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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:52:35 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. 2, by Albert Delpit
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jean-nu-pieds, Vol. 2
+ chronique de 1832
+
+Author: Albert Delpit
+
+Release Date: April 3, 2006 [EBook #18108]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. 2 ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ JEAN-NU-PIEDS
+
+ PAR
+
+ ALBERT DELPIT
+
+
+ TOME DEUXIÈME
+
+
+
+ PARIS
+ E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+ 1876
+
+
+
+
+ I
+
+ LA RENCONTRE
+
+
+A quelques pas de cette ferme où Madame et les siens s'étaient réfugiés,
+s'élève l'église modeste du village de Rassé.
+
+Il serait bien difficile d'établir quel architecte exotique a pu
+dessiner le plan de ce monument ridicule. Mais la religion prête à ces
+ogives grotesques je ne sais quel aspect artistique plus grand que les
+pierres taillées de Donatello et de Brunelleschi.
+
+Entrons dans l'église. Tout y est commun, vulgaire, et pourtant tout y
+est charmant.
+
+Le bois jaune-brun des bancs est troué par les mites d'une infinité de
+trous; le petit banc pour les genoux est rugueux au toucher.
+
+Il n'y a qu'une seule chose de prix dans l'église; il est vrai qu'elle
+est d'un prix inestimable, et qu'elle enrichirait Notre-Dame et
+Saint-Pierre.
+
+C'est une tapisserie merveilleuse, faite au petit point, qui rappelle à
+s'y méprendre, tant le travail est admirable de fini et d'art, les
+ravissantes miniatures qu'expose madame Marie de Chevarier, dans son
+atelier du boulevard Haussmann. Cette tapisserie représente plusieurs
+sujets religieux du pape saint Pie V.
+
+Pie V avait dans son oratoire un crucifix d'ivoire qu'il affectionnait
+particulièrement.
+
+Quand il priait, il avait coutume de baiser plusieurs fois les pieds du
+Christ.
+
+Or, un jour, ses ennemis versent du poison sur ces pieds d'ivoire, de
+manière que le Saint-Père bût la mort, à son insu, en embrassant les
+plaies du Sauveur.
+
+Mais Dieu veillait sur son serviteur. Quand déjà Pie V avançait les
+lèvres, le Christ, immobile sur sa croix d'ébène, recula, et ne voulut
+pas donner la mort à celui qui lui demandait la vie.
+
+Or, le soir même de la bataille de Vieillevigne, au moment où Madame
+ordonnait à Jean-Nu-Pieds d'aller en reconnaissance du côté du château
+de la Pénissière, une jeune femme priait au pied du maître autel de la
+petite église. Cette jeune femme était Fernande, qui venait de quitter
+pour toujours les vêtements de Pinson et avait repris ceux de
+mademoiselle Grégoire.
+
+Elle priait avec ferveur, ses yeux étaient inondés de larmes.
+
+--O mon Dieu! dit-elle en regardant la tapisserie, vous qui avez fait un
+miracle pour sauver votre glorieux serviteur, ô mon Dieu! faites qu'il
+s'en accomplisse un aussi pour me sauver, moi si obscure, mais si
+infortunée! J'ai souffert, mais j'ai lutté, mais j'ai triomphé... J'ai
+étreint mon cœur dans ma poitrine, en lui refusant le droit de battre...
+J'ai défendu à ma faiblesse de prendre le dessus sur ma force. O mon
+Dieu! ayez pitié de moi.
+
+La malheureuse enfant pleurait à chaudes larmes. Quelle que soit
+l'énergie d'une créature humaine, elle décroît en face de Dieu, car
+l'âme intelligente sait qu'il suffirait de la volonté de Celui qu'on
+implore pour changer sa souffrance en joie.
+
+Il régnait dans l'église une obscurité douce qui teintait en noir tous
+les objets. Fernande ne s'aperçut pas qu'elle n'était plus seule.
+
+Un paysan, de très-petite taille, le corps déguisé sous un manteau, et
+la tête découverte, venait d'entrer, et, debout, comme perdu dans une
+extase, se tenait immobile derrière la jeune fille.
+
+Fernande, ne l'ayant pas entendu venir, ne pouvait pas l'apercevoir, car
+ce fidèle attardé était enveloppé par l'ombre de l'église qui le cachait
+entièrement.
+
+Mais, s'il n'était pas vu, lui voyait.
+
+Son attention fut attirée par les gémissements étouffés qu'il entendait
+à côté de lui.
+
+Fernande priait toujours.
+
+--Seigneur! je suis lasse; Seigneur, prenez-moi dans vos bras, car j'ai
+trop souffert, et je ne pourrais plus souffrir encore; mon Dieu, je suis
+impie, peut-être, en vous implorant dans ce lieu pour les angoisses et
+les douleurs d'un amour humain; mais votre souveraine justice est faite
+de souveraine bonté... vous aurez pitié de moi!... Je ne me suis pas
+rendue sans combat: j'ai voulu vaincre, et puis j'ai été vaincue. Je
+vous implore; ayez pitié de votre enfant!
+
+Les premières paroles de la jeune fille avaient touché le paysan. Il
+écoutait plus attentivement.
+
+Fernande reprit d'une voix plus basse:
+
+--Mère, mère chérie, tu m'as dit en mourant de venir causer avec toi...
+Hélas! je suis bien loin de ta tombe, je suis bien éloignée de la pierre
+blanche où j'allais m'agenouiller... Mère, je t'ai interrogée quand j'ai
+senti que je l'aimais, et ma conscience m'a répondu que j'avais raison.
+Pourquoi m'abandonnes-tu maintenant? Toi qui es une sainte au ciel, tu
+pourrais implorer Dieu pour moi, et Dieu ne te refuserait point.
+
+Ses larmes la reprirent.
+
+Triste chemin de croix de cette pauvre fille! Elle aimait, elle avait
+cru que l'amour était fait de joies et d'espérances, et depuis le
+premier jour, elle n'y avait rencontré que la douleur.
+
+Le paysan s'était un peu reculé dans l'ombre comme si, malgré
+l'obscurité de l'église, il eût craint d'être reconnu à sa tête
+découverte.
+
+Fernande se leva:
+
+--Mon sort sera décidé dans une heure, pensa-t-elle.
+
+Elle jeta un dernier regard à la croix de bois grossier qui pendait
+au-dessus de l'autel. Puis, à pas lents, elle traversa l'église.
+
+Le paysan, étouffant ses pas, la suivait.
+
+Quand elle se retourna pour faire le signe de croix, elle le trouva à
+côté d'elle.
+
+Elle jeta un faible cri d'effroi, et recula; mais celui-ci trempa ses
+doigts dans l'eau bénite, et les tendit à la jeune fille.
+
+Elle ne pouvait distinguer les traits du visage de l'inconnu. Mais sa
+taille n'avait rien d'effrayant; c'était celle d'un enfant, presque d'un
+adolescent peut-être.
+
+Ils sortirent ensemble; mais à peine hors l'église, le paysan couvrit sa
+tête d'un épais chapeau qui cachait entièrement le visage.
+
+Fernande s'approcha de lui:
+
+--Mon ami, voudriez-vous me conduire à la ferme de Rassé? lui dit-elle.
+
+--A la ferme?
+
+--Ma demande vous étonne!
+
+--Oui, madame...
+
+Il semblait assez embarrassé. Il se pencha vers elle et lui murmura à
+l'oreille un mot de passe auquel Fernande répondit sans hésiter.
+
+--Alors, c'est différent!... si vous êtes des nôtres, je vais vous
+conduire.
+
+--Merci.
+
+--Seulement je vous préviens que je suis forcé de prendre le plus long.
+Nous avons des postes à côté de la route de Clisson: il faut que j'y
+donne un coup d'œil en passant.
+
+--Comme vous voudrez...
+
+Ils marchèrent à côté l'un de l'autre, en silence; en ce moment ils
+traversaient un chemin creux.
+
+--Et qu'est-ce que vous allez faire à Rassé, madame? continua le
+paysan... Je vous fait cette question, parce que... si quelqu'un ne vous
+y connaît pas, je doute qu'on vous laisse entrer dans la ferme...
+
+--A cause de Madame?
+
+--Ah! vous savez qu'elle y est.
+
+--Oui.
+
+--Tous vos amis ne le savent pas, cependant.
+
+--Je serai franche avec vous, monsieur, reprit Fernande. J'ai besoin de
+voir son Altesse Royale. Si vous pouvez avoir l'autorité de me faire
+obtenir une audience de Madame, je vous en aurai une éternelle
+reconnaissance.
+
+Fernande parlait ainsi, car la voix claire de l'inconnu, sa finesse, sa
+distinction, lui prouvaient qu'elle n'avait pas eu affaire à un paysan,
+comme elle le croyait d'abord, mais à quelque jeune gentilhomme déguisé,
+ainsi que cela était si commun en Vendée.
+
+--Une audience de Madame? Oh! c'est difficile. Aujourd'hui surtout.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Vous ne savez donc pas qu'elle s'est battue toute la journée?
+
+--Si, je la sais? Il faudrait, pour l'ignorer, ne pas avoir entendu les
+récits enthousiastes qui ont été faits de sa conduite.
+
+--Alors... vous comprenez... elle est fatiguée.
+
+--Hélas!
+
+--Cela vous contrarie?
+
+--Cela ne me contrarie pas: cela m'afflige.
+
+--Vraiment!
+
+--Monsieur, à un gentilhomme je ne tairai rien de ce qui est mon secret
+à moi. Madame a mon bonheur entre ses mains, plus que mon bonheur, elle
+a ma vie. Un mot d'elle peut me rendre la plus heureuse ou la plus
+infortunée des femmes.
+
+--Je comprends, vous êtes impatiente.
+
+--Ce n'est pas de l'impatience, c'est de l'angoisse.
+
+L'inconnu paraissait vivement intéressé par les paroles de la jeune
+fille. Quand Fernande dit que la princesse «avait entre les mains son
+bonheur et sa vie,» il ne put retenir un mouvement de surprise.
+
+--Eh bien, madame, je vous donne ma parole que vous verrez la princesse;
+je ne sais pas comment je m'y prendrai, reprit-il en souriant, mais...
+mais vous la verrez!
+
+Cependant ils étaient arrivés à ces postes de la route de Clisson,
+auxquels le paysan devait donner un coup d'œil.
+
+Quand il s'en approcha, un homme se détacha pour venir reconnaître les
+nouveaux arrivants.
+
+Il se contenta de demander le mot de passe. Mais le paysan entrouvrit
+son manteau, et l'homme, s'inclinant profondément, se retira.
+
+Fernande ne tarda à s'apercevoir du respect profond qu'on témoignait
+partout à son compagnon, et s'applaudit encore plus de l'avoir
+rencontré.
+
+Grâce à lui, elle pourrait parvenir auprès de Madame. Qu'avait-elle donc
+à lui dire?
+
+Enfin parut derrière un bouquet de bois le toit de la ferme de Rassé.
+
+L'inconnu entra sous bois, escorté de Fernande, que l'émotion commençait
+à prendre.
+
+Les chouans qu'ils rencontrèrent sur leur chemin témoignaient toujours
+au jeune paysan ce même respect qui avait tant frappé mademoiselle
+Grégoire.
+
+En passant sous le berceau de feuillage qui se dresse au devant de la
+ferme, un homme se précipita vers le paysan. Il allait sans doute lui
+adresser des reproches, on le jugeait à l'expression de sa physionomie,
+quand celui-ci montra d'un geste son compagnon.
+
+Ils entrèrent dans la maison, et le paysan, marchant devant Fernande, la
+guida dans une chambre à coucher très-simple, meublée d'un lit, d'un
+secrétaire, d'une table, d'un fauteuil et de deux chaises. Mobilier
+primitif!
+
+--Je vous ai promis de vous faire obtenir une audience de Madame,
+n'est-ce pas? Eh bien! je tiens ma parole.
+
+Et il enleva son chapeau.
+
+Fernande jeta un cri.
+
+--On vous a parlé de Petit-Pierre, reprit-il gaiement. Petit-Pierre...
+c'est moi, et Madame tient toujours les promesses de Petit-Pierre...
+
+La princesse souriait. Fernande tomba à genoux, les mains jointes...
+
+
+
+
+ II
+
+ LE RÉCIT
+
+
+--Relevez-vous, mon enfant, dit Madame. On ne se met à genoux que devant
+Dieu.
+
+Fernande se releva; mais ses larmes l'étouffaient: elle ne pouvait
+parler.
+
+--J'étais dans l'église, en même temps que vous, continua la princesse.
+Je vous ai entendue appeler et invoquer Dieu. Vous souffrez? Dites-moi
+votre souffrance, et puisque je puis vous consoler, ayez confiance en
+moi...
+
+Fernande essuya ses pleurs; puis regardant timidement la duchesse:
+
+--Madame, dit-elle, vous seule pouvez me sauver... N'êtes-vous pas ma
+Providence et mon seul espoir? J'aime, j'aime ardemment un de vos
+gentilshommes et...
+
+Fernande baissa les yeux. Quelle est la femme qui ne rougirait pas en
+faisant la confidence de son amour?
+
+Avec sa délicatesse féminine si exquise, Madame comprit le trouble
+intime de la jeune fille.
+
+Elle lui prit la main, et lui montrant une des chaises:
+
+--Asseyez-vous là, mon enfant, dit-elle. Parlez, et ne craignez rien.
+Personne autre que moi ne vous entend. Puisque c'est à moi que vous avec
+voulu confier le soin de votre bonheur. Eh bien!... parlez!
+
+Fernande se sentit gagnée aussitôt par l'expression pleine de bonté du
+langage de Madame.
+
+--Laissez-moi vous dire, reprit-elle plus bas... Votre Altesse doit
+connaître mes angoisses et mes combats avant le jour où je me suis
+décidée à venir me jeter à ses pieds...
+
+La première fois que je l'ai vu..., je vivrais cent ans que je me
+rappellerai toujours cette heure-là!... La première fois que je l'ai vu,
+c'était par une belle matinée d'été. Le soleil était radieux, et au
+dehors l'émeute grondait. C'était le 29 juillet 1830.
+
+Madame pâlit un peu. Le souvenir de ces temps néfastes l'impressionnait
+toujours.
+
+--Il venait remplir son devoir. Le Roi lui avait ordonné de mourir, il
+allait à la mort. Par bonheur, Dieu m'avait mise sur son passage...
+j'eus la joie de le sauver. Mais quand il partit, oh! Madame, je sentais
+bien qu'il ne partait pas seul et que mon cœur s'en allait avec lui. De
+longs mois se passèrent. Enfin, un matin, je sentis mon cœur battre
+violemment, j'eus le pressentiment que j'allais le revoir. Et, en effet,
+on vint m'avertir qu'il me demandait...
+
+La jeune fille s'arrêta.
+
+--Oh! que je fus heureuse! Je me suis dit bien souvent que j'avais expié
+depuis toutes mes joies d'un seul moment. Il venait dire qu'il m'aimait,
+que depuis notre rencontre, il n'avait pas cessé de m'aimer... Il venait
+dire que c'était à moi de décider si je consentais à devenir sa femme.
+
+Consentir! consentir à cela qui était le rêve le plus ardent de ma
+vie!... Madame, je lui ai tout raconté: mon amour pour lui, que je
+n'avais même pas combattu tant il me paraissait loyal et profond.
+Pourquoi lui aurais-je menti? C'était ma joie suprême que l'aveu
+prononcé par ses lèvres. Je me sentais bien heureuse!...
+
+Il me prit la main, et nous échangeâmes le serment d'être l'un à
+l'autre, avec la confiance de notre loyauté commune.
+
+La princesse ne cachait pas le vif intérêt qu'elle prenait à cette naïve
+histoire d'amour... Oh! comme on a eu raison de le dire: L'amour est
+toujours banal et toujours nouveau!
+
+--Continuez, mon enfant, dit-elle.
+
+--Votre Altesse ne comprend pas où je veux en venir? Qu'elle me pardonne
+si je m'étends ainsi sur les détails de notre rencontre... Mais il me
+semble que je suis devant mon juge, et qu'il doit tout connaître...
+
+Je croyais que rien ne pouvait empêcher notre bonheur, continua
+Fernande. Il était libre et j'avais le droit de penser que je l'étais
+aussi.
+
+Son père, ses frères, sa sœur avaient succombé pour le Roi. Ma mère, à
+moi, était morte, et mon père m'avait toujours laissée libre de mes
+actions.
+
+Je me fiançais, confiante et assurée.
+
+Il venait à peine de me quitter que mon père parut...
+
+O madame, à vous seule au monde je consentirai à raconter une pareille
+chose!... Mon père! cet homme dur, implacable, qui ne connaît d'autres
+règles que sa volonté, d'autres lois que son intérêt, il venait
+m'ordonner de me préparer à un mariage arrêté par lui. Je me débattis en
+vain. Sa volonté était là. Enfin...
+
+Elle s'arrêta. Puis courbant le front:
+
+--Madame, reprit-elle, je ne vous ai pas encore nommé celui auquel
+j'appartiens devant Dieu. Il faut que vous connaissiez son nom pour
+comprendre l'horreur où j'ai été jetée: c'est le marquis de Kardigân!
+
+--Jean-Nu-Pieds!
+
+--Oui, madame...
+
+--Vous avez bien choisi, mon enfant, et votre cœur ne s'est pas trompé.
+Celui-là est, en effet, un vrai gentilhomme, et le digne fils des
+chevaliers d'autrefois.
+
+--Vous avez connu, madame, les catastrophes répétées qui ont brisé cette
+famille...
+
+La princesse fit un signe affirmatif.
+
+--Des quatre enfants, il n'en restait qu'un seul de vivant: Jean...
+L'autre fils, Philippe, était pour son père et pour son frère, mort, car
+il avait renié la croyance de ses aïeux...
+
+--Les Kardigân sont grands à mes yeux, dit noblement Madame. Ils ont
+plus fait que dix générations, à eux seuls. J'ai oublié la chute de l'un
+d'eux...
+
+--Vous l'avez oubliée, vous, madame, parce que le cœur de Votre Altesse
+Royale est bon et élevé... mais le père, le vieux gentilhomme,
+l'ancêtre, ne l'avait pas oubliée, lui! Il avait chassé, au mépris des
+lois des temps modernes, son fils renégat de sa famille. Il lui avait
+arraché son nom, en lui disant: «Les Kardigân ne te connaissent plus.
+Va-t'en de ma famille!» Et le fils avait obéi. Il avait changé de nom...
+Et c'était lui que mon père voulait me faire épouser.
+
+--Pauvre fille!
