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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:52:35 -0700 |
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diff --git a/18108-0.txt b/18108-0.txt new file mode 100644 index 0000000..7e8980a --- /dev/null +++ b/18108-0.txt @@ -0,0 +1,15876 @@ +The Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. 2, by Albert Delpit + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jean-nu-pieds, Vol. 2 + chronique de 1832 + +Author: Albert Delpit + +Release Date: April 3, 2006 [EBook #18108] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. 2 *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + JEAN-NU-PIEDS + + PAR + + ALBERT DELPIT + + + TOME DEUXIÈME + + + + PARIS + E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR + + 1876 + + + + + I + + LA RENCONTRE + + +A quelques pas de cette ferme où Madame et les siens s'étaient réfugiés, +s'élève l'église modeste du village de Rassé. + +Il serait bien difficile d'établir quel architecte exotique a pu +dessiner le plan de ce monument ridicule. Mais la religion prête à ces +ogives grotesques je ne sais quel aspect artistique plus grand que les +pierres taillées de Donatello et de Brunelleschi. + +Entrons dans l'église. Tout y est commun, vulgaire, et pourtant tout y +est charmant. + +Le bois jaune-brun des bancs est troué par les mites d'une infinité de +trous; le petit banc pour les genoux est rugueux au toucher. + +Il n'y a qu'une seule chose de prix dans l'église; il est vrai qu'elle +est d'un prix inestimable, et qu'elle enrichirait Notre-Dame et +Saint-Pierre. + +C'est une tapisserie merveilleuse, faite au petit point, qui rappelle à +s'y méprendre, tant le travail est admirable de fini et d'art, les +ravissantes miniatures qu'expose madame Marie de Chevarier, dans son +atelier du boulevard Haussmann. Cette tapisserie représente plusieurs +sujets religieux du pape saint Pie V. + +Pie V avait dans son oratoire un crucifix d'ivoire qu'il affectionnait +particulièrement. + +Quand il priait, il avait coutume de baiser plusieurs fois les pieds du +Christ. + +Or, un jour, ses ennemis versent du poison sur ces pieds d'ivoire, de +manière que le Saint-Père bût la mort, à son insu, en embrassant les +plaies du Sauveur. + +Mais Dieu veillait sur son serviteur. Quand déjà Pie V avançait les +lèvres, le Christ, immobile sur sa croix d'ébène, recula, et ne voulut +pas donner la mort à celui qui lui demandait la vie. + +Or, le soir même de la bataille de Vieillevigne, au moment où Madame +ordonnait à Jean-Nu-Pieds d'aller en reconnaissance du côté du château +de la Pénissière, une jeune femme priait au pied du maître autel de la +petite église. Cette jeune femme était Fernande, qui venait de quitter +pour toujours les vêtements de Pinson et avait repris ceux de +mademoiselle Grégoire. + +Elle priait avec ferveur, ses yeux étaient inondés de larmes. + +--O mon Dieu! dit-elle en regardant la tapisserie, vous qui avez fait un +miracle pour sauver votre glorieux serviteur, ô mon Dieu! faites qu'il +s'en accomplisse un aussi pour me sauver, moi si obscure, mais si +infortunée! J'ai souffert, mais j'ai lutté, mais j'ai triomphé... J'ai +étreint mon cœur dans ma poitrine, en lui refusant le droit de battre... +J'ai défendu à ma faiblesse de prendre le dessus sur ma force. O mon +Dieu! ayez pitié de moi. + +La malheureuse enfant pleurait à chaudes larmes. Quelle que soit +l'énergie d'une créature humaine, elle décroît en face de Dieu, car +l'âme intelligente sait qu'il suffirait de la volonté de Celui qu'on +implore pour changer sa souffrance en joie. + +Il régnait dans l'église une obscurité douce qui teintait en noir tous +les objets. Fernande ne s'aperçut pas qu'elle n'était plus seule. + +Un paysan, de très-petite taille, le corps déguisé sous un manteau, et +la tête découverte, venait d'entrer, et, debout, comme perdu dans une +extase, se tenait immobile derrière la jeune fille. + +Fernande, ne l'ayant pas entendu venir, ne pouvait pas l'apercevoir, car +ce fidèle attardé était enveloppé par l'ombre de l'église qui le cachait +entièrement. + +Mais, s'il n'était pas vu, lui voyait. + +Son attention fut attirée par les gémissements étouffés qu'il entendait +à côté de lui. + +Fernande priait toujours. + +--Seigneur! je suis lasse; Seigneur, prenez-moi dans vos bras, car j'ai +trop souffert, et je ne pourrais plus souffrir encore; mon Dieu, je suis +impie, peut-être, en vous implorant dans ce lieu pour les angoisses et +les douleurs d'un amour humain; mais votre souveraine justice est faite +de souveraine bonté... vous aurez pitié de moi!... Je ne me suis pas +rendue sans combat: j'ai voulu vaincre, et puis j'ai été vaincue. Je +vous implore; ayez pitié de votre enfant! + +Les premières paroles de la jeune fille avaient touché le paysan. Il +écoutait plus attentivement. + +Fernande reprit d'une voix plus basse: + +--Mère, mère chérie, tu m'as dit en mourant de venir causer avec toi... +Hélas! je suis bien loin de ta tombe, je suis bien éloignée de la pierre +blanche où j'allais m'agenouiller... Mère, je t'ai interrogée quand j'ai +senti que je l'aimais, et ma conscience m'a répondu que j'avais raison. +Pourquoi m'abandonnes-tu maintenant? Toi qui es une sainte au ciel, tu +pourrais implorer Dieu pour moi, et Dieu ne te refuserait point. + +Ses larmes la reprirent. + +Triste chemin de croix de cette pauvre fille! Elle aimait, elle avait +cru que l'amour était fait de joies et d'espérances, et depuis le +premier jour, elle n'y avait rencontré que la douleur. + +Le paysan s'était un peu reculé dans l'ombre comme si, malgré +l'obscurité de l'église, il eût craint d'être reconnu à sa tête +découverte. + +Fernande se leva: + +--Mon sort sera décidé dans une heure, pensa-t-elle. + +Elle jeta un dernier regard à la croix de bois grossier qui pendait +au-dessus de l'autel. Puis, à pas lents, elle traversa l'église. + +Le paysan, étouffant ses pas, la suivait. + +Quand elle se retourna pour faire le signe de croix, elle le trouva à +côté d'elle. + +Elle jeta un faible cri d'effroi, et recula; mais celui-ci trempa ses +doigts dans l'eau bénite, et les tendit à la jeune fille. + +Elle ne pouvait distinguer les traits du visage de l'inconnu. Mais sa +taille n'avait rien d'effrayant; c'était celle d'un enfant, presque d'un +adolescent peut-être. + +Ils sortirent ensemble; mais à peine hors l'église, le paysan couvrit sa +tête d'un épais chapeau qui cachait entièrement le visage. + +Fernande s'approcha de lui: + +--Mon ami, voudriez-vous me conduire à la ferme de Rassé? lui dit-elle. + +--A la ferme? + +--Ma demande vous étonne! + +--Oui, madame... + +Il semblait assez embarrassé. Il se pencha vers elle et lui murmura à +l'oreille un mot de passe auquel Fernande répondit sans hésiter. + +--Alors, c'est différent!... si vous êtes des nôtres, je vais vous +conduire. + +--Merci. + +--Seulement je vous préviens que je suis forcé de prendre le plus long. +Nous avons des postes à côté de la route de Clisson: il faut que j'y +donne un coup d'œil en passant. + +--Comme vous voudrez... + +Ils marchèrent à côté l'un de l'autre, en silence; en ce moment ils +traversaient un chemin creux. + +--Et qu'est-ce que vous allez faire à Rassé, madame? continua le +paysan... Je vous fait cette question, parce que... si quelqu'un ne vous +y connaît pas, je doute qu'on vous laisse entrer dans la ferme... + +--A cause de Madame? + +--Ah! vous savez qu'elle y est. + +--Oui. + +--Tous vos amis ne le savent pas, cependant. + +--Je serai franche avec vous, monsieur, reprit Fernande. J'ai besoin de +voir son Altesse Royale. Si vous pouvez avoir l'autorité de me faire +obtenir une audience de Madame, je vous en aurai une éternelle +reconnaissance. + +Fernande parlait ainsi, car la voix claire de l'inconnu, sa finesse, sa +distinction, lui prouvaient qu'elle n'avait pas eu affaire à un paysan, +comme elle le croyait d'abord, mais à quelque jeune gentilhomme déguisé, +ainsi que cela était si commun en Vendée. + +--Une audience de Madame? Oh! c'est difficile. Aujourd'hui surtout. + +--Ah! mon Dieu! + +--Vous ne savez donc pas qu'elle s'est battue toute la journée? + +--Si, je la sais? Il faudrait, pour l'ignorer, ne pas avoir entendu les +récits enthousiastes qui ont été faits de sa conduite. + +--Alors... vous comprenez... elle est fatiguée. + +--Hélas! + +--Cela vous contrarie? + +--Cela ne me contrarie pas: cela m'afflige. + +--Vraiment! + +--Monsieur, à un gentilhomme je ne tairai rien de ce qui est mon secret +à moi. Madame a mon bonheur entre ses mains, plus que mon bonheur, elle +a ma vie. Un mot d'elle peut me rendre la plus heureuse ou la plus +infortunée des femmes. + +--Je comprends, vous êtes impatiente. + +--Ce n'est pas de l'impatience, c'est de l'angoisse. + +L'inconnu paraissait vivement intéressé par les paroles de la jeune +fille. Quand Fernande dit que la princesse «avait entre les mains son +bonheur et sa vie,» il ne put retenir un mouvement de surprise. + +--Eh bien, madame, je vous donne ma parole que vous verrez la princesse; +je ne sais pas comment je m'y prendrai, reprit-il en souriant, mais... +mais vous la verrez! + +Cependant ils étaient arrivés à ces postes de la route de Clisson, +auxquels le paysan devait donner un coup d'œil. + +Quand il s'en approcha, un homme se détacha pour venir reconnaître les +nouveaux arrivants. + +Il se contenta de demander le mot de passe. Mais le paysan entrouvrit +son manteau, et l'homme, s'inclinant profondément, se retira. + +Fernande ne tarda à s'apercevoir du respect profond qu'on témoignait +partout à son compagnon, et s'applaudit encore plus de l'avoir +rencontré. + +Grâce à lui, elle pourrait parvenir auprès de Madame. Qu'avait-elle donc +à lui dire? + +Enfin parut derrière un bouquet de bois le toit de la ferme de Rassé. + +L'inconnu entra sous bois, escorté de Fernande, que l'émotion commençait +à prendre. + +Les chouans qu'ils rencontrèrent sur leur chemin témoignaient toujours +au jeune paysan ce même respect qui avait tant frappé mademoiselle +Grégoire. + +En passant sous le berceau de feuillage qui se dresse au devant de la +ferme, un homme se précipita vers le paysan. Il allait sans doute lui +adresser des reproches, on le jugeait à l'expression de sa physionomie, +quand celui-ci montra d'un geste son compagnon. + +Ils entrèrent dans la maison, et le paysan, marchant devant Fernande, la +guida dans une chambre à coucher très-simple, meublée d'un lit, d'un +secrétaire, d'une table, d'un fauteuil et de deux chaises. Mobilier +primitif! + +--Je vous ai promis de vous faire obtenir une audience de Madame, +n'est-ce pas? Eh bien! je tiens ma parole. + +Et il enleva son chapeau. + +Fernande jeta un cri. + +--On vous a parlé de Petit-Pierre, reprit-il gaiement. Petit-Pierre... +c'est moi, et Madame tient toujours les promesses de Petit-Pierre... + +La princesse souriait. Fernande tomba à genoux, les mains jointes... + + + + + II + + LE RÉCIT + + +--Relevez-vous, mon enfant, dit Madame. On ne se met à genoux que devant +Dieu. + +Fernande se releva; mais ses larmes l'étouffaient: elle ne pouvait +parler. + +--J'étais dans l'église, en même temps que vous, continua la princesse. +Je vous ai entendue appeler et invoquer Dieu. Vous souffrez? Dites-moi +votre souffrance, et puisque je puis vous consoler, ayez confiance en +moi... + +Fernande essuya ses pleurs; puis regardant timidement la duchesse: + +--Madame, dit-elle, vous seule pouvez me sauver... N'êtes-vous pas ma +Providence et mon seul espoir? J'aime, j'aime ardemment un de vos +gentilshommes et... + +Fernande baissa les yeux. Quelle est la femme qui ne rougirait pas en +faisant la confidence de son amour? + +Avec sa délicatesse féminine si exquise, Madame comprit le trouble +intime de la jeune fille. + +Elle lui prit la main, et lui montrant une des chaises: + +--Asseyez-vous là, mon enfant, dit-elle. Parlez, et ne craignez rien. +Personne autre que moi ne vous entend. Puisque c'est à moi que vous avec +voulu confier le soin de votre bonheur. Eh bien!... parlez! + +Fernande se sentit gagnée aussitôt par l'expression pleine de bonté du +langage de Madame. + +--Laissez-moi vous dire, reprit-elle plus bas... Votre Altesse doit +connaître mes angoisses et mes combats avant le jour où je me suis +décidée à venir me jeter à ses pieds... + +La première fois que je l'ai vu..., je vivrais cent ans que je me +rappellerai toujours cette heure-là!... La première fois que je l'ai vu, +c'était par une belle matinée d'été. Le soleil était radieux, et au +dehors l'émeute grondait. C'était le 29 juillet 1830. + +Madame pâlit un peu. Le souvenir de ces temps néfastes l'impressionnait +toujours. + +--Il venait remplir son devoir. Le Roi lui avait ordonné de mourir, il +allait à la mort. Par bonheur, Dieu m'avait mise sur son passage... +j'eus la joie de le sauver. Mais quand il partit, oh! Madame, je sentais +bien qu'il ne partait pas seul et que mon cœur s'en allait avec lui. De +longs mois se passèrent. Enfin, un matin, je sentis mon cœur battre +violemment, j'eus le pressentiment que j'allais le revoir. Et, en effet, +on vint m'avertir qu'il me demandait... + +La jeune fille s'arrêta. + +--Oh! que je fus heureuse! Je me suis dit bien souvent que j'avais expié +depuis toutes mes joies d'un seul moment. Il venait dire qu'il m'aimait, +que depuis notre rencontre, il n'avait pas cessé de m'aimer... Il venait +dire que c'était à moi de décider si je consentais à devenir sa femme. + +Consentir! consentir à cela qui était le rêve le plus ardent de ma +vie!... Madame, je lui ai tout raconté: mon amour pour lui, que je +n'avais même pas combattu tant il me paraissait loyal et profond. +Pourquoi lui aurais-je menti? C'était ma joie suprême que l'aveu +prononcé par ses lèvres. Je me sentais bien heureuse!... + +Il me prit la main, et nous échangeâmes le serment d'être l'un à +l'autre, avec la confiance de notre loyauté commune. + +La princesse ne cachait pas le vif intérêt qu'elle prenait à cette naïve +histoire d'amour... Oh! comme on a eu raison de le dire: L'amour est +toujours banal et toujours nouveau! + +--Continuez, mon enfant, dit-elle. + +--Votre Altesse ne comprend pas où je veux en venir? Qu'elle me pardonne +si je m'étends ainsi sur les détails de notre rencontre... Mais il me +semble que je suis devant mon juge, et qu'il doit tout connaître... + +Je croyais que rien ne pouvait empêcher notre bonheur, continua +Fernande. Il était libre et j'avais le droit de penser que je l'étais +aussi. + +Son père, ses frères, sa sœur avaient succombé pour le Roi. Ma mère, à +moi, était morte, et mon père m'avait toujours laissée libre de mes +actions. + +Je me fiançais, confiante et assurée. + +Il venait à peine de me quitter que mon père parut... + +O madame, à vous seule au monde je consentirai à raconter une pareille +chose!... Mon père! cet homme dur, implacable, qui ne connaît d'autres +règles que sa volonté, d'autres lois que son intérêt, il venait +m'ordonner de me préparer à un mariage arrêté par lui. Je me débattis en +vain. Sa volonté était là. Enfin... + +Elle s'arrêta. Puis courbant le front: + +--Madame, reprit-elle, je ne vous ai pas encore nommé celui auquel +j'appartiens devant Dieu. Il faut que vous connaissiez son nom pour +comprendre l'horreur où j'ai été jetée: c'est le marquis de Kardigân! + +--Jean-Nu-Pieds! + +--Oui, madame... + +--Vous avez bien choisi, mon enfant, et votre cœur ne s'est pas trompé. +Celui-là est, en effet, un vrai gentilhomme, et le digne fils des +chevaliers d'autrefois. + +--Vous avez connu, madame, les catastrophes répétées qui ont brisé cette +famille... + +La princesse fit un signe affirmatif. + +--Des quatre enfants, il n'en restait qu'un seul de vivant: Jean... +L'autre fils, Philippe, était pour son père et pour son frère, mort, car +il avait renié la croyance de ses aïeux... + +--Les Kardigân sont grands à mes yeux, dit noblement Madame. Ils ont +plus fait que dix générations, à eux seuls. J'ai oublié la chute de l'un +d'eux... + +--Vous l'avez oubliée, vous, madame, parce que le cœur de Votre Altesse +Royale est bon et élevé... mais le père, le vieux gentilhomme, +l'ancêtre, ne l'avait pas oubliée, lui! Il avait chassé, au mépris des +lois des temps modernes, son fils renégat de sa famille. Il lui avait +arraché son nom, en lui disant: «Les Kardigân ne te connaissent plus. +Va-t'en de ma famille!» Et le fils avait obéi. Il avait changé de nom... +Et c'était lui que mon père voulait me faire épouser. + +--Pauvre fille! + +--Oh! oui, pauvre fille... Trop heureuse encore si mes malheurs avaient +dû s'arrêter là. J'ai vu, au milieu de la nuit, les deux frères, armés +l'un contre l'autre, l'épée à la main, ne se reconnaissant pas; j'ai vu +mon fiancé tomber blessé... Je pouvais croire tous mes malheurs, toutes +mes angoisses finis, car j'étais auprès lui, et mon père ne pouvait plus +me forcer d'épouser un homme que je n'aimais pas, puisque le mari qui me +destinait était le frère de mon fiancé... Il se retirait, me laissant +libre... Mon cœur s'ouvrait à l'espérance et à la joie... Libre et +aimer, que pouvais-je souhaiter de plus? + +Madame était fort émue. Elle savait avec sa haute intelligence, que la +vie cache des drames sombres, bien plus impressionnants que toutes les +créations des poëtes, mais elle ne croyait pas que rien pût atteindre à +un pareil degré. + +--Continuez votre confession, mon enfant, dit-elle. Vous avez bien fait +de ne me rien cacher. Je ne comprends pas encore comment je pourrai vous +être utile; mais, pour peu que ce soit possible, ou que cela dépende de +moi, je vous promets que vous ne regretterez point d'être venue vous +jeter à mes pieds. + +Fernande saisit la main de Madame et la baisa. Une larme brûlante roula +de ses yeux et tomba sur cette main. + +--Allons, du courage, chère petite... Qu'avez-vous donc à me demander? + +--J'ai à vous demander la vie, Altesse, et c'est pour cela que vous me +voyez si émue. + +Cette simple réponse remua profondément la Duchesse. Elle était partie +du cœur et la touchait au cœur. + +Machinalement, elle regarda autour d'elle, et hocha tristement la tête. +On venait lui demander la vie, et l'implorer, et la supplier, le soir +d'une défaite, lorsque l'étoile de sa race semblait pâlir! + +Ses aïeux recevaient les solliciteurs dans leur palais, resplendissant +de lumières et de luxe, gardé par des soldats qui portaient les plus +illustres noms du royaume. Elle, elle recevait dans une humble chambre +d'une ferme de village... + +C'était, en effet, une imposante scène dans sa simplicité que cette +reine, mère d'un roi et fille d'un roi, obligée de se déguiser et de +cacher ses membres délicats sous la bure grossière d'un vêtement de +paysan; que cette belle et jeune femme, reléguée, elle la plus grande +dame de France, dans une pièce sombre, à peine éclairée d'une chandelle +fumeuse, meublée à la hâte, et se demandant si, à l'heure même, un des +siens ne mourait pas obscurément pour la défendre? + +Cette antithèse violente du passé et du présent la saisit au cœur et la +fit penser. + +On la sollicitait donc encore, elle dont la tête était mise à prix! + +Puis ses yeux se reportèrent sur la pauvre jeune fille inclinée devant +elle, et qui venait «lui demander la vie...» Alors elle se jura +intérieurement de tout faire pour lui rendre ce bonheur perdu, et quoi +qu'elle sollicitât, de ne la quitter que joyeuse et consolée... + +Fernande attendait un mot de Son Altesse pour continuer son récit, +quand, au loin, à travers la nuit, on entendit retentir le galop effréné +de plusieurs chevaux sur le pavé de la route. + +Par instants, le vent tiède apportait le hennissement des montures. +Madame ouvrit la fenêtre et appela. Un paysan se présenta. + +--Mon gars, va à la découverte... et sache qui nous arrive. + +Le gars prêta l'oreille. + +--Je le sais, Madame... c'est mon maître Jean-Nu-Pieds qui revient. + +--Lui! dit la princesse, et elle regarda Fernande qui chancela. + +Aubin Ploguen, le lecteur l'a reconnu, se pencha vers Fernande, et lui +dit, de manière que la princesse pût entendre: + +--Ne craignez rien, maîtresse. _Ma Tante_ est bonne... ayez foi en elle. + +--Ah! tu connais donc ce qu'elle a à me demander? mon gars, dit Madame +avec un sourire. + +--Je le sais. + +--Elle te l'a raconté? + +Aubin Ploguen s'inclina, puis: + +--C'est moi qui lui ai conseillé de venir, ajouta-t-il tranquillement. + +--Et tu as eu raison, mon gars: elle ne s'en repentira pas. + +--C'est mon opinion. + +Madame se mit à rire. + +--Va dire à ton maître, reprit-elle, que je le prie de venir me trouver. + +Aubin Ploguen s'éloigna de la fenêtre que la princesse referma. + +--Quoi! Votre Altesse veut.. s'écria Fernande en pâlissant. + +--Retirez-vous au fond de la chambre, mademoiselle. J'ai ma mission: il +faut que j'écoute ce que va me dire mon féal. + +Fernande recula dans le fond de la pièce, ainsi que le lui avait ordonné +la princesse. + +L'humble chandelle ne répandait qu'une lueur tremblante qui +assombrissait les deux tiers de la chambre. Mademoiselle Grégoire +comprit que Jean la distinguerait à peine et, en tout cas, ne la +reconnaîtrait point. + +En effet, M. de Kardigân entra presque immédiatement et vint saluer la +princesse, attendant qu'elle lui adressât la parole. + +Madame, d'un coup d'œil, s'était aperçue que la jeune fille ne verrait +pas son incognito trahi. + +--Eh bien! marquis, dit-elle, avez-vous fait la reconnaissance? + +--Oui, Madame. + +--Avez-vous poussé jusqu'au château de la Pénissière? + +--Oui, Madame. J'y ai trouvé quelques-uns de nos amis. Ils attendaient +les délégués du Midi. + +--Et rien de dangereux? + +--Je l'ignore. Sur la route nous avons aperçu un grand nombre de soldats +de ligne et quelques dragons. Je crains que le général Dermoncourt n'ait +eu avis de la réunion royaliste qui doit s'y tenir demain. + +--Ah! murmura la princesse, en fronçant le sourcil, ceci est grave. Je +tiendrais cependant à ce que l'entrevue de la Pénissière ne fût pas +troublée. + +--Votre Altesse me permet-elle une observation? + +--Si je vous la permets? Je vous la demande, au contraire. Vous êtes de +ceux, marquis, qui sont bons soldats dans la bataille, et bons juges +dans le conseil. + +--Eh bien! Madame, il faudrait peut-être avertir vos amis de transporter +la réunion ailleurs... à Clisson, par exemple. + +J'ai comme un pressentiment que nos ennemis pourraient bien diriger +demain une colonne d'attaque contre le château. + +--En effet... + +--Il est environ minuit: Votre Altesse doit être écrasée de fatigue. Au +surplus, demain dès la première heure, il sera encore temps de prendre +une décision à cet égard. Si Madame le désire, M. de Charette, M. de +Coislin et moi, nous pourrons nous réunir ici demain matin. + +--Très-bien! c'est en effet ce qu'il y de mieux à faire. + +--Alors... + +Jean faisait deux pas dans la direction de la porte: Madame étendit le +doigt. + +--A propos, marquis, j'aurais besoin de vous dans un quart d'heure. + +--Je suis aux ordres de Madame. + +--Envoyez-moi donc votre serviteur... Comment le nommez-vous, ce +gars-là? Il a une figure qui me revient. + +--Aubin Ploguen, Madame; son père a été de ceux de la grande +chouannerie. + +--Envoyez-le moi, continua la princesse, et dites-lui d'attendre là, +sous ma fenêtre. Quand j'aurai besoin de vous, je n'aurai qu'à ouvrir la +fenêtre pour dire à Aubin Ploguen d'aller vous chercher. + +Le marquis salua et sortit. + +--Allons, venez maintenant, mon enfant, dit Madame, tout haut, quand +Jean-Nu-Pieds eut disparu, et achevez-moi votre récit. Votre père ne +pouvant plus vous donner à un autre, votre fiancé et vous vous aimant, +de qui pouvait venir le refus à votre mariage? + +Fernande répondit en relevant le front, non sans fierté: + +--De lui d'abord, de moi ensuite. + +--De lui et de vous? Je ne comprends plus, alors... + +--Ah! Madame, il y a une fatalité entre nous, la fatalité du crime! Il y +avait dans le passé de mon père... un acte que moi, sa fille, je n'ai +pas le droit de juger, mais que, chrétienne, je condamne. + +Fernande tira de sa poche un papier; c'était la copie du testament de M. +de Kardigân que Jean lui avait envoyée naguères. + +--Lisez, Madame, dit-elle. + +La princesse, étonnée, ne comprenait pas. + +Alors, la jeune fille déplia le papier et lut elle-même: + +«Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il +est des hommes que vous devez haïr. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien +de commun entre vous et ceux qui ont renversé le Roi. + +Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de +les punir si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de +faire commerce avec eux: mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs +filles, ni aimer les leurs. Car s'il en était autrement je sortirais de +ma tombe pour vous maudire! + +Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez +plus de frère. Qu'il soit chassé de votre cœur comme je l'ai chassé de +notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En +mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car +Dieu ne pardonne pas, il oublie! Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne +peux pas oublier...» + +--Ces lignes implacables, Madame, reprit la jeune fille, sont le +testament de feu M. de Kardigân, le père de M. le marquis Jean de +Kardigân. Jean a toujours obéi à son père! + +Madame commençait à entrevoir une partie de la vérité. Elle pressentait +le drame. Cette noble femme n'avait pu s'empêcher de frissonner en +écoutant les lignes lues par Fernande. + +Elles respiraient une telle loyauté et, en même temps, une si grande +expression de volonté souveraine! Ce devait être ainsi que parlaient +Crillon et Bayard. + +--Je vous ai dit, Madame, que c'était lui qui m'avait refusée, lui qui +m'adorait. Il faut que vous connaissiez tout. Voici ce qu'il m'a écrit: + +«Fernande, je vous envoie les derniers enseignements que m'a laissés mon +père en mourant. + +Lisez, mon amie; quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le +courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime, +Fernande! En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et +j'ai des sanglots au cœur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais +que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en +mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon +amour ne m'ordonnait aussi de vivre. + +Je n'ai eu que votre image dans le cœur, que votre nom sur les lèvres, +depuis le premier jour où je vous ai vue... + +Aujourd'hui, tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que +mon sang à ceux que je sers; je me dois tout entier. Mon père m'a donné: +je n'ai pas le droit de me reprendre. + +Adieu, Fernande... Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le +veut pas... + +Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous écrivant; je +m'étais promis... Non, je vous aime, Fernande... je vous aime... et je +me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini; soit! Mais +sachez, ô ma fiancée, que je pleure en traçant ces lignes, où j'ai mis +tout ce que j'ai en moi! + +Adieu. + +JEAN.» + +A mesure que la jeune fille lisait, sa voix devenait plus triste et plus +brisée. On eût dit qu'en agitant ses souvenirs, le passé revenait plus +amer à sa pensée, de même qu'en remuant un vase, on fait remonter la lie +du vin à la surface. Madame était émue. Elle prit la main de la jeune +fille: cette main était glacée. + +--Ainsi, ajouta-t-elle, mon père nous séparait encore... mais cette fois +tout était fini. Sa volonté pouvait fléchir: celle du mort ne le pouvait +pas. Désormais entre Jean et moi, il y avait un abîme... Il est parti... +Je n'ai pas essayé de le retenir. Mais ma vie était un long supplice. Un +jour j'ai revêtu des vêtements de paysan, et je suis venue le rejoindre. +Il m'a reconnue... j'allais m'éloigner de lui à jamais, quand cet humble +soldat que vous avez vu m'a conseillé d'aller... + +Mais, Madame, il faut que je termine l'aveu: aveu cruel, car c'est à +vous, la petite-fille de Louis XVI, que je dois le faire. Ce n'est plus +seulement la douleur, c'est la honte qui m'abat... la honte, car je vais +humilier à vos pieds, en implorant le pardon d'un crime, celui dont je +sors... + +Elle se recula, puis mettant un genou en terre: + +--Madame, je suis la fille du citoyen Lucien Grégoire, le régicide! + + + + + III + + LES CONSÉQUENCES DU PLAN D'AUBIN PLOGUEN + + +L'affabilité et la bonté de Madame sont restées légendaires. Les rares +Mémoires publiés en 1830 rapportent que le secrétaire de ses +commandements recevait chaque matin plus de deux cents demandes +d'audience, dont bien peu demeuraient sans réponse. + +Cependant, elle recula de deux pas en entendant l'aveu de la jeune +fille. + +Peut-être se rappelait-elle le mot de Charles X, qu'il n'est pas +inopportun de consigner ici, mot que prononça le vieux roi, comme pour +se consoler d'une des fautes que lui fit commettre le loyal, mais +parlementaire M. de Martignac. + +Ce ministre présentait à la signature de Sa Majesté une ordonnance qui +nommait le fils d'un régicide à une préfecture importante. + +Charles X regarda le nom, puis, se tournant vers M. de Martignac: + +--Est-ce que son père?... demanda-t-il... + +Le ministre s'inclina. + +--Oui, Sire, répondit-il. + +Et comme le pauvre souverain constitutionnel hésitait à signer +l'ordonnance, M. de Martignac entreprit de prouver que cette nomination +serait un acte de bonne politique qui ferait voter avec le centre deux +ou trois influents députés de la gauche. + +--Après tout, reprit le roi en soupirant, ce n'est pas de sa faute... Je +puis nommer préfet le fils d'un régicide: je ne nommerais pas son +gendre; car on choisit son beau-père, et on ne choisit pas son père. + +Et il signa... + +... Il y eut un silence de quelques minutes, pendant lequel la princesse +regardait fixement Fernande. Elle lut tant de douleurs, tant d'angoisses +sur ce visage pâli par les larmes, qu'elle eut pitié. + +--Venez, mon enfant, et dites moi ce que je puis faire pour vous, +prononça-t-elle doucement. + +--Oh! Madame! Madame! s'écria Fernande, qui se précipita à ses genoux en +pleurant. + +Elle pressa la main de la duchesse et la baisa. + +--Allons, mon enfant, reprit Madame, asseyez-vous là, et parlez-moi +comme à une amie. + +Cette phrase toucha d'autant plus Fernande que la princesse répétait +ainsi, connaissant sa condition, la même phrase qu'elle avait dite quand +elle l'ignorait encore. + +--Hélas! Madame, nous avons lutté, nous avons été vaincus, ou, du moins, +moi j'ai été vaincue, je vous l'ai avoué. Je l'aime et il me serait +impossible de vivre sans lui. + +Quand je faisais le sacrifice de mon bonheur, quand je me décidais à me +retirer dans un couvent, je sentais bien que tout était fini et que j'en +mourrais... + +Vous pouvez nous sauver. + +Une seule personne peut relever le fils d'un gentilhomme de l'obéissance +à l'ordre de son père: le Roi de France. N'êtes-vous pas Régente? Et +lorsque vous direz au marquis de Kardigân: Je vous ordonne d'épouser +celle que vous aimez, le marquis de Kardigân s'inclinera. + +La demande de Fernande, bien que logique, étonna la princesse. + +--Continuez, dit-elle. + +--Je n'ai rien à ajouter, Madame. A vous de décider... Quel que soit +votre arrêt, je l'accepte d'avance et je le respecterai. + +La princesse était émue. Elle se disait que le plus haut privilège de sa +naissance n'était peut-être pas tant sa glorieuse maternité, que le +pouvoir de donner le bonheur à ceux qui étaient si près de le perdre à +jamais. + +Pourtant un autre sentiment combattait dans le cœur de la princesse le +premier élan de sa généreuse pensée. Elle se demandait si, à une époque +où les consciences étaient si troublées, elle devait accepter un +compromis, même unique, et pour ainsi dire charitable, entre la Royauté +et la Révolution. + +Puis elle réfléchit aux services si grands, si éclatants de cette noble +famille des Kardigân; elle songea, sans doute, que c'était récompenser +hautement et royalement le dernier de ce nom, en le faisant heureux +malgré lui. + +--Vous avez eu raison d'en appeler à la régente de France, mademoiselle, +dit-elle avec une noble dignité, la régente de France a entendu votre +appel et y répondra. + +Fernande croyait rêver. + +Alors la princesse ouvrit de nouveau la fenêtre et appela une seconde +fois Aubin Ploguen, selon l'ordre qu'elle avait donné. + +Le Breton s'élança: il avait la joie au cœur. + +D'un signa de tête imperceptible, Fernande lui avait appris que la +duchesse consentait. + +--Retirez-vous encore dans l'ombre de la chambre, mademoiselle, +dit-elle. + +Jean-Nu-Pieds entra. + +--Marquis, dit Madame avec un sourire, vous croyez peut-être que je vous +ai appelé pour compléter les ordres que je vous ai donnés au sujet de +votre mission à la Pénissière? + +--Madame... + +--Vous êtes étonné? Vous ne comprenez pas? + +--Je l'avoue. + +--Vous le serez encore bien plus tout à l'heure. + +Le marquis était bien plus qu'étonné: il était stupéfait. + +Madame reprit: + +--Je vous ai fait venir pour vous apprendre que je vous marie! + +Il ne put retenir un cri et changea de couleur. + +--Êtes-vous disposé à m'obéir? + +--Madame!... + +--Ah! ah! mon féal, il me semble que vous discutez mes ordres. Ne me +devez-vous pas obéissance passive? + +--Oui, Votre Altesse. + +--Reconnaissez-vous que si je vous ordonnais d'aller vous faire tuer, +vous iriez... Ce ne serait pas la première fois, au reste! + +--Madame! + +--Eh bien, je vous ordonne d'accepter celle que je vous destine. + +--Venez, mademoiselle Grégoire! ajouta-t-elle en se tournant vers le +fond de la chambre. + +Jean-Nu-Pieds regardait Fernande qui s'avançait émue et chancelante: + +--Fernande! Fernande! murmura-t-il. + +--Oui, Fernande, votre fiancée aujourd'hui, et bientôt votre femme. + +--Mais Votre Altesse ne sait donc pas... + +--Je sais que je suis la Régente de France, reprit Madame, et que j'ai +le droit, au nom du Roi, mon fils, de relever un de mes gentilshommes +d'un serment! Je sais que vous avez juré à votre père, marquis, de fuir +et de maudire les régicides et leurs enfants jusqu'à la dixième +génération. Mais, quand moi, je vous donne la main d'une de leurs +filles, vous pouvez l'accepter! Si votre noble père était vivant, je lui +dirais: Je veux, et il obéirait. C'est à vous que je dis: Je veux. +Obéissez! + +--Oh! Madame... + +La princesse crut que le jeune homme résistait. Elle releva le front et +s'approcha de la fenêtre ouverte. + +Nous avons dit que cette fenêtre donnait sur le bouquet de bois qui +englobait la ferme. Il faisait nuit, mais au loin on entendait encore de +temps à autre quelques coups de fusil isolés. + +--Venez, marquis, écoutez! reprit-elle. Le seul, le vrai roi de France, +le descendant de Philippe Auguste et de saint Louis ne règne que sur une +langue de terre. On lui a pris son royaume, son peuple et son armée. Son +royaume... est une ferme; son peuple... quelques paysans; son armée, les +meilleurs gentilshommes de France, mais qui ne feraient pas le nombre +d'une compagnie sur le champ de parade, s'ils font dix régiments sur le +champ de bataille! Refuserez-vous, vous, l'un de ceux-là, l'obéissance +que je réclame en son nom, à un ordre de ce roi sans royaume, sans +peuple et sans armée? + +Jean-Nu-Pieds tomba à genoux, comme Fernande quelques instants +auparavant. + +--Oh! soyez bénie! soyez à jamais bénie, Madame. + +--Marquis, je vous relève de votre serment. Votre père, qui vous l'a +imposé, comme moi pardonnerait la tache originelle de cette enfant +puisque je lui pardonne bien, moi! Allez et soyez heureux!... Dieu vous +garde! + +Elle mit la main du jeune homme dans celle de la jeune fille. + +Ils baisèrent, à genoux, celle que leur tendait la princesse, et se +retirèrent de cette humble chambre, où la première femme de France +venait de récompenser l'un des siens par un don plus précieux que +l'Ordre du Saint-Esprit ou de la Toison d'Or. + +Elle les regarda disparaître et passer ensuite sous les grands arbres. +Alors, seulement, cette noble princesse sentit la fatigue qui +l'écrasait. Elle referma la fenêtre et murmura dans la langue italienne +qu'elle parlait si bien ces deux vers d'un poëte de son pays: + +O jeunesse, printemps de la vie... +O printemps, jeunesse de l'année. +... + + * * * * * + +... Jean serrait le bras de Fernande contre le sien et se perdait avec +elle sous la feuillée. + +Comme cette promenade nocturne différait de celle qu'ils avaient faite +ensemble quelques jours auparavant! + +Ils ne se parlaient pas. L'émotion ressentie était trop grande pour que +des paroles la pussent traduire. + +Quoi! après tant de désespérances, ils se voyaient donc réunis, et pour +toujours! + +Tout à coup, une ombre se dressa devant eux. + +Jean sortait de son silence au même instant, et disait à Fernande: + +--Chère, c'est Dieu qui vous a inspirée!... + +--Pardon, monsieur la marquis, répliqua respectueusement la voix de +l'ombre, ce n'est pas Dieu. + +--Aubin! toi, ici? s'écria Jean, stupéfait de trouver là son serviteur. + +--Je venais saluer la marquise de Kardigân, maître. + +--Tu sais donc... + +Fernande serrait déjà la main du Breton. + +--C'est lui qui m'a inspirée, ami, dit-elle tout bas... + +--Aubin! ah! que Dieu te récompense. J'allais mourir... Tu nous as +sauvés de la mort... car elle aussi en serait morte! + +Aubin pâlit de joie. + +Puis il ajouta avec sa philosophie habituelle: + +--Je ne vous cacherai pas, monsieur le marquis, que c'est mon +opinion!... + +Le fidèle serviteur disparut. Ils restaient seuls, la main dans la main, +le cœur rempli de cette ineffable joie que donne le bonheur trouvé dans +l'accomplissement du devoir accompli. + +--Fernande, ma chère femme, dit Jean, sortant enfin le premier de son +silence; Fernande, dans un mois nous serons unis l'un à l'autre; que de +projets nous pourrons réaliser! Nous ne nous quitterons pas. Ma volonté +est de rester jusqu'au bout attaché à mon devoir. J'ai aimé trois choses +humaines par-dessus tout: ma patrie, mon roi et vous. Je me dois à +ceux-ci... La lutte peut être longue: que ne souffrirais-je pas, si nous +étions séparés? + +--Jean, j'avais pensé ce que vous me dites. Non, il ne faut pas nous +séparer. + +--Jamais! + +--Jamais... + +Le bonheur les enveloppait. + +Ils suivaient lentement le petit chemin qui menait à la chaumière +occupée par la jeune fille. Il semblait à M. de Kardigân qu'il devait +reconduire sa fiancée à sa demeure. + +Comme ils passaient devant la petite église, Fernande s'arrêta: + +--Ami, dit-elle, je voudrais y entrer et prier Dieu... + +Elle ajouta, serrant doucement la main de celui qui allait devenir son +mari: + +--Jean, vous ne savez pas tout. J'étais entrée dans cette petite église, +il y a quelques heures, le cœur brisé. Il me semblait que nous étions +pour toujours séparés l'un de l'autre. Je m'étais jetée aux pieds du +Sauveur, le suppliant de me sauver, car je n'avais pas la force de vivre +sans vous, et je n'avais pas le courage d'être lâche avec vous! Et il y +a des malheureux qui osent dire que Dieu n'entend pas... que Dieu est +sourd à nos prières!... Dieu m'a entendue... Madame priait Dieu à côté +de moi!... + +Et comme le jeune homme la regardait étonné, elle lui raconta cette +rencontre d'où était sortie son allégresse, cette rencontre qui avait +fait d'elle une femme heureuse entre toutes les femmes. + +Les églises de Bretagne, celles du moins des communes jetées dans le +mouvement royaliste, restaient ouvertes toute la nuit. Il fallait que le +soldat qui s'apprêtait à toute heure à mourir pût à toute heure aussi +prier Dieu. + +Ils y rentrèrent et allèrent s'agenouiller devant cette légende de Pie V +dont nous avons dit la douce poésie. Le ciel ne venait-il pas de faire +un miracle pour eux comme il avait fait un miracle pour le saint Pape? + +Quand ils en sortirent, ils se sentaient bien et complètement unis. Il +leur semblait que, dès lors, la destinée mauvaise ne pouvait plus avoir +son influence néfaste sur eux; il leur semblait que, quittes avec +l'infortune, les jours heureux allaient luire enfin après les jours +tristes. + +Et pourtant, quand arrivés à la chaumière ils durent se séparer, une +vague crainte les prit. Jean partait le lendemain; non que +l'appréhension du danger pût gagner ces âmes fortes, le danger pour eux +était devenu le compagnon de chaque jour auquel on ne fait plus +attention; mais était-ce un pressentiment? + +Fernande tendit son front à son fiancé. + +Il la prit dans ses bras, et la serra longuement sur son cœur: + +--Dieu nous garde! murmura-t-il. + +Et pendant qu'elle rentrait dans sa pauvre petite maison, il s'éloigna à +grand pas. + + * * * * * + +Le lecteur sait quelle mission le marquis avait reçue. Il devait se +rendre au château de la Pénissière, et transmettre aux royalistes qui y +seraient rassemblés les ordres de Madame. + +La première intention de Jean-Nu-Pieds avait été de partir seul; puis il +s'était résolu à emmener Aubin Ploguen. + +Dès l'aube, ils sellaient leurs chevaux tous les deux, quand un cavalier +parut à quelques pas: + +--Eh bien! cher ami, tu veux donc aller t'amuser sans moi? + +--Henry! s'écria Jean en apercevant son ami. + +--Moi-même! cela t'étonne, hein? il y a si longtemps que tu ne m'as vu! + +M. de Puiseux s'arrêta court, et regarda son ami d'un air curieux: + +--Ma foi, voilà qui est bien amusant! s'écria-t-il d'un ton de bonne +humeur. + +--Quoi, s'il te plaît? + +--Tu n'es plus le même. + +--En vérité! + +--C'est comme j'ai l'honneur de te le dire. Il y a en ta seigneurie +quelque chose de changé. Quoi? je ne le sais pas au juste..., mais il y +a quelque chose. + +--Tu trouves? répliqua Jean en souriant gaiement. + +--De la gaieté, maintenant! Diable, voilà qui est embarrassant! L'énigme +se change en mystère. + +Henry de Puiseux regardait alternativement le marquis et son serviteur, +comme s'il eût dû lire sur leur visage la réponse à ce qu'il demandait. + +Mais Jean-Nu-Pieds restait impénétrable autant et plus que le brave +Aubin Ploguen; néanmoins, il y avait en eux comme une transfiguration. + +Jean eut pitié de la curiosité de son ami; il sauta à cheval. + +--Allons, viens avec nous, dit-il. + +Henry fit faire volte-face à sa monture et se plaça à côté du marquis. + +--D'abord, où allons-nous? + +--Au château de la Pénissière. + +--Bravo! + +--Tu applaudis? + +--Je crois bien. + +--Pourquoi? + +--Parce que nous aurons, évidemment, à en découdre. + +--Comment le sais-tu? + +--C'est mon idée... Les chiens de chasse sentent le gibier; moi, je sens +les coups de fusil. Chacun sa nature. + +--A la grâce de Dieu, alors! + +--Soit; mais, avant, aurais-tu la bonté de m'expliquer la source du +contentement... que dis-je? de la joie qui est gravée sur tes traits? Il +n'est pas jusqu'à notre ami Aubin qui n'ait l'air de s'envoler dans +l'air. Vous êtes positivement plus légers, mes chers amis? + +--Tu ne te trompes pas. + +--J'en étais sûr. Maintenant, pourquoi êtes-vous si heureux? + +--Cherche! + +--Avez-vous trouvé la pierre philosophale? + +--Pas précisément. + +--Alors... + +--Mais nous avons du moins trouvé quelque chose de plus précieux. + +--De plus précieux? Diable! Et qu'est-ce, s'il te plaît? + +--Le bonheur! + +Les trois Vendéens traversaient en ce moment une lande couverte de +genêts et de bruyères. Il soufflait un vent léger, chargé de senteurs +âcres. La journée s'annonçait comme devant être chaude. + +Henry fit faire un bond à son cheval en entendant la réponse de son ami. +C'est que, dans sa surprise, il l'avait vigoureusement éperonné. + +Jean le regardait, souriant toujours. + +--Ah! tu as trouvé le bonheur! + +--Ma foi, oui. + +--Et quand cela, je te prie? + +--Hier au soir. + +--A quelle heure? + +--A minuit. + +--Et où? + +--Dans la ferme de Rassé. + +Ces réponses énigmatiques déconcertèrent de Puiseux à un tel point, que +Jean et Aubin se mirent à rire. + +--Ma parole, il faut que tu sois bien changé pour rire avec un pareil +entrain, dit-il. Il y a trois jours seulement, tu me navrais. + +--Cher ami, il y a trois jours, j'étais le plus malheureux, et, +aujourd'hui, je suis le plus heureux des hommes! + +Le marquis prononça cette phrase avec une voix si vibrante, avec une +joie si contenue, que le cœur de Ploguen en fut doucement remué. + +--Je me marie dans trois semaines, dit-il, et demain, j'espère, je +pourrai te présenter à celle qui sera madame de Kardigân. + +--Allons donc! + +Alors, en quelques mots, il raconta à son ami l'histoire d'amour, si +simple et si touchante, que nos lecteurs connaissent. Il lui raconta +comment il avait connu Fernande, et comment ils s'étaient aimés; puis, +par quelle fatalité maudite leur amour avait été presque condamné dès sa +naissance. + +On sentait que Jean racontait avec un douloureux bonheur ces heures +d'angoisses et de tortures où il s'était cru à jamais séparé de la jeune +fille, de même que le matelot aime à se rappeler dans le calme du port +les inquiétudes de la tempête. Comme ils avaient souffert tous les deux! +et comme ils avaient bien gagné leur bonheur présent! + +Quand il en vint à l'épisode de Fernande déguisée en paysan, et venant +demander un asile au château de Kardigân, Henry poussa un cri de +triomphe! + +--Parbleu! Pinson... je l'avais deviné!... + +--Cher ami, reprit-il, ma fiancée est cette femme, voilà tout ce que +j'ai à te dire... Quant à Madame!... Oh! Madame, j'ai une envie folle de +me faire tuer aujourd'hui pour elle. + +--Elle t'en voudrait trop! + +--C'est vrai! + +Les chevaux galopaient. Le château de la Pénissière est situé à une +heure et demi de Clisson, environ. + +Ils approchaient du but de leur expédition, et déjà ils s'apercevaient +de ce que l'ordre de la princesse avait de prudent. On distinguait +nettement çà et là les traces encore fraîches du passage des troupes de +ligne. + +--Tu as raison, dit Henry, en les examinant, je vois que nous aurons à +en découdre aujourd'hui. En avant! + +--En avant! répéta Aubin Ploguen. + +Les trois cavaliers prirent le grand galop et disparurent derrière un +épais rideau de poussière. + +Le soleil s'était levé sur cette journée qui allait ajouter aux annales +de l'histoire de France quelque chose d'aussi beau que le combat des +Trente ou que la bataille de Fontenoy. + + + + + IV + + LA RECONNAISSANCE + + +L'histoire a retenu les noms de quelques-uns des royalistes qui étaient +ce jour-là au château d'Homère. Il y avait M. le marquis de Grandlieu, +M. de Girardin, Henry de Puiseux et le marquis de Kardigân. Ils étaient +quarante-cinq, appartenant presque tous aux premières familles de la +province; leurs chefs étaient deux anciens officiers de la garde royale. +Enfin deux paysans, ex-trompettes d'un régiment de ligne, complétaient +la garnison. + +Quand nos trois héros arrivèrent, ils furent accueillis par des +acclamations générales. Henry et Jean étaient fort aimés, Henry pour sa +gaieté et son entrain, Jean pour son indomptable courage. + +Le marquis expliqua la volonté de Madame. Le conseil des royalistes +arrêta que cette volonté serait respectée naturellement; mais qu'en +exécutant les ordres de la princesse on se porterait sur les communes de +Lugnau et de la Buffière pour y désarmer la garde nationale. + +Il était environ neuf heures du matin. Les légitimistes ne pouvaient +s'attendre à être attaqués, et bien qu'ils fussent armés, ils croyaient +que l'autorité militaire n'était pas instruite de leur réunion. + +Cependant, vers dix heures, Aubin Ploguen qui, monté sur le faîte de la +maison, guettait dans la plaine, aperçut un paysan qui accourait vers le +château, à travers champs. + +Ce paysan s'arrêtait de temps à autre, regardait derrière lui, puis +restait quelques instants couché dans l'herbe à plat ventre. Ensuite il +reprenait sa course. + +Le brave chouan ne voulut pas interrompre le conseil de ses maîtres. Il +quitta son observatoire, descendit rapidement l'escalier, et arriva dans +la cour du château. + +En ce moment même, le paysan y entrait. Il avait reconnu de loin Aubin +Ploguen, car il se dirigea vers lui. + +--Ah! mon Aubin, dit-il encore tout essoufflé, fasse le ciel que +j'arrive à temps! + +C'était Lenneguy, celui que nous avons vu arriver au château de +Kardigân, conduisant Fernande déguisée en Pinson. + +--Comme tu es ému, mon gars, s'écria Aubin. Que se passe-t-il donc? + +--Les messieurs sont là? + +--Oui. + +--Et ils ne se doutent de rien? + +--Non. + +--Et toi? + +--Moi je me doute de quelque chose, parce que j'étais juché sur le toit +de la maison, et que je t'ai vu venir de loin. + +--Ah! oui, toi, tu ne t'endors jamais, mon Aubin... et avec ces coquins +de bleu, ce n'est que prudence. + +--Qu'est-ce que tu as vu? + +--Viens avec moi. + +--Tous, ils vont donc rester sans être avertis? + +--Oh! nous avons le temps. + +--Bien... + +Les deux gars sortirent de la cour. + +A leur droite, s'élevait un petit bâtiment qui bordait un parc. Ils se +jetèrent dans le parc, le traversant rapidement. Ils n'avaient pas leurs +fusils. Leur seule arme était ce bâton noueux, si terrible dans les +mains robustes des Bretons. + +Arrivés à l'extrémité du parc, ils se trouvèrent arrêtés par le mur de +clôture. Ce ne pouvait être un obstacle pour un gaillard comme Aubin. Il +se hissa tranquillement sur le mur. + +--Et moi? demanda Lenneguy. + +--Attends! + +Aubin empoigna le gars à la ceinture, et le tira à côté de lui à bras +tendu, aussi facilement qu'un enfant eût fait d'une plume. + +La descente devenait aisée. Ils sautèrent purement et simplement. Puis, +une fois en plaine, ils prirent leur course. + +Lenneguy et Aubin Ploguen couraient côte à côte, la tête haute, la +bouche fermée et les coudes serrés à la hanche. Leur pas égal atteignait +à la vitesse d'un cheval au grand trot. On a vu des Bretons franchir +ainsi des espaces considérables: quand ils se sentent fatigués, ils +attrapent un caillou tout en courant et se le mettent dans la bouche. Ce +rafraîchissement leur permet une nouvelle étape! + +En une demi-heure, ils franchirent six kilomètres à peu près. Qu'on ne +soit pas étonné; le fait s'est produit souvent. Quand Lenneguy s'arrêta, +ils étaient dans ce qu'on appelle une _combe_. La combe est ce creux +raviné que produisent deux collines à leur point de jonction. + +Le paysan s'orienta, regardant avec soin autour de lui; puis il se mit à +plat ventre et se grimpa comme un chien à quatre pattes sur le haut +d'une de ces collines. Arrivé au sommet, il fit signe à son compagnon de +venir le rejoindre. + +Aubin Ploguen monta auprès de lui, en usant du même moyen. Ce n'était +pas une précaution inutile. Les deux collines sont sèches et dépouillées +d'arbres, exposées aux regards, même à une certaine distance. Mais +évidemment, de loin, ces paysans à quatre pattes, ramassés sur +eux-mêmes, devaient ressembler beaucoup plus à des lièvres gigantesques +qu'à des hommes. + +Au sommet commence une sente qui descend tout doucement dans la plaine +par une courbe légère. Toute cette étendue de terrain est complètement +déboisée; mais Lenneguy et Aubin ne se préoccupaient pas de si peu de +chose. + +Ils avaient été élevés par leurs pères dans les traditions de la grande +chouannerie. Tous les deux se mirent la tête entre les deux genoux, de +manière à la protéger, puis la recouvrant de leurs bras repliés, ils se +laissèrent rouler comme des boules du haut en bas de la colline. + +Là, autre obstacle. + +Les druides ont semé de dolmens cette terre granitique de la Bretagne. +Or, deux grands dolmens, impassibles dans leur majesté séculaire, se +dressaient devant les gars. Seulement, au lieu de passer dessus, comme +ils avaient fait en face du mur, ils passèrent dessous. + +C'était à la fois moins dangereux et plus rapide. + +Ils se glissèrent en rampant sous l'encastrement des pierres, et +arrivèrent à la sortie des dolmens qui donnaient sur la grande route de +Clisson. + +Il y avait à ce moment trois quarts d'heure qu'ils avaient quitté le +château de la Pénissière. Par la ligne droite, la distance qui les en +séparait était de douze kilomètres; par la route choisie par eux, de +neuf. Ils gagnaient donc trois quarts de lieue, et il faudrait aux +lignards au moins trois heures pour arriver au château. + +A quelques mètres sur la gauche, s'étageait sur un coteau le petit +village de Roivieux. + +Ils y entrèrent, comme de simples paysans, et se tenant bras dessus bras +dessous. + +--Tiens! voilà ce que j'ai vu, dit tout bas Lenneguy à son compagnon. + +Ce que Lenneguy avait vu méritait en effet d'être examiné avec soin. +C'était un détachement du 29e de ligne, fort d'environ soixante hommes, +et commandé par un adjudant-major. + +A l'entrée du village attendaient quatre grandes charrettes attelées +chacune de trois chevaux. + +--Hum! hum! grommela Aubin. + +--Qu'as-tu? + +--Tu as vu ces charrettes? + +--Oui. + +--Elles étaient là tout à l'heure? + +--Oui. + +--Attelées? + +--Non, pas encore. + +--Et cela ne te dit rien? + +--Mais... mais non. + +Aubin répéta: + +--Hum! hum! + +Seulement, cette fois-là, au lieu de se croiser les bras comme +d'habitude, il se mit à se gratter la tête, ce qui indiquait chez lui +une préoccupation très-vive. + +Évidemment, le digne Breton était fort inquiet. Ces charrettes +l'étonnaient et l'effrayaient. Avec son intelligence rusée, il devinait +des choses que n'avait même pas soupçonnées Lenneguy. + +--Cela va mal! murmura-t-il... cela va très-mal. + +--Tu as des idées! dit Lenneguy en haussant les épaules. + +--Ma foi, non. + +--Est-ce que ce n'est pas le temps des foins? Tu sais bien que M. +Dubois, le grand fermier, a des voitures et des chevaux nombreux. Je +reconnais les charrettes et les chevaux comme étant à lui. + +--Moi aussi... + +--Et bien, alors? + +--Ce Dubois est un bleu: il peut avoir prêté ces machines-là contre +nous. + +Les deux paysans se tenaient debout contre une chaumière, appuyés au +mur. + +Comme si l'événement eût voulu donner raison aussitôt aux soupçons +d'Aubin Ploguen, le capitaine adjudant-major les aperçut et poussa son +cheval vers eux. + +--D'où venez-vous donc, vous autres? demanda-t-il. Il me semble que je +ne vous ai pas encore aperçus? + +--Non, monsieur, répondit Aubin, qui poussa du coude son compagnon, +comme pour lui dire de le laisser répondre seul. + +--Et d'où venez-vous? + +--Du village? + +--Et quel est ce village? + +Aubin augmenta encore l'air de niaiserie qu'il avait donné à sa figure. + +--Eh! c'est le village. + +--Oui, mais quel est son nom? + +--La paroisse. + +Ce capitaine était jeune et instruit; mais il avait souvent entendu +raconter par son père, ancien général républicain, qui avait servi en +Vendée, les ruses employées par les chouans pour dérouter les soupçons +conçus contre eux. + +Il se rapprocha encore et examina longuement le Breton. Mais le visage +de celui-ci resta impassible. Pas un de ses traits ne bougea. C'était +une immobilité complète, absolue. + +Au même instant, un gendarme entra dans le village au grand galop. + +--Enfin! s'écria le capitaine en l'apercevant. + +Le gendarme vint droit à l'officier et lui dit tout bas quelques mots. + +--Pour le coup, reprit le capitaine, nous tenons ceux de la Pénissière. + +Par malheur, en entendant cette exclamation, Aubin ne put retenir un +mouvement qui surprit l'officier. Ce fut pour lui un trait de lumière. + +Il se tourna vers ses soldats, et d'une voix tonnante: + +--Empoignez-moi ces gaillards-là! dit-il. + +Les deux paysans ne bronchèrent pas en entendant l'ordre donné par le +bleu. On eût dit qu'il ne les regardait pas. + +Trois ou quatre soldats s'avancèrent et prirent Lenneguy et Aubin +Ploguen au collet pour les entraîner. + +Au premier rang de ceux qui regardaient se trouvait un vieillard, qui, +les yeux sombres, les lèvres serrées assistait à cette arrestation +brutale. Il se taisait. Mais Aubin eut le temps de se tourner vers lui +et de lui faire de l'œil un signe imperceptible. + +Aussitôt le vieillard s'avança. + +--Pardon, monsieur l'officier, dit-il, en portant la main à son +chapeau... + +--Que veux-tu, mon brave homme? + +--Faites excuse, mais je crois que vous vous trompez mêmement. + +--Ah! ah! je me trompe! + +--Oui, monsieur l'officier. + +--Et comment? + +--En faisant arrêter ces deux naïfs-là. + +--En vérité? + +--Ce ne sont pas des gars de chez nous. Ils viennent à Roivieux, chaque +an, pour voir la famille. Ils habitent la plaine autour d'Angers. + +--Pourquoi ne se sont-ils pas défendus? + +--Parce que... dame! vous comprendrez ça, monsieur l'officier... Vous +ordonnez qu'on les prenne; ça les trouble, ces pauvres fils. + +--Ah! ils se troublent. + +--Ma foi, oui. + +--Eh bien, mon vieillard, si tu n'avais pas les cheveux blancs, je +t'enverrais loger avec eux où on va les conduire. Vous vous entendez +tous pour me tromper. Mais, vive Dieu! voilà ce qui ne sera pas. + +Lenneguy et Aubin étaient déjà au milieu du peloton de soldats, commandé +par un sergent. Sur l'ordre de l'adjudant-major on les conduisit à une +centaine de mètres en dehors du village, à une ferme de ce M. Dubois, +que Lenneguy traitait de bleu. + +Il y avait une grande cave dans cette ferme. + +On y fit descendre les deux chouans. Puis, comme les caves bretonnes +ferment au moyen d'une trappe qui retombe et bouche l'entrée, on se +contenta de placer deux soldats le fusil chargé à l'ouverture. + +Arrivé dans la cave, Aubin se laissa tomber sur un fût de cidre, cacha +sa tête dans ses mains, et songea. + +Le chouan ne désespérait jamais. Il avait toujours la volonté vivante en +lui. Arrêté maintenant, il se disait qu'il serait peut-être libre au +bout d'une heure, non qu'il craignît la fusillade qu'on lui réservait. + +En vérité, c'était la moindre de ses inquiétudes; mais il se rappelait +la phrase du capitaine et il avait peur. Celui-ci ne s'était-il pas +écrié, quand le gendarme lui eut parlé bas à l'oreille: + +--Enfin! nous tenons ceux de la Pénissière! Or, c'était _Ceux de la +Pénissière_ qu'il fallait sauver avant tout. + +Comment s'y prendre? + +--Dis donc, mon gars, ajouta-t-il tout bas à l'oreille de Lenneguy, +est-ce que tu n'as pas envie de te sortir d'ici? + +--Oh! oui. + +--Cherchons, alors... + +La volonté n'était pas tout, une obscurité profonde régnait dans la +cave. Collés l'un contre l'autre, les deux chouans ne distinguaient même +pas leur visage. + +Lenneguy étendit sa main qui rencontra la muraille. Aubin fit la même +opération à droite. Ils se convainquirent ainsi qu'un étroit chemin +passait entre les deux files de barriques et de fûts qui encombraient la +cave. + +Alors tous les deux se mirent à plat ventre, furetant, cherchant, pour +trouver jusqu'où allait le souterrain. + +Ils perdirent ainsi un quart d'heure environ, inutilement, car ils +n'avaient rien trouvé et n'étaient pas plus avancés qu'avant. + +Aubin se demandait déjà s'ils allaient échouer, et cette seule pensée +faisait bondir le cœur du Breton, qui se représentait son maître et ses +amis, surpris au château de la Pénissière sans pouvoir se défendre. + +Tout à coup un bruit violent ébranla les voûtes du souterrain. Ce bruit +était un mélange de sabots de chevaux foulant le sol dur de la voûte et +d'un cliquetis d'armes. + +Ce fut un trait de lumière. + +--Je comprends tout! s'écria-t-il. + +--Quoi? + +--Sais-tu à quoi servent les charrettes? + +--Non. + +--Eh bien, je vais te le dire: à transporter les soldats au château de +la Pénissière. + +--Dieu bon! + +--Ainsi, tu vois, il n'y a pas un moment à perdre si nous voulons sortir +d'ici assez à temps pour les prévenir. + +--Comment faire? + +--Il y a moyen, peut-être... + +--Quel moyen?... + +Aubin ne fut pas obligé de répondre. Le même bruit qui venait d'ébranler +les murailles se reproduisit de nouveau. + +--Comprends-tu! dit Aubin qui étendit la main vers le côté où passaient +les charrettes. + +--Non... + +--Eh bien, la route est là. + +--Après? + +--La cave doit prendre de l'air par un soupirail, à cette place. +Marchons. + +Ce n'était pas une petite besogne. Si, en effet, il existait un +soupirail, il était entièrement bouché par l'amoncellement des fûts +placés les uns sur les autres. + +--Mets-toi derrière moi, reprit Aubin. + +Lenneguy obéit. + +Alors le fils de Cibot Ploguen, avec autant de facilité que s'il eût +transporté un sac de varech, prit dans ses bras chaque tonneau, petit ou +grand, l'un après l'autre, et les déposa à l'extrémité du souterrain. +Que le tonneau fût lourd ou léger, plein ou vide, il ne s'en occupait +guère. Pour lui, l'important était de se frayer un chemin. + +Après dix minutes de ce travail herculéen, un jet de lumière parut +derrière quelques grosses barriques placées encore là. + +Aubin acheva sa besogne comme il l'avait commencée, c'est-à-dire qu'il +enleva les barriques comme le reste. Alors les chouans aperçurent la +lumière du soleil qui passait à travers un soupirail assez large, mais, +comme tous les soupiraux, fermé par de fortes barres de fer. Aubin avait +accompli en dix minutes un travail pour lequel dix ouvriers auraient +demandé une demi-journée. + +Il sentait combien le temps était précieux. Un retard pouvait avoir des +suites funestes et coûter la vie aux héroïques soldats de la légitimité, +enfermés à la Pénissière. + +Aubin Ploguen monta sur les épaules de Lenneguy et atteignit au +soupirail; puis, saisissant un des barreaux de fer entre ses mains +puissantes, il le tordit et l'arracha hors de son alvéole. + +Bien que la force inouïe d'Aubin fût populaire dans les paroisses +bretonnes, Lenneguy resta plongé dans une admiration stupide. Les +manifestations d'une qualité physique ont toujours du prestige aux yeux +des demi-intelligences. + +Le barreau arraché laissait un espace assez grand pour que chacun des +deux chouans pût, à son tour, passer au travers. + +Cette fois encore, Aubin se hucha sur les épaules de son ami et s'assit +sur le rebord; puis là, il se mit en devoir de répéter la même manœuvre +accomplie quelques heures auparavant pour franchir le mur du parc du +château. + +--Prends ma main, dit-il. + +Lenneguy obéit. + +--Tu tiens bien? + +--Oui. Arrive. + +--En route! + +Aubin tira à lui le Vendéen. Ils regardèrent; la route passait au bas du +soupirail. Ils étaient libres. + +Mais s'ils étaient libres, les Vendéens de la Pénissière n'étaient pas, +eux, prévenus. + +--Par le chemin de traverse nous aurons le temps, reprit Ploguen. + +Le chemin de traverse était celui qu'ils avaient pris pour venir, car il +fallait non-seulement retourner au château, mais encore y arriver avant +les soldats. + +Ils prirent leur course. Arrivés en face des dolmens, Aubin, qui était à +quelques pas en avant, s'arrêta court, en poussant une exclamation de +colère et de douleur. Le petit sentier de la combe était gardé! Il +distinguait nettement, à deux cents mètres en avant, les pantalons +rouges des soldats. + +--Tiens! regarde! dit-il à Lenneguy. + +--Qu'allons-nous faire? + +--Prenons la grande route. + +C'étaient trois kilomètres de plus: peu de chose en temps ordinaire; +mais après leurs fatigues du matin, et surtout après le travail d'Aubin +dans la cave, pourrait-il franchir cette distance, toujours au pas de +course? + +Ces braves cœurs n'hésitèrent même pas. Il y a de ces natures dévouées +et sublimes chez lesquelles le sentiment de personnalité, ce fléau des +hautes classes, ne se glisse jamais. + +Ils partirent ainsi qu'ils avaient fait le matin, c'est-à-dire les +coudes aux hanches, le corps penché en avant et la tête légèrement jetée +en arrière. Les seules différences introduites par eux dans cet exercice +renouvelé, fut qu'ils mirent une balle de plomb dans leur bouche et que +leur trot fut un galop acharné. + +... Il faisait une étouffante chaleur. Le soleil était en plein ciel et +dardait ses rayons de feu sur la plaine. + +Devant eux la route se déroulait comme un ruban inépuisable. En vérité, +un de ces coureurs perses qui, dit l'histoire, servaient de courriers au +grand Cyrus, aurait hésité devant un pareil espace; et il fallait le +franchir, toujours au galop, en été, par un temps lourd et écrasant. + +Aubin Ploguen et Lenneguy n'échangeaient pas une seule parole. Celui-ci +à deux pas en arrière, celui-là maintenant l'avance prise par lui au +départ. Ils couraient, les dents serrées, jetant un regard de temps à +autre sur la lande qui s'étendait à droite et à gauche, dans l'espérance +d'apercevoir un cheval au piquet; car, alors, l'un d'eux aurait monté la +bête à poil, et l'aurait lancée ventre à terre. Mais, à une époque de +guerre, les fermiers n'ont pas la même confiance des temps calmes. La +lande était déserte. Ils couraient. Chacun d'eux passait sa manche sur +son front et en faisait voler la sueur. C'était le seul rafraîchissement +qu'ils s'accordassent. Ils couraient... + +Cela dura ainsi pendant vingt minutes. Les forces humaines, excitées par +le sentiment du devoir, arrivaient à une intensité sublime. Cependant +Lenneguy commençait clairement à se fatiguer; sa respiration devenait +plus brève et plus sifflante, et, par moment, son bras droit se +détachait de sa bouche pour se porter à sa gorge, comme si quelque chose +eût étouffé le paysan. + +Aubin, lui, restait dans la même position: il était seulement un peu +pâle. Il détournait la tête de deux minutes en deux minutes pour jeter +un regard à Lenneguy. + +--Courage, mon gars! disait-il. + +Et ils couraient. + +La route semblait ne pas diminuer devant eux; c'était toujours +l'inaltérable longueur de ce ruban qui s'allongeait comme un immense +serpent à travers la plaine poudreuse. Pas un souffle d'air. +L'atmosphère était embrasée; les pieds des paysans frappaient le sol +durci à coups redoublés, mais avec un bruit automatique, régulier comme +les battants de fer d'une machine. + +Le visage de Lenneguy annonçait l'épuisement. Il devenait livide. Le +mouvement de la main voulant arracher un poids à la gorge était plus +fréquent. + +--Courage, mon gars! répéta Aubin. + +Lenneguy se tait. Il sent qu'une parole prononcée insufflera dans ses +poumons plus d'air qu'ils n'en peuvent supporter. Ils courent encore! +Aubin songe. Il se représente les chouans du château de la Pénissière +cernés dans leur asile par des forces dix fois plus nombreuses. Il les +connaît. Ils aimeront mieux mourir que de se rendre. Est-ce que ce n'est +pas la vieille Bretagne qui a gravé avec du sang sur son hermine cette +noble devise, digne de Sparte: + +_Potius mori quam fœdari!