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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nouvelles mille et une nuits + +Author: Robert-Louis Stevenson + +Release Date: April 5, 2006 [EBook #18123] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + + + + +Robert-Louis Stevenson + +NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS + + + + +Table des matières + + +LE ROMAN ÉTRANGE EN ANGLETERRE. + +I. + +II. + + +LE CLUB DU SUICIDE. + +HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME. + +HISTOIRE D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE. + +L'AVENTURE DES CABS. + + +LE DIAMANT DU RAJAH. + +HISTOIRE D'UN CARTON À CHAPEAU. + +HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN. + +HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES. + +AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE. + + + + + +LE ROMAN ÉTRANGE EN ANGLETERRE + + + + + +I + + +Le nom de Robert-Louis Stevenson est attaché, en France, au souvenir +d'un livre d'étrennes, _l'Île au Trésor_, qui fit fureur il y a peu +d'années. La traduction de M. Philippe Daryl nous dispense de raconter +les lointains et merveilleux voyages de l'_Hispaniola_; disons seulement +que ce petit livre nous paraît être, par sa verve, son entrain, sa +fraîcheur, par le mouvement, le ton de vérité qui y règne, un des +modèles du genre. + +Si _Kidnapped_, qui vit le jour ensuite, s'adresse plus exclusivement, à +cause de la saveur écossaise dont il est imprégné, aux jeunes +compatriotes de son héros, David Balfour, l'histoire n'en est pas moins, +d'un bout à l'autre, amusante, et c'est une idée ingénieuse, en outre, +que d'avoir fait raconter la fin du drame jacobite par un whig qui se +trouve forcément enrôlé dans le camp de ses adversaires. + +La scène se passe en 1751, à l'époque où des oncles dénaturés pouvaient +encore faire embarquer les neveux qui les gênaient sur un brick de +mauvais renom, pour les envoyer à la Caroline, où ils étaient vendus +sans plus de formes. Comment ce gamin énergique et honnête, David +Balfour, échappe à son sort, et tout ce qu'il souffre dans une île +déserte, voisine des côtes d'Écosse, avant sa périlleuse équipée à +travers les Highlands, en compagnie d'Alan Breck Stewart, un rival +jacobite de d'Artagnan, voilà des aventures dont on peut dire ce que La +Fontaine disait de _Peau_ _d'âne_; il n'est personne qui ne prenne un +plaisir extrême à lire _Kidnapped_. M. Stevenson s'y pose en compatriote +de Walter Scott et de Burns, il nous fait respirer sa bruyère natale et +met à tout ce qu'il touche le sceau d'une des qualités de sa race, la +_quaintness_: esprit, originalité, grâce un peu bizarre et parfois +maniérée, il y a de tout cela dans ce que peint par excellence ce mot de +_quaint_, si parfaitement intraduisible, quoiqu'il dérive de notre vieux +français, à en croire les dictionnaires. + +Écossais, Stevenson l'est encore,--il l'a prouvé depuis,--par le +sentiment du fantastique, le goût du surnaturel, la préoccupation des +lois morales, des problèmes philosophiques, et par je ne sais quelle +gaîté morose, _grim humour_, qui déconcerte et qui attache à la fois. +Mais il est, en même temps, cosmopolite, Parisien du boulevard, +Américain du Far-West, comme le montrent ses spirituelles notes de +voyages. Hier encore son adresse était à Honolulu; peut-être aujourd'hui +est-il de retour à New-York, qui le revendique comme Londres revendique +Henry James. Sa vie errante a formé une personnalité très curieuse, très +moderne et franchement excentrique, qui apparaît à travers une série de +productions d'inégale valeur, mais dont aucune n'est banale. Ce citoyen +du monde a bien vu tous les pays dont il parle, soit qu'il nous présente +_les Squatters du Silverado_, soit qu'il nous invite à glisser +lentement, à bord de son _Aréthuse_, sur les canaux de la Belgique et de +la France, soit qu'il s'arrête pour deviser familièrement avec ses amis +les peintres de Barbizon, sous les ombrages de la forêt de +Fontainebleau. Ici ou là, il rend son impression d'un trait net et +précis. Point de longueurs, point de remplissage inutile. Aucun de ses +ouvrages, en dépit de certaines exigences des éditeurs anglais +auxquelles il a refusé énergiquement jusqu'ici de se soumettre, n'a plus +d'un volume; la concision, la clarté incisive, une grande simplicité, +sont les qualités maîtresses de son style. Sceptique et railleur, il +réussit à nous captiver sans avoir jamais recours à l'élément +sentimental, et touche parfois des questions hardies sans tomber dans ce +qu'on est convenu d'appeler l'immoralité, bien qu'il ne se soucie guère +de nous montrer des personnages vertueux et qu'il ait le talent pervers +d'exciter notre sympathie en faveur d'individualités tout au moins +équivoques. Réussir, avec de pareilles tendances, à collaborer aux +bibliothèques d'éducation et de récréation, c'est la preuve d'une +souplesse peu commune. + +Après avoir assuré son empire sur des milliers de jeunes lecteurs dans +l'ancien et dans le nouveau monde, M. Stevenson paraît s'être dit: +«Voyons si les vieux seront plus difficiles, s'ils ne mordront pas, eux +aussi, à l'hameçon des contes bleus?» Et il lança ses _Nouvelles Mille +et une Nuits_, où la féerie se met au service de la réalité par un +procédé ravi à miss Thackeray. Combien de fois les talents à fracas +ont-ils profité des trouvailles faites par quelque talent plus modeste! +C'est miss Thackeray qui a dit la première: «Les contes de fées sont +partout et de tous les jours; nous sommes tous des princes et des +princesses déguisés, ou des ogres, ou des nains malfaisants. Toutes ces +histoires sont celles de la nature humaine, qui ne semble pas changer +beaucoup en mille ans, et nous ne nous lassons jamais des fées parce +qu'elles lui sont fidèles.» Seulement, l'auteur de _Five old friends_ +place dans un milieu bourgeois de nos jours _la Belle au Bois dormant, +Cendrillon, la Belle et la Bête, le Petit Chaperon rouge_, etc., dont +les aventures modernisées n'ont rien que d'ordinaire, tandis que les +contes arabes que M. Stevenson transporte en Europe, sans changer rien à +leur allure coulante et négligée, conservent un caractère très +exceptionnel et sont, en somme, presque aussi merveilleux que dans les +_Mille et une Nuits_ orientales. + +Prenons la première des nouvelles, et la meilleure, _le Club du +suicide_: nous n'avons pas de peine à reconnaître dans le prince +Florizel de Bohême, qui, pendant son séjour à Londres, rôde incognito +par les rues, le calife Haroun-al-Raschid, et dans son fidèle écuyer, le +colonel Geraldine, Giafar, grand vizir. Le verglas les ayant forcés à +chercher refuge dans un _bar_ des environs de Leicester-square, ils +rencontrent un individu qui n'a de commun avec Bedreddin-Hassan que la +manie d'offrir des tartes à la crème aux gens qu'il ne connaît pas. +C'est le dénouement fou d'une carrière extravagante: le jeune homme aux +tartes à la crème (nous ne le connaîtrons que sous ce nom) prélude à la +mort par cette soirée burlesque. Le prince et son écuyer font semblant +d'être dans les mêmes dispositions que leur nouvelle connaissance, et +c'est ainsi qu'ils sont introduits par lui au _Club du suicide_, +rendez-vous de tous ceux qui, fatigués de la vie, désirent disparaître +sans scandale. Chaque nuit, une partie de cartes réunit ces désenchantés +autour du tapis vert. Le président du club, un dilettante d'espèce toute +particulière, bat et donne les cartes; le privilégié qu'un sort heureux +gratifie de l'as de pique disparaîtra avant l'aube par les soins +obligeants du membre de céans qui tourne l'as de trèfle. Ce jeu réunit +les émotions de la roulette, celles d'un duel et celles d'un +amphithéâtre romain, il fait goûter les impressions exquises de la peur; +les gens les plus revenus de tout y trouvent un dernier plaisir. M. +Malthus, par exemple, un paralytique, défiguré, ravagé par des excès +auxquels il ne peut plus se livrer, est membre honoraire, pour ainsi +dire. Il vient, de loin en loin, quand il en a la force, chercher une +excitation qui le réconcilie avec la vie en lui faisant redouter la +mort. Il a essayé de tout, et il en est à déclarer qu'en fait de +passions, aucune n'est enivrante autant que la peur; il est poltron avec +délices, et il badine avec des terreurs sans nom. Heureusement pour la +morale, il badine une fois de trop; l'as de pique lui échoit à la fin, +et le lendemain les journaux de Londres renferment, sous la rubrique: +_Triste accident_, un paragraphe qui apprend au public la mort de +l'honorable M. Malthus, tombé par-dessus le parapet de Trafalgar-square; +au sortir d'une soirée, il cherchait un cab; on attribue sa chute à une +nouvelle attaque de paralysie. + +Le prince Florizel aurait son tour, si Geraldine, vigilant et fidèle, ne +mettait la police secrète sur pied, en dépit des terribles serments par +lesquels s'engagent les membres du club. Personne n'est livré aux +tribunaux; le prince vient généreusement au secours de ceux des +désespérés qui méritent encore quelque pitié, puis il décide que le +repaire sera fermé et que son abominable président périra en duel. Ce +duel, qui doit avoir lieu sur le continent, est le sujet d'un second +récit beaucoup plus _sensationnel_ encore que le premier, où il est +question d'un médecin et d'une malle qui contient un cadavre, celui de +l'adversaire désigné du président, lâchement assassiné par ce monstre. + +Certes, le lecteur, quel qu'il soit, attend la suite avec autant +d'impatience que le sultan des Indes, tenu en haleine par les points +suspensifs des contes de Schéhérazade; on passe, avec une fiévreuse +anxiété, à l'histoire suivante, qui est celle non pas d'un _Cheval +enchanté_, mais d'un simple _Cab_, lequel recueille des invités de bonne +volonté pour les conduire à une fête étrange dont la fin est le triomphe +du droit et le châtiment du crime, grâce à la vaillante épée du prince +Florizel. L'héritier d'un trône daigne se mesurer avec le pire des +scélérats. Nous le retrouverons plus tard, mêlé à d'autres aventures non +moins intéressantes, celles d'un diamant, et, comme tous les princes +qu'a mis en scène M. Stevenson, il finit en philosophe, renversé par une +révolution. C'est derrière le comptoir d'un débit de tabac qu'il +apparaît une dernière fois: ce redresseur de torts vend majestueusement +des cigares! + +On voit que la fantaisie humoristique n'est pas absente des récits de M. +Stevenson; les contrastes si marqués que permet, qu'exige même cette +qualité, très développée chez lui, produisent bien quelques fautes de +goût, mais une certaine façon qu'il a de se moquer de ses héros et de +lui-même relève ici néanmoins le _sensational novel_, qui a retrouvé +depuis peu, en Angleterre, un succès d'assez mauvais aloi. Du rang où +l'avait placé naguère Wilkie Collins, ce roman, nourri d'émotions +violentes, était tombé au niveau des élucubrations de feu Ponson du +Terrail. M. Stevenson eut le mérite de le rendre agréable aux délicats. + +Nous n'avons, du reste, nulle envie de défendre plus qu'il ne convient +la suite des _Nouvelles Mille et une Nuits_, inspirée par la _Dynamite_ +et composée en collaboration avec Mme Stevenson. La confusion de la +tragédie et de la farce y est poussée trop loin. On croit être devant un +couple de jongleurs émérites, d'équilibristes habiles, dont les +périlleux exercices deviendraient fatigants pour le public, amusé +d'abord, s'ils se prolongeaient beaucoup; mais les aventures des trois +jeunes gens inutiles qui attendent leur fortune du hasard, sur le pavé +de Londres, sont presque aussi courtes que celles des trois _calenders_, +fils de rois, et la gracieuse conspiratrice qui les conduit l'un après +l'autre à deux doigts de leur perte ne prend pas en vain cinq noms +différents, car Clara Luxmore, dite Lake, dite Fonblanque, dite +Valdivia, dite de Marly, a autant d'imagination à elle seule que +pouvaient en avoir réunies les cinq dames de Bagdad. Son histoire de _la +Belle Cubaine_ et de _l'Ange exterminateur_ chez les Mormons sont des +contes bleus modernes de la plus piquante invraisemblance: ils +dissimulent cependant des complots anarchiques effroyables, mais tous si +maladroits qu'ils prêtent à rire. M. et Mme Stevenson traitent la +dynamite du haut en bas, refusant de la prendre au sérieux et faisant +rater toutes ses bombes, sauf deux ou trois qui éclatent au détriment de +ceux qui les fabriquent. Zéro, l'agitateur irlandais, et son complice +Mac-Guire, périssent assommés sous le ridicule. Si Clara, l'affidée de +ces deux _fantoccini_ grotesques, obtient sa grâce et, à la fin, un bon +mari, c'est qu'elle est jolie à ravir, pleine d'inventions drôles, de +tours uniques, et surtout parce qu'au milieu de ses criminelles erreurs, +elle n'a jamais été sentimentale. L'assassin sentimental et phraseur, si +commun de nos jours, est conspué par M. Stevenson; celui-ci repousse +avec énergie l'intérêt malsain qui s'attache au crime politique, il +vénère les agents de police et leur dédie son livre, il fait grand cas +de l'autorité; par la bouche de son personnage favori, le prince +Florizel, resté fidèle au rôle de bon génie derrière un comptoir de +marchand de tabac, il déclare que l'homme est un diable faiblement lié +par quelques croyances, quelques obligations indispensables, et qu'aucun +mot sonore, qu'aucun raisonnement spécieux ne le déciderait à relâcher +ces liens. On voit que, pour un romancier _dans le mouvement_, M. +Stevenson a des principes _vieux style_. + +Dans _Prince Otto_, où les questions philosophiques et politiques +s'entremêlent à beaucoup de paradoxes, l'auteur de _New Arabian Nights_ +nous prouve qu'il a lu _Candide_ et qu'il se souvient aussi d'Offenbach. +Vous chercheriez en vain sur une carte la principauté de Grünewald, bien +que sa situation soit indiquée entre le grand-duché aujourd'hui éteint +de Gerolstein et la Bohême maritime. En revanche, le nom du premier +ministre, Gondremark, vous rappelle un acteur de _la Vie parisienne_. +Dans ce badinage sérieux, un peu trop délayé, on voit le prince Othon, +un gentil prince en porcelaine de Saxe, mériter le mépris de ses peuples +par sa conduite indigne d'un souverain, la conduite pourtant d'un galant +homme très chevaleresque, mais trop épris de la chasse, des petits vers +français et d'une jeune épouse ambitieuse, qui, finalement, prête les +mains à son incarcération dans une forteresse, pour être plus libre de +jouer le rôle de Catherine II ou de Sémiramis. Vous y verrez aussi +comment les témoignages d'héroïsme de la jolie Séraphine se bornent à un +coup de couteau donné au premier ministre, qui, jaloux de gouverner en +son nom, voudrait être un favori dans toute la force du terme, et +comment la proclamation de la république met fin, soudain, à ces +complots de cour, à ces intrigues, à ces drames secrets; comment le +prince et la princesse fugitifs et dépossédés, à pied, sans le sou, se +rencontrent dans la campagne, oublient leurs désastres, leurs grandeurs, +et se mettent tout simplement à s'aimer, ravis, en somme, de cette chute +qui les a jetés aux bras l'un de l'autre pour jamais. Ceux-ci ne +vendront pas du tabac, ils feront de la littérature en collaboration; un +recueil des plus médiocres a paru sous le titre «_Poésies_, par Frédéric +et Amélie.» + +La réconciliation de leurs altesses sur le grand chemin est un des rares +duos d'amour que nous ayons rencontrés au cours des romans qui nous +occupent. Il est charmant, ce duo, car l'esprit enfin y fait trêve, +l'esprit moqueur, léger, glacial et trop tendu dont M. Stevenson abuse, +et qui produit à la longue l'effet du pâté d'anguille. Pour ne trouver +que le ricanement perpétuel, autant revenir à nos incomparables contes +de Voltaire, dont l'auteur de _Prince Otto_ s'est fortement pénétré. Où +il montre, en revanche, une véritable originalité de forme et de fond, +c'est dans l'exposition semi-scientifique d'un _Cas étrange_, qui mérite +de compter parmi les récits les plus suggestifs et les plus ingénieux +d'avatars et de transformations. L'histoire du _Docteur Jekyll et de Mr +Hyde_ se détache en relief puissant sur la trame un peu mince du reste +de l'oeuvre, et promet l'estime d'un ordre tout nouveau de lecteurs à M. +Stevenson. Nous osons à peine le lui dire, ayant compris qu'il craint +par-dessus tout de paraître terne et lourdement consciencieux. Terne, il +ne saurait l'être; le seul péril que l'on coure avec lui est dans +l'excès du brillant et dans sa confusion accidentelle avec le clinquant. +Quant à la conscience, elle ne sera jamais incompatible avec la liberté +chez cet Écossais greffé de Yankee et de Parisien agréablement bohème. +Qu'il ne s'inquiète donc pas de la nature de nos éloges. L'analyse +critique qui suit est d'ailleurs pour prouver que l'ouvrage le plus +grave de M. Stevenson n'a rien de particulièrement austère, ni surtout +d'ennuyeux. + + + + +II + + +Quelques lenteurs, il faut en convenir, embarrassent le début. Peu nous +importent, par exemple, les idées et les habitudes de M. Utterson, un +personnage d'arrière-plan, dépositaire du testament bizarre qui fait +passer tous les biens de Henry Jekyll entre les mains de son ami Edward +Hyde, dans le cas de la disparition du testateur. Cette clause insolite +blesse le bon sens et les traditions professionnelles du notaire +Utterson; elle semble cacher quelque secret ténébreux, d'autant plus que +ledit Edward Hyde, prétendu «bienfaiteur» du docteur Jekyll et son +légataire universel, n'est connu de personne. Jamais Utterson n'en avait +entendu parler avant que le singulier document lui eût été confié, avec +mille précautions minutieuses; pourtant il est le plus ancien ami de +Jekyll, après le docteur Lanyon toutefois, qui, intimement lié jadis +avec son collègue, s'est peu à peu éloigné de lui, sous prétexte qu'il +donnait à corps perdu dans des hérésies scientifiques. Lanyon, lui non +plus, ne sait rien du mystérieux Hyde. Le seul renseignement que M. +Utterson ait jamais pu recueillir sur celui-ci est de nature à augmenter +sa perplexité; c'est le hasard qui le lui fournit. + +Un soir qu'il se promène dans un quartier populeux de Londres, avec son +jeune parent, M. Enfield, ce dernier lui fait remarquer, presque à +l'extrémité d'une petite rue commerçante, l'entrée d'une cour qui +interrompt la ligne régulière des maisons. Juste à cet endroit, un +pignon délabré avance sur la rue ses deux étages sans fenêtres, +au-dessus de la porte dépourvue, de marteau, une porte de derrière +apparemment. + +«Cette porte que voici, dit M. Enfield, se rattache dans ma pensée à une +singulière histoire.» + +Et il raconte l'acte de brutalité commis sous ses yeux, dans cette rue +même, contre un enfant, une petite fille, par un individu d'apparence +plus que désagréable, une espèce de gnome. Indigné, il a saisi le +coupable au collet, appelé au secours; un rassemblement s'est formé, et +M. Hyde, pour éviter un scandale, a payé une forte somme aux parents de +sa victime. Il s'est rendu sous bonne escorte à son domicile, la maison +délabrée en question, et est redescendu bientôt avec un chèque sur la +banque Coutts, signé du nom le plus honorable, un nom qu'Utterson devine +sans que son cousin ait besoin de le prononcer. + +«Et quelle figure a-t-il, ce Hyde? + +--Il n'est pas aisé de le peindre. Je n'ai jamais vu d'homme qui m'ait +inspiré autant de dégoût, sans que je puisse expliquer pourquoi. Il vous +donne l'impression d'un être difforme, et cependant je ne saurais +spécifier sa difformité. Il est extraordinaire, voilà le fait, il est +anormal. Je crois le voir encore, tant je l'ai peu oublié, et cependant +je ne trouve pas de paroles pour peindre l'effet que produit cette +infernale physionomie.» + +M. Utterson est plus ému qu'il ne veut le laisser paraître. + +«Sur la maison elle-même, demande-t-il, vous ne savez rien? + +--Si fait, j'ai observé que personne n'y entre jamais, sauf le héros +très repoussant de mon aventure. Elle n'est pas habitée, les trois +fenêtres grillées, sur la cour, restent toujours closes, mais les vitres +en sont propres, et, au-dessus, il y a une cheminée qui fume parfois, ce +qui donnerait l'idée que quelqu'un y vient accidentellement.» + +Le notaire Utterson voit que M. Enfield ne se doute pas que cette +vilaine bâtisse dépend de la maison de son ami Jekyll. Après avoir +soupçonné celui-ci de folie toute pure, il craint qu'il ne s'agisse +plutôt de quelque complicité honteuse. L'idée fixe le poursuit de +s'éclairer là-dessus. Il se met à guetter les secrets nocturnes du +quartier que fréquente l'odieux Hyde. Longtemps il attend en vain; mais, +certain soir, vers dix heures, les boutiques étant closes et la rue +silencieuse, au milieu du sourd mugissement de Londres, un pas retentit +rapide, un homme de petite taille apparaît, tire une clé de sa poche et +se dirige vers la maison indiquée. + +«M. Hyde?» lui dit le notaire en posant la main sur son épaule. + +L'homme tressaille et recule, mais sa terreur n'est que momentanée. +Reprenant aussitôt de l'empire sur lui-même, il répond: + +«C'est mon nom, en effet; que me voulez-vous? + +--Je suis un vieil ami du docteur Jekyll; on a dû vous parler de moi: M. +Utterson. Faites-moi une grâce, laissez-moi voir votre visage.» + +L'autre hésite, puis, après réflexion, se tourne d'un air de défi. + +«Maintenant je vous reconnaîtrai, dit Utterson. Cela peut être utile. + +--Oui, répond Hyde, il vaut mieux que nous nous soyons rencontrés... À +propos, vous avez besoin de savoir mon adresse.» + +Et il lui indique une rue, un numéro. + +«Mon Dieu! se dit le notaire, est-il possible qu'il ait, lui aussi, +songé au testament?... + +--Comment, ne m'ayant jamais vu, avez-vous pu me deviner? reprend Hyde. + +--D'après une description. Nous avons des amis communs. + +--Lesquels? balbutie Hyde. + +--Jekyll, par exemple. + +--Il ne vous a jamais parlé de moi, s'écrie l'autre en rougissant de +colère. Vous mentez.» + +Là-dessus, il a poussé la porte et disparu dans la maison, laissant +Utterson stupéfait. + +«Ce nain blême, au sourire timide et cynique à la fois, est certainement +fort laid, pense le notaire, mais sa laideur ne suffit pas à expliquer +la répulsion insurmontable que suscite sa présence. Il faut qu'il y ait +quelque chose en outre. Serait-ce qu'une âme noire peut transparaître +ainsi à travers son enveloppe de chair? Pauvre Jekyll! Si jamais j'ai lu +la signature de Satan sur un visage, c'est sur celui de ton nouvel ami.» + +En tournant la rue, on arrive devant un square bordé de belles maisons, +dont plusieurs sont déchues de leur rang d'autrefois, divisées en +appartements, en bureaux, en magasins. L'une d'elles, cependant, devant +laquelle s'arrête Utterson, a gardé un grand air d'opulence. Un vieux +domestique vient ouvrir. + +«Poole, lui dit Utterson, le docteur Jekyll est-il chez lui?» + +Sur sa réponse négative: + +«Je viens de voir M. Hyde s'introduire par la porte de l'ancienne salle +d'anatomie. Cela est-il permis en l'absence de votre maître? + +--Sans doute, car M. Hyde a une clé. + +--Je ne crois pas cependant avoir jamais rencontré ici ce jeune homme. + +--Oh! monsieur, on ne l'invite pas à dîner et il ne paraît guère de ce +côté-ci de la maison. Il entre et sort toujours par le laboratoire.» + +Utterson conclut de ces renseignements que le docteur, en ouvrant sa +maison à Hyde, subit la conséquence de quelque faute de jeunesse. Ce +doit être un supplice que de recevoir ainsi, bon gré, mal gré, +inopinément, cet être atroce, qui entre et sort furtivement, qui +peut-être est impatient d'hériter.... Il se promet de protéger Jekyll +contre l'influence équivoque qui s'est glissée à son foyer. Il profitera +pour cela du premier tête-à-tête. + +«Vous savez que je n'ai jamais approuvé votre testament, lui dit-il avec +hardiesse, et je l'approuve moins que jamais, car j'ai appris des choses +révoltantes sur ce jeune Hyde.» + +La belle figure intelligente du docteur s'assombrit à ces mots. + +«Inutile de me les dire, cela ne changerait rien; vous ne comprenez pas +ma position, répond-il avec une certaine incohérence. Je suis dans une +passe difficile, très difficile...» + +Et comme le notaire, espérant pouvoir le tirer de peine, presse Jekyll +de s'ouvrir à lui, il refuse, affirmant sur l'honneur qu'il est tout à +fait libre de se débarrasser, quand il voudra, de cet Edward Hyde, que, +par conséquent, ses amis doivent lui laisser le soin d'apprécier ce qui +convient. Assurément, il est attaché à ce garçon, il a pour cela des +raisons sérieuses.... Même il conjure Utterson de vaincre, quand il ne +sera plus, l'antipathie que lui inspire son héritier. + +«Je ne pourrai jamais le souffrir, dit le notaire. + +--Soit! répond Jekyll. Je vous prie seulement de l'aider au besoin, pour +l'amour de moi.» + +À une année de là, Londres tout entier est ému par un crime que rend +plus frappant la haute situation de la victime, sir Danvers Carew. Il y +a maintes preuves contre Hyde, et les circonstances font que M. Utterson +est amené à seconder la police dans ses recherches. La connaissance +qu'il a de l'adresse du meurtrier présumé permet de faire les +perquisitions nécessaires. Hyde habite, dans le quartier mal fréquenté +de Soho, une rue étroite et sombre, garnie de cabarets où l'on boit du +gin, de restaurants français du plus bas étage, de boutiques borgnes où +s'approvisionnent des femmes de mauvaise mine appartenant à toutes les +nationalités. C'est dans un pareil milieu que le protégé de Jekyll, +héritier d'un quart de million sterling, a élu domicile. + +Une vieille femme, aux allures louches, vient ouvrir la porte. + +«M. Hyde est, dit-elle, rentré très tard dans la nuit, mais pour +ressortir ensuite; il a des habitudes fort irrégulières, et disparaît +parfois un mois ou deux de suite.» + +Au nom de la loi, la maison est visitée en détail. Elle est à peu près +vide. Hyde n'habite que deux chambres meublées avec luxe; un grand +désordre toutefois y règne pour le moment, comme si l'on y avait fait à +la hâte des préparatifs de fuite: les vêtements traînent sur le tapis, +les tiroirs sont ouverts. Des cendres grises dans l'âtre indiquent que +l'on a brûlé des papiers; mais, derrière une porte, les agents +découvrent la moitié d'un bâton dont l'autre moitié est restée sanglante +sur le lieu du crime. Cette canne, d'un bois très rare, a été donnée +bien des années auparavant à son ami Jekyll par M. Utterson. + +Naturellement, la première impulsion de ce dernier est de courir chez le +docteur. Poole, le vieux domestique, l'introduit, en lui faisant +traverser la cour qui a été jadis un jardin, dans l'espèce de pavillon +que l'on appelle indistinctement le laboratoire ou la salle d'anatomie. +Le docteur a autrefois acheté la maison aux héritiers d'un chirurgien, +et s'occupe de chimie là où son prédécesseur s'occupait à disséquer. +Pour la première fois, le notaire est admis à visiter cette partie de la +maison, qui donne sur la petite rue, théâtre de sa première rencontre +avec Hyde. Il trouve le docteur, dans une vaste chambre garnie +d'armoires vitrées, d'un grand bureau et d'une psyché, meuble assez +déplacé dans un lieu pareil. + +«Savez-vous les nouvelles? lui demande Utterson. + +--On les a criées sur la place, répond Jekyll très pâle et frissonnant. + +--Un mot: j'espère que vous n'avez pas été assez fou pour cacher ce +misérable? + +--Utterson, s'écrie le docteur, je vous donne ma parole d'honneur que +tout est fini entre lui et moi! D'ailleurs, il n'a pas besoin de mon +secours, il est en sûreté. Personne n'entendra plus parler de Hyde.» + +L'homme de loi est étonné de ces façons véhémentes, presque fiévreuses: + +«Vous paraissez bien sûr de lui! + +--Sûr... absolument. Mais j'aurais besoin de votre conseil. J'ai reçu +une lettre, et je me demande si je dois la communiquer à la justice. +Décidez... j'ai perdu toute confiance en moi-même. + +--Vous craignez que cela n'aide à découvrir?... + +--Non, peu m'importe ce que deviendra Hyde. Je pensais à ma propre +réputation, que cette triste affaire met en péril.» + +Utterson, surpris de ce soudain accès d'égoïsme, demande à voir la +lettre; elle est d'une écriture renversée très singulière et conçue dans +des termes respectueux. Hyde exprime brièvement son repentir, en +s'excusant auprès du protecteur dont il a si mal reconnu les bontés; il +lui annonce qu'il a des moyens de fuite tout prêts. + +L'enveloppe manque; Jekyll prétend l'avoir brûlée par mégarde. + +«Encore une question, reprend Utterson: c'est Hyde, n'est-ce pas, qui +vous avait dicté ce passage de votre testament au sujet d'une +disparition possible?» + +Le docteur, défaillant, fait un signe affirmatif. + +«Je m'en doutais, dit Utterson. Le scélérat avait l'intention de vous +assassiner! Vous l'avez échappé belle! + +--Oh! j'ai reçu une terrible leçon!» s'écrie Jekyll, ensevelissant sa +tête entre ses deux mains. «Quelle leçon, mon Dieu!» + +Et cependant il tente, au moment même, de tromper son ami. En étudiant +l'autographe de Hyde, Utterson acquiert la preuve que la prétendue +lettre de l'assassin est de la main même de Jekyll, qui a changé +l'aspect des caractères en les renversant. Le docteur s'est donc fait +faussaire pour sauver un meurtrier! + +Cependant le temps s'écoule et l'assassin reste introuvable. On +recueille des détails sur le passé de l'homme, sur ses vices, sa +cruauté, ses relations ignobles et la haine qu'il a partout inspirée; +mais sur sa famille, sur ses origines, rien ne peut être découvert, +encore moins sur le lieu où il se cache. Une nouvelle vie semble avoir +commencé pour le docteur Jekyll; il ne s'occupe plus que de bonnes +oeuvres. Charitable, il l'a toujours été, mais il devient religieux en +outre; il fréquente plus assidûment ses anciens amis, renoue des +relations très affectueuses avec le docteur Lanyon, et paraît heureux +comme il ne l'était pas depuis longtemps. + +Deux mois se passent ainsi; tout à coup, les amis de Jekyll trouvent sa +porte fermée. Il garde la chambre, ne reçoit personne. Utterson se +décide enfin à faire part de son inquiétude au docteur Lanyon. En +entrant chez celui-ci, il est stupéfait de le trouver changé, affaibli, +presque mourant: + +«Un coup terrible m'a frappé, explique Lanyon, je ne m'en relèverai +jamais; ce n'est plus qu'une question de semaines. Eh bien, je ne me +plains pas de la vie... je l'ai trouvée bonne... mais... si nous savions +tout, nous serions plus satisfaits de nous en aller. + +--Jekyll est malade, lui aussi», commence Utterson. + +À ce nom, la figure de Lanyon s'altère davantage encore; il lève une +main tremblante: + +«Que je n'entende plus parler du docteur Jekyll, dit-il avec +emportement. Il est mort pour moi. + +--Vous lui en voulez encore? s'écrie Utterson étonné. Songez que nous +sommes trois bien vieux amis, Lanyon, et que les intimités de jeunesse +ne se remplacent pas. + +--Inutile d'insister. Demandez-lui plutôt à lui-même.... + +--Mais il ne veut pas me recevoir.... + +--Cela ne m'étonne pas! Un jour ou l'autre, quand je ne serai plus, vous +apprendrez la vérité. Jusque-là, qu'il ne soit jamais question entre +nous d'un sujet que j'abhorre.» + +Utterson demande par écrit des explications à Jekyll; une réponse très +embrouillée lui parvient, dans laquelle le docteur exprime son intention +de se condamner désormais à une retraite absolue. + +Que faut-il supposer? Quelle catastrophe a donc pu survenir? L'idée de +la folie se présente de nouveau à l'esprit du notaire; les paroles de +Lanyon impliqueraient cependant tout autre chose. Il voudrait interroger +de nouveau le vieux savant, mais il n'en a pas l'occasion, car, en une +quinzaine de jours, cet homme d'une si haute valeur morale et +intellectuelle succombe. Il laisse à Utterson un paquet scellé qui ne +doit être ouvert par lui qu'après la disparition du docteur Jekyll. Pour +la seconde fois, ce mot de disparition, déjà tracé dans le testament, se +trouve accouplé au nom de Jekyll. Utterson contient à grand-peine sa +curiosité, mais le respect qu'il doit à la volonté expresse d'un mourant +le décide à laisser dormir les papiers dans un tiroir.... + +Souvent il va prendre des nouvelles du docteur. Le fidèle Poole lui dit +toujours que son maître ne sort plus de ce cabinet mystérieux, au-dessus +du laboratoire, qu'il ne parle guère, ne lit plus et paraît absorbé dans +de tristes pensées. Un jour, Utterson s'avise de pénétrer dans la cour +sur laquelle donnent les trois fenêtres grillées, afin d'entrevoir au +moins le prisonnier volontaire. L'une de ces fenêtres est ouverte; le +docteur, assis auprès, l'air souffrant, accablé, aperçoit son ami et +consent à échanger de loin quelques mots avec lui. Mais, tout à coup, +une expression de terreur et de désespoir, une expression qui glace le +sang dans les veines du notaire, passe sur son visage, et la fenêtre se +reforme brusquement. + +À peu de temps de là, M. Utterson reçoit la visite de Poole épouvanté. +Le vieux serviteur le conjure de venir s'assurer par lui-même de ce qui +se passe. Il ne peut plus porter seul le poids d'une pareille +responsabilité. Tout le monde a peur dans la maison. + +En effet, quand Utterson pénètre chez le docteur, les autres domestiques +sont réunis tremblants, effarés, dans le vestibule, et on lui fait de +sinistres rapports. À la suite de Poole, il se dirige vers le pavillon +où s'est retranché Jekyll et monte l'escalier qui conduit au fameux +cabinet. + +«Marchez aussi doucement que possible et puis écoutez; mais qu'il ne +vous entende pas», dit Poole, sans que le notaire puisse rien comprendre +à cette étrange recommandation. + +Il annonce, par le trou de la serrure, M. Utterson. + +Une voix plaintive répond du dedans: + +«Je ne peux voir personne.» + +Et Poole, d'un air triomphant, reprend tout bas: + +«Eh bien, monsieur, dites si c'est vraiment la voix de mon maître? + +--Elle est bien changée, en effet. + +--Changée? On n'a pas été vingt ans dans la maison d'un homme pour ne +pas reconnaître sa voix. Non, monsieur, mon maître a disparu; dites-moi +maintenant qui est là, à sa place?» + +En parlant, il a entraîné M. Utterson dans une chambre écartée où nul ne +peut épier leur conciliabule. + +«Toute cette dernière semaine, celui qui hante le cabinet a demandé je +ne sais quel médicament. Mon maître faisait cela quelquefois. Il +écrivait son ordonnance, puis jetait la feuille de papier sur +l'escalier. Depuis huit jours nous n'avons vu de lui que cela... des +papiers. Il était enfermé; les repas mêmes devaient être laissés à la +porte. Eh bien, tous les jours, deux ou trois fois par jour, il y avait +des ordonnances sur l'escalier, et je devais courir chez tous les +chimistes de la ville; et chaque fois que j'avais apporté la drogue, un +nouveau papier me commandait de la rendre, parce qu'elle n'était pas +pure, et de chercher ailleurs. On a terriblement besoin de cette +drogue-là, monsieur...» + +L'un des papiers est resté dans la poche de Poole. Jekyll y a tracé les +lignes suivantes: + +«Le docteur Jekyll affirme à MM. *** que leur dernier envoi n'a pu +servir. En 18... il leur avait acheté une quantité considérable de cette +même poudre. Il les prie de chercher avec un soin extrême et de lui en +envoyer de la même qualité, à tout prix.» + +Jusque-là, l'écriture est assez régulière; mais, à la fin, la plume a +craché, comme si une émotion trop forte brisait toutes les digues. + +«Pour l'amour de Dieu, trouvez-m'en de l'ancienne!» + +«Ceci est assurément l'écriture du docteur, dit Utterson. + +--En effet, répond Poole; mais, peu importe son écriture, je l'ai vu.... + +--Qui donc? + +--Je l'ai surpris un jour qu'il était sorti du cabinet et ne se croyait +pas observé. Ce n'a été qu'une minute; il s'est sauvé avec une espèce de +cri; mais je savais à quoi m'en tenir, et mes cheveux se sont hérissés +de crainte. Pourquoi mon maître aurait-il eu un masque sur la figure et +pourquoi aurait-il crié en s'enfuyant à ma vue? + +--Je crois que je devine, dit Utterson. Mon pauvre ami est atteint, sans +doute, d'une maladie qui le défigure autant qu'elle le fait souffrir, et +qu'il veut dérober à tous les yeux. De là ce masque qu'il porte pour +dissimuler quelque plaie affreuse, de là l'extraordinaire altération de +sa voix et l'impatience qu'il a de trouver un remède qui puisse le +soulager. + +--Non, monsieur, dit Poole résolument, cet être-là n'était pas mon +maître; mon maître est grand, solide, celui-là n'était guère qu'un nain. +Parbleu! depuis vingt ans, je le connais assez, mon maître! Non, l'homme +au masque n'était pas le docteur, et, si vous voulez que je vous dise ce +que je crois, un meurtre a été commis. + +--Puisque vous parlez ainsi, Poole, mon devoir est de m'assurer des +faits. J'enfoncerai cette porte.» + +Les deux hommes se munissent d'une hache et d'un tisonnier; ils envoient +un valet de pied robuste garder la porte du laboratoire. Une dernière +fois, Utterson écoute. Le bruit d'un pas léger se fait à peine entendre +sur le tapis. + +«Tout le jour et une bonne partie de la nuit, il marche ainsi de long en +large, dit le vieux domestique; une mauvaise conscience ne se repose +pas. Et une fois... une fois, j'ai entendu qu'il pleurait.... On aurait +dit une femme ou une âme en peine. Je ne sais quel poids m'est tombé sur +le coeur. J'aurais pleuré aussi.» + +Le moment est venu d'agir. + +«Jekyll, crie Utterson d'une voix forte, je demande à vous voir.» + +Pas de réponse. + +«Je vous avertis; nous avons des soupçons, je dois et je veux vous voir; +si ce n'est pas de votre plein gré, ce sera de force.... + +--Utterson, réplique la voix, pour l'amour de Dieu, ayez pitié!» + +Ce n'est pas la voix de Jekyll décidément, c'est celle de Hyde. Quatre +fois la hache s'abat sur les panneaux qui résistent; un cri de terreur +tout animal a retenti dans le cabinet. Au cinquième coup, la porte +brisée livre passage aux assiégeants, qui, consternés du silence qui +règne désormais, restent irrésolus sur le seuil. Une lampe éclaire +paisiblement ce réduit studieux, un bon feu brille dans l'âtre, le thé +est préparé sur une petite table; sans les armoires vitrées remplies de +produits chimiques, on se croirait dans l'intérieur les plus bourgeois. +Mais, au milieu de la chambre, gît un cadavre, encore palpitant, celui +d'Edward Hyde. Il est vêtu d'habits trop grands pour lui, des habits à +la taille du docteur. Sa main crispée tient encore une fiole de poison. +Il s'est fait justice. + +Quant au docteur, on ne le retrouve nulle part; mais, sur la table, +auprès d'un ouvrage pieux pour lequel Jekyll avait exprimé à plusieurs +reprises beaucoup d'estime, et qui cependant est annoté de sa main avec +force blasphèmes, auprès des soucoupes remplies de doses mesurées d'un +sel blanc, que Poole reconnaît pour la drogue que son maître l'envoyait +toujours demander, il y a des papiers. + +En cherchant bien, Utterson découvre un testament qui lui lègue, chose +étrange, tout ce qui devait appartenir à Edward Hyde, puis une lettre +d'adieu et une confession dont il prend connaissance, après avoir lu le +manuscrit du docteur Lanyon. + +Ce manuscrit atteste un fait étrange. Le 9 janvier, Lanyon a reçu de son +vieux camarade de collège, Henry Jekyll, une lettre chargée qui +l'adjure, au nom de leur amitié ancienne, de lui rendre un service +duquel dépend son honneur, sa vie. Il s'agit d'aller prendre dans son +cabinet de travail, quitte à en forcer la porte, des poudres et une +fiole dont il indique exactement la place. Vers minuit un homme qu'il +devra recevoir en secret, après avoir renvoyé ses domestiques, viendra +lui dire le reste. Lanyon, sans rien comprendre à cet appel, obéit +exactement; il se rend chez Jekyll; le vieux Poole, lui aussi, a été +averti par lettre chargée. Un serrurier est là qui attend; on pénètre +dans le cabinet en forçant la serrure, on découvre, à l'endroit désigné, +des sels quelconques, une teinture rouge qui ressemble à du sang, un +cahier qui renferme nombre de dates couvrant une période de beaucoup +d'années, avec quelques notes inintelligibles. Lanyon, fort intrigué, +emporte le tout chez lui, et attend de pied ferme le visiteur nocturne, +auquel il va ouvrir lui-même. + +Ce visiteur est un petit homme dont l'aspect lui inspire un mélange +inconnu de dégoût et de curiosité. Il est vêtu d'habits beaucoup trop +grands, qui traînent par terre et flottent autour de lui. Son premier +mot est pour réclamer avec agitation les mystérieux objets trouvés chez +le docteur Jekyll; à leur vue, il pousse un soupir de soulagement, puis, +demandant un verre gradué, compte quelques gouttes de la liqueur, et y +ajoute une des poudres. Le mélange, d'abord rougeâtre, commence, tandis +que les cristaux se dissolvent, à prendre une nuance plus brillante, à +devenir effervescent et à exhaler des fumées légères. Soudain, +l'ébullition cesse, le liquide passe lentement du pourpre foncé au vert +pâle. L'étrange visiteur a bu d'un trait.... Il crie, chancelle, se +retient à la table, puis reste là, les yeux injectés, la bouche +entrouverte, respirant à peine. Un changement s'est produit: les traits +du visage semblent se fondre et se reformer. Lanyon recule d'un +soubresaut brusque, l'âme noyée dans une épouvante sans nom. Devant lui, +pâle, tremblant, les mains étendues comme pour retrouver son chemin à +tâtons au sortir du sépulcre, se tient Henry Jekyll!... + +C'est ce qu'il a entendu, ce qu'il a vu cette nuit-là qui a ébranlé la +vie du docteur Lanyon dans ses fondements mêmes. Le secret professionnel +s'impose à lui, mais l'horreur le tuera, car il ne peut se le +dissimuler, et cette pensée le hante jusqu'à une suprême angoisse, lui, +l'ennemi et le contempteur de la science occulte: l'être difforme qui +s'est glissé dans sa maison cette nuit-là est bien celui que poursuit la +police comme assassin de sir Danvers Carew.... + +Quant à l'effrayante métamorphose, elle est expliquée par la confession +du docteur Jekyll: + +«Je suis né en 18..., avec une grosse fortune, quelques excellentes +qualités, le goût du travail et le désir de mériter l'estime des +meilleurs entre mes semblables, en possession, par conséquent, de toutes +les garanties qui peuvent assurer un avenir honorable et distingué. Le +plus grand de mes défauts était cette soif de plaisir qui contribue au +bonheur de bien des gens, mais qui ne se conciliait guère avec ma +préoccupation de porter la tête haute devant le public, de garder une +contenance particulièrement grave. Il arriva donc que je cachai mes +fredaines, et que, lorsque ma situation se trouva solidement établie, +j'avais déjà pris l'habitude invétérée d'une vie double. Plus d'un +aurait fait parade des légères irrégularités de conduite dont je me +sentais coupable; mais, considérées des hauteurs où j'aimais à me +placer, elles m'apparaissaient, au contraire, comme inexcusables, et je +les cachais avec un sentiment de honte presque morbide. Ce fut donc +beaucoup moins l'ignominie de mes fautes que l'exigence de mes +aspirations qui me fit ce que j'étais, et qui creusa chez moi, plus +profondément que chez la majorité des hommes, une séparation marquée +entre le bien et le mal, ces provinces distinctes qui composent la +dualité de la nature humaine. + +«J'étais amené ainsi, bien souvent, à méditer sur cette dure loi de la +vie qui gît aux racines mêmes de la religion et qui est une si grande +cause de souffrance. Malgré ma duplicité, je ne me trouvais en aucune +façon hypocrite; mes deux natures prenaient tout au sérieux de bonne +foi; je n'étais pas plus moi-même quand je me plongeais dans le désordre +que quand je m'élançais à la poursuite de la science, ou quand je me +consacrais au soulagement des malheureux. L'impulsion de mes études +scientifiques, qui m'emportait dans les sphères transcendantales d'un +certain mysticisme, me faisait mieux sentir la guerre qui se livrait en +moi. Par les deux côtés de mon intelligence, le côté moral et le côté +intellectuel, je me rapprochais donc, chaque jour davantage, de cette +vérité, dont la découverte partielle m'a conduit à un si épouvantable +naufrage, que l'homme n'est pas un, en réalité, mais deux; je dis deux, +ma propre expérience n'ayant pas dépassé ce nombre. D'autres me +suivront, d'autres iront plus loin que moi dans la même voie, et je me +hasarde à deviner que, dans chaque homme, sera reconnue plus tard une +réunion d'individus très divers, hétérogènes et indépendants. Quant à +moi, je devais infailliblement, par mon genre de vie, avancer dans une +direction unique. Ce fut du côté moral et en ma propre personne que +j'appris à découvrir la dualité primitive de l'homme; je vis que des +deux natures qui se combattaient dans le champ de ma conscience, on +pouvait dire que je n'appartenais à aucune, parce que j'étais +radicalement aux deux; et, de bonne heure, avant même que mes travaux +m'eussent suggéré la possibilité d'un pareil miracle, je pris l'habitude +de m'appesantir avec délices sur la pensée, vague comme un rêve, de la +séparation de ces éléments. + +«Si chacun d'eux, me disais-je, pouvait habiter des identités +distinctes, la vie serait délivrée de ce qui la rend intolérable, le +voluptueux pourrait se satisfaire, délivré enfin des scrupules et des +remords que son frère jumeau lui impose, et le juste marcherait droit +devant lui, en s'élevant toujours, en accomplissant les bonnes oeuvres +où il trouve son plaisir, sans s'exposer davantage aux hontes et aux +châtiments qu'attire sur lui un compagnon qu'il réprouve. Pour la +malédiction de l'humanité, ces deux ennemis sont emprisonnés ensemble +dans le sein torturé de notre conscience, où ils luttent sans relâche +l'un contre l'autre. Comment les séparer? + +«Le moyen que je cherchais me fut fourni par les expériences multiples +auxquelles je me livrais dans mon laboratoire. Peu à peu j'acquis le +sentiment profond de l'immatérialité hésitante, de la nature transitoire +et vaporeuse, pour ainsi dire, de ce corps, solide en apparence, dont +nous sommes revêtus. Je découvris que certains agents ont le pouvoir de +secouer notre vêtement de chair comme le vent agite un rideau, de nous +en dépouiller même. Pour deux bonnes raisons, je n'approfondirai pas +davantage la partie scientifique de ma confession: d'abord, parce que +j'ai appris, à mes dépens, que le fardeau de la vie est rivé +indestructiblement aux épaules de l'homme, et qu'à chaque tentative +faite pour le rejeter, il revient en imposant une pression plus pénible. +Secondement, parce que,--mon récit le prouvera d'une façon trop +évidente, hélas!--mes découvertes restèrent incomplètes. Il suffit donc +de dire que, non seulement j'en vins à reconnaître, en mon propre corps, +la simple exhalaison, le simple rayonnement de certaines puissances qui +entraient dans la composition de mon esprit, mais que je réussis à +fabriquer une drogue par laquelle ces puissances pouvaient être +détournées de leur suprématie et souffrir qu'une nouvelle forme fût +substituée à l'ancienne, une forme qui ne m'était pas moins naturelle, +parce qu'elle portait l'empreinte des éléments les moins nobles de mon +âme. + +«J'hésitai longtemps, avant de mettre cette théorie en pratique. Je +savais très bien que je risquais la mort, car une substance capable de +contrôler si violemment et de secouer à ce point la forteresse même de +l'identité pouvait, prise à trop haute dose, ou par suite d'un accident +quelconque, au moment de son absorption, effacer à tout jamais le +tabernacle immatériel que je lui demandais de modifier seulement. Mais +la tentation d'une découverte si singulière l'emporta sur les plus vives +alarmes. J'avais depuis longtemps préparé ma teinture; j'achetai, en +quantité considérable, chez un marchand de produits chimiques, certain +sel particulier que je savais, l'ayant employé à mes expériences, être +le dernier ingrédient nécessaire, et, par une nuit maudite, je mêlai ces +éléments, je les regardai bouillir et fumer ensemble dans un verre dont, +avec un grand effort de courage, quand l'ébullition eut cessé, j'avalai +le contenu. + +«Les plus atroces angoisses s'ensuivirent, comme si l'on me broyait les +os: une nausée mortelle, une horreur intime qui ne peut être surpassée à +l'heure de la naissance ni à celle de la mort.... Puis ces agonies +diverses s'évanouirent rapidement, et je revins à moi, comme au sortir +d'une maladie. Il y avait quelque chose d'étrange dans mes sensations, +quelque chose d'indescriptiblement nouveau et, par suite de cette +nouveauté même, d'incroyablement agréable. Je me sentais plus jeune, +plus léger, plus heureux dans mon corps. En dedans, je devenais capable +de toutes les témérités; un torrent d'images sensuelles roulait, se +déchaînait dans mon imagination, j'échappais aux liens de toute +obligation, j'acquérais une liberté d'âme inconnue jusque-là, qui +n'était nullement innocente. Je connus, dès le premier souffle de cette +vie nouvelle, que j'étais plus mauvais qu'auparavant, dix fois plus +mauvais, livré, comme un esclave, au mal originel, et cette pensée +m'exalta comme l'eût fait du vin.... J'étendis les bras, en +m'abandonnant, ravi, à la fraîcheur de ces sensations, et, au moment +même, je fus soudainement averti que j'avais baissé en stature. Il n'y +avait pas de miroir dans mon cabinet à cette époque; la psyché, qui +maintenant s'y trouve, y fut apportée, plus tard, pour refléter mes +transformations. La nuit cependant touchait au matin, un matin très +sombre; tous les hôtes de la maison étaient encore plongés dans le +sommeil; transporté, comme je l'étais, d'espérance et de joie, je +m'aventurai dehors, je traversai la cour, au-dessus de laquelle il me +sembla que les constellations regardaient étonnées cet être, le premier +de son espèce qu'eût encore découvert leur infatigable vigilance; je me +glissai par les corridors, étranger dans ma propre maison, et, en +arrivant dans ma chambre, j'aperçus pour la première fois Edward Hyde. + +«Il faut maintenant que je parle par théorie, en disant, non pas ce que +je sais, mais ce que je crois être probable. Le côté mauvais de ma +nature, à qui j'avais transféré momentanément toute autorité, était +moins robuste et moins bien développé que le meilleur, dont je venais de +me dépouiller. Dans le cours de ma vie, qui avait été, après tout, pour +les neuf dixièmes, une vie de vertu et d'empire sur moi-même, je l'avais +beaucoup moins épuisé que l'autre. De là, je suppose, ce fait qu'Edward +Hyde était plus petit, plus mince, plus jeune qu'Henry Jekyll. De même +que la bonté éclairait la physionomie de celui-ci, le mal était écrit +lisiblement sur la face de celui-là. Le mal, en outre, que je crois +toujours être le côté mortel de notre humanité, avait laissé, sur ce +corps chétif, le signe de la laideur, du délabrement. Et, cependant, +quand mes yeux rencontrèrent, dans la glace, cette vilaine idole, je +n'éprouvai pas une répugnance, mais plutôt un élan de bienvenue. Ceci, +en somme, était encore moi-même; ceci me semblait naturel et humain. À +mes yeux, l'image de l'esprit y brillait plus vive, elle était plus +ressemblante, plus tranchée dans son individualité, que sur la +physionomie complexe et divisée qu'auparavant j'avais l'habitude +d'appeler mienne. Dans ce jugement, je devais avoir raison, car j'ai +toujours remarqué que, quand je portais la figure d'Edward Hyde, +personne ne pouvait approcher de moi sans une visible défaillance +physique. J'attribue cet effet à ce que tous les êtres humains, tels que +nous les rencontrons, sont composés de bien et de mal, tandis que Hyde +était seul au monde pétri de mal sans mélange. + +«Je ne m'attardai qu'une minute devant le miroir; il me restait à tenter +la seconde expérience, l'expérience concluante, à voir si j'avais perdu +mon identité sans retour, s'il me fallait fuir, avant l'aurore, une +maison qui ne serait plus la mienne. Rentrant précipitamment dans mon +cabinet, je préparai, j'absorbai le breuvage une fois de plus; une fois +de plus j'endurai les tortures de la dissolution; enfin, je revins à moi +avec le caractère, la stature et le visage d'Henry Jekyll. + +«Cette nuit-là, j'abordai les funestes chemins de traverse. Si j'eusse +fait ma découverte dans un plus noble esprit, si j'eusse tenté cette +expérience, sous l'empire de religieuses aspirations, tout eût pu être +différent; de ces agonies de la naissance et de la mort serait sorti un +ange plutôt qu'un démon. La drogue n'avait aucune action déterminante, +elle n'était ni diabolique ni divine; elle ébranla seulement les portes +de ma prison, et ce qui était dedans s'élança dehors. À cette époque, la +vertu sommeillait en moi; ma perversité, mieux éveillée, profita de +l'occasion: Edward Hyde surgit. Dorénavant, bien que j'eusse deux +caractères aussi bien que deux apparences, et que l'un fut tout entier +mauvais, l'autre était encore le vieil Henry Jekyll, ce composé incongru +des progrès duquel j'avais appris déjà à désespérer. Le mouvement fut +donc complètement vers le pire. + +«Même alors je n'avais pas pu me réconcilier avec la sécheresse d'une +vie d'étude; j'étais gai à mes heures, et, comme mes plaisirs manquaient +de dignité, comme j'étais, avec cela, non seulement connu de tout le +monde et trop considéré, mais bien près de la vieillesse, cette +incohérence de ma vie devenait gênante de plus en plus. Ce fut pour ces +motifs que mon nouveau pouvoir me tenta jusqu'à ce que j'en devinsse +l'esclave. Je n'avais qu'à vider une coupe, à me débarrasser du corps +d'un professeur en renom et à endosser, comme un manteau épais, celui +d'Edward Hyde. Cette idée me sembla piquante, et je fis avec soin tous +mes préparatifs. Je louai et je meublai ce logement de Soho, où Hyde fut +traqué par la police; je pris pour gouvernante une créature que je +savais être silencieuse et sans scrupules. D'autre part, j'annonçai à +mes domestiques qu'un M. Hyde, dont je leur fis le portrait, devait +jouir dans ma maison du square d'une entière liberté, de pleins +pouvoirs. Pour éviter tout accident, je me fis familièrement connaître +sous mon nouvel aspect; je m'arrangeai de façon à ce que, si quelque +malheur m'arrivait en la personne du docteur Jekyll, je pusse éviter +toute perte pécuniaire sous ma figure d'Edward Hyde. Ce fut le secret du +testament auquel vous opposâtes tant d'objections. Ainsi fortifié, comme +je le supposais, de tous côtés, je profitai sans crainte des immunités +de ma situation. Certains hommes ont eu des bandits à leurs gages pour +accomplir des crimes, tandis que leur propre réputation demeurait à +l'abri. Je fus le premier qui agit de même en vue du plaisir. Je pus +donc ainsi, aux yeux de tous, travailler consciencieusement, étaler une +respectabilité bien acquise, puis, soudain, comme un écolier, rejeter +ces entraves et plonger, la tête la première, dans l'océan de la +liberté. Sous mon manteau impénétrable, je possédais une sécurité +complète. Songez-y... je n'avais qu'à franchir le seuil de mon +laboratoire: en deux secondes, la liqueur, dont je tenais les +ingrédients toujours prêts, était avalée; après cela, quoi qu'il pût +faire, Hyde disparaissait comme un souffle sur un miroir, et à sa place, +tranquillement assis chez lui, sous sa lampe nocturne, Jekyll se moquait +des soupçons. + +«Mes plaisirs, je l'ai déjà dit, n'avaient jamais été des plus relevés; +avec Edward Hyde, ils devinrent très vite ignobles et monstrueux. À mon +retour de chaque excursion nouvelle, je restais stupéfait des turpitudes +de mon autre moi-même. Ce familier, que j'évoquais ainsi et que +j'envoyais seul agir selon son bon plaisir, était l'être le plus vil et +le plus dépravé; il n'avait que des pensées égoïstes, s'abreuvant de +jouissances avec une avidité toute bestiale, sans souci des tortures qui +pouvaient en résulter pour d'autres, aussi dépourvu de remords qu'une +statue de pierre. Henry Jekyll s'effrayait parfois des actes d'Edward +Hyde, mais cette situation échappait aux lois communes, elle relâchait +insidieusement l'étreinte de la conscience. C'était Hyde après tout, et +Hyde seul, qui était coupable; Jekyll ne se sentait pas plus méchant +qu'auparavant; ses bonnes qualités lui revenaient sans avoir subi +d'atteintes apparentes; il se hâtait même de réparer le mal accompli par +Hyde quand cela était possible. De cette façon il se tranquillisait. + +«Je n'ai nul dessein d'entrer dans le détail des infamies dont je me +rendais complice (quant à les avoir commises moi-même, je ne puis +aujourd'hui encore l'admettre). Je ne veux qu'indiquer les +avertissements que je reçus et les degrés de mon châtiment. Une fois, je +courus un véritable danger. Un acte de cruauté contre une enfant excita +contre moi la colère de la foule, qui m'eût déchiré, je crois, si je +n'avais pas apaisé la famille de ma petite victime en lui remettant un +chèque au nom d'Henry Jekyll. Ceci me donna l'idée d'avoir un compte +dans une autre banque au nom d'Edward Hyde, et quand, en altérant mon +écriture, j'eus pourvu mon double d'une signature, je me crus de nouveau +à l'abri du destin. + +«Deux mois environ avant le meurtre de sir Danvers Carew, j'étais allé +courir les aventures. Rentré fort tard, je m'éveillai le lendemain avec +des sensations bizarres. Ce fut en vain que je regardai autour de moi, +en reconnaissant les belles proportions et le mobilier décent de ma +chambre du square, le dessin des rideaux, la forme du lit d'acajou où +j'étais couché. Quelque chose me laissait convaincu que je n'étais pas +réellement où je croyais être, mais bien dans mon galant réduit de Soho, +où j'avais coutume de dormir sous le masque d'Edward Hyde. Je me mis à +rire de cette illusion et, toujours curieux de psychologie, à en +chercher les causes. Par intervalles, toutefois, le sommeil m'emportait, +interrompant ma rêverie, que je reprenais ensuite. Dans un moment +lucide, mon regard tomba sur ma main à demi fermée. Or la main de +Jekyll, vous l'avez souvent remarqué, était une main professionnelle de +forme et de dimensions, une grande main blanche, ferme et bien faite, +tandis que la main qui m'apparaissait distinctement sur les draps, à la +clarté jaunissante d'une matinée de Londres, était d'une pâleur brune, +maigre, osseuse, avec de gros noeuds et couverte partout d'un épais +duvet noir. Cette main velue était la main d'Edward Hyde. + +«Je dus la contempler fixement pendant près d'une minute, abasourdi +comme je l'étais, jusqu'à ce que l'effroi éclatât dans mon sein avec un +fracas de cymbales. Bondissant hors du lit, je courus à mon miroir. Au +spectacle qui frappa mes yeux, tout le sang de mes veines se glaça. Oui, +je m'étais couché sous la forme de Jekyll, et c'était Hyde qui +s'éveillait. Comment expliquer ce phénomène?... Comment y remédier?... +Nouvelles terreurs. La matinée était avancée déjà, les domestiques +devaient être tous levés, et mes drogues se trouvaient dans le cabinet. +Il me fallait faire un voyage pour les atteindre, descendre l'escalier, +traverser la cour. Sans doute, je pourrais dissimuler mon visage, mais à +quoi bon, puisque je ne pouvais cacher de même le changement de stature? +Enfin, je me rappelai que mes gens étaient habitués déjà à voir aller et +venir mon second moi, et j'éprouvai là-dessus une sensation délicieuse +de soulagement. Je fus vite prêt; dans des habits à la taille du +docteur, je traversai la maison, où le valet de pied recula ébahi en +reconnaissant M. Hyde à pareille heure et si singulièrement accoutré. +Dix minutes après, le docteur Jekyll, revenu à sa première forme, +s'asseyait assez sombre devant un déjeuner qu'il ne mangeait que du bout +des lèvres. + +«J'avais assurément peu d'appétit; cet accident inexplicable renversait +toutes mes expériences et semblait, comme le doigt qui écrivit sur le +mur durant l'orgie babylonienne, tracer ma condamnation. Je commençai à +réfléchir plus sérieusement que je ne l'avais encore fait aux +possibilités de ma double existence. Cette partie de moi-même, que +j'avais le pouvoir de projeter au dehors, avait été, depuis quelque +temps, terriblement exercée; il me sembla qu'elle grandissait, que le +sang circulait plus vif dans les veines de Hyde, et je commençai à +entrevoir le péril d'un renversement de la balance. Que ferais-je si le +pouvoir du changement volontaire m'échappait, si le caractère d'Edward +Hyde allait devenir le mien irrévocablement? La vertu de la drogue ne se +manifestait pas toujours d'une façon égale. Une fois, au commencement, +elle m'avait fait défaut; depuis, il m'avait fallu, en plus d'une +circonstance, doubler et même tripler la dose, au risque d'en mourir. +Ces incertitudes assombrissaient quelque peu mon contentement, qui eut +été parfait sans elles. Maintenant, à la lumière de cet accident +matinal, je fus conduit à remarquer que la difficulté qui avait été, au +commencement, de me débarrasser du corps de Jekyll, s'était transférée +peu à peu du côté opposé. Il devenait clair que je perdais lentement +possession de mon premier moi, le meilleur, et que je m'incorporais de +plus en plus à mon second moi, le pire. Entre les deux, je devais faire +un choix. Mes deux natures avaient en commun la mémoire, mais toutes les +autres facultés étaient fort inégalement réparties entre elles. Jekyll +(qui était composite) prenait part aux aventures de Hyde, tantôt avec +appréhension, tantôt avec curiosité; mais Hyde était fort indifférent à +Jekyll et ne se souvenait de lui que comme le brigand se rappelle la +caverne où il se cache et déjoue les poursuites. + +«Faire cause, commune avec Jekyll, c'était renoncer à ces appétits que +j'avais longtemps caressés en secret et auxquels, depuis peu, je +m'abandonnais éperdument. Préférer Hyde, c'était mourir à mille intérêts +et à mille aspirations qui m'étaient chers, c'était devenir d'un coup +méprisable, c'était perdre mes amis. Le marché peut paraître inégal, +mais il y avait encore une autre considération dans la balance: tandis +que Jekyll souffrirait cruellement de l'abstinence, Hyde ne se rendrait +même pas compte de ce qu'il avait perdu. Si particulier que fût mon cas, +les termes de ce débat étaient vieux comme l'homme lui-même: des +tentations, des alarmes identiques assiègent le premier pécheur venu, et +il en fut pour moi comme pour le grand nombre de mes semblables. Je +choisis la meilleure part, et puis manquai de force pour m'y tenir. + +«Oui, je donnai la préférence au docteur déjà vieux et contrarié dans +ses passions, mais entouré d'amitiés honorables et rempli d'intentions +généreuses; je dis un adieu résolu à la liberté, à une jeunesse +relative, aux impulsions ardentes et aux secrètes débauches; mais +peut-être apportai-je dans ce choix quelques réserves inconscientes, car +je ne renonçai pas à ma maison de Soho, et je gardai les vêtements +d'Edward Hyde, préparés pour tout événement, dans mon cabinet. Pendant +deux mois, cependant, je fus fidèle à ma détermination; pendant deux +mois, je pratiquai une austérité à laquelle jamais, jusque-là, je +n'avais pu atteindre, et je jouis des compensations que procure la paix +de la conscience. Mais le temps finit par atténuer mes craintes, des +désirs frénétiques me torturèrent, comme si Hyde eût réclamé la liberté; +enfin, dans une heure de faiblesse morale, j'avalai de nouveau la +liqueur transformatrice. + +«De même que l'ivrogne, quand il raisonne avec lui-même sur son vice, +n'est pas, une fois sur cinq cents, frappé des dangers qu'il court par +suite de son inconscience de brute, je n'avais jamais, en considérant ma +position, tenu compte suffisamment de la complète insensibilité morale, +de la propension perpétuelle à mal faire qui dominait chez Hyde. Ce fut +par là cependant que je fus puni. Mon démon avait été longtemps en cage, +il s'échappa rugissant. Au moment même où je bus, je me sentis plus +furieusement porté au crime que par le passé. Une tempête d'impatience +bouillonnait en moi. Sur une imperceptible provocation, je m'emportai +comme aucun homme pourvu de sens n'aurait pu le faire, je frappai un +vieillard inoffensif sans plus de motifs que ceux qu'un enfant gâté peut +avoir pour casser son joujou. Volontairement, je m'étais dessaisi de ces +instincts qui maintiennent une sorte d'équilibre chez les plus mauvais +d'entre nous; pour moi, être tenté, la tentation fut-elle légère, +c'était succomber aussitôt. L'esprit infernal me poussant, je +m'abandonnai à une rage meurtrière, et ce ne fut que la lassitude qui +mit fin au terrible accès de délire dont le résultat fut la mort de sir +Danvers Carew. Tout à coup, mon coeur se glaça d'effroi; je compris +qu'il y allait de ma vie, et, fuyant le théâtre du meurtre, je ne +songeai plus qu'à me mettre en sûreté. + +«Je courus à ma maison de Soho et je détruisis mes papiers; puis je +commençai d'errer par les rues, à la fois fier de mon crime et tremblant +d'en subir les conséquences, rêvant d'en commettre de nouveaux, et +l'oreille tendue, néanmoins, au bruit des pas du vengeur qui devait me +poursuivre. Hyde avait une chanson cynique sur les lèvres en mêlant sa +drogue, et il la but à la santé du mort. Les souffrances de la +transformation le possédaient encore, cependant, quand Jekyll, avec des +larmes de gratitude et de repentir, tomba à genoux, les mains levées +vers Dieu. Le voile s'était déchiré; je voyais ma vie dans son ensemble, +depuis les jours de mon enfance et à travers les diverses phases de mes +études, de ma profession si honorée, jusqu'aux horreurs de cette +nuit-là! Je ne pouvais réussir à me croire un assassin; je repoussais, +avec des cris et des prières, les images hideuses que ma mémoire +suscitait contre moi; n'importe, l'iniquité commise me restait présente. +Les angoisses du remords firent place enfin à un sentiment de joie; le +problème de ma conduite se trouva résolu. Hyde devenait impossible; bon +gré, mal gré, je me trouvais réduit à la plus noble partie de mon +existence. Combien je m'en réjouissais! Avec quel empressement et quelle +humilité j'acceptais les restrictions de la vie normale, avec quel +renoncement sincère je fermai la porte par laquelle je m'étais enfui si +souvent! Je me disais que je n'en repasserais jamais le seuil maudit; je +broyai la clé sous mon talon, je me crus sauvé.... + +«Le lendemain, la culpabilité de Hyde était prouvée; on s'indignait +d'autant plus que la victime était un homme haut placé dans l'estime du +monde. Je ne fus pas fâché de sentir mes meilleures impulsions gardées +ainsi par la terreur de l'échafaud; Jekyll était maintenant ma cité de +refuge. Hyde n'avait qu'à se laisser entrevoir pour que la société tout +entière se tournât contre lui. Je me jurai de racheter le passé, et je +puis déclarer honnêtement que ma résolution produisit de bons fruits. +Vous avez vu vous-même comment je m'efforçai, durant les derniers mois +de l'année dernière, de soulager l'infortune; vous savez tout ce que je +fis pour les autres. Les jours s'écoulaient très calmes, et je ne dirai +pas que je me sois lassé de cette vie féconde et innocente; je crois au +contraire que, de jour en jour, j'en jouissais plus pleinement. Mais +cette malédiction, la dualité de but, continuait à peser sur moi; ma +pénitence n'était pas accomplie que déjà mon moi inférieur se remettait +à élever la voix; non que l'idée de ressusciter Hyde put jamais me +revenir, elle m'eût épouvanté au contraire. Non, ce fut sous ma forme +accoutumée que je fus tenté, une fois de plus, de transiger avec ma +conscience; je succombai à la façon d'un coupable ordinaire, en secret, +et après une certaine résistance. + +«Hélas! tout finit, la mesure la plus large se remplit à la fin. Cette +courte faiblesse acheva de détruire la balance de mon âme.... Je ne +m'effrayai pas cependant; cette chute semblait naturelle: c'était comme +un retour au vieux temps, alors que je n'avais pas encore fait ma +découverte. Écoutez ce qui m'arriva: + +«Par une belle journée de janvier, je traversais Regent's Park. La terre +était humide aux endroits où s'était fondue la neige, mais il n'y avait +pas de nuage au ciel; des gazouillements d'oiseaux se mêlaient à des +odeurs douces, presque printanières. Je m'assis sur un banc au soleil. +L'animal qui était en moi se léchait les babines, pour ainsi dire, en se +souvenant; le côté spirituel était un peu engourdi, mais disposé à de +futures expiations, sans être encore prêt à commencer. Je me disais que, +somme toute, j'étais comme mes voisins, et je souris même assez +orgueilleusement en comparant ma bonne volonté si active à leur +paresseuse indifférence. Au moment même où je me complaisais dans cette +vaine gloire, un spasme me prit, d'horribles nausées, un frisson +mortel.... Ces symptômes se dissipèrent, me laissant très faible, et +puis, au sortir de cette défaillance, je commençai à me rendre compte +d'un changement dans mon état moral: j'étais plus hardi, je méprisais le +danger, je me moquais des responsabilités. Je baissai les yeux: mes +habits pendaient, sans forme sur mes membres rapetissés, la main qui +reposait sur mon genou était noueuse et velue. J'étais une fois de plus +Edward Hyde. Une minute auparavant, le monde m'entourait de respect, je +me savais riche, je me dirigeais vers le dîner qui m'attendait chez moi. +Maintenant, je faisais partie de l'écume de la société, j'étais dénoncé, +sans gîte ici-bas, meurtrier voué à la potence. + +«Ma raison chancela, mais elle ne me manqua pas tout à fait. J'ai +observé maintes fois que, dans mon second rôle, mes facultés devenaient +plus aiguës, qu'elles se tendaient plus exclusivement vers un point +particulier. Où Jekyll aurait peut-être succombé, Hyde savait s'élever à +la hauteur des circonstances. Mes drogues se trouvaient dans l'une des +armoires de mon cabinet. Comment y atteindre? Tel fut le problème qu'en +écrasant mes tempes entre mes mains je m'acharnai à résoudre. J'avais +fermé à double tour la porte du laboratoire. Si j'essayais d'entrer par +la maison, mes propres domestiques me livreraient à la justice. Je +compris qu'il fallait employer une autre main; je pensai à Lanyon, mais +je me dis en même temps: + +«Réussirai-je à parvenir jusqu'à lui? On m'arrêtera probablement dans la +rue; même si j'échappe à ce péril imminent, si j'arrive sain et sauf +chez mon confrère, comment un visiteur inconnu et désagréable +obtiendrait-il qu'un homme tel que lui allât forcer la porte du cabinet +de son ami, le docteur Jekyll? + +«Tout en constatant avec angoisse ces impossibilités, je me rappelai +qu'il me restait un trait de mon caractère original, que j'avais gardé +mon écriture. Aussitôt qu'eut jailli cette étincelle, le chemin se +trouva éclairé d'un bout à l'autre. J'arrangeai de mon mieux mes habits +flottants, et, appelant un cab, je me fis conduire dans un hôtel de +Portland-street, dont, par hasard, je me rappelais le nom. À ma vue, qui +était assurément comique,--quelque tragédie qui pût se cacher sous ces +vêtements d'emprunt trop longs et trop larges de moitié,--le cocher ne +put s'empêcher de rire. Je grinçai des dents, pris d'un accès de fureur +diabolique, et la gaîté s'effaça de ses lèvres, heureusement... car une +minute encore et je l'eusse arraché de son siège. + +«À l'hôtel, je regardai autour de moi d'un air qui fit trembler les +employés; en ma présence, ils n'osèrent pas échanger un regard: on prit +mes ordres avec une politesse obséquieuse, on me donna une chambre et de +quoi écrire. Hyde en péril était un être nouveau pour moi: prêt à se +défendre comme un tigre, à se venger de tous. Néanmoins, l'horrible +créature était rusée; cette disposition féroce fut maîtrisée par un +effort puissant de la volonté; deux lettres partirent, l'une pour +Lanyon, l'autre pour Poole. Après cela, il resta tout le jour devant son +feu à se ronger les ongles, demanda un dîner chez lui, toujours seul +avec ses terreurs furieuses et faisant frissonner sous son seul regard +le garçon qui le servait. La nuit tombée, il partit dans un fiacre fermé +et se fit conduire çà et là dans les rues de la ville. Je dis _lui_, je +ne puis dire _moi_. Ce fils de l'enfer n'avait rien d'humain; rien ne +vivait en lui que la peur et la haine. Quand, à la fin, commençant à +craindre que son cocher ne se méfiât, il renvoya le cab pour s'aventurer +à pied au milieu des passants nocturnes, qui ne pouvaient que remarquer +son apparence insolite, ces deux passions grondaient en lui comme une +tempête. Il marchait vite, poursuivi par des fantômes, se parlant à +lui-même, prenant les rues les moins fréquentées, comptant les minutes +qui le séparaient encore de minuit. Une femme lui parla, il la frappa en +plein visage.... + +«Lorsque je redevins moi-même, chez Lanyon, l'épouvante de mon vieil +ami, à ce spectacle, m'affecta peut-être un peu. Je ne sais pas bien.... +Qu'importe une goutte de plus dans un océan de désespoir? Ce n'était +plus la peur de l'échafaud ou des galères, c'était l'horreur d'être Hyde +qui me torturait. Je reçus les anathèmes de Lanyon comme à travers un +rêve; comme dans un rêve encore, je rentrai chez moi, je me couchai. Je +dormis, après la prostration où j'étais tombé, d'un sommeil si profond, +que les cauchemars mêmes qui m'assaillaient ne purent l'interrompre. Je +m'éveillai accablé encore, mais un peu mieux cependant. Toujours je +haïssais et je redoutais la présence du monstre endormi au dedans de +moi-même, et, certes, je n'avais pas oublié les dangers de la veille; +mais j'étais rentré chez moi, j'avais mes drogues sous la main. Ma +reconnaissance envers le sort qui m'avait permis de m'échapper eut +presque en ce moment les couleurs de la joie et de l'espérance. + +«Je traversais tranquillement la cour après déjeuner, aspirant le froid +glacial de l'air, avec plaisir, quand je fus de nouveau en proie à ces +sensations indescriptibles qui précédaient ma métamorphose, et je n'eus +que le temps de me réfugier dans mon cabinet avant que n'éclatassent en +moi les sauvages passions de Hyde. Je dus prendre en cette occasion une +double dose, pour redevenir moi-même. Hélas! six heures après, tandis +que j'étais tristement assis auprès du feu, le besoin de recourir à la +drogue funeste s'imposa de nouveau. Bref, à partir de ce jour là, ce ne +fut que par un effort prodigieux de gymnastique, pour ainsi dire, et +sous l'influence immédiate de la liqueur que je pus conserver +l'apparence de Jekyll. + +«À toute heure de jour et de nuit, j'étais averti par le frisson +précurseur; si je m'assoupissais seulement une heure dans mon fauteuil, +j'étais toujours sûr de retrouver Hyde en me réveillant. Sous +l'influence de cette perpétuelle menace et de l'insomnie à laquelle je +me condamnais, je devins en ma propre personne un malade dévoré par la +fièvre, alangui de corps et d'âme, possédé par une seule pensée qui +grandissait toujours, le dégoût de mon autre moi-même. Mais quand je +dormais ou quand s'usait la vertu du breuvage, je passais presque sans +transition,--car les tortures de la métamorphose devenaient de jour en +jour moins marquées,--à un état tout contraire; mon esprit débordait +d'images terrifiantes et de haines sans cause; la puissance de Hyde +augmentait évidemment à mesure que s'affaiblissait Jekyll, et la haine +qui divisait ces deux suppliciés était devenue égale de chaque côté. +Chez Jekyll, c'était comme un instinct vital; il voyait maintenant la +difformité de l'être qui partageait avec lui le phénomène de l'existence +et qui devait aussi partager sa mort; et, pour comble d'angoisse, il +considérait Hyde, en dehors de ces liens de communauté qui faisaient son +malheur, comme quelque chose non seulement d'infernal, mais +d'inorganique. C'était là le pire: que la fange de la caverne semblât +pousser des cris, posséder une voix, que la poussière amorphe fût +capable d'agir, que ce qui était mort et n'avait pas de forme usurpât +les fonctions de la vie. Et cette abomination en révolte tenait à lui de +plus près qu'une épouse, de plus près que ses yeux; elle était +emprisonnée dans sa chair, il entendait ses murmures, il sentait ses +efforts pour sortir, et à chaque heure d'abandon, de faiblesse, cet +_autre_, ce démon, profitait de son oubli, de son sommeil, pour +prévaloir contre lui, pour le déposséder de ses droits. + +«La haine de Hyde contre Jekyll était d'un ordre différent. Sa peur tout +animale du gibet le conduisait bien à commettre des suicides +temporaires, en retournant à son rang subordonné de partie inférieure +d'une personne, mais il détestait cette nécessité, il abhorrait +l'affaissement dans lequel Jekyll était tombé, il lui en voulait de son +aversion pour l'ancien complice autrefois traité avec indulgence. De là +les tours qu'il me jouait, griffonnant des blasphèmes en marge de mes +livres, brûlant mes lettres, lacérant le portrait de mon père. Si ce +n'eut été par crainte de la mort, il se fût perdu pour m'envelopper dans +sa ruine; mais l'amour qu'il a de la vie est prodigieux; je vais plus +loin: moi qui ne peux penser à lui sans frissonner, sans défaillir, +quand je me représente la passion forcenée de cet attachement, quand je +songe à la crainte qu'il a de me voir le supprimer par un suicide, je +trouve encore moyen de le plaindre! + +«Inutile de prolonger cette peinture d'un état lamentable; personne n'a +souffert jamais de tels tourments,--cela suffit. Pourtant, à ces +tourments mêmes l'habitude aurait pu, non pas apporter un soulagement, +mais opposer une certaine acquiescence, un endurcissement de l'âme; mon +châtiment eût duré ainsi plusieurs années sans la dernière calamité qui +a fondu sur moi. La provision de sels, qui n'avait jamais été renouvelée +depuis ma première expérience, étant près de s'épuiser, j'en fis +demander une autre; je me servis de celle-ci pour préparer le breuvage. +L'ébullition ordinaire s'ensuivit, et aussi le premier changement de +couleur, mais non pas le second; je bus... inutilement. Poole vous dira +que Londres fut fouillé en vain dans tous les sens. Je suis maintenant +persuadé que ma première provision était impure, et que c'est à cette +impureté non connue que le breuvage dut d'être efficace. + +«Une semaine environ s'est passée; j'achève cette confession sous +l'influence du dernier paquet qui me reste des anciennes poudres. C'est +donc la derrière fois, à moins d'un miracle, qu'Henry Jekyll peut penser +ses propres pensées et voir, dans la glace, son propre visage,--si +terriblement altéré. Il faut d'ailleurs que je termine sans retard. Si +la métamorphose survenait tandis que j'écris, Hyde mettrait ces pages en +pièces; mais si quelque temps s'écoule après que je les aurai cachées, +son égoïsme prodigieux, sa préoccupation unique du moment présent les +préserveront sans doute, une fois encore, de son dépit de singe en +colère. Et, de fait, la destinée qui s'accomplit pour nous deux l'a déjà +modifié, écrasé. Avant une demi-heure, quand je serai rentré pour +toujours dans cette individualité abhorrée, je sais que je serai assis à +frémir et à pleurer là-bas sur cette chaise, ou que je reprendrai, +l'oreille fiévreusement tendue à tous les bruits, une éternelle +promenade de long en large dans cette chambre, mon dernier refuge +terrestre. Hyde périra-t-il sur l'échafaud ou bien trouvera-t-il le +courage de se délivrer lui-même? Dieu le sait... peu m'importe; ceci est +l'heure de ma mort véritable, ce qui suivra regarde un autre moi-même. +Ici donc, tandis que je dépose la plume, s'achève la vie du malheureux +Henry Jekyll...» + + * * * * * + +On voit que M. Stevenson a mêlé ici le merveilleux à la science, comme +ailleurs il l'a fait entrer dans la vie quotidienne. Il s'est inspiré +sans doute d'ouvrages récents, tels que la _Morphologie générale_, où +Haeckel, d'accord avec Gegenbaur, étend à tous les êtres vivants une +théorie appliquée aux plantes par Gaudichaud: chacune d'elles se +trouverait être, suivant lui, une sorte de polypier. De même, selon +Haeckel, l'animal ne serait qu'un groupe d'individualités enchevêtrées +et superposées; on y distinguerait jusqu'à sept degrés différents; nous +aurions conscience d'un de ces degrés, notre moi, sans avoir conscience +du moi des autres. Sur ce point, M. Stevenson altère la théorie +scientifique pour les besoins de la psychologie, et nul n'aura le +pédantisme de le lui reprocher. Très probablement les découvertes plus +ou moins fondées de la science fourniront à mesure des matériaux +précieux à la littérature de fiction; elles permettront notamment de +prendre pour point de départ des sujets fantastiques, tout autre chose +que la magie ou les vieux pactes infernaux. Ce qu'on peut redouter, +c'est que les romanciers n'abusent de ces nouvelles richesses assez +dangereuses, tous n'ayant pas, pour y toucher, la main aussi légère que +M. Stevenson. + +Mais encore que nous estimions fort cette légèreté, il nous semble +qu'elle n'a ici qu'un prix secondaire, et que la leçon de morale qui se +dégage du roman établit sa réelle valeur. Chacun de nous n'a-t-il pas +senti, en lui, le combat de deux natures distinctes et le pouvoir +démesuré que prend la moins noble des deux, quand l'autre se prête à ses +caprices? Chacun de nous ne se rappelle-t-il pas le moment précis où il +a trouvé difficile de faire rentrer dans l'ordre celui qui doit toujours +rester à son rang subalterne? L'histoire du docteur Jekyll atténuée, +réduite à des proportions moins saisissantes, est celle du grand nombre. +Où M. Stevenson atteint au tragique, c'est dans le passage si court et +si poignant où il nous fait assister au réveil involontaire de Jekyll +sous les traits de Hyde, lorsque le regard de l'honnête homme se fixe +pour la première fois épouvanté sur cette main velue, sur cette main de +bête, étendue sur les draps du lit, et qui est la sienne; c'est encore +dans la page terrible où le docteur, si généralement vénéré, reprend au +milieu du parc qu'il traverse, en se remémorant ses plaisirs furtifs, la +figure de l'être abject et criminel que poursuit la police; c'est enfin +dans la conversation pleine d'angoisse qu'il a par la fenêtre avec son +ami, quand le rideau s'abaisse précipitamment sur la figure de Hyde +intervenue à l'improviste. Jamais les conséquences de l'abandon de la +volonté, jamais la revanche de la conscience, n'ont été personnifiées +d'une façon plus terrible. Dans ce récit, sans le secours d'une seule +figure de femme, l'intérêt passionné ne languit pas une minute. Après +l'avoir dévoré jusqu'à la dernière ligne, car il ne livre son secret +qu'à la fin, on revient à la partie symbolique avec une sorte +d'angoisse. Ce merveilleux est si terriblement humain! Jusqu'ici, M. +Stevenson, tout expert qu'il soit à captiver l'attention de ses +lecteurs, n'avait su que les amuser et les effrayer tour à tour; cette +fois, il les fait penser; il touche aux fibres les plus secrètes et les +plus profondes de l'âme; il assure notre pitié à son triste héros, tant +la perte définitive de l'empire de l'homme sur lui-même est un spectacle +déchirant, tant il y a d'horreur tragique dans l'instant où ce qui a +été, au début, complaisance coupable et bientôt criminelle, devient +malheur involontaire, disgrâce passivement subie, maladie mortelle. Vous +étiez tout à l'heure une créature responsable et libre, vous pouviez +vous guérir, l'occasion s'offrait: un retard, indifférent en apparence, +a tout perdu; ce retard a suffi pour que vous ne soyez plus qu'un jouet +déplorable de la fatalité. Peut-être le docteur Jekyll aurait-il pu +secouer encore le joug de Hyde, si, après avoir renoncé à l'usage de la +drogue maudite, il s'était défendu des faiblesses communes à presque +tous les hommes, des indignes jouissances dont il n'abuse plus, mais +qu'il recommence à goûter avec modération, clandestinement. Ce n'est pas +le meurtre commis par Hyde, c'est un retour honteux de Jekyll à sa +primitive faiblesse qui décide de l'affreuse catastrophe. Le docteur se +fait personnellement complice du monstre qu'il craint désormais +d'appeler, mais qui, sans qu'il l'appelle, est devenu maître d'envahir +sa vie. Il y a là un point bien délicat et supérieurement traité. +L'Écossais, avec son sentiment implacable de la justice, s'y révèle. + +On peut attendre beaucoup, assurément, de celui qui a su tirer, du +mystère de la dualité humaine, des effets semblables. M. Stevenson +dédaigne encore une certaine habileté nécessaire dans la conduite des +événements. L'acte de cruauté commis par Hyde, au premier chapitre, +envers la petite fille qui se trouve, on ne sait comment, la nuit, au +coin d'une rue déserte, semble bien insuffisamment indiqué; le meurtre +de sir Danvers Carew reste plus vague encore et fait l'effet, tel qu'il +le présente, d'une scène d'ombres chinoises enfantine, presque ridicule. +Nombre de personnages sont évoqués, puis abandonnés, selon les exigences +du récit, auquel d'ailleurs rien ne les rattache. Il faut que quelqu'un +ait vu, que quelqu'un porte témoignage; l'auteur tire de sa botte une +nouvelle marionnette; elle parle, remplit une lacune, puis disparaît... +artifice vraiment trop grossier. Les ficelles de l'art, quand on y a +recours, doivent être soignées. _Docteur Jekyll_ est, somme toute, un +roman, et les amateurs de romans tiennent à ces accessoires; ils y +tiennent même jusqu'à permettre qu'ils usurpent trop souvent la première +place, dissimulant, sous un certain machinisme, le vide presque absolu +du fond. Ce n'est certes pas le fond qui manque ici, et on ne peut +qu'encourager M. Stevenson à persévérer, en s'y perfectionnant, dans +cette curieuse psychologie sensationnelle, mais ne méprisons pas trop +pour cela les pages faciles et brillantes dédiées aux enfants de tout +âge par la plume qui traça en se jouant _Treasure Island_ et _New +Arabian Nights_[1]. + + Th. BENTZON + +[Note 1: Un recueil de nouvelles, récemment paru, _The Merry men, and +other tales and fables_, tient toutes les promesses de _Doctor Jekyll_. +Les terribles problèmes de l'hérédité, de la démence, de la +responsabilité humaine y sont traités avec puissance sous une forme +brève et poignante, fantastique à demi.] + + + + +LE CLUB DU SUICIDE + + + + +HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME. + + +Lors de son séjour à Londres, le prince Florizel de Bohême conquit +l'affection de toutes les classes de la société par le charme de ses +manières, la culture de son esprit et sa générosité. Ce qu'on savait de +lui suffisait à révéler un homme supérieur; encore ne connaissait-on +qu'une bien petite partie de ses actes. Malgré son calme apparent dans +les circonstances ordinaires de la vie et la philosophie avec laquelle +il considérait toutes les choses de ce monde, le prince de Bohême aimait +l'aventure, et ses goûts sous ce rapport ne cadraient guère avec le rang +où l'avait placé sa naissance. + +De temps en temps, lorsqu'il n'y avait de pièce amusante à voir dans +aucun des théâtres de Londres, lorsque la saison n'était favorable ni à +la chasse ni à la pêche, ses plaisirs de prédilection, il proposait à +son grand écuyer, le colonel Geraldine, une excursion nocturne. +Geraldine était la bravoure même; il accompagnait volontiers son maître. +Nul ne s'entendait comme lui à inventer d'ingénieux déguisements; il +savait conformer non seulement sa figure et ses manières, mais sa voix +et presque ses pensées à quelque caractère, à quelque nationalité que ce +fût; de cette façon il protégeait l'incognito du prince et il lui +arrivait parfois d'être admis avec lui dans des cercles fort étranges. +Jamais la police n'était instruite de ces périlleuses équipées, le +courage imperturbable de l'un des compagnons, la présence d'esprit, +l'adresse et le dévouement de l'autre suffisaient à les sauver de tous +les périls. + +Un soir, au mois de mars, ils furent poussés par des tourbillons de +neige vers un bar voisin de Leicester-Square. Le colonel Geraldine +jouait, cette fois, le rôle d'un petit journaliste réduit aux +expédients; le prince avait, comme d'habitude, changé complètement sa +physionomie par l'addition de grands favoris et d'une paire de larges +sourcils postiches. Ainsi défiguré, il pouvait, quelque connu qu'il fût, +défier les gens de soupçonner son identité. Les deux compagnons +savouraient donc à petits coups un mélange d'eau de seltz et de rhum +dans une entière sécurité. + +Le bar était rempli de buveurs, hommes et femmes; plusieurs d'entre eux +avaient essayé de lier conversation avec les nouveaux venus, mais aucun +ne paraissait offrir la moindre particularité intéressante. Il n'y avait +là rien que la lie de la société sous son aspect le plus vulgaire. Le +prince commençait déjà à bâiller et à se dégoûter de son excursion, +lorsque les portes battantes du bar furent poussées avec violence: un +jeune homme entra, suivi de deux commissionnaires; chacun de ceux-ci +portait un grand plat fermé par un couvercle qu'ils enlevèrent, +découvrant des tartes à la crème. Alors le jeune homme fit le tour de la +salle en pressant les personnes présentes d'accepter ces friandises. Il +y mettait une courtoisie exagérée. Parfois, ses offres étaient agréées +en riant; d'autres fois, elles étaient repoussées avec dédain ou même +avec insolence. Alors cet original mangeait lui-même la tarte, non sans +se livrer à des commentaires humoristiques. + +Finalement, il alla saluer jusqu'à terre le prince Florizel. + +«Monsieur, dit-il, en tenant une tarte entre le pouce et l'index, +ferez-vous cet honneur à un étranger?... Je peux répondre de la qualité +de la pâte, ayant mangé à moi tout seul vingt-sept de ces tartes depuis +cinq heures. + +--J'ai l'habitude, répliqua le prince, de considérer moins la nature du +don que la disposition d'esprit dans laquelle il est offert. + +--Mon esprit, monsieur, répondit le jeune homme avec un nouveau salut, +est un esprit de moquerie. + +--En vérité, monsieur? Et de qui vous moquez-vous? + +--Mon Dieu, je ne suis pas ici pour exposer ma philosophie, mais pour +distribuer des gâteaux. Si je dis que je me comprends volontiers parmi +les plus ridicules, vous voudrez bien peut-être vous montrer indulgent. +Sinon, vous allez me contraindre à manger ma vingt-huitième tarte, et +j'avoue que cet exercice commence à me fatiguer. + +--Vous me touchez, dit le prince, et j'ai toute la volonté du monde de +vous être agréable; mais à une condition: si mon ami et moi nous +mangeons de vos gâteaux, pour lesquels nous ne nous sentons, ni l'un ni +l'autre, aucun goût naturel, nous exigeons que vous nous rejoigniez à +souper en guise de remerciement...» + +Le jeune homme sembla réfléchir. + +«J'ai encore quelques douzaines de tartes sur les bras, répondit-il; il +me faudra visiter plusieurs tavernes avant d'en avoir fini. Cela prendra +un peu de temps; si vous avez faim...» + +Le prince l'interrompit d'un geste poli. + +«Nous allons vous accompagner, monsieur; car nous prenons déjà le plus +vif intérêt à cette manière divertissante que vous avez de passer la +soirée. Et, maintenant que les préliminaires de la paix sont réglés, +permettez-moi de signer le traité pour nous deux.» + +Et le prince avala de bonne grâce une tarte à la crème. + +«C'est délicieux, déclara-t-il. + +--Je vois, répliqua le jeune homme, que vous êtes connaisseur.» + +Le colonel Geraldine fit, lui aussi, honneur à la pâtisserie; et, comme +chacun dans ce cabaret avait maintenant accepté ou refusé les offres du +jeune homme, celui-ci dirigea ses pas vers un autre établissement de +même espèce. Les commissionnaires, qui semblaient habitués à leur +absurde emploi, marchaient sur ses talons; le prince et le colonel, se +donnant le bras, formaient l'arrière-garde, en riant tout bas. Dans cet +ordre, la compagnie visita deux cafés, où des scènes analogues à celle +qui vient d'être contée se produisirent, quelques-uns déclinant, +d'autres acceptant les faveurs du pâtissier vagabond, qui toujours +mangeait lui-même chaque tarte refusée. + +Au moment de quitter le troisième bar, l'homme aux tartes fit le compte +de ce qui lui restait. Il n'y avait plus que neuf petits gâteaux en +tout. + +«Messieurs, dit-il à ses camarades improvisés, je ne veux point retarder +votre souper, car je suis sûr que vous devez avoir faim. Je vous dois +une reconnaissance toute spéciale. En ce grand jour où je termine une +carrière de folie par un acte plus sot que tous les autres, je désire me +conduire galamment à l'égard des personnes qui m'auront secondé. +Messieurs, vous n'attendrez pas davantage. Quoique ma santé soit +ébranlée par les excès auxquels j'ai déjà dû me livrer ce soir, je vais +procéder à une liquidation définitive.» + +Là-dessus il avala successivement d'une seule bouchée, les neuf tartes +qui restaient et, se tournant vers les commissionnaires, leur remit deux +souverains. + +«J'ai à vous remercier, dit-il, de votre patience vraiment +extraordinaire.» + +Puis il les congédia, avec de beaux saluts. Quelques secondes encore il +resta en contemplation devant la bourse dont il venait de tirer le +salaire de ses aides; après quoi, partant d'un grand éclat de rire, il +la lança au milieu de la rue et déclara qu'il était prêt à souper. + +Dans certain cabaret du quartier de Soho,--un petit restaurant français +dont la réputation passagère, fort exagérée, baissait déjà,--les trois +compagnons se firent donner un cabinet particulier au deuxième étage, et +commandèrent un souper fin arrosé de plusieurs bouteilles de champagne. +En mangeant, en buvant, ils causaient de mille choses indifférentes; le +jeune homme aux tartes se montrait fort gai, mais il riait trop +bruyamment; ses mains tremblaient, sa voix prenait des inflexions +subites et inattendues qui semblaient être indépendantes de sa volonté. +Le dessert étant enlevé, les convives ayant allumé leurs cigares, le +prince s'adressa en ces termes à son hôte inconnu: + +«Vous voudrez bien excuser ma curiosité. Ce que j'ai vu de vous me plaît +singulièrement, mais m'intrigue davantage. Mon ami et moi, nous nous +croyons parfaitement dignes de devenir les dépositaires d'un secret. Si, +comme je le suppose, votre histoire est absurde, vous n'avez pas besoin +de vous gêner avec nous, qui sommes les deux individus les plus fous de +l'Angleterre. Mon nom est Godall, Théophile Godall; mon ami est le major +Alfred Hammersmith, du moins tel est le nom de son choix, le nom sous +lequel il veut être connu. Nous passons notre vie à la recherche +d'aventures extravagantes, et il n'y a pas de choses insensées +auxquelles nous ne soyons capables d'accorder la plus cordiale +sympathie. + +--Vous me plaisez aussi, Mr. Godall, répondit le jeune homme; vous +m'inspirez tout naturellement confiance, et je n'ai pas la moindre +objection à soulever contre votre ami le major, qui me fait l'effet d'un +grand seigneur déguisé; dans tous les cas je suis bien sûr qu'il n'est +pas militaire.» + +Le colonel sourit du compliment qui attestait la perfection de son art, +et le jeune homme poursuivit avec animation: + +«J'aurais toute sorte de motifs de cacher mon histoire. Peut-être est-ce +justement pour cela, que je vais vous la conter. Vous paraissez bien +préparés à entendre des folies. Pourquoi vous désappointerais-je? Mais +je ne dirai pas mon nom malgré votre exemple; je tairai, aussi mon âge, +qui n'est pas essentiel au récit. Je descends de mes ancêtres par la +génération ordinaire; ils m'ont laissé l'habitation fort convenable que +j'occupe encore, et une fortune qui s'élevait à trois cents livres +sterling de rente. Je suppose qu'ils m'ont également légué une +incorrigible étourderie à laquelle je me suis abandonné outre mesure. +J'ai reçu une bonne éducation. Je sais jouer du violon assez bien pour +faire ma partie dans un concert à deux sous. Je suis à peu près de la +même force sur la flûte et le cor de chasse. J'ai appris le whist de +façon à perdre une centaine de livres par an à ce jeu scientifique; mes +connaissances en français se sont trouvées suffisantes pour me permettre +de dissiper de l'argent à Paris presque avec la même facilité qu'à +Londres; bref, je suis pétri de talents variés. J'ai eu toute sorte +d'aventures, y compris un duel à propos de rien. Il y a deux mois, j'ai +rencontré une jeune personne qui réalisait, au moral et au physique, mon +idéal de la beauté; je sentis mon coeur s'enflammer, je m'aperçus que +j'étais enfin arrivé au moment décisif, que j'allais tomber amoureux; +mais en même temps je découvris qu'il me restait de mon capital tout au +plus quatre cents livres. De bonne foi, un homme qui se respecte peut-il +être amoureux avec quatre cents livres? Vous conviendrez que non. J'ai +donc fui la présence de l'enchanteresse et, ayant légèrement accéléré le +cours de mes dépenses, j'arrivai à n'avoir plus, ce matin, que +quatre-vingts livres.... Cette somme, je la divisai en deux parties +égales; je réservai quarante livres pour un but particulier, je résolus +de dépenser le reste avant la nuit. J'ai passé une journée charmante et +j'ai fait beaucoup de bonnes plaisanteries, outre celle des tartes à la +crème, qui m'a procuré l'avantage de votre connaissance; car j'avais +pris la détermination, comme je vous l'ai dit, de conduire ma folle +carrière à une conclusion encore plus folle; et, lorsque vous me vîtes +lancer ma bourse dans la rue, les quarante livres étaient épuisées. +Maintenant, vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-même; +oui, je suis fou, mais un fou dont la folie ne manque pas de fond et qui +n'est, je vous prie de le croire, ni pleurnicheur ni lâche.» + +Le ton qu'avait pris le jeune homme indiquait assez qu'il nourrissait +beaucoup d'amertume et de mépris contre lui-même. Ses auditeurs +n'hésitèrent pas à penser que son affaire d'amour lui tenait au coeur +plus qu'il ne voulait l'admettre et qu'il avait l'intention sinistre +d'en finir avec la vie. + +«Eh bien, n'est-ce pas étrange, dit Geraldine en regardant le prince +Florizel, n'est-ce pas étrange que nous soyons là trois individus à peu +près dans les mêmes conditions, réunis par l'effet du hasard dans un +désert aussi grand que Londres? + +--Comment! s'écria le jeune homme, êtes-vous donc ruinés, vous aussi? Ce +souper serait-il une folie comme mes tartes à la crème? Le diable +aurait-il rassemblé trois des siens pour une dernière débauche? + +--Le diable peut faire parfois des choses fort aimables, répondit le +prince, et je suis si charmé de cette coïncidence que, quoique nous ne +soyons pas absolument dans le même cas, je m'en vais mettre fin à cette +inégalité. Que votre conduite héroïque envers les dernières tartes à la +crème me serve d'exemple!» + +En parlant, Florizel tira sa bourse et y prit un petit paquet de billets +de banque. + +«Vous voyez, je suis en avance sur vous de huit jours environ; mais je +puis me rattraper et me rapprocher de plus en plus du poteau fatal. +Celui-ci, continua-t-il, en posant un des billets sur la table, suffira +pour la note. Quant au reste...» + +Il jeta la liasse dans le feu, où elle disparut en flambant. + +Le jeune homme avait essayé de saisir le prince par le bras; mais, comme +une table les séparait, son intervention arriva trop tard. + +«Malheureux, s'écria-t-il, vous n'auriez pas dû les brûler tous.... Il +fallait garder quarante livres! + +--Quarante livres, répéta le prince, pourquoi, au nom du ciel, quarante +livres? + +--Pourquoi pas quatre-vingts? s'écria le colonel; il devait y en avoir +une centaine dans le paquet. + +--Quarante livres suffisent, dit le jeune homme tristement, car sans +cela, il n'y a pas d'admission possible. La règle est absolue: quarante +livres pour chacun. Vie damnée que la nôtre! Un homme ne peut pas même +mourir sans argent.» + +Le prince et le colonel échangèrent un coup d'oeil. + +«Expliquez-vous, dit le dernier. J'ai encore un portefeuille +passablement garni et je n'ai pas besoin de dire que je suis prêt à +partager ma fortune avec Godall. Mais je désire savoir à quelle fin. Que +pensez-vous donc faire?» + +Le jeune homme promenait des regards inquiets de l'un à l'autre, comme +au sortir d'un rêve. Il rougit violemment. + +«Ne suis-je pas votre dupe? demanda-t-il. Êtes-vous tout de bon des gens +ruinés? + +--Je le suis, pour ma part, autant qu'on peut l'être, répliqua le +colonel. + +--Et, quant à moi, dit le prince, je vous en ai donné la preuve; je +reste sans le sou. Qui donc aurait jeté ces billets au feu, sauf un +homme ruiné? L'action parle d'elle-même. + +--Un homme ruiné, oui, répondit l'autre d'un air de soupçon, ou bien un +millionnaire! + +--Assez, monsieur, dit le prince; j'ai dit et je n'ai pas l'habitude +qu'on doute de ma parole. + +--Ruinés? répéta le jeune homme. Êtes-vous vraiment mes pareils, arrivés +après une vie d'abandon à une situation telle que vous n'ayez plus +qu'une issue? Allez-vous donc,--il baissait la voix à mesure qu'il +parlait,--allez-vous donc vous donner ce dernier luxe? Comptez-vous fuir +les conséquences de vos désordres par la seule voie infaillible et +facile?» + +Soudain il s'interrompit et essaya de rire. + +«À votre santé! s'écria-t-il, en vidant son verre, bonne nuit, mes +joyeux camarades.» + +Le colonel Geraldine le saisit par le bras, au moment où il allait se +lever. + +«Vous manquez de confiance, dit-il, et vous avez tort. Nous aussi, nous +avons assez de la vie. Nous sommes, comme vous, décidés à mourir. Tôt ou +tard, isolément ou réunis, nous nous proposions d'aller au-devant de la +mort et de la défier là où elle se tiendrait prête. Puisque nous vous +avons rencontré et que votre cas est le plus pressant, que tout +s'accomplisse donc cette nuit, et d'un seul coup; si vous le voulez, +mourons tous trois ensemble. Notre trio pénétrera bras dessus, bras +dessous, la poche vide, dans l'empire de Pluton; nous nous encouragerons +mutuellement parmi les ombres!» + +Geraldine jouait son rôle avec des intonations si justes que le prince +lui-même le regarda, troublé, prêt à le croire sincère. Quant au jeune +homme, un flot de sang lui monta au visage et ses yeux étincelèrent. + +«Bon, vous êtes des camarades comme il m'en faut! s'écria-t-il avec une +gaieté presque effrayante. Tope là et que le marché soit conclu. (Sa +main était glacée.) Vous ne savez pas en quelle compagnie vous allez +commencer votre course, vous ne savez pas dans quel moment propice vous +avez pris votre part de mes tartes à la crème! Je ne suis qu'une unité, +mais une unité dans une armée. Je connais la porte dérobée de la Mort. +Je suis un de ses intimes et peux vous conduire jusque dans l'éternité +sans cérémonie... sans scandale pourtant.» + +Ils l'engagèrent derechef à expliquer ce qu'il voulait dire. + +«Messieurs, pouvez-vous réunir quatre-vingts livres entre vous?» + +Geraldine consulta son portefeuille avec ostentation et répliqua +affirmativement. + +«Gaillards favorisés que vous êtes! Quarante livres, c'est le prix +d'entrée dans le Club du suicide. + +--Le Club du suicide, répéta Florizel, que diable est-ce que cela? + +--Écoutez, dit l'inconnu, ce siècle est celui du progrès, et j'ai à vous +révéler le progrès suprême! Des intérêts d'argent et autres appelant les +hommes à la hâte dans différents endroits, on inventa les chemins de +fer; puis, les chemins de fer nous séparant de nos amis, il fallut créer +les télégraphes, qui permettent de communiquer promptement à travers de +grands espaces. Dans les hôtels même, nous avons aujourd'hui des +ascenseurs qui nous épargnent une escalade de quelques centaines de +marches. Maintenant nous savons bien que cette vie n'est qu'une estrade +faite pour y jouer le rôle de fou tant que la partie nous amuse. Une +commodité de plus manquait au confort moderne, une voie décente et +facile pour quitter cette estrade, l'escalier de derrière menant à la +liberté, ou bien, comme je viens de le dire, la porte dérobée de la +Mort. Le Club du suicide y supplée. N'allez pas supposer que, vous et +moi, nous soyons seuls à professer un désir essentiellement légitime. +Bon nombre de nos semblables ne sont arrêtés dans leur fuite que par +certaines considérations. Les uns ont une famille qui serait cruellement +frappée ou même accusée, d'autres manquent de courage, les préparatifs +de la mort leur font horreur. C'est mon cas. Je ne peux ni approcher un +pistolet de ma tête ni presser la détente; quelque chose m'en empêche; +quoique j'aie le dégoût de la vie, je n'ai pas assez de force pour en +finir. C'est à l'intention de gens tels que moi et de tous ceux qui +souhaitent d'être fauchés sans scandale posthume que le Club du suicide +a été inauguré. De quelle façon? Quelle est son histoire? Quelles +peuvent être ses ramifications dans d'autres pays? Je l'ignore, et ce +que je connais de sa constitution, je n'ai pas le droit de vous le +communiquer. Pour abréger, je suis à votre service. Si vous êtes +vraiment las de vivre, je vais vous introduire dans une réunion, et +avant la fin de la semaine, sinon cette nuit même, vous serez +débarrassés du fardeau de l'existence. Maintenant il est... (le jeune +homme consulta sa montre), il est onze heures; à onze heures et demie au +plus tard, nous quitterons ce lieu-ci; vous avez une demi-heure devant +vous pour examiner ma proposition. C'est plus sérieux qu'une tarte à la +crème, ajouta-t-il avec un sourire, et plus agréable, j'imagine. + +--Plus sérieux, certainement, répondit le colonel, si sérieux que je +vous prierai de vouloir bien m'accorder un entretien particulier de cinq +minutes avec mon ami M. Godall! + +--À merveille, répondit le jeune homme. Je vais me retirer...» + +Aussitôt que le prince et Geraldine furent seuls: + +«Il me semble, dit le premier, que vous êtes ému, tandis qu'au contraire +j'ai pris mon parti. Je veux voir la fin de cette aventure. + +--Que Votre Altesse réfléchisse, répliqua le colonel en pâlissant; +qu'elle considère l'importance qu'une vie telle que la sienne a non +seulement pour ses amis, mais pour le bien public. En supposant que, +cette nuit, un malheur irréparable atteigne la personne de Votre +Altesse, quel serait mon désespoir, quelle serait l'affliction de tout +un peuple? + +--Je veux voir la fin, répéta le prince de sa voix la plus délibérée; +ayez la bonté, colonel, de tenir votre parole de gentilhomme. Dans nulle +circonstance, souvenez-vous-en bien, vous ne trahirez, sans que je vous +y autorise, l'incognito que j'ai choisi pour voyager à l'étranger. Tels +sont les ordres que je réitère. Et maintenant, je vous serai obligé +d'aller demander l'addition.» + +Le colonel s'inclina avec respect, mais il avait la face blême lorsqu'il +pria le jeune homme aux tartes à la crème de rentrer. Le prince +conservait pour sa part une contenance parfaitement calme; il raconta +une farce du Palais-Royal au jeune suicidé avec beaucoup d'entrain. Sans +ostentation, il évita les regards suppliants de Geraldine, et choisit un +nouveau cigare avec plus de soin que d'habitude. De fait, il était le +seul des trois qui gardât quelque puissance sur ses nerfs. + +La note étant acquittée, le prince donna toute la monnaie au domestique +très étonné; puis on partit en voiture. Peu de temps après; le fiacre +s'arrêta à l'entrée d'une cour un peu sombre. Là ils descendirent. + +Après que Geraldine eut payé la course, le jeune homme s'adressa au +prince en ces termes: + +«Il est encore temps, Mr. Godall, d'échapper à une destinée inévitable, +vous et le major Hammersmith. Consultez-vous bien avant de faire un pas +de plus, et, si vos coeurs disent non, voici les chemins de traverse. + +--Conduisez-nous, monsieur, dit le prince, je ne suis pas homme à +reculer devant une chose une fois dite. + +--Votre sang-froid me fait du bien, répliqua le jeune guide. Je n'ai +jamais vu personne d'impassible à ce point, quoique vous ne soyez pas le +premier que j'aie accompagné à cette porte. Plus d'un m'a précédé pour +aller où je savais que je le suivrais bientôt. Mais ceci n'est d'aucun +intérêt pour vous. Attendez-moi quelques instants; je reviendrai dès que +j'aurai arrangé les préliminaires de votre introduction.» + +Là-dessus le distributeur de tartes, ayant tendu la main à ses +compagnons, traversa la cour, entra dans un vestibule et disparut. + +«De toutes nos folies, dit le colonel à voix basse, celle-ci me paraît +la plus violente et la plus dangereuse. + +--Je le crois, répondit le prince. + +--Nous avons encore un moment à nous, continua le colonel. Que Votre +Altesse profite de l'occasion et se retire. Les conséquences de cette +démarche peuvent être si graves! C'est ce qui m'autorise à pousser un +peu plus loin qu'à l'ordinaire la liberté de langage que Votre Altesse +daigne m'accorder. + +--Dois-je comprendre que le colonel Geraldine a peur? dit Florizel en +retirant le cigare de sa bouche et en fixant sur son écuyer un regard +perçant. + +--Mes craintes ne sont certainement pas personnelles, répliqua fièrement +Geraldine. + +--Je le supposais bien, dit le prince, avec une bonne humeur +imperturbable; mais je n'avais nulle envie de vous rappeler la +différence de nos positions réciproques. Assez, ajouta-t-il, voyant que +Geraldine était prêt à demander pardon,--vous êtes excusé.» + +Et il fuma tranquillement, appuyé contre une grille, jusqu'à ce que +l'ambassadeur fût de retour. + +«Eh bien, demanda-t-il, notre réception est-elle arrangée? + +--Suivez-moi, messieurs. Le président vous interrogera dans son cabinet. +Et permettez-moi de vous avertir que vos réponses doivent être franches. +Je me suis porté caution; mais le Club exige une enquête sérieuse avant +d'admettre qui que ce soit; l'indiscrétion d'un seul membre amènerait la +dispersion de la Société pour toujours.» + +Le prince et Geraldine s'entendirent à voix basse; après quoi ils +accompagnèrent leur guide au cabinet du président. Il n'y avait pas +d'obstacles bien considérables à franchir. La porte extérieure était +ouverte, la porte du cabinet entrebâillée; et là, dans un local de +petites dimensions, mais au plafond très élevé, le jeune homme les +laissa seuls pour la seconde fois. + +--Le président se rendra ici tout à l'heure», dit-il, avec un signe de +tête, en disparaissant. + +Des voix se faisaient entendre à travers la porte à deux battants qui +formait l'une des extrémités, et par intervalles le bruit d'un bouchon +de champagne, suivi d'un éclat de rire, se mêlait aux lambeaux de la +conversation. Une grande fenêtre donnait sur la rivière, et la +disposition des lumières leur fit supposer qu'ils n'étaient pas loin de +la station de Charing Cross. Le mobilier leur parut mesquin sous des +housses usées jusqu'à la corde; ils remarquèrent la sonnette placée au +centre d'une table ronde, les chapeaux et les pardessus nombreux +accrochés le long des murs. + +«Quel est ce repaire? dit Geraldine. + +--C'est ce que je veux voir, répliqua le prince, si le diable le permet; +la chose peut devenir amusante.» + +Sur ces entrefaites, la porte à deux battants s'ouvrit, mais pas plus +qu'il n'était nécessaire pour le passage d'un corps humain, et un +bruyant bourdonnement de voix accompagna l'entrée du redoutable +président. Qu'on imagine un homme d'une cinquantaine d'années, grand de +taille, à la démarche hardie, aux favoris hérissés, à la tête chauve, à +l'oeil gris voilé qui de temps en temps lançait une étincelle. Ses +lèvres serraient un gros cigare qu'il mâchait et tortillait de droite à +gauche, tout en regardant d'un air pénétrant et froid les deux +étrangers. Il portait des habits de lainage clair, avec un col de +chemise très dégagé à rayures de couleur. + +«Bonsoir, commença-t-il, après avoir fermé la perte derrière lui. On m'a +dit que vous désiriez me parler. + +--Nous voulons, monsieur, nous joindre au Club du suicide», répliqua le +colonel. + +Le président roula son cigare dans sa bouche. + +«Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il brusquement. + +--Je vous demande pardon, répondit Geraldine, mais je crois que vous +êtes la personne la mieux autorisée à me donner des informations +là-dessus. + +--Moi? s'écria le président. Un Club du suicide? Allons, vous voulez +rire! Je peux permettre à des jeunes gens d'avoir le vin gai; mais il ne +faudrait point insister trop. + +--Appelez votre Club comme vous voudrez, dit le colonel, mais vous avez +quelque compagnie derrière ces portes et nous désirons nous joindre à +elle. + +--Monsieur, répondit le président, vous êtes dans l'erreur. Ceci est une +maison particulière et je vous saurai gré d'en sortir sur-le-champ.» + +Le prince était resté tranquillement à sa place pendant ce petit +colloque; mais, lorsque le colonel tourna les yeux vers lui, comme pour +dire: «Allons-nous-en, de grâce...»