+
+--Oh! oui, pauvre fille... Trop heureuse encore si mes malheurs avaient
+dû s'arrêter là. J'ai vu, au milieu de la nuit, les deux frères, armés
+l'un contre l'autre, l'épée à la main, ne se reconnaissant pas; j'ai vu
+mon fiancé tomber blessé... Je pouvais croire tous mes malheurs, toutes
+mes angoisses finis, car j'étais auprès lui, et mon père ne pouvait plus
+me forcer d'épouser un homme que je n'aimais pas, puisque le mari qui me
+destinait était le frère de mon fiancé... Il se retirait, me laissant
+libre... Mon cœur s'ouvrait à l'espérance et à la joie... Libre et
+aimer, que pouvais-je souhaiter de plus?
+
+Madame était fort émue. Elle savait avec sa haute intelligence, que la
+vie cache des drames sombres, bien plus impressionnants que toutes les
+créations des poëtes, mais elle ne croyait pas que rien pût atteindre à
+un pareil degré.
+
+--Continuez votre confession, mon enfant, dit-elle. Vous avez bien fait
+de ne me rien cacher. Je ne comprends pas encore comment je pourrai vous
+être utile; mais, pour peu que ce soit possible, ou que cela dépende de
+moi, je vous promets que vous ne regretterez point d'être venue vous
+jeter à mes pieds.
+
+Fernande saisit la main de Madame et la baisa. Une larme brûlante roula
+de ses yeux et tomba sur cette main.
+
+--Allons, du courage, chère petite... Qu'avez-vous donc à me demander?
+
+--J'ai à vous demander la vie, Altesse, et c'est pour cela que vous me
+voyez si émue.
+
+Cette simple réponse remua profondément la Duchesse. Elle était partie
+du cœur et la touchait au cœur.
+
+Machinalement, elle regarda autour d'elle, et hocha tristement la tête.
+On venait lui demander la vie, et l'implorer, et la supplier, le soir
+d'une défaite, lorsque l'étoile de sa race semblait pâlir!
+
+Ses aïeux recevaient les solliciteurs dans leur palais, resplendissant
+de lumières et de luxe, gardé par des soldats qui portaient les plus
+illustres noms du royaume. Elle, elle recevait dans une humble chambre
+d'une ferme de village...
+
+C'était, en effet, une imposante scène dans sa simplicité que cette
+reine, mère d'un roi et fille d'un roi, obligée de se déguiser et de
+cacher ses membres délicats sous la bure grossière d'un vêtement de
+paysan; que cette belle et jeune femme, reléguée, elle la plus grande
+dame de France, dans une pièce sombre, à peine éclairée d'une chandelle
+fumeuse, meublée à la hâte, et se demandant si, à l'heure même, un des
+siens ne mourait pas obscurément pour la défendre?
+
+Cette antithèse violente du passé et du présent la saisit au cœur et la
+fit penser.
+
+On la sollicitait donc encore, elle dont la tête était mise à prix!
+
+Puis ses yeux se reportèrent sur la pauvre jeune fille inclinée devant
+elle, et qui venait «lui demander la vie...» Alors elle se jura
+intérieurement de tout faire pour lui rendre ce bonheur perdu, et quoi
+qu'elle sollicitât, de ne la quitter que joyeuse et consolée...
+
+Fernande attendait un mot de Son Altesse pour continuer son récit,
+quand, au loin, à travers la nuit, on entendit retentir le galop effréné
+de plusieurs chevaux sur le pavé de la route.
+
+Par instants, le vent tiède apportait le hennissement des montures.
+Madame ouvrit la fenêtre et appela. Un paysan se présenta.
+
+--Mon gars, va à la découverte... et sache qui nous arrive.
+
+Le gars prêta l'oreille.
+
+--Je le sais, Madame... c'est mon maître Jean-Nu-Pieds qui revient.
+
+--Lui! dit la princesse, et elle regarda Fernande qui chancela.
+
+Aubin Ploguen, le lecteur l'a reconnu, se pencha vers Fernande, et lui
+dit, de manière que la princesse pût entendre:
+
+--Ne craignez rien, maîtresse. _Ma Tante_ est bonne... ayez foi en elle.
+
+--Ah! tu connais donc ce qu'elle a à me demander? mon gars, dit Madame
+avec un sourire.
+
+--Je le sais.
+
+--Elle te l'a raconté?
+
+Aubin Ploguen s'inclina, puis:
+
+--C'est moi qui lui ai conseillé de venir, ajouta-t-il tranquillement.
+
+--Et tu as eu raison, mon gars: elle ne s'en repentira pas.
+
+--C'est mon opinion.
+
+Madame se mit à rire.
+
+--Va dire à ton maître, reprit-elle, que je le prie de venir me trouver.
+
+Aubin Ploguen s'éloigna de la fenêtre que la princesse referma.
+
+--Quoi! Votre Altesse veut.. s'écria Fernande en pâlissant.
+
+--Retirez-vous au fond de la chambre, mademoiselle. J'ai ma mission: il
+faut que j'écoute ce que va me dire mon féal.
+
+Fernande recula dans le fond de la pièce, ainsi que le lui avait ordonné
+la princesse.
+
+L'humble chandelle ne répandait qu'une lueur tremblante qui
+assombrissait les deux tiers de la chambre. Mademoiselle Grégoire
+comprit que Jean la distinguerait à peine et, en tout cas, ne la
+reconnaîtrait point.
+
+En effet, M. de Kardigân entra presque immédiatement et vint saluer la
+princesse, attendant qu'elle lui adressât la parole.
+
+Madame, d'un coup d'œil, s'était aperçue que la jeune fille ne verrait
+pas son incognito trahi.
+
+--Eh bien! marquis, dit-elle, avez-vous fait la reconnaissance?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Avez-vous poussé jusqu'au château de la Pénissière?
+
+--Oui, Madame. J'y ai trouvé quelques-uns de nos amis. Ils attendaient
+les délégués du Midi.
+
+--Et rien de dangereux?
+
+--Je l'ignore. Sur la route nous avons aperçu un grand nombre de soldats
+de ligne et quelques dragons. Je crains que le général Dermoncourt n'ait
+eu avis de la réunion royaliste qui doit s'y tenir demain.
+
+--Ah! murmura la princesse, en fronçant le sourcil, ceci est grave. Je
+tiendrais cependant à ce que l'entrevue de la Pénissière ne fût pas
+troublée.
+
+--Votre Altesse me permet-elle une observation?
+
+--Si je vous la permets? Je vous la demande, au contraire. Vous êtes de
+ceux, marquis, qui sont bons soldats dans la bataille, et bons juges
+dans le conseil.
+
+--Eh bien! Madame, il faudrait peut-être avertir vos amis de transporter
+la réunion ailleurs... à Clisson, par exemple.
+
+J'ai comme un pressentiment que nos ennemis pourraient bien diriger
+demain une colonne d'attaque contre le château.
+
+--En effet...
+
+--Il est environ minuit: Votre Altesse doit être écrasée de fatigue. Au
+surplus, demain dès la première heure, il sera encore temps de prendre
+une décision à cet égard. Si Madame le désire, M. de Charette, M. de
+Coislin et moi, nous pourrons nous réunir ici demain matin.
+
+--Très-bien! c'est en effet ce qu'il y de mieux à faire.
+
+--Alors...
+
+Jean faisait deux pas dans la direction de la porte: Madame étendit le
+doigt.
+
+--A propos, marquis, j'aurais besoin de vous dans un quart d'heure.
+
+--Je suis aux ordres de Madame.
+
+--Envoyez-moi donc votre serviteur... Comment le nommez-vous, ce
+gars-là? Il a une figure qui me revient.
+
+--Aubin Ploguen, Madame; son père a été de ceux de la grande
+chouannerie.
+
+--Envoyez-le moi, continua la princesse, et dites-lui d'attendre là,
+sous ma fenêtre. Quand j'aurai besoin de vous, je n'aurai qu'à ouvrir la
+fenêtre pour dire à Aubin Ploguen d'aller vous chercher.
+
+Le marquis salua et sortit.
+
+--Allons, venez maintenant, mon enfant, dit Madame, tout haut, quand
+Jean-Nu-Pieds eut disparu, et achevez-moi votre récit. Votre père ne
+pouvant plus vous donner à un autre, votre fiancé et vous vous aimant,
+de qui pouvait venir le refus à votre mariage?
+
+Fernande répondit en relevant le front, non sans fierté:
+
+--De lui d'abord, de moi ensuite.
+
+--De lui et de vous? Je ne comprends plus, alors...
+
+--Ah! Madame, il y a une fatalité entre nous, la fatalité du crime! Il y
+avait dans le passé de mon père... un acte que moi, sa fille, je n'ai
+pas le droit de juger, mais que, chrétienne, je condamne.
+
+Fernande tira de sa poche un papier; c'était la copie du testament de M.
+de Kardigân que Jean lui avait envoyée naguères.
+
+--Lisez, Madame, dit-elle.
+
+La princesse, étonnée, ne comprenait pas.
+
+Alors, la jeune fille déplia le papier et lut elle-même:
+
+«Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il
+est des hommes que vous devez haïr. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien
+de commun entre vous et ceux qui ont renversé le Roi.
+
+Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de
+les punir si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de
+faire commerce avec eux: mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs
+filles, ni aimer les leurs. Car s'il en était autrement je sortirais de
+ma tombe pour vous maudire!
+
+Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez
+plus de frère. Qu'il soit chassé de votre cœur comme je l'ai chassé de
+notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En
+mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car
+Dieu ne pardonne pas, il oublie! Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne
+peux pas oublier...»
+
+--Ces lignes implacables, Madame, reprit la jeune fille, sont le
+testament de feu M. de Kardigân, le père de M. le marquis Jean de
+Kardigân. Jean a toujours obéi à son père!
+
+Madame commençait à entrevoir une partie de la vérité. Elle pressentait
+le drame. Cette noble femme n'avait pu s'empêcher de frissonner en
+écoutant les lignes lues par Fernande.
+
+Elles respiraient une telle loyauté et, en même temps, une si grande
+expression de volonté souveraine! Ce devait être ainsi que parlaient
+Crillon et Bayard.
+
+--Je vous ai dit, Madame, que c'était lui qui m'avait refusée, lui qui
+m'adorait. Il faut que vous connaissiez tout. Voici ce qu'il m'a écrit:
+
+«Fernande, je vous envoie les derniers enseignements que m'a laissés mon
+père en mourant.
+
+Lisez, mon amie; quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le
+courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime,
+Fernande! En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et
+j'ai des sanglots au cœur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais
+que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en
+mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon
+amour ne m'ordonnait aussi de vivre.
+
+Je n'ai eu que votre image dans le cœur, que votre nom sur les lèvres,
+depuis le premier jour où je vous ai vue...
+
+Aujourd'hui, tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que
+mon sang à ceux que je sers; je me dois tout entier. Mon père m'a donné:
+je n'ai pas le droit de me reprendre.
+
+Adieu, Fernande... Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le
+veut pas...
+
+Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous écrivant; je
+m'étais promis... Non, je vous aime, Fernande... je vous aime... et je
+me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini; soit! Mais
+sachez, ô ma fiancée, que je pleure en traçant ces lignes, où j'ai mis
+tout ce que j'ai en moi!
+
+Adieu.
+
+JEAN.»
+
+A mesure que la jeune fille lisait, sa voix devenait plus triste et plus
+brisée. On eût dit qu'en agitant ses souvenirs, le passé revenait plus
+amer à sa pensée, de même qu'en remuant un vase, on fait remonter la lie
+du vin à la surface. Madame était émue. Elle prit la main de la jeune
+fille: cette main était glacée.
+
+--Ainsi, ajouta-t-elle, mon père nous séparait encore... mais cette fois
+tout était fini. Sa volonté pouvait fléchir: celle du mort ne le pouvait
+pas. Désormais entre Jean et moi, il y avait un abîme... Il est parti...
+Je n'ai pas essayé de le retenir. Mais ma vie était un long supplice. Un
+jour j'ai revêtu des vêtements de paysan, et je suis venue le rejoindre.
+Il m'a reconnue... j'allais m'éloigner de lui à jamais, quand cet humble
+soldat que vous avez vu m'a conseillé d'aller...
+
+Mais, Madame, il faut que je termine l'aveu: aveu cruel, car c'est à
+vous, la petite-fille de Louis XVI, que je dois le faire. Ce n'est plus
+seulement la douleur, c'est la honte qui m'abat... la honte, car je vais
+humilier à vos pieds, en implorant le pardon d'un crime, celui dont je
+sors...
+
+Elle se recula, puis mettant un genou en terre:
+
+--Madame, je suis la fille du citoyen Lucien Grégoire, le régicide!
+
+
+
+
+ III
+
+ LES CONSÉQUENCES DU PLAN D'AUBIN PLOGUEN
+
+
+L'affabilité et la bonté de Madame sont restées légendaires. Les rares
+Mémoires publiés en 1830 rapportent que le secrétaire de ses
+commandements recevait chaque matin plus de deux cents demandes
+d'audience, dont bien peu demeuraient sans réponse.
+
+Cependant, elle recula de deux pas en entendant l'aveu de la jeune
+fille.
+
+Peut-être se rappelait-elle le mot de Charles X, qu'il n'est pas
+inopportun de consigner ici, mot que prononça le vieux roi, comme pour
+se consoler d'une des fautes que lui fit commettre le loyal, mais
+parlementaire M. de Martignac.
+
+Ce ministre présentait à la signature de Sa Majesté une ordonnance qui
+nommait le fils d'un régicide à une préfecture importante.
+
+Charles X regarda le nom, puis, se tournant vers M. de Martignac:
+
+--Est-ce que son père?... demanda-t-il...
+
+Le ministre s'inclina.
+
+--Oui, Sire, répondit-il.
+
+Et comme le pauvre souverain constitutionnel hésitait à signer
+l'ordonnance, M. de Martignac entreprit de prouver que cette nomination
+serait un acte de bonne politique qui ferait voter avec le centre deux
+ou trois influents députés de la gauche.
+
+--Après tout, reprit le roi en soupirant, ce n'est pas de sa faute... Je
+puis nommer préfet le fils d'un régicide: je ne nommerais pas son
+gendre; car on choisit son beau-père, et on ne choisit pas son père.
+
+Et il signa...
+
+... Il y eut un silence de quelques minutes, pendant lequel la princesse
+regardait fixement Fernande. Elle lut tant de douleurs, tant d'angoisses
+sur ce visage pâli par les larmes, qu'elle eut pitié.
+
+--Venez, mon enfant, et dites moi ce que je puis faire pour vous,
+prononça-t-elle doucement.
+
+--Oh! Madame! Madame! s'écria Fernande, qui se précipita à ses genoux en
+pleurant.
+
+Elle pressa la main de la duchesse et la baisa.
+
+--Allons, mon enfant, reprit Madame, asseyez-vous là, et parlez-moi
+comme à une amie.
+
+Cette phrase toucha d'autant plus Fernande que la princesse répétait
+ainsi, connaissant sa condition, la même phrase qu'elle avait dite quand
+elle l'ignorait encore.
+
+--Hélas! Madame, nous avons lutté, nous avons été vaincus, ou, du moins,
+moi j'ai été vaincue, je vous l'ai avoué. Je l'aime et il me serait
+impossible de vivre sans lui.
+
+Quand je faisais le sacrifice de mon bonheur, quand je me décidais à me
+retirer dans un couvent, je sentais bien que tout était fini et que j'en
+mourrais...
+
+Vous pouvez nous sauver.
+
+Une seule personne peut relever le fils d'un gentilhomme de l'obéissance
+à l'ordre de son père: le Roi de France. N'êtes-vous pas Régente? Et
+lorsque vous direz au marquis de Kardigân: Je vous ordonne d'épouser
+celle que vous aimez, le marquis de Kardigân s'inclinera.
+
+La demande de Fernande, bien que logique, étonna la princesse.
+
+--Continuez, dit-elle.
+
+--Je n'ai rien à ajouter, Madame. A vous de décider... Quel que soit
+votre arrêt, je l'accepte d'avance et je le respecterai.
+
+La princesse était émue. Elle se disait que le plus haut privilège de sa
+naissance n'était peut-être pas tant sa glorieuse maternité, que le
+pouvoir de donner le bonheur à ceux qui étaient si près de le perdre à
+jamais.
+
+Pourtant un autre sentiment combattait dans le cœur de la princesse le
+premier élan de sa généreuse pensée. Elle se demandait si, à une époque
+où les consciences étaient si troublées, elle devait accepter un
+compromis, même unique, et pour ainsi dire charitable, entre la Royauté
+et la Révolution.
+
+Puis elle réfléchit aux services si grands, si éclatants de cette noble
+famille des Kardigân; elle songea, sans doute, que c'était récompenser
+hautement et royalement le dernier de ce nom, en le faisant heureux
+malgré lui.
+
+--Vous avez eu raison d'en appeler à la régente de France, mademoiselle,
+dit-elle avec une noble dignité, la régente de France a entendu votre
+appel et y répondra.
+
+Fernande croyait rêver.
+
+Alors la princesse ouvrit de nouveau la fenêtre et appela une seconde
+fois Aubin Ploguen, selon l'ordre qu'elle avait donné.
+
+Le Breton s'élança: il avait la joie au cœur.
+
+D'un signa de tête imperceptible, Fernande lui avait appris que la
+duchesse consentait.
+
+--Retirez-vous encore dans l'ombre de la chambre, mademoiselle,
+dit-elle.
+
+Jean-Nu-Pieds entra.
+
+--Marquis, dit Madame avec un sourire, vous croyez peut-être que je vous
+ai appelé pour compléter les ordres que je vous ai donnés au sujet de
+votre mission à la Pénissière?
+
+--Madame...
+
+--Vous êtes étonné? Vous ne comprenez pas?
+
+--Je l'avoue.
+
+--Vous le serez encore bien plus tout à l'heure.
+
+Le marquis était bien plus qu'étonné: il était stupéfait.
+
+Madame reprit:
+
+--Je vous ai fait venir pour vous apprendre que je vous marie!
+
+Il ne put retenir un cri et changea de couleur.
+
+--Êtes-vous disposé à m'obéir?
+
+--Madame!...
+
+--Ah! ah! mon féal, il me semble que vous discutez mes ordres. Ne me
+devez-vous pas obéissance passive?
+
+--Oui, Votre Altesse.
+
+--Reconnaissez-vous que si je vous ordonnais d'aller vous faire tuer,
+vous iriez... Ce ne serait pas la première fois, au reste!
+
+--Madame!
+
+--Eh bien, je vous ordonne d'accepter celle que je vous destine.
+
+--Venez, mademoiselle Grégoire! ajouta-t-elle en se tournant vers le
+fond de la chambre.
+
+Jean-Nu-Pieds regardait Fernande qui s'avançait émue et chancelante:
+
+--Fernande! Fernande! murmura-t-il.
+
+--Oui, Fernande, votre fiancée aujourd'hui, et bientôt votre femme.
+
+--Mais Votre Altesse ne sait donc pas...