_ + +Mourir! Tant de braves et loyaux jeunes gars, tant de soldats d'un grand +principe, tant de héros! Mourir... parce que lui, Aubin Ploguen, ne +serait pas arrivé à temps! + +C'est là la seule chose qui l'épuise. En vérité, que lui importe la +longueur de la route, que lui importe une fatigue surhumaine? Si Dieu +lui a mis dans le corps une force inouïe, si son cœur est puissant, si +ses jarrets sont d'acier, c'est pour qu'il sauve les serviteurs du roi! + +Et son maître est parmi ceux-là! Et la vie de son maître est entre ses +mains! + +Il se retourne: + +--Courage, mon gars! dit-il pour la seconde fois. + +Lenneguy incline la tête. Mais déjà son regard est terne: une écume +sanglante couvre ses lèvres; et pourtant ils courent toujours. + +Aubin Ploguen veut franchir la distance, en passant à travers les rangs +des soldats; aussi il faut qu'ils soient deux, car si l'un tombe frappé +d'une balle, il faut que l'autre arrive au but et crie: Alarme! + +--J'ai... j'ai... soif... râle Lenneguy. + +Aubin jeta un regard autour de lui. O bonheur! à vingt mètres en avant, +sur la droite, s'élève un rideau de peupliers ombrageant une joyeuse +rivière, qui roule rapidement ses eaux claires sous un dôme de +feuillage. + +--Dans une minute tu boiras, mon gars, dit-il. + +Lenneguy se ranime un peu. Ils arrivent à la rivière. + +--Allons! un bon coup, mon gars! + +Lenneguy commence par s'étendre à plat ventre dans l'herbe pour +respirer. + +--Cinq minutes de plus ou de moins, pensa le Breton, c'est la vie ou la +mort, peut-être... Mais le pauvre diable est harassé, il peut bien se +reposer. Nous courrons un peu plus vite. + +Lenneguy resta pendant quatre minutes, respirant, humant l'air comme un +poisson monté à la surface de l'eau; puis il enfonça, ainsi qu'Aubin, sa +tête dans la rivière. + +--Ah! je suis mieux, dit-il. + +--Alors, en route! + +Ils repartent. + +D'après le calcul d'Aubin, ils doivent avoir pris une grande avance sur +les soldats. Trois charrettes pesamment chargées n'ont pas pu être aussi +rapides qu'eux. + +C'est impossible. Les chevaux se lassent, s'arrêtent; mais les hommes +sont soutenus par la pensée et arrivent toujours. + +Déjà ils se reconnaissent, le château n'est plus éloigné. Encore +quelques efforts et ils seront au but. + +Ah! s'ils avaient pu prendre le chemin de traverse, depuis longtemps ils +seraient arrivés, depuis longtemps les chouans prévenus auraient pu ou +se retirer ou se mettre en défense. + +La rivière où ils ont pris des forces est loin derrière eux. Le rideau +de peupliers n'apparaît plus que comme une large bande noire à +l'horizon. + +Une borne blanche est plantée dans la route. + +--Lenneguy, mon gars, dit Aubin, encore un coup de jarret pareil pendant +un kilomètre et nous tomberons au milieu des soldats. + +Lenneguy ne répond rien. Le froid l'envahit malgré la chaleur écrasante +de la journée, malgré sa course effrénée; mais la machine est montée et +ne s'arrête pas. Quatre kilomètres les séparent encore du château, un +quart de lieue des soldats. Aubin triomphe. Ils auront le temps +d'arriver, car, s'ils peuvent passer au milieu des brigands sans +blessures, ils auront au moins vingt minutes d'avance. + +Ils se trouvent en ce moment au bas d'une montée assez raide de cent +mètres. + +--Un dernier effort, Lenneguy! + +Lenneguy et Aubin se rapprochent l'un de l'autre. Ploguen est le plus +solide des deux. Il met le bras de son ami sous le sien pour le +soutenir. Hourrah! la montée est franchie. + +--Tiens, regarde, dit-il. + +Au bas de la montée, dans la plaine, on voyait briller les pantalons +rouges et reluire les canons de fusil. + +--Les voilà, ces chiens de bleus! grommelle Aubin. Des tortues! nous +allons plus vite que les grands mâtins de chevaux du père Dubois. + +Avez-vous vu une trombe descendre une montagne, en Suisse? Les deux +paysans dévallaient pareillement. En une minute, ils eurent gagné la +plaine, et en avant! + +Le danger a doublé. Les soldats sont là devant eux. Encore quelques pas, +et il leur faudra, à ces deux braves Bretons, passer sous les feux +croisés de leurs ennemis. + +Plus ils approchent des charrettes, plus Aubin Ploguen sent que le +danger augmente. En effet, comment éviter dix, vingt, trente décharges +successives? + +Si encore on pouvait échapper à une première attaque! Mais comment +faire? + +Soudain, il aperçoit la route qui fait un grand coude et se replie sur +elle-même. On peut peut-être couper sur la gauche, passer parallèlement +aux soldats en courant dans la lande, et regagner la route en ayant de +l'avance... + +--Lenneguy, à travers champs! + +Lenneguy comprend, et les voilà tous les deux courant au milieu de ces +mille mottes de terre qui s'écrasent sous le pied et augmentent la +difficulté de la marche. + +N'importe, ils avancent. + +Cependant, le capitaine distingue au milieu de la lande ces deux hommes +qui se précipitent. Il prend sa longue-vue et reconnaît les deux +chouans. + +--Feu! crie-t-il. + +Cinq ou six coups de fusil partent. Un nuage de fumée enveloppe les +Bretons. Mais, bien que placés à soixante mètres à peine, les soldats +sont gênés dans leur tir par le mouvement des charrettes. La décharge +passe au-dessus de la tête de ceux qu'elle devait atteindre. + +--Feu! répète le capitaine. + +Mais c'est inutile, ils sont sauvés... ils ont gagné la route. En +silence, ils franchissent encore deux kilomètres... Déjà Aubin aperçoit +au loin les tourelles du château, à demi cachées derrière les arbres du +parc. Mais Lenneguy chancelle. + +--À moi! à moi! Aubin, dit-il. + +--Courage! + +--Je... je n'en... peux plus... Aubin... je me meurs... je... + +Il tombe. + +Aubin se penche: le cœur ne bat plus. Lenneguy rouvre les yeux. + +--Pense... à... la vieille... à ma... mère... balbutie le malheureux. + +Aubin, courbé sur lui, cherche à le ranimer. C'est vainement. Le râle +s'empare du chouan: un dernier regard de son œil terne semble rappeler à +Ploguen la suprême demande... puis un frissonnement l'agite... Il est +mort. + +Aubin, le prit dans ses bras comme une mère aurait fait de son enfant, +et le transporta dans un buisson qui bordait la route. + +--Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit... Ainsi soit-il, dit le +chouan... + +Puis il le baisa au front. + +Adieu, mon Lenneguy, murmura-t-il. Aubin repart... Une larme coula sur +son visage rude... Une larme fut toute l'oraison funèbre de ce héros +inconnu; mais celui qui la versait était digne de comprendre un pareil +sacrifice. + + * * * * * + +Dix minutes plus tard, une forme humaine s'élançait de la route sur le +mur du parc de la Pénissière. C'est Aubin. En vérité, il n'a plus +apparence de vie. La mort de Lenneguy a tué son énergie. C'est la force +brutale et violente qui le soutient seule. Il a franchi les deux +derniers kilomètres comme une pierre lancée par une fronde énorme. Si un +mur s'était trouvé sur son passage, il l'eût renversé! Sa poitrine +siffle comme un soufflet de forge; ses yeux sanglants ne voient plus +clair. Il saute dans le parc, le traverse, et gravit le perron du +château. + +Ceux qui étaient de garde ne le reconnurent pas. Comment eussent-ils pu +croire que cet homme, courbé en deux, épuisé, râlant, moribond, était +Aubin Ploguen, le chouan énergique, le fidèle Breton, le paysan sublime! +Son visage est défiguré. Une épaisse couche de poussière noire le +couvre, et les cheveux sont collés au front et aux joues par la sueur. + +Ils veulent l'arrêter, mais Aubin les renverse et passe. + +C'est dans le salon du premier étage que se tiennent les légitimistes. +Aubin gravit l'escalier d'un bond, et ouvre la porte... + +Ceux-ci demeurèrent stupéfaits à la vue de cette apparition moins homme +que spectre... + +--Alarme! les bleus! dit-il. + +Puis tournant sur lui-même comme un chêne robuste frappé par la cognée +du bûcheron, il alla rouler au milieu de la chambre, évanoui, râlant, +ensanglanté. + + + + + V + + UN CHANT DE L'_Iliade_ + + +Les royalistes se regardèrent et se comprirent. Bien des fois ils +s'étaient dit qu'un jour ils seraient cernés dans un de leurs châteaux; +plus d'un d'entre eux avait arrêté la conduite qu'il tiendrait en pareil +cas. + +Nous avons dit qu'ils étaient quarante-cinq. Or, dans la matinée, le +capitaine adjudant-major du 29e, que nous avons entrevu déjà, était venu +faire une reconnaissance des lieux. Il avait cent hommes environ. Il ne +se jugea pas en force, et envoya un express demander des secours. C'est +alors que le gendarme, qui avait été la cause indirecte de l'arrestation +de Lenneguy et d'Aubin Ploguen, revint lui annoncer que cent autres +hommes du 29e se rendraient au château à une heure donnée. Le capitaine +devait les y rencontrer en y arrivant avec les siens. Deux cents soldats +pour en combattre quarante-cinq! On voit que la prudence était observée. + +Le commandement de la petite troupe des chouans fut confié à +Jean-Nu-Pieds qui, bien qu'il ignorât le nombre de ses ennemis, prit +aussitôt ses mesures en conséquence. + +Il fit faire un partage égal des cartouches. Chaque Vendéen se trouva en +avoir environ deux cents. Au surplus, il y avait un dépôt de poudre et +de balles dans le château. On ne manquerait donc pas de munitions. + +Aubin Ploguen gisait au milieu de la chambre, toujours évanoui. Henry de +Puiseux s'était penché sur lui et lui donnait les premiers soins. Le +malheureux avait surtout besoin de sommeil; évidemment, quelques heures +de repos le remettraient. Les chouans furent disposés en ordre, aux +fenêtres du rez-de-chaussée, du premier et du second étage. Puis, +Jean-Nu-Pieds donna l'ordre qu'on allât abattre une vingtaine d'arbres. + +Ces nobles jeunes gens ne discutaient pas même les ordres qui leur +étaient donnés. Ils obéissaient sans étonnement et sans hésitation. Il +fallut à peine dix minutes pour abattre les vingt arbres. Cinq d'entre +eux avaient pris des cognées et frappaient violemment le tronc des +grands chênes et des peupliers minces. Puis, le transport des arbres +dans l'intérieur de la maison prit encore dix minutes. Enfin, quand tout +fut terminé, Jean les réunit de nouveau dans la vaste salle du premier +étage. Aubin Ploguen, étendu sur le parquet, la face violacée, les +membres raidis, continuait son profond sommeil sans rêves, comme celui +qui suit les énormes fatigues du corps ou de l'âme. + +Ils étaient là, debout, couverts de leur large chapeau et le fusil à la +main. A les voir aussi calmes, aussi paisibles, on aurait cru qu'ils +allaient partir pour la chasse. + +Hélas! combien d'entre eux, qui souriaient à ce moment, heureux de +vivre, aimés, aimants, joyeux, combien, qui dormiraient le soir, dans la +terre froide! + +--Messieurs, dit Jean, il nous reste un quart d'heure pour décider ce +que nous allons faire. + +Je ne suis votre chef que dans la bataille. + +Dans le conseil nous sommes tous égaux. Chacun doit apporter sa voix et +ses avis. + +Nous avons deux partis à prendre: rester ou bien reculer. Rester, c'est +mourir; reculer, c'est vivre. Et j'ajoute, c'est vivre sans honte, car +ce poste ne nous est confié par personne. Nous sommes ici, plutôt +qu'ailleurs, de notre propre consentement. + +Voici bien franchement la question telle qu'elle doit être posée. +Réfléchissez, et décidez. + +Un silence assez grand suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. Ils se +regardaient tous un peu étonnés. + +--Pardon, un mot, dit Henry de Puiseux en sortant du cercle et en +s'avançant. Si nous devons battre en retraite, pourquoi ces apprêts de +défense auxquels nous avons perdu du temps, pourquoi ces arbres que nous +avons abattus? Que diable! nous sommes des soldats et non pas des +bûcherons. + +Jean-Nu-Pieds sentit le blâme qui perçait dans les paroles de son ami, +et lui jeta un regard de reproche. + +Ce regard gêna Henry qui détourna les yeux. + +Jean reprit: + +--Nous sommes quarante-cinq votants. Voici dans ce sac une centaine de +balles. Chacun déposera son vote dans mon chapeau... Il se découvrit et +plaça son chapeau sur la table, et il en cacha le rebord avec son +mouchoir. + +Ceux qui seront pour la retraite ne mettront rien; ceux qui seront pour +la bataille mettront une balle. S'il y en a plus de vingt-deux, nous +resterons; s'il y en a moins... + +La prudence de leur chef stupéfiait les royalistes. Ils ne +reconnaissaient plus leur Jean-Nu-Pieds, celui qui par son courage était +devenu, avec Charette, Coislin et quelques autres, la terreur des bleus +et l'orgueil des Vendéens. + +Jean ne disait rien. Il semblait ne pas s'apercevoir de l'impression +produite par le discours qu'il avait prononcé. + +Chaque légitimiste se dirigea tour à tour vers l'urne improvisée, les +deux clairons comme les autres. Un large sourire éclairait le visage des +deux braves enfants du peuple, qui ne comprenaient guère «pourquoi on +perdait tant de temps pour si peu...» + +Quand le vote fut terminé, Jean enleva le mouchoir qui couvrait le +chapeau. Celui-ci contenait quarante-cinq balles! + +Un éclat de rire universel accueillit ce résultat. Alors, Jean, se +tournant vers ses soldats: + +--Mes amis, dit-il, je vous ai trouvés durs et injustes pour moi. M. de +Puiseux, surtout, aurait dû penser que je ne vous conseillerais pas une +lâcheté. Mais j'avais charge d'âmes... + +--Ventre-saint-gris! comme disait l'aïeul du roi, s'écria Henry, tu as +raison. + +Et comme Jean le regardait en souriant: + +--Voyons, pourquoi nous as-tu fait donner des cartouches, distribuer des +postes de combat et abattre des arbres, si tu désirais nous voir évacuer +le château? + +--Je ne désirais rien... + +--Mais encore? + +--Eh bien, voilà, j'ai tout fait préparer pour la bataille, parce que +j'étais sûr que vous voudriez rester. + +Trente mains se tendirent vers Jean. + +--Maintenant, messieurs, à nos postes. + +En quittant la salle, il jeta un regard humide sur Aubin Ploguen qui +dormait toujours. + +--C'est la première fois que tu dormiras pendant que nous nous battrons, +murmura-t-il. + +Un religieux silence avait suivi l'agitation momentanée des premières +minutes. Chacun de ceux qui étaient là se rendait compte de la gravité +de la situation et du danger qui planait sur leurs têtes. + +Était-ce la crainte de la mort? + +Non! il n'y en avait pas un qui n'eût risqué vingt fois sa vie à cet +enjeu fatal. Mais l'approche de l'inconnu assombrit les âmes. Ils +n'étaient pas inquiets du danger, mais de l'ignoré. + +On eût entendu une mouche voler dans toute l'étendue du château. + +Au centre du rez-de-chaussée se tenaient debout les deux clairons, +portant leur trompette à la main. + +Ils attendaient. Le bout de route qu'on distinguait restait désert. Par +instants, le bruit d'un fusil qu'on armait ou qu'on désarmait troublait +seul le silence profond et solennel. + +Enfin, au bout de dix minutes, ce roulement sourd qui annonce l'approche +de voitures, retentit au loin sur la route. + +--Préparez vos armes, messieurs! dit Jean. + +Au premier étage où commandait Henry de Puiseux, on entendit sa voix qui +répétait froidement: + +--Préparez vos armes! + +Les charrettes devinrent visibles. + +On distinguait nettement les soldats qui tenaient leurs fusils à la +main. A côté du convoi galopait fièrement le capitaine +adjudant-major!... + +Comme toutes ces belles scènes réchaufferaient le cœur et le +rempliraient d'orgueil, si l'on ne se disait pas que c'étaient encore, +que c'étaient toujours des Français qui allaient tuer des Français, et +quelle que fût l'issue de la lutte, ce seraient encore des Français qui +seraient les vaincus. + + * * * * * + +Ah! cette image funèbre de la guerre civile, la plus horrible de toutes +les guerres, comme elle assombrit le tableau de ces souvenirs +grandioses! Il vient de ces combats, vieux déjà de quarante-deux ans, un +souffle d'épopée qui exalte et qui désespère. Pour les chanter +dignement, il faudrait Homère et Dante; l'_Iliade_, qui célèbre les +héros, la _Divine Comédie_, qui maudit les nations déchirées. + +Nous nous arrêtons au moment de faire lire cette page magnifique du +poëme vendéen; nous nous arrêtons, car nous souffrons de l'ombre +projetée par l'oubli des uns et l'ingratitude des autres sur les grands +morts de la Pénissière. Qui pourrait aujourd'hui retrouver les noms de +tous ceux qui étaient là? + +Quelques-uns ont surnagé, quelques-uns sont encore vivants. Les autres +restent oubliés, perdus, presque détruits. Et nous aurions voulu faire +complet ce martyrologue du dévouement et de la fidélité. + + * * * * * + +Les charrettes sont immobiles. Les soldats sautent sur le sol. Leur chef +les poste, en ayant soin de les masquer jusqu'au dernier moment derrière +les gros murs du château. Les chouans ne peuvent pas tirer sur des +ennemis abrités. + +Il s'écoule ainsi cinq minutes, solennelles, graves; le cliquetis des +fourreaux de baïonnette sur les canons de fusil trouble seul le silence. +Enfin, les soldats s'avancent, non pas rapidement, mais lentement, au +contraire. Il n'y a plus que cent mètres environ entre les deux corps. + +Jean-Nu-Pieds attend. Il faut que la première décharge porte juste; il +faut que chaque coup de fusil abattant son homme, le trouble se mette +parmi les bleus qui marchent. + +Quand l'instant est venu, il se tourne et fait signe aux clairons de se +tenir prêts. Quand il criera:--Allons! ceux-ci doivent sonner la charge +et alors la bataille commencera. + +Le marquis de Kardigân jeta un dernier coup d'œil aux siens, puis levant +son fusil: + +--Messieurs, prononça-t-il gravement, pour la France... pour le Roi!... + +--Allons! cria-t-il d'une voix retentissante. + +Les clairons entonnèrent la charge, et cinquante coups de fusil +éclatèrent... + +Les yeux avaient peine à distinguer quelque chose à travers l'épais +nuage de poudre qui montait dans l'air. On entendait ce sifflement des +balles qui ressemble au déchirement d'une étoffe de soie, puis quelques +cris isolés, çà et là, et enfin le râle sinistre des mourants. + +La voix du capitaine, dominant ce tumulte par moments, ordonnait à ses +soldats d'avancer; mais ceux-ci reculaient instinctivement devant les +morsures enflammées de ce monstrueux serpent. Et, en effet, le château +de la Pénissière ressemblait à un énorme reptile, couché dans la plaine, +avec ses bâtiments allongés, peu élevés, d'où partaient, à travers +cinquante gueules béantes, cinquante sifflements mortels. + +Pendant une heure, les bleus et les blancs se battirent ainsi, sans +relâche, sans trêve, sans fatigue. + +Jean-Nu-Pieds était redevenu soldat. Pourquoi aurait-il eu à commander? +Les héros qui s'étaient mis sous ses ordres n'avaient qu'à se battre, et +non plus à être conduits. On n'a pas besoin de chefs pour mourir. + +Cependant le capitaine adjudant-major du 29e commençait à s'étonner de +cette longue résistance. Les cent hommes qui se ruaient sur le château +avaient trop de peine à vaincre les quarante-cinq qui y étaient +renfermés. + +Jusqu'alors les bleus s'étaient tenus à une certaine distance, ne +comprenant rien à ces deux voix de clairons qui sonnaient toujours la +charge, car ces trompettes n'avaient pas cessé de résonner. La Bretagne +est la terre de la superstition. Les soldats commencèrent à se dire que +les clairons étaient la force surnaturelle qui donnait tant d'énergie à +leurs ennemis. + +On voyait distinctement les deux enfants du peuple, quand la fumée se +dissipait un peu, debout, au milieu des gentilshommes qui les +entouraient. Alors un tireur plus habile les visait... le coup partait, +mais le clairon résonnait toujours, musique sublime qui semblait pleurer +les morts et exciter les vivants. + +Pourtant, les bleus, de plus en plus épouvantés, hésitaient à entrer +franchement dans l'esplanade qui s'étale devant le château. Et c'était +là que Jean-Nu-Pieds les attendait. Il devinait que la moitié des +décharges dirigées contre eux devait être perdue, car les soldats se +cachaient quelquefois derrière les gros murs d'enceinte, comme derrière +un rempart vivant. + +Il fit brièvement courir parmi ses hommes l'ordre de modérer. Et l'on +entendit répéter, de l'un à l'autre, d'une voix ferme, mais basse, le +commandement du marquis de Kardigân. + +En effet, comme par enchantement, les coups de fusil des blancs parurent +diminuer peu à peu. À peine encore quelques décharges isolées. + +Les coups de fusil continuèrent aussi nourris du côté des bleus, pendant +cinq minutes... Mais la mort semblait planer sur le château: les deux +clairons s'étaient tus. Ils les crurent vaincus, les uns morts, les +autres en fuite. + +--En avant! cria le capitaine. + +Les soldats se précipitèrent; ceux qui étaient en tête parvinrent +jusqu'au milieu de l'esplanade, les derniers se hâtèrent de franchir les +murs d'enceinte. + +Mais à peine furent-ils tous en vue, que les clairons reprirent leur +charge endiablée, et qu'une formidable détonation ébranla les voûtes du +vieux manoir. + +Fusillés, les uns à vingt pas, les autres à trente, les bleus tombèrent +comme des épis pressés que fauche la main du moissonneur. Ils +répondirent par un rugissement de colère, et la bataille recommença avec +un acharnement nouveau. + +Les blancs se sentaient vainqueurs. + +Les deux tiers de leurs ennemis gisaient, morts ou blessés. Eux +n'avaient qu'un tué et que trois hors de combat. + +Les soldats reculèrent derrière les murailles, ainsi qu'ils avaient fait +au début. Ils avaient la conscience de leur défaite. Il était impossible +qu'ils tinssent là plus longtemps. Plus d'un accusait la folie de leur +capitaine qui s'entêtait à rester là, pour faire se briser les siens +contre cette forteresse dévorante. Et pourtant, le capitaine était le +plus exposé, courant de l'un à l'autre, excitant celui-ci de la voix, et +celui-là de l'exemple, ne s'arrêtant jamais, et le premier à la mort, +comme il était le premier au commandement. + +Les deux clairons sonnaient. On entendait leurs notes de cuivre à peine +couvertes par les détonations. Puis les cris devenaient plus rares et +les râles plus nombreux. + +Tout à coup les bleus poussèrent un grand cri de triomphe... Des +roulements de tambour éclatèrent sur la route, et un renfort de cent +hommes se précipita dans la cour du château. + +Un frisson mortel secoua Jean-Nu-Pieds. + +Il fallait recommencer cette lutte effrayante. Les premiers vaincus, il +fallait vaincre encore les seconds. Sa voix domina le tumulte et cria +pour la seconde fois: + +--Pour la France! pour le Roi! + +Il fit un geste et les clairons augmentèrent la vitesse de leur +sonnerie. + +--Feu! feu! hurlèrent les bleus. C'était de la fureur. + +Pâle, les cheveux hérissés, Henry de Puiseux se penchait, en épaulant, +en dehors de la fenêtre du premier étage, et à chacun de ses coups +répondait un gémissement sourd, cette lugubre plainte de l'homme plein +de vie qui se sent atteint par la mort. + +Les blancs faisaient rage. Un moment, les bleus se crurent vainqueurs. +Leurs rangs plus pressés parvinrent jusqu'au perron, poussés en avant +comme une indomptable avalanche. Dix soldats s'accrochèrent aux +fenêtres. Mais chacun d'eux retomba la tête fracassée d'un coup de +crosse de fusil. + +Jean ne voulait pas dégarnir les postes de combat; pourtant, il se +disait qu'en montant sur le toit de la maison, on pourrait porter la +mort plus loin. Il prit cinq hommes, et sautant avec eux sur l'escalier, +gravit en un instant les échelons de pierre. + +Les cinq hommes choisis par lui étaient renommés par les Vendéens comme +tireurs excellents. Arrivés au sommet du toit, ils se cachèrent derrière +les cheminées et commencèrent leur feu. + +Les coups, dirigés de haut en bas, plongeaient sur les bleus. Ceux-ci +restèrent un moment effrayés, ne comprenant pas d'où leur venaient ces +ennemis nouveaux. Mais un nuage de fumée qui montait vers le ciel les en +avertit. + +Oh! ceux-là frappaient à coup sûr! Cinq hommes tombaient à chacune de +leurs décharges, régulières et comme réglées. + +Les clairons sonnaient et, quand ils reprenaient leurs mêmes mesures, +c'était l'instant où les cinq tireurs abattaient cinq bleus. + +Impossible même à ceux-ci de se cacher. Le toit dominait les murs +d'enceinte et avait vue au loin dans la plaine. En un quart d'heure, ils +tuèrent ainsi trente ennemis en six décharges successives. Les blancs +étaient sauvés, car il était impossible aux soldats de tenir plus +longtemps. Ceux-ci essayèrent bien de rendre la mort aux cinq Vendéens; +mais les cheminées leur faisaient un rempart inattaquable. + + * * * * * + +... Entrons dans cette salle du premier étage où les chouans avaient eu +leur réunion. Étendu sur le carreau, un homme dort, c'est Aubin Ploguen. +Ni le son des clairons, ni le formidable bruit des détonations, ni les +cris de désespoir, de rage ou de triomphe n'ont pu l'éveiller. Il dort. +Immobile comme une statue couchée sur un tombeau, le fidèle Breton +n'entendait rien, et rien ne venait troubler son sommeil profond comme +celui de l'éternité. + +Jean-Nu-Pieds avait à peine pu lui jeter un coup d'œil, quand il était +redescendu du toit de la maison. + +En bas, le même spectacle continuait. Attaque inutile du côté des +soldats, défense furieuse du côté des blancs. Les deux clairons ne +s'arrêtaient pas: seulement ils ne sonnaient plus ensemble. Quand l'un +se reposait, l'autre reprenait, et toujours ainsi, comme s'ils se +relayaient au poste donné par le chef. + +Les soldats faiblissaient, c'était certain. Ils reculaient jusqu'au fond +de l'esplanade. La cour et la route, au dehors, étaient jonchées de +cadavres, frappés tous par devant... O héroïsme perdu! O Français des +deux côtés, comme le cœur bat d'émotion, d'admiration et de douleur, +quand il pense à cette glorieuse et fatale journée. Sur dix officiers, +il y en avait six de blessés. La position n'était plus tenable. Le +capitaine adjudant-major rongeait ses poings. Il vit les hommes faiblir. +Il ne put admettre qu'ils eussent reculé après s'être battus quatre +contre un. + +--À l'assaut! à l'assaut! cria-t-il. + +Mais la panique était parmi eux. Un qui prit la fuite entraîna les +autres. Ils se précipitèrent tous au dehors avec épouvante. Le capitaine +tenta vainement de les rallier. Impossible! On n'entendait plus sa voix. +Puis ces clairons d'enfer qui sonnaient, sonnaient toujours! cela +terrifiait les malheureux. + +Pris de désespoir, le capitaine ne voulut pas suivre les siens dans leur +fuite. Il s'élança vers le perron, désarmé, pour mourir. + +--Un ennemi vaincu n'est plus un ennemi! cria Jean-Nu-Pieds. + +Les Vendéens comprirent. L'officier resta deux minutes debout sur le +perron attendant la mort, qui ne venait pas. Cette héroïque folie de +leur chef fit honte aux soldats. Ils se retournaient déjà, lorsque, de +nouveau, des roulements de tambour, mêlés aux clairons des chouans, +retentirent sur la route. + +Le capitaine se redressa: + +--Ce sont les nôtres! les nôtres! dit-il. + +Les bleus jetèrent une énorme clameur qui dut faire frissonner les morts +de la bataille. + +Jean-Nu-Pieds pleura. + +Ils étaient vaincus après avoir été vainqueurs. + +Il se tourna vers les siens et pour la troisième fois leur dit: + +--Pour la France! pour le Roi! + +Les clairons continuaient à sonner, mais leurs notes étaient plus +pressées, et comme affolées... + +C'était la fin. + +Le troisième renfort qui arrivait au secours des bleus était un corps de +cinq cents hommes, commandé par le chef de bataillon Georges, rude et +indomptable soldat, que le général Dermoncourt appelait l'exemple des +officiers français. Georges jeta les yeux autour de lui. Il comprit la +résistance héroïque des royalistes, et une larme brilla dans ses yeux. +Il pensait à ceux de ces braves gens qui étaient morts. + +Les blancs avaient tenu à quarante-cinq contre trois cents hommes. +Maintenant qu'ils n'étaient plus que quarante, il leur faudrait tenir +contre sept cents! + +Le commandant Georges devina que toute attaque nouvelle des soldats +n'aurait pas plus de résultat que les précédentes. Ces deux clairons qui +sonnaient toujours, sans s'arrêter un seul instant, étaient pour lui +l'image de la défense désespérée qui lui serait opposée. + +Il ordonna aux siens de se reculer un peu, puis il les groupa en dehors +des murs d'enceinte en leur ordonnant de continuer leur tir. + +Pendant ce temps-là, quatre hommes, précédés d'un maçon[1], tournèrent +le parc, et arrivèrent sur le côté du château dont la défense était plus +difficile. + +Si Jean-Nu-Pieds avait vu ce que portaient ces quatre hommes et le +maçon, il aurait deviné le but de cette mystérieuse expédition. + +Le maçon tenait à la main un sac de toile rempli d'outils; trois des +soldats avaient sur l'épaule une botte de foin enduite de résine +huileuse; le quatrième traînait une échelle. + +Arrivé au bas des fondations du château, le soldat qui traînait +l'échelle l'appliqua contre la muraille, et pendant qu'il la tenait +assujettie par le dernier échelon le maçon et les trois soldats +montèrent. + +Ce côté de la maison était formé par une tourelle élevée; un pignon +avancé empêchait les assiégés de voir ce qui pouvait s'y faire. + +Parvenus sur le toit, et à dix mètres environ des tireurs que +Jean-Nu-Pieds y avait placés, ils se couchèrent à plat ventre sur les +ardoises, et le maçon avec ses outils, commença à démanteler la toiture. + +On ne pouvait entendre le bruit du marteau ou de la pince. La fusillade +continuait, nourrie, les clairons ne s'arrêtaient pas et le tumulte du +combat couvrait tout. + +Il fallut une demi-heure au maçon et aux soldats pour démanteler la +toiture. Quand ils eurent fait un trou d'environ deux mètres de long sur +trois de large, ils mirent le feu aux bottes de foin et les jetèrent +dans le grenier. + +Puis, ils redescendirent rapidement. À peine étaient-ils parvenus au bas +de l'échelle qu'une énorme colonne de fumée s'échappa du château en +tourbillonnant. Les bottes de foin enduites d'huile de résine, brûlaient +avec une intensité irrésistible, communiquant la flamme aux poutres et +aux murailles. + + * * * * * + +Ce fut Henry de Puiseux qui, le premier, s'aperçut de l'incendie: il +descendit l'escalier et vint rejoindre Jean-Nu-Pieds. + +--Le château brûle! dit-il. + +--Il brûle! + +--Regarde!... + +Le marquis de Kardigân jeta les yeux dans la direction que lui indiquait +son ami, et il aperçut la flamme ardente qui se jouait à travers la +fumée. On eût dit des langues de feu qui léchaient les pierres du vieux +manoir. + +Au même instant les royalistes virent également l'incendie: ils +poussèrent un cri déchirant, auquel les soldats répondirent par une +clameur de triomphe. Ce cri et cette clameur vibrèrent dans la +profondeur des salles, et Aubin Ploguen s'éveilla de son long sommeil. + +Cependant les soldats s'étaient jetés en avant, précédés des sapeurs +armés de leurs haches. + +Ils s'avancèrent au pas de course, jusqu'au milieu de la cour. Jean se +tourna sur les deux clairons qui continuaient à sonner la charge. + +--Plus vite! plus vite! dit-il. + +La charge devint folle, furieuse, infernale. Aussitôt, comme si les +notes de cuivre infusaient chaque fois un sang nouveau dans les veines +des chouans épuisés, une formidable détonation retentit, et la moitié +des deux premiers rangs des soldats tomba frappée. + +Le troisième et le quatrième rang restaient. Le commandant Georges +s'élança sur les balles qui pleuvaient. + +--En avant! en avant! cria-t-il. + +--Plus vite! plus vite encore! dit Jean à ses deux clairons. + +Et comme s'ils n'attendaient que ce signal, les Vendéens firent un feu +de bataillon qui renversa encore le troisième rang. + +Georges jeta son sabre et arracha une hache aux mains d'un sapeur. + +--Suivez-moi! cria-t-il. + +Les soldats se jetèrent derrière leur chef, qui arriva sur le perron et +leva sa hache, voulant abattre la grande porte barricadée. La porte +cédait déjà, moins sous les coups de hache qui mordaient à peine sur les +ais de vieux chêne, que sous l'effort de cent poitrines, quand +Jean-Nu-Pieds voulut que les siens et lui se réfugiassent au premier. + +En effet, ils se précipitèrent sur l'escalier et parvinrent au premier +étage. Là, ils décarrelèrent le plancher, de même que les soldats +avaient enlevé la toiture, et attendirent. Les clairons se taisaient. +Ils ne devaient sonner que pendant la bataille. Tout à coup, la grande +porte céda et un flot d'assaillants se précipita dans le +rez-de-chaussée. + +Aussitôt les clairons retentirent, plus pressés, plus fiers encore! Les +chouans, couchés sur le parquet, tiraient de haut en bas, à travers les +poutres laissées à jour par le décarrelage. Les soldats essayèrent un +moment de se défendre, mais c'était inutile: ils tombaient tous, frappés +les uns après les autres, et frappés par un ennemi d'autant plus +effrayant qu'il était invisible. + +La panique les reprit à nouveau, et ils abandonnèrent le rez-de-chaussée +avec des cris d'épouvante, auxquels les chouans voulurent encore +répondre, mais cette fois par des acclamations: on entendit les clairons +sonner la retraite, et les Vendéens criaient: + +--Vive le Roi! Vive le Roi! + +Oh! le royal enfant pour qui se poussaient tant d'enthousiastes +clameurs, il dut tressaillir de fierté et d'orgueil, mais aussi de +douleur, si l'écho de la Bretagne les porta jusqu'à lui! + +Le commandant Georges écumait de rage. On le voyait bondir au milieu de +la cour, comme un noble coursier, menaçant de son pistolet ceux de ses +soldats qui reculaient, louant de la voix ceux qui avançaient. Il devina +que ces hommes étaient atteints de folie, que ces clairons endiablés les +terrifiaient; alors il résolut d'en finir, en recommençant pour le +rez-de-chaussée ce qu'il avait fait pour le premier. On apporta de +nouvelles bottes de foin enduites de résine, et on les jeta dans +l'intérieur par les fenêtres ouvertes. La flamme monta avec des reflets +sanglants. + +Les Vendéens étaient cernés au premier étage avec l'incendie sur leur +tête et l'incendie sous leurs pieds. La mort apparaissait pour eux, +inévitable dans toute sa laideur brutale, dans son implacable férocité. +La petite garnison n'avait plus qu'à choisir: brûlée par les flammes, +asphyxiée par la fumée ou massacrée par les soldats. + +Et cependant les clairons sonnaient toujours la charge, et toujours les +chouans continuaient leurs meurtrières décharges qui semaient la +terreur. + +Mais les soldats ne cherchaient plus à prendre le château d'assaut. +Comme il devenait évident que bientôt il succomberait, croulant sous les +flammes, le commandant Georges ne voulait pas, avec une attaque inutile, +augmenter ses pertes déjà si nombreuses. + +Jean-Nu-Pieds et ses amis n'étaient pas reconnaissables. Il y avait cinq +heures que ces héros se battaient comme des lions, sans qu'ils eussent +pu prendre cinq minutes de repos. Les vêtements étaient déchirés, troués +par les balles, les visages noirs de poudre. Trois des leurs étaient +tués: ils ne comptaient plus que trente-sept hommes valides... + +Soudain, la salle du premier étage où ils se tenaient devint +inhabitable; il fallut en gagner une autre. Mais, pour traverser de +celle-ci dans celle-là, il fallait passer par un corridor qui menaçait +ruine; la muraille de ce corridor qui faisait face à la cour était +démantelée. Les soldats tiraient au travers: s'exposer dans ce couloir, +c'était risquer trente fois la mort. + +Jean hésitait à ordonner aux chouans de s'y engager, quand un homme +parut dans la salle, les yeux gros de sommeil, les reins courbés... +C'était Aubin Ploguen, que la double clameur de triomphe et de désespoir +avait éveillé. + +--Maître, dit-il à Jean, passez par le corridor avec les amis. + +--Il va s'abattre. + +--Non, je le soutiendrai. + +Et, en effet, nouvel Antée, il alla se poster au milieu du passage, et, +élevant les deux bras en l'air, il soutint les poutres qui menaçaient +d'écraser les chouans. Les soldats ne comprirent rien à l'acte de folie +sublime de cet homme qui s'exposait à leurs coups. Les Vendéens +passèrent un à un dans le corridor. Aubin Ploguen était debout, les +veines du front gonflées, tenant dans ses mains la muraille. Le paysan +empêchait le château de crouler! Et les balles des bleus sifflaient +autour de lui, et les Vendéens tiraient et les clairons sonnaient +toujours! C'était grand comme une page de l'_Iliade_, comme un de ces +poëmes des chevaliers d'autrefois. + +Le chouan, debout, soutenait un mur, comme Antée. + +Quand tous eurent franchi la partie dangereuse, Aubin Ploguen fit un +bond terrible et s'élança pour les rejoindre. Mais, comme il ôtait ses +mains, le plafond s'abîma, et une poutre enflammée le renversa, en +l'atteignant en pleine poitrine... + +Mais Aubin Ploguen se releva d'un bond. La violence du coup l'avait +terrassé. La poutre, le frappant au poumon, aurait tué un autre homme +que ce paysan, bâti comme un rocher. + +Jean-Nu-Pieds avait chancelé en voyant tomber son fidèle Breton. Quand +il le vit debout, non blessé, il le serra dans ses bras avec une joie +ardente. + +Cependant le moment de terminer cette lutte grandiose était venu. Le +marquis de Kardigân comprit qu'ils ne pouvaient plus tenir que peu +d'instants dans ce château miné par les flammes. Il fit cesser la moitié +de la fusillade. Une partie des chouans devait tirer, pendant que +l'autre partie prendrait part au conseil. Les clairons sonnaient +toujours. Il n'y avait pas à hésiter sur la décision. Il fallait opérer +la retraite, si du moins c'était encore possible. + +Là encore se présentait la même difficulté. Tous les chouans ne +pouvaient pas quitter le château, car il fallait que les soldats les y +crussent encore renfermés. + +Voila donc ce qui fut arrêté. + +Pendant que la plus grande partie des Vendéens sortiraient, huit +resteraient à faire le coup de feu. Mais là s'offrait une autre +difficulté. Personne ne voulait partir. Il y eut, entre ces murailles +brûlantes, au milieu de ces fusillades enragées et du son éternel des +trompettes, un combat de générosité sublime. Jean-Nu-Pieds voulut +interposer son autorité de chef; on refusa de lui obéir. + +--Messieurs, dit-il, les instants sont précieux. Chaque minute perdue ne +se retrouvera plus. Il faut donc que nous nous hâtions. Il le faut. + +--Que faire? + +--Écoutez-moi. Nous sommes trente encore. Eh bien, vingt-deux partiront +et huit resteront. Sur ces huit, sept seront désignés par le sort; moi +je serai le huitième. + +--Pardon, il n'y en aura que six, dit tranquillement Henry de Puiseux en +s'avançant. + +--Il n'y en aura que cinq, dit de même Aubin Ploguen. + +Tous les deux étaient venus se ranger à côté de Jean. Celui-ci ne pensa +même pas à les récuser. Il lui semblait si naturel que ses amis ne le +quittassent pas! + +Les chouans se hâtèrent de tirer au sort. Un des clairons devait rester +avec les assiégés; le second marcherait en tête des chouans en retraite. + +Sitôt que cela fut arrêté, les vingt-deux hommes sautèrent dans les +terrains qui s'étendaient derrière le château. + +Ce fut un mouvement navrant! Avant de se séparer ils s'embrassèrent... +Ceux qui partaient savaient bien que les huit qu'ils laissaient derrière +eux étaient condamnés à mort. + +L'instant était solennel! + +Dès que ceux-ci eurent disparu, les chouans se réunirent autour d'Aubin +Ploguen, de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux. + +Puis, ils revinrent prendre leur poste aux fenêtres du premier, tirant +toujours sur les soldats, aux accents de l'unique clairon, qui ne +s'arrêtait point. + + * * * * * + +Les vingt-deux Vendéens désignés pour la retraite sortirent de +l'enceinte du château, par derrière, sans être aperçus de leurs ennemis. +Mais le commandant Georges les vit tout à coup. + +Aussitôt il détacha la moitié de ses hommes et les lança sur eux. Une +décharge de mousqueterie abattit deux chouans. + +Aussitôt, le clairon reprit sa sonnerie. Puisqu'ils étaient découverts, +ils n'avaient pas le droit de se taire encore. + +--Au pas de course! ordonna leur chef. + +Le clairon sonna la charge. + +Les soldats, exaspérés contre lui, dirigeaient leurs coups de feu contre +le trompette, qui marchait en avant. Une première fois, il chancela. Une +balle l'avait atteint à l'épaule droite. Il prit son clairon avec la +main gauche et continua encore. + +Les Vendéens avaient franchi ainsi une distance de deux cents mètres, +toujours harcelés par les soldats qu'avait détachés contre eux le +commandant Georges. Ils couraient, rechargeant leurs armes, puis +s'arrêtaient, faisaient feu, repartaient et toujours ainsi. Une nouvelle +décharge tua encore deux chouans, et frappa le clairon d'une seconde +balle dans la cuisse. Celui-ci prit le fusil d'un mort et s'en fit une +béquille, afin de pouvoir continuer à marcher, sans abandonner sa +trompette dont les notes cuivrées retentissaient plus faibles... + +Devant lui, derrière une haie, passait la route. De l'autre côté de la +route s'étendait un arpent de plaine, puis au bout de la plaine, la +forêt, calme et profonde. Il fallait gagner cette forêt, alors ils +seraient sauvés. Malgré ses blessures, le clairon accéléra sa sonnerie +et sauta le premier sur la route. Mais au même instant une troisième +balle lui cassa la jambe. + +Il tomba, ensanglanté, brisé, sur un monceau de pierres, pendant que ses +compagnons passaient à leur tour. Mais il ne se tut pas! Étendu, presque +mort, appuyé sur un coude, essuyant de sa main valide le sang qui +coulait, il entonna le chant suprême... Les Vendéens gagnèrent la plaine +et la franchirent d'un bond. Ils arrivaient déjà à la forêt, quand un +autre des leurs tomba encore... + +Enfin; ils passèrent les premiers arbres... Ils étaient sauvés. + +A peine étaient-ils hors de danger que le clairon blessé se taisait. Il +était mort. Puis, au loin, un formidable écroulement retentit... Le +château de la Pénissière venait de s'abîmer, engloutissant sous ses +décombres et ses flammes ses huit glorieux défenseurs. + + * * * * * + +Il ne reste plus qu'un pan de murailles debout. Les fondations de droite +sont presque à jour, celles de gauche peuvent encore soutenir les +pierres et les poutres. + +C'est-là que se sont réfugiés Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux, Aubin +Ploguen, et MM. le marquis de Grandlieu, de Girardin, Albert Devismes, +Louis de Sémeuse et Darvenot. Le clairon des chouans qui mouraient +sonnait aussi comme celui des chouans qui battaient en retraite. C'était +la même musique, sonore, endiablée, vivante, qui ne s'arrêtait pas un +instant. + +Deux fois les soldats tentent de recommencer l'assaut de cette +forteresse inexpugnable: deux fois les Vendéens les repoussent. C'est la +lutte folle, furieuse, la lutte comme nos pères la connaissaient, comme +Homère en raconte! Ces hommes n'ont plus rien d'humain. Si la poudre a +noirci leur visage, la flamme a roussi, brûlé même leur barbe et leurs +cheveux. Les balles sifflent, venant s'aplatir dans l'anfractuosité des +pierres. + +Bientôt leur retraite devient impossible. + +Il leur faut en chercher une autre. + +Où aller? tout le château brûle! Ils reculent, ils se jettent dans une +sorte de sous-sol où l'incendie n'a pas encore pénétré. + +Le clairon sonne! + +Ils tirent dix, vingt, trente coups de fusil. La fureur des soldats est +devenue de la rage. Ils croyaient que l'incendie allait dompter ces +hommes indomptables, et voilà que la mort s'émousse contre eux! + +Ce sous-sol est l'endroit où les munitions sont serrées. On voit dans un +coin deux barils de poudre et six barils de balles. + +--Bien! dit Jean-Nu-Pieds d'un air sombre, ils ne nous prendront pas +vivants. + +Cependant Aubin Ploguen a défoncé un des tonneaux de poudre, et l'a vidé +à moitié. Puis, dans ce qui reste, il verse une cinquantaine de balles. +Ensuite il referme le tonneau, et le fait rouler dans la cour. Aussitôt +il tire un coup de fusil sur ce baril qui éclate, et quinze soldats +tombent fauchés par cette machine infernale. + +Mais ceux-ci ne connaissaient plus ni la peur ni la panique. Tout ce que +peut enfanter d'irrésistible la rage humaine est en eux. + +Ils bondissent en avant, exaspérés encore par la mort de leurs +camarades. + +Le clairon sonne! + +Chaque fois qu'ils se jettent en avant, ils reculent frappés par leurs +ennemis, semblables à des lions d'enfer. + +Faudra-t-il donc du canon pour réduire cette poignée d'hommes? + +Le commandant Georges, qui par un miracle n'est pas blessé, ordonne +qu'on apporte des poutres. Placés derrière un pan de mur qui les +protège, trente soldats frappent à coups redoublés sur le devant du +sous-sol... + +Le clairon sonne! + +... Cela dure encore pendant dix minutes; mais la fin de l'épopée +approche. Un vent violent arrive qui active les progrès de l'incendie. +Les flammes montent, rouges, sanglantes. Le devant du sous-sol s'abat +sous les coups de poutre, et une apparition terrible se montre aux yeux +des bleus. Huit hommes debout, fusil à l'épaule, noirs de poudre, +ensanglantés, et au milieu d'eux un clairon qui sonne! + +Une décharge vient les foudroyer, deux d'entre eux tombent atteints en +pleine poitrine. Puis la flamme monte, monte, et le plancher du sous-sol +craque et s'abîme dans les fondations brûlantes du château... C'est la +mort, le silence, le néant... Les sublimes Vendéens doivent être tués, +car le clairon ne sonne plus! + + * * * * * + +Tout était fini. Le commandant Georges fit relever les corps de tous +ceux qui étaient tués parmi les siens, puis il ordonna qu'on retirât de +la fournaise les cadavres des chouans tués dans la dernière décharge. +Dans l'écroulement, ceux-ci étaient restés accrochés aux pignons de fer +de la muraille. + +Le château flambait. Le commandant Georges monta à cheval et fit ranger +les hommes en deux lignes, pendant qu'au milieu d'eux on portait sur des +brancards improvisés les corps de MM. de Grandlieu et de Girardin. Car +c'était eux qui étaient tombés. + +--Portez armes!... dit-il. + +Le tambour battit aux champs. Le vainqueur saluait la mort du vaincu. + + * * * * * + +Une heure plus tard, il n'y avait plus que le silence autour de ce qui +fut le château de la Pénissière. La flamme colorait le ciel et une +bannière de feu rouge se déployait dans les arbres. + +Tout était fini! + + + + + VI + + DEUX DOULEURS + + +La nouvelle de cet événement se répandit dans tout le pays avec la +rapidité de la foudre. Quelques heures après l'instant fatal où le +château de la Pénissière s'était abîmé, les moindres détails de ce fait, +illustre déjà, étaient devenus populaires. Ainsi qu'il arrive toujours, +la légende commençait, entourant d'une auréole le front des huit martyrs +vendéens. + +La nouvelle parvint à Madame à six heures du soir. Elle pâlit, puis +écartant doucement de la main ceux qui se tenaient auprès d'elle, elle +s'agenouilla et pria. + +Les principaux chouans qui se trouvaient dans la ferme se regardaient +consternés. Quoi! le marquis de Kardigân, le marquis de Grandlieu, M. de +Girardin, et tant d'autres étaient morts! + +Une ombre douloureuse semblait planer au-dessus de leurs têtes. Le doute +entrait dans les âmes. Était-il possible que ce sang versé ne fécondât +point la terre bretonne et n'en fît pas jaillir des légions? + +Fernande ne savait rien encore; à neuf heures du soir, seulement, la +Pâlotte entra chez elle. + +Elle était affreusement changée. + +La jeune fille se leva brusquement quand elle l'aperçut. + +--Il y a un malheur? dit-elle. + +La femme baissa la tête. + +--Répondez-moi, mon amie; il y a un malheur... je le sens, j'en suis +sûre! + +Jacqueline détourna les yeux. Elle ignorait encore que rien ne +s'opposait plus au mariage de Jean et de mademoiselle Grégoire. + +Les fiancés avaient gardé leur secret: non qu'ils se méfiassent d'elle, +mais l'amour pur garde le silence, il ne s'expose pas aux regards +étrangers. + +--Il est blessé? demanda Fernande en se retenant à la muraille. + +--Oui... oui, blessé... + +Mais on ne trompe pas la femme qui aime. Fernande jeta un grand cri. + +--Dieu! il est mort! dit-elle. + +Elle ne s'évanouit point. C'était une héroïne aussi, cette frêle enfant +qu'un rien semblait devoir briser. Ni sanglots, ni désespoir apparent. +Elle se laissa tomber assise, la tête entre ses mains, les yeux secs. +Son sein se soulevait avec force, comme agité par de violentes +convulsions. + +--Mort! mort! mort! dit-elle lentement. + +Elle prononça ces trois mots implacables avec un tel accent, que +Jacqueline détourna une seconde fois la tête. + +Pendant cinq minutes elles gardèrent le silence toutes les deux. Quelles +paroles humaines auraient pu traduire leurs pensées? L'une, la jeune +fille, voyait de nouveau se briser son bonheur et sa vie, et par ce que +la destinée a d'irrémédiable. De nouveau elle était séparée de +Jean-Nu-Pieds. Une heure, elle s'était crue sauvée. Une grande princesse +leur donnait le bonheur. Et puis il fallait que tout cela fût anéanti! + +L'autre, la jeune femme, n'avait ni cette résignation douloureuse, ni +cette profondeur de désespoir muet. Son amour n'était pas fait de +pureté. Sa passion charnelle souffrait et se révoltait. Elle maudissait +Dieu, elle maudissait le destin. Sa lèvre était prête à s'entr'ouvrir +pour le blasphème. + +Elle contempla Fernande, puis un sourire de mépris hautain glissa sur sa +lèvre. + +--Voilà donc comme vous l'aimiez! dit-elle. La terrible nouvelle vous +abat. Vous ne pensez même pas à le pleurer, à l'ensevelir! + +Oh! amour de jeune fille, qui ne connaît pas les dévouements et les +désespoirs de la passion! + +Elle se tut! puis, avec une rage sourde: + +--Je l'aimais, moi, à me perdre pour lui dans ce monde et dans +l'autre... Je l'aimais, à incendier une ville, s'il l'eût désiré; +j'étais prête à tout, parce que je l'aimais et que mon amour ne +ressemble pas au vôtre! Enfant! enfant! tu courbes le front: moi je +relève le mien. Tu penses à mourir? Je pense à le venger. Quoi! ces +bandits l'ont tué, et ils vivent! Tu es lâche! + +La fureur contenue de Jacqueline se faisait jour. Ses yeux lançaient des +éclairs. + +--Dieu défend la vengeance, dit doucement Fernande. Je pardonne à ceux +qui l'ont tué, comme, en mourant, il a dû leur pardonner lui-même. + +--Faiblesse! lâcheté! + +--Pourquoi maudirais-je le ciel? reprit la jeune fille avec un sourire +navrant. Dieu fait bien ce qu'il fait. Vous avez raison de vouloir +l'ensevelir, je veux le conduire moi-même à sa dernière demeure. Puis... +Oh! alors je ne penserai pas comme vous à haïr et à me venger. Je me +coucherai le long de sa tombe, et Dieu me prendra à lui pour nous unir +dans la mort, puisqu'il n'a pas voulu que nous fussions unis dans la +vie. + +Jacqueline comprit-elle le déchirement de cette âme? + +Elle se promena dans la chambre, furieuse, pâle, emportée. + +--Vingt contre un! murmura-t-elle... voilà comme ils combattent! + +Elle s'arrêta de nouveau devant Fernande qui restait écrasée: + +--Faites comme vous le voudrez, moi je vais partir. Je ne veux pas qu'il +dorme sous ces pierres calcinées, bien qu'elles soient un tombeau digne +de lui. + +Elle se dirigea vers la porte. + +--Attendez, dit Fernande, en se levant péniblement: je vous accompagne. +N'étais-je pas sa femme? + +Mais la pauvre enfant retomba, épuisée. La douleur muette la tuait. Les +larmes intérieures l'étouffaient. Elle voulut encore marcher, mais elle +chancela de nouveau. + +En ce moment la porte s'ouvrit et un petit paysan entra. + +Jacqueline recula de deux pas en arrière en le reconnaissant: c'était +Madame. + +La vue de la princesse fit ce que la douleur furieuse de la Pâlotte +n'avait pu faire. + +Fernande oublia tout, l'étiquette, le respect, et se jeta en sanglotant +dans les bras de Madame. + +Celle-ci pleurait. + +--Pleure, ma pauvre enfant, pleure, dit-elle tout bas. Tu perds ton +fiancé, le Roi perd un des meilleurs d'entre les siens, la France perd +le plus noble de ses enfants... + +Fernande était prise de convulsions déchirantes. Le désespoir accumulé +dans son âme se faisait jour. Elle pouvait pleurer! + +Ah! si dans la douleur il y a une place pour la consolation, si Dieu a +voulu compenser sa créature des souffrances de la vie, c'est en lui +donnant les larmes, ce sang du cœur, cette rosée de l'âme... + +La princesse tenait la tête de Fernande sur ses genoux. La jeune fille +était agenouillée devant elle. + +--Tu es pour moi la marquise de Kardigân, continua-t-elle. Le jour où je +vous ai fiancés, je faisais selon ma conscience et selon mon droit. Mon +enfant, prie et implore Dieu. Je ne t'apporte pas de consolations pour +ce qui est inconsolable, mais élève ton âme au ciel, offre à Celui qui +nous voit et nous juge, offre-lui ton déchirement, tes angoisses, comme +un sacrifice digne de lui. Pleure, car tu souffriras moins... Et si, +moi, je demande pour toi quelque chose à Dieu, c'est de te rappeler au +Paradis, car la mort te sera douce autant que la vie te serait +cruelle... + +La Pâlotte écoutait avec stupeur les paroles de la princesse. Sa passion +était trop violente pour qu'elle pût être impressionnée par ce qu'elles +avaient d'éloquent. Elle ne voyait et ne devinait qu'une chose, c'est +que la Duchesse avait fiancé Jean et Fernande. + +Et elle ne le savait pas! Elle croyait stupidement que le serment du +marquis le liait à jamais. Elle ne pouvait comprendre, elle qui n'était +pas née dans la croyance auguste en ce que la royauté a de divin, elle +ne pouvait comprendre que la Régente de France, au nom du roi de France, +pouvait délier la conscience du marquis de Kardigân du serment donné. + +Madame prit elle-même la jeune fille par la main et la conduisit à son +lit, où Fernande se laissa tomber. + +--Veillez sur elle, dit-elle en se retirant à la Pâlotte, qu'à son +costume de paysanne bretonne elle crut être la servante de la pauvre +veuve. + +Quand Madame se fut éloignée, Jacqueline se précipita vers le lit. + +--Ah! vous me trompiez donc? dit-elle. + +Mais les sanglots avaient ébranlé la jeune fille, qui n'avait plus sa +connaissance. + +--Elle me trompait! reprit la Pâlotte en se croisant les bras et en +regardant la jeune fille de son œil sombre. Heureusement que ce mariage +n'est pas fait, autrement. + +Elle alla ouvrir la fenêtre pour respirer, son sein était oppressé. Il +lui sembla apercevoir une ombre dissimulée dans un manteau, qui, assise +au pied d'un arbre, se leva en l'apercevant, et prit la fuite. + +Un soupçon lui traversa l'esprit. Elle se rappela cet inconnu, ce +cavalier masqué, qui, dans la lande de Château-Thibaut, avait voulu +enlever Fernande. + +Mais ce ne fut qu'un éclair. Il n'y avait au monde qu'une chose qui pût +l'intéresser: c'était son amour, sa rage, et cette sorte de jalousie +posthume qui la faisait souffrir, quand elle se disait que, s'il n'était +pas mort, le marquis de Kardigân aurait épousé Fernande. + +Cependant la jeune fille revenait lentement à elle. La Pâlotte lui +mouilla les tempes et la paume des mains. Elle ouvrit les yeux. La +Jacqueline se pencha vers elle; ce ne fut point pour épier les progrès +de la vie qui revenait, ce fut pour éclaircir ce que, pour elle, les +paroles non expliquées de la princesse laissaient dans le doute. + +--Vous alliez l'épouser, n'est-ce pas? dit-elle en adoucissant +l'expression amère de sa voix. + +--Oui. + +--Et c'était... c'était Madame qui l'avait relevé de son serment prêté +par lui à son père? C'était... + +--Oui. + +Jacqueline contint la colère qui grondait en elle. + +--Alors, je n'irai pas sans vous, là-bas... Je vous y accompagnerai. + +Fernande crut à la sincérité des paroles qu'elle entendait. Elle serra +doucement la main de la Pâlotte. + +--Et quand devait avoir lieu le mariage? + +--Dans huit jours... + +Fernande sentait son cœur se briser à ces souvenirs, mais elle avait une +âpre joie à s'y rejeter. Elle ne vit point la Pâlotte se redresser, avec +une expression de colère superbe. Celle-ci repoussa Fernande: + +--Ah! Dieu soit loué! s'écria-t-elle; j'aime mieux le voir mort et +couché dans la tombe, que vivant et ton époux! + + + + + VII + + A TRAVERS LES RUINES + + +Fernande ferma les yeux en entendant l'horrible phrase de la jeune +femme, et, poussant un faible cri, elle perdit de nouveau connaissance. +La Pâlotte la regarda quelques instants avec un mépris indicible. + +--Et voilà celle qu'il aimait! pensa-t-elle; voilà la faible enfant à +qui il allait donner son nom, si la mort ne s'était pas mise entre eux +deux! + +Fernande revint à elle. Le visage de Jacqueline avait repris son calme. + +--Vous l'aimiez aussi, murmura la jeune fille, et vous souffriez... je +vous pardonne. + +Elle se leva péniblement. + +--Venez, dit-elle. + +--Où voulez-vous aller? + +--Vous l'avez dit vous-même. Nous ne pouvons pas laisser son corps sans +une sépulture chrétienne. + +--Quoi! au milieu de la nuit!... + +--J'irai seule, alors. + +--Non, reprit la Pâlotte. D'ailleurs, vous ne pourriez rien sans moi. +Vous êtes trop faible. + +Fernande ne répondit rien. Elle sortit de la chaumière et marcha droit +au campement des chouans. On la connaissait. La touchante histoire +d'amour de ces deux êtres avait ému ces cœurs doux comme le sont tous +les cœurs braves. + +--Je voudrais une charrette et un cheval, dit-elle à l'un d'eux. + +Cela ne prit que vingt minutes. Dans la charrette on mit des pelles et +des pioches. Puis les deux femmes s'enveloppèrent dans leurs châles et +l'on partit. + +C'était un paysan de Vieillevigne qui les conduisait. Il savait que le +but de ce voyage était le château de la Pénissière, et le cheval courait +poussé par de vigoureux coups de fouet. + +Elles firent le trajet sans échanger une seule parole, sans prononcer un +seul mot. + +Le vent léger de la nuit soulevait par moment le voile qui couvrait le +visage de Fernande et Jacqueline le voyait inondé de larmes. + +--Elle pleure, pensa-t-elle; moi, je le vengerai! + +Pauvre Fernande! Cette nuit lui rappelait celle où, libres désormais, +ils se fiançaient sous le regard de Dieu. La même lune étincelait dans +le même ciel, les mêmes étoiles brillaient et, pourtant, comme la joie +ardente avait rapidement fait place au désespoir sans bornes! + +Il était perdu pour elle, en cette vie du moins, car elle sentait bien +que, dans l'autre monde, Dieu les unirait pour toujours. + +... La charrette courait. Deux heures après leur départ de Rassé, ils +atteignirent la route qu'Aubin Ploguen et Lenneguy avaient franchie en +courant. Hélas! où étaient-ils tous les deux? Morts aussi! L'héroïsme +côtoie incessamment des tombes. + +A quelque distance du château de la Pénissière, Jacqueline et Fernande +furent averties de l'approche du lieu fatal par la réverbération des +flammes. L'incendie n'était pas éteint. Le château brûlait toujours. Oh! +quel spectacle, quand elles se trouvèrent en face de ce tombeau +grandiose où reposaient les huit chouans! + +Des murailles calcinées, des poutres à demi brûlées, des pierres presque +tordues sous la puissante destruction de l'incendie. Une colonne de +fumée montait vers le ciel, image de ces âmes héroïques qui y étaient +montées, le sacrifice accompli. + +Il n'y avait plus rien, là, d'une maison. Un amoncellement informe de +matières brutes et noirâtres. Une seule chose était restée la même: les +traces du sang versé qui couraient sur la terre durcie. + +Fernande se mit à genoux et pria. + +--Dieu a donné, Dieu a repris; que Dieu soit béni! murmura-t-elle. + +--Elle se résigne, moi je hais, pensa Jacqueline, et ma haine sera plus +forte que sa résignation. + +Fernande se releva et prit une pioche. Le paysan et la Pâlotte +l'imitèrent. Alors elle s'avança au milieu des décombres, sans se +demander si elle s'exposait, si une poutre ne l'écraserait pas. Elle +leva son outil et se mit à creuser. + +Dieu a fait sa créature d'un limon étrange. La volonté, qui renverse le +fort, sait donner aussi cette force à celui qui est faible. Fernande +semblait ne connaître ni la fatigue, ni l'épuisement; elle frappait au +milieu de ces pierres avec l'énergie d'un homme vigoureux. + +Et l'on eût dit que ses frêles mains auraient à peine pu soulever la +pioche lourde dont elle se servait. Cela dura ainsi pendant une +demi-heure: le paysan et Jacqueline furent fatigués avant elle. + +Un voyageur attardé n'aurait rien compris à ce tableau. Par cette nuit +d'été, dans ce cadre merveilleux de poésie de la plaine bretonne, deux +femmes et un paysan, perdus au milieu de ces ruines et creusant un +chemin à travers les pierres encore chaudes du manoir écroulé. + +Fernande était pâle; mais elle semblait ne pas connaître la fatigue. De +demi-heure en demi-heure, elle se reposait; elle s'asseyait sur les +pierres, regardait fixement devant elle. Dans son immobilité +douloureuse, elle semblait être alors comme la fée de ces ruines. Un +rayon de lune prêtait à ce décor du château incendié quelque chose de ce +théâtral aspect du reste des monuments romains dressant leurs bras +décharnés, vieux de quinze siècles. + +Quand les pierres, les poutres, et les débris déblayés encombraient, le +paysan les charriait dans sa voiture et allait les transporter plus +loin. + +Puis le travail reprenait. Trois heures s'écoulèrent ainsi. Le soleil +s'était levé, lentement, majestueusement. + +A sept heures du matin, le paysan tournant son chapeau entre les doigts, +d'un air très intimidé, dit à Fernande qu'il avait faim. + +--Allez, mon ami, répondit-elle, nous vous attendrons. + +--Oh! ce n'est pas tout, mademoiselle; il y a une ferme, près d'ici, à +un quart de lieue. Ce sont de braves gens: ils me donneront bien une +_écuellée_ de soupe et un pichet de cidre. + +--Allez, vous dis-je. + +Elles restèrent seules toutes les deux. Ni l'une ni l'autre ne +connaissait la faim: la douleur nourrit. Que la jalousie de Jacqueline +souffrît ou que ce fût l'amour désespéré de Fernande, ce n'en était pas +moins la douleur humaine dans ce qu'elle a de plus profond et de plus +inconsolable. + +Elles attendirent le retour du paysan, leur guide, assises à côté l'une +de l'autre, et toujours sans s'adresser la parole. La mort qui se +dressait si près d'elles ne suffisait pas à tuer ce qui les séparait. +Jacqueline se disait que Fernande avait été la mieux aimée, celle à qui +Jean-Nu-Pieds avait voué sa vie; et cela seul suffisait à la faire haïr. +Et pourtant comme il était loin ce bonheur de la jeune fille, comme tout +était bien fini! + +Le paysan revint, et les travaux recommencèrent. Le trou creusé avait +environ deux mètres de profondeur sur trois de large, et c'étaient deux +femmes aidées d'un seul homme qui obtenaient un pareil résultat! Il est +vrai que la terre et les pierres, amollies pour ainsi dire par le feu, +étaient devenues friables. La pioche enfonçait aisément, ainsi que dans +un terrain détrempé par de fortes pluies. + +Les mains de Fernande portaient les fières cicatrices de ce labeur +sacré. Pauvres petites mains! Le fer de la pioche avait éraflé au vif la +peau délicate de la jeune fille. Fernande enveloppa sa main de son +mouchoir et ne s'arrêta pas. Elle ne sentait rien, ni fatigue, ni faim, +ni soif. La fièvre soutenait le corps, de même que la douleur et la +résignation soutenaient l'âme. + +La matinée entière s'écoula ainsi. Le trou creusé s'agrandissait en +largeur et en profondeur. Mais il arrivait parfois qu'un écoulement se +produisait, et alors c'était à recommencer. + +Vers midi, le paysan demanda de nouveau à aller se restaurer. Les deux +femmes prirent un moment de repos. A une heure, le travail reprit. A +cinq heures du soir, il y avait douze heures qu'elles étaient là. +Jacqueline sentit les premiers appels de la faim. Elle accompagna le +paysan à la ferme, laissant seule Fernande. + +La jeune fille chancelait. La faim n'avait aucune prise sur elle, mais +sa force factice était à bout. Elle se laissa tomber au milieu des +ruines, et, sur cette dure couche, elle s'endormit d'un pesant sommeil, +plus fatigant peut-être que la veille et l'attente. + +C'est Shakespeare qui à trouvé le dernier mot de l'angoisse humaine, +quand il fait dire à Hamlet la phrase désespérée où le doute combat la +croyance: + + ... _To die;--to sleep;-- +To sleep!--per chance to dream!_ + +(--Mourir!--Dormir!--Dormir! Rêver peut-être!) + +Pauvre Fernande! Ce n'était pas le rêve de la mort qu'elle craignait, +comme Hamlet. Non, c'était le rêve de la vie, alors que l'âme, dégagée +du corps par le sommeil, plane, légère et immaculée, au-dessus des +misères et des souffrances de ce monde. + +Que lui importait de mourir! La mort, au contraire, elle l'appelait à +grands cris, elle suppliait tout bas Dieu de la prendre en pitié et de +la rappeler à lui... + +Pauvre Fernande! le rêve de la tombe ne l'effrayait point, car elle +sentait au delà l'éternité de bonheur promise. Mais s'endormir le cœur +brisé, s'endormir sur le sépulcre même qui couvrait le corps de son +bien-aimé, et sur ce lit nuptial oublier dans le sommeil qu'il était +mort, penser à lui, le voir souriant et beau, dans toute la fierté de sa +jeunesse, dans toute la noblesse de son amour; voilà le rêve qui +l'épouvantait, car il lui paraissait un sacrilège. + +... To die; to sleep;-- +To sleep! per chance to dream!... + +Était-ce un rêve? + +Il lui semblait qu'une voix déchirante qui appelait au secours sortait +du fond des entrailles de la terre, et que cette voix était celle de +Jean... + +Le paysan et Jacqueline revinrent. La jeune fille n'osa point leur +parler du cri qu'elle croyait avoir entendu. Elle le prenait pour un +effet du délire constant auquel elle était en proie. Son cœur avait été +assailli de trop de coups successifs pour rester ouvert à l'espérance. +Son espérance était bien morte! + +Tout à coup, le même gémissement qui avait frappé l'oreille de Fernande +se renouvela. Les trois êtres humains penchés sur les ruines demeurèrent +muets de stupeur... Les deux femmes se regardèrent secouées de pensées +diverses. Quoi! Jean-Nu-Pieds vivrait!... L'une et l'autre n'osaient +s'avouer ce qu'elles pensaient. Mais si Fernande avait pu comprendre le +regard haineux que lui jeta la Pâlotte, elle aurait frémi. + +--Il n'y a pas à hésiter, dit le paysan, nous n'aurions fini notre +besogne qu'à la nuit avancée; mais maintenant un retard peut tuer ceux +qui survivent. + +--Que voulez-vous faire? + +--Aller à la ferme. + +--Quoi! vous?... + +--Mam'zelle, je sais ce que je dis. C'est sérieux, je vous le jure. + +--Parlez vite!... + +--Quand je serai retourné à la ferme, je dirai aux compagnons de venir, +et, à nous tous, nous aurons vite creusé un trou assez grand. + +--Partez vite! reprit Fernande. + +Le paysan s'élança en courant et disparut derrière un monticule de la +lande. + +Restées seules, les deux jeunes femmes ne voulurent pas se reposer. +L'amour emporté de l'une avait autant de vaillance que l'amour chaste de +l'autre. + +Au bout d'une demi-heure, les ouvriers de la ferme parurent. Ils +portaient des pelles et des pioches sur leurs épaules. C'étaient des +fidèles: quel était le paysan qui ne fût pas royaliste en Bretagne? + +Ceux qui n'étaient pas de corps avec les Vendéens étaient avec eux de +pensée. Les gars eurent bientôt mis habit bas. Jacqueline et Fernande +furent chargées de veiller sur la route. Quand ils n'étaient que trois, +leur travail ne courait aucun risque d'être interrompu. + +Mais, maintenant qu'ils étaient une dizaine, des soldats pouvaient +passer, et se demander ce que faisait là ce rassemblement à une pareille +heure? + +La besogne fut vivement attaquée. A mesure que les gars creusaient, on +entendait se reproduire plus perçant le cri d'appel qui avait déjà +frappé l'oreille de Fernande. + +De temps en temps, la jeune fille ou Jacqueline venait en courant pour +voir si l'espérance soudaine que Dieu leur envoyait se réalisait. + +Tout à coup, sous un amoncellement de moellons, on découvrit le +souterrain dans lequel les héros étaient ensevelis. + +Il faudrait une heure, peut-être, pour le percer, attendu que plus on +enfonçait, plus les pierres et la terre étaient brûlantes. Les +travailleurs pouvaient craindre à chaque instant qu'un des leurs fût +blessé. + +Ils avançaient. + +La charrette portait à dix ou quinze mètres plus loin les détritus +calcinés qu'on sortait du trou. + +La voix gémissait et parlait toujours. + +--Tenez, écoutez, mam'zelle, dit le paysan, pendant qu'elle était venue, +anxieuse, se joindre un moment à eux. + +Fernande écouta... + +Oh! qui pourrait peindre l'expression déchirante de son visage, pendant +qu'elle restait là, l'oreille tendue, sachant bien que sa destinée +entière était dans ce qu'elle allait entendre! + +Le son venait à elle, léger, et comme affaibli par la distance et la +terre qui l'étouffait à moitié. La jeune fille se coucha à terre, malgré +le paysan qui craignait que ce sol enflammé l'aveuglât. + +Elle entendit nettement ces mots: + +--Vite... vite... nous mourons! + +Une double idée frappa tous ces hommes. Évidemment les chouans savaient +qu'on venait à leur secours, puisqu'ils disaient: + +--Vite!... vite!... + +Mais la voix ajoutait: + +--Nous mourons! + +Arriverait-on à temps? + +Le labeur recommença, continué avec une violente énergie. Fernande +souffrait mille morts. Quand elle avait reçu la fatale nouvelle, quand +Son Altesse madame la duchesse de Berry avait daigné apporter à la +pauvre enfant, non une consolation, mais un appui, oh! certes alors un +violent désespoir l'avait torturée! Mais depuis que la pensée folle lui +était venue que son bien-aimé pourrait vivre, elle croyait que, perdre +cette espérance, ce serait le perdre, lui, une seconde fois. + +C'était solennel à voir ces hommes creusant le sol avec acharnement, +cette jeune fille pâle comme la statue de marbre d'une tombe, qui les +contemplait de ses yeux égarés; et à quelques pas, cette autre femme qui +sondait l'horizon, pour voir si les soldats ne viendraient pas rendre à +la mort leurs ennemis que l'on voulait lui arracher. + +L'appel des chouans se faisait entendre plus rare et plus faible +toujours. + +--Vite!... vite! disait Fernande, répétant les paroles qu'elle avait +entendues. + +La nuit était tombée, un peu claire. L'oiseau chantait à dix mètres de +ce tombeau et de ces hommes qui le forçaient de rendre sa proie, +l'oiseau, ce doux ignorant des carnages humains et des souffrances +terrestres. + +Fernande s'agenouilla, tordant ses mains: + +--O mon Dieu! murmura-t-elle, ô mon Dieu! vous les sauverez... Vous ne +pouvez pas nous avoir mis au cœur une pareille joie pour l'en +arracher!... Ayez pitié d'eux, ayez pitié de nous... Songez que ceux qui +sont couchés là-dessous étaient des meilleurs parmi vos enfants... +Songez qu'en leur rendant la vie vous la rendrez à des filles, à des +sœurs, à des mères... à des fiancées, qui pleurent à présent, mais qui +seraient les plus heureuses de vos créatures! + +Fernande avait parlé à voix haute. Pour ces paysans de Bretagne, la +prière est un soutien et une force. Le trou se creusait; mais il +devenait de plus en plus difficile et dangereux. Cependant rien ne +faisait prévoir que les paysans seraient troublés dans leur sainte +besogne. Jacqueline restait immobile sur la route, interrogeant +l'horizon. + +--Vite!... vite!... râla cette voix humaine qui gémissait. + +La jeune fille laissa tomber sa tête dans ses mains. Son angoisse +effrayante augmentait. + +Quoi! on n'arriverait peut-être pas à temps; on pourrait ne pas les +sauver!... C'était impossible! Dieu ne le permettrait pas. + +La voix d'appel se faisait entendre de plus en plus éteinte; et +cependant le trou creusé augmentait toujours. Une heure! le paysan avait +dit: une heure! Mais avant une heure, ils seraient morts, étouffés; +est-ce que depuis la veille au matin ils ne souffraient point dans ce +tombeau creusé par leur vaillance et leur dévouement? Non, il ne +faudrait pas une heure! Ils allaient être délivrés, rendus à la vie, +quand Jacqueline accourut, pâle et anxieuse. + +--Qu'y a-t-il? demanda l'un d'eux. + +--Les soldats! + +La Pâlotte étendit la main vers Clisson. + +Ces deux mots tombèrent sur ces têtes comme un poids terrible. + +--Les soldats! répéta-t-elle. + +--Où? + +--Tenez! + +Un paysan se détacha et alla regarder dans la direction qu'indiquait la +jeune femme. + +Il revint, affolé: + +--Oui, les soldats, ils approchent... + +Un des gars jeta un coup d'œil sur leur petite troupe. + +Ils étaient dix.. + +--Sont-ils nombreux? demanda-t-il. + +Sa voix était rauque et sa main se crispait sur le manche de sa pioche. +On sentait qu'il aurait voulu pouvoir les combattre. + +--Ils sont trente! + +--Trente! + +Il y eut un silence. + +--Dans combien de temps seront-ils ici? + +--Dans un quart d'heure. + +--Travaillons un quart d'heure, nous verrons ce qu'il faudra faire +après. + +Ils creusèrent environ un mètre avant que les soldats apparussent en +vue. + +--Cachons-nous! dit Fernande. + +Ces ruines dressaient leurs murailles démantelées. Chacun d'eux se plaça +derrière, et un silence profond régna. Ce silence ne fut troublé que par +la voix d'appel qui disait: + +--C'est fini... c'est fini... nous mourons. + +Fernande faillit jeter un cri qui les aurait livrés, quand elle entendit +ces mots. Quoi! ils seraient perdus les héros qu'on pouvait sauver, ils +seraient perdus parce que des soldats auraient passé sur la route... + +La vie humaine se compose d'émouvantes et terribles situations. Les +hommes qui étaient ensevelis dans ce sépulcre n'étaient plus séparés de +la vie, de l'air, que par un étroit obstacle, et cet obstacle on ne +pouvait le renverser. + +Cependant les soldats marchaient sur la route parallèlement aux ruines. +Ainsi que l'avait dit le paysan, ils étaient trente. A les voir +insouciants et gais, on devinait aussitôt qu'ils ne se doutaient pas +qu'un terrible drame se jouait si près d'eux. + +L'affaire du château de la Pénissière était devenue fameuse en +quarante-huit heures. Les trente soldats et le lieutenant qui les +commandait s'arrêtèrent pour regarder la place où s'était livré ce +fameux combat... + +--Alors ils sont enterrés là dedans, dit l'un? + +--Oui, reprit un autre. + +--Ils doivent avoir chaud! + +--Pauvres gens! murmura un sergent en mâchant sa moustache grise. + +Les soldats étaient impressionnés malgré eux. + +Les gars breton, eux, frémissaient. Chaque instant passé pouvait tuer +les Vendéens. La phrase du soldat: + +«--Ils doivent avoir chaud!» prenait pour eux une épouvantable +signification. Et si l'officier ou l'un de ses hommes entendait l'appel +déchirant poussé par la voix! + +Hélas! ce n'était même plus un appel. C'était un gémissement sourd et +profond, un râle effrayant qui perçait la terre, comme la parole d'un +mort! + +L'officier s'était approché des ruines, examinant curieusement... Il +crut entendre un gémissement, lui aussi. + +--Halte! cria-t-il. + +Les soldats écoutèrent. + +--Écoutez-donc, les enfants, dit-il? Est-ce que vous n'entendez rien?... + + + + + VIII + + LA DÉLIVRANCE + + +Il y eut quelques instants d'un émouvant silence. Les soldats +écoutaient, allongeant leurs têtes, et tâchant de percevoir ce bruit +dont leur avait parlé le lieutenant. + +Oh! l'angoisse qui serrait en ce moment le cœur de Fernande! Elle crut +mourir. La faible, mais héroïque jeune fille était de ces femmes que la +vie ordinaire trouve craintives, mais que le cœur grandit. + +Enfin le lieutenant s'écria: + +--Je me serai trompé... en route! + +Un des soldats entonna la chanson avec laquelle les troupiers d'alors +aidaient à leur marche: les notes cadençaient le pas. + +Ah! tu sortiras, Biquette, Biquette, +Ah! tu sortiras de ces choux-là! + +Le refrain banal et vulgaire de cette ronde éclatait comme un étonnant +contraste au milieu du drame. Il détonnait. + +On les vit s'enfoncer un à un dans l'ombre de la route, répétant en +chœur: + +Ah! tu sortiras, Biquette, Biquette, +Ah! tu sortiras de ces choux-là! + +A peine se furent-ils éloignés, que derrière chaque ruine les gars se +dressèrent. + +--Ah! que Dieu les sauve! s'écria Fernande. + +Le gémissement qui avait frappé l'oreille du lieutenant était le dernier +qui se fût fait entendre. On ne distinguait plus rien. La sueur au +front, exaspérés et terrifiés en même temps, chacun de ceux qui étaient +là creusait avec un acharnement nouveau. + +--Entendez-vous l'appel? dit Fernande. + +--Non! + +Le trou s'agrandissait toujours. Un homme aurait disparu deux fois dans +l'excavation formée. La jeune fille répétait: + +--Entendez-vous? + +Et toujours un des gars lui répondait ce même mot fatal qui navrait: + +--Non. + +Enfin, le terme de cette émouvante besogne arriva. Le dernier moellon +fut arraché. Le souterrain apparut dans sa largeur, et au milieu, +étendus dans toutes les positions, entremêlés pour ainsi dire les uns +aux autres, les six hommes couchés. Quel horrible tableau! Ils +paraissaient morts. Leurs visages pâles étaient tachés de marbrures +rouges, produites par les étincelles de l'incendie. Les cheveux à moitié +brûlés couvraient le front. L'un d'eux avait une blessure à la tempe qui +sillonnait la figure et descendait au menton. Les mains se crispaient +désespérément sur les crosses de leurs fusils. + +--Morts! morts! s'écria Fernande. + +Les gars descendirent et transportèrent chacun des six Vendéens. Le +souterrain avait-il donc été leur tombe? Peut être eût-il mieux valu +pour eux mourir d'une balle comme Grandlieu et Girardin? + +Quand le souterrain fut vide, on put comprendre comment ce drame s'était +passé. Le sous-sol, où les Vendéens s'étaient réfugiés, n'était en +quelque sorte qu'une excavation au-dessus des fondations mêmes du +château. Quand elle s'écroula, ils tombèrent dans ces fondations; les +moellons amassés, les décombres de toute espèce en avaient muré les +extrémités. Ils étaient dans un sépulcre... + +On essayait de les rappeler à la vie. + +Penchée sur Jean-Nu-Pieds, Fernande lavait à grande eau le visage de son +fiancé. Mais le marquis restait immobile et rigide. + +Henry de Puiseux semblait raidi déjà par la mort. Son visage et celui de +Jean n'avaient subi que quelques blessures sans importance. Mais on +voyait à l'épaule un caillot de sang. La jambe gauche était cassée. + +Aubin Ploguen était horrible à voir. Un de ses yeux était crevé. Sa +figure n'était qu'une plaie. Un faible soupir soulevait sa poitrine. +Quant aux trois autres, ils étaient morts, sans qu'on pût même espérer +se tromper. Louis de Semeuse a la poitrine trouée d'une balle; Darvenat, +ce sublime clairon, avait le crâne fendu en deux. Sans doute que dans +leur chute une pierre sera venue le fracasser contre les parois. Albert +Devismes est celui dont la tempe est sanglante. Hélas! lui aussi est +mort. + +--Il respire! murmura Fernande. + +--Oh! mon Dieu, dit-elle d'une voix haletante. Oh! mon Dieu, soyez béni. +Vous avez eu pitié de lui et de moi! + +Henry de Puiseux et Aubin Ploguen, les deux seuls survivants avec +Jean-Nu-Pieds de cette effroyable aventure, paraissaient perdus. Un des +gars fut expédié à la ferme, pendant qu'on recommençait à laver les +blessures des trois chouans. Il revint au bout d'une demi-heure, +conduisant une charrette remplie de paille et traînée par un attelage de +bœufs. Pendant cette absence, Henry avait ouvert les yeux. Un faible +sourire éclaira sa figure, quand il aperçut autour de lui la campagne +parsemée de genêts et de bruyères, quand ses poumons purent respirer le +grand air de la délivrance. Aubin, lui, râlait. On le transporta dans la +charrette le premier. + +Jean était le moins dangereusement atteint. + +A part les brûlures de l'incendie, il n'avait aucune blessure. Sans +doute, le manque d'air seulement l'avait terrassé; l'atmosphère +étouffante du souterrain succédant à l'air vicié, respiré au milieu des +flammes, suffisait à le tuer. + +Mais Dieu avait écouté les prières de la jeune fille et il vivait! + +Les paysans entourèrent la charrette et reprirent le chemin de la ferme, +où l'on transportait les blessés. Fernande, appuyée d'une main au rebord +du bois, ne perdait pas des yeux celui dont elle s'était crue séparée +pour toujours. Jacqueline, elle, restait silencieuse et sombre. Fernande +ne se rappelait plus ce que la Pâlotte lui avait dit: + +--«Je l'aime mieux mort et couché dans la tombe, que vivant et ton +époux!» + +Si elle se fût rappelé ce blasphème, elle aurait compris la lueur fauve +allumée dans les yeux de la jeune femme. + +Il était près de minuit quand on arriva à la ferme. Le gars qui était +venu y chercher les charrettes avait expliqué ce qui se passait. Trois +lits étaient préparés où l'on coucha les Vendéens, après qu'on eut +expédié à Clisson chercher un médecin. + +Cette ferme était grande et spacieuse. Elle appartenait à de riches +paysans, absolument dévoués à la cause royaliste, et qui l'exploitaient +de père en fils depuis de longues années. Les blessés devaient donc y +trouver tous les secours nécessaires et toutes les assurances de sûreté. + +Car il ne fallait pas les croire sauvés, pour avoir réussi à les sortir +de ce tombeau, fumant encore, de la Pénissière! L'autorité militaire +dormait les yeux ouverts, et le général Dermoncourt ne plaisantait pas. + +Il fut donc décidé que l'excavation produite dans les décombres du +château serait comblée à nouveau avec les pierres calcinées qu'on en +avait retirées. Des soldats, comme pendant cette même soirée, pouvaient +passer par là et voir ces fouilles. De là à tout deviner il n'y avait +qu'un pas. Et si on les découvrait, les Vendéens mourraient fusillés. + +Arrivée à la ferme, Fernande était tombée presque évanouie. Depuis +quarante-huit heures elle n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi. Était-ce +donc du sommeil, ce délire qui pendant une demi-heure s'était emparé +d'elle, quand elle avait fermé les yeux sur les ruines? + +Le paysan de Rassé dit deux mots tout bas à la femme du fermier, qui eut +les larmes aux yeux en connaissant l'indomptable force de cette enfant +qu'un rien semblait devoir briser. + +Elle prit elle-même la jeune fille dans ses bras, soutenant sa marche +qui chancelait, et la conduisit dans une grande chambre où on la coucha. +Fernande s'endormit là d'un profond sommeil. Elle pouvait rêver! la joie +lui était rendue. + + _To die, to sleep;-- +To sleep!--per chance to dream!