--il retira son cigare et répondit: + +«Je suis venu ici sur l'invitation d'un de vos amis. Sans doute il vous +a informé des motifs qui justifient notre démarche. Permettez-moi de +vous rappeler qu'un homme qui se trouve dans les conditions où je suis, +n'a point à se gêner et n'est nullement disposé à tolérer des +impertinences. Je suis très pacifique d'ordinaire; mais, cher monsieur, +vous allez me rendre le service que je demande ou bien vous aurez lieu +de vous repentir de m'avoir jamais admis dans votre antichambre.» + +Le président poussa un bruyant éclat de rire. + +«C'est ainsi qu'il faut parler, dit-il. Oui, vous êtes vraiment un +homme. Vous connaissez le chemin de mon coeur et pouvez faire de moi +tout ce qu'il vous plaira. Voudriez-vous, continua-t-il en s'adressant à +Geraldine, vous éloigner un instant? J'en finirai d'abord avec votre +compagnon. Certaines formalités du Club doivent être remplies +secrètement.» + +À ces mots, il ouvrit la porte d'un petit cabinet, dans lequel il +enferma le colonel. + +«J'ai foi en vous, dit-il à Florizel, aussitôt qu'ils furent seuls, mais +êtes-vous sûr de votre ami? + +--Pas aussi sûr que je le suis de moi-même, assez cependant pour que +j'aie pu l'amener ici sans inquiétude; les raisons qui lui font désirer +d'entrer dans votre Club sont encore plus puissantes que les miennes. +L'autre jour, il s'est laissé prendre trichant aux cartes. + +--Une bonne raison, j'en conviens, répliqua le président, nous en avons +un autre dans le même cas. Avez-vous été au service, monsieur? + +--Oui, mais j'étais trop paresseux, je l'ai quitté de bonne heure. + +--Quel est le motif qui vous fait abandonner la vie? poursuivit le +président. + +--Toujours le même, autant que je peux m'en rendre compte, la paresse +toute pure.» + +Le président tressaillit. + +«C'est impossible, s'écria-t-il, vous devez avoir une raison plus +sérieuse que celle-là. + +--Je n'ai plus le sou, ajouta Florizel. C'est aussi un tourment. Mon +oisiveté en souffre.» + +Le président tourmenta son cigare pendant quelques secondes en regardant +droit dans les yeux ce néophyte extraordinaire; mais le prince supporta +son examen avec un sang-froid imperturbable. + +«Si je n'avais une si grande expérience, dit à la fin le président, je +vous renverrais. Mais je connais le monde; il arrive qu'en matière de +suicide les causes les plus frivoles sont souvent les plus +irrésistibles. Et, lorsqu'un homme me plaît, comme vous me plaisez, +monsieur, je presse la conclusion plutôt que je ne la retarde.» + +Le prince et le colonel furent soumis à un interrogatoire long et +particulier, le prince seul d'abord; puis Geraldine en présence de ce +dernier, de sorte que le président pouvait observer la contenance de +l'un, tout en écoutant les réponses de l'autre. Le résultat fut +satisfaisant et le président, après avoir enregistré quelques détails +sur un carnet, leur proposa de prêter serment. On ne saurait imaginer de +formule plus absolue de l'obéissance passive, rien de plus rigoureux que +les termes par lesquels le récipiendaire se liait pour toujours. + +Florizel signa le document, mais non sans horreur. Le colonel suivit son +exemple d'un air accablé. Alors le président ayant reçu la somme fixée +pour l'entrée, introduisit sans plus de difficultés les deux amis dans +le fumoir du Club. + +Ce fumoir était de la même hauteur que le cabinet dans lequel il +donnait, mais bien plus grand et garni d'une imitation de boiserie de +chêne. Un grand feu et un certain nombre de becs de gaz éclairaient la +compagnie. Le prince compta: dix-huit personnes. La plupart fumaient et +buvaient; une gaieté fiévreuse régnait partout, entrecoupée de silences +subits et quelque peu sinistres. + +«Est-ce un grand jour? demanda le prince. + +--Moyen, répondit le président. Par parenthèse, si vous avez quelque +argent, il est d'usage d'offrir du champagne; cela soutient la bonne +humeur et constitue un de mes petits profits. + +--Hammersmith, dit Florizel, occupez-vous du champagne.» + +Puis il fit le tour du cercle, en abordant celui-ci, celui-là; son usage +évident du meilleur monde, sa grâce et sa politesse, avec un mélange +imperceptible d'autorité, imposèrent très vite à cette assemblée macabre +et la séduisirent malgré elle; en même temps il ouvrait les yeux et les +oreilles. Bientôt il commença à se faire une idée générale du monde au +milieu duquel il se trouvait. Les jeunes gens formaient une majorité +considérable; ils avaient les apparences de l'intelligence et de la +sensibilité, plutôt que de l'énergie. Si quelques-uns dépassaient la +trentaine, plusieurs étaient âgés de moins de vingt ans. Ils se tenaient +appuyés contre les tables, changeant sans cesse de maintien; tantôt ils +fumaient très fort et tantôt ils laissaient s'éteindre leurs cigares; +quelques-uns s'exprimaient bien, mais la loquacité du grand nombre +n'était évidemment que le résultat d'une excitation nerveuse, avec +absence complète d'esprit et de bon sens. Chaque fois qu'une bouteille +de champagne était débouchée, la gaieté augmentait d'une façon +manifeste. + +Il n'y avait que deux hommes assis: l'un, près de la fenêtre, les mains +plongées dans les poches de son pantalon et la tête basse, mortellement +pâle, la sueur au front, ne proférait pas un mot; on eût dit une +véritable ruine d'âme et de corps; l'autre, sur un sofa qui le séparait +de la cheminée, différait étrangement de tout le reste de la compagnie. +Peut-être n'avait-il guère que quarante ans, mais on lui en eût donné +dix de plus. Florizel pensa qu'il n'avait jamais vu un être plus hideux, +plus ravagé par la maladie et les excès. Il n'avait que la peau et les +os, était en partie paralysé et portait des lunettes d'une puissance si +extraordinaire que ses yeux paraissaient à travers singulièrement +grossis et déformés. Excepté le prince et le président, il était dans ce +salon l'unique personne qui conservât le calme de la vie ordinaire. + +Les membres du _Suicide Club_ ne se piquaient pas d'une tenue très +décente. Quelques-uns tiraient vanité des actions déshonorantes qui les +avaient amenés à chercher un refuge dans la mort; on écoutait sans +témoigner de désapprobation. Il y avait un accord tacite contre les +arrêts de la morale et quiconque franchissait le seuil du Club jouissait +déjà de quelques-unes des immunités de la tombe. Ils burent à la mémoire +les uns des autres et à celle des suicidés remarquables du passé. Ils +comparaient et développaient leurs vues différentes sur la mort; ceux-ci +déclarant que ce n'était rien que ténèbres et néant, ceux-là, espérant +que, cette même nuit, ils iraient escalader les étoiles. + +«À la mémoire éternelle du baron de Trenck, le type des suicidés! cria +quelqu'un. Il passa d'une petite cellule dans une plus petite, afin +d'atteindre enfin à la liberté. + +--Pour ma part, dit un second, je ne demande qu'un bandeau sur mes yeux +et du coton dans mes oreilles. Seulement, il n'y a pas de coton assez +épais en ce monde.» + +Le troisième espérait, dans l'état nouveau où il allait entrer, +découvrir les secrets de la vie, et le quatrième avouait qu'il n'aurait +jamais fait partie du Club s'il n'eût été amené à croire au système de +Darwin. + +«Je n'ai pu supporter, disait-il, l'idée de descendre d'un singe. + +En somme, le prince était tout à fait désillusionné par les manières et +la conversation de ses nouveaux collègues. + +«Il n'y a pas de quoi faire tant d'embarras, pensait-il. Dès qu'un homme +s'est réconcilié avec l'idée de se tuer, qu'il s'exécute, pour Dieu, en +gentilhomme. Cet émoi et ces gros mots sont déplacés.» + +Cependant, le colonel Geraldine était en proie aux plus vives +appréhensions: le Club et ses règlements restaient toujours à l'état de +mystères, et il regardait autour de la salle afin de trouver quelqu'un +qui fût en mesure de le renseigner. Son regard tomba enfin sur le +paralytique, dont la sérénité le frappa; il supplia le président, qui, +très pressé, ne faisait que sortir de la chambre et y rentrer, expédiant +des affaires, de le présenter à ce monsieur assis sur le canapé. + +Le président répondit que de semblables formalités étaient inutiles chez +lui; néanmoins il présenta Mr. Hammersmith à Mr. Malthus. + +Mr. Malthus regarda le colonel avec curiosité et le pria de prendre +place à sa droite. + +«Vous êtes un nouveau venu, dit-il, et vous désirez des renseignements. +Eh bien, vous vous adressez à la bonne source. Il y a deux ans que j'ai +fait ma première visite à ce Club enchanteur.» + +Le colonel respira. Si Mr. Malthus avait fréquenté ce lieu pendant deux +ans, le prince pouvait ne courir aucun danger durant une seule soirée. + +«Comment! s'écria-t-il, deux ans? De quelle mystification suis-je donc +le jouet? + +--D'aucune, répliqua Mr. Mathus avec douceur. Mon cas est singulier. Je +ne suis pas du tout, à proprement parler, un suicidé, mais un membre +honoraire, pour ainsi dire. Je ne visite guère le Club que deux fois par +mois. Mon infirmité et la condescendance du président m'ont procuré ce +privilège, que d'ailleurs je paye assez cher. + +--Je vous prierai, dit le colonel, de vouloir bien être plus explicite. +Rappelez-vous que je ne suis encore que très imparfaitement familier +avec les statuts de l'endroit. + +--Un membre ordinaire tel que vous, lancé à la recherche de la mort, +revient ici tous les soirs jusqu'à ce que la chance le favorise, +répliqua le paralytique; s'il est sans le sou, il peut même être logé et +nourri par le président; pas de luxe, mais le nécessaire; on ne saurait +faire davantage vu la modicité de la souscription. D'ailleurs, la seule +société du président est par elle-même un très vif agrément. + +--En vérité! s'écria Geraldine, je ne l'aurais pas cru. + +--Ah! c'est que vous ne connaissez pas l'homme. L'esprit le plus drôle! +Des histoires! Un cynisme!... Il sait la vie sur le bout du doigt; et, +entre nous, c'est le coquin le plus corrompu de toute la chrétienté. + +--Est-il, lui aussi, membre permanent comme vous-même, si je puis poser +cette question sans vous offenser? + +--Il est permanent dans un sens bien différent, répliqua M. Malthus. +J'ai été gracieusement épargné jusqu'ici, mais, enfin, tôt ou tard, je +dois partir. Lui ne joue jamais; il mêle et donne les cartes et fait les +arrangements nécessaires. Cet homme, Mr. Hammersmith, est l'adresse +même. Depuis trois ans il poursuit à Londres son utile profession, que +je pourrais appeler un art, et jamais l'ombre d'un soupçon ne s'est +élevée contre lui. Moi-même, je le crois inspiré. Sans doute, vous vous +rappelez ce cas célèbre, il y a six mois, d'un gentleman +accidentellement empoisonné dans une pharmacie? Et ce ne fut encore +qu'une de ses inventions les moins riches. Mais comme c'était simple, et +comme il est sorti sauf de l'aventure! + +--Vous m'étonnez, dit le colonel; ce malheureux était-il une des...--il +allait dire victimes; mais il se reprit à temps,--un des membres du +Club?» + +En même temps il se rappela que Mr. Malthus lui-même n'avait pas paru +ambitieux de mourir pour son propre compte; il ajouta avec empressement: + +«Mais je m'aperçois que je suis encore dans l'obscurité. Vous parliez de +mêler et de donner les cartes; dans quel but? Puisque vous avez l'air +plutôt mal disposé à mourir qu'autrement, je dois avouer que je ne puis +concevoir ce qui vous amène ici. + +--Vous dites vrai, vous êtes dans les ténèbres, répliqua Mr. Malthus +avec plus d'animation. Cher monsieur, ce Club est le temple même de +l'ivresse; si ma santé affaiblie pouvait mieux supporter de pareilles +excitations, je viendrais plus souvent, je vous le jure. Il faut tout le +sentiment du devoir, qu'engendre une longue habitude de mauvaise santé +et de régime rigoureux, pour me retenir d'abuser de ce qui est, je puis +le dire, mon dernier plaisir. Je les ai épuisés tous, monsieur, +continua-t-il en posant sa main sur le bras de Geraldine, tous sans +exception, et je vous déclare, sur mon honneur, qu'il n'y en a pas un +dont le prix n'ait été grossièrement exagéré. On joue avec l'amour; moi, +je nie que l'amour soit une forte passion. La peur en est une plus +forte; c'est avec la peur qu'il faut badiner, si l'on veut goûter les +joies intenses de la vie. Enviez-moi, enviez-moi, ajouta-t-il avec un +ricanement ignoble, je suis poltron.» + +Geraldine ne parvint à dissimuler son dégoût qu'avec peine, mais il prit +sur soi et poursuivit l'interrogatoire: + +«Comment cette excitation peut-elle être si habilement prolongée? Il y a +donc quelque élément d'incertitude? + +--Je vais vous expliquer par quel moyen la victime de chaque soir est +choisie, répondit M. Malthus, et non seulement la victime, mais un autre +membre qui est destiné à jouer le rôle d'instrument entre les mains du +Club, à devenir le grand prêtre de la mort. + +--Mon Dieu! ils s'entre-tuent donc alors? + +--Le tourment du suicide est supprimé de cette manière, dit Malthus avec +un signe de tête. + +--Miséricorde! s'écria le colonel, et pouvez-vous... puis-je... +peut-il... mon ami... je veux dire... quelqu'un de nous peut-il être +condamné ce soir à devenir le meurtrier du corps et de l'âme d'un autre +être? Des choses semblables sont-elles possibles entre hommes nés de la +femme? Oh! infamie des infamies!» + +Dans son effroi, il était sur le point de se lever, lorsqu'il rencontra +le regard du prince. Ce regard courroucé était fixé sur lui à travers la +chambre. En un instant Geraldine eut repris son calme. + +«Après tout, ajouta-t-il, pourquoi pas? Et, puisque vous dites que le +jeu est intéressant, vogue la galère! Je suis du Club!» + +Mr. Malthus avait joui d'une façon toute particulière de l'effroi de son +interlocuteur. + +«Après un premier moment de surprise, vous êtes, je le vois, en état +d'apprécier les délices de notre Société, monsieur.... Elle réunit les +émotions de la table de jeu, celles du duel et celles d'un amphithéâtre +romain. Les païens étaient allés assez loin déjà, certes, et j'admire +les raffinements de leur imagination en pareille matière; mais il était +réservé à un pays chrétien d'atteindre cet extrême degré, cette +quintessence, cet absolu du plaisir poignant. Vous comprenez combien +tous les amusements doivent paraître fades à l'homme qui a pris le goût +de celui-ci. La partie que nous jouons, continua-t-il, est d'une extrême +simplicité. Un jeu complet.... Mais... venez donc, vous êtes à même de +voir la chose par vos propres yeux. Voulez-vous me prêter l'appui de +votre bras? Malheureusement, je suis paralysé.» + +En effet, tandis que Mr. Malthus commençait sa description, une autre +porte à deux battants s'était ouverte; le Club entier se mit à défiler, +non sans quelque hâte, dans la pièce voisine. + +Elle était en tout semblable à celle que l'on venait de quitter, mais un +peu différemment meublée. Le centre en était occupé par une longue table +à tapis vert, devant laquelle le président était assis; il mêlait un jeu +de cartes avec beaucoup de soin. Même avec l'aide de sa canne et du bras +de Geraldine, Mr. Malthus marchait avec tant de difficulté que chacun +fut assis avant que ce couple et le prince qui les attendait entrassent +dans l'appartement; par conséquent tous les trois prirent place côte à +côte, au bout inférieur de la table. + +«C'est un jeu de cinquante-deux cartes, dit tout bas Malthus. Veillez +sur l'as de pique, qui est le signe de mort, et sur l'as de trèfle, qui +désigne l'exécuteur de cette nuit. Heureux jeunes gens que vous êtes! +Vous avez de bons yeux et pouvez suivre la partie! Hélas! je ne saurais +reconnaître un as d'un deux à travers la largeur d'une table...» + +Et il plaça sur son nez une seconde paire de lunettes. + +«Je veux au moins observer les physionomies», expliqua-t-il. + +En quelques mots rapides, Geraldine informa le prince de tout ce qu'il +avait appris par la bouche du membre honoraire et de l'alternative +possible qui leur était réservée. Le prince eut un frisson, une +contraction au coeur; il promena ses regards de côté et d'autre, comme +un homme abasourdi. + +«Un coup hardi, dit tout bas le colonel, et nous pouvons encore nous +échapper.» + +Mais cette suggestion rappela le courage du prince. + +«Silence, dit-il. Faites-moi voir que vous savez jouer en gentilhomme, +l'enjeu fût-il sérieux.» + +Maintenant, il avait recouvré en apparence tout son sang-froid, quoique +son coeur battit lourdement et qu'il eût une sensation de chaleur +désagréable dans la poitrine. Les membres du Club étaient tous +attentifs; chacun d'eux très pâle; mais nul ne l'était autant que Mr. +Malthus. Ses yeux sortaient de leurs orbites; sa tête se balançait, sur +la colonne vertébrale par un mouvement d'oscillation involontaire; ses +mains, l'une après l'autre, se portaient à sa bouche pour tirailler ses +lèvres livides et frémissantes. + +«Attention, messieurs!» dit le président qui se mit à donner lentement +les cartes. + +Il s'arrêtait jusqu'à ce que chaque membre eût montré la sienne. Presque +tous hésitaient; vous auriez vu les doigts trembler avant de réussir à +retourner le funeste morceau de carton qui portait l'arrêt du destin. À +mesure que le tour du prince approchait, il éprouvait une émotion +grandissante, qui faillit le suffoquer; mais sans doute il avait quelque +peu le tempérament d'un joueur, car il reconnut qu'un certain plaisir se +mêlait à cette angoisse. Le neuf de trèfle lui échut; le trois de pique +fut donné à Geraldine et la dame de coeur à Mr Malthus, incapable de +réprimer un soupir de soulagement. Le jeune homme aux tartes à la crème, +presque immédiatement après, retourna l'as de trèfle et resta glacé +d'horreur, car il n'était pas venu pour tuer, mais pour être tué. Et le +prince, dans sa sympathie généreuse, oublia presque, en le plaignant, +l'extrême danger qui était encore suspendu au-dessus de lui-même et de +son ami. + +La donne se renouvela, et, cette fois encore, la carte de la mort ne +sortit pas. Les joueurs retenaient leur souffle, haletants; le prince +eut un autre trèfle, Geraldine, un carreau; mais, lorsque Mr Malthus eut +retourné sa carte, un horrible bruit, semblable à celui de quelque chose +qui se brise, partit de sa bouche; il se leva et se rassit sans aucun +signe de paralysie. C'était l'as de pique. Le membre honoraire s'était +amusé de ses propres terreurs une fois de trop. + +La conversation éclata de nouveau presque tout d'un coup. Les joueurs, +renonçant à leurs attitudes rigides, commencèrent à se lever de table et +revinrent en flânant, par deux et par trois, dans le fumoir. Le +président étirait ses bras et baillait comme un homme qui a fini son +travail journalier. Mais Mr. Malthus restait assis à sa place, la tête +dans ses mains, les mains sur la table, immobile, atterré. + +Le prince et Geraldine s'échappèrent, l'impression d'horreur qu'ils +emportaient avec eux, redoublant dans le froid de la nuit. + +«Ah! s'écria le prince, être lié par un serment dans une affaire comme +celle-ci, permettre que ce trafic de meurtre continue avec profit et +impunité! Si seulement j'osais manquer à ma parole! + +--C'est impossible pour Votre Altesse, répliqua le colonel. Son honneur +est celui de la Bohême; mais je me charge, moi, de manquer à la mienne +avec bienséance. + +--Geraldine, dit le prince, si votre honneur souffre en quelqu'une de +nos équipées, non seulement je ne vous pardonnerai jamais, mais ce qui, +je crois, vous affectera plus vivement encore, je ne me le pardonnerai +pas à moi-même. + +--J'attends les ordres de Votre Altesse, répondit le colonel. Nous +éloignerons-nous de ce lieu maudit? + +--Oui, dit le prince. Appelez un cab. J'essayerai de perdre dans le +sommeil le souvenir de cette abominable aventure.» + +Mais il eut soin de lire le nom de l'impasse avant de la quitter. + +Le lendemain, aussitôt que le prince fut éveillé, le colonel Geraldine +lui apporta un journal quotidien avec le paragraphe suivant intitulé: + +«_Triste accident_.--Cette nuit, vers deux heures, Mr. Barthélemy +Malthus, domicilié n° 16 Chepstow place, Westbourne Grove, à son retour +d'une soirée, est tombé par-dessus le parapet de Trafalgar-square et +s'est fracturé le crâne en même temps qu'une jambe et un bras. La mort +dut être instantanée. Mr. Malthus, accompagné d'un ami, cherchait un cab +au moment de cet affreux accident. Comme Mr. Malthus était paralysé, on +pense que sa chute a pu être occasionnée par une nouvelle attaque. Ce +gentleman était bien connu dans les cercles les plus respectables et sa +perte sera généralement déplorée.» + +«Si jamais une âme mérita d'aller droit à l'enfer, dit solennellement +Geraldine, c'est bien celle de ce paralytique.» + +Le prince cacha son visage entre ses mains et resta silencieux. + +«Je me réjouis presque, continua le colonel, de le savoir mort. Mais, +pour notre jeune homme aux tartes à la crème, ma pitié est grande, je +l'avoue.» + +--Geraldine, dit le prince en relevant la tête, ce malheureux garçon +était, la nuit passée, aussi innocent que vous et moi, et, ce matin, le +poids d'un crime est sa conscience. Quand je pense au président, mon +coeur défaille au dedans de moi. Je ne sais comment cela se passera, +mais je veux tenir ce gredin à ma merci, comme il y a un Dieu au ciel. +Quelle expérience, quelle leçon que celle de ce jeu de cartes! + +--Une leçon qu'il ne faudrait jamais recommencer», fit observer le +colonel. + +Le prince resta si longtemps sans répondre que son fidèle serviteur +devint inquiet. + +«Monseigneur, dit-il, vous ne pouvez penser à y retourner? Vous n'avez +déjà que trop souffert et vu trop d'horreurs, les devoirs de votre +situation vous défendent de tenter le hasard. + +--Hélas! répliqua le prince, je n'ai jamais senti ma faiblesse d'une +manière aussi humiliante qu'aujourd'hui, mais elle est plus forte que +moi. Puis-je cesser de m'intéresser au sort du malheureux jeune homme +qui a soupé avec nous, il y a quelques heures? Puis-je laisser le +président poursuivre sa carrière d'infamie sans la surveiller? Puis-je +commencer une aventure aussi entraînante sans la continuer jusqu'à la +fin? Non, Geraldine, vous demandez au prince plus que l'homme n'est +capable d'accomplir. Cette nuit, encore une fois, nous irons prendre +place à la table de ce Club du suicide.» + +Le colonel tomba sur ses deux genoux. + +«Mon prince veut-il m'ôter la vie? s'écria-t-il. Elle est à lui; mais +qu'il n'exige pas que je la laisse affronter un pareil risque! + +--Colonel, répliqua Florizel avec quelque hauteur, votre vie vous +appartient absolument. Je ne demande que de l'obéissance, et, si +celle-ci m'est accordée sans empressement, je ne la demanderai plus.» + +Le grand écuyer, se retrouva sur pied en un clin d'oeil et dit +simplement: + +«Votre Altesse veut-elle me dispenser de mon service durant +l'après-midi? Je ne puis me hasarder une seconde fois dans cette maison +fatale avant d'avoir parfaitement réglé mes affaires. Votre Altesse ne +rencontrera plus, je le promets, la moindre opposition de la part du +plus dévoué et du plus reconnaissant de ses serviteurs. + +--Mon cher Geraldine, répondit le prince, je suis toujours aux regrets, +lorsque vous m'obligez à me rappeler mon rang. Disposez de votre +journée, comme bon vous semblera, et soyez ici avant onze heures sous le +même déguisement.» + +Le Club, ce second soir, n'était pas aussi nombreux que la veille; +lorsque Geraldine et le prince arrivèrent, il n'y avait pas plus de six +personnes dans le fumoir. Son Altesse prit le président à part et le +félicita chaleureusement au sujet de la démission de Mr. Malthus. + +«J'aime, dit-il, à rencontrer des capacités, et, certainement, j'en +trouve beaucoup chez vous. Votre profession est de nature très délicate, +mais je vois que vous vous en acquittez avec succès et discrétion.» + +Le président parut touché des compliments que lui accordait un homme +aussi supérieur de ton et de maintien. Il remercia presque avec +humilité. + +Le jeune homme aux tartes à la crème était dans le salon, mais abattu et +silencieux. Ses nouveaux amis essayèrent en vain de le faire causer. + +«Combien je voudrais, s'écria-t-il, ne vous avoir jamais conduits dans +ce bouge infâme! Fuyez, tandis que vous avez les mains pures. Si vous +aviez pu entendre le cri aigu de ce vieillard au moment de sa chute et +le bruit de ses os sur le pavé! Souhaitez-moi, en admettant que vous +ayez encore quelque bonté pour un être dégradé comme je le suis, +souhaitez-moi l'as de pique pour cette nuit!» + +Quelques membres entrèrent dans le courant de la soirée, mais le diable +ne put compter qu'une douzaine de joueurs autour du tapis vert. Le +prince sentit de nouveau qu'une certaine excitation agréable se mêlait à +son inquiétude; mais il s'étonna de voir Geraldine bien plus calme qu'il +ne l'était la nuit précédente. + +«Il est extraordinaire, pensa-t-il, que le parti pris de la volonté +puisse opérer un si grand changement! + +--Attention, messieurs!» dit le président;--et il se mit à donner. + +Trois fois les cartes firent le tour de la table sans résultat. Lorsque +le président recommença pour la quatrième fois, l'émotion était générale +et intense. Il y avait juste assez de cartes pour faire encore un tour +entier. Le prince, assis auprès de celui qui se tenait à la gauche du +banquier, avait à recevoir l'avant-dernière carte. Le troisième joueur +retourna un as noir, c'était l'as de trèfle; le suivant eut le carreau; +mais l'apparition de l'as de pique tardait toujours. Enfin Geraldine, +assis à la gauche du prince, retourna sa carte: c'était un as, mais un +as de coeur. + +Lorsque le prince Florizel vit sa destinée encore voilée sur la table +devant lui, son coeur cessa de battre. Il était homme et courageux, mais +la sueur perlait sur son visage: il avait cinquante chances sur cent +pour être condamné. Il retourna la carte; c'était l'as de pique. Une +sorte de rugissement remplit son cerveau et la table tourbillonna sous +ses yeux. Il entendit le joueur assis à sa droite partir d'un éclat de +rire qui sonnait entre la joie et le désappointement; il vit la +compagnie se disperser, mais ses pensées étaient loin. Il reconnaissait +combien sa conduite avait été légère, criminelle même. + +«Mon Dieu! s'écria-t-il, mon Dieu, pardonnez-moi!» + +Et aussitôt son trouble fit place à l'empire habituel qu'il avait sur +lui-même. + +À sa grande surprise, Geraldine avait disparu. Il ne restait personne +dans la salle de jeu, excepté le bourreau destiné à l'expédier, qui se +concertait avec le président, et le jeune homme aux tartes à la crème. +Celui-ci se glissa vers le prince et lui souffla dans l'oreille, en +guise d'adieu: + +«Je donnerais un million, si je le possédais, pour avoir la même chance +que vous.» + +Son Altesse ne put s'empêcher de penser qu'elle aurait vendu volontiers +cette chance beaucoup moins cher. + +La conférence à voix basse était terminée. Le possesseur de l'as de +trèfle quitta la chambre avec un signe d'intelligence, et le président, +s'approchant de l'infortuné prince, lui tendit la main. + +«Je suis content de vous avoir rencontré, monsieur, dit-il, et content +d'avoir été en état de vous rendre ce petit service. Au moins vous ne +pouvez vous plaindre d'un long retard. À la seconde soirée,--quel coup +de fortune!» + +Le prince essaya vainement d'articuler une réponse quelconque, mais sa +bouche était sèche et sa langue semblait paralysée. + +«Vous sentez-vous mal à votre aise? demanda le président d'un air de +sollicitude. Cela arrive à beaucoup de ces messieurs. Voulez-vous +prendre un peu d'eau-de-vie?» + +Florizel fit un signe affirmatif. + +«Pauvre vieux Malthus! répéta le président, tandis qu'il vidait son +verre. Il en a bu près d'un demi-litre, qui n'a paru lui faire que peu +de bien. + +--Cela agit mieux sur moi, dit le prince, me voici redevenu moi-même, +comme vous voyez. Permettez-moi une question: où dois-je me rendre? + +--Vous allez suivre le Strand dans la direction de la Cité, sur le +trottoir de gauche, jusqu'à ce que vous ayez rencontré l'individu qui +vient de s'en aller. Il vous donnera ses instructions et vous aurez la +bonté de vous y conformer; il est investi de l'autorité du club pour +cette nuit. Et maintenant, ajouta le président, je vous souhaite une +promenade agréable.» + +Florizel répondit à ce salut avec une certaine gaucherie et se retira. +Il traversa le fumoir, où l'ensemble des joueurs restait encore à +consommer du champagne qu'il avait commandé et payé en partie, et fut +surpris de s'apercevoir qu'il les maudissait du fond de son coeur. Il +mit lentement son chapeau, son pardessus, choisit son parapluie dans un +coin. L'habitude qu'il avait de ces actes familiers et la pensée qu'il +les faisait pour la dernière fois le poussèrent à un éclat de rire qui +résonna d'une façon sinistre à ses propres oreilles. Il éprouvait une +répugnance à sortir de la maison et se tourna vers la fenêtre. La vue +des réverbères qui brillaient dans l'obscurité le rappela au sentiment +de la réalité. + +«Allons, allons, il faut être un homme et m'arracher d'ici.» + +Au coin de Box-Court, trois hommes tombèrent sur le prince Florizel à +l'improviste et il fut transporté sans façon dans une voiture qui partit +rapidement. Déjà, il s'y trouvait quelqu'un. + +«Votre Altesse me pardonnera-t-elle mon zèle?» dit une voix bien connue. + +Le prince se jeta au cou du colonel dans l'élan de son soulagement. + +«Comment pourrai-je jamais vous remercier? s'écria-t-il. Et par quel +miracle cela s'est-il fait?» + +Quoiqu'il eût accepté sa condamnation, il était trop heureux de céder à +cette violence amicale, de retourner une fois de plus à la vie et à +l'espérance. + +«Vous pourrez me remercier effectivement, répliqua le colonel, si vous +évitez dans l'avenir de pareils dangers. Tout s'est produit par les +moyens les plus simples. J'ai arrangé l'affaire durant l'après-midi. +Discrétion a été promise et payée. Vos propres serviteurs étaient +principalement engagés dans l'affaire. La maison de Box-Court fut cernée +dès la tombée de la nuit, et cette voiture, l'une des vôtres, attendait +depuis une heure environ. + +--Et le misérable voué à m'assassiner, qu'est-il devenu? demanda le +prince. + +--Il a été arrêté au moment où il quittait le Club, répliqua le colonel; +maintenant il attend sa sentence au palais, où bientôt il sera rejoint +par ses complices. + +--Geraldine, dit le prince, vous m'avez sauvé contrairement à mes ordres +absolus, et vous avez bien fait. Je vous dois non seulement la vie, mais +encore une leçon, et je serais indigne de régner si je ne témoignais de +la gratitude à mon maître. Choisissez votre récompense.» + +Il y eut un silence pendant lequel la voiture continua de rouler à +travers les rues; les deux hommes étaient plongés chacun dans ses +propres pensées. Le silence fut rompu par le colonel. + +«Votre Altesse, dit-il, a en ce moment un nombre considérable de +prisonniers. Il y a au moins un criminel dans ce nombre. Pour lui +justice doit être faite. Notre serment nous défend tout recours à la +loi, et la discrétion l'interdirait même si l'on nous dégageait du +serment. Puis-je demander les intentions de Votre Altesse? + +--C'est décidé, répondit Florizel, le président tombera dans un duel. Il +ne reste qu'à trouver l'adversaire. + +--Votre Altesse m'a permis de choisir ma propre récompense, dit le +colonel. Veut-elle confier à mon frère cette mission délicate? Il est +homme à s'en acquitter parfaitement. + +--Vous me demandez là une méchante faveur, dit le prince, mais je ne +peux rien vous refuser.» + +Le colonel lui baisa la main avec la plus grande affection, et, en ce +moment, la voiture roula sous le porche de la résidence splendide du +prince. + +Une heure après, Florizel, revêtu de ses habits officiels et couvert de +tous les ordres de Bohême, reçut les membres du _Suicide Club_. + +«Misérables insensés que vous êtes, dit-il, comme beaucoup d'entre vous +ont été jetés dans cette voie par le manque d'argent, vous aurez des +secours et du travail. Ceux que tourmente le remords devront s'adresser +à un potentat plus puissant et plus généreux que moi. J'éprouve de la +pitié pour vous tous, une pitié plus profonde que vous n'êtes capables +de l'imaginer, et, si vous répondez franchement, je tâcherai de remédier +à votre malheur. Quant à vous, ajouta-t-il en se tournant vers le +président, je ne ferais qu'offenser une personne de votre sorte par +quelque offre d'assistance; au lieu de cela, j'ai une partie de plaisir +à vous proposer.» + +Posant sa main sur l'épaule du frère de Geraldine: + +«Voici, ajouta-t-il, un de mes officiers qui désire faire un tour sur le +continent, et je vous demande, comme une faveur, de l'accompagner dans +cette excursion. Tirez-vous bien le pistolet? continua le prince en +changeant de ton. Vous pourrez avoir besoin de cet art. Lorsque deux +hommes s'en vont voyager ensemble, le mieux c'est d'être préparé à tout. +Laissez-moi ajouter que si, par suite de quelque accident, vous perdiez +le jeune Geraldine en route, j'aurai toujours un autre des miens à +mettre à votre disposition; je suis connu, monsieur le président, pour +avoir la vue longue et le bras long.» + +Par ces paroles prononcées avec sévérité, il termina son discours. Le +lendemain, les membres du Club reçurent des preuves de sa munificence et +le président se mit en route sous les auspices du frère de Geraldine, +qu'accompagnaient deux laquais de confiance, adroits et bien dressés +dans le service du prince. + +Enfin, des agents discrets occupèrent la maison de Box-Court: toutes les +lettres, toutes les visites pour le Club du suicide devaient être +soumises à l'examen du prince Florizel en personne. + +Ici se termine l'HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME, qui est +maintenant un propriétaire aisé de Wigmore street, Cavendish-square. Je +supprime le numéro de la maison pour des raisons évidentes. Ceux qui +désireraient connaître la suite des aventures du prince Florizel et de +ce scélérat, le président du _Suicide Club_, n'ont qu'à lire l'HISTOIRE +D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE. + + + + +HISTOIRE D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE + + +Mr. Silas Q. Scuddamore était un jeune Américain, d'un caractère simple +et inoffensif, ce qui l'honorait d'autant plus qu'il venait de la +Nouvelle-Angleterre, une partie du Nouveau Monde qui n'est pas +précisément renommée pour de pareilles qualités. Bien qu'il fût +excessivement riche, il tenait, sur un petit carnet de poche, le compte +exact de ses dépenses, et il avait fait choix, pour s'initier aux +plaisirs de Paris, d'un septième étage dans ce qu'on appelle un Hôtel +meublé au Quartier-Latin. Il entrait beaucoup d'habitude dans sa +parcimonie, et sa vertu fort étonnante, vu le milieu où il se trouvait, +était principalement fondée sur la défiance de soi et sur une grande +jeunesse. + +La chambre voisine de la sienne était habitée par une dame, très +séduisante d'allure et très élégante de toilette, qu'à son arrivée il +avait prise pour une comtesse. Par la suite, il apprit qu'elle était +connue sous le nom de Zéphyrine. Quelle que fût la situation qu'elle +occupât dans le monde, ce n'était assurément pas celle d'une personne +titrée. Mme Zéphyrine, sans doute dans l'espoir de charmer le jeune +Américain, avait pris l'habitude de le croiser sur l'escalier; et là, +après un signe de tête gracieux, un mot jeté tout naturellement et un +regard fascinateur de ses yeux noirs, elle disparaissait avec un +froufrou de soie, laissant apercevoir un pied et une cheville +incomparables. Mais ces avances, bien loin d'encourager Mr. Scuddamore, +le plongeaient dans des abîmes de découragement et de timidité. +Plusieurs fois, elle était venue chez lui, demander de la lumière ou +s'excuser des méfaits imaginaires de son caniche. Hélas! en présence +d'une créature aussi supérieure, la bouche de l'innocent étranger +restait close; il oubliait son français, et, jusqu'à ce qu'elle fût +partie, ne savait plus qu'ouvrir de grands yeux et bégayer. Cependant, +leurs rapports si fugitifs suffisaient pour qu'il lançât parfois des +insinuations dignes d'un fat, lorsque, seul avec quelques camarades, il +se sentait en sûreté. + +La chambre de l'autre côté de celle du jeune Américain,--car il y avait +trois chambres par étage dans l'hôtel,--était occupée par un vieux +médecin anglais, d'une réputation plutôt équivoque. Le docteur Noël, tel +était son nom, avait été forcé de quitter Londres, où il jouissait d'une +clientèle nombreuse et chaque jour croissante; on racontait que la +police n'avait pas été étrangère à ce changement de résidence. En tous +cas, lui qui avait tenu jadis un certain rang, vivait maintenant au +Quartier-Latin, dans la solitude et avec la plus grande simplicité, +consacrant la majeure partie de son temps à l'étude. Mr. Scuddamore +avait fait sa connaissance, et il leur arrivait de dîner frugalement +ensemble, dans un restaurant, de l'autre côté de la rue. + +Silas Q. Scuddamore, quoique vertueux, nous l'avons dit, avait nombre de +petits défauts et, pour les satisfaire, ne reculait pas devant les +moyens les plus répréhensibles. Le premier parmi ces vices, relativement +véniels, était la curiosité. Il était bavard de naissance; la vie, et +surtout tels côtés de la vie dont il n'avait pas l'expérience, +l'intéressaient passionnément. Il questionnait avec audace, et +l'opiniâtreté qu'il déployait dans ses enquêtes n'avait d'égale que son +indiscrétion. Silas Scuddamore était de ceux qui, lorsqu'ils se chargent +de porter une lettre à la poste, la soupèsent, la retournent dans tous +les sens et en étudient avec soin la suscription. Il ne faut donc pas +s'étonner si, ayant aperçu d'aventure une fente dans la cloison qui +séparait sa chambre de celle de Mme Zéphyrine, il se garda de la +boucher, mais l'élargit au contraire et l'augmenta si bien, qu'il put +s'en servir comme d'un observatoire pour espionner les faits et gestes +de sa voisine. + +Vers la fin de mars, sa curiosité augmentant à mesure qu'il la +satisfaisait, il agrandit encore davantage l'ouverture de manière à +pouvoir inspecter un autre coin de la chambre; mais, ce soir-là, +lorsque, comme d'habitude, il voulut se mettre à surveiller les +mouvements de Mme Zéphyrine, Silas fut tout étonné de trouver le trou +bouché d'une singulière façon, et encore plus honteux lorsque, +l'obstacle ayant été subitement enlevé, un éclat de rire frappa son +oreille. Quelques plâtras avaient évidemment trahi son secret, et sa +voisine lui apprenait le proverbe: À bon chat, bon rat! Scuddamore +éprouva un sentiment de vive contrariété; il blâma impitoyablement Mme +Zéphyrine et s'adressa même quelques reproches par la même occasion; +mais, quand il s'aperçut le lendemain qu'on n'avait pris aucune +précaution pour le priver de son passe-temps favori, il continua sans +scrupules à profiter d'une négligence si favorable à sa frivole +curiosité. + +Le jour suivant, Mme Zéphyrine reçut la visite d'un homme grand et +fortement charpenté, d'une cinquantaine d'années ou peut-être davantage, +que Silas n'avait encore jamais vu. Son costume de tweed et sa chemise +de couleur, non moins que ses favoris hérissés, indiquaient un Anglais; +son oeil gris et morne produisit sur Silas une sensation de froid. +Pendant tout l'entretien, qui eut lieu à voix basse, le jeune Américain +resta l'oreille tendue, la figure plaquée contre l'ouverture traîtresse. +Plus d'une fois, il lui sembla que les gestes des deux interlocuteurs +désignaient son propre appartement; mais la seule phrase complète qu'il +pût recueillir, en y apportant une scrupuleuse attention, fut cette +remarque faite par l'Anglais sur un ton un peu plus haut, comme s'il eût +combattu quelque hésitation ou quelque refus: + +«J'ai étudié ses goûts à fond, et je vous répète que vous êtes l'unique +femme sur laquelle je puisse compter.» + +Pour toute réponse, Mme Zéphyrine prit l'air triste et résigné, d'une +personne qui cède à une autorité absolue. + +Cet après-midi-là, l'observatoire fut définitivement masqué par une +armoire placée de l'autre côté. Pendant que Silas se lamentait sur cette +infortune qu'il attribuait à une jalouse suggestion de l'Anglais, le +concierge lui apporta une lettre d'une écriture féminine. Elle était +conçue en français, d'une orthographe peu rigoureuse, et, dans les +termes les plus engageants, invitait l'Américain à se trouver vers onze +heures, le même soir, dans un endroit indiqué du bal Bullier. La +curiosité et la timidité se combattirent longtemps dans son coeur; +tantôt il n'était que vertu puritaine, tantôt il se sentait tout feu et +tout audace. Le résultat de cette lutte intéressante fut que, longtemps +avant dix heures, Mr. Silas Q. Scuddamore, dans une tenue irréprochable, +se présenta à la porte des salons de Bullier et paya son entrée avec un +sentiment de hardiesse libertine qui ne manquait pas de charme. + +On était en plein carnaval, le bal était nombreux et bruyant. D'abord +les lumières et la foule intimidèrent notre jeune aventurier; mais +bientôt, ces influences, lui montant à la tête comme une sorte +d'ivresse, le rendirent au contraire plus vaillant qu'il ne l'avait +jamais été. Il se sentait prêt à affronter le démon en personne et +pénétra fièrement dans la salle de bal avec la crânerie d'un mauvais +sujet. Pendant qu'il se pavanait ainsi, il aperçut Mme Zéphyrine et son +Anglais en conférence derrière une colonne. Son instinct félin +d'espionnage le ressaisit aussitôt. À pas de loup, il se glissa par +derrière, plus près du couple, plus près encore, jusqu'à ce qu'il fît à +portée d'entendre. + +«Voilà l'homme, disait l'Anglais,--là-bas, avec de longs cheveux blonds, +parlant à cette fille en vert.» + +Silas remarqua un charmant garçon de petite taille, qui évidemment était +l'objet de cette désignation. + +«C'est bien, dit Mme Zéphyrine, je ferai de mon mieux; mais, +souvenez-vous-en, les plus adroites peuvent échouer en pareille +occurrence. + +--Bah! répliqua son compagnon, je réponds du résultat. Ne vous ai-je pas +choisie entre trente? Allez, mais méfiez-vous du prince. Je ne puis +comprendre quelle maudite chance l'a amené ici cette nuit. Comme s'il +n'y avait pas à Paris une douzaine de bals plus dignes de sa présence +que cette orgie d'étudiants et de sauteuses de comptoir! Regardez-le, +assis là-bas, plus semblable à un Empereur rendant la justice qu'à une +Altesse en vacances!» + +Cette fois encore, Silas eut du bonheur. Il aperçut un personnage assez +corpulent, d'une beauté de traits remarquable et d'un aspect majestueux +mais affable, assis devant une table en compagnie d'un autre homme de +quelques années plus jeune, qui l'entretenait avec une visible +déférence. Le nom de prince sonna agréablement aux oreilles +républicaines de Silas, et celui à qui ce titre était donné exerça sur +lui un charme particulier. Il laissa Mme Zéphyrine et son Anglais se +suffire l'un à l'autre, et, coupant à travers la foule, s'approcha de la +table que le prince et son confident avaient honorée de leur choix. + +«Je vous déclare, Geraldine, disait le premier, que c'est pure folie. +Vous-même (je suis aise de m'en souvenir), avez choisi votre frère pour +cette mission périlleuse; vous êtes donc tenu en conscience de +surveiller sa conduite. Il a consenti à s'arrêter trop longtemps à +Paris; ceci déjà était une imprudence, si l'on considère le caractère de +l'homme contre lequel il doit lutter; mais maintenant qu'il est à +quarante-huit heures de son départ, et à deux ou trois jours de +l'épreuve décisive, je vous le demande, est-ce ici l'endroit où il doit +passer son temps? Sa place serait plutôt dans une salle d'armes à se +faire la main; il devrait dormir de longues heures et s'imposer un +exercice modéré; il devrait se mettre à une diète rigoureuse, ne boire +ni vin blanc ni liqueurs. Le gaillard s'imagine-t-il que nous jouons +tous une comédie? La chose est terriblement sérieuse, Geraldine. + +--Je connais trop mon frère pour intervenir, répliqua le colonel; je lui +ferais injure en m'alarmant. Il est plus circonspect que vous ne pensez +et d'une fermeté indomptable. S'il s'agissait d'une femme, je n'en +dirais pas autant; mais je lui ai confié le président sans une minute +d'appréhension, d'autant qu'il a deux hommes pour lui prêter main-forte. + +--Eh bien, dit le prince, votre confiance ne suffit pas à me +tranquilliser. Les deux prétendus domestiques sont des policiers +émérites, et pourtant le misérable n'a-t-il pas déjà trois fois réussi à +tromper leur surveillance? Il a pu passer plusieurs heures en affaires +secrètes et probablement fort dangereuses.... Non, non, ne croyez pas que +ce soit le hasard. Cet homme sait ce qu'il fait et a en lui-même des +ressources exceptionnelles. + +--Je pense que l'affaire relève maintenant de mon frère et de moi-même, +répondit Geraldine avec une nuance de dépit dans la voix. + +--Je permets qu'il en soit ainsi, colonel, repartit le prince. Peut-être +devriez-vous, justement pour cette raison, accepter mes conseils. Mais +en voilà assez. Cette petite en jaune danse bien.» + +Et la conversation revint aux sujets habituellement traités dans un bal +de carnaval à Paris. + +Le souvenir de l'endroit où il était revint à Silas; il se rappela que +l'heure du rendez-vous était proche. Plus il y réfléchissait, moins il +en aimait la perspective; et un remous du public l'ayant poussé, au +moment même, dans la direction de la porte, il se laissa entraîner sans +résistance. La houle humaine le fit échouer dans un coin, sous une +galerie, où son oreille fut immédiatement frappée par le son de la voix +de Mme Zéphyrine. Elle causait en français avec le jeune homme blond qui +lui avait été signalé par l'étrange Anglais, moins d'une demi-heure +auparavant. + +«J'ai une réputation à ménager, disait-elle; sans cela je n'y mettrais +pas d'autres conditions que celles qui me sont dictées par mon coeur. +Mais vous n'avez qu'à dire ces mots au concierge et il vous laissera +passer. + +--Pourquoi, diable, cette histoire de dette? objecta son compagnon. + +--Bon! s'écria Zéphyrine, pensez-vous que je ne sache pas manoeuvrer +dans mon hôtel?» + +Et elle passa, tendrement suspendue au bras du jeune homme. Ceci rappela +d'une façon troublante à Silas Scuddamore le billet qu'il avait reçu. + +«Dans dix minutes! se dit-il. Pourquoi pas?... Dans dix minutes, il se +peut que je me promène avec une femme non moins belle que celle-ci, +mieux mise, même, avec une vraie grande dame,--cela s'est vu,--avec une +femme titrée.» + +Mais il se souvint de l'orthographe et fut un peu découragé. + +«Il est possible qu'elle ait fait écrire par sa femme de chambre», +pensa-t-il. + +L'aiguille de l'horloge n'était plus qu'à quelques secondes de l'heure +fixée. Chose singulière, l'approche d'un si grand honneur, d'un si grand +plaisir, lui procura un battement de coeur désordonné, plutôt pénible. +Enfin il se dit, avec un soupir de soulagement, qu'il n'était en aucune +manière tenu de se montrer. La vertu et la lâcheté étaient d'accord; de +nouveau il se dirigea vers la porte, mais cette fois de son propre +mouvement et en bataillant contre la foule qui se portait dans la +direction contraire. Peut-être cette résistance prolongée l'énerva-t-il, +ou bien peut-être était-il dans cette disposition d'esprit, où le seul +fait de poursuivre le même dessein pendant un certain nombre de minutes +amène une réaction et un projet différent; ce qui est certain, c'est que +pour la troisième fois il fit volte-face et ne s'arrêta que lorsqu'il +eut trouvé une place où il pût se dissimuler, à quelques pas de celle du +rendez-vous convenu. + +Là, il passa par une véritable agonie d'esprit, pendant laquelle, à +plusieurs reprises, il pria Dieu de lui venir en aide, car Silas avait +été dévotement élevé. À ce point de sa bonne fortune, il n'avait plus le +moindre désir de rencontrer la dame; rien ne l'eût empêché de fuir, +n'eût été la sotte crainte d'être jugé poltron; mais cette crainte était +si puissante, qu'elle l'emporta sur toutes les autres considérations; +quoiqu'elle ne pût le décider à avancer, elle l'empêcha du moins de se +sauver définitivement. À la fin, l'horloge indiqua que l'heure était +dépassée de dix minutes. + +Le jeune Scuddamore, reprenant ses esprits, regarda furtivement de son +coin, et ne vit personne à l'endroit désigné. Sans doute, sa +correspondante inconnue s'était lassée et avait dû partir. + +Il devint alors aussi fanfaron qu'il avait été craintif jusque-là. Il +lui sembla que s'il paraissait au lieu du rendez-vous, fût-ce +tardivement, il échapperait au reproche de lâcheté. Maintenant il +soupçonnait même une plaisanterie, et se complimenta sur la finesse avec +laquelle il avait deviné et dépisté ses mystificateurs. Tellement vaine +est la cervelle d'un adolescent! + +Enhardi par ces réflexions, il sortit bravement de son encoignure; mais +il n'avait pas fait plus de deux pas, qu'une main se posait sur son +bras. Silas se retourna et vit une femme robuste, imposante et de traits +altiers, mais sans aucune sévérité dans le regard. + +«Je crois que vous êtes un séducteur bien sûr de lui-même, dit-elle, car +vous vous faites attendre. N'importe, j'étais décidée à vous rencontrer. +Quand une femme s'est une fois oubliée jusqu'à faire les premières +avances, il y a longtemps qu'elle a laissé de côté toute fausse pudeur.» + +La haute taille et les attraits volumineux de sa conquête, ainsi que la +façon soudaine dont elle était tombée sur lui, avaient ahuri Silas, mais +la dame le mit bien vite à son aise. Elle était singulièrement expansive +et engageante, le poussant à faire des plaisanteries et applaudissant +ses moindres mots; bref, en très peu de temps, grâce à ses paroles +enjôleuses et à des libations de punch, elle l'amena, non seulement à se +croire amoureux, mais à déclarer sa passion dans les termes les plus +vifs. + +«Hélas! répondit-elle, je ne sais si je ne dois pas déplorer ce moment, +quelque plaisir que me fasse votre aveu. Jusqu'ici j'étais seule à +souffrir; maintenant, pauvre enfant, nous serons deux. Je ne suis pas +maîtresse de mes actes. Je n'ose vous demander de venir chez moi, car je +suis surveillée par des yeux jaloux. Laissez-moi réfléchir, +ajouta-t-elle, je suis plus âgée que vous, quoique tellement plus +faible; et, tout en me fiant à votre courage et à votre résolution, il +faut que je vous fasse profiter de mon expérience du monde.» + +Elle le questionna sur l'hôtel meublé où il logeait, puis sembla se +recueillir. + +«Je vois, dit-elle enfin. Vous serez loyal et obéissant, n'est-ce pas?» + +Silas protesta avec ardeur de sa soumission à ses moindres caprices. + +«Alors, dans la nuit de demain, continua-t-elle avec un sourire +encourageant. Vous resterez chez vous toute la soirée; si quelque ami +vient vous voir, renvoyez-le aussitôt, sous un prétexte. Votre porte est +probablement fermée vers dix heures? ajouta-t-elle. + +--À onze heures, répondit Silas. + +--À onze heures et quart, poursuivit l'inconnue, sortez de la maison. +Demandez simplement la porte et surtout ne parlez pas au concierge, car +cela ferait tout manquer. Allez droit au coin où le jardin du Luxembourg +rejoint le boulevard; là vous me trouverez, vous attendant; je compte +sur vous pour suivre mes indications de point en point; et souvenez-vous +que si vous y manquez par le plus petit détail, vous apporterez le +trouble dans l'existence d'une femme dont la seule faute est de vous +avoir vu et de vous avoir aimé. + +--Je ne puis comprendre l'utilité de toutes ces instructions, dit Silas. + +--Je crois que vous commencez déjà à parler en maître, s'écria-t-elle, +lui donnant un coup d'éventail sur le bras. Patience, patience; cela +viendra en son temps. Une femme aime à être obéie d'abord, bien que plus +tard elle mette son bonheur à obéir elle-même. Faites comme je vous en +prie, pour l'amour du ciel, ou je ne réponds de rien. En vérité, +ajouta-t-elle, de l'air de quelqu'un qui entrevoit une nouvelle +difficulté, à force d'y songer je découvre un plan meilleur pour vous +débarrasser des visites importunes. Dites au concierge de ne recevoir +âme qui vive, excepté une personne qui pourra venir dans la soirée vous +réclamer le payement d'une dette et parlez avec émotion, comme si vous +redoutiez cette entrevue, de façon à ce qu'il puisse prendre vos paroles +au sérieux. + +--Je pense que vous pouvez vous fier à moi pour vous défendre contre les +intrus, dit-il, non sans une petite pointe de susceptibilité. + +--Voilà comment je préfère que la chose soit arrangée, répondit-elle +froidement. Je vous connais, vous autres hommes. Pour vous la réputation +d'une femme ne compte pas.» + +Silas rougit et baissa la tête; car, en effet, le projet qu'il avait +formé devait lui procurer une petite satisfaction de vanité vis-à-vis de +ses connaissances. + +«Avant tout, ajouta-t-elle, ne parlez point au concierge quand vous +sortirez. + +--Et pourquoi? De toutes vos recommandations, celle-ci me semble la +moins essentielle. + +--Au commencement, vous avez douté de la sagesse des autres précautions +que maintenant vous jugez comme moi nécessaires, répliqua la dame. +Fiez-vous à ma parole, celle-ci a également son utilité. Et que +penserais-je de votre amour si, dès la première entrevue, vous me +refusiez de semblables bagatelles?» + +Silas se confondit en explications et en excuses, au milieu desquelles, +regardant l'horloge et joignant les mains, la dame poussa un cri +étouffé. + +«Ciel! murmura-t-elle, est-il si tard? Je n'ai pas un instant à perdre. +Hélas! pauvres femmes, quelles esclaves nous sommes! Que de risques +n'ai-je pas déjà courus pour vous!» + +Après lui avoir répété ses instructions qu'elle entremêlait savamment de +caresses et de regards langoureux, elle lui dit adieu et disparut dans +la foule. + +Toute la journée du lendemain, Silas fut gonflé du sentiment de son +importance; maintenant il en était sûr, c'était une comtesse! Quand le +soir arriva, il obéit minutieusement à ses ordres et fut, à l'heure +fixée, au coin du jardin du Luxembourg. Il n'y avait personne. Il +attendit près d'une demi-heure, dévisageant chaque passant et chaque +flâneur; il visita même les coins environnants du boulevard et fit tout +le tour de la grille du jardin, mais aucune belle comtesse n'était là, +prête à se jeter dans ses bras. Enfin, et bien à contre-coeur, il revint +sur ses pas et se dirigea vers l'hôtel. Chemin faisant, il se souvint +des paroles qu'il avait surprises entre Mme Zéphyrine et le jeune homme +blond; elles lui causèrent un vague malaise. + +«Il paraît, se dit-il, que tout le monde s'entend pour débiter des +mensonges à notre portier.» + +Il tira la sonnette, la porte s'ouvrit devant lui, et le concierge, en +vêtements de nuit, vint lui offrir une lumière. + +«Est-il parti? demanda cet homme en même temps. + +--Qui?... Que voulez-vous dire? répondit Silas d'un ton sec, car il +était irrité de sa mésaventure. + +--Je ne l'ai pas vu sortir, continua le concierge; mais j'espère que +vous l'avez payé. Nous ne tenons pas, dans la maison, à avoir des +locataires endettés. + +--Que le diable m'emporte, dit brutalement Silas, si je comprends un +traître mot à votre galimatias! De qui parlez-vous? + +--Je parle du petit monsieur blond venu pour sa créance, répliqua le +bonhomme. C'est de lui que je parle; de qui cela pourrait-il être +puisque j'avais reçu vos ordres de ne laisser entrer aucun autre? + +--Mais, grand Dieu! il n'est pas venu... je suppose! + +--Je sais ce que je sais, reprit le portier en faisant claquer sa langue +contre sa joue d'un air passablement goguenard. + +--Vous êtes un insolent coquin, riposta Silas, et, sentant qu'il +montrait une mauvaise humeur tout à fait ridicule, affolé de terreur en +même temps, sans bien savoir pourquoi, il se retourna et se mit à monter +l'escalier en courant. + +--Vous n'avez donc pas besoin de lumière?» cria le portier. + +Mais Silas ne s'arrêta que sur le palier du septième étage, devant sa +propre porte. Là, il reprit haleine, assailli par les plus funestes +pressentiments et redoutant presque d'entrer dans sa chambre. +Lorsqu'enfin il s'y décida, il éprouva un soulagement en la trouvant +sombre et, selon toute apparence, vide. Enfin il était donc de retour +chez lui en sûreté!... Cette première folie serait la dernière. Les +allumettes étaient sur une petite table près de son lit, et il se mit à +marcher à tâtons dans cette direction. Comme il avançait, ses craintes +lui revinrent de nouveau, et, son pied rencontrant un obstacle, il fut +heureux de constater que ce n'était rien de plus effrayant qu'une +chaise. Enfin il effleura des rideaux. D'après la situation de la +fenêtre, qui était faiblement visible, il reconnut qu'il devait se +trouver au pied du lit et qu'il n'avait qu'à continuer le long de ce lit +pour atteindre la table en question. + +Il abaissa la main, mais ce qu'il toucha n'était pas seulement une +courte-pointe, c'était une courte-pointe avec quelque chose dessous +ayant la forme d'une jambe humaine. Silas retira son bras, et s'arrêta +pétrifié. + +«Qu'est-ce donc? se dit-il. Qu'est-ce que cela signifie?» + +Il écouta anxieusement; on n'entendait aucun bruit de respiration. De +nouveau, par un grand effort de volonté, il étendit le bout de son doigt +jusqu'à l'endroit qu'il avait déjà touché; mais cette fois, il fit un +bond en arrière, puis resta cloué au sol, frissonnant de terreur. Il y +avait quelque chose dans le lit. Ce que c'était, il n'en savait rien, +mais quelque chose était là. Plusieurs secondes s'écoulèrent sans qu'il +pût remuer. Alors, guidé par un instinct, il tomba droit sur les +allumettes, et, tournant le dos au lit, alluma un flambeau. Aussitôt que +la flamme eut brillé, il se retourna lentement et regarda ce qu'il +craignait de voir. En vérité, ses pires imaginations étaient réalisées. +La couverture, soigneusement remontée sur l'oreiller, dessinait les +contours d'un corps humain gisant inerte.... Il rejeta de côté les draps; +le jeune homme blond, qu'il avait vu la nuit précédente au bal Bullier, +lui apparut, les yeux ouverts et sans regard, la figure enflée, noircie, +un léger filet de sang coulant de ses narines.... + +Silas poussa un long et douloureux gémissement, laissa échapper le +flambeau et tomba à genoux près du lit. + +Il fut tiré de la stupeur dans laquelle l'avait plongé cette horrible +découverte, par des coups discrets frappés à sa porte. Il lui fallut +quelques secondes pour se rappeler sa situation, et, lorsqu'il se +précipita pour empêcher qui que ce fût d'entrer, il était déjà trop +tard. Le docteur Noël, coiffé d'un haut bonnet de nuit, portant une +lampe qui éclairait sa longue silhouette blanche, regardant à droite, à +gauche, avec des mouvements de tête qui faisaient songer à quelque grand +oiseau, poussa doucement la porte, puis se glissa jusqu'au milieu de la +chambre. + +«J'ai cru entendre un cri, commença le docteur, et, craignant que vous +ne fussiez souffrant, je n'ai pas hésité à me permettre cette +indiscrétion...» + +Silas, la figure bouleversée, se tenait entre le docteur et le lit, mais +ne trouvait pas la force de répondre. + +«Vous êtes dans l'obscurité, poursuivit le docteur, et vous n'avez même +pas commencé à vous déshabiller. Vous ne me persuaderez pas aisément +contre toute apparence que vous n'ayez besoin en ce moment ni d'un ami +ni d'un médecin. Voyons lequel des deux doit se mettre à votre service? +Laissez-moi vous tâter le pouls; il est souvent l'indice certain de +l'état du coeur.» + +Le docteur s'avança vers Silas qui continuait à reculer devant lui et +essaya de le saisir par le poignet; mais la tension des nerfs du jeune +Américain était devenue insupportable. Il s'échappa, d'un mouvement +fébrile, se jeta sur le parquet, éclata en sanglots. + +Aussitôt que le docteur Noël aperçut le cadavre sur le lit, sa figure +s'assombrit. Courant vers la porte qu'il avait laissée entr'ouverte, il +la ferma vivement à double tour. + +«Debout! cria-t-il à Silas d'un ton de commandement. Ce n'est pas +l'heure de pleurer. Qu'avez-vous fait? Comment ce corps est-il dans +votre chambre? Parlez franchement à un homme qui saura vous aider. +Croyez-vous que ce morceau de chair morte sur votre oreiller puisse +diminuer en quoi que ce soit la sympathie que vous m'avez inspirée? Non, +l'odieux qu'une loi injuste et aveugle attache à certaines actions ne +retombe pas sur leur auteur aux yeux de quiconque aime celui-là; si je +voyais un ami revenir vers moi à travers des flots de sang, mon +affection pour lui n'en serait nullement altérée. Relevez-vous, +répéta-t-il; le bien et le mal sont des chimères; il n'y a rien dans la +vie, si ce n'est la fatalité, et, quoi qu'il arrive, quelqu'un est +auprès de vous qui vous soutiendra jusqu'à la fin.» + +Ainsi encouragé, Silas rassembla ses forces, et, d'une voix entrecoupée, +réussit enfin, grâce aux questions du docteur, à expliquer les faits +tant bien que mal. Cependant il omit le colloque entre le prince et +Geraldine, ayant à peine saisi le sens de cet entretien et ne pensant +guère qu'il pût avoir quelque rapport avec son propre malheur. + +«Hélas! s'écria le docteur Noël, ou je me trompe fort ou vous êtes tombé +entre les mains les plus dangereuses de toute l'Europe. Pauvre, pauvre +garçon! Quel abîme a été creusé devant votre crédulité! Vers quel mortel +péril vos pas imprudents ont-ils été conduits! Cet homme, cet Anglais +que vous avez vu deux fois, et que je soupçonne d'être l'âme de cette +ténébreuse affaire, pouvez-vous me le décrire? Était-il jeune ou vieux, +grand ou petit?» + +Mais Silas, qui, malgré toute sa curiosité, était incapable de la +moindre remarque judicieuse, ne put fournir aucun renseignement en +dehors de généralités insignifiantes, d'après lesquelles il était +impossible de reconnaître quelqu'un. + +«Je voudrais que ceci fût dans le programme d'éducation de toutes les +écoles, s'écria le docteur avec rage. À quoi servent et la vue et la +parole, si un homme n'est capable ni d'observer ni de se souvenir des +traits de son ennemi? Moi, qui connais tous les antres de l'Europe, +j'aurais pu fixer son identité et acquérir de nouvelles armes pour votre +défense. Cultivez cet art dans l'avenir, mon pauvre enfant, vous en +retirerez d'énormes avantages. + +--L'avenir! répéta Silas; quel avenir m'est réservé, sauf les galères? + +--La jeunesse est toujours lâche, répliqua le docteur, et à chacun ses +propres difficultés paraissent plus grosses qu'elles ne le sont en +effet. Je suis vieux, moi, et cependant je ne désespère jamais. + +--Puis-je raconter une semblable histoire à la police? demanda Silas.... + +--Assurément non, répondit le docteur. D'après ce que je vois de la +machination dans laquelle vous êtes pris, votre cas, de ce côté-là, +serait désespéré; pour des juges vulgaires vous êtes le coupable. Et +souvenez-vous que nous ne connaissons qu'une partie du complot; les +mêmes artisans infâmes ont dû combiner maintes autres circonstances, +qui, mises au jour par une enquête de police, rejetteraient le crime +encore plus sûrement sur votre innocence. + +--Alors, je suis perdu en vérité! + +--Je n'ai pas dit cela, répliqua le docteur Noël, car je suis un homme +prudent. + +--Mais, regardez! sanglota Silas en montrant le cadavre. Là, dans mon +lit, cette chose impossible à expliquer... impossible à voir sans +horreur! + +--Sans horreur, dites-vous? Non; quand cette sorte d'horloge s'arrête, +ce n'est plus pour moi qu'une ingénieuse pièce de mécanique bonne à +fouiller au scalpel. Lorsque le sang est une fois figé, ce n'est plus du +sang humain; lorsque la chair est morte, elle n'est plus cette chair que +nous désirons chez nos maîtresses et que nous respectons chez nos amis. +La grâce, le charme, la terreur, tout en est sorti avec l'esprit qui +l'animait. Habituez-vous à contempler cela tranquillement, car, si mon +projet est praticable, il vous faudra vivre plusieurs jours en compagnie +constante avec ce qui, à cette heure, vous effraie. + +--Votre projet? s'écria Silas. Quel est-il? Dites-le-moi vite, docteur, +car, il me reste à peine assez de courage pour continuer à vivre.» + +Sans répondre, le docteur Noël s'approcha du lit et se mit à palper le +cadavre. + +«Absolument mort, murmura-t-il; oui, ainsi que je le supposais... les +poches vides... le chiffre de la chemise coupé. Leur oeuvre a été +accomplie tout entière. Heureusement il est de petite taille.» + +Silas recueillait ces paroles avec une ardente anxiété. Son examen +terminé, le docteur prit une chaise et s'adressa au jeune homme en +souriant: + +«Depuis que je suis dans cette chambre, dit-il, bien que mes oreilles et +ma langue aient été si occupées, mes yeux ne sont pas restés inactifs. +J'ai remarqué tout à l'heure, que vous aviez là, dans un coin, une de +ces monstrueuses constructions que vos compatriotes emportent avec eux +dans toutes les parties du globe,--en un mot une malle de Saratoga. +Jusqu'à présent, je n'avais jamais pu deviner l'utilité de ces +monuments; mais aujourd'hui je commence à la soupçonner. Était-ce pour +plus de commodité dans la traite des esclaves, était-ce pour obvier aux +conséquences d'un emploi trop prompt du couteau, je ne sais.... Mais je +vois clairement une chose,--le but d'une pareille caisse est de contenir +un corps humain. + +--En vérité, s'écria Silas, ce n'est pas le moment de plaisanter! + +--Bien que je m'exprime avec une sorte de gaieté, répliqua le docteur, +le sens de mes paroles est extrêmement sérieux. Et la première chose que +nous ayons à faire, mon jeune ami, est de débarrasser votre coffre de +tout ce qu'il contient...» + +Silas céda docilement à l'autorité du docteur Noël. La malle de Saratoga +une fois vidée,--ce qui produisit un désordre considérable sur le +plancher,--le cadavre fut retiré du lit, Silas le prenant par les talons +et le docteur le tenant par les épaules, puis, après quelques +difficultés, on le plia en deux et on l'inséra tout entier dans le +coffre. Grâce à un effort vigoureux des deux hommes, le couvercle se +rabattit sur ce singulier bagage et la caisse fut fermée, cadenassée, +cordée par la propre main du docteur, pendant que Silas chargeait tout +ce qu'elle avait contenu, dans un cabinet et dans la commode. + +«Maintenant, dit le docteur, le premier pas vers la délivrance est fait. +Demain, ou plutôt aujourd'hui, votre tâche sera d'apaiser les soupçons +de votre portier en lui payant tout ce que vous devez; pendant ce temps, +vous pourrez vous fier à moi pour prendre d'autres dispositions +nécessaires. En attendant, accompagnez-moi dans ma chambre, où je vous +donnerai un narcotique indispensable, car, quoi que vous deviez faire, +il vous faut du repos...» + +La journée suivante fut la plus longue dont Silas put se souvenir. Il +semblait qu'elle ne dût jamais s'achever, cette journée maudite.... + +L'Américain défendit sa porte et s'assit à l'écart, les yeux fixés sur +la malle de Saratoga, dans une lugubre contemplation. Ses anciennes +indiscrétions lui furent rendues avec usure: le trou dans la muraille +ayant été ouvert de nouveau, il eut conscience d'une surveillance +presque continuelle dirigée sur lui de l'appartement de Mme Zéphyrine. +Ce sentiment d'être épié devint même si pénible, qu'à la fin il se vit +obligé de boucher l'ouverture de son côté. Lorsque, par ce moyen, il fut +à l'abri de tout regard importun, Scuddamore passa son temps en larmes +de repentir et en prières. + +La soirée était fort avancée quand le docteur Noël entra dans la +chambre, portant à la main deux enveloppes cachetées, sans adresses, +l'une, plutôt volumineuse, l'autre si mince qu'elle semblait vide. + +«Silas, dit-il en s'asseyant devant la table, le moment est venu de vous +expliquer le plan que j'ai formé pour vous sauver. Demain matin, de très +bonne heure, le prince Florizel de Bohême retourne à Londres, après +avoir passé quelques jours dans le tourbillon du carnaval parisien. Il +m'a été donné, il y a longtemps déjà, de rendre au colonel Geraldine, +son écuyer, un de ces services, si fréquents dans ma profession et qui +ne sont jamais oubliés, ni d'un côté ni de l'autre. Je n'ai pas besoin +de vous expliquer la nature de l'obligation sous laquelle il se trouve; +qu'il me suffise de dire que je le sais prêt à m'aider de toutes +manières. Or il était urgent que vous pussiez gagner Londres sans que +votre malle fût ouverte; à cela, n'est-ce pas, la douane semblait +opposer une difficulté insurmontable. Mais il me revint à l'esprit, que, +par courtoisie, les bagages de l'héritier d'un trône devaient être +exempts de la visite ordinaire. Je m'adressai au colonel Geraldine et +obtins une réponse favorable. Demain, si vous vous trouvez avant six +heures à l'hôtel où demeure le prince, vos bagages seront transportés +avec les siens, dont ils sembleront faire partie, et vous-même ferez le +voyage comme membre de la suite de Son Altesse. + +--Je crois avoir déjà vu le prince de Bohême et le colonel Geraldine; +j'ai même entendu par hasard une partie de leur conversation, l'autre +soir, au bal Bullier. + +--C'est possible, car le prince veut connaître tous les milieux. Une +fois arrivé à Londres, votre tâche est presque terminée. Dans cette +grosse enveloppe, j'ai remis une lettre que je n'ose adresser à son +destinataire; mais dans l'autre, vous trouverez la désignation de la +maison où vous devez porter cette lettre avec votre malle, qui vous sera +alors enlevée et ne vous embarrassera pas davantage. + +--Hélas! dit Silas, j'ai un vif désir de vous croire, mais comment +serait-ce possible? Vous m'ouvrez une perspective irréalisable, je le +crains bien! Soyez généreux, faites-moi mieux comprendre votre dessein.» + +Le docteur Noël parut péniblement impressionné. + +«Enfant, répondit-il, vous ne savez pas quelle cruelle chose vous me +demandez. N'importe, qu'il en soit ainsi! Je suis aguerri désormais +contre l'humiliation, et il serait étrange de vous refuser cela, après +vous avoir tant accordé. Sachez donc que, bien que je sois maintenant +d'apparence si tranquille, sobre, solitaire, adonné à l'étude, mon nom, +quand j'étais plus jeune, servait de cri de ralliement aux esprits les +plus hardis et les plus dangereux de Londres. Pendant qu'extérieurement +j'étais entouré de respect, ma véritable puissance s'appuyait sur les +relations les plus secrètes, les plus terribles, les plus criminelles. +C'est à un de ceux qui m'obéissaient alors que je m'adresse aujourd'hui +pour vous délivrer de votre fardeau. Ces hommes étaient de nationalités +et d'aptitudes diverses, mais tous liés par un serment formidable; tous +agissaient dans le même but; ce but était l'assassinat; et, moi qui vous +parle, j'étais, si peu que j'en aie l'air, le chef de cette bande +redoutable. + +--Quoi, s'écria Silas, un assassin?... et un assassin pour qui le +meurtre était un métier?... Puis-je toucher votre main désormais? +Dois-je même accepter vos services? Vieillard sinistre, voudriez-vous +abuser de ma détresse pour vous gagner un complice?» + +Le docteur se mit à rire amèrement. + +«Vous êtes difficile à contenter, Mr. Scuddamore, dit-il. Soit! je vous +laisse le choix entre la société de l'assassiné et celle d'un assassin. +Si votre conscience est trop timorée pour accepter mon aide, dites-le, +et je vous quitte sur-le-champ. Dorénavant vous pourrez agir avec votre +caisse et son contenu comme il conviendra le mieux à votre âme délicate. + +--Je reconnais mes torts, répliqua Silas; j'aurais dû me souvenir de la +générosité avec laquelle vous avez offert de me protéger, avant même que +je ne vous eusse convaincu de mon innocence; pardon, je continuerai à +écouter vos conseils et à en être reconnaissant. + +--C'est bien, répondit le docteur, vous commencez à profiter des leçons +de l'expérience. + +--Mais, reprit l'Américain, puisque vous êtes, d'après votre propre +aveu, habitué à ces besognes tragiques, puisque les gens auxquels vous +me recommandez sont vos anciens associés et vos amis, ne pourriez-vous, +monsieur, vous charger vous-même du transport de la malle et me délivrer +tout de suite de sa présence abhorrée? + +--Par ma foi, répliqua le docteur, je vous admire, jeune homme! Si vous +trouvez que je ne me suis pas déjà suffisamment mêlé de vos affaires, +moi, du fond du coeur, je pense le contraire. Prenez ou dédaignez mes +services tels que je les offre, et ne m'ennuyez pas davantage avec vos +remerciements, car je fais encore moins de cas de votre estime que de +votre intelligence. Un temps viendra où, s'il vous est donné de vivre +sain d'esprit un certain nombre d'années, vous jugerez différemment tout +ceci et rougirez de votre conduite de cette nuit.» + +En prononçant ces mots, le docteur se leva, répéta brièvement et +clairement ses indications, puis quitta la chambre sans laisser à Silas +le temps de répondre. + +Le lendemain matin, Silas Scuddamore se présenta à l'hôtel, où il fut +poliment reçu par le colonel Geraldine et délivré de toute crainte +immédiate au sujet de la malle et de son hideux contenu. Le voyage se +passa sans incident, quoique le jeune homme fut terrifié d'entendre les +matelots et les porteurs du chemin de fer se plaindre entre eux du poids +extraordinaire des bagages. Silas monta dans la voiture de suite, le +prince voyageant seul avec son écuyer. À bord du paquebot cependant, +Florizel remarqua l'attitude mélancolique de ce jeune homme, debout, en +contemplation devant une pile de malles. + +«Voilà un individu, dit-il, qui doit avoir quelque sujet de chagrin. + +--C'est l'Américain pour lequel j'ai obtenu la permission de voyager +avec votre suite, répondit Geraldine. + +--Vous me rappelez que j'ai manqué de courtoisie», dit le prince. + +S'avançant vers Silas, avec la plus parfaite urbanité, il lui adressa la +parole: + +«J'ai été charmé, monsieur, de pouvoir satisfaire le désir que vous +m'avez fait exprimer par le colonel Geraldine.» + +Après cette entrée en matière, il lui fit quelques questions sur la +situation politique de l'Amérique, auxquelles Silas répondit avec tact +et bon sens. + +«Vous êtes encore un très jeune homme, dit le prince; je vous trouve +bien sérieux pour votre âge. Peut-être laissez-vous votre esprit +s'absorber outre mesure dans des études ardues. Mais peut-être, d'autre +part, suis-je moi-même indiscret en touchant à quelque sujet pénible. + +--J'ai, en effet, une excellente raison pour être au désespoir, dit +Silas; jamais un être plus innocent que moi ne fut plus abominablement +trompé. + +--Je ne veux pas forcer vos confidences, répliqua Florizel, mais +n'oubliez pas que la recommandation du colonel Geraldine est un +passeport assuré, et que je suis non seulement désireux de vous rendre +service à l'occasion, mais peut-être plus en état que beaucoup d'autres +de le faire.» + +Silas fut charmé de l'amabilité d'un si grand personnage; néanmoins son +esprit revint bientôt à ses sombres préoccupations; car rien, pas même +la courtoisie d'un prince à l'égard d'un républicain, ne peut décharger +de ses soucis un coeur souffrant. + +Le train arriva à Charing-Cross; la douane eut les égards habituels pour +l'auguste bagage. Des voitures attendaient, et Silas fut conduit, en +même temps que toute la suite, à la résidence du prince. Là, le colonel +Geraldine alla le chercher et lui exprima sa satisfaction d'avoir pu +obliger un ami du docteur Noël, pour lequel il professait la plus haute +considération. + +«J'espère, ajouta-t-il, que vous ne trouverez aucune de vos porcelaines +brisées. Des ordres spéciaux ont été donnés le long de la ligne, afin +que les bagages de Son Altesse fussent traités avec précaution.» + +Puis, commandant aux domestiques de mettre une voiture à la disposition +du jeune homme, le colonel lui serra la main et s'en alla vaquer aux +devoirs de sa charge. + +Alors, Silas ouvrit l'enveloppe qui cachait l'adresse de son protecteur +inconnu et dit au majestueux laquais de le conduire à Box-Court, du côté +du Strand. L'endroit n'était probablement pas inconnu à celui-ci, car il +parut stupéfait et se fit répéter l'ordre en question. Ce fut l'âme +pleine d'alarmes poignantes que Silas monta dans le carrosse princier et +fut mené à destination. L'entrée de Box-Court était trop étroite pour le +passage d'une voiture; c'était un simple chemin de piétons, entre deux +barrières, avec une borne à chaque bout; sur l'une de ces bornes était +assis un homme, qui aussitôt sauta à terre et échangea un signe amical +avec le cocher, pendant que le valet de pied ouvrait la portière et +demandait à Silas s'il devait descendre la malle, et à quel numéro elle +devait être portée. + +«S'il vous plaît, dit Silas, au numéro trois.» + +Le valet de pied et l'homme qui venait de quitter la borne eurent +beaucoup de peine, même avec l'aide de Silas, à transporter la caisse; +avant qu'on ne l'eût déposée devant la porte du numéro trois, le jeune +Américain fut terrifié de voir une vingtaine de badauds le considérer +d'un oeil curieux. Cependant il souleva le marteau en gardant la +meilleure contenance possible, et présenta la seconde enveloppe à celui +qui vint lui ouvrir. + +«Il n'est pas à la maison, monsieur; si vous voulez me remettre votre +lettre et revenir demain matin, je m'informerai de l'heure à laquelle il +pourra vous recevoir. Désirez-vous laisser la caisse? + +--De tout mon coeur!» s'écria Silas. + +Mais aussitôt il regretta sa précipitation et déclara avec une égale +énergie qu'il préférait emporter sa malle avec lui à l'hôtel. + +La foule se moqua de son indécision et le suivit jusqu'à la voiture avec +force quolibets insultants; et Silas, couvert de honte, éperdu de +terreur, supplia les domestiques de le conduire à quelque hôtel +tranquille des environs. + +L'équipage du prince déposa ce malheureux à l'hôtel Craven, dans +Craven-Street, puis s'éloigna immédiatement, le laissant seul avec les +gens de l'hôtel. L'unique chambre vacante, lui dit-on, était un cabinet, +au quatrième étage, donnant sur le derrière. À cette espèce de cellule, +avec des peines et des plaintes infinies, deux solides porteurs +montèrent la malle. Il est superflu d'ajouter que, pendant toute +l'ascension, Silas les suivit de près, ne quittant pas leurs talons, et +qu'à chaque marche son coeur défaillait.