The Project Gutenberg EBook of Scnes de mer, Tome I, by douard Corbire

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Scnes de mer, Tome I

Author: douard Corbire

Release Date: April 3, 2006 [EBook #18111]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCNES DE MER, TOME I ***




Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)









Scnes de mer.

Par Edouard Corbire.

PARIS.

HIPPOLYTE SOUVERAIN, DITEUR,

RUE DES BEAUX-ARTS, 3 BIS.

1835.


OUVRAGES

DE

EDOUARD CORBIRE.

Le ngrier
La mer et les marins
Les pilotes de l'iroise
Les contes de bord
Le prisonnier de guerre
Les aspirans de marine
Deux lions pour une femme




I. DEUX LIONS POUR UNE FEMME.




CHAPITRE PREMIER.

Les Deux Jocondes Marins.


Le dsir de raliser quelques bons projets de spculation avait runi 
bord du mme brick deux individus d'humeur et d'espces diffrentes.

L'un tait le capitaine Sautard;

L'autre, le subrcargue Laurenfuite.

Le capitaine Sautard tait un de ces hommes qui, ayant us de tout un
peu et n'ayant abus de rien, allait au positif par tous les chemins
possibles, hors ceux des douces illusions. Quand une bonne occasion se
rencontrait sur sa route, il cherchait  la saisir, en vrai corsaire,
comme il aurait fait d'une prise richement charge. Mais quand la
fortune qu'il aurait t bien aise de tter semblait vouloir le faire
courir long-temps aprs elle, il laissait l la fortune, sans se dcider
 faire cent pas pour la ramener  lui.

Figurez-vous un gros petit tre un peu plus que blond, un peu moins que
rouge, d'une physionomie commune et riante, g  peu prs d'une
quarantaine d'annes, et vous aurez approximativement une ide de
l'ext-rieur d'homme dans lequel se refltait le caractre du capitaine
Sautard.

Quant  M. Laurenfuite, le subrcargue, c'tait une tout autre affaire.

M. Laurenfuite savait chanter faux avec une prtention ridicule que l'on
ne pouvait comparer qu' l'inexorable sottise avec laquelle il faisait
grincer sous ses doigts une guitare ordinairement monte en _la_ majeur.
Tous les instans qu'il ne donnait pas  sa toilette, il les consacrait 
la musique, et sa passion philharmonique avait cela de malheureux, qu'il
lui suffisait de prendre son instrument ou de roucouler une tendre
romance pour mettre tout un quipage de la plus mauvaise humeur
possible. Les matelots mme allaient jusqu' attribuer aux accens de ce
malheureux Amphion un pouvoir fatal, que n'avaient certes pas les
accords de sa lyre, quelque redoutables qu'ils fussent, sous sa main
recouverte de trois ou quatre gros diamans. Quand le vent venait 
changer et  contrarier le capitaine, et quand l'azur du ciel commenait
 se couvrir de sombres nuages annonant la tempte, les oracles du
gaillard d'avant du brick _l'Aimable-Zphyr_ se disaient entre eux:

--C'est encore le subrcargue qui aura voulu drouiller sa guimbarde que
le diable confonde! Voil dj du vent  deux ris! Que Lucifer l'enlve!

--Oui, ajoutait le matre de quart; a vous a une voix  crier _ la
garde_! et a veut encore faire le troubadour en nous chantant: _A peine
au sortir de l'enfance_, sur l'air de: _Tu n'auras pas ma rose!_

--Ah a! rpliquait un troisime interlocuteur, je voudrais bien savoir
si le cap'taine, qui est matre aprs Dieu  son bord, n'aurait pas le
droit d'empcher M. Laurenfuite de miauler comme il le fait avec
accompagnement de guitare? Les ordonnances de la subordination  bord
des navires ne sont-elles pas faites tout aussi bien pour le subrcargue
que pour nous et les passagers? Or, qui manque aux ordonnances doit tre
puni; ainsi on peut par consquent empcher le chant et les
accompagnemens  bord de nous, par ordre du cap'taine.

--Je t'en fiche, avec tes ordonnances! Crois-tu que les ordonnances
aient jamais parl du cas des cordes de guitare et du manquement au
service du tremblement de voix? Et puis, quand bien mme, par
supposition, la loi ne voudrait pas cela, est-ce que jamais notre
capitaine voudrait faire de la peine  cet homme qui peut-tre a t
comdien, et qui miaule encore, c'est possible, par routine de son
ancien mtier? On dit bien _si j'tais capitaine, je ferais ci, je
ferais a;_ mais entre eux les gros ne se mangent pas, c'est la rgle.
Le capitaine boit et fume, mange et dort, et il laisse l'autre se
dbarbouiller avec de l'eau de Cologne, et se gargariser le gosier avec
des chansons tant qu'il peut: _c'est des gards qu'ils ont l'un pour
l'autre, quoi! et voil tout_.

--C'est vrai ce que tu dis l; mais il n'en est pas moins fichant que,
quand il chante, le mauvais temps vienne nous tomber sur le casaquin,
comme pauvret sur misre.

M. Laurenfuite, comme vous vous l'imaginez bien, tait  cent lieues de
supposer qu'il pt inspirer, avec son talent d'artiste, une aussi
fcheuse opinion sur son mrite musical. Sa guitare lui avait valu dj
trop de conqutes et de coups de bton, pour qu'il ne la regardt pas au
contraire comme un talisman vainqueur et un moyen assur de plaire 
tout le monde, except aux amans et aux maris.

Il racontait gament qu' Cadix il avait mis tous les poux de la ville
en campagne, pour trois ou quatre srnades qu'il s'tait expos 
donner aux plus jolies Andalouses. La femme d'un prince italien lui
avait jet par la fentre, pour prix d'un de ses couplets, une grosse
bague en faux, qu'il portait encore au doigt, comme le trophe d'une de
ses plus notables victoires. Partout enfin o son tat de
commis-voyageur sur mer l'avait appel, il s'tait vu oblig de sduire,
dans les momens de loisirs que lui laissaient ses affaires, les femmes
les plus aimables et les plus passionnes des places maritimes du globe.
A la cte d'Afrique mme il avait pouss si loin l'art fatal qu'il avait
de dsunir les mnages, qu'un roi ngre avait fini par le chasser de ses
tats, en le contraignant  embarquer avec lui l'pouse infidle qu'il
tait parvenu  subjuguer au bout de deux ou trois romances de sa
composition.

Le moyen, je vous le demande, aprs des succs aussi signals, de
contester la puissance de la guitare de M. Laurenfuite, qui d'ailleurs
ne paraissait sur le pont du navire, mme  la mer, qu'avec une cravate
toute rouge, en sautoir, et pingle de deux grosses pingles attaches
entre elles par une chanette en or? Or, je vous le demande encore,
comment est-il possible de chercher  persuader  un homme qui porte une
cravate rouge-cachemire, qu'il n'est pas le plus adorable de tous les
mortels qui veulent bien se donner la peine de dshonorer toutes les
femmes?

Ah! j'oubliais encore de dire que M. Laurenfuite,  tous les dons
personnels que j'ai dj cits, joignait l'avantage d'avoir une paire de
gros favoris noirs luisans dont il prenait le soin le plus scrupuleux.
C'tait un de ses moyens de conqute les plus assurs, et il n'y aurait
pas renonc, j'en suis moralement sr, pour toute une cargaison de
sucre Havane.

Les deux compagnons de pacotille du brick _l'Aimable-Zphyr_ vivaient au
mieux ensemble, et il ne pouvait gure en tre autrement avec des
caractres aussi opposs que les leurs. Il n'y a que les gens qui ont
les mmes gots, les mmes apptits et les mmes ides, qui ne se
conviennent pas. Si tout le monde aimait la mme femme et voulait boire
du mme vin, je vous prie de me dire ce que deviendrait tout le monde?

Lorsque couchs tous les deux dans leurs cabanes, le capitaine Sautard
et son subrcargue causaient de choses et d'autres,  la clart de la
lampe qui, en se balanant au roulis, clairait _la grand'chambre_ du
petit brick, M. Laurenfuite se lanait presque toujours dans les rgions
les plus leves du sentiment et de la mtaphysique. C'tait un homme
qui parlait de tout avec un aplomb d'ignorance admirable, sans avoir
jamais rien appris, qu' faire un compte-courant. Pour le capitaine
Sautard, qui savait les quelques petites choses ncessaires  son
mtier, il causait peu, mais il coutait beaucoup en dormant; et lorsque
son interlocuteur inpuisable terminait l'entretien du soir en tendant
les bras de toute la largeur de sa couche et en s'criant: _Oh! une
femme! une femme! un ange! un ange!_ le capitaine lui rpondait, en lui
tournant le dos: Oui, c'est fameux une femme, quand on en tient une;
mais c'est fichant quand il faut s'en passer: bonsoir!

Le romantique c'tait M. Laurenfuite.

Le classique c'tait le capitaine Sautard.

Ces deux reprsentans des doctrines littraires qui divisent aujourd'hui
la France de la Porte-Saint-Martin et du caf de Paris, se rendaient
assez btement  Sierra-Leone; ou plutt, commercialement parlant, ils
allaient assez btement changer l leurs marchandises contre des cus.

Chemin faisant et avant d'arriver  leur destination, les deux associs
touchrent  Tnriffe pour y prendre douze pipes de Madre du cru, et
aux les du Cap-Vert pour acheter six belles mules d'Espagne. Ils
tenaient surtout  n'avoir dans leur cargaison que du bon et du fin, et
 faire leur petit commerce avec le plus d'honneur et de probit
possible. Ce n'est pas pour rien, je vous l'assure bien, que
l'antiquit, qui avait aussi ses ides, a donn quatre ailes et un
caduce  Mercure, dieu du commerce et d'autre chose.

De leur douze pipes de Tnriffe, ils commencrent d'abord par faire
quinze pipes d'excellent Madre sec; l'eau douce ne leur manquant pas
plus, fort heureusement, que la bonne volont. La spculation a aussi
ses miracles.

Mais de leurs six mules du Cap-Vert ils ne purent faire, comme ils
l'auraient bien voulu, huit belles mules d'Espagne. C'est l une
marchandise qui ne rapporte dans les mains du vendeur que les bnfices
monnays qu'elle peut procurer. Avis aux faiseurs de cargaison et de
pacotille!

En arrivant  Sierra-Leone, comptoir anglais depuis long-temps assez
nglig, le capitaine et le subrcargue de _l'Aimable-Zphyr_ ne
trouvrent dans le pays, d'homme un peu respectable, qu'un gouverneur
qui s'ennuyait fort dans sa grandeur, et qui se chargea par
dsoeuvrement d'tre le consignataire du navire.

Dans les colonies, il est assez facile, comme on sait, de faire marcher
de front les affaires et le pouvoir: d'ailleurs, en se consignant  la
premire autorit du lieu, les deux Franais s'assuraient l'avantage de
ne payer que de trs-faibles droits d'entre. C'tait l encore une
chance  prendre en considration. Honneur et profit vont si bien
ensemble, quand ils peuvent toutefois aller de compagnie!

Ce gouverneur anglais avait une singulire maladie: il tait las de sa
puissance et de son bonheur. Pour se distraire de la fatigue de
lui-mme, dans ce climat dont l'ardeur redouble, pour les oisifs, le
fardeau de la vie, il avait d'abord pass en revue chaque jour ses
vingt-cinq  trente hommes de garnison. Puis, aprs s'tre compos un
harem de toutes les belles ngresses qui avaient brigu l'honneur de lui
offrir tout ce qu'elles avaient de mieux, il avait fini par prendre en
aversion toute sa troupe, toute son autorit et toutes ses noires
odalisques mme. Et, en effet, que peut donner une belle ngresse quand
elle a fait le sacrifice de ses charmes  son matre? Rien. Il n'y a que
les femmes civilises qui aient chaque jour quelque chose de piquant 
ajouter aux faveurs qu'elles ont accordes la veille.

Ce fut  la suite d'un grand dner, que l'espce de vice-roi britannique
de Sierra-Leone confia les chagrins de son bonheur  ses deux
brocanteurs franais. La conversation qui s'tablit entre ces trois
personnages, dans cette occasion, vaut peut-tre la peine d'tre
rapporte ici mot pour mot. Elle prit au dessert un tour tout--fait
philosophique.

Le gouverneur, aprs un trs-gros soupir qu'il exhala en finissant un
grand verre de Madre de _l'Aimable-Zphyr_, se prit  s'crier
mlancoliquement:

--Le Madre est bon, sans doute, quand il est fort; mais il n'y a rien
d'aussi dlicieux, selon moi, que le Champagne ros qui mousse, et les
femmes sensibles qui... savent causer.

A quoi M. Laurenfuite se permit de rpondre aussitt en chantant faux
sans sa guitare:

          Femme jolie et du bon vin,
          C'est le vrai bonheur de la vie!

Le capitaine Sautard, qui n'avait de voix que pour parler comme le
commun des hommes, rpondit de son ct en jetant les yeux sur son hte
illustre:

--Ma foi, monsieur le gouverneur, je crois que vous tes bien difficile!
Comment, vous ne trouvez pas  faire votre bonheur avec la douzaine ou
la quinzaine de jeunes ngresses que vous avez dans votre parc? Il y en
a l, selon moi, trois fois plus qu'il ne m'en faudrait, si j'tais
gouverneur, pour m'amuser comme un dieu, du soir au matin!

LE GOUVERNEUR.--Et  moi aussi si j'tais capitaine. Mais que
faire de tant de ngresses quand on est gouverneur!

LE CAPITAINE.--Pardieu que faire! je le sais bien, moi!

LE GOUVERNEUR.--Eh bien je ne le sais gure, moi, je vous
l'assure. Pour passer le temps, je dors mollement, je fume quelquefois
par enfantillage; car y a-t-il quelque chose au monde de plus puril, je
vous le demande, que de s'amuser  faire sortir et  voir s'vaporer la
lgre fume qui s'exhale d'une pipe ou du bout d'un cigare odorant?

LE SUBRCARGUE.--C'est vrai. C'est l ce que je me suis dit
mille fois dj, en voyant le capitaine Sautard fumer jour et nuit
comme un Suisse. On voit bien que monseigneur a l'imagination orientale,
car en effet

          Que sont les rangs et les honneurs?
              Ma foi de la fume!
              Ma foi de la fume

LE GOUVERNEUR.--Croyez bien une chose, messieurs, il n'y a de
bonheur rel dans la vie et mme dans l'amour que dans les plaisirs de
l'intimit. Possder un troupeau de femmes, ce n'est pas possder le
coeur d'une femme. S'tourdir, ce n'est pas jouir.

LE SUBRCARGUE.--Je pense bien, monseigneur, que si en effet
vous aviez  la place de toutes vos belles esclaves une de ces aimables
et tendres Anglaises comme j'en ai vu dans les rues de Londres et
ailleurs, vous passeriez plus agrablement le temps avec elle qu'avec
toutes vos beauts d'bne.

LE GOUVERNEUR.--Les Anglaises, non! C'est une de vos
piquantes, vives et sensibles Franaises qu'il me faudrait pour charmer,
par sa gat et son esprit, l'orgueilleuse solitude de ma place; car ici
je suis seul au monde avec une autorit que je n'exerce que sur des
subordonns presque aussi ennuys que moi, ou sur des esclaves encore
moins malheureux que leur matre, peut-tre.

LE CAPITAINE.--Vous voudriez une Franaise  Sierra-Leone!
Peste, monsieur le gouverneur, vous n'tes pas dgot! Et moi aussi
j'en voudrais bien une ou deux, ou trois mme s'il tait possible.

LE SUBRCARGUE.--Mais ce que demande l monseigneur n'est
peut-tre pas  trouver chose aussi difficile qu'on le pense.

LE CAPITAINE.--Comment! est-ce que vous auriez sous la main une
de nos compatriotes  procurer  M. le gouverneur?

LE SUBRCARGUE.--Non pas; je ne parle nullement de cela. Je
dis seulement qu'une belle et bonne Franaise ne serait pas si difficile
 trouver avec du temps.

LE CAPITAINE.--Oh! avec du temps, avec du temps! Parbleu, je le
crois bien; avec du temps on a bti Paris, ce qui tait, je pense, plus
difficile que de pcher  la ligne une femme comme il y en a cinquante 
soixante mille sur le pav de notre capitale.

LE GOUVERNEUR.--C'est justement une Parisienne que je voudrais;
car j'en ai connu de ces Parisiennes, et vraiment, avec votre vin de
Champagne, c'est je crois ce que vous avez de mieux en France.

LE SUBRCARGUE.--Monseigneur, vous tes en vrit trop bon, et
je suis tout--fait de votre avis. Mais pourquoi, puisque, comme dans le
_Calife de Bagdad_,

    A Franaise vive et lgre
Vous voulez consacrer vos soins et votre ardeur,

n'avez-vous pas cherch  vous faire venir une Parisienne ici?

LE GOUVERNEUR.--Et pourquoi vos Parisiennes sont-elles  Paris
et suis-je  Sierra-Leone? Croyez-vous qu'il soit si facile de faire
faire une si longue route  vos aimables compatriotes, quelque lgres
et quelque inconstantes qu'on puisse les supposer?

LE SUBRCARGUE.--Les montagnes ne se rencontrent pas,
monseigneur; mais un homme et une femme, c'est bien diffrent. Avec de
l'or, un peu de peine et autant d'adresse, on rapproche toutes les
distances. Et puis, il est si ais d'oprer un rapprochement entre un
gouverneur et une jolie Franaise?

LE CAPITAINE.--Oui, cela me semble assez naturel et assez
faisable en effet. J'ai connu, dans le Brsil, un vieux snateur qui se
faisait fournir de femmes europennes par tous les navires qui
naviguaient entre Bordeaux ou Nantes et Bahia, et ce vieux drille tait
un des plus grands consommateurs de sexe que j'aie jamais vu de ma vie;
et pour vous en donner une ide, tenez, je vais vous citer ici un de ses
traits de consommation.

Un btiment anglais charg de femelles qu'on avait embarques pour aller
peupler une le nouvellement dcouverte se trouve forc de relcher 
Bahia, dans la baie de _Tous-les-Saints_, que le diable confonde! Bref,
ne sachant que faire de sa cargaison pendant la rparation qu'il tait
oblig de faire faire  sa coque, le capitaine anglais voulut mettre une
partie de son mauvais lest  terre. Ne voil-t-il pas que notre vieux
snateur, aprs avoir pris un chantillon de la marchandise, proposa au
capitaine de lui prendre le tout au prix de facture! Or, comme notre
Anglais avait mont  lui seul l'entreprise, il vous vendit sans plus
de faon le chargement en magasin. Je vous demande si ce n'est pas l un
trait d'amateur enrag sur l'article? J'ai bien vu du pays dans ma vie,
et des lurons de toute espce et de tout calibre, mais jamais, je vous
en donne ma parole, je n'en ai connu aucun de la force de ce vieux
coquin de snateur de Bahia, ancienne capitale du Brsil, situe par les
13 et quelque chose de latitude sud, dans la baie de San-Salvador.

LE GOUVERNEUR.--Je suis  cent lieues, capitaine, et je vous
prie d'en tre bien convaincu, de me croire de cette force-l; mais....

LE CAPITAINE.--Oh! ce que j'en dis, monsieur le gouverneur,
vous entendez bien, ce n'est pas pour vous comparer  ce vieux dbauch
de snateur de Bahia, bien loin de l; mais je voulais vous rappeler
seulement qu'il y a sous la calotte du firmament des personnages bien
tonnans pour la partie des femmes. A ct de quelques-uns d'entre eux,
voyez-vous, vous et moi nous ne serions peut-tre que des ganaches,
comme j'ai l'honneur de vous le dire.

LE GOUVERNEUR.--Sans tre, comme je vous l'ai dj dit, d'une
force aussi redoutable, j'aime, je l'avouerai, ces femmes aimables qui
vous sduisent par des riens, qui vous agacent par de petites
contrarits mme. Je sens que pour moi, tre irrit ce serait vivre,
respirer, presque jouir encore....

LE CAPITAINE.--J'entends; c'est comme M. Laurenfuite, que vous
voyez; un temprament blas sur l'article! C'est des pices qu'il faut 
ces tempramens-l, comme du piment pour les palais qui ne sentent plus
le vinaigre et le poivre.

LE SUBRCARGUE.--Mais, de grce, mon cher capitaine Sautard,
laissez M. le gouverneur achever! Vous l'interrompez toujours dans les
passages les plus intressans.

LE CAPITAINE.--Tiens, en voil bien une autre  prsent! Est-ce
que j'empche, par hasard, M. le gouverneur de parler tout  son aise?
au contraire, vous voyez bien que je l'coute tant que je peux.
Continuez, si vous le voulez bien, monsieur le gouverneur de
Sierra-Leone; vous me faites plaisir, et je suis tout oreilles depuis
que vous avez parl de Franaises et de Parisiennes. Oh! les gueuses de
femmes! les gueuses de femmes! c'est le paradis pour moi, quand ce n'est
pas l'enfer. M'y v'l; je suis tout  ce que vous allez me dire.

LE GOUVERNEUR.--Jamais la solitude  laquelle mon gouvernement
m'a condamn au milieu de tout mon monde ne m'a paru plus pesante que
depuis que je n'ai plus auprs de moi une amie  qui je puisse
communiquer toutes mes penses, faire partager toutes mes motions, et
confier quelquefois toutes mes peines.

LE SUBRCARGUE.--Mais vous avez donc eu le bonheur de possder
ici une amie digne de vos prcieuses confidences et de votre tendresse?

LE GOUVERNEUR.--Oui; une esclave qui avait reu assez
d'ducation pour me comprendre.... Mais des raisons d'conomie m'ont
forc  me priver d'elle,  mon grand regret....

LE CAPITAINE.--C'est--dire que, comme Joseph, qui fut brocant
par ses frres, votre douce amie a t mise  l'encan. Ah! que
voulez-vous? quelquefois il faut bien en passer par l. Mais en France,
voil un avantage que nous n'avons pas: les femmes se louent; mais
malheureusement nous n'avons pas le droit de les vendre.

LE SUBRCARGUE.--Et pourquoi, monsieur le gouverneur,
n'avez-vous pas charg les capitaines franais qui viennent de temps 
autre vous visiter de vous ramener une Parisienne pour votre usage
particulier et pour vous consoler de votre veuvage?

LE GOUVERNEUR.--Aucun d'eux ne m'inspirait assez de confiance
pour que je le chargeasse d'une mission aussi difficile et aussi
dlicate.

LE CAPITAINE.--Ah! je le crois bien! Les femmes sont une
marchandise si chanceuse! On dit que c'est comme les melons, et qu'il
faut en goter plusieurs avant de russir  en trouver une bonne.

LE GOUVERNEUR.--Et puis,  vous dire vrai, jamais je n'ai eu
l'occasion d'avoir avec les capitaines de votre nation la conversation
que nous venons d'entamer ensemble.

LE SUBRCARGUE.--Et si nous nous chargions, le capitaine
Sautard et moi,  notre premier voyage dans votre gouvernement, de vous
rapporter de France la beaut qu'il vous faut pour dissiper vos ennuis
et charmer votre existence!

LE GOUVERNEUR.--Mais est-ce l une chose bien possible?

LE SUBRCARGUE.--C'est la chose du monde la plus facile, si
vous me donnez un ordre et si nous nous en mlons tous les deux.

LE CAPITAINE.--Il n'y a pas de doute; si vous vous en mlez
surtout, monsieur Laurenfuite. Tel que vous le voyez, monsieur le
gouverneur, cet homme-l est un des plus fameux connaisseurs, et avec
son talent pour le chant et la guitare, il est fait pour vous pcher la
plus jolie femme de Paris, en trois couplets, avec ou sans
accompagnement.

LE GOUVERNEUR.--Oui; mais entendons-nous. Dans le cas o nous
viendrions  conclure le fol arrangement que vous me proposez, c'est
pour mon compte et non pas pour le vtre que je voudrais qu'on me
rament une femme ici.

LE CAPITAINE.--Comment le comprenez-vous donc! J'espre bien
que l'affaire se passerait ainsi. D'ailleurs, nous autres, voyez-vous,
nous n'avons jamais l'habitude de toucher  la marchandise que l'on nous
confie.... Demandez plutt  M. le subrcargue.

LE SUBRCARGUE.--Mais, pour preuve de nos scrupules  cet
gard, M. le gouverneur n'a qu' nous faire le plaisir de dguster ce
verre de Madre que j'ai eu l'honneur de lui verser. Il verra bien au
got si nous avons respect la marchandise en route. Avec les quinze
pipes que nous avons prises  Funchal, nous eussions pu en faire
dix-huit ou vingt pipes sans nous gner, et cependant....

LE CAPITAINE.--Et nous aurions bien pu mme toucher tout
bonnement  Tnriffe, et faire passer ensuite le liquide de notre
cargaison pour du Madre sec et estampill dans l'le; mais, fi donc!
rien que d'y penser cela ferait mal au coeur.

LE SUBRCARGUE.--Nous a vous bien mieux aim gagner moins,
fournir mieux, et rester ensuite en paix avec notre conscience
d'honntes spculateurs.... Eh bien! ce que nous avons fait pour le
Madre, nous le ferons pour la personne que nous vous laisserons au prix
cotant. Loin de chercher  la frauder, nous l'emballerons avec le plus
grand soin et le plus parfait dsintressement.

LE GOUVERNEUR.--Et quel serait encore ce prix cotant?

LE SUBRCARGUE.--Je ne pourrais gure vous le dire maintenant,
 quelques francs prs, attendu que je n'ai pas encore fait de ces
genres d'affaires. Mais tout ce que nous pouvons vous promettre, c'est
que nous tcherons de vous avoir ce qu'il y a de meilleur au plus doux
prix possible.... Les brunes vous vont-elles?

LE GOUVERNEUR.--J'aime autant les blondes.

LE CAPITAINE.--C'est comme moi, et je dirai mme que j'aime
mieux les blondes, pourvu qu'elles ne tirent pas trop sur le rouge vif.

LE SUBRCARGUE.--Les aimez-vous hautes en taille?

LE GOUVERNEUR.--Mais pas trop, entre les deux.

LE CAPITAINE.--C'est encore comme moi, si ce n'est que je ne
suis pas fch de les avoir dans les dimensions de quatre pieds onze 
cinq pieds deux ou trois pouces.

LE SUBRCARGUE.--Et vous les faut-il grasses ou maigres?

LE GOUVERNEUR.--Un peu plus fortes que fluettes.

LE CAPITAINE.--Comme qui dirait poteles, n'est-ce pas? Oui,
parce qu'une fois dans ce climat-ci, elles maigrissent que de reste par
l'effet de la transpiration. Le dchet de la marchandise est toujours
bon  prvoir.

LE SUBRCARGUE.--Nous voil donc fixs sur la qualit et
l'espce de notre commande, et je vous promets, monsieur le gouverneur,
de donner tous mes soins  remplir la commission dont vous voulez bien
me charger.

LE GOUVERNEUR.--Doucement, messieurs, je ne vous charge
expressment de rien, et je ne me sens pas encore dispos  faire d'une
plaisanterie une affaire de commerce en rgle. Que dirait-on, bon Dieu,
en Angleterre, si l'on venait  apprendre que le gouverneur d'une des
possessions de sa majest britannique a fait la traite des blanches? Il
y aurait l de quoi me brouiller  tout jamais avec mon gouvernement et
avec tous les philanthropes du monde!

LE CAPITAINE.--Et ma foi! au bout du compte, on dirait tout ce
qu'on voudrait! Tiens! la belle affaire! Ne vaut-il pas mieux faire la
traite des blanches de bonne volont, que la traite des ngresses par
force! C'est pour votre bonheur que nous travaillerons, monsieur le
gouverneur. C'est l ce  quoi il faut que vous pensiez d'abord. Les
considrations viendront aprs.... Nous vous amnerons une jolie
poulette du premier numro  notre prochain voyage, et puis ma foi,
quand vous la tiendrez, vogue la galre! Voil comme je suis, moi!

LE GOUVERNEUR.--Si, comme je suis bien loin encore de supposer,
vous m'ameniez une femme, je la prendrais peut-tre pour une semaine ou
deux, je ne m'en dfends pas. Mais dans le cas o vous feriez cette
folie, tenez-vous bien pour avertis, messieurs, que je ne me suis ml
de rien, et que je laisserai tout sur votre compte.

LE SUBRCARGUE.--Except cependant les frais d'expdition de la
marchandise, monseigneur?

LE GOUVERNEUR.--Les frais de la marchandise?... Oui, je ne me
refuse pas de les faire, si, comme vous me le dites, la marchandise me
convient. J'ai tant prodigu d'or pour des femmes qui valaient si peu,
qu'en vrit je croirais bien pouvoir dbourser quelques guines pour
une jolie Europenne.

LE CAPITAINE.--C'est cela, morbleu. Voil une affaire conclue.
J'aime cette rondeur dans les relations commerciales.

LE SUBRCARGUE.--Et ds demain je vous prsenterai,
monseigneur, un petit projet de connaissement pour rgler nos
conditions.

LE CAPITAINE.--Fort bien; voil qui est entendu. Il n'y faut
plus penser. Voyons, monsieur Laurenfuite, pour changer la conversation,
chantez-nous donc une de ces jolies romances que vous nous rptez d'un
bout de la traverse  l'autre.... Vous allez l'entendre, monseigneur;
ce gaillard-l chante, quand il veut s'en donner la peine, comme une
dorade. C'est  mourir de rire lorsqu'il se lance  pleine voix dans la
zone tropicale du sentiment. A bord, moi qui vous parle, je ne puis pas
souffrir qu'il roucoule; mais  terre, rien ne m'amuse autant que de
l'entendre s'escrimer sur la musique, en roulant ses yeux comme une
carpe frite.

LE SUBRCARGUE.--Mais savez-vous bien, capitaine Sautard, que
ce que vous dites l ne serait gure propre  donner  son excellence
l'envie de m'entendre chanter! Je veux bien croire que je suis loin
d'tre un Orphe, mais sans prtendre  galer les virtuoses, je puis
fort bien avoir mon mrite comme amateur.

LE GOUVERNEUR.--Je n'en doute pas un seul instant, monsieur le
subrcargue, et pour nous prouver que le vrai talent peut s'allier  la
modestie, ayez la complaisance de nous chanter une romance; c'est un
plaisir nouveau que vous me procurerez.

LE SUBRCARGUE.--Puisque votre excellence le dsire, et que le
capitaine Sautard m'en a pri, je vais vous faire entendre, messieurs,
une petite chanson que l'on m'a long-temps attribue et qui n'est
cependant pas de moi, car tout le monde a trouv qu'elle tait remplie
d'esprit.

LE CAPITAINE.--Raison de plus pour qu'elle soit de vous! Ah a,
savez-vous bien, monsieur Laurenfuite, que ce soir vous tes devant M.
le gouverneur d'une diable de modestie farouche que je ne vous ai jamais
connue  la mer!

LE SUBRCARGUE.--Laissez-moi donc, mon ami. C'est la beaut
introuvable et trouve que je vais vous chanter. Il s'agit d'une aimable
Franaise qui fut fidle jusqu' la mort  un amant assez indiffrent
pour elle. La chanson, comme vous le voyez, monsieur le gouverneur, est
de circonstance.

          J'ai parcouru bien des pays
          Pour trouver des femmes constantes;
          De l'Inde j'ai vu les houris,
          Et du nord les beauts piquantes.
          Toutes m'inspiraient de l'ardeur,
          Mais aucune une flamme pure;
          Et j'en voulais  la nature
          Que j'accusais de mon erreur.

          Enfin  Paris j'arrivai,
          Fatigu de mes courses vaines,
          Et sans la chercher je trouvai
          Celle qui sut finir mes peines.
          Je la courtisai sans penchant,
          Et je l'obtins sans rsistance,
          Car c'est toujours ainsi qu'en France
          Se gouverne le sentiment.

          Elle tait vive et je fus froid,
          Je dus compter fort peu sur elle.
          Cependant, presque malgr moi,
          Ma conqute me fut fidle.
          Comment, souvent je me disais
          En admirant tant de constance,
          Ai-je trouv tout juste en France
          Ce qu'on n'y vient chercher jamais!

          Ma belle jusqu'au dernier jour
          Voulut m'aimer, je la crus folle,
          Et me joua le mauvais tour
          D'tre fidle  sa parole.

          Je le demande, n'est-ce pas
          Jouer de malheur, n'en dplaise,
          De tomber sur une Franaise
          Qui vous aime jusqu'au trpas!

Les convives trouvrent charmante la mauvaise chanson du subrcargue, et
s'extasirent sur le talent du chanteur. Celui-ci s'excusa le plus
modestement qu'il put de n'avoir pas retrouv aprs boire tous les
moyens qu'il avait ordinairement en se levant, quand il lui prenait
fantaisie de se drouiller la voix. Le tratre! Il aurait voulu qu'on
lui demandt _bis_, et il aurait impitoyablement recommenc sa romance
sans l'intervention du capitaine Sautard, qui, en entendant gronder le
tonnerre et tomber la pluie, s'cria fort  propos qu'il tait prudent
de retourner  bord pour veiller  la sret du navire pendant la nuit.
Le gouverneur, tout en approuvant l'exactitude et la vigilance du
capitaine, invita ses deux htes  ne pas le quitter sans sabler encore
un verre de Madre  sa sant. On en but deux, on en but peut-tre mme
quatre, et les deux Franais se sparrent de leur Amphytrion
britannique, enchants du bon accueil qu'ils avaient reu de lui et du
march qu'ils lui avaient en quelque sorte fait accepter.




CHAPITRE II.

La charte-partie en rgle.


Le lendemain d'un grand dner, on n'est quelquefois pas plus raisonnable
qu'on ne l'tait  la fin du repas; mais le lendemain, on considre du
moins les choses avec plus de calme et de sang-froid qu'on ne les
voyait la veille  travers les fumes d'un vin capiteux. C'est l,
hlas! le triste et seul avantage que les hommes  jeun peuvent se
flatter, pour la plupart, d'avoir sur les hommes qui ont beaucoup bu!

Quand M. le subrcargue Laurenfuite vint revoir le gouverneur de
Sierra-Leone pour lui parler du projet qu'ils avaient  peu prs arrt
la veille, il trouva l'autorit coloniale dans des dispositions d'esprit
assez diffrentes de celles dans lesquelles il l'avait laisse quelques
heures auparavant. L'autorit avait dormi quelque peu la nuit, et toute
l'ardeur qu'elle avait montre pendant le repas pour les belles et vives
Franaises s'tait singulirement refroidie avec le sommeil qu'elle
avait got. Cependant le subrcargue insista loquemment pour mettre 
excution le dessein qu'il avait mri, disait-il, dans l'intrt du
gouverneur. Tous les gens qui s'imaginent tre loquens et persuasifs
finissent toujours, non pas par persuader, mais par importuner tant,
qu'ils russissent  obtenir  force d'audace et de bavardage tout ce
que pourraient obtenir les hommes les plus entranans du monde. C'est l
ce qui m'explique, jusqu' certain point, les succs des fats auprs des
femmes, et ceux des intrigans auprs des puissances du jour. Je vais
mme, pour ne pas tre oblig de mpriser trop le beau sexe, jusqu'
penser que ce n'est qu' force d'importunit que les sots russissent
aussi souvent auprs de lui; car si l'on supposait autre chose, quelle
opinion pourrait-on avoir des belles qui se laissent subjuguer par les
plus insupportables de tous les hommes! Je tiens beaucoup  estimer les
femmes qui ont des faiblesses, et j'en reviens  M. Laurenfuite.