+
+--Je sais que je suis la Régente de France, reprit Madame, et que j'ai
+le droit, au nom du Roi, mon fils, de relever un de mes gentilshommes
+d'un serment! Je sais que vous avez juré à votre père, marquis, de fuir
+et de maudire les régicides et leurs enfants jusqu'à la dixième
+génération. Mais, quand moi, je vous donne la main d'une de leurs
+filles, vous pouvez l'accepter! Si votre noble père était vivant, je lui
+dirais: Je veux, et il obéirait. C'est à vous que je dis: Je veux.
+Obéissez!
+
+--Oh! Madame...
+
+La princesse crut que le jeune homme résistait. Elle releva le front et
+s'approcha de la fenêtre ouverte.
+
+Nous avons dit que cette fenêtre donnait sur le bouquet de bois qui
+englobait la ferme. Il faisait nuit, mais au loin on entendait encore de
+temps à autre quelques coups de fusil isolés.
+
+--Venez, marquis, écoutez! reprit-elle. Le seul, le vrai roi de France,
+le descendant de Philippe Auguste et de saint Louis ne règne que sur une
+langue de terre. On lui a pris son royaume, son peuple et son armée. Son
+royaume... est une ferme; son peuple... quelques paysans; son armée, les
+meilleurs gentilshommes de France, mais qui ne feraient pas le nombre
+d'une compagnie sur le champ de parade, s'ils font dix régiments sur le
+champ de bataille! Refuserez-vous, vous, l'un de ceux-là, l'obéissance
+que je réclame en son nom, à un ordre de ce roi sans royaume, sans
+peuple et sans armée?
+
+Jean-Nu-Pieds tomba à genoux, comme Fernande quelques instants
+auparavant.
+
+--Oh! soyez bénie! soyez à jamais bénie, Madame.
+
+--Marquis, je vous relève de votre serment. Votre père, qui vous l'a
+imposé, comme moi pardonnerait la tache originelle de cette enfant
+puisque je lui pardonne bien, moi! Allez et soyez heureux!... Dieu vous
+garde!
+
+Elle mit la main du jeune homme dans celle de la jeune fille.
+
+Ils baisèrent, à genoux, celle que leur tendait la princesse, et se
+retirèrent de cette humble chambre, où la première femme de France
+venait de récompenser l'un des siens par un don plus précieux que
+l'Ordre du Saint-Esprit ou de la Toison d'Or.
+
+Elle les regarda disparaître et passer ensuite sous les grands arbres.
+Alors, seulement, cette noble princesse sentit la fatigue qui
+l'écrasait. Elle referma la fenêtre et murmura dans la langue italienne
+qu'elle parlait si bien ces deux vers d'un poëte de son pays:
+
+O jeunesse, printemps de la vie...
+O printemps, jeunesse de l'année.
+...
+
+ * * * * *
+
+... Jean serrait le bras de Fernande contre le sien et se perdait avec
+elle sous la feuillée.
+
+Comme cette promenade nocturne différait de celle qu'ils avaient faite
+ensemble quelques jours auparavant!
+
+Ils ne se parlaient pas. L'émotion ressentie était trop grande pour que
+des paroles la pussent traduire.
+
+Quoi! après tant de désespérances, ils se voyaient donc réunis, et pour
+toujours!
+
+Tout à coup, une ombre se dressa devant eux.
+
+Jean sortait de son silence au même instant, et disait à Fernande:
+
+--Chère, c'est Dieu qui vous a inspirée!...
+
+--Pardon, monsieur la marquis, répliqua respectueusement la voix de
+l'ombre, ce n'est pas Dieu.
+
+--Aubin! toi, ici? s'écria Jean, stupéfait de trouver là son serviteur.
+
+--Je venais saluer la marquise de Kardigân, maître.
+
+--Tu sais donc...
+
+Fernande serrait déjà la main du Breton.
+
+--C'est lui qui m'a inspirée, ami, dit-elle tout bas...
+
+--Aubin! ah! que Dieu te récompense. J'allais mourir... Tu nous as
+sauvés de la mort... car elle aussi en serait morte!
+
+Aubin pâlit de joie.
+
+Puis il ajouta avec sa philosophie habituelle:
+
+--Je ne vous cacherai pas, monsieur le marquis, que c'est mon
+opinion!...
+
+Le fidèle serviteur disparut. Ils restaient seuls, la main dans la main,
+le cœur rempli de cette ineffable joie que donne le bonheur trouvé dans
+l'accomplissement du devoir accompli.
+
+--Fernande, ma chère femme, dit Jean, sortant enfin le premier de son
+silence; Fernande, dans un mois nous serons unis l'un à l'autre; que de
+projets nous pourrons réaliser! Nous ne nous quitterons pas. Ma volonté
+est de rester jusqu'au bout attaché à mon devoir. J'ai aimé trois choses
+humaines par-dessus tout: ma patrie, mon roi et vous. Je me dois à
+ceux-ci... La lutte peut être longue: que ne souffrirais-je pas, si nous
+étions séparés?
+
+--Jean, j'avais pensé ce que vous me dites. Non, il ne faut pas nous
+séparer.
+
+--Jamais!
+
+--Jamais...
+
+Le bonheur les enveloppait.
+
+Ils suivaient lentement le petit chemin qui menait à la chaumière
+occupée par la jeune fille. Il semblait à M. de Kardigân qu'il devait
+reconduire sa fiancée à sa demeure.
+
+Comme ils passaient devant la petite église, Fernande s'arrêta:
+
+--Ami, dit-elle, je voudrais y entrer et prier Dieu...
+
+Elle ajouta, serrant doucement la main de celui qui allait devenir son
+mari:
+
+--Jean, vous ne savez pas tout. J'étais entrée dans cette petite église,
+il y a quelques heures, le cœur brisé. Il me semblait que nous étions
+pour toujours séparés l'un de l'autre. Je m'étais jetée aux pieds du
+Sauveur, le suppliant de me sauver, car je n'avais pas la force de vivre
+sans vous, et je n'avais pas le courage d'être lâche avec vous! Et il y
+a des malheureux qui osent dire que Dieu n'entend pas... que Dieu est
+sourd à nos prières!... Dieu m'a entendue... Madame priait Dieu à côté
+de moi!...
+
+Et comme le jeune homme la regardait étonné, elle lui raconta cette
+rencontre d'où était sortie son allégresse, cette rencontre qui avait
+fait d'elle une femme heureuse entre toutes les femmes.
+
+Les églises de Bretagne, celles du moins des communes jetées dans le
+mouvement royaliste, restaient ouvertes toute la nuit. Il fallait que le
+soldat qui s'apprêtait à toute heure à mourir pût à toute heure aussi
+prier Dieu.
+
+Ils y rentrèrent et allèrent s'agenouiller devant cette légende de Pie V
+dont nous avons dit la douce poésie. Le ciel ne venait-il pas de faire
+un miracle pour eux comme il avait fait un miracle pour le saint Pape?
+
+Quand ils en sortirent, ils se sentaient bien et complètement unis. Il
+leur semblait que, dès lors, la destinée mauvaise ne pouvait plus avoir
+son influence néfaste sur eux; il leur semblait que, quittes avec
+l'infortune, les jours heureux allaient luire enfin après les jours
+tristes.
+
+Et pourtant, quand arrivés à la chaumière ils durent se séparer, une
+vague crainte les prit. Jean partait le lendemain; non que
+l'appréhension du danger pût gagner ces âmes fortes, le danger pour eux
+était devenu le compagnon de chaque jour auquel on ne fait plus
+attention; mais était-ce un pressentiment?
+
+Fernande tendit son front à son fiancé.
+
+Il la prit dans ses bras, et la serra longuement sur son cœur:
+
+--Dieu nous garde! murmura-t-il.
+
+Et pendant qu'elle rentrait dans sa pauvre petite maison, il s'éloigna à
+grand pas.
+
+ * * * * *
+
+Le lecteur sait quelle mission le marquis avait reçue. Il devait se
+rendre au château de la Pénissière, et transmettre aux royalistes qui y
+seraient rassemblés les ordres de Madame.
+
+La première intention de Jean-Nu-Pieds avait été de partir seul; puis il
+s'était résolu à emmener Aubin Ploguen.
+
+Dès l'aube, ils sellaient leurs chevaux tous les deux, quand un cavalier
+parut à quelques pas:
+
+--Eh bien! cher ami, tu veux donc aller t'amuser sans moi?
+
+--Henry! s'écria Jean en apercevant son ami.
+
+--Moi-même! cela t'étonne, hein? il y a si longtemps que tu ne m'as vu!
+
+M. de Puiseux s'arrêta court, et regarda son ami d'un air curieux:
+
+--Ma foi, voilà qui est bien amusant! s'écria-t-il d'un ton de bonne
+humeur.
+
+--Quoi, s'il te plaît?
+
+--Tu n'es plus le même.
+
+--En vérité!
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de te le dire. Il y a en ta seigneurie
+quelque chose de changé. Quoi? je ne le sais pas au juste..., mais il y
+a quelque chose.
+
+--Tu trouves? répliqua Jean en souriant gaiement.
+
+--De la gaieté, maintenant! Diable, voilà qui est embarrassant! L'énigme
+se change en mystère.
+
+Henry de Puiseux regardait alternativement le marquis et son serviteur,
+comme s'il eût dû lire sur leur visage la réponse à ce qu'il demandait.
+
+Mais Jean-Nu-Pieds restait impénétrable autant et plus que le brave
+Aubin Ploguen; néanmoins, il y avait en eux comme une transfiguration.
+
+Jean eut pitié de la curiosité de son ami; il sauta à cheval.
+
+--Allons, viens avec nous, dit-il.
+
+Henry fit faire volte-face à sa monture et se plaça à côté du marquis.
+
+--D'abord, où allons-nous?
+
+--Au château de la Pénissière.
+
+--Bravo!
+
+--Tu applaudis?
+
+--Je crois bien.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que nous aurons, évidemment, à en découdre.
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--C'est mon idée... Les chiens de chasse sentent le gibier; moi, je sens
+les coups de fusil. Chacun sa nature.
+
+--A la grâce de Dieu, alors!
+
+--Soit; mais, avant, aurais-tu la bonté de m'expliquer la source du
+contentement... que dis-je? de la joie qui est gravée sur tes traits? Il
+n'est pas jusqu'à notre ami Aubin qui n'ait l'air de s'envoler dans
+l'air. Vous êtes positivement plus légers, mes chers amis?
+
+--Tu ne te trompes pas.
+
+--J'en étais sûr. Maintenant, pourquoi êtes-vous si heureux?
+
+--Cherche!
+
+--Avez-vous trouvé la pierre philosophale?
+
+--Pas précisément.
+
+--Alors...
+
+--Mais nous avons du moins trouvé quelque chose de plus précieux.
+
+--De plus précieux? Diable! Et qu'est-ce, s'il te plaît?
+
+--Le bonheur!
+
+Les trois Vendéens traversaient en ce moment une lande couverte de
+genêts et de bruyères. Il soufflait un vent léger, chargé de senteurs
+âcres. La journée s'annonçait comme devant être chaude.
+
+Henry fit faire un bond à son cheval en entendant la réponse de son ami.
+C'est que, dans sa surprise, il l'avait vigoureusement éperonné.
+
+Jean le regardait, souriant toujours.
+
+--Ah! tu as trouvé le bonheur!
+
+--Ma foi, oui.
+
+--Et quand cela, je te prie?
+
+--Hier au soir.
+
+--A quelle heure?
+
+--A minuit.
+
+--Et où?
+
+--Dans la ferme de Rassé.
+
+Ces réponses énigmatiques déconcertèrent de Puiseux à un tel point, que
+Jean et Aubin se mirent à rire.
+
+--Ma parole, il faut que tu sois bien changé pour rire avec un pareil
+entrain, dit-il. Il y a trois jours seulement, tu me navrais.
+
+--Cher ami, il y a trois jours, j'étais le plus malheureux, et,
+aujourd'hui, je suis le plus heureux des hommes!
+
+Le marquis prononça cette phrase avec une voix si vibrante, avec une
+joie si contenue, que le cœur de Ploguen en fut doucement remué.
+
+--Je me marie dans trois semaines, dit-il, et demain, j'espère, je
+pourrai te présenter à celle qui sera madame de Kardigân.
+
+--Allons donc!
+
+Alors, en quelques mots, il raconta à son ami l'histoire d'amour, si
+simple et si touchante, que nos lecteurs connaissent. Il lui raconta
+comment il avait connu Fernande, et comment ils s'étaient aimés; puis,
+par quelle fatalité maudite leur amour avait été presque condamné dès sa
+naissance.
+
+On sentait que Jean racontait avec un douloureux bonheur ces heures
+d'angoisses et de tortures où il s'était cru à jamais séparé de la jeune
+fille, de même que le matelot aime à se rappeler dans le calme du port
+les inquiétudes de la tempête. Comme ils avaient souffert tous les deux!
+et comme ils avaient bien gagné leur bonheur présent!
+
+Quand il en vint à l'épisode de Fernande déguisée en paysan, et venant
+demander un asile au château de Kardigân, Henry poussa un cri de
+triomphe!
+
+--Parbleu! Pinson... je l'avais deviné!...
+
+--Cher ami, reprit-il, ma fiancée est cette femme, voilà tout ce que
+j'ai à te dire... Quant à Madame!... Oh! Madame, j'ai une envie folle de
+me faire tuer aujourd'hui pour elle.
+
+--Elle t'en voudrait trop!
+
+--C'est vrai!
+
+Les chevaux galopaient. Le château de la Pénissière est situé à une
+heure et demi de Clisson, environ.
+
+Ils approchaient du but de leur expédition, et déjà ils s'apercevaient
+de ce que l'ordre de la princesse avait de prudent. On distinguait
+nettement çà et là les traces encore fraîches du passage des troupes de
+ligne.
+
+--Tu as raison, dit Henry, en les examinant, je vois que nous aurons à
+en découdre aujourd'hui. En avant!
+
+--En avant! répéta Aubin Ploguen.
+
+Les trois cavaliers prirent le grand galop et disparurent derrière un
+épais rideau de poussière.
+
+Le soleil s'était levé sur cette journée qui allait ajouter aux annales
+de l'histoire de France quelque chose d'aussi beau que le combat des
+Trente ou que la bataille de Fontenoy.
+
+
+
+
+ IV
+
+ LA RECONNAISSANCE
+
+
+L'histoire a retenu les noms de quelques-uns des royalistes qui étaient
+ce jour-là au château d'Homère. Il y avait M. le marquis de Grandlieu,
+M. de Girardin, Henry de Puiseux et le marquis de Kardigân. Ils étaient
+quarante-cinq, appartenant presque tous aux premières familles de la
+province; leurs chefs étaient deux anciens officiers de la garde royale.
+Enfin deux paysans, ex-trompettes d'un régiment de ligne, complétaient
+la garnison.
+
+Quand nos trois héros arrivèrent, ils furent accueillis par des
+acclamations générales. Henry et Jean étaient fort aimés, Henry pour sa
+gaieté et son entrain, Jean pour son indomptable courage.
+
+Le marquis expliqua la volonté de Madame. Le conseil des royalistes
+arrêta que cette volonté serait respectée naturellement; mais qu'en
+exécutant les ordres de la princesse on se porterait sur les communes de
+Lugnau et de la Buffière pour y désarmer la garde nationale.
+
+Il était environ neuf heures du matin. Les légitimistes ne pouvaient
+s'attendre à être attaqués, et bien qu'ils fussent armés, ils croyaient
+que l'autorité militaire n'était pas instruite de leur réunion.
+
+Cependant, vers dix heures, Aubin Ploguen qui, monté sur le faîte de la
+maison, guettait dans la plaine, aperçut un paysan qui accourait vers le
+château, à travers champs.
+
+Ce paysan s'arrêtait de temps à autre, regardait derrière lui, puis
+restait quelques instants couché dans l'herbe à plat ventre. Ensuite il
+reprenait sa course.
+
+Le brave chouan ne voulut pas interrompre le conseil de ses maîtres. Il
+quitta son observatoire, descendit rapidement l'escalier, et arriva dans
+la cour du château.
+
+En ce moment même, le paysan y entrait. Il avait reconnu de loin Aubin
+Ploguen, car il se dirigea vers lui.
+
+--Ah! mon Aubin, dit-il encore tout essoufflé, fasse le ciel que
+j'arrive à temps!
+
+C'était Lenneguy, celui que nous avons vu arriver au château de
+Kardigân, conduisant Fernande déguisée en Pinson.
+
+--Comme tu es ému, mon gars, s'écria Aubin. Que se passe-t-il donc?
+
+--Les messieurs sont là?
+
+--Oui.
+
+--Et ils ne se doutent de rien?
+
+--Non.
+
+--Et toi?
+
+--Moi je me doute de quelque chose, parce que j'étais juché sur le toit
+de la maison, et que je t'ai vu venir de loin.
+
+--Ah! oui, toi, tu ne t'endors jamais, mon Aubin... et avec ces coquins
+de bleu, ce n'est que prudence.
+
+--Qu'est-ce que tu as vu?
+
+--Viens avec moi.
+
+--Tous, ils vont donc rester sans être avertis?
+
+--Oh! nous avons le temps.
+
+--Bien...
+
+Les deux gars sortirent de la cour.
+
+A leur droite, s'élevait un petit bâtiment qui bordait un parc. Ils se
+jetèrent dans le parc, le traversant rapidement. Ils n'avaient pas leurs
+fusils. Leur seule arme était ce bâton noueux, si terrible dans les
+mains robustes des Bretons.
+
+Arrivés à l'extrémité du parc, ils se trouvèrent arrêtés par le mur de
+clôture. Ce ne pouvait être un obstacle pour un gaillard comme Aubin. Il
+se hissa tranquillement sur le mur.
+
+--Et moi? demanda Lenneguy.
+
+--Attends!
+
+Aubin empoigna le gars à la ceinture, et le tira à côté de lui à bras
+tendu, aussi facilement qu'un enfant eût fait d'une plume.
+
+La descente devenait aisée. Ils sautèrent purement et simplement. Puis,
+une fois en plaine, ils prirent leur course.
+
+Lenneguy et Aubin Ploguen couraient côte à côte, la tête haute, la
+bouche fermée et les coudes serrés à la hanche. Leur pas égal atteignait
+à la vitesse d'un cheval au grand trot. On a vu des Bretons franchir
+ainsi des espaces considérables: quand ils se sentent fatigués, ils
+attrapent un caillou tout en courant et se le mettent dans la bouche. Ce
+rafraîchissement leur permet une nouvelle étape!
+
+En une demi-heure, ils franchirent six kilomètres à peu près. Qu'on ne
+soit pas étonné; le fait s'est produit souvent. Quand Lenneguy s'arrêta,
+ils étaient dans ce qu'on appelle une _combe_. La combe est ce creux
+raviné que produisent deux collines à leur point de jonction.
