moindre
+objection à soulever contre votre ami le major, qui me fait l'effet d'un
+grand seigneur déguisé; dans tous les cas je suis bien sûr qu'il n'est
+pas militaire.»
+
+Le colonel sourit du compliment qui attestait la perfection de son art,
+et le jeune homme poursuivit avec animation:
+
+«J'aurais toute sorte de motifs de cacher mon histoire. Peut-être est-ce
+justement pour cela, que je vais vous la conter. Vous paraissez bien
+préparés à entendre des folies. Pourquoi vous désappointerais-je? Mais
+je ne dirai pas mon nom malgré votre exemple; je tairai, aussi mon âge,
+qui n'est pas essentiel au récit. Je descends de mes ancêtres par la
+génération ordinaire; ils m'ont laissé l'habitation fort convenable que
+j'occupe encore, et une fortune qui s'élevait à trois cents livres
+sterling de rente. Je suppose qu'ils m'ont également légué une
+incorrigible étourderie à laquelle je me suis abandonné outre mesure.
+J'ai reçu une bonne éducation. Je sais jouer du violon assez bien pour
+faire ma partie dans un concert à deux sous. Je suis à peu près de la
+même force sur la flûte et le cor de chasse. J'ai appris le whist de
+façon à perdre une centaine de livres par an à ce jeu scientifique; mes
+connaissances en français se sont trouvées suffisantes pour me permettre
+de dissiper de l'argent à Paris presque avec la même facilité qu'à
+Londres; bref, je suis pétri de talents variés. J'ai eu toute sorte
+d'aventures, y compris un duel à propos de rien. Il y a deux mois, j'ai
+rencontré une jeune personne qui réalisait, au moral et au physique, mon
+idéal de la beauté; je sentis mon coeur s'enflammer, je m'aperçus que
+j'étais enfin arrivé au moment décisif, que j'allais tomber amoureux;
+mais en même temps je découvris qu'il me restait de mon capital tout au
+plus quatre cents livres. De bonne foi, un homme qui se respecte peut-il
+être amoureux avec quatre cents livres? Vous conviendrez que non. J'ai
+donc fui la présence de l'enchanteresse et, ayant légèrement accéléré le
+cours de mes dépenses, j'arrivai à n'avoir plus, ce matin, que
+quatre-vingts livres.... Cette somme, je la divisai en deux parties
+égales; je réservai quarante livres pour un but particulier, je résolus
+de dépenser le reste avant la nuit. J'ai passé une journée charmante et
+j'ai fait beaucoup de bonnes plaisanteries, outre celle des tartes à la
+crème, qui m'a procuré l'avantage de votre connaissance; car j'avais
+pris la détermination, comme je vous l'ai dit, de conduire ma folle
+carrière à une conclusion encore plus folle; et, lorsque vous me vîtes
+lancer ma bourse dans la rue, les quarante livres étaient épuisées.
+Maintenant, vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-même;
+oui, je suis fou, mais un fou dont la folie ne manque pas de fond et qui
+n'est, je vous prie de le croire, ni pleurnicheur ni lâche.»
+
+Le ton qu'avait pris le jeune homme indiquait assez qu'il nourrissait
+beaucoup d'amertume et de mépris contre lui-même. Ses auditeurs
+n'hésitèrent pas à penser que son affaire d'amour lui tenait au coeur
+plus qu'il ne voulait l'admettre et qu'il avait l'intention sinistre
+d'en finir avec la vie.
+
+«Eh bien, n'est-ce pas étrange, dit Geraldine en regardant le prince
+Florizel, n'est-ce pas étrange que nous soyons là trois individus à peu
+près dans les mêmes conditions, réunis par l'effet du hasard dans un
+désert aussi grand que Londres?
+
+--Comment! s'écria le jeune homme, êtes-vous donc ruinés, vous aussi? Ce
+souper serait-il une folie comme mes tartes à la crème? Le diable
+aurait-il rassemblé trois des siens pour une dernière débauche?
+
+--Le diable peut faire parfois des choses fort aimables, répondit le
+prince, et je suis si charmé de cette coïncidence que, quoique nous ne
+soyons pas absolument dans le même cas, je m'en vais mettre fin à cette
+inégalité. Que votre conduite héroïque envers les dernières tartes à la
+crème me serve d'exemple!»
+
+En parlant, Florizel tira sa bourse et y prit un petit paquet de billets
+de banque.
+
+«Vous voyez, je suis en avance sur vous de huit jours environ; mais je
+puis me rattraper et me rapprocher de plus en plus du poteau fatal.
+Celui-ci, continua-t-il, en posant un des billets sur la table, suffira
+pour la note. Quant au reste...»
+
+Il jeta la liasse dans le feu, où elle disparut en flambant.
+
+Le jeune homme avait essayé de saisir le prince par le bras; mais, comme
+une table les séparait, son intervention arriva trop tard.
+
+«Malheureux, s'écria-t-il, vous n'auriez pas dû les brûler tous.... Il
+fallait garder quarante livres!
+
+--Quarante livres, répéta le prince, pourquoi, au nom du ciel, quarante
+livres?
+
+--Pourquoi pas quatre-vingts? s'écria le colonel; il devait y en avoir
+une centaine dans le paquet.
+
+--Quarante livres suffisent, dit le jeune homme tristement, car sans
+cela, il n'y a pas d'admission possible. La règle est absolue: quarante
+livres pour chacun. Vie damnée que la nôtre! Un homme ne peut pas même
+mourir sans argent.»
+
+Le prince et le colonel échangèrent un coup d'oeil.
+
+«Expliquez-vous, dit le dernier. J'ai encore un portefeuille
+passablement garni et je n'ai pas besoin de dire que je suis prêt à
+partager ma fortune avec Godall. Mais je désire savoir à quelle fin. Que
+pensez-vous donc faire?»
+
+Le jeune homme promenait des regards inquiets de l'un à l'autre, comme
+au sortir d'un rêve. Il rougit violemment.
+
+«Ne suis-je pas votre dupe? demanda-t-il. Êtes-vous tout de bon des gens
+ruinés?
+
+--Je le suis, pour ma part, autant qu'on peut l'être, répliqua le
+colonel.
+
+--Et, quant à moi, dit le prince, je vous en ai donné la preuve; je
+reste sans le sou. Qui donc aurait jeté ces billets au feu, sauf un
+homme ruiné? L'action parle d'elle-même.
+
+--Un homme ruiné, oui, répondit l'autre d'un air de soupçon, ou bien un
+millionnaire!
+
+--Assez, monsieur, dit le prince; j'ai dit et je n'ai pas l'habitude
+qu'on doute de ma parole.
+
+--Ruinés? répéta le jeune homme. Êtes-vous vraiment mes pareils, arrivés
+après une vie d'abandon à une situation telle que vous n'ayez plus
+qu'une issue? Allez-vous donc,--il baissait la voix à mesure qu'il
+parlait,--allez-vous donc vous donner ce dernier luxe? Comptez-vous fuir
+les conséquences de vos désordres par la seule voie infaillible et
+facile?»
+
+Soudain il s'interrompit et essaya de rire.
+
+«À votre santé! s'écria-t-il, en vidant son verre, bonne nuit, mes
+joyeux camarades.»
+
+Le colonel Geraldine le saisit par le bras, au moment où il allait se
+lever.
+
+«Vous manquez de confiance, dit-il, et vous avez tort. Nous aussi, nous
+avons assez de la vie. Nous sommes, comme vous, décidés à mourir. Tôt ou
+tard, isolément ou réunis, nous nous proposions d'aller au-devant de la
+mort et de la défier là où elle se tiendrait prête. Puisque nous vous
+avons rencontré et que votre cas est le plus pressant, que tout
+s'accomplisse donc cette nuit, et d'un seul coup; si vous le voulez,
+mourons tous trois ensemble. Notre trio pénétrera bras dessus, bras
+dessous, la poche vide, dans l'empire de Pluton; nous nous encouragerons
+mutuellement parmi les ombres!»
+
+Geraldine jouait son rôle avec des intonations si justes que le prince
+lui-même le regarda, troublé, prêt à le croire sincère. Quant au jeune
+homme, un flot de sang lui monta au visage et ses yeux étincelèrent.
+
+«Bon, vous êtes des camarades comme il m'en faut! s'écria-t-il avec une
+gaieté presque effrayante. Tope là et que le marché soit conclu. (Sa
+main était glacée.) Vous ne savez pas en quelle compagnie vous allez
+commencer votre course, vous ne savez pas dans quel moment propice vous
+avez pris votre part de mes tartes à la crème! Je ne suis qu'une unité,
+mais une unité dans une armée. Je connais la porte dérobée de la Mort.
+Je suis un de ses intimes et peux vous conduire jusque dans l'éternité
+sans cérémonie... sans scandale pourtant.»
+
+Ils l'engagèrent derechef à expliquer ce qu'il voulait dire.
+
+«Messieurs, pouvez-vous réunir quatre-vingts livres entre vous?»
+
+Geraldine consulta son portefeuille avec ostentation et répliqua
+affirmativement.
+
+«Gaillards favorisés que vous êtes! Quarante livres, c'est le prix
+d'entrée dans le Club du suicide.
+
+--Le Club du suicide, répéta Florizel, que diable est-ce que cela?
+
+--Écoutez, dit l'inconnu, ce siècle est celui du progrès, et j'ai à vous
+révéler le progrès suprême! Des intérêts d'argent et autres appelant les
+hommes à la hâte dans différents endroits, on inventa les chemins de
+fer; puis, les chemins de fer nous séparant de nos amis, il fallut créer
+les télégraphes, qui permettent de communiquer promptement à travers de
+grands espaces. Dans les hôtels même, nous avons aujourd'hui des
+ascenseurs qui nous épargnent une escalade de quelques centaines de
+marches. Maintenant nous savons bien que cette vie n'est qu'une estrade
+faite pour y jouer le rôle de fou tant que la partie nous amuse. Une
+commodité de plus manquait au confort moderne, une voie décente et
+facile pour quitter cette estrade, l'escalier de derrière menant à la
+liberté, ou bien, comme je viens de le dire, la porte dérobée de la
+Mort. Le Club du suicide y supplée. N'allez pas supposer que, vous et
+moi, nous soyons seuls à professer un désir essentiellement légitime.
+Bon nombre de nos semblables ne sont arrêtés dans leur fuite que par
+certaines considérations. Les uns ont une famille qui serait cruellement
+frappée ou même accusée, d'autres manquent de courage, les préparatifs
+de la mort leur font horreur. C'est mon cas. Je ne peux ni approcher un
+pistolet de ma tête ni presser la détente; quelque chose m'en empêche;
+quoique j'aie le dégoût de la vie, je n'ai pas assez de force pour en
+finir. C'est à l'intention de gens tels que moi et de tous ceux qui
+souhaitent d'être fauchés sans scandale posthume que le Club du suicide
+a été inauguré. De quelle façon? Quelle est son histoire? Quelles
+peuvent être ses ramifications dans d'autres pays? Je l'ignore, et ce
+que je connais de sa constitution, je n'ai pas le droit de vous le
+communiquer. Pour abréger, je suis à votre service. Si vous êtes
+vraiment las de vivre, je vais vous introduire dans une réunion, et
+avant la fin de la semaine, sinon cette nuit même, vous serez
+débarrassés du fardeau de l'existence. Maintenant il est... (le jeune
+homme consulta sa montre), il est onze heures; à onze heures et demie au
+plus tard, nous quitterons ce lieu-ci; vous avez une demi-heure devant
+vous pour examiner ma proposition. C'est plus sérieux qu'une tarte à la
+crème, ajouta-t-il avec un sourire, et plus agréable, j'imagine.
+
+--Plus sérieux, certainement, répondit le colonel, si sérieux que je
+vous prierai de vouloir bien m'accorder un entretien particulier de cinq
+minutes avec mon ami M. Godall!
+
+--À merveille, répondit le jeune homme. Je vais me retirer...»
+
+Aussitôt que le prince et Geraldine furent seuls:
+
+«Il me semble, dit le premier, que vous êtes ému, tandis qu'au contraire
+j'ai pris mon parti. Je veux voir la fin de cette aventure.
+
+--Que Votre Altesse réfléchisse, répliqua le colonel en pâlissant;
+qu'elle considère l'importance qu'une vie telle que la sienne a non
+seulement pour ses amis, mais pour le bien public. En supposant que,
+cette nuit, un malheur irréparable atteigne la personne de Votre
+Altesse, quel serait mon désespoir, quelle serait l'affliction de tout
+un peuple?
+
+--Je veux voir la fin, répéta le prince de sa voix la plus délibérée;
+ayez la bonté, colonel, de tenir votre parole de gentilhomme. Dans nulle
+circonstance, souvenez-vous-en bien, vous ne trahirez, sans que je vous
+y autorise, l'incognito que j'ai choisi pour voyager à l'étranger. Tels
+sont les ordres que je réitère. Et maintenant, je vous serai obligé
+d'aller demander l'addition.»
+
+Le colonel s'inclina avec respect, mais il avait la face blême lorsqu'il
+pria le jeune homme aux tartes à la crème de rentrer. Le prince
+conservait pour sa part une contenance parfaitement calme; il raconta
+une farce du Palais-Royal au jeune suicidé avec beaucoup d'entrain. Sans
+ostentation, il évita les regards suppliants de Geraldine, et choisit un
+nouveau cigare avec plus de soin que d'habitude. De fait, il était le
+seul des trois qui gardât quelque puissance sur ses nerfs.
+
+La note étant acquittée, le prince donna toute la monnaie au domestique
+très étonné; puis on partit en voiture. Peu de temps après; le fiacre
+s'arrêta à l'entrée d'une cour un peu sombre. Là ils descendirent.
+
+Après que Geraldine eut payé la course, le jeune homme s'adressa au
+prince en ces termes:
+
+«Il est encore temps, Mr. Godall, d'échapper à une destinée inévitable,
+vous et le major Hammersmith. Consultez-vous bien avant de faire un pas
+de plus, et, si vos coeurs disent non, voici les chemins de traverse.
+
+--Conduisez-nous, monsieur, dit le prince, je ne suis pas homme à
+reculer devant une chose une fois dite.
+
+--Votre sang-froid me fait du bien, répliqua le jeune guide. Je n'ai
+jamais vu personne d'impassible à ce point, quoique vous ne soyez pas le
+premier que j'aie accompagné à cette porte. Plus d'un m'a précédé pour
+aller où je savais que je le suivrais bientôt. Mais ceci n'est d'aucun
+intérêt pour vous. Attendez-moi quelques instants; je reviendrai dès que
+j'aurai arrangé les préliminaires de votre introduction.»
+
+Là-dessus le distributeur de tartes, ayant tendu la main à ses
+compagnons, traversa la cour, entra dans un vestibule et disparut.
+
+«De toutes nos folies, dit le colonel à voix basse, celle-ci me paraît
+la plus violente et la plus dangereuse.
+
+--Je le crois, répondit le prince.
+
+--Nous avons encore un moment à nous, continua le colonel. Que Votre
+Altesse profite de l'occasion et se retire. Les conséquences de cette
+démarche peuvent être si graves! C'est ce qui m'autorise à pousser un
+peu plus loin qu'à l'ordinaire la liberté de langage que Votre Altesse
+daigne m'accorder.
+
+--Dois-je comprendre que le colonel Geraldine a peur? dit Florizel en
+retirant le cigare de sa bouche et en fixant sur son écuyer un regard
+perçant.
+
+--Mes craintes ne sont certainement pas personnelles, répliqua fièrement
+Geraldine.
+
+--Je le supposais bien, dit le prince, avec une bonne humeur
+imperturbable; mais je n'avais nulle envie de vous rappeler la
+différence de nos positions réciproques. Assez, ajouta-t-il, voyant que
+Geraldine était prêt à demander pardon,--vous êtes excusé.»
+
+Et il fuma tranquillement, appuyé contre une grille, jusqu'à ce que
+l'ambassadeur fût de retour.
+
+«Eh bien, demanda-t-il, notre réception est-elle arrangée?
+
+--Suivez-moi, messieurs. Le président vous interrogera dans son cabinet.
+Et permettez-moi de vous avertir que vos réponses doivent être franches.
+Je me suis porté caution; mais le Club exige une enquête sérieuse avant
+d'admettre qui que ce soit; l'indiscrétion d'un seul membre amènerait la
+dispersion de la Société pour toujours.»
+
+Le prince et Geraldine s'entendirent à voix basse; après quoi ils
+accompagnèrent leur guide au cabinet du président. Il n'y avait pas
+d'obstacles bien considérables à franchir. La porte extérieure était
+ouverte, la porte du cabinet entrebâillée; et là, dans un local de
+petites dimensions, mais au plafond très élevé, le jeune homme les
+laissa seuls pour la seconde fois.
+
+--Le président se rendra ici tout à l'heure», dit-il, avec un signe de
+tête, en disparaissant.
+
+Des voix se faisaient entendre à travers la porte à deux battants qui
+formait l'une des extrémités, et par intervalles le bruit d'un bouchon
+de champagne, suivi d'un éclat de rire, se mêlait aux lambeaux de la
+conversation. Une grande fenêtre donnait sur la rivière, et la
+disposition des lumières leur fit supposer qu'ils n'étaient pas loin de
+la station de Charing Cross. Le mobilier leur parut mesquin sous des
+housses usées jusqu'à la corde; ils remarquèrent la sonnette placée au
+centre d'une table ronde, les chapeaux et les pardessus nombreux
+accrochés le long des murs.
+
+«Quel est ce repaire? dit Geraldine.
+
+--C'est ce que je veux voir, répliqua le prince, si le diable le permet;
+la chose peut devenir amusante.»
+
+Sur ces entrefaites, la porte à deux battants s'ouvrit, mais pas plus
+qu'il n'était nécessaire pour le passage d'un corps humain, et un
+bruyant bourdonnement de voix accompagna l'entrée du redoutable
+président. Qu'on imagine un homme d'une cinquantaine d'années, grand de
+taille, à la démarche hardie, aux favoris hérissés, à la tête chauve, à
+l'oeil gris voilé qui de temps en temps lançait une étincelle. Ses
+lèvres serraient un gros cigare qu'il mâchait et tortillait de droite à
+gauche, tout en regardant d'un air pénétrant et froid les deux
+étrangers. Il portait des habits de lainage clair, avec un col de
+chemise très dégagé à rayures de couleur.
+
+«Bonsoir, commença-t-il, après avoir fermé la perte derrière lui. On m'a
+dit que vous désiriez me parler.
+
+--Nous voulons, monsieur, nous joindre au Club du suicide», répliqua le
+colonel.
+
+Le président roula son cigare dans sa bouche.
+
+«Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il brusquement.
+
+--Je vous demande pardon, répondit Geraldine, mais je crois que vous
+êtes la personne la mieux autorisée à me donner des informations
+là-dessus.
+
+--Moi? s'écria le président. Un Club du suicide? Allons, vous voulez
+rire! Je peux permettre à des jeunes gens d'avoir le vin gai; mais il ne
+faudrait point insister trop.
+
+--Appelez votre Club comme vous voudrez, dit le colonel, mais vous avez
+quelque compagnie derrière ces portes et nous désirons nous joindre à
+elle.
+
+--Monsieur, répondit le président, vous êtes dans l'erreur. Ceci est une
+maison particulière et je vous saurai gré d'en sortir sur-le-champ.»
+
+Le prince était resté tranquillement à sa place pendant ce petit
+colloque; mais, lorsque le colonel tourna les yeux vers lui, comme pour
+dire: «Allons-nous-en, de grâce...»--il retira son cigare et répondit:
+
+«Je suis venu ici sur l'invitation d'un de vos amis. Sans doute il vous
+a informé des motifs qui justifient notre démarche. Permettez-moi de
+vous rappeler qu'un homme qui se trouve dans les conditions où je suis,
+n'a point à se gêner et n'est nullement disposé à tolérer des
+impertinences. Je suis très pacifique d'ordinaire; mais, cher monsieur,
+vous allez me rendre le service que je demande ou bien vous aurez lieu
+de vous repentir de m'avoir jamais admis dans votre antichambre.»
+
+Le président poussa un bruyant éclat de rire.
+
+«C'est ainsi qu'il faut parler, dit-il. Oui, vous êtes vraiment un
+homme. Vous connaissez le chemin de mon coeur et pouvez faire de moi
+tout ce qu'il vous plaira. Voudriez-vous, continua-t-il en s'adressant à
+Geraldine, vous éloigner un instant? J'en finirai d'abord avec votre
+compagnon. Certaines formalités du Club doivent être remplies
+secrètement.»
+
+À ces mots, il ouvrit la porte d'un petit cabinet, dans lequel il
+enferma le colonel.
+
+«J'ai foi en vous, dit-il à Florizel, aussitôt qu'ils furent seuls, mais
+êtes-vous sûr de votre ami?
+
+--Pas aussi sûr que je le suis de moi-même, assez cependant pour que
+j'aie pu l'amener ici sans inquiétude; les raisons qui lui font désirer
+d'entrer dans votre Club sont encore plus puissantes que les miennes.
+L'autre jour, il s'est laissé prendre trichant aux cartes.
+
+--Une bonne raison, j'en conviens, répliqua le président, nous en avons
+un autre dans le même cas. Avez-vous été au service, monsieur?
+
+--Oui, mais j'étais trop paresseux, je l'ai quitté de bonne heure.
+
+--Quel est le motif qui vous fait abandonner la vie? poursuivit le
+président.
+
+--Toujours le même, autant que je peux m'en rendre compte, la paresse
+toute pure.»
+
+Le président tressaillit.
+
+«C'est impossible, s'écria-t-il, vous devez avoir une raison plus
+sérieuse que celle-là.
+
+--Je n'ai plus le sou, ajouta Florizel. C'est aussi un tourment. Mon
+oisiveté en souffre.»
+
+Le président tourmenta son cigare pendant quelques secondes en regardant
+droit dans les yeux ce néophyte extraordinaire; mais le prince supporta
+son examen avec un sang-froid imperturbable.
+
+«Si je n'avais une si grande expérience, dit à la fin le président, je
+vous renverrais. Mais je connais le monde; il arrive qu'en matière de
+suicide les causes les plus frivoles sont souvent les plus
+irrésistibles. Et, lorsqu'un homme me plaît, comme vous me plaisez,
+monsieur, je presse la conclusion plutôt que je ne la retarde.»
+
+Le prince et le colonel furent soumis à un interrogatoire long et
+particulier, le prince seul d'abord; puis Geraldine en présence de ce
+dernier, de sorte que le président pouvait observer la contenance de
+l'un, tout en écoutant les réponses de l'autre. Le résultat fut
+satisfaisant et le président, après avoir enregistré quelques détails
+sur un carnet, leur proposa de prêter serment. On ne saurait imaginer de
+formule plus absolue de l'obéissance passive, rien de plus rigoureux que
+les termes par lesquels le récipiendaire se liait pour toujours.
+
+Florizel signa le document, mais non sans horreur. Le colonel suivit son
+exemple d'un air accablé. Alors le président ayant reçu la somme fixée
+pour l'entrée, introduisit sans plus de difficultés les deux amis dans
+le fumoir du Club.
+
+Ce fumoir était de la même hauteur que le cabinet dans lequel il
+donnait, mais bien plus grand et garni d'une imitation de boiserie de
+chêne. Un grand feu et un certain nombre de becs de gaz éclairaient la
+compagnie. Le prince compta: dix-huit personnes. La plupart fumaient et
+buvaient; une gaieté fiévreuse régnait partout, entrecoupée de silences
+subits et quelque peu sinistres.
+
+«Est-ce un grand jour? demanda le prince.
+
+--Moyen, répondit le président. Par parenthèse, si vous avez quelque
+argent, il est d'usage d'offrir du champagne; cela soutient la bonne
+humeur et constitue un de mes petits profits.
+
+--Hammersmith, dit Florizel, occupez-vous du champagne.»
+
+Puis il fit le tour du cercle, en abordant celui-ci, celui-là; son usage
+évident du meilleur monde, sa grâce et sa politesse, avec un mélange
+imperceptible d'autorité, imposèrent très vite à cette assemblée macabre
+et la séduisirent malgré elle; en même temps il ouvrait les yeux et les
+oreilles. Bientôt il commença à se faire une idée générale du monde au
+milieu duquel il se trouvait. Les jeunes gens formaient une majorité
+considérable; ils avaient les apparences de l'intelligence et de la
+sensibilité, plutôt que de l'énergie. Si quelques-uns dépassaient la
+trentaine, plusieurs étaient âgés de moins de vingt ans. Ils se tenaient
+appuyés contre les tables, changeant sans cesse de maintien; tantôt ils
+fumaient très fort et tantôt ils laissaient s'éteindre leurs cigares;
+quelques-uns s'exprimaient bien, mais la loquacité du grand nombre
+n'était évidemment que le résultat d'une excitation nerveuse, avec
+absence complète d'esprit et de bon sens. Chaque fois qu'une bouteille
+de champagne était débouchée, la gaieté augmentait d'une façon
+manifeste.
+
+Il n'y avait que deux hommes assis: l'un, près de la fenêtre, les mains
+plongées dans les poches de son pantalon et la tête basse, mortellement
+pâle, la sueur au front, ne proférait pas un mot; on eût dit une
+véritable ruine d'âme et de corps; l'autre, sur un sofa qui le séparait
+de la cheminée, différait étrangement de tout le reste de la compagnie.
+Peut-être n'avait-il guère que quarante ans, mais on lui en eût donné
+dix de plus. Florizel pensa qu'il n'avait jamais vu un être plus hideux,
+plus ravagé par la maladie et les excès. Il n'avait que la peau et les
+os, était en partie paralysé et portait des lunettes d'une puissance si
+extraordinaire que ses yeux paraissaient à travers singulièrement
+grossis et déformés. Excepté le prince et le président, il était dans ce
+salon l'unique personne qui conservât le calme de la vie ordinaire.
+
+Les membres du _Suicide Club_ ne se piquaient pas d'une tenue très
+décente. Quelques-uns tiraient vanité des actions déshonorantes qui les
+avaient amenés à chercher un refuge dans la mort; on écoutait sans
+témoigner de désapprobation. Il y avait un accord tacite contre les
+arrêts de la morale et quiconque franchissait le seuil du Club jouissait
+déjà de quelques-unes des immunités de la tombe. Ils burent à la mémoire
+les uns des autres et à celle des suicidés remarquables du passé. Ils
+comparaient et développaient leurs vues différentes sur la mort; ceux-ci
+déclarant que ce n'était rien que ténèbres et néant, ceux-là, espérant
+que, cette même nuit, ils iraient escalader les étoiles.
+
+«À la mémoire éternelle du baron de Trenck, le type des suicidés! cria
+quelqu'un. Il passa d'une petite cellule dans une plus petite, afin
+d'atteindre enfin à la liberté.
+
+--Pour ma part, dit un second, je ne demande qu'un bandeau sur mes yeux
+et du coton dans mes oreilles. Seulement, il n'y a pas de coton assez
+épais en ce monde.»
+
+Le troisième espérait, dans l'état nouveau où il allait entrer,
+découvrir les secrets de la vie, et le quatrième avouait qu'il n'aurait
+jamais fait partie du Club s'il n'eût été amené à croire au système de
+Darwin.
+
+«Je n'ai pu supporter, disait-il, l'idée de descendre d'un singe.
+
+En somme, le prince était tout à fait désillusionné par les manières et
+la conversation de ses nouveaux collègues.
+
+«Il n'y a pas de quoi faire tant d'embarras, pensait-il. Dès qu'un homme
+s'est réconcilié avec l'idée de se tuer, qu'il s'exécute, pour Dieu, en
+gentilhomme. Cet émoi et ces gros mots sont déplacés.»
+
+Cependant, le colonel Geraldine était en proie aux plus vives
+appréhensions: le Club et ses règlements restaient toujours à l'état de
+mystères, et il regardait autour de la salle afin de trouver quelqu'un
+qui fût en mesure de le renseigner. Son regard tomba enfin sur le
+paralytique, dont la sérénité le frappa; il supplia le président, qui,
+très pressé, ne faisait que sortir de la chambre et y rentrer, expédiant
+des affaires, de le présenter à ce monsieur assis sur le canapé.
+
+Le président répondit que de semblables formalités étaient inutiles chez
+lui; néanmoins il présenta Mr. Hammersmith à Mr. Malthus.
+
+Mr. Malthus regarda le colonel avec curiosité et le pria de prendre
+place à sa droite.
+
+«Vous êtes un nouveau venu, dit-il, et vous désirez des renseignements.
+Eh bien, vous vous adressez à la bonne source. Il y a deux ans que j'ai
+fait ma première visite à ce Club enchanteur.»
+
+Le colonel respira. Si Mr. Malthus avait fréquenté ce lieu pendant deux
+ans, le prince pouvait ne courir aucun danger durant une seule soirée.
+
+«Comment! s'écria-t-il, deux ans? De quelle mystification suis-je donc
+le jouet?
+
+--D'aucune, répliqua Mr. Mathus avec douceur. Mon cas est singulier. Je
+ne suis pas du tout, à proprement parler, un suicidé, mais un membre
+honoraire, pour ainsi dire. Je ne visite guère le Club que deux fois par
+mois. Mon infirmité et la condescendance du président m'ont procuré ce
+privilège, que d'ailleurs je paye assez cher.
+
+--Je vous prierai, dit le colonel, de vouloir bien être plus explicite.
+Rappelez-vous que je ne suis encore que très imparfaitement familier
+avec les statuts de l'endroit.
+
+--Un membre ordinaire tel que vous, lancé à la recherche de la mort,
+revient ici tous les soirs jusqu'à ce que la chance le favorise,
+répliqua le paralytique; s'il est sans le sou, il peut même être logé et
+nourri par le président; pas de luxe, mais le nécessaire; on ne saurait
+faire davantage vu la modicité de la souscription. D'ailleurs, la seule
+société du président est par elle-même un très vif agrément.
+
+--En vérité! s'écria Geraldine, je ne l'aurais pas cru.
+
+--Ah! c'est que vous ne connaissez pas l'homme. L'esprit le plus drôle!
+Des histoires! Un cynisme!... Il sait la vie sur le bout du doigt; et,
+entre nous, c'est le coquin le plus corrompu de toute la chrétienté.
+
+--Est-il, lui aussi, membre permanent comme vous-même, si je puis poser
+cette question sans vous offenser?
+
+--Il est permanent dans un sens bien différent, répliqua M. Malthus.
+J'ai été gracieusement épargné jusqu'ici, mais, enfin, tôt ou tard, je
+dois partir. Lui ne joue jamais; il mêle et donne les cartes et fait les
+arrangements nécessaires. Cet homme, Mr. Hammersmith, est l'adresse
+même. Depuis trois ans il poursuit à Londres son utile profession, que
+je pourrais appeler un art, et jamais l'ombre d'un soupçon ne s'est
+élevée contre lui. Moi-même, je le crois inspiré. Sans doute, vous vous
+rappelez ce cas célèbre, il y a six mois, d'un gentleman
+accidentellement empoisonné dans une pharmacie? Et ce ne fut encore
+qu'une de ses inventions les moins riches. Mais comme c'était simple, et
+comme il est sorti sauf de l'aventure!
+
+--Vous m'étonnez, dit le colonel; ce malheureux était-il une des...--il
+allait dire victimes; mais il se reprit à temps,--un des membres du
+Club?»
+
+En même temps il se rappela que Mr. Malthus lui-même n'avait pas paru
+ambitieux de mourir pour son propre compte; il ajouta avec empressement:
+
+«Mais je m'aperçois que je suis encore dans l'obscurité. Vous parliez de
+mêler et de donner les cartes; dans quel but? Puisque vous avez l'air
+plutôt mal disposé à mourir qu'autrement, je dois avouer que je ne puis
+concevoir ce qui vous amène ici.
+
+--Vous dites vrai, vous êtes dans les ténèbres, répliqua Mr. Malthus
+avec plus d'animation. Cher monsieur, ce Club est le temple même de
+l'ivresse; si ma santé affaiblie pouvait mieux supporter de pareilles
+excitations, je viendrais plus souvent, je vous le jure. Il faut tout le
+sentiment du devoir, qu'engendre une longue habitude de mauvaise santé
+et de régime rigoureux, pour me retenir d'abuser de ce qui est, je puis
+le dire, mon dernier plaisir. Je les ai épuisés tous, monsieur,
+continua-t-il en posant sa main sur le bras de Geraldine, tous sans
+exception, et je vous déclare, sur mon honneur, qu'il n'y en a pas un
+dont le prix n'ait été grossièrement exagéré. On joue avec l'amour; moi,
+je nie que l'amour soit une forte passion. La peur en est une plus
+forte; c'est avec la peur qu'il faut badiner, si l'on veut goûter les
+joies intenses de la vie. Enviez-moi, enviez-moi, ajouta-t-il avec un
+ricanement ignoble, je suis poltron.»
+
+Geraldine ne parvint à dissimuler son dégoût qu'avec peine, mais il prit
+sur soi et poursuivit l'interrogatoire:
+
+«Comment cette excitation peut-elle être si habilement prolongée? Il y a
+donc quelque élément d'incertitude?
+
+--Je vais vous expliquer par quel moyen la victime de chaque soir est
+choisie, répondit M. Malthus, et non seulement la victime, mais un autre
+membre qui est destiné à jouer le rôle d'instrument entre les mains du
+Club, à devenir le grand prêtre de la mort.
+
+--Mon Dieu! ils s'entre-tuent donc alors?
+
+--Le tourment du suicide est supprimé de cette manière, dit Malthus avec
+un signe de tête.
+
+--Miséricorde! s'écria le colonel, et pouvez-vous... puis-je...
+peut-il... mon ami... je veux dire... quelqu'un de nous peut-il être
+condamné ce soir à devenir le meurtrier du corps et de l'âme d'un autre
+être? Des choses semblables sont-elles possibles entre hommes nés de la
+femme? Oh! infamie des infamies!»
+
+Dans son effroi, il était sur le point de se lever, lorsqu'il rencontra
+le regard du prince. Ce regard courroucé était fixé sur lui à travers la
+chambre. En un instant Geraldine eut repris son calme.
+
+«Après tout, ajouta-t-il, pourquoi pas? Et, puisque vous dites que le
+jeu est intéressant, vogue la galère! Je suis du Club!»
+
+Mr. Malthus avait joui d'une façon toute particulière de l'effroi de son
+interlocuteur.
+
+«Après un premier moment de surprise, vous êtes, je le vois, en état
+d'apprécier les délices de notre Société, monsieur.... Elle réunit les
+émotions de la table de jeu, celles du duel et celles d'un amphithéâtre
+romain. Les païens étaient allés assez loin déjà, certes, et j'admire
+les raffinements de leur imagination en pareille matière; mais il était
+réservé à un pays chrétien d'atteindre cet extrême degré, cette
+quintessence, cet absolu du plaisir poignant. Vous comprenez combien
+tous les amusements doivent paraître fades à l'homme qui a pris le goût
+de celui-ci. La partie que nous jouons, continua-t-il, est d'une extrême
+simplicité. Un jeu complet.... Mais... venez donc, vous êtes à même de
+voir la chose par vos propres yeux. Voulez-vous me prêter l'appui de
+votre bras? Malheureusement, je suis paralysé.»
+
+En effet, tandis que Mr. Malthus commençait sa description, une autre
+porte à deux battants s'était ouverte; le Club entier se mit à défiler,
+non sans quelque hâte, dans la pièce voisine.
+
+Elle était en tout semblable à celle que l'on venait de quitter, mais un
+peu différemment meublée. Le centre en était occupé par une longue table
+à tapis vert, devant laquelle le président était assis; il mêlait un jeu
+de cartes avec beaucoup de soin. Même avec l'aide de sa canne et du bras
+de Geraldine, Mr. Malthus marchait avec tant de difficulté que chacun
+fut assis avant que ce couple et le prince qui les attendait entrassent
+dans l'appartement; par conséquent tous les trois prirent place côte à
+côte, au bout inférieur de la table.
+
+«C'est un jeu de cinquante-deux cartes, dit tout bas Malthus. Veillez
+sur l'as de pique, qui est le signe de mort, et sur l'as de trèfle, qui
+désigne l'exécuteur de cette nuit. Heureux jeunes gens que vous êtes!
+Vous avez de bons yeux et pouvez suivre la partie! Hélas! je ne saurais
+reconnaître un as d'un deux à travers la largeur d'une table...»
+
+Et il plaça sur son nez une seconde paire de lunettes.
+
+«Je veux au moins observer les physionomies», expliqua-t-il.
+
+En quelques mots rapides, Geraldine informa le prince de tout ce qu'il
+avait appris par la bouche du membre honoraire et de l'alternative
+possible qui leur était réservée. Le prince eut un frisson, une
+contraction au coeur; il promena ses regards de côté et d'autre, comme
+un homme abasourdi.
+
+«Un coup hardi, dit tout bas le colonel, et nous pouvons encore nous
+échapper.»
+
+Mais cette suggestion rappela le courage du prince.
+
+«Silence, dit-il. Faites-moi voir que vous savez jouer en gentilhomme,
+l'enjeu fût-il sérieux.»
+
+Maintenant, il avait recouvré en apparence tout son sang-froid, quoique
+son coeur battit lourdement et qu'il eût une sensation de chaleur
+désagréable dans la poitrine. Les membres du Club étaient tous
+attentifs; chacun d'eux très pâle; mais nul ne l'était autant que Mr.
+Malthus. Ses yeux sortaient de leurs orbites; sa tête se balançait, sur
+la colonne vertébrale par un mouvement d'oscillation involontaire; ses
+mains, l'une après l'autre, se portaient à sa bouche pour tirailler ses
+lèvres livides et frémissantes.
+
+«Attention, messieurs!» dit le président qui se mit à donner lentement
+les cartes.
+
+Il s'arrêtait jusqu'à ce que chaque membre eût montré la sienne. Presque
+tous hésitaient; vous auriez vu les doigts trembler avant de réussir à
+retourner le funeste morceau de carton qui portait l'arrêt du destin. À
+mesure que le tour du prince approchait, il éprouvait une émotion
+grandissante, qui faillit le suffoquer; mais sans doute il avait quelque
+peu le tempérament d'un joueur, car il reconnut qu'un certain plaisir se
+mêlait à cette angoisse. Le neuf de trèfle lui échut; le trois de pique
+fut donné à Geraldine et la dame de coeur à Mr Malthus, incapable de
+réprimer un soupir de soulagement. Le jeune homme aux tartes à la crème,
+presque immédiatement après, retourna l'as de trèfle et resta glacé
+d'horreur, car il n'était pas venu pour tuer, mais pour être tué. Et le
+prince, dans sa sympathie généreuse, oublia presque, en le plaignant,
+l'extrême danger qui était encore suspendu au-dessus de lui-même et de
+son ami.
+
+La donne se renouvela, et, cette fois encore, la carte de la mort ne
+sortit pas. Les joueurs retenaient leur souffle, haletants; le prince
+eut un autre trèfle, Geraldine, un carreau; mais, lorsque Mr Malthus eut
+retourné sa carte, un horrible bruit, semblable à celui de quelque chose
+qui se brise, partit de sa bouche; il se leva et se rassit sans aucun
+signe de paralysie. C'était l'as de pique. Le membre honoraire s'était
+amusé de ses propres terreurs une fois de trop.
+
+La conversation éclata de nouveau presque tout d'un coup. Les joueurs,
+renonçant à leurs attitudes rigides, commencèrent à se lever de table et
+revinrent en flânant, par deux et par trois, dans le fumoir. Le
+président étirait ses bras et baillait comme un homme qui a fini son
+travail journalier. Mais Mr. Malthus restait assis à sa place, la tête
+dans ses mains, les mains sur la table, immobile, atterré.
+
+Le prince et Geraldine s'échappèrent, l'impression d'horreur qu'ils
+emportaient avec eux, redoublant dans le froid de la nuit.
+
+«Ah! s'écria le prince, être lié par un serment dans une affaire comme
+celle-ci, permettre que ce trafic de meurtre continue avec profit et
+impunité! Si seulement j'osais manquer à ma parole!
+
+--C'est impossible pour Votre Altesse, répliqua le colonel. Son honneur
+est celui de la Bohême; mais je me charge, moi, de manquer à la mienne
+avec bienséance.
+
+--Geraldine, dit le prince, si votre honneur souffre en quelqu'une de
+nos équipées, non seulement je ne vous pardonnerai jamais, mais ce qui,
+je crois, vous affectera plus vivement encore, je ne me le pardonnerai
+pas à moi-même.
+
+--J'attends les ordres de Votre Altesse, répondit le colonel. Nous
+éloignerons-nous de ce lieu maudit?
+
+--Oui, dit le prince. Appelez un cab. J'essayerai de perdre dans le
+sommeil le souvenir de cette abominable aventure.»
+
+Mais il eut soin de lire le nom de l'impasse avant de la quitter.
+
+Le lendemain, aussitôt que le prince fut éveillé, le colonel Geraldine
+lui apporta un journal quotidien avec le paragraphe suivant intitulé:
+
+«_Triste accident_.--Cette nuit, vers deux heures, Mr. Barthélemy
+Malthus, domicilié n° 16 Chepstow place, Westbourne Grove, à son retour
+d'une soirée, est tombé par-dessus le parapet de Trafalgar-square et
+s'est fracturé le crâne en même temps qu'une jambe et un bras. La mort
+dut être instantanée. Mr. Malthus, accompagné d'un ami, cherchait un cab
+au moment de cet affreux accident. Comme Mr. Malthus était paralysé, on
+pense que sa chute a pu être occasionnée par une nouvelle attaque. Ce
+gentleman était bien connu dans les cercles les plus respectables et sa
+perte sera généralement déplorée.»
+
+«Si jamais une âme mérita d'aller droit à l'enfer, dit solennellement
+Geraldine, c'est bien celle de ce paralytique.»
+
+Le prince cacha son visage entre ses mains et resta silencieux.
+
+«Je me réjouis presque, continua le colonel, de le savoir mort. Mais,
+pour notre jeune homme aux tartes à la crème, ma pitié est grande, je
+l'avoue.»
+
+--Geraldine, dit le prince en relevant la tête, ce malheureux garçon
+était, la nuit passée, aussi innocent que vous et moi, et, ce matin, le
+poids d'un crime est sa conscience. Quand je pense au président, mon
+coeur défaille au dedans de moi. Je ne sais comment cela se passera,
+mais je veux tenir ce gredin à ma merci, comme il y a un Dieu au ciel.
+Quelle expérience, quelle leçon que celle de ce jeu de cartes!
+
+--Une leçon qu'il ne faudrait jamais recommencer», fit observer le
+colonel.
+
+Le prince resta si longtemps sans répondre que son fidèle serviteur
+devint inquiet.
+
+«Monseigneur, dit-il, vous ne pouvez penser à y retourner? Vous n'avez
+déjà que trop souffert et vu trop d'horreurs, les devoirs de votre
+situation vous défendent de tenter le hasard.
+
+--Hélas! répliqua le prince, je n'ai jamais senti ma faiblesse d'une
+manière aussi humiliante qu'aujourd'hui, mais elle est plus forte que
+moi. Puis-je cesser de m'intéresser au sort du malheureux jeune homme
+qui a soupé avec nous, il y a quelques heures? Puis-je laisser le
+président poursuivre sa carrière d'infamie sans la surveiller? Puis-je
+commencer une aventure aussi entraînante sans la continuer jusqu'à la
+fin? Non, Geraldine, vous demandez au prince plus que l'homme n'est
+capable d'accomplir. Cette nuit, encore une fois, nous irons prendre
+place à la table de ce Club du suicide.»
+
+Le colonel tomba sur ses deux genoux.
+
+«Mon prince veut-il m'ôter la vie? s'écria-t-il. Elle est à lui; mais
+qu'il n'exige pas que je la laisse affronter un pareil risque!
+
+--Colonel, répliqua Florizel avec quelque hauteur, votre vie vous
+appartient absolument. Je ne demande que de l'obéissance, et, si
+celle-ci m'est accordée sans empressement, je ne la demanderai plus.»
+
+Le grand écuyer, se retrouva sur pied en un clin d'oeil et dit
+simplement:
+
+«Votre Altesse veut-elle me dispenser de mon service durant
+l'après-midi? Je ne puis me hasarder une seconde fois dans cette maison
+fatale avant d'avoir parfaitement réglé mes affaires. Votre Altesse ne
+rencontrera plus, je le promets, la moindre opposition de la part du
+plus dévoué et du plus reconnaissant de ses serviteurs.
+
+--Mon cher Geraldine, répondit le prince, je suis toujours aux regrets,
+lorsque vous m'obligez à me rappeler mon rang. Disposez de votre
+journée, comme bon vous semblera, et soyez ici avant onze heures sous le
+même déguisement.»
+
+Le Club, ce second soir, n'était pas aussi nombreux que la veille;
+lorsque Geraldine et le prince arrivèrent, il n'y avait pas plus de six
+personnes dans le fumoir. Son Altesse prit le président à part et le
+félicita chaleureusement au sujet de la démission de Mr. Malthus.
+
+«J'aime, dit-il, à rencontrer des capacités, et, certainement, j'en
+trouve beaucoup chez vous. Votre profession est de nature très délicate,
+mais je vois que vous vous en acquittez avec succès et discrétion.»
+
+Le président parut touché des compliments que lui accordait un homme
+aussi supérieur de ton et de maintien. Il remercia presque avec
+humilité.
+
+Le jeune homme aux tartes à la crème était dans le salon, mais abattu et
+silencieux. Ses nouveaux amis essayèrent en vain de le faire causer.
+
+«Combien je voudrais, s'écria-t-il, ne vous avoir jamais conduits dans
+ce bouge infâme! Fuyez, tandis que vous avez les mains pures. Si vous
+aviez pu entendre le cri aigu de ce vieillard au moment de sa chute et
+le bruit de ses os sur le pavé! Souhaitez-moi, en admettant que vous
+ayez encore quelque bonté pour un être dégradé comme je le suis,
+souhaitez-moi l'as de pique pour cette nuit!»
+
+Quelques membres entrèrent dans le courant de la soirée, mais le diable
+ne put compter qu'une douzaine de joueurs autour du tapis vert. Le
+prince sentit de nouveau qu'une certaine excitation agréable se mêlait à
+son inquiétude; mais il s'étonna de voir Geraldine bien plus calme qu'il
+ne l'était la nuit précédente.
+
+«Il est extraordinaire, pensa-t-il, que le parti pris de la volonté
+puisse opérer un si grand changement!
+
+--Attention, messieurs!» dit le président;--et il se mit à donner.
+
+Trois fois les cartes firent le tour de la table sans résultat. Lorsque
+le président recommença pour la quatrième fois, l'émotion était générale
+et intense. Il y avait juste assez de cartes pour faire encore un tour
+entier. Le prince, assis auprès de celui qui se tenait à la gauche du
+banquier, avait à recevoir l'avant-dernière carte. Le troisième joueur
+retourna un as noir, c'était l'as de trèfle; le suivant eut le carreau;
+mais l'apparition de l'as de pique tardait toujours. Enfin Geraldine,
+assis à la gauche du prince, retourna sa carte: c'était un as, mais un
+as de coeur.
+
+Lorsque le prince Florizel vit sa destinée encore voilée sur la table
+devant lui, son coeur cessa de battre. Il était homme et courageux, mais
+la sueur perlait sur son visage: il avait cinquante chances sur cent
+pour être condamné. Il retourna la carte; c'était l'as de pique. Une
+sorte de rugissement remplit son cerveau et la table tourbillonna sous
+ses yeux. Il entendit le joueur assis à sa droite partir d'un éclat de
+rire qui sonnait entre la joie et le désappointement; il vit la
+compagnie se disperser, mais ses pensées étaient loin. Il reconnaissait
+combien sa conduite avait été légère, criminelle même.
+
+«Mon Dieu! s'écria-t-il, mon Dieu, pardonnez-moi!»
+
+Et aussitôt son trouble fit place à l'empire habituel qu'il avait sur
+lui-même.
+
+À sa grande surprise, Geraldine avait disparu. Il ne restait personne
+dans la salle de jeu, excepté le bourreau destiné à l'expédier, qui se
+concertait avec le président, et le jeune homme aux tartes à la crème.
+Celui-ci se glissa vers le prince et lui souffla dans l'oreille, en
+guise d'adieu:
+
+«Je donnerais un million, si je le possédais, pour avoir la même chance
+que vous.»
+
+Son Altesse ne put s'empêcher de penser qu'elle aurait vendu volontiers
+cette chance beaucoup moins cher.
+
+La conférence à voix basse était terminée. Le possesseur de l'as de
+trèfle quitta la chambre avec un signe d'intelligence, et le président,
+s'approchant de l'infortuné prince, lui tendit la main.
+
+«Je suis content de vous avoir rencontré, monsieur, dit-il, et content
+d'avoir été en état de vous rendre ce petit service. Au moins vous ne
+pouvez vous plaindre d'un long retard. À la seconde soirée,--quel coup
+de fortune!»
+
+Le prince essaya vainement d'articuler une réponse quelconque, mais sa
+bouche était sèche et sa langue semblait paralysée.
+
+«Vous sentez-vous mal à votre aise? demanda le président d'un air de
+sollicitude. Cela arrive à beaucoup de ces messieurs. Voulez-vous
+prendre un peu d'eau-de-vie?»
+
+Florizel fit un signe affirmatif.
+
+«Pauvre vieux Malthus! répéta le président, tandis qu'il vidait son
+verre. Il en a bu près d'un demi-litre, qui n'a paru lui faire que peu
+de bien.
+
+--Cela agit mieux sur moi, dit le prince, me voici redevenu moi-même,
+comme vous voyez. Permettez-moi une question: où dois-je me rendre?
+
+--Vous allez suivre le Strand dans la direction de la Cité, sur le
+trottoir de gauche, jusqu'à ce que vous ayez rencontré l'individu qui
+vient de s'en aller. Il vous donnera ses instructions et vous aurez la
+bonté de vous y conformer; il est investi de l'autorité du club pour
+cette nuit. Et maintenant, ajouta le président, je vous souhaite une
+promenade agréable.»
+
+Florizel répondit à ce salut avec une certaine gaucherie et se retira.
+Il traversa le fumoir, où l'ensemble des joueurs restait encore à
+consommer du champagne qu'il avait commandé et payé en partie, et fut
+surpris de s'apercevoir qu'il les maudissait du fond de son coeur. Il
+mit lentement son chapeau, son pardessus, choisit son parapluie dans un
+coin. L'habitude qu'il avait de ces actes familiers et la pensée qu'il
+les faisait pour la dernière fois le poussèrent à un éclat de rire qui
+résonna d'une façon sinistre à ses propres oreilles. Il éprouvait une
+répugnance à sortir de la maison et se tourna vers la fenêtre. La vue
+des réverbères qui brillaient dans l'obscurité le rappela au sentiment
+de la réalité.
+
+«Allons, allons, il faut être un homme et m'arracher d'ici.»
+
+Au coin de Box-Court, trois hommes tombèrent sur le prince Florizel à
+l'improviste et il fut transporté sans façon dans une voiture qui partit
+rapidement. Déjà, il s'y trouvait quelqu'un.
+
+«Votre Altesse me pardonnera-t-elle mon zèle?» dit une voix bien connue.
+
+Le prince se jeta au cou du colonel dans l'élan de son soulagement.
+
+«Comment pourrai-je jamais vous remercier? s'écria-t-il. Et par quel
+miracle cela s'est-il fait?»
+
+Quoiqu'il eût accepté sa condamnation, il était trop heureux de céder à
+cette violence amicale, de retourner une fois de plus à la vie et à
+l'espérance.
+
+«Vous pourrez me remercier effectivement, répliqua le colonel, si vous
+évitez dans l'avenir de pareils dangers. Tout s'est produit par les
+moyens les plus simples. J'ai arrangé l'affaire durant l'après-midi.
+Discrétion a été promise et payée. Vos propres serviteurs étaient
+principalement engagés dans l'affaire. La maison de Box-Court fut cernée
+dès la tombée de la nuit, et cette voiture, l'une des vôtres, attendait
+depuis une heure environ.
+
+--Et le misérable voué à m'assassiner, qu'est-il devenu? demanda le
+prince.
+
+--Il a été arrêté au moment où il quittait le Club, répliqua le colonel;
+maintenant il attend sa sentence au palais, où bientôt il sera rejoint
+par ses complices.
+
+--Geraldine, dit le prince, vous m'avez sauvé contrairement à mes ordres
+absolus, et vous avez bien fait. Je vous dois non seulement la vie, mais
+encore une leçon, et je serais indigne de régner si je ne témoignais de
+la gratitude à mon maître. Choisissez votre récompense.»
+
+Il y eut un silence pendant lequel la voiture continua de rouler à
+travers les rues; les deux hommes étaient plongés chacun dans ses
+propres pensées. Le silence fut rompu par le colonel.
+
+«Votre Altesse, dit-il, a en ce moment un nombre considérable de
+prisonniers. Il y a au moins un criminel dans ce nombre. Pour lui
+justice doit être faite. Notre serment nous défend tout recours à la
+loi, et la discrétion l'interdirait même si l'on nous dégageait du
+serment. Puis-je demander les intentions de Votre Altesse?
+
+--C'est décidé, répondit Florizel, le président tombera dans un duel. Il
+ne reste qu'à trouver l'adversaire.
+
+--Votre Altesse m'a permis de choisir ma propre récompense, dit le
+colonel. Veut-elle confier à mon frère cette mission délicate? Il est
+homme à s'en acquitter parfaitement.
+
+--Vous me demandez là une méchante faveur, dit le prince, mais je ne
+peux rien vous refuser.»
+
+Le colonel lui baisa la main avec la plus grande affection, et, en ce
+moment, la voiture roula sous le porche de la résidence splendide du
+prince.
+
+Une heure après, Florizel, revêtu de ses habits officiels et couvert de
+tous les ordres de Bohême, reçut les membres du _Suicide Club_.
+
+«Misérables insensés que vous êtes, dit-il, comme beaucoup d'entre vous
+ont été jetés dans cette voie par le manque d'argent, vous aurez des
+secours et du travail. Ceux que tourmente le remords devront s'adresser
+à un potentat plus puissant et plus généreux que moi. J'éprouve de la
+pitié pour vous tous, une pitié plus profonde que vous n'êtes capables
+de l'imaginer, et, si vous répondez franchement, je tâcherai de remédier
+à votre malheur. Quant à vous, ajouta-t-il en se tournant vers le
+président, je ne ferais qu'offenser une personne de votre sorte par
+quelque offre d'assistance; au lieu de cela, j'ai une partie de plaisir
+à vous proposer.»
+
+Posant sa main sur l'épaule du frère de Geraldine:
+
+«Voici, ajouta-t-il, un de mes officiers qui désire faire un tour sur le
+continent, et je vous demande, comme une faveur, de l'accompagner dans
+cette excursion. Tirez-vous bien le pistolet? continua le prince en
+changeant de ton. Vous pourrez avoir besoin de cet art. Lorsque deux
+hommes s'en vont voyager ensemble, le mieux c'est d'être préparé à tout.
+Laissez-moi ajouter que si, par suite de quelque accident, vous perdiez
+le jeune Geraldine en route, j'aurai toujours un autre des miens à
+mettre à votre disposition; je suis connu, monsieur le président, pour
+avoir la vue longue et le bras long.»
+
+Par ces paroles prononcées avec sévérité, il termina son discours. Le
+lendemain, les membres du Club reçurent des preuves de sa munificence et
+le président se mit en route sous les auspices du frère de Geraldine,
+qu'accompagnaient deux laquais de confiance, adroits et bien dressés
+dans le service du prince.
+
+Enfin, des agents discrets occupèrent la maison de Box-Court: toutes les
+lettres, toutes les visites pour le Club du suicide devaient être
+soumises à l'examen du prince Florizel en personne.
+
+Ici se termine l'HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME, qui est
+maintenant un propriétaire aisé de Wigmore street, Cavendish-square. Je
+supprime le numéro de la maison pour des raisons évidentes. Ceux qui
+désireraient connaître la suite des aventures du prince Florizel et de
+ce scélérat, le président du _Suicide Club_, n'ont qu'à lire l'HISTOIRE
+D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE.
+
+
+
+
+HISTOIRE D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE
+
+
+Mr. Silas Q. Scuddamore était un jeune Américain, d'un caractère simple
+et inoffensif, ce qui l'honorait d'autant plus qu'il venait de la
+Nouvelle-Angleterre, une partie du Nouveau Monde qui n'est pas
+précisément renommée pour de pareilles qualités. Bien qu'il fût
+excessivement riche, il tenait, sur un petit carnet de poche, le compte
+exact de ses dépenses, et il avait fait choix, pour s'initier aux
+plaisirs de Paris, d'un septième étage dans ce qu'on appelle un Hôtel
+meublé au Quartier-Latin. Il entrait beaucoup d'habitude dans sa
+parcimonie, et sa vertu fort étonnante, vu le milieu où il se trouvait,
+était principalement fondée sur la défiance de soi et sur une grande
+jeunesse.
+
+La chambre voisine de la sienne était habitée par une dame, très
+séduisante d'allure et très élégante de toilette, qu'à son arrivée il
+avait prise pour une comtesse. Par la suite, il apprit qu'elle était
+connue sous le nom de Zéphyrine. Quelle que fût la situation qu'elle
+occupât dans le monde, ce n'était assurément pas celle d'une personne
+titrée. Mme Zéphyrine, sans doute dans l'espoir de charmer le jeune
+Américain, avait pris l'habitude de le croiser sur l'escalier; et là,
+après un signe de tête gracieux, un mot jeté tout naturellement et un
+regard fascinateur de ses yeux noirs, elle disparaissait avec un
+froufrou de soie, laissant apercevoir un pied et une cheville
+incomparables. Mais ces avances, bien loin d'encourager Mr. Scuddamore,
+le plongeaient dans des abîmes de découragement et de timidité.
+Plusieurs fois, elle était venue chez lui, demander de la lumière ou
+s'excuser des méfaits imaginaires de son caniche. Hélas! en présence
+d'une créature aussi supérieure, la bouche de l'innocent étranger
+restait close; il oubliait son français, et, jusqu'à ce qu'elle fût
+partie, ne savait plus qu'ouvrir de grands yeux et bégayer. Cependant,
+leurs rapports si fugitifs suffisaient pour qu'il lançât parfois des
+insinuations dignes d'un fat, lorsque, seul avec quelques camarades, il
+se sentait en sûreté.
+
+La chambre de l'autre côté de celle du jeune Américain,--car il y avait
+trois chambres par étage dans l'hôtel,--était occupée par un vieux
+médecin anglais, d'une réputation plutôt équivoque. Le docteur Noël, tel
+était son nom, avait été forcé de quitter Londres, où il jouissait d'une
+clientèle nombreuse et chaque jour croissante; on racontait que la
+police n'avait pas été étrangère à ce changement de résidence. En tous
+cas, lui qui avait tenu jadis un certain rang, vivait maintenant au
+Quartier-Latin, dans la solitude et avec la plus grande simplicité,
+consacrant la majeure partie de son temps à l'étude. Mr. Scuddamore
+avait fait sa connaissance, et il leur arrivait de dîner frugalement
+ensemble, dans un restaurant, de l'autre côté de la rue.
+
+Silas Q. Scuddamore, quoique vertueux, nous l'avons dit, avait nombre de
+petits défauts et, pour les satisfaire, ne reculait pas devant les
+moyens les plus répréhensibles. Le premier parmi ces vices, relativement
+véniels, était la curiosité. Il était bavard de naissance; la vie, et
+surtout tels côtés de la vie dont il n'avait pas l'expérience,
+l'intéressaient passionnément. Il questionnait avec audace, et
+l'opiniâtreté qu'il déployait dans ses enquêtes n'avait d'égale que son
+indiscrétion. Silas Scuddamore était de ceux qui, lorsqu'ils se chargent
+de porter une lettre à la poste, la soupèsent, la retournent dans tous
+les sens et en étudient avec soin la suscription. Il ne faut donc pas
+s'étonner si, ayant aperçu d'aventure une fente dans la cloison qui
+séparait sa chambre de celle de Mme Zéphyrine, il se garda de la
+boucher, mais l'élargit au contraire et l'augmenta si bien, qu'il put
+s'en servir comme d'un observatoire pour espionner les faits et gestes
+de sa voisine.
+
+Vers la fin de mars, sa curiosité augmentant à mesure qu'il la
+satisfaisait, il agrandit encore davantage l'ouverture de manière à
+pouvoir inspecter un autre coin de la chambre; mais, ce soir-là,
+lorsque, comme d'habitude, il voulut se mettre à surveiller les
+mouvements de Mme Zéphyrine, Silas fut tout étonné de trouver le trou
+bouché d'une singulière façon, et encore plus honteux lorsque,
+l'obstacle ayant été subitement enlevé, un éclat de rire frappa son
+oreille. Quelques plâtras avaient évidemment trahi son secret, et sa
+voisine lui apprenait le proverbe: À bon chat, bon rat! Scuddamore
+éprouva un sentiment de vive contrariété; il blâma impitoyablement Mme
+Zéphyrine et s'adressa même quelques reproches par la même occasion;
+mais, quand il s'aperçut le lendemain qu'on n'avait pris aucune
+précaution pour le priver de son passe-temps favori, il continua sans
+scrupules à profiter d'une négligence si favorable à sa frivole
+curiosité.
+
+Le jour suivant, Mme Zéphyrine reçut la visite d'un homme grand et
+fortement charpenté, d'une cinquantaine d'années ou peut-être davantage,
+que Silas n'avait encore jamais vu. Son costume de tweed et sa chemise
+de couleur, non moins que ses favoris hérissés, indiquaient un Anglais;
+son oeil gris et morne produisit sur Silas une sensation de froid.
+Pendant tout l'entretien, qui eut lieu à voix basse, le jeune Américain
+resta l'oreille tendue, la figure plaquée contre l'ouverture traîtresse.
+Plus d'une fois, il lui sembla que les gestes des deux interlocuteurs
+désignaient son propre appartement; mais la seule phrase complète qu'il
+pût recueillir, en y apportant une scrupuleuse attention, fut cette
+remarque faite par l'Anglais sur un ton un peu plus haut, comme s'il eût
+combattu quelque hésitation ou quelque refus:
+
+«J'ai étudié ses goûts à fond, et je vous répète que vous êtes l'unique
+femme sur laquelle je puisse compter.»
+
+Pour toute réponse, Mme Zéphyrine prit l'air triste et résigné, d'une
+personne qui cède à une autorité absolue.
+
+Cet après-midi-là, l'observatoire fut définitivement masqué par une
+armoire placée de l'autre côté. Pendant que Silas se lamentait sur cette
+infortune qu'il attribuait à une jalouse suggestion de l'Anglais, le
+concierge lui apporta une lettre d'une écriture féminine. Elle était
+conçue en français, d'une orthographe peu rigoureuse, et, dans les
+termes les plus engageants, invitait l'Américain à se trouver vers onze
+heures, le même soir, dans un endroit indiqué du bal Bullier. La
+curiosité et la timidité se combattirent longtemps dans son coeur;
+tantôt il n'était que vertu puritaine, tantôt il se sentait tout feu et
+tout audace. Le résultat de cette lutte intéressante fut que, longtemps
+avant dix heures, Mr. Silas Q. Scuddamore, dans une tenue irréprochable,
+se présenta à la porte des salons de Bullier et paya son entrée avec un
+sentiment de hardiesse libertine qui ne manquait pas de charme.
+
+On était en plein carnaval, le bal était nombreux et bruyant. D'abord
+les lumières et la foule intimidèrent notre jeune aventurier; mais
+bientôt, ces influences, lui montant à la tête comme une sorte
+d'ivresse, le rendirent au contraire plus vaillant qu'il ne l'avait
+jamais été. Il se sentait prêt à affronter le démon en personne et
+pénétra fièrement dans la salle de bal avec la crânerie d'un mauvais
+sujet. Pendant qu'il se pavanait ainsi, il aperçut Mme Zéphyrine et son
+Anglais en conférence derrière une colonne. Son instinct félin
+d'espionnage le ressaisit aussitôt. À pas de loup, il se glissa par
+derrière, plus près du couple, plus près encore, jusqu'à ce qu'il fît à
+portée d'entendre.
+
+«Voilà l'homme, disait l'Anglais,--là-bas, avec de longs cheveux blonds,
+parlant à cette fille en vert.»
+
+Silas remarqua un charmant garçon de petite taille, qui évidemment était
+l'objet de cette désignation.
+
+«C'est bien, dit Mme Zéphyrine, je ferai de mon mieux; mais,
+souvenez-vous-en, les plus adroites peuvent échouer en pareille
+occurrence.
+
+--Bah! répliqua son compagnon, je réponds du résultat. Ne vous ai-je pas
+choisie entre trente? Allez, mais méfiez-vous du prince. Je ne puis
+comprendre quelle maudite chance l'a amené ici cette nuit. Comme s'il
+n'y avait pas à Paris une douzaine de bals plus dignes de sa présence
+que cette orgie d'étudiants et de sauteuses de comptoir! Regardez-le,
+assis là-bas, plus semblable à un Empereur rendant la justice qu'à une
+Altesse en vacances!»
+
+Cette fois encore, Silas eut du bonheur. Il aperçut un personnage assez
+corpulent, d'une beauté de traits remarquable et d'un aspect majestueux
+mais affable, assis devant une table en compagnie d'un autre homme de
+quelques années plus jeune, qui l'entretenait avec une visible
+déférence. Le nom de prince sonna agréablement aux oreilles
+républicaines de Silas, et celui à qui ce titre était donné exerça sur
+lui un charme particulier. Il laissa Mme Zéphyrine et son Anglais se
+suffire l'un à l'autre, et, coupant à travers la foule, s'approcha de la
+table que le prince et son confident avaient honorée de leur choix.
+
+«Je vous déclare, Geraldine, disait le premier, que c'est pure folie.
+Vous-même (je suis aise de m'en souvenir), avez choisi votre frère pour
+cette mission périlleuse; vous êtes donc tenu en conscience de
+surveiller sa conduite. Il a consenti à s'arrêter trop longtemps à
+Paris; ceci déjà était une imprudence, si l'on considère le caractère de
+l'homme contre lequel il doit lutter; mais maintenant qu'il est à
+quarante-huit heures de son départ, et à deux ou trois jours de
+l'épreuve décisive, je vous le demande, est-ce ici l'endroit où il doit
+passer son temps? Sa place serait plutôt dans une salle d'armes à se
+faire la main; il devrait dormir de longues heures et s'imposer un
+exercice modéré; il devrait se mettre à une diète rigoureuse, ne boire
+ni vin blanc ni liqueurs. Le gaillard s'imagine-t-il que nous jouons
+tous une comédie? La chose est terriblement sérieuse, Geraldine.
+
+--Je connais trop mon frère pour intervenir, répliqua le colonel; je lui
+ferais injure en m'alarmant. Il est plus circonspect que vous ne pensez
+et d'une fermeté indomptable. S'il s'agissait d'une femme, je n'en
+dirais pas autant; mais je lui ai confié le président sans une minute
+d'appréhension, d'autant qu'il a deux hommes pour lui prêter main-forte.
+
+--Eh bien, dit le prince, votre confiance ne suffit pas à me
+tranquilliser. Les deux prétendus domestiques sont des policiers
+émérites, et pourtant le misérable n'a-t-il pas déjà trois fois réussi à
+tromper leur surveillance? Il a pu passer plusieurs heures en affaires
+secrètes et probablement fort dangereuses.... Non, non, ne croyez pas que
+ce soit le hasard. Cet homme sait ce qu'il fait et a en lui-même des
+ressources exceptionnelles.
+
+--Je pense que l'affaire relève maintenant de mon frère et de moi-même,
+répondit Geraldine avec une nuance de dépit dans la voix.
+
+--Je permets qu'il en soit ainsi, colonel, repartit le prince. Peut-être
+devriez-vous, justement pour cette raison, accepter mes conseils. Mais
+en voilà assez. Cette petite en jaune danse bien.»
+
+Et la conversation revint aux sujets habituellement traités dans un bal
+de carnaval à Paris.
+
+Le souvenir de l'endroit où il était revint à Silas; il se rappela que
+l'heure du rendez-vous était proche. Plus il y réfléchissait, moins il
+en aimait la perspective; et un remous du public l'ayant poussé, au
+moment même, dans la direction de la porte, il se laissa entraîner sans
+résistance. La houle humaine le fit échouer dans un coin, sous une
+galerie, où son oreille fut immédiatement frappée par le son de la voix
+de Mme Zéphyrine. Elle causait en français avec le jeune homme blond qui
+lui avait été signalé par l'étrange Anglais, moins d'une demi-heure
+auparavant.
+
+«J'ai une réputation à ménager, disait-elle; sans cela je n'y mettrais
+pas d'autres conditions que celles qui me sont dictées par mon coeur.
+Mais vous n'avez qu'à dire ces mots au concierge et il vous laissera
+passer.
+
+--Pourquoi, diable, cette histoire de dette? objecta son compagnon.
+
+--Bon! s'écria Zéphyrine, pensez-vous que je ne sache pas manoeuvrer
+dans mon hôtel?»
+
+Et elle passa, tendrement suspendue au bras du jeune homme. Ceci rappela
+d'une façon troublante à Silas Scuddamore le billet qu'il avait reçu.
+
+«Dans dix minutes! se dit-il. Pourquoi pas?... Dans dix minutes, il se
+peut que je me promène avec une femme non moins belle que celle-ci,
+mieux mise, même, avec une vraie grande dame,--cela s'est vu,--avec une
+femme titrée.»
+
+Mais il se souvint de l'orthographe et fut un peu découragé.
+
+«Il est possible qu'elle ait fait écrire par sa femme de chambre»,
+pensa-t-il.
+
+L'aiguille de l'horloge n'était plus qu'à quelques secondes de l'heure
+fixée. Chose singulière, l'approche d'un si grand honneur, d'un si grand
+plaisir, lui procura un battement de coeur désordonné, plutôt pénible.
+Enfin il se dit, avec un soupir de soulagement, qu'il n'était en aucune
+manière tenu de se montrer. La vertu et la lâcheté étaient d'accord; de
+nouveau il se dirigea vers la porte, mais cette fois de son propre
+mouvement et en bataillant contre la foule qui se portait dans la
+direction contraire. Peut-être cette résistance prolongée l'énerva-t-il,
+ou bien peut-être était-il dans cette disposition d'esprit, où le seul
+fait de poursuivre le même dessein pendant un certain nombre de minutes
+amène une réaction et un projet différent; ce qui est certain, c'est que
+pour la troisième fois il fit volte-face et ne s'arrêta que lorsqu'il
+eut trouvé une place où il pût se dissimuler, à quelques pas de celle du
+rendez-vous convenu.
+
+Là, il passa par une véritable agonie d'esprit, pendant laquelle, à
+plusieurs reprises, il pria Dieu de lui venir en aide, car Silas avait
+été dévotement élevé. À ce point de sa bonne fortune, il n'avait plus le
+moindre désir de rencontrer la dame; rien ne l'eût empêché de fuir,
+n'eût été la sotte crainte d'être jugé poltron; mais cette crainte était
+si puissante, qu'elle l'emporta sur toutes les autres considérations;
+quoiqu'elle ne pût le décider à avancer, elle l'empêcha du moins de se
+sauver définitivement. À la fin, l'horloge indiqua que l'heure était
+dépassée de dix minutes.
+
+Le jeune Scuddamore, reprenant ses esprits, regarda furtivement de son
+coin, et ne vit personne à l'endroit désigné. Sans doute, sa
+correspondante inconnue s'était lassée et avait dû partir.
+
+Il devint alors aussi fanfaron qu'il avait été craintif jusque-là. Il
+lui sembla que s'il paraissait au lieu du rendez-vous, fût-ce
+tardivement, il échapperait au reproche de lâcheté. Maintenant il
+soupçonnait même une plaisanterie, et se complimenta sur la finesse avec
+laquelle il avait deviné et dépisté ses mystificateurs. Tellement vaine
+est la cervelle d'un adolescent!
+
+Enhardi par ces réflexions, il sortit bravement de son encoignure; mais
+il n'avait pas fait plus de deux pas, qu'une main se posait sur son
+bras. Silas se retourna et vit une femme robuste, imposante et de traits
+altiers, mais sans aucune sévérité dans le regard.
+
+«Je crois que vous êtes un séducteur bien sûr de lui-même, dit-elle, car
+vous vous faites attendre. N'importe, j'étais décidée à vous rencontrer.
+Quand une femme s'est une fois oubliée jusqu'à faire les premières
+avances, il y a longtemps qu'elle a laissé de côté toute fausse pudeur.»
+
+La haute taille et les attraits volumineux de sa conquête, ainsi que la
+façon soudaine dont elle était tombée sur lui, avaient ahuri Silas, mais
+la dame le mit bien vite à son aise. Elle était singulièrement expansive
+et engageante, le poussant à faire des plaisanteries et applaudissant
+ses moindres mots; bref, en très peu de temps, grâce à ses paroles
+enjôleuses et à des libations de punch, elle l'amena, non seulement à se
+croire amoureux, mais à déclarer sa passion dans les termes les plus
+vifs.
+
+«Hélas! répondit-elle, je ne sais si je ne dois pas déplorer ce moment,
+quelque plaisir que me fasse votre aveu. Jusqu'ici j'étais seule à
+souffrir; maintenant, pauvre enfant, nous serons deux. Je ne suis pas
+maîtresse de mes actes. Je n'ose vous demander de venir chez moi, car je
+suis surveillée par des yeux jaloux. Laissez-moi réfléchir,
+ajouta-t-elle, je suis plus âgée que vous, quoique tellement plus
+faible; et, tout en me fiant à votre courage et à votre résolution, il
+faut que je vous fasse profiter de mon expérience du monde.»
+
+Elle le questionna sur l'hôtel meublé où il logeait, puis sembla se
+recueillir.
+
+«Je vois, dit-elle enfin. Vous serez loyal et obéissant, n'est-ce pas?»
+
+Silas protesta avec ardeur de sa soumission à ses moindres caprices.
+
+«Alors, dans la nuit de demain, continua-t-elle avec un sourire
+encourageant. Vous resterez chez vous toute la soirée; si quelque ami
+vient vous voir, renvoyez-le aussitôt, sous un prétexte. Votre porte est
+probablement fermée vers dix heures? ajouta-t-elle.
+
+--À onze heures, répondit Silas.
+
+--À onze heures et quart, poursuivit l'inconnue, sortez de la maison.
+Demandez simplement la porte et surtout ne parlez pas au concierge, car
+cela ferait tout manquer. Allez droit au coin où le jardin du Luxembourg
+rejoint le boulevard; là vous me trouverez, vous attendant; je compte
+sur vous pour suivre mes indications de point en point; et souvenez-vous
+que si vous y manquez par le plus petit détail, vous apporterez le
+trouble dans l'existence d'une femme dont la seule faute est de vous
+avoir vu et de vous avoir aimé.
+
+--Je ne puis comprendre l'utilité de toutes ces instructions, dit Silas.
+
+--Je crois que vous commencez déjà à parler en maître, s'écria-t-elle,
+lui donnant un coup d'éventail sur le bras. Patience, patience; cela
+viendra en son temps. Une femme aime à être obéie d'abord, bien que plus
+tard elle mette son bonheur à obéir elle-même. Faites comme je vous en
+prie, pour l'amour du ciel, ou je ne réponds de rien. En vérité,
+ajouta-t-elle, de l'air de quelqu'un qui entrevoit une nouvelle
+difficulté, à force d'y songer je découvre un plan meilleur pour vous
+débarrasser des visites importunes. Dites au concierge de ne recevoir
+âme qui vive, excepté une personne qui pourra venir dans la soirée vous
+réclamer le payement d'une dette et parlez avec émotion, comme si vous
+redoutiez cette entrevue, de façon à ce qu'il puisse prendre vos paroles
+au sérieux.
+
+--Je pense que vous pouvez vous fier à moi pour vous défendre contre les
+intrus, dit-il, non sans une petite pointe de susceptibilité.
+
+--Voilà comment je préfère que la chose soit arrangée, répondit-elle
+froidement. Je vous connais, vous autres hommes. Pour vous la réputation
+d'une femme ne compte pas.»
+
+Silas rougit et baissa la tête; car, en effet, le projet qu'il avait
+formé devait lui procurer une petite satisfaction de vanité vis-à-vis de
+ses connaissances.
+
+«Avant tout, ajouta-t-elle, ne parlez point au concierge quand vous
+sortirez.
+
+--Et pourquoi? De toutes vos recommandations, celle-ci me semble la
+moins essentielle.
+
+--Au commencement, vous avez douté de la sagesse des autres précautions
+que maintenant vous jugez comme moi nécessaires, répliqua la dame.
+Fiez-vous à ma parole, celle-ci a également son utilité. Et que
+penserais-je de votre amour si, dès la première entrevue, vous me
+refusiez de semblables bagatelles?»
+
+Silas se confondit en explications et en excuses, au milieu desquelles,
+regardant l'horloge et joignant les mains, la dame poussa un cri
+étouffé.
+
+«Ciel! murmura-t-elle, est-il si tard? Je n'ai pas un instant à perdre.
+Hélas! pauvres femmes, quelles esclaves nous sommes! Que de risques
+n'ai-je pas déjà courus pour vous!»
+
+Après lui avoir répété ses instructions qu'elle entremêlait savamment de
+caresses et de regards langoureux, elle lui dit adieu et disparut dans
+la foule.
+
+Toute la journée du lendemain, Silas fut gonflé du sentiment de son
+importance; maintenant il en était sûr, c'était une comtesse! Quand le
+soir arriva, il obéit minutieusement à ses ordres et fut, à l'heure
+fixée, au coin du jardin du Luxembourg. Il n'y avait personne. Il
+attendit près d'une demi-heure, dévisageant chaque passant et chaque
+flâneur; il visita même les coins environnants du boulevard et fit tout
+le tour de la grille du jardin, mais aucune belle comtesse n'était là,
+prête à se jeter dans ses bras. Enfin, et bien à contre-coeur, il revint
+sur ses pas et se dirigea vers l'hôtel. Chemin faisant, il se souvint
+des paroles qu'il avait surprises entre Mme Zéphyrine et le jeune homme
+blond; elles lui causèrent un vague malaise.
+
+«Il paraît, se dit-il, que tout le monde s'entend pour débiter des
+mensonges à notre portier.»
+
+Il tira la sonnette, la porte s'ouvrit devant lui, et le concierge, en
+vêtements de nuit, vint lui offrir une lumière.
+
+«Est-il parti? demanda cet homme en même temps.
+
+--Qui?... Que voulez-vous dire? répondit Silas d'un ton sec, car il
+était irrité de sa mésaventure.
+
+--Je ne l'ai pas vu sortir, continua le concierge; mais j'espère que
+vous l'avez payé. Nous ne tenons pas, dans la maison, à avoir des
+locataires endettés.
+
+--Que le diable m'emporte, dit brutalement Silas, si je comprends un
+traître mot à votre galimatias! De qui parlez-vous?
+
+--Je parle du petit monsieur blond venu pour sa créance, répliqua le
+bonhomme. C'est de lui que je parle; de qui cela pourrait-il être
+puisque j'avais reçu vos ordres de ne laisser entrer aucun autre?
+
+--Mais, grand Dieu! il n'est pas venu... je suppose!
+
+--Je sais ce que je sais, reprit le portier en faisant claquer sa langue
+contre sa joue d'un air passablement goguenard.
+
+--Vous êtes un insolent coquin, riposta Silas, et, sentant qu'il
+montrait une mauvaise humeur tout à fait ridicule, affolé de terreur en
+même temps, sans bien savoir pourquoi, il se retourna et se mit à monter
+l'escalier en courant.
+
+--Vous n'avez donc pas besoin de lumière?» cria le portier.
+
+Mais Silas ne s'arrêta que sur le palier du septième étage, devant sa
+propre porte. Là, il reprit haleine, assailli par les plus funestes
+pressentiments et redoutant presque d'entrer dans sa chambre.
+Lorsqu'enfin il s'y décida, il éprouva un soulagement en la trouvant
+sombre et, selon toute apparence, vide. Enfin il était donc de retour
+chez lui en sûreté!... Cette première folie serait la dernière. Les
+allumettes étaient sur une petite table près de son lit, et il se mit à
+marcher à tâtons dans cette direction. Comme il avançait, ses craintes
+lui revinrent de nouveau, et, son pied rencontrant un obstacle, il fut
+heureux de constater que ce n'était rien de plus effrayant qu'une
+chaise. Enfin il effleura des rideaux. D'après la situation de la
+fenêtre, qui était faiblement visible, il reconnut qu'il devait se
+trouver au pied du lit et qu'il n'avait qu'à continuer le long de ce lit
+pour atteindre la table en question.
+
+Il abaissa la main, mais ce qu'il toucha n'était pas seulement une
+courte-pointe, c'était une courte-pointe avec quelque chose dessous
+ayant la forme d'une jambe humaine. Silas retira son bras, et s'arrêta
+pétrifié.
+
+«Qu'est-ce donc? se dit-il. Qu'est-ce que cela signifie?»
+
+Il écouta anxieusement; on n'entendait aucun bruit de respiration. De
+nouveau, par un grand effort de volonté, il étendit le bout de son doigt
+jusqu'à l'endroit qu'il avait déjà touché; mais cette fois, il fit un
+bond en arrière, puis resta cloué au sol, frissonnant de terreur. Il y
+avait quelque chose dans le lit. Ce que c'était, il n'en savait rien,
+mais quelque chose était là. Plusieurs secondes s'écoulèrent sans qu'il
+pût remuer. Alors, guidé par un instinct, il tomba droit sur les
+allumettes, et, tournant le dos au lit, alluma un flambeau. Aussitôt que
+la flamme eut brillé, il se retourna lentement et regarda ce qu'il
+craignait de voir. En vérité, ses pires imaginations étaient réalisées.
+La couverture, soigneusement remontée sur l'oreiller, dessinait les
+contours d'un corps humain gisant inerte.... Il rejeta de côté les draps;
+le jeune homme blond, qu'il avait vu la nuit précédente au bal Bullier,
+lui apparut, les yeux ouverts et sans regard, la figure enflée, noircie,
+un léger filet de sang coulant de ses narines....
+
+Silas poussa un long et douloureux gémissement, laissa échapper le
+flambeau et tomba à genoux près du lit.
+
+Il fut tiré de la stupeur dans laquelle l'avait plongé cette horrible
+découverte, par des coups discrets frappés à sa porte. Il lui fallut
+quelques secondes pour se rappeler sa situation, et, lorsqu'il se
+précipita pour empêcher qui que ce fût d'entrer, il était déjà trop
+tard. Le docteur Noël, coiffé d'un haut bonnet de nuit, portant une
+lampe qui éclairait sa longue silhouette blanche, regardant à droite, à
+gauche, avec des mouvements de tête qui faisaient songer à quelque grand
+oiseau, poussa doucement la porte, puis se glissa jusqu'au milieu de la
+chambre.
+
+«J'ai cru entendre un cri, commença le docteur, et, craignant que vous
+ne fussiez souffrant, je n'ai pas hésité à me permettre cette
+indiscrétion...»
+
+Silas, la figure bouleversée, se tenait entre le docteur et le lit, mais
+ne trouvait pas la force de répondre.
+
+«Vous êtes dans l'obscurité, poursuivit le docteur, et vous n'avez même
+pas commencé à vous déshabiller. Vous ne me persuaderez pas aisément
+contre toute apparence que vous n'ayez besoin en ce moment ni d'un ami
+ni d'un médecin. Voyons lequel des deux doit se mettre à votre service?
+Laissez-moi vous tâter le pouls; il est souvent l'indice certain de
+l'état du coeur.»
+
+Le docteur s'avança vers Silas qui continuait à reculer devant lui et
+essaya de le saisir par le poignet; mais la tension des nerfs du jeune
+Américain était devenue insupportable. Il s'échappa, d'un mouvement
+fébrile, se jeta sur le parquet, éclata en sanglots.
+
+Aussitôt que le docteur Noël aperçut le cadavre sur le lit, sa figure
+s'assombrit. Courant vers la porte qu'il avait laissée entr'ouverte, il
+la ferma vivement à double tour.
+
+«Debout! cria-t-il à Silas d'un ton de commandement. Ce n'est pas
+l'heure de pleurer. Qu'avez-vous fait? Comment ce corps est-il dans
+votre chambre? Parlez franchement à un homme qui saura vous aider.
+Croyez-vous que ce morceau de chair morte sur votre oreiller puisse
+diminuer en quoi que ce soit la sympathie que vous m'avez inspirée? Non,
+l'odieux qu'une loi injuste et aveugle attache à certaines actions ne
+retombe pas sur leur auteur aux yeux de quiconque aime celui-là; si je
+voyais un ami revenir vers moi à travers des flots de sang, mon
+affection pour lui n'en serait nullement altérée. Relevez-vous,
+répéta-t-il; le bien et le mal sont des chimères; il n'y a rien dans la
+vie, si ce n'est la fatalité, et, quoi qu'il arrive, quelqu'un est
+auprès de vous qui vous soutiendra jusqu'à la fin.»
+
+Ainsi encouragé, Silas rassembla ses forces, et, d'une voix entrecoupée,
+réussit enfin, grâce aux questions du docteur, à expliquer les faits
+tant bien que mal. Cependant il omit le colloque entre le prince et
+Geraldine, ayant à peine saisi le sens de cet entretien et ne pensant
+guère qu'il pût avoir quelque rapport avec son propre malheur.
+
+«Hélas! s'écria le docteur Noël, ou je me trompe fort ou vous êtes tombé
+entre les mains les plus dangereuses de toute l'Europe. Pauvre, pauvre
+garçon! Quel abîme a été creusé devant votre crédulité! Vers quel mortel
+péril vos pas imprudents ont-ils été conduits! Cet homme, cet Anglais
+que vous avez vu deux fois, et que je soupçonne d'être l'âme de cette
+ténébreuse affaire, pouvez-vous me le décrire? Était-il jeune ou vieux,
+grand ou petit?»
+
+Mais Silas, qui, malgré toute sa curiosité, était incapable de la
+moindre remarque judicieuse, ne put fournir aucun renseignement en
+dehors de généralités insignifiantes, d'après lesquelles il était
+impossible de reconnaître quelqu'un.
+
+«Je voudrais que ceci fût dans le programme d'éducation de toutes les
+écoles, s'écria le docteur avec rage. À quoi servent et la vue et la
+parole, si un homme n'est capable ni d'observer ni de se souvenir des
+traits de son ennemi? Moi, qui connais tous les antres de l'Europe,
+j'aurais pu fixer son identité et acquérir de nouvelles armes pour votre
+défense. Cultivez cet art dans l'avenir, mon pauvre enfant, vous en
+retirerez d'énormes avantages.
+
+--L'avenir! répéta Silas; quel avenir m'est réservé, sauf les galères?
+
+--La jeunesse est toujours lâche, répliqua le docteur, et à chacun ses
+propres difficultés paraissent plus grosses qu'elles ne le sont en
+effet. Je suis vieux, moi, et cependant je ne désespère jamais.
+
+--Puis-je raconter une semblable histoire à la police? demanda Silas....
+
+--Assurément non, répondit le docteur. D'après ce que je vois de la
+machination dans laquelle vous êtes pris, votre cas, de ce côté-là,
+serait désespéré; pour des juges vulgaires vous êtes le coupable. Et
+souvenez-vous que nous ne connaissons qu'une partie du complot; les
+mêmes artisans infâmes ont dû combiner maintes autres circonstances,
+qui, mises au jour par une enquête de police, rejetteraient le crime
+encore plus sûrement sur votre innocence.
+
+--Alors, je suis perdu en vérité!
+
+--Je n'ai pas dit cela, répliqua le docteur Noël, car je suis un homme
+prudent.
+
+--Mais, regardez! sanglota Silas en montrant le cadavre. Là, dans mon
+lit, cette chose impossible à expliquer... impossible à voir sans
+horreur!
+
+--Sans horreur, dites-vous? Non; quand cette sorte d'horloge s'arrête,
+ce n'est plus pour moi qu'une ingénieuse pièce de mécanique bonne à
+fouiller au scalpel. Lorsque le sang est une fois figé, ce n'est plus du
+sang humain; lorsque la chair est morte, elle n'est plus cette chair que
+nous désirons chez nos maîtresses et que nous respectons chez nos amis.
+La grâce, le charme, la terreur, tout en est sorti avec l'esprit qui
+l'animait. Habituez-vous à contempler cela tranquillement, car, si mon
+projet est praticable, il vous faudra vivre plusieurs jours en compagnie
+constante avec ce qui, à cette heure, vous effraie.
+
+--Votre projet? s'écria Silas. Quel est-il? Dites-le-moi vite, docteur,
+car, il me reste à peine assez de courage pour continuer à vivre.»
+
+Sans répondre, le docteur Noël s'approcha du lit et se mit à palper le
+cadavre.
+
+«Absolument mort, murmura-t-il; oui, ainsi que je le supposais... les
+poches vides... le chiffre de la chemise coupé. Leur oeuvre a été
+accomplie tout entière. Heureusement il est de petite taille.»
+
+Silas recueillait ces paroles avec une ardente anxiété. Son examen
+terminé, le docteur prit une chaise et s'adressa au jeune homme en
+souriant:
+
+«Depuis que je suis dans cette chambre, dit-il, bien que mes oreilles et
+ma langue aient été si occupées, mes yeux ne sont pas restés inactifs.
+J'ai remarqué tout à l'heure, que vous aviez là, dans un coin, une de
+ces monstrueuses constructions que vos compatriotes emportent avec eux
+dans toutes les parties du globe,--en un mot une malle de Saratoga.
+Jusqu'à présent, je n'avais jamais pu deviner l'utilité de ces
+monuments; mais aujourd'hui je commence à la soupçonner. Était-ce pour
+plus de commodité dans la traite des esclaves, était-ce pour obvier aux
+conséquences d'un emploi trop prompt du couteau, je ne sais.... Mais je
+vois clairement une chose,--le but d'une pareille caisse est de contenir
+un corps humain.
+
+--En vérité, s'écria Silas, ce n'est pas le moment de plaisanter!
+
+--Bien que je m'exprime avec une sorte de gaieté, répliqua le docteur,
+le sens de mes paroles est extrêmement sérieux. Et la première chose que
+nous ayons à faire, mon jeune ami, est de débarrasser votre coffre de
+tout ce qu'il contient...»
+
+Silas céda docilement à l'autorité du docteur Noël. La malle de Saratoga
+une fois vidée,--ce qui produisit un désordre considérable sur le
+plancher,--le cadavre fut retiré du lit, Silas le prenant par les talons
+et le docteur le tenant par les épaules, puis, après quelques
+difficultés, on le plia en deux et on l'inséra tout entier dans le
+coffre. Grâce à un effort vigoureux des deux hommes, le couvercle se
+rabattit sur ce singulier bagage et la caisse fut fermée, cadenassée,
+cordée par la propre main du docteur, pendant que Silas chargeait tout
+ce qu'elle avait contenu, dans un cabinet et dans la commode.
+
+«Maintenant, dit le docteur, le premier pas vers la délivrance est fait.
+Demain, ou plutôt aujourd'hui, votre tâche sera d'apaiser les soupçons
+de votre portier en lui payant tout ce que vous devez; pendant ce temps,
+vous pourrez vous fier à moi pour prendre d'autres dispositions
+nécessaires. En attendant, accompagnez-moi dans ma chambre, où je vous
+donnerai un narcotique indispensable, car, quoi que vous deviez faire,
+il vous faut du repos...»
+
+La journée suivante fut la plus longue dont Silas put se souvenir. Il
+semblait qu'elle ne dût jamais s'achever, cette journée maudite....
+
+L'Américain défendit sa porte et s'assit à l'écart, les yeux fixés sur
+la malle de Saratoga, dans une lugubre contemplation. Ses anciennes
+indiscrétions lui furent rendues avec usure: le trou dans la muraille
+ayant été ouvert de nouveau, il eut conscience d'une surveillance
+presque continuelle dirigée sur lui de l'appartement de Mme Zéphyrine.
+Ce sentiment d'être épié devint même si pénible, qu'à la fin il se vit
+obligé de boucher l'ouverture de son côté. Lorsque, par ce moyen, il fut
+à l'abri de tout regard importun, Scuddamore passa son temps en larmes
+de repentir et en prières.
+
+La soirée était fort avancée quand le docteur Noël entra dans la
+chambre, portant à la main deux enveloppes cachetées, sans adresses,
+l'une, plutôt volumineuse, l'autre si mince qu'elle semblait vide.
+
+«Silas, dit-il en s'asseyant devant la table, le moment est venu de vous
+expliquer le plan que j'ai formé pour vous sauver. Demain matin, de très
+bonne heure, le prince Florizel de Bohême retourne à Londres, après
+avoir passé quelques jours dans le tourbillon du carnaval parisien. Il
+m'a été donné, il y a longtemps déjà, de rendre au colonel Geraldine,
+son écuyer, un de ces services, si fréquents dans ma profession et qui
+ne sont jamais oubliés, ni d'un côté ni de l'autre. Je n'ai pas besoin
+de vous expliquer la nature de l'obligation sous laquelle il se trouve;
+qu'il me suffise de dire que je le sais prêt à m'aider de toutes
+manières. Or il était urgent que vous pussiez gagner Londres sans que
+votre malle fût ouverte; à cela, n'est-ce pas, la douane semblait
+opposer une difficulté insurmontable. Mais il me revint à l'esprit, que,
+par courtoisie, les bagages de l'héritier d'un trône devaient être
+exempts de la visite ordinaire. Je m'adressai au colonel Geraldine et
+obtins une réponse favorable. Demain, si vous vous trouvez avant six
+heures à l'hôtel où demeure le prince, vos bagages seront transportés
+avec les siens, dont ils sembleront faire partie, et vous-même ferez le
+voyage comme membre de la suite de Son Altesse.
+
+--Je crois avoir déjà vu le prince de Bohême et le colonel Geraldine;
+j'ai même entendu par hasard une partie de leur conversation, l'autre
+soir, au bal Bullier.
+
+--C'est possible, car le prince veut connaître tous les milieux. Une
+fois arrivé à Londres, votre tâche est presque terminée. Dans cette
+grosse enveloppe, j'ai remis une lettre que je n'ose adresser à son
+destinataire; mais dans l'autre, vous trouverez la désignation de la
+maison où vous devez porter cette lettre avec votre malle, qui vous sera
+alors enlevée et ne vous embarrassera pas davantage.
+
+--Hélas! dit Silas, j'ai un vif désir de vous croire, mais comment
+serait-ce possible? Vous m'ouvrez une perspective irréalisable, je le
+crains bien! Soyez généreux, faites-moi mieux comprendre votre dessein.»
+
+Le docteur Noël parut péniblement impressionné.
+
+«Enfant, répondit-il, vous ne savez pas quelle cruelle chose vous me
+demandez. N'importe, qu'il en soit ainsi! Je suis aguerri désormais
+contre l'humiliation, et il serait étrange de vous refuser cela, après
+vous avoir tant accordé. Sachez donc que, bien que je sois maintenant
+d'apparence si tranquille, sobre, solitaire, adonné à l'étude, mon nom,
+quand j'étais plus jeune, servait de cri de ralliement aux esprits les
+plus hardis et les plus dangereux de Londres. Pendant qu'extérieurement
+j'étais entouré de respect, ma véritable puissance s'appuyait sur les
+relations les plus secrètes, les plus terribles, les plus criminelles.
+C'est à un de ceux qui m'obéissaient alors que je m'adresse aujourd'hui
+pour vous délivrer de votre fardeau. Ces hommes étaient de nationalités
+et d'aptitudes diverses, mais tous liés par un serment formidable; tous
+agissaient dans le même but; ce but était l'assassinat; et, moi qui vous
+parle, j'étais, si peu que j'en aie l'air, le chef de cette bande
+redoutable.
+
+--Quoi, s'écria Silas, un assassin?... et un assassin pour qui le
+meurtre était un métier?... Puis-je toucher votre main désormais?
+Dois-je même accepter vos services? Vieillard sinistre, voudriez-vous
+abuser de ma détresse pour vous gagner un complice?»
+
+Le docteur se mit à rire amèrement.
+
+«Vous êtes difficile à contenter, Mr. Scuddamore, dit-il. Soit! je vous
+laisse le choix entre la société de l'assassiné et celle d'un assassin.
+Si votre conscience est trop timorée pour accepter mon aide, dites-le,
+et je vous quitte sur-le-champ. Dorénavant vous pourrez agir avec votre
+caisse et son contenu comme il conviendra le mieux à votre âme délicate.
+
+--Je reconnais mes torts, répliqua Silas; j'aurais dû me souvenir de la
+générosité avec laquelle vous avez offert de me protéger, avant même que
+je ne vous eusse convaincu de mon innocence; pardon, je continuerai à
+écouter vos conseils et à en être reconnaissant.
+
+--C'est bien, répondit le docteur, vous commencez à profiter des leçons
+de l'expérience.
+
+--Mais, reprit l'Américain, puisque vous êtes, d'après votre propre
+aveu, habitué à ces besognes tragiques, puisque les gens auxquels vous
+me recommandez sont vos anciens associés et vos amis, ne pourriez-vous,
+monsieur, vous charger vous-même du transport de la malle et me délivrer
+tout de suite de sa présence abhorrée?
+
+--Par ma foi, répliqua le docteur, je vous admire, jeune homme! Si vous
+trouvez que je ne me suis pas déjà suffisamment mêlé de vos affaires,
+moi, du fond du coeur, je pense le contraire. Prenez ou dédaignez mes
+services tels que je les offre, et ne m'ennuyez pas davantage avec vos
+remerciements, car je fais encore moins de cas de votre estime que de
+votre intelligence. Un temps viendra où, s'il vous est donné de vivre
+sain d'esprit un certain nombre d'années, vous jugerez différemment tout
+ceci et rougirez de votre conduite de cette nuit.»
+
+En prononçant ces mots, le docteur se leva, répéta brièvement et
+clairement ses indications, puis quitta la chambre sans laisser à Silas
+le temps de répondre.
+
+Le lendemain matin, Silas Scuddamore se présenta à l'hôtel, où il fut
+poliment reçu par le colonel Geraldine et délivré de toute crainte
+immédiate au sujet de la malle et de son hideux contenu. Le voyage se
+passa sans incident, quoique le jeune homme fut terrifié d'entendre les
+matelots et les porteurs du chemin de fer se plaindre entre eux du poids
+extraordinaire des bagages. Silas monta dans la voiture de suite, le
+prince voyageant seul avec son écuyer. À bord du paquebot cependant,
+Florizel remarqua l'attitude mélancolique de ce jeune homme, debout, en
+contemplation devant une pile de malles.
+
+«Voilà un individu, dit-il, qui doit avoir quelque sujet de chagrin.
+
+--C'est l'Américain pour lequel j'ai obtenu la permission de voyager
+avec votre suite, répondit Geraldine.
+
+--Vous me rappelez que j'ai manqué de courtoisie», dit le prince.
+
+S'avançant vers Silas, avec la plus parfaite urbanité, il lui adressa la
+parole:
+
+«J'ai été charmé, monsieur, de pouvoir satisfaire le désir que vous
+m'avez fait exprimer par le colonel Geraldine.»
+
+Après cette entrée en matière, il lui fit quelques questions sur la
+situation politique de l'Amérique, auxquelles Silas répondit avec tact
+et bon sens.
+
+«Vous êtes encore un très jeune homme, dit le prince; je vous trouve
+bien sérieux pour votre âge. Peut-être laissez-vous votre esprit
+s'absorber outre mesure dans des études ardues. Mais peut-être, d'autre
+part, suis-je moi-même indiscret en touchant à quelque sujet pénible.
+
+--J'ai, en effet, une excellente raison pour être au désespoir, dit
+Silas; jamais un être plus innocent que moi ne fut plus abominablement
+trompé.
+
+--Je ne veux pas forcer vos confidences, répliqua Florizel, mais
+n'oubliez pas que la recommandation du colonel Geraldine est un
+passeport assuré, et que je suis non seulement désireux de vous rendre
+service à l'occasion, mais peut-être plus en état que beaucoup d'autres
+de le faire.»
+
+Silas fut charmé de l'amabilité d'un si grand personnage; néanmoins son
+esprit revint bientôt à ses sombres préoccupations; car rien, pas même
+la courtoisie d'un prince à l'égard d'un républicain, ne peut décharger
+de ses soucis un coeur souffrant.
+
+Le train arriva à Charing-Cross; la douane eut les égards habituels pour
+l'auguste bagage. Des voitures attendaient, et Silas fut conduit, en
+même temps que toute la suite, à la résidence du prince. Là, le colonel
+Geraldine alla le chercher et lui exprima sa satisfaction d'avoir pu
+obliger un ami du docteur Noël, pour lequel il professait la plus haute
+considération.
+
+«J'espère, ajouta-t-il, que vous ne trouverez aucune de vos porcelaines
+brisées. Des ordres spéciaux ont été donnés le long de la ligne, afin
+que les bagages de Son Altesse fussent traités avec précaution.»
+
+Puis, commandant aux domestiques de mettre une voiture à la disposition
+du jeune homme, le colonel lui serra la main et s'en alla vaquer aux
+devoirs de sa charge.
+
+Alors, Silas ouvrit l'enveloppe qui cachait l'adresse de son protecteur
+inconnu et dit au majestueux laquais de le conduire à Box-Court, du côté
+du Strand. L'endroit n'était probablement pas inconnu à celui-ci, car il
+parut stupéfait et se fit répéter l'ordre en question. Ce fut l'âme
+pleine d'alarmes poignantes que Silas monta dans le carrosse princier et
+fut mené à destination. L'entrée de Box-Court était trop étroite pour le
+passage d'une voiture; c'était un simple chemin de piétons, entre deux
+barrières, avec une borne à chaque bout; sur l'une de ces bornes était
+assis un homme, qui aussitôt sauta à terre et échangea un signe amical
+avec le cocher, pendant que le valet de pied ouvrait la portière et
+demandait à Silas s'il devait descendre la malle, et à quel numéro elle
+devait être portée.
+
+«S'il vous plaît, dit Silas, au numéro trois.»
+
+Le valet de pied et l'homme qui venait de quitter la borne eurent
+beaucoup de peine, même avec l'aide de Silas, à transporter la caisse;
+avant qu'on ne l'eût déposée devant la porte du numéro trois, le jeune
+Américain fut terrifié de voir une vingtaine de badauds le considérer
+d'un oeil curieux. Cependant il souleva le marteau en gardant la
+meilleure contenance possible, et présenta la seconde enveloppe à celui
+qui vint lui ouvrir.
+
+«Il n'est pas à la maison, monsieur; si vous voulez me remettre votre
+lettre et revenir demain matin, je m'informerai de l'heure à laquelle il
+pourra vous recevoir. Désirez-vous laisser la caisse?
+
+--De tout mon coeur!» s'écria Silas.
+
+Mais aussitôt il regretta sa précipitation et déclara avec une égale
+énergie qu'il préférait emporter sa malle avec lui à l'hôtel.
+
+La foule se moqua de son indécision et le suivit jusqu'à la voiture avec
+force quolibets insultants; et Silas, couvert de honte, éperdu de
+terreur, supplia les domestiques de le conduire à quelque hôtel
+tranquille des environs.
+
+L'équipage du prince déposa ce malheureux à l'hôtel Craven, dans
+Craven-Street, puis s'éloigna immédiatement, le laissant seul avec les
+gens de l'hôtel. L'unique chambre vacante, lui dit-on, était un cabinet,
+au quatrième étage, donnant sur le derrière. À cette espèce de cellule,
+avec des peines et des plaintes infinies, deux solides porteurs
+montèrent la malle. Il est superflu d'ajouter que, pendant toute
+l'ascension, Silas les suivit de près, ne quittant pas leurs talons, et
+qu'à chaque marche son coeur défaillait.--Un simple faux pas, se
+disait-il, et la caisse peut, en passant par-dessus la rampe, rejeter
+son fatal contenu, révélé au grand jour, sur le pavé du vestibule.
+
+Dans sa chambre, il s'assit au pied du lit, pour se remettre de
+l'angoisse qu'il venait de subir; mais il avait à peine pris cette
+position qu'il fut épouvanté de nouveau par le mouvement d'un des
+porteurs, qui, à genoux près de la malle, était en train d'en défaire
+les attaches compliquées.
+
+«N'y touchez pas! cria Silas. Je n'aurai besoin de rien de ce qu'elle
+renferme, pendant mon séjour ici.
+
+--Vous auriez pu la laisser dans le vestibule, alors! grommela le
+porteur. Une malle aussi grosse et aussi lourde qu'une cathédrale! Ce
+que vous avez dedans, je ne peux l'imaginer. Si tout est de l'argent,
+vous êtes plus riche que moi.
+
+--De l'argent? répéta Silas très troublé. Qu'entendez-vous par de
+l'argent? Je n'ai pas d'argent et vous parlez comme un sot!
+
+--Très bien, capitaine, répliqua le porteur avec un clignement d'oeil.
+Personne n'en veut à ce qui vous appartient. Je suis aussi sûr que la
+Banque elle-même, ajouta-t-il; mais, comme la caisse est lourde, je
+boirais volontiers quelque chose à la santé de Votre Seigneurie.»
+
+Silas lui présenta deux napoléons, non sans exprimer son regret de
+l'embarrasser de monnaie étrangère. Et l'homme, grognant encore plus
+fort, et portant ses regards, avec mépris, de l'argent qu'il faisait
+sauter dans sa main, à la malle monumentale, puis encore de la malle à
+l'argent, finit par consentir à s'en aller.
+
+Depuis tantôt deux jours, le cadavre était emballé dans la caisse de
+Silas; à peine fut-il seul que l'infortuné Américain approcha son nez de
+toutes les fentes et de toutes ouvertures, avec l'attention la plus
+angoissée. Mais le temps était froid et la malle réussissait encore à
+cacher son abominable secret.
+
+Il prit une chaise et médita, la tête ensevelie entre ses mains. À moins
+qu'il ne fût promptement délivré, toute illusion était impossible, sa
+perte paraissait certaine. Seul dans une ville étrangère, sans amis ni
+complices, si la recommandation du docteur lui manquait, il n'avait plus
+de ressource.
+
+Pathétiquement, il repassa dans son esprit ses ambitieux desseins pour
+l'avenir; il ne deviendrait plus le héros, l'homme célèbre de sa ville
+natale, Bangor (Maine), il ne monterait plus, ainsi qu'il l'avait
+amoureusement rêvé, de charge en charge et d'honneurs en honneurs. Il
+pouvait aussi bien abandonner tout de suite l'espoir d'être élu
+président des États-Unis et de laisser derrière lui une statue, dans le
+plus mauvais style possible, pour orner le Capitole à Washington. Quelle
+destinée que celle de cet Américain enchaîné à un Anglais mort et plié
+en deux au fond d'une malle de Saratoga! S'il ne réussissait pas à se
+débarrasser de ce cadavre importun, c'en était fait. Il n'y avait plus
+la plus petite place pour lui dans les annales des gloires nationales!
+
+Je n'oserais pas répéter ses imprécations contre le docteur, l'homme
+assassiné, Mme Zéphyrine, les porteurs de l'hôtel, les serviteurs du
+prince, en un mot, contre tous ceux qui avaient été mêlés, même de la
+façon la plus lointaine, à son horrible infortune.
+
+Vers sept heures, il s'échappa et descendit dîner; mais la salle du
+restaurant le glaça d'effroi; les yeux des autres dîneurs semblaient
+s'arrêter sur lui avec méfiance et son esprit demeurait obstinément
+là-haut, près de la malle. Lorsque le garçon vint lui présenter du
+fromage, ses nerfs étaient tellement excités, qu'il sauta en l'air et
+renversa le reste d'une pinte d'ale sur la nappe.
+
+Le garçon lui proposa de le conduire au fumoir; quoiqu'il eût préféré de
+beaucoup retourner tout de suite auprès de son dangereux trésor, il
+n'eut pas le courage de refuser et se laissa conduire dans un sous-sol
+sans jour, éclairé au gaz, qui servait, et sert peut-être encore, de
+café à l'hôtel Craven.
+
+Deux hommes jouaient tristement au billard; assistés par un marqueur
+hâve et phtisique; un moment Silas crut qu'ils étaient les seuls
+occupants de la salle. Mais, au second coup d'oeil, son regard tomba sur
+un individu qui, dans un coin, fumait, les yeux baissés, de l'air le
+plus modeste et le plus respectable. Il se souvint d'avoir déjà
+rencontré cette figure; malgré le changement complet de costume, il
+reconnut l'homme qu'il avait trouvé assis sur la borne de Box-Court et
+qui avait aidé à transporter sa malle. Aussitôt l'Américain se retourna
+et, se mettant à courir, ne s'arrêta que lorsqu'il se fut enfermé et
+verrouillé dans sa chambre.
+
+Là, pendant toute la nuit, en proie aux plus terribles imaginations, il
+veilla auprès de la caisse fatale remplie de chair morte. L'allusion du
+porteur à sa malle pleine d'or le tenait en émoi, et la présence dans le
+fumoir, sous un déguisement évident, de l'homme de Box-Court, lui
+prouvait qu'il était, une fois de plus, le centre de ténébreuses
+machinations.
+
+Minuit était déjà sonné depuis quelque temps quand Silas, poussé par le
+soupçon, ouvrit la porte de sa chambre et regarda dans le corridor
+faiblement éclairé par un seul bec de gaz. À quelque distance, il
+aperçut un garçon d'hôtel, endormi sur le plancher. Il s'approcha
+furtivement, à pas de loup, et se pencha sur le dormeur; celui-ci était
+couché de côté, son bras droit relevé lui cachant la figure. Tout à
+coup, il déplaça ce bras et ouvrit les yeux; Silas se trouva de nouveau
+face à face avec l'espion de Box-Court.
+
+«Bonsoir, monsieur», dit l'homme d'un ton de bonne humeur.
+
+Mais Silas était trop profondément impressionné pour trouver une réponse
+et il regagna sa chambre silencieusement.
+
+Vers le matin, épuisé par la peur, il s'endormit dans son fauteuil et
+tomba, la tête en avant, sur la malle. En dépit d'une position aussi
+contrainte et d'un si hideux oreiller, son sommeil fut long et profond;
+il ne fut réveillé qu'à une heure tardive par un coup violent frappé à
+sa porte.
+
+Se hâtant d'ouvrir, il vit un domestique qui attendait.
+
+«C'est Monsieur qui est allé hier à Box-Court?» demanda celui-ci.
+
+Silas, avec un frisson, reconnut qu'il y était allé.
+
+«Alors, cette lettre est pour vous», ajouta le domestique, lui
+présentant une enveloppe cachetée.
+
+Silas la déchira précipitamment et y trouva ce mot: «Midi.»
+
+Il fut exact à l'heure dite; la malle fut portée devant lui par
+plusieurs vigoureux gaillards et on l'introduisit dans une chambre, où
+un homme se chauffait, assis devant le feu, le dos tourné à la porte. Le
+bruit de tant de monde, entrant et sortant, et le grincement de la malle
+quand on la déposa sur le plancher, ne réussirent pas à attirer
+l'attention de celui-ci; Silas attendit debout, dans une véritable
+agonie, qu'il daignât s'apercevoir de sa présence.
+
+Cinq minutes peut-être s'écoulèrent, avant que se retournât lentement le
+prince Florizel de Bohême.
+
+«Ainsi monsieur, dit-il, en interpellant Scuddamore avec la plus grande
+sévérité, c'est de cette manière que vous abusez de ma complaisance!
+Vous vous joignez à des personnes de qualité, dans le seul but
+d'échapper aux conséquences de vos crimes; je puis facilement comprendre
+votre embarras, lorsque je vous adressai la parole hier.
+
+--Je jure, s'écria Silas, que je suis innocent de tout, si ce n'est de
+mon infortune!»
+
+Là-dessus, d'une voix entrecoupée, avec la plus parfaite ingénuité, il
+raconta au prince toute l'histoire de ses malheurs.
+
+«Je vois que j'ai été induit en erreur, dit Florizel lorsqu'il eut
+écouté jusqu'au bout. Vous n'êtes qu'une victime et puisque je ne suis
+pas forcé de punir, vous pouvez être sûr que je ferai mes efforts pour
+vous aider. Maintenant, continua-t-il, à l'oeuvre! Ouvrez immédiatement
+votre caisse et laissez-moi voir ce qu'elle contient.»
+
+Silas changea de couleur et gémit tout bas:
+
+«J'ose à peine....
+
+--Quoi, répliqua le prince, ne l'avez-vous pas déjà regardé? Ceci est
+une espèce de sensiblerie à laquelle il faut résister, monsieur. La vue
+d'un malade que l'on peut secourir doit nous émouvoir plus fortement que
+celle d'un mort, auquel on ne peut plus faire ni bien ni mal. Commandez
+à vos nerfs.»
+
+Et, voyant que Silas hésitait de plus belle:
+
+«Je voudrais, cependant, ne pas être obligé de donner un autre nom à ma
+requête», ajouta-t-il.
+
+Le jeune Américain se réveilla comme d'un rêve et, avec un frisson
+d'horreur, se mit à ouvrir la serrure de sa malle. Le prince se tenait
+auprès de lui, le surveillant d'un air calme, les mains derrière le dos.
+Le corps était complètement raidi et il fallut à Silas un grand effort,
+à la fois physique et moral, pour le déloger de sa position et découvrir
+le visage.
+
+Aussitôt Florizel recula, en jetant une exclamation de douloureuse
+surprise.