--Comment voulez-vous, lui dit le gouverneur, que je passe srieusement
avec vous un march qui me couvrirait tout au moins de ridicule s'il
venait  tre connu?

--Notre march sera tenu cach, monsieur le gouverneur, je vous en donne
ma parole d'honneur, et je n'exige de vous qu'une simple signature.

--Mais c'est l justement ce que je ne veux pas vous donner! Ce serait
sanctionner, en compromettant mon nom, la plus insigne folie dont on ait
jamais entendu parler.

--Mais au moins donnez-nous votre approbation?

--Faites ce que vous voudrez, je n'ai pas le droit de vous empcher
d'agir comme vous paraissez dcid  le faire. Mais notez bien que je ne
veux me mler de rien.

--Vous consentirez bien cependant  payer les frais, si je vous amne
ici une femme aimable, jolie et de la premire qualit?

--Pour les frais, nous n'en sommes pas encore l, Dieu merci!

--Mais quand nous en serons  acquitter les comptes, ferez-vous les
choses de bonne grce, et puis-je compter sur votre parole?

--Nous verrons, vous dis-je, si jamais vous tes assez insens pour
excuter votre dessein.

--A la bonne heure, voil ce qui s'appelle parler, car avec un homme
comme vous la parole vaut l'enjeu. Je vais vous lire, si votre
excellence veut bien me le permettre, le projet de connaissement ou de
charte-partie que j'ai rdig hier au soir mme, en rentrant  bord.

--Peste, monsieur le subrcargue, nous n'avons pas perdu de temps,  ce
qu'il parat!

--Perdre du temps! Oh! pour peu qu'il s'agisse de femmes, je n'en perds
jamais. Ah! les femmes, les femmes! Dieu! que c'est bon une femme!

--Oui, quand c'est bon.

--Vous verrez celle que je vous ramnerai.... Je veux qu'avant six mois
vous m'en disiez des nouvelles.... Voici le petit croquis de
charte-partie que, comme j'ai eu dj l'honneur de vous le dire, j'ai
trac hier soir:

Nous Jean Sautard et Thmistocle Laurenfuite, l'un capitaine et matre,
aprs Dieu, du navire l'_Aimable-Zphyr_, et l'autre subrcargue du dit
brick franais, actuellement mouill en rivire de Sierra-Leone, nous
engageons  ramener  son excellente monseigneur (le nom en blanc),
gouverneur de la colonie anglaise du dit Sierra-Leone, une jeune
personne franaise, du sexe, blonde, jolie, de taille moyenne, ni trop
grasse ni trop maigre...

--Ah! ah! ah! ces Franais sont d'une gat!... Je reconnais bien l
l'esprit de votre nation.

--Vous riez, monsieur le gouverneur. Ah! c'est que je sais rdiger une
charte-partie au moins.... O donc en tais-je? Ah! m'y voici: _ni trop
grasse ni trop maigre_.... Vous entendez bien; comme qui dirait
entrelarde.... Bien leve s'il se peut, et surtout honnte autant que
les dits sieurs Jean Sautard et Thmistocle Laurenfuite pourront s'en
assurer.

Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur de Sierra-Leone s'engage...

--Ah! doucement. Ici je vous arrte. Rflchissez bien que je ne veux
m'engager  rien.

--Diable! c'est fichant.... Mais c'est gal, je vais substituer une
autre phrase  ce mot _s'engage_.

Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur consentira ...

--_Consentira!_ Non pas, s'il vous plat... je ne consens pas plus que
je ne m'engage.

--Comment donc faut-il rdiger cela?... Ah! attendez, j'ai trouv le
moyen de tout arranger.

_Moyennant quoi le dit sieur gouverneur accordera, si bon lui semble,
aux dits sieurs capitaine et subrcargue le remboursement des frais
faits pour lui avoir procur...._

_Procur_, non, attendez, le terme pourrait offrir une mchante
interprtation pour nous. Mais, au surplus, comme cet acte ne sera vu
que par nous trois, il importe peu qu'un mot puisse prsenter une
maligne quivoque, pourvu qu'il n'y ait pas d'ambiguit dans les
expressions, et que la bonne foi la plus parfaite prside  la rdaction
de notre contrat. Je reprends en conservant le mot _procur_.

_Pour lui avoir procur la jeune personne dont il est cas, la susdite
jeune personne devant servir chez M. le gouverneur  tenir sa maison,
sous le titre et avec les prrogatives de gouvernante, etc., etc._

Fait double  Sierra-Leone entre les parties... (Ici le protocole et
la formule ordinaires dans ces sortes d'actes.)

En foi de quoi nous avons sign le prsent, ce jourd'hui, vingt
octobre, l'an de grce mil huit cent....

--Except, vous le savez bien, que je ne signe pas.

--Vous ferez bien nanmoins une petite croix, rien que pour m'obliger,
n'est-ce pas, monsieur le gouverneur?

--Allons, va pour une croix, puisque vous paraissez y tenir si
invariablement.... Voil ma signature, comme si en ma qualit de
gentilhomme je ne savais pas crire.

Le subrcargue Laurenfuite se sentit ravi du succs de sa dmarche et de
l'habilet qu'il s'imaginait avoir dploye dans cette ngociation. Un
diplomate venant de faire signer un trait ruineux aux puissances de
l'Europe ne se serait pas montr plus infatu de son habilet. Aussi,
ds que le capitaine Sautard le vit revenir  bord en se dandinant avec
grce et en roucoulant la queue d'une tendre romance, il s'cria du plus
loin qu'il put apercevoir notre homme: Le gouverneur vient d'tre mis
dedans. C'est une femme que nous aurons  lui transporter au prochain
voyage!--Vous avez devin tout juste, lui rpondit le ngociateur; c'est
une femme que nous chargerons en France au plus haut du frt, et Dieu
sait quel sera notre frt et notre commission!

--Moi je prendrai, en attendant, ma commission en nature, dit le
capitaine.

--Et moi, ajouta le subrcargue, en nature et en argent.

--C'est cela; un gouverneur qui veut se donner des airs de faire le
sultan doit payer en sultan; je ne connais que cela.

--Vous avez raison, il sera corch vif d'importance.

_L'Aimable-Zphyr_ ayant termin ses affaires  Sierra-Leone, appareilla
pour revenir en Europe. Le gouverneur lui souhaita bon voyage, et M.
Laurenfuite, en montrant  son excellence le connaissement en bonne
forme sur lequel elle avait bien voulu apposer sa croix, lui cria: A
revoir, monseigneur! Bientt, s'il plat  Dieu, nous vous apporterons
de la marchandise superfine et de la mieux soigne.




CHAPITRE III.

Ils cherchent une femme.


Nos deux aventuriers, quelques semaines aprs avoir quitt la colonie
anglaise, arrivrent au Hvre-de-Grce, au Hvre, ville-comptoir, autre
espce de colonie dans le sein de la mtropole, ville si sale pendant
le jour, si infecte pendant la nuit, o les petits enfans braillent sans
cesse, o le peu d'amour qu'on y fait s'y traite comme une affaire de
commerce ou une spculation mercantile; au Hvre enfin o l'on achte au
poids de l'or le privilge de ne pas s'ennuyer plus que tout le monde.

Nos compagnons songrent, une fois amarrs dans les tranquilles bassins
de ce port,  se composer une petite cargaison et  trouver une femme.

La cargaison se trouva assez facilement faite avec les cus que les deux
plerins avaient su enlever aux habitans de Sierra-Leone.

Pour se procurer une beaut _loyale et marchande_, ainsi qu'ils avaient
la prtention d'en acheter une, ils s'adressrent d'abord aux modistes
du pays.

Mais, par malheur pour eux, les modistes de la place se trouvrent
toutes  peu prs vertueuses, et le moyen de dcider une vertu 
entreprendre le voyage de la cte d'Afrique pour avoir l'honneur de
charmer les ennuis d'un gouverneur anglais.

Aprs avoir puis bien vainement toute son loquence auprs des
modistes inflexibles, M. Laurenfuite s'adressa aux actrices de la
troupe. L'art dramatique et lyrique passe assez gnralement, soit 
tort ou  raison, pour avoir des gots aventureux et pour aimer 
changer de place. Les paquebots amricains partaient quelquefois alors
chargs d'artistes et bonds de musiciens. Le Nouveau-Monde faisait une
consommation effrayante de jeunes premires et de fortes amoureuses. Ce
n'est que depuis peu que l'Amrique a commenc  devenir plus sobre sur
l'article du thtre franais. La Colombie, le Brsil et l'Amrique du
nord trouvent qu'ils en ont assez eu.

Notre aimable subrcargue s'imagina donc qu'il pourrait, sans beaucoup
d'efforts, rencontrer dans la troupe qui desservait le thtre du Hvre
la perle qu'il cherchait et qu'il prtendait rencontrer plus
heureusement que ne le fit le coq de la fable.

Il s'adressa  la jeune premire, rien que a!

La dit dramatique lui demanda, ds qu'il et nonc ses motifs et fait
ses propositions:

--Y a-t-il un thtre en votre Sierra-Leone?

--Non, mademoiselle, lui rpondit-il; mais vos attraits pourront briller
l de tout leur clat, aux feux d'un soleil de vingt-cinq  trente
degrs  l'ombre.

--Et que voulez-vous donc que je fasse au soleil ou  l'ombre? rpartit
la jeune premire.

--Mille choses que je ne puis vous expliquer, mais que vous ne serez pas
embarrasse de deviner une fois que vous connatrez le pays.

--Grand merci, monsieur, de votre offre! Je connais trop bien mon
affaire pour donner dans de telles dceptions; nous autres femmes de
thtre, nous ne valons quelque chose aux yeux des hommes que par les
effets d'optique et les illusions que nous obtenons ou que nous faisons
natre sur la scne. Otez-nous les planches sur lesquelles nous sautons
chaque soir, les quinquets  la clart desquels nous brillons dans nos
rles, passez l'ponge sur nos joues fardes, substituez le nglig du
matin  nos paillettes de la nuit, et nous ne serons bonnes tout au plus
qu' vous amuser un peu moins que toutes les autres cratures que vous
jetez au linge sale quand le jour de la blanchisseuse arrive.... Pas de
thtre dans le pays dont vous me parlez, pas d'illusions par
consquent, et partant pas d'actrices. Cherchez ailleurs une voyageuse,
car je ne me sens nullement dispose  rompre mon engagement avec le
directeur pour devenir _la bobonne_ d'un gros Anglais qui n'a que faire
de mon emploi et de mon talent. La grisette vous ira mieux.

--Mais cependant vous avez vu dans _les trois Sultanes_ et dans
_Gulnare_ une jeune beaut qui n'tait pas sur un thtre, subjuguer,
par ses charmes de tous les jours, la fiert d'un matre jaloux, et
jusque-l insensible....

--C'est donc un sultan que votre gouverneur anglais?

--Pas tout--fait, mais  peu prs, sous le rapport des piastres du
moins.

--Raison de plus alors pour refuser tout net; car si c'est un sultan,
je ne veux pas tre son esclave. Vous m'avez bien tout l'air encore
d'_un chercheur d'occasions manques_.

--Vous me permettrez de vous dire, mademoiselle, que c'est vous plutt
qui manquez une fort belle occasion.

--Oui, en effet, j'irais rompre un engagement avantageux pour vous
suivre, et quitter un amant comme on n'en trouve pas, pour un sultan de
Sierra-Leone!

--Ah! ds lors que vous avez russi  avoir un amant....

--Comment! russi  avoir un amant! Mais j'espre bien en avoir tant que
je veux! Un amant!... il semblerait que l'on ft en peine de s'en
procurer.... Apprenez, monsieur, que c'est tout le public qui m'adore.

--A Dieu ne plaise que je vous contredise! Gardez votre public puisque
vous l'avez, et veuillez bien me croire avec plaisir votre trs-humble
et trs-obissant serviteur.

Le subrcargue,  la suite de cette inutile entrevue, s'avisa d'aprs le
conseil mme de la jeune premire, de chercher dans l'estimable et
sentimentale classe des grisettes du pays.

Un libraire lui apprit que toutes ces demoiselles, en cultivant le
talent de l'aiguille avec beaucoup d'ardeur, ne laissaient pas que de
trouver encore quelques heureux loisirs pour se meubler la mmoire et le
coeur de tous les romans nouveaux qu'il leur louait  quatre sous le
volume.

De jeunes personnes qui lisent des romans nouveaux, se dit M.
Laurenfuite, doivent  coup sr faire compltement mon affaire. C'est du
ct de la sensibilit qu'il faut que j'attaque la belle couturire qui
pourra me convenir pour tre transporte en pacotille  bord de
_l'Aimable-Zphyr_. Attaquons rondement.

Un bal de repasseuses, de lingres et de ravaudeuses, devait avoir lieu
le dimanche suivant dans une des maisons de danse de la ville.

Le subrcargue et le capitaine s'y rendirent pour chercher chacun de son
ct la beaut qui pourrait le mieux runir les conditions du
_connaissement_.

Au son discordant d'un violon, d'une clarinette et d'une grosse caisse
qui juraient ensemble et  contre-mesure pour faire sauter ces dames et
leurs cavaliers, nos deux connaisseurs remarqurent que la plupart des
danseuses avaient les pieds gros et longs, la taille paisse et la
physionomie lourde et froide. Aprs avoir hum les manations un peu
suffocantes du bal, ils allrent faire leur ronde autour des bancs sur
lesquels les Terpsychores en petits bonnets taient venues s'asseoir
pour transpirer un peu  l'aise. Ces demoiselles buvaient du cidre coup
pour se rafrachir. La nature de la boisson parut d'assez mauvais augure
au capitaine Sautard. Comment, se disait-il, pourrons-nous dcider une
jeune personne habitue  boire du cidre et  manger des tourteaux 
venir faire la princesse dans les colonies?

M. Laurenfuite, malgr la mauvaise opinion qu'il avait lui-mme conue
sur l'issue future de ses recherches, voulut au moins faire l'acquit de
sa conscience en puisant tous ses efforts pour dterminer la plus belle
de toutes ces grisettes  contracter un enrlement srieux pour la cte
d'Afrique. Afin de donner une ide avantageuse de sa libralit et de sa
galanterie, il proposa d'abord une glace  la vanille  la jolie
couturire; mais par malheur on lui annona qu'on ne trouverait pas une
seule glace dans toute la ville. Il se rabattit sur un orgeat, et au
bout de plus d'une heure, un garon de caf lui procura ce qu'il
demandait pour sa danseuse.

Une fois le verre d'orgeat joliment accept et dlicatement bu, on parla
d'affaires.

--Mademoiselle, dit le galant cavalier  sa dame, avec les attraits que
vous possdez en quantit plus que suffisante, il est tonnant que vous
vous dcidiez  habiter un trou comme le Hvre.

--Mais le Hvre n'est point un trou, monsieur; c'est une ville.

--Oui sans doute c'est une ville, et la gographie nous l'apprend assez;
mais pour une jeune personne comme vous, une colonie vaudrait beaucoup
mieux.

--Une _colonie_, et pourquoi? C'est les _capitaines_ et les marins qui
vont aux _colonies_, et les _fillettes_ restent sur le plancher des
vaches.

--Oh! le plancher des vaches! s'cria le capitaine Sautard en se mordant
les lvres et en faisant une pirouette pour laisser  son subrcargue
tout le fardeau de l'entretien qu'il avait commenc; elle est bonne l
_avec son plancher des vaches_.

Le premier interlocuteur reprit, un peu embarrass de prolonger la
conversation sur un ton convenable.

--Il est certain que d'abord ce mot de colonies effraie un peu les
jeunes filles... accoutumes  la vie si paisible du toit paternel....

--C'est maternel que vous voulez dire, sans doute, car il y aura deux
ans, vienne la Saint-Martin, que j'ai perdu dfunt mon pre.

--Diable!... c'est un malheur que la perte de l'auteur de nos jours...
mais ce n'est pas toutefois un mal irrparable....

--Oh! j' n'ai pas besoin non plus qu'on le rpare, ce mal-l.... J'en
ai-z-eu bien assez comme a d'un pre.... Pour le profit qu'il nous a
fait, ce n'est pas trop la peine d'en parler et de rparer sa mortalit.

--Je voulais vous dire cependant, nonobstant cette perte plus ou moins
douloureuse, qu'il y a toujours pour une personne de votre faon, de
votre tournure....

--Oui, oui, je sais ce que vous voulez dire, _de mon gabarit_, n'est-ce
pas? Allez toujours!

--Eh bien! de votre _gabarit_, soit, je ne m'en ddis pas.... Je voulais
vous exprimer.... O diable donc en tais-je?...

--_A la rparation de la perte d'un pre_, lui souffle malignement 
l'oreille le capitaine Sautard, revenu auprs des deux interlocuteurs.

--Ah oui! c'est cela. Je disais que c'est un malheur qui peut se
rparer.

--Mais quand je vous dis que je ne voulons point rparer ce malheur-l,
c'est que je ne voulons pas le rparer. _Est-il donc ostin est-il donc
ostin!_

--Peu importe au surplus, et pour aborder plus franchement la question,
je vous propose, moi, de vous faire un sort des plus brillans si vous
consentez  quitter le Hvre pour nous suivre  Sierra-Leone, colonie
charmante dont vous deviendrez gouvernante.

--Et pour qui faire  ce _sera-laune_?

--Pour y tre la compagne fortune du gouverneur.

--Est-ce-t-il la compagne par mariage ou autrement?

--Mais c'est selon.... Attendu cependant que dans ce pays on ne se marie
jamais, par respect pour l'usage ce sera pour autrement.

--Qu'est-ce que c'est qu'un pays o il n'y a pas de _mariage_? C'est
donc censment une nation de concubinage?

--Non pas prcisment; mais pour parler votre langage et pour rpondre 
votre question, je vous dirai que c'est un pays d'amour, de bonne chre
et de gros bnfices.

--Et qu'est-ce que c'est encore que vos bnfices?

--Des arrhes assez considrables d'abord, et puis de l'or quand vous
serez arrive.

--J'entends, j'entends, car je n'avons pas deux oreilles pour tre
sourde, Dieu merci! C'est en chambre que vous voulez me mettre dans la
colonie.

--En chambre, dites plutt en palais.

--Eh bien, puisque le march a des arrhes, donnez-moi toujours les
arrhes, et puis nous nous dciderons peut-tre _ensuitement_.

--_Oh! ensuitement!_ s'cria encore le capitaine Sautard en faisant une
nouvelle pirouette et en se repinant les lvres de manire  faire la
grimace la plus grotesque au nez de son compagnon tout dcontenanc pour
cette fois.

--Allons, se dit le subrcargue, il n'y a plus moyen d'y tenir! Cette
ville est dcidment d'une strilit effrayante. Cherchons ailleurs.

--Mais o sera votre _ailleurs_? lui demanda le gros capitaine en
sortant du bal.

--Mon _ailleurs_ sera Paris, lui rpondit Laurenfuite; Paris, la
capitale de l'univers pour les femmes qui entendent ce que parler veut
dire; Paris, ville de besoins et de ressources, de misres et de
plaisirs, d'indigence et de luxe, de folie et de sagesse, de dbit enfin
et de pacotille.

--Mettons donc le cap sur Paris, puisqu'il le faut, et tchons de
trouver l ce que nous avons t si loigns de rencontrer ici.

Les pacotilleurs partirent le lendemain pour la capitale de l'univers.




CHAPITRE IV.

Appel  la femme aventureuse.


Nos voyageurs descendirent de la diligence pour se loger rue du Bouloy,
_grand htel du roi de Prusse_. Leur premier soin, une fois installs
assez convenablement dans la maison, fut de dresser leur plan.

Ils commencrent par courir les filles pour leur propre compte, afin,
disaient-ils, de tter le terrain et de pouvoir se former des ides
nettes sur ce qu'ensuite il conviendrait de faire dans l'intrt du
gouverneur.

M. Laurenfuite, croyant avoir trouv une excellente ruse pour attirer 
lui toutes les faciles beauts des lieux qu'il frquentait, s'imagina de
se faire passer pour un milord anglais.

Un soir il se rendit donc en cette qualit au Wauxhall d't, accompagn
du capitaine Sautard, qui modestement avait consenti  jouer pour
quelques heures le rle de l'homme d'affaires du personnage britannique.
A la porte d'entre on demande le billet du prtendu milord; celui-ci
rpond: _What, what, what?_ C'tait  peu prs tout ce qu'il savait
d'anglais.

On lui fait comprendre alors qu'avant de pntrer dans l'tablissement,
il lui faut dposer sa carte  la porte; et aussitt notre gnreux
gentleman tire brusquement de sa poche une poigne de guines sur
lesquelles le cerbre du jardin se contenta de prlever le double du
prix d'entre. Milord portait une canne. Un gendarme lui fait observer
avec la politesse qui caractrise les agens de la force publique, qu'il
est dfendu d'entrer au bal champtre avec un bton. Le faux Anglais
s'crie encore: _What? what?_ mais du ton d'un homme fort mcontent.
L'homme d'affaires du personnage arrive, et il explique en assez bon
franais aux assistans que son milord ne connat nullement les usages de
Paris et qu'il est convenable d'avoir pour les trangers les gards de
l'hospitalit. On s'empare de la canne et les deux compagnons pntrent
sous les bosquets du Wauxhall, peupls, comme on le sait, de tout ce que
les boulevarts voisins ont de plus sduisant en fait de nymphes
accommodantes et trs-peu farouches.

Au bruit que la petite altercation du milord et du gendarme a produit
dans les jardins parfums d'huile  quinquets transparens, cent beauts
sont accourues; quelques-unes d'entre elles, plantes vivaces
transportes des rives de _la Tamise_ sur les bords de _la Seine_, ont
bientt remarqu que le milord, quelque peu de mots qu'il ait prononc,
ne parle pas plus anglais qu'un membre de l'acadmie des inscriptions ne
parle chinois. Mais ces dames parlent fort bien le franais, et elles
ont vu que notre jeune homme porte une forte chane en or autour du cou
et un certain nombre de brillans aux doigts. Elles suivent en l'agaant
notre aimable et faux tranger. L'obscurit du fond des jardins favorise
mille petites avances, provoque mille charmans larcins. Le bruit mme de
quelques baisers se perd dans le lger mugissement de l'orchestre
lointain et du tumulte des contredanses  vingt-cinq centimes.

Une nacelle se prsente sur les petits lacs artificiels pratiqus au
milieu des bocages presque enchants. Une des nymphes propose au milord
une promenade sur l'Ocan de quinze ou vingt pieds de long de cette
autre Cythre. Le milord, fort expert en navigation et en amour, accepte
la proposition, et le voil agitant les rames de sa volage embarcation
auprs de la beaut qu'il gare sur les flots... bien moins agits
encore que son coeur et surtout moins imptueux que ses dsirs naissans.
A chacune des oscillations rapides de l'esquif, la beaut jette un cri
oblig; une frayeur subite et trs-habilement calcule s'empare de tous
ses sens sur un lment si peu fait pour elle. D'effroi en effroi, elle
finit par se cramponner au cou de son pilote qui rit  pleine gorge de
l'pouvante qu'il a provoque.... L'heureux couple aborde bientt le
rivage sur lequel est prudemment rest le capitaine Sautard, avec
d'autres dryades moins aventureuses que celle qui a voulu accompagner le
milord suppos.

--Eh bien! souffle  l'oreille de son subrcargue le gros capitaine,
comment avez-vous gouvern votre barque dans cette espce de
baille-d'eau que ces Parisiens voudraient nous faire passer pour un lac?

--A ravir, mon bon ami! Cette femme est dlicieuse et tout--fait
dsintresse. C'est un amour avec la navet d'un enfant. Elle a peur
de l'eau comme si elle n'avait que huit ans. Elle m'a donn rendez-vous
pour demain, et je crois, ds que je ne serai plus astreint  jouer mon
rle de milord, que je finirai par la dterminer  venir avec nous 
Sierra-Leone. Et vous, comment avez-vous employ votre temps pendant mon
petit voyage au long cours?

--J'ai fait le quart dans les alles, escort par une escouade de
syrnes qui ont fini par m'ennuyer plus que ne le porte l'ordonnance.
J'aime le naturel chez les femmes, mais je ne puis pas souffrir qu'elles
se mettent en panne sur ma route, le grand hunier sur le mt, comme font
toutes celles-ci; et si vous m'en croyez, nous retournerons  notre
htel sans compagnie.

--Je ne demande pas mieux, mon cher ami, car pour ce soir je sens que
j'emporte assez de bonheur du Wauxhall d't, pour m'en passer jusqu'
demain. Eh bien! quand je vous disais que le rle de milord anglais
tait bon  jouer  Paris, avais-je raison?

--Raison, oui pour vous, qui tiez le milord, mais pour moi qui faisais
le sot personnage d'homme d'affaires, non.... C'est gal, la farce est
finie, faisons route pour _le grand htel du roi de Prusse_, et qu'il
n'en soit plus question.

Une vingtaine de beauts plus ou moins hardies, devinant l'intention
qu'ont nos deux Anglais de contrebande d'oprer leur retraite, se
mettent en tte de les accompagner jusqu' la sortie en leur criant avec
ironie et en _anglemanisant_ autant qu'elles le peuvent l'accent
qu'elles se donnent: _A revouar, milord, j vous souhait bine l bone
souar! A votre bonne revine!_

Le milord et son compagnon se contentent de rire dans leur barbe de la
ruse fort innocente qu'ils ont employe pour s'attirer l'attention et
les faveurs des belles du Wauxhall. Ils appellent un des fiacres qui
passent sur le boulevart et ils roulent vers leur htel.

Ce ne fut que l, en cherchant  savoir l'heure o ils venaient de se
retirer, que le capitaine Sautard s'aperut qu'il n'avait plus sa
montre.

M. Laurenfuite se prit d'abord  rire comme un fou de la msaventure et
de la colre de son pauvre ami. Mais celui-ci trouva bientt moyen de
mettre un terme  l'hilarit du mauvais plaisant. Une seule question lui
suffit pour cela.

--N'aviez-vous pas votre chane en or en entrant au Wauxhall? lui
demanda-t-il en ouvrant de grands yeux d'un air moiti tonn et moiti
goguenard.

--Parbleu si, lui rpondit le subrcargue, et j'espre bien l'avoir
encore....

--Pas du tout, mon ami;  moins que cependant vous ne l'ayez mise par
prudence dans votre poche.

--Ah! mon Dieu! ma chane m'a t vole!

--Et vos bagues?

--Mais il me semble que les voil....

--O donc sont-elles? dans vos poches aussi sans doute?

--Grand Dieu! est-il possible.... Je ne les ai plus!

--Et vos guines, milord? Oh! pour celles-l elles doivent au moins se
retrouver dans votre gousset, car c'est bien l leur place.

--Mes guines.... Attendez.... Il ne manquerait plus.... Elles sont
aussi parties!!!!...

--Ah! ah! ah! C'est donc  mon tour de m'gayer sur votre compte....
Mais en conscience il n'y a gure de quoi. Cette gaillarde de la nacelle
m'a par trop veng des plaisanteries que vous tiez tout  l'heure
dispos  faire sur la disparition de ma montre.... Un chane en or,
trois ou quatre bagues et une dizaine de guines, la leon est en vrit
par trop forte. Ces coquines-l n'ont pas de mesure.

--Quel vol! il est affreux!... mais le mal n'est pas sans remde. Je
reconnatrai bien la misrable qui m'a soustrait tous mes bijoux et mon
argent.

--Mais il y en a trente mille, dit-on, de cette espce dans Paris; et
comment reconnatre la vtre au milieu des autres?

--Des bijoux que je tenais des quatre plus jolies femmes du globe,
peut-tre! Je retourne au Wauxhall pour retrouver ces infmes
sclrates.

--Oui; et vous vous imaginez peut-tre qu'aprs avoir t assez fines
pour vous dvaliser de la sorte, elles seront assez btes pour tre
restes  vous attendre dans le lieu o vous les avez rencontres?

--C'est gal; dans une ville o il y a tant de voleurs et de voleuses,
il doit y avoir une police bien faite, une police sre....

--Une police plus alerte et plus sre que les voleurs, n'est-ce pas?

--N'importe! je veux aller trouver le commissaire de police du quartier.

--Qui ne trouvera pas votre chane. Pour moi je vais me coucher par
l-dessus, satisfait de la leon que j'ai paye de ma montre  secondes
fixes et indpendantes.

--Oh! il faudra bien que le gouverneur de Sierra-Leone nous paie argent
comptant les objets que nous avons perdus en lui cherchant une femme.

--Ce n'tait pourtant pas pour son compte, je crois, que vous en
cherchiez une dans le bateau du Wauxhall?

--Bah! il n'y regardera pas de si prs et il paiera. D'ailleurs cette
femme, aprs m'avoir convenu, aurait bien pu lui convenir aussi en
seconde main. Elle m'avait mme donn un rendez-vous pour parler de
cette affaire, la coquine!

--Rendez-vous! La chose tait vraiment trs-drle! Et o devait avoir
lieu ce fameux rendez-vous?

--Rue du _Cherche-Midi_.

--Voil un _midi_ que nous serons long-temps  _chercher_, mon pauvre
Laurenfuite.

Croyez-moi, prenez votre guitare, chantez-nous une petite romance, si
vous pouvez, et allons ensuite nous mettre au lit; c'est le plus sage
parti, et quand la nuit aura pass par dessus tout cela, nous
dlibrerons sur ce que nous aurons  faire pour trouver une femme 
frt et retourner le plus tt possible  la cte d'Afrique. Les beauts
de ce pays-l sont un peu moins blanches et moins sduisantes que celles
de Paris, mais elles sont au moins plus sres.

Ils se couchrent. On ne sait pas si ce fut aprs que M. Laurenfuite eut
chant, ou si ce fut sans que M. Laurenfuite et rossignol une romance,
comme disait quelquefois son compagnon; mais comme le subrcargue, pour
ce soir-l du moins, ne devait gure tre dispos  faire le troubadour,
il est trs-probable qu'il se coucha sans avoir chant.

Le lendemain les deux traficans se demandrent quel moyen ils pourraient
adopter pour russir  ne pas quitter Paris sans avoir trouv ce qu'ils
taient venus y chercher.

Le subrcargue prit la parole, ce qui lui arrivait assez souvent.

Il dit au capitaine:

Ce matin, en allant demander dans la loge du portier les bottes qu'il
n'avait pas encore poses sur notre pallier, j'ai vu dans le fond de sa
loge une liasse de feuilles imprimes sous le titre de
_Petites-Affiches_.

J'ai parcouru d'abord avec distraction quelques-unes des pages de ce
recueil intressant. On y annonce toutes sortes de choses et on y publie
une multitude de demandes et d'avis vraiment tonnans, dans un style
aussi lgant que correct et bref.

Croiriez-vous, par exemple, que lorsqu'on a besoin d'un cheval, d'une
servante, d'un cabriolet ou d'une douce compagne, on n'ait qu' faire
insrer dans ces _Petites-Affiches_: _On demande un jeune cheval, un
cabriolet d'occasion, ou une servante frache et jolie, pouvant servir 
la fois de cuisinire et de compagne._

--Mais savez-vous bien que c'est l un usage charmant, s'cria le
capitaine Sautard; trouver des femmes  deux fins, pour la cuisine et
pour l'amour! C'est comme qui dirait une espce de traite volontaire des
blancs qui se pratique de la sorte. Faire afficher qu'on a besoin d'une
femme frache et jolie, et la trouver dispose  se rendre  l'appel!...
On n'a jamais rien fait de mieux  Paris.... Continuez, mon cher ami, je
suis dj enchant de ce que vous m'apprenez l.

--J'ai pens qu'en faisant un appel dans les _Petites-Affiches_  la
femme que nous cherchons, au lieu de courir aprs elle aussi inutilement
que nous l'avons fait jusqu'ici, nous pourrions commodment trouver
notre affaire. Pour cela, il ne s'agirait que d'une insertion dans la
feuille d'annonces. A Paris, voyez-vous, ce ne sont pas les femmes qui
manquent.

--Les femmes voleuses surtout....

--Mais ce qui manque, ce sont les femmes convenables  tel ou tel
projet, telle ou telle expdition. Notre pacotille n'est pas chose
facile  trouver et  bien trouver surtout. La plupart des jeunes
personnes un peu comme il faut ne se soucient gure de quitter leur
famille pour se rendre, _ la grosse aventure_, dans un pays lointain
dont elles ont  peine entendu prononcer le nom.

--Mais est-il bien ncessaire que nous mettions la main sur une jeune
personne comme il faut? Cette condition n'est pas, autant qu'il m'en
souvient, stipule dans _la charte-partie_.

--Non; mais vous sentez bien que nous ne pouvons pas amener  notre
gouverneur la premire venue, un restant de fonds de magasin.

--C'est vrai; pour notre honneur et pour sa satisfaction personnelle, il
faut que nous lui apportions quelque chose de propre, de prsentable et
de non avari, en un mot; car il est amateur au moins ce diable
d'Anglais. Allons voir l'crivain des _Petites-Affiches_, pour qu'il
nous arrange notre annonce en style du premier numro, cote que cote.

--C'est ce que j'allais vous proposer. Allons aux _Petites-Affiches!_




CHAPITRE V.

March conclu.


Le lendemain de l'entrevue de mes deux marins avec le rdacteur en chef
des _Petites-Affiches parisiennes_, on vit paratre sur la premire page
de ce recueil si prcieux pour les gens qui ne savent pas lire, l'avis
suivant imprim en lettres majuscules,  trois francs la ligne.

          DEMANDE IMPORTANTE.

     Un capitaine de navire fort avantageusement
     connu dans tous les ports de mer
     demanderait une jeune personne bien leve,
     de l'ge de dix-huit  vingt ans, qui
     voult bien se charger de la place de gouvernante
     dans la maison du directeur d'un
     riche tablissement colonial  l'tranger.
     Le prix du passage sera pay. Il y aura de
     bons appointemens.

     S'adresser rue du Bouloy, grand htel
     du roi de Prusse,  l'appartement numro 3,
     au premier.--1--6.


L'annonce produisit un effet gnral sinon merveilleux.

L'appartement numro 3 du grand htel du roi de Prusse ne se dsemplit
pas de femmes de toutes les tailles, de toutes les couleurs et de toutes
les qualits. Les deux pacotilleurs, malgr tout leur zle, pouvaient 
peine suffire  l'affluence toujours croissante des demandeuses. Tantt
c'tait une demoiselle de bonne famille ruine par les malheurs de la
rvolution, qui se prsentait pour prendre des renseignemens sur la
place propose. Tantt c'tait une bonne et joyeuse fille qui venait
s'offrir pour voyager o on voudrait, moyennant la conduite. Puis
arrivait une grosse servante, lasse du service de ses matres, et aprs
elle une jeune veuve sans contrat de mariage, qui ne demandait pas mieux
que de quitter le pays par suite de chagrins domestiques. Mais les
demoiselles de bonne famille, les joyeuses filles, les grosses servantes
et les jeunes veuves ne parlaient de contracter pour le voyage
d'outre-mer, qu'aprs s'tre informes du montant des arrhes du march
et des garanties de l'excution des conditions annonces. Or, cette
dernire clause allait assez peu  M. Laurenfuite, dont la dfiance
avait t singulirement excite par la nymphe du Wauxhall, qui aussi
lui avait demand quelles seraient les arrhes.

M. Laurenfuite cependant ne tarda pas  remarquer que les demoiselles
bien leves qui s'taient prsentes  lui jusque-l paraissaient
s'exprimer peu grammaticalement; que les grosses servantes avaient l'air
un peu trop madr, et que les jeunes veuves semblaient tre devenues
veuves de trop de maris pour l'usage auquel on destinait la future
compagne du gouverneur.