+
+Le paysan s'orienta, regardant avec soin autour de lui; puis il se mit à
+plat ventre et se grimpa comme un chien à quatre pattes sur le haut
+d'une de ces collines. Arrivé au sommet, il fit signe à son compagnon de
+venir le rejoindre.
+
+Aubin Ploguen monta auprès de lui, en usant du même moyen. Ce n'était
+pas une précaution inutile. Les deux collines sont sèches et dépouillées
+d'arbres, exposées aux regards, même à une certaine distance. Mais
+évidemment, de loin, ces paysans à quatre pattes, ramassés sur
+eux-mêmes, devaient ressembler beaucoup plus à des lièvres gigantesques
+qu'à des hommes.
+
+Au sommet commence une sente qui descend tout doucement dans la plaine
+par une courbe légère. Toute cette étendue de terrain est complètement
+déboisée; mais Lenneguy et Aubin ne se préoccupaient pas de si peu de
+chose.
+
+Ils avaient été élevés par leurs pères dans les traditions de la grande
+chouannerie. Tous les deux se mirent la tête entre les deux genoux, de
+manière à la protéger, puis la recouvrant de leurs bras repliés, ils se
+laissèrent rouler comme des boules du haut en bas de la colline.
+
+Là, autre obstacle.
+
+Les druides ont semé de dolmens cette terre granitique de la Bretagne.
+Or, deux grands dolmens, impassibles dans leur majesté séculaire, se
+dressaient devant les gars. Seulement, au lieu de passer dessus, comme
+ils avaient fait en face du mur, ils passèrent dessous.
+
+C'était à la fois moins dangereux et plus rapide.
+
+Ils se glissèrent en rampant sous l'encastrement des pierres, et
+arrivèrent à la sortie des dolmens qui donnaient sur la grande route de
+Clisson.
+
+Il y avait à ce moment trois quarts d'heure qu'ils avaient quitté le
+château de la Pénissière. Par la ligne droite, la distance qui les en
+séparait était de douze kilomètres; par la route choisie par eux, de
+neuf. Ils gagnaient donc trois quarts de lieue, et il faudrait aux
+lignards au moins trois heures pour arriver au château.
+
+A quelques mètres sur la gauche, s'étageait sur un coteau le petit
+village de Roivieux.
+
+Ils y entrèrent, comme de simples paysans, et se tenant bras dessus bras
+dessous.
+
+--Tiens! voilà ce que j'ai vu, dit tout bas Lenneguy à son compagnon.
+
+Ce que Lenneguy avait vu méritait en effet d'être examiné avec soin.
+C'était un détachement du 29e de ligne, fort d'environ soixante hommes,
+et commandé par un adjudant-major.
+
+A l'entrée du village attendaient quatre grandes charrettes attelées
+chacune de trois chevaux.
+
+--Hum! hum! grommela Aubin.
+
+--Qu'as-tu?
+
+--Tu as vu ces charrettes?
+
+--Oui.
+
+--Elles étaient là tout à l'heure?
+
+--Oui.
+
+--Attelées?
+
+--Non, pas encore.
+
+--Et cela ne te dit rien?
+
+--Mais... mais non.
+
+Aubin répéta:
+
+--Hum! hum!
+
+Seulement, cette fois-là, au lieu de se croiser les bras comme
+d'habitude, il se mit à se gratter la tête, ce qui indiquait chez lui
+une préoccupation très-vive.
+
+Évidemment, le digne Breton était fort inquiet. Ces charrettes
+l'étonnaient et l'effrayaient. Avec son intelligence rusée, il devinait
+des choses que n'avait même pas soupçonnées Lenneguy.
+
+--Cela va mal! murmura-t-il... cela va très-mal.
+
+--Tu as des idées! dit Lenneguy en haussant les épaules.
+
+--Ma foi, non.
+
+--Est-ce que ce n'est pas le temps des foins? Tu sais bien que M.
+Dubois, le grand fermier, a des voitures et des chevaux nombreux. Je
+reconnais les charrettes et les chevaux comme étant à lui.
+
+--Moi aussi...
+
+--Et bien, alors?
+
+--Ce Dubois est un bleu: il peut avoir prêté ces machines-là contre
+nous.
+
+Les deux paysans se tenaient debout contre une chaumière, appuyés au
+mur.
+
+Comme si l'événement eût voulu donner raison aussitôt aux soupçons
+d'Aubin Ploguen, le capitaine adjudant-major les aperçut et poussa son
+cheval vers eux.
+
+--D'où venez-vous donc, vous autres? demanda-t-il. Il me semble que je
+ne vous ai pas encore aperçus?
+
+--Non, monsieur, répondit Aubin, qui poussa du coude son compagnon,
+comme pour lui dire de le laisser répondre seul.
+
+--Et d'où venez-vous?
+
+--Du village?
+
+--Et quel est ce village?
+
+Aubin augmenta encore l'air de niaiserie qu'il avait donné à sa figure.
+
+--Eh! c'est le village.
+
+--Oui, mais quel est son nom?
+
+--La paroisse.
+
+Ce capitaine était jeune et instruit; mais il avait souvent entendu
+raconter par son père, ancien général républicain, qui avait servi en
+Vendée, les ruses employées par les chouans pour dérouter les soupçons
+conçus contre eux.
+
+Il se rapprocha encore et examina longuement le Breton. Mais le visage
+de celui-ci resta impassible. Pas un de ses traits ne bougea. C'était
+une immobilité complète, absolue.
+
+Au même instant, un gendarme entra dans le village au grand galop.
+
+--Enfin! s'écria le capitaine en l'apercevant.
+
+Le gendarme vint droit à l'officier et lui dit tout bas quelques mots.
+
+--Pour le coup, reprit le capitaine, nous tenons ceux de la Pénissière.
+
+Par malheur, en entendant cette exclamation, Aubin ne put retenir un
+mouvement qui surprit l'officier. Ce fut pour lui un trait de lumière.
+
+Il se tourna vers ses soldats, et d'une voix tonnante:
+
+--Empoignez-moi ces gaillards-là! dit-il.
+
+Les deux paysans ne bronchèrent pas en entendant l'ordre donné par le
+bleu. On eût dit qu'il ne les regardait pas.
+
+Trois ou quatre soldats s'avancèrent et prirent Lenneguy et Aubin
+Ploguen au collet pour les entraîner.
+
+Au premier rang de ceux qui regardaient se trouvait un vieillard, qui,
+les yeux sombres, les lèvres serrées assistait à cette arrestation
+brutale. Il se taisait. Mais Aubin eut le temps de se tourner vers lui
+et de lui faire de l'œil un signe imperceptible.
+
+Aussitôt le vieillard s'avança.
+
+--Pardon, monsieur l'officier, dit-il, en portant la main à son
+chapeau...
+
+--Que veux-tu, mon brave homme?
+
+--Faites excuse, mais je crois que vous vous trompez mêmement.
+
+--Ah! ah! je me trompe!
+
+--Oui, monsieur l'officier.
+
+--Et comment?
+
+--En faisant arrêter ces deux naïfs-là.
+
+--En vérité?
+
+--Ce ne sont pas des gars de chez nous. Ils viennent à Roivieux, chaque
+an, pour voir la famille. Ils habitent la plaine autour d'Angers.
+
+--Pourquoi ne se sont-ils pas défendus?
+
+--Parce que... dame! vous comprendrez ça, monsieur l'officier... Vous
+ordonnez qu'on les prenne; ça les trouble, ces pauvres fils.
+
+--Ah! ils se troublent.
+
+--Ma foi, oui.
+
+--Eh bien, mon vieillard, si tu n'avais pas les cheveux blancs, je
+t'enverrais loger avec eux où on va les conduire. Vous vous entendez
+tous pour me tromper. Mais, vive Dieu! voilà ce qui ne sera pas.
+
+Lenneguy et Aubin étaient déjà au milieu du peloton de soldats, commandé
+par un sergent. Sur l'ordre de l'adjudant-major on les conduisit à une
+centaine de mètres en dehors du village, à une ferme de ce M. Dubois,
+que Lenneguy traitait de bleu.
+
+Il y avait une grande cave dans cette ferme.
+
+On y fit descendre les deux chouans. Puis, comme les caves bretonnes
+ferment au moyen d'une trappe qui retombe et bouche l'entrée, on se
+contenta de placer deux soldats le fusil chargé à l'ouverture.
+
+Arrivé dans la cave, Aubin se laissa tomber sur un fût de cidre, cacha
+sa tête dans ses mains, et songea.
+
+Le chouan ne désespérait jamais. Il avait toujours la volonté vivante en
+lui. Arrêté maintenant, il se disait qu'il serait peut-être libre au
+bout d'une heure, non qu'il craignît la fusillade qu'on lui réservait.
+
+En vérité, c'était la moindre de ses inquiétudes; mais il se rappelait
+la phrase du capitaine et il avait peur. Celui-ci ne s'était-il pas
+écrié, quand le gendarme lui eut parlé bas à l'oreille:
+
+--Enfin! nous tenons ceux de la Pénissière! Or, c'était _Ceux de la
+Pénissière_ qu'il fallait sauver avant tout.
+
+Comment s'y prendre?
+
+--Dis donc, mon gars, ajouta-t-il tout bas à l'oreille de Lenneguy,
+est-ce que tu n'as pas envie de te sortir d'ici?
+
+--Oh! oui.
+
+--Cherchons, alors...
+
+La volonté n'était pas tout, une obscurité profonde régnait dans la
+cave. Collés l'un contre l'autre, les deux chouans ne distinguaient même
+pas leur visage.
+
+Lenneguy étendit sa main qui rencontra la muraille. Aubin fit la même
+opération à droite. Ils se convainquirent ainsi qu'un étroit chemin
+passait entre les deux files de barriques et de fûts qui encombraient la
+cave.
+
+Alors tous les deux se mirent à plat ventre, furetant, cherchant, pour
+trouver jusqu'où allait le souterrain.
+
+Ils perdirent ainsi un quart d'heure environ, inutilement, car ils
+n'avaient rien trouvé et n'étaient pas plus avancés qu'avant.
+
+Aubin se demandait déjà s'ils allaient échouer, et cette seule pensée
+faisait bondir le cœur du Breton, qui se représentait son maître et ses
+amis, surpris au château de la Pénissière sans pouvoir se défendre.
+
+Tout à coup un bruit violent ébranla les voûtes du souterrain. Ce bruit
+était un mélange de sabots de chevaux foulant le sol dur de la voûte et
+d'un cliquetis d'armes.
+
+Ce fut un trait de lumière.
+
+--Je comprends tout! s'écria-t-il.
+
+--Quoi?
+
+--Sais-tu à quoi servent les charrettes?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, je vais te le dire: à transporter les soldats au château de
+la Pénissière.
+
+--Dieu bon!
+
+--Ainsi, tu vois, il n'y a pas un moment à perdre si nous voulons sortir
+d'ici assez à temps pour les prévenir.
+
+--Comment faire?
+
+--Il y a moyen, peut-être...
+
+--Quel moyen?...
+
+Aubin ne fut pas obligé de répondre. Le même bruit qui venait d'ébranler
+les murailles se reproduisit de nouveau.
+
+--Comprends-tu! dit Aubin qui étendit la main vers le côté où passaient
+les charrettes.
+
+--Non...
+
+--Eh bien, la route est là.
+
+--Après?
+
+--La cave doit prendre de l'air par un soupirail, à cette place.
+Marchons.
+
+Ce n'était pas une petite besogne. Si, en effet, il existait un
+soupirail, il était entièrement bouché par l'amoncellement des fûts
+placés les uns sur les autres.
+
+--Mets-toi derrière moi, reprit Aubin.
+
+Lenneguy obéit.
+
+Alors le fils de Cibot Ploguen, avec autant de facilité que s'il eût
+transporté un sac de varech, prit dans ses bras chaque tonneau, petit ou
+grand, l'un après l'autre, et les déposa à l'extrémité du souterrain.
+Que le tonneau fût lourd ou léger, plein ou vide, il ne s'en occupait
+guère. Pour lui, l'important était de se frayer un chemin.
+
+Après dix minutes de ce travail herculéen, un jet de lumière parut
+derrière quelques grosses barriques placées encore là.
+
+Aubin acheva sa besogne comme il l'avait commencée, c'est-à-dire qu'il
+enleva les barriques comme le reste. Alors les chouans aperçurent la
+lumière du soleil qui passait à travers un soupirail assez large, mais,
+comme tous les soupiraux, fermé par de fortes barres de fer. Aubin avait
+accompli en dix minutes un travail pour lequel dix ouvriers auraient
+demandé une demi-journée.
+
+Il sentait combien le temps était précieux. Un retard pouvait avoir des
+suites funestes et coûter la vie aux héroïques soldats de la légitimité,
+enfermés à la Pénissière.
+
+Aubin Ploguen monta sur les épaules de Lenneguy et atteignit au
+soupirail; puis, saisissant un des barreaux de fer entre ses mains
+puissantes, il le tordit et l'arracha hors de son alvéole.
+
+Bien que la force inouïe d'Aubin fût populaire dans les paroisses
+bretonnes, Lenneguy resta plongé dans une admiration stupide. Les
+manifestations d'une qualité physique ont toujours du prestige aux yeux
+des demi-intelligences.
+
+Le barreau arraché laissait un espace assez grand pour que chacun des
+deux chouans pût, à son tour, passer au travers.
+
+Cette fois encore, Aubin se hucha sur les épaules de son ami et s'assit
+sur le rebord; puis là, il se mit en devoir de répéter la même manœuvre
+accomplie quelques heures auparavant pour franchir le mur du parc du
+château.
+
+--Prends ma main, dit-il.
+
+Lenneguy obéit.
+
+--Tu tiens bien?
+
+--Oui. Arrive.
+
+--En route!
+
+Aubin tira à lui le Vendéen. Ils regardèrent; la route passait au bas du
+soupirail. Ils étaient libres.
+
+Mais s'ils étaient libres, les Vendéens de la Pénissière n'étaient pas,
+eux, prévenus.
+
+--Par le chemin de traverse nous aurons le temps, reprit Ploguen.
+
+Le chemin de traverse était celui qu'ils avaient pris pour venir, car il
+fallait non-seulement retourner au château, mais encore y arriver avant
+les soldats.
+
+Ils prirent leur course. Arrivés en face des dolmens, Aubin, qui était à
+quelques pas en avant, s'arrêta court, en poussant une exclamation de
+colère et de douleur. Le petit sentier de la combe était gardé! Il
+distinguait nettement, à deux cents mètres en avant, les pantalons
+rouges des soldats.
+
+--Tiens! regarde! dit-il à Lenneguy.
+
+--Qu'allons-nous faire?
+
+--Prenons la grande route.
+
+C'étaient trois kilomètres de plus: peu de chose en temps ordinaire;
+mais après leurs fatigues du matin, et surtout après le travail d'Aubin
+dans la cave, pourrait-il franchir cette distance, toujours au pas de
+course?
+
+Ces braves cœurs n'hésitèrent même pas. Il y a de ces natures dévouées
+et sublimes chez lesquelles le sentiment de personnalité, ce fléau des
+hautes classes, ne se glisse jamais.
+
+Ils partirent ainsi qu'ils avaient fait le matin, c'est-à-dire les
+coudes aux hanches, le corps penché en avant et la tête légèrement jetée
+en arrière. Les seules différences introduites par eux dans cet exercice
+renouvelé, fut qu'ils mirent une balle de plomb dans leur bouche et que
+leur trot fut un galop acharné.
+
+... Il faisait une étouffante chaleur. Le soleil était en plein ciel et
+dardait ses rayons de feu sur la plaine.
+
+Devant eux la route se déroulait comme un ruban inépuisable. En vérité,
+un de ces coureurs perses qui, dit l'histoire, servaient de courriers au
+grand Cyrus, aurait hésité devant un pareil espace; et il fallait le
+franchir, toujours au galop, en été, par un temps lourd et écrasant.
+
+Aubin Ploguen et Lenneguy n'échangeaient pas une seule parole. Celui-ci
+à deux pas en arrière, celui-là maintenant l'avance prise par lui au
+départ. Ils couraient, les dents serrées, jetant un regard de temps à
+autre sur la lande qui s'étendait à droite et à gauche, dans l'espérance
+d'apercevoir un cheval au piquet; car, alors, l'un d'eux aurait monté la
+bête à poil, et l'aurait lancée ventre à terre. Mais, à une époque de
+guerre, les fermiers n'ont pas la même confiance des temps calmes. La
+lande était déserte. Ils couraient. Chacun d'eux passait sa manche sur
+son front et en faisait voler la sueur. C'était le seul rafraîchissement
+qu'ils s'accordassent. Ils couraient...
+
+Cela dura ainsi pendant vingt minutes. Les forces humaines, excitées par
+le sentiment du devoir, arrivaient à une intensité sublime. Cependant
+Lenneguy commençait clairement à se fatiguer; sa respiration devenait
+plus brève et plus sifflante, et, par moment, son bras droit se
+détachait de sa bouche pour se porter à sa gorge, comme si quelque chose
+eût étouffé le paysan.
+
+Aubin, lui, restait dans la même position: il était seulement un peu
+pâle. Il détournait la tête de deux minutes en deux minutes pour jeter
+un regard à Lenneguy.
+
+--Courage, mon gars! disait-il.
+
+Et ils couraient.
+
+La route semblait ne pas diminuer devant eux; c'était toujours
+l'inaltérable longueur de ce ruban qui s'allongeait comme un immense
+serpent à travers la plaine poudreuse. Pas un souffle d'air.
+L'atmosphère était embrasée; les pieds des paysans frappaient le sol
+durci à coups redoublés, mais avec un bruit automatique, régulier comme
+les battants de fer d'une machine.
+
+Le visage de Lenneguy annonçait l'épuisement. Il devenait livide. Le
+mouvement de la main voulant arracher un poids à la gorge était plus
+fréquent.
+
+--Courage, mon gars! répéta Aubin.
+
+Lenneguy se tait. Il sent qu'une parole prononcée insufflera dans ses
+poumons plus d'air qu'ils n'en peuvent supporter. Ils courent encore!
+Aubin songe. Il se représente les chouans du château de la Pénissière
+cernés dans leur asile par des forces dix fois plus nombreuses. Il les
+connaît. Ils aimeront mieux mourir que de se rendre. Est-ce que ce n'est
+pas la vieille Bretagne qui a gravé avec du sang sur son hermine cette
+noble devise, digne de Sparte:
+
+_Potius mori quam fœdari!_
+
+Mourir! Tant de braves et loyaux jeunes gars, tant de soldats d'un grand
+principe, tant de héros! Mourir... parce que lui, Aubin Ploguen, ne
+serait pas arrivé à temps!
+
+C'est là la seule chose qui l'épuise. En vérité, que lui importe la
+longueur de la route, que lui importe une fatigue surhumaine? Si Dieu
+lui a mis dans le corps une force inouïe, si son cœur est puissant, si
+ses jarrets sont d'acier, c'est pour qu'il sauve les serviteurs du roi!