--Un simple faux pas, se +disait-il, et la caisse peut, en passant par-dessus la rampe, rejeter +son fatal contenu, révélé au grand jour, sur le pavé du vestibule. + +Dans sa chambre, il s'assit au pied du lit, pour se remettre de +l'angoisse qu'il venait de subir; mais il avait à peine pris cette +position qu'il fut épouvanté de nouveau par le mouvement d'un des +porteurs, qui, à genoux près de la malle, était en train d'en défaire +les attaches compliquées. + +«N'y touchez pas! cria Silas. Je n'aurai besoin de rien de ce qu'elle +renferme, pendant mon séjour ici. + +--Vous auriez pu la laisser dans le vestibule, alors! grommela le +porteur. Une malle aussi grosse et aussi lourde qu'une cathédrale! Ce +que vous avez dedans, je ne peux l'imaginer. Si tout est de l'argent, +vous êtes plus riche que moi. + +--De l'argent? répéta Silas très troublé. Qu'entendez-vous par de +l'argent? Je n'ai pas d'argent et vous parlez comme un sot! + +--Très bien, capitaine, répliqua le porteur avec un clignement d'oeil. +Personne n'en veut à ce qui vous appartient. Je suis aussi sûr que la +Banque elle-même, ajouta-t-il; mais, comme la caisse est lourde, je +boirais volontiers quelque chose à la santé de Votre Seigneurie.» + +Silas lui présenta deux napoléons, non sans exprimer son regret de +l'embarrasser de monnaie étrangère. Et l'homme, grognant encore plus +fort, et portant ses regards, avec mépris, de l'argent qu'il faisait +sauter dans sa main, à la malle monumentale, puis encore de la malle à +l'argent, finit par consentir à s'en aller. + +Depuis tantôt deux jours, le cadavre était emballé dans la caisse de +Silas; à peine fut-il seul que l'infortuné Américain approcha son nez de +toutes les fentes et de toutes ouvertures, avec l'attention la plus +angoissée. Mais le temps était froid et la malle réussissait encore à +cacher son abominable secret. + +Il prit une chaise et médita, la tête ensevelie entre ses mains. À moins +qu'il ne fût promptement délivré, toute illusion était impossible, sa +perte paraissait certaine. Seul dans une ville étrangère, sans amis ni +complices, si la recommandation du docteur lui manquait, il n'avait plus +de ressource. + +Pathétiquement, il repassa dans son esprit ses ambitieux desseins pour +l'avenir; il ne deviendrait plus le héros, l'homme célèbre de sa ville +natale, Bangor (Maine), il ne monterait plus, ainsi qu'il l'avait +amoureusement rêvé, de charge en charge et d'honneurs en honneurs. Il +pouvait aussi bien abandonner tout de suite l'espoir d'être élu +président des États-Unis et de laisser derrière lui une statue, dans le +plus mauvais style possible, pour orner le Capitole à Washington. Quelle +destinée que celle de cet Américain enchaîné à un Anglais mort et plié +en deux au fond d'une malle de Saratoga! S'il ne réussissait pas à se +débarrasser de ce cadavre importun, c'en était fait. Il n'y avait plus +la plus petite place pour lui dans les annales des gloires nationales! + +Je n'oserais pas répéter ses imprécations contre le docteur, l'homme +assassiné, Mme Zéphyrine, les porteurs de l'hôtel, les serviteurs du +prince, en un mot, contre tous ceux qui avaient été mêlés, même de la +façon la plus lointaine, à son horrible infortune. + +Vers sept heures, il s'échappa et descendit dîner; mais la salle du +restaurant le glaça d'effroi; les yeux des autres dîneurs semblaient +s'arrêter sur lui avec méfiance et son esprit demeurait obstinément +là-haut, près de la malle. Lorsque le garçon vint lui présenter du +fromage, ses nerfs étaient tellement excités, qu'il sauta en l'air et +renversa le reste d'une pinte d'ale sur la nappe. + +Le garçon lui proposa de le conduire au fumoir; quoiqu'il eût préféré de +beaucoup retourner tout de suite auprès de son dangereux trésor, il +n'eut pas le courage de refuser et se laissa conduire dans un sous-sol +sans jour, éclairé au gaz, qui servait, et sert peut-être encore, de +café à l'hôtel Craven. + +Deux hommes jouaient tristement au billard; assistés par un marqueur +hâve et phtisique; un moment Silas crut qu'ils étaient les seuls +occupants de la salle. Mais, au second coup d'oeil, son regard tomba sur +un individu qui, dans un coin, fumait, les yeux baissés, de l'air le +plus modeste et le plus respectable. Il se souvint d'avoir déjà +rencontré cette figure; malgré le changement complet de costume, il +reconnut l'homme qu'il avait trouvé assis sur la borne de Box-Court et +qui avait aidé à transporter sa malle. Aussitôt l'Américain se retourna +et, se mettant à courir, ne s'arrêta que lorsqu'il se fut enfermé et +verrouillé dans sa chambre. + +Là, pendant toute la nuit, en proie aux plus terribles imaginations, il +veilla auprès de la caisse fatale remplie de chair morte. L'allusion du +porteur à sa malle pleine d'or le tenait en émoi, et la présence dans le +fumoir, sous un déguisement évident, de l'homme de Box-Court, lui +prouvait qu'il était, une fois de plus, le centre de ténébreuses +machinations. + +Minuit était déjà sonné depuis quelque temps quand Silas, poussé par le +soupçon, ouvrit la porte de sa chambre et regarda dans le corridor +faiblement éclairé par un seul bec de gaz. À quelque distance, il +aperçut un garçon d'hôtel, endormi sur le plancher. Il s'approcha +furtivement, à pas de loup, et se pencha sur le dormeur; celui-ci était +couché de côté, son bras droit relevé lui cachant la figure. Tout à +coup, il déplaça ce bras et ouvrit les yeux; Silas se trouva de nouveau +face à face avec l'espion de Box-Court. + +«Bonsoir, monsieur», dit l'homme d'un ton de bonne humeur. + +Mais Silas était trop profondément impressionné pour trouver une réponse +et il regagna sa chambre silencieusement. + +Vers le matin, épuisé par la peur, il s'endormit dans son fauteuil et +tomba, la tête en avant, sur la malle. En dépit d'une position aussi +contrainte et d'un si hideux oreiller, son sommeil fut long et profond; +il ne fut réveillé qu'à une heure tardive par un coup violent frappé à +sa porte. + +Se hâtant d'ouvrir, il vit un domestique qui attendait. + +«C'est Monsieur qui est allé hier à Box-Court?» demanda celui-ci. + +Silas, avec un frisson, reconnut qu'il y était allé. + +«Alors, cette lettre est pour vous», ajouta le domestique, lui +présentant une enveloppe cachetée. + +Silas la déchira précipitamment et y trouva ce mot: «Midi.» + +Il fut exact à l'heure dite; la malle fut portée devant lui par +plusieurs vigoureux gaillards et on l'introduisit dans une chambre, où +un homme se chauffait, assis devant le feu, le dos tourné à la porte. Le +bruit de tant de monde, entrant et sortant, et le grincement de la malle +quand on la déposa sur le plancher, ne réussirent pas à attirer +l'attention de celui-ci; Silas attendit debout, dans une véritable +agonie, qu'il daignât s'apercevoir de sa présence. + +Cinq minutes peut-être s'écoulèrent, avant que se retournât lentement le +prince Florizel de Bohême. + +«Ainsi monsieur, dit-il, en interpellant Scuddamore avec la plus grande +sévérité, c'est de cette manière que vous abusez de ma complaisance! +Vous vous joignez à des personnes de qualité, dans le seul but +d'échapper aux conséquences de vos crimes; je puis facilement comprendre +votre embarras, lorsque je vous adressai la parole hier. + +--Je jure, s'écria Silas, que je suis innocent de tout, si ce n'est de +mon infortune!» + +Là-dessus, d'une voix entrecoupée, avec la plus parfaite ingénuité, il +raconta au prince toute l'histoire de ses malheurs. + +«Je vois que j'ai été induit en erreur, dit Florizel lorsqu'il eut +écouté jusqu'au bout. Vous n'êtes qu'une victime et puisque je ne suis +pas forcé de punir, vous pouvez être sûr que je ferai mes efforts pour +vous aider. Maintenant, continua-t-il, à l'oeuvre! Ouvrez immédiatement +votre caisse et laissez-moi voir ce qu'elle contient.» + +Silas changea de couleur et gémit tout bas: + +«J'ose à peine.... + +--Quoi, répliqua le prince, ne l'avez-vous pas déjà regardé? Ceci est +une espèce de sensiblerie à laquelle il faut résister, monsieur. La vue +d'un malade que l'on peut secourir doit nous émouvoir plus fortement que +celle d'un mort, auquel on ne peut plus faire ni bien ni mal. Commandez +à vos nerfs.» + +Et, voyant que Silas hésitait de plus belle: + +«Je voudrais, cependant, ne pas être obligé de donner un autre nom à ma +requête», ajouta-t-il. + +Le jeune Américain se réveilla comme d'un rêve et, avec un frisson +d'horreur, se mit à ouvrir la serrure de sa malle. Le prince se tenait +auprès de lui, le surveillant d'un air calme, les mains derrière le dos. +Le corps était complètement raidi et il fallut à Silas un grand effort, +à la fois physique et moral, pour le déloger de sa position et découvrir +le visage. + +Aussitôt Florizel recula, en jetant une exclamation de douloureuse +surprise. + +«Hélas! s'écria-t-il, vous ne savez pas quel présent cruel vous +m'apportez. Ceci est un jeune homme de ma propre suite, le frère de mon +plus fidèle ami; et c'est dans une affaire relevant de mon service qu'il +a péri par les mains de malfaiteurs infâmes. Pauvre Geraldine, +continua-t-il, comme s'il se fût parlé à lui-même, dans quels termes +vous apprendrai-je le sort de votre frère? Comment pourrai-je m'excuser +à vos yeux et aux yeux de Dieu des projets présomptueux qui l'ont mené à +cette mort sanglante et prématurée? Ah Florizel! Florizel! quand +apprendrez-vous la prudence qu'il faut dans cette vie mortelle? quand ne +serez-vous plus ébloui par le fantôme de puissance qui est à votre +disposition? La puissance! cria-t-il; qui donc est plus impuissant que +moi? Je regarde ce jeune homme que j'ai sacrifié, oui, sacrifié, Mr. +Scuddamore, et je sens combien c'est peu de chose que d'être prince.» + +L'Américain, très ému, essaya de balbutier quelques paroles de +consolation et fondit en larmes. Florizel, touché de sa bonne intention +évidente, se rapprocha et lui prit la main. + +«Calmez-vous, dit-il. Nous avons tous deux beaucoup à apprendre, et tous +deux nous deviendrons, je gage, meilleurs par suite de notre entrevue +d'aujourd'hui.» + +Silas remercia silencieusement d'un regard affectueux. + +«Écrivez-moi l'adresse du docteur Noël sur ce morceau de papier, +continua le prince. Et laissez-moi vous recommander d'éviter la société +de cet homme dangereux, lorsque vous serez de retour à Paris. Dans cette +affaire, cependant, il a, je crois, agi d'après une inspiration +généreuse; s'il eût été complice de la mort du jeune Geraldine, il +n'aurait jamais expédié son cadavre à l'assassin lui-même. + +--À l'assassin lui-même! répéta Silas stupéfait. + +--C'est ainsi, reprit le prince. Cette lettre, que la volonté de Dieu a +si étrangement fait tomber entre mes mains, était adressée à un homme +qui n'est autre que le criminel en personne, l'infâme président du +_Suicide Club_. Ne cherchez pas à pénétrer plus profondément dans ces +périlleux labyrinthes, contentez-vous d'avoir miraculeusement échappé et +quittez cette maison sans perdre une minute. J'ai des affaires +pressantes, je dois m'occuper tout de suite de cette pauvre dépouille, +qui, il y a si peu de temps encore, était le corps bien vivant d'un beau +et noble jeune homme.» + +Silas prit congé du prince Florizel avec gratitude et déférence; mais, +poussé par sa curiosité ordinaire, il s'attarda dans Box-Court, jusqu'à +ce qu'il l'eût vu s'éloigner en équipage, se rendant chez le colonel +Henderson, de la police. Républicain comme il l'était, ce fut avec un +sentiment presque de dévotion que le jeune Américain ôta son chapeau +pendant que la voiture disparaissait. Et, le soir même, il prit le train +pour retourner à Paris. + +Voilà (fait observer mon auteur arabe) la fin de l'_Histoire d'un +médecin et d'une malle_. Passant sous silence quelques réflexions sur la +toute puissante intervention de la Providence, très convenables dans +l'original, mais peu appropriées à notre goût d'Occident, j'ajouterai +que Mr. Scuddamore a déjà commencé à monter les degrés de la renommée +politique, et que, d'après les dernières nouvelles, il était shérif de +sa ville natale. + + + + +L'AVENTURE DES CABS + + +Le lieutenant Brackenbury Rich s'était singulièrement distingué aux +Indes, dans une guerre de montagnes; il avait, de sa propre main, fait +un chef prisonnier. Sa bravoure était universellement reconnue; aussi, +quand, affaibli par un affreux coup de sabre et par la fièvre des +jungles, il revint en Angleterre, la société se montra-t-elle disposée à +le fêter comme une célébrité au moins de second ordre. Mais la marque +distinctive du caractère de Brackenbury Rich était une sincère modestie; +si les aventures lui étaient chères, il se souciait fort peu des +compliments; il alla donc attendre tantôt sur le continent, dans des +villes d'eaux, tantôt à Alger, que le bruit de ses exploits se fût +éteint. L'oubli vient toujours vite en pareil cas et, dès le +commencement de la saison, un homme sage put rentrer à Londres +incognito. Comme il n'avait que des parents éloignés, demeurant tous en +province, ce fut presque à la façon d'un étranger qu'il s'installa dans +la capitale du pays pour lequel il avait versé son sang. + +Le lendemain de son arrivée, il dîna seul au cercle militaire, donna des +poignées de main à quelques vieux camarades et reçut leurs chaleureuses +félicitations, mais tous avaient des engagements d'un genre ou d'un +autre, et il fut bientôt laissé complètement à lui-même. Brackenbury +était en tenue du soir, ayant formé le projet d'aller au théâtre: il ne +savait cependant de quel côté diriger ses pas. La grande ville lui était +peu familière; il avait passé d'un collège de province à l'école +militaire et, de là, était parti directement pour l'Orient. Du reste, +les hasards d'un nouveau genre ne l'effrayaient pas; il se promettait +nombre de jouissances variées dans l'exploration de ce monde inconnu. + +Il se dirigea donc, en balançant sa canne, vers la partie ouest de +Londres. La soirée était tiède, déjà sombre, et, de temps en temps, la +pluie menaçait. Cette multitude de figures, se succédant à la lumière du +gaz, excitait l'imagination du lieutenant, il lui semblait qu'il +pourrait marcher éternellement dans cette atmosphère troublante et +environné par le mystère de quatre millions d'existences. Regardant les +maisons, il se demanda ce qui se déroulait derrière ces fenêtres +vivement éclairées; il examinait chaque passant et les voyait tous +tendre vers un but quelconque, soit criminel, soit généreux, qu'il eût +voulu deviner. + +«On parle de la guerre, pensa-t-il, mais ceci est le grand champ de +bataille de l'humanité.» + +Et alors il s'étonna d'avoir marché si longtemps déjà sur une scène +aussi compliquée, sans rencontrer l'ombre d'une aventure pour son propre +compte. + +«Tout vient à son heure, se dit-il enfin. Je serai forcément entraîné +dans le tourbillon, avant peu.» + +La nuit était assez avancée, lorsqu'une grosse averse très froide, tomba +soudain. Brackenbury s'arrêta sous quelques arbres et, pendant qu'il +cherchait à se garantir, il aperçut le cocher d'un de ces fiacres qu'on +appelle hansom-cabs, lui faisant signe qu'il était libre. L'offre +tombait à propos; il leva sa canne pour toute réponse et eut vite fait +de se mettre à l'abri. + +«Où faut-il aller, monsieur? demanda le cocher. + +--Où vous voudrez», répondit Brackenbury. + +Immédiatement, à une allure vertigineuse, le cab partit à travers la +pluie et un dédale de villas. Chaque villa, avec son jardin en façade, +était tellement semblable à l'autre, il était si difficile de distinguer +les rues désertes et faiblement éclairées, les places, les tournants par +lesquels le cab précipitait sa course, que Brackenbury perdit bientôt +toute idée de la direction qu'il suivait. Un instant il lui sembla que +le cocher s'amusait à le faire tourner dans un même quartier; mais non, +l'homme avait un but; il se hâtait vers un endroit déterminé, comme si +quelque affaire pressante l'eut attendu. Brackenbury, étonné de son +habileté à se reconnaître au milieu d'un tel labyrinthe, un peu inquiet +aussi, se demandait la raison de cette extraordinaire vitesse. Il avait +entendu raconter des histoires sinistres d'étrangers, auxquels il était +arrivé malheur dans Londres. Son conducteur faisait-il partie de quelque +association sanguinaire? Et lui-même était-il entraîné vers une mort +violente? + +Ce soupçon s'était à peine présenté à son esprit que le cab tourna un +angle et s'arrêta net sur une large avenue, devant la grille de certaine +villa brillamment illuminée. Un autre fiacre s'éloignait à l'instant, et +Brackenbury put voir un gentleman, reçu à la porte d'entrée par +plusieurs laquais en livrée. Il s'étonna que le cocher se fût justement +arrêté devant une maison où il y avait réception, mais il ne douta pas +que ce ne fût par suite d'un accident et continua de fumer +tranquillement jusqu'à ce qu'il entendît le vasistas se relever +au-dessus de sa tête: + +«Nous voici arrivés, monsieur. + +--Arrivés? répéta Brackenbury, arrivés où? + +--Vous m'avez dit de vous conduire où il me plairait, répondit le cocher +en riant, et nous y voici.» + +Brackenbury fut frappé du ton singulièrement doux et poli de cet homme +d'une classe inférieure; il se rappela la vitesse avec laquelle il avait +été mené et remarqua que le cab était plus élégant que la majorité des +voitures publiques. + +«Il faut que je vous demande une petite explication, dit-il. +Comptez-vous me mettre dehors par cette pluie? Mon brave, je pense que +c'est à moi que le choix appartient. + +--Certainement, le choix vous appartient, répondit le cocher; mais, +quand j'aurai tout dit, je crois savoir de quelle façon se décidera un +gentleman de votre sorte. Il y a là une réunion de messieurs; je ne sais +si le propriétaire est un étranger qui n'a dans Londres aucunes +connaissances, ou si c'est simplement un original, mais, ce qu'il y a de +certain, c'est que j'ai été loué, pour lui amener, aussi nombreux que +possible, des messieurs seuls, en tenue de soirée, et de préférence des +officiers de l'armée. Vous n'avez qu'à entrer et à dire que Mr. Morris +vous a invité. + +--Êtes-vous ce Mr. Morris? demanda le lieutenant. + +--Oh non! répondit le cocher. Mr. Morris est le maître de la maison. + +--Ce n'est pas une manière banale de rassembler des convives, dit +Brackenbury; mais un homme excentrique peut fort bien se passer cette +fantaisie sans aucune mauvaise intention. Supposez que je refuse +l'invitation de Mr. Morris, qu'arrivera-t-il alors? + +--Mes ordres sont de vous ramener là où je vous ai pris, monsieur, et de +continuer à chercher d'autres voyageurs jusqu'à minuit:--Ceux qui ne +sont pas tentés par une telle partie de plaisir, a dit Mr. Morris, ne +sont pas les hôtes qu'il me faut.» + +Ces paroles décidèrent le lieutenant. + +«Après tout, se dit-il, en mettant pied à terre, je n'ai pas attendu +longtemps mon aventure.» + +Il avait à peine touché le trottoir et il était encore en train de +chercher de l'argent dans sa poche quand le cab fit demi-tour et, +reprenant le chemin par lequel il était venu, s'éloigna à la même allure +de casse-cou. Brackenbury appela le cocher, qui n'y fit aucune attention +et continua de filer; mais le son de sa voix fut entendu de la maison; +de nouveau la porte s'ouvrit, projetant un flot de lumière sur le +jardin, et un domestique accourut, tenant un parapluie. + +«Le cab a été payé», fit observer cet homme d'un ton obséquieux. + +Après quoi il se mit à escorter Brackenbury le long de l'allée et sur +les marches du perron. + +Dans le vestibule, plusieurs autres laquais le débarrassèrent de son +chapeau, de sa canne et de son pardessus, lui remirent un carton portant +un numéro, et très poliment le firent monter par un escalier orné de +fleurs tropicales, jusqu'à la porte d'un appartement au premier étage. +Là, un majestueux maître d'hôtel, lui demanda son nom puis, annonçant le +lieutenant Brackenbury Rich, le fit entrer dans le salon, où un jeune +homme, grand, mince et singulièrement beau, l'accueillit d'un air noble +et affable tout à la fois. + +Des centaines de bougies éclairaient cette pièce, qui, ainsi que +l'escalier, était parfumée de plantes rares et superbes, en pleine +floraison. Dans un coin, une table s'offrait, chargée de viandes +appétissantes. Plusieurs domestiques passaient des fruits et des coupes +de champagne. Il y avait dans le salon à peu près seize personnes, rien +que des hommes, dont un petit nombre seulement avaient dépassé la +première jeunesse; presque tous avaient l'air hardi et intelligent. Ils +étaient divisés en deux groupes, le premier devant une roulette, l'autre +entourant une table de baccarat. + +«Je comprends, pensa Brackenbury. Je suis dans une maison de jeu +clandestine et le cocher était un racoleur.» + +Son regard, ayant embrassé tous les détails qui motivaient cette +conclusion, se reporta sur l'hôte qui l'avait reçu avec tant de bonne +grâce et qui le tenait encore par la main. L'élégance naturelle de ses +manières, la distinction, l'amabilité qui se lisaient sur ses traits, ne +convenaient pas pourtant au propriétaire d'un tripot, son langage +semblait indiquer un homme bien né. Brackenbury ressentit une sympathie +instinctive pour son amphitryon, bien qu'il se blâmât lui-même de cette +faiblesse. + +«J'ai entendu parler de vous, lieutenant Rich, dit Mr. Morris en +baissant la voix, et, croyez-moi, je suis charmé de vous connaître. +Votre apparence est bien d'accord avec la réputation qui vous a précédé: +on sait votre belle conduite dans l'Inde, et, si vous consentez à +oublier l'irrégularité de votre présentation, je regarderai non +seulement comme un honneur de vous avoir chez moi, mais encore j'en +éprouverai un très sincère plaisir. L'homme qui ne fait qu'une bouchée +d'une troupe de cavaliers barbares, ajouta-t-il en riant, ne doit pas +être scandalisé par une infraction, même sérieuse, à l'étiquette.» + +Il le mena vers le buffet et insista pour lui faire prendre quelques +rafraîchissements. + +«Ma parole, pensa le lieutenant, voilà l'un des plus charmants +compagnons que j'aie rencontré jamais, et, je n'en doute pas, l'une des +plus agréables sociétés de Londres.» + +Il but un peu de vin de Champagne qu'il trouva excellent, et, remarquant +que plusieurs personnes étaient en train de fumer, alluma un manille, +avant de se diriger vers la table de roulette, où il risqua son enjeu. +Ce fut alors qu'il s'aperçut que tous les invités étaient soumis à un +examen très serré. Mr. Morris allait de-ci de-là, occupé en apparence de +ses devoirs d'hospitalité, mais, cependant, il jetait tout autour de lui +des regards scrutateurs. Personne n'échappait à son oeil perçant; il +observait la tenue de ceux qui perdaient de grosses sommes, il évaluait +le montant des mises, il écoutait les conversations; en un mot il +semblait guetter le moindre indice de caractère et en prendre note. +Brackenbury sentit renaître ses soupçons. Était-il vraiment dans une +maison de jeu? Que signifiait cette enquête? Il épia Mr. Morris dans +tous ses mouvements, et, quoique celui-ci eût un sourire toujours prêt, +il crut distinguer, sous ce masque, une expression soucieuse et +préoccupée. Tous, autour de lui, riaient, causaient et faisaient leurs +jeux; mais les invités n'inspiraient plus aucun intérêt à Brackenbury. + +«Ce Morris, se dit-il, n'est pas ici pour s'amuser. Il poursuit quelque +dessein profond; pourvu qu'il me soit donné de le découvrir!» + +De temps en temps, Mr. Morris entraînait à l'écart un des visiteurs; et, +après un bref colloque dans l'antichambre, il revenait seul, l'autre ne +reparaissait plus.... Ce manège, plusieurs fois répété, excita au plus +haut degré la curiosité de Brackenbury. Il résolut d'aller immédiatement +au fond de ce petit mystère, et, sortant d'un air de flânerie dans +l'antichambre, découvrit une embrasure de fenêtre très profonde, cachée +par des rideaux d'un vert à la mode. Là, il se dissimula à la hâte; il +n'eut pas à attendre longtemps: un bruit de pas et de voix se +rapprochait, venant du salon principal. Regardant entre les rideaux, il +vit Mr. Morris qui escortait un personnage épais et coloré, ayant un peu +la mine d'un commis voyageur et que Brackenbury avait déjà remarqué à +cause de son air commun. Tous deux s'arrêtèrent juste devant la fenêtre, +de sorte que celui qui écoutait ne perdit pas un mot du discours +suivant: + +«Je vous demande mille pardons, disait Mr. Morris; avec une exquise +politesse, vous me voyez fort embarrassé; mais dans une grande ville +comme Londres, des erreurs surviennent continuellement, et le mieux est +d'y remédier au plus vite. Je ne vous le cacherai donc pas, monsieur: je +crains que vous ne vous soyez trompé et que vous n'ayez honoré ma +modeste demeure par mégarde; car, pour parler net, je ne puis nullement +me rappeler votre figure. Laissez-moi vous poser la question sans +circonlocutions inutiles, un mot suffira:--Chez qui pensez-vous être? + +--Chez Mr. Morris, balbutia l'autre, en manifestant la prodigieuse +confusion qui s'était visiblement emparée de lui pendant les dernières +minutes. + +--John ou James Morris? demanda le maître de la maison. + +--Je ne puis réellement le dire, repartit le malheureux invité; je ne +suis pas en relations personnelles avec ce gentleman, pas plus que je ne +le suis avec vous-même. + +--Je comprends, dit Mr. Morris; il y a quelqu'un du même nom dans le bas +de la rue et sans doute le policeman pourra vous indiquer son adresse. +Croyez que je me félicite du malentendu qui m'a pendant quelques +instants procuré le plaisir de votre compagnie, et laissez-moi vous +exprimer l'espoir que nous nous rencontrerons de nouveau d'une manière +plus régulière. D'ici là, je ne voudrais, pour rien au monde, vous +retenir plus longtemps loin de vos amis. John, ajouta-t-il en élevant la +voix, voulez-vous aider monsieur à retrouver son pardessus?» + +Et, d'un air aimable, Mr. Morris accompagna son hôte jusqu'à la porte de +l'antichambre, où il le laissa aux soins du maître d'hôtel. Comme il +passait devant la fenêtre, en retournant dans le salon, Brackenbury put +l'entendre pousser un profond soupir, comme si son esprit était chargé +d'une grande anxiété et ses nerfs déjà lassés par la tâche qu'il +poursuivait. + +Pendant près d'une heure, les cabs continuèrent à arriver avec une telle +fréquence, que Mr. Morris eut à recevoir un nouvel hôte pour chacun des +anciens qu'il renvoyait, de sorte que le nombre des joueurs resta +toujours à peu près le même. Mais au bout de ce temps, les arrivées +s'espacèrent de plus en plus, pour cesser enfin tout à fait, tandis que +les éliminations continuaient tout aussi activement. Le salon commença +donc à se vider; le baccarat cessa, faute de banquier; plus d'un invité +prit de lui-même congé, sans qu'on essayât de le retenir; en même temps +Mr. Morris redoublait d'attentions empressées auprès de ceux qui +demeuraient encore. Il allait de groupe en groupe et de l'un à l'autre, +prodiguant les regards sympathiques et les paroles gracieuses; il était +moins hôte qu'hôtesse, pour ainsi dire, car il y avait, dans sa manière +d'être, une sorte de coquetterie, de condescendance féminine qui prenait +le coeur de tous. + +Comme l'assemblée se réduisait de plus en plus, le lieutenant Rich, en +quête d'un peu d'air, sortit du salon et alla jusque dans le vestibule; +mais il n'en eut pas plus tôt franchi le seuil, qu'il fut subitement +arrêté par une découverte fort extraordinaire. Les plantes fleuries +avaient disparu de l'escalier; trois grands fourgons de mobilier +stationnaient devant la porte du jardin; les domestiques étaient occupés +à déménager la maison de tous les côtés; même quelques-uns d'entre eux +avaient déjà quitté leur livrée et se préparaient à s'en aller. C'était +comme la fin d'un bal à la campagne, où tout a été fourni en location. +Certes Brackenbury avait lieu de réfléchir. D'abord les invités, qui, en +somme, n'étaient pas réellement des invités, avaient été renvoyés; et +maintenant les serviteurs, qui évidemment n'étaient pas de vrais +serviteurs, se dispersaient en toute hâte. + +«N'était-ce donc qu'un rêve? se demanda-t-il, une fantasmagorie qui doit +s'évanouir avant le jour?» + +Saisissant une occasion favorable, Brackenbury gagna l'escalier et monta +jusqu'aux étages supérieurs de la maison. C'était bien comme il l'avait +pressenti. Il courut de chambre en chambre et ne vit pas le moindre +meuble, pas même un tableau accroché aux murs. Bien que les peintures +fussent fraîches et les papiers nouvellement posés, la maison était non +seulement inhabitée pour l'instant, mais n'avait certainement jamais été +habitée du tout. Le jeune officier se rappela avec étonnement l'air +élégant, confortable et hospitalier qu'elle affectait lors de son +arrivée. Ce n'était qu'à force de prodigieuses dépenses que l'imposture +avait pu être organisée sur une si grande échelle. + +Qui donc était Mr. Morris? Quel était son but pour jouer ainsi, pendant +une nuit, le rôle d'un maître de maison dans ce coin reculé de Londres? +Et pourquoi rassemblait-il ses hôtes au hasard de la rue? Brackenbury se +souvint qu'il avait déjà tardé trop longtemps et se hâta de redescendre. +Pendant son absence, beaucoup de monde était parti, et, en comptant le +lieutenant, il n'y avait plus que cinq personnes dans le salon, tout à +l'heure si rempli. Comme il rentrait, Mr. Morris l'accueillit avec un +sourire et se leva: + +«Il est temps maintenant, messieurs, dit-il, de vous expliquer quel +était mon projet en vous enlevant ainsi. J'espère que la soirée ne vous +aura pas paru ennuyeuse; je le confesse toutefois, mon dessein n'était +pas d'amuser vos loisirs, mais de me procurer du secours dans une +circonstance critique. Vous êtes tous des gentlemen, continua-t-il, +votre apparence le prouve suffisamment et je ne demande pas de meilleure +garantie. Donc, je le dis sans aucun détour, je viens vous demander de +me rendre un service à la fois dangereux et délicat; dangereux, car vous +y risquerez votre vie; délicat, parce qu'il me faut exiger de vous la +plus absolue discrétion sur tout ce qu'il vous arrivera de voir et +d'entendre. De la part de quelqu'un qui vous est absolument étranger, la +requête est presque ridiculement extravagante, je le sens; si l'un +d'entre vous recule devant une périlleuse confidence et un acte de +dévouement digne de Don Quichotte, je suis donc prêt à lui tendre la +main avec toute la sincérité possible, en lui souhaitant une bonne nuit, +à la garde de Dieu.» + +Un homme très grand et très brun, au dos voûté, répondit immédiatement à +cet appel. + +«J'approuve votre franchise, monsieur, et pour ma part, je m'en vais. Je +ne fais pas de réflexions, mais je ne puis nier que vous ne m'inspiriez +quelque méfiance. Je m'en vais, je le répète, et peut-être +trouverez-vous que je n'ai aucun droit d'ajouter des paroles à l'exemple +que je donne. + +--Au contraire, répliqua Mr. Morris; je vous remercie de ce que vous +dites. Il serait impossible d'exagérer la gravité de mon dessein. + +--Eh bien, messieurs, qu'en pensez-vous? reprit l'homme brun en +s'adressant aux autres. Nous avons mené assez loin cette fredaine +nocturne. Rentrerons-nous au logis, paisiblement et tous ensemble? Vous +approuverez ma proposition demain matin, quand, sans peur et sans +reproche, vous reverrez le soleil.» + +Celui qui parlait prononça ces derniers mots avec une intonation qui +ajoutait à leur force, et sa figure portait une singulière expression de +gravité. Un des assistants se leva précipitamment et, d'un air alarmé, +se prépara aussitôt à prendre congé. Deux seulement restèrent fermes à +leur place: Brackenbury et un vieux major de cavalerie au nez rubicond; +ces deux derniers gardaient une attitude nonchalante, et, sauf un regard +d'intelligence rapidement échangé entre eux, semblaient absolument +étrangers à la discussion qui venait de finir. + +Mr. Morris conduisit les déserteurs jusqu'à la porte, qu'il ferma sur +leurs talons; puis il se retourna en laissant voir une expression de +soulagement. S'adressant aux deux officiers: + +«J'ai choisi mes hommes comme le Josué de la Bible, dit-il, et je crois +maintenant avoir l'élite de Londres. Votre physionomie séduisit mes +cochers; elle me plut encore davantage; j'ai surveillé votre conduite au +milieu d'une étrange société et dans les circonstances les plus +singulières; j'ai remarqué comment vous jouiez et de quelle façon vous +supportiez vos pertes; enfin, tout à l'heure, je vous ai mis à l'épreuve +d'une annonce stupéfiante et vous l'avez reçue comme une invitation à +dîner. Ce n'est pas pour rien, ajouta-t-il, que j'ai été pendant des +années le compagnon et l'élève du prince le plus courageux et le plus +sage de toute l'Europe. + +--À l'affaire de Bunderchang, fit observer le major, je demandai douze +volontaires, et, répondant à mon appel, tous les troupiers sortirent du +rang. Mais une société de joueurs n'est pas la même chose qu'un régiment +sous le feu. Vous pouvez vous féliciter, je suppose, d'en avoir trouvé +deux, et deux qui ne vous manqueront pas à l'assaut. Quant aux animaux +qui viennent de se sauver, je les place parmi les chiens les plus piteux +que j'aie jamais rencontrés. Lieutenant Rich, ajouta-t-il, s'adressant à +Brackenbury, j'ai beaucoup entendu parler de vous en ces derniers temps, +et je ne doute pas que vous ne connaissiez également mon nom. Je suis le +major O'Rooke.» + +Et le vétéran tendit sa main, qui était rouge et tremblante, au jeune +lieutenant. + +«Qui ne le connaît? répondit Brackenbury. + +--Lorsque cette petite affaire sera réglée, dit Mr. Morris, vous jugerez +que je vous ai suffisamment récompensés; car à aucun de vous deux je +n'aurais pu rendre un service plus précieux que de lui faire faire la +connaissance de l'autre. + +--Et maintenant, demanda le major O'Rooke, s'agit-il d'un duel? + +--C'est un duel d'une certaine sorte, répondit Mr. Morris, un duel avec +des ennemis inconnus et dangereux et, je le crains, un duel à mort. Je +dois vous prier, continua-t-il, de ne plus m'appeler Morris; nommez-moi, +s'il vous plaît, Hammersmith. Pour ce qui est de mon vrai nom et de +celui d'une personne à qui j'espère vous présenter avant peu, vous me +ferez plaisir en ne les demandant pas et en ne cherchant pas à les +découvrir vous-mêmes. Il y a trois jours, celui dont je vous parle +disparut soudain de chez lui, et jusqu'à ce matin je n'ai pas reçu le +moindre renseignement sur son compte. Vous imaginerez mon inquiétude, +quand je vous aurai dit qu'il est engagé dans une oeuvre de justice +privée. Lié par un malheureux serment, trop légèrement prononcé, il +croit nécessaire de purger la terre du dernier des misérables, traître, +meurtrier, etc..., sans le secours de la loi. Déjà deux de nos amis +(l'un d'eux mon propre frère) ont péri dans cette entreprise. Lui-même, +ou je me trompe fort,--est pris dans les mêmes trames fatales. Mais du +moins il vit encore, il espère toujours, comme le prouve suffisamment ce +billet.» + +Là-dessus, l'homme qui parlait ainsi et qui n'était autre que le colonel +Geraldine, montra une lettre conçue en ces termes: + +«Major Hammersmith,--Mercredi, à trois heures du matin, vous serez +introduit par la petite porte dans le jardin de Rochester-House, +Regent's Park, par un homme qui est entièrement à ma dévotion. Je vous +prie de ne pas me faire attendre, fût-ce une seconde. Apportez, s'il +vous plaît, ma boîte d'épées, et, si vous pouvez les trouver, amenez un +ou deux hommes d'honneur et d'une discrétion absolue, à qui ma personne +soit inconnue. Mon nom ne doit pas paraître dans cette affaire. + T. GODALL.» + +--Ne fût-ce que du droit que lui donne son caractère, mon ami est de +ceux dont la volonté s'impose, poursuivit le colonel Geraldine; inutile +de vous dire, par conséquent, que je n'ai même pas visité les alentours +de Rochester-House et que je suis comme vous dans des ténèbres absolues, +touchant la nature de ce dilemme. Aussitôt que j'eus reçu ces ordres, je +me rendis chez un entrepreneur de locations; en quelques heures la +maison dans laquelle nous sommes, eut pris un air de fête. Mon plan +était au moins original et je suis loin de le regretter, puisqu'il m'a +valu les services du major O'Rooke et du lieutenant Brackenbury Rich. +Mais les habitants de cette rue auront un étrange réveil. Ils trouveront +demain matin, déserte et à vendre, la maison qui cette nuit était pleine +de lumières et de monde. C'est ainsi, reprit le colonel, que les +affaires les plus graves ont un côté plaisant. + +--Et, permettez-moi d'ajouter, une heureuse issue, fit observer +Brackenbury.» + +Le colonel consulta sa montre. + +«Il est maintenant près de deux heures, dit-il; nous avons une heure +devant nous, et un cab bien attelé est à la porte. Puis-je compter sur +votre aide, messieurs? + +--De toute ma vie, déjà longue, répondit le major O'Rooke, je n'ai +jamais reculé devant quoi que ce fût, ni seulement refusé une gageure.» + +Brackenbury se déclara prêt, dans les termes les plus corrects, et après +qu'ils eurent bu un verre ou deux de champagne, le colonel leur remit à +chacun un revolver chargé. Tous trois montèrent ensuite dans le cab et +partirent pour l'endroit en question. + +Rochester-House était une magnifique résidence sur les bords du canal; +la vaste étendue des jardins l'isolait d'une façon exceptionnelle de +tout ennui de voisinage; on eût dit le Parc aux Cerfs de quelque grand +seigneur ou de quelque millionnaire. Autant qu'on pouvait en juger de la +rue, aucune lumière ne brillait aux fenêtres de la maison, qui avait un +aspect délaissé comme si le maître en eût été depuis longtemps absent. + +Le cab fut congédié et les trois compagnons ne tardèrent pas à découvrir +la petite porte, une sorte de poterne plutôt, ouvrant sur un sentier +entre deux murs de jardin. Il s'en fallait encore de dix ou quinze +minutes que l'heure fixée ne sonnât. La pluie tombait lentement et nos +aventuriers, à l'abri sous un grand lierre, parlaient à voix basse de +l'épreuve si proche. Soudain Geraldine leva le doigt pour imposer +silence, et tous trois écoutèrent avec attention. Au milieu du bruit +continu de la pluie, on distinguait de l'autre côté du mur le pas et la +voix de deux hommes. Comme ils approchaient, Brackenbury, dont l'ouïe +était remarquablement fine, put même saisir quelques fragments de leur +conversation. + +«La fosse est-elle creusée? demandait l'un. + +--Elle l'est, répondit l'autre, derrière la haie de lauriers. Lorsque +notre besogne sera terminée, nous pourrons la recouvrir avec un tas de +bois.» + +L'individu qui avait parlé le premier se mit à rire et cette gaieté +parut horrible à ceux qui écoutaient derrière le mur. + +«Dans une heure d'ici», reprit-il. + +D'après le bruit des pas, il fut évident que les deux interlocuteurs se +séparaient et continuaient leur marche dans une direction opposée. +Presque aussitôt, la porte secrète s'entr'ouvrit avec précaution, une +figure pâle se montra, une main fit signe d'avancer. Dans un silence de +mort les trois hommes suivirent leur guide à travers plusieurs allées de +jardin, jusqu'à l'entrée de la maison du côté des cuisines. Une seule +bougie brûlait dans la vaste cuisine dallée, qui manquait absolument de +tous les ustensiles habituels; et, comme la petite troupe commençait à +monter les étages d'un escalier tournant, des bruits prodigieux, causés +par les rats, témoignèrent plus sûrement encore de l'abandon du logis. + +Le guide, qui marchait en avant, avec la lumière, était un vieillard +maigre, très courbé, mais encore agile; il se retournait de temps en +temps, et, par gestes, recommandait le silence, la prudence. Le colonel +Geraldine suivait sur ses talons, la boîte d'épées sous le bras et un +revolver tout prêt dans la main. Le coeur de Brackenbury battait +violemment. Il vit qu'ils arrivaient assez tôt, mais jugea, d'après la +hâte de leur conducteur, que le moment de l'action devait être proche. +Les péripéties de cette aventure étaient si obscures et si menaçantes, +le lieu semblait si bien choisi pour les actions les plus sombres, qu'un +homme, même plus âgé que Brackenbury, eût été excusable de ressentir +quelque émotion, tandis qu'il fermait la marche en montant l'escalier +tournant. + +Arrivés en haut, les trois officiers furent introduits dans une petite +pièce éclairée seulement par une lampe fumeuse et un modeste feu. Au +coin de la cheminée était assis un homme, jeune, d'une apparence robuste +mais en même temps élégante et altière. Son attitude et sa physionomie +témoignaient du sang-froid le plus impassible; il fumait tranquillement +un cigare, et, sur une table à portée de sa main était posé un grand +verre contenant quelque boisson gazeuse qui répandait une odeur agréable +dans la chambre. + +«Soyez le bienvenu, dit-il en tendant la main au colonel Geraldine; je +savais que je pouvais compter sur votre exactitude. + +--Sur mon dévouement, répondit le colonel en s'inclinant. + +--Présentez-moi à vos amis», continua le prétendu Godall. + +Quand cette cérémonie fut accomplie: + +«Je voudrais, messieurs, dit-il, pouvoir vous offrir un programme plus +attrayant. Les affaires sérieuses ne sont point à leur place au début de +relations nouvelles, mais la force des événements l'emporte parfois sur +les conventions du monde. J'espère et je crois que vous me pardonnerez +cette soirée désagréable; pour des hommes de votre sorte il suffit de +savoir qu'ils rendent un service considérable. + +--Votre Altesse, dit O'Rooke, me pardonnera ma brusquerie. Je suis +incapable de dissimulation. Depuis quelque temps, je soupçonnais le +major Hammersmith; mais pour M. Godall, il est impossible de se tromper. +Trouver dans Londres deux hommes qui ne connaissent pas le prince +Florizel de Bohême, c'est trop réclamer de la fortune. + +--Le prince Florizel!» s'écria Brackenbury stupéfait. + +Et avec l'intérêt le plus profond il contempla les traits du célèbre +personnage qui était devant lui. + +«Je ne regrette pas la perte de mon incognito, répondit le prince, car +cela me permet de vous remercier avec d'autant plus d'autorité. Vous +eussiez fait, j'en suis sûr, pour Mr. Godall ce que vous ferez pour le +prince de Bohême, mais ce dernier pourra peut-être, en retour, faire +davantage pour vous. J'y gagne donc, ajouta-t-il avec grâce. + +L'instant d'après, il entretenait les deux officiers de l'armée des +Indes et des troupes d'indigènes,--prouvant que, sur ce sujet comme sur +tous les autres, il possédait un fonds remarquable d'information avec +les idées les plus justes. + +Il y avait quelque chose de si frappant dans l'attitude de cet homme, +impassible à l'heure d'un péril mortel, que Brackenbury se sentit +pénétré d'une admiration respectueuse; il n'était pas moins sensible au +charme de sa parole et à la surprenante amabilité de son accueil. Chaque +intonation, chaque geste, était non seulement noble en lui-même, mais +encore semblait ennoblir l'heureux mortel auquel il s'adressait; +Brackenbury enthousiasmé s'avoua dans son coeur que celui-là était un +souverain pour lequel on eût donné sa vie avec ivresse. + +Quelques minutes s'étaient écoulées, quand l'individu qui avait +introduit le trio, et qui depuis lors était resté assis dans un coin, sa +montre à la main, se leva et murmura un mot à l'oreille du prince. + +«C'est bien, docteur Noël, répondit celui-ci à haute voix.»--Puis, +s'adressant aux autres: «Vous m'excuserez, messieurs, s'il me faut vous +laisser dans l'obscurité. Le moment approche.» + +Le docteur Noël éteignit la lampe. Un jour faible et blafard, précurseur +de l'aurore, effleura les vitres, mais ne suffit pas pour éclairer la +chambre; quand le prince se leva, il était impossible de distinguer ses +traits, ni de deviner la nature de l'émotion qui évidemment +l'étreignait. Il se dirigea vers la porte et se plaça tout contre, dans +une attitude défensive. + +«Vous aurez la bonté, dit-il, de garder un silence absolu et de vous +dissimuler dans l'ombre le plus possible.» + +Les trois officiers et le médecin se hâtèrent d'obéir, et, pendant dix +minutes à peu près, le seul bruit dans Rochester House fut produit par +les excursions des rats derrière les boiseries. Au bout de ce temps, un +grincement de gonds tournant sur eux-mêmes éclata dans le silence et, +presque aussitôt, ceux qui écoutaient purent entendre un pas lent et +circonspect gravir l'escalier de service. À chaque marche, le nouvel +arrivant semblait s'arrêter et prêter l'oreille; pendant ces longs +intervalles, une angoisse profonde étouffait ceux qui faisaient le guet. +Le docteur Noël, accoutumé cependant aux pires émotions, était tombé +dans une prostration physique qui faisait pitié; sa respiration sifflait +dans ses poumons; ses dents grinçaient l'une contre l'autre, et, lorsque +nerveusement il changea de position, ses jointures craquèrent tout haut. + +À la fin, une main se posa sur la porte et le pêne fut soulevé avec un +léger bruit; puis une nouvelle pause eut lieu, pendant laquelle +Brackenbury put voir le prince se ramasser silencieusement sur lui-même, +comme s'il se préparait à quelque effort extraordinaire. Alors la porte +s'ouvrit, laissant entrer un peu plus de la lumière du matin; la +silhouette d'un homme apparut sur le seuil et s'arrêta immobile. Il +était grand et tenait un couteau à la main. Même dans le crépuscule, on +pouvait voir briller les dents de sa mâchoire supérieure, sa bouche +étant ouverte comme celle d'un chien prêt à s'élancer. Il sortait de +l'eau évidemment, car, pendant qu'il se tenait là, des gouttes +continuaient à ruisseler de ses vêtements mouillés et clapotaient sur le +plancher. + +Un moment après, il franchit le seuil. Il y eut un bond, un cri étouffé, +une lutte, et, avant que le colonel Geraldine eût trouvé le temps de +voler à son aide, le prince tenait l'homme désarmé et sans défense par +les épaules. + +«Docteur, dit-il, veuillez rallumer la lampe.» + +Abandonnant alors la garde de son prisonnier à Geraldine et à +Brackenbury, il traversa la pièce et se plaça le dos à la cheminée. +Aussitôt que la lampe brilla de nouveau, tous remarquèrent que les +traits du prince étaient empreints d'une sévérité extraordinaire. Ce +n'était plus Florizel, le gentilhomme insouciant; c'était le prince de +Bohême, justement irrité, et animé d'une résolution implacable; il leva +la tête, et, s'adressant au captif, le président du _Suicide Club_: + +«M. le président, dit-il, vous avez tendu votre dernier piège, et vos +pieds se sont pris dedans. Le jour se lève: c'est votre dernier matin. À +l'instant, vous venez de traverser à la nage le Regent's Canal; ce sera +votre dernier bain ici-bas. Votre ancien complice, le docteur Noël, bien +loin de me trahir, vous a livré entre mes mains pour être jugé, et la +tombe que vous aviez creusée pour moi cette après-midi servira, avec la +permission de Dieu, à cacher aux hommes votre juste châtiment. +Agenouillez-vous et priez, monsieur, si vous avez quelque intention de +cette sorte, car votre temps sera court, et Dieu est las de vos +iniquités.» + +Le président ne répondit ni par une parole ni par un geste; il +continuait à tenir la tête baissée et à fixer le sol d'un air sombre, +comme s'il avait eu conscience du regard opiniâtre et sans pitié du +prince. + +«Messieurs, continua Florizel, reprenant le ton ordinaire de la +conversation, voici un individu qui m'a longtemps échappé, mais +qu'aujourd'hui je tiens, grâce au docteur Noël. Raconter l'histoire de +ses crimes, demanderait plus de temps que nous n'en avons à notre +disposition; si le canal ne contenait rien que le sang de ses victimes, +je crois que le misérable ne serait guère plus sec que vous ne le voyez +en ce moment. Même dans une affaire de cette sorte, je désire conserver +cependant des formalités d'honneur. Mais je vous fais juges, messieurs, +ceci est plutôt une exécution qu'un duel, et laisser à ce coquin le +choix des armes serait pousser trop loin une question d'étiquette. Je ne +puis accepter de perdre la vie dans une telle aventure, continua-t-il en +ouvrant la boîte qui contenait les épées, et comme une balle de pistolet +est trop souvent emportée sur les ailes de la chance, comme l'adresse et +le courage peuvent être vaincus par le tireur le plus ignorant, j'ai +décidé, et je suis sûr que vous approuverez ma détermination, de vider +cette question par l'épée.» + +Lorsque Brackenbury et le major O'Rooke, auxquels ces paroles étaient +spécialement adressées, eurent exprimé leur approbation: + +«Vite, monsieur, dit le prince à son adversaire, choisissez une lame et +ne me faites pas attendre. J'ai hâte d'en avoir à tout jamais fini avec +vous.» + +Pour la première fois, depuis qu'il avait été saisi et désarmé, le +président releva la tête; il était clair qu'il commençait à reprendre +courage. + +«L'affaire, demanda-t-il, doit-elle vraiment être décidée par les armes, +entre vous et moi? + +--J'ai l'intention de vous faire cet honneur, répondit le prince. + +--Allons! s'écria l'autre avec vivacité; en champ loyal, qui sait +comment les choses peuvent tourner? J'ajouterai que j'estime que Votre +Altesse agit bien; si le pire doit m'arriver, je mourrai du moins de la +main du plus galant homme de l'Europe.» + +Le président, lâché par ceux qui le retenaient, s'avança vers la table +et, avec un soin minutieux, se mit en mesure de choisir une épée. Il +était fort excité et semblait ne douter nullement qu'il sortirait +victorieux de la lutte. Devant une confiance si absolue, les spectateurs +alarmés conjurèrent le prince Florizel de renoncer à son projet. + +«Bah! ce n'est qu'un jeu, répondit-il, et je crois pouvoir vous +promettre, messieurs, qu'il ne durera pas longtemps.» + +Le colonel essaya d'intervenir. + +«Geraldine, lui dit le prince, m'avez-vous vu jamais faillir à une dette +d'honneur? Je vous dois la mort de cet homme, et vous l'aurez.» + +Enfin le président s'était décidé à choisir sa rapière; par un geste qui +ne manquait pas d'une certaine noblesse brutale, il se déclara prêt. +Même à cet odieux scélérat, l'approche du péril et un réel courage +prêtaient je ne sais quelle grandeur. + +Le prince prit au hasard une épée. + +«Geraldine et le docteur Noël, dit-il, auront l'obligeance de m'attendre +ici. Je désire qu'aucun de mes amis particuliers ne soit impliqué dans +cette affaire. Major O'Rooke, vous êtes un homme rassis et d'une +réputation établie; laissez-moi recommander le président à vos bons +soins. Le lieutenant Rich sera assez aimable pour me prêter ses +services. Un jeune homme ne saurait avoir trop d'expérience en ces +sortes d'affaires. + +--Je tâcherai, répondit Brackenbury, d'être à jamais digne de l'honneur +que me fait Votre Altesse. + +--Bien, répliqua le prince Florizel; j'espère, moi, vous prouver mon +amitié dans des circonstances plus importantes.» + +En prononçant ces mots, il sortit le premier de l'appartement et +descendit l'escalier de service. + +Les deux hommes, ainsi laissés à eux-mêmes, ouvrirent la fenêtre et se +penchèrent au dehors, en tendant toutes leurs facultés pour tâcher de +saisir quelque indice des événements tragiques qui allaient se passer. +La pluie avait maintenant cessé de tomber; le jour était presque venu, +les oiseaux gazouillaient dans les bosquets et sur les grands arbres du +jardin. + +Le prince et ses compagnons restèrent visibles un moment, tandis qu'ils +suivaient une allée entre deux buissons en fleur; mais, dès le premier +tournant, un groupe d'arbres au feuillage épais s'interposa, et de +nouveau ils disparurent: ce fut tout ce que purent voir le colonel et le +médecin. Le jardin était si vaste, le lieu du duel, évidemment si +éloigné de la maison, que le cliquetis même des épées n'arriva pas à +leurs oreilles. + +«Il l'a conduit près de la fosse, dit le docteur Noël, en frissonnant. + +--Seigneur! murmura Geraldine, Seigneur, défendez le bon droit!» + +Silencieusement, tous deux attendirent l'issue du combat, le docteur +secoué par l'épouvante, le colonel tout baigné d'une sueur d'angoisses. + +Un certain, temps s'écoula; le jour était sensiblement plus clair et les +oiseaux chantaient plus gaiement dans le jardin, quand un bruit de pas +ramena les regards des deux hommes vers la porte. Ce furent le prince et +les témoins qui entrèrent. + +Dieu avait défendu le bon droit. + +«Je suis honteux de mon émotion, dit Florizel; c'est une faiblesse +indigne de mon rang; mais le sentiment de l'existence prolongée de ce +chien d'enfer commençait à me ronger comme une maladie et sa mort m'a +rafraîchi plus qu'une nuit de sommeil. Regardez, Geraldine, +continua-t-il, en jetant son épée à terre, voici le sang de l'homme qui +a tué votre frère. Ce devrait être un spectacle agréable; et +cependant... quel étrange composé nous sommes! Ma vengeance n'est pas +encore vieille de cinq minutes, et déjà je commence à me demander si, +sur ce précaire théâtre de la vie, la vengeance même est réalisable. Le +mal qu'a fait ce monstre, qui peut le défaire? La carrière dans laquelle +il amassa une énorme fortune, car la maison dans laquelle nous nous +trouvons lui appartenait, cette carrière fait maintenant et pour +toujours partie de la destinée de l'humanité. Et je pourrais, jusqu'au +jour du jugement dernier, exercer mon épée, que le frère de Geraldine +n'en serait pas moins mort et qu'un millier d'autres innocents n'en +seraient pas moins déshonorés, perdus! L'existence d'un homme est une si +petite chose à supprimer, une si grande chose à employer! Hélas! y +a-t-il rien dans la vie d'aussi désenchantant que d'atteindre un but? + +--La justice de Dieu est satisfaite, interrompit le docteur; voilà ce +que j'ai compris. La leçon, prince, a été cruelle pour moi; et j'attends +mon propre tour, dans une mortelle appréhension. + +--Que disais-je donc? s'écria Florizel. J'ai puni, et voici auprès de +nous, l'homme qui peut m'aider à réparer. Ah! docteur, vous et moi nous +avons devant nous des jours nombreux de dur et honorable labeur! +Peut-être avant que nous n'en ayons fini, aurez-vous plus que racheté +vos anciennes fautes. + +--Et maintenant, dit le docteur, permettez-moi d'aller enterrer mon plus +vieil ami.» + +Ceci, ajoute le conteur arabe, est la conclusion du récit. Le prince, il +est inutile de le dire, n'oublia aucun de ceux qui l'avaient servi +jusqu'à ce jour, son autorité et son influence les poussent dans leur +carrière publique, tandis que sa bienveillante amitié remplit de charme +leur vie privée. Rassembler, continue mon auteur, tous les événements +dans lesquels le prince a joué le rôle de la Providence, serait remplir +de livres tout le globe habité.... Mais les histoires qui relatent les +aventures du diamant du Rajah, sont trop intéressantes, néanmoins, pour +être passées sous silence. + +Suivant prudemment et pas à pas cet Oriental érudit, nous commencerons +donc la série à laquelle il fait allusion par l'HISTOIRE DU CARTON À +CHAPEAU. + + + + +LE DIAMANT DU RAJAH + + + + +HISTOIRE D'UN CARTON À CHAPEAU + + +Jusqu'à l'âge de seize ans, d'abord dans un collège particulier, puis +dans une de ces grandes écoles pour lesquelles l'Angleterre est +justement renommée, Harry Hartley avait reçu l'instruction habituelle +d'un gentleman. À cette époque, il manifesta un dégoût tout particulier +pour l'étude et, le seul parent qui lui restât étant à la fois faible et +ignorant, il fut autorisé à perdre son temps, désormais, c'est-à-dire +qu'il ne cultiva plus que ces petits talents dits d'agrément qui +contribuent à l'élégance. + +Deux années plus tard, demeuré seul au monde, il tomba presque dans la +misère. Ni la nature ni l'éducation n'avaient préparé Harry au moindre +effort. Il pouvait chanter des romances et s'accompagner lui-même +discrètement au piano; bien que timide, c'était un gracieux cavalier; il +avait un goût prononcé pour les échecs, et la nature l'avait doué de +l'extérieur le plus agréable, encore qu'un peu efféminé. Son visage +blond et rose, avec des yeux de tourterelle et un sourire tendre, +exprimait un séduisant mélange de douceur et la mélancolie; mais, pour +tout dire, il n'était homme ni à conduire des armées ni à diriger les +conseils d'un État. + +Une chance heureuse et quelques puissantes influences lui firent +atteindre la position de secrétaire particulier du major général, sir +Thomas Vandeleur. Sir Thomas était un homme de soixante ans, à la voix +forte, au caractère violent et impérieux. Pour quelque raison, en +récompense de certain service, sur la nature duquel on fit souvent de +perfides insinuations qui provoquèrent autant de démentis, le rajah de +Kashgar avait autrefois offert à cet officier un diamant, évalué le +sixième du monde entier, sous le rapport de la valeur et de la beauté. +Ce don magnifique transforma un homme pauvre en homme riche et fit d'un +soldat obscur l'un des lions de la société de Londres. Le diamant du +Rajah fut un talisman grâce auquel son possesseur pénétra dans les +cercles les plus exclusifs. Il arriva même qu'une jeune fille, belle et +bien née, voulut avoir le droit d'appeler sien le diamant merveilleux, +fût-ce au prix d'un mariage avec le butor insupportable qui avait nom +Vandeleur. On citait à ce propos le proverbe: «Qui se ressemble +s'assemble.» Un joyau, en effet, avait attiré l'autre; non seulement +lady Vandeleur était par elle-même un diamant de la plus belle eau, mais +encore elle se montrait sertie, pour ainsi dire, dans la plus somptueuse +monture; maintes autorités respectables l'avaient proclamée l'une des +trois ou quatre femmes de toute l'Angleterre qui s'habillaient le mieux. + +Le service de Harry comme secrétaire n'était pas des plus pénibles; mais +nous avons dit qu'il avait une extrême répugnance pour tout travail +régulier: il lui était désagréable de se mettre de l'encre aux doigts; +comment s'étonner, en revanche, que les charmes de lady Vandeleur et +l'éclat de ses toilettes le fissent souvent passer de la bibliothèque au +boudoir? + +Les manières de Harry vis-à-vis des femmes étaient les plus charmantes +du monde; cet Adonis savait causer agréablement de chiffons, et n'était +jamais plus heureux que lorsqu'il discutait la nuance d'un ruban ou +portait un message à la modiste. Bref, la correspondance de Sir Thomas +tomba dans un piteux abandon et Mylady eut une nouvelle dame d'atours. + +Un jour, le général, qui était l'un des moins patients parmi les +commandants militaires retour de l'Inde, se leva soudain dans un violent +accès de colère, et, par un de ces gestes péremptoires très rarement +employés entre gentlemen, signifia une bonne fois à son secrétaire trop +négligent que désormais il se passerait de ses services. La porte étant +malheureusement ouverte, Mr. Hartley roula, la tête en avant, au bas de +l'escalier. + +Il se releva un peu contusionné, au désespoir, en outre. Sa situation +dans la maison du général lui convenait absolument; il vivait, sur un +pied plus ou moins douteux, dans une très brillante société, faisant peu +de chose, mangeant fort bien, et avant tout il éprouvait auprès de lady +Vandeleur un sentiment de satisfaction intime, d'ailleurs assez tiède, +mais que dans son coeur, il qualifiait d'un note plus énergique. À peine +avait-il été outragé de la sorte par le pied militaire de Sir Thomas +qu'il se précipita dans le boudoir de sa belle protectrice et raconta +ses chagrins. + +«Vous savez, mon cher Harry,--dit lady Vandeleur,--car elle l'appelait +par son petit nom, comme un enfant, ou comme un domestique,--vous savez +très bien que jamais, grâce à un hasard quelconque, vous ne faites ce +que le général vous commande. Moi, je ne le fais pas davantage, +direz-vous, mais cela est différent; une femme peut obtenir le pardon de +toute une année de désobéissance, par un seul acte d'adroite soumission; +et d'ailleurs, personne n'est marié à son secrétaire particulier. Je +serai fâchée de vous perdre, mais, puisque vous ne pouvez demeurer plus +longtemps dans une maison où vous avez reçu cette mortelle insulte, il +faut bien nous dire adieu. Soyez sûr que le général me payera son +inqualifiable conduite.» + +Harry perdit contenance; les larmes lui montèrent aux yeux et il regarda +lady Vandeleur d'un air de tendre reproche. + +«Mylady, dit-il, qu'est-ce qu'une insulte? J'estimerais peu l'homme qui +ne saurait oublier ces peccadilles quand elles entrent en balance avec +des affections. Mais rompre un lien si cher, m'éloigner de vous...» + +Il fut incapable de continuer; son émotion l'étrangla et il se mit à +pleurer. + +Lady Vandeleur le regarda curieusement. + +«Ce pauvre fou, pensa-t-elle, s'imagine être amoureux de moi. Pourquoi +ne passerait-il pas à mon service, au lieu d'être à celui du général? Il +a un bon caractère, il est complaisant, il s'entend à la toilette; de +plus cette prétendue passion le préservera de certaines sottises. Il est +positivement trop gentil pour qu'on ne se l'attache pas.» + +Le soir, elle en parla au général, déjà un peu honteux de sa vivacité, +et Harry passa dans le département féminin, où sa vie devint une sorte +de paradis. Il était toujours vêtu avec une recherche excessive, portait +des fleurs rares à sa boutonnière et savait recevoir les visiteurs avec +tact; son amabilité était imperturbable. Il s'enorgueillissait de cet +esclavage auprès d'une jolie femme, acceptait les ordres de lady +Vandeleur comme autant de faveurs, bref il était ravi de se montrer aux +autres hommes (qui se moquaient de lui et le méprisaient) dans ses +fonctions ambiguës de _monsieur de compagnie_. Il faisait même grand cas +de sa propre conduite au point de vue moral. Les passions, les désordres +et leurs résultats funestes eussent effrayé sa conscience délicate, au +lieu que les émotions douces et innocentes des journées passées chez une +noble dame à s'occuper uniquement de futilités, ne troublaient en rien +son repos dans cette manière d'île enchantée, où il avait jeté l'ancre +au milieu des orages. + +Un beau matin il vint dans le salon et se mit à ranger quelques cahiers +de musique sur le piano. Lady Vandeleur, à l'autre bout de la pièce, +causait avec son frère, Charlie Pendragon, vieux garçon très usé par les +excès et très boiteux d'une jambe. Le secrétaire particulier, à l'entrée +duquel ils ne firent aucune attention, ne put s'empêcher d'entendre une +partie de cette conversation singulièrement animée. + +«Aujourd'hui ou jamais, disait lady Vandeleur! Une fois pour toutes, ce +sera fait aujourd'hui. + +--Aujourd'hui, s'il le faut, répondit son frère en soupirant. Mais c'est +un faux pas désastreux, une erreur déplorable, ma chère Clara; nous nous +en repentirons longtemps, croyez-moi.» + +Lady Vandeleur le regarda fixement d'un air étrange. + +«Vous oubliez, dit-elle, que cet homme doit mourir à la fin. + +--Ma parole, Clara, dit Pendragon, je crois que vous êtes la coquine la +plus dénuée de coeur de toute l'Angleterre! + +--Vous autres hommes, répliqua-t-elle, vous êtes trop grossièrement +faits, pour pouvoir apprécier les nuances d'une intention. Vous êtes +vous-mêmes rapaces, violents, impudiques et indifférents à toute espèce +de sentiments élevés; n'importe, le moindre calcul vous choque de la +part d'une femme. Je ne puis supporter de pareilles sornettes. Vous +mépriseriez, chez le plus bête de vos semblables, les scrupules +imbéciles que vous vous attendez à trouver en nous. + +--Vous avez raison probablement, répondit son frère. Vous fûtes toujours +bien plus habile que moi, et d'ailleurs, vous savez ma devise: la +famille avant tout. + +--Oui, Charlie, répliqua-t-elle en serrant sa main dans les siennes; je +connais votre devise, mieux que vous ne la connaissez vous-même. «Et +Clara avant la famille!» N'est-ce pas? En vérité, vous êtes le meilleur +des frères et je vous aime tendrement.» + +Mr. Pendragon se leva, comme s'il eût été un peu confus de ces +épanchements fraternels. + +«Il vaut mieux que je ne sois pas vu ici, dit-il. Je comprends mon rôle +à merveille et j'aurai l'oeil sur le chat domestique. + +--N'y manquez pas, répondit-elle. C'est un être abject; il pourrait tout +perdre.» + +Délicatement, elle lui envoya un baiser du bout des doigts; puis le bon +Charlie sortit par le boudoir et un petit escalier. + +«Harry, dit lady Vandeleur, se tournant vers son page, aussitôt qu'ils +furent seuls, j'ai une commission à vous donner ce matin. Mais vous irez +en cab; je ne puis admettre que mon secrétaire intime s'expose à prendre +des taches de rousseur.» + +Elle dit ces derniers mots avec emphase et un regard d'orgueil à demi +maternel qui fit éprouver une véritable jouissance au pauvre Harry; il +se déclara donc charmé de pouvoir lui être utile. + +«C'est encore un de nos grands secrets, reprit-elle finement, et +personne n'en doit rien savoir, sauf mon secrétaire et moi. Sir Thomas +ferait un esclandre des plus fâcheux; et si vous saviez combien je suis +fatiguée de toutes ces scènes! Oh! Harry! Harry! Pouvez-vous m'expliquer +ce qui vous rend, vous autres hommes, si violents et si injustes? Non, +n'est-ce pas? Vous êtes le seul de votre sexe qui n'entende rien à ces +grossièretés; vous êtes si bon, Harry, et si obligeant! Vous, au moins, +vous savez être l'ami d'une femme. Et je crois que vous rendez les +autres encore plus repoussants, par comparaison. + +--C'est vous, dit Harry avec une suave galanterie, qui êtes la bonté +même.... Mon coeur en est tout éperdu. Vous me traitez comme.... + +--Comme une mère, interrompit lady Vandeleur. Je tâche d'être une mère +pour vous. Ou du moins,--elle se reprit avec un sourire,--presque une +mère. J'ai peur d'être un peu jeune pour le rôle, en réalité. Disons une +amie, une tendre amie.» + +Elle s'arrêta assez pour permettre à ses paroles de produire leur effet +sur les fibres sentimentales de son interlocuteur, mais pas assez pour +qu'il pût répondre. + +«Tout cela n'a aucun rapport avec notre projet, poursuivit-elle gaîment. +En résumé, vous trouverez un grand carton du côté gauche de l'armoire à +robes en chêne. Il est sous la _matinée_ rose que j'ai mise mercredi +avec mes malines; vous le porterez immédiatement à cette adresse-ci,--et +elle lui donna un papier,--mais ne le laissez à aucun prix sortir de vos +mains avant qu'on ne vous ait remis un reçu signé de moi. +Comprenez-vous? Répondez, s'il vous plaît, répondez; ceci est +extrêmement important et je dois vous prier de me prêter quelque +attention.» + +Harry la calma en lui répétant ses instructions à la lettre, et elle +allait lui en dire davantage, lorsque le général, rouge de colère, et +tenant dans la main une note de couturière, longue et compliquée, entra +avec fracas dans l'appartement. + +«Voulez-vous regarder cela, madame? cria-t-il. Voulez-vous avoir la +bonté de regarder ce document? Je sais bien que vous m'avez épousé pour +mon argent et je crois n'avoir montré déjà que trop de patience; mais, +aussi sûrement que Dieu m'a créé, nous mettrons un terme à cette +prodigalité honteuse. + +--Mr. Hartley, dit lady Vandeleur, je pense que vous avez compris ce que +vous avez à faire. Puis-je vous prier de vous en occuper tout de suite? + +--Arrêtez, dit le général, s'adressant à Harry; un mot avant que vous ne +vous en alliez?» + +Et, se tournant de nouveau vers lady Vandeleur: + +«Quelle est la commission que vous venez de donner à ce précieux jeune +homme? demanda-t-il. Je n'ai pas plus de confiance en lui que je n'ai +confiance en vous, permettez-moi de vous le dire. S'il avait le moindre +principe d'honnêteté il dédaignerait de rester dans cette maison, et ce +qu'il fait pour mériter ses gages est un mystère qui intrigue tout le +monde. De quoi est-il chargé cette fois, madame? Et pourquoi le +renvoyez-vous si vite? + +--Je supposais que vous aviez quelque chose à me dire en particulier, +répondit lady Vandeleur. + +--Vous avez parlé d'une commission, reprit le général. N'essayez pas de +me tromper dans l'état de colère où je suis. Vous avez certainement +parlé d'une commission. + +--Si vous tenez à rendre nos gens témoins de nos humiliantes querelles, +répliqua Lady Vandeleur, peut-être ferai-je bien de prier Mr. Hartley de +s'asseoir. Non? continua-t-elle; alors, vous pouvez sortir, Mr. Hartley; +je compte que vous vous souviendrez de ce que vous avez entendu; cela +pourra vous être utile.» + +Aussitôt Harry s'échappa du salon; tout en montant l'escalier, il +entendit gronder la voix du général; à chaque pause nouvelle, le timbre +clair de lady Vandeleur renvoyait des reparties glaciales. + +Comme il admirait cette femme! Avec quelle habileté elle savait éluder +une question dangereuse! avec quelle tranquille audace, elle répétait +ses instructions sous le canon même de l'ennemi! En revanche, comme il +détestait le mari! + +Il n'y avait rien d'extraordinaire dans les événements de la matinée. +Harry s'acquittait à chaque instant pour lady Vandeleur de missions +secrètes, qui avaient principalement rapport à sa toilette. La maison, +il le savait trop, était minée par une plaie incurable. La prodigalité, +l'extravagance sans bornes de la jeune femme et les charges inconnues +qui pesaient sur elle avaient depuis longtemps absorbé sa fortune +personnelle et menaçaient, de jour en jour, d'engloutir celle de son +mari. Une ou deux fois, chaque année, le scandale et la ruine semblaient +imminents; et Harry courait chez tous les fournisseurs, débitant de +petits mensonges et payant de maigres acomptes sur un fort total, +jusqu'à ce qu'un nouvel arrangement se fût produit, jusqu'à ce que +Mylady et son fidèle secrétaire pussent respirer de nouveau. Harry, pour +un double motif, était corps et âme de ce côté de la guerre; non +seulement il adorait lady Vandeleur et haïssait le général, mais il +sympathisait naturellement avec le goût effréné de sa protectrice pour +la parure; la seule folie qu'il se permît, quant à lui, était son +tailleur. + +Il trouva le carton là où on le lui avait dit, s'habilla, comme +toujours, avec soin, et quitta la maison. Le soleil était ardent, la +distance qu'il avait à parcourir considérable et il se rappela avec +consternation que la soudaine irruption du général avait empêché lady +Vandeleur de lui remettre l'argent nécessaire pour prendre un cab. Par +cette journée brûlante, il y avait des chances pour que son beau teint +rose fût compromis; d'ailleurs, traverser une si grande partie de +Londres avec un carton sous le bras, c'était une humiliation presque +insupportable pour un jeune homme de son caractère. Il s'arrêta et tint +conseil avec lui-même. Les Vandeleur demeuraient sur Eaton Place; le but +de sa course était près de Notting-Hill; à la rigueur, il pouvait, à +cette heure matinale, traverser le parc, en évitant les allées +fréquentées. + +Impatient de se débarrasser de son fardeau, il marcha un peu plus vite +qu'à l'ordinaire, et il était déjà à une certaine profondeur dans les +jardins de Kensington, quand, sur un point solitaire au milieu des +arbres, il se trouva face à face avec le général. + +«Je vous demande pardon, dit Harry se rangeant de côté, car Sir Thomas +Vandeleur était juste dans son chemin. + +--Où allez-vous, monsieur? demanda l'homme terrible. + +--Je fais une petite promenade», répondit le secrétaire. + +Le général frappa le carton de sa canne. + +«Avec cette chose sous le bras? s'écria-t-il. Vous mentez, monsieur, +vous savez que vous mentez. + +--En vérité, sir Thomas, répliqua Harry, je n'ai pas l'habitude d'être +questionné sur un ton pareil. + +--Vous ne comprenez pas votre situation, dit le général. Vous êtes mon +serviteur et un serviteur sur lequel j'ai conçu les plus graves +soupçons. Sais-je si votre boîte n'est pas remplie de cuillères +d'argent? + +--Elle contient un chapeau qui appartient à un de mes amis, dit Harry. + +--Très bien, reprit le général. Alors je désire voir le chapeau de votre +ami. J'ai, ajouta-t-il d'un air féroce, une curiosité singulière sur le +chapitre des chapeaux. Et je crois que vous me connaissez pour entêté. + +--Excusez-moi, sir Thomas, balbutia Harry, je suis désolé; mais vraiment +il s'agit d'une affaire particulière.» + +Le général le saisit rudement par l'épaule, d'une main, tandis que, de +l'autre, il levait sa canne de la façon la plus menaçante. Harry se vit +perdu; mais, au même instant, le ciel lui envoya un défenseur inattendu, +en la personne de Charlie Pendragon, qui surgit de derrière les arbres. + +«Allons, allons, général, baissez le poing, dit-il, ceci, vraiment, +n'est ni courtois ni digne d'un homme. + +--Ah! ah! cria le général faisant volte-face sur son nouvel adversaire, +Mr. Pendragon! Et supposez-vous, Mr. Pendragon, que parce que j'ai eu le +malheur d'épouser votre soeur, je souffrirai d'être agacé et contrecarré +par un libertin perdu de dettes et déshonoré tel que vous? Mon alliance +avec lady Vandeleur, monsieur, m'a enlevé toute espèce de goût pour les +autres membres de sa famille. + +--Et vous imaginez-vous, général Vandeleur, répliqua Charlie, sur le +même ton, que parce que ma soeur a eu le malheur de vous épouser, elle +ait, par cela même, perdu tous ses droits et tous ses privilèges de +femme? Je reconnais, monsieur, que, par cette action, elle a dérogé +autant que possible. Mais pour moi cependant, elle est toujours une +Pendragon. Je fais mon affaire de la protéger contre tout outrage +indigne, oui, quand vous seriez dix fois son mari! Je ne supporterai pas +que sa liberté soit entravée, ni que l'on maltraite ses messagers. + +--Que dites-vous de cela, Mr. Hartley? rugit le général. Mr. Pendragon +est de mon avis, paraît-il; lui aussi soupçonne lady Vandeleur d'avoir +quelque chose à voir dans le chapeau de votre ami.» + +Charlie s'aperçut qu'il avait commis une inexcusable bévue, et se hâta +de la réparer. + +«Comment, monsieur, cria-t-il, je soupçonne, dites-vous?... Je ne +soupçonne rien. Là seulement où je rencontre un abus de force et un +homme qui brutalise ses inférieurs, je prends la liberté d'intervenir.» + +Comme il disait ces mots, il fit à Harry un signe, que celui-ci, trop +stupide ou trop troublé, ne comprit pas. + +«Comment dois-je interpréter votre attitude, monsieur? demanda +Vandeleur. + +--Mais, monsieur, comme il vous plaira!» répondit Pendragon. + +Le général leva sa canne de nouveau sur la tête de Charlie; mais ce +dernier, quoique boiteux, para le coup avec son parapluie, prit son élan +et saisit son adversaire à bras-le-corps. + +«Sauvez-vous, Harry, sauvez-vous! cria-t-il. Sauvez-vous donc, +imbécile!» + +Harry demeura pétrifié un moment encore, regardant les deux hommes se +colleter dans une furieuse étreinte, puis il se retourna et prit la +fuite à toutes jambes. Lorsqu'il jeta un regard derrière lui, il vit le +général abattu sous le genou de Charlie, mais faisant encore des efforts +désespérés pour renverser la situation; le parc semblait s'être rempli +de monde qui accourait de toutes les directions vers le théâtre du +combat. Ce spectacle donna des ailes au secrétaire, il ne ralentit le +pas que lorsqu'il eut atteint la route de Bayswater et qu'il se fut jeté +au hasard dans une petite rue adjacente. + +Voir ainsi deux gentlemen de sa connaissance lutter brutalement corps à +corps, qu'il y avait-il de plus choquant? Harry avait hâte d'oublier ce +tableau; il avait hâte surtout de mettre entre lui et le général la plus +grande distance possible; dans son ardeur, il oublia tout ce qui avait +rapport à sa destination et, tête baissée, tout tremblant, il courut +droit devant lui. Lorsqu'il se souvint que lady Vandeleur était la femme +de l'un de ces gladiateurs et la soeur de l'autre, son coeur s'émut de +pitié pour l'adorable femme dont la vie était si douloureuse, et, en +face d'événements si violents, sa propre situation dans la maison du +général lui parut moins agréable que de coutume. + +Il marchait depuis quelque temps plongé dans ces méditations, lorsqu'un +léger choc contre un autre promeneur lui rappela le carton qu'il portait +sous son bras. + +«Ciel! s'écria-t-il, où avais-je la cervelle? Où me suis-je égaré?» + +Là-dessus, il consulta l'enveloppe que lady Vandeleur lui avait remise. +L'adresse y était, mais sans nom. Harry devait simplement demander «le +monsieur qui attendait un paquet envoyé par lady Vandeleur»; et, si ce +monsieur n'était pas chez lui, rester jusqu'à son retour. L'individu en +question, ajoutait la note, lui remettrait un reçu écrit de la main même +de lady Vandeleur. Tout ceci semblait bien mystérieux; ce qui étonna +surtout Harry, ce fut l'omission du nom et la formalité du reçu. Il +avait fait à peine attention à ce mot, lorsqu'il était tombé dans la +conversation; mais, en le lisant de sang-froid et en l'enchaînant à +d'autres particularités singulières, il fut convaincu qu'il était engagé +dans quelque affaire périlleuse. L'espace d'un moment, il douta de lady +Vandeleur elle-même; car il estimait ces ténébreux procédés indignes +d'une grande dame et en voulait surtout à celle-ci d'avoir des secrets +pour lui. Mais l'empire qu'elle exerçait sur son âme était trop absolu; +il chassa de pénibles soupçons et se reprocha de les avoir seulement +admis. + +Sur un point cependant, son devoir et son intérêt, son dévouement et ses +craintes étaient d'accord: se débarrasser du carton le plus promptement +possible. + +Il arrêta le premier policeman venu et lui demanda son chemin. Or, il se +trouva qu'il n'était plus très loin du but; quelques minutes de marche +l'amenèrent dans une ruelle, devant une petite maison fraîchement peinte +et tenue avec la plus scrupuleuse propreté. Le marteau de la porte et le +bouton de la sonnette étaient brillamment polis; des pots de fleurs +ornaient l'appui des fenêtres, et des rideaux de riche étoffe cachaient +l'intérieur aux yeux des passants. L'endroit avait un air de calme et de +mystère; Harry en fut impressionné; il frappa encore plus discrètement +que d'habitude et, avec un soin tout particulier, enleva la poussière de +ses bottes. + +Une femme de chambre, fort avenante, ouvrit aussitôt et regarda le +secrétaire d'un oeil bienveillant. + +«Voici le paquet de lady Vandeleur, dit Harry. + +--Je sais, répondit la soubrette, avec un signe de tête. Mais le +monsieur est sorti. Voulez-vous me confier cela? + +--Je ne puis, mademoiselle. J'ai l'ordre de ne m'en séparer qu'à une +certaine condition, et je crains d'être obligé de vous demander la +permission d'attendre. + +--Très bien, dit-elle avec empressement; je suppose que je puis vous +laisser entrer. Nous causerons. Je m'ennuie assez toute seule et vous ne +me faites pas l'effet d'être homme à vouloir dévorer une jeune fille. +Mais ne demandez pas le nom du monsieur, car cela, je ne dois pas vous +le dire. + +--Vraiment? s'écria Harry; comme c'est étrange! En vérité, depuis +quelque temps, je marche de surprise en surprise. Une question +cependant, je puis sûrement vous la faire sans indiscrétion: cette +maison lui appartient-elle? + +--Non pas. Il en est le locataire, et cela depuis huit jours seulement. +Et maintenant question pour question. Connaissez-vous lady Vandeleur? + +--Je suis son secrétaire particulier, répondit Harry rougissant d'un +modeste orgueil. + +--Elle est jolie, n'est-ce pas? + +--Oh! très belle! s'écria Harry. Infiniment charmante et non moins +bonne. + +--Vous paraissez vous-même un assez bon garçon, répliqua la jeune fille, +goguenarde à demi, et je gage que vous valez dans votre petit doigt une +douzaine de lady Vandeleur.» + +Harry fut absolument scandalisé. + +«Moi! s'écria-t-il, je ne suis qu'un secrétaire! + +--Dites-vous cela pour moi, monsieur, parce que je ne suis qu'une femme +de chambre?» + +Elle l'avait pris de haut, mais s'adoucit à la vue de la confusion de +Harry: + +«Je sais que vous n'avez aucune intention de m'humilier, reprit-elle, et +j'aime votre figure; mais je ne pense rien de bon de cette lady +Vandeleur. Oh! ces grandes dames!... Envoyer un vrai gentleman comme +vous porter un carton en plein jour!» + +Pendant cet entretien, ils étaient restés dans leur première position: +elle, sur le seuil de la porte, lui sur le trottoir, nu-tête pour avoir +plus frais, et tenant le carton sous son bras. + +Mais à ces derniers mots, Harry, qui n'était capable de supporter ni de +pareils compliments de but en blanc, ni les regards encourageants dont +ils étaient accompagnés, se mit à jeter des regards inquiets à droite et +à gauche. Au moment où il tournait la tête vers le bas de la ruelle, ses +yeux épouvantés rencontrèrent ceux du général Vandeleur. Le général, +dans une prodigieuse excitation dont la chaleur, la colère et une course +effrénée étaient cause, battait les rues à la poursuite de son +beau-frère; mais à peine eut-il aperçu le secrétaire coupable que son +projet changea; sa fureur prit un autre cours; il remonta la rue en +tempêtant, avec des gestes et des vociférations farouches. + +Harry ne fit qu'un saut dans la maison, y poussa son interlocutrice +devant lui et ferma brusquement la porte au nez de l'agresseur. + +«Y a-t-il une barre? Peut-on la poser? demanda-t-il, pendant qu'on +frappait le marteau à faire résonner tous les échos de la maison. + +--Voyons, que craignez-vous? demanda la femme de chambre. Est-ce donc ce +vieux monsieur? + +--S'il s'empare de moi, murmura Harry, je suis un homme mort. Il m'a +poursuivi toute la journée, il porte une canne à épée et il est officier +de l'armée des Indes. + +--Ce sont là de jolies manières, dit la petite; et, s'il vous plaît, +quel peut être son nom? + +--C'est le général, mon maître, répondit Harry. Il court après le +carton. + +--Quand je vous le disais! s'écria-t-elle d'un air de triomphe. Oui, je +vous répète que je pense moins que rien de votre lady Vandeleur, et, si +vous aviez des yeux dans la tête, vous verriez ce qu'elle est, même pour +vous. Une ingrate, une fourbe, j'en jurerais!» + +Le général recommença son attaque désordonnée sur le marteau, et, sa +colère croissant avec l'attente, se mit à donner des coups de pied et +des coups de poing dans les panneaux de la porte. + +«Il est heureux, fit observer la jeune fille, que je sois seule dans la +maison; votre général peut frapper jusqu'à ce qu'il se fatigue, personne +n'est là pour lui ouvrir. Suivez-moi!» + +En prononçant ces mots, elle emmena Harry à la cuisine, où elle le fit +asseoir, et elle-même se tint auprès de lui, une main sur son épaule, +dans une attitude affectueuse. Bien loin de s'apaiser, le tapage +augmentait d'intensité, et, à chaque nouveau coup, l'infortuné +secrétaire tremblait jusqu'au fond du coeur. + +«Quel est votre nom? demanda la jeune femme de chambre. + +--Harry Hartley, répondit-il. + +--Le mien, continua-t-elle, est Prudence. L'aimez-vous? + +--Beaucoup, dit Harry. Mais, écoutez comme le général frappe à la porte. +Il l'enfoncera certainement, et alors qu'ai-je à attendre sinon la mort? + +--Vous vous agitez sans raison, répondit Prudence. Laissez votre général +cogner à son aise, il n'arrivera qu'à se donner des ampoules aux mains. +Pensez-vous que je vous garderais ici, si je n'étais sûre de vous +sauver? Oh! que non! Je suis une amie fidèle pour ceux qui me plaisent; +et nous avons une porte par derrière, donnant sur une autre ruelle. +Mais, ajouta-t-elle en l'arrêtant, car à peine avait-il entendu cette +nouvelle agréable, qu'il s'était levé,--je ne vous montrerai où elle est +que si vous m'embrassez. Voulez-vous, Harry? + +--Certes, je le veux! s'écria-t-il, avec une vivacité qui ne lui était +guère habituelle. Non pas à cause de votre porte dérobée, mais parce que +vous êtes bonne et jolie.» + +Et il lui appliqua deux ou trois baisers, qui furent rendus avec usure. + +Alors Prudence le mena droit à la porte de derrière et, posant sa main +sur la clef: + +«Reviendrez-vous me voir? demanda-t-elle. + +--Je viendrai sûrement, dit Harry. Ne vous dois-je pas la vie? + +--Maintenant, ajouta-t-elle, ouvrant la porte, courez aussi vite que +vous pourrez, car je vais laisser entrer le général.» + +Harry n'avait pas besoin de cet avis; la peur l'emportait et il se mit à +fuir rapidement. Encore quelques pas, se disait-il, et il échapperait à +cette pénible épreuve, il retournerait auprès de lady Vandeleur la tête +haute et en sécurité. Mais ces quelques pas n'étaient point encore +franchis lorsqu'il entendit une voix d'homme l'appeler par son nom avec +force malédictions, et, regardant par-dessus son épaule, il aperçut +Charlie Pendragon, qui lui faisait des deux mains signe de revenir. Le +choc que lui causa ce nouvel incident fut si soudain et si profond, +Harry était déjà arrivé d'ailleurs à un tel état de surexcitation +nerveuse, qu'il ne sut rien imaginer de mieux, que d'accélérer le pas et +de poursuivre sa course. Il aurait dû se rappeler la scène de Kensington +Gardens et en conclure que là où le général était son ennemi, Charlie +Pendragon ne pouvait être qu'un ami. Mais, tels étaient la fièvre et le +trouble de son esprit, qu'il ne fut frappé par aucune de ces +considérations, et continua seulement à fuir d'autant plus vite le long +de la ruelle. + +Évidemment Charlie, d'après le son de sa voix et les injures qu'il +hurlait contre le secrétaire, était exaspéré. Lui aussi courait tant +qu'il pouvait; mais, quoi qu'il fit, les avantages physiques n'étaient +pas de son côté; ses cris et le bruit de son pied boiteux sur le macadam +s'éloignèrent de plus en plus. + +Harry reprit donc espoir. La ruelle était à la fois très escarpée et +très étroite, mais solitaire, bordée de chaque côté par des murs de +jardins où retombaient d'épais feuillages, et aussi loin que portaient +ses regards, le fugitif n'aperçut ni un être vivant ni une porte +ouverte. La Providence, lasse de le persécuter, favorisait maintenant +son évasion. + +Hélas! comme il arrivait devant une porte de jardin couronnée d'une +touffe de marronniers, celle-ci fut soudainement ouverte et lui montra +dans une allée, la silhouette d'un garçon boucher, portant un panier sur +l'épaule. À peine eut-il remarqué ce fait qu'il gagna du terrain; mais +le garçon boucher avait eu le temps de l'observer; très surpris de voir +un gentleman passer à une allure aussi extraordinaire, il sortit dans la +ruelle et se mit à interpeller Harry avec des cris d'ironique +encouragement. + +La vue de ce tiers inattendu inspira une nouvelle idée à Charlie +Pendragon qui approchait; tout hors d'haleine qu'il fût, il éleva de +nouveau la voix. + +«Arrête, voleur!» cria-t-il. + +Immédiatement le garçon boucher saisit le cri et le répéta en se +joignant à la poursuite. + +Ce fut un cruel moment pour le secrétaire traqué. Il se sentait à bout +de forces et, s'il rencontrait quelqu'un venant en sens inverse de ses +persécuteurs, sa situation dans cette étroite ruelle serait en vérité +désespérée. + +«Il faut que je trouve un endroit où me cacher, pensa-t-il; et cela en +une seconde, ou, tout est fini pour moi!» + +À peine cette idée avait-elle traversé son esprit que la rue, faisant un +coude, le dissimula aux yeux de ses ennemis. Il y a des circonstances +dans lesquelles les hommes les moins énergiques apprennent à agir avec +vigueur et décision, où les plus circonspects oublient leur prudence et +prennent les résolutions téméraires. Une de ces circonstances se +présenta pour Harry Hartley; ceux qui le connaissaient eussent été bien +surpris de l'audace du jeune homme. Il s'arrêta net, jeta le carton +par-dessus le mur d'un jardin et, sautant en l'air avec une agilité +incroyable, il saisit des deux mains la crête de ce mur, puis se laissa +rouler de l'autre côté. + +Il revint à lui un moment après et se trouva assis dans une bordure de +petits rosiers. Ses mains et ses pieds déchirés saignaient, car le mur +était protégé contre de pareilles escalades par une ample provision de +bouteilles cassées; il éprouvait une courbature générale et un vertige +pénible dans la tête. En face de lui, à l'autre extrémité du jardin, +admirablement tenu et rempli de fleurs aux parfums délicieux, il aperçut +le derrière d'une maison. Elle était très grande et certainement +habitable; mais, par un contraste singulier avec l'enclos environnant, +elle était délabrée, mal entretenue et d'apparence sordide. Quant au mur +du jardin, de tous côtés il lui parut intact. + +Harry constata machinalement ces détails, mais son esprit restait +incapable de coordonner les faits ou de tirer une conclusion rationnelle +de ce qu'il voyait. Et, lorsqu'il entendit des pas approcher sur le +gravier, aucune pensée de défense ni de fuite ne lui vint à l'esprit. + +Le nouvel arrivant était un grand et gros individu, fort sale, en +costume de jardinage, qui tenait un arrosoir dans la main gauche. +Quelqu'un de moins troublé eût éprouvé une certaine alarme à la vue des +proportions colossales et de la mauvaise physionomie de cet homme. Mais +Harry était encore trop profondément ému par sa chute pour pouvoir même +être terrifié; quoiqu'il se sentît incapable de détourner ses regards du +jardinier, il resta absolument passif et le laissa s'approcher de lui, +le prendre par les épaules et le remettre brutalement debout, sans le +moindre signe de résistance. + +Tous deux se regardèrent dans le blanc des yeux, Harry fasciné, l'homme +avec une expression dure et méprisante. + +«Qui êtes-vous? demanda enfin ce dernier. Qui êtes-vous pour venir +ainsi, par-dessus mon mur, briser mes _Gloire de_ _Dijon_? Quel est +votre nom? ajouta-t-il en le secouant. Et que pouvez-vous avoir à faire +ici?» + +Harry ne réussit pas à prononcer un seul mot d'explication. + +Mais au même instant, Pendragon et le garçon boucher passaient dans la +ruelle, et leurs pas, leurs cris rauques résonnèrent bruyamment de +l'autre côté du mur:--Au voleur! au voleur! + +Le jardinier savait ce qu'il voulait savoir, et, avec un sourire +menaçant, il dévisagea Harry. + +«Un voleur! dit-il; ma parole, vous devez tirer bon profit de votre +métier, car vous êtes habillé comme un prince depuis la tête jusqu'aux +pieds. N'êtes-vous pas honteux de vous exposer aux galères dans une +telle toilette, alors que d'honnêtes gens, j'ose le dire, s'estimeraient +heureux d'acheter de seconde main une si élégante défroque? Parlez, +chien que vous êtes; vous comprenez l'anglais, je suppose, et je compte +avoir un bout de conversation avec vous, avant de vous mener au poste. + +--Mon Dieu, dit Harry, voilà une épouvantable méprise! Si vous voulez +venir avec moi chez Sir Thomas Vandeleur, Eaton Place, je puis vous +certifier que tout sera éclairci. Les gens les plus honnêtes, je le vois +maintenant, peuvent être entraînés dans des situations suspectes. + +--Mon garçon, répliqua le jardinier, je n'irai pas plus loin que le +poste de police de la rue voisine. Le commissaire sera, sans doute, +charmé de faire une promenade avec vous jusqu'à Eaton Place et de +prendre une tasse de thé avec vos nobles relations. Sir Thomas +Vandeleur, en vérité! Peut-être pensez-vous que je ne suis pas capable +de reconnaître un vrai gentleman, lorsque j'en vois un, d'un +saute-ruisseau comme vous? Malgré vos affiquets, je puis lire en vous +comme en un livre. Voici une chemise qui a peut-être coûté aussi cher +que mon chapeau du dimanche; et cette jaquette, je le parierais, ne +vient pas de la foire aux haillons; quant à vos bottes...» + +L'homme dont les yeux s'étaient abaissés vers le sol, s'arrêta net dans +son insultante énumération et resta un moment immobile, regardant avec +stupeur quelque chose à ses pieds. Lorsqu'il parla, sa voix était +singulièrement changée. + +«Qu'est-ce? bégaya-t-il, qu'est-ce que tout ceci?» + +Harry, suivant la direction de son regard, aperçut une chose qui le +rendit muet de terreur et d'étonnement. Dans sa chute, il était retombé +verticalement sur le carton et l'avait crevé d'un bout à l'autre. Un +flot de diamants s'en était échappé, et maintenant les pierres gisaient +pêle-mêle les unes enfoncées dans la terre, les autres disséminées sur +le sol, en profusion royale et resplendissante. Il y avait là une +splendide couronne héraldique qu'il avait souvent admirée sur les +cheveux de lady Vandeleur; il y avait des bagues et des broches, des +boucles d'oreilles et des bracelets, même des brillants non montés, +répandus çà et là parmi les buissons, comme des gouttes de rosée le +matin. Une fortune princière couvrait le sol, entre les deux hommes, une +fortune sous la forme la plus séduisante, la plus solide et la plus +durable, pouvant être emportée dans un tablier, magnifique par elle-même +et dispersant la lumière du soleil en des millions d'étincelles +prismatiques. + +«Grand Dieu! dit Harry; je suis perdu!» + +Son esprit, avec l'incalculable rapidité de la pensée, se reporta vers +les aventures de la journée; il commença vaguement à comprendre, à +grouper les événements et à reconnaître le fatal imbroglio dans lequel +sa propre personne avait été enveloppée. Regardant autour de lui, il +parut chercher du secours; mais non, il était dans le jardin, seul avec +les diamants répandus et un redoutable interlocuteur; en prêtant +l'oreille, il n'entendit plus aucun son, sauf le bruissement des +feuilles et les battements précipités de son coeur. Il n'y avait rien +d'étonnant à ce que le jeune homme se sentît à bout de courage et +répétât d'une voix brisée sa dernière exclamation. + +«Je suis perdu!» + +Le jardinier regarda dans toutes les directions d'un air anxieux; mais +aucune tête ne paraissait à aucune fenêtre et il sembla respirer plus à +l'aise. + +«Reprenez courage, idiot que vous êtes! dit-il enfin. Le pire est passé. +Ne pouviez-vous dire tout de suite, qu'il y en avait suffisamment pour +deux? Pour deux? répéta-t-il; bah! pour deux cents plutôt. Mais partons +d'ici où nous pouvons être observés, et, vite remettez votre chapeau +droit sur votre tête, brossez un peu vos habits. Vous ne pourriez faire +deux pas, dans la tenue ridicule que vous avez en ce moment.» + +Pendant que Harry suivait machinalement ses conseils, le jardinier, à +genoux, rassembla les joyaux épars et les remit dans le carton. Toucher +ces pierres précieuses fit passer un frisson d'émotion dans l'enveloppe +épaisse du rustre; sa physionomie se transfigura et ses yeux brillèrent +de convoitise; en vérité, il semblait qu'il prolongeât voluptueusement +son occupation et qu'il caressât chaque diamant en le ramassant avec +soin. À la fin, il cacha le carton sous sa blouse, fit signe à Harry, +puis, en le précédant, se dirigea vers la maison. + +Près de la porte, ils rencontrèrent un jeune clergyman, brun et d'une +beauté remarquable, très correctement vêtu, selon la coutume de ceux de +son état. Le jardinier fut visiblement contrarié de cette rencontre, +mais il aborda l'ecclésiastique d'un air obséquieux. + +«Une belle journée, Mr. Rolles! commença-t-il; une belle journée, aussi +sûr que Dieu la fit! Et voici un ami à moi qui a eu la fantaisie de +venir admirer mes roses. J'ai pris la liberté de le faire entrer, +pensant que les locataires n'y verraient pas d'inconvénient. + +--Quant à moi, répondit le Révérend Mr. Rolles, je n'en vois aucun, cela +va sans dire. Le jardin vous appartient, Mr. Raeburn, vos locataires ne +doivent pas l'oublier, et, parce que vous nous avez permis de nous y +promener, il serait singulier de vous empêcher de recevoir qui bon vous +semble. Mais, en réfléchissant, ajouta-t-il, je crois que monsieur et +moi, nous nous sommes déjà rencontrés. Mr. Hartley, n'est-ce pas? Je +vois avec regret que vous avez fait une chute.» + +Et il tendit la main à Harry. + +Une sorte de dignité craintive, jointe au désir de retarder le plus +possible les explications, poussa celui-ci à refuser une chance +inespérée de secours et à nier sa propre identité. Il préféra la pitié +clémente du jardinier, qui, du moins, lui était inconnu, à la curiosité +et peut-être au soupçon de quelqu'un de sa connaissance. + +«Vous faites erreur, dit-il. Mon nom est Thomlinson et je suis un ami de +Raeburn. + +--Vraiment? s'écria Mr. Rolles. La ressemblance est frappante!» + +Raeburn, qui avait été sur les épines pendant ce colloque, jugea qu'il +était grand temps de le terminer. + +«Je vous souhaite une promenade agréable, monsieur, dit-il». + +En prononçant ces mots, il entraîna Harry vers la maison et ensuite dans +une chambre qui donnait sur le jardin. Là, son premier soin fut de +baisser les jalousies, car Mr. Rolles était resté à l'endroit où ils +l'avaient laissé, dans une attitude de perplexité et de réflexion. Puis +il vida le carton rompu sur une table, et, se frottant les mains, +demeura en contemplation devant le trésor ainsi étalé aux regards, avec +une expression d'avidité extatique. La vue de cette ignoble figure +devenue tout à fait bestiale, sous l'influence de sa basse passion, +ajouta une nouvelle torture à celles dont Harry souffrait déjà. Il lui +semblait impossible, que, de sa vie de frivolité innocente et douce, il +fut ainsi subitement jeté dans des relations criminelles. Il ne pouvait +reprocher à sa conscience aucun acte coupable, et cependant la punition +du péché sous sa forme la plus aiguë et la plus cruelle s'appesantissait +sur lui: l'effroi du châtiment, les soupçons des bons et la promiscuité +flétrissante avec des natures inférieures. Il sentit qu'il donnerait sa +vie avec joie pour sortir de la chambre et pour échapper à la société +d'un Raeburn. + +«Et maintenant, dit ce dernier, après qu'il eut divisé les bijoux en +deux parts à peu près égales et attiré devant lui la plus grosse, et +maintenant, toutes choses en ce monde se paient. Vous saurez, Mr. +Hartley, si tel est votre nom, que je suis un brave homme d'un caractère +très accommodant; ma bonne nature a été pour moi une pierre +d'achoppement en ce monde, depuis le commencement jusqu'à la fin. Je +pourrais empocher la totalité de ces jolis cailloux, et vous n'auriez +pas un mot à dire; mais je n'ai pas le coeur de vous tondre de si près. +Par pure bonté, je propose donc de partager comme ceci.--Le drôle +indiquait les deux tas.--Voilà des proportions qui me semblent justes et +amicales. Avez-vous quelque objection à soulever, Mr. Hartley, je vous +le demande? Je ne suis pas homme à discuter pour une broche. + +--Mais, monsieur, s'écria Harry, ce que vous me proposez est impossible. +Les joyaux ne sont pas à moi; avec n'importe qui, et en quelque +proportion que ce soit, je ne puis partager ce qui appartient à un +autre. + +--Ils ne sont pas à vous? Bah!... répliqua Raeburn; et vous ne sauriez +les partager avec personne? Tant pis! C'est grand dommage; car alors je +me vois obligé de vous conduire au poste. La police! réfléchissez-y, +continua-t-il. Pensez à la honte pour vos respectables parents; pensez, +poursuivit-il, saisissant Harry par le poignet, pensez aux colonies et +au jour du jugement. + +--Je n'y puis rien! gémit Harry. Ce n'est pas ma faute; vous ne voulez +pas venir avec moi à Eaton Place? + +--Non, répondit le jardinier, je ne le veux pas, cela est certain, et +j'entends partager ici ces joujoux avec vous.» + +Disant cela, très violemment et à l'improviste, il tordit le poignet du +jeune homme. + +Harry ne put réprimer un cri, et la sueur perla sur son front. Peut-être +la souffrance et la peur éveillèrent-elles son intelligence, mais +assurément toute l'aventure se révéla à ses yeux sous un nouveau jour; +il vit qu'il n'y avait rien à faire, sauf de céder aux propositions du +misérable, en gardant l'espoir de retrouver plus tard sa maison, pour +lui faire rendre gorge dans des conditions plus propices, alors que +lui-même serait à l'abri de tout soupçon. + +«Je consens, dit-il. + +--Voilà un agneau, ricana le jardinier; je pensais bien qu'à la fin vous +comprendriez votre intérêt. Ce carton, continua-t-il, je le brûlerai +avec mes gravois. C'est une chose que pourraient reconnaître des gens +curieux; quant à vous, ratissez vos splendeurs et fourrez-les dans votre +poche.» + +Harry se mit à obéir, sous la surveillance de Raeburn; de temps en +temps, celui-ci, tenté par quelque scintillement, enlevait un bijou de +la part du secrétaire pour l'ajouter à la sienne. + +Quand ce fut terminé, tous les deux se dirigèrent vers la porte de la +rue, que Raeburn ouvrit avec précaution pour inspecter les alentours. +Ils étaient probablement déserts; car soudain ce brutal saisit Harry par +la nuque, et, lui maintenant la tête baissée de façon à ce qu'il ne pût +voir que la route et les marchés des maisons, il le poussa ainsi devant +lui, descendant une rue et en remontant une autre pendant peut-être +l'espace d'une minute et demie. Harry compta trois tournants avant que +son bourreau ne relâchât l'étreinte sous laquelle il fléchissait; alors, +criant: «Filez» le jardinier, d'un coup de pied vigoureux et bien +appliqué, l'envoya rouler au loin la tête la première. + +Lorsque Harry se releva, à moitié assommé et saignant du nez, Mr. +Raeburn avait disparu. Pour la première fois, la colère et la douleur +dominèrent tellement le jeune homme, qu'il éclata en une crise de larmes +et resta sanglotant au milieu du chemin. + +Lorsqu'il eut ainsi un peu calmé ses nerfs, il se mit à regarder autour +de lui et à lire les noms des rues au croisement desquelles on l'avait +laissé. Il était toujours dans une partie peu fréquentée du quartier +ouest de Londres, au milieu de villas et de grands jardins; mais il +aperçut à une fenêtre quelques personnes qui évidemment avaient assisté +à son malheur. Une servante sortit en courant de la maison et vint lui +offrir un verre d'eau. Au même moment, un vagabond, qui rôdait alentour, +s'approcha, de l'autre côté. + +«Pauvre garçon! dit la servante; comme on vous a traité méchamment! Vos +genoux sont tout percés et vos vêtements en loques! Connaissez-vous le +gredin qui vous a battu ainsi? + +--Oui, certes! s'écria Harry, un peu rafraîchi par le verre d'eau, et je +le poursuivrai en dépit de ses précautions. Il paiera cher sa besogne +d'aujourd'hui, je vous en réponds. + +--Vous feriez mieux d'entrer dans la maison, pour vous laver et vous +brosser, continua la servante. Ma maîtresse vous recevra de bon coeur, +ne craignez rien. Et je vais ramasser votre chapeau. Mais, Dieu du ciel! +cria-t-elle, si vous n'avez pas semé des diamants tout le long de la +route!...» + +En effet, une bonne moitié de ce qui lui restait après le pillage de +maître Raeburn, était tombé hors de sa poche par la secousse de son saut +périlleux, et, une fois de plus, gisait, étincelant sur le sol. Il bénit +la fortune de ce que la servante avait eu l'oeil prompt. «Rien de si +mauvais qui ne puisse être pire», pensa-t-il. Retrouver ces quelques +joyaux lui sembla presque une aussi grande affaire que la perte de tout +le reste. Mais, hélas! comme il se baissait pour recueillir ses trésors, +le vagabond fit une sortie adroite et inattendue; d'un mouvement de bras +il renversa à la fois Harry et la servante, ramassa deux poignées de +diamants et se sauva le long de la rue avec une vélocité incroyable. + +Le volé, aussitôt qu'il put se remettre sur ses pieds, essaya de +poursuivre son voleur; mais ce dernier était trop léger à la course et +probablement trop bien au courant des lieux, car, de quelque côté qu'il +se tournât, le pauvre Hartley n'aperçut aucune trace du fugitif. + +Dans le plus profond découragement, il revint sur la scène de ce +désastre; la servante était toujours là; très honnêtement, elle lui +rendit son chapeau et le reste des diamants éparpillés. Harry la +remercia de tout son coeur; n'étant plus d'humeur à faire des économies, +il se dirigea vers une station de fiacres et partit pour Eaton Place en +voiture. + +À son arrivée, la maison semblait en pleine confusion, comme si quelque +catastrophe était arrivée dans la famille, et les domestiques, +rassemblés sous le porche, ne retinrent pas leur hilarité en voyant la +mine piteuse, les habits déguenillés du secrétaire. Il passa devant eux, +avec autant de dignité qu'il put en assumer et alla directement au +boudoir de sa noble maîtresse. Quand il ouvrit la porte, un spectacle +qui ne laissa pas de l'étonner en l'inquiétant fort se présenta devant +ses yeux; car il vit réunis le général et sa femme et, qui l'eût pensé? +Charlie Pendragon lui-même, discutant gravement quelque sujet +d'importance! Harry comprit aussitôt qu'il lui restait peu de chose à +expliquer: une confession plénière avait évidemment été faite au général +du vol prémédité contre lui et du résultat lamentable de ce projet; ils +s'étaient tous ligués, malgré leurs différends, pour conjurer le danger +commun. + +«Grâce au ciel! s'écria lady Vandeleur, le voici! Le carton, Harry, le +carton!» + +Mais Harry se tenait debout, silencieux et désespéré. + +«Parlez! ordonna-t-elle, parlez! Où est le carton?» + +Et les deux hommes, avec des gestes menaçants, répétèrent la demande. + +Harry sortit une poignée de diamants de sa poche. Il était très pâle. + +«Voici tout ce qui reste, dit-il; je jure devant Dieu, qu'il n'y a pas +de ma faute, et, si vous voulez avoir un peu de patience, quoique +quelques bijoux soient perdus, je le crains bien, pour toujours, +d'autres, j'en suis sûr, peuvent encore être retrouvés. + +--Hélas! s'écria lady Vandeleur, tous nos diamants ont disparu, et je +dois quatre-vingt-dix mille livres pour mes toilettes! + +--Madame, répliqua le général, vous auriez pu faire des dettes pour +cinquante fois la somme que vous dites, vous auriez pu me dépouiller de +la couronne et de l'anneau de ma mère, que j'aurais peut-être eu la +lâcheté de vous pardonner quand même. Mais, vous avez volé le diamant du +Rajah, l'oeil de la lumière, comme les Orientaux le nommaient +poétiquement, l'orgueil de Kashgar! Vous m'avez pris le diamant du +Rajah, cria-t-il en levant les mains vers le ciel, tout est fini entre +nous! + +--Croyez-moi, général, répondit-elle; voici un des plus agréables +discours que j'aie jamais entendu tomber de vos lèvres; et, puisque nous +devons être ruinés, je pourrai presque bénir ce changement, s'il me +délivre de votre présence. Vous m'avez assez souvent répété que je vous +avais épousé pour votre argent; laissez-moi vous dire maintenant que je +me suis toujours cruellement repentie de ce marché. Si vous étiez encore +à marier, quand vous posséderiez un diamant plus gros que votre tête, je +dissuaderais même ma femme de chambre d'une union aussi peu séduisante. +Quant à vous, Mr. Hartley, continua-t-elle en se tournant vers le +secrétaire, vous avez suffisamment montré dans cette maison vos +précieuses qualités; nous sommes maintenant convaincus que vous manquez +totalement de bravoure, de sens commun, et du respect de vous-même; je +n'ai qu'un conseil à vous donner: éloignez-vous sur-le-champ, et ne +revenez plus. Pour vos gages, vous pourrez prendre rang comme créancier +dans la banqueroute de mon ex-mari.» + +Hartley avait à peine compris ces paroles insultantes, que le général +lui en adressait d'autres: + +«Et en attendant, monsieur, suivez-moi chez le plus proche commissaire +de police. Vous pouvez en imposer à un soldat crédule, mais l'oeil de la +loi lira votre honteux secret. Si, par suite de vos basses intrigues +avec ma femme, je dois passer ma vieillesse dans la misère, j'entends du +moins que vous ne demeuriez pas impuni. Et le ciel me refusera une très +grande satisfaction, si, à partir d'aujourd'hui, monsieur, vous ne triez +pas de l'étoupe jusqu'à votre dernière heure.» + +Là-dessus, le général poussa Harry hors du salon, lui fit descendre +vivement l'escalier et l'entraîna dans la rue, jusqu'au poste de police. + +Ici, dit mon auteur arabe, finit la triste HISTOIRE DU CARTON À CHAPEAU. +Mais pour notre infortuné secrétaire, cette aventure fut le commencement +d'une vie nouvelle et plus honorable. La police se laissa aisément +convaincre de son innocence, et, après qu'il eut fourni toute l'aide +possible dans les recherches qui suivirent, il fut même complimenté par +un des chefs du service des _Détectives_, pour l'honnêteté et la +droiture de sa conduite. Plusieurs personnes s'intéressèrent à ce jeune +homme si malheureux; à peu de temps de là, une tante non mariée, dans le +Worcestershire, lui laissa par héritage une certaine somme d'argent. +Avec cela, il épousa l'accorte Prudence et s'embarqua pour Bendigo, ou, +suivant un autre renseignement, pour Trincomalee, satisfait de son sort +et ayant devant lui le meilleur avenir. + + + + +HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN + + +Le Révérend Mr. Simon Rolles s'était fort distingué dans les sciences +morales et spécialement dans l'étude de la théologie. Son essai sur «la +doctrine chrétienne des devoirs sociaux» lui acquit, au moment de sa +publication, une certaine célébrité à l'Université d'Oxford, et c'était +chose connue dans les cercles cléricaux que le jeune Mr. Rolles avait en +préparation un ouvrage important, un in-folio disait-on, traitant de +l'autorité des Pères de l'Église. Ces hautes capacités, ces travaux +ambitieux, ne lui valaient cependant aucun avancement; il attendait sa +première cure, quand la promenade fortuite qui le conduisit dans une +partie peu fréquentée de Londres, l'aspect paisible et solitaire d'un +jardin délicieux, le bas prix, en outre, du logement qui s'offrait, +l'amenèrent à fixer sa résidence chez Mr. Raeburn, le pépiniériste de +Stockdove Lane. + +Ce studieux personnage, Simon Rolles, avait coutume, chaque après-midi, +après avoir travaillé sept ou huit heures sur saint Ambroise ou saint +Jean Chrysostome, de se promener un peu en rêvant au milieu des roses, +et c'était là d'ordinaire un des moments les plus féconds de sa journée. +Mais l'amour même de la méditation et l'intérêt des plus graves +problèmes ne suffisent pas toujours à préserver l'esprit d'un philosophe +des menus chocs et des contacts malsains du monde. Aussi, quand Mr. +Rolles trouva le secrétaire du général Vandeleur dans une si étrange +situation, les vêtements déchirés, le visage sanglant, en compagnie de +son propriétaire, quand il vit ces deux hommes, si peu faits pour être +réunis, changer de couleur et s'efforcer d'éluder ses questions, +surtout, lorsque le premier nia sa propre identité avec une assurance +inqualifiable, oublia-t-il complètement et les Saints et les Pères de +l'Église pour céder à un très vulgaire sentiment de curiosité. + +«Je ne puis me tromper, pensa-t-il, c'est Mr. Hartley, cela est hors de +doute. Comment s'est-il mis dans cet état? Pourquoi cache-t-il son nom? +Que peut-il avoir à faire avec un Raeburn?» + +Pendant qu'il réfléchissait, une autre particularité attira l'attention +de Rolles. La tête du pépiniériste apparut à une fenêtre de la maison, +et, par hasard, ses yeux rencontrèrent ceux de l'ecclésiastique. Il +parut déconcerté, voire même inquiet, et aussitôt la jalousie fut +violemment baissée. + +«Tout cela peut être fort innocent, se dit Simon Rolles; mais j'en +doute. Pour craindre autant d'être observés, pour mentir avec cet +aplomb, il faut que ces deux individus étrangement accouplés complotent +quelque action peu honorable.» + +L'inquisiteur qui existe au fond de chacun de nous s'éveilla chez Mr. +Rolles et éleva la voix très haut; d'un pas vif et impatient, qui ne +ressemblait guère à sa démarche habituelle, le jeune homme se mit à +faire le tour du jardin. Lorsqu'il arriva sur le théâtre de l'escalade +de Hartley, ses yeux remarquèrent aussitôt les branches rompues d'un +rosier et sur le sol des traces de piétinements. Il regarda en l'air et +vit des briques endommagées, même un lambeau de pantalon qui flottait, +accroché à un tesson de bouteille. C'était donc là, vraiment, le mode +d'introduction choisi par l'intime ami de Mr. Raeburn! C'était de cette +façon que le secrétaire du général Vandeleur venait admirer un parterre +de roses! Le jeune clergyman sifflota doucement entre ses dents, pendant +qu'il se baissait pour examiner les lieux. Il put facilement retrouver +l'endroit où Harry était tombé après son escalade; il reconnut le large +pied de Raeburn là où il s'était profondément enfoncé, alors qu'il +relevait le malencontreux secrétaire par le collet de son habit; même, +après une inspection plus minutieuse, il crut distinguer des marques de +doigts tâtonnants, comme si quelque chose avait été répandu et ramassé à +la hâte. + +«Ma foi, se dit-il, la chose devient extrêmement intéressante.» + +Et, au même instant, il aperçut un objet, aux trois quarts enfoui. Il +eut vite fait de le déterrer; c'était un élégant écrin en maroquin, avec +des ornements et des fermoirs dorés. Cet écrin avait été foulé aux pieds +jusqu'à disparaître dans le terreau épais,--de sorte qu'il avait échappé +aux recherches précipitées de Mr. Raeburn. Simon Rolles ouvrit l'écrin, +et, saisi d'étonnement, presque de terreur, il étouffa un cri. Là, +devant lui, sur un lit de velours vert, gisait un diamant d'une grosseur +prodigieuse et de la plus belle eau. Il était de la dimension d'un oeuf +de canard, magnifiquement taillé, sans un défaut; lorsque le soleil +donna dessus, il renvoya une lumière semblable à celle de l'électricité +et parut brûler de mille feux intérieurs dans la main qui le tenait. + +Mr. Rolles se connaissait peu en pierres précieuses, mais le diamant du +Rajah était une de ces merveilles célèbres qui s'expliquent +d'elles-mêmes; un sauvage, s'il l'eût trouvé, se serait prosterné devant +lui en adoration comme devant un fétiche. La beauté de la pierre charma +les yeux du jeune clergyman; la pensée de son incalculable valeur +accabla son esprit. Il comprit que ce qu'il tenait là dépassait de +beaucoup les revenus longuement accumulés d'un siège archiépiscopal, que +cela suffisait pour bâtir des cathédrales plus splendides que celle de +Cologne, que l'homme qui possédait un tel objet était à jamais délivré +de la malédiction de la gêne et pouvait suivre ses propres inclinations, +sans inquiétude ni obstacle. Comme il le retournait avec vivacité, les +rayons jaillirent plus éblouissants encore et semblèrent pénétrer +jusqu'au fond de son coeur. + +Nos actions décisives sont souvent résolues en un moment et sans que +notre raison y consente. Il en fut ainsi pour Mr. Rolles. Il regarda +autour de lui et, de même que Raeburn auparavant, ne vit que le jardin +en fleur, éclairé par le soleil, les hautes cimes des arbres, et la +maison avec ses fenêtres aux jalousies baissées; en un clin d'oeil, il +eut refermé l'écrin, le fit disparaître dans sa poche et courut vers son +cabinet de travail avec la précipitation d'un criminel. C'en était fait. +Le Révérend Simon Rolles avait volé le diamant du Rajah. + +De bonne heure, dans l'après-midi, la police arriva avec Harry Hartley. +Le pépiniériste, éperdu de terreur, apporta aussitôt son butin; les +joyaux furent reconnus et inventoriés en présence du secrétaire. Quant à +Mr. Rolles, il montra la plus parfaite obligeance et sembla communiquer +franchement ce qu'il savait, en exprimant son regret de ne pouvoir faire +davantage pour aider les agents dans l'accomplissement de leur devoir. + +«Du reste, ajouta-t-il, je suppose que votre tâche est presque terminée? + +--Pas du tout», répondit le policier. + +Il raconta le second vol dont Harry avait été victime, en décrivant les +bijoux les plus importants parmi ceux qui n'étaient pas encore +retrouvés, et en s'étendant particulièrement sur le fameux diamant du +Rajah. + +«Ce diamant doit valoir une fortune, fit observer Mr. Rolles. + +--Dix fortunes, vingt fortunes, monsieur. + +--Plus il a de prix, insinua finement Simon, plus il doit être difficile +de le vendre. De tels objets ont une physionomie impossible à déguiser, +et je me figure que le voleur pourrait aussi facilement mettre en vente +la cathédrale de Saint-Paul. + +--Oh! sûrement! lui répondit-on; mais, s'il est intelligent, il le +coupera en trois ou en quatre, et il y en aura encore assez pour le +rendre riche. + +--Merci, dit le _clergyman_; vous ne pouvez imaginer combien votre +conversation m'intéresse.» + +Là-dessus, l'agent, visiblement flatté, reconnut que, dans sa +profession, on savait en effet bien des choses extraordinaires; il prit +congé ensuite. + +Mr. Rolles regagna son appartement, qu'il trouva plus petit et plus nu +que d'habitude; jamais les matériaux de son grand ouvrage ne lui avaient +offert aussi peu d'intérêt, et il regarda sa bibliothèque d'un oeil de +mépris. Il prit, volume par volume, plusieurs Pères de l'Église, et les +parcourut; mais ils ne contenaient rien qui pût convenir à sa +disposition d'esprit actuelle. + +«Ces vénérables personnages, pensa-t-il, sont, sans aucun doute, des +écrivains de grande valeur, mais ils me semblent absolument ignorants de +la vie. Me voici assez savant pour être évêque, et incapable néanmoins +d'imaginer ce qu'il faut faire d'un diamant volé. J'ai recueilli une +indication de la bouche d'un simple policeman qui en sait plus long que +moi, et, avec tous mes in-folios, je ne puis arriver à me servir de son +idée. Ceci m'inspire une bien faible estime pour l'éducation +universitaire.» + +Là-dessus, il bouscula sa tablette de livres; et, prenant son chapeau, +sortit à grands pas de la maison, pour courir vers le club dont il +faisait partie. Dans un lieu de réunion mondaine, il espérait trouver de +bons conseils, réussir à causer avec un membre quelconque qui eût cette +grande expérience de la vie dont les Pères de l'Église étaient +dépourvus. Mais non, la salle de lecture n'abritait que beaucoup de +prêtres de campagne et un doyen. Trois journalistes et un auteur qui +avait écrit sur les Métaphysiques supérieures jouaient au _pool_; rien à +faire avec ceux-ci! À dîner, les plus vulgaires seulement des habitués +du club montrèrent leurs figures banales et effacées. Aucun d'entre eux +non plus, pensa Mr. Rolles, n'en saurait plus long que lui, aucun ne +serait capable de le tirer des difficultés présentes. + +À la fin, dans le fumoir, il découvrit un gentleman du port le plus +majestueux et vêtu avec une affectation de simplicité. Il fumait un +cigare et