Nos chercheurs commenaient  dsesprer du succs de leurs tentatives,
lorsque enfin il se prsenta chez eux une jeune brune, jolie, belle
mme, et de l'air le plus avenant et le plus doux qu'on puisse
s'imaginer. Sa mise, quoique fort simple, ne manquait pas d'une certaine
lgance, mais de cette lgance qui nat de la grce et de la propret,
plutt que de l'art et de la coquetterie. Son maintien dcent et ingnu
annonait sinon une personne distingue, au moins une fille modeste et
leve dans de bons principes. Ds que sa petite bouche vermeille
s'ouvrit pour demander  qui il fallait s'adresser, il sortit des lvres
de l'inconnue une voix si touchante et si suave, que M. Laurenfuite,
quelque fortement prouv qu'il ft contre toutes les motions
inattendues, ne put se dfendre d'un peu de trouble. Il ne rpondit mme
qu'en balbutiant  la nouvelle venue.

Quand au capitaine Sautard, la bouche bante et les yeux au grand
ouverts, il se contenta d'attendre, en se fourrant les mains dans les
pochettes de son pantalon, le rsultat de l'entretien qui allait avoir
lieu entre la jeune beaut et monsieur son subrcargue.

Celui-ci, aprs un moment d'hsitation et d'tonnement, recouvra la
parole, qui lui manquait assez rarement, pour rpondre  celle qui lui
arrivait si  propos pour prendre des informations:

--Mademoiselle, c'est bien nous en effet qui avons l'honneur d'tre
chargs de trouver une jeune personne qui consente  se rendre 
Sierra-Leone pour y tenir la maison de monseigneur le gouverneur de
cette riche possession anglaise.

--Je dsire savoir, monsieur, les avantages que l'on ferait  la
personne qui conviendrait pour cette place.

--Des avantages immenses, mademoiselle. La table, le logement, des
appointemens proportionns au poste important que l'on occuperait, et 
la gnrosit de son excellence monsieur le gouverneur.

--Mais la personne qui se dciderait  aller si loin, car c'est en
Afrique qu'il faut aller, ne pourrait-elle pas obtenir quelques avances
sur ses gages  venir?

--Peste, dit _ part_ le subrcargue au capitaine, elle sait que c'est
en Afrique, et elle nous demande des arrhes comme toutes les autres.
C'est mauvais signe.

--Mademoiselle, ajouta-t-il aprs avoir fait cette remarque, on
donnerait des arrhes, mais il faudrait pour cela des rpondans, car vous
sentez bien que.... Mais permettez-moi, avant d'aller plus loin, de vous
faire une question. Est-ce de vous ou d'une autre personne qu'il s'agit
dans le moment actuel?

--Hlas! oui, monsieur, c'est de moi! Seul appui d'un pre et d'une mre
infirmes, j'avais eu jusqu'ici le bonheur de pourvoir  l'existence de
mes pauvres parens, mais depuis que sur leurs vieux jours leurs besoins
se sont augments et que l'ouvrage nous est pay moins cher, j'ai
prouv la douleur de ne pouvoir plus suffire aux petites dpenses qui
devenaient ncessaires  l'tat de mon pre surtout, car il est au lit
depuis huit mois, et il manque, sous mes yeux, des choses mmes que le
mdecin lui ordonne....

Ici la pauvre fille ne put cacher aux deux marins dj un peu mus
quelques larmes qu'elle s'tait efforce, mais en vain, de retenir sous
ses longues paupires.

--Oserai-je vous demander quel tait votre tat, car ceci est plus
important pour nous que vous ne le pensez, et si vous connaissiez mes
motifs, vous excuseriez sans doute ma curiosit.

--Je suis teinturire, monsieur.

--Teinturire! Mais permettez-moi de vous faire observer que quelque
honorable que soit l'tat que vous exercez pour vous procurer avec tant
de dvoment les secours que rclame la position de vos parens, votre
manire de parler ne s'accorde gure avec votre profession, fort
honorable, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, mais peu leve dans
la socit. Ce que j'en dis ici n'est pas, je vous prie de le croire,
pour vous faire un compliment, c'est tout bonnement une information que
je dsire prendre.

Ici le capitaine Sautard tira le subrcargue par la basque de son habit,
comme pour lui reprocher la question indiscrte qui venait de faire
rougir la pauvre fille. Le subrcargue ne rpondit  la muette et
expressive observation du vieux loup de mer, que par un geste clandestin
qui semblait dire: Laissez-moi aller mon train, je sais ce que je fais.

La jeune personne rpondit en baissant les yeux:

--Il est vrai, monsieur, que j'ai reu un peu d'ducation, mais je ne le
dois qu'au hasard. Une vieille dame que la perte d'une grande fortune
avait rapproche de ma famille, m'a donn quelques leons dont j'ai
cherch  profiter, dans l'espoir de me rendre plus tard utile  mes
parens. Mais le peu d'instruction que j'ai reue de la bont de cette
vieille dame n'a pu m'lever au-dessus de l'tat dans lequel mon pre et
ma mre taient ns, et si je me plains de mon sort, ce n'est pas par
orgueil, le ciel le sait bien!

--Et vous pourriez vous dcider  partir, pour procurer un peu d'aisance
 votre famille?

--C'est la mon plus grand dsir, et aucun sacrifice ne me cotera pour
le raliser. D'ailleurs je ne suis qu'une pauvre fille, et c'est  moi
qui suis jeune  me dvouer pour ceux qui sont infirmes et qui ont tout
sacrifi pour m'lever dans la crainte et l'amour de Dieu.

--Elle est dvote, se dit mentalement le capitaine; elle demandera des
arrhes et elle ne viendra pas.

--Eh bien! reprit M. Laurenfuite, votre dvoment ne sera pas sans
rcompense, c'est moi qui vous le promets, si vous vous dcidez  vous
exiler pour quelque temps. Mais comme nous sommes des gens connus et qui
ne promettons rien en vain, vous ne trouverez pas mauvais que nous nous
assurions de la responsabilit que vous pouvez nous offrir. Nous verrons
vos parens.

--Bien volontiers, messieurs. Mais comme je veux leur cacher mon dpart
dans le cas o je conviendrais  la place dont vous pouvez disposer, je
vous prierai en grce de ne parler de l'emploi qui me serait destin,
que comme s'il ne fallait pas quitter la France pour aller le remplir;
car si mes malheureux parens pouvaient se douter que je les quittasse,
peut-tre pour ne plus les revoir, ils en mourraient.

--C'est entendu, mademoiselle; nous dirons au papa et  la maman que
c'est, par exemple, pour aller ... ... .... Narbonne, que nous
voulons faire march avec vous. Je vous dis Narbonne plutt qu'une autre
ville, parce que, voyez-vous, Narbonne est mon pays, et qu'en outre vos
divins regards me rappellent la douceur du miel de ma patrie.

--A-t-il donc de l'esprit ce coquin-l! se dit en lui-mme et presque
avec un certain dpit le capitaine Sautard, en entendant son galant ami
complimenter ainsi la belle teinturire.

--Mais  propos, demanda le subrcargue  la jeune personne toute
confuse du compliment qu'il venait de lui lancer  bout portant,
voudriez-vous bien me dire l'adresse de vos parens, mademoiselle, et
votre nom, pour que nous puissions prendre les renseignemens qui nous
sont ncessaires avant de conclure notre arrangement?

--Nous demeurons rue Saint-Jacques, numro 98, messieurs, au cinquime
tage. Je me nomme Josphine Renaud.

--C'est fort bien, nous nous rappellerons ce numro-l, et surtout votre
joli nom, encore bien moins joli que celle qui le porte.... Rue
Saint-Jacques, numro 98, au cinquime tage.... J'ai dj tout cela
dans la tte, ou pour mieux dire dans le coeur.

Josphine Renaud sortit en saluant modestement nos deux lurons qu'elle
laissa enchants d'elle, et fort disposs  la revoir dans peu.




CHAPITRE VI.

Visite rue Saint-Jacques.


Laurenfuite et Sautard, le lendemain de leur entrevue avec la charmante
Josphine, cherchaient dans la rue Saint-Jacques le numro 98, comme
s'il s'tait agi pour eux de trouver un trsor dans l'asile qui portait
ce bienheureux numro. Une maison noire, haute et effile, se prsente
enfin  leurs yeux avec l'indication que la veille leur avait donne
Josphine. Ils voulurent, avant de monter, trouver un portier; mais l
il n'y avait que des voisins et pas de concierge. Laurenfuite demanda 
une marchande de charbon, au rez-de-chausse, la demeure de M. Renaud,
teinturier; et la marchande lui rpondit d'une voix criarde: C'est-y le
pre Renaud, l'ancien dgraisseur, que vous demandez?--Oui, ce doit tre
en effet le pre Renaud.--Eh bien! montez au cinquime, la porte en
face, vous trouverez le pauvre homme au lit,  moins qu'au bout de six
mois de maladie, il ne lui ait pris envie de se lever.

Ces renseignemens prliminaires concordant parfaitement avec ceux que
leur avait fournis Josphine, les deux visiteurs se mirent en devoir de
monter au cinquime tage. A chaque range d'escaliers que venait de
parcourir le capitaine Sautard, dans cette pnible ascension, il
s'arrtait tout essouffl afin de respirer un instant et de reprendre
des forces pour enjamber l'tage suivant. Mais las de cette course
presque perpendiculaire, il s'criait en suivant de son mieux le lger
Laurenfuite: Quelle diable emporte ceux qui btissent des maisons si
hautes! Une teinturire aller se loger au cinquime! Est-ce que dans ce
pays-ci les rivires passent sous les fentres des teinturiers qui
logent au grenier?

--Patience, lui rpondait son ami, encore deux ou trois tapes, et nous
y voil.

Quand ils se trouvrent  peu de chose prs sous le toit de la maison,
ils se doutrent qu'ils taient arrivs. Le subrcargue frappa deux
coups  l'troite porte, qui se prsentait devant lui, et une jolie
petite voix, qu'il crut reconnatre pour celle de Mlle Josphine, lui
cria: Entrez!

Nos amateurs pntrent dans un appartement au fond duquel ils
aperoivent un lit. Deux longues tables couvertes de schalls et de
mouchoirs composaient l'ameublement du lieu. Une vieille femme tait
dans un coin, et dans le lit tait couch un vieillard. C'taient le
pre et la mre de Josphine. Quant  cette pauvre fille, elle tait
aussi l, achevant de nettoyer un schall sur une de ces tables dont nous
venons de parler. En apercevant les messieurs de la veille, elle
accourut vers eux, pour leur prsenter avec le plus aimable empressement
deux des cinq  six chaises de grosse paille qui ornaient l'appartement.
Cette modeste demeure ne frappa certainement pas, par son lgance, les
regards des deux marins; mais il y avait tant de propret et d'ordre
dans ce refuge de la pauvret et du travail, qu'ils sentirent d'abord
qu'ils taient chez d'honntes gens. Le capitaine Sautard, au bout de
quelques minutes, ne se repentit plus d'avoir mont si haut. Le
subrcargue Laurenfuite pensa devoir adresser le premier la parole  la
bonne femme, et il s'y prit en ces termes:

--Ma brave dame, vous avez dans la charmante Josphine une fille qui
veut faire la consolation de vos vieux jours, comme elle en a jusqu'ici
fait la gloire. La condition qui se prsente aujourd'hui pour elle la
mettra bientt  mme de vous procurer une grande aisance. Mademoiselle
Josphine, en peu de temps, peut devenir riche, si, comme je n'en doute
pas, elle sait profiter de l'heureuse occasion qui s'offre  elle.

--Hlas oui, monsieur! c'est ce qu'elle nous a dit hier. Mais quoique
nous soyons bien pauvres, nous aimerions mieux mourir de besoin que de
voir cette chre enfant nous quitter pour ne plus revenir prs de nous
qui l'aimons tant.

--Mais ma bonne maman, s'empressa de dire Josphine, je conois que si
c'tait pour ne plus vous revoir qu'il fallt vous quitter, vous ne
consentiriez pas  me laisser partir. Mais la place qu'on me propose ne
m'loignera que pour peu de temps de vous, et sans que je sois oblige
de quitter la France, n'est-ce pas, messieurs?

--Sans doute, puisque c'est  Narbonne que vous irez.

--Et, sans tre trop curieux, s'cria le vieillard malade, pourrait-on
savoir chez qui ira en condition notre chre fille?

--Mais chez une vieille dame crole fort riche, une de mes parentes, qui
ne veut avoir pour femme de confiance qu'une jeune Parisienne.
Cependant, malgr toutes les qualits que possde Mlle Josphine, ou
plutt  cause de toutes ces qualits, je crains une chose pour elle,
en gard aux gots de ma vieille parente.

--Et quelle chose craignez-vous donc, monsieur? reprit la mre.

--Qu'elle ne paraisse trop jolie aux yeux de notre riche crole.

--Si ce n'est que cela, dit la jeune fille avec navet, je ferai tant
que madame votre parente ne s'en apercevra pas.

--Eh bien! ajouta la bonne mre, ce que monsieur vient de dire l me
rassure; cela me prouve que madame votre parente veillera sur ma pauvre
Josphine. Mais d'ailleurs ce n'est pas l ce qui doit le plus nous
inquiter; toujours elle sera sage, parce que toujours elle pensera 
nous: n'est-ce pas, mon enfant?

Ici Josphine sauta en sanglotant au cou de sa bonne mre, et le
vieillard malade se mit  pleurer dans son lit en mme temps que sa
fille et sa femme.

Cette scne d'attendrissement d'une pauvre famille loge au cinquime
tage dans la rue Saint-Jacques, aurait ennuy des spectateurs plus
habitus que nos deux marins  ces sortes d'motions; mais eux, encore
peu aguerris contre de telles attaques de sensibilit, se sentirent
remus jusque au fond du coeur, en voyant couler les larmes de Josphine
et de sa vieille mre.

--Eh bien! disait tout bas le capitaine Sautard  son ami, tes-vous
content maintenant? Celle-l ne vaut-elle pas mieux que toutes les
citoyennes sur lesquelles nous avons mis le cap jusque ici? A mon avis,
c'est ce qu'il nous faut, et pour mon compte, je ne vais pas chercher
plus loin. Je mouille o le fond me parat bon.

--Ma foi, lui rpondit Laurenfuite, je crois que vous avez raison, et
je vais tcher de conclure le march au plus doux prix possible et le
plus tt que je pourrai. Laissez-moi faire.

--Madame Renaud, ajouta-t-il en s'adressant aussitt  la mre de
Josphine, votre demoiselle est ce qui convient  ma parente de
Narbonne, et, muni des pouvoirs ncessaires pour conclure l'arrangement
dont elle m'a charg, je vous offre de dposer en vos mains une somme
qui servira de garantie pour l'excution de nos conditions. Quinze cents
francs vous paraissent-ils une offre suffisante?

--Mais, messieurs, s'cria aussitt le pre en faisant un effort pour se
placer sur son sant, il me semble qu'avant de rien conclure nous
devons, comme parens de la chre enfant qui se sacrifie pour nous,
prendre des renseignemens sur la condition qui se prsente pour elle.

--C'est juste, mon brave homme, c'est juste, et ces renseignemens seront
bientt pris, car nous nous ferons un devoir de vous les fournir
nous-mmes. Nous allons d'abord commencer par vous dire qui nous sommes.

--Vous m'excuserez, messieurs, de la libert que j'ai prise. Nous ne
doutons pas que vous ne soyez de parfaites honntes gens, mais vous
sentez bien que dans notre position nous devons....

--Rien de plus naturel, mon cher monsieur Renaud. Votre prudence, loin
de nous blesser aucunement, redouble au contraire l'estime que nous
avons pour vous et votre respectable famille; et pour en agir
franchement, nous allons vous satisfaire en quelques mots.

Monsieur que vous voyez l est le capitaine du brick _l'Aimable-Zphyr_,
actuellement mouill dans le port du Hvre. Sans vouloir ici vanter mon
ami, je puis dire que c'est un des plus honntes et des plus dignes
capitaines que l'on puisse trouver dans toute la France et sur les mers
que nous parcourons ensemble depuis dix ans. Quant  l'identit de la
personne, voici ce qui vous la prouvera: veuillez seulement jeter un peu
les yeux sur ces papiers. L'un est le brevet de capitaine au long cours
du capitaine Sautard, l'autre est la feuille de route qu'on lui a donne
au Hvre pour se rendre  Paris. Les titres et les qualits du capitaine
de _l'Aimable-Zphyr_ y sont mentionns ainsi que le signalement de
l'individu en question.

Quant  moi, je vous dirai,  moins que le capitaine Sautard ne veuille
se charger de vous faire mon loge, que je suis ngociant marin,
naviguant un peu pour mon plaisir et un peu pour augmenter la fortune
dont je jouis.

Ma probit est connue, et je ne crains pas d'tre dmenti sur cet
article, dans les quatre parties du monde. Voici au reste des lettres
qui me sont adresses par des fabricans de Paris chez lesquels j'ai
l'habitude de prendre des objets de pacotille pour former les cargaisons
que je vais vendre au loin.

Vous pourrez faire prendre chez ces marchands-l mmes toutes les
informations qui vous paratront utiles sur mon compte. Je suis de
Narbonne, et ces papiers-ci vous le prouveront. La riche parente au
service de laquelle je destine vtre fille est une femme fort rpandue
dans le pays o elle vit; une fois que vous aurez obtenu sur moi les
renseignemens que vous paraissez dsirer, j'espre qu'il me suffira de
rpondre d'elle pour que vous n'ayez plus aucune crainte  concevoir....
Mais jusque-l nous vous donnerons le temps de rflchir, et si, comme
je n'en doute pas, nous vous inspirons la confiance que nous mritons,
les quinze cents francs vous seront compts sur-le-champ, et quelques
jours aprs votre aimable fille _s'embarquera_... dans la diligence qui
devra la conduire  Narbonne.

Les deux amis, aprs cette petite exposition de leurs projets, s'en
allrent, laissant la famille Renaud rflchir sur la bizarrerie et
aussi sur les avantages de cette proposition foudroyante.

Les informations prises sur le subrcargue furent satisfaisantes. Les
quinze cents francs d'arrhes qu'il proposait firent aussi leur effet. Le
pre et la mre Renaud paraissaient ne pas vouloir se sparer de leur
fille bien-aime; mais celle-ci, rsolue  s'immoler pour ses parens,
combattit avec tant de chaleur la rpugnance qu'ils avaient  la voir
s'loigner d'eux, qu'elle finit par les dcider  accepter le sacrifice
qu'elle offrait  leur mauvaise fortune. Mais combien, aprs cet effort
de vertu et de courage, pleura la pauvre fille, quand une fois elle se
sentit dgage de la contrainte qu'elle s'tait impose pour abuser son
pre et sa mre sur sa rsignation apparente!

Lorsque le capitaine et le subrcargue revinrent pour recevoir la
rponse, qu'ils avaient eu la dlicatesse d'attendre deux jours, ils
trouvrent la jeune personne dcide et ses parens  peu prs
consentans, mais ils crurent s'apercevoir que Josphine avait beaucoup
pleur. Ils jugrent  l'motion de la bonne mre et du vieux pre qu'il
n'y avait pas de temps  perdre et qu'il fallait profiter de la
circonstance en brusquant le dpart. Les quinze cents francs furent
compts. On fit semblant de prendre un passe-port pour Narbonne.
Josphine reut, en adressant une fervente prire au ciel, la
bndiction de ses parens plors; et remplie de l'enthousiasme et de la
rsignation d'une martyre, elle quitta l'asile de sa pauvre famille,
pour s'embarquer dans la diligence du Hvre....




CHAPITRE VII.

La traverse.


Le trajet de Paris au port de mer fut assez triste, mme pour les deux
marins qui croyaient tenir sous leur main la proie qu'ils s'taient
promise en arrivant dans la capitale. Josphine tait silencieuse et
recueillie. Elle paraissait prier quand ses deux compagnons de route ne
songeaient qu' l'gayer en lui adressant la parole ou en causant entre
eux. Elle n'avait emport avec elle qu'une petite malle d'effets et
quelques volumes, parmi lesquels le capitaine avait remarqu un livre de
prires. Bon! s'tait dit notre marin observateur, la jeune personne est
dvote, nous lui soufflerons deux mots pour notre compte. Le capitaine
se trompait, comme on le verra par la suite.

Il fallut passer quelques jours au Hvre, en attendant que
_l'Aimable-Zphyr_ se trouvt prt  reprendre la mer. Pendant ce temps,
les pacotilleurs s'ingnirent  rendre le sjour de la ville aussi
agrable que possible  leur future passagre. Ils lui proposrent
d'abord le spectacle, et elle refusa obstinment de prendre les
distractions qu'on lui offrait. Renferme dans le petit appartement
qu'on lui avait retenu dans un htel fort modeste, elle ne s'occupait
qu' de petits ouvrages d'aiguille, ou  lire les livres qu'elle avait
eu soin d'emporter avec elle pour charmer les ennuis du long voyage
qu'elle se prparait  faire. Le jour du dpart arriva enfin, et
Josphine, transporte  bord du navire qui allait l'enlever si loin de
son pays, se vit bientt exile sur les flots au milieu d'une troupe de
marins qu'elle voyait pour la premire fois, et entre un gros capitaine
et un fat de subrcargue qu'elle connaissait  peine.

Un petit espace environn d'une toile  voile lui avait t rserv 
bord, entre la cabane du capitaine et celle de M. Laurenfuite. C'tait
l sa chambre, son boudoir. Une simple toile  voile pour toute barrire
contre l'audace ou les desseins de deux hommes, arbitres suprmes sur
les mers du destin et de la vie des tres rassembls  bord de leur
navire.... Quelle situation que celle de la nave Josphine! Une
Lucrce, arme de sa farouche vertu et de son poignard, en aurait frmi.
Mais la jeune fille pensait  peine qu'il y et quelque danger pour
elle, si faible et pourtant si rsigne, pour elle qui chaque soir et
chaque matin adressait son humble prire au ciel, pendant que M.
Laurenfuite grattait sa profane guitare, et que le capitaine Sautard
jurait  faire tomber le ciel sur sa tte impie!

Les premiers jours de mer se passrent sans que les trois commensaux de
la chambre causassent beaucoup ensemble. A bord des navires, il faut que
quelque vnement un peu important rapproche les individus les uns des
autres par le sentiment du danger commun, pour que la connaissance se
fasse vite entre gens que le hasard a runis dans l'espace de quelques
pieds carrs. Mais aucun vnement grave n'tait arriv 
_l'Aimable-Zphyr_ depuis son dpart du Hvre. Le vent d'est avait
continu  souffler avec rgularit et sans violence, jusque sur les
ctes du Portugal. La mer n'avait pas cess d'tre belle et le ciel
serein. A midi, le capitaine descendait pour faire son point avec une
certaine solennit, afin d'essayer  intresser la passagre au travail
important  la suite duquel il pouvait dire avec un air d'importance:
_Aujourd'hui nous sommes l. Depuis notre dpart nous avons fait tant de
lieues, et dans tant de jours, si la brise continue, nous serons 
Sierra-Leone._ Mais la discrte Josphine, pntrant mal les intentions
coquettes du capitaine, le laissait faire le savant sans lui offrir
l'occasion dsire de dployer sa science ou de signaler sa galanterie.

Le sducteur Laurenfuite, croyant avancer ses affaires personnelles par
des moyens plus victorieux que ceux dont pouvait disposer son mule en
bonnes fortunes, avait dj fait grincer sa guitare, comme on le pense
bien. Les romances tendres et passionnes avaient mme t assez bon
train. Mais quelque bonne opinion qu'et le tratre sur l'infaillibilit
de son art et sur l'effet irrsistible de son amabilit, il avait t
forc de convenir que jusque-l la petite passagre n'avait donn aucun
signe de sensibilit qui l'autorist  penser qu'elle dt le traiter
plus favorablement que le capitaine. Un sige en rgle sera peut-tre
ncessaire pour la rduire, dit-il un soir  son ami en faisant le quart
avec lui, et je crains bien d'tre oblig de faire jouer la mine et
sauter la place.

--Comment! jouer la mine? s'tait cri vivement le capitaine; est-ce
que par hasard vous voudriez employer la force?

--Non pas du tout, j'en suis incapable, et jamais, Dieu merci, je n'ai
eu besoin de recourir  cette extrmit. Vous avez mal compris la
mtaphore; je voulais dire que, nous assigeans, nous serons peut-tre
forcs de nous entendre pour triompher loyalement de la beaut.

--A la bonne heure, et je ne demande pas mieux que de m'y prendre
loyalement; car, voyez-vous bien, malgr ma chose pour le sexe, je ne
voudrais pas qu'il ft dit que j'aie employ prs de cette jeunesse, que
nous avons embarque en pacotille, un procd qui ne ft _pas loyal et
marchand_.

--Je suis l-dessus entirement de votre avis, mon cher capitaine, et
j'oserais mme dire qu' cet gard je me ferai gloire de pousser le
scrupule aussi loin que vous. D'ailleurs, il y a dans un opra une
ariette qui dit que pour triompher de la beaut, il faut faire la guerre
avec franchise; et les chansons, comme vous le savez, ont toujours fait
la rgle de ma conduite. Un couplet, pour un chanteur de ma faon, c'est
le meilleur prcepte de morale que l'on puisse suivre. Mais ne serait-il
pas dshonorant pour nous, et pour moi surtout qui ai quelque raison
peut-tre d'avoir certain amour-propre en fait de femmes, que le morceau
de prince que nous avons t chercher  Paris pour rchauffer les pieds
d'un gouverneur anglais, nous passt raide comme balle  deux doigts du
nez?

--Dshonorant, non, ce n'est pas le mot; mais un peu _marronant_, oui.

--Est-ce  nous, marins et ngocians, condamns par tat  tant de
privations  la mer, de nous montrer abstinens comme des chartreux,
quand nous tenons l, sous notre main, la plus jolie petite femme, qui
ne demande pas mieux peut-tre que d'tre sduite?

--Oui, je sais bien que nous ne sommes pas des chartreux, et je crois
mme sentir le contraire, pour ma part du moins. Mais sans faire ici _la
bgueule_, je vous dirai que j'ai, non pas des scrupules, Dieu m'en
prserve! mais un certain loignement pour tout ce qui nous ferait
oublier ce que nous devons  une jeune fille faisant partie de notre
chargement.

--A cette petite brune? nous lui devons, je le sais, des gards en
premier lieu, et en second lieu de l'amour, et puis voil tout. Oh!
l'amour, l'amour! Dieu de Dieu!

--De quelque manire que vous envisagiez la chose, notre passagre, au
bout du compte, doit tre au moins regarde comme une marchandise en
commission, qu'il est de notre devoir de rendre  bon port, _bien
ficele et bien conditionne_, telle enfin que nous l'avons reue et
telle qu'elle est porte sur le _connaissement_.

--Eh bien! pensez-vous donc qu'en faisant la cour  notre pacotille de
dix-huit ans, nous risquions de l'_avarier_ et de nuire  la livraison
que nous nous sommes engags  faire au gouverneur?

--Non; mais selon moi, le plus sr est de ne pas toucher  la
marchandise, quelle qu'elle soit, pendant la traverse.

--Et selon moi, le plus sr est d'y toucher pour mieux en connatre la
qualit. Au surplus, mon cher capitaine, vous me permettrez de vous
faire remarquer que vos scrupules arrivent un peu tard et dans une
occasion o je dirai mme qu'ils doivent me paratre hors de saison. Ne
vous souvient-il donc plus de ces douze pipes de Tnriffe dont vous
ftes si simplement, il n'y a encore que quelques mois, quinze bonnes
pipes de Madre, et de ces barils de boeuf sal que nous smes si bien
ddoubler pour remplir, disiez-vous, la moiti de ce prcepte de
l'vangile, que vous arrangiez pour la circonstance en me rptant 
chaque baril: _dcroissez_ et _multipliez_?

--Pardieu, je sais peut-tre aussi bien que vous ce que j'ai fait dans
les temps, mais la circonstance n'est plus la mme. Une jeune innocente
n'est pas une pipe de Tnriffe, et encore moins un baril de boeuf sal.
On ddouble le baril sans s'exposer  perdre la marchandise, au lieu
qu'avec une passagre, on s'expose....

--Je vous entends; vous voulez vous sanctifier sur vos vieux jours?

--Me sanctifier!... que le diable m'emporte si jamais j'en ai eu l'ide!

--Eh bien! pourquoi vous refuser  tenter l'abordage quand vous vous
trouvez par le travers de cette jolie corvette?

--Pourquoi? pourquoi?... Avec vous il semblerait qu'il n'y et qu' se
baisser pour en prendre. Et, si cette jolie corvette refusait
l'abordage?

--Bah! laissez-moi donc, avec un vieux manoeuvrier comme vous....

--C'est justement parce que je suis _un vieux manoeuvrier_ que je
dsesprerais de russir  jeter mes grappins  bord.

--Vous vous trompez. La plupart des femmes prfrent les hommes d'un
certain ge aux jeunes et indiscrets tourneaux.

--Oui, je sais bien; les femmes disent qu'elles n'aiment que les hommes
d'un certain ge, pour mieux dtourner l'attention que l'on porterait
aux jeunes gens qu'elles aiment en cachette. Mais quand on arrive au
fait avec elles, elles repoussent les vieux pour se faire une rputation
de vertu  bon march. Il y a long-temps, monsieur Laurenfuite, que nous
connaissons ces couleurs-l.

--Allons, je vois dcidment que vous caponnez.

--Que je caponne, moi!

--Oui, que vous caponnez.

--Apprenez que jamais je n'ai caponn devant qui ou quoi que ce soit,
pas mme devant une femme, si bien leve qu'elle pt tre!

--Oh! sans doute, devant un boulet de canon ou sous le coup d'une hache
d'abordage; mais devant la beaut, c'est un cas diffrent, les moyens
n'y sont plus.

--C'est justement ce qui vous trompe; les moyens y sont encore comme si
je n'avais que vingt ans, et c'est moi qui vous le dis.

--Oui, mais le difficile serait de le prouver.

--Et que faudrait-il donc faire pour vous le prouver, s'il vous plat?

--Parbleu! ce qu'il faudrait faire? Il me semble vous avoir mis assez
sur la voie. Il faudrait....

--Attaquer cette jeune fille, peut-tre.

--Et mais, sans doute!

--Et vous voulez que ce soit moi qui commence le feu?

--N'est-ce pas  vous qu'appartient l'honneur du premier pas, en votre
qualit de capitaine?

--Et vous essaierez ensuite, si je suis oblig d'amener mon pavillon
dans l'engagement?

--Je ferai plus que d'essayer: je serai l pour vous venger ou me faire
couler  fond, bord  bord avec l'ennemi.

--L'ennemi! Ce n'est pas l un ennemi bien redoutable. Voyez plutt
comme elle est jolie, avec son petit bonnet et sa colerette si propre et
si bien repasse! A-t-elle donc du talent au bout des doigts, cette
chre petite.... D'abord, moi, je vous prviens qu'une fois lanc,
j'irai de suite au positif, comme c'est ma maxime et mon habitude.

--Justement, c'est ce qu'il faut avec les innocentes. Quand on est
assez bon pour leur laisser entrevoir le danger, elles se regimbent
comme des petites lionnes; mais quand elles ne s'aperoivent du pril
que lorsqu'il est pass, elles pleurent comme des Madeleines, mais elles
pardonnent, ou bien elles ne pardonnent pas, mais le plus fort est fait
du moins, et l'on n'a plus de reproches  se faire....

Tenez, je crois que le moment est favorable pour l'attaque, et
l'occasion est une chose qu'il ne faut jamais laisser chapper.... Elle
est justement seule dans la chambre.... Le timonnier qui se trouve  la
barre et qui pourrait vous entendre est sourd comme un pot: c'est le
gros Pieril.... Tout vous sourit et semble vous inviter  livrer
l'assaut. Moi, pour plus de sret pendant le colloque, je me promnerai
sur les passavans, en faisant le quart et en veillant avec attention 
ce que le mousse et le cuisinier ne descendent pas dans la chambre au
moment du coup de feu.... Allons, mon capitaine, voici l'instant de
montrer du courage, descendez.

--Descendez! descendez! C'est bien facile  dire cela.... mais si vous
tiez  ma place, les jarrets vous trembleraient peut-tre aussi
joliment qu' moi.

--Eh! que diable, mon tour ne viendra-t-il pas aussi bientt! Allons
donc, voyons, affalez-vous dans l'escalier, et bonne chance!

--Ah! si vous ne m'aviez pas dit que je _caponnais_, je vous donne bien
ma parole que jamais je n'aurais eu l'ide de faire le galant avec aussi
peu de got que j'en ai aujourd'hui pour la faribole!

Le capitaine, en prononant ces derniers mots du haut de l'escalier, se
laissa doucement glisser dans la chambre par l'effet de son propre
poids, beaucoup plus que par suite d'une volont bien arrte; et il
disparut bientt aux yeux de Laurenfuite, qui se rjouit de savoir
enfin son gros sducteur lanc sur le thtre de ses exploits futurs.

Notre subrcargue, tout en se promenant  grands pas entre le grand mt
et le mt de misaine, s'attendait  voir bientt reparatre le capitaine
un peu dconcert de l'accueil que, selon toute apparence, devait lui
faire la jeune passagre. M. Laurenfuite, en Cladon expriment, avait
compt sur la gaucherie de son rival pour former un contraste avantageux
avec la manire galante dont il se proposait d'aborder sa victime, quand
arriverait l'instant de l'immoler. Il n'avait d'ailleurs engag le
capitaine  tenter quelque chose auprs de Josphine, que pour le
couvrir de ridicule aux yeux de l'aimable fille, et pour faire briller
plus srement les avantages qu'il croyait possder sur le pauvre
Sautard. Mais  son grand tonnement et contre son attente, il s'aperut
que celui-ci tardait un peu  revenir sur le pont, et la peur de voir
l'vnement tromper ses prvisions commena  l'agiter tout de bon.

Que dois-je penser, se dit-il en prtant inutilement l'oreille  ce qui
se passait en bas, que dois-je penser du retard de ce vieux loup de mer?
Voil bientt un quart d'heure qu'il s'est laiss tomber dans la
chambre, et rien n'annonce encore qu'il ait t mal accueilli par cette
petite grisette.... J'ai beau chercher  saisir quelque chose de leur
conversation, et je n'entends que le murmure confus de leurs voix....
Est-ce que par hasard...! Oh! non, la chose est impossible!... Mais il y
a si peu de choses impossibles avec les femmes, qu'il ne faudrait pas
trop s'tonner peut-tre.... Et moi encore, qui croyais plaisanter en
promettant  Sautard un plein succs auprs de cette innocente de la
rue Saint-Jacques!... Allons, s'il en est ainsi, il faudra bien s'en
consoler et attendre mon tour, ce qui ne sera pas difficile, il est
vrai. Mais qui aurait jamais cru qu'un Joconde de cette trempe, et une
Agns de cette faon!...

Notre galant dsappoint en tait rendu  cet endroit de ses
calomnieuses rflexions, lorsqu'il entendit dans l'escalier de la
chambre un bruit qui lui annona l'apparition prochaine de son rival.
Aussitt, en effet, il entrevit la tte du capitaine sortant comme d'une
trappe, du capot de l'arrire. La physionomie de Sautard lui parut avoir
pris une expression toute particulire: ses yeux taient rouges comme
s'ils avaient pleur, sa bouche, contracte dans sa partie infrieure,
semblait encore offrir l'indice d'une vive et rcente motion, et son
front cependant portait plutt l'empreinte d'un sentiment de
satisfaction, que l'apparence d'une impression pnible. En le voyant
avec un air si quivoque et une figure si trange, le subrcargue
impatient crut devoir l'interroger sur le rsultat d'une tentative qui
l'intressait si fort....