+
+«Hélas! s'écria-t-il, vous ne savez pas quel présent cruel vous
+m'apportez. Ceci est un jeune homme de ma propre suite, le frère de mon
+plus fidèle ami; et c'est dans une affaire relevant de mon service qu'il
+a péri par les mains de malfaiteurs infâmes. Pauvre Geraldine,
+continua-t-il, comme s'il se fût parlé à lui-même, dans quels termes
+vous apprendrai-je le sort de votre frère? Comment pourrai-je m'excuser
+à vos yeux et aux yeux de Dieu des projets présomptueux qui l'ont mené à
+cette mort sanglante et prématurée? Ah Florizel! Florizel! quand
+apprendrez-vous la prudence qu'il faut dans cette vie mortelle? quand ne
+serez-vous plus ébloui par le fantôme de puissance qui est à votre
+disposition? La puissance! cria-t-il; qui donc est plus impuissant que
+moi? Je regarde ce jeune homme que j'ai sacrifié, oui, sacrifié, Mr.
+Scuddamore, et je sens combien c'est peu de chose que d'être prince.»
+
+L'Américain, très ému, essaya de balbutier quelques paroles de
+consolation et fondit en larmes. Florizel, touché de sa bonne intention
+évidente, se rapprocha et lui prit la main.
+
+«Calmez-vous, dit-il. Nous avons tous deux beaucoup à apprendre, et tous
+deux nous deviendrons, je gage, meilleurs par suite de notre entrevue
+d'aujourd'hui.»
+
+Silas remercia silencieusement d'un regard affectueux.
+
+«Écrivez-moi l'adresse du docteur Noël sur ce morceau de papier,
+continua le prince. Et laissez-moi vous recommander d'éviter la société
+de cet homme dangereux, lorsque vous serez de retour à Paris. Dans cette
+affaire, cependant, il a, je crois, agi d'après une inspiration
+généreuse; s'il eût été complice de la mort du jeune Geraldine, il
+n'aurait jamais expédié son cadavre à l'assassin lui-même.
+
+--À l'assassin lui-même! répéta Silas stupéfait.
+
+--C'est ainsi, reprit le prince. Cette lettre, que la volonté de Dieu a
+si étrangement fait tomber entre mes mains, était adressée à un homme
+qui n'est autre que le criminel en personne, l'infâme président du
+_Suicide Club_. Ne cherchez pas à pénétrer plus profondément dans ces
+périlleux labyrinthes, contentez-vous d'avoir miraculeusement échappé et
+quittez cette maison sans perdre une minute. J'ai des affaires
+pressantes, je dois m'occuper tout de suite de cette pauvre dépouille,
+qui, il y a si peu de temps encore, était le corps bien vivant d'un beau
+et noble jeune homme.»
+
+Silas prit congé du prince Florizel avec gratitude et déférence; mais,
+poussé par sa curiosité ordinaire, il s'attarda dans Box-Court, jusqu'à
+ce qu'il l'eût vu s'éloigner en équipage, se rendant chez le colonel
+Henderson, de la police. Républicain comme il l'était, ce fut avec un
+sentiment presque de dévotion que le jeune Américain ôta son chapeau
+pendant que la voiture disparaissait. Et, le soir même, il prit le train
+pour retourner à Paris.
+
+Voilà (fait observer mon auteur arabe) la fin de l'_Histoire d'un
+médecin et d'une malle_. Passant sous silence quelques réflexions sur la
+toute puissante intervention de la Providence, très convenables dans
+l'original, mais peu appropriées à notre goût d'Occident, j'ajouterai
+que Mr. Scuddamore a déjà commencé à monter les degrés de la renommée
+politique, et que, d'après les dernières nouvelles, il était shérif de
+sa ville natale.
+
+
+
+
+L'AVENTURE DES CABS
+
+
+Le lieutenant Brackenbury Rich s'était singulièrement distingué aux
+Indes, dans une guerre de montagnes; il avait, de sa propre main, fait
+un chef prisonnier. Sa bravoure était universellement reconnue; aussi,
+quand, affaibli par un affreux coup de sabre et par la fièvre des
+jungles, il revint en Angleterre, la société se montra-t-elle disposée à
+le fêter comme une célébrité au moins de second ordre. Mais la marque
+distinctive du caractère de Brackenbury Rich était une sincère modestie;
+si les aventures lui étaient chères, il se souciait fort peu des
+compliments; il alla donc attendre tantôt sur le continent, dans des
+villes d'eaux, tantôt à Alger, que le bruit de ses exploits se fût
+éteint. L'oubli vient toujours vite en pareil cas et, dès le
+commencement de la saison, un homme sage put rentrer à Londres
+incognito. Comme il n'avait que des parents éloignés, demeurant tous en
+province, ce fut presque à la façon d'un étranger qu'il s'installa dans
+la capitale du pays pour lequel il avait versé son sang.
+
+Le lendemain de son arrivée, il dîna seul au cercle militaire, donna des
+poignées de main à quelques vieux camarades et reçut leurs chaleureuses
+félicitations, mais tous avaient des engagements d'un genre ou d'un
+autre, et il fut bientôt laissé complètement à lui-même. Brackenbury
+était en tenue du soir, ayant formé le projet d'aller au théâtre: il ne
+savait cependant de quel côté diriger ses pas. La grande ville lui était
+peu familière; il avait passé d'un collège de province à l'école
+militaire et, de là, était parti directement pour l'Orient. Du reste,
+les hasards d'un nouveau genre ne l'effrayaient pas; il se promettait
+nombre de jouissances variées dans l'exploration de ce monde inconnu.
+
+Il se dirigea donc, en balançant sa canne, vers la partie ouest de
+Londres. La soirée était tiède, déjà sombre, et, de temps en temps, la
+pluie menaçait. Cette multitude de figures, se succédant à la lumière du
+gaz, excitait l'imagination du lieutenant, il lui semblait qu'il
+pourrait marcher éternellement dans cette atmosphère troublante et
+environné par le mystère de quatre millions d'existences. Regardant les
+maisons, il se demanda ce qui se déroulait derrière ces fenêtres
+vivement éclairées; il examinait chaque passant et les voyait tous
+tendre vers un but quelconque, soit criminel, soit généreux, qu'il eût
+voulu deviner.
+
+«On parle de la guerre, pensa-t-il, mais ceci est le grand champ de
+bataille de l'humanité.»
+
+Et alors il s'étonna d'avoir marché si longtemps déjà sur une scène
+aussi compliquée, sans rencontrer l'ombre d'une aventure pour son propre
+compte.
+
+«Tout vient à son heure, se dit-il enfin. Je serai forcément entraîné
+dans le tourbillon, avant peu.»
+
+La nuit était assez avancée, lorsqu'une grosse averse très froide, tomba
+soudain. Brackenbury s'arrêta sous quelques arbres et, pendant qu'il
+cherchait à se garantir, il aperçut le cocher d'un de ces fiacres qu'on
+appelle hansom-cabs, lui faisant signe qu'il était libre. L'offre
+tombait à propos; il leva sa canne pour toute réponse et eut vite fait
+de se mettre à l'abri.
+
+«Où faut-il aller, monsieur? demanda le cocher.
+
+--Où vous voudrez», répondit Brackenbury.
+
+Immédiatement, à une allure vertigineuse, le cab partit à travers la
+pluie et un dédale de villas. Chaque villa, avec son jardin en façade,
+était tellement semblable à l'autre, il était si difficile de distinguer
+les rues désertes et faiblement éclairées, les places, les tournants par
+lesquels le cab précipitait sa course, que Brackenbury perdit bientôt
+toute idée de la direction qu'il suivait. Un instant il lui sembla que
+le cocher s'amusait à le faire tourner dans un même quartier; mais non,
+l'homme avait un but; il se hâtait vers un endroit déterminé, comme si
+quelque affaire pressante l'eut attendu. Brackenbury, étonné de son
+habileté à se reconnaître au milieu d'un tel labyrinthe, un peu inquiet
+aussi, se demandait la raison de cette extraordinaire vitesse. Il avait
+entendu raconter des histoires sinistres d'étrangers, auxquels il était
+arrivé malheur dans Londres. Son conducteur faisait-il partie de quelque
+association sanguinaire? Et lui-même était-il entraîné vers une mort
+violente?
+
+Ce soupçon s'était à peine présenté à son esprit que le cab tourna un
+angle et s'arrêta net sur une large avenue, devant la grille de certaine
+villa brillamment illuminée. Un autre fiacre s'éloignait à l'instant, et
+Brackenbury put voir un gentleman, reçu à la porte d'entrée par
+plusieurs laquais en livrée. Il s'étonna que le cocher se fût justement
+arrêté devant une maison où il y avait réception, mais il ne douta pas
+que ce ne fût par suite d'un accident et continua de fumer
+tranquillement jusqu'à ce qu'il entendît le vasistas se relever
+au-dessus de sa tête:
+
+«Nous voici arrivés, monsieur.
+
+--Arrivés? répéta Brackenbury, arrivés où?
+
+--Vous m'avez dit de vous conduire où il me plairait, répondit le cocher
+en riant, et nous y voici.»
+
+Brackenbury fut frappé du ton singulièrement doux et poli de cet homme
+d'une classe inférieure; il se rappela la vitesse avec laquelle il avait
+été mené et remarqua que le cab était plus élégant que la majorité des
+voitures publiques.
+
+«Il faut que je vous demande une petite explication, dit-il.
+Comptez-vous me mettre dehors par cette pluie? Mon brave, je pense que
+c'est à moi que le choix appartient.
+
+--Certainement, le choix vous appartient, répondit le cocher; mais,
+quand j'aurai tout dit, je crois savoir de quelle façon se décidera un
+gentleman de votre sorte. Il y a là une réunion de messieurs; je ne sais
+si le propriétaire est un étranger qui n'a dans Londres aucunes
+connaissances, ou si c'est simplement un original, mais, ce qu'il y a de
+certain, c'est que j'ai été loué, pour lui amener, aussi nombreux que
+possible, des messieurs seuls, en tenue de soirée, et de préférence des
+officiers de l'armée. Vous n'avez qu'à entrer et à dire que Mr. Morris
+vous a invité.
+
+--Êtes-vous ce Mr. Morris? demanda le lieutenant.
+
+--Oh non! répondit le cocher. Mr. Morris est le maître de la maison.
+
+--Ce n'est pas une manière banale de rassembler des convives, dit
+Brackenbury; mais un homme excentrique peut fort bien se passer cette
+fantaisie sans aucune mauvaise intention. Supposez que je refuse
+l'invitation de Mr. Morris, qu'arrivera-t-il alors?
+
+--Mes ordres sont de vous ramener là où je vous ai pris, monsieur, et de
+continuer à chercher d'autres voyageurs jusqu'à minuit:--Ceux qui ne
+sont pas tentés par une telle partie de plaisir, a dit Mr. Morris, ne
+sont pas les hôtes qu'il me faut.»
+
+Ces paroles décidèrent le lieutenant.
+
+«Après tout, se dit-il, en mettant pied à terre, je n'ai pas attendu
+longtemps mon aventure.»
+
+Il avait à peine touché le trottoir et il était encore en train de
+chercher de l'argent dans sa poche quand le cab fit demi-tour et,
+reprenant le chemin par lequel il était venu, s'éloigna à la même allure
+de casse-cou. Brackenbury appela le cocher, qui n'y fit aucune attention
+et continua de filer; mais le son de sa voix fut entendu de la maison;
+de nouveau la porte s'ouvrit, projetant un flot de lumière sur le
+jardin, et un domestique accourut, tenant un parapluie.
+
+«Le cab a été payé», fit observer cet homme d'un ton obséquieux.
+
+Après quoi il se mit à escorter Brackenbury le long de l'allée et sur
+les marches du perron.
+
+Dans le vestibule, plusieurs autres laquais le débarrassèrent de son
+chapeau, de sa canne et de son pardessus, lui remirent un carton portant
+un numéro, et très poliment le firent monter par un escalier orné de
+fleurs tropicales, jusqu'à la porte d'un appartement au premier étage.
+Là, un majestueux maître d'hôtel, lui demanda son nom puis, annonçant le
+lieutenant Brackenbury Rich, le fit entrer dans le salon, où un jeune
+homme, grand, mince et singulièrement beau, l'accueillit d'un air noble
+et affable tout à la fois.
+
+Des centaines de bougies éclairaient cette pièce, qui, ainsi que
+l'escalier, était parfumée de plantes rares et superbes, en pleine
+floraison. Dans un coin, une table s'offrait, chargée de viandes
+appétissantes. Plusieurs domestiques passaient des fruits et des coupes
+de champagne. Il y avait dans le salon à peu près seize personnes, rien
+que des hommes, dont un petit nombre seulement avaient dépassé la
+première jeunesse; presque tous avaient l'air hardi et intelligent. Ils
+étaient divisés en deux groupes, le premier devant une roulette, l'autre
+entourant une table de baccarat.
+
+«Je comprends, pensa Brackenbury. Je suis dans une maison de jeu
+clandestine et le cocher était un racoleur.»
+
+Son regard, ayant embrassé tous les détails qui motivaient cette
+conclusion, se reporta sur l'hôte qui l'avait reçu avec tant de bonne
+grâce et qui le tenait encore par la main. L'élégance naturelle de ses
+manières, la distinction, l'amabilité qui se lisaient sur ses traits, ne
+convenaient pas pourtant au propriétaire d'un tripot, son langage
+semblait indiquer un homme bien né. Brackenbury ressentit une sympathie
+instinctive pour son amphitryon, bien qu'il se blâmât lui-même de cette
+faiblesse.
+
+«J'ai entendu parler de vous, lieutenant Rich, dit Mr. Morris en
+baissant la voix, et, croyez-moi, je suis charmé de vous connaître.
+Votre apparence est bien d'accord avec la réputation qui vous a précédé:
+on sait votre belle conduite dans l'Inde, et, si vous consentez à
+oublier l'irrégularité de votre présentation, je regarderai non
+seulement comme un honneur de vous avoir chez moi, mais encore j'en
+éprouverai un très sincère plaisir. L'homme qui ne fait qu'une bouchée
+d'une troupe de cavaliers barbares, ajouta-t-il en riant, ne doit pas
+être scandalisé par une infraction, même sérieuse, à l'étiquette.»
+
+Il le mena vers le buffet et insista pour lui faire prendre quelques
+rafraîchissements.
+
+«Ma parole, pensa le lieutenant, voilà l'un des plus charmants
+compagnons que j'aie rencontré jamais, et, je n'en doute pas, l'une des
+plus agréables sociétés de Londres.»
+
+Il but un peu de vin de Champagne qu'il trouva excellent, et, remarquant
+que plusieurs personnes étaient en train de fumer, alluma un manille,
+avant de se diriger vers la table de roulette, où il risqua son enjeu.
+Ce fut alors qu'il s'aperçut que tous les invités étaient soumis à un
+examen très serré. Mr. Morris allait de-ci de-là, occupé en apparence de
+ses devoirs d'hospitalité, mais, cependant, il jetait tout autour de lui
+des regards scrutateurs. Personne n'échappait à son oeil perçant; il
+observait la tenue de ceux qui perdaient de grosses sommes, il évaluait
+le montant des mises, il écoutait les conversations; en un mot il
+semblait guetter le moindre indice de caractère et en prendre note.
+Brackenbury sentit renaître ses soupçons. Était-il vraiment dans une
+maison de jeu? Que signifiait cette enquête? Il épia Mr. Morris dans
+tous ses mouvements, et, quoique celui-ci eût un sourire toujours prêt,
+il crut distinguer, sous ce masque, une expression soucieuse et
+préoccupée. Tous, autour de lui, riaient, causaient et faisaient leurs
+jeux; mais les invités n'inspiraient plus aucun intérêt à Brackenbury.
+
+«Ce Morris, se dit-il, n'est pas ici pour s'amuser. Il poursuit quelque
+dessein profond; pourvu qu'il me soit donné de le découvrir!»
+
+De temps en temps, Mr. Morris entraînait à l'écart un des visiteurs; et,
+après un bref colloque dans l'antichambre, il revenait seul, l'autre ne
+reparaissait plus.... Ce manège, plusieurs fois répété, excita au plus
+haut degré la curiosité de Brackenbury. Il résolut d'aller immédiatement
+au fond de ce petit mystère, et, sortant d'un air de flânerie dans
+l'antichambre, découvrit une embrasure de fenêtre très profonde, cachée
+par des rideaux d'un vert à la mode. Là, il se dissimula à la hâte; il
+n'eut pas à attendre longtemps: un bruit de pas et de voix se
+rapprochait, venant du salon principal. Regardant entre les rideaux, il
+vit Mr. Morris qui escortait un personnage épais et coloré, ayant un peu
+la mine d'un commis voyageur et que Brackenbury avait déjà remarqué à
+cause de son air commun. Tous deux s'arrêtèrent juste devant la fenêtre,
+de sorte que celui qui écoutait ne perdit pas un mot du discours
+suivant:
+
+«Je vous demande mille pardons, disait Mr. Morris; avec une exquise
+politesse, vous me voyez fort embarrassé; mais dans une grande ville
+comme Londres, des erreurs surviennent continuellement, et le mieux est
+d'y remédier au plus vite. Je ne vous le cacherai donc pas, monsieur: je
+crains que vous ne vous soyez trompé et que vous n'ayez honoré ma
+modeste demeure par mégarde; car, pour parler net, je ne puis nullement
+me rappeler votre figure. Laissez-moi vous poser la question sans
+circonlocutions inutiles, un mot suffira:--Chez qui pensez-vous être?
+
+--Chez Mr. Morris, balbutia l'autre, en manifestant la prodigieuse
+confusion qui s'était visiblement emparée de lui pendant les dernières
+minutes.
+
+--John ou James Morris? demanda le maître de la maison.
+
+--Je ne puis réellement le dire, repartit le malheureux invité; je ne
+suis pas en relations personnelles avec ce gentleman, pas plus que je ne
+le suis avec vous-même.
+
+--Je comprends, dit Mr. Morris; il y a quelqu'un du même nom dans le bas
+de la rue et sans doute le policeman pourra vous indiquer son adresse.
+Croyez que je me félicite du malentendu qui m'a pendant quelques
+instants procuré le plaisir de votre compagnie, et laissez-moi vous
+exprimer l'espoir que nous nous rencontrerons de nouveau d'une manière
+plus régulière. D'ici là, je ne voudrais, pour rien au monde, vous
+retenir plus longtemps loin de vos amis. John, ajouta-t-il en élevant la
+voix, voulez-vous aider monsieur à retrouver son pardessus?»
+
+Et, d'un air aimable, Mr. Morris accompagna son hôte jusqu'à la porte de
+l'antichambre, où il le laissa aux soins du maître d'hôtel. Comme il
+passait devant la fenêtre, en retournant dans le salon, Brackenbury put
+l'entendre pousser un profond soupir, comme si son esprit était chargé
+d'une grande anxiété et ses nerfs déjà lassés par la tâche qu'il
+poursuivait.
+
+Pendant près d'une heure, les cabs continuèrent à arriver avec une telle
+fréquence, que Mr. Morris eut à recevoir un nouvel hôte pour chacun des
+anciens qu'il renvoyait, de sorte que le nombre des joueurs resta
+toujours à peu près le même. Mais au bout de ce temps, les arrivées
+s'espacèrent de plus en plus, pour cesser enfin tout à fait, tandis que
+les éliminations continuaient tout aussi activement. Le salon commença
+donc à se vider; le baccarat cessa, faute de banquier; plus d'un invité
+prit de lui-même congé, sans qu'on essayât de le retenir; en même temps
+Mr. Morris redoublait d'attentions empressées auprès de ceux qui
+demeuraient encore. Il allait de groupe en groupe et de l'un à l'autre,
+prodiguant les regards sympathiques et les paroles gracieuses; il était
+moins hôte qu'hôtesse, pour ainsi dire, car il y avait, dans sa manière
+d'être, une sorte de coquetterie, de condescendance féminine qui prenait
+le coeur de tous.
+
+Comme l'assemblée se réduisait de plus en plus, le lieutenant Rich, en
+quête d'un peu d'air, sortit du salon et alla jusque dans le vestibule;
+mais il n'en eut pas plus tôt franchi le seuil, qu'il fut subitement
+arrêté par une découverte fort extraordinaire. Les plantes fleuries
+avaient disparu de l'escalier; trois grands fourgons de mobilier
+stationnaient devant la porte du jardin; les domestiques étaient occupés
+à déménager la maison de tous les côtés; même quelques-uns d'entre eux
+avaient déjà quitté leur livrée et se préparaient à s'en aller. C'était
+comme la fin d'un bal à la campagne, où tout a été fourni en location.
+Certes Brackenbury avait lieu de réfléchir. D'abord les invités, qui, en
+somme, n'étaient pas réellement des invités, avaient été renvoyés; et
+maintenant les serviteurs, qui évidemment n'étaient pas de vrais
+serviteurs, se dispersaient en toute hâte.
+
+«N'était-ce donc qu'un rêve? se demanda-t-il, une fantasmagorie qui doit
+s'évanouir avant le jour?»
+
+Saisissant une occasion favorable, Brackenbury gagna l'escalier et monta
+jusqu'aux étages supérieurs de la maison. C'était bien comme il l'avait
+pressenti. Il courut de chambre en chambre et ne vit pas le moindre
+meuble, pas même un tableau accroché aux murs. Bien que les peintures
+fussent fraîches et les papiers nouvellement posés, la maison était non
+seulement inhabitée pour l'instant, mais n'avait certainement jamais été
+habitée du tout. Le jeune officier se rappela avec étonnement l'air
+élégant, confortable et hospitalier qu'elle affectait lors de son
+arrivée. Ce n'était qu'à force de prodigieuses dépenses que l'imposture
+avait pu être organisée sur une si grande échelle.
+
+Qui donc était Mr. Morris? Quel était son but pour jouer ainsi, pendant
+une nuit, le rôle d'un maître de maison dans ce coin reculé de Londres?
+Et pourquoi rassemblait-il ses hôtes au hasard de la rue? Brackenbury se
+souvint qu'il avait déjà tardé trop longtemps et se hâta de redescendre.
+Pendant son absence, beaucoup de monde était parti, et, en comptant le
+lieutenant, il n'y avait plus que cinq personnes dans le salon, tout à
+l'heure si rempli. Comme il rentrait, Mr. Morris l'accueillit avec un
+sourire et se leva:
+
+«Il est temps maintenant, messieurs, dit-il, de vous expliquer quel
+était mon projet en vous enlevant ainsi. J'espère que la soirée ne vous
+aura pas paru ennuyeuse; je le confesse toutefois, mon dessein n'était
+pas d'amuser vos loisirs, mais de me procurer du secours dans une
+circonstance critique. Vous êtes tous des gentlemen, continua-t-il,
+votre apparence le prouve suffisamment et je ne demande pas de meilleure
+garantie. Donc, je le dis sans aucun détour, je viens vous demander de
+me rendre un service à la fois dangereux et délicat; dangereux, car vous
+y risquerez votre vie; délicat, parce qu'il me faut exiger de vous la
+plus absolue discrétion sur tout ce qu'il vous arrivera de voir et
+d'entendre. De la part de quelqu'un qui vous est absolument étranger, la
+requête est presque ridiculement extravagante, je le sens; si l'un
+d'entre vous recule devant une périlleuse confidence et un acte de
+dévouement digne de Don Quichotte, je suis donc prêt à lui tendre la
+main avec toute la sincérité possible, en lui souhaitant une bonne nuit,
+à la garde de Dieu.»
+
+Un homme très grand et très brun, au dos voûté, répondit immédiatement à
+cet appel.
+
+«J'approuve votre franchise, monsieur, et pour ma part, je m'en vais. Je
+ne fais pas de réflexions, mais je ne puis nier que vous ne m'inspiriez
+quelque méfiance. Je m'en vais, je le répète, et peut-être
+trouverez-vous que je n'ai aucun droit d'ajouter des paroles à l'exemple
+que je donne.
+
+--Au contraire, répliqua Mr. Morris; je vous remercie de ce que vous
+dites. Il serait impossible d'exagérer la gravité de mon dessein.
+
+--Eh bien, messieurs, qu'en pensez-vous? reprit l'homme brun en
+s'adressant aux autres. Nous avons mené assez loin cette fredaine
+nocturne. Rentrerons-nous au logis, paisiblement et tous ensemble? Vous
+approuverez ma proposition demain matin, quand, sans peur et sans
+reproche, vous reverrez le soleil.»
+
+Celui qui parlait prononça ces derniers mots avec une intonation qui
+ajoutait à leur force, et sa figure portait une singulière expression de
+gravité. Un des assistants se leva précipitamment et, d'un air alarmé,
+se prépara aussitôt à prendre congé. Deux seulement restèrent fermes à
+leur place: Brackenbury et un vieux major de cavalerie au nez rubicond;
+ces deux derniers gardaient une attitude nonchalante, et, sauf un regard
+d'intelligence rapidement échangé entre eux, semblaient absolument
+étrangers à la discussion qui venait de finir.
+
+Mr. Morris conduisit les déserteurs jusqu'à la porte, qu'il ferma sur
+leurs talons; puis il se retourna en laissant voir une expression de
+soulagement. S'adressant aux deux officiers:
+
+«J'ai choisi mes hommes comme le Josué de la Bible, dit-il, et je crois
+maintenant avoir l'élite de Londres. Votre physionomie séduisit mes
+cochers; elle me plut encore davantage; j'ai surveillé votre conduite au
+milieu d'une étrange société et dans les circonstances les plus
+singulières; j'ai remarqué comment vous jouiez et de quelle façon vous
+supportiez vos pertes; enfin, tout à l'heure, je vous ai mis à l'épreuve
+d'une annonce stupéfiante et vous l'avez reçue comme une invitation à
+dîner. Ce n'est pas pour rien, ajouta-t-il, que j'ai été pendant des
+années le compagnon et l'élève du prince le plus courageux et le plus
+sage de toute l'Europe.
+
+--À l'affaire de Bunderchang, fit observer le major, je demandai douze
+volontaires, et, répondant à mon appel, tous les troupiers sortirent du
+rang. Mais une société de joueurs n'est pas la même chose qu'un régiment
+sous le feu. Vous pouvez vous féliciter, je suppose, d'en avoir trouvé
+deux, et deux qui ne vous manqueront pas à l'assaut. Quant aux animaux
+qui viennent de se sauver, je les place parmi les chiens les plus piteux
+que j'aie jamais rencontrés. Lieutenant Rich, ajouta-t-il, s'adressant à
+Brackenbury, j'ai beaucoup entendu parler de vous en ces derniers temps,
+et je ne doute pas que vous ne connaissiez également mon nom. Je suis le
+major O'Rooke.»
+
+Et le vétéran tendit sa main, qui était rouge et tremblante, au jeune
+lieutenant.
+
+«Qui ne le connaît? répondit Brackenbury.
+
+--Lorsque cette petite affaire sera réglée, dit Mr. Morris, vous jugerez
+que je vous ai suffisamment récompensés; car à aucun de vous deux je
+n'aurais pu rendre un service plus précieux que de lui faire faire la
+connaissance de l'autre.
+
+--Et maintenant, demanda le major O'Rooke, s'agit-il d'un duel?
+
+--C'est un duel d'une certaine sorte, répondit Mr. Morris, un duel avec
+des ennemis inconnus et dangereux et, je le crains, un duel à mort. Je
+dois vous prier, continua-t-il, de ne plus m'appeler Morris; nommez-moi,
+s'il vous plaît, Hammersmith. Pour ce qui est de mon vrai nom et de
+celui d'une personne à qui j'espère vous présenter avant peu, vous me
+ferez plaisir en ne les demandant pas et en ne cherchant pas à les
+découvrir vous-mêmes. Il y a trois jours, celui dont je vous parle
+disparut soudain de chez lui, et jusqu'à ce matin je n'ai pas reçu le
+moindre renseignement sur son compte. Vous imaginerez mon inquiétude,
+quand je vous aurai dit qu'il est engagé dans une oeuvre de justice
+privée. Lié par un malheureux serment, trop légèrement prononcé, il
+croit nécessaire de purger la terre du dernier des misérables, traître,
+meurtrier, etc..., sans le secours de la loi. Déjà deux de nos amis
+(l'un d'eux mon propre frère) ont péri dans cette entreprise. Lui-même,
+ou je me trompe fort,--est pris dans les mêmes trames fatales. Mais du
+moins il vit encore, il espère toujours, comme le prouve suffisamment ce
+billet.»
+
+Là-dessus, l'homme qui parlait ainsi et qui n'était autre que le colonel
+Geraldine, montra une lettre conçue en ces termes:
+
+«Major Hammersmith,--Mercredi, à trois heures du matin, vous serez
+introduit par la petite porte dans le jardin de Rochester-House,
+Regent's Park, par un homme qui est entièrement à ma dévotion. Je vous
+prie de ne pas me faire attendre, fût-ce une seconde. Apportez, s'il
+vous plaît, ma boîte d'épées, et, si vous pouvez les trouver, amenez un
+ou deux hommes d'honneur et d'une discrétion absolue, à qui ma personne
+soit inconnue. Mon nom ne doit pas paraître dans cette affaire.
+ T. GODALL.»
+
+--Ne fût-ce que du droit que lui donne son caractère, mon ami est de
+ceux dont la volonté s'impose, poursuivit le colonel Geraldine; inutile
+de vous dire, par conséquent, que je n'ai même pas visité les alentours
+de Rochester-House et que je suis comme vous dans des ténèbres absolues,
+touchant la nature de ce dilemme. Aussitôt que j'eus reçu ces ordres, je
+me rendis chez un entrepreneur de locations; en quelques heures la
+maison dans laquelle nous sommes, eut pris un air de fête. Mon plan
+était au moins original et je suis loin de le regretter, puisqu'il m'a
+valu les services du major O'Rooke et du lieutenant Brackenbury Rich.
+Mais les habitants de cette rue auront un étrange réveil. Ils trouveront
+demain matin, déserte et à vendre, la maison qui cette nuit était pleine
+de lumières et de monde. C'est ainsi, reprit le colonel, que les
+affaires les plus graves ont un côté plaisant.
+
+--Et, permettez-moi d'ajouter, une heureuse issue, fit observer
+Brackenbury.»
+
+Le colonel consulta sa montre.
+
+«Il est maintenant près de deux heures, dit-il; nous avons une heure
+devant nous, et un cab bien attelé est à la porte. Puis-je compter sur
+votre aide, messieurs?
+
+--De toute ma vie, déjà longue, répondit le major O'Rooke, je n'ai
+jamais reculé devant quoi que ce fût, ni seulement refusé une gageure.»
+
+Brackenbury se déclara prêt, dans les termes les plus corrects, et après
+qu'ils eurent bu un verre ou deux de champagne, le colonel leur remit à
+chacun un revolver chargé. Tous trois montèrent ensuite dans le cab et
+partirent pour l'endroit en question.
+
+Rochester-House était une magnifique résidence sur les bords du canal;
+la vaste étendue des jardins l'isolait d'une façon exceptionnelle de
+tout ennui de voisinage; on eût dit le Parc aux Cerfs de quelque grand
+seigneur ou de quelque millionnaire. Autant qu'on pouvait en juger de la
+rue, aucune lumière ne brillait aux fenêtres de la maison, qui avait un
+aspect délaissé comme si le maître en eût été depuis longtemps absent.
+
+Le cab fut congédié et les trois compagnons ne tardèrent pas à découvrir
+la petite porte, une sorte de poterne plutôt, ouvrant sur un sentier
+entre deux murs de jardin. Il s'en fallait encore de dix ou quinze
+minutes que l'heure fixée ne sonnât. La pluie tombait lentement et nos
+aventuriers, à l'abri sous un grand lierre, parlaient à voix basse de
+l'épreuve si proche. Soudain Geraldine leva le doigt pour imposer
+silence, et tous trois écoutèrent avec attention. Au milieu du bruit
+continu de la pluie, on distinguait de l'autre côté du mur le pas et la
+voix de deux hommes. Comme ils approchaient, Brackenbury, dont l'ouïe
+était remarquablement fine, put même saisir quelques fragments de leur
+conversation.
+
+«La fosse est-elle creusée? demandait l'un.
+
+--Elle l'est, répondit l'autre, derrière la haie de lauriers. Lorsque
+notre besogne sera terminée, nous pourrons la recouvrir avec un tas de
+bois.»
+
+L'individu qui avait parlé le premier se mit à rire et cette gaieté
+parut horrible à ceux qui écoutaient derrière le mur.
+
+«Dans une heure d'ici», reprit-il.
+
+D'après le bruit des pas, il fut évident que les deux interlocuteurs se
+séparaient et continuaient leur marche dans une direction opposée.
+Presque aussitôt, la porte secrète s'entr'ouvrit avec précaution, une
+figure pâle se montra, une main fit signe d'avancer. Dans un silence de
+mort les trois hommes suivirent leur guide à travers plusieurs allées de
+jardin, jusqu'à l'entrée de la maison du côté des cuisines. Une seule
+bougie brûlait dans la vaste cuisine dallée, qui manquait absolument de
+tous les ustensiles habituels; et, comme la petite troupe commençait à
+monter les étages d'un escalier tournant, des bruits prodigieux, causés
+par les rats, témoignèrent plus sûrement encore de l'abandon du logis.
+
+Le guide, qui marchait en avant, avec la lumière, était un vieillard
+maigre, très courbé, mais encore agile; il se retournait de temps en
+temps, et, par gestes, recommandait le silence, la prudence. Le colonel
+Geraldine suivait sur ses talons, la boîte d'épées sous le bras et un
+revolver tout prêt dans la main. Le coeur de Brackenbury battait
+violemment. Il vit qu'ils arrivaient assez tôt, mais jugea, d'après la
+hâte de leur conducteur, que le moment de l'action devait être proche.
+Les péripéties de cette aventure étaient si obscures et si menaçantes,
+le lieu semblait si bien choisi pour les actions les plus sombres, qu'un
+homme, même plus âgé que Brackenbury, eût été excusable de ressentir
+quelque émotion, tandis qu'il fermait la marche en montant l'escalier
+tournant.
+
+Arrivés en haut, les trois officiers furent introduits dans une petite
+pièce éclairée seulement par une lampe fumeuse et un modeste feu. Au
+coin de la cheminée était assis un homme, jeune, d'une apparence robuste
+mais en même temps élégante et altière. Son attitude et sa physionomie
+témoignaient du sang-froid le plus impassible; il fumait tranquillement
+un cigare, et, sur une table à portée de sa main était posé un grand
+verre contenant quelque boisson gazeuse qui répandait une odeur agréable
+dans la chambre.
+
+«Soyez le bienvenu, dit-il en tendant la main au colonel Geraldine; je
+savais que je pouvais compter sur votre exactitude.
+
+--Sur mon dévouement, répondit le colonel en s'inclinant.
+
+--Présentez-moi à vos amis», continua le prétendu Godall.
+
+Quand cette cérémonie fut accomplie:
+
+«Je voudrais, messieurs, dit-il, pouvoir vous offrir un programme plus
+attrayant. Les affaires sérieuses ne sont point à leur place au début de
+relations nouvelles, mais la force des événements l'emporte parfois sur
+les conventions du monde. J'espère et je crois que vous me pardonnerez
+cette soirée désagréable; pour des hommes de votre sorte il suffit de
+savoir qu'ils rendent un service considérable.
+
+--Votre Altesse, dit O'Rooke, me pardonnera ma brusquerie. Je suis
+incapable de dissimulation. Depuis quelque temps, je soupçonnais le
+major Hammersmith; mais pour M. Godall, il est impossible de se tromper.
+Trouver dans Londres deux hommes qui ne connaissent pas le prince
+Florizel de Bohême, c'est trop réclamer de la fortune.
+
+--Le prince Florizel!» s'écria Brackenbury stupéfait.
+
+Et avec l'intérêt le plus profond il contempla les traits du célèbre
+personnage qui était devant lui.
+
+«Je ne regrette pas la perte de mon incognito, répondit le prince, car
+cela me permet de vous remercier avec d'autant plus d'autorité. Vous
+eussiez fait, j'en suis sûr, pour Mr. Godall ce que vous ferez pour le
+prince de Bohême, mais ce dernier pourra peut-être, en retour, faire
+davantage pour vous. J'y gagne donc, ajouta-t-il avec grâce.
+
+L'instant d'après, il entretenait les deux officiers de l'armée des
+Indes et des troupes d'indigènes,--prouvant que, sur ce sujet comme sur
+tous les autres, il possédait un fonds remarquable d'information avec
+les idées les plus justes.
+
+Il y avait quelque chose de si frappant dans l'attitude de cet homme,
+impassible à l'heure d'un péril mortel, que Brackenbury se sentit
+pénétré d'une admiration respectueuse; il n'était pas moins sensible au
+charme de sa parole et à la surprenante amabilité de son accueil. Chaque
+intonation, chaque geste, était non seulement noble en lui-même, mais
+encore semblait ennoblir l'heureux mortel auquel il s'adressait;
+Brackenbury enthousiasmé s'avoua dans son coeur que celui-là était un
+souverain pour lequel on eût donné sa vie avec ivresse.
+
+Quelques minutes s'étaient écoulées, quand l'individu qui avait
+introduit le trio, et qui depuis lors était resté assis dans un coin, sa
+montre à la main, se leva et murmura un mot à l'oreille du prince.
+
+«C'est bien, docteur Noël, répondit celui-ci à haute voix.»--Puis,
+s'adressant aux autres: «Vous m'excuserez, messieurs, s'il me faut vous
+laisser dans l'obscurité. Le moment approche.»
+
+Le docteur Noël éteignit la lampe. Un jour faible et blafard, précurseur
+de l'aurore, effleura les vitres, mais ne suffit pas pour éclairer la
+chambre; quand le prince se leva, il était impossible de distinguer ses
+traits, ni de deviner la nature de l'émotion qui évidemment
+l'étreignait. Il se dirigea vers la porte et se plaça tout contre, dans
+une attitude défensive.
+
+«Vous aurez la bonté, dit-il, de garder un silence absolu et de vous
+dissimuler dans l'ombre le plus possible.»
+
+Les trois officiers et le médecin se hâtèrent d'obéir, et, pendant dix
+minutes à peu près, le seul bruit dans Rochester House fut produit par
+les excursions des rats derrière les boiseries. Au bout de ce temps, un
+grincement de gonds tournant sur eux-mêmes éclata dans le silence et,
+presque aussitôt, ceux qui écoutaient purent entendre un pas lent et
+circonspect gravir l'escalier de service. À chaque marche, le nouvel
+arrivant semblait s'arrêter et prêter l'oreille; pendant ces longs
+intervalles, une angoisse profonde étouffait ceux qui faisaient le guet.
+Le docteur Noël, accoutumé cependant aux pires émotions, était tombé
+dans une prostration physique qui faisait pitié; sa respiration sifflait
+dans ses poumons; ses dents grinçaient l'une contre l'autre, et, lorsque
+nerveusement il changea de position, ses jointures craquèrent tout haut.
+
+À la fin, une main se posa sur la porte et le pêne fut soulevé avec un
+léger bruit; puis une nouvelle pause eut lieu, pendant laquelle
+Brackenbury put voir le prince se ramasser silencieusement sur lui-même,
+comme s'il se préparait à quelque effort extraordinaire. Alors la porte
+s'ouvrit, laissant entrer un peu plus de la lumière du matin; la
+silhouette d'un homme apparut sur le seuil et s'arrêta immobile. Il
+était grand et tenait un couteau à la main. Même dans le crépuscule, on
+pouvait voir briller les dents de sa mâchoire supérieure, sa bouche
+étant ouverte comme celle d'un chien prêt à s'élancer. Il sortait de
+l'eau évidemment, car, pendant qu'il se tenait là, des gouttes
+continuaient à ruisseler de ses vêtements mouillés et clapotaient sur le
+plancher.
+
+Un moment après, il franchit le seuil. Il y eut un bond, un cri étouffé,
+une lutte, et, avant que le colonel Geraldine eût trouvé le temps de
+voler à son aide, le prince tenait l'homme désarmé et sans défense par
+les épaules.
+
+«Docteur, dit-il, veuillez rallumer la lampe.»
+
+Abandonnant alors la garde de son prisonnier à Geraldine et à
+Brackenbury, il traversa la pièce et se plaça le dos à la cheminée.
+Aussitôt que la lampe brilla de nouveau, tous remarquèrent que les
+traits du prince étaient empreints d'une sévérité extraordinaire. Ce
+n'était plus Florizel, le gentilhomme insouciant; c'était le prince de
+Bohême, justement irrité, et animé d'une résolution implacable; il leva
+la tête, et, s'adressant au captif, le président du _Suicide Club_:
+
+«M. le président, dit-il, vous avez tendu votre dernier piège, et vos
+pieds se sont pris dedans. Le jour se lève: c'est votre dernier matin. À
+l'instant, vous venez de traverser à la nage le Regent's Canal; ce sera
+votre dernier bain ici-bas. Votre ancien complice, le docteur Noël, bien
+loin de me trahir, vous a livré entre mes mains pour être jugé, et la
+tombe que vous aviez creusée pour moi cette après-midi servira, avec la
+permission de Dieu, à cacher aux hommes votre juste châtiment.
+Agenouillez-vous et priez, monsieur, si vous avez quelque intention de
+cette sorte, car votre temps sera court, et Dieu est las de vos
+iniquités.»
+
+Le président ne répondit ni par une parole ni par un geste; il
+continuait à tenir la tête baissée et à fixer le sol d'un air sombre,
+comme s'il avait eu conscience du regard opiniâtre et sans pitié du
+prince.
+
+«Messieurs, continua Florizel, reprenant le ton ordinaire de la
+conversation, voici un individu qui m'a longtemps échappé, mais
+qu'aujourd'hui je tiens, grâce au docteur Noël. Raconter l'histoire de
+ses crimes, demanderait plus de temps que nous n'en avons à notre
+disposition; si le canal ne contenait rien que le sang de ses victimes,
+je crois que le misérable ne serait guère plus sec que vous ne le voyez
+en ce moment. Même dans une affaire de cette sorte, je désire conserver
+cependant des formalités d'honneur. Mais je vous fais juges, messieurs,
+ceci est plutôt une exécution qu'un duel, et laisser à ce coquin le
+choix des armes serait pousser trop loin une question d'étiquette. Je ne
+puis accepter de perdre la vie dans une telle aventure, continua-t-il en
+ouvrant la boîte qui contenait les épées, et comme une balle de pistolet
+est trop souvent emportée sur les ailes de la chance, comme l'adresse et
+le courage peuvent être vaincus par le tireur le plus ignorant, j'ai
+décidé, et je suis sûr que vous approuverez ma détermination, de vider
+cette question par l'épée.»
+
+Lorsque Brackenbury et le major O'Rooke, auxquels ces paroles étaient
+spécialement adressées, eurent exprimé leur approbation:
+
+«Vite, monsieur, dit le prince à son adversaire, choisissez une lame et
+ne me faites pas attendre. J'ai hâte d'en avoir à tout jamais fini avec
+vous.»
+
+Pour la première fois, depuis qu'il avait été saisi et désarmé, le
+président releva la tête; il était clair qu'il commençait à reprendre
+courage.
+
+«L'affaire, demanda-t-il, doit-elle vraiment être décidée par les armes,
+entre vous et moi?
+
+--J'ai l'intention de vous faire cet honneur, répondit le prince.
+
+--Allons! s'écria l'autre avec vivacité; en champ loyal, qui sait
+comment les choses peuvent tourner? J'ajouterai que j'estime que Votre
+Altesse agit bien; si le pire doit m'arriver, je mourrai du moins de la
+main du plus galant homme de l'Europe.»
+
+Le président, lâché par ceux qui le retenaient, s'avança vers la table
+et, avec un soin minutieux, se mit en mesure de choisir une épée. Il
+était fort excité et semblait ne douter nullement qu'il sortirait
+victorieux de la lutte. Devant une confiance si absolue, les spectateurs
+alarmés conjurèrent le prince Florizel de renoncer à son projet.
+
+«Bah! ce n'est qu'un jeu, répondit-il, et je crois pouvoir vous
+promettre, messieurs, qu'il ne durera pas longtemps.»
+
+Le colonel essaya d'intervenir.
+
+«Geraldine, lui dit le prince, m'avez-vous vu jamais faillir à une dette
+d'honneur? Je vous dois la mort de cet homme, et vous l'aurez.»
+
+Enfin le président s'était décidé à choisir sa rapière; par un geste qui
+ne manquait pas d'une certaine noblesse brutale, il se déclara prêt.
+Même à cet odieux scélérat, l'approche du péril et un réel courage
+prêtaient je ne sais quelle grandeur.
+
+Le prince prit au hasard une épée.
+
+«Geraldine et le docteur Noël, dit-il, auront l'obligeance de m'attendre
+ici. Je désire qu'aucun de mes amis particuliers ne soit impliqué dans
+cette affaire. Major O'Rooke, vous êtes un homme rassis et d'une
+réputation établie; laissez-moi recommander le président à vos bons
+soins. Le lieutenant Rich sera assez aimable pour me prêter ses
+services. Un jeune homme ne saurait avoir trop d'expérience en ces
+sortes d'affaires.
+
+--Je tâcherai, répondit Brackenbury, d'être à jamais digne de l'honneur
+que me fait Votre Altesse.
+
+--Bien, répliqua le prince Florizel; j'espère, moi, vous prouver mon
+amitié dans des circonstances plus importantes.»
+
+En prononçant ces mots, il sortit le premier de l'appartement et
+descendit l'escalier de service.
+
+Les deux hommes, ainsi laissés à eux-mêmes, ouvrirent la fenêtre et se
+penchèrent au dehors, en tendant toutes leurs facultés pour tâcher de
+saisir quelque indice des événements tragiques qui allaient se passer.
+La pluie avait maintenant cessé de tomber; le jour était presque venu,
+les oiseaux gazouillaient dans les bosquets et sur les grands arbres du
+jardin.
+
+Le prince et ses compagnons restèrent visibles un moment, tandis qu'ils
+suivaient une allée entre deux buissons en fleur; mais, dès le premier
+tournant, un groupe d'arbres au feuillage épais s'interposa, et de
+nouveau ils disparurent: ce fut tout ce que purent voir le colonel et le
+médecin. Le jardin était si vaste, le lieu du duel, évidemment si
+éloigné de la maison, que le cliquetis même des épées n'arriva pas à
+leurs oreilles.
+
+«Il l'a conduit près de la fosse, dit le docteur Noël, en frissonnant.
+
+--Seigneur! murmura Geraldine, Seigneur, défendez le bon droit!»
+
+Silencieusement, tous deux attendirent l'issue du combat, le docteur
+secoué par l'épouvante, le colonel tout baigné d'une sueur d'angoisses.
+
+Un certain, temps s'écoula; le jour était sensiblement plus clair et les
+oiseaux chantaient plus gaiement dans le jardin, quand un bruit de pas
+ramena les regards des deux hommes vers la porte. Ce furent le prince et
+les témoins qui entrèrent.
+
+Dieu avait défendu le bon droit.
+
+«Je suis honteux de mon émotion, dit Florizel; c'est une faiblesse
+indigne de mon rang; mais le sentiment de l'existence prolongée de ce
+chien d'enfer commençait à me ronger comme une maladie et sa mort m'a
+rafraîchi plus qu'une nuit de sommeil. Regardez, Geraldine,
+continua-t-il, en jetant son épée à terre, voici le sang de l'homme qui
+a tué votre frère. Ce devrait être un spectacle agréable; et
+cependant... quel étrange composé nous sommes! Ma vengeance n'est pas
+encore vieille de cinq minutes, et déjà je commence à me demander si,
+sur ce précaire théâtre de la vie, la vengeance même est réalisable. Le
+mal qu'a fait ce monstre, qui peut le défaire? La carrière dans laquelle
+il amassa une énorme fortune, car la maison dans laquelle nous nous
+trouvons lui appartenait, cette carrière fait maintenant et pour
+toujours partie de la destinée de l'humanité. Et je pourrais, jusqu'au
+jour du jugement dernier, exercer mon épée, que le frère de Geraldine
+n'en serait pas moins mort et qu'un millier d'autres innocents n'en
+seraient pas moins déshonorés, perdus! L'existence d'un homme est une si
+petite chose à supprimer, une si grande chose à employer! Hélas! y
+a-t-il rien dans la vie d'aussi désenchantant que d'atteindre un but?
+
+--La justice de Dieu est satisfaite, interrompit le docteur; voilà ce
+que j'ai compris. La leçon, prince, a été cruelle pour moi; et j'attends
+mon propre tour, dans une mortelle appréhension.
+
+--Que disais-je donc? s'écria Florizel. J'ai puni, et voici auprès de
+nous, l'homme qui peut m'aider à réparer. Ah! docteur, vous et moi nous
+avons devant nous des jours nombreux de dur et honorable labeur!
+Peut-être avant que nous n'en ayons fini, aurez-vous plus que racheté
+vos anciennes fautes.
+
+--Et maintenant, dit le docteur, permettez-moi d'aller enterrer mon plus
+vieil ami.»
+
+Ceci, ajoute le conteur arabe, est la conclusion du récit. Le prince, il
+est inutile de le dire, n'oublia aucun de ceux qui l'avaient servi
+jusqu'à ce jour, son autorité et son influence les poussent dans leur
+carrière publique, tandis que sa bienveillante amitié remplit de charme
+leur vie privée. Rassembler, continue mon auteur, tous les événements
+dans lesquels le prince a joué le rôle de la Providence, serait remplir
+de livres tout le globe habité.... Mais les histoires qui relatent les
+aventures du diamant du Rajah, sont trop intéressantes, néanmoins, pour
+être passées sous silence.
+
+Suivant prudemment et pas à pas cet Oriental érudit, nous commencerons
+donc la série à laquelle il fait allusion par l'HISTOIRE DU CARTON À
+CHAPEAU.
+
+
+
+
+LE DIAMANT DU RAJAH
+
+
+
+
+HISTOIRE D'UN CARTON À CHAPEAU
+
+
+Jusqu'à l'âge de seize ans, d'abord dans un collège particulier, puis
+dans une de ces grandes écoles pour lesquelles l'Angleterre est
+justement renommée, Harry Hartley avait reçu l'instruction habituelle
+d'un gentleman. À cette époque, il manifesta un dégoût tout particulier
+pour l'étude et, le seul parent qui lui restât étant à la fois faible et
+ignorant, il fut autorisé à perdre son temps, désormais, c'est-à-dire
+qu'il ne cultiva plus que ces petits talents dits d'agrément qui
+contribuent à l'élégance.
+
+Deux années plus tard, demeuré seul au monde, il tomba presque dans la
+misère. Ni la nature ni l'éducation n'avaient préparé Harry au moindre
+effort. Il pouvait chanter des romances et s'accompagner lui-même
+discrètement au piano; bien que timide, c'était un gracieux cavalier; il
+avait un goût prononcé pour les échecs, et la nature l'avait doué de
+l'extérieur le plus agréable, encore qu'un peu efféminé. Son visage
+blond et rose, avec des yeux de tourterelle et un sourire tendre,
+exprimait un séduisant mélange de douceur et la mélancolie; mais, pour
+tout dire, il n'était homme ni à conduire des armées ni à diriger les
+conseils d'un État.
+
+Une chance heureuse et quelques puissantes influences lui firent
+atteindre la position de secrétaire particulier du major général, sir
+Thomas Vandeleur. Sir Thomas était un homme de soixante ans, à la voix
+forte, au caractère violent et impérieux. Pour quelque raison, en
+récompense de certain service, sur la nature duquel on fit souvent de
+perfides insinuations qui provoquèrent autant de démentis, le rajah de
+Kashgar avait autrefois offert à cet officier un diamant, évalué le
+sixième du monde entier, sous le rapport de la valeur et de la beauté.
+Ce don magnifique transforma un homme pauvre en homme riche et fit d'un
+soldat obscur l'un des lions de la société de Londres. Le diamant du
+Rajah fut un talisman grâce auquel son possesseur pénétra dans les
+cercles les plus exclusifs. Il arriva même qu'une jeune fille, belle et
+bien née, voulut avoir le droit d'appeler sien le diamant merveilleux,
+fût-ce au prix d'un mariage avec le butor insupportable qui avait nom
+Vandeleur. On citait à ce propos le proverbe: «Qui se ressemble
+s'assemble.» Un joyau, en effet, avait attiré l'autre; non seulement
+lady Vandeleur était par elle-même un diamant de la plus belle eau, mais
+encore elle se montrait sertie, pour ainsi dire, dans la plus somptueuse
+monture; maintes autorités respectables l'avaient proclamée l'une des
+trois ou quatre femmes de toute l'Angleterre qui s'habillaient le mieux.
+
+Le service de Harry comme secrétaire n'était pas des plus pénibles; mais
+nous avons dit qu'il avait une extrême répugnance pour tout travail
+régulier: il lui était désagréable de se mettre de l'encre aux doigts;
+comment s'étonner, en revanche, que les charmes de lady Vandeleur et
+l'éclat de ses toilettes le fissent souvent passer de la bibliothèque au
+boudoir?
+
+Les manières de Harry vis-à-vis des femmes étaient les plus charmantes
+du monde; cet Adonis savait causer agréablement de chiffons, et n'était
+jamais plus heureux que lorsqu'il discutait la nuance d'un ruban ou
+portait un message à la modiste. Bref, la correspondance de Sir Thomas
+tomba dans un piteux abandon et Mylady eut une nouvelle dame d'atours.
+
+Un jour, le général, qui était l'un des moins patients parmi les
+commandants militaires retour de l'Inde, se leva soudain dans un violent
+accès de colère, et, par un de ces gestes péremptoires très rarement
+employés entre gentlemen, signifia une bonne fois à son secrétaire trop
+négligent que désormais il se passerait de ses services. La porte étant
+malheureusement ouverte, Mr. Hartley roula, la tête en avant, au bas de
+l'escalier.
+
+Il se releva un peu contusionné, au désespoir, en outre. Sa situation
+dans la maison du général lui convenait absolument; il vivait, sur un
+pied plus ou moins douteux, dans une très brillante société, faisant peu
+de chose, mangeant fort bien, et avant tout il éprouvait auprès de lady
+Vandeleur un sentiment de satisfaction intime, d'ailleurs assez tiède,
+mais que dans son coeur, il qualifiait d'un note plus énergique. À peine
+avait-il été outragé de la sorte par le pied militaire de Sir Thomas
+qu'il se précipita dans le boudoir de sa belle protectrice et raconta
+ses chagrins.
+
+«Vous savez, mon cher Harry,--dit lady Vandeleur,--car elle l'appelait
+par son petit nom, comme un enfant, ou comme un domestique,--vous savez
+très bien que jamais, grâce à un hasard quelconque, vous ne faites ce
+que le général vous commande. Moi, je ne le fais pas davantage,
+direz-vous, mais cela est différent; une femme peut obtenir le pardon de
+toute une année de désobéissance, par un seul acte d'adroite soumission;
+et d'ailleurs, personne n'est marié à son secrétaire particulier. Je
+serai fâchée de vous perdre, mais, puisque vous ne pouvez demeurer plus
+longtemps dans une maison où vous avez reçu cette mortelle insulte, il
+faut bien nous dire adieu. Soyez sûr que le général me payera son
+inqualifiable conduite.»
+
+Harry perdit contenance; les larmes lui montèrent aux yeux et il regarda
+lady Vandeleur d'un air de tendre reproche.
+
+«Mylady, dit-il, qu'est-ce qu'une insulte? J'estimerais peu l'homme qui
+ne saurait oublier ces peccadilles quand elles entrent en balance avec
+des affections. Mais rompre un lien si cher, m'éloigner de vous...»
+
+Il fut incapable de continuer; son émotion l'étrangla et il se mit à
+pleurer.
+
+Lady Vandeleur le regarda curieusement.
+
+«Ce pauvre fou, pensa-t-elle, s'imagine être amoureux de moi. Pourquoi
+ne passerait-il pas à mon service, au lieu d'être à celui du général? Il
+a un bon caractère, il est complaisant, il s'entend à la toilette; de
+plus cette prétendue passion le préservera de certaines sottises. Il est
+positivement trop gentil pour qu'on ne se l'attache pas.»
+
+Le soir, elle en parla au général, déjà un peu honteux de sa vivacité,
+et Harry passa dans le département féminin, où sa vie devint une sorte
+de paradis. Il était toujours vêtu avec une recherche excessive, portait
+des fleurs rares à sa boutonnière et savait recevoir les visiteurs avec
+tact; son amabilité était imperturbable. Il s'enorgueillissait de cet
+esclavage auprès d'une jolie femme, acceptait les ordres de lady
+Vandeleur comme autant de faveurs, bref il était ravi de se montrer aux
+autres hommes (qui se moquaient de lui et le méprisaient) dans ses
+fonctions ambiguës de _monsieur de compagnie_. Il faisait même grand cas
+de sa propre conduite au point de vue moral. Les passions, les désordres
+et leurs résultats funestes eussent effrayé sa conscience délicate, au
+lieu que les émotions douces et innocentes des journées passées chez une
+noble dame à s'occuper uniquement de futilités, ne troublaient en rien
+son repos dans cette manière d'île enchantée, où il avait jeté l'ancre
+au milieu des orages.
+
+Un beau matin il vint dans le salon et se mit à ranger quelques cahiers
+de musique sur le piano. Lady Vandeleur, à l'autre bout de la pièce,
+causait avec son frère, Charlie Pendragon, vieux garçon très usé par les
+excès et très boiteux d'une jambe. Le secrétaire particulier, à l'entrée
+duquel ils ne firent aucune attention, ne put s'empêcher d'entendre une
+partie de cette conversation singulièrement animée.
+
+«Aujourd'hui ou jamais, disait lady Vandeleur! Une fois pour toutes, ce
+sera fait aujourd'hui.
+
+--Aujourd'hui, s'il le faut, répondit son frère en soupirant. Mais c'est
+un faux pas désastreux, une erreur déplorable, ma chère Clara; nous nous
+en repentirons longtemps, croyez-moi.»
+
+Lady Vandeleur le regarda fixement d'un air étrange.
+
+«Vous oubliez, dit-elle, que cet homme doit mourir à la fin.
+
+--Ma parole, Clara, dit Pendragon, je crois que vous êtes la coquine la
+plus dénuée de coeur de toute l'Angleterre!
+
+--Vous autres hommes, répliqua-t-elle, vous êtes trop grossièrement
+faits, pour pouvoir apprécier les nuances d'une intention. Vous êtes
+vous-mêmes rapaces, violents, impudiques et indifférents à toute espèce
+de sentiments élevés; n'importe, le moindre calcul vous choque de la
+part d'une femme. Je ne puis supporter de pareilles sornettes. Vous
+mépriseriez, chez le plus bête de vos semblables, les scrupules
+imbéciles que vous vous attendez à trouver en nous.
+
+--Vous avez raison probablement, répondit son frère. Vous fûtes toujours
+bien plus habile que moi, et d'ailleurs, vous savez ma devise: la
+famille avant tout.
+
+--Oui, Charlie, répliqua-t-elle en serrant sa main dans les siennes; je
+connais votre devise, mieux que vous ne la connaissez vous-même. «Et
+Clara avant la famille!» N'est-ce pas? En vérité, vous êtes le meilleur
+des frères et je vous aime tendrement.»
+
+Mr. Pendragon se leva, comme s'il eût été un peu confus de ces
+épanchements fraternels.
+
+«Il vaut mieux que je ne sois pas vu ici, dit-il. Je comprends mon rôle
+à merveille et j'aurai l'oeil sur le chat domestique.
+
+--N'y manquez pas, répondit-elle. C'est un être abject; il pourrait tout
+perdre.»
+
+Délicatement, elle lui envoya un baiser du bout des doigts; puis le bon
+Charlie sortit par le boudoir et un petit escalier.
+
+«Harry, dit lady Vandeleur, se tournant vers son page, aussitôt qu'ils
+furent seuls, j'ai une commission à vous donner ce matin. Mais vous irez
+en cab; je ne puis admettre que mon secrétaire intime s'expose à prendre
+des taches de rousseur.»
+
+Elle dit ces derniers mots avec emphase et un regard d'orgueil à demi
+maternel qui fit éprouver une véritable jouissance au pauvre Harry; il
+se déclara donc charmé de pouvoir lui être utile.
+
+«C'est encore un de nos grands secrets, reprit-elle finement, et
+personne n'en doit rien savoir, sauf mon secrétaire et moi. Sir Thomas
+ferait un esclandre des plus fâcheux; et si vous saviez combien je suis
+fatiguée de toutes ces scènes! Oh! Harry! Harry! Pouvez-vous m'expliquer
+ce qui vous rend, vous autres hommes, si violents et si injustes? Non,
+n'est-ce pas? Vous êtes le seul de votre sexe qui n'entende rien à ces
+grossièretés; vous êtes si bon, Harry, et si obligeant! Vous, au moins,
+vous savez être l'ami d'une femme. Et je crois que vous rendez les
+autres encore plus repoussants, par comparaison.
+
+--C'est vous, dit Harry avec une suave galanterie, qui êtes la bonté
+même.... Mon coeur en est tout éperdu. Vous me traitez comme....
+
+--Comme une mère, interrompit lady Vandeleur. Je tâche d'être une mère
+pour vous. Ou du moins,--elle se reprit avec un sourire,--presque une
+mère. J'ai peur d'être un peu jeune pour le rôle, en réalité. Disons une
+amie, une tendre amie.»
+
+Elle s'arrêta assez pour permettre à ses paroles de produire leur effet
+sur les fibres sentimentales de son interlocuteur, mais pas assez pour
+qu'il pût répondre.
+
+«Tout cela n'a aucun rapport avec notre projet, poursuivit-elle gaîment.
+En résumé, vous trouverez un grand carton du côté gauche de l'armoire à
+robes en chêne. Il est sous la _matinée_ rose que j'ai mise mercredi
+avec mes malines; vous le porterez immédiatement à cette adresse-ci,--et
+elle lui donna un papier,--mais ne le laissez à aucun prix sortir de vos
+mains avant qu'on ne vous ait remis un reçu signé de moi.
+Comprenez-vous? Répondez, s'il vous plaît, répondez; ceci est
+extrêmement important et je dois vous prier de me prêter quelque
+attention.»
+
+Harry la calma en lui répétant ses instructions à la lettre, et elle
+allait lui en dire davantage, lorsque le général, rouge de colère, et
+tenant dans la main une note de couturière, longue et compliquée, entra
+avec fracas dans l'appartement.
+
+«Voulez-vous regarder cela, madame? cria-t-il. Voulez-vous avoir la
+bonté de regarder ce document? Je sais bien que vous m'avez épousé pour
+mon argent et je crois n'avoir montré déjà que trop de patience; mais,
+aussi sûrement que Dieu m'a créé, nous mettrons un terme à cette
+prodigalité honteuse.
+
+--Mr. Hartley, dit lady Vandeleur, je pense que vous avez compris ce que
+vous avez à faire. Puis-je vous prier de vous en occuper tout de suite?
+
+--Arrêtez, dit le général, s'adressant à Harry; un mot avant que vous ne
+vous en alliez?»
+
+Et, se tournant de nouveau vers lady Vandeleur:
+
+«Quelle est la commission que vous venez de donner à ce précieux jeune
+homme? demanda-t-il. Je n'ai pas plus de confiance en lui que je n'ai
+confiance en vous, permettez-moi de vous le dire. S'il avait le moindre
+principe d'honnêteté il dédaignerait de rester dans cette maison, et ce
+qu'il fait pour mériter ses gages est un mystère qui intrigue tout le
+monde. De quoi est-il chargé cette fois, madame? Et pourquoi le
+renvoyez-vous si vite?
+
+--Je supposais que vous aviez quelque chose à me dire en particulier,
+répondit lady Vandeleur.
+
+--Vous avez parlé d'une commission, reprit le général. N'essayez pas de
+me tromper dans l'état de colère où je suis. Vous avez certainement
+parlé d'une commission.
+
+--Si vous tenez à rendre nos gens témoins de nos humiliantes querelles,
+répliqua Lady Vandeleur, peut-être ferai-je bien de prier Mr. Hartley de
+s'asseoir. Non? continua-t-elle; alors, vous pouvez sortir, Mr. Hartley;
+je compte que vous vous souviendrez de ce que vous avez entendu; cela
+pourra vous être utile.»
+
+Aussitôt Harry s'échappa du salon; tout en montant l'escalier, il
+entendit gronder la voix du général; à chaque pause nouvelle, le timbre
+clair de lady Vandeleur renvoyait des reparties glaciales.
+
+Comme il admirait cette femme! Avec quelle habileté elle savait éluder
+une question dangereuse! avec quelle tranquille audace, elle répétait
+ses instructions sous le canon même de l'ennemi! En revanche, comme il
+détestait le mari!
+
+Il n'y avait rien d'extraordinaire dans les événements de la matinée.
+Harry s'acquittait à chaque instant pour lady Vandeleur de missions
+secrètes, qui avaient principalement rapport à sa toilette. La maison,
+il le savait trop, était minée par une plaie incurable. La prodigalité,
+l'extravagance sans bornes de la jeune femme et les charges inconnues
+qui pesaient sur elle avaient depuis longtemps absorbé sa fortune
+personnelle et menaçaient, de jour en jour, d'engloutir celle de son
+mari. Une ou deux fois, chaque année, le scandale et la ruine semblaient
+imminents; et Harry courait chez tous les fournisseurs, débitant de
+petits mensonges et payant de maigres acomptes sur un fort total,
+jusqu'à ce qu'un nouvel arrangement se fût produit, jusqu'à ce que
+Mylady et son fidèle secrétaire pussent respirer de nouveau. Harry, pour
+un double motif, était corps et âme de ce côté de la guerre; non
+seulement il adorait lady Vandeleur et haïssait le général, mais il
+sympathisait naturellement avec le goût effréné de sa protectrice pour
+la parure; la seule folie qu'il se permît, quant à lui, était son
+tailleur.
+
+Il trouva le carton là où on le lui avait dit, s'habilla, comme
+toujours, avec soin, et quitta la maison. Le soleil était ardent, la
+distance qu'il avait à parcourir considérable et il se rappela avec
+consternation que la soudaine irruption du général avait empêché lady
+Vandeleur de lui remettre l'argent nécessaire pour prendre un cab. Par
+cette journée brûlante, il y avait des chances pour que son beau teint
+rose fût compromis; d'ailleurs, traverser une si grande partie de
+Londres avec un carton sous le bras, c'était une humiliation presque
+insupportable pour un jeune homme de son caractère. Il s'arrêta et tint
+conseil avec lui-même. Les Vandeleur demeuraient sur Eaton Place; le but
+de sa course était près de Notting-Hill; à la rigueur, il pouvait, à
+cette heure matinale, traverser le parc, en évitant les allées
+fréquentées.
+
+Impatient de se débarrasser de son fardeau, il marcha un peu plus vite
+qu'à l'ordinaire, et il était déjà à une certaine profondeur dans les
+jardins de Kensington, quand, sur un point solitaire au milieu des
+arbres, il se trouva face à face avec le général.
+
+«Je vous demande pardon, dit Harry se rangeant de côté, car Sir Thomas
+Vandeleur était juste dans son chemin.
+
+--Où allez-vous, monsieur? demanda l'homme terrible.
+
+--Je fais une petite promenade», répondit le secrétaire.
+
+Le général frappa le carton de sa canne.
+
+«Avec cette chose sous le bras? s'écria-t-il. Vous mentez, monsieur,
+vous savez que vous mentez.
+
+--En vérité, sir Thomas, répliqua Harry, je n'ai pas l'habitude d'être
+questionné sur un ton pareil.
+
+--Vous ne comprenez pas votre situation, dit le général. Vous êtes mon
+serviteur et un serviteur sur lequel j'ai conçu les plus graves
+soupçons. Sais-je si votre boîte n'est pas remplie de cuillères
+d'argent?
+
+--Elle contient un chapeau qui appartient à un de mes amis, dit Harry.
+
+--Très bien, reprit le général. Alors je désire voir le chapeau de votre
+ami. J'ai, ajouta-t-il d'un air féroce, une curiosité singulière sur le
+chapitre des chapeaux. Et je crois que vous me connaissez pour entêté.
+
+--Excusez-moi, sir Thomas, balbutia Harry, je suis désolé; mais vraiment
+il s'agit d'une affaire particulière.»
+
+Le général le saisit rudement par l'épaule, d'une main, tandis que, de
+l'autre, il levait sa canne de la façon la plus menaçante. Harry se vit
+perdu; mais, au même instant, le ciel lui envoya un défenseur inattendu,
+en la personne de Charlie Pendragon, qui surgit de derrière les arbres.
+
+«Allons, allons, général, baissez le poing, dit-il, ceci, vraiment,
+n'est ni courtois ni digne d'un homme.
+
+--Ah! ah! cria le général faisant volte-face sur son nouvel adversaire,
+Mr. Pendragon! Et supposez-vous, Mr. Pendragon, que parce que j'ai eu le
+malheur d'épouser votre soeur, je souffrirai d'être agacé et contrecarré
+par un libertin perdu de dettes et déshonoré tel que vous? Mon alliance
+avec lady Vandeleur, monsieur, m'a enlevé toute espèce de goût pour les
+autres membres de sa famille.
+
+--Et vous imaginez-vous, général Vandeleur, répliqua Charlie, sur le
+même ton, que parce que ma soeur a eu le malheur de vous épouser, elle
+ait, par cela même, perdu tous ses droits et tous ses privilèges de
+femme? Je reconnais, monsieur, que, par cette action, elle a dérogé
+autant que possible. Mais pour moi cependant, elle est toujours une
+Pendragon. Je fais mon affaire de la protéger contre tout outrage
+indigne, oui, quand vous seriez dix fois son mari! Je ne supporterai pas
+que sa liberté soit entravée, ni que l'on maltraite ses messagers.
+
+--Que dites-vous de cela, Mr. Hartley? rugit le général. Mr. Pendragon
+est de mon avis, paraît-il; lui aussi soupçonne lady Vandeleur d'avoir
+quelque chose à voir dans le chapeau de votre ami.»
+
+Charlie s'aperçut qu'il avait commis une inexcusable bévue, et se hâta
+de la réparer.
+
+«Comment, monsieur, cria-t-il, je soupçonne, dites-vous?... Je ne
+soupçonne rien. Là seulement où je rencontre un abus de force et un
+homme qui brutalise ses inférieurs, je prends la liberté d'intervenir.»
+
+Comme il disait ces mots, il fit à Harry un signe, que celui-ci, trop
+stupide ou trop troublé, ne comprit pas.
+
+«Comment dois-je interpréter votre attitude, monsieur? demanda
+Vandeleur.
+
+--Mais, monsieur, comme il vous plaira!» répondit Pendragon.
+
+Le général leva sa canne de nouveau sur la tête de Charlie; mais ce
+dernier, quoique boiteux, para le coup avec son parapluie, prit son élan
+et saisit son adversaire à bras-le-corps.
+
+«Sauvez-vous, Harry, sauvez-vous! cria-t-il. Sauvez-vous donc,
+imbécile!»
+
+Harry demeura pétrifié un moment encore, regardant les deux hommes se
+colleter dans une furieuse étreinte, puis il se retourna et prit la
+fuite à toutes jambes. Lorsqu'il jeta un regard derrière lui, il vit le
+général abattu sous le genou de Charlie, mais faisant encore des efforts
+désespérés pour renverser la situation; le parc semblait s'être rempli
+de monde qui accourait de toutes les directions vers le théâtre du
+combat. Ce spectacle donna des ailes au secrétaire, il ne ralentit le
+pas que lorsqu'il eut atteint la route de Bayswater et qu'il se fut jeté
+au hasard dans une petite rue adjacente.
+
+Voir ainsi deux gentlemen de sa connaissance lutter brutalement corps à
+corps, qu'il y avait-il de plus choquant? Harry avait hâte d'oublier ce
+tableau; il avait hâte surtout de mettre entre lui et le général la plus
+grande distance possible; dans son ardeur, il oublia tout ce qui avait
+rapport à sa destination et, tête baissée, tout tremblant, il courut
+droit devant lui. Lorsqu'il se souvint que lady Vandeleur était la femme
+de l'un de ces gladiateurs et la soeur de l'autre, son coeur s'émut de
+pitié pour l'adorable femme dont la vie était si douloureuse, et, en
+face d'événements si violents, sa propre situation dans la maison du
+général lui parut moins agréable que de coutume.
+
+Il marchait depuis quelque temps plongé dans ces méditations, lorsqu'un
+léger choc contre un autre promeneur lui rappela le carton qu'il portait
+sous son bras.
+
+«Ciel! s'écria-t-il, où avais-je la cervelle? Où me suis-je égaré?»
+
+Là-dessus, il consulta l'enveloppe que lady Vandeleur lui avait remise.
+L'adresse y était, mais sans nom. Harry devait simplement demander «le
+monsieur qui attendait un paquet envoyé par lady Vandeleur»; et, si ce
+monsieur n'était pas chez lui, rester jusqu'à son retour. L'individu en
+question, ajoutait la note, lui remettrait un reçu écrit de la main même
+de lady Vandeleur. Tout ceci semblait bien mystérieux; ce qui étonna
+surtout Harry, ce fut l'omission du nom et la formalité du reçu. Il
+avait fait à peine attention à ce mot, lorsqu'il était tombé dans la
+conversation; mais, en le lisant de sang-froid et en l'enchaînant à
+d'autres particularités singulières, il fut convaincu qu'il était engagé
+dans quelque affaire périlleuse. L'espace d'un moment, il douta de lady
+Vandeleur elle-même; car il estimait ces ténébreux procédés indignes
+d'une grande dame et en voulait surtout à celle-ci d'avoir des secrets
+pour lui. Mais l'empire qu'elle exerçait sur son âme était trop absolu;
+il chassa de pénibles soupçons et se reprocha de les avoir seulement
+admis.
+
+Sur un point cependant, son devoir et son intérêt, son dévouement et ses
+craintes étaient d'accord: se débarrasser du carton le plus promptement
+possible.
+
+Il arrêta le premier policeman venu et lui demanda son chemin. Or, il se
+trouva qu'il n'était plus très loin du but; quelques minutes de marche
+l'amenèrent dans une ruelle, devant une petite maison fraîchement peinte
+et tenue avec la plus scrupuleuse propreté. Le marteau de la porte et le
+bouton de la sonnette étaient brillamment polis; des pots de fleurs
+ornaient l'appui des fenêtres, et des rideaux de riche étoffe cachaient
+l'intérieur aux yeux des passants. L'endroit avait un air de calme et de
+mystère; Harry en fut impressionné; il frappa encore plus discrètement
+que d'habitude et, avec un soin tout particulier, enleva la poussière de
+ses bottes.
+
+Une femme de chambre, fort avenante, ouvrit aussitôt et regarda le
+secrétaire d'un oeil bienveillant.
+
+«Voici le paquet de lady Vandeleur, dit Harry.
+
+--Je sais, répondit la soubrette, avec un signe de tête. Mais le
+monsieur est sorti. Voulez-vous me confier cela?
+
+--Je ne puis, mademoiselle. J'ai l'ordre de ne m'en séparer qu'à une
+certaine condition, et je crains d'être obligé de vous demander la
+permission d'attendre.
+
+--Très bien, dit-elle avec empressement; je suppose que je puis vous
+laisser entrer. Nous causerons. Je m'ennuie assez toute seule et vous ne
+me faites pas l'effet d'être homme à vouloir dévorer une jeune fille.
+Mais ne demandez pas le nom du monsieur, car cela, je ne dois pas vous
+le dire.
+
+--Vraiment? s'écria Harry; comme c'est étrange! En vérité, depuis
+quelque temps, je marche de surprise en surprise. Une question
+cependant, je puis sûrement vous la faire sans indiscrétion: cette
+maison lui appartient-elle?
+
+--Non pas. Il en est le locataire, et cela depuis huit jours seulement.
+Et maintenant question pour question. Connaissez-vous lady Vandeleur?
+
+--Je suis son secrétaire particulier, répondit Harry rougissant d'un
+modeste orgueil.
+
+--Elle est jolie, n'est-ce pas?
+
+--Oh! très belle! s'écria Harry. Infiniment charmante et non moins
+bonne.
+
+--Vous paraissez vous-même un assez bon garçon, répliqua la jeune fille,
+goguenarde à demi, et je gage que vous valez dans votre petit doigt une
+douzaine de lady Vandeleur.»
+
+Harry fut absolument scandalisé.
+
+«Moi! s'écria-t-il, je ne suis qu'un secrétaire!
+
+--Dites-vous cela pour moi, monsieur, parce que je ne suis qu'une femme
+de chambre?»
+
+Elle l'avait pris de haut, mais s'adoucit à la vue de la confusion de
+Harry:
+
+«Je sais que vous n'avez aucune intention de m'humilier, reprit-elle, et
+j'aime votre figure; mais je ne pense rien de bon de cette lady
+Vandeleur. Oh! ces grandes dames!... Envoyer un vrai gentleman comme
+vous porter un carton en plein jour!»
+
+Pendant cet entretien, ils étaient restés dans leur première position:
+elle, sur le seuil de la porte, lui sur le trottoir, nu-tête pour avoir
+plus frais, et tenant le carton sous son bras.
+
+Mais à ces derniers mots, Harry, qui n'était capable de supporter ni de
+pareils compliments de but en blanc, ni les regards encourageants dont
+ils étaient accompagnés, se mit à jeter des regards inquiets à droite et
+à gauche. Au moment où il tournait la tête vers le bas de la ruelle, ses
+yeux épouvantés rencontrèrent ceux du général Vandeleur. Le général,
+dans une prodigieuse excitation dont la chaleur, la colère et une course
+effrénée étaient cause, battait les rues à la poursuite de son
+beau-frère; mais à peine eut-il aperçu le secrétaire coupable que son
+projet changea; sa fureur prit un autre cours; il remonta la rue en
+tempêtant, avec des gestes et des vociférations farouches.
+
+Harry ne fit qu'un saut dans la maison, y poussa son interlocutrice
+devant lui et ferma brusquement la porte au nez de l'agresseur.
+
+«Y a-t-il une barre? Peut-on la poser? demanda-t-il, pendant qu'on
+frappait le marteau à faire résonner tous les échos de la maison.
+
+--Voyons, que craignez-vous? demanda la femme de chambre. Est-ce donc ce
+vieux monsieur?
+
+--S'il s'empare de moi, murmura Harry, je suis un homme mort. Il m'a
+poursuivi toute la journée, il porte une canne à épée et il est officier
+de l'armée des Indes.
+
+--Ce sont là de jolies manières, dit la petite; et, s'il vous plaît,
+quel peut être son nom?
+
+--C'est le général, mon maître, répondit Harry. Il court après le
+carton.
+
+--Quand je vous le disais! s'écria-t-elle d'un air de triomphe. Oui, je
+vous répète que je pense moins que rien de votre lady Vandeleur, et, si
+vous aviez des yeux dans la tête, vous verriez ce qu'elle est, même pour
+vous. Une ingrate, une fourbe, j'en jurerais!»
+
+Le général recommença son attaque désordonnée sur le marteau, et, sa
+colère croissant avec l'attente, se mit à donner des coups de pied et
+des coups de poing dans les panneaux de la porte.
+
+«Il est heureux, fit observer la jeune fille, que je sois seule dans la
+maison; votre général peut frapper jusqu'à ce qu'il se fatigue, personne
+n'est là pour lui ouvrir. Suivez-moi!»
+
+En prononçant ces mots, elle emmena Harry à la cuisine, où elle le fit
+asseoir, et elle-même se tint auprès de lui, une main sur son épaule,
+dans une attitude affectueuse. Bien loin de s'apaiser, le tapage
+augmentait d'intensité, et, à chaque nouveau coup, l'infortuné
+secrétaire tremblait jusqu'au fond du coeur.
+
+«Quel est votre nom? demanda la jeune femme de chambre.
+
+--Harry Hartley, répondit-il.
+
+--Le mien, continua-t-elle, est Prudence. L'aimez-vous?
+
+--Beaucoup, dit Harry. Mais, écoutez comme le général frappe à la porte.
+Il l'enfoncera certainement, et alors qu'ai-je à attendre sinon la mort?
+
+--Vous vous agitez sans raison, répondit Prudence. Laissez votre général
+cogner à son aise, il n'arrivera qu'à se donner des ampoules aux mains.
+Pensez-vous que je vous garderais ici, si je n'étais sûre de vous
+sauver? Oh! que non! Je suis une amie fidèle pour ceux qui me plaisent;
+et nous avons une porte par derrière, donnant sur une autre ruelle.
+Mais, ajouta-t-elle en l'arrêtant, car à peine avait-il entendu cette
+nouvelle agréable, qu'il s'était levé,--je ne vous montrerai où elle est
+que si vous m'embrassez. Voulez-vous, Harry?
+
+--Certes, je le veux! s'écria-t-il, avec une vivacité qui ne lui était
+guère habituelle. Non pas à cause de votre porte dérobée, mais parce que
+vous êtes bonne et jolie.»
+
+Et il lui appliqua deux ou trois baisers, qui furent rendus avec usure.
+
+Alors Prudence le mena droit à la porte de derrière et, posant sa main
+sur la clef:
+
+«Reviendrez-vous me voir? demanda-t-elle.
+
+--Je viendrai sûrement, dit Harry. Ne vous dois-je pas la vie?
+
+--Maintenant, ajouta-t-elle, ouvrant la porte, courez aussi vite que
+vous pourrez, car je vais laisser entrer le général.»
+
+Harry n'avait pas besoin de cet avis; la peur l'emportait et il se mit à
+fuir rapidement. Encore quelques pas, se disait-il, et il échapperait à
+cette pénible épreuve, il retournerait auprès de lady Vandeleur la tête
+haute et en sécurité. Mais ces quelques pas n'étaient point encore
+franchis lorsqu'il entendit une voix d'homme l'appeler par son nom avec
+force malédictions, et, regardant par-dessus son épaule, il aperçut
+Charlie Pendragon, qui lui faisait des deux mains signe de revenir. Le
+choc que lui causa ce nouvel incident fut si soudain et si profond,
+Harry était déjà arrivé d'ailleurs à un tel état de surexcitation
+nerveuse, qu'il ne sut rien imaginer de mieux, que d'accélérer le pas et
+de poursuivre sa course. Il aurait dû se rappeler la scène de Kensington
+Gardens et en conclure que là où le général était son ennemi, Charlie
+Pendragon ne pouvait être qu'un ami. Mais, tels étaient la fièvre et le
+trouble de son esprit, qu'il ne fut frappé par aucune de ces
+considérations, et continua seulement à fuir d'autant plus vite le long
+de la ruelle.
+
+Évidemment Charlie, d'après le son de sa voix et les injures qu'il
+hurlait contre le secrétaire, était exaspéré. Lui aussi courait tant
+qu'il pouvait; mais, quoi qu'il fit, les avantages physiques n'étaient
+pas de son côté; ses cris et le bruit de son pied boiteux sur le macadam
+s'éloignèrent de plus en plus.
+
+Harry reprit donc espoir. La ruelle était à la fois très escarpée et
+très étroite, mais solitaire, bordée de chaque côté par des murs de
+jardins où retombaient d'épais feuillages, et aussi loin que portaient
+ses regards, le fugitif n'aperçut ni un être vivant ni une porte
+ouverte. La Providence, lasse de le persécuter, favorisait maintenant
+son évasion.
+
+Hélas! comme il arrivait devant une porte de jardin couronnée d'une
+touffe de marronniers, celle-ci fut soudainement ouverte et lui montra
+dans une allée, la silhouette d'un garçon boucher, portant un panier sur
+l'épaule. À peine eut-il remarqué ce fait qu'il gagna du terrain; mais
+le garçon boucher avait eu le temps de l'observer; très surpris de voir
+un gentleman passer à une allure aussi extraordinaire, il sortit dans la
+ruelle et se mit à interpeller Harry avec des cris d'ironique
+encouragement.
+
+La vue de ce tiers inattendu inspira une nouvelle idée à Charlie
+Pendragon qui approchait; tout hors d'haleine qu'il fût, il éleva de
+nouveau la voix.
+
+«Arrête, voleur!» cria-t-il.
+
+Immédiatement le garçon boucher saisit le cri et le répéta en se
+joignant à la poursuite.
+
+Ce fut un cruel moment pour le secrétaire traqué. Il se sentait à bout
+de forces et, s'il rencontrait quelqu'un venant en sens inverse de ses
+persécuteurs, sa situation dans cette étroite ruelle serait en vérité
+désespérée.
+
+«Il faut que je trouve un endroit où me cacher, pensa-t-il; et cela en
+une seconde, ou, tout est fini pour moi!»
+
+À peine cette idée avait-elle traversé son esprit que la rue, faisant un
+coude, le dissimula aux yeux de ses ennemis. Il y a des circonstances
+dans lesquelles les hommes les moins énergiques apprennent à agir avec
+vigueur et décision, où les plus circonspects oublient leur prudence et
+prennent les résolutions téméraires. Une de ces circonstances se
+présenta pour Harry Hartley; ceux qui le connaissaient eussent été bien
+surpris de l'audace du jeune homme. Il s'arrêta net, jeta le carton
+par-dessus le mur d'un jardin et, sautant en l'air avec une agilité
+incroyable, il saisit des deux mains la crête de ce mur, puis se laissa
+rouler de l'autre côté.
+
+Il revint à lui un moment après et se trouva assis dans une bordure de
+petits rosiers. Ses mains et ses pieds déchirés saignaient, car le mur
+était protégé contre de pareilles escalades par une ample provision de
+bouteilles cassées; il éprouvait une courbature générale et un vertige
+pénible dans la tête. En face de lui, à l'autre extrémité du jardin,
+admirablement tenu et rempli de fleurs aux parfums délicieux, il aperçut
+le derrière d'une maison. Elle était très grande et certainement
+habitable; mais, par un contraste singulier avec l'enclos environnant,
+elle était délabrée, mal entretenue et d'apparence sordide. Quant au mur
+du jardin, de tous côtés il lui parut intact.
+
+Harry constata machinalement ces détails, mais son esprit restait
+incapable de coordonner les faits ou de tirer une conclusion rationnelle
+de ce qu'il voyait. Et, lorsqu'il entendit des pas approcher sur le
+gravier, aucune pensée de défense ni de fuite ne lui vint à l'esprit.
+
+Le nouvel arrivant était un grand et gros individu, fort sale, en
+costume de jardinage, qui tenait un arrosoir dans la main gauche.
+Quelqu'un de moins troublé eût éprouvé une certaine alarme à la vue des
+proportions colossales et de la mauvaise physionomie de cet homme. Mais
+Harry était encore trop profondément ému par sa chute pour pouvoir même
+être terrifié; quoiqu'il se sentît incapable de détourner ses regards du
+jardinier, il resta absolument passif et le laissa s'approcher de lui,
+le prendre par les épaules et le remettre brutalement debout, sans le
+moindre signe de résistance.
+
+Tous deux se regardèrent dans le blanc des yeux, Harry fasciné, l'homme
+avec une expression dure et méprisante.
+
+«Qui êtes-vous? demanda enfin ce dernier. Qui êtes-vous pour venir
+ainsi, par-dessus mon mur, briser mes _Gloire de_ _Dijon_? Quel est
+votre nom? ajouta-t-il en le secouant. Et que pouvez-vous avoir à faire
+ici?»
+
+Harry ne réussit pas à prononcer un seul mot d'explication.
+
+Mais au même instant, Pendragon et le garçon boucher passaient dans la
+ruelle, et leurs pas, leurs cris rauques résonnèrent bruyamment de
+l'autre côté du mur:--Au voleur! au voleur!
+
+Le jardinier savait ce qu'il voulait savoir, et, avec un sourire
+menaçant, il dévisagea Harry.
+
+«Un voleur! dit-il; ma parole, vous devez tirer bon profit de votre
+métier, car vous êtes habillé comme un prince depuis la tête jusqu'aux
+pieds. N'êtes-vous pas honteux de vous exposer aux galères dans une
+telle toilette, alors que d'honnêtes gens, j'ose le dire, s'estimeraient
+heureux d'acheter de seconde main une si élégante défroque? Parlez,
+chien que vous êtes; vous comprenez l'anglais, je suppose, et je compte
+avoir un bout de conversation avec vous, avant de vous mener au poste.
+
+--Mon Dieu, dit Harry, voilà une épouvantable méprise! Si vous voulez
+venir avec moi chez Sir Thomas Vandeleur, Eaton Place, je puis vous
+certifier que tout sera éclairci. Les gens les plus honnêtes, je le vois
+maintenant, peuvent être entraînés dans des situations suspectes.
+
+--Mon garçon, répliqua le jardinier, je n'irai pas plus loin que le
+poste de police de la rue voisine. Le commissaire sera, sans doute,
+charmé de faire une promenade avec vous jusqu'à Eaton Place et de
+prendre une tasse de thé avec vos nobles relations. Sir Thomas
+Vandeleur, en vérité! Peut-être pensez-vous que je ne suis pas capable
+de reconnaître un vrai gentleman, lorsque j'en vois un, d'un
+saute-ruisseau comme vous? Malgré vos affiquets, je puis lire en vous
+comme en un livre. Voici une chemise qui a peut-être coûté aussi cher
+que mon chapeau du dimanche; et cette jaquette, je le parierais, ne
+vient pas de la foire aux haillons; quant à vos bottes...»
+
+L'homme dont les yeux s'étaient abaissés vers le sol, s'arrêta net dans
+son insultante énumération et resta un moment immobile, regardant avec
+stupeur quelque chose à ses pieds. Lorsqu'il parla, sa voix était
+singulièrement changée.
+
+«Qu'est-ce? bégaya-t-il, qu'est-ce que tout ceci?»
+
+Harry, suivant la direction de son regard, aperçut une chose qui le
+rendit muet de terreur et d'étonnement. Dans sa chute, il était retombé
+verticalement sur le carton et l'avait crevé d'un bout à l'autre. Un
+flot de diamants s'en était échappé, et maintenant les pierres gisaient
+pêle-mêle les unes enfoncées dans la terre, les autres disséminées sur
+le sol, en profusion royale et resplendissante. Il y avait là une
+splendide couronne héraldique qu'il avait souvent admirée sur les
+cheveux de lady Vandeleur; il y avait des bagues et des broches, des
+boucles d'oreilles et des bracelets, même des brillants non montés,
+répandus çà et là parmi les buissons, comme des gouttes de rosée le
+matin. Une fortune princière couvrait le sol, entre les deux hommes, une
+fortune sous la forme la plus séduisante, la plus solide et la plus
+durable, pouvant être emportée dans un tablier, magnifique par elle-même
+et dispersant la lumière du soleil en des millions d'étincelles
+prismatiques.
+
+«Grand Dieu! dit Harry; je suis perdu!»
+
+Son esprit, avec l'incalculable rapidité de la pensée, se reporta vers
+les aventures de la journée; il commença vaguement à comprendre, à
+grouper les événements et à reconnaître le fatal imbroglio dans lequel
+sa propre personne avait été enveloppée. Regardant autour de lui, il
+parut chercher du secours; mais non, il était dans le jardin, seul avec
+les diamants répandus et un redoutable interlocuteur; en prêtant
+l'oreille, il n'entendit plus aucun son, sauf le bruissement des
+feuilles et les battements précipités de son coeur. Il n'y avait rien
+d'étonnant à ce que le jeune homme se sentît à bout de courage et
+répétât d'une voix brisée sa dernière exclamation.
+
+«Je suis perdu!»
+
+Le jardinier regarda dans toutes les directions d'un air anxieux; mais
+aucune tête ne paraissait à aucune fenêtre et il sembla respirer plus à
+l'aise.
+
+«Reprenez courage, idiot que vous êtes! dit-il enfin. Le pire est passé.
+Ne pouviez-vous dire tout de suite, qu'il y en avait suffisamment pour
+deux? Pour deux? répéta-t-il; bah! pour deux cents plutôt. Mais partons
+d'ici où nous pouvons être observés, et, vite remettez votre chapeau
+droit sur votre tête, brossez un peu vos habits. Vous ne pourriez faire
+deux pas, dans la tenue ridicule que vous avez en ce moment.»
+
+Pendant que Harry suivait machinalement ses conseils, le jardinier, à
+genoux, rassembla les joyaux épars et les remit dans le carton. Toucher
+ces pierres précieuses fit passer un frisson d'émotion dans l'enveloppe
+épaisse du rustre; sa physionomie se transfigura et ses yeux brillèrent
+de convoitise; en vérité, il semblait qu'il prolongeât voluptueusement
+son occupation et qu'il caressât chaque diamant en le ramassant avec
+soin. À la fin, il cacha le carton sous sa blouse, fit signe à Harry,
+puis, en le précédant, se dirigea vers la maison.
+
+Près de la porte, ils rencontrèrent un jeune clergyman, brun et d'une
+beauté remarquable, très correctement vêtu, selon la coutume de ceux de
+son état. Le jardinier fut visiblement contrarié de cette rencontre,
+mais il aborda l'ecclésiastique d'un air obséquieux.
+
+«Une belle journée, Mr. Rolles! commença-t-il; une belle journée, aussi
+sûr que Dieu la fit! Et voici un ami à moi qui a eu la fantaisie de
+venir admirer mes roses. J'ai pris la liberté de le faire entrer,
+pensant que les locataires n'y verraient pas d'inconvénient.
+
+--Quant à moi, répondit le Révérend Mr. Rolles, je n'en vois aucun, cela
+va sans dire. Le jardin vous appartient, Mr. Raeburn, vos locataires ne
+doivent pas l'oublier, et, parce que vous nous avez permis de nous y
+promener, il serait singulier de vous empêcher de recevoir qui bon vous
+semble. Mais, en réfléchissant, ajouta-t-il, je crois que monsieur et
+moi, nous nous sommes déjà rencontrés. Mr. Hartley, n'est-ce pas? Je
+vois avec regret que vous avez fait une chute.»
+
+Et il tendit la main à Harry.
+
+Une sorte de dignité craintive, jointe au désir de retarder le plus
+possible les explications, poussa celui-ci à refuser une chance
+inespérée de secours et à nier sa propre identité. Il préféra la pitié
+clémente du jardinier, qui, du moins, lui était inconnu, à la curiosité
+et peut-être au soupçon de quelqu'un de sa connaissance.
+
+«Vous faites erreur, dit-il. Mon nom est Thomlinson et je suis un ami de
+Raeburn.
+
+--Vraiment? s'écria Mr. Rolles. La ressemblance est frappante!»
+
+Raeburn, qui avait été sur les épines pendant ce colloque, jugea qu'il
+était grand temps de le terminer.
+
+«Je vous souhaite une promenade agréable, monsieur, dit-il».
+
+En prononçant ces mots, il entraîna Harry vers la maison et ensuite dans
+une chambre qui donnait sur le jardin. Là, son premier soin fut de
+baisser les jalousies, car Mr. Rolles était resté à l'endroit où ils
+l'avaient laissé, dans une attitude de perplexité et de réflexion. Puis
+il vida le carton rompu sur une table, et, se frottant les mains,
+demeura en contemplation devant le trésor ainsi étalé aux regards, avec
+une expression d'avidité extatique. La vue de cette ignoble figure
+devenue tout à fait bestiale, sous l'influence de sa basse passion,
+ajouta une nouvelle torture à celles dont Harry souffrait déjà. Il lui
+semblait impossible, que, de sa vie de frivolité innocente et douce, il
+fut ainsi subitement jeté dans des relations criminelles. Il ne pouvait
+reprocher à sa conscience aucun acte coupable, et cependant la punition
+du péché sous sa forme la plus aiguë et la plus cruelle s'appesantissait
+sur lui: l'effroi du châtiment, les soupçons des bons et la promiscuité
+flétrissante avec des natures inférieures. Il sentit qu'il donnerait sa
+vie avec joie pour sortir de la chambre et pour échapper à la société
+d'un Raeburn.
+
+«Et maintenant, dit ce dernier, après qu'il eut divisé les bijoux en
+deux parts à peu près égales et attiré devant lui la plus grosse, et
+maintenant, toutes choses en ce monde se paient. Vous saurez, Mr.
+Hartley, si tel est votre nom, que je suis un brave homme d'un caractère
+très accommodant; ma bonne nature a été pour moi une pierre
+d'achoppement en ce monde, depuis le commencement jusqu'à la fin. Je
+pourrais empocher la totalité de ces jolis cailloux, et vous n'auriez
+pas un mot à dire; mais je n'ai pas le coeur de vous tondre de si près.
+Par pure bonté, je propose donc de partager comme ceci.--Le drôle
+indiquait les deux tas.--Voilà des proportions qui me semblent justes et
+amicales. Avez-vous quelque objection à soulever, Mr. Hartley, je vous
+le demande? Je ne suis pas homme à discuter pour une broche.
+
+--Mais, monsieur, s'écria Harry, ce que vous me proposez est impossible.
+Les joyaux ne sont pas à moi; avec n'importe qui, et en quelque
+proportion que ce soit, je ne puis partager ce qui appartient à un
+autre.
+
+--Ils ne sont pas à vous? Bah!... répliqua Raeburn; et vous ne sauriez
+les partager avec personne? Tant pis! C'est grand dommage; car alors je
+me vois obligé de vous conduire au poste. La police! réfléchissez-y,
+continua-t-il. Pensez à la honte pour vos respectables parents; pensez,
+poursuivit-il, saisissant Harry par le poignet, pensez aux colonies et
+au jour du jugement.
+
+--Je n'y puis rien! gémit Harry. Ce n'est pas ma faute; vous ne voulez
+pas venir avec moi à Eaton Place?
+
+--Non, répondit le jardinier, je ne le veux pas, cela est certain, et
+j'entends partager ici ces joujoux avec vous.»
+
+Disant cela, très violemment et à l'improviste, il tordit le poignet du
+jeune homme.
+
+Harry ne put réprimer un cri, et la sueur perla sur son front. Peut-être
+la souffrance et la peur éveillèrent-elles son intelligence, mais
+assurément toute l'aventure se révéla à ses yeux sous un nouveau jour;
+il vit qu'il n'y avait rien à faire, sauf de céder aux propositions du
+misérable, en gardant l'espoir de retrouver plus tard sa maison, pour
+lui faire rendre gorge dans des conditions plus propices, alors que
+lui-même serait à l'abri de tout soupçon.
+
+«Je consens, dit-il.
+
+--Voilà un agneau, ricana le jardinier; je pensais bien qu'à la fin vous
+comprendriez votre intérêt. Ce carton, continua-t-il, je le brûlerai
+avec mes gravois. C'est une chose que pourraient reconnaître des gens
+curieux; quant à vous, ratissez vos splendeurs et fourrez-les dans votre
+poche.»
+
+Harry se mit à obéir, sous la surveillance de Raeburn; de temps en
+temps, celui-ci, tenté par quelque scintillement, enlevait un bijou de
+la part du secrétaire pour l'ajouter à la sienne.
+
+Quand ce fut terminé, tous les deux se dirigèrent vers la porte de la
+rue, que Raeburn ouvrit avec précaution pour inspecter les alentours.
+Ils étaient probablement déserts; car soudain ce brutal saisit Harry par
+la nuque, et, lui maintenant la tête baissée de façon à ce qu'il ne pût
+voir que la route et les marchés des maisons, il le poussa ainsi devant
+lui, descendant une rue et en remontant une autre pendant peut-être
+l'espace d'une minute et demie. Harry compta trois tournants avant que
+son bourreau ne relâchât l'étreinte sous laquelle il fléchissait; alors,
+criant: «Filez» le jardinier, d'un coup de pied vigoureux et bien
+appliqué, l'envoya rouler au loin la tête la première.
+
+Lorsque Harry se releva, à moitié assommé et saignant du nez, Mr.
+Raeburn avait disparu. Pour la première fois, la colère et la douleur
+dominèrent tellement le jeune homme, qu'il éclata en une crise de larmes
+et resta sanglotant au milieu du chemin.
+
+Lorsqu'il eut ainsi un peu calmé ses nerfs, il se mit à regarder autour
+de lui et à lire les noms des rues au croisement desquelles on l'avait
+laissé. Il était toujours dans une partie peu fréquentée du quartier
+ouest de Londres, au milieu de villas et de grands jardins; mais il
+aperçut à une fenêtre quelques personnes qui évidemment avaient assisté
+à son malheur. Une servante sortit en courant de la maison et vint lui
+offrir un verre d'eau. Au même moment, un vagabond, qui rôdait alentour,
+s'approcha, de l'autre côté.
+
+«Pauvre garçon! dit la servante; comme on vous a traité méchamment! Vos
+genoux sont tout percés et vos vêtements en loques! Connaissez-vous le
+gredin qui vous a battu ainsi?
+
+--Oui, certes! s'écria Harry, un peu rafraîchi par le verre d'eau, et je
+le poursuivrai en dépit de ses précautions. Il paiera cher sa besogne
+d'aujourd'hui, je vous en réponds.
+
+--Vous feriez mieux d'entrer dans la maison, pour vous laver et vous
+brosser, continua la servante. Ma maîtresse vous recevra de bon coeur,
+ne craignez rien. Et je vais ramasser votre chapeau. Mais, Dieu du ciel!
+cria-t-elle, si vous n'avez pas semé des diamants tout le long de la
+route!...»
+
+En effet, une bonne moitié de ce qui lui restait après le pillage de
+maître Raeburn, était tombé hors de sa poche par la secousse de son saut
+périlleux, et, une fois de plus, gisait, étincelant sur le sol. Il bénit
+la fortune de ce que la servante avait eu l'oeil prompt. «Rien de si
+mauvais qui ne puisse être pire», pensa-t-il. Retrouver ces quelques
+joyaux lui sembla presque une aussi grande affaire que la perte de tout
+le reste. Mais, hélas! comme il se baissait pour recueillir ses trésors,
+le vagabond fit une sortie adroite et inattendue; d'un mouvement de bras
+il renversa à la fois Harry et la servante, ramassa deux poignées de
+diamants et se sauva le long de la rue avec une vélocité incroyable.
+
+Le volé, aussitôt qu'il put se remettre sur ses pieds, essaya de
+poursuivre son voleur; mais ce dernier était trop léger à la course et
+probablement trop bien au courant des lieux, car, de quelque côté qu'il
+se tournât, le pauvre Hartley n'aperçut aucune trace du fugitif.
+
+Dans le plus profond découragement, il revint sur la scène de ce
+désastre; la servante était toujours là; très honnêtement, elle lui
+rendit son chapeau et le reste des diamants éparpillés. Harry la
+remercia de tout son coeur; n'étant plus d'humeur à faire des économies,
+il se dirigea vers une station de fiacres et partit pour Eaton Place en
+voiture.
+
+À son arrivée, la maison semblait en pleine confusion, comme si quelque
+catastrophe était arrivée dans la famille, et les domestiques,
+rassemblés sous le porche, ne retinrent pas leur hilarité en voyant la
+mine piteuse, les habits déguenillés du secrétaire. Il passa devant eux,
+avec autant de dignité qu'il put en assumer et alla directement au
+boudoir de sa noble maîtresse. Quand il ouvrit la porte, un spectacle
+qui ne laissa pas de l'étonner en l'inquiétant fort se présenta devant
+ses yeux; car il vit réunis le général et sa femme et, qui l'eût pensé?
+Charlie Pendragon lui-même, discutant gravement quelque sujet
+d'importance! Harry comprit aussitôt qu'il lui restait peu de chose à
+expliquer: une confession plénière avait évidemment été faite au général
+du vol prémédité contre lui et du résultat lamentable de ce projet; ils
+s'étaient tous ligués, malgré leurs différends, pour conjurer le danger
+commun.
+
+«Grâce au ciel! s'écria lady Vandeleur, le voici! Le carton, Harry, le
+carton!»
+
+Mais Harry se tenait debout, silencieux et désespéré.
+
+«Parlez! ordonna-t-elle, parlez! Où est le carton?»
+
+Et les deux hommes, avec des gestes menaçants, répétèrent la demande.
+
+Harry sortit une poignée de diamants de sa poche. Il était très pâle.
+
+«Voici tout ce qui reste, dit-il; je jure devant Dieu, qu'il n'y a pas
+de ma faute, et, si vous voulez avoir un peu de patience, quoique
+quelques bijoux soient perdus, je le crains bien, pour toujours,
+d'autres, j'en suis sûr, peuvent encore être retrouvés.
+
+--Hélas! s'écria lady Vandeleur, tous nos diamants ont disparu, et je
+dois quatre-vingt-dix mille livres pour mes toilettes!
+
+--Madame, répliqua le général, vous auriez pu faire des dettes pour
+cinquante fois la somme que vous dites, vous auriez pu me dépouiller de
+la couronne et de l'anneau de ma mère, que j'aurais peut-être eu la
+lâcheté de vous pardonner quand même. Mais, vous avez volé le diamant du
+Rajah, l'oeil de la lumière, comme les Orientaux le nommaient
+poétiquement, l'orgueil de Kashgar! Vous m'avez pris le diamant du
+Rajah, cria-t-il en levant les mains vers le ciel, tout est fini entre
+nous!
+
+--Croyez-moi, général, répondit-elle; voici un des plus agréables
+discours que j'aie jamais entendu tomber de vos lèvres; et, puisque nous
+devons être ruinés, je pourrai presque bénir ce changement, s'il me
+délivre de votre présence. Vous m'avez assez souvent répété que je vous
+avais épousé pour votre argent; laissez-moi vous dire maintenant que je
+me suis toujours cruellement repentie de ce marché. Si vous étiez encore
+à marier, quand vous posséderiez un diamant plus gros que votre tête, je
+dissuaderais même ma femme de chambre d'une union aussi peu séduisante.
+Quant à vous, Mr. Hartley, continua-t-elle en se tournant vers le
+secrétaire, vous avez suffisamment montré dans cette maison vos
+précieuses qualités; nous sommes maintenant convaincus que vous manquez
+totalement de bravoure, de sens commun, et du respect de vous-même; je
+n'ai qu'un conseil à vous donner: éloignez-vous sur-le-champ, et ne
+revenez plus. Pour vos gages, vous pourrez prendre rang comme créancier
+dans la banqueroute de mon ex-mari.»
+
+Hartley avait à peine compris ces paroles insultantes, que le général
+lui en adressait d'autres:
+
+«Et en attendant, monsieur, suivez-moi chez le plus proche commissaire
+de police. Vous pouvez en imposer à un soldat crédule, mais l'oeil de la
+loi lira votre honteux secret. Si, par suite de vos basses intrigues
+avec ma femme, je dois passer ma vieillesse dans la misère, j'entends du
+moins que vous ne demeuriez pas impuni. Et le ciel me refusera une très
+grande satisfaction, si, à partir d'aujourd'hui, monsieur, vous ne triez
+pas de l'étoupe jusqu'à votre dernière heure.»
+
+Là-dessus, le général poussa Harry hors du salon, lui fit descendre
+vivement l'escalier et l'entraîna dans la rue, jusqu'au poste de police.
+
+Ici, dit mon auteur arabe, finit la triste HISTOIRE DU CARTON À CHAPEAU.
+Mais pour notre infortuné secrétaire, cette aventure fut le commencement
+d'une vie nouvelle et plus honorable. La police se laissa aisément
+convaincre de son innocence, et, après qu'il eut fourni toute l'aide
+possible dans les recherches qui suivirent, il fut même complimenté par
+un des chefs du service des _Détectives_, pour l'honnêteté et la
+droiture de sa conduite. Plusieurs personnes s'intéressèrent à ce jeune
+homme si malheureux; à peu de temps de là, une tante non mariée, dans le
+Worcestershire, lui laissa par héritage une certaine somme d'argent.
+Avec cela, il épousa l'accorte Prudence et s'embarqua pour Bendigo, ou,
+suivant un autre renseignement, pour Trincomalee, satisfait de son sort
+et ayant devant lui le meilleur avenir.
+
+
+
+
+HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN
+
+
+Le Révérend Mr. Simon Rolles s'était fort distingué dans les sciences
+morales et spécialement dans l'étude de la théologie. Son essai sur «la
+doctrine chrétienne des devoirs sociaux» lui acquit, au moment de sa
+publication, une certaine célébrité à l'Université d'Oxford, et c'était
+chose connue dans les cercles cléricaux que le jeune Mr. Rolles avait en
+préparation un ouvrage important, un in-folio disait-on, traitant de
+l'autorité des Pères de l'Église. Ces hautes capacités, ces travaux
+ambitieux, ne lui valaient cependant aucun avancement; il attendait sa
+première cure, quand la promenade fortuite qui le conduisit dans une
+partie peu fréquentée de Londres, l'aspect paisible et solitaire d'un
+jardin délicieux, le bas prix, en outre, du logement qui s'offrait,
+l'amenèrent à fixer sa résidence chez Mr. Raeburn, le pépiniériste de
+Stockdove Lane.
+
+Ce studieux personnage, Simon Rolles, avait coutume, chaque après-midi,
+après avoir travaillé sept ou huit heures sur saint Ambroise ou saint
+Jean Chrysostome, de se promener un peu en rêvant au milieu des roses,
+et c'était là d'ordinaire un des moments les plus féconds de sa journée.
+Mais l'amour même de la méditation et l'intérêt des plus graves
+problèmes ne suffisent pas toujours à préserver l'esprit d'un philosophe
+des menus chocs et des contacts malsains du monde. Aussi, quand Mr.
+Rolles trouva le secrétaire du général Vandeleur dans une si étrange
+situation, les vêtements déchirés, le visage sanglant, en compagnie de
+son propriétaire, quand il vit ces deux hommes, si peu faits pour être
+réunis, changer de couleur et s'efforcer d'éluder ses questions,
+surtout, lorsque le premier nia sa propre identité avec une assurance
+inqualifiable, oublia-t-il complètement et les Saints et les Pères de
+l'Église pour céder à un très vulgaire sentiment de curiosité.
+
+«Je ne puis me tromper, pensa-t-il, c'est Mr. Hartley, cela est hors de
+doute. Comment s'est-il mis dans cet état? Pourquoi cache-t-il son nom?
+Que peut-il avoir à faire avec un Raeburn?»
+
+Pendant qu'il réfléchissait, une autre particularité attira l'attention
+de Rolles. La tête du pépiniériste apparut à une fenêtre de la maison,
+et, par hasard, ses yeux rencontrèrent ceux de l'ecclésiastique. Il
+parut déconcerté, voire même inquiet, et aussitôt la jalousie fut
+violemment baissée.
+
+«Tout cela peut être fort innocent, se dit Simon Rolles; mais j'en
+doute. Pour craindre autant d'être observés, pour mentir avec cet
+aplomb, il faut que ces deux individus étrangement accouplés complotent
+quelque action peu honorable.»
+
+L'inquisiteur qui existe au fond de chacun de nous s'éveilla chez Mr.
+Rolles et éleva la voix très haut; d'un pas vif et impatient, qui ne
+ressemblait guère à sa démarche habituelle, le jeune homme se mit à
+faire le tour du jardin. Lorsqu'il arriva sur le théâtre de l'escalade
+de Hartley, ses yeux remarquèrent aussitôt les branches rompues d'un
+rosier et sur le sol des traces de piétinements. Il regarda en l'air et
+vit des briques endommagées, même un lambeau de pantalon qui flottait,
+accroché à un tesson de bouteille. C'était donc là, vraiment, le mode
+d'introduction choisi par l'intime ami de Mr. Raeburn! C'était de cette
+façon que le secrétaire du général Vandeleur venait admirer un parterre
+de roses! Le jeune clergyman sifflota doucement entre ses dents, pendant
+qu'il se baissait pour examiner les lieux. Il put facilement retrouver
+l'endroit où Harry était tombé après son escalade; il reconnut le large
+pied de Raeburn là où il s'était profondément enfoncé, alors qu'il
+relevait le malencontreux secrétaire par le collet de son habit; même,
+après une inspection plus minutieuse, il crut distinguer des marques de
+doigts tâtonnants, comme si quelque chose avait été répandu et ramassé à
+la hâte.
+
+«Ma foi, se dit-il, la chose devient extrêmement intéressante.»
+
+Et, au même instant, il aperçut un objet, aux trois quarts enfoui. Il
+eut vite fait de le déterrer; c'était un élégant écrin en maroquin, avec
+des ornements et des fermoirs dorés. Cet écrin avait été foulé aux pieds
+jusqu'à disparaître dans le terreau épais,--de sorte qu'il avait échappé
+aux recherches précipitées de Mr. Raeburn. Simon Rolles ouvrit l'écrin,
+et, saisi d'étonnement, presque de terreur, il étouffa un cri. Là,
+devant lui, sur un lit de velours vert, gisait un diamant d'une grosseur
+prodigieuse et de la plus belle eau. Il était de la dimension d'un oeuf
+de canard, magnifiquement taillé, sans un défaut; lorsque le soleil
+donna dessus, il renvoya une lumière semblable à celle de l'électricité
+et parut brûler de mille feux intérieurs dans la main qui le tenait.
+
+Mr. Rolles se connaissait peu en pierres précieuses, mais le diamant du
+Rajah était une de ces merveilles célèbres qui s'expliquent
+d'elles-mêmes; un sauvage, s'il l'eût trouvé, se serait prosterné devant
+lui en adoration comme devant un fétiche. La beauté de la pierre charma
+les yeux du jeune clergyman; la pensée de son incalculable valeur
+accabla son esprit. Il comprit que ce qu'il tenait là dépassait de
+beaucoup les revenus longuement accumulés d'un siège archiépiscopal, que
+cela suffisait pour bâtir des cathédrales plus splendides que celle de
+Cologne, que l'homme qui possédait un tel objet était à jamais délivré
+de la malédiction de la gêne et pouvait suivre ses propres inclinations,
+sans inquiétude ni obstacle. Comme il le retournait avec vivacité, les
+rayons jaillirent plus éblouissants encore et semblèrent pénétrer
+jusqu'au fond de son coeur.
+
+Nos actions décisives sont souvent résolues en un moment et sans que
+notre raison y consente. Il en fut ainsi pour Mr. Rolles. Il regarda
+autour de lui et, de même que Raeburn auparavant, ne vit que le jardin
+en fleur, éclairé par le soleil, les hautes cimes des arbres, et la
+maison avec ses fenêtres aux jalousies baissées; en un clin d'oeil, il
+eut refermé l'écrin, le fit disparaître dans sa poche et courut vers son
+cabinet de travail avec la précipitation d'un criminel. C'en était fait.