lisait la _Fortnightly Review;_ sa figure était +extraordinairement libre de tout indice de préoccupation ou de fatigue; +il y avait quelque chose dans son air qui semblait inviter à la +confiance et commander la soumission. Plus le jeune clergyman scrutait +ses traits, plus il était convaincu qu'il venait de tomber sur celui qui +pouvait, entre tous, offrir un avis utile. + +«Monsieur, commença-t-il, vous excuserez ma hardiesse. Mais sans +préambules, d'après votre apparence, je juge que vous devez être avant +tout, un homme du monde. + +--J'ai en effet de grandes prétentions à ce titre, répondit l'étranger +en déposant sa revue avec un regard mélange de surprise et d'amusement. + +--Moi, monsieur, continua le clergyman, je suis un reclus, un étudiant, +un compulseur de bouquins. Les événements m'ont fait reconnaître ma +sottise depuis peu et je désire apprendre la vie. Quand je dis la vie, +ajouta-t-il, je n'entends pas ce qu'on en trouve dans les romans de +Thackeray, mais les crimes, les aventures secrètes de notre société, et +les principes de sage conduite à tenir dans des circonstances +exceptionnelles. Je suis un travailleur, monsieur; la chose peut-elle +être apprise dans les livres? + +--Vous me mettez dans l'embarras, dit l'étranger; j'avoue n'avoir pas +grande idée de l'utilité des livres, sauf comme amusement pendant un +voyage en chemin de fer. Il existe toutefois, je suppose, quelques +traités très exacts sur l'astronomie, l'agriculture et l'art de faire +des fleurs en papier. Sur les emplois secondaires de la vie, je crains +que vous ne trouviez rien de véridique. Cependant, attendez, +ajouta-t-il; avez-vous lu Gaboriau?» + +Mr. Rolles avoua qu'il n'avait même jamais entendu ce nom. + +«Vous pouvez recueillir quelques renseignements dans Gaboriau; il est du +moins suggestif; et, comme c'est un auteur très étudié par le prince de +Bismarck, au pire, vous perdrez votre temps en bonne compagnie. + +--Monsieur, dit le clergyman, je vous suis infiniment reconnaissant de +votre obligeance. + +--Vous m'avez déjà plus que payé, répondit l'autre. + +--Comment cela? demanda le naïf Simon. + +--Par l'originalité de votre requête», riposta l'étranger. Et, avec un +geste poli, comme pour en demander la permission, il reprit la lecture +de la _Fortnightly Review_. + +Avant de rentrer chez lui, Mr. Rolles acheta un ouvrage sur les pierres +précieuses et plusieurs romans de Gaboriau. Il parcourut avidement ces +derniers, jusqu'à une heure avancée de la nuit; mais, bien qu'ils lui +ouvrissent plusieurs horizons nouveaux, il ne put y découvrir, nulle +part, ce qu'on devait faire d'un diamant volé. Il fut du reste fort +ennuyé de trouver ces informations peu complètes, répandues au milieu +d'histoires romanesques, au lieu d'être présentées sobrement, comme dans +un manuel; et il en conclut que si l'auteur avait beaucoup réfléchi sur +ces sujets, il manquait totalement de méthode. Cependant, il accorda son +admiration au caractère et aux talents de M. Lecoq. + +«Celui-là, se dit-il, était vraiment un grand homme, connaissant le +monde comme je connais la théologie. Il n'y avait rien ici-bas qu'il ne +pût mener à bien de sa propre main, envers et contre tous. Ciel! s'écria +soudainement Mr. Rolles, n'est-ce pas une leçon? Ne dois-je pas +apprendre à tailler des diamants moi-même?...» + +Cette idée le tirait de ses perplexités; il se souvint qu'il connaissait +un joaillier à Édimbourg. Ce Mr. Mac-Culoch ne demanderait pas mieux que +de lui procurer l'apprentissage nécessaire. Quelques mois, quelques +années, peut-être, de travail pénible, et il serait assez expérimenté +pour pouvoir diviser le diamant du Rajah, assez adroit pour s'en +débarrasser avantageusement. Cela fait, il pourrait reprendre à loisir +ses savantes recherches, devenir un étudiant riche, élégant, envié et +respecté de tous. Des visions dorées accompagnèrent son repos et il se +leva avec le soleil, rafraîchi, le coeur léger. + +La maison de Mr. Raeburn devait, ce jour-là, être fermée par la police; +il profita de ce prétexte pour hâter son départ. Préparant gaiement ses +bagages, il les transporta à la gare de King's Cross, laissa tout à la +consigne et retourna au club pour y passer l'après-midi. + +«Si vous dînez ici ce soir, Rolles, lui dit un de ses amis, vous pourrez +voir deux célébrités: le prince Florizel de Bohême et le vieux John +Vandeleur. + +--J'ai entendu parler du prince, répondit Mr. Rolles, et j'ai rencontré +dans le monde le général Vandeleur. + +--Le général Vandeleur est un âne! repartit l'autre. Celui-ci est son +frère, l'aventurier le plus hardi, le plus grand connaisseur en pierres +précieuses, et l'un des plus fins diplomates de l'Europe. Ignorez-vous +son duel avec le duc de Val d'Orge, ses exploits et ses cruautés quand +il était dictateur au Paraguay, son habileté pour retrouver les bijoux +de sir Samuel Levi, ses services pendant la rébellion des Indes, +services dont le gouvernement profita, mais que le gouvernement n'osa +pas reconnaître? En vérité votre étonnement me confond! Qu'est-ce donc +que la renommée ou même l'infamie? John Vandeleur a des droits +exceptionnels à l'une et à l'autre. Descendez vite, prenez une table +auprès d'eux et ouvrez vos oreilles. Vous entendrez quelque amusante +conversation, ou je me trompe fort. + +--Mais comment les reconnaîtrai-je? demanda le clergyman.... + +--Les reconnaître! Mais le prince est le plus beau gentilhomme de toute +l'Europe, le seul être vivant qui ait l'air d'un roi; quant à John +Vandeleur, si vous pouvez vous représenter Ulysse à soixante-dix ans et +avec un coup de sabre à travers la figure, vous voyez l'homme. Les +reconnaître, en vérité! Mais, vous pourriez les distinguer l'un et +l'autre dans la foule, un jour de Derby!» + +Rolles se précipita dans la salle à manger. Son ami avait dit vrai. Il +était impossible de méconnaître les deux personnages en question. Le +vieux John Vandeleur était d'une force physique remarquable et +visiblement usé par une vie agitée. Il n'avait la tenue ni d'un +militaire, ni d'un marin, ni même d'un cavalier, mais c'était un composé +de tout cela, le résultat et l'expression de maintes habitudes, de +maintes capacités diverses. Ses traits étaient hardis et aquilins; sa +physionomie arrogante et rapace; son air était celui d'un oiseau de +proie, d'un homme d'action, violent et sans scrupules; son abondante +chevelure blanche, la profonde cicatrice qui sillonnait son visage, du +nez à la tempe, ajoutaient une note de sauvagerie à cette tête déjà +menaçante par elle-même. + +Dans son noble compagnon, Simon Rolles fut surpris de retrouver le +gentleman qui lui avait recommandé d'étudier Gaboriau. Sans doute le +prince de Bohême, qui fréquentait rarement le club, dont, comme beaucoup +d'autres, il était membre honoraire, attendait John Vandeleur, quand +Simon l'avait abordé le soir précédent. + +Les autres convives s'étaient discrètement retirés dans les coins de la +salle, à distance respectueuse du prince; mais Rolles ne se laissa +retenir par aucun sentiment de déférence; avec hardiesse il s'installa +tranquillement à la table la plus proche. La conversation était neuve +pour les oreilles d'un étudiant en théologie. L'ex-dictateur du Paraguay +racontait nombre de choses extraordinaires qui lui étaient arrivées dans +les différentes parties du monde, et le prince y ajoutait des +commentaires plus intéressants encore que les événements eux-mêmes. Un +double sujet d'observation était ainsi offert au jeune clergyman, et il +ne sut lequel admirer davantage de l'acteur capable de tout ou de +l'expert habile qui jugeait si finement la vie, de l'aventurier qui +parlait avec audace de ses risques et de ses épreuves ou de l'homme qui, +à l'égal d'un dieu, semblait tout savoir et n'avoir rien souffert. La +manière d'être de chacun des deux interlocuteurs s'accordait +parfaitement avec ses discours. Le vieux despote se laissait aller à des +brutalités de geste aussi bien que de langage; sa main s'ouvrait, se +refermait et retombait rudement sur la table; sa voix était forte et +impérieuse. Le prince, au contraire, semblait le type même de la +distinction placide; mais le moindre mouvement, la moindre inflexion, +chez lui, avait une signification beaucoup plus grande que la pantomime +passionnée de son compagnon. Même lorsque, comme cela devait souvent +arriver, il faisait allusion à quelque expérience personnelle, la chose +était si adroitement dissimulée qu'elle passait inaperçue. + +À la fin, cette curieuse conversation tomba sur les derniers vols commis +et sur le diamant du Rajah. + +«Ce diamant serait mieux au fond de la mer, fit observer le prince +Florizel. + +--Comme je suis un Vandeleur, répliqua le dictateur du Paraguay, Votre +Altesse doit comprendre que j'exprime un avis contraire. + +--Je parle au point de vue de la morale publique, poursuivit le prince. +Des joyaux d'un tel prix devraient être réservés pour la collection d'un +prince ou le Trésor d'une grande nation. Les faire passer dans les mains +du commun des mortels, c'est mettre à prix la vertu elle-même. Si le +rajah de Kashgar, dont j'ai entendu vanter les lumières, désirait +exercer une vengeance éclatante contre ses ennemis d'Europe, il aurait +difficilement pu imaginer mieux, pour arriver à l'accomplissement de son +projet, que l'envoi de cette pomme de discorde. Il n'est pas d'honnêteté +assez robuste pour résister à pareille épreuve. Moi-même, qui ai de +grands devoirs et de grands privilèges, moi-même, Mr. Vandeleur, je +pourrais à peine manier avec sécurité ce morceau de cristal affolant. +Quant à vous, qui êtes un chercheur de diamants, par goût et par +profession, je ne crois pas qu'il y ait un seul crime au monde que vous +ne soyez prêt à commettre, un ami sur la terre que vous ne soyez disposé +à trahir sur-le-champ; je ne sais si vous avez une famille, mais, en +admettant que vous en ayez une, je certifie que vous sacrifieriez même +vos enfants,--et tout cela pourquoi? Non pas pour être plus riche, non +pas pour avoir plus de bien-être et plus d'honneurs, mais simplement +pour appeler le diamant «vôtre», pendant une année ou deux, jusqu'à +votre mort, pour pouvoir, toujours et sans cesse, ouvrir un coffre-fort +et le contempler comme on contemple un tableau! + +--C'est vrai, répondit Vandeleur. J'ai fait bien des chasses, depuis la +chasse à l'homme et à la femme jusqu'à la chasse aux moustiques. J'ai +plongé pour avoir du corail, j'ai poursuivi des baleines et des tigres, +et je déclare qu'un diamant est la plus belle de toutes les proies. Il a +la beauté et la valeur; lui seul nous récompense réellement des fatigues +de la chasse. À l'heure qu'il est, ainsi que Votre Altesse peut +l'imaginer, je suis une piste. J'ai un flair sûr, une grande expérience; +je connais chacune des pierres que renferme la collection de mon frère, +comme un berger connaît son troupeau. Et que je meure, si je ne les +retrouve pas toutes sans exception. + +--Sir Thomas Vandeleur vous devra une grande reconnaissance, dit le +prince. + +--Je n'en suis pas très sûr, riposta le vieux brigand. Un des Vandeleur +m'en devra, Thomas ou John,--Pierre ou Paul, nous sommes tous des +apôtres. + +--Je ne comprends pas bien...» dit le prince avec quelque dégoût. + +Au même instant un domestique vint informer Mr. Vandeleur que sa voiture +était à la porte. + +Mr. Rolles regarda la pendule et vit que, lui aussi, devait s'en aller. +Cette coïncidence le frappa d'une façon désagréable, car il désirait ne +plus revoir jamais le terrible chercheur de diamants. + +Un travail excessif ayant un peu ébranlé ses nerfs, le jeune clergyman +avait pris l'habitude de voyager de la façon la plus luxueuse; cette +fois, il avait retenu une place dans le _sleeping-car_. + +«Vous serez à votre aise, dit le conducteur; il n'y a personne dans le +compartiment, seulement un vieux gentleman à l'autre bout.» + +L'heure approchant, on examinait les billets, quand Mr. Rolles aperçut +son compagnon de voyage, que plusieurs facteurs aidèrent à monter; +certes il n'y avait pas un homme sur la terre dont il n'eût préféré le +voisinage, car c'était le vieux John Vandeleur, l'ex-dictateur du +Paraguay. + +Les _sleeping-cars_, sur la ligne, étaient divisés en trois +compartiments, un à chaque bout pour les voyageurs, et un au centre, +muni de tous les aménagements d'un cabinet de toilette. Une porte +roulant sur des coulisses séparait chacun des deux premiers du lavabo; +mais, comme il n'y avait ni verrous, ni serrures, on se trouvait, en +somme, sur un terrain commun. + +Quand Mr. Rolles eut étudié sa position, il se reconnut sans défense. +S'il prenait envie au dictateur de lui rendre visite pendant la nuit, il +ne pouvait faire autrement que de le recevoir; il n'avait aucune +possibilité de barricade et restait découvert devant l'attaque comme +s'il eût été couché au milieu des champs. Cette situation lui causa une +véritable angoisse. Il se souvint avec inquiétude des propos cyniques +qu'il avait surpris à table, pendant le dîner, de la profession de foi +immorale qu'il lui avait entendu faire au prince scandalisé. Il se +rappela aussi avoir lu que certaines personnes étaient douées d'une +singulière vivacité de perception pour sentir le voisinage de métaux +précieux: à travers les murs et même à une distance considérable, +dit-on, elles devinent la présence de l'or. Ne pouvait-il en être de +même pour les pierreries? Et, s'il en était ainsi, qui donc était plus +apte à posséder ce sens transcendant que celui qui se glorifiait du nom +de Chasseur de diamants? D'un tel homme, il avait tout à craindre; aussi +fit-il des voeux ardents pour l'arrivée du jour. + +En même temps, il ne négligea aucune précaution, cacha son diamant dans +la poche la plus intime de tout un système compliqué de pardessus, et +dévotement se mit sous la garde de la Providence. + +Le train poursuivait vers le nord sa course habituelle, égale et rapide; +la moitié du trajet fut parcourue avant que le sommeil ne commençât à +l'emporter sur l'inquiétude dans l'esprit de Mr. Rolles. Pendant quelque +temps il résista à son influence; mais, de plus en plus, la fatigue +s'imposait; un peu avant York il fut contraint de s'étendre sur un des +lits de repos et de laisser ses yeux se fermer; presque aussitôt le +jeune clergyman perdit conscience de la réalité. Sa dernière pensée fut +pour son terrible voisin. + +Lorsqu'il s'éveilla, il eût fait encore nuit noire sans la flamme +vacillante de la lampe voilée, et le grondement, la trépidation continus +prouvaient que le train ne ralentissait pas sa marche. Saisi d'une sorte +de panique, Simon se dressa brusquement, car il venait d'être tourmenté +par les rêves les plus pénibles. Quelques secondes se passèrent avant +qu'il ne redevînt maître de lui, et même quand il eut repris l'attitude +horizontale, le sommeil continua de le fuir. Il restait étendu, tout +éveillé, le cerveau dans un état de violente agitation, les yeux fixés +sur la porte du cabinet de toilette. Enfonçant son feutre ecclésiastique +sur son front, pour se protéger contre la lumière, il eut recours aux +expédients habituels, tels que compter jusqu'à mille, sans penser à +rien, par lesquels les malades d'expérience ont l'habitude d'appeler le +sommeil. Dans le cas de Mr. Rolles tous les moyens furent sans +efficacité; il était harassé par une douzaine d'inquiétudes différentes. +Ce vieillard, à l'autre bout de la voiture, le hantait sous les formes +les plus sinistres; et, quelque position qu'il prit, le diamant dans sa +poche lui causait une sensible souffrance physique. Il brûlait, il était +trop gros, il lui meurtrissait les côtes, et il y avait +d'infinitésimales fractions de secondes, pendant lesquelles il avait +presque envie de le jeter par la fenêtre. + +Pendant qu'il gisait ainsi, un singulier accident arriva. + +La porte à coulisses remua un peu, puis davantage; elle fut finalement +entrouverte. La lampe du cabinet de toilette n'était pas voilée et à sa +lumière, par l'ouverture éclairée, Simon Rolles put voir la tête +attentive de Mr. John Vandeleur. Il sentit que le regard de ce dernier +s'arrêtait avec insistance sur sa propre figure; l'instinct de la +conservation le poussa aussitôt à retenir son souffle et à réprimer le +moindre mouvement; les yeux baissés, il surveilla en dessous +l'indiscret. Un moment après la tête disparut et la porte du cabinet de +toilette fut refermée. + +Le dictateur n'était pas venu pour attaquer, mais pour observer; son +action n'était pas celle d'un homme qui en menace un autre, mais celle +d'un homme menacé lui-même. Si Mr. Rolles avait peur de lui, il semblait +que, lui, de son côté, ne fût pas très tranquille sur le compte de Mr. +Rolles. Il était venu, probablement, pour se convaincre que son unique +compagnon de route dormait; rassuré sur ce point, il s'était aussitôt +retiré. + +Le clergyman sauta sur ses pieds; l'extrême terreur avait fait place à +une réaction de témérité. Il réfléchit que le bruit du train filant à +toute vapeur étouffait tout autre bruit, et il résolut, coûte que coûte, +de rendre la visite qu'il venait de recevoir. Se dépouillant de son +manteau, qui eût pu entraver la liberté de ses mouvements, il entra dans +le cabinet de toilette et s'arrêta pour écouter. Comme il l'avait +pressenti, on ne pouvait rien entendre, sauf ce fracas du train en +marche; posant sa main sur la porte du côté le plus éloigné, il se mit, +avec précaution, à l'ouvrir d'environ six pouces. Alors il s'arrêta et +ne put retenir une exclamation de surprise. + +John Vandeleur portait un bonnet de voyage en fourrure, avec des pans +pour protéger les oreilles; et ceci, joint au bruit de l'express, +expliquait son ignorance de ce qui se passait. Il est certain, du moins, +qu'il ne leva pas la tête, et poursuivit son étrange occupation. Entre +ses jambes était une boîte à chapeau ouverte. D'une main il tenait la +manche de son pardessus de loutre, de l'autre, un énorme couteau, avec +lequel il venait de couper la doublure de cette manche. Mr. Rolles avait +lu que quelques personnes portaient leur argent dans une ceinture, et +comme il ne connaissait que les ceintures en usage au jeu de cricket, il +n'avait jamais bien compris comment cela pouvait se faire. Mais là, +devant ses yeux, se produisait une chose beaucoup plus originale; car +John Vandeleur portait des diamants dans la doublure de sa manche; et +même, pendant que le jeune clergyman continuait d'épier, il put voir les +pierres tomber en étincelant, l'une après l'autre, au fond de la boîte à +chapeau. + +Rivé au sol, il suivit des yeux cette extraordinaire besogne. Les +diamants étaient pour la plupart petits et difficiles à distinguer. +Soudain le dictateur parut rencontrer un obstacle; le dos courbé sur sa +tâche, il employa les deux mains, mais ce ne fut qu'après un effort +considérable, qu'il tira de la doublure une grande couronne de diamants; +pendant quelques secondes il la tint en l'air, pour la mieux examiner, +avant de la placer avec le reste, dans la boîte à chapeau. Cette +couronne fut un trait de lumière pour Mr. Rolles; il la reconnut +immédiatement, comme ayant fait partie du trésor volé à Harry Hartley +par le vagabond. Il n'y avait pas moyen de se tromper; elle était +exactement telle que l'agent de police l'avait décrite; il y avait les +étoiles de rubis avec une grosse émeraude au centre; il y avait les +croissants entrelacés, il y avait les pendants taillés en poire, chacun +formé d'une seule pierre, qui donnaient une valeur singulière à la +couronne de lady Vandeleur. + +Mr. Rolles fut immensément soulagé; le dictateur était impliqué dans +l'affaire autant que lui-même; aucun des deux ne pourrait rien dire +contre l'autre. Dans le premier moment de satisfaction, il laissa +échapper un soupir; et, comme sa poitrine avait souffert de l'arrêt de +sa respiration, comme sa gorge était sèche, le soupir fut +involontairement suivi d'une petite toux. + +Mr. Vandeleur leva la tête; une sombre et implacable colère contracta +ses sourcils; ses yeux s'ouvrirent démesurément et sa mâchoire +inférieure s'abaissa avec une expression d'étonnement qui approchait de +la fureur. D'un geste instinctif, il avait couvert la boîte avec son +manteau. Pendant une demi-minute, les deux hommes se regardèrent en +silence. Ce moment ne fut pas long, mais il suffit à Mr. Rolles; ce +novice était, nous l'avons dit, de ceux qui prennent rapidement une +décision dans les occasions graves; il résolut d'agir d'une manière +singulièrement audacieuse, et, tout en comprenant qu'il jouait sa vie +sur un hasard, il parla le premier: + +«Excusez-moi», dit-il. + +Le dictateur frissonna légèrement, et, lorsqu'il répondit, sa voix était +rauque. + +«Que cherchez-vous ici, monsieur? + +--Les diamants ont pour moi un intérêt tout particulier, répondit Mr. +Rolles d'un air aussi calme que s'il eût été en pleine possession de +lui-même. Deux connaisseurs doivent entrer en rapport. J'ai là une +bagatelle qui m'appartient et qui pourra peut-être me servir +d'introduction.» + +Ce disant il tira tout naturellement l'écrin de sa poche, fit étinceler, +l'espace d'une seconde, le diamant du Rajah, puis le remit aussitôt en +sûreté. + +«Il était jadis à votre frère», ajouta-t-il. + +John Vandeleur continuait à le considérer d'un air ahuri, mais il ne +parla ni ne bougea. + +«J'ai été charmé de constater, reprit le jeune homme, que nous avions +des pierres de la même collection.» + +L'autre se taisait, anéanti par la surprise. + +«Pardon, dit-il enfin, je commence à m'apercevoir que je deviens vieux! +Je ne suis positivement pas préparé à de certains petits incidents comme +celui-ci. Mais éclairez-moi sur un point; mes yeux me trompent-ils, ou +êtes-vous tout de bon un ecclésiastique? + +--Je suis dans les ordres, répondit Mr. Rolles. + +--Bien! s'écria l'autre; tant que je vivrai, je ne veux plus entendre +jamais prononcer un seul mot contre ceux de votre habit. + +--Vous me comblez, dit Mr. Rolles. + +--Oui, pardonnez-moi, répéta Vandeleur, pardonnez-moi, jeune homme. Vous +n'êtes pas un lâche, il me reste cependant à savoir si vous n'êtes pas +le dernier des fous. Peut-être, continua-t-il en se renversant sur son +siège, peut-être consentirez-vous à me donner quelques détails. Je dois +supposer que vous aviez un but, pour agir avec une impudence aussi +stupéfiante, et j'avoue que je suis curieux de le connaître. + +--C'est très simple, répondit le clergyman; cela vient de ma grande +inexpérience de la vie. + +--J'aimerais à en être persuadé», riposta Vandeleur. + +Alors Simon lui raconta toute l'histoire, depuis l'heure où il avait +trouvé le diamant du Rajah dans le jardin d'un pépiniériste, jusqu'au +moment où il avait quitté Londres par le train express. Il y ajouta un +rapide aperçu de ses sentiments et de ses pensées durant le voyage et +conclut par ces mots: + +«Quand je reconnus la couronne, je sus que nous étions dans une +situation identique vis-à-vis de la société, et cela m'inspira une idée +que, j'espère, vous ne trouverez pas mal fondée. Je me dis que vous +pourriez devenir en quelque sorte mon associé dans les difficultés et +dans les profits de mon entreprise. À quelqu'un de votre savoir spécial +et de votre incontestable expérience, la vente du diamant donnerait peu +d'embarras, tandis que pour moi, c'est une chose de toute impossibilité. +D'autre part, j'ai réfléchi que la somme que je perdrais en coupant le +diamant, et cela probablement d'une main maladroite, me permettrait de +vous payer très généreusement votre aide. Le sujet était délicat à +entamer et je manque peut-être de tact. Mais je dois vous prier de vous +souvenir que, pour moi, la situation est absolument nouvelle et que je +suis entièrement ignorant de l'étiquette en usage. Je crois, sans +vanité, que j'eusse pu vous marier ou vous baptiser d'une manière très +acceptable; mais chacun a ses aptitudes en ce monde, cette sorte de +marché ne figurait pas sur la liste de mes talents. + +--Je n'ai pas l'intention de vous flatter, répondit Vandeleur, mais, sur +ma foi, vous montrez des dispositions extraordinaires pour la vie +criminelle.... Vous possédez plus de talents que vous ne pouvez +l'imaginer, et, quoique j'aie vu nombre de coquins dans les différentes +parties du monde, je n'en ai jamais rencontré un qui fût aussi cynique +que vous. Réjouissez-vous, monsieur, vous êtes enfin dans votre +véritable voie! Quant à vous aider, vous pouvez me commander à votre +volonté. Je dois simplement passer une journée à Édimburg, pour des +affaires qui concernent mon frère; ceci terminé, je retourne à Paris, où +je réside habituellement. Libre à vous de m'accompagner. Et, avant un +mois, j'aurai amené, je pense, notre petite besogne à une conclusion +satisfaisante.» + +Ici, contrairement à toutes les règles de son art, notre auteur arabe +arrête l'HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN. Je regrette et je condamne de tels +procédés; mais je dois suivre mon original, et renvoyer le lecteur, pour +la fin des aventures de Mr. Simon Rolles, au prochain numéro de la +série, l'HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES. + + + + +HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES + + +Francis Scrymgeour, domicilié à Édimbourg, employé à la banque +Écossaise, avait atteint ses vingt-cinq ans dans l'atmosphère d'une vie +paisible, honorable et toute de famille. En bas âge, il perdit sa mère; +son père, homme de sens et d'une extrême probité, lui fit donner une +excellente éducation scolaire, en même temps qu'il lui inculquait des +habitudes d'ordre et d'économie. Affectueux et docile, Francis profita +avec zèle de ces avantages et, dans la suite, se consacra coeur et âme à +des fonctions assez ingrates. Ses distractions principales consistaient +en une promenade chaque samedi, un dîner de famille de temps à autre et +une excursion annuelle d'une quinzaine de jours dans les montagnes ou +même sur le continent. Il gagnait à vue d'oeil dans l'estime de ses +supérieurs et jouissait déjà d'un traitement de deux cents livres +sterling, avec espérance de le voir s'élever ultérieurement jusqu'au +double de cette somme. Peu de jeunes gens étaient plus satisfaits de +leur sort que Francis Scrymgeour, peu, il faut le dire, aussi laborieux +et, aussi remplis de bonne volonté. Le soir, après avoir lu le journal, +il jouait quelquefois de la flûte pour amuser son père, qui lui +inspirait le plus tendre respect. + +Un jour, il reçut d'une étude d'avoué très connue dans la ville un +billet réclamant la faveur d'une entrevue immédiate. La lettre portait +sur son enveloppe les mots «personnelle et confidentielle», et lui était +adressée non pas chez lui, mais à la banque; deux détails insolites qui +excitèrent au plus haut point sa curiosité. + +Il se rendit donc avec empressement à cette sommation. L'avoué +l'accueillit gravement, le pria de s'asseoir et, dans le langage ardu +d'un homme d'affaires consommé, procéda, sans plus de préambules, à +l'exposé de la question. + +Une personne qui devait rester inconnue, mais qu'il avait toutes les +raisons possibles de considérer, bref, un personnage de quelque +notoriété dans le pays, désirait faire à Francis une pension annuelle de +cinq cents livres sterling, le capital étant confié aux soins de l'étude +et de deux dépositaires qui devaient également garder l'anonyme. Cette +libéralité était subordonnée à de certaines conditions, dont aucune, +d'ailleurs, n'impliquait rien d'excessif ni de déshonorant. + +L'avoué répéta ces derniers mots avec une emphase qui semblait indiquer +le désir de ne pas s'engager davantage. + +Francis lui demanda de quelle nature étaient ces conditions. + +«Comme je vous l'ai deux fois fait remarquer, répondit-il, elles ne sont +ni excessives ni déshonorantes; mais en même temps je ne puis vous +dissimuler qu'elles sont d'une espèce peu commune. En vérité, le cas est +dans l'ensemble si parfaitement en dehors de nos pratiques ordinaires +que si j'ai consenti à m'en charger, c'est par égard pour la réputation +du gentleman qui me le confiait et, permettez-moi d'ajouter, Mr. +Scrymgeour, poussé par l'estime que des rapports, bien fondés, je n'en +doute pas, m'ont inspirée pour votre personne.» + +Francis le supplia d'être plus explicite. + +«Vous ne sauriez croire, dit-il, à quel point ces conditions +m'inquiètent. + +--Elles sont au nombre de deux, répliqua l'homme de loi, de deux +seulement, et vous vous rappellerez que la somme dont il s'agit s'élève +à cinq cents livres par an, sans frais; j'avais omis d'ajouter, sans +frais.» + +L'avoué fixa sur son nouveau client un regard solennel. + +«La première, poursuivit-il, est extrêmement simple. Vous vous trouverez +à Paris dans l'après-midi du dimanche 15 de ce mois; vous vous +présenterez au bureau de location de la Comédie-Française, où vous +trouverez un coupon pris en votre nom, qui vous attend. Vous êtes prié +de rester assis tout le temps du spectacle à la place retenue; voilà +pour la première condition. + +--J'aurais certainement préféré que ce fût un jour de semaine, répondit +Francis, qui était très religieux, mais après tout, pour une fois.... + +--Et à Paris, cher monsieur, ajouta l'avoué d'un ton conciliant; je suis +moi-même quelque peu timoré, mais dans les circonstances présentes, et à +Paris, je n'hésiterais pas un instant.» + +Et tous les deux de rire ensemble. + +«L'autre condition est plus importante. Il s'agit d'un mariage. Mon +client, prenant à votre bonheur un intérêt profond, désire vous guider +dans le choix d'une épouse. Il désire vous guider absolument, +entendez-le bien. + +--Expliquons-nous, je vous prie, interrompit Francis. Dois-je épouser +quiconque il plaira à cette invisible personne de me présenter, fille ou +veuve, blanche ou noire? + +--Je puis vous assurer, répondit l'avoué, que votre bienfaiteur tiendra +compte des rapports d'âge et de position. Quant à la race, j'avoue que +ce point m'a échappé et que j'ai omis de m'en informer; qu'à cela ne +tienne, je vais, si vous le désirez, en prendre note, et vous en serez +avisé à bref délai. + +--Monsieur, dit Francis, il reste à savoir si tout ceci n'est pas une +indigne mystification. Ce que vous m'exposez est inexplicable, +invraisemblable. Tant que je ne pourrai voir plus clair, ni découvrir +quelque motif plausible, je vous déclare que je refuse de me prêter à +cette opération. Si vous ne connaissez pas le fond des choses, si vous +ne le devinez pas ou si vous n'êtes pas autorisé à le dire, je prends +mon chapeau et je retourne à ma banque. + +--Je ne sais rien, répondit l'avoué, mais je devine souvent assez juste. +Pour moi, votre père seul est à la source de ce mystère. + +--Mon père! s'écria Francis avec un geste de dédain. Le digne homme n'a +jamais rien eu de caché pour moi, ni une pensée ni un sou! + +--Vous ne m'avez pas compris, dit l'avoué. Ce n'est pas à M. Scrymgeour +aîné que je fais allusion, car il n'est pas votre père. Quand sa femme +et lui s'établirent à Édimbourg, vous aviez déjà près d'un an et il y +avait trois mois à peine que vous étiez confié à leurs soins. Le secret +a été bien gardé, mais tel est le fait. Votre père est inconnu et, +encore une fois, je suis persuadé qu'il est l'auteur des offres que je +suis chargé de vous transmettre.» + +Il serait difficile de peindre la stupéfaction de Francis à cette +communication imprévue. + +«Monsieur, dit-il, confondu, après des révélations aussi foudroyantes, +vous voudrez bien m'accorder quelques heures de réflexion. Vous saurez +ce soir ce que j'aurai décidé.» + +L'avoué loua sa prudence, et Francis, s'étant excusé à la banque sous un +prétexte quelconque, gagna la campagne, où il fit une longue promenade +solitaire pour mieux passer en revue les différents aspects de cette +curieuse aventure. Le sentiment, agréable à tout prendre, de son +importance personnelle le rendait d'autant plus circonspect, mais +cependant le résultat de ses méditations ne pouvait être douteux. La +chair est faible; la rente de cinq cents livres sterling et les +conditions singulières qui y étaient attachées, tout cela avait un +attrait irrésistible. Il se découvrit une répugnance extrême pour ce nom +de Scrymgeour auquel longtemps il n'avait rien reproché, puis il +commença à trouver bien méprisables les horizons bornés de sa vie +d'autrefois, et, quand enfin son parti fut pris, il marcha avec un +sentiment de liberté et de force jusqu'alors inconnu; les perspectives +les plus joyeuses s'ouvraient devant lui. Il n'eut qu'un mot à dire à +l'avoué et immédiatement un chèque représentant deux trimestres arriérés +lui fut remis, car, par une attention délicate, la rente était antidatée +du 1er janvier. Avec ce chiffon de papier en poche, il revint chez lui; +l'entresol de Scotland street lui parut mesquin; pour la première fois +ses narines se révoltèrent contre l'odeur de la cuisine; il observa chez +son père adoptif quelques insuffisances de manières, quelques manques de +distinction qui le surprirent et le choquèrent. Bref, il se décida à +partir dès le lendemain pour Paris. + +Arrivant dans cette ville bien avant la date indiquée, il s'installa +dans un modeste hôtel fréquenté par des Anglais et des Italiens, et là, +il résolut de se perfectionner dans la connaissance de la langue +française. À cet effet, il prit un maître deux fois par semaine, engagea +de longues conversations avec des personnes errantes dans les +Champs-Élysées et fréquenta tous les théâtres. Ses habits avaient été +renouvelés, il se faisait raser et coiffer chaque matin, ce qui lui +donnait un air étranger et semblait effacer la vulgarité des années +écoulées. Enfin le fameux samedi arriva; il se rendit au bureau du +Théâtre Français. À peine eut-il dit son nom qu'un employé lui remit le +coupon dans une enveloppe dont l'adresse était encore humide. + +«On vient de le prendre à l'instant, dit ce personnage. + +--Vraiment! s'écria Francis. Puis-je vous demander quelle mine avait le +monsieur qui est venu? + +--Oh! votre ami n'est pas difficile à peindre. C'est un beau vieillard, +grand et fort, à cheveux blancs, et portant au travers du visage une +cicatrice de coup de sabre. Un homme ainsi marqué se laisse reconnaître. + +--Sans doute; merci de votre obligeance. + +--Il ne doit pas être bien loin; en vous dépêchant vous pourrez +peut-être le rejoindre.» + +Francis ne se le fit pas répéter deux fois et, s'élançant hors du +théâtre, il plongea ses regards avidement dans toutes les directions. +Malheureusement plus d'un homme à cheveux blancs était en vue, et, bien +qu'il se mit en devoir de les rattraper tous les uns après les autres, +pas un n'avait le coup de sabre. Pendant près d'une demi-heure il +explora les rues du voisinage, jusqu'à ce que, reconnaissant la folie de +cette recherche, il pensa qu'une promenade serait le moyen le meilleur +pour calmer son émotion; car le brave garçon avait été profondément +troublé par cette quasi-rencontre avec celui qui était, il n'en pouvait +douter, l'auteur de ses jours. + +Le hasard le conduisit par la rue Drouot et la rue des Martyrs jusqu'au +boulevard extérieur, et ce hasard-là le servit mieux que tous les +calculs; bientôt, en effet, il aperçut deux hommes qui, assis sur un +banc, semblaient absorbés dans un dialogue des plus animés. L'un était +jeune, brun, de belle apparence et portait, malgré son habit séculier, +le sceau indélébile de l'ecclésiastique; l'autre répondait en tous +points à la description donnée par l'employé du théâtre. Francis sentit +son coeur battre à se rompre dans sa poitrine il allait entendre la voix +de son père! Faisant un détour, il vint sans bruit s'asseoir derrière le +couple en question, qui, tout entier à ses affaires, ne prit pas garde à +lui. La conversation avait lieu en anglais. + +«Vos soupçons perpétuels commencent à m'ennuyer, Rolles, disait le +vieillard. Je fais ce que je peux, vous dis-je; un homme ne se procure +pas des millions en un jour. D'ailleurs de quoi vous plaignez-vous? Ne +vous ai-je pas écouté par pure complaisance, vous, un étranger, et ne +vivez-vous pas de mes générosités? + +--Dites de vos avances, Mr. Vandeleur, répliqua vertement le jeune +homme. + +--Avances, si vous voulez, et intérêt au lieu de complaisance si vous le +préférez, fit le vieillard d'un ton irrité. Je ne suis pas ici pour +chicaner sur des mots. Les affaires sont les affaires, et je vous +rappellerai que les vôtres sont trop louches pour les airs que vous +prenez. Fiez-vous à moi ou adressez-vous à un autre; mais, de grâce, +trêve à vos jérémiades. + +--J'apprends à connaître le monde, dit le jeune homme, et je vois +maintenant que si vous avez beaucoup de motifs pour me duper, vous n'en +avez aucun, en revanche, pour agir honnêtement. Moi non plus, je +n'éplucherai pas les mots: c'est pour vous-même que vous voulez le +diamant; vous le savez bien, osez dire le contraire!... N'avez-vous pas +déjà contrefait ma signature et fouillé mon logement en mon absence? Je +comprends la raison de tous ces délais; vous guettez votre proie, +parbleu, chasseur de diamant, et par moyens honnêtes ou non vous +l'aurez! Il faut que cela cesse, vous dis-je; ne me poussez pas à bout +ou je vous promets une surprise de ma façon. + +--C'est bien à vous de menacer! répondit Vandeleur. Deux autres, vous le +savez, peuvent se donner ce plaisir. Mon frère est à Paris, la police +est sur ses gardes, et, si vous persistez à me fatiguer de vos plaintes, +je vous préparerai aussi une petite surprise, Mr. Rolles; mais la mienne +sera unique et bonne. Comprenez-vous, ou faut-il vous parler hébreu? +Toutes choses ont des bornes et ma patience aussi. Mardi à sept heures, +pas un jour, pas une heure, pas une seconde avant, quand il s'agirait de +vous sauver la vie; et, si vous ne voulez pas attendre, allez au diable; +bon voyage.» + +Ce disant, le dictateur se leva; secouant la tête et brandissant sa +canne d'un air furieux, il se mit en marche dans la direction de +Montmartre, tandis que son compagnon demeurait assis sur le banc dans +l'attitude d'un découragement profond. + +Quant à Francis, comment dire sa consternation, son épouvante? +L'espérance et la tendresse qui agitaient son coeur au moment où il +s'était assis sur ce banc avaient fait place à l'horreur, au désespoir +le plus complet; sa pensée se porta involontairement vers le vieux +Scrymgeour, qui lui apparut comme un père autrement bon et respectable +que cet intrigant irascible et dangereux. Néanmoins il garda sa présence +d'esprit, et, sans perdre une minute, s'élança sur les pas du vieillard +balafré, à qui la colère semblait donner des ailes. Absorbé dans des +pensées furieuses, John Vandeleur marchait sans songer à regarder +derrière lui. Il s'arrêta très haut dans la rue Lepic, devant une maison +à deux étages garnie de persiennes vertes; de là on devait dominer tout +Paris et jouir de l'air pur des hauteurs. Toutes les fenêtres donnant +sur la rue étaient hermétiquement closes; quelques arbres montraient +leur tête par-dessus un mur élevé que hérissaient des pointes de fer; +John Vandeleur tira une clef de sa poche, ouvrit une porte et disparut. + +Une fois seul, Francis s'arrêta et regarda autour de lui. Le quartier +était désert et l'hôtel isolé au milieu du jardin; il devenait +impossible de continuer l'espionnage. Pourtant, un examen plus attentif +lui fit remarquer que le pignon d'une grande maison située à quelques +pas de là donnait sur le jardin, et que dans ce pignon une fenêtre était +percée. Il interrogea la façade et vit suspendu un écriteau: _Chambres +non meublées à louer_ _au mois_. Il s'informa; la chambre ayant vue sur +le jardin se trouvait précisément vacante. Francis n'hésita pas: il prit +cette chambre, paya d'avance et retourna à son hôtel chercher ses +bagages. + +Que le vieillard au coup de sabre fût ou non son père, que la piste +qu'il suivait fût fausse ou non, en tout cas, il avait évidemment mis le +doigt sur un noir mystère et il se promit de ne pas quitter son +embuscade tant qu'il ne l'aurait point débrouillé. + +De la fenêtre de son nouveau logis, Francis dominait complètement le +jardin de la maison aux persiennes vertes. Immédiatement en dessous de +lui, un assez beau marronnier ombrageait deux tables rustiques sur +lesquelles on devait dîner durant les grandes chaleurs de l'été. À part +une étroite allée sablée conduisant de la véranda à la porte de la rue, +et un petit espace laissé libre entre les tables et la maison, le sol +était entièrement recouvert par une végétation épaisse. Posté derrière +sa jalousie, car il n'osait l'ouvrir de peur d'attirer l'attention, +Francis observait la place sans rien voir de très significatif quant aux +moeurs de ses habitants. En somme, c'était un jardin de couvent et la +maison avait l'air d'une prison; on ne pouvait guère déduire de ce fait +que des habitudes de retraite et le goût de la solitude. Les persiennes +étaient toutes closes, la porte de la véranda fermée, le jardin, autant +qu'il en pouvait juger, absolument désert; une petite fumée bleuâtre, +s'échappant discrètement d'une des cheminées, révélait seule la présence +d'êtres vivants. + +Pour se donner une contenance et ne pas rester oisif, Francis avait +acheté une géométrie d'Euclide en français. Assis par terre et appuyé au +mur, il se mit à copier et à traduire, le dos de sa valise lui servant +de pupitre, car il n'avait ni table ni chaise. De temps à autre il +allait jeter un coup d'oeil sur la maison aux persiennes vertes: les +fenêtres restaient obstinément fermées et le jardin vide. + +Sa vigilance persévérante n'était pas récompensée et il commençait à +s'assoupir quand, entre neuf et dix heures, un coup de sonnette le tira +brusquement de sa torpeur; il se précipita vers son observatoire et +arriva à temps pour entendre grincer des serrures et remuer des chaînes. +Mr. Vandeleur, enveloppé d'une robe de chambre de velours noir et coiffé +d'un bonnet pareil, se montra ensuite une lanterne à la main, sortit de +la véranda et atteignit la porte grillée de la rue. Nouveau bruit de +verrous et de ferraille, puis Francis vit le mystérieux vieillard +revenir en escortant un individu de mine abjecte. + +Une demi-heure après, le visiteur fut reconduit et Mr. Vandeleur, posant +sa lanterne sur la table rustique, acheva tranquillement son cigare sous +le marronnier. Francis, qui, entre deux branches, ne perdait de vue +aucun de ses gestes, crut deviner à ses sourcils froncés et à la +contraction de ses lèvres, qu'une pensée pénible le préoccupait. Tout à +coup une voix de jeune fille se fit entendre dans la maison. + +«Dix heures! criait-elle. + +--J'y vais», répondit John Vandeleur. + +Il jeta son bout de cigare, reprit la lanterne et disparut sous la +véranda. Dès que la porte fut fermée, l'obscurité et le silence le plus +complet régnèrent autour de la maison, et Francis eut beau écarquiller +les yeux, il ne put découvrir le moindre rayon de lumière entre les +lames des persiennes. Les chambres à coucher, pensa-t-il, étaient de +l'autre côté. Il comprit la véritable raison de ce fait quand, le +lendemain, il revint à son observatoire dès l'aube, la dureté de sa +couche sur le plancher ne l'engageant pas à prolonger son sommeil. Les +persiennes s'ouvrirent toutes, mues par un ressort intérieur, et +découvrirent des rideaux de fer semblables aux fermetures des boutiques, +qui se relevèrent par un procédé analogue. Pendant une heure, les +chambres restèrent ouvertes à l'air frais du matin, puis Mr. Vandeleur +referma les volets de sa propre main. Tandis que Francis observait avec +étonnement toutes ces précautions, la porte de la maison s'ouvrit et une +jeune fille vint regarder dans le jardin. Elle rentra moins de deux +minutes après, mais ces deux minutes suffirent pour révéler aux yeux +éblouis de Francis les charmes les plus captivants. Une telle apparition +n'excita pas seulement sa curiosité, elle lui remit au coeur le courage +et l'espérance. Les allures suspectes de son père supposé cessèrent de +hanter son esprit; dès ce moment il adopta avec joie sa nouvelle +famille; que la jeune fille dût devenir sa soeur ou bien sa femme, il ne +doutait pas qu'elle ne fût un ange. Ce fut avec une terreur subite qu'il +réfléchit qu'après tout il ne savait pas grand-chose et avait pu se +tromper en suivant Mr. Vandeleur. + +Le portier, qu'il interrogea, lui donna peu de renseignements, mais ce +peu avait quelque chose de mystérieux et d'équivoque. Le locataire du +petit hôtel voisin était un Anglais prodigieusement riche et très +excentrique dans ses allures. Il possédait d'importantes collections, et +c'était pour les protéger qu'il avait fait poser ces pointes de fer sur +le mur, ces contrevents métalliques et tous ces systèmes compliqués de +serrures. Il vivait là seul avec Mademoiselle et une vieille servante, +ne voyant personne, sauf quelques visiteurs singuliers avec lesquels il +semblait avoir des affaires. + +«Est-ce que Mademoiselle est sa fille? demanda Francis. + +--Certainement, répondit le portier, c'est la fille de la maison, et +vous ne vous en douteriez guère à la voir travailler! Riche comme il +l'est, Mr. Vandeleur envoie pourtant sa _demoiselle_ au marché, le +panier au bras, ni plus ni moins qu'une servante. + +--Mais les collections? reprit Francis. + +--Monsieur, il paraît qu'elles valent beaucoup d'argent, voilà tout ce +que je sais. Depuis l'arrivée de ces gens-là, personne dans le quartier +n'a seulement dépassé leur porte. + +--Cependant, vous devez bien avoir quelque idée de ce qu'elles peuvent +être. Sont-ce des tableaux, des étoffes, des statues, des bijoux, quoi? + +--Ma foi, monsieur, répondit le bonhomme en haussant les épaules, ce +seraient des carottes, que je ne pourrais vous en dire davantage. Vous +voyez bien que la maison est gardée comme une forteresse.» + +Désappointé, Francis retournait à sa chambre quand le portier le +rappela. + +«Tenez, monsieur, je me souviens maintenant que la veille bonne m'a dit +un jour que son maître avait été dans toutes les parties du monde et +qu'il en avait rapporté beaucoup de diamants. Si c'est ça, on doit avoir +un joli coup d'oeil derrière ces volets.» + +Le fameux dimanche arriva. Aussitôt le théâtre ouvert, Francis fut à sa +place. Le fauteuil qui avait été pris pour lui était à deux ou trois +stalles du couloir de gauche et parfaitement en vue des baignoires +d'avant-scène. Comme cette place avait été choisie exprès, il n'était +pas douteux que sa situation ne fût significative; Francis jugea +d'instinct que la loge qui était à sa droite allait figurer sous une +forme quelconque dans le drame où il se trouvait lui-même jouer un rôle. +Et, de fait, cette loge était placée de telle sorte que ceux qui +l'occupaient pourraient le dévisager tout le temps du spectacle, en +échappant à son observation, si bon leur semblait, grâce aux écrans et à +la profondeur du réduit. Francis se promit donc de faire bonne garde; +tout en paraissant absorbé par la pièce, il surveillait la loge vide du +coin de l'oeil. + +Le second acte était commencé et déjà avancé même quand la porte +s'ouvrit; deux personnes se dissimulèrent dans le coin le plus obscur de +la loge. Francis étranglait d'émotion. C'étaient Mr. Vandeleur et sa +fille. Son sang bouillait dans ses veines, ses oreilles tintaient, la +tête lui tournait. Il n'osait regarder, de peur d'éveiller les soupçons; +son programme qu'il lisait et relisait dans tous les sens, passait du +blanc au rouge devant lui; quand il leva les yeux, la scène lui parut à +une lieue de distance et il trouva la voix, les gestes des acteurs +ridicules et impertinents. Enfin il se risqua à jeter un coup d'oeil +dans la direction qui l'intéressait et il sentit aussitôt que son regard +avait croisé celui de la jeune fille. Un frisson secoua ses membres, il +vit à la fois toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Que n'aurait-il pas +donné pour entendre ce qui se passait entre les Vandeleur, père et +fille! Que n'aurait-il pas donné pour oser prendre sa lorgnette et pour +pouvoir les examiner avec calme! Sa vie sans doute se décidait dans +cette loge, et lui, cloué sur ce fauteuil, ne pouvant ni intervenir ni +même suivre le débat, était condamné à souffrir dans une anxiété +impuissante. + +Enfin l'acte s'acheva, ses voisins se préparèrent à sortir. Il était +naturel qu'il en fit autant; mais alors, force était de passer devant la +loge en question. Faisant appel à tout son courage et regardant +obstinément le bout de ses souliers, il se leva et s'avança lentement, +car un vieux monsieur asthmatique le précédait. Qu'allait-il faire? +Aborderait-il les Vandeleur en passant? Lancerait-il dans la loge le +camélia de sa boutonnière? Relèverait-il la tête et jetterait-il un +regard de tendresse sur la jeune personne qui était sa soeur ou sa +fiancée? Tandis qu'il se débattait, aux prises avec ces alternatives +diverses, il eut la vision de sa douce et modeste existence à la banque +d'Écosse, et un regret fugitif du passé traversa son âme. Mais il +arrivait devant la loge: tout en se demandant encore ce qu'il devait +faire, il tourna la tête et leva les yeux. Une exclamation de +désappointement lui échappa, la loge était vide; pendant ses réflexions +la famille Vandeleur était partie. + +Une personne polie lui fit remarquer qu'il obstruait le passage; +machinalement il se remit à marcher et se laissa porter par la foule. Il +se retrouva dans la rue; là il s'arrêta, et l'air frais de la nuit remit +promptement l'équilibre dans ses facultés; mais sa tête pesait +lourdement sur ses épaules et, à sa grande surprise, il chercha +vainement le sujet des deux actes qu'il venait d'entendre; un +irrésistible besoin de sommeil succédait à tant d'agitations; hélant un +fiacre, il se fit reconduire chez lui, brisé de fatigue et dégoûté de la +vie. + +Le lendemain matin, Francis alla aux abords du marché, guetter le +passage de miss Vandeleur. Son attente ne fut pas trompée; vers huit +heures, il la vit déboucher d'une des rues. Elle était simplement et +presque pauvrement mise, mais dans sa démarche, dans sa taille, jusque +dans l'aisance avec laquelle elle portait son panier de ménagère, il y +avait une grâce, une distinction à laquelle on ne pouvait se méprendre. + +Tandis que Francis se glissait dans l'embrasure d'une porte, il lui +sembla qu'un rayon de soleil accompagnait cette délicieuse personne et +dissipait les ombres devant elle. Il la laissa le dépasser, puis il +sortit de sa cachette et l'appela par son nom: + +«Miss Vandeleur!» + +Elle se retourna et devint blanche comme une morte en le reconnaissant. + +«Pardon, continua-t-il; Dieu m'est témoin que je ne voulais pas vous +effrayer; d'ailleurs vous n'avez rien à craindre d'un serviteur aussi +dévoué que moi. Croyez-le, je n'ai ni la liberté ni le choix des moyens. +Je sens que nous avons beaucoup d'intérêts communs, mais sans comprendre +rien de plus. Je suis dans les ténèbres, dans l'impossibilité d'agir, +ignorant même qui sont mes amis ou mes ennemis.» + +La jeune fille murmura: + +«Je ne sais qui vous êtes. + +--Ah! si, mademoiselle, vous le savez, et bien mieux que moi-même. Sur +ce point surtout, daignez m'éclairer: dites-moi... poursuivit-il en +suppliant, qui suis-je? qui êtes-vous? et comment nos destinées +sont-elles entremêlées? Venez à mon secours, mademoiselle, un mot, un +seul mot, le nom de mon père, si vous voulez; et ma reconnaissance sera +sans bornes. + +--Je ne veux pas vous tromper, répondit la jeune fille. Je sais qui vous +êtes, mais je ne suis pas autorisée à vous l'apprendre. + +--Dites au moins alors que vous me pardonnez mon audace, et j'attendrai +aussi patiemment que je pourrai. Puisque le sort me condamne à une +ignorance cruelle, je me soumets; mais n'ajoutez pas à mes angoisses la +crainte de vous avoir pour ennemie. + +--Ce que vous avez fait était très naturel, et je n'ai rien à vous +pardonner. Adieu. + +--Ce doit donc être _adieu_? dit-il tristement. + +--Mais je n'en sais rien moi-même. Adieu quant à présent, si vous le +préférez.» + +Et sur ces mots elle s'éloigna d'un pas rapide. + +Francis rentra chez lui en proie à une violente émotion. + +L'Euclide fit peu de progrès ce jour-là et il passa plus de temps à la +fenêtre qu'à son bureau improvisé. Pourtant, à part le retour de miss +Vandeleur, qui retrouva son père savourant un londrès sous la véranda, +il n'eut rien à noter jusqu'à l'heure du déjeuner. + +Après avoir apaisé sa faim dans un restaurant du quartier, le jeune +homme retourna rue Lepic, plus impatient que jamais. Surprise! Un +domestique à cheval et tenant la bride d'une jument sellée se promenait +de long en large devant le mur du jardin. Le portier de Francis, adossé +contre la porte, fumait sa pipe, tout en s'absorbant dans la +contemplation de ce spectacle inusité. + +«Regardez, cria-t-il au jeune homme. La superbe bête! Un frère de M. +Vandeleur vient d'arriver en visite. C'est un grand homme, un général de +votre pays; vous devez bien le connaître de réputation. + +--Je n'ai jamais entendu parler d'un général Vandeleur, répondit +Francis, mais nous avons bien des officiers de ce grade, et d'ailleurs +mes occupations ont été exclusivement civiles. + +--C'est lui, reprit le portier, qui a perdu le grand diamant des Indes; +vous devez savoir cela, du moins, les journaux en ont assez parlé! +Aussitôt qu'il put se débarrasser de son concierge, Francis escalada ses +étages et courut à la fenêtre. Les deux Vandeleur étaient assis sous le +marronnier et causaient tout en fumant. Le général, petit homme rubicond +et sanglé dans sa redingote, offrait une certaine ressemblance avec son +frère, bien qu'il en fût plutôt la caricature; il avait quelque chose de +sa démarche dégagée et hautaine, mais il était beaucoup moins grand, +plus vieux, plus commun, et, somme toute, il faisait assez triste mine à +côté du dictateur. + +Penchés tous deux sur la table, ils paraissaient discuter avec +animation, mais si bas que Francis attrapait à peine un mot par-ci +par-là, ce qui lui suffit d'ailleurs pour se convaincre que la +conversation roulait sur lui-même et sur sa carrière. Il saisit +distinctement le nom de Scrymgeour, et s'imagina entendre celui de +Francis. + +Tout à coup le général se leva, en proie à une violente colère et se +répandit en exclamations. + +«Francis Vandeleur!» cria-t-il en soulignant le second nom. «Francis +Vandeleur, vous dis-je!» + +Le dictateur fit de tout le corps un geste moitié affirmatif, moitié +méprisant, mais sa réponse n'arriva pas jusqu'au jeune homme. + +Ce Francis Vandeleur, était-ce lui? Discutaient-ils donc sous quel nom +on allait le marier? Lui-même était-il bien éveillé et ses sens égarés +ne l'abusaient-ils pas? + +L'entretien avait repris à voix basse; puis, la discussion s'élevant +sans doute de nouveau entre les deux frères, la voix du général éclata +furieuse. + +«Ma femme? criait-il, j'en ai par-dessus la tête. Qu'on ne m'en parle +plus; son nom même m'est odieux.» + +Et les jurons s'entremêlaient aux coups de poing qui pleuvaient sur la +table. + +Son frère parut chercher à l'apaiser, et peu après le reconduisit. Ils +échangèrent une poignée de mains suffisamment cordiale, mais, à peine la +porte se fut-elle refermée sur le visiteur, que John Vandeleur partit +d'un éclat de rire qui vint sonner comme un écho diabolique aux oreilles +de Francis. + +La journée s'acheva sans amener rien de nouveau. Le jeune homme n'était +guère plus avancé que la veille, mais il se consolait en pensant que le +lendemain était le fameux mardi; le sort s'acharnât-il contre lui, il ne +pouvait manquer de faire quelque découverte importante. + +La journée fut longue; comme l'heure du dîner approchait, les +préparatifs commencèrent sous le marronnier. Sur une des tables que +Francis apercevait entre les branches, on apporta des piles d'assiettes, +les ingrédients de la salade, etc.; sur l'autre on dressa le couvert, +mais le feuillage la cachait presque entièrement à Francis et il devina +plutôt qu'il ne vit de l'argenterie et une nappe blanche. + +Mr. Rolles arriva à sept heures précises; il avait l'air méfiant d'un +homme qui se tient sur ses gardes, parlant peu et bas. Le dictateur, au +contraire, semblait fort joyeux; son rire remplissait le jardin, et, aux +modulations de sa voix, on devinait qu'il racontait des drôleries en +imitant l'accent de différents pays. Avant même qu'ils eussent fini leur +vermouth, tout sentiment de malaise semblait avoir disparu entre le +jeune clergyman et son interlocuteur et ils bavardaient comme une paire +de vieux amis. + +Miss Vandeleur fit enfin son entrée, apportant la soupière. Rolles se +précipita pour lui offrir son secours, qu'elle refusa en riant, et il y +eut un échange général de plaisanteries qui devaient avoir trait à cette +manière primitive de se servir soi-même. + +«On est plus à l'aise», déclarait Mr. Vandeleur. + +Un instant après ils étaient assis autour de la table et Francis les +perdit de vue; malheureusement, il n'entendait guère plus qu'il ne +voyait. À en juger par le babillage animé, par le bruit incessant de +couteaux et de fourchettes qui sortaient du marronnier, le repas était +gai, et Francis, qui grignotait un petit pain dans sa cachette, ne put +se défendre d'un mouvement d'envie. + +Les convives causaient entre chaque plat et s'attardèrent plus +longuement encore sur un dessert exquis arrosé d'un vin vieux débouché +avec soin par le dictateur lui-même. La nuit était pure, étoilée, sans +une brise; il commençait à faire sombre cependant et deux bougies furent +apportées sur le dressoir. Des flots de lumière émergeaient en même +temps de la véranda. Le jardin se trouva donc absolument illuminé. + +Pour la dixième fois peut-être, miss Vandeleur rentra dans la maison; +elle revint cette fois portant la cafetière, qu'elle posa sur le +dressoir; au même instant son père se leva en disant: + +«Le café, c'est de mon département.» + +Francis le vit se dresser de toute sa haute taille. Sans cesser de +causer par-dessus son épaule avec les autres convives, il remplit les +deux tasses; puis, par un mouvement de véritable prestidigitation, versa +dans l'une d'elles le contenu d'une très petite fiole. La chose fut si +vivement faite que celui qui ne le quittait pas des yeux eut à peine le +temps de s'en apercevoir. Une seconde après, Mr. Vandeleur était +retourné près de la table apportant les deux tasses. + +«Avant que nous ayons fini de boire, notre Juif sera sans doute ici», +dit-il. + +Il est impossible de décrire l'effroi et l'angoisse de Francis. Quel +complot se tramait donc là, devant lui? Il se sentait moralement obligé +d'intervenir, mais comment? C'était peut-être une simple plaisanterie, +et quelle mine ferait-il dans le cas où son avertissement tomberait à +faux? D'autre part, s'il y avait trahison, fallait-il dénoncer et perdre +l'homme auquel il devait la vie? Il commença là-dessus à s'apercevoir +qu'il jouait un rôle d'espion. L'attente devenait une torture cruelle; +son coeur avait des palpitations irrégulières, ses jambes fléchissaient +sous lui, une sueur froide l'inondait tout entier, il s'accrocha +défaillant à l'appui de la fenêtre. + +Plusieurs minutes, des siècles, se passèrent. La conversation semblait +languir; tout à coup on entendit un verre se briser, en même temps qu'un +autre bruit, sourd celui-là, comme si quelqu'un fût tombé le front sur +la table. Puis un cri perçant déchira l'air. + +«Qu'avez-vous fait? Il est mort! disait miss Vandeleur. + +--Silence! fit le terrible vieillard d'une voix si vibrante que Francis +ne perdit pas un mot. Il se porte aussi bien que moi. Prenez-le par les +talons, je vais le tenir par les épaules.» + +Des sanglots lui répondirent. + +«M'entendez-vous, reprit la même voix rude, ou faut-il vous faire obéir +de force? Choisissez, mademoiselle.» + +Il y eut une nouvelle pause, puis le dictateur continua d'un ton moins +violent: + +«Prenez les pieds de cet homme, il faut que je le porte dans la maison. +Ah! si j'étais plus jeune, rien au monde ne me retiendrait. Mais +aujourd'hui, l'âge, les dangers, tout est contre moi... mes mains +tremblent et il faut que vous m'aidiez. + +--C'est un crime! dit la jeune fille. + +--Je suis votre père.» + +Cet appel parut produire son effet; Francis entendit piétiner le +gravier, une chaise tomba, puis il vit le père et la fille traverser +l'allée et disparaître sous la véranda, portant un corps inanimé, +affreusement pâle, dont la tête pendait. Était-il mort ou vivant? En +dépit de l'affirmation de Mr. Vandeleur, Francis était fort inquiet. Un +crime venait d'être commis, une catastrophe terrible s'abattait sur la +maison aux persiennes vertes. À son grand étonnement, Francis sentit +l'horreur et le mépris faire place chez lui à un sentiment de pitié pour +le vieillard et pour l'enfant qu'un grand péril menaçait sans doute. Un +élan généreux le poussa; lui aussi lutterait avec son père contre le +monde, la justice et la fatalité; relevant brusquement la jalousie, il +sauta sur la fenêtre, étendit les bras et se jeta, les yeux fermés, dans +le feuillage du marronnier. + +Les branches craquaient sous lui sans qu'il pût en saisir une; enfin un +rameau plus fort se trouva sous sa main, il resta suspendu quelques +secondes, puis, se laissant aller, tomba lourdement contre la table. Un +cri d'alarme partit de la maison: sa singulière entrée n'était point +passée inaperçue. Peu lui importait; en trois bonds il fut sous la +véranda. + +Dans une petite pièce, tapissée de nattes et entourée de vitrines +remplies d'objets rares et précieux, Mr. Vandeleur était penché sur le +corps du clergyman. Il se releva comme Francis entrait et quelque chose +glissa de ses doigts dans ceux de sa fille; ce fut fait en un clin +d'oeil; à peine Francis avait-il eu le temps de voir, mais il lui sembla +que le coupable avait saisi cet objet sur la poitrine de sa victime et +qu'après l'avoir regardé un millième de seconde, il l'avait rapidement +passé à sa fille. Tout cela s'était produit en moins de temps qu'il n'en +faut pour le dire, tandis que Francis restait sur le seuil, un pied en +l'air. + +Se précipitant aux genoux du dictateur: + +«Père! s'écria-t-il, laissez-moi vous secourir. Traitez-moi en père et +vous trouverez chez moi tout le dévouement d'un fils.» + +Une explosion de jurons formidables fut toute la réponse qu'il obtint. + +«Père, fils, fils, père! Qu'est-ce que cette comédie? Comment êtes-vous +entré dans mon jardin, monsieur? Et, par le diable, qui êtes-vous? que +voulez-vous?» + +Abasourdi, Francis se releva sans mot dire. + +Tout à coup, comme frappé d'un trait de lumière, John Vandeleur se mit à +rire bruyamment. + +«Je vois, s'écria-t-il, je comprends, c'est le Scrymgeour! Très bien, +Mr. Scrymgeour, très bien, je vais vous mettre en quelques mots au +courant de votre situation. Vous vous êtes introduit chez moi par force, +sinon par ruse, à coup sûr sans y être invité, et vous choisissez pour +m'accabler de vos protestations de tendresse le moment où un hôte vient +de s'évanouir à ma table. Je ne suis pas votre père; puisque vous tenez +à le savoir, vous êtes le fils naturel de mon frère et d'une marchande +de poissons. J'avais pour vous une indifférence qui touche de près à +l'antipathie, et d'après ce que je vois de votre conduite, votre esprit +me paraît digne de votre extérieur. Je livre ces quelques remarques à +vos méditations, et je vous prie avant tout de me débarrasser de votre +présence. Si je n'étais pas occupé, ajouta-t-il avec un geste menaçant, +vous recevriez la plus belle rossée que ce bras ait jamais donnée!» + +Francis était pétrifié; il eût voulu être à cent lieues de cette maison +maudite; mais, ne sachant comment s'en aller ni quel chemin prendre, il +demeurait planté comme un piquet au milieu de la chambre. Miss Vandeleur +rompit le silence. + +«Père, vous êtes en colère... vous parlez sans savoir.... Mr. Scrymgeour +a pu se tromper, mais ses intentions étaient bonnes. + +--Merci, ma fille; vous me rappelez une autre observation que je crois +devoir faire à M. Scrymgeour. Mon frère, monsieur, a été assez absurde +pour vous accorder une pension. Il a eu la présomption et la sottise de +vouloir vous marier à cette demoiselle; vous lui avez été montré il y a +deux jours, et j'ai le plaisir de vous annoncer qu'elle a repoussé avec +dégoût l'idée d'une pareille union. Permettez-moi d'ajouter que j'ai +beaucoup d'influence sur mon frère, et qu'il ne tiendra pas à moi +qu'avant la fin de la semaine vous ne soyez renvoyé sans le sou à votre +paperasserie.» + +Le ton du vieillard était, s'il est possible, plus blessant encore que +ses paroles. Devant cette haine furieuse, Francis perdit la tête; il +cacha son visage entre ses mains et un sanglot souleva sa poitrine. + +Miss Vandeleur intervint de nouveau. + +«Mr. Scrymgeour, dit-elle d'une voix douce, ne vous affligez pas des +paroles de mon père. Je ne ressens pour vous aucune aversion; au +contraire, j'ai demandé à faire avec vous plus ample connaissance; ce +qui se passe ce soir ne m'inspire, croyez-le bien, que beaucoup d'estime +et de pitié.» + +À ce moment, Simon Rolles agita convulsivement le bras, il revenait à +lui, n'ayant absorbé qu'un violent narcotique. Vandeleur se pencha, +examina son visage, puis se releva en disant: + +«Allons, puisque vous êtes si satisfaite de sa conduite, prenez une +lumière, mademoiselle, et montrez à ce bâtard le chemin de la porte.» + +La jeune fille s'empressa d'obéir. + +«Merci, lui dit Francis dès qu'ils furent seuls dans le jardin, merci du +fond de l'âme. Vos paroles resteront dans ma mémoire comme un souvenir +consolateur attaché à cette nuit, qui a été la plus cruelle de ma vie. + +--J'ai dit ce que je pensais, répondit-elle, j'étais indignée de vous +voir si injustement traité.» + +Ils avaient atteint la porte de la rue, et miss Vandeleur, posant sa +lumière sur le gravier, se mit à détacher les chaînes. + +«Encore un mot, dit Francis: est-ce que je ne dois plus vous revoir? + +--Hélas! vous avez entendu mon père. Je ne peux qu'obéir. + +--Dites au moins que ce n'est pas de votre plein gré... que ce n'est pas +vous qui me chassez. + +--Non, dit-elle, vous me semblez un brave et honnête garçon. + +--Alors, donnez-moi un gage.» + +La main sur la dernière serrure, elle s'arrêta un instant; tous les +verrous étaient tirés, il ne restait plus qu'à pousser la porte. + +«Si j'y consens, répondit-elle, promettez-vous de m'obéir de point en +point? + +--Mademoiselle, tout ordre venant de vous m'est sacré.» + +Elle tourna la clef et ouvrit la porte. + +«Eh bien, soit; mais vous ne savez pas ce que vous demandez. Quoi qu'il +arrive et quoi que vous entendiez, ne revenez pas ici. Marchez le plus +vite que vous pourrez jusqu'à ce que vous ayez atteint les quartiers +éclairés et fréquentés, et là encore tenez-vous sur vos gardes; vous +êtes en péril plus que vous ne le pensez. Promettez-moi de ne pas +regarder ce gage avant que vous ne soyez en sûreté. + +--Je le promets», répondit Francis. + +Elle lui mit dans la main un mouchoir roulé, et, le poussant dans la rue +avec une vigueur dont il ne la croyait pas capable: + +«Maintenant, lui cria-t-elle, sauvez-vous!» + +La porte retomba, loquets et verrous furent replacés. + +«Allons, se dit Francis, puisque j'ai promis!...» + +Et il descendit rapidement la rue. Il n'était pas à cinquante pas de la +maison quand un cri diabolique retentit soudain dans le silence de la +nuit. Instinctivement, il s'arrêta, un autre passant en fit autant, les +habitants des maisons voisines se mirent aux fenêtres. Cet émoi semblait +l'oeuvre d'un seul homme, qui hurlait de rage et de désespoir, comme une +lionne à qui l'on a volé ses petits, et Francis ne fut pas moins surpris +qu'effrayé d'entendre son nom s'élever au milieu d'une volée de jurons +en anglais. Son premier mouvement fut de retourner en arrière; mais, se +rappelant l'avis de miss Vandeleur, il pensa que le mieux était de hâter +le pas, et il se remettait en marche, quand le dictateur, tête nue, +cheveux au vent, criant et gesticulant, passa à côté de lui comme un +boulet de canon. + +«Je l'ai échappé belle! pensa Francis. Je ne sais pas ce qu'il peut me +vouloir, mais il n'est certes pas bon à fréquenter pour le quart +d'heure, et je ferai mieux d'obéir à cette aimable fille.» + +Il retourna sur ses pas pour prendre une rue latérale et gagner la rue +Lepic, se laissant poursuivre de l'autre côté. Le calcul était mauvais. +Il n'avait en réalité qu'une chose à faire: entrer dans le plus proche +café, et laisser passer le gros de l'orage. Mais, outre que Francis +n'avait pas l'expérience de la guerre, sa conscience très nette ne lui +faisait appréhender rien de plus qu'une entrevue désagréable, chose dont +il lui semblait avoir fait ce soir-là un apprentissage plus que +suffisant. Il se sentait endolori de corps et d'esprit. + +Le souvenir de ses contusions lui rappela tout à coup que son chapeau +était resté dans sa chambre et que ses vêtements avaient tant soit peu +souffert de son passage à travers les branches du marronnier. Il entra +dans le premier magasin venu, acheta un chapeau de feutre à larges bords +et fit réparer sommairement le désordre de sa toilette. Quant au gage de +miss Vandeleur, toujours dissimulé sous son mouchoir, il l'avait mis en +sûreté dans la poche de son pantalon. + +À quelques pas de la boutique, il sentit un choc soudain: une main +s'abattit sur son épaule, tandis qu'une bordée d'injures lui entrait +dans les oreilles. C'était le dictateur, qui, ayant renoncé à rattraper +sa proie, remontait chez lui par la rue Lepic. + +Francis était un robuste garçon, mais il ne pouvait lutter ni de force +ni d'adresse avec un tel adversaire; après quelques efforts stériles, il +se rendit. + +«Que me voulez-vous? demanda-t-il. + +--C'est ce que vous saurez là-bas», répondit l'autre d'un air farouche. +Et il entraîna le jeune homme du côté de la maison aux persiennes +vertes. + +Tout en paraissant renoncer à la lutte, Francis guettait l'instant +propice pour se sauver. D'une brusque secousse, il se dégagea, laissant +le col de son paletot dans la main de son agresseur, et il reprit sa +course dans la direction du boulevard. Les chances étaient retournées; +si John Vandeleur était le plus fort, Francis était de beaucoup le plus +agile des deux, et il fut bientôt perdu dans la foule. Il reprit haleine +un instant, puis, de plus en plus intrigué et inquiet, il continua de +marcher rapidement jusqu'à la place de l'Opéra, éclairée comme en plein +jour par la lumière électrique. + +«Voilà qui suffirait, je pense, à miss Vandeleur», se dit-il. + +Tournant à gauche, il suivit le boulevard, entra au bar américain et +demanda un bock. L'établissement était à peu près désert; il était trop +tôt ou trop tard pour les habitués. Deux ou trois messieurs étaient +dispersés à des tables isolées; mais Francis, absorbé dans ses propres +réflexions, ne remarqua pas leur présence. + +Il s'installa dans un coin et tira le mouchoir de sa poche: l'objet +qu'entourait ce mouchoir se trouva être un élégant étui en maroquin, +qui, s'ouvrant par un ressort, découvrit aux yeux épouvantés du jeune +homme un diamant de taille monstrueuse et d'un éclat extraordinaire. Le +fait était si parfaitement inexplicable, la valeur de cette pierre si +évidemment exceptionnelle, que le jeune Scrymgeour resta pétrifié, +anéanti, les yeux rivés sur l'écrin grand ouvert, dans l'attitude d'un +homme frappé d'idiotisme. + +Une voix, calme et impérieuse tout ensemble, lui glissa ces mots: + +«Fermez cet écrin et faites bonne contenance.» + +En levant les yeux, Francis vit devant lui un homme de la physionomie la +plus distinguée, jeune encore et vêtu avec une élégante simplicité; il +avait quitté l'une des tables voisines et, apportant son verre, était +venu s'asseoir près de Francis. + +«Fermez cet écrin, répéta l'étranger, et remettez-le dans votre poche, +où je suis persuadé qu'il n'aurait jamais dû se trouver. Tâchez de +perdre cet air abasourdi et traitez-moi comme si j'étais une personne de +votre connaissance, rencontrée par hasard. Allons, vite, trinquez avec +moi. Voilà qui est mieux. Vous n'êtes qu'un amateur, monsieur, je +suppose?» + +L'inconnu prononça ces mots avec un sourire plein de sous-entendus et se +renversa sur sa chaise en lançant dans l'air une ample bouffée de tabac. + +«Pour l'amour de Dieu, dit Francis, apprenez-moi qui vous êtes et ce que +veut dire tout ceci. J'obéis à vos injonctions, et vraiment je ne sais +pas pourquoi; mais j'ai traversé ce soir tant d'aventures bizarres, et +tous ceux que je rencontre se conduisent si singulièrement, que j'en +arrive à croire que j'ai perdu la tête ou que je voyage dans une autre +planète. Votre physionomie m'inspire confiance, monsieur; vous paraissez +être un homme d'expérience, sage et bon; dites-moi pourquoi vous +m'abordez ainsi. + +--Chaque chose a son temps, répondit l'étranger; j'ai le pas sur vous. +Commencez par me dire, vous, comment il se fait que le diamant du Rajah +soit en votre possession. + +--Le diamant du Rajah! répéta Francis. + +--À votre place je ne parlerais pas si haut. Oui, monsieur, le diamant +du Rajah; c'est lui que vous avez dans votre poche, et cela sans aucun +doute. Je le connais bien, l'ayant vu plus de vingt fois dans la +collection de sir Thomas Vandeleur. + +--Sir Thomas Vandeleur?... Le général... mon père! + +--Votre père! Je ne savais pas que le général Vandeleur eût des enfants. + +--Monsieur, je suis fils naturel», répondit Francis en rougissant. + +L'autre s'inclina d'un air grave: ce fut le salut d'un homme qui +s'excuse silencieusement auprès de son égal, et Francis se sentit +aussitôt rassuré, réconforté, toujours sans savoir pourquoi. La présence +de cet inconnu lui faisait du bien et lui inspirait confiance; il lui +semblait toucher la terre ferme. Un sentiment de respect involontaire le +poussa tout à coup à ôter son chapeau, comme s'il se fût trouvé en +présence d'un supérieur. + +«Je vois, dit l'étranger, que vos aventures n'ont pas été d'un genre +précisément pacifique. Votre col est déchiré, votre visage porte des +égratignures et vous avez une blessure à la tempe. Peut-être +excuserez-vous ma curiosité si je vous demande de m'expliquer la cause +de ces accidents et comment il se fait qu'un objet volé de pareille +valeur se trouve dans votre poche. + +--Détrompez-vous, repartit Francis avec beaucoup de vivacité; je ne +possède aucun objet volé. Si vous faites allusion au diamant, je l'ai +reçu, il n'y a pas une heure, des mains mêmes de miss Vandeleur, rue +Lepic. + +--Miss Vandeleur! rue Lepic! Vous m'intéressez plus que vous ne croyez, +monsieur. Continuez, je vous prie. + +--Ciel!...» s'écria Francis. + +Un éclair venait de traverser sa mémoire. N'avait-il pas vu Mr. +Vandeleur plonger sa main dans le gilet de son convive évanoui pour y +saisir quelque chose? Ce quelque chose, il en avait maintenant la +certitude, c'était un étui en maroquin! + +«Vous trouvez une piste? demanda l'étranger. + +--Écoutez, répondit Francis; je ne sais qui vous êtes, mais je vous +crois capable de me venir en aide. Je suis dans une situation +inextricable, j'ai besoin de conseil et d'appui; puisque vous m'y +invitez, je vais tout vous dire.» + +Et il lui raconta brièvement son odyssée depuis le jour où il avait été +appelé chez l'avoué, à Édimbourg. + +«Cette histoire n'est pas banale, dit l'étranger, quand le jeune homme +eut fini, et votre position est certainement scabreuse. Bien des gens +vous conseilleraient de chercher votre père pour lui remettre le +diamant; quant à moi, j'ai d'autres vues.--Garçon! cria-t-il, priez le +directeur de l'établissement de venir me parler.» + +Dans son accent, dans son attitude, Francis reconnut de nouveau +l'habitude évidente du commandement. Le garçon s'éloigna et revint +bientôt suivi du gérant de l'endroit, qui se confondait en saluts +obséquieux. + +«Ayez la bonté de dire à monsieur mon nom, fit l'étranger en désignant +Francis. + +--Monsieur, dit l'important fonctionnaire en s'adressant au jeune +Scrymgeour, vous avez l'honneur d'être assis à la même table que Son +Altesse le prince Florizel de Bohême.» + +Francis se leva précipitamment et s'inclina devant le prince, qui le +pria de se rasseoir. + +«Merci, dit le prince Florizel au gérant; je suis fâché de vous avoir +dérangé pour si peu de chose.» + +Et, d'un signe de la main, il le congédia. + +«Maintenant, reprit-il en se tournant vers Francis, donnez-moi le +diamant.» + +L'écrin lui fut remis aussitôt en silence. + +«Très bien; vous agissez sagement. Toute votre vie vous vous féliciterez +de vos infortunes de ce soir. Un homme, Mr. Scrymgeour, peut être +assailli par des difficultés sans nombre; mais, s'il a l'intelligence +saine et le coeur vaillant, il sortira de toutes avec honneur. Ne vous +tourmentez plus; vos affaires sont entre mes mains, et, avec l'aide de +Dieu, je saurai les amener à une heureuse issue. Suivez-moi, s'il vous +plaît, jusqu'à ma voiture.» + +Le prince se leva et, laissant une pièce d'or au garçon, il conduisit le +jeune homme à quelques pas du café, où l'attendaient deux domestiques +sans livrée et un coupé fort simple. + +«Cette voiture, dit-il à Francis, est à votre disposition. Rassemblez +vos bagages le plus promptement possible, et mes domestiques vous +conduiront à une villa des environs de Paris où vous pourrez attendre +tranquillement la conclusion de vos affaires. Vous trouverez là un +jardin agréable, une bibliothèque bien composée, un cuisinier passable, +de bons vins et quelques cigares que je vous recommande. Jérôme, +ajouta-t-il, se tournant vers un des laquais, vous avez entendu ce que +je viens de dire; je vous confie Mr. Scrymgeour, vous veillerez à ce +qu'il soit bien traité.» + +Francis balbutia quelques phrases de reconnaissance. + +«Il sera temps de me remercier, dit le prince, quand votre père vous +aura reconnu et que vous épouserez Miss Vandeleur.» + +Sur ces mots, il s'éloigna, sans se presser, dans la direction de +Montmartre. Un fiacre passait, il y monta en jetant une adresse au +cocher; un quart d'heure après, ayant congédié son cocher à l'entrée de +la rue, il sonnait à la porte de Mr. Vandeleur. + +La grille fut ouverte avec précaution par le dictateur lui-même. + +«Qui êtes-vous? demanda-t-il. + +--Vous excuserez cette visite tardive, Mr. Vandeleur. + +--Votre Altesse est toujours la bienvenue», répondit le vieillard en +s'effaçant. + +Le prince pénétra dans le jardin, marcha droit à la maison et, sans +attendre son hôte, ouvrit la porte du salon. Il y trouva deux personnes +assises: l'une était miss Vandeleur, les yeux rougis par des larmes +récentes; un sanglot la secouait encore de temps en temps. Dans l'autre +personne, Florizel reconnut un jeune homme qui, quelques semaines +auparavant, l'avait abordé au club pour lui demander des renseignements +littéraires. + +«Miss Vandeleur, dit Florizel en la saluant, vous paraissez fatiguée. +Mr. Rolles, si je ne me trompe? J'espère, monsieur, que vous avez tiré +profit de l'étude de Gaboriau.» + +Le clergyman semblait absorbé dans des pensées amères; il ne répondit +pas et se contenta de saluer sèchement, tout en se mordant les lèvres. + +«À quel heureux hasard dois-je l'honneur de recevoir la visite de Votre +Altesse? demanda Vandeleur qui arrivait derrière le prince. + +--Je viens pour affaires, et, quand j'aurai terminé avec vous, je +prierai Mr. Rolles de m'accompagner dans une petite promenade. Mr. +Rolles, je vous ferai remarquer, par parenthèse, que je ne suis pas +encore assis.» + +Le jeune ecclésiastique sauta sur ses pieds en s'excusant; là-dessus le +prince prit un fauteuil près de la table, tendit son chapeau à +Vandeleur, sa canne à Rolles, et, les laissant debout près de lui, +s'exprima en ces termes: + +«Je suis venu pour affaires, comme je vous l'ai dit; mais, si j'étais +venu pour mon plaisir, j'aurais été fort mécontent de votre accueil. +Vous, Mr. Rolles, vous avez manqué de respect à votre supérieur; vous, +Vandeleur, vous me recevez le sourire aux lèvres, tout en sachant fort +bien que vos mains ne sont pas pures. Je prétends ne pas être +interrompu, monsieur, ajouta-t-il impérieusement, je suis ici pour +parler et non pour écouter; je vous prie donc de m'entendre avec respect +et de m'obéir à la lettre. Dans le plus bref délai possible, votre fille +épousera, à l'ambassade, Francis Scrymgeour, mon ami, fils reconnu de +votre frère. Vous m'obligerez en donnant au moins dix mille livres +sterling de dot. Quant à vous, je vous destine une mission de quelque +importance dans le royaume de Siam, et je vous en aviserai par écrit. +Maintenant, monsieur, répondez en deux mots. Acceptez-vous, oui ou non, +ces conditions? + +--Votre Altesse me permettra de lui adresser humblement deux objections, +dit Vandeleur. + +--Je permets.... + +--Votre Excellence a appelé Mr. Scrymgeour son ami; si j'avais soupçonné +qu'il fût l'objet d'un si grand privilège, je l'aurais traité avec un +respect proportionné à cette faveur. + +--Vous interrogez adroitement, dit le prince; mais je ne me laisse pas +prendre à vos insinuations perfides. Vous avez mes ordres: n'eussé-je vu +jamais avant ce soir la personne en question, ils n'en seraient pas +moins catégoriques. + +--Votre Altesse interprète ma pensée avec sa finesse habituelle, reprit +Vandeleur, et il ne me reste plus à ajouter que ceci: j'ai +malheureusement mis la police aux trousses de Mr. Scrymgeour; dois-je +retirer ou maintenir mon accusation de vol? + +--À votre guise; c'est affaire entre votre conscience et les lois de ce +pays. Donnez-moi mon chapeau; et vous, Mr. Rolles, suivez-moi. Miss +Vandeleur, je vous souhaite le bonsoir. Votre silence, ajouta-t-il en +s'adressant à Vandeleur, équivaut, n'est-ce pas, à un consentement +formel? + +--Puisque je ne puis faire autrement, je me soumets; mais je vous +préviens franchement, mon prince, que ce ne sera pas sans une dernière +lutte. + +--Prenez garde, dit Florizel, vous êtes vieux et les années sont peu +favorables aux méchants; votre vieillesse sera plus mal avisée que la +jeunesse des autres. Ne me provoquez pas, ou vous me trouverez autrement +rigoureux que vous ne l'imaginez. C'est la première fois que j'ai dû me +mettre en travers de votre route; veillez à ce que ce soit la dernière.» + +Sur ces mots, Florizel sortit du salon en faisant signe au clergyman de +le suivre. Le dictateur les accompagna avec une lanterne et se mit à +ouvrir une fois de plus les divers systèmes de fermeture si compliqués +derrière lesquels il s'était cru à l'abri de toute intrusion. + +«Maintenant que votre fille ne peut plus m'entendre, dit le prince en se +retournant sur le seuil, laissez-moi vous dire que j'ai compris vos +menaces. Vous n'avez qu'à lever la main pour amener sur vous une ruine +immédiate et irrémédiable.» + +Le dictateur ne répondit pas, mais à peine le prince lui eut-il tourné +le dos qu'il lança un geste de menace plein de haine furieuse; puis, +tournant le coin de la maison, il courut de toute la vitesse de ses +jambes jusqu'à la station de voitures la plus proche. + +Ici, dit mon auteur arabe, le fil des événements s'écarte une fois pour +toutes de la maison aux persiennes vertes; encore une aventure, et nous +en aurons fini avec le Diamant du Rajah. Ce dernier anneau de la chaîne +est connu parmi les habitants de Bagdad sous le nom d'«AVENTURE DU +PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.» + + + + +AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE. + + +Le prince Florizel ne quitta Mr. Rolles qu'à la porte du modeste hôtel +où logeait ce dernier. Ils causèrent beaucoup et le jeune homme fut plus +d'une fois ému jusqu'aux larmes par la sévérité mêlée de bienveillance +que le prince mit dans ses reproches. + +«Ma vie est perdue, dit-il enfin. Venez à mon secours; dites-moi ce que +je puis faire. Je n'ai, hélas! ni les vertus d'un prêtre ni le +savoir-faire d'un fripon. + +--Maintenant que vous êtes humilié, dit Florizel, je n'ai plus à vous +donner d'ordres; le repentir se traite avec Dieu et non avec les +princes, mais si vous me permettez un conseil, partez pour l'Australie +comme colon, cherchez une occupation active, travaillez de vos bras, au +grand air, tâchez d'oublier que vous avez été prêtre, tâchez d'oublier +l'existence de cette pierre maudite. + +--Maudite, en effet. Où est-elle maintenant, et quels nouveaux malheurs +prépare-t-elle à l'humanité? + +--Elle ne fera plus de mal à personne, elle est dans ma poche. Vous +voyez, ajouta le prince en souriant, que votre repentir, si jeune qu'il +soit, m'inspire confiance. + +--Que Votre Altesse me permette de lui toucher la main, murmura Mr. +Rolles. + +--Non, répondit Florizel, pas encore.» + +Le ton qui accompagna ces derniers mots sonna éloquemment à l'oreille du +coupable; quand, quelques minutes après, le prince s'éloigna, il le +suivit longtemps des yeux en appelant les bénédictions célestes sur cet +homme de bon conseil. + +Pendant plusieurs heures, le prince arpenta seul les rues les moins +fréquentées. Il était fort perplexe. Que faire de ce diamant? Fallait-il +le rendre à son propriétaire, qu'il jugeait indigne de le posséder? +Fallait-il, par quelque mesure radicale et courageuse, le mettre pour +toujours hors de la portée des convoitises humaines? Qu'il fût tombé +entre ses mains par un dessein providentiel, ce n'était pas douteux, et, +en le regardant sous un bec de gaz, Florizel fut frappé plus que jamais +de sa taille et de ses reflets extraordinaires; c'était décidément un +fléau menaçant pour le monde. + +«Que Dieu me vienne en aide! pensa-t-il. Si je persiste à le regarder, +je vais le convoiter moi-même.» + +Enfin, ne sachant quel parti prendre, il se dirigea vers l'élégant petit +hôtel que sa royale famille possédait depuis des siècles sur le quai. +Les armes de Bohême sont gravées au-dessus de la porte et sur les hautes +cheminées; à travers une grille, les passants peuvent apercevoir des +pelouses veloutées et garnies de fleurs; une cigogne, seule de son +espèce dans Paris, perche sur le pignon et attire tout le jour un cercle +de badauds; des laquais à l'air grave vont et viennent dans la cour; de +temps à autre la grande grille s'ouvre et une voiture roule sous la +voûte. À divers titres, cet hôtel était la résidence favorite du prince +Florizel; il n'y arrivait jamais sans éprouver le sentiment du chez-soi +qui est une jouissance si rare dans la vie des grands. Le soir dont il +est question, ce fut avec un plaisir particulier qu'il revit ses +fenêtres doucement éclairées. Comme il approchait de la petite porte par +laquelle il entrait toujours lorsqu'il était seul, un homme sortit de +l'ombre et lui barra le passage avec un profond salut. + +«Est-ce au prince Florizel de Bohême que j'ai l'honneur de parler? + +--Tel est mon titre, monsieur. Que me voulez-vous? + +--Je suis un agent, chargé par Mr. le Préfet de police de remettre cette +lettre à Votre Altesse.» + +Le prince prit le pli qu'on lui tendait et le parcourut rapidement à la +lueur du réverbère; c'était, dans les termes les plus polis et les plus +respectueux, une invitation à suivre immédiatement à la préfecture le +porteur de la lettre. + +«En d'autres termes, dit Florizel, je suis arrêté? + +--Oh! rien ne doit être plus éloigné, j'en suis sûr, des intentions +réelles de Mr. le Préfet. Ce n'est pas un mandat d'amener, mais une +simple formalité dont on s'excusera certainement auprès de Votre +Altesse. + +--Et si je refusais de vous suivre? + +--Je ne puis dissimuler à Votre Altesse que tous pouvoirs m'ont été +donnés, répondit l'agent en s'inclinant. + +--Sur mon âme, votre audace me confond. Vous n'êtes qu'un agent et je +vous pardonne, mais vos chefs auront à se repentir de leur conduite. +Quel est le motif de cet acte impolitique? Remarquez que ma +détermination n'est pas prise et peut dépendre de la sincérité de votre +réponse; rappelez-vous aussi que cette affaire n'est pas sans gravité. + +--Eh bien, dit l'agent fort embarrassé, le général Vandeleur et son +frère ont osé accuser le prince Florizel d'un vol, s'il faut dire le +mot. Le fameux diamant, prétendent-ils, serait entre ses mains. Une +simple dénégation de la part de Votre Altesse suffira naturellement à +convaincre Mr. le Préfet; je vais même plus loin: que Votre Altesse +fasse à un subalterne l'honneur de lui déclarer qu'elle n'est pour rien +dans cette affaire, et je demanderai la permission de me retirer +sur-le-champ.» + +Le prince n'avait jusqu'alors considéré cet incident que comme une +bagatelle, fâcheuse uniquement au point de vue de ses conséquences +internationales. Au nom de Vandeleur, la réalité lui apparut dans toute +son horreur: non seulement il était arrêté, mais il était coupable! Il +ne s'agissait pas d'une aventure plus ou moins désagréable, mais d'un +péril imminent pour son honneur. Que faire? Que dire? Le diamant du +Rajah était en vérité une pierre maudite et il semblait à Florizel qu'il +dût être la dernière victime de son sinistre pouvoir. + +Une chose était certaine: il ne pouvait donner à l'agent l'assurance +qu'on lui demandait et il fallait gagner du temps. Son hésitation ne +dura pas une seconde. + +«Soit, dit-il, puisqu'il en est ainsi, allons ensemble à la Préfecture.» + +L'agent s'inclina de nouveau et suivit le prince à distance +respectueuse. + +«Approchez, dit Florizel, je suis disposé à causer; d'ailleurs, si je ne +me trompe, ce n'est pas la première fois que nous nous rencontrons. + +--Votre Altesse m'honore en se souvenant de ma figure; il y a huit ans +que je ne l'avais rencontrée. + +--Se rappeler les physionomies, c'est une partie de ma profession comme +c'est aussi une partie de la vôtre. De fait, un prince et un agent de +police sont des compagnons d'armes; nous luttons tous deux contre le +crime; seulement vous occupez le poste le plus dangereux tandis que +j'occupe le plus lucratif, néanmoins les deux rôles peuvent être +honorablement remplis. Je vais peut-être vous étonner, mais sachez que +j'aimerais mieux être un agent de police capable qu'un prince faible et +lâche.» + +L'officier parut infiniment flatté. + +«Votre Altesse, balbutia-t-il, rend le bien pour le mal et il répond à +un acte terriblement présomptueux par la plus aimable condescendance. + +--Qu'en savez-vous? Je cherche peut-être à vous corrompre. + +--Dieu me garde de la tentation! + +--J'applaudis à votre réponse; elle est d'un homme sage et honnête. Le +monde est grand; il est rempli de choses faites pour nous séduire, et il +n'y a pas de limites aux récompenses qui peuvent s'offrir. Quiconque +refuserait un million en argent, vendrait peut-être son honneur pour un +royaume ou pour l'amour d'une femme. Moi qui vous parle, j'ai connu des +provocations, des tentations tellement au-dessus des forces humaines, +que j'ai été heureux de pouvoir comme vous me confier à la garde de +Dieu. C'est grâce à ce secours journellement imploré que nous pouvons, +vous et moi, marcher aujourd'hui côte à côte avec une conscience qui ne +nous reproche rien. + +--J'avais toujours entendu dire que Votre Altesse était la bravoure +même, fit l'agent, mais j'ignorais que le prince Florizel fût religieux +en outre. Ce qu'il dit là est bien vrai. Oui, le monde est un champ de +bataille et on y rencontre de rudes épreuves. + +--Nous voici au milieu du pont, dit Florizel; appuyez-vous au parapet et +regardez. De même que les eaux courent et se précipitent, de même les +passions et les circonstances compliquées de la vie emportent dans leur +torrent l'honneur des coeurs faibles. Je veux vous raconter une +histoire. + +--Aux ordres de Votre Altesse», répondit l'agent. + +Et, imitant le prince, il s'accouda sur le parapet. La ville était déjà +endormie; tout faisait silence; sans les nombreuses lumières et la +silhouette des maisons qui se dessinait sur le ciel étoilé, ils auraient +pu se croire dans une campagne solitaire. + +«Un officier, commença Florizel, un homme plein de courage et de mérite, +qui avait su déjà s'élever à un rang éminent et conquérir l'estime de +ses concitoyens, visita, dans une heure funeste, les collections de +certain prince indien. Là, il vit un diamant d'une beauté si +extraordinaire que dès lors une seule pensée remplit son esprit et +dévora sa vie pour ainsi dire; honneur, amitié, réputation, amour de la +patrie, il se sentit prêt à tout sacrifier pour posséder ce morceau de +cristal étincelant. Pendant trois années il servit un potentat à demi +barbare comme Jacob servit Laban; il viola les frontières, il se rendit +complice de meurtres, d'attentats de toute sorte, il fit condamner et +exécuter un de ses frères d'armes qui avait eu le malheur de déplaire au +Rajah par son honnête indépendance; finalement, à une heure où la patrie +était en danger, il trahit un des corps qui lui étaient confiés et le +laissa écraser par le nombre. À la fin de tout cela, il avait récolté +une magnifique fortune et il revint chez lui rapportant le diamant si +longtemps envié. + +«Des années se passèrent, et un jour le diamant s'égara d'aventure. Il +tomba entre les mains d'un jeune étudiant, simple, laborieux, se +destinant au sacerdoce et promettant déjà de se distinguer dans cette +carrière de dévouement. Sur lui aussi, le mauvais sort est jeté +aussitôt; il abandonne tout, sa vocation, ses études, et s'enfuit avec +le joyau corrupteur en pays étranger. L'officier a un frère, homme +audacieux et sans scrupules, qui découvre le secret du jeune +ecclésiastique. Celui-là va-t-il prévenir son frère, avertir la police? +Non, le charme diabolique agira encore sur lui, il veut posséder seul le +trésor. Au risque de le tuer, il endort au moyen d'une drogue le +clergyman, attiré dans sa maison par une ruse, et il profite de cette +torpeur pour lui voler sa proie. + +«Après une suite d'incidents qui seraient ici sans intérêt, le diamant +passe aux mains d'un autre homme, qui, terrifié de ce qu'il voit, le +confie à un personnage haut placé et à l'abri de tout reproche.... + +«L'officier, continua Florizel, s'appelle Thomas Vandeleur; la pierre +précieuse et funeste, c'est le diamant du Rajah, et ce diamant, vous +l'avez devant vos yeux, ajouta-t-il en ouvrant brusquement la main.» + +L'agent recula, éperdu, avec un grand cri. + +«Nous avons parlé de corruption, reprit Florizel; pour moi cet objet est +aussi repoussant que s'il grouillait de tous les vers du sépulcre, aussi +odieux que s'il était formé de sang humain, du sang de tant d'innocents +qui coula par sa faute; ses feux sont allumés au feu de l'enfer, et, +quant aux crimes, aux trahisons qu'il a pu suggérer dans les siècles +passés, l'imagination ose à peine les concevoir. Depuis trop d'années il +a rempli sa noire mission, c'est assez de vies sacrifiées, c'est assez +d'infamies. Toutes choses ont un terme, le mal comme le bien, et, quant +à ce diamant, que Dieu me pardonne si j'agis mal, mais il verra ce soir +la fin de son empire.» + +Ce disant, Florizel fit un mouvement rapide de la main, le diamant +décrivit un arc lumineux, puis alla tomber dans la Seine. L'eau jaillit +alentour et il disparut. + +«Amen, dit gravement le royal justicier, j'ai tué un basilic. + +--Qu'avez-vous fait! s'écria en même temps l'agent de police, hors de +lui. Je suis un homme perdu. + +--Bon nombre de gens bien placés à Paris pourraient vous envier votre +ruine, repartit le prince avec un sourire. + +--Hélas! Votre Altesse me corrompt, moi aussi, après tout! + +--Que voulez-vous, je n'y pouvais rien! Maintenant, allons à la +Préfecture.» + +Peu après, le mariage de Francis Scrymgeour et de miss Vandeleur fut +célébré sans bruit, le prince faisant office de témoin. Les deux +Vandeleur ont eu vent, sans doute, du sort de leur butin, car d'énormes +travaux de draguage dans la Seine font l'étonnement et la joie des +flâneurs; ces travaux pourront continuer longtemps, puisqu'une mauvaise +chance a voulu jusqu'ici qu'on opérât sur l'autre bras de la rivière. +Quant au prince, ce sublime personnage ayant maintenant joué son rôle, +il peut, avec «l'auteur arabe», disparaître dans l'espace. Pourtant, si +le lecteur désire des informations plus précises, je suis heureux de lui +faire savoir qu'une récente révolution a précipité Florizel du trône de +Bohême, par suite de ses absences prolongées et de son édifiante +négligence en ce qui concernait les affaires publiques. Il tient à +présent, dans Rupert-Street, une boutique de cigares très fréquentée par +d'autres réfugiés étrangers. Je vais là de temps en temps fumer et +causer un brin, et je trouve toujours en lui l'être magnanime qu'il +était aux jours de sa prospérité; il conserve derrière son comptoir un +port olympien, et bien que la vie sédentaire commence à marquer sous son +gilet, il est encore incontestablement le plus beau des marchands de +tabac de Londres. + +FIN. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelles mille et une nuits, by +Robert-Louis Stevenson + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS *** + +***** This file should be named 18123-8.txt or 18123-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/2/18123/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Nouvelles mille et une nuits + +Author: Robert-Louis Stevenson + +Release Date: April 5, 2006 [EBook #18123] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS *** + + + + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> + +<h1>Robert-Louis Stevenson</h1> + +<h1>NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS</h1> +<hr style="width: 65%;" /> + +<p class="center"><a name="table" id="table"></a><b>Table des matières</b></p> + +<table summary="table"> +<tr><td> +<a href="#LE_ROMAN_ETRANGE_EN_ANGLETERRE"><b>LE ROMAN ÉTRANGE EN ANGLETERRE</b></a><br /><br /> +<a href="#I"><b> I</b></a><br /> +<a href="#II"><b> II</b></a><br /><br /> +<a href="#LE_CLUB_DU_SUICIDE"><b>LE CLUB DU SUICIDE</b></a><br /><br /> +<a href="#HISTOIRE_DU_JEUNE_HOMME_AUX_TARTES_A_LA_CREME"><b> HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME.</b></a><br /> +<a href="#HISTOIRE_DUN_MEDECIN_ET_DUNE_MALLE"><b> HISTOIRE D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE</b></a><br /> +<a href="#LAVENTURE_DES_CABS"><b> L'AVENTURE DES CABS</b></a><br /><br /> +<a href="#LE_DIAMANT_DU_RAJAH"><b>LE DIAMANT DU RAJAH</b></a><br /><br /> +<a href="#HISTOIRE_DUN_CARTON_A_CHAPEAU"><b> HISTOIRE D'UN CARTON À CHAPEAU</b></a><br /> +<a href="#HISTOIRE_DU_JEUNE_CLERGYMAN"><b> HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN</b></a><br /> +<a href="#HISTOIRE_DE_LA_MAISON_AUX_PERSIENNES_VERTES"><b> HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES</b></a><br /> +<a href="#AVENTURE_DU_PRINCE_FLORIZEL_ET_DUN_AGENT_DE_POLICE"><b> AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.</b></a><br /> +</td></tr> +</table> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_ROMAN_ETRANGE_EN_ANGLETERRE" id="LE_ROMAN_ETRANGE_EN_ANGLETERRE"></a><a href="#table">LE ROMAN ÉTRANGE EN ANGLETERRE</a></h2> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="I" id="I"></a><a href="#table">I</a></h2> + + +<p>Le nom de Robert-Louis Stevenson est attaché, en France, au souvenir +d'un livre d'étrennes, <i>l'Île au Trésor</i>, qui fit fureur il y a peu +d'années. La traduction de M. Philippe Daryl nous dispense de raconter +les lointains et merveilleux voyages de l'<i>Hispaniola</i>; disons seulement +que ce petit livre nous paraît être, par sa verve, son entrain, sa +fraîcheur, par le mouvement, le ton de vérité qui y règne, un des +modèles du genre.</p> + +<p>Si <i>Kidnapped</i>, qui vit le jour ensuite, s'adresse plus exclusivement, à +cause de la saveur écossaise dont il est imprégné, aux jeunes +compatriotes de son héros, David Balfour, l'histoire n'en est pas moins, +d'un bout à l'autre, amusante, et c'est une idée ingénieuse, en outre, +que d'avoir fait raconter la fin du drame jacobite par un whig qui se +trouve forcément enrôlé dans le camp de ses adversaires.</p> + +<p>La scène se passe en 1751, à l'époque où des oncles dénaturés pouvaient +encore faire embarquer les neveux qui les gênaient sur un brick de +mauvais renom, pour les envoyer à la Caroline, où ils étaient vendus +sans plus de formes. Comment ce gamin énergique et honnête, David +Balfour, échappe à son sort, et tout ce qu'il souffre dans une île +déserte, voisine des côtes d'Écosse, avant sa périlleuse équipée à +travers les Highlands, en compagnie d'Alan Breck Stewart, un rival +jacobite de d'Artagnan, voilà des aventures dont on peut dire ce que La +Fontaine disait de <i>Peau</i> <i>d'âne</i>; il n'est personne qui ne prenne un +plaisir extrême à lire <i>Kidnapped</i>. M. Stevenson s'y pose en compatriote +de Walter Scott et de Burns, il nous fait respirer sa bruyère natale et +met à tout ce qu'il touche le sceau d'une des qualités de sa race, la +<i>quaintness</i>: esprit, originalité, grâce un peu bizarre et parfois +maniérée, il y a de tout cela dans ce que peint par excellence ce mot de +<i>quaint</i>, si parfaitement intraduisible, quoiqu'il dérive de notre vieux +français, à en croire les dictionnaires.</p> + +<p>Écossais, Stevenson l'est encore,—il l'a prouvé depuis,—par le +sentiment du fantastique, le goût du surnaturel, la préoccupation des +lois morales, des problèmes philosophiques, et par je ne sais quelle +gaîté morose, <i>grim humour</i>, qui déconcerte et qui attache à la fois. +Mais il est, en même temps, cosmopolite, Parisien du boulevard, +Américain du Far-West, comme le montrent ses spirituelles notes de +voyages. Hier encore son adresse était à Honolulu; peut-être aujourd'hui +est-il de retour à New-York, qui le revendique comme Londres revendique +Henry James. Sa vie errante a formé une personnalité très curieuse, très +moderne et franchement excentrique, qui apparaît à travers une série de +productions d'inégale valeur, mais dont aucune n'est banale. Ce citoyen +du monde a bien vu tous les pays dont il parle, soit qu'il nous présente +<i>les Squatters du Silverado</i>, soit qu'il nous invite à glisser +lentement, à bord de son <i>Aréthuse</i>, sur les canaux de la Belgique et de +la France, soit qu'il s'arrête pour deviser familièrement avec ses amis +les peintres de Barbizon, sous les ombrages de la forêt de +Fontainebleau. Ici ou là, il rend son impression d'un trait net et +précis. Point de longueurs, point de remplissage inutile. Aucun de ses +ouvrages, en dépit de certaines exigences des éditeurs anglais +auxquelles il a refusé énergiquement jusqu'ici de se soumettre, n'a plus +d'un volume; la concision, la clarté incisive, une grande simplicité, +sont les qualités maîtresses de son style. Sceptique et railleur, il +réussit à nous captiver sans avoir jamais recours à l'élément +sentimental, et touche parfois des questions hardies sans tomber dans ce +qu'on est convenu d'appeler l'immoralité, bien qu'il ne se soucie guère +de nous montrer des personnages vertueux et qu'il ait le talent pervers +d'exciter notre sympathie en faveur d'individualités tout au moins +équivoques. Réussir, avec de pareilles tendances, à collaborer aux +bibliothèques d'éducation et de récréation, c'est la preuve d'une +souplesse peu commune.