_ + +Le rêve désespéré de ses premières heures était fini. Il ne lui revenait +plus que comme un de ces monstrueux cauchemars que font évanouir les +premières lueurs de l'aube. + +Pendant ce temps-là que faisait Jacqueline? La jalousie la tenait +éveillée, bien que la fatigue lourde fermât ses paupières malgré elle. + +Dans la pièce qu'on lui avait donnée pour prendre aussi un repos +nécessaire, elle s'était jetée tout habillée sur son lit. + +Jean-Nu-Pieds vivait! + +Il vivait! c'est-à-dire qu'il était libre désormais, et qu'il épouserait +Fernande. A la seule pensée de ce bonheur permis qui attendait les +jeunes époux, un flot de sang plus chaud montait à son cœur. La colère +faisait le duo de sa jalousie. Jean-Nu-Pieds vivait! + +Mais la nature féminine dut céder à l'épuisement. Elle s'était soulevée +à demi sur sa couche pour songer. Le sommeil la terrassa. Elle retomba +vaincue et s'endormit comme sa rivale. + +Le voyageur qui, passant sur la route à cette heure avancée, aurait vu +la ferme se dresser dans la nuit, entourée de son rideau d'arbres +blanchis par la lune, eût cru que c'était là l'asile du calme et du +repos. La maison grise disparaissait presque, enfouie dans la verdure +assombrie. Pas un cri ne sortait de ces bâtiments, pas une lumière ne +brillait derrière les vitres. + +Il aurait cru que là était le bonheur... et là s'agitaient pourtant les +trois plus grandes passions, bonnes ou mauvaises, de la vie humaine, +c'est-à-dire la haine, la jalousie et l'amour. + + * * * * * + +Le soleil était déjà haut dans le ciel que Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen +et Henry de Puiseux dormaient encore. Le médecin de Clisson était venu +et avait interrogé leur sommeil. Aubin et Henry étaient gravement +atteints, surtout le paysan; mais il croyait pouvoir répondre de leur +vie. Quant au marquis de Kardigân, ses brûlures ne seraient pas longues +à disparaître. S'ils étaient restés une heure de plus sous les +décombres, disait-il, le manque d'air les aurait asphyxiés. + +Dans la matinée arriva un express de Madame, prévenue aussitôt de +l'événement. Elle ordonnait que les cadavres de Louis de Semeuse, de +Darvenat et d'Albert Devismes fussent transportés à Rassé, où toute la +petite armée vendéenne leur rendrait les honneurs suprêmes. + +Quand Fernande s'éveilla, elle apprit tout cela, et remercia Dieu du +fond du cœur. On lui dit que Jacqueline avait disparu: ce départ +l'étonna, mais elle n'y attacha aucune importance. + +La jeune fille entra dans la chambre où reposait le marquis de Kardigân. +Jean-Nu-Pieds dormait encore. Elle s'assit au pied du lit de son fiancé +et le veilla. + +Trois heures se passèrent, pendant lesquelles Fernande épia le retour de +la vie chez celui qu'elle aimait par-dessus tout. + +Jean ouvrit faiblement les yeux. Lui aussi croyait sortir d'un affreux +cauchemar. Il aperçut la jeune fille près de lui. + +--Fernande!... murmura-t-il. + +Et il se laissa aller au bonheur de vivre et d'être aimé. + + + + + IX + + CELUI QUI GUETTAIT + + +Jacqueline était partie en effet. Que lui était-il arrivé? + +Si l'amour est une passion douce, la jalousie est une passion violente. +La jeune femme s'était endormie après Fernande: elle s'éveilla avant +elle. Elle ouvrit la fenêtre et songea. Comme la destinée secouait sa +vie, quel présent différent de son passé! Ainsi que le rêveur musulman +qui se demandait toujours s'il ne prenait pas la réalité pour le rêve, +elle se disait que ce ne devait plus être la même femme; par quels jeux +du hasard l'ouvrière de Lille, l'espionne de la police de M. Jumelle +était-elle devenue la Vendéenne de l'heure présente? + +Un des hommes les plus spirituels de France--le plus spirituel +peut-être--qui oublie trop pour la prose qu'il fut un des plus charmants +poëtes de ce temps-ci, a écrit ce beau vers digne de Lamartine, et que +Musset eût signé: + +«...La Providence? +C'est ce que le vulgaire appelle le hasard!» + +Alphonse Karr, en parlant ainsi, semble penser à ces âmes qui, +reconnaissant la destinée, refusent de s'incliner devant elle. + +Jacqueline souffrait. Elle aimait Jean-Nu-Pieds, et cependant elle se +disait qu'elle ne s'était pas abusée en le préférant mort qu'heureux +avec sa rivale. + +Le soleil n'était pas levé; il faisait ce demi-jour, connu des +travailleurs, qui éclaire chaque objet d'une teinte pâle, comme s'il ne +les colorait qu'à regret. + +Tout à coup elle crut voir remuer doucement le feuillage à quelques pas +d'elle. La fenêtre était peu éclairée. Le regard de Jacqueline plongeait +dans les massifs de verdure. + +Elle regarda plus distinctement, et aperçut nettement la silhouette d'un +homme, qui se détachait en gris sur le fond du massif. Alors la même +idée qui lui était déjà venue passa de nouveau dans son esprit. + +Elle se rappela cet homme inconnu qui, dans la lande de Château-Thibaut, +avait voulu enlever la jeune fille; elle se rappela cette apparition +entrevue dans la ferme de Rassé, quand Madame était venue apprendre le +sanglant dénoûment du combat de la Pénissière. + +Les philosophes ont discuté toujours, et en tout temps, sur la +spontanéité du bien et du mal dans les esprits. Ils auraient dû +reconnaître que le mal y germe plus aisément que le bien. La première +pensée de Jacqueline fut une pensée juste, à son point de vue. Elle +voulut trouver un allié, peut-être un vengeur, dans ce guetteur +mystérieux qui espionnait Fernande. + +Doucement, sans bruit, elle descendit l'escalier qui menait de la grande +cuisine aux chambres de la ferme, et tourna la porte de bois sur ses +gonds. Devant elle s'étendait le jardin. Elle y entra. Elle marcha droit +au taillis. Il lui sembla qu'un frôlement de branches décelait que sa +présence y était connue. Mais elle souleva les branches et se glissa +sous les arbustes. + +Elle ne s'était pas trompée. Un homme était là; il fit un mouvement de +retraite quand il aperçut Jacqueline. Mais celle-ci lui prit le bras et +dit avec fermeté: + +--Je viens pour vous! + +L'homme la regardait de l'air contrarié d'un espion qui se voit +découvert. + +--Je viens pour vous, répéta la jeune femme; vous n'avez rien à craindra +de moi. Je suis peut-être votre amie. + +À coup sur, cet individu n'était pas un habitant du pays, bien qu'il +portât le costume de paysan. Ses mains n'étaient pas rudes comme celles +des gars bretons. + +--Écoutez-moi bien, continua la Pâlotte, je vous connais; je sais ce que +vous voulez. Ne vous ai-je pas surpris deux fois déjà guettant et +espionnant? Vous surveillez mademoiselle Grégoire. Eh bien! je vous +propose de vous la livrer. + +Jacqueline parlait là un peu au hasard. Elle ne pouvait rien savoir, +mais ses pressentiments, accrus par la jalousie, lui disaient qu'elle ne +se trompait pas. + +L'homme ne la quittait pas des yeux. Il paraissait vouloir creuser +jusqu'au fond de l'âme de celle qui lui parlait, pour savoir s'il +pouvait se fier à elle. Jacqueline ne baissa pas son regard sous le +sien, et le soutint avec tranquillité. + +L'homme se pencha en dehors du taillis pour voir si personne ne venait, +et lui dit: + +--C'est bien. Suivez-moi! + +Quelques instants après, ils débouchaient ensemble sur la route. + +Pas une nouvelle parole ne fut échangée entre eux. Ils se comprenaient: +l'un demandait qu'on trahît, l'autre voulait trahir; il n'était pas +besoin qu'ils s'expliquassent davantage. + +L'individu marchait si rapidement que la Pâlotte avait peine à le +suivre. Il s'arrêta devant un des petits bois qui entouraient la ferme +et siffla. + +Un sifflement aussi léger que le sien lui répondit. Il resta immobile, +muet toujours. Quant à Jacqueline, elle ne cherchait même pas à avoir +une explication sur les choses étranges qu'elle voyait. + +Depuis les jours passés en Bretagne, elle avait pris l'habitude du +mystère. Presque aussitôt, les feuilles s'agitèrent, et un autre homme, +également vêtu en paysan, parut tirant par la bride un cheval attelé à +un cabriolet. + +Le cabriolet entra sur la route. Le second individu s'installa sur le +siège, pendant que le premier dit à Jacqueline: + +--Montez! + +Et venait ensuite se mettre auprès d'elle dans le fond de la voiture. + +Puis ils partirent rapidement. + + * * * * * + +La Pâlotte n'avait même pas songé à demander où on la conduisait. Peu +lui importait, au reste. Elle n'avait qu'un but, se venger de Fernande. + +Que lui avait donc fait la chaste jeune fille, sinon d'être aimée? Mais +la haine ne raisonne pas. Elle se disait que, dans la barque trouée, sur +le lac de Grandlieu, elle avait tenu entre ses mains la vie de sa +rivale. Elle aurait pu la noyer, s'en débarrasser à jamais: elle n'avait +pas voulu. + +Elle avait cédé à un stupide sentiment de pitié. Comme elle s'en +voulait! Le cabriolet courait rapidement. Où la menait-on? Il traversa +les sentiers qui avoisinent Clisson et prit la grande route royale de +Nantes. À une heure de l'après-midi, les voyageurs entrèrent dans la +capitale de la Loire-Inférieure. + +Les ponts de Cé étaient couverts de promeneurs, ou, pour mieux dire, de +badauds. + +Les uns regardaient en l'air, les autres regardaient en bas. Évidemment, +il avait dû se passer quelque événement extraordinaire. + +Seulement, comme tous les badauds du monde, ceux-ci n'étaient pas +d'accord sur la nature de cet événement. + +Les voyageurs ne prêtèrent qu'une médiocre attention à cette foule +curieuse. En partant, quelques phrases engageantes arrivèrent jusqu'à +leurs oreilles. + +--C'est un homme. + +--Non, c'est une femme. + +--Moi, je té dis que c'est un homme. + +--Moi, je té dis que c'est une femme! + +Naturellement les deux gaillards qui avançaient ainsi une opinion aussi +opposée sur le sexe du héros de l'événement se donnaient un coup de +poing, argument _ad hominem_, qui aurait raison de tous les +dialecticiens entêtés. + +Une commère se chargeait de les mettre d'accord, et disait: + +--C'est un enfant. + +Alors la discussion reprenait: + +--C'est un homme! + +--C'est une femme! + +--Je té dis que c'est un homme. + +--Je té dis que c'est une femme. + +Et la commère ajoutait: + +--Je té dis que c'est un enfant. + +Nous saurons tout à l'heure à quoi nous en tenir. Pour l'instant, +suivons Jacqueline et son guide. Le cabriolet s'arrêta rue +Jean-Jacques-Rousseau, près de la place où est maintenant le +Grand-Théâtre, croyons-nous, devant un hôtel garni de modeste apparence. + +--Veuillez entrer, madame, dit l'espion à Jacqueline, en lui montrant ce +réduit à peine meublé, qui sert de salon de conversation aux voyageurs +dans les hôtels de province. + +Puis, sans ajouter un mot de plus, il se glissa dans l'escalier et +disparut. + +Jacqueline était obligée de s'avouer que l'aventure prenait une +mystérieuse et bizarre tournure. Son guide ne lui avait pas dit un seul +mot pendant toute la durée du trajet, et, arrivé à Nantes, il la +laissait tout à coup dans un salon d'hôtel, sans s'expliquer davantage. + +Un grand bruit qui se fit dans la rue l'arracha pour quelques minutes à +sa préoccupation. Elle leva les yeux et vit passer une troupe d'hommes +qui portaient sur une civière un individu couché dont elle ne voyait pas +le visage, caché qu'il était par une serviette. + +Le cortège passa, et enfin s'éloigna sans qu'elle songeât même à +demander quel était cet homme. Pouvait-elle donc croire qu'un simple +accident eût de l'influence sur ce qu'elle voulait tenter? Son guide +d'ailleurs reparut. + +--Veuillez monter, madame, dit-il du même ton qu'il avait prononcé déjà: +«Veuillez entrer.» + +Il la conduisit au premier étage, et s'enfonça, toujours suivi d'elle, +dans un de ces corridors de maisons meublées où chaque chambre a un +palier communiquant avec les autres. Il s'arrêta devant celle portant le +numéro 17 et ouvrit la porte. Jacqueline pénétra dans une pièce obscure, +malgré le grand et chaud soleil qui inondait la rue de ses rayons. Un +bon bourgeois, d'apparence calme et honnête, était assis à une table et +écrivait. Il ne retourna pas la tête, mais dit tranquillement: + +--Elle est là! + +--Oui, monsieur. + +--Bien! Va-t'en, mon garçon. + +L'homme se leva. Quand celui-ci eut disparu, il regarda Jacqueline. Un +mouvement aussitôt réprimé indiqua sa surprise. Lui voyait son visage, +parce qu'il était éclairé par le faible jour qui perçait à travers les +rideaux de la fenêtre. + +--Bonjour, chère baronne, dit-il. Je ne m'attendais certes pas à avoir +le plaisir de vous retrouver ici! + +En même temps Jacqueline put reconnaître «le bon bourgeois.» + +C'était M. Jumelle. + + + + + X + + LES DEUX COMPLICES + + +Le premier mouvement de Jacqueline fut de s'enfuir. Le sous-chef de la +police politique l'avait trop fait souffrir, quand il la tenait en son +pouvoir, pour qu'elle voulût se retrouver en face de lui. Mais elle ne +put le faire. Déjà M. Jumelle tapotait doucement, paternellement, sa +main entre les siennes. + +--Que je suis heureux de vous revoir, chère enfant! lui dit-il. + +--Monsieur... + +--Je vous intimide donc toujours? + +Et, en parlant ainsi, M. Jumelle grattait son nez, ce qui était chez +lui, si le lecteur se le rappelle, l'indice d'une joie exhilarante. + +--Vous avez tort, continua-t-il avec la plus grande douceur. Je suis +votre ami. Comme ça, vous n'aimez pas cette pauvre mademoiselle +Grégoire? + +La question était brusquement posée sous son vrai jour. Jacqueline était +une femme forte, elle se remit promptement. Puis la pensée de Fernande +la ramenait à sa haine, à sa jalousie, et, tout autre sentiment, crainte +ou rancune, disparaissait devant ceux-là. + +Elle regarda fixement M. Jumelle, qui souriait toujours. + +--Oui, je la hais! dit-elle. + +--Bravo! Je retrouve enfin mon enfant chérie, mon élève adorée, +l'orgueil de mes vieux ans; cette baronne de Sergaz, qui serait devenue +fameuse! + +--Je suis venue ici de bonne volonté, monsieur, répliqua Jacqueline. Il +se trouve que c'est vous que j'y rencontre: je ne le regrette pas. Mais, +croyez-moi, ne parlons pas du passé. J'en ai plein le cœur! Et pour +finir ce que j'ai commencé ici, il ne faut pas que vous m'abreuviez dès +l'abord du dégoût de moi-même! + +--Bien dit... bien dit! approuva M. Jumelle. Ah! chère enfant aimée, +quel dommage que vous m'ayez quitté. Avec quelques conseils, avec un peu +de _mollé, de coulant, de on_ dans le caractère, vous seriez devenue +une... comment dirais-je?... une baronne tout à fait remarquable! + +--Baronne signifie espionne, n'est-ce pas? + +Eh bien, vous avez tort; je vous le répète, laissons de côté un passé +qui m'écœure, bien que le présent ne vaille pas beaucoup mieux. Mais au +moins, je me venge, maintenant, cela vaut mieux! + +--Vous haïssez cette pauvre mademoiselle Grégoire? + +--Oui... + +--Que voulez-vous faire? + +--Vous la livrer. + +--Très-bien! Très-bien! + +--Écoutez-moi. C'est un marché que je vous propose. J'ignore quel +intérêt, vous, le sous-chef de la police politique, vous avez à vous +emparer d'elle, mais si je consens à vous la vendre, je veux qu'on me la +paye. + +--Parlez. + +--Que voulez-vous en faire? + +--Ah! ah! petite curieuse! + +Les façons outrageusement paternelles de M. Jumelle révoltaient +autrefois Jacqueline. Mais elle n'était pas femme à reculer pour si peu, +quand il s'agissait pour elle d'assouvir sa jalousie. Elle reprit: + +--Je veux savoir ce que vous en ferez. + +--Pourquoi? + +Elle plissa dédaigneusement les lèvres. + +--Parce que cela me plaît. + +--Toujours fière. Un beau sang! un beau sang! Continuez. + +--Je n'ai pas à continuer. Je vous ai dit tout ce que j'avais à vous +dire. C'est à vous à parler, au contraire. + +--Bien! très-bien! «J'attends!» Dorval ne dirait pas mieux. Vous ne +connaissez pas Dorval? C'est une débutante, et qui sera grande un jour, +je vous en réponds! + +Jacqueline souffrait évidemment de ce bavardage papelard du vieil agent +de police. + +Elle savait que M. Jumelle avait coutume de chercher à détourner +toujours son interlocuteur du véritable sujet de la conversation, quand +il s'agissait pour lui de le faire consentir à quelque chose qu'il lui +refusait. + +--J'attends! dit-elle encore. + +--Bravo! bravo! + +Elle fit un geste de colère. + +--Je vous connais et vous me connaissez, dit-elle froidement. Donc, +trêve à des artifices superflus. Vous ne me tromperez pas plus, que je +n'ai, moi, l'espérance de vous tromper. Je suis ici pour conclure un +marché, rien de plus, rien de moins. Donc, hâtez-vous, ou je pourrais me +lasser. + +--Mon enfant se fâche. + +--Monsieur! + +--Ce n'est pas bien; non, non, ce n'est pas bien. + +--Assez! vous dis-je. + +Et comme, en disant ces mots, Jacqueline avait feint de se lever comme +pour interrompre la conversation, M. Jumelle la prit par la main, et +rudement la força de se rasseoir. + +--J'en suis fâché, ma belle, reprit-il avec dureté, mais vous on +passerez par où je voudrai. + +--Ah! + +--C'est comme cela! J'ai bien voulu, oubliant votre fuite indigne, +commencer par vous traiter comme mon... mon enfant chérie... mais +puisque vous me forcez de me rappeler... je me rappelle. + +Jacqueline fit un mouvement d'épaules d'une souveraine insolence. + +--Vous êtes venue ici pour livrer mademoiselle Grégoire? + +--Oui. + +--De votre plein gré? + +--Oui. + +--Et vous croyez que vous pourrez m'imposer un marché... à moi! Jumelle! + +--J'y compte! + +--Tenez! vous êtes folle, on voit bien que vous m'avez perdu de vue +pendant quelque temps; vous ne me connaissez plus. + +--Moi, ne pas vous connaître! s'écria-t-elle d'une voix sombre. Oh! si, +je vous connais. Vous êtes le misérable qui m'avez perdue, le maudit qui +m'avez jetée dans la voie infâme où je suis! Sans vous je serais restée +une humble et honnête ouvrière! sans vous je n'aurais pas goûté à cet +inconnu de la vie qui m'a corrompue. Il faut des âmes si saines et si +robustes pour résister à ce courant humain qui vous entraîne! Ah! tenez, +abrégeons, car ma haine contre vous reviendrait et serait peut-être plus +forte que celle qui m'a menée ici. + +M. Jumelle ne s'attendait pas à cette résistance de la part de celle +qu'il avait vue jadis si humble et si craintive devant lui. Abandonnant +son geste de contentement il passa au geste d'ennui, c'est-à-dire qu'il +cessa de se gratter le nez, pour se frotter le derrière de la tête. + +--Ma toute belle, dit-il enfin, comprenez bien ce que je vais dire, car, +vive Dieu! je ne le dirai pas deux fois, _Je veux_... entendez-vous?... +je veux que vous me livriez la jeune fille sans conditions, et si vous +refusez... + +--Si je refuse? + +--Un mot au commissaire de police (il demeure à côté)... et je vous fais +arrêter. Ah! ah! vous pensiez qu'on vient se mettre entre les mains de +M. Jumelle sans y laisser un peu de sa laine! Quel costume portez-vous, +s'il vous plaît? un costume de paysanne! Êtes-vous paysanne bretonne? +Non. Donc, _primo_, vous êtes déguisée, et, déguisée en ce pays, à cette +époque, cela peut mener loin. _Secundo_, où vous a-t-on trouvée? avec +les brigands[2]. Croyez-vous que cela ne constitue pas des charges assez +fortes contre vous? Aussi le commissaire de police vous arrêtera sans +hésiter... Et savez-vous où cela vous mènera? comme je vous le disais... +pour le moins à Saint-Lazare! + +A sa grande surprise, le sous-chef de la police politique vit que +Jacqueline avait subi son petit discours, sans témoigner la moindre +émotion. La jeune femme était immobile et muette. Ses yeux calmes et +froids se fixaient sur lui avec tranquillité. Il crut que, probablement, +elle n'avait pas tout à fait compris. + +--A Saint-Lazare, ma belle, à Saint-Lazare! + +--Faites! + +Pour le coup, M. Jumelle fut démonté. Cela dépassait les bornes. + +--Que m'importe? dit-elle. La liberté, croyez-vous donc que j'y tienne? +Qui sait, ce serait peut-être le salut pour moi que la prison! Faites! + +De nouveau, l'agent supérieur de la rue de Jérusalem se gratta le +derrière de la tête. Il était gêné, trop gêné. Il avait inutilement +effrayé Jacqueline, il courait le risque de ne plus rien obtenir d'elle. +Alors ce prodigieux comédien eut un de ces revirements soudains, +auxquels il excellait. + +--Quoi! vous avez pu prendre au sérieux papa Jumelle? Vous menacer, +vous, mon enfant de prédilection? Oh! non, non, non, c'était une simple +plaisanterie. Je suis votre ami... votre meilleur ami... + +--Alors vous ferez ce que je vous demande. + +--Vous m'avez demandé quelque chose? dit-il ingénument. + +--Que voulez-vous faire «d'elle?» + +M. Jumelle était navré. Il voyait que décidément Jacqueline était +devenue «très-forte;» il n'obtiendrait rien d'elle avant d'en avoir +passé par où elle aurait voulu. + +Il allait commencer son explication, quand on frappa à la porte. + +--Entrez! dit-il d'un ton de mauvaise humeur. + +L'individu qui avait été guetter Fernande et ramené Jacqueline, est une +de nos anciennes connaissances: c'est l'honnête la Licorne que nous +avons entrevu, lorsque M. Jumelle voulait prendre les chouans dans la +maison de la rue du Petit-Pas. + +Il entra discrètement sur la pointe des pieds. + +--Connais-tu madame? dit M. Jumelle. + +--Si je n'avais pas reconnu madame, je n'aurais pas quitté si vite mon +poste là-bas, lorsque madame m'a abordé. Quelque respect que j'aie pour +madame, on connaît son métier! + +--Eh bien! qu'y a-t-il, mon garçon? + +La Licorne, toujours sur la pointe des pieds, se pencha vers l'oreille +de M. Jumelle pour lui adresser une parole tout bas. + +--Elle est des nôtres (n'est-ce pas, chère petite? modula-t-il avec un +beau sourire), vous pouvez donc y aller, la Licorne. Parle! parle! + +Habitué aux façons du «patron», le coquin sourit mielleusement, et +prenant une pose théâtrale: + +--Vous savez bien, ce Jérôme Hébrard? + +--Oui. Avec son dévouement pour mademoiselle Grégoire, il nous a donné +assez d'ennui. + +--Eh bien, il vient de se noyer. + +--Hein! + +--Dans la Loire! + + + + + XI + + COMPLOT + + +La Pâlotte ne connaissait pas Jérôme Hébrard; donc peu lui importait. +Elle ne se doutait pas que c'était l'homme qui était venu jadis chez +Gouësnon, à Nantes, et qu'elle avait fait conduire prisonnier chez les +blancs. + +M. Jumelle comprit qu'il ne fallait pas laisser la jeune femme se +détourner de sa pensée. Elle était venue pour trahir; il eût été trop +maladroit de ne pas tirer d'elle tout ce qui était utile. + +--Bien, bien! mon garçon, dit-il à la Licorne, nous causerons de cela +tout à l'heure en temps et lieu. Pour le moment, faites-moi le plaisir +d'aller rôder un peu dans le corridor, j'ai affaire. + +La Licorne, docile comme toujours, allait s'éloigner; son maître le +rappela d'un geste. + +--Où est Trébuchet? + +Une vive contrariété se peignit sur le front du digne la Licorne. Le +lecteur se rappelle peut-être que ces deux honnêtes mouchards, par +jalousie de métier, ne pouvaient pas se souffrir. Ils souffraient +toujours de s'entendre féliciter réciproquement. Une louange donnée à +Trébuchet torturait la Licorne, de même que l'approbation recueillie par +la Licorne faisait le désespoir de Trébuchet. + +--Trébuchet est auprès du noyé, patron. + +--Bien, va-t'en. + +M. Jumelle et Jacqueline étaient seuls. + +--Ah! parlez maintenant, ravissante créature, dit-il, je vous écoute. + +Jacqueline haussa légèrement les épaules. + +--Vous vous trompez, monsieur Jumelle, ou plutôt vous oubliez. C'est +vous qui alliez parler et moi qui allais écouter. Mais cela ne fait +rien. + +Le sous-chef de la police politique ne se trompait nullement et +n'oubliait rien. Seulement, fidèle à ses bonnes habitudes, il espérait +toujours en apprendre plus long qu'il n'en faudrait savoir. + +--Ah! vous croyez, réellement?... + +--Oui, j'en suis sûre. + +--Alors, c'est différent... + +--Allez! + +--Vous désirez savoir pourquoi je suis ici? + +--Non. + +--Ah! c'est vrai! vous me demandiez... + +--Je vous demandais ce que vous vouliez faire d'elle, dit Jacqueline +avec fermeté, car les longueurs de M. Jumelle commençaient à +l'impatienter. + +--C'est cela que vous vouliez savoir? + +--Oui. + +--Bien réellement? + +--Croyez-moi, ne finassez plus avec moi. Ce serait inutile. Nous nous +connaissons trop l'un et l'autre. + +M. Jumelle se frotta vigoureusement la nuque. + +--Décidément elle est devenue très-forte! murmura-t-il. + +--Soit, reprit-il tout haut. Écoutez donc. Voilà ce qui est arrivé. +Mademoiselle Grégoire a disparu un beau jour de la maison de son père. +Celui-ci a fait une plainte à la police. Vous comprenez qu'en temps +ordinaire, rien ne serait plus facile: on expédie des gendarmes, et les +gendarmes, je ne connais que ça! + +C'est le baume souverain pour toutes ces petites maladies qui désolent +les familles. Si l'antiquité avait connu cette respectable invention des +temps modernes, il est probable que la fable de l'Enfant prodigue +n'aurait jamais existé. Donc, M. Grégoire est venu demander qu'on lui +rendît sa fille. Mais voila! Allez donc la rechercher au beau milieu de +ces gens qui se battent en démons et font rager les ministres. J'ai +répondu à ce père désolé que nous n'y pouvions rien. + +Cependant, quand il m'eut appris que sa fille avait emprunté la clef des +champs par amour pour un certain marquis de Kardigân, j'ai vu là un +joint... Tout s'aplanissait. On pouvait attirer la jeune fille quelque +part; grâce à elle, faire tomber dans le piège ledit marquis, homme +dangereux, qui sera condamné à mort... et ainsi rendre à l'autorité +paternelle son prestige, et à la justice un grand coupable! + +M. Jumelle s'arrêta pour respirer. Une phrase aussi longue et si +ronflante demandait en effet que son auteur prît du repos après l'avoir +prononcée. + +Jacqueline hocha la tête: + +--Votre plan peut être très-bon, cher monsieur, dit-elle; mais il ne me +convient pas. + +M. Jumelle bondit: + +--Hein! vous dites? + +--Je dis que votre plan ne me convient pas. + +--En vérité? + +--Et de plus, je me refuse absolument à vous aider en de pareilles +conditions. + +--Ah! ah! + +--Vous allez me comprendre. J'aime M. de Kardigân... + +--Ah! _baronne! baronne!_ quel dommage que vous écoutiez tant la voix +des passions humaines! vous êtes si intelligente! + +--C'est possible; mais n'essayez point de détourner la conversation. +Vous voulez vous emparer de mademoiselle Grégoire? + +--Oui. + +--Je me charge de vous la livrer. + +--Bravo! + +--Mais à une condition. + +--Diable! + +--Rassurez-vous. Ma condition est non-seulement acceptable, mais encore +avantageuse pour vous. + +--Dites. + +--C'est que vous vous arrangerez de façon à rendre toute union +impossible entre M. de Kardigân et elle. + +--Accepté. Mais comment faire? + +--J'ai une idée... + +Jacqueline se pencha vers M. Jumelle et lui parla tout bas; que lui +dit-elle? + +Le sous-chef de la police politique devait sans doute approuver +complètement «l'idée» de la jeune femme, car il se remit à se gratter le +nez. + +--C'est admirablement machiné! Et vous avez trouvé cela, toute seule? + +--Mon Dieu, oui. + +--Ah! je répéterai ce que je disais: quel dommage! vous êtes si +intelligente! Jamais un vieux routier comme moi n'aurait inventé une +pareille coquinerie! + +--Je vous remercie. + +--Il n'y a pas de quoi! + +M. Jumelle s'était levé. + +--Allons! en route, maintenant. + +--Où me conduisez-vous? + +--Chez M. Grégoire. + +--Son père! Il est donc à Nantes? + +--Apparemment, puisque nous y allons. + +Le sous-chef de la police politique rouvrit la porte. + +--Hé! la Licorne, appela-t-il. + +Le mouchard montra son nez à la porte. + +--Je vais chez le monsieur, tu sais? Si Trébuchet revient, tu me +l'enverras. + +Sans faire attention à la grimace que le nom détesté de Trébuchet +amenait sur les traits de la Licorne, M. Jumelle descendit avec +Jacqueline. Une voiture attelée attendait dans la cour de l'hôtel. Il +fallait que l'agent supérieur de la rue de Jérusalem pût instantanément +se transporter d'un endroit à un autre. Ils y montèrent, et la voiture +partit. Elle s'engagea dans les rues neuves,--neuves en 1832,--et après +de nombreux détours, entra dans la rue Montdésir. Elle s'arrêta au n° 7. + +--C'est ici, dit-il. + +En effet, l'ancien conventionnel demeurait dans cette maison. Il a +vieilli depuis que nous l'avons perdu de vue. Des sillons se sont +creusés sur son front. Cet homme aimait sa fille réellement; mais tout +en souffrant à l'idée de la voir perdue pour lui, il se révoltait de ce +qu'elle voulût se soustraire à son autorité. Sa taille ne s'était pas +courbée sous l'effet de cette douleur de tous les instants qui l'avait +assailli depuis près d'un an. Comme le chêne orgueilleux de la fable, il +devait rompre et ne pas ployer. + +Un éclair passa dans ses yeux, quand il reconnut l'agent de police. + +--Enfin, vous voilà, dit-il... + +Mais il s'arrêta court en voyant Jacqueline. + +--Ne craignez rien, cher monsieur, répliqua M. Jumelle, c'est une +alliée. + +--Une alliée? + +Le conventionnel, dévisageant la jeune femme, se demandait évidemment +quel aide elle pouvait lui apporter. + +--Chère amie, continua M. Jumelle, répétez à M. Grégoire ce que vous +m'avez exposé tout à l'heure avec tant de lucidité... Ah! elle est +diablement intelligente! Quel dommage!... Enfin... + +Jacqueline refit pour la seconde fois à M. Grégoire le récit que M. +Jumelle avait déjà entendu, et que nous connaîtrons par ses suites +funestes. L'agent de police n'avait-il pas dit que c'était une +coquinerie? Il écoutait, à la façon d'un dilettante qui, assis dans une +stalle d'orchestre à l'Opéra, savoure une musique favorite. De temps en +temps il interrompait pour frapper le parquet avec le bout de sa canne, +ou donner des signes non douteux d'une vive approbation. + +--En effet, l'idée est excellente, dit froidement M. Grégoire. J'aime ma +fille, mais je ne veux pas qu'elle soit à cet homme. Maintenant qui +m'assure de votre fidélité? + +--Ma jalousie. + +--Votre jalousie! + +--J'aime celui qu'elle aime. Comme vous, je ne veux pas qu'elle soit à +lui! + +--Alors nous nous entendons. Ce que vous voulez qu'on fasse sera fait. + +L'entretien fut interrompu comme il l'avait été à l'hôtel, par l'arrivée +d'un des agents de M. Jumelle. + +Seulement, cette fois-là, ce n'était pas le bon la Licorne, mais le doux +Trébuchet. + +Il était affairé, inquiet. Comme il avait beaucoup couru, de grosses +gouttes de sueur perlaient à son front. + +--Eh! mon Dieu! s'écria M. Jumelle en l'apercevant, qu'est-ce qui a pu +te mettre dans cet état? + +--Le noyé... + +Il s'arrêta, étouffant de chaleur. + +--Eh bien quoi! le noyé? + +--Il s'est sauvé! + +--Hein! + +--Il y a un quart d'heure. + +--Mais il n'était donc pas noyé? c'était donc un faux noyé? un noyé pour +de rire? s'écria l'agent supérieur furieux. + +--Hélas! mon bon monsieur Jumelle, une autre fois j'enfoncerai +davantage. + +--Comment, c'était donc toi? + +--Oh! par hasard! + +--Où l'avait-on transporté? + +--À l'hôpital. Au moment où il commençait à revenir à lui, un jeune +homme est arrivé qui lui a parlé bas... + +Remontons de quelques pas dans le passé. + +Au moment même où Jean-Nu-Pieds et ses compagnons allaient s'enfermer au +château de la Pénissière, deux hommes arrivaient à Nantes en chaise de +poste. Une visible anxiété était peinte sur leur visage, on devinait +qu'une violente inquiétude devait les agiter. + +L'un de ces hommes révélait un gentleman du meilleur monde. Jeune, +distingué, le regard énergique et franc, il paraissait appartenir à une +des hautes classes de la société. Le second avait à peu près le même âge +que son compagnon, et il ne paraissait pas sortir d'une moins haute +extraction. + +Nous nous servons exprès de ces mots qui servent à désigner les +différences sociales. + +Car ces deux voyageurs pouvaient être un exemple de ce que la nature +établit de degrés vains entre les hommes. En effet, l'un était Robert +Français, le frère de Jean-Nu-Pieds; l'autre, Jérôme Hébrard, l'ouvrier. + +Et, cependant, on eût dit les deux frères: car l'intelligence et le +travail, l'honnêteté et la conduite, sont les grandes vertus qui seules +peuvent créer l'égalité humaine. + +Que venaient-ils faire à Nantes? Comment Jérôme connaissait-il Robert? + +Le lecteur se souvient peut-être que Fernande avait appelé Hébrard +auprès d'elle quand elle voulut prévenir Jean-Nu-Pieds de la violence +que son père allait tenter sur elle. L'ouvrier avait assisté ainsi au +duel entre les deux frères. + +Depuis, Robert était venu s'asseoir à l'atelier de Jérôme. Il aimait à +causer avec lui du passé; il aimait à se replonger quelques instants +dans ces souvenirs qui le torturaient, mais qui ne lui en étaient pas +moins chers. + +Robert Français avait conservé pour Fernande son amour d'autrefois; mais +dans une nature élevée, noble comme la sienne, cet amour pouvait être +une souffrance et non une jalousie. + +Si cette jalousie avait dû entrer dans son cœur, il l'eût repoussée en +se disant que son frère, que Jean, séparé de Fernande à jamais, était +encore bien plus malheureux que lui. + +Un jour, Jérôme n'attendit pas la venue de Robert et se présenta chez +lui. Comme tous les deux étaient très-avant dans le mouvement +républicain de l'époque, le jeune homme crut que son nouvel ami venait +lui parler de ce mouvement républicain qui avait abouti par les +funérailles du général Lamarque. Mais il n'en était rien. + +On sait que, grâce à un des leurs, employé à la police, Jérôme Hébrard +avait pu prévenir Jean-Nu-Pieds d'une trahison machinée contre Madame. +Ce même individu avertit encore l'ouvrier de la présence de M. Grégoire +dans le cabinet du préfet de police. Ils savaient que tout était à +craindre de la part du conventionnel. Ils observèrent avec soin ce qui +se passerait. + +C'est ainsi qu'ils en vinrent à surprendre une partie de ce que M. +Grégoire préparait contre sa fille. Jugeant qu'il n'y avait pas de temps +à perdre, Robert Français et Jérôme partirent pour Nantes, suivant M. +Grégoire qui courait devant eux, et ne mettant jamais qu'un relais de +distance entre leur chaise de poste et la sienne. Le soir de leur +arrivée, ils s'embusquèrent à la porte de la maison de la rue Montdésir, +n° 7. Ils virent un individu sortir, c'était Trébuchet. + +Ils le suivirent, un peu inquiets de la mine patibulaire qu'avait +l'agent de ce bon M. Jumelle. Trébuchet traversa toute la ville et +arriva sur les bords de la Loire. Le pont était désert. Dissimulés +derrière la porte d'une maison, ils restèrent là, attendant qu'ils +pussent voir ce que l'agent de police allait faire. + +Ils n'attendirent pas longtemps. Un second individu parut à l'extrémité +du pont, avançant avec la plus entière prudence et jetant à droite et à +gauche des regards discrets. Quoiqu'on fût au mois de juin, il était +enveloppé d'un manteau, léger d'ailleurs; un masque noir,--ce que nous +appelons le loup,--couvrait son visage. + +Trébuchet fit quelques pas vers le nouveau venu, qui lui prit le bras, +et tous les deux se mirent à causer bas, en se promenant de long en +large sur la route. + +Jérôme et Robert ne pouvaient rien entendre, mais ils voulaient +néanmoins demeurer à leur poste d'observation. Persuadés que tout ce +qu'ils voyaient avait rapport à Fernande et au piège que M. Grégoire +devait essayer de lui tendre, ils auraient eu des remords de ne pas +s'appliquer à déjouer ces manœuvres. + +Trébuchet et l'inconnu causaient avec animation, surtout celui-ci. +L'agent de police essayait mielleusement, selon toute apparence, de +détourner de l'esprit de son compagnon une idée arrêtée. + +Enfin, au bout d'une heure, l'inconnu resta seul. Trébuchet lui serra la +main et s'éloigna pour rentrer en ville. Les deux amis se comprirent +d'un regard. Ils devaient se séparer et chacun d'eux allait en suivre un +et ne pas plus le quitter que son ombre. + +Ce fut Jérôme qui partit et Robert qui demeura. L'ouvrier régla son pas +sur celui de l'agent de police. Mais il ne put si bien faire, que +Trébuchet ne s'aperçût pas qu'on le filait, pour nous servir du mot +traditionnel. + +Ce doux Trébuchet! Il avait une haute intelligence. Nul doute qu'en une +autre carrière il n'eût déployé des talents spéciaux de premier ordre! +Il feignit de ne rien soupçonner et continua sa marche lentement; au +lieu de se diriger vers la rue Jean-Jacques-Rousseau, il fit de longs +détours à travers la ville. Dans le faubourg, des saltimbanques avaient +ouvert au public leurs grandes baraques pleines d'animaux savants et +d'écuyères négresses. Le devant de ces baraques étant allumé comme la +rampe d'un théâtre, une lueur éclairait doucement le chemin des +remparts. Trébuchet, feignant d'être gêné dans sa marche par les +promeneurs devenus plus nombreux, s'arrêta court et se retourna. Il eut +le temps d'apercevoir le visage de Jérôme. Aussitôt il prit sa course et +s'enfonça au milieu des groupes, à travers les innombrables ruelles qui +conduisaient au cœur de la cité. Jérôme tenta vainement de le suivre +encore. C'était impossible. Il fut obligé de renoncer à sa poursuite. + +À une heure du matin, il retrouva Robert Français à l'endroit qu'ils +s'étaient fixé d'avance. Le jeune homme avait été plus heureux. +L'inconnu, après une attente de dix minutes, pendant lesquelles il était +resté immobile sur le pont, prit le même chemin que Trébuchet. Sans +doute, il voulait laisser gagner à l'agent de police une certaine avance +sur lui. + +En arrivant en ville, il regarda furtivement autour de lui. Robert +marchait insoucieusement. L'homme crut qu'il n'avait pas à se méfier de +ce promeneur et ôta son masque. Alors il arriva ce qui était arrivé +entre Trébuchet et Jérôme, seulement en sens contraire. Ce fut Robert +qui, pendant un instant, put voir celui qu'il guettait. + +Il distingua deux yeux inquiets et fuyants, brillants au milieu d'un +visage jaune et bilieux, ayant une apparence huileuse. + +Les deux amis se racontèrent le résultat de leur poursuite. Robert +Français n'avait pu continuer son observation, parce que l'inconnu avait +arrêté une voiture et y était monté. La seule différence des avantages +obtenus était que Jérôme ne se doutait pas avoir été vu. + +Le lendemain, Robert loua la maison sise rue Montdésir, au numéro 3. + +Le numéro 3 était en face de la demeure occupée par M. Grégoire. + +La journée se passa en allées et en venues. Ni l'inconnu, ni Trébuchet +n'y entrèrent. Mais, un bon bourgeois de mine honnête et recueillie se +présenta souvent au n° 7. Ce bon bourgeois de mine honnête et recueillie +n'était autre que ce cher M. Jumelle. + +Enfin, à six heures du soir, Trébuchet parut. Il resta peu de temps dans +la maison. Quand il en sortit, il eut soin de regarder attentivement à +droite et à gauche. + +Comme il ignorait que son guetteur de la veille fût précisément logé +dans la maison en face, il pensa que la rue était déserte, et s'avança +sans crainte. Mais à peine fut-il à cinquante pas, que les deux jeunes +gens s'avancèrent. + +Trébuchet ne prit pas le même chemin que la veille. Peut-être, se +sachant surveillé, avait-il jugé plus prudent de changer le lieu de ses +rendez-vous. L'agent de police tourna à gauche et prit le chemin de +Saint-Nazaire. Mais là, au lieu de continuer, il coupa à travers des +ruelles mal famées, et gagna de nouveau les ponts de Cé. + +L'inconnu l'y attendait déjà. Ils recommencèrent encore à se parler avec +animation. Le premier paraissait même plus excité: il faisait de grands +mouvements, et quelquefois une parole prononcée plus haut que les autres +arrivait jusqu'à l'oreille des deux jeunes gens. + +C'est ainsi qu'ils entendirent ce fragment de dialogue. Mais on ne +distinguait que ce que disait l'homme masqué. + +--On n'a pas confiance en moi... refuserait... le ministre... Jumelle... + +--.... + +--Non, vous avez tort... argent... le ministre... Madame... + +--.... + +Nous indiquons par des points les réponses de Trébuchet qui n'étaient +pas entendues. + +A la fin, l'inconnu prit dans sa poche une grande enveloppe et la remit +à l'agent de police. Alors une scène opposée eut lieu. Trébuchet resta +et son compagnon partit. + +Robert Français et Jérôme Hébrard s'étaient cachés au même endroit. + +Robert suivit son homme. Jérôme, lui, sortit de son encoignure, décidé +de gré ou de force à arracher à Trébuchet cette enveloppe qu'on venait +de lui remettre. + +Ignorant que celui-ci savait tout, il ne se méfiait pas, tandis que +l'agent, au contraire, examinait en dessous son adversaire. L'ouvrier +rasait le parapet du pont. Tout à coup, Trébuchet se pelotonna sur +lui-même et passa sa tête entre les jambes de Jérôme. D'un mouvement +d'épaules il le souleva en l'air et le jeta dans le fleuve. L'ouvrier +jeta un cri, tournoya et s'enfonça dans l'eau. + +Personne n'avait vu le crime. + +Jérôme Hébrard reparut à la surface de l'eau, se débattant, et cherchant +à nager vers le rivage. Mais le courant très-fort l'entraînait. Il avait +peine à lui résister. + +Alors il se décida à appeler au secours. Des mariniers aperçurent ce +corps sombre qui s'agitait au milieu de l'onde jaune de la Loire. L'un +d'eux poussa sa barque à l'eau et rama vigoureusement dans la direction +du malheureux. + +Peu à peu, la grève et le pont se couvrirent de curieux qui malgré +l'ombre, cherchaient à voir les péripéties du drame. L'ouvrier luttait +énergiquement; mais on devinait que ses forces le trahiraient bientôt. +Enfin le marinier arriva à portée. Mais Jérôme avait disparu. Il dut +plonger à deux reprises. Quand il parvint à saisir le jeune homme à la +ceinture, celui-ci avait entièrement perdu connaissance. + +Cependant, Robert Français attendait son ami. Ne le voyant pas arriver, +il descendit dans la vue, interrogeant du regard l'extrémité de chaque +voie. Les Nantais passaient, insouciants ou affairés, selon leur +caprice, mais Robert ne voyait toujours pas son compagnon. Le hasard +voulut que l'hôtel qu'ils avaient pris comme demeure fût situé en face +de l'hôpital. + +Robert ne voyant personne, remonta chez lui. Il n'y était pas depuis une +demi-heure qu'un murmure grondant monta de la rue jusqu'à lui. Son cœur +battit. Aux journées de juillet, le polytechnicien avait entendu ces +grandes voix populaires. Il savait y discerner la colère ou l'émotion. +Il devina aussitôt que ce n'était pas une émeute qui passait furieuse +sous ses fenêtres, mais qu'un accident avait eu lieu. + +Quand il fut redescendu dans la rue, il vit un attroupement à la porte +d'un large bâtiment, sur lequel était inscrit ce mot: + +HÔPITAL + +ce mot, en qui se résument la souffrance et la charité humaines. + +--Qu'est-il arrivé, je vous prie? demanda Robert à l'un de ceux qui +étaient là. + +--C'est un noyé, monsieur, qu'on vient de porter là. + +--Un noyé? + +--Oui, monsieur. + +--Ce ne peut être lui, pensa Robert. Il se disposait à s'éloigner, mais +le badaud enchanté de trouver quelqu'un qui fût disposé à l'écouter, le +retint par le bouton de son habit. + +--C'est un terrible accident, figurez-vous. Il paraît que ce malheureux +a voulu se suicider... par désespoir d'amour. + +Robert commençait à se demander comment ce pouvait être à la fois un +accident et un suicide, quand un second badaud, désolé de voir que le +premier avait trouvé un auditeur, tandis que lui-même n'en avait pas, +s'approcha à son tour. + +--Vous me pardonnerez, messieurs, dit-il, si je me permets de me mêler à +votre conversation; sans avoir l'honneur de vous connaître, et sans +avoir celui d'être connu de vous, mais... + +Il salua. Robert et le premier badaud saluèrent. Le bavard solennel +reprit: + +--... Mais je crois qu'il y a erreur. Ce n'est ni un accident... ni un +suicide... c'est un éboulement... messieurs... un épouvantable +éboulement. + +--Hein? quoi? un éboulement? s'écria le premier badaud en tenant +toujours le doigt sur le bouton de Robert, qui tentait en vain de +s'échapper. + +Une troisième personne s'approcha: elle avait tout entendu. + +Comme cette troisième personne était une femme, elle tenait encore plus +que les deux autres à introduire son petit mot dans la discussion +amiable qui venait de s'engager. + +--Je crois que vous vous trompez, ce n'est ni un accident, ni un +suicide, ni un éboulement, c'est un crime. + +Impatienté, Robert fit un mouvement brusque qui le dégagea de l'étreinte +de l'honnête bourgeois nantais. + +Au moment où il traversait la rue, un interne de l'hôpital sortit. + +--Le pauvre garçon, dit-il, il a bien manqué y rester. + +--Qui est-ce? + +--On a trouvé sur lui une lettre adressée à un certain Nicolas Hébrard, +son père, sans doute... + +A ce nom d'Hébrard, Robert s'arrêta court et marcha droit à l'interne. + +--Est-ce que je peux le voir, monsieur? dit-il. + +--Facilement. Le connaissez-vous? + +--Je crains que ce ne soit un ami que j'attendais, M. Jérôme Hébrard. + +--Hébrard!... murmura l'interne, en effet, c'est bien là le nom. Entrez, +monsieur, je vais vous accompagner. + +Cinq minutes après, Robert, guidé par l'interne, s'arrêtait devant un +lit de l'hôpital, sur lequel reposait son ami. + +Il frissonna en le reconnaissant. + +--Oui, c'est bien lui... O mon Dieu! Y a-t-il du danger? + +--Heureusement... non... + +Une figure pâle s'encadra dans la porte qui ouvrait sur le long dortoir. +Les yeux effarés de cette figure regardaient avidement. C'était +Trébuchet. De loin, il avait suivi le convoi de badauds qui escortaient +sa victime. Quand il entendit l'interne répondre qu'il n'y avait aucun +danger, il eut légèrement peur, cet honnête Trébuchet. + +Mais le violent désir d'en apprendre davantage lui fit surmonter sa +peur, et il resta à la porte. + +Cependant Jérôme ouvrait les yeux. + +--C'est moi, mon ami, dit Robert. + +Jérôme serra doucement la main du jeune homme puis des vomissements qui +devaient le soulager le prirent. + +--Là! tout est pour le mieux, dit l'interne. Demain, ou après-demain, +notre noyé sera sur pied. + +--Puis-je le faire transporter chez lui? demanda Robert. + +--Aisément, monsieur. Je vais donner des ordres à trois infirmiers. + +Pendant que l'interne s'éloignait, Robert se pencha sur le lit de +Jérôme. + +--Un accident? murmura-t-il. + +L'ouvrier remua négativement la tête. + +--Un crime? + +--Oui, dit-il d'une voix étouffée. + +--L'agent?... + +--Oui... + +--Bien. Je me souviendrai. + +Quand Trébuchet vit les infirmiers soulever Jérôme pour le placer sur +une civière, il jugea qu'il en savait assez et trouva prudent de +s'évader. Nous savons qu'il se rendit chez M. Grégoire, où il rencontra +M. Jumelle, auquel il fit part de la suite de son aventure. + +Mais suivons les deux amis. + +Dans la nuit, Robert s'endormit à côté du lit de l'ouvrier. Jérôme +s'était endormi profondément. Le sommeil devait être et était, en effet, +le meilleur remède. Hébrard reprenait ses forces inconsciemment. Le +lendemain, à dix heures du matin, il s'éveilla avec un peu de fièvre, +mais complètement remis. + +Alors seulement Robert apprit de quel crime avait été l'objet son ami, +avec tous les détails qu'il ignorait encore. + +--Hâtons-nous, dit Jérôme. J'ai le pressentiment que nous n'avons que +fort peu de temps à nous. + +Pendant que l'ouvrier s'habillait, Robert regardait distraitement par la +fenêtre. + +Tout à coup, il poussa un cri: + +--Lui! lui! + +--Qu'avez-vous? + +--Lui! l'inconnu, répéta le jeune homme. + +Et il s'élança en courant. + +L'inconnu n'était pas à trente mètres de lui, quand Robert arriva sur le +trottoir. Mais il ne devait pas aller bien loin. + +Celui-ci s'approcha d'une voiture dans laquelle étaient trois personnes. +La voiture était attelée de deux chevaux harnachés comme pour un voyage. +Avant que le frère de Jean-Nu-Pieds eût pu les voir, les chevaux +partirent au grand galop. + +--Seraient-ce... eux? pensa-t-il. + +Au lieu de courir inutilement après les voyageurs, au lieu de suivre +encore l'inconnu, Robert hâta le pas dans la direction de la rue +Montdésir. Il parvint bientôt devant la maison du numéro 7 où M. +Grégoire demeurait. Il n'hésita pas et sonna. Un domestique vint lui +ouvrir. + +--M. Grégoire? demanda-t-il. + +--Il est parti, monsieur. + +--Depuis longtemps? + +--Depuis une demi-heure. + +Il reprit à voix haute: + +--Savez-vous où il est allé? + +--A Paris, monsieur. + +Robert comprit que le domestique ne savait rien ou ne voulait rien dire, +ce qui revenait au même pour lui. Il s'éloigna. + +--Eh bien? demanda Jérôme quand il le vit reparaître. + +--Eh bien!... Ah! mon ami, je crains bien que vous n'ayez eu raison et +qu'il ne soit, en effet, trop tard! + +--Trop tard! + +En quelques mots, Robert le mit au courant de ce qu'il venait +d'apprendre. Ce départ de M. Grégoire ne laissa pas de les effrayer +beaucoup. En effet, ils perdaient tout moyen de le surveiller encore et, +partant, de déjouer ses machinations criminelles. De plus, le +conventionnel était parti. Ils ignoraient l'endroit où il s'était rendu +et ne pouvaient rien empêcher. + +--Êtes-vous assez fort? demanda-t-il. + +--Pourquoi? + +--Je vais faire seller deux chevaux, et nous partirons à cheval pour le +camp des royalistes. Il faut que j'aille prévenir mon frère et +mademoiselle Grégoire. + +--C'est ce que nous aurions dû faire déjà. + +--Partons, ami! + +La porte s'ouvrit au moment où les deux amis allaient partir. C'était le +jeune et obligeant interne. + +--M. Hébrard a subi une trop rude secousse pour que je le laisse voyager +à cheval, dit-il, et même en voiture. Demain seulement, il le pourra. + +Jérôme et Robert se regardèrent: + +--Il faut quelques heures seulement pour gagner les avant-postes, dit +tout bas celui-ci. Nous pouvons attendre à demain. + +Ah! s'ils avaient su! + + + + + XII + + LES BLESSÉS + + +La nouvelle heureuse s'était rapidement répandue. Dès que Son Altesse +Royale avait appris que trois des héroïques défenseurs de la Pénissière +vivaient encore, elle s'était empressée d'envoyer à tous ses chefs de +corps un ordre du jour annonçant ce dénoûment imprévu de la glorieuse +épopée. + +Comme les peuples, les êtres heureux n'ont pas d'histoire. + +Pendant les heures que Jean-Nu-Pieds passa à la ferme avec ses +compagnons pour reprendre un peu de forces, il se livra, sans remords, +au bonheur immense qui l'envahissait. + +Dieu le protégeait. Après tant d'obstacles jetés en travers de sa vie, +après tant de souffrances de toute sorte, Fernande et lui étaient enfin +réunis. Ils pouvaient s'aimer sans crime, et se le dire, puisqu'ils +allaient se marier. + +La jeune fille était prise de doutes. Elle se demandait si elle rêvait: +la réalité dépassait tellement pour elle tout ce qu'elle avait jamais +osé espérer de plus beau! Le soir, Jean put se lever. Il s'appuya sur le +bras de sa fiancée, ce bras à la fois si frêle et si robuste, et ils +descendirent ensemble dans ces massifs verts où la Pâlotte avait aperçu +l'espion. La nuit était superbe. Eux restaient muets. Il y a de ces +pensées et de ces émotions qui ne se peuvent traduire en aucune langue. + +Quand le marquis de Kardigân sentit la faiblesse le reprendre, il +s'appuya de nouveau sur son gracieux soutien, et se rendit auprès de ses +compagnons. + +Henry de Puiseux était aussi bien portant que cela était possible, étant +donnée une aussi terrible aventure. Aubin Ploguen, le plus +dangereusement atteint, serait plus longtemps à se remettre. Oh! la joie +du fidèle Breton quand il vit son maître, sauvé comme lui, comme Henry +de Puiseux, assis au pied de son lit! + +Une larme tomba des yeux d'Aubin et, saisissant la main de +Jean-Nu-Pieds, il la baisa. + +Mais le marquis de Kardigân arracha sa main et, jetant ses deux bras +autour du cou du fils de Cibot Ploguen, le serra sur son cœur. + +Pourquoi cacherions-nous notre émotion? Le progrès est un grand mot, +certes. En lui parle la voix forte de la civilisation humaine. Le +progrès a fait franchir à la science l'abîme qui séparait le possible de +l'impossible, le réel de l'invraisemblable. Nos pères avaient les +bateaux à voiles, les pataches et le télégraphe par signaux; nous avons +les bateaux à vapeur, les chemins de fer et l'électricité; nos pères ne +connaissaient que la science imparfaite des Fagon et des Diafoirus +ridiculisés par Molière; nous avons, nous autres, les Velpeau, les +Longet, les Claude Bernard, et ces chirurgiens de la jeune école, qui +dépassent encore la gloire des grands noms que nous venons de citer. A +ceux-ci tout ce qui nous paraît arriéré et vieilli; à ceux-là tout ce +qui est nouveau, utile et étonnant. + +Il y a quarante ans, sans remonter au dernier siècle, on gagnait +Austerlitz avec de la bravoure; tandis qu'aujourd'hui, hélas! la +bravoure admirable, surhumaine, de quelques-uns, ne nous empêche pas +d'être vaincus à Patay. Il y a quarante ans l'homme valait ce que valait +l'homme. Mettez en 1834 les zouaves pontificaux de Charette dix contre +un, vingt contre un des hordes prussiennes, et leur glorieux chef +passera au travers des bataillons de Berlin, de Saxe ou de Bavière, +comme Roland au milieu des nuées de Sarrasins. + +Eh bien, je l'avoue, j'aime le passé, le passé si vieux, mais si bon, si +arriéré, mais si sincère. J'aime ses manifestations du génie lorsque le +génie d'un général n'était pas encore écrasé par la brutalité d'une +machine. Malgré ce qu'il a de petit, et ce que nous avons de grand; +malgré cette vraie liberté que nous connaissons, et qu'il ignorait; +malgré tout cela, je l'aime ce passé, où l'on trouvait encore des +natures loyales, des paysans sublimes, des dévouements sans phrases, car +ils étaient alors moins rares qu'au temps présent. + +Pauvre Aubin Ploguen! pauvre paysan arraché à la charrue par le devoir! + +Le maître et le serviteur étaient dignes de se comprendre; ils étaient +dignes l'un de l'autre. Et je ne sais plus, quand j'y songe, ce qui +m'émeut le plus, de celui qui accepte naïvement un si grandiose +dévouement, ou de celui qui le donne... + +Jean-Nu-Pieds tenait Aubin Ploguen embrassé, serré dans ses bras: + +--Tu es mon ami, mon frère, lui dit-il. Tu es bon et fort, grand et +doux. Je t'aime et je t'admire, je t'aime et je te respecte! + +Fernande les enveloppait de son regard humide et attendri. + +--Il vous a sauvé vingt fois la vie, Jean. Il a fait plus: il a sauvé +notre bonheur. Sans lui, nous serions encore séparés, sans lui nous +serions encore perdus l'un pour l'autre. + +Il m'a prise par la main et m'a conduite aux pieds de Son Altesse +Royale. Si c'est elle qui fait notre bonheur, c'est lui qui m'a dit de +me réfugier en elle. + +Quel rapprochement! le paysan obscur et la princesse illustre! + +Un doux sommeil ferma ces paupières qui avaient pleuré, mais qui sans +doute ne connaîtraient plus les larmes. Nous avons vu grandir et +s'agiter tumultueusement entre ces mêmes murailles ces brutales et +vulgaires passions qui sont la jalousie et la haine. Combien plus doux +est le spectacle de ces pures passions qui sont l'amour qui espère et le +dévouement qui se recueille. + +Ils dormirent tous, cette heureuse nuit-là, bercés dans leur sommeil par +cette jouissance sublime qui s'appelle le contentement du devoir +accompli. + +Le lendemain matin, ils partirent tous pour Rassé. Henry de Puiseux et +Aubin, trop faibles encore, furent transportés dans des charrettes +traînées par des bœufs ainsi qu'on avait fait une première fois. Jean, +lui, fut prendre un peu d'avance et franchit la distance en cabriolet. + +--Je suis inquiète, dit Fernande à Jean-Nu-Pieds, à mesure qu'ils +s'approchaient de Rassé. Jacqueline a disparu. + +Le marquis de Kardigân secoua la tête: + +--Vous êtes trop bonne, mon amie. La Pâlotte est un peu fantasque. Un +caprice l'aura prise et elle sera retournée au camp. + +Ce que la jeune fille ne disait pas, c'est que Jacqueline l'effrayait. +Elle se rappelait l'éclair de haine qui avait lui dans les yeux de la +Pâlotte quand elle s'était écriée: + +«--Je l'aime mieux mort et couché dans la tombe que vivant et votre +époux!» + +Elle se demandait pourquoi Jacqueline l'avait ainsi brusquement quittée? +Mais comme elle était incapable de soupçonner le mal, elle crut que la +jeune femme avait fui parce qu'elle souffrait à la vue du bonheur qui +leur était promis. + +Ce ne fut pas encore ce jour-là qu'ils arrivèrent à Rassé. Jean-Nu-Pieds +avait trop présumé de ses forces. Il s'arrêta en chemin et demanda asile +à des paysans qui donnèrent un air de fête à leur humble chaumière pour +le recevoir. Il passa là une nouvelle nuit; Fernande avait continué sa +route pour gagner Rassé et faire préparer des lits aux blessés. + +Jean-Nu-Pieds s'éveilla le second jour encore mieux portant. La +faiblesse se maintenait, mais beaucoup moindre. Il reprit sa route et +arriva au terme de son petit voyage avant même que de Puiseux et Aubin +Ploguen fussent rendus. + +Madame lui fit transmettre aussitôt ses félicitations. Elle était +retenue par un conseil de guerre, mais dès qu'elle serait libre elle +viendrait le visiter. Une heure après, la charrette où on avait placé +les deux chouans blessés, fit son entrée dans le village. La route, et +surtout la chaleur du soleil de juin les avaient accablés. Une fièvre +ardente les dévorait. La première personne qui passa devant +Jean-Nu-Pieds ce fut un des Vendéens qui s'étaient battus sous ses +ordres à Château-Thibaut. + +Le marquis de Kardigân le connaissait et l'estimait. Ce jeune homme, +appartenant à une riche famille de l'Anjou, avait tout quitté pour venir +joindre l'armée royaliste. Jean-Nu-Pieds lui ouvrit ses bras, et tous +les deux s'embrassèrent. + +--Que s'est-il passé de nouveau? demanda le fiancé de Fernande. + +--Hélas! la lutte n'est plus possible. + +--Plus possible! + +--Non. + +--Pourquoi? Parlez! parlez vite! + +--Hier soir est arrivée une désastreuse nouvelle. Les chefs royalistes +du Maine et de l'Anjou ont fait leur soumission. + +--Oh! + +Cette nouvelle accablait l'impétueux royaliste. Il courba le front. + +--Que va faire Madame? + +--On l'ignore encore. C'est ce que va décider le conseil de guerre +qu'elle préside en ce moment. Il y a deux partis en présence: l'un, +celui des diplomates, les gens de Paris, qui conseille la fin de la +guerre; l'autre, celui des soldats, Charette, Coislin, nous tous enfin, +qui voudrions voir notre insurrection se prolonger, afin de donner à nos +amis le temps de se préparer à une nouvelle campagne. + +Le jeune Vendéen ne put rester longtemps avec son chef. Son service +l'appelait. + +Mais Jean-Nu-Pieds se sentait trop affecté de ces nouvelles mauvaises +pour ne pas souffrir de la solitude. Quand un homme est atteint dans sa +foi religieuse ou dans sa foi politique, une seule chose peut adoucir +pour lui l'amertume des espérances déçues: l'amour. Jean pensa à +Fernande. + +Il savait où la trouver. La jeune fille, infatigable dans +l'accomplissement de son devoir, devait être, ou auprès de de Puiseux et +d'Aubin Ploguen, ou dans le petit hôpital des blessés des combats +précédents. + +Il se rendit à la chaumière que mademoiselle Grégoire avait fait +préparer pour les deux chouans. En effet, Fernande était auprès d'eux. +Henry et Aubin sommeillaient. Leur fièvre paraissait se calmer. + +À coté de la jeune fille, Jacqueline était assise. + +Jean lui tendit la main. + +Pourquoi ne vit-il pas l'éclair qui traversa les yeux de la Pâlotte +quand sa main froide toucha la sienne? + + + + + XIII + + TOUJOURS! + + +Jacqueline s'était levée à l'entrée du marquis de Kardigân. Elle se +rassit, lentement, sans qu'un geste vînt déranger son immobilité de +statue. + +Fernande était un peu pâle. On eût dit qu'elle lisait dans le cœur de +cette femme et que la profondeur du mal lui faisait mal. + +La Pâlotte avait détourné les yeux avec froideur, sans affectation. + +Jean-Nu-Pieds était depuis dix minutes environ auprès de ses amis, quand +un paysan vint l'avertir que Madame le demandait. Il se hâta de sortir. + +La princesse témoigna au marquis sa joie de le trouver vivant. Après une +telle aventure, elle avait désespéré de le revoir. + +Le paysan était resté auprès d'Aubin Ploguen et d'Henry de Puiseux. + +Dans cette humble chambre que nous connaissons s'étaient réunis les +principaux chefs royalistes. Debout au milieu d'un groupe parlait un +homme. Jean-Nu-Pieds le reconnut aussitôt: c'était M. Saincaize. + +Le lecteur, nous l'espérons, n'a pas oublié ce type de M. Saincaize, qui +représente si bien le royaliste pleurard et sentimental, mais craintif +comme la poule qui a vu l'aigle. + +M. Saincaize ressemble aux hommes politiques de toutes les opinions, qui +ne se compromettent jamais, et craignent par-dessus tout de s'affirmer; +ils défendent leur parti, s'il n'est pas au pouvoir, jusqu'à la +concurrence de ce qui peut déplaire au gouvernement existant. Leur +opposition n'est jamais beaucoup plus sincère que leur conscience. Ce +n'est pas à ces gens-là qu'il faut demander ce dévouement irréfléchi qui +ne calcule ni le danger ni l'oppression. + +M. Saincaize parlait, disait-il, au nom du comité parisien, et venait +adjurer Madame de renoncer à cette guerre de Bretagne restée sans +résultats. + +Madame se tourna vers Jean: + +--Marquis, dit-elle, ces messieurs ont déjà formulé leur avis; j'ai +désiré connaître le vôtre. Parlez! + +M. de Charette fit à M. de Kardigân un signe qui lui indiquait que la +majorité des chefs royalistes était pour la cessation des hostilités. + +Jean-Nu-Pieds s'inclina devant Son Altesse Royale; puis, d'une voix +ferme: + +--Excusez-moi, Madame, dit-il, mais j'ignore l'opinion qu'a émise M. +Saincaize, je n'ai entendu que ses dernières paroles. Je désirerais +qu'il voulût bien m'exposer les principaux points de son argumentation. + +--Je disais, monsieur le marquis, que le vœu général est que cette +guerre impie prenne fin. Des Français tombent des deux côtés, sans +profit pour le parti royaliste. Le commerce est arrêté. Lyon, Marseille, +Roubaix, Lille, Tourcoing se plaignent. Les affaires chôment. Si on +continue encore, le tiers des industriels français seront ruinés. Voilà +ce que je disais, monsieur. + +--Pardon, monsieur Saincaize, répliqua Jean-Nu-Pieds, où étiez-vous +pendant que nous nous battions? + +--Monsieur!... + +--Répondez-moi, je vous prie. + +--Mais, monsieur!... + +--Vous ne voulez pas me répondre? Eh bien, je vais le faire pour vous. +Pendant que nous nous battions, vous étiez à Paris, tranquille et +reposé. Nous, nous avions faim et soif; le soleil de juin brûlait nos +corps; vous étiez en sûreté, loin de tout danger. Nous, nous risquions +notre vie tous les jours, à chaque minute; pendant que vos discussions +secrètes s'épuisaient en paroles, nos discussions sublimes, à nous, +parlaient avec le fusil, le canon. Ah! je vous reconnais bien là! Vos +amis de Paris, et vous, vous êtes au complet. Quand nous sommes partis, +vous étiez dix; vous êtes encore dix maintenant! Comptez nos rangs! Les +vides vous apprendront ce que nous avons fait, et plus d'un de ceux que +vous nommeriez manquerait à l'appel! + +Jean-Nu-Pieds, ordinairement calme, s'était laissé emporter par sa +généreuse colère. On sentait que l'injustice de M. Saincaize blessait au +cœur ce vaillant soldat, qui revenait de la tombe, après avoir accompli +un des plus glorieux faits d'armes qui existent. + +M. Saincaize s'irrita. + +--En vérité, monsieur le marquis, dit-il, vous en prenez bien à votre +aise! N'est-il donc que vous pour juger? Déjà à Paris vous vous êtes +prononcé pour les hostilités immédiates. L'événement devrait vous +prouver que vous vous êtes trompé. À quoi êtes-vous arrivé? Qu'avez-vous +fait? Rien. Les morts dont vous parliez sont votre condamnation, car, +sans votre folle entreprise... + +--Ma condamnation! Et qu'importent, monsieur, cent, cinq cents ou deux +mille homme tués? Qu'est-ce que quelques vies humaines au milieu d'une +génération? Qu'est-ce qu'une génération au milieu de l'histoire +séculaire d'un peuple? Les grands principes sont comme les fleurs d'un +champ. Aux unes, il faut de l'eau; aux autres, il faut du sang. +L'humanité n'a rien à voir dans tout cela. C'est notre vie que nous vous +donnons: ce n'est pas la vôtre. Vous osez dire que ce sont des morts +inutiles! Comment Dieu s'y est-il pris pour amener le triomphe de notre +sainte religion? Beaucoup de martyrs sont tombés, les uns et les autres +en glorifiant leur croyance. + +Et c'est le sang de l'arène, le sang de la lutte, qui en coulant sur le +sol l'ont fécondé et eu ont fait sortir des légions de chrétiens! Vous +me dites que l'industrie souffre? On n'arrive pas à l'éclosion d'une ère +prospère, sans payer à la fatalité le tribut qu'elle demande. Si vous +étiez royaliste, monsieur... + +--Je suis royaliste! + +--Non, monsieur! Si vous étiez royaliste, vous croiriez, comme nous, que +le triomphe de nos idées amènera pour la France une époque de grandeur +et de prospérité, et ainsi vous ne reculeriez pas devant tout ce qui +pourrait en amener la réalisation. Je dirai plus: reculer maintenant, +serait non-seulement une faute, mais encore une lâcheté! + +C'est le moment où nos amis sont poursuivis partout; où la _Quotidienne_ +est menacée de suppression, où ceux qu'on fait prisonniers sont traduits +devant un conseil de guerre et condamnés à mort. + +Je demande donc que Son Altesse ne quitte pas la Bretagne; je demande +que notre guerre ne cesse pas encore. Si nous sommes vaincus pour un +temps, dans quelques mois peut-être, nous pourrons reprendre la +campagne. Madame m'a fait l'honneur de me consulter. Voilà ma réponse +aux questions qu'elle a daigné m'adresser. + +Un silence suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. MM. de Charette, de +Coislin, d'Autichamps et quelques autres vinrent le féliciter et lui +serrer la main. + +Le conseil hésitait, quand un paysan vint parler bas au marquis de +Kardigân. + +Celui-ci ne put retenir un geste de joie: + +--Votre Altesse permet-elle qu'on introduise un de ses plus fidèles +serviteurs? + +--Faites! dit Madame un peu étonnée d'abord. + +La porte s'ouvrit et Aubin Ploguen parut. + +On eût dit d'un spectre. + +Le robuste Vendéen chancelait sur ses jambes. Il paraissait en proie à +un insurmontable épuisement. Dans l'effort qu'il avait fait pour se +lever, sa blessure s'était rouverte et un long filet coulait le tachant +en rouge. + +Un frisson courut parmi tous ceux qui étaient là quand on l'aperçut, +cette image vivante du dévouement, de la fidélité et de l'héroïsme. On +se disait tout bas: + +--Lui aussi était de ceux de la Pénissière! + +La princesse le reconnut: + +--C'est toi, mon gars. Eh bien! je suis heureuse que tu sois venu. Tu +vas parler au nom du peuple. + +Aubin étreignit son front de sa main. Il chancela de nouveau. + +--Madame, balbutia-t-il d'une voix sifflante, j'étais couché sur mon +lit, je souffrais, et j'aurais cru ne pas pouvoir bouger. Quand on est +venu me dire que des personnes de Paris voulaient que la guerre finît... +Alors... + +Il s'arrêta épuisé. Pour rester debout, il dut se retenir à l'épaule de +son maître. + +--... Alors... continua-t-il, j'ai vu que la colère allait m'étouffer... +Madame! ne les écoutez pas! la guerre ne se termine pas, elle commence! +On vous dira peut-être que nous sommes lassés... Ce n'est pas vrai. Nous +sommes prêts à nous battre... toujours! Non, aucun de nous n'est à bout +de courage et de résignation... Que notre sang n'ait pas coulé en +vain..., que ceux qui ont été tués ne soient pas morts inutilement... Si +on dit que nous sommes sur le point de reculer, ce n'est pas vrai. Nous +sommes prêts à résister... toujours! Et enfin, moi, paysan, qui parle au +nom des paysans, je déclare qu'il n'est pas un de nous qui ne consente à +rester, loin de la chaumière, loin de nos femmes et de nos sœurs, tant +que le Roi ne sera pas remonté sur son trône. Quant à ce qui est de la +mort, peu importe: le sacrifice est consommé. Nous sommes prêts à +mourir... à mourir... toujours! + +Toujours! Ce mot était la devise de ces obscurs soldats. Aubin Ploguen +le prononçait de sa voix faible, mais encore vibrante dans sa faiblesse. +Toujours! les tièdes, les hésitants, les hommes éternellement prêts aux +compromis de toute espèce, y sentaient un reproche jeté à leur +couardise. + +Aubin Ploguen, toujours appuyé sur l'épaule de son maître, tendit sa +main, et l'appuya sur les carreaux de la chambre. Puis il s'agenouilla, +s'aidant ainsi avec ses mains, tant son épuisement était extrême. + +Quand il fut à genoux, il tendit les bras vers Madame, comme pour +l'adjurer de le comprendre. Et il retomba évanoui... + +--Secourez-le! s'écria Madame, en voyant couler à flots le sang du +Vendéen. + +Celui-ci était livide, décomposé. Ses lèvres s'agitèrent encore. On +entendit un mot qu'il prononça, qui fut comme un souffle léger: + +--Toujours!... + +La princesse regarda longuement ce serviteur modeste, cet humble +défenseur de la cause. Et, mue par une pensée opposée, elle reporta ses +yeux sur M. Saincaize: l'un était l'homme du devoir; l'autre, l'homme du +recul. L'un avait dit: jamais! et l'autre avait répondu: toujours! + +Y prit-elle un enseignement? + +Elle se retourna vers les chouans. + +--Je reste! dit-elle d'une voix ferme. + + + + + XIV + + LE PIÈGE + + +À peu près à la même heure, un homme se présentait au bourg et demandait +mademoiselle Grégoire. Fernande était connue et aimée parmi les chouans. +Ils n'oubliaient pas que, pendant le danger, au milieu des balles, elle +avait toujours été la première à risquer sa vie pour aller secourir les +blessés et les panser. + +L'homme fut conduit auprès de la jeune fille, et demanda à être laissé +seul avec elle. Un peu surprise d'abord, Fernande crut qu'un grave +événement était survenu. + +--Parlez, dit-elle à cet homme, quand elle eut éloigné deux Vendéens qui +étaient là. L'individu avait un extérieur bizarre. Son crâne était +dégarni, et son regard clignotant avait une expression ignoble. + +--Je suis chargé de vous remettre cette lettre, dit-il. + +--Une lettre?... + +--Oui. + +--Pourquoi ce mystère? De qui vient-elle que vous n'ayez pu me la donner +en public? + +--Lisez. + +Fernande prit un papier que lui tendait l'inconnu; dès qu'elle y eut +jeté les yeux, elle pâlit. + +--De mon père? + +--Oui, mademoiselle. + +L'âme connaît le pressentiment. La jeune fille hésitait à rompre le +cachet. Il lui semblait que sa destinée entière était écrite dans ces +lignes qu'elle allait lire. + +--J'ai peur, pensa-t-elle. + +--Allons! il le faut, reprit la jeune fille après un silence. + +Elle brisa le cachet et ouvrit le papier. À mesure qu'elle lisait, sa +pâleur augmentait. À la fin, elle chancela et faillit se trouver mal. + +--O mon Dieu! dit-elle. + +Voici ce que contenait la lettre: + +«L'enfant qui a déserté ma maison ne devrait plus être ma fille. Mais +votre père va mourir, et vous seule pouvez sauver sa vie. Venez.» + +--Qu'est-ce que cela veut dire? + +--Mademoiselle... + +--Mon père va mourir? + +--Oui, mademoiselle. + +--Où? Comment? + +--Fusillé par les chouans. + +--Mais je rêve! + +--Vous seule pouvez le sauver. Ceux qui ont pris votre père veulent le +passer par les armes, parce qu'il est un régicide. Les Vendéens vous +aiment, vous. Si ceux-là savent que vous êtes la fille de leur +prisonnier, ils n'oseront pas toucher à un cheveu de sa tête... + +Fernande avait la force de comprendre et non pas de raisonner. Elle ne +pouvait pas sentir, dans l'égarement de ses sens, l'invraisemblance +d'une pareille aventure. Elle ne voyait qu'une chose: que son père était +prisonnier des chouans, qu'ils allaient le fusiller comme régicide et +qu'elle seule pouvait le sauver. + +--Venez, dit-elle à l'homme. Où faut-il aller? + +--Dans les bois de Clisson. + +--Si loin! Arriverons-nous à temps? + +--Vite! Hâtons-nous. + + * * * * * + +Quand Jean-Nu-Pieds revint auprès de ses amis, au sortir du conseil de +guerre, il fut fort étonné de ne pas trouver Fernande. + +--Savez-vous où elle est, Jacqueline? demanda-t-il à la Pâlotte qui +n'avait bougé de place. + +La jeune femme était assise, les yeux fixes, immobile, sombre. + +--Non! répondit-elle durement. + +--Jacqueline... + +Jean-Nu-Pieds était stupéfait du ton amer, presque désespéré, dont +Jacqueline avait parlé. + +--Est-ce que vous êtes souffrante? dit-il avec intérêt. + +--Oui. Laissez-moi, je vous prie, monsieur le marquis. + +La Pâlotte prononça cette phrase avec un tel accent que Jean commença à +deviner que dans tout cela se cachait quelque chose ignoré par lui. + +--Savez-vous, mon ami, où est mademoiselle Grégoire? demanda-t-il à un +infirmier. + +--Elle était auprès des blessés, monsieur le marquis, quand un homme est +venu lui parler. + +--Un homme? + +--Oui, monsieur le marquis, + +--Que lui voulait-il? + +--Il lui apportait une lettre, + +--Et où est-elle maintenant? + +--Elle est partie. + +--Partie! Fernande... + +Jean-Nu-Pieds devenait sérieusement inquiet. Qu'était cet homme? et que +pouvait contenir cette lettre pour que la jeune fille fût précipitamment +partie? Peut-être aurait-il eu l'explication de cette mystérieuse +aventure, s'il avait vu le regard de Jacqueline qui le suivait +obstinément. Elle se leva, et venant à lui: + +--Je puis vous expliquer ce que vous ne comprenez pas, Monsieur, +dit-elle d'un ton sec. Veuillez me suivre. + +--Vous suivre, Jacqueline? + +--On ne doit pas nous entendre. + +Cette conversation s'échangeait dans la salle même où le messager avait +trouvé Fernande. + +À côté, dans la plus grande chambre d'une chaumière, on avait fait une +sorte d'hôpital où étaient couchés les blessés. + +Jean-Nu-Pieds et Jacqueline sortirent. Ils marchaient à côté l'un de +l'autre. La jeune femme gardait la tête baissée et semblait émue. Jean +sentait croître son inquiétude. Il avait ce même pressentiment de +malheur qui avait atteint Fernande, quand elle était sur le point de +lire la lettre de son père. + +Ils parvinrent ainsi à une espèce de clairière formée, au milieu du +petit bois, par plusieurs routes qui s'y entrecroisaient, s'y +réunissaient et en partaient pour rejoindre les grandes routes de Nantes +et de Clisson. + +--Que voulez-vous me dire, Jacqueline? + +Elle le regarda fixement; puis, se croisant les bras et avec une sorte +de joie sauvage: + +--Fernande est perdue pour vous! prononça-t-elle d'une voix vibrante. + +Jean-Nu-Pieds eut un éblouissement. + +--Perdue... pour... moi!... + +--L'homme qui est venu lui apporter une lettre était un messager de son +père; la lettre, était une lettre de son père. + +--Oh! mon Dieu! + +--Vous savez maintenant ce que vous vouliez savoir. Adieu. + +Et elle disparut sous bois, laissant à la fois stupéfait et désespéré le +jeune homme. + +--Pourquoi sait-elle cela? dit-il. Pourquoi a-t-elle parlé ainsi? +Fernande... que peut-elle être devenue?... Fernande... + +Deux ombres qui marchaient rapidement à travers les branches arrivèrent +auprès de lui. + +--Arrivons-nous trop tard? dit une voix. Est-ce qu'elle est partie?... + +Jean-Nu-Pieds crut rêver en reconnaissant son frère Philippe et Jérôme +Hébrard. + + * * * * * + +L'individu qui était venu chercher Fernande était Trébuchet. Il avait +fait la route dans ce même cabriolet où la Pâlotte était montée pour se +rendre à Nantes avec lui. En proie à son trouble, Fernande ne s'aperçut +même pas de la route que prit la voiture. Au lieu de tourner à droite, +vers Clisson, elle prit à gauche, vers Machecoul. Son compagnon ne lui +parlait pas. En vérité, elle avait peur, par instants, quand elle se +considérait, seule, en pleine nuit, avec cet individu, dont la mine +patibulaire avait certes de quoi épouvanter. Le cabriolet courait +rapidement. + +La jeune fille pensait à son fiancé et au trouble qui l'envahirait quand +il apprendrait sa disparition. + +--Il faut que j'aie été égarée, murmura-t-elle, pour ne lui avoir même +pas écrit quelques lignes... Pauvre Jean! + +Depuis cinq minutes, ils avaient quitté la grande route pour entrer sous +bois. Un chemin qui allait se rétrécissant, gagnait à travers les +hauteurs. La lande n'apparaissait même plus que par éclaircies. + +Si Fernande avait eu sa raison présente, elle aurait reconnu ces bois où +ils passaient. C'était là que les Vendéens avaient campé dès le début +des hostilités; c'était là que Pinson était arrivé à la suite de cette +petite et valeureuse armée... Un rossignol chantait au sommet d'un +hêtre. Malgré elle, le chant du poëte ailé lui rappelait sa mélodie +préférée: + +Mon ami vient de s'en aller, +J'en ai le cœur tout en peine. +Vint un gars sous le grand chêne, +Qui voulut me consoler; +Mais je lui dis: «Celui que j'aime, +Beau gars, ce n'est pas toi... +Hélas! il est bien loin de moi, +Celui que j'aime!» +Je ne peux pas me consoler; +Mon ami vient de s'en aller. + +Pauvre Fernande! où allait-elle ainsi? vers quelle destinée inconnue? +vers quelles souffrances nouvelles? + +Ils avaient fait environ une demi-lieue dans la forêt en suivant ce +chemin qu'ils avaient pris au sortir de la route. À quelque distance +paraissaient des ombres à moitié dissimulées entre les arbres. Puis dans +cette espèce de décor que produisaient, la nuit, des lumières entre les +feuilles, on voyait courir et se presser des hommes vêtus de +souquenilles en lambeaux et d'uniformes en loques. + +Fernande regardait avec angoisse, car il lui semblait que des paroles de +colère venaient jusqu'à elle. + +--Est-ce là? dit-elle, + +--C'est là. + +Le cabriolet se rapprochait du campement. + +Au moment où la vue de la jeune fille put embrasser tout le tableau, +elle jeta un cri d'épouvante et d'horreur. + +Un homme était attaché à un arbre par les pieds et par les épaules; ses +mains, liées derrière son dos, l'empêchaient de faire un seul mouvement. +À ses côtés veillaient deux sentinelles, armées de fusil et à mine +farouche. + +Celui qui paraissait être le chef ne vit pas la jeune fille qui, muette, +tant l'angoisse l'étreignait à la gorge, ne pouvait ni crier, ni parler. +Il se tourna vers ses hommes. + +--Le peloton, dit-il. + +Dix de ces bandits s'avancèrent, le fusil à l'épaule, et s'apprêtèrent à +fusiller celui qui y était attaché. + +Alors seulement Fernande put retrouver ses forces, et s'élança au +secours de son père. + +Car c'était lui qu'on allait ainsi passer par les armes... + + + + + XV + + UNE PAGE D'HISTOIRE + + +Quand Madame s'était écriée: + +--Je reste! + +Elle n'avait pas voulu dire qu'elle allait continuer la guerre. C'était +devenu impossible. Il fallait laisser aux chouans le temps de +s'organiser et de prendre de nouvelles dispositions. + +Son intention était seulement de ne pas quitter la Bretagne. La guerre +n'était pas finie, mais suspendue. En attendant la reprise des +hostilités, où irait-elle? Toute la question était là. + +Évidemment, on ne pouvait tenir plus longtemps la campagne. Les colonnes +mobiles du général Dermoncourt parcouraient incessamment la plaine et +menaçaient toujours sa liberté. + +Aujourd'hui[3], on lui prenait ses harnais, que l'on reconnaissait lui +appartenir, et une selle de velours rouge brodé d'or; le lendemain ses +habits, et elle était obligée de fuir, n'emportant avec elle que les +vêtements qu'elle avait sur elle. + +Cette vie, on le comprend bien, était intolérable; poursuivie comme elle +l'était, Madame n'avait plus une nuit de sommeil complète. Et, le jour +arrivé, le danger et la fatigue se réveillaient en même temps qu'elle. +Un nouveau plan fut alors adopté par les chefs vendéens et communiqué à +la duchesse, qui l'approuva. + +Elle devait se rendre à Nantes, où depuis longtemps un asile lui était +préparé. De cette manière, on faisait perdre au général Dermoncourt ses +traces dans la campagne, et, pendant que les nouvelles recherches qui +seraient nécessairement la suite de cette disparition éloigneraient de +la ville les troupes qu'elle renfermait, les chouans devaient +s'introduire à Nantes un jour de marché. Déguisés en paysans, ils +pénétraient jusqu'au cœur de la cité sans éveiller aucun soupçon. + +Une fois là, ils s'emparaient du château par un coup de main, y +faisaient entrer aussitôt la duchesse[4] qui se serait, en conséquence, +logée auprès de la citadelle; puis, déclarant Nantes capitale provisoire +du royaume, ils proclamaient simultanément: Henri V, roi de France; +Louis-Philippe, déchu, et Son Altesse Royale Madame, régente de France, +pendant la minorité de l'illustre enfant, successeur de tant de rois. + +«Pour des désespérés, ce plan ne manquait ni de hardiesse ni d'habileté. +Il est vrai que, dans toutes ces combinaisons, ils comptaient sur la +tête et le courage de Madame, en cela ils avaient raison, car c'est la +Vendée qui a failli à la duchesse, et non la duchesse qui a failli à la +Vendée[5].» + +On délibéra quelque temps sur le moyen le plus sûr pour entrer à Nantes. +Madame la duchesse de Berry termina la délibération en disant qu'elle y +entrerait à pied, vêtue en paysanne, et suivie seulement de mademoiselle +Eulalie de Kersabiec et de M. de Ménars. + +Le nom de mademoiselle Eulalie de Kersabiec se trouve pour la première +fois sous notre plume. Elle et sa sœur furent grandes en dévouement et +en courage pendant ces mois difficiles où se jouèrent les destinées de +la royauté. Quelle que soit l'opinion à laquelle il appartienne, un +homme d'honneur doit s'incliner devant de pareils faits. C'est là la +vraie noblesse, la vraie illustration. + +En conséquence de cette décision, le 16 juin, qui était le premier jour +du marché, Madame partit vers les six heures du matin. Mademoiselle de +Kersabiec portait le même costume qu'elle. M. de Ménars les accompagnait +avec un habit de métayer: ils avaient cinq lieues à faire. + +«Au bout d'une demi-heure de marche, les gros souliers ferrés et les bas +de laine auxquels la duchesse n'était point habituée, lui blessèrent les +pieds. Elle essaya cependant de marcher encore[6]. Mais jugeant que, si +elle gardait sa chaussure, elle ne pourrait continuer sa route, elle +s'assit sur le bord d'un fossé, ôta ses souliers et ses bas, et après +les avoir cachés dans ses poches, elle se mit à marcher pieds nus. + +Au bout d'un instant[7], elle remarqua, en regardant passer les +paysannes, que la finesse de sa peau et la blancheur aristocratique de +son pied la trahiraient bientôt. Elle s'approcha alors de l'un des côtés +de la route, y prit de la terre noirâtre, se brunit les jambes en les +frottant avec cette terre, et se remit en marche. Il y avait encore +quatre lieues à faire. + +C'était un admirable thème de pensées philosophiques pour ceux qui +l'accompagnaient que le spectacle de cette femme qui, deux ans +auparavant, avait aux Tuileries sa place de reine-mère, possédait +Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures à six chevaux, avec des +escortes de gardes du corps, brillants d'or et d'argent; qui se rendait +à des spectacles commandés pour elle, précédée de courriers secouant des +flambeaux; qui remplissait la salle avec sa seule personne, et qui, de +retour au château, regagnait sa chambre splendide, marchant sur de +doubles tapis de Perse et de Turquie, de peur que le parquet ne blessât +ses pieds d'enfant. Aujourd'hui, cette même femme, couverte encore de la +poudre du combat de Vieillevigne, entourée de dangers, proscrite, +n'ayant pour escorte et pour courtisans qu'un vieillard et une jeune +fille, allant chercher un asile qui se fermerait peut-être devant elle, +vêtue des habits d'une femme du peuple, marchait nu-pieds sur le sable +aigu et les cailloux tranchants de la route!» + +De qui sont les lignes que nous venons de citer? D'un écrivain +royaliste! Non. Elles sont de ce même général Dermoncourt, qui +poursuivait avec tant d'acharnement celle dont il parle avec tant +d'admiration! Comme il fallait que cette femme fût réellement grande +pour inspirer tant de respect à un ennemi acharné! + +Cependant, la route se faisait, et les craintes devenaient moins vives à +mesure qu'on se rapprochait de Nantes. Madame s'était habituée à son +costume, et les métayers près desquels elle était passée ne semblaient +point s'apercevoir que la petite paysanne qui courait si lestement près +d'eux fût autre chose que ce qu'indiquaient ses habits. C'était déjà un +grand point que d'avoir trompé l'instinct pénétrant des gens de la +campagne, qui, sur ce point, n'ont peut-être pour rivaux, si ce n'est +pour maîtres, que les gens de guerre. + +Enfin, on aperçut Nantes. Madame reprit ses bas et ses souliers, et se +chaussa pour entrer dans la ville. Arrivée au pont Pirmil, elle tomba au +milieu d'un détachement commandé par un ancien officier de la garde, +qu'elle reconnut parfaitement pour l'avoir vu faire autrefois le service +du château. + +Parvenue en face du Bouffai, la duchesse se sentit frapper sur l'épaule: +elle tressaillit et se retourna. La personne qui venait de se permettre +cette familiarité était une bonne vieille femme qui, ayant déposé à +terre son panier de pommes, ne pouvait seule le replacer sur sa tête. + +--Mes enfants, dit-elle à Madame et à mademoiselle de Kersabiec, +aidez-moi à recharger mon panier et je vous donnerai à chacune une +pomme[8]. + +Madame s'empara aussitôt d'une anse, fit signe à sa compagne de prendre +l'autre, et le panier fut replacé en équilibre sur la tête de la bonne +femme, qui s'éloigna sans donner la récompense promise; mais la duchesse +l'arrêta par le bras en lui disant: + +--Dites donc, la mère! et ma pomme? + +La marchande la lui donna. La duchesse la mangeait avec un appétit +aiguisé par cinq lieues de marche, lorsqu'en levant la tête, ses yeux +tombèrent sur une affiche portant en grosses lettres ces trois mots: + +ÉTAT DE SIÉGE + +C'était l'arrêté ministériel qui mettait en état de siége quatre +départements de la Vendée. La duchesse s'approcha de cette affiche, la +lut tranquillement d'un bout à l'autre, malgré les instances de +mademoiselle de Kersabiec, qui la pressait de se rendre à la maison où +l'on devait la recevoir; mais Madame lui fit observer que la chose +l'intéressait assez pour qu'elle en prît connaissance. + +Enfin elle se remit en route; quelques minutes après, elle arriva dans +la maison où elle était attendue, et où elle déposa son costume couvert +de boue, et qu'on y conserve comme une relique en souvenir de cet +événement. + +Bientôt elle la quitta pour se rendre rue Haute-du-Château, n° 3, chez +les demoiselles Deguigny; c'est là qu'on lui avait préparé une chambre, +et dans cette chambre une cachette. La chambre n'était autre qu'une +mansarde, au troisième; la cachette était un recoin formé par la +cheminée établie dans un angle. On y pénétrait par la plaque qui +s'ouvrait au moyen d'un ressort. Madame passa ainsi tout à coup de la +vie la plus agitée à l'inactivité la plus complète. Sa correspondance, +qu'elle fit toujours elle-même, lui usait bien quelques heures de la +journée, mais les autres se traînaient pour elle avec une lenteur +désespérante. Elle les employait à des ouvrages manuels, dont +quelques-uns étaient bien peu dans ses habitudes et dans celles des +personnes à qui elle les faisait partager. + +C'est ainsi qu'avec l'aide de M. de Ménars, elle colla entièrement le +papier grisâtre qui faisait la tapisserie de la mansarde. Cependant, ses +occupations les plus habituelles étaient la peinture des fleurs et la +tapisserie, talents dans lesquels elle excellait. + +Au moindre sujet d'alarme, une sonnette, qui du rez-de-chaussée +communiquait dans la chambre, lui donnait le signal de la retraite. + +Pendant les premiers jours, le bruit se répandit que la duchesse était +cachée à Nantes. Ce bruit devint bientôt une certitude pour l'autorité +militaire. Les agents de police ne tardèrent pas à apporter des preuves +matérielles de sa présence dans la ville. + +Mais comme sa retraite n'était connue que de peu de personnes, et que +ces personnes étaient complètement dévouées à la cause royaliste, +quelque créance que l'autorité eût donnée à ces avis, il y avait peu de +chances de la découvrir, on le voit. + +Tout semblait donc annoncer que le chef de la guerre, l'âme de la +Vendée, pourrait rester caché à Nantes, en attendant des jours +meilleurs. D'un moment à l'autre allait éclater le coup de main qui +devait livrer aux chouans le château et la ville bretonne[9]. + + + + + XVI + + UN MOIS PLUS TARD + + +Nous sommes au milieu du mois de juillet, c'est-à-dire un mois environ +après les événements qui précèdent. Depuis trente-deux jours, Madame est +cachée à Nantes. La police le sait, l'autorité militaire le sait, et +cependant toutes leurs tentatives pour connaître sa retraite sont +restées vaines. + +À Paris, le gouvernement s'impatiente. La Chambre des députés murmure. +Les juste-milieu, les hommes du ventre, comme on les appelle, ont hâte +de jouir. Pensez donc! Cette princesse, cette proscrite, qui veut +combattre! cela les gêne. + +Le roi des Français commence à passer de mauvaises nuits. Cette +disparition de Marie-Caroline de Bourbon l'épouvante. Il craint que tout +le monde conspire contre lui. Il ne se dit pas que c'est une femme, +dépouillée par lui, dont le fils a été indignement volé; il ne se dit +pas que cette femme souffre, pleure: que lui importe! Ils ne sont pas de +la même famille. Après les journées de Juillet, il l'a dit sur les +murailles de Paris. Le peuple le sait, car il se rappelle ces énormes +affiches sur lesquelles il a lu: + +LES D'ORLÉANS NE SONT PAS BOURBONS, MAIS VALOIS + +Le roi des Français commence à douter, de l'habileté de ses serviteurs, +de Montalivet lui-même. On lui a promis un traître. Où est le traître? + +Par malheur, Deutz n'avait pas encore pu parvenir auprès de Madame. +Quand nous disons par malheur... ce n'est qu'une simple ironie, un +sentiment de pitié pour cet infortuné gouvernement qui a préparé +soigneusement une vilenie, et qui est navré parce que la vilenie est +longue à se commettre. + +Il résulte de tout cela que des ordres furent expédiés à M. Maurice +Duval[10], préfet de la Loire-Inférieure, de hâter les recherches. Nous +avons déjà écrit le nom de M. Maurice Duval. Le lecteur sait qu'il +arrivait de Grenoble, où il avait joué un assez triste rôle. L'autorité +militaire, de son côté, était fort ennuyée. + +Quel que soit leur drapeau, blanc ou tricolore, des soldats français +n'en sont pas moins des hommes d'honneur, auxquels répugne tout ce qui +ressemble à l'infamie. L'armée voulait bien combattre avec acharnement +les Vendéens, poursuivre même la duchesse de Berry et tenter de la faire +prisonnière, mais ces bruits de trahison qui lui revenaient de Paris la +révoltaient. Les deux généraux qui commandaient à Nantes, le comte +d'Erlon, divisionnaire, et Dermoncourt, brigadier général, en étaient +particulièrement indignés. + +Les soldats couraient la campagne sans se lasser, car si Madame avait +disparu, ses partisans étaient toujours là, plus endiablés que jamais. +Ce n'étaient plus de vraies batailles comme à Château-Thibaut où à +Vieillevigne, mais des escarmouches. + +Les chouans se cachaient, au nombre de quinze ou vingt, dans un fourré; +une compagnie de ligne ou un demi-escadron de cuirassiers passait, +aussitôt deux, trois, quatre décharges successives partaient et +couchaient dans la poussière les soldats. + +D'autres fois, des forces vendéennes, plus fortes qu'on aurait pu le +croire, se portaient tout à coup sur un point déterminé et +interceptaient des convois. + +Il y avait un mois que cet état de choses durait, quand un jour, une +colonne revint à Nantes, après avoir traversé tout le département. O +miracle! rien ne l'avait arrêtée dans sa route. Les chouans semblaient +évanouis, disparus, sans laisser la moindre trace. Les soldats avaient +fouillé les bois de Machecoul, de Rassé et de Clisson, mais vainement. +Pas un seul Vendéen n'était apparu. + +Qu'étaient-ils donc devenus? + +À cinq lieues de Nantes, avant de laisser à gauche Château-Thibaut pour +prendre la route de Pornic, s'étend le lac de Grandlieu; la lande qui le +borde a des aspects variés; mais on y trouve, çà et là, entre une touffe +de genêts et une racine de bruyères, un trou assez large. + +Demandez au paysan ce que c'est que ce trou, il vous répondra en +clignant de l'œil: + +--Lapin! + +En effet, c'est bien un terrier, à l'apparence. Cette réponse faite, +vous passez votre chemin; mais, à dix mètres plus loin, vous apercevez +un nouveau trou; à vingt mètres, un troisième trou, et ainsi de suite. +Vue d'ensemble, et à hauteur, la lande doit avoir l'aspect d'une énorme +écumoire. Tout d'abord vous vous dites qu'il y a beaucoup de lapins dans +ce pays; puis vous réfléchissez que ces terriers pourraient bien avoir +une cause particulière. + +Voyez-vous ce dolmen à l'horizon? C'est là qu'est l'explication du +mystère. + +La Bretagne n'est pas seulement le sol où la fidélité germe drue et +haute comme la moisson, elle est aussi la patrie des légendes. Sous ce +dolmen s'ouvre une caverne qui se change en souterrain, et a, sous la +lande, une profondeur d'à peu près un kilomètre. + +Aujourd'hui, ce souterrain n'existe plus; mais en 1832, non-seulement il +était l'asile de plus d'un contrebandier, mais encore l'autorité civile +n'en avait pas connaissance. Les paysans se rappelaient que, pendant les +grandes guerres de la République, leurs pères y avaient trouvé un asile. +La tradition s'en était conservée. + +Vers le milieu du mois de juillet, si nous y entrons en pleine nuit, +nous saurons pourquoi les soldats n'avaient plus trouvé de chouans sur +leur chemin. Tous ceux qui pouvaient encore porter les armes, tous ceux +que les travaux de la terre n'avaient pas forcés de rentrer chez eux, y +étaient réunis, sous le commandement de M. de Charette et du marquis de +Kardigân. + +À côté de Jean-Nu-Pieds sont ses fidèles, ses héroïques amis, Henry de +Puiseux et Aubin Ploguen. Le souterrain contient environ deux cents +chouans, avec une abondante provision d'armes et de munitions. Ils +attendent là que le moment soit venu de prendre d'un coup de main Nantes +et la citadelle, selon le plan que nous avons expliqué. Le jour fixé est +le 20 juillet, c'est-à-dire le surlendemain. + +Mais celui qui depuis un mois n'aurait pas revu Jean-Nu-Pieds, ne +l'aurait pas reconnu. Le fiancé de Fernande n'était plus que l'ombre de +lui-même. Son visage portait le sillon creusé par les larmes. + +Quand nous pénétrons dans le souterrain, les soldats dorment: lui, les +bras croisés, l'œil fixe, immobile, il reste accroupi devant une lettre +étalée sur le sol. + +--Qu'est-elle devenue? murmure-t-il; qui me l'a prise? M'oublier? Non, +elle ne m'a pas oublié, j'en suis certain! Elle est de ces créatures +bénies qui ne savent ni tromper ni mentir... Mais où est-elle? + +Ses yeux ne savent pas pleurer; ils sont vides de larmes pour en avoir +trop répandu. + +Jean-Nu-Pieds reprit la lettre ouverte devant lui et la lut. C'était la +dixième fois peut-être. Le papier était froissé, comme par un long +usage, et cependant il n'y avait que deux jours que le marquis de +Kardigân l'avait reçue. + +«Jean, j'ai cherché partout. Jérôme et moi ne connaissons ni lassitude +ni découragement. Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre. Les traces +de M. Grégoire sont introuvables. J'espérais un moment mettre la main +sur cet agent de police qui a aidé M. Grégoire à enlever Fernande, mais +jusqu'à présent, cela nous a été impossible. + +... Mon pauvre Jean! comme tu dois être malheureux! La fatalité se joue +de ton bonheur incessamment, et la destinée humaine ne se lasse pas de +te frapper. Crois en moi, espère en moi. Ton devoir te rattache à la +Bretagne: moi, je suis libre de mes actes, et tout ce que la volonté, +tout ce que l'énergie peuvent faire, je le ferai...» + +La lettre était de Robert Français, de Philippe de Kardigân. Malgré la +volonté du vieux marquis, les deux frères étaient rapprochés par la +communauté de la souffrance. Aucun des deux n'avait abjuré sa foi. + +Le républicain croyait à la République, et le royaliste croyait à son +roi. + +L'honneur battait dans ces âmes loyales, mais l'amour de l'un n'avait +d'égal que le dévouement désintéressé de l'autre. + +--Pauvre enfant! murmurait Jean-Nu-Pieds, qu'est-elle devenue! Où ce +père infâme l'a-t-il conduite? Qu'en a-t-il fait? + +Un sanglot sortit de la poitrine du jeune homme. Malgré la force qu'il +avait sur lui-même, il ne pouvait pas résister. Aubin Ploguen s'éveilla +à ce sanglot. + +--Maître, maître, espérez... dit-il. + +--Espérer! + +--Voulez-vous que je parte, moi? Voulez-vous que je trouve ses traces? +Quand je devrais y mourir, je réussirai dans ma tâche! + +--Aubin, tu ne peux pas partir. Comme moi, tu es enchaîné ici. Le devoir +pour nous est ici et non pas ailleurs... + +Une ombre s'interposa entre les chouans et le faible rayon lumineux qui +filtrait par l'ouverture du souterrain. C'était M. de Charette, qui, +accompagné de deux Vendéens, venait d'explorer les environs. Le jour +n'était pas loin. Une aube jaunâtre et triste perçait. + +M. de Charette vint à Jean-Nu-Pieds: + +--C'est pour aujourd'hui, lui dit-il tout bas. + +--Pour aujourd'hui? Mais notre tentative ne devait s'exécuter que +demain? + +--Demain, ce serait impossible, ainsi que les jours suivants. Si nous ne +risquons pas notre coup de main aujourd'hui, il nous faudra attendre +quinze jours pour le prochain marché. Tandis que, nous mêlant à la foule +des métayers et des paysans qui iront en ville vendre leurs denrées, +nous sommes sûrs de n'éveiller aucun soupçon. + +--Oui, vous avez raison. + +--Voilà quelle serait mon idée. Nous diviserions nos deux cents hommes +en huit bandes de vingt-cinq, et elles entreraient à Nantes les unes +après les autres. + +--Et les armes? + +--Nous en avons un dépôt là-bas. + +--C'est vrai. + +--Nos gars ont tous conservé leurs costumes de paysans, nous de même. Il +n'y a donc aucun danger à craindre de ce côté-là. + +--Je suis prêt. + +Un coup de sifflet jeté par M. de Charette éveilla les chouans. Il leur +fit part de la résolution qui venait d'être prise. Ces hommes de fer +qui, depuis quatre mois, étaient sur pied, ne donnèrent que des signes +de joie à la pensée qu'ils allaient se battre encore. + + + + + XVII + + SECONDE DISPARITION + + +Rien n'a un aspect populeux et mêlé comme un marché dans une ville de +premier ordre. Les marchés de Nantes, entre autres, ont un cachet +particulier. On y voit les paysans des environs mêlés à ceux de quelques +lieues à la ronde. Les gars du bourg de Batz, avec leurs costumes +éclatants et bigarrés, se mêlent souvent aux métayers de Pornic et de +Beauvoir, qui n'hésitent pas à faire quinze lieues pour vendre un bœuf +ou acheter un cheval. + +Les royalistes, nous l'avons vu, comptaient sur cette foule pressée aux +entrées de la ville pour y pénétrer facilement sans être reconnus. + +Jean-Nu-Pieds avait pris le commandement de la première bande. Bien que +ce fût celle qui devait courir le moindre danger, tout d'abord, M. de +Charette avait exigé de lui ce sacrifice. Ce dernier, commandant en +chef, s'était naturellement réservé le poste le plus périlleux de +l'arrière-garde. En effet, si les soupçons venaient aux autorités, ils +ne leur viendraient qu'après l'arrivée successive de soixante-quinze ou +de cent hommes. La dernière bande serait par conséquent la plus exposée. + +La grande route était couverte de paysans. Les uns conduisaient un +troupeau; les autres, montés dans ces petites voitures sautantes +appelées vulgairement d'un nom que «la pudeur nous empêche de nommer,» +marchaient grand train dans la direction de la cité. + +Les conversations s'échangeaient en plein air, et malgré l'étouffante +chaleur, les groupes étaient fort animés. + +On se donnait les dernières nouvelles de la guerre. Presque tous +royalistes, au fond du cœur, les paysans ne voulaient pas croire que les +chouans eussent pour toujours abandonné la campagne. La disparition même +de Madame, disparition mystérieuse, ajoutait encore à la vraisemblance +de cette opinion. + +Quand le sanglier est acculé dans sa bauge, il se retourne, après s'être +reposé un instant, et fond, tête baissée, sur la meute imprudente qui le +serre de trop près. + +Ainsi devaient faire les Vendéens. Quelques-uns connaissaient les +terriers du lac de Grandlieu et hochaient la tête en se disant qu'ils +pouvaient bien servir d'asile aux anciens chevaliers de la royauté +française. + +Cependant, les vingt-cinq chouans commandés par Jean-Nu-Pieds, suivis à +une distance d'un kilomètre par vingt-cinq autres, approchaient de la +ville. Le marquis de Kardigân était accompagné de ses deux amis. Henry +de Puiseux, comme Aubin Ploguen, était entièrement remis de la blessure +qu'il avait reçue au château de la Pénissière. Le vaillant jeune homme +n'en était que plus ardent et plus gai. + +Au moment où ils allaient passer les premières maisons de la ville, il +ne put retenir un énorme éclat de rire: + +--Eh! qu'as-tu donc? demanda Jean. + +--Ne fais pas attention! + +--Mais encore? + +--Mon cher, j'aimerais voir la figure des généraux de M. Philippe, quand +ils s'apercevront demain matin au réveil, que leur bonne ville de Nantes +a changé de propriétaire. Vois-tu ça? + +--Si nous réussissons! + +--Et pourquoi ne réussirions-nous pas? Non, c'est du dernier comique! Ce +pauvre M. d'Erlon! Quand on lui apportera son café au lait demain matin, +son aide de camp lui dira tout à coup: + +--Nantes est à Madame! + +--Tu es trop gai, cela porte malheur, Puiseux, dit gravement Jean. + +--C'est possible, répliqua Henry, mais, par contre, toi, tu es trop +triste. Cela fait balance! + +De Puiseux n'avait pas l'âme à la gaieté, mais il voulait chasser de +l'esprit de son ami le noir qui l'envahissait. Il souffrait de voir +cette forte et loyale nature du marquis de Kardigân, rongée par un +chagrin secret qui la tuait. + +Aubin Ploguen se taisait. + +Il savait que son maître n'aurait ni paix ni trêve, tant que Fernande ne +serait pas retrouvée. La souffrance morale est plus terrible encore pour +les âmes supérieures que la souffrance physique. + +La légende du Prométhée, cloué sur son rocher, pendant qu'un vautour +déchire éternellement son flanc saignant, ne serait-elle pas l'image de +la vie humaine déchirée éternellement ainsi par l'angoisse? + +Les vingt-cinq hommes de Jean-Nu-Pieds avaient l'air de ne pas se +connaître. Ils marchaient éloignés les uns des autres, par groupes de +cinq ou six. Mais ils avaient un lien commun, la pensée commune! Au +milieu de Nantes s'élevait, en 1832, une auberge très-grande qui était +le rendez-vous de tous les paysans. Aujourd'hui que la rapidité et la +facilité des moyens de transport ont doublé, ces énormes hôtelleries +n'existent plus. Mais à cette époque, ceux qui venaient de trop loin et +ne pouvaient pas rentrer le soir chez eux, trouvaient un asile dans +cette auberge. Elle s'appelait le _Cygne du Roi_. Encore une enseigne +qui, très-répandue il y a trente ans, se fait plus que rare aujourd'hui. + +Le _Cygne du Roi_ s'étalait au-dessus d'une large porte par laquelle +pouvaient passer deux charrettes de front. Elle contenait, cette +hôtellerie légendaire, de véritables dortoirs et des écuries spacieuses, +bien que vulgaires. Les métayers couchaient tous ensemble dans les +dortoirs, les valets de ferme couchaient tous ensemble dans les écuries. +Moyennant la somme d'un franc cinquante centimes, on avait, pour un, le +souper et le coucher. Quand on était deux, le prix se soldait avec une +pièce de cinquante sous. + +C'était là que les deux cents hommes de M. Charette et du marquis de +Kardigân avaient pris rendez-vous. Le patron du _Cygne du Roi_, +véritable hercule et ancien Vendéen, était du complot et leur avait +promis une hospitalité que ne soupçonneraient jamais les espions de la +police. + +À neuf heures du matin, Jean-Nu-Pieds et ses hommes arrivèrent; à onze, +M. de Charette et les siens faisaient leur entrée. Il s'agissait de +passer la journée sans que l'oisiveté de ces prétendus paysans donnât +l'éveil. + +L'aubergiste, Poulardet, les employait aux mille besognes très-visibles, +qui font dire aux spectateurs:--Oh! oh! voilà de solides gaillards. On +arriva ainsi jusqu'à cinq heures de l'après-midi. À ce moment M. de +Charette ramena le marquis de Kardigân dans une salle basse. Ils +devaient conférer sur le moyen de faire avoir à leurs soldats les fusils +cachés dans la ville. + +Là, au reste, n'était pas la seule difficulté. La tentative qui, +primitivement, ne devait avoir lieu que le lendemain, ayant été avancée +d'un jour, il fallait prévenir le gardien de ces armes. + +--Rien de plus facile, dit Jean-Nu-Pieds. Je vais aller le trouver, il +me connaît. + +--Si nous envoyions Poulardet? observa M. de Charette. On le connaît à +Nantes. On trouvera tout naturel... + +M. de Charette sentait que Jean-Nu-Pieds pouvait courir des dangers en +sortant; et si, lui, était toujours prêt à s'exposer à un péril +personnel, il trouvait inutile d'y exposer M. de Kardigân. Mais celui-ci +tenait à son idée et n'était pas facile à convaincre. + +--Non, non, dit-il, il vaut mieux que ce soit moi qui aille là-bas; +demain, notre ami nous aurait attendu; aujourd'hui, il sera surpris, il +faut que je puisse l'aider à tout préparer. + +Quant à Poulardet, il nous sera bien plus utile ici que dans une +mission. Qui mieux que lui pourrait répondre à un agent de la police +secrète si par hasard il s'en présentait un? + +--Soit, reprit M. de Charette. Alors j'irai moi-même. + +--Non, mon cher baron, voici qui est encore plus impossible. + +--Impossible? Pourquoi? + +--Parce que vous êtes le chef. + +--Et alors? cette raison ne vous empêche pas de vouloir partir +cependant. + +--Moi, je suis dans une position différente. Vous êtes le général en +chef; moi je suis votre second... Rappelez-vous ce que vous disiez à +Madame, quand à Vieillevigne elle s'opposait à ce que vous la +sauvassiez; si Maurice de Saxe avait voulu faire comme M. de Lowendall, +la bataille de Fontenoy eût été perdue! + +--Soit... allez! + +Jean-Nu-Pieds serra la main de M. de Charette. + +--Il est maintenant cinq heures et demie, dit-il; à sept heures et +demie, je serai de retour. + +Avant de partir, le marquis alla trouver Aubin. + +--Je te défends de bouger d'ici, lui ordonna-t-il. + +Aubin se tut. Jean crut que l'ordre donné par lui suffisait. Il embrassa +ses deux amis, et sortit sans s'apercevoir que le fidèle Breton nouait +sa ceinture autour de sa taille, précaution qu'il prenait toujours avant +de commencer une expédition. En effet, il n'y avait pas trois minutes +que M. de Kardigân était sorti, qu'Aubin Ploguen sortait à son tour. + +Les chouans savaient que l'heure approchait. + +Jean avait été préparer les armes qu'ils devaient recevoir. L'heure +passait trop lente à leur gré. Combien de minutes les séparaient encore +de l'instant décisif! + +Cependant, six heures et demie, sept heures et demie sonnèrent, et +Jean-Nu-Pieds ne revenait pas. Aubin Ploguen ne paraissait également +point. À neuf heures, M. de Charette commença à s'inquiéter. À neuf +heures et demie, le signal convenu retentit à la porte de la rue. + +--C'est lui, sans doute, pensa le chef vendéen. + +Ce n'était pas lui, mais Aubin Ploguen, pâle et défait. + +--Est-il ici? demanda-t-il d'une voix étranglée. + +--Non... + +--Oh! mon Dieu! + +--Que s'est-il passé? s'écria M. de Charette, qui était survenu au +bruit. + +--Je le suivais à vingt pas. Il arriva à la maison convenue et y entra. +Comme il m'avait défendu de le suivre, je m'étais caché derrière une +borne. Il avait pénétré dans la maison à six heures moins un quart. À +huit heures, ne le voyant pas revenir, je me hâtai d'aller frapper à la +porte. Seulement, au lieu de faire le signal, je sonnai naturellement. +Un domestique vint m'ouvrir et me demanda ce que je voulais. Je répondis +que mon maître, M. Dubois, m'avait donné rendez-vous là. Il me fut +répondu que M. Dubois était inconnu, et qu'au reste personne n'était +venu de la journée... + +M. de Charette restait confondu. Qu'est-ce que cela voulait dire? Henry +de Puiseux s'offrit pour aller à la recherche de son ami; et il était +impossible, en effet, de rien risquer sans armes. + +Il permit à Henry de Puiseux de partir. Il était vers dix heures du +soir. + +À minuit et demi il n'était pas encore de retour. Alors M. de Charette, +désespéré, comprit qu'une trahison ou une fatalité avait livré leur +plan. Il n'y avait plus qu'à battre en retraite si c'était encore +possible. + + + + + XVIII + + LION ET RENARD + + +Voici ce qui était arrivé. Jean-Nu-Pieds était sorti tranquillement de +l'auberge sans se presser, comme un homme qui se promène. Son costume de +paysan breton lui donnait l'apparence d'un travailleur de la campagne +qui, venu à Nantes pour ses affaires, en profite pour visiter la ville. +Qui pouvait deviner, sous cette apparence débonnaire, le hardi chouan, +le soldat indomptable? + +L'agent royaliste, qui cachait dans sa maison les armes des Vendéens, se +nommait M. de Révilly; il demeurait au n° 9 de la rue Vieille. La rue +Vieille était peu éloignée de l'auberge. Le marquis de Kardigân arriva +tout naturellement devant la demeure de M. de Révilly. Il n'avait aperçu +rien de suspect sur son chemin. Personne ne l'avait regardé de cette +façon singulière qui annonce le doute ou le soupçon. + +Il sonna à la porte. Un domestique,--le même probablement que celui qui +devait recevoir Aubin Ploguen quelques instants plus tard,--vint lui +ouvrir. + +--_Nous sommes en juillet_, dit Jean. + +--_Monsieur vient de la lande_, répliqua le valet en s'inclinant. + +C'était le mot de passe. Jean-Nu-Pieds suivit sans hésiter. On +l'introduisit dans un salon, puis une seconde porte s'ouvrit, et on le +pria de passer dans le cabinet du maître de la maison. + +Cette pièce était sombre. Pourtant, le marquis de Kardigân distingua un +homme assis à la table. Cet homme se leva en lui indiquant un siège. +Presque aussitôt, Jean sentit une main s'appuyer sur son épaule; il se +retournait déjà, quand on le saisit à bras-le-corps, et on le terrassa. +Une voix,--celle de l'individu assis à la table,--dit: les menottes! + +L'ordre fut exécuté en dix secondes, avant que M. de Kardigân ait pu +avoir le temps de se défendre. + +La même voix reprit: + +--Bon! asseyez maintenant, monsieur. + +On souleva le marquis, et il fut déposé sur un fauteuil avec une +légèreté et une dextérité incomparables. + +--De la lumière! ordonna encore le même personnage. + +Jean-Nu-Pieds comprenait que toute défense était inutile. Comment +pourrait-il résister? Une seule pensée le torturait. Le sentiment du +danger couru par lui n'y entrait pour rien. Est-ce qu'il n'était pas de +ces hommes, semblables au héros de Shakespeare, qui s'écriait +superbement: + +--Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour... seulement, je +suis l'aîné! + +Non: il ne songeait qu'au péril des siens. Évidemment, le secret avait +été trahi. Mais par qui? La maison de M. de Révilly était devenue une +souricière. Lui pris, ses amis seraient pris également. + +M. de Révilly avait dû aussi payer de sa liberté le dévouement à sa +cause, à son roi. + +L'individu assis à la table se taisait toujours. Jean se taisait; mais +il voyait seulement le geste par lequel cet inconnu se frottait +vigoureusement le nez, en signe de satisfaction sans doute. + +Enfin la lumière fut apportée, et tous les deux purent se contempler. +Ils se connaissaient sans le savoir. L'homme était notre vieil ami M. +Jumelle. + +Le sous-chef de la police politique, une première fois dépisté par M. de +Kardigân, lors de l'affaire de la rue du Petit-Pas, s'était bien promis +de prendre sa revanche. + +Et comme il était bien convaincu maintenant que le marquis avait été +l'un de ces Buridans du bal de l'Opéra, dont la multiplicité l'avait +tant intrigué, il croyait la tenir enfin, cette revanche tant désirée. + +--Monsieur le marquis, dit-il, c'est avec un profond regret... hum! +hum!... que je me vois obligé de vous annoncer que vous êtes mon +prisonnier. + +Jean-Nu-Pieds le regarda dédaigneusement, mais il se tut. + +--Que voulez-vous, monsieur, il y a dans la vie des choses +très-graves... des situations pénibles, et je suis vraiment désolé... +hum! hum!... Oh! oui, désolé de vous être désagréable. + +Pendant qu'il prononçait ses: hum! hum! M. Jumelle dévisageait son +adversaire. Il espérait que, pendant les quelques minutes de répit qu'il +donnait ainsi à sa phrase, un signe, un mouvement de physionomie +trahirait la pensée secrète du marquis. + +Mais le sous-chef de la police politique avait affaire là à forte +partie. Jean-Nu-Pieds restait aussi impassible que s'il eût été dans son +château. + +--Nous avons saisi un dépôt de fusils dans cette maison... Tentative +effroyable! Vous vouliez essayer un coup de main sur le château fort de +Nantes... crime prévu et puni par la loi... Je me permettrai de vous +faire observer, en outre, que vous avez été pris sur le fait... De plus +en plus grave. Il en résulte que les derniers châtiments peuvent vous +atteindre... + +Nous savons déjà quel grand comédien c'était que M. Jumelle. Il nuançait +délicatement ces menaces prononcées de sa voix paterne et douce. +Jean-Nu-Pieds avait détourné la tête et semblait ne pas comprendre +qu'elles s'adressassent à lui. + +--Hum! hum!... Vous ne répondez rien, monsieur? C'est un tort, un tort +extrême. Car, pensez-y!... Si vous continuez à garder ainsi un +compromettant silence, la loi n'aura aucune raison de se montrer +clémente... elle devra sévir et sévira avec une sévérité d'autant plus +grande que votre position est plus élevée... Tandis qu'au contraire... +si... vous consentiez à nommer... oh! pas tous! je ne vous demanderais +pas cela; vous êtes un homme d'honneur, et... non, certes, pas tous! +mais quelques-uns seulement de vos complices... Eh bien! alors... + +Jean-Nu-Pieds ne prononça pas une parole, mais à la phrase insultante de +M. Jumelle, il fit un geste de colère si terrible, que le fer des +menottes faillit se tordre. + +L'œil du Vendéen étincelait. Son visage, déjà pâle, devint livide. M. +Jumelle recula instinctivement son fauteuil, en murmurant: + +--Diable! j'ai bien fait de lui donner des _bracelets_. + +Bracelets, c'est le mot d'argousin dont on se sert rue de Jérusalem pour +appeler les menottes. Langue choisie! + +--Vous ne me répondez pas? + +Jean avait résolu de ne point prononcer une parole; mais il avait hâte +d'en finir avec cette scène écœurante. M. Jumelle répéta sa demande: + +--Vous ne me répondez pas? Vous refusez de nommer vos complices? + +--Oui. + +--Vous savez ce qui vous attend? + +--Oui. + +--La mort! + +--Je le sais. + +--Possible! Mais... hum! hum!... c'est la mort honteuse, cachée, cette +nuit même, dans les fossés du château. + +--Peu m'importe. + +Cela ne faisait aucunement l'affaire du sous-chef de la police +politique; la mort du marquis n'était pas utile à son but, tandis que +ses révélations pourraient l'être beaucoup. Que le lecteur ne soit pas +étonné de ce que ledit mouchard ait pu croire qu'il obtiendrait un aveu +d'un homme tel que M. de Kardigân. Il n'est pas donné à tout le monde de +comprendre les natures loyales. + +Aussi M. Jumelle s'était cru irrésistible en promettant à son prisonnier +la vie en échange de sa trahison. Un peu dépité de voir sa ruse sans +effet, il pensa que, peut-être, il n'avait pas été compris, ou qu'il ne +s'était pas suffisamment expliqué. + +--Vous ne saisissez pas, sans doute, toute la portée de ce que j'ai +l'honneur de vous dire, appuya-t-il, en baissant un peu la voix. J'ai, +depuis quinze jours, l'ordre de vous faire passer par les armes, si +jamais vous me tombez entre les mains. Cet ordre, je serai, à mon +désespoir, croyez-le bien! je serai obligé de l'exécuter, si vous m'y +forcez. + +De nouveau, Jean-Nu-Pieds toisa avec mépris M. Jumelle. + +--Je me suis irrité tout à l'heure contre vous, dit le marquis de sa +voix assurée et vibrante. J'avais tort. On ne doit s'irriter que contre +ceux qui en valent la peine. Seulement, ne continuez pas ainsi; vous +devez savoir que ce serait inutile. Vous avez l'ordre de me faire +fusiller? Exécutez l'ordre. + +--Monsieur le marquis, vous me désolez! + +--Assez de pasquinades! + +--Pasquinades!... hum! hum!... + +--J'attends; et maintenant je ne prononcerai plus un mot. + +M. Jumelle était réellement fort embarrassé. Il se heurtait à une +volonté supérieure à son adresse. Le renard était vaincu par le lion. +Par bonheur pour lui, un bruit de pas retentit dans le salon où M. de +Kardigân avait été primitivement introduit. Heureux Jumelle! cela lui +permit de changer aussitôt ses batteries. Il se leva et courut à la +porte du salon: + +--Vide! murmura-t-il; tout est sauvé. + +Aussitôt il se précipita sur Jean, et lui serrant avec force les deux +mains: + +--Pardonnez-moi, monsieur le marquis, le rôle infâme que j'ai dû jouer +auprès de vous! Ah! si vous saviez ce que j'ai souffert!... Mais je suis +des vôtres; au fond de l'âme, j'ai la même croyance que vous... Vous +comprenez, maintenant; j'étais surveillé! Heureusement, mon espion vient +de quitter la place... je suis libre, et vous allez l'être aussi. + +Jean-Nu-Pieds haussa légèrement les épaules. + +--Je ne vous crois pas, dit-il. + +--Vous ne me croyez pas? + +--Non. + +--Oh! + +Ce que M. Jumelle mit de désespoir, de _navrement_, dirions-nous, si ce +mot était français, dans cette exclamation: «Oh!» est impossible à +rendre. Ce: «Oh!» fut un poëme à rendre jaloux, s'ils l'avaient entendu, +Kean, Lekain ou Got. + +--Monsieur, dit nettement le marquis, pour un policier, vous avez été +deux fois bête: la première, quand vous avez cru me faire peur; la +seconde, quand vous croyez me tromper. Je ne vous crains pas et je ne +vous crois pas. + +Tout autre que M. Jumelle se serait déclaré vaincu; mais le sous-chef de +la police politique ne reculait jamais: + +--Je suis bien malheureux! murmura-t-il. + +Puis avec force: + +--Vous croyez que c'est vous seul que vous perdez?... Hélas! vous perdez +aussi une autre personne... + +--Une autre... + +--Qui mourra sans vous, qui m'avait envoyé à vous... Mademoiselle +Fernande Grégoire! + +--Fernande! + +Jean-Nu-Pieds faillit tomber à la renverse. Pourquoi cet homme lui +parlait-il de Fernande; de Fernande, dont sa pensée n'avait jamais pu se +détacher, dont il avait pleuré si douloureusement l'étrange disparition? + +M. Jumelle comprit que le coup avait porté. Il augmenta encore sa mine +doucereuse. Pourquoi la comédie ne réussirait-elle pas jusqu'au bout? +D'ailleurs, il avait une arme défensive à sa disposition pour parer +toutes les ripostes que pourrait lui porter la méfiance du jeune homme. + +Il se leva, et courut de nouveau à la porte pour jeter un second regard +dans le salon, comme s'il craignait en effet d'être espionné. Puis, il +revint, en se frottant les mains, vers son fauteuil, où il s'assit, +après l'avoir avancé un peu vers M. de Kardigân. + +--Je viens de sa part, dit-il. + +--De sa part? + +--Oui. + +--Monsieur... + +--Vous ne me croyez pas?... + +Jean hésita. Enfin il répondit: + +--Non, je ne vous crois pas! + +M. Jumelle tira son mouchoir et essuya une larme absente. Puis, d'une +voix pleine de pleurs, ce prodigieux comédien reprit avec un sanglot +étouffé: + +--Ah! je suis bien malheureux! + +--Faites vite, monsieur, répliqua le marquis, qui jusqu'à présent ne +semblait pas très-disposé à se laisser engluer par le doucereux agent de +police. + +--Oui! oui! n'importe! tout cela est dur; je suis bien malheureux! + +Jean-Nu-Pieds détourna la tête. + +M. Jumelle comprit que, pour avoir raison de son adversaire, il lui +faudrait frapper un grand coup. Il prit dans son bureau une forte +enveloppe, scellée de trois cachets rouges, et la tint à la main, en +murmurant avec un accent impossible à traduire: Pauvre enfant! + +--Monsieur... + +--Ah! monsieur le marquis, j'avais une fille de son âge... aussi belle, +aussi noble qu'elle... Elle était de ces anges qui n'appartiennent pas à +la terre, et doivent bientôt retourner au ciel, leur véritable patrie... +Dieu l'a rappelée à lui... Ma pauvre Lodoïska!... Elle s'appelait +Lodoïska. + +M. Jumelle essuya une seconde fois les larmes abondantes qu'il aurait pu +verser, si, en effet, il avait eu une fille, si cette fille s'était +appelée Lodoïska, et si, ayant eu une fille appelée Lodoïska, la +poétique enfant affublée de ce nom «était retournée au ciel, sa +véritable patrie...» + +En vérité, Jean-Nu-Pieds ne comprenait plus rien à la scène qui se +jouait devant lui et pour lui. Il avait un fonds de méfiance bien +enracinée contre M. Jumelle, sans quoi il aurait certes pu se laisser +tromper par les témoignages de sensiblerie et d'émotion, dont faisait +preuve si remarquablement le sous-chef de la police politique. + +Au reste, son esprit ne s'occupait que d'une chose. Que contenait cette +mystérieuse enveloppe que M. Jumelle lui avait montrée comme si elle +devait faire tomber toutes barrières entre le Vendéen et lui? + +--Faites vite! répéta-t-il. + +--Soyez tranquille, monsieur le marquis... je suis bien à plaindre... +N'est-ce pas votre opinion? + +--Oui. + +--Mais bien à plaindre? + +--Certes. + +--Mais extrêmement à plaindre? + +--Oh! finissons-en, monsieur. Qu'avez-vous à me dire? Parlez, j'attends. + +--Ah! vous avez pitié pour un père infortuné qui vous montre son +désespoir... Infortunée Lodoïska! malheureuse Fernande! Cette enveloppe, +monsieur, vous est envoyée par mademoiselle Grégoire... + +--Par?... + +--Oui, monsieur le marquis! vous regretterez bien de m'avoir soupçonné! +Vous me tendrez vous-même la main quand... + +--Donnez, monsieur! + +--Dans un instant. Il faut que je vous mette au courant de tout ce qui +s'est passé. La pauvre enfant a été enlevée par son père. + +--Je m'en doutais, murmura Jean. + +--Vous peindre son désespoir, ce serait inutile, ce serait impossible! +Séparée de vous, il ne lui restait plus qu'à mourir. Heureusement... +j'étais là! + +Il y a des intonations que l'écrivain ne peut rendre. Ces deux mots: +«_J'étais là_,» prononcés par M. Jumelle, furent dits d'une façon plus +que remarquable. Si on les avait entendus, sans doute que son engagement +à la Comédie-Française eût été signé séance tenante. + +Et la pose! Le sous-chef de la police politique s'était à demi rejeté en +arrière; son corps était grandi de trente centimètres au moins; il +dépassait le plafond. Sa main droite tenait l'enveloppe, avec l'attitude +de mademoiselle Rachel tenant l'urne d'Émilie, pendant que sa main +gauche se grattait avec satisfaction le bout du nez. + +--Il y a là dedans le journal de sa vie, continua-t-il, depuis l'instant +où elle a été brutalement éloignée de vous. Comme elle a souffert! Son +père,--un monstre, monsieur le marquis,--l'a torturée de toutes les +façons possibles! Pauvre ange! elle offrait à la persécution un front +d'airain. Jamais je n'ai vu de résignation pareille... Puis, je vous le +répète... heureusement, j'étais là! + +--Donnez! donnez donc! + +--Oui, mais vous me promettez... + +--Je ne vous promets rien. + +--Ah!... + +M. Jumelle abandonna son nez pour sa nuque, qu'il gratta avec une égale +vivacité. Mais, sans doute, il était confiant dans l'excellence de son +arme, car il tendit l'enveloppe au jeune homme, qui brisa avec une +anxiété fiévreuse les trois cachets de cire rouge qui la fermaient. + +L'enveloppe contenait, ainsi que l'avait dit le sous-chef de la police +politique, le journal de la vie de Fernande, écrit par elle, plus une +lettre. Voici quelle était cette lettre: + +«Quand lirez-vous ces lignes, Jean? Quand Dieu permettra-t-il que vous +puissiez venir à mon secours? Mais, depuis huit jours, je commence à +espérer. Un ami est venu à moi dans ma détresse. Il avait une fille de +mon âge, et s'est attendri à ce souvenir. Jean, croyez M. Jumelle, qui +vous remettra cette lettre... et pensez à moi qui souffre et qui pleure, +et qui mourrai sans vous! + +FERNANDE.» + +Le premier mouvement de Jean-Nu-Pieds en lisant ces lignes fut de tendre +la main à M. Jumelle, et de s'excuser auprès de lui des doutes qu'il +n'avait cessé de ressentir pendant tout le cours de leur entretien. +Heureusement, en levant les yeux, il vit le visage de l'agent de police +se refléter dans la glace. + +Pour lire la lettre de Fernande, le marquis de Kardigân s'était +détourné. M. Jumelle croyait donc ne pas être observé. Les gens les plus +habiles sont toujours pris par leur propre habileté. Il n'y a que la +franchise qui ne soit jamais vaincue, qui triomphe toujours. + +Jean-Nu-Pieds vit le visage de l'agent supérieur de la rue de Jérusalem, +et il y lut une telle ruse inquiète, une telle fausseté, qu'il comprit +aussitôt que dans tout cela se cachait un mystère. M. Jumelle avait +évidemment abusé de la bonne foi de la jeune fille, et elle l'avait cru. +Mais dans quel but? Il l'ignorait. Certes, la lettre était bien de +Fernande; il ne lui était point permis d'en douter. Mais pourquoi lui +remettait-il ce paquet que M. Grégoire l'avait chargé sans doute +d'intercepter? Voilà ce qu'il ignorait et ce qu'il ignorerait jusqu'à ce +qu'un indice quelconque fût venu lui révéler la vérité. Il n'y avait pas +à hésiter. Montrer à M. Jumelle qu'il n'était pas sa dupe, c'était +maladroit; tandis que lui laisser croire qu'il tombait dans le piége, +lui donnait sur lui un incontestable avantage. C'est ce qu'il fit, +malgré que son esprit répugnât à tout ce qui était mensonge. Il se +retourna, et tendant la main à M. Jumelle, en dépit du dégoût qu'il +ressentait: + +--Je vous crois, monsieur, dit-il. Je regrette d'avoir pu douter de +vous. Mais cette lettre me prouve surabondamment que je m'étais trompé. +Que dois-je faire? + +M. Jumelle était bien fort, car il éteignit le regard de triomphe qu'il +allait jeter sur le Vendéen. + +--Béni soit Dieu! dit-il. + +--Que dois-je faire? répéta le marquis. + +--Me croire! + +--Je vous crois. + +--Alors... attendez!... + +M. Jumelle rapprocha encore son fauteuil de Jean-Nu-Pieds, et se +penchant vers lui: + +--Fuyez! + +Malgré son énergie, M. de Kardigân frémit. Quelle trahison cachait donc +cette proposition? Quelle infamie allait-il tramer, cet homme, cet +espion? + +--Fuir! + +--Vous le pouvez. + +Jean-Nu-Pieds serra la main de M. Jumelle. + +--Comment cela? + +--Je suis votre seul gardien. On ne sait pas, à la préfecture de police, +que je suis des vôtres, bien que M. Gisquet commence à le soupçonner. + +--Il n'y a donc pas de soldats dans cette maison? + +--Non. + +--Où est M. de Révilly?... + +--En prison. Mais je le ferai également s'évader cette nuit. + +L'anxiété de Jean-Nu-Pieds augmentait; il sentait que tout cela +annonçait un danger pour ses amis, et il ne voyait pas encore comment il +pourrait rompre les mailles du filet dans lesquelles ou voulait les +enserrer. + +--Bien, je fuirai, dit-il. + +--Dans une demi-heure, mon valet de chambre va venir ici; je lui +donnerai l'ordre d'aller chercher la garde. Pendant qu'il ira, je vous +donnerai des cordes, et vous me lierez solidement les pieds et les +mains; vous me bâillonnerez, et vous sortirez par le jardin. Une porte +est creusée dans le mur, c'est par là qu'entrent les fournisseurs de la +maison, je vous l'indiquerai et vous serez libre. De cette façon on ne +pourra me soupçonner. + +--Je vous remercie. + +--Ne me remerciez pas! C'est à moi de vous être reconnaissant, au +contraire. J'ennoblis mon infâme métier... infâme, puisque je dois +poursuivre ceux que j'aime! Je vous enverrai mon domestique, dès qu'il +sera venu, à un endroit que nous conviendrons. Vous pouvez avoir toute +confiance en lui. C'est un vieux serviteur, un de ces fidèles et +antiques domestiques comme notre époque de décadence n'en fournit plus. + +À peine M. Jumelle finissait-il de parler, que son valet de chambre +arriva. Celui qui était «un vieux serviteur, un de ces fidèles et +antiques domestiques comme n'en fournissait plus cette époque de +décadence,» n'était autre que la Licorne, l'horrible la Licorne... + +Pour la circonstance, le mouchard a mis du linge blanc, une redingote +dont les pans tombent jusqu'à terre, et de la poudre dans ses cheveux +crépus... + + + + + XIX + + LE JOURNAL DE FERNANDE + + +Jean-Nu-Pieds suivit le «loyal, le vieux serviteur,» ce seul Caleb +survivant de tous les Calebs du temps passé! Ainsi que le lui avait dit +M. Jumelle, une petite porte s'ouvrait dans le mur du jardin et +conduisait à la campagne. + +Notre héros marchait, préoccupé de savoir quelle trahison pouvait bien +cacher ce subit intérêt de l'agent de police, et de ce que contenait le +journal de Fernande. + +La Licorne était aussi parfait dans son rôle que M. Jumelle dans le +sien. Nous serions injuste en ne le reconnaissant pas. Il guida le +marquis à travers le jardin, et là, d'une voix solennelle, il dit: + +--Monsieur est libre. + +Puis il ajouta, voyant que M. de Kardigân ne lui répondait rien: + +--Où monsieur va-t-il se rendre, pour que mon maître lui donne de ses +nouvelles, s'il est besoin? + +--Ici, demain, à neuf heures du matin. + +Jean-Nu-Pieds s'éloigna lentement. + +À peine eut-il fait quelques pas, que la Licorne retira son habit +respectable, frippa sa belle chemise à jabot, et fit voler la poudre qui +donnait à sa chevelure affreuse une apparence si belle. Caleb était +redevenu mouchard. Il suivit à distance Jean-Nu-Pieds, car la première +partie du plan de M. Jumelle n'avait pas un autre but: faire espionner +le chef vendéen, et découvrir ainsi la retraite des chouans dans la +ville. Si le marquis de Kardigân trompait son attente et voulait +profiter de sa mise en liberté pour s'enfuir dans la campagne, il serait +toujours temps, grâce aux espions lancés sur ses traces, de s'en emparer +de nouveau et de l'arrêter avant qu'il pût sortir de la ville. + +Mais Jean-Nu-Pieds n'avait garde de se rendre à l'auberge du +_Cygne-du-Roi_; il gagna tout simplement le meilleur hôtel de la ville, +celui qui était le plus en vue, demanda une chambre et s'enferma chez +lui. + +Deux agents le surveillaient au dehors; mais peu importait au Vendéen; +il était bien décidé à leurrer jusqu'au bout l'honorable M. Jumelle. + +--C'est donc elle qui m'a écrit ceci, murmura le jeune homme quand il se +trouva seul, ayant en face de lui cette enveloppe que lui avait remise +M. Jumelle. + +Il déplia ces papiers nombreux et lut: + +«Jeudi. + +--Où suis-je? je n'en sais rien. On m'a mise dans une chaise de poste, +et on m'entraîne. O mon bien-aimé! si vous saviez tout! Un miracle seul +peut me rendre à vous. Le désespoir est en moi. Ma seule consolation est +de me dire que j'ai fait mon devoir. + +Nous avons voyagé toute la journée, toute la nuit et encore toute la +journée. Ce soir jeudi, nous sommes dans une petite ville que je ne +connais pas. Mon père ne me quitte pas du regard. Il me sera impossible +de profiter d'un instant de liberté pour vous faire parvenir ces lignes. +Je les écris à tout hasard, ignorant si vous les lirez jamais. Avec nous +voyage un royaliste, que je ne connais pas. Cet homme me fait peur. +C'est lui qui est la cause première de nos malheurs. Mon père tremble +aussi devant lui. Quel mystère existe-t-il donc entre eux?» + +Samedi. + +Encore une nuit et deux jours de voyage. Où suis-je? Ce matin, à l'un +des relais, mon père m'a dit: + +«--Lundi, nous serons arrivés au terme de notre voyage.» + +Je n'ai pas répondu; mais j'ai frémi, car je préférerais un voyage +éternel à ce qui m'attend quand nous serons au but. Ne m'en veuillez +point si je ne vous en dis pas davantage. J'ai fait le serment de me +taire. Plût à Dieu que je n'eusse fait que celui-là! + +Mardi. + +Nous sommes arrivés cette nuit. Dans quel pays de la France? Je l'ignore +toujours, de même que j'ignore par quels endroits nous avons passé. Je +me souviens que nous avons franchi une grande ville avant de parvenir à +la maison que nous habitons. Notre voyage a duré six jours et cinq +nuits. Nous avons dû faire beaucoup de chemin, car les relais étaient +nombreux et bien fournis. L'homme dont je vous ai parlé et dont je ne +sais pas le nom, a dit souvent: «Hâtons-nous, la route est longue.» + +O mon seul aimé, Dieu sait ce que je souffre en étant ainsi séparée de +vous, de vous à qui j'ai voué mon cœur, mon âme, ma vie! La Providence +est cruelle, mais il faut s'incliner devant ses arrêts sans les +discuter, quelque impénétrables qu'ils soient. Comme vous serez +malheureux quand vous saurez tout! + +La maison où je suis est triste et sombre. Si elle n'était pas égayée +par un soleil d'été, elle serait lugubre. Devant mes fenêtres coule une +petite rivière; mais je ne peux les ouvrir qu'en présence de mon père. +On m'a donné une femme pour me servir. Elle ne parle pas français, et je +ne comprends point le langage dont elle se sert. Il me semble que je +fais un rêve affreux dont je vais m'éveiller, car, bien que je sache mon +malheur irrémédiable, je désespérerais trop si je n'espérais pas. + +Vendredi. + +Ami, je vous écris toute tremblante encore; je suis brisée. Je viens +d'avoir avec mon père et l'homme dont je vous ai parlé une scène +effroyable. Oh! pourquoi Dieu permet-il de pareilles choses! Et je ne +puis rien vous dire. J'ai fait serment de me taire. Si je parlais, vous +comprendriez tout... + +Jean! par pitié! renoncez à moi, oubliez-moi, que je n'existe plus pour +vous... Oubliez le passé, chassez de votre cœur les espérances d'avenir +que nous avions formées. Je suis bien malheureuse! Celui qui m'aurait +dit jadis que je n'étais pas à bout de mes souffrances et que je +pourrais souffrir davantage, je ne l'aurais pas cru. Quand tout nous +séparait, j'étais moins infortunée et moins désolée qu'à présent. + +Mon bien-aimé, sous quelle étoile maudite suis-je née! J'ai la mort dans +l'âme. Quand je ferme les yeux, je revois votre image, et mon désespoir +redouble. Je fais au ciel une ardente prière... que je sois seule à +souffrir, et que ma destinée ne soit pas de bouleverser éternellement la +vôtre! + +Lundi. + +Encore deux jours! Comme le temps passe vite! Il me semble que chaque +heure écoulée me rapproche de l'instant fatal. Pourquoi le suicide nous +est-il défendu comme un crime? Dans la tombe, je souffrirais moins. + +Ami, ce matin, j'ai regardé pendant de longues heures la petite rivière +qui coule sous mes fenêtres. Une fleur s'est détachée de la rive et a +d'abord suivi le courant. Un moment, elle a voulu se retenir, mais le +courant la reprenait toujours. Arrivée au milieu de larges feuilles de +nénuphars, j'ai cru qu'elle pourrait résister à l'onde rapide qui la +conduisait au loin. Pauvre petite fleur! elle a tourné sur elle-même et +a repris le fil de l'eau jusqu'à ce que je l'aie perdue de vue. + +Je me suis dit que c'était l'image de ma vie. + +J'ai pensé à ma destinée qui était ainsi, et que rien ne pouvait +arracher à l'abîme qui l'attendait... Pauvre petite fleur! + +Mardi. + +Encore un jour!... Jean! ne m'oubliez jamais, quoi qu'il arrive... Je +vous demandais l'autre jour de chasser mon souvenir de votre cœur; +aujourd'hui je vous supplie de l'y garder. Jean! qui m'aurait dit que +tout cela arriverait quand la princesse, à qui j'ai voué mon éternelle +reconnaissance, nous a mis la main dans la main?... Pourquoi ne suis-je +pas morte, quand je vous ai cru enseveli sous les décombres de la +Pénissière? Quand ces lignes vous parviendront-elles? Je ne sais; je les +écris au hasard, attendant une heure propice, un moment, une +espérance... Une espérance! comme si c'était un mot dans lequel je pusse +croire! + +Jeudi. + +Je vous ai dit que la personne à qui obéit mon père était royaliste. Si +je n'avais pas eu de terribles preuves de sa foi politique, je ne +croirais jamais que ce monstre puisse croire à ce que vous croyez. C'est +un homme de cinquante ans, à l'air dur, aux yeux froids. Je n'aurais +jamais pensé que mon père pût courber le front ainsi. Je devine un +mystère de honte... + +Pourquoi faut-il que je sois obligée de me taire! Pourquoi ai-je juré de +garder le silence!... Ce silence me tue! Ami, je vous en supplie encore, +ne me maudissez pas, ne m'oubliez pas. Une seule chose.. + +Jeudi soir. + +J'ai été interrompue par un homme qui est entré dans ma chambre... Il +s'est avancé prudemment jusqu'à moi, en prêtant de minute en minute +l'oreille, comme s'il craignait d'être surpris... + +Oh! mon ami, Dieu le bénisse, car je lui dois la première joie que j'aie +eue depuis que je vous ai quitté... + +Il m'a pris la main et m'a dit que mon père était son ami, mais que je +lui avais fait pitié et qu'il voulait me secourir. J'étais devenue +méfiante, et peut-être allais-je l'éloigner, quand je l'ai regardé. Il a +l'air bon et doux. Pauvre homme!... Il a perdu une fille de mon âge, et +c'est ce qui l'a touché. + +--Vous aimez M. de Kardigân? m'a-t-il dit. + +--Monsieur... + +--Je suis votre ami. + +--Mon ami? + +--Et je vous le prouverai. Vous êtes ici au château de Quiévrain, dans +la Côte-d'Or. La ville où vous avez passé, c'est Dijon. Le village que +vous apercevez là-bas, dans ce creux, c'est le village de Léry. Écrivez +à M. de Kardigân où vous êtes, je me charge de faire parvenir la lettre. + +--Oh! soyez béni! + +Alors il a serré mes deux mains dans les siennes avec affection. + +--Vous me rappelez ma pauvre fille; elle aurait votre âge. Elle était +douce et bonne comme vous. Quand je vous ai vue si malheureuse, je me +suis juré de vous protéger en souvenir de ma chère Lodoïska. Plût au +ciel que, si elle eût vécu, elle eût trouvé quelqu'un pour la sauver, +comme je veux vous sauver... + +Si j'avais pu avoir encore de la défiance, elle aurait disparu, car de +grosses larmes brillaient dans ses yeux... + +C'est une protection de Dieu qui a permis que quelqu'un pût encore +s'intéresser à moi. Il vous remettra ces lignes... O mon ami, celui qui +m'aurait dit cela, il y a huit jours, m'eût rempli le cœur de joie; +aujourd'hui, j'ai peur. Je me dis que ce sera pour vous une douleur si +grande! + +Mon protecteur s'appelle M. Jumelle. Il m'a tout raconté. Pour arriver +ici, il faut partir de Paris par la route royale de Dijon. Arrivé à un +petit village nommé Verrey, et qui est un peu après Montbard, il faut +prendre la route de Saint-Seine-l'Abbaye. De Saint-Seine-l'Abbaye à +Siry, il y a quatre lieues, en passant par le village de Lamargelle. À +Léry, il y a deux châteaux; celui où l'on m'a renfermée est enfoncé au +milieu des arbres. Je vous dis tout cela, et pourtant, mon ami, je vous +le dis sans espérance; mais ce nous est une âpre joie de penser que ceux +que nous aimons pourront nous suivre par le cœur. + +L'homme devant qui tremble mon père est en effet un royaliste. Il se +nomme M. d'Héricourt. Cela m'étonne, car c'est un misérable... + +Vendredi. + +Hier au soir, j'ai interrompu ma lettre. Maintenant que je sais que vous +la lirez, les idées m'arrivent en foule. Autrefois je pleurais trop: mon +amour seul parlait. Ami, ne m'en veuillez pas du mystère que je suis +obligée de vous cacher. Je suis sous le coup d'une iniquité telle, qu'il +me paraît impossible que Dieu la laisse s'accomplir. + +J'ai essayé de m'enfuir, mais je n'ai pas pu; mon père m'a même refusé +la présence du curé de Léry. Je comptais sur sa parole pour donner un +cours meilleur à mes pensées. + +Car je suis prise de colères et de révoltes. La destinée me frappe si +cruellement et à coups si redoublés, que je me sens en rébellion contre +elle.» + + * * * * * + +Le journal de Fernande s'arrêtait là. Jean-Nu-Pieds resta en proie à +mille sentiments divers quand il eut fini la lecture de ces lignes +déchirantes. Il y avait dans ce que lui disait sa fiancée un mystère, +selon le mot dont elle se servait, qui faisait naître son épouvante. +Quoi! elle le suppliait de l'oublier, de ne plus penser à elle! puis, un +peu après, elle se repentait de sa demande, et, pour la seconde fois, +elle le conjurait de l'aimer toujours et de conserver son souvenir +éternellement vivant! + +--Lui aurait-on fait jurer de ne pas m'épouser? pensa-t-il. Mais elle me +le dirait. Ce ne peut être cela. Qu'est-ce donc alors?... Ma tête se +brise... + +Jean-Nu-Pieds avait quitté le _Cygne du Roi_ à cinq heures et demie. Il +avait été arrêté à six heures. Sa conversation avec M. Jumelle avait +duré deux heures. Il devait donc, en ce moment, être onze heures ou +minuit. + +--Ce Jumelle a joué un rôle, continua M. de Kardigân. Évidemment, il a +abusé de la confiance de cette pauvre enfant. Il m'a rendu à la liberté, +espérant que je trahirais les nôtres; mais j'aimerais mieux mourir... +Ah! si mon brave Aubin était là!... + +Il regarda le papier sur lequel avait écrit Fernande, et le baisa: + +--Voilà tout ce qui me reste d'elle. Amour, tendresse, dévouement, tout +ce qui faisait battre mon cœur est là-dedans. Où est-elle? ne lui a-t-il +pas menti? + +Jean-Nu-Pieds ouvrit la porte de sa chambre, et se trouva dans le +corridor de l'hôtel où il était descendu. Il arriva bientôt dans la rue. +Son œil perçant distingua à droite et à gauche un homme en embuscade. +Que lui importait? Il voulait marcher, non pour aller quelque part, mais +pour respirer à pleins poumons l'air plus vif de la nuit. Il avançait +droit devant lui. + +Les passants étaient rares. Dans une ville de province, minuit c'est +quatre heures du matin à Paris. Les deux agents qui le guettaient le +suivirent à distance. Jean-Nu-Pieds feignit toujours de ne pas les voir. +Une idée venait de germer dans son cerveau, idée qui prenait corps à +mesure que se condensait sa pensée. + +S'il pouvait échapper à ces agents! + +C'était difficile, et cela pouvait être dangereux. Il ne fallait pas +qu'il fît consciencieusement cette trahison involontaire dont voulait le +rendre coupable le sous-chef de la police politique. + +Jean marchait lentement. À mesure qu'il faisait du chemin, il voyait les +deux agents qui se rapprochaient de lui. Enfin, il arriva sur le bord de +la Loire. Il retourna vivement la tête en arrière et regarda. Cinq +mètres le séparaient à peine de ses suivants. Alors il enjamba le +parapet du pont et se jeta à l'eau. Deux exclamations de colère +retentirent. + +Elles furent suivies d'une double chute. Mais M. de Kardigân avait +calculé son action. Évidemment les agents de police croiraient qu'il +s'était laissé aller à un courant et feraient de même. + +Au contraire, Jean-Nu-Pieds remonta le courant en quelques brassées, et +se tint caché contre une arche, pendant que les doux mouchards +descendaient la Loire vers Saint-Nazaire. + +Alors il regagna le rivage et prit sa course. Si ceux qui étaient +attardés dans les rues virent cet homme, nu-tête, dégouttant d'eau, +courant de toute la vitesse de ses jambes à travers les rues et les +ruelles, ils ne durent pas comprendre quelle folie l'agitait. M. de +Kardigân voulait faire perdre sa piste aux limiers de la police. Enfin, +au bout de trois quarts d'heure, il se trouva éloigné du _Cygne du Roi_ +d'une lieue environ. Il se tapit dans une porte et attendit. Personne ne +parut. Il attendit encore. Une horloge lointaine sonna deux heures du +matin. Il se remit à marcher lentement et prudemment cette fois, en +faisant toutes sortes de détours. Ce ne fut qu'à trois heures et demie +du matin qu'il arriva devant le _Cygne du Roi_. Il se hâta de faire le +signal convenu. Maître Poulardet, l'aubergiste, faillit tomber à la +renverse en l'apercevant. + +--Vous! monsieur le marquis? + +--Où sont-ils? + +--Partis! + +--Dieu soit loué! + +--Mais ils vous ont donc relâché?... + +Jean-Nu-Pieds n'avait ni le temps ni le désir de faire, avec l'honorable +Poulardet, une conversation suivie. Il se hâta de monter dans une +chambre où l'aubergiste lui apporta des vêtements de rechange. + +--Qu'allez-vous faire, monsieur? lui demanda le brave homme. + +--Écoute, mon ami, répliqua Jean-Nu-Pieds, qu'a dit M. de Charette en +partant? + +--Rien. + +--Le coup?... + +--Manqué. + +--Alors, voilà ce que tu vas faire. Il me faut de l'argent d'abord. +As-tu deux mille francs chez toi? + +--J'en ai cinq mille, c'est toute ma fortune. + +--Je les prends, avec un de tes chevaux. Va demain à l'état-major de la +place et fais viser un passe-port pour Angers, tu me l'apporteras. + +--Le signalement? + +--Va toujours. Tu es connu dans la ville, peut-être n'écrira-t-on pas le +signalement sur le passe-port, d'autant plus que ce n'est que pour aller +à Angers. Je partirai demain soir. + +M. de Kardigân était brisé de fatigue; il s'endormit profondément cette +nuit-là. Au matin, quand il s'éveilla, le maître du _Cygne du Roi_ était +assis au pied de son lit. + +--Vous avez deviné juste, monsieur, on n'a pas écrit le signalement. + +En effet, pour les petits parcours, les autorités civiles et militaires +ont l'habitude de négliger cette formalité. Jean-Nu-Pieds prit un rasoir +et fit tomber sa moustache sous l'acier; ensuite Poulardet lui coupa les +cheveux ras. + +--J'ai changé d'idée, dit-il; au lieu de partir la nuit, je partirai en +plein jour. Fais seller un cheval; je le laisserai à Angers chez une +personne que tu m'indiqueras. + +Le marquis de Kardigân ressemblait, avec son chapeau mou, son vêtement +de laine et ses guêtres montant aux genoux, à un métayer de la campagne. +Il partit, à cheval, sans se presser, et prit la route d'Angers. Il +comptait y coucher et prendre le lendemain la diligence de Paris. + +À la place d'Angers, on ne fit aucune difficulté de lui donner un +passe-port pour Paris, en échange de celui qu'il donna. Le +Maine-et-Loire était calme depuis longtemps. Dans ce département, M. le +baron de Cambourg et M. de la Paumellière étaient les seuls qui tinssent +encore la campagne. Et il était probable que, ainsi que M. de Charette, +ils ne tarderaient pas à poser les armes. + +M. de Kardigân partit le lendemain pour Paris par la diligence. La route +fut longue; mois il préférait voyager lentement et voyager sûrement. + +Il entra à Paris le 26 juillet. La ville était sourdement agitée. +Pendant ce long règne de Louis-Philippe, que les parlementaires +dépeignent comme si calme et si tranquille, il n'y eut pas une heure où +l'honnête homme pût être assuré de son lendemain. Ce fut l'émeute en +permanence et la révolte organisée. C'est que tout gouvernement dont +l'origine est flétrie est un gouvernement impossible. Pendant dix-huit +ans, on dut craindre tous les jours ce qui est arrivé aux journées de +Février. Ce qui commence par la barricade finit par la barricade. C'est +fatal. + +En toute autre circonstance, Jean-Nu-Pieds aurait tenu compte de ce +trouble des esprits; mais il ne pouvait que penser à une chose: +retrouver Fernande. + + + + + XX + + LE CHÂTEAU DE LÉRY + + +À Paris, on peut tout acheter avec de l'argent. C'est la ville où rien +ne manque, la patrie du veau d'or. Le marquis de Kardigân, en prenant la +diligence à Angers, savait que rien ne lui serait plus facile que de +trouver une chaise de poste et des relais bien préparés. Avec les cinq +mille francs de Poulardet, il pourrait aller au bout du monde. Ce fut +par une chaude matinée de la fin de juillet qu'il partit. + +Sa voiture traversait, au galop de quatre vigoureux chevaux, la barrière +de Charenton, et s'engageait sur cette longue et triste avenue, qui +maintenant s'appelle la route de Lyon. + +Jean-Nu-Pieds n'était pas disposé à se laisser aller au charme puissant +de la nature: le vent léger et tiède qui jouait à travers les arbres à +demi couchés, au loin le murmure sourd de la grande ville à son réveil; +plus près, le cours capricieux de la Marne. Pour un Breton, le paysage +ne manquait pas de poésie. Le Parisien n'est-il pas aussitôt ému par +l'aspect des dolmens druidiques et des landes montueuses? + +Nous ne suivrons pas notre héros dans tous les détails de son voyage. Le +lendemain matin de son départ, vers quatre heures, il courait sur la +route de Verrey à Saint-Seine. Montbard était dépassé. Montbard et +Verrey sont aujourd'hui deux stations de la ligne Lyon-Méditerranée. Le +chemin de fer a civilisé un peu les environs du pays de Buffon, et les +routes nationales, voire même celles du département, sont largement +carrossables. Mais en 1832, il n'en était pas de même; la chaise de +poste devait quitter souvent le galop pour le pas long et allongé des +charrettes de campagne. + +La route ne faisait que monter et descendre. Vers midi, Jean-Nu-Pieds +arrivait à Saint-Seine-l'Abbaye, le dernier relais. + +Cinq kilomètres le séparaient encore de ce château de Quiévrain, près du +village de Léry, où était enfermée Fernande. Il fit hâter le départ, et +la chaise de poste fila comme le vent sur une route ombragée d'arbres. +Cette partie de la Côte-d'Or est peut-être la plus belle de France. + +Qu'on nous pardonne si l'émotion nous gagne en en parlant. C'est à Léry +même que nous avons été élevé. On nous a montré les ruines de ce château +de Quiévrain, et la voix naïve du paysan nous a raconté plus d'une fois +la légende de la prisonnière. Nous n'avons qu'à fermer les yeux pour +revoir dans ses moindres détails ce paysage adorable où se sont écoulés +les meilleurs et les plus calmes de nos jours d'autrefois. + +Que de chers souvenirs! que d'heures aimées le cœur évoque! + +Nous avons dit qu'après Sainte-Seine, la route débouche sur le village +de Lamargelle. Le marquis de Kardigân devait y passer sans y jeter les +yeux. L'art exquis d'un ancien gentilhomme, M. d'A..., n'avait pas +encore doté ce pays alors perdu, d'un des plus fastueux châteaux qui +existent en France. + +En quittant Lamargelle, la route monte par un chemin rocailleux bordé de +broussailles où se jouent l'épine-vinette et la mûre bleue. Après une +montée de cinq minutes, on arrive sur un plateau; à gauche, en allant +vers Léry, surgit un petit bouquet de bois où croit éternellement une +mauve verte et jaune, faite comme de la dentelle. Faisons encore cent +mètres. A droite, derrière un champ de sarrazin, apparaît un second +bois, Charmois. Les arbres sont de moyenne grandeur, et ont poussé à +même sur un sol rocailleux et sec. Marchons toujours. A une petite +distance, une croix de pierre dresse son front noirci par le temps. La +route subit alors une forte déclinaison et s'enfonce entre une plaine +montueuse à gauche, et une espèce d'abîme à droite. Au bas de cet abîme +coule la petite rivière, l'Ignon, sœur de ce Lignon que le baron d'Urfé +a immortalisé dans l'_Astrée_. + +C'est là que l'œil découvre un merveilleux paysage. Que Corot ou +Théodore Rousseau puissent le contempler un seul instant et ils auront +tôt fait de le transporter d'un coup de pinceau sur leur palette +magique. À partir de la rivière se lèvent deux collines qui s'étagent +au-dessus d'un chemin creux. Au front de ces collines courent deux +forêts, l'une verte, l'autre bleue, tant la condensation des couleurs +produit, suivant la distance, un effet varié. + +La seconde de ces forêts qui portait et porte encore le nom de Chameaux, +expliqué par les bosses que la nature lui a données, laisse apercevoir +au voyageur une ferme, close d'arbres, et qui paraît à l'œil, à +distance, comme une oasis dans un désert de feuillage. + +Cette ferme a été bâtie sur les ruines et avec les pierres mêmes du +château de Quiévrain. + +Jean-Nu-Pieds s'arrêta à contempler le château qu'il voyait de loin et +s'abîma dans ses pensées. Ces quatre murs, à l'aspect de donjon féodal, +renfermaient donc ce qu'il avait le plus aimé. Il laissa la chaise de +poste au village de Léry. + +Le château de Léry, déjà construit alors, est occupé aujourd'hui par une +ancienne célébrité médicale, M. G..., qui est venu demander à la +campagne le repos qu'il a si bien gagné sur le champ de bataille de la +science et de l'humanité. En 1832, il était occupé par un vieux +gentilhomme, trop vieux pour chouanner encore comme il l'avait fait sous +la première République. + +Le hasard voulut que, en faisant dételer ses chevaux au village, le +marquis de Kardigân entendit prononcer le nom de ce gentilhomme. Il +s'appelait M. de Kersaudiou. Ce nom lui était familier. Son père l'avait +dit souvent comme celui d'un de ses anciens compagnons les plus braves +et les mieux aimés. + +Jean-Nu-Pieds vint sonner à la porte d'entrée, qu'ombrage un marronnier +gigantesque. + +--M. de Kersaudiou? dit-il au domestique qui se présenta. + +Le valet jeta un coup d'œil sur le marquis. Jean avait, nous le savons, +les cheveux ras; sans barbe ni moustaches, avec son costume de laine, il +semblait un jeune fermier de la Beauce ou de la Brie. Mais le cachet de +noblesse suprême empreint sur ses traits révélait au premier regard +l'homme de race. + +Le domestique pria Jean d'entrer et l'introduisit dans un long couloir, +sur lequel donnait le salon du château. + +M. de Kardigân envia ce calme et ce repos profond qui l'entouraient. Il +se dit que vivre en un pareil lieu avec Fernande, loin des agitations +fébriles, loin des douloureuses luttes du temps, ce serait le bonheur. +M. Kersaudiou parut. + +Il avait quatre-vingts ans, mais sa sève bretonne ne pouvait point se +tarir avec les années. Il portait haute et fière sa tête blanche, sur +laquelle le temps avait neigé. + +--Vous avez désiré me parler, monsieur? dit-il à Jean. + +--Excusez-moi, monsieur, répondit le jeune homme, si je me suis permis +de vous importuner, sans avoir l'honneur d'être connu de vous. Je suis +un proscrit. Mon nom seul suffirait à me perdre. Aussi, je vais me +nommer aussitôt à vous: je suis le marquis de Kardigân. + +Un rayon éclaira le visage du vieillard. + +--Le fils?... + +--Oui, monsieur; le fils de votre ancien compagnon d'armes. + +M. de Kersaudiou serra les deux mains de Jean-Nu-Pieds dans les siennes. + +--Marquis, je vous aimais et je vous aime. Toute la France royaliste a +senti son cœur battre au récit de votre épopée de la Pénissière. J'ai +été l'ami du père pendant soixante ans; j'étais l'ami du fils avant de +le connaître. Me faites-vous l'honneur de venir me demander un asile? +Serais-je assez heureux... + +--Merci, monsieur. Grâce à Dieu, si je suis proscrit, je ne suis pas +poursuivi. Croyez que, le cas échéant, j'accepterais avec joie votre +généreuse hospitalité. Je venais seulement vous demander... + +Jean-Nu-Pieds détourna la tête un instant pour cacher la rougeur qui +montait à son front. + +--Parlez, marquis. + +--Pour vous demander de me conduire au château de Quiévrain. + +--Rien n'est plus facile. + +--Je voudrais, cependant, ne m'y rendre que ce soir. + +--Je suis entièrement à vos ordres. + +--Merci, monsieur, je n'ai pas besoin de vous dire combien votre bon et +généreux accueil me touche. + +--Pas un mot de plus, marquis, vous êtes ici chez vous. Je vais vous +présenter à ma famille. Je vis ici, en été, avec quatre générations +autour de moi... Je suis très-vieux. Jean-Nu-Pieds s'inclina devant le +vieillard aussi bas que devant un roi. N'était-ce donc pas aussi une +royauté, cette majesté de la vieillesse? Quatre générations! M. de +Kersaudiou s'était marié en 1770. Il avait vu successivement Louis XV, +Louis XVI, la République, la Terreur, le Directoire, le Consulat, +l'Empire, la première Restauration, les Cent-Jours, Louis XVIII, Charles +X, et enfin l'usurpation criminelle du duc d'Orléans. Son fils avait +soixante ans, son petit-fils quarante et un ans, son arrière-petit-fils +vingt ans. Enfin, son arrière-petite-fille venait de se marier et était +accouchée d'un fils. Il était trisaïeul. + +Toute la famille attendait son chef. Quand M. de Kersaudiou entra dans +la salle à manger, où elle était réunie pour le repas du soir, tout le +monde se leva. Le vieillard tenait la main de Jean. + +--Mes enfants, dit-il, je vous présente un des meilleurs gentilshommes +de France, le fils d'un ancien ami, qui fut le mieux aimé de mes +compagnons d'armes. + +Le fils, le petit-fils et l'arrière-petit-fils du vieillard vinrent tour +à tour tendre la main au marquis. + +Celui-ci sentit les larmes monter de son cœur à ses yeux, en présence de +cette majesté de la vieillesse, jointe à cette grandeur de la famille. + +--Ne me demandez pas son nom, continua M. de Kersaudiou. Il s'appelle: +un ami. + + + + + XXI + + LA RECHERCHE + + +Tout ce que la délicatesse peut renfermer de procédés exquis fut +prodigué au marquis de Kardigân. Au bout de dix minutes, il se sentait +comme chez lui dans cette noble famille. Il ne fallait rien moins que +tant d'aimable cordialité pour consoler un peu son esprit de sa +constante, de sa douloureuse préoccupation. Après le repas, M. de +Kersaudiou vint dire à Jean que les deux chevaux étaient sellés. + +--Comment, monsieur, s'écria le jeune homme, vous allez prendre la peine +de m'accompagner vous-même? + +--C'est mon devoir, répliqua noblement M. de Kersaudiou. Je ne veux pas +quitter un seul instant celui qui me fait l'honneur d'être mon hôte. + +Le petit-fils du vieux gentilhomme voulut faire également partie de +l'excursion. On sella un troisième cheval, et la petite troupe partit au +grand trot. + +Nous avons décrit en quelques lignes le paysage qui forme un cadre si +poétique au bois de Chameaux. C'est la nature agreste et sublime en même +temps dans tout son charme le plus puissant. Les trois cavaliers prirent +le chemin creux qui longe la rivière de l'Ignon, en laissant derrière +lui le village de Léry. Ce chemin va en s'enfonçant, entre des champs en +collines à gauche et les prairies à droite. Par les temps clairs, on +aperçoit dans le fond, ainsi qu'un décor de Thierry, le clocher de +fer-blanc du joli bourg de Fresnay. + +Les cavaliers prirent le galop et entrèrent sous bois, dans une espèce +de quadrilatère dont la route formerait la base. Ils ne tardèrent pas à +disparaître au milieu des branches tombantes des jeunes chênes et de +l'ombrage épais des hêtres gigantesques. En vingt minutes ils gagnèrent +la clairière, où s'élevait le château de Quiévrain. + +Les appartements du château paraissaient vides. Les fenêtres étaient +fermées. A peine, de temps à autre, la tête d'un valet d'écurie ou d'un +garçon de ferme paraissait derrière les vieux murs croulants; car si le +château du Quiévrain n'existe plus aujourd'hui, c'est que ses +constructions séculaires ont fondu sous l'action du temps. Il est mort +de vieillesse. Les pierres ainsi que les hommes ont leur âge. Notre-Dame +de Paris vivra plus longtemps, parce que le génie l'a vivifiée à sa +naissance. Jean-Nu-Pieds eut un serrement de cœur quand il vit cette +sinistre solitude. Qu'était donc devenue Fernande si elle n'y était +plus? Si elle y était encore, comme elle devait souffrir, enfermée dans +cette prison! + +Cependant, M. Guy de Kersaudiou, le petit-fils du vieux chouan, avait +agité la sonnette qui pendait à la porte d'entrée. Ceux qui étaient du +pays avaient pu donner au marquis de Kardigân les renseignements +désirables. Le château de Quiévrain appartenait à une notabilité du +parti orléaniste, M. Legras-Ducos. Jean avait demandé vainement à ses +nouveaux amis quel était ce M. d'Héricourt, ce royaliste, dont la jeune +fille lui parlait dans son journal. Ce nom leur était inconnu. + +Un valet d'écurie vint ouvrir: + +--M. Legras-Ducos est-il ici? demanda Jean. + +--Oh! pour çà, non! + +--Il n'y a personne au château? + +--Oh! pour çà, oui. + +--Qui? + +--Il y a moi, m'sieur. + +L'imbécile laissa échapper un large sourire sur sa face pleine et bête. +Jean-Nu-Pieds, impatienté, allait passer outre, quand Guy de Kersaudiou +lui mit la main sur l'épaule. + +--Dites-moi, mon ami, continua-t-il, votre maître est venu ces derniers +temps? + +--Pour çà, oui. + +--Quand? + +--Il y a des jours déjà. + +--Combien de jours? + +--Je sais point. + +--Comment vous ne savez point combien il y a de jours qu'il est venu? + +--Oh pour çà, non. + +«Oh! pour çà oui!