--Eh bien! lui dit-il  demi-voix en s'approchant du capot dont le brave
homme semblait avoir oubli de dgager ses jambes, quoi de nouveau,
capitaine?

--Repouss avec perte, mon ami!

--Et comment donc cela?

--Comment? ma foi je serais bien embarrass de vous le dire, tant je
suis encore tourdi de ce qui s'est pass en bas entre cette jeune fille
et moi. Je ne sais en vrit pas o j'en suis. Tout ce que je crois
savoir de certain, c'est que j'ai t oblig de mettre mon grand hunier
sur le mt et de me laisser culer pour viter des avaries.

--Mais encore, comment se fait-il que vous soyez rest aussi long-temps
dans la chambre pour si peu de chose?

--Je n'en sais ma foi rien.

--Lui avez-vous parl?

--Parbleu, si je lui ai parl! la belle question! Elle aussi m'a parl,
et du bon coin encore.

--Et que vous a-t-elle dit?

--Elle m'a dit les choses les plus touchantes du monde, avec un air, oh!
avec un air que je n'oublierai jamais, quand bien mme je vivrais cent
ans. Mon ami, c'est une fille qui a bien des moyens!

--Et quelles choses si touchantes a-t-elle pu vous dire?

--Ah! attendez donc! ces choses-l se comprennent bien, mais on ne les
retient pas dans sa tte comme une rgle d'arithmtique.... Autant que
je puis cependant m'en rappeler, elle m'a dit, en se jetant presque 
mes pieds.... Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre fille
qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confie  vous
comme  un pre!

--Et qu'avez-vous fait alors?

--Ce que j'ai fait?... Ma foi! je crois que je me suis mis  pleurer
aussi.

--A pleurer, en voil bien d'une autre  prsent! Vous avez pleur,
vous?

--Et pourquoi pas? Parbleu, j'aurais bien voulu vous y voir, vous qui
faites tant le crne!

--Je n'aurais toujours pas pleur, je vous en donne bien ma parole.

--Vous n'auriez pas pleur! C'est bien facile  dire; mais si vous aviez
vu ses beaux grands yeux si supplians et ses jolies petites mains si
gentiment jointes vers moi.... Non, le diable m'emporte, je crois qu'il
est impossible de repousser le _compliment_ avec plus de dignit et de
gentillesse que cette gaillarde-l. J'en suis encore tout sens dessus
dessous et tout enchant  la fois, tel que vous me voyez....

--C'est ma foi bien la peine.... Mais enfin, pour qu'elle se soit
exprime de la sorte avec vous, il faut ncessairement que vous ayez
tent quelque chose, quelque petite chose au moins, auprs d'elle.

--Sans doute que j'ai tent quelque chose! Elle travaillait  la couture
quand je suis descendu. C'tait justement un de mes gilets qu'elle me
raccommodait par complaisance, mon grand gilet jaune gaufr, vous savez
bien?

--Oui, trs-bien, et aprs?

--Aprs j'ai commenc, en lui parlant de l'aiguille qu'elle maniait avec
tant d'lgance,  lui prendre le genou. Elle a d'abord souri, en me
repoussant la main avec un air qui m'a fait peine, car elle souriait
d'une faon qui m'a donn  penser qu'elle allait pleurer.

--Et puis aprs?

--Aprs, j'ai voulu aller au positif, et j'ai cherch  l'embrasser  la
bonne matelote. C'est alors qu'elle s'est leve la larme  l'oeil, comme
j'avais dj cru m'en apercevoir, et qu'elle m'a dit avec le ton que je
vous ai racont: _Oh! monsieur! vous ne voudriez pas perdre une pauvre
fille qui n'a que son honneur pour tout bien, et qui s'est confie 
vous comme  un pre!_

--Oui, je sais, vous l'avez dj dit. Et ensuite?

--Ensuite?... Ma foi, je l'ai embrasse de tout mon coeur, mais pas
comme je voulais le faire la premire fois, au moins.... Alors, la
pauvre petite voyant mon air tout bonasse, et s'apercevant que j'avais
aussi la larme  l'oeil, m'a serr la main et m'a saut au cou, comme si
j'avais t son pre.... Moi qui n'y entends pas plus malice que cela,
je lui ai cri:

Morbleu! vous tes une brave fille, et celui qui vous insultera aura
affaire  moi!

En sorte que de fil en aiguille la conversation s'est tablie entre
nous, mais sur le pied le plus honnte.... Si bien que contens l'un de
l'autre  la suite de cet entretien, je suis mont sur le pont pour
prendre l'air, car je sens que j'en avais firement besoin.

--Eh bien, mon pauvre capitaine, vous pouvez vous vanter d'avoir fait l
une jolie besogne!

--Mais pas si mauvaise, peut-tre. Je suis plus satisfait de moi dans le
moment actuel que si j'avais trouv auprs de cette petite _le positif_
que vous m'aviez envoy y chercher.

--Vous avez gt entirement votre affaire, et peut-tre bien la mienne
par dessus le march.

--Peu m'importe! je n'ai pas du moins attent  l'honneur de cette
pauvre enfant.

--Oui, mais  prsent vous ne pourrez plus vous vanter de n'avoir jamais
eu des scrupules.

--C'est vrai: je m'en suis senti, des scrupules, pour la premire fois
de ma vie. Que voulez-vous? on n'est pas toujours matre de soi. a vous
arrive souvent  bord, comme un boulet de trente-six, sans crier _gare_
ni _veille au grain_! Au surplus, voyez-vous, je ne me repens pas de ce
que j'ai fait, au contraire mme, je m'en flicite, et si j'tais 
recommencer, je recommencerais, et rondement encore!

--Parbleu, je le crois bien. Il ne manquerait plus que cela  prsent!
Vous n'avez rien fait!

--Eh bien! c'est justement ce dont je suis tout glorieux; c'est de
n'avoir rien fait que je me trouve ravi.

--Demain, ou aprs-demain au plus tard, je rparerai votre gaucherie
auprs de la beaut. Vous m'avez rendu, il est vrai, mon rle un peu
difficile; mais c'est gal. En laissant passer le temps ncessaire pour
effacer la mauvaise impression qu'a d laisser votre malheureuse
tentative, je trouverai peut-tre encore la place bonne. Et d'ailleurs,
avec de l'audace et toujours de l'audace, on raccommode bien des choses
auprs des femmes. C'est prs d'elles surtout que le proverbe latin est
vrai et trouve admirablement son application avec des variantes:

          _Audaces FEMINA juvat._

--Oh! si vous vous lancez dans le latin, je n'en suis plus, et je vous
laisse, tout  votre aise, filer votre noeud. Mais cependant je mets une
petite condition  la libert entire que je dois vous accorder dans
cette affaire, qui me regarde un peu en ma qualit de capitaine et de
matre, aprs Dieu,  bord de ce navire.

--Et quelle condition, s'il vous plat?

--C'est que vous ne pousserez pas cette innocente jusque dans ses
derniers retranchemens.

--De quels retranchemens voulez-vous parler?

--Mais des retranchemens ordinaires en pareille circonstance; cela
s'entend.

--C'est que cela ne s'entend pas du tout, au contraire.

--Quand je dis _dans ses derniers retranchemens_, je veux dire que vous
ne pousserez pas les choses _in extremis_.

--Ah! voil que vous parlez latin aussi?

--Et morbleu oui, puisque vous faites semblant aujourd'hui de ne pas
entendre le franais. En vrit, je crois que vous finiriez par me
faire dire des btises, tant vous paraissez vouloir me taquiner depuis
une heure!

--Voyons, mon brave capitaine, ne nous fchons pas pour si peu de chose.
Vous paraissez maintenant craindre que je ne pousse les choses trop
loin. Eh bien! je me sens de si bonne composition, que, par dfrence
pour vous, je vous promets de ne pas employer les grands moyens auprs
de la petite, et de ne me laisser aller qu' la plus simple sduction.
Car vous entendez bien que si elle se montre favorable  mes petites
avances, je ne pourrai pas, en bonne conscience, faire ce qui s'appelle
le cruel; ce serait ridicule.

--Si ce n'est que cela, je suis tranquille et compltement rassur sur
les suites de l'action.

--Rassur! rassur! Il faudra voir si vous aurez eu sujet de l'tre.

--J'en mettrais certes dj ma main au feu.

--Et moi,  votre place, je ne voudrais mme pas risquer un de mes
doigts  la chandelle. Oh! les femmes, les femmes, mon cher
capitaine!...

--Les femmes! les femmes! tant qu'il vous plaira, et ce n'est pas une
raison a! car je pourrais bien vous rpondre aussi en parlant des gens
qui ne doutent de rien: Oh! les hommes, les hommes, mon cher
subrcargue!

--Eh bien! nous verrons! et puisque vous mettez mon amour-propre en
jeu....

--Votre amour-propre perdra la partie. C'est moi qui vous le cautionne.

--C'est ce que la suite nous apprendra, et la suite va venir.

--Oui, c'est ce que la suite nous apprendra, comme vous le dites. Mais
chut, voici la pauvre innocente qui monte sur le pont. Il ne faut pas
que nous ayons l'air de nous tre entretenus d'elle, cela
l'embarrasserait et moi aussi, car je me sens encore tout embarbouill
de la scne dsagrable qui vient d'avoir lieu.

Deux jours se passrent avant que le sduisant subrcargue crt devoir
livrer l'assaut  la beaut qu'il voulait rduire. L'affaire, selon lui,
quelque bonne opinion qu'il et de son amabilit et de son exprience,
devait tre vive, et il jugea  propos de bien combiner son plan pour
tre plus sr de russir dans l'application des moyens qu'il se
proposait de mettre en oeuvre dans cette occasion.

Le matin du jour fatal, Laurenfuite se toiletta un peu plus que de
coutume. Ds la veille, il avait pris un air mlancolique et sombre,
destin  produire sur le coeur de la jolie passagre un effet
prliminaire favorable  ses projets. A djener et  dner il avait
peu mang devant elle, croyant l'amener  lui faire demander des
nouvelles de sa sant; mais Josphine, trs-peu inquite de l'tat
d'abattement que feignait le troubadour, n'avait seulement pas song 
remarquer l'altration que paraissaient avoir subie sa physionomie et
son apptit. La guitare mme du subrcargue tait reste suspendue sur
la cloison de sa chambre, sans qu'il penst  la faire gmir comme
d'ordinaire, et sans que sa future victime se plaignt du silence de
l'impitoyable musicien.

Quant au capitaine Sautard, plus attentif que Josphine  tout ce qui se
tramait contre elle, il s'alarmait tout de bon des prparatifs de
l'attaque que son ami se disposait  livrer  l'inexprience de la jeune
personne. Vingt fois il avait t sur le point de lui rvler en secret
les projets forms contre son repos; mais vingt fois aussi un motif de
loyaut et de dlicatesse l'avait retenu dans les bornes de la
discrtion qu'il avait promise  son rival. Il se rsigna  attendre le
moment du pril, en faisant des voeux pour celle qui tait bien loin de
se croire expose  tomber dans le pige que la fatuit voulait tendre 
son ingnuit.

Quand le beau subrcargue jugea que le moment d'entrer en campagne tait
arriv, il rclama du capitaine le service qu'il lui avait rendu en se
tenant en sentinelle sur le pont pendant sa conversation avec la
passagre. Le capitaine, quelque dsagrable que ft devenu pour lui le
rle qu'il avait  remplir, ne put rien refuser, et il s'engagea 
loigner du gaillard-d'arrire les importuns qui pourraient venir
troubler le tte--tte qu'il redoutait tant pour la petite. Laurenfuite
descendit donc  son tour dans la chambre d'o le pauvre Sautard tait
revenu si troubl et avec une si drle de mine deux jours auparavant.

Josphine lisait attentivement un petit livre lorsque notre sducteur
s'avana vers elle, l'air toujours abattu, la physionomie toujours
altre. Il dbuta par un gros soupir, sans que les yeux de la petite
quittassent la page sur laquelle ils taient fixs. Le galant toussa
deux ou trois fois sans pouvoir arracher la liseuse  la proccupation 
laquelle elle paraissait livre. Pour attirer enfin son attention sur
lui, il tomba  ses pieds avec tous les signes visibles d'un dsespoir
amoureux. Plus surprise que trouble de ce mouvement imprvu, Josphine
allait demander  Laurenfuite la raison d'une faon aussi singulire de
l'aborder, lorsqu'un coup de roulis drangea tellement la pose
sentimentale de l'amant dsespr, que le pauvre diable alla heurter
avec violence sur une des cloisons de la chambre. Force lui fut de
reprendre son attitude ordinaire, et de renoncer  attendrir la beaut
en se prosternant de nouveau  ses genoux. Mais suprieur au petit
contre-temps qu'il venait d'prouver, il ne perdit pas un instant, et
d'une main tremblante il remet  la belle une dclaration en forme,
qu'il avait pass une partie de la nuit  composer avec le secours de
_la Nouvelle-Hlose_. Josphine, sans attacher  cet acte si trange
pour elle plus d'importance qu'il ne paraissait en mriter, s'empare du
tendre poulet, qu'elle lit  haute voix et en riant comme une folle de
l'effet du coup de roulis. Le subrcargue, un peu dmont de cette
manire inusite d'accueillir l'aveu sur lequel il avait fond les plus
flatteuses esprances, demande  la jeune rieuse le motif qui peut ainsi
exciter son hilarit.

--Je ris, lui rpond-elle en partant d'un clat de rire plus fort que
les prcdens, non pas de l'honneur que vous voulez sans doute me faire,
monsieur, en me dclarant votre amour, mais du rapport tonnant qui
existe entre ce que je lisais et ce qui m'arrive aujourd'hui....

--Ce que vous lisiez, mademoiselle, est donc bien gai, ou peut-tre
trouvez-vous ce que j'ai fait bien ridicule!

--Ridicule! oh! non, monsieur, ce n'est pas le mot.... Mais c'est
que.... Excusez-moi, je vous en prie, si je ne puis m'empcher encore de
rire....

--Tant qu'il vous plaira, pour peu que cela vous fasse plaisir. Mais y
aurait-il de l'indiscrtion  vous demander ce que vous lisiez?

--De l'indiscrtion? aucune, je vous assure; je vous demanderai mme la
permission de mettre sous vos yeux le passage qui m'occupait lorsque
vous tes....

--Oui, achevez, lorsque je me suis mis  vos genoux.... n'est-ce pas...?
Ne vous gnez pas, le plus fort est fait....

--Non pas, je voulais dire lorsque vous tes tomb....

--Eh bien oui! lorsque je suis tomb par terre au coup de roulis....
Mais voyons donc ce passage, puisque vous voulez bien permettre....

L'amoureux prit le livre et parcourut des yeux la page que Josphine lui
indiquait du bout du doigt; il lut:

La rudesse et la colre ne sont pas toujours, pour les femmes honntes,
le moyen le plus sr et le plus victorieux de repousser les tentatives
qui offensent leur vertu ou leur pudeur. Il est souvent plus facile de
s'indigner contre l'audace des sducteurs que de les dconcerter de
manire  leur ter l'envie de renouveler leurs attaques imprudentes.
J'ai connu une femme trs-sense qui se dbarrassa des importunits d'un
fat que toutes ses rigueurs n'avaient pu rebuter jusque-l, en prenant
le parti de rire comme une folle  chaque dclaration que le galant
renouvelait. Une autre dame du monde trouvait que que la recette la plus
merveilleuse pour se prserver des attaques de ces insectes de la
socit qui veulent fltrir toutes les rputations, tait de biller
quand ils osaient parler trop ouvertement de leur amour ou de leur
insolent martyre. Les hommes qui font mtier de triompher de toutes les
femmes sont cuirasss d'avance contre l'indignation qu'ils allument
quelquefois dans l'me de celles qu'ils veulent dshonorer; mais ce
qu'ils ne ddaignent jamais, c'est le ridicule qu'ils excitent, et le
mpris qu'ils inspirent aux honntes personnes du sexe.

--Et vous lisez des livres comme cela? s'cria le vainqueur humili en
rendant le volume  Josphine.

--Mais il me semble, rpondit-elle, qu'on peut y trouver d'utiles
leons.

--Et voil donc le motif pour lequel vous avez ri aux clats en recevant
ma dclaration?

--Le livre conseille de rire ou de biller.

--Et vous avez ri.

--Auriez-vous mieux aim que j'eusse bill?

--Allons, mademoiselle, restons-en l, je vous prie. Je vois maintenant
 qui je m'adressais. Des innocentes de votre faon, on en trouve
partout. Vous avez pleur avec le capitaine Sautard, et vous riez comme
une idiote avec moi.

--Oui, j'en conviens, j'ai pleur avec le capitaine, car lui, il
m'affligeait....

--Et moi, n'est-ce pas, j'ai eu l'avantage de vous gayer?

--Mais  vous dire vrai, un peu.

--C'est fort heureux, ma foi, et j'en suis enchant; mais au moins, je
sais maintenant  quoi m'en tenir. A propos, ne perdons pas la tte.
Faites-moi le plaisir de me rendre la dclaration crite que j'ai eu la
sottise de vous faire.

--Mais, monsieur, je crois vous l'avoir rendue  l'instant mme o vous
m'avez fait l'honneur de me la remettre.

--O donc est-elle?

--Encore entre vos mains, si je ne me trompe.

--Ah! c'est vrai, la voici, et voil le cas que j'en fais.

--Eh bien! mon ami, s'cria par le capot le capitaine ennuy d'attendre
sur le pont; aurons-nous bientt fini?

--Ah! vous aussi, vous tiez du complot, lui rpondit Laurenfuite en
remontant furieux les escaliers de la chambre.

--Du complot? Non pas, je vous jure. Il n'y a pas de complot dans tout
cela; mais voil, si je sais bien compter, plus d'une demi-heure que
vous me faites faire le quart. Eh bien! comment vous tes-vous tir de
l'abordage?

--Comment? Faites donc l'ignorant maintenant, comme si vous n'tiez pas
convenu avec cette petite folle de me mystifier?

--De vous mystifier? Ah! Dieu soit lou! Votre mauvaise humeur et vos
soupons sur ma connivence avec notre passagre me prouvent que vous
n'avez pu russir  rien. N'est-ce pas que cette luronne-l a bien des
moyens?

--Laissez-moi donc tranquille avec vos moyens, c'est une vraie roue ou
une bgueule.

--Bravo! l'amoureux! Repouss comme moi avec perte, et de deux!

Le subrcargue, livr au dpit d'avoir chou dans une tentative dont il
esprait le succs le plus complet, laissa rire, tant qu'il voulut,
notre gros capitaine qui ne se tenait pas de joie. Rsolu  ne plus
adresser un mot  la victime qui venait de lui chapper, il se promena
jusqu'au soir sur le pont, sans vouloir mme se trouver  dner en face
d'elle. Mais pour mieux se venger de ses rigueurs et du singulier
accueil qu'elle avait fait  sa dclaration, il reprit sa guitare comme
de plus belle, et pendant toute la nuit il ne cessa de chanter et de
rcler. Le capitaine Sautard, de son ct, pour ddommager la pauvre
Josphine de la perscution  laquelle sa cruaut envers Laurenfuite
venait de la mettre en butte, redoubla avec elle de soins respectueux
et de prvenances dlicates. Il fit tant enfin que la pauvre fille finit
par l'aimer, non pas comme un amant, mais comme un ami sincre et
affectueux. Ce fut entre ces deux hommes si diversement disposs  son
gard, qu'elle acheva la longue traverse du Hvre  Sierra-Leone.




CHAPITRE VIII.

Arrive  Sierra-Leone.


_L'Aimable-Zphyr_ arriva enfin  sa destination,  la grande
satisfaction des deux spculateurs et de leur passagre. Le navire se
trouva  peine mouill dans le fleuve, que le capitaine et son ami se
rendirent  terre pour saluer le gouverneur et lui apprendre le succs
avec lequel ils avaient rempli leur commission en ce qui le concernait
particulirement.

--Quelle commission? leur demanda celui-ci, qui avait presque oubli le
march pass avec les deux aventuriers.

--Parbleu, rpondit le subrcargue, la commission que vous avez bien
voulu nous confier relativement  une Parisienne!

--Et vous m'avez ramen une Parisienne?

--Jolie comme les amours, douce comme un mouton, et vive... oh! vive
comme un cureuil.

--Et qui a reu une fameuse ducation, allez, monsieur le gouverneur!

--Quoi! c'est sans plaisanter! Et vous auriez fait la folie?...

--Dites plutt le miracle, monseigneur. Mais afin que vous soyez
entirement convaincu de la vrit du fait, voici la facture en bonne et
due forme.

Le gouverneur,  peine revenu de son tonnement, lut le compte suivant
que le subrcargue avait eu le soin de dresser avant de mettre le pied 
terre.

DOIT _son excellence le gouverneur de Sierra-Leone  Sautard et
Laurenfuite, du brick_ l'Aimable-Zphyr, _pour engagement et livraison
d'une jeune Parisienne_,

                          SAVOIR:

          Voyage  Paris, dmarches et
          insertions aux _Petites-Affiches_.   1,000 fr.

          Avancs faites  la beaut           1,500

          Retour au Hvre; frais de sjour
          et menues dpenses                     600

          Passage  la chambre                   500

          Commission  10 p. %                   360

                      Total ci.                3,960 fr.

Il n'y avait plus  en douter: les deux aventuriers venaient de faire
la folie qu'ils avaient promise au gouverneur, et celui-ci, forc
d'acquiescer  l'engagement qu'il avait contract verbalement, songea 
reconnatre la marchandise, quelque lev que lui part le montant du
compte qu'on venait de lui prsenter.--Puisque le sort en est jet,
dit-il  ses vendeurs, je recevrai la jolie Franaise que vous m'avez
amene. Mais je vous assure bien que malgr les brillantes qualits que
vous lui accordez, j'aurais autant aim que vous ne vous fussiez pas
rappel ce dont nous tions convenus ensemble dans un moment o je
croyais qu'il ne s'agissait entre nous que d'une plaisanterie. Allons,
que l'on prpare ma pirogue et que l'on aille me chercher la beaut que
je vais possder pour mon argent.

Une lgante pirogue, dont l'arrire tait recouvert d'une tente riche
et lgre, partit bientt du rivage, conduite par six beaux ngres
brillamment vtus, pour aller chercher  bord de _l'Aimable-Zphyr_ la
triste Josphine, toute bouleverse du spectacle trange que
Sierra-Leone prsentait  ses yeux encore si inexpriments. Dans ce
moment d'anxit, o une nouvelle destine allait commencer pour elle
sur une terre si loigne et si inconnue, l'image de ses parens et des
lieux de son enfance s'offrit  son me mue et tonne, et des larmes
de regret vinrent mouiller ses paupires, sans soulager son coeur
oppress par trop d'motions et de crainte.... Oh! qu'alors elle et
sacrifi avec plaisir les plus belles annes de la vie qui lui tait
promise, pour n'avoir pas entrepris ce voyage aventureux! Mais il n'y
avait plus  revenir sur l'imprudence de sa rsolution, et elle venait
de mettre entre elle et sa famille une distance immense que peut-tre
elle tait destine  ne plus franchir....

Il ne fallut rien moins que le retour  bord du capitaine Sautard et de
M. Laurenfuite pour la consoler un peu, car  la vue de ses deux
compagnons de voyage, il lui sembla avoir retrouv quelque chose de sa
patrie et n'avoir pas encore tout perdu au monde.

--Allons, ma belle demoiselle, embarquons-nous dans la pirogue du
gouverneur, s'cria le capitaine. Il brle de vous voir, et il ne sera
pas fch aprs vous avoir vue, je vous en rponds, car c'est un
connaisseur.

--Comment! lui dit le subrcargue, vous ne vous tiez pas dispose 
vous rendre  terre, mademoiselle? Je croyais vous trouver pare comme
pour un jour de fte.

--Je n'y pensais pas, rpondit la triste Josphine.... Un jour de
fte!... Et elle continua  pleurer.

Le capitaine Sautard, devinant avec cet instinct qu'ont les bons coeurs
ce qui se passait dans l'me de la jeune fille, employa toute
l'loquence dont il tait dou pour la rassurer sur les craintes qu'elle
pouvait concevoir sur son sort futur. Aprs lui avoir fait le
pangyrique du gouverneur, l'loge du pays, le tableau de la vie qu'elle
allait mener et du bonheur dont elle ne manquerait pas de jouir dans sa
nouvelle condition, il la dcida  s'embarquer dans la pirogue qui les
attendait.

Le gouverneur, pendant tout ce temps, rest dans son palais, attendait,
la longue vue  la main, l'embarcation qui devait lui amener du bord la
compagne qui lui avait t promise, et vingt fois, la lunette braque
sur cette embarcation, il avait accus la lenteur avec laquelle ramaient
ses ngres. Depuis long-temps il ne s'tait senti une aussi vive
impatience, et sans pouvoir encore deviner le motif du sentiment qu'il
prouvait, il se trouvait heureux de dsirer enfin quelque chose. Oh!
que de bon coeur, si sa position et les convenances le lui avaient
permis, il se serait rendu sur le rivage pour jouir plutt du plaisir de
recevoir la jeune Parisienne dans le pays qu'il gouvernait! Mais
qu'aurait-on dit  Sierra-Leone de l'empressement ridicule du chef de la
colonie anglaise  accueillir une petite fille bien gauche et bien
commune? Il fallut attendre la pirogue sans manifester aucune
dmonstration d'impatience ou de joie. Et c'est ainsi que ceux qu'on
appelle les heureux de ce monde sont la plupart du temps enchans dans
les limites troites et les biensances rigoureuses de cette grandeur
qu'on leur envie.

La pirogue arriva enfin, et Josphine, conduite par les deux
aventuriers, se dirigea lentement et sans presque oser lever les yeux
vers le palais o l'attendait monsieur le gouverneur.

A la vue d'une aussi belle femme, notre Anglais ne put s'empcher de
laisser clater sa surprise et sa satisfaction.

--Bon! dit tout bas le subrcargue Laurenfuite  son capitaine,
monseigneur est content; il paiera.

--H bien! monsieur le gouverneur, s'cria le capitaine en remarquant le
plaisir qu'prouvait son excellence, que pensez-vous de la manire dont
nous nous sommes acquitts de notre commission ou plutt de votre
commission?

--Je pense, rpondit le gouverneur, que vous avez rempli cette mission
de manire  mriter toute ma reconnaissance.

A ces mots, le joli visage de Josphine se couvrit d'une rougeur qui la
rendit deux fois plus belle qu'elle ne l'avait paru d'abord aux yeux de
son excellence, et ce ne fut que lorsque la conversation se fut
prolonge, que la pauvre enfant osa lever ses timides regards sur
l'homme prs duquel elle croyait n'avoir  remplir qu'un poste conforme
 son humble condition.

La premire impression que la vue du gouverneur produisit sur la jeune
fille fut aussi favorable qu'il aurait pu le dsirer lui-mme s'il avait
connu le caractre et le got de celle dans laquelle il pensait ne
rencontrer qu'une conqute facile et presque  moiti faite pour lui.
Josphine, sans trop prvoir encore la nature des rapports qu'elle
allait avoir avec son nouveau protecteur, crut sentir qu'il ne lui
serait pas difficile de s'accoutumer  un tel matre, et elle puisa
bientt dans l'accueil bienveillant qui venait de lui tre fait assez
d'assurance pour reprendre le maintien ais qui donnait  toutes ses
manires la grce qu'avait tant admire le capitaine Sautard.

Ce jour-l on dna, et l'on dna mme fort bien au gouvernement, mais en
petit comit.

A la suite du repas, le noble Amphytrion prit sa nouvelle convive par la
main, et la conduisant vers un appartement situ  l'extrmit du palais
et loign de l'aile qu'il habitait, il dit  la jeune
Franaise:--Mademoiselle, voici la chambre qui vous est rserve; ces
meubles sont  vous, et ces esclaves seront sans cesse  vos ordres.
Veuillez m'excuser si je n'ai pas su prvoir tout ce qui peut vous tre
agrable; mais votre complaisance supplera  mon inexprience, et vous
n'aurez qu' parler pour que tout le monde ici vous obisse comme 
moi-mme.

Et le gouverneur, aprs avoir dbit ces mots le plus galamment
possible, laissa l'trangre merveille de ce qu'elle venait
d'entendre....

Pour une jeune Franaise leve dans la rue Saint-Jacques, et
transporte avec toute son inexprience dans le palais d'un gouverneur
colonial, je vous laisse  penser combien il est de sujets d'tonnement!

Deux belles ngresses, un flambeau  la main, taient restes dans
l'appartement de Josphine, en attendant que deux autres esclaves
l'aidassent  faire sa toilette de nuit et eussent fini d'entourer une
lgante couchette d'un lger moustiquaire. Une eau limpide et parfume
avait t verse dans un vase jasp pour offrir un bain de pieds  la
voyageuse; et dj, pour temprer la chaleur de l'air du soir, on
agitait sur son front de simples ventails de feuilles de palmier.

Elle s'endormit toute surprise, toute confuse des soins inaccoutums que
venaient de lui prodiguer  l'envie les esclaves mises  ses ordres.

Les gens de commerce ont, en gnral, un instinct merveilleux pour
saisir les occasions favorables de se faire payer de leurs dbiteurs. M.
Laurenfuite voyant le gouverneur enchant des grces et de la beaut de
Josphine, songea  rclamer de lui le montant de la facture qu'il lui
avait dj remise.

--C'est pendant que son excellence se trouve encore sous l'empire du
charme d'une impression nouvelle, qu'il nous faut, dit-il au capitaine
Sautard, rentrer dans les dbours que nous avons faits pour nous
procurer la petite et l'amener ici. Le moment de recueillir le fruit de
nos peines et de nos soins est arriv pour nous. Plus tard il ne serait
peut-tre plus temps. Demandons ds aujourd'hui le solde de notre
facture.

Le paiement du petit compte fut en effet rclam sans plus de dlais au
gouverneur, avec toute la politesse et les mnagemens que le subrcargue
crut devoir apporter dans une circonstance aussi dlicate.

--Messieurs, rpondit le noble dbiteur  ses deux cranciers, je ne
demanderais pas mieux que de vous offrir de l'argent comptant en change
des peines que vous avez d vous donner pour me procurer le trsor que
vous avez bien voulu remettre dans mes mains. Mais les gens les plus
opulens dans les colonies sont quelquefois, comme vous le savez, assez
pauvres en espces. Avec beaucoup de biens et de proprits, j'ai
souvent  peine ce qu'il me faut de monnaie pour envoyer mon
matre-d'htel au march, et c'est presque toujours  crdit qu'on
achte pour moi tout le luxe que j'tale dans mon palais. Il n'est
qu'une chose que je me pique, comme tous les autres colons, de payer
argent comptant: c'est ce que je perds au jeu. La nuit dernire j'ai
beaucoup jou, et le reste de mes doublons y a pass; cependant, je
possde peut-tre encore trois ou quatre cents gourdes de disponibles,
et en attendant mieux, si vous le trouvez bon, je vous donnerai toujours
ce petit -compte, et le restant de la facture viendra, ma foi! quand il
pourra.

--Peste! fit le subrcargue en se grattant l'oreille, ce contre-temps
nous arrive d'autant plus mal  propos, que, pour les menues dpenses du
navire ici, nous avions compt sur le rglement de votre excellence.

--Que voulez-vous que j'y fasse, si mon excellence n'a pas le sou! Que
n'tes-vous habitans du pays, j'aurais bien le moyen de vous rgler
comme je rgle les autres dbiteurs que j'ai ici.

--Et sans tre trop curieux, monseigneur, pourrions-nous savoir quelle
est la manire dont vous avez la bont de rgler les habitans du pays
qui ont l'honneur de devenir vos dbiteurs?

--Parbleu, ma manire est toute simple! et les gueux s'en trouvent
quelquefois assez bien. Je leur cde un ou deux esclaves, trois ou
quatre boeufs, cinq ou six chevaux, plus ou moins, suivant l'importance
de leur crance; ils me donnent un reu pour acquit, quand j'ai
toutefois la prvoyance de leur en demander un, et tout est fini.

--Diable! des esclaves!

--En voulez-vous un ou deux avec les trois ou quatre cents gourdes
comptant, pour faire le solde de compte de la facture?

--Si nous nous rendions  la Martinique ou  la Guadeloupe en partant
d'ici, nous ne demanderions pas mieux, parce que l, nous trouverions
facilement le placement de la marchandise; mais  Anvers, o nous devons
faire notre retour, la traite malheureusement n'est pas possible.

--Aimeriez-vous mieux trois ou quatre boeufs?

--Qu'en pourrions-nous faire, monseigneur? De la viande frache pour
notre quipage? La vache sale est plus conomique.

--Et bien, prenez moi cinq ou six bons chevaux du Cap-Vert?

--Des chevaux du Cap-Vert pour aller en Belgique, nous qui....

--Que voulez-vous que je vous propose de mieux? Je vous ai offert tout
ce dont je pouvais disposer en votre faveur.

--Quoi! monseigneur, est-ce qu'en cherchant bien vous n'auriez pas
quelque autre chose de prcieux et de rare qui pourrait nous convenir,
quelque chose de.... Vous entendez bien, de ces choses qui....

--Attendez.... Ah! pardieu, vous me mettez sur la voie, et je pense
maintenant que je pourrai faire votre affaire.

--Ah! je savais bien, moi, que vous finiriez par trouver ce qu'il nous
faut.

--Il y a deux mois qu'ayant russi  pacifier dans mon voisinage deux
tribus africaines qui s'taient mis en tte de se massacrer, l'un des
souverains ngres, pour reconnatre le service qu'il croyait me devoir,
me fit cadeau de deux superbes lions....

--Quoi, ces deux magnifiques lions que j'ai vus dans la cour de votre
htel?

--Prcisment, capitaine, ces deux lions....

--Belles btes, ma foi! et que j'ai trouves si curieuses, qu'hier j'ai
pass plus d'une heure devant elles en admiration.

--H bien! messieurs, pour peu que le coeur vous en dise et que cette
marchandise ait quelque prix  vos yeux, je vous la cderais bien
volontiers pour complter, avec les trois ou quatre cents piastres, le
montant de la facture que vous m'avez prsente.

--Pour moi, monsieur le gouverneur, je ne dis encore ni oui ni non; mais
si M. Laurenfuite s'arrange de ce rglement de facture, je ne demande
pas mieux que d'accepter votre offre. Qu'en dites-vous, monsieur
Laurenfuite?

--Mais je dis que ces deux lions sont sans doute de fort belles btes
dont nous pourrions peut-tre trouver le placement dans le port o nous
nous rendons en quittant Sierra-Leone. Mais je pense aussi que pour
nourrir ces animaux  bord pendant la traverse, il nous faudra de la
viande frache, quelques moutons par exemple et force poulets, car cette
espce de quadrupdes ne se contente pas, comme nos matelots, de boeuf
ou de porc sal.

--Alors, messieurs, vous aurez soin,  votre dpart, de prendre quelques
moutons et force poulets. Voil tout ce que j'y vois de plus simple.

--C'est fort bien, monsieur le gouverneur, mais vous comprenez
parfaitement, sans qu'il soit ncessaire de vous le faire observer, que
ce n'est pas  nous d'entrer dans les frais que pourra entraner le
passage des deux animaux que vous voulez nous donner en paiement.