</p> + +<p>Après avoir assuré son empire sur des milliers de jeunes lecteurs dans +l'ancien et dans le nouveau monde, M. Stevenson paraît s'être dit: +«Voyons si les vieux seront plus difficiles, s'ils ne mordront pas, eux +aussi, à l'hameçon des contes bleus?» Et il lança ses <i>Nouvelles Mille +et une Nuits</i>, où la féerie se met au service de la réalité par un +procédé ravi à miss Thackeray. Combien de fois les talents à fracas +ont-ils profité des trouvailles faites par quelque talent plus modeste! +C'est miss Thackeray qui a dit la première: «Les contes de fées sont +partout et de tous les jours; nous sommes tous des princes et des +princesses déguisés, ou des ogres, ou des nains malfaisants. Toutes ces +histoires sont celles de la nature humaine, qui ne semble pas changer +beaucoup en mille ans, et nous ne nous lassons jamais des fées parce +qu'elles lui sont fidèles.» Seulement, l'auteur de <i>Five old friends</i> +place dans un milieu bourgeois de nos jours <i>la Belle au Bois dormant, +Cendrillon, la Belle et la Bête, le Petit Chaperon rouge</i>, etc., dont +les aventures modernisées n'ont rien que d'ordinaire, tandis que les +contes arabes que M. Stevenson transporte en Europe, sans changer rien à +leur allure coulante et négligée, conservent un caractère très +exceptionnel et sont, en somme, presque aussi merveilleux que dans les +<i>Mille et une Nuits</i> orientales.</p> + +<p>Prenons la première des nouvelles, et la meilleure, <i>le Club du +suicide</i>: nous n'avons pas de peine à reconnaître dans le prince +Florizel de Bohême, qui, pendant son séjour à Londres, rôde incognito +par les rues, le calife Haroun-al-Raschid, et dans son fidèle écuyer, le +colonel Geraldine, Giafar, grand vizir. Le verglas les ayant forcés à +chercher refuge dans un <i>bar</i> des environs de Leicester-square, ils +rencontrent un individu qui n'a de commun avec Bedreddin-Hassan que la +manie d'offrir des tartes à la crème aux gens qu'il ne connaît pas. +C'est le dénouement fou d'une carrière extravagante: le jeune homme aux +tartes à la crème (nous ne le connaîtrons que sous ce nom) prélude à la +mort par cette soirée burlesque. Le prince et son écuyer font semblant +d'être dans les mêmes dispositions que leur nouvelle connaissance, et +c'est ainsi qu'ils sont introduits par lui au <i>Club du suicide</i>, +rendez-vous de tous ceux qui, fatigués de la vie, désirent disparaître +sans scandale. Chaque nuit, une partie de cartes réunit ces désenchantés +autour du tapis vert. Le président du club, un dilettante d'espèce toute +particulière, bat et donne les cartes; le privilégié qu'un sort heureux +gratifie de l'as de pique disparaîtra avant l'aube par les soins +obligeants du membre de céans qui tourne l'as de trèfle. Ce jeu réunit +les émotions de la roulette, celles d'un duel et celles d'un +amphithéâtre romain, il fait goûter les impressions exquises de la peur; +les gens les plus revenus de tout y trouvent un dernier plaisir. M. +Malthus, par exemple, un paralytique, défiguré, ravagé par des excès +auxquels il ne peut plus se livrer, est membre honoraire, pour ainsi +dire. Il vient, de loin en loin, quand il en a la force, chercher une +excitation qui le réconcilie avec la vie en lui faisant redouter la +mort. Il a essayé de tout, et il en est à déclarer qu'en fait de +passions, aucune n'est enivrante autant que la peur; il est poltron avec +délices, et il badine avec des terreurs sans nom. Heureusement pour la +morale, il badine une fois de trop; l'as de pique lui échoit à la fin, +et le lendemain les journaux de Londres renferment, sous la rubrique: +<i>Triste accident</i>, un paragraphe qui apprend au public la mort de +l'honorable M. Malthus, tombé par-dessus le parapet de Trafalgar-square; +au sortir d'une soirée, il cherchait un cab; on attribue sa chute à une +nouvelle attaque de paralysie.</p> + +<p>Le prince Florizel aurait son tour, si Geraldine, vigilant et fidèle, ne +mettait la police secrète sur pied, en dépit des terribles serments par +lesquels s'engagent les membres du club. Personne n'est livré aux +tribunaux; le prince vient généreusement au secours de ceux des +désespérés qui méritent encore quelque pitié, puis il décide que le +repaire sera fermé et que son abominable président périra en duel. Ce +duel, qui doit avoir lieu sur le continent, est le sujet d'un second +récit beaucoup plus <i>sensationnel</i> encore que le premier, où il est +question d'un médecin et d'une malle qui contient un cadavre, celui de +l'adversaire désigné du président, lâchement assassiné par ce monstre.</p> + +<p>Certes, le lecteur, quel qu'il soit, attend la suite avec autant +d'impatience que le sultan des Indes, tenu en haleine par les points +suspensifs des contes de Schéhérazade; on passe, avec une fiévreuse +anxiété, à l'histoire suivante, qui est celle non pas d'un <i>Cheval +enchanté</i>, mais d'un simple <i>Cab</i>, lequel recueille des invités de bonne +volonté pour les conduire à une fête étrange dont la fin est le triomphe +du droit et le châtiment du crime, grâce à la vaillante épée du prince +Florizel. L'héritier d'un trône daigne se mesurer avec le pire des +scélérats. Nous le retrouverons plus tard, mêlé à d'autres aventures non +moins intéressantes, celles d'un diamant, et, comme tous les princes +qu'a mis en scène M. Stevenson, il finit en philosophe, renversé par une +révolution. C'est derrière le comptoir d'un débit de tabac qu'il +apparaît une dernière fois: ce redresseur de torts vend majestueusement +des cigares!</p> + +<p>On voit que la fantaisie humoristique n'est pas absente des récits de M. +Stevenson; les contrastes si marqués que permet, qu'exige même cette +qualité, très développée chez lui, produisent bien quelques fautes de +goût, mais une certaine façon qu'il a de se moquer de ses héros et de +lui-même relève ici néanmoins le <i>sensational novel</i>, qui a retrouvé +depuis peu, en Angleterre, un succès d'assez mauvais aloi. Du rang où +l'avait placé naguère Wilkie Collins, ce roman, nourri d'émotions +violentes, était tombé au niveau des élucubrations de feu Ponson du +Terrail. M. Stevenson eut le mérite de le rendre agréable aux délicats.</p> + +<p>Nous n'avons, du reste, nulle envie de défendre plus qu'il ne convient +la suite des <i>Nouvelles Mille et une Nuits</i>, inspirée par la <i>Dynamite</i> +et composée en collaboration avec Mme Stevenson. La confusion de la +tragédie et de la farce y est poussée trop loin. On croit être devant un +couple de jongleurs émérites, d'équilibristes habiles, dont les +périlleux exercices deviendraient fatigants pour le public, amusé +d'abord, s'ils se prolongeaient beaucoup; mais les aventures des trois +jeunes gens inutiles qui attendent leur fortune du hasard, sur le pavé +de Londres, sont presque aussi courtes que celles des trois <i>calenders</i>, +fils de rois, et la gracieuse conspiratrice qui les conduit l'un après +l'autre à deux doigts de leur perte ne prend pas en vain cinq noms +différents, car Clara Luxmore, dite Lake, dite Fonblanque, dite +Valdivia, dite de Marly, a autant d'imagination à elle seule que +pouvaient en avoir réunies les cinq dames de Bagdad. Son histoire de <i>la +Belle Cubaine</i> et de <i>l'Ange exterminateur</i> chez les Mormons sont des +contes bleus modernes de la plus piquante invraisemblance: ils +dissimulent cependant des complots anarchiques effroyables, mais tous si +maladroits qu'ils prêtent à rire. M. et Mme Stevenson traitent la +dynamite du haut en bas, refusant de la prendre au sérieux et faisant +rater toutes ses bombes, sauf deux ou trois qui éclatent au détriment de +ceux qui les fabriquent. Zéro, l'agitateur irlandais, et son complice +Mac-Guire, périssent assommés sous le ridicule. Si Clara, l'affidée de +ces deux <i>fantoccini</i> grotesques, obtient sa grâce et, à la fin, un bon +mari, c'est qu'elle est jolie à ravir, pleine d'inventions drôles, de +tours uniques, et surtout parce qu'au milieu de ses criminelles erreurs, +elle n'a jamais été sentimentale. L'assassin sentimental et phraseur, si +commun de nos jours, est conspué par M. Stevenson; celui-ci repousse +avec énergie l'intérêt malsain qui s'attache au crime politique, il +vénère les agents de police et leur dédie son livre, il fait grand cas +de l'autorité; par la bouche de son personnage favori, le prince +Florizel, resté fidèle au rôle de bon génie derrière un comptoir de +marchand de tabac, il déclare que l'homme est un diable faiblement lié +par quelques croyances, quelques obligations indispensables, et qu'aucun +mot sonore, qu'aucun raisonnement spécieux ne le déciderait à relâcher +ces liens. On voit que, pour un romancier <i>dans le mouvement</i>, M. +Stevenson a des principes <i>vieux style</i>.</p> + +<p>Dans <i>Prince Otto</i>, où les questions philosophiques et politiques +s'entremêlent à beaucoup de paradoxes, l'auteur de <i>New Arabian Nights</i> +nous prouve qu'il a lu <i>Candide</i> et qu'il se souvient aussi d'Offenbach. +Vous chercheriez en vain sur une carte la principauté de Grünewald, bien +que sa situation soit indiquée entre le grand-duché aujourd'hui éteint +de Gerolstein et la Bohême maritime. En revanche, le nom du premier +ministre, Gondremark, vous rappelle un acteur de <i>la Vie parisienne</i>. +Dans ce badinage sérieux, un peu trop délayé, on voit le prince Othon, +un gentil prince en porcelaine de Saxe, mériter le mépris de ses peuples +par sa conduite indigne d'un souverain, la conduite pourtant d'un galant +homme très chevaleresque, mais trop épris de la chasse, des petits vers +français et d'une jeune épouse ambitieuse, qui, finalement, prête les +mains à son incarcération dans une forteresse, pour être plus libre de +jouer le rôle de Catherine II ou de Sémiramis. Vous y verrez aussi +comment les témoignages d'héroïsme de la jolie Séraphine se bornent à un +coup de couteau donné au premier ministre, qui, jaloux de gouverner en +son nom, voudrait être un favori dans toute la force du terme, et +comment la proclamation de la république met fin, soudain, à ces +complots de cour, à ces intrigues, à ces drames secrets; comment le +prince et la princesse fugitifs et dépossédés, à pied, sans le sou, se +rencontrent dans la campagne, oublient leurs désastres, leurs grandeurs, +et se mettent tout simplement à s'aimer, ravis, en somme, de cette chute +qui les a jetés aux bras l'un de l'autre pour jamais. Ceux-ci ne +vendront pas du tabac, ils feront de la littérature en collaboration; un +recueil des plus médiocres a paru sous le titre «<i>Poésies</i>, par Frédéric +et Amélie.»</p> + +<p>La réconciliation de leurs altesses sur le grand chemin est un des rares +duos d'amour que nous ayons rencontrés au cours des romans qui nous +occupent. Il est charmant, ce duo, car l'esprit enfin y fait trêve, +l'esprit moqueur, léger, glacial et trop tendu dont M. Stevenson abuse, +et qui produit à la longue l'effet du pâté d'anguille. Pour ne trouver +que le ricanement perpétuel, autant revenir à nos incomparables contes +de Voltaire, dont l'auteur de <i>Prince Otto</i> s'est fortement pénétré. Où +il montre, en revanche, une véritable originalité de forme et de fond, +c'est dans l'exposition semi-scientifique d'un <i>Cas étrange</i>, qui mérite +de compter parmi les récits les plus suggestifs et les plus ingénieux +d'avatars et de transformations. L'histoire du <i>Docteur Jekyll et de Mr +Hyde</i> se détache en relief puissant sur la trame un peu mince du reste +de l'œuvre, et promet l'estime d'un ordre tout nouveau de lecteurs à M. +Stevenson. Nous osons à peine le lui dire, ayant compris qu'il craint +par-dessus tout de paraître terne et lourdement consciencieux. Terne, il +ne saurait l'être; le seul péril que l'on coure avec lui est dans +l'excès du brillant et dans sa confusion accidentelle avec le clinquant. +Quant à la conscience, elle ne sera jamais incompatible avec la liberté +chez cet Écossais greffé de Yankee et de Parisien agréablement bohème. +Qu'il ne s'inquiète donc pas de la nature de nos éloges. L'analyse +critique qui suit est d'ailleurs pour prouver que l'ouvrage le plus +grave de M. Stevenson n'a rien de particulièrement austère, ni surtout +d'ennuyeux.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="II" id="II"></a><a href="#table">II</a></h2> + + +<p>Quelques lenteurs, il faut en convenir, embarrassent le début. Peu nous +importent, par exemple, les idées et les habitudes de M. Utterson, un +personnage d'arrière-plan, dépositaire du testament bizarre qui fait +passer tous les biens de Henry Jekyll entre les mains de son ami Edward +Hyde, dans le cas de la disparition du testateur. Cette clause insolite +blesse le bon sens et les traditions professionnelles du notaire +Utterson; elle semble cacher quelque secret ténébreux, d'autant plus que +ledit Edward Hyde, prétendu «bienfaiteur» du docteur Jekyll et son +légataire universel, n'est connu de personne. Jamais Utterson n'en avait +entendu parler avant que le singulier document lui eût été confié, avec +mille précautions minutieuses; pourtant il est le plus ancien ami de +Jekyll, après le docteur Lanyon toutefois, qui, intimement lié jadis +avec son collègue, s'est peu à peu éloigné de lui, sous prétexte qu'il +donnait à corps perdu dans des hérésies scientifiques. Lanyon, lui non +plus, ne sait rien du mystérieux Hyde. Le seul renseignement que M. +Utterson ait jamais pu recueillir sur celui-ci est de nature à augmenter +sa perplexité; c'est le hasard qui le lui fournit.</p> + +<p>Un soir qu'il se promène dans un quartier populeux de Londres, avec son +jeune parent, M. Enfield, ce dernier lui fait remarquer, presque à +l'extrémité d'une petite rue commerçante, l'entrée d'une cour qui +interrompt la ligne régulière des maisons. Juste à cet endroit, un +pignon délabré avance sur la rue ses deux étages sans fenêtres, +au-dessus de la porte dépourvue, de marteau, une porte de derrière +apparemment.</p> + +<p>«Cette porte que voici, dit M. Enfield, se rattache dans ma pensée à une +singulière histoire.»</p> + +<p>Et il raconte l'acte de brutalité commis sous ses yeux, dans cette rue +même, contre un enfant, une petite fille, par un individu d'apparence +plus que désagréable, une espèce de gnome. Indigné, il a saisi le +coupable au collet, appelé au secours; un rassemblement s'est formé, et +M. Hyde, pour éviter un scandale, a payé une forte somme aux parents de +sa victime. Il s'est rendu sous bonne escorte à son domicile, la maison +délabrée en question, et est redescendu bientôt avec un chèque sur la +banque Coutts, signé du nom le plus honorable, un nom qu'Utterson devine +sans que son cousin ait besoin de le prononcer.</p> + +<p>«Et quelle figure a-t-il, ce Hyde?</p> + +<p>—Il n'est pas aisé de le peindre. Je n'ai jamais vu d'homme qui m'ait +inspiré autant de dégoût, sans que je puisse expliquer pourquoi. Il vous +donne l'impression d'un être difforme, et cependant je ne saurais +spécifier sa difformité. Il est extraordinaire, voilà le fait, il est +anormal. Je crois le voir encore, tant je l'ai peu oublié, et cependant +je ne trouve pas de paroles pour peindre l'effet que produit cette +infernale physionomie.»</p> + +<p>M. Utterson est plus ému qu'il ne veut le laisser paraître.</p> + +<p>«Sur la maison elle-même, demande-t-il, vous ne savez rien?</p> + +<p>—Si fait, j'ai observé que personne n'y entre jamais, sauf le héros +très repoussant de mon aventure. Elle n'est pas habitée, les trois +fenêtres grillées, sur la cour, restent toujours closes, mais les vitres +en sont propres, et, au-dessus, il y a une cheminée qui fume parfois, ce +qui donnerait l'idée que quelqu'un y vient accidentellement.»</p> + +<p>Le notaire Utterson voit que M. Enfield ne se doute pas que cette +vilaine bâtisse dépend de la maison de son ami Jekyll. Après avoir +soupçonné celui-ci de folie toute pure, il craint qu'il ne s'agisse +plutôt de quelque complicité honteuse. L'idée fixe le poursuit de +s'éclairer là-dessus. Il se met à guetter les secrets nocturnes du +quartier que fréquente l'odieux Hyde. Longtemps il attend en vain; mais, +certain soir, vers dix heures, les boutiques étant closes et la rue +silencieuse, au milieu du sourd mugissement de Londres, un pas retentit +rapide, un homme de petite taille apparaît, tire une clé de sa poche et +se dirige vers la maison indiquée.</p> + +<p>«M. Hyde?» lui dit le notaire en posant la main sur son épaule.</p> + +<p>L'homme tressaille et recule, mais sa terreur n'est que momentanée. +Reprenant aussitôt de l'empire sur lui-même, il répond:</p> + +<p>«C'est mon nom, en effet; que me voulez-vous?</p> + +<p>—Je suis un vieil ami du docteur Jekyll; on a dû vous parler de moi: M. +Utterson. Faites-moi une grâce, laissez-moi voir votre visage.»</p> + +<p>L'autre hésite, puis, après réflexion, se tourne d'un air de défi.</p> + +<p>«Maintenant je vous reconnaîtrai, dit Utterson. Cela peut être utile.</p> + +<p>—Oui, répond Hyde, il vaut mieux que nous nous soyons rencontrés... À +propos, vous avez besoin de savoir mon adresse.»</p> + +<p>Et il lui indique une rue, un numéro.</p> + +<p>«Mon Dieu! se dit le notaire, est-il possible qu'il ait, lui aussi, +songé au testament?...</p> + +<p>—Comment, ne m'ayant jamais vu, avez-vous pu me deviner? reprend Hyde.</p> + +<p>—D'après une description. Nous avons des amis communs.</p> + +<p>—Lesquels? balbutie Hyde.</p> + +<p>—Jekyll, par exemple.</p> + +<p>—Il ne vous a jamais parlé de moi, s'écrie l'autre en rougissant de +colère. Vous mentez.»</p> + +<p>Là-dessus, il a poussé la porte et disparu dans la maison, laissant +Utterson stupéfait.</p> + +<p>«Ce nain blême, au sourire timide et cynique à la fois, est certainement +fort laid, pense le notaire, mais sa laideur ne suffit pas à expliquer +la répulsion insurmontable que suscite sa présence. Il faut qu'il y ait +quelque chose en outre. Serait-ce qu'une âme noire peut transparaître +ainsi à travers son enveloppe de chair? Pauvre Jekyll! Si jamais j'ai lu +la signature de Satan sur un visage, c'est sur celui de ton nouvel ami.»</p> + +<p>En tournant la rue, on arrive devant un square bordé de belles maisons, +dont plusieurs sont déchues de leur rang d'autrefois, divisées en +appartements, en bureaux, en magasins. L'une d'elles, cependant, devant +laquelle s'arrête Utterson, a gardé un grand air d'opulence. Un vieux +domestique vient ouvrir.</p> + +<p>«Poole, lui dit Utterson, le docteur Jekyll est-il chez lui?»</p> + +<p>Sur sa réponse négative:</p> + +<p>«Je viens de voir M. Hyde s'introduire par la porte de l'ancienne salle +d'anatomie. Cela est-il permis en l'absence de votre maître?</p> + +<p>—Sans doute, car M. Hyde a une clé.</p> + +<p>—Je ne crois pas cependant avoir jamais rencontré ici ce jeune homme.</p> + +<p>—Oh! monsieur, on ne l'invite pas à dîner et il ne paraît guère de ce +côté-ci de la maison. Il entre et sort toujours par le laboratoire.»</p> + +<p>Utterson conclut de ces renseignements que le docteur, en ouvrant sa +maison à Hyde, subit la conséquence de quelque faute de jeunesse. Ce +doit être un supplice que de recevoir ainsi, bon gré, mal gré, +inopinément, cet être atroce, qui entre et sort furtivement, qui +peut-être est impatient d'hériter.... Il se promet de protéger Jekyll +contre l'influence équivoque qui s'est glissée à son foyer. Il profitera +pour cela du premier tête-à-tête.</p> + +<p>«Vous savez que je n'ai jamais approuvé votre testament, lui dit-il avec +hardiesse, et je l'approuve moins que jamais, car j'ai appris des choses +révoltantes sur ce jeune Hyde.»</p> + +<p>La belle figure intelligente du docteur s'assombrit à ces mots.</p> + +<p>«Inutile de me les dire, cela ne changerait rien; vous ne comprenez pas +ma position, répond-il avec une certaine incohérence. Je suis dans une +passe difficile, très difficile...»</p> + +<p>Et comme le notaire, espérant pouvoir le tirer de peine, presse Jekyll +de s'ouvrir à lui, il refuse, affirmant sur l'honneur qu'il est tout à +fait libre de se débarrasser, quand il voudra, de cet Edward Hyde, que, +par conséquent, ses amis doivent lui laisser le soin d'apprécier ce qui +convient. Assurément, il est attaché à ce garçon, il a pour cela des +raisons sérieuses.... Même il conjure Utterson de vaincre, quand il ne +sera plus, l'antipathie que lui inspire son héritier.</p> + +<p>«Je ne pourrai jamais le souffrir, dit le notaire.</p> + +<p>—Soit! répond Jekyll. Je vous prie seulement de l'aider au besoin, pour +l'amour de moi.»</p> + +<p>À une année de là, Londres tout entier est ému par un crime que rend +plus frappant la haute situation de la victime, sir Danvers Carew. Il y +a maintes preuves contre Hyde, et les circonstances font que M. Utterson +est amené à seconder la police dans ses recherches. La connaissance +qu'il a de l'adresse du meurtrier présumé permet de faire les +perquisitions nécessaires. Hyde habite, dans le quartier mal fréquenté +de Soho, une rue étroite et sombre, garnie de cabarets où l'on boit du +gin, de restaurants français du plus bas étage, de boutiques borgnes où +s'approvisionnent des femmes de mauvaise mine appartenant à toutes les +nationalités. C'est dans un pareil milieu que le protégé de Jekyll, +héritier d'un quart de million sterling, a élu domicile.</p> + +<p>Une vieille femme, aux allures louches, vient ouvrir la porte.</p> + +<p>«M. Hyde est, dit-elle, rentré très tard dans la nuit, mais pour +ressortir ensuite; il a des habitudes fort irrégulières, et disparaît +parfois un mois ou deux de suite.»</p> + +<p>Au nom de la loi, la maison est visitée en détail. Elle est à peu près +vide. Hyde n'habite que deux chambres meublées avec luxe; un grand +désordre toutefois y règne pour le moment, comme si l'on y avait fait à +la hâte des préparatifs de fuite: les vêtements traînent sur le tapis, +les tiroirs sont ouverts. Des cendres grises dans l'âtre indiquent que +l'on a brûlé des papiers; mais, derrière une porte, les agents +découvrent la moitié d'un bâton dont l'autre moitié est restée sanglante +sur le lieu du crime. Cette canne, d'un bois très rare, a été donnée +bien des années auparavant à son ami Jekyll par M. Utterson.</p> + +<p>Naturellement, la première impulsion de ce dernier est de courir chez le +docteur. Poole, le vieux domestique, l'introduit, en lui faisant +traverser la cour qui a été jadis un jardin, dans l'espèce de pavillon +que l'on appelle indistinctement le laboratoire ou la salle d'anatomie. +Le docteur a autrefois acheté la maison aux héritiers d'un chirurgien, +et s'occupe de chimie là où son prédécesseur s'occupait à disséquer. +Pour la première fois, le notaire est admis à visiter cette partie de la +maison, qui donne sur la petite rue, théâtre de sa première rencontre +avec Hyde. Il trouve le docteur, dans une vaste chambre garnie +d'armoires vitrées, d'un grand bureau et d'une psyché, meuble assez +déplacé dans un lieu pareil.</p> + +<p>«Savez-vous les nouvelles? lui demande Utterson.</p> + +<p>—On les a criées sur la place, répond Jekyll très pâle et frissonnant.</p> + +<p>—Un mot: j'espère que vous n'avez pas été assez fou pour cacher ce +misérable?</p> + +<p>—Utterson, s'écrie le docteur, je vous donne ma parole d'honneur que +tout est fini entre lui et moi! D'ailleurs, il n'a pas besoin de mon +secours, il est en sûreté. Personne n'entendra plus parler de Hyde.»</p> + +<p>L'homme de loi est étonné de ces façons véhémentes, presque fiévreuses:</p> + +<p>«Vous paraissez bien sûr de lui!</p> + +<p>—Sûr... absolument. Mais j'aurais besoin de votre conseil. J'ai reçu +une lettre, et je me demande si je dois la communiquer à la justice. +Décidez... j'ai perdu toute confiance en moi-même.</p> + +<p>—Vous craignez que cela n'aide à découvrir?...</p> + +<p>—Non, peu m'importe ce que deviendra Hyde. Je pensais à ma propre +réputation, que cette triste affaire met en péril.»</p> + +<p>Utterson, surpris de ce soudain accès d'égoïsme, demande à voir la +lettre; elle est d'une écriture renversée très singulière et conçue dans +des termes respectueux. Hyde exprime brièvement son repentir, en +s'excusant auprès du protecteur dont il a si mal reconnu les bontés; il +lui annonce qu'il a des moyens de fuite tout prêts.</p> + +<p>L'enveloppe manque; Jekyll prétend l'avoir brûlée par mégarde.</p> + +<p>«Encore une question, reprend Utterson: c'est Hyde, n'est-ce pas, qui +vous avait dicté ce passage de votre testament au sujet d'une +disparition possible?»</p> + +<p>Le docteur, défaillant, fait un signe affirmatif.</p> + +<p>«Je m'en doutais, dit Utterson. Le scélérat avait l'intention de vous +assassiner! Vous l'avez échappé belle!</p> + +<p>—Oh! j'ai reçu une terrible leçon!» s'écrie Jekyll, ensevelissant sa +tête entre ses deux mains. «Quelle leçon, mon Dieu!»</p> + +<p>Et cependant il tente, au moment même, de tromper son ami. En étudiant +l'autographe de Hyde, Utterson acquiert la preuve que la prétendue +lettre de l'assassin est de la main même de Jekyll, qui a changé +l'aspect des caractères en les renversant. Le docteur s'est donc fait +faussaire pour sauver un meurtrier!</p> + +<p>Cependant le temps s'écoule et l'assassin reste introuvable. On +recueille des détails sur le passé de l'homme, sur ses vices, sa +cruauté, ses relations ignobles et la haine qu'il a partout inspirée; +mais sur sa famille, sur ses origines, rien ne peut être découvert, +encore moins sur le lieu où il se cache. Une nouvelle vie semble avoir +commencé pour le docteur Jekyll; il ne s'occupe plus que de bonnes +œuvres. Charitable, il l'a toujours été, mais il devient religieux en +outre; il fréquente plus assidûment ses anciens amis, renoue des +relations très affectueuses avec le docteur Lanyon, et paraît heureux +comme il ne l'était pas depuis longtemps.</p> + +<p>Deux mois se passent ainsi; tout à coup, les amis de Jekyll trouvent sa +porte fermée. Il garde la chambre, ne reçoit personne. Utterson se +décide enfin à faire part de son inquiétude au docteur Lanyon. En +entrant chez celui-ci, il est stupéfait de le trouver changé, affaibli, +presque mourant:</p> + +<p>«Un coup terrible m'a frappé, explique Lanyon, je ne m'en relèverai +jamais; ce n'est plus qu'une question de semaines. Eh bien, je ne me +plains pas de la vie... je l'ai trouvée bonne... mais... si nous savions +tout, nous serions plus satisfaits de nous en aller.</p> + +<p>—Jekyll est malade, lui aussi», commence Utterson.</p> + +<p>À ce nom, la figure de Lanyon s'altère davantage encore; il lève une +main tremblante:</p> + +<p>«Que je n'entende plus parler du docteur Jekyll, dit-il avec +emportement. Il est mort pour moi.</p> + +<p>—Vous lui en voulez encore? s'écrie Utterson étonné. Songez que nous +sommes trois bien vieux amis, Lanyon, et que les intimités de jeunesse +ne se remplacent pas.</p> + +<p>—Inutile d'insister. Demandez-lui plutôt à lui-même....</p> + +<p>—Mais il ne veut pas me recevoir....</p> + +<p>—Cela ne m'étonne pas! Un jour ou l'autre, quand je ne serai plus, vous +apprendrez la vérité. Jusque-là, qu'il ne soit jamais question entre +nous d'un sujet que j'abhorre.»</p> + +<p>Utterson demande par écrit des explications à Jekyll; une réponse très +embrouillée lui parvient, dans laquelle le docteur exprime son intention +de se condamner désormais à une retraite absolue.</p> + +<p>Que faut-il supposer? Quelle catastrophe a donc pu survenir? L'idée de +la folie se présente de nouveau à l'esprit du notaire; les paroles de +Lanyon impliqueraient cependant tout autre chose. Il voudrait interroger +de nouveau le vieux savant, mais il n'en a pas l'occasion, car, en une +quinzaine de jours, cet homme d'une si haute valeur morale et +intellectuelle succombe. Il laisse à Utterson un paquet scellé qui ne +doit être ouvert par lui qu'après la disparition du docteur Jekyll. Pour +la seconde fois, ce mot de disparition, déjà tracé dans le testament, se +trouve accouplé au nom de Jekyll. Utterson contient à grand-peine sa +curiosité, mais le respect qu'il doit à la volonté expresse d'un mourant +le décide à laisser dormir les papiers dans un tiroir....</p> + +<p>Souvent il va prendre des nouvelles du docteur. Le fidèle Poole lui dit +toujours que son maître ne sort plus de ce cabinet mystérieux, au-dessus +du laboratoire, qu'il ne parle guère, ne lit plus et paraît absorbé dans +de tristes pensées. Un jour, Utterson s'avise de pénétrer dans la cour +sur laquelle donnent les trois fenêtres grillées, afin d'entrevoir au +moins le prisonnier volontaire. L'une de ces fenêtres est ouverte; le +docteur, assis auprès, l'air souffrant, accablé, aperçoit son ami et +consent à échanger de loin quelques mots avec lui. Mais, tout à coup, +une expression de terreur et de désespoir, une expression qui glace le +sang dans les veines du notaire, passe sur son visage, et la fenêtre se +reforme brusquement.</p> + +<p>À peu de temps de là, M. Utterson reçoit la visite de Poole épouvanté. +Le vieux serviteur le conjure de venir s'assurer par lui-même de ce qui +se passe. Il ne peut plus porter seul le poids d'une pareille +responsabilité. Tout le monde a peur dans la maison.</p> + +<p>En effet, quand Utterson pénètre chez le docteur, les autres domestiques +sont réunis tremblants, effarés, dans le vestibule, et on lui fait de +sinistres rapports. À la suite de Poole, il se dirige vers le pavillon +où s'est retranché Jekyll et monte l'escalier qui conduit au fameux +cabinet.</p> + +<p>«Marchez aussi doucement que possible et puis écoutez; mais qu'il ne +vous entende pas», dit Poole, sans que le notaire puisse rien comprendre +à cette étrange recommandation.</p> + +<p>Il annonce, par le trou de la serrure, M. Utterson.</p> + +<p>Une voix plaintive répond du dedans:</p> + +<p>«Je ne peux voir personne.»</p> + +<p>Et Poole, d'un air triomphant, reprend tout bas:</p> + +<p>«Eh bien, monsieur, dites si c'est vraiment la voix de mon maître?</p> + +<p>—Elle est bien changée, en effet.</p> + +<p>—Changée? On n'a pas été vingt ans dans la maison d'un homme pour ne +pas reconnaître sa voix. Non, monsieur, mon maître a disparu; dites-moi +maintenant qui est là, à sa place?»</p> + +<p>En parlant, il a entraîné M. Utterson dans une chambre écartée où nul ne +peut épier leur conciliabule.</p> + +<p>«Toute cette dernière semaine, celui qui hante le cabinet a demandé je +ne sais quel médicament. Mon maître faisait cela quelquefois. Il +écrivait son ordonnance, puis jetait la feuille de papier sur +l'escalier. Depuis huit jours nous n'avons vu de lui que cela... des +papiers. Il était enfermé; les repas mêmes devaient être laissés à la +porte. Eh bien, tous les jours, deux ou trois fois par jour, il y avait +des ordonnances sur l'escalier, et je devais courir chez tous les +chimistes de la ville; et chaque fois que j'avais apporté la drogue, un +nouveau papier me commandait de la rendre, parce qu'elle n'était pas +pure, et de chercher ailleurs. On a terriblement besoin de cette +drogue-là, monsieur...»</p> + +<p>L'un des papiers est resté dans la poche de Poole. Jekyll y a tracé les +lignes suivantes:</p> + +<p>«Le docteur Jekyll affirme à MM. *** que leur dernier envoi n'a pu +servir. En 18... il leur avait acheté une quantité considérable de cette +même poudre. Il les prie de chercher avec un soin extrême et de lui en +envoyer de la même qualité, à tout prix.»</p> + +<p>Jusque-là, l'écriture est assez régulière; mais, à la fin, la plume a +craché, comme si une émotion trop forte brisait toutes les digues.</p> + +<p>«Pour l'amour de Dieu, trouvez-m'en de l'ancienne!»</p> + +<p>«Ceci est assurément l'écriture du docteur, dit Utterson.</p> + +<p>—En effet, répond Poole; mais, peu importe son écriture, je l'ai vu....</p> + +<p>—Qui donc?</p> + +<p>—Je l'ai surpris un jour qu'il était sorti du cabinet et ne se croyait +pas observé. Ce n'a été qu'une minute; il s'est sauvé avec une espèce de +cri; mais je savais à quoi m'en tenir, et mes cheveux se sont hérissés +de crainte. Pourquoi mon maître aurait-il eu un masque sur la figure et +pourquoi aurait-il crié en s'enfuyant à ma vue?</p> + +<p>—Je crois que je devine, dit Utterson. Mon pauvre ami est atteint, sans +doute, d'une maladie qui le défigure autant qu'elle le fait souffrir, et +qu'il veut dérober à tous les yeux. De là ce masque qu'il porte pour +dissimuler quelque plaie affreuse, de là l'extraordinaire altération de +sa voix et l'impatience qu'il a de trouver un remède qui puisse le +soulager.</p> + +<p>—Non, monsieur, dit Poole résolument, cet être-là n'était pas mon +maître; mon maître est grand, solide, celui-là n'était guère qu'un nain. +Parbleu! depuis vingt ans, je le connais assez, mon maître! Non, l'homme +au masque n'était pas le docteur, et, si vous voulez que je vous dise ce +que je crois, un meurtre a été commis.</p> + +<p>—Puisque vous parlez ainsi, Poole, mon devoir est de m'assurer des +faits. J'enfoncerai cette porte.»</p> + +<p>Les deux hommes se munissent d'une hache et d'un tisonnier; ils envoient +un valet de pied robuste garder la porte du laboratoire. Une dernière +fois, Utterson écoute. Le bruit d'un pas léger se fait à peine entendre +sur le tapis.</p> + +<p>«Tout le jour et une bonne partie de la nuit, il marche ainsi de long en +large, dit le vieux domestique; une mauvaise conscience ne se repose +pas. Et une fois... une fois, j'ai entendu qu'il pleurait.... On aurait +dit une femme ou une âme en peine. Je ne sais quel poids m'est tombé sur +le cœur. J'aurais pleuré aussi.»</p> + +<p>Le moment est venu d'agir.</p> + +<p>«Jekyll, crie Utterson d'une voix forte, je demande à vous voir.»</p> + +<p>Pas de réponse.</p> + +<p>«Je vous avertis; nous avons des soupçons, je dois et je veux vous voir; +si ce n'est pas de votre plein gré, ce sera de force....</p> + +<p>—Utterson, réplique la voix, pour l'amour de Dieu, ayez pitié!»</p> + +<p>Ce n'est pas la voix de Jekyll décidément, c'est celle de Hyde. Quatre +fois la hache s'abat sur les panneaux qui résistent; un cri de terreur +tout animal a retenti dans le cabinet. Au cinquième coup, la porte +brisée livre passage aux assiégeants, qui, consternés du silence qui +règne désormais, restent irrésolus sur le seuil. Une lampe éclaire +paisiblement ce réduit studieux, un bon feu brille dans l'âtre, le thé +est préparé sur une petite table; sans les armoires vitrées remplies de +produits chimiques, on se croirait dans l'intérieur les plus bourgeois. +Mais, au milieu de la chambre, gît un cadavre, encore palpitant, celui +d'Edward Hyde. Il est vêtu d'habits trop grands pour lui, des habits à +la taille du docteur. Sa main crispée tient encore une fiole de poison. +Il s'est fait justice.</p> + +<p>Quant au docteur, on ne le retrouve nulle part; mais, sur la table, +auprès d'un ouvrage pieux pour lequel Jekyll avait exprimé à plusieurs +reprises beaucoup d'estime, et qui cependant est annoté de sa main avec +force blasphèmes, auprès des soucoupes remplies de doses mesurées d'un +sel blanc, que Poole reconnaît pour la drogue que son maître l'envoyait +toujours demander, il y a des papiers.</p> + +<p>En cherchant bien, Utterson découvre un testament qui lui lègue, chose +étrange, tout ce qui devait appartenir à Edward Hyde, puis une lettre +d'adieu et une confession dont il prend connaissance, après avoir lu le +manuscrit du docteur Lanyon.</p> + +<p>Ce manuscrit atteste un fait étrange. Le 9 janvier, Lanyon a reçu de son +vieux camarade de collège, Henry Jekyll, une lettre chargée qui +l'adjure, au nom de leur amitié ancienne, de lui rendre un service +duquel dépend son honneur, sa vie. Il s'agit d'aller prendre dans son +cabinet de travail, quitte à en forcer la porte, des poudres et une +fiole dont il indique exactement la place. Vers minuit un homme qu'il +devra recevoir en secret, après avoir renvoyé ses domestiques, viendra +lui dire le reste. Lanyon, sans rien comprendre à cet appel, obéit +exactement; il se rend chez Jekyll; le vieux Poole, lui aussi, a été +averti par lettre chargée. Un serrurier est là qui attend; on pénètre +dans le cabinet en forçant la serrure, on découvre, à l'endroit désigné, +des sels quelconques, une teinture rouge qui ressemble à du sang, un +cahier qui renferme nombre de dates couvrant une période de beaucoup +d'années, avec quelques notes inintelligibles. Lanyon, fort intrigué, +emporte le tout chez lui, et attend de pied ferme le visiteur nocturne, +auquel il va ouvrir lui-même.</p> + +<p>Ce visiteur est un petit homme dont l'aspect lui inspire un mélange +inconnu de dégoût et de curiosité. Il est vêtu d'habits beaucoup trop +grands, qui traînent par terre et flottent autour de lui. Son premier +mot est pour réclamer avec agitation les mystérieux objets trouvés chez +le docteur Jekyll; à leur vue, il pousse un soupir de soulagement, puis, +demandant un verre gradué, compte quelques gouttes de la liqueur, et y +ajoute une des poudres. Le mélange, d'abord rougeâtre, commence, tandis +que les cristaux se dissolvent, à prendre une nuance plus brillante, à +devenir effervescent et à exhaler des fumées légères. Soudain, +l'ébullition cesse, le liquide passe lentement du pourpre foncé au vert +pâle. L'étrange visiteur a bu d'un trait.... Il crie, chancelle, se +retient à la table, puis reste là, les yeux injectés, la bouche +entrouverte, respirant à peine. Un changement s'est produit: les traits +du visage semblent se fondre et se reformer. Lanyon recule d'un +soubresaut brusque, l'âme noyée dans une épouvante sans nom. Devant lui, +pâle, tremblant, les mains étendues comme pour retrouver son chemin à +tâtons au sortir du sépulcre, se tient Henry Jekyll!...</p> + +<p>C'est ce qu'il a entendu, ce qu'il a vu cette nuit-là qui a ébranlé la +vie du docteur Lanyon dans ses fondements mêmes. Le secret professionnel +s'impose à lui, mais l'horreur le tuera, car il ne peut se le +dissimuler, et cette pensée le hante jusqu'à une suprême angoisse, lui, +l'ennemi et le contempteur de la science occulte: l'être difforme qui +s'est glissé dans sa maison cette nuit-là est bien celui que poursuit la +police comme assassin de sir Danvers Carew....</p> + +<p>Quant à l'effrayante métamorphose, elle est expliquée par la confession +du docteur Jekyll:</p> + +<p>«Je suis né en 18..., avec une grosse fortune, quelques excellentes +qualités, le goût du travail et le désir de mériter l'estime des +meilleurs entre mes semblables, en possession, par conséquent, de toutes +les garanties qui peuvent assurer un avenir honorable et distingué. Le +plus grand de mes défauts était cette soif de plaisir qui contribue au +bonheur de bien des gens, mais qui ne se conciliait guère avec ma +préoccupation de porter la tête haute devant le public, de garder une +contenance particulièrement grave. Il arriva donc que je cachai mes +fredaines, et que, lorsque ma situation se trouva solidement établie, +j'avais déjà pris l'habitude invétérée d'une vie double. Plus d'un +aurait fait parade des légères irrégularités de conduite dont je me +sentais coupable; mais, considérées des hauteurs où j'aimais à me +placer, elles m'apparaissaient, au contraire, comme inexcusables, et je +les cachais avec un sentiment de honte presque morbide. Ce fut donc +beaucoup moins l'ignominie de mes fautes que l'exigence de mes +aspirations qui me fit ce que j'étais, et qui creusa chez moi, plus +profondément que chez la majorité des hommes, une séparation marquée +entre le bien et le mal, ces provinces distinctes qui composent la +dualité de la nature humaine.</p> + +<p>«J'étais amené ainsi, bien souvent, à méditer sur cette dure loi de la +vie qui gît aux racines mêmes de la religion et qui est une si grande +cause de souffrance. Malgré ma duplicité, je ne me trouvais en aucune +façon hypocrite; mes deux natures prenaient tout au sérieux de bonne +foi; je n'étais pas plus moi-même quand je me plongeais dans le désordre +que quand je m'élançais à la poursuite de la science, ou quand je me +consacrais au soulagement des malheureux. L'impulsion de mes études +scientifiques, qui m'emportait dans les sphères transcendantales d'un +certain mysticisme, me faisait mieux sentir la guerre qui se livrait en +moi. Par les deux côtés de mon intelligence, le côté moral et le côté +intellectuel, je me rapprochais donc, chaque jour davantage, de cette +vérité, dont la découverte partielle m'a conduit à un si épouvantable +naufrage, que l'homme n'est pas un, en réalité, mais deux; je dis deux, +ma propre expérience n'ayant pas dépassé ce nombre. D'autres me +suivront, d'autres iront plus loin que moi dans la même voie, et je me +hasarde à deviner que, dans chaque homme, sera reconnue plus tard une +réunion d'individus très divers, hétérogènes et indépendants. Quant à +moi, je devais infailliblement, par mon genre de vie, avancer dans une +direction unique. Ce fut du côté moral et en ma propre personne que +j'appris à découvrir la dualité primitive de l'homme; je vis que des +deux natures qui se combattaient dans le champ de ma conscience, on +pouvait dire que je n'appartenais à aucune, parce que j'étais +radicalement aux deux; et, de bonne heure, avant même que mes travaux +m'eussent suggéré la possibilité d'un pareil miracle, je pris l'habitude +de m'appesantir avec délices sur la pensée, vague comme un rêve, de la +séparation de ces éléments.</p> + +<p>«Si chacun d'eux, me disais-je, pouvait habiter des identités +distinctes, la vie serait délivrée de ce qui la rend intolérable, le +voluptueux pourrait se satisfaire, délivré enfin des scrupules et des +remords que son frère jumeau lui impose, et le juste marcherait droit +devant lui, en s'élevant toujours, en accomplissant les bonnes œuvres +où il trouve son plaisir, sans s'exposer davantage aux hontes et aux +châtiments qu'attire sur lui un compagnon qu'il réprouve. Pour la +malédiction de l'humanité, ces deux ennemis sont emprisonnés ensemble +dans le sein torturé de notre conscience, où ils luttent sans relâche +l'un contre l'autre. Comment les séparer?</p> + +<p>«Le moyen que je cherchais me fut fourni par les expériences multiples +auxquelles je me livrais dans mon laboratoire. Peu à peu j'acquis le +sentiment profond de l'immatérialité hésitante, de la nature transitoire +et vaporeuse, pour ainsi dire, de ce corps, solide en apparence, dont +nous sommes revêtus. Je découvris que certains agents ont le pouvoir de +secouer notre vêtement de chair comme le vent agite un rideau, de nous +en dépouiller même. Pour deux bonnes raisons, je n'approfondirai pas +davantage la partie scientifique de ma confession: d'abord, parce que +j'ai appris, à mes dépens, que le fardeau de la vie est rivé +indestructiblement aux épaules de l'homme, et qu'à chaque tentative +faite pour le rejeter, il revient en imposant une pression plus pénible. +Secondement, parce que,—mon récit le prouvera d'une façon trop +évidente, hélas!—mes découvertes restèrent incomplètes. Il suffit donc +de dire que, non seulement j'en vins à reconnaître, en mon propre corps, +la simple exhalaison, le simple rayonnement de certaines puissances qui +entraient dans la composition de mon esprit, mais que je réussis à +fabriquer une drogue par laquelle ces puissances pouvaient être +détournées de leur suprématie et souffrir qu'une nouvelle forme fût +substituée à l'ancienne, une forme qui ne m'était pas moins naturelle, +parce qu'elle portait l'empreinte des éléments les moins nobles de mon +âme.</p> + +<p>«J'hésitai longtemps, avant de mettre cette théorie en pratique. Je +savais très bien que je risquais la mort, car une substance capable de +contrôler si violemment et de secouer à ce point la forteresse même de +l'identité pouvait, prise à trop haute dose, ou par suite d'un accident +quelconque, au moment de son absorption, effacer à tout jamais le +tabernacle immatériel que je lui demandais de modifier seulement. Mais +la tentation d'une découverte si singulière l'emporta sur les plus vives +alarmes. J'avais depuis longtemps préparé ma teinture; j'achetai, en +quantité considérable, chez un marchand de produits chimiques, certain +sel particulier que je savais, l'ayant employé à mes expériences, être +le dernier ingrédient nécessaire, et, par une nuit maudite, je mêlai ces +éléments, je les regardai bouillir et fumer ensemble dans un verre dont, +avec un grand effort de courage, quand l'ébullition eut cessé, j'avalai +le contenu.</p> + +<p>«Les plus atroces angoisses s'ensuivirent, comme si l'on me broyait les +os: une nausée mortelle, une horreur intime qui ne peut être surpassée à +l'heure de la naissance ni à celle de la mort.... Puis ces agonies +diverses s'évanouirent rapidement, et je revins à moi, comme au sortir +d'une maladie. Il y avait quelque chose d'étrange dans mes sensations, +quelque chose d'indescriptiblement nouveau et, par suite de cette +nouveauté même, d'incroyablement agréable. Je me sentais plus jeune, +plus léger, plus heureux dans mon corps. En dedans, je devenais capable +de toutes les témérités; un torrent d'images sensuelles roulait, se +déchaînait dans mon imagination, j'échappais aux liens de toute +obligation, j'acquérais une liberté d'âme inconnue jusque-là, qui +n'était nullement innocente. Je connus, dès le premier souffle de cette +vie nouvelle, que j'étais plus mauvais qu'auparavant, dix fois plus +mauvais, livré, comme un esclave, au mal originel, et cette pensée +m'exalta comme l'eût fait du vin.... J'étendis les bras, en +m'abandonnant, ravi, à la fraîcheur de ces sensations, et, au moment +même, je fus soudainement averti que j'avais baissé en stature. Il n'y +avait pas de miroir dans mon cabinet à cette époque; la psyché, qui +maintenant s'y trouve, y fut apportée, plus tard, pour refléter mes +transformations. La nuit cependant touchait au matin, un matin très +sombre; tous les hôtes de la maison étaient encore plongés dans le +sommeil; transporté, comme je l'étais, d'espérance et de joie, je +m'aventurai dehors, je traversai la cour, au-dessus de laquelle il me +sembla que les constellations regardaient étonnées cet être, le premier +de son espèce qu'eût encore découvert leur infatigable vigilance; je me +glissai par les corridors, étranger dans ma propre maison, et, en +arrivant dans ma chambre, j'aperçus pour la première fois Edward Hyde.</p> + +<p>«Il faut maintenant que je parle par théorie, en disant, non pas ce que +je sais, mais ce que je crois être probable. Le côté mauvais de ma +nature, à qui j'avais transféré momentanément toute autorité, était +moins robuste et moins bien développé que le meilleur, dont je venais de +me dépouiller. Dans le cours de ma vie, qui avait été, après tout, pour +les neuf dixièmes, une vie de vertu et d'empire sur moi-même, je l'avais +beaucoup moins épuisé que l'autre. De là, je suppose, ce fait qu'Edward +Hyde était plus petit, plus mince, plus jeune qu'Henry Jekyll. De même +que la bonté éclairait la physionomie de celui-ci, le mal était écrit +lisiblement sur la face de celui-là. Le mal, en outre, que je crois +toujours être le côté mortel de notre humanité, avait laissé, sur ce +corps chétif, le signe de la laideur, du délabrement. Et, cependant, +quand mes yeux rencontrèrent, dans la glace, cette vilaine idole, je +n'éprouvai pas une répugnance, mais plutôt un élan de bienvenue. Ceci, +en somme, était encore moi-même; ceci me semblait naturel et humain. À +mes yeux, l'image de l'esprit y brillait plus vive, elle était plus +ressemblante, plus tranchée dans son individualité, que sur la +physionomie complexe et divisée qu'auparavant j'avais l'habitude +d'appeler mienne. Dans ce jugement, je devais avoir raison, car j'ai +toujours remarqué que, quand je portais la figure d'Edward Hyde, +personne ne pouvait approcher de moi sans une visible défaillance +physique. J'attribue cet effet à ce que tous les êtres humains, tels que +nous les rencontrons, sont composés de bien et de mal, tandis que Hyde +était seul au monde pétri de mal sans mélange.</p> + +<p>«Je ne m'attardai qu'une minute devant le miroir; il me restait à tenter +la seconde expérience, l'expérience concluante, à voir si j'avais perdu +mon identité sans retour, s'il me fallait fuir, avant l'aurore, une +maison qui ne serait plus la mienne. Rentrant précipitamment dans mon +cabinet, je préparai, j'absorbai le breuvage une fois de plus; une fois +de plus j'endurai les tortures de la dissolution; enfin, je revins à moi +avec le caractère, la stature et le visage d'Henry Jekyll.</p> + +<p>«Cette nuit-là, j'abordai les funestes chemins de traverse. Si j'eusse +fait ma découverte dans un plus noble esprit, si j'eusse tenté cette +expérience, sous l'empire de religieuses aspirations, tout eût pu être +différent; de ces agonies de la naissance et de la mort serait sorti un +ange plutôt qu'un démon. La drogue n'avait aucune action déterminante, +elle n'était ni diabolique ni divine; elle ébranla seulement les portes +de ma prison, et ce qui était dedans s'élança dehors. À cette époque, la +vertu sommeillait en moi; ma perversité, mieux éveillée, profita de +l'occasion: Edward Hyde surgit. Dorénavant, bien que j'eusse deux +caractères aussi bien que deux apparences, et que l'un fut tout entier +mauvais, l'autre était encore le vieil Henry Jekyll, ce composé incongru +des progrès duquel j'avais appris déjà à désespérer. Le mouvement fut +donc complètement vers le pire.</p> + +<p>«Même alors je n'avais pas pu me réconcilier avec la sécheresse d'une +vie d'étude; j'étais gai à mes heures, et, comme mes plaisirs manquaient +de dignité, comme j'étais, avec cela, non seulement connu de tout le +monde et trop considéré, mais bien près de la vieillesse, cette +incohérence de ma vie devenait gênante de plus en plus. Ce fut pour ces +motifs que mon nouveau pouvoir me tenta jusqu'à ce que j'en devinsse +l'esclave. Je n'avais qu'à vider une coupe, à me débarrasser du corps +d'un professeur en renom et à endosser, comme un manteau épais, celui +d'Edward Hyde. Cette idée me sembla piquante, et je fis avec soin tous +mes préparatifs. Je louai et je meublai ce logement de Soho, où Hyde fut +traqué par la police; je pris pour gouvernante une créature que je +savais être silencieuse et sans scrupules. D'autre part, j'annonçai à +mes domestiques qu'un M. Hyde, dont je leur fis le portrait, devait +jouir dans ma maison du square d'une entière liberté, de pleins +pouvoirs. Pour éviter tout accident, je me fis familièrement connaître +sous mon nouvel aspect; je m'arrangeai de façon à ce que, si quelque +malheur m'arrivait en la personne du docteur Jekyll, je pusse éviter +toute perte pécuniaire sous ma figure d'Edward Hyde. Ce fut le secret du +testament auquel vous opposâtes tant d'objections. Ainsi fortifié, comme +je le supposais, de tous côtés, je profitai sans crainte des immunités +de ma situation. Certains hommes ont eu des bandits à leurs gages pour +accomplir des crimes, tandis que leur propre réputation demeurait à +l'abri. Je fus le premier qui agit de même en vue du plaisir. Je pus +donc ainsi, aux yeux de tous, travailler consciencieusement, étaler une +respectabilité bien acquise, puis, soudain, comme un écolier, rejeter +ces entraves et plonger, la tête la première, dans l'océan de la +liberté. Sous mon manteau impénétrable, je possédais une sécurité +complète. Songez-y... je n'avais qu'à franchir le seuil de mon +laboratoire: en deux secondes, la liqueur, dont je tenais les +ingrédients toujours prêts, était avalée; après cela, quoi qu'il pût +faire, Hyde disparaissait comme un souffle sur un miroir, et à sa place, +tranquillement assis chez lui, sous sa lampe nocturne, Jekyll se moquait +des soupçons.</p> + +<p>«Mes plaisirs, je l'ai déjà dit, n'avaient jamais été des plus relevés; +avec Edward Hyde, ils devinrent très vite ignobles et monstrueux. À mon +retour de chaque excursion nouvelle, je restais stupéfait des turpitudes +de mon autre moi-même. Ce familier, que j'évoquais ainsi et que +j'envoyais seul agir selon son bon plaisir, était l'être le plus vil et +le plus dépravé; il n'avait que des pensées égoïstes, s'abreuvant de +jouissances avec une avidité toute bestiale, sans souci des tortures qui +pouvaient en résulter pour d'autres, aussi dépourvu de remords qu'une +statue de pierre. Henry Jekyll s'effrayait parfois des actes d'Edward +Hyde, mais cette situation échappait aux lois communes, elle relâchait +insidieusement l'étreinte de la conscience. C'était Hyde après tout, et +Hyde seul, qui était coupable; Jekyll ne se sentait pas plus méchant +qu'auparavant; ses bonnes qualités lui revenaient sans avoir subi +d'atteintes apparentes; il se hâtait même de réparer le mal accompli par +Hyde quand cela était possible. De cette façon il se tranquillisait.</p> + +<p>«Je n'ai nul dessein d'entrer dans le détail des infamies dont je me +rendais complice (quant à les avoir commises moi-même, je ne puis +aujourd'hui encore l'admettre). Je ne veux qu'indiquer les +avertissements que je reçus et les degrés de mon châtiment. Une fois, je +courus un véritable danger. Un acte de cruauté contre une enfant excita +contre moi la colère de la foule, qui m'eût déchiré, je crois, si je +n'avais pas apaisé la famille de ma petite victime en lui remettant un +chèque au nom d'Henry Jekyll. Ceci me donna l'idée d'avoir un compte +dans une autre banque au nom d'Edward Hyde, et quand, en altérant mon +écriture, j'eus pourvu mon double d'une signature, je me crus de nouveau +à l'abri du destin.</p> + +<p>«Deux mois environ avant le meurtre de sir Danvers Carew, j'étais allé +courir les aventures. Rentré fort tard, je m'éveillai le lendemain avec +des sensations bizarres. Ce fut en vain que je regardai autour de moi, +en reconnaissant les belles proportions et le mobilier décent de ma +chambre du square, le dessin des rideaux, la forme du lit d'acajou où +j'étais couché. Quelque chose me laissait convaincu que je n'étais pas +réellement où je croyais être, mais bien dans mon galant réduit de Soho, +où j'avais coutume de dormir sous le masque d'Edward Hyde. Je me mis à +rire de cette illusion et, toujours curieux de psychologie, à en +chercher les causes. Par intervalles, toutefois, le sommeil m'emportait, +interrompant ma rêverie, que je reprenais ensuite. Dans un moment +lucide, mon regard tomba sur ma main à demi fermée. Or la main de +Jekyll, vous l'avez souvent remarqué, était une main professionnelle de +forme et de dimensions, une grande main blanche, ferme et bien faite, +tandis que la main qui m'apparaissait distinctement sur les draps, à la +clarté jaunissante d'une matinée de Londres, était d'une pâleur brune, +maigre, osseuse, avec de gros nœuds et couverte partout d'un épais +duvet noir. Cette main velue était la main d'Edward Hyde.</p> + +<p>«Je dus la contempler fixement pendant près d'une minute, abasourdi +comme je l'étais, jusqu'à ce que l'effroi éclatât dans mon sein avec un +fracas de cymbales. Bondissant hors du lit, je courus à mon miroir. Au +spectacle qui frappa mes yeux, tout le sang de mes veines se glaça. Oui, +je m'étais couché sous la forme de Jekyll, et c'était Hyde qui +s'éveillait. Comment expliquer ce phénomène?... Comment y remédier?... +Nouvelles terreurs. La matinée était avancée déjà, les domestiques +devaient être tous levés, et mes drogues se trouvaient dans le cabinet. +Il me fallait faire un voyage pour les atteindre, descendre l'escalier, +traverser la cour. Sans doute, je pourrais dissimuler mon visage, mais à +quoi bon, puisque je ne pouvais cacher de même le changement de stature? +Enfin, je me rappelai que mes gens étaient habitués déjà à voir aller et +venir mon second moi, et j'éprouvai là-dessus une sensation délicieuse +de soulagement. Je fus vite prêt; dans des habits à la taille du +docteur, je traversai la maison, où le valet de pied recula ébahi en +reconnaissant M. Hyde à pareille heure et si singulièrement accoutré. +Dix minutes après, le docteur Jekyll, revenu à sa première forme, +s'asseyait assez sombre devant un déjeuner qu'il ne mangeait que du bout +des lèvres.</p> + +<p>«J'avais assurément peu d'appétit; cet accident inexplicable renversait +toutes mes expériences et semblait, comme le doigt qui écrivit sur le +mur durant l'orgie babylonienne, tracer ma condamnation. Je commençai à +réfléchir plus sérieusement que je ne l'avais encore fait aux +possibilités de ma double existence. Cette partie de moi-même, que +j'avais le pouvoir de projeter au dehors, avait été, depuis quelque +temps, terriblement exercée; il me sembla qu'elle grandissait, que le +sang circulait plus vif dans les veines de Hyde, et je commençai à +entrevoir le péril d'un renversement de la balance. Que ferais-je si le +pouvoir du changement volontaire m'échappait, si le caractère d'Edward +Hyde allait devenir le mien irrévocablement? La vertu de la drogue ne se +manifestait pas toujours d'une façon égale. Une fois, au commencement, +elle m'avait fait défaut; depuis, il m'avait fallu, en plus d'une +circonstance, doubler et même tripler la dose, au risque d'en mourir. +Ces incertitudes assombrissaient quelque peu mon contentement, qui eut +été parfait sans elles. Maintenant, à la lumière de cet accident +matinal, je fus conduit à remarquer que la difficulté qui avait été, au +commencement, de me débarrasser du corps de Jekyll, s'était transférée +peu à peu du côté opposé. Il devenait clair que je perdais lentement +possession de mon premier moi, le meilleur, et que je m'incorporais de +plus en plus à mon second moi, le pire. Entre les deux, je devais faire +un choix. Mes deux natures avaient en commun la mémoire, mais toutes les +autres facultés étaient fort inégalement réparties entre elles. Jekyll +(qui était composite) prenait part aux aventures de Hyde, tantôt avec +appréhension, tantôt avec curiosité; mais Hyde était fort indifférent à +Jekyll et ne se souvenait de lui que comme le brigand se rappelle la +caverne où il se cache et déjoue les poursuites.</p> + +<p>«Faire cause, commune avec Jekyll, c'était renoncer à ces appétits que +j'avais longtemps caressés en secret et auxquels, depuis peu, je +m'abandonnais éperdument. Préférer Hyde, c'était mourir à mille intérêts +et à mille aspirations qui m'étaient chers, c'était devenir d'un coup +méprisable, c'était perdre mes amis. Le marché peut paraître inégal, +mais il y avait encore une autre considération dans la balance: tandis +que Jekyll souffrirait cruellement de l'abstinence, Hyde ne se rendrait +même pas compte de ce qu'il avait perdu. Si particulier que fût mon cas, +les termes de ce débat étaient vieux comme l'homme lui-même: des +tentations, des alarmes identiques assiègent le premier pécheur venu, et +il en fut pour moi comme pour le grand nombre de mes semblables. Je +choisis la meilleure part, et puis manquai de force pour m'y tenir.</p> + +<p>«Oui, je donnai la préférence au docteur déjà vieux et contrarié dans +ses passions, mais entouré d'amitiés honorables et rempli d'intentions +généreuses; je dis un adieu résolu à la liberté, à une jeunesse +relative, aux impulsions ardentes et aux secrètes débauches; mais +peut-être apportai-je dans ce choix quelques réserves inconscientes, car +je ne renonçai pas à ma maison de Soho, et je gardai les vêtements +d'Edward Hyde, préparés pour tout événement, dans mon cabinet. Pendant +deux mois, cependant, je fus fidèle à ma détermination; pendant deux +mois, je pratiquai une austérité à laquelle jamais, jusque-là, je +n'avais pu atteindre, et je jouis des compensations que procure la paix +de la conscience. Mais le temps finit par atténuer mes craintes, des +désirs frénétiques me torturèrent, comme si Hyde eût réclamé la liberté; +enfin, dans une heure de faiblesse morale, j'avalai de nouveau la +liqueur transformatrice.</p> + +<p>«De même que l'ivrogne, quand il raisonne avec lui-même sur son vice, +n'est pas, une fois sur cinq cents, frappé des dangers qu'il court par +suite de son inconscience de brute, je n'avais jamais, en considérant ma +position, tenu compte suffisamment de la complète insensibilité morale, +de la propension perpétuelle à mal faire qui dominait chez Hyde. Ce fut +par là cependant que je fus puni. Mon démon avait été longtemps en cage, +il s'échappa rugissant. Au moment même où je bus, je me sentis plus +furieusement porté au crime que par le passé. Une tempête d'impatience +bouillonnait en moi. Sur une imperceptible provocation, je m'emportai +comme aucun homme pourvu de sens n'aurait pu le faire, je frappai un +vieillard inoffensif sans plus de motifs que ceux qu'un enfant gâté peut +avoir pour casser son joujou. Volontairement, je m'étais dessaisi de ces +instincts qui maintiennent une sorte d'équilibre chez les plus mauvais +d'entre nous; pour moi, être tenté, la tentation fut-elle légère, +c'était succomber aussitôt. L'esprit infernal me poussant, je +m'abandonnai à une rage meurtrière, et ce ne fut que la lassitude qui +mit fin au terrible accès de délire dont le résultat fut la mort de sir +Danvers Carew. Tout à coup, mon cœur se glaça d'effroi; je compris +qu'il y allait de ma vie, et, fuyant le théâtre du meurtre, je ne +songeai plus qu'à me mettre en sûreté.</p> + +<p>«Je courus à ma maison de Soho et je détruisis mes papiers; puis je +commençai d'errer par les rues, à la fois fier de mon crime et tremblant +d'en subir les conséquences, rêvant d'en commettre de nouveaux, et +l'oreille tendue, néanmoins, au bruit des pas du vengeur qui devait me +poursuivre. Hyde avait une chanson cynique sur les lèvres en mêlant sa +drogue, et il la but à la santé du mort. Les souffrances de la +transformation le possédaient encore, cependant, quand Jekyll, avec des +larmes de gratitude et de repentir, tomba à genoux, les mains levées +vers Dieu. Le voile s'était déchiré; je voyais ma vie dans son ensemble, +depuis les jours de mon enfance et à travers les diverses phases de mes +études, de ma profession si honorée, jusqu'aux horreurs de cette +nuit-là! Je ne pouvais réussir à me croire un assassin; je repoussais, +avec des cris et des prières, les images hideuses que ma mémoire +suscitait contre moi; n'importe, l'iniquité commise me restait présente. +Les angoisses du remords firent place enfin à un sentiment de joie; le +problème de ma conduite se trouva résolu. Hyde devenait impossible; bon +gré, mal gré, je me trouvais réduit à la plus noble partie de mon +existence. Combien je m'en réjouissais! Avec quel empressement et quelle +humilité j'acceptais les restrictions de la vie normale, avec quel +renoncement sincère je fermai la porte par laquelle je m'étais enfui si +souvent! Je me disais que je n'en repasserais jamais le seuil maudit; je +broyai la clé sous mon talon, je me crus sauvé....</p> + +<p>«Le lendemain, la culpabilité de Hyde était prouvée; on s'indignait +d'autant plus que la victime était un homme haut placé dans l'estime du +monde. Je ne fus pas fâché de sentir mes meilleures impulsions gardées +ainsi par la terreur de l'échafaud; Jekyll était maintenant ma cité de +refuge. Hyde n'avait qu'à se laisser entrevoir pour que la société tout +entière se tournât contre lui. Je me jurai de racheter le passé, et je +puis déclarer honnêtement que ma résolution produisit de bons fruits. +Vous avez vu vous-même comment je m'efforçai, durant les derniers mois +de l'année dernière, de soulager l'infortune; vous savez tout ce que je +fis pour les autres. Les jours s'écoulaient très calmes, et je ne dirai +pas que je me sois lassé de cette vie féconde et innocente; je crois au +contraire que, de jour en jour, j'en jouissais plus pleinement. Mais +cette malédiction, la dualité de but, continuait à peser sur moi; ma +pénitence n'était pas accomplie que déjà mon moi inférieur se remettait +à élever la voix; non que l'idée de ressusciter Hyde put jamais me +revenir, elle m'eût épouvanté au contraire. Non, ce fut sous ma forme +accoutumée que je fus tenté, une fois de plus, de transiger avec ma +conscience; je succombai à la façon d'un coupable ordinaire, en secret, +et après une certaine résistance.</p> + +<p>«Hélas! tout finit, la mesure la plus large se remplit à la fin. Cette +courte faiblesse acheva de détruire la balance de mon âme.... Je ne +m'effrayai pas cependant; cette chute semblait naturelle: c'était comme +un retour au vieux temps, alors que je n'avais pas encore fait ma +découverte. Écoutez ce qui m'arriva:</p> + +<p>«Par une belle journée de janvier, je traversais Regent's Park. La terre +était humide aux endroits où s'était fondue la neige, mais il n'y avait +pas de nuage au ciel; des gazouillements d'oiseaux se mêlaient à des +odeurs douces, presque printanières. Je m'assis sur un banc au soleil. +L'animal qui était en moi se léchait les babines, pour ainsi dire, en se +souvenant; le côté spirituel était un peu engourdi, mais disposé à de +futures expiations, sans être encore prêt à commencer. Je me disais que, +somme toute, j'étais comme mes voisins, et je souris même assez +orgueilleusement en comparant ma bonne volonté si active à leur +paresseuse indifférence. Au moment même où je me complaisais dans cette +vaine gloire, un spasme me prit, d'horribles nausées, un frisson +mortel.... Ces symptômes se dissipèrent, me laissant très faible, et +puis, au sortir de cette défaillance, je commençai à me rendre compte +d'un changement dans mon état moral: j'étais plus hardi, je méprisais le +danger, je me moquais des responsabilités. Je baissai les yeux: mes +habits pendaient, sans forme sur mes membres rapetissés, la main qui +reposait sur mon genou était noueuse et velue. J'étais une fois de plus +Edward Hyde. Une minute auparavant, le monde m'entourait de respect, je +me savais riche, je me dirigeais vers le dîner qui m'attendait chez moi. +Maintenant, je faisais partie de l'écume de la société, j'étais dénoncé, +sans gîte ici-bas, meurtrier voué à la potence.</p> + +<p>«Ma raison chancela, mais elle ne me manqua pas tout à fait. J'ai +observé maintes fois que, dans mon second rôle, mes facultés devenaient +plus aiguës, qu'elles se tendaient plus exclusivement vers un point +particulier. Où Jekyll aurait peut-être succombé, Hyde savait s'élever à +la hauteur des circonstances. Mes drogues se trouvaient dans l'une des +armoires de mon cabinet. Comment y atteindre? Tel fut le problème qu'en +écrasant mes tempes entre mes mains je m'acharnai à résoudre. J'avais +fermé à double tour la porte du laboratoire. Si j'essayais d'entrer par +la maison, mes propres domestiques me livreraient à la justice. Je +compris qu'il fallait employer une autre main; je pensai à Lanyon, mais +je me dis en même temps:</p> + +<p>«Réussirai-je à parvenir jusqu'à lui? On m'arrêtera probablement dans la +rue; même si j'échappe à ce péril imminent, si j'arrive sain et sauf +chez mon confrère, comment un visiteur inconnu et désagréable +obtiendrait-il qu'un homme tel que lui allât forcer la porte du cabinet +de son ami, le docteur Jekyll?</p> + +<p>«Tout en constatant avec angoisse ces impossibilités, je me rappelai +qu'il me restait un trait de mon caractère original, que j'avais gardé +mon écriture. Aussitôt qu'eut jailli cette étincelle, le chemin se +trouva éclairé d'un bout à l'autre. J'arrangeai de mon mieux mes habits +flottants, et, appelant un cab, je me fis conduire dans un hôtel de +Portland-street, dont, par hasard, je me rappelais le nom. À ma vue, qui +était assurément comique,—quelque tragédie qui pût se cacher sous ces +vêtements d'emprunt trop longs et trop larges de moitié,—le cocher ne +put s'empêcher de rire. Je grinçai des dents, pris d'un accès de fureur +diabolique, et la gaîté s'effaça de ses lèvres, heureusement... car une +minute encore et je l'eusse arraché de son siège.</p> + +<p>«À l'hôtel, je regardai autour de moi d'un air qui fit trembler les +employés; en ma présence, ils n'osèrent pas échanger un regard: on prit +mes ordres avec une politesse obséquieuse, on me donna une chambre et de +quoi écrire. Hyde en péril était un être nouveau pour moi: prêt à se +défendre comme un tigre, à se venger de tous. Néanmoins, l'horrible +créature était rusée; cette disposition féroce fut maîtrisée par un +effort puissant de la volonté; deux lettres partirent, l'une pour +Lanyon, l'autre pour Poole. Après cela, il resta tout le jour devant son +feu à se ronger les ongles, demanda un dîner chez lui, toujours seul +avec ses terreurs furieuses et faisant frissonner sous son seul regard +le garçon qui le servait. La nuit tombée, il partit dans un fiacre fermé +et se fit conduire çà et là dans les rues de la ville. Je dis <i>lui</i>, je +ne puis dire <i>moi</i>. Ce fils de l'enfer n'avait rien d'humain; rien ne +vivait en lui que la peur et la haine. Quand, à la fin, commençant à +craindre que son cocher ne se méfiât, il renvoya le cab pour s'aventurer +à pied au milieu des passants nocturnes, qui ne pouvaient que remarquer +son apparence insolite, ces deux passions grondaient en lui comme une +tempête. Il marchait vite, poursuivi par des fantômes, se parlant à +lui-même, prenant les rues les moins fréquentées, comptant les minutes +qui le séparaient encore de minuit. Une femme lui parla, il la frappa en +plein visage....</p> + +<p>«Lorsque je redevins moi-même, chez Lanyon, l'épouvante de mon vieil +ami, à ce spectacle, m'affecta peut-être un peu. Je ne sais pas bien.... +Qu'importe une goutte de plus dans un océan de désespoir? Ce n'était +plus la peur de l'échafaud ou des galères, c'était l'horreur d'être Hyde +qui me torturait. Je reçus les anathèmes de Lanyon comme à travers un +rêve; comme dans un rêve encore, je rentrai chez moi, je me couchai. Je +dormis, après la prostration où j'étais tombé, d'un sommeil si profond, +que les cauchemars mêmes qui m'assaillaient ne purent l'interrompre. Je +m'éveillai accablé encore, mais un peu mieux cependant. Toujours je +haïssais et je redoutais la présence du monstre endormi au dedans de +moi-même, et, certes, je n'avais pas oublié les dangers de la veille; +mais j'étais rentré chez moi, j'avais mes drogues sous la main. Ma +reconnaissance envers le sort qui m'avait permis de m'échapper eut +presque en ce moment les couleurs de la joie et de l'espérance.</p> + +<p>«Je traversais tranquillement la cour après déjeuner, aspirant le froid +glacial de l'air, avec plaisir, quand je fus de nouveau en proie à ces +sensations indescriptibles qui précédaient ma métamorphose, et je n'eus +que le temps de me réfugier dans mon cabinet avant que n'éclatassent en +moi les sauvages passions de Hyde. Je dus prendre en cette occasion une +double dose, pour redevenir moi-même. Hélas! six heures après, tandis +que j'étais tristement assis auprès du feu, le besoin de recourir à la +drogue funeste s'imposa de nouveau. Bref, à partir de ce jour là, ce ne +fut que par un effort prodigieux de gymnastique, pour ainsi dire, et +sous l'influence immédiate de la liqueur que je pus conserver +l'apparence de Jekyll.</p> + +<p>«À toute heure de jour et de nuit, j'étais averti par le frisson +précurseur; si je m'assoupissais seulement une heure dans mon fauteuil, +j'étais toujours sûr de retrouver Hyde en me réveillant. Sous +l'influence de cette perpétuelle menace et de l'insomnie à laquelle je +me condamnais, je devins en ma propre personne un malade dévoré par la +fièvre, alangui de corps et d'âme, possédé par une seule pensée qui +grandissait toujours, le dégoût de mon autre moi-même. Mais quand je +dormais ou quand s'usait la vertu du breuvage, je passais presque sans +transition,—car les tortures de la métamorphose devenaient de jour en +jour moins marquées,—à un état tout contraire; mon esprit débordait +d'images terrifiantes et de haines sans cause; la puissance de Hyde +augmentait évidemment à mesure que s'affaiblissait Jekyll, et la haine +qui divisait ces deux suppliciés était devenue égale de chaque côté. +Chez Jekyll, c'était comme un instinct vital; il voyait maintenant la +difformité de l'être qui partageait avec lui le phénomène de l'existence +et qui devait aussi partager sa mort; et, pour comble d'angoisse, il +considérait Hyde, en dehors de ces liens de communauté qui faisaient son +malheur, comme quelque chose non seulement d'infernal, mais +d'inorganique. C'était là le pire: que la fange de la caverne semblât +pousser des cris, posséder une voix, que la poussière amorphe fût +capable d'agir, que ce qui était mort et n'avait pas de forme usurpât +les fonctions de la vie. Et cette abomination en révolte tenait à lui de +plus près qu'une épouse, de plus près que ses yeux; elle était +emprisonnée dans sa chair, il entendait ses murmures, il sentait ses +efforts pour sortir, et à chaque heure d'abandon, de faiblesse, cet +<i>autre</i>, ce démon, profitait de son oubli, de son sommeil, pour +prévaloir contre lui, pour le déposséder de ses droits.</p> + +<p>«La haine de Hyde contre Jekyll était d'un ordre différent. Sa peur tout +animale du gibet le conduisait bien à commettre des suicides +temporaires, en retournant à son rang subordonné de partie inférieure +d'une personne, mais il détestait cette nécessité, il abhorrait +l'affaissement dans lequel Jekyll était tombé, il lui en voulait de son +aversion pour l'ancien complice autrefois traité avec indulgence. De là +les tours qu'il me jouait, griffonnant des blasphèmes en marge de mes +livres, brûlant mes lettres, lacérant le portrait de mon père. Si ce +n'eut été par crainte de la mort, il se fût perdu pour m'envelopper dans +sa ruine; mais l'amour qu'il a de la vie est prodigieux; je vais plus +loin: moi qui ne peux penser à lui sans frissonner, sans défaillir, +quand je me représente la passion forcenée de cet attachement, quand je +songe à la crainte qu'il a de me voir le supprimer par un suicide, je +trouve encore moyen de le plaindre!</p> + +<p>«Inutile de prolonger cette peinture d'un état lamentable; personne n'a +souffert jamais de tels tourments,—cela suffit. Pourtant, à ces +tourments mêmes l'habitude aurait pu, non pas apporter un soulagement, +mais opposer une certaine acquiescence, un endurcissement de l'âme; mon +châtiment eût duré ainsi plusieurs années sans la dernière calamité qui +a fondu sur moi. La provision de sels, qui n'avait jamais été renouvelée +depuis ma première expérience, étant près de s'épuiser, j'en fis +demander une autre; je me servis de celle-ci pour préparer le breuvage. +L'ébullition ordinaire s'ensuivit, et aussi le premier changement de +couleur, mais non pas le second; je bus... inutilement. Poole vous dira +que Londres fut fouillé en vain dans tous les sens. Je suis maintenant +persuadé que ma première provision était impure, et que c'est à cette +impureté non connue que le breuvage dut d'être efficace.</p> + +<p>«Une semaine environ s'est passée; j'achève cette confession sous +l'influence du dernier paquet qui me reste des anciennes poudres. C'est +donc la derrière fois, à moins d'un miracle, qu'Henry Jekyll peut penser +ses propres pensées et voir, dans la glace, son propre visage,—si +terriblement altéré. Il faut d'ailleurs que je termine sans retard. Si +la métamorphose survenait tandis que j'écris, Hyde mettrait ces pages en +pièces; mais si quelque temps s'écoule après que je les aurai cachées, +son égoïsme prodigieux, sa préoccupation unique du moment présent les +préserveront sans doute, une fois encore, de son dépit de singe en +colère. Et, de fait, la destinée qui s'accomplit pour nous deux l'a déjà +modifié, écrasé. Avant une demi-heure, quand je serai rentré pour +toujours dans cette individualité abhorrée, je sais que je serai assis à +frémir et à pleurer là-bas sur cette chaise, ou que je reprendrai, +l'oreille fiévreusement tendue à tous les bruits, une éternelle +promenade de long en large dans cette chambre, mon dernier refuge +terrestre. Hyde périra-t-il sur l'échafaud ou bien trouvera-t-il le +courage de se délivrer lui-même? Dieu le sait... peu m'importe; ceci est +l'heure de ma mort véritable, ce qui suivra regarde un autre moi-même. +Ici donc, tandis que je dépose la plume, s'achève la vie du malheureux +Henry Jekyll...»</p> + +<hr style='width: 15%;' /> + +<p>On voit que M. Stevenson a mêlé ici le merveilleux à la science, comme +ailleurs il l'a fait entrer dans la vie quotidienne. Il s'est inspiré +sans doute d'ouvrages récents, tels que la <i>Morphologie générale</i>, où +Haeckel, d'accord avec Gegenbaur, étend à tous les êtres vivants une +théorie appliquée aux plantes par Gaudichaud: chacune d'elles se +trouverait être, suivant lui, une sorte de polypier. De même, selon +Haeckel, l'animal ne serait qu'un groupe d'individualités enchevêtrées +et superposées; on y distinguerait jusqu'à sept degrés différents; nous +aurions conscience d'un de ces degrés, notre moi, sans avoir conscience +du moi des autres. Sur ce point, M. Stevenson altère la théorie +scientifique pour les besoins de la psychologie, et nul n'aura le +pédantisme de le lui reprocher. Très probablement les découvertes plus +ou moins fondées de la science fourniront à mesure des matériaux +précieux à la littérature de fiction; elles permettront notamment de +prendre pour point de départ des sujets fantastiques, tout autre chose +que la magie ou les vieux pactes infernaux. Ce qu'on peut redouter, +c'est que les romanciers n'abusent de ces nouvelles richesses assez +dangereuses, tous n'ayant pas, pour y toucher, la main aussi légère que +M. Stevenson.</p> + +<p>Mais encore que nous estimions fort cette légèreté, il nous semble +qu'elle n'a ici qu'un prix secondaire, et que la leçon de morale qui se +dégage du roman établit sa réelle valeur. Chacun de nous n'a-t-il pas +senti, en lui, le combat de deux natures distinctes et le pouvoir +démesuré que prend la moins noble des deux, quand l'autre se prête à ses +caprices? Chacun de nous ne se rappelle-t-il pas le moment précis où il +a trouvé difficile de faire rentrer dans l'ordre celui qui doit toujours +rester à son rang subalterne? L'histoire du docteur Jekyll atténuée, +réduite à des proportions moins saisissantes, est celle du grand nombre. +Où M. Stevenson atteint au tragique, c'est dans le passage si court et +si poignant où il nous fait assister au réveil involontaire de Jekyll +sous les traits de Hyde, lorsque le regard de l'honnête homme se fixe +pour la première fois épouvanté sur cette main velue, sur cette main de +bête, étendue sur les draps du lit, et qui est la sienne; c'est encore +dans la page terrible où le docteur, si généralement vénéré, reprend au +milieu du parc qu'il traverse, en se remémorant ses plaisirs furtifs, la +figure de l'être abject et criminel que poursuit la police; c'est enfin +dans la conversation pleine d'angoisse qu'il a par la fenêtre avec son +ami, quand le rideau s'abaisse précipitamment sur la figure de Hyde +intervenue à l'improviste. Jamais les conséquences de l'abandon de la +volonté, jamais la revanche de la conscience, n'ont été personnifiées +d'une façon plus terrible. Dans ce récit, sans le secours d'une seule +figure de femme, l'intérêt passionné ne languit pas une minute. Après +l'avoir dévoré jusqu'à la dernière ligne, car il ne livre son secret +qu'à la fin, on revient à la partie symbolique avec une sorte +d'angoisse. Ce merveilleux est si terriblement humain! Jusqu'ici, M. +Stevenson, tout expert qu'il soit à captiver l'attention de ses +lecteurs, n'avait su que les amuser et les effrayer tour à tour; cette +fois, il les fait penser; il touche aux fibres les plus secrètes et les +plus profondes de l'âme; il assure notre pitié à son triste héros, tant +la perte définitive de l'empire de l'homme sur lui-même est un spectacle +déchirant, tant il y a d'horreur tragique dans l'instant où ce qui a +été, au début, complaisance coupable et bientôt criminelle, devient +malheur involontaire, disgrâce passivement subie, maladie mortelle. Vous +étiez tout à l'heure une créature responsable et libre, vous pouviez +vous guérir, l'occasion s'offrait: un retard, indifférent en apparence, +a tout perdu; ce retard a suffi pour que vous ne soyez plus qu'un jouet +déplorable de la fatalité. Peut-être le docteur Jekyll aurait-il pu +secouer encore le joug de Hyde, si, après avoir renoncé à l'usage de la +drogue maudite, il s'était défendu des faiblesses communes à presque +tous les hommes, des indignes jouissances dont il n'abuse plus, mais +qu'il recommence à goûter avec modération, clandestinement. Ce n'est pas +le meurtre commis par Hyde, c'est un retour honteux de Jekyll à sa +primitive faiblesse qui décide de l'affreuse catastrophe. Le docteur se +fait personnellement complice du monstre qu'il craint désormais +d'appeler, mais qui, sans qu'il l'appelle, est devenu maître d'envahir +sa vie. Il y a là un point bien délicat et supérieurement traité. +L'Écossais, avec son sentiment implacable de la justice, s'y révèle.</p> + +<p>On peut attendre beaucoup, assurément, de celui qui a su tirer, du +mystère de la dualité humaine, des effets semblables. M. Stevenson +dédaigne encore une certaine habileté nécessaire dans la conduite des +événements. L'acte de cruauté commis par Hyde, au premier chapitre, +envers la petite fille qui se trouve, on ne sait comment, la nuit, au +coin d'une rue déserte, semble bien insuffisamment indiqué; le meurtre +de sir Danvers Carew reste plus vague encore et fait l'effet, tel qu'il +le présente, d'une scène d'ombres chinoises enfantine, presque ridicule. +Nombre de personnages sont évoqués, puis abandonnés, selon les exigences +du récit, auquel d'ailleurs rien ne les rattache. Il faut que quelqu'un +ait vu, que quelqu'un porte témoignage; l'auteur tire de sa botte une +nouvelle marionnette; elle parle, remplit une lacune, puis disparaît... +artifice vraiment trop grossier. Les ficelles de l'art, quand on y a +recours, doivent être soignées. <i>Docteur Jekyll</i> est, somme toute, un +roman, et les amateurs de romans tiennent à ces accessoires; ils y +tiennent même jusqu'à permettre qu'ils usurpent trop souvent la première +place, dissimulant, sous un certain machinisme, le vide presque absolu +du fond. Ce n'est certes pas le fond qui manque ici, et on ne peut +qu'encourager M. Stevenson à persévérer, en s'y perfectionnant, dans +cette curieuse psychologie sensationnelle, mais ne méprisons pas trop +pour cela les pages faciles et brillantes dédiées aux enfants de tout +âge par la plume qui traça en se jouant <i>Treasure Island</i> et <i>New +Arabian Nights</i>[1].</p> + +<p class="droit"> +Th. BENTZON</p> + +<p>[Note 1: Un recueil de nouvelles, récemment paru, <i>The Merry men, and +other tales and fables</i>, tient toutes les promesses de <i>Doctor Jekyll</i>. +Les terribles problèmes de l'hérédité, de la démence, de la +responsabilité humaine y sont traités avec puissance sous une forme +brève et poignante, fantastique à demi.]</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_CLUB_DU_SUICIDE" id="LE_CLUB_DU_SUICIDE"></a><a href="#table">LE CLUB DU SUICIDE</a></h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="HISTOIRE_DU_JEUNE_HOMME_AUX_TARTES_A_LA_CREME" id="HISTOIRE_DU_JEUNE_HOMME_AUX_TARTES_A_LA_CREME"></a><a href="#table">HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME.</a></h2> + + +<p>Lors de son séjour à Londres, le prince Florizel de Bohême conquit +l'affection de toutes les classes de la société par le charme de ses +manières, la culture de son esprit et sa générosité. Ce qu'on savait de +lui suffisait à révéler un homme supérieur; encore ne connaissait-on +qu'une bien petite partie de ses actes. Malgré son calme apparent dans +les circonstances ordinaires de la vie et la philosophie avec laquelle +il considérait toutes les choses de ce monde, le prince de Bohême aimait +l'aventure, et ses goûts sous ce rapport ne cadraient guère avec le rang +où l'avait placé sa naissance.</p> + +<p>De temps en temps, lorsqu'il n'y avait de pièce amusante à voir dans +aucun des théâtres de Londres, lorsque la saison n'était favorable ni à +la chasse ni à la pêche, ses plaisirs de prédilection, il proposait à +son grand écuyer, le colonel Geraldine, une excursion nocturne. +Geraldine était la bravoure même; il accompagnait volontiers son maître. +Nul ne s'entendait comme lui à inventer d'ingénieux déguisements; il +savait conformer non seulement sa figure et ses manières, mais sa voix +et presque ses pensées à quelque caractère, à quelque nationalité que ce +fût; de cette façon il protégeait l'incognito du prince et il lui +arrivait parfois d'être admis avec lui dans des cercles fort étranges. +Jamais la police n'était instruite de ces périlleuses équipées, le +courage imperturbable de l'un des compagnons, la présence d'esprit, +l'adresse et le dévouement de l'autre suffisaient à les sauver de tous +les périls.</p> + +<p>Un soir, au mois de mars, ils furent poussés par des tourbillons de +neige vers un bar voisin de Leicester-Square. Le colonel Geraldine +jouait, cette fois, le rôle d'un petit journaliste réduit aux +expédients; le prince avait, comme d'habitude, changé complètement sa +physionomie par l'addition de grands favoris et d'une paire de larges +sourcils postiches. Ainsi défiguré, il pouvait, quelque connu qu'il fût, +défier les gens de soupçonner son identité. Les deux compagnons +savouraient donc à petits coups un mélange d'eau de seltz et de rhum +dans une entière sécurité.</p> + +<p>Le bar était rempli de buveurs, hommes et femmes; plusieurs d'entre eux +avaient essayé de lier conversation avec les nouveaux venus, mais aucun +ne paraissait offrir la moindre particularité intéressante. Il n'y avait +là rien que la lie de la société sous son aspect le plus vulgaire. Le +prince commençait déjà à bâiller et à se dégoûter de son excursion, +lorsque les portes battantes du bar furent poussées avec violence: un +jeune homme entra, suivi de deux commissionnaires; chacun de ceux-ci +portait un grand plat fermé par un couvercle qu'ils enlevèrent, +découvrant des tartes à la crème. Alors le jeune homme fit le tour de la +salle en pressant les personnes présentes d'accepter ces friandises. Il +y mettait une courtoisie exagérée. Parfois, ses offres étaient agréées +en riant; d'autres fois, elles étaient repoussées avec dédain ou même +avec insolence. Alors cet original mangeait lui-même la tarte, non sans +se livrer à des commentaires humoristiques.</p> + +<p>Finalement, il alla saluer jusqu'à terre le prince Florizel.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, en tenant une tarte entre le pouce et l'index, +ferez-vous cet honneur à un étranger?... Je peux répondre de la qualité +de la pâte, ayant mangé à moi tout seul vingt-sept de ces tartes depuis +cinq heures.</p> + +<p>—J'ai l'habitude, répliqua le prince, de considérer moins la nature du +don que la disposition d'esprit dans laquelle il est offert.</p> + +<p>—Mon esprit, monsieur, répondit le jeune homme avec un nouveau salut, +est un esprit de moquerie.</p> + +<p>—En vérité, monsieur? Et de qui vous moquez-vous?</p> + +<p>—Mon Dieu, je ne suis pas ici pour exposer ma philosophie, mais pour +distribuer des gâteaux. Si je dis que je me comprends volontiers parmi +les plus ridicules, vous voudrez bien peut-être vous montrer indulgent. +Sinon, vous allez me contraindre à manger ma vingt-huitième tarte, et +j'avoue que cet exercice commence à me fatiguer.</p> + +<p>—Vous me touchez, dit le prince, et j'ai toute la volonté du monde de +vous être agréable; mais à une condition: si mon ami et moi nous +mangeons de vos gâteaux, pour lesquels nous ne nous sentons, ni l'un ni +l'autre, aucun goût naturel, nous exigeons que vous nous rejoigniez à +souper en guise de remerciement...»</p> + +<p>Le jeune homme sembla réfléchir.</p> + +<p>«J'ai encore quelques douzaines de tartes sur les bras, répondit-il; il +me faudra visiter plusieurs tavernes avant d'en avoir fini. Cela prendra +un peu de temps; si vous avez faim...»</p> + +<p>Le prince l'interrompit d'un geste poli.</p> + +<p>«Nous allons vous accompagner, monsieur; car nous prenons déjà le plus +vif intérêt à cette manière divertissante que vous avez de passer la +soirée. Et, maintenant que les préliminaires de la paix sont réglés, +permettez-moi de signer le traité pour nous deux.»</p> + +<p>Et le prince avala de bonne grâce une tarte à la crème.</p> + +<p>«C'est délicieux, déclara-t-il.</p> + +<p>—Je vois, répliqua le jeune homme, que vous êtes connaisseur.»</p> + +<p>Le colonel Geraldine fit, lui aussi, honneur à la pâtisserie; et, comme +chacun dans ce cabaret avait maintenant accepté ou refusé les offres du +jeune homme, celui-ci dirigea ses pas vers un autre établissement de +même espèce. Les commissionnaires, qui semblaient habitués à leur +absurde emploi, marchaient sur ses talons; le prince et le colonel, se +donnant le bras, formaient l'arrière-garde, en riant tout bas. Dans cet +ordre, la compagnie visita deux cafés, où des scènes analogues à celle +qui vient d'être contée se produisirent, quelques-uns déclinant, +d'autres acceptant les faveurs du pâtissier vagabond, qui toujours +mangeait lui-même chaque tarte refusée.</p> + +<p>Au moment de quitter le troisième bar, l'homme aux tartes fit le compte +de ce qui lui restait. Il n'y avait plus que neuf petits gâteaux en +tout.</p> + +<p>«Messieurs, dit-il à ses camarades improvisés, je ne veux point retarder +votre souper, car je suis sûr que vous devez avoir faim. Je vous dois +une reconnaissance toute spéciale. En ce grand jour où je termine une +carrière de folie par un acte plus sot que tous les autres, je désire me +conduire galamment à l'égard des personnes qui m'auront secondé. +Messieurs, vous n'attendrez pas davantage. Quoique ma santé soit +ébranlée par les excès auxquels j'ai déjà dû me livrer ce soir, je vais +procéder à une liquidation définitive.»</p> + +<p>Là-dessus il avala successivement d'une seule bouchée, les neuf tartes +qui restaient et, se tournant vers les commissionnaires, leur remit deux +souverains.</p> + +<p>«J'ai à vous remercier, dit-il, de votre patience vraiment +extraordinaire.»</p> + +<p>Puis il les congédia, avec de beaux saluts. Quelques secondes encore il +resta en contemplation devant la bourse dont il venait de tirer le +salaire de ses aides; après quoi, partant d'un grand éclat de rire, il +la lança au milieu de la rue et déclara qu'il était prêt à souper.</p> + +<p>Dans certain cabaret du quartier de Soho,—un petit restaurant français +dont la réputation passagère, fort exagérée, baissait déjà,—les trois +compagnons se firent donner un cabinet particulier au deuxième étage, et +commandèrent un souper fin arrosé de plusieurs bouteilles de champagne. +En mangeant, en buvant, ils causaient de mille choses indifférentes; le +jeune homme aux tartes se montrait fort gai, mais il riait trop +bruyamment; ses mains tremblaient, sa voix prenait des inflexions +subites et inattendues qui semblaient être indépendantes de sa volonté. +Le dessert étant enlevé, les convives ayant allumé leurs cigares, le +prince s'adressa en ces termes à son hôte inconnu:</p> + +<p>«Vous voudrez bien excuser ma curiosité. Ce que j'ai vu de vous me plaît +singulièrement, mais m'intrigue davantage. Mon ami et moi, nous nous +croyons parfaitement dignes de devenir les dépositaires d'un secret. Si, +comme je le suppose, votre histoire est absurde, vous n'avez pas besoin +de vous gêner avec nous, qui sommes les deux individus les plus fous de +l'Angleterre. Mon nom est Godall, Théophile Godall; mon ami est le major +Alfred Hammersmith, du moins tel est le nom de son choix, le nom sous +lequel il veut être connu. Nous passons notre vie à la recherche +d'aventures extravagantes, et il n'y a pas de choses insensées +auxquelles nous ne soyons capables d'accorder la plus cordiale +sympathie.</p> + +<p>—Vous me plaisez aussi, Mr. Godall, répondit le jeune homme; vous +m'inspirez tout naturellement confiance, et je n'ai pas la moindre +objection à soulever contre votre ami le major, qui me fait l'effet d'un +grand seigneur déguisé; dans tous les cas je suis bien sûr qu'il n'est +pas militaire.»</p> + +<p>Le colonel sourit du compliment qui attestait la perfection de son art, +et le jeune homme poursuivit avec animation:</p> + +<p>«J'aurais toute sorte de motifs de cacher mon histoire. Peut-être est-ce +justement pour cela, que je vais vous la conter. Vous paraissez bien +préparés à entendre des folies. Pourquoi vous désappointerais-je? Mais +je ne dirai pas mon nom malgré votre exemple; je tairai, aussi mon âge, +qui n'est pas essentiel au récit. Je descends de mes ancêtres par la +génération ordinaire; ils m'ont laissé l'habitation fort convenable que +j'occupe encore, et une fortune qui s'élevait à trois cents livres +sterling de rente. Je suppose qu'ils m'ont également légué une +incorrigible étourderie à laquelle je me suis abandonné outre mesure. +J'ai reçu une bonne éducation. Je sais jouer du violon assez bien pour +faire ma partie dans un concert à deux sous. Je suis à peu près de la +même force sur la flûte et le cor de chasse. J'ai appris le whist de +façon à perdre une centaine de livres par an à ce jeu scientifique; mes +connaissances en français se sont trouvées suffisantes pour me permettre +de dissiper de l'argent à Paris presque avec la même facilité qu'à +Londres; bref, je suis pétri de talents variés. J'ai eu toute sorte +d'aventures, y compris un duel à propos de rien. Il y a deux mois, j'ai +rencontré une jeune personne qui réalisait, au moral et au physique, mon +idéal de la beauté; je sentis mon cœur s'enflammer, je m'aperçus que +j'étais enfin arrivé au moment décisif, que j'allais tomber amoureux; +mais en même temps je découvris qu'il me restait de mon capital tout au +plus quatre cents livres. De bonne foi, un homme qui se respecte peut-il +être amoureux avec quatre cents livres? Vous conviendrez que non. J'ai +donc fui la présence de l'enchanteresse et, ayant légèrement accéléré le +cours de mes dépenses, j'arrivai à n'avoir plus, ce matin, que +quatre-vingts livres.... Cette somme, je la divisai en deux parties +égales; je réservai quarante livres pour un but particulier, je résolus +de dépenser le reste avant la nuit. J'ai passé une journée charmante et +j'ai fait beaucoup de bonnes plaisanteries, outre celle des tartes à la +crème, qui m'a procuré l'avantage de votre connaissance; car j'avais +pris la détermination, comme je vous l'ai dit, de conduire ma folle +carrière à une conclusion encore plus folle; et, lorsque vous me vîtes +lancer ma bourse dans la rue, les quarante livres étaient épuisées. +Maintenant, vous me connaissez aussi bien que je me connais moi-même; +oui, je suis fou, mais un fou dont la folie ne manque pas de fond et qui +n'est, je vous prie de le croire, ni pleurnicheur ni lâche.»</p> + +<p>Le ton qu'avait pris le jeune homme indiquait assez qu'il nourrissait +beaucoup d'amertume et de mépris contre lui-même. Ses auditeurs +n'hésitèrent pas à penser que son affaire d'amour lui tenait au cœur +plus qu'il ne voulait l'admettre et qu'il avait l'intention sinistre +d'en finir avec la vie.</p> + +<p>«Eh bien, n'est-ce pas étrange, dit Geraldine en regardant le prince +Florizel, n'est-ce pas étrange que nous soyons là trois individus à peu +près dans les mêmes conditions, réunis par l'effet du hasard dans un +désert aussi grand que Londres?</p> + +<p>—Comment! s'écria le jeune homme, êtes-vous donc ruinés, vous aussi? Ce +souper serait-il une folie comme mes tartes à la crème? Le diable +aurait-il rassemblé trois des siens pour une dernière débauche?</p> + +<p>—Le diable peut faire parfois des choses fort aimables, répondit le +prince, et je suis si charmé de cette coïncidence que, quoique nous ne +soyons pas absolument dans le même cas, je m'en vais mettre fin à cette +inégalité. Que votre conduite héroïque envers les dernières tartes à la +crème me serve d'exemple!»</p> + +<p>En parlant, Florizel tira sa bourse et y prit un petit paquet de billets +de banque.</p> + +<p>«Vous voyez, je suis en avance sur vous de huit jours environ; mais je +puis me rattraper et me rapprocher de plus en plus du poteau fatal. +Celui-ci, continua-t-il, en posant un des billets sur la table, suffira +pour la note. Quant au reste...»</p> + +<p>Il jeta la liasse dans le feu, où elle disparut en flambant.</p> + +<p>Le jeune homme avait essayé de saisir le prince par le bras; mais, comme +une table les séparait, son intervention arriva trop tard.</p> + +<p>«Malheureux, s'écria-t-il, vous n'auriez pas dû les brûler tous.... Il +fallait garder quarante livres!</p> + +<p>—Quarante livres, répéta le prince, pourquoi, au nom du ciel, quarante +livres?</p> + +<p>—Pourquoi pas quatre-vingts? s'écria le colonel; il devait y en avoir +une centaine dans le paquet.</p> + +<p>—Quarante livres suffisent, dit le jeune homme tristement, car sans +cela, il n'y a pas d'admission possible. La règle est absolue: quarante +livres pour chacun. Vie damnée que la nôtre! Un homme ne peut pas même +mourir sans argent.»</p> + +<p>Le prince et le colonel échangèrent un coup d'œil.</p> + +<p>«Expliquez-vous, dit le dernier. J'ai encore un portefeuille +passablement garni et je n'ai pas besoin de dire que je suis prêt à +partager ma fortune avec Godall. Mais je désire savoir à quelle fin. Que +pensez-vous donc faire?»</p> + +<p>Le jeune homme promenait des regards inquiets de l'un à l'autre, comme +au sortir d'un rêve. Il rougit violemment.</p> + +<p>«Ne suis-je pas votre dupe? demanda-t-il. Êtes-vous tout de bon des gens +ruinés?</p> + +<p>—Je le suis, pour ma part, autant qu'on peut l'être, répliqua le +colonel.</p> + +<p>—Et, quant à moi, dit le prince, je vous en ai donné la preuve; je +reste sans le sou. Qui donc aurait jeté ces billets au feu, sauf un +homme ruiné? L'action parle d'elle-même.</p> + +<p>—Un homme ruiné, oui, répondit l'autre d'un air de soupçon, ou bien un +millionnaire!</p> + +<p>—Assez, monsieur, dit le prince; j'ai dit et je n'ai pas l'habitude +qu'on doute de ma parole.</p> + +<p>—Ruinés? répéta le jeune homme. Êtes-vous vraiment mes pareils, arrivés +après une vie d'abandon à une situation telle que vous n'ayez plus +qu'une issue? Allez-vous donc,—il baissait la voix à mesure qu'il +parlait,—allez-vous donc vous donner ce dernier luxe? Comptez-vous fuir +les conséquences de vos désordres par la seule voie infaillible et +facile?»</p> + +<p>Soudain il s'interrompit et essaya de rire.</p> + +<p>«À votre santé! s'écria-t-il, en vidant son verre, bonne nuit, mes +joyeux camarades.»</p> + +<p>Le colonel Geraldine le saisit par le bras, au moment où il allait se +lever.</p> + +<p>«Vous manquez de confiance, dit-il, et vous avez tort. Nous aussi, nous +avons assez de la vie. Nous sommes, comme vous, décidés à mourir. Tôt ou +tard, isolément ou réunis, nous nous proposions d'aller au-devant de la +mort et de la défier là où elle se tiendrait prête. Puisque nous vous +avons rencontré et que votre cas est le plus pressant, que tout +s'accomplisse donc cette nuit, et d'un seul coup; si vous le voulez, +mourons tous trois ensemble. Notre trio pénétrera bras dessus, bras +dessous, la poche vide, dans l'empire de Pluton; nous nous encouragerons +mutuellement parmi les ombres!»</p> + +<p>Geraldine jouait son rôle avec des intonations si justes que le prince +lui-même le regarda, troublé, prêt à le croire sincère. Quant au jeune +homme, un flot de sang lui monta au visage et ses yeux étincelèrent.</p> + +<p>«Bon, vous êtes des camarades comme il m'en faut! s'écria-t-il avec une +gaieté presque effrayante. Tope là et que le marché soit conclu. (Sa +main était glacée.) Vous ne savez pas en quelle compagnie vous allez +commencer votre course, vous ne savez pas dans quel moment propice vous +avez pris votre part de mes tartes à la crème! Je ne suis qu'une unité, +mais une unité dans une armée. Je connais la porte dérobée de la Mort. +Je suis un de ses intimes et peux vous conduire jusque dans l'éternité +sans cérémonie... sans scandale pourtant.»</p> + +<p>Ils l'engagèrent derechef à expliquer ce qu'il voulait dire.</p> + +<p>«Messieurs, pouvez-vous réunir quatre-vingts livres entre vous?»</p> + +<p>Geraldine consulta son portefeuille avec ostentation et répliqua +affirmativement.</p> + +<p>«Gaillards favorisés que vous êtes! Quarante livres, c'est le prix +d'entrée dans le Club du suicide.</p> + +<p>—Le Club du suicide, répéta Florizel, que diable est-ce que cela?</p> + +<p>—Écoutez, dit l'inconnu, ce siècle est celui du progrès, et j'ai à vous +révéler le progrès suprême! Des intérêts d'argent et autres appelant les +hommes à la hâte dans différents endroits, on inventa les chemins de +fer; puis, les chemins de fer nous séparant de nos amis, il fallut créer +les télégraphes, qui permettent de communiquer promptement à travers de +grands espaces. Dans les hôtels même, nous avons aujourd'hui des +ascenseurs qui nous épargnent une escalade de quelques centaines de +marches. Maintenant nous savons bien que cette vie n'est qu'une estrade +faite pour y jouer le rôle de fou tant que la partie nous amuse. Une +commodité de plus manquait au confort moderne, une voie décente et +facile pour quitter cette estrade, l'escalier de derrière menant à la +liberté, ou bien, comme je viens de le dire, la porte dérobée de la +Mort. Le Club du suicide y supplée. N'allez pas supposer que, vous et +moi, nous soyons seuls à professer un désir essentiellement légitime. +Bon nombre de nos semblables ne sont arrêtés dans leur fuite que par +certaines considérations. Les uns ont une famille qui serait cruellement +frappée ou même accusée, d'autres manquent de courage, les préparatifs +de la mort leur font horreur. C'est mon cas. Je ne peux ni approcher un +pistolet de ma tête ni presser la détente; quelque chose m'en empêche; +quoique j'aie le dégoût de la vie, je n'ai pas assez de force pour en +finir. C'est à l'intention de gens tels que moi et de tous ceux qui +souhaitent d'être fauchés sans scandale posthume que le Club du suicide +a été inauguré. De quelle façon? Quelle est son histoire? Quelles +peuvent être ses ramifications dans d'autres pays? Je l'ignore, et ce +que je connais de sa constitution, je n'ai pas le droit de vous le +communiquer. Pour abréger, je suis à votre service. Si vous êtes +vraiment las de vivre, je vais vous introduire dans une réunion, et +avant la fin de la semaine, sinon cette nuit même, vous serez +débarrassés du fardeau de l'existence. Maintenant il est... (le jeune +homme consulta sa montre), il est onze heures; à onze heures et demie au +plus tard, nous quitterons ce lieu-ci; vous avez une demi-heure devant +vous pour examiner ma proposition. C'est plus sérieux qu'une tarte à la +crème, ajouta-t-il avec un sourire, et plus agréable, j'imagine.</p> + +<p>—Plus sérieux, certainement, répondit le colonel, si sérieux que je +vous prierai de vouloir bien m'accorder un entretien particulier de cinq +minutes avec mon ami M. Godall!