+Le Révérend Simon Rolles avait volé le diamant du Rajah.
+
+De bonne heure, dans l'après-midi, la police arriva avec Harry Hartley.
+Le pépiniériste, éperdu de terreur, apporta aussitôt son butin; les
+joyaux furent reconnus et inventoriés en présence du secrétaire. Quant à
+Mr. Rolles, il montra la plus parfaite obligeance et sembla communiquer
+franchement ce qu'il savait, en exprimant son regret de ne pouvoir faire
+davantage pour aider les agents dans l'accomplissement de leur devoir.
+
+«Du reste, ajouta-t-il, je suppose que votre tâche est presque terminée?
+
+--Pas du tout», répondit le policier.
+
+Il raconta le second vol dont Harry avait été victime, en décrivant les
+bijoux les plus importants parmi ceux qui n'étaient pas encore
+retrouvés, et en s'étendant particulièrement sur le fameux diamant du
+Rajah.
+
+«Ce diamant doit valoir une fortune, fit observer Mr. Rolles.
+
+--Dix fortunes, vingt fortunes, monsieur.
+
+--Plus il a de prix, insinua finement Simon, plus il doit être difficile
+de le vendre. De tels objets ont une physionomie impossible à déguiser,
+et je me figure que le voleur pourrait aussi facilement mettre en vente
+la cathédrale de Saint-Paul.
+
+--Oh! sûrement! lui répondit-on; mais, s'il est intelligent, il le
+coupera en trois ou en quatre, et il y en aura encore assez pour le
+rendre riche.
+
+--Merci, dit le _clergyman_; vous ne pouvez imaginer combien votre
+conversation m'intéresse.»
+
+Là-dessus, l'agent, visiblement flatté, reconnut que, dans sa
+profession, on savait en effet bien des choses extraordinaires; il prit
+congé ensuite.
+
+Mr. Rolles regagna son appartement, qu'il trouva plus petit et plus nu
+que d'habitude; jamais les matériaux de son grand ouvrage ne lui avaient
+offert aussi peu d'intérêt, et il regarda sa bibliothèque d'un oeil de
+mépris. Il prit, volume par volume, plusieurs Pères de l'Église, et les
+parcourut; mais ils ne contenaient rien qui pût convenir à sa
+disposition d'esprit actuelle.
+
+«Ces vénérables personnages, pensa-t-il, sont, sans aucun doute, des
+écrivains de grande valeur, mais ils me semblent absolument ignorants de
+la vie. Me voici assez savant pour être évêque, et incapable néanmoins
+d'imaginer ce qu'il faut faire d'un diamant volé. J'ai recueilli une
+indication de la bouche d'un simple policeman qui en sait plus long que
+moi, et, avec tous mes in-folios, je ne puis arriver à me servir de son
+idée. Ceci m'inspire une bien faible estime pour l'éducation
+universitaire.»
+
+Là-dessus, il bouscula sa tablette de livres; et, prenant son chapeau,
+sortit à grands pas de la maison, pour courir vers le club dont il
+faisait partie. Dans un lieu de réunion mondaine, il espérait trouver de
+bons conseils, réussir à causer avec un membre quelconque qui eût cette
+grande expérience de la vie dont les Pères de l'Église étaient
+dépourvus. Mais non, la salle de lecture n'abritait que beaucoup de
+prêtres de campagne et un doyen. Trois journalistes et un auteur qui
+avait écrit sur les Métaphysiques supérieures jouaient au _pool_; rien à
+faire avec ceux-ci! À dîner, les plus vulgaires seulement des habitués
+du club montrèrent leurs figures banales et effacées. Aucun d'entre eux
+non plus, pensa Mr. Rolles, n'en saurait plus long que lui, aucun ne
+serait capable de le tirer des difficultés présentes.
+
+À la fin, dans le fumoir, il découvrit un gentleman du port le plus
+majestueux et vêtu avec une affectation de simplicité. Il fumait un
+cigare et lisait la _Fortnightly Review;_ sa figure était
+extraordinairement libre de tout indice de préoccupation ou de fatigue;
+il y avait quelque chose dans son air qui semblait inviter à la
+confiance et commander la soumission. Plus le jeune clergyman scrutait
+ses traits, plus il était convaincu qu'il venait de tomber sur celui qui
+pouvait, entre tous, offrir un avis utile.
+
+«Monsieur, commença-t-il, vous excuserez ma hardiesse. Mais sans
+préambules, d'après votre apparence, je juge que vous devez être avant
+tout, un homme du monde.
+
+--J'ai en effet de grandes prétentions à ce titre, répondit l'étranger
+en déposant sa revue avec un regard mélange de surprise et d'amusement.
+
+--Moi, monsieur, continua le clergyman, je suis un reclus, un étudiant,
+un compulseur de bouquins. Les événements m'ont fait reconnaître ma
+sottise depuis peu et je désire apprendre la vie. Quand je dis la vie,
+ajouta-t-il, je n'entends pas ce qu'on en trouve dans les romans de
+Thackeray, mais les crimes, les aventures secrètes de notre société, et
+les principes de sage conduite à tenir dans des circonstances
+exceptionnelles. Je suis un travailleur, monsieur; la chose peut-elle
+être apprise dans les livres?
+
+--Vous me mettez dans l'embarras, dit l'étranger; j'avoue n'avoir pas
+grande idée de l'utilité des livres, sauf comme amusement pendant un
+voyage en chemin de fer. Il existe toutefois, je suppose, quelques
+traités très exacts sur l'astronomie, l'agriculture et l'art de faire
+des fleurs en papier. Sur les emplois secondaires de la vie, je crains
+que vous ne trouviez rien de véridique. Cependant, attendez,
+ajouta-t-il; avez-vous lu Gaboriau?»
+
+Mr. Rolles avoua qu'il n'avait même jamais entendu ce nom.
+
+«Vous pouvez recueillir quelques renseignements dans Gaboriau; il est du
+moins suggestif; et, comme c'est un auteur très étudié par le prince de
+Bismarck, au pire, vous perdrez votre temps en bonne compagnie.
+
+--Monsieur, dit le clergyman, je vous suis infiniment reconnaissant de
+votre obligeance.
+
+--Vous m'avez déjà plus que payé, répondit l'autre.
+
+--Comment cela? demanda le naïf Simon.
+
+--Par l'originalité de votre requête», riposta l'étranger. Et, avec un
+geste poli, comme pour en demander la permission, il reprit la lecture
+de la _Fortnightly Review_.
+
+Avant de rentrer chez lui, Mr. Rolles acheta un ouvrage sur les pierres
+précieuses et plusieurs romans de Gaboriau. Il parcourut avidement ces
+derniers, jusqu'à une heure avancée de la nuit; mais, bien qu'ils lui
+ouvrissent plusieurs horizons nouveaux, il ne put y découvrir, nulle
+part, ce qu'on devait faire d'un diamant volé. Il fut du reste fort
+ennuyé de trouver ces informations peu complètes, répandues au milieu
+d'histoires romanesques, au lieu d'être présentées sobrement, comme dans
+un manuel; et il en conclut que si l'auteur avait beaucoup réfléchi sur
+ces sujets, il manquait totalement de méthode. Cependant, il accorda son
+admiration au caractère et aux talents de M. Lecoq.
+
+«Celui-là, se dit-il, était vraiment un grand homme, connaissant le
+monde comme je connais la théologie. Il n'y avait rien ici-bas qu'il ne
+pût mener à bien de sa propre main, envers et contre tous. Ciel! s'écria
+soudainement Mr. Rolles, n'est-ce pas une leçon? Ne dois-je pas
+apprendre à tailler des diamants moi-même?...»
+
+Cette idée le tirait de ses perplexités; il se souvint qu'il connaissait
+un joaillier à Édimbourg. Ce Mr. Mac-Culoch ne demanderait pas mieux que
+de lui procurer l'apprentissage nécessaire. Quelques mois, quelques
+années, peut-être, de travail pénible, et il serait assez expérimenté
+pour pouvoir diviser le diamant du Rajah, assez adroit pour s'en
+débarrasser avantageusement. Cela fait, il pourrait reprendre à loisir
+ses savantes recherches, devenir un étudiant riche, élégant, envié et
+respecté de tous. Des visions dorées accompagnèrent son repos et il se
+leva avec le soleil, rafraîchi, le coeur léger.
+
+La maison de Mr. Raeburn devait, ce jour-là, être fermée par la police;
+il profita de ce prétexte pour hâter son départ. Préparant gaiement ses
+bagages, il les transporta à la gare de King's Cross, laissa tout à la
+consigne et retourna au club pour y passer l'après-midi.
+
+«Si vous dînez ici ce soir, Rolles, lui dit un de ses amis, vous pourrez
+voir deux célébrités: le prince Florizel de Bohême et le vieux John
+Vandeleur.
+
+--J'ai entendu parler du prince, répondit Mr. Rolles, et j'ai rencontré
+dans le monde le général Vandeleur.
+
+--Le général Vandeleur est un âne! repartit l'autre. Celui-ci est son
+frère, l'aventurier le plus hardi, le plus grand connaisseur en pierres
+précieuses, et l'un des plus fins diplomates de l'Europe. Ignorez-vous
+son duel avec le duc de Val d'Orge, ses exploits et ses cruautés quand
+il était dictateur au Paraguay, son habileté pour retrouver les bijoux
+de sir Samuel Levi, ses services pendant la rébellion des Indes,
+services dont le gouvernement profita, mais que le gouvernement n'osa
+pas reconnaître? En vérité votre étonnement me confond! Qu'est-ce donc
+que la renommée ou même l'infamie? John Vandeleur a des droits
+exceptionnels à l'une et à l'autre. Descendez vite, prenez une table
+auprès d'eux et ouvrez vos oreilles. Vous entendrez quelque amusante
+conversation, ou je me trompe fort.
+
+--Mais comment les reconnaîtrai-je? demanda le clergyman....
+
+--Les reconnaître! Mais le prince est le plus beau gentilhomme de toute
+l'Europe, le seul être vivant qui ait l'air d'un roi; quant à John
+Vandeleur, si vous pouvez vous représenter Ulysse à soixante-dix ans et
+avec un coup de sabre à travers la figure, vous voyez l'homme. Les
+reconnaître, en vérité! Mais, vous pourriez les distinguer l'un et
+l'autre dans la foule, un jour de Derby!»
+
+Rolles se précipita dans la salle à manger. Son ami avait dit vrai. Il
+était impossible de méconnaître les deux personnages en question. Le
+vieux John Vandeleur était d'une force physique remarquable et
+visiblement usé par une vie agitée. Il n'avait la tenue ni d'un
+militaire, ni d'un marin, ni même d'un cavalier, mais c'était un composé
+de tout cela, le résultat et l'expression de maintes habitudes, de
+maintes capacités diverses. Ses traits étaient hardis et aquilins; sa
+physionomie arrogante et rapace; son air était celui d'un oiseau de
+proie, d'un homme d'action, violent et sans scrupules; son abondante
+chevelure blanche, la profonde cicatrice qui sillonnait son visage, du
+nez à la tempe, ajoutaient une note de sauvagerie à cette tête déjà
+menaçante par elle-même.
+
+Dans son noble compagnon, Simon Rolles fut surpris de retrouver le
+gentleman qui lui avait recommandé d'étudier Gaboriau. Sans doute le
+prince de Bohême, qui fréquentait rarement le club, dont, comme beaucoup
+d'autres, il était membre honoraire, attendait John Vandeleur, quand
+Simon l'avait abordé le soir précédent.
+
+Les autres convives s'étaient discrètement retirés dans les coins de la
+salle, à distance respectueuse du prince; mais Rolles ne se laissa
+retenir par aucun sentiment de déférence; avec hardiesse il s'installa
+tranquillement à la table la plus proche. La conversation était neuve
+pour les oreilles d'un étudiant en théologie. L'ex-dictateur du Paraguay
+racontait nombre de choses extraordinaires qui lui étaient arrivées dans
+les différentes parties du monde, et le prince y ajoutait des
+commentaires plus intéressants encore que les événements eux-mêmes. Un
+double sujet d'observation était ainsi offert au jeune clergyman, et il
+ne sut lequel admirer davantage de l'acteur capable de tout ou de
+l'expert habile qui jugeait si finement la vie, de l'aventurier qui
+parlait avec audace de ses risques et de ses épreuves ou de l'homme qui,
+à l'égal d'un dieu, semblait tout savoir et n'avoir rien souffert. La
+manière d'être de chacun des deux interlocuteurs s'accordait
+parfaitement avec ses discours. Le vieux despote se laissait aller à des
+brutalités de geste aussi bien que de langage; sa main s'ouvrait, se
+refermait et retombait rudement sur la table; sa voix était forte et
+impérieuse. Le prince, au contraire, semblait le type même de la
+distinction placide; mais le moindre mouvement, la moindre inflexion,
+chez lui, avait une signification beaucoup plus grande que la pantomime
+passionnée de son compagnon. Même lorsque, comme cela devait souvent
+arriver, il faisait allusion à quelque expérience personnelle, la chose
+était si adroitement dissimulée qu'elle passait inaperçue.
+
+À la fin, cette curieuse conversation tomba sur les derniers vols commis
+et sur le diamant du Rajah.
+
+«Ce diamant serait mieux au fond de la mer, fit observer le prince
+Florizel.
+
+--Comme je suis un Vandeleur, répliqua le dictateur du Paraguay, Votre
+Altesse doit comprendre que j'exprime un avis contraire.
+
+--Je parle au point de vue de la morale publique, poursuivit le prince.
+Des joyaux d'un tel prix devraient être réservés pour la collection d'un
+prince ou le Trésor d'une grande nation. Les faire passer dans les mains
+du commun des mortels, c'est mettre à prix la vertu elle-même. Si le
+rajah de Kashgar, dont j'ai entendu vanter les lumières, désirait
+exercer une vengeance éclatante contre ses ennemis d'Europe, il aurait
+difficilement pu imaginer mieux, pour arriver à l'accomplissement de son
+projet, que l'envoi de cette pomme de discorde. Il n'est pas d'honnêteté
+assez robuste pour résister à pareille épreuve. Moi-même, qui ai de
+grands devoirs et de grands privilèges, moi-même, Mr. Vandeleur, je
+pourrais à peine manier avec sécurité ce morceau de cristal affolant.
+Quant à vous, qui êtes un chercheur de diamants, par goût et par
+profession, je ne crois pas qu'il y ait un seul crime au monde que vous
+ne soyez prêt à commettre, un ami sur la terre que vous ne soyez disposé
+à trahir sur-le-champ; je ne sais si vous avez une famille, mais, en
+admettant que vous en ayez une, je certifie que vous sacrifieriez même
+vos enfants,--et tout cela pourquoi? Non pas pour être plus riche, non
+pas pour avoir plus de bien-être et plus d'honneurs, mais simplement
+pour appeler le diamant «vôtre», pendant une année ou deux, jusqu'à
+votre mort, pour pouvoir, toujours et sans cesse, ouvrir un coffre-fort
+et le contempler comme on contemple un tableau!
+
+--C'est vrai, répondit Vandeleur. J'ai fait bien des chasses, depuis la
+chasse à l'homme et à la femme jusqu'à la chasse aux moustiques. J'ai
+plongé pour avoir du corail, j'ai poursuivi des baleines et des tigres,
+et je déclare qu'un diamant est la plus belle de toutes les proies. Il a
+la beauté et la valeur; lui seul nous récompense réellement des fatigues
+de la chasse. À l'heure qu'il est, ainsi que Votre Altesse peut
+l'imaginer, je suis une piste. J'ai un flair sûr, une grande expérience;
+je connais chacune des pierres que renferme la collection de mon frère,
+comme un berger connaît son troupeau. Et que je meure, si je ne les
+retrouve pas toutes sans exception.
+
+--Sir Thomas Vandeleur vous devra une grande reconnaissance, dit le
+prince.
+
+--Je n'en suis pas très sûr, riposta le vieux brigand. Un des Vandeleur
+m'en devra, Thomas ou John,--Pierre ou Paul, nous sommes tous des
+apôtres.
+
+--Je ne comprends pas bien...» dit le prince avec quelque dégoût.
+
+Au même instant un domestique vint informer Mr. Vandeleur que sa voiture
+était à la porte.
+
+Mr. Rolles regarda la pendule et vit que, lui aussi, devait s'en aller.
+Cette coïncidence le frappa d'une façon désagréable, car il désirait ne
+plus revoir jamais le terrible chercheur de diamants.
+
+Un travail excessif ayant un peu ébranlé ses nerfs, le jeune clergyman
+avait pris l'habitude de voyager de la façon la plus luxueuse; cette
+fois, il avait retenu une place dans le _sleeping-car_.
+
+«Vous serez à votre aise, dit le conducteur; il n'y a personne dans le
+compartiment, seulement un vieux gentleman à l'autre bout.»
+
+L'heure approchant, on examinait les billets, quand Mr. Rolles aperçut
+son compagnon de voyage, que plusieurs facteurs aidèrent à monter;
+certes il n'y avait pas un homme sur la terre dont il n'eût préféré le
+voisinage, car c'était le vieux John Vandeleur, l'ex-dictateur du
+Paraguay.
+
+Les _sleeping-cars_, sur la ligne, étaient divisés en trois
+compartiments, un à chaque bout pour les voyageurs, et un au centre,
+muni de tous les aménagements d'un cabinet de toilette. Une porte
+roulant sur des coulisses séparait chacun des deux premiers du lavabo;
+mais, comme il n'y avait ni verrous, ni serrures, on se trouvait, en
+somme, sur un terrain commun.
+
+Quand Mr. Rolles eut étudié sa position, il se reconnut sans défense.
+S'il prenait envie au dictateur de lui rendre visite pendant la nuit, il
+ne pouvait faire autrement que de le recevoir; il n'avait aucune
+possibilité de barricade et restait découvert devant l'attaque comme
+s'il eût été couché au milieu des champs. Cette situation lui causa une
+véritable angoisse. Il se souvint avec inquiétude des propos cyniques
+qu'il avait surpris à table, pendant le dîner, de la profession de foi
+immorale qu'il lui avait entendu faire au prince scandalisé. Il se
+rappela aussi avoir lu que certaines personnes étaient douées d'une
+singulière vivacité de perception pour sentir le voisinage de métaux
+précieux: à travers les murs et même à une distance considérable,
+dit-on, elles devinent la présence de l'or. Ne pouvait-il en être de
+même pour les pierreries? Et, s'il en était ainsi, qui donc était plus
+apte à posséder ce sens transcendant que celui qui se glorifiait du nom
+de Chasseur de diamants? D'un tel homme, il avait tout à craindre; aussi
+fit-il des voeux ardents pour l'arrivée du jour.
+
+En même temps, il ne négligea aucune précaution, cacha son diamant dans
+la poche la plus intime de tout un système compliqué de pardessus, et
+dévotement se mit sous la garde de la Providence.
+
+Le train poursuivait vers le nord sa course habituelle, égale et rapide;
+la moitié du trajet fut parcourue avant que le sommeil ne commençât à
+l'emporter sur l'inquiétude dans l'esprit de Mr. Rolles. Pendant quelque
+temps il résista à son influence; mais, de plus en plus, la fatigue
+s'imposait; un peu avant York il fut contraint de s'étendre sur un des
+lits de repos et de laisser ses yeux se fermer; presque aussitôt le
+jeune clergyman perdit conscience de la réalité. Sa dernière pensée fut
+pour son terrible voisin.
+
+Lorsqu'il s'éveilla, il eût fait encore nuit noire sans la flamme
+vacillante de la lampe voilée, et le grondement, la trépidation continus
+prouvaient que le train ne ralentissait pas sa marche. Saisi d'une sorte
+de panique, Simon se dressa brusquement, car il venait d'être tourmenté
+par les rêves les plus pénibles. Quelques secondes se passèrent avant
+qu'il ne redevînt maître de lui, et même quand il eut repris l'attitude
+horizontale, le sommeil continua de le fuir. Il restait étendu, tout
+éveillé, le cerveau dans un état de violente agitation, les yeux fixés
+sur la porte du cabinet de toilette. Enfonçant son feutre ecclésiastique
+sur son front, pour se protéger contre la lumière, il eut recours aux
+expédients habituels, tels que compter jusqu'à mille, sans penser à
+rien, par lesquels les malades d'expérience ont l'habitude d'appeler le
+sommeil. Dans le cas de Mr. Rolles tous les moyens furent sans
+efficacité; il était harassé par une douzaine d'inquiétudes différentes.
+Ce vieillard, à l'autre bout de la voiture, le hantait sous les formes
+les plus sinistres; et, quelque position qu'il prit, le diamant dans sa
+poche lui causait une sensible souffrance physique. Il brûlait, il était
+trop gros, il lui meurtrissait les côtes, et il y avait
+d'infinitésimales fractions de secondes, pendant lesquelles il avait
+presque envie de le jeter par la fenêtre.
+
+Pendant qu'il gisait ainsi, un singulier accident arriva.
+
+La porte à coulisses remua un peu, puis davantage; elle fut finalement
+entrouverte. La lampe du cabinet de toilette n'était pas voilée et à sa
+lumière, par l'ouverture éclairée, Simon Rolles put voir la tête
+attentive de Mr. John Vandeleur. Il sentit que le regard de ce dernier
+s'arrêtait avec insistance sur sa propre figure; l'instinct de la
+conservation le poussa aussitôt à retenir son souffle et à réprimer le
+moindre mouvement; les yeux baissés, il surveilla en dessous
+l'indiscret. Un moment après la tête disparut et la porte du cabinet de
+toilette fut refermée.
+
+Le dictateur n'était pas venu pour attaquer, mais pour observer; son
+action n'était pas celle d'un homme qui en menace un autre, mais celle
+d'un homme menacé lui-même. Si Mr. Rolles avait peur de lui, il semblait
+que, lui, de son côté, ne fût pas très tranquille sur le compte de Mr.
+Rolles. Il était venu, probablement, pour se convaincre que son unique
+compagnon de route dormait; rassuré sur ce point, il s'était aussitôt
+retiré.
+
+Le clergyman sauta sur ses pieds; l'extrême terreur avait fait place à
+une réaction de témérité. Il réfléchit que le bruit du train filant à
+toute vapeur étouffait tout autre bruit, et il résolut, coûte que coûte,
+de rendre la visite qu'il venait de recevoir. Se dépouillant de son
+manteau, qui eût pu entraver la liberté de ses mouvements, il entra dans
+le cabinet de toilette et s'arrêta pour écouter. Comme il l'avait
+pressenti, on ne pouvait rien entendre, sauf ce fracas du train en
+marche; posant sa main sur la porte du côté le plus éloigné, il se mit,
+avec précaution, à l'ouvrir d'environ six pouces. Alors il s'arrêta et
+ne put retenir une exclamation de surprise.
+
+John Vandeleur portait un bonnet de voyage en fourrure, avec des pans
+pour protéger les oreilles; et ceci, joint au bruit de l'express,
+expliquait son ignorance de ce qui se passait. Il est certain, du moins,
+qu'il ne leva pas la tête, et poursuivit son étrange occupation. Entre
+ses jambes était une boîte à chapeau ouverte. D'une main il tenait la
+manche de son pardessus de loutre, de l'autre, un énorme couteau, avec
+lequel il venait de couper la doublure de cette manche. Mr. Rolles avait
+lu que quelques personnes portaient leur argent dans une ceinture, et
+comme il ne connaissait que les ceintures en usage au jeu de cricket, il
+n'avait jamais bien compris comment cela pouvait se faire. Mais là,
+devant ses yeux, se produisait une chose beaucoup plus originale; car
+John Vandeleur portait des diamants dans la doublure de sa manche; et
+même, pendant que le jeune clergyman continuait d'épier, il put voir les
+pierres tomber en étincelant, l'une après l'autre, au fond de la boîte à
+chapeau.
+
+Rivé au sol, il suivit des yeux cette extraordinaire besogne. Les
+diamants étaient pour la plupart petits et difficiles à distinguer.
+Soudain le dictateur parut rencontrer un obstacle; le dos courbé sur sa
+tâche, il employa les deux mains, mais ce ne fut qu'après un effort
+considérable, qu'il tira de la doublure une grande couronne de diamants;
+pendant quelques secondes il la tint en l'air, pour la mieux examiner,
+avant de la placer avec le reste, dans la boîte à chapeau. Cette
+couronne fut un trait de lumière pour Mr. Rolles; il la reconnut
+immédiatement, comme ayant fait partie du trésor volé à Harry Hartley
+par le vagabond. Il n'y avait pas moyen de se tromper; elle était
+exactement telle que l'agent de police l'avait décrite; il y avait les
+étoiles de rubis avec une grosse émeraude au centre; il y avait les
+croissants entrelacés, il y avait les pendants taillés en poire, chacun
+formé d'une seule pierre, qui donnaient une valeur singulière à la
+couronne de lady Vandeleur.
+
+Mr. Rolles fut immensément soulagé; le dictateur était impliqué dans
+l'affaire autant que lui-même; aucun des deux ne pourrait rien dire
+contre l'autre. Dans le premier moment de satisfaction, il laissa
+échapper un soupir; et, comme sa poitrine avait souffert de l'arrêt de
+sa respiration, comme sa gorge était sèche, le soupir fut
+involontairement suivi d'une petite toux.
+
+Mr. Vandeleur leva la tête; une sombre et implacable colère contracta
+ses sourcils; ses yeux s'ouvrirent démesurément et sa mâchoire
+inférieure s'abaissa avec une expression d'étonnement qui approchait de
+la fureur. D'un geste instinctif, il avait couvert la boîte avec son
+manteau. Pendant une demi-minute, les deux hommes se regardèrent en
+silence. Ce moment ne fut pas long, mais il suffit à Mr. Rolles; ce
+novice était, nous l'avons dit, de ceux qui prennent rapidement une
+décision dans les occasions graves; il résolut d'agir d'une manière
+singulièrement audacieuse, et, tout en comprenant qu'il jouait sa vie
+sur un hasard, il parla le premier:
+
+«Excusez-moi», dit-il.
+
+Le dictateur frissonna légèrement, et, lorsqu'il répondit, sa voix était
+rauque.
+
+«Que cherchez-vous ici, monsieur?
+
+--Les diamants ont pour moi un intérêt tout particulier, répondit Mr.
+Rolles d'un air aussi calme que s'il eût été en pleine possession de
+lui-même. Deux connaisseurs doivent entrer en rapport. J'ai là une
+bagatelle qui m'appartient et qui pourra peut-être me servir
+d'introduction.»
+
+Ce disant il tira tout naturellement l'écrin de sa poche, fit étinceler,
+l'espace d'une seconde, le diamant du Rajah, puis le remit aussitôt en
+sûreté.
+
+«Il était jadis à votre frère», ajouta-t-il.
+
+John Vandeleur continuait à le considérer d'un air ahuri, mais il ne
+parla ni ne bougea.
+
+«J'ai été charmé de constater, reprit le jeune homme, que nous avions
+des pierres de la même collection.»
+
+L'autre se taisait, anéanti par la surprise.
+
+«Pardon, dit-il enfin, je commence à m'apercevoir que je deviens vieux!
+Je ne suis positivement pas préparé à de certains petits incidents comme
+celui-ci. Mais éclairez-moi sur un point; mes yeux me trompent-ils, ou
+êtes-vous tout de bon un ecclésiastique?
+
+--Je suis dans les ordres, répondit Mr. Rolles.
+
+--Bien! s'écria l'autre; tant que je vivrai, je ne veux plus entendre
+jamais prononcer un seul mot contre ceux de votre habit.
+
+--Vous me comblez, dit Mr. Rolles.
+
+--Oui, pardonnez-moi, répéta Vandeleur, pardonnez-moi, jeune homme. Vous
+n'êtes pas un lâche, il me reste cependant à savoir si vous n'êtes pas
+le dernier des fous. Peut-être, continua-t-il en se renversant sur son
+siège, peut-être consentirez-vous à me donner quelques détails. Je dois
+supposer que vous aviez un but, pour agir avec une impudence aussi
+stupéfiante, et j'avoue que je suis curieux de le connaître.
+
+--C'est très simple, répondit le clergyman; cela vient de ma grande
+inexpérience de la vie.
+
+--J'aimerais à en être persuadé», riposta Vandeleur.
+
+Alors Simon lui raconta toute l'histoire, depuis l'heure où il avait
+trouvé le diamant du Rajah dans le jardin d'un pépiniériste, jusqu'au
+moment où il avait quitté Londres par le train express. Il y ajouta un
+rapide aperçu de ses sentiments et de ses pensées durant le voyage et
+conclut par ces mots:
+
+«Quand je reconnus la couronne, je sus que nous étions dans une
+situation identique vis-à-vis de la société, et cela m'inspira une idée
+que, j'espère, vous ne trouverez pas mal fondée. Je me dis que vous
+pourriez devenir en quelque sorte mon associé dans les difficultés et
+dans les profits de mon entreprise. À quelqu'un de votre savoir spécial
+et de votre incontestable expérience, la vente du diamant donnerait peu
+d'embarras, tandis que pour moi, c'est une chose de toute impossibilité.
+D'autre part, j'ai réfléchi que la somme que je perdrais en coupant le
+diamant, et cela probablement d'une main maladroite, me permettrait de
+vous payer très généreusement votre aide. Le sujet était délicat à
+entamer et je manque peut-être de tact. Mais je dois vous prier de vous
+souvenir que, pour moi, la situation est absolument nouvelle et que je
+suis entièrement ignorant de l'étiquette en usage. Je crois, sans
+vanité, que j'eusse pu vous marier ou vous baptiser d'une manière très
+acceptable; mais chacun a ses aptitudes en ce monde, cette sorte de
+marché ne figurait pas sur la liste de mes talents.
+
+--Je n'ai pas l'intention de vous flatter, répondit Vandeleur, mais, sur
+ma foi, vous montrez des dispositions extraordinaires pour la vie
+criminelle.... Vous possédez plus de talents que vous ne pouvez
+l'imaginer, et, quoique j'aie vu nombre de coquins dans les différentes
+parties du monde, je n'en ai jamais rencontré un qui fût aussi cynique
+que vous. Réjouissez-vous, monsieur, vous êtes enfin dans votre
+véritable voie! Quant à vous aider, vous pouvez me commander à votre
+volonté. Je dois simplement passer une journée à Édimburg, pour des
+affaires qui concernent mon frère; ceci terminé, je retourne à Paris, où
+je réside habituellement. Libre à vous de m'accompagner. Et, avant un
+mois, j'aurai amené, je pense, notre petite besogne à une conclusion
+satisfaisante.»
+
+Ici, contrairement à toutes les règles de son art, notre auteur arabe
+arrête l'HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN. Je regrette et je condamne de tels
+procédés; mais je dois suivre mon original, et renvoyer le lecteur, pour
+la fin des aventures de Mr. Simon Rolles, au prochain numéro de la
+série, l'HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES.
+
+
+
+
+HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES
+
+
+Francis Scrymgeour, domicilié à Édimbourg, employé à la banque
+Écossaise, avait atteint ses vingt-cinq ans dans l'atmosphère d'une vie
+paisible, honorable et toute de famille. En bas âge, il perdit sa mère;
+son père, homme de sens et d'une extrême probité, lui fit donner une
+excellente éducation scolaire, en même temps qu'il lui inculquait des
+habitudes d'ordre et d'économie. Affectueux et docile, Francis profita
+avec zèle de ces avantages et, dans la suite, se consacra coeur et âme à
+des fonctions assez ingrates. Ses distractions principales consistaient
+en une promenade chaque samedi, un dîner de famille de temps à autre et
+une excursion annuelle d'une quinzaine de jours dans les montagnes ou
+même sur le continent. Il gagnait à vue d'oeil dans l'estime de ses
+supérieurs et jouissait déjà d'un traitement de deux cents livres
+sterling, avec espérance de le voir s'élever ultérieurement jusqu'au
+double de cette somme. Peu de jeunes gens étaient plus satisfaits de
+leur sort que Francis Scrymgeour, peu, il faut le dire, aussi laborieux
+et, aussi remplis de bonne volonté. Le soir, après avoir lu le journal,
+il jouait quelquefois de la flûte pour amuser son père, qui lui
+inspirait le plus tendre respect.
+
+Un jour, il reçut d'une étude d'avoué très connue dans la ville un
+billet réclamant la faveur d'une entrevue immédiate. La lettre portait
+sur son enveloppe les mots «personnelle et confidentielle», et lui était
+adressée non pas chez lui, mais à la banque; deux détails insolites qui
+excitèrent au plus haut point sa curiosité.
+
+Il se rendit donc avec empressement à cette sommation. L'avoué
+l'accueillit gravement, le pria de s'asseoir et, dans le langage ardu
+d'un homme d'affaires consommé, procéda, sans plus de préambules, à
+l'exposé de la question.
+
+Une personne qui devait rester inconnue, mais qu'il avait toutes les
+raisons possibles de considérer, bref, un personnage de quelque
+notoriété dans le pays, désirait faire à Francis une pension annuelle de
+cinq cents livres sterling, le capital étant confié aux soins de l'étude
+et de deux dépositaires qui devaient également garder l'anonyme. Cette
+libéralité était subordonnée à de certaines conditions, dont aucune,
+d'ailleurs, n'impliquait rien d'excessif ni de déshonorant.
+
+L'avoué répéta ces derniers mots avec une emphase qui semblait indiquer
+le désir de ne pas s'engager davantage.
+
+Francis lui demanda de quelle nature étaient ces conditions.
+
+«Comme je vous l'ai deux fois fait remarquer, répondit-il, elles ne sont
+ni excessives ni déshonorantes; mais en même temps je ne puis vous
+dissimuler qu'elles sont d'une espèce peu commune. En vérité, le cas est
+dans l'ensemble si parfaitement en dehors de nos pratiques ordinaires
+que si j'ai consenti à m'en charger, c'est par égard pour la réputation
+du gentleman qui me le confiait et, permettez-moi d'ajouter, Mr.
+Scrymgeour, poussé par l'estime que des rapports, bien fondés, je n'en
+doute pas, m'ont inspirée pour votre personne.»
+
+Francis le supplia d'être plus explicite.
+
+«Vous ne sauriez croire, dit-il, à quel point ces conditions
+m'inquiètent.
+
+--Elles sont au nombre de deux, répliqua l'homme de loi, de deux
+seulement, et vous vous rappellerez que la somme dont il s'agit s'élève
+à cinq cents livres par an, sans frais; j'avais omis d'ajouter, sans
+frais.»
+
+L'avoué fixa sur son nouveau client un regard solennel.
+
+«La première, poursuivit-il, est extrêmement simple. Vous vous trouverez
+à Paris dans l'après-midi du dimanche 15 de ce mois; vous vous
+présenterez au bureau de location de la Comédie-Française, où vous
+trouverez un coupon pris en votre nom, qui vous attend. Vous êtes prié
+de rester assis tout le temps du spectacle à la place retenue; voilà
+pour la première condition.
+
+--J'aurais certainement préféré que ce fût un jour de semaine, répondit
+Francis, qui était très religieux, mais après tout, pour une fois....
+
+--Et à Paris, cher monsieur, ajouta l'avoué d'un ton conciliant; je suis
+moi-même quelque peu timoré, mais dans les circonstances présentes, et à
+Paris, je n'hésiterais pas un instant.»
+
+Et tous les deux de rire ensemble.
+
+«L'autre condition est plus importante. Il s'agit d'un mariage. Mon
+client, prenant à votre bonheur un intérêt profond, désire vous guider
+dans le choix d'une épouse. Il désire vous guider absolument,
+entendez-le bien.
+
+--Expliquons-nous, je vous prie, interrompit Francis. Dois-je épouser
+quiconque il plaira à cette invisible personne de me présenter, fille ou
+veuve, blanche ou noire?
+
+--Je puis vous assurer, répondit l'avoué, que votre bienfaiteur tiendra
+compte des rapports d'âge et de position. Quant à la race, j'avoue que
+ce point m'a échappé et que j'ai omis de m'en informer; qu'à cela ne
+tienne, je vais, si vous le désirez, en prendre note, et vous en serez
+avisé à bref délai.
+
+--Monsieur, dit Francis, il reste à savoir si tout ceci n'est pas une
+indigne mystification. Ce que vous m'exposez est inexplicable,
+invraisemblable. Tant que je ne pourrai voir plus clair, ni découvrir
+quelque motif plausible, je vous déclare que je refuse de me prêter à
+cette opération. Si vous ne connaissez pas le fond des choses, si vous
+ne le devinez pas ou si vous n'êtes pas autorisé à le dire, je prends
+mon chapeau et je retourne à ma banque.
+
+--Je ne sais rien, répondit l'avoué, mais je devine souvent assez juste.
+Pour moi, votre père seul est à la source de ce mystère.
+
+--Mon père! s'écria Francis avec un geste de dédain. Le digne homme n'a
+jamais rien eu de caché pour moi, ni une pensée ni un sou!
+
+--Vous ne m'avez pas compris, dit l'avoué. Ce n'est pas à M. Scrymgeour
+aîné que je fais allusion, car il n'est pas votre père. Quand sa femme
+et lui s'établirent à Édimbourg, vous aviez déjà près d'un an et il y
+avait trois mois à peine que vous étiez confié à leurs soins. Le secret
+a été bien gardé, mais tel est le fait. Votre père est inconnu et,
+encore une fois, je suis persuadé qu'il est l'auteur des offres que je
+suis chargé de vous transmettre.»
+
+Il serait difficile de peindre la stupéfaction de Francis à cette
+communication imprévue.
+
+«Monsieur, dit-il, confondu, après des révélations aussi foudroyantes,
+vous voudrez bien m'accorder quelques heures de réflexion. Vous saurez
+ce soir ce que j'aurai décidé.»
+
+L'avoué loua sa prudence, et Francis, s'étant excusé à la banque sous un
+prétexte quelconque, gagna la campagne, où il fit une longue promenade
+solitaire pour mieux passer en revue les différents aspects de cette
+curieuse aventure. Le sentiment, agréable à tout prendre, de son
+importance personnelle le rendait d'autant plus circonspect, mais
+cependant le résultat de ses méditations ne pouvait être douteux. La
+chair est faible; la rente de cinq cents livres sterling et les
+conditions singulières qui y étaient attachées, tout cela avait un
+attrait irrésistible. Il se découvrit une répugnance extrême pour ce nom
+de Scrymgeour auquel longtemps il n'avait rien reproché, puis il
+commença à trouver bien méprisables les horizons bornés de sa vie
+d'autrefois, et, quand enfin son parti fut pris, il marcha avec un
+sentiment de liberté et de force jusqu'alors inconnu; les perspectives
+les plus joyeuses s'ouvraient devant lui. Il n'eut qu'un mot à dire à
+l'avoué et immédiatement un chèque représentant deux trimestres arriérés
+lui fut remis, car, par une attention délicate, la rente était antidatée
+du 1er janvier. Avec ce chiffon de papier en poche, il revint chez lui;
+l'entresol de Scotland street lui parut mesquin; pour la première fois
+ses narines se révoltèrent contre l'odeur de la cuisine; il observa chez
+son père adoptif quelques insuffisances de manières, quelques manques de
+distinction qui le surprirent et le choquèrent. Bref, il se décida à
+partir dès le lendemain pour Paris.
+
+Arrivant dans cette ville bien avant la date indiquée, il s'installa
+dans un modeste hôtel fréquenté par des Anglais et des Italiens, et là,
+il résolut de se perfectionner dans la connaissance de la langue
+française. À cet effet, il prit un maître deux fois par semaine, engagea
+de longues conversations avec des personnes errantes dans les
+Champs-Élysées et fréquenta tous les théâtres. Ses habits avaient été
+renouvelés, il se faisait raser et coiffer chaque matin, ce qui lui
+donnait un air étranger et semblait effacer la vulgarité des années
+écoulées. Enfin le fameux samedi arriva; il se rendit au bureau du
+Théâtre Français. À peine eut-il dit son nom qu'un employé lui remit le
+coupon dans une enveloppe dont l'adresse était encore humide.
+
+«On vient de le prendre à l'instant, dit ce personnage.
+
+--Vraiment! s'écria Francis. Puis-je vous demander quelle mine avait le
+monsieur qui est venu?
+
+--Oh! votre ami n'est pas difficile à peindre. C'est un beau vieillard,
+grand et fort, à cheveux blancs, et portant au travers du visage une
+cicatrice de coup de sabre. Un homme ainsi marqué se laisse reconnaître.
+
+--Sans doute; merci de votre obligeance.
+
+--Il ne doit pas être bien loin; en vous dépêchant vous pourrez
+peut-être le rejoindre.»
+
+Francis ne se le fit pas répéter deux fois et, s'élançant hors du
+théâtre, il plongea ses regards avidement dans toutes les directions.
+Malheureusement plus d'un homme à cheveux blancs était en vue, et, bien
+qu'il se mit en devoir de les rattraper tous les uns après les autres,
+pas un n'avait le coup de sabre. Pendant près d'une demi-heure il
+explora les rues du voisinage, jusqu'à ce que, reconnaissant la folie de
+cette recherche, il pensa qu'une promenade serait le moyen le meilleur
+pour calmer son émotion; car le brave garçon avait été profondément
+troublé par cette quasi-rencontre avec celui qui était, il n'en pouvait
+douter, l'auteur de ses jours.
+
+Le hasard le conduisit par la rue Drouot et la rue des Martyrs jusqu'au
+boulevard extérieur, et ce hasard-là le servit mieux que tous les
+calculs; bientôt, en effet, il aperçut deux hommes qui, assis sur un
+banc, semblaient absorbés dans un dialogue des plus animés. L'un était
+jeune, brun, de belle apparence et portait, malgré son habit séculier,
+le sceau indélébile de l'ecclésiastique; l'autre répondait en tous
+points à la description donnée par l'employé du théâtre. Francis sentit
+son coeur battre à se rompre dans sa poitrine il allait entendre la voix
+de son père! Faisant un détour, il vint sans bruit s'asseoir derrière le
+couple en question, qui, tout entier à ses affaires, ne prit pas garde à
+lui. La conversation avait lieu en anglais.
+
+«Vos soupçons perpétuels commencent à m'ennuyer, Rolles, disait le
+vieillard. Je fais ce que je peux, vous dis-je; un homme ne se procure
+pas des millions en un jour. D'ailleurs de quoi vous plaignez-vous? Ne
+vous ai-je pas écouté par pure complaisance, vous, un étranger, et ne
+vivez-vous pas de mes générosités?
+
+--Dites de vos avances, Mr. Vandeleur, répliqua vertement le jeune
+homme.
+
+--Avances, si vous voulez, et intérêt au lieu de complaisance si vous le
+préférez, fit le vieillard d'un ton irrité. Je ne suis pas ici pour
+chicaner sur des mots. Les affaires sont les affaires, et je vous
+rappellerai que les vôtres sont trop louches pour les airs que vous
+prenez. Fiez-vous à moi ou adressez-vous à un autre; mais, de grâce,
+trêve à vos jérémiades.
+
+--J'apprends à connaître le monde, dit le jeune homme, et je vois
+maintenant que si vous avez beaucoup de motifs pour me duper, vous n'en
+avez aucun, en revanche, pour agir honnêtement. Moi non plus, je
+n'éplucherai pas les mots: c'est pour vous-même que vous voulez le
+diamant; vous le savez bien, osez dire le contraire!... N'avez-vous pas
+déjà contrefait ma signature et fouillé mon logement en mon absence? Je
+comprends la raison de tous ces délais; vous guettez votre proie,
+parbleu, chasseur de diamant, et par moyens honnêtes ou non vous
+l'aurez! Il faut que cela cesse, vous dis-je; ne me poussez pas à bout
+ou je vous promets une surprise de ma façon.
+
+--C'est bien à vous de menacer! répondit Vandeleur. Deux autres, vous le
+savez, peuvent se donner ce plaisir. Mon frère est à Paris, la police
+est sur ses gardes, et, si vous persistez à me fatiguer de vos plaintes,
+je vous préparerai aussi une petite surprise, Mr. Rolles; mais la mienne
+sera unique et bonne. Comprenez-vous, ou faut-il vous parler hébreu?
+Toutes choses ont des bornes et ma patience aussi. Mardi à sept heures,
+pas un jour, pas une heure, pas une seconde avant, quand il s'agirait de
+vous sauver la vie; et, si vous ne voulez pas attendre, allez au diable;
+bon voyage.»
+
+Ce disant, le dictateur se leva; secouant la tête et brandissant sa
+canne d'un air furieux, il se mit en marche dans la direction de
+Montmartre, tandis que son compagnon demeurait assis sur le banc dans
+l'attitude d'un découragement profond.
+
+Quant à Francis, comment dire sa consternation, son épouvante?
+L'espérance et la tendresse qui agitaient son coeur au moment où il
+s'était assis sur ce banc avaient fait place à l'horreur, au désespoir
+le plus complet; sa pensée se porta involontairement vers le vieux
+Scrymgeour, qui lui apparut comme un père autrement bon et respectable
+que cet intrigant irascible et dangereux. Néanmoins il garda sa présence
+d'esprit, et, sans perdre une minute, s'élança sur les pas du vieillard
+balafré, à qui la colère semblait donner des ailes. Absorbé dans des
+pensées furieuses, John Vandeleur marchait sans songer à regarder
+derrière lui. Il s'arrêta très haut dans la rue Lepic, devant une maison
+à deux étages garnie de persiennes vertes; de là on devait dominer tout
+Paris et jouir de l'air pur des hauteurs. Toutes les fenêtres donnant
+sur la rue étaient hermétiquement closes; quelques arbres montraient
+leur tête par-dessus un mur élevé que hérissaient des pointes de fer;
+John Vandeleur tira une clef de sa poche, ouvrit une porte et disparut.
+
+Une fois seul, Francis s'arrêta et regarda autour de lui. Le quartier
+était désert et l'hôtel isolé au milieu du jardin; il devenait
+impossible de continuer l'espionnage. Pourtant, un examen plus attentif
+lui fit remarquer que le pignon d'une grande maison située à quelques
+pas de là donnait sur le jardin, et que dans ce pignon une fenêtre était
+percée. Il interrogea la façade et vit suspendu un écriteau: _Chambres
+non meublées à louer_ _au mois_. Il s'informa; la chambre ayant vue sur
+le jardin se trouvait précisément vacante. Francis n'hésita pas: il prit
+cette chambre, paya d'avance et retourna à son hôtel chercher ses
+bagages.
+
+Que le vieillard au coup de sabre fût ou non son père, que la piste
+qu'il suivait fût fausse ou non, en tout cas, il avait évidemment mis le
+doigt sur un noir mystère et il se promit de ne pas quitter son
+embuscade tant qu'il ne l'aurait point débrouillé.
+
+De la fenêtre de son nouveau logis, Francis dominait complètement le
+jardin de la maison aux persiennes vertes. Immédiatement en dessous de
+lui, un assez beau marronnier ombrageait deux tables rustiques sur
+lesquelles on devait dîner durant les grandes chaleurs de l'été. À part
+une étroite allée sablée conduisant de la véranda à la porte de la rue,
+et un petit espace laissé libre entre les tables et la maison, le sol
+était entièrement recouvert par une végétation épaisse. Posté derrière
+sa jalousie, car il n'osait l'ouvrir de peur d'attirer l'attention,
+Francis observait la place sans rien voir de très significatif quant aux
+moeurs de ses habitants. En somme, c'était un jardin de couvent et la
+maison avait l'air d'une prison; on ne pouvait guère déduire de ce fait
+que des habitudes de retraite et le goût de la solitude. Les persiennes
+étaient toutes closes, la porte de la véranda fermée, le jardin, autant
+qu'il en pouvait juger, absolument désert; une petite fumée bleuâtre,
+s'échappant discrètement d'une des cheminées, révélait seule la présence
+d'êtres vivants.
+
+Pour se donner une contenance et ne pas rester oisif, Francis avait
+acheté une géométrie d'Euclide en français. Assis par terre et appuyé au
+mur, il se mit à copier et à traduire, le dos de sa valise lui servant
+de pupitre, car il n'avait ni table ni chaise. De temps à autre il
+allait jeter un coup d'oeil sur la maison aux persiennes vertes: les
+fenêtres restaient obstinément fermées et le jardin vide.
+
+Sa vigilance persévérante n'était pas récompensée et il commençait à
+s'assoupir quand, entre neuf et dix heures, un coup de sonnette le tira
+brusquement de sa torpeur; il se précipita vers son observatoire et
+arriva à temps pour entendre grincer des serrures et remuer des chaînes.
+Mr. Vandeleur, enveloppé d'une robe de chambre de velours noir et coiffé
+d'un bonnet pareil, se montra ensuite une lanterne à la main, sortit de
+la véranda et atteignit la porte grillée de la rue. Nouveau bruit de
+verrous et de ferraille, puis Francis vit le mystérieux vieillard
+revenir en escortant un individu de mine abjecte.
+
+Une demi-heure après, le visiteur fut reconduit et Mr. Vandeleur, posant
+sa lanterne sur la table rustique, acheva tranquillement son cigare sous
+le marronnier. Francis, qui, entre deux branches, ne perdait de vue
+aucun de ses gestes, crut deviner à ses sourcils froncés et à la
+contraction de ses lèvres, qu'une pensée pénible le préoccupait. Tout à
+coup une voix de jeune fille se fit entendre dans la maison.
+
+«Dix heures! criait-elle.
+
+--J'y vais», répondit John Vandeleur.
+
+Il jeta son bout de cigare, reprit la lanterne et disparut sous la
+véranda. Dès que la porte fut fermée, l'obscurité et le silence le plus
+complet régnèrent autour de la maison, et Francis eut beau écarquiller
+les yeux, il ne put découvrir le moindre rayon de lumière entre les
+lames des persiennes. Les chambres à coucher, pensa-t-il, étaient de
+l'autre côté. Il comprit la véritable raison de ce fait quand, le
+lendemain, il revint à son observatoire dès l'aube, la dureté de sa
+couche sur le plancher ne l'engageant pas à prolonger son sommeil. Les
+persiennes s'ouvrirent toutes, mues par un ressort intérieur, et
+découvrirent des rideaux de fer semblables aux fermetures des boutiques,
+qui se relevèrent par un procédé analogue. Pendant une heure, les
+chambres restèrent ouvertes à l'air frais du matin, puis Mr. Vandeleur
+referma les volets de sa propre main. Tandis que Francis observait avec
+étonnement toutes ces précautions, la porte de la maison s'ouvrit et une
+jeune fille vint regarder dans le jardin. Elle rentra moins de deux
+minutes après, mais ces deux minutes suffirent pour révéler aux yeux
+éblouis de Francis les charmes les plus captivants. Une telle apparition
+n'excita pas seulement sa curiosité, elle lui remit au coeur le courage
+et l'espérance. Les allures suspectes de son père supposé cessèrent de
+hanter son esprit; dès ce moment il adopta avec joie sa nouvelle
+famille; que la jeune fille dût devenir sa soeur ou bien sa femme, il ne
+doutait pas qu'elle ne fût un ange. Ce fut avec une terreur subite qu'il
+réfléchit qu'après tout il ne savait pas grand-chose et avait pu se
+tromper en suivant Mr. Vandeleur.
+
+Le portier, qu'il interrogea, lui donna peu de renseignements, mais ce
+peu avait quelque chose de mystérieux et d'équivoque. Le locataire du
+petit hôtel voisin était un Anglais prodigieusement riche et très
+excentrique dans ses allures. Il possédait d'importantes collections, et
+c'était pour les protéger qu'il avait fait poser ces pointes de fer sur
+le mur, ces contrevents métalliques et tous ces systèmes compliqués de
+serrures. Il vivait là seul avec Mademoiselle et une vieille servante,
+ne voyant personne, sauf quelques visiteurs singuliers avec lesquels il
+semblait avoir des affaires.
+
+«Est-ce que Mademoiselle est sa fille? demanda Francis.
+
+--Certainement, répondit le portier, c'est la fille de la maison, et
+vous ne vous en douteriez guère à la voir travailler! Riche comme il
+l'est, Mr. Vandeleur envoie pourtant sa _demoiselle_ au marché, le
+panier au bras, ni plus ni moins qu'une servante.
+
+--Mais les collections? reprit Francis.
+
+--Monsieur, il paraît qu'elles valent beaucoup d'argent, voilà tout ce
+que je sais. Depuis l'arrivée de ces gens-là, personne dans le quartier
+n'a seulement dépassé leur porte.
+
+--Cependant, vous devez bien avoir quelque idée de ce qu'elles peuvent
+être. Sont-ce des tableaux, des étoffes, des statues, des bijoux, quoi?
+
+--Ma foi, monsieur, répondit le bonhomme en haussant les épaules, ce
+seraient des carottes, que je ne pourrais vous en dire davantage. Vous
+voyez bien que la maison est gardée comme une forteresse.»
+
+Désappointé, Francis retournait à sa chambre quand le portier le
+rappela.
+
+«Tenez, monsieur, je me souviens maintenant que la veille bonne m'a dit
+un jour que son maître avait été dans toutes les parties du monde et
+qu'il en avait rapporté beaucoup de diamants. Si c'est ça, on doit avoir
+un joli coup d'oeil derrière ces volets.»
+
+Le fameux dimanche arriva. Aussitôt le théâtre ouvert, Francis fut à sa
+place. Le fauteuil qui avait été pris pour lui était à deux ou trois
+stalles du couloir de gauche et parfaitement en vue des baignoires
+d'avant-scène. Comme cette place avait été choisie exprès, il n'était
+pas douteux que sa situation ne fût significative; Francis jugea
+d'instinct que la loge qui était à sa droite allait figurer sous une
+forme quelconque dans le drame où il se trouvait lui-même jouer un rôle.
+Et, de fait, cette loge était placée de telle sorte que ceux qui
+l'occupaient pourraient le dévisager tout le temps du spectacle, en
+échappant à son observation, si bon leur semblait, grâce aux écrans et à
+la profondeur du réduit. Francis se promit donc de faire bonne garde;
+tout en paraissant absorbé par la pièce, il surveillait la loge vide du
+coin de l'oeil.
+
+Le second acte était commencé et déjà avancé même quand la porte
+s'ouvrit; deux personnes se dissimulèrent dans le coin le plus obscur de
+la loge. Francis étranglait d'émotion. C'étaient Mr. Vandeleur et sa
+fille. Son sang bouillait dans ses veines, ses oreilles tintaient, la
+tête lui tournait. Il n'osait regarder, de peur d'éveiller les soupçons;
+son programme qu'il lisait et relisait dans tous les sens, passait du
+blanc au rouge devant lui; quand il leva les yeux, la scène lui parut à
+une lieue de distance et il trouva la voix, les gestes des acteurs
+ridicules et impertinents. Enfin il se risqua à jeter un coup d'oeil
+dans la direction qui l'intéressait et il sentit aussitôt que son regard
+avait croisé celui de la jeune fille. Un frisson secoua ses membres, il
+vit à la fois toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Que n'aurait-il pas
+donné pour entendre ce qui se passait entre les Vandeleur, père et
+fille! Que n'aurait-il pas donné pour oser prendre sa lorgnette et pour
+pouvoir les examiner avec calme! Sa vie sans doute se décidait dans
+cette loge, et lui, cloué sur ce fauteuil, ne pouvant ni intervenir ni
+même suivre le débat, était condamné à souffrir dans une anxiété
+impuissante.
+
+Enfin l'acte s'acheva, ses voisins se préparèrent à sortir. Il était
+naturel qu'il en fit autant; mais alors, force était de passer devant la
+loge en question. Faisant appel à tout son courage et regardant
+obstinément le bout de ses souliers, il se leva et s'avança lentement,
+car un vieux monsieur asthmatique le précédait. Qu'allait-il faire?
+Aborderait-il les Vandeleur en passant? Lancerait-il dans la loge le
+camélia de sa boutonnière? Relèverait-il la tête et jetterait-il un
+regard de tendresse sur la jeune personne qui était sa soeur ou sa
+fiancée? Tandis qu'il se débattait, aux prises avec ces alternatives
+diverses, il eut la vision de sa douce et modeste existence à la banque
+d'Écosse, et un regret fugitif du passé traversa son âme. Mais il
+arrivait devant la loge: tout en se demandant encore ce qu'il devait
+faire, il tourna la tête et leva les yeux. Une exclamation de
+désappointement lui échappa, la loge était vide; pendant ses réflexions
+la famille Vandeleur était partie.
+
+Une personne polie lui fit remarquer qu'il obstruait le passage;
+machinalement il se remit à marcher et se laissa porter par la foule. Il
+se retrouva dans la rue; là il s'arrêta, et l'air frais de la nuit remit
+promptement l'équilibre dans ses facultés; mais sa tête pesait
+lourdement sur ses épaules et, à sa grande surprise, il chercha
+vainement le sujet des deux actes qu'il venait d'entendre; un
+irrésistible besoin de sommeil succédait à tant d'agitations; hélant un
+fiacre, il se fit reconduire chez lui, brisé de fatigue et dégoûté de la
+vie.
+
+Le lendemain matin, Francis alla aux abords du marché, guetter le
+passage de miss Vandeleur. Son attente ne fut pas trompée; vers huit
+heures, il la vit déboucher d'une des rues. Elle était simplement et
+presque pauvrement mise, mais dans sa démarche, dans sa taille, jusque
+dans l'aisance avec laquelle elle portait son panier de ménagère, il y
+avait une grâce, une distinction à laquelle on ne pouvait se méprendre.
+
+Tandis que Francis se glissait dans l'embrasure d'une porte, il lui
+sembla qu'un rayon de soleil accompagnait cette délicieuse personne et
+dissipait les ombres devant elle. Il la laissa le dépasser, puis il
+sortit de sa cachette et l'appela par son nom:
+
+«Miss Vandeleur!»
+
+Elle se retourna et devint blanche comme une morte en le reconnaissant.
+
+«Pardon, continua-t-il; Dieu m'est témoin que je ne voulais pas vous
+effrayer; d'ailleurs vous n'avez rien à craindre d'un serviteur aussi
+dévoué que moi. Croyez-le, je n'ai ni la liberté ni le choix des moyens.
+Je sens que nous avons beaucoup d'intérêts communs, mais sans comprendre
+rien de plus. Je suis dans les ténèbres, dans l'impossibilité d'agir,
+ignorant même qui sont mes amis ou mes ennemis.»
+
+La jeune fille murmura:
+
+«Je ne sais qui vous êtes.
+
+--Ah! si, mademoiselle, vous le savez, et bien mieux que moi-même. Sur
+ce point surtout, daignez m'éclairer: dites-moi... poursuivit-il en
+suppliant, qui suis-je? qui êtes-vous? et comment nos destinées
+sont-elles entremêlées? Venez à mon secours, mademoiselle, un mot, un
+seul mot, le nom de mon père, si vous voulez; et ma reconnaissance sera
+sans bornes.
+
+--Je ne veux pas vous tromper, répondit la jeune fille. Je sais qui vous
+êtes, mais je ne suis pas autorisée à vous l'apprendre.
+
+--Dites au moins alors que vous me pardonnez mon audace, et j'attendrai
+aussi patiemment que je pourrai. Puisque le sort me condamne à une
+ignorance cruelle, je me soumets; mais n'ajoutez pas à mes angoisses la
+crainte de vous avoir pour ennemie.
+
+--Ce que vous avez fait était très naturel, et je n'ai rien à vous
+pardonner. Adieu.
+
+--Ce doit donc être _adieu_? dit-il tristement.
+
+--Mais je n'en sais rien moi-même. Adieu quant à présent, si vous le
+préférez.»
+
+Et sur ces mots elle s'éloigna d'un pas rapide.
+
+Francis rentra chez lui en proie à une violente émotion.
+
+L'Euclide fit peu de progrès ce jour-là et il passa plus de temps à la
+fenêtre qu'à son bureau improvisé. Pourtant, à part le retour de miss
+Vandeleur, qui retrouva son père savourant un londrès sous la véranda,
+il n'eut rien à noter jusqu'à l'heure du déjeuner.
+
+Après avoir apaisé sa faim dans un restaurant du quartier, le jeune
+homme retourna rue Lepic, plus impatient que jamais. Surprise! Un
+domestique à cheval et tenant la bride d'une jument sellée se promenait
+de long en large devant le mur du jardin. Le portier de Francis, adossé
+contre la porte, fumait sa pipe, tout en s'absorbant dans la
+contemplation de ce spectacle inusité.
+
+«Regardez, cria-t-il au jeune homme. La superbe bête! Un frère de M.
+Vandeleur vient d'arriver en visite. C'est un grand homme, un général de
+votre pays; vous devez bien le connaître de réputation.
+
+--Je n'ai jamais entendu parler d'un général Vandeleur, répondit
+Francis, mais nous avons bien des officiers de ce grade, et d'ailleurs
+mes occupations ont été exclusivement civiles.
+
+--C'est lui, reprit le portier, qui a perdu le grand diamant des Indes;
+vous devez savoir cela, du moins, les journaux en ont assez parlé!
+Aussitôt qu'il put se débarrasser de son concierge, Francis escalada ses
+étages et courut à la fenêtre. Les deux Vandeleur étaient assis sous le
+marronnier et causaient tout en fumant. Le général, petit homme rubicond
+et sanglé dans sa redingote, offrait une certaine ressemblance avec son
+frère, bien qu'il en fût plutôt la caricature; il avait quelque chose de
+sa démarche dégagée et hautaine, mais il était beaucoup moins grand,
+plus vieux, plus commun, et, somme toute, il faisait assez triste mine à
+côté du dictateur.
+
+Penchés tous deux sur la table, ils paraissaient discuter avec
+animation, mais si bas que Francis attrapait à peine un mot par-ci
+par-là, ce qui lui suffit d'ailleurs pour se convaincre que la
+conversation roulait sur lui-même et sur sa carrière. Il saisit
+distinctement le nom de Scrymgeour, et s'imagina entendre celui de
+Francis.
+
+Tout à coup le général se leva, en proie à une violente colère et se
+répandit en exclamations.
+
+«Francis Vandeleur!» cria-t-il en soulignant le second nom. «Francis
+Vandeleur, vous dis-je!»
+
+Le dictateur fit de tout le corps un geste moitié affirmatif, moitié
+méprisant, mais sa réponse n'arriva pas jusqu'au jeune homme.
+
+Ce Francis Vandeleur, était-ce lui? Discutaient-ils donc sous quel nom
+on allait le marier? Lui-même était-il bien éveillé et ses sens égarés
+ne l'abusaient-ils pas?
+
+L'entretien avait repris à voix basse; puis, la discussion s'élevant
+sans doute de nouveau entre les deux frères, la voix du général éclata
+furieuse.
+
+«Ma femme? criait-il, j'en ai par-dessus la tête. Qu'on ne m'en parle
+plus; son nom même m'est odieux.»
+
+Et les jurons s'entremêlaient aux coups de poing qui pleuvaient sur la
+table.
+
+Son frère parut chercher à l'apaiser, et peu après le reconduisit. Ils
+échangèrent une poignée de mains suffisamment cordiale, mais, à peine la
+porte se fut-elle refermée sur le visiteur, que John Vandeleur partit
+d'un éclat de rire qui vint sonner comme un écho diabolique aux oreilles
+de Francis.
+
+La journée s'acheva sans amener rien de nouveau. Le jeune homme n'était
+guère plus avancé que la veille, mais il se consolait en pensant que le
+lendemain était le fameux mardi; le sort s'acharnât-il contre lui, il ne
+pouvait manquer de faire quelque découverte importante.
+
+La journée fut longue; comme l'heure du dîner approchait, les
+préparatifs commencèrent sous le marronnier. Sur une des tables que
+Francis apercevait entre les branches, on apporta des piles d'assiettes,
+les ingrédients de la salade, etc.; sur l'autre on dressa le couvert,
+mais le feuillage la cachait presque entièrement à Francis et il devina
+plutôt qu'il ne vit de l'argenterie et une nappe blanche.
+
+Mr. Rolles arriva à sept heures précises; il avait l'air méfiant d'un
+homme qui se tient sur ses gardes, parlant peu et bas. Le dictateur, au
+contraire, semblait fort joyeux; son rire remplissait le jardin, et, aux
+modulations de sa voix, on devinait qu'il racontait des drôleries en
+imitant l'accent de différents pays. Avant même qu'ils eussent fini leur
+vermouth, tout sentiment de malaise semblait avoir disparu entre le
+jeune clergyman et son interlocuteur et ils bavardaient comme une paire
+de vieux amis.
+
+Miss Vandeleur fit enfin son entrée, apportant la soupière. Rolles se
+précipita pour lui offrir son secours, qu'elle refusa en riant, et il y
+eut un échange général de plaisanteries qui devaient avoir trait à cette
+manière primitive de se servir soi-même.
+
+«On est plus à l'aise», déclarait Mr. Vandeleur.
+
+Un instant après ils étaient assis autour de la table et Francis les
+perdit de vue; malheureusement, il n'entendait guère plus qu'il ne
+voyait. À en juger par le babillage animé, par le bruit incessant de
+couteaux et de fourchettes qui sortaient du marronnier, le repas était
+gai, et Francis, qui grignotait un petit pain dans sa cachette, ne put
+se défendre d'un mouvement d'envie.
+
+Les convives causaient entre chaque plat et s'attardèrent plus
+longuement encore sur un dessert exquis arrosé d'un vin vieux débouché
+avec soin par le dictateur lui-même. La nuit était pure, étoilée, sans
+une brise; il commençait à faire sombre cependant et deux bougies furent
+apportées sur le dressoir. Des flots de lumière émergeaient en même
+temps de la véranda. Le jardin se trouva donc absolument illuminé.
+
+Pour la dixième fois peut-être, miss Vandeleur rentra dans la maison;
+elle revint cette fois portant la cafetière, qu'elle posa sur le
+dressoir; au même instant son père se leva en disant:
+
+«Le café, c'est de mon département.»
+
+Francis le vit se dresser de toute sa haute taille. Sans cesser de
+causer par-dessus son épaule avec les autres convives, il remplit les
+deux tasses; puis, par un mouvement de véritable prestidigitation, versa
+dans l'une d'elles le contenu d'une très petite fiole. La chose fut si
+vivement faite que celui qui ne le quittait pas des yeux eut à peine le
+temps de s'en apercevoir. Une seconde après, Mr. Vandeleur était
+retourné près de la table apportant les deux tasses.
+
+«Avant que nous ayons fini de boire, notre Juif sera sans doute ici»,
+dit-il.
+
+Il est impossible de décrire l'effroi et l'angoisse de Francis. Quel
+complot se tramait donc là, devant lui? Il se sentait moralement obligé
+d'intervenir, mais comment? C'était peut-être une simple plaisanterie,
+et quelle mine ferait-il dans le cas où son avertissement tomberait à
+faux? D'autre part, s'il y avait trahison, fallait-il dénoncer et perdre
+l'homme auquel il devait la vie? Il commença là-dessus à s'apercevoir
+qu'il jouait un rôle d'espion. L'attente devenait une torture cruelle;
+son coeur avait des palpitations irrégulières, ses jambes fléchissaient
+sous lui, une sueur froide l'inondait tout entier, il s'accrocha
+défaillant à l'appui de la fenêtre.
+
+Plusieurs minutes, des siècles, se passèrent. La conversation semblait
+languir; tout à coup on entendit un verre se briser, en même temps qu'un
+autre bruit, sourd celui-là, comme si quelqu'un fût tombé le front sur
+la table. Puis un cri perçant déchira l'air.
+
+«Qu'avez-vous fait? Il est mort! disait miss Vandeleur.
+
+--Silence! fit le terrible vieillard d'une voix si vibrante que Francis
+ne perdit pas un mot. Il se porte aussi bien que moi. Prenez-le par les
+talons, je vais le tenir par les épaules.»
+
+Des sanglots lui répondirent.
+
+«M'entendez-vous, reprit la même voix rude, ou faut-il vous faire obéir
+de force? Choisissez, mademoiselle.»
+
+Il y eut une nouvelle pause, puis le dictateur continua d'un ton moins
+violent:
+
+«Prenez les pieds de cet homme, il faut que je le porte dans la maison.
+Ah! si j'étais plus jeune, rien au monde ne me retiendrait. Mais
+aujourd'hui, l'âge, les dangers, tout est contre moi... mes mains
+tremblent et il faut que vous m'aidiez.
+
+--C'est un crime! dit la jeune fille.
+
+--Je suis votre père.»
+
+Cet appel parut produire son effet; Francis entendit piétiner le
+gravier, une chaise tomba, puis il vit le père et la fille traverser
+l'allée et disparaître sous la véranda, portant un corps inanimé,
+affreusement pâle, dont la tête pendait. Était-il mort ou vivant? En
+dépit de l'affirmation de Mr. Vandeleur, Francis était fort inquiet. Un
+crime venait d'être commis, une catastrophe terrible s'abattait sur la
+maison aux persiennes vertes. À son grand étonnement, Francis sentit
+l'horreur et le mépris faire place chez lui à un sentiment de pitié pour
+le vieillard et pour l'enfant qu'un grand péril menaçait sans doute. Un
+élan généreux le poussa; lui aussi lutterait avec son père contre le
+monde, la justice et la fatalité; relevant brusquement la jalousie, il
+sauta sur la fenêtre, étendit les bras et se jeta, les yeux fermés, dans
+le feuillage du marronnier.
+
+Les branches craquaient sous lui sans qu'il pût en saisir une; enfin un
+rameau plus fort se trouva sous sa main, il resta suspendu quelques
+secondes, puis, se laissant aller, tomba lourdement contre la table. Un
+cri d'alarme partit de la maison: sa singulière entrée n'était point
+passée inaperçue. Peu lui importait; en trois bonds il fut sous la
+véranda.
+
+Dans une petite pièce, tapissée de nattes et entourée de vitrines
+remplies d'objets rares et précieux, Mr. Vandeleur était penché sur le
+corps du clergyman. Il se releva comme Francis entrait et quelque chose
+glissa de ses doigts dans ceux de sa fille; ce fut fait en un clin
+d'oeil; à peine Francis avait-il eu le temps de voir, mais il lui sembla
+que le coupable avait saisi cet objet sur la poitrine de sa victime et
+qu'après l'avoir regardé un millième de seconde, il l'avait rapidement
+passé à sa fille. Tout cela s'était produit en moins de temps qu'il n'en
+faut pour le dire, tandis que Francis restait sur le seuil, un pied en
+l'air.
+
+Se précipitant aux genoux du dictateur:
+
+«Père! s'écria-t-il, laissez-moi vous secourir. Traitez-moi en père et
+vous trouverez chez moi tout le dévouement d'un fils.»
+
+Une explosion de jurons formidables fut toute la réponse qu'il obtint.
+
+«Père, fils, fils, père! Qu'est-ce que cette comédie? Comment êtes-vous
+entré dans mon jardin, monsieur? Et, par le diable, qui êtes-vous? que
+voulez-vous?»
+
+Abasourdi, Francis se releva sans mot dire.
+
+Tout à coup, comme frappé d'un trait de lumière, John Vandeleur se mit à
+rire bruyamment.
+
+«Je vois, s'écria-t-il, je comprends, c'est le Scrymgeour! Très bien,
+Mr. Scrymgeour, très bien, je vais vous mettre en quelques mots au
+courant de votre situation. Vous vous êtes introduit chez moi par force,
+sinon par ruse, à coup sûr sans y être invité, et vous choisissez pour
+m'accabler de vos protestations de tendresse le moment où un hôte vient
+de s'évanouir à ma table. Je ne suis pas votre père; puisque vous tenez
+à le savoir, vous êtes le fils naturel de mon frère et d'une marchande
+de poissons. J'avais pour vous une indifférence qui touche de près à
+l'antipathie, et d'après ce que je vois de votre conduite, votre esprit
+me paraît digne de votre extérieur. Je livre ces quelques remarques à
+vos méditations, et je vous prie avant tout de me débarrasser de votre
+présence. Si je n'étais pas occupé, ajouta-t-il avec un geste menaçant,
+vous recevriez la plus belle rossée que ce bras ait jamais donnée!»
+
+Francis était pétrifié; il eût voulu être à cent lieues de cette maison
+maudite; mais, ne sachant comment s'en aller ni quel chemin prendre, il
+demeurait planté comme un piquet au milieu de la chambre. Miss Vandeleur
+rompit le silence.
+
+«Père, vous êtes en colère... vous parlez sans savoir.... Mr. Scrymgeour
+a pu se tromper, mais ses intentions étaient bonnes.
+
+--Merci, ma fille; vous me rappelez une autre observation que je crois
+devoir faire à M. Scrymgeour. Mon frère, monsieur, a été assez absurde
+pour vous accorder une pension. Il a eu la présomption et la sottise de
+vouloir vous marier à cette demoiselle; vous lui avez été montré il y a
+deux jours, et j'ai le plaisir de vous annoncer qu'elle a repoussé avec
+dégoût l'idée d'une pareille union. Permettez-moi d'ajouter que j'ai
+beaucoup d'influence sur mon frère, et qu'il ne tiendra pas à moi
+qu'avant la fin de la semaine vous ne soyez renvoyé sans le sou à votre
+paperasserie.»
+
+Le ton du vieillard était, s'il est possible, plus blessant encore que
+ses paroles. Devant cette haine furieuse, Francis perdit la tête; il
+cacha son visage entre ses mains et un sanglot souleva sa poitrine.
+
+Miss Vandeleur intervint de nouveau.
+
+«Mr. Scrymgeour, dit-elle d'une voix douce, ne vous affligez pas des
+paroles de mon père. Je ne ressens pour vous aucune aversion; au
+contraire, j'ai demandé à faire avec vous plus ample connaissance; ce
+qui se passe ce soir ne m'inspire, croyez-le bien, que beaucoup d'estime
+et de pitié.»
+
+À ce moment, Simon Rolles agita convulsivement le bras, il revenait à
+lui, n'ayant absorbé qu'un violent narcotique. Vandeleur se pencha,
+examina son visage, puis se releva en disant:
+
+«Allons, puisque vous êtes si satisfaite de sa conduite, prenez une
+lumière, mademoiselle, et montrez à ce bâtard le chemin de la porte.»
+
+La jeune fille s'empressa d'obéir.
+
+«Merci, lui dit Francis dès qu'ils furent seuls dans le jardin, merci du
+fond de l'âme. Vos paroles resteront dans ma mémoire comme un souvenir
+consolateur attaché à cette nuit, qui a été la plus cruelle de ma vie.
+
+--J'ai dit ce que je pensais, répondit-elle, j'étais indignée de vous
+voir si injustement traité.»
+
+Ils avaient atteint la porte de la rue, et miss Vandeleur, posant sa
+lumière sur le gravier, se mit à détacher les chaînes.
+
+«Encore un mot, dit Francis: est-ce que je ne dois plus vous revoir?
+
+--Hélas! vous avez entendu mon père. Je ne peux qu'obéir.
+
+--Dites au moins que ce n'est pas de votre plein gré... que ce n'est pas
+vous qui me chassez.
+
+--Non, dit-elle, vous me semblez un brave et honnête garçon.
+
+--Alors, donnez-moi un gage.»
+
+La main sur la dernière serrure, elle s'arrêta un instant; tous les
+verrous étaient tirés, il ne restait plus qu'à pousser la porte.
+
+«Si j'y consens, répondit-elle, promettez-vous de m'obéir de point en
+point?
+
+--Mademoiselle, tout ordre venant de vous m'est sacré.»
+
+Elle tourna la clef et ouvrit la porte.
+
+«Eh bien, soit; mais vous ne savez pas ce que vous demandez. Quoi qu'il
+arrive et quoi que vous entendiez, ne revenez pas ici. Marchez le plus
+vite que vous pourrez jusqu'à ce que vous ayez atteint les quartiers
+éclairés et fréquentés, et là encore tenez-vous sur vos gardes; vous
+êtes en péril plus que vous ne le pensez. Promettez-moi de ne pas
+regarder ce gage avant que vous ne soyez en sûreté.
+
+--Je le promets», répondit Francis.
+
+Elle lui mit dans la main un mouchoir roulé, et, le poussant dans la rue
+avec une vigueur dont il ne la croyait pas capable:
+
+«Maintenant, lui cria-t-elle, sauvez-vous!»
+
+La porte retomba, loquets et verrous furent replacés.
+
+«Allons, se dit Francis, puisque j'ai promis!...»
+
+Et il descendit rapidement la rue. Il n'était pas à cinquante pas de la
+maison quand un cri diabolique retentit soudain dans le silence de la
+nuit. Instinctivement, il s'arrêta, un autre passant en fit autant, les
+habitants des maisons voisines se mirent aux fenêtres. Cet émoi semblait
+l'oeuvre d'un seul homme, qui hurlait de rage et de désespoir, comme une
+lionne à qui l'on a volé ses petits, et Francis ne fut pas moins surpris
+qu'effrayé d'entendre son nom s'élever au milieu d'une volée de jurons
+en anglais. Son premier mouvement fut de retourner en arrière; mais, se
+rappelant l'avis de miss Vandeleur, il pensa que le mieux était de hâter
+le pas, et il se remettait en marche, quand le dictateur, tête nue,
+cheveux au vent, criant et gesticulant, passa à côté de lui comme un
+boulet de canon.
+
+«Je l'ai échappé belle! pensa Francis. Je ne sais pas ce qu'il peut me
+vouloir, mais il n'est certes pas bon à fréquenter pour le quart
+d'heure, et je ferai mieux d'obéir à cette aimable fille.»
+
+Il retourna sur ses pas pour prendre une rue latérale et gagner la rue
+Lepic, se laissant poursuivre de l'autre côté. Le calcul était mauvais.
+Il n'avait en réalité qu'une chose à faire: entrer dans le plus proche
+café, et laisser passer le gros de l'orage. Mais, outre que Francis
+n'avait pas l'expérience de la guerre, sa conscience très nette ne lui
+faisait appréhender rien de plus qu'une entrevue désagréable, chose dont
+il lui semblait avoir fait ce soir-là un apprentissage plus que
+suffisant. Il se sentait endolori de corps et d'esprit.
+
+Le souvenir de ses contusions lui rappela tout à coup que son chapeau
+était resté dans sa chambre et que ses vêtements avaient tant soit peu
+souffert de son passage à travers les branches du marronnier. Il entra
+dans le premier magasin venu, acheta un chapeau de feutre à larges bords
+et fit réparer sommairement le désordre de sa toilette. Quant au gage de
+miss Vandeleur, toujours dissimulé sous son mouchoir, il l'avait mis en
+sûreté dans la poche de son pantalon.
+
+À quelques pas de la boutique, il sentit un choc soudain: une main
+s'abattit sur son épaule, tandis qu'une bordée d'injures lui entrait
+dans les oreilles. C'était le dictateur, qui, ayant renoncé à rattraper
+sa proie, remontait chez lui par la rue Lepic.
+
+Francis était un robuste garçon, mais il ne pouvait lutter ni de force
+ni d'adresse avec un tel adversaire; après quelques efforts stériles, il
+se rendit.
+
+«Que me voulez-vous? demanda-t-il.
+
+--C'est ce que vous saurez là-bas», répondit l'autre d'un air farouche.
+Et il entraîna le jeune homme du côté de la maison aux persiennes
+vertes.
+
+Tout en paraissant renoncer à la lutte, Francis guettait l'instant
+propice pour se sauver. D'une brusque secousse, il se dégagea, laissant
+le col de son paletot dans la main de son agresseur, et il reprit sa
+course dans la direction du boulevard. Les chances étaient retournées;
+si John Vandeleur était le plus fort, Francis était de beaucoup le plus
+agile des deux, et il fut bientôt perdu dans la foule. Il reprit haleine
+un instant, puis, de plus en plus intrigué et inquiet, il continua de
+marcher rapidement jusqu'à la place de l'Opéra, éclairée comme en plein
+jour par la lumière électrique.
+
+«Voilà qui suffirait, je pense, à miss Vandeleur», se dit-il.
+
+Tournant à gauche, il suivit le boulevard, entra au bar américain et
+demanda un bock. L'établissement était à peu près désert; il était trop
+tôt ou trop tard pour les habitués. Deux ou trois messieurs étaient
+dispersés à des tables isolées; mais Francis, absorbé dans ses propres
+réflexions, ne remarqua pas leur présence.
+
+Il s'installa dans un coin et tira le mouchoir de sa poche: l'objet
+qu'entourait ce mouchoir se trouva être un élégant étui en maroquin,
+qui, s'ouvrant par un ressort, découvrit aux yeux épouvantés du jeune
+homme un diamant de taille monstrueuse et d'un éclat extraordinaire. Le
+fait était si parfaitement inexplicable, la valeur de cette pierre si
+évidemment exceptionnelle, que le jeune Scrymgeour resta pétrifié,
+anéanti, les yeux rivés sur l'écrin grand ouvert, dans l'attitude d'un
+homme frappé d'idiotisme.
+
+Une voix, calme et impérieuse tout ensemble, lui glissa ces mots:
+
+«Fermez cet écrin et faites bonne contenance.»
+
+En levant les yeux, Francis vit devant lui un homme de la physionomie la
+plus distinguée, jeune encore et vêtu avec une élégante simplicité; il
+avait quitté l'une des tables voisines et, apportant son verre, était
+venu s'asseoir près de Francis.
+
+«Fermez cet écrin, répéta l'étranger, et remettez-le dans votre poche,
+où je suis persuadé qu'il n'aurait jamais dû se trouver. Tâchez de
+perdre cet air abasourdi et traitez-moi comme si j'étais une personne de
+votre connaissance, rencontrée par hasard. Allons, vite, trinquez avec
+moi. Voilà qui est mieux. Vous n'êtes qu'un amateur, monsieur, je
+suppose?»
+
+L'inconnu prononça ces mots avec un sourire plein de sous-entendus et se
+renversa sur sa chaise en lançant dans l'air une ample bouffée de tabac.
+
+«Pour l'amour de Dieu, dit Francis, apprenez-moi qui vous êtes et ce que
+veut dire tout ceci. J'obéis à vos injonctions, et vraiment je ne sais
+pas pourquoi; mais j'ai traversé ce soir tant d'aventures bizarres, et
+tous ceux que je rencontre se conduisent si singulièrement, que j'en
+arrive à croire que j'ai perdu la tête ou que je voyage dans une autre
+planète. Votre physionomie m'inspire confiance, monsieur; vous paraissez
+être un homme d'expérience, sage et bon; dites-moi pourquoi vous
+m'abordez ainsi.
+
+--Chaque chose a son temps, répondit l'étranger; j'ai le pas sur vous.
+Commencez par me dire, vous, comment il se fait que le diamant du Rajah
+soit en votre possession.
+
+--Le diamant du Rajah! répéta Francis.
+
+--À votre place je ne parlerais pas si haut. Oui, monsieur, le diamant
+du Rajah; c'est lui que vous avez dans votre poche, et cela sans aucun
+doute. Je le connais bien, l'ayant vu plus de vingt fois dans la
+collection de sir Thomas Vandeleur.
+
+--Sir Thomas Vandeleur?... Le général... mon père!
+
+--Votre père! Je ne savais pas que le général Vandeleur eût des enfants.
+
+--Monsieur, je suis fils naturel», répondit Francis en rougissant.
+
+L'autre s'inclina d'un air grave: ce fut le salut d'un homme qui
+s'excuse silencieusement auprès de son égal, et Francis se sentit
+aussitôt rassuré, réconforté, toujours sans savoir pourquoi. La présence
+de cet inconnu lui faisait du bien et lui inspirait confiance; il lui
+semblait toucher la terre ferme. Un sentiment de respect involontaire le
+poussa tout à coup à ôter son chapeau, comme s'il se fût trouvé en
+présence d'un supérieur.
+
+«Je vois, dit l'étranger, que vos aventures n'ont pas été d'un genre
+précisément pacifique. Votre col est déchiré, votre visage porte des
+égratignures et vous avez une blessure à la tempe. Peut-être
+excuserez-vous ma curiosité si je vous demande de m'expliquer la cause
+de ces accidents et comment il se fait qu'un objet volé de pareille
+valeur se trouve dans votre poche.
+
+--Détrompez-vous, repartit Francis avec beaucoup de vivacité; je ne
+possède aucun objet volé. Si vous faites allusion au diamant, je l'ai
+reçu, il n'y a pas une heure, des mains mêmes de miss Vandeleur, rue
+Lepic.
+
+--Miss Vandeleur! rue Lepic! Vous m'intéressez plus que vous ne croyez,
+monsieur. Continuez, je vous prie.
+
+--Ciel!...» s'écria Francis.
+
+Un éclair venait de traverser sa mémoire. N'avait-il pas vu Mr.
+Vandeleur plonger sa main dans le gilet de son convive évanoui pour y
+saisir quelque chose? Ce quelque chose, il en avait maintenant la
+certitude, c'était un étui en maroquin!
+
+«Vous trouvez une piste? demanda l'étranger.
+
+--Écoutez, répondit Francis; je ne sais qui vous êtes, mais je vous
+crois capable de me venir en aide. Je suis dans une situation
+inextricable, j'ai besoin de conseil et d'appui; puisque vous m'y
+invitez, je vais tout vous dire.»
+
+Et il lui raconta brièvement son odyssée depuis le jour où il avait été
+appelé chez l'avoué, à Édimbourg.
+
+«Cette histoire n'est pas banale, dit l'étranger, quand le jeune homme
+eut fini, et votre position est certainement scabreuse. Bien des gens
+vous conseilleraient de chercher votre père pour lui remettre le
+diamant; quant à moi, j'ai d'autres vues.--Garçon! cria-t-il, priez le
+directeur de l'établissement de venir me parler.»
+
+Dans son accent, dans son attitude, Francis reconnut de nouveau
+l'habitude évidente du commandement. Le garçon s'éloigna et revint
+bientôt suivi du gérant de l'endroit, qui se confondait en saluts
+obséquieux.
+
+«Ayez la bonté de dire à monsieur mon nom, fit l'étranger en désignant
+Francis.
+
+--Monsieur, dit l'important fonctionnaire en s'adressant au jeune
+Scrymgeour, vous avez l'honneur d'être assis à la même table que Son
+Altesse le prince Florizel de Bohême.»
+
+Francis se leva précipitamment et s'inclina devant le prince, qui le
+pria de se rasseoir.
+
+«Merci, dit le prince Florizel au gérant; je suis fâché de vous avoir
+dérangé pour si peu de chose.»
+
+Et, d'un signe de la main, il le congédia.
+
+«Maintenant, reprit-il en se tournant vers Francis, donnez-moi le
+diamant.»
+
+L'écrin lui fut remis aussitôt en silence.
+
+«Très bien; vous agissez sagement. Toute votre vie vous vous féliciterez
+de vos infortunes de ce soir. Un homme, Mr. Scrymgeour, peut être
+assailli par des difficultés sans nombre; mais, s'il a l'intelligence
+saine et le coeur vaillant, il sortira de toutes avec honneur. Ne vous
+tourmentez plus; vos affaires sont entre mes mains, et, avec l'aide de
+Dieu, je saurai les amener à une heureuse issue. Suivez-moi, s'il vous
+plaît, jusqu'à ma voiture.»
+
+Le prince se leva et, laissant une pièce d'or au garçon, il conduisit le
+jeune homme à quelques pas du café, où l'attendaient deux domestiques
+sans livrée et un coupé fort simple.
+
+«Cette voiture, dit-il à Francis, est à votre disposition. Rassemblez
+vos bagages le plus promptement possible, et mes domestiques vous
+conduiront à une villa des environs de Paris où vous pourrez attendre
+tranquillement la conclusion de vos affaires. Vous trouverez là un
+jardin agréable, une bibliothèque bien composée, un cuisinier passable,
+de bons vins et quelques cigares que je vous recommande. Jérôme,
+ajouta-t-il, se tournant vers un des laquais, vous avez entendu ce que
+je viens de dire; je vous confie Mr. Scrymgeour, vous veillerez à ce
+qu'il soit bien traité.»
+
+Francis balbutia quelques phrases de reconnaissance.
+
+«Il sera temps de me remercier, dit le prince, quand votre père vous
+aura reconnu et que vous épouserez Miss Vandeleur.»
+
+Sur ces mots, il s'éloigna, sans se presser, dans la direction de
+Montmartre. Un fiacre passait, il y monta en jetant une adresse au
+cocher; un quart d'heure après, ayant congédié son cocher à l'entrée de
+la rue, il sonnait à la porte de Mr. Vandeleur.
+
+La grille fut ouverte avec précaution par le dictateur lui-même.
+
+«Qui êtes-vous? demanda-t-il.
+
+--Vous excuserez cette visite tardive, Mr. Vandeleur.
+
+--Votre Altesse est toujours la bienvenue», répondit le vieillard en
+s'effaçant.
+
+Le prince pénétra dans le jardin, marcha droit à la maison et, sans
+attendre son hôte, ouvrit la porte du salon. Il y trouva deux personnes
+assises: l'une était miss Vandeleur, les yeux rougis par des larmes
+récentes; un sanglot la secouait encore de temps en temps. Dans l'autre
+personne, Florizel reconnut un jeune homme qui, quelques semaines
+auparavant, l'avait abordé au club pour lui demander des renseignements
+littéraires.
+
+«Miss Vandeleur, dit Florizel en la saluant, vous paraissez fatiguée.
+Mr. Rolles, si je ne me trompe? J'espère, monsieur, que vous avez tiré
+profit de l'étude de Gaboriau.»
+
+Le clergyman semblait absorbé dans des pensées amères; il ne répondit
+pas et se contenta de saluer sèchement, tout en se mordant les lèvres.
+
+«À quel heureux hasard dois-je l'honneur de recevoir la visite de Votre
+Altesse? demanda Vandeleur qui arrivait derrière le prince.
+
+--Je viens pour affaires, et, quand j'aurai terminé avec vous, je
+prierai Mr. Rolles de m'accompagner dans une petite promenade. Mr.
+Rolles, je vous ferai remarquer, par parenthèse, que je ne suis pas
+encore assis.»
+
+Le jeune ecclésiastique sauta sur ses pieds en s'excusant; là-dessus le
+prince prit un fauteuil près de la table, tendit son chapeau à
+Vandeleur, sa canne à Rolles, et, les laissant debout près de lui,
+s'exprima en ces termes:
+
+«Je suis venu pour affaires, comme je vous l'ai dit; mais, si j'étais
+venu pour mon plaisir, j'aurais été fort mécontent de votre accueil.
+Vous, Mr. Rolles, vous avez manqué de respect à votre supérieur; vous,
+Vandeleur, vous me recevez le sourire aux lèvres, tout en sachant fort
+bien que vos mains ne sont pas pures. Je prétends ne pas être
+interrompu, monsieur, ajouta-t-il impérieusement, je suis ici pour
+parler et non pour écouter; je vous prie donc de m'entendre avec respect
+et de m'obéir à la lettre. Dans le plus bref délai possible, votre fille
+épousera, à l'ambassade, Francis Scrymgeour, mon ami, fils reconnu de
+votre frère. Vous m'obligerez en donnant au moins dix mille livres
+sterling de dot. Quant à vous, je vous destine une mission de quelque
+importance dans le royaume de Siam, et je vous en aviserai par écrit.
+Maintenant, monsieur, répondez en deux mots. Acceptez-vous, oui ou non,
+ces conditions?
+
+--Votre Altesse me permettra de lui adresser humblement deux objections,
+dit Vandeleur.
+
+--Je permets....
+
+--Votre Excellence a appelé Mr. Scrymgeour son ami; si j'avais soupçonné
+qu'il fût l'objet d'un si grand privilège, je l'aurais traité avec un
+respect proportionné à cette faveur.
+
+--Vous interrogez adroitement, dit le prince; mais je ne me laisse pas
+prendre à vos insinuations perfides. Vous avez mes ordres: n'eussé-je vu
+jamais avant ce soir la personne en question, ils n'en seraient pas
+moins catégoriques.
+
+--Votre Altesse interprète ma pensée avec sa finesse habituelle, reprit
+Vandeleur, et il ne me reste plus à ajouter que ceci: j'ai
+malheureusement mis la police aux trousses de Mr. Scrymgeour; dois-je
+retirer ou maintenir mon accusation de vol?
+
+--À votre guise; c'est affaire entre votre conscience et les lois de ce
+pays. Donnez-moi mon chapeau; et vous, Mr. Rolles, suivez-moi. Miss
+Vandeleur, je vous souhaite le bonsoir. Votre silence, ajouta-t-il en
+s'adressant à Vandeleur, équivaut, n'est-ce pas, à un consentement
+formel?
+
+--Puisque je ne puis faire autrement, je me soumets; mais je vous
+préviens franchement, mon prince, que ce ne sera pas sans une dernière
+lutte.
+
+--Prenez garde, dit Florizel, vous êtes vieux et les années sont peu
+favorables aux méchants; votre vieillesse sera plus mal avisée que la
+jeunesse des autres. Ne me provoquez pas, ou vous me trouverez autrement
+rigoureux que vous ne l'imaginez. C'est la première fois que j'ai dû me
+mettre en travers de votre route; veillez à ce que ce soit la dernière.»
+
+Sur ces mots, Florizel sortit du salon en faisant signe au clergyman de
+le suivre. Le dictateur les accompagna avec une lanterne et se mit à
+ouvrir une fois de plus les divers systèmes de fermeture si compliqués
+derrière lesquels il s'était cru à l'abri de toute intrusion.
+
+«Maintenant que votre fille ne peut plus m'entendre, dit le prince en se
+retournant sur le seuil, laissez-moi vous dire que j'ai compris vos
+menaces. Vous n'avez qu'à lever la main pour amener sur vous une ruine
+immédiate et irrémédiable.»
+
+Le dictateur ne répondit pas, mais à peine le prince lui eut-il tourné
+le dos qu'il lança un geste de menace plein de haine furieuse; puis,
+tournant le coin de la maison, il courut de toute la vitesse de ses
+jambes jusqu'à la station de voitures la plus proche.
+
+Ici, dit mon auteur arabe, le fil des événements s'écarte une fois pour
+toutes de la maison aux persiennes vertes; encore une aventure, et nous
+en aurons fini avec le Diamant du Rajah. Ce dernier anneau de la chaîne
+est connu parmi les habitants de Bagdad sous le nom d'«AVENTURE DU
+PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.»
+
+
+
+
+AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.
+
+
+Le prince Florizel ne quitta Mr. Rolles qu'à la porte du modeste hôtel
+où logeait ce dernier. Ils causèrent beaucoup et le jeune homme fut plus
+d'une fois ému jusqu'aux larmes par la sévérité mêlée de bienveillance
+que le prince mit dans ses reproches.
+
+«Ma vie est perdue, dit-il enfin. Venez à mon secours; dites-moi ce que
+je puis faire. Je n'ai, hélas! ni les vertus d'un prêtre ni le
+savoir-faire d'un fripon.
+
+--Maintenant que vous êtes humilié, dit Florizel, je n'ai plus à vous
+donner d'ordres; le repentir se traite avec Dieu et non avec les
+princes, mais si vous me permettez un conseil, partez pour l'Australie
+comme colon, cherchez une occupation active, travaillez de vos bras, au
+grand air, tâchez d'oublier que vous avez été prêtre, tâchez d'oublier
+l'existence de cette pierre maudite.
+
+--Maudite, en effet. Où est-elle maintenant, et quels nouveaux malheurs
+prépare-t-elle à l'humanité?
+
+--Elle ne fera plus de mal à personne, elle est dans ma poche. Vous
+voyez, ajouta le prince en souriant, que votre repentir, si jeune qu'il
+soit, m'inspire confiance.
+
+--Que Votre Altesse me permette de lui toucher la main, murmura Mr.
+Rolles.
+
+--Non, répondit Florizel, pas encore.»
+
+Le ton qui accompagna ces derniers mots sonna éloquemment à l'oreille du
+coupable; quand, quelques minutes après, le prince s'éloigna, il le
+suivit longtemps des yeux en appelant les bénédictions célestes sur cet
+homme de bon conseil.
+
+Pendant plusieurs heures, le prince arpenta seul les rues les moins
+fréquentées. Il était fort perplexe. Que faire de ce diamant? Fallait-il
+le rendre à son propriétaire, qu'il jugeait indigne de le posséder?
+Fallait-il, par quelque mesure radicale et courageuse, le mettre pour
+toujours hors de la portée des convoitises humaines? Qu'il fût tombé
+entre ses mains par un dessein providentiel, ce n'était pas douteux, et,
+en le regardant sous un bec de gaz, Florizel fut frappé plus que jamais
+de sa taille et de ses reflets extraordinaires; c'était décidément un
+fléau menaçant pour le monde.
+
+«Que Dieu me vienne en aide! pensa-t-il. Si je persiste à le regarder,
+je vais le convoiter moi-même.»
+
+Enfin, ne sachant quel parti prendre, il se dirigea vers l'élégant petit
+hôtel que sa royale famille possédait depuis des siècles sur le quai.
+Les armes de Bohême sont gravées au-dessus de la porte et sur les hautes
+cheminées; à travers une grille, les passants peuvent apercevoir des
+pelouses veloutées et garnies de fleurs; une cigogne, seule de son
+espèce dans Paris, perche sur le pignon et attire tout le jour un cercle
+de badauds; des laquais à l'air grave vont et viennent dans la cour; de
+temps à autre la grande grille s'ouvre et une voiture roule sous la
+voûte. À divers titres, cet hôtel était la résidence favorite du prince
+Florizel; il n'y arrivait jamais sans éprouver le sentiment du chez-soi
+qui est une jouissance si rare dans la vie des grands. Le soir dont il
+est question, ce fut avec un plaisir particulier qu'il revit ses
+fenêtres doucement éclairées. Comme il approchait de la petite porte par
+laquelle il entrait toujours lorsqu'il était seul, un homme sortit de
+l'ombre et lui barra le passage avec un profond salut.
+
+«Est-ce au prince Florizel de Bohême que j'ai l'honneur de parler?
+
+--Tel est mon titre, monsieur. Que me voulez-vous?
+
+--Je suis un agent, chargé par Mr. le Préfet de police de remettre cette
+lettre à Votre Altesse.»
+
+Le prince prit le pli qu'on lui tendait et le parcourut rapidement à la
+lueur du réverbère; c'était, dans les termes les plus polis et les plus
+respectueux, une invitation à suivre immédiatement à la préfecture le
+porteur de la lettre.
+
+«En d'autres termes, dit Florizel, je suis arrêté?
+
+--Oh! rien ne doit être plus éloigné, j'en suis sûr, des intentions
+réelles de Mr. le Préfet. Ce n'est pas un mandat d'amener, mais une
+simple formalité dont on s'excusera certainement auprès de Votre
+Altesse.
+
+--Et si je refusais de vous suivre?
+
+--Je ne puis dissimuler à Votre Altesse que tous pouvoirs m'ont été
+donnés, répondit l'agent en s'inclinant.
+
+--Sur mon âme, votre audace me confond. Vous n'êtes qu'un agent et je
+vous pardonne, mais vos chefs auront à se repentir de leur conduite.
+Quel est le motif de cet acte impolitique? Remarquez que ma
+détermination n'est pas prise et peut dépendre de la sincérité de votre
+réponse; rappelez-vous aussi que cette affaire n'est pas sans gravité.
+
+--Eh bien, dit l'agent fort embarrassé, le général Vandeleur et son
+frère ont osé accuser le prince Florizel d'un vol, s'il faut dire le
+mot. Le fameux diamant, prétendent-ils, serait entre ses mains. Une
+simple dénégation de la part de Votre Altesse suffira naturellement à
+convaincre Mr. le Préfet; je vais même plus loin: que Votre Altesse
+fasse à un subalterne l'honneur de lui déclarer qu'elle n'est pour rien
+dans cette affaire, et je demanderai la permission de me retirer
+sur-le-champ.»
+
+Le prince n'avait jusqu'alors considéré cet incident que comme une
+bagatelle, fâcheuse uniquement au point de vue de ses conséquences
+internationales. Au nom de Vandeleur, la réalité lui apparut dans toute
+son horreur: non seulement il était arrêté, mais il était coupable! Il
+ne s'agissait pas d'une aventure plus ou moins désagréable, mais d'un
+péril imminent pour son honneur. Que faire? Que dire? Le diamant du
+Rajah était en vérité une pierre maudite et il semblait à Florizel qu'il
+dût être la dernière victime de son sinistre pouvoir.
+
+Une chose était certaine: il ne pouvait donner à l'agent l'assurance
+qu'on lui demandait et il fallait gagner du temps. Son hésitation ne
+dura pas une seconde.
+
+«Soit, dit-il, puisqu'il en est ainsi, allons ensemble à la Préfecture.»
+
+L'agent s'inclina de nouveau et suivit le prince à distance
+respectueuse.
+
+«Approchez, dit Florizel, je suis disposé à causer; d'ailleurs, si je ne
+me trompe, ce n'est pas la première fois que nous nous rencontrons.
+
+--Votre Altesse m'honore en se souvenant de ma figure; il y a huit ans
+que je ne l'avais rencontrée.
+
+--Se rappeler les physionomies, c'est une partie de ma profession comme
+c'est aussi une partie de la vôtre. De fait, un prince et un agent de
+police sont des compagnons d'armes; nous luttons tous deux contre le
+crime; seulement vous occupez le poste le plus dangereux tandis que
+j'occupe le plus lucratif, néanmoins les deux rôles peuvent être
+honorablement remplis. Je vais peut-être vous étonner, mais sachez que
+j'aimerais mieux être un agent de police capable qu'un prince faible et
+lâche.»
+
+L'officier parut infiniment flatté.
+
+«Votre Altesse, balbutia-t-il, rend le bien pour le mal et il répond à
+un acte terriblement présomptueux par la plus aimable condescendance.
+
+--Qu'en savez-vous? Je cherche peut-être à vous corrompre.
+
+--Dieu me garde de la tentation!
+
+--J'applaudis à votre réponse; elle est d'un homme sage et honnête. Le
+monde est grand; il est rempli de choses faites pour nous séduire, et il
+n'y a pas de limites aux récompenses qui peuvent s'offrir. Quiconque
+refuserait un million en argent, vendrait peut-être son honneur pour un
+royaume ou pour l'amour d'une femme. Moi qui vous parle, j'ai connu des
+provocations, des tentations tellement au-dessus des forces humaines,
+que j'ai été heureux de pouvoir comme vous me confier à la garde de
+Dieu. C'est grâce à ce secours journellement imploré que nous pouvons,
+vous et moi, marcher aujourd'hui côte à côte avec une conscience qui ne
+nous reproche rien.
+
+--J'avais toujours entendu dire que Votre Altesse était la bravoure
+même, fit l'agent, mais j'ignorais que le prince Florizel fût religieux
+en outre. Ce qu'il dit là est bien vrai. Oui, le monde est un champ de
+bataille et on y rencontre de rudes épreuves.
+
+--Nous voici au milieu du pont, dit Florizel; appuyez-vous au parapet et
+regardez. De même que les eaux courent et se précipitent, de même les
+passions et les circonstances compliquées de la vie emportent dans leur
+torrent l'honneur des coeurs faibles. Je veux vous raconter une
+histoire.
+
+--Aux ordres de Votre Altesse», répondit l'agent.
+
+Et, imitant le prince, il s'accouda sur le parapet. La ville était déjà
+endormie; tout faisait silence; sans les nombreuses lumières et la
+silhouette des maisons qui se dessinait sur le ciel étoilé, ils auraient
+pu se croire dans une campagne solitaire.
+
+«Un officier, commença Florizel, un homme plein de courage et de mérite,
+qui avait su déjà s'élever à un rang éminent et conquérir l'estime de
+ses concitoyens, visita, dans une heure funeste, les collections de
+certain prince indien. Là, il vit un diamant d'une beauté si
+extraordinaire que dès lors une seule pensée remplit son esprit et
+dévora sa vie pour ainsi dire; honneur, amitié, réputation, amour de la
+patrie, il se sentit prêt à tout sacrifier pour posséder ce morceau de
+cristal étincelant. Pendant trois années il servit un potentat à demi
+barbare comme Jacob servit Laban; il viola les frontières, il se rendit
+complice de meurtres, d'attentats de toute sorte, il fit condamner et
+exécuter un de ses frères d'armes qui avait eu le malheur de déplaire au
+Rajah par son honnête indépendance; finalement, à une heure où la patrie
+était en danger, il trahit un des corps qui lui étaient confiés et le
+laissa écraser par le nombre. À la fin de tout cela, il avait récolté
+une magnifique fortune et il revint chez lui rapportant le diamant si
+longtemps envié.
+
+«Des années se passèrent, et un jour le diamant s'égara d'aventure. Il
+tomba entre les mains d'un jeune étudiant, simple, laborieux, se
+destinant au sacerdoce et promettant déjà de se distinguer dans cette
+carrière de dévouement. Sur lui aussi, le mauvais sort est jeté
+aussitôt; il abandonne tout, sa vocation, ses études, et s'enfuit avec
+le joyau corrupteur en pays étranger. L'officier a un frère, homme
+audacieux et sans scrupules, qui découvre le secret du jeune
+ecclésiastique. Celui-là va-t-il prévenir son frère, avertir la police?
+Non, le charme diabolique agira encore sur lui, il veut posséder seul le
+trésor. Au risque de le tuer, il endort au moyen d'une drogue le
+clergyman, attiré dans sa maison par une ruse, et il profite de cette
+torpeur pour lui voler sa proie.
+
+«Après une suite d'incidents qui seraient ici sans intérêt, le diamant
+passe aux mains d'un autre homme, qui, terrifié de ce qu'il voit, le
+confie à un personnage haut placé et à l'abri de tout reproche....
+
+«L'officier, continua Florizel, s'appelle Thomas Vandeleur; la pierre
+précieuse et funeste, c'est le diamant du Rajah, et ce diamant, vous
+l'avez devant vos yeux, ajouta-t-il en ouvrant brusquement la main.»
+
+L'agent recula, éperdu, avec un grand cri.
+
+«Nous avons parlé de corruption, reprit Florizel; pour moi cet objet est
+aussi repoussant que s'il grouillait de tous les vers du sépulcre, aussi
+odieux que s'il était formé de sang humain, du sang de tant d'innocents
+qui coula par sa faute; ses feux sont allumés au feu de l'enfer, et,
+quant aux crimes, aux trahisons qu'il a pu suggérer dans les siècles
+passés, l'imagination ose à peine les concevoir. Depuis trop d'années il
+a rempli sa noire mission, c'est assez de vies sacrifiées, c'est assez
+d'infamies. Toutes choses ont un terme, le mal comme le bien, et, quant
+à ce diamant, que Dieu me pardonne si j'agis mal, mais il verra ce soir
+la fin de son empire.»
+
+Ce disant, Florizel fit un mouvement rapide de la main, le diamant
+décrivit un arc lumineux, puis alla tomber dans la Seine. L'eau jaillit
+alentour et il disparut.
+
+«Amen, dit gravement le royal justicier, j'ai tué un basilic.
+
+--Qu'avez-vous fait! s'écria en même temps l'agent de police, hors de
+lui. Je suis un homme perdu.
+
+--Bon nombre de gens bien placés à Paris pourraient vous envier votre
+ruine, repartit le prince avec un sourire.
+
+--Hélas! Votre Altesse me corrompt, moi aussi, après tout!
+
+--Que voulez-vous, je n'y pouvais rien! Maintenant, allons à la
+Préfecture.»
+
+Peu après, le mariage de Francis Scrymgeour et de miss Vandeleur fut
+célébré sans bruit, le prince faisant office de témoin. Les deux
+Vandeleur ont eu vent, sans doute, du sort de leur butin, car d'énormes
+travaux de draguage dans la Seine font l'étonnement et la joie des
+flâneurs; ces travaux pourront continuer longtemps, puisqu'une mauvaise
+chance a voulu jusqu'ici qu'on opérât sur l'autre bras de la rivière.
+Quant au prince, ce sublime personnage ayant maintenant joué son rôle,
+il peut, avec «l'auteur arabe», disparaître dans l'espace. Pourtant, si
+le lecteur désire des informations plus précises, je suis heureux de lui
+faire savoir qu'une récente révolution a précipité Florizel du trône de
+Bohême, par suite de ses absences prolongées et de son édifiante
+négligence en ce qui concernait les affaires publiques. Il tient à
+présent, dans Rupert-Street, une boutique de cigares très fréquentée par
+d'autres réfugiés étrangers. Je vais là de temps en temps fumer et
+causer un brin, et je trouve toujours en lui l'être magnanime qu'il
+était aux jours de sa prospérité; il conserve derrière son comptoir un
+port olympien, et bien que la vie sédentaire commence à marquer sous son
+gilet, il est encore incontestablement le plus beau des marchands de
+tabac de Londres.
+
+FIN.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelles mille et une nuits, by
+Robert-Louis Stevenson
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS ***
+
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
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+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+ The Project Gutenberg eBook of Nouvelles mille et une nuits, by Robert-louis Stevenson
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+ </head>
+<body>
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+<pre>
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+Project Gutenberg's Nouvelles mille et une nuits, by Robert-Louis Stevenson
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Nouvelles mille et une nuits
+
+Author: Robert-Louis Stevenson
+
+Release Date: April 5, 2006 [EBook #18123]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS ***
+
+
+
+
+Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif
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+</pre>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>Robert-Louis Stevenson</h1>
+
+<h1>NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS</h1>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p class="center"><a name="table" id="table"></a><b>Table des mati&egrave;res</b></p>
+
+<table summary="table">
+<tr><td>
+<a href="#LE_ROMAN_ETRANGE_EN_ANGLETERRE"><b>LE ROMAN &Eacute;TRANGE EN ANGLETERRE</b></a><br /><br />
+<a href="#I"><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;I</b></a><br />
+<a href="#II"><b>&nbsp;&nbsp;II</b></a><br /><br />
+<a href="#LE_CLUB_DU_SUICIDE"><b>LE CLUB DU SUICIDE</b></a><br /><br />
+<a href="#HISTOIRE_DU_JEUNE_HOMME_AUX_TARTES_A_LA_CREME"><b>&nbsp;&nbsp;HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES &Agrave; LA CR&Egrave;ME.</b></a><br />
+<a href="#HISTOIRE_DUN_MEDECIN_ET_DUNE_MALLE"><b>&nbsp;&nbsp;HISTOIRE D'UN M&Eacute;DECIN ET D'UNE MALLE</b></a><br />
+<a href="#LAVENTURE_DES_CABS"><b>&nbsp;&nbsp;L'AVENTURE DES CABS</b></a><br /><br />
+<a href="#LE_DIAMANT_DU_RAJAH"><b>LE DIAMANT DU RAJAH</b></a><br /><br />
+<a href="#HISTOIRE_DUN_CARTON_A_CHAPEAU"><b>&nbsp;&nbsp;HISTOIRE D'UN CARTON &Agrave; CHAPEAU</b></a><br />
+<a href="#HISTOIRE_DU_JEUNE_CLERGYMAN"><b>&nbsp;&nbsp;HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN</b></a><br />
+<a href="#HISTOIRE_DE_LA_MAISON_AUX_PERSIENNES_VERTES"><b>&nbsp;&nbsp;HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES</b></a><br />
+<a href="#AVENTURE_DU_PRINCE_FLORIZEL_ET_DUN_AGENT_DE_POLICE"><b>&nbsp;&nbsp;AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_ROMAN_ETRANGE_EN_ANGLETERRE" id="LE_ROMAN_ETRANGE_EN_ANGLETERRE"></a><a href="#table">LE ROMAN &Eacute;TRANGE EN ANGLETERRE</a></h2>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2>
+
+
+<p>Le nom de Robert-Louis Stevenson est attach&eacute;, en France, au souvenir
+d'un livre d'&eacute;trennes, <i>l'&Icirc;le au Tr&eacute;sor</i>, qui fit fureur il y a peu
+d'ann&eacute;es. La traduction de M. Philippe Daryl nous dispense de raconter
+les lointains et merveilleux voyages de l'<i>Hispaniola</i>; disons seulement
+que ce petit livre nous para&icirc;t &ecirc;tre, par sa verve, son entrain, sa
+fra&icirc;cheur, par le mouvement, le ton de v&eacute;rit&eacute; qui y r&egrave;gne, un des
+mod&egrave;les du genre.</p>
+
+<p>Si <i>Kidnapped</i>, qui vit le jour ensuite, s'adresse plus exclusivement, &agrave;
+cause de la saveur &eacute;cossaise dont il est impr&eacute;gn&eacute;, aux jeunes
+compatriotes de son h&eacute;ros, David Balfour, l'histoire n'en est pas moins,
+d'un bout &agrave; l'autre, amusante, et c'est une id&eacute;e ing&eacute;nieuse, en outre,
+que d'avoir fait raconter la fin du drame jacobite par un whig qui se
+trouve forc&eacute;ment enr&ocirc;l&eacute; dans le camp de ses adversaires.</p>
+
+<p>La sc&egrave;ne se passe en 1751, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; des oncles d&eacute;natur&eacute;s pouvaient
+encore faire embarquer les neveux qui les g&ecirc;naient sur un brick de
+mauvais renom, pour les envoyer &agrave; la Caroline, o&ugrave; ils &eacute;taient vendus
+sans plus de formes. Comment ce gamin &eacute;nergique et honn&ecirc;te, David
+Balfour, &eacute;chappe &agrave; son sort, et tout ce qu'il souffre dans une &icirc;le
+d&eacute;serte, voisine des c&ocirc;tes d'&Eacute;cosse, avant sa p&eacute;rilleuse &eacute;quip&eacute;e &agrave;
+travers les Highlands, en compagnie d'Alan Breck Stewart, un rival
+jacobite de d'Artagnan, voil&agrave; des aventures dont on peut dire ce que La
+Fontaine disait de <i>Peau</i> <i>d'&acirc;ne</i>; il n'est personne qui ne prenne un
+plaisir extr&ecirc;me &agrave; lire <i>Kidnapped</i>. M. Stevenson s'y pose en compatriote
+de Walter Scott et de Burns, il nous fait respirer sa bruy&egrave;re natale et
+met &agrave; tout ce qu'il touche le sceau d'une des qualit&eacute;s de sa race, la
+<i>quaintness</i>: esprit, originalit&eacute;, gr&acirc;ce un peu bizarre et parfois
+mani&eacute;r&eacute;e, il y a de tout cela dans ce que peint par excellence ce mot de
+<i>quaint</i>, si parfaitement intraduisible, quoiqu'il d&eacute;rive de notre vieux
+fran&ccedil;ais, &agrave; en croire les dictionnaires.</p>
+
+<p>&Eacute;cossais, Stevenson l'est encore,&mdash;il l'a prouv&eacute; depuis,&mdash;par le
+sentiment du fantastique, le go&ucirc;t du surnaturel, la pr&eacute;occupation des
+lois morales, des probl&egrave;mes philosophiques, et par je ne sais quelle
+ga&icirc;t&eacute; morose, <i>grim humour</i>, qui d&eacute;concerte et qui attache &agrave; la fois.