--Eh bien! que voulez-vous que je vous dise, si ce n'est de prendre cinq
 six de mes moutons et autant de douzaines de volailles dans le
poulailler de mon htel! Pardieu, mon cuisinier en chef ne demandera pas
mieux que de faire votre affaire. Ce sera d'autant moins de besogne et
de surveillance pour lui.

--Oh! alors, puisqu'il en est ainsi et que vous vous montrez si dispos
 arranger les choses  l'amiable, l'arrangement pourra se conclure
entre nous. Mais il est cependant ncessaire de s'entendre sur certaine
condition, pour prvenir toute difficult possible.

--Voyons cette condition, monsieur Laurenfuite, car vous tes un homme
prvoyant et qui savez arranger merveilleusement les affaires.

--Si pendant la traverse et avant la vente des deux monstres que vous
nous donnerez pour balance de compte et appoint de solde, ces deux
animaux venaient  mourir par cause fortuite et indpendante de notre
volont...?

--Alors,  votre retour je vous indemniserais de la perte de vos lions.

--Fort bien, car vous pensez, monseigneur, qu'ici il n'y a probablement
pas de compagnie d'assurance sur la vie de pareils passagers. Ainsi donc
il est bien entendu que si, par malheur, nous venions  perdre les deux
quadrupdes, ou l'un d'eux seulement, vous resteriez nous devoir en
argent la somme que chacun d'eux reprsentera dans le solde de notre
facture.

--Et oui, c'est entendu, puisque vous le voulez. Bon Dieu, qu'un march
est long  conclure avec des gens qui savent tout prvoir et qui ne
veulent rien rabattre de leurs prtentions.

--Je vais rdiger nos petites conventions, que vous aurez la bont de
signer, et tout sera fini.

--Je signerai tout ce qu'il vous plaira. Mais de grce, aprs cette
signature donne et reue, qu'il ne soit plus question de tout ceci; car
savez-vous bien que votre jolie petite passagre serait,  n'en pas
douter, fort humilie, si elle venait  apprendre le march que nous
venons de conclure. Qu'en pensez-vous, capitaine Sautard?

--Ah! je vous en donne ma parole, allez! Elle qui est si fire! Tenez,
entre nous, je vous dirai mme, monsieur le gouverneur, que si vous
avez envie de plaire, mais l de plaire rondement  cette aimable et
charmante particulire, il ne faudra pas trop vous presser d'en venir
_au positif_. Elle est, sur l'article de la sensibilit et des gards,
d'une telle dlicatesse d'humeur, qu'en brusquant l'abordage on
risquerait de compromettre le succs de la manoeuvre?

--Et d'o vous vient, s'il vous plat, l'exprience que vous avez
acquise sur la dlicatesse d'humeur de votre passagre?

--Oh! l'exprience me vient tout bonnement de l'ide que je me suis
faite d'elle pendant la longueur de notre traverse.

Le gouverneur prit note de l'avis du capitaine, et parut se contenter de
son explication.

Peu de temps aprs avoir pris  son bord ses deux lions de pacotille et
le btail destin  les nourrir, le brick _l'Aimable-Zphyr_ fit voile
pour Anvers.




CHAPITRE IX.

Un gouverneur de colonie.


Le gouverneur de Sierra-Leone, avec lequel nous avons dj fait un peu
connaissance, tait un de ces hommes qui aprs avoir contract toutes
les bonnes et mauvaises habitudes de la vie que l'on mne sous les
tropiques, avait fini par se laisser aller  cette existence toute
physique, la seule que connaissent  peu prs les croles. Dans ces
climats brlans o chaque jouissance s'achte, et o le moindre dsir
que l'on a encore la force d'prouver est aussitt satisfait que form,
il reste bien peu de place aux volupts de l'me. Aussi n'tait-ce gure
que dans les plaisirs pour ainsi dire matriels, que notre gouverneur
avait cherch les distractions que l'oisivet de son coeur et l'ennui de
sa position lui avaient rendues ncessaires. Les femmes, non pas celles
que l'on a la peine et le bonheur de sduire, mais celles-l que dans
les colonies on trouve rsignes  tout, occupaient une partie de sa
journe; la table prenait l'autre partie, et le jeu consumait  peu prs
toutes ses nuits.

La bourse et la sant de notre noble Anglais s'taient trouves assez
mal de ce rgime. Mais vivre vite et sans prvoyance est la maxime
capitale de la philosophie pratique des croles.

L'me sensible et gnreuse du gouverneur ne s'tait gure trouve mieux
que sa bourse et sa sant d'une existence qui lui tait devenue  charge
sans qu'il pt s'expliquer trop bien le vide intellectuel qu'il
prouvait, et sans qu'il prt la rsolution de changer de manire de
vgter; car un des effets de la vie des colonies, est de vous ravir la
force de vouloir autre chose que ce que l'on fait tous les jours.

L'arrive de Josphine cependant produisit sur notre gouverneur une
impression qu'il ne se croyait plus en tat d'prouver. Il sentit  la
vue de cette jeune personne si belle, si frache et si gracieuse, qu'il
avait encore quelque chose  dsirer.

Le gouverneur dsira donc, mais honntement, mais avec dlicatesse. Il
devina, lui qui jusque-l avait pu commander de l'amour et de la
passion  ses belles esclaves, qu'il allait avoir affaire  une femme
modeste et libre qui valait bien la peine d'tre dshonore.

Les autres hommes ne comptent pour une bonne fortune que les beauts
qu'ils parviennent  conqurir. Notre Anglais regarda comme une bonne
fortune tout le mal qu'il allait se donner pour faire la conqute de la
jolie Franaise.

Le capitaine Sautard l'avait d'ailleurs engag  ne pas trop brusquer le
dnoment, pour mieux assurer le succs de sa galante tentative, et il
se rsigna de grand coeur  supporter les lenteurs d'un sige en rgle.

Quelques semaines se passrent sans que Josphine s'expliqut bien le
rle qu'elle devait jouer, et sans que son amant ost lui rvler ce
qu'il attendait d'elle.

Indcise enfin sur le sort que lui rservait l'avenir dans une maison o
tout le monde paraissait la traiter en matresse, elle se dcida avec sa
navet ordinaire  faire part au gouverneur de ses inquitudes et des
craintes qu'elle avait conues sur sa position.

--Monsieur, lui dit-elle ingnument, malgr toutes les attentions dont
je suis devenue l'objet et les gards que je dois  votre bont, je ne
me sens pas  mon aise ici.

--Et que pouvez-vous avoir  dsirer, mademoiselle? Parlez, je vous
promets que s'il est en mon pouvoir de vous satisfaire, vos moindres
volonts seront excutes  l'instant mme.

--Faut-il vous le dire, monsieur? Je voudrais, en m'employant  quelque
chose d'utile, avoir quelque occupation chez vous, et mriter vos
bienfaits.

--Mais votre prsence seule ici ne vous donne-t-elle pas des droits  ce
que vous voulez bien appeler mes bienfaits.

--Ma prsence!... On m'avait dit  Paris qu'en arrivant chez vous je
trouverais un poste, un emploi conforme  ma condition et  mes
gots....

--A votre condition? Tous les postes dcens peuvent y convenir. A vos
gots? J'ignore et je voudrais certes pour tout au monde....

--Si l'on m'avait trompe!... Oh! non! M'entraner si loin de ma
famille, et m'ter jusqu' la possibilit de me plaindre!

Et ici Josphine pleura!

Le gouverneur se sentit embarrass et presque attendri.... Il ne savait
que dire pour consoler la jeune fille! Pendant quelques minutes il resta
mme interdit. Mais les bons coeurs ne supportent pas long-temps les
situations touchantes sans se laisser aller  leur mouvement naturel.

--Mademoiselle! s'cria notre Anglais, coutez-moi, je vous en conjure.
Il n'est plus temps de vous cacher ce que la pntration d'une me
honnte et pure comme la vtre devinerait bientt. Oui, l'on vous a
trompe et l'on m'a tromp aussi moi-mme. Mais je suis un honnte
homme, et je puis rparer avec noblesse un tort qui ne fut pas le mien.
Un autre que moi peut-tre aurait abus ou profit de votre erreur et de
votre position. Je suis incapable d'une telle faiblesse ou d'une telle
lchet. Ces deux aventuriers vous ont entrane ici par de fausses
promesses et sans avoir obtenu mon consentement; eh bien! je veux,
autant qu'il dpendra de moi, que ce qu'ils ont cru vous promettre en
vain se ralise pour vous. C'est une place modeste, conforme  votre
position et  vos moeurs, qu'ils vous avaient offerte chez moi; vous
occuperez cette place. Ma maison livre au dsordre, que mes habitudes
de dpense ne peuvent pas toujours arrter, a besoin de quelqu'un qui
sache la gouverner: vous rglerez les dtails de mon intrieur, et quant
aux mnagemens que votre position chez moi vous prescrira  mon gard,
pour votre rputation, je vous laisse entirement libre de prendre ceux
qui vous sembleront les plus convenables. Vous aurez, si vous le
dsirez, un appartement spar de mon htel, et quelque pnible qu'il me
sera de renoncer  votre socit, vous ne m'adresserez que le plus
rarement possible la parole. C'est encore l un sacrifice que je
m'imposerai pour vous prouver le dsir que j'ai de satisfaire vos
scrupules et de rparer un tort qui, je vous le rpte, ne peut m'tre
reproch.

--Et le monde, monsieur, que dira-t-il, lui qui pourra toujours ignorer
la dlicatesse de vos procds et qui me verra attache  votre
service?

--D'abord je pourrais vous rpondre, mademoiselle, qu'ici il n'y a pas
de monde comme en France, et que nous vivons dans un pays o la libert
et mme la licence des moeurs est la premire chose que l'on pardonne.
Mais je ne veux pas avoir l'air de chercher  triompher des craintes que
vous avez conues et dont je respecte le motif. Ce que je puis vous
assurer, c'est que ma conduite  votre gard ne laissera aucun prtexte
 la mdisance, dans le cas o, comme je suis bien loin de le supposer,
la mdisance viendrait  s'occuper de nous et de nos innocentes
relations, les seules qui pourront dsormais exister entre vous et moi.

Josphine pleura beaucoup encore, et puis elle se rsigna un peu. La
meilleure chose que l'on puisse faire dans des circonstances
invitables, c'est de se laisser aller  sa destine avec le plus de
philosophie que l'on puisse amasser contre les coups du sort, et c'est
l ce que savent faire admirablement presque toutes les femmes dans les
occasions imprieuses. Leur grand talent surtout est de savoir cder 
toute espce de contrainte et de violence, et elles se soumettent avec
une si touchante rsignation ou avec une grce si parfaite, qu'on dirait
quelquefois qu'elles n'ont t cres par la Providence que pour cder
aux caprices du sort, ou aux caprices presque toujours plus injustes des
hommes.

Mais aprs tout, la condition nouvelle de la jeune Europenne tait-elle
donc si pnible! Gouverner en souveraine l'opulente maison d'un homme
gnreux et dlicat, rester matresse de ses actions et du penchant de
son coeur, tels taient ses devoirs et son sort. Sre d'elle-mme et de
la vertu qu'elle voulait conserver pure de toute atteinte et de tout
soupon, qu'avait-elle  redouter ou  dsirer? Les occupations
qu'allait lui imposer la surveillance de la maison de son protecteur, en
remplissant utilement ses journes, lui offriraient les moyens
honorables de se rendre digne des bonts que le gouverneur paraissait
dispos  avoir pour elle; et ensuite sur ses petites conomies elle
pourrait prlever les secours qu'elle se proposait de faire parvenir 
ses pauvres parens!

A cette ide, l'aimable et bonne fille sentait ses larmes couler, mais
non plus avec amertume et dsespoir; c'tait dj le prix de son
sacrifice qu'elle recevait en pensant avec douceur que ce sacrifice ne
serait pas inutile au vieux pre et  la tendre mre qu'elle avait
laisss si loin d'elle.

Peu de temps suffit  Josphine pour se mettre  la hauteur des devoirs
qu'elle voulait remplir dans l'htel du gouverneur. Les dtails
intrieurs, qui jusque-l avaient t fort ngligs, prirent sous ses
ordres une autre direction. Les esclaves de la maison, empresss de lui
plaire, finirent bientt par l'aimer autant qu'ils l'admiraient et
qu'ils la respectaient, et lorsque le soir, retire bien loin des
appartemens du gouverneur dans le cabinet qui lui servait d'asile, elle
se livrait  la lecture ou  quelques petites tudes, ses ngresses
fidles, couches prs de sa porte, priaient pour elle comme pour un
ange qui aurait veill sur leurs destines.

Avec un coeur innocent, de la sant et une vie agrablement occupe de
choses utiles, il est rare qu' dix-huit ou vingt ans la tristesse
s'empare long-temps de notre me. A mesure que Josphine s'attachait de
plus en plus  ses occupations, sa gat renaissait; et avec elle sa
beaut, un instant fltrie par le chagrin, reprenait tout son clat.

Mais il s'en fallait bien que le gouverneur, en se flicitant de
l'heureux changement qui s'tait opr chez sa protge, se trouvt dans
d'aussi favorables dispositions qu'elle. Depuis l'arrive de
l'trangre, il tait devenu rveur et proccup. Il avait d'abord jou
trs-gros jeu, plus gros mme, s'il tait possible, qu' l'ordinaire, et
le jeu avait fini par l'ennuyer. Il avait ensuite essay  se distraire
en s'entourant plus qu'il ne l'avait fait encore des plus belles
esclaves qu'il avait pu se procurer, et il avait bientt conu pour les
belles esclaves plus de dgot qu'il n'en avait prouv jusque-l auprs
d'elles. Ses amis, ceux surtout qui s'taient habitus  lui gagner
beaucoup d'argent aux cartes ou au tric-trac, s'taient srieusement
alarms d'un changement d'humeur qui,  la rigueur, aurait pu prsenter
tous les symptmes d'une rforme de conduite. Quelques-uns d'entre eux
avaient t jusqu' lui demander ce qui se passait chez lui, et il leur
avait rpondu avec nonchalance:--Je m'ennuie sans savoir pourquoi!

Or, le gouverneur avait donn le change  ses amis, en rpondant ainsi
aux questions que leur dictait l'intrt qu'ils paraissaient prendre 
son sort; il s'ennuyait bien, il est vrai, mais personne autant que lui
ne connaissait le motif de sa mlancolie.... Le malheureux aimait en
secret une femme qui lui avait appris  l'estimer.... Et c'est une chose
quelquefois bien irritante et bien pnible que de nourrir de l'amour
pour une femme que l'on est rduit  estimer du plus profond du coeur.

Vous devinez dj sans doute quel pouvait tre l'objet de la passion
sentimentale du gouverneur: Josphine!

Le hasard ou les circonstances, en fait de grandes passions  inspirer,
servent quelquefois mieux les femmes que ne le ferait la rouerie la plus
consomme qu'elles puissent mettre en usage. Si notre belle Parisienne,
par exemple, avait cherch  agacer notre bon Anglais, en faisant par
coquetterie ce qu'elle ne faisait que par pudeur et retenue, il est
trs-possible qu'elle ne ft parvenue qu' lui inspirer un amour fort
mdiocre; mais en l'vitant par pure modestie et sans avoir d'autre but
que celui de satisfaire aux devoirs que lui prescrivaient la dcence et
l'honneur, elle avait fini, sans trop s'en douter, par faire natre dans
le coeur de son protecteur un de ces sentimens profonds qui ne
s'teignent qu'avec la vie de celui qui l'a conu.

Un soir que, seul dans les vastes jardins de son palais, le gouverneur
promenait ses rveries loin des importuns qui l'avaient accabl toute la
journe, il vit accourir vers lui la femme qui depuis quelque temps
occupait sans cesse sa pense. L'empressement qu'elle mettait  venir 
sa rencontre le surprit d'autant plus, qu'elle tait moins habitue 
chercher ainsi les occasions de lui parler.

--A quel heureux hasard, lui dit-il en allant  elle, dois-je
aujourd'hui l'avantage de ne pas vous voir m'viter?

--Monsieur, lui rpondit Josphine en rougissant et avec motion, le
dernier btiment qui vient d'arriver d'Europe m'a apport des nouvelles
de ma famille....

--Parlez, mademoiselle, ces nouvelles vous auraient-elles appris quelque
chose de fcheux sur le sort de vos parens?

--Oh! non, monsieur, au contraire! ils m'crivent qu'ils sont pntrs
de reconnaissance pour des bienfaits qu'ils croient me devoir et qui ne
m'appartiennent pas....

--Et qui supposez-vous qui ait pu, en votre nom, s'attribuer le droit de
secourir l'honorable infortune de vos parens?

--Je crois l'avoir devin, et je n'ose encore le dire. C'est mme pour
cela que je suis venue vers vous, croyant que vous pourriez
peut-tre....

--Pntrer un mystre que la dlicatesse me ferait un devoir de
respecter.... Non, mademoiselle, non.

--Ah! maintenant tous mes doutes sont claircis. C'est vous, monsieur,
ce ne peut tre que vous.... Et n'avoir rien au monde que je puisse
sacrifier pour vous prouver la reconnaissance dont mon coeur est
pntr. Ah! voil ce qui me dsespre....

--Y pensez-vous donc, Josphine! et quand il serait vrai que je me fusse
permis de seconder les efforts que vous faites pour secourir la
vieillesse des auteurs de vos jours, serait-ce une raison pour me faire
un si grand mrite d'une action toute simple, toute naturelle? N'est-ce
pas  votre surveillance,  l'ordre svre que vous avez introduit dans
ma maison, que je dois l'aisance dont je jouis, et que mes folles
profusions ne m'avaient pas encore fait connatre? Quoi de plus juste
que de vous restituer une trs-faible partie d'un bien qui est devenu
votre ouvrage? car c'est  vous au moins, c'est  votre bonne
administration, et vous ne pouvez l'ignorer, que je dois tout cela.

--Je ne m'tais donc pas trompe, c'est vous. Ah! puisse le ciel, si
jamais il daigne exaucer mes voeux, vous accorder le bonheur dont vous
tes si digne!

--Le bonheur, dites-vous!... Ne parlons pas de cela; c'est un rve
auquel il faut renoncer!...

--Et quelle cause, monsieur, aurait pu troubler la flicit dont vous
paraissiez jouir quand vous avez bien voulu m'admettre  votre service?
Depuis quelque temps, j'ai cru remarquer des traces d'affliction....

--Oui, depuis quelque temps je souffre.... je souffre beaucoup... et
c'est en effet depuis votre arrive.... Avant cela, je n'tais pas
heureux, mais je vivais au moins sans prouver le dgot de
l'existence;... aujourd'hui tout me pse, un sentiment pnible me
dchire.... Mais c'est trop long-temps vous occuper de choses qui sans
doute ne peuvent que vous tre fort indiffrentes....

--Indiffrentes! quand vous souffrez, monsieur, vous  qui je dois tant
de reconnaissance!... Oh! vous ne le pensez pas! Et s'il ne fallait que
le sacrifice de mon existence....

--Ah! je suis bien insens!... Ce que vous venez de me dire l, tenez,
me prouve combien il y a quelquefois de folie dans les exigences du
coeur de l'homme.... Le sacrifice de votre existence!... Combien, avec
un peu plus de raison que je n'en ai, ce mot devrait me combler de
bonheur et de joie! Eh bien! sachez, tant je suis malheureux, que ce
sacrifice-l ne suffirait pas encore  mes dsirs dlirans! il faudrait
encore plus, et cependant Dieu m'est tmoin que pour tout au monde je ne
voudrais pas, ft-ce mme pour satisfaire tout l'amour que j'prouve,
obtenir de vous une seule faveur qui pt vous coter un remords. Non, un
seul aveu, le plus chaste, le plus innocent, suffirait, je le sens, 
mon coeur; il ferait ma joie, ma consolation..., et je ne demanderais
plus rien  vous,... au ciel...,  ma destine.... si j'obtenais....

--Comment pourrais-je jamais penser que le bonheur d'une existence
comme la vtre dpendt de l'attachement d'une pauvre fille comme moi?

--Et comment se fait-il que je vous aime comme jamais encore de ma vie
il ne m'a t donn d'aimer personne?

--Mais le rang que vous occupez ne vous met-il pas au-dessus d'un
sentiment que le monde ne vous pardonnerait pas, et la raison ne vous
fait-elle pas un devoir de renoncer  un amour que ma position me dfend
de partager?

--Mais si vous le partagiez et que je renonasse au monde pour jouir
avec vous de cet amour qui ferait ma flicit?

--Que les hommes sont heureux! dans quelque position qu'ils se trouvent,
ils peuvent, sans oublier l'honneur, faire le bonheur de celles qu'ils
aiment. Et nous, quand le sort nous a places trop loin de celui que
notre coeur a choisi, il n'est qu'un sacrifice que nous puissions faire
pour lui, pour notre amour. C'est  l'honneur mme qu'il faut renoncer.

--En effet, nous autres hommes, comme vous le faites remarquer, nous
pouvons, sans compromettre en rien notre rputation, sacrifier notre
rang et de puriles considrations  l'objet que nous aimons. Mais
appelez-vous cela un bonheur que de n'avoir rien de plus cher que la vie
mme  immoler  l'tre pour qui l'on voudrait donner quelque chose de
plus prcieux que tout ce que l'on a au monde? Pour moi, je sens que si
j'tais aim de la femme que je trouve digne de toutes mes affections,
je voudrais pouvoir lui sacrifier jusqu' l'honneur, s'il tait
possible, pour mieux lui prouver l'excs de mon amour....

--Mais, monsieur, croyez-vous que si ce sacrifice tait possible, et que
cette femme ft digne de votre tendresse, elle pt, sans se dshonorer
elle-mme, souffrir que vous allassiez jusqu' lui immoler?...

--Non, non; je ne voudrais pas mettre sa dlicatesse  une telle
preuve. Mais sans aller jusque-l, il est des sacrifices qu'un honnte
homme peut offrir  la femme dont il se croit aim.... Et tenez, moi qui
vous parle en cet instant, je n'attends qu'un mot de la femme  qui j'ai
vou mon existence, pour lui offrir un de ces sacrifices que l'estime la
mieux sentie peut faire  l'amour le plus pur. Mais j'attends ce mot, et
je l'attends de....

--Et de qui donc encore?...

--De vous.

--De moi!... De moi qui n'ai rien  vous offrir,  vous qui avez un nom
si honorable, un rang si lev!

--Un nom! un rang! Tout cela peut se partager.... A revoir,
mademoiselle, dans peu vous verrez que si les hommes ne peuvent pas
tout immoler  l'amour, ils peuvent au moins lui offrir ce qu'ils
possdent de plus prcieux.

Josphine, confuse de tout ce qu'elle venait de dire et d'entendre,
resta comme anantie du bonheur qu'elle n'avait pas prvu.... Elle ne
quitta la place o venait de la laisser son gnreux amant, que pour se
retirer toute bouleverse, toute trouble, dans son appartement; et l,
vainement elle chercha le repos qui lui tait devenu si ncessaire aprs
tant d'motions inattendues.




CHAPITRE X.

Catastrophe.


Le gouverneur, depuis cette entrevue significative, se montra plus gai
qu'il ne l'avait encore t depuis l'arrive de Josphine. Mais la
pauvre fille devint pensive  son tour, et livre  tous les sentimens
gnreux qu'avait fait natre dans son coeur l'aveu de la passion
qu'elle avait inspire, elle vita avec plus de soin qu'auparavant la
prsence de son bienfaiteur.

Deux mois s'taient couls depuis l'entretien du jardin, lorsque le
gouverneur se rendit un jour chez son amante avec un air de joie qui
semblait annoncer la confiance que lui inspirait la dmarche toute
nouvelle qu'il allait faire auprs d'elle.

--Mademoiselle, lui dit-il en l'abordant d'un ton assez familier, je
vous parlais il y a quelque temps du sacrifice que je voulais faire  la
femme qui jusqu'ici avait touch le plus profondment mon coeur. Vous
vous rappelez sans doute encore notre entretien?

--Si je me le rappelle, monsieur! rpondit Josphine toute tremblante et
en baissant ses yeux humides de douces larmes.

--Eh bien! lisez cette lettre du ministre; c'est la rponse qu'il a
daign faire  une demande que je lui adressais et dont cette dpche
vous fera assez connatre l'objet.

Josphine eut  peine la force de lire ces mots:

          MONSIEUR LE GOUVERNEUR,

Sa Majest,  qui j'ai eu l'honneur de faire part du projet dont vous
m'avez entretenu, a bien voulu vous autoriser  vous marier 
mademoiselle Josphine Renaud, en continuant  vous maintenir dans les
fonctions que vous avez remplies  la satisfaction du roi.

Recevez mes sincres flicitations et veuillez croire  la
considration distingue avec laquelle je suis,


          _Le ministre des affaires trangres._


La pauvre enfant ne put rsister  tant de marques d'attachement, elle
s'vanouit d'excs de flicit dans les bras de son heureux amant.

Quelques minutes s'coulrent avant que les soins qu'on lui prodiguait
pussent lui rendre l'usage de ses sens.... En revenant  elle et en
voyant le gouverneur  ses genoux, elle lui dit d'une voix affaiblie qui
ajoutait encore un charme nouveau  l'expression touchante de ses
paroles:--Vous aviez bien raison en me parlant du bonheur de pouvoir
faire  ce qu'on aime le sacrifice de tout ce qu'on a de plus cher. Je
sens aujourd'hui que je serais heureuse de pouvoir vous immoler tout,
tout jusqu' l'honneur....

La flicit des deux amans fut complte, mais elle devait, hlas! trop
peu durer.

Une de ces maladies dvorantes comme le climat sous lequel elles
naissent s'empara du gouverneur au moment o il faisait les prparatifs
du mariage qui allait combler tous ses voeux. Josphine, aux premires
atteintes du flau qui menaait dj les jours de son amant, s'attacha
au chevet de son lit de douleurs pour ne plus le quitter. Sa tendresse
ingnieuse et inpuisable, en multipliant autour de lui les soins
qu'exigeait son tat, sembla donner des forces nouvelles  cette femme
auparavant si frle et si dlicate. Jamais elle n'avait autant aim
celui qui devait tre son poux, que depuis qu'elle avait  trembler
pour sa vie. Jour et nuit c'tait elle qu'il retrouvait auprs de lui,
lorsqu'il recouvrait sa raison aprs des momens de spasme ou aprs les
trop courts instans d'un sommeil agit, et quand une main caressante
offrait  ses brlantes lvres les breuvages salutaires ordonns par les
mdecins, cette main tait celle de Josphine. Dans son dlire, dans ses
rves,  son rveil ou au sein de ses souffrances les plus aigus,
c'tait aussi le seul nom, le seul mot qu'il pronont, _Josphine_ et
toujours _Josphine_. Et lorsque sur son front en feu ou sur ses yeux
enflamms il sentait se presser la bouche de sa bien-aime, il
paraissait oublier la douleur qui dchirait son sein et renatre encore
 la vie qui dj, hlas! s'teignait dans ses organes puiss.

Tout fut inutile, et les efforts de l'art et les soins de la tendresse.
Le malade vit approcher sa fin, non pas avec rsignation, car il n'en
est pas quand on meurt rempli des illusions de l'amour; mais il vit du
moins arriver l'instant fatal sans dsespoir, car il sentait qu'il
allait expirer dans les bras d'une amie qui toujours garderait son
souvenir et pleurerait long-temps son trpas.

--coute, dit-il  sa bien-aime quelques heures avant de la quitter
pour toujours; toi seule fus l'idole de ma vie. J'ignore encore en ce
moment quelle destine me rserve le ciel. J'espre cependant qu'il
exaucera mes voeux. Mais comme il est possible que je succombe, je veux
ds aujourd'hui mme assurer ton sort, remplir le plus sacr de mes
devoirs, et te donner enfin le nom qui devait me devenir si cher en le
partageant avec toi.... J'ai fait demander le pasteur et quelques-uns de
mes amis, pendant que, agenouille sur le pied de mon lit, tu gotais un
de ces instans de repos que la fatigue t'a rendus si ncessaires et qui
sont devenus si rares pour toi, depuis ma maladie.... Ne pleure pas, ma
tendre amie.... Si j'en crois ce que j'prouve aujourd'hui, des jours
heureux peuvent encore nous tre compts par la Providence, et je sens
que je me trouverai mieux, plus satisfait, lorsque je pourrai te nommer
mon pouse.... Tiens, voici le pasteur; il vient avec nos amis pour
entendre nos sermens et consacrer notre union.... Ah! il m'tait donc
encore donn d'avoir un jour de fte et de recevoir une consolation!...

Le pasteur de la colonie s'avana; il prit la main inanime de Josphine
pour l'unir  celle du malade, qui d'une voix expirante murmura les mots
que lui dictait le ministre de l'vangile, et sous ses doigts convulsifs
la jeune pouse, prosterne auprs de la couche du moribond, sentit
bientt avec effroi les doigts de son mari se raidir et se glacer....

Le nom de son amante, de son pouse, venait de s'exhaler avec le dernier
souffle de sa vie!

On entrana loin de cette scne d'pouvante la malheureuse Josphine
vanouie. Un lit de mort venait d'tre pour elle l'autel de l'hymne,
une couronne de cyprs sa couronne nuptiale, et un crpe funbre son
voile de nouvelle marie....

Pendant huit jours, les habitans de la colonie portrent le deuil de
l'homme auquel pendant long-temps leur destine avait t confie. Les
imposantes batteries qui dfendent Sierra-Leone annoncrent au loin, au
lugubre fracas de leurs canons tonnant  de courts intervalles, le
funeste vnement qui venait de porter l'affliction dans tous les
coeurs, et les navires de la rade appiqurent leurs vergues aprs avoir
arbor  demi-mt, pendant ces huit jours de tristesse, leur pavillon
national surmont d'un crpe.




CHAPITRE XI.

Retour en France.


Pendant que tous ces vnements se passaient dans la colonie, les deux
aventuriers de _l'Aimable-Zphyr_ s'taient rendus  Anvers, sans se
douter bien certainement de l'lvation  laquelle il avait plu  la
Providence d'appeler la jeune passagre qu'ils avaient laisse 
Sierra-Leone.

A leur entre dans le premier port de la Hollande, ces messieurs
s'taient d'abord empresss d'offrir leur pacotille de lions 
l'admiration et  la curiosit des amateurs du lieu, et les deux animaux
avaient t trouvs magnifiques. Le roi mme, voulant encourager ce que
les journaux du pays voulaient bien appeler les _beaux-arts_, avait
daign engager les socits savantes  jeter un coup d'oeil sur ces deux
terribles sujets d'histoire naturelle, et l'un des courtisans de sa
majest, dsirant se rendre agrable  son souverain, avait fini par les
acheter au poids de l'or pour en faire cadeau  la mnagerie royale de
Bruxelles.

Le ministre de l'intrieur, jaloux de consacrer dignement cet acte de
munificence, s'tait fait un devoir d'ordonner de mettre sur la cage en
fer des deux quadrupdes: _Donn tel jour de telle anne par M. le
comte N****  la mnagerie de S. M. le roi._

A la faveur de cette inscription grave sur le barreau de la cage en
fer, le courtisan s'tait imagin que son nom passerait  la postrit.

L'affaire jusque-l n'avait pas t trop mauvaise pour les commerans de
_l'Aimable-Zphyr_. M. Laurenfuite, toujours inventif, toujours fertile
en moyens honntes et fructueux, songea  la rendre encore meilleure.

Aussitt qu'il vit ses lions vendus et pays, il se hta de chercher 
Anvers des autorits discrtes et complaisantes. Il en trouva vingt pour
une.

Ces autorits obligeantes consentirent, moyennant un petit cadeau et
pour lui faire plaisir,  lui signer un procs-verbal attestant qu'elles
avaient vu et tt les cadavres des deux lions morts dans la traverse
du navire. On dtailla sur ce procs-verbal de dcs le signalement des
deux animaux vivans destins  aller embellir la mnagerie royale.

Munis de cette attestation vridique et pcuniaire, le capitaine et le
subrcargue se proposrent innocemment de se faire payer par le
gouverneur anglais,  leur retour  Sierra-Leone, le montant de la
pacotille qu'ils seraient censs avoir perdue en route.

L'activit, l'conomie et la probit sont, dit-on, trois bonnes choses
pour bien faire ses affaires; la friponnerie vaut souvent mieux  elle
toute seule que ces trois bonnes choses  la fois.

Il y avait quatre  cinq mois que _l'Aimable-Zphyr_ avait quitt
Sierra-Leone, lorsqu'on le vit revenir d'Anvers avec un grand pavillon
en poupe et une longue flamme  la tte de son grand mt. Un corsaire
charg d'or et de dpouilles ennemies  la fin d'une glorieuse
croisire, n'aurait pas eu l'air plus flamboyant que le brick du
capitaine Sautard.

En approchant de terre, il salua la rade de cinq  six coups de canon,
tirs par les deux mauvaises petites pices qui se rouillaient sur son
pont.

A ces marques de politesse et  ces signes de dfrence pour l'autorit
anglaise, les btimens mouills dans les eaux de la colonie ne
rpondirent que par de longs coups de canon envoys tristement de minute
en minute.

Les chos lugubres des mornes qui entourent la ville rptrent les sons
sinistres que l'airain des navires semblait exhaler sur les flots.

Le capitaine Sautard, arm de sa longue-vue, dirigea ses deux petits
yeux sur les btimens du port, et aprs avoir examin attentivement
chacun d'eux, il s'cria:

--Dites donc, Laurenfuite, tous ces navires ont leurs vergues appiques
et leur pavillon amen  demi-mt.

--Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? C'est quelque grosse tte du
pays qui aura aval sa gaffe, et voil tout.

--Voil tout; mais si c'tait notre homme?

--Ah! mais un instant, ne plaisantons pas! Mourir c'est fort bien; mais
il faut avant rgler ses comptes.... Au surplus, il ne faut pas encore
nous inquiter. D'ailleurs, ce brave homme de gouverneur avait une si
belle sant!

--Et ce sont justement ceux-l qui filent le plus vite leur cble par le
bout dans ces chiennes de colonies.

--Il se portait dix fois mieux que vous et moi.

--Tiens, pardieu, la belle raison! On se porte toujours bien avant de
tomber malade, et l'on en voit tous les jours qui meurent en pleine
sant.

--Allons, courons notre dernier bord  terre, et nous saurons  quoi
nous en tenir, car voil que je commence  avoir peur aussi pour le
compte de notre dbiteur.

Les pressentimens du capitaine Sautard ne l'avaient pas tromp. Il y
avait prcisment une semaine que le gouverneur tait mort, et le jour
de l'entre de _l'Aimable-Zphyr_ tait tout justement celui o les
navires anglais allaient quitter les signes de deuil qu'ils avaient
arbors pour honorer la mmoire de l'illustre dfunt.

Le premier soin du capitaine et du subrcargue, en descendant sur le
rivage, fut de s'informer du nom et de la qualit du mort dont on
clbrait si fastueusement les funrailles....

On leur rpondit: C'est notre brave gouverneur que nous venons de
perdre!

--Ah! mon Dieu! s'cria le subrcargue, qui nous paiera  prsent les
deux lions que nous avons eu aussi le malheur de perdre dans le voyage?

--Adressez-vous  sa veuve, lui rpondit-on encore.

--A sa veuve! reprit le capitaine Sautard.

--Oui sans doute,  sa veuve, messieurs. Vous pourrez la voir, car
elle a reu, depuis trois ou quatre jours, les complimens de condolance
de toute la colonie.