--Oh! pour çà non.» + +C'est une locution employée beaucoup dans certaines campagnes. Les +paysans de la Côte-d'Or et d'une partie de la Normandie ne se font pas +faute de s'en servir. + +--Voyons, vous me direz au moins quand votre maître est reparti? + +--Pour çà, non! + +--C'est trop fort. Vous ne savez point quand M. Legras-Ducos a quitté le +château? + +--Si, je le sais. + +--Vous me dites non. + +Le valet sourit d'un air malin. + +--Pardon, excuse, m'sieur, not' maître a quitté la maison hier matin, +mais je ne sais pas quand il est reparti. + +Il était heureux encore qu'un pareil idiot consentît à faire seulement +une réponse. Les trois gentilshommes n'avaient pas le droit de se +plaindre. Guy de Kersaudiou continua: + +--Est-ce qu'il avait du monde avec lui? + +--Pour çà, oui. + +--Combien de monde? + +Le valet compta sur ses doigts. + +--Sept personnes. + +--Sept. + +--Pour çà, oui. + +Jean-Nu-Pieds prit dans sa poche une belle pièce de cinq francs en +argent, et la lui mit dans la main. + +Le paysan pâlit, rougit, et enfin éclata de rire avec force. Il était si +peu habitué à de pareilles aubaines! + +--Vous voulez savoir qui? + +--Oui. + +--Il y avait le maître, ça fait un; un monsieur, ça fait deux; son +chien, ça fait trois; ses deux chevaux, ça fait cinq; le cocher, ça fait +six; et une dame, ça fait sept. + +--Quel âge avait cette dame? + +--Oh! un âge gros! Peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien plus. + +M. de Kardigân n'y comprenait plus rien. + +Cette dame, qui avait «peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien +plus,» ne pouvait assurément pas être Fernande. + +--Il n'y avait pas une jeune fille? demanda-t-il avec anxiété. + +--Oh! pour çà, oui, m'sieur! + +--Pourquoi ne la nommez-vous pas? + +--J'ai entendu M. Legras-Ducos qui disait en parlant de la jeune +demoiselle: «On ne peut pas compter sur elle;» alors moi, je ne l'ai pas +comptée, na, dame! + +Cette imbécillité triomphante était de celles contre lesquelles une +réplique est inutile. Il n'y avait absolument qu'à profiter, autant que +possible, des renseignements qu'on venait d'acquérir, et soi-même les +compléter. + +MM. de Kersaudiou eurent l'idée, très-pratique, d'aller au village de +Maulais, à sept kilomètres de là, chez un de leurs amis. Le château de +Quiévrain faisait partie de la commune de Maulais; on pourrait peut-être +les y renseigner. Ils reprirent le grand trot, et regagnèrent la route. +Trois quarts d'heure après, ils entraient à Maulais, dans la propriété +de M. le baron de Thuringe. + +Par bonheur, M. de Thuringe avait rencontré M. Legras-Ducos la veille de +son départ. Le propriétaire du château de Quiévrain lui avait dit qu'il +avait chez lui un de ses amis, M. Grégoire, et sa fille, mademoiselle +Grégoire. Il espérait, avait-il ajouté, les garder pendant quelque +temps, mais une nouvelle imprévue, apportée la veille par un courrier, +le forçait de partir le lendemain avec ses hôtes. + +Tout commençait à s'éclaircir pour Jean-Nu-Pieds. + +Fernande était venue bien réellement au château de Quiévrain, et l'avait +quitté. M. de Thuringe croyait que M. Legras-Ducos avait été dans une +autre de ses terres, située au sud de Bordeaux, dans les Landes. + +Les trois gentilshommes remercièrent le baron de ses gracieux +renseignements, et revinrent à Léry. La décision à prendre était facile. +Jean-Nu-Pieds résolut de se diriger immédiatement sur Bordeaux. C'était +un autre voyage de huit jours. + +M. de Kersaudiou, son petit-fils surtout, s'étaient pris pour le héros +vendéen d'une rare affection. Jean avait tenu à ce que toute la famille +sût qui il était. Ce n'était pas sous un pareil toit qu'une trahison +était à craindre. Le soir, on le pria de parler à la jeune génération de +cette guerre de géants qu'il venait de subir. Le marquis de Kardigân +leur raconta, dans un langage simple et poétique, la légende de la +Pénissière. Un frisson d'admiration fit courber toutes ces têtes, celle +du vieillard, de l'aïeul, de l'ancêtre, comme celle de l'adolescence de +quinze ans. Et ils avaient en face d'eux un de ces héros dont l'aventure +les enthousiasmait. Ceux qui étaient élevés dans l'amour et le respect +du Roi de France devaient apprendre de bonne heure comment on mourait +pour lui. + +Guy de Kersaudiou, au moment où on allait se dire adieu--car Jean +partait la nuit même--se présenta devant son ami, en costume de voyage +comme le marquis. + +--Je vais avec vous, dit-il. + +--Avec moi? + +--Vous le voyez. + +--Oh! merci! merci de cette bonne pensée; mais je ne souffrirai pas que +vous quittiez ainsi les vôtres. Non, mon ami, restez. Je serais égoïste +si j'acceptais un pareil sacrifice. Non, je ne veux pas que vous +m'accompagniez. + +Mais à tout ce que put lui dire M. de Kardigân, M. de Kersaudiou ne +répliqua rien. Enfin, à une dernière insistance du marquis: + +--Mais, cher marquis, dit-il, tout ce que vous pourriez me répondre ne +me sera de rien. A moins que vous ne m'assuriez que ma présence vous +importune, je pars avec vous. Il peut survenir, obligé que vous êtes de +vous cacher, telle circonstance qui vous force à avoir besoin du +dévouement immédiat d'un ami. Je ne me pardonnerais point de n'avoir pas +été là pour vous aider. + +Il n'y avait rien à répliquer. + +La chaise de poste, qui avait amené Jean, l'emmena avec son nouvel ami. + +M. de Kardigân ne devait pas tarder à s'apercevoir que la résolution du +gentilhomme bourguignon était dictée par la prudence. + +En arrivant à Dijon, les deux voyageurs s'étaient rendus à l'hôtel de la +_Cloche_. Le lendemain, à leur réveil, au moment où ils allaient +repartir, Jean-Nu-Pieds eut l'idée d'ouvrir un journal jeté sur une +table dans le salon de l'hôtel. Il portait la date de la veille. Aux +dernières nouvelles, le marquis de Kardigân lut cette dépêche par +courrier invraisemblable: + +«Nantes, minuit. + +Le célèbre chef vendéen, marquis de Kardigân, plus connu sous son nom de +guerre de Jean-Nu-Pieds, a été arrêté hier et va passer devant la +juridiction militaire.» + +Jean crut rêver. + + + + + XXII + + CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ + + +Le premier sentiment de l'honorable M. Jumelle, en apprenant que +Jean-Nu-Pieds s'était échappé, avait été la colère. Il commença par +corriger à coups de pied le malheureux la Licorne. Bien qu'homme libre, +le mouchard ne trouva rien à redire à cette façon de prouver son +mécontentement. Aujourd'hui la Licorne serait électeur: ô progrès des +temps! Mais, passons. + +M. Jumelle était trop intelligent pour ne pas comprendre que cela +avançait fort peu ses affaires. Le marquis de Kardigân ne reviendrait +pas se mettre benoîtement entre ses mains, parce qu'il criblait de coups +de pied un agent maladroit. Il fallait aviser promptement. De deux +choses l'une: ou Jean-Nu-Pieds avait quitté la Bretagne pour aller +délivrer Fernande, ou il s'était réfugié dans une de ces retraites +inaccessibles qui servaient de campement aux Vendéens vaincus. + +Dans les deux cas, il était difficile, sinon impossible, de le +reprendre. Dans l'hypothèse d'une fuite, M. Jumelle se décida à expédier +un courrier séance tenante à M. Grégoire, afin de l'avertir que le lion +était déchaîné. Nous avons vu que le courrier était arrivé à temps, +puisque Fernande n'était plus au château de Quiévrain, quand +Jean-Nu-Pieds s'y présenta. + +Sur ces entrefaites, éclatèrent les terribles journées révolutionnaires +qui mirent une fois de plus le trône de Louis-Philippe à deux doigts de +l'écroulement. Le sous-chef de la police politique fut rappelé en toute +hâte à Paris. + +L'agent supérieur de la rue de Jérusalem, qui le remplaçait, ne +connaissait que de nom les acteurs du grand drame vendéen. + +Le marquis de Kardigân, le baron de Charette, le marquis de Coislin, +tels étaient les trois chefs redoutés auxquels la police devait faire la +chasse la plus active. + +Or, le jour même du départ de M. Jumelle, Philippe de Kardigân et Jérôme +Hébrard entraient à Nantes, ignorant ce qu'était devenue Fernande, et +ayant vainement partout cherché ses traces. Ils croyaient, de même, que +Jean-Nu-Pieds tenait encore la campagne; mais ils ne devaient pas tarder +à être cruellement détrompés. + +Comme ils passaient dans une rue peu fréquentée de la ville, ils virent +à quelques pas devant eux un homme de haute taille, mais qui marchait +courbé, comme sous une peine profonde. + +--Nous ne sommes pas les seuls à souffrir, pensa Robert Français. + +Est-ce qu'en effet Dieu ne nous a pas donné la souffrance en cette vie, +pour mériter le bonheur dans une autre? + +Les deux jeunes gens allaient continuer leur chemin sans faire plus +attention à cet homme, quand celui-ci se retourna, les regarda un +instant et laissa échapper un geste de surprise. + +Robert Français le reconnut aussitôt. C'était Aubin Ploguen. + +Le fidèle serviteur de Kardigân vint droit à celui qui ne portait plus +le nom des Kardigân. + +--Savez-vous où il est? demanda-t-il d'une voix brisée. + +--Qui? + +--Monsieur le marquis. + +--Mon frère! Qu'est-il arrivé? + +Aubin Ploguen leur raconta que Jean-Nu-Pieds avait été fait prisonnier, +ainsi que Henry de Puiseux; que ce dernier avait été transféré à la +prison de Nantes, mais que le marquis n'avait point reparu. Fallait-il +donc croire qu'il avait été fusillé, c'est-à-dire assassiné obscurément, +la nuit, entre les quatre murs d'un cachot? + +Robert Français se sentit en proie à un désespoir sans bornes; mais le +sang fier de sa famille coulait dans ses veines. + +--Ah! malheur à eux, s'écria-t-il, s'ils ont osé toucher au dernier des +Kardigân! malheur à eux! + +C'était beau d'entendre ainsi parler l'aîné d'une famille, quand il en +avait été chassé comme indigne! Quand, obéissant par delà le tombeau à +son père mort, il appelait lui-même le dernier des Kardigân, celui qui +sortait avec lui-même de la souche commune! + +--Écoute, Aubin, reprit-il, nous sommes trois, et trois hommes résolus, +décidés tels que nous, peuvent tout et feront tout! Tu vas nous conduire +à cette maison dont on avait fait une souricière et où il a été arrêté. + +Mais les trois amis ne devaient même pas être obligés d'aller jusqu'au +bout. + +Comme ils tournaient l'angle de la rue Jean-Jacques-Rousseau, Jérôme +Hébrard, serrant doucement le bras de Robert Français, montra à son +compagnon un groupe d'individus qui, assis en dehors d'un café, +causaient bruyamment en fumant et en buvant. + +Parmi ces individus se trouvait une de nos anciennes connaissances, +Trébuchet. Si le lecteur se rappelle la soirée où l'agent de police jeta +si prestement Jérôme Hébrard à l'eau, il doit comprendre que l'ouvrier +devait conserver fort mauvais souvenir du camarade de la Licorne. + +Heureusement Trébuchet ne vit point les deux jeunes gens. Ceux-ci purent +tourner l'angle de la rue et se cacher derrière une maison, sans perdre +de vue le café. + +--Aubin, dit Robert Français, tu vois cet homme qui est là, derrière +cette colonne? Il ne te connaît pas. Tu vas donc le suivre jusqu'à la +nuit. Dès qu'il sera entré dans une maison, tu viendras nous prévenir. +Jérôme et moi serons à l'hôtel d'Angleterre. + +Le chouan fit signe qu'il avait compris. Il avait vieilli de dix ans, +depuis que son bien-aimé maître avait disparu. On eût dit qu'il ne +voulait plus parler. + +Jérôme et Robert s'éloignèrent. Aubin Ploguen resta, se promenant sur la +place de long en large, et les yeux fixés sur le mouchard. + +Celui-ci semblait fort peu pressé, se levait, chantait, riait et fumait +avec un entrain particulier. Sans doute le gouvernement avait récompensé +richement les policiers, afin que leur zèle ne se ralentît pas. + +Pendant une heure, Trébuchet ne quitta pas le café. Quand il se décida à +s'en aller, Aubin Ploguen marchait tranquillement à quelques pas +derrière lui. Le policier traversa une partie de la ville et entra dans +la maison de la rue Montdésir, qu'avait louée autrefois M. Grégoire; +puis il revint sur ses pas et se dirigea vers la rue Vieille. Il sonna +au numéro 9. On se rappelle que c'était précisément la maison qui avait +servi de souricière à M. Jumelle, et qu'Aubin Ploguen la connaissait, +puisqu'après avoir suivi son maître jusque-là, il était revenu avertir +M. de Charette de ce qui se passait. Le chouan eut l'idée de prévenir +aussitôt ses amis. + +Il avisa un commissionnaire qui attendait des clients, assis sur une +borne. Courant à lui, il lui mit dans la main une pièce de vingt sous, +et lui ordonna d'aller dire à M. Jérôme Hébrard, à l'hôtel d'Angleterre, +que son cousin l'attendait rue Vieille. + +Pendant une demi-heure, Aubin Ploguen resta immobile, ayant l'air de se +chauffer au soleil et les yeux fixés sur le numéro 9. Enfin Jérôme +Hébrard arriva. Le jeune ouvrier avait laissé Robert Français à l'entrée +de la rue. De cette façon, Aubin étant à l'autre extrémité, personne n'y +passerait sans qu'ils pussent surveiller. + +Il pouvait être environ trois heures du soir. Les trois amis attendirent +jusqu'à six heures. Trébuchet ne reparut pas. Cette longue station +devenait inquiétante. Ils ne savaient trop que croire, les uns et les +autres, quand Aubin eut enfin une idée pratique: + +--La maison a une issue par derrière, dit-il. + +On voit que le fils de Cibot Ploguen ne se trompait pas, puisque c'était +par cette seconde issue que M. Jumelle avait fait partir Jean-Nu-Pieds. + +Jérôme et Robert étaient entrés dans une boutique de marchand de vins, +d'où il était possible de surveiller toute la rue. Ils y gagnaient de ne +pas être remarqués. Aubin les y laissa et fit le tour du pâté de +maisons. Il ne tarda pas à revenir, en disant qu'en effet la maison +avait un jardin fermé par un mur assez haut, mais qu'une petite porte +s'ouvrait dans ce mur, donnant passage sur une route extérieure qui +était déjà presque la campagne. + +Sept heures du soir venaient de sonner. Robert comprit qu'une plus +longue station dans la rue Vieille serait inutile. Étant données les +traditions de la police, les mouchards qui avaient affaire dans la +maison devaient entrer par la rue et sortir par le jardin. En tous cas, +mieux valait surveiller l'issue cachée que l'issue apparente. + +Ils partirent l'un après l'autre et tournèrent successivement le pâté de +maisons. Ce jour-là était un lundi. Le lendemain du dimanche est +généralement fêté par les ouvriers paresseux. On ne devait donc pas trop +s'étonner de voir ces trois hommes, couchés dans les herbes, dans les +poses les plus abandonnées et simulant un profond sommeil. + +Huit heures, puis neuf heures du soir sonnèrent au loin. Il faisait +encore jour, ce jour crépusculaire qui ressemble à un dernier combat +entre l'ombre et le soleil, son éternel ennemi. Heureusement que +personne ne parut, car les trois amis n'auraient pu profiter de +l'obscurité avec cette demi-clarté douteuse. + +Un peu après dix heures, ils entendirent crier le sable du jardin. + +Un silence profond régnait autour d'eux, leur permettant de distinguer +tous les bruits qui se produisaient: à peine, de temps en temps, le +gémissement plaintif d'une chouette passait-il à travers les branches +des hauts peupliers. + +La petite porte creusée dans le mur s'ouvrit, et la silhouette d'un +homme se dessina sur les pierres. Pas un d'eux ne bougea. Il fallait +laisser à cet homme le temps de s'engager dans la campagne. Dès qu'il +eut fait vingt pas, Aubin se leva silencieusement. Ses deux compagnons +l'imitèrent. + +Trébuchet,--car c'était lui,--continua d'avancer avec insouciance, ne se +doutant guère de la redoutable escorte que lui donnait sa mauvaise +étoile. + + + + + XXIII + + LES SOUFFRANCES DE TRÉBUCHET + + +Malheureusement pour lui, Trébuchet ne tarda pas à être plus +clairvoyant. Le pied de Jérôme Hébrard heurta une pierre; Trébuchet se +retourna avec inquiétude. Aussitôt Aubin Ploguen laissa tomber sa +puissante main sur l'épaule du mouchard et le terrassa. La surprise de +Trébuchet ne laissait pas d'être amplement désagréable. Elle devint bien +plus désagréable encore, quand les trois hommes s'étant réunis autour de +lui, il reconnut parmi eux Jérôme Hébrard, auquel il avait fait prendre +un bain dans la Loire. + +Si Trébuchet avait eu plus de sang-froid, il aurait pu crier et appeler +au secours; mais, comme il n'en fit rien au premier moment, au second, +cela lui devint impossible, attendu que, sur un signe de Robert +Français, Aubin Ploguen l'avait déjà garrotté et bâillonné. + +Le robuste chouan chargea l'agent de police sur ses épaules, comme il +aurait fait d'un paquet de linge, et ils s'enfoncèrent dans la campagne. + +Ils n'avaient pas échangé une seule parole, mais ils se comprenaient. + +Au premier bouquet de bois qu'ils rencontrèrent sur leur route, ils y +entrèrent, et se mirent en devoir de délier le prisonnier. + +Trébuchet roulait ses gros yeux abêtis par l'épouvante, et semblait en +proie à une terreur d'autant plus grande, qu'il ignorait encore ce qu'on +voulait faire de lui. + +Depuis un instant, Aubin Ploguen roulait un projet dans sa tête carrée. +Il ne lui suffisait plus d'apprendre où était son maître, il voulait, en +cas qu'il fût en danger, l'arracher à ce danger. + +Aussi, comme Robert Français mettait le doigt sur sa bouche pour +commencer l'interrogatoire du mouchard, le chouan lui fit signe de ne +point parler encore. + +--Écoute, dit Aubin à Trébuchet en regardant le misérable bien en face, +tu es un coquin, donc tu dois avoir peur de la mort... + +Le raisonnement de Ploguen était juste, car à ce mot de «mort,» +Trébuchet fit une grimace significative. + +--Eh bien, continua le Vendéen, je te jure... (et il est bon que tu +saches que je n'ai jamais manqué à mon serment), je te jure que si tu +n'obéis pas exactement à ce que je te commanderai, je te brûle la +cervelle comme à un lièvre! + +En parlant ainsi, Aubin appliquait la gueule d'un pistolet sur la tempe +de Trébuchet, qui tomba à genoux. + +--Grâce! grâce! hurla-t-il. + +--C'est à toi à te la refuser ou à te l'accorder. Réponds à mes +questions et obéis à mes ordres, c'est le seul moyen que tu aies de +sauver ta peau, à laquelle tu me parais tenir beaucoup. + +--Parlez... + +--Qui demeure dans la maison d'où tu viens? + +--Le sous-chef-adjoint de la police politique. + +--Comment s'appelle-t-il? + +--M. Dervioud. + +(C'était vrai, car nous savons déjà que M. Jumelle avait dû quitter +Nantes depuis deux jours, rappelé à Paris par le préfet de police.) + +--Avez-vous des prisonniers? + +--Oui. + +--Combien? + +--Deux. + +--Leurs noms. + +--L'un, jeune, qu'on appelle M. de Puiseux; l'autre est le propriétaire +de la maison, M. de Révilly. + +Les trois hommes échangèrent un regard en frissonnant. Pour qu'on ne +nommât pas Jean-Nu-Pieds, il fallait que le marquis de Kardigân eût été +transféré ailleurs ou passé par les armes. + +--Il faut que tu nous introduises dans la maison. + +--Bien. + +--Cette nuit, le peux-tu? + +--J'essayerai. + +--Tu n'as pas à essayer; rien ne t'est plus facile; on ne se méfie pas +de toi, et on ne nous sait pas si près. N'oublie pas qu'à la moindre +trahison de ta part... + +Le geste d'Aubin Ploguen pouvait se passer de commentaires. Trébuchet +claquait des dents. + +--Y a-t-il des soldats dans la maison? + +--Non. + +--Et des agents de police? + +--Oui, il y en a quatre. + +--Bien. Tu nous conduiras à l'endroit où ils sont. Comme ils restent +évidemment dans la maison pour être toujours aux ordres de leur chef, +ils doivent se tenir dans la même chambre ainsi que les soldats d'un +corps de garde. + +--En effet. + +--Ensuite, tu nous indiqueras dans quelle partie de l'habitation sont +enfermés M. de Révilly et M. de Puiseux. + +Ce pauvre gredin de Trébuchet était absolument navré. Il grelottait de +ses quatre membres. + +--Mais... si... je fais tout cela... les autres me tueront. + +--Quels autres? + +--Mes camarades. + +--Ah! c'est possible. Mais si tu ne le fais pas, tu seras tué par nous. +Réfléchis. + +La réflexion ne pouvait pas avoir un effet douteux. La mort était +problématique d'un côté; de l'autre, elle était certaine. Trébuchet +n'avait pas à hésiter, et comme il était fort intelligent, il n'hésita +pas. + +--Je vous conduirai, balbutia-t-il, et je ferai tout ce que vous voulez; +mais vous me rendrez à la liberté après? + +--Oui. + +--Surtout, promettez-moi que vous ne direz jamais que je vous ai servi +de guide cette nuit? + +--Je te le promets. + +--Allons... puisque vous le voulez. + +Pour plus de sûreté, on remit dans la bouche du mouchard le linge qui +lui avait servi de bâillon; puis, Jérôme Hébrard le prit par un bras, +Robert Français par l'autre, et tous les trois, précédés d'Aubin +Ploguen, revinrent dans la direction de la maison de la rue Vieille. + +Vue du dehors, on aurait cru qu'aucun changement ne s'était produit à +l'intérieur. Elle avait toujours cette même apparence calme. + +Trébuchet s'avança vers la petite porte, et, tirant une clef de sa +poche, l'ouvrit. + +Ils entrèrent dans le jardin, en ayant soin de marcher lentement sur les +bandes de gazon qui servaient de bordure aux parterres, afin de ne pas +faire crier le sable sous leurs pas. Les lumières brillaient derrière +les vitres. On distinguait des corps qui passaient et repassaient. + +--Où est la prison? demanda tout bas Aubin Ploguen à Trébuchet. De son +doigt, celui-ci indiqua la cour. + +--Fais-nous entrer dans la maison. + +Au moment où les trois amis allaient exécuter leur dessein, un bruit de +pas résonna dans la chambre qui donnait sur le jardin; puis la fenêtre +s'entre-bâilla. + +À la lueur des lampes, ils distinguèrent quatre ou cinq hommes assis à +des tables et écrivant. + +L'homme qui venait d'entrer dans la pièce, apparemment M. Dervioud, le +sous-chef-adjoint de la police politique, s'adressa à l'un des +rédacteurs: + +--Le rapport est-il fait? + +--Oui, monsieur. + +Les trois amis s'étaient jetés derrière un taillis: on ne pouvait les +voir. Bien leur en avait pris, d'ailleurs, car M. Dervioud jetait de +fréquents regards dans le jardin. Enfin il se retira; mais au moment de +laisser ses agents à leurs travaux, il ajouta: + +--Hâtons-nous. Il faut que ce marquis de Kardigân soit arrêté demain. + +Le sentiment qui agita l'âme des trois amis fut double: joyeux, puisque +Jean-Nu-Pieds était libre; inquiet, puisque la même phrase qui leur +annonçait cette nouvelle signifiait aussi qu'il était menacé. + +M. Dervioud était déjà sorti, mais il rentra et dit: + +--Dès que Trébuchet sera de retour du télégraphe, vous me l'enverrez. + +Cette recommandation du sous-chef adjoint à notre vieille connaissance +M. Jumelle, ne fut pas perdue pour ses employés qui travaillaient dans +la chambre, mais elle le fut encore moins pour Aubin Ploguen. + +Avec sa franche logique, le chouan se disait que Trébuchet, s'il allait +au télégraphe, avait dû y porter quelque chose. + +Ce quelque chose, il voulait l'avoir. Il chargea de nouveau le mouchard +sur ses épaules, et faisant signe à Robert Français et à Jérôme Hébrard +de rester où ils étaient, il porta Trébuchet au fond du jardin. + +--Donne-moi la dépêche, dit-il. + +Trébuchet ne se fit pas prier. Il tira de sa poche le papier, et le +tendit au chouan. Celui-ci le déplia et lut. Aussitôt une vive crainte +se peignit sur ses traits. + +La dépêche était rédigée en chiffres. Mais il se dit que Trébuchet +connaissait cela. + +Malheureusement le mouchard l'ignorait. Aubin Ploguen n'avait pas à +douter. Trébuchet en était arrivé à un état de terreur tel qu'il eût +raconté ses moindres pensées au terrible Vendéen, pour peu que celui-ci +en eût manifesté le désir. + +Le problème existait toujours, néanmoins. Le papier fut mis sous les +yeux de Robert Français et de Jérôme Hébrard. Mais ni l'un ni l'autre ne +purent le résoudre. + +Et pourtant ils avaient l'intuition que cette dépêche concernait +Jean-Nu-Pieds, et qu'en la lisant ils sauveraient d'un grand péril celui +qui leur était si cher. + + + + + XXIV + + LE DÉVOUEMENT + + +Ils en étaient à ces hésitations mêlées de craintes, lorsque ce bruit +sec et bruyant que font des crosses de fusil sur les pierres d'un chemin +retentit au dehors, sur la route. Était-ce un danger qui les menaçait de +ce côté-là? + +Aubin Ploguen n'hésita pas un instant. Il fallait, avant tout, mettre en +sûreté leur prisonnier, et empêcher qu'on ne pût le leur reprendre. Mais +il était important que l'un d'eux restât dans le jardin pour surveiller +ce qui se passerait. + +Robert Français déclara que ce serait lui. En vain Jérôme Hébrard voulut +s'y opposer; en vain Aubin Ploguen tenta de prouver au frère de son +maître que ce n'était pas à lui qu'incombait ce devoir, le jeune homme +demeura inébranlable. + +L'ouvrier et le paysan furent obligés de céder. Ils s'éloignèrent, +laissant seul Philippe de Kardigân. + +Cependant, les soldats, dont l'arrivée avait été annoncée par le bruit +des crosses de fusil sur les pierres, ouvraient la petite porte du +jardin et entraient l'un après l'autre. Aubin Ploguen et Jérôme durent +se jeter dans les taillis du fond, comme Robert Français s'était jeté +dans les taillis placés sur le devant. + +Ils purent compter ainsi les soldats. Ils étaient au nombre de vingt. Un +factionnaire fut placé à la porte, le lieutenant qui commandait cette +demi-section entra dans la maison et se dirigea vers le cabinet du +sous-chef-adjoint. + +Robert Français n'était pas inquiet pour son ami, bien que la porte fût +gardée. Il savait qu'Aubin Ploguen trouverait toujours le moyen, +non-seulement de s'évader en ayant Trébuchet sur son dos, mais encore de +faire évader Jérôme. + +En effet, le bruit sourd de deux chutes simultanées retentit. Le +factionnaire n'entendit rien ou, s'il entendit, n'attacha aucune +importance à ce bruit. + +Le jeune homme se tenait à plat ventre au milieu des branches d'arbustes +assez épaisses. En plein jour, on aurait eu peine à l'apercevoir, à plus +forte raison au milieu de la nuit. + +Il n'y avait pas dix minutes que l'ouvrier et le paysan avaient pris la +fuite, quand le lieutenant et M. Dervioud parurent sur le perron. Ils +causaient à voix haute. Le sous-chef-adjoint de la police politique +avait l'air assez inquiet. + +Le hasard voulut qu'ils vinssent se mettre à quelques pas de Robert +Français. Il entendit une partie des paroles qu'ils échangeaient ainsi: + +--Cet homme n'a point reparu? + +--Non, répliqua M. Dervioud. + +--Depuis combien de temps est-il parti? + +--Depuis deux heures. La dépêche était importante. Le télégraphe, par +cette nuit claire et sans brouillard, aurait pu la transmettre à Paris +en trois heures; trois heures de Paris à Dijon également, et M. de +Kardigân aurait pu être arrêté[11]. + +--Comment avez-vous pu savoir qu'il était à Dijon? + +--C'est mon prédécesseur, M. Jumelle, qui nous a prévenus. + +--Ne peut-il s'être trompé? + +--C'est impossible. Cet homme est d'une finesse et d'une lucidité +incomparables. + +--Pourquoi M. de Kardigân, pouvant s'enfuir à l'étranger, resterait-il +en France? + +--J'ai fait cette objection à M. Jumelle, qui m'a répondu que M. de +Kardigân avait une mission sacrée à ses yeux, et que, pour la remplir, +il risquerait sa vie. + +Le lieutenant et M. Dervioud s'éloignèrent dans le fond du jardin, en se +promenant lentement. Ils parlaient si haut que le bruit de leurs paroles +venait distinctement jusqu'à Robert Français, mais il ne pouvait plus +entendre ce qu'ils disaient. + +Le cœur du jeune homme était serré. Ainsi, il ne s'était pas trompé, en +ayant le pressentiment que la dépêche chiffrée concernait son frère. +Mais il ne songeait pas à s'applaudir de sa découverte. Il ressortait +clairement des lambeaux de conversation entendus, que M. Dervioud savait +à quoi s'en tenir sur la disparition de la dépêche. Sans doute, le +sous-chef-adjoint de la police politique avait envoyé un de ses agents +au bureau télégraphique, et là, on lui avait évidemment répondu qu'on +n'avait vu personne. + +M. Dervioud avait dû expédier une autre dépêche: la seule chose qu'eût +gagnée Jean-Nu-Pieds, c'était un retard de deux heures. Mais la dépêche +n'en arriverait pas moins le lendemain matin à Dijon, et le marquis de +Kardigân serait arrêté, si, ainsi que l'avait assuré M. Jumelle, il se +trouvait dans cette ville. + +Quant à cette mission sacrée dont parlait M. Dervioud, Robert Français +la connaissait. Jean-Nu-Pieds, plus heureux que lui et que Jérôme +Hébrard, avait découvert les traces de Fernande. Le lieutenant et son +compagnon revenaient, continuant leur promenade. Robert tendit l'oreille +afin de surprendre ce qui se dirait, mais il n'entendit que ces deux +phrases insignifiantes: + +--Êtes-vous sûr de cet homme? + +--On est toujours sûr de ces gens-là. C'est un ancien voleur. Sans la +police qui s'en sert, il serait depuis longtemps au bagne. + +Évidemment ces paroles s'adressaient à Trébuchet. Au retour, M. Dervioud +et le lieutenant se séparèrent. Celui-ci commanda à ses hommes de rompre +les faisceaux qu'ils avaient formés à leur arrivée dans le jardin, et de +se mettre en rang. Celui-ci était rentré dans la maison. + +Jusque-là, Robert Français n'avait pas songé à se demander pourquoi les +soldats étaient venus, mais il n'allait pas tarder à en avoir +l'explication. + +Dix minutes se passèrent encore. Puis un homme d'une cinquantaine +d'années parut sur le perron, entouré d'agents de police. C'était M. de +Révilly. On lui fit prendre place au milieu des soldats. Il fut presque +immédiatement suivi par Henry de Puiseux. Notre héros était un peu +changé: la réclusion l'avait pâli. Un cercle noir bistrait le contour de +ses yeux. Mais il avait conservé son attitude insouciante et tranquille. + +Henry de Puiseux roulait une cigarette au moment où il arrivait sur le +perron. Avec autant de calme que s'il eût été dans un salon, il s'avança +vers le lieutenant qui fumait un cigare. + +--Pardon, monsieur, lui dit-il, auriez-vous l'obligeance de me donner un +peu de feu, en attendant que vous le commandiez contre moi? + +Henry et M. de Révilly croyaient en effet qu'on les transférait dans une +autre prison, afin de les passer par les armes. Le lieutenant souleva +poliment son képi, et tendit son cigare à son prisonnier. + +Henry de Puiseux remercia, et alla se mettre à côté de M. de Révilly. + +Quelques instants après, le lieutenant remettait un reçu à M. Dervioud, +et commandait le départ. Les soldats disparurent les uns après les +autres. + +Robert Français se glissa de taillis en taillis jusqu'à la porte du +jardin. Puis, comme il n'avait pas la clef, qu'Aubin Ploguen avait +gardée, il se hissa sur le mur, ainsi qu'avaient fait ses amis, et sauta +au dehors. À trente mètres de lui, il aperçut la petite troupe qui +marchait. Alors il se décida à la suivre, se disant, non sans raison, +qu'il pourrait peut-être se rendre utile aux prisonniers. + +Qu'on ne s'étonne pas de voir un républicain s'intéresser à des chouans. +Quelle que fût sa tendresse pour son frère, Robert Français serait mort +avant de lever le doigt pour aider au retour d'un régime politique qu'il +détestait. Mais il pouvait tenter de les délivrer sans aller contra sa +conscience. Républicains et légitimistes étaient les grands ennemis du +trône de Louis-Philippe. + +Une distance de vingt minutes séparait la route, où ils marchaient en ce +moment, de l'intérieur de la ville. + +Robert Français continuait à suivre les soldats à une certaine distance, +quand il entendit une double détonation de pistolet sur le côté, puis +des cris et des pas précipités. + +Tout à coup un homme passa en courant, poursuivi par deux autres. + +C'étaient Trébuchet et Aubin avec Jérôme. Le mouchard avait pu +s'échapper, et ses gardiens voulaient le reprendre. + +Robert Français comprit aussitôt le danger de la situation. Ses deux +amis, ignorant la présence des soldats, allaient tomber entre leurs +mains. Déjà le lieutenant, justement inquiet, faisait faire volte face à +ses hommes et leur ordonnait de se tenir, l'arme chargée, prêts à +repousser toute attaque. + +Robert n'écouta que son dévouement. + +Il cria: + +--Alerte! alerte! + +Jérôme et Aubin s'arrêtèrent court; mais avant que le frère de Jean eût +pu prendre la fuite, quatre soldats l'entourèrent. + +--C'est un de ceux qui m'ont arrêté, s'écria Trébuchet. + +--En route! ordonna le lieutenant. + +La petite troupe reprit la direction de la ville, entraînant Robert +Français. Grâce à lui, les deux amis étaient libres. Qu'importait qu'il +fût prisonnier, si eux étaient sauvés! + +À peine arrivé en ville, l'officier qui commandait le détachement alla +rendre compte à son colonel de ce qui lui arrivait. Le colonel ordonna +que M. de Révilly et Henry de Puiseux fussent transférés immédiatement +dans la prison de la cité. Quant à Robert Français, comme on ne savait +ni son nom, ni l'intention qu'il avait eue en arrêtant un des agents de +la police, le colonel ordonna qu'on le fît comparaître devant lui. + +Le jeune homme fut amené en face de l'officier supérieur. + +--Comment vous appelez-vous, monsieur? dit celui-ci. + +Robert pensa à son frère, sur les traces duquel on était. + +Il se dit que Jean-Nu-Pieds avait besoin de sa liberté, sans se dire +aussi qu'en prenant sa place il se condamnait lui-même à mort. + +--Je suis le marquis de Kardigân! répliqua-t-il d'une voix ferme. + +Pourquoi aurait-on douté? + +Il était impossible d'admettre qu'un autre que Jean-Nu-Pieds se livrât +sous son nom. Les passions surexcitées par la guerre désespérée et +héroïque qu'avaient faite les Vendéens, faisaient trop prévoir, hélas! +quelle serait l'issue d'un procès, intenté surtout devant un conseil de +guerre. + +Le colonel s'inclina devant Robert Français. + +Pour un officier, un ennemi prisonnier n'est plus un ennemi. Puis la +légende de la Pénissière avait mis une auréole de gloire autour du front +de Jean-Nu-Pieds. + +--Monsieur le marquis, dit le colonel, croyez que mon devoir m'est +pénible à remplir. J'aurais préféré avoir l'honneur de vous connaître +plus tard, lorsque les passions qui nous séparent auront été calmées. Je +dois prévenir mon supérieur, M. le général Dermoncourt, qui devra +lui-même se mettre aux ordres de M. le comte d'Erlon, commandant en chef +de la division militaire. Mais en dehors de ce que ma conscience +m'oblige à faire, je suis tout prêt, monsieur le marquis, à accomplir +tout ce qui sera en mon pouvoir pour adoucir votre position. + +Ces dignes et loyales paroles émurent le jeune homme, bien qu'il ne pût +en être étonné. Il savait que, dans notre armée française, les grands +cœurs ne sont pas rares. + +--Je vous remercie, colonel, et soyez assuré que votre courtoisie me +laisse une grande gratitude pour vous. Je n'ai qu'une chose à vous +demander; j'espère que vous voudrez bien ne pas me la refuser. L'un de +mes meilleurs amis, mon plus cher compagnon d'armes, M. Henry de +Puiseux, est captif comme moi. Je désirerais que nous eussions une +prison commune. + +--C'est difficile. + +--C'est-à-dire impossible? + +--Non. Je peux prendre sur moi, pour l'instant, de vous accorder cette +faveur,--car c'en est une; mais demain, il faudra que M. le comte +d'Erlon statue en dernier ressort. Je me plais à croire que, par +exception, il accèdera à votre désir. + +--Encore une fois, merci, colonel! + +--Ne me remerciez pas, monsieur le marquis. En des temps comme ceux où +nous vivons, la guerre a des hasards inévitables et des fatalités +imprévues. Peut-être aurez-vous un jour à me rendre ce que je suis +heureux de faire aujourd'hui pour vous. + +Robert Français salua l'officier supérieur, et suivit la petite escorte +qui l'attendait pour le conduire en prison. Le lecteur devine pourquoi +le jeune homme voulait être réuni à Henry de Puiseux. Il craignait +qu'une parole du chouan ne trahît son sacrifice, et par cela même ne le +rendît inutile. + +Henry était déjà couché. A peine arrivé dans sa cellule, il s'était +déshabillé et jeté sur la maigre couchette que donnait à ses +pensionnaires forcés la générosité du gouvernement. + +Ce ne fut pas sans une profonde surprise que le jeune Vendéen apprit +qu'on allait lui amener comme compagnon le marquis de Kardigân. + +Le geôlier lui avait fait part de cette nouvelle en garnissant d'une +seconde couchette le fond de la cellule. Celle-ci était fort petite, +mais il serait toujours temps d'en préparer une plus grande le +lendemain, si le général d'Erlon consentait à ce que la faveur +temporelle du colonel devînt définitive. + +--Mais c'est impossible! s'écria Henry; M. de Kardigân n'est pas +prisonnier. + +--Vous le saviez bien, pourtant! dit le geôlier en clignant de l'œil +d'un air malin. + +On nous permettra de formuler ici une remarque philosophique que nous +croyons assez profonde. Il y a deux espèces de geôliers: le geôlier +rébarbatif et le geôlier malin. La première espèce tend à disparaître, +et ne se retrouve plus guère que dans les romans noirs. La seconde se +vulgarise de plus en plus. Celui-ci appartenait à la classe des geôliers +plaisants. + +--Comment, je le sais bien! riposta Henry de plus en plus confondu. + +--Certainement. + +--Pardon, mon ami; je vous serai très-obligé de vous expliquer. + +--Sont-ils rusés ces _brigands_[12]! murmura le geôlier en continuant +d'arranger la couchette. + +--Pourquoi voulez-vous que je le sache? + +--Parce que vous le savez. + +--Mais encore? + +--Tiens, puisqu'il a été arrêté presque avec vous. + +Et le geôlier ajouta, non sans un secret contentement: + +--Sont-ils rusés, ces brigands! + +S'il n'avait pas tenu à répéter cette phrase favorite, preuve à ses yeux +qu'il était doué d'une perspicacité supérieure, il aurait vu Henry à +demi soulevé sur sa couchette, cherchant, par une puissante +concentration d'esprit, à résoudre le problème insoluble qui s'offrait à +lui. + +--Enfin, je verrai bien, pensa-t-il. + +Évidemment, si quelqu'un se faisait passer pour Jean-Nu-Pieds, ce ne +pouvait être que par dévouement. + +Quand Robert Français entra dans la cellule, le quinquet fumeux qui +l'éclairait faiblement empêchait de distinguer les visages. Le jeune +homme eut le temps de courir à Henry et de l'embrasser en lui disant +tout bas: + +--Je suis le frère de Jean; dites comme moi. + +--Ah! que je suis heureux de te voir! s'écria tout haut de Puiseux en +serrant son prétendu ami sur son cœur. + +Le geôlier, qui contemplait cette scène attendrissante en se frottant +les mains d'un air satisfait, balbutia: + +--Je _savais_ bien qu'il le _savait_! Mais ces brigands... tous rusés! + +Quand les deux jeunes gens furent seuls, Robert Français commença par +raconter à Henry tout ce que nous savons; par suite de quelles +circonstances il avait découvert où était le marquis de Kardigân. Il +connaissait l'intimité des deux amis, et il était bien sûr de ne pas +commettre d'indiscrétion en prononçant devant Henry le nom de Fernande. + +Ce nom amenait encore une contraction douloureuse sur le visage de +Robert. Il l'aimait toujours! car s'il était de ceux qui ne savent pas +oublier, Fernande était de celles qui ne peuvent être oubliées. + +Henry connaissait cette dramatique et touchante histoire des deux frères +qui s'étaient trouvés, l'épée à la main, en face l'un de l'autre. Il +admira du fond du cœur ce dévouement si noble et accompli si simplement. + +Si deux frères avaient jamais dû être séparés, c'étaient bien ceux-là. + +Tout se dressait entre eux comme un obstacle infranchissable à leur +tendresse: la volonté du père, qui était brisée, non par la leur, mais +par la destinée; les opinions politiques qui faisaient de l'un un +républicain, tandis que l'autre gardait entière et intacte la foi de ses +ancêtres. + +Il fallait qu'il fût bien grand de cœur, cet aîné de la famille auquel +on avait enlevé son droit d'aimer et son nom, pour aimer d'une si +généreuse affection celui qu'on lui avait préféré! + +Henry de Puiseux se sentit pris d'une très-profonde sympathie pour cette +vigoureuse et sincère nature. Il écarta avec soin de leurs conversations +tout ce qui, de près ou de loin, pouvait rappeler qu'ils étaient +d'opinions politiques si diverses. + +La nuit, Robert s'endormit d'un doux et calme sommeil, ce sommeil qui +vient de la satisfaction du devoir accompli. Le lendemain matin, à dix +heures, ils furent prévenus qu'on allait les transférer dans une cellule +beaucoup plus grande, M. le comte d'Erlon ayant permis qu'ils fussent +réunis. En même temps, on les avertissait que le capitaine-rapporteur, +chargé d'instruire contre eux, allait se présenter dans l'après-midi. + +Ce capitaine-rapporteur a laissé un nom par suite de la constante +modération et de la réelle éloquence qu'il déploya dans cette série de +déplorables affaires qui furent la conséquence des événements de la +Bretagne. Il s'appelait M. Fournier. + +M. Fournier crut devoir prévenir les jeunes gens que leur cas étant +distinct de celui de M. de Révilly, qui lui au moins n'était pas +coupable de révolte à main armée, leur procès serait distrait du sien; +au reste, la place de Nantes avait reçu du maréchal Soult l'ordre d'en +finir au plus vite avec les chouans prisonniers. Le conseil de guerre +s'assemblerait très-probablement le lendemain et jugerait aussitôt. + +Il n'y avait pas, en effet, d'instruction à conduire. Henry de Puiseux +avouait tout, et Robert ne niait rien. Ils reconnaissaient l'un et +l'autre avoir porté les armes contre le gouvernement établi. Seulement, +Robert Français, qui ne voulait pas mentir, se contentait d'approuver +son compagnon. Il n'entrait dans aucun détail. + +M. Fournier quitta les deux amis, en leur disant que la première séance +du conseil de guerre aurait lieu sans doute le lendemain. + +La journée s'écoula presque gaiement pour les prisonniers. Les idées +tristes ne pouvaient avoir aucune prise sur ces âmes insouciantes, parce +qu'elles étaient résolues. + +Quand, après une nuit de repos, le soleil du commencement d'août vint +darder ses rayons enflammés sur les barreaux de la prison, tous les deux +se souvinrent ensemble que c'était le jour où on allait les juger. + +En effet, M. Fournier revint. On mit les prisonniers entre une forte +escouade de soldats, et ils furent dirigés vers l'enceinte du Palais de +Justice de Nantes, où siégeait le conseil de guerre. + +Le conseil était présidé par le colonel F. Desroys, le même qui, +l'avant-veille, avait tenu un langage si digne en parlant à Robert +Français. Il était assisté par un lieutenant-colonel, un chef +d'escadron, deux capitaines, un lieutenant et un sous-lieutenant. + +Les débats étant publics, les gradins étaient couverts de femmes +élégantes et d'hommes qui les accompagnaient. Un murmure curieux s'éleva +dans toute la salle quand les deux prisonniers entrèrent. + + + + + XXV + + LE CONSEIL DE GUERRE + + +Nous ne raconterons pas, question par question, la séance du conseil de +guerre. Mais il importe que nos lecteurs sachent comment les Vendéens se +comportaient devant leurs juges, après avoir vu comment ils se +comportaient devant les soldats. + +Le colonel Desroys dirigea au reste les débats avec une impartialité +remarquable. On pouvait même remarquer l'intérêt très-réel qu'il portait +aux accusés, intérêt qu'il ne se donnait pas la peine de cacher. + +Le capitaine-rapporteur lut d'abord l'acte d'accusation. En voici les +parties principales: + +Le sieur Henry de Puiseux est accusé: + +1° D'avoir fomenté une rébellion contre les lois existantes; + +2° D'avoir préparé une série de manœuvres, ayant pour but de changer la +forme du gouvernement; + +3° D'avoir porté les armes contre les troupes régulières de Sa Majesté. + +Le sieur Jean de Kardigân est accusé des mêmes crimes; en plus, il est +prévenu d'avoir exercé un commandement dans ladite rébellion... + +L'acte d'accusation était fort long. On y reconnaissait la main patiente +d'un habile policier qui avait reconstruit le passé et donné à ce +capitaine-rapporteur tous les renseignements nécessaires. Ainsi, il +prenait Henry de Puiseux et Jean-Nu-Pieds à Paris, au bal de l'Opéra, +les suivait rue du Petit-Pas, 3, et ne les quittait qu'à leur +arrestation. + +Il mentionnait, contre le marquis de Kardigân, la capture violente d'un +agent de la force publique, et achevait en requérant contre eux +l'application sévère des peines prévues. + +Un silence morne avait accompagné la lecture de cet acte d'accusation. +Bien qu'il y eût dans la salle une majorité anti-royaliste, les +personnes qui s'y trouvaient ne pouvaient s'empêcher d'admirer les héros +de Château-Thibaut, de Vieillevigne et de la Pénissière. + +Il est vrai que cette lecture ne constituait pas la partie la plus +intéressante de la séance. Cette partie intéressante commencerait aux +questions du président et aux réponses des accusés, en un mot, à +l'interrogatoire. + +Le colonel Desroys s'adressa d'abord à Robert Français. + +D. Monsieur le marquis, avez-vous quelque chose à rectifier à la lecture +qui vient d'être faite? + +R. Non, monsieur le président. + +D. Vous reconnaissez pour vrais les faits qui sont allégués? + +R. Oui. + +D. Sans exception? + +R. Oui. + +Robert Français avait fait ces trois réponses d'un ton calme, mais +admirablement ferme. Le public était heureux: à la tournure que +prenaient les choses, il en aurait évidemment pour sa peine. + +M, Desroys passa ensuite à Henry de Puiseux et lui adressa les mêmes +questions, auxquelles le chouan répliqua par les mêmes réponses. + +Tout cela simplifiait de beaucoup le procès. Il était inutile de faire +intervenir des témoins à charge, puisque les prévenus ne niaient rien de +ce dont ils étaient accusés. + +Cependant, M. Dervioud, le collègue de M. Jumelle, aurait été désolé de +ne pas jeter sur les héros vendéens un certain reflet odieux. Les ordres +du ministre de la justice étaient formels. Quoi! les serviteurs du vrai +Roi de France auraient une auréole au front? Non, voilà ce qu'on ne +supporterait point. + +En conséquence, le capitaine-rapporteur ordonna la comparution d'un +témoin à charge, un nommé Isidore Planchut. + +Un mouvement se fit dans l'auditoire. Isidore Planchut s'avança. A ne +voir que son uniforme, on aurait cru qu'il était en effet ce qu'il +paraissait être. Scribe aurait pu lui chanter: + +En vous voyant sous l'habit militaire, +J'ai reconnu que vous étiez soldat! + +Le témoin portait l'uniforme et les galons de caporal de l'armée +française. + +Il fit sa déposition en ces termes: + +--J'ai été fait prisonnier au combat de Vieillevigne. Monsieur +commandait les brigands. (Il désigna Robert Français.) + +--Vous me reconnaissez? demanda celui-ci. + +--Je vous reconnais. + +Un amer sourire plissa les lèvres du jeune homme. Le témoin continua: + +--Il n'est sorte de mauvais traitements qu'on ne m'ait fait subir, à moi +et aux camarades arrêtés avec moi. Le soir on nous battait à coups de +crosse de fusil, et on nous refusa du pain. + +Pendant ce temps-là, les brigands faisaient ripaille avec des femmes, +buvaient à même du vin dans des tonneaux. + +Comme un des nôtres se plaignait que nous n'avions pas à manger, ce +monsieur (il désigna encore Robert Français) ordonna qu'on le mît contre +un arbre, et il fut fusillé... + +Un murmure courut dans la salle. + +Robert Français se leva. Il était aussi tranquille qu'au commencement. +Henry de Puiseux jouait négligemment avec sa chaîne de montre, et +promenait son regard assuré sur l'assistance. Il semblait ne pas avoir +entendu les horreurs qui se débitaient. + +--Monsieur le président, dit Robert, m'est-il permis d'adresser une +question au témoin? + +--Parfaitement. + +--Monsieur, reprit le jeune homme en se tournant vers Isidore Planchut, +c'est sous serment que vous portez un pareil témoignage? + +Le témoin ne se déconcerta pas. + +--Oui. + +--Sous serment, c'est-à-dire que vous avez juré sur le Christ de dire la +vérité, rien que la vérité, toute la vérité? + +--Oui. + +--Voilà tout ce que je voulais savoir. + +Robert Français se rassit. + +Isidore Planchut acheva sa déposition en noircissant encore le tableau +déjà esquissé en quelques lignes. Il accusa les Vendéens, et surtout le +marquis de Kardigân, d'avoir commis toutes les atrocités possibles. A +l'en croire, après Vieillevigne, ledit marquis de Kardigân, aidé de son +lieutenant M. de Puiseux, avait fait fusiller onze prisonniers dont les +corps furent ensuite livrés à des outrages sans nom. + +Les royalistes qui étaient dans la salle, révoltés de ces infâmes +mensonges, voulurent protester, mais leurs voix furent étouffées par les +murmures d'horreur de la plupart. + +Les foules sont essentiellement mobiles. Ceux qui étaient venus au +conseil de guerre avec l'intention d'être impartiaux, devaient croire à +la véracité d'une accusation portée si hautement et avec tant +d'assurance par un soldat, en plein conseil, en face d'un tribunal +composé d'officiers loyaux. + +Est-ce que le crucifix sur lequel Jésus saigne éternellement ne pendait +pas au fond de ce prétoire? Est-ce que ce témoin ne portait pas +l'uniforme de l'armée française? Est-ce qu'il n'avait pas pris la parole +en jurant devant Dieu qu'il dirait la vérité, rien que la vérité, toute +la vérité? + +Le colonel Desroys imposa énergiquement silence aux manifestations de la +foule, quel que fût le sens dans lequel elles se produisissent. Mais il +ne put empêcher les têtes de se presser avidement pour voir quelle +contenance gardaient les prisonniers. On devait les croire écrasés sous +cette accusation formidable. + +--Qu'avez-vous à répondre, monsieur de Kardigân? dit le colonel à +Robert. + +--Rien, monsieur le président, car se défendre d'avoir commis de tels +actes, c'est avouer qu'on pourrait les commettre! + +Il serait difficile de rendre l'effet que produisit cette phrase si +simple et si digne. + +Les ennemis quand même y voulurent voir une preuve de plus du système +adopté par les prévenus. + +Ils renonçaient à se défendre, selon eux, et ne voulaient rien dire, +comme s'ils se fussent considérés au-dessus de toute accusation. + +--Et vous, M. de Puiseux? répéta le colonel. + +--Oh! moi, monsieur le président, je ne suis pas si endurci dans le +crime que mon ami, M. de Kardigân, répliqua Henry avec insouciance, et +je vais tout avouer. Ce n'est pas onze prisonniers que nous avons fait +fusiller, c'est cinq cents... De plus, après l'exécution, nous les avons +mangés. + +Malgré sa sympathie pour les prévenus, le colonel dut blâmer Henry: + +--Vous manquez de respect à la justice, monsieur! dit-il. + +--Oh! c'est impossible, monsieur le président. Il y a longtemps que la +justice s'est manqué de respect à elle-même, en citant comme témoins de +pareils gredins! + +Et il étendait le bras vers Isidore Planchut. + +--La parole est à monsieur le commissaire du gouvernement, dit le +colonel, qui voulait interrompre cette scène. + +Mais Robert Français se leva de nouveau. + +--Pardon, monsieur le président, je désirerais que cet homme répétât +formellement son accusation. Il jure devant Dieu, qui est au fond de +cette salle et qui nous regarde, il jure que nous avons commis les +atrocités qu'il prétend? + +--Je le jure, dit Isidore Planchut. + +--Il est certain de me reconnaître? + +--Je jure que c'est vous le marquis de Kardigân, qui avez ordonné les +massacres que j'ai racontés. Je vous ai vu! + +Au même instant une voix forte partit du fond de la salle: + +--Cet homme a menti. + +--Qui ose parler ainsi? dit le colonel. + +Un jeune homme s'avança. + +--Moi, le marquis de Kardigân! + +Une stupeur générale fut la suite de cette révélation. + +Déjà Jean-Nu-Pieds s'était tourné vers Robert, et lui disait, en +l'embrassant: + +--Merci, mon frère! + +Il y a dans la vie des coups de théâtre aussi puissants que ceux que +savent créer les maîtres du drame. Tout le public jeta un grand cri. La +situation se corsait. Qu'est-ce que cela voulait dire? Il y avait donc +deux marquis de Kardigân? + +La plupart ne comprenaient pas. Aussi le murmure des voix s'apaisa +aussitôt, dès que l'on comprit que le nouveau venu allait prendre la +parole. + +--Monsieur le président, dit Jean-Nu-Pieds à voix haute, et en tenant la +main placée sur l'épaule de son frère, vous m'avez entendu tout à +l'heure. J'ai dit que ce témoin en avait menti: je le prouve! le marquis +de Kardigân, ce n'est pas lui, c'est moi. Et vous l'avez tous entendu! +Cet homme a juré devant Dieu qu'il reconnaissait mon frère! + +Le prétendu Isidore Planchut, qui n'était nullement un caporal de +l'armée, mais remplissait les fonctions de mouchard, faisait une mine +impossible. Il sentait que s'il n'avait rien à craindre de l'autorité, +qui était pour lui, la foule, toujours honnête et loyale, quand on la +laisse livrée à elle-même, pourrait bien lui faire un mauvais parti. + +--Monsieur le président, reprit Jean de sa voix ferme et grave, +permettez-moi de vous expliquer ce qui s'est passé. Comment mon frère +a-t-il pu être arrêté, lui qui ne combat point dans les mêmes rangs que +moi? C'est ce que j'ignore. Son dévouement sublime m'était inconnu. Mais +ce que je sais, je vais vous le dire. J'ai été fait prisonnier le 10 +Juillet. La nuit même, j'ai pu m'évader. Voici les passeports qui m'ont +servi, sous un nom supposé, à traverser la France. Vous me demanderez +peut-être pourquoi, pouvant gagner la frontière, je ne l'ai pas fait? +C'est que je voulais sauver... l'un des miens d'un péril imminent. Puis +c'eût été déserter! + +Laisser mes amis dans le danger, et m'enfuir sain et sauf, j'aurais été +un lâche! A Dijon, un journal m'est tombé sous les yeux. J'y ai lu que +le marquis de Kardigân était arrêté. J'ai compris alors que l'un de mes +amis s'était dévoué pour détourner les poursuites du gouvernement, et je +suis revenu à franc-étrier pour dire à la justice qui me réclame: Me +voilà! + +Pas un souffle ne troubla le religieux silence qui s'était établi +soudain. Tous ceux qui assistaient à cette scène émouvante et imprévue, +demeuraient suspendus aux lèvres de Jean-Nu-Pieds. + +Les membres du conseil de guerre se regardaient, visiblement +impressionnés. Ils commençaient à comprendre quel rôle honteux la police +avait voulu leur faire jouer dans toute cette affaire, et un violent +dégoût soulevait ces âmes loyales. + +Le colonel Desroys dit avec une déférence évidente: + +--Veuillez expliquer, monsieur, comment et pourquoi vous vous êtes +décidé à tromper la justice? + +--Je n'ai trompé personne, monsieur le président, répliqua Robert +Français. Je n'ai pas menti une seule fois! On m'a demandé qui j'étais; +j'ai répondu: le marquis de Kardigân. C'est vrai: je suis le frère aîné. +Ne me demandez point par suite de quelles circonstances j'ai abandonné +mon droit d'aînesse; ce sont là de ces secrets de famille entre un mort +et nous. Peut-être vous l'expliquerez-vous si je vous dis que je suis +républicain, moi. Mes dieux ne sont pas ceux du marquis de Kardigân, du +héros de la Pénissière... Mais, bien que je haïsse les rois qu'il sert, +jamais, eussé-je dû mourir, je n'aurais déshonoré mon parti, en voulant +le défendre par le mensonge, la calomnie et la bassesse! + +--Je ne puis supporter de pareilles paroles, monsieur, dit le colonel +sévèrement. Veuillez ne répondre qu'aux questions que je vous adresse. +Votre devoir est d'éclairer l'esprit des juges. + +--Monsieur le président, reprit le jeune homme, mon frère avait disparu. +Cet agent de police dont je m'étais emparé, m'avait annoncé que des +recherches actives étaient dirigées contre lui. Quand je me suis vu +arrêté, j'ai résolu de me livrer sous son nom. J'entravais les +poursuites, et mon frère était sauvé. + +--Vous risquiez la mort, ne put s'empêcher de dire le colonel. + +--Oui, mais le marquis de Kardigân était libre! + +Cette noble phrase fit courir un frisson dans le public. Tout entier, +maintenant, il désirait l'acquittement des accusés. + +--Gendarmes! dit le colonel, mettez le prisonnier en liberté. + +Alors il se passa ce fait étrange. Robert Français quitta le banc des +prévenus, et vint se mettre debout à la barre; Jean-Nu-Pieds, au +contraire, alla s'asseoir sur ce banc. + +--La parole est à M. le commissaire du gouvernement, dit le colonel. + +Mais des cris s'élevèrent de toutes parts. + +--Qu'on chasse le faux témoin! qu'on chasse le faux témoin! + +--Si le silence ne se rétablit pas immédiatement, dit sévèrement le +président, je vais faire évacuer la salle. + +Tout le monde se tut. Évacuer la salle! + +Jamais! le public _s'amusait_ trop! + +Pourtant, comme le colonel Desroys sentait que l'instinct de la foule +était juste, il appela le lieutenant de gendarmerie, et lui donna tout +bas l'ordre d'emmener Isidore Planchut. + +Puis il répéta une seconde fois: + +--La parole est à M. le commissaire du gouvernement. + +Le rôle du chef de bataillon chargé de remplir les fonctions de +procureur royal était des plus délicats. Le gouvernement venait de +trahir ses intentions perfides. + +Abandonner l'accusation? les faits matériels étaient là. C'était +impossible. Exagérer la dureté, c'était se heurter à l'opinion publique, +qui, par un revirement naturel, était devenue soudainement favorable aux +Vendéens. + +Il parla sans violence, froidement même, mais comme il devait le faire +étant donnée la situation. Il réclama purement et simplement +l'application de la loi, c'est-à-dire la peine de mort. + +Son réquisitoire dura à peine une demi-heure; on devinait, à l'entendre, +que ce soldat était gêné de son rôle. + +Aucun avocat n'était assis au banc de la défense. Le conseil n'avait pu +en nommer un d'office, les prisonniers ayant annoncé leur intention de +se défendre eux-mêmes. En conséquence, Jean-Nu-Pieds se leva: + +--Messieurs du conseil, dit-il, je dois remercier d'abord M. le +commissaire du gouvernement de sa modération. Il a requis la peine de +mort contre nous. C'était son droit: plus même, c'était son devoir. La +loi est formelle. A ses yeux, nous sommes coupables, ayant porté les +armes contre l'autorité établie. Aux nôtres, c'est différent! Il y a +deux codes, messieurs! Le code que fait Dieu, celui que rédige l'homme! +C'est au code de Dieu que nous obéissons. Nos pères ont juré fidélité à +un principe: ce principe, pour nous, ne peut pas mourir. Il est toujours +vivant! Parce qu'une poignée de révolutionnaires déchire l'histoire de +France, cette histoire n'en existe pas moins. + +On nous accuse de haute trahison? Nous aurions été traîtres, en effet, +si nous n'avions pas agi comme nous avons fait! Le roi est le roi! Je ne +défendrai ni M. de Puiseux, ni nos compagnons d'armes, ni moi-même, des +insultes de ce misérable que vous avez entendu. Vous en avez fait +justice! + +Je n'ai plus qu'une chose à ajouter. Mourir fusillé, ou mourir sur le +champ de bataille, ce n'en sera pas moins pour nous une fin glorieuse. +Et en tombant, je me sentirai digne de ma devise: Fidèle! + +M. le commissaire du gouvernement avait raison: nous méritons la mort, +messieurs du conseil... car nous sommes Bretons! nous sommes fidèles! + +Jean-Nu-Pieds se rassit au milieu d'une émotion indescriptible. Si le +public avait osé, il aurait éclaté en applaudissements. Ce ne sont point +les Démosthènes et les Mirabeau qui font les plus éloquents discours: ce +sont les hommes de cœur qui parlent avec leur cœur! + +Le colonel Desroys fit un signe, et le conseil se retira dans la salle +des délibérations. Le prétoire resta vide, car aussitôt les accusés +furent emmenés. Quant à l'enceinte, on eût dit d'une fourmilière. Les +têtes s'y pressaient, s'y confondaient. Robert Français, lui, avait déjà +suivi Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux. + +La délibération ne fut pas longue. Elle dura à peine dix minutes. Enfin, +le conseil reparut, et le silence se rétablit comme par enchantement. Le +colonel Desroys et les officiers qui l'assistaient se découvrirent, et +il lut, debout, à voix haute: + +«AU NOM DE SA MAJESTÉ LE ROI DES FRANÇAIS, + +L'avis des juges étant pris, et commençant par le grade le moins élevé, +le conseil de guerre décide à l'unanimité: + +1° Les sieurs marquis de Kardigân et Henry de Puiseux sont reconnus +coupables de rébellion à main armée, d'excitation à la haine et au +mépris du gouvernement, et de tentative ayant pour but de renverser +l'autorité établie; + +2° Admet de nombreuses circonstances atténuantes. + +En conséquence, les sieurs marquis de Kardigân et Henry de Puiseux sont +condamnés à la peine du bannissement perpétuel.» + +C'en était trop pour les nerfs du public. + +Il applaudit à outrance... Déjà Robert Français avait rejoint son frère, +et le serrait ardemment dans ses bras. + +A la même heure, presque à la même minute, une chaise de poste, +contenant une jeune fille, entrait dans Nantes, au galop de quatre +vigoureux chevaux. Cette jeune fille était Fernande. + + + + + XXVI + + LA FIN DU RÊVE + + +Les Vendéens devaient partir le lendemain pour la frontière qu'ils +désigneraient, sous l'escorte d'un détachement de gendarmes. + +Entrons à la prison. Robert Français a obtenu la permission de les voir. + +--Je viens de les voir, dit-il. Jérôme va retourner à Paris; quant à +Aubin, il partira pour l'étranger en même temps que toi. + +Jean-Nu-Pieds tenait les mains de son frère dans les siennes, et le +regardait avec des yeux humides. + +--Qu'aurait dit mon père, dit en souriant Robert, si malgré la défense +qu'il t'a faite, si malgré l'ostracisme dont je suis couvert, il te +voyait me pardonner, à moi qui ne suis même plus un Kardigân? + +Jean serra de nouveau la main du jeune homme et d'une voix émue: + +--Notre père aurait tout oublié, dit-il. + +Regarde! la destinée semble s'être fait un jeu de changer toutes ses +volontés, et de les rendre inefficaces. Il avait jeté une barrière entre +nous: cette barrière a été brisée par la fatalité; il avait mis une +barrière entre Fernande et moi, la Régente de France, au nom du Roi de +France, a dit: Je veux qu'elle soit renversée. + +Le jeune homme s'arrêta; puis il reprit avec une sorte d'amertume: + +--Je me demande par instants si ce n'est pas une punition d'en haut qui +m'a ainsi séparé d'_elle_... Tiens! parlons d'autre chose. En vérité, +j'ai besoin de tout mon sang-froid pour regarder en face la situation +qui m'est faite. + +--Où comptes-tu t'embarquer? + +--Au Havre? + +--Pour où? + +--Pour Brighton. + +--Jean, je te connais, tu ne resteras point loin de France. Jamais tu ne +consentiras à abandonner ton parti. + +--En effet, c'est impossible. + +--Que comptes-tu faire alors? Donne-moi tes instructions. Pour rentrer +sur le territoire français, après avoir été condamné au bannissement, il +te faudra des intelligences ici. As-tu besoin de moi? + +--J'allais te le demander, ce secours que tu as la bonté de m'offrir. + +--As-tu réfléchi? + +--Oui. + +--Parle. + +--Henry, qui dort là avec tant de calme, est de mon avis. Nous devons +faire tous nos efforts pour rentrer en France. Voici donc ce que j'ai +imaginé. A Brighton, nous monterons en chaise de poste pour gagner +Londres. Il importe que nous puissions nous mettre à l'abri des agents +de la police française qui nous surveilleraient. Une fois à Londres, +nous arrêterons un petit bâtiment et nous descendrons la Tamise. + +--Où débarquerez-vous? + +--A l'anse d'Erqui. + +Robert Français connaissait l'anse d'Erqui. Aux temps heureux de son +enfance, il était bien souvent parti à cheval du château de Kardigân, +pour errer de longues heures à travers les landes bretonnes. + +--Je t'y attendrai, dit-il. Comment me préviendras-tu? + +--Par une lettre. Nous conviendrons d'une phrase qui signifiera une +époque déterminée; quand j'aurai arrêté l'heure de notre rentrée en +France, je te l'écrirai aussitôt. + +--As-tu besoin d'argent? + +--Oui. Aie la bonté de toucher mes revenus et de payer à Poulardet, +l'aubergiste du _Cygne du roi_ une somme de cinq mille francs que je lui +dois. + +L'heure de la soirée était assez avancée. Les deux frères restèrent +encore une heure ensemble à régler leurs affaires d'intérêt et à +s'entendre pour les dispositions de l'avenir. + +Le geôlier les interrompit. Il annonçait une visite. Henry de Puiseux et +Jean-Nu-Pieds devant quitter la France pour toujours, le comte d'Erlon +les avait autorisés à recevoir toutes les visites de ceux de leurs amis +qui voudraient leur dire adieu. + +Si M. d'Erlon avait donné cette permission sans arrière-pensée, il n'en +avait pas été de même du gouvernement, qui avait consenti à l'autoriser. + +Le préfet, M. Maurice Duval, fidèle à ses habitudes, s'était dit que +quelque chouan voudrait visiter le condamné, et que, lui, pourrait +profiter de l'occasion pour l'arrêter traîtreusement. Cela faillit +arriver. + +Robert et Jean étaient encore ensemble quand la visite annoncée par le +geôlier entra. C'était un paysan d'une trentaine d'années, blond avec +des yeux bleus, en même temps très-doux et très-énergique. Jean-Nu-Pieds +fit un geste de joie et de surprise en l'apercevant. Mais le paysan mit +rapidement sa main sur ses lèvres, et dit, en cette sorte de patois +breton que nous ne pouvons que traduire: + +--Monsieur le marquis, je vous apporte l'argent des fermages que vous +m'avez demandé. + +Dès que le geôlier eut disparu, le paysan et Jean-Nu-Pieds tombèrent +dans les bras l'un de l'autre. + +C'était M. de Charette. + +--Ah! que je suis heureux de vous voir, mon cher baron, s'écria le +marquis; c'eût été pour moi une douleur réelle que de quitter la France +sans vous avoir embrassé! + +Charette jeta à son ami un regard de reproche affectueux. + +--Quoi! vous pouviez croire... + +--C'est vrai, je vous demande pardon. J'aurais dû penser que puisqu'il +s'agissait d'une action courageuse, vous n'hésiteriez pas à la +commettre. + +--Une action courageuse? + +--Baron, prenez garde! hâtez-vous de partir. Les murs de cette prison +sont fatals à ceux des nôtres! elle n'aurait qu'à refermer ses portes +sur vous! Peu importe à la cause du roi de France que je sois condamné +au bannissement, mais votre liberté, à vous, vaut dix mille hommes. + +--Tenez, marquis, lisez. + +M. de Charette, en prononçant ces mots, tendait au marquis une lettre. + +--Et de Puiseux? + +--Il est là. Il dort. + +--Éveillez-le. Il doit lire aussi ce que contient cette lettre. + +Jean-Nu-Pieds mit la main sur l'épaule d'Henry, qui dormait, en effet, +de ce sommeil sans rêves qui seul repose et réconforte. + +--Ah! quel dommage! s'écria-t-il, je dormais si bien. + +--Baron, je ne vous avais pas vu, je vous demande pardon... + +--Je vous apporte un adieu double, Puiseux, le mien et celui de Madame. + +--De Madame? + +--Lisez! + +Jean-Nu-Pieds avait déplié la lettre. Elle contenait ces lignes: + +«Mon cher marquis, + +Si je n'étais prisonnière comme vous, je vous aurais dit de venir; la +régente de France eût voulu vous remercier de vive voix de votre +courageux et éternel dévouement, que n'a jamais lassé la fatigue, que le +danger n'a pu que faire croître. Je vous envoie, à vous et à M. de +Puiseux, l'adieu de la mère de votre roi. Hélas! vous ne foulerez plus +le sol de la France! Pour y vivre, je consentirais, moi, à y rester +captive. + +Que Dieu vous garde et vous protège. + +MARIE-CAROLINE» + +--Mon cher baron, dit Jean, ému jusqu'au fond de l'âme de cette royale +missive, remerciez Son Altesse qui a daigné nous écrire ceci. +Assurez-la, je vous prie, que de loin comme de près, je suis toujours à +son service. + +--Il est inutile que je le lui dise, marquis, Son Altesse le sait. + +En sortant, M. de Charette aperçut Robert Français qui, par discrétion, +s'était retiré dans un angle de la cellule. + +--Je vois que vous n'êtes pas des nôtres, monsieur, dit-il; mais j'étais +à l'audience et je sais tout. Si jamais vous avez besoin d'un ami, +comptez sur le baron de Charette. + +Ces deux hommes, si entièrement divisés d'opinion, échangèrent une +loyale pression de main. Les grands cœurs sont faits pour s'estimer et +se comprendre. + +L'heure de la séparation des deux frères était arrivée. + +--Ne crains rien, murmura Robert à l'oreille de Jean, je devine ta +pensée... + +Je te jure que je la retrouverai... + +Jean pâlit. + +Fernande! c'était là son éternelle préoccupation, sa douleur cachée. Ah! +si elle pouvait le joindre et gagner cette rive étrangère! + +Robert ne l'avait pas quitté depuis dix minutes, quand le geôlier +reparut. Il venait dire au marquis qu'une dame avait obtenu la +permission de le voir, mais en particulier. + +Une dame! le cœur de Jean battit à rompre! Il se dit que c'était +Fernande, que ce ne pouvait être qu'elle. + +Il suivit le geôlier, qui le conduisit dans la cellule où l'inconnue +avait été introduite. + +Le geôlier referma la porte, et les laissa seuls. La jeune femme releva +son voile. + +Jean ne put retenir un cri de joie folle. C'était Fernande! + +Fernande, plus belle que jamais dans sa robe de deuil, Fernande pâlie +par la souffrance et par l'angoisse. + +--Vous! vous! + +--Oui, c'est moi.. + +--Dieu soit béni! il a en pitié de moi! il a entendu mes supplications, +je vous ai là, près de moi... Fernande, nous allons enfin être l'un à +l'autre. Le jour où nous avons été séparés, j'étais votre fiancé... +demain je serai votre mari... Partez avec moi, venez demander au pays +étranger le bonheur que nous avons si longtemps espéré... + +De grosses larmes coulaient des yeux de la jeune fille. + +--Fernande! vous ne me répondez rien. + +Elle poussa un sanglot déchirant, et tombant à genoux: + +--Jean! s'écria-t-elle, Jean, pardonnez-moi, mais je ne puis plus être à +vous... + +--Fernande!... + +--Je suis mariée!... + +Jean-Nu-Pieds avait passé par de bien douloureuses épreuves. Les +souffrances de la vie humaine ne lui avaient jamais été épargnées. Il +avait connu cette âpre angoisse de pleurer désespérément et de voir +s'évanouir un à un tous ses rêves d'avenir. + +Dans l'épouvantable commotion que lui donna le mot de Fernande, il eut +comme un ressouvenir instantané de toutes les choses vécues par lui. + +Il en est ainsi pour l'homme qui se noie. C'est une sensation que celui +qui écrit ces lignes a éprouvée. L'eau tourbillonne autour de vous, le +cœur bat à coups précipités et le sang afflue au cerveau. On sent qu'on +va mourir, et en même temps une lumière se fait, lumière rapide comme un +éclair, qui déchire le passé et illumine l'intelligence. + +On se revoit enfant, courant à travers la campagne, cueillant la fleur +nouvelle, ou aspirant la senteur enivrante des bois; puis les bancs du +collège, et ces douleurs minuscules qui semblent des souffrances +inconsolables. On devient homme: alors les luttes de la vie. La jalousie +des uns, la haine des autres, et l'émotion du premier amour ou du +premier succès. + +Quelle chose puissante que la pensée qui peut ainsi revoir des années en +une minute! + +Puis la mort est là, on ferme les yeux, et tout disparaît... + +Le même phénomène se reproduisit pour Jean-Nu-Pieds. Un éclair de +souvenir traversa son cerveau. Il revit la chambre de jeune fille où +Fernande l'avait enfermé pour l'arracher aux coups des révolutionnaires. +Il revit cette radieuse matinée de printemps où ils s'étaient dit adieu, +n'osant s'avouer un amour qu'ils partageaient déjà, et dont ils lisaient +l'aveu muet dans leurs yeux. + +Puis il songea à cette suite non interrompue de traverses, de +bouleversements qui n'avaient pas cessé un seul jour. + + * * * * * + +Fernande était toujours à genoux, sanglotant, et la tête dans ses mains. + +Mariée! elle était mariée! Et elle lui demandait pardon! + +Jean-Nu-Pieds connaissait cette noble créature. Il se dit qu'une +fatalité avait tout fait, qu'elle ne pouvait être coupable, et il la +releva doucement: + +--Fernande! je souffre à mourir, murmura-t-il; Fernande! par grâce! +expliquez-moi... + +Puis, avec violence: + +--Eh bien! non, je ne le crois pas! non, c'est impossible! Vous, mariée? +C'est impossible, vous dis-je! C'est une épreuve à laquelle vous me +soumettez! Un jeu sans pitié! Vous, mariée? Et vos serments? Et cette +union sainte, la main dans la main dans les bois de Vieillevigne, sous +l'œil de Dieu qui nous regardait, quand vous m'avez juré que vous +m'aimiez, que vous seriez ma femme devant les hommes! Vous, mariée? +Allons donc! C'est impossible! + +Il se laissa tomber sur un des escabeaux de la cellule, haletant, +opprimé. + +--Jean, je vous en conjure, ne me maudissez pas! reprit-elle d'une voix +défaillante. Si vous saviez! Il y a dans la vie des fatalités +inexplicables. Je puis tout vous dire maintenant. Je me relève moi-même +du serment que j'ai prêté. Le jour où je vous ai quitté, là-bas, je +courais auprès de mon père; on venait de me dire qu'il avait été arrêté +par des chouans et qu'ils allaient le fusiller comme ancien régicide. +J'ai couru... N'était-ce pas mon devoir de tout abandonner pour le +sauver? J'arrivai dans une clairière au milieu des bois, après un voyage +où j'avais enduré toutes les souffrances possibles. Jean! mon père était +attaché à un arbre, et déjà un peloton d'exécution le mettait en joue... + +Fernande s'arrêta; ce souvenir la brisait. + +M. de Kardigân écoutait la tête baissée, ses larmes ne s'étaient pas +arrêtées. Elles coulaient sur son visage pâle et, par instants, des +frissons l'agitaient. + +--Alors le chef de ces hommes s'avança vers moi: + +--Mademoiselle, me dit-il, votre père va mourir. Vous seule pouvez le +sauver. Veuillez me suivre. + +Il m'entraîna dans une hutte de feuillages. Je me laissai faire. Je ne +sentais aucune force en moi. + +--Mademoiselle, reprit-il, je vous aime; votre père est un criminel. Si +vous ne me jurez pas que vous m'épouserez avant deux mois, votre père va +mourir fusillé... Choisissez. + +Jean, j'ai hésité... Dieu m'a punie de cette hésitation criminelle. Cet +homme vit l'indécision qui me prenait, et fit un signe. Aussitôt +j'aperçus les fusils s'abaisser et menacer mon père. Alors je tombai à +genoux, en m'écriant: + +--Je le jure! + +Il prit un crucifix et me fit étendre la main sur le Sauveur. + +--Vous le jurez... sur le Christ. + +--Sur le Christ. + +--Bien. + +Il sortit un instant de la cabane, et ordonna qu'on délivrât mon père. +Puis il revint auprès de moi, et exigea que je lui fisse le serment que, +jusqu'à mon mariage, je ne dirais à personne ce qui s'était passé. Dix +minutes après j'étais en chaise de poste entre mon père et lui. Si vous +saviez ce que j'ai souffert! + +--Je le sais, Fernande. + +--Vous le savez? + +--J'ai lu votre journal; je suis parti pour la Bourgogne, vous veniez de +la quitter. + +--Jean, reprit-elle, il y a huit jours que je suis mariée. Pouvais-je +trahir mon serment? C'est une question que je me suis souvent adressée à +moi-même. J'avais juré sur le Christ! Les malheureux dont le cœur est +incrédule ne savent pas combien enchaîne cet engagement suprême pris au +nom de la plus sacrée de nos croyances! Et pourtant peut-être est-ce un +crime! J'ai lutté contre ma conscience, je me suis débattue, j'ai voulu +arracher de mon cœur ce serment que j'avais fait. Jean pardonnez-moi, je +n'ai pas pu. + +Le marquis de Kardigân écoutait sans parler. Il dit seulement: + +--Continuez. + +--Mon mariage s'est fait dans un petit village des Landes. Seulement une +heure avant d'entrer à mairie mon père m'apprit que le chef des chouans +ne s'appelait pas M. d'Héricourt, ainsi qu'il me l'avait dit, mais M. +Legras-Ducos. + +--Ah! c'était lui! murmura Jean. + +--Une heure plus tard, j'étais sa femme. C'est alors qu'un journal m'a +appris ce qui vous était arrivé, Jean! j'ai tout oublié! J'ai cru qu'on +allait vous condamner, j'ai cru qu'on allait vous fusiller, et je suis +venue. S'il m'était interdit de vivre pour vous, il ne m'était pas +défendu de mourir avec vous... + +M. de Kardigân se taisait toujours. Il avait écouté, immobile et +silencieux, le long et pénible récit de Fernande. Mais s'il était resté +muet, ses larmes parlaient pour lui. La jeune femme devinait tout ce +qu'il souffrait, elle devinait la torture qui avait dû briser le +malheureux pendant qu'elle lui avait révélé l'affreux secret qui le +séparait d'elle. + +--Vous savez tout, maintenant, continua Fernande. Mon ami, ne me +maudissez pas. C'est une fatalité implacable qui a tout fait. Ah! cet +homme me connaissait; il savait que je ne consentirais jamais à être +parjure à un serment fait à Dieu!... + +A notre époque de scepticisme et d'incrédulité, bien des âmes ne se +plieraient pas au joug de la loi divine. La foi s'en va des cœurs, +a-t-on dit. Ce n'est pas la foi qui disparaît, c'est la conscience. Tel +qui croit, ne se considérerait point engagé par un serment prêté sur le +crucifix. Mais ces deux êtres étaient plus grands que les autres. Ils +planaient au-dessus des lois humaines, car leurs esprits s'étaient +habitués à se plier de bonne heure au joug, dur peut-être, mais sacré, +de la loi divine. + +Fernande n'avait pas cru pouvoir se détacher de son serment. Puisqu'elle +avait étendu la main sur le Christ, ce serment devenait son devoir. + +Que devait penser Jean-Nu-Pieds? Elle le vit, encore muet, plongé dans +un abîme de pensées. + +--Ne me maudissez pas! répéta-t-elle pour la troisième fois. + +Jean-Nu-Pieds redressa le front: + +--Fernande, dit-il lentement, vous vous rappelez le jour où nous nous +sommes vus pour la première fois. Ce jour-là a décidé de ma vie. Je vous +ai aimée à jamais... Et vous étiez la seule femme que j'eusse jamais +aimée. Des jours et des mois se passèrent, pendant lesquels je n'ai vécu +que par vous et pour vous. Vous étiez devenue ma pensée constante. Je +serais mort, si je m'étais dit qu'il fallait renoncer à mon amour. + +Puis, j'ai bientôt appris quelle redoutable défense me faisait mon père. +Il n'a rien moins fallu que l'ordre de la régente de France pour que +nous pussions concevoir l'espérance d'être l'un à l'autre. Le temps +passa encore. O ma bien aimée! je vous ai dû la vie, et j'ai béni la vie +qui m'était rendue, puisque je pouvais vous la consacrer. Croyez-vous +que ce ne soit pas un supplice de perdre ainsi deux fois l'espérance et +de la recouvrer deux fois, pour la reperdre encore? Croyez-vous que je +n'eusse pas moins souffert si jamais aucune vision de bonheur n'avait +hanté mon esprit, si je m'étais dit tout d'abord que c'en était bien +fini pour nous deux? Vous venez aujourd'hui m'apprendre que vous ne vous +appartenez plus, que vous êtes à un autre... Fernande, je pourrais vous +répondre que vous n'aviez plus le droit de disposer de vous, puisque +vous n'étiez plus à vous-même, puisque vous m'aviez engagé votre foi... +Mais rassurez-vous, ô ma seule aimée. Je ne serai pas aussi cruel contre +vous que la destinée l'a été contre moi. Vous me tuez, Fernande, et +cependant je vous pardonne, et je vous bénis d'avoir accompli votre +devoir qui me rappelle le mien. La volonté de mon père s'accomplit +malgré nous-mêmes. Vous me tuez, Fernande, je vais mourir du coup qui me +désespère, et cependant je vous approuve, et je dis que vous avez bien +fait! + +Ils se regardèrent silencieusement pendant une minute. Tout ce qu'un +regard peut renfermer d'amour et de désespoir traduisit leur pensée +intime. Que pouvaient-ils se dire encore? N'étaient-ils pas séparés par +la plus cruelle des fatalités? + +--Merci, Jean, murmura Fernande. J'avais besoin de ce pardon-là. Il me +soutiendra, s'il ne peut du moins me consoler. J'ai tant souffert,--non +de ma souffrance à moi, mais de la vôtre! + +--Adieu! Fernande. + +--Adieu... déjà... adieu! Quand nous reverrons-nous?... + +--Je pars, nous ne nous reverrons jamais, ou nous ne nous reverrons que +lorsque l'âge aura glacé notre sang et refroidi notre cœur. Partez! +Fernande! Par pitié, quittez-moi, je ne suis qu'un homme, et des idées +criminelles me montent à la tête... Partez... + +--Vous avez raison. Je pars. + +Ils étaient debout, l'un et l'autre, séparés à peine par l'étroitesse de +la cellule. Ils se disaient l'adieu suprême dans un regard, comme s'ils +eussent senti qu'ils n'auraient pas été maîtres d'eux-mêmes, s'ils +s'étaient seulement touché la main. Mais des natures loyales comme +celles-là, des êtres supérieurs à la foule, grandis encore par leur foi +religieuse, cette force suprême, ne devaient point succomber ainsi que +des incrédules ou des athées. + +--Vous allez partir! balbutia Fernande, vous allez partir! Et je ne vous +reverrai plus! et je vais traîner désormais ma vie douloureuse loin de +vous, loin de mon espérance, loin de mon bonheur! O Jean, qu'avons-nous +fait à Dieu, pour que Dieu nous châtie aussi cruellement? + +--Ne me parlez pas ainsi, dit-il à voix basse, cela me torture. + +--Que deviendrons-nous? reprit-elle amèrement. Je me demande si la +vertu, si le respect des choses saintes n'est pas une duperie! Puis, +quand cette pensée coupable me vient, j'y devine un blasphème, et j'ai +honte de l'avoir eue. + +Seraient-ils vainqueurs? Cette lutte du bien et du mal qui se livrait en +eux les bouleversait. + +--Si j'écoutais mon cœur, continua Fernande, je vous dirais: +Emmenez-moi, prenez-moi, et allons demander au reste du monde un bonheur +qui nous est refusé ici! Mon bien-aimé, nous avons échangé nos âmes, nos +serments nous ont donnés l'un à l'autre. Peut-être est-ce un crime que +nous commettrons, mais nous sommes des êtres humains et... + +Elle s'arrêta. + +--Quelle vie heureuse nous aurions! Seuls et libres, qui pourrait nous +demander compte de nos actes? Je yeux partir avec vous. L'Angleterre, +l'Amérique nous servira d'asile. Je veux partir, si nous sommes +coupables, qui le saura? Si nous sommes coupables, qui nous