+Mais il est, en m&ecirc;me temps, cosmopolite, Parisien du boulevard,
+Am&eacute;ricain du Far-West, comme le montrent ses spirituelles notes de
+voyages. Hier encore son adresse &eacute;tait &agrave; Honolulu; peut-&ecirc;tre aujourd'hui
+est-il de retour &agrave; New-York, qui le revendique comme Londres revendique
+Henry James. Sa vie errante a form&eacute; une personnalit&eacute; tr&egrave;s curieuse, tr&egrave;s
+moderne et franchement excentrique, qui appara&icirc;t &agrave; travers une s&eacute;rie de
+productions d'in&eacute;gale valeur, mais dont aucune n'est banale. Ce citoyen
+du monde a bien vu tous les pays dont il parle, soit qu'il nous pr&eacute;sente
+<i>les Squatters du Silverado</i>, soit qu'il nous invite &agrave; glisser
+lentement, &agrave; bord de son <i>Ar&eacute;thuse</i>, sur les canaux de la Belgique et de
+la France, soit qu'il s'arr&ecirc;te pour deviser famili&egrave;rement avec ses amis
+les peintres de Barbizon, sous les ombrages de la for&ecirc;t de
+Fontainebleau. Ici ou l&agrave;, il rend son impression d'un trait net et
+pr&eacute;cis. Point de longueurs, point de remplissage inutile. Aucun de ses
+ouvrages, en d&eacute;pit de certaines exigences des &eacute;diteurs anglais
+auxquelles il a refus&eacute; &eacute;nergiquement jusqu'ici de se soumettre, n'a plus
+d'un volume; la concision, la clart&eacute; incisive, une grande simplicit&eacute;,
+sont les qualit&eacute;s ma&icirc;tresses de son style. Sceptique et railleur, il
+r&eacute;ussit &agrave; nous captiver sans avoir jamais recours &agrave; l'&eacute;l&eacute;ment
+sentimental, et touche parfois des questions hardies sans tomber dans ce
+qu'on est convenu d'appeler l'immoralit&eacute;, bien qu'il ne se soucie gu&egrave;re
+de nous montrer des personnages vertueux et qu'il ait le talent pervers
+d'exciter notre sympathie en faveur d'individualit&eacute;s tout au moins
+&eacute;quivoques. R&eacute;ussir, avec de pareilles tendances, &agrave; collaborer aux
+biblioth&egrave;ques d'&eacute;ducation et de r&eacute;cr&eacute;ation, c'est la preuve d'une
+souplesse peu commune.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir assur&eacute; son empire sur des milliers de jeunes lecteurs dans
+l'ancien et dans le nouveau monde, M. Stevenson para&icirc;t s'&ecirc;tre dit:
+&laquo;Voyons si les vieux seront plus difficiles, s'ils ne mordront pas, eux
+aussi, &agrave; l'hame&ccedil;on des contes bleus?&raquo; Et il lan&ccedil;a ses <i>Nouvelles Mille
+et une Nuits</i>, o&ugrave; la f&eacute;erie se met au service de la r&eacute;alit&eacute; par un
+proc&eacute;d&eacute; ravi &agrave; miss Thackeray. Combien de fois les talents &agrave; fracas
+ont-ils profit&eacute; des trouvailles faites par quelque talent plus modeste!
+C'est miss Thackeray qui a dit la premi&egrave;re: &laquo;Les contes de f&eacute;es sont
+partout et de tous les jours; nous sommes tous des princes et des
+princesses d&eacute;guis&eacute;s, ou des ogres, ou des nains malfaisants. Toutes ces
+histoires sont celles de la nature humaine, qui ne semble pas changer
+beaucoup en mille ans, et nous ne nous lassons jamais des f&eacute;es parce
+qu'elles lui sont fid&egrave;les.&raquo; Seulement, l'auteur de <i>Five old friends</i>
+place dans un milieu bourgeois de nos jours <i>la Belle au Bois dormant,
+Cendrillon, la Belle et la B&ecirc;te, le Petit Chaperon rouge</i>, etc., dont
+les aventures modernis&eacute;es n'ont rien que d'ordinaire, tandis que les
+contes arabes que M. Stevenson transporte en Europe, sans changer rien &agrave;
+leur allure coulante et n&eacute;glig&eacute;e, conservent un caract&egrave;re tr&egrave;s
+exceptionnel et sont, en somme, presque aussi merveilleux que dans les
+<i>Mille et une Nuits</i> orientales.</p>
+
+<p>Prenons la premi&egrave;re des nouvelles, et la meilleure, <i>le Club du
+suicide</i>: nous n'avons pas de peine &agrave; reconna&icirc;tre dans le prince
+Florizel de Boh&ecirc;me, qui, pendant son s&eacute;jour &agrave; Londres, r&ocirc;de incognito
+par les rues, le calife Haroun-al-Raschid, et dans son fid&egrave;le &eacute;cuyer, le
+colonel Geraldine, Giafar, grand vizir. Le verglas les ayant forc&eacute;s &agrave;
+chercher refuge dans un <i>bar</i> des environs de Leicester-square, ils
+rencontrent un individu qui n'a de commun avec Bedreddin-Hassan que la
+manie d'offrir des tartes &agrave; la cr&egrave;me aux gens qu'il ne conna&icirc;t pas.
+C'est le d&eacute;nouement fou d'une carri&egrave;re extravagante: le jeune homme aux
+tartes &agrave; la cr&egrave;me (nous ne le conna&icirc;trons que sous ce nom) pr&eacute;lude &agrave; la
+mort par cette soir&eacute;e burlesque. Le prince et son &eacute;cuyer font semblant
+d'&ecirc;tre dans les m&ecirc;mes dispositions que leur nouvelle connaissance, et
+c'est ainsi qu'ils sont introduits par lui au <i>Club du suicide</i>,
+rendez-vous de tous ceux qui, fatigu&eacute;s de la vie, d&eacute;sirent dispara&icirc;tre
+sans scandale. Chaque nuit, une partie de cartes r&eacute;unit ces d&eacute;senchant&eacute;s
+autour du tapis vert. Le pr&eacute;sident du club, un dilettante d'esp&egrave;ce toute
+particuli&egrave;re, bat et donne les cartes; le privil&eacute;gi&eacute; qu'un sort heureux
+gratifie de l'as de pique dispara&icirc;tra avant l'aube par les soins
+obligeants du membre de c&eacute;ans qui tourne l'as de tr&egrave;fle. Ce jeu r&eacute;unit
+les &eacute;motions de la roulette, celles d'un duel et celles d'un
+amphith&eacute;&acirc;tre romain, il fait go&ucirc;ter les impressions exquises de la peur;
+les gens les plus revenus de tout y trouvent un dernier plaisir. M.
+Malthus, par exemple, un paralytique, d&eacute;figur&eacute;, ravag&eacute; par des exc&egrave;s
+auxquels il ne peut plus se livrer, est membre honoraire, pour ainsi
+dire. Il vient, de loin en loin, quand il en a la force, chercher une
+excitation qui le r&eacute;concilie avec la vie en lui faisant redouter la
+mort. Il a essay&eacute; de tout, et il en est &agrave; d&eacute;clarer qu'en fait de
+passions, aucune n'est enivrante autant que la peur; il est poltron avec
+d&eacute;lices, et il badine avec des terreurs sans nom. Heureusement pour la
+morale, il badine une fois de trop; l'as de pique lui &eacute;choit &agrave; la fin,
+et le lendemain les journaux de Londres renferment, sous la rubrique:
+<i>Triste accident</i>, un paragraphe qui apprend au public la mort de
+l'honorable M. Malthus, tomb&eacute; par-dessus le parapet de Trafalgar-square;
+au sortir d'une soir&eacute;e, il cherchait un cab; on attribue sa chute &agrave; une
+nouvelle attaque de paralysie.</p>
+
+<p>Le prince Florizel aurait son tour, si Geraldine, vigilant et fid&egrave;le, ne
+mettait la police secr&egrave;te sur pied, en d&eacute;pit des terribles serments par
+lesquels s'engagent les membres du club. Personne n'est livr&eacute; aux
+tribunaux; le prince vient g&eacute;n&eacute;reusement au secours de ceux des
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s qui m&eacute;ritent encore quelque piti&eacute;, puis il d&eacute;cide que le
+repaire sera ferm&eacute; et que son abominable pr&eacute;sident p&eacute;rira en duel. Ce
+duel, qui doit avoir lieu sur le continent, est le sujet d'un second
+r&eacute;cit beaucoup plus <i>sensationnel</i> encore que le premier, o&ugrave; il est
+question d'un m&eacute;decin et d'une malle qui contient un cadavre, celui de
+l'adversaire d&eacute;sign&eacute; du pr&eacute;sident, l&acirc;chement assassin&eacute; par ce monstre.</p>
+
+<p>Certes, le lecteur, quel qu'il soit, attend la suite avec autant
+d'impatience que le sultan des Indes, tenu en haleine par les points
+suspensifs des contes de Sch&eacute;h&eacute;razade; on passe, avec une fi&eacute;vreuse
+anxi&eacute;t&eacute;, &agrave; l'histoire suivante, qui est celle non pas d'un <i>Cheval
+enchant&eacute;</i>, mais d'un simple <i>Cab</i>, lequel recueille des invit&eacute;s de bonne
+volont&eacute; pour les conduire &agrave; une f&ecirc;te &eacute;trange dont la fin est le triomphe
+du droit et le ch&acirc;timent du crime, gr&acirc;ce &agrave; la vaillante &eacute;p&eacute;e du prince
+Florizel. L'h&eacute;ritier d'un tr&ocirc;ne daigne se mesurer avec le pire des
+sc&eacute;l&eacute;rats. Nous le retrouverons plus tard, m&ecirc;l&eacute; &agrave; d'autres aventures non
+moins int&eacute;ressantes, celles d'un diamant, et, comme tous les princes
+qu'a mis en sc&egrave;ne M. Stevenson, il finit en philosophe, renvers&eacute; par une
+r&eacute;volution. C'est derri&egrave;re le comptoir d'un d&eacute;bit de tabac qu'il
+appara&icirc;t une derni&egrave;re fois: ce redresseur de torts vend majestueusement
+des cigares!</p>
+
+<p>On voit que la fantaisie humoristique n'est pas absente des r&eacute;cits de M.
+Stevenson; les contrastes si marqu&eacute;s que permet, qu'exige m&ecirc;me cette
+qualit&eacute;, tr&egrave;s d&eacute;velopp&eacute;e chez lui, produisent bien quelques fautes de
+go&ucirc;t, mais une certaine fa&ccedil;on qu'il a de se moquer de ses h&eacute;ros et de
+lui-m&ecirc;me rel&egrave;ve ici n&eacute;anmoins le <i>sensational novel</i>, qui a retrouv&eacute;
+depuis peu, en Angleterre, un succ&egrave;s d'assez mauvais aloi. Du rang o&ugrave;
+l'avait plac&eacute; nagu&egrave;re Wilkie Collins, ce roman, nourri d'&eacute;motions
+violentes, &eacute;tait tomb&eacute; au niveau des &eacute;lucubrations de feu Ponson du
+Terrail. M. Stevenson eut le m&eacute;rite de le rendre agr&eacute;able aux d&eacute;licats.</p>
+
+<p>Nous n'avons, du reste, nulle envie de d&eacute;fendre plus qu'il ne convient
+la suite des <i>Nouvelles Mille et une Nuits</i>, inspir&eacute;e par la <i>Dynamite</i>
+et compos&eacute;e en collaboration avec Mme Stevenson. La confusion de la
+trag&eacute;die et de la farce y est pouss&eacute;e trop loin. On croit &ecirc;tre devant un
+couple de jongleurs &eacute;m&eacute;rites, d'&eacute;quilibristes habiles, dont les
+p&eacute;rilleux exercices deviendraient fatigants pour le public, amus&eacute;
+d'abord, s'ils se prolongeaient beaucoup; mais les aventures des trois
+jeunes gens inutiles qui attendent leur fortune du hasard, sur le pav&eacute;
+de Londres, sont presque aussi courtes que celles des trois <i>calenders</i>,
+fils de rois, et la gracieuse conspiratrice qui les conduit l'un apr&egrave;s
+l'autre &agrave; deux doigts de leur perte ne prend pas en vain cinq noms
+diff&eacute;rents, car Clara Luxmore, dite Lake, dite Fonblanque, dite
+Valdivia, dite de Marly, a autant d'imagination &agrave; elle seule que
+pouvaient en avoir r&eacute;unies les cinq dames de Bagdad. Son histoire de <i>la
+Belle Cubaine</i> et de <i>l'Ange exterminateur</i> chez les Mormons sont des
+contes bleus modernes de la plus piquante invraisemblance: ils
+dissimulent cependant des complots anarchiques effroyables, mais tous si
+maladroits qu'ils pr&ecirc;tent &agrave; rire. M. et Mme Stevenson traitent la
+dynamite du haut en bas, refusant de la prendre au s&eacute;rieux et faisant
+rater toutes ses bombes, sauf deux ou trois qui &eacute;clatent au d&eacute;triment de
+ceux qui les fabriquent. Z&eacute;ro, l'agitateur irlandais, et son complice
+Mac-Guire, p&eacute;rissent assomm&eacute;s sous le ridicule. Si Clara, l'affid&eacute;e de
+ces deux <i>fantoccini</i> grotesques, obtient sa gr&acirc;ce et, &agrave; la fin, un bon
+mari, c'est qu'elle est jolie &agrave; ravir, pleine d'inventions dr&ocirc;les, de
+tours uniques, et surtout parce qu'au milieu de ses criminelles erreurs,
+elle n'a jamais &eacute;t&eacute; sentimentale. L'assassin sentimental et phraseur, si
+commun de nos jours, est conspu&eacute; par M. Stevenson; celui-ci repousse
+avec &eacute;nergie l'int&eacute;r&ecirc;t malsain qui s'attache au crime politique, il
+v&eacute;n&egrave;re les agents de police et leur d&eacute;die son livre, il fait grand cas
+de l'autorit&eacute;; par la bouche de son personnage favori, le prince
+Florizel, rest&eacute; fid&egrave;le au r&ocirc;le de bon g&eacute;nie derri&egrave;re un comptoir de
+marchand de tabac, il d&eacute;clare que l'homme est un diable faiblement li&eacute;
+par quelques croyances, quelques obligations indispensables, et qu'aucun
+mot sonore, qu'aucun raisonnement sp&eacute;cieux ne le d&eacute;ciderait &agrave; rel&acirc;cher
+ces liens. On voit que, pour un romancier <i>dans le mouvement</i>, M.
+Stevenson a des principes <i>vieux style</i>.</p>
+
+<p>Dans <i>Prince Otto</i>, o&ugrave; les questions philosophiques et politiques
+s'entrem&ecirc;lent &agrave; beaucoup de paradoxes, l'auteur de <i>New Arabian Nights</i>
+nous prouve qu'il a lu <i>Candide</i> et qu'il se souvient aussi d'Offenbach.
+Vous chercheriez en vain sur une carte la principaut&eacute; de Gr&uuml;newald, bien
+que sa situation soit indiqu&eacute;e entre le grand-duch&eacute; aujourd'hui &eacute;teint
+de Gerolstein et la Boh&ecirc;me maritime. En revanche, le nom du premier
+ministre, Gondremark, vous rappelle un acteur de <i>la Vie parisienne</i>.
+Dans ce badinage s&eacute;rieux, un peu trop d&eacute;lay&eacute;, on voit le prince Othon,
+un gentil prince en porcelaine de Saxe, m&eacute;riter le m&eacute;pris de ses peuples
+par sa conduite indigne d'un souverain, la conduite pourtant d'un galant
+homme tr&egrave;s chevaleresque, mais trop &eacute;pris de la chasse, des petits vers
+fran&ccedil;ais et d'une jeune &eacute;pouse ambitieuse, qui, finalement, pr&ecirc;te les
+mains &agrave; son incarc&eacute;ration dans une forteresse, pour &ecirc;tre plus libre de
+jouer le r&ocirc;le de Catherine II ou de S&eacute;miramis. Vous y verrez aussi
+comment les t&eacute;moignages d'h&eacute;ro&iuml;sme de la jolie S&eacute;raphine se bornent &agrave; un
+coup de couteau donn&eacute; au premier ministre, qui, jaloux de gouverner en
+son nom, voudrait &ecirc;tre un favori dans toute la force du terme, et
+comment la proclamation de la r&eacute;publique met fin, soudain, &agrave; ces
+complots de cour, &agrave; ces intrigues, &agrave; ces drames secrets; comment le
+prince et la princesse fugitifs et d&eacute;poss&eacute;d&eacute;s, &agrave; pied, sans le sou, se
+rencontrent dans la campagne, oublient leurs d&eacute;sastres, leurs grandeurs,
+et se mettent tout simplement &agrave; s'aimer, ravis, en somme, de cette chute
+qui les a jet&eacute;s aux bras l'un de l'autre pour jamais. Ceux-ci ne
+vendront pas du tabac, ils feront de la litt&eacute;rature en collaboration; un
+recueil des plus m&eacute;diocres a paru sous le titre &laquo;<i>Po&eacute;sies</i>, par Fr&eacute;d&eacute;ric
+et Am&eacute;lie.&raquo;</p>
+
+<p>La r&eacute;conciliation de leurs altesses sur le grand chemin est un des rares
+duos d'amour que nous ayons rencontr&eacute;s au cours des romans qui nous
+occupent. Il est charmant, ce duo, car l'esprit enfin y fait tr&ecirc;ve,
+l'esprit moqueur, l&eacute;ger, glacial et trop tendu dont M. Stevenson abuse,
+et qui produit &agrave; la longue l'effet du p&acirc;t&eacute; d'anguille. Pour ne trouver
+que le ricanement perp&eacute;tuel, autant revenir &agrave; nos incomparables contes
+de Voltaire, dont l'auteur de <i>Prince Otto</i> s'est fortement p&eacute;n&eacute;tr&eacute;. O&ugrave;
+il montre, en revanche, une v&eacute;ritable originalit&eacute; de forme et de fond,
+c'est dans l'exposition semi-scientifique d'un <i>Cas &eacute;trange</i>, qui m&eacute;rite
+de compter parmi les r&eacute;cits les plus suggestifs et les plus ing&eacute;nieux
+d'avatars et de transformations. L'histoire du <i>Docteur Jekyll et de Mr
+Hyde</i> se d&eacute;tache en relief puissant sur la trame un peu mince du reste
+de l'&oelig;uvre, et promet l'estime d'un ordre tout nouveau de lecteurs &agrave; M.
+Stevenson. Nous osons &agrave; peine le lui dire, ayant compris qu'il craint
+par-dessus tout de para&icirc;tre terne et lourdement consciencieux. Terne, il
+ne saurait l'&ecirc;tre; le seul p&eacute;ril que l'on coure avec lui est dans
+l'exc&egrave;s du brillant et dans sa confusion accidentelle avec le clinquant.
+Quant &agrave; la conscience, elle ne sera jamais incompatible avec la libert&eacute;
+chez cet &Eacute;cossais greff&eacute; de Yankee et de Parisien agr&eacute;ablement boh&egrave;me.
+Qu'il ne s'inqui&egrave;te donc pas de la nature de nos &eacute;loges. L'analyse
+critique qui suit est d'ailleurs pour prouver que l'ouvrage le plus
+grave de M. Stevenson n'a rien de particuli&egrave;rement aust&egrave;re, ni surtout
+d'ennuyeux.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2>
+
+
+<p>Quelques lenteurs, il faut en convenir, embarrassent le d&eacute;but. Peu nous
+importent, par exemple, les id&eacute;es et les habitudes de M. Utterson, un
+personnage d'arri&egrave;re-plan, d&eacute;positaire du testament bizarre qui fait
+passer tous les biens de Henry Jekyll entre les mains de son ami Edward
+Hyde, dans le cas de la disparition du testateur. Cette clause insolite
+blesse le bon sens et les traditions professionnelles du notaire
+Utterson; elle semble cacher quelque secret t&eacute;n&eacute;breux, d'autant plus que
+ledit Edward Hyde, pr&eacute;tendu &laquo;bienfaiteur&raquo; du docteur Jekyll et son
+l&eacute;gataire universel, n'est connu de personne. Jamais Utterson n'en avait
+entendu parler avant que le singulier document lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; confi&eacute;, avec
+mille pr&eacute;cautions minutieuses; pourtant il est le plus ancien ami de
+Jekyll, apr&egrave;s le docteur Lanyon toutefois, qui, intimement li&eacute; jadis
+avec son coll&egrave;gue, s'est peu &agrave; peu &eacute;loign&eacute; de lui, sous pr&eacute;texte qu'il
+donnait &agrave; corps perdu dans des h&eacute;r&eacute;sies scientifiques. Lanyon, lui non
+plus, ne sait rien du myst&eacute;rieux Hyde. Le seul renseignement que M.
+Utterson ait jamais pu recueillir sur celui-ci est de nature &agrave; augmenter
+sa perplexit&eacute;; c'est le hasard qui le lui fournit.</p>
+
+<p>Un soir qu'il se prom&egrave;ne dans un quartier populeux de Londres, avec son
+jeune parent, M. Enfield, ce dernier lui fait remarquer, presque &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute; d'une petite rue commer&ccedil;ante, l'entr&eacute;e d'une cour qui
+interrompt la ligne r&eacute;guli&egrave;re des maisons. Juste &agrave; cet endroit, un
+pignon d&eacute;labr&eacute; avance sur la rue ses deux &eacute;tages sans fen&ecirc;tres,
+au-dessus de la porte d&eacute;pourvue, de marteau, une porte de derri&egrave;re
+apparemment.</p>
+
+<p>&laquo;Cette porte que voici, dit M. Enfield, se rattache dans ma pens&eacute;e &agrave; une
+singuli&egrave;re histoire.&raquo;</p>
+
+<p>Et il raconte l'acte de brutalit&eacute; commis sous ses yeux, dans cette rue
+m&ecirc;me, contre un enfant, une petite fille, par un individu d'apparence
+plus que d&eacute;sagr&eacute;able, une esp&egrave;ce de gnome. Indign&eacute;, il a saisi le
+coupable au collet, appel&eacute; au secours; un rassemblement s'est form&eacute;, et
+M. Hyde, pour &eacute;viter un scandale, a pay&eacute; une forte somme aux parents de
+sa victime. Il s'est rendu sous bonne escorte &agrave; son domicile, la maison
+d&eacute;labr&eacute;e en question, et est redescendu bient&ocirc;t avec un ch&egrave;que sur la
+banque Coutts, sign&eacute; du nom le plus honorable, un nom qu'Utterson devine
+sans que son cousin ait besoin de le prononcer.</p>
+
+<p>&laquo;Et quelle figure a-t-il, ce Hyde?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas ais&eacute; de le peindre. Je n'ai jamais vu d'homme qui m'ait
+inspir&eacute; autant de d&eacute;go&ucirc;t, sans que je puisse expliquer pourquoi. Il vous
+donne l'impression d'un &ecirc;tre difforme, et cependant je ne saurais
+sp&eacute;cifier sa difformit&eacute;. Il est extraordinaire, voil&agrave; le fait, il est
+anormal. Je crois le voir encore, tant je l'ai peu oubli&eacute;, et cependant
+je ne trouve pas de paroles pour peindre l'effet que produit cette
+infernale physionomie.&raquo;</p>
+
+<p>M. Utterson est plus &eacute;mu qu'il ne veut le laisser para&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Sur la maison elle-m&ecirc;me, demande-t-il, vous ne savez rien?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, j'ai observ&eacute; que personne n'y entre jamais, sauf le h&eacute;ros
+tr&egrave;s repoussant de mon aventure. Elle n'est pas habit&eacute;e, les trois
+fen&ecirc;tres grill&eacute;es, sur la cour, restent toujours closes, mais les vitres
+en sont propres, et, au-dessus, il y a une chemin&eacute;e qui fume parfois, ce
+qui donnerait l'id&eacute;e que quelqu'un y vient accidentellement.&raquo;</p>
+
+<p>Le notaire Utterson voit que M. Enfield ne se doute pas que cette
+vilaine b&acirc;tisse d&eacute;pend de la maison de son ami Jekyll. Apr&egrave;s avoir
+soup&ccedil;onn&eacute; celui-ci de folie toute pure, il craint qu'il ne s'agisse
+plut&ocirc;t de quelque complicit&eacute; honteuse. L'id&eacute;e fixe le poursuit de
+s'&eacute;clairer l&agrave;-dessus. Il se met &agrave; guetter les secrets nocturnes du
+quartier que fr&eacute;quente l'odieux Hyde. Longtemps il attend en vain; mais,
+certain soir, vers dix heures, les boutiques &eacute;tant closes et la rue
+silencieuse, au milieu du sourd mugissement de Londres, un pas retentit
+rapide, un homme de petite taille appara&icirc;t, tire une cl&eacute; de sa poche et
+se dirige vers la maison indiqu&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;M. Hyde?&raquo; lui dit le notaire en posant la main sur son &eacute;paule.</p>
+
+<p>L'homme tressaille et recule, mais sa terreur n'est que momentan&eacute;e.
+Reprenant aussit&ocirc;t de l'empire sur lui-m&ecirc;me, il r&eacute;pond:</p>
+
+<p>&laquo;C'est mon nom, en effet; que me voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un vieil ami du docteur Jekyll; on a d&ucirc; vous parler de moi: M.
+Utterson. Faites-moi une gr&acirc;ce, laissez-moi voir votre visage.&raquo;</p>
+
+<p>L'autre h&eacute;site, puis, apr&egrave;s r&eacute;flexion, se tourne d'un air de d&eacute;fi.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant je vous reconna&icirc;trai, dit Utterson. Cela peut &ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pond Hyde, il vaut mieux que nous nous soyons rencontr&eacute;s... &Agrave;
+propos, vous avez besoin de savoir mon adresse.&raquo;</p>
+
+<p>Et il lui indique une rue, un num&eacute;ro.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! se dit le notaire, est-il possible qu'il ait, lui aussi,
+song&eacute; au testament?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ne m'ayant jamais vu, avez-vous pu me deviner? reprend Hyde.</p>
+
+<p>&mdash;D'apr&egrave;s une description. Nous avons des amis communs.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquels? balbutie Hyde.</p>
+
+<p>&mdash;Jekyll, par exemple.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vous a jamais parl&eacute; de moi, s'&eacute;crie l'autre en rougissant de
+col&egrave;re. Vous mentez.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, il a pouss&eacute; la porte et disparu dans la maison, laissant
+Utterson stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&laquo;Ce nain bl&ecirc;me, au sourire timide et cynique &agrave; la fois, est certainement
+fort laid, pense le notaire, mais sa laideur ne suffit pas &agrave; expliquer
+la r&eacute;pulsion insurmontable que suscite sa pr&eacute;sence. Il faut qu'il y ait
+quelque chose en outre. Serait-ce qu'une &acirc;me noire peut transpara&icirc;tre
+ainsi &agrave; travers son enveloppe de chair? Pauvre Jekyll! Si jamais j'ai lu
+la signature de Satan sur un visage, c'est sur celui de ton nouvel ami.&raquo;</p>
+
+<p>En tournant la rue, on arrive devant un square bord&eacute; de belles maisons,
+dont plusieurs sont d&eacute;chues de leur rang d'autrefois, divis&eacute;es en
+appartements, en bureaux, en magasins. L'une d'elles, cependant, devant
+laquelle s'arr&ecirc;te Utterson, a gard&eacute; un grand air d'opulence. Un vieux
+domestique vient ouvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Poole, lui dit Utterson, le docteur Jekyll est-il chez lui?&raquo;</p>
+
+<p>Sur sa r&eacute;ponse n&eacute;gative:</p>
+
+<p>&laquo;Je viens de voir M. Hyde s'introduire par la porte de l'ancienne salle
+d'anatomie. Cela est-il permis en l'absence de votre ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, car M. Hyde a une cl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas cependant avoir jamais rencontr&eacute; ici ce jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, on ne l'invite pas &agrave; d&icirc;ner et il ne para&icirc;t gu&egrave;re de ce
+c&ocirc;t&eacute;-ci de la maison. Il entre et sort toujours par le laboratoire.&raquo;</p>
+
+<p>Utterson conclut de ces renseignements que le docteur, en ouvrant sa
+maison &agrave; Hyde, subit la cons&eacute;quence de quelque faute de jeunesse. Ce
+doit &ecirc;tre un supplice que de recevoir ainsi, bon gr&eacute;, mal gr&eacute;,
+inopin&eacute;ment, cet &ecirc;tre atroce, qui entre et sort furtivement, qui
+peut-&ecirc;tre est impatient d'h&eacute;riter.... Il se promet de prot&eacute;ger Jekyll
+contre l'influence &eacute;quivoque qui s'est gliss&eacute;e &agrave; son foyer. Il profitera
+pour cela du premier t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez que je n'ai jamais approuv&eacute; votre testament, lui dit-il avec
+hardiesse, et je l'approuve moins que jamais, car j'ai appris des choses
+r&eacute;voltantes sur ce jeune Hyde.&raquo;</p>
+
+<p>La belle figure intelligente du docteur s'assombrit &agrave; ces mots.</p>
+
+<p>&laquo;Inutile de me les dire, cela ne changerait rien; vous ne comprenez pas
+ma position, r&eacute;pond-il avec une certaine incoh&eacute;rence. Je suis dans une
+passe difficile, tr&egrave;s difficile...&raquo;</p>
+
+<p>Et comme le notaire, esp&eacute;rant pouvoir le tirer de peine, presse Jekyll
+de s'ouvrir &agrave; lui, il refuse, affirmant sur l'honneur qu'il est tout &agrave;
+fait libre de se d&eacute;barrasser, quand il voudra, de cet Edward Hyde, que,
+par cons&eacute;quent, ses amis doivent lui laisser le soin d'appr&eacute;cier ce qui
+convient. Assur&eacute;ment, il est attach&eacute; &agrave; ce gar&ccedil;on, il a pour cela des
+raisons s&eacute;rieuses.... M&ecirc;me il conjure Utterson de vaincre, quand il ne
+sera plus, l'antipathie que lui inspire son h&eacute;ritier.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne pourrai jamais le souffrir, dit le notaire.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! r&eacute;pond Jekyll. Je vous prie seulement de l'aider au besoin, pour
+l'amour de moi.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; une ann&eacute;e de l&agrave;, Londres tout entier est &eacute;mu par un crime que rend
+plus frappant la haute situation de la victime, sir Danvers Carew. Il y
+a maintes preuves contre Hyde, et les circonstances font que M. Utterson
+est amen&eacute; &agrave; seconder la police dans ses recherches. La connaissance
+qu'il a de l'adresse du meurtrier pr&eacute;sum&eacute; permet de faire les
+perquisitions n&eacute;cessaires. Hyde habite, dans le quartier mal fr&eacute;quent&eacute;
+de Soho, une rue &eacute;troite et sombre, garnie de cabarets o&ugrave; l'on boit du
+gin, de restaurants fran&ccedil;ais du plus bas &eacute;tage, de boutiques borgnes o&ugrave;
+s'approvisionnent des femmes de mauvaise mine appartenant &agrave; toutes les
+nationalit&eacute;s. C'est dans un pareil milieu que le prot&eacute;g&eacute; de Jekyll,
+h&eacute;ritier d'un quart de million sterling, a &eacute;lu domicile.</p>
+
+<p>Une vieille femme, aux allures louches, vient ouvrir la porte.</p>
+
+<p>&laquo;M. Hyde est, dit-elle, rentr&eacute; tr&egrave;s tard dans la nuit, mais pour
+ressortir ensuite; il a des habitudes fort irr&eacute;guli&egrave;res, et dispara&icirc;t
+parfois un mois ou deux de suite.&raquo;</p>
+
+<p>Au nom de la loi, la maison est visit&eacute;e en d&eacute;tail. Elle est &agrave; peu pr&egrave;s
+vide. Hyde n'habite que deux chambres meubl&eacute;es avec luxe; un grand
+d&eacute;sordre toutefois y r&egrave;gne pour le moment, comme si l'on y avait fait &agrave;
+la h&acirc;te des pr&eacute;paratifs de fuite: les v&ecirc;tements tra&icirc;nent sur le tapis,
+les tiroirs sont ouverts. Des cendres grises dans l'&acirc;tre indiquent que
+l'on a br&ucirc;l&eacute; des papiers; mais, derri&egrave;re une porte, les agents
+d&eacute;couvrent la moiti&eacute; d'un b&acirc;ton dont l'autre moiti&eacute; est rest&eacute;e sanglante
+sur le lieu du crime. Cette canne, d'un bois tr&egrave;s rare, a &eacute;t&eacute; donn&eacute;e
+bien des ann&eacute;es auparavant &agrave; son ami Jekyll par M. Utterson.</p>
+
+<p>Naturellement, la premi&egrave;re impulsion de ce dernier est de courir chez le
+docteur. Poole, le vieux domestique, l'introduit, en lui faisant
+traverser la cour qui a &eacute;t&eacute; jadis un jardin, dans l'esp&egrave;ce de pavillon
+que l'on appelle indistinctement le laboratoire ou la salle d'anatomie.
+Le docteur a autrefois achet&eacute; la maison aux h&eacute;ritiers d'un chirurgien,
+et s'occupe de chimie l&agrave; o&ugrave; son pr&eacute;d&eacute;cesseur s'occupait &agrave; diss&eacute;quer.
+Pour la premi&egrave;re fois, le notaire est admis &agrave; visiter cette partie de la
+maison, qui donne sur la petite rue, th&eacute;&acirc;tre de sa premi&egrave;re rencontre
+avec Hyde. Il trouve le docteur, dans une vaste chambre garnie
+d'armoires vitr&eacute;es, d'un grand bureau et d'une psych&eacute;, meuble assez
+d&eacute;plac&eacute; dans un lieu pareil.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous les nouvelles? lui demande Utterson.</p>
+
+<p>&mdash;On les a cri&eacute;es sur la place, r&eacute;pond Jekyll tr&egrave;s p&acirc;le et frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot: j'esp&egrave;re que vous n'avez pas &eacute;t&eacute; assez fou pour cacher ce
+mis&eacute;rable?</p>
+
+<p>&mdash;Utterson, s'&eacute;crie le docteur, je vous donne ma parole d'honneur que
+tout est fini entre lui et moi! D'ailleurs, il n'a pas besoin de mon
+secours, il est en s&ucirc;ret&eacute;. Personne n'entendra plus parler de Hyde.&raquo;</p>
+
+<p>L'homme de loi est &eacute;tonn&eacute; de ces fa&ccedil;ons v&eacute;h&eacute;mentes, presque fi&eacute;vreuses:</p>
+
+<p>&laquo;Vous paraissez bien s&ucirc;r de lui!</p>
+
+<p>&mdash;S&ucirc;r... absolument. Mais j'aurais besoin de votre conseil. J'ai re&ccedil;u
+une lettre, et je me demande si je dois la communiquer &agrave; la justice.
+D&eacute;cidez... j'ai perdu toute confiance en moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Vous craignez que cela n'aide &agrave; d&eacute;couvrir?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, peu m'importe ce que deviendra Hyde. Je pensais &agrave; ma propre
+r&eacute;putation, que cette triste affaire met en p&eacute;ril.&raquo;</p>
+
+<p>Utterson, surpris de ce soudain acc&egrave;s d'&eacute;go&iuml;sme, demande &agrave; voir la
+lettre; elle est d'une &eacute;criture renvers&eacute;e tr&egrave;s singuli&egrave;re et con&ccedil;ue dans
+des termes respectueux. Hyde exprime bri&egrave;vement son repentir, en
+s'excusant aupr&egrave;s du protecteur dont il a si mal reconnu les bont&eacute;s; il
+lui annonce qu'il a des moyens de fuite tout pr&ecirc;ts.</p>
+
+<p>L'enveloppe manque; Jekyll pr&eacute;tend l'avoir br&ucirc;l&eacute;e par m&eacute;garde.</p>
+
+<p>&laquo;Encore une question, reprend Utterson: c'est Hyde, n'est-ce pas, qui
+vous avait dict&eacute; ce passage de votre testament au sujet d'une
+disparition possible?&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur, d&eacute;faillant, fait un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&laquo;Je m'en doutais, dit Utterson. Le sc&eacute;l&eacute;rat avait l'intention de vous
+assassiner! Vous l'avez &eacute;chapp&eacute; belle!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai re&ccedil;u une terrible le&ccedil;on!&raquo; s'&eacute;crie Jekyll, ensevelissant sa
+t&ecirc;te entre ses deux mains. &laquo;Quelle le&ccedil;on, mon Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Et cependant il tente, au moment m&ecirc;me, de tromper son ami. En &eacute;tudiant
+l'autographe de Hyde, Utterson acquiert la preuve que la pr&eacute;tendue
+lettre de l'assassin est de la main m&ecirc;me de Jekyll, qui a chang&eacute;
+l'aspect des caract&egrave;res en les renversant. Le docteur s'est donc fait
+faussaire pour sauver un meurtrier!</p>
+
+<p>Cependant le temps s'&eacute;coule et l'assassin reste introuvable. On
+recueille des d&eacute;tails sur le pass&eacute; de l'homme, sur ses vices, sa
+cruaut&eacute;, ses relations ignobles et la haine qu'il a partout inspir&eacute;e;
+mais sur sa famille, sur ses origines, rien ne peut &ecirc;tre d&eacute;couvert,
+encore moins sur le lieu o&ugrave; il se cache. Une nouvelle vie semble avoir
+commenc&eacute; pour le docteur Jekyll; il ne s'occupe plus que de bonnes
+&oelig;uvres. Charitable, il l'a toujours &eacute;t&eacute;, mais il devient religieux en
+outre; il fr&eacute;quente plus assid&ucirc;ment ses anciens amis, renoue des
+relations tr&egrave;s affectueuses avec le docteur Lanyon, et para&icirc;t heureux
+comme il ne l'&eacute;tait pas depuis longtemps.</p>
+
+<p>Deux mois se passent ainsi; tout &agrave; coup, les amis de Jekyll trouvent sa
+porte ferm&eacute;e. Il garde la chambre, ne re&ccedil;oit personne. Utterson se
+d&eacute;cide enfin &agrave; faire part de son inqui&eacute;tude au docteur Lanyon. En
+entrant chez celui-ci, il est stup&eacute;fait de le trouver chang&eacute;, affaibli,
+presque mourant:</p>
+
+<p>&laquo;Un coup terrible m'a frapp&eacute;, explique Lanyon, je ne m'en rel&egrave;verai
+jamais; ce n'est plus qu'une question de semaines. Eh bien, je ne me
+plains pas de la vie... je l'ai trouv&eacute;e bonne... mais... si nous savions
+tout, nous serions plus satisfaits de nous en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Jekyll est malade, lui aussi&raquo;, commence Utterson.</p>
+
+<p>&Agrave; ce nom, la figure de Lanyon s'alt&egrave;re davantage encore; il l&egrave;ve une
+main tremblante:</p>
+
+<p>&laquo;Que je n'entende plus parler du docteur Jekyll, dit-il avec
+emportement. Il est mort pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous lui en voulez encore? s'&eacute;crie Utterson &eacute;tonn&eacute;. Songez que nous
+sommes trois bien vieux amis, Lanyon, et que les intimit&eacute;s de jeunesse
+ne se remplacent pas.</p>
+
+<p>&mdash;Inutile d'insister. Demandez-lui plut&ocirc;t &agrave; lui-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>&mdash;Mais il ne veut pas me recevoir....</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'&eacute;tonne pas! Un jour ou l'autre, quand je ne serai plus, vous
+apprendrez la v&eacute;rit&eacute;. Jusque-l&agrave;, qu'il ne soit jamais question entre
+nous d'un sujet que j'abhorre.&raquo;</p>
+
+<p>Utterson demande par &eacute;crit des explications &agrave; Jekyll; une r&eacute;ponse tr&egrave;s
+embrouill&eacute;e lui parvient, dans laquelle le docteur exprime son intention
+de se condamner d&eacute;sormais &agrave; une retraite absolue.</p>
+
+<p>Que faut-il supposer? Quelle catastrophe a donc pu survenir? L'id&eacute;e de
+la folie se pr&eacute;sente de nouveau &agrave; l'esprit du notaire; les paroles de
+Lanyon impliqueraient cependant tout autre chose. Il voudrait interroger
+de nouveau le vieux savant, mais il n'en a pas l'occasion, car, en une
+quinzaine de jours, cet homme d'une si haute valeur morale et
+intellectuelle succombe. Il laisse &agrave; Utterson un paquet scell&eacute; qui ne
+doit &ecirc;tre ouvert par lui qu'apr&egrave;s la disparition du docteur Jekyll. Pour
+la seconde fois, ce mot de disparition, d&eacute;j&agrave; trac&eacute; dans le testament, se
+trouve accoupl&eacute; au nom de Jekyll. Utterson contient &agrave; grand-peine sa
+curiosit&eacute;, mais le respect qu'il doit &agrave; la volont&eacute; expresse d'un mourant
+le d&eacute;cide &agrave; laisser dormir les papiers dans un tiroir....</p>
+
+<p>Souvent il va prendre des nouvelles du docteur. Le fid&egrave;le Poole lui dit
+toujours que son ma&icirc;tre ne sort plus de ce cabinet myst&eacute;rieux, au-dessus
+du laboratoire, qu'il ne parle gu&egrave;re, ne lit plus et para&icirc;t absorb&eacute; dans
+de tristes pens&eacute;es. Un jour, Utterson s'avise de p&eacute;n&eacute;trer dans la cour
+sur laquelle donnent les trois fen&ecirc;tres grill&eacute;es, afin d'entrevoir au
+moins le prisonnier volontaire. L'une de ces fen&ecirc;tres est ouverte; le
+docteur, assis aupr&egrave;s, l'air souffrant, accabl&eacute;, aper&ccedil;oit son ami et
+consent &agrave; &eacute;changer de loin quelques mots avec lui. Mais, tout &agrave; coup,
+une expression de terreur et de d&eacute;sespoir, une expression qui glace le
+sang dans les veines du notaire, passe sur son visage, et la fen&ecirc;tre se
+reforme brusquement.</p>
+
+<p>&Agrave; peu de temps de l&agrave;, M. Utterson re&ccedil;oit la visite de Poole &eacute;pouvant&eacute;.
+Le vieux serviteur le conjure de venir s'assurer par lui-m&ecirc;me de ce qui
+se passe. Il ne peut plus porter seul le poids d'une pareille
+responsabilit&eacute;. Tout le monde a peur dans la maison.</p>
+
+<p>En effet, quand Utterson p&eacute;n&egrave;tre chez le docteur, les autres domestiques
+sont r&eacute;unis tremblants, effar&eacute;s, dans le vestibule, et on lui fait de
+sinistres rapports. &Agrave; la suite de Poole, il se dirige vers le pavillon
+o&ugrave; s'est retranch&eacute; Jekyll et monte l'escalier qui conduit au fameux
+cabinet.</p>
+
+<p>&laquo;Marchez aussi doucement que possible et puis &eacute;coutez; mais qu'il ne
+vous entende pas&raquo;, dit Poole, sans que le notaire puisse rien comprendre
+&agrave; cette &eacute;trange recommandation.</p>
+
+<p>Il annonce, par le trou de la serrure, M. Utterson.</p>
+
+<p>Une voix plaintive r&eacute;pond du dedans:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne peux voir personne.&raquo;</p>
+
+<p>Et Poole, d'un air triomphant, reprend tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, monsieur, dites si c'est vraiment la voix de mon ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien chang&eacute;e, en effet.</p>
+
+<p>&mdash;Chang&eacute;e? On n'a pas &eacute;t&eacute; vingt ans dans la maison d'un homme pour ne
+pas reconna&icirc;tre sa voix. Non, monsieur, mon ma&icirc;tre a disparu; dites-moi
+maintenant qui est l&agrave;, &agrave; sa place?&raquo;</p>
+
+<p>En parlant, il a entra&icirc;n&eacute; M. Utterson dans une chambre &eacute;cart&eacute;e o&ugrave; nul ne
+peut &eacute;pier leur conciliabule.</p>
+
+<p>&laquo;Toute cette derni&egrave;re semaine, celui qui hante le cabinet a demand&eacute; je
+ne sais quel m&eacute;dicament. Mon ma&icirc;tre faisait cela quelquefois. Il
+&eacute;crivait son ordonnance, puis jetait la feuille de papier sur
+l'escalier. Depuis huit jours nous n'avons vu de lui que cela... des
+papiers. Il &eacute;tait enferm&eacute;; les repas m&ecirc;mes devaient &ecirc;tre laiss&eacute;s &agrave; la
+porte. Eh bien, tous les jours, deux ou trois fois par jour, il y avait
+des ordonnances sur l'escalier, et je devais courir chez tous les
+chimistes de la ville; et chaque fois que j'avais apport&eacute; la drogue, un
+nouveau papier me commandait de la rendre, parce qu'elle n'&eacute;tait pas
+pure, et de chercher ailleurs. On a terriblement besoin de cette
+drogue-l&agrave;, monsieur...&raquo;</p>
+
+<p>L'un des papiers est rest&eacute; dans la poche de Poole. Jekyll y a trac&eacute; les
+lignes suivantes:</p>
+
+<p>&laquo;Le docteur Jekyll affirme &agrave; MM. *** que leur dernier envoi n'a pu
+servir. En 18... il leur avait achet&eacute; une quantit&eacute; consid&eacute;rable de cette
+m&ecirc;me poudre. Il les prie de chercher avec un soin extr&ecirc;me et de lui en
+envoyer de la m&ecirc;me qualit&eacute;, &agrave; tout prix.&raquo;</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave;, l'&eacute;criture est assez r&eacute;guli&egrave;re; mais, &agrave; la fin, la plume a
+crach&eacute;, comme si une &eacute;motion trop forte brisait toutes les digues.</p>
+
+<p>&laquo;Pour l'amour de Dieu, trouvez-m'en de l'ancienne!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ceci est assur&eacute;ment l'&eacute;criture du docteur, dit Utterson.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, r&eacute;pond Poole; mais, peu importe son &eacute;criture, je l'ai vu....</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai surpris un jour qu'il &eacute;tait sorti du cabinet et ne se croyait
+pas observ&eacute;. Ce n'a &eacute;t&eacute; qu'une minute; il s'est sauv&eacute; avec une esp&egrave;ce de
+cri; mais je savais &agrave; quoi m'en tenir, et mes cheveux se sont h&eacute;riss&eacute;s
+de crainte. Pourquoi mon ma&icirc;tre aurait-il eu un masque sur la figure et
+pourquoi aurait-il cri&eacute; en s'enfuyant &agrave; ma vue?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je devine, dit Utterson. Mon pauvre ami est atteint, sans
+doute, d'une maladie qui le d&eacute;figure autant qu'elle le fait souffrir, et
+qu'il veut d&eacute;rober &agrave; tous les yeux. De l&agrave; ce masque qu'il porte pour
+dissimuler quelque plaie affreuse, de l&agrave; l'extraordinaire alt&eacute;ration de
+sa voix et l'impatience qu'il a de trouver un rem&egrave;de qui puisse le
+soulager.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, dit Poole r&eacute;solument, cet &ecirc;tre-l&agrave; n'&eacute;tait pas mon
+ma&icirc;tre; mon ma&icirc;tre est grand, solide, celui-l&agrave; n'&eacute;tait gu&egrave;re qu'un nain.
+Parbleu! depuis vingt ans, je le connais assez, mon ma&icirc;tre! Non, l'homme
+au masque n'&eacute;tait pas le docteur, et, si vous voulez que je vous dise ce
+que je crois, un meurtre a &eacute;t&eacute; commis.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous parlez ainsi, Poole, mon devoir est de m'assurer des
+faits. J'enfoncerai cette porte.&raquo;</p>
+
+<p>Les deux hommes se munissent d'une hache et d'un tisonnier; ils envoient
+un valet de pied robuste garder la porte du laboratoire. Une derni&egrave;re
+fois, Utterson &eacute;coute. Le bruit d'un pas l&eacute;ger se fait &agrave; peine entendre
+sur le tapis.</p>
+
+<p>&laquo;Tout le jour et une bonne partie de la nuit, il marche ainsi de long en
+large, dit le vieux domestique; une mauvaise conscience ne se repose
+pas. Et une fois... une fois, j'ai entendu qu'il pleurait.... On aurait
+dit une femme ou une &acirc;me en peine. Je ne sais quel poids m'est tomb&eacute; sur
+le c&oelig;ur. J'aurais pleur&eacute; aussi.&raquo;</p>
+
+<p>Le moment est venu d'agir.</p>
+
+<p>&laquo;Jekyll, crie Utterson d'une voix forte, je demande &agrave; vous voir.&raquo;</p>
+
+<p>Pas de r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous avertis; nous avons des soup&ccedil;ons, je dois et je veux vous voir;
+si ce n'est pas de votre plein gr&eacute;, ce sera de force....</p>
+
+<p>&mdash;Utterson, r&eacute;plique la voix, pour l'amour de Dieu, ayez piti&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'est pas la voix de Jekyll d&eacute;cid&eacute;ment, c'est celle de Hyde. Quatre
+fois la hache s'abat sur les panneaux qui r&eacute;sistent; un cri de terreur
+tout animal a retenti dans le cabinet. Au cinqui&egrave;me coup, la porte
+bris&eacute;e livre passage aux assi&eacute;geants, qui, constern&eacute;s du silence qui
+r&egrave;gne d&eacute;sormais, restent irr&eacute;solus sur le seuil. Une lampe &eacute;claire
+paisiblement ce r&eacute;duit studieux, un bon feu brille dans l'&acirc;tre, le th&eacute;
+est pr&eacute;par&eacute; sur une petite table; sans les armoires vitr&eacute;es remplies de
+produits chimiques, on se croirait dans l'int&eacute;rieur les plus bourgeois.
+Mais, au milieu de la chambre, g&icirc;t un cadavre, encore palpitant, celui
+d'Edward Hyde. Il est v&ecirc;tu d'habits trop grands pour lui, des habits &agrave;
+la taille du docteur. Sa main crisp&eacute;e tient encore une fiole de poison.
+Il s'est fait justice.</p>
+
+<p>Quant au docteur, on ne le retrouve nulle part; mais, sur la table,
+aupr&egrave;s d'un ouvrage pieux pour lequel Jekyll avait exprim&eacute; &agrave; plusieurs
+reprises beaucoup d'estime, et qui cependant est annot&eacute; de sa main avec
+force blasph&egrave;mes, aupr&egrave;s des soucoupes remplies de doses mesur&eacute;es d'un
+sel blanc, que Poole reconna&icirc;t pour la drogue que son ma&icirc;tre l'envoyait
+toujours demander, il y a des papiers.</p>
+
+<p>En cherchant bien, Utterson d&eacute;couvre un testament qui lui l&egrave;gue, chose
+&eacute;trange, tout ce qui devait appartenir &agrave; Edward Hyde, puis une lettre
+d'adieu et une confession dont il prend connaissance, apr&egrave;s avoir lu le
+manuscrit du docteur Lanyon.</p>
+
+<p>Ce manuscrit atteste un fait &eacute;trange. Le 9 janvier, Lanyon a re&ccedil;u de son
+vieux camarade de coll&egrave;ge, Henry Jekyll, une lettre charg&eacute;e qui
+l'adjure, au nom de leur amiti&eacute; ancienne, de lui rendre un service
+duquel d&eacute;pend son honneur, sa vie. Il s'agit d'aller prendre dans son
+cabinet de travail, quitte &agrave; en forcer la porte, des poudres et une
+fiole dont il indique exactement la place. Vers minuit un homme qu'il
+devra recevoir en secret, apr&egrave;s avoir renvoy&eacute; ses domestiques, viendra
+lui dire le reste. Lanyon, sans rien comprendre &agrave; cet appel, ob&eacute;it
+exactement; il se rend chez Jekyll; le vieux Poole, lui aussi, a &eacute;t&eacute;
+averti par lettre charg&eacute;e. Un serrurier est l&agrave; qui attend; on p&eacute;n&egrave;tre
+dans le cabinet en for&ccedil;ant la serrure, on d&eacute;couvre, &agrave; l'endroit d&eacute;sign&eacute;,
+des sels quelconques, une teinture rouge qui ressemble &agrave; du sang, un
+cahier qui renferme nombre de dates couvrant une p&eacute;riode de beaucoup
+d'ann&eacute;es, avec quelques notes inintelligibles. Lanyon, fort intrigu&eacute;,
+emporte le tout chez lui, et attend de pied ferme le visiteur nocturne,
+auquel il va ouvrir lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Ce visiteur est un petit homme dont l'aspect lui inspire un m&eacute;lange
+inconnu de d&eacute;go&ucirc;t et de curiosit&eacute;. Il est v&ecirc;tu d'habits beaucoup trop
+grands, qui tra&icirc;nent par terre et flottent autour de lui. Son premier
+mot est pour r&eacute;clamer avec agitation les myst&eacute;rieux objets trouv&eacute;s chez
+le docteur Jekyll; &agrave; leur vue, il pousse un soupir de soulagement, puis,
+demandant un verre gradu&eacute;, compte quelques gouttes de la liqueur, et y
+ajoute une des poudres. Le m&eacute;lange, d'abord rouge&acirc;tre, commence, tandis
+que les cristaux se dissolvent, &agrave; prendre une nuance plus brillante, &agrave;
+devenir effervescent et &agrave; exhaler des fum&eacute;es l&eacute;g&egrave;res. Soudain,
+l'&eacute;bullition cesse, le liquide passe lentement du pourpre fonc&eacute; au vert
+p&acirc;le. L'&eacute;trange visiteur a bu d'un trait.... Il crie, chancelle, se
+retient &agrave; la table, puis reste l&agrave;, les yeux inject&eacute;s, la bouche
+entrouverte, respirant &agrave; peine. Un changement s'est produit: les traits
+du visage semblent se fondre et se reformer. Lanyon recule d'un
+soubresaut brusque, l'&acirc;me noy&eacute;e dans une &eacute;pouvante sans nom. Devant lui,
+p&acirc;le, tremblant, les mains &eacute;tendues comme pour retrouver son chemin &agrave;
+t&acirc;tons au sortir du s&eacute;pulcre, se tient Henry Jekyll!...</p>
+
+<p>C'est ce qu'il a entendu, ce qu'il a vu cette nuit-l&agrave; qui a &eacute;branl&eacute; la
+vie du docteur Lanyon dans ses fondements m&ecirc;mes. Le secret professionnel
+s'impose &agrave; lui, mais l'horreur le tuera, car il ne peut se le
+dissimuler, et cette pens&eacute;e le hante jusqu'&agrave; une supr&ecirc;me angoisse, lui,
+l'ennemi et le contempteur de la science occulte: l'&ecirc;tre difforme qui
+s'est gliss&eacute; dans sa maison cette nuit-l&agrave; est bien celui que poursuit la
+police comme assassin de sir Danvers Carew....</p>
+
+<p>Quant &agrave; l'effrayante m&eacute;tamorphose, elle est expliqu&eacute;e par la confession
+du docteur Jekyll:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis n&eacute; en 18..., avec une grosse fortune, quelques excellentes
+qualit&eacute;s, le go&ucirc;t du travail et le d&eacute;sir de m&eacute;riter l'estime des
+meilleurs entre mes semblables, en possession, par cons&eacute;quent, de toutes
+les garanties qui peuvent assurer un avenir honorable et distingu&eacute;. Le
+plus grand de mes d&eacute;fauts &eacute;tait cette soif de plaisir qui contribue au
+bonheur de bien des gens, mais qui ne se conciliait gu&egrave;re avec ma
+pr&eacute;occupation de porter la t&ecirc;te haute devant le public, de garder une
+contenance particuli&egrave;rement grave. Il arriva donc que je cachai mes
+fredaines, et que, lorsque ma situation se trouva solidement &eacute;tablie,
+j'avais d&eacute;j&agrave; pris l'habitude inv&eacute;t&eacute;r&eacute;e d'une vie double. Plus d'un
+aurait fait parade des l&eacute;g&egrave;res irr&eacute;gularit&eacute;s de conduite dont je me
+sentais coupable; mais, consid&eacute;r&eacute;es des hauteurs o&ugrave; j'aimais &agrave; me
+placer, elles m'apparaissaient, au contraire, comme inexcusables, et je
+les cachais avec un sentiment de honte presque morbide. Ce fut donc
+beaucoup moins l'ignominie de mes fautes que l'exigence de mes
+aspirations qui me fit ce que j'&eacute;tais, et qui creusa chez moi, plus
+profond&eacute;ment que chez la majorit&eacute; des hommes, une s&eacute;paration marqu&eacute;e
+entre le bien et le mal, ces provinces distinctes qui composent la
+dualit&eacute; de la nature humaine.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais amen&eacute; ainsi, bien souvent, &agrave; m&eacute;diter sur cette dure loi de la
+vie qui g&icirc;t aux racines m&ecirc;mes de la religion et qui est une si grande
+cause de souffrance. Malgr&eacute; ma duplicit&eacute;, je ne me trouvais en aucune
+fa&ccedil;on hypocrite; mes deux natures prenaient tout au s&eacute;rieux de bonne
+foi; je n'&eacute;tais pas plus moi-m&ecirc;me quand je me plongeais dans le d&eacute;sordre
+que quand je m'&eacute;lan&ccedil;ais &agrave; la poursuite de la science, ou quand je me
+consacrais au soulagement des malheureux. L'impulsion de mes &eacute;tudes
+scientifiques, qui m'emportait dans les sph&egrave;res transcendantales d'un
+certain mysticisme, me faisait mieux sentir la guerre qui se livrait en
+moi. Par les deux c&ocirc;t&eacute;s de mon intelligence, le c&ocirc;t&eacute; moral et le c&ocirc;t&eacute;
+intellectuel, je me rapprochais donc, chaque jour davantage, de cette
+v&eacute;rit&eacute;, dont la d&eacute;couverte partielle m'a conduit &agrave; un si &eacute;pouvantable
+naufrage, que l'homme n'est pas un, en r&eacute;alit&eacute;, mais deux; je dis deux,
+ma propre exp&eacute;rience n'ayant pas d&eacute;pass&eacute; ce nombre. D'autres me
+suivront, d'autres iront plus loin que moi dans la m&ecirc;me voie, et je me
+hasarde &agrave; deviner que, dans chaque homme, sera reconnue plus tard une
+r&eacute;union d'individus tr&egrave;s divers, h&eacute;t&eacute;rog&egrave;nes et ind&eacute;pendants. Quant &agrave;
+moi, je devais infailliblement, par mon genre de vie, avancer dans une
+direction unique. Ce fut du c&ocirc;t&eacute; moral et en ma propre personne que
+j'appris &agrave; d&eacute;couvrir la dualit&eacute; primitive de l'homme; je vis que des
+deux natures qui se combattaient dans le champ de ma conscience, on
+pouvait dire que je n'appartenais &agrave; aucune, parce que j'&eacute;tais
+radicalement aux deux; et, de bonne heure, avant m&ecirc;me que mes travaux
+m'eussent sugg&eacute;r&eacute; la possibilit&eacute; d'un pareil miracle, je pris l'habitude
+de m'appesantir avec d&eacute;lices sur la pens&eacute;e, vague comme un r&ecirc;ve, de la
+s&eacute;paration de ces &eacute;l&eacute;ments.</p>
+
+<p>&laquo;Si chacun d'eux, me disais-je, pouvait habiter des identit&eacute;s
+distinctes, la vie serait d&eacute;livr&eacute;e de ce qui la rend intol&eacute;rable, le
+voluptueux pourrait se satisfaire, d&eacute;livr&eacute; enfin des scrupules et des
+remords que son fr&egrave;re jumeau lui impose, et le juste marcherait droit
+devant lui, en s'&eacute;levant toujours, en accomplissant les bonnes &oelig;uvres
+o&ugrave; il trouve son plaisir, sans s'exposer davantage aux hontes et aux
+ch&acirc;timents qu'attire sur lui un compagnon qu'il r&eacute;prouve. Pour la
+mal&eacute;diction de l'humanit&eacute;, ces deux ennemis sont emprisonn&eacute;s ensemble
+dans le sein tortur&eacute; de notre conscience, o&ugrave; ils luttent sans rel&acirc;che
+l'un contre l'autre. Comment les s&eacute;parer?</p>
+
+<p>&laquo;Le moyen que je cherchais me fut fourni par les exp&eacute;riences multiples
+auxquelles je me livrais dans mon laboratoire. Peu &agrave; peu j'acquis le
+sentiment profond de l'immat&eacute;rialit&eacute; h&eacute;sitante, de la nature transitoire
+et vaporeuse, pour ainsi dire, de ce corps, solide en apparence, dont
+nous sommes rev&ecirc;tus. Je d&eacute;couvris que certains agents ont le pouvoir de
+secouer notre v&ecirc;tement de chair comme le vent agite un rideau, de nous
+en d&eacute;pouiller m&ecirc;me. Pour deux bonnes raisons, je n'approfondirai pas
+davantage la partie scientifique de ma confession: d'abord, parce que
+j'ai appris, &agrave; mes d&eacute;pens, que le fardeau de la vie est riv&eacute;
+indestructiblement aux &eacute;paules de l'homme, et qu'&agrave; chaque tentative
+faite pour le rejeter, il revient en imposant une pression plus p&eacute;nible.
+Secondement, parce que,&mdash;mon r&eacute;cit le prouvera d'une fa&ccedil;on trop
+&eacute;vidente, h&eacute;las!&mdash;mes d&eacute;couvertes rest&egrave;rent incompl&egrave;tes. Il suffit donc
+de dire que, non seulement j'en vins &agrave; reconna&icirc;tre, en mon propre corps,
+la simple exhalaison, le simple rayonnement de certaines puissances qui
+entraient dans la composition de mon esprit, mais que je r&eacute;ussis &agrave;
+fabriquer une drogue par laquelle ces puissances pouvaient &ecirc;tre
+d&eacute;tourn&eacute;es de leur supr&eacute;matie et souffrir qu'une nouvelle forme f&ucirc;t
+substitu&eacute;e &agrave; l'ancienne, une forme qui ne m'&eacute;tait pas moins naturelle,
+parce qu'elle portait l'empreinte des &eacute;l&eacute;ments les moins nobles de mon
+&acirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;J'h&eacute;sitai longtemps, avant de mettre cette th&eacute;orie en pratique. Je
+savais tr&egrave;s bien que je risquais la mort, car une substance capable de
+contr&ocirc;ler si violemment et de secouer &agrave; ce point la forteresse m&ecirc;me de
+l'identit&eacute; pouvait, prise &agrave; trop haute dose, ou par suite d'un accident
+quelconque, au moment de son absorption, effacer &agrave; tout jamais le
+tabernacle immat&eacute;riel que je lui demandais de modifier seulement. Mais
+la tentation d'une d&eacute;couverte si singuli&egrave;re l'emporta sur les plus vives
+alarmes. J'avais depuis longtemps pr&eacute;par&eacute; ma teinture; j'achetai, en
+quantit&eacute; consid&eacute;rable, chez un marchand de produits chimiques, certain
+sel particulier que je savais, l'ayant employ&eacute; &agrave; mes exp&eacute;riences, &ecirc;tre
+le dernier ingr&eacute;dient n&eacute;cessaire, et, par une nuit maudite, je m&ecirc;lai ces
+&eacute;l&eacute;ments, je les regardai bouillir et fumer ensemble dans un verre dont,
+avec un grand effort de courage, quand l'&eacute;bullition eut cess&eacute;, j'avalai
+le contenu.</p>
+
+<p>&laquo;Les plus atroces angoisses s'ensuivirent, comme si l'on me broyait les
+os: une naus&eacute;e mortelle, une horreur intime qui ne peut &ecirc;tre surpass&eacute;e &agrave;
+l'heure de la naissance ni &agrave; celle de la mort.... Puis ces agonies
+diverses s'&eacute;vanouirent rapidement, et je revins &agrave; moi, comme au sortir
+d'une maladie. Il y avait quelque chose d'&eacute;trange dans mes sensations,
+quelque chose d'indescriptiblement nouveau et, par suite de cette
+nouveaut&eacute; m&ecirc;me, d'incroyablement agr&eacute;able. Je me sentais plus jeune,
+plus l&eacute;ger, plus heureux dans mon corps. En dedans, je devenais capable
+de toutes les t&eacute;m&eacute;rit&eacute;s; un torrent d'images sensuelles roulait, se
+d&eacute;cha&icirc;nait dans mon imagination, j'&eacute;chappais aux liens de toute
+obligation, j'acqu&eacute;rais une libert&eacute; d'&acirc;me inconnue jusque-l&agrave;, qui
+n'&eacute;tait nullement innocente. Je connus, d&egrave;s le premier souffle de cette
+vie nouvelle, que j'&eacute;tais plus mauvais qu'auparavant, dix fois plus
+mauvais, livr&eacute;, comme un esclave, au mal originel, et cette pens&eacute;e
+m'exalta comme l'e&ucirc;t fait du vin.... J'&eacute;tendis les bras, en
+m'abandonnant, ravi, &agrave; la fra&icirc;cheur de ces sensations, et, au moment
+m&ecirc;me, je fus soudainement averti que j'avais baiss&eacute; en stature. Il n'y
+avait pas de miroir dans mon cabinet &agrave; cette &eacute;poque; la psych&eacute;, qui
+maintenant s'y trouve, y fut apport&eacute;e, plus tard, pour refl&eacute;ter mes
+transformations. La nuit cependant touchait au matin, un matin tr&egrave;s
+sombre; tous les h&ocirc;tes de la maison &eacute;taient encore plong&eacute;s dans le
+sommeil; transport&eacute;, comme je l'&eacute;tais, d'esp&eacute;rance et de joie, je
+m'aventurai dehors, je traversai la cour, au-dessus de laquelle il me
+sembla que les constellations regardaient &eacute;tonn&eacute;es cet &ecirc;tre, le premier
+de son esp&egrave;ce qu'e&ucirc;t encore d&eacute;couvert leur infatigable vigilance; je me
+glissai par les corridors, &eacute;tranger dans ma propre maison, et, en
+arrivant dans ma chambre, j'aper&ccedil;us pour la premi&egrave;re fois Edward Hyde.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut maintenant que je parle par th&eacute;orie, en disant, non pas ce que
+je sais, mais ce que je crois &ecirc;tre probable. Le c&ocirc;t&eacute; mauvais de ma
+nature, &agrave; qui j'avais transf&eacute;r&eacute; momentan&eacute;ment toute autorit&eacute;, &eacute;tait
+moins robuste et moins bien d&eacute;velopp&eacute; que le meilleur, dont je venais de
+me d&eacute;pouiller. Dans le cours de ma vie, qui avait &eacute;t&eacute;, apr&egrave;s tout, pour
+les neuf dixi&egrave;mes, une vie de vertu et d'empire sur moi-m&ecirc;me, je l'avais
+beaucoup moins &eacute;puis&eacute; que l'autre. De l&agrave;, je suppose, ce fait qu'Edward
+Hyde &eacute;tait plus petit, plus mince, plus jeune qu'Henry Jekyll. De m&ecirc;me
+que la bont&eacute; &eacute;clairait la physionomie de celui-ci, le mal &eacute;tait &eacute;crit
+lisiblement sur la face de celui-l&agrave;. Le mal, en outre, que je crois
+toujours &ecirc;tre le c&ocirc;t&eacute; mortel de notre humanit&eacute;, avait laiss&eacute;, sur ce
+corps ch&eacute;tif, le signe de la laideur, du d&eacute;labrement. Et, cependant,
+quand mes yeux rencontr&egrave;rent, dans la glace, cette vilaine idole, je
+n'&eacute;prouvai pas une r&eacute;pugnance, mais plut&ocirc;t un &eacute;lan de bienvenue. Ceci,
+en somme, &eacute;tait encore moi-m&ecirc;me; ceci me semblait naturel et humain. &Agrave;
+mes yeux, l'image de l'esprit y brillait plus vive, elle &eacute;tait plus
+ressemblante, plus tranch&eacute;e dans son individualit&eacute;, que sur la
+physionomie complexe et divis&eacute;e qu'auparavant j'avais l'habitude
+d'appeler mienne. Dans ce jugement, je devais avoir raison, car j'ai
+toujours remarqu&eacute; que, quand je portais la figure d'Edward Hyde,
+personne ne pouvait approcher de moi sans une visible d&eacute;faillance
+physique. J'attribue cet effet &agrave; ce que tous les &ecirc;tres humains, tels que
+nous les rencontrons, sont compos&eacute;s de bien et de mal, tandis que Hyde
+&eacute;tait seul au monde p&eacute;tri de mal sans m&eacute;lange.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne m'attardai qu'une minute devant le miroir; il me restait &agrave; tenter
+la seconde exp&eacute;rience, l'exp&eacute;rience concluante, &agrave; voir si j'avais perdu
+mon identit&eacute; sans retour, s'il me fallait fuir, avant l'aurore, une
+maison qui ne serait plus la mienne. Rentrant pr&eacute;cipitamment dans mon
+cabinet, je pr&eacute;parai, j'absorbai le breuvage une fois de plus; une fois
+de plus j'endurai les tortures de la dissolution; enfin, je revins &agrave; moi
+avec le caract&egrave;re, la stature et le visage d'Henry Jekyll.</p>
+
+<p>&laquo;Cette nuit-l&agrave;, j'abordai les funestes chemins de traverse. Si j'eusse
+fait ma d&eacute;couverte dans un plus noble esprit, si j'eusse tent&eacute; cette
+exp&eacute;rience, sous l'empire de religieuses aspirations, tout e&ucirc;t pu &ecirc;tre
+diff&eacute;rent; de ces agonies de la naissance et de la mort serait sorti un
+ange plut&ocirc;t qu'un d&eacute;mon. La drogue n'avait aucune action d&eacute;terminante,
+elle n'&eacute;tait ni diabolique ni divine; elle &eacute;branla seulement les portes
+de ma prison, et ce qui &eacute;tait dedans s'&eacute;lan&ccedil;a dehors. &Agrave; cette &eacute;poque, la
+vertu sommeillait en moi; ma perversit&eacute;, mieux &eacute;veill&eacute;e, profita de
+l'occasion: Edward Hyde surgit. Dor&eacute;navant, bien que j'eusse deux
+caract&egrave;res aussi bien que deux apparences, et que l'un fut tout entier
+mauvais, l'autre &eacute;tait encore le vieil Henry Jekyll, ce compos&eacute; incongru
+des progr&egrave;s duquel j'avais appris d&eacute;j&agrave; &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer. Le mouvement fut
+donc compl&egrave;tement vers le pire.</p>
+
+<p>&laquo;M&ecirc;me alors je n'avais pas pu me r&eacute;concilier avec la s&eacute;cheresse d'une
+vie d'&eacute;tude; j'&eacute;tais gai &agrave; mes heures, et, comme mes plaisirs manquaient
+de dignit&eacute;, comme j'&eacute;tais, avec cela, non seulement connu de tout le
+monde et trop consid&eacute;r&eacute;, mais bien pr&egrave;s de la vieillesse, cette
+incoh&eacute;rence de ma vie devenait g&ecirc;nante de plus en plus. Ce fut pour ces
+motifs que mon nouveau pouvoir me tenta jusqu'&agrave; ce que j'en devinsse
+l'esclave. Je n'avais qu'&agrave; vider une coupe, &agrave; me d&eacute;barrasser du corps
+d'un professeur en renom et &agrave; endosser, comme un manteau &eacute;pais, celui
+d'Edward Hyde. Cette id&eacute;e me sembla piquante, et je fis avec soin tous
+mes pr&eacute;paratifs. Je louai et je meublai ce logement de Soho, o&ugrave; Hyde fut
+traqu&eacute; par la police; je pris pour gouvernante une cr&eacute;ature que je
+savais &ecirc;tre silencieuse et sans scrupules. D'autre part, j'annon&ccedil;ai &agrave;
+mes domestiques qu'un M. Hyde, dont je leur fis le portrait, devait
+jouir dans ma maison du square d'une enti&egrave;re libert&eacute;, de pleins
+pouvoirs. Pour &eacute;viter tout accident, je me fis famili&egrave;rement conna&icirc;tre
+sous mon nouvel aspect; je m'arrangeai de fa&ccedil;on &agrave; ce que, si quelque
+malheur m'arrivait en la personne du docteur Jekyll, je pusse &eacute;viter
+toute perte p&eacute;cuniaire sous ma figure d'Edward Hyde. Ce fut le secret du
+testament auquel vous oppos&acirc;tes tant d'objections. Ainsi fortifi&eacute;, comme
+je le supposais, de tous c&ocirc;t&eacute;s, je profitai sans crainte des immunit&eacute;s
+de ma situation. Certains hommes ont eu des bandits &agrave; leurs gages pour
+accomplir des crimes, tandis que leur propre r&eacute;putation demeurait &agrave;
+l'abri. Je fus le premier qui agit de m&ecirc;me en vue du plaisir. Je pus
+donc ainsi, aux yeux de tous, travailler consciencieusement, &eacute;taler une
+respectabilit&eacute; bien acquise, puis, soudain, comme un &eacute;colier, rejeter
+ces entraves et plonger, la t&ecirc;te la premi&egrave;re, dans l'oc&eacute;an de la
+libert&eacute;. Sous mon manteau imp&eacute;n&eacute;trable, je poss&eacute;dais une s&eacute;curit&eacute;
+compl&egrave;te. Songez-y... je n'avais qu'&agrave; franchir le seuil de mon
+laboratoire: en deux secondes, la liqueur, dont je tenais les
+ingr&eacute;dients toujours pr&ecirc;ts, &eacute;tait aval&eacute;e; apr&egrave;s cela, quoi qu'il p&ucirc;t
+faire, Hyde disparaissait comme un souffle sur un miroir, et &agrave; sa place,
+tranquillement assis chez lui, sous sa lampe nocturne, Jekyll se moquait
+des soup&ccedil;ons.</p>
+
+<p>&laquo;Mes plaisirs, je l'ai d&eacute;j&agrave; dit, n'avaient jamais &eacute;t&eacute; des plus relev&eacute;s;
+avec Edward Hyde, ils devinrent tr&egrave;s vite ignobles et monstrueux. &Agrave; mon
+retour de chaque excursion nouvelle, je restais stup&eacute;fait des turpitudes
+de mon autre moi-m&ecirc;me. Ce familier, que j'&eacute;voquais ainsi et que
+j'envoyais seul agir selon son bon plaisir, &eacute;tait l'&ecirc;tre le plus vil et
+le plus d&eacute;prav&eacute;; il n'avait que des pens&eacute;es &eacute;go&iuml;stes, s'abreuvant de
+jouissances avec une avidit&eacute; toute bestiale, sans souci des tortures qui
+pouvaient en r&eacute;sulter pour d'autres, aussi d&eacute;pourvu de remords qu'une
+statue de pierre. Henry Jekyll s'effrayait parfois des actes d'Edward
+Hyde, mais cette situation &eacute;chappait aux lois communes, elle rel&acirc;chait
+insidieusement l'&eacute;treinte de la conscience. C'&eacute;tait Hyde apr&egrave;s tout, et
+Hyde seul, qui &eacute;tait coupable; Jekyll ne se sentait pas plus m&eacute;chant
+qu'auparavant; ses bonnes qualit&eacute;s lui revenaient sans avoir subi
+d'atteintes apparentes; il se h&acirc;tait m&ecirc;me de r&eacute;parer le mal accompli par
+Hyde quand cela &eacute;tait possible. De cette fa&ccedil;on il se tranquillisait.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai nul dessein d'entrer dans le d&eacute;tail des infamies dont je me
+rendais complice (quant &agrave; les avoir commises moi-m&ecirc;me, je ne puis
+aujourd'hui encore l'admettre). Je ne veux qu'indiquer les
+avertissements que je re&ccedil;us et les degr&eacute;s de mon ch&acirc;timent. Une fois, je
+courus un v&eacute;ritable danger. Un acte de cruaut&eacute; contre une enfant excita
+contre moi la col&egrave;re de la foule, qui m'e&ucirc;t d&eacute;chir&eacute;, je crois, si je
+n'avais pas apais&eacute; la famille de ma petite victime en lui remettant un
+ch&egrave;que au nom d'Henry Jekyll. Ceci me donna l'id&eacute;e d'avoir un compte
+dans une autre banque au nom d'Edward Hyde, et quand, en alt&eacute;rant mon
+&eacute;criture, j'eus pourvu mon double d'une signature, je me crus de nouveau
+&agrave; l'abri du destin.</p>
+
+<p>&laquo;Deux mois environ avant le meurtre de sir Danvers Carew, j'&eacute;tais all&eacute;
+courir les aventures. Rentr&eacute; fort tard, je m'&eacute;veillai le lendemain avec
+des sensations bizarres. Ce fut en vain que je regardai autour de moi,
+en reconnaissant les belles proportions et le mobilier d&eacute;cent de ma
+chambre du square, le dessin des rideaux, la forme du lit d'acajou o&ugrave;
+j'&eacute;tais couch&eacute;. Quelque chose me laissait convaincu que je n'&eacute;tais pas
+r&eacute;ellement o&ugrave; je croyais &ecirc;tre, mais bien dans mon galant r&eacute;duit de Soho,
+o&ugrave; j'avais coutume de dormir sous le masque d'Edward Hyde. Je me mis &agrave;
+rire de cette illusion et, toujours curieux de psychologie, &agrave; en
+chercher les causes. Par intervalles, toutefois, le sommeil m'emportait,
+interrompant ma r&ecirc;verie, que je reprenais ensuite. Dans un moment
+lucide, mon regard tomba sur ma main &agrave; demi ferm&eacute;e. Or la main de
+Jekyll, vous l'avez souvent remarqu&eacute;, &eacute;tait une main professionnelle de
+forme et de dimensions, une grande main blanche, ferme et bien faite,
+tandis que la main qui m'apparaissait distinctement sur les draps, &agrave; la
+clart&eacute; jaunissante d'une matin&eacute;e de Londres, &eacute;tait d'une p&acirc;leur brune,
+maigre, osseuse, avec de gros n&oelig;uds et couverte partout d'un &eacute;pais
+duvet noir. Cette main velue &eacute;tait la main d'Edward Hyde.</p>
+
+<p>&laquo;Je dus la contempler fixement pendant pr&egrave;s d'une minute, abasourdi
+comme je l'&eacute;tais, jusqu'&agrave; ce que l'effroi &eacute;clat&acirc;t dans mon sein avec un
+fracas de cymbales. Bondissant hors du lit, je courus &agrave; mon miroir. Au
+spectacle qui frappa mes yeux, tout le sang de mes veines se gla&ccedil;a. Oui,
+je m'&eacute;tais couch&eacute; sous la forme de Jekyll, et c'&eacute;tait Hyde qui
+s'&eacute;veillait. Comment expliquer ce ph&eacute;nom&egrave;ne?... Comment y rem&eacute;dier?...
+Nouvelles terreurs. La matin&eacute;e &eacute;tait avanc&eacute;e d&eacute;j&agrave;, les domestiques
+devaient &ecirc;tre tous lev&eacute;s, et mes drogues se trouvaient dans le cabinet.
+Il me fallait faire un voyage pour les atteindre, descendre l'escalier,
+traverser la cour. Sans doute, je pourrais dissimuler mon visage, mais &agrave;
+quoi bon, puisque je ne pouvais cacher de m&ecirc;me le changement de stature?
+Enfin, je me rappelai que mes gens &eacute;taient habitu&eacute;s d&eacute;j&agrave; &agrave; voir aller et
+venir mon second moi, et j'&eacute;prouvai l&agrave;-dessus une sensation d&eacute;licieuse
+de soulagement. Je fus vite pr&ecirc;t; dans des habits &agrave; la taille du
+docteur, je traversai la maison, o&ugrave; le valet de pied recula &eacute;bahi en
+reconnaissant M. Hyde &agrave; pareille heure et si singuli&egrave;rement accoutr&eacute;.
+Dix minutes apr&egrave;s, le docteur Jekyll, revenu &agrave; sa premi&egrave;re forme,
+s'asseyait assez sombre devant un d&eacute;jeuner qu'il ne mangeait que du bout
+des l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&laquo;J'avais assur&eacute;ment peu d'app&eacute;tit; cet accident inexplicable renversait
+toutes mes exp&eacute;riences et semblait, comme le doigt qui &eacute;crivit sur le
+mur durant l'orgie babylonienne, tracer ma condamnation. Je commen&ccedil;ai &agrave;
+r&eacute;fl&eacute;chir plus s&eacute;rieusement que je ne l'avais encore fait aux
+possibilit&eacute;s de ma double existence. Cette partie de moi-m&ecirc;me, que
+j'avais le pouvoir de projeter au dehors, avait &eacute;t&eacute;, depuis quelque
+temps, terriblement exerc&eacute;e; il me sembla qu'elle grandissait, que le
+sang circulait plus vif dans les veines de Hyde, et je commen&ccedil;ai &agrave;
+entrevoir le p&eacute;ril d'un renversement de la balance. Que ferais-je si le
+pouvoir du changement volontaire m'&eacute;chappait, si le caract&egrave;re d'Edward
+Hyde allait devenir le mien irr&eacute;vocablement? La vertu de la drogue ne se
+manifestait pas toujours d'une fa&ccedil;on &eacute;gale. Une fois, au commencement,
+elle m'avait fait d&eacute;faut; depuis, il m'avait fallu, en plus d'une
+circonstance, doubler et m&ecirc;me tripler la dose, au risque d'en mourir.
+Ces incertitudes assombrissaient quelque peu mon contentement, qui eut
+&eacute;t&eacute; parfait sans elles. Maintenant, &agrave; la lumi&egrave;re de cet accident
+matinal, je fus conduit &agrave; remarquer que la difficult&eacute; qui avait &eacute;t&eacute;, au
+commencement, de me d&eacute;barrasser du corps de Jekyll, s'&eacute;tait transf&eacute;r&eacute;e
+peu &agrave; peu du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;. Il devenait clair que je perdais lentement
+possession de mon premier moi, le meilleur, et que je m'incorporais de
+plus en plus &agrave; mon second moi, le pire. Entre les deux, je devais faire
+un choix. Mes deux natures avaient en commun la m&eacute;moire, mais toutes les
+autres facult&eacute;s &eacute;taient fort in&eacute;galement r&eacute;parties entre elles. Jekyll
+(qui &eacute;tait composite) prenait part aux aventures de Hyde, tant&ocirc;t avec
+appr&eacute;hension, tant&ocirc;t avec curiosit&eacute;; mais Hyde &eacute;tait fort indiff&eacute;rent &agrave;
+Jekyll et ne se souvenait de lui que comme le brigand se rappelle la
+caverne o&ugrave; il se cache et d&eacute;joue les poursuites.</p>
+
+<p>&laquo;Faire cause, commune avec Jekyll, c'&eacute;tait renoncer &agrave; ces app&eacute;tits que
+j'avais longtemps caress&eacute;s en secret et auxquels, depuis peu, je
+m'abandonnais &eacute;perdument. Pr&eacute;f&eacute;rer Hyde, c'&eacute;tait mourir &agrave; mille int&eacute;r&ecirc;ts
+et &agrave; mille aspirations qui m'&eacute;taient chers, c'&eacute;tait devenir d'un coup
+m&eacute;prisable, c'&eacute;tait perdre mes amis. Le march&eacute; peut para&icirc;tre in&eacute;gal,
+mais il y avait encore une autre consid&eacute;ration dans la balance: tandis
+que Jekyll souffrirait cruellement de l'abstinence, Hyde ne se rendrait
+m&ecirc;me pas compte de ce qu'il avait perdu. Si particulier que f&ucirc;t mon cas,
+les termes de ce d&eacute;bat &eacute;taient vieux comme l'homme lui-m&ecirc;me: des
+tentations, des alarmes identiques assi&egrave;gent le premier p&eacute;cheur venu, et
+il en fut pour moi comme pour le grand nombre de mes semblables. Je
+choisis la meilleure part, et puis manquai de force pour m'y tenir.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je donnai la pr&eacute;f&eacute;rence au docteur d&eacute;j&agrave; vieux et contrari&eacute; dans
+ses passions, mais entour&eacute; d'amiti&eacute;s honorables et rempli d'intentions
+g&eacute;n&eacute;reuses; je dis un adieu r&eacute;solu &agrave; la libert&eacute;, &agrave; une jeunesse
+relative, aux impulsions ardentes et aux secr&egrave;tes d&eacute;bauches; mais
+peut-&ecirc;tre apportai-je dans ce choix quelques r&eacute;serves inconscientes, car
+je ne renon&ccedil;ai pas &agrave; ma maison de Soho, et je gardai les v&ecirc;tements
+d'Edward Hyde, pr&eacute;par&eacute;s pour tout &eacute;v&eacute;nement, dans mon cabinet. Pendant
+deux mois, cependant, je fus fid&egrave;le &agrave; ma d&eacute;termination; pendant deux
+mois, je pratiquai une aust&eacute;rit&eacute; &agrave; laquelle jamais, jusque-l&agrave;, je
+n'avais pu atteindre, et je jouis des compensations que procure la paix
+de la conscience. Mais le temps finit par att&eacute;nuer mes craintes, des
+d&eacute;sirs fr&eacute;n&eacute;tiques me tortur&egrave;rent, comme si Hyde e&ucirc;t r&eacute;clam&eacute; la libert&eacute;;
+enfin, dans une heure de faiblesse morale, j'avalai de nouveau la
+liqueur transformatrice.</p>
+
+<p>&laquo;De m&ecirc;me que l'ivrogne, quand il raisonne avec lui-m&ecirc;me sur son vice,
+n'est pas, une fois sur cinq cents, frapp&eacute; des dangers qu'il court par
+suite de son inconscience de brute, je n'avais jamais, en consid&eacute;rant ma
+position, tenu compte suffisamment de la compl&egrave;te insensibilit&eacute; morale,
+de la propension perp&eacute;tuelle &agrave; mal faire qui dominait chez Hyde. Ce fut
+par l&agrave; cependant que je fus puni. Mon d&eacute;mon avait &eacute;t&eacute; longtemps en cage,
+il s'&eacute;chappa rugissant. Au moment m&ecirc;me o&ugrave; je bus, je me sentis plus
+furieusement port&eacute; au crime que par le pass&eacute;. Une temp&ecirc;te d'impatience
+bouillonnait en moi. Sur une imperceptible provocation, je m'emportai
+comme aucun homme pourvu de sens n'aurait pu le faire, je frappai un
+vieillard inoffensif sans plus de motifs que ceux qu'un enfant g&acirc;t&eacute; peut
+avoir pour casser son joujou. Volontairement, je m'&eacute;tais dessaisi de ces
+instincts qui maintiennent une sorte d'&eacute;quilibre chez les plus mauvais
+d'entre nous; pour moi, &ecirc;tre tent&eacute;, la tentation fut-elle l&eacute;g&egrave;re,
+c'&eacute;tait succomber aussit&ocirc;t. L'esprit infernal me poussant, je
+m'abandonnai &agrave; une rage meurtri&egrave;re, et ce ne fut que la lassitude qui
+mit fin au terrible acc&egrave;s de d&eacute;lire dont le r&eacute;sultat fut la mort de sir
+Danvers Carew. Tout &agrave; coup, mon c&oelig;ur se gla&ccedil;a d'effroi; je compris
+qu'il y allait de ma vie, et, fuyant le th&eacute;&acirc;tre du meurtre, je ne
+songeai plus qu'&agrave; me mettre en s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je courus &agrave; ma maison de Soho et je d&eacute;truisis mes papiers; puis je
+commen&ccedil;ai d'errer par les rues, &agrave; la fois fier de mon crime et tremblant
+d'en subir les cons&eacute;quences, r&ecirc;vant d'en commettre de nouveaux, et
+l'oreille tendue, n&eacute;anmoins, au bruit des pas du vengeur qui devait me
+poursuivre. Hyde avait une chanson cynique sur les l&egrave;vres en m&ecirc;lant sa
+drogue, et il la but &agrave; la sant&eacute; du mort. Les souffrances de la
+transformation le poss&eacute;daient encore, cependant, quand Jekyll, avec des
+larmes de gratitude et de repentir, tomba &agrave; genoux, les mains lev&eacute;es
+vers Dieu. Le voile s'&eacute;tait d&eacute;chir&eacute;; je voyais ma vie dans son ensemble,
+depuis les jours de mon enfance et &agrave; travers les diverses phases de mes
+&eacute;tudes, de ma profession si honor&eacute;e, jusqu'aux horreurs de cette
+nuit-l&agrave;! Je ne pouvais r&eacute;ussir &agrave; me croire un assassin; je repoussais,
+avec des cris et des pri&egrave;res, les images hideuses que ma m&eacute;moire
+suscitait contre moi; n'importe, l'iniquit&eacute; commise me restait pr&eacute;sente.
+Les angoisses du remords firent place enfin &agrave; un sentiment de joie; le
+probl&egrave;me de ma conduite se trouva r&eacute;solu. Hyde devenait impossible; bon
+gr&eacute;, mal gr&eacute;, je me trouvais r&eacute;duit &agrave; la plus noble partie de mon
+existence. Combien je m'en r&eacute;jouissais! Avec quel empressement et quelle
+humilit&eacute; j'acceptais les restrictions de la vie normale, avec quel
+renoncement sinc&egrave;re je fermai la porte par laquelle je m'&eacute;tais enfui si
+souvent! Je me disais que je n'en repasserais jamais le seuil maudit; je
+broyai la cl&eacute; sous mon talon, je me crus sauv&eacute;....</p>
+
+<p>&laquo;Le lendemain, la culpabilit&eacute; de Hyde &eacute;tait prouv&eacute;e; on s'indignait
+d'autant plus que la victime &eacute;tait un homme haut plac&eacute; dans l'estime du
+monde. Je ne fus pas f&acirc;ch&eacute; de sentir mes meilleures impulsions gard&eacute;es
+ainsi par la terreur de l'&eacute;chafaud; Jekyll &eacute;tait maintenant ma cit&eacute; de
+refuge. Hyde n'avait qu'&agrave; se laisser entrevoir pour que la soci&eacute;t&eacute; tout
+enti&egrave;re se tourn&acirc;t contre lui. Je me jurai de racheter le pass&eacute;, et je
+puis d&eacute;clarer honn&ecirc;tement que ma r&eacute;solution produisit de bons fruits.
+Vous avez vu vous-m&ecirc;me comment je m'effor&ccedil;ai, durant les derniers mois
+de l'ann&eacute;e derni&egrave;re, de soulager l'infortune; vous savez tout ce que je
+fis pour les autres. Les jours s'&eacute;coulaient tr&egrave;s calmes, et je ne dirai
+pas que je me sois lass&eacute; de cette vie f&eacute;conde et innocente; je crois au
+contraire que, de jour en jour, j'en jouissais plus pleinement. Mais
+cette mal&eacute;diction, la dualit&eacute; de but, continuait &agrave; peser sur moi; ma
+p&eacute;nitence n'&eacute;tait pas accomplie que d&eacute;j&agrave; mon moi inf&eacute;rieur se remettait
+&agrave; &eacute;lever la voix; non que l'id&eacute;e de ressusciter Hyde put jamais me
+revenir, elle m'e&ucirc;t &eacute;pouvant&eacute; au contraire. Non, ce fut sous ma forme
+accoutum&eacute;e que je fus tent&eacute;, une fois de plus, de transiger avec ma
+conscience; je succombai &agrave; la fa&ccedil;on d'un coupable ordinaire, en secret,
+et apr&egrave;s une certaine r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! tout finit, la mesure la plus large se remplit &agrave; la fin. Cette
+courte faiblesse acheva de d&eacute;truire la balance de mon &acirc;me.... Je ne
+m'effrayai pas cependant; cette chute semblait naturelle: c'&eacute;tait comme
+un retour au vieux temps, alors que je n'avais pas encore fait ma
+d&eacute;couverte. &Eacute;coutez ce qui m'arriva:</p>
+
+<p>&laquo;Par une belle journ&eacute;e de janvier, je traversais Regent's Park. La terre
+&eacute;tait humide aux endroits o&ugrave; s'&eacute;tait fondue la neige, mais il n'y avait
+pas de nuage au ciel; des gazouillements d'oiseaux se m&ecirc;laient &agrave; des
+odeurs douces, presque printani&egrave;res. Je m'assis sur un banc au soleil.
+L'animal qui &eacute;tait en moi se l&eacute;chait les babines, pour ainsi dire, en se
+souvenant; le c&ocirc;t&eacute; spirituel &eacute;tait un peu engourdi, mais dispos&eacute; &agrave; de
+futures expiations, sans &ecirc;tre encore pr&ecirc;t &agrave; commencer. Je me disais que,
+somme toute, j'&eacute;tais comme mes voisins, et je souris m&ecirc;me assez
+orgueilleusement en comparant ma bonne volont&eacute; si active &agrave; leur
+paresseuse indiff&eacute;rence. Au moment m&ecirc;me o&ugrave; je me complaisais dans cette
+vaine gloire, un spasme me prit, d'horribles naus&eacute;es, un frisson
+mortel.... Ces sympt&ocirc;mes se dissip&egrave;rent, me laissant tr&egrave;s faible, et
+puis, au sortir de cette d&eacute;faillance, je commen&ccedil;ai &agrave; me rendre compte
+d'un changement dans mon &eacute;tat moral: j'&eacute;tais plus hardi, je m&eacute;prisais le
+danger, je me moquais des responsabilit&eacute;s. Je baissai les yeux: mes
+habits pendaient, sans forme sur mes membres rapetiss&eacute;s, la main qui
+reposait sur mon genou &eacute;tait noueuse et velue. J'&eacute;tais une fois de plus
+Edward Hyde. Une minute auparavant, le monde m'entourait de respect, je
+me savais riche, je me dirigeais vers le d&icirc;ner qui m'attendait chez moi.
+Maintenant, je faisais partie de l'&eacute;cume de la soci&eacute;t&eacute;, j'&eacute;tais d&eacute;nonc&eacute;,
+sans g&icirc;te ici-bas, meurtrier vou&eacute; &agrave; la potence.</p>
+
+<p>&laquo;Ma raison chancela, mais elle ne me manqua pas tout &agrave; fait. J'ai
+observ&eacute; maintes fois que, dans mon second r&ocirc;le, mes facult&eacute;s devenaient
+plus aigu&euml;s, qu'elles se tendaient plus exclusivement vers un point
+particulier. O&ugrave; Jekyll aurait peut-&ecirc;tre succomb&eacute;, Hyde savait s'&eacute;lever &agrave;
+la hauteur des circonstances. Mes drogues se trouvaient dans l'une des
+armoires de mon cabinet. Comment y atteindre? Tel fut le probl&egrave;me qu'en
+&eacute;crasant mes tempes entre mes mains je m'acharnai &agrave; r&eacute;soudre. J'avais
+ferm&eacute; &agrave; double tour la porte du laboratoire. Si j'essayais d'entrer par
+la maison, mes propres domestiques me livreraient &agrave; la justice. Je
+compris qu'il fallait employer une autre main; je pensai &agrave; Lanyon, mais
+je me dis en m&ecirc;me temps:</p>
+
+<p>&laquo;R&eacute;ussirai-je &agrave; parvenir jusqu'&agrave; lui? On m'arr&ecirc;tera probablement dans la
+rue; m&ecirc;me si j'&eacute;chappe &agrave; ce p&eacute;ril imminent, si j'arrive sain et sauf
+chez mon confr&egrave;re, comment un visiteur inconnu et d&eacute;sagr&eacute;able
+obtiendrait-il qu'un homme tel que lui all&acirc;t forcer la porte du cabinet
+de son ami, le docteur Jekyll?</p>
+
+<p>&laquo;Tout en constatant avec angoisse ces impossibilit&eacute;s, je me rappelai
+qu'il me restait un trait de mon caract&egrave;re original, que j'avais gard&eacute;
+mon &eacute;criture. Aussit&ocirc;t qu'eut jailli cette &eacute;tincelle, le chemin se
+trouva &eacute;clair&eacute; d'un bout &agrave; l'autre. J'arrangeai de mon mieux mes habits
+flottants, et, appelant un cab, je me fis conduire dans un h&ocirc;tel de
+Portland-street, dont, par hasard, je me rappelais le nom. &Agrave; ma vue, qui
+&eacute;tait assur&eacute;ment comique,&mdash;quelque trag&eacute;die qui p&ucirc;t se cacher sous ces
+v&ecirc;tements d'emprunt trop longs et trop larges de moiti&eacute;,&mdash;le cocher ne
+put s'emp&ecirc;cher de rire. Je grin&ccedil;ai des dents, pris d'un acc&egrave;s de fureur
+diabolique, et la ga&icirc;t&eacute; s'effa&ccedil;a de ses l&egrave;vres, heureusement... car une
+minute encore et je l'eusse arrach&eacute; de son si&egrave;ge.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; l'h&ocirc;tel, je regardai autour de moi d'un air qui fit trembler les
+employ&eacute;s; en ma pr&eacute;sence, ils n'os&egrave;rent pas &eacute;changer un regard: on prit
+mes ordres avec une politesse obs&eacute;quieuse, on me donna une chambre et de
+quoi &eacute;crire. Hyde en p&eacute;ril &eacute;tait un &ecirc;tre nouveau pour moi: pr&ecirc;t &agrave; se
+d&eacute;fendre comme un tigre, &agrave; se venger de tous. N&eacute;anmoins, l'horrible
+cr&eacute;ature &eacute;tait rus&eacute;e; cette disposition f&eacute;roce fut ma&icirc;tris&eacute;e par un
+effort puissant de la volont&eacute;; deux lettres partirent, l'une pour
+Lanyon, l'autre pour Poole. Apr&egrave;s cela, il resta tout le jour devant son
+feu &agrave; se ronger les ongles, demanda un d&icirc;ner chez lui, toujours seul
+avec ses terreurs furieuses et faisant frissonner sous son seul regard
+le gar&ccedil;on qui le servait. La nuit tomb&eacute;e, il partit dans un fiacre ferm&eacute;
+et se fit conduire &ccedil;&agrave; et l&agrave; dans les rues de la ville. Je dis <i>lui</i>, je
+ne puis dire <i>moi</i>. Ce fils de l'enfer n'avait rien d'humain; rien ne
+vivait en lui que la peur et la haine. Quand, &agrave; la fin, commen&ccedil;ant &agrave;
+craindre que son cocher ne se m&eacute;fi&acirc;t, il renvoya le cab pour s'aventurer
+&agrave; pied au milieu des passants nocturnes, qui ne pouvaient que remarquer
+son apparence insolite, ces deux passions grondaient en lui comme une
+temp&ecirc;te. Il marchait vite, poursuivi par des fant&ocirc;mes, se parlant &agrave;
+lui-m&ecirc;me, prenant les rues les moins fr&eacute;quent&eacute;es, comptant les minutes
+qui le s&eacute;paraient encore de minuit. Une femme lui parla, il la frappa en
+plein visage....</p>
+
+<p>&laquo;Lorsque je redevins moi-m&ecirc;me, chez Lanyon, l'&eacute;pouvante de mon vieil
+ami, &agrave; ce spectacle, m'affecta peut-&ecirc;tre un peu. Je ne sais pas bien....
+Qu'importe une goutte de plus dans un oc&eacute;an de d&eacute;sespoir? Ce n'&eacute;tait
+plus la peur de l'&eacute;chafaud ou des gal&egrave;res, c'&eacute;tait l'horreur d'&ecirc;tre Hyde
+qui me torturait. Je re&ccedil;us les anath&egrave;mes de Lanyon comme &agrave; travers un
+r&ecirc;ve; comme dans un r&ecirc;ve encore, je rentrai chez moi, je me couchai. Je
+dormis, apr&egrave;s la prostration o&ugrave; j'&eacute;tais tomb&eacute;, d'un sommeil si profond,
+que les cauchemars m&ecirc;mes qui m'assaillaient ne purent l'interrompre. Je
+m'&eacute;veillai accabl&eacute; encore, mais un peu mieux cependant. Toujours je
+ha&iuml;ssais et je redoutais la pr&eacute;sence du monstre endormi au dedans de
+moi-m&ecirc;me, et, certes, je n'avais pas oubli&eacute; les dangers de la veille;
+mais j'&eacute;tais rentr&eacute; chez moi, j'avais mes drogues sous la main. Ma
+reconnaissance envers le sort qui m'avait permis de m'&eacute;chapper eut
+presque en ce moment les couleurs de la joie et de l'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&laquo;Je traversais tranquillement la cour apr&egrave;s d&eacute;jeuner, aspirant le froid
+glacial de l'air, avec plaisir, quand je fus de nouveau en proie &agrave; ces
+sensations indescriptibles qui pr&eacute;c&eacute;daient ma m&eacute;tamorphose, et je n'eus
+que le temps de me r&eacute;fugier dans mon cabinet avant que n'&eacute;clatassent en
+moi les sauvages passions de Hyde. Je dus prendre en cette occasion une
+double dose, pour redevenir moi-m&ecirc;me. H&eacute;las! six heures apr&egrave;s, tandis
+que j'&eacute;tais tristement assis aupr&egrave;s du feu, le besoin de recourir &agrave; la
+drogue funeste s'imposa de nouveau. Bref, &agrave; partir de ce jour l&agrave;, ce ne
+fut que par un effort prodigieux de gymnastique, pour ainsi dire, et
+sous l'influence imm&eacute;diate de la liqueur que je pus conserver
+l'apparence de Jekyll.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; toute heure de jour et de nuit, j'&eacute;tais averti par le frisson
+pr&eacute;curseur; si je m'assoupissais seulement une heure dans mon fauteuil,
+j'&eacute;tais toujours s&ucirc;r de retrouver Hyde en me r&eacute;veillant. Sous
+l'influence de cette perp&eacute;tuelle menace et de l'insomnie &agrave; laquelle je
+me condamnais, je devins en ma propre personne un malade d&eacute;vor&eacute; par la
+fi&egrave;vre, alangui de corps et d'&acirc;me, poss&eacute;d&eacute; par une seule pens&eacute;e qui
+grandissait toujours, le d&eacute;go&ucirc;t de mon autre moi-m&ecirc;me. Mais quand je
+dormais ou quand s'usait la vertu du breuvage, je passais presque sans
+transition,&mdash;car les tortures de la m&eacute;tamorphose devenaient de jour en
+jour moins marqu&eacute;es,&mdash;&agrave; un &eacute;tat tout contraire; mon esprit d&eacute;bordait
+d'images terrifiantes et de haines sans cause; la puissance de Hyde
+augmentait &eacute;videmment &agrave; mesure que s'affaiblissait Jekyll, et la haine
+qui divisait ces deux supplici&eacute;s &eacute;tait devenue &eacute;gale de chaque c&ocirc;t&eacute;.
+Chez Jekyll, c'&eacute;tait comme un instinct vital; il voyait maintenant la
+difformit&eacute; de l'&ecirc;tre qui partageait avec lui le ph&eacute;nom&egrave;ne de l'existence
+et qui devait aussi partager sa mort; et, pour comble d'angoisse, il
+consid&eacute;rait Hyde, en dehors de ces liens de communaut&eacute; qui faisaient son
+malheur, comme quelque chose non seulement d'infernal, mais
+d'inorganique. C'&eacute;tait l&agrave; le pire: que la fange de la caverne sembl&acirc;t
+pousser des cris, poss&eacute;der une voix, que la poussi&egrave;re amorphe f&ucirc;t
+capable d'agir, que ce qui &eacute;tait mort et n'avait pas de forme usurp&acirc;t
+les fonctions de la vie. Et cette abomination en r&eacute;volte tenait &agrave; lui de
+plus pr&egrave;s qu'une &eacute;pouse, de plus pr&egrave;s que ses yeux; elle &eacute;tait
+emprisonn&eacute;e dans sa chair, il entendait ses murmures, il sentait ses
+efforts pour sortir, et &agrave; chaque heure d'abandon, de faiblesse, cet
+<i>autre</i>, ce d&eacute;mon, profitait de son oubli, de son sommeil, pour
+pr&eacute;valoir contre lui, pour le d&eacute;poss&eacute;der de ses droits.</p>
+
+<p>&laquo;La haine de Hyde contre Jekyll &eacute;tait d'un ordre diff&eacute;rent. Sa peur tout
+animale du gibet le conduisait bien &agrave; commettre des suicides
+temporaires, en retournant &agrave; son rang subordonn&eacute; de partie inf&eacute;rieure
+d'une personne, mais il d&eacute;testait cette n&eacute;cessit&eacute;, il abhorrait
+l'affaissement dans lequel Jekyll &eacute;tait tomb&eacute;, il lui en voulait de son
+aversion pour l'ancien complice autrefois trait&eacute; avec indulgence. De l&agrave;
+les tours qu'il me jouait, griffonnant des blasph&egrave;mes en marge de mes
+livres, br&ucirc;lant mes lettres, lac&eacute;rant le portrait de mon p&egrave;re. Si ce
+n'eut &eacute;t&eacute; par crainte de la mort, il se f&ucirc;t perdu pour m'envelopper dans
+sa ruine; mais l'amour qu'il a de la vie est prodigieux; je vais plus
+loin: moi qui ne peux penser &agrave; lui sans frissonner, sans d&eacute;faillir,
+quand je me repr&eacute;sente la passion forcen&eacute;e de cet attachement, quand je
+songe &agrave; la crainte qu'il a de me voir le supprimer par un suicide, je
+trouve encore moyen de le plaindre!</p>
+
+<p>&laquo;Inutile de prolonger cette peinture d'un &eacute;tat lamentable; personne n'a
+souffert jamais de tels tourments,&mdash;cela suffit. Pourtant, &agrave; ces
+tourments m&ecirc;mes l'habitude aurait pu, non pas apporter un soulagement,
+mais opposer une certaine acquiescence, un endurcissement de l'&acirc;me; mon
+ch&acirc;timent e&ucirc;t dur&eacute; ainsi plusieurs ann&eacute;es sans la derni&egrave;re calamit&eacute; qui
+a fondu sur moi. La provision de sels, qui n'avait jamais &eacute;t&eacute; renouvel&eacute;e
+depuis ma premi&egrave;re exp&eacute;rience, &eacute;tant pr&egrave;s de s'&eacute;puiser, j'en fis
+demander une autre; je me servis de celle-ci pour pr&eacute;parer le breuvage.
+L'&eacute;bullition ordinaire s'ensuivit, et aussi le premier changement de
+couleur, mais non pas le second; je bus... inutilement. Poole vous dira
+que Londres fut fouill&eacute; en vain dans tous les sens. Je suis maintenant
+persuad&eacute; que ma premi&egrave;re provision &eacute;tait impure, et que c'est &agrave; cette
+impuret&eacute; non connue que le breuvage dut d'&ecirc;tre efficace.</p>
+
+<p>&laquo;Une semaine environ s'est pass&eacute;e; j'ach&egrave;ve cette confession sous
+l'influence du dernier paquet qui me reste des anciennes poudres. C'est
+donc la derri&egrave;re fois, &agrave; moins d'un miracle, qu'Henry Jekyll peut penser
+ses propres pens&eacute;es et voir, dans la glace, son propre visage,&mdash;si
+terriblement alt&eacute;r&eacute;. Il faut d'ailleurs que je termine sans retard. Si
+la m&eacute;tamorphose survenait tandis que j'&eacute;cris, Hyde mettrait ces pages en
+pi&egrave;ces; mais si quelque temps s'&eacute;coule apr&egrave;s que je les aurai cach&eacute;es,
+son &eacute;go&iuml;sme prodigieux, sa pr&eacute;occupation unique du moment pr&eacute;sent les
+pr&eacute;serveront sans doute, une fois encore, de son d&eacute;pit de singe en
+col&egrave;re. Et, de fait, la destin&eacute;e qui s'accomplit pour nous deux l'a d&eacute;j&agrave;
+modifi&eacute;, &eacute;cras&eacute;. Avant une demi-heure, quand je serai rentr&eacute; pour
+toujours dans cette individualit&eacute; abhorr&eacute;e, je sais que je serai assis &agrave;
+fr&eacute;mir et &agrave; pleurer l&agrave;-bas sur cette chaise, ou que je reprendrai,
+l'oreille fi&eacute;vreusement tendue &agrave; tous les bruits, une &eacute;ternelle
+promenade de long en large dans cette chambre, mon dernier refuge
+terrestre. Hyde p&eacute;rira-t-il sur l'&eacute;chafaud ou bien trouvera-t-il le
+courage de se d&eacute;livrer lui-m&ecirc;me? Dieu le sait... peu m'importe; ceci est
+l'heure de ma mort v&eacute;ritable, ce qui suivra regarde un autre moi-m&ecirc;me.
+Ici donc, tandis que je d&eacute;pose la plume, s'ach&egrave;ve la vie du malheureux
+Henry Jekyll...&raquo;</p>
+
+<hr style='width: 15%;' />
+
+<p>On voit que M. Stevenson a m&ecirc;l&eacute; ici le merveilleux &agrave; la science, comme
+ailleurs il l'a fait entrer dans la vie quotidienne. Il s'est inspir&eacute;
+sans doute d'ouvrages r&eacute;cents, tels que la <i>Morphologie g&eacute;n&eacute;rale</i>, o&ugrave;
+Haeckel, d'accord avec Gegenbaur, &eacute;tend &agrave; tous les &ecirc;tres vivants une
+th&eacute;orie appliqu&eacute;e aux plantes par Gaudichaud: chacune d'elles se
+trouverait &ecirc;tre, suivant lui, une sorte de polypier. De m&ecirc;me, selon
+Haeckel, l'animal ne serait qu'un groupe d'individualit&eacute;s enchev&ecirc;tr&eacute;es
+et superpos&eacute;es; on y distinguerait jusqu'&agrave; sept degr&eacute;s diff&eacute;rents; nous
+aurions conscience d'un de ces degr&eacute;s, notre moi, sans avoir conscience
+du moi des autres. Sur ce point, M. Stevenson alt&egrave;re la th&eacute;orie
+scientifique pour les besoins de la psychologie, et nul n'aura le
+p&eacute;dantisme de le lui reprocher. Tr&egrave;s probablement les d&eacute;couvertes plus
+ou moins fond&eacute;es de la science fourniront &agrave; mesure des mat&eacute;riaux
+pr&eacute;cieux &agrave; la litt&eacute;rature de fiction; elles permettront notamment de
+prendre pour point de d&eacute;part des sujets fantastiques, tout autre chose
+que la magie ou les vieux pactes infernaux. Ce qu'on peut redouter,
+c'est que les romanciers n'abusent de ces nouvelles richesses assez
+dangereuses, tous n'ayant pas, pour y toucher, la main aussi l&eacute;g&egrave;re que
+M. Stevenson.</p>
+
+<p>Mais encore que nous estimions fort cette l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, il nous semble
+qu'elle n'a ici qu'un prix secondaire, et que la le&ccedil;on de morale qui se
+d&eacute;gage du roman &eacute;tablit sa r&eacute;elle valeur. Chacun de nous n'a-t-il pas
+senti, en lui, le combat de deux natures distinctes et le pouvoir
+d&eacute;mesur&eacute; que prend la moins noble des deux, quand l'autre se pr&ecirc;te &agrave; ses
+caprices? Chacun de nous ne se rappelle-t-il pas le moment pr&eacute;cis o&ugrave; il
+a trouv&eacute; difficile de faire rentrer dans l'ordre celui qui doit toujours
+rester &agrave; son rang subalterne? L'histoire du docteur Jekyll att&eacute;nu&eacute;e,
+r&eacute;duite &agrave; des proportions moins saisissantes, est celle du grand nombre.
+O&ugrave; M. Stevenson atteint au tragique, c'est dans le passage si court et
+si poignant o&ugrave; il nous fait assister au r&eacute;veil involontaire de Jekyll
+sous les traits de Hyde, lorsque le regard de l'honn&ecirc;te homme se fixe
+pour la premi&egrave;re fois &eacute;pouvant&eacute; sur cette main velue, sur cette main de
+b&ecirc;te, &eacute;tendue sur les draps du lit, et qui est la sienne; c'est encore
+dans la page terrible o&ugrave; le docteur, si g&eacute;n&eacute;ralement v&eacute;n&eacute;r&eacute;, reprend au
+milieu du parc qu'il traverse, en se rem&eacute;morant ses plaisirs furtifs, la
+figure de l'&ecirc;tre abject et criminel que poursuit la police; c'est enfin
+dans la conversation pleine d'angoisse qu'il a par la fen&ecirc;tre avec son
+ami, quand le rideau s'abaisse pr&eacute;cipitamment sur la figure de Hyde
+intervenue &agrave; l'improviste. Jamais les cons&eacute;quences de l'abandon de la
+volont&eacute;, jamais la revanche de la conscience, n'ont &eacute;t&eacute; personnifi&eacute;es
+d'une fa&ccedil;on plus terrible. Dans ce r&eacute;cit, sans le secours d'une seule
+figure de femme, l'int&eacute;r&ecirc;t passionn&eacute; ne languit pas une minute. Apr&egrave;s
+l'avoir d&eacute;vor&eacute; jusqu'&agrave; la derni&egrave;re ligne, car il ne livre son secret
+qu'&agrave; la fin, on revient &agrave; la partie symbolique avec une sorte
+d'angoisse. Ce merveilleux est si terriblement humain! Jusqu'ici, M.