Allons, se dirent nos trafiquans, adressons-nous donc  sa veuve. Et ils
se dirigrent, le certificat du dcs des deux lions  la main, vers la
demeure silencieuse de feu M. le gouverneur.

On annonce  la veuve plore la visite du capitaine et du subrcargue.

La triste pouse du dfunt, recouverte de longs vtemens de deuil,
s'avance lentement vers ses deux compatriotes, qui, les yeux baisss et
le dos vot, saluent respectueusement la noble compagne de leur ancien
dbiteur.

--Ah! bon Dieu du ciel! s'crie le capitaine en reconnaissant la figure
mlancolique de Josphine; c'est notre passagre!

--Oui, messieurs, c'est elle, leur rpond la jeune femme. La Providence,
depuis votre absence, s'est joue bien cruellement de mes destines,
elle m'a rendue bien vite la plus fortune des femmes pour me laisser la
plus malheureuse des pouses....

Et la douce et plaintive voix de Josphine se perdit dans les sanglots
qui oppressaient son coeur.

Le capitaine, en voyant pleurer  chaudes larmes sa bonne et jolie
passagre, se prit aussi  pleurer, non pas le gouverneur qu'il ne
regrettait nullement, ni le prix des deux lions auxquels il ne pensait
plus en ce moment, mais il pleura de voir Josphine pleurer.

M. Laurenfuite, assez embarrass de sa contenance entre ces deux
douleurs simultanes, crut devoir aussi se livrer  une apparence de
sensibilit pour se donner un maintien dcent. Mais toujours malheureux
dans ses tentatives ou ses simulacres d'attendrissement, en cherchant le
mouchoir parfum qu'il avait fourr au fond de sa poche, il laissa
tomber l'extrait mortuaire des deux lions qu'il devait prsenter au
gouverneur qui n'tait plus.

La veuve, qui connaissait les deux hommes en face desquels elle se
trouvait, avait dj devin,  l'air de M. Laurenfuite, le motif rel
de sa dmarche. Le papier qui s'tait chapp des mains du subrcargue
sembla lui indiquer la justesse des conjectures qu'elle avait formes
sur la nature et le but de sa visite. Elle s'empressa, avec ce tact si
fin qui n'abandonne jamais les femmes dans quelque situation qu'elles se
trouvent, de prvenir les voeux de ses deux visiteurs.

--Mon mari, leur dit-elle aprs s'tre remise un peu, m'a charge, avant
qu'un sort impitoyable ne le ravt  ma tendresse, de quelques devoirs
que je tiens  remplir comme une de ses volonts les plus sacres.... Il
avait contract envers vous, messieurs, des obligations que vous aurez
la complaisance de me rappeler.

--Oh! madame, ce n'est pas encore le moment de parler de cela. Il s'agit
de si peu de chose!...

--Pardonnez-moi, monsieur. C'est un devoir pour moi, un devoir sacr que
je tiens  remplir et dont vous m'aiderez  m'acquitter; veuillez donc
me rappeler....

--Non, non, madame, cela se retrouvera, comme vous l'a dj dit M.
Laurenfuite, et nous ne souffrirons pas....

--Capitaine, songez que vous me dsobligeriez beaucoup en me refusant
aujourd'hui une satisfaction que je crois pouvoir rclamer comme un
service de vous, comme une consolation pour moi, la seule peut-tre que
je puisse prouver....

--Eh bien! madame, puisque vous l'exigez, et que le capitaine semble
consentir, j'ai l'honneur de vous remettre un certificat en rgle qui
atteste, avec la signature des principales autorits d'Anvers, que les
deux lions que son excellence feu monseigneur le gouverneur nous avait
donns en paiement, ont eu le malheur de mourir avant d'arriver  bon
port.

--Et le prix de ces deux lions doit vous tre pay. Rien de plus juste,
mon mari m'en avait mme parl.

--Quoi! monsieur votre mari avait eu la bont de vous parler de....

--Oui; j'en ai du moins un souvenir confus, mais je crois me rappeler
cependant qu'il m'a dit un mot de cette affaire.

--Et vous a-t-il dit aussi pour quelle affaire?...

--Non, mais il suffit que vous vous soyez entendus ensemble pour que je
m'empresse de satisfaire aux conditions de votre march. Combien vous
dois-je, messieurs? La somme vous sera compte immdiatement par mon
caissier.

--Une bagatelle, madame. Deux mille francs, voici les conditions
crites.

--C'est bien, messieurs. Ces papiers deviendraient inutiles entre nous;
les deux mille francs vont vous tre pays.

Cette somm tait une partie du prix auquel les malheureux avaient
vendu la pauvre Josphine!

Le capitaine, en entendant sonner les cus qu'on leur comptait par ordre
de leur prtendue dbitrice, se sentit des scrupules et presque des
remords.--C'est elle qui se paie de ses propres mains, se disait-il en
lui-mme. Oh! il vaudrait cent fois mieux pour un honnte homme avoir
fait la traite des ngres!

M. Laurenfuite ne songea qu' faire un reu pour solde de tout compte au
caissier qui venait de lui remettre deux mille francs au lieu de quinze
cents francs dont il tait convenu avec feu le gouverneur dans le cas o
les deux lions, qui se portaient fort bien  Bruxelles, seraient venus 
mourir dans la traverse.

--Maintenant, dit Josphine au capitaine Sautard ds que le subrcargue
eut mis la main sur les espces, il me reste un service  vous demander.

--Lequel, madame, parlez? Il n'y a rien, je le sens, que je ne fasse
pour vous, quand il faudrait me faire corcher tout vif de la tte aux
pieds pour vous tre agrable? Quel service puis-je tre assez heureux
pour vous offrir?

--Celui de me ramener en France sur votre btiment, en France o il me
reste encore un vieux pre et une si bonne mre! Mais vous ne me
ramnerez pas seule....

--Et avec qui donc, sans tre trop curieux?

--Avec les restes de celui  qui je dois tout! avec la cendre du
meilleur, du plus dlicat, du plus gnreux des hommes! avec la cendre
de mon poux!

--Oh! les deux coquins de lions, se dit en lui-mme le capitaine Sautard
en se mordant les lvres de dpit et de remords; comme je vous les
aurais trangls si j'avais pu savoir!... Deux lions, une femme comme
cela!... Ah! monsieur Laurenfuite, nous pouvons bien dire que nous
faisons deux grands sclrats, vous et moi!




II. UN CARACTRE DE MARIN.


Un jeune officier de marine de nos amis tait parvenu, dans les ports de
mer que notre navire frquentait depuis quelques annes,  acqurir la
rputation d'homme  bonnes fortunes, sans que rien d'extraordinaire en
lui justifit compltement  nos yeux les succs qu'il obtenait auprs
de presque toutes les femmes. Sainte-Elie, c'tait le nom de notre
Faublas marin, tait dou d'un caractre aimable, d'assez d'esprit, et
d'une figure qui, quoique un peu commune, pouvait passer pour assez
belle. Mais ces agrmens collectifs, que d'autres possdaient, au reste,
 un plus haut degr que lui, ne nous semblaient pas faits pour lui
valoir  peu prs exclusivement les conqutes qui nous chappaient, et
quelque disposs que nous fussions  lui pardonner en bons camarades les
avantages qu'il obtenait sur nous, quelquefois nous nous sentions ports
 accuser le beau sexe, ou de trop de bienveillance en faveur de notre
confrre, ou d'un peu d'injustice  notre gard. Les triomphes de
Sainte-Elie enfin nous empchaient de dormir, nous autres pauvres
Thmistocles qui rvions aussi des myrtes amoureux, et qui nous
trouvions rduits  glaner sur les traces de notre heureux mule.

Un jour que, seul avec ce conqurant fameux, j'avais amen  dessein la
conversation sur le chapitre des femmes, je me hasardai  demander 
notre vainqueur le moyen qu'il avait employ jusque-l si heureusement
pour soumettre  ses lois les beauts les plus rebelles. En ce temps-l,
comme on sait, le langage mtaphorique tait encore de mode, et ma
question se ressentait un peu, ainsi qu'on le voit, du beau style
classique de l'poque.

Mon ami me rpondit: Autant que je puis te comprendre, tu veux me
demander comment je m'y prends pour obtenir quelques succs auprs des
femmes?

--Oui, lui dis-je; tu as parfaitement devin mon intention.

--Eh bien! je vais t'expliquer ma mthode, et avec d'autant plus de
facilit, que ma manire d'agir avec les belles tient  un systme fond
sur les petites observations que j'ai eu occasion de faire dans le
monde.

Je prtai l'attention la plus vive  la rvlation que se prparait  me
faire Sainte-Elie. C'taient les mystres du tabernacle qu'il allait
dvoiler aux regards tonns d'un nophyte.

Il continua:

--J'ai cru observer, depuis le jour o, pour la premire fois, je me
suis trouv lanc dans ce qu'on appelle la socit, que les femmes en
gnral se laissaient beaucoup moins sduire par les qualits
suprieures qu'elles rencontrent en nous, que par les dehors bizarres
qu'elles remarquent dans quelques-unes des individualits de notre
espce. Le point important pour qui veut fixer un moment la mobilit de
leurs impressions, est de les frapper par quelque chose qu'elles ne
trouvent pas chez tout le monde; et pour y parvenir, il faut faire en
sorte de leur paratre un tre  part, mme au risque quelquefois de
passer pour ridicule. On serait beaucoup plus sr, selon moi, de russir
prs d'elles par un dfaut qui aurait son originalit, que par des
vertus qu'elles seraient rduites  admirer, comme partout on admire des
vertus. Cette amabilit banale que tant de gens possdent  un si haut
degr, n'est pour la plupart du temps  leurs yeux qu'une chose de mise
qu'elles s'attendent  rencontrer chez tous les hommes un peu comme il
faut, comme du linge blanc chez le premier venu qui se prsente dans un
salon. Mais russissez, sans blesser les convenances,  avoir un ton 
vous, une manire d'tre qui vous soit propre, une toilette mme qui se
distingue par sa recherche ou son tranget de la foule des toilettes
ordinaires, vous attirez sur vous non pas le suffrage universel des
femmes, mais, ce qui vaut cent fois mieux, leur curiosit. C'est du
nouveau qu'il faut sans cesse  leur frivolit qui se lasse de tout, et
rien n'est plus irritant pour elles que le dsir qu'elles prouvent de
connatre ce qui les surprend par des points de dissemblance avec tout
ce qu'elles ont vu dj. H! tiens, pour te rendre la comparaison plus
sensible et mon ide plus frappante, je me servirai ici d'un exemple
puis en quelque sorte dans les choses de notre mtier. En
mathmatiques, tu le sais bien, on procde avec les quantits connues 
la recherche de la quantit inconnue. Eh bien! les femmes font, dans la
science usuelle de la vie, la mme chose que nous en algbre; elles ne
se servent des termes de proportion qu'elles connaissent, que pour se
donner le plaisir de deviner, quoi qu'il leur en cote, les hommes
qu'elles se croient intresses  connatre ou  dterminer. Je crois
t'avoir fait comprendre ma pense, n'est-ce pas, et maintenant tu
entends bien ce que je veux dire?

--Oui,  peu prs; va toujours ton train, je t'coute.

--Fort bien! ce petit prambule tait ncessaire pour arriver  ce qui
m'est personnel, et m'y voici. Avec un pareil systme, ou du moins avec
une pareille maxime, tu penses bien que voulant russir dans le monde,
et russir surtout auprs des femmes, j'ai d m'arranger de manire 
m'individualiser au sein de la socit, en adoptant pour ainsi dire....
Comment t'expliquerai-je bien cela?... Ah! m'y voil!... En adoptant en
quelque sorte certains points de rappel qui pussent servir  me faire
distinguer de la foule des jeunes gens que l'on voit paratre et
disparatre dans les salons qu'ils encombrent, sans laisser le plus
souvent dans l'imagination des belles qu'ils courtisent une seule trace
de leur apparition ou de leur passage....

Mon plan a bientt t trac; il n'tait pas au reste fort difficile 
trouver, et l'excution a rpondu  mes esprances, ou mme, si tu le
veux,  ma tmrit.

Je me suis dit d'abord: ma qualit d'officier de marine et les habitudes
que l'on contracte dans l'exercice de notre profession ne sont plus un
moyen de se faire remarquer, aujourd'hui surtout qu'on ne croit plus aux
marins de comdie, et que tous nos confrres s'avisent d'tre les plus
aimables petits-matres du beau monde. Mais ce titre d'officier de
marine, ai-je pens, peut me servir du moins  faire contraste avec le
ton que je veux me donner et les petits talens que je prtends acqurir.
Puisqu'il faut du nouveau ou tout au moins du bizarre pour marquer sa
place dans la multitude des gens distingus, nous ferons du bizarre; et
j'en ai fait, sans me flatter, en assez grande quantit pour mon usage
particulier.

--Et comment cela?

--Tu vas le savoir. J'ai d'abord commenc par apprendre  pincer
trs-bien de la harpe.

--Et l'on peut dire mme que tu as fort bien russi dans cette tentative
trange pour ta position.

--trange, pardieu! je le crois bien! Un mule de Jean-Bart et de
Tourville arrondissant un bras nerveux sur un instrument qui n'est fait
que pour les jolies femmes!

Tous mes collgues se mettaient avec une recherche de bergers
d'opra-comique et une rgularit presque mathmatique. Moi je me suis
appliqu  me mettre avec luxe, mais en laissant rgner dans ma toilette
un abandon apparent qui cachait toute ma coquetterie.

Mes amis ou mes rivaux s'attachaient surtout  courtiser avec la
persvrance la plus exemplaire sans doute, mais quelquefois aussi la
plus cruelle, les beauts les plus remarquables. Moi je m'appliquais 
ddaigner les femmes qui attiraient  elles l'universalit des hommages.
Les Arianes abandonnes m'allaient mieux; avec elles je me trouvais une
surabondance d'amabilit et de gat que je feignais de perdre ds que
j'tais pri de faire danser ou chanter une beaut en renom, et quelques
jolies boudeuses, piques au jeu, ne tardrent pas  me ddommager de la
contrainte que je m'tais volontairement impose en les fuyant, pour
m'en rapprocher plus tard avec plus de certitude et de profit.

--Oui, je me rappelle fort bien, en effet, que quelques-unes d'entre
elles t'ont ddommag assez passablement  nos dpens, nous autres
pauvres adorateurs de bonne foi, si humblement dvous aux caprices de
ce sexe injuste!

--Eh bien! que dirais-tu si je t'affirmais que pour conserver mes
conqutes, il m'en a toujours moins cot mme que pour les faire?

--Je dirais, ma foi, que tu es un bien heureux coquin, et que tu as 
trop bon march ce que les autres n'obtiennent quelquefois pas au prix
des soins les plus assidus et mme des plus grands sacrifices.

--Mon moyen pour attacher mes matresses au joug que par surprise ou
autrement je leur avais impos, a toujours aussi t fond sur le
systme dont je t'ai dj parl. Leur fidlit n'tait que la
consquence rigoureuse et invitable du principe que je m'tais pos. La
bizarrerie de mes procds avec ce que tu appelleras peut-tre mes
victimes, galait au moins la singularit des manires que j'affecte
encore dans le monde et auprs du sexe. Je vais t'expliquer encore
cette ide, qui a, je le vois bien, besoin de quelque dveloppement pour
tre entirement comprise.

Quand je recevais, par exemple, mystrieusement dans ma chambre une de
mes conqutes, et cela, soit dit ici sans fatuit, m'est arriv plus
d'une fois, ne va pas t'imaginer qu'elle me voyait lui prodiguer toutes
ces attentions fades et ces soins minutieusement accablans dont la
plupart des hommes  bonnes fortune obsdent les femmes qu'ils ont dj
victimes. Loin de l; je commenais par me mettre  mon aise avec elle,
comme si j'avais t  bord. Une chemise bleue ou rouge, sur laquelle se
croisaient de riches bretelles; une cravate noire, ngligemment retenue
par un diamant de prix, et quelquefois un chapeau cir pos de ct sur
une chevelure assez passablement soigne, composaient presque toujours
ma toilette de rendez-vous. Je me mettais  mon piano ou je prenais une
harpe, comme par boutade, et quand je ne fumais pas un cigare en faisant
gmir un harmonieux instrument sous mes doigts capricieux, je chantais,
avec l'accent que tu me connais, une romance des plus tendres ou une
ariette des plus vives. Cette bigarrure d'habitudes un peu communes et
de manires distingues, ce ton moiti marin et moiti petit-matre,
tonnaient d'abord un peu mes nouvelles matresses; mais j'avais bien
soin, pour ne pas trop les effrayer, de temprer toujours un propos
leste ou un geste trop brusque par un compliment fin et dlicat, ou par
quelque attention galante qui laissait voir  travers ma familiarit
d'emprunt le fond de l'homme comme il faut. Enfin, te le dirai-je, les
plus scrupuleuses beauts finissaient, non-seulement par se faire  la
singularit du ton que je prenais avec elles, mais encore par trouver
piquant l'assemblage des manires disparates qu'elles rencontraient en
moi, enfant indfinissable de l'art et de la mer; et ce systme m'a
toujours si bien russi jusqu' prsent, que sur dix  douze jolies
femmes dont je suis parvenu  obtenir les bonnes grces, pas une, je
puis le dire, ne m'a quitt la premire. Je leur ai pargn  toutes
l'avantage et la gloire de l'initiative, car c'est toujours ton
serviteur qui les a prvenues en fait d'inconstance, ce qui te prouve
videmment que j'ai su conserver tant que j'ai voulu les conqutes que,
grce  ma bizarre mthode, j'tais parvenu  faire dans la socit.

Voil, mon cher ami, par quels moyens merveilleux et par quel heureux
secret j'ai remport ces triomphes qui vous surprennent tous, et qui
m'ont fait jusqu'ici tant d'envieux sans m'exposer toutefois au danger
de rencontrer beaucoup d'imitateurs, car j'ai trouv dans la carrire
que je me suis ouverte bien plus de jaloux que de rivaux redoutables.
Je viens de dposer dans tes mains le talisman avec lequel j'ai vol de
succs en succs. Tu connais maintenant ma recette; elle n'est pas plus
difficile que cela, et tu peux en user. Tout ce que je rclame de toi,
c'est le silence le plus absolu sur la confidence que tu as reue de mon
amiti. Je ne redoute nullement,  Dieu ne plaise! le _servum pecus_ des
imitateurs, mais je crains plus que tu ne peux te l'imaginer le ridicule
qu'une indiscrtion pourrait faire tomber sur moi, et c'est pour
l'viter que je te prie en grce de ne rien dire  mes camarades de ce
que j'appelle le systme dont j'ai l'honneur d'tre l'inventeur unique.

Je promis  Sainte-Elie la discrtion la plus inviolable, et aprs que
je lui eus donn ma parole d'honneur et qu'il l'eut reue en me serrant
la main, nous nous gaymes tous deux sur le compte de quelques-unes
des beauts qu'il avait eu le talent de soumettre  sa puissance par
l'habilet de sa tactique.

Nous nous trouvions alors en relche dans la rade de Rochefort. Les
officiers de notre division faisaient les dlices de la socit du pays.
Deux ou trois fois par semaine les familles les plus aises nous
runissaient dans des soires brillantes ou des bals du meilleur got.
Pour peu qu'on et de la voix ou quelque agilit dans les jarrets, il
fallait sans cesse chanter ou danser. C'tait presque  n'y pas tenir,
et la plupart des jeunes gens de l'escadre se seraient plaints
volontiers de tout ce qu'on exigeait d'eux dans ces ftes dont ils
taient les hros, mais qui se succdaient peut-tre avec trop de
rapidit. Le seul Sainte-Elie, toujours fidle au systme dont il
m'avait rvl les moyens et le but, se faisait remarquer par sa rserve
et par le peu d'empressement qu'il mettait  rechercher les plaisirs
dont nous commencions  tre rassasis. Quand il daignait paratre au
milieu de nous, il semblait ne se montrer que pour prendre en piti les
peines que nous nous donnions pour nous rendre agrables aux beauts qui
composaient nos runions.

La rputation de talent et d'amabilit qui l'avait prcd dans le beau
monde de Rochefort avait d'abord fix sur lui l'attention de nos htes;
mais, rebelle  toutes les avances inutiles qu'on avait cru devoir faire
auprs de lui pour l'engager  chanter ou  accompagner nos belles
virtuoses, il avait fini par passer aux yeux des jeunes femmes et de nos
petites demoiselles pour un original qui attachait un trop haut prix
aux agrmens qu'on lui supposait. A la froideur calcule de son ton, on
avait rpondu par une rserve excessive et on l'avait  peu prs oubli.
Il ne demandait pas mieux.

Parmi les plus jolies personnes qui embellissaient nos soires, tous
nous avions remarqu une jeune et piquante hritire qui jusque-l
passait pour avoir repouss les hommages empresss de cent adorateurs.
Mlle Darmois joignait aux avantages de la beaut, la grce et les talens
qui, dans le monde mme le plus frivole, sont presque toujours prfrs
 l'clat des dons extrieurs. Mais sa rputation d'insensibilit et le
ton glacial de ses manires un peu svres avaient bientt suffi pour
loigner d'elle les vainqueurs qui s'taient d'abord promis la gloire
d'une conqute difficile, et cette autre _belle Arsne_, aprs avoir
fait natre autour d'elle une foule de tmraires prtentions, tait
reste matresse de sa libert et du trne sur lequel elle paraissait
vouloir rgner seule.

Je ne prvois pas trop aujourd'hui jusqu'o cette belle personne aurait
pouss l'indiffrence qu'elle semblait prouver pour tout engagement
tendre ou srieux, sans un petit incident qu'il est ncessaire de
rappeler pour arriver  la fin de mon histoire.

Un duo avec accompagnement oblig de harpe et de violon nous arriva de
Paris. Ce fut la nouvelle importante du jour. Le duo tait charmant et
l'accompagnement peu facile. On chercha d'abord qui pourrait chanter et
surtout qui pourrait l'accompagner. Tous les yeux se portrent sur Mlle
Darmois, qui avait une voix ravissante, et sur un grand jeune homme sec
et froid qui n'tait pas trop mauvais musicien. Un violon fut de suite
trouv, car on en trouve malheureusement partout;... on chercha ensuite
une harpiste, et on chercha vainement.... Nous nommmes alors
Sainte-Elie, qui, aprs s'tre fait prier un peu, accepta enfin le rle
d'accompagnateur.

Pendant deux semaines le chanteur et le violon tudirent, rptrent et
macrrent le malheureux duo. Le ddaigneux Sainte-Elie ne se rendit
qu' la dernire rptition et se contenta d'indiquer seulement sur sa
harpe les notes essentielles, sans se donner la peine de faire connatre
son jeu et sa manire. Mlle Darmois parut un peu pique du sans-faon de
notre musicien. Celui-ci ne demandait pas mieux.

Le grand jour marqu pour l'excution du duo arriva. La foule s'y porta
de bonne heure comme pour une premire reprsentation. Sainte-Elie ne
parut qu'aprs tous les autres et se fit mme un peu attendre, avec
beaucoup d'impatience et de dpit par la chanteuse et le chanteur qu'il
devait accompagner. Enfin il daigna pourtant s'avancer sur l'estrade
qu'on avait prpare dans le salon pour les quatre acteurs de cette
petite scne de socit. Tous les yeux se portrent sur notre harpiste.
Sa mise tait riche, mais peu recherche; un habit bleu fort bien fait,
mais avec des boutons brillans, une cravate noire, un pantalon de
couleur et des bottes au lieu d'escarpins. On critiqua l'lgance
nglige de cette toilette, en remarquant que celui qui la portait tait
un fort beau brun. Les dames, en faveur de cet avantage, parurent
excuser un peu la vulgarit de sa mise. Mlle Darmois, son cahier de
musique  la main, restait froide et silencieuse.

Sainte-Elie prend sa harpe avec assez d'indiffrence. Il l'accorde en
amateur trs-exerc. Ses mains sont assez belles pour un marin. Elles
sont surtout vives, agiles et souples. Les dames remarquent encore cet
avantage-l, et on aurait dj pardonn  notre enseigne de vaisseau
plus que son ton sans gne et sa cravate noire. Je crois mme qu'il
aurait pu se montrer impunment impertinent. Les femmes ont quelquefois
une indulgence si inpuisable!

Le duo commence: la belle voix de Mlle Darmois s'lve, pure, mais un
peu tremblante. Le violon gmit; la harpe rsonne, harmonieuse et
brillante comme la voix charmante qu'elle accompagne. Le jeune homme
grand et sec, qui doit chanter, fait de son mieux et donne tant qu'il
peut du gosier: on n'y fait pas seulement attention. Toutes les mes,
tous les yeux sont pour la belle chanteuse et pour l'heureux
Sainte-Elie. Jamais, s'crie-t-on, Olinda n'a chant d'une manire aussi
ravissante. Jamais, disons-nous, notre camarade n'a accompagn personne
aussi dlicieusement. C'est de l'inspiration, du dlire musical. Tout le
monde est enchant, transport. On tressaille, on frmit, on trpigne,
et le magique duo s'achve au milieu d'une masse d'applaudissemens
frntiques.

Mlle Darmois regagne sa place, toute mue, toute rouge, toute confuse de
son succs, sans que Sainte-Elie lui ait adress ses flicitations.
C'est le grand sec qui la reconduit, en recueillant pour elle et en
s'adjoignant un peu pour lui tous les complimens dont on accable notre
jolie virtuose.

Le harpiste est aussi bientt entour d'une foule d'admirateurs, mais il
reoit les loges qu'on lui prodigue avec une froide politesse qui lui
pargne au moins les deux tiers des importunits que tout autre  sa
place aurait eues  subir  l'occasion de son talent. Il ne daigne
recevoir que les flicitations de ses amis. Moi, qui en raison de notre
intimit aurais pu me dispenser de lui prsenter mes hommages, je
m'avance pour lui donner affectueusement une poigne de main. Mais
l'artiste triomphant prvient mon geste: il me prend et me serre le bras
avec force, et il se contente de me dire  l'oreille en disparaissant 
tous les yeux:

--Laisse porter la mare qui porte au vent!

Ces seuls mots, prononcs avec l'nergie significative que pouvait leur
donner un esprit pntr de la conscience de sa force, venaient de me
rvler tout un plan et tout un systme de sduction.... O grand homme!
m'criai-je accabl du sentiment de mon infriorit.

Aprs le brusque dpart de Sainte-Elie, Mlle Darmois, sur qui, par un
secret instinct d'amiti, je portais souvent les yeux pour le compte de
mon ami absent, me parut avoir l'air rveur. La harpe de mon collgue
tait reste l, mais inanime, mais muette, et je crus m'apercevoir que
de temps  autre la pauvre jeune personne jetait plus volontiers ses
regards pensifs sur cette harpe que sur tout le reste de la socit. On
lui demanda des contredanses qu'elle refusa avec distraction. On alla
jusqu' lui proposer une valse, et elle se retira avec sa famille.

Quelques jours se passrent sans qu'on revt notre camarade dans les
salons de Rochefort. Mais le perfide venait de marquer sa trace trop
profondment dans le cercle de nos connaissances, pour qu'on pt oublier
si tt son souvenir.

Il reparut enfin, le sournois, mais avec toute sa gloire capitale,
augmente mme des intrts qu'il avait laiss s'accumuler pendant son
absence calcule. Nos frivoles socits, qu'on dit si oublieuses, sont
cependant faites ainsi. Quelquefois elles paient avec usure aux absens
mmes tout le plaisir qu'elles en ont reu. Le tout est de savoir
marquer son passage dans le monde pour retrouver, quand on y revient,
une rputation toute faite, et cent fois mieux faite que si soi-mme on
y avait mis les mains.

Cette fois, le ddaigneux Sainte-Elie tait par comme pour danser. Il
ne dansa cependant pas; mais vers la fin du bal, il alla avec beaucoup
de grce, mais toutefois avec sa froide politesse, demander une valse 
Mlle Darmois, qui, avec non moins de froideur que son cavalier, lui
accorda, au grand tonnement des observateurs, la faveur qu'il venait de
solliciter.

J'ai vu, dans ma vie, bon nombre de gens tournoyer deux  deux de bien
des manires en rasant, au son d'un violon, les lambris d'un
appartement, mais je ne me souviens pas d'avoir vu une valse aussi
singulire que le fut celle de mon ami et de Mlle Darmois. L'un pivotait
raide comme un piquet, et l'autre suivait inanime le mouvement de
rotation de son cavalier qui semblait, en attachant ses deux grands yeux
sur elle, la soumettre  une influence satanique. La valse dmoniaque de
Mphistophls m'a seule rappel un peu celle que Sainte-Elie fit faire
 la belle Olinda.

Mais ce fut surtout quand notre valseur reconduisit sa dame  sa place,
qu'il me sembla le plus tonnant. Il la ramena sur son sige,  peu prs
comme une victime qu'il aurait soumise  un charme surnaturel, et puis
aprs l'avoir rendue toute bouleverse  sa mre qui se disposait  lui
jeter un chle sur ses blanches paules, il sortit enivr du triomphe
infernal qu'il croyait avoir remport.

Je n'eus cette fois encore que le temps de lui demander s'il tait
content de sa soire, et il me rpondit, avec un ton que je ne lui avais
pas encore trouv: Cette femme est  moi depuis plus d'une heure.

Malgr la haute opinion que je commenais  avoir de la capacit de mon
collgue en fait de sduction, et malgr toute la confiance qu'il
paraissait mettre lui-mme dans l'infaillibilit de son systme, je
restai long-temps sans remarquer les progrs qu'il disait avoir faits
sur le coeur de celle qu'il avait rsolu d'attacher  son char. Ce qu'il
avait la bont d'appeler mon incrdulit semblait l'amuser beaucoup.

Un jour il vint  moi avec un air de satisfaction et de mystre. Il me
parut rempli de contentement de lui-mme. Rien n'tait plus naturel.

--coute bien, me dit-il; j'ai lu quelque part qu'un amoureux espagnol
mit le feu au logis de sa matresse pour se donner le plaisir ou le
mrite de la sauver des flammes. J'ai dress un plan assez raisonnable
sur l'ide de cet acte de folie. Ce n'est cependant pas par le feu que
je prtends russir auprs de Mlle Darmois....

--Je le crois pardieu bien! Il ne te manquerait plus que de vouloir la
brler toute vive!

--C'est par l'eau que je prtends exciter au plus haut degr la
sensibilit qu'elle s'efforce de me cacher sous son air de froideur.

--Par l'eau! Je m'explique bien la folie de l'amant espagnol, mais je ne
comprends nullement ton projet.

--Je vais te l'expliquer en deux mots.

Nous devons, sous peu de jours, faire avec ces dames une partie de mer
 l'le d'Aix. C'est moi qui ai arrang tout cela, et en ma qualit de
grand ordonnateur de la fte, je t'ai dsign pour gouverner un des
canots de la frgate. Mlle Darmois fera partie de la cargaison de femmes
que je te destine.

Nous ne partirons qu'avec bonne brise et nous louvoierons sur les ctes
de l'le,  peu de distance de terre.

--Fort bien, nous louvoierons, je ne demande pas mieux. Et aprs?

--Aprs? Tu vas savoir, parce que j'exige de ton amiti, l'tendue de la
confiance que j'ai place en toi. C'est le secret de ma vie que je vais
dposer dans ton sein. Il faut qu'en louvoyant tu fasses en sorte de
chavirer ton embarcation.

--Chavirer mon embarcation avec ces dames, avec Mlle Darmois? Et
pourquoi cela, s'il vous plat?

--Pour me fournir l'occasion de sauver, sans pril pour elle et pour
moi, la beaut que j'aime, car tu auras soin de ne faire cabaner ton
canot que sur une partie de la cte o tout le monde pourra avoir pied,
et l-dessus je m'en rapporte pleinement  ton exprience consomme et 
ta prudence reconnue.

--Grand merci de ta corve! Pourquoi, puisque tu as tant envie de faire
prendre un bain  Mlle Darmois, ne pas la faire s'embarquer dans ton
canot et te charger toi-mme de la feinte maladresse que tu veux mettre
sur mon compte?

--Que tu es peu prvoyant, mon bon ami, et que tu saisis mal l'ensemble
du plan que je viens de te confier? En faisant chavirer ton embarcation,
tu risqueras d'attacher, il est vrai,  cet vnement une ide de
maladresse ou d'imprudence qui te nuirait peut-tre dans l'esprit de
Mlle Darmois si tu lui faisais la cour. Mais que t'importe cela,  toi?
il ne peut en rsulter rien de contrariant pour tes projets. Au lieu
que si je me chargeais de cette iniquit, je serais perdu  tout jamais,
et il faudrait renoncer  toutes mes esprances. Or, n'est-il pas plus
simple que tu te charges, par amiti pour moi, de tous les reproches,
s'il y en a  recevoir, et que je recueille tout le mrite du plus beau
et du plus noble dvoment? Si j'tais  ta place et que tu fusses  la
mienne, je n'hsiterais pas  faire chavirer une frgate, pour peu que
ce sacrifice pt contribuer  ton bonheur. Consens-tu  me rendre le
service que je rclame de ton amiti?

--Je te suis sans doute on ne peut pas plus dvou, et s'il ne fallait
que m'exposer seul pour ton bonheur, tu ne doutes pas, je pense, du zle
avec lequel j'agirais. Mais ce que tu me proposes l demande rflexion,
et j'y penserai ayant de me dcider.

--Oh! alors mon affaire est en bon train, car chez toi la rflexion ne
fait que fortifier les bons penchans du coeur. Mais surtout, puisqu'il
te faut le temps de la mditation, tche de ne penser  mon projet que
seul et avec le plus grand mystre; car, ainsi que je te l'ai dit, c'est
le secret de ma vie que je t'ai livr.

Je promis  Sainte-Elie une discrtion inviolable. Je rflchis une
bonne demi-journe, et je consentis  tout.

Nos dames et nos amis de Rochefort se rendirent  l'le d'Aix pour la
partie de canots qu'avait prpare de longue main notre collgue
Sainte-Elie. Trois des embarcations de notre frgate se trouvrent
lgamment disposes  recevoir tous nos htes, partags en trois
escouades entre les officiers du bord qui devaient commander et
gouverner la petite division. Sainte-Elie montait le grand canot, le
plus solide de tous; un de nos confrres le canot major, et moi le canot
du commandant, la plus jolie, mais aussi la plus lgre de ces
embarcations.

Par l'effet d'un hasard qu'avait eu soin d'arranger l'ordonnateur de la
fte nautique, Mlle Darmois me tomba en partage en qualit de passagre,
et notre joyeuse socit eut l'air de s'gayer malignement sur le compte
de Sainte-Elie, que le sort semblait avoir voulu sparer momentanment
de l'objet de sa pense. Notre socit tait loin de se douter de la
destine que mon complice et moi rservions  la beaut qui venait de
m'tre confie.

Trois autres dames et autant d'hommes accompagnrent Mlle Darmois dans
le canot, o elle ne s'embarqua qu'avec une certaine hsitation. Pauvre
jeune personne qui semblait pressentir le mauvais tour que nous lui
prparions si froidement!... Pour moi, je l'avouerai, malgr tout le
dvoment de mon amiti pour Sainte-Elie, j'prouvai presque des remords
en voyant la navet avec laquelle la jolie Olinda se confiait  moi sur
ces flots qui paraissaient lui inspirer une crainte assez naturelle. Je
sentis que c'tait un grand sacrifice que j'allais faire  mon ami, si
la brise venait  _frachir_ assez pour que je pusse faire chavirer
l'embarcation. Mais joignant le scrupule  une coupable intention, je me
promis bien de ne tenter mon mauvais coup que dans un endroit o il n'y
aurait aucun danger  courir pour personne.