punirait? + +Jean-Nu-Pieds saisit avec passion les deux mains de la jeune femme: + +--Oui, partons! Demain, on me conduit au Havre. Allez m'y attendre. Nous +fuirons ensemble! Nous irons demander au sol étranger le bonheur que le +sol de la patrie nous refuse... Fernande, je l'ai espérée bien longtemps +cette ivresse partagée, cette joie intime, ce mariage désiré! Ça été le +rêve de mes nuits et la pensée de mes jours depuis que la destinée vous +a jetée sur mon chemin... Rappelez-vous cette matinée de printemps, à +Paris, dans ce jardin parfumé, au milieu des fleurs et des oiseaux; +rappelez-vous de quelle émotion nos cœurs battaient... Et, depuis, que +de fois je me suis souvenu de cette matinée-là! J'ai bien souffert; +cette pensée seule arrêtait mes larmes. Fous! nous sommes fous! la loi +divine ne peut pas être cruelle comme la loi humaine! + +Puisque celle-ci est sans pitié, demandons à celle-là de se dévouer pour +nous! Notre amour est trop puissant pour ne pas briser les règles +ordinaires. Je vous aime, vous m'aimez! Cela suffit. + +Fernande avait écouté avec ravissement les paroles ardentes de celui qui +était son fiancé. Sa main tremblait dans celle de Jean. Elle fermait les +yeux comme pour ne pas voir l'abîme qui l'attirait. + +Quand le Vendéen se tut, elle resta quelques secondes indécise, muette, +oppressée. Puis, par un violent effort, elle le repoussa. Elle murmura, +répétant les paroles qu'elle avait dites: + +--Si nous sommes coupables, qui le saura? Notre conscience! Si nous +sommes coupables, qui nous punirait? Dieu! + +Jean, reprit-elle à voix haute, la passion allait nous entraîner! La +conscience et Dieu, voilà les juges terribles que nous voulions braver. +Nous ne pourrions pas être heureux; nos cœurs souffriraient, car ils +n'ont jamais appris à marcher hors de ce vrai chemin: le devoir! car ils +n'ont jamais appris à écouter un autre appel que cette voix sublime: +l'honneur! Jean, je vous aime, vous m'aimez, nous mourrons l'un pour +l'autre, mais nous ne pouvons pas, nous ne devons pas être l'un à +l'autre, car vous ne sauriez pas plus manquer à l'honneur, que je ne +saurais manquer au devoir! + +--Je vous aime! je vous aime! s'écria-t-il avec une passion folle. + +--Et moi, est-ce que je ne vous aime pas? Mon cœur saigne quand je vous +parle ainsi, mais il le faut! Jean, par pitié, laissez-moi sortir d'ici; +que je ne vous revoie jamais, que tout soit rompu entre nous; il ne peut +plus rien y avoir de commun entre le marquis de Kardigân et moi! Je +pourrais consentir à vous suivre, car je suis faible et je vous aime, +mais vous ne voudriez pas avilir celle que vous adorez! + +Elle se rapprocha de lui, et d'un ton brisé: + +--Je vous ai mis si haut dans mon estime, dit-elle, que je ne veux point +que vous soyez déchu à mes yeux. Celui qui a voué sa vie à une cause +sainte telle que la vôtre, ne doit pas entacher cette cause en faisant +une action contre l'honneur! + +Quoi! le marquis de Kardigân, Jean-Nu-Pieds, le soldat du Roi, le héros +de la Pénissière et de Château-Thibaut, mon Jean, à moi, celui que j'ai +paré de toutes les grandeurs et de toutes les noblesses, celui-là +pourrait accomplir quelque chose de vil? Non, c'est impossible. Voyez, +moi, je vous supplie, je vous implore... Ce que vous voudrez que je +fasse, je le ferai, car je vous aime... Je n'aurais pas la force de +répondre: Non, si vous me disiez: Je le veux; et pourtant, c'est pour +vous que je vous conjure d'avoir pitié de moi! Que l'image de mon +bien-aimé reste dans mon souvenir, comme une image sainte, grandissant +encore par le sacrifice! + +Lorsqu'elle s'arrêta, Jean découvrit son front qu'il avait voilé de ses +mains. Son visage était mouillé de larmes. + +--Honneur! devoir! mots sublimes que j'allais oublier... Merci, ma +Fernande, de me les avoir rappelés! Je partirai seul, mais je ne vivrai +pas. Je n'en aurais pas la force. + +--Vous partirez seul et vous vivrez! + +--Fernande! + +--Je le veux! + +--C'est impossible. + +--Vous vivrez, Jean! Déserter la vie un jour de désespoir, c'est aussi +lâche pour l'homme que pour le soldat de déserter son poste un jour de +bataille. Vous vivrez. Là encore c'est le devoir. + +--Eh bien, oui, j'ai été lâche! Vous pouvez partir tranquille et calme, +Fernande, celui que vous aimez sera digne de vous. + +Déjà une première fois, à Paris, le jeune homme avait eu à lutter corps +à corps contre les redoutables étreintes de la passion. + +Comme toujours, en cette vie, la passion allait rendre coupable, +criminel même, l'homme possédé par elle. + +Mais l'honneur triomphait... + +Jean et Fernande ne se serrèrent même pas la main. Elle s'éloigna, +courbant le front, et il la regarda partir, le cœur saignant, le cœur +brisé par la lutte, n'osant ni lui dire adieu ni la retenir... + + + + + XXVII + + LE PONT DU NAVIRE + + +Deux jours plus tard, Henry de Puiseux et Jean de Kardigân arrivaient au +Havre. Le _Wellington_, corvette anglaise, allait les transporter au +pays de Galles. C'était le soir. Une brume légère couvrait la rive. Le +ciel, étincelant et constellé, rayonnait. Les deux Vendéens jetaient un +regard navré à ce sol de la France qui bientôt allait s'enfuir à leurs +yeux. + +Patrie! patrie! au cœur sublime, que rien ne remplace! ni la tendresse +de l'épouse, ni la tendresse du père! Patrie! éternelle affection, qui +inspire le dévouement sans bornes, le renoncement sans ambition! + +Henry et Jean, appuyés l'un sur l'autre, se tenaient debout, au milieu +du pont, le regard fixe, et comme rivés à la jetée du Havre. + +La jetée était couverte. Beaucoup étaient venus là pour assister au +départ des deux fameux chouans. On apercevait çà et là les têtes des +agents de police qui venaient mettre ordre à la sympathie intempestive +que le public aurait pu éprouver pour les bannis. + +Le capitaine et les matelots du _Wellington_ ne laissaient pas de +témoigner une vive déférence aux deux jeunes gens. Mais eux ne voyaient +rien que le sol de la France, sur lequel ils n'étaient déjà plus; +n'entendaient rien que le bruit sourd de la vague, qui venait se briser +contre la jetée. + +Cependant, le moment du départ arriva. + +Le _Wellington_ leva l'ancre et, poussé par un vent d'est assez fort, +malgré la chaleur de la température, commença à sortir du port. Alors +les spectateurs restés sur la rive retirèrent leurs chapeaux. + +Ils voulaient saluer une dernière fois ceux qui étaient proscrits pour +avoir été fidèles. + +Jean-Nu-Pieds se rappela, sans doute, qu'une fois déjà, deux ans +auparavant, il avait assisté au départ d'un banni. Mais ce banni portait +une couronne au front... Aujourd'hui, c'était lui-même qui partait, +chassé pour avoir servi le petit-fils de ce roi... + +Le _Wellington_ filait rapidement toutes voiles dehors. Le capitaine +s'approcha de Jean-Nu-Pieds, et, après avoir salué poliment le chef +vendéen, engagea la conversation avec lui. Une déférence évidente +perçait dans les moindres paroles de l'Anglais. Le rude marin ne pouvait +qu'admirer le dévouement des deux jeunes gens, lui qui n'était pas +détourné de sa conscience par de vaines et stériles questions de parti. + +--Quand arriverons-nous à Brighton, capitaine? demanda Jean. + +--Demain matin, monsieur le marquis. Une nuit est bientôt passée à bord, +surtout une nuit étoilée comme celle-ci. + +--Avez-vous beaucoup de passagers? + +--Une dizaine. J'ai entre autres une de vos compatriotes qui m'intrigue +beaucoup. + +--Vraiment? + +--C'est une jeune femme, autant que j'ai pu en juger à travers le voile +épais qui couvrait son visage. Elle est venue me trouver au quai +d'embarquement, et a retenu son passage pour Brighton. Mais ce n'est pas +là l'extraordinaire. Un de mes officiers qui l'a remarquée, m'a dit +qu'elle ne s'était décidée à arrêter une cabine sur le _Wellington_ que +lorsqu'elle avait su que vous et M. de Puiseux feriez le voyage avec +moi. + +--Ah! dit Jean étonné. + +--Voilà pourquoi j'ai cru devoir vous prévenir. Vous comprenez que, dans +votre position... il faut... + +--Quoi, capitaine? + +--Je serai franc. J'ai pensé que la police avait peut-être intérêt à +vous faire espionner, et j'ai voulu que vous puissiez savoir à quoi vous +en tenir. + +Cette même idée était venue aussitôt au chouan. Il serra avec force la +main du marin anglais, pour le remercier de cette preuve de sympathie +qu'il lui donnait. + +Le marquis de Kardigân comptait, ainsi que nous le savons, séjourner le +moins possible en Angleterre. Il voulait quitter Londres en cachette, +afin d'être perdu dans le tumulte de la grande cité et revenir se mettre +aux ordres de Madame, cachée dans Nantes. Henry devant l'accompagner, il +importait que les deux Vendéens se concertassent sur leur plan de +conduite. + +Il voulut immédiatement lui faire part de cette découverte due à +l'obligeance du capitaine du _Wellington_. + +De Puiseux, appuyé à un mât, suivait la manœuvre avec intérêt. + +--Viens dans notre cabine, dit tout bas le marquis à son ami. + +--Dans la cabine, jamais! + +--Pourquoi? + +--Parce que... dame! tu me demandes là une explication... Enfin, peu +importe! Eh bien, mon cher, je crains par-dessus tout le mal de mer; +j'ai ouï dire que le seul moyen d'y échapper, c'était de rester à l'air. + +Malgré sa tristesse, Jean-Nu-Pieds ne put s'empêcher de sourire. Quel +charmant compagnon c'était que ce jeune homme! Sa gaieté trouvait à +s'épancher en toute occasion et à distraire son ami des navrements de +l'heure présente. + +--Soit, reprit le marquis; alors, écoute... + +Et, baissant la voix, il lui expliqua en deux mots ce que le capitaine +du _Wellington_ supposait. Henry éclata de rire. + +--Une espionne à nos trousses? + +--Pourquoi pas? + +--Alors tant mieux. + +--Vraiment? + +--Parbleu! Nous sommes jeunes... nous sommes... je passe! Si elle est +jolie, nous la séduirons. Ce ne sera qu'une aimable plaisanterie faite à +la police française qui nous en veut tant. Rappelle-toi la fameuse +baronne de Sergaz! + +Une ombre couvrit le front du marquis. + +--Ah! ne me parle pas de cette femme! + +--Bah! + +--C'est elle qui a joué un rôle maudit dans ma vie. + +--Qu'en sais-tu? + +--Rien. + +--Alors?... + +--Je n'en sais rien, te dis-je, mais j'en suis sûr; Fernande a dû être +éclairée sur elle, bien qu'elle ait toujours gardé le silence. Songe +qu'elle a disparu tout à coup! + +--Ah! ah! + +--Enfin, il y a des choses qu'on ne raisonne pas. Son souvenir +m'effraye. Je la vois encore, pâle, droite, avec son regard sombre qui +s'attachait sur moi. + +--Comment, tu ne savais pas?... + +--Quoi? + +--Dame!... elle... comment dirais-je?... elle t'aimait. + +--Jacqueline m'aimait! + +--Je m'en suis aperçu une certaine nuit, dans les bois de Machecoul, +alors que la pauvre Fernande était venue vers toi sous le déguisement de +Pinson. J'ai surpris son regard, mon ami, et son regard m'a fait peur. + +--Alors... alors... j'ai raison de l'avouer. J'ai été aveugle, je n'ai +rien vu. Si ce que tu dis est vrai, c'est d'elle que vient tout le +mal... + +La nuit était venue peu à peu. Depuis longtemps déjà le _Wellington_ +voguait en pleine Manche. La cloche du bord sonna le souper. Les +passagers descendirent dans l'entrepont où le repas était servi. Ils +étaient peu nombreux. Le mal de mer faisait ses ravages. Ceux qui +vinrent s'asseoir à la table étaient au nombre de cinq, parmi lesquels +une femme, très-voilée, dont on n'apercevait pas le visage. Dès qu'elle +vit entrer les deux Vendéens, elle se leva de table et remonta sur le +pont. Mais le capitaine avait dit à Jean: + +--C'est elle... + +Le souper était achevé quand le marquis et Henry regagnèrent la dunette; +l'inconnue avait disparu. + +La nuit s'avançait radieuse. A peine une brise légère ridait la surface +de la mer, semblable à un lac endormi. + +Vers onze heures, Jean-Nu-Pieds n'avait pu encore se décider à +s'arracher à ce spectacle merveilleux; la mer, cet infini de la nature, +est ce qui rapproche le plus de Dieu, cet infini de la pensée. + +Le marquis regardait la vague phosphorescente qui se brisait à +l'arrière, quand une main s'appuya sur son épaule. Il se retourna. +C'était l'inconnue. Elle releva lentement son voile. + +--Jacqueline! s'écria-t-il. + +--Oui, Jacqueline. Je suis ici parce que je vous aime, répliqua-t-elle +amèrement. + +--Vous m'aimez? + +--Écoutez-moi. J'ai tout quitté pour vous, mon fils, ma patrie... Est-ce +que je n'ai pas une patrie, moi aussi? Je viens pour partager votre +exil, pour unir ma vie à la vôtre... + +--Mais... + +--Laissez-moi finir. C'est une parole suprême que j'attends de vous. La +parole qui me fera vivre ou mourir. J'ai choisi cette heure pour mon +aveu, parce que j'ai voulu que vous puissiez commencer à sentir le poids +de la solitude autour de vous. + +Je vous aime! Dès la première heure où je vous ai vu, cette passion a +germé en moi. Je n'ai pas même essayé de la combattre. Aujourd'hui, vous +êtes seul. Votre cause est vaincue, vos biens sont confisqués, votre +fiancée est morte pour vous... vous avez tout perdu... et je viens vous +dire: Jean, je vous aime; Jean, voilà un an que je vis pour vous; +m'aimerez-vous enfin, et n'aurez-vous pas pitié de moi? + +Elle tenait le bras du jeune homme, et, succombant sous le poids de son +émotion, elle s'était presque agenouillée devant lui. + +--Écoutez encore, continua-t-elle. Vous savez combien j'aimais mon fils? +Je l'ai à jamais abandonné pour vous suivre, pour qu'il n'y eût rien +entre nous. Je vous aime! Toute ma vie vous sera consacrée... + +--Je ne vous aime pas, répondit doucement le marquis de Kardigân. Mon +cœur est à une autre, et il est de ceux qu'un amour suffit à remplir. + +--Elle est perdue pour vous! + +--J'ai sa parole: cela me suffit. + +--Vous me repoussez? + +--Je ne vous repousse pas. Si vous m'aimez réellement, je vous plains. +Mais je ne comprends pas que vous veniez ainsi à moi maintenant, vous +offrant comme une femme perdue! + +--Vous ne savez pas les combats qui se sont livrés en moi! Dès que j'ai +senti que je vous aimais, j'ai senti également que vous ne pourriez +jamais m'aimer. L'irrémédiable obstacle était entre nous. Peut-être +serais-je morte, si je n'avais voulu... M'aimez-vous? Non? Eh bien! +apprenez tout! Votre mariage avec Fernande, c'est moi qui l'ai empêché! + +--Vous! + +--Je savais que vous ne seriez jamais à moi, je viens de vous le dire! +Mais je ne voulais pas que vous fussiez à une autre. C'est moi qui ai +conçu le plan infernal qui vous a séparé d'elle! Vous avez cru et elle a +cru, elle aussi, que la vie de son père avait été menacée! Allons donc! +c'était une comédie arrangée à l'avance! Dieu! que j'ai été heureuse, +quand j'ai appris que j'avais réussi, que vous ne pourriez plus +l'épouser! + +C'est le seul jour de bonheur que j'aie eu depuis que je suis née. Vous +ne m'aimez pas? je le sais et je le savais quand vous étiez là-bas, ne +pensant qu'à elle! Je le savais, quand j'ai fait tout cela! Si je vous +ai fait mon aveu, c'est que je voulais vous désespérer avant de +mourir... car je vais mourir! Croyez-vous donc que je vous aurais dit +tout cela, si j'avais dû vivre?... + +--Malheureuse! + +Il lui saisit les deux poignets avec violence, tant la révélation +l'exaspérait. + +--Ah! vous pourrez me faire mal! vous ne m'en ferez jamais autant que je +vous en ai fait! Je suis heureuse! Je lis dans vos yeux le désespoir de +l'amour perdu, la pensée que votre bonheur s'est effondré par suite +d'une comédie. + +Eh bien oui, souffrez! souffrez! vous m'avez fait tant de mal que je ne +sais plus si je vous aime ou si je vous hais! + +La passion criminelle qui dévorait Jacqueline laissait son empreinte +infâme sur son visage. Les âmes viles sont abaissées par l'amour: il ne +purifie que les âmes élevées. + +Jean la jeta presque à ses pieds. + +--Ah! sois maudite! sois... + +Mais elle se releva, et se précipita vers le bastingage. + +--Adieu! dit-elle. + +Il vit qu'elle voulait se jeter à la mer. Déjà le mouvement instinctif à +toute créature humaine qui veut en sauver une autre, l'entraînait à la +retenir... + +Mais Henry de Puiseux, dans l'ombre, avait tout entendu. + +--Cette femme a mérité la mort. Laisse-la mourir! dit-il. + +Jacqueline était tombée à la mer. + +FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE + + + + + TROISIÈME PARTIE + + + LE CHÂTIMENT DE JUDAS + + + + + I + + LA MANIFESTATION + + +Sur une des places principales de Nantes, le 6 octobre de cette même +année 1832, il y avait un rassemblement assez considérable vers les cinq +heures du soir. + +Dans les groupes on parlait avec animation d'un certain individu qui, +s'il fallait en croire les exclamations de colère qu'il excitait, devait +être universellement détesté. + +--C'est un traître! + +--Non, c'est un vendu! + +--Il a fait massacrer le peuple! + +--Je ne comprends pas que le gouvernement nous envoie un pareil homme! + +--Il a mérité la corde! + +Etc., etc., etc. + +Ceux qui parlaient ainsi, c'étaient les enragés, c'est-à-dire ces +gaillards qui crient beaucoup avant la tourmente, et pendant l'émeute +ont la prudence de rester chez eux. + +A côté se tenaient les petits bourgeois bavards et prétentieux. +Problème: Le petit bourgeois est celui qui souffre le plus d'une +révolution, et pourtant sa vie se passe à en faire. + +--J'estime, je pense, je considère, prononçait avec componction un +marchand de seringues, que le roi s'est trompé, a erré, a vu faux. Il +aurait dû consulter, interroger les bourgeois de la ville de Nantes, +avant de nous envoyer ce monsieur... + +--Je crois avoir de véritables facultés de gouvernement, interrompit un +fabricant de chaussures élastiques, coupant la parole au fabricant de +seringues. Eh bien, jamais je n'aurais commis une pareille faute. + +Les gens sérieux, bien qu'en un langage moins prétentieux, étaient du +même avis que ces bavards. + +--C'était au moins inutile, disait en se promenant de long en large avec +deux de ses amis, un des magistrats les plus respectés de Nantes. +Pourquoi faire à l'esprit de la population une menace cachée, une +provocation indirecte? M. Maurice Duval est détesté ici. Le ministre +pouvait bien l'envoyer à Lille ou à Bordeaux, s'il voulait récompenser +ses tristes services de Grenoble; mais l'expédier dans la +Loire-Inférieure! quand ce département est sourdement secoué par les +Vendéens! quand, malgré toutes les recherches, Madame est demeurée +introuvable... + +--Croyez-vous que la princesse soit à Nantes? demanda au magistrat un +des principaux banquiers de la ville. + +--J'en suis convaincu. + +--Alors je ne comprends point comme elle a pu rester sauve jusqu'à +présent. + +--Que voulez-vous? On sera toujours mieux servi par le dévouement que +par l'ambition. Les hommes qui entourent la princesse n'ont rien à +espérer. Ceux qui entourent Louis-Philippe savent au contraire que s'ils +s'emparent de la duchesse de Berry, leur adresse sera richement +récompensée. Eh bien! malgré cela, ceux-ci ne peuvent pas vaincre +ceux-là... + +Ainsi qu'on vient de le voir, la situation n'a pas changé, depuis que +nous avons abandonné nos héros à la fin de la seconde partie de cet +ouvrage. Madame, cachée au fond de sa retraite, attend une heure +favorable; et, en dépit de son armée de limiers, en dépit des espions +qui peuplent les rues de la ville, le ministre n'a pas encore pu +découvrir l'auguste chef des Vendéens. + +Décidé à mettre fin à cet ordre de choses, décidé à couper court aux +murmures grandissants de la Chambre par une action énergique, M. Thiers +vient de donner l'ordre à M. Maurice Duval, préfet de la +Loire-Inférieure, de faire une entrée solennelle dans la ville, et de +s'entourer de l'appareil imposant des forces publiques. + +Nous avons déjà indiqué rapidement quelles étaient les tendances de ce +M. Maurice Duval. Il était abhorré par tous les partis. Son +administration dans l'Isère avait amené ces désordres sociaux que la +baïonnette seule peut terminer. + +Aussi quand on avait appris à Nantes que, non content de devenir préfet +de la Loire-Inférieure, M. Maurice Duval se décidait à faire une entrée +solennelle dans la cité, la partie remuante de la population avait +résolu de lui offrir un charivari tel que les oreilles de ce haut +fonctionnaire garderaient longtemps le souvenir de sa bravade. + +Le général d'Erlon, prévenu, avait répandu ses soldats çà et là dans les +rues; mais il se rendait bien compte que ce déploiement de forces serait +très-probablement rendu inutile. En effet, que pouvaient faire des +soldats contre des satires vivantes? + +Cependant, un homme de taille moyenne, appuyé à la porte d'une maison, +regardait cette agitation populaire sans y prendre part. Cet homme +portait sur son visage l'empreinte du génie humain dans toute sa pureté. + +L'œil perçant lisait au fond du cœur; il avait le nez légèrement +aquilin, la lèvre sensuelle, un peu grosse, le front large et puissant. +Par moments, quand les vociférations de la foule devenaient trop fortes, +il haussait les épaules avec mépris. On sentait en lui un dominateur des +masses. + +Notre inconnu paraissait guetter quelqu'un, comme s'il eut pris un +rendez-vous juste au milieu de cette fournaise. Ses yeux se portaient +rapidement à chaque extrémité de la rue, et son pied frappait le pavé +avec impatience. + +Tout à coup un refoulement se produisit dans les groupes: c'était un +escadron de cuirassiers qui chargeait les conspirateurs afin de rétablir +la circulation des rues. Naturellement, des cris retentirent de toutes +parts, mêlés à des invectives poussées contre M. le préfet, qui avait la +lâcheté de ne pas vouloir être _charivarisé_! Qu'en résulta-t-il? Ce +qu'il en résulte toujours en pareille occurrence. + +C'est-à-dire que l'escadron de cuirassiers sur lequel on avait compté +pour rétablir l'ordre, obtint juste un résultat contraire. + +Quand il eut disparu, les groupes se reformèrent beaucoup plus irrités +qu'auparavant, tellement plus, que les bourgeois manifestants résolurent +de se venger. Ils avaient compté d'abord insulter M. Maurice Duval à son +passage, le huer, d'aucuns même avaient parlé de projectiles légumineux, +tels que pommes cuites et oranges; mais après cette insulte: + +--Des dragons! disait l'un. + +--Des cuirassiers, disait l'autre. + +--Ce sont des dragons! + +--Non, ce sont des cuirassiers! + +--Enfin, peu importe, s'écriait un troisième. L'important, c'est que +nous voulons nous venger. Que faire? + +--Sifflons-le, hurla un jeune voyou, espérance des barricades de +l'avenir. + +--Bravo! bravo! + +--Avez-vous des clefs? + +--Des clefs forées? + +--J'en ai... + +--Je n'en ai pas... + +--Mais c'est inutile, reprit le voyou. Tenez, regardez! + +Il indiquait de la main une boutique qui faisait face à la rue. On +lisait à la devanture: + +ROGUET + +_Marchand de Jouets d'enfants_ + +Dans une boite, ouverte à son étalage, étaient empilés une centaine de +sifflets qui valaient bien un sou pièce. Un cri de triomphe accueillit +cette découverte. O néant des grandeurs populaires, on faillit porter le +voyou en triomphe pour avoir découvert des sifflets! + +Ce fut une vraie irruption. Le nommé Roguet souriait agréablement, en +voyant la foule se précipiter dans sa boutique, car ces sifflets étaient +précisément un vieux fonds de magasin, dont il n'aurait jamais pu se +débarrasser sans l'impopularité de M. Maurice Duval. + +Il vida la boite sur une table et mit en vente la marchandise, au prix +de 1 franc le sifflet. Il y en avait cent. Ce fut pour l'intelligent +Roguet un bénéfice net de 95 fr. L'exaspération était telle que s'il y +avait eu cinq cents sifflets, que s'il y en avait eu mille, il les +aurait vendus. À quoi tiennent les fortunes humaines! + +L'homme dont nous avons parlé sourit en voyant revenir ces badauds +enragés, armés tous d'un sifflet. Il sembla moins pressé de voir arriver +celui qu'il attendait, et bien plus disposé à la patience. C'est qu'en +effet, pour un observateur, ce spectacle promettait d'être curieux. + +Un bruit de voix ne tarda pas à annoncer l'arrivée prochaine du préfet. +Bientôt toutes les têtes se tournèrent vers la rue par laquelle devait +déboucher M. Maurice Duval. Les chevaux de la calèche où s'étalait le +préfet avançaient lentement. Enfin, la calèche apparut. + +M. Maurice Duval était très-pâle. Évidemment l'exercice auquel il se +livrait ne lui allait que médiocrement. Mais, sous peine de disgrâce, il +fallait bien obéir à l'ordre du ministre. Il jetait des regards effarés +à droite et à gauche. À côté de lui, son chef de cabinet ne paraissait +guère plus rassuré. Quand la calèche déboucha sur la place où se +tenaient les conspirateurs, de violents sifflets éclatèrent. Le tapage +fut tel que les chevaux se cabrèrent. Les sifflets, les cris du coq, les +appellations diverses et irrespectueuses produisaient une épouvantable +cacophonie. + +--Au galop! ordonna le préfet. + +Le cocher de la calèche enveloppa ses deux chevaux d'un large coup de +fouet, et la voiture partit ventre à terre. Les exclamations furieuses +redoublèrent, car les uns étaient foulés par le timon, les autres +écrasés par les roues. Ce fut, pendant dix minutes, un concert de +hurlements féroces. Enfin, quand le charivari fut terminé, quand la +place resta libre, chacun rentra chez soi. La manifestation, bête comme +toutes les manifestations, était finie. + +Il ne restait que l'homme au regard puissant. Mais lui aussi ne devait +pas tarder à s'éloigner, car un individu s'approcha de lui et lui dit: + +--Venez, monsieur Berryer, Madame vous attend. + + + + + II + + L'ENVERS D'UN RÈGNE DE DIX-HUIT ANS. + + +L'histoire est restée muette sur ce qui fut prononcé dans l'entrevue qui +eut lieu entre Madame et l'illustre orateur. Il quitta la maison de la +rue Haute-du-Château, où se cachait la princesse proscrite, avec la même +prudence dont il avait usé pour y pénétrer. Là n'est pas notre drame. À +peu près à la même heure, un homme arrivait au palais de la préfecture +de la Loire-Inférieure. + +Le chef du cabinet de M. Maurice Duval attendait le visiteur, sans +doute, car il s'empressa de le faire entrer dans le salon réservé et +alla prévenir le haut fonctionnaire. + +Immédiatement M. Maurice Duval le reçut. + +Nous le connaissons cet homme. Nous l'avons entrevu une première fois au +ministère de l'intérieur, à Paris, quand M. de Montalivet lui servit +d'introducteur. + +C'est Deutz. + +M. Maurice Duval avait hâte d'en finir avec l'héroïque princesse qui +épouvantait tant le sommeil du roi Louis-Philippe. Il n'eut pas les +mêmes pudeurs que l'illustre homme d'État qui avait la charge de traiter +avec le traître. + +--Vous nous avez promis plus que vous n'avez pu tenir, lui dit-il. + +--C'est vrai. + +--Le gouvernement veut absolument que cette dangereuse affaire de la +chouannerie bretonne ait un terme. Quand pourrez-vous livrer la +princesse? + +Deutz était resté le front courbé, non qu'il eût honte. La honte est un +sentiment qu'ignorent les natures infâmes comme la sienne. + +--Nous sommes aujourd'hui au 6 octobre, reprit-il lentement. Avant le 6 +décembre, Madame la duchesse de Berry sera votre prisonnière. + +Le préfet de la Loire-Inférieure était encore exaspéré de l'accueil qui +lui avait été fait. Il ouvrit la fenêtre de son cabinet, et montrant la +ville: + +--Je veux terminer tout cela, dit-il d'une voix brève. Cette ville +révoltée mérite un châtiment. Comment pourrez-vous pénétrer auprès de la +princesse? + +--C'est mon secret. + +--Est-elle à Nantes, seulement? + +--Je ne sais pas. + +--Vous ne savez pas!... + +--Non, répliqua nettement le traître. J'ai fait un marché. Je ne veux +pas qu'on me vole. + +M. Maurice Duval prit sur sa table de travail une lettre écrite en +lignes serrées, et la parcourant du regard: + +--Monsieur, dit-il, quand je vous ai reçu, je n'ai pas eu besoin de +prendre des biais pour m'entendre avec vous; je vous connaissais. Voici +une lettre qui m'a été adressée de Paris; elle contient sur vous tous +les renseignements que je pouvais désirer. + +--Après? + +--Vous pouvez pénétrer jusqu'à la princesse? + +--En effet. + +--Vous avez promis à M. le ministre de l'intérieur que vous lui +livreriez Madame. C'est très-bien. Mon devoir m'oblige de vous prêter +main-forte pour cette besogne-là; mais enfin, ce n'est pas avec moi que +ce marché a été fait. Voulez-vous que nous en fassions un autre +ensemble? + +L'œil de Deutz s'alluma; mais il garda le silence. + +--Cette ville m'a insulté, continua le préfet; je veux me venger. Vous +devez connaître quelques-uns des secrets des légitimistes, puisque vous +parvenez à voir leur chef. Donnez-moi un renseignement quelconque, car +je veux signaler ma première journée ici par un acte d'autorité. + +Deutz releva la tête. + +--Je puis vous faire arrêter un des principaux chefs, dit-il. + +--Lequel? + +--Je ne vous dirai pas encore son nom. Seulement, donnez-moi un ordre +d'arrestation en blanc. + +M. Maurice Duval n'avait rien à craindre; Deutz ne lui était-il pas +adressé par le ministère de l'intérieur? + +--Qu'en ferez-vous? demanda-t-il pourtant. + +--Je m'en servirai pour faire saisir, partout où je le trouverai, celui +que je vous ai promis. + +Le préfet de la Loire-Inférieure prit un papier et le signa. + +--Voilà, dit-il. + +--Eh bien! avec cela, monsieur le préfet, nos affaires marcheront plus +vite. J'avais peur de ne pas... comment dirais-je?... de ne pas +m'entendre avec vous. Il n'en sera rien. Demain, la personne en question +sera arrêtée. + +--Pourquoi demain seulement? + +--Ne me faites pas de questions, je ne pourrais pas vous répondre. + +Deutz se leva en parlant ainsi. + +--A demain! dit-il. + +Cette scène que nous venons de résumer en quelques lignes avait duré dix +minutes. + +A son allure rapide, nos lecteurs ont dû deviner qu'elle cachait un +mystère. Et, en effet, le drame que nous avons entrepris de raconter se +préparait. + +Deutz avait promis de vendre Madame au gouvernement de Louis-Philippe. +Quand il avait fait ce marché, rien ne s'opposait à ce qu'il pût le +mettre à exécution. N'était-il pas le filleul de la princesse? et ne +savons-nous pas qu'on croyait pouvoir se fier à lui? + +Par bonheur,--hélas! bonheur qui ne devait pas durer!--des craintes, +sinon des soupçons, étaient venues aux principaux chefs vendéens. Des +hommes comme Charette et Coislin ne pouvaient pas se laisser duper comme +des enfants. Il en résultait que lorsque le juif était arrivé à Nantes +pour la première fois (après l'achat de cette maison qu'il comptait +payer sur une _rentrée d'argent_), il n'avait pu obtenir d'être reçu par +Madame. + +Vainement il s'était repris à deux ou trois fois pour obtenir une +audience. Toujours le juif s'était heurté à M. de Charette, qui lui +avait répondu: Impossible. + +Pendant les événements que nous avons racontés dans la seconde partie de +cet ouvrage, c'est-à-dire aux mois de juin et de juillet, il en avait +été de même. De juillet à octobre la situation n'ayant pas changé, Deutz +se trouvait fort embarrassé, ayant promis et ne pouvant tenir. + +Certes, la défiance n'existait pas d'abord dans le camp royaliste. Les +cœurs élevés ne connaissent pas la défiance; mais peu à peu de tels +abandons s'étaient produits, que les principaux d'entre les Vendéens +avaient dû recourir à un excès de prudence. On ne se méfiait pas plus de +Deutz que de toute autre personne; mais, en règle générale, on se +méfiait de tout le monde. + +Ce fut grâce à cette prudence extrême que, pendant trois mois, la +retraite de Madame ne pût être découverte. Il faut penser que le +ministre de l'intérieur avait mis sur pied tous les limiers de la +préfecture de police, que les meilleurs agents de la rue de Jérusalem, +appâtés par une promesse de récompense extraordinaire, passaient leurs +jours et leurs nuits en surveillant, et que pas un renseignement n'était +encore parvenu au ministère. + +Madame était-elle cachée à Nantes? + +On ne le savait même pas positivement. + +Les dilemmes qui se posaient étaient au nombre de deux: + +Ou Son Altesse était à Nantes, et alors il devenait impossible qu'on ne +découvrît pas sa cachette; + +Ou elle n'était pas à Nantes, alors... + +Alors on tombait dans l'inconnu. + +Telle était l'unique raison pour laquelle le gouvernement maintenait ses +rapports avec Deutz. Le juif devenait la suprême espérance de ces hommes +à qui la trahison ne répugnait pas, puisqu'ils devaient en profiter. + +Ceux qui connaissent la puissante organisation de la police de la rue de +Jérusalem nous comprendront. Il était _unique_, dans les annales de +cette aimable institution, qu'on ne fût pas encore arrivé à un résultat. + +Il découlait de tout cela que Deutz ne put pas arriver jusqu'à Madame, +et que, par conséquent, il ne pouvait pas indiquer à M. Maurice Duval la +cachette de l'auguste prisonnière. + +Mais le juif avait trop à cœur de toucher les cinq cent mille francs +promis, pour ne pas chercher un moyen d'arriver à ses fins. + +Le plan fut longuement couvé par lui. Shakespeare aurait fait de ce +Shylock une terrible figure. Mais Judas nous répugne, nous n'entrerons +pas dans l'analyse psychologique de cette conscience. + +Deutz comprit aussitôt que, pour se rendre utile au gouvernement de +Louis-Philippe, il fallait qu'il commençât par se rendre indispensable à +Madame. + +Comment y arriverait-il? + +La lutte, pour le moment, paraissait, sinon terminée, du moins +interrompue. + +Les chouans ne tenaient plus la campagne; le chef réel, c'est-à-dire la +princesse, avait posé les armes en apparence. Il fallait donc donner un +embarras quelconque aux Vendéens. Or, voici ce que s'était dit Deutz: + +Le mouvement insurrectionnel de la Bretagne, pour s'être momentanément +arrêté, a encore besoin de correspondre avec le comité légitimiste de +Paris. + +Le juif voulait devenir une sorte de courrier vendéen entre Nantes et +Paris. Il arriverait ainsi, nécessairement, à être reçu par la +princesse, ou tout au moins à connaître sa retraite. + +Le lecteur comprend maintenant pourquoi Deutz avait demandé un ordre +d'arrestation en blanc à M. Maurice Duval. La visite au préfet de la +Loire-Inférieure n'avait pas un autre but. + +En effet, dès qu'il eut quitté la préfecture, Deutz se fit conduire par +sa voiture à la place, et demanda à parler au chef de poste. Le +capitaine Régis se présenta. Deutz lui montra son ordre d'arrestation. + +--J'ai besoin de quatre hommes, dit-il, pour arrêter un _brigand_. + +--Quatre hommes! c'est peu. + +--Oh! non, c'est assez. Celui-là ne résistera pas. + +--Mais il n'y a aucun nom sur votre mandat d'amener? + +--N'est-ce que cela? + +En parlant ainsi, Deutz prit une plume et écrivit en tête de l'ordre le +nom de: + +BERRYER. + +Sous quel prétexte arrêter Berryer? + +Les affections politiques du grand orateur n'étaient un mystère pour +personne. Tout le monde savait qu'il avait voué sa vie à la défense des +idées légitimistes, et que son dévouement grandissait dans l'infortune. + +Cela était de notoriété publique. Mais alors pourquoi n'arrêterait-on +pas également M. Hyde de Neuville, M. de Breulh et Chateaubriand? Leur +opinion ne faisait mystère pour personne. + +Puis, là n'était pas toute la difficulté. On n'arrête pas un Berryer, +malgré toutes les lois possibles de sûreté générale, sans qu'on en +parle. Il faudrait déférer le prisonnier aux tribunaux, et la popularité +du Démosthène royaliste était trop grande pour qu'on pût espérer le voir +condamner sans preuves. + +Mais le gouvernement du roi Louis-Philippe ne regardait pas à si peu. + +Voyons cependant ce qu'avait fait Berryer à son arrivée à Nantes, et +comment il s'y était pris pour voir Madame sans être victime de la +surveillance occulte dont il était naturellement l'objet. + +Nos lecteurs se rappellent que Madame se cachait chez mesdemoiselles +Deguigny, au numéro 3 de la rue Haute-du-Château. Presque en face du +numéro 3, la maison du numéro 6 se dressait, calme et tranquille, ainsi +qu'il convient à une honnête et bourgeoise maison de province. + +Sur la porte de cette demeure pendait un écriteau jaune, sur lequel les +passants pouvaient lire: + +JOLI APPARTEMENT MEUBLÉ + +Fraîchement décoré, + +_A louer de suite_. + +Ce qui constituait à la fois un mensonge, attendu que ledit «joli +appartement meublé» ne devait pas être fraîchement décoré, et une faute +de français, vu qu'on ne dit pas «_louer de suite_» mais «_louer tout de +suite_.» Mais il était probable que le propriétaire ne s'était guère +occupé de ce détail. + +Ce propriétaire, d'ailleurs, était double. Il y avait de cela un mois et +demi, deux frères répondant aux noms retentissants d'Ulysse et de Nestor +Mirliflor, avaient acheté ladite maison pour la transformer en +appartements meublés. + +Leurs papiers étant parfaitement en règle, Ulysse et Nestor Mirliflor +avaient vite obtenu la permission de patente. Ulysse, l'aîné, portait +une belle barbe grise; il était toujours triste, et en arrivant, avait +dit à ses voisins: + +--Nous finirons nos jours ici. + +Nestor qui, comme cadet, portait une belle barbe noire et se montrait +toujours gai, avait ajouté: + +--Eh! eh! vous allez faire quelques fredaines! + +Il est vrai que ces fredaines se réduisaient à d'interminables parties +de jacquet qu'ils faisaient ensemble au café de la Comédie. + +Les deux frères se levaient à six heures du matin, allaient se promener +et allaient déjeuner, allaient au café, rentraient dîner, retournaient +au café, et enfin se couchaient à dix heures du soir. + +La maison était tenue par un Bas-Breton pur sang, parfaitement idiot, de +taille ordinaire, mais qui ne parlait jamais qu'en bêlant comme les +moutons, et qui, lorsqu'on lui adressait la parole, répondait en fixant +sur son interlocuteur un regard stupide. + +Dans le quartier, on disait que les frères Mirliflor étaient fort +attachés au gouvernement. Ulysse ne parlait jamais politique, mais +Nestor, lui, ne se gênait pas pour faire étalage de ses opinions +orléanistes. + +Quelquefois, en rentrant, Nestor s'arrêtait chez M. Vaugros le +chapelier, ou chez la belle madame Ravine l'épicière. On l'accusait même +tout bas de faire la cour à l'épicière. + +--J'aime le roi des Français, disait-il, parce qu'il n'est pas fier. Moi +qui vous parle, il m'a serré la main, comme ça, que j'en étais +embarrassé, et que j'aurais voulu vous voir à ma place, madame Ravine, +car, bien sûr, notre souverain eût admiré votre beauté. + +Madame Ravine se rengorgeait, rougissait, faisait la roue; alors Nestor +s'inclinait respectueusement, prenait un peu de tabac dans sa tabatière, +le déposait sur le haut de sa main et l'aspirait. + +--Bon tabac! disait-il... Moi qui vous parle, il m'a serré la main! + +Puis il s'éloignait, et madame Ravine ajoutait avec dignité: + +--Un homme bien aimable, M. Mirliflor jeune! Oh! bien aimable! + +On comprend que l'autorité avait la plus grande confiance dans les deux +frères. Au reste, leur vie était au grand jour. Les rares étrangers qui +demeuraient chez eux étaient de bons et braves rentiers. Le livre de +police ne contenait jamais aucune irrégularité fâcheuse. + +Or, le soir même du jour où M. Maurice Duval avait reçu une si aimable +sérénade de ses administrés, les deux frères Mirliflor rentraient chez +eux pour dîner. + +--Est-il venu du monde, Damoiseau? demanda Ulysse au Bas-Breton qui leur +servait de domestique. + +--Non, monsieur... Bée! non. + +--Le dîner est-il servi? + +--Bée! bée!... oui, monsieur. + +Les frères Mirliflor s'étaient réservé pour eux le rez-de-chaussée et +les caves. Quant au Bas-Breton Damoiseau,--Damoiseau!--il couchait dans +le couloir. Ulysse et Nestor montèrent au premier, à la salle à manger. + +A peine étaient-ils à table qu'un coup de sonnette retentit. Une voiture +s'était arrêtée à la porte; le cocher avait une malle à côté de lui. + +--C'est un voyageur sans doute, prononça Ulysse de sa voix grave. Allez +voir, Damoiseau. + +--Bée!... bien, monsieur. + +En effet, c'était un voyageur, et ce voyageur était Berryer. + +On se rappelle qu'un chouan s'était approché de lui, pendant qu'il +regardait le charivari offert à M. Maurice Duval, et lui avait dit tout +bas: + +--Madame vous attend. + +Arrivés à quelque distance de la rue, le chouan avait glissé un papier +dans la main du grand orateur, et s'était éloigné sans ajouter un mot. +Le papier contenait ceci: + +«Quittez l'hôtel de France; allez rue Haute-du-Château, n° 6, la maison +garnie des frères Mirliflor, et attendez.» + +Berryer avait obéi à l'ordre secret qui lui était parvenu, et après +avoir pris ses bagages à l'hôtel de France, il s'était rendu rue +Haute-du-Château. + +Les frères Mirliflor dînaient, ainsi qu'on l'a vu. Ils proposèrent à +Berryer de lui faire servir à manger dans sa chambre, ou bien de +s'asseoir à leur table. Berryer, philosophe et observateur à ses heures, +résolut d'étudier, pour passer le temps, les trois types d'idiots en +face desquels il se trouvait. + +Un Émile Augier aurait, en effet, trouvé une ample comédie dans ces deux +frères Mirliflor, et dans le Bas-Breton Damoiseau, qui bêlait en +parlant. Qui sait si ce n'est point dans une de ces maisons garnies de +province qu'Auguste Maquet a vu ce merveilleux type du père Preval, du +_Chevalier d'Harmental_? + +--Monsieur arrive de la capitale, sans doute? dit Nestor en minaudant à +son client. + +--Oui, monsieur. + +--Et monsieur a-t-il eu le bonheur de voir le roi des Français? + +--Non, monsieur. + +Nestor avait mis du tabac sur sa main: + +--Bon tabac!... J'ose espérer que la santé de notre auguste souverain +est bonne également, monsieur... + +--Oui, monsieur. + +Vraiment, Berryer ne s'ennuyait pas. Il avait sous les yeux un trio +admirable. + +--Et la capitale est-elle tranquille, monsieur? ajouta Mirliflor aîné. + +--Nestor! gronda doucement Mirliflor junior, vous empêchez monsieur de +dîner. + +--Bée!... monsieur, voulez-vous du poulet? demanda Damoiseau. + +--Moi qui vous parle, continua Nestor, j'ai eu le bonheur insigne de +voir sa Majesté le roi des Français... et même de lui serrer la main..., +ainsi que je le racontais aujourd'hui à la belle madame Ravine. Vous ne +connaissez pas la belle madame Ravine, monsieur? Ah! il n'y a pas des +beautés que dans la capitale!... + +--Nestor! répéta Ulysse. + +--Bon tabac!... Si vous vouliez être bien aimable, monsieur... + +Mais un coup d'œil énergique de Mirliflor aîné calma l'indiscrétion de +Mirliflor jeune. + +Quand le dîner fut achevé, Berryer gagna l'appartement qui lui était +destiné, et attendit. Sept heures, huit heures, neuf heures du soir +sonnèrent. L'impatience commençait à le prendre. Il entendit les +quelques locataires qui habitaient la maison. + +A neuf heures et demie, impatienté de plus en plus, il sonna, et +Damoiseau parut. + +--Il n'est venu personne pour moi? + +--Bée!... je ne peux pas savoir... monsieur... vous n'avez pas encore +dit votre nom... bée!... + +En effet, le grand orateur se rappela qu'on ne lui avait pas présenté +encore le livre de police. + +Il attendit de nouveau. + +A dix heures, les deux Mirliflor rentrèrent. Ils frappèrent presque +aussitôt à la porte de leur locataire, et parurent, suivis de Damoiseau. +Celui-ci tenait à la main le livre de police. + +Rêvait-il? Berryer avait bien encore devant lui les figures idiotes des +trois grotesques, mais il lui sembla que l'expression de ces figures +n'était plus la même. Il témoigna sa surprise de façon si comique, que +Mirliflor jeune éclata de rire, et lui tendant la main: + +--Voulez-vous avoir la bonté d'écrire là-dessus vos nom, prénoms, et +qualités, cher monsieur Berryer? dit-il. + +Le grand orateur recula stupéfait. + +--On vous avait dit d'attendre, continua le prétendu Nestor... Bon +tabac! moi qui vous parle, j'ai eu l'honneur insigne de serrer la main +de Sa Majesté le roi des Français!... + + + + + III + + LES DÉGUISEMENTS + + +Berryer comprit aussitôt qu'il était avec des amis. Peut-être fût-il +resté quelque temps sans les reconnaître, si Nestor Mirliflor n'avait +fermé avec soin la porte d'entrée, fait tomber les rideaux sur la +fenêtre, et, alors, retiré sa fameuse barbe noire. + +--Vous! de Puiseux! + +--De Puiseux! moi? vous plaisantez, monsieur Berryer! Je ne suis que +Nestor Mirliflor, frère cadet de Ulysse Mirliflor! Mirliflor junior, +Nestor Mirliflor junior. + +Nos lecteurs ont déjà reconnu, sans doute, le frère aîné, grave et +triste toujours, et qui portait sur son visage une ombre de mélancolie +profonde. C'était le marquis de Kardigân. + +--Cher monsieur, dit Henry de Puiseux au grand orateur, Madame vous +recevra dans une heure seulement. Donc, jusque-là, nous avons +parfaitement le temps de causer un peu. Laissez-nous vous raconter en +quelques mots notre histoire. Cela nous servira d'excuse pour la comédie +que nous venons de jouer... + +--Et où vous m'avez donné un rôle, dit Berryer en riant. + +--Faut-il vous expliquer, pourquoi? Je dois d'abord vous déclarer que +j'ai agi malgré M. de Kardigân. Mais je lui ai prouvé que c'était une +épreuve nécessaire à laquelle nous n'avions pas le droit de vous +refuser... Si vous, vous ne nous reconnaissiez pas, qui donc nous +reconnaîtrait à Nantes? + +Un bruit de pas se fit entendre à la porte. Puis trois coups furent +frappés à intervalles inégaux. C'était un signal. Henry courut et +ouvrit. + +Le nouveau venu portait une ample redingote qui tombait sur ses talons. + +--Monsieur Berryer, voici également un des nôtres, continua le jeune +homme. Je l'attendais, car il va nous renseigner sur certaines menées +dont j'ai peur. + +C'était Aubin Ploguen, Aubin, le héros sublime de tant de grandes +actions. + +--Mais, d'abord, reprit Henry de Puiseux, voici ce qui se passe. Il y a +un mois et demi, M. le marquis de Kardigân et moi nous sommes revenus de +Londres, suffisamment déguisés pour qu'on ne nous reconnût pas. Nous +avons acheté cette maison. Savez-vous pourquoi nous nous sommes affublés +de ce nom grotesque de Mirliflor? C'est uniquement parce que jamais ce +nom-là ne pourra passer inaperçu. Comment voulez-vous supposer que des +gens soient assez fous, voulant se cacher, pour s'appeler Mirliflor? + +--C'est assez bien raisonné, dit en souriant Berryer. + +--Nous voici donc à la tête d'une maison meublée, M. le marquis de +Kardigân et moi. Il fallait songer à nous pourvoir de locataires, ces +locataires, en voici un. Vous avez entendu parler du chouan Ploguen, de +ce paysan légendaire qui valait presque une armée à lui tout seul? Le +voilà! + +Berryer tendit silencieusement la main à Aubin, qui la serra. + +Le signal se répéta à la porte. Henry de Puiseux renouvela son manège. +Un des autres bourgeois parut: + +--Voici un second locataire, continua Henry en riant... Vous avez +entendu parler aussi, monsieur Berryer, de ce vieux Gouësnon, qui ne +sachant lire que dans son missel grossier, est toujours resté fidèle à +la croyance des anciens Bretons? Gouësnon, comme Aubin, comme ce gars, +grotesque lui aussi, sous son nom de Damoiseau, et sa mine idiote, comme +trois autres encore, nous attendons ici que Son Altesse Royale ait +besoin de nous! + +Berryer était fort ému. Son regard se porta sur Jean-Nu-Pieds: il avait +peine à le reconnaître. Le jeune homme avait ôté sa fausse barbe et sa +perruque grise. Il avait vieilli de vingt ans depuis que le grand +orateur l'avait vu pour la première fois. + +--Ah! pourquoi tous les royalistes de France ne sont-ils pas comme vous, +messieurs! dit tristement Berryer. Quand la plupart de ceux qui +combattaient naguère à l'ombre de notre drapeau croient tout fini et +restent immobiles ou indifférents, vous, toujours fidèles, toujours à +votre poste, vous ne désertez pas votre cause un instant! + +--Notre cause est éternelle, dit gravement Jean. Donc notre devoir +aussi. + +--Tenez! je vous admire encore plus, sous ce déguisement ridicule, que +sous votre harnais militaire! s'écria Berryer. + +Il ajouta après un silence: + +--Qu'est-ce que vous aviez à nous dire, Aubin? + +--On veut introduire un espion ici, dit le chouan, + +--Qui?... on. + +--L'autorité de la ville. + +--En es-tu sûr? dit Henry, + +--Très-sûr. Le commissaire central s'est adressé à l'un des locataires +de la maison, et lui a promis une somme d'argent, s'il consentait à lui +transmettre une note sur tous les habitants. + +--Quel est ce locataire? demanda naïvement Jean-Nu-Pieds. + +Pour la première fois, depuis bien longtemps, un sourire plissa la lèvre +du paysan. + +--Moi, dit-il. + +--Ils sont bien tombés! + +--Ne ris pas, de Puiseux, reprit Jean-Nu-Pieds. Il y a peut-être un +danger là-dessous. Pour faire surveiller cette maison, il faut qu'on ait +des soupçons. + +--Et après? Monsieur Berryer, dit Henry, vous allez voir Son Altesse. +J'ignore ce que vous allez lui dire, mais assurez nos amis de Paris que +la sûreté de notre reine ne court aucun danger. + +--Messieurs, elle est sous votre garde. Je suis tranquille. Comment +vais-je pouvoir me rendre auprès d'elle? + +--Venez! + +Jean-Nu-Pieds, Gouësnon et Aubin Ploguen restèrent dans la chambre. + +Henry prit la main de Berryer, et le guida à travers les escaliers de la +maison. + +Arrivé au rez-de-chaussée qui, on se le rappelle, faisait partie de ce +que les deux amis se réservaient, M. de Puiseux tira une grosse clef de +sa poche, et ouvrit la porte de la cave. + +--Où me conduisez-vous donc, par un pareil chemin? + +--Attendez. + +Cinq marches de pierre presque effondrées descendaient dans un long +couloir rempli de tonnes de vin et de débris de bouteilles. Un air +humide faisait trembler la mèche de la lanterne. + +Henry de Puiseux avança lentement jusqu'au bout du couloir et s'arrêta +devant une seconde porte. + +--Voici la cave au charbon! dit-il en riant. + +«Le caveau au charbon,» ainsi que l'appelait Henry, donnait à son tour +dans une autre cave. + +--Celle-là renferme du bois! + +Une troisième porte fut ouverte. + +Henry avait eu soin de fermer hermétiquement derrière lui toutes les +diverses issues qu'ils venaient de franchir. Il compta les pierres qui +formaient la muraille. Quand il en fut à la cinquième, il mit la main +sur un clou presque imperceptible, et appuya fortement. Aussitôt la +pierre tourna sur elle-même, livrant passage dans un corridor étroit. La +lanterne jetait une faible lueur. + +--Où sommes-nous ici? demanda Berryer. + +--Ah! c'est mon secret, répliqua Henry. + +Au lieu d'aller droit, le corridor semblait creusé en biais. Après une +marche qui dura environ cinq minutes, les deux hommes trouvèrent une +porte en face d'eux. Henry de Puiseux prit une quatrième clef et +l'ouvrit. + +--Montez, dit-il. + +Berryer obéit. Il se trouva dans une pièce fermée. Il allait passer +outre. + +--Encore un mot, continua Henry, mais cette fois d'une voix grave. Vous +venez de passer en revue tout notre arsenal de conspirateurs. Vous avez +pu juger par vous-même, de tous les moyens de défense que nous avons. +Chacune de ces barriques contient de la poudre ou des balles. Dans une +armoire sont cinquante fusils. En votre âme et conscience, jugez-vous +que Madame soit en sûreté? + +--Mais où est-elle?... + +--Ici même. + +--Quoi!... + +--Notre maison et la sienne communiquent par les caves. Si je vous l'ai +caché jusqu'à présent, c'est que je comptais bien me servir de votre +surprise pour arracher une promesse. + +--Laquelle? + +--Le comité royaliste de Paris vous a envoyé ici pour que vous puissiez +décider Son Altesse à retourner en Angleterre. + +--Vous savez... + +--M. de Kardigân et moi nous le savions. Maintenant que vous savez que +tout danger est écarté de cette tête auguste, décidez! Vous nous avez +crus endormis, à Paris, vous avez cru que, satisfaits d'avoir accompli +notre devoir pendant la guerre, nous ne pensions plus à défendre Celle +qui s'est confiée à notre loyauté? Vous vous étiez trompé, monsieur +Berryer. Nous vivons toujours pour le devoir! Que le danger arrive, et +nous sommes là-bas, dans cette maison que vous venez de quitter, dix ou +douze chouans, déguisés de façon grotesque et prêts à mourir ici comme +en Vendée!... Allez, monsieur Berryer, allez dire à Madame de rendre +tous nos travaux inutiles, tous nos efforts vains, toutes nos fatigues +superflues... Allez! + +Avant que Berryer ait eu le temps de répondre, une petite porte s'était +ouverte et une voix féminine dit: + +--Venez, cher monsieur Berryer, je vous attends.. + + * * * * * + +Une demi-heure plus tard, Berryer s'en retournait par le même chemin. +Que s'était-il dit entre lui et Son Altesse? Nous l'ignorons. Mais +Madame avait refusé de partir. + +À peu près à la même heure, Deutz obtenait du préfet l'ordre +d'arrestation du grand orateur. + +Madame avait refusé de quitter Nantes. Elle considérait que là était son +poste et qu'elle ne devait pas le quitter. + +Berryer, au fond du cœur, préférait que la princesse n'abandonnât pas +ses amis, ses serviteurs. Les paroles de Henry de Puiseux l'avaient +touché. Il reconnaissait, à part lui, que le comité supérieur de Paris +ne pouvait pas juger sainement la situation, éloigné comme il l'était du +théâtre du drame vendéen. + +--Eh bien! lui demanda Henry, pendant que tous les deux traversaient de +nouveau les caves, qui reliaient l'une à l'autre les deux maisons de la +rue Haute-du-Château. + +--Eh bien, mon cher monsieur de Puiseux, vous avez gain de cause. + +--Madame reste? + +--Oui. + +--Merci. Parce que si vous aviez voulu que Son Altesse partît, votre +éloquence irrésistible aurait su la convaincre!... + +Ils arrivaient à la maison garnie des frères Mirliflor. + +--Avouez que c'eût été dommage de ne pas profiter de tout cela! s'écria +Henry, en riant. Tant d'inventions spirituelles en pure perte! M. de +Kardigân et moi nous sommes revenus de Londres, après avoir bien étudié +le fort et le faible. Comment nous y prendrions-nous pour rentrer à +Nantes sans qu'on en sût rien. Ah! le plus difficile, monsieur Berryer, +ce n'était pas de pouvoir vivre ici cachés: c'était de pouvoir être +encore utiles à Madame. + +Ils étaient remontés dans la chambre même où les déguisements s'étaient +révélés au grand orateur. Jean-Nu-Pieds et Aubin Ploguen les +attendaient. + +--Victoire! dit Henry, Madame reste. + +--Et moi, je pars, répliqua tristement Berryer. + +--Déjà! + +--Il faut que je sois dans quatre jours à Bordeaux, et dans huit à +Poitiers. Mais ce qui m'attriste, en m'éloignant d'ici, c'est moins de +vous quitter, mes chers amis, que d'abandonner votre héroïque dévouement +pour retrouver l'indifférence honteuse des nôtres à Paris. Je commence à +croire que là-bas nous ne voyons pas la vérité. + +Tout est possible à une cause qui est défendue par tant de serviteurs +comme vous! + +Une muette pression de mains fut la réponse des deux jeunes gens. + +La nuit était assez avancée. Berryer se coucha, et le lendemain matin, +dès l'aube, il monta en chaise de poste et partit. Jean-Nu-Pieds suivit +longtemps du regard la voiture qui emportait l'homme illustre en qui, +plus tard, devaient se personnifier les espérances de la Monarchie. + +Le marquis de Kardigân, depuis que nous l'avons quitté sur le pont du +_Wellington_, n'avait pas seulement vieilli au physique. Son +intelligence, mûrie par les coups terribles de la destinée, avait fait +de lui, qui était déjà un homme remarquable, un homme héroïque, presque +un homme de génie. La douleur est la pierre de touche. C'est +l'éprouvette humaine. Elle écrase les faibles, mais elle grandit les +forts. Pas une seule fois le nom de Fernande n'avait été prononcé entre +ses amis et lui. Pas une seule fois Henry ou Aubin n'avait fait allusion +au passé. On eût dit que c'était une lettre morte. + +Chaque soir, quand il se retirait dans sa chambre, il se plongeait dans +l'étude. Sur la petite table de bois blanc qui touchait à sa fenêtre, on +voyait entassés les livres que les siècles nous ont légués, comme s'ils +renfermaient la quintessence de ce qu'ils avaient de bon. _Don +Quichotte_ touchait la _Bible_ et les _Confessions de Saint-Augustin_ +coudoyaient l'_Iliade_. + +Quelquefois une phrase, une pensée venaient rappeler dans un de ces +livres, la souffrance cachée qui rongeait le cœur du jeune homme. Alors +il fermait les yeux comme s'il eût voulu s'abîmer dans son souvenir. Son +souvenir! + +Ce sont les Grecs qui ont créé cette légende navrante de Prométhée, qui, +secoué éternellement à sa roue par le flot montant, se débat sous les +serres d'un vautour qui lui dévore le foie. N'est-ce pas là l'image de +la souffrance humaine à laquelle l'homme ne peut pas résister, et qui +enfonce dans son âme le bec acéré du souvenir? + +Henry de Puiseux avait été quelque temps, avant de pouvoir se faire à la +comédie qui changeait en ridicules les élégants gentilshommes vendéens. +Il revenait sans cesse au passé, et se trompait. Jean, au contraire, +semblait éprouver une amère joie à ce déguisement inspiré par son +dévouement. Il souhaitait que cette vie continuât. Elle le laissait seul +avec lui-même. Peut-être espérait-il arriver à se convaincre qu'il ne +jouait pas un rôle, et qu'il était bien réellement cet Ulysse Mirliflor +dont le nom grotesque excitait à chaque instant la gaieté de Henry. + +Qui sait? Sans doute regrettait-il que le sort ne l'eût pas fait naître +dans une aussi humble position, au lieu de le combler de tous ses dons. +Il aurait été certes plus heureux que né avec d'autres besoins, par +conséquent, d'autres souffrances. + +Après le départ de Berryer, la vie recommença rue Haute-du-Château, +comme par le passé. Les jours s'ajoutaient aux jours; ils n'avaient, ni +les uns ni les autres, reçu aucune nouvelle de l'illustre voyageur. + +Seul, Aubin Ploguen semblait changé. En vérité, le Breton n'était plus +le même. Tous les matins, il lui arrivait une lettre. Cette lettre +contenait une ligne. Du 6 octobre, jour du départ de Berryer, au 12, +époque à laquelle nous sommes parvenus, Aubin reçut six lettres. Les +voici dans leur mystérieuse laconité: + +1° Maladie grave, inflammation de poitrine; + +2° Beaucoup de mieux; + +3° Le mieux se continue; + +4° Aggravation, nuit mauvaise; + +5° Autre nuit mauvaise; + +6° De plus mal en plus mal. + +Or, le caractère d'Aubin variait avec les lettres qui étaient reçues. +Quand arriva la première, Aubin se frotta joyeusement les mains; à la +seconde, il fut triste, et ainsi de suite. Quand la nouvelle était +bonne, Aubin était ennuyé; par contre lorsque la nouvelle était +mauvaise, Aubin était enchanté. + +Si Henry ou Jean avaient su quelles étaient ces correspondances +entretenues avec tant de soin par le Breton, ils n'auraient pas manqué +d'être fort intrigués. Il est vrai que Ploguen ne leur aurait jamais +avoué la vérité. C'était un secret. Mais quel secret? + +Cependant, rien ne faisait prévoir que l'autorité nantaise dût, un jour +ou l'autre, découvrir la retraite de Madame. On avait même renoncé à +laisser pénétrer chez elle ses plus intimes amis. Seul, M. de Charette +faisait exception à la loi commune. Quant à Jean et à Henry, ils se +rendaient chez Madame, en passant par le corridor souterrain. + +--Cet homme, qui se disait envoyé par le comité de Paris, est-il revenu +encore? demanda un soir le marquis à Henry. + +--Non. C'est du nommé Deutz que tu parles, n'est-ce pas? + +--Oui. + +--Je crois que nous avons bien fait de refuser l'audience sollicitée par +lui. + +--Le filleul de Madame, pourtant! + +--Peu importe! dans la situation où nous sommes, avec la responsabilité +qui pèse sur nous... + +--Tu as raison, d'ailleurs l'ordre de M. de Charette est formel. Et +c'est nous qui, les premiers, devons donner au chef l'exemple de +l'obéissance. + +Henry interrompit son ami. Ils passaient en ce moment devant la boutique +où trônait, aux derniers feux du soleil couchant, Mme Ravine, +l'épicière, la belle madame Ravine, soleil couchant elle-même. + +--Ma foi! je ne suis pas en train ce soir, dit Henry tout bas. +Laisse-moi m'amuser un peu. + +Il entraîna son ami devant la boutique. + +--Eh! bonjour donc! ma'me Ravine! dit Henry en s'inclinant. + +--Bonsoir plutôt, monsieur Mirliflor junior, je suis la vôtre. + +--Toujours belle! riposta Henry. + +Puis, il posa délicatement une prise de tabac sur le haut de sa main. + +--A propos, dit la belle épicière, vous savez la nouvelle? + +--Quelle nouvelle? + +--M. Berryer est arrêté. + +Il fallut aux deux jeunes gens une grande puissance sur eux-mêmes pour +ne pas jeter un cri. De Puiseux serra fortement le bras de Jean. Puis, +il ajouta: + +--Bon tabac!--Voulez-vous me prêter votre journal? + +--Volontiers. + +Ce soir-là, Henry, _alias_ Nestor Mirliflor, ne fit pas une bien longue +visite à madame Ravine. Il avait hâte d'entraîner Jean. + +Dès qu'ils furent rentrés chez eux, ils ouvrirent le journal qui +contenait le procès-verbal suivant: + +«Le 10 octobre de l'an 1832, vers une heure du matin, nous, Martin +(Édouard-Louis), brigadier, Camus (Napoléon), Durand (Jean-Baptiste) et +Jannet (Joseph), gendarmes soussignés; + +Certifions qu'en vertu des ordres de nos chefs supérieurs, nous nous +sommes transportés sur la route qui conduit de la ville d'Angoulême à +celle de Cognac, pour rechercher et arrêter le nommé Berryer, député; + +L'ayant rencontré, nous nous sommes assurés de sa personne, et l'avons +conduit devant M. le préfet de la Charente, lequel nous a délivré +l'ordre de le conduire de brigade en brigade devant M. le préfet de la +Loire-Inférieure à Nantes. + +Fait et clos à Angoulême, les jours, mois et an que dessus.» + +_Signé:_ + +MARTIN, CAMUS, JANNET, DURAND. + +P. C. F.: + +VERTHELOT, _greffier_. + + + + + IV + + UNE DIGRESSION + + +Les lignes qu'on va lire se pourraient détacher de ce livre, ne tenant +pas à notre action. On a vu que l'arrestation de Berryer, n'était pour +Deutz qu'un moyen d'arriver à ses fins. + +Mais nous voulons faire connaître toutes les particularités de cette +grande guerre vendéenne de 1832, trop longtemps méconnue. Au surplus, ce +nous sera un moyen de dénoncer encore une fois les procédés politiques +infâmes dont se servait le gouvernement du roi Louis-Philippe. + +A peine arrêté, Berryer fut conduit à Nantes. On l'enferma, non dans la +prison de la ville, où nous avons vu déjà Jean de Kardigân et Henri de +Puiseux, mais dans une chambre basse de la Préfecture. + +L'agitation de la cité était à son comble. Les uns, comme nos amis, +étaient consternés; les autres blâmaient le gouvernement d'avoir osé +commettre une pareille vilenie. + +Le soir même de l'arrivée de Berryer, M. Maurice Duval envoya une troupe +d'hommes hurler sous les fenêtres de la préfecture des vociférations où +dominaient ces deux mots: «A mort!» Mais, ainsi qu'on va voir, la police +avait trop bien pris ses précautions pour se contenter de garder en +prison le grand orateur. Il lui fallait plus. Berryer fut prévenu qu'on +allait le déférer au jury de Loir-et-Cher, où son procès était instruit +d'avance. + +Quelques heures avant son départ, deux domestiques entrèrent dans la +chambre de l'illustre captif, en apportant une table couverte du +déjeuner. C'était le lendemain matin. L'un des deux domestiques sortit +bientôt. Son compagnon resta seul. Celui-ci continua pendant un instant +à préparer le repas, puis quand il se fut assuré que personne ne pouvait +le voir, il s'approcha de Berryer, et lui dit tout bas: + +--Me reconnaissez-vous? + +Berryer crut à un piège et ne répondit rien. Le domestique ne put rien +obtenir de lui. Heureusement, car ce domestique était un espion. + +Berryer monta dans un carrosse, fermé à clef, à glaces dépolies, vers +midi. Le carrosse était escorté d'un demi-escadron de gendarmes. La +ville fut traversée ventre à terre. Aux portes, une partie de l'escorte +se détacha. Dix gendarmes restèrent seuls et galopèrent autour. Ancenis, +Angers, Saumur, furent bientôt dépassés. A Tours, il y eut à peine un +arrêt d'une demi-heure. L'arrivée à Blois ne fut signalée par aucun +incident. + +On ne laissa pas à Berryer le temps de se reposer. Le procureur du roi +se présenta aussitôt dans la cellule, où le premier orateur des temps +modernes attendait que l'on décidât de son sort. + +--Monsieur, lui dit-il, on a opéré une perquisition chez vous. On a +trouvé dans votre secrétaire les papiers les plus compromettants. + +--C'est impossible. + +--Je vais vous les mettre sous les yeux. + +Le procureur du roi tira de son portefeuille un certain nombre de +pièces, et les fit passer sous les yeux du prévenu. Mais à peine Berryer +y eut-il jeté un regard, qu'il rougit d'indignation et s'écria avec cet +accent que lui seul possédait: + +--Ces pièces sont fausses! + +--Vous espérez en imposer à la justice, mais je vous préviens qu'elle +est instruite. + +--Vous voulez me faire condamner? mais il faudrait au moins avoir +d'autres preuves que celles-là. Quoi! vous voulez prouver que j'ai payé +un assassin pour tuer le roi des Français! Vous pouvez le dire, +monsieur, personne ne daignera vous croire. Vous avez encore falsifié ce +papier pour m'accuser d'avoir voulu corrompre la conscience d'un +colonel. Dites-le encore, personne ne vous croira, cette fois encore, +monsieur. + +Malgré son impudence, le procureur du roi dut être un peu décontenancé +par cette parole pleine de dignité. En effet, ainsi que cela fut +démontré plus tard, ces pièces étaient entièrement fausses. + +Le magistrat se retira. + +Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels on grossit à dessein, dans +les journaux officieux, les interrogatoires du prévenu. On alla même +jusqu'à ajouter des mensonges à ces interrogatoires. C'est ainsi que la +France apprit un matin, le 27 octobre, que Berryer venait d'avouer tout. +Avouer quoi? On ne le disait point. Seulement ces feuilles honnêtes +ajoutaient avec hypocrisie: + +--Demain commencent les débats. Le prévenu renouvellera sans doute ses +dénégations premières. + +Le lendemain commencèrent, en effet, les débats. Une foule énorme +remplissait le prétoire. Le majorité, hâtons-nous de le dire, était +favorable à l'homme illustre qu'une criminelle politique forçait à +s'asseoir sur le banc des assassins. + +D'ailleurs, un mouvement s'était produit dans l'opinion publique, qui ne +laissait pas d'inquiéter beaucoup le gouvernement. + +La cour de cassation avait blâmé l'arrestation illégale du député; le +barreau de Paris, par l'entremise de son bâtonnier, M. Mauguin, avait, +de son côté, adressé une lettre très-énergique à leur glorieux confrère. +Enfin, de toutes parts, on condamnait le ministère et on acclamait le +prisonnier. + +Ce fut en de pareilles dispositions que les débats commencèrent. Il n'y +a qu'un témoin: un sieur Chartier, qui prétend que Berryer l'a chargé de +corrompre des officiers de l'armée. + +Les regards se tournent vers le banc des accusés. Mais Berryer reste +calme; il ne répond rien. Alors le sieur Chartier continue sa +déposition, chargeant toujours de plus en plus. C'était à lui encore que +Berryer avait proposé vingt mille francs pour assassiner Louis-Philippe. +Le témoin, malgré les murmures que ne pouvait retenir l'auditoire, +prétendit que la pièce dont Berryer niait la vérité en était la preuve. + +Mais de tels échafaudages ne peuvent pas subsister bien longtemps. Le +ministère public fit courageusement son métier. Il accabla de mépris le +sieur Chartier, et abandonna l'accusation. Nous regrettons d'ignorer le +nom de ce magistrat intègre. Si nous le connaissions, il nous serait +facile de prouver que de ce jour-là la carrière de cet homme acheva +d'être perdue. + +Naturellement Berryer devait se défendre lui-même. Il prononça une seule +phrase. Mais cette phrase suffit à faire l'un des plus beaux discours +qu'il ait peut-être jamais prononcés. + +«--Messieurs, dit-il, on m'accuse d'avoir été un suborneur de +consciences et un soudoyeur d'assassinats. C'est à vous de déclarer si +cela est vrai... J'attends!» + +Après une délibération de cinq minutes, le jury rapporta un verdict de +non-culpabilité sur toutes les questions. + +Aussitôt le président ordonna la mise en liberté immédiate du +prisonnier. + +Les applaudissements furent tels, que, pendant cinq minutes, ils +ébranlèrent les voûtes du Palais de Justice. + +Le gouvernement semblait battu. Et pourtant il venait de gagner sa plus +belle partie. La trahison de Deutz devenait possible. Nous savons que +c'était lui qui avait préparé toute cette aventure, qui se terminait +glorieusement pour Berryer. Nous allons voir pourquoi. + + + + + V + + L'AUDIENCE + + +L'acquittement de Berryer avait été prononcé le mercredi 31 octobre. Le +même jour, à trois heures de l'après-midi, Deutz allait frapper chez M. +C..., royaliste dévoué, et qui était chargé de faire parvenir à Madame +les demandes d'argent, ou les lettres qu'on lui adressait. Ce n'était +pas la première fois que Deutz venait chez M. C..., mais toujours, ainsi +qu'on le sait, l'audience qu'il sollicitait lui avait été refusée, non +qu'on se méfiât de lui, mais la consigne était formelle. M. de Charette +avait défendu qu'on laissât pénétrer auprès de Son Altesse aucune +personne qui ne serait pas porteur d'un ordre de lui. + +M. C... répondit donc à Deutz, ainsi qu'il l'avait déjà fait. Il lui +était impossible de conduire le juif auprès de Madame. + +--C'est bien malheureux, répliqua le traître, car je suis porteur d'une +lettre de M. Berryer et d'instructions secrètes venant de lui. + +Rien ne pouvait produire plus d'effet. M. C... savait que Madame était +anxieuse de recevoir des nouvelles du prisonnier. Elle ignorait encore +qu'en ce moment-là même on rendait l'arrêt pour ou contre le Cicéron +royaliste. M. C... n'osa pas prendre sur lui de renvoyer Deutz. Il se +contenta de lui dire: + +--Revenez ce soir à neuf heures. + +Puis, dès que Deutz fut parti, il courut à la maison où se cachait M. de +Charette. Par malheur M. de Charette était en tournée dans l'ancien +Bocage, où il voulait préparer le soulèvement prochain. + +M. C... se rendit auprès du marquis de Kardigân, qui refusa de prendre +sur lui une telle responsabilité, surtout en l'absence de son chef. Il +fut donc décidé que Madame prononcerait en dernier ressort, et +déclarerait s'il lui plairait, oui ou non, d'accorder l'audience +demandée. + +Fort peu de royalistes connaissaient la retraite de la duchesse de +Berry. Bien qu'on pût compter sur leur fidélité, il était inutile +d'exposer une si précieuse existence aux indiscrétions d'un homme. M. +C... était de ceux-là. Il ignorait donc le chemin secret par lequel les +deux maisons de la rue Haute-du-Château communiquaient. + +Sur un signe de Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux sortit de la pièce où +ils avaient reçu M. C..., et descendit aux caves où il prit la route que +nous connaissons. + +Madame ne sortait jamais. Sa vie était d'une régularité désespérante. +Passer ainsi de l'existence dramatique de la guerre à la réclusion d'une +prison volontaire, c'était dur pour une organisation si vive. Mais elle +se résignait en pensant qu'elle accomplissait son devoir. + +Madame demeurait dans la chambre du second étage que nous avons +dépeinte. Elle prenait ses repas au premier, et généralement elle +admettait à sa table M. de Ménars, les demoiselles Deguigny, et +mademoiselle Stylite de Kersabiec. + +Quand Henry de Puiseux arriva, la cloche du rez-de-chaussée sonna. +C'était le moyen employé pour prévenir d'un danger; car on avait souvent +de rudes alertes, dans cette petite maison qui avait l'honneur d'abriter +la première femme de France! Les régiments passaient presque chaque +semaine dans la rue pour entrer ou sortir de la ville. + +Aussitôt Madame se réfugiait dans une cachette particulière, qui mérite +une description, étant devenue historique, et dont nous parlerons plus +tard. + +--Entrez, de Puiseux! dit Madame, quand on lui eut annoncé le jeune +gentilhomme. + +--La santé de Votre Altesse est-elle bonne aujourd'hui? + +--Oh! ma santé est bonne, ce n'est pas cela qui m'inquiète! + +Pauvre princesse! Elle souleva tristement un coin du rideau pour +apercevoir un peu de ce ciel bleu qu'elle aimait tant. + +--J'ai des moments de découragement, murmura-t-elle. Ne jamais sortir! +Rester toujours enfermée... Je donnerais un trésor pour faire une course +folle, au milieu de la plaine, avec un horizon devant moi. L'horizon!... +Regardez le mien. Ce sont les quatre murs de cette chambre!... + +Elle courba le front. Henry se taisait, ému devant cette plainte si +féminine. + +--Mais ne parlons plus de tout cela, reprit-elle avec une gaieté un peu +forcée. Je n'ai pas le droit de me plaindre de douleurs si mesquines +quand les meilleurs de mes amis ont souffert si durement pour moi... +Qu'aviez-vous à me dire, de Puiseux? + +--Madame, je viens soumettre à Votre Altesse un fait de la plus grande +gravité. M. de Charette a ordonné que personne ne fût introduit auprès +de vous sans une permission expresse signée de lui. A peine cinq ou six +d'entre nous sont-ils exceptés de cette loi sévère, mais nécessaire. Or, +un jeune homme, nommé Deutz... + +--Mon filleul! + +--Oui, Madame. + +--Je crois pourtant qu'on peut avoir confiance en lui. + +--Ce jeune homme a plusieurs fois sollicité la faveur d'être reçu par +Votre Altesse. Jusqu'à présent, M. de Charette avait toujours refusé. +Mais aujourd'hui, ce M. Deutz revient à la charge, insiste pour être +conduit auprès de vous, et M. de Charette est absent. + +--Absent ou non, on doit respecter l'ordre qu'il a donné. + +--Alors, Madame... + +--Dites à Deutz que je le regrette, mais qu'il m'est impossible de +manquer aux commandements du chef que j'ai nommé moi-même. + +Henry de Puiseux s'éloignait déjà, enchanté au fond du cœur que la +duchesse de Berry fût aussi prudente; mais celle-ci le rappela tout à +coup. + +--Et pas encore de nouvelles de notre Berryer? + +--Non, Madame. + +--A cette heure pourtant!... Oh! ils n'oseront pas y toucher, c'est +impossible! + +--Ils ont bien osé toucher au roi de France. + +--Ne me dites pas cela. J'ai le frisson quand je pense que, à cause de +moi, il pourrait arriver malheur au plus grand orateur de mon pays! Mais +c'est donc une fatalité maudite que de me servir! Les uns, comme +Grandlieu et Girardin, sont morts; les autres sont prisonniers! Dieu m'a +donc abandonnée, moi et les miens! + +Madame se laissa tomber sur un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains. +Henry put voir glisser, entre les doigts fins et roses de la princesse, +une larme pure comme une perle... Quelle récompense pour Berryer: une +larme de Son Altesse Royale la duchesse de Berry, mère du roi de France! + +--Que me voulait Deutz? demanda-t-elle brusquement, comme pour +s'arracher elle-même aux pensées qui lui brisaient le cœur. + +--Il venait... justement... de Blois. + +--De Blois! + +Madame se releva d'un bond. + +--Allez le chercher... + +--Madame! + +--Je veux le voir. + +--Que Votre Altesse daigne se rappeler ce qu'elle vient de me dire. + +--Je ne savais pas ce que je sais. Allez chercher Deutz. + +--Madame... + +--Vous hésitez! Je vous ai dit que je le voulais! + +Puis, voyant qu'elle avait attristé Henry, elle lui prit la main. + +--Mon serviteur, dit-elle, il n'y a rien à craindre. Ce Deutz est mon +filleul. Comment pourrait-il ne pas m'aimer? Il serait mort de faim et +de misère sans moi. Je vous le répète, il n'y a rien à craindre. Pensez +donc que je suis sa marraine! + +--Les ordres de Votre Altesse vont être exécutés, dit Henry. + +Il sortit de la chambre. Lui non plus ne craignait pas une trahison de +la part de Deutz. Le juif avait souvent servi de courrier entre les +Vendéens de la Bretagne et le comité légitimiste de Paris. Madame, +elle-même, autrefois, à la ferme de Rassé, n'avait-elle pas ordonné +qu'on l'introduisît aussitôt auprès d'elle quand il se présenterait aux +avant-postes? + +Henry reprit le corridor souterrain. Il trouva le marquis de Kardigân +qui l'attendait avec Deutz, qu'on avait envoyé chercher par M. C... Cet +homme devait avoir une puissante intelligence. En tout cas, il possédait +un rare empire sur lui-même. Rien en lui n'annonçait une émotion +quelconque. Son œil noir était sans flammes, immobile, enfoncé sous +l'orbite; le teint jaune et bilieux ne connaissait pas la pâleur, ni +cette rougeur accusatrice qui dénonce souvent une pensée coupable. + +Noua avons déjà esquissé une partie de cet ignoble caractère. +L'hypocrisie froide en formait le côté dominant. Sa voix savait trouver +des inflexions de voix émues, qui faisaient croire que de la tendresse +ou du dévouement remuait au fond. + +Dieu a ainsi des caprices inexpliqués. Il crée des êtres tout d'une +pièce pour le mal, comme pour en faire des instruments de châtiment. + +Le marquis de Kardigân n'avait pas prononcé un seul mot. Il éprouvait +une sorte d'éloignement instinctif pour le juif. Deutz, de son côté, +était mille fois trop habile pour parler sans être interrogé. Malgré sa +force, le juif eut un tressaillement, quand il entendit revenir Henry de +Puiseux. Le jeune homme allait lui apporter la fortune ou la ruine. Le +mot qu'il allait prononcer pouvait lui rapporter cinq cent mille francs. + +Cependant, malgré sa tension d'esprit, il eut la puissance de demeurer +impassible, lorsque M. de Puiseux lui dit: + +--Madame vous recevra ce soir. + +C'était encore quelques heures à attendre. + +--Trouvez-vous à neuf heures du soir chez M. C..., continua Henry. +J'irai vous y chercher moi-même. + +Au surplus, le temps qu'il avait devant lui ne devait pas être perdu +pour Deutz. + +Il avait un renseignement à avoir afin de le transmettre. Ce +renseignement, M. Maurice Duval pouvait seul le lui donner. Car Deutz ne +se dissimulait pas que, pour inspirer confiance à la duchesse de Berry, +il fallait qu'il eût, en effet, une nouvelle importante à apporter. +Berryer lui avait servi de talisman. Berryer devait donc être l'objet de +son entretien... + +Nous ajouterons que le juif était porteur de lettres de créance, dont +l'une, très-pressante, était signée de la reine d'Espagne. Comment se +les était-il procurées? L'histoire reste muette à cet égard. + +Le plus difficile était d'arriver à la préfecture. Il craignait d'être +surveillé par les légitimistes. Pourtant il eut l'idée d'écrire au +préfet que tout était décidé pour le soir même, mais qu'il ne pouvait +aller au palais; que, en conséquence, il priait M. Maurice Duval de +venir le trouver. + +Il y avait entre ces deux hommes une trop grande communauté d'intérêts +pour que le préfet ne se hâtât point de se rendre à ce désir. Deutz +désirait vendre, lui désirait acheter. Le traître y gagnait cinq cent +mille francs; celui qui profiterait de la trahison y gagnerait une croix +de commandeur de la Légion d'honneur et un avancement exceptionnel. + +A huit heures, ces deux hommes, que la fortune avait mis à deux échelons +si éloignés l'un de l'autre, et que rapprochait le crime, furent réunis +dans une chambre d'hôtel. + +--C'est le moment de la grande partie, dit froidement Deutz. Je vois +Madame ce soir. + +--Vous me l'aviez écrit, mais je n'osais pas le croire encore. + +--J'ai besoin de savoir exactement ce qui va advenir du procès de Blois. + +--Il est jugé maintenant. + +--Quand saurez-vous le résultat? + +--A minuit. + +--A quoi s'attend le gouvernement? + +--A l'acquittement. + +--Vous en êtes sûr? + +--Très-sûr. Le premier avocat général est un niais; on ne peut pas +compter sur lui. Il a déclaré ouvertement qu'il abandonnerait +l'accusation. + + + + + VI + + LA CONSCIENCE D'UN MAUDIT + + +--Alors je puis annoncer qu'il est acquitté? continua Deutz. + +--Oui. + +--Je vous remercie, monsieur le préfet; maintenant nous touchons au but. +Je tiendrai ma parole... + +Le soir à neuf heures, Deutz arrivait dans la maison garnie des frères +Mirliflor. A le voir, il eût été impossible de deviner en lui une +émotion, quelque légère qu'elle fût. Son œil froid regardait bien en +face. Comment rougiraient-ils, ces visages jaunes, à travers lesquels le +sang n'a point de transparence? + +Henry de Puiseux l'avait fait entrer dans une pièce du rez-de-chaussée. + +--Attendez ici, lui dit-il. + +Deutz, resté seul, trahit un instant sa préoccupation ardente. Il se +leva, et se mit à marcher lentement à travers la chambre: + +--J'ai acheté _ma_ maison, murmura-t-il, il faut que je la paye! J'ai +bien fait d'être vertueux jusqu'à présent. On a confiance en moi. J'y +gagnerai ma fortune. J'ai craint de ne pas pouvoir arriver jusqu'à +elle... Mais j'avais tort de douter. + +Il s'arrêta; puis reprenant: + +--Vendre et être payé, ce n'est pas tout. Il faut encore qu'on ne me +soupçonne pas de la trahison. Si on me soupçonnait, ma vie ne pèserait +plus une once avec les enragés qui entourent la princesse. Il faut que +je calcule bien les chances que j'ai. Une fois que j'aurai livré Madame, +je partirai immédiatement pour Paris. Et après? Il faudra mettra en lieu +sûr mon argent. Mon argent!... + +Deutz s'arrêta. Son visage s'était illuminé pendant qu'il avait prononcé +ces deux mots magiques: + +--Mon argent! + +Une expression de crainte remplaça cette lueur de triomphe. + +--Si on allait ne point me payer? Ah! si je croyais cela!... Non, c'est +impossible! je suis _honnête_ avec le ministre, le ministre sera +_honnête_ avec moi. J'ai proposé un marché. Il a été accepté. Je ne les +forçais pas de consentir. Ils ont consenti. Puis... ils n'oseraient pas. + +Il fit quelques pas silencieusement à travers la chambre. Son visage +restait éclairé de cette flamme intérieure que projetait la pensée de +«son argent». + +--Que pourra-t-il me manquer? Rien. Un demi-million! Voilà ce que mes +rêves on vu passer souvent... Je me doutais bien que je faisais une +action habile en devenant catholique. Ils ont cru que je me +convertissais! Ce sont des niais. Les bons sont faciles à duper... La +nature ne m'a pas créé bon: elle a bien fait. + +Il se tut encore: puis, il reprit: + +--Bast! qu'est-ce que cela pouvait me faire d'adorer leur Dieu? S'il +existait, je ne pourrais pas devenir riche! + +Un ricanement accompagna ce blasphème. + +--L'or! l'or! l'or! je vais avoir de l'or! avec toutes les jouissances +qu'il procure! quelle orgie de volupté!... j'aurai de l'or! Ah! comme +j'humilierai ceux qui m'ont marché sur la tête! Je serai riche! +C'est-à-dire que je pourrai avec mon argent gagner encore de l'argent, +et puis de l'autre argent... Si _Elle_ n'avait pas été ma marraine, +jamais je n'aurais pu pénétrer auprès d'elle. Il faut que ma religion me +serve à quelque chose!... C'est une bonne idée que j'ai eue de faire +arrêter ce Berryer. _Elle_ est impatiente d'avoir de ses nouvelles. Je +savais bien qu'on ne laisserait pas à la porte celui qui les +apporterait. Peut-être encore, si je n'avais pas été son filleul... + +Il ricana de nouveau: + +--Tiens! il faut bien que la marraine fasse quelque chose pour son +filleul! Il s'assit et se mit à penser: + +--On ne me soupçonnera pas. Il ne faut pas qu'on me soupçonne. Je me +suis donné trop de mal pour ne pas mériter d'être heureux. D'abord +j'exécuterai mon projet. Je me marierai! J'ai toujours rêvé d'avoir des +enfants. Je n'avais pas osé demander Rébecca en mariage. On ne pourra +plus me la refuser maintenant. Je suis riche! Voyons, Rébecca a-t-elle +une dot? Oui, son père lui donnera bien deux cent mille francs; deux +cent et cinq cent... nous aurons sept cent mille francs! + +Il tira une lettre de sa poche. + +--J'aurais dû la mettre à la poste... Il faut que je la relise... + +«MONSIEUR ABRAHAM SIMONS, + +13, _rue de Valois_, + +Paris. + +Monsieur, + +J'espère que vous voudrez bien faire une réponse favorable à la lettre +que je vous adresse. Depuis dix ans je connais mademoiselle Rébecca +Simons. Je n'aurais pas osé prétendre à sa main, si un parent éloigné ne +venait pas de m'instituer son légataire universel. J'hérite de cinq cent +mille francs. J'irai moi-même la semaine prochaine chercher votre +réponse, que j'espère favorable. + +Votre bien dévoué, + +DEUTZ.» + +Qu'on ne s'étonne pas de la singularité de cette lettre. Deutz rêvait +les splendeurs des banquiers juifs. Il voulait entreprendre, à son tour, +de fonder une de ces colossales maisons qui disposent à leur gré des +marchés de l'Europe. + +Le mot: amour n'était pas prononcé. Il disait: «Je connais mademoiselle +Rébecca,» voilà tout. L'aimait-il cette jeune fille, qu'il faisait +entrer dans ses plans d'épouser? Peut-être. Peut-être encore ne +voyait-il en elle qu'un sac d'écus. + +Ce M. Simons était banquier, très-rusé, naturellement. Mais il avait une +très-nombreuse famille. Honnête et estimé d'ailleurs, M. Simons ne +pourrait pas refuser sa fille à l'homme qui lui apporterait une fortune +relative. + +--Une fois marié, j'aurai des enfants, continua-t-il; puis, je pourrai +donner des fêtes... Je me rappelle qu'un soir,--une nuit!