</p> + +<p>—À merveille, répondit le jeune homme. Je vais me retirer...»</p> + +<p>Aussitôt que le prince et Geraldine furent seuls:</p> + +<p>«Il me semble, dit le premier, que vous êtes ému, tandis qu'au contraire +j'ai pris mon parti. Je veux voir la fin de cette aventure.</p> + +<p>—Que Votre Altesse réfléchisse, répliqua le colonel en pâlissant; +qu'elle considère l'importance qu'une vie telle que la sienne a non +seulement pour ses amis, mais pour le bien public. En supposant que, +cette nuit, un malheur irréparable atteigne la personne de Votre +Altesse, quel serait mon désespoir, quelle serait l'affliction de tout +un peuple?</p> + +<p>—Je veux voir la fin, répéta le prince de sa voix la plus délibérée; +ayez la bonté, colonel, de tenir votre parole de gentilhomme. Dans nulle +circonstance, souvenez-vous-en bien, vous ne trahirez, sans que je vous +y autorise, l'incognito que j'ai choisi pour voyager à l'étranger. Tels +sont les ordres que je réitère. Et maintenant, je vous serai obligé +d'aller demander l'addition.»</p> + +<p>Le colonel s'inclina avec respect, mais il avait la face blême lorsqu'il +pria le jeune homme aux tartes à la crème de rentrer. Le prince +conservait pour sa part une contenance parfaitement calme; il raconta +une farce du Palais-Royal au jeune suicidé avec beaucoup d'entrain. Sans +ostentation, il évita les regards suppliants de Geraldine, et choisit un +nouveau cigare avec plus de soin que d'habitude. De fait, il était le +seul des trois qui gardât quelque puissance sur ses nerfs.</p> + +<p>La note étant acquittée, le prince donna toute la monnaie au domestique +très étonné; puis on partit en voiture. Peu de temps après; le fiacre +s'arrêta à l'entrée d'une cour un peu sombre. Là ils descendirent.</p> + +<p>Après que Geraldine eut payé la course, le jeune homme s'adressa au +prince en ces termes:</p> + +<p>«Il est encore temps, Mr. Godall, d'échapper à une destinée inévitable, +vous et le major Hammersmith. Consultez-vous bien avant de faire un pas +de plus, et, si vos cœurs disent non, voici les chemins de traverse.</p> + +<p>—Conduisez-nous, monsieur, dit le prince, je ne suis pas homme à +reculer devant une chose une fois dite.</p> + +<p>—Votre sang-froid me fait du bien, répliqua le jeune guide. Je n'ai +jamais vu personne d'impassible à ce point, quoique vous ne soyez pas le +premier que j'aie accompagné à cette porte. Plus d'un m'a précédé pour +aller où je savais que je le suivrais bientôt. Mais ceci n'est d'aucun +intérêt pour vous. Attendez-moi quelques instants; je reviendrai dès que +j'aurai arrangé les préliminaires de votre introduction.»</p> + +<p>Là-dessus le distributeur de tartes, ayant tendu la main à ses +compagnons, traversa la cour, entra dans un vestibule et disparut.</p> + +<p>«De toutes nos folies, dit le colonel à voix basse, celle-ci me paraît +la plus violente et la plus dangereuse.</p> + +<p>—Je le crois, répondit le prince.</p> + +<p>—Nous avons encore un moment à nous, continua le colonel. Que Votre +Altesse profite de l'occasion et se retire. Les conséquences de cette +démarche peuvent être si graves! C'est ce qui m'autorise à pousser un +peu plus loin qu'à l'ordinaire la liberté de langage que Votre Altesse +daigne m'accorder.</p> + +<p>—Dois-je comprendre que le colonel Geraldine a peur? dit Florizel en +retirant le cigare de sa bouche et en fixant sur son écuyer un regard +perçant.</p> + +<p>—Mes craintes ne sont certainement pas personnelles, répliqua fièrement +Geraldine.</p> + +<p>—Je le supposais bien, dit le prince, avec une bonne humeur +imperturbable; mais je n'avais nulle envie de vous rappeler la +différence de nos positions réciproques. Assez, ajouta-t-il, voyant que +Geraldine était prêt à demander pardon,—vous êtes excusé.»</p> + +<p>Et il fuma tranquillement, appuyé contre une grille, jusqu'à ce que +l'ambassadeur fût de retour.</p> + +<p>«Eh bien, demanda-t-il, notre réception est-elle arrangée?</p> + +<p>—Suivez-moi, messieurs. Le président vous interrogera dans son cabinet. +Et permettez-moi de vous avertir que vos réponses doivent être franches. +Je me suis porté caution; mais le Club exige une enquête sérieuse avant +d'admettre qui que ce soit; l'indiscrétion d'un seul membre amènerait la +dispersion de la Société pour toujours.»</p> + +<p>Le prince et Geraldine s'entendirent à voix basse; après quoi ils +accompagnèrent leur guide au cabinet du président. Il n'y avait pas +d'obstacles bien considérables à franchir. La porte extérieure était +ouverte, la porte du cabinet entrebâillée; et là, dans un local de +petites dimensions, mais au plafond très élevé, le jeune homme les +laissa seuls pour la seconde fois.</p> + +<p>—Le président se rendra ici tout à l'heure», dit-il, avec un signe de +tête, en disparaissant.</p> + +<p>Des voix se faisaient entendre à travers la porte à deux battants qui +formait l'une des extrémités, et par intervalles le bruit d'un bouchon +de champagne, suivi d'un éclat de rire, se mêlait aux lambeaux de la +conversation. Une grande fenêtre donnait sur la rivière, et la +disposition des lumières leur fit supposer qu'ils n'étaient pas loin de +la station de Charing Cross. Le mobilier leur parut mesquin sous des +housses usées jusqu'à la corde; ils remarquèrent la sonnette placée au +centre d'une table ronde, les chapeaux et les pardessus nombreux +accrochés le long des murs.</p> + +<p>«Quel est ce repaire? dit Geraldine.</p> + +<p>—C'est ce que je veux voir, répliqua le prince, si le diable le permet; +la chose peut devenir amusante.»</p> + +<p>Sur ces entrefaites, la porte à deux battants s'ouvrit, mais pas plus +qu'il n'était nécessaire pour le passage d'un corps humain, et un +bruyant bourdonnement de voix accompagna l'entrée du redoutable +président. Qu'on imagine un homme d'une cinquantaine d'années, grand de +taille, à la démarche hardie, aux favoris hérissés, à la tête chauve, à +l'œil gris voilé qui de temps en temps lançait une étincelle. Ses +lèvres serraient un gros cigare qu'il mâchait et tortillait de droite à +gauche, tout en regardant d'un air pénétrant et froid les deux +étrangers. Il portait des habits de lainage clair, avec un col de +chemise très dégagé à rayures de couleur.</p> + +<p>«Bonsoir, commença-t-il, après avoir fermé la perte derrière lui. On m'a +dit que vous désiriez me parler.</p> + +<p>—Nous voulons, monsieur, nous joindre au Club du suicide», répliqua le +colonel.</p> + +<p>Le président roula son cigare dans sa bouche.</p> + +<p>«Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il brusquement.</p> + +<p>—Je vous demande pardon, répondit Geraldine, mais je crois que vous +êtes la personne la mieux autorisée à me donner des informations +là-dessus.</p> + +<p>—Moi? s'écria le président. Un Club du suicide? Allons, vous voulez +rire! Je peux permettre à des jeunes gens d'avoir le vin gai; mais il ne +faudrait point insister trop.</p> + +<p>—Appelez votre Club comme vous voudrez, dit le colonel, mais vous avez +quelque compagnie derrière ces portes et nous désirons nous joindre à +elle.</p> + +<p>—Monsieur, répondit le président, vous êtes dans l'erreur. Ceci est une +maison particulière et je vous saurai gré d'en sortir sur-le-champ.»</p> + +<p>Le prince était resté tranquillement à sa place pendant ce petit +colloque; mais, lorsque le colonel tourna les yeux vers lui, comme pour +dire: «Allons-nous-en, de grâce...»—il retira son cigare et répondit:</p> + +<p>«Je suis venu ici sur l'invitation d'un de vos amis. Sans doute il vous +a informé des motifs qui justifient notre démarche. Permettez-moi de +vous rappeler qu'un homme qui se trouve dans les conditions où je suis, +n'a point à se gêner et n'est nullement disposé à tolérer des +impertinences. Je suis très pacifique d'ordinaire; mais, cher monsieur, +vous allez me rendre le service que je demande ou bien vous aurez lieu +de vous repentir de m'avoir jamais admis dans votre antichambre.»</p> + +<p>Le président poussa un bruyant éclat de rire.</p> + +<p>«C'est ainsi qu'il faut parler, dit-il. Oui, vous êtes vraiment un +homme. Vous connaissez le chemin de mon cœur et pouvez faire de moi +tout ce qu'il vous plaira. Voudriez-vous, continua-t-il en s'adressant à +Geraldine, vous éloigner un instant? J'en finirai d'abord avec votre +compagnon. Certaines formalités du Club doivent être remplies +secrètement.»</p> + +<p>À ces mots, il ouvrit la porte d'un petit cabinet, dans lequel il +enferma le colonel.</p> + +<p>«J'ai foi en vous, dit-il à Florizel, aussitôt qu'ils furent seuls, mais +êtes-vous sûr de votre ami?</p> + +<p>—Pas aussi sûr que je le suis de moi-même, assez cependant pour que +j'aie pu l'amener ici sans inquiétude; les raisons qui lui font désirer +d'entrer dans votre Club sont encore plus puissantes que les miennes. +L'autre jour, il s'est laissé prendre trichant aux cartes.</p> + +<p>—Une bonne raison, j'en conviens, répliqua le président, nous en avons +un autre dans le même cas. Avez-vous été au service, monsieur?</p> + +<p>—Oui, mais j'étais trop paresseux, je l'ai quitté de bonne heure.</p> + +<p>—Quel est le motif qui vous fait abandonner la vie? poursuivit le +président.</p> + +<p>—Toujours le même, autant que je peux m'en rendre compte, la paresse +toute pure.»</p> + +<p>Le président tressaillit.</p> + +<p>«C'est impossible, s'écria-t-il, vous devez avoir une raison plus +sérieuse que celle-là.</p> + +<p>—Je n'ai plus le sou, ajouta Florizel. C'est aussi un tourment. Mon +oisiveté en souffre.»</p> + +<p>Le président tourmenta son cigare pendant quelques secondes en regardant +droit dans les yeux ce néophyte extraordinaire; mais le prince supporta +son examen avec un sang-froid imperturbable.</p> + +<p>«Si je n'avais une si grande expérience, dit à la fin le président, je +vous renverrais. Mais je connais le monde; il arrive qu'en matière de +suicide les causes les plus frivoles sont souvent les plus +irrésistibles. Et, lorsqu'un homme me plaît, comme vous me plaisez, +monsieur, je presse la conclusion plutôt que je ne la retarde.»</p> + +<p>Le prince et le colonel furent soumis à un interrogatoire long et +particulier, le prince seul d'abord; puis Geraldine en présence de ce +dernier, de sorte que le président pouvait observer la contenance de +l'un, tout en écoutant les réponses de l'autre. Le résultat fut +satisfaisant et le président, après avoir enregistré quelques détails +sur un carnet, leur proposa de prêter serment. On ne saurait imaginer de +formule plus absolue de l'obéissance passive, rien de plus rigoureux que +les termes par lesquels le récipiendaire se liait pour toujours.</p> + +<p>Florizel signa le document, mais non sans horreur. Le colonel suivit son +exemple d'un air accablé. Alors le président ayant reçu la somme fixée +pour l'entrée, introduisit sans plus de difficultés les deux amis dans +le fumoir du Club.</p> + +<p>Ce fumoir était de la même hauteur que le cabinet dans lequel il +donnait, mais bien plus grand et garni d'une imitation de boiserie de +chêne. Un grand feu et un certain nombre de becs de gaz éclairaient la +compagnie. Le prince compta: dix-huit personnes. La plupart fumaient et +buvaient; une gaieté fiévreuse régnait partout, entrecoupée de silences +subits et quelque peu sinistres.</p> + +<p>«Est-ce un grand jour? demanda le prince.</p> + +<p>—Moyen, répondit le président. Par parenthèse, si vous avez quelque +argent, il est d'usage d'offrir du champagne; cela soutient la bonne +humeur et constitue un de mes petits profits.</p> + +<p>—Hammersmith, dit Florizel, occupez-vous du champagne.»</p> + +<p>Puis il fit le tour du cercle, en abordant celui-ci, celui-là; son usage +évident du meilleur monde, sa grâce et sa politesse, avec un mélange +imperceptible d'autorité, imposèrent très vite à cette assemblée macabre +et la séduisirent malgré elle; en même temps il ouvrait les yeux et les +oreilles. Bientôt il commença à se faire une idée générale du monde au +milieu duquel il se trouvait. Les jeunes gens formaient une majorité +considérable; ils avaient les apparences de l'intelligence et de la +sensibilité, plutôt que de l'énergie. Si quelques-uns dépassaient la +trentaine, plusieurs étaient âgés de moins de vingt ans. Ils se tenaient +appuyés contre les tables, changeant sans cesse de maintien; tantôt ils +fumaient très fort et tantôt ils laissaient s'éteindre leurs cigares; +quelques-uns s'exprimaient bien, mais la loquacité du grand nombre +n'était évidemment que le résultat d'une excitation nerveuse, avec +absence complète d'esprit et de bon sens. Chaque fois qu'une bouteille +de champagne était débouchée, la gaieté augmentait d'une façon +manifeste.</p> + +<p>Il n'y avait que deux hommes assis: l'un, près de la fenêtre, les mains +plongées dans les poches de son pantalon et la tête basse, mortellement +pâle, la sueur au front, ne proférait pas un mot; on eût dit une +véritable ruine d'âme et de corps; l'autre, sur un sofa qui le séparait +de la cheminée, différait étrangement de tout le reste de la compagnie. +Peut-être n'avait-il guère que quarante ans, mais on lui en eût donné +dix de plus. Florizel pensa qu'il n'avait jamais vu un être plus hideux, +plus ravagé par la maladie et les excès. Il n'avait que la peau et les +os, était en partie paralysé et portait des lunettes d'une puissance si +extraordinaire que ses yeux paraissaient à travers singulièrement +grossis et déformés. Excepté le prince et le président, il était dans ce +salon l'unique personne qui conservât le calme de la vie ordinaire.</p> + +<p>Les membres du <i>Suicide Club</i> ne se piquaient pas d'une tenue très +décente. Quelques-uns tiraient vanité des actions déshonorantes qui les +avaient amenés à chercher un refuge dans la mort; on écoutait sans +témoigner de désapprobation. Il y avait un accord tacite contre les +arrêts de la morale et quiconque franchissait le seuil du Club jouissait +déjà de quelques-unes des immunités de la tombe. Ils burent à la mémoire +les uns des autres et à celle des suicidés remarquables du passé. Ils +comparaient et développaient leurs vues différentes sur la mort; ceux-ci +déclarant que ce n'était rien que ténèbres et néant, ceux-là, espérant +que, cette même nuit, ils iraient escalader les étoiles.</p> + +<p>«À la mémoire éternelle du baron de Trenck, le type des suicidés! cria +quelqu'un. Il passa d'une petite cellule dans une plus petite, afin +d'atteindre enfin à la liberté.</p> + +<p>—Pour ma part, dit un second, je ne demande qu'un bandeau sur mes yeux +et du coton dans mes oreilles. Seulement, il n'y a pas de coton assez +épais en ce monde.»</p> + +<p>Le troisième espérait, dans l'état nouveau où il allait entrer, +découvrir les secrets de la vie, et le quatrième avouait qu'il n'aurait +jamais fait partie du Club s'il n'eût été amené à croire au système de +Darwin.</p> + +<p>«Je n'ai pu supporter, disait-il, l'idée de descendre d'un singe.</p> + +<p>En somme, le prince était tout à fait désillusionné par les manières et +la conversation de ses nouveaux collègues.</p> + +<p>«Il n'y a pas de quoi faire tant d'embarras, pensait-il. Dès qu'un homme +s'est réconcilié avec l'idée de se tuer, qu'il s'exécute, pour Dieu, en +gentilhomme. Cet émoi et ces gros mots sont déplacés.»</p> + +<p>Cependant, le colonel Geraldine était en proie aux plus vives +appréhensions: le Club et ses règlements restaient toujours à l'état de +mystères, et il regardait autour de la salle afin de trouver quelqu'un +qui fût en mesure de le renseigner. Son regard tomba enfin sur le +paralytique, dont la sérénité le frappa; il supplia le président, qui, +très pressé, ne faisait que sortir de la chambre et y rentrer, expédiant +des affaires, de le présenter à ce monsieur assis sur le canapé.</p> + +<p>Le président répondit que de semblables formalités étaient inutiles chez +lui; néanmoins il présenta Mr. Hammersmith à Mr. Malthus.</p> + +<p>Mr. Malthus regarda le colonel avec curiosité et le pria de prendre +place à sa droite.</p> + +<p>«Vous êtes un nouveau venu, dit-il, et vous désirez des renseignements. +Eh bien, vous vous adressez à la bonne source. Il y a deux ans que j'ai +fait ma première visite à ce Club enchanteur.»</p> + +<p>Le colonel respira. Si Mr. Malthus avait fréquenté ce lieu pendant deux +ans, le prince pouvait ne courir aucun danger durant une seule soirée.</p> + +<p>«Comment! s'écria-t-il, deux ans? De quelle mystification suis-je donc +le jouet?</p> + +<p>—D'aucune, répliqua Mr. Mathus avec douceur. Mon cas est singulier. Je +ne suis pas du tout, à proprement parler, un suicidé, mais un membre +honoraire, pour ainsi dire. Je ne visite guère le Club que deux fois par +mois. Mon infirmité et la condescendance du président m'ont procuré ce +privilège, que d'ailleurs je paye assez cher.</p> + +<p>—Je vous prierai, dit le colonel, de vouloir bien être plus explicite. +Rappelez-vous que je ne suis encore que très imparfaitement familier +avec les statuts de l'endroit.</p> + +<p>—Un membre ordinaire tel que vous, lancé à la recherche de la mort, +revient ici tous les soirs jusqu'à ce que la chance le favorise, +répliqua le paralytique; s'il est sans le sou, il peut même être logé et +nourri par le président; pas de luxe, mais le nécessaire; on ne saurait +faire davantage vu la modicité de la souscription. D'ailleurs, la seule +société du président est par elle-même un très vif agrément.</p> + +<p>—En vérité! s'écria Geraldine, je ne l'aurais pas cru.</p> + +<p>—Ah! c'est que vous ne connaissez pas l'homme. L'esprit le plus drôle! +Des histoires! Un cynisme!... Il sait la vie sur le bout du doigt; et, +entre nous, c'est le coquin le plus corrompu de toute la chrétienté.</p> + +<p>—Est-il, lui aussi, membre permanent comme vous-même, si je puis poser +cette question sans vous offenser?</p> + +<p>—Il est permanent dans un sens bien différent, répliqua M. Malthus. +J'ai été gracieusement épargné jusqu'ici, mais, enfin, tôt ou tard, je +dois partir. Lui ne joue jamais; il mêle et donne les cartes et fait les +arrangements nécessaires. Cet homme, Mr. Hammersmith, est l'adresse +même. Depuis trois ans il poursuit à Londres son utile profession, que +je pourrais appeler un art, et jamais l'ombre d'un soupçon ne s'est +élevée contre lui. Moi-même, je le crois inspiré. Sans doute, vous vous +rappelez ce cas célèbre, il y a six mois, d'un gentleman +accidentellement empoisonné dans une pharmacie? Et ce ne fut encore +qu'une de ses inventions les moins riches. Mais comme c'était simple, et +comme il est sorti sauf de l'aventure!</p> + +<p>—Vous m'étonnez, dit le colonel; ce malheureux était-il une des...—il +allait dire victimes; mais il se reprit à temps,—un des membres du +Club?»</p> + +<p>En même temps il se rappela que Mr. Malthus lui-même n'avait pas paru +ambitieux de mourir pour son propre compte; il ajouta avec empressement:</p> + +<p>«Mais je m'aperçois que je suis encore dans l'obscurité. Vous parliez de +mêler et de donner les cartes; dans quel but? Puisque vous avez l'air +plutôt mal disposé à mourir qu'autrement, je dois avouer que je ne puis +concevoir ce qui vous amène ici.</p> + +<p>—Vous dites vrai, vous êtes dans les ténèbres, répliqua Mr. Malthus +avec plus d'animation. Cher monsieur, ce Club est le temple même de +l'ivresse; si ma santé affaiblie pouvait mieux supporter de pareilles +excitations, je viendrais plus souvent, je vous le jure. Il faut tout le +sentiment du devoir, qu'engendre une longue habitude de mauvaise santé +et de régime rigoureux, pour me retenir d'abuser de ce qui est, je puis +le dire, mon dernier plaisir. Je les ai épuisés tous, monsieur, +continua-t-il en posant sa main sur le bras de Geraldine, tous sans +exception, et je vous déclare, sur mon honneur, qu'il n'y en a pas un +dont le prix n'ait été grossièrement exagéré. On joue avec l'amour; moi, +je nie que l'amour soit une forte passion. La peur en est une plus +forte; c'est avec la peur qu'il faut badiner, si l'on veut goûter les +joies intenses de la vie. Enviez-moi, enviez-moi, ajouta-t-il avec un +ricanement ignoble, je suis poltron.»</p> + +<p>Geraldine ne parvint à dissimuler son dégoût qu'avec peine, mais il prit +sur soi et poursuivit l'interrogatoire:</p> + +<p>«Comment cette excitation peut-elle être si habilement prolongée? Il y a +donc quelque élément d'incertitude?</p> + +<p>—Je vais vous expliquer par quel moyen la victime de chaque soir est +choisie, répondit M. Malthus, et non seulement la victime, mais un autre +membre qui est destiné à jouer le rôle d'instrument entre les mains du +Club, à devenir le grand prêtre de la mort.</p> + +<p>—Mon Dieu! ils s'entre-tuent donc alors?</p> + +<p>—Le tourment du suicide est supprimé de cette manière, dit Malthus avec +un signe de tête.</p> + +<p>—Miséricorde! s'écria le colonel, et pouvez-vous... puis-je... +peut-il... mon ami... je veux dire... quelqu'un de nous peut-il être +condamné ce soir à devenir le meurtrier du corps et de l'âme d'un autre +être? Des choses semblables sont-elles possibles entre hommes nés de la +femme? Oh! infamie des infamies!»</p> + +<p>Dans son effroi, il était sur le point de se lever, lorsqu'il rencontra +le regard du prince. Ce regard courroucé était fixé sur lui à travers la +chambre. En un instant Geraldine eut repris son calme.</p> + +<p>«Après tout, ajouta-t-il, pourquoi pas? Et, puisque vous dites que le +jeu est intéressant, vogue la galère! Je suis du Club!»</p> + +<p>Mr. Malthus avait joui d'une façon toute particulière de l'effroi de son +interlocuteur.</p> + +<p>«Après un premier moment de surprise, vous êtes, je le vois, en état +d'apprécier les délices de notre Société, monsieur.... Elle réunit les +émotions de la table de jeu, celles du duel et celles d'un amphithéâtre +romain. Les païens étaient allés assez loin déjà, certes, et j'admire +les raffinements de leur imagination en pareille matière; mais il était +réservé à un pays chrétien d'atteindre cet extrême degré, cette +quintessence, cet absolu du plaisir poignant. Vous comprenez combien +tous les amusements doivent paraître fades à l'homme qui a pris le goût +de celui-ci. La partie que nous jouons, continua-t-il, est d'une extrême +simplicité. Un jeu complet.... Mais... venez donc, vous êtes à même de +voir la chose par vos propres yeux. Voulez-vous me prêter l'appui de +votre bras? Malheureusement, je suis paralysé.»</p> + +<p>En effet, tandis que Mr. Malthus commençait sa description, une autre +porte à deux battants s'était ouverte; le Club entier se mit à défiler, +non sans quelque hâte, dans la pièce voisine.</p> + +<p>Elle était en tout semblable à celle que l'on venait de quitter, mais un +peu différemment meublée. Le centre en était occupé par une longue table +à tapis vert, devant laquelle le président était assis; il mêlait un jeu +de cartes avec beaucoup de soin. Même avec l'aide de sa canne et du bras +de Geraldine, Mr. Malthus marchait avec tant de difficulté que chacun +fut assis avant que ce couple et le prince qui les attendait entrassent +dans l'appartement; par conséquent tous les trois prirent place côte à +côte, au bout inférieur de la table.</p> + +<p>«C'est un jeu de cinquante-deux cartes, dit tout bas Malthus. Veillez +sur l'as de pique, qui est le signe de mort, et sur l'as de trèfle, qui +désigne l'exécuteur de cette nuit. Heureux jeunes gens que vous êtes! +Vous avez de bons yeux et pouvez suivre la partie! Hélas! je ne saurais +reconnaître un as d'un deux à travers la largeur d'une table...»</p> + +<p>Et il plaça sur son nez une seconde paire de lunettes.</p> + +<p>«Je veux au moins observer les physionomies», expliqua-t-il.</p> + +<p>En quelques mots rapides, Geraldine informa le prince de tout ce qu'il +avait appris par la bouche du membre honoraire et de l'alternative +possible qui leur était réservée. Le prince eut un frisson, une +contraction au cœur; il promena ses regards de côté et d'autre, comme +un homme abasourdi.</p> + +<p>«Un coup hardi, dit tout bas le colonel, et nous pouvons encore nous +échapper.»</p> + +<p>Mais cette suggestion rappela le courage du prince.</p> + +<p>«Silence, dit-il. Faites-moi voir que vous savez jouer en gentilhomme, +l'enjeu fût-il sérieux.»</p> + +<p>Maintenant, il avait recouvré en apparence tout son sang-froid, quoique +son cœur battit lourdement et qu'il eût une sensation de chaleur +désagréable dans la poitrine. Les membres du Club étaient tous +attentifs; chacun d'eux très pâle; mais nul ne l'était autant que Mr. +Malthus. Ses yeux sortaient de leurs orbites; sa tête se balançait, sur +la colonne vertébrale par un mouvement d'oscillation involontaire; ses +mains, l'une après l'autre, se portaient à sa bouche pour tirailler ses +lèvres livides et frémissantes.</p> + +<p>«Attention, messieurs!» dit le président qui se mit à donner lentement +les cartes.</p> + +<p>Il s'arrêtait jusqu'à ce que chaque membre eût montré la sienne. Presque +tous hésitaient; vous auriez vu les doigts trembler avant de réussir à +retourner le funeste morceau de carton qui portait l'arrêt du destin. À +mesure que le tour du prince approchait, il éprouvait une émotion +grandissante, qui faillit le suffoquer; mais sans doute il avait quelque +peu le tempérament d'un joueur, car il reconnut qu'un certain plaisir se +mêlait à cette angoisse. Le neuf de trèfle lui échut; le trois de pique +fut donné à Geraldine et la dame de cœur à Mr Malthus, incapable de +réprimer un soupir de soulagement. Le jeune homme aux tartes à la crème, +presque immédiatement après, retourna l'as de trèfle et resta glacé +d'horreur, car il n'était pas venu pour tuer, mais pour être tué. Et le +prince, dans sa sympathie généreuse, oublia presque, en le plaignant, +l'extrême danger qui était encore suspendu au-dessus de lui-même et de +son ami.</p> + +<p>La donne se renouvela, et, cette fois encore, la carte de la mort ne +sortit pas. Les joueurs retenaient leur souffle, haletants; le prince +eut un autre trèfle, Geraldine, un carreau; mais, lorsque Mr Malthus eut +retourné sa carte, un horrible bruit, semblable à celui de quelque chose +qui se brise, partit de sa bouche; il se leva et se rassit sans aucun +signe de paralysie. C'était l'as de pique. Le membre honoraire s'était +amusé de ses propres terreurs une fois de trop.</p> + +<p>La conversation éclata de nouveau presque tout d'un coup. Les joueurs, +renonçant à leurs attitudes rigides, commencèrent à se lever de table et +revinrent en flânant, par deux et par trois, dans le fumoir. Le +président étirait ses bras et baillait comme un homme qui a fini son +travail journalier. Mais Mr. Malthus restait assis à sa place, la tête +dans ses mains, les mains sur la table, immobile, atterré.</p> + +<p>Le prince et Geraldine s'échappèrent, l'impression d'horreur qu'ils +emportaient avec eux, redoublant dans le froid de la nuit.</p> + +<p>«Ah! s'écria le prince, être lié par un serment dans une affaire comme +celle-ci, permettre que ce trafic de meurtre continue avec profit et +impunité! Si seulement j'osais manquer à ma parole!</p> + +<p>—C'est impossible pour Votre Altesse, répliqua le colonel. Son honneur +est celui de la Bohême; mais je me charge, moi, de manquer à la mienne +avec bienséance.</p> + +<p>—Geraldine, dit le prince, si votre honneur souffre en quelqu'une de +nos équipées, non seulement je ne vous pardonnerai jamais, mais ce qui, +je crois, vous affectera plus vivement encore, je ne me le pardonnerai +pas à moi-même.</p> + +<p>—J'attends les ordres de Votre Altesse, répondit le colonel. Nous +éloignerons-nous de ce lieu maudit?</p> + +<p>—Oui, dit le prince. Appelez un cab. J'essayerai de perdre dans le +sommeil le souvenir de cette abominable aventure.»</p> + +<p>Mais il eut soin de lire le nom de l'impasse avant de la quitter.</p> + +<p>Le lendemain, aussitôt que le prince fut éveillé, le colonel Geraldine +lui apporta un journal quotidien avec le paragraphe suivant intitulé:</p> + +<p>«<i>Triste accident</i>.—Cette nuit, vers deux heures, Mr. Barthélemy +Malthus, domicilié n° 16 Chepstow place, Westbourne Grove, à son retour +d'une soirée, est tombé par-dessus le parapet de Trafalgar-square et +s'est fracturé le crâne en même temps qu'une jambe et un bras. La mort +dut être instantanée. Mr. Malthus, accompagné d'un ami, cherchait un cab +au moment de cet affreux accident. Comme Mr. Malthus était paralysé, on +pense que sa chute a pu être occasionnée par une nouvelle attaque. Ce +gentleman était bien connu dans les cercles les plus respectables et sa +perte sera généralement déplorée.»</p> + +<p>«Si jamais une âme mérita d'aller droit à l'enfer, dit solennellement +Geraldine, c'est bien celle de ce paralytique.»</p> + +<p>Le prince cacha son visage entre ses mains et resta silencieux.</p> + +<p>«Je me réjouis presque, continua le colonel, de le savoir mort. Mais, +pour notre jeune homme aux tartes à la crème, ma pitié est grande, je +l'avoue.»</p> + +<p>—Geraldine, dit le prince en relevant la tête, ce malheureux garçon +était, la nuit passée, aussi innocent que vous et moi, et, ce matin, le +poids d'un crime est sa conscience. Quand je pense au président, mon +cœur défaille au dedans de moi. Je ne sais comment cela se passera, +mais je veux tenir ce gredin à ma merci, comme il y a un Dieu au ciel. +Quelle expérience, quelle leçon que celle de ce jeu de cartes!</p> + +<p>—Une leçon qu'il ne faudrait jamais recommencer», fit observer le +colonel.</p> + +<p>Le prince resta si longtemps sans répondre que son fidèle serviteur +devint inquiet.</p> + +<p>«Monseigneur, dit-il, vous ne pouvez penser à y retourner? Vous n'avez +déjà que trop souffert et vu trop d'horreurs, les devoirs de votre +situation vous défendent de tenter le hasard.</p> + +<p>—Hélas! répliqua le prince, je n'ai jamais senti ma faiblesse d'une +manière aussi humiliante qu'aujourd'hui, mais elle est plus forte que +moi. Puis-je cesser de m'intéresser au sort du malheureux jeune homme +qui a soupé avec nous, il y a quelques heures? Puis-je laisser le +président poursuivre sa carrière d'infamie sans la surveiller? Puis-je +commencer une aventure aussi entraînante sans la continuer jusqu'à la +fin? Non, Geraldine, vous demandez au prince plus que l'homme n'est +capable d'accomplir. Cette nuit, encore une fois, nous irons prendre +place à la table de ce Club du suicide.»</p> + +<p>Le colonel tomba sur ses deux genoux.</p> + +<p>«Mon prince veut-il m'ôter la vie? s'écria-t-il. Elle est à lui; mais +qu'il n'exige pas que je la laisse affronter un pareil risque!</p> + +<p>—Colonel, répliqua Florizel avec quelque hauteur, votre vie vous +appartient absolument. Je ne demande que de l'obéissance, et, si +celle-ci m'est accordée sans empressement, je ne la demanderai plus.»</p> + +<p>Le grand écuyer, se retrouva sur pied en un clin d'œil et dit +simplement:</p> + +<p>«Votre Altesse veut-elle me dispenser de mon service durant +l'après-midi? Je ne puis me hasarder une seconde fois dans cette maison +fatale avant d'avoir parfaitement réglé mes affaires. Votre Altesse ne +rencontrera plus, je le promets, la moindre opposition de la part du +plus dévoué et du plus reconnaissant de ses serviteurs.</p> + +<p>—Mon cher Geraldine, répondit le prince, je suis toujours aux regrets, +lorsque vous m'obligez à me rappeler mon rang. Disposez de votre +journée, comme bon vous semblera, et soyez ici avant onze heures sous le +même déguisement.»</p> + +<p>Le Club, ce second soir, n'était pas aussi nombreux que la veille; +lorsque Geraldine et le prince arrivèrent, il n'y avait pas plus de six +personnes dans le fumoir. Son Altesse prit le président à part et le +félicita chaleureusement au sujet de la démission de Mr. Malthus.</p> + +<p>«J'aime, dit-il, à rencontrer des capacités, et, certainement, j'en +trouve beaucoup chez vous. Votre profession est de nature très délicate, +mais je vois que vous vous en acquittez avec succès et discrétion.»</p> + +<p>Le président parut touché des compliments que lui accordait un homme +aussi supérieur de ton et de maintien. Il remercia presque avec +humilité.</p> + +<p>Le jeune homme aux tartes à la crème était dans le salon, mais abattu et +silencieux. Ses nouveaux amis essayèrent en vain de le faire causer.</p> + +<p>«Combien je voudrais, s'écria-t-il, ne vous avoir jamais conduits dans +ce bouge infâme! Fuyez, tandis que vous avez les mains pures. Si vous +aviez pu entendre le cri aigu de ce vieillard au moment de sa chute et +le bruit de ses os sur le pavé! Souhaitez-moi, en admettant que vous +ayez encore quelque bonté pour un être dégradé comme je le suis, +souhaitez-moi l'as de pique pour cette nuit!»</p> + +<p>Quelques membres entrèrent dans le courant de la soirée, mais le diable +ne put compter qu'une douzaine de joueurs autour du tapis vert. Le +prince sentit de nouveau qu'une certaine excitation agréable se mêlait à +son inquiétude; mais il s'étonna de voir Geraldine bien plus calme qu'il +ne l'était la nuit précédente.</p> + +<p>«Il est extraordinaire, pensa-t-il, que le parti pris de la volonté +puisse opérer un si grand changement!</p> + +<p>—Attention, messieurs!» dit le président;—et il se mit à donner.</p> + +<p>Trois fois les cartes firent le tour de la table sans résultat. Lorsque +le président recommença pour la quatrième fois, l'émotion était générale +et intense. Il y avait juste assez de cartes pour faire encore un tour +entier. Le prince, assis auprès de celui qui se tenait à la gauche du +banquier, avait à recevoir l'avant-dernière carte. Le troisième joueur +retourna un as noir, c'était l'as de trèfle; le suivant eut le carreau; +mais l'apparition de l'as de pique tardait toujours. Enfin Geraldine, +assis à la gauche du prince, retourna sa carte: c'était un as, mais un +as de cœur.</p> + +<p>Lorsque le prince Florizel vit sa destinée encore voilée sur la table +devant lui, son cœur cessa de battre. Il était homme et courageux, mais +la sueur perlait sur son visage: il avait cinquante chances sur cent +pour être condamné. Il retourna la carte; c'était l'as de pique. Une +sorte de rugissement remplit son cerveau et la table tourbillonna sous +ses yeux. Il entendit le joueur assis à sa droite partir d'un éclat de +rire qui sonnait entre la joie et le désappointement; il vit la +compagnie se disperser, mais ses pensées étaient loin. Il reconnaissait +combien sa conduite avait été légère, criminelle même.</p> + +<p>«Mon Dieu! s'écria-t-il, mon Dieu, pardonnez-moi!»</p> + +<p>Et aussitôt son trouble fit place à l'empire habituel qu'il avait sur +lui-même.</p> + +<p>À sa grande surprise, Geraldine avait disparu. Il ne restait personne +dans la salle de jeu, excepté le bourreau destiné à l'expédier, qui se +concertait avec le président, et le jeune homme aux tartes à la crème. +Celui-ci se glissa vers le prince et lui souffla dans l'oreille, en +guise d'adieu:</p> + +<p>«Je donnerais un million, si je le possédais, pour avoir la même chance +que vous.»</p> + +<p>Son Altesse ne put s'empêcher de penser qu'elle aurait vendu volontiers +cette chance beaucoup moins cher.</p> + +<p>La conférence à voix basse était terminée. Le possesseur de l'as de +trèfle quitta la chambre avec un signe d'intelligence, et le président, +s'approchant de l'infortuné prince, lui tendit la main.</p> + +<p>«Je suis content de vous avoir rencontré, monsieur, dit-il, et content +d'avoir été en état de vous rendre ce petit service. Au moins vous ne +pouvez vous plaindre d'un long retard. À la seconde soirée,—quel coup +de fortune!»</p> + +<p>Le prince essaya vainement d'articuler une réponse quelconque, mais sa +bouche était sèche et sa langue semblait paralysée.</p> + +<p>«Vous sentez-vous mal à votre aise? demanda le président d'un air de +sollicitude. Cela arrive à beaucoup de ces messieurs. Voulez-vous +prendre un peu d'eau-de-vie?»</p> + +<p>Florizel fit un signe affirmatif.</p> + +<p>«Pauvre vieux Malthus! répéta le président, tandis qu'il vidait son +verre. Il en a bu près d'un demi-litre, qui n'a paru lui faire que peu +de bien.</p> + +<p>—Cela agit mieux sur moi, dit le prince, me voici redevenu moi-même, +comme vous voyez. Permettez-moi une question: où dois-je me rendre?</p> + +<p>—Vous allez suivre le Strand dans la direction de la Cité, sur le +trottoir de gauche, jusqu'à ce que vous ayez rencontré l'individu qui +vient de s'en aller. Il vous donnera ses instructions et vous aurez la +bonté de vous y conformer; il est investi de l'autorité du club pour +cette nuit. Et maintenant, ajouta le président, je vous souhaite une +promenade agréable.»</p> + +<p>Florizel répondit à ce salut avec une certaine gaucherie et se retira. +Il traversa le fumoir, où l'ensemble des joueurs restait encore à +consommer du champagne qu'il avait commandé et payé en partie, et fut +surpris de s'apercevoir qu'il les maudissait du fond de son cœur. Il +mit lentement son chapeau, son pardessus, choisit son parapluie dans un +coin. L'habitude qu'il avait de ces actes familiers et la pensée qu'il +les faisait pour la dernière fois le poussèrent à un éclat de rire qui +résonna d'une façon sinistre à ses propres oreilles. Il éprouvait une +répugnance à sortir de la maison et se tourna vers la fenêtre. La vue +des réverbères qui brillaient dans l'obscurité le rappela au sentiment +de la réalité.</p> + +<p>«Allons, allons, il faut être un homme et m'arracher d'ici.»</p> + +<p>Au coin de Box-Court, trois hommes tombèrent sur le prince Florizel à +l'improviste et il fut transporté sans façon dans une voiture qui partit +rapidement. Déjà, il s'y trouvait quelqu'un.</p> + +<p>«Votre Altesse me pardonnera-t-elle mon zèle?» dit une voix bien connue.</p> + +<p>Le prince se jeta au cou du colonel dans l'élan de son soulagement.</p> + +<p>«Comment pourrai-je jamais vous remercier? s'écria-t-il. Et par quel +miracle cela s'est-il fait?»</p> + +<p>Quoiqu'il eût accepté sa condamnation, il était trop heureux de céder à +cette violence amicale, de retourner une fois de plus à la vie et à +l'espérance.</p> + +<p>«Vous pourrez me remercier effectivement, répliqua le colonel, si vous +évitez dans l'avenir de pareils dangers. Tout s'est produit par les +moyens les plus simples. J'ai arrangé l'affaire durant l'après-midi. +Discrétion a été promise et payée. Vos propres serviteurs étaient +principalement engagés dans l'affaire. La maison de Box-Court fut cernée +dès la tombée de la nuit, et cette voiture, l'une des vôtres, attendait +depuis une heure environ.</p> + +<p>—Et le misérable voué à m'assassiner, qu'est-il devenu? demanda le +prince.</p> + +<p>—Il a été arrêté au moment où il quittait le Club, répliqua le colonel; +maintenant il attend sa sentence au palais, où bientôt il sera rejoint +par ses complices.</p> + +<p>—Geraldine, dit le prince, vous m'avez sauvé contrairement à mes ordres +absolus, et vous avez bien fait. Je vous dois non seulement la vie, mais +encore une leçon, et je serais indigne de régner si je ne témoignais de +la gratitude à mon maître. Choisissez votre récompense.»</p> + +<p>Il y eut un silence pendant lequel la voiture continua de rouler à +travers les rues; les deux hommes étaient plongés chacun dans ses +propres pensées. Le silence fut rompu par le colonel.</p> + +<p>«Votre Altesse, dit-il, a en ce moment un nombre considérable de +prisonniers. Il y a au moins un criminel dans ce nombre. Pour lui +justice doit être faite. Notre serment nous défend tout recours à la +loi, et la discrétion l'interdirait même si l'on nous dégageait du +serment. Puis-je demander les intentions de Votre Altesse?</p> + +<p>—C'est décidé, répondit Florizel, le président tombera dans un duel. Il +ne reste qu'à trouver l'adversaire.</p> + +<p>—Votre Altesse m'a permis de choisir ma propre récompense, dit le +colonel. Veut-elle confier à mon frère cette mission délicate? Il est +homme à s'en acquitter parfaitement.</p> + +<p>—Vous me demandez là une méchante faveur, dit le prince, mais je ne +peux rien vous refuser.»</p> + +<p>Le colonel lui baisa la main avec la plus grande affection, et, en ce +moment, la voiture roula sous le porche de la résidence splendide du +prince.</p> + +<p>Une heure après, Florizel, revêtu de ses habits officiels et couvert de +tous les ordres de Bohême, reçut les membres du <i>Suicide Club</i>.</p> + +<p>«Misérables insensés que vous êtes, dit-il, comme beaucoup d'entre vous +ont été jetés dans cette voie par le manque d'argent, vous aurez des +secours et du travail. Ceux que tourmente le remords devront s'adresser +à un potentat plus puissant et plus généreux que moi. J'éprouve de la +pitié pour vous tous, une pitié plus profonde que vous n'êtes capables +de l'imaginer, et, si vous répondez franchement, je tâcherai de remédier +à votre malheur. Quant à vous, ajouta-t-il en se tournant vers le +président, je ne ferais qu'offenser une personne de votre sorte par +quelque offre d'assistance; au lieu de cela, j'ai une partie de plaisir +à vous proposer.»</p> + +<p>Posant sa main sur l'épaule du frère de Geraldine:</p> + +<p>«Voici, ajouta-t-il, un de mes officiers qui désire faire un tour sur le +continent, et je vous demande, comme une faveur, de l'accompagner dans +cette excursion. Tirez-vous bien le pistolet? continua le prince en +changeant de ton. Vous pourrez avoir besoin de cet art. Lorsque deux +hommes s'en vont voyager ensemble, le mieux c'est d'être préparé à tout. +Laissez-moi ajouter que si, par suite de quelque accident, vous perdiez +le jeune Geraldine en route, j'aurai toujours un autre des miens à +mettre à votre disposition; je suis connu, monsieur le président, pour +avoir la vue longue et le bras long.»</p> + +<p>Par ces paroles prononcées avec sévérité, il termina son discours. Le +lendemain, les membres du Club reçurent des preuves de sa munificence et +le président se mit en route sous les auspices du frère de Geraldine, +qu'accompagnaient deux laquais de confiance, adroits et bien dressés +dans le service du prince.</p> + +<p>Enfin, des agents discrets occupèrent la maison de Box-Court: toutes les +lettres, toutes les visites pour le Club du suicide devaient être +soumises à l'examen du prince Florizel en personne.</p> + +<p>Ici se termine l'HISTOIRE DU JEUNE HOMME AUX TARTES À LA CRÈME, qui est +maintenant un propriétaire aisé de Wigmore street, Cavendish-square. Je +supprime le numéro de la maison pour des raisons évidentes. Ceux qui +désireraient connaître la suite des aventures du prince Florizel et de +ce scélérat, le président du <i>Suicide Club</i>, n'ont qu'à lire l'HISTOIRE +D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="HISTOIRE_DUN_MEDECIN_ET_DUNE_MALLE" id="HISTOIRE_DUN_MEDECIN_ET_DUNE_MALLE"></a><a href="#table">HISTOIRE D'UN MÉDECIN ET D'UNE MALLE</a></h2> + + +<p>Mr. Silas Q. Scuddamore était un jeune Américain, d'un caractère simple +et inoffensif, ce qui l'honorait d'autant plus qu'il venait de la +Nouvelle-Angleterre, une partie du Nouveau Monde qui n'est pas +précisément renommée pour de pareilles qualités. Bien qu'il fût +excessivement riche, il tenait, sur un petit carnet de poche, le compte +exact de ses dépenses, et il avait fait choix, pour s'initier aux +plaisirs de Paris, d'un septième étage dans ce qu'on appelle un Hôtel +meublé au Quartier-Latin. Il entrait beaucoup d'habitude dans sa +parcimonie, et sa vertu fort étonnante, vu le milieu où il se trouvait, +était principalement fondée sur la défiance de soi et sur une grande +jeunesse.</p> + +<p>La chambre voisine de la sienne était habitée par une dame, très +séduisante d'allure et très élégante de toilette, qu'à son arrivée il +avait prise pour une comtesse. Par la suite, il apprit qu'elle était +connue sous le nom de Zéphyrine. Quelle que fût la situation qu'elle +occupât dans le monde, ce n'était assurément pas celle d'une personne +titrée. Mme Zéphyrine, sans doute dans l'espoir de charmer le jeune +Américain, avait pris l'habitude de le croiser sur l'escalier; et là, +après un signe de tête gracieux, un mot jeté tout naturellement et un +regard fascinateur de ses yeux noirs, elle disparaissait avec un +froufrou de soie, laissant apercevoir un pied et une cheville +incomparables. Mais ces avances, bien loin d'encourager Mr. Scuddamore, +le plongeaient dans des abîmes de découragement et de timidité. +Plusieurs fois, elle était venue chez lui, demander de la lumière ou +s'excuser des méfaits imaginaires de son caniche. Hélas! en présence +d'une créature aussi supérieure, la bouche de l'innocent étranger +restait close; il oubliait son français, et, jusqu'à ce qu'elle fût +partie, ne savait plus qu'ouvrir de grands yeux et bégayer. Cependant, +leurs rapports si fugitifs suffisaient pour qu'il lançât parfois des +insinuations dignes d'un fat, lorsque, seul avec quelques camarades, il +se sentait en sûreté.</p> + +<p>La chambre de l'autre côté de celle du jeune Américain,—car il y avait +trois chambres par étage dans l'hôtel,—était occupée par un vieux +médecin anglais, d'une réputation plutôt équivoque. Le docteur Noël, tel +était son nom, avait été forcé de quitter Londres, où il jouissait d'une +clientèle nombreuse et chaque jour croissante; on racontait que la +police n'avait pas été étrangère à ce changement de résidence. En tous +cas, lui qui avait tenu jadis un certain rang, vivait maintenant au +Quartier-Latin, dans la solitude et avec la plus grande simplicité, +consacrant la majeure partie de son temps à l'étude. Mr. Scuddamore +avait fait sa connaissance, et il leur arrivait de dîner frugalement +ensemble, dans un restaurant, de l'autre côté de la rue.</p> + +<p>Silas Q. Scuddamore, quoique vertueux, nous l'avons dit, avait nombre de +petits défauts et, pour les satisfaire, ne reculait pas devant les +moyens les plus répréhensibles. Le premier parmi ces vices, relativement +véniels, était la curiosité. Il était bavard de naissance; la vie, et +surtout tels côtés de la vie dont il n'avait pas l'expérience, +l'intéressaient passionnément. Il questionnait avec audace, et +l'opiniâtreté qu'il déployait dans ses enquêtes n'avait d'égale que son +indiscrétion. Silas Scuddamore était de ceux qui, lorsqu'ils se chargent +de porter une lettre à la poste, la soupèsent, la retournent dans tous +les sens et en étudient avec soin la suscription. Il ne faut donc pas +s'étonner si, ayant aperçu d'aventure une fente dans la cloison qui +séparait sa chambre de celle de Mme Zéphyrine, il se garda de la +boucher, mais l'élargit au contraire et l'augmenta si bien, qu'il put +s'en servir comme d'un observatoire pour espionner les faits et gestes +de sa voisine.</p> + +<p>Vers la fin de mars, sa curiosité augmentant à mesure qu'il la +satisfaisait, il agrandit encore davantage l'ouverture de manière à +pouvoir inspecter un autre coin de la chambre; mais, ce soir-là, +lorsque, comme d'habitude, il voulut se mettre à surveiller les +mouvements de Mme Zéphyrine, Silas fut tout étonné de trouver le trou +bouché d'une singulière façon, et encore plus honteux lorsque, +l'obstacle ayant été subitement enlevé, un éclat de rire frappa son +oreille. Quelques plâtras avaient évidemment trahi son secret, et sa +voisine lui apprenait le proverbe: À bon chat, bon rat! Scuddamore +éprouva un sentiment de vive contrariété; il blâma impitoyablement Mme +Zéphyrine et s'adressa même quelques reproches par la même occasion; +mais, quand il s'aperçut le lendemain qu'on n'avait pris aucune +précaution pour le priver de son passe-temps favori, il continua sans +scrupules à profiter d'une négligence si favorable à sa frivole +curiosité.</p> + +<p>Le jour suivant, Mme Zéphyrine reçut la visite d'un homme grand et +fortement charpenté, d'une cinquantaine d'années ou peut-être davantage, +que Silas n'avait encore jamais vu. Son costume de tweed et sa chemise +de couleur, non moins que ses favoris hérissés, indiquaient un Anglais; +son œil gris et morne produisit sur Silas une sensation de froid. +Pendant tout l'entretien, qui eut lieu à voix basse, le jeune Américain +resta l'oreille tendue, la figure plaquée contre l'ouverture traîtresse. +Plus d'une fois, il lui sembla que les gestes des deux interlocuteurs +désignaient son propre appartement; mais la seule phrase complète qu'il +pût recueillir, en y apportant une scrupuleuse attention, fut cette +remarque faite par l'Anglais sur un ton un peu plus haut, comme s'il eût +combattu quelque hésitation ou quelque refus:</p> + +<p>«J'ai étudié ses goûts à fond, et je vous répète que vous êtes l'unique +femme sur laquelle je puisse compter.»</p> + +<p>Pour toute réponse, Mme Zéphyrine prit l'air triste et résigné, d'une +personne qui cède à une autorité absolue.</p> + +<p>Cet après-midi-là, l'observatoire fut définitivement masqué par une +armoire placée de l'autre côté. Pendant que Silas se lamentait sur cette +infortune qu'il attribuait à une jalouse suggestion de l'Anglais, le +concierge lui apporta une lettre d'une écriture féminine. Elle était +conçue en français, d'une orthographe peu rigoureuse, et, dans les +termes les plus engageants, invitait l'Américain à se trouver vers onze +heures, le même soir, dans un endroit indiqué du bal Bullier. La +curiosité et la timidité se combattirent longtemps dans son cœur; +tantôt il n'était que vertu puritaine, tantôt il se sentait tout feu et +tout audace. Le résultat de cette lutte intéressante fut que, longtemps +avant dix heures, Mr. Silas Q. Scuddamore, dans une tenue irréprochable, +se présenta à la porte des salons de Bullier et paya son entrée avec un +sentiment de hardiesse libertine qui ne manquait pas de charme.</p> + +<p>On était en plein carnaval, le bal était nombreux et bruyant. D'abord +les lumières et la foule intimidèrent notre jeune aventurier; mais +bientôt, ces influences, lui montant à la tête comme une sorte +d'ivresse, le rendirent au contraire plus vaillant qu'il ne l'avait +jamais été. Il se sentait prêt à affronter le démon en personne et +pénétra fièrement dans la salle de bal avec la crânerie d'un mauvais +sujet. Pendant qu'il se pavanait ainsi, il aperçut Mme Zéphyrine et son +Anglais en conférence derrière une colonne. Son instinct félin +d'espionnage le ressaisit aussitôt. À pas de loup, il se glissa par +derrière, plus près du couple, plus près encore, jusqu'à ce qu'il fît à +portée d'entendre.</p> + +<p>«Voilà l'homme, disait l'Anglais,—là-bas, avec de longs cheveux blonds, +parlant à cette fille en vert.»</p> + +<p>Silas remarqua un charmant garçon de petite taille, qui évidemment était +l'objet de cette désignation.</p> + +<p>«C'est bien, dit Mme Zéphyrine, je ferai de mon mieux; mais, +souvenez-vous-en, les plus adroites peuvent échouer en pareille +occurrence.</p> + +<p>—Bah! répliqua son compagnon, je réponds du résultat. Ne vous ai-je pas +choisie entre trente? Allez, mais méfiez-vous du prince. Je ne puis +comprendre quelle maudite chance l'a amené ici cette nuit. Comme s'il +n'y avait pas à Paris une douzaine de bals plus dignes de sa présence +que cette orgie d'étudiants et de sauteuses de comptoir! Regardez-le, +assis là-bas, plus semblable à un Empereur rendant la justice qu'à une +Altesse en vacances!»</p> + +<p>Cette fois encore, Silas eut du bonheur. Il aperçut un personnage assez +corpulent, d'une beauté de traits remarquable et d'un aspect majestueux +mais affable, assis devant une table en compagnie d'un autre homme de +quelques années plus jeune, qui l'entretenait avec une visible +déférence. Le nom de prince sonna agréablement aux oreilles +républicaines de Silas, et celui à qui ce titre était donné exerça sur +lui un charme particulier. Il laissa Mme Zéphyrine et son Anglais se +suffire l'un à l'autre, et, coupant à travers la foule, s'approcha de la +table que le prince et son confident avaient honorée de leur choix.</p> + +<p>«Je vous déclare, Geraldine, disait le premier, que c'est pure folie. +Vous-même (je suis aise de m'en souvenir), avez choisi votre frère pour +cette mission périlleuse; vous êtes donc tenu en conscience de +surveiller sa conduite. Il a consenti à s'arrêter trop longtemps à +Paris; ceci déjà était une imprudence, si l'on considère le caractère de +l'homme contre lequel il doit lutter; mais maintenant qu'il est à +quarante-huit heures de son départ, et à deux ou trois jours de +l'épreuve décisive, je vous le demande, est-ce ici l'endroit où il doit +passer son temps? Sa place serait plutôt dans une salle d'armes à se +faire la main; il devrait dormir de longues heures et s'imposer un +exercice modéré; il devrait se mettre à une diète rigoureuse, ne boire +ni vin blanc ni liqueurs. Le gaillard s'imagine-t-il que nous jouons +tous une comédie? La chose est terriblement sérieuse, Geraldine.</p> + +<p>—Je connais trop mon frère pour intervenir, répliqua le colonel; je lui +ferais injure en m'alarmant. Il est plus circonspect que vous ne pensez +et d'une fermeté indomptable. S'il s'agissait d'une femme, je n'en +dirais pas autant; mais je lui ai confié le président sans une minute +d'appréhension, d'autant qu'il a deux hommes pour lui prêter main-forte.</p> + +<p>—Eh bien, dit le prince, votre confiance ne suffit pas à me +tranquilliser. Les deux prétendus domestiques sont des policiers +émérites, et pourtant le misérable n'a-t-il pas déjà trois fois réussi à +tromper leur surveillance? Il a pu passer plusieurs heures en affaires +secrètes et probablement fort dangereuses.... Non, non, ne croyez pas que +ce soit le hasard. Cet homme sait ce qu'il fait et a en lui-même des +ressources exceptionnelles.</p> + +<p>—Je pense que l'affaire relève maintenant de mon frère et de moi-même, +répondit Geraldine avec une nuance de dépit dans la voix.</p> + +<p>—Je permets qu'il en soit ainsi, colonel, repartit le prince. Peut-être +devriez-vous, justement pour cette raison, accepter mes conseils. Mais +en voilà assez. Cette petite en jaune danse bien.»</p> + +<p>Et la conversation revint aux sujets habituellement traités dans un bal +de carnaval à Paris.</p> + +<p>Le souvenir de l'endroit où il était revint à Silas; il se rappela que +l'heure du rendez-vous était proche. Plus il y réfléchissait, moins il +en aimait la perspective; et un remous du public l'ayant poussé, au +moment même, dans la direction de la porte, il se laissa entraîner sans +résistance. La houle humaine le fit échouer dans un coin, sous une +galerie, où son oreille fut immédiatement frappée par le son de la voix +de Mme Zéphyrine. Elle causait en français avec le jeune homme blond qui +lui avait été signalé par l'étrange Anglais, moins d'une demi-heure +auparavant.</p> + +<p>«J'ai une réputation à ménager, disait-elle; sans cela je n'y mettrais +pas d'autres conditions que celles qui me sont dictées par mon cœur. +Mais vous n'avez qu'à dire ces mots au concierge et il vous laissera +passer.</p> + +<p>—Pourquoi, diable, cette histoire de dette? objecta son compagnon.</p> + +<p>—Bon! s'écria Zéphyrine, pensez-vous que je ne sache pas manœuvrer +dans mon hôtel?»</p> + +<p>Et elle passa, tendrement suspendue au bras du jeune homme. Ceci rappela +d'une façon troublante à Silas Scuddamore le billet qu'il avait reçu.</p> + +<p>«Dans dix minutes! se dit-il. Pourquoi pas?... Dans dix minutes, il se +peut que je me promène avec une femme non moins belle que celle-ci, +mieux mise, même, avec une vraie grande dame,—cela s'est vu,—avec une +femme titrée.»</p> + +<p>Mais il se souvint de l'orthographe et fut un peu découragé.</p> + +<p>«Il est possible qu'elle ait fait écrire par sa femme de chambre», +pensa-t-il.</p> + +<p>L'aiguille de l'horloge n'était plus qu'à quelques secondes de l'heure +fixée. Chose singulière, l'approche d'un si grand honneur, d'un si grand +plaisir, lui procura un battement de cœur désordonné, plutôt pénible. +Enfin il se dit, avec un soupir de soulagement, qu'il n'était en aucune +manière tenu de se montrer. La vertu et la lâcheté étaient d'accord; de +nouveau il se dirigea vers la porte, mais cette fois de son propre +mouvement et en bataillant contre la foule qui se portait dans la +direction contraire. Peut-être cette résistance prolongée l'énerva-t-il, +ou bien peut-être était-il dans cette disposition d'esprit, où le seul +fait de poursuivre le même dessein pendant un certain nombre de minutes +amène une réaction et un projet différent; ce qui est certain, c'est que +pour la troisième fois il fit volte-face et ne s'arrêta que lorsqu'il +eut trouvé une place où il pût se dissimuler, à quelques pas de celle du +rendez-vous convenu.</p> + +<p>Là, il passa par une véritable agonie d'esprit, pendant laquelle, à +plusieurs reprises, il pria Dieu de lui venir en aide, car Silas avait +été dévotement élevé. À ce point de sa bonne fortune, il n'avait plus le +moindre désir de rencontrer la dame; rien ne l'eût empêché de fuir, +n'eût été la sotte crainte d'être jugé poltron; mais cette crainte était +si puissante, qu'elle l'emporta sur toutes les autres considérations; +quoiqu'elle ne pût le décider à avancer, elle l'empêcha du moins de se +sauver définitivement. À la fin, l'horloge indiqua que l'heure était +dépassée de dix minutes.</p> + +<p>Le jeune Scuddamore, reprenant ses esprits, regarda furtivement de son +coin, et ne vit personne à l'endroit désigné. Sans doute, sa +correspondante inconnue s'était lassée et avait dû partir.</p> + +<p>Il devint alors aussi fanfaron qu'il avait été craintif jusque-là. Il +lui sembla que s'il paraissait au lieu du rendez-vous, fût-ce +tardivement, il échapperait au reproche de lâcheté. Maintenant il +soupçonnait même une plaisanterie, et se complimenta sur la finesse avec +laquelle il avait deviné et dépisté ses mystificateurs. Tellement vaine +est la cervelle d'un adolescent!</p> + +<p>Enhardi par ces réflexions, il sortit bravement de son encoignure; mais +il n'avait pas fait plus de deux pas, qu'une main se posait sur son +bras. Silas se retourna et vit une femme robuste, imposante et de traits +altiers, mais sans aucune sévérité dans le regard.</p> + +<p>«Je crois que vous êtes un séducteur bien sûr de lui-même, dit-elle, car +vous vous faites attendre. N'importe, j'étais décidée à vous rencontrer. +Quand une femme s'est une fois oubliée jusqu'à faire les premières +avances, il y a longtemps qu'elle a laissé de côté toute fausse pudeur.»</p> + +<p>La haute taille et les attraits volumineux de sa conquête, ainsi que la +façon soudaine dont elle était tombée sur lui, avaient ahuri Silas, mais +la dame le mit bien vite à son aise. Elle était singulièrement expansive +et engageante, le poussant à faire des plaisanteries et applaudissant +ses moindres mots; bref, en très peu de temps, grâce à ses paroles +enjôleuses et à des libations de punch, elle l'amena, non seulement à se +croire amoureux, mais à déclarer sa passion dans les termes les plus +vifs.</p> + +<p>«Hélas! répondit-elle, je ne sais si je ne dois pas déplorer ce moment, +quelque plaisir que me fasse votre aveu. Jusqu'ici j'étais seule à +souffrir; maintenant, pauvre enfant, nous serons deux. Je ne suis pas +maîtresse de mes actes. Je n'ose vous demander de venir chez moi, car je +suis surveillée par des yeux jaloux. Laissez-moi réfléchir, +ajouta-t-elle, je suis plus âgée que vous, quoique tellement plus +faible; et, tout en me fiant à votre courage et à votre résolution, il +faut que je vous fasse profiter de mon expérience du monde.»</p> + +<p>Elle le questionna sur l'hôtel meublé où il logeait, puis sembla se +recueillir.</p> + +<p>«Je vois, dit-elle enfin. Vous serez loyal et obéissant, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Silas protesta avec ardeur de sa soumission à ses moindres caprices.</p> + +<p>«Alors, dans la nuit de demain, continua-t-elle avec un sourire +encourageant. Vous resterez chez vous toute la soirée; si quelque ami +vient vous voir, renvoyez-le aussitôt, sous un prétexte. Votre porte est +probablement fermée vers dix heures? ajouta-t-elle.</p> + +<p>—À onze heures, répondit Silas.</p> + +<p>—À onze heures et quart, poursuivit l'inconnue, sortez de la maison. +Demandez simplement la porte et surtout ne parlez pas au concierge, car +cela ferait tout manquer. Allez droit au coin où le jardin du Luxembourg +rejoint le boulevard; là vous me trouverez, vous attendant; je compte +sur vous pour suivre mes indications de point en point; et souvenez-vous +que si vous y manquez par le plus petit détail, vous apporterez le +trouble dans l'existence d'une femme dont la seule faute est de vous +avoir vu et de vous avoir aimé.</p> + +<p>—Je ne puis comprendre l'utilité de toutes ces instructions, dit Silas.</p> + +<p>—Je crois que vous commencez déjà à parler en maître, s'écria-t-elle, +lui donnant un coup d'éventail sur le bras. Patience, patience; cela +viendra en son temps. Une femme aime à être obéie d'abord, bien que plus +tard elle mette son bonheur à obéir elle-même. Faites comme je vous en +prie, pour l'amour du ciel, ou je ne réponds de rien. En vérité, +ajouta-t-elle, de l'air de quelqu'un qui entrevoit une nouvelle +difficulté, à force d'y songer je découvre un plan meilleur pour vous +débarrasser des visites importunes. Dites au concierge de ne recevoir +âme qui vive, excepté une personne qui pourra venir dans la soirée vous +réclamer le payement d'une dette et parlez avec émotion, comme si vous +redoutiez cette entrevue, de façon à ce qu'il puisse prendre vos paroles +au sérieux.</p> + +<p>—Je pense que vous pouvez vous fier à moi pour vous défendre contre les +intrus, dit-il, non sans une petite pointe de susceptibilité.</p> + +<p>—Voilà comment je préfère que la chose soit arrangée, répondit-elle +froidement. Je vous connais, vous autres hommes. Pour vous la réputation +d'une femme ne compte pas.»</p> + +<p>Silas rougit et baissa la tête; car, en effet, le projet qu'il avait +formé devait lui procurer une petite satisfaction de vanité vis-à-vis de +ses connaissances.</p> + +<p>«Avant tout, ajouta-t-elle, ne parlez point au concierge quand vous +sortirez.</p> + +<p>—Et pourquoi? De toutes vos recommandations, celle-ci me semble la +moins essentielle.</p> + +<p>—Au commencement, vous avez douté de la sagesse des autres précautions +que maintenant vous jugez comme moi nécessaires, répliqua la dame. +Fiez-vous à ma parole, celle-ci a également son utilité. Et que +penserais-je de votre amour si, dès la première entrevue, vous me +refusiez de semblables bagatelles?»</p> + +<p>Silas se confondit en explications et en excuses, au milieu desquelles, +regardant l'horloge et joignant les mains, la dame poussa un cri +étouffé.</p> + +<p>«Ciel! murmura-t-elle, est-il si tard? Je n'ai pas un instant à perdre. +Hélas! pauvres femmes, quelles esclaves nous sommes! Que de risques +n'ai-je pas déjà courus pour vous!»</p> + +<p>Après lui avoir répété ses instructions qu'elle entremêlait savamment de +caresses et de regards langoureux, elle lui dit adieu et disparut dans +la foule.</p> + +<p>Toute la journée du lendemain, Silas fut gonflé du sentiment de son +importance; maintenant il en était sûr, c'était une comtesse! Quand le +soir arriva, il obéit minutieusement à ses ordres et fut, à l'heure +fixée, au coin du jardin du Luxembourg. Il n'y avait personne. Il +attendit près d'une demi-heure, dévisageant chaque passant et chaque +flâneur; il visita même les coins environnants du boulevard et fit tout +le tour de la grille du jardin, mais aucune belle comtesse n'était là, +prête à se jeter dans ses bras. Enfin, et bien à contre-cœur, il revint +sur ses pas et se dirigea vers l'hôtel. Chemin faisant, il se souvint +des paroles qu'il avait surprises entre Mme Zéphyrine et le jeune homme +blond; elles lui causèrent un vague malaise.</p> + +<p>«Il paraît, se dit-il, que tout le monde s'entend pour débiter des +mensonges à notre portier.»</p> + +<p>Il tira la sonnette, la porte s'ouvrit devant lui, et le concierge, en +vêtements de nuit, vint lui offrir une lumière.</p> + +<p>«Est-il parti? demanda cet homme en même temps.</p> + +<p>—Qui?... Que voulez-vous dire? répondit Silas d'un ton sec, car il +était irrité de sa mésaventure.</p> + +<p>—Je ne l'ai pas vu sortir, continua le concierge; mais j'espère que +vous l'avez payé. Nous ne tenons pas, dans la maison, à avoir des +locataires endettés.</p> + +<p>—Que le diable m'emporte, dit brutalement Silas, si je comprends un +traître mot à votre galimatias! De qui parlez-vous?</p> + +<p>—Je parle du petit monsieur blond venu pour sa créance, répliqua le +bonhomme. C'est de lui que je parle; de qui cela pourrait-il être +puisque j'avais reçu vos ordres de ne laisser entrer aucun autre?</p> + +<p>—Mais, grand Dieu! il n'est pas venu... je suppose!</p> + +<p>—Je sais ce que je sais, reprit le portier en faisant claquer sa langue +contre sa joue d'un air passablement goguenard.</p> + +<p>—Vous êtes un insolent coquin, riposta Silas, et, sentant qu'il +montrait une mauvaise humeur tout à fait ridicule, affolé de terreur en +même temps, sans bien savoir pourquoi, il se retourna et se mit à monter +l'escalier en courant.</p> + +<p>—Vous n'avez donc pas besoin de lumière?» cria le portier.</p> + +<p>Mais Silas ne s'arrêta que sur le palier du septième étage, devant sa +propre porte. Là, il reprit haleine, assailli par les plus funestes +pressentiments et redoutant presque d'entrer dans sa chambre. +Lorsqu'enfin il s'y décida, il éprouva un soulagement en la trouvant +sombre et, selon toute apparence, vide. Enfin il était donc de retour +chez lui en sûreté!... Cette première folie serait la dernière. Les +allumettes étaient sur une petite table près de son lit, et il se mit à +marcher à tâtons dans cette direction. Comme il avançait, ses craintes +lui revinrent de nouveau, et, son pied rencontrant un obstacle, il fut +heureux de constater que ce n'était rien de plus effrayant qu'une +chaise. Enfin il effleura des rideaux. D'après la situation de la +fenêtre, qui était faiblement visible, il reconnut qu'il devait se +trouver au pied du lit et qu'il n'avait qu'à continuer le long de ce lit +pour atteindre la table en question.</p> + +<p>Il abaissa la main, mais ce qu'il toucha n'était pas seulement une +courte-pointe, c'était une courte-pointe avec quelque chose dessous +ayant la forme d'une jambe humaine. Silas retira son bras, et s'arrêta +pétrifié.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc? se dit-il. Qu'est-ce que cela signifie?»</p> + +<p>Il écouta anxieusement; on n'entendait aucun bruit de respiration. De +nouveau, par un grand effort de volonté, il étendit le bout de son doigt +jusqu'à l'endroit qu'il avait déjà touché; mais cette fois, il fit un +bond en arrière, puis resta cloué au sol, frissonnant de terreur. Il y +avait quelque chose dans le lit. Ce que c'était, il n'en savait rien, +mais quelque chose était là. Plusieurs secondes s'écoulèrent sans qu'il +pût remuer. Alors, guidé par un instinct, il tomba droit sur les +allumettes, et, tournant le dos au lit, alluma un flambeau. Aussitôt que +la flamme eut brillé, il se retourna lentement et regarda ce qu'il +craignait de voir. En vérité, ses pires imaginations étaient réalisées. +La couverture, soigneusement remontée sur l'oreiller, dessinait les +contours d'un corps humain gisant inerte.... Il rejeta de côté les draps; +le jeune homme blond, qu'il avait vu la nuit précédente au bal Bullier, +lui apparut, les yeux ouverts et sans regard, la figure enflée, noircie, +un léger filet de sang coulant de ses narines....</p> + +<p>Silas poussa un long et douloureux gémissement, laissa échapper le +flambeau et tomba à genoux près du lit.</p> + +<p>Il fut tiré de la stupeur dans laquelle l'avait plongé cette horrible +découverte, par des coups discrets frappés à sa porte. Il lui fallut +quelques secondes pour se rappeler sa situation, et, lorsqu'il se +précipita pour empêcher qui que ce fût d'entrer, il était déjà trop +tard. Le docteur Noël, coiffé d'un haut bonnet de nuit, portant une +lampe qui éclairait sa longue silhouette blanche, regardant à droite, à +gauche, avec des mouvements de tête qui faisaient songer à quelque grand +oiseau, poussa doucement la porte, puis se glissa jusqu'au milieu de la +chambre.</p> + +<p>«J'ai cru entendre un cri, commença le docteur, et, craignant que vous +ne fussiez souffrant, je n'ai pas hésité à me permettre cette +indiscrétion...»</p> + +<p>Silas, la figure bouleversée, se tenait entre le docteur et le lit, mais +ne trouvait pas la force de répondre.</p> + +<p>«Vous êtes dans l'obscurité, poursuivit le docteur, et vous n'avez même +pas commencé à vous déshabiller. Vous ne me persuaderez pas aisément +contre toute apparence que vous n'ayez besoin en ce moment ni d'un ami +ni d'un médecin. Voyons lequel des deux doit se mettre à votre service? +Laissez-moi vous tâter le pouls; il est souvent l'indice certain de +l'état du cœur.»</p> + +<p>Le docteur s'avança vers Silas qui continuait à reculer devant lui et +essaya de le saisir par le poignet; mais la tension des nerfs du jeune +Américain était devenue insupportable. Il s'échappa, d'un mouvement +fébrile, se jeta sur le parquet, éclata en sanglots.</p> + +<p>Aussitôt que le docteur Noël aperçut le cadavre sur le lit, sa figure +s'assombrit. Courant vers la porte qu'il avait laissée entr'ouverte, il +la ferma vivement à double tour.</p> + +<p>«Debout! cria-t-il à Silas d'un ton de commandement. Ce n'est pas +l'heure de pleurer. Qu'avez-vous fait? Comment ce corps est-il dans +votre chambre? Parlez franchement à un homme qui saura vous aider. +Croyez-vous que ce morceau de chair morte sur votre oreiller puisse +diminuer en quoi que ce soit la sympathie que vous m'avez inspirée? Non, +l'odieux qu'une loi injuste et aveugle attache à certaines actions ne +retombe pas sur leur auteur aux yeux de quiconque aime celui-là; si je +voyais un ami revenir vers moi à travers des flots de sang, mon +affection pour lui n'en serait nullement altérée. Relevez-vous, +répéta-t-il; le bien et le mal sont des chimères; il n'y a rien dans la +vie, si ce n'est la fatalité, et, quoi qu'il arrive, quelqu'un est +auprès de vous qui vous soutiendra jusqu'à la fin.»</p> + +<p>Ainsi encouragé, Silas rassembla ses forces, et, d'une voix entrecoupée, +réussit enfin, grâce aux questions du docteur, à expliquer les faits +tant bien que mal. Cependant il omit le colloque entre le prince et +Geraldine, ayant à peine saisi le sens de cet entretien et ne pensant +guère qu'il pût avoir quelque rapport avec son propre malheur.</p> + +<p>«Hélas! s'écria le docteur Noël, ou je me trompe fort ou vous êtes tombé +entre les mains les plus dangereuses de toute l'Europe. Pauvre, pauvre +garçon! Quel abîme a été creusé devant votre crédulité! Vers quel mortel +péril vos pas imprudents ont-ils été conduits! Cet homme, cet Anglais +que vous avez vu deux fois, et que je soupçonne d'être l'âme de cette +ténébreuse affaire, pouvez-vous me le décrire? Était-il jeune ou vieux, +grand ou petit?»</p> + +<p>Mais Silas, qui, malgré toute sa curiosité, était incapable de la +moindre remarque judicieuse, ne put fournir aucun renseignement en +dehors de généralités insignifiantes, d'après lesquelles il était +impossible de reconnaître quelqu'un.</p> + +<p>«Je voudrais que ceci fût dans le programme d'éducation de toutes les +écoles, s'écria le docteur avec rage. À quoi servent et la vue et la +parole, si un homme n'est capable ni d'observer ni de se souvenir des +traits de son ennemi? Moi, qui connais tous les antres de l'Europe, +j'aurais pu fixer son identité et acquérir de nouvelles armes pour votre +défense. Cultivez cet art dans l'avenir, mon pauvre enfant, vous en +retirerez d'énormes avantages.</p> + +<p>—L'avenir! répéta Silas; quel avenir m'est réservé, sauf les galères?</p> + +<p>—La jeunesse est toujours lâche, répliqua le docteur, et à chacun ses +propres difficultés paraissent plus grosses qu'elles ne le sont en +effet. Je suis vieux, moi, et cependant je ne désespère jamais.</p> + +<p>—Puis-je raconter une semblable histoire à la police? demanda Silas....</p> + +<p>—Assurément non, répondit le docteur. D'après ce que je vois de la +machination dans laquelle vous êtes pris, votre cas, de ce côté-là, +serait désespéré; pour des juges vulgaires vous êtes le coupable. Et +souvenez-vous que nous ne connaissons qu'une partie du complot; les +mêmes artisans infâmes ont dû combiner maintes autres circonstances, +qui, mises au jour par une enquête de police, rejetteraient le crime +encore plus sûrement sur votre innocence.</p> + +<p>—Alors, je suis perdu en vérité!</p> + +<p>—Je n'ai pas dit cela, répliqua le docteur Noël, car je suis un homme +prudent.</p> + +<p>—Mais, regardez! sanglota Silas en montrant le cadavre. Là, dans mon +lit, cette chose impossible à expliquer... impossible à voir sans +horreur!</p> + +<p>—Sans horreur, dites-vous? Non; quand cette sorte d'horloge s'arrête, +ce n'est plus pour moi qu'une ingénieuse pièce de mécanique bonne à +fouiller au scalpel. Lorsque le sang est une fois figé, ce n'est plus du +sang humain; lorsque la chair est morte, elle n'est plus cette chair que +nous désirons chez nos maîtresses et que nous respectons chez nos amis. +La grâce, le charme, la terreur, tout en est sorti avec l'esprit qui +l'animait. Habituez-vous à contempler cela tranquillement, car, si mon +projet est praticable, il vous faudra vivre plusieurs jours en compagnie +constante avec ce qui, à cette heure, vous effraie.</p> + +<p>—Votre projet? s'écria Silas. Quel est-il? Dites-le-moi vite, docteur, +car, il me reste à peine assez de courage pour continuer à vivre.»</p> + +<p>Sans répondre, le docteur Noël s'approcha du lit et se mit à palper le +cadavre.</p> + +<p>«Absolument mort, murmura-t-il; oui, ainsi que je le supposais... les +poches vides... le chiffre de la chemise coupé. Leur œuvre a été +accomplie tout entière. Heureusement il est de petite taille.»</p> + +<p>Silas recueillait ces paroles avec une ardente anxiété. Son examen +terminé, le docteur prit une chaise et s'adressa au jeune homme en +souriant:</p> + +<p>«Depuis que je suis dans cette chambre, dit-il, bien que mes oreilles et +ma langue aient été si occupées, mes yeux ne sont pas restés inactifs. +J'ai remarqué tout à l'heure, que vous aviez là, dans un coin, une de +ces monstrueuses constructions que vos compatriotes emportent avec eux +dans toutes les parties du globe,—en un mot une malle de Saratoga. +Jusqu'à présent, je n'avais jamais pu deviner l'utilité de ces +monuments; mais aujourd'hui je commence à la soupçonner. Était-ce pour +plus de commodité dans la traite des esclaves, était-ce pour obvier aux +conséquences d'un emploi trop prompt du couteau, je ne sais.... Mais je +vois clairement une chose,—le but d'une pareille caisse est de contenir +un corps humain.</p> + +<p>—En vérité, s'écria Silas, ce n'est pas le moment de plaisanter!</p> + +<p>—Bien que je m'exprime avec une sorte de gaieté, répliqua le docteur, +le sens de mes paroles est extrêmement sérieux. Et la première chose que +nous ayons à faire, mon jeune ami, est de débarrasser votre coffre de +tout ce qu'il contient...»</p> + +<p>Silas céda docilement à l'autorité du docteur Noël. La malle de Saratoga +une fois vidée,—ce qui produisit un désordre considérable sur le +plancher,—le cadavre fut retiré du lit, Silas le prenant par les talons +et le docteur le tenant par les épaules, puis, après quelques +difficultés, on le plia en deux et on l'inséra tout entier dans le +coffre. Grâce à un effort vigoureux des deux hommes, le couvercle se +rabattit sur ce singulier bagage et la caisse fut fermée, cadenassée, +cordée par la propre main du docteur, pendant que Silas chargeait tout +ce qu'elle avait contenu, dans un cabinet et dans la commode.</p> + +<p>«Maintenant, dit le docteur, le premier pas vers la délivrance est fait. +Demain, ou plutôt aujourd'hui, votre tâche sera d'apaiser les soupçons +de votre portier en lui payant tout ce que vous devez; pendant ce temps, +vous pourrez vous fier à moi pour prendre d'autres dispositions +nécessaires. En attendant, accompagnez-moi dans ma chambre, où je vous +donnerai un narcotique indispensable, car, quoi que vous deviez faire, +il vous faut du repos...»</p> + +<p>La journée suivante fut la plus longue dont Silas put se souvenir. Il +semblait qu'elle ne dût jamais s'achever, cette journée maudite....</p> + +<p>L'Américain défendit sa porte et s'assit à l'écart, les yeux fixés sur +la malle de Saratoga, dans une lugubre contemplation. Ses anciennes +indiscrétions lui furent rendues avec usure: le trou dans la muraille +ayant été ouvert de nouveau, il eut conscience d'une surveillance +presque continuelle dirigée sur lui de l'appartement de Mme Zéphyrine. +Ce sentiment d'être épié devint même si pénible, qu'à la fin il se vit +obligé de boucher l'ouverture de son côté. Lorsque, par ce moyen, il fut +à l'abri de tout regard importun, Scuddamore passa son temps en larmes +de repentir et en prières.</p> + +<p>La soirée était fort avancée quand le docteur Noël entra dans la +chambre, portant à la main deux enveloppes cachetées, sans adresses, +l'une, plutôt volumineuse, l'autre si mince qu'elle semblait vide.</p> + +<p>«Silas, dit-il en s'asseyant devant la table, le moment est venu de vous +expliquer le plan que j'ai formé pour vous sauver. Demain matin, de très +bonne heure, le prince Florizel de Bohême retourne à Londres, après +avoir passé quelques jours dans le tourbillon du carnaval parisien. Il +m'a été donné, il y a longtemps déjà, de rendre au colonel Geraldine, +son écuyer, un de ces services, si fréquents dans ma profession et qui +ne sont jamais oubliés, ni d'un côté ni de l'autre. Je n'ai pas besoin +de vous expliquer la nature de l'obligation sous laquelle il se trouve; +qu'il me suffise de dire que je le sais prêt à m'aider de toutes +manières. Or il était urgent que vous pussiez gagner Londres sans que +votre malle fût ouverte; à cela, n'est-ce pas, la douane semblait +opposer une difficulté insurmontable. Mais il me revint à l'esprit, que, +par courtoisie, les bagages de l'héritier d'un trône devaient être +exempts de la visite ordinaire. Je m'adressai au colonel Geraldine et +obtins une réponse favorable. Demain, si vous vous trouvez avant six +heures à l'hôtel où demeure le prince, vos bagages seront transportés +avec les siens, dont ils sembleront faire partie, et vous-même ferez le +voyage comme membre de la suite de Son Altesse.</p> + +<p>—Je crois avoir déjà vu le prince de Bohême et le colonel Geraldine; +j'ai même entendu par hasard une partie de leur conversation, l'autre +soir, au bal Bullier.</p> + +<p>—C'est possible, car le prince veut connaître tous les milieux. Une +fois arrivé à Londres, votre tâche est presque terminée. Dans cette +grosse enveloppe, j'ai remis une lettre que je n'ose adresser à son +destinataire; mais dans l'autre, vous trouverez la désignation de la +maison où vous devez porter cette lettre avec votre malle, qui vous sera +alors enlevée et ne vous embarrassera pas davantage.</p> + +<p>—Hélas! dit Silas, j'ai un vif désir de vous croire, mais comment +serait-ce possible? Vous m'ouvrez une perspective irréalisable, je le +crains bien! Soyez généreux, faites-moi mieux comprendre votre dessein.»</p> + +<p>Le docteur Noël parut péniblement impressionné.</p> + +<p>«Enfant, répondit-il, vous ne savez pas quelle cruelle chose vous me +demandez. N'importe, qu'il en soit ainsi! Je suis aguerri désormais +contre l'humiliation, et il serait étrange de vous refuser cela, après +vous avoir tant accordé. Sachez donc que, bien que je sois maintenant +d'apparence si tranquille, sobre, solitaire, adonné à l'étude, mon nom, +quand j'étais plus jeune, servait de cri de ralliement aux esprits les +plus hardis et les plus dangereux de Londres. Pendant qu'extérieurement +j'étais entouré de respect, ma véritable puissance s'appuyait sur les +relations les plus secrètes, les plus terribles, les plus criminelles. +C'est à un de ceux qui m'obéissaient alors que je m'adresse aujourd'hui +pour vous délivrer de votre fardeau. Ces hommes étaient de nationalités +et d'aptitudes diverses, mais tous liés par un serment formidable; tous +agissaient dans le même but; ce but était l'assassinat; et, moi qui vous +parle, j'étais, si peu que j'en aie l'air, le chef de cette bande +redoutable.</p> + +<p>—Quoi, s'écria Silas, un assassin?... et un assassin pour qui le +meurtre était un métier?... Puis-je toucher votre main désormais? +Dois-je même accepter vos services? Vieillard sinistre, voudriez-vous +abuser de ma détresse pour vous gagner un complice?»</p> + +<p>Le docteur se mit à rire amèrement.</p> + +<p>«Vous êtes difficile à contenter, Mr. Scuddamore, dit-il. Soit! je vous +laisse le choix entre la société de l'assassiné et celle d'un assassin. +Si votre conscience est trop timorée pour accepter mon aide, dites-le, +et je vous quitte sur-le-champ. Dorénavant vous pourrez agir avec votre +caisse et son contenu comme il conviendra le mieux à votre âme délicate.</p> + +<p>—Je reconnais mes torts, répliqua Silas; j'aurais dû me souvenir de la +générosité avec laquelle vous avez offert de me protéger, avant même que +je ne vous eusse convaincu de mon innocence; pardon, je continuerai à +écouter vos conseils et à en être reconnaissant.</p> + +<p>—C'est bien, répondit le docteur, vous commencez à profiter des leçons +de l'expérience.</p> + +<p>—Mais, reprit l'Américain, puisque vous êtes, d'après votre propre +aveu, habitué à ces besognes tragiques, puisque les gens auxquels vous +me recommandez sont vos anciens associés et vos amis, ne pourriez-vous, +monsieur, vous charger vous-même du transport de la malle et me délivrer +tout de suite de sa présence abhorrée?</p> + +<p>—Par ma foi, répliqua le docteur, je vous admire, jeune homme! Si vous +trouvez que je ne me suis pas déjà suffisamment mêlé de vos affaires, +moi, du fond du cœur, je pense le contraire. Prenez ou dédaignez mes +services tels que je les offre, et ne m'ennuyez pas davantage avec vos +remerciements, car je fais encore moins de cas de votre estime que de +votre intelligence. Un temps viendra où, s'il vous est donné de vivre +sain d'esprit un certain nombre d'années, vous jugerez différemment tout +ceci et rougirez de votre conduite de cette nuit.»</p> + +<p>En prononçant ces mots, le docteur se leva, répéta brièvement et +clairement ses indications, puis quitta la chambre sans laisser à Silas +le temps de répondre.</p> + +<p>Le lendemain matin, Silas Scuddamore se présenta à l'hôtel, où il fut +poliment reçu par le colonel Geraldine et délivré de toute crainte +immédiate au sujet de la malle et de son hideux contenu. Le voyage se +passa sans incident, quoique le jeune homme fut terrifié d'entendre les +matelots et les porteurs du chemin de fer se plaindre entre eux du poids +extraordinaire des bagages. Silas monta dans la voiture de suite, le +prince voyageant seul avec son écuyer. À bord du paquebot cependant, +Florizel remarqua l'attitude mélancolique de ce jeune homme, debout, en +contemplation devant une pile de malles.</p> + +<p>«Voilà un individu, dit-il, qui doit avoir quelque sujet de chagrin.</p> + +<p>—C'est l'Américain pour lequel j'ai obtenu la permission de voyager +avec votre suite, répondit Geraldine.</p> + +<p>—Vous me rappelez que j'ai manqué de courtoisie», dit le prince.</p> + +<p>S'avançant vers Silas, avec la plus parfaite urbanité, il lui adressa la +parole:</p> + +<p>«J'ai été charmé, monsieur, de pouvoir satisfaire le désir que vous +m'avez fait exprimer par le colonel Geraldine.»</p> + +<p>Après cette entrée en matière, il lui fit quelques questions sur la +situation politique de l'Amérique, auxquelles Silas répondit avec tact +et bon sens.</p> + +<p>«Vous êtes encore un très jeune homme, dit le prince; je vous trouve +bien sérieux pour votre âge. Peut-être laissez-vous votre esprit +s'absorber outre mesure dans des études ardues. Mais peut-être, d'autre +part, suis-je moi-même indiscret en touchant à quelque sujet pénible.</p> + +<p>—J'ai, en effet, une excellente raison pour être au désespoir, dit +Silas; jamais un être plus innocent que moi ne fut plus abominablement +trompé.</p> + +<p>—Je ne veux pas forcer vos confidences, répliqua Florizel, mais +n'oubliez pas que la recommandation du colonel Geraldine est un +passeport assuré, et que je suis non seulement désireux de vous rendre +service à l'occasion, mais peut-être plus en état que beaucoup d'autres +de le faire.»</p> + +<p>Silas fut charmé de l'amabilité d'un si grand personnage; néanmoins son +esprit revint bientôt à ses sombres préoccupations; car rien, pas même +la courtoisie d'un prince à l'égard d'un républicain, ne peut décharger +de ses soucis un cœur souffrant.</p> + +<p>Le train arriva à Charing-Cross; la douane eut les égards habituels pour +l'auguste bagage. Des voitures attendaient, et Silas fut conduit, en +même temps que toute la suite, à la résidence du prince. Là, le colonel +Geraldine alla le chercher et lui exprima sa satisfaction d'avoir pu +obliger un ami du docteur Noël, pour lequel il professait la plus haute +considération.</p> + +<p>«J'espère, ajouta-t-il, que vous ne trouverez aucune de vos porcelaines +brisées. Des ordres spéciaux ont été donnés le long de la ligne, afin +que les bagages de Son Altesse fussent traités avec précaution.»</p> + +<p>Puis, commandant aux domestiques de mettre une voiture à la disposition +du jeune homme, le colonel lui serra la main et s'en alla vaquer aux +devoirs de sa charge.</p> + +<p>Alors, Silas ouvrit l'enveloppe qui cachait l'adresse de son protecteur +inconnu et dit au majestueux laquais de le conduire à Box-Court, du côté +du Strand. L'endroit n'était probablement pas inconnu à celui-ci, car il +parut stupéfait et se fit répéter l'ordre en question. Ce fut l'âme +pleine d'alarmes poignantes que Silas monta dans le carrosse princier et +fut mené à destination. L'entrée de Box-Court était trop étroite pour le +passage d'une voiture; c'était un simple chemin de piétons, entre deux +barrières, avec une borne à chaque bout; sur l'une de ces bornes était +assis un homme, qui aussitôt sauta à terre et échangea un signe amical +avec le cocher, pendant que le valet de pied ouvrait la portière et +demandait à Silas s'il devait descendre la malle, et à quel numéro elle +devait être portée.</p> + +<p>«S'il vous plaît, dit Silas, au numéro trois.»</p> + +<p>Le valet de pied et l'homme qui venait de quitter la borne eurent +beaucoup de peine, même avec l'aide de Silas, à transporter la caisse; +avant qu'on ne l'eût déposée devant la porte du numéro trois, le jeune +Américain fut terrifié de voir une vingtaine de badauds le considérer +d'un œil curieux. Cependant il souleva le marteau en gardant la +meilleure contenance possible, et présenta la seconde enveloppe à celui +qui vint lui ouvrir.</p> + +<p>«Il n'est pas à la maison, monsieur; si vous voulez me remettre votre +lettre et revenir demain matin, je m'informerai de l'heure à laquelle il +pourra vous recevoir. Désirez-vous laisser la caisse?</p> + +<p>—De tout mon cœur!» s'écria Silas.</p> + +<p>Mais aussitôt il regretta sa précipitation et déclara avec une égale +énergie qu'il préférait emporter sa malle avec lui à l'hôtel.</p> + +<p>La foule se moqua de son indécision et le suivit jusqu'à la voiture avec +force quolibets insultants; et Silas, couvert de honte, éperdu de +terreur, supplia les domestiques de le conduire à quelque hôtel +tranquille des environs.</p> + +<p>L'équipage du prince déposa ce malheureux à l'hôtel Craven, dans +Craven-Street, puis s'éloigna immédiatement, le laissant seul avec les +gens de l'hôtel. L'unique chambre vacante, lui dit-on, était un cabinet, +au quatrième étage, donnant sur le derrière. À cette espèce de cellule, +avec des peines et des plaintes infinies, deux solides porteurs +montèrent la malle. Il est superflu d'ajouter que, pendant toute +l'ascension, Silas les suivit de près, ne quittant pas leurs talons, et +qu'à chaque marche son cœur défaillait.—Un simple faux pas, se +disait-il, et la caisse peut, en passant par-dessus la rampe, rejeter +son fatal contenu, révélé au grand jour, sur le pavé du vestibule.</p> + +<p>Dans sa chambre, il s'assit au pied du lit, pour se remettre de +l'angoisse qu'il venait de subir; mais il avait à peine pris cette +position qu'il fut épouvanté de nouveau par le mouvement d'un des +porteurs, qui, à genoux près de la malle, était en train d'en défaire +les attaches compliquées.</p> + +<p>«N'y touchez pas! cria Silas. Je n'aurai besoin de rien de ce qu'elle +renferme, pendant mon séjour ici.</p> + +<p>—Vous auriez pu la laisser dans le vestibule, alors! grommela le +porteur. Une malle aussi grosse et aussi lourde qu'une cathédrale! Ce +que vous avez dedans, je ne peux l'imaginer. Si tout est de l'argent, +vous êtes plus riche que moi.</p> + +<p>—De l'argent? répéta Silas très troublé. Qu'entendez-vous par de +l'argent? Je n'ai pas d'argent et vous parlez comme un sot!</p> + +<p>—Très bien, capitaine, répliqua le porteur avec un clignement d'œil. +Personne n'en veut à ce qui vous appartient. Je suis aussi sûr que la +Banque elle-même, ajouta-t-il; mais, comme la caisse est lourde, je +boirais volontiers quelque chose à la santé de Votre Seigneurie.»</p> + +<p>Silas lui présenta deux napoléons, non sans exprimer son regret de +l'embarrasser de monnaie étrangère. Et l'homme, grognant encore plus +fort, et portant ses regards, avec mépris, de l'argent qu'il faisait +sauter dans sa main, à la malle monumentale, puis encore de la malle à +l'argent, finit par consentir à s'en aller.</p> + +<p>Depuis tantôt deux jours, le cadavre était emballé dans la caisse de +Silas; à peine fut-il seul que l'infortuné Américain approcha son nez de +toutes les fentes et de toutes ouvertures, avec l'attention la plus +angoissée. Mais le temps était froid et la malle réussissait encore à +cacher son abominable secret.</p> + +<p>Il prit une chaise et médita, la tête ensevelie entre ses mains. À moins +qu'il ne fût promptement délivré, toute illusion était impossible, sa +perte paraissait certaine. Seul dans une ville étrangère, sans amis ni +complices, si la recommandation du docteur lui manquait, il n'avait plus +de ressource.</p> + +<p>Pathétiquement, il repassa dans son esprit ses ambitieux desseins pour +l'avenir; il ne deviendrait plus le héros, l'homme célèbre de sa ville +natale, Bangor (Maine), il ne monterait plus, ainsi qu'il l'avait +amoureusement rêvé, de charge en charge et d'honneurs en honneurs. Il +pouvait aussi bien abandonner tout de suite l'espoir d'être élu +président des États-Unis et de laisser derrière lui une statue, dans le +plus mauvais style possible, pour orner le Capitole à Washington. Quelle +destinée que celle de cet Américain enchaîné à un Anglais mort et plié +en deux au fond d'une malle de Saratoga! S'il ne réussissait pas à se +débarrasser de ce cadavre importun, c'en était fait. Il n'y avait plus +la plus petite place pour lui dans les annales des gloires nationales!</p> + +<p>Je n'oserais pas répéter ses imprécations contre le docteur, l'homme +assassiné, Mme Zéphyrine, les porteurs de l'hôtel, les serviteurs du +prince, en un mot, contre tous ceux qui avaient été mêlés, même de la +façon la plus lointaine, à son horrible infortune.</p> + +<p>Vers sept heures, il s'échappa et descendit dîner; mais la salle du +restaurant le glaça d'effroi; les yeux des autres dîneurs semblaient +s'arrêter sur lui avec méfiance et son esprit demeurait obstinément +là-haut, près de la malle. Lorsque le garçon vint lui présenter du +fromage, ses nerfs étaient tellement excités, qu'il sauta en l'air et +renversa le reste d'une pinte d'ale sur la nappe.</p> + +<p>Le garçon lui proposa de le conduire au fumoir; quoiqu'il eût préféré de +beaucoup retourner tout de suite auprès de son dangereux trésor, il +n'eut pas le courage de refuser et se laissa conduire dans un sous-sol +sans jour, éclairé au gaz, qui servait, et sert peut-être encore, de +café à l'hôtel Craven.</p> + +<p>Deux hommes jouaient tristement au billard; assistés par un marqueur +hâve et phtisique; un moment Silas crut qu'ils étaient les seuls +occupants de la salle. Mais, au second coup d'œil, son regard tomba sur +un individu qui, dans un coin, fumait, les yeux baissés, de l'air le +plus modeste et le plus respectable. Il se souvint d'avoir déjà +rencontré cette figure; malgré le changement complet de costume, il +reconnut l'homme qu'il avait trouvé assis sur la borne de Box-Court et +qui avait aidé à transporter sa malle. Aussitôt l'Américain se retourna +et, se mettant à courir, ne s'arrêta que lorsqu'il se fut enfermé et +verrouillé dans sa chambre.</p> + +<p>Là, pendant toute la nuit, en proie aux plus terribles imaginations, il +veilla auprès de la caisse fatale remplie de chair morte. L'allusion du +porteur à sa malle pleine d'or le tenait en émoi, et la présence dans le +fumoir, sous un déguisement évident, de l'homme de Box-Court, lui +prouvait qu'il était, une fois de plus, le centre de ténébreuses +machinations.</p> + +<p>Minuit était déjà sonné depuis quelque temps quand Silas, poussé par le +soupçon, ouvrit la porte de sa chambre et regarda dans le corridor +faiblement éclairé par un seul bec de gaz. À quelque distance, il +aperçut un garçon d'hôtel, endormi sur le plancher. Il s'approcha +furtivement, à pas de loup, et se pencha sur le dormeur; celui-ci était +couché de côté, son bras droit relevé lui cachant la figure. Tout à +coup, il déplaça ce bras et ouvrit les yeux; Silas se trouva de nouveau +face à face avec l'espion de Box-Court.</p> + +<p>«Bonsoir, monsieur», dit l'homme d'un ton de bonne humeur.</p> + +<p>Mais Silas était trop profondément impressionné pour trouver une réponse +et il regagna sa chambre silencieusement.</p> + +<p>Vers le matin, épuisé par la peur, il s'endormit dans son fauteuil et +tomba, la tête en avant, sur la malle. En dépit d'une position aussi +contrainte et d'un si hideux oreiller, son sommeil fut long et profond; +il ne fut réveillé qu'à une heure tardive par un coup violent frappé à +sa porte.</p> + +<p>Se hâtant d'ouvrir, il vit un domestique qui attendait.</p> + +<p>«C'est Monsieur qui est allé hier à Box-Court?» demanda celui-ci.</p> + +<p>Silas, avec un frisson, reconnut qu'il y était allé.</p> + +<p>«Alors, cette lettre est pour vous», ajouta le domestique, lui +présentant une enveloppe cachetée.</p> + +<p>Silas la déchira précipitamment et y trouva ce mot: «Midi.»</p> + +<p>Il fut exact à l'heure dite; la malle fut portée devant lui par +plusieurs vigoureux gaillards et on l'introduisit dans une chambre, où +un homme se chauffait, assis devant le feu, le dos tourné à la porte. Le +bruit de tant de monde, entrant et sortant, et le grincement de la malle +quand on la déposa sur le plancher, ne réussirent pas à attirer +l'attention de celui-ci; Silas attendit debout, dans une véritable +agonie, qu'il daignât s'apercevoir de sa présence.</p> + +<p>Cinq minutes peut-être s'écoulèrent, avant que se retournât lentement le +prince Florizel de Bohême.</p> + +<p>«Ainsi monsieur, dit-il, en interpellant Scuddamore avec la plus grande +sévérité, c'est de cette manière que vous abusez de ma complaisance! +Vous vous joignez à des personnes de qualité, dans le seul but +d'échapper aux conséquences de vos crimes; je puis facilement comprendre +votre embarras, lorsque je vous adressai la parole hier.</p> + +<p>—Je jure, s'écria Silas, que je suis innocent de tout, si ce n'est de +mon infortune!»</p> + +<p>Là-dessus, d'une voix entrecoupée, avec la plus parfaite ingénuité, il +raconta au prince toute l'histoire de ses malheurs.</p> + +<p>«Je vois que j'ai été induit en erreur, dit Florizel lorsqu'il eut +écouté jusqu'au bout. Vous n'êtes qu'une victime et puisque je ne suis +pas forcé de punir, vous pouvez être sûr que je ferai mes efforts pour +vous aider. Maintenant, continua-t-il, à l'œuvre! Ouvrez immédiatement +votre caisse et laissez-moi voir ce qu'elle contient.»</p> + +<p>Silas changea de couleur et gémit tout bas:</p> + +<p>«J'ose à peine....</p> + +<p>—Quoi, répliqua le prince, ne l'avez-vous pas déjà regardé? Ceci est +une espèce de sensiblerie à laquelle il faut résister, monsieur. La vue +d'un malade que l'on peut secourir doit nous émouvoir plus fortement que +celle d'un mort, auquel on ne peut plus faire ni bien ni mal. Commandez +à vos nerfs.»</p> + +<p>Et, voyant que Silas hésitait de plus belle:</p> + +<p>«Je voudrais, cependant, ne pas être obligé de donner un autre nom à ma +requête», ajouta-t-il.</p> + +<p>Le jeune Américain se réveilla comme d'un rêve et, avec un frisson +d'horreur, se mit à ouvrir la serrure de sa malle. Le prince se tenait +auprès de lui, le surveillant d'un air calme, les mains derrière le dos. +Le corps était complètement raidi et il fallut à Silas un grand effort, +à la fois physique et moral, pour le déloger de sa position et découvrir +le visage.</p> + +<p>Aussitôt Florizel recula, en jetant une exclamation de douloureuse +surprise.</p> + +<p>«Hélas! s'écria-t-il, vous ne savez pas quel présent cruel vous +m'apportez. Ceci est un jeune homme de ma propre suite, le frère de mon +plus fidèle ami; et c'est dans une affaire relevant de mon service qu'il +a péri par les mains de malfaiteurs infâmes. Pauvre Geraldine, +continua-t-il, comme s'il se fût parlé à lui-même, dans quels termes +vous apprendrai-je le sort de votre frère? Comment pourrai-je m'excuser +à vos yeux et aux yeux de Dieu des projets présomptueux qui l'ont mené à +cette mort sanglante et prématurée? Ah Florizel! Florizel! quand +apprendrez-vous la prudence qu'il faut dans cette vie mortelle? quand ne +serez-vous plus ébloui par le fantôme de puissance qui est à votre +disposition? La puissance! cria-t-il; qui donc est plus impuissant que +moi? Je regarde ce jeune homme que j'ai sacrifié, oui, sacrifié, Mr. +Scuddamore, et je sens combien c'est peu de chose que d'être prince.»</p> + +<p>L'Américain, très ému, essaya de balbutier quelques paroles de +consolation et fondit en larmes. Florizel, touché de sa bonne intention +évidente, se rapprocha et lui prit la main.</p> + +<p>«Calmez-vous, dit-il. Nous avons tous deux beaucoup à apprendre, et tous +deux nous deviendrons, je gage, meilleurs par suite de notre entrevue +d'aujourd'hui.»</p> + +<p>Silas remercia silencieusement d'un regard affectueux.</p> + +<p>«Écrivez-moi l'adresse du docteur Noël sur ce morceau de papier, +continua le prince. Et laissez-moi vous recommander d'éviter la société +de cet homme dangereux, lorsque vous serez de retour à Paris. Dans cette +affaire, cependant, il a, je crois, agi d'après une inspiration +généreuse; s'il eût été complice de la mort du jeune Geraldine, il +n'aurait jamais expédié son cadavre à l'assassin lui-même.</p> + +<p>—À l'assassin lui-même! répéta Silas stupéfait.</p> + +<p>—C'est ainsi, reprit le prince. Cette lettre, que la volonté de Dieu a +si étrangement fait tomber entre mes mains, était adressée à un homme +qui n'est autre que le criminel en personne, l'infâme président du +<i>Suicide Club</i>. Ne cherchez pas à pénétrer plus profondément dans ces +périlleux labyrinthes, contentez-vous d'avoir miraculeusement échappé et +quittez cette maison sans perdre une minute. J'ai des affaires +pressantes, je dois m'occuper tout de suite de cette pauvre dépouille, +qui, il y a si peu de temps encore, était le corps bien vivant d'un beau +et noble jeune homme.»</p> + +<p>Silas prit congé du prince Florizel avec gratitude et déférence; mais, +poussé par sa curiosité ordinaire, il s'attarda dans Box-Court, jusqu'à +ce qu'il l'eût vu s'éloigner en équipage, se rendant chez le colonel +Henderson, de la police. Républicain comme il l'était, ce fut avec un +sentiment presque de dévotion que le jeune Américain ôta son chapeau +pendant que la voiture disparaissait. Et, le soir même, il prit le train +pour retourner à Paris.</p> + +<p>Voilà (fait observer mon auteur arabe) la fin de l'<i>Histoire d'un +médecin et d'une malle</i>. Passant sous silence quelques réflexions sur la +toute puissante intervention de la Providence, très convenables dans +l'original, mais peu appropriées à notre goût d'Occident, j'ajouterai +que Mr. Scuddamore a déjà commencé à monter les degrés de la renommée +politique, et que, d'après les dernières nouvelles, il était shérif de +sa ville natale.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LAVENTURE_DES_CABS" id="LAVENTURE_DES_CABS"></a><a href="#table">L'AVENTURE DES CABS</a></h2> + + +<p>Le lieutenant Brackenbury Rich s'était singulièrement distingué aux +Indes, dans une guerre de montagnes; il avait, de sa propre main, fait +un chef prisonnier. Sa bravoure était universellement reconnue; aussi, +quand, affaibli par un affreux coup de sabre et par la fièvre des +jungles, il revint en Angleterre, la société se montra-t-elle disposée à +le fêter comme une célébrité au moins de second ordre. Mais la marque +distinctive du caractère de Brackenbury Rich était une sincère modestie; +si les aventures lui étaient chères, il se souciait fort peu des +compliments; il alla donc attendre tantôt sur le continent, dans des +villes d'eaux, tantôt à Alger, que le bruit de ses exploits se fût +éteint. L'oubli vient toujours vite en pareil cas et, dès le +commencement de la saison, un homme sage put rentrer à Londres +incognito. Comme il n'avait que des parents éloignés, demeurant tous en +province, ce fut presque à la façon d'un étranger qu'il s'installa dans +la capitale du pays pour lequel il avait versé son sang.</p> + +<p>Le lendemain de son arrivée, il dîna seul au cercle militaire, donna des +poignées de main à quelques vieux camarades et reçut leurs chaleureuses +félicitations, mais tous avaient des engagements d'un genre ou d'un +autre, et il fut bientôt laissé complètement à lui-même. Brackenbury +était en tenue du soir, ayant formé le projet d'aller au théâtre: il ne +savait cependant de quel côté diriger ses pas. La grande ville lui était +peu familière; il avait passé d'un collège de province à l'école +militaire et, de là, était parti directement pour l'Orient. Du reste, +les hasards d'un nouveau genre ne l'effrayaient pas; il se promettait +nombre de jouissances variées dans l'exploration de ce monde inconnu.</p> + +<p>Il se dirigea donc, en balançant sa canne, vers la partie ouest de +Londres. La soirée était tiède, déjà sombre, et, de temps en temps, la +pluie menaçait. Cette multitude de figures, se succédant à la lumière du +gaz, excitait l'imagination du lieutenant, il lui semblait qu'il +pourrait marcher éternellement dans cette atmosphère troublante et +environné par le mystère de quatre millions d'existences. Regardant les +maisons, il se demanda ce qui se déroulait derrière ces fenêtres +vivement éclairées; il examinait chaque passant et les voyait tous +tendre vers un but quelconque, soit criminel, soit généreux, qu'il eût +voulu deviner.</p> + +<p>«On parle de la guerre, pensa-t-il, mais ceci est le grand champ de +bataille de l'humanité.»</p> + +<p>Et alors il s'étonna d'avoir marché si longtemps déjà sur une scène +aussi compliquée, sans rencontrer l'ombre d'une aventure pour son propre +compte.</p> + +<p>«Tout vient à son heure, se dit-il enfin. Je serai forcément entraîné +dans le tourbillon, avant peu.»