Mon lger canot, mont de sept passagers et de huit bons et robustes
matelots du bord, n'tait pas trop mal charg dans les hauts.
Sainte-Elie avait eu soin de le lester trs-peu dans les fonds, afin de
me donner plus de facilit pour le faire _cabaner_ en temps et lieu.
Nos perfides dispositions, comme on le voit, taient prises  merveille.

A cinq heures du matin nous partmes tous gament avec notre escadrille.
L'air tait frais et pur, le ciel doux et serein. Le soleil caressait de
ses jaunes rayons la surface fumeuse de l'onde transparente. Nos
passagres taient ravies; elles chantaient en choeur des refrains
charmans, que les chos sonores du rivage que nous _longions_ rptaient
d'une grotte  l'autre. Rien ne manquait  nos dsirs, si ce n'est la
brise qui ne s'levait pas.

Aprs avoir ram une heure pour chercher sur la cte de l'le une anse
o nous pussions donner un coup de seine, nous dcouvrmes une petite
crique qui nous parut devoir tre poissonneuse. Nous abordmes dans
cette partie: nos filets furent jets en demi-cercle  la mer, et
bientt nous emes la joie de pcher quelques merlans et quelques
mulets, qui, des jolies mains de nos dames, glissrent dans les poles
que l'on avait dj chauffes sur le feu de notre bivouac.

Les djeners improviss de cette manire sont presque toujours
dtestables, mais on les trouve toujours dlicieux. C'est une chose si
capricieuse et si bizarre que notre apptit!

Le djener fait, nous plions bagage. On s'embarque dans les canots, que
la houle balance mollement et que le clapottement de la mer vient
parfois heurter. La brise du large s'est forme, pendant notre halte de
pcheurs, dans la petite anse. Vite nous appareillons.

Sainte-Elie, avant de se rembarquer dans son grand canot, a pass prs
de moi et m'a dit  voix basse:

--Le temps est beau pour notre mauvais coup; mais comme ils viennent de
djener, il faut louvoyer pendant une heure, pour qu'ils aient le temps
de faire la digestion avant de prendre leur bain.

Touchante prcaution hyginique! Mon ami prvoyait tout avec la plus
admirable sagacit. Je n'en ai plus trouv de son espce.

Nous louvoyons donc, et  mesure que nous courons des bordes, le vent
_frachit_. Je continue  porter toutes voiles dehors. Personne n'a le
mal de mer  bord; mais tous mes passagers, en voyant de temps  autre
le bord de dessous le vent raser l'eau bouillonnante avec la rapidit de
la foudre, commencent  avoir peur. Mlle Darmois, la main appuye sur le
rebord de l'embarcation, ne me dissimule plus ses craintes; elle me
supplie de la ramener  terre, en faisant  chaque lame qui nous secoue
un bond qu'elle accompagne d'un cri de frayeur. Trop galant pour
refuser la grce qu'elle implore, je _laisse arriver_ sur l'le d'Aix,
dans un endroit o j'ai remarqu un joli sable que recouvrent tout au
plus deux pieds et demi  trois pieds d'eau. Sainte-Elie, qui observe
attentivement ma manoeuvre, me suit  deux longueurs de canot. Nous
filons tous deux avec vitesse et toutes voiles dehors; puis, lorsque je
me crois  peu prs sr de mon affaire, je reviens au vent comme pour
viter un rocher que je dis avoir soudainement aperu. J'ordonne de
border les voiles  plat. La brise que nous recevons au plus prs a
augment. L'homme plac  l'coute de misaine, et qui n'a qu' filer
cette coute pour soulager l'embarcation, me regarde comme pour me
demander s'il faut filer. Je lui fais signe de tenir bon. Une petite
rafale nous tombe en ce moment  bord: on ne pouvait dsirer mieux. Mon
canot se couche sous l'effort de la rise; la mer embarque par dessous
le vent; un cri d'effroi part; mes passagers tombent ou plutt sautent 
l'eau. Ils se dbattent et barbottent comme des gens qui se noient.
Sainte-Elie, qui a guett le moment favorable de se dvouer, s'est
lanc dans les flots, et nageant comme un marsouin, il arrive pour
saisir Mlle Darmois et l'arracher, au prix de ses jours, au pril d'une
mort certaine, qu'elle ne court pas. Mais au moment o le courageux
amant va pour s'emparer de sa matresse, celle-ci a trouv pied sur le
fond, et, debout sur le sable, semble recouvrer, avec la certitude
d'tre sauve, le calme qu'elle avait perdu depuis le dpart. Les autres
passagers et passagres en ont fait autant que Mlle Darmois, et le
pauvre Sainte-Elie, oblig de prendre aussi pied sur le sable, n'arrive
tout juste que pour offrir sa main  ces dames, qu'il reconduit  terre
toutes mouilles, et encore un peu effrayes du danger qu'elles croient
avoir couru.

Pour moi, tristement occup avec mes canotiers  vider mon embarcation 
moiti remplie d'eau, je ne revins  terre que pour recevoir les
reproches de tout le monde sur ce qu'on appelait mon imprudence, et
l'expression des regrets de Sainte-Elie sur ce qu'il nommait mon peu
d'adresse.

Quant  lui, toujours suprieur aux circonstances, et, ce qui est encore
bien plus difficile, toujours suprieur au ridicule, il eut l'esprit de
faire rpter dans tout Rochefort qu'il avait brav les plus grands
dangers pour sauver Mlle Darmois, qui n'en avait couru aucun. Une telle
aventure prouvait trop bien l'amour du jeune officier pour la riche
hritire, et un tel dvoment mritait une trop belle rcompense, pour
que la fire Mlle Darmois ne se montrt pas favorablement dispose 
accueillir les voeux d'un homme que l'opinion publique trouvait si
digne de devenir son poux.

Les deux amans se marirent un mois juste aprs mon coup de maladresse.
Je fus invit de la noce par mon ami, qui, satisfait de possder une
jolie femme et une grande fortune, prit le trs-sage parti de ne plus
naviguer.

Long-temps aprs avoir quitt les jeunes poux dont j'avais si
obscurment contribu  faire le bonheur, je dbarquai  Rochefort,  la
suite d'un grand voyage. Un de mes premiers soins en revoyant les lieux
encore remplis des souvenirs que j'y avais attachs en me dvouant pour
mon ami, fut de m'informer du sort de mon cher et ancien collgue.

Les habitus du lieu me rpondirent: M. de Sainte-Elie! Il se porte
toujours bien. Il est maire de...,  quatre lieues d'ici. C'est lui qui
a fait btir presque tout l'endroit. On dit qu'il a doubl sa fortune en
faisant construire des glises dans trois ou quatre communes voisines.

--Bah! vous plaisantez! m'criai-je. Est-ce qu'il irait  la messe 
prsent?

--Mais sans doute qu'il y va par spculation, et pour faire valoir sa
marchandise.

--La chose est singulire, et je rirais ma foi de bien bon coeur de le
voir dvot, et qui pis est encore, maire de campagne....

--Ma foi! si vous tenez tant  le voir dvot et maire, vous pouvez tout
en chassant vous donner ce double plaisir-l. Le pays abonde en gibier,
et il n'y a qu'une promenade d'ici ....

Ds le lendemain je pris un fusil et une carnassire, et suivi de mon
pagneul, j'allai en voisin rendre une visite  mon ami Sainte-Elie, que
je voulais surprendre agrablement en me prsentant  lui sans faon,
aprs trois ou quatre annes d'absence.

Je rencontrai bientt, non loin d'un village et de quelques difices
nouvellement btis, un homme coiff d'un large chapeau en paille, vtu 
la lgre, et paraissant donner des ordres  quelques tailleurs de
pierre rpandus  et l sur un terrain couvert de chaux et d'ardoises.

Au moment o je me disposais  demander la route que je devais suivre
pour me rendre au village de..., l'individu au chapeau de paille lve la
tte, et me montre la figure de mon ami Sainte-Elie lui-mme....

--Et comment va? me dit-il avec assez de bienveillance avant que
l'tonnement que j'prouvais me permt de lui adresser un mot....

Je lui sautai d'abord au cou, et il m'embrassa d'un assez bon coeur.
Puis me prenant la main, il me dit: Je vous aurais  peine reconnu  la
figure, sans votre son de voix qui est toujours rest le mme.

--Ah a! lui dis-je, il me semble, mon ami, qu'anciennement nous nous
tutoyions?

--Ah! c'est vrai, me rpondit-il.... C'est que depuis le temps!...

--Oui, le temps de nos folies, n'est-ce pas? Te rappelles-tu notre
embarcation chavirant sentimentalement pour t'offrir l'occasion de
sauver ta femme, qui, aprs le naufrage, n'avait de l'eau que jusqu' la
ceinture tout au plus?

--Oui, oui! je me rappelle tout cela, et mille autres sottises de ce
genre.... Et maintenant que faites-vous, ou plutt que fais-tu?

--Je navigue toujours pour mes pchs et la gloire du pavillon franais.
Et toi, te voil riche et considr, poux et pre, magistrat et gros
propritaire. Qui aurait dit cela quand tu te mettais des chemises
bleues pour intresser les belles que tu attirais aux accords de ton
suborneur de piano? Et en touches-tu toujours?...

--Oui..., oui... quelquefois... pour me distraire.... Matre Languy,
voici une poutrelle que je vous avais dit de faire transporter sous le
hangar pour la faire mieux quarrir du bout.

--Et ta jeune et intressante pouse, comment est-elle? Il me tarde de
lui prsenter les hommages du plus ancien ami de son mari....

--Dans ce moment-ci, je te dirai qu'elle souffre un peu, et qu'elle
n'est gure en tat de.... Voil encore, matre Languy, une pile
d'ardoises qu'il aurait fallu faire ranger au pied du pignon de la
crche.

--Ah! tu crains que ta femme ne puisse me recevoir? Diable! c'est
fcheux, moi qui arrivais en toute hte pour....

--Oui, comme je te l'ai dit, elle est assez gravement indispose; mais
pour peu cependant que tu y tiennes, je me ferai un vrai plaisir de....

--Non, non, mon bon ami Sainte-Elie.... J'y tenais en arrivant ici; mais
 prsent j'y tiens beaucoup moins.... Je vais continuer ma promenade,
pour te laisser tout entier aux travaux importans qui sollicitent toute
ton attention.... Mon chien m'attend, et je te quitte en te souhaitant
la continuation de toutes tes prosprits.

--Mais que veux-tu dire? Pourquoi partir lorsque tu arrives  peine, et
qu'il y a si long-temps que nous ne nous sommes vus? Reste donc, je t'en
prie....

--Non, monsieur, je ne reste pas, et je pars  l'instant mme!

--Comment! de vrais et bons amis comme nous.... Est-ce que tu serais
fch, par hasard?

--Fch, non; ce n'est pas le mot.

--Mais qu'as-tu donc enfin, mon bon ami?

A ce mot de bon ami, je sifflai mon pagneul, qui vint  moi avec la
rapidit de l'clair, en me caressant avec plus de vivacit qu'il ne
l'avait jamais fait.... Je rendis  ce pauvre animal toutes les caresses
qu'il me prodiguait, comme pour me venger de l'accueil que je venais de
recevoir de mon ancien intime. Je m'loignai prcipitamment avec mon
chien, sans daigner rpondre  toutes les peines que se donnait M. de
Sainte-Elie pour me retenir....

Oh! combien j'aurais craint de perdre mon pauvre pagneul! C'tait a un
vritable ami!

Je viens de retracer un caractre de marin que je n'ai rencontr qu'une
seule fois dans ma vie.




III. TOUTES-NATIONS, ou LE PETIT FORBAN.

Historiette de mer.


Un capitaine de navire du commerce m'a racont l'aventure qu'on va lire.

Je sortais avec un bon vent d'est du port du Hvre, charg de quelques
centaines de ballots de marchandises destins pour la Guadeloupe. Les
gendarmes et les douaniers, gens que l'on quitte les derniers et que
l'on revoit toujours les premiers, m'avaient fait l'honneur de
s'assurer,  mon dpart, que je n'avais strictement  bord que la
quantit des marchandises dclares, et le nombre fort exact des hommes
de mon quipage. Mon rle et mon manifeste m'avaient t remis fort en
rgle aprs cette dernire inspection, et les agens du fisc et de la
force publique m'avaient dit: Adieu capitaine, bon voyage. Politesse
d'usage  laquelle je m'tais permis de rpondre, toujours selon l'usage
aussi: _Que le diable vous emporte!_ Voeu ternel des capitaines, que le
diable n'a pas encore daign exaucer.

La brise nous favorisa assez pour qu'en deux jours nous nous
trouvassions hors de la Manche, c'est--dire hors de ce prilleux
cul-de-sac maritime que forment les ctes escarpes de l'Angleterre en
se rapprochant des ctes dangereuses de la Bretagne et de la Normandie.

Une fois libre de ces inquitudes trop naturelles qu'inspire toujours 
tous les capitaines la vue des terres et des cueils dont on veut
s'loigner, j'ordonnai  mon matre d'quipage de visiter soigneusement
la cale pour s'assurer de la parfaite stabilit de notre cargaison.
Quelques forts coups de roulis essuys en courant vent arrire m'avaient
fait craindre que notre arrimage, excut un peu  la hte, n'et
prouv quelques vicissitudes depuis notre dpart.

Matre Boissauveur, aprs une heure d'examen, sans doute fort
consciencieux, montra enfin au grand panneau sa physionomie toute
mditative, sur laquelle je crus apercevoir une lgre teinte d'ironie
et d'inquitude. Une sueur abondante, qui m'attestait toute la peine
qu'il s'tait donne dans sa longue inspection, ruisselait sur son
visage tant soit peu bronz au soleil. Aprs avoir pass avec
complaisance ses larges mains goudronnes sur son front pensif et
gluant, il vint  moi pour me rendre compte des rsultats de sa mission.

Sa contenance tait embarrasse, je m'attendais aux circonlocutions dont
il avait soin d'allonger et de revtir sa conversation toujours
mtaphorique; je jugeai  propos de provoquer en ces termes la rponse
qu'il se disposait  me faire:

--Eh bien! matre Boissauveur, avez-vous trouv tout en bon tat dans la
cale?

--Oui, capitaine; pour ce qui est de la marchandise, on peut dire que
tout est parfaitement  son poste, et rien de ce que j'ai arrim
moi-mme n'a eu la _chose_ de bouger.

--Vous avez eu bien soin sans doute de vous assurer que les barriques
poses sur le lest n'avaient pas coul, n'est-ce pas?

--Rien, comme je me suis fait l'honneur de vous le _rciter_, n'a
souffert le moindrement du monde. J'ai t jusqu' compter les petits
barils qui sont sur l'avant, et aucune des pices composant
machinalement la cargaison ne manque  l'appel, Dieu merci! Le
chargement finalement n'a pas diminu... au contraire!

--Comment, _au contraire_! Est-ce que par hasard il aurait augment?

--Je ne dis pas encore cela. Mais a c'est vu nonobstant quelquefois.

--Comment! vous avez vu des chargemens augmenter au bout de deux ou
trois jours de mer?

--Avec de l'exprience, capitaine, on voit  la mer bien des choses
qu'on ne voit pas  terre. Une fois, dans un voyage de mulets, sous
votre respect, comme je vais avoir l'avantage de vous le dire, nous
avons eu, avec le capitaine Iturbide, trois mules qui nous ont fait des
petits; car, voyez-vous, des cargaisons de mulets et de ngres, c'est
des chargemens qui, comme on dit, peuvent profiter  l'armateur. Une
marchandise qui fait des petits est de tout temps et en tout pays ce
qu'on peut appeler une bonne marchandise.

--Oui, mais ici ce n'est pas le cas. Nous n'avons sous nos coutilles ni
mules ni ngres.

--Vous avez peut-tre sous vos coutilles, capitaine, plus que vous ne
pensez vous-mme dans le moment actuel. Souvent a c'est vu d'tre plus
riche qu'on ne croit,  la mer s'entend; car  terre a peut tre
autrement. Ce n'est pas d'ailleurs mon affaire.

--Que voulez-vous dire, dcidment, matre Boissauveur? Avez-vous trouv
quelque chose dans la cale, quelque chose de plus que ce que nous avons
cru embarquer.

--Tenez, capitaine, puisqu'il faut d'une manire ou de l'autre amener
les huniers en grand sur le ton, je vous dirai donc, sans aller chercher
midi  quatorze heures et sans louvoyer, comme j'ai eu l'honneur de le
faire, contre la mare et le vent, je vous dirai donc.... Ma foi! que le
bon Dieu m'emporte! je ne sais pas trop ce que je vous dirai donc, au
bout du compte, pour vous faire avaler celle-l sans courir la borde de
vous mettre de mauvais poil....

--Ah a! aurez-vous bientt fini? Qu'avez-vous trouv dans la cale?

--C'est que vous allez donner un suif au second et  moi peut-tre bien
aussi pour n'avoir pas mieux visit cette cale au dpart. Mais c'est
qu'il y a tant de choses  faire quand on appareille, qu'il faudrait
avoir trente-six mille douzaines d'yeux pour en avoir un seulement sur
chaque chose un peu _veillative_.

--Me direz-vous enfin ce que vous avez  me dire?

--Eh bien! j'ai  vous dire que j'ai trouv en bas, entre les barriques
de ce que vous savez bien, un homme en supplment, qui s'tait embarqu
par dessus le bord au dpart, quoi!

--Un homme! Et quel est cet homme? Rpondez.

--C'est un homme qui est avec une femme, une grosse femme mme,  ce que
j'ai pu voir; car quand les coutilles ne sont pas ouvertes en grand,
voyez-vous, on ne voit pas aussi clair que le jour, dans le fond de ce
grand gueux de navire.

--Faites-moi monter de suite cet homme et cette femme.

--Oui, capitaine. Ce ne sera pas long.

Matre Boissauveur, en passant sur l'avant, cria aux hommes qui
l'coutaient en souriant depuis un quart d'heure:

--Dites donc, vous autres, si vous n'avez rien  faire, descendez-moi
deux pour hler de dedans la cale  tribord-devant le particulier et la
particulire dont j'ai fait le rapport, que vous m'avez entendu dbiter,
au capitaine.

--Oui, matre Boissauveur.

--Vous les trouverez, entendez-vous bien, entre les boucauts d'en 
bord. Le particulier est un grand, mince, brun, et la femme une grosse,
moyenne taille, ni grande, ni petite. Capitaine, ils vont venir dans le
moment actuel; ne vous impatientez pas tant, comme j'ai l'honneur de le
voir dans le moment actuel.

Un long matelot,  la figure maigre, ne tarda pas  sortir de la grande
coutille, et aprs avoir roul d'assez gros yeux noirs autour de lui,
avec l'air de dfiance d'un chat que l'on vient de sortir d'un sac, il
s'approcha de moi la casquette de loutre  la main.

--D'o vient que vous vous tes permis de vous cacher comme vous l'avez
fait  bord de mon navire?

--Capitan, me rpondit-il avec un accent moiti italien et moiti grec
qui sentait dj le rengat, c'est qu j voulais m'en aller pour rien
avecqu vous.

--Merci de la prfrence! Mais pourquoi ne cherchiez-vous pas  vous
embarquer comme matelot  bord de quelque navire, si vous tes marin?

--Capitan, comme j suis estrangr et que j souis  c qu'on dit oun
mauvais soujet, vous n'auriez pas voulu d ma personne put-tre.

--D'o tes-vous?

--Un peu d tous les pays, capitan.

--Quelle est votre intention en vous rendant  la Guadeloupe?

--D gagner honntement ma vie si j pouis, et si j ne pouis pas, d
la gagner comme j pourrai autrement.

--Voil de la franchise au moins. Mais si maintenant, pour vous punir de
l'audace que vous avez eue en vous cachant  mon bord, je ne vous
donnais pas de vivres....

--Oh! j sais bien que vous tes trop bon pour m laisser mourire de
faim sous vos yeux pendant toute oune traverse; d'ailleurs je
travaillerai  bord pour ma nourriture et celle de ma femme.

--De votre femme! O donc est-elle cette femme, que je la voie un peu?

--Tenez, capitaine, voil ce beau morceau de crature, s'cria matre
Boissauveur en poussant sur le gaillard d'arrire une grosse paysanne
coiffe  la cauchoise et faisant claquer sur le pont la paire de gros
sabots dont elle tait chausse.

--Bien le bonjour, messieurs, nous dit-elle en nous adressant une
rvrence dans le genre de celles que font les paysannes
d'opra-comique pour faire rire leur parterre.

--Pourquoi, lui demandai-je, vous tes-vous cache  bord avec cet
homme?

--Avec cet homme-l? Mais tiens, pardienne, mon bon monsieur, je me suis
_muche_ d'avecque lui, parce que c'est quasi mon mari.

--Votre mari?

--Mais bi sr, tiens; il me l'a bi dit du moins.

--tes-vous bien rellement maris ensemble?

--Si ce n'est pas, il ne s'en faut gure. A la colonie il m'pousera
tout de bon. Et puis, s'il ne m'pouse pas l, il y aura des juges et un
Code pnal.

--Quel est votre nom?

--_Franouaise_-el-Lefvre, native de Caudebec, pour vous servir si j'en
tions capable.

--Et savez-vous le nom de votre prtendu mari, ou plutt de celui qui
vous a dbauche?

--Dbauche! Apprenez que je suis une honnte fille, et que je ne me
suis jamais laisse aller en dbauche! Tiens, celui-l! Dbauche!
dbauche vous-mme, entendez-vous!

--Qu'on fasse retirer cette femme.... Vous lui ferez donner un hamac
dans la cambuse, o elle couchera seule; elle recevra une ration comme
son mari, qui prendra son hamac dans le logement de l'quipage.

L'heureux couple, assez content de l'audience que je venais de lui
donner, se retira sur le gaillard d'avant, o les hommes du bord ne
tardrent pas  faire connaissance avec l'un et l'autre poux.

Le cuisinier se chargea d'abord d'employer utilement la paysanne
cauchoise,  qui il fit subir pralablement un examen assez tendu sur
ses connaissances pratiques en fait de prparations alimentaires.

--Dites donc, ma grosse mre, lui demanda-t-il, savez-vous un peu
proprement laver les assiettes et soigner le feu?

--Laver les assiettes! tiens, pardienne! On mange donc dans des
assiettes ici, censment comme dans les grandes maisons.

--C'te question! Et la partie du _soignage_ du feu, qu'en dites-vous? La
grosse mre ne me parat pas trs-forte sur cet article. Comment vous
tirerez vous de l?

--Je vous dis que je soignerai le feu tout aussi bien que vous, grand
vilain marmiton d' malheu!

Et tout le monde de rire aux dpens du chef interrogant.

L'examen se termina l.

Le nom du mari ou du soi-disant mari de la Cauchoise fut bientt trouv.
Les malins du bord l'appelrent _Toutes-Nations_, en gard  sa figure
cosmopolite, car on pouvait juger  l'inspection seule de la physionomie
du drle qu'il m'avait dit vrai en m'avouant qu'il se croyait un peu de
tous les pays.

Pendant le reste de la traverse, je n'eus au surplus qu' me louer du
zle que les deux poux apportrent  remplir les devoirs qu'on leur
avait assigns  bord de mon navire. Toutes-Nations tait un excellent
matelot, toujours gai, toujours content, et ne boudant jamais sur la
besogne qu'on lui donnait  faire pour lui offrir l'occasion de gagner
son passage. Sa robuste femme, voue plus particulirement aux travaux
de la cuisine, se faisait un plaisir d'aider le chef et le mousse dans
tous les prparatifs qui avaient quelque rapport avec le service de la
table de la chambre, et celui de la chaudire de l'quipage. Dans les
momens dont elle pouvait disposer entre les apprts du djener et ceux
du dner, elle se faisait un devoir de raccommoder les effets que les
matelots confiaient  son adresse. Le soir, quand la fracheur de la
brise invitait l'quipage, fatigu de la chaleur et des travaux du jour,
 danser sur le pont, Mme Toutes-Nations se faisait trs-rarement prier
pour accepter les contredanses ou les walses qu'un instrumentiste
bas-breton accompagnait aux sons criards de son biniou. Une grande dame
ne se serait pas mise plus promptement qu'elle, ni de meilleure grce,
au fait des usages du bord. Il fallait voir aussi avec quel complaisant
orgueil monsieur son mari suivait les mouvemens lgans de sa chre
moiti, suant  grosses gouttes dans les bras des walseurs qui la
faisaient tourner comme un cabestan sur le gaillard d'arrire.
Toutes-Nations avait le bon esprit de n'tre pas plus jaloux que sa
femme ne se montrait mijaure: c'taient des poux assortis en tous
points. Mais une seule chose manquait  leur flicit. J'avais eu soin
de ne permettre aucune communication intime entre les deux conjoints,
jusqu' preuve complte de la ralit de leur union, et cette preuve
n'tait pas chose facile  acqurir. Pendant le jour je m'amusais, avec
un peu de cruaut peut-tre, des oeillades dvorantes qu'ils se
lanaient et des tendres privations qu'ils paraissaient prouver. Mais
les moeurs, que je voulais faire respecter  bord, me semblaient devoir
passer avant la compassion que parfois les deux amans m'inspiraient. Ils
souffraient, mais l'ordre et la rgularit voulaient qu'ils
souffrissent.

A peine fmes-nous arrivs  la Basse-Terre, lieu de ma destination, que
je m'empressai de dclarer au commissaire de marine et au procureur du
roi la prsence illicite  mon bord des deux passagers qui m'taient
survenus aprs mon dpart.

Le commissaire des classes voulut voir les deux dlinquans.

--Diable! s'cria l'administrateur en apprciant en vrai amateur
l'embonpoint de la Cauchoise, voil une gaillarde d'une fracheur
remarquable. On dirait d'une grosse rose panouie, et c'est chose fort
agrable au moins sous ces climats brlans qui fanent ou qui noircissent
si vite toutes les jeunes personnes. Son ge? Votre ge, ma robuste et
belle enfant?

--Vingt-cinq ans pour vous servir, monsieur, si j'en tions capable.

--Comment, si vous en tes capable? mais je le crois pardieu bien, et
que de reste. Ah! ah! ah! comprenez-vous, monsieur le capitaine, la
navet de la rponse.... Non, mais c'est que cet accent tranard me
semble si singulier! Il me rappelle d'une manire toute particulire ce
bon pays de France qui produit de si belles luronnes....

--Voici, monsieur le commissaire, l'homme qui s'est gliss  bord avec
cette femme.

--Comment te nommes-tu, mon garon?

--Je n m nomm rien, monsieur mon commissair.

--Rien; mais c'est bien peu de chose. On a cependant un nom, que diable!

--Mettez Toutes-Nations, si vous voulez. J n'y tiens pas dou tout.

--Et ton pays?

--J souis de Toutes-Nations aussi, comme lou dit mon nom d raccroc.

--Mais voyons donc, entendons-nous un peu. Est-ce ton nom ou celui de
ton pays, que Toutes-Nations?

--a m'est gal. Mettez tout ce que vous voudrez.

--O sont tes papiers?... Ce gaillard-l m'a l'air d'un assez mauvais
sujet.

--Coum j n sais pas lir, j n'ai pas pourt d _papiels_ avecqu
moi.

--Belle raison, ma foi! Allons, tout cela s'expliquera en temps et lieu,
car je compte bien ne pas perdre ce drle et cette drlesse de vue
pendant leur sjour dans la colonie. En attendant, monsieur le
capitaine, je vais faire dcharger votre rle de la responsabilit qui
aurait pes sur vous si  votre arrive vous n'aviez pas fait la
dclaration rigoureuse exige par nos lois maritimes en pareille
circonstance.... Mais, en vrit, cette grosse rjouie ne me parat pas
trop mal pour une femme d'occasion. Non, mais c'est qu'elle vous a mme
des yeux qui semblent vouloir dire quelque chose.... A propos, comment
vous nommez-vous? car il est probable qu'entre vous deux vous aurez au
moins un nom.

--Franouaise el Lefvre, pour vous servir, mon beau monsieur.

--Toujours pour me servir. C'est en vrit unique, et je voudrais dj
que cela ft vrai, tant cette.... Eh bien! Franouaise, puisque
_Franouaise_ il y a, allez vous reposer des fatigues de votre
traverse, et soyez toujours bien sage, pour conserver s'il est possible
votre norme embonpoint et les roses prononces de votre teint normand.
Allez, ma fille, allez, nous nous reverrons dans peu.

--Vous tes bien bon, monsieur el commissaire.

--Pas trop _boun_, murmura entre ses trente-deux dents M. Toutes-Nations
en lanant sur le chef de bureau un de ces regards en dessous o se
peignaient la dfiance et la jalousie conjugales, ou du moins presque
conjugales.

Dbarrass du couple aventurier, je m'occupai fort peu de ce qu'il tait
devenu et de ce qu'il avait pu faire pour subsister depuis son
dbarquement.

Un jour ayant eu sujet de faire quelques reproches  mon matre
d'quipage, le mtaphorique Boissauveur, sur l'tat dans lequel il
s'tait prsent la veille  bord, aprs une copieuse ribotte, le
coupable contrit me rpondit:

--C'est l'occasion, comme dit l'autre, mon capitaine, qui fait le larron
ou plutt le biberon. Une supposition, que vous rencontriez  terre un
ami qui vous dirait, parlant  votre personne: Je me marie et je vous
invite  ma noce; vous allez tout bonifacement pour _nocifier_. On boit,
le vin est bon, et la gat va de l'avant. On chante et on vous demande
un petit couplet de chanson. Et si par hasard il vous arrivait comme 
moi de vous griser en chantant, plutt qu'en boissonnant, que
feriez-vous vous-mme, mon capitaine?

--Je ne chanterais pas.

--Ceci est trs-facile  dire; mais la pratique, voyez-vous, est un
navire  gouverner, et la thorie un navire  l'ancre. Dans le port tout
le monde est marin,  la mer il n'y a que les hommes qui sont des
hommes, et moi, mon capitaine, je puis dire que je suis un homme de mon
tat. Quand je suis entre la _vergue et les rabans_, j'aimerais mieux me
jeter en vrac dans le lac _cacafouin_, la tte la premire et les
boutons de gutre en l'air, que de manquer de respect  n'importe quel
chef; car, comme dit cet autre, un chef est toujours un chef, aussi bien
pour l'homme en ribotte que pour _l' jeun_.

--Tout cela est fort bien; mais une autre fois je vous engage  tre
plus rserv dans votre conduite.

--C'est ce que je vous promets en vous remerciant, mon capitaine; mais
c'est ce que je ne vous jure pas.

--Comment c'est ce que vous ne me jurez pas?

--Non, je ne veux pas vous tromper. La chair est faible, et il ne faut
pas trop tenter la chair. Et si, comme je vous le disais, foi de Breton,
un particulier comme ce gomtre de Toutes-Nations, que vous connaissez
bien sans qu'il soit besoin de vous le rciter, venait encore me dire:
Matre Boissauveur, je me marie avec la grosse Cauchoise; je lui dirais:
Mon garon, je serai de la noce, pourvu qu'il y ait de la gat  ton
mariage et un peu de liquide pour arroser ton _amarrage conjongal_.

--Ah! Toutes-Nations s'est donc mari?

--Ceci est un fait reconnu. Comment, mon capitaine, vous ne saviez donc
pas l'vnement?

--Pas le moins du monde.

--En ce cas je vais, si vous voulez me le permettre, vous raconter
comment la chose s'est pratique.

Vous savez bien d'abord, sans qu'il soit besoin de vous....

--Oui, je sais tout jusqu' son arrive en ce pays.

--En ce cas tant mieux, parce qu'il ne sera pas ncessaire de vous dire
la faon par laquelle il s'tait cach avec sa grosse dondon dans la
cale entre deux barils, que vous m'avez ordonn d'aller les chercher.

--Non; venons-en de suite au mariage.

--Vous avez raison, d'autant mieux que le mariage est la chose la plus
sainte possible pour ne pas faire des petits garons et des petites
filles qui vont  l'hospice des Enfans-Trouvs.... Ne vous mangez pas le
sang, mon capitaine, me voil  l'affaire de Toutes-Nations.

L'individu me rencontre dimanche dernier; oui, c'tait bien dimanche
dernier que j'ai pris mon plein  sa noce. Pour lors il me dit: C'est
vous, matr Boissauveur?

--Oui, que je lui rponds; je crois effectivement que c'est moi.

--Ah! j souis bien countent d vous trouver.

--Et moi aussi, que je rponds; car si je ne me retrouvais pas chaque
matin, a me jugulerait un peu. Vous savez assez, capitaine, qu'il a un
accent pas trop chrtien, Toutes-Nations.

--Je me souis mari hier  l'glise,  ce qu'il me dit pour donner un
peu de _largue_ dans les voiles  la conversation.

--Comment! que je lui dis, tu t'es mari  l'glise sans papiers?

--Avecqu vingt gourdes il n'y a pas besoin de certificats, qu'il me
rpond. Et c'tait juste; l'argent est le meilleur papier qu'il est
possible, en religion comme en toute autre chose connue. Aprs cela, il
me dit: Aujourd'hui nous faisons les noailles avecqu quelques amis.

--Comment! que je rponds encore, tu as aussi des amis dj  la
Basse-Terre?

--Oui, toujours avecqu des gourdes. C'tait encore juste; car les amis
c'est comme la crasse, a s'attache toujours  l'argent, qui passe de
main en main jusqu'au plus vilain.

--Je serais bien _countent_, me fit encore mon _charabia_, si vous
vouliez m fair l'_hounour_ d'assister  ma noce.

--A l'glise? non, mon ami, je n'en mange pas encore.

--Non, c n'est pas  l'glise, puisqu c'est dj fait. C'est  la
noce,  table.

--A table, c'est diffrent, j'en serai et je te ferai l'_hounour_.

Voil comme quoi je me suis trouv entran  boire un coup de plus qu'
l'ordinaire, et  prendre une barrique en dessus de ma jauge.

--Ainsi donc, ajoutai-je en engageant Boissauveur  ne plus retomber
dans la mme faute, ainsi donc Toutes-Nations a trouv assez d'argent
pour se marier et pour vivre jusqu'ici  terre?

--De l'argent, je vous crois bien! il en a tant qu'il en peut porter.
C'est un matelot riche finalement. Et puis a vous est si conome!

--conome, fort bien; mais comment a-t-il pu conomiser sur ce qu'il
n'avait pas? Un malheureux qui s'est embarqu par dessus le bord pour ne
pas mourir de faim!

--Oui, qu'il vous a dit sans doute; mais, comme je me le suis laiss
dire, il n'y a pas de si misrable ni de si _rafal_ que celui-l qui se
met dans la boule de crier misre plus haut que la rafale! Vous savez
bien, sans qu'il soit besoin de v'l ce que c'est, vous savez bien sans
doute ce jour o vous m'avez envoy dans la cale pour hisser sur le pont
Toutes-Nations et madame son pouse soi-disant?

--Oui pardieu, je suis assez bien pay pour me le rappeler!

--Eh bien! puisque vous vous en souvenez, vous vous rappelez sans doute
aussi que le particulier vous dit que c'tait par besoin qu'il avait
pris la libert de se cacher  bord de nous.

--Oui, je me le rappelle trs-bien encore.

--Eh bien, il mentait comme un gueux qu'il est, le _calomniateur_!

--Il avait donc quelque chose, et n'tait pas sans ressources?