+
+Et son maître est parmi ceux-là! Et la vie de son maître est entre ses
+mains!
+
+Il se retourne:
+
+--Courage, mon gars! dit-il pour la seconde fois.
+
+Lenneguy incline la tête. Mais déjà son regard est terne: une écume
+sanglante couvre ses lèvres; et pourtant ils courent toujours.
+
+Aubin Ploguen veut franchir la distance, en passant à travers les rangs
+des soldats; aussi il faut qu'ils soient deux, car si l'un tombe frappé
+d'une balle, il faut que l'autre arrive au but et crie: Alarme!
+
+--J'ai... j'ai... soif... râle Lenneguy.
+
+Aubin jeta un regard autour de lui. O bonheur! à vingt mètres en avant,
+sur la droite, s'élève un rideau de peupliers ombrageant une joyeuse
+rivière, qui roule rapidement ses eaux claires sous un dôme de
+feuillage.
+
+--Dans une minute tu boiras, mon gars, dit-il.
+
+Lenneguy se ranime un peu. Ils arrivent à la rivière.
+
+--Allons! un bon coup, mon gars!
+
+Lenneguy commence par s'étendre à plat ventre dans l'herbe pour
+respirer.
+
+--Cinq minutes de plus ou de moins, pensa le Breton, c'est la vie ou la
+mort, peut-être... Mais le pauvre diable est harassé, il peut bien se
+reposer. Nous courrons un peu plus vite.
+
+Lenneguy resta pendant quatre minutes, respirant, humant l'air comme un
+poisson monté à la surface de l'eau; puis il enfonça, ainsi qu'Aubin, sa
+tête dans la rivière.
+
+--Ah! je suis mieux, dit-il.
+
+--Alors, en route!
+
+Ils repartent.
+
+D'après le calcul d'Aubin, ils doivent avoir pris une grande avance sur
+les soldats. Trois charrettes pesamment chargées n'ont pas pu être aussi
+rapides qu'eux.
+
+C'est impossible. Les chevaux se lassent, s'arrêtent; mais les hommes
+sont soutenus par la pensée et arrivent toujours.
+
+Déjà ils se reconnaissent, le château n'est plus éloigné. Encore
+quelques efforts et ils seront au but.
+
+Ah! s'ils avaient pu prendre le chemin de traverse, depuis longtemps ils
+seraient arrivés, depuis longtemps les chouans prévenus auraient pu ou
+se retirer ou se mettre en défense.
+
+La rivière où ils ont pris des forces est loin derrière eux. Le rideau
+de peupliers n'apparaît plus que comme une large bande noire à
+l'horizon.
+
+Une borne blanche est plantée dans la route.
+
+--Lenneguy, mon gars, dit Aubin, encore un coup de jarret pareil pendant
+un kilomètre et nous tomberons au milieu des soldats.
+
+Lenneguy ne répond rien. Le froid l'envahit malgré la chaleur écrasante
+de la journée, malgré sa course effrénée; mais la machine est montée et
+ne s'arrête pas. Quatre kilomètres les séparent encore du château, un
+quart de lieue des soldats. Aubin triomphe. Ils auront le temps
+d'arriver, car, s'ils peuvent passer au milieu des brigands sans
+blessures, ils auront au moins vingt minutes d'avance.
+
+Ils se trouvent en ce moment au bas d'une montée assez raide de cent
+mètres.
+
+--Un dernier effort, Lenneguy!
+
+Lenneguy et Aubin se rapprochent l'un de l'autre. Ploguen est le plus
+solide des deux. Il met le bras de son ami sous le sien pour le
+soutenir. Hourrah! la montée est franchie.
+
+--Tiens, regarde, dit-il.
+
+Au bas de la montée, dans la plaine, on voyait briller les pantalons
+rouges et reluire les canons de fusil.
+
+--Les voilà, ces chiens de bleus! grommelle Aubin. Des tortues! nous
+allons plus vite que les grands mâtins de chevaux du père Dubois.
+
+Avez-vous vu une trombe descendre une montagne, en Suisse? Les deux
+paysans dévallaient pareillement. En une minute, ils eurent gagné la
+plaine, et en avant!
+
+Le danger a doublé. Les soldats sont là devant eux. Encore quelques pas,
+et il leur faudra, à ces deux braves Bretons, passer sous les feux
+croisés de leurs ennemis.
+
+Plus ils approchent des charrettes, plus Aubin Ploguen sent que le
+danger augmente. En effet, comment éviter dix, vingt, trente décharges
+successives?
+
+Si encore on pouvait échapper à une première attaque! Mais comment
+faire?
+
+Soudain, il aperçoit la route qui fait un grand coude et se replie sur
+elle-même. On peut peut-être couper sur la gauche, passer parallèlement
+aux soldats en courant dans la lande, et regagner la route en ayant de
+l'avance...
+
+--Lenneguy, à travers champs!
+
+Lenneguy comprend, et les voilà tous les deux courant au milieu de ces
+mille mottes de terre qui s'écrasent sous le pied et augmentent la
+difficulté de la marche.
+
+N'importe, ils avancent.
+
+Cependant, le capitaine distingue au milieu de la lande ces deux hommes
+qui se précipitent. Il prend sa longue-vue et reconnaît les deux
+chouans.
+
+--Feu! crie-t-il.
+
+Cinq ou six coups de fusil partent. Un nuage de fumée enveloppe les
+Bretons. Mais, bien que placés à soixante mètres à peine, les soldats
+sont gênés dans leur tir par le mouvement des charrettes. La décharge
+passe au-dessus de la tête de ceux qu'elle devait atteindre.
+
+--Feu! répète le capitaine.
+
+Mais c'est inutile, ils sont sauvés... ils ont gagné la route. En
+silence, ils franchissent encore deux kilomètres... Déjà Aubin aperçoit
+au loin les tourelles du château, à demi cachées derrière les arbres du
+parc. Mais Lenneguy chancelle.
+
+--À moi! à moi! Aubin, dit-il.
+
+--Courage!
+
+--Je... je n'en... peux plus... Aubin... je me meurs... je...
+
+Il tombe.
+
+Aubin se penche: le cœur ne bat plus. Lenneguy rouvre les yeux.
+
+--Pense... à... la vieille... à ma... mère... balbutie le malheureux.
+
+Aubin, courbé sur lui, cherche à le ranimer. C'est vainement. Le râle
+s'empare du chouan: un dernier regard de son œil terne semble rappeler à
+Ploguen la suprême demande... puis un frissonnement l'agite... Il est
+mort.
+
+Aubin, le prit dans ses bras comme une mère aurait fait de son enfant,
+et le transporta dans un buisson qui bordait la route.
+
+--Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit... Ainsi soit-il, dit le
+chouan...
+
+Puis il le baisa au front.
+
+Adieu, mon Lenneguy, murmura-t-il. Aubin repart... Une larme coula sur
+son visage rude... Une larme fut toute l'oraison funèbre de ce héros
+inconnu; mais celui qui la versait était digne de comprendre un pareil
+sacrifice.
+
+ * * * * *
+
+Dix minutes plus tard, une forme humaine s'élançait de la route sur le
+mur du parc de la Pénissière. C'est Aubin. En vérité, il n'a plus
+apparence de vie. La mort de Lenneguy a tué son énergie. C'est la force
+brutale et violente qui le soutient seule. Il a franchi les deux
+derniers kilomètres comme une pierre lancée par une fronde énorme. Si un
+mur s'était trouvé sur son passage, il l'eût renversé! Sa poitrine
+siffle comme un soufflet de forge; ses yeux sanglants ne voient plus
+clair. Il saute dans le parc, le traverse, et gravit le perron du
+château.
+
+Ceux qui étaient de garde ne le reconnurent pas. Comment eussent-ils pu
+croire que cet homme, courbé en deux, épuisé, râlant, moribond, était
+Aubin Ploguen, le chouan énergique, le fidèle Breton, le paysan sublime!
+Son visage est défiguré. Une épaisse couche de poussière noire le
+couvre, et les cheveux sont collés au front et aux joues par la sueur.
+
+Ils veulent l'arrêter, mais Aubin les renverse et passe.
+
+C'est dans le salon du premier étage que se tiennent les légitimistes.
+Aubin gravit l'escalier d'un bond, et ouvre la porte...
+
+Ceux-ci demeurèrent stupéfaits à la vue de cette apparition moins homme
+que spectre...
+
+--Alarme! les bleus! dit-il.
+
+Puis tournant sur lui-même comme un chêne robuste frappé par la cognée
+du bûcheron, il alla rouler au milieu de la chambre, évanoui, râlant,
+ensanglanté.
+
+
+
+
+ V
+
+ UN CHANT DE L'_Iliade_
+
+
+Les royalistes se regardèrent et se comprirent. Bien des fois ils
+s'étaient dit qu'un jour ils seraient cernés dans un de leurs châteaux;
+plus d'un d'entre eux avait arrêté la conduite qu'il tiendrait en pareil
+cas.
+
+Nous avons dit qu'ils étaient quarante-cinq. Or, dans la matinée, le
+capitaine adjudant-major du 29e, que nous avons entrevu déjà, était venu
+faire une reconnaissance des lieux. Il avait cent hommes environ. Il ne
+se jugea pas en force, et envoya un express demander des secours. C'est
+alors que le gendarme, qui avait été la cause indirecte de l'arrestation
+de Lenneguy et d'Aubin Ploguen, revint lui annoncer que cent autres
+hommes du 29e se rendraient au château à une heure donnée. Le capitaine
+devait les y rencontrer en y arrivant avec les siens. Deux cents soldats
+pour en combattre quarante-cinq! On voit que la prudence était observée.
+
+Le commandement de la petite troupe des chouans fut confié à
+Jean-Nu-Pieds qui, bien qu'il ignorât le nombre de ses ennemis, prit
+aussitôt ses mesures en conséquence.
+
+Il fit faire un partage égal des cartouches. Chaque Vendéen se trouva en
+avoir environ deux cents. Au surplus, il y avait un dépôt de poudre et
+de balles dans le château. On ne manquerait donc pas de munitions.
+
+Aubin Ploguen gisait au milieu de la chambre, toujours évanoui. Henry de
+Puiseux s'était penché sur lui et lui donnait les premiers soins. Le
+malheureux avait surtout besoin de sommeil; évidemment, quelques heures
+de repos le remettraient. Les chouans furent disposés en ordre, aux
+fenêtres du rez-de-chaussée, du premier et du second étage. Puis,
+Jean-Nu-Pieds donna l'ordre qu'on allât abattre une vingtaine d'arbres.
+
+Ces nobles jeunes gens ne discutaient pas même les ordres qui leur
+étaient donnés. Ils obéissaient sans étonnement et sans hésitation. Il
+fallut à peine dix minutes pour abattre les vingt arbres. Cinq d'entre
+eux avaient pris des cognées et frappaient violemment le tronc des
+grands chênes et des peupliers minces. Puis, le transport des arbres
+dans l'intérieur de la maison prit encore dix minutes. Enfin, quand tout
+fut terminé, Jean les réunit de nouveau dans la vaste salle du premier
+étage. Aubin Ploguen, étendu sur le parquet, la face violacée, les
+membres raidis, continuait son profond sommeil sans rêves, comme celui
+qui suit les énormes fatigues du corps ou de l'âme.
+
+Ils étaient là, debout, couverts de leur large chapeau et le fusil à la
+main. A les voir aussi calmes, aussi paisibles, on aurait cru qu'ils
+allaient partir pour la chasse.
+
+Hélas! combien d'entre eux, qui souriaient à ce moment, heureux de
+vivre, aimés, aimants, joyeux, combien, qui dormiraient le soir, dans la
+terre froide!
+
+--Messieurs, dit Jean, il nous reste un quart d'heure pour décider ce
+que nous allons faire.
+
+Je ne suis votre chef que dans la bataille.
+
+Dans le conseil nous sommes tous égaux. Chacun doit apporter sa voix et
+ses avis.
+
+Nous avons deux partis à prendre: rester ou bien reculer. Rester, c'est
+mourir; reculer, c'est vivre. Et j'ajoute, c'est vivre sans honte, car
+ce poste ne nous est confié par personne. Nous sommes ici, plutôt
+qu'ailleurs, de notre propre consentement.
+
+Voici bien franchement la question telle qu'elle doit être posée.
+Réfléchissez, et décidez.
+
+Un silence assez grand suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. Ils se
+regardaient tous un peu étonnés.
+
+--Pardon, un mot, dit Henry de Puiseux en sortant du cercle et en
+s'avançant. Si nous devons battre en retraite, pourquoi ces apprêts de
+défense auxquels nous avons perdu du temps, pourquoi ces arbres que nous
+avons abattus? Que diable! nous sommes des soldats et non pas des
+bûcherons.
+
+Jean-Nu-Pieds sentit le blâme qui perçait dans les paroles de son ami,
+et lui jeta un regard de reproche.
+
+Ce regard gêna Henry qui détourna les yeux.
+
+Jean reprit:
+
+--Nous sommes quarante-cinq votants. Voici dans ce sac une centaine de
+balles. Chacun déposera son vote dans mon chapeau... Il se découvrit et
+plaça son chapeau sur la table, et il en cacha le rebord avec son
+mouchoir.
+
+Ceux qui seront pour la retraite ne mettront rien; ceux qui seront pour
+la bataille mettront une balle. S'il y en a plus de vingt-deux, nous
+resterons; s'il y en a moins...
+
+La prudence de leur chef stupéfiait les royalistes. Ils ne
+reconnaissaient plus leur Jean-Nu-Pieds, celui qui par son courage était
+devenu, avec Charette, Coislin et quelques autres, la terreur des bleus
+et l'orgueil des Vendéens.
+
+Jean ne disait rien. Il semblait ne pas s'apercevoir de l'impression
+produite par le discours qu'il avait prononcé.
+
+Chaque légitimiste se dirigea tour à tour vers l'urne improvisée, les
+deux clairons comme les autres. Un large sourire éclairait le visage des
+deux braves enfants du peuple, qui ne comprenaient guère «pourquoi on
+perdait tant de temps pour si peu...»
+
+Quand le vote fut terminé, Jean enleva le mouchoir qui couvrait le
+chapeau. Celui-ci contenait quarante-cinq balles!
+
+Un éclat de rire universel accueillit ce résultat. Alors, Jean, se
+tournant vers ses soldats:
+
+--Mes amis, dit-il, je vous ai trouvés durs et injustes pour moi. M. de
+Puiseux, surtout, aurait dû penser que je ne vous conseillerais pas une
+lâcheté. Mais j'avais charge d'âmes...
+
+--Ventre-saint-gris! comme disait l'aïeul du roi, s'écria Henry, tu as
+raison.
+
+Et comme Jean le regardait en souriant:
+
+--Voyons, pourquoi nous as-tu fait donner des cartouches, distribuer des
+postes de combat et abattre des arbres, si tu désirais nous voir évacuer
+le château?
+
+--Je ne désirais rien...
+
+--Mais encore?
+
+--Eh bien, voilà, j'ai tout fait préparer pour la bataille, parce que
+j'étais sûr que vous voudriez rester.
+
+Trente mains se tendirent vers Jean.
+
+--Maintenant, messieurs, à nos postes.
+
+En quittant la salle, il jeta un regard humide sur Aubin Ploguen qui
+dormait toujours.
+
+--C'est la première fois que tu dormiras pendant que nous nous battrons,
+murmura-t-il.
+
+Un religieux silence avait suivi l'agitation momentanée des premières
+minutes. Chacun de ceux qui étaient là se rendait compte de la gravité
+de la situation et du danger qui planait sur leurs têtes.
+
+Était-ce la crainte de la mort?
+
+Non! il n'y en avait pas un qui n'eût risqué vingt fois sa vie à cet
+enjeu fatal. Mais l'approche de l'inconnu assombrit les âmes. Ils
+n'étaient pas inquiets du danger, mais de l'ignoré.
+
+On eût entendu une mouche voler dans toute l'étendue du château.
+
+Au centre du rez-de-chaussée se tenaient debout les deux clairons,
+portant leur trompette à la main.
+
+Ils attendaient. Le bout de route qu'on distinguait restait désert. Par
+instants, le bruit d'un fusil qu'on armait ou qu'on désarmait troublait
+seul le silence profond et solennel.
+
+Enfin, au bout de dix minutes, ce roulement sourd qui annonce l'approche
+de voitures, retentit au loin sur la route.
+
+--Préparez vos armes, messieurs! dit Jean.
+
+Au premier étage où commandait Henry de Puiseux, on entendit sa voix qui
+répétait froidement:
+
+--Préparez vos armes!
+
+Les charrettes devinrent visibles.
+
+On distinguait nettement les soldats qui tenaient leurs fusils à la
+main. A côté du convoi galopait fièrement le capitaine
+adjudant-major!...
+
+Comme toutes ces belles scènes réchaufferaient le cœur et le
+rempliraient d'orgueil, si l'on ne se disait pas que c'étaient encore,
+que c'étaient toujours des Français qui allaient tuer des Français, et
+quelle que fût l'issue de la lutte, ce seraient encore des Français qui
+seraient les vaincus.
+
+ * * * * *
+
+Ah! cette image funèbre de la guerre civile, la plus horrible de toutes
+les guerres, comme elle assombrit le tableau de ces souvenirs
+grandioses! Il vient de ces combats, vieux déjà de quarante-deux ans, un
+souffle d'épopée qui exalte et qui désespère. Pour les chanter
+dignement, il faudrait Homère et Dante; l'_Iliade_, qui célèbre les
+héros, la _Divine Comédie_, qui maudit les nations déchirées.
+
+Nous nous arrêtons au moment de faire lire cette page magnifique du
+poëme vendéen; nous nous arrêtons, car nous souffrons de l'ombre
+projetée par l'oubli des uns et l'ingratitude des autres sur les grands
+morts de la Pénissière. Qui pourrait aujourd'hui retrouver les noms de
+tous ceux qui étaient là?
+
+Quelques-uns ont surnagé, quelques-uns sont encore vivants. Les autres
+restent oubliés, perdus, presque détruits. Et nous aurions voulu faire
+complet ce martyrologue du dévouement et de la fidélité.
+
+ * * * * *
+
+Les charrettes sont immobiles. Les soldats sautent sur le sol. Leur chef
+les poste, en ayant soin de les masquer jusqu'au dernier moment derrière
+les gros murs du château. Les chouans ne peuvent pas tirer sur des
+ennemis abrités.
+
+Il s'écoule ainsi cinq minutes, solennelles, graves; le cliquetis des
+fourreaux de baïonnette sur les canons de fusil trouble seul le silence.
+Enfin, les soldats s'avancent, non pas rapidement, mais lentement, au
+contraire. Il n'y a plus que cent mètres environ entre les deux corps.
+
+Jean-Nu-Pieds attend. Il faut que la première décharge porte juste; il
+faut que chaque coup de fusil abattant son homme, le trouble se mette
+parmi les bleus qui marchent.