+Stevenson, tout expert qu'il soit &agrave; captiver l'attention de ses
+lecteurs, n'avait su que les amuser et les effrayer tour &agrave; tour; cette
+fois, il les fait penser; il touche aux fibres les plus secr&egrave;tes et les
+plus profondes de l'&acirc;me; il assure notre piti&eacute; &agrave; son triste h&eacute;ros, tant
+la perte d&eacute;finitive de l'empire de l'homme sur lui-m&ecirc;me est un spectacle
+d&eacute;chirant, tant il y a d'horreur tragique dans l'instant o&ugrave; ce qui a
+&eacute;t&eacute;, au d&eacute;but, complaisance coupable et bient&ocirc;t criminelle, devient
+malheur involontaire, disgr&acirc;ce passivement subie, maladie mortelle. Vous
+&eacute;tiez tout &agrave; l'heure une cr&eacute;ature responsable et libre, vous pouviez
+vous gu&eacute;rir, l'occasion s'offrait: un retard, indiff&eacute;rent en apparence,
+a tout perdu; ce retard a suffi pour que vous ne soyez plus qu'un jouet
+d&eacute;plorable de la fatalit&eacute;. Peut-&ecirc;tre le docteur Jekyll aurait-il pu
+secouer encore le joug de Hyde, si, apr&egrave;s avoir renonc&eacute; &agrave; l'usage de la
+drogue maudite, il s'&eacute;tait d&eacute;fendu des faiblesses communes &agrave; presque
+tous les hommes, des indignes jouissances dont il n'abuse plus, mais
+qu'il recommence &agrave; go&ucirc;ter avec mod&eacute;ration, clandestinement. Ce n'est pas
+le meurtre commis par Hyde, c'est un retour honteux de Jekyll &agrave; sa
+primitive faiblesse qui d&eacute;cide de l'affreuse catastrophe. Le docteur se
+fait personnellement complice du monstre qu'il craint d&eacute;sormais
+d'appeler, mais qui, sans qu'il l'appelle, est devenu ma&icirc;tre d'envahir
+sa vie. Il y a l&agrave; un point bien d&eacute;licat et sup&eacute;rieurement trait&eacute;.
+L'&Eacute;cossais, avec son sentiment implacable de la justice, s'y r&eacute;v&egrave;le.</p>
+
+<p>On peut attendre beaucoup, assur&eacute;ment, de celui qui a su tirer, du
+myst&egrave;re de la dualit&eacute; humaine, des effets semblables. M. Stevenson
+d&eacute;daigne encore une certaine habilet&eacute; n&eacute;cessaire dans la conduite des
+&eacute;v&eacute;nements. L'acte de cruaut&eacute; commis par Hyde, au premier chapitre,
+envers la petite fille qui se trouve, on ne sait comment, la nuit, au
+coin d'une rue d&eacute;serte, semble bien insuffisamment indiqu&eacute;; le meurtre
+de sir Danvers Carew reste plus vague encore et fait l'effet, tel qu'il
+le pr&eacute;sente, d'une sc&egrave;ne d'ombres chinoises enfantine, presque ridicule.
+Nombre de personnages sont &eacute;voqu&eacute;s, puis abandonn&eacute;s, selon les exigences
+du r&eacute;cit, auquel d'ailleurs rien ne les rattache. Il faut que quelqu'un
+ait vu, que quelqu'un porte t&eacute;moignage; l'auteur tire de sa botte une
+nouvelle marionnette; elle parle, remplit une lacune, puis dispara&icirc;t...
+artifice vraiment trop grossier. Les ficelles de l'art, quand on y a
+recours, doivent &ecirc;tre soign&eacute;es. <i>Docteur Jekyll</i> est, somme toute, un
+roman, et les amateurs de romans tiennent &agrave; ces accessoires; ils y
+tiennent m&ecirc;me jusqu'&agrave; permettre qu'ils usurpent trop souvent la premi&egrave;re
+place, dissimulant, sous un certain machinisme, le vide presque absolu
+du fond. Ce n'est certes pas le fond qui manque ici, et on ne peut
+qu'encourager M. Stevenson &agrave; pers&eacute;v&eacute;rer, en s'y perfectionnant, dans
+cette curieuse psychologie sensationnelle, mais ne m&eacute;prisons pas trop
+pour cela les pages faciles et brillantes d&eacute;di&eacute;es aux enfants de tout
+&acirc;ge par la plume qui tra&ccedil;a en se jouant <i>Treasure Island</i> et <i>New
+Arabian Nights</i>[1].</p>
+
+<p class="droit">
+Th. BENTZON</p>
+
+<p>[Note 1: Un recueil de nouvelles, r&eacute;cemment paru, <i>The Merry men, and
+other tales and fables</i>, tient toutes les promesses de <i>Doctor Jekyll</i>.
+Les terribles probl&egrave;mes de l'h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, de la d&eacute;mence, de la
+responsabilit&eacute; humaine y sont trait&eacute;s avec puissance sous une forme
+br&egrave;ve et poignante, fantastique &agrave; demi.]</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_CLUB_DU_SUICIDE" id="LE_CLUB_DU_SUICIDE"></a><a href="#table">LE CLUB DU SUICIDE</a></h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="HISTOIRE_DU_JEUNE_HOMME_AUX_TARTES_A_LA_CREME" id="HISTOIRE_DU_JEUNE_HOMME_AUX_TARTES_A_LA_CREME"></a><a href="#table">HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES &Agrave; LA CR&Egrave;ME.</a></h2>
+
+
+<p>Lors de son s&eacute;jour &agrave; Londres, le prince Florizel de Boh&ecirc;me conquit
+l'affection de toutes les classes de la soci&eacute;t&eacute; par le charme de ses
+mani&egrave;res, la culture de son esprit et sa g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;. Ce qu'on savait de
+lui suffisait &agrave; r&eacute;v&eacute;ler un homme sup&eacute;rieur; encore ne connaissait-on
+qu'une bien petite partie de ses actes. Malgr&eacute; son calme apparent dans
+les circonstances ordinaires de la vie et la philosophie avec laquelle
+il consid&eacute;rait toutes les choses de ce monde, le prince de Boh&ecirc;me aimait
+l'aventure, et ses go&ucirc;ts sous ce rapport ne cadraient gu&egrave;re avec le rang
+o&ugrave; l'avait plac&eacute; sa naissance.</p>
+
+<p>De temps en temps, lorsqu'il n'y avait de pi&egrave;ce amusante &agrave; voir dans
+aucun des th&eacute;&acirc;tres de Londres, lorsque la saison n'&eacute;tait favorable ni &agrave;
+la chasse ni &agrave; la p&ecirc;che, ses plaisirs de pr&eacute;dilection, il proposait &agrave;
+son grand &eacute;cuyer, le colonel Geraldine, une excursion nocturne.
+Geraldine &eacute;tait la bravoure m&ecirc;me; il accompagnait volontiers son ma&icirc;tre.
+Nul ne s'entendait comme lui &agrave; inventer d'ing&eacute;nieux d&eacute;guisements; il
+savait conformer non seulement sa figure et ses mani&egrave;res, mais sa voix
+et presque ses pens&eacute;es &agrave; quelque caract&egrave;re, &agrave; quelque nationalit&eacute; que ce
+f&ucirc;t; de cette fa&ccedil;on il prot&eacute;geait l'incognito du prince et il lui
+arrivait parfois d'&ecirc;tre admis avec lui dans des cercles fort &eacute;tranges.
+Jamais la police n'&eacute;tait instruite de ces p&eacute;rilleuses &eacute;quip&eacute;es, le
+courage imperturbable de l'un des compagnons, la pr&eacute;sence d'esprit,
+l'adresse et le d&eacute;vouement de l'autre suffisaient &agrave; les sauver de tous
+les p&eacute;rils.</p>
+
+<p>Un soir, au mois de mars, ils furent pouss&eacute;s par des tourbillons de
+neige vers un bar voisin de Leicester-Square. Le colonel Geraldine
+jouait, cette fois, le r&ocirc;le d'un petit journaliste r&eacute;duit aux
+exp&eacute;dients; le prince avait, comme d'habitude, chang&eacute; compl&egrave;tement sa
+physionomie par l'addition de grands favoris et d'une paire de larges
+sourcils postiches. Ainsi d&eacute;figur&eacute;, il pouvait, quelque connu qu'il f&ucirc;t,
+d&eacute;fier les gens de soup&ccedil;onner son identit&eacute;. Les deux compagnons
+savouraient donc &agrave; petits coups un m&eacute;lange d'eau de seltz et de rhum
+dans une enti&egrave;re s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>Le bar &eacute;tait rempli de buveurs, hommes et femmes; plusieurs d'entre eux
+avaient essay&eacute; de lier conversation avec les nouveaux venus, mais aucun
+ne paraissait offrir la moindre particularit&eacute; int&eacute;ressante. Il n'y avait
+l&agrave; rien que la lie de la soci&eacute;t&eacute; sous son aspect le plus vulgaire. Le
+prince commen&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; &agrave; b&acirc;iller et &agrave; se d&eacute;go&ucirc;ter de son excursion,
+lorsque les portes battantes du bar furent pouss&eacute;es avec violence: un
+jeune homme entra, suivi de deux commissionnaires; chacun de ceux-ci
+portait un grand plat ferm&eacute; par un couvercle qu'ils enlev&egrave;rent,
+d&eacute;couvrant des tartes &agrave; la cr&egrave;me. Alors le jeune homme fit le tour de la
+salle en pressant les personnes pr&eacute;sentes d'accepter ces friandises. Il
+y mettait une courtoisie exag&eacute;r&eacute;e. Parfois, ses offres &eacute;taient agr&eacute;&eacute;es
+en riant; d'autres fois, elles &eacute;taient repouss&eacute;es avec d&eacute;dain ou m&ecirc;me
+avec insolence. Alors cet original mangeait lui-m&ecirc;me la tarte, non sans
+se livrer &agrave; des commentaires humoristiques.</p>
+
+<p>Finalement, il alla saluer jusqu'&agrave; terre le prince Florizel.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il, en tenant une tarte entre le pouce et l'index,
+ferez-vous cet honneur &agrave; un &eacute;tranger?... Je peux r&eacute;pondre de la qualit&eacute;
+de la p&acirc;te, ayant mang&eacute; &agrave; moi tout seul vingt-sept de ces tartes depuis
+cinq heures.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'habitude, r&eacute;pliqua le prince, de consid&eacute;rer moins la nature du
+don que la disposition d'esprit dans laquelle il est offert.</p>
+
+<p>&mdash;Mon esprit, monsieur, r&eacute;pondit le jeune homme avec un nouveau salut,
+est un esprit de moquerie.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, monsieur? Et de qui vous moquez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, je ne suis pas ici pour exposer ma philosophie, mais pour
+distribuer des g&acirc;teaux. Si je dis que je me comprends volontiers parmi
+les plus ridicules, vous voudrez bien peut-&ecirc;tre vous montrer indulgent.
+Sinon, vous allez me contraindre &agrave; manger ma vingt-huiti&egrave;me tarte, et
+j'avoue que cet exercice commence &agrave; me fatiguer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me touchez, dit le prince, et j'ai toute la volont&eacute; du monde de
+vous &ecirc;tre agr&eacute;able; mais &agrave; une condition: si mon ami et moi nous
+mangeons de vos g&acirc;teaux, pour lesquels nous ne nous sentons, ni l'un ni
+l'autre, aucun go&ucirc;t naturel, nous exigeons que vous nous rejoigniez &agrave;
+souper en guise de remerciement...&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme sembla r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai encore quelques douzaines de tartes sur les bras, r&eacute;pondit-il; il
+me faudra visiter plusieurs tavernes avant d'en avoir fini. Cela prendra
+un peu de temps; si vous avez faim...&raquo;</p>
+
+<p>Le prince l'interrompit d'un geste poli.</p>
+
+<p>&laquo;Nous allons vous accompagner, monsieur; car nous prenons d&eacute;j&agrave; le plus
+vif int&eacute;r&ecirc;t &agrave; cette mani&egrave;re divertissante que vous avez de passer la
+soir&eacute;e. Et, maintenant que les pr&eacute;liminaires de la paix sont r&eacute;gl&eacute;s,
+permettez-moi de signer le trait&eacute; pour nous deux.&raquo;</p>
+
+<p>Et le prince avala de bonne gr&acirc;ce une tarte &agrave; la cr&egrave;me.</p>
+
+<p>&laquo;C'est d&eacute;licieux, d&eacute;clara-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, r&eacute;pliqua le jeune homme, que vous &ecirc;tes connaisseur.&raquo;</p>
+
+<p>Le colonel Geraldine fit, lui aussi, honneur &agrave; la p&acirc;tisserie; et, comme
+chacun dans ce cabaret avait maintenant accept&eacute; ou refus&eacute; les offres du
+jeune homme, celui-ci dirigea ses pas vers un autre &eacute;tablissement de
+m&ecirc;me esp&egrave;ce. Les commissionnaires, qui semblaient habitu&eacute;s &agrave; leur
+absurde emploi, marchaient sur ses talons; le prince et le colonel, se
+donnant le bras, formaient l'arri&egrave;re-garde, en riant tout bas. Dans cet
+ordre, la compagnie visita deux caf&eacute;s, o&ugrave; des sc&egrave;nes analogues &agrave; celle
+qui vient d'&ecirc;tre cont&eacute;e se produisirent, quelques-uns d&eacute;clinant,
+d'autres acceptant les faveurs du p&acirc;tissier vagabond, qui toujours
+mangeait lui-m&ecirc;me chaque tarte refus&eacute;e.</p>
+
+<p>Au moment de quitter le troisi&egrave;me bar, l'homme aux tartes fit le compte
+de ce qui lui restait. Il n'y avait plus que neuf petits g&acirc;teaux en
+tout.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, dit-il &agrave; ses camarades improvis&eacute;s, je ne veux point retarder
+votre souper, car je suis s&ucirc;r que vous devez avoir faim. Je vous dois
+une reconnaissance toute sp&eacute;ciale. En ce grand jour o&ugrave; je termine une
+carri&egrave;re de folie par un acte plus sot que tous les autres, je d&eacute;sire me
+conduire galamment &agrave; l'&eacute;gard des personnes qui m'auront second&eacute;.
+Messieurs, vous n'attendrez pas davantage. Quoique ma sant&eacute; soit
+&eacute;branl&eacute;e par les exc&egrave;s auxquels j'ai d&eacute;j&agrave; d&ucirc; me livrer ce soir, je vais
+proc&eacute;der &agrave; une liquidation d&eacute;finitive.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus il avala successivement d'une seule bouch&eacute;e, les neuf tartes
+qui restaient et, se tournant vers les commissionnaires, leur remit deux
+souverains.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai &agrave; vous remercier, dit-il, de votre patience vraiment
+extraordinaire.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il les cong&eacute;dia, avec de beaux saluts. Quelques secondes encore il
+resta en contemplation devant la bourse dont il venait de tirer le
+salaire de ses aides; apr&egrave;s quoi, partant d'un grand &eacute;clat de rire, il
+la lan&ccedil;a au milieu de la rue et d&eacute;clara qu'il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; souper.</p>
+
+<p>Dans certain cabaret du quartier de Soho,&mdash;un petit restaurant fran&ccedil;ais
+dont la r&eacute;putation passag&egrave;re, fort exag&eacute;r&eacute;e, baissait d&eacute;j&agrave;,&mdash;les trois
+compagnons se firent donner un cabinet particulier au deuxi&egrave;me &eacute;tage, et
+command&egrave;rent un souper fin arros&eacute; de plusieurs bouteilles de champagne.
+En mangeant, en buvant, ils causaient de mille choses indiff&eacute;rentes; le
+jeune homme aux tartes se montrait fort gai, mais il riait trop
+bruyamment; ses mains tremblaient, sa voix prenait des inflexions
+subites et inattendues qui semblaient &ecirc;tre ind&eacute;pendantes de sa volont&eacute;.
+Le dessert &eacute;tant enlev&eacute;, les convives ayant allum&eacute; leurs cigares, le
+prince s'adressa en ces termes &agrave; son h&ocirc;te inconnu:</p>
+
+<p>&laquo;Vous voudrez bien excuser ma curiosit&eacute;. Ce que j'ai vu de vous me pla&icirc;t
+singuli&egrave;rement, mais m'intrigue davantage. Mon ami et moi, nous nous
+croyons parfaitement dignes de devenir les d&eacute;positaires d'un secret. Si,
+comme je le suppose, votre histoire est absurde, vous n'avez pas besoin
+de vous g&ecirc;ner avec nous, qui sommes les deux individus les plus fous de
+l'Angleterre. Mon nom est Godall, Th&eacute;ophile Godall; mon ami est le major
+Alfred Hammersmith, du moins tel est le nom de son choix, le nom sous
+lequel il veut &ecirc;tre connu. Nous passons notre vie &agrave; la recherche
+d'aventures extravagantes, et il n'y a pas de choses insens&eacute;es
+auxquelles nous ne soyons capables d'accorder la plus cordiale
+sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me plaisez aussi, Mr. Godall, r&eacute;pondit le jeune homme; vous
+m'inspirez tout naturellement confiance, et je n'ai pas la moindre
+objection &agrave; soulever contre votre ami le major, qui me fait l'effet d'un
+grand seigneur d&eacute;guis&eacute;; dans tous les cas je suis bien s&ucirc;r qu'il n'est
+pas militaire.&raquo;</p>
+
+<p>Le colonel sourit du compliment qui attestait la perfection de son art,
+et le jeune homme poursuivit avec animation:</p>
+
+<p>&laquo;J'aurais toute sorte de motifs de cacher mon histoire. Peut-&ecirc;tre est-ce
+justement pour cela, que je vais vous la conter. Vous paraissez bien
+pr&eacute;par&eacute;s &agrave; entendre des folies. Pourquoi vous d&eacute;sappointerais-je? Mais
+je ne dirai pas mon nom malgr&eacute; votre exemple; je tairai, aussi mon &acirc;ge,
+qui n'est pas essentiel au r&eacute;cit. Je descends de mes anc&ecirc;tres par la
+g&eacute;n&eacute;ration ordinaire; ils m'ont laiss&eacute; l'habitation fort convenable que
+j'occupe encore, et une fortune qui s'&eacute;levait &agrave; trois cents livres
+sterling de rente. Je suppose qu'ils m'ont &eacute;galement l&eacute;gu&eacute; une
+incorrigible &eacute;tourderie &agrave; laquelle je me suis abandonn&eacute; outre mesure.
+J'ai re&ccedil;u une bonne &eacute;ducation. Je sais jouer du violon assez bien pour
+faire ma partie dans un concert &agrave; deux sous. Je suis &agrave; peu pr&egrave;s de la
+m&ecirc;me force sur la fl&ucirc;te et le cor de chasse. J'ai appris le whist de
+fa&ccedil;on &agrave; perdre une centaine de livres par an &agrave; ce jeu scientifique; mes
+connaissances en fran&ccedil;ais se sont trouv&eacute;es suffisantes pour me permettre
+de dissiper de l'argent &agrave; Paris presque avec la m&ecirc;me facilit&eacute; qu'&agrave;
+Londres; bref, je suis p&eacute;tri de talents vari&eacute;s. J'ai eu toute sorte
+d'aventures, y compris un duel &agrave; propos de rien. Il y a deux mois, j'ai
+rencontr&eacute; une jeune personne qui r&eacute;alisait, au moral et au physique, mon
+id&eacute;al de la beaut&eacute;; je sentis mon c&oelig;ur s'enflammer, je m'aper&ccedil;us que
+j'&eacute;tais enfin arriv&eacute; au moment d&eacute;cisif, que j'allais tomber amoureux;
+mais en m&ecirc;me temps je d&eacute;couvris qu'il me restait de mon capital tout au
+plus quatre cents livres. De bonne foi, un homme qui se respecte peut-il
+&ecirc;tre amoureux avec quatre cents livres? Vous conviendrez que non. J'ai
+donc fui la pr&eacute;sence de l'enchanteresse et, ayant l&eacute;g&egrave;rement acc&eacute;l&eacute;r&eacute; le
+cours de mes d&eacute;penses, j'arrivai &agrave; n'avoir plus, ce matin, que
+quatre-vingts livres.... Cette somme, je la divisai en deux parties
+&eacute;gales; je r&eacute;servai quarante livres pour un but particulier, je r&eacute;solus
+de d&eacute;penser le reste avant la nuit. J'ai pass&eacute; une journ&eacute;e charmante et
+j'ai fait beaucoup de bonnes plaisanteries, outre celle des tartes &agrave; la
+cr&egrave;me, qui m'a procur&eacute; l'avantage de votre connaissance; car j'avais
+pris la d&eacute;termination, comme je vous l'ai dit, de conduire ma folle
+carri&egrave;re &agrave; une conclusion encore plus folle; et, lorsque vous me v&icirc;tes
+lancer ma bourse dans la rue, les quarante livres &eacute;taient &eacute;puis&eacute;es.
+Maintenant, vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-m&ecirc;me;
+oui, je suis fou, mais un fou dont la folie ne manque pas de fond et qui
+n'est, je vous prie de le croire, ni pleurnicheur ni l&acirc;che.&raquo;</p>
+
+<p>Le ton qu'avait pris le jeune homme indiquait assez qu'il nourrissait
+beaucoup d'amertume et de m&eacute;pris contre lui-m&ecirc;me. Ses auditeurs
+n'h&eacute;sit&egrave;rent pas &agrave; penser que son affaire d'amour lui tenait au c&oelig;ur
+plus qu'il ne voulait l'admettre et qu'il avait l'intention sinistre
+d'en finir avec la vie.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, n'est-ce pas &eacute;trange, dit Geraldine en regardant le prince
+Florizel, n'est-ce pas &eacute;trange que nous soyons l&agrave; trois individus &agrave; peu
+pr&egrave;s dans les m&ecirc;mes conditions, r&eacute;unis par l'effet du hasard dans un
+d&eacute;sert aussi grand que Londres?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'&eacute;cria le jeune homme, &ecirc;tes-vous donc ruin&eacute;s, vous aussi? Ce
+souper serait-il une folie comme mes tartes &agrave; la cr&egrave;me? Le diable
+aurait-il rassembl&eacute; trois des siens pour une derni&egrave;re d&eacute;bauche?</p>
+
+<p>&mdash;Le diable peut faire parfois des choses fort aimables, r&eacute;pondit le
+prince, et je suis si charm&eacute; de cette co&iuml;ncidence que, quoique nous ne
+soyons pas absolument dans le m&ecirc;me cas, je m'en vais mettre fin &agrave; cette
+in&eacute;galit&eacute;. Que votre conduite h&eacute;ro&iuml;que envers les derni&egrave;res tartes &agrave; la
+cr&egrave;me me serve d'exemple!&raquo;</p>
+
+<p>En parlant, Florizel tira sa bourse et y prit un petit paquet de billets
+de banque.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voyez, je suis en avance sur vous de huit jours environ; mais je
+puis me rattraper et me rapprocher de plus en plus du poteau fatal.
+Celui-ci, continua-t-il, en posant un des billets sur la table, suffira
+pour la note. Quant au reste...&raquo;</p>
+
+<p>Il jeta la liasse dans le feu, o&ugrave; elle disparut en flambant.</p>
+
+<p>Le jeune homme avait essay&eacute; de saisir le prince par le bras; mais, comme
+une table les s&eacute;parait, son intervention arriva trop tard.</p>
+
+<p>&laquo;Malheureux, s'&eacute;cria-t-il, vous n'auriez pas d&ucirc; les br&ucirc;ler tous.... Il
+fallait garder quarante livres!</p>
+
+<p>&mdash;Quarante livres, r&eacute;p&eacute;ta le prince, pourquoi, au nom du ciel, quarante
+livres?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas quatre-vingts? s'&eacute;cria le colonel; il devait y en avoir
+une centaine dans le paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Quarante livres suffisent, dit le jeune homme tristement, car sans
+cela, il n'y a pas d'admission possible. La r&egrave;gle est absolue: quarante
+livres pour chacun. Vie damn&eacute;e que la n&ocirc;tre! Un homme ne peut pas m&ecirc;me
+mourir sans argent.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince et le colonel &eacute;chang&egrave;rent un coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&laquo;Expliquez-vous, dit le dernier. J'ai encore un portefeuille
+passablement garni et je n'ai pas besoin de dire que je suis pr&ecirc;t &agrave;
+partager ma fortune avec Godall. Mais je d&eacute;sire savoir &agrave; quelle fin. Que
+pensez-vous donc faire?&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune homme promenait des regards inquiets de l'un &agrave; l'autre, comme
+au sortir d'un r&ecirc;ve. Il rougit violemment.</p>
+
+<p>&laquo;Ne suis-je pas votre dupe? demanda-t-il. &Ecirc;tes-vous tout de bon des gens
+ruin&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Je le suis, pour ma part, autant qu'on peut l'&ecirc;tre, r&eacute;pliqua le
+colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Et, quant &agrave; moi, dit le prince, je vous en ai donn&eacute; la preuve; je
+reste sans le sou. Qui donc aurait jet&eacute; ces billets au feu, sauf un
+homme ruin&eacute;? L'action parle d'elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme ruin&eacute;, oui, r&eacute;pondit l'autre d'un air de soup&ccedil;on, ou bien un
+millionnaire!</p>
+
+<p>&mdash;Assez, monsieur, dit le prince; j'ai dit et je n'ai pas l'habitude
+qu'on doute de ma parole.</p>
+
+<p>&mdash;Ruin&eacute;s? r&eacute;p&eacute;ta le jeune homme. &Ecirc;tes-vous vraiment mes pareils, arriv&eacute;s
+apr&egrave;s une vie d'abandon &agrave; une situation telle que vous n'ayez plus
+qu'une issue? Allez-vous donc,&mdash;il baissait la voix &agrave; mesure qu'il
+parlait,&mdash;allez-vous donc vous donner ce dernier luxe? Comptez-vous fuir
+les cons&eacute;quences de vos d&eacute;sordres par la seule voie infaillible et
+facile?&raquo;</p>
+
+<p>Soudain il s'interrompit et essaya de rire.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; votre sant&eacute;! s'&eacute;cria-t-il, en vidant son verre, bonne nuit, mes
+joyeux camarades.&raquo;</p>
+
+<p>Le colonel Geraldine le saisit par le bras, au moment o&ugrave; il allait se
+lever.</p>
+
+<p>&laquo;Vous manquez de confiance, dit-il, et vous avez tort. Nous aussi, nous
+avons assez de la vie. Nous sommes, comme vous, d&eacute;cid&eacute;s &agrave; mourir. T&ocirc;t ou
+tard, isol&eacute;ment ou r&eacute;unis, nous nous proposions d'aller au-devant de la
+mort et de la d&eacute;fier l&agrave; o&ugrave; elle se tiendrait pr&ecirc;te. Puisque nous vous
+avons rencontr&eacute; et que votre cas est le plus pressant, que tout
+s'accomplisse donc cette nuit, et d'un seul coup; si vous le voulez,
+mourons tous trois ensemble. Notre trio p&eacute;n&eacute;trera bras dessus, bras
+dessous, la poche vide, dans l'empire de Pluton; nous nous encouragerons
+mutuellement parmi les ombres!&raquo;</p>
+
+<p>Geraldine jouait son r&ocirc;le avec des intonations si justes que le prince
+lui-m&ecirc;me le regarda, troubl&eacute;, pr&ecirc;t &agrave; le croire sinc&egrave;re. Quant au jeune
+homme, un flot de sang lui monta au visage et ses yeux &eacute;tincel&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Bon, vous &ecirc;tes des camarades comme il m'en faut! s'&eacute;cria-t-il avec une
+gaiet&eacute; presque effrayante. Tope l&agrave; et que le march&eacute; soit conclu. (Sa
+main &eacute;tait glac&eacute;e.) Vous ne savez pas en quelle compagnie vous allez
+commencer votre course, vous ne savez pas dans quel moment propice vous
+avez pris votre part de mes tartes &agrave; la cr&egrave;me! Je ne suis qu'une unit&eacute;,
+mais une unit&eacute; dans une arm&eacute;e. Je connais la porte d&eacute;rob&eacute;e de la Mort.
+Je suis un de ses intimes et peux vous conduire jusque dans l'&eacute;ternit&eacute;
+sans c&eacute;r&eacute;monie... sans scandale pourtant.&raquo;</p>
+
+<p>Ils l'engag&egrave;rent derechef &agrave; expliquer ce qu'il voulait dire.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, pouvez-vous r&eacute;unir quatre-vingts livres entre vous?&raquo;</p>
+
+<p>Geraldine consulta son portefeuille avec ostentation et r&eacute;pliqua
+affirmativement.</p>
+
+<p>&laquo;Gaillards favoris&eacute;s que vous &ecirc;tes! Quarante livres, c'est le prix
+d'entr&eacute;e dans le Club du suicide.</p>
+
+<p>&mdash;Le Club du suicide, r&eacute;p&eacute;ta Florizel, que diable est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, dit l'inconnu, ce si&egrave;cle est celui du progr&egrave;s, et j'ai &agrave; vous
+r&eacute;v&eacute;ler le progr&egrave;s supr&ecirc;me! Des int&eacute;r&ecirc;ts d'argent et autres appelant les
+hommes &agrave; la h&acirc;te dans diff&eacute;rents endroits, on inventa les chemins de
+fer; puis, les chemins de fer nous s&eacute;parant de nos amis, il fallut cr&eacute;er
+les t&eacute;l&eacute;graphes, qui permettent de communiquer promptement &agrave; travers de
+grands espaces. Dans les h&ocirc;tels m&ecirc;me, nous avons aujourd'hui des
+ascenseurs qui nous &eacute;pargnent une escalade de quelques centaines de
+marches. Maintenant nous savons bien que cette vie n'est qu'une estrade
+faite pour y jouer le r&ocirc;le de fou tant que la partie nous amuse. Une
+commodit&eacute; de plus manquait au confort moderne, une voie d&eacute;cente et
+facile pour quitter cette estrade, l'escalier de derri&egrave;re menant &agrave; la
+libert&eacute;, ou bien, comme je viens de le dire, la porte d&eacute;rob&eacute;e de la
+Mort. Le Club du suicide y suppl&eacute;e. N'allez pas supposer que, vous et
+moi, nous soyons seuls &agrave; professer un d&eacute;sir essentiellement l&eacute;gitime.
+Bon nombre de nos semblables ne sont arr&ecirc;t&eacute;s dans leur fuite que par
+certaines consid&eacute;rations. Les uns ont une famille qui serait cruellement
+frapp&eacute;e ou m&ecirc;me accus&eacute;e, d'autres manquent de courage, les pr&eacute;paratifs
+de la mort leur font horreur. C'est mon cas. Je ne peux ni approcher un
+pistolet de ma t&ecirc;te ni presser la d&eacute;tente; quelque chose m'en emp&ecirc;che;
+quoique j'aie le d&eacute;go&ucirc;t de la vie, je n'ai pas assez de force pour en
+finir. C'est &agrave; l'intention de gens tels que moi et de tous ceux qui
+souhaitent d'&ecirc;tre fauch&eacute;s sans scandale posthume que le Club du suicide
+a &eacute;t&eacute; inaugur&eacute;. De quelle fa&ccedil;on? Quelle est son histoire? Quelles
+peuvent &ecirc;tre ses ramifications dans d'autres pays? Je l'ignore, et ce
+que je connais de sa constitution, je n'ai pas le droit de vous le
+communiquer. Pour abr&eacute;ger, je suis &agrave; votre service. Si vous &ecirc;tes
+vraiment las de vivre, je vais vous introduire dans une r&eacute;union, et
+avant la fin de la semaine, sinon cette nuit m&ecirc;me, vous serez
+d&eacute;barrass&eacute;s du fardeau de l'existence. Maintenant il est... (le jeune
+homme consulta sa montre), il est onze heures; &agrave; onze heures et demie au
+plus tard, nous quitterons ce lieu-ci; vous avez une demi-heure devant
+vous pour examiner ma proposition. C'est plus s&eacute;rieux qu'une tarte &agrave; la
+cr&egrave;me, ajouta-t-il avec un sourire, et plus agr&eacute;able, j'imagine.</p>
+
+<p>&mdash;Plus s&eacute;rieux, certainement, r&eacute;pondit le colonel, si s&eacute;rieux que je
+vous prierai de vouloir bien m'accorder un entretien particulier de cinq
+minutes avec mon ami M. Godall!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; merveille, r&eacute;pondit le jeune homme. Je vais me retirer...&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que le prince et Geraldine furent seuls:</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble, dit le premier, que vous &ecirc;tes &eacute;mu, tandis qu'au contraire
+j'ai pris mon parti. Je veux voir la fin de cette aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Altesse r&eacute;fl&eacute;chisse, r&eacute;pliqua le colonel en p&acirc;lissant;
+qu'elle consid&egrave;re l'importance qu'une vie telle que la sienne a non
+seulement pour ses amis, mais pour le bien public. En supposant que,
+cette nuit, un malheur irr&eacute;parable atteigne la personne de Votre
+Altesse, quel serait mon d&eacute;sespoir, quelle serait l'affliction de tout
+un peuple?</p>
+
+<p>&mdash;Je veux voir la fin, r&eacute;p&eacute;ta le prince de sa voix la plus d&eacute;lib&eacute;r&eacute;e;
+ayez la bont&eacute;, colonel, de tenir votre parole de gentilhomme. Dans nulle
+circonstance, souvenez-vous-en bien, vous ne trahirez, sans que je vous
+y autorise, l'incognito que j'ai choisi pour voyager &agrave; l'&eacute;tranger. Tels
+sont les ordres que je r&eacute;it&egrave;re. Et maintenant, je vous serai oblig&eacute;
+d'aller demander l'addition.&raquo;</p>
+
+<p>Le colonel s'inclina avec respect, mais il avait la face bl&ecirc;me lorsqu'il
+pria le jeune homme aux tartes &agrave; la cr&egrave;me de rentrer. Le prince
+conservait pour sa part une contenance parfaitement calme; il raconta
+une farce du Palais-Royal au jeune suicid&eacute; avec beaucoup d'entrain. Sans
+ostentation, il &eacute;vita les regards suppliants de Geraldine, et choisit un
+nouveau cigare avec plus de soin que d'habitude. De fait, il &eacute;tait le
+seul des trois qui gard&acirc;t quelque puissance sur ses nerfs.</p>
+
+<p>La note &eacute;tant acquitt&eacute;e, le prince donna toute la monnaie au domestique
+tr&egrave;s &eacute;tonn&eacute;; puis on partit en voiture. Peu de temps apr&egrave;s; le fiacre
+s'arr&ecirc;ta &agrave; l'entr&eacute;e d'une cour un peu sombre. L&agrave; ils descendirent.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s que Geraldine eut pay&eacute; la course, le jeune homme s'adressa au
+prince en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Il est encore temps, Mr. Godall, d'&eacute;chapper &agrave; une destin&eacute;e in&eacute;vitable,
+vous et le major Hammersmith. Consultez-vous bien avant de faire un pas
+de plus, et, si vos c&oelig;urs disent non, voici les chemins de traverse.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-nous, monsieur, dit le prince, je ne suis pas homme &agrave;
+reculer devant une chose une fois dite.</p>
+
+<p>&mdash;Votre sang-froid me fait du bien, r&eacute;pliqua le jeune guide. Je n'ai
+jamais vu personne d'impassible &agrave; ce point, quoique vous ne soyez pas le
+premier que j'aie accompagn&eacute; &agrave; cette porte. Plus d'un m'a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; pour
+aller o&ugrave; je savais que je le suivrais bient&ocirc;t. Mais ceci n'est d'aucun
+int&eacute;r&ecirc;t pour vous. Attendez-moi quelques instants; je reviendrai d&egrave;s que
+j'aurai arrang&eacute; les pr&eacute;liminaires de votre introduction.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus le distributeur de tartes, ayant tendu la main &agrave; ses
+compagnons, traversa la cour, entra dans un vestibule et disparut.</p>
+
+<p>&laquo;De toutes nos folies, dit le colonel &agrave; voix basse, celle-ci me para&icirc;t
+la plus violente et la plus dangereuse.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, r&eacute;pondit le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons encore un moment &agrave; nous, continua le colonel. Que Votre
+Altesse profite de l'occasion et se retire. Les cons&eacute;quences de cette
+d&eacute;marche peuvent &ecirc;tre si graves! C'est ce qui m'autorise &agrave; pousser un
+peu plus loin qu'&agrave; l'ordinaire la libert&eacute; de langage que Votre Altesse
+daigne m'accorder.</p>
+
+<p>&mdash;Dois-je comprendre que le colonel Geraldine a peur? dit Florizel en
+retirant le cigare de sa bouche et en fixant sur son &eacute;cuyer un regard
+per&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Mes craintes ne sont certainement pas personnelles, r&eacute;pliqua fi&egrave;rement
+Geraldine.</p>
+
+<p>&mdash;Je le supposais bien, dit le prince, avec une bonne humeur
+imperturbable; mais je n'avais nulle envie de vous rappeler la
+diff&eacute;rence de nos positions r&eacute;ciproques. Assez, ajouta-t-il, voyant que
+Geraldine &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; demander pardon,&mdash;vous &ecirc;tes excus&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Et il fuma tranquillement, appuy&eacute; contre une grille, jusqu'&agrave; ce que
+l'ambassadeur f&ucirc;t de retour.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, demanda-t-il, notre r&eacute;ception est-elle arrang&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi, messieurs. Le pr&eacute;sident vous interrogera dans son cabinet.
+Et permettez-moi de vous avertir que vos r&eacute;ponses doivent &ecirc;tre franches.
+Je me suis port&eacute; caution; mais le Club exige une enqu&ecirc;te s&eacute;rieuse avant
+d'admettre qui que ce soit; l'indiscr&eacute;tion d'un seul membre am&egrave;nerait la
+dispersion de la Soci&eacute;t&eacute; pour toujours.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince et Geraldine s'entendirent &agrave; voix basse; apr&egrave;s quoi ils
+accompagn&egrave;rent leur guide au cabinet du pr&eacute;sident. Il n'y avait pas
+d'obstacles bien consid&eacute;rables &agrave; franchir. La porte ext&eacute;rieure &eacute;tait
+ouverte, la porte du cabinet entreb&acirc;ill&eacute;e; et l&agrave;, dans un local de
+petites dimensions, mais au plafond tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;, le jeune homme les
+laissa seuls pour la seconde fois.</p>
+
+<p>&mdash;Le pr&eacute;sident se rendra ici tout &agrave; l'heure&raquo;, dit-il, avec un signe de
+t&ecirc;te, en disparaissant.</p>
+
+<p>Des voix se faisaient entendre &agrave; travers la porte &agrave; deux battants qui
+formait l'une des extr&eacute;mit&eacute;s, et par intervalles le bruit d'un bouchon
+de champagne, suivi d'un &eacute;clat de rire, se m&ecirc;lait aux lambeaux de la
+conversation. Une grande fen&ecirc;tre donnait sur la rivi&egrave;re, et la
+disposition des lumi&egrave;res leur fit supposer qu'ils n'&eacute;taient pas loin de
+la station de Charing Cross. Le mobilier leur parut mesquin sous des
+housses us&eacute;es jusqu'&agrave; la corde; ils remarqu&egrave;rent la sonnette plac&eacute;e au
+centre d'une table ronde, les chapeaux et les pardessus nombreux
+accroch&eacute;s le long des murs.</p>
+
+<p>&laquo;Quel est ce repaire? dit Geraldine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je veux voir, r&eacute;pliqua le prince, si le diable le permet;
+la chose peut devenir amusante.&raquo;</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, la porte &agrave; deux battants s'ouvrit, mais pas plus
+qu'il n'&eacute;tait n&eacute;cessaire pour le passage d'un corps humain, et un
+bruyant bourdonnement de voix accompagna l'entr&eacute;e du redoutable
+pr&eacute;sident. Qu'on imagine un homme d'une cinquantaine d'ann&eacute;es, grand de
+taille, &agrave; la d&eacute;marche hardie, aux favoris h&eacute;riss&eacute;s, &agrave; la t&ecirc;te chauve, &agrave;
+l'&oelig;il gris voil&eacute; qui de temps en temps lan&ccedil;ait une &eacute;tincelle. Ses
+l&egrave;vres serraient un gros cigare qu'il m&acirc;chait et tortillait de droite &agrave;
+gauche, tout en regardant d'un air p&eacute;n&eacute;trant et froid les deux
+&eacute;trangers. Il portait des habits de lainage clair, avec un col de
+chemise tr&egrave;s d&eacute;gag&eacute; &agrave; rayures de couleur.</p>
+
+<p>&laquo;Bonsoir, commen&ccedil;a-t-il, apr&egrave;s avoir ferm&eacute; la perte derri&egrave;re lui. On m'a
+dit que vous d&eacute;siriez me parler.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voulons, monsieur, nous joindre au Club du suicide&raquo;, r&eacute;pliqua le
+colonel.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident roula son cigare dans sa bouche.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a? dit-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon, r&eacute;pondit Geraldine, mais je crois que vous
+&ecirc;tes la personne la mieux autoris&eacute;e &agrave; me donner des informations
+l&agrave;-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? s'&eacute;cria le pr&eacute;sident. Un Club du suicide? Allons, vous voulez
+rire! Je peux permettre &agrave; des jeunes gens d'avoir le vin gai; mais il ne
+faudrait point insister trop.</p>
+
+<p>&mdash;Appelez votre Club comme vous voudrez, dit le colonel, mais vous avez
+quelque compagnie derri&egrave;re ces portes et nous d&eacute;sirons nous joindre &agrave;
+elle.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, r&eacute;pondit le pr&eacute;sident, vous &ecirc;tes dans l'erreur. Ceci est une
+maison particuli&egrave;re et je vous saurai gr&eacute; d'en sortir sur-le-champ.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince &eacute;tait rest&eacute; tranquillement &agrave; sa place pendant ce petit
+colloque; mais, lorsque le colonel tourna les yeux vers lui, comme pour
+dire: &laquo;Allons-nous-en, de gr&acirc;ce...&raquo;&mdash;il retira son cigare et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis venu ici sur l'invitation d'un de vos amis. Sans doute il vous
+a inform&eacute; des motifs qui justifient notre d&eacute;marche. Permettez-moi de
+vous rappeler qu'un homme qui se trouve dans les conditions o&ugrave; je suis,
+n'a point &agrave; se g&ecirc;ner et n'est nullement dispos&eacute; &agrave; tol&eacute;rer des
+impertinences. Je suis tr&egrave;s pacifique d'ordinaire; mais, cher monsieur,
+vous allez me rendre le service que je demande ou bien vous aurez lieu
+de vous repentir de m'avoir jamais admis dans votre antichambre.&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident poussa un bruyant &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&laquo;C'est ainsi qu'il faut parler, dit-il. Oui, vous &ecirc;tes vraiment un
+homme. Vous connaissez le chemin de mon c&oelig;ur et pouvez faire de moi
+tout ce qu'il vous plaira. Voudriez-vous, continua-t-il en s'adressant &agrave;
+Geraldine, vous &eacute;loigner un instant? J'en finirai d'abord avec votre
+compagnon. Certaines formalit&eacute;s du Club doivent &ecirc;tre remplies
+secr&egrave;tement.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces mots, il ouvrit la porte d'un petit cabinet, dans lequel il
+enferma le colonel.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai foi en vous, dit-il &agrave; Florizel, aussit&ocirc;t qu'ils furent seuls, mais
+&ecirc;tes-vous s&ucirc;r de votre ami?</p>
+
+<p>&mdash;Pas aussi s&ucirc;r que je le suis de moi-m&ecirc;me, assez cependant pour que
+j'aie pu l'amener ici sans inqui&eacute;tude; les raisons qui lui font d&eacute;sirer
+d'entrer dans votre Club sont encore plus puissantes que les miennes.
+L'autre jour, il s'est laiss&eacute; prendre trichant aux cartes.</p>
+
+<p>&mdash;Une bonne raison, j'en conviens, r&eacute;pliqua le pr&eacute;sident, nous en avons
+un autre dans le m&ecirc;me cas. Avez-vous &eacute;t&eacute; au service, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais j'&eacute;tais trop paresseux, je l'ai quitt&eacute; de bonne heure.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le motif qui vous fait abandonner la vie? poursuivit le
+pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours le m&ecirc;me, autant que je peux m'en rendre compte, la paresse
+toute pure.&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident tressaillit.</p>
+
+<p>&laquo;C'est impossible, s'&eacute;cria-t-il, vous devez avoir une raison plus
+s&eacute;rieuse que celle-l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus le sou, ajouta Florizel. C'est aussi un tourment. Mon
+oisivet&eacute; en souffre.&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident tourmenta son cigare pendant quelques secondes en regardant
+droit dans les yeux ce n&eacute;ophyte extraordinaire; mais le prince supporta
+son examen avec un sang-froid imperturbable.</p>
+
+<p>&laquo;Si je n'avais une si grande exp&eacute;rience, dit &agrave; la fin le pr&eacute;sident, je
+vous renverrais. Mais je connais le monde; il arrive qu'en mati&egrave;re de
+suicide les causes les plus frivoles sont souvent les plus
+irr&eacute;sistibles. Et, lorsqu'un homme me pla&icirc;t, comme vous me plaisez,
+monsieur, je presse la conclusion plut&ocirc;t que je ne la retarde.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince et le colonel furent soumis &agrave; un interrogatoire long et
+particulier, le prince seul d'abord; puis Geraldine en pr&eacute;sence de ce
+dernier, de sorte que le pr&eacute;sident pouvait observer la contenance de
+l'un, tout en &eacute;coutant les r&eacute;ponses de l'autre. Le r&eacute;sultat fut
+satisfaisant et le pr&eacute;sident, apr&egrave;s avoir enregistr&eacute; quelques d&eacute;tails
+sur un carnet, leur proposa de pr&ecirc;ter serment. On ne saurait imaginer de
+formule plus absolue de l'ob&eacute;issance passive, rien de plus rigoureux que
+les termes par lesquels le r&eacute;cipiendaire se liait pour toujours.</p>
+
+<p>Florizel signa le document, mais non sans horreur. Le colonel suivit son
+exemple d'un air accabl&eacute;. Alors le pr&eacute;sident ayant re&ccedil;u la somme fix&eacute;e
+pour l'entr&eacute;e, introduisit sans plus de difficult&eacute;s les deux amis dans
+le fumoir du Club.</p>
+
+<p>Ce fumoir &eacute;tait de la m&ecirc;me hauteur que le cabinet dans lequel il
+donnait, mais bien plus grand et garni d'une imitation de boiserie de
+ch&ecirc;ne. Un grand feu et un certain nombre de becs de gaz &eacute;clairaient la
+compagnie. Le prince compta: dix-huit personnes. La plupart fumaient et
+buvaient; une gaiet&eacute; fi&eacute;vreuse r&eacute;gnait partout, entrecoup&eacute;e de silences
+subits et quelque peu sinistres.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce un grand jour? demanda le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Moyen, r&eacute;pondit le pr&eacute;sident. Par parenth&egrave;se, si vous avez quelque
+argent, il est d'usage d'offrir du champagne; cela soutient la bonne
+humeur et constitue un de mes petits profits.</p>
+
+<p>&mdash;Hammersmith, dit Florizel, occupez-vous du champagne.&raquo;</p>
+
+<p>Puis il fit le tour du cercle, en abordant celui-ci, celui-l&agrave;; son usage
+&eacute;vident du meilleur monde, sa gr&acirc;ce et sa politesse, avec un m&eacute;lange
+imperceptible d'autorit&eacute;, impos&egrave;rent tr&egrave;s vite &agrave; cette assembl&eacute;e macabre
+et la s&eacute;duisirent malgr&eacute; elle; en m&ecirc;me temps il ouvrait les yeux et les
+oreilles. Bient&ocirc;t il commen&ccedil;a &agrave; se faire une id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale du monde au
+milieu duquel il se trouvait. Les jeunes gens formaient une majorit&eacute;
+consid&eacute;rable; ils avaient les apparences de l'intelligence et de la
+sensibilit&eacute;, plut&ocirc;t que de l'&eacute;nergie. Si quelques-uns d&eacute;passaient la
+trentaine, plusieurs &eacute;taient &acirc;g&eacute;s de moins de vingt ans. Ils se tenaient
+appuy&eacute;s contre les tables, changeant sans cesse de maintien; tant&ocirc;t ils
+fumaient tr&egrave;s fort et tant&ocirc;t ils laissaient s'&eacute;teindre leurs cigares;
+quelques-uns s'exprimaient bien, mais la loquacit&eacute; du grand nombre
+n'&eacute;tait &eacute;videmment que le r&eacute;sultat d'une excitation nerveuse, avec
+absence compl&egrave;te d'esprit et de bon sens. Chaque fois qu'une bouteille
+de champagne &eacute;tait d&eacute;bouch&eacute;e, la gaiet&eacute; augmentait d'une fa&ccedil;on
+manifeste.</p>
+
+<p>Il n'y avait que deux hommes assis: l'un, pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre, les mains
+plong&eacute;es dans les poches de son pantalon et la t&ecirc;te basse, mortellement
+p&acirc;le, la sueur au front, ne prof&eacute;rait pas un mot; on e&ucirc;t dit une
+v&eacute;ritable ruine d'&acirc;me et de corps; l'autre, sur un sofa qui le s&eacute;parait
+de la chemin&eacute;e, diff&eacute;rait &eacute;trangement de tout le reste de la compagnie.
+Peut-&ecirc;tre n'avait-il gu&egrave;re que quarante ans, mais on lui en e&ucirc;t donn&eacute;
+dix de plus. Florizel pensa qu'il n'avait jamais vu un &ecirc;tre plus hideux,
+plus ravag&eacute; par la maladie et les exc&egrave;s. Il n'avait que la peau et les
+os, &eacute;tait en partie paralys&eacute; et portait des lunettes d'une puissance si
+extraordinaire que ses yeux paraissaient &agrave; travers singuli&egrave;rement
+grossis et d&eacute;form&eacute;s. Except&eacute; le prince et le pr&eacute;sident, il &eacute;tait dans ce
+salon l'unique personne qui conserv&acirc;t le calme de la vie ordinaire.</p>
+
+<p>Les membres du <i>Suicide Club</i> ne se piquaient pas d'une tenue tr&egrave;s
+d&eacute;cente. Quelques-uns tiraient vanit&eacute; des actions d&eacute;shonorantes qui les
+avaient amen&eacute;s &agrave; chercher un refuge dans la mort; on &eacute;coutait sans
+t&eacute;moigner de d&eacute;sapprobation. Il y avait un accord tacite contre les
+arr&ecirc;ts de la morale et quiconque franchissait le seuil du Club jouissait
+d&eacute;j&agrave; de quelques-unes des immunit&eacute;s de la tombe. Ils burent &agrave; la m&eacute;moire
+les uns des autres et &agrave; celle des suicid&eacute;s remarquables du pass&eacute;. Ils
+comparaient et d&eacute;veloppaient leurs vues diff&eacute;rentes sur la mort; ceux-ci
+d&eacute;clarant que ce n'&eacute;tait rien que t&eacute;n&egrave;bres et n&eacute;ant, ceux-l&agrave;, esp&eacute;rant
+que, cette m&ecirc;me nuit, ils iraient escalader les &eacute;toiles.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la m&eacute;moire &eacute;ternelle du baron de Trenck, le type des suicid&eacute;s! cria
+quelqu'un. Il passa d'une petite cellule dans une plus petite, afin
+d'atteindre enfin &agrave; la libert&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pour ma part, dit un second, je ne demande qu'un bandeau sur mes yeux
+et du coton dans mes oreilles. Seulement, il n'y a pas de coton assez
+&eacute;pais en ce monde.&raquo;</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me esp&eacute;rait, dans l'&eacute;tat nouveau o&ugrave; il allait entrer,
+d&eacute;couvrir les secrets de la vie, et le quatri&egrave;me avouait qu'il n'aurait
+jamais fait partie du Club s'il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; amen&eacute; &agrave; croire au syst&egrave;me de
+Darwin.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai pu supporter, disait-il, l'id&eacute;e de descendre d'un singe.</p>
+
+<p>En somme, le prince &eacute;tait tout &agrave; fait d&eacute;sillusionn&eacute; par les mani&egrave;res et
+la conversation de ses nouveaux coll&egrave;gues.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a pas de quoi faire tant d'embarras, pensait-il. D&egrave;s qu'un homme
+s'est r&eacute;concili&eacute; avec l'id&eacute;e de se tuer, qu'il s'ex&eacute;cute, pour Dieu, en
+gentilhomme. Cet &eacute;moi et ces gros mots sont d&eacute;plac&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Cependant, le colonel Geraldine &eacute;tait en proie aux plus vives
+appr&eacute;hensions: le Club et ses r&egrave;glements restaient toujours &agrave; l'&eacute;tat de
+myst&egrave;res, et il regardait autour de la salle afin de trouver quelqu'un
+qui f&ucirc;t en mesure de le renseigner. Son regard tomba enfin sur le
+paralytique, dont la s&eacute;r&eacute;nit&eacute; le frappa; il supplia le pr&eacute;sident, qui,
+tr&egrave;s press&eacute;, ne faisait que sortir de la chambre et y rentrer, exp&eacute;diant
+des affaires, de le pr&eacute;senter &agrave; ce monsieur assis sur le canap&eacute;.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident r&eacute;pondit que de semblables formalit&eacute;s &eacute;taient inutiles chez
+lui; n&eacute;anmoins il pr&eacute;senta Mr. Hammersmith &agrave; Mr. Malthus.</p>
+
+<p>Mr. Malthus regarda le colonel avec curiosit&eacute; et le pria de prendre
+place &agrave; sa droite.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes un nouveau venu, dit-il, et vous d&eacute;sirez des renseignements.
+Eh bien, vous vous adressez &agrave; la bonne source. Il y a deux ans que j'ai
+fait ma premi&egrave;re visite &agrave; ce Club enchanteur.&raquo;</p>
+
+<p>Le colonel respira. Si Mr. Malthus avait fr&eacute;quent&eacute; ce lieu pendant deux
+ans, le prince pouvait ne courir aucun danger durant une seule soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Comment! s'&eacute;cria-t-il, deux ans? De quelle mystification suis-je donc
+le jouet?</p>
+
+<p>&mdash;D'aucune, r&eacute;pliqua Mr. Mathus avec douceur. Mon cas est singulier. Je
+ne suis pas du tout, &agrave; proprement parler, un suicid&eacute;, mais un membre
+honoraire, pour ainsi dire. Je ne visite gu&egrave;re le Club que deux fois par
+mois. Mon infirmit&eacute; et la condescendance du pr&eacute;sident m'ont procur&eacute; ce
+privil&egrave;ge, que d'ailleurs je paye assez cher.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prierai, dit le colonel, de vouloir bien &ecirc;tre plus explicite.
+Rappelez-vous que je ne suis encore que tr&egrave;s imparfaitement familier
+avec les statuts de l'endroit.</p>
+
+<p>&mdash;Un membre ordinaire tel que vous, lanc&eacute; &agrave; la recherche de la mort,
+revient ici tous les soirs jusqu'&agrave; ce que la chance le favorise,
+r&eacute;pliqua le paralytique; s'il est sans le sou, il peut m&ecirc;me &ecirc;tre log&eacute; et
+nourri par le pr&eacute;sident; pas de luxe, mais le n&eacute;cessaire; on ne saurait
+faire davantage vu la modicit&eacute; de la souscription. D'ailleurs, la seule
+soci&eacute;t&eacute; du pr&eacute;sident est par elle-m&ecirc;me un tr&egrave;s vif agr&eacute;ment.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! s'&eacute;cria Geraldine, je ne l'aurais pas cru.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est que vous ne connaissez pas l'homme. L'esprit le plus dr&ocirc;le!
+Des histoires! Un cynisme!... Il sait la vie sur le bout du doigt; et,
+entre nous, c'est le coquin le plus corrompu de toute la chr&eacute;tient&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il, lui aussi, membre permanent comme vous-m&ecirc;me, si je puis poser
+cette question sans vous offenser?</p>
+
+<p>&mdash;Il est permanent dans un sens bien diff&eacute;rent, r&eacute;pliqua M. Malthus.
+J'ai &eacute;t&eacute; gracieusement &eacute;pargn&eacute; jusqu'ici, mais, enfin, t&ocirc;t ou tard, je
+dois partir. Lui ne joue jamais; il m&ecirc;le et donne les cartes et fait les
+arrangements n&eacute;cessaires. Cet homme, Mr. Hammersmith, est l'adresse
+m&ecirc;me. Depuis trois ans il poursuit &agrave; Londres son utile profession, que
+je pourrais appeler un art, et jamais l'ombre d'un soup&ccedil;on ne s'est
+&eacute;lev&eacute;e contre lui. Moi-m&ecirc;me, je le crois inspir&eacute;. Sans doute, vous vous
+rappelez ce cas c&eacute;l&egrave;bre, il y a six mois, d'un gentleman
+accidentellement empoisonn&eacute; dans une pharmacie? Et ce ne fut encore
+qu'une de ses inventions les moins riches. Mais comme c'&eacute;tait simple, et
+comme il est sorti sauf de l'aventure!</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'&eacute;tonnez, dit le colonel; ce malheureux &eacute;tait-il une des...&mdash;il
+allait dire victimes; mais il se reprit &agrave; temps,&mdash;un des membres du
+Club?&raquo;</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps il se rappela que Mr. Malthus lui-m&ecirc;me n'avait pas paru
+ambitieux de mourir pour son propre compte; il ajouta avec empressement:</p>
+
+<p>&laquo;Mais je m'aper&ccedil;ois que je suis encore dans l'obscurit&eacute;. Vous parliez de
+m&ecirc;ler et de donner les cartes; dans quel but? Puisque vous avez l'air
+plut&ocirc;t mal dispos&eacute; &agrave; mourir qu'autrement, je dois avouer que je ne puis
+concevoir ce qui vous am&egrave;ne ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai, vous &ecirc;tes dans les t&eacute;n&egrave;bres, r&eacute;pliqua Mr. Malthus
+avec plus d'animation. Cher monsieur, ce Club est le temple m&ecirc;me de
+l'ivresse; si ma sant&eacute; affaiblie pouvait mieux supporter de pareilles
+excitations, je viendrais plus souvent, je vous le jure. Il faut tout le
+sentiment du devoir, qu'engendre une longue habitude de mauvaise sant&eacute;
+et de r&eacute;gime rigoureux, pour me retenir d'abuser de ce qui est, je puis
+le dire, mon dernier plaisir. Je les ai &eacute;puis&eacute;s tous, monsieur,
+continua-t-il en posant sa main sur le bras de Geraldine, tous sans
+exception, et je vous d&eacute;clare, sur mon honneur, qu'il n'y en a pas un
+dont le prix n'ait &eacute;t&eacute; grossi&egrave;rement exag&eacute;r&eacute;. On joue avec l'amour; moi,
+je nie que l'amour soit une forte passion. La peur en est une plus
+forte; c'est avec la peur qu'il faut badiner, si l'on veut go&ucirc;ter les
+joies intenses de la vie. Enviez-moi, enviez-moi, ajouta-t-il avec un
+ricanement ignoble, je suis poltron.&raquo;</p>
+
+<p>Geraldine ne parvint &agrave; dissimuler son d&eacute;go&ucirc;t qu'avec peine, mais il prit
+sur soi et poursuivit l'interrogatoire:</p>
+
+<p>&laquo;Comment cette excitation peut-elle &ecirc;tre si habilement prolong&eacute;e? Il y a
+donc quelque &eacute;l&eacute;ment d'incertitude?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous expliquer par quel moyen la victime de chaque soir est
+choisie, r&eacute;pondit M. Malthus, et non seulement la victime, mais un autre
+membre qui est destin&eacute; &agrave; jouer le r&ocirc;le d'instrument entre les mains du
+Club, &agrave; devenir le grand pr&ecirc;tre de la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! ils s'entre-tuent donc alors?</p>
+
+<p>&mdash;Le tourment du suicide est supprim&eacute; de cette mani&egrave;re, dit Malthus avec
+un signe de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;ricorde! s'&eacute;cria le colonel, et pouvez-vous... puis-je...
+peut-il... mon ami... je veux dire... quelqu'un de nous peut-il &ecirc;tre
+condamn&eacute; ce soir &agrave; devenir le meurtrier du corps et de l'&acirc;me d'un autre
+&ecirc;tre? Des choses semblables sont-elles possibles entre hommes n&eacute;s de la
+femme? Oh! infamie des infamies!&raquo;</p>
+
+<p>Dans son effroi, il &eacute;tait sur le point de se lever, lorsqu'il rencontra
+le regard du prince. Ce regard courrouc&eacute; &eacute;tait fix&eacute; sur lui &agrave; travers la
+chambre. En un instant Geraldine eut repris son calme.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s tout, ajouta-t-il, pourquoi pas? Et, puisque vous dites que le
+jeu est int&eacute;ressant, vogue la gal&egrave;re! Je suis du Club!&raquo;</p>
+
+<p>Mr. Malthus avait joui d'une fa&ccedil;on toute particuli&egrave;re de l'effroi de son
+interlocuteur.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s un premier moment de surprise, vous &ecirc;tes, je le vois, en &eacute;tat
+d'appr&eacute;cier les d&eacute;lices de notre Soci&eacute;t&eacute;, monsieur.... Elle r&eacute;unit les
+&eacute;motions de la table de jeu, celles du duel et celles d'un amphith&eacute;&acirc;tre
+romain. Les pa&iuml;ens &eacute;taient all&eacute;s assez loin d&eacute;j&agrave;, certes, et j'admire
+les raffinements de leur imagination en pareille mati&egrave;re; mais il &eacute;tait
+r&eacute;serv&eacute; &agrave; un pays chr&eacute;tien d'atteindre cet extr&ecirc;me degr&eacute;, cette
+quintessence, cet absolu du plaisir poignant. Vous comprenez combien
+tous les amusements doivent para&icirc;tre fades &agrave; l'homme qui a pris le go&ucirc;t
+de celui-ci. La partie que nous jouons, continua-t-il, est d'une extr&ecirc;me
+simplicit&eacute;. Un jeu complet.... Mais... venez donc, vous &ecirc;tes &agrave; m&ecirc;me de
+voir la chose par vos propres yeux. Voulez-vous me pr&ecirc;ter l'appui de
+votre bras? Malheureusement, je suis paralys&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>En effet, tandis que Mr. Malthus commen&ccedil;ait sa description, une autre
+porte &agrave; deux battants s'&eacute;tait ouverte; le Club entier se mit &agrave; d&eacute;filer,
+non sans quelque h&acirc;te, dans la pi&egrave;ce voisine.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait en tout semblable &agrave; celle que l'on venait de quitter, mais un
+peu diff&eacute;remment meubl&eacute;e. Le centre en &eacute;tait occup&eacute; par une longue table
+&agrave; tapis vert, devant laquelle le pr&eacute;sident &eacute;tait assis; il m&ecirc;lait un jeu
+de cartes avec beaucoup de soin. M&ecirc;me avec l'aide de sa canne et du bras
+de Geraldine, Mr. Malthus marchait avec tant de difficult&eacute; que chacun
+fut assis avant que ce couple et le prince qui les attendait entrassent
+dans l'appartement; par cons&eacute;quent tous les trois prirent place c&ocirc;te &agrave;
+c&ocirc;te, au bout inf&eacute;rieur de la table.</p>
+
+<p>&laquo;C'est un jeu de cinquante-deux cartes, dit tout bas Malthus. Veillez
+sur l'as de pique, qui est le signe de mort, et sur l'as de tr&egrave;fle, qui
+d&eacute;signe l'ex&eacute;cuteur de cette nuit. Heureux jeunes gens que vous &ecirc;tes!
+Vous avez de bons yeux et pouvez suivre la partie! H&eacute;las! je ne saurais
+reconna&icirc;tre un as d'un deux &agrave; travers la largeur d'une table...&raquo;</p>
+
+<p>Et il pla&ccedil;a sur son nez une seconde paire de lunettes.</p>
+
+<p>&laquo;Je veux au moins observer les physionomies&raquo;, expliqua-t-il.</p>
+
+<p>En quelques mots rapides, Geraldine informa le prince de tout ce qu'il
+avait appris par la bouche du membre honoraire et de l'alternative
+possible qui leur &eacute;tait r&eacute;serv&eacute;e. Le prince eut un frisson, une
+contraction au c&oelig;ur; il promena ses regards de c&ocirc;t&eacute; et d'autre, comme
+un homme abasourdi.</p>
+
+<p>&laquo;Un coup hardi, dit tout bas le colonel, et nous pouvons encore nous
+&eacute;chapper.&raquo;</p>
+
+<p>Mais cette suggestion rappela le courage du prince.</p>
+
+<p>&laquo;Silence, dit-il. Faites-moi voir que vous savez jouer en gentilhomme,
+l'enjeu f&ucirc;t-il s&eacute;rieux.&raquo;</p>
+
+<p>Maintenant, il avait recouvr&eacute; en apparence tout son sang-froid, quoique
+son c&oelig;ur battit lourdement et qu'il e&ucirc;t une sensation de chaleur
+d&eacute;sagr&eacute;able dans la poitrine. Les membres du Club &eacute;taient tous
+attentifs; chacun d'eux tr&egrave;s p&acirc;le; mais nul ne l'&eacute;tait autant que Mr.
+Malthus. Ses yeux sortaient de leurs orbites; sa t&ecirc;te se balan&ccedil;ait, sur
+la colonne vert&eacute;brale par un mouvement d'oscillation involontaire; ses
+mains, l'une apr&egrave;s l'autre, se portaient &agrave; sa bouche pour tirailler ses
+l&egrave;vres livides et fr&eacute;missantes.</p>
+
+<p>&laquo;Attention, messieurs!&raquo; dit le pr&eacute;sident qui se mit &agrave; donner lentement
+les cartes.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;tait jusqu'&agrave; ce que chaque membre e&ucirc;t montr&eacute; la sienne. Presque
+tous h&eacute;sitaient; vous auriez vu les doigts trembler avant de r&eacute;ussir &agrave;
+retourner le funeste morceau de carton qui portait l'arr&ecirc;t du destin. &Agrave;
+mesure que le tour du prince approchait, il &eacute;prouvait une &eacute;motion
+grandissante, qui faillit le suffoquer; mais sans doute il avait quelque
+peu le temp&eacute;rament d'un joueur, car il reconnut qu'un certain plaisir se
+m&ecirc;lait &agrave; cette angoisse. Le neuf de tr&egrave;fle lui &eacute;chut; le trois de pique
+fut donn&eacute; &agrave; Geraldine et la dame de c&oelig;ur &agrave; Mr Malthus, incapable de
+r&eacute;primer un soupir de soulagement. Le jeune homme aux tartes &agrave; la cr&egrave;me,
+presque imm&eacute;diatement apr&egrave;s, retourna l'as de tr&egrave;fle et resta glac&eacute;
+d'horreur, car il n'&eacute;tait pas venu pour tuer, mais pour &ecirc;tre tu&eacute;. Et le
+prince, dans sa sympathie g&eacute;n&eacute;reuse, oublia presque, en le plaignant,
+l'extr&ecirc;me danger qui &eacute;tait encore suspendu au-dessus de lui-m&ecirc;me et de
+son ami.</p>
+
+<p>La donne se renouvela, et, cette fois encore, la carte de la mort ne
+sortit pas. Les joueurs retenaient leur souffle, haletants; le prince
+eut un autre tr&egrave;fle, Geraldine, un carreau; mais, lorsque Mr Malthus eut
+retourn&eacute; sa carte, un horrible bruit, semblable &agrave; celui de quelque chose
+qui se brise, partit de sa bouche; il se leva et se rassit sans aucun
+signe de paralysie. C'&eacute;tait l'as de pique. Le membre honoraire s'&eacute;tait
+amus&eacute; de ses propres terreurs une fois de trop.</p>
+
+<p>La conversation &eacute;clata de nouveau presque tout d'un coup. Les joueurs,
+renon&ccedil;ant &agrave; leurs attitudes rigides, commenc&egrave;rent &agrave; se lever de table et
+revinrent en fl&acirc;nant, par deux et par trois, dans le fumoir. Le
+pr&eacute;sident &eacute;tirait ses bras et baillait comme un homme qui a fini son
+travail journalier. Mais Mr. Malthus restait assis &agrave; sa place, la t&ecirc;te
+dans ses mains, les mains sur la table, immobile, atterr&eacute;.</p>
+
+<p>Le prince et Geraldine s'&eacute;chapp&egrave;rent, l'impression d'horreur qu'ils
+emportaient avec eux, redoublant dans le froid de la nuit.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! s'&eacute;cria le prince, &ecirc;tre li&eacute; par un serment dans une affaire comme
+celle-ci, permettre que ce trafic de meurtre continue avec profit et
+impunit&eacute;! Si seulement j'osais manquer &agrave; ma parole!</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible pour Votre Altesse, r&eacute;pliqua le colonel. Son honneur
+est celui de la Boh&ecirc;me; mais je me charge, moi, de manquer &agrave; la mienne
+avec biens&eacute;ance.</p>
+
+<p>&mdash;Geraldine, dit le prince, si votre honneur souffre en quelqu'une de
+nos &eacute;quip&eacute;es, non seulement je ne vous pardonnerai jamais, mais ce qui,
+je crois, vous affectera plus vivement encore, je ne me le pardonnerai
+pas &agrave; moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends les ordres de Votre Altesse, r&eacute;pondit le colonel. Nous
+&eacute;loignerons-nous de ce lieu maudit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le prince. Appelez un cab. J'essayerai de perdre dans le
+sommeil le souvenir de cette abominable aventure.&raquo;</p>
+
+<p>Mais il eut soin de lire le nom de l'impasse avant de la quitter.</p>
+
+<p>Le lendemain, aussit&ocirc;t que le prince fut &eacute;veill&eacute;, le colonel Geraldine
+lui apporta un journal quotidien avec le paragraphe suivant intitul&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Triste accident</i>.&mdash;Cette nuit, vers deux heures, Mr. Barth&eacute;lemy
+Malthus, domicili&eacute; n&deg; 16 Chepstow place, Westbourne Grove, &agrave; son retour
+d'une soir&eacute;e, est tomb&eacute; par-dessus le parapet de Trafalgar-square et
+s'est fractur&eacute; le cr&acirc;ne en m&ecirc;me temps qu'une jambe et un bras. La mort
+dut &ecirc;tre instantan&eacute;e. Mr. Malthus, accompagn&eacute; d'un ami, cherchait un cab
+au moment de cet affreux accident. Comme Mr. Malthus &eacute;tait paralys&eacute;, on
+pense que sa chute a pu &ecirc;tre occasionn&eacute;e par une nouvelle attaque. Ce
+gentleman &eacute;tait bien connu dans les cercles les plus respectables et sa
+perte sera g&eacute;n&eacute;ralement d&eacute;plor&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Si jamais une &acirc;me m&eacute;rita d'aller droit &agrave; l'enfer, dit solennellement
+Geraldine, c'est bien celle de ce paralytique.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince cacha son visage entre ses mains et resta silencieux.</p>
+
+<p>&laquo;Je me r&eacute;jouis presque, continua le colonel, de le savoir mort. Mais,
+pour notre jeune homme aux tartes &agrave; la cr&egrave;me, ma piti&eacute; est grande, je
+l'avoue.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Geraldine, dit le prince en relevant la t&ecirc;te, ce malheureux gar&ccedil;on
+&eacute;tait, la nuit pass&eacute;e, aussi innocent que vous et moi, et, ce matin, le
+poids d'un crime est sa conscience. Quand je pense au pr&eacute;sident, mon
+c&oelig;ur d&eacute;faille au dedans de moi. Je ne sais comment cela se passera,
+mais je veux tenir ce gredin &agrave; ma merci, comme il y a un Dieu au ciel.
+Quelle exp&eacute;rience, quelle le&ccedil;on que celle de ce jeu de cartes!</p>
+
+<p>&mdash;Une le&ccedil;on qu'il ne faudrait jamais recommencer&raquo;, fit observer le
+colonel.</p>
+
+<p>Le prince resta si longtemps sans r&eacute;pondre que son fid&egrave;le serviteur
+devint inquiet.</p>
+
+<p>&laquo;Monseigneur, dit-il, vous ne pouvez penser &agrave; y retourner? Vous n'avez
+d&eacute;j&agrave; que trop souffert et vu trop d'horreurs, les devoirs de votre
+situation vous d&eacute;fendent de tenter le hasard.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! r&eacute;pliqua le prince, je n'ai jamais senti ma faiblesse d'une
+mani&egrave;re aussi humiliante qu'aujourd'hui, mais elle est plus forte que
+moi. Puis-je cesser de m'int&eacute;resser au sort du malheureux jeune homme
+qui a soup&eacute; avec nous, il y a quelques heures? Puis-je laisser le
+pr&eacute;sident poursuivre sa carri&egrave;re d'infamie sans la surveiller? Puis-je
+commencer une aventure aussi entra&icirc;nante sans la continuer jusqu'&agrave; la
+fin? Non, Geraldine, vous demandez au prince plus que l'homme n'est
+capable d'accomplir. Cette nuit, encore une fois, nous irons prendre
+place &agrave; la table de ce Club du suicide.&raquo;</p>
+
+<p>Le colonel tomba sur ses deux genoux.</p>
+
+<p>&laquo;Mon prince veut-il m'&ocirc;ter la vie? s'&eacute;cria-t-il. Elle est &agrave; lui; mais
+qu'il n'exige pas que je la laisse affronter un pareil risque!</p>
+
+<p>&mdash;Colonel, r&eacute;pliqua Florizel avec quelque hauteur, votre vie vous
+appartient absolument. Je ne demande que de l'ob&eacute;issance, et, si
+celle-ci m'est accord&eacute;e sans empressement, je ne la demanderai plus.&raquo;</p>
+
+<p>Le grand &eacute;cuyer, se retrouva sur pied en un clin d'&oelig;il et dit
+simplement:</p>
+
+<p>&laquo;Votre Altesse veut-elle me dispenser de mon service durant
+l'apr&egrave;s-midi? Je ne puis me hasarder une seconde fois dans cette maison
+fatale avant d'avoir parfaitement r&eacute;gl&eacute; mes affaires. Votre Altesse ne
+rencontrera plus, je le promets, la moindre opposition de la part du
+plus d&eacute;vou&eacute; et du plus reconnaissant de ses serviteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Geraldine, r&eacute;pondit le prince, je suis toujours aux regrets,
+lorsque vous m'obligez &agrave; me rappeler mon rang. Disposez de votre
+journ&eacute;e, comme bon vous semblera, et soyez ici avant onze heures sous le
+m&ecirc;me d&eacute;guisement.&raquo;</p>
+
+<p>Le Club, ce second soir, n'&eacute;tait pas aussi nombreux que la veille;
+lorsque Geraldine et le prince arriv&egrave;rent, il n'y avait pas plus de six
+personnes dans le fumoir. Son Altesse prit le pr&eacute;sident &agrave; part et le
+f&eacute;licita chaleureusement au sujet de la d&eacute;mission de Mr. Malthus.</p>
+
+<p>&laquo;J'aime, dit-il, &agrave; rencontrer des capacit&eacute;s, et, certainement, j'en
+trouve beaucoup chez vous. Votre profession est de nature tr&egrave;s d&eacute;licate,
+mais je vois que vous vous en acquittez avec succ&egrave;s et discr&eacute;tion.&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident parut touch&eacute; des compliments que lui accordait un homme
+aussi sup&eacute;rieur de ton et de maintien. Il remercia presque avec
+humilit&eacute;.</p>
+
+<p>Le jeune homme aux tartes &agrave; la cr&egrave;me &eacute;tait dans le salon, mais abattu et
+silencieux. Ses nouveaux amis essay&egrave;rent en vain de le faire causer.</p>
+
+<p>&laquo;Combien je voudrais, s'&eacute;cria-t-il, ne vous avoir jamais conduits dans
+ce bouge inf&acirc;me! Fuyez, tandis que vous avez les mains pures. Si vous
+aviez pu entendre le cri aigu de ce vieillard au moment de sa chute et
+le bruit de ses os sur le pav&eacute;! Souhaitez-moi, en admettant que vous
+ayez encore quelque bont&eacute; pour un &ecirc;tre d&eacute;grad&eacute; comme je le suis,
+souhaitez-moi l'as de pique pour cette nuit!&raquo;</p>
+
+<p>Quelques membres entr&egrave;rent dans le courant de la soir&eacute;e, mais le diable
+ne put compter qu'une douzaine de joueurs autour du tapis vert. Le
+prince sentit de nouveau qu'une certaine excitation agr&eacute;able se m&ecirc;lait &agrave;
+son inqui&eacute;tude; mais il s'&eacute;tonna de voir Geraldine bien plus calme qu'il
+ne l'&eacute;tait la nuit pr&eacute;c&eacute;dente.</p>
+
+<p>&laquo;Il est extraordinaire, pensa-t-il, que le parti pris de la volont&eacute;
+puisse op&eacute;rer un si grand changement!</p>
+
+<p>&mdash;Attention, messieurs!&raquo; dit le pr&eacute;sident;&mdash;et il se mit &agrave; donner.</p>
+
+<p>Trois fois les cartes firent le tour de la table sans r&eacute;sultat. Lorsque
+le pr&eacute;sident recommen&ccedil;a pour la quatri&egrave;me fois, l'&eacute;motion &eacute;tait g&eacute;n&eacute;rale
+et intense. Il y avait juste assez de cartes pour faire encore un tour
+entier. Le prince, assis aupr&egrave;s de celui qui se tenait &agrave; la gauche du
+banquier, avait &agrave; recevoir l'avant-derni&egrave;re carte. Le troisi&egrave;me joueur
+retourna un as noir, c'&eacute;tait l'as de tr&egrave;fle; le suivant eut le carreau;
+mais l'apparition de l'as de pique tardait toujours. Enfin Geraldine,
+assis &agrave; la gauche du prince, retourna sa carte: c'&eacute;tait un as, mais un
+as de c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Lorsque le prince Florizel vit sa destin&eacute;e encore voil&eacute;e sur la table
+devant lui, son c&oelig;ur cessa de battre. Il &eacute;tait homme et courageux, mais
+la sueur perlait sur son visage: il avait cinquante chances sur cent
+pour &ecirc;tre condamn&eacute;. Il retourna la carte; c'&eacute;tait l'as de pique. Une
+sorte de rugissement remplit son cerveau et la table tourbillonna sous
+ses yeux. Il entendit le joueur assis &agrave; sa droite partir d'un &eacute;clat de
+rire qui sonnait entre la joie et le d&eacute;sappointement; il vit la
+compagnie se disperser, mais ses pens&eacute;es &eacute;taient loin. Il reconnaissait
+combien sa conduite avait &eacute;t&eacute; l&eacute;g&egrave;re, criminelle m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! s'&eacute;cria-t-il, mon Dieu, pardonnez-moi!&raquo;</p>
+
+<p>Et aussit&ocirc;t son trouble fit place &agrave; l'empire habituel qu'il avait sur
+lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&Agrave; sa grande surprise, Geraldine avait disparu. Il ne restait personne
+dans la salle de jeu, except&eacute; le bourreau destin&eacute; &agrave; l'exp&eacute;dier, qui se
+concertait avec le pr&eacute;sident, et le jeune homme aux tartes &agrave; la cr&egrave;me.
+Celui-ci se glissa vers le prince et lui souffla dans l'oreille, en
+guise d'adieu:</p>
+
+<p>&laquo;Je donnerais un million, si je le poss&eacute;dais, pour avoir la m&ecirc;me chance
+que vous.&raquo;</p>
+
+<p>Son Altesse ne put s'emp&ecirc;cher de penser qu'elle aurait vendu volontiers
+cette chance beaucoup moins cher.</p>
+
+<p>La conf&eacute;rence &agrave; voix basse &eacute;tait termin&eacute;e. Le possesseur de l'as de
+tr&egrave;fle quitta la chambre avec un signe d'intelligence, et le pr&eacute;sident,
+s'approchant de l'infortun&eacute; prince, lui tendit la main.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis content de vous avoir rencontr&eacute;, monsieur, dit-il, et content
+d'avoir &eacute;t&eacute; en &eacute;tat de vous rendre ce petit service. Au moins vous ne
+pouvez vous plaindre d'un long retard. &Agrave; la seconde soir&eacute;e,&mdash;quel coup
+de fortune!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince essaya vainement d'articuler une r&eacute;ponse quelconque, mais sa
+bouche &eacute;tait s&egrave;che et sa langue semblait paralys&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Vous sentez-vous mal &agrave; votre aise? demanda le pr&eacute;sident d'un air de
+sollicitude. Cela arrive &agrave; beaucoup de ces messieurs. Voulez-vous
+prendre un peu d'eau-de-vie?&raquo;</p>
+
+<p>Florizel fit un signe affirmatif.</p>
+
+<p>&laquo;Pauvre vieux Malthus! r&eacute;p&eacute;ta le pr&eacute;sident, tandis qu'il vidait son
+verre. Il en a bu pr&egrave;s d'un demi-litre, qui n'a paru lui faire que peu
+de bien.</p>
+
+<p>&mdash;Cela agit mieux sur moi, dit le prince, me voici redevenu moi-m&ecirc;me,
+comme vous voyez. Permettez-moi une question: o&ugrave; dois-je me rendre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez suivre le Strand dans la direction de la Cit&eacute;, sur le
+trottoir de gauche, jusqu'&agrave; ce que vous ayez rencontr&eacute; l'individu qui
+vient de s'en aller. Il vous donnera ses instructions et vous aurez la
+bont&eacute; de vous y conformer; il est investi de l'autorit&eacute; du club pour
+cette nuit. Et maintenant, ajouta le pr&eacute;sident, je vous souhaite une
+promenade agr&eacute;able.&raquo;</p>
+
+<p>Florizel r&eacute;pondit &agrave; ce salut avec une certaine gaucherie et se retira.
+Il traversa le fumoir, o&ugrave; l'ensemble des joueurs restait encore &agrave;
+consommer du champagne qu'il avait command&eacute; et pay&eacute; en partie, et fut
+surpris de s'apercevoir qu'il les maudissait du fond de son c&oelig;ur. Il
+mit lentement son chapeau, son pardessus, choisit son parapluie dans un
+coin. L'habitude qu'il avait de ces actes familiers et la pens&eacute;e qu'il
+les faisait pour la derni&egrave;re fois le pouss&egrave;rent &agrave; un &eacute;clat de rire qui
+r&eacute;sonna d'une fa&ccedil;on sinistre &agrave; ses propres oreilles. Il &eacute;prouvait une
+r&eacute;pugnance &agrave; sortir de la maison et se tourna vers la fen&ecirc;tre. La vue
+des r&eacute;verb&egrave;res qui brillaient dans l'obscurit&eacute; le rappela au sentiment
+de la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, allons, il faut &ecirc;tre un homme et m'arracher d'ici.&raquo;</p>
+
+<p>Au coin de Box-Court, trois hommes tomb&egrave;rent sur le prince Florizel &agrave;
+l'improviste et il fut transport&eacute; sans fa&ccedil;on dans une voiture qui partit
+rapidement. D&eacute;j&agrave;, il s'y trouvait quelqu'un.</p>
+
+<p>&laquo;Votre Altesse me pardonnera-t-elle mon z&egrave;le?&raquo; dit une voix bien connue.</p>
+
+<p>Le prince se jeta au cou du colonel dans l'&eacute;lan de son soulagement.</p>
+
+<p>&laquo;Comment pourrai-je jamais vous remercier? s'&eacute;cria-t-il. Et par quel
+miracle cela s'est-il fait?&raquo;</p>
+
+<p>Quoiqu'il e&ucirc;t accept&eacute; sa condamnation, il &eacute;tait trop heureux de c&eacute;der &agrave;
+cette violence amicale, de retourner une fois de plus &agrave; la vie et &agrave;
+l'esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&laquo;Vous pourrez me remercier effectivement, r&eacute;pliqua le colonel, si vous
+&eacute;vitez dans l'avenir de pareils dangers. Tout s'est produit par les
+moyens les plus simples. J'ai arrang&eacute; l'affaire durant l'apr&egrave;s-midi.
+Discr&eacute;tion a &eacute;t&eacute; promise et pay&eacute;e. Vos propres serviteurs &eacute;taient
+principalement engag&eacute;s dans l'affaire. La maison de Box-Court fut cern&eacute;e
+d&egrave;s la tomb&eacute;e de la nuit, et cette voiture, l'une des v&ocirc;tres, attendait
+depuis une heure environ.</p>
+
+<p>&mdash;Et le mis&eacute;rable vou&eacute; &agrave; m'assassiner, qu'est-il devenu? demanda le
+prince.</p>
+
+<p>&mdash;Il a &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute; au moment o&ugrave; il quittait le Club, r&eacute;pliqua le colonel;
+maintenant il attend sa sentence au palais, o&ugrave; bient&ocirc;t il sera rejoint
+par ses complices.</p>
+
+<p>&mdash;Geraldine, dit le prince, vous m'avez sauv&eacute; contrairement &agrave; mes ordres
+absolus, et vous avez bien fait. Je vous dois non seulement la vie, mais
+encore une le&ccedil;on, et je serais indigne de r&eacute;gner si je ne t&eacute;moignais de
+la gratitude &agrave; mon ma&icirc;tre. Choisissez votre r&eacute;compense.&raquo;</p>
+
+<p>Il y eut un silence pendant lequel la voiture continua de rouler &agrave;
+travers les rues; les deux hommes &eacute;taient plong&eacute;s chacun dans ses
+propres pens&eacute;es. Le silence fut rompu par le colonel.</p>
+
+<p>&laquo;Votre Altesse, dit-il, a en ce moment un nombre consid&eacute;rable de
+prisonniers. Il y a au moins un criminel dans ce nombre. Pour lui
+justice doit &ecirc;tre faite. Notre serment nous d&eacute;fend tout recours &agrave; la
+loi, et la discr&eacute;tion l'interdirait m&ecirc;me si l'on nous d&eacute;gageait du
+serment. Puis-je demander les intentions de Votre Altesse?</p>
+
+<p>&mdash;C'est d&eacute;cid&eacute;, r&eacute;pondit Florizel, le pr&eacute;sident tombera dans un duel. Il
+ne reste qu'&agrave; trouver l'adversaire.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse m'a permis de choisir ma propre r&eacute;compense, dit le
+colonel. Veut-elle confier &agrave; mon fr&egrave;re cette mission d&eacute;licate? Il est
+homme &agrave; s'en acquitter parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez l&agrave; une m&eacute;chante faveur, dit le prince, mais je ne
+peux rien vous refuser.&raquo;</p>
+
+<p>Le colonel lui baisa la main avec la plus grande affection, et, en ce
+moment, la voiture roula sous le porche de la r&eacute;sidence splendide du
+prince.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, Florizel, rev&ecirc;tu de ses habits officiels et couvert de
+tous les ordres de Boh&ecirc;me, re&ccedil;ut les membres du <i>Suicide Club</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Mis&eacute;rables insens&eacute;s que vous &ecirc;tes, dit-il, comme beaucoup d'entre vous
+ont &eacute;t&eacute; jet&eacute;s dans cette voie par le manque d'argent, vous aurez des
+secours et du travail. Ceux que tourmente le remords devront s'adresser
+&agrave; un potentat plus puissant et plus g&eacute;n&eacute;reux que moi. J'&eacute;prouve de la
+piti&eacute; pour vous tous, une piti&eacute; plus profonde que vous n'&ecirc;tes capables
+de l'imaginer, et, si vous r&eacute;pondez franchement, je t&acirc;cherai de rem&eacute;dier
+&agrave; votre malheur. Quant &agrave; vous, ajouta-t-il en se tournant vers le
+pr&eacute;sident, je ne ferais qu'offenser une personne de votre sorte par
+quelque offre d'assistance; au lieu de cela, j'ai une partie de plaisir
+&agrave; vous proposer.&raquo;</p>
+
+<p>Posant sa main sur l'&eacute;paule du fr&egrave;re de Geraldine:</p>
+
+<p>&laquo;Voici, ajouta-t-il, un de mes officiers qui d&eacute;sire faire un tour sur le
+continent, et je vous demande, comme une faveur, de l'accompagner dans
+cette excursion. Tirez-vous bien le pistolet? continua le prince en
+changeant de ton. Vous pourrez avoir besoin de cet art. Lorsque deux
+hommes s'en vont voyager ensemble, le mieux c'est d'&ecirc;tre pr&eacute;par&eacute; &agrave; tout.
+Laissez-moi ajouter que si, par suite de quelque accident, vous perdiez
+le jeune Geraldine en route, j'aurai toujours un autre des miens &agrave;
+mettre &agrave; votre disposition; je suis connu, monsieur le pr&eacute;sident, pour
+avoir la vue longue et le bras long.&raquo;</p>
+
+<p>Par ces paroles prononc&eacute;es avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, il termina son discours. Le
+lendemain, les membres du Club re&ccedil;urent des preuves de sa munificence et
+le pr&eacute;sident se mit en route sous les auspices du fr&egrave;re de Geraldine,
+qu'accompagnaient deux laquais de confiance, adroits et bien dress&eacute;s
+dans le service du prince.</p>
+
+<p>Enfin, des agents discrets occup&egrave;rent la maison de Box-Court: toutes les
+lettres, toutes les visites pour le Club du suicide devaient &ecirc;tre
+soumises &agrave; l'examen du prince Florizel en personne.</p>
+
+<p>Ici se termine l'HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES &Agrave; LA CR&Egrave;ME, qui est
+maintenant un propri&eacute;taire ais&eacute; de Wigmore street, Cavendish-square. Je
+supprime le num&eacute;ro de la maison pour des raisons &eacute;videntes. Ceux qui
+d&eacute;sireraient conna&icirc;tre la suite des aventures du prince Florizel et de
+ce sc&eacute;l&eacute;rat, le pr&eacute;sident du <i>Suicide Club</i>, n'ont qu'&agrave; lire l'HISTOIRE
+D'UN M&Eacute;DECIN ET D'UNE MALLE.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="HISTOIRE_DUN_MEDECIN_ET_DUNE_MALLE" id="HISTOIRE_DUN_MEDECIN_ET_DUNE_MALLE"></a><a href="#table">HISTOIRE D'UN M&Eacute;DECIN ET D'UNE MALLE</a></h2>
+
+
+<p>Mr. Silas Q. Scuddamore &eacute;tait un jeune Am&eacute;ricain, d'un caract&egrave;re simple
+et inoffensif, ce qui l'honorait d'autant plus qu'il venait de la
+Nouvelle-Angleterre, une partie du Nouveau Monde qui n'est pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment renomm&eacute;e pour de pareilles qualit&eacute;s. Bien qu'il f&ucirc;t
+excessivement riche, il tenait, sur un petit carnet de poche, le compte
+exact de ses d&eacute;penses, et il avait fait choix, pour s'initier aux
+plaisirs de Paris, d'un septi&egrave;me &eacute;tage dans ce qu'on appelle un H&ocirc;tel
+meubl&eacute; au Quartier-Latin. Il entrait beaucoup d'habitude dans sa
+parcimonie, et sa vertu fort &eacute;tonnante, vu le milieu o&ugrave; il se trouvait,
+&eacute;tait principalement fond&eacute;e sur la d&eacute;fiance de soi et sur une grande
+jeunesse.</p>
+
+<p>La chambre voisine de la sienne &eacute;tait habit&eacute;e par une dame, tr&egrave;s
+s&eacute;duisante d'allure et tr&egrave;s &eacute;l&eacute;gante de toilette, qu'&agrave; son arriv&eacute;e il
+avait prise pour une comtesse. Par la suite, il apprit qu'elle &eacute;tait
+connue sous le nom de Z&eacute;phyrine. Quelle que f&ucirc;t la situation qu'elle
+occup&acirc;t dans le monde, ce n'&eacute;tait assur&eacute;ment pas celle d'une personne
+titr&eacute;e. Mme Z&eacute;phyrine, sans doute dans l'espoir de charmer le jeune
+Am&eacute;ricain, avait pris l'habitude de le croiser sur l'escalier; et l&agrave;,
+apr&egrave;s un signe de t&ecirc;te gracieux, un mot jet&eacute; tout naturellement et un
+regard fascinateur de ses yeux noirs, elle disparaissait avec un
+froufrou de soie, laissant apercevoir un pied et une cheville
+incomparables. Mais ces avances, bien loin d'encourager Mr. Scuddamore,
+le plongeaient dans des ab&icirc;mes de d&eacute;couragement et de timidit&eacute;.
+Plusieurs fois, elle &eacute;tait venue chez lui, demander de la lumi&egrave;re ou
+s'excuser des m&eacute;faits imaginaires de son caniche. H&eacute;las! en pr&eacute;sence
+d'une cr&eacute;ature aussi sup&eacute;rieure, la bouche de l'innocent &eacute;tranger
+restait close; il oubliait son fran&ccedil;ais, et, jusqu'&agrave; ce qu'elle f&ucirc;t
+partie, ne savait plus qu'ouvrir de grands yeux et b&eacute;gayer. Cependant,
+leurs rapports si fugitifs suffisaient pour qu'il lan&ccedil;&acirc;t parfois des
+insinuations dignes d'un fat, lorsque, seul avec quelques camarades, il
+se sentait en s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>La chambre de l'autre c&ocirc;t&eacute; de celle du jeune Am&eacute;ricain,&mdash;car il y avait
+trois chambres par &eacute;tage dans l'h&ocirc;tel,&mdash;&eacute;tait occup&eacute;e par un vieux
+m&eacute;decin anglais, d'une r&eacute;putation plut&ocirc;t &eacute;quivoque. Le docteur No&euml;l, tel
+&eacute;tait son nom, avait &eacute;t&eacute; forc&eacute; de quitter Londres, o&ugrave; il jouissait d'une
+client&egrave;le nombreuse et chaque jour croissante; on racontait que la
+police n'avait pas &eacute;t&eacute; &eacute;trang&egrave;re &agrave; ce changement de r&eacute;sidence. En tous
+cas, lui qui avait tenu jadis un certain rang, vivait maintenant au
+Quartier-Latin, dans la solitude et avec la plus grande simplicit&eacute;,
+consacrant la majeure partie de son temps &agrave; l'&eacute;tude. Mr. Scuddamore
+avait fait sa connaissance, et il leur arrivait de d&icirc;ner frugalement
+ensemble, dans un restaurant, de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la rue.</p>
+
+<p>Silas Q. Scuddamore, quoique vertueux, nous l'avons dit, avait nombre de
+petits d&eacute;fauts et, pour les satisfaire, ne reculait pas devant les
+moyens les plus r&eacute;pr&eacute;hensibles. Le premier parmi ces vices, relativement
+v&eacute;niels, &eacute;tait la curiosit&eacute;. Il &eacute;tait bavard de naissance; la vie, et
+surtout tels c&ocirc;t&eacute;s de la vie dont il n'avait pas l'exp&eacute;rience,
+l'int&eacute;ressaient passionn&eacute;ment. Il questionnait avec audace, et
+l'opini&acirc;tret&eacute; qu'il d&eacute;ployait dans ses enqu&ecirc;tes n'avait d'&eacute;gale que son
+indiscr&eacute;tion. Silas Scuddamore &eacute;tait de ceux qui, lorsqu'ils se chargent
+de porter une lettre &agrave; la poste, la soup&egrave;sent, la retournent dans tous
+les sens et en &eacute;tudient avec soin la suscription. Il ne faut donc pas
+s'&eacute;tonner si, ayant aper&ccedil;u d'aventure une fente dans la cloison qui
+s&eacute;parait sa chambre de celle de Mme Z&eacute;phyrine, il se garda de la
+boucher, mais l'&eacute;largit au contraire et l'augmenta si bien, qu'il put
+s'en servir comme d'un observatoire pour espionner les faits et gestes
+de sa voisine.</p>
+
+<p>Vers la fin de mars, sa curiosit&eacute; augmentant &agrave; mesure qu'il la
+satisfaisait, il agrandit encore davantage l'ouverture de mani&egrave;re &agrave;
+pouvoir inspecter un autre coin de la chambre; mais, ce soir-l&agrave;,
+lorsque, comme d'habitude, il voulut se mettre &agrave; surveiller les
+mouvements de Mme Z&eacute;phyrine, Silas fut tout &eacute;tonn&eacute; de trouver le trou
+bouch&eacute; d'une singuli&egrave;re fa&ccedil;on, et encore plus honteux lorsque,
+l'obstacle ayant &eacute;t&eacute; subitement enlev&eacute;, un &eacute;clat de rire frappa son
+oreille. Quelques pl&acirc;tras avaient &eacute;videmment trahi son secret, et sa
+voisine lui apprenait le proverbe: &Agrave; bon chat, bon rat! Scuddamore
+&eacute;prouva un sentiment de vive contrari&eacute;t&eacute;; il bl&acirc;ma impitoyablement Mme
+Z&eacute;phyrine et s'adressa m&ecirc;me quelques reproches par la m&ecirc;me occasion;
+mais, quand il s'aper&ccedil;ut le lendemain qu'on n'avait pris aucune
+pr&eacute;caution pour le priver de son passe-temps favori, il continua sans
+scrupules &agrave; profiter d'une n&eacute;gligence si favorable &agrave; sa frivole
+curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>Le jour suivant, Mme Z&eacute;phyrine re&ccedil;ut la visite d'un homme grand et
+fortement charpent&eacute;, d'une cinquantaine d'ann&eacute;es ou peut-&ecirc;tre davantage,
+que Silas n'avait encore jamais vu. Son costume de tweed et sa chemise
+de couleur, non moins que ses favoris h&eacute;riss&eacute;s, indiquaient un Anglais;
+son &oelig;il gris et morne produisit sur Silas une sensation de froid.
+Pendant tout l'entretien, qui eut lieu &agrave; voix basse, le jeune Am&eacute;ricain
+resta l'oreille tendue, la figure plaqu&eacute;e contre l'ouverture tra&icirc;tresse.
+Plus d'une fois, il lui sembla que les gestes des deux interlocuteurs
+d&eacute;signaient son propre appartement; mais la seule phrase compl&egrave;te qu'il
+p&ucirc;t recueillir, en y apportant une scrupuleuse attention, fut cette
+remarque faite par l'Anglais sur un ton un peu plus haut, comme s'il e&ucirc;t
+combattu quelque h&eacute;sitation ou quelque refus:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai &eacute;tudi&eacute; ses go&ucirc;ts &agrave; fond, et je vous r&eacute;p&egrave;te que vous &ecirc;tes l'unique
+femme sur laquelle je puisse compter.&raquo;</p>
+
+<p>Pour toute r&eacute;ponse, Mme Z&eacute;phyrine prit l'air triste et r&eacute;sign&eacute;, d'une
+personne qui c&egrave;de &agrave; une autorit&eacute; absolue.</p>
+
+<p>Cet apr&egrave;s-midi-l&agrave;, l'observatoire fut d&eacute;finitivement masqu&eacute; par une
+armoire plac&eacute;e de l'autre c&ocirc;t&eacute;. Pendant que Silas se lamentait sur cette
+infortune qu'il attribuait &agrave; une jalouse suggestion de l'Anglais, le
+concierge lui apporta une lettre d'une &eacute;criture f&eacute;minine. Elle &eacute;tait
+con&ccedil;ue en fran&ccedil;ais, d'une orthographe peu rigoureuse, et, dans les
+termes les plus engageants, invitait l'Am&eacute;ricain &agrave; se trouver vers onze
+heures, le m&ecirc;me soir, dans un endroit indiqu&eacute; du bal Bullier. La
+curiosit&eacute; et la timidit&eacute; se combattirent longtemps dans son c&oelig;ur;
+tant&ocirc;t il n'&eacute;tait que vertu puritaine, tant&ocirc;t il se sentait tout feu et
+tout audace. Le r&eacute;sultat de cette lutte int&eacute;ressante fut que, longtemps
+avant dix heures, Mr. Silas Q. Scuddamore, dans une tenue irr&eacute;prochable,
+se pr&eacute;senta &agrave; la porte des salons de Bullier et paya son entr&eacute;e avec un
+sentiment de hardiesse libertine qui ne manquait pas de charme.</p>
+
+<p>On &eacute;tait en plein carnaval, le bal &eacute;tait nombreux et bruyant. D'abord
+les lumi&egrave;res et la foule intimid&egrave;rent notre jeune aventurier; mais
+bient&ocirc;t, ces influences, lui montant &agrave; la t&ecirc;te comme une sorte
+d'ivresse, le rendirent au contraire plus vaillant qu'il ne l'avait
+jamais &eacute;t&eacute;. Il se sentait pr&ecirc;t &agrave; affronter le d&eacute;mon en personne et
+p&eacute;n&eacute;tra fi&egrave;rement dans la salle de bal avec la cr&acirc;nerie d'un mauvais
+sujet. Pendant qu'il se pavanait ainsi, il aper&ccedil;ut Mme Z&eacute;phyrine et son
+Anglais en conf&eacute;rence derri&egrave;re une colonne. Son instinct f&eacute;lin
+d'espionnage le ressaisit aussit&ocirc;t. &Agrave; pas de loup, il se glissa par
+derri&egrave;re, plus pr&egrave;s du couple, plus pr&egrave;s encore, jusqu'&agrave; ce qu'il f&icirc;t &agrave;
+port&eacute;e d'entendre.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; l'homme, disait l'Anglais,&mdash;l&agrave;-bas, avec de longs cheveux blonds,
+parlant &agrave; cette fille en vert.&raquo;</p>
+
+<p>Silas remarqua un charmant gar&ccedil;on de petite taille, qui &eacute;videmment &eacute;tait
+l'objet de cette d&eacute;signation.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien, dit Mme Z&eacute;phyrine, je ferai de mon mieux; mais,
+souvenez-vous-en, les plus adroites peuvent &eacute;chouer en pareille
+occurrence.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! r&eacute;pliqua son compagnon, je r&eacute;ponds du r&eacute;sultat. Ne vous ai-je pas
+choisie entre trente? Allez, mais m&eacute;fiez-vous du prince. Je ne puis
+comprendre quelle maudite chance l'a amen&eacute; ici cette nuit. Comme s'il
+n'y avait pas &agrave; Paris une douzaine de bals plus dignes de sa pr&eacute;sence
+que cette orgie d'&eacute;tudiants et de sauteuses de comptoir! Regardez-le,
+assis l&agrave;-bas, plus semblable &agrave; un Empereur rendant la justice qu'&agrave; une
+Altesse en vacances!&raquo;</p>
+
+<p>Cette fois encore, Silas eut du bonheur. Il aper&ccedil;ut un personnage assez
+corpulent, d'une beaut&eacute; de traits remarquable et d'un aspect majestueux
+mais affable, assis devant une table en compagnie d'un autre homme de
+quelques ann&eacute;es plus jeune, qui l'entretenait avec une visible
+d&eacute;f&eacute;rence. Le nom de prince sonna agr&eacute;ablement aux oreilles
+r&eacute;publicaines de Silas, et celui &agrave; qui ce titre &eacute;tait donn&eacute; exer&ccedil;a sur
+lui un charme particulier. Il laissa Mme Z&eacute;phyrine et son Anglais se
+suffire l'un &agrave; l'autre, et, coupant &agrave; travers la foule, s'approcha de la
+table que le prince et son confident avaient honor&eacute;e de leur choix.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous d&eacute;clare, Geraldine, disait le premier, que c'est pure folie.
+Vous-m&ecirc;me (je suis aise de m'en souvenir), avez choisi votre fr&egrave;re pour
+cette mission p&eacute;rilleuse; vous &ecirc;tes donc tenu en conscience de
+surveiller sa conduite. Il a consenti &agrave; s'arr&ecirc;ter trop longtemps &agrave;
+Paris; ceci d&eacute;j&agrave; &eacute;tait une imprudence, si l'on consid&egrave;re le caract&egrave;re de
+l'homme contre lequel il doit lutter; mais maintenant qu'il est &agrave;
+quarante-huit heures de son d&eacute;part, et &agrave; deux ou trois jours de
+l'&eacute;preuve d&eacute;cisive, je vous le demande, est-ce ici l'endroit o&ugrave; il doit
+passer son temps? Sa place serait plut&ocirc;t dans une salle d'armes &agrave; se
+faire la main; il devrait dormir de longues heures et s'imposer un
+exercice mod&eacute;r&eacute;; il devrait se mettre &agrave; une di&egrave;te rigoureuse, ne boire
+ni vin blanc ni liqueurs. Le gaillard s'imagine-t-il que nous jouons
+tous une com&eacute;die? La chose est terriblement s&eacute;rieuse, Geraldine.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais trop mon fr&egrave;re pour intervenir, r&eacute;pliqua le colonel; je lui
+ferais injure en m'alarmant. Il est plus circonspect que vous ne pensez
+et d'une fermet&eacute; indomptable. S'il s'agissait d'une femme, je n'en
+dirais pas autant; mais je lui ai confi&eacute; le pr&eacute;sident sans une minute
+d'appr&eacute;hension, d'autant qu'il a deux hommes pour lui pr&ecirc;ter main-forte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit le prince, votre confiance ne suffit pas &agrave; me
+tranquilliser. Les deux pr&eacute;tendus domestiques sont des policiers
+&eacute;m&eacute;rites, et pourtant le mis&eacute;rable n'a-t-il pas d&eacute;j&agrave; trois fois r&eacute;ussi &agrave;
+tromper leur surveillance? Il a pu passer plusieurs heures en affaires
+secr&egrave;tes et probablement fort dangereuses.... Non, non, ne croyez pas que
+ce soit le hasard. Cet homme sait ce qu'il fait et a en lui-m&ecirc;me des
+ressources exceptionnelles.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que l'affaire rel&egrave;ve maintenant de mon fr&egrave;re et de moi-m&ecirc;me,
+r&eacute;pondit Geraldine avec une nuance de d&eacute;pit dans la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Je permets qu'il en soit ainsi, colonel, repartit le prince. Peut-&ecirc;tre
+devriez-vous, justement pour cette raison, accepter mes conseils. Mais
+en voil&agrave; assez. Cette petite en jaune danse bien.&raquo;</p>
+
+<p>Et la conversation revint aux sujets habituellement trait&eacute;s dans un bal
+de carnaval &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Le souvenir de l'endroit o&ugrave; il &eacute;tait revint &agrave; Silas; il se rappela que
+l'heure du rendez-vous &eacute;tait proche. Plus il y r&eacute;fl&eacute;chissait, moins il
+en aimait la perspective; et un remous du public l'ayant pouss&eacute;, au
+moment m&ecirc;me, dans la direction de la porte, il se laissa entra&icirc;ner sans
+r&eacute;sistance. La houle humaine le fit &eacute;chouer dans un coin, sous une
+galerie, o&ugrave; son oreille fut imm&eacute;diatement frapp&eacute;e par le son de la voix
+de Mme Z&eacute;phyrine. Elle causait en fran&ccedil;ais avec le jeune homme blond qui
+lui avait &eacute;t&eacute; signal&eacute; par l'&eacute;trange Anglais, moins d'une demi-heure
+auparavant.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai une r&eacute;putation &agrave; m&eacute;nager, disait-elle; sans cela je n'y mettrais
+pas d'autres conditions que celles qui me sont dict&eacute;es par mon c&oelig;ur.
+Mais vous n'avez qu'&agrave; dire ces mots au concierge et il vous laissera
+passer.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, diable, cette histoire de dette? objecta son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! s'&eacute;cria Z&eacute;phyrine, pensez-vous que je ne sache pas man&oelig;uvrer
+dans mon h&ocirc;tel?&raquo;</p>
+
+<p>Et elle passa, tendrement suspendue au bras du jeune homme. Ceci rappela
+d'une fa&ccedil;on troublante &agrave; Silas Scuddamore le billet qu'il avait re&ccedil;u.</p>
+
+<p>&laquo;Dans dix minutes! se dit-il. Pourquoi pas?... Dans dix minutes, il se
+peut que je me prom&egrave;ne avec une femme non moins belle que celle-ci,
+mieux mise, m&ecirc;me, avec une vraie grande dame,&mdash;cela s'est vu,&mdash;avec une
+femme titr&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Mais il se souvint de l'orthographe et fut un peu d&eacute;courag&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il est possible qu'elle ait fait &eacute;crire par sa femme de chambre&raquo;,
+pensa-t-il.</p>
+
+<p>L'aiguille de l'horloge n'&eacute;tait plus qu'&agrave; quelques secondes de l'heure
+fix&eacute;e. Chose singuli&egrave;re, l'approche d'un si grand honneur, d'un si grand
+plaisir, lui procura un battement de c&oelig;ur d&eacute;sordonn&eacute;, plut&ocirc;t p&eacute;nible.
+Enfin il se dit, avec un soupir de soulagement, qu'il n'&eacute;tait en aucune
+mani&egrave;re tenu de se montrer. La vertu et la l&acirc;chet&eacute; &eacute;taient d'accord; de
+nouveau il se dirigea vers la porte, mais cette fois de son propre
+mouvement et en bataillant contre la foule qui se portait dans la
+direction contraire. Peut-&ecirc;tre cette r&eacute;sistance prolong&eacute;e l'&eacute;nerva-t-il,
+ou bien peut-&ecirc;tre &eacute;tait-il dans cette disposition d'esprit, o&ugrave; le seul
+fait de poursuivre le m&ecirc;me dessein pendant un certain nombre de minutes
+am&egrave;ne une r&eacute;action et un projet diff&eacute;rent; ce qui est certain, c'est que
+pour la troisi&egrave;me fois il fit volte-face et ne s'arr&ecirc;ta que lorsqu'il
+eut trouv&eacute; une place o&ugrave; il p&ucirc;t se dissimuler, &agrave; quelques pas de celle du
+rendez-vous convenu.</p>
+
+<p>L&agrave;, il passa par une v&eacute;ritable agonie d'esprit, pendant laquelle, &agrave;
+plusieurs reprises, il pria Dieu de lui venir en aide, car Silas avait
+&eacute;t&eacute; d&eacute;votement &eacute;lev&eacute;. &Agrave; ce point de sa bonne fortune, il n'avait plus le
+moindre d&eacute;sir de rencontrer la dame; rien ne l'e&ucirc;t emp&ecirc;ch&eacute; de fuir,
+n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la sotte crainte d'&ecirc;tre jug&eacute; poltron; mais cette crainte &eacute;tait
+si puissante, qu'elle l'emporta sur toutes les autres consid&eacute;rations;
+quoiqu'elle ne p&ucirc;t le d&eacute;cider &agrave; avancer, elle l'emp&ecirc;cha du moins de se
+sauver d&eacute;finitivement. &Agrave; la fin, l'horloge indiqua que l'heure &eacute;tait
+d&eacute;pass&eacute;e de dix minutes.</p>
+
+<p>Le jeune Scuddamore, reprenant ses esprits, regarda furtivement de son
+coin, et ne vit personne &agrave; l'endroit d&eacute;sign&eacute;. Sans doute, sa
+correspondante inconnue s'&eacute;tait lass&eacute;e et avait d&ucirc; partir.</p>
+
+<p>Il devint alors aussi fanfaron qu'il avait &eacute;t&eacute; craintif jusque-l&agrave;. Il
+lui sembla que s'il paraissait au lieu du rendez-vous, f&ucirc;t-ce
+tardivement, il &eacute;chapperait au reproche de l&acirc;chet&eacute;. Maintenant il
+soup&ccedil;onnait m&ecirc;me une plaisanterie, et se complimenta sur la finesse avec
+laquelle il avait devin&eacute; et d&eacute;pist&eacute; ses mystificateurs. Tellement vaine
+est la cervelle d'un adolescent!</p>
+
+<p>Enhardi par ces r&eacute;flexions, il sortit bravement de son encoignure; mais
+il n'avait pas fait plus de deux pas, qu'une main se posait sur son
+bras. Silas se retourna et vit une femme robuste, imposante et de traits
+altiers, mais sans aucune s&eacute;v&eacute;rit&eacute; dans le regard.</p>
+
+<p>&laquo;Je crois que vous &ecirc;tes un s&eacute;ducteur bien s&ucirc;r de lui-m&ecirc;me, dit-elle, car
+vous vous faites attendre. N'importe, j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute;e &agrave; vous rencontrer.
+Quand une femme s'est une fois oubli&eacute;e jusqu'&agrave; faire les premi&egrave;res
+avances, il y a longtemps qu'elle a laiss&eacute; de c&ocirc;t&eacute; toute fausse pudeur.&raquo;</p>
+
+<p>La haute taille et les attraits volumineux de sa conqu&ecirc;te, ainsi que la
+fa&ccedil;on soudaine dont elle &eacute;tait tomb&eacute;e sur lui, avaient ahuri Silas, mais
+la dame le mit bien vite &agrave; son aise. Elle &eacute;tait singuli&egrave;rement expansive
+et engageante, le poussant &agrave; faire des plaisanteries et applaudissant
+ses moindres mots; bref, en tr&egrave;s peu de temps, gr&acirc;ce &agrave; ses paroles
+enj&ocirc;leuses et &agrave; des libations de punch, elle l'amena, non seulement &agrave; se
+croire amoureux, mais &agrave; d&eacute;clarer sa passion dans les termes les plus
+vifs.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! r&eacute;pondit-elle, je ne sais si je ne dois pas d&eacute;plorer ce moment,
+quelque plaisir que me fasse votre aveu. Jusqu'ici j'&eacute;tais seule &agrave;
+souffrir; maintenant, pauvre enfant, nous serons deux. Je ne suis pas
+ma&icirc;tresse de mes actes. Je n'ose vous demander de venir chez moi, car je
+suis surveill&eacute;e par des yeux jaloux. Laissez-moi r&eacute;fl&eacute;chir,
+ajouta-t-elle, je suis plus &acirc;g&eacute;e que vous, quoique tellement plus
+faible; et, tout en me fiant &agrave; votre courage et &agrave; votre r&eacute;solution, il
+faut que je vous fasse profiter de mon exp&eacute;rience du monde.&raquo;</p>
+
+<p>Elle le questionna sur l'h&ocirc;tel meubl&eacute; o&ugrave; il logeait, puis sembla se
+recueillir.</p>
+
+<p>&laquo;Je vois, dit-elle enfin. Vous serez loyal et ob&eacute;issant, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Silas protesta avec ardeur de sa soumission &agrave; ses moindres caprices.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, dans la nuit de demain, continua-t-elle avec un sourire
+encourageant. Vous resterez chez vous toute la soir&eacute;e; si quelque ami
+vient vous voir, renvoyez-le aussit&ocirc;t, sous un pr&eacute;texte. Votre porte est
+probablement ferm&eacute;e vers dix heures? ajouta-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; onze heures, r&eacute;pondit Silas.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; onze heures et quart, poursuivit l'inconnue, sortez de la maison.