--oh! quelle +neige il tombait! J'étais aveuglé en marchant. Je sentais l'onglée me +prendre. Et je voyais passer des voitures, dans lesquelles j'apercevais, +enveloppées de fourrures, des femmes jeunes, belles, élégantes. + +Une rage sourde me prit au cœur. Pourquoi y avait-il des hommes pour +posséder ces femmes-là... et leurs diamants! tandis que moi j'étais +pauvre, nu comme un ver, sans famille et sans femme! Je passais sur la +place Vendôme. Il y avait là un hôtel où se donnait une grande fête. Je +voyais entrer des jeunes gens et des jeunes filles... je voulus entrer +moi aussi, et je pus me glisser au milieu des groupes. Comme c'était +beau! Un large escalier descendait jusqu'au bas de la cour, recouvert +d'un tapis de velours rouge. Et des danseuses se montraient en toilettes +splendides. Je distinguais leurs épaules blanches et des éclairs me +traversaient le crâne. De quel droit n'étais-je pas, moi aussi, un des +heureux de ce monde? De quel droit grelottais-je au dehors, tandis que +je les voyais tous riants et contents? Il n'y a pas de justice en ce +monde!... Pendant que je regardais, un homme qui portait des plaques sur +la poitrine m'aperçut, et cria: + +--Mettez dehors ce mendiant. + +Oh! je sentis l'insulte! Elle m'atteignait en plein orgueil. Le souvenir +m'en a brûlé longtemps... Les laquais m'ont pris par les épaules et +m'ont chassé! + +Il se tut; sa respiration sifflait. + +--Moi aussi je serai riche! moi aussi j'aurai une belle femme qui +m'aimera... Moi aussi je donnerai des fêtes, et je ferai chasser ceux +qui voudront regarder... Rébecca est belle, c'est encore mon affaire. +Avant de chercher à gagner d'autre argent, je veux me donner ce +bonheur-là! Une fête splendide... et on se foulera dans mes salons, et +je serai insolent à mon tour, comme on a été insolent avec moi. + +La tête de cet homme était hideuse à voir. Toutes les passions sales, +infâmes, s'y peignaient. Le stigmate de ce qui est ignoble était gravé +là... + +Comme il allait prendre sa revanche! la revanche de tant d'années de +paresse et de misère. Il était de ceux qui sont envieux et lâches, et +que l'ivresse du luxe saisit à point, pour les jeter dans l'ignominie. + +--On me fait bien attendre, murmura-t-il en jetant un coup d'œil inquiet +sur la modeste pendule placée au fond de la chambre sur une cheminée. +Voilà plus d'une demi-heure que je suis ici... Pourquoi ce chouan +n'est-il pas encore venu me chercher pour me conduire auprès d'_Elle_? +Se serait-on ravisé? Non, ce n'est pas possible... + +Un bruit de pas retentit. La porte s'ouvrit et Henry de Puiseux entra. + +--Je vais vous conduire auprès de Son Altesse, monsieur, lui dit-il. + +Deutz ne répondit pas immédiatement. Il courba le front et fit un signe +de croix. + +--Je remerciais Dieu de la bonne nouvelle que je vais apprendre à +Madame, dit-il. Hélas! pourquoi faut-il que le ciel ne lui ait pas donné +plus souvent de pareilles joies! + +Henry de Puiseux avait pris dans sa poche un mouchoir de laine épaisse. + +--Excusez-moi, monsieur, répliqua poliment le jeune homme, de la +précaution dont je suis forcé d'user; mais c'est l'ordre de notre chef. + +--Quoi! vous vous méfiez de moi! + +Une larme roula sur le visage du juif. + +--On ne se méfie pas de vous, continua Henry; mais la consigne est +formelle. Elle est d'ailleurs la même pour tout le monde. A peine deux +ou trois personnes en sont-elles exceptées. + +--Enfin! murmura Deutz avec chagrin. + +Henry appliqua le bandeau sur les yeux du juif; puis il le prit par la +main et descendit avec lui. Une voiture stationnait devant la porte. + +--Montez, monsieur Deutz, dit-il. + +Cinq secondes plus tard, la voiture roulait. Le cocher, qui n'était +autre que Damoiseau, lui fit faire une course assez longue à travers la +ville. Puis il la ramena devant la maison où Madame se cachait. + +Les horloges, au loin, sonnaient dix heures et demie du soir, une pluie +fine commençait à tomber. + + + + + VII + + L'ENTREVUE + + +L'automne de 1833 fut particulièrement tempéré. Au reste, la Bretagne +est la terre privilégiée. Les courants chauds qui viennent se briser au +cap Finistère, en arrivant en droite ligne du Mexique, apportent une +chaleur particulière. + +A Nantes, le mois d'octobre semblait être un mois de printemps. A dix +heures et demie, le 31, on laissait encore toutes les fenêtres ouvertes. + +Deutz, au moment où on le faisait descendre de voiture, sentit une forte +odeur de roses, qui frappait son odorat. En même temps, la pluie fine +qui tombait, purifiait l'air, apportant une brise légère. Il remarqua +que le vent venait de droite. Donc les roses, qu'il supposa avec raison +être plantées sur le rebord d'une fenêtre, dans une caisse de bois, +étaient également à droite. + +La porte de la maison s'ouvrit, Henry de Puiseux le prit par la main et +l'introduisit à l'intérieur. On le fit entrer dans une grande salle, au +premier étage, et là seulement, le bandeau qui l'empêchait de voir fut +ôté. Presque immédiatement, Madame entra. + +Comme elle était changée, cette grande princesse qu'il avait connue à +Rome dans toute la majesté du malheur, entourée du respect des cardinaux +de la Sainte-Église, et de la tendre sympathie de Sa Sainteté. + +S'il fût resté quelque chose d'humain au fond de ce cœur, si une âme lui +avait été donnée, il aurait abjuré sa trahison infâme, à la vue seule +des ravages que la souffrance, l'angoisse, avaient faits sur la figure +de la princesse. + +Les yeux étaient cernés. Au sillon noir qui creusait ses joues, on +voyait qu'elle avait récemment pleuré... + +Oui, elle avait pleuré en pensant à Berryer captif! en pensant à tous +ceux qui étaient morts inutilement pour elle. Elle avait pleuré en se +disant que la destinée qui l'avait déjà si rudement frappée, ne se +lassait pas de l'accabler encore. + +--Vous êtes le bienvenu, monsieur Deutz, lui dit-elle. Vous m'apportez +des nouvelles? + +--Une grande et bonne nouvelle qui, je l'espère, sera bien accueillie de +Votre Altesse. + +--Oh! parlez! parlez! + +--A cette heure, Madame, notre grand Berryer doit être acquitté. + +--Acquitté! + +--Oui, madame. + +--Dieu soit loué! Mais comment le savez-vous? En êtes-vous certain? + +--Autant, Madame, qu'on peut l'être d'une chose dont on ignore le +résultat. + +--Mais alors... + +--Que Votre Altesse daigne m'écouter. + +--Soit. + +--Le gouvernement de l'usurpateur n'a pu découvrir qu'un faux témoin; +certain sieur Chartier a accepté, moyennant une somme d'argent assez +forte, de produire des pièces falsifiées. + +--Le misérable! + +L'épithète aurait dû frapper Deutz au cœur. Elle le laissa impassible. +Ce mot vengeur glissa sur lui, comme s'il appartenait à une langue qu'il +ne pouvait plus comprendre. + +--Par bonheur, j'ai pu être averti de ce qui se passait, et j'ai, moi, +fourni la contre-preuve, qui établit d'une façon irrécusable la +falsification de ces pièces. + +--Je vous remercie, M. Deutz. Ce qu'on fait pour l'un des miens, me +touche autant que ce qui est fait pour moi. Continuez, je vous prie. + +--Votre Altesse sait, sans doute, que la Cour de cassation a décidé que +M. Berryer serait traduit non devant un conseil de guerre, mais devant +la juridiction ordinaire. De plus elle a blâmé l'arrestation d'un député +à la Chambre. De son côté, le barreau de Paris a envoyé une adresse de +félicitations à M. Berryer pour la fermeté de son attitude. Il est +résulté de tout cela que l'opinion publique, et une partie de la +magistrature, se sont rangées du côté du prisonnier. Et le procureur +général ou l'avocat général qui a fait aujourd'hui fonction de ministère +public a dû abandonner l'accusation. + +--Donnez-moi la main, monsieur Deutz. De pareilles nouvelles méritent +une récompense. + +La figure du traître resta impassible. Il se contenta de s'incliner +respectueusement. + +--On m'a dit que vous aviez des dépêches à me remettre? + +--Oui, Madame. + +--Donnez. + +--Voici une lettre de Sa Majesté la reine d'Espagne. Elle m'a été remise +par le comité royaliste de Paris. Mais comme jusqu'à présent, je n'ai pu +parvenir auprès de Votre Altesse... + +--Oui, une consigne a été donnée, M. de Charette tient à ce qu'elle soit +respectée pour tout le monde. + +Madame avait décacheté la lettre d'Espagne. + +La reine offrait à son auguste sœur un asile dans le cas où elle se +serait décidée à quitter la France, et à se diriger vers la frontière du +Midi. Elle ajoutait que si Madame voulait prendre la voie de mer, qui +était préférable, une corvette espagnole, sous pavillon neutre, irait la +recueillir à l'endroit qu'elle désignerait. + +La duchesse de Berry réfléchit quelques minutes et dit: + +--Monsieur Deutz, vous m'êtes dévoué? + +--Oh! Madame, ma vie vous appartient, et je serai heureux s'il m'est +jamais permis de répandre mon sang pour Votre Altesse Royale. + +--Eh bien! revenez après-demain. Je vous donnerai une réponse et une +lettre d'introduction auprès de Sa Majesté ma sœur. Je vous prierai de +la porter vous-même. + +Malgré son empire sur lui-même, Deutz ne put retenir un geste de joie: +il s'aperçut qu'il venait de commettre une faute et se hâta de la +réparer: + +--Je suis bien joyeux de pouvoir être utile à ma souveraine! + +Pourquoi Madame aurait-elle eu des soupçons? Les natures élevées ne +connaissent pas ce sentiment des natures amoindries qui s'appelle la +méfiance. + +--Je vous remercie encore, M. Deutz; vous donnerez à M. de Puiseux votre +adresse à Nantes: il vous fera savoir l'heure à laquelle je vous +recevrai. + +L'audience, la première, était finie. Henry replaça le bandeau sur les +yeux de Deutz, et le reconduisit à la voiture qui était restée à la +porte, attendant. + +La pluie avait cessé. Le cocher fouetta ses chevaux, et elle s'éloigna +rapidement. + + * * * * * + +Deux heures plus tard, vers une heure du matin, un homme, enveloppé d'un +manteau, arrivait devant la maison des frères Mirliflor, rue +Haute-du-Château. + +Il s'arrêta et jeta à droite et à gauche des regards inquiets, comme +s'il cherchait à s'orienter. + +--Voyons, murmura-t-il, je suis parti de là. La voiture a tourné; elle a +tourné trois fois, dans un temps que je puis apprécier être d'environ +cinq minutes... + +Il fit quelques pas en allant vers les gros numéros, c'est-à-dire en +remontant la rue et en s'éloignant de la maison occupée par Madame. + +--Un! dit-il, en arrivant à une rue transversale. + +Cette rue était traversée à son tour par une deuxième, il compte: + +--Deux! + +Puis plus loin: + +--Trois! + +Mais cela ne m'avance pas. Je vais me perdre au milieu de tous ces tours +et détours. Où suis-je ici? + +Il revint à son point de départ: + +--Peut-être, continua-t-il, la voiture a-t-elle pris la rue en +descendant... Il faisait un clair de lune superbe. Cet homme,--Deutz, on +l'a reconnu,--regarda le sol de la rue détrempé par la pluie qui était +tombée. Alors il remarqua qu'une épaisse boue blanche couvrait ses +bottes. Mais il n'attacha pas d'abord une grande importance à ce fait, +peu appréciable en lui-même. + +Il suivait la rue, quand tout à coup il s'arrêta brusquement: + +--Hem! murmura-t-il. + +Il leva les yeux en l'air. + +--Les roses! l'odeur des roses! + +Sur le rebord d'une fenêtre appartenant à la maison portant le numéro 5, +étaient, en effet, des plants de roses grimpantes.--Le vent venait de +droite. + +Mais il s'arrêta; puis, avec lenteur, ainsi qu'un homme qui réfléchit: + +--Je suis fou. Il n'y a pas que cette maison à Nantes, où il y ait des +roses. Pourquoi aurais-je fait un chemin si long en voiture, si j'avais +dû aller si près?... Eh! eh! est-ce qu'on n'aurait pas voulu me tromper +par hasard?... Voilà ce qui serait fort!... C'est ce que nous allons +voir. Cinq cent mille francs! Cela vaut la peine qu'on étudie avec soin! + +Il examina avec soin toutes les maisons placées entre le commencement de +la rue, et celle du n°5, où se trouvaient les roses. Puisque le vent +venait de droite, apportant les parfums avec lui, la maison, si elle +était dans cette même rue, ne pouvait pas se trouver au delà... + +Il commença d'abord par les numéros pairs. N'est-ce pas toujours ainsi, +et ne choisit-on pas toujours le contraire de ce qu'on devrait faire? + +Il examina avec soin les numéros 2, 4 et 6, puis revenant à droite, les +numéros 1 et 3. + +--C'est dans une de ces cinq maisons, reprit-il, si c'est dans la rue +que la princesse est cachée... Mais laquelle? + +Il resta quelques minutes, absorbé dans une rêverie profonde, examinant +les unes après les autres chacune des cinq maisons. + +Tout à coup il jeta un cri de joie: + +--J'y suis! dit-il. + +Il venait d'apercevoir devant la maison du n°3, un tas de boue blanche, +semblable à celle qui était collée à ses bottes. + + + + + VIII + + L'ATTENTE + + +Deutz rentra chez lui, s'endormit et fit de beaux rêves. Il est +impossible que la nature ait créé de même tous les êtres humains. Cet +homme ne semblait pas avoir la conscience qu'il s'apprêtait à vouer son +nom à une exécration séculaire. Il dormait parce qu'il était fatigué +d'avoir cherché à trahir, et il faisait de beaux rêves, parce que sa +trahison lui paraissait immanquable! + +Le lendemain, de très-bonne heure, il se rendit à la préfecture. Le +télégraphe avait apporté déjà la nouvelle de l'acquittement de Berryer. +C'était le 1er novembre. + +--Eh bien? lui demanda M. Maurice Duval, dès qu'il l'aperçut. + +--Je l'ai vue hier. + +--Où demeure-t-elle? + +--C'est ce que je vous dirai demain soir. + +--Vous ne le savez donc pas maintenant? + +--Je pourrais me tromper. _Elle_ ne m'a reçu qu'assez avant dans la +soirée, et de plus, cette réception a été entourée de précautions si +nombreuses que je craindrais de commettre une erreur. + +--Que vous a-t-_Elle_ dit? + +--Je _lui_ ai annoncé l'acquittement. Cela _lui_ a aussitôt inspiré la +plus grande confiance en moi. Puis, je _lui_ ai remis la lettre de la +reine d'Espagne. _Elle_ va lui répondre, et c'est pour me donner cette +réponse qu'_Elle_ m'a accordé une seconde entrevue. + +--Pourquoi doit-_Elle_ vous remettre cette réponse? + +--Madame a la plus grande confiance en moi. Elle désire que je porte +moi-même sa lettre en Espagne. + +Deutz avait prononcé cette phrase comme si elle eût été des plus +naturelles. M. Maurice Duval fut obligé de s'avouer qu'il avait sous les +yeux la plus riche nature de coquin qu'il eût jamais eu le loisir +d'étudier pendant le cours de sa vie administrative. + +--C'est demain que Madame doit vous recevoir de nouveau? + +--Demain, oui. + +--A quelle heure? + +--Je l'ignore. + +--Je le regrette. J'aurais pu détacher un ou plusieurs agents après +vous, et de cette façon... + +Au grand étonnement de M. Maurice Duval, la figure de Deutz, de jaune +devint grise. La pâleur se traduisait ainsi chez lui. + +--Ne faites pas cela! Je ne veux pas que vous fassiez cela, s'écria-t-il +avec emportement. Mon argent est gagné, je ne veux pas qu'on me fasse +perdre mon argent! Une imprudence pourrait tout compromettre. + +--Soit, je n'en ferai rien. Mais pensez qu'il me faut un renseignement +sûr demain soir, autrement... + +--Autrement?... + +--Notre marché est rompu. + +Deutz, en écoutant le préfet, jouait avec un canif à la lame +très-légère. Il eut un tressaillement si fort, que la lame se brisa net +en deux parties. + +--Vous n'auriez garde de rompre _notre_ marché, dit-il. Vous avez trop +besoin de moi. Croyez-vous que je sois un niais? Je sais ce qui se +passe. La Chambre s'impatiente et veut voir la fin de la guerre +vendéenne. Cette fin n'arrivera que le jour où Madame sera votre +prisonnière. Or, moi seul je puis vous la livrer. Vous voyez bien que +vous avez encore plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous! + +--Savez-vous bien, monsieur, que vous êtes un drôle? ne put s'empêcher +de dire M. Maurice Duval, outré que Deutz osât lui parler ainsi. + +--Insultez-moi, si cela vous fait plaisir, riposta tranquillement le +juif. Tout cela est payé. + +Il se leva. + +--J'ai le regret de prendre congé de vous, monsieur le préfet. Mais il +est sept heures du matin, et je ne veux pas manquer la messe... + +La messe! Chez cet homme, tout était calcul et hypocrisie. Il avait +réfléchi que quelques chouans devaient aller à l'église ayant dans la +paroisse de la rue Haute-du-Château, et il tenait à ce qu'on l'y vit. + +Son pressentiment ne l'avait pas trompé. Henry de Puiseux, +Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen et quelques autres étaient déjà assis dans +l'église, quand Deutz y entra: + +--Il faut qu'on me voie, murmura-t-il. On le vit. + +Mais il avait tort de croire qu'il était important pour lui de dérouter +les soupçons. Personne n'en éprouvait. + +A la sortie de l'office, Deutz traversa la nef et alla demander à se +confesser. On lui fixa le jour suivant. + +Il rentra chez lui et attendit. Henry de Puiseux avait son adresse et +devait le faire prévenir de l'heure à laquelle Madame daignerait le +recevoir. + +Mais la journée s'écoula sans qu'il reçût aucun message. C'était bien +pour le lendemain cependant que son audience lui avait été fixée. Quand +le Judas vit grandir le crépuscule et l'ombre de la nuit couvrir la +ville, il eut un horrible battement de cœur. Pas de nouvelles! il +n'avait pas de nouvelles! Est-ce que Madame se serait ravisée? Il eut +l'envie de courir à la préfecture, et de dire au préfet: + +--Madame demeure rue Haute-du-Château, n°3, dans une maison à trois +étages. Envoyez les soldats. + +Mais la même pensée qui l'avait empêché de faire cela une première fois, +l'arrêta encore. + +Il était fort possible que Madame ne l'eût pas reçu dans la maison +qu'elle habitait. Si, par hasard, il avait raison dans ses craintes, une +fausse manœuvre ne servirait qu'à mettre les royalistes sur leurs +gardes, et à les avertir qu'on était sur les traces de la princesse. + +La soirée s'écoula, lente, personne ne vint. + +Deutz ne se possédait plus. + +--On me volera mon argent! murmura-t-il en se promenant à grands pas +dans sa chambre, et quand il eut entendu sonner minuit à l'horloge +voisine. + +--Pourquoi ne m'a-t-on fait rien dire? Cinq cent mille francs! je +pourrais perdre une pareille somme! Oh!... + +Ses yeux s'injectaient de sang. + +Il se jeta sur son lit et tâcha de dormir. + +Mais il ne put retrouver son sommeil lourd et profond de la nuit +précédente, alors qu'il était si heureux, si fier d'avoir bien suivi sa +piste. + +Le lendemain, 2 novembre, il s'éveilla tard. Pendant toute la journée, +il s'astreignit à ne pas sortir. Son visage avait repris cette teinte +grise que nous lui avons vue la veille chez le préfet. Sa rage tournait +à l'abattement. + +Toute la soirée s'écoula encore sans que la lettre attendue arrivât, +puis la nuit. Cette fois il s'endormit, brisé par l'émotion de +l'attente, par la fièvre de la crainte. Il rêva, et, dons son rêve, il +vit un monceau d'or, qu'il croyait avoir à portée de sa main, et qu'il +ne parvenait cependant pas à toucher. Il s'éveilla plusieurs fois, le +front moite de sueur. Cet homme était horrible à voir dans son sommeil. +Son visage était contracté; ses dents serrées laissaient échapper deux +mots qu'il répétait: + +--Mon argent! mon argent! + +Le 3 novembre, au matin, il entendit frapper à sa porte; il se hâta de +s'habiller et d'ouvrir: c'était Henry. + +--Avez-vous donc été malade, monsieur? lui demanda le jeune homme, à la +vue de la figure contractée qui s'offrait à lui. + +--Oui... oui... ce n'est rien. + +--Madame vous recevra dans trois jours. Tenez-vous prêt pour le 6 +novembre, à trois heures du soir. Votre audience est fixée à quatre. + +Deutz avait repris son assurance. + +--Dans trois jours? dit-il. + +--Oui. + +--Vous viendrez me prendre? + +--Oui. + +Le chouan resta quelques instants de plus, afin de donner encore des +instructions à Deutz. En se retirant, il mit sur la cheminée un sac +d'or. + +--Vous savez sans doute que Madame daigne vous confier une mission en +Espagne. Elle vous donnera elle-même sa lettre quand elle vous recevra. +Voici une somme de deux mille francs pour vos frais de voyage. + +Comment allait-il passer ces trois jours d'attente qui lui étaient +imposés? Il avait tant souffert pendant les deux fois vingt-quatre +heures qui venaient de s'écouler. Puis il sentait que, pour rien au +monde, il ne fallait risquer de tout perdre par une imprudence. + +D'un autre côté, s'il voulait éviter d'aller à la préfecture, il était +de toute nécessité qu'il pût avertir M. Maurice Duval du retard survenu. + +Vers midi, il s'était mis à sa fenêtre, quand la voix d'un mendiant +attira son attention. Ce mendiant chantait une complainte, et tendait la +main en demandant la charité. + +Deutz n'aurait certes pas continué de s'occuper du vagabond, s'il ne lui +avait semblé qu'il levait fréquemment les yeux sur lui. Alors il +l'examina avec plus de soin, et il reconnut un des espions attachés à la +police de la préfecture. + +Aussitôt il prit un carré de papier, sur lequel il écrivit cette ligne: + +_Trois jours. Chose faite._ + +Puis il enveloppa une pièce de monnaie dans ce carré de papier, et jeta +le tout dans la rue. + +Le mendiant ramassa prestement le petit paquet et s'éloigna. + +Le soir même, Deutz recevait une lettre de M. Maurice Duval, par la +poste, laquelle lettre lui donnait le moyen de correspondre secrètement +avec la préfecture et sans qu'on pût se douter de l'accord qui existait +entre eux. + +Alors, il écrivit à M. Maurice Duval, en lui racontant tout ce qui +s'était passé, et en lui annonçant que trois jours après tout serait +fini. + + + + + IX + + +Le 6 novembre, à quatre heures du soir, Deutz entrait chez Madame, +accompagné par Henry de Puiseux. + +A peine arrivé, on lui ôta son bandeau, ainsi qu'on avait fait la +première fois; mais cette précaution était inutile. Il reconnut +facilement les localités. C'était bien la maison où il avait été reçu +sept jours auparavant. Il était donc présumable que Son Altesse Royale y +était à demeure. + +Au lieu que Madame descendit, ce fut lui qui monta au second étage, dans +l'appartement de la princesse. + +Elle était seule, assise dans un fauteuil. Dès son entrée dans la +chambre, Deutz fut frappé de la pâleur qui couvrait son visage. Elle +paraissait fort émue. + +--Monsieur, lui dit-elle sans autre préambule, je viens de recevoir +cette lettre de Paris. + +Puis, lisant: + +«MADAME, + +Permettez à un fidèle ami de votre famille, que de tristes circonstances +de fortune ont obligé de servir le gouvernement nouveau, de vous +prévenir de l'infâme trahison qui se prépare. Un misérable a vendu Votre +Altesse. Elle doit être arrêtée après-demain...» + +--Après-demain! entendez-vous, monsieur? Cette lettre est datée de +Paris, avant-hier! Savez-vous ce que cela veut dire? + +Deutz n'avait pas bronché pendant que la duchesse de Berry lui lisait +cette lettre. + +Et, pourtant, une angoisse sourde le secouait intérieurement. +Échouerait-il donc au port? + +Il eut la force de répondre: + +--Quel est ce misérable? Votre Altesse a-t-elle donc des soupçons? + +Il avait cru d'abord que Madame savait à quoi s'en tenir, et qu'après +lui avoir ainsi parlé, elle lui jetterait sa trahison au visage. + +--En savez-vous quelque chose? poursuivit la duchesse de Berry. + +Une larme roula sur le visage de Deutz. Oui, une larme! + +--Dieu est injuste! murmura-t-il. J'aurais espéré, cependant, que dans +cet asile introuvable Votre Altesse eût été à l'abri des coups du sort. +Il paraît que la destinée n'est pas encore lassée! + +Il semblait que cet homme fût en proie à une violente douleur. Madame +fut touchée. + +Ah! princesse! pourquoi Dieu qui avait fait votre cœur si grand et votre +intelligence si belle, pourquoi Dieu ne vous avait-il pas donné de même +cet instinct qui avertit le sauvage que le serpent est proche! + +Il était encore temps! Vos soldats fidèles sont là, prêts à venir dès +que vous les appellerez... Pourquoi fallut-il que vous fussiez trop +crédule? + +--Votre Altesse veut-elle me permettre de lui donner un conseil? +continua Deutz qui s'aperçut qu'il avait détourné le soupçon. + +--Parlez, monsieur. + +--Cette lettre peut dire vrai, comme elle peut se tromper. Il faut tout +craindre. Vous êtes notre suprême espérance, Madame; en vous est tout +l'avenir de notre cause pour de longues années encore. Je voudrais que +Votre Altesse se résignât à quitter cette maison, et à aller chercher un +asile ailleurs. + +--Peut-être avez-vous raison. Je réfléchirai à cela. Mais hâtons-nous. +Voici cette lettre que vous m'avez promis de porter en Espagne. + +--Je suis trop heureux d'être le serviteur de Votre Altesse. + +--On vous a remis les deux mille francs que je vous ai envoyés? + +--Oui, Madame. + +--Et quand partirez-vous? + +--Demain. + +--Dites à ma sœur d'Espagne, continua tristement la princesse, que je la +prie de penser quelquefois à moi; dites-lui que si je puis quitter mon +poste de combat, c'est dans son royaume que j'irai me réfugier. Allez, +monsieur, et Dieu vous garde. + +Deutz sortit à reculons, en saluant Madame avec le plus profond respect. + +Il était environ cinq heures du soir, le juif croyait pouvoir être sûr +que c'était bien réellement dans cette maison que demeurait Madame. Au +reste, un hasard allait lui prouver qu'il ne se trompait pas. Comme il +arrivait au premier étage, il aperçut la table mise dans la salle à +manger, par une porte ouverte. Il y avait sept couverts, car la duchesse +de Berry recevait à dîner ce soir-là madame de Charette, sa belle-fille. + +On nous permettra de consigner ici une observation historique, assez +curieuse. Madame de Charette, mère du célèbre et glorieux général des +zouaves pontificaux, était fille d'un mariage morganatique contracté en +Angleterre par le duc de Berry. Les enfants du héros de Patay seront +donc à la fois issus des Stuarts, par les Fitz-James, et des Bourbons, +c'est-à-dire qu'ils auront dans les veines le sang des deux premières +familles princières du monde. + +Deutz fut donc convaincu, que non-seulement Madame demeurait rue +Haute-du-Château, mais encore qu'elle allait se mettre à table. Le +moment était donc bien choisi. + +Il sortit tranquillement de la maison. Mais à peine fut-il dehors, qu'il +se hâta de courir à la préfecture. + +L'autorité militaire, prévenue depuis le matin, se tenait prête. Des +soldats avaient été consignés dans leurs casernes. + +Quand Deutz arriva, le général comte d'Erlon, présent à la préfecture, +fit avertir le général Dermoncourt et le colonel Simon Larrieu, +commandant intérimaire de la place. + +Un assez grand déploiement de forces militaires était nécessaire pour +deux raisons: la première, parce qu'il pouvait y avoir une révolte parmi +la population; la seconde, parce qu'il fallait cerner un pâté tout +entier de maisons[13]. + +En conséquence, douze cents hommes environ furent mis sur pied. + +Ils se partagèrent en trois colonnes, dont le général Dermoncourt prit +le commandement, accompagné du comte d'Erlon et du préfet, qui dirigeait +l'opération. + +La première, conduite par le commandant de la place, descendit le Cours, +laissant des sentinelles jalonnées tout le long des jardins de l'évêché +et des maisons contiguës, longea les fossés du château et se trouva en +face de la maison Deguigny, où elle se déploya. + +La seconde et la troisième colonnes, à la tête desquelles le général +Dermoncourt s'était mis, traversèrent la place Saint-Pierre et se +divisèrent là. + +L'une descendit la grande rue, l'autre fit coude par celle des Ursulines +et vint rejoindre par la rue Basse-du-Rempart la colonne commandée par +M. Simon Larrieu[14]. + +La troisième, descendit directement la rue Haute-du-Château, et vint, +sous la conduite du colonel Lafeuille, du 56e, et du commandant Viaris, +rejoindre les deux autres, qui se réunirent à elle, en face la maison +Deguigny[15]. + +Ainsi l'investissement fut complet. Il était environ six heures du soir. +La soirée était belle. A travers les fenêtres de l'appartement où elle +était, la duchesse de Berry voyait la lune se lever sur un ciel calme, +et sur sa lumière se découper, comme une silhouette brune, les tours +massives du vieux château[16]. + +Il y a des moments où la nature nous semble si douce et si amie, qu'on +ne peut croire qu'au milieu de ce calme un danger veille et nous +menace[17]. + +Les craintes qu'avaient éveillées chez Madame les lettres reçues de +Paris, s'étaient évanouies à ce spectacle. + +Lorsque tout à coup M. de Puiseux, en se rapprochant de la fenêtre, vit +luire les baïonnettes et avancer vers la maison la colonne conduite par +le colonel Simon Larrieu. + +À l'instant même il se rejeta en arrière en criant: + +--Sauvez-vous, Madame, sauvez-vous. + +Madame se précipite aussitôt sur l'escalier, où tout le monde la suivit. +Il n'y avait pas une minute à perdre. Le danger était imminent, +terrible. + +--Le chemin secret, murmura Madame. + +Le lecteur se rappelle que l'on pouvait facilement faire communiquer la +maison de Madame avec celle où Jean et Henry de Puiseux se tenaient +cachés. Elle descendit, suivie de ses amis, et ouvrit la porte de la +cave; mais au même instant la porte d'entrée s'éventrait sous les coups +de crosse et les coups de hache qu'y portaient les soldats. + +Les malheureux n'avaient plus qu'une minute pour s'enfuir. + +Madame comprit qu'elle seule parviendrait à s'arracher au danger. Elle +allait s'engager dans le corridor obscur, lorsque Henry de Puiseux +parut, pâle, livide, en sueur, dans l'obscurité de la cave. + +--Ne venez pas, Madame! notre maison est occupée! Que faire? + +La porte d'entrée menaçait de tomber en dedans: on entendait +l'essoufflement de ceux qui frappaient. + +Ils remontèrent tous au second étage. Les troupes se massaient +nombreuses et serrées autour de la maison. Il fallait cependant aviser +au plus vite à sortir de cette situation terrible. + +Quitter la maison? C'était impossible. S'enfuir? C'était encore plus +impossible. + +--Allons, dit Madame en souriant, car elle avait gardé tout son +sang-froid: il ne nous reste plus qu'une ressource, la cachette! + + + + + X + + PRISONNIÈRE! + + +Quelle était cette cachette? + +Prévoyant qu'un jour ou l'autre, Madame pourrait bien être obligée de se +réfugier à Nantes et de s'y cacher, on avait préparé une cachette dans +la mansarde du troisième étage. C'était un recoin formé par la cheminée +établie dans un angle. + +On y pénétrait par la plaque qui s'ouvrait au moyen d'un ressort. La +pensée de la cachette était donc venue aussitôt. Il ne fallait pas que +la princesse négligeât cette seule chance qu'elle avait de se sauver. +Aussitôt, elle se jeta sur l'escalier, suivie de M. de Ménars et de +mademoiselle Stylite de Kersabiec. Sa sœur, mademoiselle Eulalie de +Kersabiec, madame de Charette et les demoiselles Deguigny, ne courant +pas de danger mortel, devaient se laisser arrêter. + +Ici, nous copions, purement et simplement, le rapport du général +Dermoncourt. C'est de l'histoire et, d'ailleurs, Madame a approuvé +elle-même la vérité des faits qui y sont allégués. + + * * * * * + +Parvenus à la mansarde, la plaque de la cheminée ouverte, une discussion +s'établit pour savoir qui passerait le premier; ce n'était point ici une +vaine querelle de préséance et d'étiquette, le passage n'était point +facile, les soldats pouvaient être arrivés à la mansarde, avant que la +dernière personne fût entrée; alors la cachette se refermait, et la +dernière personne restait prisonnière. + +De plus, la cachette était si étroite que deux hommes auraient eu de la +peine à s'y introduire les derniers. En bonne stratégie, et lorsqu'on +opère une retraite, le commandant doit marcher le dernier. Mademoiselle +Stylite entra donc, Madame derrière elle; les soldats ouvraient la porte +de la rue, lorsque celle de la cachette se refermait. + +Les soldats entrèrent au rez-de-chaussée, précédés de commissaires de +police de Paris et de Nantes, qui marchaient le pistolet au poing; le +pistolet de l'un d'eux partit même par son inexpérience à se servir de +cette arme et le blessa à la main. La troupe se répandit dans la maison. +Mon devoir avait été de la cerner et je l'avais fait; le devoir des +policiers était de la fouiller et je les laissai faire. + +Monsieur Joly reconnut parfaitement l'intérieur aux détails que lui +avait donnés Deutz, il retrouva la table, dont on ne s'était pas encore +servi, avec les sept couverts mis, quoique les deux demoiselles +Deguigny, madame de Charette et mademoiselle Eulalie de Kersabiec +fussent en apparence les seules habitantes de l'appartement; il commença +par s'assurer de ces dames, et, montant l'escalier comme un homme +habitué à la maison, alla droit vis-à-vis la mansarde, la reconnut, et +dit assez haut pour que Madame l'entendit: _Voici la salle d'audience_. +Madame ne douta plus dès lors que la trahison que lui annonçait la +lettre arrivée de Paris le même jour ne vint de Deutz. + +Une lettre était ouverte sur une table. M. Joly s'en empara: c'était +celle que la Duchesse avait reçue de Paris, et que Deutz lui avait vu +passer entre ses mains. Dès lors il n'y eut plus de doute que Madame ne +fût à la maison; le tout était de la trouver. + +Des sentinelles furent aussitôt placées dans tous les appartements, +tandis que la force armée fermait toutes les issues. Le peuple +s'amassait et formait une seconde enceinte autour des soldats; la ville +tout entière était descendue dans ces places et dans ces rues. Cependant +aucun signe royaliste ne se manifestait. C'était une curiosité grave, et +voilà tout: chacun sentait l'importance de l'événement qui allait +s'accomplir. + +Les perquisitions étaient commencées à l'intérieur, les meubles étaient +ouverts lorsque les clefs s'y trouvaient, défoncés lorsqu'elles +manquaient: les sapeurs et les maçons sondaient les planches et les murs +à grands coups de hache et de marteau; des architectes, amenés dans +chaque chambre, déclaraient qu'il était impossible, d'après leur +conformation intérieure comparée avec leur conformation extérieure, +qu'elles renfermassent une cachette, ou bien trouvaient les cachettes +qu'elles renfermaient. + +Dans une de celles-ci on trouva divers objets, entre autres des +imprimés, des bijoux et de l'argenterie, qui donnaient la certitude du +séjour de la princesse dans la maison. + +Arrivés à la mansarde, soit ignorance, soit générosité de leur part, les +architectes déclarèrent que là, moins que partout ailleurs, il ne +pouvait y avoir une retraite. Alors on passa dans les maisons voisines, +où les recherches continuèrent: au bout d'un instant, Madame entendit +les coups de marteau que l'on frappait contre le mur de l'appartement +contigu à sa retraite; on le sondait avec une telle force, que des +morceaux de plâtre se détachèrent et tombèrent sur les captifs, et qu'un +instant il y eut crainte que le mur tout entier ne s'écroulât sur eux. + +Pendant que ces choses se passaient en haut, les demoiselles Deguigny +avaient montré un grand sang-froid, et, quoique gardées à vue par les +soldats, elles s'étaient mises à table, invitant la baronne Charette et +mademoiselle Eulalie de Kersabiec à en faire autant qu'elles. Deux +autres femmes étaient encore de la part de la police l'objet d'une +surveillance toute particulière: c'étaient la femme de chambre Charlotte +Moreau, signalée par Deutz comme très-dévouée aux intérêts de Madame, et +la cuisinière nommée Marie Bossy. Cette dernière avait été conduite au +château, puis de là à la caserne de la gendarmerie, où, voyant qu'elle +résistait à toutes les menaces, on tenta de la corrompre. Des sommes +toujours plus fortes lui furent offerte et étalées devant ses yeux +successivement; mais elle répondit constamment qu'elle ignorait où était +la Duchesse de Berry. Quant à la baronne de Charette, elle s'était fait +passer d'abord pour une demoiselle Kersabiec, et elle avait été +reconduite, après le dîner, avec sa sœur prétendue, à l'hôtel de cette +dernière, qui est dans la rue, trente pas plus haut à peu près. + +Néanmoins, après des recherches infructueuses pendant une partie de la +nuit, les perquisitions se ralentirent; on croyait la duchesse évadée; +et les deux ou trois autres descentes inutiles, déjà tentées dans +différentes localités, semblaient prédire le même résultat à celle-ci. +Le préfet donna donc le signal de la retraite, laissant par précaution, +un nombre d'hommes suffisant pour occuper toutes les pièces de la +maison, ainsi que des commissaires de police qui s'établirent au +rez-de-chaussée. La circonvallation fut continuée et la garde nationale +vint en partie relever la troupe de ligne qui alla prendre un peu de +repos. Par la distribution des sentinelles, ce furent les gendarmes qui +se trouvèrent dans la mansarde où était la cachette. + +Les reclus furent donc obligés de rester cois, quelque fatigante que fut +la position des quatre personnes entassées dans une cachette de trois +pieds et demi de long sur dix-huit pouces de large, vers l'une des +extrémités, et huit ou dix pouces vers l'autre. Les hommes éprouvaient +un inconvénient de plus, c'est que la cachette se rétrécissant aussi au +fur et à mesure qu'elle s'élève, leur laissait à peine la faculté de se +tenir debout, même en passant la tête entre les chevrons; enfin, la nuit +était humide et le froid filtrait entre les ardoises et tombait sur les +prisonniers, mais aucun n'osait se plaindre, car Madame ne se plaignait +pas. + +Le froid était si vif, que les gendarmes qui étaient dans la chambre n'y +purent résister. L'un d'eux descendit et remonta avec des mottes à +brûler; dix minutes après, un feu magnifique brillait dans la cheminée, +derrière la plaque de laquelle était cachée la Duchesse. + +Ce feu, qui n'était fait que dans l'intérêt de deux personnes, profita +bientôt à six, et glacés comme ils l'étaient, les prisonniers se +félicitèrent d'abord. Mais le bien-être que leur procura le feu se +changea bientôt en un malaise insoutenable. La plaque et le mur de la +cheminée, en s'échauffant, communiquaient à la petite retraite une +chaleur qui alla toujours en augmentant. Bientôt le mur fut brûlant à ne +pas y tenir la main, et la plaque devint rouge. Presque en même temps, +et quoiqu'il ne fît point encore jour, les travaux des ouvriers +perquisiteurs recommencèrent: les barres de fer et les madriers +frappaient à coups redoublés sur le mur de la cachette et l'ébranlaient. +Il semblait aux prisonniers qu'on abattait la maison Deguigny et les +maisons voisines. Madame n'avait donc d'autre chance, si elle échappait +aux flammes, que d'être écrasée sous les décombres. + +Cependant, au milieu de tout cela, son courage et sa gaieté ne +l'abandonnaient point. + +La conversation des gendarmes tarit bientôt. L'un d'eux s'était endormi, +malgré le vacarme effroyable qu'on faisait à côté de lui, dans les +maisons voisines. Car, pour la vingtième fois, toutes les recherches +venaient de se concentrer autour de la cachette. Son compagnon, +réchauffé momentanément, avait cessé d'entretenir le feu. La plaque et +le mur se refroidissaient. + +M. de Ménars était parvenu à déranger quelques ardoises du toit et l'air +extérieur avait renouvelé l'air intérieur. Toutes les craintes se +retournèrent vers les démolisseurs; on sondait à grands coups de marteau +le mur qui les touchait et un placard placé près de la cheminée. A +chaque coup, le plâtre se détachait et tombait en poussière au dedans. + +Les prisonniers voyaient à travers les fentes, dont le mur se lézardait +à chaque instant, presque toutes les personnes qui les cherchaient... + +Enfin ils se croyaient perdus, lorsque les ouvriers abandonnèrent cette +partie de la maison que, par instinct de démolisseurs, ils avaient si +minutieusement explorée. Les prisonniers respirèrent. Madame se crut +sauvée. Cet espoir ne fut pas long. + +Le gendarme qui veillait, désirant profiter du moment de silence qui +venait de succéder au fracas diabolique qui avait ébranlé toute la +maison, secoua son camarade afin de dormir à son tour. L'autre s'était +refroidi dans son sommeil, et se réveilla tout gelé. A peine eut-il les +yeux ouverts, qu'il s'occupa de se réchauffer; il alluma en conséquence +le feu, et comme les mottes ne brûlaient pas assez vivement, il profita +d'une énorme quantité de paquets de _Quotidiennes_ qui se trouvaient +dans la chambre pour attiser le feu qui brilla de nouveau dans la +cheminée. + +Le feu, produit par les journaux, donna une fumée plus épaisse et une +chaleur plus vive que les mottes ne l'avaient fait la première fois. + +Il en résulta pour les prisonniers des dangers réels: la fumée passa par +les lézardes des murs ébranlés par les coups de marteau, et la plaque +qui n'était pas encore refroidie devint brûlante. L'air de la cachette +devenait de moins en moins respirable; ceux qu'elle renfermait étaient +obligés d'appliquer leurs bouches contre les ardoises, afin d'échanger +contre l'air extérieur leur haleine de feu; Madame était celle qui +souffrait le plus, car, entrée la dernière, elle se trouvait en face de +la plaque; chacun de ses compagnons lui offrit à plusieurs reprises +d'échanger sa place avec elle, mais jamais elle n'y voulut consentir. + +Cependant, au danger d'être asphyxiés venait, pour les prisonniers, de +s'en joindre un nouveau, celui d'être brûlés vifs. La plaque était +rouge, et le bas des vêtements des femmes menaçait de s'enflammer. Déjà +deux fois même le feu avait pris à la robe de la Duchesse et elle +l'avait étouffé à pleines mains, aux dépens de deux brûlures dont elle +conserva longtemps les marques: chaque minute raréfiait encore l'air +intérieur, et l'air extérieur fourni par les trous du toit entrait en +trop petite quantité pour le renouveler. + +La poitrine des prisonniers devenait de plus en plus haletante. Rester +dix minutes de plus dans cette fournaise, c'était compromettre les jours +de Madame. Chacun la suppliait de sortir, elle seule ne le voulait pas; +ses yeux laissaient échapper de grosses larmes de colère qu'un souffle +ardent séchait sur ses joues. Le feu prit encore une fois à sa robe, une +fois encore elle l'éteignit; mais, dans le mouvement qu'elle fit en se +levant, elle souleva la gâchette qui fermait la porte de la cachette, et +la porte de la cheminée s'entr'ouvrit un peu; mademoiselle de Kersabiec +y porta aussitôt la main pour la faire rentrer dans le pêne, et se brûla +violemment. + +Le mouvement de la plaque avait fait rouler les mottes appuyées contre +elle, et avait éveillé l'attention du gendarme qui se délassait de son +ennui en lisant des _Quotidiennes_, et qui croyait avoir bâti son +édifice pyrotechnique avec plus de solidité. Le bruit produit par les +tentatives de mademoiselle de Kersabiec fit naître en lui une singulière +idée: il se figura qu'il y avait des rats dans la cheminée, et, pensant +que la chaleur allait les forcer de sortir, il réveilla son camarade et +tous deux, le sabre à la main, se mirent de chaque côté de la cheminée, +prêts à couper en deux le premier qui paraîtrait. + +Ils étaient dans cette position, lorsque Madame, à qui il avait fallu un +courage extraordinaire pour résister si longtemps, déclara qu'elle ne +pouvait plus tenir; au même instant, M. de Ménars, qui depuis longtemps +la pressait de se rendre, repoussa la plaque d'un violent coup de pied. + +Les gendarmes étonnés se reculèrent en disant: + +--Qui est là? + +--Moi, répondit Madame! Je suis la duchesse de Berry. + +Les deux gendarmes s'élancèrent aussitôt sur le feu qu'ils dispersèrent +à coups de pieds. Madame sortit la première, forcée de poser ses pieds +et ses mains sur le foyer brûlant; ses compagnons la suivirent. Il était +neuf heures du matin, et depuis seize heures ils étaient renfermés dans +cette cachette sans aucune nourriture. + +Les premières paroles de la duchesse furent pour demander le général +Dermoncourt. Un des gendarmes descendit le chercher au rez-de-chaussée +qu'il n'avait pas voulu quitter. Pendant ce temps, elle remettait à +l'autre un sac qui l'embarrassait, et dans lequel étaient renfermés +13,000 francs en or, dont une partie en monnaie d'Espagne. + +Le général Dermoncourt monta aussitôt près de la princesse; son devoir +et le sentiment des convenances l'y appelaient. Lorsqu'il entra, Madame +avait quitté la chambre de la cachette, et se trouvait dans celle où +elle avait vu Deutz, et que M. Joly avait appelée la chambre d'audience. +Elle s'avança vivement vers Dermoncourt. + +--Général, dit-elle, je me rends à vous et me remets à votre loyauté. + +Le général la conduisit vers une chaise; elle avait le visage pâle, la +tête nue; elle portait une robe de mérinos simple et de couleur brune, +sillonnée en bas par plusieurs brûlures; et ses pieds étaient chaussés +de petites pantoufles de lisières. En s'asseyant elle dit: + +--Général, je n'ai rien à me reprocher; j'ai rempli le devoir d'une mère +pour reconquérir l'héritage d'un fils. Sa voix était brève et accentuée. + +A peine assise, elle chercha des yeux les autres prisonniers et les +aperçut. + +--Général, dit-elle, je désire ne point être séparée de mes compagnons +d'infortune. + +Le général Dermoncourt le lui promit au nom du comte d'Erlon, sûr qu'il +ferait honneur à sa parole. + +Madame paraissait très-atterrée, et quoique pâle, elle était animée +comme si elle avait eu la fièvre. On lui fit apporter un verre d'eau +dans lequel elle trempa ses lèvres: la fraîcheur la calma un peu. Le +général lui proposa d'en boire un autre, elle accepta, et ce ne fut pas +chose facile que de trouver un second verre d'eau dans cette maison +bouleversée. Enfin on en apporta un. Lorsque la princesse eut bu, elle +fit asseoir le général sur une chaise proche de la sienne; jusque-là, il +s'était tenu debout devant elle. + +Pendant ce temps, la secrétaire et l'aide de camp du général s'étaient +rendus, l'un chez M. le comte d'Erlon, et l'autre chez M. Maurice Duval, +pour les prévenir de ce qui venait de se passer. + +M. Maurice Duval arriva le premier. Il entra dans la chambre où était +Madame, le chapeau sur la tête, comme s'il n'y avait pas eu là une femme +prisonnière qui, par son sang, par ses malheurs, par sa grandeur d'âme, +méritait plus d'égards qu'on ne lui en avait jamais rendus. Il +s'approcha de Madame, la regarda en portant cavalièrement la main à son +chapeau, et, le soulevant à peine de son front, il dit: + +--Ah! oui, c'est bien elle. Et il sortit pour donner ses ordres. + +--Qu'est-ce que cet homme? demanda la princesse. + +Sa demande n'était pas intempestive, car M. le préfet se présentait sans +aucune des marques distinctives de sa haute position administrative. + +On répondit à Madame que c'était le préfet. + +--Est-ce que cet homme a servi sous la Restauration? + +--Non, Madame. + +--J'en suis bien aise pour la Restauration. + +En ce moment le comte d'Erlon arriva, employant pour entrer toutes les +formes que M. le préfet avait jugées inutiles. + +--Vous m'avez promis de ne pas me quitter, dit-elle au général +Dermoncourt. + +Il lui réitéra sa promesse. + +La duchesse se leva alors vivement, alla à M. d'Erlon, et lui dit: + +--Monsieur le comte, je me suis confiée au général Dermoncourt, je vous +prierai de me l'accorder pour rester près de moi; je lui ai demandé de +n'être point séparée de mes malheureux compagnons, et il me l'a promis +en votre nom: ferez-vous honneur à sa parole? + +--Le général n'a rien promis que je ne sois prêt à ratifier, Madame; et +vous ne me demanderez aucune des choses qui sont en mon pouvoir, que +vous ne me trouviez prêt à vous les accorder avec tout l'empressement +possible. + +Ces mots rassurèrent Madame, qui, voyant que le comte d'Erlon attirait +dans un coin le général Dermoncourt, alla causer avec M. de Ménars et +mademoiselle de Kersabiec. + +En ce moment, M. Maurice Duval rentra et demanda à la Duchesse ses +papiers. Madame dit de chercher dans la cachette et qu'on y trouverait +un portefeuille blanc qui y était resté. Le préfet alla prendre ce +portefeuille et le rapporta à Madame. + +--Monsieur, ajouta-t-elle avec dignité, les choses renfermées dans ce +portefeuille sont de peu d'importance, mais je tiens à vous les donner +moi-même, afin que je vous désigne leur destination. + +A ces mots, elle l'ouvrit. + +--Voilà, dit-elle, ma correspondance; vous la donnerez à la police. + +--Ceci, ajouta-t-elle, en tirant une petite image peinte, est un _saint +Clément_ auquel j'ai une dévotion toute particulière; il est plus que +jamais de circonstance. + +Dermoncourt s'approcha alors de Madame, et lui dit que si elle se +trouvait mieux, il serait temps de quitter la maison. + +--Pour aller où? lui demanda la Duchesse en le regardant fixement... +Pour me conduire où? + +--Au château. + +--Ah! bien; et de là à Blaye, sans doute? + +Mademoiselle de Kersabiec s'avança alors vers le général et lui dit: + +--Général, Son Altesse ne peut aller à pied. + +--Oh! Madame, ne perdons pas de temps, je vous en supplie; le château +étant à deux pas, jetez un manteau sur vos épaules, c'est tout ce qu'il +faut. + +--Allons, dit la Duchesse, puisqu'il répond de moi, il faut bien que je +fasse un peu ce qu'il veut. Partons, mes amis. + +A ces mots, elle prit le bras de Dermoncourt et sortit la première. + +--Ah! général, lui dit-elle en jetant un dernier regard dans la mansarde +et sur la plaque ouverte, si vous ne m'aviez pas fait une guerre ouverte +à la saint Laurent, ce qui, par parenthèse, est indigne d'un brave +soldat, ajouta-t-elle en riant, vous ne me tiendriez pas sous votre bras +à l'heure qu'il est. + +Lorsque Madame sortit de la maison, le préfet ouvrait la marche avec +mademoiselle de Kersabiec; la duchesse et le général suivaient +immédiatement. + +Arrivé dans la rue, M. Duval invita le colonel de la garde nationale à +prendre l'autre bras de la duchesse; Madame daigna y consentir. + +La troupe de ligne et la garde nationale formaient la haie depuis la +maison des demoiselles Deguigny jusqu'au château, et, derrière, toute la +population s'entassait, se haussant sur les pieds pour mieux voir, et +formant une ligne dix fois plus épaisse que celle des soldats. Il y +avait parmi ces hommes qui les regardaient, les yeux étincelants, des +murmures sourds qui grondaient sur la route; quelques cris commençaient +à battre l'air. Le général Dermoncourt s'arrêta et réclama les égards +dus à une femme, surtout lorsque cette femme était prisonnière. + +Heureusement, le chemin n'était pas long, soixante pas à peine +séparaient du château. Madame ne montra, tout le long de la route, aucun +signe de crainte. Mais la Duchesse était tellement affaiblie par les +émotions qu'elle venait d'éprouver, que le général Dermoncourt fut +obligé de la soutenir pour l'aider à monter à l'appartement que le +colonel d'artillerie, gouverneur du château, s'était empressé de lui +céder, et, se trouvant mieux, elle dit qu'elle prendrait volontiers +quelque chose; elle était à jeun depuis trente-six heures. + +On s'empressa de faire servir une collation qui parut remettre un peu +Madame de sa fatigue. Madame manifesta ensuite au général Dermoncourt le +désir d'écrire à sa sœur, la reine d'Espagne, et à son frère, le roi de +Naples. + +--Je n'ai à leur faire part que de mon malheur, dit-elle, mais j'ai peur +qu'ils ne soient inquiets de ma santé, et que, vu l'éloignement où nous +sommes les uns des autres, des rapports faux ne leur soient faits. + +Elle ajouta après un silence: + +--Général, me serait-il permis d'avoir des journaux? + +--Je n'y vois aucun inconvénient, Madame, répondit le général +Dermoncourt, et si Votre Altesse Royale veut m'indiquer ceux qu'elle +désire... + +--Mais, voyons... l'_Écho_ d'abord, la _Quotidienne_, le +_Constitutionnel_ et aussi le _Courrier français_. + +--Le _Courrier_, mais Votre Altesse n'y pense pas, elle va devenir +jacobine. + +--Écoutez, général, moi j'aime tout ce qui est franc et loyal, et le +_Courrier_ est franc et loyal; je désire aussi l'_Ami de la Charte_. +Celui-là pour un autre motif, dit-elle avec une extrême mélancolie; +celui-là m'appelle toujours Caroline, et c'est mon nom de jeune fille: +mon nom ne m'a pas porté bonheur. + +En ce moment, M. Maurice Duval entra; comme la première fois, il +négligea de se faire annoncer; comme la première fois, il souleva son +chapeau à peine; il alla droit au buffet, où l'on venait de porter des +perdreaux desservis de la table de Madame. Il se fit donner une +fourchette et un couteau, et se mit à manger, tournant le dos à la +duchesse. + +Madame dit au général Dermoncourt: + +--Savez-vous ce que je regrette le plus dans le rang que j'ai perdu? + +--Non, Madame. + +--Deux huissiers, pour me faire raison de cet homme! + +Cette conduite de M. Duval avait tellement révolté la Duchesse, qu'elle +revenait sans cesse sur son chapitre. + +--Chapeau sur la tête! chapeau sur la tête! murmurait-elle. + +Le lendemain, à minuit, on réveillait Madame, mademoiselle de Kersabiec +et M. de Ménars. Ils montèrent dans une voiture qui les conduisit à la +Fosse, où les attendait un bateau à vapeur sur lequel se trouvaient déjà +MM. Palo, adjoint du maire de Nantes; Robineau de Bougon, colonel de la +garde nationale; Rocher, porte-étendard de l'escadron d'artillerie de la +même garde; Chousserie, colonel de gendarmerie; Ferdinand Petit-Pierre, +adjudant de la place de Nantes, et Joly, commissaire de police de Paris, +qui devaient conduire la duchesse à Blaye. Madame était accompagnée, en +se rendant au bateau, de M. le comte d'Erlon, de M. Ferdinand Favre, +maire de Nantes, et de M. Maurice Duval. + +À quatre heures, le bateau partit glissant en silence au milieu de la +ville endormie. À huit heures, ou était à Saint-Nazaire, à bord de la +_Capricieuse_. + +Madame resta deux jours en rade; les vents étaient contraires: enfin le +16, à sept heures du matin, la _Capricieuse_ déploya ses voiles, et, +remorquée par le bateau à vapeur qui ne la quitta qu'à quatre lieues en +mer, elle s'éloigna majestueusement. Quatre heures après, elle avait +disparu derrière la pointe de Pornic... + + + + + XI + + LA VENGER + + +On se souvient qu'au moment où l'auguste prisonnière, encore libre, +avait voulu s'enfuir dans la maison habitée par le marquis de Kardigân, +Henry de Puiseux était accouru, lui disant: + +--La maison est occupée! + +C'était vrai, hélas! D'où était venue cette dénonciation? De Deutz, sans +doute; de Deutz, pour nous et pour eux; car les chouans ne pouvaient pas +hésiter à accuser le juif de cette infâme trahison, qui venait, pour de +longues années encore, de perdre la cause royaliste. + +La maison était donc occupée par les soldats. On se contenta d'enfermer +les locataires qui l'habitaient dans une salle basse. Par bonheur, cette +salle basse communiquait aux caves. Henry de Puiseux, Jean-Nu-Pieds, +Aubin Ploguen, Damoiseau, se glissèrent dans les caves et se +barricadèrent dans la soute au charbon. + +Nous n'avons pas à les suivre pendant les seize heures qui s'écoulèrent +entre l'instant où l'on entra chez Madame et l'instant où la cachette de +la cheminée fut découverte. + +La préoccupation de trouver la princesse était beaucoup trop grande pour +qu'on s'inquiétât fort de savoir ce qu'étaient devenus nos héros. + +Franchissons donc un espace de trois jours. + +La jetée de Saint-Nazaire, où venait de s'embarquer Madame, était +couverte de monde. On regardait la _Capricieuse_, que les vents +contraires empêchaient de prendre le large et qui tirait des bordées de +la pointe sud à la pointe nord. + +Dans cette foule, trois hommes avaient le désespoir au cœur, la rage +dans l'âme. C'étaient Jean-Nu-Pieds, Henry et Aubin Ploguen. + +Ainsi, tant de dévouement, tant d'énergie, tout cela était perdu, parce +qu'il s'était rencontré un homme qui avait vendu sa reine pour un sac +d'écus! + +Ceux qui étaient morts, ceux qui reposaient en ce moment, couchés dans +les sillons de la Bretagne, ceux-là avaient fait un sacrifice vain! + +La nuit avançait; Aubin Ploguen était celui des trois qui semblait avoir +le mieux résisté au désespoir commun. Et pourtant il fallait que la +force d'âme de ce héros fût grande, pour qu'il pût résister à +l'effrayante douleur qui venait de l'assaillir. + +À dix heures du soir, Jean et Henry reprenaient tristement le chemin de +Saint-Nazaire, quand Aubin les arrêta: + +--Non, nous irons ailleurs, dit-il. + +Jean releva la tête. + +--Ailleurs? + +--Oui, monsieur le marquis. + +--Où veux-tu nous mener? + +--Veuillez me suivre, messieurs. + +Ils rebroussèrent chemin. Le Breton les conduisait. Ils marchaient +derrière lui. En vérité, il est de ces désespoirs qu'on ne peut pas +consoler. Quelle odyssée lugubre avait parcourue Jean-Nu-Pieds depuis +trois ans qu'il était entré dans la vie! Son père mort, son frère séparé +de lui, sa fiancée perdue... Il lui restait une croyance dans l'âme, un +amour sincère et profond: la croyance en sa foi politique, l'amour de +ceux qui étaient les représentants de cette croyance, et il fallait +qu'il eût cette douleur amère de voir la régente de France, la mère de +son roi, prisonnière! + +Aubin Ploguen suivait un chemin rocailleux. L'Océan mugissait, le vent +soufflait. On eût dit que la nature prenait sa part au deuil qui +assombrissait leur cœur. Sur les vagues vertes et noires, tour à tour, +au milieu des rochers, sur le sable jaunissant, dans la profondeur des +grèves,--partout,--on croyait entendre une plainte lugubre et désolée. + +Le Breton franchissait avec rapidité les anfractuosités de rochers, se +retournant, quand il avait quelque avance, pour laisser ses compagnons +arriver jusqu'à lui. + +Enfin, ils parvinrent dans un creux large, formé au milieu du rocher. La +vue était admirable. L'Océan déroulait devant eux les horizons +changeants, et au milieu, un point noir, mobile, qui s'enfonçait dans la +nuit pour en ressortir encore. + +C'était la _Capricieuse_. + +--Messieurs, dit Aubin, qui se tenait debout, notre cause est perdue +pour un temps. Qu'allez-vous faire? Je me permets de vous demander cela, +monsieur le marquis, parce que mon devoir et mon bonheur est de vous +suivre, et que je ferai ce que vous m'ordonnerez de faire. + +Jean-Nu-Pieds jeta un regard sur Henry: + +--Monsieur de Puiseux et moi, nous ne nous sommes pas consultés, dit-il. +Mais mon avis sera partagé par lui. Je lui propose de partir pour +l'Angleterre où est notre roi, et de nous mettre à ses ordres. + +Henry serra la main de son ami. + +--Alors, monsieur le marquis ne voit pas qu'il ait autre chose à faire? +reprit Aubin. + +--Non. + +--Il ira, mon maître, il ira, le héros de la Pénissière, de +Château-Thibaut et de Vieillevigne, se condamner à une vie oiseuse et +inutile? + +--Aubin! + +--Ah! monsieur le marquis m'a fait l'honneur de me donner mon +franc-parler. J'en use! Non, mon maître ne fera pas cela. Tant qu'il lui +restera une once de sang dans les veines, le marquis de Kardigân ne +désertera pas son drapeau, ce drapeau sous lequel ont servi et sont +morts ses aïeux, sous lequel il a grandi lui-même la gloire qu'il avait +reçue d'eux. Cette gloire n'est pas à lui. Elle est un héritage, un +dépôt, un patrimoine qu'il n'a pas le droit de jeter au vent; et, s'il +avait, après tant de grandes actions, une heure de faiblesse ou de +découragement, moi, Aubin Ploguen, son serviteur indigne, je saurais +bien le sauver de lui-même et l'empêcher de se déshonorer. + +Pour la première fois, Aubin venait de parler ainsi. Jean-Nu-Pieds et +Henry restaient confondus... + +Le chouan était admirable à voir, au milieu de cette nuit sombre, en +face de cette nature imposante, qui rendait plus imposantes encore, par +cela même, les paroles qu'il venait de prononcer. + +Il se mit à genoux sur le rocher. Jean-Nu-Pieds se tenait assis dans une +attitude de désespoir. + +Le chouan l'entoura de ses deux bras. + +--Mon maître, murmura-t-il, pardonnez-moi si je viens de vous manquer de +respect; pardonnez-moi si, pour la première fois, depuis que votre père +mourant vous a confié à moi, je me suis permis de parler comme il +l'aurait fait. J'ai oublié la distance qui nous séparait, et que je +devais... + +--Tu devais parler comme tu as parlé, Aubin! s'écria Jean. + +Puis, se laissant aller dans les bras de son serviteur, il éclata en +sanglots. + +--Ah! je suis trop malheureux! dit-il. + +Le chouan se redressa. + +--Pensez, mon maître, qu'il est de plus grandes douleurs que les +vôtres... Regardez ce vaisseau qui croise insoucieusement en vue de ces +côtes... Il contient une martyre: elle a vu crouler l'édifice si +péniblement construit; ne pensez-vous pas qu'elle souffre plus que vous? +Et si telle est la volonté de Dieu, de nous imposer cette souffrance, +croyez-vous donc avoir le droit de vous révolter? Haut la tête, haut le +cœur, mon maître! Je ne suis qu'un paysan, mais j'ai appris à ne pas +douter de Dieu, parce que je sais que sa miséricorde est infinie, comme +sa justice. + +Jean se leva à son tour: + +--Tu as raison, Aubin! Je te remercie de m'avoir rappelé à moi-même. +J'ai encore deux devoirs à remplir: dire adieu à la régente de France, +et... + +--Et la venger ensuite! s'écria Henry. + +Ces trois hommes se regardèrent. Ils s'étaient compris. + +Dire adieu à la régente de France! + +Il fallait que ce fût eux, pour qu'une pareille idée parût naturelle. +Quant à la venger... + +Une pensée commune réunit leurs mains dans une triple étreinte. + +--Je jure, dit Jean-Nu-Pieds d'une voix grave et solennelle, que le +misérable qui a vendu la mère de notre roi, sera châtié par nous, et je +fais ce serment en votre nom comme au mien, certain que vous ne le +désapprouverez pus! Je jure que quelle que soit la partie du globe où il +ira poser sa tête maudite, nous irons! Quel que soit le danger qui nous +menacerait dans l'accomplissement de ce devoir, nous le braverons! +Quelles que soient les prières par lesquelles il tenterait d'adoucir +notre justice, nous le tuerons! Et que la colère du ciel tombe sur celui +d'entre nous qui manquerait à ce serment, prêté en face de ce vaisseau +qui emporte notre espoir suprême, en présence de Dieu qui nous entend, +nous bénit et nous approuve. + +Il y eut un silence qui ne fut troublé que par la plainte éternelle du +vent et de la vague. + +Jean ajouta: + +--Maintenant, allons saluer la reine de France! + +Quel souverain devait jamais recevoir un salut plus noble que celui-là? + +Une barque de pêcheur, ancrée au bas du rocher, attendait son maître +descendu à terre pour y passer la nuit. Aubin Ploguen arracha l'ancre à +son lit de sable, et la remit dans la barque. Puis ils prirent les rames +à eux trois, et piquèrent droit sur la _Capricieuse_. + +La mer se soulevait tumultueusement en vagues gigantesques. Il était +impossible aux trois chouans de tendre la voile, car la barque n'eût pas +tardé à capoter. Elle avançait: Jean, Henry et Aubin ramaient +vigoureusement, malgré les sauts énormes que faisait leur esquif soulevé +à des hauteurs inouïes par la lame. + +Cependant la _Capricieuse_ grossissait à l'œil. En deux heures ils +franchirent une distance de cinq kilomètres; une demi-lieue les séparait +encore de la frégate. + +Mais là n'était pas la difficulté. Comment pourraient-ils accoster assez +près? + +Quand ils ne furent plus qu'à cinq cents mètres de la frégate, la barque +s'arrêta. + +--Maître, dit Aubin, nous ne pourrons jamais approcher assez près de la +_Capricieuse_, pour être vus par Son Altesse, sans être vus en même +temps par les hommes de l'équipage. + +--Que faire, alors? + +--Il y a deux partis à prendre: le premier, ni vous, ni M. de Puiseux, +ni moi, ne consentirons à l'accepter, ce serait de retourner en arrière. + +--Non! dit Henry. + +--Non, dit Jean. + +Le second, c'est d'ancrer la barque à la place même où nous sommes, de +nous jeter à la nage et de nous approcher de la frégate le plus près +possible. + +Les deux jeunes gens ne répondirent même pas. Ils s'étaient levés en +même temps et commençaient à ôter leurs habits, de manière à ce que +l'entournure des bras ne pût être gênée par l'étoffe. + +Et pourtant, se jeter à la mer par une pareille nuit, c'était risquer +volontairement la mort. Le ciel était noir et sombre. + +Pas une étoile! La mer reflétait le ciel: elle paraissait couverte d'un +immense linceul noir. «O terrible Océan! qui couvrez tant de morts,» +s'écrie le poëte indou. + +Les vagues mugissaient, et montaient les unes sur les autres, avec des +fracas successifs, ainsi que des montagnes qui s'amoncelleraient sur des +montagnes. + +Ils n'hésitèrent pas cependant. + +Ce fut Aubin qui plongea le premier. Jean et Henry le suivirent. L'eau +devait être glacée, au mois de novembre, sur les côtes de Bretagne! + +Ils nageaient sur le même rang tous les trois. Quand une vague se +présentait trop haute, ils passaient au travers. Comment l'équipage de +la _Capricieuse_ se serait-il méfié? Comment eût-il pu croire qu'un +homme dans son bon sens, se serait risqué en pleine mer, au mois de +novembre, à la nage au milieu de la nuit? + +Ils arrivèrent bientôt bord à bord avec la frégate. Les bordées avaient +cessé; elle revenait dans la direction de terre, probablement pour +demander un asile aux eaux plus tranquilles de la baie. + +Sur le pont du navire, une femme était assise, regardant du côté de la +côte. + +Cette femme c'était Madame. + +Pauvre reine! Elle restait, plongée dans son rêve intérieur, l'œil fixé +sur cette terre de France, qu'elle aimait tant et qu'elle allait voir +disparaître. Blaye, ce n'était plus la France, mais la prison. + +Il se passa une chose extraordinaire. + +Aubin Ploguen se dressa hors de l'eau jusqu'à la moitié du corps: + +--Vive le Roi! cria-t-il. + +Le cri suprême arriva-t-il jusqu'à la prisonnière? ou bien se perdit-il +dans les plaintes de la vague, dans les mugissements du vent? + +La _Capricieuse_ avait passé, laissant derrière elle un sillon blanc, +seul point lumineux qui existât dans cette nuit sombre. + +Les trois nageurs regagnèrent leur barque, qui tantôt s'enfonçait dans +des profondeurs inouïes, tantôt semblait monter jusqu'au ciel. + +Il était temps, car l'eau avait commencé à geler leurs membres. Mais le +travail des rames ne tarda pas à faire de nouveau circuler le sang de +leurs veines. Quelle nuit! Il leur fallut quatre heures pour regagner la +côte, le double du temps qui avait été nécessaire pour venir. Enfin ils +abordèrent. + +Aubin tira la barque à sec et planta l'ancre dans le sable, pendant que +Jean-Nu-Pieds prenait cinq louis d'or dans sa bourse et les déposait +sous l'un des bancs de la barque. + +Que dut penser le pêcheur quand il trouva cette aubaine inespérée le +lendemain? Il ignora toujours sans doute que sa barque avait servi à +aider trois hommes dignes des temps de la chevalerie, à aller saluer une +vaincue, une captive, une reine. + +Le jour commençait à paraître, quand ils entrèrent à Saint-Nazaire. Ils +se dirigèrent vers une auberge où un grand feu de bois, un repas solide +et un lit blanc, les reposèrent des fatigues de cette nuit aventureuse. + +Ils ne s'éveillèrent que tard le lendemain. + +Leur départ pour Paris fut arrêté séance tenante. Aubin fut chargé de +trouver une voiture et deux chevaux pour regagner Nantes. Mais +Saint-Nazaire n'était pas, en 1832, la grande ville d'aujourd'hui. Nos +héros durent prendre un bateau et remonter le cours de la Loire. + +Trois jours plus tard, ils entraient dans Paris. A leur grande surprise, +aucun empêchement ne les avait gênés dans leur voyage. Nul gendarme +indiscret n'avait glissé sa tête à la portière de leur voiture, afin +d'examiner leurs visages de son air méfiant. + +Ils eurent, en arrivant à Paris, l'explication de ce mystère. Un numéro +du _Moniteur Universel_ renfermait la radiation d'un certain nombre de +légitimistes condamnés au bannissement pour participation à +l'insurrection vendéenne; or, les noms du marquis de Kardigân et d'Henry +de Puiseux se trouvaient des premiers parmi ceux des radiés. + +Ils pouvaient donc reprendre leur existence à ciel ouvert; c'était une +facilité de plus qui leur était donnée pour l'accomplissement de leurs +projets. Car, sans qu'ils en eussent reparlé entre eux, ils n'avaient +pas cessé un seul instant de penser à cet homme qui, par son infâme +trahison, avait perdu la cause royaliste. + +Qu'était-il devenu? On parlait beaucoup de lui, car son nom était connu. +M. Victor Hugo venait de publier dans le _Globe_ une admirable pièce de +vers intitulée: + +_A l'homme qui a vendu une femme_. + +Pièce de vers que chacun récitait par cœur. + +On racontait que «_ce nommé Deutz_», ainsi qu'on disait, avait été +chassé du ministère au milieu des huées. + +Eux ne s'occupèrent pas des racontars qui émouvaient l'opinion publique. +Ils se mirent à l'œuvre pour joindre le traître, le prendre et le +châtier... + +Ils ignoraient que ce châtiment avait déjà commencé, et que Dieu avait +fait tomber sur son front l'irrémédiable poids de l'infamie... + + + + + XII + + LES TRENTE DENIERS + + +Une heure après la prise de Madame, Deutz montait en chaise de poste, il +arrivait à Paris. La fatale nouvelle était déjà connue et passionnait +l'opinion publique. Judas entrait au ministère de l'intérieur, au moment +même où en partaient des ordres concernant l'auguste prisonnière. + +On ne lui fit pas faire longtemps antichambre. Le ministre reçut, +aussitôt le misérable, afin, sans doute, de s'en débarrasser le plus +vite possible. + +Il est assez difficile de parler, dans un roman historique, de certaines +personnalités encore vivantes. Surtout lorsque ces personnalités ont +joué un aussi grand rôle politique que le ministre dont nous parlons, et +qui, naguère, occupait une position si élevée dans notre pays. La +politique est l'éternel levain des crimes et des colères. Mais à quelque +opinion qu'on appartienne, il faut savoir respecter la grandeur du +talent, et l'âge. Aussi, nous n'aurions pas osé raconter d'une manière +fausse l'entrevue qui eut lieu entre l'homme d'État et Deutz, si nous ne +l'avions connue par le récit même qu'en a fait ce ministre. + +Il était assis à sa table de travail, lorsque Deutz entra. Une grosse +enveloppe était placée sous un fort presse-papier. Si l'homme d'État +ressentait du mépris pour Deutz, quand celui-ci lui proposait le marché, +c'était du dégoût qu'il lui inspirait, à l'heure où le juif venait +cyniquement réclamer le prix. + +--Monsieur le ministre, dit-il, c'est moi... + +L'homme d'État leva les yeux. Il l'a avoué depuis, il aurait pu jeter à +la face de cet homme l'argent qu'il avait ramassé dans la boue, et le +chasser, comme on chasse celui dont la seule présence est une souillure: +mais cette infamie tranquille, sans remords, qui s'avançait hautement et +venait pour ainsi dire s'offrir d'elle-même, lui paraissait un sujet +d'études digne d'attirer un philosophe. + +Un sujet d'études! + +Vous oubliez, monsieur, qu'il est de ces actions viles qui déshonorent +presque autant celui qui en profite que celui qui les commet. + +--Vous venez réclamer votre argent? + +--Oui, cinq cent mille francs. + +--Alors, vous croyez l'avoir bien gagné? + +--Si je crois!... + +--Après tout, vous