+
+Quand l'instant est venu, il se tourne et fait signe aux clairons de se
+tenir prêts. Quand il criera:--Allons! ceux-ci doivent sonner la charge
+et alors la bataille commencera.
+
+Le marquis de Kardigân jeta un dernier coup d'œil aux siens, puis levant
+son fusil:
+
+--Messieurs, prononça-t-il gravement, pour la France... pour le Roi!...
+
+--Allons! cria-t-il d'une voix retentissante.
+
+Les clairons entonnèrent la charge, et cinquante coups de fusil
+éclatèrent...
+
+Les yeux avaient peine à distinguer quelque chose à travers l'épais
+nuage de poudre qui montait dans l'air. On entendait ce sifflement des
+balles qui ressemble au déchirement d'une étoffe de soie, puis quelques
+cris isolés, çà et là, et enfin le râle sinistre des mourants.
+
+La voix du capitaine, dominant ce tumulte par moments, ordonnait à ses
+soldats d'avancer; mais ceux-ci reculaient instinctivement devant les
+morsures enflammées de ce monstrueux serpent. Et, en effet, le château
+de la Pénissière ressemblait à un énorme reptile, couché dans la plaine,
+avec ses bâtiments allongés, peu élevés, d'où partaient, à travers
+cinquante gueules béantes, cinquante sifflements mortels.
+
+Pendant une heure, les bleus et les blancs se battirent ainsi, sans
+relâche, sans trêve, sans fatigue.
+
+Jean-Nu-Pieds était redevenu soldat. Pourquoi aurait-il eu à commander?
+Les héros qui s'étaient mis sous ses ordres n'avaient qu'à se battre, et
+non plus à être conduits. On n'a pas besoin de chefs pour mourir.
+
+Cependant le capitaine adjudant-major du 29e commençait à s'étonner de
+cette longue résistance. Les cent hommes qui se ruaient sur le château
+avaient trop de peine à vaincre les quarante-cinq qui y étaient
+renfermés.
+
+Jusqu'alors les bleus s'étaient tenus à une certaine distance, ne
+comprenant rien à ces deux voix de clairons qui sonnaient toujours la
+charge, car ces trompettes n'avaient pas cessé de résonner. La Bretagne
+est la terre de la superstition. Les soldats commencèrent à se dire que
+les clairons étaient la force surnaturelle qui donnait tant d'énergie à
+leurs ennemis.
+
+On voyait distinctement les deux enfants du peuple, quand la fumée se
+dissipait un peu, debout, au milieu des gentilshommes qui les
+entouraient. Alors un tireur plus habile les visait... le coup partait,
+mais le clairon résonnait toujours, musique sublime qui semblait pleurer
+les morts et exciter les vivants.
+
+Pourtant, les bleus, de plus en plus épouvantés, hésitaient à entrer
+franchement dans l'esplanade qui s'étale devant le château. Et c'était
+là que Jean-Nu-Pieds les attendait. Il devinait que la moitié des
+décharges dirigées contre eux devait être perdue, car les soldats se
+cachaient quelquefois derrière les gros murs d'enceinte, comme derrière
+un rempart vivant.
+
+Il fit brièvement courir parmi ses hommes l'ordre de modérer. Et l'on
+entendit répéter, de l'un à l'autre, d'une voix ferme, mais basse, le
+commandement du marquis de Kardigân.
+
+En effet, comme par enchantement, les coups de fusil des blancs parurent
+diminuer peu à peu. À peine encore quelques décharges isolées.
+
+Les coups de fusil continuèrent aussi nourris du côté des bleus, pendant
+cinq minutes... Mais la mort semblait planer sur le château: les deux
+clairons s'étaient tus. Ils les crurent vaincus, les uns morts, les
+autres en fuite.
+
+--En avant! cria le capitaine.
+
+Les soldats se précipitèrent; ceux qui étaient en tête parvinrent
+jusqu'au milieu de l'esplanade, les derniers se hâtèrent de franchir les
+murs d'enceinte.
+
+Mais à peine furent-ils tous en vue, que les clairons reprirent leur
+charge endiablée, et qu'une formidable détonation ébranla les voûtes du
+vieux manoir.
+
+Fusillés, les uns à vingt pas, les autres à trente, les bleus tombèrent
+comme des épis pressés que fauche la main du moissonneur. Ils
+répondirent par un rugissement de colère, et la bataille recommença avec
+un acharnement nouveau.
+
+Les blancs se sentaient vainqueurs.
+
+Les deux tiers de leurs ennemis gisaient, morts ou blessés. Eux
+n'avaient qu'un tué et que trois hors de combat.
+
+Les soldats reculèrent derrière les murailles, ainsi qu'ils avaient fait
+au début. Ils avaient la conscience de leur défaite. Il était impossible
+qu'ils tinssent là plus longtemps. Plus d'un accusait la folie de leur
+capitaine qui s'entêtait à rester là, pour faire se briser les siens
+contre cette forteresse dévorante. Et pourtant, le capitaine était le
+plus exposé, courant de l'un à l'autre, excitant celui-ci de la voix, et
+celui-là de l'exemple, ne s'arrêtant jamais, et le premier à la mort,
+comme il était le premier au commandement.
+
+Les deux clairons sonnaient. On entendait leurs notes de cuivre à peine
+couvertes par les détonations. Puis les cris devenaient plus rares et
+les râles plus nombreux.
+
+Tout à coup les bleus poussèrent un grand cri de triomphe... Des
+roulements de tambour éclatèrent sur la route, et un renfort de cent
+hommes se précipita dans la cour du château.
+
+Un frisson mortel secoua Jean-Nu-Pieds.
+
+Il fallait recommencer cette lutte effrayante. Les premiers vaincus, il
+fallait vaincre encore les seconds. Sa voix domina le tumulte et cria
+pour la seconde fois:
+
+--Pour la France! pour le Roi!
+
+Il fit un geste et les clairons augmentèrent la vitesse de leur
+sonnerie.
+
+--Feu! feu! hurlèrent les bleus. C'était de la fureur.
+
+Pâle, les cheveux hérissés, Henry de Puiseux se penchait, en épaulant,
+en dehors de la fenêtre du premier étage, et à chacun de ses coups
+répondait un gémissement sourd, cette lugubre plainte de l'homme plein
+de vie qui se sent atteint par la mort.
+
+Les blancs faisaient rage. Un moment, les bleus se crurent vainqueurs.
+Leurs rangs plus pressés parvinrent jusqu'au perron, poussés en avant
+comme une indomptable avalanche. Dix soldats s'accrochèrent aux
+fenêtres. Mais chacun d'eux retomba la tête fracassée d'un coup de
+crosse de fusil.
+
+Jean ne voulait pas dégarnir les postes de combat; pourtant, il se
+disait qu'en montant sur le toit de la maison, on pourrait porter la
+mort plus loin. Il prit cinq hommes, et sautant avec eux sur l'escalier,
+gravit en un instant les échelons de pierre.
+
+Les cinq hommes choisis par lui étaient renommés par les Vendéens comme
+tireurs excellents. Arrivés au sommet du toit, ils se cachèrent derrière
+les cheminées et commencèrent leur feu.
+
+Les coups, dirigés de haut en bas, plongeaient sur les bleus. Ceux-ci
+restèrent un moment effrayés, ne comprenant pas d'où leur venaient ces
+ennemis nouveaux. Mais un nuage de fumée qui montait vers le ciel les en
+avertit.
+
+Oh! ceux-là frappaient à coup sûr! Cinq hommes tombaient à chacune de
+leurs décharges, régulières et comme réglées.
+
+Les clairons sonnaient et, quand ils reprenaient leurs mêmes mesures,
+c'était l'instant où les cinq tireurs abattaient cinq bleus.
+
+Impossible même à ceux-ci de se cacher. Le toit dominait les murs
+d'enceinte et avait vue au loin dans la plaine. En un quart d'heure, ils
+tuèrent ainsi trente ennemis en six décharges successives. Les blancs
+étaient sauvés, car il était impossible aux soldats de tenir plus
+longtemps. Ceux-ci essayèrent bien de rendre la mort aux cinq Vendéens;
+mais les cheminées leur faisaient un rempart inattaquable.
+
+ * * * * *
+
+... Entrons dans cette salle du premier étage où les chouans avaient eu
+leur réunion. Étendu sur le carreau, un homme dort, c'est Aubin Ploguen.
+Ni le son des clairons, ni le formidable bruit des détonations, ni les
+cris de désespoir, de rage ou de triomphe n'ont pu l'éveiller. Il dort.
+Immobile comme une statue couchée sur un tombeau, le fidèle Breton
+n'entendait rien, et rien ne venait troubler son sommeil profond comme
+celui de l'éternité.
+
+Jean-Nu-Pieds avait à peine pu lui jeter un coup d'œil, quand il était
+redescendu du toit de la maison.
+
+En bas, le même spectacle continuait. Attaque inutile du côté des
+soldats, défense furieuse du côté des blancs. Les deux clairons ne
+s'arrêtaient pas: seulement ils ne sonnaient plus ensemble. Quand l'un
+se reposait, l'autre reprenait, et toujours ainsi, comme s'ils se
+relayaient au poste donné par le chef.
+
+Les soldats faiblissaient, c'était certain. Ils reculaient jusqu'au fond
+de l'esplanade. La cour et la route, au dehors, étaient jonchées de
+cadavres, frappés tous par devant... O héroïsme perdu! O Français des
+deux côtés, comme le cœur bat d'émotion, d'admiration et de douleur,
+quand il pense à cette glorieuse et fatale journée. Sur dix officiers,
+il y en avait six de blessés. La position n'était plus tenable. Le
+capitaine adjudant-major rongeait ses poings. Il vit les hommes faiblir.
+Il ne put admettre qu'ils eussent reculé après s'être battus quatre
+contre un.
+
+--À l'assaut! à l'assaut! cria-t-il.
+
+Mais la panique était parmi eux. Un qui prit la fuite entraîna les
+autres. Ils se précipitèrent tous au dehors avec épouvante. Le capitaine
+tenta vainement de les rallier. Impossible! On n'entendait plus sa voix.
+Puis ces clairons d'enfer qui sonnaient, sonnaient toujours! cela
+terrifiait les malheureux.
+
+Pris de désespoir, le capitaine ne voulut pas suivre les siens dans leur
+fuite. Il s'élança vers le perron, désarmé, pour mourir.
+
+--Un ennemi vaincu n'est plus un ennemi! cria Jean-Nu-Pieds.
+
+Les Vendéens comprirent. L'officier resta deux minutes debout sur le
+perron attendant la mort, qui ne venait pas. Cette héroïque folie de
+leur chef fit honte aux soldats. Ils se retournaient déjà, lorsque, de
+nouveau, des roulements de tambour, mêlés aux clairons des chouans,
+retentirent sur la route.
+
+Le capitaine se redressa:
+
+--Ce sont les nôtres! les nôtres! dit-il.
+
+Les bleus jetèrent une énorme clameur qui dut faire frissonner les morts
+de la bataille.
+
+Jean-Nu-Pieds pleura.
+
+Ils étaient vaincus après avoir été vainqueurs.
+
+Il se tourna vers les siens et pour la troisième fois leur dit:
+
+--Pour la France! pour le Roi!
+
+Les clairons continuaient à sonner, mais leurs notes étaient plus
+pressées, et comme affolées...
+
+C'était la fin.
+
+Le troisième renfort qui arrivait au secours des bleus était un corps de
+cinq cents hommes, commandé par le chef de bataillon Georges, rude et
+indomptable soldat, que le général Dermoncourt appelait l'exemple des
+officiers français. Georges jeta les yeux autour de lui. Il comprit la
+résistance héroïque des royalistes, et une larme brilla dans ses yeux.
+Il pensait à ceux de ces braves gens qui étaient morts.
+
+Les blancs avaient tenu à quarante-cinq contre trois cents hommes.
+Maintenant qu'ils n'étaient plus que quarante, il leur faudrait tenir
+contre sept cents!
+
+Le commandant Georges devina que toute attaque nouvelle des soldats
+n'aurait pas plus de résultat que les précédentes. Ces deux clairons qui
+sonnaient toujours, sans s'arrêter un seul instant, étaient pour lui
+l'image de la défense désespérée qui lui serait opposée.
+
+Il ordonna aux siens de se reculer un peu, puis il les groupa en dehors
+des murs d'enceinte en leur ordonnant de continuer leur tir.
+
+Pendant ce temps-là, quatre hommes, précédés d'un maçon[1], tournèrent
+le parc, et arrivèrent sur le côté du château dont la défense était plus
+difficile.
+
+Si Jean-Nu-Pieds avait vu ce que portaient ces quatre hommes et le
+maçon, il aurait deviné le but de cette mystérieuse expédition.
+
+Le maçon tenait à la main un sac de toile rempli d'outils; trois des
+soldats avaient sur l'épaule une botte de foin enduite de résine
+huileuse; le quatrième traînait une échelle.
+
+Arrivé au bas des fondations du château, le soldat qui traînait
+l'échelle l'appliqua contre la muraille, et pendant qu'il la tenait
+assujettie par le dernier échelon le maçon et les trois soldats
+montèrent.
+
+Ce côté de la maison était formé par une tourelle élevée; un pignon
+avancé empêchait les assiégés de voir ce qui pouvait s'y faire.
+
+Parvenus sur le toit, et à dix mètres environ des tireurs que
+Jean-Nu-Pieds y avait placés, ils se couchèrent à plat ventre sur les
+ardoises, et le maçon avec ses outils, commença à démanteler la toiture.
+
+On ne pouvait entendre le bruit du marteau ou de la pince. La fusillade
+continuait, nourrie, les clairons ne s'arrêtaient pas et le tumulte du
+combat couvrait tout.
+
+Il fallut une demi-heure au maçon et aux soldats pour démanteler la
+toiture. Quand ils eurent fait un trou d'environ deux mètres de long sur
+trois de large, ils mirent le feu aux bottes de foin et les jetèrent
+dans le grenier.
+
+Puis, ils redescendirent rapidement. À peine étaient-ils parvenus au bas
+de l'échelle qu'une énorme colonne de fumée s'échappa du château en
+tourbillonnant. Les bottes de foin enduites d'huile de résine, brûlaient
+avec une intensité irrésistible, communiquant la flamme aux poutres et
+aux murailles.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut Henry de Puiseux qui, le premier, s'aperçut de l'incendie: il
+descendit l'escalier et vint rejoindre Jean-Nu-Pieds.
+
+--Le château brûle! dit-il.
+
+--Il brûle!
+
+--Regarde!...
+
+Le marquis de Kardigân jeta les yeux dans la direction que lui indiquait
+son ami, et il aperçut la flamme ardente qui se jouait à travers la
+fumée. On eût dit des langues de feu qui léchaient les pierres du vieux
+manoir.
+
+Au même instant les royalistes virent également l'incendie: ils
+poussèrent un cri déchirant, auquel les soldats répondirent par une
+clameur de triomphe. Ce cri et cette clameur vibrèrent dans la
+profondeur des salles, et Aubin Ploguen s'éveilla de son long sommeil.
+
+Cependant les soldats s'étaient jetés en avant, précédés des sapeurs
+armés de leurs haches.
+
+Ils s'avancèrent au pas de course, jusqu'au milieu de la cour. Jean se
+tourna sur les deux clairons qui continuaient à sonner la charge.
+
+--Plus vite! plus vite! dit-il.
+
+La charge devint folle, furieuse, infernale. Aussitôt, comme si les
+notes de cuivre infusaient chaque fois un sang nouveau dans les veines
+des chouans épuisés, une formidable détonation retentit, et la moitié
+des deux premiers rangs des soldats tomba frappée.
+
+Le troisième et le quatrième rang restaient. Le commandant Georges
+s'élança sur les balles qui pleuvaient.
+
+--En avant! en avant! cria-t-il.
+
+--Plus vite! plus vite encore! dit Jean à ses deux clairons.
+
+Et comme s'ils n'attendaient que ce signal, les Vendéens firent un feu
+de bataillon qui renversa encore le troisième rang.
+
+Georges jeta son sabre et arracha une hache aux mains d'un sapeur.
+
+--Suivez-moi! cria-t-il.
+
+Les soldats se jetèrent derrière leur chef, qui arriva sur le perron et
+leva sa hache, voulant abattre la grande porte barricadée. La porte
+cédait déjà, moins sous les coups de hache qui mordaient à peine sur les
+ais de vieux chêne, que sous l'effort de cent poitrines, quand
+Jean-Nu-Pieds voulut que les siens et lui se réfugiassent au premier.
+
+En effet, ils se précipitèrent sur l'escalier et parvinrent au premier
+étage. Là, ils décarrelèrent le plancher, de même que les soldats
+avaient enlevé la toiture, et attendirent. Les clairons se taisaient.
+Ils ne devaient sonner que pendant la bataille. Tout à coup, la grande
+porte céda et un flot d'assaillants se précipita dans le
+rez-de-chaussée.
+
+Aussitôt les clairons retentirent, plus pressés, plus fiers encore! Les
+chouans, couchés sur le parquet, tiraient de haut en bas, à travers les
+poutres laissées à jour par le décarrelage. Les soldats essayèrent un
+moment de se défendre, mais c'était inutile: ils tombaient tous, frappés
+les uns après les autres, et frappés par un ennemi d'autant plus
+effrayant qu'il était invisible.
+
+La panique les reprit à nouveau, et ils abandonnèrent le rez-de-chaussée
+avec des cris d'épouvante, auxquels les chouans voulurent encore
+répondre, mais cette fois par des acclamations: on entendit les clairons
+sonner la retraite, et les Vendéens criaient:
+
+--Vive le Roi! Vive le Roi!
+
+Oh! le royal enfant pour qui se poussaient tant d'enthousiastes
+clameurs, il dut tressaillir de fierté et d'orgueil, mais aussi de
+douleur, si l'écho de la Bretagne les porta jusqu'à lui!
+
+Le commandant Georges écumait de rage. On le voyait bondir au milieu de
+la cour, comme un noble coursier, menaçant de son pistolet ceux de ses
+soldats qui reculaient, louant de la voix ceux qui avançaient. Il devina
+que ces hommes étaient atteints de folie, que ces clairons endiablés les
+terrifiaient; alors il résolut d'en finir, en recommençant pour le
+rez-de-chaussée ce qu'il avait fait pour le premier. On apporta de
+nouvelles bottes de foin enduites de résine, et on les jeta dans
+l'intérieur par les fenêtres ouvertes. La flamme monta avec des reflets
+sanglants.
+
+Les Vendéens étaient cernés au premier étage avec l'incendie sur leur
+tête et l'incendie sous leurs pieds. La mort apparaissait pour eux,
+inévitable dans toute sa laideur brutale, dans son implacable férocité.