--Il avait des doublons et des louis d'or cousus plein sa veste et son
pantalon, comme cette doublure est cousue sur mon gilet, et c'est moi,
Henri-Stanislas Boissauveur, qui vous le dis.

--Tout cela est un peu singulier. Mais au fait tant mieux pour ce pauvre
diable et pour la malheureuse qu'il a amene avec lui.

--Malheureuse! oui, allez! C'est mis dj comme la femme d'un capitaine
de vaisseau. C'est mis mme d'une faon si _burlesque_, que si je voyais
mon pouse _acastille_ comme madame Toutes-Nations, ma premire ide
serait de monter dans son grment pour le raser comme un ponton. Mais
enfin, que voulez-vous! quand on est protg par un commissaire de
l'inscription et classes pour les gens de mer, on peut bien friser le
pav un peu proprement.

--Le commissaire de la marine la protge donc cette grosse idiote?

--Oui, et joliment encore, d'aprs ce que je me suis laiss dire. Son
mari doit acheter un sloop caboteur pour faire la navigation de terre en
terre entre les les, pendant que l'autre, vous m'entendez bien, courra
des bordes au plus prs du vent, sur ses ctes  lui; car pour naviguer
dans les parages du cotillon, il n'y a pas besoin d'tre plus marin
qu'un commissaire; vous comprenez bien que de reste....

--C'est son affaire, au surplus, et non pas la ntre.

--Vous avez raison, mon capitaine. C'est son affaire, et comme dit la
vieille chanson:


          Depuis long-temps je me suis aperu
          De l'agrment qu'il y a d'tre....


Votre serviteur, mon capitaine; c'tait  seule fin de vous demander
votre permission pour faire reprendre la _patte-d'oie_ de notre _corne_,
qui a molli un peu dans les temps chauds. Car, voyez-vous, sans qu'il
soit besoin de vous le faire savoir, les _cornes_, a pse dur
quelquefois sur les _pattes-d'oie_....

Viens-t'en ici deux hommes me frapper un palant sur le bout de cette
_corne_, de la corne du navire s'entend.

Aprs un assez long sjour  la Basse-Terre, je mis sous voiles avec
une assez bonne cargaison, destine pour la France.

La route que prennent les navires qui quittent les Iles-du-Vent pour
revenir en Europe est loin d'tre bien directe. Comme, sous les
tropiques, les vents que l'on nomme _aliss_ et qui soufflent toujours
de la mme partie, seraient contraires  la direction des navires qui
voudraient, pour revenir en Europe, reprendre le chemin qu'ils ont dj
parcouru pour se rendre aux Antilles, il faut que ces btimens se
servent autant que possible des brises alises qui rgnent dans les
parages qu'ils quittent, pour s'lever jusqu'aux latitudes o commencent
les vents variables, les vents gnraux avec lesquels il est facile
ensuite de se diriger comme on veut vers un point dtermin. Cette
espce de circumnavigation que l'on est oblig de faire pour _ruser_ en
quelque sorte avec les vents aliss, et luder la loi gnrale qui les
produit, se nomme _dbouquer_. Les parages qu'il faut parcourir en
faisant ce circuit maritime s'appellent, par drivation du mot
principal, _les dbouquemens_.

Dans ces mers des dbouquemens, qui s'tendent, pour les navires qui
frquentent la Martinique et la Guadeloupe, depuis le quinzime degr de
latitude jusqu'au trentime  peu prs, on rencontre ordinairement une
foule de petits btimens caboteurs faisant la navigation entre toutes
les les de l'Archipel, ou un grand nombre de navires amricains se
rendant des ports de l'Union dans les Antilles. Ce n'est pas, je vous
jure, un spectacle peu curieux et peu amusant que celui que prsentent
toutes ces voiles blanches reluisant au beau soleil du tropique, sur
ces mers azures, parsemes de gros lots aux formes bizarres, couronns
de magnifiques nuages, et levant jusqu'aux cieux leurs sommets couverts
d'opulentes rcoltes ou de forts inaccessibles. Jamais dans ces climats
remplis d'une si douce indolence, sur ces flots que les brises embaumes
semblent plutt caresser qu'agiter, je n'ai prouv un seul instant
d'ennui ou de vide. Respirer, l, c'est vivre; voir, c'est presque agir,
et s'oublier au sein de cet air tide et enivrant, c'est jouir.

Mon navire, paisible comme nous, fendait depuis trente-six heures ces
mers fortunes, couronn encore, pour ainsi dire, des prsens de la
terre  laquelle il venait de s'arracher, car sous nos hunes pendaient
de verts rgimes de bananes et de jaunes giraumonds, et dans les filets
de notre arrire et le canot de porte-manteau se pressaient des
milliers d'oranges et des touffes de magnifiques ananas. Aucune
inquitude ne m'agitait encore; le temps tait si beau et la brise de
l'est si rgulire! C'tait pour les froides mers que nous allions
chercher, et les vents violens du banc de Terre-Neuve, vers lequel nous
nous avanions, qu'il fallait rserver toute ma sollicitude et ma
prvoyance.

Mais dans les dbouquemens j'tais encore si bien! Une douzaine de
caboteurs traversant le canal entre Antigues et Monserrat, et autant de
golettes amricaines, avaient pass depuis le matin le long de mon
navire; je voyais dj Nives, cette le  la configuration fantastique,
se perdant dans les nues auxquelles elle a emprunt son potique nom.
Pendant que, tout entier  mes rveries contemplatives, je laissais
derrire moi les objets du magnifique panorama au milieu duquel me
transportait mon navire, une petite barque, qui paraissait tre sortie
d'entre les rochers de Nives, se rapprochait de nous en louvoyant et en
tendant sur les flots bleutres qu'elle effleurait ses voiles blanches
comme les ailes d'une mauve. Je ne commenai  prter attention  la
manoeuvre de ce caboteur que lorsque je le vis courir dfinitivement sur
nous, de manire  me faire supposer qu'il avait l'intention de me
parler ou de me couper le chemin. Je demandai ma longue-vue pour mieux
voir que je ne le faisais encore  l'oeil nu la forme et l'espce de ce
petit navire.

C'tait un sloop assez bien voil et passablement tenu; une vingtaine de
noirs ou de multres paraissaient s'tre groups par curiosit sur
l'avant de son pont, comme pour m'examiner plus  leur aise. A
l'apparence assez mesquine du bateau et  la mine des gens de son
quipage, je ne crus pas avoir beaucoup de crainte  concevoir sur la
singularit de sa manoeuvre. Si, ce qui n'est pas probable, me dit mon
second, cette espce de _bon-boat_ voulait faire de ses farces avec
nous, nous ne serions pas long-temps  en venir  bout, ne ft-ce qu'
coups de barre d'anspect.

--C'est gal, dis-je  mes gens, chargeons toujours nos deux caronades
par prcaution, et montons sur le pont les douze fusils de la chambre.

Notre branle-bas de combat se trouva bientt fait, grce au peu de
prparatifs que le petit nombre des armes dont nous pouvions disposer me
permettait de faire.

Le sloop, qui marchait beaucoup mieux que nous, surtout avec la petite
brise que nous avions et qui ne convenait gure  un grand btiment
aussi charg que le ntre, le sloop n'eut pas de peine  nous
approcher. Mais les apprts hostiles qu'il nous vit faire semblrent
rendre sa manoeuvre plus circonspecte. Il hissa au bout de son pic un
norme pavillon franais presque aussi large que toute sa grande voile,
et prenant la mme borde que celle que nous courions, sans pourtant
chercher  nous passer au vent, il cargua le point d'amure de sa grande
voile et amena sa trinquette pour ne pas aller plus de l'avant que nous,
et conformer sa marche  notre vitesse.

Dans cette position, et aprs ce mouvement, j'eus tout le loisir de
l'examiner comme je le dsirais. Nous aurions continu probablement de
courir ainsi assez long-temps l'un  ct de l'autre, si l'homme qui me
paraissait tre le patron ou le capitaine de la barque ne s'tait pas
dcid  prendre la parole.

Perch sur l'arrire de son bateau, du ct de tribord, je vis un ngre
lui passer un long porte-voix, et je me prparai  recevoir les
questions qu'il voudrait bien m'adresser, ou les communications qu'il
lui plairait peut-tre de me faire.

--_Oh! du navire! oh!_ s'cria le capitaine mon confrre avec un accent
que tous mes hommes et moi nous crmes reconnatre.

--Hol! lui rpondis-je sans trop me dranger et sans paratre attacher
beaucoup d'importance  ce qu'il allait me dire.

--Comment si nomme _lou bastiment_!

--Qu'est-ce que cela vous fait?

Le capitaine interrogant, peu satisfait probablement de ma rponse, se
mit  se concerter un moment avec ceux de ses gens qui se trouvaient
autour de lui.... Puis, aprs un instant de consultation et
d'hsitation, il me cria:

--C'est pour savoir _lou_ nom d _lou bastiment_.

--Eh bien! passez  poupe: il est crit en grosses lettres derrire.

--Mais, c'est qu nous n savouns pas lire  bord!

--Alors, continuez votre route, et laissez-moi tranquille.

En ce moment, matre Boissauveur, qui depuis la courte conversation qui
venait d'avoir lieu s'tait tenu la figure appuye sur le bossoir de
dessous le vent, comme un chat qui guette une souris, passa derrire, le
chapeau  la main, et me dit:

--Capitaine, excusez-moi si je me mle ici d'une chose qui peut-tre
naturellement ne me regarde pas trop; mais c'est que, voyez-vous, j'ai
une _doutance_, et sans qu'il soit besoin de vous le dire....

--Au contraire, c'est qu'il faut le dire, si c'est utile.

--Utile, c'est si l'on veut; mais si vous ne le voulez pas, bien
entendu, comme vous tes matre  votre bord, ce ne serait pas plus
utile que toute autre chose.

--Allons! de quoi s'agit-il dfinitivement!

--Il s'agit dfinitivement, capitaine, que cette espce de capitaine de
_risque-tout_, qui hle l dans son porte-voix d'embtement, est
Toutes-Nations, pas davantage, suivant mon ide.

A peine matre Boissauveur m'avait-il fait part de ce qu'il appelait sa
doutance, que le capitaine du petit sloop, au milieu du grand mouvement
qui paraissait avoir lieu parmi son quipage, se mit  me hurler.

--Capitan, pardoun, je ne vous reconnaissais point! C'est que,
voyez-vous, vous avez chang do peintur  lou vostre navire, depuis qu
j ne l'ai pas visto.

--Comment! c'est toi, mauvais sujet de Toutes-Nations, et que fais-tu
ici?...

--Oui, c'est moi!... Je fais, capitan, que je cherche  gagner ma vie
_honntement_.... Voulez-vous me permettre d'aborder vostre navire, li
temps il est beau.

Je ne savais trop que faire dans cette circonstance. Le plus sr
peut-tre aurait t de refuser. Mais par curiosit ou par complaisance,
je laissai faire le drle, qui, sans attendre ma rponse, fora un peu
de voiles, et longea mon navire de bout en bout avec son sloop.

Quand il se trouva le long de mon bord, je lui ordonnai de dfendre  la
ngraille qu'il avait sur son pont de mettre le pied chez moi; et, d'un
ton qui sentait le commandement, il baragouina aussitt en mauvais
espagnol  son quipage quelques mots qui me semblrent tre l'ordre de
ne pas quitter le sloop sans sa permission. Pour lui il ne se fit pas
prier pour sauter comme un singe sur mon gaillard d'arrire, et aprs
m'avoir salu avec une affectueuse vivacit, il alla embrasser tout mon
monde devant.

La joie de mon quipage parut au moins gale  celle qu'prouvait
Toutes-Nations  revoir ses anciens amis. Mes matelots demandrent qu'on
leur avant leur ration  la cambuse pour fter la rencontre de
Toutes-Nations; mais celui-ci, avant qu'ils pussent avoir obtenu une
rponse de moi, ordonna, aprs avoir toutefois sollicit ma permission,
 un homme de son bord d'apporter du Madre et des grands verres. Les
bouteilles du prcieux liquide furent vides en un instant. Le fastueux
Toutes-Nations voulut renouveler sa politesse, mais une injonction de ma
part lui interdit, au grand regret de mes gens, une galanterie dont je
redoutais les consquences.

Quand je crus avoir laiss  mon homme tout le temps ncessaire pour
prendre ses bats au sein des anciens camarades qu'il semblait retrouver
avec tant de bonheur, je l'invitai  venir me parler, pour m'expliquer
comment il se faisait que je l'eusse rencontr dans ces parages avec un
quipage aussi fort que celui qu'il avait  bord de son sloop.

--Capitan, me rpondit le drle, j navigue ici, parc qu'il y a
toujours quelque petit chose  faire pour moi autour d la Guadeloupe,
et j'ai oun fourt quipaze, parc qu moun commerce il l veut.

--Et quel est le commerce que tu fais?

--Oun commerce d'chanze avecqu los navires qu j rencountre.

--Que donnes-tu donc  ces navires?

--Peu d chose; mais je leur prends tout c qu'ils ount d boun.

--Tu fais donc la piraterie, coquin que tu es?

--Noun, pas tout--fait, mais je tche d gagner ma vie l plus
honntement possible, en perdant l moins qu j peux.

--Jolie manire de gagner ta vie honntement! Tu ne sais donc pas le
danger que tu cours en arrtant ainsi les navires au passage pour les
piller comme tu fais?

--Quel danzer dounc, moun capitan?

--Pardieu, celui de te faire pendre comme forban!

--Comme forban? Je vole, il est vrai, un petit peu; mais zamais j n'ai
_tou_ personne. Ah! voyez-vous, c'est que je suis oun galant homme,
pauvre, mais honnte. Tenez, capitan, voici ici la liste d les navires
qu j'ai rencontrs, et vous y verrez, parc qu vous savez lire, vous,
qu les capitaines m'ont dounn un certificat comme quoi par lesquels je
les ai bien traits en n leur prenant que leurs vivres et quelqus
petites choses.

La liste de ce vulgaire forban tait en rgle, et ses comptes de
piraterie en trs-bon tat. Deux ou trois capitaines de ma connaissance
avaient mme pouss la bont jusqu' certifier que la conduite de
Toutes-Nations avait t parfaite  leur gard; trop heureux,
ajoutaient-ils dans leur dclaration, de s'tre retirs de ses griffes
au prix de quelques bagatelles qu'ils lui avaient laiss prendre.

--C'est bien! rpondis-je  mon cumeur de mer; tes papiers sont
trs-rguliers, et avec cela tu ne t'exposes qu' te faire crocher au
bout d'une vergue.

--Vous croyez, capitan, reprit-il avec tranquillit! j vois qu vous
voulez plaisanter. Mais dites-moi, j crois qu quand vous m'avez vu
vous approcher, vous avez eu oun peu peur, n'est-ce pas?

--Mais il me semble que d'aprs votre manoeuvre, il y avait quelque
raison de ne pas tre trs-rassur.

--Eh bien! voil c qui m fait plaisir  moi! J'aime bien  faire pur
aux bastimens qu j rencontre. Ah a! escoutez; voulez-vous m faire
l'amiti d'accepter d moi oune ptite chose? C'est oun ptit baril de
boun vin d'Oporto qu j l'ai pris  oun grand couquin d capitan
anglais qui m faisait oune grimace dou diable quand je lou ai dgag de
sa cambouse tout ce qui n l gnait pas. Ce ptit baril de vin d'Oporto
sera pour vous rappler d moi, du pauvre Toutes-Nations, quand vous
boirez un bon coup  sa vilaine sant!

--Grand merci! je ne veux nullement me charger de ton cadeau vol.

--Vous n voulez pas donc m faire plaisir,  moi qui voulais vous
rendre oun service?

--Le service le plus signal que tu puisses me rendre, c'est celui de me
quitter et de me laisser continuer ma route.

--Comment! vous n voulez pas accepter seulement mon ptit baril? Vous
n'avez pas raison, mon capitan. J n suis pas toujours d'aussi belle
houmour. A bord des autres navires j n donne pas, j prends; et  bord
de celui-ci, j veux donner et l'on n veut pas prendre.... Vous m
permettrez bien cpendant de danser au moins une ptite contredanse
avecqu vos hommes et d boire tranquillement un ptit coup d partance,
 votre chre sant et vostre bon viage?

Ma conversation avec Toutes-Nations, dont je dsirais vivement me
dbarrasser, se serait probablement prolonge au-del des limites que
j'aurais voulu lui assigner, sans un incident inattendu qui vint y
mettre brusquement un terme.

Matre Boissauveur, qui s'tait perch sous un prtexte quelconque sur
le couronnement du navire, comme pour visiter l'coute du gui, mais bien
rellement pour ne pas perdre un mot de mon entretien avec
Toutes-Nations, se prit  crier en regardant derrire: _Navire!_

--_Navire?_ s'cria aussitt Toutes-Nations en me quittant pour courir
vers le matre. Et o donc voyez-vous un navire, matre Boissauveur?

--Pardieu! o je le vois? et o ce qu'il est apparemment, car il me
serait bigrement difficile de le voir peut-tre l o ce qu'il ne serait
pas! Tu ne vois donc pas, matre forban que tu es, dans la direction de
ma main, un ship qui s'est couvert de toile!... Il est pourtant assez
gros comme a et assez prs de nous, sans qu'il soit besoin de te le
dire, espce de pas grand'chose!

Toutes-Nations n'eut pas plutt jet les yeux sur la partie de
l'horizon que lui indiquait Boissauveur d'une faon un peu ddaigneuse,
que je le vis monter comme un chat dans mes grands haubans pour mieux
observer apparemment le navire aperu; mais perdant pour le coup sa
loquacit ordinaire, il redescendit bientt des barres de perroquet sans
dire mot et avec autant d'agilit qu'il en avait mis pour y monter.

--A revoir, bon viage, capitan, me dit-il une fois descendu sur le pont.
C'est un bastiment qu j veux visiter, et  celui-l, j n lui
donnerai pas un ptit baril d'Oporto.

Sauter comme un fou  bord de sa barque, larguer les amarres qui le
retenaient le long de mon navire, et laisser arriver vent arrire pour
courir sur le btiment en vue, ne fut pour mon drle que l'affaire de
quelques minutes.

--Vous entendrez avant oune hure parler de moi, capitane, me cria-t-il
dans son porte-voix en me quittant. Bon viage, bon viage; qu l boun
Dieu vous emporte!

--Bon voyage, coquin! lui rpondis-je, et prends garde de te faire
pendre.

Je continuai ma route aprs le dpart de ce forban d'une nouvelle
espce, en rflchissant au pril que, sans trop le savoir peut-tre,
courait ce pauvre diable qui croyait gagner sa vie honntement en
pillant les navires qu'il rencontrait sur son chemin et si prs des
croiseurs.

--Oh! ce charabia-l, dit matre Boissauveur en le voyant prendre sa
borde, fera son beurre avant peu, tandis que nous, pauvres bigres, nous
ne faisons que carotter sur mer avec dcence et probit.

Toutes-Nations me l'avait bien dit, qu'avant une heure j'entendrais
parler de lui. Mais ce fut une bouche  feu qui me parla du drle; car
une heure s'tait  peine coule depuis notre sparation, que
j'entendis sur l'arrire de nous, retentir comme un coup de tonnerre, un
coup de canon sourd et lointain.

Je vis, avec le secours de ma longue-vue, la petite barque de
Toutes-Nations aborder le grand navire qu'il avait approch, et le coup
de canon me parut tre sorti du flanc d'un grand btiment.

Cette scne sembla dconcerter un peu les gens de mon quipage, qui peu
de temps auparavant m'avaient eu l'air de trouver admirable le genre de
vie que leur camarade forban s'tait dcid  prendre dans ces parages.

La nuit vint avec ses milliers d'toiles scintillantes s'tendre sur la
mer que continuait  caresser une brise ronde et frache. Aucun de mes
hommes ne descendit se coucher. Tous paraissaient attendre quelque
vnement digne de leur curiosit ou de leur sollicitude, et je ferai
remarquer ici en passant que rarement cet instinct curieux des matelots,
quand il est excit par quelque incident un peu grave, les trompe sur
les choses possibles qui doivent arriver.

Pendant prs de trois ou quatre heures, mes yeux, quelques efforts que
je fisse pour chasser loin de moi ma proccupation, ne cessrent de se
tourner du ct o j'avais vu le sloop de Toutes-Nations aborder le
navire qui avait paru dans nos eaux. A minuit sonnant le quart fut
chang, et les hommes qui taient rests sur le pont sans tre de
service prirent la garde  leur tour sans que leurs camarades pensassent
 aller se reposer. Dsirant inspirer  mon quipage une scurit que
je n'avais pas moi-mme, je pris la rsolution de descendre dans ma
chambre; et, aprs avoir donn des ordres  mon second, je me disposais
 quitter le gaillard d'arrire, lorsqu'en posant le pied sur l'escalier
du dme, je crus voir non loin de mon navire une grosse masse noire qui
tombait sur nous.

Je n'avais que trop bien vu.

Cette grosse masse noire qui s'avanait n'tait autre chose qu'un grand
btiment dont la marche tait si suprieure  la ntre, qu'en trs-peu
de temps il nous eut gagns de manire  pouvoir nous hler.

Je me prparai  subir les interrogations que le capitaine du btiment,
devenu mon voisin, ne tarderait pas, selon toute probabilit, 
m'adresser; car je ne pouvais me dissimuler qu'en me chassant comme il
le faisait, et en s'approchant autant de moi qu'il lui avait t
possible, il n'entrt dans son plan de me parler.

Malgr toute la curiosit qu'excitait en moi l'approche nocturne de ce
diable de navire, je ne pouvais assez bien le distinguer pour savoir 
quelle espce de btiment j'allais avoir affaire.

Il me prsentait obstinment son avant en courant dans mes eaux, et dans
cette position, et surtout au milieu de l'obscurit qui rgnait sur les
flots, il ne m'tait gure possible de me faire une ide bien prcise
sur sa force et sur sa forme.

Peu de minutes suffirent pour me tirer d'incertitude.

Un long coup de sifflet de silence, parti de son gaillard d'avant,
m'anona que j'allais tre interrog par le commandant d'un navire de
guerre.

--Oh! du trois mts! oh! furent les premiers mots qui me furent adresss
d'une voix solennelle dans un porte-voix dont les sons prolongs
allrent se perdre sur les eaux.

--Hol! rpondis-je du mieux que je pus.

--D'o venez-vous?

--De la Basse-Terre.

--Comment se nomme le navire?

--_L'Heureuse-Rencontre._

--N'avez-vous pas t abord, il y a quelques heures, par un petit sloop
mont de ngres et de multres?

--Oui, commandant.

--Le patron de cette embarcation n'est-il pas rest quelque temps 
votre bord?

--Deux heures environ.

--En ce cas, monsieur le capitaine, je vous ordonne de laisser arriver
et de faire route pour retourner  la Basse-Terre. Je me tiendrai dans
vos eaux  porte de voix. Le sloop avec lequel vous avez communiqu a
t amarin par moi et expdi comme prise  la Guadeloupe. Je tiens son
patron et les gens de son quipage aux fers  mon bord, comme pirates.

--Mais, monsieur le commandant, avant de me conformer  vos ordres et de
changer ma route, puis-je savoir  qui j'ai l'honneur de parler?

--Au commandant de la corvette de S. M. _l'Alerte_, faisant partie de la
station franaise des Antilles. Laissez arriver sur-le-champ, monsieur,
et suivez les ordres que je vous ai donns, si vous ne voulez pas que
j'envoie  votre bord un quipage pour conduire, d'office, votre navire
 la Basse-Terre.

Il n'y avait plus qu' obir aprs avoir reu une injonction aussi
formelle; j'excutai la manoeuvre qui m'tait prescrite.

La corvette, de son ct, m'avait dj donn l'exemple, en faisant
arriver et en me prsentant son travers. Dans cette volution elle me
montra une longue batterie jaune, accidente trs-distinctement d'une
douzaine de sabords garnis de bons et beaux canons. Je jugeai, en
examinant le pont de ce btiment du roi, qu'il n'et pas t
trs-prudent pour moi de rsister logiquement  un navire qui avait  sa
disposition des moyens aussi efficaces pour faire excuter les ordres
qu'il lui plaisait de donner aux btimens de mon espce.

Comme mon escorte marchait  peu prs deux fois plus vite que je ne
pouvais le faire, elle fut oblige de diminuer de voiles pour que je
pusse la suivre, ainsi qu'elle me l'avait ordonn.

Je ne savais que penser de cet vnement.

J'allais avoir  dposer probablement dans la mauvaise affaire qu'on ne
pouvait manquer d'intenter  ce misrable Toutes-Nations, qui, si mal 
propos, avait eu la gaucherie de venir m'aborder au moment o je pensais
peu  lui, et o j'avais si peu besoin de le rencontrer.

--Que tonnerre de D...! rptait aussi matre Boissauveur en pensant 
l'chauffoure du maladroit forban, que tonnerre de D.... avait-il
besoin, ce risque-tout, de chercher du beurre au museau de cette
corvette? Il a donc oubli la reconnaissance des navires 
brle-pourpoint? V'l ce que c'est que de vouloir faire le forban en
navigant comme un Paliaca ou un vrai Parisien qu'il est, le coquin, ou
qu'il n'est peut-tre pas!

--Vous trouviez cependant, il n'y a que quelques heures, le mtier de
forban prfrable  celui de pauvre bigre comme vous, matre
Boissauveur!

--Qui, moi? capitaine! Je vous demande bien excuse; mais je ne me
rappelle pas d'avoir _circonstanci_ cette parole!

--Comment! lorsque Toutes-Nations a dbord pour courir sur la corvette,
vous ne vous rappelez pas d'avoir dit....

--Quand il dbord, c'est possible, parce qu'alors il avait un air si
fringant, le _cornichonneau_. On aurait dit qu'il allait couper la pate
du singe de Madras. Mais  prsent qu'il s'est fait hler en dedans par
cette corvette, excusez, Lisette! c'est un cas diffrent. Ce qu'on dit
dans un instant, n'est pas ce qu'on dit dans un autre. La mare change,
comme j'ai eu l'honneur de vous le rpter plusieurs fois, et qui veut
bien naviguer doit calculer la mare! Je ne connais que cela, moi, et
v'l ce que c'est!

La brise d'est-nord-est nous poussait assez vite pour nous permettre de
revenir bientt au point d'o nous venions de partir. A midi nous
mouillmes sur la rade de la Basse-Terre.

Ds que nous emes jet l'ancre sous les forts de la ville, le
commandant de la corvette m'ordonna de me rendre  son bord.

En arrivant sur le pont du btiment de guerre qui m'avait servi
d'escorte, j'aperus sur l'avant Toutes-Nations cramponn, avec une
vingtaine ou une trentaine des gens de son quipage,  la barre de
justice, aux fers enfin, qu'on avait monts sur le pont pour mettre ces
misrables _ la broche_, comme on dit  bord des navires de l'tat.

Le commandant me fit l'honneur de me prvenir que je resterais  la
Basse-Terre pendant le procs des pirates avec lesquels j'avais eu
l'imprudence de communiquer. Puis il ajouta, comme pour me consoler:

--Votre relche ne sera pas longue, car l'affaire sera bientt faite.

Toutes-Nations me voyant dispos  retourner  mon bord, sollicita la
faveur de me parler. Je crus devoir me rendre  ses voeux, avec la
complaisance que l'on met ordinairement  excuter les dernires
volonts d'un mourant.

--Ah! me dit d'un air lamentable le malheureux justiciable du plus loin
qu'il me vit arriver vers lui, moun capitan, vous m l'aviez bien
pronostiqu qu j m ferais mettre dans le sac! Si encore la corde il
pouvait casser!

--Quelle corde, et de quoi veux-tu donc me parler?

--Et pardieu! d la corde sur l bout d laquelle on va m hisser pour
fair l saut d carpe. L'air du pays, voyez-vous, il n'est pas boun
pour nous; il y a  la Guadeloupe une maladie d pendaison qui fait du
ravage sur les pauvres diables d mon temprament.

--C'est de ta faute, au reste: tu n'as pas voulu me croire.

--Oui, j sais bien que c'est toujours d la faute des pendous, quand
ils sont pendous. Mais a n'empche pas qu j vais faire oune bien
vilaine grimace par jugement d'un conseil de guerre, au bout d'oune
drisse d rverbre.

--Rien cependant n'est encore dcid.

--Tout se dcidera si vite pour moi. Mais c'est ma femme, ma grosse
femme, qu j plains le plous, car elle sera veuve d'un pendou, quand
j'aurai fait la cabriole un peu trop haut; et elle est enceinte, mon
capitan, par-dessus le march, d'un ptit enfant qu j crois bien lui
avoir fait honntement et qu j voulais lever de mme.

Ici quelques larmes s'chapprent des yeux du sensible poux, et
allrent sillonner ses joues, assez sales pour qu'on vt sur elles les
traces de pleurs que sa position lui arrachait.

--M chargerez-vous bien dans vostre tmoignage? me demanda-t-il aprs
avoir sanglot  son aise.

--Sois tranquille  cet gard, lui rpondis-je; s'il ne dpend que de
moi de te faire renvoyer absous, tu sortiras de ton affaire blanc comme
neige.

--C'est toujours oune consolation qu d mourir avec l'estime des
honntes gens; moi qui n cherchais qu' gagner honntement ma pauvre
misrable gueuse de vie! Maintenant je n'ai plous qu' prier et 
supplier le bon Dieu, la sainte Vierge et tous les saints dou paradis ou
dou paradouze, car j n sais pas en vrit combien il y en a des
paradis dans l ciel!

Il ne fallut que trs-peu de temps pour riger le conseil de guerre qui
devait juger le coupable et ses complices.

Il fallut encore moins de temps pour les condamner  tre pendus.

Je n'avais que trop bien prvu le funeste sort de ces misrables.

On me fit dposer dans cette triste affaire, et je vis avec tonnement,
en suivant les dtails du procs, que Toutes-Nations ne m'avait avou
qu'une partie de ses mfaits. Quelques Anglais, jets par-dessus le
bastingage  bord d'un des navires qu'il avait pills, simplifirent
singulirement la tche pnible qu'avait prise ou accepte le dfenseur
officieux qui parlait pour lui.

On passa aux voix, et tous les accuss se trouvrent condamns, 
l'unanimit,  la peine capitale.

--J m'y attendais bien, s'cria le coupable  la lecture de l'arrt.
Les grands forbans s sauvent, les petits forbans, on les fait pendre
pour les grands.

Ce furent les seules paroles qui s'chapprent de sa bouche.

Sa rsignation aurait fait l'admiration d'un saint.

Il employa les vingt-quatre heures de vie que lui accordait libralement
la loi,  s'entretenir avec sa femme de quelques affaires de famille
qu'il tait bien aise de rgler, disait-il, avant de rendre son me 
Dieu, s'il arrivait que Dieu daignt la recevoir.

Madame Toutes-Nations se montrait bien moins rsigne que son poux.
Elle pleurait avec une bonne foi qui aurait fait piti au coeur le plus
endurci contre le crime de piraterie.

Le moment fatal arriva.

Vingt-cinq potences avaient t dresses sur le champ d'Arbot pour
recevoir les condamns. Je remarquai que dans ces dispositions
patibulaires, le gouverneur de la Guadeloupe avait port un esprit
d'conomie qu'il tait bien loin d'avoir quand il s'agissait de ftes
publiques. Le luxe officiel n'avait pas jug  propos apparemment de se
dployer avec clat dans une circonstance aussi funeste. La plupart des
gibets taient  peine assez solides pour supporter leur homme. Mais le
bourreau, ngre excuteur du premier mrite, avait rpondu de tout, et
son adresse reconnue inspirait la plus grande confiance aux assistans.

Les sons du tambour du dtachement charg de conduire militairement les
condamns de la gele  la potence annoncrent, midi sonnant, que le
spectacle attendu allait enfin commencer.

La dmarche de Toutes-Nations, s'avanant  la tte de son quipage,
tait ferme et dgage. On aurait dit qu'il allait faire une commission
ou porter une lettre  la poste.

La vue des vingt-cinq poteaux patibulaires dresss en son honneur et en
l'honneur de ses vingt-quatre braves excita peu d'tonnement chez lui,
mais elle parut provoquer vivement sa curiosit.

--O ce qu'il est lou mien? demanda-t-il.

Puis apercevant une femme prosterne au pied de la premire potence, il
s'cria:

--Lou voil!

Cette femme tait madame Toutes-Nations, priant pour l'me de son mari
et pleurant par avance la mort ignominieuse qu'il allait subir.

Un homme de justice, grave comme la circonstance et impassible comme la
loi dont il tait l'organe, appela les noms des condamns.

Toutes-Nations eut l'honneur d'tre appel le premier.

--C'est cela! s'cria-t-il. Sur le rle d'quipage lou capitan doit
passer avant tout lou mnou des autres.

Puis, faisant une rflexion sur lui-mme, il ajouta:

--Mais d quel quipage qu j serai dans oune minoute le capitan! d'oun
quipage d pendous!

L'chelle tait prte, et le bourreau en haut attendait sa proie.

Jamais je n'ai vu de _gabier_ s'lancer avec plus de lgret dans les
enflchures des grands haubans pour aller prendre un ris, que
Toutes-Nations pour grimper le long de l'chelle au bout de laquelle
tait pour lui la mort.... l'ternit!

Il n'osa mme pas jeter un regard sur sa malheureuse femme qui
sanglotait  ses pieds.

Le noeud de la corde strangulatoire fut mal pass par le bourreau,
malgr la longue habitude que ce fonctionnaire public avait acquise en
fait de ces sortes d'amarrages.

Toutes-Nations, sentant que l'irrgularit de ce noeud pouvait l'exposer
 ne pas tre trangl convenablement, s'empare du bout de filain, qui
prend dans ses mains une tournure nouvelle, et s'adressant au bourreau,
il lui dit avec un sang-froid tout--fait maritime:

--Voil comme il faut t'y prendr pour les autres, mateluche!

Puis le bourreau, aprs l'avoir remerci d'un coup de tte approbatif,
sauta sur les paules du pauvre diable.... L'me alors quitta le corps,
et le corps resta suspendu au gibet pendant plus d'un mois sous le
soleil, la pluie, les moustiques et les maringouins du pays, pour
l'exemple de tous les petits forbans  venir.

Quant  l'infortune madame Toutes-Nations, elle ne laissa chapper
qu'une plainte en voyant son pauvre mari flotter dans l'air, retenu
seulement par le cou  l'infme poteau patibulaire:

--Qui m'aurait jamais dit, en quittant le pays, que j'aurais pous un
homme de cette espce! C'tait bien la peine, sainte Vierge-Marie, et d'
venir si loin!

Et en m'apercevant dans la foule:

--Capitaine, me dit-elle, quand donc est-ce que vous repartez pour le
Hvre et d' Grce?


FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE Du TOME PREMIER.

Deux lions pour une femme
Chap. Ier.--Les deux Jocondes marins
Chap. II.--La charte-partie en rgle
Chap. III.--Ils cherchent une femme
Chap. IV.--Appel  la femme aventureuse
Chap. V.--March conclu
Chap. VI.--Visite rue Saint-Jacques
Chap. VII.--La traverse
Chap. VIII.--Arrive  Sierra-Leone
Chap. IX.--Un gouverneur de colonie
Chap. X.--Catastrophe
Chap. XI.--Retour en France

Un caractre de marin

Toutes-Nations ou le Petit Forban

Fin de la table du premier volume.






End of Project Gutenberg's Scnes de mer, Tome I, by douard Corbire

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SCNES DE MER, TOME I ***

***** This file should be named 18111-8.txt or 18111-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/1/8/1/1/18111/

Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