</p> + +<p>La nuit était assez avancée, lorsqu'une grosse averse très froide, tomba +soudain. Brackenbury s'arrêta sous quelques arbres et, pendant qu'il +cherchait à se garantir, il aperçut le cocher d'un de ces fiacres qu'on +appelle hansom-cabs, lui faisant signe qu'il était libre. L'offre +tombait à propos; il leva sa canne pour toute réponse et eut vite fait +de se mettre à l'abri.</p> + +<p>«Où faut-il aller, monsieur? demanda le cocher.</p> + +<p>—Où vous voudrez», répondit Brackenbury.</p> + +<p>Immédiatement, à une allure vertigineuse, le cab partit à travers la +pluie et un dédale de villas. Chaque villa, avec son jardin en façade, +était tellement semblable à l'autre, il était si difficile de distinguer +les rues désertes et faiblement éclairées, les places, les tournants par +lesquels le cab précipitait sa course, que Brackenbury perdit bientôt +toute idée de la direction qu'il suivait. Un instant il lui sembla que +le cocher s'amusait à le faire tourner dans un même quartier; mais non, +l'homme avait un but; il se hâtait vers un endroit déterminé, comme si +quelque affaire pressante l'eut attendu. Brackenbury, étonné de son +habileté à se reconnaître au milieu d'un tel labyrinthe, un peu inquiet +aussi, se demandait la raison de cette extraordinaire vitesse. Il avait +entendu raconter des histoires sinistres d'étrangers, auxquels il était +arrivé malheur dans Londres. Son conducteur faisait-il partie de quelque +association sanguinaire? Et lui-même était-il entraîné vers une mort +violente?</p> + +<p>Ce soupçon s'était à peine présenté à son esprit que le cab tourna un +angle et s'arrêta net sur une large avenue, devant la grille de certaine +villa brillamment illuminée. Un autre fiacre s'éloignait à l'instant, et +Brackenbury put voir un gentleman, reçu à la porte d'entrée par +plusieurs laquais en livrée. Il s'étonna que le cocher se fût justement +arrêté devant une maison où il y avait réception, mais il ne douta pas +que ce ne fût par suite d'un accident et continua de fumer +tranquillement jusqu'à ce qu'il entendît le vasistas se relever +au-dessus de sa tête:</p> + +<p>«Nous voici arrivés, monsieur.</p> + +<p>—Arrivés? répéta Brackenbury, arrivés où?</p> + +<p>—Vous m'avez dit de vous conduire où il me plairait, répondit le cocher +en riant, et nous y voici.»</p> + +<p>Brackenbury fut frappé du ton singulièrement doux et poli de cet homme +d'une classe inférieure; il se rappela la vitesse avec laquelle il avait +été mené et remarqua que le cab était plus élégant que la majorité des +voitures publiques.</p> + +<p>«Il faut que je vous demande une petite explication, dit-il. +Comptez-vous me mettre dehors par cette pluie? Mon brave, je pense que +c'est à moi que le choix appartient.</p> + +<p>—Certainement, le choix vous appartient, répondit le cocher; mais, +quand j'aurai tout dit, je crois savoir de quelle façon se décidera un +gentleman de votre sorte. Il y a là une réunion de messieurs; je ne sais +si le propriétaire est un étranger qui n'a dans Londres aucunes +connaissances, ou si c'est simplement un original, mais, ce qu'il y a de +certain, c'est que j'ai été loué, pour lui amener, aussi nombreux que +possible, des messieurs seuls, en tenue de soirée, et de préférence des +officiers de l'armée. Vous n'avez qu'à entrer et à dire que Mr. Morris +vous a invité.</p> + +<p>—Êtes-vous ce Mr. Morris? demanda le lieutenant.</p> + +<p>—Oh non! répondit le cocher. Mr. Morris est le maître de la maison.</p> + +<p>—Ce n'est pas une manière banale de rassembler des convives, dit +Brackenbury; mais un homme excentrique peut fort bien se passer cette +fantaisie sans aucune mauvaise intention. Supposez que je refuse +l'invitation de Mr. Morris, qu'arrivera-t-il alors?</p> + +<p>—Mes ordres sont de vous ramener là où je vous ai pris, monsieur, et de +continuer à chercher d'autres voyageurs jusqu'à minuit:—Ceux qui ne +sont pas tentés par une telle partie de plaisir, a dit Mr. Morris, ne +sont pas les hôtes qu'il me faut.»</p> + +<p>Ces paroles décidèrent le lieutenant.</p> + +<p>«Après tout, se dit-il, en mettant pied à terre, je n'ai pas attendu +longtemps mon aventure.»</p> + +<p>Il avait à peine touché le trottoir et il était encore en train de +chercher de l'argent dans sa poche quand le cab fit demi-tour et, +reprenant le chemin par lequel il était venu, s'éloigna à la même allure +de casse-cou. Brackenbury appela le cocher, qui n'y fit aucune attention +et continua de filer; mais le son de sa voix fut entendu de la maison; +de nouveau la porte s'ouvrit, projetant un flot de lumière sur le +jardin, et un domestique accourut, tenant un parapluie.</p> + +<p>«Le cab a été payé», fit observer cet homme d'un ton obséquieux.</p> + +<p>Après quoi il se mit à escorter Brackenbury le long de l'allée et sur +les marches du perron.</p> + +<p>Dans le vestibule, plusieurs autres laquais le débarrassèrent de son +chapeau, de sa canne et de son pardessus, lui remirent un carton portant +un numéro, et très poliment le firent monter par un escalier orné de +fleurs tropicales, jusqu'à la porte d'un appartement au premier étage. +Là, un majestueux maître d'hôtel, lui demanda son nom puis, annonçant le +lieutenant Brackenbury Rich, le fit entrer dans le salon, où un jeune +homme, grand, mince et singulièrement beau, l'accueillit d'un air noble +et affable tout à la fois.</p> + +<p>Des centaines de bougies éclairaient cette pièce, qui, ainsi que +l'escalier, était parfumée de plantes rares et superbes, en pleine +floraison. Dans un coin, une table s'offrait, chargée de viandes +appétissantes. Plusieurs domestiques passaient des fruits et des coupes +de champagne. Il y avait dans le salon à peu près seize personnes, rien +que des hommes, dont un petit nombre seulement avaient dépassé la +première jeunesse; presque tous avaient l'air hardi et intelligent. Ils +étaient divisés en deux groupes, le premier devant une roulette, l'autre +entourant une table de baccarat.</p> + +<p>«Je comprends, pensa Brackenbury. Je suis dans une maison de jeu +clandestine et le cocher était un racoleur.»</p> + +<p>Son regard, ayant embrassé tous les détails qui motivaient cette +conclusion, se reporta sur l'hôte qui l'avait reçu avec tant de bonne +grâce et qui le tenait encore par la main. L'élégance naturelle de ses +manières, la distinction, l'amabilité qui se lisaient sur ses traits, ne +convenaient pas pourtant au propriétaire d'un tripot, son langage +semblait indiquer un homme bien né. Brackenbury ressentit une sympathie +instinctive pour son amphitryon, bien qu'il se blâmât lui-même de cette +faiblesse.</p> + +<p>«J'ai entendu parler de vous, lieutenant Rich, dit Mr. Morris en +baissant la voix, et, croyez-moi, je suis charmé de vous connaître. +Votre apparence est bien d'accord avec la réputation qui vous a précédé: +on sait votre belle conduite dans l'Inde, et, si vous consentez à +oublier l'irrégularité de votre présentation, je regarderai non +seulement comme un honneur de vous avoir chez moi, mais encore j'en +éprouverai un très sincère plaisir. L'homme qui ne fait qu'une bouchée +d'une troupe de cavaliers barbares, ajouta-t-il en riant, ne doit pas +être scandalisé par une infraction, même sérieuse, à l'étiquette.»</p> + +<p>Il le mena vers le buffet et insista pour lui faire prendre quelques +rafraîchissements.</p> + +<p>«Ma parole, pensa le lieutenant, voilà l'un des plus charmants +compagnons que j'aie rencontré jamais, et, je n'en doute pas, l'une des +plus agréables sociétés de Londres.»</p> + +<p>Il but un peu de vin de Champagne qu'il trouva excellent, et, remarquant +que plusieurs personnes étaient en train de fumer, alluma un manille, +avant de se diriger vers la table de roulette, où il risqua son enjeu. +Ce fut alors qu'il s'aperçut que tous les invités étaient soumis à un +examen très serré. Mr. Morris allait de-ci de-là, occupé en apparence de +ses devoirs d'hospitalité, mais, cependant, il jetait tout autour de lui +des regards scrutateurs. Personne n'échappait à son œil perçant; il +observait la tenue de ceux qui perdaient de grosses sommes, il évaluait +le montant des mises, il écoutait les conversations; en un mot il +semblait guetter le moindre indice de caractère et en prendre note. +Brackenbury sentit renaître ses soupçons. Était-il vraiment dans une +maison de jeu? Que signifiait cette enquête? Il épia Mr. Morris dans +tous ses mouvements, et, quoique celui-ci eût un sourire toujours prêt, +il crut distinguer, sous ce masque, une expression soucieuse et +préoccupée. Tous, autour de lui, riaient, causaient et faisaient leurs +jeux; mais les invités n'inspiraient plus aucun intérêt à Brackenbury.</p> + +<p>«Ce Morris, se dit-il, n'est pas ici pour s'amuser. Il poursuit quelque +dessein profond; pourvu qu'il me soit donné de le découvrir!»</p> + +<p>De temps en temps, Mr. Morris entraînait à l'écart un des visiteurs; et, +après un bref colloque dans l'antichambre, il revenait seul, l'autre ne +reparaissait plus.... Ce manège, plusieurs fois répété, excita au plus +haut degré la curiosité de Brackenbury. Il résolut d'aller immédiatement +au fond de ce petit mystère, et, sortant d'un air de flânerie dans +l'antichambre, découvrit une embrasure de fenêtre très profonde, cachée +par des rideaux d'un vert à la mode. Là, il se dissimula à la hâte; il +n'eut pas à attendre longtemps: un bruit de pas et de voix se +rapprochait, venant du salon principal. Regardant entre les rideaux, il +vit Mr. Morris qui escortait un personnage épais et coloré, ayant un peu +la mine d'un commis voyageur et que Brackenbury avait déjà remarqué à +cause de son air commun. Tous deux s'arrêtèrent juste devant la fenêtre, +de sorte que celui qui écoutait ne perdit pas un mot du discours +suivant:</p> + +<p>«Je vous demande mille pardons, disait Mr. Morris; avec une exquise +politesse, vous me voyez fort embarrassé; mais dans une grande ville +comme Londres, des erreurs surviennent continuellement, et le mieux est +d'y remédier au plus vite. Je ne vous le cacherai donc pas, monsieur: je +crains que vous ne vous soyez trompé et que vous n'ayez honoré ma +modeste demeure par mégarde; car, pour parler net, je ne puis nullement +me rappeler votre figure. Laissez-moi vous poser la question sans +circonlocutions inutiles, un mot suffira:—Chez qui pensez-vous être?</p> + +<p>—Chez Mr. Morris, balbutia l'autre, en manifestant la prodigieuse +confusion qui s'était visiblement emparée de lui pendant les dernières +minutes.</p> + +<p>—John ou James Morris? demanda le maître de la maison.</p> + +<p>—Je ne puis réellement le dire, repartit le malheureux invité; je ne +suis pas en relations personnelles avec ce gentleman, pas plus que je ne +le suis avec vous-même.</p> + +<p>—Je comprends, dit Mr. Morris; il y a quelqu'un du même nom dans le bas +de la rue et sans doute le policeman pourra vous indiquer son adresse. +Croyez que je me félicite du malentendu qui m'a pendant quelques +instants procuré le plaisir de votre compagnie, et laissez-moi vous +exprimer l'espoir que nous nous rencontrerons de nouveau d'une manière +plus régulière. D'ici là, je ne voudrais, pour rien au monde, vous +retenir plus longtemps loin de vos amis. John, ajouta-t-il en élevant la +voix, voulez-vous aider monsieur à retrouver son pardessus?»</p> + +<p>Et, d'un air aimable, Mr. Morris accompagna son hôte jusqu'à la porte de +l'antichambre, où il le laissa aux soins du maître d'hôtel. Comme il +passait devant la fenêtre, en retournant dans le salon, Brackenbury put +l'entendre pousser un profond soupir, comme si son esprit était chargé +d'une grande anxiété et ses nerfs déjà lassés par la tâche qu'il +poursuivait.</p> + +<p>Pendant près d'une heure, les cabs continuèrent à arriver avec une telle +fréquence, que Mr. Morris eut à recevoir un nouvel hôte pour chacun des +anciens qu'il renvoyait, de sorte que le nombre des joueurs resta +toujours à peu près le même. Mais au bout de ce temps, les arrivées +s'espacèrent de plus en plus, pour cesser enfin tout à fait, tandis que +les éliminations continuaient tout aussi activement. Le salon commença +donc à se vider; le baccarat cessa, faute de banquier; plus d'un invité +prit de lui-même congé, sans qu'on essayât de le retenir; en même temps +Mr. Morris redoublait d'attentions empressées auprès de ceux qui +demeuraient encore. Il allait de groupe en groupe et de l'un à l'autre, +prodiguant les regards sympathiques et les paroles gracieuses; il était +moins hôte qu'hôtesse, pour ainsi dire, car il y avait, dans sa manière +d'être, une sorte de coquetterie, de condescendance féminine qui prenait +le cœur de tous.</p> + +<p>Comme l'assemblée se réduisait de plus en plus, le lieutenant Rich, en +quête d'un peu d'air, sortit du salon et alla jusque dans le vestibule; +mais il n'en eut pas plus tôt franchi le seuil, qu'il fut subitement +arrêté par une découverte fort extraordinaire. Les plantes fleuries +avaient disparu de l'escalier; trois grands fourgons de mobilier +stationnaient devant la porte du jardin; les domestiques étaient occupés +à déménager la maison de tous les côtés; même quelques-uns d'entre eux +avaient déjà quitté leur livrée et se préparaient à s'en aller. C'était +comme la fin d'un bal à la campagne, où tout a été fourni en location. +Certes Brackenbury avait lieu de réfléchir. D'abord les invités, qui, en +somme, n'étaient pas réellement des invités, avaient été renvoyés; et +maintenant les serviteurs, qui évidemment n'étaient pas de vrais +serviteurs, se dispersaient en toute hâte.</p> + +<p>«N'était-ce donc qu'un rêve? se demanda-t-il, une fantasmagorie qui doit +s'évanouir avant le jour?»</p> + +<p>Saisissant une occasion favorable, Brackenbury gagna l'escalier et monta +jusqu'aux étages supérieurs de la maison. C'était bien comme il l'avait +pressenti. Il courut de chambre en chambre et ne vit pas le moindre +meuble, pas même un tableau accroché aux murs. Bien que les peintures +fussent fraîches et les papiers nouvellement posés, la maison était non +seulement inhabitée pour l'instant, mais n'avait certainement jamais été +habitée du tout. Le jeune officier se rappela avec étonnement l'air +élégant, confortable et hospitalier qu'elle affectait lors de son +arrivée. Ce n'était qu'à force de prodigieuses dépenses que l'imposture +avait pu être organisée sur une si grande échelle.</p> + +<p>Qui donc était Mr. Morris? Quel était son but pour jouer ainsi, pendant +une nuit, le rôle d'un maître de maison dans ce coin reculé de Londres? +Et pourquoi rassemblait-il ses hôtes au hasard de la rue? Brackenbury se +souvint qu'il avait déjà tardé trop longtemps et se hâta de redescendre. +Pendant son absence, beaucoup de monde était parti, et, en comptant le +lieutenant, il n'y avait plus que cinq personnes dans le salon, tout à +l'heure si rempli. Comme il rentrait, Mr. Morris l'accueillit avec un +sourire et se leva:</p> + +<p>«Il est temps maintenant, messieurs, dit-il, de vous expliquer quel +était mon projet en vous enlevant ainsi. J'espère que la soirée ne vous +aura pas paru ennuyeuse; je le confesse toutefois, mon dessein n'était +pas d'amuser vos loisirs, mais de me procurer du secours dans une +circonstance critique. Vous êtes tous des gentlemen, continua-t-il, +votre apparence le prouve suffisamment et je ne demande pas de meilleure +garantie. Donc, je le dis sans aucun détour, je viens vous demander de +me rendre un service à la fois dangereux et délicat; dangereux, car vous +y risquerez votre vie; délicat, parce qu'il me faut exiger de vous la +plus absolue discrétion sur tout ce qu'il vous arrivera de voir et +d'entendre. De la part de quelqu'un qui vous est absolument étranger, la +requête est presque ridiculement extravagante, je le sens; si l'un +d'entre vous recule devant une périlleuse confidence et un acte de +dévouement digne de Don Quichotte, je suis donc prêt à lui tendre la +main avec toute la sincérité possible, en lui souhaitant une bonne nuit, +à la garde de Dieu.»</p> + +<p>Un homme très grand et très brun, au dos voûté, répondit immédiatement à +cet appel.</p> + +<p>«J'approuve votre franchise, monsieur, et pour ma part, je m'en vais. Je +ne fais pas de réflexions, mais je ne puis nier que vous ne m'inspiriez +quelque méfiance. Je m'en vais, je le répète, et peut-être +trouverez-vous que je n'ai aucun droit d'ajouter des paroles à l'exemple +que je donne.</p> + +<p>—Au contraire, répliqua Mr. Morris; je vous remercie de ce que vous +dites. Il serait impossible d'exagérer la gravité de mon dessein.</p> + +<p>—Eh bien, messieurs, qu'en pensez-vous? reprit l'homme brun en +s'adressant aux autres. Nous avons mené assez loin cette fredaine +nocturne. Rentrerons-nous au logis, paisiblement et tous ensemble? Vous +approuverez ma proposition demain matin, quand, sans peur et sans +reproche, vous reverrez le soleil.»</p> + +<p>Celui qui parlait prononça ces derniers mots avec une intonation qui +ajoutait à leur force, et sa figure portait une singulière expression de +gravité. Un des assistants se leva précipitamment et, d'un air alarmé, +se prépara aussitôt à prendre congé. Deux seulement restèrent fermes à +leur place: Brackenbury et un vieux major de cavalerie au nez rubicond; +ces deux derniers gardaient une attitude nonchalante, et, sauf un regard +d'intelligence rapidement échangé entre eux, semblaient absolument +étrangers à la discussion qui venait de finir.</p> + +<p>Mr. Morris conduisit les déserteurs jusqu'à la porte, qu'il ferma sur +leurs talons; puis il se retourna en laissant voir une expression de +soulagement. S'adressant aux deux officiers:</p> + +<p>«J'ai choisi mes hommes comme le Josué de la Bible, dit-il, et je crois +maintenant avoir l'élite de Londres. Votre physionomie séduisit mes +cochers; elle me plut encore davantage; j'ai surveillé votre conduite au +milieu d'une étrange société et dans les circonstances les plus +singulières; j'ai remarqué comment vous jouiez et de quelle façon vous +supportiez vos pertes; enfin, tout à l'heure, je vous ai mis à l'épreuve +d'une annonce stupéfiante et vous l'avez reçue comme une invitation à +dîner. Ce n'est pas pour rien, ajouta-t-il, que j'ai été pendant des +années le compagnon et l'élève du prince le plus courageux et le plus +sage de toute l'Europe.</p> + +<p>—À l'affaire de Bunderchang, fit observer le major, je demandai douze +volontaires, et, répondant à mon appel, tous les troupiers sortirent du +rang. Mais une société de joueurs n'est pas la même chose qu'un régiment +sous le feu. Vous pouvez vous féliciter, je suppose, d'en avoir trouvé +deux, et deux qui ne vous manqueront pas à l'assaut. Quant aux animaux +qui viennent de se sauver, je les place parmi les chiens les plus piteux +que j'aie jamais rencontrés. Lieutenant Rich, ajouta-t-il, s'adressant à +Brackenbury, j'ai beaucoup entendu parler de vous en ces derniers temps, +et je ne doute pas que vous ne connaissiez également mon nom. Je suis le +major O'Rooke.»</p> + +<p>Et le vétéran tendit sa main, qui était rouge et tremblante, au jeune +lieutenant.</p> + +<p>«Qui ne le connaît? répondit Brackenbury.</p> + +<p>—Lorsque cette petite affaire sera réglée, dit Mr. Morris, vous jugerez +que je vous ai suffisamment récompensés; car à aucun de vous deux je +n'aurais pu rendre un service plus précieux que de lui faire faire la +connaissance de l'autre.</p> + +<p>—Et maintenant, demanda le major O'Rooke, s'agit-il d'un duel?</p> + +<p>—C'est un duel d'une certaine sorte, répondit Mr. Morris, un duel avec +des ennemis inconnus et dangereux et, je le crains, un duel à mort. Je +dois vous prier, continua-t-il, de ne plus m'appeler Morris; nommez-moi, +s'il vous plaît, Hammersmith. Pour ce qui est de mon vrai nom et de +celui d'une personne à qui j'espère vous présenter avant peu, vous me +ferez plaisir en ne les demandant pas et en ne cherchant pas à les +découvrir vous-mêmes. Il y a trois jours, celui dont je vous parle +disparut soudain de chez lui, et jusqu'à ce matin je n'ai pas reçu le +moindre renseignement sur son compte. Vous imaginerez mon inquiétude, +quand je vous aurai dit qu'il est engagé dans une œuvre de justice +privée. Lié par un malheureux serment, trop légèrement prononcé, il +croit nécessaire de purger la terre du dernier des misérables, traître, +meurtrier, etc..., sans le secours de la loi. Déjà deux de nos amis +(l'un d'eux mon propre frère) ont péri dans cette entreprise. Lui-même, +ou je me trompe fort,—est pris dans les mêmes trames fatales. Mais du +moins il vit encore, il espère toujours, comme le prouve suffisamment ce +billet.»</p> + +<p>Là-dessus, l'homme qui parlait ainsi et qui n'était autre que le colonel +Geraldine, montra une lettre conçue en ces termes:</p> + +<p>«Major Hammersmith,—Mercredi, à trois heures du matin, vous serez +introduit par la petite porte dans le jardin de Rochester-House, +Regent's Park, par un homme qui est entièrement à ma dévotion. Je vous +prie de ne pas me faire attendre, fût-ce une seconde. Apportez, s'il +vous plaît, ma boîte d'épées, et, si vous pouvez les trouver, amenez un +ou deux hommes d'honneur et d'une discrétion absolue, à qui ma personne +soit inconnue. Mon nom ne doit pas paraître dans cette affaire.</p> + +<p class="droit"> +T. GODALL.»</p> + +<p>—Ne fût-ce que du droit que lui donne son caractère, mon ami est de +ceux dont la volonté s'impose, poursuivit le colonel Geraldine; inutile +de vous dire, par conséquent, que je n'ai même pas visité les alentours +de Rochester-House et que je suis comme vous dans des ténèbres absolues, +touchant la nature de ce dilemme. Aussitôt que j'eus reçu ces ordres, je +me rendis chez un entrepreneur de locations; en quelques heures la +maison dans laquelle nous sommes, eut pris un air de fête. Mon plan +était au moins original et je suis loin de le regretter, puisqu'il m'a +valu les services du major O'Rooke et du lieutenant Brackenbury Rich. +Mais les habitants de cette rue auront un étrange réveil. Ils trouveront +demain matin, déserte et à vendre, la maison qui cette nuit était pleine +de lumières et de monde. C'est ainsi, reprit le colonel, que les +affaires les plus graves ont un côté plaisant.</p> + +<p>—Et, permettez-moi d'ajouter, une heureuse issue, fit observer +Brackenbury.»</p> + +<p>Le colonel consulta sa montre.</p> + +<p>«Il est maintenant près de deux heures, dit-il; nous avons une heure +devant nous, et un cab bien attelé est à la porte. Puis-je compter sur +votre aide, messieurs?</p> + +<p>—De toute ma vie, déjà longue, répondit le major O'Rooke, je n'ai +jamais reculé devant quoi que ce fût, ni seulement refusé une gageure.»</p> + +<p>Brackenbury se déclara prêt, dans les termes les plus corrects, et après +qu'ils eurent bu un verre ou deux de champagne, le colonel leur remit à +chacun un revolver chargé. Tous trois montèrent ensuite dans le cab et +partirent pour l'endroit en question.</p> + +<p>Rochester-House était une magnifique résidence sur les bords du canal; +la vaste étendue des jardins l'isolait d'une façon exceptionnelle de +tout ennui de voisinage; on eût dit le Parc aux Cerfs de quelque grand +seigneur ou de quelque millionnaire. Autant qu'on pouvait en juger de la +rue, aucune lumière ne brillait aux fenêtres de la maison, qui avait un +aspect délaissé comme si le maître en eût été depuis longtemps absent.</p> + +<p>Le cab fut congédié et les trois compagnons ne tardèrent pas à découvrir +la petite porte, une sorte de poterne plutôt, ouvrant sur un sentier +entre deux murs de jardin. Il s'en fallait encore de dix ou quinze +minutes que l'heure fixée ne sonnât. La pluie tombait lentement et nos +aventuriers, à l'abri sous un grand lierre, parlaient à voix basse de +l'épreuve si proche. Soudain Geraldine leva le doigt pour imposer +silence, et tous trois écoutèrent avec attention. Au milieu du bruit +continu de la pluie, on distinguait de l'autre côté du mur le pas et la +voix de deux hommes. Comme ils approchaient, Brackenbury, dont l'ouïe +était remarquablement fine, put même saisir quelques fragments de leur +conversation.</p> + +<p>«La fosse est-elle creusée? demandait l'un.</p> + +<p>—Elle l'est, répondit l'autre, derrière la haie de lauriers. Lorsque +notre besogne sera terminée, nous pourrons la recouvrir avec un tas de +bois.»</p> + +<p>L'individu qui avait parlé le premier se mit à rire et cette gaieté +parut horrible à ceux qui écoutaient derrière le mur.</p> + +<p>«Dans une heure d'ici», reprit-il.</p> + +<p>D'après le bruit des pas, il fut évident que les deux interlocuteurs se +séparaient et continuaient leur marche dans une direction opposée. +Presque aussitôt, la porte secrète s'entr'ouvrit avec précaution, une +figure pâle se montra, une main fit signe d'avancer. Dans un silence de +mort les trois hommes suivirent leur guide à travers plusieurs allées de +jardin, jusqu'à l'entrée de la maison du côté des cuisines. Une seule +bougie brûlait dans la vaste cuisine dallée, qui manquait absolument de +tous les ustensiles habituels; et, comme la petite troupe commençait à +monter les étages d'un escalier tournant, des bruits prodigieux, causés +par les rats, témoignèrent plus sûrement encore de l'abandon du logis.</p> + +<p>Le guide, qui marchait en avant, avec la lumière, était un vieillard +maigre, très courbé, mais encore agile; il se retournait de temps en +temps, et, par gestes, recommandait le silence, la prudence. Le colonel +Geraldine suivait sur ses talons, la boîte d'épées sous le bras et un +revolver tout prêt dans la main. Le cœur de Brackenbury battait +violemment. Il vit qu'ils arrivaient assez tôt, mais jugea, d'après la +hâte de leur conducteur, que le moment de l'action devait être proche. +Les péripéties de cette aventure étaient si obscures et si menaçantes, +le lieu semblait si bien choisi pour les actions les plus sombres, qu'un +homme, même plus âgé que Brackenbury, eût été excusable de ressentir +quelque émotion, tandis qu'il fermait la marche en montant l'escalier +tournant.</p> + +<p>Arrivés en haut, les trois officiers furent introduits dans une petite +pièce éclairée seulement par une lampe fumeuse et un modeste feu. Au +coin de la cheminée était assis un homme, jeune, d'une apparence robuste +mais en même temps élégante et altière. Son attitude et sa physionomie +témoignaient du sang-froid le plus impassible; il fumait tranquillement +un cigare, et, sur une table à portée de sa main était posé un grand +verre contenant quelque boisson gazeuse qui répandait une odeur agréable +dans la chambre.</p> + +<p>«Soyez le bienvenu, dit-il en tendant la main au colonel Geraldine; je +savais que je pouvais compter sur votre exactitude.</p> + +<p>—Sur mon dévouement, répondit le colonel en s'inclinant.</p> + +<p>—Présentez-moi à vos amis», continua le prétendu Godall.</p> + +<p>Quand cette cérémonie fut accomplie:</p> + +<p>«Je voudrais, messieurs, dit-il, pouvoir vous offrir un programme plus +attrayant. Les affaires sérieuses ne sont point à leur place au début de +relations nouvelles, mais la force des événements l'emporte parfois sur +les conventions du monde. J'espère et je crois que vous me pardonnerez +cette soirée désagréable; pour des hommes de votre sorte il suffit de +savoir qu'ils rendent un service considérable.</p> + +<p>—Votre Altesse, dit O'Rooke, me pardonnera ma brusquerie. Je suis +incapable de dissimulation. Depuis quelque temps, je soupçonnais le +major Hammersmith; mais pour M. Godall, il est impossible de se tromper. +Trouver dans Londres deux hommes qui ne connaissent pas le prince +Florizel de Bohême, c'est trop réclamer de la fortune.</p> + +<p>—Le prince Florizel!» s'écria Brackenbury stupéfait.</p> + +<p>Et avec l'intérêt le plus profond il contempla les traits du célèbre +personnage qui était devant lui.</p> + +<p>«Je ne regrette pas la perte de mon incognito, répondit le prince, car +cela me permet de vous remercier avec d'autant plus d'autorité. Vous +eussiez fait, j'en suis sûr, pour Mr. Godall ce que vous ferez pour le +prince de Bohême, mais ce dernier pourra peut-être, en retour, faire +davantage pour vous. J'y gagne donc, ajouta-t-il avec grâce.</p> + +<p>L'instant d'après, il entretenait les deux officiers de l'armée des +Indes et des troupes d'indigènes,—prouvant que, sur ce sujet comme sur +tous les autres, il possédait un fonds remarquable d'information avec +les idées les plus justes.</p> + +<p>Il y avait quelque chose de si frappant dans l'attitude de cet homme, +impassible à l'heure d'un péril mortel, que Brackenbury se sentit +pénétré d'une admiration respectueuse; il n'était pas moins sensible au +charme de sa parole et à la surprenante amabilité de son accueil. Chaque +intonation, chaque geste, était non seulement noble en lui-même, mais +encore semblait ennoblir l'heureux mortel auquel il s'adressait; +Brackenbury enthousiasmé s'avoua dans son cœur que celui-là était un +souverain pour lequel on eût donné sa vie avec ivresse.</p> + +<p>Quelques minutes s'étaient écoulées, quand l'individu qui avait +introduit le trio, et qui depuis lors était resté assis dans un coin, sa +montre à la main, se leva et murmura un mot à l'oreille du prince.</p> + +<p>«C'est bien, docteur Noël, répondit celui-ci à haute voix.»—Puis, +s'adressant aux autres: «Vous m'excuserez, messieurs, s'il me faut vous +laisser dans l'obscurité. Le moment approche.»</p> + +<p>Le docteur Noël éteignit la lampe. Un jour faible et blafard, précurseur +de l'aurore, effleura les vitres, mais ne suffit pas pour éclairer la +chambre; quand le prince se leva, il était impossible de distinguer ses +traits, ni de deviner la nature de l'émotion qui évidemment +l'étreignait. Il se dirigea vers la porte et se plaça tout contre, dans +une attitude défensive.</p> + +<p>«Vous aurez la bonté, dit-il, de garder un silence absolu et de vous +dissimuler dans l'ombre le plus possible.»</p> + +<p>Les trois officiers et le médecin se hâtèrent d'obéir, et, pendant dix +minutes à peu près, le seul bruit dans Rochester House fut produit par +les excursions des rats derrière les boiseries. Au bout de ce temps, un +grincement de gonds tournant sur eux-mêmes éclata dans le silence et, +presque aussitôt, ceux qui écoutaient purent entendre un pas lent et +circonspect gravir l'escalier de service. À chaque marche, le nouvel +arrivant semblait s'arrêter et prêter l'oreille; pendant ces longs +intervalles, une angoisse profonde étouffait ceux qui faisaient le guet. +Le docteur Noël, accoutumé cependant aux pires émotions, était tombé +dans une prostration physique qui faisait pitié; sa respiration sifflait +dans ses poumons; ses dents grinçaient l'une contre l'autre, et, lorsque +nerveusement il changea de position, ses jointures craquèrent tout haut.</p> + +<p>À la fin, une main se posa sur la porte et le pêne fut soulevé avec un +léger bruit; puis une nouvelle pause eut lieu, pendant laquelle +Brackenbury put voir le prince se ramasser silencieusement sur lui-même, +comme s'il se préparait à quelque effort extraordinaire. Alors la porte +s'ouvrit, laissant entrer un peu plus de la lumière du matin; la +silhouette d'un homme apparut sur le seuil et s'arrêta immobile. Il +était grand et tenait un couteau à la main. Même dans le crépuscule, on +pouvait voir briller les dents de sa mâchoire supérieure, sa bouche +étant ouverte comme celle d'un chien prêt à s'élancer. Il sortait de +l'eau évidemment, car, pendant qu'il se tenait là, des gouttes +continuaient à ruisseler de ses vêtements mouillés et clapotaient sur le +plancher.</p> + +<p>Un moment après, il franchit le seuil. Il y eut un bond, un cri étouffé, +une lutte, et, avant que le colonel Geraldine eût trouvé le temps de +voler à son aide, le prince tenait l'homme désarmé et sans défense par +les épaules.</p> + +<p>«Docteur, dit-il, veuillez rallumer la lampe.»</p> + +<p>Abandonnant alors la garde de son prisonnier à Geraldine et à +Brackenbury, il traversa la pièce et se plaça le dos à la cheminée. +Aussitôt que la lampe brilla de nouveau, tous remarquèrent que les +traits du prince étaient empreints d'une sévérité extraordinaire. Ce +n'était plus Florizel, le gentilhomme insouciant; c'était le prince de +Bohême, justement irrité, et animé d'une résolution implacable; il leva +la tête, et, s'adressant au captif, le président du <i>Suicide Club</i>:</p> + +<p>«M. le président, dit-il, vous avez tendu votre dernier piège, et vos +pieds se sont pris dedans. Le jour se lève: c'est votre dernier matin. À +l'instant, vous venez de traverser à la nage le Regent's Canal; ce sera +votre dernier bain ici-bas. Votre ancien complice, le docteur Noël, bien +loin de me trahir, vous a livré entre mes mains pour être jugé, et la +tombe que vous aviez creusée pour moi cette après-midi servira, avec la +permission de Dieu, à cacher aux hommes votre juste châtiment. +Agenouillez-vous et priez, monsieur, si vous avez quelque intention de +cette sorte, car votre temps sera court, et Dieu est las de vos +iniquités.»</p> + +<p>Le président ne répondit ni par une parole ni par un geste; il +continuait à tenir la tête baissée et à fixer le sol d'un air sombre, +comme s'il avait eu conscience du regard opiniâtre et sans pitié du +prince.</p> + +<p>«Messieurs, continua Florizel, reprenant le ton ordinaire de la +conversation, voici un individu qui m'a longtemps échappé, mais +qu'aujourd'hui je tiens, grâce au docteur Noël. Raconter l'histoire de +ses crimes, demanderait plus de temps que nous n'en avons à notre +disposition; si le canal ne contenait rien que le sang de ses victimes, +je crois que le misérable ne serait guère plus sec que vous ne le voyez +en ce moment. Même dans une affaire de cette sorte, je désire conserver +cependant des formalités d'honneur. Mais je vous fais juges, messieurs, +ceci est plutôt une exécution qu'un duel, et laisser à ce coquin le +choix des armes serait pousser trop loin une question d'étiquette. Je ne +puis accepter de perdre la vie dans une telle aventure, continua-t-il en +ouvrant la boîte qui contenait les épées, et comme une balle de pistolet +est trop souvent emportée sur les ailes de la chance, comme l'adresse et +le courage peuvent être vaincus par le tireur le plus ignorant, j'ai +décidé, et je suis sûr que vous approuverez ma détermination, de vider +cette question par l'épée.»</p> + +<p>Lorsque Brackenbury et le major O'Rooke, auxquels ces paroles étaient +spécialement adressées, eurent exprimé leur approbation:</p> + +<p>«Vite, monsieur, dit le prince à son adversaire, choisissez une lame et +ne me faites pas attendre. J'ai hâte d'en avoir à tout jamais fini avec +vous.»</p> + +<p>Pour la première fois, depuis qu'il avait été saisi et désarmé, le +président releva la tête; il était clair qu'il commençait à reprendre +courage.</p> + +<p>«L'affaire, demanda-t-il, doit-elle vraiment être décidée par les armes, +entre vous et moi?</p> + +<p>—J'ai l'intention de vous faire cet honneur, répondit le prince.</p> + +<p>—Allons! s'écria l'autre avec vivacité; en champ loyal, qui sait +comment les choses peuvent tourner? J'ajouterai que j'estime que Votre +Altesse agit bien; si le pire doit m'arriver, je mourrai du moins de la +main du plus galant homme de l'Europe.»</p> + +<p>Le président, lâché par ceux qui le retenaient, s'avança vers la table +et, avec un soin minutieux, se mit en mesure de choisir une épée. Il +était fort excité et semblait ne douter nullement qu'il sortirait +victorieux de la lutte. Devant une confiance si absolue, les spectateurs +alarmés conjurèrent le prince Florizel de renoncer à son projet.</p> + +<p>«Bah! ce n'est qu'un jeu, répondit-il, et je crois pouvoir vous +promettre, messieurs, qu'il ne durera pas longtemps.»</p> + +<p>Le colonel essaya d'intervenir.</p> + +<p>«Geraldine, lui dit le prince, m'avez-vous vu jamais faillir à une dette +d'honneur? Je vous dois la mort de cet homme, et vous l'aurez.»</p> + +<p>Enfin le président s'était décidé à choisir sa rapière; par un geste qui +ne manquait pas d'une certaine noblesse brutale, il se déclara prêt. +Même à cet odieux scélérat, l'approche du péril et un réel courage +prêtaient je ne sais quelle grandeur.</p> + +<p>Le prince prit au hasard une épée.</p> + +<p>«Geraldine et le docteur Noël, dit-il, auront l'obligeance de m'attendre +ici. Je désire qu'aucun de mes amis particuliers ne soit impliqué dans +cette affaire. Major O'Rooke, vous êtes un homme rassis et d'une +réputation établie; laissez-moi recommander le président à vos bons +soins. Le lieutenant Rich sera assez aimable pour me prêter ses +services. Un jeune homme ne saurait avoir trop d'expérience en ces +sortes d'affaires.</p> + +<p>—Je tâcherai, répondit Brackenbury, d'être à jamais digne de l'honneur +que me fait Votre Altesse.</p> + +<p>—Bien, répliqua le prince Florizel; j'espère, moi, vous prouver mon +amitié dans des circonstances plus importantes.»</p> + +<p>En prononçant ces mots, il sortit le premier de l'appartement et +descendit l'escalier de service.</p> + +<p>Les deux hommes, ainsi laissés à eux-mêmes, ouvrirent la fenêtre et se +penchèrent au dehors, en tendant toutes leurs facultés pour tâcher de +saisir quelque indice des événements tragiques qui allaient se passer. +La pluie avait maintenant cessé de tomber; le jour était presque venu, +les oiseaux gazouillaient dans les bosquets et sur les grands arbres du +jardin.</p> + +<p>Le prince et ses compagnons restèrent visibles un moment, tandis qu'ils +suivaient une allée entre deux buissons en fleur; mais, dès le premier +tournant, un groupe d'arbres au feuillage épais s'interposa, et de +nouveau ils disparurent: ce fut tout ce que purent voir le colonel et le +médecin. Le jardin était si vaste, le lieu du duel, évidemment si +éloigné de la maison, que le cliquetis même des épées n'arriva pas à +leurs oreilles.</p> + +<p>«Il l'a conduit près de la fosse, dit le docteur Noël, en frissonnant.</p> + +<p>—Seigneur! murmura Geraldine, Seigneur, défendez le bon droit!»</p> + +<p>Silencieusement, tous deux attendirent l'issue du combat, le docteur +secoué par l'épouvante, le colonel tout baigné d'une sueur d'angoisses.</p> + +<p>Un certain, temps s'écoula; le jour était sensiblement plus clair et les +oiseaux chantaient plus gaiement dans le jardin, quand un bruit de pas +ramena les regards des deux hommes vers la porte. Ce furent le prince et +les témoins qui entrèrent.</p> + +<p>Dieu avait défendu le bon droit.</p> + +<p>«Je suis honteux de mon émotion, dit Florizel; c'est une faiblesse +indigne de mon rang; mais le sentiment de l'existence prolongée de ce +chien d'enfer commençait à me ronger comme une maladie et sa mort m'a +rafraîchi plus qu'une nuit de sommeil. Regardez, Geraldine, +continua-t-il, en jetant son épée à terre, voici le sang de l'homme qui +a tué votre frère. Ce devrait être un spectacle agréable; et +cependant... quel étrange composé nous sommes! Ma vengeance n'est pas +encore vieille de cinq minutes, et déjà je commence à me demander si, +sur ce précaire théâtre de la vie, la vengeance même est réalisable. Le +mal qu'a fait ce monstre, qui peut le défaire? La carrière dans laquelle +il amassa une énorme fortune, car la maison dans laquelle nous nous +trouvons lui appartenait, cette carrière fait maintenant et pour +toujours partie de la destinée de l'humanité. Et je pourrais, jusqu'au +jour du jugement dernier, exercer mon épée, que le frère de Geraldine +n'en serait pas moins mort et qu'un millier d'autres innocents n'en +seraient pas moins déshonorés, perdus! L'existence d'un homme est une si +petite chose à supprimer, une si grande chose à employer! Hélas! y +a-t-il rien dans la vie d'aussi désenchantant que d'atteindre un but?</p> + +<p>—La justice de Dieu est satisfaite, interrompit le docteur; voilà ce +que j'ai compris. La leçon, prince, a été cruelle pour moi; et j'attends +mon propre tour, dans une mortelle appréhension.</p> + +<p>—Que disais-je donc? s'écria Florizel. J'ai puni, et voici auprès de +nous, l'homme qui peut m'aider à réparer. Ah! docteur, vous et moi nous +avons devant nous des jours nombreux de dur et honorable labeur! +Peut-être avant que nous n'en ayons fini, aurez-vous plus que racheté +vos anciennes fautes.</p> + +<p>—Et maintenant, dit le docteur, permettez-moi d'aller enterrer mon plus +vieil ami.»</p> + +<p>Ceci, ajoute le conteur arabe, est la conclusion du récit. Le prince, il +est inutile de le dire, n'oublia aucun de ceux qui l'avaient servi +jusqu'à ce jour, son autorité et son influence les poussent dans leur +carrière publique, tandis que sa bienveillante amitié remplit de charme +leur vie privée. Rassembler, continue mon auteur, tous les événements +dans lesquels le prince a joué le rôle de la Providence, serait remplir +de livres tout le globe habité.... Mais les histoires qui relatent les +aventures du diamant du Rajah, sont trop intéressantes, néanmoins, pour +être passées sous silence.</p> + +<p>Suivant prudemment et pas à pas cet Oriental érudit, nous commencerons +donc la série à laquelle il fait allusion par l'HISTOIRE DU CARTON À +CHAPEAU.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LE_DIAMANT_DU_RAJAH" id="LE_DIAMANT_DU_RAJAH"></a><a href="#table">LE DIAMANT DU RAJAH</a></h2> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="HISTOIRE_DUN_CARTON_A_CHAPEAU" id="HISTOIRE_DUN_CARTON_A_CHAPEAU"></a><a href="#table">HISTOIRE D'UN CARTON À CHAPEAU</a></h2> + + +<p>Jusqu'à l'âge de seize ans, d'abord dans un collège particulier, puis +dans une de ces grandes écoles pour lesquelles l'Angleterre est +justement renommée, Harry Hartley avait reçu l'instruction habituelle +d'un gentleman. À cette époque, il manifesta un dégoût tout particulier +pour l'étude et, le seul parent qui lui restât étant à la fois faible et +ignorant, il fut autorisé à perdre son temps, désormais, c'est-à-dire +qu'il ne cultiva plus que ces petits talents dits d'agrément qui +contribuent à l'élégance.</p> + +<p>Deux années plus tard, demeuré seul au monde, il tomba presque dans la +misère. Ni la nature ni l'éducation n'avaient préparé Harry au moindre +effort. Il pouvait chanter des romances et s'accompagner lui-même +discrètement au piano; bien que timide, c'était un gracieux cavalier; il +avait un goût prononcé pour les échecs, et la nature l'avait doué de +l'extérieur le plus agréable, encore qu'un peu efféminé. Son visage +blond et rose, avec des yeux de tourterelle et un sourire tendre, +exprimait un séduisant mélange de douceur et la mélancolie; mais, pour +tout dire, il n'était homme ni à conduire des armées ni à diriger les +conseils d'un État.</p> + +<p>Une chance heureuse et quelques puissantes influences lui firent +atteindre la position de secrétaire particulier du major général, sir +Thomas Vandeleur. Sir Thomas était un homme de soixante ans, à la voix +forte, au caractère violent et impérieux. Pour quelque raison, en +récompense de certain service, sur la nature duquel on fit souvent de +perfides insinuations qui provoquèrent autant de démentis, le rajah de +Kashgar avait autrefois offert à cet officier un diamant, évalué le +sixième du monde entier, sous le rapport de la valeur et de la beauté. +Ce don magnifique transforma un homme pauvre en homme riche et fit d'un +soldat obscur l'un des lions de la société de Londres. Le diamant du +Rajah fut un talisman grâce auquel son possesseur pénétra dans les +cercles les plus exclusifs. Il arriva même qu'une jeune fille, belle et +bien née, voulut avoir le droit d'appeler sien le diamant merveilleux, +fût-ce au prix d'un mariage avec le butor insupportable qui avait nom +Vandeleur. On citait à ce propos le proverbe: «Qui se ressemble +s'assemble.» Un joyau, en effet, avait attiré l'autre; non seulement +lady Vandeleur était par elle-même un diamant de la plus belle eau, mais +encore elle se montrait sertie, pour ainsi dire, dans la plus somptueuse +monture; maintes autorités respectables l'avaient proclamée l'une des +trois ou quatre femmes de toute l'Angleterre qui s'habillaient le mieux.</p> + +<p>Le service de Harry comme secrétaire n'était pas des plus pénibles; mais +nous avons dit qu'il avait une extrême répugnance pour tout travail +régulier: il lui était désagréable de se mettre de l'encre aux doigts; +comment s'étonner, en revanche, que les charmes de lady Vandeleur et +l'éclat de ses toilettes le fissent souvent passer de la bibliothèque au +boudoir?</p> + +<p>Les manières de Harry vis-à-vis des femmes étaient les plus charmantes +du monde; cet Adonis savait causer agréablement de chiffons, et n'était +jamais plus heureux que lorsqu'il discutait la nuance d'un ruban ou +portait un message à la modiste. Bref, la correspondance de Sir Thomas +tomba dans un piteux abandon et Mylady eut une nouvelle dame d'atours.</p> + +<p>Un jour, le général, qui était l'un des moins patients parmi les +commandants militaires retour de l'Inde, se leva soudain dans un violent +accès de colère, et, par un de ces gestes péremptoires très rarement +employés entre gentlemen, signifia une bonne fois à son secrétaire trop +négligent que désormais il se passerait de ses services. La porte étant +malheureusement ouverte, Mr. Hartley roula, la tête en avant, au bas de +l'escalier.</p> + +<p>Il se releva un peu contusionné, au désespoir, en outre. Sa situation +dans la maison du général lui convenait absolument; il vivait, sur un +pied plus ou moins douteux, dans une très brillante société, faisant peu +de chose, mangeant fort bien, et avant tout il éprouvait auprès de lady +Vandeleur un sentiment de satisfaction intime, d'ailleurs assez tiède, +mais que dans son cœur, il qualifiait d'un note plus énergique. À peine +avait-il été outragé de la sorte par le pied militaire de Sir Thomas +qu'il se précipita dans le boudoir de sa belle protectrice et raconta +ses chagrins.</p> + +<p>«Vous savez, mon cher Harry,—dit lady Vandeleur,—car elle l'appelait +par son petit nom, comme un enfant, ou comme un domestique,—vous savez +très bien que jamais, grâce à un hasard quelconque, vous ne faites ce +que le général vous commande. Moi, je ne le fais pas davantage, +direz-vous, mais cela est différent; une femme peut obtenir le pardon de +toute une année de désobéissance, par un seul acte d'adroite soumission; +et d'ailleurs, personne n'est marié à son secrétaire particulier. Je +serai fâchée de vous perdre, mais, puisque vous ne pouvez demeurer plus +longtemps dans une maison où vous avez reçu cette mortelle insulte, il +faut bien nous dire adieu. Soyez sûr que le général me payera son +inqualifiable conduite.»</p> + +<p>Harry perdit contenance; les larmes lui montèrent aux yeux et il regarda +lady Vandeleur d'un air de tendre reproche.</p> + +<p>«Mylady, dit-il, qu'est-ce qu'une insulte? J'estimerais peu l'homme qui +ne saurait oublier ces peccadilles quand elles entrent en balance avec +des affections. Mais rompre un lien si cher, m'éloigner de vous...»</p> + +<p>Il fut incapable de continuer; son émotion l'étrangla et il se mit à +pleurer.</p> + +<p>Lady Vandeleur le regarda curieusement.</p> + +<p>«Ce pauvre fou, pensa-t-elle, s'imagine être amoureux de moi. Pourquoi +ne passerait-il pas à mon service, au lieu d'être à celui du général? Il +a un bon caractère, il est complaisant, il s'entend à la toilette; de +plus cette prétendue passion le préservera de certaines sottises. Il est +positivement trop gentil pour qu'on ne se l'attache pas.»</p> + +<p>Le soir, elle en parla au général, déjà un peu honteux de sa vivacité, +et Harry passa dans le département féminin, où sa vie devint une sorte +de paradis. Il était toujours vêtu avec une recherche excessive, portait +des fleurs rares à sa boutonnière et savait recevoir les visiteurs avec +tact; son amabilité était imperturbable. Il s'enorgueillissait de cet +esclavage auprès d'une jolie femme, acceptait les ordres de lady +Vandeleur comme autant de faveurs, bref il était ravi de se montrer aux +autres hommes (qui se moquaient de lui et le méprisaient) dans ses +fonctions ambiguës de <i>monsieur de compagnie</i>. Il faisait même grand cas +de sa propre conduite au point de vue moral. Les passions, les désordres +et leurs résultats funestes eussent effrayé sa conscience délicate, au +lieu que les émotions douces et innocentes des journées passées chez une +noble dame à s'occuper uniquement de futilités, ne troublaient en rien +son repos dans cette manière d'île enchantée, où il avait jeté l'ancre +au milieu des orages.</p> + +<p>Un beau matin il vint dans le salon et se mit à ranger quelques cahiers +de musique sur le piano. Lady Vandeleur, à l'autre bout de la pièce, +causait avec son frère, Charlie Pendragon, vieux garçon très usé par les +excès et très boiteux d'une jambe. Le secrétaire particulier, à l'entrée +duquel ils ne firent aucune attention, ne put s'empêcher d'entendre une +partie de cette conversation singulièrement animée.</p> + +<p>«Aujourd'hui ou jamais, disait lady Vandeleur! Une fois pour toutes, ce +sera fait aujourd'hui.</p> + +<p>—Aujourd'hui, s'il le faut, répondit son frère en soupirant. Mais c'est +un faux pas désastreux, une erreur déplorable, ma chère Clara; nous nous +en repentirons longtemps, croyez-moi.»</p> + +<p>Lady Vandeleur le regarda fixement d'un air étrange.</p> + +<p>«Vous oubliez, dit-elle, que cet homme doit mourir à la fin.</p> + +<p>—Ma parole, Clara, dit Pendragon, je crois que vous êtes la coquine la +plus dénuée de cœur de toute l'Angleterre!</p> + +<p>—Vous autres hommes, répliqua-t-elle, vous êtes trop grossièrement +faits, pour pouvoir apprécier les nuances d'une intention. Vous êtes +vous-mêmes rapaces, violents, impudiques et indifférents à toute espèce +de sentiments élevés; n'importe, le moindre calcul vous choque de la +part d'une femme. Je ne puis supporter de pareilles sornettes. Vous +mépriseriez, chez le plus bête de vos semblables, les scrupules +imbéciles que vous vous attendez à trouver en nous.</p> + +<p>—Vous avez raison probablement, répondit son frère. Vous fûtes toujours +bien plus habile que moi, et d'ailleurs, vous savez ma devise: la +famille avant tout.</p> + +<p>—Oui, Charlie, répliqua-t-elle en serrant sa main dans les siennes; je +connais votre devise, mieux que vous ne la connaissez vous-même. «Et +Clara avant la famille!» N'est-ce pas? En vérité, vous êtes le meilleur +des frères et je vous aime tendrement.»</p> + +<p>Mr. Pendragon se leva, comme s'il eût été un peu confus de ces +épanchements fraternels.</p> + +<p>«Il vaut mieux que je ne sois pas vu ici, dit-il. Je comprends mon rôle +à merveille et j'aurai l'œil sur le chat domestique.</p> + +<p>—N'y manquez pas, répondit-elle. C'est un être abject; il pourrait tout +perdre.»</p> + +<p>Délicatement, elle lui envoya un baiser du bout des doigts; puis le bon +Charlie sortit par le boudoir et un petit escalier.</p> + +<p>«Harry, dit lady Vandeleur, se tournant vers son page, aussitôt qu'ils +furent seuls, j'ai une commission à vous donner ce matin. Mais vous irez +en cab; je ne puis admettre que mon secrétaire intime s'expose à prendre +des taches de rousseur.»</p> + +<p>Elle dit ces derniers mots avec emphase et un regard d'orgueil à demi +maternel qui fit éprouver une véritable jouissance au pauvre Harry; il +se déclara donc charmé de pouvoir lui être utile.</p> + +<p>«C'est encore un de nos grands secrets, reprit-elle finement, et +personne n'en doit rien savoir, sauf mon secrétaire et moi. Sir Thomas +ferait un esclandre des plus fâcheux; et si vous saviez combien je suis +fatiguée de toutes ces scènes! Oh! Harry! Harry! Pouvez-vous m'expliquer +ce qui vous rend, vous autres hommes, si violents et si injustes? Non, +n'est-ce pas? Vous êtes le seul de votre sexe qui n'entende rien à ces +grossièretés; vous êtes si bon, Harry, et si obligeant! Vous, au moins, +vous savez être l'ami d'une femme. Et je crois que vous rendez les +autres encore plus repoussants, par comparaison.</p> + +<p>—C'est vous, dit Harry avec une suave galanterie, qui êtes la bonté +même.... Mon cœur en est tout éperdu. Vous me traitez comme....</p> + +<p>—Comme une mère, interrompit lady Vandeleur. Je tâche d'être une mère +pour vous. Ou du moins,—elle se reprit avec un sourire,—presque une +mère. J'ai peur d'être un peu jeune pour le rôle, en réalité. Disons une +amie, une tendre amie.»</p> + +<p>Elle s'arrêta assez pour permettre à ses paroles de produire leur effet +sur les fibres sentimentales de son interlocuteur, mais pas assez pour +qu'il pût répondre.</p> + +<p>«Tout cela n'a aucun rapport avec notre projet, poursuivit-elle gaîment. +En résumé, vous trouverez un grand carton du côté gauche de l'armoire à +robes en chêne. Il est sous la <i>matinée</i> rose que j'ai mise mercredi +avec mes malines; vous le porterez immédiatement à cette adresse-ci,—et +elle lui donna un papier,—mais ne le laissez à aucun prix sortir de vos +mains avant qu'on ne vous ait remis un reçu signé de moi. +Comprenez-vous? Répondez, s'il vous plaît, répondez; ceci est +extrêmement important et je dois vous prier de me prêter quelque +attention.»</p> + +<p>Harry la calma en lui répétant ses instructions à la lettre, et elle +allait lui en dire davantage, lorsque le général, rouge de colère, et +tenant dans la main une note de couturière, longue et compliquée, entra +avec fracas dans l'appartement.</p> + +<p>«Voulez-vous regarder cela, madame? cria-t-il. Voulez-vous avoir la +bonté de regarder ce document? Je sais bien que vous m'avez épousé pour +mon argent et je crois n'avoir montré déjà que trop de patience; mais, +aussi sûrement que Dieu m'a créé, nous mettrons un terme à cette +prodigalité honteuse.</p> + +<p>—Mr. Hartley, dit lady Vandeleur, je pense que vous avez compris ce que +vous avez à faire. Puis-je vous prier de vous en occuper tout de suite?</p> + +<p>—Arrêtez, dit le général, s'adressant à Harry; un mot avant que vous ne +vous en alliez?»</p> + +<p>Et, se tournant de nouveau vers lady Vandeleur:</p> + +<p>«Quelle est la commission que vous venez de donner à ce précieux jeune +homme? demanda-t-il. Je n'ai pas plus de confiance en lui que je n'ai +confiance en vous, permettez-moi de vous le dire. S'il avait le moindre +principe d'honnêteté il dédaignerait de rester dans cette maison, et ce +qu'il fait pour mériter ses gages est un mystère qui intrigue tout le +monde. De quoi est-il chargé cette fois, madame? Et pourquoi le +renvoyez-vous si vite?</p> + +<p>—Je supposais que vous aviez quelque chose à me dire en particulier, +répondit lady Vandeleur.</p> + +<p>—Vous avez parlé d'une commission, reprit le général. N'essayez pas de +me tromper dans l'état de colère où je suis. Vous avez certainement +parlé d'une commission.</p> + +<p>—Si vous tenez à rendre nos gens témoins de nos humiliantes querelles, +répliqua Lady Vandeleur, peut-être ferai-je bien de prier Mr. Hartley de +s'asseoir. Non? continua-t-elle; alors, vous pouvez sortir, Mr. Hartley; +je compte que vous vous souviendrez de ce que vous avez entendu; cela +pourra vous être utile.»</p> + +<p>Aussitôt Harry s'échappa du salon; tout en montant l'escalier, il +entendit gronder la voix du général; à chaque pause nouvelle, le timbre +clair de lady Vandeleur renvoyait des reparties glaciales.</p> + +<p>Comme il admirait cette femme! Avec quelle habileté elle savait éluder +une question dangereuse! avec quelle tranquille audace, elle répétait +ses instructions sous le canon même de l'ennemi! En revanche, comme il +détestait le mari!</p> + +<p>Il n'y avait rien d'extraordinaire dans les événements de la matinée. +Harry s'acquittait à chaque instant pour lady Vandeleur de missions +secrètes, qui avaient principalement rapport à sa toilette. La maison, +il le savait trop, était minée par une plaie incurable. La prodigalité, +l'extravagance sans bornes de la jeune femme et les charges inconnues +qui pesaient sur elle avaient depuis longtemps absorbé sa fortune +personnelle et menaçaient, de jour en jour, d'engloutir celle de son +mari. Une ou deux fois, chaque année, le scandale et la ruine semblaient +imminents; et Harry courait chez tous les fournisseurs, débitant de +petits mensonges et payant de maigres acomptes sur un fort total, +jusqu'à ce qu'un nouvel arrangement se fût produit, jusqu'à ce que +Mylady et son fidèle secrétaire pussent respirer de nouveau. Harry, pour +un double motif, était corps et âme de ce côté de la guerre; non +seulement il adorait lady Vandeleur et haïssait le général, mais il +sympathisait naturellement avec le goût effréné de sa protectrice pour +la parure; la seule folie qu'il se permît, quant à lui, était son +tailleur.</p> + +<p>Il trouva le carton là où on le lui avait dit, s'habilla, comme +toujours, avec soin, et quitta la maison. Le soleil était ardent, la +distance qu'il avait à parcourir considérable et il se rappela avec +consternation que la soudaine irruption du général avait empêché lady +Vandeleur de lui remettre l'argent nécessaire pour prendre un cab. Par +cette journée brûlante, il y avait des chances pour que son beau teint +rose fût compromis; d'ailleurs, traverser une si grande partie de +Londres avec un carton sous le bras, c'était une humiliation presque +insupportable pour un jeune homme de son caractère. Il s'arrêta et tint +conseil avec lui-même. Les Vandeleur demeuraient sur Eaton Place; le but +de sa course était près de Notting-Hill; à la rigueur, il pouvait, à +cette heure matinale, traverser le parc, en évitant les allées +fréquentées.</p> + +<p>Impatient de se débarrasser de son fardeau, il marcha un peu plus vite +qu'à l'ordinaire, et il était déjà à une certaine profondeur dans les +jardins de Kensington, quand, sur un point solitaire au milieu des +arbres, il se trouva face à face avec le général.</p> + +<p>«Je vous demande pardon, dit Harry se rangeant de côté, car Sir Thomas +Vandeleur était juste dans son chemin.</p> + +<p>—Où allez-vous, monsieur? demanda l'homme terrible.</p> + +<p>—Je fais une petite promenade», répondit le secrétaire.</p> + +<p>Le général frappa le carton de sa canne.</p> + +<p>«Avec cette chose sous le bras? s'écria-t-il. Vous mentez, monsieur, +vous savez que vous mentez.</p> + +<p>—En vérité, sir Thomas, répliqua Harry, je n'ai pas l'habitude d'être +questionné sur un ton pareil.</p> + +<p>—Vous ne comprenez pas votre situation, dit le général. Vous êtes mon +serviteur et un serviteur sur lequel j'ai conçu les plus graves +soupçons. Sais-je si votre boîte n'est pas remplie de cuillères +d'argent?</p> + +<p>—Elle contient un chapeau qui appartient à un de mes amis, dit Harry.</p> + +<p>—Très bien, reprit le général. Alors je désire voir le chapeau de votre +ami. J'ai, ajouta-t-il d'un air féroce, une curiosité singulière sur le +chapitre des chapeaux. Et je crois que vous me connaissez pour entêté.</p> + +<p>—Excusez-moi, sir Thomas, balbutia Harry, je suis désolé; mais vraiment +il s'agit d'une affaire particulière.»</p> + +<p>Le général le saisit rudement par l'épaule, d'une main, tandis que, de +l'autre, il levait sa canne de la façon la plus menaçante. Harry se vit +perdu; mais, au même instant, le ciel lui envoya un défenseur inattendu, +en la personne de Charlie Pendragon, qui surgit de derrière les arbres.</p> + +<p>«Allons, allons, général, baissez le poing, dit-il, ceci, vraiment, +n'est ni courtois ni digne d'un homme.</p> + +<p>—Ah! ah! cria le général faisant volte-face sur son nouvel adversaire, +Mr. Pendragon! Et supposez-vous, Mr. Pendragon, que parce que j'ai eu le +malheur d'épouser votre sœur, je souffrirai d'être agacé et contrecarré +par un libertin perdu de dettes et déshonoré tel que vous? Mon alliance +avec lady Vandeleur, monsieur, m'a enlevé toute espèce de goût pour les +autres membres de sa famille.</p> + +<p>—Et vous imaginez-vous, général Vandeleur, répliqua Charlie, sur le +même ton, que parce que ma sœur a eu le malheur de vous épouser, elle +ait, par cela même, perdu tous ses droits et tous ses privilèges de +femme? Je reconnais, monsieur, que, par cette action, elle a dérogé +autant que possible. Mais pour moi cependant, elle est toujours une +Pendragon. Je fais mon affaire de la protéger contre tout outrage +indigne, oui, quand vous seriez dix fois son mari! Je ne supporterai pas +que sa liberté soit entravée, ni que l'on maltraite ses messagers.</p> + +<p>—Que dites-vous de cela, Mr. Hartley? rugit le général. Mr. Pendragon +est de mon avis, paraît-il; lui aussi soupçonne lady Vandeleur d'avoir +quelque chose à voir dans le chapeau de votre ami.»</p> + +<p>Charlie s'aperçut qu'il avait commis une inexcusable bévue, et se hâta +de la réparer.</p> + +<p>«Comment, monsieur, cria-t-il, je soupçonne, dites-vous?... Je ne +soupçonne rien. Là seulement où je rencontre un abus de force et un +homme qui brutalise ses inférieurs, je prends la liberté d'intervenir.»</p> + +<p>Comme il disait ces mots, il fit à Harry un signe, que celui-ci, trop +stupide ou trop troublé, ne comprit pas.</p> + +<p>«Comment dois-je interpréter votre attitude, monsieur? demanda +Vandeleur.</p> + +<p>—Mais, monsieur, comme il vous plaira!» répondit Pendragon.</p> + +<p>Le général leva sa canne de nouveau sur la tête de Charlie; mais ce +dernier, quoique boiteux, para le coup avec son parapluie, prit son élan +et saisit son adversaire à bras-le-corps.</p> + +<p>«Sauvez-vous, Harry, sauvez-vous! cria-t-il. Sauvez-vous donc, +imbécile!»</p> + +<p>Harry demeura pétrifié un moment encore, regardant les deux hommes se +colleter dans une furieuse étreinte, puis il se retourna et prit la +fuite à toutes jambes. Lorsqu'il jeta un regard derrière lui, il vit le +général abattu sous le genou de Charlie, mais faisant encore des efforts +désespérés pour renverser la situation; le parc semblait s'être rempli +de monde qui accourait de toutes les directions vers le théâtre du +combat. Ce spectacle donna des ailes au secrétaire, il ne ralentit le +pas que lorsqu'il eut atteint la route de Bayswater et qu'il se fut jeté +au hasard dans une petite rue adjacente.</p> + +<p>Voir ainsi deux gentlemen de sa connaissance lutter brutalement corps à +corps, qu'il y avait-il de plus choquant? Harry avait hâte d'oublier ce +tableau; il avait hâte surtout de mettre entre lui et le général la plus +grande distance possible; dans son ardeur, il oublia tout ce qui avait +rapport à sa destination et, tête baissée, tout tremblant, il courut +droit devant lui. Lorsqu'il se souvint que lady Vandeleur était la femme +de l'un de ces gladiateurs et la sœur de l'autre, son cœur s'émut de +pitié pour l'adorable femme dont la vie était si douloureuse, et, en +face d'événements si violents, sa propre situation dans la maison du +général lui parut moins agréable que de coutume.</p> + +<p>Il marchait depuis quelque temps plongé dans ces méditations, lorsqu'un +léger choc contre un autre promeneur lui rappela le carton qu'il portait +sous son bras.</p> + +<p>«Ciel! s'écria-t-il, où avais-je la cervelle? Où me suis-je égaré?»</p> + +<p>Là-dessus, il consulta l'enveloppe que lady Vandeleur lui avait remise. +L'adresse y était, mais sans nom. Harry devait simplement demander «le +monsieur qui attendait un paquet envoyé par lady Vandeleur»; et, si ce +monsieur n'était pas chez lui, rester jusqu'à son retour. L'individu en +question, ajoutait la note, lui remettrait un reçu écrit de la main même +de lady Vandeleur. Tout ceci semblait bien mystérieux; ce qui étonna +surtout Harry, ce fut l'omission du nom et la formalité du reçu. Il +avait fait à peine attention à ce mot, lorsqu'il était tombé dans la +conversation; mais, en le lisant de sang-froid et en l'enchaînant à +d'autres particularités singulières, il fut convaincu qu'il était engagé +dans quelque affaire périlleuse. L'espace d'un moment, il douta de lady +Vandeleur elle-même; car il estimait ces ténébreux procédés indignes +d'une grande dame et en voulait surtout à celle-ci d'avoir des secrets +pour lui. Mais l'empire qu'elle exerçait sur son âme était trop absolu; +il chassa de pénibles soupçons et se reprocha de les avoir seulement +admis.</p> + +<p>Sur un point cependant, son devoir et son intérêt, son dévouement et ses +craintes étaient d'accord: se débarrasser du carton le plus promptement +possible.</p> + +<p>Il arrêta le premier policeman venu et lui demanda son chemin. Or, il se +trouva qu'il n'était plus très loin du but; quelques minutes de marche +l'amenèrent dans une ruelle, devant une petite maison fraîchement peinte +et tenue avec la plus scrupuleuse propreté. Le marteau de la porte et le +bouton de la sonnette étaient brillamment polis; des pots de fleurs +ornaient l'appui des fenêtres, et des rideaux de riche étoffe cachaient +l'intérieur aux yeux des passants. L'endroit avait un air de calme et de +mystère; Harry en fut impressionné; il frappa encore plus discrètement +que d'habitude et, avec un soin tout particulier, enleva la poussière de +ses bottes.</p> + +<p>Une femme de chambre, fort avenante, ouvrit aussitôt et regarda le +secrétaire d'un œil bienveillant.</p> + +<p>«Voici le paquet de lady Vandeleur, dit Harry.</p> + +<p>—Je sais, répondit la soubrette, avec un signe de tête. Mais le +monsieur est sorti. Voulez-vous me confier cela?</p> + +<p>—Je ne puis, mademoiselle. J'ai l'ordre de ne m'en séparer qu'à une +certaine condition, et je crains d'être obligé de vous demander la +permission d'attendre.</p> + +<p>—Très bien, dit-elle avec empressement; je suppose que je puis vous +laisser entrer. Nous causerons. Je m'ennuie assez toute seule et vous ne +me faites pas l'effet d'être homme à vouloir dévorer une jeune fille. +Mais ne demandez pas le nom du monsieur, car cela, je ne dois pas vous +le dire.</p> + +<p>—Vraiment? s'écria Harry; comme c'est étrange! En vérité, depuis +quelque temps, je marche de surprise en surprise. Une question +cependant, je puis sûrement vous la faire sans indiscrétion: cette +maison lui appartient-elle?</p> + +<p>—Non pas. Il en est le locataire, et cela depuis huit jours seulement. +Et maintenant question pour question. Connaissez-vous lady Vandeleur?</p> + +<p>—Je suis son secrétaire particulier, répondit Harry rougissant d'un +modeste orgueil.</p> + +<p>—Elle est jolie, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! très belle! s'écria Harry. Infiniment charmante et non moins +bonne.</p> + +<p>—Vous paraissez vous-même un assez bon garçon, répliqua la jeune fille, +goguenarde à demi, et je gage que vous valez dans votre petit doigt une +douzaine de lady Vandeleur.»</p> + +<p>Harry fut absolument scandalisé.</p> + +<p>«Moi! s'écria-t-il, je ne suis qu'un secrétaire!</p> + +<p>—Dites-vous cela pour moi, monsieur, parce que je ne suis qu'une femme +de chambre?»</p> + +<p>Elle l'avait pris de haut, mais s'adoucit à la vue de la confusion de +Harry:</p> + +<p>«Je sais que vous n'avez aucune intention de m'humilier, reprit-elle, et +j'aime votre figure; mais je ne pense rien de bon de cette lady +Vandeleur. Oh! ces grandes dames!... Envoyer un vrai gentleman comme +vous porter un carton en plein jour!»</p> + +<p>Pendant cet entretien, ils étaient restés dans leur première position: +elle, sur le seuil de la porte, lui sur le trottoir, nu-tête pour avoir +plus frais, et tenant le carton sous son bras.</p> + +<p>Mais à ces derniers mots, Harry, qui n'était capable de supporter ni de +pareils compliments de but en blanc, ni les regards encourageants dont +ils étaient accompagnés, se mit à jeter des regards inquiets à droite et +à gauche. Au moment où il tournait la tête vers le bas de la ruelle, ses +yeux épouvantés rencontrèrent ceux du général Vandeleur. Le général, +dans une prodigieuse excitation dont la chaleur, la colère et une course +effrénée étaient cause, battait les rues à la poursuite de son +beau-frère; mais à peine eut-il aperçu le secrétaire coupable que son +projet changea; sa fureur prit un autre cours; il remonta la rue en +tempêtant, avec des gestes et des vociférations farouches.</p> + +<p>Harry ne fit qu'un saut dans la maison, y poussa son interlocutrice +devant lui et ferma brusquement la porte au nez de l'agresseur.</p> + +<p>«Y a-t-il une barre? Peut-on la poser? demanda-t-il, pendant qu'on +frappait le marteau à faire résonner tous les échos de la maison.</p> + +<p>—Voyons, que craignez-vous? demanda la femme de chambre. Est-ce donc ce +vieux monsieur?</p> + +<p>—S'il s'empare de moi, murmura Harry, je suis un homme mort. Il m'a +poursuivi toute la journée, il porte une canne à épée et il est officier +de l'armée des Indes.</p> + +<p>—Ce sont là de jolies manières, dit la petite; et, s'il vous plaît, +quel peut être son nom?</p> + +<p>—C'est le général, mon maître, répondit Harry. Il court après le +carton.</p> + +<p>—Quand je vous le disais! s'écria-t-elle d'un air de triomphe. Oui, je +vous répète que je pense moins que rien de votre lady Vandeleur, et, si +vous aviez des yeux dans la tête, vous verriez ce qu'elle est, même pour +vous. Une ingrate, une fourbe, j'en jurerais!»</p> + +<p>Le général recommença son attaque désordonnée sur le marteau, et, sa +colère croissant avec l'attente, se mit à donner des coups de pied et +des coups de poing dans les panneaux de la porte.</p> + +<p>«Il est heureux, fit observer la jeune fille, que je sois seule dans la +maison; votre général peut frapper jusqu'à ce qu'il se fatigue, personne +n'est là pour lui ouvrir. Suivez-moi!»</p> + +<p>En prononçant ces mots, elle emmena Harry à la cuisine, où elle le fit +asseoir, et elle-même se tint auprès de lui, une main sur son épaule, +dans une attitude affectueuse. Bien loin de s'apaiser, le tapage +augmentait d'intensité, et, à chaque nouveau coup, l'infortuné +secrétaire tremblait jusqu'au fond du cœur.</p> + +<p>«Quel est votre nom? demanda la jeune femme de chambre.</p> + +<p>—Harry Hartley, répondit-il.</p> + +<p>—Le mien, continua-t-elle, est Prudence. L'aimez-vous?</p> + +<p>—Beaucoup, dit Harry. Mais, écoutez comme le général frappe à la porte. +Il l'enfoncera certainement, et alors qu'ai-je à attendre sinon la mort?</p> + +<p>—Vous vous agitez sans raison, répondit Prudence. Laissez votre général +cogner à son aise, il n'arrivera qu'à se donner des ampoules aux mains. +Pensez-vous que je vous garderais ici, si je n'étais sûre de vous +sauver? Oh! que non! Je suis une amie fidèle pour ceux qui me plaisent; +et nous avons une porte par derrière, donnant sur une autre ruelle. +Mais, ajouta-t-elle en l'arrêtant, car à peine avait-il entendu cette +nouvelle agréable, qu'il s'était levé,—je ne vous montrerai où elle est +que si vous m'embrassez. Voulez-vous, Harry?</p> + +<p>—Certes, je le veux! s'écria-t-il, avec une vivacité qui ne lui était +guère habituelle. Non pas à cause de votre porte dérobée, mais parce que +vous êtes bonne et jolie.»</p> + +<p>Et il lui appliqua deux ou trois baisers, qui furent rendus avec usure.</p> + +<p>Alors Prudence le mena droit à la porte de derrière et, posant sa main +sur la clef:</p> + +<p>«Reviendrez-vous me voir? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Je viendrai sûrement, dit Harry. Ne vous dois-je pas la vie?</p> + +<p>—Maintenant, ajouta-t-elle, ouvrant la porte, courez aussi vite que +vous pourrez, car je vais laisser entrer le général.»</p> + +<p>Harry n'avait pas besoin de cet avis; la peur l'emportait et il se mit à +fuir rapidement. Encore quelques pas, se disait-il, et il échapperait à +cette pénible épreuve, il retournerait auprès de lady Vandeleur la tête +haute et en sécurité. Mais ces quelques pas n'étaient point encore +franchis lorsqu'il entendit une voix d'homme l'appeler par son nom avec +force malédictions, et, regardant par-dessus son épaule, il aperçut +Charlie Pendragon, qui lui faisait des deux mains signe de revenir. Le +choc que lui causa ce nouvel incident fut si soudain et si profond, +Harry était déjà arrivé d'ailleurs à un tel état de surexcitation +nerveuse, qu'il ne sut rien imaginer de mieux, que d'accélérer le pas et +de poursuivre sa course. Il aurait dû se rappeler la scène de Kensington +Gardens et en conclure que là où le général était son ennemi, Charlie +Pendragon ne pouvait être qu'un ami. Mais, tels étaient la fièvre et le +trouble de son esprit, qu'il ne fut frappé par aucune de ces +considérations, et continua seulement à fuir d'autant plus vite le long +de la ruelle.</p> + +<p>Évidemment Charlie, d'après le son de sa voix et les injures qu'il +hurlait contre le secrétaire, était exaspéré. Lui aussi courait tant +qu'il pouvait; mais, quoi qu'il fit, les avantages physiques n'étaient +pas de son côté; ses cris et le bruit de son pied boiteux sur le macadam +s'éloignèrent de plus en plus.</p> + +<p>Harry reprit donc espoir. La ruelle était à la fois très escarpée et +très étroite, mais solitaire, bordée de chaque côté par des murs de +jardins où retombaient d'épais feuillages, et aussi loin que portaient +ses regards, le fugitif n'aperçut ni un être vivant ni une porte +ouverte. La Providence, lasse de le persécuter, favorisait maintenant +son évasion.</p> + +<p>Hélas! comme il arrivait devant une porte de jardin couronnée d'une +touffe de marronniers, celle-ci fut soudainement ouverte et lui montra +dans une allée, la silhouette d'un garçon boucher, portant un panier sur +l'épaule. À peine eut-il remarqué ce fait qu'il gagna du terrain; mais +le garçon boucher avait eu le temps de l'observer; très surpris de voir +un gentleman passer à une allure aussi extraordinaire, il sortit dans la +ruelle et se mit à interpeller Harry avec des cris d'ironique +encouragement.</p> + +<p>La vue de ce tiers inattendu inspira une nouvelle idée à Charlie +Pendragon qui approchait; tout hors d'haleine qu'il fût, il éleva de +nouveau la voix.</p> + +<p>«Arrête, voleur!» cria-t-il.</p> + +<p>Immédiatement le garçon boucher saisit le cri et le répéta en se +joignant à la poursuite.</p> + +<p>Ce fut un cruel moment pour le secrétaire traqué. Il se sentait à bout +de forces et, s'il rencontrait quelqu'un venant en sens inverse de ses +persécuteurs, sa situation dans cette étroite ruelle serait en vérité +désespérée.</p> + +<p>«Il faut que je trouve un endroit où me cacher, pensa-t-il; et cela en +une seconde, ou, tout est fini pour moi!»</p> + +<p>À peine cette idée avait-elle traversé son esprit que la rue, faisant un +coude, le dissimula aux yeux de ses ennemis. Il y a des circonstances +dans lesquelles les hommes les moins énergiques apprennent à agir avec +vigueur et décision, où les plus circonspects oublient leur prudence et +prennent les résolutions téméraires. Une de ces circonstances se +présenta pour Harry Hartley; ceux qui le connaissaient eussent été bien +surpris de l'audace du jeune homme. Il s'arrêta net, jeta le carton +par-dessus le mur d'un jardin et, sautant en l'air avec une agilité +incroyable, il saisit des deux mains la crête de ce mur, puis se laissa +rouler de l'autre côté.</p> + +<p>Il revint à lui un moment après et se trouva assis dans une bordure de +petits rosiers. Ses mains et ses pieds déchirés saignaient, car le mur +était protégé contre de pareilles escalades par une ample provision de +bouteilles cassées; il éprouvait une courbature générale et un vertige +pénible dans la tête. En face de lui, à l'autre extrémité du jardin, +admirablement tenu et rempli de fleurs aux parfums délicieux, il aperçut +le derrière d'une maison. Elle était très grande et certainement +habitable; mais, par un contraste singulier avec l'enclos environnant, +elle était délabrée, mal entretenue et d'apparence sordide. Quant au mur +du jardin, de tous côtés il lui parut intact.</p> + +<p>Harry constata machinalement ces détails, mais son esprit restait +incapable de coordonner les faits ou de tirer une conclusion rationnelle +de ce qu'il voyait. Et, lorsqu'il entendit des pas approcher sur le +gravier, aucune pensée de défense ni de fuite ne lui vint à l'esprit.</p> + +<p>Le nouvel arrivant était un grand et gros individu, fort sale, en +costume de jardinage, qui tenait un arrosoir dans la main gauche. +Quelqu'un de moins troublé eût éprouvé une certaine alarme à la vue des +proportions colossales et de la mauvaise physionomie de cet homme. Mais +Harry était encore trop profondément ému par sa chute pour pouvoir même +être terrifié; quoiqu'il se sentît incapable de détourner ses regards du +jardinier, il resta absolument passif et le laissa s'approcher de lui, +le prendre par les épaules et le remettre brutalement debout, sans le +moindre signe de résistance.</p> + +<p>Tous deux se regardèrent dans le blanc des yeux, Harry fasciné, l'homme +avec une expression dure et méprisante.</p> + +<p>«Qui êtes-vous? demanda enfin ce dernier. Qui êtes-vous pour venir +ainsi, par-dessus mon mur, briser mes <i>Gloire de</i> <i>Dijon</i>? Quel est +votre nom? ajouta-t-il en le secouant. Et que pouvez-vous avoir à faire +ici?»</p> + +<p>Harry ne réussit pas à prononcer un seul mot d'explication.</p> + +<p>Mais au même instant, Pendragon et le garçon boucher passaient dans la +ruelle, et leurs pas, leurs cris rauques résonnèrent bruyamment de +l'autre côté du mur:—Au voleur! au voleur!</p> + +<p>Le jardinier savait ce qu'il voulait savoir, et, avec un sourire +menaçant, il dévisagea Harry.</p> + +<p>«Un voleur! dit-il; ma parole, vous devez tirer bon profit de votre +métier, car vous êtes habillé comme un prince depuis la tête jusqu'aux +pieds. N'êtes-vous pas honteux de vous exposer aux galères dans une +telle toilette, alors que d'honnêtes gens, j'ose le dire, s'estimeraient +heureux d'acheter de seconde main une si élégante défroque? Parlez, +chien que vous êtes; vous comprenez l'anglais, je suppose, et je compte +avoir un bout de conversation avec vous, avant de vous mener au poste.</p> + +<p>—Mon Dieu, dit Harry, voilà une épouvantable méprise! Si vous voulez +venir avec moi chez Sir Thomas Vandeleur, Eaton Place, je puis vous +certifier que tout sera éclairci. Les gens les plus honnêtes, je le vois +maintenant, peuvent être entraînés dans des situations suspectes.</p> + +<p>—Mon garçon, répliqua le jardinier, je n'irai pas plus loin que le +poste de police de la rue voisine. Le commissaire sera, sans doute, +charmé de faire une promenade avec vous jusqu'à Eaton Place et de +prendre une tasse de thé avec vos nobles relations. Sir Thomas +Vandeleur, en vérité! Peut-être pensez-vous que je ne suis pas capable +de reconnaître un vrai gentleman, lorsque j'en vois un, d'un +saute-ruisseau comme vous? Malgré vos affiquets, je puis lire en vous +comme en un livre. Voici une chemise qui a peut-être coûté aussi cher +que mon chapeau du dimanche; et cette jaquette, je le parierais, ne +vient pas de la foire aux haillons; quant à vos bottes...»</p> + +<p>L'homme dont les yeux s'étaient abaissés vers le sol, s'arrêta net dans +son insultante énumération et resta un moment immobile, regardant avec +stupeur quelque chose à ses pieds. Lorsqu'il parla, sa voix était +singulièrement changée.</p> + +<p>«Qu'est-ce? bégaya-t-il, qu'est-ce que tout ceci?»</p> + +<p>Harry, suivant la direction de son regard, aperçut une chose qui le +rendit muet de terreur et d'étonnement. Dans sa chute, il était retombé +verticalement sur le carton et l'avait crevé d'un bout à l'autre. Un +flot de diamants s'en était échappé, et maintenant les pierres gisaient +pêle-mêle les unes enfoncées dans la terre, les autres disséminées sur +le sol, en profusion royale et resplendissante. Il y avait là une +splendide couronne héraldique qu'il avait souvent admirée sur les +cheveux de lady Vandeleur; il y avait des bagues et des broches, des +boucles d'oreilles et des bracelets, même des brillants non montés, +répandus çà et là parmi les buissons, comme des gouttes de rosée le +matin. Une fortune princière couvrait le sol, entre les deux hommes, une +fortune sous la forme la plus séduisante, la plus solide et la plus +durable, pouvant être emportée dans un tablier, magnifique par elle-même +et dispersant la lumière du soleil en des millions d'étincelles +prismatiques.</p> + +<p>«Grand Dieu! dit Harry; je suis perdu!»</p> + +<p>Son esprit, avec l'incalculable rapidité de la pensée, se reporta vers +les aventures de la journée; il commença vaguement à comprendre, à +grouper les événements et à reconnaître le fatal imbroglio dans lequel +sa propre personne avait été enveloppée. Regardant autour de lui, il +parut chercher du secours; mais non, il était dans le jardin, seul avec +les diamants répandus et un redoutable interlocuteur; en prêtant +l'oreille, il n'entendit plus aucun son, sauf le bruissement des +feuilles et les battements précipités de son cœur. Il n'y avait rien +d'étonnant à ce que le jeune homme se sentît à bout de courage et +répétât d'une voix brisée sa dernière exclamation.</p> + +<p>«Je suis perdu!»</p> + +<p>Le jardinier regarda dans toutes les directions d'un air anxieux; mais +aucune tête ne paraissait à aucune fenêtre et il sembla respirer plus à +l'aise.</p> + +<p>«Reprenez courage, idiot que vous êtes! dit-il enfin. Le pire est passé. +Ne pouviez-vous dire tout de suite, qu'il y en avait suffisamment pour +deux? Pour deux? répéta-t-il; bah! pour deux cents plutôt. Mais partons +d'ici où nous pouvons être observés, et, vite remettez votre chapeau +droit sur votre tête, brossez un peu vos habits. Vous ne pourriez faire +deux pas, dans la tenue ridicule que vous avez en ce moment.»</p> + +<p>Pendant que Harry suivait machinalement ses conseils, le jardinier, à +genoux, rassembla les joyaux épars et les remit dans le carton. Toucher +ces pierres précieuses fit passer un frisson d'émotion dans l'enveloppe +épaisse du rustre; sa physionomie se transfigura et ses yeux brillèrent +de convoitise; en vérité, il semblait qu'il prolongeât voluptueusement +son occupation et qu'il caressât chaque diamant en le ramassant avec +soin. À la fin, il cacha le carton sous sa blouse, fit signe à Harry, +puis, en le précédant, se dirigea vers la maison.</p> + +<p>Près de la porte, ils rencontrèrent un jeune clergyman, brun et d'une +beauté remarquable, très correctement vêtu, selon la coutume de ceux de +son état. Le jardinier fut visiblement contrarié de cette rencontre, +mais il aborda l'ecclésiastique d'un air obséquieux.</p> + +<p>«Une belle journée, Mr. Rolles! commença-t-il; une belle journée, aussi +sûr que Dieu la fit! Et voici un ami à moi qui a eu la fantaisie de +venir admirer mes roses. J'ai pris la liberté de le faire entrer, +pensant que les locataires n'y verraient pas d'inconvénient.</p> + +<p>—Quant à moi, répondit le Révérend Mr. Rolles, je n'en vois aucun, cela +va sans dire. Le jardin vous appartient, Mr. Raeburn, vos locataires ne +doivent pas l'oublier, et, parce que vous nous avez permis de nous y +promener, il serait singulier de vous empêcher de recevoir qui bon vous +semble. Mais, en réfléchissant, ajouta-t-il, je crois que monsieur et +moi, nous nous sommes déjà rencontrés. Mr. Hartley, n'est-ce pas? Je +vois avec regret que vous avez fait une chute.»</p> + +<p>Et il tendit la main à Harry.</p> + +<p>Une sorte de dignité craintive, jointe au désir de retarder le plus +possible les explications, poussa celui-ci à refuser une chance +inespérée de secours et à nier sa propre identité. Il préféra la pitié +clémente du jardinier, qui, du moins, lui était inconnu, à la curiosité +et peut-être au soupçon de quelqu'un de sa connaissance.</p> + +<p>«Vous faites erreur, dit-il. Mon nom est Thomlinson et je suis un ami de +Raeburn.</p> + +<p>—Vraiment? s'écria Mr. Rolles. La ressemblance est frappante!»</p> + +<p>Raeburn, qui avait été sur les épines pendant ce colloque, jugea qu'il +était grand temps de le terminer.</p> + +<p>«Je vous souhaite une promenade agréable, monsieur, dit-il».</p> + +<p>En prononçant ces mots, il entraîna Harry vers la maison et ensuite dans +une chambre qui donnait sur le jardin. Là, son premier soin fut de +baisser les jalousies, car Mr. Rolles était resté à l'endroit où ils +l'avaient laissé, dans une attitude de perplexité et de réflexion. Puis +il vida le carton rompu sur une table, et, se frottant les mains, +demeura en contemplation devant le trésor ainsi étalé aux regards, avec +une expression d'avidité extatique. La vue de cette ignoble figure +devenue tout à fait bestiale, sous l'influence de sa basse passion, +ajouta une nouvelle torture à celles dont Harry souffrait déjà. Il lui +semblait impossible, que, de sa vie de frivolité innocente et douce, il +fut ainsi subitement jeté dans des relations criminelles. Il ne pouvait +reprocher à sa conscience aucun acte coupable, et cependant la punition +du péché sous sa forme la plus aiguë et la plus cruelle s'appesantissait +sur lui: l'effroi du châtiment, les soupçons des bons et la promiscuité +flétrissante avec des natures inférieures. Il sentit qu'il donnerait sa +vie avec joie pour sortir de la chambre et pour échapper à la société +d'un Raeburn.</p> + +<p>«Et maintenant, dit ce dernier, après qu'il eut divisé les bijoux en +deux parts à peu près égales et attiré devant lui la plus grosse, et +maintenant, toutes choses en ce monde se paient. Vous saurez, Mr. +Hartley, si tel est votre nom, que je suis un brave homme d'un caractère +très accommodant; ma bonne nature a été pour moi une pierre +d'achoppement en ce monde, depuis le commencement jusqu'à la fin. Je +pourrais empocher la totalité de ces jolis cailloux, et vous n'auriez +pas un mot à dire; mais je n'ai pas le cœur de vous tondre de si près. +Par pure bonté, je propose donc de partager comme ceci.—Le drôle +indiquait les deux tas.—Voilà des proportions qui me semblent justes et +amicales. Avez-vous quelque objection à soulever, Mr. Hartley, je vous +le demande? Je ne suis pas homme à discuter pour une broche.</p> + +<p>—Mais, monsieur, s'écria Harry, ce que vous me proposez est impossible. +Les joyaux ne sont pas à moi; avec n'importe qui, et en quelque +proportion que ce soit, je ne puis partager ce qui appartient à un +autre.</p> + +<p>—Ils ne sont pas à vous? Bah!... répliqua Raeburn; et vous ne sauriez +les partager avec personne? Tant pis! C'est grand dommage; car alors je +me vois obligé de vous conduire au poste. La police! réfléchissez-y, +continua-t-il. Pensez à la honte pour vos respectables parents; pensez, +poursuivit-il, saisissant Harry par le poignet, pensez aux colonies et +au jour du jugement.</p> + +<p>—Je n'y puis rien! gémit Harry. Ce n'est pas ma faute; vous ne voulez +pas venir avec moi à Eaton Place?</p> + +<p>—Non, répondit le jardinier, je ne le veux pas, cela est certain, et +j'entends partager ici ces joujoux avec vous.»</p> + +<p>Disant cela, très violemment et à l'improviste, il tordit le poignet du +jeune homme.</p> + +<p>Harry ne put réprimer un cri, et la sueur perla sur son front. Peut-être +la souffrance et la peur éveillèrent-elles son intelligence, mais +assurément toute l'aventure se révéla à ses yeux sous un nouveau jour; +il vit qu'il n'y avait rien à faire, sauf de céder aux propositions du +misérable, en gardant l'espoir de retrouver plus tard sa maison, pour +lui faire rendre gorge dans des conditions plus propices, alors que +lui-même serait à l'abri de tout soupçon.</p> + +<p>«Je consens, dit-il.</p> + +<p>—Voilà un agneau, ricana le jardinier; je pensais bien qu'à la fin vous +comprendriez votre intérêt. Ce carton, continua-t-il, je le brûlerai +avec mes gravois. C'est une chose que pourraient reconnaître des gens +curieux; quant à vous, ratissez vos splendeurs et fourrez-les dans votre +poche.»</p> + +<p>Harry se mit à obéir, sous la surveillance de Raeburn; de temps en +temps, celui-ci, tenté par quelque scintillement, enlevait un bijou de +la part du secrétaire pour l'ajouter à la sienne.</p> + +<p>Quand ce fut terminé, tous les deux se dirigèrent vers la porte de la +rue, que Raeburn ouvrit avec précaution pour inspecter les alentours. +Ils étaient probablement déserts; car soudain ce brutal saisit Harry par +la nuque, et, lui maintenant la tête baissée de façon à ce qu'il ne pût +voir que la route et les marchés des maisons, il le poussa ainsi devant +lui, descendant une rue et en remontant une autre pendant peut-être +l'espace d'une minute et demie. Harry compta trois tournants avant que +son bourreau ne relâchât l'étreinte sous laquelle il fléchissait; alors, +criant: «Filez» le jardinier, d'un coup de pied vigoureux et bien +appliqué, l'envoya rouler au loin la tête la première.</p> + +<p>Lorsque Harry se releva, à moitié assommé et saignant du nez, Mr. +Raeburn avait disparu. Pour la première fois, la colère et la douleur +dominèrent tellement le jeune homme, qu'il éclata en une crise de larmes +et resta sanglotant au milieu du chemin.</p> + +<p>Lorsqu'il eut ainsi un peu calmé ses nerfs, il se mit à regarder autour +de lui et à lire les noms des rues au croisement desquelles on l'avait +laissé. Il était toujours dans une partie peu fréquentée du quartier +ouest de Londres, au milieu de villas et de grands jardins; mais il +aperçut à une fenêtre quelques personnes qui évidemment avaient assisté +à son malheur. Une servante sortit en courant de la maison et vint lui +offrir un verre d'eau. Au même moment, un vagabond, qui rôdait alentour, +s'approcha, de l'autre côté.</p> + +<p>«Pauvre garçon! dit la servante; comme on vous a traité méchamment! Vos +genoux sont tout percés et vos vêtements en loques! Connaissez-vous le +gredin qui vous a battu ainsi?</p> + +<p>—Oui, certes! s'écria Harry, un peu rafraîchi par le verre d'eau, et je +le poursuivrai en dépit de ses précautions. Il paiera cher sa besogne +d'aujourd'hui, je vous en réponds.</p> + +<p>—Vous feriez mieux d'entrer dans la maison, pour vous laver et vous +brosser, continua la servante. Ma maîtresse vous recevra de bon cœur, +ne craignez rien. Et je vais ramasser votre chapeau. Mais, Dieu du ciel! +cria-t-elle, si vous n'avez pas semé des diamants tout le long de la +route!...»</p> + +<p>En effet, une bonne moitié de ce qui lui restait après le pillage de +maître Raeburn, était tombé hors de sa poche par la secousse de son saut +périlleux, et, une fois de plus, gisait, étincelant sur le sol. Il bénit +la fortune de ce que la servante avait eu l'œil prompt. «Rien de si +mauvais qui ne puisse être pire», pensa-t-il. Retrouver ces quelques +joyaux lui sembla presque une aussi grande affaire que la perte de tout +le reste. Mais, hélas! comme il se baissait pour recueillir ses trésors, +le vagabond fit une sortie adroite et inattendue; d'un mouvement de bras +il renversa à la fois Harry et la servante, ramassa deux poignées de +diamants et se sauva le long de la rue avec une vélocité incroyable.</p> + +<p>Le volé, aussitôt qu'il put se remettre sur ses pieds, essaya de +poursuivre son voleur; mais ce dernier était trop léger à la course et +probablement trop bien au courant des lieux, car, de quelque côté qu'il +se tournât, le pauvre Hartley n'aperçut aucune trace du fugitif.</p> + +<p>Dans le plus profond découragement, il revint sur la scène de ce +désastre; la servante était toujours là; très honnêtement, elle lui +rendit son chapeau et le reste des diamants éparpillés. Harry la +remercia de tout son cœur; n'étant plus d'humeur à faire des économies, +il se dirigea vers une station de fiacres et partit pour Eaton Place en +voiture.</p> + +<p>À son arrivée, la maison semblait en pleine confusion, comme si quelque +catastrophe était arrivée dans la famille, et les domestiques, +rassemblés sous le porche, ne retinrent pas leur hilarité en voyant la +mine piteuse, les habits déguenillés du secrétaire. Il passa devant eux, +avec autant de dignité qu'il put en assumer et alla directement au +boudoir de sa noble maîtresse. Quand il ouvrit la porte, un spectacle +qui ne laissa pas de l'étonner en l'inquiétant fort se présenta devant +ses yeux; car il vit réunis le général et sa femme et, qui l'eût pensé? +Charlie Pendragon lui-même, discutant gravement quelque sujet +d'importance! Harry comprit aussitôt qu'il lui restait peu de chose à +expliquer: une confession plénière avait évidemment été faite au général +du vol prémédité contre lui et du résultat lamentable de ce projet; ils +s'étaient tous ligués, malgré leurs différends, pour conjurer le danger +commun.</p> + +<p>«Grâce au ciel! s'écria lady Vandeleur, le voici! Le carton, Harry, le +carton!»</p> + +<p>Mais Harry se tenait debout, silencieux et désespéré.</p> + +<p>«Parlez! ordonna-t-elle, parlez! Où est le carton?»</p> + +<p>Et les deux hommes, avec des gestes menaçants, répétèrent la demande.</p> + +<p>Harry sortit une poignée de diamants de sa poche. Il était très pâle.</p> + +<p>«Voici tout ce qui reste, dit-il; je jure devant Dieu, qu'il n'y a pas +de ma faute, et, si vous voulez avoir un peu de patience, quoique +quelques bijoux soient perdus, je le crains bien, pour toujours, +d'autres, j'en suis sûr, peuvent encore être retrouvés.</p> + +<p>—Hélas! s'écria lady Vandeleur, tous nos diamants ont disparu, et je +dois quatre-vingt-dix mille livres pour mes toilettes!</p> + +<p>—Madame, répliqua le général, vous auriez pu faire des dettes pour +cinquante fois la somme que vous dites, vous auriez pu me dépouiller de +la couronne et de l'anneau de ma mère, que j'aurais peut-être eu la +lâcheté de vous pardonner quand même. Mais, vous avez volé le diamant du +Rajah, l'œil de la lumière, comme les Orientaux le nommaient +poétiquement, l'orgueil de Kashgar! Vous m'avez pris le diamant du +Rajah, cria-t-il en levant les mains vers le ciel, tout est fini entre +nous!</p> + +<p>—Croyez-moi, général, répondit-elle; voici un des plus agréables +discours que j'aie jamais entendu tomber de vos lèvres; et, puisque nous +devons être ruinés, je pourrai presque bénir ce changement, s'il me +délivre de votre présence. Vous m'avez assez souvent répété que je vous +avais épousé pour votre argent; laissez-moi vous dire maintenant que je +me suis toujours cruellement repentie de ce marché. Si vous étiez encore +à marier, quand vous posséderiez un diamant plus gros que votre tête, je +dissuaderais même ma femme de chambre d'une union aussi peu séduisante. +Quant à vous, Mr. Hartley, continua-t-elle en se tournant vers le +secrétaire, vous avez suffisamment montré dans cette maison vos +précieuses qualités; nous sommes maintenant convaincus que vous manquez +totalement de bravoure, de sens commun, et du respect de vous-même; je +n'ai qu'un conseil à vous donner: éloignez-vous sur-le-champ, et ne +revenez plus. Pour vos gages, vous pourrez prendre rang comme créancier +dans la banqueroute de mon ex-mari.»</p> + +<p>Hartley avait à peine compris ces paroles insultantes, que le général +lui en adressait d'autres:</p> + +<p>«Et en attendant, monsieur, suivez-moi chez le plus proche commissaire +de police. Vous pouvez en imposer à un soldat crédule, mais l'œil de la +loi lira votre honteux secret. Si, par suite de vos basses intrigues +avec ma femme, je dois passer ma vieillesse dans la misère, j'entends du +moins que vous ne demeuriez pas impuni. Et le ciel me refusera une très +grande satisfaction, si, à partir d'aujourd'hui, monsieur, vous ne triez +pas de l'étoupe jusqu'à votre dernière heure.»</p> + +<p>Là-dessus, le général poussa Harry hors du salon, lui fit descendre +vivement l'escalier et l'entraîna dans la rue, jusqu'au poste de police.</p> + +<p>Ici, dit mon auteur arabe, finit la triste HISTOIRE DU CARTON À CHAPEAU. +Mais pour notre infortuné secrétaire, cette aventure fut le commencement +d'une vie nouvelle et plus honorable. La police se laissa aisément +convaincre de son innocence, et, après qu'il eut fourni toute l'aide +possible dans les recherches qui suivirent, il fut même complimenté par +un des chefs du service des <i>Détectives</i>, pour l'honnêteté et la +droiture de sa conduite. Plusieurs personnes s'intéressèrent à ce jeune +homme si malheureux; à peu de temps de là, une tante non mariée, dans le +Worcestershire, lui laissa par héritage une certaine somme d'argent. +Avec cela, il épousa l'accorte Prudence et s'embarqua pour Bendigo, ou, +suivant un autre renseignement, pour Trincomalee, satisfait de son sort +et ayant devant lui le meilleur avenir.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="HISTOIRE_DU_JEUNE_CLERGYMAN" id="HISTOIRE_DU_JEUNE_CLERGYMAN"></a><a href="#table">HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN</a></h2> + + +<p>Le Révérend Mr. Simon Rolles s'était fort distingué dans les sciences +morales et spécialement dans l'étude de la théologie. Son essai sur «la +doctrine chrétienne des devoirs sociaux» lui acquit, au moment de sa +publication, une certaine célébrité à l'Université d'Oxford, et c'était +chose connue dans les cercles cléricaux que le jeune Mr. Rolles avait en +préparation un ouvrage important, un in-folio disait-on, traitant de +l'autorité des Pères de l'Église. Ces hautes capacités, ces travaux +ambitieux, ne lui valaient cependant aucun avancement; il attendait sa +première cure, quand la promenade fortuite qui le conduisit dans une +partie peu fréquentée de Londres, l'aspect paisible et solitaire d'un +jardin délicieux, le bas prix, en outre, du logement qui s'offrait, +l'amenèrent à fixer sa résidence chez Mr. Raeburn, le pépiniériste de +Stockdove Lane.</p> + +<p>Ce studieux personnage, Simon Rolles, avait coutume, chaque après-midi, +après avoir travaillé sept ou huit heures sur saint Ambroise ou saint +Jean Chrysostome, de se promener un peu en rêvant au milieu des roses, +et c'était là d'ordinaire un des moments les plus féconds de sa journée. +Mais l'amour même de la méditation et l'intérêt des plus graves +problèmes ne suffisent pas toujours à préserver l'esprit d'un philosophe +des menus chocs et des contacts malsains du monde. Aussi, quand Mr. +Rolles trouva le secrétaire du général Vandeleur dans une si étrange +situation, les vêtements déchirés, le visage sanglant, en compagnie de +son propriétaire, quand il vit ces deux hommes, si peu faits pour être +réunis, changer de couleur et s'efforcer d'éluder ses questions, +surtout, lorsque le premier nia sa propre identité avec une assurance +inqualifiable, oublia-t-il complètement et les Saints et les Pères de +l'Église pour céder à un très vulgaire sentiment de curiosité.</p> + +<p>«Je ne puis me tromper, pensa-t-il, c'est Mr. Hartley, cela est hors de +doute. Comment s'est-il mis dans cet état? Pourquoi cache-t-il son nom? +Que peut-il avoir à faire avec un Raeburn?»</p> + +<p>Pendant qu'il réfléchissait, une autre particularité attira l'attention +de Rolles. La tête du pépiniériste apparut à une fenêtre de la maison, +et, par hasard, ses yeux rencontrèrent ceux de l'ecclésiastique. Il +parut déconcerté, voire même inquiet, et aussitôt la jalousie fut +violemment baissée.</p> + +<p>«Tout cela peut être fort innocent, se dit Simon Rolles; mais j'en +doute. Pour craindre autant d'être observés, pour mentir avec cet +aplomb, il faut que ces deux individus étrangement accouplés complotent +quelque action peu honorable.»</p> + +<p>L'inquisiteur qui existe au fond de chacun de nous s'éveilla chez Mr. +Rolles et éleva la voix très haut; d'un pas vif et impatient, qui ne +ressemblait guère à sa démarche habituelle, le jeune homme se mit à +faire le tour du jardin. Lorsqu'il arriva sur le théâtre de l'escalade +de Hartley, ses yeux remarquèrent aussitôt les branches rompues d'un +rosier et sur le sol des traces de piétinements. Il regarda en l'air et +vit des briques endommagées, même un lambeau de pantalon qui flottait, +accroché à un tesson de bouteille. C'était donc là, vraiment, le mode +d'introduction choisi par l'intime ami de Mr. Raeburn! C'était de cette +façon que le secrétaire du général Vandeleur venait admirer un parterre +de roses! Le jeune clergyman sifflota doucement entre ses dents, pendant +qu'il se baissait pour examiner les lieux. Il put facilement retrouver +l'endroit où Harry était tombé après son escalade; il reconnut le large +pied de Raeburn là où il s'était profondément enfoncé, alors qu'il +relevait le malencontreux secrétaire par le collet de son habit; même, +après une inspection plus minutieuse, il crut distinguer des marques de +doigts tâtonnants, comme si quelque chose avait été répandu et ramassé à +la hâte.</p> + +<p>«Ma foi, se dit-il, la chose devient extrêmement intéressante.»</p> + +<p>Et, au même instant, il aperçut un objet, aux trois quarts enfoui. Il +eut vite fait de le déterrer; c'était un élégant écrin en maroquin, avec +des ornements et des fermoirs dorés. Cet écrin avait été foulé aux pieds +jusqu'à disparaître dans le terreau épais,—de sorte qu'il avait échappé +aux recherches précipitées de Mr. Raeburn. Simon Rolles ouvrit l'écrin, +et, saisi d'étonnement, presque de terreur, il étouffa un cri. Là, +devant lui, sur un lit de velours vert, gisait un diamant d'une grosseur +prodigieuse et de la plus belle eau. Il était de la dimension d'un œuf +de canard, magnifiquement taillé, sans un défaut; lorsque le soleil +donna dessus, il renvoya une lumière semblable à celle de l'électricité +et parut brûler de mille feux intérieurs dans la main qui le tenait.</p> + +<p>Mr. Rolles se connaissait peu en pierres précieuses, mais le diamant du +Rajah était une de ces merveilles célèbres qui s'expliquent +d'elles-mêmes; un sauvage, s'il l'eût trouvé, se serait prosterné devant +lui en adoration comme devant un fétiche. La beauté de la pierre charma +les yeux du jeune clergyman; la pensée de son incalculable valeur +accabla son esprit. Il comprit que ce qu'il tenait là dépassait de +beaucoup les revenus longuement accumulés d'un siège archiépiscopal, que +cela suffisait pour bâtir des cathédrales plus splendides que celle de +Cologne, que l'homme qui possédait un tel objet était à jamais délivré +de la malédiction de la gêne et pouvait suivre ses propres inclinations, +sans inquiétude ni obstacle. Comme il le retournait avec vivacité, les +rayons jaillirent plus éblouissants encore et semblèrent pénétrer +jusqu'au fond de son cœur.</p> + +<p>Nos actions décisives sont souvent résolues en un moment et sans que +notre raison y consente. Il en fut ainsi pour Mr. Rolles. Il regarda +autour de lui et, de même que Raeburn auparavant, ne vit que le jardin +en fleur, éclairé par le soleil, les hautes cimes des arbres, et la +maison avec ses fenêtres aux jalousies baissées; en un clin d'œil, il +eut refermé l'écrin, le fit disparaître dans sa poche et courut vers son +cabinet de travail avec la précipitation d'un criminel. C'en était fait. +Le Révérend Simon Rolles avait volé le diamant du Rajah.</p> + +<p>De bonne heure, dans l'après-midi, la police arriva avec Harry Hartley. +Le pépiniériste, éperdu de terreur, apporta aussitôt son butin; les +joyaux furent reconnus et inventoriés en présence du secrétaire. Quant à +Mr. Rolles, il montra la plus parfaite obligeance et sembla communiquer +franchement ce qu'il savait, en exprimant son regret de ne pouvoir faire +davantage pour aider les agents dans l'accomplissement de leur devoir.</p> + +<p>«Du reste, ajouta-t-il, je suppose que votre tâche est presque terminée?</p> + +<p>—Pas du tout», répondit le policier.