+La petite garnison n'avait plus qu'à choisir: brûlée par les flammes,
+asphyxiée par la fumée ou massacrée par les soldats.
+
+Et cependant les clairons sonnaient toujours la charge, et toujours les
+chouans continuaient leurs meurtrières décharges qui semaient la
+terreur.
+
+Mais les soldats ne cherchaient plus à prendre le château d'assaut.
+Comme il devenait évident que bientôt il succomberait, croulant sous les
+flammes, le commandant Georges ne voulait pas, avec une attaque inutile,
+augmenter ses pertes déjà si nombreuses.
+
+Jean-Nu-Pieds et ses amis n'étaient pas reconnaissables. Il y avait cinq
+heures que ces héros se battaient comme des lions, sans qu'ils eussent
+pu prendre cinq minutes de repos. Les vêtements étaient déchirés, troués
+par les balles, les visages noirs de poudre. Trois des leurs étaient
+tués: ils ne comptaient plus que trente-sept hommes valides...
+
+Soudain, la salle du premier étage où ils se tenaient devint
+inhabitable; il fallut en gagner une autre. Mais, pour traverser de
+celle-ci dans celle-là, il fallait passer par un corridor qui menaçait
+ruine; la muraille de ce corridor qui faisait face à la cour était
+démantelée. Les soldats tiraient au travers: s'exposer dans ce couloir,
+c'était risquer trente fois la mort.
+
+Jean hésitait à ordonner aux chouans de s'y engager, quand un homme
+parut dans la salle, les yeux gros de sommeil, les reins courbés...
+C'était Aubin Ploguen, que la double clameur de triomphe et de désespoir
+avait éveillé.
+
+--Maître, dit-il à Jean, passez par le corridor avec les amis.
+
+--Il va s'abattre.
+
+--Non, je le soutiendrai.
+
+Et, en effet, nouvel Antée, il alla se poster au milieu du passage, et,
+élevant les deux bras en l'air, il soutint les poutres qui menaçaient
+d'écraser les chouans. Les soldats ne comprirent rien à l'acte de folie
+sublime de cet homme qui s'exposait à leurs coups. Les Vendéens
+passèrent un à un dans le corridor. Aubin Ploguen était debout, les
+veines du front gonflées, tenant dans ses mains la muraille. Le paysan
+empêchait le château de crouler! Et les balles des bleus sifflaient
+autour de lui, et les Vendéens tiraient et les clairons sonnaient
+toujours! C'était grand comme une page de l'_Iliade_, comme un de ces
+poëmes des chevaliers d'autrefois.
+
+Le chouan, debout, soutenait un mur, comme Antée.
+
+Quand tous eurent franchi la partie dangereuse, Aubin Ploguen fit un
+bond terrible et s'élança pour les rejoindre. Mais, comme il ôtait ses
+mains, le plafond s'abîma, et une poutre enflammée le renversa, en
+l'atteignant en pleine poitrine...
+
+Mais Aubin Ploguen se releva d'un bond. La violence du coup l'avait
+terrassé. La poutre, le frappant au poumon, aurait tué un autre homme
+que ce paysan, bâti comme un rocher.
+
+Jean-Nu-Pieds avait chancelé en voyant tomber son fidèle Breton. Quand
+il le vit debout, non blessé, il le serra dans ses bras avec une joie
+ardente.
+
+Cependant le moment de terminer cette lutte grandiose était venu. Le
+marquis de Kardigân comprit qu'ils ne pouvaient plus tenir que peu
+d'instants dans ce château miné par les flammes. Il fit cesser la moitié
+de la fusillade. Une partie des chouans devait tirer, pendant que
+l'autre partie prendrait part au conseil. Les clairons sonnaient
+toujours. Il n'y avait pas à hésiter sur la décision. Il fallait opérer
+la retraite, si du moins c'était encore possible.
+
+Là encore se présentait la même difficulté. Tous les chouans ne
+pouvaient pas quitter le château, car il fallait que les soldats les y
+crussent encore renfermés.
+
+Voila donc ce qui fut arrêté.
+
+Pendant que la plus grande partie des Vendéens sortiraient, huit
+resteraient à faire le coup de feu. Mais là s'offrait une autre
+difficulté. Personne ne voulait partir. Il y eut, entre ces murailles
+brûlantes, au milieu de ces fusillades enragées et du son éternel des
+trompettes, un combat de générosité sublime. Jean-Nu-Pieds voulut
+interposer son autorité de chef; on refusa de lui obéir.
+
+--Messieurs, dit-il, les instants sont précieux. Chaque minute perdue ne
+se retrouvera plus. Il faut donc que nous nous hâtions. Il le faut.
+
+--Que faire?
+
+--Écoutez-moi. Nous sommes trente encore. Eh bien, vingt-deux partiront
+et huit resteront. Sur ces huit, sept seront désignés par le sort; moi
+je serai le huitième.
+
+--Pardon, il n'y en aura que six, dit tranquillement Henry de Puiseux en
+s'avançant.
+
+--Il n'y en aura que cinq, dit de même Aubin Ploguen.
+
+Tous les deux étaient venus se ranger à côté de Jean. Celui-ci ne pensa
+même pas à les récuser. Il lui semblait si naturel que ses amis ne le
+quittassent pas!
+
+Les chouans se hâtèrent de tirer au sort. Un des clairons devait rester
+avec les assiégés; le second marcherait en tête des chouans en retraite.
+
+Sitôt que cela fut arrêté, les vingt-deux hommes sautèrent dans les
+terrains qui s'étendaient derrière le château.
+
+Ce fut un mouvement navrant! Avant de se séparer ils s'embrassèrent...
+Ceux qui partaient savaient bien que les huit qu'ils laissaient derrière
+eux étaient condamnés à mort.
+
+L'instant était solennel!
+
+Dès que ceux-ci eurent disparu, les chouans se réunirent autour d'Aubin
+Ploguen, de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux.
+
+Puis, ils revinrent prendre leur poste aux fenêtres du premier, tirant
+toujours sur les soldats, aux accents de l'unique clairon, qui ne
+s'arrêtait point.
+
+ * * * * *
+
+Les vingt-deux Vendéens désignés pour la retraite sortirent de
+l'enceinte du château, par derrière, sans être aperçus de leurs ennemis.
+Mais le commandant Georges les vit tout à coup.
+
+Aussitôt il détacha la moitié de ses hommes et les lança sur eux. Une
+décharge de mousqueterie abattit deux chouans.
+
+Aussitôt, le clairon reprit sa sonnerie. Puisqu'ils étaient découverts,
+ils n'avaient pas le droit de se taire encore.
+
+--Au pas de course! ordonna leur chef.
+
+Le clairon sonna la charge.
+
+Les soldats, exaspérés contre lui, dirigeaient leurs coups de feu contre
+le trompette, qui marchait en avant. Une première fois, il chancela. Une
+balle l'avait atteint à l'épaule droite. Il prit son clairon avec la
+main gauche et continua encore.
+
+Les Vendéens avaient franchi ainsi une distance de deux cents mètres,
+toujours harcelés par les soldats qu'avait détachés contre eux le
+commandant Georges. Ils couraient, rechargeant leurs armes, puis
+s'arrêtaient, faisaient feu, repartaient et toujours ainsi. Une nouvelle
+décharge tua encore deux chouans, et frappa le clairon d'une seconde
+balle dans la cuisse. Celui-ci prit le fusil d'un mort et s'en fit une
+béquille, afin de pouvoir continuer à marcher, sans abandonner sa
+trompette dont les notes cuivrées retentissaient plus faibles...
+
+Devant lui, derrière une haie, passait la route. De l'autre côté de la
+route s'étendait un arpent de plaine, puis au bout de la plaine, la
+forêt, calme et profonde. Il fallait gagner cette forêt, alors ils
+seraient sauvés. Malgré ses blessures, le clairon accéléra sa sonnerie
+et sauta le premier sur la route. Mais au même instant une troisième
+balle lui cassa la jambe.
+
+Il tomba, ensanglanté, brisé, sur un monceau de pierres, pendant que ses
+compagnons passaient à leur tour. Mais il ne se tut pas! Étendu, presque
+mort, appuyé sur un coude, essuyant de sa main valide le sang qui
+coulait, il entonna le chant suprême... Les Vendéens gagnèrent la plaine
+et la franchirent d'un bond. Ils arrivaient déjà à la forêt, quand un
+autre des leurs tomba encore...
+
+Enfin; ils passèrent les premiers arbres... Ils étaient sauvés.
+
+A peine étaient-ils hors de danger que le clairon blessé se taisait. Il
+était mort. Puis, au loin, un formidable écroulement retentit... Le
+château de la Pénissière venait de s'abîmer, engloutissant sous ses
+décombres et ses flammes ses huit glorieux défenseurs.
+
+ * * * * *
+
+Il ne reste plus qu'un pan de murailles debout. Les fondations de droite
+sont presque à jour, celles de gauche peuvent encore soutenir les
+pierres et les poutres.
+
+C'est-là que se sont réfugiés Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux, Aubin
+Ploguen, et MM. le marquis de Grandlieu, de Girardin, Albert Devismes,
+Louis de Sémeuse et Darvenot. Le clairon des chouans qui mouraient
+sonnait aussi comme celui des chouans qui battaient en retraite. C'était
+la même musique, sonore, endiablée, vivante, qui ne s'arrêtait pas un
+instant.
+
+Deux fois les soldats tentent de recommencer l'assaut de cette
+forteresse inexpugnable: deux fois les Vendéens les repoussent. C'est la
+lutte folle, furieuse, la lutte comme nos pères la connaissaient, comme
+Homère en raconte! Ces hommes n'ont plus rien d'humain. Si la poudre a
+noirci leur visage, la flamme a roussi, brûlé même leur barbe et leurs
+cheveux. Les balles sifflent, venant s'aplatir dans l'anfractuosité des
+pierres.
+
+Bientôt leur retraite devient impossible.
+
+Il leur faut en chercher une autre.
+
+Où aller? tout le château brûle! Ils reculent, ils se jettent dans une
+sorte de sous-sol où l'incendie n'a pas encore pénétré.
+
+Le clairon sonne!
+
+Ils tirent dix, vingt, trente coups de fusil. La fureur des soldats est
+devenue de la rage. Ils croyaient que l'incendie allait dompter ces
+hommes indomptables, et voilà que la mort s'émousse contre eux!
+
+Ce sous-sol est l'endroit où les munitions sont serrées. On voit dans un
+coin deux barils de poudre et six barils de balles.
+
+--Bien! dit Jean-Nu-Pieds d'un air sombre, ils ne nous prendront pas
+vivants.
+
+Cependant Aubin Ploguen a défoncé un des tonneaux de poudre, et l'a vidé
+à moitié. Puis, dans ce qui reste, il verse une cinquantaine de balles.
+Ensuite il referme le tonneau, et le fait rouler dans la cour. Aussitôt
+il tire un coup de fusil sur ce baril qui éclate, et quinze soldats
+tombent fauchés par cette machine infernale.
+
+Mais ceux-ci ne connaissaient plus ni la peur ni la panique. Tout ce que
+peut enfanter d'irrésistible la rage humaine est en eux.
+
+Ils bondissent en avant, exaspérés encore par la mort de leurs
+camarades.
+
+Le clairon sonne!
+
+Chaque fois qu'ils se jettent en avant, ils reculent frappés par leurs
+ennemis, semblables à des lions d'enfer.
+
+Faudra-t-il donc du canon pour réduire cette poignée d'hommes?
+
+Le commandant Georges, qui par un miracle n'est pas blessé, ordonne
+qu'on apporte des poutres. Placés derrière un pan de mur qui les
+protège, trente soldats frappent à coups redoublés sur le devant du
+sous-sol...
+
+Le clairon sonne!
+
+... Cela dure encore pendant dix minutes; mais la fin de l'épopée
+approche. Un vent violent arrive qui active les progrès de l'incendie.
+Les flammes montent, rouges, sanglantes. Le devant du sous-sol s'abat
+sous les coups de poutre, et une apparition terrible se montre aux yeux
+des bleus. Huit hommes debout, fusil à l'épaule, noirs de poudre,
+ensanglantés, et au milieu d'eux un clairon qui sonne!
+
+Une décharge vient les foudroyer, deux d'entre eux tombent atteints en
+pleine poitrine. Puis la flamme monte, monte, et le plancher du sous-sol
+craque et s'abîme dans les fondations brûlantes du château... C'est la
+mort, le silence, le néant... Les sublimes Vendéens doivent être tués,
+car le clairon ne sonne plus!
+
+ * * * * *
+
+Tout était fini. Le commandant Georges fit relever les corps de tous
+ceux qui étaient tués parmi les siens, puis il ordonna qu'on retirât de
+la fournaise les cadavres des chouans tués dans la dernière décharge.
+Dans l'écroulement, ceux-ci étaient restés accrochés aux pignons de fer
+de la muraille.
+
+Le château flambait. Le commandant Georges monta à cheval et fit ranger
+les hommes en deux lignes, pendant qu'au milieu d'eux on portait sur des
+brancards improvisés les corps de MM. de Grandlieu et de Girardin. Car
+c'était eux qui étaient tombés.
+
+--Portez armes!... dit-il.
+
+Le tambour battit aux champs. Le vainqueur saluait la mort du vaincu.
+
+ * * * * *
+
+Une heure plus tard, il n'y avait plus que le silence autour de ce qui
+fut le château de la Pénissière. La flamme colorait le ciel et une
+bannière de feu rouge se déployait dans les arbres.
+
+Tout était fini!
+
+
+
+
+ VI
+
+ DEUX DOULEURS
+
+
+La nouvelle de cet événement se répandit dans tout le pays avec la
+rapidité de la foudre. Quelques heures après l'instant fatal où le
+château de la Pénissière s'était abîmé, les moindres détails de ce fait,
+illustre déjà, étaient devenus populaires. Ainsi qu'il arrive toujours,
+la légende commençait, entourant d'une auréole le front des huit martyrs
+vendéens.
+
+La nouvelle parvint à Madame à six heures du soir. Elle pâlit, puis
+écartant doucement de la main ceux qui se tenaient auprès d'elle, elle
+s'agenouilla et pria.
+
+Les principaux chouans qui se trouvaient dans la ferme se regardaient
+consternés. Quoi! le marquis de Kardigân, le marquis de Grandlieu, M. de
+Girardin, et tant d'autres étaient morts!
+
+Une ombre douloureuse semblait planer au-dessus de leurs têtes. Le doute
+entrait dans les âmes. Était-il possible que ce sang versé ne fécondât
+point la terre bretonne et n'en fît pas jaillir des légions?
+
+Fernande ne savait rien encore; à neuf heures du soir, seulement, la
+Pâlotte entra chez elle.
+
+Elle était affreusement changée.
+
+La jeune fille se leva brusquement quand elle l'aperçut.
+
+--Il y a un malheur? dit-elle.
+
+La femme baissa la tête.
+
+--Répondez-moi, mon amie; il y a un malheur... je le sens, j'en suis
+sûre!
+
+Jacqueline détourna les yeux. Elle ignorait encore que rien ne
+s'opposait plus au mariage de Jean et de mademoiselle Grégoire.
+
+Les fiancés avaient gardé leur secret: non qu'ils se méfiassent d'elle,
+mais l'amour pur garde le silence, il ne s'expose pas aux regards
+étrangers.
+
+--Il est blessé? demanda Fernande en se retenant à la muraille.
+
+--Oui... oui, blessé...
+
+Mais on ne trompe pas la femme qui aime. Fernande jeta un grand cri.
+
+--Dieu! il est mort! dit-elle.
+
+Elle ne s'évanouit point. C'était une héroïne aussi, cette frêle enfant
+qu'un rien semblait devoir briser. Ni sanglots, ni désespoir apparent.
+Elle se laissa tomber assise, la tête entre ses mains, les yeux secs.
+Son sein se soulevait avec force, comme agité par de violentes
+convulsions.
+
+--Mort! mort! mort! dit-elle lentement.
+
+Elle prononça ces trois mots implacables avec un tel accent, que
+Jacqueline détourna une seconde fois la tête.
+
+Pendant cinq minutes elles gardèrent le silence toutes les deux. Quelles
+paroles humaines auraient pu traduire leurs pensées? L'une, la jeune
+fille, voyait de nouveau se briser son bonheur et sa vie, et par ce que
+la destinée a d'irrémédiable. De nouveau elle était séparée de
+Jean-Nu-Pieds. Une heure, elle s'était crue sauvée. Une grande princesse
+leur donnait le bonheur. Et puis il fallait que tout cela fût anéanti!
+
+L'autre, la jeune femme, n'avait ni cette résignation douloureuse, ni
+cette profondeur de désespoir muet. Son amour n'était pas fait de
+pureté. Sa passion charnelle souffrait et se révoltait. Elle maudissait
+Dieu, elle maudissait le destin. Sa lèvre était prête à s'entr'ouvrir
+pour le blasphème.
+
+Elle contempla Fernande, puis un sourire de mépris hautain glissa sur sa
+lèvre.
+
+--Voilà donc comme vous l'aimiez! dit-elle. La terrible nouvelle vous
+abat. Vous ne pensez même pas à le pleurer, à l'ensevelir!
+
+Oh! amour de jeune fille, qui ne connaît pas les dévouements et les
+désespoirs de la passion!
+
+Elle se tut! puis, avec une rage sourde:
+
+--Je l'aimais, moi, à me perdre pour lui dans ce monde et dans
+l'autre... Je l'aimais, à incendier une ville, s'il l'eût désiré;
+j'étais prête à tout, parce que je l'aimais et que mon amour ne
+ressemble pas au vôtre! Enfant! enfant! tu courbes le front: moi je
+relève le mien. Tu penses à mourir? Je pense à le venger. Quoi! ces
+bandits l'ont tué, et ils vivent! Tu es lâche!
+
+La fureur contenue de Jacqueline se faisait jour. Ses yeux lançaient des
+éclairs.
+
+--Dieu défend la vengeance, dit doucement Fernande. Je pardonne à ceux
+qui l'ont tué, comme, en mourant, il a dû leur pardonner lui-même.
+
+--Faiblesse! lâcheté!
+
+--Pourquoi maudirais-je le ciel? reprit la jeune fille avec un sourire
+navrant. Dieu fait bien ce qu'il fait. Vous avez raison de vouloir
+l'ensevelir, je veux le conduire moi-même à sa dernière demeure. Puis...
+Oh! alors je ne penserai pas comme vous à haïr et à me venger. Je me
+coucherai le long de sa tombe, et Dieu me prendra à lui pour nous unir
+dans la mort, puisqu'il n'a pas voulu que nous fussions unis dans la
+vie.
+
+Jacqueline comprit-elle le déchirement de cette âme?
+
+Elle se promena dans la chambre, furieuse, pâle, emportée.
+
+--Vingt contre un! murmura-t-elle... voilà comme ils combattent!