+Demandez simplement la porte et surtout ne parlez pas au concierge, car
+cela ferait tout manquer. Allez droit au coin o&ugrave; le jardin du Luxembourg
+rejoint le boulevard; l&agrave; vous me trouverez, vous attendant; je compte
+sur vous pour suivre mes indications de point en point; et souvenez-vous
+que si vous y manquez par le plus petit d&eacute;tail, vous apporterez le
+trouble dans l'existence d'une femme dont la seule faute est de vous
+avoir vu et de vous avoir aim&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis comprendre l'utilit&eacute; de toutes ces instructions, dit Silas.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous commencez d&eacute;j&agrave; &agrave; parler en ma&icirc;tre, s'&eacute;cria-t-elle,
+lui donnant un coup d'&eacute;ventail sur le bras. Patience, patience; cela
+viendra en son temps. Une femme aime &agrave; &ecirc;tre ob&eacute;ie d'abord, bien que plus
+tard elle mette son bonheur &agrave; ob&eacute;ir elle-m&ecirc;me. Faites comme je vous en
+prie, pour l'amour du ciel, ou je ne r&eacute;ponds de rien. En v&eacute;rit&eacute;,
+ajouta-t-elle, de l'air de quelqu'un qui entrevoit une nouvelle
+difficult&eacute;, &agrave; force d'y songer je d&eacute;couvre un plan meilleur pour vous
+d&eacute;barrasser des visites importunes. Dites au concierge de ne recevoir
+&acirc;me qui vive, except&eacute; une personne qui pourra venir dans la soir&eacute;e vous
+r&eacute;clamer le payement d'une dette et parlez avec &eacute;motion, comme si vous
+redoutiez cette entrevue, de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'il puisse prendre vos paroles
+au s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense que vous pouvez vous fier &agrave; moi pour vous d&eacute;fendre contre les
+intrus, dit-il, non sans une petite pointe de susceptibilit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; comment je pr&eacute;f&egrave;re que la chose soit arrang&eacute;e, r&eacute;pondit-elle
+froidement. Je vous connais, vous autres hommes. Pour vous la r&eacute;putation
+d'une femme ne compte pas.&raquo;</p>
+
+<p>Silas rougit et baissa la t&ecirc;te; car, en effet, le projet qu'il avait
+form&eacute; devait lui procurer une petite satisfaction de vanit&eacute; vis-&agrave;-vis de
+ses connaissances.</p>
+
+<p>&laquo;Avant tout, ajouta-t-elle, ne parlez point au concierge quand vous
+sortirez.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? De toutes vos recommandations, celle-ci me semble la
+moins essentielle.</p>
+
+<p>&mdash;Au commencement, vous avez dout&eacute; de la sagesse des autres pr&eacute;cautions
+que maintenant vous jugez comme moi n&eacute;cessaires, r&eacute;pliqua la dame.
+Fiez-vous &agrave; ma parole, celle-ci a &eacute;galement son utilit&eacute;. Et que
+penserais-je de votre amour si, d&egrave;s la premi&egrave;re entrevue, vous me
+refusiez de semblables bagatelles?&raquo;</p>
+
+<p>Silas se confondit en explications et en excuses, au milieu desquelles,
+regardant l'horloge et joignant les mains, la dame poussa un cri
+&eacute;touff&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Ciel! murmura-t-elle, est-il si tard? Je n'ai pas un instant &agrave; perdre.
+H&eacute;las! pauvres femmes, quelles esclaves nous sommes! Que de risques
+n'ai-je pas d&eacute;j&agrave; courus pour vous!&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s lui avoir r&eacute;p&eacute;t&eacute; ses instructions qu'elle entrem&ecirc;lait savamment de
+caresses et de regards langoureux, elle lui dit adieu et disparut dans
+la foule.</p>
+
+<p>Toute la journ&eacute;e du lendemain, Silas fut gonfl&eacute; du sentiment de son
+importance; maintenant il en &eacute;tait s&ucirc;r, c'&eacute;tait une comtesse! Quand le
+soir arriva, il ob&eacute;it minutieusement &agrave; ses ordres et fut, &agrave; l'heure
+fix&eacute;e, au coin du jardin du Luxembourg. Il n'y avait personne. Il
+attendit pr&egrave;s d'une demi-heure, d&eacute;visageant chaque passant et chaque
+fl&acirc;neur; il visita m&ecirc;me les coins environnants du boulevard et fit tout
+le tour de la grille du jardin, mais aucune belle comtesse n'&eacute;tait l&agrave;,
+pr&ecirc;te &agrave; se jeter dans ses bras. Enfin, et bien &agrave; contre-c&oelig;ur, il revint
+sur ses pas et se dirigea vers l'h&ocirc;tel. Chemin faisant, il se souvint
+des paroles qu'il avait surprises entre Mme Z&eacute;phyrine et le jeune homme
+blond; elles lui caus&egrave;rent un vague malaise.</p>
+
+<p>&laquo;Il para&icirc;t, se dit-il, que tout le monde s'entend pour d&eacute;biter des
+mensonges &agrave; notre portier.&raquo;</p>
+
+<p>Il tira la sonnette, la porte s'ouvrit devant lui, et le concierge, en
+v&ecirc;tements de nuit, vint lui offrir une lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Est-il parti? demanda cet homme en m&ecirc;me temps.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?... Que voulez-vous dire? r&eacute;pondit Silas d'un ton sec, car il
+&eacute;tait irrit&eacute; de sa m&eacute;saventure.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne l'ai pas vu sortir, continua le concierge; mais j'esp&egrave;re que
+vous l'avez pay&eacute;. Nous ne tenons pas, dans la maison, &agrave; avoir des
+locataires endett&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable m'emporte, dit brutalement Silas, si je comprends un
+tra&icirc;tre mot &agrave; votre galimatias! De qui parlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je parle du petit monsieur blond venu pour sa cr&eacute;ance, r&eacute;pliqua le
+bonhomme. C'est de lui que je parle; de qui cela pourrait-il &ecirc;tre
+puisque j'avais re&ccedil;u vos ordres de ne laisser entrer aucun autre?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, grand Dieu! il n'est pas venu... je suppose!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je sais, reprit le portier en faisant claquer sa langue
+contre sa joue d'un air passablement goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un insolent coquin, riposta Silas, et, sentant qu'il
+montrait une mauvaise humeur tout &agrave; fait ridicule, affol&eacute; de terreur en
+m&ecirc;me temps, sans bien savoir pourquoi, il se retourna et se mit &agrave; monter
+l'escalier en courant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas besoin de lumi&egrave;re?&raquo; cria le portier.</p>
+
+<p>Mais Silas ne s'arr&ecirc;ta que sur le palier du septi&egrave;me &eacute;tage, devant sa
+propre porte. L&agrave;, il reprit haleine, assailli par les plus funestes
+pressentiments et redoutant presque d'entrer dans sa chambre.
+Lorsqu'enfin il s'y d&eacute;cida, il &eacute;prouva un soulagement en la trouvant
+sombre et, selon toute apparence, vide. Enfin il &eacute;tait donc de retour
+chez lui en s&ucirc;ret&eacute;!... Cette premi&egrave;re folie serait la derni&egrave;re. Les
+allumettes &eacute;taient sur une petite table pr&egrave;s de son lit, et il se mit &agrave;
+marcher &agrave; t&acirc;tons dans cette direction. Comme il avan&ccedil;ait, ses craintes
+lui revinrent de nouveau, et, son pied rencontrant un obstacle, il fut
+heureux de constater que ce n'&eacute;tait rien de plus effrayant qu'une
+chaise. Enfin il effleura des rideaux. D'apr&egrave;s la situation de la
+fen&ecirc;tre, qui &eacute;tait faiblement visible, il reconnut qu'il devait se
+trouver au pied du lit et qu'il n'avait qu'&agrave; continuer le long de ce lit
+pour atteindre la table en question.</p>
+
+<p>Il abaissa la main, mais ce qu'il toucha n'&eacute;tait pas seulement une
+courte-pointe, c'&eacute;tait une courte-pointe avec quelque chose dessous
+ayant la forme d'une jambe humaine. Silas retira son bras, et s'arr&ecirc;ta
+p&eacute;trifi&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce donc? se dit-il. Qu'est-ce que cela signifie?&raquo;</p>
+
+<p>Il &eacute;couta anxieusement; on n'entendait aucun bruit de respiration. De
+nouveau, par un grand effort de volont&eacute;, il &eacute;tendit le bout de son doigt
+jusqu'&agrave; l'endroit qu'il avait d&eacute;j&agrave; touch&eacute;; mais cette fois, il fit un
+bond en arri&egrave;re, puis resta clou&eacute; au sol, frissonnant de terreur. Il y
+avait quelque chose dans le lit. Ce que c'&eacute;tait, il n'en savait rien,
+mais quelque chose &eacute;tait l&agrave;. Plusieurs secondes s'&eacute;coul&egrave;rent sans qu'il
+p&ucirc;t remuer. Alors, guid&eacute; par un instinct, il tomba droit sur les
+allumettes, et, tournant le dos au lit, alluma un flambeau. Aussit&ocirc;t que
+la flamme eut brill&eacute;, il se retourna lentement et regarda ce qu'il
+craignait de voir. En v&eacute;rit&eacute;, ses pires imaginations &eacute;taient r&eacute;alis&eacute;es.
+La couverture, soigneusement remont&eacute;e sur l'oreiller, dessinait les
+contours d'un corps humain gisant inerte.... Il rejeta de c&ocirc;t&eacute; les draps;
+le jeune homme blond, qu'il avait vu la nuit pr&eacute;c&eacute;dente au bal Bullier,
+lui apparut, les yeux ouverts et sans regard, la figure enfl&eacute;e, noircie,
+un l&eacute;ger filet de sang coulant de ses narines....</p>
+
+<p>Silas poussa un long et douloureux g&eacute;missement, laissa &eacute;chapper le
+flambeau et tomba &agrave; genoux pr&egrave;s du lit.</p>
+
+<p>Il fut tir&eacute; de la stupeur dans laquelle l'avait plong&eacute; cette horrible
+d&eacute;couverte, par des coups discrets frapp&eacute;s &agrave; sa porte. Il lui fallut
+quelques secondes pour se rappeler sa situation, et, lorsqu'il se
+pr&eacute;cipita pour emp&ecirc;cher qui que ce f&ucirc;t d'entrer, il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; trop
+tard. Le docteur No&euml;l, coiff&eacute; d'un haut bonnet de nuit, portant une
+lampe qui &eacute;clairait sa longue silhouette blanche, regardant &agrave; droite, &agrave;
+gauche, avec des mouvements de t&ecirc;te qui faisaient songer &agrave; quelque grand
+oiseau, poussa doucement la porte, puis se glissa jusqu'au milieu de la
+chambre.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai cru entendre un cri, commen&ccedil;a le docteur, et, craignant que vous
+ne fussiez souffrant, je n'ai pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; me permettre cette
+indiscr&eacute;tion...&raquo;</p>
+
+<p>Silas, la figure boulevers&eacute;e, se tenait entre le docteur et le lit, mais
+ne trouvait pas la force de r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes dans l'obscurit&eacute;, poursuivit le docteur, et vous n'avez m&ecirc;me
+pas commenc&eacute; &agrave; vous d&eacute;shabiller. Vous ne me persuaderez pas ais&eacute;ment
+contre toute apparence que vous n'ayez besoin en ce moment ni d'un ami
+ni d'un m&eacute;decin. Voyons lequel des deux doit se mettre &agrave; votre service?
+Laissez-moi vous t&acirc;ter le pouls; il est souvent l'indice certain de
+l'&eacute;tat du c&oelig;ur.&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur s'avan&ccedil;a vers Silas qui continuait &agrave; reculer devant lui et
+essaya de le saisir par le poignet; mais la tension des nerfs du jeune
+Am&eacute;ricain &eacute;tait devenue insupportable. Il s'&eacute;chappa, d'un mouvement
+f&eacute;brile, se jeta sur le parquet, &eacute;clata en sanglots.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que le docteur No&euml;l aper&ccedil;ut le cadavre sur le lit, sa figure
+s'assombrit. Courant vers la porte qu'il avait laiss&eacute;e entr'ouverte, il
+la ferma vivement &agrave; double tour.</p>
+
+<p>&laquo;Debout! cria-t-il &agrave; Silas d'un ton de commandement. Ce n'est pas
+l'heure de pleurer. Qu'avez-vous fait? Comment ce corps est-il dans
+votre chambre? Parlez franchement &agrave; un homme qui saura vous aider.
+Croyez-vous que ce morceau de chair morte sur votre oreiller puisse
+diminuer en quoi que ce soit la sympathie que vous m'avez inspir&eacute;e? Non,
+l'odieux qu'une loi injuste et aveugle attache &agrave; certaines actions ne
+retombe pas sur leur auteur aux yeux de quiconque aime celui-l&agrave;; si je
+voyais un ami revenir vers moi &agrave; travers des flots de sang, mon
+affection pour lui n'en serait nullement alt&eacute;r&eacute;e. Relevez-vous,
+r&eacute;p&eacute;ta-t-il; le bien et le mal sont des chim&egrave;res; il n'y a rien dans la
+vie, si ce n'est la fatalit&eacute;, et, quoi qu'il arrive, quelqu'un est
+aupr&egrave;s de vous qui vous soutiendra jusqu'&agrave; la fin.&raquo;</p>
+
+<p>Ainsi encourag&eacute;, Silas rassembla ses forces, et, d'une voix entrecoup&eacute;e,
+r&eacute;ussit enfin, gr&acirc;ce aux questions du docteur, &agrave; expliquer les faits
+tant bien que mal. Cependant il omit le colloque entre le prince et
+Geraldine, ayant &agrave; peine saisi le sens de cet entretien et ne pensant
+gu&egrave;re qu'il p&ucirc;t avoir quelque rapport avec son propre malheur.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! s'&eacute;cria le docteur No&euml;l, ou je me trompe fort ou vous &ecirc;tes tomb&eacute;
+entre les mains les plus dangereuses de toute l'Europe. Pauvre, pauvre
+gar&ccedil;on! Quel ab&icirc;me a &eacute;t&eacute; creus&eacute; devant votre cr&eacute;dulit&eacute;! Vers quel mortel
+p&eacute;ril vos pas imprudents ont-ils &eacute;t&eacute; conduits! Cet homme, cet Anglais
+que vous avez vu deux fois, et que je soup&ccedil;onne d'&ecirc;tre l'&acirc;me de cette
+t&eacute;n&eacute;breuse affaire, pouvez-vous me le d&eacute;crire? &Eacute;tait-il jeune ou vieux,
+grand ou petit?&raquo;</p>
+
+<p>Mais Silas, qui, malgr&eacute; toute sa curiosit&eacute;, &eacute;tait incapable de la
+moindre remarque judicieuse, ne put fournir aucun renseignement en
+dehors de g&eacute;n&eacute;ralit&eacute;s insignifiantes, d'apr&egrave;s lesquelles il &eacute;tait
+impossible de reconna&icirc;tre quelqu'un.</p>
+
+<p>&laquo;Je voudrais que ceci f&ucirc;t dans le programme d'&eacute;ducation de toutes les
+&eacute;coles, s'&eacute;cria le docteur avec rage. &Agrave; quoi servent et la vue et la
+parole, si un homme n'est capable ni d'observer ni de se souvenir des
+traits de son ennemi? Moi, qui connais tous les antres de l'Europe,
+j'aurais pu fixer son identit&eacute; et acqu&eacute;rir de nouvelles armes pour votre
+d&eacute;fense. Cultivez cet art dans l'avenir, mon pauvre enfant, vous en
+retirerez d'&eacute;normes avantages.</p>
+
+<p>&mdash;L'avenir! r&eacute;p&eacute;ta Silas; quel avenir m'est r&eacute;serv&eacute;, sauf les gal&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;La jeunesse est toujours l&acirc;che, r&eacute;pliqua le docteur, et &agrave; chacun ses
+propres difficult&eacute;s paraissent plus grosses qu'elles ne le sont en
+effet. Je suis vieux, moi, et cependant je ne d&eacute;sesp&egrave;re jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Puis-je raconter une semblable histoire &agrave; la police? demanda Silas....</p>
+
+<p>&mdash;Assur&eacute;ment non, r&eacute;pondit le docteur. D'apr&egrave;s ce que je vois de la
+machination dans laquelle vous &ecirc;tes pris, votre cas, de ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave;,
+serait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;; pour des juges vulgaires vous &ecirc;tes le coupable. Et
+souvenez-vous que nous ne connaissons qu'une partie du complot; les
+m&ecirc;mes artisans inf&acirc;mes ont d&ucirc; combiner maintes autres circonstances,
+qui, mises au jour par une enqu&ecirc;te de police, rejetteraient le crime
+encore plus s&ucirc;rement sur votre innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je suis perdu en v&eacute;rit&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas dit cela, r&eacute;pliqua le docteur No&euml;l, car je suis un homme
+prudent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, regardez! sanglota Silas en montrant le cadavre. L&agrave;, dans mon
+lit, cette chose impossible &agrave; expliquer... impossible &agrave; voir sans
+horreur!</p>
+
+<p>&mdash;Sans horreur, dites-vous? Non; quand cette sorte d'horloge s'arr&ecirc;te,
+ce n'est plus pour moi qu'une ing&eacute;nieuse pi&egrave;ce de m&eacute;canique bonne &agrave;
+fouiller au scalpel. Lorsque le sang est une fois fig&eacute;, ce n'est plus du
+sang humain; lorsque la chair est morte, elle n'est plus cette chair que
+nous d&eacute;sirons chez nos ma&icirc;tresses et que nous respectons chez nos amis.
+La gr&acirc;ce, le charme, la terreur, tout en est sorti avec l'esprit qui
+l'animait. Habituez-vous &agrave; contempler cela tranquillement, car, si mon
+projet est praticable, il vous faudra vivre plusieurs jours en compagnie
+constante avec ce qui, &agrave; cette heure, vous effraie.</p>
+
+<p>&mdash;Votre projet? s'&eacute;cria Silas. Quel est-il? Dites-le-moi vite, docteur,
+car, il me reste &agrave; peine assez de courage pour continuer &agrave; vivre.&raquo;</p>
+
+<p>Sans r&eacute;pondre, le docteur No&euml;l s'approcha du lit et se mit &agrave; palper le
+cadavre.</p>
+
+<p>&laquo;Absolument mort, murmura-t-il; oui, ainsi que je le supposais... les
+poches vides... le chiffre de la chemise coup&eacute;. Leur &oelig;uvre a &eacute;t&eacute;
+accomplie tout enti&egrave;re. Heureusement il est de petite taille.&raquo;</p>
+
+<p>Silas recueillait ces paroles avec une ardente anxi&eacute;t&eacute;. Son examen
+termin&eacute;, le docteur prit une chaise et s'adressa au jeune homme en
+souriant:</p>
+
+<p>&laquo;Depuis que je suis dans cette chambre, dit-il, bien que mes oreilles et
+ma langue aient &eacute;t&eacute; si occup&eacute;es, mes yeux ne sont pas rest&eacute;s inactifs.
+J'ai remarqu&eacute; tout &agrave; l'heure, que vous aviez l&agrave;, dans un coin, une de
+ces monstrueuses constructions que vos compatriotes emportent avec eux
+dans toutes les parties du globe,&mdash;en un mot une malle de Saratoga.
+Jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, je n'avais jamais pu deviner l'utilit&eacute; de ces
+monuments; mais aujourd'hui je commence &agrave; la soup&ccedil;onner. &Eacute;tait-ce pour
+plus de commodit&eacute; dans la traite des esclaves, &eacute;tait-ce pour obvier aux
+cons&eacute;quences d'un emploi trop prompt du couteau, je ne sais.... Mais je
+vois clairement une chose,&mdash;le but d'une pareille caisse est de contenir
+un corps humain.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, s'&eacute;cria Silas, ce n'est pas le moment de plaisanter!</p>
+
+<p>&mdash;Bien que je m'exprime avec une sorte de gaiet&eacute;, r&eacute;pliqua le docteur,
+le sens de mes paroles est extr&ecirc;mement s&eacute;rieux. Et la premi&egrave;re chose que
+nous ayons &agrave; faire, mon jeune ami, est de d&eacute;barrasser votre coffre de
+tout ce qu'il contient...&raquo;</p>
+
+<p>Silas c&eacute;da docilement &agrave; l'autorit&eacute; du docteur No&euml;l. La malle de Saratoga
+une fois vid&eacute;e,&mdash;ce qui produisit un d&eacute;sordre consid&eacute;rable sur le
+plancher,&mdash;le cadavre fut retir&eacute; du lit, Silas le prenant par les talons
+et le docteur le tenant par les &eacute;paules, puis, apr&egrave;s quelques
+difficult&eacute;s, on le plia en deux et on l'ins&eacute;ra tout entier dans le
+coffre. Gr&acirc;ce &agrave; un effort vigoureux des deux hommes, le couvercle se
+rabattit sur ce singulier bagage et la caisse fut ferm&eacute;e, cadenass&eacute;e,
+cord&eacute;e par la propre main du docteur, pendant que Silas chargeait tout
+ce qu'elle avait contenu, dans un cabinet et dans la commode.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dit le docteur, le premier pas vers la d&eacute;livrance est fait.
+Demain, ou plut&ocirc;t aujourd'hui, votre t&acirc;che sera d'apaiser les soup&ccedil;ons
+de votre portier en lui payant tout ce que vous devez; pendant ce temps,
+vous pourrez vous fier &agrave; moi pour prendre d'autres dispositions
+n&eacute;cessaires. En attendant, accompagnez-moi dans ma chambre, o&ugrave; je vous
+donnerai un narcotique indispensable, car, quoi que vous deviez faire,
+il vous faut du repos...&raquo;</p>
+
+<p>La journ&eacute;e suivante fut la plus longue dont Silas put se souvenir. Il
+semblait qu'elle ne d&ucirc;t jamais s'achever, cette journ&eacute;e maudite....</p>
+
+<p>L'Am&eacute;ricain d&eacute;fendit sa porte et s'assit &agrave; l'&eacute;cart, les yeux fix&eacute;s sur
+la malle de Saratoga, dans une lugubre contemplation. Ses anciennes
+indiscr&eacute;tions lui furent rendues avec usure: le trou dans la muraille
+ayant &eacute;t&eacute; ouvert de nouveau, il eut conscience d'une surveillance
+presque continuelle dirig&eacute;e sur lui de l'appartement de Mme Z&eacute;phyrine.
+Ce sentiment d'&ecirc;tre &eacute;pi&eacute; devint m&ecirc;me si p&eacute;nible, qu'&agrave; la fin il se vit
+oblig&eacute; de boucher l'ouverture de son c&ocirc;t&eacute;. Lorsque, par ce moyen, il fut
+&agrave; l'abri de tout regard importun, Scuddamore passa son temps en larmes
+de repentir et en pri&egrave;res.</p>
+
+<p>La soir&eacute;e &eacute;tait fort avanc&eacute;e quand le docteur No&euml;l entra dans la
+chambre, portant &agrave; la main deux enveloppes cachet&eacute;es, sans adresses,
+l'une, plut&ocirc;t volumineuse, l'autre si mince qu'elle semblait vide.</p>
+
+<p>&laquo;Silas, dit-il en s'asseyant devant la table, le moment est venu de vous
+expliquer le plan que j'ai form&eacute; pour vous sauver. Demain matin, de tr&egrave;s
+bonne heure, le prince Florizel de Boh&ecirc;me retourne &agrave; Londres, apr&egrave;s
+avoir pass&eacute; quelques jours dans le tourbillon du carnaval parisien. Il
+m'a &eacute;t&eacute; donn&eacute;, il y a longtemps d&eacute;j&agrave;, de rendre au colonel Geraldine,
+son &eacute;cuyer, un de ces services, si fr&eacute;quents dans ma profession et qui
+ne sont jamais oubli&eacute;s, ni d'un c&ocirc;t&eacute; ni de l'autre. Je n'ai pas besoin
+de vous expliquer la nature de l'obligation sous laquelle il se trouve;
+qu'il me suffise de dire que je le sais pr&ecirc;t &agrave; m'aider de toutes
+mani&egrave;res. Or il &eacute;tait urgent que vous pussiez gagner Londres sans que
+votre malle f&ucirc;t ouverte; &agrave; cela, n'est-ce pas, la douane semblait
+opposer une difficult&eacute; insurmontable. Mais il me revint &agrave; l'esprit, que,
+par courtoisie, les bagages de l'h&eacute;ritier d'un tr&ocirc;ne devaient &ecirc;tre
+exempts de la visite ordinaire. Je m'adressai au colonel Geraldine et
+obtins une r&eacute;ponse favorable. Demain, si vous vous trouvez avant six
+heures &agrave; l'h&ocirc;tel o&ugrave; demeure le prince, vos bagages seront transport&eacute;s
+avec les siens, dont ils sembleront faire partie, et vous-m&ecirc;me ferez le
+voyage comme membre de la suite de Son Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois avoir d&eacute;j&agrave; vu le prince de Boh&ecirc;me et le colonel Geraldine;
+j'ai m&ecirc;me entendu par hasard une partie de leur conversation, l'autre
+soir, au bal Bullier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, car le prince veut conna&icirc;tre tous les milieux. Une
+fois arriv&eacute; &agrave; Londres, votre t&acirc;che est presque termin&eacute;e. Dans cette
+grosse enveloppe, j'ai remis une lettre que je n'ose adresser &agrave; son
+destinataire; mais dans l'autre, vous trouverez la d&eacute;signation de la
+maison o&ugrave; vous devez porter cette lettre avec votre malle, qui vous sera
+alors enlev&eacute;e et ne vous embarrassera pas davantage.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! dit Silas, j'ai un vif d&eacute;sir de vous croire, mais comment
+serait-ce possible? Vous m'ouvrez une perspective irr&eacute;alisable, je le
+crains bien! Soyez g&eacute;n&eacute;reux, faites-moi mieux comprendre votre dessein.&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur No&euml;l parut p&eacute;niblement impressionn&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Enfant, r&eacute;pondit-il, vous ne savez pas quelle cruelle chose vous me
+demandez. N'importe, qu'il en soit ainsi! Je suis aguerri d&eacute;sormais
+contre l'humiliation, et il serait &eacute;trange de vous refuser cela, apr&egrave;s
+vous avoir tant accord&eacute;. Sachez donc que, bien que je sois maintenant
+d'apparence si tranquille, sobre, solitaire, adonn&eacute; &agrave; l'&eacute;tude, mon nom,
+quand j'&eacute;tais plus jeune, servait de cri de ralliement aux esprits les
+plus hardis et les plus dangereux de Londres. Pendant qu'ext&eacute;rieurement
+j'&eacute;tais entour&eacute; de respect, ma v&eacute;ritable puissance s'appuyait sur les
+relations les plus secr&egrave;tes, les plus terribles, les plus criminelles.
+C'est &agrave; un de ceux qui m'ob&eacute;issaient alors que je m'adresse aujourd'hui
+pour vous d&eacute;livrer de votre fardeau. Ces hommes &eacute;taient de nationalit&eacute;s
+et d'aptitudes diverses, mais tous li&eacute;s par un serment formidable; tous
+agissaient dans le m&ecirc;me but; ce but &eacute;tait l'assassinat; et, moi qui vous
+parle, j'&eacute;tais, si peu que j'en aie l'air, le chef de cette bande
+redoutable.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, s'&eacute;cria Silas, un assassin?... et un assassin pour qui le
+meurtre &eacute;tait un m&eacute;tier?... Puis-je toucher votre main d&eacute;sormais?
+Dois-je m&ecirc;me accepter vos services? Vieillard sinistre, voudriez-vous
+abuser de ma d&eacute;tresse pour vous gagner un complice?&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur se mit &agrave; rire am&egrave;rement.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes difficile &agrave; contenter, Mr. Scuddamore, dit-il. Soit! je vous
+laisse le choix entre la soci&eacute;t&eacute; de l'assassin&eacute; et celle d'un assassin.
+Si votre conscience est trop timor&eacute;e pour accepter mon aide, dites-le,
+et je vous quitte sur-le-champ. Dor&eacute;navant vous pourrez agir avec votre
+caisse et son contenu comme il conviendra le mieux &agrave; votre &acirc;me d&eacute;licate.</p>
+
+<p>&mdash;Je reconnais mes torts, r&eacute;pliqua Silas; j'aurais d&ucirc; me souvenir de la
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; avec laquelle vous avez offert de me prot&eacute;ger, avant m&ecirc;me que
+je ne vous eusse convaincu de mon innocence; pardon, je continuerai &agrave;
+&eacute;couter vos conseils et &agrave; en &ecirc;tre reconnaissant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, r&eacute;pondit le docteur, vous commencez &agrave; profiter des le&ccedil;ons
+de l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit l'Am&eacute;ricain, puisque vous &ecirc;tes, d'apr&egrave;s votre propre
+aveu, habitu&eacute; &agrave; ces besognes tragiques, puisque les gens auxquels vous
+me recommandez sont vos anciens associ&eacute;s et vos amis, ne pourriez-vous,
+monsieur, vous charger vous-m&ecirc;me du transport de la malle et me d&eacute;livrer
+tout de suite de sa pr&eacute;sence abhorr&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Par ma foi, r&eacute;pliqua le docteur, je vous admire, jeune homme! Si vous
+trouvez que je ne me suis pas d&eacute;j&agrave; suffisamment m&ecirc;l&eacute; de vos affaires,
+moi, du fond du c&oelig;ur, je pense le contraire. Prenez ou d&eacute;daignez mes
+services tels que je les offre, et ne m'ennuyez pas davantage avec vos
+remerciements, car je fais encore moins de cas de votre estime que de
+votre intelligence. Un temps viendra o&ugrave;, s'il vous est donn&eacute; de vivre
+sain d'esprit un certain nombre d'ann&eacute;es, vous jugerez diff&eacute;remment tout
+ceci et rougirez de votre conduite de cette nuit.&raquo;</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces mots, le docteur se leva, r&eacute;p&eacute;ta bri&egrave;vement et
+clairement ses indications, puis quitta la chambre sans laisser &agrave; Silas
+le temps de r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Silas Scuddamore se pr&eacute;senta &agrave; l'h&ocirc;tel, o&ugrave; il fut
+poliment re&ccedil;u par le colonel Geraldine et d&eacute;livr&eacute; de toute crainte
+imm&eacute;diate au sujet de la malle et de son hideux contenu. Le voyage se
+passa sans incident, quoique le jeune homme fut terrifi&eacute; d'entendre les
+matelots et les porteurs du chemin de fer se plaindre entre eux du poids
+extraordinaire des bagages. Silas monta dans la voiture de suite, le
+prince voyageant seul avec son &eacute;cuyer. &Agrave; bord du paquebot cependant,
+Florizel remarqua l'attitude m&eacute;lancolique de ce jeune homme, debout, en
+contemplation devant une pile de malles.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; un individu, dit-il, qui doit avoir quelque sujet de chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'Am&eacute;ricain pour lequel j'ai obtenu la permission de voyager
+avec votre suite, r&eacute;pondit Geraldine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me rappelez que j'ai manqu&eacute; de courtoisie&raquo;, dit le prince.</p>
+
+<p>S'avan&ccedil;ant vers Silas, avec la plus parfaite urbanit&eacute;, il lui adressa la
+parole:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai &eacute;t&eacute; charm&eacute;, monsieur, de pouvoir satisfaire le d&eacute;sir que vous
+m'avez fait exprimer par le colonel Geraldine.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s cette entr&eacute;e en mati&egrave;re, il lui fit quelques questions sur la
+situation politique de l'Am&eacute;rique, auxquelles Silas r&eacute;pondit avec tact
+et bon sens.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes encore un tr&egrave;s jeune homme, dit le prince; je vous trouve
+bien s&eacute;rieux pour votre &acirc;ge. Peut-&ecirc;tre laissez-vous votre esprit
+s'absorber outre mesure dans des &eacute;tudes ardues. Mais peut-&ecirc;tre, d'autre
+part, suis-je moi-m&ecirc;me indiscret en touchant &agrave; quelque sujet p&eacute;nible.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, en effet, une excellente raison pour &ecirc;tre au d&eacute;sespoir, dit
+Silas; jamais un &ecirc;tre plus innocent que moi ne fut plus abominablement
+tromp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas forcer vos confidences, r&eacute;pliqua Florizel, mais
+n'oubliez pas que la recommandation du colonel Geraldine est un
+passeport assur&eacute;, et que je suis non seulement d&eacute;sireux de vous rendre
+service &agrave; l'occasion, mais peut-&ecirc;tre plus en &eacute;tat que beaucoup d'autres
+de le faire.&raquo;</p>
+
+<p>Silas fut charm&eacute; de l'amabilit&eacute; d'un si grand personnage; n&eacute;anmoins son
+esprit revint bient&ocirc;t &agrave; ses sombres pr&eacute;occupations; car rien, pas m&ecirc;me
+la courtoisie d'un prince &agrave; l'&eacute;gard d'un r&eacute;publicain, ne peut d&eacute;charger
+de ses soucis un c&oelig;ur souffrant.</p>
+
+<p>Le train arriva &agrave; Charing-Cross; la douane eut les &eacute;gards habituels pour
+l'auguste bagage. Des voitures attendaient, et Silas fut conduit, en
+m&ecirc;me temps que toute la suite, &agrave; la r&eacute;sidence du prince. L&agrave;, le colonel
+Geraldine alla le chercher et lui exprima sa satisfaction d'avoir pu
+obliger un ami du docteur No&euml;l, pour lequel il professait la plus haute
+consid&eacute;ration.</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re, ajouta-t-il, que vous ne trouverez aucune de vos porcelaines
+bris&eacute;es. Des ordres sp&eacute;ciaux ont &eacute;t&eacute; donn&eacute;s le long de la ligne, afin
+que les bagages de Son Altesse fussent trait&eacute;s avec pr&eacute;caution.&raquo;</p>
+
+<p>Puis, commandant aux domestiques de mettre une voiture &agrave; la disposition
+du jeune homme, le colonel lui serra la main et s'en alla vaquer aux
+devoirs de sa charge.</p>
+
+<p>Alors, Silas ouvrit l'enveloppe qui cachait l'adresse de son protecteur
+inconnu et dit au majestueux laquais de le conduire &agrave; Box-Court, du c&ocirc;t&eacute;
+du Strand. L'endroit n'&eacute;tait probablement pas inconnu &agrave; celui-ci, car il
+parut stup&eacute;fait et se fit r&eacute;p&eacute;ter l'ordre en question. Ce fut l'&acirc;me
+pleine d'alarmes poignantes que Silas monta dans le carrosse princier et
+fut men&eacute; &agrave; destination. L'entr&eacute;e de Box-Court &eacute;tait trop &eacute;troite pour le
+passage d'une voiture; c'&eacute;tait un simple chemin de pi&eacute;tons, entre deux
+barri&egrave;res, avec une borne &agrave; chaque bout; sur l'une de ces bornes &eacute;tait
+assis un homme, qui aussit&ocirc;t sauta &agrave; terre et &eacute;changea un signe amical
+avec le cocher, pendant que le valet de pied ouvrait la porti&egrave;re et
+demandait &agrave; Silas s'il devait descendre la malle, et &agrave; quel num&eacute;ro elle
+devait &ecirc;tre port&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;S'il vous pla&icirc;t, dit Silas, au num&eacute;ro trois.&raquo;</p>
+
+<p>Le valet de pied et l'homme qui venait de quitter la borne eurent
+beaucoup de peine, m&ecirc;me avec l'aide de Silas, &agrave; transporter la caisse;
+avant qu'on ne l'e&ucirc;t d&eacute;pos&eacute;e devant la porte du num&eacute;ro trois, le jeune
+Am&eacute;ricain fut terrifi&eacute; de voir une vingtaine de badauds le consid&eacute;rer
+d'un &oelig;il curieux. Cependant il souleva le marteau en gardant la
+meilleure contenance possible, et pr&eacute;senta la seconde enveloppe &agrave; celui
+qui vint lui ouvrir.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'est pas &agrave; la maison, monsieur; si vous voulez me remettre votre
+lettre et revenir demain matin, je m'informerai de l'heure &agrave; laquelle il
+pourra vous recevoir. D&eacute;sirez-vous laisser la caisse?</p>
+
+<p>&mdash;De tout mon c&oelig;ur!&raquo; s'&eacute;cria Silas.</p>
+
+<p>Mais aussit&ocirc;t il regretta sa pr&eacute;cipitation et d&eacute;clara avec une &eacute;gale
+&eacute;nergie qu'il pr&eacute;f&eacute;rait emporter sa malle avec lui &agrave; l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>La foule se moqua de son ind&eacute;cision et le suivit jusqu'&agrave; la voiture avec
+force quolibets insultants; et Silas, couvert de honte, &eacute;perdu de
+terreur, supplia les domestiques de le conduire &agrave; quelque h&ocirc;tel
+tranquille des environs.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage du prince d&eacute;posa ce malheureux &agrave; l'h&ocirc;tel Craven, dans
+Craven-Street, puis s'&eacute;loigna imm&eacute;diatement, le laissant seul avec les
+gens de l'h&ocirc;tel. L'unique chambre vacante, lui dit-on, &eacute;tait un cabinet,
+au quatri&egrave;me &eacute;tage, donnant sur le derri&egrave;re. &Agrave; cette esp&egrave;ce de cellule,
+avec des peines et des plaintes infinies, deux solides porteurs
+mont&egrave;rent la malle. Il est superflu d'ajouter que, pendant toute
+l'ascension, Silas les suivit de pr&egrave;s, ne quittant pas leurs talons, et
+qu'&agrave; chaque marche son c&oelig;ur d&eacute;faillait.&mdash;Un simple faux pas, se
+disait-il, et la caisse peut, en passant par-dessus la rampe, rejeter
+son fatal contenu, r&eacute;v&eacute;l&eacute; au grand jour, sur le pav&eacute; du vestibule.</p>
+
+<p>Dans sa chambre, il s'assit au pied du lit, pour se remettre de
+l'angoisse qu'il venait de subir; mais il avait &agrave; peine pris cette
+position qu'il fut &eacute;pouvant&eacute; de nouveau par le mouvement d'un des
+porteurs, qui, &agrave; genoux pr&egrave;s de la malle, &eacute;tait en train d'en d&eacute;faire
+les attaches compliqu&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;N'y touchez pas! cria Silas. Je n'aurai besoin de rien de ce qu'elle
+renferme, pendant mon s&eacute;jour ici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez pu la laisser dans le vestibule, alors! grommela le
+porteur. Une malle aussi grosse et aussi lourde qu'une cath&eacute;drale! Ce
+que vous avez dedans, je ne peux l'imaginer. Si tout est de l'argent,
+vous &ecirc;tes plus riche que moi.</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent? r&eacute;p&eacute;ta Silas tr&egrave;s troubl&eacute;. Qu'entendez-vous par de
+l'argent? Je n'ai pas d'argent et vous parlez comme un sot!</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, capitaine, r&eacute;pliqua le porteur avec un clignement d'&oelig;il.
+Personne n'en veut &agrave; ce qui vous appartient. Je suis aussi s&ucirc;r que la
+Banque elle-m&ecirc;me, ajouta-t-il; mais, comme la caisse est lourde, je
+boirais volontiers quelque chose &agrave; la sant&eacute; de Votre Seigneurie.&raquo;</p>
+
+<p>Silas lui pr&eacute;senta deux napol&eacute;ons, non sans exprimer son regret de
+l'embarrasser de monnaie &eacute;trang&egrave;re. Et l'homme, grognant encore plus
+fort, et portant ses regards, avec m&eacute;pris, de l'argent qu'il faisait
+sauter dans sa main, &agrave; la malle monumentale, puis encore de la malle &agrave;
+l'argent, finit par consentir &agrave; s'en aller.</p>
+
+<p>Depuis tant&ocirc;t deux jours, le cadavre &eacute;tait emball&eacute; dans la caisse de
+Silas; &agrave; peine fut-il seul que l'infortun&eacute; Am&eacute;ricain approcha son nez de
+toutes les fentes et de toutes ouvertures, avec l'attention la plus
+angoiss&eacute;e. Mais le temps &eacute;tait froid et la malle r&eacute;ussissait encore &agrave;
+cacher son abominable secret.</p>
+
+<p>Il prit une chaise et m&eacute;dita, la t&ecirc;te ensevelie entre ses mains. &Agrave; moins
+qu'il ne f&ucirc;t promptement d&eacute;livr&eacute;, toute illusion &eacute;tait impossible, sa
+perte paraissait certaine. Seul dans une ville &eacute;trang&egrave;re, sans amis ni
+complices, si la recommandation du docteur lui manquait, il n'avait plus
+de ressource.</p>
+
+<p>Path&eacute;tiquement, il repassa dans son esprit ses ambitieux desseins pour
+l'avenir; il ne deviendrait plus le h&eacute;ros, l'homme c&eacute;l&egrave;bre de sa ville
+natale, Bangor (Maine), il ne monterait plus, ainsi qu'il l'avait
+amoureusement r&ecirc;v&eacute;, de charge en charge et d'honneurs en honneurs. Il
+pouvait aussi bien abandonner tout de suite l'espoir d'&ecirc;tre &eacute;lu
+pr&eacute;sident des &Eacute;tats-Unis et de laisser derri&egrave;re lui une statue, dans le
+plus mauvais style possible, pour orner le Capitole &agrave; Washington. Quelle
+destin&eacute;e que celle de cet Am&eacute;ricain encha&icirc;n&eacute; &agrave; un Anglais mort et pli&eacute;
+en deux au fond d'une malle de Saratoga! S'il ne r&eacute;ussissait pas &agrave; se
+d&eacute;barrasser de ce cadavre importun, c'en &eacute;tait fait. Il n'y avait plus
+la plus petite place pour lui dans les annales des gloires nationales!</p>
+
+<p>Je n'oserais pas r&eacute;p&eacute;ter ses impr&eacute;cations contre le docteur, l'homme
+assassin&eacute;, Mme Z&eacute;phyrine, les porteurs de l'h&ocirc;tel, les serviteurs du
+prince, en un mot, contre tous ceux qui avaient &eacute;t&eacute; m&ecirc;l&eacute;s, m&ecirc;me de la
+fa&ccedil;on la plus lointaine, &agrave; son horrible infortune.</p>
+
+<p>Vers sept heures, il s'&eacute;chappa et descendit d&icirc;ner; mais la salle du
+restaurant le gla&ccedil;a d'effroi; les yeux des autres d&icirc;neurs semblaient
+s'arr&ecirc;ter sur lui avec m&eacute;fiance et son esprit demeurait obstin&eacute;ment
+l&agrave;-haut, pr&egrave;s de la malle. Lorsque le gar&ccedil;on vint lui pr&eacute;senter du
+fromage, ses nerfs &eacute;taient tellement excit&eacute;s, qu'il sauta en l'air et
+renversa le reste d'une pinte d'ale sur la nappe.</p>
+
+<p>Le gar&ccedil;on lui proposa de le conduire au fumoir; quoiqu'il e&ucirc;t pr&eacute;f&eacute;r&eacute; de
+beaucoup retourner tout de suite aupr&egrave;s de son dangereux tr&eacute;sor, il
+n'eut pas le courage de refuser et se laissa conduire dans un sous-sol
+sans jour, &eacute;clair&eacute; au gaz, qui servait, et sert peut-&ecirc;tre encore, de
+caf&eacute; &agrave; l'h&ocirc;tel Craven.</p>
+
+<p>Deux hommes jouaient tristement au billard; assist&eacute;s par un marqueur
+h&acirc;ve et phtisique; un moment Silas crut qu'ils &eacute;taient les seuls
+occupants de la salle. Mais, au second coup d'&oelig;il, son regard tomba sur
+un individu qui, dans un coin, fumait, les yeux baiss&eacute;s, de l'air le
+plus modeste et le plus respectable. Il se souvint d'avoir d&eacute;j&agrave;
+rencontr&eacute; cette figure; malgr&eacute; le changement complet de costume, il
+reconnut l'homme qu'il avait trouv&eacute; assis sur la borne de Box-Court et
+qui avait aid&eacute; &agrave; transporter sa malle. Aussit&ocirc;t l'Am&eacute;ricain se retourna
+et, se mettant &agrave; courir, ne s'arr&ecirc;ta que lorsqu'il se fut enferm&eacute; et
+verrouill&eacute; dans sa chambre.</p>
+
+<p>L&agrave;, pendant toute la nuit, en proie aux plus terribles imaginations, il
+veilla aupr&egrave;s de la caisse fatale remplie de chair morte. L'allusion du
+porteur &agrave; sa malle pleine d'or le tenait en &eacute;moi, et la pr&eacute;sence dans le
+fumoir, sous un d&eacute;guisement &eacute;vident, de l'homme de Box-Court, lui
+prouvait qu'il &eacute;tait, une fois de plus, le centre de t&eacute;n&eacute;breuses
+machinations.</p>
+
+<p>Minuit &eacute;tait d&eacute;j&agrave; sonn&eacute; depuis quelque temps quand Silas, pouss&eacute; par le
+soup&ccedil;on, ouvrit la porte de sa chambre et regarda dans le corridor
+faiblement &eacute;clair&eacute; par un seul bec de gaz. &Agrave; quelque distance, il
+aper&ccedil;ut un gar&ccedil;on d'h&ocirc;tel, endormi sur le plancher. Il s'approcha
+furtivement, &agrave; pas de loup, et se pencha sur le dormeur; celui-ci &eacute;tait
+couch&eacute; de c&ocirc;t&eacute;, son bras droit relev&eacute; lui cachant la figure. Tout &agrave;
+coup, il d&eacute;pla&ccedil;a ce bras et ouvrit les yeux; Silas se trouva de nouveau
+face &agrave; face avec l'espion de Box-Court.</p>
+
+<p>&laquo;Bonsoir, monsieur&raquo;, dit l'homme d'un ton de bonne humeur.</p>
+
+<p>Mais Silas &eacute;tait trop profond&eacute;ment impressionn&eacute; pour trouver une r&eacute;ponse
+et il regagna sa chambre silencieusement.</p>
+
+<p>Vers le matin, &eacute;puis&eacute; par la peur, il s'endormit dans son fauteuil et
+tomba, la t&ecirc;te en avant, sur la malle. En d&eacute;pit d'une position aussi
+contrainte et d'un si hideux oreiller, son sommeil fut long et profond;
+il ne fut r&eacute;veill&eacute; qu'&agrave; une heure tardive par un coup violent frapp&eacute; &agrave;
+sa porte.</p>
+
+<p>Se h&acirc;tant d'ouvrir, il vit un domestique qui attendait.</p>
+
+<p>&laquo;C'est Monsieur qui est all&eacute; hier &agrave; Box-Court?&raquo; demanda celui-ci.</p>
+
+<p>Silas, avec un frisson, reconnut qu'il y &eacute;tait all&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Alors, cette lettre est pour vous&raquo;, ajouta le domestique, lui
+pr&eacute;sentant une enveloppe cachet&eacute;e.</p>
+
+<p>Silas la d&eacute;chira pr&eacute;cipitamment et y trouva ce mot: &laquo;Midi.&raquo;</p>
+
+<p>Il fut exact &agrave; l'heure dite; la malle fut port&eacute;e devant lui par
+plusieurs vigoureux gaillards et on l'introduisit dans une chambre, o&ugrave;
+un homme se chauffait, assis devant le feu, le dos tourn&eacute; &agrave; la porte. Le
+bruit de tant de monde, entrant et sortant, et le grincement de la malle
+quand on la d&eacute;posa sur le plancher, ne r&eacute;ussirent pas &agrave; attirer
+l'attention de celui-ci; Silas attendit debout, dans une v&eacute;ritable
+agonie, qu'il daign&acirc;t s'apercevoir de sa pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>Cinq minutes peut-&ecirc;tre s'&eacute;coul&egrave;rent, avant que se retourn&acirc;t lentement le
+prince Florizel de Boh&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi monsieur, dit-il, en interpellant Scuddamore avec la plus grande
+s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, c'est de cette mani&egrave;re que vous abusez de ma complaisance!
+Vous vous joignez &agrave; des personnes de qualit&eacute;, dans le seul but
+d'&eacute;chapper aux cons&eacute;quences de vos crimes; je puis facilement comprendre
+votre embarras, lorsque je vous adressai la parole hier.</p>
+
+<p>&mdash;Je jure, s'&eacute;cria Silas, que je suis innocent de tout, si ce n'est de
+mon infortune!&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, d'une voix entrecoup&eacute;e, avec la plus parfaite ing&eacute;nuit&eacute;, il
+raconta au prince toute l'histoire de ses malheurs.</p>
+
+<p>&laquo;Je vois que j'ai &eacute;t&eacute; induit en erreur, dit Florizel lorsqu'il eut
+&eacute;cout&eacute; jusqu'au bout. Vous n'&ecirc;tes qu'une victime et puisque je ne suis
+pas forc&eacute; de punir, vous pouvez &ecirc;tre s&ucirc;r que je ferai mes efforts pour
+vous aider. Maintenant, continua-t-il, &agrave; l'&oelig;uvre! Ouvrez imm&eacute;diatement
+votre caisse et laissez-moi voir ce qu'elle contient.&raquo;</p>
+
+<p>Silas changea de couleur et g&eacute;mit tout bas:</p>
+
+<p>&laquo;J'ose &agrave; peine....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, r&eacute;pliqua le prince, ne l'avez-vous pas d&eacute;j&agrave; regard&eacute;? Ceci est
+une esp&egrave;ce de sensiblerie &agrave; laquelle il faut r&eacute;sister, monsieur. La vue
+d'un malade que l'on peut secourir doit nous &eacute;mouvoir plus fortement que
+celle d'un mort, auquel on ne peut plus faire ni bien ni mal. Commandez
+&agrave; vos nerfs.&raquo;</p>
+
+<p>Et, voyant que Silas h&eacute;sitait de plus belle:</p>
+
+<p>&laquo;Je voudrais, cependant, ne pas &ecirc;tre oblig&eacute; de donner un autre nom &agrave; ma
+requ&ecirc;te&raquo;, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Le jeune Am&eacute;ricain se r&eacute;veilla comme d'un r&ecirc;ve et, avec un frisson
+d'horreur, se mit &agrave; ouvrir la serrure de sa malle. Le prince se tenait
+aupr&egrave;s de lui, le surveillant d'un air calme, les mains derri&egrave;re le dos.
+Le corps &eacute;tait compl&egrave;tement raidi et il fallut &agrave; Silas un grand effort,
+&agrave; la fois physique et moral, pour le d&eacute;loger de sa position et d&eacute;couvrir
+le visage.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Florizel recula, en jetant une exclamation de douloureuse
+surprise.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;las! s'&eacute;cria-t-il, vous ne savez pas quel pr&eacute;sent cruel vous
+m'apportez. Ceci est un jeune homme de ma propre suite, le fr&egrave;re de mon
+plus fid&egrave;le ami; et c'est dans une affaire relevant de mon service qu'il
+a p&eacute;ri par les mains de malfaiteurs inf&acirc;mes. Pauvre Geraldine,
+continua-t-il, comme s'il se f&ucirc;t parl&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, dans quels termes
+vous apprendrai-je le sort de votre fr&egrave;re? Comment pourrai-je m'excuser
+&agrave; vos yeux et aux yeux de Dieu des projets pr&eacute;somptueux qui l'ont men&eacute; &agrave;
+cette mort sanglante et pr&eacute;matur&eacute;e? Ah Florizel! Florizel! quand
+apprendrez-vous la prudence qu'il faut dans cette vie mortelle? quand ne
+serez-vous plus &eacute;bloui par le fant&ocirc;me de puissance qui est &agrave; votre
+disposition? La puissance! cria-t-il; qui donc est plus impuissant que
+moi? Je regarde ce jeune homme que j'ai sacrifi&eacute;, oui, sacrifi&eacute;, Mr.
+Scuddamore, et je sens combien c'est peu de chose que d'&ecirc;tre prince.&raquo;</p>
+
+<p>L'Am&eacute;ricain, tr&egrave;s &eacute;mu, essaya de balbutier quelques paroles de
+consolation et fondit en larmes. Florizel, touch&eacute; de sa bonne intention
+&eacute;vidente, se rapprocha et lui prit la main.</p>
+
+<p>&laquo;Calmez-vous, dit-il. Nous avons tous deux beaucoup &agrave; apprendre, et tous
+deux nous deviendrons, je gage, meilleurs par suite de notre entrevue
+d'aujourd'hui.&raquo;</p>
+
+<p>Silas remercia silencieusement d'un regard affectueux.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;crivez-moi l'adresse du docteur No&euml;l sur ce morceau de papier,
+continua le prince. Et laissez-moi vous recommander d'&eacute;viter la soci&eacute;t&eacute;
+de cet homme dangereux, lorsque vous serez de retour &agrave; Paris. Dans cette
+affaire, cependant, il a, je crois, agi d'apr&egrave;s une inspiration
+g&eacute;n&eacute;reuse; s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; complice de la mort du jeune Geraldine, il
+n'aurait jamais exp&eacute;di&eacute; son cadavre &agrave; l'assassin lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'assassin lui-m&ecirc;me! r&eacute;p&eacute;ta Silas stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi, reprit le prince. Cette lettre, que la volont&eacute; de Dieu a
+si &eacute;trangement fait tomber entre mes mains, &eacute;tait adress&eacute;e &agrave; un homme
+qui n'est autre que le criminel en personne, l'inf&acirc;me pr&eacute;sident du
+<i>Suicide Club</i>. Ne cherchez pas &agrave; p&eacute;n&eacute;trer plus profond&eacute;ment dans ces
+p&eacute;rilleux labyrinthes, contentez-vous d'avoir miraculeusement &eacute;chapp&eacute; et
+quittez cette maison sans perdre une minute. J'ai des affaires
+pressantes, je dois m'occuper tout de suite de cette pauvre d&eacute;pouille,
+qui, il y a si peu de temps encore, &eacute;tait le corps bien vivant d'un beau
+et noble jeune homme.&raquo;</p>
+
+<p>Silas prit cong&eacute; du prince Florizel avec gratitude et d&eacute;f&eacute;rence; mais,
+pouss&eacute; par sa curiosit&eacute; ordinaire, il s'attarda dans Box-Court, jusqu'&agrave;
+ce qu'il l'e&ucirc;t vu s'&eacute;loigner en &eacute;quipage, se rendant chez le colonel
+Henderson, de la police. R&eacute;publicain comme il l'&eacute;tait, ce fut avec un
+sentiment presque de d&eacute;votion que le jeune Am&eacute;ricain &ocirc;ta son chapeau
+pendant que la voiture disparaissait. Et, le soir m&ecirc;me, il prit le train
+pour retourner &agrave; Paris.</p>
+
+<p>Voil&agrave; (fait observer mon auteur arabe) la fin de l'<i>Histoire d'un
+m&eacute;decin et d'une malle</i>. Passant sous silence quelques r&eacute;flexions sur la
+toute puissante intervention de la Providence, tr&egrave;s convenables dans
+l'original, mais peu appropri&eacute;es &agrave; notre go&ucirc;t d'Occident, j'ajouterai
+que Mr. Scuddamore a d&eacute;j&agrave; commenc&eacute; &agrave; monter les degr&eacute;s de la renomm&eacute;e
+politique, et que, d'apr&egrave;s les derni&egrave;res nouvelles, il &eacute;tait sh&eacute;rif de
+sa ville natale.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LAVENTURE_DES_CABS" id="LAVENTURE_DES_CABS"></a><a href="#table">L'AVENTURE DES CABS</a></h2>
+
+
+<p>Le lieutenant Brackenbury Rich s'&eacute;tait singuli&egrave;rement distingu&eacute; aux
+Indes, dans une guerre de montagnes; il avait, de sa propre main, fait
+un chef prisonnier. Sa bravoure &eacute;tait universellement reconnue; aussi,
+quand, affaibli par un affreux coup de sabre et par la fi&egrave;vre des
+jungles, il revint en Angleterre, la soci&eacute;t&eacute; se montra-t-elle dispos&eacute;e &agrave;
+le f&ecirc;ter comme une c&eacute;l&eacute;brit&eacute; au moins de second ordre. Mais la marque
+distinctive du caract&egrave;re de Brackenbury Rich &eacute;tait une sinc&egrave;re modestie;
+si les aventures lui &eacute;taient ch&egrave;res, il se souciait fort peu des
+compliments; il alla donc attendre tant&ocirc;t sur le continent, dans des
+villes d'eaux, tant&ocirc;t &agrave; Alger, que le bruit de ses exploits se f&ucirc;t
+&eacute;teint. L'oubli vient toujours vite en pareil cas et, d&egrave;s le
+commencement de la saison, un homme sage put rentrer &agrave; Londres
+incognito. Comme il n'avait que des parents &eacute;loign&eacute;s, demeurant tous en
+province, ce fut presque &agrave; la fa&ccedil;on d'un &eacute;tranger qu'il s'installa dans
+la capitale du pays pour lequel il avait vers&eacute; son sang.</p>
+
+<p>Le lendemain de son arriv&eacute;e, il d&icirc;na seul au cercle militaire, donna des
+poign&eacute;es de main &agrave; quelques vieux camarades et re&ccedil;ut leurs chaleureuses
+f&eacute;licitations, mais tous avaient des engagements d'un genre ou d'un
+autre, et il fut bient&ocirc;t laiss&eacute; compl&egrave;tement &agrave; lui-m&ecirc;me. Brackenbury
+&eacute;tait en tenue du soir, ayant form&eacute; le projet d'aller au th&eacute;&acirc;tre: il ne
+savait cependant de quel c&ocirc;t&eacute; diriger ses pas. La grande ville lui &eacute;tait
+peu famili&egrave;re; il avait pass&eacute; d'un coll&egrave;ge de province &agrave; l'&eacute;cole
+militaire et, de l&agrave;, &eacute;tait parti directement pour l'Orient. Du reste,
+les hasards d'un nouveau genre ne l'effrayaient pas; il se promettait
+nombre de jouissances vari&eacute;es dans l'exploration de ce monde inconnu.</p>
+
+<p>Il se dirigea donc, en balan&ccedil;ant sa canne, vers la partie ouest de
+Londres. La soir&eacute;e &eacute;tait ti&egrave;de, d&eacute;j&agrave; sombre, et, de temps en temps, la
+pluie mena&ccedil;ait. Cette multitude de figures, se succ&eacute;dant &agrave; la lumi&egrave;re du
+gaz, excitait l'imagination du lieutenant, il lui semblait qu'il
+pourrait marcher &eacute;ternellement dans cette atmosph&egrave;re troublante et
+environn&eacute; par le myst&egrave;re de quatre millions d'existences. Regardant les
+maisons, il se demanda ce qui se d&eacute;roulait derri&egrave;re ces fen&ecirc;tres
+vivement &eacute;clair&eacute;es; il examinait chaque passant et les voyait tous
+tendre vers un but quelconque, soit criminel, soit g&eacute;n&eacute;reux, qu'il e&ucirc;t
+voulu deviner.</p>
+
+<p>&laquo;On parle de la guerre, pensa-t-il, mais ceci est le grand champ de
+bataille de l'humanit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Et alors il s'&eacute;tonna d'avoir march&eacute; si longtemps d&eacute;j&agrave; sur une sc&egrave;ne
+aussi compliqu&eacute;e, sans rencontrer l'ombre d'une aventure pour son propre
+compte.</p>
+
+<p>&laquo;Tout vient &agrave; son heure, se dit-il enfin. Je serai forc&eacute;ment entra&icirc;n&eacute;
+dans le tourbillon, avant peu.&raquo;</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait assez avanc&eacute;e, lorsqu'une grosse averse tr&egrave;s froide, tomba
+soudain. Brackenbury s'arr&ecirc;ta sous quelques arbres et, pendant qu'il
+cherchait &agrave; se garantir, il aper&ccedil;ut le cocher d'un de ces fiacres qu'on
+appelle hansom-cabs, lui faisant signe qu'il &eacute;tait libre. L'offre
+tombait &agrave; propos; il leva sa canne pour toute r&eacute;ponse et eut vite fait
+de se mettre &agrave; l'abri.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; faut-il aller, monsieur? demanda le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; vous voudrez&raquo;, r&eacute;pondit Brackenbury.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement, &agrave; une allure vertigineuse, le cab partit &agrave; travers la
+pluie et un d&eacute;dale de villas. Chaque villa, avec son jardin en fa&ccedil;ade,
+&eacute;tait tellement semblable &agrave; l'autre, il &eacute;tait si difficile de distinguer
+les rues d&eacute;sertes et faiblement &eacute;clair&eacute;es, les places, les tournants par
+lesquels le cab pr&eacute;cipitait sa course, que Brackenbury perdit bient&ocirc;t
+toute id&eacute;e de la direction qu'il suivait. Un instant il lui sembla que
+le cocher s'amusait &agrave; le faire tourner dans un m&ecirc;me quartier; mais non,
+l'homme avait un but; il se h&acirc;tait vers un endroit d&eacute;termin&eacute;, comme si
+quelque affaire pressante l'eut attendu. Brackenbury, &eacute;tonn&eacute; de son
+habilet&eacute; &agrave; se reconna&icirc;tre au milieu d'un tel labyrinthe, un peu inquiet
+aussi, se demandait la raison de cette extraordinaire vitesse. Il avait
+entendu raconter des histoires sinistres d'&eacute;trangers, auxquels il &eacute;tait
+arriv&eacute; malheur dans Londres. Son conducteur faisait-il partie de quelque
+association sanguinaire? Et lui-m&ecirc;me &eacute;tait-il entra&icirc;n&eacute; vers une mort
+violente?</p>
+
+<p>Ce soup&ccedil;on s'&eacute;tait &agrave; peine pr&eacute;sent&eacute; &agrave; son esprit que le cab tourna un
+angle et s'arr&ecirc;ta net sur une large avenue, devant la grille de certaine
+villa brillamment illumin&eacute;e. Un autre fiacre s'&eacute;loignait &agrave; l'instant, et
+Brackenbury put voir un gentleman, re&ccedil;u &agrave; la porte d'entr&eacute;e par
+plusieurs laquais en livr&eacute;e. Il s'&eacute;tonna que le cocher se f&ucirc;t justement
+arr&ecirc;t&eacute; devant une maison o&ugrave; il y avait r&eacute;ception, mais il ne douta pas
+que ce ne f&ucirc;t par suite d'un accident et continua de fumer
+tranquillement jusqu'&agrave; ce qu'il entend&icirc;t le vasistas se relever
+au-dessus de sa t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Nous voici arriv&eacute;s, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Arriv&eacute;s? r&eacute;p&eacute;ta Brackenbury, arriv&eacute;s o&ugrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez dit de vous conduire o&ugrave; il me plairait, r&eacute;pondit le cocher
+en riant, et nous y voici.&raquo;</p>
+
+<p>Brackenbury fut frapp&eacute; du ton singuli&egrave;rement doux et poli de cet homme
+d'une classe inf&eacute;rieure; il se rappela la vitesse avec laquelle il avait
+&eacute;t&eacute; men&eacute; et remarqua que le cab &eacute;tait plus &eacute;l&eacute;gant que la majorit&eacute; des
+voitures publiques.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que je vous demande une petite explication, dit-il.
+Comptez-vous me mettre dehors par cette pluie? Mon brave, je pense que
+c'est &agrave; moi que le choix appartient.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, le choix vous appartient, r&eacute;pondit le cocher; mais,
+quand j'aurai tout dit, je crois savoir de quelle fa&ccedil;on se d&eacute;cidera un
+gentleman de votre sorte. Il y a l&agrave; une r&eacute;union de messieurs; je ne sais
+si le propri&eacute;taire est un &eacute;tranger qui n'a dans Londres aucunes
+connaissances, ou si c'est simplement un original, mais, ce qu'il y a de
+certain, c'est que j'ai &eacute;t&eacute; lou&eacute;, pour lui amener, aussi nombreux que
+possible, des messieurs seuls, en tenue de soir&eacute;e, et de pr&eacute;f&eacute;rence des
+officiers de l'arm&eacute;e. Vous n'avez qu'&agrave; entrer et &agrave; dire que Mr. Morris
+vous a invit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous ce Mr. Morris? demanda le lieutenant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! r&eacute;pondit le cocher. Mr. Morris est le ma&icirc;tre de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas une mani&egrave;re banale de rassembler des convives, dit
+Brackenbury; mais un homme excentrique peut fort bien se passer cette
+fantaisie sans aucune mauvaise intention. Supposez que je refuse
+l'invitation de Mr. Morris, qu'arrivera-t-il alors?</p>
+
+<p>&mdash;Mes ordres sont de vous ramener l&agrave; o&ugrave; je vous ai pris, monsieur, et de
+continuer &agrave; chercher d'autres voyageurs jusqu'&agrave; minuit:&mdash;Ceux qui ne
+sont pas tent&eacute;s par une telle partie de plaisir, a dit Mr. Morris, ne
+sont pas les h&ocirc;tes qu'il me faut.&raquo;</p>
+
+<p>Ces paroles d&eacute;cid&egrave;rent le lieutenant.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s tout, se dit-il, en mettant pied &agrave; terre, je n'ai pas attendu
+longtemps mon aventure.&raquo;</p>
+
+<p>Il avait &agrave; peine touch&eacute; le trottoir et il &eacute;tait encore en train de
+chercher de l'argent dans sa poche quand le cab fit demi-tour et,
+reprenant le chemin par lequel il &eacute;tait venu, s'&eacute;loigna &agrave; la m&ecirc;me allure
+de casse-cou. Brackenbury appela le cocher, qui n'y fit aucune attention
+et continua de filer; mais le son de sa voix fut entendu de la maison;
+de nouveau la porte s'ouvrit, projetant un flot de lumi&egrave;re sur le
+jardin, et un domestique accourut, tenant un parapluie.</p>
+
+<p>&laquo;Le cab a &eacute;t&eacute; pay&eacute;&raquo;, fit observer cet homme d'un ton obs&eacute;quieux.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quoi il se mit &agrave; escorter Brackenbury le long de l'all&eacute;e et sur
+les marches du perron.</p>
+
+<p>Dans le vestibule, plusieurs autres laquais le d&eacute;barrass&egrave;rent de son
+chapeau, de sa canne et de son pardessus, lui remirent un carton portant
+un num&eacute;ro, et tr&egrave;s poliment le firent monter par un escalier orn&eacute; de
+fleurs tropicales, jusqu'&agrave; la porte d'un appartement au premier &eacute;tage.
+L&agrave;, un majestueux ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, lui demanda son nom puis, annon&ccedil;ant le
+lieutenant Brackenbury Rich, le fit entrer dans le salon, o&ugrave; un jeune
+homme, grand, mince et singuli&egrave;rement beau, l'accueillit d'un air noble
+et affable tout &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Des centaines de bougies &eacute;clairaient cette pi&egrave;ce, qui, ainsi que
+l'escalier, &eacute;tait parfum&eacute;e de plantes rares et superbes, en pleine
+floraison. Dans un coin, une table s'offrait, charg&eacute;e de viandes
+app&eacute;tissantes. Plusieurs domestiques passaient des fruits et des coupes
+de champagne. Il y avait dans le salon &agrave; peu pr&egrave;s seize personnes, rien
+que des hommes, dont un petit nombre seulement avaient d&eacute;pass&eacute; la
+premi&egrave;re jeunesse; presque tous avaient l'air hardi et intelligent. Ils
+&eacute;taient divis&eacute;s en deux groupes, le premier devant une roulette, l'autre
+entourant une table de baccarat.</p>
+
+<p>&laquo;Je comprends, pensa Brackenbury. Je suis dans une maison de jeu
+clandestine et le cocher &eacute;tait un racoleur.&raquo;</p>
+
+<p>Son regard, ayant embrass&eacute; tous les d&eacute;tails qui motivaient cette
+conclusion, se reporta sur l'h&ocirc;te qui l'avait re&ccedil;u avec tant de bonne
+gr&acirc;ce et qui le tenait encore par la main. L'&eacute;l&eacute;gance naturelle de ses
+mani&egrave;res, la distinction, l'amabilit&eacute; qui se lisaient sur ses traits, ne
+convenaient pas pourtant au propri&eacute;taire d'un tripot, son langage
+semblait indiquer un homme bien n&eacute;. Brackenbury ressentit une sympathie
+instinctive pour son amphitryon, bien qu'il se bl&acirc;m&acirc;t lui-m&ecirc;me de cette
+faiblesse.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai entendu parler de vous, lieutenant Rich, dit Mr. Morris en
+baissant la voix, et, croyez-moi, je suis charm&eacute; de vous conna&icirc;tre.
+Votre apparence est bien d'accord avec la r&eacute;putation qui vous a pr&eacute;c&eacute;d&eacute;:
+on sait votre belle conduite dans l'Inde, et, si vous consentez &agrave;
+oublier l'irr&eacute;gularit&eacute; de votre pr&eacute;sentation, je regarderai non
+seulement comme un honneur de vous avoir chez moi, mais encore j'en
+&eacute;prouverai un tr&egrave;s sinc&egrave;re plaisir. L'homme qui ne fait qu'une bouch&eacute;e
+d'une troupe de cavaliers barbares, ajouta-t-il en riant, ne doit pas
+&ecirc;tre scandalis&eacute; par une infraction, m&ecirc;me s&eacute;rieuse, &agrave; l'&eacute;tiquette.&raquo;</p>
+
+<p>Il le mena vers le buffet et insista pour lui faire prendre quelques
+rafra&icirc;chissements.</p>
+
+<p>&laquo;Ma parole, pensa le lieutenant, voil&agrave; l'un des plus charmants
+compagnons que j'aie rencontr&eacute; jamais, et, je n'en doute pas, l'une des
+plus agr&eacute;ables soci&eacute;t&eacute;s de Londres.&raquo;</p>
+
+<p>Il but un peu de vin de Champagne qu'il trouva excellent, et, remarquant
+que plusieurs personnes &eacute;taient en train de fumer, alluma un manille,
+avant de se diriger vers la table de roulette, o&ugrave; il risqua son enjeu.
+Ce fut alors qu'il s'aper&ccedil;ut que tous les invit&eacute;s &eacute;taient soumis &agrave; un
+examen tr&egrave;s serr&eacute;. Mr. Morris allait de-ci de-l&agrave;, occup&eacute; en apparence de
+ses devoirs d'hospitalit&eacute;, mais, cependant, il jetait tout autour de lui
+des regards scrutateurs. Personne n'&eacute;chappait &agrave; son &oelig;il per&ccedil;ant; il
+observait la tenue de ceux qui perdaient de grosses sommes, il &eacute;valuait
+le montant des mises, il &eacute;coutait les conversations; en un mot il
+semblait guetter le moindre indice de caract&egrave;re et en prendre note.
+Brackenbury sentit rena&icirc;tre ses soup&ccedil;ons. &Eacute;tait-il vraiment dans une
+maison de jeu? Que signifiait cette enqu&ecirc;te? Il &eacute;pia Mr. Morris dans
+tous ses mouvements, et, quoique celui-ci e&ucirc;t un sourire toujours pr&ecirc;t,
+il crut distinguer, sous ce masque, une expression soucieuse et
+pr&eacute;occup&eacute;e. Tous, autour de lui, riaient, causaient et faisaient leurs
+jeux; mais les invit&eacute;s n'inspiraient plus aucun int&eacute;r&ecirc;t &agrave; Brackenbury.</p>
+
+<p>&laquo;Ce Morris, se dit-il, n'est pas ici pour s'amuser. Il poursuit quelque
+dessein profond; pourvu qu'il me soit donn&eacute; de le d&eacute;couvrir!&raquo;</p>
+
+<p>De temps en temps, Mr. Morris entra&icirc;nait &agrave; l'&eacute;cart un des visiteurs; et,
+apr&egrave;s un bref colloque dans l'antichambre, il revenait seul, l'autre ne
+reparaissait plus.... Ce man&egrave;ge, plusieurs fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;, excita au plus
+haut degr&eacute; la curiosit&eacute; de Brackenbury. Il r&eacute;solut d'aller imm&eacute;diatement
+au fond de ce petit myst&egrave;re, et, sortant d'un air de fl&acirc;nerie dans
+l'antichambre, d&eacute;couvrit une embrasure de fen&ecirc;tre tr&egrave;s profonde, cach&eacute;e
+par des rideaux d'un vert &agrave; la mode. L&agrave;, il se dissimula &agrave; la h&acirc;te; il
+n'eut pas &agrave; attendre longtemps: un bruit de pas et de voix se
+rapprochait, venant du salon principal. Regardant entre les rideaux, il
+vit Mr. Morris qui escortait un personnage &eacute;pais et color&eacute;, ayant un peu
+la mine d'un commis voyageur et que Brackenbury avait d&eacute;j&agrave; remarqu&eacute; &agrave;
+cause de son air commun. Tous deux s'arr&ecirc;t&egrave;rent juste devant la fen&ecirc;tre,
+de sorte que celui qui &eacute;coutait ne perdit pas un mot du discours
+suivant:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous demande mille pardons, disait Mr. Morris; avec une exquise
+politesse, vous me voyez fort embarrass&eacute;; mais dans une grande ville
+comme Londres, des erreurs surviennent continuellement, et le mieux est
+d'y rem&eacute;dier au plus vite. Je ne vous le cacherai donc pas, monsieur: je
+crains que vous ne vous soyez tromp&eacute; et que vous n'ayez honor&eacute; ma
+modeste demeure par m&eacute;garde; car, pour parler net, je ne puis nullement
+me rappeler votre figure. Laissez-moi vous poser la question sans
+circonlocutions inutiles, un mot suffira:&mdash;Chez qui pensez-vous &ecirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Chez Mr. Morris, balbutia l'autre, en manifestant la prodigieuse
+confusion qui s'&eacute;tait visiblement empar&eacute;e de lui pendant les derni&egrave;res
+minutes.</p>
+
+<p>&mdash;John ou James Morris? demanda le ma&icirc;tre de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis r&eacute;ellement le dire, repartit le malheureux invit&eacute;; je ne
+suis pas en relations personnelles avec ce gentleman, pas plus que je ne
+le suis avec vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, dit Mr. Morris; il y a quelqu'un du m&ecirc;me nom dans le bas
+de la rue et sans doute le policeman pourra vous indiquer son adresse.
+Croyez que je me f&eacute;licite du malentendu qui m'a pendant quelques
+instants procur&eacute; le plaisir de votre compagnie, et laissez-moi vous
+exprimer l'espoir que nous nous rencontrerons de nouveau d'une mani&egrave;re
+plus r&eacute;guli&egrave;re. D'ici l&agrave;, je ne voudrais, pour rien au monde, vous
+retenir plus longtemps loin de vos amis. John, ajouta-t-il en &eacute;levant la
+voix, voulez-vous aider monsieur &agrave; retrouver son pardessus?&raquo;</p>
+
+<p>Et, d'un air aimable, Mr. Morris accompagna son h&ocirc;te jusqu'&agrave; la porte de
+l'antichambre, o&ugrave; il le laissa aux soins du ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel. Comme il
+passait devant la fen&ecirc;tre, en retournant dans le salon, Brackenbury put
+l'entendre pousser un profond soupir, comme si son esprit &eacute;tait charg&eacute;
+d'une grande anxi&eacute;t&eacute; et ses nerfs d&eacute;j&agrave; lass&eacute;s par la t&acirc;che qu'il
+poursuivait.</p>
+
+<p>Pendant pr&egrave;s d'une heure, les cabs continu&egrave;rent &agrave; arriver avec une telle
+fr&eacute;quence, que Mr. Morris eut &agrave; recevoir un nouvel h&ocirc;te pour chacun des
+anciens qu'il renvoyait, de sorte que le nombre des joueurs resta
+toujours &agrave; peu pr&egrave;s le m&ecirc;me. Mais au bout de ce temps, les arriv&eacute;es
+s'espac&egrave;rent de plus en plus, pour cesser enfin tout &agrave; fait, tandis que
+les &eacute;liminations continuaient tout aussi activement. Le salon commen&ccedil;a
+donc &agrave; se vider; le baccarat cessa, faute de banquier; plus d'un invit&eacute;
+prit de lui-m&ecirc;me cong&eacute;, sans qu'on essay&acirc;t de le retenir; en m&ecirc;me temps
+Mr. Morris redoublait d'attentions empress&eacute;es aupr&egrave;s de ceux qui
+demeuraient encore. Il allait de groupe en groupe et de l'un &agrave; l'autre,
+prodiguant les regards sympathiques et les paroles gracieuses; il &eacute;tait
+moins h&ocirc;te qu'h&ocirc;tesse, pour ainsi dire, car il y avait, dans sa mani&egrave;re
+d'&ecirc;tre, une sorte de coquetterie, de condescendance f&eacute;minine qui prenait
+le c&oelig;ur de tous.</p>
+
+<p>Comme l'assembl&eacute;e se r&eacute;duisait de plus en plus, le lieutenant Rich, en
+qu&ecirc;te d'un peu d'air, sortit du salon et alla jusque dans le vestibule;
+mais il n'en eut pas plus t&ocirc;t franchi le seuil, qu'il fut subitement
+arr&ecirc;t&eacute; par une d&eacute;couverte fort extraordinaire. Les plantes fleuries
+avaient disparu de l'escalier; trois grands fourgons de mobilier
+stationnaient devant la porte du jardin; les domestiques &eacute;taient occup&eacute;s
+&agrave; d&eacute;m&eacute;nager la maison de tous les c&ocirc;t&eacute;s; m&ecirc;me quelques-uns d'entre eux
+avaient d&eacute;j&agrave; quitt&eacute; leur livr&eacute;e et se pr&eacute;paraient &agrave; s'en aller. C'&eacute;tait
+comme la fin d'un bal &agrave; la campagne, o&ugrave; tout a &eacute;t&eacute; fourni en location.
+Certes Brackenbury avait lieu de r&eacute;fl&eacute;chir. D'abord les invit&eacute;s, qui, en
+somme, n'&eacute;taient pas r&eacute;ellement des invit&eacute;s, avaient &eacute;t&eacute; renvoy&eacute;s; et
+maintenant les serviteurs, qui &eacute;videmment n'&eacute;taient pas de vrais
+serviteurs, se dispersaient en toute h&acirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;N'&eacute;tait-ce donc qu'un r&ecirc;ve? se demanda-t-il, une fantasmagorie qui doit
+s'&eacute;vanouir avant le jour?&raquo;</p>
+
+<p>Saisissant une occasion favorable, Brackenbury gagna l'escalier et monta
+jusqu'aux &eacute;tages sup&eacute;rieurs de la maison. C'&eacute;tait bien comme il l'avait
+pressenti. Il courut de chambre en chambre et ne vit pas le moindre
+meuble, pas m&ecirc;me un tableau accroch&eacute; aux murs. Bien que les peintures
+fussent fra&icirc;ches et les papiers nouvellement pos&eacute;s, la maison &eacute;tait non
+seulement inhabit&eacute;e pour l'instant, mais n'avait certainement jamais &eacute;t&eacute;
+habit&eacute;e du tout. Le jeune officier se rappela avec &eacute;tonnement l'air
+&eacute;l&eacute;gant, confortable et hospitalier qu'elle affectait lors de son
+arriv&eacute;e. Ce n'&eacute;tait qu'&agrave; force de prodigieuses d&eacute;penses que l'imposture
+avait pu &ecirc;tre organis&eacute;e sur une si grande &eacute;chelle.</p>
+
+<p>Qui donc &eacute;tait Mr. Morris? Quel &eacute;tait son but pour jouer ainsi, pendant
+une nuit, le r&ocirc;le d'un ma&icirc;tre de maison dans ce coin recul&eacute; de Londres?
+Et pourquoi rassemblait-il ses h&ocirc;tes au hasard de la rue? Brackenbury se
+souvint qu'il avait d&eacute;j&agrave; tard&eacute; trop longtemps et se h&acirc;ta de redescendre.
+Pendant son absence, beaucoup de monde &eacute;tait parti, et, en comptant le
+lieutenant, il n'y avait plus que cinq personnes dans le salon, tout &agrave;
+l'heure si rempli. Comme il rentrait, Mr. Morris l'accueillit avec un
+sourire et se leva:</p>
+
+<p>&laquo;Il est temps maintenant, messieurs, dit-il, de vous expliquer quel
+&eacute;tait mon projet en vous enlevant ainsi. J'esp&egrave;re que la soir&eacute;e ne vous
+aura pas paru ennuyeuse; je le confesse toutefois, mon dessein n'&eacute;tait
+pas d'amuser vos loisirs, mais de me procurer du secours dans une
+circonstance critique. Vous &ecirc;tes tous des gentlemen, continua-t-il,
+votre apparence le prouve suffisamment et je ne demande pas de meilleure
+garantie. Donc, je le dis sans aucun d&eacute;tour, je viens vous demander de
+me rendre un service &agrave; la fois dangereux et d&eacute;licat; dangereux, car vous
+y risquerez votre vie; d&eacute;licat, parce qu'il me faut exiger de vous la
+plus absolue discr&eacute;tion sur tout ce qu'il vous arrivera de voir et
+d'entendre. De la part de quelqu'un qui vous est absolument &eacute;tranger, la
+requ&ecirc;te est presque ridiculement extravagante, je le sens; si l'un
+d'entre vous recule devant une p&eacute;rilleuse confidence et un acte de
+d&eacute;vouement digne de Don Quichotte, je suis donc pr&ecirc;t &agrave; lui tendre la
+main avec toute la sinc&eacute;rit&eacute; possible, en lui souhaitant une bonne nuit,
+&agrave; la garde de Dieu.&raquo;</p>
+
+<p>Un homme tr&egrave;s grand et tr&egrave;s brun, au dos vo&ucirc;t&eacute;, r&eacute;pondit imm&eacute;diatement &agrave;
+cet appel.</p>
+
+<p>&laquo;J'approuve votre franchise, monsieur, et pour ma part, je m'en vais. Je
+ne fais pas de r&eacute;flexions, mais je ne puis nier que vous ne m'inspiriez
+quelque m&eacute;fiance. Je m'en vais, je le r&eacute;p&egrave;te, et peut-&ecirc;tre
+trouverez-vous que je n'ai aucun droit d'ajouter des paroles &agrave; l'exemple
+que je donne.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, r&eacute;pliqua Mr. Morris; je vous remercie de ce que vous
+dites. Il serait impossible d'exag&eacute;rer la gravit&eacute; de mon dessein.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, messieurs, qu'en pensez-vous? reprit l'homme brun en
+s'adressant aux autres. Nous avons men&eacute; assez loin cette fredaine
+nocturne. Rentrerons-nous au logis, paisiblement et tous ensemble? Vous
+approuverez ma proposition demain matin, quand, sans peur et sans
+reproche, vous reverrez le soleil.&raquo;</p>
+
+<p>Celui qui parlait pronon&ccedil;a ces derniers mots avec une intonation qui
+ajoutait &agrave; leur force, et sa figure portait une singuli&egrave;re expression de
+gravit&eacute;. Un des assistants se leva pr&eacute;cipitamment et, d'un air alarm&eacute;,
+se pr&eacute;para aussit&ocirc;t &agrave; prendre cong&eacute;. Deux seulement rest&egrave;rent fermes &agrave;
+leur place: Brackenbury et un vieux major de cavalerie au nez rubicond;
+ces deux derniers gardaient une attitude nonchalante, et, sauf un regard
+d'intelligence rapidement &eacute;chang&eacute; entre eux, semblaient absolument
+&eacute;trangers &agrave; la discussion qui venait de finir.</p>
+
+<p>Mr. Morris conduisit les d&eacute;serteurs jusqu'&agrave; la porte, qu'il ferma sur
+leurs talons; puis il se retourna en laissant voir une expression de
+soulagement. S'adressant aux deux officiers:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai choisi mes hommes comme le Josu&eacute; de la Bible, dit-il, et je crois
+maintenant avoir l'&eacute;lite de Londres. Votre physionomie s&eacute;duisit mes
+cochers; elle me plut encore davantage; j'ai surveill&eacute; votre conduite au
+milieu d'une &eacute;trange soci&eacute;t&eacute; et dans les circonstances les plus
+singuli&egrave;res; j'ai remarqu&eacute; comment vous jouiez et de quelle fa&ccedil;on vous
+supportiez vos pertes; enfin, tout &agrave; l'heure, je vous ai mis &agrave; l'&eacute;preuve
+d'une annonce stup&eacute;fiante et vous l'avez re&ccedil;ue comme une invitation &agrave;
+d&icirc;ner. Ce n'est pas pour rien, ajouta-t-il, que j'ai &eacute;t&eacute; pendant des
+ann&eacute;es le compagnon et l'&eacute;l&egrave;ve du prince le plus courageux et le plus
+sage de toute l'Europe.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'affaire de Bunderchang, fit observer le major, je demandai douze
+volontaires, et, r&eacute;pondant &agrave; mon appel, tous les troupiers sortirent du
+rang. Mais une soci&eacute;t&eacute; de joueurs n'est pas la m&ecirc;me chose qu'un r&eacute;giment
+sous le feu. Vous pouvez vous f&eacute;liciter, je suppose, d'en avoir trouv&eacute;
+deux, et deux qui ne vous manqueront pas &agrave; l'assaut. Quant aux animaux
+qui viennent de se sauver, je les place parmi les chiens les plus piteux
+que j'aie jamais rencontr&eacute;s. Lieutenant Rich, ajouta-t-il, s'adressant &agrave;
+Brackenbury, j'ai beaucoup entendu parler de vous en ces derniers temps,
+et je ne doute pas que vous ne connaissiez &eacute;galement mon nom. Je suis le
+major O'Rooke.&raquo;</p>
+
+<p>Et le v&eacute;t&eacute;ran tendit sa main, qui &eacute;tait rouge et tremblante, au jeune
+lieutenant.</p>
+
+<p>&laquo;Qui ne le conna&icirc;t? r&eacute;pondit Brackenbury.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque cette petite affaire sera r&eacute;gl&eacute;e, dit Mr. Morris, vous jugerez
+que je vous ai suffisamment r&eacute;compens&eacute;s; car &agrave; aucun de vous deux je
+n'aurais pu rendre un service plus pr&eacute;cieux que de lui faire faire la
+connaissance de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, demanda le major O'Rooke, s'agit-il d'un duel?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un duel d'une certaine sorte, r&eacute;pondit Mr. Morris, un duel avec
+des ennemis inconnus et dangereux et, je le crains, un duel &agrave; mort. Je
+dois vous prier, continua-t-il, de ne plus m'appeler Morris; nommez-moi,
+s'il vous pla&icirc;t, Hammersmith. Pour ce qui est de mon vrai nom et de
+celui d'une personne &agrave; qui j'esp&egrave;re vous pr&eacute;senter avant peu, vous me
+ferez plaisir en ne les demandant pas et en ne cherchant pas &agrave; les
+d&eacute;couvrir vous-m&ecirc;mes. Il y a trois jours, celui dont je vous parle
+disparut soudain de chez lui, et jusqu'&agrave; ce matin je n'ai pas re&ccedil;u le
+moindre renseignement sur son compte. Vous imaginerez mon inqui&eacute;tude,
+quand je vous aurai dit qu'il est engag&eacute; dans une &oelig;uvre de justice
+priv&eacute;e. Li&eacute; par un malheureux serment, trop l&eacute;g&egrave;rement prononc&eacute;, il
+croit n&eacute;cessaire de purger la terre du dernier des mis&eacute;rables, tra&icirc;tre,
+meurtrier, etc..., sans le secours de la loi. D&eacute;j&agrave; deux de nos amis
+(l'un d'eux mon propre fr&egrave;re) ont p&eacute;ri dans cette entreprise. Lui-m&ecirc;me,
+ou je me trompe fort,&mdash;est pris dans les m&ecirc;mes trames fatales. Mais du
+moins il vit encore, il esp&egrave;re toujours, comme le prouve suffisamment ce
+billet.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, l'homme qui parlait ainsi et qui n'&eacute;tait autre que le colonel
+Geraldine, montra une lettre con&ccedil;ue en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Major Hammersmith,&mdash;Mercredi, &agrave; trois heures du matin, vous serez
+introduit par la petite porte dans le jardin de Rochester-House,
+Regent's Park, par un homme qui est enti&egrave;rement &agrave; ma d&eacute;votion. Je vous
+prie de ne pas me faire attendre, f&ucirc;t-ce une seconde. Apportez, s'il
+vous pla&icirc;t, ma bo&icirc;te d'&eacute;p&eacute;es, et, si vous pouvez les trouver, amenez un
+ou deux hommes d'honneur et d'une discr&eacute;tion absolue, &agrave; qui ma personne
+soit inconnue. Mon nom ne doit pas para&icirc;tre dans cette affaire.</p>
+
+<p class="droit">
+T. GODALL.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Ne f&ucirc;t-ce que du droit que lui donne son caract&egrave;re, mon ami est de
+ceux dont la volont&eacute; s'impose, poursuivit le colonel Geraldine; inutile
+de vous dire, par cons&eacute;quent, que je n'ai m&ecirc;me pas visit&eacute; les alentours
+de Rochester-House et que je suis comme vous dans des t&eacute;n&egrave;bres absolues,
+touchant la nature de ce dilemme. Aussit&ocirc;t que j'eus re&ccedil;u ces ordres, je
+me rendis chez un entrepreneur de locations; en quelques heures la
+maison dans laquelle nous sommes, eut pris un air de f&ecirc;te. Mon plan
+&eacute;tait au moins original et je suis loin de le regretter, puisqu'il m'a
+valu les services du major O'Rooke et du lieutenant Brackenbury Rich.
+Mais les habitants de cette rue auront un &eacute;trange r&eacute;veil. Ils trouveront
+demain matin, d&eacute;serte et &agrave; vendre, la maison qui cette nuit &eacute;tait pleine
+de lumi&egrave;res et de monde. C'est ainsi, reprit le colonel, que les
+affaires les plus graves ont un c&ocirc;t&eacute; plaisant.</p>
+
+<p>&mdash;Et, permettez-moi d'ajouter, une heureuse issue, fit observer
+Brackenbury.&raquo;</p>
+
+<p>Le colonel consulta sa montre.</p>
+
+<p>&laquo;Il est maintenant pr&egrave;s de deux heures, dit-il; nous avons une heure
+devant nous, et un cab bien attel&eacute; est &agrave; la porte. Puis-je compter sur
+votre aide, messieurs?</p>
+
+<p>&mdash;De toute ma vie, d&eacute;j&agrave; longue, r&eacute;pondit le major O'Rooke, je n'ai
+jamais recul&eacute; devant quoi que ce f&ucirc;t, ni seulement refus&eacute; une gageure.&raquo;</p>
+
+<p>Brackenbury se d&eacute;clara pr&ecirc;t, dans les termes les plus corrects, et apr&egrave;s
+qu'ils eurent bu un verre ou deux de champagne, le colonel leur remit &agrave;
+chacun un revolver charg&eacute;. Tous trois mont&egrave;rent ensuite dans le cab et
+partirent pour l'endroit en question.</p>
+
+<p>Rochester-House &eacute;tait une magnifique r&eacute;sidence sur les bords du canal;
+la vaste &eacute;tendue des jardins l'isolait d'une fa&ccedil;on exceptionnelle de
+tout ennui de voisinage; on e&ucirc;t dit le Parc aux Cerfs de quelque grand
+seigneur ou de quelque millionnaire. Autant qu'on pouvait en juger de la
+rue, aucune lumi&egrave;re ne brillait aux fen&ecirc;tres de la maison, qui avait un
+aspect d&eacute;laiss&eacute; comme si le ma&icirc;tre en e&ucirc;t &eacute;t&eacute; depuis longtemps absent.</p>
+
+<p>Le cab fut cong&eacute;di&eacute; et les trois compagnons ne tard&egrave;rent pas &agrave; d&eacute;couvrir
+la petite porte, une sorte de poterne plut&ocirc;t, ouvrant sur un sentier
+entre deux murs de jardin. Il s'en fallait encore de dix ou quinze
+minutes que l'heure fix&eacute;e ne sonn&acirc;t. La pluie tombait lentement et nos
+aventuriers, &agrave; l'abri sous un grand lierre, parlaient &agrave; voix basse de
+l'&eacute;preuve si proche. Soudain Geraldine leva le doigt pour imposer
+silence, et tous trois &eacute;cout&egrave;rent avec attention. Au milieu du bruit
+continu de la pluie, on distinguait de l'autre c&ocirc;t&eacute; du mur le pas et la
+voix de deux hommes. Comme ils approchaient, Brackenbury, dont l'ou&iuml;e
+&eacute;tait remarquablement fine, put m&ecirc;me saisir quelques fragments de leur
+conversation.</p>
+
+<p>&laquo;La fosse est-elle creus&eacute;e? demandait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Elle l'est, r&eacute;pondit l'autre, derri&egrave;re la haie de lauriers. Lorsque
+notre besogne sera termin&eacute;e, nous pourrons la recouvrir avec un tas de
+bois.&raquo;</p>
+
+<p>L'individu qui avait parl&eacute; le premier se mit &agrave; rire et cette gaiet&eacute;
+parut horrible &agrave; ceux qui &eacute;coutaient derri&egrave;re le mur.</p>
+
+<p>&laquo;Dans une heure d'ici&raquo;, reprit-il.</p>
+
+<p>D'apr&egrave;s le bruit des pas, il fut &eacute;vident que les deux interlocuteurs se
+s&eacute;paraient et continuaient leur marche dans une direction oppos&eacute;e.
+Presque aussit&ocirc;t, la porte secr&egrave;te s'entr'ouvrit avec pr&eacute;caution, une
+figure p&acirc;le se montra, une main fit signe d'avancer. Dans un silence de
+mort les trois hommes suivirent leur guide &agrave; travers plusieurs all&eacute;es de
+jardin, jusqu'&agrave; l'entr&eacute;e de la maison du c&ocirc;t&eacute; des cuisines. Une seule
+bougie br&ucirc;lait dans la vaste cuisine dall&eacute;e, qui manquait absolument de
+tous les ustensiles habituels; et, comme la petite troupe commen&ccedil;ait &agrave;
+monter les &eacute;tages d'un escalier tournant, des bruits prodigieux, caus&eacute;s
+par les rats, t&eacute;moign&egrave;rent plus s&ucirc;rement encore de l'abandon du logis.</p>
+
+<p>Le guide, qui marchait en avant, avec la lumi&egrave;re, &eacute;tait un vieillard
+maigre, tr&egrave;s courb&eacute;, mais encore agile; il se retournait de temps en
+temps, et, par gestes, recommandait le silence, la prudence. Le colonel
+Geraldine suivait sur ses talons, la bo&icirc;te d'&eacute;p&eacute;es sous le bras et un
+revolver tout pr&ecirc;t dans la main. Le c&oelig;ur de Brackenbury battait
+violemment. Il vit qu'ils arrivaient assez t&ocirc;t, mais jugea, d'apr&egrave;s la
+h&acirc;te de leur conducteur, que le moment de l'action devait &ecirc;tre proche.
+Les p&eacute;rip&eacute;ties de cette aventure &eacute;taient si obscures et si mena&ccedil;antes,
+le lieu semblait si bien choisi pour les actions les plus sombres, qu'un
+homme, m&ecirc;me plus &acirc;g&eacute; que Brackenbury, e&ucirc;t &eacute;t&eacute; excusable de ressentir
+quelque &eacute;motion, tandis qu'il fermait la marche en montant l'escalier
+tournant.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s en haut, les trois officiers furent introduits dans une petite
+pi&egrave;ce &eacute;clair&eacute;e seulement par une lampe fumeuse et un modeste feu. Au
+coin de la chemin&eacute;e &eacute;tait assis un homme, jeune, d'une apparence robuste
+mais en m&ecirc;me temps &eacute;l&eacute;gante et alti&egrave;re. Son attitude et sa physionomie
+t&eacute;moignaient du sang-froid le plus impassible; il fumait tranquillement
+un cigare, et, sur une table &agrave; port&eacute;e de sa main &eacute;tait pos&eacute; un grand
+verre contenant quelque boisson gazeuse qui r&eacute;pandait une odeur agr&eacute;able
+dans la chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Soyez le bienvenu, dit-il en tendant la main au colonel Geraldine; je
+savais que je pouvais compter sur votre exactitude.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon d&eacute;vouement, r&eacute;pondit le colonel en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Pr&eacute;sentez-moi &agrave; vos amis&raquo;, continua le pr&eacute;tendu Godall.</p>
+
+<p>Quand cette c&eacute;r&eacute;monie fut accomplie:</p>
+
+<p>&laquo;Je voudrais, messieurs, dit-il, pouvoir vous offrir un programme plus
+attrayant. Les affaires s&eacute;rieuses ne sont point &agrave; leur place au d&eacute;but de
+relations nouvelles, mais la force des &eacute;v&eacute;nements l'emporte parfois sur
+les conventions du monde. J'esp&egrave;re et je crois que vous me pardonnerez
+cette soir&eacute;e d&eacute;sagr&eacute;able; pour des hommes de votre sorte il suffit de
+savoir qu'ils rendent un service consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse, dit O'Rooke, me pardonnera ma brusquerie. Je suis
+incapable de dissimulation. Depuis quelque temps, je soup&ccedil;onnais le
+major Hammersmith; mais pour M. Godall, il est impossible de se tromper.
+Trouver dans Londres deux hommes qui ne connaissent pas le prince
+Florizel de Boh&ecirc;me, c'est trop r&eacute;clamer de la fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Le prince Florizel!&raquo; s'&eacute;cria Brackenbury stup&eacute;fait.</p>
+
+<p>Et avec l'int&eacute;r&ecirc;t le plus profond il contempla les traits du c&eacute;l&egrave;bre
+personnage qui &eacute;tait devant lui.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne regrette pas la perte de mon incognito, r&eacute;pondit le prince, car
+cela me permet de vous remercier avec d'autant plus d'autorit&eacute;. Vous
+eussiez fait, j'en suis s&ucirc;r, pour Mr. Godall ce que vous ferez pour le
+prince de Boh&ecirc;me, mais ce dernier pourra peut-&ecirc;tre, en retour, faire
+davantage pour vous. J'y gagne donc, ajouta-t-il avec gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>L'instant d'apr&egrave;s, il entretenait les deux officiers de l'arm&eacute;e des
+Indes et des troupes d'indig&egrave;nes,&mdash;prouvant que, sur ce sujet comme sur
+tous les autres, il poss&eacute;dait un fonds remarquable d'information avec
+les id&eacute;es les plus justes.</p>
+
+<p>Il y avait quelque chose de si frappant dans l'attitude de cet homme,
+impassible &agrave; l'heure d'un p&eacute;ril mortel, que Brackenbury se sentit
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; d'une admiration respectueuse; il n'&eacute;tait pas moins sensible au
+charme de sa parole et &agrave; la surprenante amabilit&eacute; de son accueil. Chaque
+intonation, chaque geste, &eacute;tait non seulement noble en lui-m&ecirc;me, mais
+encore semblait ennoblir l'heureux mortel auquel il s'adressait;
+Brackenbury enthousiasm&eacute; s'avoua dans son c&oelig;ur que celui-l&agrave; &eacute;tait un
+souverain pour lequel on e&ucirc;t donn&eacute; sa vie avec ivresse.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es, quand l'individu qui avait
+introduit le trio, et qui depuis lors &eacute;tait rest&eacute; assis dans un coin, sa
+montre &agrave; la main, se leva et murmura un mot &agrave; l'oreille du prince.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien, docteur No&euml;l, r&eacute;pondit celui-ci &agrave; haute voix.&raquo;&mdash;Puis,
+s'adressant aux autres: &laquo;Vous m'excuserez, messieurs, s'il me faut vous
+laisser dans l'obscurit&eacute;. Le moment approche.&raquo;</p>
+
+<p>Le docteur No&euml;l &eacute;teignit la lampe. Un jour faible et blafard, pr&eacute;curseur
+de l'aurore, effleura les vitres, mais ne suffit pas pour &eacute;clairer la
+chambre; quand le prince se leva, il &eacute;tait impossible de distinguer ses
+traits, ni de deviner la nature de l'&eacute;motion qui &eacute;videmment
+l'&eacute;treignait. Il se dirigea vers la porte et se pla&ccedil;a tout contre, dans
+une attitude d&eacute;fensive.</p>
+
+<p>&laquo;Vous aurez la bont&eacute;, dit-il, de garder un silence absolu et de vous
+dissimuler dans l'ombre le plus possible.&raquo;</p>
+
+<p>Les trois officiers et le m&eacute;decin se h&acirc;t&egrave;rent d'ob&eacute;ir, et, pendant dix
+minutes &agrave; peu pr&egrave;s, le seul bruit dans Rochester House fut produit par
+les excursions des rats derri&egrave;re les boiseries. Au bout de ce temps, un
+grincement de gonds tournant sur eux-m&ecirc;mes &eacute;clata dans le silence et,
+presque aussit&ocirc;t, ceux qui &eacute;coutaient purent entendre un pas lent et
+circonspect gravir l'escalier de service. &Agrave; chaque marche, le nouvel
+arrivant semblait s'arr&ecirc;ter et pr&ecirc;ter l'oreille; pendant ces longs
+intervalles, une angoisse profonde &eacute;touffait ceux qui faisaient le guet.
+Le docteur No&euml;l, accoutum&eacute; cependant aux pires &eacute;motions, &eacute;tait tomb&eacute;
+dans une prostration physique qui faisait piti&eacute;; sa respiration sifflait
+dans ses poumons; ses dents grin&ccedil;aient l'une contre l'autre, et, lorsque
+nerveusement il changea de position, ses jointures craqu&egrave;rent tout haut.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, une main se posa sur la porte et le p&ecirc;ne fut soulev&eacute; avec un
+l&eacute;ger bruit; puis une nouvelle pause eut lieu, pendant laquelle
+Brackenbury put voir le prince se ramasser silencieusement sur lui-m&ecirc;me,
+comme s'il se pr&eacute;parait &agrave; quelque effort extraordinaire. Alors la porte
+s'ouvrit, laissant entrer un peu plus de la lumi&egrave;re du matin; la
+silhouette d'un homme apparut sur le seuil et s'arr&ecirc;ta immobile. Il
+&eacute;tait grand et tenait un couteau &agrave; la main. M&ecirc;me dans le cr&eacute;puscule, on
+pouvait voir briller les dents de sa m&acirc;choire sup&eacute;rieure, sa bouche
+&eacute;tant ouverte comme celle d'un chien pr&ecirc;t &agrave; s'&eacute;lancer. Il sortait de
+l'eau &eacute;videmment, car, pendant qu'il se tenait l&agrave;, des gouttes
+continuaient &agrave; ruisseler de ses v&ecirc;tements mouill&eacute;s et clapotaient sur le
+plancher.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, il franchit le seuil. Il y eut un bond, un cri &eacute;touff&eacute;,
+une lutte, et, avant que le colonel Geraldine e&ucirc;t trouv&eacute; le temps de
+voler &agrave; son aide, le prince tenait l'homme d&eacute;sarm&eacute; et sans d&eacute;fense par
+les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;Docteur, dit-il, veuillez rallumer la lampe.&raquo;</p>
+
+<p>Abandonnant alors la garde de son prisonnier &agrave; Geraldine et &agrave;
+Brackenbury, il traversa la pi&egrave;ce et se pla&ccedil;a le dos &agrave; la chemin&eacute;e.
+Aussit&ocirc;t que la lampe brilla de nouveau, tous remarqu&egrave;rent que les
+traits du prince &eacute;taient empreints d'une s&eacute;v&eacute;rit&eacute; extraordinaire. Ce
+n'&eacute;tait plus Florizel, le gentilhomme insouciant; c'&eacute;tait le prince de
+Boh&ecirc;me, justement irrit&eacute;, et anim&eacute; d'une r&eacute;solution implacable; il leva
+la t&ecirc;te, et, s'adressant au captif, le pr&eacute;sident du <i>Suicide Club</i>:</p>
+
+<p>&laquo;M. le pr&eacute;sident, dit-il, vous avez tendu votre dernier pi&egrave;ge, et vos
+pieds se sont pris dedans. Le jour se l&egrave;ve: c'est votre dernier matin. &Agrave;
+l'instant, vous venez de traverser &agrave; la nage le Regent's Canal; ce sera
+votre dernier bain ici-bas. Votre ancien complice, le docteur No&euml;l, bien
+loin de me trahir, vous a livr&eacute; entre mes mains pour &ecirc;tre jug&eacute;, et la
+tombe que vous aviez creus&eacute;e pour moi cette apr&egrave;s-midi servira, avec la
+permission de Dieu, &agrave; cacher aux hommes votre juste ch&acirc;timent.
+Agenouillez-vous et priez, monsieur, si vous avez quelque intention de
+cette sorte, car votre temps sera court, et Dieu est las de vos
+iniquit&eacute;s.&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident ne r&eacute;pondit ni par une parole ni par un geste; il
+continuait &agrave; tenir la t&ecirc;te baiss&eacute;e et &agrave; fixer le sol d'un air sombre,
+comme s'il avait eu conscience du regard opini&acirc;tre et sans piti&eacute; du
+prince.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, continua Florizel, reprenant le ton ordinaire de la
+conversation, voici un individu qui m'a longtemps &eacute;chapp&eacute;, mais
+qu'aujourd'hui je tiens, gr&acirc;ce au docteur No&euml;l. Raconter l'histoire de
+ses crimes, demanderait plus de temps que nous n'en avons &agrave; notre
+disposition; si le canal ne contenait rien que le sang de ses victimes,
+je crois que le mis&eacute;rable ne serait gu&egrave;re plus sec que vous ne le voyez
+en ce moment. M&ecirc;me dans une affaire de cette sorte, je d&eacute;sire conserver
+cependant des formalit&eacute;s d'honneur. Mais je vous fais juges, messieurs,
+ceci est plut&ocirc;t une ex&eacute;cution qu'un duel, et laisser &agrave; ce coquin le
+choix des armes serait pousser trop loin une question d'&eacute;tiquette. Je ne
+puis accepter de perdre la vie dans une telle aventure, continua-t-il en
+ouvrant la bo&icirc;te qui contenait les &eacute;p&eacute;es, et comme une balle de pistolet
+est trop souvent emport&eacute;e sur les ailes de la chance, comme l'adresse et
+le courage peuvent &ecirc;tre vaincus par le tireur le plus ignorant, j'ai
+d&eacute;cid&eacute;, et je suis s&ucirc;r que vous approuverez ma d&eacute;termination, de vider
+cette question par l'&eacute;p&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque Brackenbury et le major O'Rooke, auxquels ces paroles &eacute;taient
+sp&eacute;cialement adress&eacute;es, eurent exprim&eacute; leur approbation:</p>
+
+<p>&laquo;Vite, monsieur, dit le prince &agrave; son adversaire, choisissez une lame et
+ne me faites pas attendre. J'ai h&acirc;te d'en avoir &agrave; tout jamais fini avec
+vous.&raquo;</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois, depuis qu'il avait &eacute;t&eacute; saisi et d&eacute;sarm&eacute;, le
+pr&eacute;sident releva la t&ecirc;te; il &eacute;tait clair qu'il commen&ccedil;ait &agrave; reprendre
+courage.</p>
+
+<p>&laquo;L'affaire, demanda-t-il, doit-elle vraiment &ecirc;tre d&eacute;cid&eacute;e par les armes,
+entre vous et moi?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'intention de vous faire cet honneur, r&eacute;pondit le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! s'&eacute;cria l'autre avec vivacit&eacute;; en champ loyal, qui sait
+comment les choses peuvent tourner? J'ajouterai que j'estime que Votre
+Altesse agit bien; si le pire doit m'arriver, je mourrai du moins de la
+main du plus galant homme de l'Europe.&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident, l&acirc;ch&eacute; par ceux qui le retenaient, s'avan&ccedil;a vers la table
+et, avec un soin minutieux, se mit en mesure de choisir une &eacute;p&eacute;e. Il
+&eacute;tait fort excit&eacute; et semblait ne douter nullement qu'il sortirait
+victorieux de la lutte. Devant une confiance si absolue, les spectateurs
+alarm&eacute;s conjur&egrave;rent le prince Florizel de renoncer &agrave; son projet.</p>
+
+<p>&laquo;Bah! ce n'est qu'un jeu, r&eacute;pondit-il, et je crois pouvoir vous
+promettre, messieurs, qu'il ne durera pas longtemps.&raquo;</p>
+
+<p>Le colonel essaya d'intervenir.</p>
+
+<p>&laquo;Geraldine, lui dit le prince, m'avez-vous vu jamais faillir &agrave; une dette
+d'honneur? Je vous dois la mort de cet homme, et vous l'aurez.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin le pr&eacute;sident s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; choisir sa rapi&egrave;re; par un geste qui
+ne manquait pas d'une certaine noblesse brutale, il se d&eacute;clara pr&ecirc;t.
+M&ecirc;me &agrave; cet odieux sc&eacute;l&eacute;rat, l'approche du p&eacute;ril et un r&eacute;el courage
+pr&ecirc;taient je ne sais quelle grandeur.</p>
+
+<p>Le prince prit au hasard une &eacute;p&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Geraldine et le docteur No&euml;l, dit-il, auront l'obligeance de m'attendre
+ici. Je d&eacute;sire qu'aucun de mes amis particuliers ne soit impliqu&eacute; dans
+cette affaire. Major O'Rooke, vous &ecirc;tes un homme rassis et d'une
+r&eacute;putation &eacute;tablie; laissez-moi recommander le pr&eacute;sident &agrave; vos bons
+soins. Le lieutenant Rich sera assez aimable pour me pr&ecirc;ter ses
+services. Un jeune homme ne saurait avoir trop d'exp&eacute;rience en ces
+sortes d'affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Je t&acirc;cherai, r&eacute;pondit Brackenbury, d'&ecirc;tre &agrave; jamais digne de l'honneur
+que me fait Votre Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, r&eacute;pliqua le prince Florizel; j'esp&egrave;re, moi, vous prouver mon
+amiti&eacute; dans des circonstances plus importantes.&raquo;</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces mots, il sortit le premier de l'appartement et
+descendit l'escalier de service.</p>
+
+<p>Les deux hommes, ainsi laiss&eacute;s &agrave; eux-m&ecirc;mes, ouvrirent la fen&ecirc;tre et se
+pench&egrave;rent au dehors, en tendant toutes leurs facult&eacute;s pour t&acirc;cher de
+saisir quelque indice des &eacute;v&eacute;nements tragiques qui allaient se passer.
+La pluie avait maintenant cess&eacute; de tomber; le jour &eacute;tait presque venu,
+les oiseaux gazouillaient dans les bosquets et sur les grands arbres du
+jardin.</p>
+
+<p>Le prince et ses compagnons rest&egrave;rent visibles un moment, tandis qu'ils
+suivaient une all&eacute;e entre deux buissons en fleur; mais, d&egrave;s le premier
+tournant, un groupe d'arbres au feuillage &eacute;pais s'interposa, et de
+nouveau ils disparurent: ce fut tout ce que purent voir le colonel et le
+m&eacute;decin. Le jardin &eacute;tait si vaste, le lieu du duel, &eacute;videmment si
+&eacute;loign&eacute; de la maison, que le cliquetis m&ecirc;me des &eacute;p&eacute;es n'arriva pas &agrave;
+leurs oreilles.</p>
+
+<p>&laquo;Il l'a conduit pr&egrave;s de la fosse, dit le docteur No&euml;l, en frissonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur! murmura Geraldine, Seigneur, d&eacute;fendez le bon droit!&raquo;</p>
+
+<p>Silencieusement, tous deux attendirent l'issue du combat, le docteur
+secou&eacute; par l'&eacute;pouvante, le colonel tout baign&eacute; d'une sueur d'angoisses.</p>
+
+<p>Un certain, temps s'&eacute;coula; le jour &eacute;tait sensiblement plus clair et les
+oiseaux chantaient plus gaiement dans le jardin, quand un bruit de pas
+ramena les regards des deux hommes vers la porte. Ce furent le prince et
+les t&eacute;moins qui entr&egrave;rent.</p>
+
+<p>Dieu avait d&eacute;fendu le bon droit.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis honteux de mon &eacute;motion, dit Florizel; c'est une faiblesse
+indigne de mon rang; mais le sentiment de l'existence prolong&eacute;e de ce
+chien d'enfer commen&ccedil;ait &agrave; me ronger comme une maladie et sa mort m'a
+rafra&icirc;chi plus qu'une nuit de sommeil. Regardez, Geraldine,
+continua-t-il, en jetant son &eacute;p&eacute;e &agrave; terre, voici le sang de l'homme qui
+a tu&eacute; votre fr&egrave;re. Ce devrait &ecirc;tre un spectacle agr&eacute;able; et
+cependant... quel &eacute;trange compos&eacute; nous sommes! Ma vengeance n'est pas
+encore vieille de cinq minutes, et d&eacute;j&agrave; je commence &agrave; me demander si,
+sur ce pr&eacute;caire th&eacute;&acirc;tre de la vie, la vengeance m&ecirc;me est r&eacute;alisable. Le
+mal qu'a fait ce monstre, qui peut le d&eacute;faire? La carri&egrave;re dans laquelle
+il amassa une &eacute;norme fortune, car la maison dans laquelle nous nous
+trouvons lui appartenait, cette carri&egrave;re fait maintenant et pour
+toujours partie de la destin&eacute;e de l'humanit&eacute;. Et je pourrais, jusqu'au
+jour du jugement dernier, exercer mon &eacute;p&eacute;e, que le fr&egrave;re de Geraldine
+n'en serait pas moins mort et qu'un millier d'autres innocents n'en
+seraient pas moins d&eacute;shonor&eacute;s, perdus! L'existence d'un homme est une si
+petite chose &agrave; supprimer, une si grande chose &agrave; employer! H&eacute;las! y
+a-t-il rien dans la vie d'aussi d&eacute;senchantant que d'atteindre un but?</p>
+
+<p>&mdash;La justice de Dieu est satisfaite, interrompit le docteur; voil&agrave; ce
+que j'ai compris. La le&ccedil;on, prince, a &eacute;t&eacute; cruelle pour moi; et j'attends
+mon propre tour, dans une mortelle appr&eacute;hension.</p>
+
+<p>&mdash;Que disais-je donc? s'&eacute;cria Florizel. J'ai puni, et voici aupr&egrave;s de
+nous, l'homme qui peut m'aider &agrave; r&eacute;parer. Ah! docteur, vous et moi nous
+avons devant nous des jours nombreux de dur et honorable labeur!