avez accompli votre promesse: je dois tenir la +mienne. + +Un rayon passa sur le visage blafard du traître. + +--Que ferez-vous, maintenant, puisque vous êtes devenu riche? + +--Je me marierai, d'abord. + +--Ah! + +--J'ai assez longtemps envié les autres. J'épouserai une femme belle, +très-belle, je donnerai des fêtes; je veux éblouir de mon luxe tout +Paris. + +--Avec cinq cent mille francs? + +--Ce n'est que le commencement. Quand des hommes comme moi ont la +première pierre, ils bâtissent la maison. Ah! j'ai vu trop longtemps le +bonheur et le luxe des autres. C'est fini. Je veux mon tour. Je l'ai +bien gagné. Il faudra que rien ne me manque. Je m'étais toujours promis +que je ne laisserais pas échapper l'occasion de faire ma fortune. J'ai +cette occasion, il faut que j'en profite! + +Une nausée de dégoût saisit le ministre. Il faut une rude force pour +supporter de pareilles audaces. + +Il avait voulu d'abord _étudier_ cet homme, comme un philosophe +d'autrefois eût cherché peut-être à _analyser_ Judas. Mais le cœur lui +manqua. + +Il se leva, et alla à la cheminée, dans laquelle flambait un grand feu. + +Deutz suivait le ministre du regard. Il ne perdait pas de vue un seul de +ses mouvements. Celui-ci s'assit au coin du feu, et resta cinq minutes +enfoncé dans ses rêveries. Un monde de pensées dut s'agiter dans son +cerveau, pendant ces cinq minutes. Il dut se dire, en regardant monter +et briller la flamme joyeuse, que le feu qui purifie tout, ne pourrait +jamais purifier l'infamie de cet homme. Puis, il se reporta sans doute +dans cette Bretagne, dont la traîtrise seule avait pu avoir raison. Il +songea à cette noble femme tombée dans un piège ignoble, tendu par son +filleul! Par celui qu'elle avait daigné offrir aux eaux saintes du +baptême! + +Quand cette eau qui efface tomba jadis sur ce front marqué de la tache +originelle, elle ne put effacer l'âme! + +L'âme? s'il en avait une. + +Il quitta le fauteuil où il s'était placé, et prit la paire de pincettes +qui était posée dans le foyer. Puis, il revint lentement à sa table de +travail, et après avoir écarté le presse-papiers, avec l'extrémité des +pincettes il saisit la grosse enveloppe entre les deux branches de +l'instrument. + +--Comptez! dit-il sèchement en jetant l'enveloppe aux pieds de Deutz. + +Judas n'avait même pas senti le mépris profond caché sous l'action du +ministre. + +Il ramassa purement et simplement l'enveloppe: elle était pleine de +billets de banque... + +Les scènes infâmes ont leur cachet de grandeur. + +Dans ce vaste salon du ministère de l'intérieur, il y avait deux hommes. +L'un, debout, les bras croisés, regardait l'autre... Il était un des +douze premiers de la France, celui auquel aboutissaient tant d'ambitions +et tant d'espérances. Quant à l'autre... + +Il s'était assis et comptait les billets de banque. Dès que sa main eut +touché le papier de soie qui frissonnait, un flot de sang monta à son +visage. + +Il prit un premier paquet: + +--Un... deux... trois... quatre... + +Il compta jusqu'à vingt-cinq billets de mille francs. La somme était +partagée en vingt paquets égaux. + +Quand il fut arrivé au vingt-cinquième billet de ce premier paquet, il +le rattacha méthodiquement avec des épingles, et passa au second... + +--Un... deux... trois... quatre... + +L'œil rayonnait. Or! sois maudit, toi qui peux inspirer de telles +ignominies! + +Il rattacha le second paquet et prit le troisième. + +--Un... deux... trois... quatre... + +Il en fut de même pour le quatrième. Cela faisait cent mille francs! +Cent mille francs! Il prononçait tout bas ce chiffre, et son cœur +battait d'aise, car il trouvait que cela sonnait bien. + +Il compta deux fois le cinquième paquet, car il croyait n'en avoir +trouvé que 24. Mais le chiffre y était. + +Les paquets s'accumulaient à côté de lui. Et à mesure que montait le tas +de papiers précieux, l'œil du bandit s'injectait de sang. Des +frissonnements de bonheur l'agitaient. Une fièvre latente s'était +emparée de lui. Des éblouissements le prenaient. + +--Trois cent mille francs! murmura-t-il. + +Il eut sans doute la vision de ce que cela représentait pour lui, cette +somme de trois cent mille francs! Le sang battait à coups pressés dans +les artères de son front. + +Il répéta trois fois: + +--Trois cent mille francs! Trois cent mille francs! Trois cent mille +francs. + +Sa main tremblait comme la feuille, quand il ôta les épingles du +treizième paquet: + +--Un... deux... trois... quatre... + +Il ne repliait même plus les billets de banque de manière à les mettre +dans un même tas. Dans son ivresse il les laissait tomber à mesure sur +le canapé où il était assis. + +--Un... deux... trois... quatre!... + +--Quatre cent mille francs! + +Sa main ne tremblait plus. Elle s'était déjà habituée au toucher de la +fortune. Enfin il compta le reste de la somme... + +Alors des larmes jaillirent de ses yeux. Mais c'en était trop pour le +ministre. Cette infamie lui faisait sentir la grandeur du crime qu'il +avait commis. + +Il sonna; un huissier parut. + +--Chassez cet homme! s'écria-t-il avec emportement. + +Deutz eut peur, il crut qu'on voulait lui arracher son argent. Alors il +le serra sur son cœur, prêt à le défendre avec autant d'ardeur qu'une +mère en mettrait à défendre son enfant. + +Mais quand il vit qu'il n'en était rien, et qu'il ne s'agissait pour lui +que de quitter le ministère, il saisit les billets de banque à pleines +mains, et les enfonça dans ses poches, au hasard. + +--Chassez cet homme! répéta le ministre. + +Alors Deutz releva la tête: + +--Me chasser, moi? Je suis riche, murmura-t-il. + +Puis, haussant les épaules, il sortit. + + * * * * * + +Il passa cette nuit-là tout entière à compter, à recompter, à tout +compter son trésor. Il les jetait au vol à travers la chambre, ces +billets de banque, qui représentaient pour lui la somme de bonheur qu'un +homme peut goûter sur terre. + +Il prit, pour ainsi dire, un bain de volupté horrible, se complaisant à +se rappeler tous les détails de l'acte qui lui avait procuré cette +fortune, et s'applaudissant en lui-même de son habileté. + +La fatigue seule le terrassa: il s'endormit couché sur ce lit de billets +de banque, qui frottaient leurs atomes soyeux contre son front, ses +joues, ses yeux... + +C'était ignoble! + +Noblesse, grandeur, héroïsme, tout ce qui peut élever une femme dans +l'admiration des hommes, amour maternel, dévouement à son pays; tout ce +qui était Madame, en un mot, Son Altesse royale la duchesse de Berry, +belle-sœur, femme et mère de rois... tout cela était dans un plateau de +la balance; dans l'autre, il y avait cinq cent mille francs et l'âme +d'un juif... + +L'or est maudit. Il n'inspire jamais que la honte et le crime: Jésus, +trente deniers; la France, cinq cent mille francs; l'or toujours, l'or +partout; qu'il s'agisse de vendre Dieu ou de perdre un pays! + +Deutz dormit comme il n'avait jamais dormi. Quand il s'éveilla, le +lendemain, l'agitation de la rue était déjà dans tout son plein. Il +ouvrit sa fenêtre et se mit à respirer avec une âpre jouissance l'air +violent de novembre, qui lui arrivait à larges doses. Puis il songea à +sortir. + +M. Abraham Simons, le père de cette Rébecca que le juif voulait épouser, +demeurait rue Amelot, une des vieilles rues qui existent encore. Elle +donne aujourd'hui sur le boulevard du Temple. + +Deutz remonta la ligne des boulevards: il marchait la tête haute, le +sourire aux lèvres, déjà orgueilleux. Il regardait avec triomphe les +hommes qui le croisaient. Il remarqua qu'un grand nombre de promeneurs +se tenaient appuyés aux maisons, dévorant les journaux du matin: + +--On cherche des nouvelles de Bretagne! pensa-t-il. + +Et le misérable eut un sourire de fierté ignoble, en se disant que +c'était lui qui était la cause de cette surexcitation de tout un peuple. +La nature de cet homme était entière dans le mal. + +_Homo sum, et nihil humanum a me alienum puto._ + +Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger, disait +Térence. + +On eût pu dire de même, que rien de ce qui était vil n'était étranger à +celui que nous étudions. + +Deutz franchit en une heure la distance qui le séparait de la demeure de +M. Abraham Simons. + +Cette demeure était aussi vieille que la rue. Une haute et large maison, +comme on n'en trouve plus aujourd'hui que dans ces quartiers +tranquilles. + +Il sonna. Un vieux domestique semblable à la maison et à la rue vint lui +ouvrir: + +--M. Simons? demanda-t-il. + +--Il est chez lui, monsieur. + +Le domestique, passant devant Deutz, lui fit traverser une grande cour, +et l'introduisit dans un des appartements situés au rez-de-chaussée. On +reconnaissait aussitôt une de ces anciennes banques dont la clientèle +assurée ne cherche pas à recruter de nouveaux correspondants. Bien que +M. Simons fût colossalement riche, les mots _bureaux_ et _caisse_ +étaient tracés à l'encre sur une pancarte. + +Deutz écrivit son nom sur un carré de papier et le fit porter au +banquier, qui attendait dans son cabinet les visites du matin. On vint +lui répondre que M. Simons le recevrait à son tour. + +Le lecteur se rappelle que, peu de jours auparavant, Deutz avait écrit à +M. Simons pour lui demander sa fille en mariage. Le banquier devait donc +savoir qu'il venait chercher une réponse. Mais Deutz s'était posé en +homme qui propose une affaire, et non en amoureux: il ne s'étonna donc +pas qu'on le traitât en client. Au reste, l'attente ne fut pas longue. +Au bout d'un quart d'heure, on le fit entrer dans le cabinet, vaste +pièce confortable mais simple. + +M. Simons était un vieillard de soixante-cinq ans. Il était père d'un +grand nombre d'enfants, qui tous s'étaient mariés depuis de longues +années. Sur le tard, une fille avait vu le jour, à la suite d'un second +mariage: Rébecca. + +--Vous avez reçu ma lettre, monsieur? demanda Deutz. + +--Oui, monsieur, et, bien que je n'eusse pas l'honneur de beaucoup vous +connaître, elle n'a pas laissé de m'étonner. Vous êtes amoureux de ma +fille? + +--Mon souhait le plus ardent serait de l'épouser. + +--J'ai pris des renseignements sur vous. Je ne vous cacherai pas que ces +renseignements sont bons. Vous appartenez à une famille honorable; mais +on a paru fort étonné, lorsque j'ai annoncé que vous veniez de faire un +héritage considérable. + +Deutz ne se déconcerta pas. + +--J'ai hérité de cinq cent mille francs, dit-il. + +--On m'a appris, en outre, que vous aviez abandonné votre religion pour +embrasser le culte catholique. Ce pourrait être une objection pour +d'autres; dans ma famille, ce n'en est pas une. Donc, votre recherche +n'a rien qui puisse me déplaire. Cependant, je dois vous prévenir de +deux choses: d'abord, je désire vous connaître, vous étudier; ensuite, +c'est ma fille qui prononcera en dernier ressort. Je n'entends pas plus +contrarier sa volonté que celle de mes autres enfants. + +Deutz trembla. Un mot de M. Simons ne tarda pas à le rassurer: + +--Il vous est facile de lui plaire, reprit-il. Je l'ai interrogée: elle +n'a encore distingué personne. Nous passerons maintenant à la question +affaire. Je donne à ma fille une dot de trois cent mille francs. Mais +j'exige que sa dot et la vôtre soient placées dans ma banque. En quelles +valeurs est votre héritage? + +--Comptant. + +--Cinq cent mille francs comptant! c'est un beau denier. Mes +propositions vous conviennent-elles? + +--Parfaitement, monsieur. + +--Très-bien. + +M. Simons agita une sonnette. Un commis entra. + +--Priez mademoiselle Rébecca de descendre, dit-il. + +Il reprit, s'adressant à Deutz: + +--Je vais vous présenter à ma fille, et, dès demain, vous pourrez +commencer votre cour. + +On voit que M. Simons traitait vite les affaires. Il est vrai que dans +celle-là il voyait tout avantage, tout en ne brusquant pas le goût de sa +fille. + +La porte s'ouvrit et Rébecca entra. + +Quand les juives sont belles, elles sont admirables. Rébecca était +admirable. Une tête fine, brune, éclairée par des yeux énormes et que +relevait encore une masse de cheveux noirs tordus au-dessus de la nuque. +Des lèvres rouges découvraient des dents blanches comme du lait. + +Elle tenait à la main un journal déplié: sans même voir l'étranger qui +était entré, elle vint se jeter au cou de son père: + +--Tu m'as fait demander? dit-elle. + +--Oui, chère enfant. Monsieur m'a fait l'honneur de me demander ta main. +Je lui ai répondu que c'était à toi de choisir. Tu choisiras. A partir +d'aujourd'hui, je l'ai autorisé à te faire sa cour. + +Rébecca avait rougi. Quelle est la jeune fille qui ne rougirait pas en +pareille occasion? Elle jeta un regard à la dérobée sur le jeune homme. + +Nous avons dit que Deutz était plutôt «mieux que mal», pour nous servir +d'une expression vulgaire, incorrecte, mais expressive. Le premier +examen devait donc lui être favorable. + +--Vous avez entendu, monsieur Deutz, continua le père; vous pourrez... + +Au mot «Deutz», Rébecca avait jeté un cri comme si elle eût été mordue +par une bête venimeuse. + +--Deutz!... Deutz!... balbutia-t-elle, en étendant la main vers le +traître. + +--Oui... Pourquoi te troubles-tu?... + +Elle pâlit, et s'appuya sur un siège. Deutz voulut la soutenir. + +--Oh! ne me touchez pas! dit-elle avec une expression indicible de +dégoût. + +--Qu'as-tu? s'écria M. Simons stupéfait. + +--Lui!... c'est lui... + +--Mais parle... + +--Lis..., murmura-t-elle, en laissant tomber le numéro du journal +qu'elle n'avait pas cessé de tenir à la main. + +M. Simons se hâta de ramasser le journal et l'ouvrit, et lut à voix +haute: + +«Hier, le sieur Deutz a reçu les cinq cent mille francs, prix qu'il +avait mis à sa trahison. Nous sommes républicains; mais nous maudissons +l'homme assez abject pour...» + +Il continua encore deux lignes et comprit tout. + +Alors il se redressa de toute sa hauteur. + +--Sortez!... sortez! dit-il. + +Depuis le commencement de cette scène, Deutz avait tout compris. Mais, +s'il n'avait pas bougé, c'est que la rage et le désespoir le tenaient +cloué au sol. Il avait cru, le monstre, que son crime resterait caché, +et qu'il pourrait jouir en paix de la fortune qu'il avait ramassée dans +la boue. + +Puis tout à coup, il s'apercevait que son nom était voué à l'exécration +et au mépris; que son nom était imprimé tout vif... Il s'enfuit... +traversa comme un fou les bureaux du banquier, la cour de la maison... +et ne s'arrêta que dans la rue. Là, il chercha à rassembler ses idées, +mais le désordre de ses pensées ne le lui permit pas. Il se mit à +courir, et arriva ainsi jusqu'au boulevard: + +--Eh bien! j'en épouserai une autre! murmura-t-il. Je suis riche. Voilà +ce qu'il y avait de plus important. Celle-là n'a pas voulu de moi... +j'en épouserai une autre!... Ces gens-là savent que c'est moi... mais +tout s'oublie... dans quinze jours, on aura cessé de penser à cette +aventure... + +Il marchait rapidement suivant la ligne des boulevards dans la direction +du Château-d'Eau. + +Comme il passait dans ce qu'on a appelé depuis le boulevard du Crime, il +vit un grand chantier où travaillaient une vingtaine d'ouvriers. + +Sa course folle l'avait épuisé. Il s'appuya contre le chantier pour +respirer un peu. + +En le voyant si pâle, un des ouvriers crut qu'il était malade. Or, +mettez dans une foule un blessé, un bourgeois en redingote et un ouvrier +en blouse, c'est l'ouvrier qui, le premier, parlera d'aider de sa bourse +le malheureux. + +Un grand gaillard, à la figure avenante et loyale, s'avança vers lui: + +--Est-ce que vous êtes souffrant, l'ami? lui dit-il. + +--Oui... + +--D'où souffrez-vous? + +Deutz entendit un second qui disait: + +--Pauvre diable! + +--Oui, ajouta un troisième, il a l'air d'être très-bas... N'importe! +j'aimerais encore mieux être dans sa peau que dans celle de ce c... de +Deutz! + +--Oh! que je le tienne jamais celui-là! grommela le premier, je +l'écrase!... + +Le traître poussa un rugissement et recommença à fuir... + +Pendant trois jours Deutz resta enfermé chez lui. Il n'osait plus +sortir: car il lui semblait qu'à chaque coin de rue il rencontrait un +ennemi. Il appelait des ennemis ceux qui le méprisaient! + +Pendant ces trois jours, il se fit un travail dans son esprit, travail +latent, mais énergique. Le mariage était entré autrefois dans ses +projets comme un moyen d'avenir: il le voulait riche, parce qu'il y +voyait une revanche. N'était-ce pas ce sentiment vil qui l'avait poussé +au crime? + +Pour une nature complète comme celle-là, l'obstacle accroît le désir. +Ah! on lui refusait mademoiselle Simons qui avait une fortune? Eh bien! +il en épouserait une autre qui serait pauvre, mais aussi belle, plus +belle peut-être! + +Il était riche. + +Pour lui, l'or, c'était la grande clef humaine qui ouvre toutes les +portes, celle du cœur comme celle de la conscience. Dieu a voulu que le +mal ne pût jamais admettre l'existence du bien: celui qui est mauvais +suppose fatalement que les autres lui ressemblent. Il y a là une loi +physiologique, rigoureusement vraie, éternelle, par conséquent, comme +tout ce qui est vrai. + +Le premier jour de cette retraite, que fit le traître, seul à seul avec +lui-même, par un jour de rage? Il maudit ces gens, le père et la fille +qui l'avaient chassé; il maudit ces ouvriers, dont la voix brutale, mais +sincère, lui avait montré à quel degré de mépris il était descendu. + +Cette rage fut violente, exaspérée, accompagnée d'imprécations. + +La nuit calma un peu cette fureur. Le second jour, il raisonna plus +froidement. + +Ce raisonnement ne fit qu'accroître encore son âpre besoin de vengeance. + +Vengeance contre qui? Il ne le savait pas lui-même. Au fond c'était une +vengeance contre tout le monde. + +Le troisième jour ce fut la révolte qui gonfla cette âme! Ah! on le +méprisait, et il était riche! Ah! on le refusait comme mari, et il était +riche! Ah! on l'insultait, et il était riche! Cela ne serait pas. + +Comme il était riche, il achèterait l'estime, il achèterait une femme, +il achèterait le respect! + +M. Simons et sa fille l'avaient dédaigné, il leur montrerait que l'on +trouve toujours en ce bas monde des femmes qui consentent à échanger la +misère contre l'aisance. + +Il sortit, hautain, déterminé à tout braver. Sa première visite devait +être pour une de ses parentes éloignées, très-pauvre, laquelle avait +trois filles. + +Cette parente vivait en dehors des choses extérieures, et nul doute +qu'elle ne connût rien de ce qui s'était passé. Elle était dans la plus +profonde misère, et vivait d'une rente de quatre cents francs que lui +faisait la caisse de secours israélite. + +Où demeurait-elle? + +Deutz pouvait facilement se procurer son adresse, en la demandant aux +bureaux mêmes de cette caisse de secours. Il prit une voiture, il s'y +rendit. Après de longues et patientes recherches, le commis préposé à +ces modestes fonctions lui apprit que madame veuve Reynac demeurait +chaussée du Maine, nº 173. Deutz donna l'adresse au cocher et le fiacre +partit.. + +Pourquoi tenait-il tant à retrouver cette parente, qu'il avait évitée +pendant si longtemps? C'est qu'elle avait trois filles. Il se rappelait +les avoir connues,--sept ans auparavant. Elles étaient belles: l'aînée +surtout, une ardente créature, qui portait en elle le sceau de la race +juive. Qu'étaient-elles devenues? Peut-être allait-il les trouver +mariées; peut-être encore la mort, cette grande faucheuse, avait-elle +coupé, une fois encore, l'épi au lieu de la fleur! + +À vrai dire, mille sentiments divers s'agitaient en lui. Le plus fort +était qu'on l'avait chassé, hué, et qu'il éprouvait le besoin de se +prouver à lui-même qu'il n'était pas seul au monde couvert d'exécration. + +Le fiacre arriva chaussée du Maine. Madame Reynac habitait au sixième +étage d'une maison sale, une mansarde encore plus sale que la maison. +Comme il était impossible de vivre avec quatre cents francs par +an,--même en mourant de faim,--la juive avait imaginé de s'improviser +diseuse de bonne aventure. Elle gagnait peut-être à ce métier cinq cents +autres francs, sur lesquels la moitié était prélevée, pour nourrir un +quine à la loterie. + +Deutz faillit être suffoqué en entrant dans la mansarde de la vieille. +Elle était assise sur une chaise sans dormir, et tenait sur ses genoux +une petite planchette de bois couverte de cartes graisseuses. Ses mains +maigres et osseuses faisaient courir sur la planchette dix cartes à la +fois. Elle leva la tête en entendant du bruit, et reconnut Deutz, bien +qu'elle ne l'eût pas vu depuis sept ans. + +--Ah! c'est toi, mon garçon! dit-elle, aussi tranquillement que si elle +l'eût quittée la veille. + +Il était impossible au regard de décider si cette femme avait soixante +ans ou un siècle. L'œil était vif, mais chassieux; la peau absolument +parcheminée, comme une momie; le nez busqué, se joignant presque avec le +menton. Elle était hideuse. + +--Tu sais que je vais gagner le quine? + +--Mais, tante Reynac... + +--Tante Reynac! Tu as donc besoin de moi, garçon? + +--Peut-être... + +--Eh! eh! + +Elle quitta ses cartes pour le regarder mieux à son aise. Puis elle posa +ses deux mains sur ses genoux, et se mit à tourner ses pouces en dedans: + +--Eh!... eh! répéta-t-elle. Allons, parle. + +--Mais je ne vois pas vos filles? + +--Mes filles? + +Une expression de rage se peignit sur les traits de la mégère: + +--La plus jeune est morte, grommela-t-elle. C'est ce qu'elle avait de +mieux à faire. Lia, la seconde, a mal tourné. Elle est sage. + +--Sarah, c'était l'aînée? + +--Oh! Sarah a bien fait son chemin. Je suis contente d'elle. Elle +m'oublie un peu par ci par là, cependant elle m'aide à nourrir mon +quine... Tu verras qu'il sortira un jour ou l'autre. + +Elle reprit les cartes et fit encore deux ou trois passes. Deutz +l'écoutait patiemment. + +Il voulait en arriver à ses fins. + +--Alors vous dites que Lia a mal tourné? + +--Oui... elle travaille! Belle comme elle l'est!... Tu connais les +grands magasins de la _Ville de Marseille_? + +--Oui. + +--C'est là qu'elle est employée. Je la vois rarement. + +--Elle ne vient donc jamais vous voir? + +--Non. Elle prétend que je lui donne de mauvais conseils. Malheur! comme +si une mère pouvait donner de mauvais conseils à sa fille! C'est +l'enfant de ma chair, n'est-ce pas? Ce que je lui dis, c'est dans son +intérêt! + +Deutz avait noté dans sa mémoire cette adresse: la _Ville de Marseille_. + +--Eh bien, qu'est-ce que tu avais à me dire? reprit-elle en mêlant ses +cartes. + +--Voilà. J'ai à parler à Sarah. + +--A Sarah? Qu'est-ce que tu peux bien lui vouloir? + +--Cela me regarde. + +Il prit un louis dans sa poche et, le tenant entre le pouce et l'index, +le fit miroiter aux yeux de la vieille. + +--Où demeure-t-elle? demanda-t-il. + +Les yeux de la juive s'étaient allumés. + +--Un louis!... murmura-t-elle, un beau louis tout neuf. + +Certes elle aurait donné l'adresse de Sarah pour rien. Mais l'intérêt +était là. + +--J'en veux deux. + +Il fit rentrer la pièce d'or dans sa poche. + +--Alors, adieu. + +La mégère grommela une phrase de colère en le voyant se diriger vers la +porte. + +--Comme tu es pressé! + +--L'adresse, ou je pars. + +--Donne-moi l'argent. + +--Non, après. + +--Non, avant. + +--Après! + +--Ah! mon garçon, dit-elle, tu feras ton chemin, tu connais la vie. Eh +bien, soit, j'ai plus de confiance que toi, moi. Sarah demeure rue +Corneille, en face le théâtre de l'Odéon. + +--Merci, tante Reynac, tenez! + +Il jeta le louis à la volée; il alla rouler sur la planchette de bois: +la vieille le happa au passage. + +--Et tu ne veux pas me dire pourquoi tu as besoin de parler à Sarah? + +--Non. + +--Il faut pourtant que ce soit pour une chose importante, puisque tu as +payé son adresse vingt francs! + +--Oh! vous vous trompez, tante Reynac, j'en ai eu deux pour vingt +francs; celle de Lia et l'autre. + +--Ah! tu feras ton chemin, répéta-t-elle avec une nuance de regret. + +--Consolez-vous, allez: votre situation pourrait bien changer bientôt. + +--Je vais faire une réussite! + +--Adieu, tante Reynac! + +--Adieu, mon garçon. + +Il redescendit les cinq étages encore plus rapidement qu'il ne les avait +montés. + +--Aux magasins de la _Ville de Marseille_, cria-t-il au cocher. + +Le fiacre redescendit dans l'intérieur de Paris, et traversa les ponts. +Puis il suivit le quai, jusqu'à la hauteur de la rue de la Ferronnerie. + +Là s'élevaient, en 1832, ces magasins, peu en harmonie déjà avec le goût +du temps, c'étaient les bourgeois du quartier qui s'y approvisionnaient. +Ils étaient vides la plupart du temps. + +Deutz s'arrêta, et jeta un coup d'œil à l'intérieur. Il aperçut cinq ou +six ouvrières qui travaillaient, les unes riant, les autres attentives. +L'une de celles-là, penchée sur sa broderie releva tout à coup la tête, +montrant une ravissante figure, fine et douce en même temps. + +--Je suis sûr que c'est elle, pensa-t-il. + +Il y a mansarde et mansarde. La vieille juive demeurait dans une +sentine. Lia habitait un carré entre quatre murs, qui recevait à peine +un rayon de soleil par une étroite fenêtre en tabatière. Et cependant on +devinait en y entrant que celle qui y restait honorait sa pauvreté par +le travail. + +Deutz fit ce que les amoureux font de tous les temps, bien qu'il ne le +fût guère. Quand l'ouvrière eut fini sa journée, elle sortit du magasin. +Alors il suivit Lia jusqu'à la maison où elle demeurait. Puis, quand +elle eut disparu derrière la porte cochère, il entra dans la loge de la +concierge et demanda: + +--Mademoiselle Reynac? + +--Au sixième étage, la troisième porte à gauche. + +Il frappa; elle vint lui ouvrir elle-même, et resta assez décontenancée +en sa trouvant en face d'un inconnu. + +Lui, remarqua aussitôt cette différence entre la demeure de la mère et +celle de la fille que nous venons d'indiquer. + +--Bonjour, Lia, dit-il tranquillement. + +--Monsieur... + +--Vous ne me reconnaissez pas? + +--En effet, et... + +Ils étaient debout tous les deux. Elle ne laissait pas d'être +embarrassée: cependant, elle n'eut point la peur naturelle qu'une jeune +fille aurait pu éprouver en se trouvant en face d'un homme. La vertu +n'est pas craintive. + +C'est qu'elle était charmante, cette enfant, qui commençait la vie en +faisant le rude apprentissage du labeur acharné et de la misère +silencieuse. + +--Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus! reprit le juif. +Vous étiez à peine haute comme cela... Un bébé! + +--Je ne me souviens pas... + +--Ah! nous étions bons amis. Vous ne vous rappelez même pas mon nom. A +quoi tiennent les souvenirs! Je vais vous montrer, moi, que je n'ai rien +oublié. D'abord, ne vous effrayez pas de la demande que je vais vous +faire. Aimez-vous quelqu'un, Lia? + +La jeune fille croyait rêver. Qu'était donc cet homme qui l'appelait par +son prénom, se présentait chez elle, à l'improviste, et enfin lui +adressait une pareille question? + +--Chère enfant, continua Deutz, ne vous effrayez pas. Quand nous nous +sommes quittés, j'avais douze ans, vous en aviez huit. On nous appelait +le petit mari et la petite femme... Vous ne vous rappelez pas? + +Lia ne pouvait pas se rappeler par la bonne raison que ce qu'il +racontait n'avait jamais existé. Mais il était bien sûr de ne pas être +démenti. Quel est l'enfant qui n'a point, au fond de son cœur, des +souvenirs cachés, qu'il est tout surpris, devenu homme, et quand il a +les oubliés, de voir se retracer devant lui? + +--Moi, je suis parti au loin. Je pensais souvent à ma petite Lia. Hier, +je suis arrivé à Paris. J'ai songé à vous retrouver. Votre mère m'a +donné votre adresse. J'ai appris quelle vie de travail était la vôtre, +et je me suis senti heureux, à l'idée que je pouvais faire quelque chose +pour la compagne d'autrefois qui m'était aussi chère que jamais... Je +suis riche, Lia... Voulez-vous que nous reprenions le rêve du temps +passé pour en faire une réalité? + +Deutz avait parlé doucement. Il était jeune, sa voix douce; l'ombre +naissante du soir empêchait Lia de voir que son visage restait immobile, +pendant que sa lèvre prononçait ces paroles tendres: elle fut émue. + +--Ne vous troublez pas, chère enfant, reprit-il en lui prenant les +mains. Vous êtes une vaillante et honnête créature. Quelle meilleure +compagne que vous un honnête homme peut-il choisir? + +--Vraiment, je reste confondue, répétait-elle. + +--Acceptez-vous? + +--Monsieur... + +--Nous ferons, ou plutôt nous renouvellerons connaissance. + +Il s'arrêta un moment, puis: + +--Allons! je vois qu'il faut que je vous dise mon nom, pour que vous me +reconnaissiez. Vous ne vous souvenez donc plus de Hyacinthe Deutz? + +--Hyacinthe Deutz? + +--Nous sommes cousins. + +Lia était restée tranquille, comme si elle ne savait pas l'épouvantable +signification de ce nom-là. Et, en effet, l'ouvrier lit les journaux, +mais l'ouvrière ne les lit pas. L'aventure de Madame n'avait pas encore +pénétré dans le magasin bourgeois de la _Ville de Marseille_. Ce n'est +pas un fait étonnant. Combien de ces choses qui bouleversent une nation, +restent inconnues pendant des semaines, à ces obscurs travailleurs qui +composent la toute petite bourgeoisie? + +--Laissez-moi vous dire mon projet, chère Lia, dit-il. Je ne veux plus +que vous retourniez à votre magasin. Dans un mois nous serons mariés. + +Elle hocha doucement la tête: + +--Non, mon cousin... puisque nous sommes cousins, reprit-elle en +souriant, il faut d'abord nous connaître. Vous êtes riche: je suis +pauvre. C'est donc à moi à faire la difficile... pour vous. Peut-être +cédez-vous à un mouvement généreux. + +Si vous devez vous repentir, mieux vaut que ce soit avant qu'après. Je +continuerai ma vie habituelle jusqu'à ce que... Et tenez! pour +commencer, je vous permets, pour la première fois, de rester dans ma +chambre. J'attends une ouvrière de magasin qui a, comme moi, un travail +à finir. Nous nous réunissons tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre, +pour économiser le feu et la lumière. C'est mon tour ce soir. + +Elle lui tendit la main, comme une honnête femme qui ne se méfie pas du +mal. + +--Avez-vous dîné? + +--Non. + +--Voulez-vous dîner avec moi? + +--Volontiers. + +Elle alluma le feu, un pauvre feu de charbon dans la cheminée, et la +petite lampe éclaira bientôt la mansarde de sa douce et pâle lueur. + +--Oh! vous dînerez mal, je vous préviens. + +Ce que Lia appelait «dîner» composerait à peine une collation. Elle ne +mangeait de viande que le dimanche. Elle fit chauffer du lait, c'était +le potage. L'entrée c'était de la charcuterie, et le dessert des +confitures. Encore c'était le grand repas. A midi, elle ne mangeait +qu'un morceau de pain. + +Tout cela, les assiettes de faïence brune, les verres sans pieds, la +cruche d'eau, reluisait à l'œil. En dix minutes, ils eurent dîné. + +--C'est la première fois que pareille chose m'arrive, dit-elle en riant. +Mais vous m'avez inspiré confiance tout de suite. Puis j'ai été émue de +vos paroles... Je pense si souvent à mon enfance! Comme toutes les +autres, j'ai été en butte à ces mots qui sont des insultes et une +lâcheté, quand on les adresse à une pauvre fille comme moi... Vous, mon +ami, vous êtes le seul qui ayez été loyal et honnête. + +Une larme brilla dans ses yeux. Mais elle se mit vite à rire. + +--Ne parlons plus de cela. Vous voulez m'épouser... Votre famille n'y +consentira peut-être pas! + +--Je n'ai pas de famille. + +--Si vous alliez regretter de m'avoir engagé votre parole? + +--Regretter?... Mais il faut que je vous dise tout. Je vous ai trompée. +Ce n'est pas hier que je suis arrivé à Paris, c'est il y a un mois. Je +vous aimais de loin... je vous savais belle et honnête; je sais +maintenant que nous serons heureux! + +Une voix fraîche et gaie résonna sur le palier, et presqu'aussitôt la +porte de la mansarde s'ouvrit; livrant passage à une jeune fille de +vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui s'arrêta court en voyant son amie +attablée avec un jeune homme. + +--Tu es étonnée? dit celle-ci. + +--Dame! toi qu'on nous donne toujours pour modèle... + +--Je te présente mon mari, ma chère Louise. + +--Ton mari? + +--Mon Dieu, oui. + +--Depuis quand? + +--Depuis... + +--Depuis quinze ans, mademoiselle, dit Deutz. + +--Ah! tu attendais quelqu'un!... Je comprends maintenant pourquoi tu +étais sage et travailleuse, au lieu d'être un peu folle, comme nous!... + +Louise s'assit sur le carreau de la mansarde, chauffant ses mains au +feu. + +--Oh! que je raconte une affreuse histoire! dit-elle tout à coup. On +vient de me l'apprendre tout à l'heure. Tu sais bien... Madame... qui +nous passionnait tant... parce qu'elle se battait en Vendée... Est-ce en +Vendée?... + +Deutz pâlit. + +--Eh bien! il paraît qu'on l'a fait prisonnière. + +--Pauvre femme! murmura Lia. + +--Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'elle a été vendue par un +homme qui se disait son ami... Vendue, Lia! + +--Le misérable! + +--Je cherche à me rappeler son nom... Je ne peux pas y arriver... Et +pourtant, il n'y a pas dix minutes qu'on me l'a dit. Vous connaissez +cette histoire-là, vous, monsieur? + +--Oui... oui. + +--Alors, aidez-moi donc... Ah! tant pis! Je me rappellerai le nom une +autre fois. A propos de nom, Lia, tu ne m'as pas dit celui de ton +fiancé? + +--Hyacinthe Deutz. + +Louise se leva toute droite: + +--Hyacinthe Deutz... + +Elle se jeta sur Lia, et, l'entraînant vers la porte avec épouvante: + +--Viens... viens... C'est lui! lui! + +--Qui?... + +--Le traître! l'homme qui a vendu cette pauvre princesse! + +Lia jeta un cri de désespoir. + +--Et il venait... Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je garde ma misère!... +Ma mansarde est souillée par vous... Allez-vous-en! + +--Je suis riche, riche! balbutia Deutz. Malheureuse! tu souffres le +froid, la fatigue, la faim... Avec moi, tu n'auras rien à craindre... +Quand tu seras ma femme... + +--Votre femme! + +Elle recula encore. + +--Partez... Je vous méprise!... partez!... + +Elle ne put rien ajouter. Elle était évanouie. + +Deutz se précipita au dehors et s'enfuit. + +Il faisait nuit. Il arriva tout courant jusqu'aux ponts, et il entrait +dans la première rue qui s'offrait à ses regards, comme huit heures du +soir sonnaient à l'horloge de l'Institut. + +Alors seulement il s'arrêta. Sa colère était devenue de la rage. + +--Cette femme, cette misérable femme! murmura-t-il. Elle est pauvre +pourtant! Et elle préfère sa pauvreté... Non, ce n'est pas possible. Il +y a autre chose. Depuis quand a-t-on refusé un mari riche? Elle en +aimait un autre... Alors, pourquoi m'avait-elle accepté d'abord, pour me +refuser ensuite? Ce serait donc réellement parce que... + +Son sang bouillonna à la pensée de la nouvelle insulte qu'il venait de +supporter. Il serra les poings, et, avec une indicible expression de +fureur: + +--Il y a un être désintéressé au monde, un être qui méprise l'argent, et +il faut que je le rencontre! + +Il prononça cette phrase sans se douter qu'il blasphémait. + +Relevant la tête, il porta autour de lui son regard haineux. Il +contempla la rue où il se trouvait, une vieille rue encaissée, muette, +où les passants étaient rares, et les hautes maisons silencieuses qui se +dressaient à droite et à gauche. + +--Ainsi, pensa-t-il, je suis exécré, méprisé dans chacune de ces +maisons! Dans chacun de ces appartements je trouverais, en y cherchant, +des êtres pour qui je suis un objet d'exécration! Non. C'est +impossible!... Ces Simons... Ils sont riches: sans cela ils ne +m'auraient pas chassé! Cette fille... Oh! cette fille... Des ouvriers +m'ont injurié... Mais si j'avais voulu leur jeter une poignée d'or, ils +auraient crié: vive Deutz!... Cette fille!... Eh bien, soit, elle est +honnête et désintéressée... Une par hasard... il faut bien qu'on en +rencontre quelquefois!... C'est qu'elle aussi m'a chassé... Et après? Ce +n'est qu'une aventure à oublier. J'oublierai cela, comme j'ai oublié +tant de choses, pour ne plus penser qu'à ma fortune, à mon argent... + +Il avait marché tout en parlant. Il regarda de nouveau autour de lui, et +se trouva au carrefour Buci. Le quartier Latin de nos jours existait +déjà, mais il s'appelait alors le quartier des Écoles. Les noms +changent, mais les mœurs sont les mêmes. + +On s'amusait et on travaillait au quartier des Écoles de 1832, comme on +travaille et on s'amuse au quartier Latin d'aujourd'hui. Murger l'a +calomnié. Ce livre infâme qu'on nomme la _Vie de Bohème_, ce livre qui a +perdu tant de nobles intelligences qui se sont laissé dévoyer dans la +fainéantise et dans l'ignominie, est un mensonge depuis la première page +jusqu'à la dernière. + +Marchant toujours devant lui, Deutz arriva au bout de la rue de +l'Ancienne-Comédie. Incertain du chemin qu'il allait suivre, le cœur +secoué par la rage, il allait peut-être revenir sur ses pas, afin de +demander au grand air un peu de fraîcheur. + +Il ventait froid, et son sang le brûlait. Tout à coup, il aperçut une +ombre qui passait à côté de lui. C'était une femme, une magnifique +créature admirablement faite, et dont les grands yeux semblaient +«éclairer l'obscurité,» comme dit un poëte oriental. Cette jeune femme +marchait d'un air égaré: elle allait si vite, que Deutz fut obligé de +hâter le pas pour la suivre. Elle prit le même chemin que celui par où +le traître avait passé pour venir. + +Elle descendit la rue Mazarine jusqu'à la ruelle tournante, sale, où +elle se joint à la rue Bonaparte, pour aboutir au quai Malaquais. La +jeune femme traversa le quai, et suivit quelques instants la chaussée +qui longeait la Seine. Arrivée à un de ces escaliers de pierre qui +conduisaient à la berge, elle sembla hésiter: puis, après une seconde de +réflexion, elle se mit à descendre l'escalier. On eût dit d'une ombre +qui ne laissait aucune trace sur son passage. Deutz marchait derrière +elle, sans se rendre compte du sentiment qui le poussait. Était-ce la +pensée qu'il pouvait peut-être rendre service? Non. + +Non. Cette nature infâme n'avait pas un tel coin de générosité. Par les +jours d'orage, quand le ciel est gris, pluvieux et sombre, on aperçoit +quelquefois un peu de ciel bleu, à travers la nue. Mais l'âme de +certains hommes ne connaît pas même cette éclaircie morale, qu'on +appelle une généreuse pensée. + +La jeune femme arriva sur la berge. La Seine roulait ses flots noirs et +tristes. Elle se pencha, puis se mettant à courir, monta sur l'un de ces +grands bateaux de bois qui séjournent, en attendant le halage. Elle +voulait évidemment se jeter dans le fleuve, de l'autre côté du bateau, +car elle craignait sans doute que l'eau ne fût pas assez profonde sur le +bord. + +Deutz n'avait pas quitté ses pas. Il arriva presque en même temps +qu'elle sur le bateau. Elle n'entendait pas. Comme elle croyait être +près de la mort, elle écoutait, sans doute, la voix de sa conscience, et +cette voix-là devait parler trop haut pour ne pas étouffer les autres. + +Elle se pencha encore, mais cette fois, sur l'eau, regardant courir les +flots sinistres qui ont abrité tant de crimes et d'infamies, tant de +suicides désespérés. Elle faisait déjà un mouvement pour s'y laisser +tomber, lorsque Deutz la saisit par le bras. Elle se retourna +violemment. + +--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit-elle. + +--Vous vouliez mourir? + +--Oui, je veux mourir. + +--Pourquoi? + +Elle éclata de rire. + +--Cela ne vous regarde pas! Si je meurs, personne ne me regrettera, +personne ne me pleurera! La vie me pèse... me dégoûte! Je n'ai trouvé ni +appui, ni consolation, ni rien en ce monde. Ma mère... oh! ma mère... +Mais je ne vous en parle pas... bien qu'elle aura un jour un terrible +compte à rendre à Dieu, car c'est elle qui m'a perdue! Je veux mourir... +Laissez-moi! + +--Non! + +Elle se débattit un moment. Puis, dans un paroxysme de désespoir, elle +tenta d'entraîner le juif avec elle. Mais il se cramponnait de la main +gauche au rebord du bateau, pendant que de la droite il l'étreignait à +l'épaule. + +De guerre lasse elle céda. + +--Eh bien, quand vous m'aurez empêchée de mourir aujourd'hui... que +m'importe? Je me tuerai demain. Votre intervention n'aura servi qu'à me +faire davantage souffrir. Je m'étais décidée à me tuer. Il faudra que je +me décide encore... J'aurai deux agonies au lieu d'une! + +--Pourquoi vouliez-vous mourir? + +--Ne vous l'ai-je pas dit? Ma vie me dégoûte... j'ai honte de moi-même, +quand je pense à la jeune fille que j'étais, et quand je vois jusqu'où +je suis descendue. Je suis une de ces malheureuses qui ont mis une fois +le pied sur le chemin glissant du mal, et qui n'ont pu se retenir +après... Ah! si elles me voyaient, celles qui prêtent l'oreille aux +paroles menteuses... aux lâches complaisances, elles reculeraient +d'effroi!... + +Tout autre homme aurait parlé à cette infortunée des devoirs de la +créature envers le Créateur; du respect qu'elle doit avoir pour +elle-même. Dieu n'a-t-il pas interdit le suicide comme un crime? Mais le +misérable qui venait de sauver cette autre misérable ne pensait pas à +cela. Il la regardait. Elle était splendidement belle. Les cheveux +dénoués tombaient en masses brunes autour de son col blanc. Les yeux, +énormes, brillaient d'un éclat étrange. + +--Vous craignez la misère, n'est-ce pas? + +--Oui, dit-elle à voix basse... + +--Vous avez honte de votre vie?... + +--Oui. + +--Eh bien, si quelqu'un... moi, par exemple, vous proposait de vous +faire sortir de cette vie que vous menez... accepteriez-vous? + +Une lueur d'espérance brilla dans son regard, mais s'éteignit aussitôt. + +--Vous... pourquoi... vous? + +--Je vous le dirai plus tard. + +Elle regarda à son tour l'homme qui lui tenait un langage si bizarre. +Elle vit que le visage de cet homme était bouleversé, comme si une rage +intérieure y était peinte. Ses paroles froides et sèches semblaient +prononcées comme une leçon apprise et qu'on récite par cœur. + +--Pourquoi vous?... répéta-t-elle. + +--Je vous ai dit que vous le sauriez. + +--Vous ne me connaissez pas. + +--Peu m'importe. + +--Vous ne savez qui je suis... + +--Peu m'importe, vous dis-je. + +--Ah! balbutia-t-elle, je croyais cependant être descendue trop bas... + +Il avait pris son bras et l'entraînait. + +Elle se laissait faire docilement. Ils revinrent sur la berge. Comme +elle était faible et chancelait, il la soutint. + +Toujours la soutenant, Deutz héla un fiacre qui attendait à une station +de voitures. Mais elle lui dit: + +--Non. Donnez-moi votre bras; j'aime mieux marcher. + +--Où demeurez-vous? + +--Je vais vous conduire. + +Ils suivirent silencieusement la longue rue Mazarine. Pas une parole ne +fut échangée. + +Qu'auraient-ils eu à se dire? Elle attendait. + +On lui avait promis de la retirer du gouffre où elle se débattait. Lui, +ne pensait vraiment pas que la malheureuse femme eût la moindre anxiété +de savoir quel sort on allait lui offrir. Il ne songeait qu'à réussir +dans ce qu'il projetait. Au reste, ils avaient l'air d'apparitions +sinistres, elle avec sa démarche hésitante, ses cheveux épars, lui avec +son visage livide, marbré çà et là de rouge, comme si les insultes +morales qu'il avait reçues avaient été autant de soufflets. + +Ils arrivèrent au carrefour Bucy, de même que Deutz une heure +auparavant. + +Elle marcha plus vite et monta la rue de l'Odéon. + +Parvenus à la grande place qui entoure le théâtre, ils la traversèrent. + +--Voilà où je demeure, dit-elle en lui montrant la rue Corneille, une +des deux qui bordent le théâtre. + +--Rue Corneille! + +--Oui. + +--Vous demeurez rue Corneille? + +--Mais... oui. + +Elle ne comprenait pas pourquoi son compagnon faisait preuve d'un tel +étonnement. + +--Qu'avez-vous? + +Il la contempla longuement: + +--Elle _lui_ ressemble, dit-il tout bas, j'aurais dû la reconnaître. + +--Je vous connais, reprit-il à voix haute. Vous vous appelez Sarah +Reynac!... + +C'était bien Sarah, en effet, la fille aînée de la juive, la sœur de +Lia. Elle n'en était plus à être surprise. L'aventure où elle se +trouvait jetée ressemblait tellement à un roman! Quelle est la femme de +ce genre qui ne croit pas au Petit Manteau Bleu, au protecteur inconnu, +à toutes ces légendes en cours parmi ces créatures? Elle se laissa faire +et monta la première; elle s'arrêta devant une porte, au second étage, +de cette maison de la rue Corneille. + +L'appartement était simple et fastueux en même temps: on y reconnaissait +les traces du luxe de la veille qui sera la misère le lendemain. Pas un +seul livre! Est-ce qu'elles ont le temps de lire? Peut-être çà et là un +roman de Ducray-Duminil ou un drame de Guilbert de Pixérécourt. +L'ameublement est un mélange disparate où la table de bois commun +coudoie l'étagère en bois de rose. Sur le parquet, du tapis d'Aubusson, +mais tâché, sali, usé jusqu'à la corde. + +Il faisait froid, elle jeta une bûche dans la cheminée du salon. Quelle +différence entre ce logis, et la demeure de l'ouvrière! + +Quand Sarah vit flamber la flamme, elle regarda l'inconnu. Deutz s'était +assis dans un fauteuil et la contemplait. + +--Parlez, maintenant, dit-elle. Que voulez-vous de moi? que +m'offrez-vous? Vous m'avez promis de m'arracher à mon enfer: le +pouvez-vous, seulement? Je ne sais même pas s'il est encore temps! + +Elle ajouta, après une pause: + +--Comment me connaissez-vous? + +Puis, baissant la voix, courbant la tête, avec une navrante expression +de honte: + +--Est-ce que tout le monde ne me connaît pas, moi? balbutia-t-elle. + +Elle devait croire à un bon sentiment de la part de cet homme qui +entrait si brusquement, et d'une manière imprévue dans son existence. + +--Il faut que je vous raconte ma vie, reprit Sarah d'une voix brève; +j'aurais pu être honnête, comme tant d'autres. Je ne puis même pas dire +que j'ai eu les mauvais conseils de ma mère: ces mauvais conseils ma +sœur les a eus comme moi, et cependant... Ne me demandez pas tout ce que +j'ai fait. Je n'aurais pas le courage de vous l'apprendre. J'ai roulé, +de chute en chute, au dernier degré. Vous voyez où j'en suis +maintenant... Je crois que je valais mieux que d'autres, car j'ai eu +souvent des remords. Il est vrai que je ne les écoutais pas, ces hôtes +importuns qui me parlaient de devoir!... Depuis six mois, j'étais lasse! +un dégoût profond s'emparait de moi. J'avais la nostalgie du bien. Je me +représentais ce que j'aurais pu être comme ma sœur Lia,... trouver un +honnête homme qui m'eût honnêtement aimée... Je n'avais pas voulu. Le +mal a tant de séductions, et le travail en a si peu. Alors, je sentais +que j'étais pour tous un objet de mépris, un hochet qu'on rejette dans +un coin. + +La pensée de la mort est entrée en moi pour la première fois; je l'ai +chassée d'abord. Et j'ai continué ma vie... Elle est revenue. Si je vous +disais ce que j'ai souffert! Je suis jeune encore, j'ai vingt-huit ans, +je suis seule, j'avais devant moi l'avenir... mais quel avenir! Un +matin, je me suis habillée simplement et je suis sortie. Je voulais +trouver de l'ouvrage. Partout où je me suis présentée, on m'a +repoussée... A quoi étais-je bonne, en effet? J'avais perdu l'habitude +du travail. Pour m'étourdir, je me suis jetée plus avant dans le +plaisir. Mais le plaisir ne m'inspirait plus que de la haine. Inutile à +tous, nuisible à moi-même, ennuyée du vide qui m'entourait, dégoûtée de +mon existence, c'est alors que j'ai résolu d'en finir. Ah! pourquoi +m'avez-vous arrêtée au seuil de cette mort, qui eût été le repos? Par +quelle fatalité vous êtes-vous trouvé là pour m'imposer le secours +odieux de votre volonté de me sauver? Si vous pouvez m'arracher à la vie +que je mène, si vous pouvez me régénérer par le travail, songez-y bien! +Mais si, après m'avoir entendue, vous m'abandonnez de nouveau, soyez +maudit! + +Deutz la regardait, les yeux fixés sur cette belle créature, qui avait +voulu mourir. Par moments il éprouvait un sentiment de joie âcre, en se +disant que le mépris était leur lot commun à tous les deux. + +--Vous me connaissez maintenant, acheva-t-elle. Je suis une femme +perdue. L'honnête fille détourne la tête quand je passe. Je ne sais plus +travailler. J'ai passé du luxe à la misère, comme mes pareilles, pour +retourner de la misère au luxe. Je suis une femme perdue! Perdue, +c'est-à-dire qui ne peut plus se retrouver. Que pouvez-vous faire pour +moi? Rien! + +Il y eut un court silence, pendant lequel Deutz réfléchit à la manière +dont il devait s'y prendre pour proposer à Sarah ce qu'il voulait. + +--Si j'ai bien compris, répliqua-t-il froidement, vous êtes désespérée, +et vous ne demandez plus qu'à mourir. La vie n'a plus d'issue pour vous. +Vous vous trouvez dans une impasse: c'est de cette impasse dont vous +voulez sortir. Vous avez raison. Vous parliez de votre avenir tout à +l'heure? Je vais vous dire ce qu'il serait, si vous ne mouriez pas, on +si vous refusiez mon offre. Vous avez peut-être une dizaine d'années +devant vous: au bout de ces dix ans... c'est la misère noire, sordide. +Vous avez honte, maintenant, que serait-ce donc alors? Ces femmes hâves, +usées, flétries, ces mendiantes qui grelottent le froid, ont eu aussi +une existence de plaisirs comme la vôtre. Vous voyez où elles en sont +venues. C'est là que vous en viendriez. Si vous mouriez alors... vous +connaissez l'hôpital. Une dalle de marbre! + +Sarah frissonna: + +--Je suis lâche, dit-elle tout bas. C'est en pensant à tout cela que je +veux mourir aujourd'hui, quand je suis jeune, belle, que je peux être +encore regrettée... + +--Écoutez-moi donc, alors. Je vous offre la fortune. Il y a un... jeune +homme riche, qui vous épousera. + +--M'épouser... moi! + +--Oui! + +--Cet homme m'aime? + +--Peut-être. + +--Son nom? + +Il se tut; puis lentement: + +--C'est moi. + +--Vous!... vous!... + +Elle prit son front dans ses mains: + +--Vous... Mais vous ne pouvez pas m'aimer. + +--Je vous ai dit: Peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout. Je vous propose +un marché. Il y a des imbéciles qui me reprochent la façon dont j'ai +fait fortune. Comme si l'or ne purifiait pas tout! Si je vous épouse, +nous quitterons la France et nous irons nous faire, au loin, une vie +nouvelle. + +Elle ne comprenait pas. Pourtant elle lui dit: + +--Vous ne pouvez donc pas en épouser une autre, que vous me proposez +cela, à moi? + +--Avez-vous entendu parler de cette princesse qui se battait en Vendée? + +--Oui. + +--Elle perdait la France. Je l'ai sauvée en la livrant au gouvernement. + +--Ah! + +--On m'en a récompensé... + +Sarah s'était croisé les bras. Elle le regardait de son œil fixe. + +--Je vous connais: vous êtes mon cousin Hyacinthe Deutz. J'ai entendu +parler de vous; vous avez vendu cette pauvre femme cinq cent mille +francs. + +Toute énergie semblait l'avoir abandonnée. + +Elle remit sur ses épaules la mante qu'elle avait quittée en rentrant et +se dirigea vers la porte du salon. + +--Où allez-vous? + +--Où vous m'avez prise! Vous épouser, vous? J'aime mieux mourir. Certes, +je suis bien infâme et bien misérable; certes, je n'ai jamais rien fait +de bon dans ma vie, mais votre or me brûlerait les doigts, si je le +partageais avec vous... Je comprends qu'on vole, je comprends qu'on tue, +mais je ne comprends pas ce que vous avez fait. Oh! je ne me mets pas en +colère... Je n'ai le droit en ce monde de ne mépriser qu'une personne.. +vous! Vous m'avez fait du bien. + +Elle se tut; puis, par un brusque retour, elle éclata en larmes: + +--Que faut-il donc que je sois, pour qu'on vienne m'offrir une pareille +honte? Jamais je n'ai mieux compris mon abjection... Oui, je suis une +femme perdue, un être sans foi, sans honneur, sans dignité; oui, j'ai +pour avenir, si je vis, la honte encore, la honte toujours, pour finir +par la misère, l'hôpital et la fosse commune; mais j'aime mieux cela que +de devenir votre femme. + +Il vit rouge. Une insulte de plus tombant sur cet homme exaspéré, +produisit l'effet de l'étincelle sur un baril de poudre. Il bondit +jusqu'à Sarah, et lui saisit violemment les poignets: + +--Ah! tu te crois aussi le droit de me mépriser! Ah! tu m'outrages... Tu +payeras pour les deux autres, pour ta sœur et Rébecca. + +Il l'avait jetée par terre et cherchait à l'étrangler. Instinctivement +elle se défendait. + +--Je vais te tuer!... + +--Au secours!... appela-t-elle. + +--Je vais te tuer! + +Elle se débattit encore, assez pour s'échapper de ses mains et se +réfugier au bout du salon. Cela la sauva. Le traître réfléchit sans +doute aux conséquences du crime. Il vit la guillotine: il était lâche. + +Pâle, livide, au milieu du salon, il se rongeait les poings avec fureur. + +--Impuissant! Je ne peux... pas... je n'ose pas me venger... Que faire? +où aller? Si je brûlais Paris... La fille riche, la fille honnête, la +fille perdue... je suis chassé de partout! Tiens! j'aurais dû +t'étrangler!... Adieu! sois maudite, toi et les autres! + +Nu-tête, les vêtements en désordre, il sortit, chancelant, la rage dans +les yeux, fou de colère, et montrant le poing à ce ciel qui, lui ayant +permis d'accomplir sa trahison, ne lui permettait pas d'en jouir. + + + + + XIII + + LE MAUDIT. + + +Cette fois c'était fini. Paris lui inspirait de la haine et de la peur. +Il résolut de le fuir. Il suivit le bord de la Seine, la tête courbée, +sous le poids de l'universelle malédiction qui l'écrasait, mais d'un pas +rapide. Il n'avait même plus de pensées, son cerveau était vide. Le +vent, la pluie fouettaient son visage, sans qu'il les sentit. Toute +volonté, toute énergie étaient mortes. Il marchait. La ville sombre, +endormie, se déroulait à ses côtés: il lui semblait que même dans son +sommeil elle allait l'insulter encore. Il marchait. N'est-ce pas ainsi +que les poëtes ont rêvé Caïn fuyant devant le souvenir du crime qui a +tué Abel? Dans l'immortel tableau de Prud'hon, le châtiment marche +devant. Précédait-il aussi ce Judas, ce maudit, ce traître, ce Deutz? + +Il marchait; la fatigue physique n'avait aucune prise sur ce corps +consumé déjà par la fatigue morale. Il franchit en trois heures et +demie, tout d'une traite, la distance qui sépare la place de la Concorde +de la route de Sèvres. A cette époque où Paris était restreint, la route +de Sèvres, qui aujourd'hui touche aux fortifications, formait la pleine +banlieue. Le chemin commençait à s'animer; on voyait passer les +laitières dans leurs petites voitures, les maraîchers conduisant leurs +épaisses charrettes à grands coups de fouet. Lui ne voyait rien: il +marchait. Un flot de pensées sombres s'agitait tumultueusement en lui. +Les moindres détails de la triple insulte qu'il venait de subir se +retraçaient à son esprit. Une parole de rage montait à ses lèvres; il +l'étouffait, car il avait peur de s'entendre parler. + +Vers deux heures du matin, il s'arrêta. Ses jambes ne pouvaient plus le +soutenir. Devant lui coulait la Seine; à droite et à gauche, deux +longues rangées de maisons. Sur l'une d'elles, il aperçut la branche de +houx qui annonce une auberge. Il s'approcha et frappa. Il lui fallut un +certain temps pour se faire ouvrir. Un garçon tout endormi se présenta, +mais il recula de deux pas à la vue de cet homme pâle comme un mort, +couvert de sueur et dont les cheveux en désordre se collaient à ses +tempes. + +Deutz lui glissa une pièce de monnaie dans la main. + +--Donnez-moi une chambre, dit-il. + +On l'introduisit dans la banale et vulgaire chambre d'auberge. + +--J'ai froid, dit-il en frissonnant. + +Le garçon jeta un fagot dans l'âtre, puis il se retira. + +Deutz se jeta pesamment sur le lit sans se dévêtir et s'endormit. + + * * * * * + +Quand il s'éveilla, le soleil baissait déjà à l'horizon. Le repos +l'avait calmé. + +--Je suis un niais, murmura-t-il. Est-ce qu'il ne me reste pas ma +fortune? Avec ma fortune je puis être heureux... Il fit rapidement sa +toilette et envoya acheter un chapeau; puis il sortit. C'était +l'après-midi d'un dimanche. Le soleil de décembre illuminait le ciel de +ses rayons pâles. Il faisait ce froid sec et piquant qui rend, par une +belle journée, la promenade d'hiver si agréable. L'avenue de Sèvres +était pleine de monde. Deutz tourna le quai de la Seine et se mit à se +promener sur la berge gazonnée qui suit le cours du fleuve. Chaque +Parisien connaît l'endroit dont nous parlons. A droite, en face de la +Seine, s'étendent ces immenses jardins, qui sont aujourd'hui la +propriété de M. le baron de Rothschild. + +Des saltimbanques forains avaient établi là leurs pénates, et le petit +public populaire se pressait à l'intérieur de leurs baraques de bois; +des femmes de chambre tenant des enfants par la main, des boutiquiers, +quelques ouvriers et les véritables soldats, les Bayards à cinq +centimes, qui regardaient tout cela de leur large sourire confiant. + +Cette scène respirait une telle bonhomie, une telle tranquillité, que +Deutz s'approcha et se mêla à la foule. Il y avait dix minutes peut-être +qu'il était là, quand un homme de haute taille, carré d'épaules, et qui +portait un étrange costume, moitié bourgeois et moitié paysan, parut sur +la route. Il marchait à grands pas, se dirigeant vers la route de +Sèvres, comme s'il voulait gagner Paris. + +C'était Aubin Ploguen. Que venait-il faire là? Nos lecteurs ne tarderont +pas à le savoir. Lui ne perdait pas son temps. Il marchait à larges +enjambées, quand tout à coup il aperçut Deutz, et un cri de colère +s'échappa de ses lèvres. Il entra dans la foule, et, se frayant un +passage, arriva jusqu'au traître. Alors, levant sa terrible main, il la +laissa lourdement tomber sur son épaule. + +Certaines natures sont dépaysées quand on les arrache à leur cadre +naturel. Le rude Breton se croyait encore en Bretagne. Il confondait la +berge de la Seine avec la rive de la Vilaine. + +--Fais ta prière, dit-il à voix haute, au milieu de la stupeur des +assistants: je vais t'attacher une pierre au cou et te noyer comme un +chien! + +Une pareille phrase au milieu de la lande de Kloarek n'eût pas étonné le +patour, mais aux portes de Paris, éclatant dans une foule populaire, +elle fit émeute. On monta sur les chaises pour mieux voir. Le spectacle +en plein vent paraissait mesquin. + +--Qu'est-ce qu'il y a? + +--Oh! le rude homme! + +--Qu'est-ce qu'il a fait? + +Ces phrases s'échangeaient d'un bout à l'autre des baraques. Aubin +répéta: + +--Fais ta prière! + +Les dents de Deutz claquaient. + +--Au secours! cria-t-il. + +--Allons, lâchez-le! dirent quelques-uns. + +Aubin Ploguen releva sa tête énergique. + +--Savez-vous ce qu'a fait cet homme? dit-il. Il a vendu notre princesse, +Madame la régente de France...! C'est Deutz! + +Mille imprécations diverses retentirent. On ne s'entendait plus. + +--Il faut l'écharper! + +--À l'eau! à l'eau! criait-on. + +La terreur arrivée à son paroxysme centuple les forces d'un homme. D'un +vigoureux mouvement d'épaules, Deutz se dégagea. Mais s'il était hors +des mains redoutables d'Aubin Ploguen, il n'était pas sauvé de celles de +la foule. D'un saut énorme, il parvint à bondir hors du cercle qui +l'entourait. Derrière lui, hurlait, aboyait une meute humaine enragée. +L'instinct des foules est souvent honnête. Ce misérable lui faisait +horreur. + +Deutz courait, pendant que quarante individus, en tête desquels était +Aubin Ploguen, poursuivaient Judas. On entendait hurler: + +--À mort! à mort! + +--C'est Deutz! + +--Deutz! + +--C'est celui qui a vendu une femme! + +Il courait affolé! La meute suivait sa trace, et cette poursuite +endiablée avait lieu à travers la foule, plus rare, qui bordait la +Seine. Quelques-uns, voyant un homme fuir, croyaient que c'était un +voleur qui tentait de s'échapper, et se portaient au milieu de la route +pour l'arrêter: mais Deutz, dans sa lâcheté, trouvait une incomparable +vigueur. Il renversait tout, pareil à une catapulte de chair et d'os. Il +courait, tête basse, les poings en avant, retenant son souffle, couvert +de sueur, noir de poussière. A la porte d'une propriété particulière, se +trouvait une niche de chien. Ce dernier voulut se jeter sur lui. Sans sa +chaîne il le dévorait. + +Derrière lui on criait: + +--Arrêtez-le! + +--C'est Deutz! + +--C'est Deutz! + +--C'est Judas! + +Aubin Ploguen ne disait rien. Il savait que nul à la course ne pouvait +lutter avec lui. Il ne donnait pas à sa course toute sa rapidité, parce +qu'il ne voulait point partager avec d'autres l'honneur d'accomplir +l'acte de justice. Il voulait que ceux qui poursuivaient avec lui, +abandonnassent par épuisement. Alors à ce moment, il se saisirait du +traître, et, selon sa menace, le jetterait à la Seine après lui avoir +attaché une pierre au cou. Les imprécations arrivaient, furieuses, +exaspérées, aux oreilles de Deutz: + +--C'est le maudit! criait-on. + +Et toute la meute répétait: + +--C'est le maudit! + +--C'est le maudit! + +Son cœur, lâche, vil, ignoble, battait à rompre. Il allait mourir! +Comment pourrait-il échapper? C'était impossible, impossible de fuir +encore, lorsque ses forces le trahiraient... Et devant lui, la route, +immuable, avec les promeneurs étonnés qui contemplaient Caïn fuyant la +suprême justice... On ne se mettait même plus devant lui. Ceux qui le +rencontraient s'écartaient avec dégoût, comme s'ils eussent craint +d'être souillés par son toucher seulement. + +Il râlait déjà. Il calcula dans sa pensée qu'il ne pourrait plus courir +que sur une longueur de deux cents mètres. Aubin Ploguen était de trente +pas en avance des autres... Deutz fit encore un effort. A droite +s'ouvrait une grille, donnant sur une longue allée aboutissant à un +château. Il entra dans cette allée... Sur le perron du château, il y +avait une jeune femme debout... Il roula à ses pieds, râlant, mourant... + +--A boire... à boi... dit-il. + +La jeune femme, émue de pitié, sans se demander qui était cet homme, +d'où il venait, alla prendre un verre d'eau et le lui tendit. Au même +instant arrivait Aubin Ploguen, précédant les poursuiveurs. Il +s'apprêtait à saisir le Maudit, quand la jeune femme se retourna, et il +la reconnut: + +--Madame Fernande! dit-il. + +--Aubin! + +--Fuyez-le... Laissez-le mourir comme un chien... C'est Deutz. + +--Non. C'est un homme. + +--C'est Deutz... + +--Je fais ce qu'eut fait notre bien-aimée princesse, dit-elle +tristement... Je donne à boire au lépreux. C'est un homme, et il +souffre... + + + + + XIV + + UNE NUIT D'AGONIE + + +Deutz se traîna hors du parc de M. Legras-Ducos, râlant de fatigue, +épuisé, s'accrochant aux branches pendantes des arbres dénudés, pour se +soutenir dans sa marche. Il était horriblement pâle. L'angoisse se +lisait dans ses yeux qu'agrandissait une fièvre ardente. + +--Il m'aurait tué! il m'aurait tué! balbutiait-il. + +Il, c'était Aubin Ploguen, le Breton, le chouan, cette image vivante du +châtiment moral qui s'appesantissait sur lui. + +Il y avait à peine une demi-heure qu'il marchait quand ses forces le +trahirent. Il se laissa tomber au milieu de la route. Il ventait glacé. +Le soir était venu, et la nuit glissait, sombre, noire, dans un ciel +sans étoiles. + +--Je ne peux plus... je ne peux plus avancer, murmura-t-il. + +Paris se dressait au loin, géant accroupi et silencieux. Sa masse de +maisons sordides et de monuments luxueux, se détachait nettement dans +l'obscurité grandissante. En dépit de son anéantissement physique, Deutz +sentait monter en lui le flot de haine violente qui le secouait. + +--Je ne peux plus... je ne peux plus avancer, répéta-t-il... Est-ce que +je vais mourir là, comme un chien?... Si quelqu'un passait... passait +sur cette route... j'appellerais au... secours... + +Il essaya de se remettre sur ses jambes. Mais elles se dérobaient sous +lui. Il lui était impossible de se tenir debout... Il se traîna à plat +ventre vers un champ inculte, où croissaient, hautes et drues, ces +herbes qui, au printemps, couvrent aujourd'hui les monticules des +fortifications. Arrivé dans le champ, il se coucha dans l'herbe qui le +masquait presque. + +--J'ai froid... dit-il... j'ai froid et j'ai soif. Toutes les +souffrances physiques se partageaient ce corps. Il avait les membres +glacés et la tête brûlante. + +--O Paris! gronda le maudit avec un accent de fureur sourde impossible à +rendre, ô Paris! comme je te hais! Je te hais! je te hais!... Il y a là +une ville d'un million d'âmes, des hommes s'agitent dans cette +orgueilleuse cité, et parmi ces hommes, il n'y en a pas un qui ne me +charge d'exécration! Parmi ces brutes, pas une qui ne me méprise! Si je +mourais ici, abandonné, à qui pourrais-je demander une parole de pitié? +Si les journaux annonçaient demain qu'on a trouvé mon corps dans ce +champ... au milieu des herbes... on dirait: Tant mieux! Tant mieux... Et +nul ne me plaindrait! + +Les frissons qui le secouaient redoublaient de force; sa rage était plus +violente encore que sa souffrance, et cependant il souffrait le martyre! + +Elle acheva de l'épuiser. Il sentit tout à coup une douleur aiguë, +lancinante, qui traversa ses reins, comme une barre rougie au feu. Il +poussa un rugissement d'épouvante, car il crut que c'était la mort, la +mort et ce qui vient après. Cette idée horrible se traça dans son +esprit, et cet esprit, obscurci déjà par la douleur, vit comme une +vision du châtiment. + +Il était évanoui... + + * * * * * + +La route s'anima vers neuf heures du soir. Les Parisiens qui, séduits +par une belle et sèche journée d'hiver avaient fait une promenade à la +campagne, revenaient joyeux, contents, et narguant le ciel devenu +pluvieux. + +En effet, la pluie commença à tomber glacée, le vent ne cessait pas: de +temps à autre il semblait augmenter. Et elle tombait sur le corps du +maudit, couché au milieu des herbes, livré à toute l'inclémence d'une +nuit d'hiver! + +Ah! il avait voulu fuir la misère! Ah! il avait eu honte de la pauvreté +qui travaille, espère et attend. Il avait voulu être riche, posséder, +lui aussi, ces jouissances que sa bassesse avait si longtemps enviées +aux autres... Pour obtenir cette richesse, pour atteindre à ces +jouissances, il avait commis un crime horrible... Et quand il se croyait +au but, il restait seul, abandonné, maudit, exposé aux intempéries du +ciel, à la pluie froide qui inondait son corps! + + * * * * * + +On passait sur la route. Il y avait des fiacres, des citadines, comme on +disait alors, ou bien des chars-à-bancs vulgaires, qui laissaient +mouiller impitoyablement leurs voyageurs. Et, malgré tout cela, ceux qui +étaient dans les voitures riaient de bon cœur, se moquant de la pluie, +se moquant du vent, se moquant du froid. C'est qu'ils avaient l'âme en +repos, c'est que nul remords ne s'abattait sur ces fronts insoucieux... +C'étaient des ouvriers ou de petits boutiquiers, qui se reposaient, se +délassaient, s'amusaient, après avoir travaillé honnêtement toute la +semaine. Ils n'avaient pas une fortune de cinq cent mille francs, les +uns et les autres, ni même de cent mille, ni même de cinquante mille... +Ils étaient pauvres, mais ils avaient le cœur en paix... + +Il a vendu une reine! Souffre, Judas! la pluie tombe, le vent souffle! +Quel martyre! il est évanoui, mais le corps seul a été vaincu, sans +doute, et son âme,--cette âme à laquelle il ne croit pas,--vit et pense +encore... Il doit faire un cauchemar affreux... Des rêves effrayants +traversent cette cervelle, car les frissonnements qui l'agitent, +naissent à la contemplation cachée d'une vision terrible... + +Le corps s'est affaissé dans l'herbe, entrant peu à peu dans la terre +amollie par la pluie. Elle couvre déjà une partie de la poitrine. O +l'horrible visage! son rictus grimaçant est ignoble. La tête contractée +par la souffrance physique et par l'épouvante morale, la tête ressemble +à celle d'un de ces damnés que le Dante promène à travers son enfer... + +Il a vendu une reine! On lui a compté ses trente deniers, et cependant +il est là, abandonné, comme un mendiant, comme un mendiant auquel les +plus charitables ont refusé de faire l'aumône... + + * * * * * + +Pour bien narguer la pluie et le mauvais temps, ceux qui passent dans +les voitures se sont mis à chanter. Tous les refrains se croisent, +s'entrechoquent. Qui n'a assisté à une scène pareille, un dimanche, +quand les tapissières ramènent les petits bourgeois des courses? + +On entend la complainte du _Juif errant_ ou une chanson de Béranger. +Mais ce n'est pas compréhensible. Chacun chantant sa chanson préférée, +cela forme une cacophonie épouvantable qui est cependant pleine de +gaieté gauloise et bon enfant. + + * * * * * + +Son évanouissement durait depuis une demi-heure, quand il reprit ses +sens. Il ouvrit les yeux, et en même temps ses oreilles purent percevoir +les bruits extérieurs. C'est alors qu'il entendit ces bruits de chanson +qui venaient à lui. + +--Ah!...je serai secouru... pensa-t-il... Il se dressa faiblement, et +regarda. Les premières voitures avaient disparu, mais il en venait +d'autres. Cinq ou six chars-à-bancs, précédés de quelques citadines. + +--Des voitures... on pourra... me transporter... quelque part. + +--Au secours! cria-t-il... + +Le vent venait en sens contraire, emportant le son de sa voix, étouffant +son appel désespéré. + +Il répéta: + +--Au secours! + +Mais on n'entendait point. Alors, il essaya de se traîner vers la route. +Mais les chansons s'ajoutaient au vent pour couvrir sa voix. + + * * * * * + +Quand les promeneurs endimanchés, au retour d'une fête à la campagne, +ont épuisé les chansons de Béranger, les airs à la mode, ou les grands +récitatifs d'opéras devenus populaires, ils se rejettent tous d'un +commun accord, sur la complainte du moment. Il y a toujours une +complainte en vogue. Si aujourd'hui, 15 septembre 1874, vous descendez +dans la rue, vous entendrez fredonner une complainte sur Moreau, +l'herboriste de Saint-Denis, ce sinistre empoisonneur. + +Deutz crut que les chansons avaient cessé, puisqu'il n'entendait plus +rien que des rires joyeux. Il espéra que sa voix arriverait jusqu'aux +passants, et il cria: + +--Au secours! au secours! + +Au même instant, une des bandes entonnait ceci: + +--Viens çà, lui dit le ministre, +Je vas te la payer... +Tu vas me donner la _listre_, +Des frais qu' t'a essuyés... +Il répondit:--Coquin d'homme! +Je veux cinq cent mill' francs... +Prix fait, comme les pommes +De terre et le vin blanc... + +Il n'entendait pas les paroles, il cria: + +--Au secours! au secours! + +Mais le refrain éclata, répété avec fureur par toutes les bandes: + +Ne soyez pas jaloux! +Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!... + +Cette fois, il entendit! + +Un farceur cria: + +--Eh! qui achète la _Complainte du Judas_, où y a des gravures de M. +Raphaël, représentant le juif qui vend la princesse. + +--La complainte de Judas! + +--Cinq centimes, un sou! + +--Avec gravures! + +Le chœur reprit plus fort: + +Ne soyez pas jaloux! +Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!... + +Il jeta un cri effrayant, qui se perdit dans les mugissements du vent... +Et il retomba dans son évanouissement. + +Les voitures avaient passé. On distinguait encore dans l'éloignement le +refrain: + +Ne soyez pas jaloux! +Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!... + +Et Deutz était là, couché dans le champ inculte, maudit, abandonné, par +une nuit d'hiver, sous ce vent, sous cette pluie qui doublaient de +violence, inondant son corps, glacé jusqu'à la moëlle! + + + + + XV + + DÉNOUEMENT + + +A partir de ce jour-là Deutz disparaît. Nul n'en a plus entendu parler. +Dans quelle région le traître s'est-il réfugié? C'est un mystère. Dieu a +voulu peut-être qu'il s'évanouît sans laisser de traces... + +Nous sommes arrivés à la fin de notre récit. Il nous reste à apprendre à +nos lecteurs, ce que le sort a fait de nos héros... + +M. Legras-Ducos est mort. On se rappelle ces lettres, que Aubin Ploguen +recevait à Nantes, et qu'il attendait avec tant d'impatience. Ces +lettres mystérieuses, étaient arrivées on le sait, au nombre de six en +six jours. + +La première disait: + +--Maladie grave. Inflammation de poitrine. + +La seconde: + +--Beaucoup de mieux. + +La troisième: + +--Le mieux se continue. + +La quatrième: + +--Aggravation. Nuit mauvaise. + +La cinquième: + +--Autre nuit mauvaise. + +La sixième: + +--De plus en plus mal. + +Elles apportaient au fidèle Breton, des nouvelles de M. Legras-Ducos. Il +mourut pendant l'hiver qui suivit les événements que nous venons de +raconter, et un an après, Fernande et Jean étaient mariés. + +Six mois avant cette union, Aubin, Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux +partirent soudainement pour les États-Unis. Le bruit s'était répandu +quelque temps avant que Deutz avait paru en Amérique... Les glorieux +vendéens avaient-ils été par delà les mers accomplir leur œuvre de haute +justice? C'est ce que nous raconterons un jour...[18] + +Philippe de Kardigân a illustré son nom de Robert Français. + +Quant à Henry de Puiseux, il vécut auprès de ses amis jusqu'en 1837. Sa +gaieté avait pris une teinte assombrie. Il se rappelait! Il se rappelait +sans doute les morts de la Pénissière, ces héroïques défenseurs d'une +grande cause qui avaient succombé pour leur drapeau. Combien d'entre eux +son souvenir allait-il chercher, couchés sous la terre bretonne, +oubliés, eux aussi! + +Oui, oubliés! + +Le cœur des partis politiques ressemble au cœur des hommes par +l'ingratitude.. + +Qui sait aujourd'hui les noms de ceux que nous avons écrits dans ce +livre, et que nous sommes fiers d'avoir rappelés à l'admiration et au +respect? + +Par une belle soirée de l'année 1837, pénétrons au château de Kardigân. +Nos lecteurs nous ont accompagné déjà dans la première partie de cette +longue histoire. La brise de la mer arrive parfumée et chaude. + + +Fernande et Jean sont assis sur la grande terrasse, en face de laquelle +le docteur Lambquin, faisait naguère ses expériences. + +--As-tu des nouvelles d'Henry? demande Fernande à son mari. + +--Non. + +--Quand est-il donc parti? + +--Il y a cinq semaines? + +--Déjà! + +--J'aurais dû recevoir une lettre pourtant. + +Henry était parti pour l'Espagne combattre dans les rangs carlistes. + +Las deux époux en étaient là de leur causerie, quand la silhouette +énergique d'Aubin Ploguen se détacha vigoureusement sur l'ombre du +crépuscule qui tombait. + +--Aubin revient de la poste, s'écria Jean; sans doute il va nous +remettre quelque lettre... + +En effet, le Breton tenait deux lettres à la main; toutes deux portaient +le timbre d'Espagne. L'écriture de l'une était inconnue au marquis, +celle de l'autre était de Henry. + +Jean jeta un cri de joie et fit sauter rapidement le cachet. + +--Enfin! murmura-t-il. + +Henry écrivait une longue lettre à ses amis pour leur raconter sa vie. +Don Carlos l'avait nommé général de division. On se battait dru, +disait-il. Ce brave cœur se trouvait dans son élément, au milieu de la +bataille. Sa lettre respirait la poudre. + +Lorsque Jean l'eût terminée, il ouvrit la seconde. + +Mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il chancela. + +--Qu'as-tu donc? + +--Lis! + +Fernande prit le papier et lut: + +«Monsieur le Marquis, + +Selon le désir de mon général mourant, j'ai l'honneur et la douleur de +vous annoncer que votre ami, M. de Puiseux, a été tué, hier, en +chargeant à la tête de sa division...» + +Fernande laissa tomber la lettre. Une larme brillait dans ses yeux. + +--Mort! lui aussi! dit Jean, en se jetant en pleurant dans les bras de +sa femme. + +--Regarde!... murmura-t-elle. + +Deux enfants blonds et roses entraient à ce moment sur la terrasse, et +vinrent se réfugier auprès de leurs parents: + +--Ah! nous nous souviendrons de tous ceux qui sont morts en remplissant +leur devoir, nous! dit Jean, le cœur brisé. Mais que restera-t-il de +tout cela dans ces têtes blondes, dans vingt ans! Quels labeurs, quels +héroïsmes oubliés... Le meilleur de tous s'en va... Il sera oublié comme +les autres... qui se souviendra? + +--Dieu! prononça gravement Aubin Ploguen. + + + + +[1: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.] + +[2: Nom donné par le gouvernement aux Vendéens. Lire les rapports +officiels.] + +[3: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.] + +[4: Réflexions du général Dermoncourt.] + +[5: _Idem_.] + +[6: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.] + +[7: _Idem_.] + +[8: _Idem_.] + +[9: Nous avons emprunté la plus grande partie de ces détails historiques +à des documents que nos lecteurs ont eu l'obligeance de nous envoyer, et +au livre du général Dermoncourt. Qu'il nous soit permis de remercier ici +les correspondants inconnus qui ont bien voulu s'intéresser à cet +ouvrage, assez pour y prendre part. (_Note de l'auteur_.)] + +[10: M. Maurice Duval ne fut réellement préfet de la Loire-Inférieure +que le 5 octobre.] + +[11: En 1832, la télégraphie électrique n'existait pas encore: on se +servait du télégraphe à bras, dont les transmissions quelquefois +interrompues ont inspiré les jolis vers de Nadaud: + +... Les mensonges diplomatiques. +Qu'arrête souvent le brouillard. + +La France fit ses premiers essais de télégraphie électrique en 1845, sur +la ligne de Paris à Rouen, et en 1846 sur la ligne de Paris à la +frontière du Nord.] + +[12: Nom plein d'aménité que donnaient les employés du duc d'Orléans aux +Vendéens.] + +[13: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt..] + +[14: _Idem_.] + +[15: _Idem_.] + +[16: _Idem_.] + +[17: _Idem_.] + +[18: Les trois Vendéens ont tenu leur serment. Cette troisième partie +paraîtra plus tard sous ce titre: _le Châtiment_, mais formera un +ensemble à part, entièrement séparé du roman de _Jean-Nu-Pieds_. (_Note +de l'auteur_.)] + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. 2, by Albert Delpit + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. 2 *** + +***** This file should be named 18108-0.txt or 18108-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/8/1/0/18108/ + +Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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