</p> + +<p>Il raconta le second vol dont Harry avait été victime, en décrivant les +bijoux les plus importants parmi ceux qui n'étaient pas encore +retrouvés, et en s'étendant particulièrement sur le fameux diamant du +Rajah.</p> + +<p>«Ce diamant doit valoir une fortune, fit observer Mr. Rolles.</p> + +<p>—Dix fortunes, vingt fortunes, monsieur.</p> + +<p>—Plus il a de prix, insinua finement Simon, plus il doit être difficile +de le vendre. De tels objets ont une physionomie impossible à déguiser, +et je me figure que le voleur pourrait aussi facilement mettre en vente +la cathédrale de Saint-Paul.</p> + +<p>—Oh! sûrement! lui répondit-on; mais, s'il est intelligent, il le +coupera en trois ou en quatre, et il y en aura encore assez pour le +rendre riche.</p> + +<p>—Merci, dit le <i>clergyman</i>; vous ne pouvez imaginer combien votre +conversation m'intéresse.»</p> + +<p>Là-dessus, l'agent, visiblement flatté, reconnut que, dans sa +profession, on savait en effet bien des choses extraordinaires; il prit +congé ensuite.</p> + +<p>Mr. Rolles regagna son appartement, qu'il trouva plus petit et plus nu +que d'habitude; jamais les matériaux de son grand ouvrage ne lui avaient +offert aussi peu d'intérêt, et il regarda sa bibliothèque d'un œil de +mépris. Il prit, volume par volume, plusieurs Pères de l'Église, et les +parcourut; mais ils ne contenaient rien qui pût convenir à sa +disposition d'esprit actuelle.</p> + +<p>«Ces vénérables personnages, pensa-t-il, sont, sans aucun doute, des +écrivains de grande valeur, mais ils me semblent absolument ignorants de +la vie. Me voici assez savant pour être évêque, et incapable néanmoins +d'imaginer ce qu'il faut faire d'un diamant volé. J'ai recueilli une +indication de la bouche d'un simple policeman qui en sait plus long que +moi, et, avec tous mes in-folios, je ne puis arriver à me servir de son +idée. Ceci m'inspire une bien faible estime pour l'éducation +universitaire.»</p> + +<p>Là-dessus, il bouscula sa tablette de livres; et, prenant son chapeau, +sortit à grands pas de la maison, pour courir vers le club dont il +faisait partie. Dans un lieu de réunion mondaine, il espérait trouver de +bons conseils, réussir à causer avec un membre quelconque qui eût cette +grande expérience de la vie dont les Pères de l'Église étaient +dépourvus. Mais non, la salle de lecture n'abritait que beaucoup de +prêtres de campagne et un doyen. Trois journalistes et un auteur qui +avait écrit sur les Métaphysiques supérieures jouaient au <i>pool</i>; rien à +faire avec ceux-ci! À dîner, les plus vulgaires seulement des habitués +du club montrèrent leurs figures banales et effacées. Aucun d'entre eux +non plus, pensa Mr. Rolles, n'en saurait plus long que lui, aucun ne +serait capable de le tirer des difficultés présentes.</p> + +<p>À la fin, dans le fumoir, il découvrit un gentleman du port le plus +majestueux et vêtu avec une affectation de simplicité. Il fumait un +cigare et lisait la <i>Fortnightly Review;</i> sa figure était +extraordinairement libre de tout indice de préoccupation ou de fatigue; +il y avait quelque chose dans son air qui semblait inviter à la +confiance et commander la soumission. Plus le jeune clergyman scrutait +ses traits, plus il était convaincu qu'il venait de tomber sur celui qui +pouvait, entre tous, offrir un avis utile.</p> + +<p>«Monsieur, commença-t-il, vous excuserez ma hardiesse. Mais sans +préambules, d'après votre apparence, je juge que vous devez être avant +tout, un homme du monde.</p> + +<p>—J'ai en effet de grandes prétentions à ce titre, répondit l'étranger +en déposant sa revue avec un regard mélange de surprise et d'amusement.</p> + +<p>—Moi, monsieur, continua le clergyman, je suis un reclus, un étudiant, +un compulseur de bouquins. Les événements m'ont fait reconnaître ma +sottise depuis peu et je désire apprendre la vie. Quand je dis la vie, +ajouta-t-il, je n'entends pas ce qu'on en trouve dans les romans de +Thackeray, mais les crimes, les aventures secrètes de notre société, et +les principes de sage conduite à tenir dans des circonstances +exceptionnelles. Je suis un travailleur, monsieur; la chose peut-elle +être apprise dans les livres?</p> + +<p>—Vous me mettez dans l'embarras, dit l'étranger; j'avoue n'avoir pas +grande idée de l'utilité des livres, sauf comme amusement pendant un +voyage en chemin de fer. Il existe toutefois, je suppose, quelques +traités très exacts sur l'astronomie, l'agriculture et l'art de faire +des fleurs en papier. Sur les emplois secondaires de la vie, je crains +que vous ne trouviez rien de véridique. Cependant, attendez, +ajouta-t-il; avez-vous lu Gaboriau?»</p> + +<p>Mr. Rolles avoua qu'il n'avait même jamais entendu ce nom.</p> + +<p>«Vous pouvez recueillir quelques renseignements dans Gaboriau; il est du +moins suggestif; et, comme c'est un auteur très étudié par le prince de +Bismarck, au pire, vous perdrez votre temps en bonne compagnie.</p> + +<p>—Monsieur, dit le clergyman, je vous suis infiniment reconnaissant de +votre obligeance.</p> + +<p>—Vous m'avez déjà plus que payé, répondit l'autre.</p> + +<p>—Comment cela? demanda le naïf Simon.</p> + +<p>—Par l'originalité de votre requête», riposta l'étranger. Et, avec un +geste poli, comme pour en demander la permission, il reprit la lecture +de la <i>Fortnightly Review</i>.</p> + +<p>Avant de rentrer chez lui, Mr. Rolles acheta un ouvrage sur les pierres +précieuses et plusieurs romans de Gaboriau. Il parcourut avidement ces +derniers, jusqu'à une heure avancée de la nuit; mais, bien qu'ils lui +ouvrissent plusieurs horizons nouveaux, il ne put y découvrir, nulle +part, ce qu'on devait faire d'un diamant volé. Il fut du reste fort +ennuyé de trouver ces informations peu complètes, répandues au milieu +d'histoires romanesques, au lieu d'être présentées sobrement, comme dans +un manuel; et il en conclut que si l'auteur avait beaucoup réfléchi sur +ces sujets, il manquait totalement de méthode. Cependant, il accorda son +admiration au caractère et aux talents de M. Lecoq.</p> + +<p>«Celui-là, se dit-il, était vraiment un grand homme, connaissant le +monde comme je connais la théologie. Il n'y avait rien ici-bas qu'il ne +pût mener à bien de sa propre main, envers et contre tous. Ciel! s'écria +soudainement Mr. Rolles, n'est-ce pas une leçon? Ne dois-je pas +apprendre à tailler des diamants moi-même?...»</p> + +<p>Cette idée le tirait de ses perplexités; il se souvint qu'il connaissait +un joaillier à Édimbourg. Ce Mr. Mac-Culoch ne demanderait pas mieux que +de lui procurer l'apprentissage nécessaire. Quelques mois, quelques +années, peut-être, de travail pénible, et il serait assez expérimenté +pour pouvoir diviser le diamant du Rajah, assez adroit pour s'en +débarrasser avantageusement. Cela fait, il pourrait reprendre à loisir +ses savantes recherches, devenir un étudiant riche, élégant, envié et +respecté de tous. Des visions dorées accompagnèrent son repos et il se +leva avec le soleil, rafraîchi, le cœur léger.</p> + +<p>La maison de Mr. Raeburn devait, ce jour-là, être fermée par la police; +il profita de ce prétexte pour hâter son départ. Préparant gaiement ses +bagages, il les transporta à la gare de King's Cross, laissa tout à la +consigne et retourna au club pour y passer l'après-midi.</p> + +<p>«Si vous dînez ici ce soir, Rolles, lui dit un de ses amis, vous pourrez +voir deux célébrités: le prince Florizel de Bohême et le vieux John +Vandeleur.</p> + +<p>—J'ai entendu parler du prince, répondit Mr. Rolles, et j'ai rencontré +dans le monde le général Vandeleur.</p> + +<p>—Le général Vandeleur est un âne! repartit l'autre. Celui-ci est son +frère, l'aventurier le plus hardi, le plus grand connaisseur en pierres +précieuses, et l'un des plus fins diplomates de l'Europe. Ignorez-vous +son duel avec le duc de Val d'Orge, ses exploits et ses cruautés quand +il était dictateur au Paraguay, son habileté pour retrouver les bijoux +de sir Samuel Levi, ses services pendant la rébellion des Indes, +services dont le gouvernement profita, mais que le gouvernement n'osa +pas reconnaître? En vérité votre étonnement me confond! Qu'est-ce donc +que la renommée ou même l'infamie? John Vandeleur a des droits +exceptionnels à l'une et à l'autre. Descendez vite, prenez une table +auprès d'eux et ouvrez vos oreilles. Vous entendrez quelque amusante +conversation, ou je me trompe fort.</p> + +<p>—Mais comment les reconnaîtrai-je? demanda le clergyman....</p> + +<p>—Les reconnaître! Mais le prince est le plus beau gentilhomme de toute +l'Europe, le seul être vivant qui ait l'air d'un roi; quant à John +Vandeleur, si vous pouvez vous représenter Ulysse à soixante-dix ans et +avec un coup de sabre à travers la figure, vous voyez l'homme. Les +reconnaître, en vérité! Mais, vous pourriez les distinguer l'un et +l'autre dans la foule, un jour de Derby!»</p> + +<p>Rolles se précipita dans la salle à manger. Son ami avait dit vrai. Il +était impossible de méconnaître les deux personnages en question. Le +vieux John Vandeleur était d'une force physique remarquable et +visiblement usé par une vie agitée. Il n'avait la tenue ni d'un +militaire, ni d'un marin, ni même d'un cavalier, mais c'était un composé +de tout cela, le résultat et l'expression de maintes habitudes, de +maintes capacités diverses. Ses traits étaient hardis et aquilins; sa +physionomie arrogante et rapace; son air était celui d'un oiseau de +proie, d'un homme d'action, violent et sans scrupules; son abondante +chevelure blanche, la profonde cicatrice qui sillonnait son visage, du +nez à la tempe, ajoutaient une note de sauvagerie à cette tête déjà +menaçante par elle-même.</p> + +<p>Dans son noble compagnon, Simon Rolles fut surpris de retrouver le +gentleman qui lui avait recommandé d'étudier Gaboriau. Sans doute le +prince de Bohême, qui fréquentait rarement le club, dont, comme beaucoup +d'autres, il était membre honoraire, attendait John Vandeleur, quand +Simon l'avait abordé le soir précédent.</p> + +<p>Les autres convives s'étaient discrètement retirés dans les coins de la +salle, à distance respectueuse du prince; mais Rolles ne se laissa +retenir par aucun sentiment de déférence; avec hardiesse il s'installa +tranquillement à la table la plus proche. La conversation était neuve +pour les oreilles d'un étudiant en théologie. L'ex-dictateur du Paraguay +racontait nombre de choses extraordinaires qui lui étaient arrivées dans +les différentes parties du monde, et le prince y ajoutait des +commentaires plus intéressants encore que les événements eux-mêmes. Un +double sujet d'observation était ainsi offert au jeune clergyman, et il +ne sut lequel admirer davantage de l'acteur capable de tout ou de +l'expert habile qui jugeait si finement la vie, de l'aventurier qui +parlait avec audace de ses risques et de ses épreuves ou de l'homme qui, +à l'égal d'un dieu, semblait tout savoir et n'avoir rien souffert. La +manière d'être de chacun des deux interlocuteurs s'accordait +parfaitement avec ses discours. Le vieux despote se laissait aller à des +brutalités de geste aussi bien que de langage; sa main s'ouvrait, se +refermait et retombait rudement sur la table; sa voix était forte et +impérieuse. Le prince, au contraire, semblait le type même de la +distinction placide; mais le moindre mouvement, la moindre inflexion, +chez lui, avait une signification beaucoup plus grande que la pantomime +passionnée de son compagnon. Même lorsque, comme cela devait souvent +arriver, il faisait allusion à quelque expérience personnelle, la chose +était si adroitement dissimulée qu'elle passait inaperçue.</p> + +<p>À la fin, cette curieuse conversation tomba sur les derniers vols commis +et sur le diamant du Rajah.</p> + +<p>«Ce diamant serait mieux au fond de la mer, fit observer le prince +Florizel.</p> + +<p>—Comme je suis un Vandeleur, répliqua le dictateur du Paraguay, Votre +Altesse doit comprendre que j'exprime un avis contraire.</p> + +<p>—Je parle au point de vue de la morale publique, poursuivit le prince. +Des joyaux d'un tel prix devraient être réservés pour la collection d'un +prince ou le Trésor d'une grande nation. Les faire passer dans les mains +du commun des mortels, c'est mettre à prix la vertu elle-même. Si le +rajah de Kashgar, dont j'ai entendu vanter les lumières, désirait +exercer une vengeance éclatante contre ses ennemis d'Europe, il aurait +difficilement pu imaginer mieux, pour arriver à l'accomplissement de son +projet, que l'envoi de cette pomme de discorde. Il n'est pas d'honnêteté +assez robuste pour résister à pareille épreuve. Moi-même, qui ai de +grands devoirs et de grands privilèges, moi-même, Mr. Vandeleur, je +pourrais à peine manier avec sécurité ce morceau de cristal affolant. +Quant à vous, qui êtes un chercheur de diamants, par goût et par +profession, je ne crois pas qu'il y ait un seul crime au monde que vous +ne soyez prêt à commettre, un ami sur la terre que vous ne soyez disposé +à trahir sur-le-champ; je ne sais si vous avez une famille, mais, en +admettant que vous en ayez une, je certifie que vous sacrifieriez même +vos enfants,—et tout cela pourquoi? Non pas pour être plus riche, non +pas pour avoir plus de bien-être et plus d'honneurs, mais simplement +pour appeler le diamant «vôtre», pendant une année ou deux, jusqu'à +votre mort, pour pouvoir, toujours et sans cesse, ouvrir un coffre-fort +et le contempler comme on contemple un tableau!</p> + +<p>—C'est vrai, répondit Vandeleur. J'ai fait bien des chasses, depuis la +chasse à l'homme et à la femme jusqu'à la chasse aux moustiques. J'ai +plongé pour avoir du corail, j'ai poursuivi des baleines et des tigres, +et je déclare qu'un diamant est la plus belle de toutes les proies. Il a +la beauté et la valeur; lui seul nous récompense réellement des fatigues +de la chasse. À l'heure qu'il est, ainsi que Votre Altesse peut +l'imaginer, je suis une piste. J'ai un flair sûr, une grande expérience; +je connais chacune des pierres que renferme la collection de mon frère, +comme un berger connaît son troupeau. Et que je meure, si je ne les +retrouve pas toutes sans exception.</p> + +<p>—Sir Thomas Vandeleur vous devra une grande reconnaissance, dit le +prince.</p> + +<p>—Je n'en suis pas très sûr, riposta le vieux brigand. Un des Vandeleur +m'en devra, Thomas ou John,—Pierre ou Paul, nous sommes tous des +apôtres.</p> + +<p>—Je ne comprends pas bien...» dit le prince avec quelque dégoût.</p> + +<p>Au même instant un domestique vint informer Mr. Vandeleur que sa voiture +était à la porte.</p> + +<p>Mr. Rolles regarda la pendule et vit que, lui aussi, devait s'en aller. +Cette coïncidence le frappa d'une façon désagréable, car il désirait ne +plus revoir jamais le terrible chercheur de diamants.</p> + +<p>Un travail excessif ayant un peu ébranlé ses nerfs, le jeune clergyman +avait pris l'habitude de voyager de la façon la plus luxueuse; cette +fois, il avait retenu une place dans le <i>sleeping-car</i>.</p> + +<p>«Vous serez à votre aise, dit le conducteur; il n'y a personne dans le +compartiment, seulement un vieux gentleman à l'autre bout.»</p> + +<p>L'heure approchant, on examinait les billets, quand Mr. Rolles aperçut +son compagnon de voyage, que plusieurs facteurs aidèrent à monter; +certes il n'y avait pas un homme sur la terre dont il n'eût préféré le +voisinage, car c'était le vieux John Vandeleur, l'ex-dictateur du +Paraguay.</p> + +<p>Les <i>sleeping-cars</i>, sur la ligne, étaient divisés en trois +compartiments, un à chaque bout pour les voyageurs, et un au centre, +muni de tous les aménagements d'un cabinet de toilette. Une porte +roulant sur des coulisses séparait chacun des deux premiers du lavabo; +mais, comme il n'y avait ni verrous, ni serrures, on se trouvait, en +somme, sur un terrain commun.</p> + +<p>Quand Mr. Rolles eut étudié sa position, il se reconnut sans défense. +S'il prenait envie au dictateur de lui rendre visite pendant la nuit, il +ne pouvait faire autrement que de le recevoir; il n'avait aucune +possibilité de barricade et restait découvert devant l'attaque comme +s'il eût été couché au milieu des champs. Cette situation lui causa une +véritable angoisse. Il se souvint avec inquiétude des propos cyniques +qu'il avait surpris à table, pendant le dîner, de la profession de foi +immorale qu'il lui avait entendu faire au prince scandalisé. Il se +rappela aussi avoir lu que certaines personnes étaient douées d'une +singulière vivacité de perception pour sentir le voisinage de métaux +précieux: à travers les murs et même à une distance considérable, +dit-on, elles devinent la présence de l'or. Ne pouvait-il en être de +même pour les pierreries? Et, s'il en était ainsi, qui donc était plus +apte à posséder ce sens transcendant que celui qui se glorifiait du nom +de Chasseur de diamants? D'un tel homme, il avait tout à craindre; aussi +fit-il des vœux ardents pour l'arrivée du jour.</p> + +<p>En même temps, il ne négligea aucune précaution, cacha son diamant dans +la poche la plus intime de tout un système compliqué de pardessus, et +dévotement se mit sous la garde de la Providence.</p> + +<p>Le train poursuivait vers le nord sa course habituelle, égale et rapide; +la moitié du trajet fut parcourue avant que le sommeil ne commençât à +l'emporter sur l'inquiétude dans l'esprit de Mr. Rolles. Pendant quelque +temps il résista à son influence; mais, de plus en plus, la fatigue +s'imposait; un peu avant York il fut contraint de s'étendre sur un des +lits de repos et de laisser ses yeux se fermer; presque aussitôt le +jeune clergyman perdit conscience de la réalité. Sa dernière pensée fut +pour son terrible voisin.</p> + +<p>Lorsqu'il s'éveilla, il eût fait encore nuit noire sans la flamme +vacillante de la lampe voilée, et le grondement, la trépidation continus +prouvaient que le train ne ralentissait pas sa marche. Saisi d'une sorte +de panique, Simon se dressa brusquement, car il venait d'être tourmenté +par les rêves les plus pénibles. Quelques secondes se passèrent avant +qu'il ne redevînt maître de lui, et même quand il eut repris l'attitude +horizontale, le sommeil continua de le fuir. Il restait étendu, tout +éveillé, le cerveau dans un état de violente agitation, les yeux fixés +sur la porte du cabinet de toilette. Enfonçant son feutre ecclésiastique +sur son front, pour se protéger contre la lumière, il eut recours aux +expédients habituels, tels que compter jusqu'à mille, sans penser à +rien, par lesquels les malades d'expérience ont l'habitude d'appeler le +sommeil. Dans le cas de Mr. Rolles tous les moyens furent sans +efficacité; il était harassé par une douzaine d'inquiétudes différentes. +Ce vieillard, à l'autre bout de la voiture, le hantait sous les formes +les plus sinistres; et, quelque position qu'il prit, le diamant dans sa +poche lui causait une sensible souffrance physique. Il brûlait, il était +trop gros, il lui meurtrissait les côtes, et il y avait +d'infinitésimales fractions de secondes, pendant lesquelles il avait +presque envie de le jeter par la fenêtre.</p> + +<p>Pendant qu'il gisait ainsi, un singulier accident arriva.</p> + +<p>La porte à coulisses remua un peu, puis davantage; elle fut finalement +entrouverte. La lampe du cabinet de toilette n'était pas voilée et à sa +lumière, par l'ouverture éclairée, Simon Rolles put voir la tête +attentive de Mr. John Vandeleur. Il sentit que le regard de ce dernier +s'arrêtait avec insistance sur sa propre figure; l'instinct de la +conservation le poussa aussitôt à retenir son souffle et à réprimer le +moindre mouvement; les yeux baissés, il surveilla en dessous +l'indiscret. Un moment après la tête disparut et la porte du cabinet de +toilette fut refermée.</p> + +<p>Le dictateur n'était pas venu pour attaquer, mais pour observer; son +action n'était pas celle d'un homme qui en menace un autre, mais celle +d'un homme menacé lui-même. Si Mr. Rolles avait peur de lui, il semblait +que, lui, de son côté, ne fût pas très tranquille sur le compte de Mr. +Rolles. Il était venu, probablement, pour se convaincre que son unique +compagnon de route dormait; rassuré sur ce point, il s'était aussitôt +retiré.</p> + +<p>Le clergyman sauta sur ses pieds; l'extrême terreur avait fait place à +une réaction de témérité. Il réfléchit que le bruit du train filant à +toute vapeur étouffait tout autre bruit, et il résolut, coûte que coûte, +de rendre la visite qu'il venait de recevoir. Se dépouillant de son +manteau, qui eût pu entraver la liberté de ses mouvements, il entra dans +le cabinet de toilette et s'arrêta pour écouter. Comme il l'avait +pressenti, on ne pouvait rien entendre, sauf ce fracas du train en +marche; posant sa main sur la porte du côté le plus éloigné, il se mit, +avec précaution, à l'ouvrir d'environ six pouces. Alors il s'arrêta et +ne put retenir une exclamation de surprise.</p> + +<p>John Vandeleur portait un bonnet de voyage en fourrure, avec des pans +pour protéger les oreilles; et ceci, joint au bruit de l'express, +expliquait son ignorance de ce qui se passait. Il est certain, du moins, +qu'il ne leva pas la tête, et poursuivit son étrange occupation. Entre +ses jambes était une boîte à chapeau ouverte. D'une main il tenait la +manche de son pardessus de loutre, de l'autre, un énorme couteau, avec +lequel il venait de couper la doublure de cette manche. Mr. Rolles avait +lu que quelques personnes portaient leur argent dans une ceinture, et +comme il ne connaissait que les ceintures en usage au jeu de cricket, il +n'avait jamais bien compris comment cela pouvait se faire. Mais là, +devant ses yeux, se produisait une chose beaucoup plus originale; car +John Vandeleur portait des diamants dans la doublure de sa manche; et +même, pendant que le jeune clergyman continuait d'épier, il put voir les +pierres tomber en étincelant, l'une après l'autre, au fond de la boîte à +chapeau.</p> + +<p>Rivé au sol, il suivit des yeux cette extraordinaire besogne. Les +diamants étaient pour la plupart petits et difficiles à distinguer. +Soudain le dictateur parut rencontrer un obstacle; le dos courbé sur sa +tâche, il employa les deux mains, mais ce ne fut qu'après un effort +considérable, qu'il tira de la doublure une grande couronne de diamants; +pendant quelques secondes il la tint en l'air, pour la mieux examiner, +avant de la placer avec le reste, dans la boîte à chapeau. Cette +couronne fut un trait de lumière pour Mr. Rolles; il la reconnut +immédiatement, comme ayant fait partie du trésor volé à Harry Hartley +par le vagabond. Il n'y avait pas moyen de se tromper; elle était +exactement telle que l'agent de police l'avait décrite; il y avait les +étoiles de rubis avec une grosse émeraude au centre; il y avait les +croissants entrelacés, il y avait les pendants taillés en poire, chacun +formé d'une seule pierre, qui donnaient une valeur singulière à la +couronne de lady Vandeleur.</p> + +<p>Mr. Rolles fut immensément soulagé; le dictateur était impliqué dans +l'affaire autant que lui-même; aucun des deux ne pourrait rien dire +contre l'autre. Dans le premier moment de satisfaction, il laissa +échapper un soupir; et, comme sa poitrine avait souffert de l'arrêt de +sa respiration, comme sa gorge était sèche, le soupir fut +involontairement suivi d'une petite toux.</p> + +<p>Mr. Vandeleur leva la tête; une sombre et implacable colère contracta +ses sourcils; ses yeux s'ouvrirent démesurément et sa mâchoire +inférieure s'abaissa avec une expression d'étonnement qui approchait de +la fureur. D'un geste instinctif, il avait couvert la boîte avec son +manteau. Pendant une demi-minute, les deux hommes se regardèrent en +silence. Ce moment ne fut pas long, mais il suffit à Mr. Rolles; ce +novice était, nous l'avons dit, de ceux qui prennent rapidement une +décision dans les occasions graves; il résolut d'agir d'une manière +singulièrement audacieuse, et, tout en comprenant qu'il jouait sa vie +sur un hasard, il parla le premier:</p> + +<p>«Excusez-moi», dit-il.</p> + +<p>Le dictateur frissonna légèrement, et, lorsqu'il répondit, sa voix était +rauque.</p> + +<p>«Que cherchez-vous ici, monsieur?</p> + +<p>—Les diamants ont pour moi un intérêt tout particulier, répondit Mr. +Rolles d'un air aussi calme que s'il eût été en pleine possession de +lui-même. Deux connaisseurs doivent entrer en rapport. J'ai là une +bagatelle qui m'appartient et qui pourra peut-être me servir +d'introduction.»</p> + +<p>Ce disant il tira tout naturellement l'écrin de sa poche, fit étinceler, +l'espace d'une seconde, le diamant du Rajah, puis le remit aussitôt en +sûreté.</p> + +<p>«Il était jadis à votre frère», ajouta-t-il.</p> + +<p>John Vandeleur continuait à le considérer d'un air ahuri, mais il ne +parla ni ne bougea.</p> + +<p>«J'ai été charmé de constater, reprit le jeune homme, que nous avions +des pierres de la même collection.»</p> + +<p>L'autre se taisait, anéanti par la surprise.</p> + +<p>«Pardon, dit-il enfin, je commence à m'apercevoir que je deviens vieux! +Je ne suis positivement pas préparé à de certains petits incidents comme +celui-ci. Mais éclairez-moi sur un point; mes yeux me trompent-ils, ou +êtes-vous tout de bon un ecclésiastique?</p> + +<p>—Je suis dans les ordres, répondit Mr. Rolles.</p> + +<p>—Bien! s'écria l'autre; tant que je vivrai, je ne veux plus entendre +jamais prononcer un seul mot contre ceux de votre habit.</p> + +<p>—Vous me comblez, dit Mr. Rolles.</p> + +<p>—Oui, pardonnez-moi, répéta Vandeleur, pardonnez-moi, jeune homme. Vous +n'êtes pas un lâche, il me reste cependant à savoir si vous n'êtes pas +le dernier des fous. Peut-être, continua-t-il en se renversant sur son +siège, peut-être consentirez-vous à me donner quelques détails. Je dois +supposer que vous aviez un but, pour agir avec une impudence aussi +stupéfiante, et j'avoue que je suis curieux de le connaître.</p> + +<p>—C'est très simple, répondit le clergyman; cela vient de ma grande +inexpérience de la vie.</p> + +<p>—J'aimerais à en être persuadé», riposta Vandeleur.</p> + +<p>Alors Simon lui raconta toute l'histoire, depuis l'heure où il avait +trouvé le diamant du Rajah dans le jardin d'un pépiniériste, jusqu'au +moment où il avait quitté Londres par le train express. Il y ajouta un +rapide aperçu de ses sentiments et de ses pensées durant le voyage et +conclut par ces mots:</p> + +<p>«Quand je reconnus la couronne, je sus que nous étions dans une +situation identique vis-à-vis de la société, et cela m'inspira une idée +que, j'espère, vous ne trouverez pas mal fondée. Je me dis que vous +pourriez devenir en quelque sorte mon associé dans les difficultés et +dans les profits de mon entreprise. À quelqu'un de votre savoir spécial +et de votre incontestable expérience, la vente du diamant donnerait peu +d'embarras, tandis que pour moi, c'est une chose de toute impossibilité. +D'autre part, j'ai réfléchi que la somme que je perdrais en coupant le +diamant, et cela probablement d'une main maladroite, me permettrait de +vous payer très généreusement votre aide. Le sujet était délicat à +entamer et je manque peut-être de tact. Mais je dois vous prier de vous +souvenir que, pour moi, la situation est absolument nouvelle et que je +suis entièrement ignorant de l'étiquette en usage. Je crois, sans +vanité, que j'eusse pu vous marier ou vous baptiser d'une manière très +acceptable; mais chacun a ses aptitudes en ce monde, cette sorte de +marché ne figurait pas sur la liste de mes talents.</p> + +<p>—Je n'ai pas l'intention de vous flatter, répondit Vandeleur, mais, sur +ma foi, vous montrez des dispositions extraordinaires pour la vie +criminelle.... Vous possédez plus de talents que vous ne pouvez +l'imaginer, et, quoique j'aie vu nombre de coquins dans les différentes +parties du monde, je n'en ai jamais rencontré un qui fût aussi cynique +que vous. Réjouissez-vous, monsieur, vous êtes enfin dans votre +véritable voie! Quant à vous aider, vous pouvez me commander à votre +volonté. Je dois simplement passer une journée à Édimburg, pour des +affaires qui concernent mon frère; ceci terminé, je retourne à Paris, où +je réside habituellement. Libre à vous de m'accompagner. Et, avant un +mois, j'aurai amené, je pense, notre petite besogne à une conclusion +satisfaisante.»</p> + +<p>Ici, contrairement à toutes les règles de son art, notre auteur arabe +arrête l'HISTOIRE DU JEUNE CLERGYMAN. Je regrette et je condamne de tels +procédés; mais je dois suivre mon original, et renvoyer le lecteur, pour +la fin des aventures de Mr. Simon Rolles, au prochain numéro de la +série, l'HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="HISTOIRE_DE_LA_MAISON_AUX_PERSIENNES_VERTES" id="HISTOIRE_DE_LA_MAISON_AUX_PERSIENNES_VERTES"></a><a href="#table">HISTOIRE DE LA MAISON AUX PERSIENNES VERTES</a></h2> + + +<p>Francis Scrymgeour, domicilié à Édimbourg, employé à la banque +Écossaise, avait atteint ses vingt-cinq ans dans l'atmosphère d'une vie +paisible, honorable et toute de famille. En bas âge, il perdit sa mère; +son père, homme de sens et d'une extrême probité, lui fit donner une +excellente éducation scolaire, en même temps qu'il lui inculquait des +habitudes d'ordre et d'économie. Affectueux et docile, Francis profita +avec zèle de ces avantages et, dans la suite, se consacra cœur et âme à +des fonctions assez ingrates. Ses distractions principales consistaient +en une promenade chaque samedi, un dîner de famille de temps à autre et +une excursion annuelle d'une quinzaine de jours dans les montagnes ou +même sur le continent. Il gagnait à vue d'œil dans l'estime de ses +supérieurs et jouissait déjà d'un traitement de deux cents livres +sterling, avec espérance de le voir s'élever ultérieurement jusqu'au +double de cette somme. Peu de jeunes gens étaient plus satisfaits de +leur sort que Francis Scrymgeour, peu, il faut le dire, aussi laborieux +et, aussi remplis de bonne volonté. Le soir, après avoir lu le journal, +il jouait quelquefois de la flûte pour amuser son père, qui lui +inspirait le plus tendre respect.</p> + +<p>Un jour, il reçut d'une étude d'avoué très connue dans la ville un +billet réclamant la faveur d'une entrevue immédiate. La lettre portait +sur son enveloppe les mots «personnelle et confidentielle», et lui était +adressée non pas chez lui, mais à la banque; deux détails insolites qui +excitèrent au plus haut point sa curiosité.</p> + +<p>Il se rendit donc avec empressement à cette sommation. L'avoué +l'accueillit gravement, le pria de s'asseoir et, dans le langage ardu +d'un homme d'affaires consommé, procéda, sans plus de préambules, à +l'exposé de la question.</p> + +<p>Une personne qui devait rester inconnue, mais qu'il avait toutes les +raisons possibles de considérer, bref, un personnage de quelque +notoriété dans le pays, désirait faire à Francis une pension annuelle de +cinq cents livres sterling, le capital étant confié aux soins de l'étude +et de deux dépositaires qui devaient également garder l'anonyme. Cette +libéralité était subordonnée à de certaines conditions, dont aucune, +d'ailleurs, n'impliquait rien d'excessif ni de déshonorant.</p> + +<p>L'avoué répéta ces derniers mots avec une emphase qui semblait indiquer +le désir de ne pas s'engager davantage.</p> + +<p>Francis lui demanda de quelle nature étaient ces conditions.</p> + +<p>«Comme je vous l'ai deux fois fait remarquer, répondit-il, elles ne sont +ni excessives ni déshonorantes; mais en même temps je ne puis vous +dissimuler qu'elles sont d'une espèce peu commune. En vérité, le cas est +dans l'ensemble si parfaitement en dehors de nos pratiques ordinaires +que si j'ai consenti à m'en charger, c'est par égard pour la réputation +du gentleman qui me le confiait et, permettez-moi d'ajouter, Mr. +Scrymgeour, poussé par l'estime que des rapports, bien fondés, je n'en +doute pas, m'ont inspirée pour votre personne.»</p> + +<p>Francis le supplia d'être plus explicite.</p> + +<p>«Vous ne sauriez croire, dit-il, à quel point ces conditions +m'inquiètent.</p> + +<p>—Elles sont au nombre de deux, répliqua l'homme de loi, de deux +seulement, et vous vous rappellerez que la somme dont il s'agit s'élève +à cinq cents livres par an, sans frais; j'avais omis d'ajouter, sans +frais.»</p> + +<p>L'avoué fixa sur son nouveau client un regard solennel.</p> + +<p>«La première, poursuivit-il, est extrêmement simple. Vous vous trouverez +à Paris dans l'après-midi du dimanche 15 de ce mois; vous vous +présenterez au bureau de location de la Comédie-Française, où vous +trouverez un coupon pris en votre nom, qui vous attend. Vous êtes prié +de rester assis tout le temps du spectacle à la place retenue; voilà +pour la première condition.</p> + +<p>—J'aurais certainement préféré que ce fût un jour de semaine, répondit +Francis, qui était très religieux, mais après tout, pour une fois....</p> + +<p>—Et à Paris, cher monsieur, ajouta l'avoué d'un ton conciliant; je suis +moi-même quelque peu timoré, mais dans les circonstances présentes, et à +Paris, je n'hésiterais pas un instant.»</p> + +<p>Et tous les deux de rire ensemble.</p> + +<p>«L'autre condition est plus importante. Il s'agit d'un mariage. Mon +client, prenant à votre bonheur un intérêt profond, désire vous guider +dans le choix d'une épouse. Il désire vous guider absolument, +entendez-le bien.</p> + +<p>—Expliquons-nous, je vous prie, interrompit Francis. Dois-je épouser +quiconque il plaira à cette invisible personne de me présenter, fille ou +veuve, blanche ou noire?</p> + +<p>—Je puis vous assurer, répondit l'avoué, que votre bienfaiteur tiendra +compte des rapports d'âge et de position. Quant à la race, j'avoue que +ce point m'a échappé et que j'ai omis de m'en informer; qu'à cela ne +tienne, je vais, si vous le désirez, en prendre note, et vous en serez +avisé à bref délai.</p> + +<p>—Monsieur, dit Francis, il reste à savoir si tout ceci n'est pas une +indigne mystification. Ce que vous m'exposez est inexplicable, +invraisemblable. Tant que je ne pourrai voir plus clair, ni découvrir +quelque motif plausible, je vous déclare que je refuse de me prêter à +cette opération. Si vous ne connaissez pas le fond des choses, si vous +ne le devinez pas ou si vous n'êtes pas autorisé à le dire, je prends +mon chapeau et je retourne à ma banque.</p> + +<p>—Je ne sais rien, répondit l'avoué, mais je devine souvent assez juste. +Pour moi, votre père seul est à la source de ce mystère.</p> + +<p>—Mon père! s'écria Francis avec un geste de dédain. Le digne homme n'a +jamais rien eu de caché pour moi, ni une pensée ni un sou!</p> + +<p>—Vous ne m'avez pas compris, dit l'avoué. Ce n'est pas à M. Scrymgeour +aîné que je fais allusion, car il n'est pas votre père. Quand sa femme +et lui s'établirent à Édimbourg, vous aviez déjà près d'un an et il y +avait trois mois à peine que vous étiez confié à leurs soins. Le secret +a été bien gardé, mais tel est le fait. Votre père est inconnu et, +encore une fois, je suis persuadé qu'il est l'auteur des offres que je +suis chargé de vous transmettre.»</p> + +<p>Il serait difficile de peindre la stupéfaction de Francis à cette +communication imprévue.</p> + +<p>«Monsieur, dit-il, confondu, après des révélations aussi foudroyantes, +vous voudrez bien m'accorder quelques heures de réflexion. Vous saurez +ce soir ce que j'aurai décidé.»</p> + +<p>L'avoué loua sa prudence, et Francis, s'étant excusé à la banque sous un +prétexte quelconque, gagna la campagne, où il fit une longue promenade +solitaire pour mieux passer en revue les différents aspects de cette +curieuse aventure. Le sentiment, agréable à tout prendre, de son +importance personnelle le rendait d'autant plus circonspect, mais +cependant le résultat de ses méditations ne pouvait être douteux. La +chair est faible; la rente de cinq cents livres sterling et les +conditions singulières qui y étaient attachées, tout cela avait un +attrait irrésistible. Il se découvrit une répugnance extrême pour ce nom +de Scrymgeour auquel longtemps il n'avait rien reproché, puis il +commença à trouver bien méprisables les horizons bornés de sa vie +d'autrefois, et, quand enfin son parti fut pris, il marcha avec un +sentiment de liberté et de force jusqu'alors inconnu; les perspectives +les plus joyeuses s'ouvraient devant lui. Il n'eut qu'un mot à dire à +l'avoué et immédiatement un chèque représentant deux trimestres arriérés +lui fut remis, car, par une attention délicate, la rente était antidatée +du 1<sup>er</sup> janvier. Avec ce chiffon de papier en poche, il revint chez lui; +l'entresol de Scotland street lui parut mesquin; pour la première fois +ses narines se révoltèrent contre l'odeur de la cuisine; il observa chez +son père adoptif quelques insuffisances de manières, quelques manques de +distinction qui le surprirent et le choquèrent. Bref, il se décida à +partir dès le lendemain pour Paris.</p> + +<p>Arrivant dans cette ville bien avant la date indiquée, il s'installa +dans un modeste hôtel fréquenté par des Anglais et des Italiens, et là, +il résolut de se perfectionner dans la connaissance de la langue +française. À cet effet, il prit un maître deux fois par semaine, engagea +de longues conversations avec des personnes errantes dans les +Champs-Élysées et fréquenta tous les théâtres. Ses habits avaient été +renouvelés, il se faisait raser et coiffer chaque matin, ce qui lui +donnait un air étranger et semblait effacer la vulgarité des années +écoulées. Enfin le fameux samedi arriva; il se rendit au bureau du +Théâtre Français. À peine eut-il dit son nom qu'un employé lui remit le +coupon dans une enveloppe dont l'adresse était encore humide.</p> + +<p>«On vient de le prendre à l'instant, dit ce personnage.</p> + +<p>—Vraiment! s'écria Francis. Puis-je vous demander quelle mine avait le +monsieur qui est venu?</p> + +<p>—Oh! votre ami n'est pas difficile à peindre. C'est un beau vieillard, +grand et fort, à cheveux blancs, et portant au travers du visage une +cicatrice de coup de sabre. Un homme ainsi marqué se laisse reconnaître.</p> + +<p>—Sans doute; merci de votre obligeance.</p> + +<p>—Il ne doit pas être bien loin; en vous dépêchant vous pourrez +peut-être le rejoindre.»</p> + +<p>Francis ne se le fit pas répéter deux fois et, s'élançant hors du +théâtre, il plongea ses regards avidement dans toutes les directions. +Malheureusement plus d'un homme à cheveux blancs était en vue, et, bien +qu'il se mit en devoir de les rattraper tous les uns après les autres, +pas un n'avait le coup de sabre. Pendant près d'une demi-heure il +explora les rues du voisinage, jusqu'à ce que, reconnaissant la folie de +cette recherche, il pensa qu'une promenade serait le moyen le meilleur +pour calmer son émotion; car le brave garçon avait été profondément +troublé par cette quasi-rencontre avec celui qui était, il n'en pouvait +douter, l'auteur de ses jours.</p> + +<p>Le hasard le conduisit par la rue Drouot et la rue des Martyrs jusqu'au +boulevard extérieur, et ce hasard-là le servit mieux que tous les +calculs; bientôt, en effet, il aperçut deux hommes qui, assis sur un +banc, semblaient absorbés dans un dialogue des plus animés. L'un était +jeune, brun, de belle apparence et portait, malgré son habit séculier, +le sceau indélébile de l'ecclésiastique; l'autre répondait en tous +points à la description donnée par l'employé du théâtre. Francis sentit +son cœur battre à se rompre dans sa poitrine il allait entendre la voix +de son père! Faisant un détour, il vint sans bruit s'asseoir derrière le +couple en question, qui, tout entier à ses affaires, ne prit pas garde à +lui. La conversation avait lieu en anglais.</p> + +<p>«Vos soupçons perpétuels commencent à m'ennuyer, Rolles, disait le +vieillard. Je fais ce que je peux, vous dis-je; un homme ne se procure +pas des millions en un jour. D'ailleurs de quoi vous plaignez-vous? Ne +vous ai-je pas écouté par pure complaisance, vous, un étranger, et ne +vivez-vous pas de mes générosités?</p> + +<p>—Dites de vos avances, Mr. Vandeleur, répliqua vertement le jeune +homme.</p> + +<p>—Avances, si vous voulez, et intérêt au lieu de complaisance si vous le +préférez, fit le vieillard d'un ton irrité. Je ne suis pas ici pour +chicaner sur des mots. Les affaires sont les affaires, et je vous +rappellerai que les vôtres sont trop louches pour les airs que vous +prenez. Fiez-vous à moi ou adressez-vous à un autre; mais, de grâce, +trêve à vos jérémiades.</p> + +<p>—J'apprends à connaître le monde, dit le jeune homme, et je vois +maintenant que si vous avez beaucoup de motifs pour me duper, vous n'en +avez aucun, en revanche, pour agir honnêtement. Moi non plus, je +n'éplucherai pas les mots: c'est pour vous-même que vous voulez le +diamant; vous le savez bien, osez dire le contraire!... N'avez-vous pas +déjà contrefait ma signature et fouillé mon logement en mon absence? Je +comprends la raison de tous ces délais; vous guettez votre proie, +parbleu, chasseur de diamant, et par moyens honnêtes ou non vous +l'aurez! Il faut que cela cesse, vous dis-je; ne me poussez pas à bout +ou je vous promets une surprise de ma façon.</p> + +<p>—C'est bien à vous de menacer! répondit Vandeleur. Deux autres, vous le +savez, peuvent se donner ce plaisir. Mon frère est à Paris, la police +est sur ses gardes, et, si vous persistez à me fatiguer de vos plaintes, +je vous préparerai aussi une petite surprise, Mr. Rolles; mais la mienne +sera unique et bonne. Comprenez-vous, ou faut-il vous parler hébreu? +Toutes choses ont des bornes et ma patience aussi. Mardi à sept heures, +pas un jour, pas une heure, pas une seconde avant, quand il s'agirait de +vous sauver la vie; et, si vous ne voulez pas attendre, allez au diable; +bon voyage.»</p> + +<p>Ce disant, le dictateur se leva; secouant la tête et brandissant sa +canne d'un air furieux, il se mit en marche dans la direction de +Montmartre, tandis que son compagnon demeurait assis sur le banc dans +l'attitude d'un découragement profond.</p> + +<p>Quant à Francis, comment dire sa consternation, son épouvante? +L'espérance et la tendresse qui agitaient son cœur au moment où il +s'était assis sur ce banc avaient fait place à l'horreur, au désespoir +le plus complet; sa pensée se porta involontairement vers le vieux +Scrymgeour, qui lui apparut comme un père autrement bon et respectable +que cet intrigant irascible et dangereux. Néanmoins il garda sa présence +d'esprit, et, sans perdre une minute, s'élança sur les pas du vieillard +balafré, à qui la colère semblait donner des ailes. Absorbé dans des +pensées furieuses, John Vandeleur marchait sans songer à regarder +derrière lui. Il s'arrêta très haut dans la rue Lepic, devant une maison +à deux étages garnie de persiennes vertes; de là on devait dominer tout +Paris et jouir de l'air pur des hauteurs. Toutes les fenêtres donnant +sur la rue étaient hermétiquement closes; quelques arbres montraient +leur tête par-dessus un mur élevé que hérissaient des pointes de fer; +John Vandeleur tira une clef de sa poche, ouvrit une porte et disparut.</p> + +<p>Une fois seul, Francis s'arrêta et regarda autour de lui. Le quartier +était désert et l'hôtel isolé au milieu du jardin; il devenait +impossible de continuer l'espionnage. Pourtant, un examen plus attentif +lui fit remarquer que le pignon d'une grande maison située à quelques +pas de là donnait sur le jardin, et que dans ce pignon une fenêtre était +percée. Il interrogea la façade et vit suspendu un écriteau: <i>Chambres +non meublées à louer</i> <i>au mois</i>. Il s'informa; la chambre ayant vue sur +le jardin se trouvait précisément vacante. Francis n'hésita pas: il prit +cette chambre, paya d'avance et retourna à son hôtel chercher ses +bagages.</p> + +<p>Que le vieillard au coup de sabre fût ou non son père, que la piste +qu'il suivait fût fausse ou non, en tout cas, il avait évidemment mis le +doigt sur un noir mystère et il se promit de ne pas quitter son +embuscade tant qu'il ne l'aurait point débrouillé.</p> + +<p>De la fenêtre de son nouveau logis, Francis dominait complètement le +jardin de la maison aux persiennes vertes. Immédiatement en dessous de +lui, un assez beau marronnier ombrageait deux tables rustiques sur +lesquelles on devait dîner durant les grandes chaleurs de l'été. À part +une étroite allée sablée conduisant de la véranda à la porte de la rue, +et un petit espace laissé libre entre les tables et la maison, le sol +était entièrement recouvert par une végétation épaisse. Posté derrière +sa jalousie, car il n'osait l'ouvrir de peur d'attirer l'attention, +Francis observait la place sans rien voir de très significatif quant aux +mœurs de ses habitants. En somme, c'était un jardin de couvent et la +maison avait l'air d'une prison; on ne pouvait guère déduire de ce fait +que des habitudes de retraite et le goût de la solitude. Les persiennes +étaient toutes closes, la porte de la véranda fermée, le jardin, autant +qu'il en pouvait juger, absolument désert; une petite fumée bleuâtre, +s'échappant discrètement d'une des cheminées, révélait seule la présence +d'êtres vivants.</p> + +<p>Pour se donner une contenance et ne pas rester oisif, Francis avait +acheté une géométrie d'Euclide en français. Assis par terre et appuyé au +mur, il se mit à copier et à traduire, le dos de sa valise lui servant +de pupitre, car il n'avait ni table ni chaise. De temps à autre il +allait jeter un coup d'œil sur la maison aux persiennes vertes: les +fenêtres restaient obstinément fermées et le jardin vide.</p> + +<p>Sa vigilance persévérante n'était pas récompensée et il commençait à +s'assoupir quand, entre neuf et dix heures, un coup de sonnette le tira +brusquement de sa torpeur; il se précipita vers son observatoire et +arriva à temps pour entendre grincer des serrures et remuer des chaînes. +Mr. Vandeleur, enveloppé d'une robe de chambre de velours noir et coiffé +d'un bonnet pareil, se montra ensuite une lanterne à la main, sortit de +la véranda et atteignit la porte grillée de la rue. Nouveau bruit de +verrous et de ferraille, puis Francis vit le mystérieux vieillard +revenir en escortant un individu de mine abjecte.</p> + +<p>Une demi-heure après, le visiteur fut reconduit et Mr. Vandeleur, posant +sa lanterne sur la table rustique, acheva tranquillement son cigare sous +le marronnier. Francis, qui, entre deux branches, ne perdait de vue +aucun de ses gestes, crut deviner à ses sourcils froncés et à la +contraction de ses lèvres, qu'une pensée pénible le préoccupait. Tout à +coup une voix de jeune fille se fit entendre dans la maison.</p> + +<p>«Dix heures! criait-elle.</p> + +<p>—J'y vais», répondit John Vandeleur.</p> + +<p>Il jeta son bout de cigare, reprit la lanterne et disparut sous la +véranda. Dès que la porte fut fermée, l'obscurité et le silence le plus +complet régnèrent autour de la maison, et Francis eut beau écarquiller +les yeux, il ne put découvrir le moindre rayon de lumière entre les +lames des persiennes. Les chambres à coucher, pensa-t-il, étaient de +l'autre côté. Il comprit la véritable raison de ce fait quand, le +lendemain, il revint à son observatoire dès l'aube, la dureté de sa +couche sur le plancher ne l'engageant pas à prolonger son sommeil. Les +persiennes s'ouvrirent toutes, mues par un ressort intérieur, et +découvrirent des rideaux de fer semblables aux fermetures des boutiques, +qui se relevèrent par un procédé analogue. Pendant une heure, les +chambres restèrent ouvertes à l'air frais du matin, puis Mr. Vandeleur +referma les volets de sa propre main. Tandis que Francis observait avec +étonnement toutes ces précautions, la porte de la maison s'ouvrit et une +jeune fille vint regarder dans le jardin. Elle rentra moins de deux +minutes après, mais ces deux minutes suffirent pour révéler aux yeux +éblouis de Francis les charmes les plus captivants. Une telle apparition +n'excita pas seulement sa curiosité, elle lui remit au cœur le courage +et l'espérance. Les allures suspectes de son père supposé cessèrent de +hanter son esprit; dès ce moment il adopta avec joie sa nouvelle +famille; que la jeune fille dût devenir sa sœur ou bien sa femme, il ne +doutait pas qu'elle ne fût un ange. Ce fut avec une terreur subite qu'il +réfléchit qu'après tout il ne savait pas grand-chose et avait pu se +tromper en suivant Mr. Vandeleur.</p> + +<p>Le portier, qu'il interrogea, lui donna peu de renseignements, mais ce +peu avait quelque chose de mystérieux et d'équivoque. Le locataire du +petit hôtel voisin était un Anglais prodigieusement riche et très +excentrique dans ses allures. Il possédait d'importantes collections, et +c'était pour les protéger qu'il avait fait poser ces pointes de fer sur +le mur, ces contrevents métalliques et tous ces systèmes compliqués de +serrures. Il vivait là seul avec Mademoiselle et une vieille servante, +ne voyant personne, sauf quelques visiteurs singuliers avec lesquels il +semblait avoir des affaires.</p> + +<p>«Est-ce que Mademoiselle est sa fille? demanda Francis.</p> + +<p>—Certainement, répondit le portier, c'est la fille de la maison, et +vous ne vous en douteriez guère à la voir travailler! Riche comme il +l'est, Mr. Vandeleur envoie pourtant sa <i>demoiselle</i> au marché, le +panier au bras, ni plus ni moins qu'une servante.</p> + +<p>—Mais les collections? reprit Francis.</p> + +<p>—Monsieur, il paraît qu'elles valent beaucoup d'argent, voilà tout ce +que je sais. Depuis l'arrivée de ces gens-là, personne dans le quartier +n'a seulement dépassé leur porte.</p> + +<p>—Cependant, vous devez bien avoir quelque idée de ce qu'elles peuvent +être. Sont-ce des tableaux, des étoffes, des statues, des bijoux, quoi?</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, répondit le bonhomme en haussant les épaules, ce +seraient des carottes, que je ne pourrais vous en dire davantage. Vous +voyez bien que la maison est gardée comme une forteresse.»</p> + +<p>Désappointé, Francis retournait à sa chambre quand le portier le +rappela.</p> + +<p>«Tenez, monsieur, je me souviens maintenant que la veille bonne m'a dit +un jour que son maître avait été dans toutes les parties du monde et +qu'il en avait rapporté beaucoup de diamants. Si c'est ça, on doit avoir +un joli coup d'œil derrière ces volets.»</p> + +<p>Le fameux dimanche arriva. Aussitôt le théâtre ouvert, Francis fut à sa +place. Le fauteuil qui avait été pris pour lui était à deux ou trois +stalles du couloir de gauche et parfaitement en vue des baignoires +d'avant-scène. Comme cette place avait été choisie exprès, il n'était +pas douteux que sa situation ne fût significative; Francis jugea +d'instinct que la loge qui était à sa droite allait figurer sous une +forme quelconque dans le drame où il se trouvait lui-même jouer un rôle. +Et, de fait, cette loge était placée de telle sorte que ceux qui +l'occupaient pourraient le dévisager tout le temps du spectacle, en +échappant à son observation, si bon leur semblait, grâce aux écrans et à +la profondeur du réduit. Francis se promit donc de faire bonne garde; +tout en paraissant absorbé par la pièce, il surveillait la loge vide du +coin de l'œil.</p> + +<p>Le second acte était commencé et déjà avancé même quand la porte +s'ouvrit; deux personnes se dissimulèrent dans le coin le plus obscur de +la loge. Francis étranglait d'émotion. C'étaient Mr. Vandeleur et sa +fille. Son sang bouillait dans ses veines, ses oreilles tintaient, la +tête lui tournait. Il n'osait regarder, de peur d'éveiller les soupçons; +son programme qu'il lisait et relisait dans tous les sens, passait du +blanc au rouge devant lui; quand il leva les yeux, la scène lui parut à +une lieue de distance et il trouva la voix, les gestes des acteurs +ridicules et impertinents. Enfin il se risqua à jeter un coup d'œil +dans la direction qui l'intéressait et il sentit aussitôt que son regard +avait croisé celui de la jeune fille. Un frisson secoua ses membres, il +vit à la fois toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Que n'aurait-il pas +donné pour entendre ce qui se passait entre les Vandeleur, père et +fille! Que n'aurait-il pas donné pour oser prendre sa lorgnette et pour +pouvoir les examiner avec calme! Sa vie sans doute se décidait dans +cette loge, et lui, cloué sur ce fauteuil, ne pouvant ni intervenir ni +même suivre le débat, était condamné à souffrir dans une anxiété +impuissante.</p> + +<p>Enfin l'acte s'acheva, ses voisins se préparèrent à sortir. Il était +naturel qu'il en fit autant; mais alors, force était de passer devant la +loge en question. Faisant appel à tout son courage et regardant +obstinément le bout de ses souliers, il se leva et s'avança lentement, +car un vieux monsieur asthmatique le précédait. Qu'allait-il faire? +Aborderait-il les Vandeleur en passant? Lancerait-il dans la loge le +camélia de sa boutonnière? Relèverait-il la tête et jetterait-il un +regard de tendresse sur la jeune personne qui était sa sœur ou sa +fiancée? Tandis qu'il se débattait, aux prises avec ces alternatives +diverses, il eut la vision de sa douce et modeste existence à la banque +d'Écosse, et un regret fugitif du passé traversa son âme. Mais il +arrivait devant la loge: tout en se demandant encore ce qu'il devait +faire, il tourna la tête et leva les yeux. Une exclamation de +désappointement lui échappa, la loge était vide; pendant ses réflexions +la famille Vandeleur était partie.</p> + +<p>Une personne polie lui fit remarquer qu'il obstruait le passage; +machinalement il se remit à marcher et se laissa porter par la foule. Il +se retrouva dans la rue; là il s'arrêta, et l'air frais de la nuit remit +promptement l'équilibre dans ses facultés; mais sa tête pesait +lourdement sur ses épaules et, à sa grande surprise, il chercha +vainement le sujet des deux actes qu'il venait d'entendre; un +irrésistible besoin de sommeil succédait à tant d'agitations; hélant un +fiacre, il se fit reconduire chez lui, brisé de fatigue et dégoûté de la +vie.</p> + +<p>Le lendemain matin, Francis alla aux abords du marché, guetter le +passage de miss Vandeleur. Son attente ne fut pas trompée; vers huit +heures, il la vit déboucher d'une des rues. Elle était simplement et +presque pauvrement mise, mais dans sa démarche, dans sa taille, jusque +dans l'aisance avec laquelle elle portait son panier de ménagère, il y +avait une grâce, une distinction à laquelle on ne pouvait se méprendre.</p> + +<p>Tandis que Francis se glissait dans l'embrasure d'une porte, il lui +sembla qu'un rayon de soleil accompagnait cette délicieuse personne et +dissipait les ombres devant elle. Il la laissa le dépasser, puis il +sortit de sa cachette et l'appela par son nom:</p> + +<p>«Miss Vandeleur!»</p> + +<p>Elle se retourna et devint blanche comme une morte en le reconnaissant.</p> + +<p>«Pardon, continua-t-il; Dieu m'est témoin que je ne voulais pas vous +effrayer; d'ailleurs vous n'avez rien à craindre d'un serviteur aussi +dévoué que moi. Croyez-le, je n'ai ni la liberté ni le choix des moyens. +Je sens que nous avons beaucoup d'intérêts communs, mais sans comprendre +rien de plus. Je suis dans les ténèbres, dans l'impossibilité d'agir, +ignorant même qui sont mes amis ou mes ennemis.»</p> + +<p>La jeune fille murmura:</p> + +<p>«Je ne sais qui vous êtes.</p> + +<p>—Ah! si, mademoiselle, vous le savez, et bien mieux que moi-même. Sur +ce point surtout, daignez m'éclairer: dites-moi... poursuivit-il en +suppliant, qui suis-je? qui êtes-vous? et comment nos destinées +sont-elles entremêlées? Venez à mon secours, mademoiselle, un mot, un +seul mot, le nom de mon père, si vous voulez; et ma reconnaissance sera +sans bornes.</p> + +<p>—Je ne veux pas vous tromper, répondit la jeune fille. Je sais qui vous +êtes, mais je ne suis pas autorisée à vous l'apprendre.</p> + +<p>—Dites au moins alors que vous me pardonnez mon audace, et j'attendrai +aussi patiemment que je pourrai. Puisque le sort me condamne à une +ignorance cruelle, je me soumets; mais n'ajoutez pas à mes angoisses la +crainte de vous avoir pour ennemie.</p> + +<p>—Ce que vous avez fait était très naturel, et je n'ai rien à vous +pardonner. Adieu.</p> + +<p>—Ce doit donc être <i>adieu</i>? dit-il tristement.</p> + +<p>—Mais je n'en sais rien moi-même. Adieu quant à présent, si vous le +préférez.»</p> + +<p>Et sur ces mots elle s'éloigna d'un pas rapide.</p> + +<p>Francis rentra chez lui en proie à une violente émotion.</p> + +<p>L'Euclide fit peu de progrès ce jour-là et il passa plus de temps à la +fenêtre qu'à son bureau improvisé. Pourtant, à part le retour de miss +Vandeleur, qui retrouva son père savourant un londrès sous la véranda, +il n'eut rien à noter jusqu'à l'heure du déjeuner.</p> + +<p>Après avoir apaisé sa faim dans un restaurant du quartier, le jeune +homme retourna rue Lepic, plus impatient que jamais. Surprise! Un +domestique à cheval et tenant la bride d'une jument sellée se promenait +de long en large devant le mur du jardin. Le portier de Francis, adossé +contre la porte, fumait sa pipe, tout en s'absorbant dans la +contemplation de ce spectacle inusité.</p> + +<p>«Regardez, cria-t-il au jeune homme. La superbe bête! Un frère de M. +Vandeleur vient d'arriver en visite. C'est un grand homme, un général de +votre pays; vous devez bien le connaître de réputation.</p> + +<p>—Je n'ai jamais entendu parler d'un général Vandeleur, répondit +Francis, mais nous avons bien des officiers de ce grade, et d'ailleurs +mes occupations ont été exclusivement civiles.</p> + +<p>—C'est lui, reprit le portier, qui a perdu le grand diamant des Indes; +vous devez savoir cela, du moins, les journaux en ont assez parlé! +Aussitôt qu'il put se débarrasser de son concierge, Francis escalada ses +étages et courut à la fenêtre. Les deux Vandeleur étaient assis sous le +marronnier et causaient tout en fumant. Le général, petit homme rubicond +et sanglé dans sa redingote, offrait une certaine ressemblance avec son +frère, bien qu'il en fût plutôt la caricature; il avait quelque chose de +sa démarche dégagée et hautaine, mais il était beaucoup moins grand, +plus vieux, plus commun, et, somme toute, il faisait assez triste mine à +côté du dictateur.</p> + +<p>Penchés tous deux sur la table, ils paraissaient discuter avec +animation, mais si bas que Francis attrapait à peine un mot par-ci +par-là, ce qui lui suffit d'ailleurs pour se convaincre que la +conversation roulait sur lui-même et sur sa carrière. Il saisit +distinctement le nom de Scrymgeour, et s'imagina entendre celui de +Francis.</p> + +<p>Tout à coup le général se leva, en proie à une violente colère et se +répandit en exclamations.</p> + +<p>«Francis Vandeleur!» cria-t-il en soulignant le second nom. «Francis +Vandeleur, vous dis-je!»</p> + +<p>Le dictateur fit de tout le corps un geste moitié affirmatif, moitié +méprisant, mais sa réponse n'arriva pas jusqu'au jeune homme.</p> + +<p>Ce Francis Vandeleur, était-ce lui? Discutaient-ils donc sous quel nom +on allait le marier? Lui-même était-il bien éveillé et ses sens égarés +ne l'abusaient-ils pas?</p> + +<p>L'entretien avait repris à voix basse; puis, la discussion s'élevant +sans doute de nouveau entre les deux frères, la voix du général éclata +furieuse.</p> + +<p>«Ma femme? criait-il, j'en ai par-dessus la tête. Qu'on ne m'en parle +plus; son nom même m'est odieux.»</p> + +<p>Et les jurons s'entremêlaient aux coups de poing qui pleuvaient sur la +table.</p> + +<p>Son frère parut chercher à l'apaiser, et peu après le reconduisit. Ils +échangèrent une poignée de mains suffisamment cordiale, mais, à peine la +porte se fut-elle refermée sur le visiteur, que John Vandeleur partit +d'un éclat de rire qui vint sonner comme un écho diabolique aux oreilles +de Francis.</p> + +<p>La journée s'acheva sans amener rien de nouveau. Le jeune homme n'était +guère plus avancé que la veille, mais il se consolait en pensant que le +lendemain était le fameux mardi; le sort s'acharnât-il contre lui, il ne +pouvait manquer de faire quelque découverte importante.</p> + +<p>La journée fut longue; comme l'heure du dîner approchait, les +préparatifs commencèrent sous le marronnier. Sur une des tables que +Francis apercevait entre les branches, on apporta des piles d'assiettes, +les ingrédients de la salade, etc.; sur l'autre on dressa le couvert, +mais le feuillage la cachait presque entièrement à Francis et il devina +plutôt qu'il ne vit de l'argenterie et une nappe blanche.</p> + +<p>Mr. Rolles arriva à sept heures précises; il avait l'air méfiant d'un +homme qui se tient sur ses gardes, parlant peu et bas. Le dictateur, au +contraire, semblait fort joyeux; son rire remplissait le jardin, et, aux +modulations de sa voix, on devinait qu'il racontait des drôleries en +imitant l'accent de différents pays. Avant même qu'ils eussent fini leur +vermouth, tout sentiment de malaise semblait avoir disparu entre le +jeune clergyman et son interlocuteur et ils bavardaient comme une paire +de vieux amis.</p> + +<p>Miss Vandeleur fit enfin son entrée, apportant la soupière. Rolles se +précipita pour lui offrir son secours, qu'elle refusa en riant, et il y +eut un échange général de plaisanteries qui devaient avoir trait à cette +manière primitive de se servir soi-même.</p> + +<p>«On est plus à l'aise», déclarait Mr. Vandeleur.</p> + +<p>Un instant après ils étaient assis autour de la table et Francis les +perdit de vue; malheureusement, il n'entendait guère plus qu'il ne +voyait. À en juger par le babillage animé, par le bruit incessant de +couteaux et de fourchettes qui sortaient du marronnier, le repas était +gai, et Francis, qui grignotait un petit pain dans sa cachette, ne put +se défendre d'un mouvement d'envie.</p> + +<p>Les convives causaient entre chaque plat et s'attardèrent plus +longuement encore sur un dessert exquis arrosé d'un vin vieux débouché +avec soin par le dictateur lui-même. La nuit était pure, étoilée, sans +une brise; il commençait à faire sombre cependant et deux bougies furent +apportées sur le dressoir. Des flots de lumière émergeaient en même +temps de la véranda. Le jardin se trouva donc absolument illuminé.</p> + +<p>Pour la dixième fois peut-être, miss Vandeleur rentra dans la maison; +elle revint cette fois portant la cafetière, qu'elle posa sur le +dressoir; au même instant son père se leva en disant:</p> + +<p>«Le café, c'est de mon département.»</p> + +<p>Francis le vit se dresser de toute sa haute taille. Sans cesser de +causer par-dessus son épaule avec les autres convives, il remplit les +deux tasses; puis, par un mouvement de véritable prestidigitation, versa +dans l'une d'elles le contenu d'une très petite fiole. La chose fut si +vivement faite que celui qui ne le quittait pas des yeux eut à peine le +temps de s'en apercevoir. Une seconde après, Mr. Vandeleur était +retourné près de la table apportant les deux tasses.</p> + +<p>«Avant que nous ayons fini de boire, notre Juif sera sans doute ici», +dit-il.</p> + +<p>Il est impossible de décrire l'effroi et l'angoisse de Francis. Quel +complot se tramait donc là, devant lui? Il se sentait moralement obligé +d'intervenir, mais comment? C'était peut-être une simple plaisanterie, +et quelle mine ferait-il dans le cas où son avertissement tomberait à +faux? D'autre part, s'il y avait trahison, fallait-il dénoncer et perdre +l'homme auquel il devait la vie? Il commença là-dessus à s'apercevoir +qu'il jouait un rôle d'espion. L'attente devenait une torture cruelle; +son cœur avait des palpitations irrégulières, ses jambes fléchissaient +sous lui, une sueur froide l'inondait tout entier, il s'accrocha +défaillant à l'appui de la fenêtre.</p> + +<p>Plusieurs minutes, des siècles, se passèrent. La conversation semblait +languir; tout à coup on entendit un verre se briser, en même temps qu'un +autre bruit, sourd celui-là, comme si quelqu'un fût tombé le front sur +la table. Puis un cri perçant déchira l'air.</p> + +<p>«Qu'avez-vous fait? Il est mort! disait miss Vandeleur.</p> + +<p>—Silence! fit le terrible vieillard d'une voix si vibrante que Francis +ne perdit pas un mot. Il se porte aussi bien que moi. Prenez-le par les +talons, je vais le tenir par les épaules.»</p> + +<p>Des sanglots lui répondirent.</p> + +<p>«M'entendez-vous, reprit la même voix rude, ou faut-il vous faire obéir +de force? Choisissez, mademoiselle.»</p> + +<p>Il y eut une nouvelle pause, puis le dictateur continua d'un ton moins +violent:</p> + +<p>«Prenez les pieds de cet homme, il faut que je le porte dans la maison. +Ah! si j'étais plus jeune, rien au monde ne me retiendrait. Mais +aujourd'hui, l'âge, les dangers, tout est contre moi... mes mains +tremblent et il faut que vous m'aidiez.</p> + +<p>—C'est un crime! dit la jeune fille.</p> + +<p>—Je suis votre père.»</p> + +<p>Cet appel parut produire son effet; Francis entendit piétiner le +gravier, une chaise tomba, puis il vit le père et la fille traverser +l'allée et disparaître sous la véranda, portant un corps inanimé, +affreusement pâle, dont la tête pendait. Était-il mort ou vivant? En +dépit de l'affirmation de Mr. Vandeleur, Francis était fort inquiet. Un +crime venait d'être commis, une catastrophe terrible s'abattait sur la +maison aux persiennes vertes. À son grand étonnement, Francis sentit +l'horreur et le mépris faire place chez lui à un sentiment de pitié pour +le vieillard et pour l'enfant qu'un grand péril menaçait sans doute. Un +élan généreux le poussa; lui aussi lutterait avec son père contre le +monde, la justice et la fatalité; relevant brusquement la jalousie, il +sauta sur la fenêtre, étendit les bras et se jeta, les yeux fermés, dans +le feuillage du marronnier.</p> + +<p>Les branches craquaient sous lui sans qu'il pût en saisir une; enfin un +rameau plus fort se trouva sous sa main, il resta suspendu quelques +secondes, puis, se laissant aller, tomba lourdement contre la table. Un +cri d'alarme partit de la maison: sa singulière entrée n'était point +passée inaperçue. Peu lui importait; en trois bonds il fut sous la +véranda.</p> + +<p>Dans une petite pièce, tapissée de nattes et entourée de vitrines +remplies d'objets rares et précieux, Mr. Vandeleur était penché sur le +corps du clergyman. Il se releva comme Francis entrait et quelque chose +glissa de ses doigts dans ceux de sa fille; ce fut fait en un clin +d'œil; à peine Francis avait-il eu le temps de voir, mais il lui sembla +que le coupable avait saisi cet objet sur la poitrine de sa victime et +qu'après l'avoir regardé un millième de seconde, il l'avait rapidement +passé à sa fille. Tout cela s'était produit en moins de temps qu'il n'en +faut pour le dire, tandis que Francis restait sur le seuil, un pied en +l'air.</p> + +<p>Se précipitant aux genoux du dictateur:</p> + +<p>«Père! s'écria-t-il, laissez-moi vous secourir. Traitez-moi en père et +vous trouverez chez moi tout le dévouement d'un fils.»</p> + +<p>Une explosion de jurons formidables fut toute la réponse qu'il obtint.</p> + +<p>«Père, fils, fils, père! Qu'est-ce que cette comédie? Comment êtes-vous +entré dans mon jardin, monsieur? Et, par le diable, qui êtes-vous? que +voulez-vous?»</p> + +<p>Abasourdi, Francis se releva sans mot dire.</p> + +<p>Tout à coup, comme frappé d'un trait de lumière, John Vandeleur se mit à +rire bruyamment.</p> + +<p>«Je vois, s'écria-t-il, je comprends, c'est le Scrymgeour! Très bien, +Mr. Scrymgeour, très bien, je vais vous mettre en quelques mots au +courant de votre situation. Vous vous êtes introduit chez moi par force, +sinon par ruse, à coup sûr sans y être invité, et vous choisissez pour +m'accabler de vos protestations de tendresse le moment où un hôte vient +de s'évanouir à ma table. Je ne suis pas votre père; puisque vous tenez +à le savoir, vous êtes le fils naturel de mon frère et d'une marchande +de poissons. J'avais pour vous une indifférence qui touche de près à +l'antipathie, et d'après ce que je vois de votre conduite, votre esprit +me paraît digne de votre extérieur. Je livre ces quelques remarques à +vos méditations, et je vous prie avant tout de me débarrasser de votre +présence. Si je n'étais pas occupé, ajouta-t-il avec un geste menaçant, +vous recevriez la plus belle rossée que ce bras ait jamais donnée!»</p> + +<p>Francis était pétrifié; il eût voulu être à cent lieues de cette maison +maudite; mais, ne sachant comment s'en aller ni quel chemin prendre, il +demeurait planté comme un piquet au milieu de la chambre. Miss Vandeleur +rompit le silence.</p> + +<p>«Père, vous êtes en colère... vous parlez sans savoir.... Mr. Scrymgeour +a pu se tromper, mais ses intentions étaient bonnes.</p> + +<p>—Merci, ma fille; vous me rappelez une autre observation que je crois +devoir faire à M. Scrymgeour. Mon frère, monsieur, a été assez absurde +pour vous accorder une pension. Il a eu la présomption et la sottise de +vouloir vous marier à cette demoiselle; vous lui avez été montré il y a +deux jours, et j'ai le plaisir de vous annoncer qu'elle a repoussé avec +dégoût l'idée d'une pareille union. Permettez-moi d'ajouter que j'ai +beaucoup d'influence sur mon frère, et qu'il ne tiendra pas à moi +qu'avant la fin de la semaine vous ne soyez renvoyé sans le sou à votre +paperasserie.»</p> + +<p>Le ton du vieillard était, s'il est possible, plus blessant encore que +ses paroles. Devant cette haine furieuse, Francis perdit la tête; il +cacha son visage entre ses mains et un sanglot souleva sa poitrine.</p> + +<p>Miss Vandeleur intervint de nouveau.</p> + +<p>«Mr. Scrymgeour, dit-elle d'une voix douce, ne vous affligez pas des +paroles de mon père. Je ne ressens pour vous aucune aversion; au +contraire, j'ai demandé à faire avec vous plus ample connaissance; ce +qui se passe ce soir ne m'inspire, croyez-le bien, que beaucoup d'estime +et de pitié.»</p> + +<p>À ce moment, Simon Rolles agita convulsivement le bras, il revenait à +lui, n'ayant absorbé qu'un violent narcotique. Vandeleur se pencha, +examina son visage, puis se releva en disant:</p> + +<p>«Allons, puisque vous êtes si satisfaite de sa conduite, prenez une +lumière, mademoiselle, et montrez à ce bâtard le chemin de la porte.»</p> + +<p>La jeune fille s'empressa d'obéir.</p> + +<p>«Merci, lui dit Francis dès qu'ils furent seuls dans le jardin, merci du +fond de l'âme. Vos paroles resteront dans ma mémoire comme un souvenir +consolateur attaché à cette nuit, qui a été la plus cruelle de ma vie.</p> + +<p>—J'ai dit ce que je pensais, répondit-elle, j'étais indignée de vous +voir si injustement traité.»</p> + +<p>Ils avaient atteint la porte de la rue, et miss Vandeleur, posant sa +lumière sur le gravier, se mit à détacher les chaînes.</p> + +<p>«Encore un mot, dit Francis: est-ce que je ne dois plus vous revoir?</p> + +<p>—Hélas! vous avez entendu mon père. Je ne peux qu'obéir.</p> + +<p>—Dites au moins que ce n'est pas de votre plein gré... que ce n'est pas +vous qui me chassez.</p> + +<p>—Non, dit-elle, vous me semblez un brave et honnête garçon.</p> + +<p>—Alors, donnez-moi un gage.»</p> + +<p>La main sur la dernière serrure, elle s'arrêta un instant; tous les +verrous étaient tirés, il ne restait plus qu'à pousser la porte.</p> + +<p>«Si j'y consens, répondit-elle, promettez-vous de m'obéir de point en +point?</p> + +<p>—Mademoiselle, tout ordre venant de vous m'est sacré.»</p> + +<p>Elle tourna la clef et ouvrit la porte.</p> + +<p>«Eh bien, soit; mais vous ne savez pas ce que vous demandez. Quoi qu'il +arrive et quoi que vous entendiez, ne revenez pas ici. Marchez le plus +vite que vous pourrez jusqu'à ce que vous ayez atteint les quartiers +éclairés et fréquentés, et là encore tenez-vous sur vos gardes; vous +êtes en péril plus que vous ne le pensez. Promettez-moi de ne pas +regarder ce gage avant que vous ne soyez en sûreté.</p> + +<p>—Je le promets», répondit Francis.</p> + +<p>Elle lui mit dans la main un mouchoir roulé, et, le poussant dans la rue +avec une vigueur dont il ne la croyait pas capable:</p> + +<p>«Maintenant, lui cria-t-elle, sauvez-vous!»</p> + +<p>La porte retomba, loquets et verrous furent replacés.</p> + +<p>«Allons, se dit Francis, puisque j'ai promis!...»</p> + +<p>Et il descendit rapidement la rue. Il n'était pas à cinquante pas de la +maison quand un cri diabolique retentit soudain dans le silence de la +nuit. Instinctivement, il s'arrêta, un autre passant en fit autant, les +habitants des maisons voisines se mirent aux fenêtres. Cet émoi semblait +l'œuvre d'un seul homme, qui hurlait de rage et de désespoir, comme une +lionne à qui l'on a volé ses petits, et Francis ne fut pas moins surpris +qu'effrayé d'entendre son nom s'élever au milieu d'une volée de jurons +en anglais. Son premier mouvement fut de retourner en arrière; mais, se +rappelant l'avis de miss Vandeleur, il pensa que le mieux était de hâter +le pas, et il se remettait en marche, quand le dictateur, tête nue, +cheveux au vent, criant et gesticulant, passa à côté de lui comme un +boulet de canon.</p> + +<p>«Je l'ai échappé belle! pensa Francis. Je ne sais pas ce qu'il peut me +vouloir, mais il n'est certes pas bon à fréquenter pour le quart +d'heure, et je ferai mieux d'obéir à cette aimable fille.»</p> + +<p>Il retourna sur ses pas pour prendre une rue latérale et gagner la rue +Lepic, se laissant poursuivre de l'autre côté. Le calcul était mauvais. +Il n'avait en réalité qu'une chose à faire: entrer dans le plus proche +café, et laisser passer le gros de l'orage. Mais, outre que Francis +n'avait pas l'expérience de la guerre, sa conscience très nette ne lui +faisait appréhender rien de plus qu'une entrevue désagréable, chose dont +il lui semblait avoir fait ce soir-là un apprentissage plus que +suffisant. Il se sentait endolori de corps et d'esprit.</p> + +<p>Le souvenir de ses contusions lui rappela tout à coup que son chapeau +était resté dans sa chambre et que ses vêtements avaient tant soit peu +souffert de son passage à travers les branches du marronnier. Il entra +dans le premier magasin venu, acheta un chapeau de feutre à larges bords +et fit réparer sommairement le désordre de sa toilette. Quant au gage de +miss Vandeleur, toujours dissimulé sous son mouchoir, il l'avait mis en +sûreté dans la poche de son pantalon.</p> + +<p>À quelques pas de la boutique, il sentit un choc soudain: une main +s'abattit sur son épaule, tandis qu'une bordée d'injures lui entrait +dans les oreilles. C'était le dictateur, qui, ayant renoncé à rattraper +sa proie, remontait chez lui par la rue Lepic.</p> + +<p>Francis était un robuste garçon, mais il ne pouvait lutter ni de force +ni d'adresse avec un tel adversaire; après quelques efforts stériles, il +se rendit.</p> + +<p>«Que me voulez-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—C'est ce que vous saurez là-bas», répondit l'autre d'un air farouche. +Et il entraîna le jeune homme du côté de la maison aux persiennes +vertes.</p> + +<p>Tout en paraissant renoncer à la lutte, Francis guettait l'instant +propice pour se sauver. D'une brusque secousse, il se dégagea, laissant +le col de son paletot dans la main de son agresseur, et il reprit sa +course dans la direction du boulevard. Les chances étaient retournées; +si John Vandeleur était le plus fort, Francis était de beaucoup le plus +agile des deux, et il fut bientôt perdu dans la foule. Il reprit haleine +un instant, puis, de plus en plus intrigué et inquiet, il continua de +marcher rapidement jusqu'à la place de l'Opéra, éclairée comme en plein +jour par la lumière électrique.</p> + +<p>«Voilà qui suffirait, je pense, à miss Vandeleur», se dit-il.</p> + +<p>Tournant à gauche, il suivit le boulevard, entra au bar américain et +demanda un bock. L'établissement était à peu près désert; il était trop +tôt ou trop tard pour les habitués. Deux ou trois messieurs étaient +dispersés à des tables isolées; mais Francis, absorbé dans ses propres +réflexions, ne remarqua pas leur présence.</p> + +<p>Il s'installa dans un coin et tira le mouchoir de sa poche: l'objet +qu'entourait ce mouchoir se trouva être un élégant étui en maroquin, +qui, s'ouvrant par un ressort, découvrit aux yeux épouvantés du jeune +homme un diamant de taille monstrueuse et d'un éclat extraordinaire. Le +fait était si parfaitement inexplicable, la valeur de cette pierre si +évidemment exceptionnelle, que le jeune Scrymgeour resta pétrifié, +anéanti, les yeux rivés sur l'écrin grand ouvert, dans l'attitude d'un +homme frappé d'idiotisme.</p> + +<p>Une voix, calme et impérieuse tout ensemble, lui glissa ces mots:</p> + +<p>«Fermez cet écrin et faites bonne contenance.»</p> + +<p>En levant les yeux, Francis vit devant lui un homme de la physionomie la +plus distinguée, jeune encore et vêtu avec une élégante simplicité; il +avait quitté l'une des tables voisines et, apportant son verre, était +venu s'asseoir près de Francis.</p> + +<p>«Fermez cet écrin, répéta l'étranger, et remettez-le dans votre poche, +où je suis persuadé qu'il n'aurait jamais dû se trouver. Tâchez de +perdre cet air abasourdi et traitez-moi comme si j'étais une personne de +votre connaissance, rencontrée par hasard. Allons, vite, trinquez avec +moi. Voilà qui est mieux. Vous n'êtes qu'un amateur, monsieur, je +suppose?»</p> + +<p>L'inconnu prononça ces mots avec un sourire plein de sous-entendus et se +renversa sur sa chaise en lançant dans l'air une ample bouffée de tabac.</p> + +<p>«Pour l'amour de Dieu, dit Francis, apprenez-moi qui vous êtes et ce que +veut dire tout ceci. J'obéis à vos injonctions, et vraiment je ne sais +pas pourquoi; mais j'ai traversé ce soir tant d'aventures bizarres, et +tous ceux que je rencontre se conduisent si singulièrement, que j'en +arrive à croire que j'ai perdu la tête ou que je voyage dans une autre +planète. Votre physionomie m'inspire confiance, monsieur; vous paraissez +être un homme d'expérience, sage et bon; dites-moi pourquoi vous +m'abordez ainsi.</p> + +<p>—Chaque chose a son temps, répondit l'étranger; j'ai le pas sur vous. +Commencez par me dire, vous, comment il se fait que le diamant du Rajah +soit en votre possession.</p> + +<p>—Le diamant du Rajah! répéta Francis.</p> + +<p>—À votre place je ne parlerais pas si haut. Oui, monsieur, le diamant +du Rajah; c'est lui que vous avez dans votre poche, et cela sans aucun +doute. Je le connais bien, l'ayant vu plus de vingt fois dans la +collection de sir Thomas Vandeleur.</p> + +<p>—Sir Thomas Vandeleur?... Le général... mon père!</p> + +<p>—Votre père! Je ne savais pas que le général Vandeleur eût des enfants.</p> + +<p>—Monsieur, je suis fils naturel», répondit Francis en rougissant.</p> + +<p>L'autre s'inclina d'un air grave: ce fut le salut d'un homme qui +s'excuse silencieusement auprès de son égal, et Francis se sentit +aussitôt rassuré, réconforté, toujours sans savoir pourquoi. La présence +de cet inconnu lui faisait du bien et lui inspirait confiance; il lui +semblait toucher la terre ferme. Un sentiment de respect involontaire le +poussa tout à coup à ôter son chapeau, comme s'il se fût trouvé en +présence d'un supérieur.</p> + +<p>«Je vois, dit l'étranger, que vos aventures n'ont pas été d'un genre +précisément pacifique. Votre col est déchiré, votre visage porte des +égratignures et vous avez une blessure à la tempe. Peut-être +excuserez-vous ma curiosité si je vous demande de m'expliquer la cause +de ces accidents et comment il se fait qu'un objet volé de pareille +valeur se trouve dans votre poche.</p> + +<p>—Détrompez-vous, repartit Francis avec beaucoup de vivacité; je ne +possède aucun objet volé. Si vous faites allusion au diamant, je l'ai +reçu, il n'y a pas une heure, des mains mêmes de miss Vandeleur, rue +Lepic.</p> + +<p>—Miss Vandeleur! rue Lepic! Vous m'intéressez plus que vous ne croyez, +monsieur. Continuez, je vous prie.</p> + +<p>—Ciel!...» s'écria Francis.</p> + +<p>Un éclair venait de traverser sa mémoire. N'avait-il pas vu Mr. +Vandeleur plonger sa main dans le gilet de son convive évanoui pour y +saisir quelque chose? Ce quelque chose, il en avait maintenant la +certitude, c'était un étui en maroquin!</p> + +<p>«Vous trouvez une piste? demanda l'étranger.</p> + +<p>—Écoutez, répondit Francis; je ne sais qui vous êtes, mais je vous +crois capable de me venir en aide. Je suis dans une situation +inextricable, j'ai besoin de conseil et d'appui; puisque vous m'y +invitez, je vais tout vous dire.»</p> + +<p>Et il lui raconta brièvement son odyssée depuis le jour où il avait été +appelé chez l'avoué, à Édimbourg.</p> + +<p>«Cette histoire n'est pas banale, dit l'étranger, quand le jeune homme +eut fini, et votre position est certainement scabreuse. Bien des gens +vous conseilleraient de chercher votre père pour lui remettre le +diamant; quant à moi, j'ai d'autres vues.—Garçon! cria-t-il, priez le +directeur de l'établissement de venir me parler.»</p> + +<p>Dans son accent, dans son attitude, Francis reconnut de nouveau +l'habitude évidente du commandement. Le garçon s'éloigna et revint +bientôt suivi du gérant de l'endroit, qui se confondait en saluts +obséquieux.</p> + +<p>«Ayez la bonté de dire à monsieur mon nom, fit l'étranger en désignant +Francis.</p> + +<p>—Monsieur, dit l'important fonctionnaire en s'adressant au jeune +Scrymgeour, vous avez l'honneur d'être assis à la même table que Son +Altesse le prince Florizel de Bohême.»</p> + +<p>Francis se leva précipitamment et s'inclina devant le prince, qui le +pria de se rasseoir.</p> + +<p>«Merci, dit le prince Florizel au gérant; je suis fâché de vous avoir +dérangé pour si peu de chose.»</p> + +<p>Et, d'un signe de la main, il le congédia.</p> + +<p>«Maintenant, reprit-il en se tournant vers Francis, donnez-moi le +diamant.»</p> + +<p>L'écrin lui fut remis aussitôt en silence.</p> + +<p>«Très bien; vous agissez sagement. Toute votre vie vous vous féliciterez +de vos infortunes de ce soir. Un homme, Mr. Scrymgeour, peut être +assailli par des difficultés sans nombre; mais, s'il a l'intelligence +saine et le cœur vaillant, il sortira de toutes avec honneur. Ne vous +tourmentez plus; vos affaires sont entre mes mains, et, avec l'aide de +Dieu, je saurai les amener à une heureuse issue. Suivez-moi, s'il vous +plaît, jusqu'à ma voiture.»</p> + +<p>Le prince se leva et, laissant une pièce d'or au garçon, il conduisit le +jeune homme à quelques pas du café, où l'attendaient deux domestiques +sans livrée et un coupé fort simple.</p> + +<p>«Cette voiture, dit-il à Francis, est à votre disposition. Rassemblez +vos bagages le plus promptement possible, et mes domestiques vous +conduiront à une villa des environs de Paris où vous pourrez attendre +tranquillement la conclusion de vos affaires. Vous trouverez là un +jardin agréable, une bibliothèque bien composée, un cuisinier passable, +de bons vins et quelques cigares que je vous recommande. Jérôme, +ajouta-t-il, se tournant vers un des laquais, vous avez entendu ce que +je viens de dire; je vous confie Mr. Scrymgeour, vous veillerez à ce +qu'il soit bien traité.»</p> + +<p>Francis balbutia quelques phrases de reconnaissance.</p> + +<p>«Il sera temps de me remercier, dit le prince, quand votre père vous +aura reconnu et que vous épouserez Miss Vandeleur.»</p> + +<p>Sur ces mots, il s'éloigna, sans se presser, dans la direction de +Montmartre. Un fiacre passait, il y monta en jetant une adresse au +cocher; un quart d'heure après, ayant congédié son cocher à l'entrée de +la rue, il sonnait à la porte de Mr. Vandeleur.</p> + +<p>La grille fut ouverte avec précaution par le dictateur lui-même.</p> + +<p>«Qui êtes-vous? demanda-t-il.</p> + +<p>—Vous excuserez cette visite tardive, Mr. Vandeleur.</p> + +<p>—Votre Altesse est toujours la bienvenue», répondit le vieillard en +s'effaçant.</p> + +<p>Le prince pénétra dans le jardin, marcha droit à la maison et, sans +attendre son hôte, ouvrit la porte du salon. Il y trouva deux personnes +assises: l'une était miss Vandeleur, les yeux rougis par des larmes +récentes; un sanglot la secouait encore de temps en temps. Dans l'autre +personne, Florizel reconnut un jeune homme qui, quelques semaines +auparavant, l'avait abordé au club pour lui demander des renseignements +littéraires.</p> + +<p>«Miss Vandeleur, dit Florizel en la saluant, vous paraissez fatiguée. +Mr. Rolles, si je ne me trompe? J'espère, monsieur, que vous avez tiré +profit de l'étude de Gaboriau.»</p> + +<p>Le clergyman semblait absorbé dans des pensées amères; il ne répondit +pas et se contenta de saluer sèchement, tout en se mordant les lèvres.</p> + +<p>«À quel heureux hasard dois-je l'honneur de recevoir la visite de Votre +Altesse? demanda Vandeleur qui arrivait derrière le prince.</p> + +<p>—Je viens pour affaires, et, quand j'aurai terminé avec vous, je +prierai Mr. Rolles de m'accompagner dans une petite promenade. Mr. +Rolles, je vous ferai remarquer, par parenthèse, que je ne suis pas +encore assis.»</p> + +<p>Le jeune ecclésiastique sauta sur ses pieds en s'excusant; là-dessus le +prince prit un fauteuil près de la table, tendit son chapeau à +Vandeleur, sa canne à Rolles, et, les laissant debout près de lui, +s'exprima en ces termes:</p> + +<p>«Je suis venu pour affaires, comme je vous l'ai dit; mais, si j'étais +venu pour mon plaisir, j'aurais été fort mécontent de votre accueil. +Vous, Mr. Rolles, vous avez manqué de respect à votre supérieur; vous, +Vandeleur, vous me recevez le sourire aux lèvres, tout en sachant fort +bien que vos mains ne sont pas pures. Je prétends ne pas être +interrompu, monsieur, ajouta-t-il impérieusement, je suis ici pour +parler et non pour écouter; je vous prie donc de m'entendre avec respect +et de m'obéir à la lettre. Dans le plus bref délai possible, votre fille +épousera, à l'ambassade, Francis Scrymgeour, mon ami, fils reconnu de +votre frère. Vous m'obligerez en donnant au moins dix mille livres +sterling de dot. Quant à vous, je vous destine une mission de quelque +importance dans le royaume de Siam, et je vous en aviserai par écrit. +Maintenant, monsieur, répondez en deux mots. Acceptez-vous, oui ou non, +ces conditions?</p> + +<p>—Votre Altesse me permettra de lui adresser humblement deux objections, +dit Vandeleur.</p> + +<p>—Je permets....</p> + +<p>—Votre Excellence a appelé Mr. Scrymgeour son ami; si j'avais soupçonné +qu'il fût l'objet d'un si grand privilège, je l'aurais traité avec un +respect proportionné à cette faveur.</p> + +<p>—Vous interrogez adroitement, dit le prince; mais je ne me laisse pas +prendre à vos insinuations perfides. Vous avez mes ordres: n'eussé-je vu +jamais avant ce soir la personne en question, ils n'en seraient pas +moins catégoriques.</p> + +<p>—Votre Altesse interprète ma pensée avec sa finesse habituelle, reprit +Vandeleur, et il ne me reste plus à ajouter que ceci: j'ai +malheureusement mis la police aux trousses de Mr. Scrymgeour; dois-je +retirer ou maintenir mon accusation de vol?</p> + +<p>—À votre guise; c'est affaire entre votre conscience et les lois de ce +pays. Donnez-moi mon chapeau; et vous, Mr. Rolles, suivez-moi. Miss +Vandeleur, je vous souhaite le bonsoir. Votre silence, ajouta-t-il en +s'adressant à Vandeleur, équivaut, n'est-ce pas, à un consentement +formel?</p> + +<p>—Puisque je ne puis faire autrement, je me soumets; mais je vous +préviens franchement, mon prince, que ce ne sera pas sans une dernière +lutte.</p> + +<p>—Prenez garde, dit Florizel, vous êtes vieux et les années sont peu +favorables aux méchants; votre vieillesse sera plus mal avisée que la +jeunesse des autres. Ne me provoquez pas, ou vous me trouverez autrement +rigoureux que vous ne l'imaginez. C'est la première fois que j'ai dû me +mettre en travers de votre route; veillez à ce que ce soit la dernière.»</p> + +<p>Sur ces mots, Florizel sortit du salon en faisant signe au clergyman de +le suivre. Le dictateur les accompagna avec une lanterne et se mit à +ouvrir une fois de plus les divers systèmes de fermeture si compliqués +derrière lesquels il s'était cru à l'abri de toute intrusion.</p> + +<p>«Maintenant que votre fille ne peut plus m'entendre, dit le prince en se +retournant sur le seuil, laissez-moi vous dire que j'ai compris vos +menaces. Vous n'avez qu'à lever la main pour amener sur vous une ruine +immédiate et irrémédiable.»</p> + +<p>Le dictateur ne répondit pas, mais à peine le prince lui eut-il tourné +le dos qu'il lança un geste de menace plein de haine furieuse; puis, +tournant le coin de la maison, il courut de toute la vitesse de ses +jambes jusqu'à la station de voitures la plus proche.</p> + +<p>Ici, dit mon auteur arabe, le fil des événements s'écarte une fois pour +toutes de la maison aux persiennes vertes; encore une aventure, et nous +en aurons fini avec le Diamant du Rajah. Ce dernier anneau de la chaîne +est connu parmi les habitants de Bagdad sous le nom d'«AVENTURE DU +PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.»</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="AVENTURE_DU_PRINCE_FLORIZEL_ET_DUN_AGENT_DE_POLICE" id="AVENTURE_DU_PRINCE_FLORIZEL_ET_DUN_AGENT_DE_POLICE"></a><a href="#table">AVENTURE DU PRINCE FLORIZEL ET D'UN AGENT DE POLICE.</a></h2> + + +<p>Le prince Florizel ne quitta Mr. Rolles qu'à la porte du modeste hôtel +où logeait ce dernier. Ils causèrent beaucoup et le jeune homme fut plus +d'une fois ému jusqu'aux larmes par la sévérité mêlée de bienveillance +que le prince mit dans ses reproches.</p> + +<p>«Ma vie est perdue, dit-il enfin. Venez à mon secours; dites-moi ce que +je puis faire. Je n'ai, hélas! ni les vertus d'un prêtre ni le +savoir-faire d'un fripon.</p> + +<p>—Maintenant que vous êtes humilié, dit Florizel, je n'ai plus à vous +donner d'ordres; le repentir se traite avec Dieu et non avec les +princes, mais si vous me permettez un conseil, partez pour l'Australie +comme colon, cherchez une occupation active, travaillez de vos bras, au +grand air, tâchez d'oublier que vous avez été prêtre, tâchez d'oublier +l'existence de cette pierre maudite.</p> + +<p>—Maudite, en effet. Où est-elle maintenant, et quels nouveaux malheurs +prépare-t-elle à l'humanité?</p> + +<p>—Elle ne fera plus de mal à personne, elle est dans ma poche. Vous +voyez, ajouta le prince en souriant, que votre repentir, si jeune qu'il +soit, m'inspire confiance.</p> + +<p>—Que Votre Altesse me permette de lui toucher la main, murmura Mr. +Rolles.</p> + +<p>—Non, répondit Florizel, pas encore.»</p> + +<p>Le ton qui accompagna ces derniers mots sonna éloquemment à l'oreille du +coupable; quand, quelques minutes après, le prince s'éloigna, il le +suivit longtemps des yeux en appelant les bénédictions célestes sur cet +homme de bon conseil.</p> + +<p>Pendant plusieurs heures, le prince arpenta seul les rues les moins +fréquentées. Il était fort perplexe. Que faire de ce diamant? Fallait-il +le rendre à son propriétaire, qu'il jugeait indigne de le posséder? +Fallait-il, par quelque mesure radicale et courageuse, le mettre pour +toujours hors de la portée des convoitises humaines? Qu'il fût tombé +entre ses mains par un dessein providentiel, ce n'était pas douteux, et, +en le regardant sous un bec de gaz, Florizel fut frappé plus que jamais +de sa taille et de ses reflets extraordinaires; c'était décidément un +fléau menaçant pour le monde.</p> + +<p>«Que Dieu me vienne en aide! pensa-t-il. Si je persiste à le regarder, +je vais le convoiter moi-même.»</p> + +<p>Enfin, ne sachant quel parti prendre, il se dirigea vers l'élégant petit +hôtel que sa royale famille possédait depuis des siècles sur le quai. +Les armes de Bohême sont gravées au-dessus de la porte et sur les hautes +cheminées; à travers une grille, les passants peuvent apercevoir des +pelouses veloutées et garnies de fleurs; une cigogne, seule de son +espèce dans Paris, perche sur le pignon et attire tout le jour un cercle +de badauds; des laquais à l'air grave vont et viennent dans la cour; de +temps à autre la grande grille s'ouvre et une voiture roule sous la +voûte. À divers titres, cet hôtel était la résidence favorite du prince +Florizel; il n'y arrivait jamais sans éprouver le sentiment du chez-soi +qui est une jouissance si rare dans la vie des grands. Le soir dont il +est question, ce fut avec un plaisir particulier qu'il revit ses +fenêtres doucement éclairées. Comme il approchait de la petite porte par +laquelle il entrait toujours lorsqu'il était seul, un homme sortit de +l'ombre et lui barra le passage avec un profond salut.</p> + +<p>«Est-ce au prince Florizel de Bohême que j'ai l'honneur de parler?</p> + +<p>—Tel est mon titre, monsieur. Que me voulez-vous?</p> + +<p>—Je suis un agent, chargé par Mr. le Préfet de police de remettre cette +lettre à Votre Altesse.»</p> + +<p>Le prince prit le pli qu'on lui tendait et le parcourut rapidement à la +lueur du réverbère; c'était, dans les termes les plus polis et les plus +respectueux, une invitation à suivre immédiatement à la préfecture le +porteur de la lettre.</p> + +<p>«En d'autres termes, dit Florizel, je suis arrêté?</p> + +<p>—Oh! rien ne doit être plus éloigné, j'en suis sûr, des intentions +réelles de Mr. le Préfet. Ce n'est pas un mandat d'amener, mais une +simple formalité dont on s'excusera certainement auprès de Votre +Altesse.</p> + +<p>—Et si je refusais de vous suivre?</p> + +<p>—Je ne puis dissimuler à Votre Altesse que tous pouvoirs m'ont été +donnés, répondit l'agent en s'inclinant.</p> + +<p>—Sur mon âme, votre audace me confond. Vous n'êtes qu'un agent et je +vous pardonne, mais vos chefs auront à se repentir de leur conduite. +Quel est le motif de cet acte impolitique? Remarquez que ma +détermination n'est pas prise et peut dépendre de la sincérité de votre +réponse; rappelez-vous aussi que cette affaire n'est pas sans gravité.</p> + +<p>—Eh bien, dit l'agent fort embarrassé, le général Vandeleur et son +frère ont osé accuser le prince Florizel d'un vol, s'il faut dire le +mot. Le fameux diamant, prétendent-ils, serait entre ses mains. Une +simple dénégation de la part de Votre Altesse suffira naturellement à +convaincre Mr. le Préfet; je vais même plus loin: que Votre Altesse +fasse à un subalterne l'honneur de lui déclarer qu'elle n'est pour rien +dans cette affaire, et je demanderai la permission de me retirer +sur-le-champ.»</p> + +<p>Le prince n'avait jusqu'alors considéré cet incident que comme une +bagatelle, fâcheuse uniquement au point de vue de ses conséquences +internationales. Au nom de Vandeleur, la réalité lui apparut dans toute +son horreur: non seulement il était arrêté, mais il était coupable! Il +ne s'agissait pas d'une aventure plus ou moins désagréable, mais d'un +péril imminent pour son honneur. Que faire? Que dire? Le diamant du +Rajah était en vérité une pierre maudite et il semblait à Florizel qu'il +dût être la dernière victime de son sinistre pouvoir.</p> + +<p>Une chose était certaine: il ne pouvait donner à l'agent l'assurance +qu'on lui demandait et il fallait gagner du temps. Son hésitation ne +dura pas une seconde.</p> + +<p>«Soit, dit-il, puisqu'il en est ainsi, allons ensemble à la Préfecture.»</p> + +<p>L'agent s'inclina de nouveau et suivit le prince à distance +respectueuse.</p> + +<p>«Approchez, dit Florizel, je suis disposé à causer; d'ailleurs, si je ne +me trompe, ce n'est pas la première fois que nous nous rencontrons.</p> + +<p>—Votre Altesse m'honore en se souvenant de ma figure; il y a huit ans +que je ne l'avais rencontrée.</p> + +<p>—Se rappeler les physionomies, c'est une partie de ma profession comme +c'est aussi une partie de la vôtre. De fait, un prince et un agent de +police sont des compagnons d'armes; nous luttons tous deux contre le +crime; seulement vous occupez le poste le plus dangereux tandis que +j'occupe le plus lucratif, néanmoins les deux rôles peuvent être +honorablement remplis. Je vais peut-être vous étonner, mais sachez que +j'aimerais mieux être un agent de police capable qu'un prince faible et +lâche.»</p> + +<p>L'officier parut infiniment flatté.</p> + +<p>«Votre Altesse, balbutia-t-il, rend le bien pour le mal et il répond à +un acte terriblement présomptueux par la plus aimable condescendance.</p> + +<p>—Qu'en savez-vous? Je cherche peut-être à vous corrompre.</p> + +<p>—Dieu me garde de la tentation!</p> + +<p>—J'applaudis à votre réponse; elle est d'un homme sage et honnête. Le +monde est grand; il est rempli de choses faites pour nous séduire, et il +n'y a pas de limites aux récompenses qui peuvent s'offrir. Quiconque +refuserait un million en argent, vendrait peut-être son honneur pour un +royaume ou pour l'amour d'une femme. Moi qui vous parle, j'ai connu des +provocations, des tentations tellement au-dessus des forces humaines, +que j'ai été heureux de pouvoir comme vous me confier à la garde de +Dieu. C'est grâce à ce secours journellement imploré que nous pouvons, +vous et moi, marcher aujourd'hui côte à côte avec une conscience qui ne +nous reproche rien.</p> + +<p>—J'avais toujours entendu dire que Votre Altesse était la bravoure +même, fit l'agent, mais j'ignorais que le prince Florizel fût religieux +en outre. Ce qu'il dit là est bien vrai. Oui, le monde est un champ de +bataille et on y rencontre de rudes épreuves.</p> + +<p>—Nous voici au milieu du pont, dit Florizel; appuyez-vous au parapet et +regardez. De même que les eaux courent et se précipitent, de même les +passions et les circonstances compliquées de la vie emportent dans leur +torrent l'honneur des cœurs faibles. Je veux vous raconter une +histoire.</p> + +<p>—Aux ordres de Votre Altesse», répondit l'agent.</p> + +<p>Et, imitant le prince, il s'accouda sur le parapet. La ville était déjà +endormie; tout faisait silence; sans les nombreuses lumières et la +silhouette des maisons qui se dessinait sur le ciel étoilé, ils auraient +pu se croire dans une campagne solitaire.</p> + +<p>«Un officier, commença Florizel, un homme plein de courage et de mérite, +qui avait su déjà s'élever à un rang éminent et conquérir l'estime de +ses concitoyens, visita, dans une heure funeste, les collections de +certain prince indien. Là, il vit un diamant d'une beauté si +extraordinaire que dès lors une seule pensée remplit son esprit et +dévora sa vie pour ainsi dire; honneur, amitié, réputation, amour de la +patrie, il se sentit prêt à tout sacrifier pour posséder ce morceau de +cristal étincelant. Pendant trois années il servit un potentat à demi +barbare comme Jacob servit Laban; il viola les frontières, il se rendit +complice de meurtres, d'attentats de toute sorte, il fit condamner et +exécuter un de ses frères d'armes qui avait eu le malheur de déplaire au +Rajah par son honnête indépendance; finalement, à une heure où la patrie +était en danger, il trahit un des corps qui lui étaient confiés et le +laissa écraser par le nombre. À la fin de tout cela, il avait récolté +une magnifique fortune et il revint chez lui rapportant le diamant si +longtemps envié.</p> + +<p>«Des années se passèrent, et un jour le diamant s'égara d'aventure. Il +tomba entre les mains d'un jeune étudiant, simple, laborieux, se +destinant au sacerdoce et promettant déjà de se distinguer dans cette +carrière de dévouement. Sur lui aussi, le mauvais sort est jeté +aussitôt; il abandonne tout, sa vocation, ses études, et s'enfuit avec +le joyau corrupteur en pays étranger. L'officier a un frère, homme +audacieux et sans scrupules, qui découvre le secret du jeune +ecclésiastique. Celui-là va-t-il prévenir son frère, avertir la police? +Non, le charme diabolique agira encore sur lui, il veut posséder seul le +trésor. Au risque de le tuer, il endort au moyen d'une drogue le +clergyman, attiré dans sa maison par une ruse, et il profite de cette +torpeur pour lui voler sa proie.</p> + +<p>«Après une suite d'incidents qui seraient ici sans intérêt, le diamant +passe aux mains d'un autre homme, qui, terrifié de ce qu'il voit, le +confie à un personnage haut placé et à l'abri de tout reproche....</p> + +<p>«L'officier, continua Florizel, s'appelle Thomas Vandeleur; la pierre +précieuse et funeste, c'est le diamant du Rajah, et ce diamant, vous +l'avez devant vos yeux, ajouta-t-il en ouvrant brusquement la main.»</p> + +<p>L'agent recula, éperdu, avec un grand cri.</p> + +<p>«Nous avons parlé de corruption, reprit Florizel; pour moi cet objet est +aussi repoussant que s'il grouillait de tous les vers du sépulcre, aussi +odieux que s'il était formé de sang humain, du sang de tant d'innocents +qui coula par sa faute; ses feux sont allumés au feu de l'enfer, et, +quant aux crimes, aux trahisons qu'il a pu suggérer dans les siècles +passés, l'imagination ose à peine les concevoir. Depuis trop d'années il +a rempli sa noire mission, c'est assez de vies sacrifiées, c'est assez +d'infamies. Toutes choses ont un terme, le mal comme le bien, et, quant +à ce diamant, que Dieu me pardonne si j'agis mal, mais il verra ce soir +la fin de son empire.»</p> + +<p>Ce disant, Florizel fit un mouvement rapide de la main, le diamant +décrivit un arc lumineux, puis alla tomber dans la Seine. L'eau jaillit +alentour et il disparut.</p> + +<p>«Amen, dit gravement le royal justicier, j'ai tué un basilic.</p> + +<p>—Qu'avez-vous fait! s'écria en même temps l'agent de police, hors de +lui. Je suis un homme perdu.</p> + +<p>—Bon nombre de gens bien placés à Paris pourraient vous envier votre +ruine, repartit le prince avec un sourire.</p> + +<p>—Hélas! Votre Altesse me corrompt, moi aussi, après tout!</p> + +<p>—Que voulez-vous, je n'y pouvais rien! Maintenant, allons à la +Préfecture.»</p> + +<p>Peu après, le mariage de Francis Scrymgeour et de miss Vandeleur fut +célébré sans bruit, le prince faisant office de témoin. Les deux +Vandeleur ont eu vent, sans doute, du sort de leur butin, car d'énormes +travaux de draguage dans la Seine font l'étonnement et la joie des +flâneurs; ces travaux pourront continuer longtemps, puisqu'une mauvaise +chance a voulu jusqu'ici qu'on opérât sur l'autre bras de la rivière. +Quant au prince, ce sublime personnage ayant maintenant joué son rôle, +il peut, avec «l'auteur arabe», disparaître dans l'espace. Pourtant, si +le lecteur désire des informations plus précises, je suis heureux de lui +faire savoir qu'une récente révolution a précipité Florizel du trône de +Bohême, par suite de ses absences prolongées et de son édifiante +négligence en ce qui concernait les affaires publiques. Il tient à +présent, dans Rupert-Street, une boutique de cigares très fréquentée par +d'autres réfugiés étrangers. Je vais là de temps en temps fumer et +causer un brin, et je trouve toujours en lui l'être magnanime qu'il +était aux jours de sa prospérité; il conserve derrière son comptoir un +port olympien, et bien que la vie sédentaire commence à marquer sous son +gilet, il est encore incontestablement le plus beau des marchands de +tabac de Londres.</p> + +<h3>FIN.</h3> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Nouvelles mille et une nuits, by +Robert-Louis Stevenson + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOUVELLES MILLE ET UNE NUITS *** + +***** This file should be named 18123-h.htm or 18123-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/2/18123/ + +Produced by www.ebooksgratuits.com and Chuck Greif + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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