+Peut-&ecirc;tre avant que nous n'en ayons fini, aurez-vous plus que rachet&eacute;
+vos anciennes fautes.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, dit le docteur, permettez-moi d'aller enterrer mon plus
+vieil ami.&raquo;</p>
+
+<p>Ceci, ajoute le conteur arabe, est la conclusion du r&eacute;cit. Le prince, il
+est inutile de le dire, n'oublia aucun de ceux qui l'avaient servi
+jusqu'&agrave; ce jour, son autorit&eacute; et son influence les poussent dans leur
+carri&egrave;re publique, tandis que sa bienveillante amiti&eacute; remplit de charme
+leur vie priv&eacute;e. Rassembler, continue mon auteur, tous les &eacute;v&eacute;nements
+dans lesquels le prince a jou&eacute; le r&ocirc;le de la Providence, serait remplir
+de livres tout le globe habit&eacute;.... Mais les histoires qui relatent les
+aventures du diamant du Rajah, sont trop int&eacute;ressantes, n&eacute;anmoins, pour
+&ecirc;tre pass&eacute;es sous silence.</p>
+
+<p>Suivant prudemment et pas &agrave; pas cet Oriental &eacute;rudit, nous commencerons
+donc la s&eacute;rie &agrave; laquelle il fait allusion par l'HISTOIRE DU CARTON &Agrave;
+CHAPEAU.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LE_DIAMANT_DU_RAJAH" id="LE_DIAMANT_DU_RAJAH"></a><a href="#table">LE DIAMANT DU RAJAH</a></h2>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="HISTOIRE_DUN_CARTON_A_CHAPEAU" id="HISTOIRE_DUN_CARTON_A_CHAPEAU"></a><a href="#table">HISTOIRE D'UN CARTON &Agrave; CHAPEAU</a></h2>
+
+
+<p>Jusqu'&agrave; l'&acirc;ge de seize ans, d'abord dans un coll&egrave;ge particulier, puis
+dans une de ces grandes &eacute;coles pour lesquelles l'Angleterre est
+justement renomm&eacute;e, Harry Hartley avait re&ccedil;u l'instruction habituelle
+d'un gentleman. &Agrave; cette &eacute;poque, il manifesta un d&eacute;go&ucirc;t tout particulier
+pour l'&eacute;tude et, le seul parent qui lui rest&acirc;t &eacute;tant &agrave; la fois faible et
+ignorant, il fut autoris&eacute; &agrave; perdre son temps, d&eacute;sormais, c'est-&agrave;-dire
+qu'il ne cultiva plus que ces petits talents dits d'agr&eacute;ment qui
+contribuent &agrave; l'&eacute;l&eacute;gance.</p>
+
+<p>Deux ann&eacute;es plus tard, demeur&eacute; seul au monde, il tomba presque dans la
+mis&egrave;re. Ni la nature ni l'&eacute;ducation n'avaient pr&eacute;par&eacute; Harry au moindre
+effort. Il pouvait chanter des romances et s'accompagner lui-m&ecirc;me
+discr&egrave;tement au piano; bien que timide, c'&eacute;tait un gracieux cavalier; il
+avait un go&ucirc;t prononc&eacute; pour les &eacute;checs, et la nature l'avait dou&eacute; de
+l'ext&eacute;rieur le plus agr&eacute;able, encore qu'un peu eff&eacute;min&eacute;. Son visage
+blond et rose, avec des yeux de tourterelle et un sourire tendre,
+exprimait un s&eacute;duisant m&eacute;lange de douceur et la m&eacute;lancolie; mais, pour
+tout dire, il n'&eacute;tait homme ni &agrave; conduire des arm&eacute;es ni &agrave; diriger les
+conseils d'un &Eacute;tat.</p>
+
+<p>Une chance heureuse et quelques puissantes influences lui firent
+atteindre la position de secr&eacute;taire particulier du major g&eacute;n&eacute;ral, sir
+Thomas Vandeleur. Sir Thomas &eacute;tait un homme de soixante ans, &agrave; la voix
+forte, au caract&egrave;re violent et imp&eacute;rieux. Pour quelque raison, en
+r&eacute;compense de certain service, sur la nature duquel on fit souvent de
+perfides insinuations qui provoqu&egrave;rent autant de d&eacute;mentis, le rajah de
+Kashgar avait autrefois offert &agrave; cet officier un diamant, &eacute;valu&eacute; le
+sixi&egrave;me du monde entier, sous le rapport de la valeur et de la beaut&eacute;.
+Ce don magnifique transforma un homme pauvre en homme riche et fit d'un
+soldat obscur l'un des lions de la soci&eacute;t&eacute; de Londres. Le diamant du
+Rajah fut un talisman gr&acirc;ce auquel son possesseur p&eacute;n&eacute;tra dans les
+cercles les plus exclusifs. Il arriva m&ecirc;me qu'une jeune fille, belle et
+bien n&eacute;e, voulut avoir le droit d'appeler sien le diamant merveilleux,
+f&ucirc;t-ce au prix d'un mariage avec le butor insupportable qui avait nom
+Vandeleur. On citait &agrave; ce propos le proverbe: &laquo;Qui se ressemble
+s'assemble.&raquo; Un joyau, en effet, avait attir&eacute; l'autre; non seulement
+lady Vandeleur &eacute;tait par elle-m&ecirc;me un diamant de la plus belle eau, mais
+encore elle se montrait sertie, pour ainsi dire, dans la plus somptueuse
+monture; maintes autorit&eacute;s respectables l'avaient proclam&eacute;e l'une des
+trois ou quatre femmes de toute l'Angleterre qui s'habillaient le mieux.</p>
+
+<p>Le service de Harry comme secr&eacute;taire n'&eacute;tait pas des plus p&eacute;nibles; mais
+nous avons dit qu'il avait une extr&ecirc;me r&eacute;pugnance pour tout travail
+r&eacute;gulier: il lui &eacute;tait d&eacute;sagr&eacute;able de se mettre de l'encre aux doigts;
+comment s'&eacute;tonner, en revanche, que les charmes de lady Vandeleur et
+l'&eacute;clat de ses toilettes le fissent souvent passer de la biblioth&egrave;que au
+boudoir?</p>
+
+<p>Les mani&egrave;res de Harry vis-&agrave;-vis des femmes &eacute;taient les plus charmantes
+du monde; cet Adonis savait causer agr&eacute;ablement de chiffons, et n'&eacute;tait
+jamais plus heureux que lorsqu'il discutait la nuance d'un ruban ou
+portait un message &agrave; la modiste. Bref, la correspondance de Sir Thomas
+tomba dans un piteux abandon et Mylady eut une nouvelle dame d'atours.</p>
+
+<p>Un jour, le g&eacute;n&eacute;ral, qui &eacute;tait l'un des moins patients parmi les
+commandants militaires retour de l'Inde, se leva soudain dans un violent
+acc&egrave;s de col&egrave;re, et, par un de ces gestes p&eacute;remptoires tr&egrave;s rarement
+employ&eacute;s entre gentlemen, signifia une bonne fois &agrave; son secr&eacute;taire trop
+n&eacute;gligent que d&eacute;sormais il se passerait de ses services. La porte &eacute;tant
+malheureusement ouverte, Mr. Hartley roula, la t&ecirc;te en avant, au bas de
+l'escalier.</p>
+
+<p>Il se releva un peu contusionn&eacute;, au d&eacute;sespoir, en outre. Sa situation
+dans la maison du g&eacute;n&eacute;ral lui convenait absolument; il vivait, sur un
+pied plus ou moins douteux, dans une tr&egrave;s brillante soci&eacute;t&eacute;, faisant peu
+de chose, mangeant fort bien, et avant tout il &eacute;prouvait aupr&egrave;s de lady
+Vandeleur un sentiment de satisfaction intime, d'ailleurs assez ti&egrave;de,
+mais que dans son c&oelig;ur, il qualifiait d'un note plus &eacute;nergique. &Agrave; peine
+avait-il &eacute;t&eacute; outrag&eacute; de la sorte par le pied militaire de Sir Thomas
+qu'il se pr&eacute;cipita dans le boudoir de sa belle protectrice et raconta
+ses chagrins.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez, mon cher Harry,&mdash;dit lady Vandeleur,&mdash;car elle l'appelait
+par son petit nom, comme un enfant, ou comme un domestique,&mdash;vous savez
+tr&egrave;s bien que jamais, gr&acirc;ce &agrave; un hasard quelconque, vous ne faites ce
+que le g&eacute;n&eacute;ral vous commande. Moi, je ne le fais pas davantage,
+direz-vous, mais cela est diff&eacute;rent; une femme peut obtenir le pardon de
+toute une ann&eacute;e de d&eacute;sob&eacute;issance, par un seul acte d'adroite soumission;
+et d'ailleurs, personne n'est mari&eacute; &agrave; son secr&eacute;taire particulier. Je
+serai f&acirc;ch&eacute;e de vous perdre, mais, puisque vous ne pouvez demeurer plus
+longtemps dans une maison o&ugrave; vous avez re&ccedil;u cette mortelle insulte, il
+faut bien nous dire adieu. Soyez s&ucirc;r que le g&eacute;n&eacute;ral me payera son
+inqualifiable conduite.&raquo;</p>
+
+<p>Harry perdit contenance; les larmes lui mont&egrave;rent aux yeux et il regarda
+lady Vandeleur d'un air de tendre reproche.</p>
+
+<p>&laquo;Mylady, dit-il, qu'est-ce qu'une insulte? J'estimerais peu l'homme qui
+ne saurait oublier ces peccadilles quand elles entrent en balance avec
+des affections. Mais rompre un lien si cher, m'&eacute;loigner de vous...&raquo;</p>
+
+<p>Il fut incapable de continuer; son &eacute;motion l'&eacute;trangla et il se mit &agrave;
+pleurer.</p>
+
+<p>Lady Vandeleur le regarda curieusement.</p>
+
+<p>&laquo;Ce pauvre fou, pensa-t-elle, s'imagine &ecirc;tre amoureux de moi. Pourquoi
+ne passerait-il pas &agrave; mon service, au lieu d'&ecirc;tre &agrave; celui du g&eacute;n&eacute;ral? Il
+a un bon caract&egrave;re, il est complaisant, il s'entend &agrave; la toilette; de
+plus cette pr&eacute;tendue passion le pr&eacute;servera de certaines sottises. Il est
+positivement trop gentil pour qu'on ne se l'attache pas.&raquo;</p>
+
+<p>Le soir, elle en parla au g&eacute;n&eacute;ral, d&eacute;j&agrave; un peu honteux de sa vivacit&eacute;,
+et Harry passa dans le d&eacute;partement f&eacute;minin, o&ugrave; sa vie devint une sorte
+de paradis. Il &eacute;tait toujours v&ecirc;tu avec une recherche excessive, portait
+des fleurs rares &agrave; sa boutonni&egrave;re et savait recevoir les visiteurs avec
+tact; son amabilit&eacute; &eacute;tait imperturbable. Il s'enorgueillissait de cet
+esclavage aupr&egrave;s d'une jolie femme, acceptait les ordres de lady
+Vandeleur comme autant de faveurs, bref il &eacute;tait ravi de se montrer aux
+autres hommes (qui se moquaient de lui et le m&eacute;prisaient) dans ses
+fonctions ambigu&euml;s de <i>monsieur de compagnie</i>. Il faisait m&ecirc;me grand cas
+de sa propre conduite au point de vue moral. Les passions, les d&eacute;sordres
+et leurs r&eacute;sultats funestes eussent effray&eacute; sa conscience d&eacute;licate, au
+lieu que les &eacute;motions douces et innocentes des journ&eacute;es pass&eacute;es chez une
+noble dame &agrave; s'occuper uniquement de futilit&eacute;s, ne troublaient en rien
+son repos dans cette mani&egrave;re d'&icirc;le enchant&eacute;e, o&ugrave; il avait jet&eacute; l'ancre
+au milieu des orages.</p>
+
+<p>Un beau matin il vint dans le salon et se mit &agrave; ranger quelques cahiers
+de musique sur le piano. Lady Vandeleur, &agrave; l'autre bout de la pi&egrave;ce,
+causait avec son fr&egrave;re, Charlie Pendragon, vieux gar&ccedil;on tr&egrave;s us&eacute; par les
+exc&egrave;s et tr&egrave;s boiteux d'une jambe. Le secr&eacute;taire particulier, &agrave; l'entr&eacute;e
+duquel ils ne firent aucune attention, ne put s'emp&ecirc;cher d'entendre une
+partie de cette conversation singuli&egrave;rement anim&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Aujourd'hui ou jamais, disait lady Vandeleur! Une fois pour toutes, ce
+sera fait aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, s'il le faut, r&eacute;pondit son fr&egrave;re en soupirant. Mais c'est
+un faux pas d&eacute;sastreux, une erreur d&eacute;plorable, ma ch&egrave;re Clara; nous nous
+en repentirons longtemps, croyez-moi.&raquo;</p>
+
+<p>Lady Vandeleur le regarda fixement d'un air &eacute;trange.</p>
+
+<p>&laquo;Vous oubliez, dit-elle, que cet homme doit mourir &agrave; la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Ma parole, Clara, dit Pendragon, je crois que vous &ecirc;tes la coquine la
+plus d&eacute;nu&eacute;e de c&oelig;ur de toute l'Angleterre!</p>
+
+<p>&mdash;Vous autres hommes, r&eacute;pliqua-t-elle, vous &ecirc;tes trop grossi&egrave;rement
+faits, pour pouvoir appr&eacute;cier les nuances d'une intention. Vous &ecirc;tes
+vous-m&ecirc;mes rapaces, violents, impudiques et indiff&eacute;rents &agrave; toute esp&egrave;ce
+de sentiments &eacute;lev&eacute;s; n'importe, le moindre calcul vous choque de la
+part d'une femme. Je ne puis supporter de pareilles sornettes. Vous
+m&eacute;priseriez, chez le plus b&ecirc;te de vos semblables, les scrupules
+imb&eacute;ciles que vous vous attendez &agrave; trouver en nous.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison probablement, r&eacute;pondit son fr&egrave;re. Vous f&ucirc;tes toujours
+bien plus habile que moi, et d'ailleurs, vous savez ma devise: la
+famille avant tout.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Charlie, r&eacute;pliqua-t-elle en serrant sa main dans les siennes; je
+connais votre devise, mieux que vous ne la connaissez vous-m&ecirc;me. &laquo;Et
+Clara avant la famille!&raquo; N'est-ce pas? En v&eacute;rit&eacute;, vous &ecirc;tes le meilleur
+des fr&egrave;res et je vous aime tendrement.&raquo;</p>
+
+<p>Mr. Pendragon se leva, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un peu confus de ces
+&eacute;panchements fraternels.</p>
+
+<p>&laquo;Il vaut mieux que je ne sois pas vu ici, dit-il. Je comprends mon r&ocirc;le
+&agrave; merveille et j'aurai l'&oelig;il sur le chat domestique.</p>
+
+<p>&mdash;N'y manquez pas, r&eacute;pondit-elle. C'est un &ecirc;tre abject; il pourrait tout
+perdre.&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;licatement, elle lui envoya un baiser du bout des doigts; puis le bon
+Charlie sortit par le boudoir et un petit escalier.</p>
+
+<p>&laquo;Harry, dit lady Vandeleur, se tournant vers son page, aussit&ocirc;t qu'ils
+furent seuls, j'ai une commission &agrave; vous donner ce matin. Mais vous irez
+en cab; je ne puis admettre que mon secr&eacute;taire intime s'expose &agrave; prendre
+des taches de rousseur.&raquo;</p>
+
+<p>Elle dit ces derniers mots avec emphase et un regard d'orgueil &agrave; demi
+maternel qui fit &eacute;prouver une v&eacute;ritable jouissance au pauvre Harry; il
+se d&eacute;clara donc charm&eacute; de pouvoir lui &ecirc;tre utile.</p>
+
+<p>&laquo;C'est encore un de nos grands secrets, reprit-elle finement, et
+personne n'en doit rien savoir, sauf mon secr&eacute;taire et moi. Sir Thomas
+ferait un esclandre des plus f&acirc;cheux; et si vous saviez combien je suis
+fatigu&eacute;e de toutes ces sc&egrave;nes! Oh! Harry! Harry! Pouvez-vous m'expliquer
+ce qui vous rend, vous autres hommes, si violents et si injustes? Non,
+n'est-ce pas? Vous &ecirc;tes le seul de votre sexe qui n'entende rien &agrave; ces
+grossi&egrave;ret&eacute;s; vous &ecirc;tes si bon, Harry, et si obligeant! Vous, au moins,
+vous savez &ecirc;tre l'ami d'une femme. Et je crois que vous rendez les
+autres encore plus repoussants, par comparaison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous, dit Harry avec une suave galanterie, qui &ecirc;tes la bont&eacute;
+m&ecirc;me.... Mon c&oelig;ur en est tout &eacute;perdu. Vous me traitez comme....</p>
+
+<p>&mdash;Comme une m&egrave;re, interrompit lady Vandeleur. Je t&acirc;che d'&ecirc;tre une m&egrave;re
+pour vous. Ou du moins,&mdash;elle se reprit avec un sourire,&mdash;presque une
+m&egrave;re. J'ai peur d'&ecirc;tre un peu jeune pour le r&ocirc;le, en r&eacute;alit&eacute;. Disons une
+amie, une tendre amie.&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta assez pour permettre &agrave; ses paroles de produire leur effet
+sur les fibres sentimentales de son interlocuteur, mais pas assez pour
+qu'il p&ucirc;t r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;Tout cela n'a aucun rapport avec notre projet, poursuivit-elle ga&icirc;ment.
+En r&eacute;sum&eacute;, vous trouverez un grand carton du c&ocirc;t&eacute; gauche de l'armoire &agrave;
+robes en ch&ecirc;ne. Il est sous la <i>matin&eacute;e</i> rose que j'ai mise mercredi
+avec mes malines; vous le porterez imm&eacute;diatement &agrave; cette adresse-ci,&mdash;et
+elle lui donna un papier,&mdash;mais ne le laissez &agrave; aucun prix sortir de vos
+mains avant qu'on ne vous ait remis un re&ccedil;u sign&eacute; de moi.
+Comprenez-vous? R&eacute;pondez, s'il vous pla&icirc;t, r&eacute;pondez; ceci est
+extr&ecirc;mement important et je dois vous prier de me pr&ecirc;ter quelque
+attention.&raquo;</p>
+
+<p>Harry la calma en lui r&eacute;p&eacute;tant ses instructions &agrave; la lettre, et elle
+allait lui en dire davantage, lorsque le g&eacute;n&eacute;ral, rouge de col&egrave;re, et
+tenant dans la main une note de couturi&egrave;re, longue et compliqu&eacute;e, entra
+avec fracas dans l'appartement.</p>
+
+<p>&laquo;Voulez-vous regarder cela, madame? cria-t-il. Voulez-vous avoir la
+bont&eacute; de regarder ce document? Je sais bien que vous m'avez &eacute;pous&eacute; pour
+mon argent et je crois n'avoir montr&eacute; d&eacute;j&agrave; que trop de patience; mais,
+aussi s&ucirc;rement que Dieu m'a cr&eacute;&eacute;, nous mettrons un terme &agrave; cette
+prodigalit&eacute; honteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mr. Hartley, dit lady Vandeleur, je pense que vous avez compris ce que
+vous avez &agrave; faire. Puis-je vous prier de vous en occuper tout de suite?</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tez, dit le g&eacute;n&eacute;ral, s'adressant &agrave; Harry; un mot avant que vous ne
+vous en alliez?&raquo;</p>
+
+<p>Et, se tournant de nouveau vers lady Vandeleur:</p>
+
+<p>&laquo;Quelle est la commission que vous venez de donner &agrave; ce pr&eacute;cieux jeune
+homme? demanda-t-il. Je n'ai pas plus de confiance en lui que je n'ai
+confiance en vous, permettez-moi de vous le dire. S'il avait le moindre
+principe d'honn&ecirc;tet&eacute; il d&eacute;daignerait de rester dans cette maison, et ce
+qu'il fait pour m&eacute;riter ses gages est un myst&egrave;re qui intrigue tout le
+monde. De quoi est-il charg&eacute; cette fois, madame? Et pourquoi le
+renvoyez-vous si vite?</p>
+
+<p>&mdash;Je supposais que vous aviez quelque chose &agrave; me dire en particulier,
+r&eacute;pondit lady Vandeleur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parl&eacute; d'une commission, reprit le g&eacute;n&eacute;ral. N'essayez pas de
+me tromper dans l'&eacute;tat de col&egrave;re o&ugrave; je suis. Vous avez certainement
+parl&eacute; d'une commission.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous tenez &agrave; rendre nos gens t&eacute;moins de nos humiliantes querelles,
+r&eacute;pliqua Lady Vandeleur, peut-&ecirc;tre ferai-je bien de prier Mr. Hartley de
+s'asseoir. Non? continua-t-elle; alors, vous pouvez sortir, Mr. Hartley;
+je compte que vous vous souviendrez de ce que vous avez entendu; cela
+pourra vous &ecirc;tre utile.&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t Harry s'&eacute;chappa du salon; tout en montant l'escalier, il
+entendit gronder la voix du g&eacute;n&eacute;ral; &agrave; chaque pause nouvelle, le timbre
+clair de lady Vandeleur renvoyait des reparties glaciales.</p>
+
+<p>Comme il admirait cette femme! Avec quelle habilet&eacute; elle savait &eacute;luder
+une question dangereuse! avec quelle tranquille audace, elle r&eacute;p&eacute;tait
+ses instructions sous le canon m&ecirc;me de l'ennemi! En revanche, comme il
+d&eacute;testait le mari!</p>
+
+<p>Il n'y avait rien d'extraordinaire dans les &eacute;v&eacute;nements de la matin&eacute;e.
+Harry s'acquittait &agrave; chaque instant pour lady Vandeleur de missions
+secr&egrave;tes, qui avaient principalement rapport &agrave; sa toilette. La maison,
+il le savait trop, &eacute;tait min&eacute;e par une plaie incurable. La prodigalit&eacute;,
+l'extravagance sans bornes de la jeune femme et les charges inconnues
+qui pesaient sur elle avaient depuis longtemps absorb&eacute; sa fortune
+personnelle et mena&ccedil;aient, de jour en jour, d'engloutir celle de son
+mari. Une ou deux fois, chaque ann&eacute;e, le scandale et la ruine semblaient
+imminents; et Harry courait chez tous les fournisseurs, d&eacute;bitant de
+petits mensonges et payant de maigres acomptes sur un fort total,
+jusqu'&agrave; ce qu'un nouvel arrangement se f&ucirc;t produit, jusqu'&agrave; ce que
+Mylady et son fid&egrave;le secr&eacute;taire pussent respirer de nouveau. Harry, pour
+un double motif, &eacute;tait corps et &acirc;me de ce c&ocirc;t&eacute; de la guerre; non
+seulement il adorait lady Vandeleur et ha&iuml;ssait le g&eacute;n&eacute;ral, mais il
+sympathisait naturellement avec le go&ucirc;t effr&eacute;n&eacute; de sa protectrice pour
+la parure; la seule folie qu'il se perm&icirc;t, quant &agrave; lui, &eacute;tait son
+tailleur.</p>
+
+<p>Il trouva le carton l&agrave; o&ugrave; on le lui avait dit, s'habilla, comme
+toujours, avec soin, et quitta la maison. Le soleil &eacute;tait ardent, la
+distance qu'il avait &agrave; parcourir consid&eacute;rable et il se rappela avec
+consternation que la soudaine irruption du g&eacute;n&eacute;ral avait emp&ecirc;ch&eacute; lady
+Vandeleur de lui remettre l'argent n&eacute;cessaire pour prendre un cab. Par
+cette journ&eacute;e br&ucirc;lante, il y avait des chances pour que son beau teint
+rose f&ucirc;t compromis; d'ailleurs, traverser une si grande partie de
+Londres avec un carton sous le bras, c'&eacute;tait une humiliation presque
+insupportable pour un jeune homme de son caract&egrave;re. Il s'arr&ecirc;ta et tint
+conseil avec lui-m&ecirc;me. Les Vandeleur demeuraient sur Eaton Place; le but
+de sa course &eacute;tait pr&egrave;s de Notting-Hill; &agrave; la rigueur, il pouvait, &agrave;
+cette heure matinale, traverser le parc, en &eacute;vitant les all&eacute;es
+fr&eacute;quent&eacute;es.</p>
+
+<p>Impatient de se d&eacute;barrasser de son fardeau, il marcha un peu plus vite
+qu'&agrave; l'ordinaire, et il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; &agrave; une certaine profondeur dans les
+jardins de Kensington, quand, sur un point solitaire au milieu des
+arbres, il se trouva face &agrave; face avec le g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous demande pardon, dit Harry se rangeant de c&ocirc;t&eacute;, car Sir Thomas
+Vandeleur &eacute;tait juste dans son chemin.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allez-vous, monsieur? demanda l'homme terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Je fais une petite promenade&raquo;, r&eacute;pondit le secr&eacute;taire.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral frappa le carton de sa canne.</p>
+
+<p>&laquo;Avec cette chose sous le bras? s'&eacute;cria-t-il. Vous mentez, monsieur,
+vous savez que vous mentez.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, sir Thomas, r&eacute;pliqua Harry, je n'ai pas l'habitude d'&ecirc;tre
+questionn&eacute; sur un ton pareil.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez pas votre situation, dit le g&eacute;n&eacute;ral. Vous &ecirc;tes mon
+serviteur et un serviteur sur lequel j'ai con&ccedil;u les plus graves
+soup&ccedil;ons. Sais-je si votre bo&icirc;te n'est pas remplie de cuill&egrave;res
+d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Elle contient un chapeau qui appartient &agrave; un de mes amis, dit Harry.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, reprit le g&eacute;n&eacute;ral. Alors je d&eacute;sire voir le chapeau de votre
+ami. J'ai, ajouta-t-il d'un air f&eacute;roce, une curiosit&eacute; singuli&egrave;re sur le
+chapitre des chapeaux. Et je crois que vous me connaissez pour ent&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Excusez-moi, sir Thomas, balbutia Harry, je suis d&eacute;sol&eacute;; mais vraiment
+il s'agit d'une affaire particuli&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral le saisit rudement par l'&eacute;paule, d'une main, tandis que, de
+l'autre, il levait sa canne de la fa&ccedil;on la plus mena&ccedil;ante. Harry se vit
+perdu; mais, au m&ecirc;me instant, le ciel lui envoya un d&eacute;fenseur inattendu,
+en la personne de Charlie Pendragon, qui surgit de derri&egrave;re les arbres.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, allons, g&eacute;n&eacute;ral, baissez le poing, dit-il, ceci, vraiment,
+n'est ni courtois ni digne d'un homme.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! cria le g&eacute;n&eacute;ral faisant volte-face sur son nouvel adversaire,
+Mr. Pendragon! Et supposez-vous, Mr. Pendragon, que parce que j'ai eu le
+malheur d'&eacute;pouser votre s&oelig;ur, je souffrirai d'&ecirc;tre agac&eacute; et contrecarr&eacute;
+par un libertin perdu de dettes et d&eacute;shonor&eacute; tel que vous? Mon alliance
+avec lady Vandeleur, monsieur, m'a enlev&eacute; toute esp&egrave;ce de go&ucirc;t pour les
+autres membres de sa famille.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous imaginez-vous, g&eacute;n&eacute;ral Vandeleur, r&eacute;pliqua Charlie, sur le
+m&ecirc;me ton, que parce que ma s&oelig;ur a eu le malheur de vous &eacute;pouser, elle
+ait, par cela m&ecirc;me, perdu tous ses droits et tous ses privil&egrave;ges de
+femme? Je reconnais, monsieur, que, par cette action, elle a d&eacute;rog&eacute;
+autant que possible. Mais pour moi cependant, elle est toujours une
+Pendragon. Je fais mon affaire de la prot&eacute;ger contre tout outrage
+indigne, oui, quand vous seriez dix fois son mari! Je ne supporterai pas
+que sa libert&eacute; soit entrav&eacute;e, ni que l'on maltraite ses messagers.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous de cela, Mr. Hartley? rugit le g&eacute;n&eacute;ral. Mr. Pendragon
+est de mon avis, para&icirc;t-il; lui aussi soup&ccedil;onne lady Vandeleur d'avoir
+quelque chose &agrave; voir dans le chapeau de votre ami.&raquo;</p>
+
+<p>Charlie s'aper&ccedil;ut qu'il avait commis une inexcusable b&eacute;vue, et se h&acirc;ta
+de la r&eacute;parer.</p>
+
+<p>&laquo;Comment, monsieur, cria-t-il, je soup&ccedil;onne, dites-vous?... Je ne
+soup&ccedil;onne rien. L&agrave; seulement o&ugrave; je rencontre un abus de force et un
+homme qui brutalise ses inf&eacute;rieurs, je prends la libert&eacute; d'intervenir.&raquo;</p>
+
+<p>Comme il disait ces mots, il fit &agrave; Harry un signe, que celui-ci, trop
+stupide ou trop troubl&eacute;, ne comprit pas.</p>
+
+<p>&laquo;Comment dois-je interpr&eacute;ter votre attitude, monsieur? demanda
+Vandeleur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, comme il vous plaira!&raquo; r&eacute;pondit Pendragon.</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral leva sa canne de nouveau sur la t&ecirc;te de Charlie; mais ce
+dernier, quoique boiteux, para le coup avec son parapluie, prit son &eacute;lan
+et saisit son adversaire &agrave; bras-le-corps.</p>
+
+<p>&laquo;Sauvez-vous, Harry, sauvez-vous! cria-t-il. Sauvez-vous donc,
+imb&eacute;cile!&raquo;</p>
+
+<p>Harry demeura p&eacute;trifi&eacute; un moment encore, regardant les deux hommes se
+colleter dans une furieuse &eacute;treinte, puis il se retourna et prit la
+fuite &agrave; toutes jambes. Lorsqu'il jeta un regard derri&egrave;re lui, il vit le
+g&eacute;n&eacute;ral abattu sous le genou de Charlie, mais faisant encore des efforts
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s pour renverser la situation; le parc semblait s'&ecirc;tre rempli
+de monde qui accourait de toutes les directions vers le th&eacute;&acirc;tre du
+combat. Ce spectacle donna des ailes au secr&eacute;taire, il ne ralentit le
+pas que lorsqu'il eut atteint la route de Bayswater et qu'il se fut jet&eacute;
+au hasard dans une petite rue adjacente.</p>
+
+<p>Voir ainsi deux gentlemen de sa connaissance lutter brutalement corps &agrave;
+corps, qu'il y avait-il de plus choquant? Harry avait h&acirc;te d'oublier ce
+tableau; il avait h&acirc;te surtout de mettre entre lui et le g&eacute;n&eacute;ral la plus
+grande distance possible; dans son ardeur, il oublia tout ce qui avait
+rapport &agrave; sa destination et, t&ecirc;te baiss&eacute;e, tout tremblant, il courut
+droit devant lui. Lorsqu'il se souvint que lady Vandeleur &eacute;tait la femme
+de l'un de ces gladiateurs et la s&oelig;ur de l'autre, son c&oelig;ur s'&eacute;mut de
+piti&eacute; pour l'adorable femme dont la vie &eacute;tait si douloureuse, et, en
+face d'&eacute;v&eacute;nements si violents, sa propre situation dans la maison du
+g&eacute;n&eacute;ral lui parut moins agr&eacute;able que de coutume.</p>
+
+<p>Il marchait depuis quelque temps plong&eacute; dans ces m&eacute;ditations, lorsqu'un
+l&eacute;ger choc contre un autre promeneur lui rappela le carton qu'il portait
+sous son bras.</p>
+
+<p>&laquo;Ciel! s'&eacute;cria-t-il, o&ugrave; avais-je la cervelle? O&ugrave; me suis-je &eacute;gar&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, il consulta l'enveloppe que lady Vandeleur lui avait remise.
+L'adresse y &eacute;tait, mais sans nom. Harry devait simplement demander &laquo;le
+monsieur qui attendait un paquet envoy&eacute; par lady Vandeleur&raquo;; et, si ce
+monsieur n'&eacute;tait pas chez lui, rester jusqu'&agrave; son retour. L'individu en
+question, ajoutait la note, lui remettrait un re&ccedil;u &eacute;crit de la main m&ecirc;me
+de lady Vandeleur. Tout ceci semblait bien myst&eacute;rieux; ce qui &eacute;tonna
+surtout Harry, ce fut l'omission du nom et la formalit&eacute; du re&ccedil;u. Il
+avait fait &agrave; peine attention &agrave; ce mot, lorsqu'il &eacute;tait tomb&eacute; dans la
+conversation; mais, en le lisant de sang-froid et en l'encha&icirc;nant &agrave;
+d'autres particularit&eacute;s singuli&egrave;res, il fut convaincu qu'il &eacute;tait engag&eacute;
+dans quelque affaire p&eacute;rilleuse. L'espace d'un moment, il douta de lady
+Vandeleur elle-m&ecirc;me; car il estimait ces t&eacute;n&eacute;breux proc&eacute;d&eacute;s indignes
+d'une grande dame et en voulait surtout &agrave; celle-ci d'avoir des secrets
+pour lui. Mais l'empire qu'elle exer&ccedil;ait sur son &acirc;me &eacute;tait trop absolu;
+il chassa de p&eacute;nibles soup&ccedil;ons et se reprocha de les avoir seulement
+admis.</p>
+
+<p>Sur un point cependant, son devoir et son int&eacute;r&ecirc;t, son d&eacute;vouement et ses
+craintes &eacute;taient d'accord: se d&eacute;barrasser du carton le plus promptement
+possible.</p>
+
+<p>Il arr&ecirc;ta le premier policeman venu et lui demanda son chemin. Or, il se
+trouva qu'il n'&eacute;tait plus tr&egrave;s loin du but; quelques minutes de marche
+l'amen&egrave;rent dans une ruelle, devant une petite maison fra&icirc;chement peinte
+et tenue avec la plus scrupuleuse propret&eacute;. Le marteau de la porte et le
+bouton de la sonnette &eacute;taient brillamment polis; des pots de fleurs
+ornaient l'appui des fen&ecirc;tres, et des rideaux de riche &eacute;toffe cachaient
+l'int&eacute;rieur aux yeux des passants. L'endroit avait un air de calme et de
+myst&egrave;re; Harry en fut impressionn&eacute;; il frappa encore plus discr&egrave;tement
+que d'habitude et, avec un soin tout particulier, enleva la poussi&egrave;re de
+ses bottes.</p>
+
+<p>Une femme de chambre, fort avenante, ouvrit aussit&ocirc;t et regarda le
+secr&eacute;taire d'un &oelig;il bienveillant.</p>
+
+<p>&laquo;Voici le paquet de lady Vandeleur, dit Harry.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, r&eacute;pondit la soubrette, avec un signe de t&ecirc;te. Mais le
+monsieur est sorti. Voulez-vous me confier cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis, mademoiselle. J'ai l'ordre de ne m'en s&eacute;parer qu'&agrave; une
+certaine condition, et je crains d'&ecirc;tre oblig&eacute; de vous demander la
+permission d'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s bien, dit-elle avec empressement; je suppose que je puis vous
+laisser entrer. Nous causerons. Je m'ennuie assez toute seule et vous ne
+me faites pas l'effet d'&ecirc;tre homme &agrave; vouloir d&eacute;vorer une jeune fille.
+Mais ne demandez pas le nom du monsieur, car cela, je ne dois pas vous
+le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? s'&eacute;cria Harry; comme c'est &eacute;trange! En v&eacute;rit&eacute;, depuis
+quelque temps, je marche de surprise en surprise. Une question
+cependant, je puis s&ucirc;rement vous la faire sans indiscr&eacute;tion: cette
+maison lui appartient-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas. Il en est le locataire, et cela depuis huit jours seulement.
+Et maintenant question pour question. Connaissez-vous lady Vandeleur?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis son secr&eacute;taire particulier, r&eacute;pondit Harry rougissant d'un
+modeste orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est jolie, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tr&egrave;s belle! s'&eacute;cria Harry. Infiniment charmante et non moins
+bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous paraissez vous-m&ecirc;me un assez bon gar&ccedil;on, r&eacute;pliqua la jeune fille,
+goguenarde &agrave; demi, et je gage que vous valez dans votre petit doigt une
+douzaine de lady Vandeleur.&raquo;</p>
+
+<p>Harry fut absolument scandalis&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Moi! s'&eacute;cria-t-il, je ne suis qu'un secr&eacute;taire!</p>
+
+<p>&mdash;Dites-vous cela pour moi, monsieur, parce que je ne suis qu'une femme
+de chambre?&raquo;</p>
+
+<p>Elle l'avait pris de haut, mais s'adoucit &agrave; la vue de la confusion de
+Harry:</p>
+
+<p>&laquo;Je sais que vous n'avez aucune intention de m'humilier, reprit-elle, et
+j'aime votre figure; mais je ne pense rien de bon de cette lady
+Vandeleur. Oh! ces grandes dames!... Envoyer un vrai gentleman comme
+vous porter un carton en plein jour!&raquo;</p>
+
+<p>Pendant cet entretien, ils &eacute;taient rest&eacute;s dans leur premi&egrave;re position:
+elle, sur le seuil de la porte, lui sur le trottoir, nu-t&ecirc;te pour avoir
+plus frais, et tenant le carton sous son bras.</p>
+
+<p>Mais &agrave; ces derniers mots, Harry, qui n'&eacute;tait capable de supporter ni de
+pareils compliments de but en blanc, ni les regards encourageants dont
+ils &eacute;taient accompagn&eacute;s, se mit &agrave; jeter des regards inquiets &agrave; droite et
+&agrave; gauche. Au moment o&ugrave; il tournait la t&ecirc;te vers le bas de la ruelle, ses
+yeux &eacute;pouvant&eacute;s rencontr&egrave;rent ceux du g&eacute;n&eacute;ral Vandeleur. Le g&eacute;n&eacute;ral,
+dans une prodigieuse excitation dont la chaleur, la col&egrave;re et une course
+effr&eacute;n&eacute;e &eacute;taient cause, battait les rues &agrave; la poursuite de son
+beau-fr&egrave;re; mais &agrave; peine eut-il aper&ccedil;u le secr&eacute;taire coupable que son
+projet changea; sa fureur prit un autre cours; il remonta la rue en
+temp&ecirc;tant, avec des gestes et des vocif&eacute;rations farouches.</p>
+
+<p>Harry ne fit qu'un saut dans la maison, y poussa son interlocutrice
+devant lui et ferma brusquement la porte au nez de l'agresseur.</p>
+
+<p>&laquo;Y a-t-il une barre? Peut-on la poser? demanda-t-il, pendant qu'on
+frappait le marteau &agrave; faire r&eacute;sonner tous les &eacute;chos de la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, que craignez-vous? demanda la femme de chambre. Est-ce donc ce
+vieux monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;S'il s'empare de moi, murmura Harry, je suis un homme mort. Il m'a
+poursuivi toute la journ&eacute;e, il porte une canne &agrave; &eacute;p&eacute;e et il est officier
+de l'arm&eacute;e des Indes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont l&agrave; de jolies mani&egrave;res, dit la petite; et, s'il vous pla&icirc;t,
+quel peut &ecirc;tre son nom?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le g&eacute;n&eacute;ral, mon ma&icirc;tre, r&eacute;pondit Harry. Il court apr&egrave;s le
+carton.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous le disais! s'&eacute;cria-t-elle d'un air de triomphe. Oui, je
+vous r&eacute;p&egrave;te que je pense moins que rien de votre lady Vandeleur, et, si
+vous aviez des yeux dans la t&ecirc;te, vous verriez ce qu'elle est, m&ecirc;me pour
+vous. Une ingrate, une fourbe, j'en jurerais!&raquo;</p>
+
+<p>Le g&eacute;n&eacute;ral recommen&ccedil;a son attaque d&eacute;sordonn&eacute;e sur le marteau, et, sa
+col&egrave;re croissant avec l'attente, se mit &agrave; donner des coups de pied et
+des coups de poing dans les panneaux de la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Il est heureux, fit observer la jeune fille, que je sois seule dans la
+maison; votre g&eacute;n&eacute;ral peut frapper jusqu'&agrave; ce qu'il se fatigue, personne
+n'est l&agrave; pour lui ouvrir. Suivez-moi!&raquo;</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces mots, elle emmena Harry &agrave; la cuisine, o&ugrave; elle le fit
+asseoir, et elle-m&ecirc;me se tint aupr&egrave;s de lui, une main sur son &eacute;paule,
+dans une attitude affectueuse. Bien loin de s'apaiser, le tapage
+augmentait d'intensit&eacute;, et, &agrave; chaque nouveau coup, l'infortun&eacute;
+secr&eacute;taire tremblait jusqu'au fond du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&laquo;Quel est votre nom? demanda la jeune femme de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Harry Hartley, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le mien, continua-t-elle, est Prudence. L'aimez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Beaucoup, dit Harry. Mais, &eacute;coutez comme le g&eacute;n&eacute;ral frappe &agrave; la porte.
+Il l'enfoncera certainement, et alors qu'ai-je &agrave; attendre sinon la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous agitez sans raison, r&eacute;pondit Prudence. Laissez votre g&eacute;n&eacute;ral
+cogner &agrave; son aise, il n'arrivera qu'&agrave; se donner des ampoules aux mains.
+Pensez-vous que je vous garderais ici, si je n'&eacute;tais s&ucirc;re de vous
+sauver? Oh! que non! Je suis une amie fid&egrave;le pour ceux qui me plaisent;
+et nous avons une porte par derri&egrave;re, donnant sur une autre ruelle.
+Mais, ajouta-t-elle en l'arr&ecirc;tant, car &agrave; peine avait-il entendu cette
+nouvelle agr&eacute;able, qu'il s'&eacute;tait lev&eacute;,&mdash;je ne vous montrerai o&ugrave; elle est
+que si vous m'embrassez. Voulez-vous, Harry?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, je le veux! s'&eacute;cria-t-il, avec une vivacit&eacute; qui ne lui &eacute;tait
+gu&egrave;re habituelle. Non pas &agrave; cause de votre porte d&eacute;rob&eacute;e, mais parce que
+vous &ecirc;tes bonne et jolie.&raquo;</p>
+
+<p>Et il lui appliqua deux ou trois baisers, qui furent rendus avec usure.</p>
+
+<p>Alors Prudence le mena droit &agrave; la porte de derri&egrave;re et, posant sa main
+sur la clef:</p>
+
+<p>&laquo;Reviendrez-vous me voir? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Je viendrai s&ucirc;rement, dit Harry. Ne vous dois-je pas la vie?</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ajouta-t-elle, ouvrant la porte, courez aussi vite que
+vous pourrez, car je vais laisser entrer le g&eacute;n&eacute;ral.&raquo;</p>
+
+<p>Harry n'avait pas besoin de cet avis; la peur l'emportait et il se mit &agrave;
+fuir rapidement. Encore quelques pas, se disait-il, et il &eacute;chapperait &agrave;
+cette p&eacute;nible &eacute;preuve, il retournerait aupr&egrave;s de lady Vandeleur la t&ecirc;te
+haute et en s&eacute;curit&eacute;. Mais ces quelques pas n'&eacute;taient point encore
+franchis lorsqu'il entendit une voix d'homme l'appeler par son nom avec
+force mal&eacute;dictions, et, regardant par-dessus son &eacute;paule, il aper&ccedil;ut
+Charlie Pendragon, qui lui faisait des deux mains signe de revenir. Le
+choc que lui causa ce nouvel incident fut si soudain et si profond,
+Harry &eacute;tait d&eacute;j&agrave; arriv&eacute; d'ailleurs &agrave; un tel &eacute;tat de surexcitation
+nerveuse, qu'il ne sut rien imaginer de mieux, que d'acc&eacute;l&eacute;rer le pas et
+de poursuivre sa course. Il aurait d&ucirc; se rappeler la sc&egrave;ne de Kensington
+Gardens et en conclure que l&agrave; o&ugrave; le g&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait son ennemi, Charlie
+Pendragon ne pouvait &ecirc;tre qu'un ami. Mais, tels &eacute;taient la fi&egrave;vre et le
+trouble de son esprit, qu'il ne fut frapp&eacute; par aucune de ces
+consid&eacute;rations, et continua seulement &agrave; fuir d'autant plus vite le long
+de la ruelle.</p>
+
+<p>&Eacute;videmment Charlie, d'apr&egrave;s le son de sa voix et les injures qu'il
+hurlait contre le secr&eacute;taire, &eacute;tait exasp&eacute;r&eacute;. Lui aussi courait tant
+qu'il pouvait; mais, quoi qu'il fit, les avantages physiques n'&eacute;taient
+pas de son c&ocirc;t&eacute;; ses cris et le bruit de son pied boiteux sur le macadam
+s'&eacute;loign&egrave;rent de plus en plus.</p>
+
+<p>Harry reprit donc espoir. La ruelle &eacute;tait &agrave; la fois tr&egrave;s escarp&eacute;e et
+tr&egrave;s &eacute;troite, mais solitaire, bord&eacute;e de chaque c&ocirc;t&eacute; par des murs de
+jardins o&ugrave; retombaient d'&eacute;pais feuillages, et aussi loin que portaient
+ses regards, le fugitif n'aper&ccedil;ut ni un &ecirc;tre vivant ni une porte
+ouverte. La Providence, lasse de le pers&eacute;cuter, favorisait maintenant
+son &eacute;vasion.</p>
+
+<p>H&eacute;las! comme il arrivait devant une porte de jardin couronn&eacute;e d'une
+touffe de marronniers, celle-ci fut soudainement ouverte et lui montra
+dans une all&eacute;e, la silhouette d'un gar&ccedil;on boucher, portant un panier sur
+l'&eacute;paule. &Agrave; peine eut-il remarqu&eacute; ce fait qu'il gagna du terrain; mais
+le gar&ccedil;on boucher avait eu le temps de l'observer; tr&egrave;s surpris de voir
+un gentleman passer &agrave; une allure aussi extraordinaire, il sortit dans la
+ruelle et se mit &agrave; interpeller Harry avec des cris d'ironique
+encouragement.</p>
+
+<p>La vue de ce tiers inattendu inspira une nouvelle id&eacute;e &agrave; Charlie
+Pendragon qui approchait; tout hors d'haleine qu'il f&ucirc;t, il &eacute;leva de
+nouveau la voix.</p>
+
+<p>&laquo;Arr&ecirc;te, voleur!&raquo; cria-t-il.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement le gar&ccedil;on boucher saisit le cri et le r&eacute;p&eacute;ta en se
+joignant &agrave; la poursuite.</p>
+
+<p>Ce fut un cruel moment pour le secr&eacute;taire traqu&eacute;. Il se sentait &agrave; bout
+de forces et, s'il rencontrait quelqu'un venant en sens inverse de ses
+pers&eacute;cuteurs, sa situation dans cette &eacute;troite ruelle serait en v&eacute;rit&eacute;
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut que je trouve un endroit o&ugrave; me cacher, pensa-t-il; et cela en
+une seconde, ou, tout est fini pour moi!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine cette id&eacute;e avait-elle travers&eacute; son esprit que la rue, faisant un
+coude, le dissimula aux yeux de ses ennemis. Il y a des circonstances
+dans lesquelles les hommes les moins &eacute;nergiques apprennent &agrave; agir avec
+vigueur et d&eacute;cision, o&ugrave; les plus circonspects oublient leur prudence et
+prennent les r&eacute;solutions t&eacute;m&eacute;raires. Une de ces circonstances se
+pr&eacute;senta pour Harry Hartley; ceux qui le connaissaient eussent &eacute;t&eacute; bien
+surpris de l'audace du jeune homme. Il s'arr&ecirc;ta net, jeta le carton
+par-dessus le mur d'un jardin et, sautant en l'air avec une agilit&eacute;
+incroyable, il saisit des deux mains la cr&ecirc;te de ce mur, puis se laissa
+rouler de l'autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Il revint &agrave; lui un moment apr&egrave;s et se trouva assis dans une bordure de
+petits rosiers. Ses mains et ses pieds d&eacute;chir&eacute;s saignaient, car le mur
+&eacute;tait prot&eacute;g&eacute; contre de pareilles escalades par une ample provision de
+bouteilles cass&eacute;es; il &eacute;prouvait une courbature g&eacute;n&eacute;rale et un vertige
+p&eacute;nible dans la t&ecirc;te. En face de lui, &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute; du jardin,
+admirablement tenu et rempli de fleurs aux parfums d&eacute;licieux, il aper&ccedil;ut
+le derri&egrave;re d'une maison. Elle &eacute;tait tr&egrave;s grande et certainement
+habitable; mais, par un contraste singulier avec l'enclos environnant,
+elle &eacute;tait d&eacute;labr&eacute;e, mal entretenue et d'apparence sordide. Quant au mur
+du jardin, de tous c&ocirc;t&eacute;s il lui parut intact.</p>
+
+<p>Harry constata machinalement ces d&eacute;tails, mais son esprit restait
+incapable de coordonner les faits ou de tirer une conclusion rationnelle
+de ce qu'il voyait. Et, lorsqu'il entendit des pas approcher sur le
+gravier, aucune pens&eacute;e de d&eacute;fense ni de fuite ne lui vint &agrave; l'esprit.</p>
+
+<p>Le nouvel arrivant &eacute;tait un grand et gros individu, fort sale, en
+costume de jardinage, qui tenait un arrosoir dans la main gauche.
+Quelqu'un de moins troubl&eacute; e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; une certaine alarme &agrave; la vue des
+proportions colossales et de la mauvaise physionomie de cet homme. Mais
+Harry &eacute;tait encore trop profond&eacute;ment &eacute;mu par sa chute pour pouvoir m&ecirc;me
+&ecirc;tre terrifi&eacute;; quoiqu'il se sent&icirc;t incapable de d&eacute;tourner ses regards du
+jardinier, il resta absolument passif et le laissa s'approcher de lui,
+le prendre par les &eacute;paules et le remettre brutalement debout, sans le
+moindre signe de r&eacute;sistance.</p>
+
+<p>Tous deux se regard&egrave;rent dans le blanc des yeux, Harry fascin&eacute;, l'homme
+avec une expression dure et m&eacute;prisante.</p>
+
+<p>&laquo;Qui &ecirc;tes-vous? demanda enfin ce dernier. Qui &ecirc;tes-vous pour venir
+ainsi, par-dessus mon mur, briser mes <i>Gloire de</i> <i>Dijon</i>? Quel est
+votre nom? ajouta-t-il en le secouant. Et que pouvez-vous avoir &agrave; faire
+ici?&raquo;</p>
+
+<p>Harry ne r&eacute;ussit pas &agrave; prononcer un seul mot d'explication.</p>
+
+<p>Mais au m&ecirc;me instant, Pendragon et le gar&ccedil;on boucher passaient dans la
+ruelle, et leurs pas, leurs cris rauques r&eacute;sonn&egrave;rent bruyamment de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; du mur:&mdash;Au voleur! au voleur!</p>
+
+<p>Le jardinier savait ce qu'il voulait savoir, et, avec un sourire
+mena&ccedil;ant, il d&eacute;visagea Harry.</p>
+
+<p>&laquo;Un voleur! dit-il; ma parole, vous devez tirer bon profit de votre
+m&eacute;tier, car vous &ecirc;tes habill&eacute; comme un prince depuis la t&ecirc;te jusqu'aux
+pieds. N'&ecirc;tes-vous pas honteux de vous exposer aux gal&egrave;res dans une
+telle toilette, alors que d'honn&ecirc;tes gens, j'ose le dire, s'estimeraient
+heureux d'acheter de seconde main une si &eacute;l&eacute;gante d&eacute;froque? Parlez,
+chien que vous &ecirc;tes; vous comprenez l'anglais, je suppose, et je compte
+avoir un bout de conversation avec vous, avant de vous mener au poste.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, dit Harry, voil&agrave; une &eacute;pouvantable m&eacute;prise! Si vous voulez
+venir avec moi chez Sir Thomas Vandeleur, Eaton Place, je puis vous
+certifier que tout sera &eacute;clairci. Les gens les plus honn&ecirc;tes, je le vois
+maintenant, peuvent &ecirc;tre entra&icirc;n&eacute;s dans des situations suspectes.</p>
+
+<p>&mdash;Mon gar&ccedil;on, r&eacute;pliqua le jardinier, je n'irai pas plus loin que le
+poste de police de la rue voisine. Le commissaire sera, sans doute,
+charm&eacute; de faire une promenade avec vous jusqu'&agrave; Eaton Place et de
+prendre une tasse de th&eacute; avec vos nobles relations. Sir Thomas
+Vandeleur, en v&eacute;rit&eacute;! Peut-&ecirc;tre pensez-vous que je ne suis pas capable
+de reconna&icirc;tre un vrai gentleman, lorsque j'en vois un, d'un
+saute-ruisseau comme vous? Malgr&eacute; vos affiquets, je puis lire en vous
+comme en un livre. Voici une chemise qui a peut-&ecirc;tre co&ucirc;t&eacute; aussi cher
+que mon chapeau du dimanche; et cette jaquette, je le parierais, ne
+vient pas de la foire aux haillons; quant &agrave; vos bottes...&raquo;</p>
+
+<p>L'homme dont les yeux s'&eacute;taient abaiss&eacute;s vers le sol, s'arr&ecirc;ta net dans
+son insultante &eacute;num&eacute;ration et resta un moment immobile, regardant avec
+stupeur quelque chose &agrave; ses pieds. Lorsqu'il parla, sa voix &eacute;tait
+singuli&egrave;rement chang&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce? b&eacute;gaya-t-il, qu'est-ce que tout ceci?&raquo;</p>
+
+<p>Harry, suivant la direction de son regard, aper&ccedil;ut une chose qui le
+rendit muet de terreur et d'&eacute;tonnement. Dans sa chute, il &eacute;tait retomb&eacute;
+verticalement sur le carton et l'avait crev&eacute; d'un bout &agrave; l'autre. Un
+flot de diamants s'en &eacute;tait &eacute;chapp&eacute;, et maintenant les pierres gisaient
+p&ecirc;le-m&ecirc;le les unes enfonc&eacute;es dans la terre, les autres diss&eacute;min&eacute;es sur
+le sol, en profusion royale et resplendissante. Il y avait l&agrave; une
+splendide couronne h&eacute;raldique qu'il avait souvent admir&eacute;e sur les
+cheveux de lady Vandeleur; il y avait des bagues et des broches, des
+boucles d'oreilles et des bracelets, m&ecirc;me des brillants non mont&eacute;s,
+r&eacute;pandus &ccedil;&agrave; et l&agrave; parmi les buissons, comme des gouttes de ros&eacute;e le
+matin. Une fortune princi&egrave;re couvrait le sol, entre les deux hommes, une
+fortune sous la forme la plus s&eacute;duisante, la plus solide et la plus
+durable, pouvant &ecirc;tre emport&eacute;e dans un tablier, magnifique par elle-m&ecirc;me
+et dispersant la lumi&egrave;re du soleil en des millions d'&eacute;tincelles
+prismatiques.</p>
+
+<p>&laquo;Grand Dieu! dit Harry; je suis perdu!&raquo;</p>
+
+<p>Son esprit, avec l'incalculable rapidit&eacute; de la pens&eacute;e, se reporta vers
+les aventures de la journ&eacute;e; il commen&ccedil;a vaguement &agrave; comprendre, &agrave;
+grouper les &eacute;v&eacute;nements et &agrave; reconna&icirc;tre le fatal imbroglio dans lequel
+sa propre personne avait &eacute;t&eacute; envelopp&eacute;e. Regardant autour de lui, il
+parut chercher du secours; mais non, il &eacute;tait dans le jardin, seul avec
+les diamants r&eacute;pandus et un redoutable interlocuteur; en pr&ecirc;tant
+l'oreille, il n'entendit plus aucun son, sauf le bruissement des
+feuilles et les battements pr&eacute;cipit&eacute;s de son c&oelig;ur. Il n'y avait rien
+d'&eacute;tonnant &agrave; ce que le jeune homme se sent&icirc;t &agrave; bout de courage et
+r&eacute;p&eacute;t&acirc;t d'une voix bris&eacute;e sa derni&egrave;re exclamation.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis perdu!&raquo;</p>
+
+<p>Le jardinier regarda dans toutes les directions d'un air anxieux; mais
+aucune t&ecirc;te ne paraissait &agrave; aucune fen&ecirc;tre et il sembla respirer plus &agrave;
+l'aise.</p>
+
+<p>&laquo;Reprenez courage, idiot que vous &ecirc;tes! dit-il enfin. Le pire est pass&eacute;.
+Ne pouviez-vous dire tout de suite, qu'il y en avait suffisamment pour
+deux? Pour deux? r&eacute;p&eacute;ta-t-il; bah! pour deux cents plut&ocirc;t. Mais partons
+d'ici o&ugrave; nous pouvons &ecirc;tre observ&eacute;s, et, vite remettez votre chapeau
+droit sur votre t&ecirc;te, brossez un peu vos habits. Vous ne pourriez faire
+deux pas, dans la tenue ridicule que vous avez en ce moment.&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que Harry suivait machinalement ses conseils, le jardinier, &agrave;
+genoux, rassembla les joyaux &eacute;pars et les remit dans le carton. Toucher
+ces pierres pr&eacute;cieuses fit passer un frisson d'&eacute;motion dans l'enveloppe
+&eacute;paisse du rustre; sa physionomie se transfigura et ses yeux brill&egrave;rent
+de convoitise; en v&eacute;rit&eacute;, il semblait qu'il prolonge&acirc;t voluptueusement
+son occupation et qu'il caress&acirc;t chaque diamant en le ramassant avec
+soin. &Agrave; la fin, il cacha le carton sous sa blouse, fit signe &agrave; Harry,
+puis, en le pr&eacute;c&eacute;dant, se dirigea vers la maison.</p>
+
+<p>Pr&egrave;s de la porte, ils rencontr&egrave;rent un jeune clergyman, brun et d'une
+beaut&eacute; remarquable, tr&egrave;s correctement v&ecirc;tu, selon la coutume de ceux de
+son &eacute;tat. Le jardinier fut visiblement contrari&eacute; de cette rencontre,
+mais il aborda l'eccl&eacute;siastique d'un air obs&eacute;quieux.</p>
+
+<p>&laquo;Une belle journ&eacute;e, Mr. Rolles! commen&ccedil;a-t-il; une belle journ&eacute;e, aussi
+s&ucirc;r que Dieu la fit! Et voici un ami &agrave; moi qui a eu la fantaisie de
+venir admirer mes roses. J'ai pris la libert&eacute; de le faire entrer,
+pensant que les locataires n'y verraient pas d'inconv&eacute;nient.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; moi, r&eacute;pondit le R&eacute;v&eacute;rend Mr. Rolles, je n'en vois aucun, cela
+va sans dire. Le jardin vous appartient, Mr. Raeburn, vos locataires ne
+doivent pas l'oublier, et, parce que vous nous avez permis de nous y
+promener, il serait singulier de vous emp&ecirc;cher de recevoir qui bon vous
+semble. Mais, en r&eacute;fl&eacute;chissant, ajouta-t-il, je crois que monsieur et
+moi, nous nous sommes d&eacute;j&agrave; rencontr&eacute;s. Mr. Hartley, n'est-ce pas? Je
+vois avec regret que vous avez fait une chute.&raquo;</p>
+
+<p>Et il tendit la main &agrave; Harry.</p>
+
+<p>Une sorte de dignit&eacute; craintive, jointe au d&eacute;sir de retarder le plus
+possible les explications, poussa celui-ci &agrave; refuser une chance
+inesp&eacute;r&eacute;e de secours et &agrave; nier sa propre identit&eacute;. Il pr&eacute;f&eacute;ra la piti&eacute;
+cl&eacute;mente du jardinier, qui, du moins, lui &eacute;tait inconnu, &agrave; la curiosit&eacute;
+et peut-&ecirc;tre au soup&ccedil;on de quelqu'un de sa connaissance.</p>
+
+<p>&laquo;Vous faites erreur, dit-il. Mon nom est Thomlinson et je suis un ami de
+Raeburn.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? s'&eacute;cria Mr. Rolles. La ressemblance est frappante!&raquo;</p>
+
+<p>Raeburn, qui avait &eacute;t&eacute; sur les &eacute;pines pendant ce colloque, jugea qu'il
+&eacute;tait grand temps de le terminer.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous souhaite une promenade agr&eacute;able, monsieur, dit-il&raquo;.</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces mots, il entra&icirc;na Harry vers la maison et ensuite dans
+une chambre qui donnait sur le jardin. L&agrave;, son premier soin fut de
+baisser les jalousies, car Mr. Rolles &eacute;tait rest&eacute; &agrave; l'endroit o&ugrave; ils
+l'avaient laiss&eacute;, dans une attitude de perplexit&eacute; et de r&eacute;flexion. Puis
+il vida le carton rompu sur une table, et, se frottant les mains,
+demeura en contemplation devant le tr&eacute;sor ainsi &eacute;tal&eacute; aux regards, avec
+une expression d'avidit&eacute; extatique. La vue de cette ignoble figure
+devenue tout &agrave; fait bestiale, sous l'influence de sa basse passion,
+ajouta une nouvelle torture &agrave; celles dont Harry souffrait d&eacute;j&agrave;. Il lui
+semblait impossible, que, de sa vie de frivolit&eacute; innocente et douce, il
+fut ainsi subitement jet&eacute; dans des relations criminelles. Il ne pouvait
+reprocher &agrave; sa conscience aucun acte coupable, et cependant la punition
+du p&eacute;ch&eacute; sous sa forme la plus aigu&euml; et la plus cruelle s'appesantissait
+sur lui: l'effroi du ch&acirc;timent, les soup&ccedil;ons des bons et la promiscuit&eacute;
+fl&eacute;trissante avec des natures inf&eacute;rieures. Il sentit qu'il donnerait sa
+vie avec joie pour sortir de la chambre et pour &eacute;chapper &agrave; la soci&eacute;t&eacute;
+d'un Raeburn.</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant, dit ce dernier, apr&egrave;s qu'il eut divis&eacute; les bijoux en
+deux parts &agrave; peu pr&egrave;s &eacute;gales et attir&eacute; devant lui la plus grosse, et
+maintenant, toutes choses en ce monde se paient. Vous saurez, Mr.
+Hartley, si tel est votre nom, que je suis un brave homme d'un caract&egrave;re
+tr&egrave;s accommodant; ma bonne nature a &eacute;t&eacute; pour moi une pierre
+d'achoppement en ce monde, depuis le commencement jusqu'&agrave; la fin. Je
+pourrais empocher la totalit&eacute; de ces jolis cailloux, et vous n'auriez
+pas un mot &agrave; dire; mais je n'ai pas le c&oelig;ur de vous tondre de si pr&egrave;s.
+Par pure bont&eacute;, je propose donc de partager comme ceci.&mdash;Le dr&ocirc;le
+indiquait les deux tas.&mdash;Voil&agrave; des proportions qui me semblent justes et
+amicales. Avez-vous quelque objection &agrave; soulever, Mr. Hartley, je vous
+le demande? Je ne suis pas homme &agrave; discuter pour une broche.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, s'&eacute;cria Harry, ce que vous me proposez est impossible.
+Les joyaux ne sont pas &agrave; moi; avec n'importe qui, et en quelque
+proportion que ce soit, je ne puis partager ce qui appartient &agrave; un
+autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ne sont pas &agrave; vous? Bah!... r&eacute;pliqua Raeburn; et vous ne sauriez
+les partager avec personne? Tant pis! C'est grand dommage; car alors je
+me vois oblig&eacute; de vous conduire au poste. La police! r&eacute;fl&eacute;chissez-y,
+continua-t-il. Pensez &agrave; la honte pour vos respectables parents; pensez,
+poursuivit-il, saisissant Harry par le poignet, pensez aux colonies et
+au jour du jugement.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y puis rien! g&eacute;mit Harry. Ce n'est pas ma faute; vous ne voulez
+pas venir avec moi &agrave; Eaton Place?</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit le jardinier, je ne le veux pas, cela est certain, et
+j'entends partager ici ces joujoux avec vous.&raquo;</p>
+
+<p>Disant cela, tr&egrave;s violemment et &agrave; l'improviste, il tordit le poignet du
+jeune homme.</p>
+
+<p>Harry ne put r&eacute;primer un cri, et la sueur perla sur son front. Peut-&ecirc;tre
+la souffrance et la peur &eacute;veill&egrave;rent-elles son intelligence, mais
+assur&eacute;ment toute l'aventure se r&eacute;v&eacute;la &agrave; ses yeux sous un nouveau jour;
+il vit qu'il n'y avait rien &agrave; faire, sauf de c&eacute;der aux propositions du
+mis&eacute;rable, en gardant l'espoir de retrouver plus tard sa maison, pour
+lui faire rendre gorge dans des conditions plus propices, alors que
+lui-m&ecirc;me serait &agrave; l'abri de tout soup&ccedil;on.</p>
+
+<p>&laquo;Je consens, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; un agneau, ricana le jardinier; je pensais bien qu'&agrave; la fin vous
+comprendriez votre int&eacute;r&ecirc;t. Ce carton, continua-t-il, je le br&ucirc;lerai
+avec mes gravois. C'est une chose que pourraient reconna&icirc;tre des gens
+curieux; quant &agrave; vous, ratissez vos splendeurs et fourrez-les dans votre
+poche.&raquo;</p>
+
+<p>Harry se mit &agrave; ob&eacute;ir, sous la surveillance de Raeburn; de temps en
+temps, celui-ci, tent&eacute; par quelque scintillement, enlevait un bijou de
+la part du secr&eacute;taire pour l'ajouter &agrave; la sienne.</p>
+
+<p>Quand ce fut termin&eacute;, tous les deux se dirig&egrave;rent vers la porte de la
+rue, que Raeburn ouvrit avec pr&eacute;caution pour inspecter les alentours.
+Ils &eacute;taient probablement d&eacute;serts; car soudain ce brutal saisit Harry par
+la nuque, et, lui maintenant la t&ecirc;te baiss&eacute;e de fa&ccedil;on &agrave; ce qu'il ne p&ucirc;t
+voir que la route et les march&eacute;s des maisons, il le poussa ainsi devant
+lui, descendant une rue et en remontant une autre pendant peut-&ecirc;tre
+l'espace d'une minute et demie. Harry compta trois tournants avant que
+son bourreau ne rel&acirc;ch&acirc;t l'&eacute;treinte sous laquelle il fl&eacute;chissait; alors,
+criant: &laquo;Filez&raquo; le jardinier, d'un coup de pied vigoureux et bien
+appliqu&eacute;, l'envoya rouler au loin la t&ecirc;te la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>Lorsque Harry se releva, &agrave; moiti&eacute; assomm&eacute; et saignant du nez, Mr.
+Raeburn avait disparu. Pour la premi&egrave;re fois, la col&egrave;re et la douleur
+domin&egrave;rent tellement le jeune homme, qu'il &eacute;clata en une crise de larmes
+et resta sanglotant au milieu du chemin.</p>
+
+<p>Lorsqu'il eut ainsi un peu calm&eacute; ses nerfs, il se mit &agrave; regarder autour
+de lui et &agrave; lire les noms des rues au croisement desquelles on l'avait
+laiss&eacute;. Il &eacute;tait toujours dans une partie peu fr&eacute;quent&eacute;e du quartier
+ouest de Londres, au milieu de villas et de grands jardins; mais il
+aper&ccedil;ut &agrave; une fen&ecirc;tre quelques personnes qui &eacute;videmment avaient assist&eacute;
+&agrave; son malheur. Une servante sortit en courant de la maison et vint lui
+offrir un verre d'eau. Au m&ecirc;me moment, un vagabond, qui r&ocirc;dait alentour,
+s'approcha, de l'autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Pauvre gar&ccedil;on! dit la servante; comme on vous a trait&eacute; m&eacute;chamment! Vos
+genoux sont tout perc&eacute;s et vos v&ecirc;tements en loques! Connaissez-vous le
+gredin qui vous a battu ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes! s'&eacute;cria Harry, un peu rafra&icirc;chi par le verre d'eau, et je
+le poursuivrai en d&eacute;pit de ses pr&eacute;cautions. Il paiera cher sa besogne
+d'aujourd'hui, je vous en r&eacute;ponds.</p>
+
+<p>&mdash;Vous feriez mieux d'entrer dans la maison, pour vous laver et vous
+brosser, continua la servante. Ma ma&icirc;tresse vous recevra de bon c&oelig;ur,
+ne craignez rien. Et je vais ramasser votre chapeau. Mais, Dieu du ciel!
+cria-t-elle, si vous n'avez pas sem&eacute; des diamants tout le long de la
+route!...&raquo;</p>
+
+<p>En effet, une bonne moiti&eacute; de ce qui lui restait apr&egrave;s le pillage de
+ma&icirc;tre Raeburn, &eacute;tait tomb&eacute; hors de sa poche par la secousse de son saut
+p&eacute;rilleux, et, une fois de plus, gisait, &eacute;tincelant sur le sol. Il b&eacute;nit
+la fortune de ce que la servante avait eu l'&oelig;il prompt. &laquo;Rien de si
+mauvais qui ne puisse &ecirc;tre pire&raquo;, pensa-t-il. Retrouver ces quelques
+joyaux lui sembla presque une aussi grande affaire que la perte de tout
+le reste. Mais, h&eacute;las! comme il se baissait pour recueillir ses tr&eacute;sors,
+le vagabond fit une sortie adroite et inattendue; d'un mouvement de bras
+il renversa &agrave; la fois Harry et la servante, ramassa deux poign&eacute;es de
+diamants et se sauva le long de la rue avec une v&eacute;locit&eacute; incroyable.</p>
+
+<p>Le vol&eacute;, aussit&ocirc;t qu'il put se remettre sur ses pieds, essaya de
+poursuivre son voleur; mais ce dernier &eacute;tait trop l&eacute;ger &agrave; la course et
+probablement trop bien au courant des lieux, car, de quelque c&ocirc;t&eacute; qu'il
+se tourn&acirc;t, le pauvre Hartley n'aper&ccedil;ut aucune trace du fugitif.</p>
+
+<p>Dans le plus profond d&eacute;couragement, il revint sur la sc&egrave;ne de ce
+d&eacute;sastre; la servante &eacute;tait toujours l&agrave;; tr&egrave;s honn&ecirc;tement, elle lui
+rendit son chapeau et le reste des diamants &eacute;parpill&eacute;s. Harry la
+remercia de tout son c&oelig;ur; n'&eacute;tant plus d'humeur &agrave; faire des &eacute;conomies,
+il se dirigea vers une station de fiacres et partit pour Eaton Place en
+voiture.</p>
+
+<p>&Agrave; son arriv&eacute;e, la maison semblait en pleine confusion, comme si quelque
+catastrophe &eacute;tait arriv&eacute;e dans la famille, et les domestiques,
+rassembl&eacute;s sous le porche, ne retinrent pas leur hilarit&eacute; en voyant la
+mine piteuse, les habits d&eacute;guenill&eacute;s du secr&eacute;taire. Il passa devant eux,
+avec autant de dignit&eacute; qu'il put en assumer et alla directement au
+boudoir de sa noble ma&icirc;tresse. Quand il ouvrit la porte, un spectacle
+qui ne laissa pas de l'&eacute;tonner en l'inqui&eacute;tant fort se pr&eacute;senta devant
+ses yeux; car il vit r&eacute;unis le g&eacute;n&eacute;ral et sa femme et, qui l'e&ucirc;t pens&eacute;?
+Charlie Pendragon lui-m&ecirc;me, discutant gravement quelque sujet
+d'importance! Harry comprit aussit&ocirc;t qu'il lui restait peu de chose &agrave;
+expliquer: une confession pl&eacute;ni&egrave;re avait &eacute;videmment &eacute;t&eacute; faite au g&eacute;n&eacute;ral
+du vol pr&eacute;m&eacute;dit&eacute; contre lui et du r&eacute;sultat lamentable de ce projet; ils
+s'&eacute;taient tous ligu&eacute;s, malgr&eacute; leurs diff&eacute;rends, pour conjurer le danger
+commun.</p>
+
+<p>&laquo;Gr&acirc;ce au ciel! s'&eacute;cria lady Vandeleur, le voici! Le carton, Harry, le
+carton!&raquo;</p>
+
+<p>Mais Harry se tenait debout, silencieux et d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Parlez! ordonna-t-elle, parlez! O&ugrave; est le carton?&raquo;</p>
+
+<p>Et les deux hommes, avec des gestes mena&ccedil;ants, r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent la demande.</p>
+
+<p>Harry sortit une poign&eacute;e de diamants de sa poche. Il &eacute;tait tr&egrave;s p&acirc;le.</p>
+
+<p>&laquo;Voici tout ce qui reste, dit-il; je jure devant Dieu, qu'il n'y a pas
+de ma faute, et, si vous voulez avoir un peu de patience, quoique
+quelques bijoux soient perdus, je le crains bien, pour toujours,
+d'autres, j'en suis s&ucirc;r, peuvent encore &ecirc;tre retrouv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! s'&eacute;cria lady Vandeleur, tous nos diamants ont disparu, et je
+dois quatre-vingt-dix mille livres pour mes toilettes!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, r&eacute;pliqua le g&eacute;n&eacute;ral, vous auriez pu faire des dettes pour
+cinquante fois la somme que vous dites, vous auriez pu me d&eacute;pouiller de
+la couronne et de l'anneau de ma m&egrave;re, que j'aurais peut-&ecirc;tre eu la
+l&acirc;chet&eacute; de vous pardonner quand m&ecirc;me. Mais, vous avez vol&eacute; le diamant du
+Rajah, l'&oelig;il de la lumi&egrave;re, comme les Orientaux le nommaient
+po&eacute;tiquement, l'orgueil de Kashgar! Vous m'avez pris le diamant du
+Rajah, cria-t-il en levant les mains vers le ciel, tout est fini entre
+nous!</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, g&eacute;n&eacute;ral, r&eacute;pondit-elle; voici un des plus agr&eacute;ables
+discours que j'aie jamais entendu tomber de vos l&egrave;vres; et, puisque nous
+devons &ecirc;tre ruin&eacute;s, je pourrai presque b&eacute;nir ce changement, s'il me
+d&eacute;livre de votre pr&eacute;sence. Vous m'avez assez souvent r&eacute;p&eacute;t&eacute; que je vous
+avais &eacute;pous&eacute; pour votre argent; laissez-moi vous dire maintenant que je
+me suis toujours cruellement repentie de ce march&eacute;. Si vous &eacute;tiez encore
+&agrave; marier, quand vous poss&eacute;deriez un diamant plus gros que votre t&ecirc;te, je
+dissuaderais m&ecirc;me ma femme de chambre d'une union aussi peu s&eacute;duisante.
+Quant &agrave; vous, Mr. Hartley, continua-t-elle en se tournant vers le
+secr&eacute;taire, vous avez suffisamment montr&eacute; dans cette maison vos
+pr&eacute;cieuses qualit&eacute;s; nous sommes maintenant convaincus que vous manquez
+totalement de bravoure, de sens commun, et du respect de vous-m&ecirc;me; je
+n'ai qu'un conseil &agrave; vous donner: &eacute;loignez-vous sur-le-champ, et ne
+revenez plus. Pour vos gages, vous pourrez prendre rang comme cr&eacute;ancier
+dans la banqueroute de mon ex-mari.&raquo;</p>
+
+<p>Hartley avait &agrave; peine compris ces paroles insultantes, que le g&eacute;n&eacute;ral
+lui en adressait d'autres:</p>
+
+<p>&laquo;Et en attendant, monsieur, suivez-moi chez le plus proche commissaire
+de police. Vous pouvez en imposer &agrave; un soldat cr&eacute;dule, mais l'&oelig;il de la
+loi lira votre honteux secret. Si, par suite de vos basses intrigues
+avec ma femme, je dois passer ma vieillesse dans la mis&egrave;re, j'entends du
+moins que vous ne demeuriez pas impuni. Et le ciel me refusera une tr&egrave;s
+grande satisfaction, si, &agrave; partir d'aujourd'hui, monsieur, vous ne triez
+pas de l'&eacute;toupe jusqu'&agrave; votre derni&egrave;re heure.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, le g&eacute;n&eacute;ral poussa Harry hors du salon, lui fit descendre
+vivement l'escalier et l'entra&icirc;na dans la rue, jusqu'au poste de police.</p>
+
+<p>Ici, dit mon auteur arabe, finit la triste HISTOIRE DU CARTON &Agrave; CHAPEAU.
+Mais pour notre infortun&eacute; secr&eacute;taire, cette aventure fut le commencement
+d'une vie nouvelle et plus honorable. La police se laissa ais&eacute;ment
+convaincre de son innocence, et, apr&egrave;s qu'il eut fourni toute l'aide
+possible dans les recherches qui suivirent, il fut m&ecirc;me compliment&eacute; par
+un des chefs du service des <i>D&eacute;tectives</i>, pour l'honn&ecirc;tet&eacute; et la
+droiture de sa conduite. Plusieurs personnes s'int&eacute;ress&egrave;rent &agrave; ce jeune
+homme si malheureux; &agrave; peu de temps de l&agrave;, une tante non mari&eacute;e, dans le
+Worcestershire, lui laissa par h&eacute;ritage une certaine somme d'argent.
+Avec cela, il &eacute;pousa l'accorte Prudence et s'embarqua pour Bendigo, ou,
+suivant un autre renseignement, pour Trincomalee, satisfait de son sort
+et ayant devant lui le meilleur avenir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="HISTOIRE_DU_JEUNE_CLERGYMAN" id="HISTOIRE_DU_JEUNE_CLERGYMAN"></a><a href="#table">HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN</a></h2>
+
+
+<p>Le R&eacute;v&eacute;rend Mr. Simon Rolles s'&eacute;tait fort distingu&eacute; dans les sciences
+morales et sp&eacute;cialement dans l'&eacute;tude de la th&eacute;ologie. Son essai sur &laquo;la
+doctrine chr&eacute;tienne des devoirs sociaux&raquo; lui acquit, au moment de sa
+publication, une certaine c&eacute;l&eacute;brit&eacute; &agrave; l'Universit&eacute; d'Oxford, et c'&eacute;tait
+chose connue dans les cercles cl&eacute;ricaux que le jeune Mr. Rolles avait en
+pr&eacute;paration un ouvrage important, un in-folio disait-on, traitant de
+l'autorit&eacute; des P&egrave;res de l'&Eacute;glise. Ces hautes capacit&eacute;s, ces travaux
+ambitieux, ne lui valaient cependant aucun avancement; il attendait sa
+premi&egrave;re cure, quand la promenade fortuite qui le conduisit dans une
+partie peu fr&eacute;quent&eacute;e de Londres, l'aspect paisible et solitaire d'un
+jardin d&eacute;licieux, le bas prix, en outre, du logement qui s'offrait,
+l'amen&egrave;rent &agrave; fixer sa r&eacute;sidence chez Mr. Raeburn, le p&eacute;pini&eacute;riste de
+Stockdove Lane.</p>
+
+<p>Ce studieux personnage, Simon Rolles, avait coutume, chaque apr&egrave;s-midi,
+apr&egrave;s avoir travaill&eacute; sept ou huit heures sur saint Ambroise ou saint
+Jean Chrysostome, de se promener un peu en r&ecirc;vant au milieu des roses,
+et c'&eacute;tait l&agrave; d'ordinaire un des moments les plus f&eacute;conds de sa journ&eacute;e.
+Mais l'amour m&ecirc;me de la m&eacute;ditation et l'int&eacute;r&ecirc;t des plus graves
+probl&egrave;mes ne suffisent pas toujours &agrave; pr&eacute;server l'esprit d'un philosophe
+des menus chocs et des contacts malsains du monde. Aussi, quand Mr.
+Rolles trouva le secr&eacute;taire du g&eacute;n&eacute;ral Vandeleur dans une si &eacute;trange
+situation, les v&ecirc;tements d&eacute;chir&eacute;s, le visage sanglant, en compagnie de
+son propri&eacute;taire, quand il vit ces deux hommes, si peu faits pour &ecirc;tre
+r&eacute;unis, changer de couleur et s'efforcer d'&eacute;luder ses questions,
+surtout, lorsque le premier nia sa propre identit&eacute; avec une assurance
+inqualifiable, oublia-t-il compl&egrave;tement et les Saints et les P&egrave;res de
+l'&Eacute;glise pour c&eacute;der &agrave; un tr&egrave;s vulgaire sentiment de curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis me tromper, pensa-t-il, c'est Mr. Hartley, cela est hors de
+doute. Comment s'est-il mis dans cet &eacute;tat? Pourquoi cache-t-il son nom?
+Que peut-il avoir &agrave; faire avec un Raeburn?&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'il r&eacute;fl&eacute;chissait, une autre particularit&eacute; attira l'attention
+de Rolles. La t&ecirc;te du p&eacute;pini&eacute;riste apparut &agrave; une fen&ecirc;tre de la maison,
+et, par hasard, ses yeux rencontr&egrave;rent ceux de l'eccl&eacute;siastique. Il
+parut d&eacute;concert&eacute;, voire m&ecirc;me inquiet, et aussit&ocirc;t la jalousie fut
+violemment baiss&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Tout cela peut &ecirc;tre fort innocent, se dit Simon Rolles; mais j'en
+doute. Pour craindre autant d'&ecirc;tre observ&eacute;s, pour mentir avec cet
+aplomb, il faut que ces deux individus &eacute;trangement accoupl&eacute;s complotent
+quelque action peu honorable.&raquo;</p>
+
+<p>L'inquisiteur qui existe au fond de chacun de nous s'&eacute;veilla chez Mr.
+Rolles et &eacute;leva la voix tr&egrave;s haut; d'un pas vif et impatient, qui ne
+ressemblait gu&egrave;re &agrave; sa d&eacute;marche habituelle, le jeune homme se mit &agrave;
+faire le tour du jardin. Lorsqu'il arriva sur le th&eacute;&acirc;tre de l'escalade
+de Hartley, ses yeux remarqu&egrave;rent aussit&ocirc;t les branches rompues d'un
+rosier et sur le sol des traces de pi&eacute;tinements. Il regarda en l'air et
+vit des briques endommag&eacute;es, m&ecirc;me un lambeau de pantalon qui flottait,
+accroch&eacute; &agrave; un tesson de bouteille. C'&eacute;tait donc l&agrave;, vraiment, le mode
+d'introduction choisi par l'intime ami de Mr. Raeburn! C'&eacute;tait de cette
+fa&ccedil;on que le secr&eacute;taire du g&eacute;n&eacute;ral Vandeleur venait admirer un parterre
+de roses! Le jeune clergyman sifflota doucement entre ses dents, pendant
+qu'il se baissait pour examiner les lieux. Il put facilement retrouver
+l'endroit o&ugrave; Harry &eacute;tait tomb&eacute; apr&egrave;s son escalade; il reconnut le large
+pied de Raeburn l&agrave; o&ugrave; il s'&eacute;tait profond&eacute;ment enfonc&eacute;, alors qu'il
+relevait le malencontreux secr&eacute;taire par le collet de son habit; m&ecirc;me,
+apr&egrave;s une inspection plus minutieuse, il crut distinguer des marques de
+doigts t&acirc;tonnants, comme si quelque chose avait &eacute;t&eacute; r&eacute;pandu et ramass&eacute; &agrave;
+la h&acirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi, se dit-il, la chose devient extr&ecirc;mement int&eacute;ressante.&raquo;</p>
+
+<p>Et, au m&ecirc;me instant, il aper&ccedil;ut un objet, aux trois quarts enfoui. Il
+eut vite fait de le d&eacute;terrer; c'&eacute;tait un &eacute;l&eacute;gant &eacute;crin en maroquin, avec
+des ornements et des fermoirs dor&eacute;s. Cet &eacute;crin avait &eacute;t&eacute; foul&eacute; aux pieds
+jusqu'&agrave; dispara&icirc;tre dans le terreau &eacute;pais,&mdash;de sorte qu'il avait &eacute;chapp&eacute;
+aux recherches pr&eacute;cipit&eacute;es de Mr. Raeburn. Simon Rolles ouvrit l'&eacute;crin,
+et, saisi d'&eacute;tonnement, presque de terreur, il &eacute;touffa un cri. L&agrave;,
+devant lui, sur un lit de velours vert, gisait un diamant d'une grosseur
+prodigieuse et de la plus belle eau. Il &eacute;tait de la dimension d'un &oelig;uf
+de canard, magnifiquement taill&eacute;, sans un d&eacute;faut; lorsque le soleil
+donna dessus, il renvoya une lumi&egrave;re semblable &agrave; celle de l'&eacute;lectricit&eacute;
+et parut br&ucirc;ler de mille feux int&eacute;rieurs dans la main qui le tenait.</p>
+
+<p>Mr. Rolles se connaissait peu en pierres pr&eacute;cieuses, mais le diamant du
+Rajah &eacute;tait une de ces merveilles c&eacute;l&egrave;bres qui s'expliquent
+d'elles-m&ecirc;mes; un sauvage, s'il l'e&ucirc;t trouv&eacute;, se serait prostern&eacute; devant
+lui en adoration comme devant un f&eacute;tiche. La beaut&eacute; de la pierre charma
+les yeux du jeune clergyman; la pens&eacute;e de son incalculable valeur
+accabla son esprit. Il comprit que ce qu'il tenait l&agrave; d&eacute;passait de
+beaucoup les revenus longuement accumul&eacute;s d'un si&egrave;ge archi&eacute;piscopal, que
+cela suffisait pour b&acirc;tir des cath&eacute;drales plus splendides que celle de
+Cologne, que l'homme qui poss&eacute;dait un tel objet &eacute;tait &agrave; jamais d&eacute;livr&eacute;
+de la mal&eacute;diction de la g&ecirc;ne et pouvait suivre ses propres inclinations,
+sans inqui&eacute;tude ni obstacle. Comme il le retournait avec vivacit&eacute;, les
+rayons jaillirent plus &eacute;blouissants encore et sembl&egrave;rent p&eacute;n&eacute;trer
+jusqu'au fond de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Nos actions d&eacute;cisives sont souvent r&eacute;solues en un moment et sans que
+notre raison y consente. Il en fut ainsi pour Mr. Rolles. Il regarda
+autour de lui et, de m&ecirc;me que Raeburn auparavant, ne vit que le jardin
+en fleur, &eacute;clair&eacute; par le soleil, les hautes cimes des arbres, et la
+maison avec ses fen&ecirc;tres aux jalousies baiss&eacute;es; en un clin d'&oelig;il, il
+eut referm&eacute; l'&eacute;crin, le fit dispara&icirc;tre dans sa poche et courut vers son
+cabinet de travail avec la pr&eacute;cipitation d'un criminel. C'en &eacute;tait fait.
+Le R&eacute;v&eacute;rend Simon Rolles avait vol&eacute; le diamant du Rajah.</p>
+
+<p>De bonne heure, dans l'apr&egrave;s-midi, la police arriva avec Harry Hartley.
+Le p&eacute;pini&eacute;riste, &eacute;perdu de terreur, apporta aussit&ocirc;t son butin; les
+joyaux furent reconnus et inventori&eacute;s en pr&eacute;sence du secr&eacute;taire. Quant &agrave;
+Mr. Rolles, il montra la plus parfaite obligeance et sembla communiquer
+franchement ce qu'il savait, en exprimant son regret de ne pouvoir faire
+davantage pour aider les agents dans l'accomplissement de leur devoir.</p>
+
+<p>&laquo;Du reste, ajouta-t-il, je suppose que votre t&acirc;che est presque termin&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout&raquo;, r&eacute;pondit le policier.</p>
+
+<p>Il raconta le second vol dont Harry avait &eacute;t&eacute; victime, en d&eacute;crivant les
+bijoux les plus importants parmi ceux qui n'&eacute;taient pas encore
+retrouv&eacute;s, et en s'&eacute;tendant particuli&egrave;rement sur le fameux diamant du
+Rajah.</p>
+
+<p>&laquo;Ce diamant doit valoir une fortune, fit observer Mr. Rolles.</p>
+
+<p>&mdash;Dix fortunes, vingt fortunes, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Plus il a de prix, insinua finement Simon, plus il doit &ecirc;tre difficile
+de le vendre. De tels objets ont une physionomie impossible &agrave; d&eacute;guiser,
+et je me figure que le voleur pourrait aussi facilement mettre en vente
+la cath&eacute;drale de Saint-Paul.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s&ucirc;rement! lui r&eacute;pondit-on; mais, s'il est intelligent, il le
+coupera en trois ou en quatre, et il y en aura encore assez pour le
+rendre riche.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, dit le <i>clergyman</i>; vous ne pouvez imaginer combien votre
+conversation m'int&eacute;resse.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, l'agent, visiblement flatt&eacute;, reconnut que, dans sa
+profession, on savait en effet bien des choses extraordinaires; il prit
+cong&eacute; ensuite.</p>
+
+<p>Mr. Rolles regagna son appartement, qu'il trouva plus petit et plus nu
+que d'habitude; jamais les mat&eacute;riaux de son grand ouvrage ne lui avaient
+offert aussi peu d'int&eacute;r&ecirc;t, et il regarda sa biblioth&egrave;que d'un &oelig;il de
+m&eacute;pris. Il prit, volume par volume, plusieurs P&egrave;res de l'&Eacute;glise, et les
+parcourut; mais ils ne contenaient rien qui p&ucirc;t convenir &agrave; sa
+disposition d'esprit actuelle.</p>
+
+<p>&laquo;Ces v&eacute;n&eacute;rables personnages, pensa-t-il, sont, sans aucun doute, des
+&eacute;crivains de grande valeur, mais ils me semblent absolument ignorants de
+la vie. Me voici assez savant pour &ecirc;tre &eacute;v&ecirc;que, et incapable n&eacute;anmoins
+d'imaginer ce qu'il faut faire d'un diamant vol&eacute;. J'ai recueilli une
+indication de la bouche d'un simple policeman qui en sait plus long que
+moi, et, avec tous mes in-folios, je ne puis arriver &agrave; me servir de son
+id&eacute;e. Ceci m'inspire une bien faible estime pour l'&eacute;ducation
+universitaire.&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, il bouscula sa tablette de livres; et, prenant son chapeau,
+sortit &agrave; grands pas de la maison, pour courir vers le club dont il
+faisait partie. Dans un lieu de r&eacute;union mondaine, il esp&eacute;rait trouver de
+bons conseils, r&eacute;ussir &agrave; causer avec un membre quelconque qui e&ucirc;t cette
+grande exp&eacute;rience de la vie dont les P&egrave;res de l'&Eacute;glise &eacute;taient
+d&eacute;pourvus. Mais non, la salle de lecture n'abritait que beaucoup de
+pr&ecirc;tres de campagne et un doyen. Trois journalistes et un auteur qui
+avait &eacute;crit sur les M&eacute;taphysiques sup&eacute;rieures jouaient au <i>pool</i>; rien &agrave;
+faire avec ceux-ci! &Agrave; d&icirc;ner, les plus vulgaires seulement des habitu&eacute;s
+du club montr&egrave;rent leurs figures banales et effac&eacute;es. Aucun d'entre eux
+non plus, pensa Mr. Rolles, n'en saurait plus long que lui, aucun ne
+serait capable de le tirer des difficult&eacute;s pr&eacute;sentes.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, dans le fumoir, il d&eacute;couvrit un gentleman du port le plus
+majestueux et v&ecirc;tu avec une affectation de simplicit&eacute;. Il fumait un
+cigare et lisait la <i>Fortnightly Review;</i> sa figure &eacute;tait
+extraordinairement libre de tout indice de pr&eacute;occupation ou de fatigue;
+il y avait quelque chose dans son air qui semblait inviter &agrave; la
+confiance et commander la soumission. Plus le jeune clergyman scrutait
+ses traits, plus il &eacute;tait convaincu qu'il venait de tomber sur celui qui
+pouvait, entre tous, offrir un avis utile.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, commen&ccedil;a-t-il, vous excuserez ma hardiesse. Mais sans
+pr&eacute;ambules, d'apr&egrave;s votre apparence, je juge que vous devez &ecirc;tre avant
+tout, un homme du monde.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai en effet de grandes pr&eacute;tentions &agrave; ce titre, r&eacute;pondit l'&eacute;tranger
+en d&eacute;posant sa revue avec un regard m&eacute;lange de surprise et d'amusement.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, monsieur, continua le clergyman, je suis un reclus, un &eacute;tudiant,
+un compulseur de bouquins. Les &eacute;v&eacute;nements m'ont fait reconna&icirc;tre ma
+sottise depuis peu et je d&eacute;sire apprendre la vie. Quand je dis la vie,
+ajouta-t-il, je n'entends pas ce qu'on en trouve dans les romans de
+Thackeray, mais les crimes, les aventures secr&egrave;tes de notre soci&eacute;t&eacute;, et
+les principes de sage conduite &agrave; tenir dans des circonstances
+exceptionnelles. Je suis un travailleur, monsieur; la chose peut-elle
+&ecirc;tre apprise dans les livres?</p>
+
+<p>&mdash;Vous me mettez dans l'embarras, dit l'&eacute;tranger; j'avoue n'avoir pas
+grande id&eacute;e de l'utilit&eacute; des livres, sauf comme amusement pendant un
+voyage en chemin de fer. Il existe toutefois, je suppose, quelques
+trait&eacute;s tr&egrave;s exacts sur l'astronomie, l'agriculture et l'art de faire
+des fleurs en papier. Sur les emplois secondaires de la vie, je crains
+que vous ne trouviez rien de v&eacute;ridique. Cependant, attendez,
+ajouta-t-il; avez-vous lu Gaboriau?&raquo;</p>
+
+<p>Mr. Rolles avoua qu'il n'avait m&ecirc;me jamais entendu ce nom.</p>
+
+<p>&laquo;Vous pouvez recueillir quelques renseignements dans Gaboriau; il est du
+moins suggestif; et, comme c'est un auteur tr&egrave;s &eacute;tudi&eacute; par le prince de
+Bismarck, au pire, vous perdrez votre temps en bonne compagnie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit le clergyman, je vous suis infiniment reconnaissant de
+votre obligeance.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez d&eacute;j&agrave; plus que pay&eacute;, r&eacute;pondit l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela? demanda le na&iuml;f Simon.</p>
+
+<p>&mdash;Par l'originalit&eacute; de votre requ&ecirc;te&raquo;, riposta l'&eacute;tranger. Et, avec un
+geste poli, comme pour en demander la permission, il reprit la lecture
+de la <i>Fortnightly Review</i>.</p>
+
+<p>Avant de rentrer chez lui, Mr. Rolles acheta un ouvrage sur les pierres
+pr&eacute;cieuses et plusieurs romans de Gaboriau. Il parcourut avidement ces
+derniers, jusqu'&agrave; une heure avanc&eacute;e de la nuit; mais, bien qu'ils lui
+ouvrissent plusieurs horizons nouveaux, il ne put y d&eacute;couvrir, nulle
+part, ce qu'on devait faire d'un diamant vol&eacute;. Il fut du reste fort
+ennuy&eacute; de trouver ces informations peu compl&egrave;tes, r&eacute;pandues au milieu
+d'histoires romanesques, au lieu d'&ecirc;tre pr&eacute;sent&eacute;es sobrement, comme dans
+un manuel; et il en conclut que si l'auteur avait beaucoup r&eacute;fl&eacute;chi sur
+ces sujets, il manquait totalement de m&eacute;thode. Cependant, il accorda son
+admiration au caract&egrave;re et aux talents de M. Lecoq.</p>
+
+<p>&laquo;Celui-l&agrave;, se dit-il, &eacute;tait vraiment un grand homme, connaissant le
+monde comme je connais la th&eacute;ologie. Il n'y avait rien ici-bas qu'il ne
+p&ucirc;t mener &agrave; bien de sa propre main, envers et contre tous. Ciel! s'&eacute;cria
+soudainement Mr. Rolles, n'est-ce pas une le&ccedil;on? Ne dois-je pas
+apprendre &agrave; tailler des diamants moi-m&ecirc;me?...&raquo;</p>
+
+<p>Cette id&eacute;e le tirait de ses perplexit&eacute;s; il se souvint qu'il connaissait
+un joaillier &agrave; &Eacute;dimbourg. Ce Mr. Mac-Culoch ne demanderait pas mieux que
+de lui procurer l'apprentissage n&eacute;cessaire. Quelques mois, quelques
+ann&eacute;es, peut-&ecirc;tre, de travail p&eacute;nible, et il serait assez exp&eacute;riment&eacute;
+pour pouvoir diviser le diamant du Rajah, assez adroit pour s'en
+d&eacute;barrasser avantageusement. Cela fait, il pourrait reprendre &agrave; loisir
+ses savantes recherches, devenir un &eacute;tudiant riche, &eacute;l&eacute;gant, envi&eacute; et
+respect&eacute; de tous. Des visions dor&eacute;es accompagn&egrave;rent son repos et il se
+leva avec le soleil, rafra&icirc;chi, le c&oelig;ur l&eacute;ger.</p>
+
+<p>La maison de Mr. Raeburn devait, ce jour-l&agrave;, &ecirc;tre ferm&eacute;e par la police;
+il profita de ce pr&eacute;texte pour h&acirc;ter son d&eacute;part. Pr&eacute;parant gaiement ses
+bagages, il les transporta &agrave; la gare de King's Cross, laissa tout &agrave; la
+consigne et retourna au club pour y passer l'apr&egrave;s-midi.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous d&icirc;nez ici ce soir, Rolles, lui dit un de ses amis, vous pourrez
+voir deux c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s: le prince Florizel de Boh&ecirc;me et le vieux John
+Vandeleur.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu parler du prince, r&eacute;pondit Mr. Rolles, et j'ai rencontr&eacute;
+dans le monde le g&eacute;n&eacute;ral Vandeleur.</p>
+
+<p>&mdash;Le g&eacute;n&eacute;ral Vandeleur est un &acirc;ne! repartit l'autre. Celui-ci est son
+fr&egrave;re, l'aventurier le plus hardi, le plus grand connaisseur en pierres
+pr&eacute;cieuses, et l'un des plus fins diplomates de l'Europe. Ignorez-vous
+son duel avec le duc de Val d'Orge, ses exploits et ses cruaut&eacute;s quand
+il &eacute;tait dictateur au Paraguay, son habilet&eacute; pour retrouver les bijoux
+de sir Samuel Levi, ses services pendant la r&eacute;bellion des Indes,
+services dont le gouvernement profita, mais que le gouvernement n'osa
+pas reconna&icirc;tre? En v&eacute;rit&eacute; votre &eacute;tonnement me confond! Qu'est-ce donc
+que la renomm&eacute;e ou m&ecirc;me l'infamie? John Vandeleur a des droits
+exceptionnels &agrave; l'une et &agrave; l'autre. Descendez vite, prenez une table
+aupr&egrave;s d'eux et ouvrez vos oreilles. Vous entendrez quelque amusante
+conversation, ou je me trompe fort.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment les reconna&icirc;trai-je? demanda le clergyman....</p>
+
+<p>&mdash;Les reconna&icirc;tre! Mais le prince est le plus beau gentilhomme de toute
+l'Europe, le seul &ecirc;tre vivant qui ait l'air d'un roi; quant &agrave; John
+Vandeleur, si vous pouvez vous repr&eacute;senter Ulysse &agrave; soixante-dix ans et
+avec un coup de sabre &agrave; travers la figure, vous voyez l'homme. Les
+reconna&icirc;tre, en v&eacute;rit&eacute;! Mais, vous pourriez les distinguer l'un et
+l'autre dans la foule, un jour de Derby!&raquo;</p>
+
+<p>Rolles se pr&eacute;cipita dans la salle &agrave; manger. Son ami avait dit vrai. Il
+&eacute;tait impossible de m&eacute;conna&icirc;tre les deux personnages en question. Le
+vieux John Vandeleur &eacute;tait d'une force physique remarquable et
+visiblement us&eacute; par une vie agit&eacute;e. Il n'avait la tenue ni d'un
+militaire, ni d'un marin, ni m&ecirc;me d'un cavalier, mais c'&eacute;tait un compos&eacute;
+de tout cela, le r&eacute;sultat et l'expression de maintes habitudes, de
+maintes capacit&eacute;s diverses. Ses traits &eacute;taient hardis et aquilins; sa
+physionomie arrogante et rapace; son air &eacute;tait celui d'un oiseau de
+proie, d'un homme d'action, violent et sans scrupules; son abondante
+chevelure blanche, la profonde cicatrice qui sillonnait son visage, du
+nez &agrave; la tempe, ajoutaient une note de sauvagerie &agrave; cette t&ecirc;te d&eacute;j&agrave;
+mena&ccedil;ante par elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Dans son noble compagnon, Simon Rolles fut surpris de retrouver le
+gentleman qui lui avait recommand&eacute; d'&eacute;tudier Gaboriau. Sans doute le
+prince de Boh&ecirc;me, qui fr&eacute;quentait rarement le club, dont, comme beaucoup
+d'autres, il &eacute;tait membre honoraire, attendait John Vandeleur, quand
+Simon l'avait abord&eacute; le soir pr&eacute;c&eacute;dent.</p>
+
+<p>Les autres convives s'&eacute;taient discr&egrave;tement retir&eacute;s dans les coins de la
+salle, &agrave; distance respectueuse du prince; mais Rolles ne se laissa
+retenir par aucun sentiment de d&eacute;f&eacute;rence; avec hardiesse il s'installa
+tranquillement &agrave; la table la plus proche. La conversation &eacute;tait neuve
+pour les oreilles d'un &eacute;tudiant en th&eacute;ologie. L'ex-dictateur du Paraguay
+racontait nombre de choses extraordinaires qui lui &eacute;taient arriv&eacute;es dans
+les diff&eacute;rentes parties du monde, et le prince y ajoutait des
+commentaires plus int&eacute;ressants encore que les &eacute;v&eacute;nements eux-m&ecirc;mes. Un
+double sujet d'observation &eacute;tait ainsi offert au jeune clergyman, et il
+ne sut lequel admirer davantage de l'acteur capable de tout ou de
+l'expert habile qui jugeait si finement la vie, de l'aventurier qui
+parlait avec audace de ses risques et de ses &eacute;preuves ou de l'homme qui,
+&agrave; l'&eacute;gal d'un dieu, semblait tout savoir et n'avoir rien souffert. La
+mani&egrave;re d'&ecirc;tre de chacun des deux interlocuteurs s'accordait
+parfaitement avec ses discours. Le vieux despote se laissait aller &agrave; des
+brutalit&eacute;s de geste aussi bien que de langage; sa main s'ouvrait, se
+refermait et retombait rudement sur la table; sa voix &eacute;tait forte et
+imp&eacute;rieuse. Le prince, au contraire, semblait le type m&ecirc;me de la
+distinction placide; mais le moindre mouvement, la moindre inflexion,
+chez lui, avait une signification beaucoup plus grande que la pantomime
+passionn&eacute;e de son compagnon. M&ecirc;me lorsque, comme cela devait souvent
+arriver, il faisait allusion &agrave; quelque exp&eacute;rience personnelle, la chose
+&eacute;tait si adroitement dissimul&eacute;e qu'elle passait inaper&ccedil;ue.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin, cette curieuse conversation tomba sur les derniers vols commis
+et sur le diamant du Rajah.</p>
+
+<p>&laquo;Ce diamant serait mieux au fond de la mer, fit observer le prince
+Florizel.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je suis un Vandeleur, r&eacute;pliqua le dictateur du Paraguay, Votre
+Altesse doit comprendre que j'exprime un avis contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Je parle au point de vue de la morale publique, poursuivit le prince.
+Des joyaux d'un tel prix devraient &ecirc;tre r&eacute;serv&eacute;s pour la collection d'un
+prince ou le Tr&eacute;sor d'une grande nation. Les faire passer dans les mains
+du commun des mortels, c'est mettre &agrave; prix la vertu elle-m&ecirc;me. Si le
+rajah de Kashgar, dont j'ai entendu vanter les lumi&egrave;res, d&eacute;sirait
+exercer une vengeance &eacute;clatante contre ses ennemis d'Europe, il aurait
+difficilement pu imaginer mieux, pour arriver &agrave; l'accomplissement de son
+projet, que l'envoi de cette pomme de discorde. Il n'est pas d'honn&ecirc;tet&eacute;
+assez robuste pour r&eacute;sister &agrave; pareille &eacute;preuve. Moi-m&ecirc;me, qui ai de
+grands devoirs et de grands privil&egrave;ges, moi-m&ecirc;me, Mr. Vandeleur, je
+pourrais &agrave; peine manier avec s&eacute;curit&eacute; ce morceau de cristal affolant.
+Quant &agrave; vous, qui &ecirc;tes un chercheur de diamants, par go&ucirc;t et par
+profession, je ne crois pas qu'il y ait un seul crime au monde que vous
+ne soyez pr&ecirc;t &agrave; commettre, un ami sur la terre que vous ne soyez dispos&eacute;
+&agrave; trahir sur-le-champ; je ne sais si vous avez une famille, mais, en
+admettant que vous en ayez une, je certifie que vous sacrifieriez m&ecirc;me
+vos enfants,&mdash;et tout cela pourquoi? Non pas pour &ecirc;tre plus riche, non
+pas pour avoir plus de bien-&ecirc;tre et plus d'honneurs, mais simplement
+pour appeler le diamant &laquo;v&ocirc;tre&raquo;, pendant une ann&eacute;e ou deux, jusqu'&agrave;
+votre mort, pour pouvoir, toujours et sans cesse, ouvrir un coffre-fort
+et le contempler comme on contemple un tableau!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, r&eacute;pondit Vandeleur. J'ai fait bien des chasses, depuis la
+chasse &agrave; l'homme et &agrave; la femme jusqu'&agrave; la chasse aux moustiques. J'ai
+plong&eacute; pour avoir du corail, j'ai poursuivi des baleines et des tigres,
+et je d&eacute;clare qu'un diamant est la plus belle de toutes les proies. Il a
+la beaut&eacute; et la valeur; lui seul nous r&eacute;compense r&eacute;ellement des fatigues
+de la chasse. &Agrave; l'heure qu'il est, ainsi que Votre Altesse peut
+l'imaginer, je suis une piste. J'ai un flair s&ucirc;r, une grande exp&eacute;rience;
+je connais chacune des pierres que renferme la collection de mon fr&egrave;re,
+comme un berger conna&icirc;t son troupeau. Et que je meure, si je ne les
+retrouve pas toutes sans exception.</p>
+
+<p>&mdash;Sir Thomas Vandeleur vous devra une grande reconnaissance, dit le
+prince.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en suis pas tr&egrave;s s&ucirc;r, riposta le vieux brigand. Un des Vandeleur
+m'en devra, Thomas ou John,&mdash;Pierre ou Paul, nous sommes tous des
+ap&ocirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas bien...&raquo; dit le prince avec quelque d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant un domestique vint informer Mr. Vandeleur que sa voiture
+&eacute;tait &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Mr. Rolles regarda la pendule et vit que, lui aussi, devait s'en aller.
+Cette co&iuml;ncidence le frappa d'une fa&ccedil;on d&eacute;sagr&eacute;able, car il d&eacute;sirait ne
+plus revoir jamais le terrible chercheur de diamants.</p>
+
+<p>Un travail excessif ayant un peu &eacute;branl&eacute; ses nerfs, le jeune clergyman
+avait pris l'habitude de voyager de la fa&ccedil;on la plus luxueuse; cette
+fois, il avait retenu une place dans le <i>sleeping-car</i>.</p>
+
+<p>&laquo;Vous serez &agrave; votre aise, dit le conducteur; il n'y a personne dans le
+compartiment, seulement un vieux gentleman &agrave; l'autre bout.&raquo;</p>
+
+<p>L'heure approchant, on examinait les billets, quand Mr. Rolles aper&ccedil;ut
+son compagnon de voyage, que plusieurs facteurs aid&egrave;rent &agrave; monter;
+certes il n'y avait pas un homme sur la terre dont il n'e&ucirc;t pr&eacute;f&eacute;r&eacute; le
+voisinage, car c'&eacute;tait le vieux John Vandeleur, l'ex-dictateur du
+Paraguay.</p>
+
+<p>Les <i>sleeping-cars</i>, sur la ligne, &eacute;taient divis&eacute;s en trois
+compartiments, un &agrave; chaque bout pour les voyageurs, et un au centre,
+muni de tous les am&eacute;nagements d'un cabinet de toilette. Une porte
+roulant sur des coulisses s&eacute;parait chacun des deux premiers du lavabo;
+mais, comme il n'y avait ni verrous, ni serrures, on se trouvait, en
+somme, sur un terrain commun.</p>
+
+<p>Quand Mr. Rolles eut &eacute;tudi&eacute; sa position, il se reconnut sans d&eacute;fense.
+S'il prenait envie au dictateur de lui rendre visite pendant la nuit, il
+ne pouvait faire autrement que de le recevoir; il n'avait aucune
+possibilit&eacute; de barricade et restait d&eacute;couvert devant l'attaque comme
+s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; couch&eacute; au milieu des champs. Cette situation lui causa une
+v&eacute;ritable angoisse. Il se souvint avec inqui&eacute;tude des propos cyniques
+qu'il avait surpris &agrave; table, pendant le d&icirc;ner, de la profession de foi
+immorale qu'il lui avait entendu faire au prince scandalis&eacute;. Il se
+rappela aussi avoir lu que certaines personnes &eacute;taient dou&eacute;es d'une
+singuli&egrave;re vivacit&eacute; de perception pour sentir le voisinage de m&eacute;taux
+pr&eacute;cieux: &agrave; travers les murs et m&ecirc;me &agrave; une distance consid&eacute;rable,
+dit-on, elles devinent la pr&eacute;sence de l'or. Ne pouvait-il en &ecirc;tre de
+m&ecirc;me pour les pierreries? Et, s'il en &eacute;tait ainsi, qui donc &eacute;tait plus
+apte &agrave; poss&eacute;der ce sens transcendant que celui qui se glorifiait du nom
+de Chasseur de diamants? D'un tel homme, il avait tout &agrave; craindre; aussi
+fit-il des v&oelig;ux ardents pour l'arriv&eacute;e du jour.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, il ne n&eacute;gligea aucune pr&eacute;caution, cacha son diamant dans
+la poche la plus intime de tout un syst&egrave;me compliqu&eacute; de pardessus, et
+d&eacute;votement se mit sous la garde de la Providence.</p>
+
+<p>Le train poursuivait vers le nord sa course habituelle, &eacute;gale et rapide;
+la moiti&eacute; du trajet fut parcourue avant que le sommeil ne commen&ccedil;&acirc;t &agrave;
+l'emporter sur l'inqui&eacute;tude dans l'esprit de Mr. Rolles. Pendant quelque
+temps il r&eacute;sista &agrave; son influence; mais, de plus en plus, la fatigue
+s'imposait; un peu avant York il fut contraint de s'&eacute;tendre sur un des
+lits de repos et de laisser ses yeux se fermer; presque aussit&ocirc;t le
+jeune clergyman perdit conscience de la r&eacute;alit&eacute;. Sa derni&egrave;re pens&eacute;e fut
+pour son terrible voisin.</p>
+
+<p>Lorsqu'il s'&eacute;veilla, il e&ucirc;t fait encore nuit noire sans la flamme
+vacillante de la lampe voil&eacute;e, et le grondement, la tr&eacute;pidation continus
+prouvaient que le train ne ralentissait pas sa marche. Saisi d'une sorte
+de panique, Simon se dressa brusquement, car il venait d'&ecirc;tre tourment&eacute;
+par les r&ecirc;ves les plus p&eacute;nibles. Quelques secondes se pass&egrave;rent avant
+qu'il ne redev&icirc;nt ma&icirc;tre de lui, et m&ecirc;me quand il eut repris l'attitude
+horizontale, le sommeil continua de le fuir. Il restait &eacute;tendu, tout
+&eacute;veill&eacute;, le cerveau dans un &eacute;tat de violente agitation, les yeux fix&eacute;s
+sur la porte du cabinet de toilette. Enfon&ccedil;ant son feutre eccl&eacute;siastique
+sur son front, pour se prot&eacute;ger contre la lumi&egrave;re, il eut recours aux
+exp&eacute;dients habituels, tels que compter jusqu'&agrave; mille, sans penser &agrave;
+rien, par lesquels les malades d'exp&eacute;rience ont l'habitude d'appeler le
+sommeil. Dans le cas de Mr. Rolles tous les moyens furent sans
+efficacit&eacute;; il &eacute;tait harass&eacute; par une douzaine d'inqui&eacute;tudes diff&eacute;rentes.
+Ce vieillard, &agrave; l'autre bout de la voiture, le hantait sous les formes
+les plus sinistres; et, quelque position qu'il prit, le diamant dans sa
+poche lui causait une sensible souffrance physique. Il br&ucirc;lait, il &eacute;tait
+trop gros, il lui meurtrissait les c&ocirc;tes, et il y avait
+d'infinit&eacute;simales fractions de secondes, pendant lesquelles il avait
+presque envie de le jeter par la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Pendant qu'il gisait ainsi, un singulier accident arriva.</p>
+
+<p>La porte &agrave; coulisses remua un peu, puis davantage; elle fut finalement
+entrouverte. La lampe du cabinet de toilette n'&eacute;tait pas voil&eacute;e et &agrave; sa
+lumi&egrave;re, par l'ouverture &eacute;clair&eacute;e, Simon Rolles put voir la t&ecirc;te
+attentive de Mr. John Vandeleur. Il sentit que le regard de ce dernier
+s'arr&ecirc;tait avec insistance sur sa propre figure; l'instinct de la
+conservation le poussa aussit&ocirc;t &agrave; retenir son souffle et &agrave; r&eacute;primer le
+moindre mouvement; les yeux baiss&eacute;s, il surveilla en dessous
+l'indiscret. Un moment apr&egrave;s la t&ecirc;te disparut et la porte du cabinet de
+toilette fut referm&eacute;e.</p>
+
+<p>Le dictateur n'&eacute;tait pas venu pour attaquer, mais pour observer; son
+action n'&eacute;tait pas celle d'un homme qui en menace un autre, mais celle
+d'un homme menac&eacute; lui-m&ecirc;me. Si Mr. Rolles avait peur de lui, il semblait
+que, lui, de son c&ocirc;t&eacute;, ne f&ucirc;t pas tr&egrave;s tranquille sur le compte de Mr.
+Rolles. Il &eacute;tait venu, probablement, pour se convaincre que son unique
+compagnon de route dormait; rassur&eacute; sur ce point, il s'&eacute;tait aussit&ocirc;t
+retir&eacute;.</p>
+
+<p>Le clergyman sauta sur ses pieds; l'extr&ecirc;me terreur avait fait place &agrave;
+une r&eacute;action de t&eacute;m&eacute;rit&eacute;. Il r&eacute;fl&eacute;chit que le bruit du train filant &agrave;
+toute vapeur &eacute;touffait tout autre bruit, et il r&eacute;solut, co&ucirc;te que co&ucirc;te,
+de rendre la visite qu'il venait de recevoir. Se d&eacute;pouillant de son
+manteau, qui e&ucirc;t pu entraver la libert&eacute; de ses mouvements, il entra dans
+le cabinet de toilette et s'arr&ecirc;ta pour &eacute;couter. Comme il l'avait
+pressenti, on ne pouvait rien entendre, sauf ce fracas du train en
+marche; posant sa main sur la porte du c&ocirc;t&eacute; le plus &eacute;loign&eacute;, il se mit,
+avec pr&eacute;caution, &agrave; l'ouvrir d'environ six pouces. Alors il s'arr&ecirc;ta et
+ne put retenir une exclamation de surprise.</p>
+
+<p>John Vandeleur portait un bonnet de voyage en fourrure, avec des pans
+pour prot&eacute;ger les oreilles; et ceci, joint au bruit de l'express,
+expliquait son ignorance de ce qui se passait. Il est certain, du moins,
+qu'il ne leva pas la t&ecirc;te, et poursuivit son &eacute;trange occupation. Entre
+ses jambes &eacute;tait une bo&icirc;te &agrave; chapeau ouverte. D'une main il tenait la
+manche de son pardessus de loutre, de l'autre, un &eacute;norme couteau, avec
+lequel il venait de couper la doublure de cette manche. Mr. Rolles avait
+lu que quelques personnes portaient leur argent dans une ceinture, et
+comme il ne connaissait que les ceintures en usage au jeu de cricket, il
+n'avait jamais bien compris comment cela pouvait se faire. Mais l&agrave;,
+devant ses yeux, se produisait une chose beaucoup plus originale; car
+John Vandeleur portait des diamants dans la doublure de sa manche; et
+m&ecirc;me, pendant que le jeune clergyman continuait d'&eacute;pier, il put voir les
+pierres tomber en &eacute;tincelant, l'une apr&egrave;s l'autre, au fond de la bo&icirc;te &agrave;
+chapeau.</p>
+
+<p>Riv&eacute; au sol, il suivit des yeux cette extraordinaire besogne. Les
+diamants &eacute;taient pour la plupart petits et difficiles &agrave; distinguer.
+Soudain le dictateur parut rencontrer un obstacle; le dos courb&eacute; sur sa
+t&acirc;che, il employa les deux mains, mais ce ne fut qu'apr&egrave;s un effort
+consid&eacute;rable, qu'il tira de la doublure une grande couronne de diamants;
+pendant quelques secondes il la tint en l'air, pour la mieux examiner,
+avant de la placer avec le reste, dans la bo&icirc;te &agrave; chapeau. Cette
+couronne fut un trait de lumi&egrave;re pour Mr. Rolles; il la reconnut
+imm&eacute;diatement, comme ayant fait partie du tr&eacute;sor vol&eacute; &agrave; Harry Hartley
+par le vagabond. Il n'y avait pas moyen de se tromper; elle &eacute;tait
+exactement telle que l'agent de police l'avait d&eacute;crite; il y avait les
+&eacute;toiles de rubis avec une grosse &eacute;meraude au centre; il y avait les
+croissants entrelac&eacute;s, il y avait les pendants taill&eacute;s en poire, chacun
+form&eacute; d'une seule pierre, qui donnaient une valeur singuli&egrave;re &agrave; la
+couronne de lady Vandeleur.</p>
+
+<p>Mr. Rolles fut immens&eacute;ment soulag&eacute;; le dictateur &eacute;tait impliqu&eacute; dans
+l'affaire autant que lui-m&ecirc;me; aucun des deux ne pourrait rien dire
+contre l'autre. Dans le premier moment de satisfaction, il laissa
+&eacute;chapper un soupir; et, comme sa poitrine avait souffert de l'arr&ecirc;t de
+sa respiration, comme sa gorge &eacute;tait s&egrave;che, le soupir fut
+involontairement suivi d'une petite toux.</p>
+
+<p>Mr. Vandeleur leva la t&ecirc;te; une sombre et implacable col&egrave;re contracta
+ses sourcils; ses yeux s'ouvrirent d&eacute;mesur&eacute;ment et sa m&acirc;choire
+inf&eacute;rieure s'abaissa avec une expression d'&eacute;tonnement qui approchait de
+la fureur. D'un geste instinctif, il avait couvert la bo&icirc;te avec son
+manteau. Pendant une demi-minute, les deux hommes se regard&egrave;rent en
+silence. Ce moment ne fut pas long, mais il suffit &agrave; Mr. Rolles; ce
+novice &eacute;tait, nous l'avons dit, de ceux qui prennent rapidement une
+d&eacute;cision dans les occasions graves; il r&eacute;solut d'agir d'une mani&egrave;re
+singuli&egrave;rement audacieuse, et, tout en comprenant qu'il jouait sa vie
+sur un hasard, il parla le premier:</p>
+
+<p>&laquo;Excusez-moi&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>Le dictateur frissonna l&eacute;g&egrave;rement, et, lorsqu'il r&eacute;pondit, sa voix &eacute;tait
+rauque.</p>
+
+<p>&laquo;Que cherchez-vous ici, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Les diamants ont pour moi un int&eacute;r&ecirc;t tout particulier, r&eacute;pondit Mr.
+Rolles d'un air aussi calme que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; en pleine possession de
+lui-m&ecirc;me. Deux connaisseurs doivent entrer en rapport. J'ai l&agrave; une
+bagatelle qui m'appartient et qui pourra peut-&ecirc;tre me servir
+d'introduction.&raquo;</p>
+
+<p>Ce disant il tira tout naturellement l'&eacute;crin de sa poche, fit &eacute;tinceler,
+l'espace d'une seconde, le diamant du Rajah, puis le remit aussit&ocirc;t en
+s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Il &eacute;tait jadis &agrave; votre fr&egrave;re&raquo;, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>John Vandeleur continuait &agrave; le consid&eacute;rer d'un air ahuri, mais il ne
+parla ni ne bougea.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai &eacute;t&eacute; charm&eacute; de constater, reprit le jeune homme, que nous avions
+des pierres de la m&ecirc;me collection.&raquo;</p>
+
+<p>L'autre se taisait, an&eacute;anti par la surprise.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, dit-il enfin, je commence &agrave; m'apercevoir que je deviens vieux!
+Je ne suis positivement pas pr&eacute;par&eacute; &agrave; de certains petits incidents comme
+celui-ci. Mais &eacute;clairez-moi sur un point; mes yeux me trompent-ils, ou
+&ecirc;tes-vous tout de bon un eccl&eacute;siastique?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis dans les ordres, r&eacute;pondit Mr. Rolles.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! s'&eacute;cria l'autre; tant que je vivrai, je ne veux plus entendre
+jamais prononcer un seul mot contre ceux de votre habit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me comblez, dit Mr. Rolles.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pardonnez-moi, r&eacute;p&eacute;ta Vandeleur, pardonnez-moi, jeune homme. Vous
+n'&ecirc;tes pas un l&acirc;che, il me reste cependant &agrave; savoir si vous n'&ecirc;tes pas
+le dernier des fous. Peut-&ecirc;tre, continua-t-il en se renversant sur son
+si&egrave;ge, peut-&ecirc;tre consentirez-vous &agrave; me donner quelques d&eacute;tails. Je dois
+supposer que vous aviez un but, pour agir avec une impudence aussi
+stup&eacute;fiante, et j'avoue que je suis curieux de le conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s simple, r&eacute;pondit le clergyman; cela vient de ma grande
+inexp&eacute;rience de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais &agrave; en &ecirc;tre persuad&eacute;&raquo;, riposta Vandeleur.</p>
+
+<p>Alors Simon lui raconta toute l'histoire, depuis l'heure o&ugrave; il avait
+trouv&eacute; le diamant du Rajah dans le jardin d'un p&eacute;pini&eacute;riste, jusqu'au
+moment o&ugrave; il avait quitt&eacute; Londres par le train express. Il y ajouta un
+rapide aper&ccedil;u de ses sentiments et de ses pens&eacute;es durant le voyage et
+conclut par ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Quand je reconnus la couronne, je sus que nous &eacute;tions dans une
+situation identique vis-&agrave;-vis de la soci&eacute;t&eacute;, et cela m'inspira une id&eacute;e
+que, j'esp&egrave;re, vous ne trouverez pas mal fond&eacute;e. Je me dis que vous
+pourriez devenir en quelque sorte mon associ&eacute; dans les difficult&eacute;s et
+dans les profits de mon entreprise. &Agrave; quelqu'un de votre savoir sp&eacute;cial
+et de votre incontestable exp&eacute;rience, la vente du diamant donnerait peu
+d'embarras, tandis que pour moi, c'est une chose de toute impossibilit&eacute;.
+D'autre part, j'ai r&eacute;fl&eacute;chi que la somme que je perdrais en coupant le
+diamant, et cela probablement d'une main maladroite, me permettrait de
+vous payer tr&egrave;s g&eacute;n&eacute;reusement votre aide. Le sujet &eacute;tait d&eacute;licat &agrave;
+entamer et je manque peut-&ecirc;tre de tact. Mais je dois vous prier de vous
+souvenir que, pour moi, la situation est absolument nouvelle et que je
+suis enti&egrave;rement ignorant de l'&eacute;tiquette en usage. Je crois, sans
+vanit&eacute;, que j'eusse pu vous marier ou vous baptiser d'une mani&egrave;re tr&egrave;s
+acceptable; mais chacun a ses aptitudes en ce monde, cette sorte de
+march&eacute; ne figurait pas sur la liste de mes talents.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas l'intention de vous flatter, r&eacute;pondit Vandeleur, mais, sur
+ma foi, vous montrez des dispositions extraordinaires pour la vie
+criminelle.... Vous poss&eacute;dez plus de talents que vous ne pouvez
+l'imaginer, et, quoique j'aie vu nombre de coquins dans les diff&eacute;rentes
+parties du monde, je n'en ai jamais rencontr&eacute; un qui f&ucirc;t aussi cynique
+que vous. R&eacute;jouissez-vous, monsieur, vous &ecirc;tes enfin dans votre
+v&eacute;ritable voie! Quant &agrave; vous aider, vous pouvez me commander &agrave; votre
+volont&eacute;. Je dois simplement passer une journ&eacute;e &agrave; &Eacute;dimburg, pour des
+affaires qui concernent mon fr&egrave;re; ceci termin&eacute;, je retourne &agrave; Paris, o&ugrave;
+je r&eacute;side habituellement. Libre &agrave; vous de m'accompagner. Et, avant un
+mois, j'aurai amen&eacute;, je pense, notre petite besogne &agrave; une conclusion
+satisfaisante.&raquo;</p>
+
+<p>Ici, contrairement &agrave; toutes les r&egrave;gles de son art, notre auteur arabe
+arr&ecirc;te l'HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN. Je regrette et je condamne de tels
+proc&eacute;d&eacute;s; mais je dois suivre mon original, et renvoyer le lecteur, pour
+la fin des aventures de Mr. Simon Rolles, au prochain num&eacute;ro de la
+s&eacute;rie, l'HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="HISTOIRE_DE_LA_MAISON_AUX_PERSIENNES_VERTES" id="HISTOIRE_DE_LA_MAISON_AUX_PERSIENNES_VERTES"></a><a href="#table">HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES</a></h2>
+
+
+<p>Francis Scrymgeour, domicili&eacute; &agrave; &Eacute;dimbourg, employ&eacute; &agrave; la banque
+&Eacute;cossaise, avait atteint ses vingt-cinq ans dans l'atmosph&egrave;re d'une vie
+paisible, honorable et toute de famille. En bas &acirc;ge, il perdit sa m&egrave;re;
+son p&egrave;re, homme de sens et d'une extr&ecirc;me probit&eacute;, lui fit donner une
+excellente &eacute;ducation scolaire, en m&ecirc;me temps qu'il lui inculquait des
+habitudes d'ordre et d'&eacute;conomie. Affectueux et docile, Francis profita
+avec z&egrave;le de ces avantages et, dans la suite, se consacra c&oelig;ur et &acirc;me &agrave;
+des fonctions assez ingrates. Ses distractions principales consistaient
+en une promenade chaque samedi, un d&icirc;ner de famille de temps &agrave; autre et
+une excursion annuelle d'une quinzaine de jours dans les montagnes ou
+m&ecirc;me sur le continent. Il gagnait &agrave; vue d'&oelig;il dans l'estime de ses
+sup&eacute;rieurs et jouissait d&eacute;j&agrave; d'un traitement de deux cents livres
+sterling, avec esp&eacute;rance de le voir s'&eacute;lever ult&eacute;rieurement jusqu'au
+double de cette somme. Peu de jeunes gens &eacute;taient plus satisfaits de
+leur sort que Francis Scrymgeour, peu, il faut le dire, aussi laborieux
+et, aussi remplis de bonne volont&eacute;. Le soir, apr&egrave;s avoir lu le journal,
+il jouait quelquefois de la fl&ucirc;te pour amuser son p&egrave;re, qui lui
+inspirait le plus tendre respect.</p>
+
+<p>Un jour, il re&ccedil;ut d'une &eacute;tude d'avou&eacute; tr&egrave;s connue dans la ville un
+billet r&eacute;clamant la faveur d'une entrevue imm&eacute;diate. La lettre portait
+sur son enveloppe les mots &laquo;personnelle et confidentielle&raquo;, et lui &eacute;tait
+adress&eacute;e non pas chez lui, mais &agrave; la banque; deux d&eacute;tails insolites qui
+excit&egrave;rent au plus haut point sa curiosit&eacute;.</p>
+
+<p>Il se rendit donc avec empressement &agrave; cette sommation. L'avou&eacute;
+l'accueillit gravement, le pria de s'asseoir et, dans le langage ardu
+d'un homme d'affaires consomm&eacute;, proc&eacute;da, sans plus de pr&eacute;ambules, &agrave;
+l'expos&eacute; de la question.</p>
+
+<p>Une personne qui devait rester inconnue, mais qu'il avait toutes les
+raisons possibles de consid&eacute;rer, bref, un personnage de quelque
+notori&eacute;t&eacute; dans le pays, d&eacute;sirait faire &agrave; Francis une pension annuelle de
+cinq cents livres sterling, le capital &eacute;tant confi&eacute; aux soins de l'&eacute;tude
+et de deux d&eacute;positaires qui devaient &eacute;galement garder l'anonyme. Cette
+lib&eacute;ralit&eacute; &eacute;tait subordonn&eacute;e &agrave; de certaines conditions, dont aucune,
+d'ailleurs, n'impliquait rien d'excessif ni de d&eacute;shonorant.</p>
+
+<p>L'avou&eacute; r&eacute;p&eacute;ta ces derniers mots avec une emphase qui semblait indiquer
+le d&eacute;sir de ne pas s'engager davantage.</p>
+
+<p>Francis lui demanda de quelle nature &eacute;taient ces conditions.</p>
+
+<p>&laquo;Comme je vous l'ai deux fois fait remarquer, r&eacute;pondit-il, elles ne sont
+ni excessives ni d&eacute;shonorantes; mais en m&ecirc;me temps je ne puis vous
+dissimuler qu'elles sont d'une esp&egrave;ce peu commune. En v&eacute;rit&eacute;, le cas est
+dans l'ensemble si parfaitement en dehors de nos pratiques ordinaires
+que si j'ai consenti &agrave; m'en charger, c'est par &eacute;gard pour la r&eacute;putation
+du gentleman qui me le confiait et, permettez-moi d'ajouter, Mr.
+Scrymgeour, pouss&eacute; par l'estime que des rapports, bien fond&eacute;s, je n'en
+doute pas, m'ont inspir&eacute;e pour votre personne.&raquo;</p>
+
+<p>Francis le supplia d'&ecirc;tre plus explicite.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne sauriez croire, dit-il, &agrave; quel point ces conditions
+m'inqui&egrave;tent.</p>
+
+<p>&mdash;Elles sont au nombre de deux, r&eacute;pliqua l'homme de loi, de deux
+seulement, et vous vous rappellerez que la somme dont il s'agit s'&eacute;l&egrave;ve
+&agrave; cinq cents livres par an, sans frais; j'avais omis d'ajouter, sans
+frais.&raquo;</p>
+
+<p>L'avou&eacute; fixa sur son nouveau client un regard solennel.</p>
+
+<p>&laquo;La premi&egrave;re, poursuivit-il, est extr&ecirc;mement simple. Vous vous trouverez
+&agrave; Paris dans l'apr&egrave;s-midi du dimanche 15 de ce mois; vous vous
+pr&eacute;senterez au bureau de location de la Com&eacute;die-Fran&ccedil;aise, o&ugrave; vous
+trouverez un coupon pris en votre nom, qui vous attend. Vous &ecirc;tes pri&eacute;
+de rester assis tout le temps du spectacle &agrave; la place retenue; voil&agrave;
+pour la premi&egrave;re condition.</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais certainement pr&eacute;f&eacute;r&eacute; que ce f&ucirc;t un jour de semaine, r&eacute;pondit
+Francis, qui &eacute;tait tr&egrave;s religieux, mais apr&egrave;s tout, pour une fois....</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; Paris, cher monsieur, ajouta l'avou&eacute; d'un ton conciliant; je suis
+moi-m&ecirc;me quelque peu timor&eacute;, mais dans les circonstances pr&eacute;sentes, et &agrave;
+Paris, je n'h&eacute;siterais pas un instant.&raquo;</p>
+
+<p>Et tous les deux de rire ensemble.</p>
+
+<p>&laquo;L'autre condition est plus importante. Il s'agit d'un mariage. Mon
+client, prenant &agrave; votre bonheur un int&eacute;r&ecirc;t profond, d&eacute;sire vous guider
+dans le choix d'une &eacute;pouse. Il d&eacute;sire vous guider absolument,
+entendez-le bien.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquons-nous, je vous prie, interrompit Francis. Dois-je &eacute;pouser
+quiconque il plaira &agrave; cette invisible personne de me pr&eacute;senter, fille ou
+veuve, blanche ou noire?</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous assurer, r&eacute;pondit l'avou&eacute;, que votre bienfaiteur tiendra
+compte des rapports d'&acirc;ge et de position. Quant &agrave; la race, j'avoue que
+ce point m'a &eacute;chapp&eacute; et que j'ai omis de m'en informer; qu'&agrave; cela ne
+tienne, je vais, si vous le d&eacute;sirez, en prendre note, et vous en serez
+avis&eacute; &agrave; bref d&eacute;lai.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Francis, il reste &agrave; savoir si tout ceci n'est pas une
+indigne mystification. Ce que vous m'exposez est inexplicable,
+invraisemblable. Tant que je ne pourrai voir plus clair, ni d&eacute;couvrir
+quelque motif plausible, je vous d&eacute;clare que je refuse de me pr&ecirc;ter &agrave;
+cette op&eacute;ration. Si vous ne connaissez pas le fond des choses, si vous
+ne le devinez pas ou si vous n'&ecirc;tes pas autoris&eacute; &agrave; le dire, je prends
+mon chapeau et je retourne &agrave; ma banque.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, r&eacute;pondit l'avou&eacute;, mais je devine souvent assez juste.
+Pour moi, votre p&egrave;re seul est &agrave; la source de ce myst&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re! s'&eacute;cria Francis avec un geste de d&eacute;dain. Le digne homme n'a
+jamais rien eu de cach&eacute; pour moi, ni une pens&eacute;e ni un sou!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez pas compris, dit l'avou&eacute;. Ce n'est pas &agrave; M. Scrymgeour
+a&icirc;n&eacute; que je fais allusion, car il n'est pas votre p&egrave;re. Quand sa femme
+et lui s'&eacute;tablirent &agrave; &Eacute;dimbourg, vous aviez d&eacute;j&agrave; pr&egrave;s d'un an et il y
+avait trois mois &agrave; peine que vous &eacute;tiez confi&eacute; &agrave; leurs soins. Le secret
+a &eacute;t&eacute; bien gard&eacute;, mais tel est le fait. Votre p&egrave;re est inconnu et,
+encore une fois, je suis persuad&eacute; qu'il est l'auteur des offres que je
+suis charg&eacute; de vous transmettre.&raquo;</p>
+
+<p>Il serait difficile de peindre la stup&eacute;faction de Francis &agrave; cette
+communication impr&eacute;vue.</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur, dit-il, confondu, apr&egrave;s des r&eacute;v&eacute;lations aussi foudroyantes,
+vous voudrez bien m'accorder quelques heures de r&eacute;flexion. Vous saurez
+ce soir ce que j'aurai d&eacute;cid&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>L'avou&eacute; loua sa prudence, et Francis, s'&eacute;tant excus&eacute; &agrave; la banque sous un
+pr&eacute;texte quelconque, gagna la campagne, o&ugrave; il fit une longue promenade
+solitaire pour mieux passer en revue les diff&eacute;rents aspects de cette
+curieuse aventure. Le sentiment, agr&eacute;able &agrave; tout prendre, de son
+importance personnelle le rendait d'autant plus circonspect, mais
+cependant le r&eacute;sultat de ses m&eacute;ditations ne pouvait &ecirc;tre douteux. La
+chair est faible; la rente de cinq cents livres sterling et les
+conditions singuli&egrave;res qui y &eacute;taient attach&eacute;es, tout cela avait un
+attrait irr&eacute;sistible. Il se d&eacute;couvrit une r&eacute;pugnance extr&ecirc;me pour ce nom
+de Scrymgeour auquel longtemps il n'avait rien reproch&eacute;, puis il
+commen&ccedil;a &agrave; trouver bien m&eacute;prisables les horizons born&eacute;s de sa vie
+d'autrefois, et, quand enfin son parti fut pris, il marcha avec un
+sentiment de libert&eacute; et de force jusqu'alors inconnu; les perspectives
+les plus joyeuses s'ouvraient devant lui. Il n'eut qu'un mot &agrave; dire &agrave;
+l'avou&eacute; et imm&eacute;diatement un ch&egrave;que repr&eacute;sentant deux trimestres arri&eacute;r&eacute;s
+lui fut remis, car, par une attention d&eacute;licate, la rente &eacute;tait antidat&eacute;e
+du 1<sup>er</sup> janvier. Avec ce chiffon de papier en poche, il revint chez lui;
+l'entresol de Scotland street lui parut mesquin; pour la premi&egrave;re fois
+ses narines se r&eacute;volt&egrave;rent contre l'odeur de la cuisine; il observa chez
+son p&egrave;re adoptif quelques insuffisances de mani&egrave;res, quelques manques de
+distinction qui le surprirent et le choqu&egrave;rent. Bref, il se d&eacute;cida &agrave;
+partir d&egrave;s le lendemain pour Paris.</p>
+
+<p>Arrivant dans cette ville bien avant la date indiqu&eacute;e, il s'installa
+dans un modeste h&ocirc;tel fr&eacute;quent&eacute; par des Anglais et des Italiens, et l&agrave;,
+il r&eacute;solut de se perfectionner dans la connaissance de la langue
+fran&ccedil;aise. &Agrave; cet effet, il prit un ma&icirc;tre deux fois par semaine, engagea
+de longues conversations avec des personnes errantes dans les
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es et fr&eacute;quenta tous les th&eacute;&acirc;tres. Ses habits avaient &eacute;t&eacute;
+renouvel&eacute;s, il se faisait raser et coiffer chaque matin, ce qui lui
+donnait un air &eacute;tranger et semblait effacer la vulgarit&eacute; des ann&eacute;es
+&eacute;coul&eacute;es. Enfin le fameux samedi arriva; il se rendit au bureau du
+Th&eacute;&acirc;tre Fran&ccedil;ais. &Agrave; peine eut-il dit son nom qu'un employ&eacute; lui remit le
+coupon dans une enveloppe dont l'adresse &eacute;tait encore humide.</p>
+
+<p>&laquo;On vient de le prendre &agrave; l'instant, dit ce personnage.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! s'&eacute;cria Francis. Puis-je vous demander quelle mine avait le
+monsieur qui est venu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! votre ami n'est pas difficile &agrave; peindre. C'est un beau vieillard,
+grand et fort, &agrave; cheveux blancs, et portant au travers du visage une
+cicatrice de coup de sabre. Un homme ainsi marqu&eacute; se laisse reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; merci de votre obligeance.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne doit pas &ecirc;tre bien loin; en vous d&eacute;p&ecirc;chant vous pourrez
+peut-&ecirc;tre le rejoindre.&raquo;</p>
+
+<p>Francis ne se le fit pas r&eacute;p&eacute;ter deux fois et, s'&eacute;lan&ccedil;ant hors du
+th&eacute;&acirc;tre, il plongea ses regards avidement dans toutes les directions.
+Malheureusement plus d'un homme &agrave; cheveux blancs &eacute;tait en vue, et, bien
+qu'il se mit en devoir de les rattraper tous les uns apr&egrave;s les autres,
+pas un n'avait le coup de sabre. Pendant pr&egrave;s d'une demi-heure il
+explora les rues du voisinage, jusqu'&agrave; ce que, reconnaissant la folie de
+cette recherche, il pensa qu'une promenade serait le moyen le meilleur
+pour calmer son &eacute;motion; car le brave gar&ccedil;on avait &eacute;t&eacute; profond&eacute;ment
+troubl&eacute; par cette quasi-rencontre avec celui qui &eacute;tait, il n'en pouvait
+douter, l'auteur de ses jours.</p>
+
+<p>Le hasard le conduisit par la rue Drouot et la rue des Martyrs jusqu'au
+boulevard ext&eacute;rieur, et ce hasard-l&agrave; le servit mieux que tous les
+calculs; bient&ocirc;t, en effet, il aper&ccedil;ut deux hommes qui, assis sur un
+banc, semblaient absorb&eacute;s dans un dialogue des plus anim&eacute;s. L'un &eacute;tait
+jeune, brun, de belle apparence et portait, malgr&eacute; son habit s&eacute;culier,
+le sceau ind&eacute;l&eacute;bile de l'eccl&eacute;siastique; l'autre r&eacute;pondait en tous
+points &agrave; la description donn&eacute;e par l'employ&eacute; du th&eacute;&acirc;tre. Francis sentit
+son c&oelig;ur battre &agrave; se rompre dans sa poitrine il allait entendre la voix
+de son p&egrave;re! Faisant un d&eacute;tour, il vint sans bruit s'asseoir derri&egrave;re le
+couple en question, qui, tout entier &agrave; ses affaires, ne prit pas garde &agrave;
+lui. La conversation avait lieu en anglais.</p>
+
+<p>&laquo;Vos soup&ccedil;ons perp&eacute;tuels commencent &agrave; m'ennuyer, Rolles, disait le
+vieillard. Je fais ce que je peux, vous dis-je; un homme ne se procure
+pas des millions en un jour. D'ailleurs de quoi vous plaignez-vous? Ne
+vous ai-je pas &eacute;cout&eacute; par pure complaisance, vous, un &eacute;tranger, et ne
+vivez-vous pas de mes g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Dites de vos avances, Mr. Vandeleur, r&eacute;pliqua vertement le jeune
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;Avances, si vous voulez, et int&eacute;r&ecirc;t au lieu de complaisance si vous le
+pr&eacute;f&eacute;rez, fit le vieillard d'un ton irrit&eacute;. Je ne suis pas ici pour
+chicaner sur des mots. Les affaires sont les affaires, et je vous
+rappellerai que les v&ocirc;tres sont trop louches pour les airs que vous
+prenez. Fiez-vous &agrave; moi ou adressez-vous &agrave; un autre; mais, de gr&acirc;ce,
+tr&ecirc;ve &agrave; vos j&eacute;r&eacute;miades.</p>
+
+<p>&mdash;J'apprends &agrave; conna&icirc;tre le monde, dit le jeune homme, et je vois
+maintenant que si vous avez beaucoup de motifs pour me duper, vous n'en
+avez aucun, en revanche, pour agir honn&ecirc;tement. Moi non plus, je
+n'&eacute;plucherai pas les mots: c'est pour vous-m&ecirc;me que vous voulez le
+diamant; vous le savez bien, osez dire le contraire!... N'avez-vous pas
+d&eacute;j&agrave; contrefait ma signature et fouill&eacute; mon logement en mon absence? Je
+comprends la raison de tous ces d&eacute;lais; vous guettez votre proie,
+parbleu, chasseur de diamant, et par moyens honn&ecirc;tes ou non vous
+l'aurez! Il faut que cela cesse, vous dis-je; ne me poussez pas &agrave; bout
+ou je vous promets une surprise de ma fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien &agrave; vous de menacer! r&eacute;pondit Vandeleur. Deux autres, vous le
+savez, peuvent se donner ce plaisir. Mon fr&egrave;re est &agrave; Paris, la police
+est sur ses gardes, et, si vous persistez &agrave; me fatiguer de vos plaintes,
+je vous pr&eacute;parerai aussi une petite surprise, Mr. Rolles; mais la mienne
+sera unique et bonne. Comprenez-vous, ou faut-il vous parler h&eacute;breu?
+Toutes choses ont des bornes et ma patience aussi. Mardi &agrave; sept heures,
+pas un jour, pas une heure, pas une seconde avant, quand il s'agirait de
+vous sauver la vie; et, si vous ne voulez pas attendre, allez au diable;
+bon voyage.&raquo;</p>
+
+<p>Ce disant, le dictateur se leva; secouant la t&ecirc;te et brandissant sa
+canne d'un air furieux, il se mit en marche dans la direction de
+Montmartre, tandis que son compagnon demeurait assis sur le banc dans
+l'attitude d'un d&eacute;couragement profond.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Francis, comment dire sa consternation, son &eacute;pouvante?
+L'esp&eacute;rance et la tendresse qui agitaient son c&oelig;ur au moment o&ugrave; il
+s'&eacute;tait assis sur ce banc avaient fait place &agrave; l'horreur, au d&eacute;sespoir
+le plus complet; sa pens&eacute;e se porta involontairement vers le vieux
+Scrymgeour, qui lui apparut comme un p&egrave;re autrement bon et respectable
+que cet intrigant irascible et dangereux. N&eacute;anmoins il garda sa pr&eacute;sence
+d'esprit, et, sans perdre une minute, s'&eacute;lan&ccedil;a sur les pas du vieillard
+balafr&eacute;, &agrave; qui la col&egrave;re semblait donner des ailes. Absorb&eacute; dans des
+pens&eacute;es furieuses, John Vandeleur marchait sans songer &agrave; regarder
+derri&egrave;re lui. Il s'arr&ecirc;ta tr&egrave;s haut dans la rue Lepic, devant une maison
+&agrave; deux &eacute;tages garnie de persiennes vertes; de l&agrave; on devait dominer tout
+Paris et jouir de l'air pur des hauteurs. Toutes les fen&ecirc;tres donnant
+sur la rue &eacute;taient herm&eacute;tiquement closes; quelques arbres montraient
+leur t&ecirc;te par-dessus un mur &eacute;lev&eacute; que h&eacute;rissaient des pointes de fer;
+John Vandeleur tira une clef de sa poche, ouvrit une porte et disparut.</p>
+
+<p>Une fois seul, Francis s'arr&ecirc;ta et regarda autour de lui. Le quartier
+&eacute;tait d&eacute;sert et l'h&ocirc;tel isol&eacute; au milieu du jardin; il devenait
+impossible de continuer l'espionnage. Pourtant, un examen plus attentif
+lui fit remarquer que le pignon d'une grande maison situ&eacute;e &agrave; quelques
+pas de l&agrave; donnait sur le jardin, et que dans ce pignon une fen&ecirc;tre &eacute;tait
+perc&eacute;e. Il interrogea la fa&ccedil;ade et vit suspendu un &eacute;criteau: <i>Chambres
+non meubl&eacute;es &agrave; louer</i> <i>au mois</i>. Il s'informa; la chambre ayant vue sur
+le jardin se trouvait pr&eacute;cis&eacute;ment vacante. Francis n'h&eacute;sita pas: il prit
+cette chambre, paya d'avance et retourna &agrave; son h&ocirc;tel chercher ses
+bagages.</p>
+
+<p>Que le vieillard au coup de sabre f&ucirc;t ou non son p&egrave;re, que la piste
+qu'il suivait f&ucirc;t fausse ou non, en tout cas, il avait &eacute;videmment mis le
+doigt sur un noir myst&egrave;re et il se promit de ne pas quitter son
+embuscade tant qu'il ne l'aurait point d&eacute;brouill&eacute;.</p>
+
+<p>De la fen&ecirc;tre de son nouveau logis, Francis dominait compl&egrave;tement le
+jardin de la maison aux persiennes vertes. Imm&eacute;diatement en dessous de
+lui, un assez beau marronnier ombrageait deux tables rustiques sur
+lesquelles on devait d&icirc;ner durant les grandes chaleurs de l'&eacute;t&eacute;. &Agrave; part
+une &eacute;troite all&eacute;e sabl&eacute;e conduisant de la v&eacute;randa &agrave; la porte de la rue,
+et un petit espace laiss&eacute; libre entre les tables et la maison, le sol
+&eacute;tait enti&egrave;rement recouvert par une v&eacute;g&eacute;tation &eacute;paisse. Post&eacute; derri&egrave;re
+sa jalousie, car il n'osait l'ouvrir de peur d'attirer l'attention,
+Francis observait la place sans rien voir de tr&egrave;s significatif quant aux
+m&oelig;urs de ses habitants. En somme, c'&eacute;tait un jardin de couvent et la
+maison avait l'air d'une prison; on ne pouvait gu&egrave;re d&eacute;duire de ce fait
+que des habitudes de retraite et le go&ucirc;t de la solitude. Les persiennes
+&eacute;taient toutes closes, la porte de la v&eacute;randa ferm&eacute;e, le jardin, autant
+qu'il en pouvait juger, absolument d&eacute;sert; une petite fum&eacute;e bleu&acirc;tre,
+s'&eacute;chappant discr&egrave;tement d'une des chemin&eacute;es, r&eacute;v&eacute;lait seule la pr&eacute;sence
+d'&ecirc;tres vivants.</p>
+
+<p>Pour se donner une contenance et ne pas rester oisif, Francis avait
+achet&eacute; une g&eacute;om&eacute;trie d'Euclide en fran&ccedil;ais. Assis par terre et appuy&eacute; au
+mur, il se mit &agrave; copier et &agrave; traduire, le dos de sa valise lui servant
+de pupitre, car il n'avait ni table ni chaise. De temps &agrave; autre il
+allait jeter un coup d'&oelig;il sur la maison aux persiennes vertes: les
+fen&ecirc;tres restaient obstin&eacute;ment ferm&eacute;es et le jardin vide.</p>
+
+<p>Sa vigilance pers&eacute;v&eacute;rante n'&eacute;tait pas r&eacute;compens&eacute;e et il commen&ccedil;ait &agrave;
+s'assoupir quand, entre neuf et dix heures, un coup de sonnette le tira
+brusquement de sa torpeur; il se pr&eacute;cipita vers son observatoire et
+arriva &agrave; temps pour entendre grincer des serrures et remuer des cha&icirc;nes.
+Mr. Vandeleur, envelopp&eacute; d'une robe de chambre de velours noir et coiff&eacute;
+d'un bonnet pareil, se montra ensuite une lanterne &agrave; la main, sortit de
+la v&eacute;randa et atteignit la porte grill&eacute;e de la rue. Nouveau bruit de
+verrous et de ferraille, puis Francis vit le myst&eacute;rieux vieillard
+revenir en escortant un individu de mine abjecte.</p>
+
+<p>Une demi-heure apr&egrave;s, le visiteur fut reconduit et Mr. Vandeleur, posant
+sa lanterne sur la table rustique, acheva tranquillement son cigare sous
+le marronnier. Francis, qui, entre deux branches, ne perdait de vue
+aucun de ses gestes, crut deviner &agrave; ses sourcils fronc&eacute;s et &agrave; la
+contraction de ses l&egrave;vres, qu'une pens&eacute;e p&eacute;nible le pr&eacute;occupait. Tout &agrave;
+coup une voix de jeune fille se fit entendre dans la maison.</p>
+
+<p>&laquo;Dix heures! criait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais&raquo;, r&eacute;pondit John Vandeleur.</p>
+
+<p>Il jeta son bout de cigare, reprit la lanterne et disparut sous la
+v&eacute;randa. D&egrave;s que la porte fut ferm&eacute;e, l'obscurit&eacute; et le silence le plus
+complet r&eacute;gn&egrave;rent autour de la maison, et Francis eut beau &eacute;carquiller
+les yeux, il ne put d&eacute;couvrir le moindre rayon de lumi&egrave;re entre les
+lames des persiennes. Les chambres &agrave; coucher, pensa-t-il, &eacute;taient de
+l'autre c&ocirc;t&eacute;. Il comprit la v&eacute;ritable raison de ce fait quand, le
+lendemain, il revint &agrave; son observatoire d&egrave;s l'aube, la duret&eacute; de sa
+couche sur le plancher ne l'engageant pas &agrave; prolonger son sommeil. Les
+persiennes s'ouvrirent toutes, mues par un ressort int&eacute;rieur, et
+d&eacute;couvrirent des rideaux de fer semblables aux fermetures des boutiques,
+qui se relev&egrave;rent par un proc&eacute;d&eacute; analogue. Pendant une heure, les
+chambres rest&egrave;rent ouvertes &agrave; l'air frais du matin, puis Mr. Vandeleur
+referma les volets de sa propre main. Tandis que Francis observait avec
+&eacute;tonnement toutes ces pr&eacute;cautions, la porte de la maison s'ouvrit et une
+jeune fille vint regarder dans le jardin. Elle rentra moins de deux
+minutes apr&egrave;s, mais ces deux minutes suffirent pour r&eacute;v&eacute;ler aux yeux
+&eacute;blouis de Francis les charmes les plus captivants. Une telle apparition
+n'excita pas seulement sa curiosit&eacute;, elle lui remit au c&oelig;ur le courage
+et l'esp&eacute;rance. Les allures suspectes de son p&egrave;re suppos&eacute; cess&egrave;rent de
+hanter son esprit; d&egrave;s ce moment il adopta avec joie sa nouvelle
+famille; que la jeune fille d&ucirc;t devenir sa s&oelig;ur ou bien sa femme, il ne
+doutait pas qu'elle ne f&ucirc;t un ange. Ce fut avec une terreur subite qu'il
+r&eacute;fl&eacute;chit qu'apr&egrave;s tout il ne savait pas grand-chose et avait pu se
+tromper en suivant Mr. Vandeleur.</p>
+
+<p>Le portier, qu'il interrogea, lui donna peu de renseignements, mais ce
+peu avait quelque chose de myst&eacute;rieux et d'&eacute;quivoque. Le locataire du
+petit h&ocirc;tel voisin &eacute;tait un Anglais prodigieusement riche et tr&egrave;s
+excentrique dans ses allures. Il poss&eacute;dait d'importantes collections, et
+c'&eacute;tait pour les prot&eacute;ger qu'il avait fait poser ces pointes de fer sur
+le mur, ces contrevents m&eacute;talliques et tous ces syst&egrave;mes compliqu&eacute;s de
+serrures. Il vivait l&agrave; seul avec Mademoiselle et une vieille servante,
+ne voyant personne, sauf quelques visiteurs singuliers avec lesquels il
+semblait avoir des affaires.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce que Mademoiselle est sa fille? demanda Francis.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, r&eacute;pondit le portier, c'est la fille de la maison, et
+vous ne vous en douteriez gu&egrave;re &agrave; la voir travailler! Riche comme il
+l'est, Mr. Vandeleur envoie pourtant sa <i>demoiselle</i> au march&eacute;, le
+panier au bras, ni plus ni moins qu'une servante.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les collections? reprit Francis.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il para&icirc;t qu'elles valent beaucoup d'argent, voil&agrave; tout ce
+que je sais. Depuis l'arriv&eacute;e de ces gens-l&agrave;, personne dans le quartier
+n'a seulement d&eacute;pass&eacute; leur porte.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, vous devez bien avoir quelque id&eacute;e de ce qu'elles peuvent
+&ecirc;tre. Sont-ce des tableaux, des &eacute;toffes, des statues, des bijoux, quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, monsieur, r&eacute;pondit le bonhomme en haussant les &eacute;paules, ce
+seraient des carottes, que je ne pourrais vous en dire davantage. Vous
+voyez bien que la maison est gard&eacute;e comme une forteresse.&raquo;</p>
+
+<p>D&eacute;sappoint&eacute;, Francis retournait &agrave; sa chambre quand le portier le
+rappela.</p>
+
+<p>&laquo;Tenez, monsieur, je me souviens maintenant que la veille bonne m'a dit
+un jour que son ma&icirc;tre avait &eacute;t&eacute; dans toutes les parties du monde et
+qu'il en avait rapport&eacute; beaucoup de diamants. Si c'est &ccedil;a, on doit avoir
+un joli coup d'&oelig;il derri&egrave;re ces volets.&raquo;</p>
+
+<p>Le fameux dimanche arriva. Aussit&ocirc;t le th&eacute;&acirc;tre ouvert, Francis fut &agrave; sa
+place. Le fauteuil qui avait &eacute;t&eacute; pris pour lui &eacute;tait &agrave; deux ou trois
+stalles du couloir de gauche et parfaitement en vue des baignoires
+d'avant-sc&egrave;ne. Comme cette place avait &eacute;t&eacute; choisie expr&egrave;s, il n'&eacute;tait
+pas douteux que sa situation ne f&ucirc;t significative; Francis jugea
+d'instinct que la loge qui &eacute;tait &agrave; sa droite allait figurer sous une
+forme quelconque dans le drame o&ugrave; il se trouvait lui-m&ecirc;me jouer un r&ocirc;le.
+Et, de fait, cette loge &eacute;tait plac&eacute;e de telle sorte que ceux qui
+l'occupaient pourraient le d&eacute;visager tout le temps du spectacle, en
+&eacute;chappant &agrave; son observation, si bon leur semblait, gr&acirc;ce aux &eacute;crans et &agrave;
+la profondeur du r&eacute;duit. Francis se promit donc de faire bonne garde;
+tout en paraissant absorb&eacute; par la pi&egrave;ce, il surveillait la loge vide du
+coin de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>Le second acte &eacute;tait commenc&eacute; et d&eacute;j&agrave; avanc&eacute; m&ecirc;me quand la porte
+s'ouvrit; deux personnes se dissimul&egrave;rent dans le coin le plus obscur de
+la loge. Francis &eacute;tranglait d'&eacute;motion. C'&eacute;taient Mr. Vandeleur et sa
+fille. Son sang bouillait dans ses veines, ses oreilles tintaient, la
+t&ecirc;te lui tournait. Il n'osait regarder, de peur d'&eacute;veiller les soup&ccedil;ons;
+son programme qu'il lisait et relisait dans tous les sens, passait du
+blanc au rouge devant lui; quand il leva les yeux, la sc&egrave;ne lui parut &agrave;
+une lieue de distance et il trouva la voix, les gestes des acteurs
+ridicules et impertinents. Enfin il se risqua &agrave; jeter un coup d'&oelig;il
+dans la direction qui l'int&eacute;ressait et il sentit aussit&ocirc;t que son regard
+avait crois&eacute; celui de la jeune fille. Un frisson secoua ses membres, il
+vit &agrave; la fois toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Que n'aurait-il pas
+donn&eacute; pour entendre ce qui se passait entre les Vandeleur, p&egrave;re et
+fille! Que n'aurait-il pas donn&eacute; pour oser prendre sa lorgnette et pour
+pouvoir les examiner avec calme! Sa vie sans doute se d&eacute;cidait dans
+cette loge, et lui, clou&eacute; sur ce fauteuil, ne pouvant ni intervenir ni
+m&ecirc;me suivre le d&eacute;bat, &eacute;tait condamn&eacute; &agrave; souffrir dans une anxi&eacute;t&eacute;
+impuissante.</p>
+
+<p>Enfin l'acte s'acheva, ses voisins se pr&eacute;par&egrave;rent &agrave; sortir. Il &eacute;tait
+naturel qu'il en fit autant; mais alors, force &eacute;tait de passer devant la
+loge en question. Faisant appel &agrave; tout son courage et regardant
+obstin&eacute;ment le bout de ses souliers, il se leva et s'avan&ccedil;a lentement,
+car un vieux monsieur asthmatique le pr&eacute;c&eacute;dait. Qu'allait-il faire?
+Aborderait-il les Vandeleur en passant? Lancerait-il dans la loge le
+cam&eacute;lia de sa boutonni&egrave;re? Rel&egrave;verait-il la t&ecirc;te et jetterait-il un
+regard de tendresse sur la jeune personne qui &eacute;tait sa s&oelig;ur ou sa
+fianc&eacute;e? Tandis qu'il se d&eacute;battait, aux prises avec ces alternatives
+diverses, il eut la vision de sa douce et modeste existence &agrave; la banque
+d'&Eacute;cosse, et un regret fugitif du pass&eacute; traversa son &acirc;me. Mais il
+arrivait devant la loge: tout en se demandant encore ce qu'il devait
+faire, il tourna la t&ecirc;te et leva les yeux. Une exclamation de
+d&eacute;sappointement lui &eacute;chappa, la loge &eacute;tait vide; pendant ses r&eacute;flexions
+la famille Vandeleur &eacute;tait partie.</p>
+
+<p>Une personne polie lui fit remarquer qu'il obstruait le passage;
+machinalement il se remit &agrave; marcher et se laissa porter par la foule. Il
+se retrouva dans la rue; l&agrave; il s'arr&ecirc;ta, et l'air frais de la nuit remit
+promptement l'&eacute;quilibre dans ses facult&eacute;s; mais sa t&ecirc;te pesait
+lourdement sur ses &eacute;paules et, &agrave; sa grande surprise, il chercha
+vainement le sujet des deux actes qu'il venait d'entendre; un
+irr&eacute;sistible besoin de sommeil succ&eacute;dait &agrave; tant d'agitations; h&eacute;lant un
+fiacre, il se fit reconduire chez lui, bris&eacute; de fatigue et d&eacute;go&ucirc;t&eacute; de la
+vie.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Francis alla aux abords du march&eacute;, guetter le
+passage de miss Vandeleur. Son attente ne fut pas tromp&eacute;e; vers huit
+heures, il la vit d&eacute;boucher d'une des rues. Elle &eacute;tait simplement et
+presque pauvrement mise, mais dans sa d&eacute;marche, dans sa taille, jusque
+dans l'aisance avec laquelle elle portait son panier de m&eacute;nag&egrave;re, il y
+avait une gr&acirc;ce, une distinction &agrave; laquelle on ne pouvait se m&eacute;prendre.</p>
+
+<p>Tandis que Francis se glissait dans l'embrasure d'une porte, il lui
+sembla qu'un rayon de soleil accompagnait cette d&eacute;licieuse personne et
+dissipait les ombres devant elle. Il la laissa le d&eacute;passer, puis il
+sortit de sa cachette et l'appela par son nom:</p>
+
+<p>&laquo;Miss Vandeleur!&raquo;</p>
+
+<p>Elle se retourna et devint blanche comme une morte en le reconnaissant.</p>
+
+<p>&laquo;Pardon, continua-t-il; Dieu m'est t&eacute;moin que je ne voulais pas vous
+effrayer; d'ailleurs vous n'avez rien &agrave; craindre d'un serviteur aussi
+d&eacute;vou&eacute; que moi. Croyez-le, je n'ai ni la libert&eacute; ni le choix des moyens.
+Je sens que nous avons beaucoup d'int&eacute;r&ecirc;ts communs, mais sans comprendre
+rien de plus. Je suis dans les t&eacute;n&egrave;bres, dans l'impossibilit&eacute; d'agir,
+ignorant m&ecirc;me qui sont mes amis ou mes ennemis.&raquo;</p>
+
+<p>La jeune fille murmura:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais qui vous &ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si, mademoiselle, vous le savez, et bien mieux que moi-m&ecirc;me. Sur
+ce point surtout, daignez m'&eacute;clairer: dites-moi... poursuivit-il en
+suppliant, qui suis-je? qui &ecirc;tes-vous? et comment nos destin&eacute;es
+sont-elles entrem&ecirc;l&eacute;es? Venez &agrave; mon secours, mademoiselle, un mot, un
+seul mot, le nom de mon p&egrave;re, si vous voulez; et ma reconnaissance sera
+sans bornes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas vous tromper, r&eacute;pondit la jeune fille. Je sais qui vous
+&ecirc;tes, mais je ne suis pas autoris&eacute;e &agrave; vous l'apprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Dites au moins alors que vous me pardonnez mon audace, et j'attendrai
+aussi patiemment que je pourrai. Puisque le sort me condamne &agrave; une
+ignorance cruelle, je me soumets; mais n'ajoutez pas &agrave; mes angoisses la
+crainte de vous avoir pour ennemie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous avez fait &eacute;tait tr&egrave;s naturel, et je n'ai rien &agrave; vous
+pardonner. Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit donc &ecirc;tre <i>adieu</i>? dit-il tristement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je n'en sais rien moi-m&ecirc;me. Adieu quant &agrave; pr&eacute;sent, si vous le
+pr&eacute;f&eacute;rez.&raquo;</p>
+
+<p>Et sur ces mots elle s'&eacute;loigna d'un pas rapide.</p>
+
+<p>Francis rentra chez lui en proie &agrave; une violente &eacute;motion.</p>
+
+<p>L'Euclide fit peu de progr&egrave;s ce jour-l&agrave; et il passa plus de temps &agrave; la
+fen&ecirc;tre qu'&agrave; son bureau improvis&eacute;. Pourtant, &agrave; part le retour de miss
+Vandeleur, qui retrouva son p&egrave;re savourant un londr&egrave;s sous la v&eacute;randa,
+il n'eut rien &agrave; noter jusqu'&agrave; l'heure du d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir apais&eacute; sa faim dans un restaurant du quartier, le jeune
+homme retourna rue Lepic, plus impatient que jamais. Surprise! Un
+domestique &agrave; cheval et tenant la bride d'une jument sell&eacute;e se promenait
+de long en large devant le mur du jardin. Le portier de Francis, adoss&eacute;
+contre la porte, fumait sa pipe, tout en s'absorbant dans la
+contemplation de ce spectacle inusit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Regardez, cria-t-il au jeune homme. La superbe b&ecirc;te! Un fr&egrave;re de M.
+Vandeleur vient d'arriver en visite. C'est un grand homme, un g&eacute;n&eacute;ral de
+votre pays; vous devez bien le conna&icirc;tre de r&eacute;putation.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais entendu parler d'un g&eacute;n&eacute;ral Vandeleur, r&eacute;pondit
+Francis, mais nous avons bien des officiers de ce grade, et d'ailleurs
+mes occupations ont &eacute;t&eacute; exclusivement civiles.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui, reprit le portier, qui a perdu le grand diamant des Indes;
+vous devez savoir cela, du moins, les journaux en ont assez parl&eacute;!
+Aussit&ocirc;t qu'il put se d&eacute;barrasser de son concierge, Francis escalada ses
+&eacute;tages et courut &agrave; la fen&ecirc;tre. Les deux Vandeleur &eacute;taient assis sous le
+marronnier et causaient tout en fumant. Le g&eacute;n&eacute;ral, petit homme rubicond
+et sangl&eacute; dans sa redingote, offrait une certaine ressemblance avec son
+fr&egrave;re, bien qu'il en f&ucirc;t plut&ocirc;t la caricature; il avait quelque chose de
+sa d&eacute;marche d&eacute;gag&eacute;e et hautaine, mais il &eacute;tait beaucoup moins grand,
+plus vieux, plus commun, et, somme toute, il faisait assez triste mine &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; du dictateur.</p>
+
+<p>Pench&eacute;s tous deux sur la table, ils paraissaient discuter avec
+animation, mais si bas que Francis attrapait &agrave; peine un mot par-ci
+par-l&agrave;, ce qui lui suffit d'ailleurs pour se convaincre que la
+conversation roulait sur lui-m&ecirc;me et sur sa carri&egrave;re. Il saisit
+distinctement le nom de Scrymgeour, et s'imagina entendre celui de
+Francis.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup le g&eacute;n&eacute;ral se leva, en proie &agrave; une violente col&egrave;re et se
+r&eacute;pandit en exclamations.</p>
+
+<p>&laquo;Francis Vandeleur!&raquo; cria-t-il en soulignant le second nom. &laquo;Francis
+Vandeleur, vous dis-je!&raquo;</p>
+
+<p>Le dictateur fit de tout le corps un geste moiti&eacute; affirmatif, moiti&eacute;
+m&eacute;prisant, mais sa r&eacute;ponse n'arriva pas jusqu'au jeune homme.</p>
+
+<p>Ce Francis Vandeleur, &eacute;tait-ce lui? Discutaient-ils donc sous quel nom
+on allait le marier? Lui-m&ecirc;me &eacute;tait-il bien &eacute;veill&eacute; et ses sens &eacute;gar&eacute;s
+ne l'abusaient-ils pas?</p>
+
+<p>L'entretien avait repris &agrave; voix basse; puis, la discussion s'&eacute;levant
+sans doute de nouveau entre les deux fr&egrave;res, la voix du g&eacute;n&eacute;ral &eacute;clata
+furieuse.</p>
+
+<p>&laquo;Ma femme? criait-il, j'en ai par-dessus la t&ecirc;te. Qu'on ne m'en parle
+plus; son nom m&ecirc;me m'est odieux.&raquo;</p>
+
+<p>Et les jurons s'entrem&ecirc;laient aux coups de poing qui pleuvaient sur la
+table.</p>
+
+<p>Son fr&egrave;re parut chercher &agrave; l'apaiser, et peu apr&egrave;s le reconduisit. Ils
+&eacute;chang&egrave;rent une poign&eacute;e de mains suffisamment cordiale, mais, &agrave; peine la
+porte se fut-elle referm&eacute;e sur le visiteur, que John Vandeleur partit
+d'un &eacute;clat de rire qui vint sonner comme un &eacute;cho diabolique aux oreilles
+de Francis.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e s'acheva sans amener rien de nouveau. Le jeune homme n'&eacute;tait
+gu&egrave;re plus avanc&eacute; que la veille, mais il se consolait en pensant que le
+lendemain &eacute;tait le fameux mardi; le sort s'acharn&acirc;t-il contre lui, il ne
+pouvait manquer de faire quelque d&eacute;couverte importante.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e fut longue; comme l'heure du d&icirc;ner approchait, les
+pr&eacute;paratifs commenc&egrave;rent sous le marronnier. Sur une des tables que
+Francis apercevait entre les branches, on apporta des piles d'assiettes,
+les ingr&eacute;dients de la salade, etc.; sur l'autre on dressa le couvert,
+mais le feuillage la cachait presque enti&egrave;rement &agrave; Francis et il devina
+plut&ocirc;t qu'il ne vit de l'argenterie et une nappe blanche.</p>
+
+<p>Mr. Rolles arriva &agrave; sept heures pr&eacute;cises; il avait l'air m&eacute;fiant d'un
+homme qui se tient sur ses gardes, parlant peu et bas. Le dictateur, au
+contraire, semblait fort joyeux; son rire remplissait le jardin, et, aux
+modulations de sa voix, on devinait qu'il racontait des dr&ocirc;leries en
+imitant l'accent de diff&eacute;rents pays. Avant m&ecirc;me qu'ils eussent fini leur
+vermouth, tout sentiment de malaise semblait avoir disparu entre le
+jeune clergyman et son interlocuteur et ils bavardaient comme une paire
+de vieux amis.</p>
+
+<p>Miss Vandeleur fit enfin son entr&eacute;e, apportant la soupi&egrave;re. Rolles se
+pr&eacute;cipita pour lui offrir son secours, qu'elle refusa en riant, et il y
+eut un &eacute;change g&eacute;n&eacute;ral de plaisanteries qui devaient avoir trait &agrave; cette
+mani&egrave;re primitive de se servir soi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;On est plus &agrave; l'aise&raquo;, d&eacute;clarait Mr. Vandeleur.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s ils &eacute;taient assis autour de la table et Francis les
+perdit de vue; malheureusement, il n'entendait gu&egrave;re plus qu'il ne
+voyait. &Agrave; en juger par le babillage anim&eacute;, par le bruit incessant de
+couteaux et de fourchettes qui sortaient du marronnier, le repas &eacute;tait
+gai, et Francis, qui grignotait un petit pain dans sa cachette, ne put
+se d&eacute;fendre d'un mouvement d'envie.</p>
+
+<p>Les convives causaient entre chaque plat et s'attard&egrave;rent plus
+longuement encore sur un dessert exquis arros&eacute; d'un vin vieux d&eacute;bouch&eacute;
+avec soin par le dictateur lui-m&ecirc;me. La nuit &eacute;tait pure, &eacute;toil&eacute;e, sans
+une brise; il commen&ccedil;ait &agrave; faire sombre cependant et deux bougies furent
+apport&eacute;es sur le dressoir. Des flots de lumi&egrave;re &eacute;mergeaient en m&ecirc;me
+temps de la v&eacute;randa. Le jardin se trouva donc absolument illumin&eacute;.</p>
+
+<p>Pour la dixi&egrave;me fois peut-&ecirc;tre, miss Vandeleur rentra dans la maison;
+elle revint cette fois portant la cafeti&egrave;re, qu'elle posa sur le
+dressoir; au m&ecirc;me instant son p&egrave;re se leva en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Le caf&eacute;, c'est de mon d&eacute;partement.&raquo;</p>
+
+<p>Francis le vit se dresser de toute sa haute taille. Sans cesser de
+causer par-dessus son &eacute;paule avec les autres convives, il remplit les
+deux tasses; puis, par un mouvement de v&eacute;ritable prestidigitation, versa
+dans l'une d'elles le contenu d'une tr&egrave;s petite fiole. La chose fut si
+vivement faite que celui qui ne le quittait pas des yeux eut &agrave; peine le
+temps de s'en apercevoir. Une seconde apr&egrave;s, Mr. Vandeleur &eacute;tait
+retourn&eacute; pr&egrave;s de la table apportant les deux tasses.</p>
+
+<p>&laquo;Avant que nous ayons fini de boire, notre Juif sera sans doute ici&raquo;,
+dit-il.</p>
+
+<p>Il est impossible de d&eacute;crire l'effroi et l'angoisse de Francis. Quel
+complot se tramait donc l&agrave;, devant lui? Il se sentait moralement oblig&eacute;
+d'intervenir, mais comment? C'&eacute;tait peut-&ecirc;tre une simple plaisanterie,
+et quelle mine ferait-il dans le cas o&ugrave; son avertissement tomberait &agrave;
+faux? D'autre part, s'il y avait trahison, fallait-il d&eacute;noncer et perdre
+l'homme auquel il devait la vie? Il commen&ccedil;a l&agrave;-dessus &agrave; s'apercevoir
+qu'il jouait un r&ocirc;le d'espion. L'attente devenait une torture cruelle;
+son c&oelig;ur avait des palpitations irr&eacute;guli&egrave;res, ses jambes fl&eacute;chissaient
+sous lui, une sueur froide l'inondait tout entier, il s'accrocha
+d&eacute;faillant &agrave; l'appui de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Plusieurs minutes, des si&egrave;cles, se pass&egrave;rent. La conversation semblait
+languir; tout &agrave; coup on entendit un verre se briser, en m&ecirc;me temps qu'un
+autre bruit, sourd celui-l&agrave;, comme si quelqu'un f&ucirc;t tomb&eacute; le front sur
+la table. Puis un cri per&ccedil;ant d&eacute;chira l'air.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'avez-vous fait? Il est mort! disait miss Vandeleur.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! fit le terrible vieillard d'une voix si vibrante que Francis
+ne perdit pas un mot. Il se porte aussi bien que moi. Prenez-le par les
+talons, je vais le tenir par les &eacute;paules.&raquo;</p>
+
+<p>Des sanglots lui r&eacute;pondirent.</p>
+
+<p>&laquo;M'entendez-vous, reprit la m&ecirc;me voix rude, ou faut-il vous faire ob&eacute;ir
+de force? Choisissez, mademoiselle.&raquo;</p>
+
+<p>Il y eut une nouvelle pause, puis le dictateur continua d'un ton moins
+violent:</p>
+
+<p>&laquo;Prenez les pieds de cet homme, il faut que je le porte dans la maison.
+Ah! si j'&eacute;tais plus jeune, rien au monde ne me retiendrait. Mais
+aujourd'hui, l'&acirc;ge, les dangers, tout est contre moi... mes mains
+tremblent et il faut que vous m'aidiez.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un crime! dit la jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis votre p&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Cet appel parut produire son effet; Francis entendit pi&eacute;tiner le
+gravier, une chaise tomba, puis il vit le p&egrave;re et la fille traverser
+l'all&eacute;e et dispara&icirc;tre sous la v&eacute;randa, portant un corps inanim&eacute;,
+affreusement p&acirc;le, dont la t&ecirc;te pendait. &Eacute;tait-il mort ou vivant? En
+d&eacute;pit de l'affirmation de Mr. Vandeleur, Francis &eacute;tait fort inquiet. Un
+crime venait d'&ecirc;tre commis, une catastrophe terrible s'abattait sur la
+maison aux persiennes vertes. &Agrave; son grand &eacute;tonnement, Francis sentit
+l'horreur et le m&eacute;pris faire place chez lui &agrave; un sentiment de piti&eacute; pour
+le vieillard et pour l'enfant qu'un grand p&eacute;ril mena&ccedil;ait sans doute. Un
+&eacute;lan g&eacute;n&eacute;reux le poussa; lui aussi lutterait avec son p&egrave;re contre le
+monde, la justice et la fatalit&eacute;; relevant brusquement la jalousie, il
+sauta sur la fen&ecirc;tre, &eacute;tendit les bras et se jeta, les yeux ferm&eacute;s, dans
+le feuillage du marronnier.</p>
+
+<p>Les branches craquaient sous lui sans qu'il p&ucirc;t en saisir une; enfin un
+rameau plus fort se trouva sous sa main, il resta suspendu quelques
+secondes, puis, se laissant aller, tomba lourdement contre la table. Un
+cri d'alarme partit de la maison: sa singuli&egrave;re entr&eacute;e n'&eacute;tait point
+pass&eacute;e inaper&ccedil;ue. Peu lui importait; en trois bonds il fut sous la
+v&eacute;randa.</p>
+
+<p>Dans une petite pi&egrave;ce, tapiss&eacute;e de nattes et entour&eacute;e de vitrines
+remplies d'objets rares et pr&eacute;cieux, Mr. Vandeleur &eacute;tait pench&eacute; sur le
+corps du clergyman. Il se releva comme Francis entrait et quelque chose
+glissa de ses doigts dans ceux de sa fille; ce fut fait en un clin
+d'&oelig;il; &agrave; peine Francis avait-il eu le temps de voir, mais il lui sembla
+que le coupable avait saisi cet objet sur la poitrine de sa victime et
+qu'apr&egrave;s l'avoir regard&eacute; un milli&egrave;me de seconde, il l'avait rapidement
+pass&eacute; &agrave; sa fille. Tout cela s'&eacute;tait produit en moins de temps qu'il n'en
+faut pour le dire, tandis que Francis restait sur le seuil, un pied en
+l'air.</p>
+
+<p>Se pr&eacute;cipitant aux genoux du dictateur:</p>
+
+<p>&laquo;P&egrave;re! s'&eacute;cria-t-il, laissez-moi vous secourir. Traitez-moi en p&egrave;re et
+vous trouverez chez moi tout le d&eacute;vouement d'un fils.&raquo;</p>
+
+<p>Une explosion de jurons formidables fut toute la r&eacute;ponse qu'il obtint.</p>
+
+<p>&laquo;P&egrave;re, fils, fils, p&egrave;re! Qu'est-ce que cette com&eacute;die? Comment &ecirc;tes-vous
+entr&eacute; dans mon jardin, monsieur? Et, par le diable, qui &ecirc;tes-vous? que
+voulez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Abasourdi, Francis se releva sans mot dire.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, comme frapp&eacute; d'un trait de lumi&egrave;re, John Vandeleur se mit &agrave;
+rire bruyamment.</p>
+
+<p>&laquo;Je vois, s'&eacute;cria-t-il, je comprends, c'est le Scrymgeour! Tr&egrave;s bien,
+Mr. Scrymgeour, tr&egrave;s bien, je vais vous mettre en quelques mots au
+courant de votre situation. Vous vous &ecirc;tes introduit chez moi par force,
+sinon par ruse, &agrave; coup s&ucirc;r sans y &ecirc;tre invit&eacute;, et vous choisissez pour
+m'accabler de vos protestations de tendresse le moment o&ugrave; un h&ocirc;te vient
+de s'&eacute;vanouir &agrave; ma table. Je ne suis pas votre p&egrave;re; puisque vous tenez
+&agrave; le savoir, vous &ecirc;tes le fils naturel de mon fr&egrave;re et d'une marchande
+de poissons. J'avais pour vous une indiff&eacute;rence qui touche de pr&egrave;s &agrave;
+l'antipathie, et d'apr&egrave;s ce que je vois de votre conduite, votre esprit
+me para&icirc;t digne de votre ext&eacute;rieur. Je livre ces quelques remarques &agrave;
+vos m&eacute;ditations, et je vous prie avant tout de me d&eacute;barrasser de votre
+pr&eacute;sence. Si je n'&eacute;tais pas occup&eacute;, ajouta-t-il avec un geste mena&ccedil;ant,
+vous recevriez la plus belle ross&eacute;e que ce bras ait jamais donn&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Francis &eacute;tait p&eacute;trifi&eacute;; il e&ucirc;t voulu &ecirc;tre &agrave; cent lieues de cette maison
+maudite; mais, ne sachant comment s'en aller ni quel chemin prendre, il
+demeurait plant&eacute; comme un piquet au milieu de la chambre. Miss Vandeleur
+rompit le silence.</p>
+
+<p>&laquo;P&egrave;re, vous &ecirc;tes en col&egrave;re... vous parlez sans savoir.... Mr. Scrymgeour
+a pu se tromper, mais ses intentions &eacute;taient bonnes.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma fille; vous me rappelez une autre observation que je crois
+devoir faire &agrave; M. Scrymgeour. Mon fr&egrave;re, monsieur, a &eacute;t&eacute; assez absurde
+pour vous accorder une pension. Il a eu la pr&eacute;somption et la sottise de
+vouloir vous marier &agrave; cette demoiselle; vous lui avez &eacute;t&eacute; montr&eacute; il y a
+deux jours, et j'ai le plaisir de vous annoncer qu'elle a repouss&eacute; avec
+d&eacute;go&ucirc;t l'id&eacute;e d'une pareille union. Permettez-moi d'ajouter que j'ai
+beaucoup d'influence sur mon fr&egrave;re, et qu'il ne tiendra pas &agrave; moi
+qu'avant la fin de la semaine vous ne soyez renvoy&eacute; sans le sou &agrave; votre
+paperasserie.&raquo;</p>
+
+<p>Le ton du vieillard &eacute;tait, s'il est possible, plus blessant encore que
+ses paroles. Devant cette haine furieuse, Francis perdit la t&ecirc;te; il
+cacha son visage entre ses mains et un sanglot souleva sa poitrine.</p>
+
+<p>Miss Vandeleur intervint de nouveau.</p>
+
+<p>&laquo;Mr. Scrymgeour, dit-elle d'une voix douce, ne vous affligez pas des
+paroles de mon p&egrave;re. Je ne ressens pour vous aucune aversion; au
+contraire, j'ai demand&eacute; &agrave; faire avec vous plus ample connaissance; ce
+qui se passe ce soir ne m'inspire, croyez-le bien, que beaucoup d'estime
+et de piti&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, Simon Rolles agita convulsivement le bras, il revenait &agrave;
+lui, n'ayant absorb&eacute; qu'un violent narcotique. Vandeleur se pencha,
+examina son visage, puis se releva en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Allons, puisque vous &ecirc;tes si satisfaite de sa conduite, prenez une
+lumi&egrave;re, mademoiselle, et montrez &agrave; ce b&acirc;tard le chemin de la porte.&raquo;</p>
+
+<p>La jeune fille s'empressa d'ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&laquo;Merci, lui dit Francis d&egrave;s qu'ils furent seuls dans le jardin, merci du
+fond de l'&acirc;me. Vos paroles resteront dans ma m&eacute;moire comme un souvenir
+consolateur attach&eacute; &agrave; cette nuit, qui a &eacute;t&eacute; la plus cruelle de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit ce que je pensais, r&eacute;pondit-elle, j'&eacute;tais indign&eacute;e de vous
+voir si injustement trait&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Ils avaient atteint la porte de la rue, et miss Vandeleur, posant sa
+lumi&egrave;re sur le gravier, se mit &agrave; d&eacute;tacher les cha&icirc;nes.</p>
+
+<p>&laquo;Encore un mot, dit Francis: est-ce que je ne dois plus vous revoir?</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! vous avez entendu mon p&egrave;re. Je ne peux qu'ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>&mdash;Dites au moins que ce n'est pas de votre plein gr&eacute;... que ce n'est pas
+vous qui me chassez.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit-elle, vous me semblez un brave et honn&ecirc;te gar&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, donnez-moi un gage.&raquo;</p>
+
+<p>La main sur la derni&egrave;re serrure, elle s'arr&ecirc;ta un instant; tous les
+verrous &eacute;taient tir&eacute;s, il ne restait plus qu'&agrave; pousser la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Si j'y consens, r&eacute;pondit-elle, promettez-vous de m'ob&eacute;ir de point en
+point?</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, tout ordre venant de vous m'est sacr&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Elle tourna la clef et ouvrit la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, soit; mais vous ne savez pas ce que vous demandez. Quoi qu'il
+arrive et quoi que vous entendiez, ne revenez pas ici. Marchez le plus
+vite que vous pourrez jusqu'&agrave; ce que vous ayez atteint les quartiers
+&eacute;clair&eacute;s et fr&eacute;quent&eacute;s, et l&agrave; encore tenez-vous sur vos gardes; vous
+&ecirc;tes en p&eacute;ril plus que vous ne le pensez. Promettez-moi de ne pas
+regarder ce gage avant que vous ne soyez en s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je le promets&raquo;, r&eacute;pondit Francis.</p>
+
+<p>Elle lui mit dans la main un mouchoir roul&eacute;, et, le poussant dans la rue
+avec une vigueur dont il ne la croyait pas capable:</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, lui cria-t-elle, sauvez-vous!&raquo;</p>
+
+<p>La porte retomba, loquets et verrous furent replac&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Allons, se dit Francis, puisque j'ai promis!...&raquo;</p>
+
+<p>Et il descendit rapidement la rue. Il n'&eacute;tait pas &agrave; cinquante pas de la
+maison quand un cri diabolique retentit soudain dans le silence de la
+nuit. Instinctivement, il s'arr&ecirc;ta, un autre passant en fit autant, les
+habitants des maisons voisines se mirent aux fen&ecirc;tres. Cet &eacute;moi semblait
+l'&oelig;uvre d'un seul homme, qui hurlait de rage et de d&eacute;sespoir, comme une
+lionne &agrave; qui l'on a vol&eacute; ses petits, et Francis ne fut pas moins surpris
+qu'effray&eacute; d'entendre son nom s'&eacute;lever au milieu d'une vol&eacute;e de jurons
+en anglais. Son premier mouvement fut de retourner en arri&egrave;re; mais, se
+rappelant l'avis de miss Vandeleur, il pensa que le mieux &eacute;tait de h&acirc;ter
+le pas, et il se remettait en marche, quand le dictateur, t&ecirc;te nue,
+cheveux au vent, criant et gesticulant, passa &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui comme un
+boulet de canon.</p>
+
+<p>&laquo;Je l'ai &eacute;chapp&eacute; belle! pensa Francis. Je ne sais pas ce qu'il peut me
+vouloir, mais il n'est certes pas bon &agrave; fr&eacute;quenter pour le quart
+d'heure, et je ferai mieux d'ob&eacute;ir &agrave; cette aimable fille.&raquo;</p>
+
+<p>Il retourna sur ses pas pour prendre une rue lat&eacute;rale et gagner la rue
+Lepic, se laissant poursuivre de l'autre c&ocirc;t&eacute;. Le calcul &eacute;tait mauvais.
+Il n'avait en r&eacute;alit&eacute; qu'une chose &agrave; faire: entrer dans le plus proche
+caf&eacute;, et laisser passer le gros de l'orage. Mais, outre que Francis
+n'avait pas l'exp&eacute;rience de la guerre, sa conscience tr&egrave;s nette ne lui
+faisait appr&eacute;hender rien de plus qu'une entrevue d&eacute;sagr&eacute;able, chose dont
+il lui semblait avoir fait ce soir-l&agrave; un apprentissage plus que
+suffisant. Il se sentait endolori de corps et d'esprit.</p>
+
+<p>Le souvenir de ses contusions lui rappela tout &agrave; coup que son chapeau
+&eacute;tait rest&eacute; dans sa chambre et que ses v&ecirc;tements avaient tant soit peu
+souffert de son passage &agrave; travers les branches du marronnier. Il entra
+dans le premier magasin venu, acheta un chapeau de feutre &agrave; larges bords
+et fit r&eacute;parer sommairement le d&eacute;sordre de sa toilette. Quant au gage de
+miss Vandeleur, toujours dissimul&eacute; sous son mouchoir, il l'avait mis en
+s&ucirc;ret&eacute; dans la poche de son pantalon.</p>
+
+<p>&Agrave; quelques pas de la boutique, il sentit un choc soudain: une main
+s'abattit sur son &eacute;paule, tandis qu'une bord&eacute;e d'injures lui entrait
+dans les oreilles. C'&eacute;tait le dictateur, qui, ayant renonc&eacute; &agrave; rattraper
+sa proie, remontait chez lui par la rue Lepic.</p>
+
+<p>Francis &eacute;tait un robuste gar&ccedil;on, mais il ne pouvait lutter ni de force
+ni d'adresse avec un tel adversaire; apr&egrave;s quelques efforts st&eacute;riles, il
+se rendit.</p>
+
+<p>&laquo;Que me voulez-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que vous saurez l&agrave;-bas&raquo;, r&eacute;pondit l'autre d'un air farouche.
+Et il entra&icirc;na le jeune homme du c&ocirc;t&eacute; de la maison aux persiennes
+vertes.</p>
+
+<p>Tout en paraissant renoncer &agrave; la lutte, Francis guettait l'instant
+propice pour se sauver. D'une brusque secousse, il se d&eacute;gagea, laissant
+le col de son paletot dans la main de son agresseur, et il reprit sa
+course dans la direction du boulevard. Les chances &eacute;taient retourn&eacute;es;
+si John Vandeleur &eacute;tait le plus fort, Francis &eacute;tait de beaucoup le plus
+agile des deux, et il fut bient&ocirc;t perdu dans la foule. Il reprit haleine
+un instant, puis, de plus en plus intrigu&eacute; et inquiet, il continua de
+marcher rapidement jusqu'&agrave; la place de l'Op&eacute;ra, &eacute;clair&eacute;e comme en plein
+jour par la lumi&egrave;re &eacute;lectrique.</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; qui suffirait, je pense, &agrave; miss Vandeleur&raquo;, se dit-il.</p>
+
+<p>Tournant &agrave; gauche, il suivit le boulevard, entra au bar am&eacute;ricain et
+demanda un bock. L'&eacute;tablissement &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s d&eacute;sert; il &eacute;tait trop
+t&ocirc;t ou trop tard pour les habitu&eacute;s. Deux ou trois messieurs &eacute;taient
+dispers&eacute;s &agrave; des tables isol&eacute;es; mais Francis, absorb&eacute; dans ses propres
+r&eacute;flexions, ne remarqua pas leur pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>Il s'installa dans un coin et tira le mouchoir de sa poche: l'objet
+qu'entourait ce mouchoir se trouva &ecirc;tre un &eacute;l&eacute;gant &eacute;tui en maroquin,
+qui, s'ouvrant par un ressort, d&eacute;couvrit aux yeux &eacute;pouvant&eacute;s du jeune
+homme un diamant de taille monstrueuse et d'un &eacute;clat extraordinaire. Le
+fait &eacute;tait si parfaitement inexplicable, la valeur de cette pierre si
+&eacute;videmment exceptionnelle, que le jeune Scrymgeour resta p&eacute;trifi&eacute;,
+an&eacute;anti, les yeux riv&eacute;s sur l'&eacute;crin grand ouvert, dans l'attitude d'un
+homme frapp&eacute; d'idiotisme.</p>
+
+<p>Une voix, calme et imp&eacute;rieuse tout ensemble, lui glissa ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Fermez cet &eacute;crin et faites bonne contenance.&raquo;</p>
+
+<p>En levant les yeux, Francis vit devant lui un homme de la physionomie la
+plus distingu&eacute;e, jeune encore et v&ecirc;tu avec une &eacute;l&eacute;gante simplicit&eacute;; il
+avait quitt&eacute; l'une des tables voisines et, apportant son verre, &eacute;tait
+venu s'asseoir pr&egrave;s de Francis.</p>
+
+<p>&laquo;Fermez cet &eacute;crin, r&eacute;p&eacute;ta l'&eacute;tranger, et remettez-le dans votre poche,
+o&ugrave; je suis persuad&eacute; qu'il n'aurait jamais d&ucirc; se trouver. T&acirc;chez de
+perdre cet air abasourdi et traitez-moi comme si j'&eacute;tais une personne de
+votre connaissance, rencontr&eacute;e par hasard. Allons, vite, trinquez avec
+moi. Voil&agrave; qui est mieux. Vous n'&ecirc;tes qu'un amateur, monsieur, je
+suppose?&raquo;</p>
+
+<p>L'inconnu pronon&ccedil;a ces mots avec un sourire plein de sous-entendus et se
+renversa sur sa chaise en lan&ccedil;ant dans l'air une ample bouff&eacute;e de tabac.</p>
+
+<p>&laquo;Pour l'amour de Dieu, dit Francis, apprenez-moi qui vous &ecirc;tes et ce que
+veut dire tout ceci. J'ob&eacute;is &agrave; vos injonctions, et vraiment je ne sais
+pas pourquoi; mais j'ai travers&eacute; ce soir tant d'aventures bizarres, et
+tous ceux que je rencontre se conduisent si singuli&egrave;rement, que j'en
+arrive &agrave; croire que j'ai perdu la t&ecirc;te ou que je voyage dans une autre
+plan&egrave;te. Votre physionomie m'inspire confiance, monsieur; vous paraissez
+&ecirc;tre un homme d'exp&eacute;rience, sage et bon; dites-moi pourquoi vous
+m'abordez ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Chaque chose a son temps, r&eacute;pondit l'&eacute;tranger; j'ai le pas sur vous.
+Commencez par me dire, vous, comment il se fait que le diamant du Rajah
+soit en votre possession.</p>
+
+<p>&mdash;Le diamant du Rajah! r&eacute;p&eacute;ta Francis.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre place je ne parlerais pas si haut. Oui, monsieur, le diamant
+du Rajah; c'est lui que vous avez dans votre poche, et cela sans aucun
+doute. Je le connais bien, l'ayant vu plus de vingt fois dans la
+collection de sir Thomas Vandeleur.</p>
+
+<p>&mdash;Sir Thomas Vandeleur?... Le g&eacute;n&eacute;ral... mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Votre p&egrave;re! Je ne savais pas que le g&eacute;n&eacute;ral Vandeleur e&ucirc;t des enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis fils naturel&raquo;, r&eacute;pondit Francis en rougissant.</p>
+
+<p>L'autre s'inclina d'un air grave: ce fut le salut d'un homme qui
+s'excuse silencieusement aupr&egrave;s de son &eacute;gal, et Francis se sentit
+aussit&ocirc;t rassur&eacute;, r&eacute;confort&eacute;, toujours sans savoir pourquoi. La pr&eacute;sence
+de cet inconnu lui faisait du bien et lui inspirait confiance; il lui
+semblait toucher la terre ferme. Un sentiment de respect involontaire le
+poussa tout &agrave; coup &agrave; &ocirc;ter son chapeau, comme s'il se f&ucirc;t trouv&eacute; en
+pr&eacute;sence d'un sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&laquo;Je vois, dit l'&eacute;tranger, que vos aventures n'ont pas &eacute;t&eacute; d'un genre
+pr&eacute;cis&eacute;ment pacifique. Votre col est d&eacute;chir&eacute;, votre visage porte des
+&eacute;gratignures et vous avez une blessure &agrave; la tempe. Peut-&ecirc;tre
+excuserez-vous ma curiosit&eacute; si je vous demande de m'expliquer la cause
+de ces accidents et comment il se fait qu'un objet vol&eacute; de pareille
+valeur se trouve dans votre poche.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;trompez-vous, repartit Francis avec beaucoup de vivacit&eacute;; je ne
+poss&egrave;de aucun objet vol&eacute;. Si vous faites allusion au diamant, je l'ai
+re&ccedil;u, il n'y a pas une heure, des mains m&ecirc;mes de miss Vandeleur, rue
+Lepic.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Vandeleur! rue Lepic! Vous m'int&eacute;ressez plus que vous ne croyez,
+monsieur. Continuez, je vous prie.</p>
+
+<p>&mdash;Ciel!...&raquo; s'&eacute;cria Francis.</p>
+
+<p>Un &eacute;clair venait de traverser sa m&eacute;moire. N'avait-il pas vu Mr.
+Vandeleur plonger sa main dans le gilet de son convive &eacute;vanoui pour y
+saisir quelque chose? Ce quelque chose, il en avait maintenant la
+certitude, c'&eacute;tait un &eacute;tui en maroquin!</p>
+
+<p>&laquo;Vous trouvez une piste? demanda l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, r&eacute;pondit Francis; je ne sais qui vous &ecirc;tes, mais je vous
+crois capable de me venir en aide. Je suis dans une situation
+inextricable, j'ai besoin de conseil et d'appui; puisque vous m'y
+invitez, je vais tout vous dire.&raquo;</p>
+
+<p>Et il lui raconta bri&egrave;vement son odyss&eacute;e depuis le jour o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute;
+appel&eacute; chez l'avou&eacute;, &agrave; &Eacute;dimbourg.</p>
+
+<p>&laquo;Cette histoire n'est pas banale, dit l'&eacute;tranger, quand le jeune homme
+eut fini, et votre position est certainement scabreuse. Bien des gens
+vous conseilleraient de chercher votre p&egrave;re pour lui remettre le
+diamant; quant &agrave; moi, j'ai d'autres vues.&mdash;Gar&ccedil;on! cria-t-il, priez le
+directeur de l'&eacute;tablissement de venir me parler.&raquo;</p>
+
+<p>Dans son accent, dans son attitude, Francis reconnut de nouveau
+l'habitude &eacute;vidente du commandement. Le gar&ccedil;on s'&eacute;loigna et revint
+bient&ocirc;t suivi du g&eacute;rant de l'endroit, qui se confondait en saluts
+obs&eacute;quieux.</p>
+
+<p>&laquo;Ayez la bont&eacute; de dire &agrave; monsieur mon nom, fit l'&eacute;tranger en d&eacute;signant
+Francis.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit l'important fonctionnaire en s'adressant au jeune
+Scrymgeour, vous avez l'honneur d'&ecirc;tre assis &agrave; la m&ecirc;me table que Son
+Altesse le prince Florizel de Boh&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Francis se leva pr&eacute;cipitamment et s'inclina devant le prince, qui le
+pria de se rasseoir.</p>
+
+<p>&laquo;Merci, dit le prince Florizel au g&eacute;rant; je suis f&acirc;ch&eacute; de vous avoir
+d&eacute;rang&eacute; pour si peu de chose.&raquo;</p>
+
+<p>Et, d'un signe de la main, il le cong&eacute;dia.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, reprit-il en se tournant vers Francis, donnez-moi le
+diamant.&raquo;</p>
+
+<p>L'&eacute;crin lui fut remis aussit&ocirc;t en silence.</p>
+
+<p>&laquo;Tr&egrave;s bien; vous agissez sagement. Toute votre vie vous vous f&eacute;liciterez
+de vos infortunes de ce soir. Un homme, Mr. Scrymgeour, peut &ecirc;tre
+assailli par des difficult&eacute;s sans nombre; mais, s'il a l'intelligence
+saine et le c&oelig;ur vaillant, il sortira de toutes avec honneur. Ne vous
+tourmentez plus; vos affaires sont entre mes mains, et, avec l'aide de
+Dieu, je saurai les amener &agrave; une heureuse issue. Suivez-moi, s'il vous
+pla&icirc;t, jusqu'&agrave; ma voiture.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince se leva et, laissant une pi&egrave;ce d'or au gar&ccedil;on, il conduisit le
+jeune homme &agrave; quelques pas du caf&eacute;, o&ugrave; l'attendaient deux domestiques
+sans livr&eacute;e et un coup&eacute; fort simple.</p>
+
+<p>&laquo;Cette voiture, dit-il &agrave; Francis, est &agrave; votre disposition. Rassemblez
+vos bagages le plus promptement possible, et mes domestiques vous
+conduiront &agrave; une villa des environs de Paris o&ugrave; vous pourrez attendre
+tranquillement la conclusion de vos affaires. Vous trouverez l&agrave; un
+jardin agr&eacute;able, une biblioth&egrave;que bien compos&eacute;e, un cuisinier passable,
+de bons vins et quelques cigares que je vous recommande. J&eacute;r&ocirc;me,
+ajouta-t-il, se tournant vers un des laquais, vous avez entendu ce que
+je viens de dire; je vous confie Mr. Scrymgeour, vous veillerez &agrave; ce
+qu'il soit bien trait&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Francis balbutia quelques phrases de reconnaissance.</p>
+
+<p>&laquo;Il sera temps de me remercier, dit le prince, quand votre p&egrave;re vous
+aura reconnu et que vous &eacute;pouserez Miss Vandeleur.&raquo;</p>
+
+<p>Sur ces mots, il s'&eacute;loigna, sans se presser, dans la direction de
+Montmartre. Un fiacre passait, il y monta en jetant une adresse au
+cocher; un quart d'heure apr&egrave;s, ayant cong&eacute;di&eacute; son cocher &agrave; l'entr&eacute;e de
+la rue, il sonnait &agrave; la porte de Mr. Vandeleur.</p>
+
+<p>La grille fut ouverte avec pr&eacute;caution par le dictateur lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Qui &ecirc;tes-vous? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous excuserez cette visite tardive, Mr. Vandeleur.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse est toujours la bienvenue&raquo;, r&eacute;pondit le vieillard en
+s'effa&ccedil;ant.</p>
+
+<p>Le prince p&eacute;n&eacute;tra dans le jardin, marcha droit &agrave; la maison et, sans
+attendre son h&ocirc;te, ouvrit la porte du salon. Il y trouva deux personnes
+assises: l'une &eacute;tait miss Vandeleur, les yeux rougis par des larmes
+r&eacute;centes; un sanglot la secouait encore de temps en temps. Dans l'autre
+personne, Florizel reconnut un jeune homme qui, quelques semaines
+auparavant, l'avait abord&eacute; au club pour lui demander des renseignements
+litt&eacute;raires.</p>
+
+<p>&laquo;Miss Vandeleur, dit Florizel en la saluant, vous paraissez fatigu&eacute;e.
+Mr. Rolles, si je ne me trompe? J'esp&egrave;re, monsieur, que vous avez tir&eacute;
+profit de l'&eacute;tude de Gaboriau.&raquo;</p>
+
+<p>Le clergyman semblait absorb&eacute; dans des pens&eacute;es am&egrave;res; il ne r&eacute;pondit
+pas et se contenta de saluer s&egrave;chement, tout en se mordant les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; quel heureux hasard dois-je l'honneur de recevoir la visite de Votre
+Altesse? demanda Vandeleur qui arrivait derri&egrave;re le prince.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens pour affaires, et, quand j'aurai termin&eacute; avec vous, je
+prierai Mr. Rolles de m'accompagner dans une petite promenade. Mr.
+Rolles, je vous ferai remarquer, par parenth&egrave;se, que je ne suis pas
+encore assis.&raquo;</p>
+
+<p>Le jeune eccl&eacute;siastique sauta sur ses pieds en s'excusant; l&agrave;-dessus le
+prince prit un fauteuil pr&egrave;s de la table, tendit son chapeau &agrave;
+Vandeleur, sa canne &agrave; Rolles, et, les laissant debout pr&egrave;s de lui,
+s'exprima en ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis venu pour affaires, comme je vous l'ai dit; mais, si j'&eacute;tais
+venu pour mon plaisir, j'aurais &eacute;t&eacute; fort m&eacute;content de votre accueil.
+Vous, Mr. Rolles, vous avez manqu&eacute; de respect &agrave; votre sup&eacute;rieur; vous,
+Vandeleur, vous me recevez le sourire aux l&egrave;vres, tout en sachant fort
+bien que vos mains ne sont pas pures. Je pr&eacute;tends ne pas &ecirc;tre
+interrompu, monsieur, ajouta-t-il imp&eacute;rieusement, je suis ici pour
+parler et non pour &eacute;couter; je vous prie donc de m'entendre avec respect
+et de m'ob&eacute;ir &agrave; la lettre. Dans le plus bref d&eacute;lai possible, votre fille
+&eacute;pousera, &agrave; l'ambassade, Francis Scrymgeour, mon ami, fils reconnu de
+votre fr&egrave;re. Vous m'obligerez en donnant au moins dix mille livres
+sterling de dot. Quant &agrave; vous, je vous destine une mission de quelque
+importance dans le royaume de Siam, et je vous en aviserai par &eacute;crit.
+Maintenant, monsieur, r&eacute;pondez en deux mots. Acceptez-vous, oui ou non,
+ces conditions?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse me permettra de lui adresser humblement deux objections,
+dit Vandeleur.</p>
+
+<p>&mdash;Je permets....</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence a appel&eacute; Mr. Scrymgeour son ami; si j'avais soup&ccedil;onn&eacute;
+qu'il f&ucirc;t l'objet d'un si grand privil&egrave;ge, je l'aurais trait&eacute; avec un
+respect proportionn&eacute; &agrave; cette faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous interrogez adroitement, dit le prince; mais je ne me laisse pas
+prendre &agrave; vos insinuations perfides. Vous avez mes ordres: n'euss&eacute;-je vu
+jamais avant ce soir la personne en question, ils n'en seraient pas
+moins cat&eacute;goriques.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse interpr&egrave;te ma pens&eacute;e avec sa finesse habituelle, reprit
+Vandeleur, et il ne me reste plus &agrave; ajouter que ceci: j'ai
+malheureusement mis la police aux trousses de Mr. Scrymgeour; dois-je
+retirer ou maintenir mon accusation de vol?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; votre guise; c'est affaire entre votre conscience et les lois de ce
+pays. Donnez-moi mon chapeau; et vous, Mr. Rolles, suivez-moi. Miss
+Vandeleur, je vous souhaite le bonsoir. Votre silence, ajouta-t-il en
+s'adressant &agrave; Vandeleur, &eacute;quivaut, n'est-ce pas, &agrave; un consentement
+formel?</p>
+
+<p>&mdash;Puisque je ne puis faire autrement, je me soumets; mais je vous
+pr&eacute;viens franchement, mon prince, que ce ne sera pas sans une derni&egrave;re
+lutte.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, dit Florizel, vous &ecirc;tes vieux et les ann&eacute;es sont peu
+favorables aux m&eacute;chants; votre vieillesse sera plus mal avis&eacute;e que la
+jeunesse des autres. Ne me provoquez pas, ou vous me trouverez autrement
+rigoureux que vous ne l'imaginez. C'est la premi&egrave;re fois que j'ai d&ucirc; me
+mettre en travers de votre route; veillez &agrave; ce que ce soit la derni&egrave;re.&raquo;</p>
+
+<p>Sur ces mots, Florizel sortit du salon en faisant signe au clergyman de
+le suivre. Le dictateur les accompagna avec une lanterne et se mit &agrave;
+ouvrir une fois de plus les divers syst&egrave;mes de fermeture si compliqu&eacute;s
+derri&egrave;re lesquels il s'&eacute;tait cru &agrave; l'abri de toute intrusion.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant que votre fille ne peut plus m'entendre, dit le prince en se
+retournant sur le seuil, laissez-moi vous dire que j'ai compris vos
+menaces. Vous n'avez qu'&agrave; lever la main pour amener sur vous une ruine
+imm&eacute;diate et irr&eacute;m&eacute;diable.&raquo;</p>
+
+<p>Le dictateur ne r&eacute;pondit pas, mais &agrave; peine le prince lui eut-il tourn&eacute;
+le dos qu'il lan&ccedil;a un geste de menace plein de haine furieuse; puis,
+tournant le coin de la maison, il courut de toute la vitesse de ses
+jambes jusqu'&agrave; la station de voitures la plus proche.</p>
+
+<p>Ici, dit mon auteur arabe, le fil des &eacute;v&eacute;nements s'&eacute;carte une fois pour
+toutes de la maison aux persiennes vertes; encore une aventure, et nous
+en aurons fini avec le Diamant du Rajah. Ce dernier anneau de la cha&icirc;ne
+est connu parmi les habitants de Bagdad sous le nom d'&laquo;AVENTURE DU
+PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.&raquo;</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="AVENTURE_DU_PRINCE_FLORIZEL_ET_DUN_AGENT_DE_POLICE" id="AVENTURE_DU_PRINCE_FLORIZEL_ET_DUN_AGENT_DE_POLICE"></a><a href="#table">AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.</a></h2>
+
+
+<p>Le prince Florizel ne quitta Mr. Rolles qu'&agrave; la porte du modeste h&ocirc;tel
+o&ugrave; logeait ce dernier. Ils caus&egrave;rent beaucoup et le jeune homme fut plus
+d'une fois &eacute;mu jusqu'aux larmes par la s&eacute;v&eacute;rit&eacute; m&ecirc;l&eacute;e de bienveillance
+que le prince mit dans ses reproches.</p>
+
+<p>&laquo;Ma vie est perdue, dit-il enfin. Venez &agrave; mon secours; dites-moi ce que
+je puis faire. Je n'ai, h&eacute;las! ni les vertus d'un pr&ecirc;tre ni le
+savoir-faire d'un fripon.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que vous &ecirc;tes humili&eacute;, dit Florizel, je n'ai plus &agrave; vous
+donner d'ordres; le repentir se traite avec Dieu et non avec les
+princes, mais si vous me permettez un conseil, partez pour l'Australie
+comme colon, cherchez une occupation active, travaillez de vos bras, au
+grand air, t&acirc;chez d'oublier que vous avez &eacute;t&eacute; pr&ecirc;tre, t&acirc;chez d'oublier
+l'existence de cette pierre maudite.</p>
+
+<p>&mdash;Maudite, en effet. O&ugrave; est-elle maintenant, et quels nouveaux malheurs
+pr&eacute;pare-t-elle &agrave; l'humanit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne fera plus de mal &agrave; personne, elle est dans ma poche. Vous
+voyez, ajouta le prince en souriant, que votre repentir, si jeune qu'il
+soit, m'inspire confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Altesse me permette de lui toucher la main, murmura Mr.
+Rolles.</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;pondit Florizel, pas encore.&raquo;</p>
+
+<p>Le ton qui accompagna ces derniers mots sonna &eacute;loquemment &agrave; l'oreille du
+coupable; quand, quelques minutes apr&egrave;s, le prince s'&eacute;loigna, il le
+suivit longtemps des yeux en appelant les b&eacute;n&eacute;dictions c&eacute;lestes sur cet
+homme de bon conseil.</p>
+
+<p>Pendant plusieurs heures, le prince arpenta seul les rues les moins
+fr&eacute;quent&eacute;es. Il &eacute;tait fort perplexe. Que faire de ce diamant? Fallait-il
+le rendre &agrave; son propri&eacute;taire, qu'il jugeait indigne de le poss&eacute;der?
+Fallait-il, par quelque mesure radicale et courageuse, le mettre pour
+toujours hors de la port&eacute;e des convoitises humaines? Qu'il f&ucirc;t tomb&eacute;
+entre ses mains par un dessein providentiel, ce n'&eacute;tait pas douteux, et,
+en le regardant sous un bec de gaz, Florizel fut frapp&eacute; plus que jamais
+de sa taille et de ses reflets extraordinaires; c'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute;ment un
+fl&eacute;au mena&ccedil;ant pour le monde.</p>
+
+<p>&laquo;Que Dieu me vienne en aide! pensa-t-il. Si je persiste &agrave; le regarder,
+je vais le convoiter moi-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, ne sachant quel parti prendre, il se dirigea vers l'&eacute;l&eacute;gant petit
+h&ocirc;tel que sa royale famille poss&eacute;dait depuis des si&egrave;cles sur le quai.
+Les armes de Boh&ecirc;me sont grav&eacute;es au-dessus de la porte et sur les hautes
+chemin&eacute;es; &agrave; travers une grille, les passants peuvent apercevoir des
+pelouses velout&eacute;es et garnies de fleurs; une cigogne, seule de son
+esp&egrave;ce dans Paris, perche sur le pignon et attire tout le jour un cercle
+de badauds; des laquais &agrave; l'air grave vont et viennent dans la cour; de
+temps &agrave; autre la grande grille s'ouvre et une voiture roule sous la
+vo&ucirc;te. &Agrave; divers titres, cet h&ocirc;tel &eacute;tait la r&eacute;sidence favorite du prince
+Florizel; il n'y arrivait jamais sans &eacute;prouver le sentiment du chez-soi
+qui est une jouissance si rare dans la vie des grands. Le soir dont il
+est question, ce fut avec un plaisir particulier qu'il revit ses
+fen&ecirc;tres doucement &eacute;clair&eacute;es. Comme il approchait de la petite porte par
+laquelle il entrait toujours lorsqu'il &eacute;tait seul, un homme sortit de
+l'ombre et lui barra le passage avec un profond salut.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce au prince Florizel de Boh&ecirc;me que j'ai l'honneur de parler?</p>
+
+<p>&mdash;Tel est mon titre, monsieur. Que me voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un agent, charg&eacute; par Mr. le Pr&eacute;fet de police de remettre cette
+lettre &agrave; Votre Altesse.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince prit le pli qu'on lui tendait et le parcourut rapidement &agrave; la
+lueur du r&eacute;verb&egrave;re; c'&eacute;tait, dans les termes les plus polis et les plus
+respectueux, une invitation &agrave; suivre imm&eacute;diatement &agrave; la pr&eacute;fecture le
+porteur de la lettre.</p>
+
+<p>&laquo;En d'autres termes, dit Florizel, je suis arr&ecirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien ne doit &ecirc;tre plus &eacute;loign&eacute;, j'en suis s&ucirc;r, des intentions
+r&eacute;elles de Mr. le Pr&eacute;fet. Ce n'est pas un mandat d'amener, mais une
+simple formalit&eacute; dont on s'excusera certainement aupr&egrave;s de Votre
+Altesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je refusais de vous suivre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis dissimuler &agrave; Votre Altesse que tous pouvoirs m'ont &eacute;t&eacute;
+donn&eacute;s, r&eacute;pondit l'agent en s'inclinant.</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon &acirc;me, votre audace me confond. Vous n'&ecirc;tes qu'un agent et je
+vous pardonne, mais vos chefs auront &agrave; se repentir de leur conduite.
+Quel est le motif de cet acte impolitique? Remarquez que ma
+d&eacute;termination n'est pas prise et peut d&eacute;pendre de la sinc&eacute;rit&eacute; de votre
+r&eacute;ponse; rappelez-vous aussi que cette affaire n'est pas sans gravit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, dit l'agent fort embarrass&eacute;, le g&eacute;n&eacute;ral Vandeleur et son
+fr&egrave;re ont os&eacute; accuser le prince Florizel d'un vol, s'il faut dire le
+mot. Le fameux diamant, pr&eacute;tendent-ils, serait entre ses mains. Une
+simple d&eacute;n&eacute;gation de la part de Votre Altesse suffira naturellement &agrave;
+convaincre Mr. le Pr&eacute;fet; je vais m&ecirc;me plus loin: que Votre Altesse
+fasse &agrave; un subalterne l'honneur de lui d&eacute;clarer qu'elle n'est pour rien
+dans cette affaire, et je demanderai la permission de me retirer
+sur-le-champ.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince n'avait jusqu'alors consid&eacute;r&eacute; cet incident que comme une
+bagatelle, f&acirc;cheuse uniquement au point de vue de ses cons&eacute;quences
+internationales. Au nom de Vandeleur, la r&eacute;alit&eacute; lui apparut dans toute
+son horreur: non seulement il &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, mais il &eacute;tait coupable! Il
+ne s'agissait pas d'une aventure plus ou moins d&eacute;sagr&eacute;able, mais d'un
+p&eacute;ril imminent pour son honneur. Que faire? Que dire? Le diamant du
+Rajah &eacute;tait en v&eacute;rit&eacute; une pierre maudite et il semblait &agrave; Florizel qu'il
+d&ucirc;t &ecirc;tre la derni&egrave;re victime de son sinistre pouvoir.</p>
+
+<p>Une chose &eacute;tait certaine: il ne pouvait donner &agrave; l'agent l'assurance
+qu'on lui demandait et il fallait gagner du temps. Son h&eacute;sitation ne
+dura pas une seconde.</p>
+
+<p>&laquo;Soit, dit-il, puisqu'il en est ainsi, allons ensemble &agrave; la Pr&eacute;fecture.&raquo;</p>
+
+<p>L'agent s'inclina de nouveau et suivit le prince &agrave; distance
+respectueuse.</p>
+
+<p>&laquo;Approchez, dit Florizel, je suis dispos&eacute; &agrave; causer; d'ailleurs, si je ne
+me trompe, ce n'est pas la premi&egrave;re fois que nous nous rencontrons.</p>
+
+<p>&mdash;Votre Altesse m'honore en se souvenant de ma figure; il y a huit ans
+que je ne l'avais rencontr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Se rappeler les physionomies, c'est une partie de ma profession comme
+c'est aussi une partie de la v&ocirc;tre. De fait, un prince et un agent de
+police sont des compagnons d'armes; nous luttons tous deux contre le
+crime; seulement vous occupez le poste le plus dangereux tandis que
+j'occupe le plus lucratif, n&eacute;anmoins les deux r&ocirc;les peuvent &ecirc;tre
+honorablement remplis. Je vais peut-&ecirc;tre vous &eacute;tonner, mais sachez que
+j'aimerais mieux &ecirc;tre un agent de police capable qu'un prince faible et
+l&acirc;che.&raquo;</p>
+
+<p>L'officier parut infiniment flatt&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Votre Altesse, balbutia-t-il, rend le bien pour le mal et il r&eacute;pond &agrave;
+un acte terriblement pr&eacute;somptueux par la plus aimable condescendance.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous? Je cherche peut-&ecirc;tre &agrave; vous corrompre.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu me garde de la tentation!</p>
+
+<p>&mdash;J'applaudis &agrave; votre r&eacute;ponse; elle est d'un homme sage et honn&ecirc;te. Le
+monde est grand; il est rempli de choses faites pour nous s&eacute;duire, et il
+n'y a pas de limites aux r&eacute;compenses qui peuvent s'offrir. Quiconque
+refuserait un million en argent, vendrait peut-&ecirc;tre son honneur pour un
+royaume ou pour l'amour d'une femme. Moi qui vous parle, j'ai connu des
+provocations, des tentations tellement au-dessus des forces humaines,
+que j'ai &eacute;t&eacute; heureux de pouvoir comme vous me confier &agrave; la garde de
+Dieu. C'est gr&acirc;ce &agrave; ce secours journellement implor&eacute; que nous pouvons,
+vous et moi, marcher aujourd'hui c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te avec une conscience qui ne
+nous reproche rien.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais toujours entendu dire que Votre Altesse &eacute;tait la bravoure
+m&ecirc;me, fit l'agent, mais j'ignorais que le prince Florizel f&ucirc;t religieux
+en outre. Ce qu'il dit l&agrave; est bien vrai. Oui, le monde est un champ de
+bataille et on y rencontre de rudes &eacute;preuves.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voici au milieu du pont, dit Florizel; appuyez-vous au parapet et
+regardez. De m&ecirc;me que les eaux courent et se pr&eacute;cipitent, de m&ecirc;me les
+passions et les circonstances compliqu&eacute;es de la vie emportent dans leur
+torrent l'honneur des c&oelig;urs faibles. Je veux vous raconter une
+histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Aux ordres de Votre Altesse&raquo;, r&eacute;pondit l'agent.</p>
+
+<p>Et, imitant le prince, il s'accouda sur le parapet. La ville &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+endormie; tout faisait silence; sans les nombreuses lumi&egrave;res et la
+silhouette des maisons qui se dessinait sur le ciel &eacute;toil&eacute;, ils auraient
+pu se croire dans une campagne solitaire.</p>
+
+<p>&laquo;Un officier, commen&ccedil;a Florizel, un homme plein de courage et de m&eacute;rite,
+qui avait su d&eacute;j&agrave; s'&eacute;lever &agrave; un rang &eacute;minent et conqu&eacute;rir l'estime de
+ses concitoyens, visita, dans une heure funeste, les collections de
+certain prince indien. L&agrave;, il vit un diamant d'une beaut&eacute; si
+extraordinaire que d&egrave;s lors une seule pens&eacute;e remplit son esprit et
+d&eacute;vora sa vie pour ainsi dire; honneur, amiti&eacute;, r&eacute;putation, amour de la
+patrie, il se sentit pr&ecirc;t &agrave; tout sacrifier pour poss&eacute;der ce morceau de
+cristal &eacute;tincelant. Pendant trois ann&eacute;es il servit un potentat &agrave; demi
+barbare comme Jacob servit Laban; il viola les fronti&egrave;res, il se rendit
+complice de meurtres, d'attentats de toute sorte, il fit condamner et
+ex&eacute;cuter un de ses fr&egrave;res d'armes qui avait eu le malheur de d&eacute;plaire au
+Rajah par son honn&ecirc;te ind&eacute;pendance; finalement, &agrave; une heure o&ugrave; la patrie
+&eacute;tait en danger, il trahit un des corps qui lui &eacute;taient confi&eacute;s et le
+laissa &eacute;craser par le nombre. &Agrave; la fin de tout cela, il avait r&eacute;colt&eacute;
+une magnifique fortune et il revint chez lui rapportant le diamant si
+longtemps envi&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Des ann&eacute;es se pass&egrave;rent, et un jour le diamant s'&eacute;gara d'aventure. Il
+tomba entre les mains d'un jeune &eacute;tudiant, simple, laborieux, se
+destinant au sacerdoce et promettant d&eacute;j&agrave; de se distinguer dans cette
+carri&egrave;re de d&eacute;vouement. Sur lui aussi, le mauvais sort est jet&eacute;
+aussit&ocirc;t; il abandonne tout, sa vocation, ses &eacute;tudes, et s'enfuit avec
+le joyau corrupteur en pays &eacute;tranger. L'officier a un fr&egrave;re, homme
+audacieux et sans scrupules, qui d&eacute;couvre le secret du jeune
+eccl&eacute;siastique. Celui-l&agrave; va-t-il pr&eacute;venir son fr&egrave;re, avertir la police?
+Non, le charme diabolique agira encore sur lui, il veut poss&eacute;der seul le
+tr&eacute;sor. Au risque de le tuer, il endort au moyen d'une drogue le
+clergyman, attir&eacute; dans sa maison par une ruse, et il profite de cette
+torpeur pour lui voler sa proie.</p>
+
+<p>&laquo;Apr&egrave;s une suite d'incidents qui seraient ici sans int&eacute;r&ecirc;t, le diamant
+passe aux mains d'un autre homme, qui, terrifi&eacute; de ce qu'il voit, le
+confie &agrave; un personnage haut plac&eacute; et &agrave; l'abri de tout reproche....</p>
+
+<p>&laquo;L'officier, continua Florizel, s'appelle Thomas Vandeleur; la pierre
+pr&eacute;cieuse et funeste, c'est le diamant du Rajah, et ce diamant, vous
+l'avez devant vos yeux, ajouta-t-il en ouvrant brusquement la main.&raquo;</p>
+
+<p>L'agent recula, &eacute;perdu, avec un grand cri.</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons parl&eacute; de corruption, reprit Florizel; pour moi cet objet est
+aussi repoussant que s'il grouillait de tous les vers du s&eacute;pulcre, aussi
+odieux que s'il &eacute;tait form&eacute; de sang humain, du sang de tant d'innocents
+qui coula par sa faute; ses feux sont allum&eacute;s au feu de l'enfer, et,
+quant aux crimes, aux trahisons qu'il a pu sugg&eacute;rer dans les si&egrave;cles
+pass&eacute;s, l'imagination ose &agrave; peine les concevoir. Depuis trop d'ann&eacute;es il
+a rempli sa noire mission, c'est assez de vies sacrifi&eacute;es, c'est assez
+d'infamies. Toutes choses ont un terme, le mal comme le bien, et, quant
+&agrave; ce diamant, que Dieu me pardonne si j'agis mal, mais il verra ce soir
+la fin de son empire.&raquo;</p>
+
+<p>Ce disant, Florizel fit un mouvement rapide de la main, le diamant
+d&eacute;crivit un arc lumineux, puis alla tomber dans la Seine. L'eau jaillit
+alentour et il disparut.</p>
+
+<p>&laquo;Amen, dit gravement le royal justicier, j'ai tu&eacute; un basilic.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous fait! s'&eacute;cria en m&ecirc;me temps l'agent de police, hors de
+lui. Je suis un homme perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Bon nombre de gens bien plac&eacute;s &agrave; Paris pourraient vous envier votre
+ruine, repartit le prince avec un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! Votre Altesse me corrompt, moi aussi, apr&egrave;s tout!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, je n'y pouvais rien! Maintenant, allons &agrave; la
+Pr&eacute;fecture.&raquo;</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s, le mariage de Francis Scrymgeour et de miss Vandeleur fut
+c&eacute;l&eacute;br&eacute; sans bruit, le prince faisant office de t&eacute;moin. Les deux
+Vandeleur ont eu vent, sans doute, du sort de leur butin, car d'&eacute;normes
+travaux de draguage dans la Seine font l'&eacute;tonnement et la joie des
+fl&acirc;neurs; ces travaux pourront continuer longtemps, puisqu'une mauvaise
+chance a voulu jusqu'ici qu'on op&eacute;r&acirc;t sur l'autre bras de la rivi&egrave;re.
+Quant au prince, ce sublime personnage ayant maintenant jou&eacute; son r&ocirc;le,
+il peut, avec &laquo;l'auteur arabe&raquo;, dispara&icirc;tre dans l'espace. Pourtant, si
+le lecteur d&eacute;sire des informations plus pr&eacute;cises, je suis heureux de lui
+faire savoir qu'une r&eacute;cente r&eacute;volution a pr&eacute;cipit&eacute; Florizel du tr&ocirc;ne de
+Boh&ecirc;me, par suite de ses absences prolong&eacute;es et de son &eacute;difiante
+n&eacute;gligence en ce qui concernait les affaires publiques. Il tient &agrave;
+pr&eacute;sent, dans Rupert-Street, une boutique de cigares tr&egrave;s fr&eacute;quent&eacute;e par
+d'autres r&eacute;fugi&eacute;s &eacute;trangers. Je vais l&agrave; de temps en temps fumer et
+causer un brin, et je trouve toujours en lui l'&ecirc;tre magnanime qu'il
+&eacute;tait aux jours de sa prosp&eacute;rit&eacute;; il conserve derri&egrave;re son comptoir un
+port olympien, et bien que la vie s&eacute;dentaire commence &agrave; marquer sous son
+gilet, il est encore incontestablement le plus beau des marchands de
+tabac de Londres.</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelles mille et une nuits, by
+Robert-Louis Stevenson
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS ***
+
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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