+
+Elle s'arrêta de nouveau devant Fernande qui restait écrasée:
+
+--Faites comme vous le voudrez, moi je vais partir. Je ne veux pas qu'il
+dorme sous ces pierres calcinées, bien qu'elles soient un tombeau digne
+de lui.
+
+Elle se dirigea vers la porte.
+
+--Attendez, dit Fernande, en se levant péniblement: je vous accompagne.
+N'étais-je pas sa femme?
+
+Mais la pauvre enfant retomba, épuisée. La douleur muette la tuait. Les
+larmes intérieures l'étouffaient. Elle voulut encore marcher, mais elle
+chancela de nouveau.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit et un petit paysan entra.
+
+Jacqueline recula de deux pas en arrière en le reconnaissant: c'était
+Madame.
+
+La vue de la princesse fit ce que la douleur furieuse de la Pâlotte
+n'avait pu faire.
+
+Fernande oublia tout, l'étiquette, le respect, et se jeta en sanglotant
+dans les bras de Madame.
+
+Celle-ci pleurait.
+
+--Pleure, ma pauvre enfant, pleure, dit-elle tout bas. Tu perds ton
+fiancé, le Roi perd un des meilleurs d'entre les siens, la France perd
+le plus noble de ses enfants...
+
+Fernande était prise de convulsions déchirantes. Le désespoir accumulé
+dans son âme se faisait jour. Elle pouvait pleurer!
+
+Ah! si dans la douleur il y a une place pour la consolation, si Dieu a
+voulu compenser sa créature des souffrances de la vie, c'est en lui
+donnant les larmes, ce sang du cœur, cette rosée de l'âme...
+
+La princesse tenait la tête de Fernande sur ses genoux. La jeune fille
+était agenouillée devant elle.
+
+--Tu es pour moi la marquise de Kardigân, continua-t-elle. Le jour où je
+vous ai fiancés, je faisais selon ma conscience et selon mon droit. Mon
+enfant, prie et implore Dieu. Je ne t'apporte pas de consolations pour
+ce qui est inconsolable, mais élève ton âme au ciel, offre à Celui qui
+nous voit et nous juge, offre-lui ton déchirement, tes angoisses, comme
+un sacrifice digne de lui. Pleure, car tu souffriras moins... Et si,
+moi, je demande pour toi quelque chose à Dieu, c'est de te rappeler au
+Paradis, car la mort te sera douce autant que la vie te serait
+cruelle...
+
+La Pâlotte écoutait avec stupeur les paroles de la princesse. Sa passion
+était trop violente pour qu'elle pût être impressionnée par ce qu'elles
+avaient d'éloquent. Elle ne voyait et ne devinait qu'une chose, c'est
+que la Duchesse avait fiancé Jean et Fernande.
+
+Et elle ne le savait pas! Elle croyait stupidement que le serment du
+marquis le liait à jamais. Elle ne pouvait comprendre, elle qui n'était
+pas née dans la croyance auguste en ce que la royauté a de divin, elle
+ne pouvait comprendre que la Régente de France, au nom du roi de France,
+pouvait délier la conscience du marquis de Kardigân du serment donné.
+
+Madame prit elle-même la jeune fille par la main et la conduisit à son
+lit, où Fernande se laissa tomber.
+
+--Veillez sur elle, dit-elle en se retirant à la Pâlotte, qu'à son
+costume de paysanne bretonne elle crut être la servante de la pauvre
+veuve.
+
+Quand Madame se fut éloignée, Jacqueline se précipita vers le lit.
+
+--Ah! vous me trompiez donc? dit-elle.
+
+Mais les sanglots avaient ébranlé la jeune fille, qui n'avait plus sa
+connaissance.
+
+--Elle me trompait! reprit la Pâlotte en se croisant les bras et en
+regardant la jeune fille de son œil sombre. Heureusement que ce mariage
+n'est pas fait, autrement.
+
+Elle alla ouvrir la fenêtre pour respirer, son sein était oppressé. Il
+lui sembla apercevoir une ombre dissimulée dans un manteau, qui, assise
+au pied d'un arbre, se leva en l'apercevant, et prit la fuite.
+
+Un soupçon lui traversa l'esprit. Elle se rappela cet inconnu, ce
+cavalier masqué, qui, dans la lande de Château-Thibaut, avait voulu
+enlever Fernande.
+
+Mais ce ne fut qu'un éclair. Il n'y avait au monde qu'une chose qui pût
+l'intéresser: c'était son amour, sa rage, et cette sorte de jalousie
+posthume qui la faisait souffrir, quand elle se disait que, s'il n'était
+pas mort, le marquis de Kardigân aurait épousé Fernande.
+
+Cependant la jeune fille revenait lentement à elle. La Pâlotte lui
+mouilla les tempes et la paume des mains. Elle ouvrit les yeux. La
+Jacqueline se pencha vers elle; ce ne fut point pour épier les progrès
+de la vie qui revenait, ce fut pour éclaircir ce que, pour elle, les
+paroles non expliquées de la princesse laissaient dans le doute.
+
+--Vous alliez l'épouser, n'est-ce pas? dit-elle en adoucissant
+l'expression amère de sa voix.
+
+--Oui.
+
+--Et c'était... c'était Madame qui l'avait relevé de son serment prêté
+par lui à son père? C'était...
+
+--Oui.
+
+Jacqueline contint la colère qui grondait en elle.
+
+--Alors, je n'irai pas sans vous, là-bas... Je vous y accompagnerai.
+
+Fernande crut à la sincérité des paroles qu'elle entendait. Elle serra
+doucement la main de la Pâlotte.
+
+--Et quand devait avoir lieu le mariage?
+
+--Dans huit jours...
+
+Fernande sentait son cœur se briser à ces souvenirs, mais elle avait une
+âpre joie à s'y rejeter. Elle ne vit point la Pâlotte se redresser, avec
+une expression de colère superbe. Celle-ci repoussa Fernande:
+
+--Ah! Dieu soit loué! s'écria-t-elle; j'aime mieux le voir mort et
+couché dans la tombe, que vivant et ton époux!
+
+
+
+
+ VII
+
+ A TRAVERS LES RUINES
+
+
+Fernande ferma les yeux en entendant l'horrible phrase de la jeune
+femme, et, poussant un faible cri, elle perdit de nouveau connaissance.
+La Pâlotte la regarda quelques instants avec un mépris indicible.
+
+--Et voilà celle qu'il aimait! pensa-t-elle; voilà la faible enfant à
+qui il allait donner son nom, si la mort ne s'était pas mise entre eux
+deux!
+
+Fernande revint à elle. Le visage de Jacqueline avait repris son calme.
+
+--Vous l'aimiez aussi, murmura la jeune fille, et vous souffriez... je
+vous pardonne.
+
+Elle se leva péniblement.
+
+--Venez, dit-elle.
+
+--Où voulez-vous aller?
+
+--Vous l'avez dit vous-même. Nous ne pouvons pas laisser son corps sans
+une sépulture chrétienne.
+
+--Quoi! au milieu de la nuit!...
+
+--J'irai seule, alors.
+
+--Non, reprit la Pâlotte. D'ailleurs, vous ne pourriez rien sans moi.
+Vous êtes trop faible.
+
+Fernande ne répondit rien. Elle sortit de la chaumière et marcha droit
+au campement des chouans. On la connaissait. La touchante histoire
+d'amour de ces deux êtres avait ému ces cœurs doux comme le sont tous
+les cœurs braves.
+
+--Je voudrais une charrette et un cheval, dit-elle à l'un d'eux.
+
+Cela ne prit que vingt minutes. Dans la charrette on mit des pelles et
+des pioches. Puis les deux femmes s'enveloppèrent dans leurs châles et
+l'on partit.
+
+C'était un paysan de Vieillevigne qui les conduisait. Il savait que le
+but de ce voyage était le château de la Pénissière, et le cheval courait
+poussé par de vigoureux coups de fouet.
+
+Elles firent le trajet sans échanger une seule parole, sans prononcer un
+seul mot.
+
+Le vent léger de la nuit soulevait par moment le voile qui couvrait le
+visage de Fernande et Jacqueline le voyait inondé de larmes.
+
+--Elle pleure, pensa-t-elle; moi, je le vengerai!
+
+Pauvre Fernande! Cette nuit lui rappelait celle où, libres désormais,
+ils se fiançaient sous le regard de Dieu. La même lune étincelait dans
+le même ciel, les mêmes étoiles brillaient et, pourtant, comme la joie
+ardente avait rapidement fait place au désespoir sans bornes!
+
+Il était perdu pour elle, en cette vie du moins, car elle sentait bien
+que, dans l'autre monde, Dieu les unirait pour toujours.
+
+... La charrette courait. Deux heures après leur départ de Rassé, ils
+atteignirent la route qu'Aubin Ploguen et Lenneguy avaient franchie en
+courant. Hélas! où étaient-ils tous les deux? Morts aussi! L'héroïsme
+côtoie incessamment des tombes.
+
+A quelque distance du château de la Pénissière, Jacqueline et Fernande
+furent averties de l'approche du lieu fatal par la réverbération des
+flammes. L'incendie n'était pas éteint. Le château brûlait toujours. Oh!
+quel spectacle, quand elles se trouvèrent en face de ce tombeau
+grandiose où reposaient les huit chouans!
+
+Des murailles calcinées, des poutres à demi brûlées, des pierres presque
+tordues sous la puissante destruction de l'incendie. Une colonne de
+fumée montait vers le ciel, image de ces âmes héroïques qui y étaient
+montées, le sacrifice accompli.
+
+Il n'y avait plus rien, là, d'une maison. Un amoncellement informe de
+matières brutes et noirâtres. Une seule chose était restée la même: les
+traces du sang versé qui couraient sur la terre durcie.
+
+Fernande se mit à genoux et pria.
+
+--Dieu a donné, Dieu a repris; que Dieu soit béni! murmura-t-elle.
+
+--Elle se résigne, moi je hais, pensa Jacqueline, et ma haine sera plus
+forte que sa résignation.
+
+Fernande se releva et prit une pioche. Le paysan et la Pâlotte
+l'imitèrent. Alors elle s'avança au milieu des décombres, sans se
+demander si elle s'exposait, si une poutre ne l'écraserait pas. Elle
+leva son outil et se mit à creuser.
+
+Dieu a fait sa créature d'un limon étrange. La volonté, qui renverse le
+fort, sait donner aussi cette force à celui qui est faible. Fernande
+semblait ne connaître ni la fatigue, ni l'épuisement; elle frappait au
+milieu de ces pierres avec l'énergie d'un homme vigoureux.
+
+Et l'on eût dit que ses frêles mains auraient à peine pu soulever la
+pioche lourde dont elle se servait. Cela dura ainsi pendant une
+demi-heure: le paysan et Jacqueline furent fatigués avant elle.
+
+Un voyageur attardé n'aurait rien compris à ce tableau. Par cette nuit
+d'été, dans ce cadre merveilleux de poésie de la plaine bretonne, deux
+femmes et un paysan, perdus au milieu de ces ruines et creusant un
+chemin à travers les pierres encore chaudes du manoir écroulé.
+
+Fernande était pâle; mais elle semblait ne pas connaître la fatigue. De
+demi-heure en demi-heure, elle se reposait; elle s'asseyait sur les
+pierres, regardait fixement devant elle. Dans son immobilité
+douloureuse, elle semblait être alors comme la fée de ces ruines. Un
+rayon de lune prêtait à ce décor du château incendié quelque chose de ce
+théâtral aspect du reste des monuments romains dressant leurs bras
+décharnés, vieux de quinze siècles.
+
+Quand les pierres, les poutres, et les débris déblayés encombraient, le
+paysan les charriait dans sa voiture et allait les transporter plus
+loin.
+
+Puis le travail reprenait. Trois heures s'écoulèrent ainsi. Le soleil
+s'était levé, lentement, majestueusement.
+
+A sept heures du matin, le paysan tournant son chapeau entre les doigts,
+d'un air très intimidé, dit à Fernande qu'il avait faim.
+
+--Allez, mon ami, répondit-elle, nous vous attendrons.
+
+--Oh! ce n'est pas tout, mademoiselle; il y a une ferme, près d'ici, à
+un quart de lieue. Ce sont de braves gens: ils me donneront bien une
+_écuellée_ de soupe et un pichet de cidre.
+
+--Allez, vous dis-je.
+
+Elles restèrent seules toutes les deux. Ni l'une ni l'autre ne
+connaissait la faim: la douleur nourrit. Que la jalousie de Jacqueline
+souffrît ou que ce fût l'amour désespéré de Fernande, ce n'en était pas
+moins la douleur humaine dans ce qu'elle a de plus profond et de plus
+inconsolable.
+
+Elles attendirent le retour du paysan, leur guide, assises à côté l'une
+de l'autre, et toujours sans s'adresser la parole. La mort qui se
+dressait si près d'elles ne suffisait pas à tuer ce qui les séparait.
+Jacqueline se disait que Fernande avait été la mieux aimée, celle à qui
+Jean-Nu-Pieds avait voué sa vie; et cela seul suffisait à la faire haïr.
+Et pourtant comme il était loin ce bonheur de la jeune fille, comme tout
+était bien fini!
+
+Le paysan revint, et les travaux recommencèrent. Le trou creusé avait
+environ deux mètres de profondeur sur trois de large, et c'étaient deux
+femmes aidées d'un seul homme qui obtenaient un pareil résultat! Il est
+vrai que la terre et les pierres, amollies pour ainsi dire par le feu,
+étaient devenues friables. La pioche enfonçait aisément, ainsi que dans
+un terrain détrempé par de fortes pluies.
+
+Les mains de Fernande portaient les fières cicatrices de ce labeur
+sacré. Pauvres petites mains! Le fer de la pioche avait éraflé au vif la
+peau délicate de la jeune fille. Fernande enveloppa sa main de son
+mouchoir et ne s'arrêta pas. Elle ne sentait rien, ni fatigue, ni faim,
+ni soif. La fièvre soutenait le corps, de même que la douleur et la
+résignation soutenaient l'âme.
+
+La matinée entière s'écoula ainsi. Le trou creusé s'agrandissait en
+largeur et en profondeur. Mais il arrivait parfois qu'un écoulement se
+produisait, et alors c'était à recommencer.
+
+Vers midi, le paysan demanda de nouveau à aller se restaurer. Les deux
+femmes prirent un moment de repos. A une heure, le travail reprit. A
+cinq heures du soir, il y avait douze heures qu'elles étaient là.
+Jacqueline sentit les premiers appels de la faim. Elle accompagna le
+paysan à la ferme, laissant seule Fernande.
+
+La jeune fille chancelait. La faim n'avait aucune prise sur elle, mais
+sa force factice était à bout. Elle se laissa tomber au milieu des
+ruines, et, sur cette dure couche, elle s'endormit d'un pesant sommeil,
+plus fatigant peut-être que la veille et l'attente.
+
+C'est Shakespeare qui à trouvé le dernier mot de l'angoisse humaine,
+quand il fait dire à Hamlet la phrase désespérée où le doute combat la
+croyance:
+
+ ... _To die;--to sleep;--
+To sleep!--per chance to dream!_
+
+(--Mourir!--Dormir!--Dormir! Rêver peut-être!)
+
+Pauvre Fernande! Ce n'était pas le rêve de la mort qu'elle craignait,
+comme Hamlet. Non, c'était le rêve de la vie, alors que l'âme, dégagée
+du corps par le sommeil, plane, légère et immaculée, au-dessus des
+misères et des souffrances de ce monde.
+
+Que lui importait de mourir! La mort, au contraire, elle l'appelait à
+grands cris, elle suppliait tout bas Dieu de la prendre en pitié et de
+la rappeler à lui...
+
+Pauvre Fernande! le rêve de la tombe ne l'effrayait point, car elle
+sentait au delà l'éternité de bonheur promise. Mais s'endormir le cœur
+brisé, s'endormir sur le sépulcre même qui couvrait le corps de son
+bien-aimé, et sur ce lit nuptial oublier dans le sommeil qu'il était
+mort, penser à lui, le voir souriant et beau, dans toute la fierté de sa
+jeunesse, dans toute la noblesse de son amour; voilà le rêve qui
+l'épouvantait, car il lui paraissait un sacrilège.
+
+... To die; to sleep;--
+To sleep! per chance to dream!...
+
+Était-ce un rêve?
+
+Il lui semblait qu'une voix déchirante qui appelait au secours sortait
+du fond des entrailles de la terre, et que cette voix était celle de
+Jean...
+
+Le paysan et Jacqueline revinrent. La jeune fille n'osa point leur
+parler du cri qu'elle croyait avoir entendu. Elle le prenait pour un
+effet du délire constant auquel elle était en proie. Son cœur avait été
+assailli de trop de coups successifs pour rester ouvert à l'espérance.
+Son espérance était bien morte!
+
+Tout à coup, le même gémissement qui avait frappé l'oreille de Fernande
+se renouvela. Les trois êtres humains penchés sur les ruines demeurèrent
+muets de stupeur... Les deux femmes se regardèrent secouées de pensées
+diverses. Quoi! Jean-Nu-Pieds vivrait!... L'une et l'autre n'osaient
+s'avouer ce qu'elles pensaient. Mais si Fernande avait pu comprendre le
+regard haineux que lui jeta la Pâlotte, elle aurait frémi.
+
+--Il n'y a pas à hésiter, dit le paysan, nous n'aurions fini notre
+besogne qu'à la nuit avancée; mais maintenant un retard peut tuer ceux
+qui survivent.
+
+--Que voulez-vous faire?
+
+--Aller à la ferme.
+
+--Quoi! vous?...
+
+--Mam'zelle, je sais ce que je dis. C'est sérieux, je vous le jure.
+
+--Parlez vite!...
+
+--Quand je serai retourné à la ferme, je dirai aux compagnons de venir,
+et, à nous tous, nous aurons vite creusé un trou assez grand.
+
+--Partez vite! reprit Fernande.
+
+Le paysan s'élança en courant et disparut derrière un monticule de la
+lande.
+
+Restées seules, les deux jeunes femmes ne voulurent pas se reposer.
+L'amour emporté de l'une avait autant de vaillance que l'amour chaste de
+l'autre.
+
+Au bout d'une demi-heure, les ouvriers de la ferme parurent. Ils
+portaient des pelles et des pioches sur leurs épaules. C'étaient des
+fidèles: quel était le paysan qui ne fût pas royaliste en Bretagne?
+
+Ceux qui n'étaient pas de corps avec les Vendéens étaient avec eux de
+pensée. Les gars eurent bientôt mis habit bas. Jacqueline et Fernande
+furent chargées de veiller sur la route. Quand ils n'étaient que trois,
+leur travail ne courait aucun risque d'être interrompu.
+
+Mais, maintenant qu'ils étaient une dizaine, des soldats pouvaient
+passer, et se demander ce que faisait là ce rassemblement à une pareille
+heure?
+
+La besogne fut vivement attaquée. A mesure que les gars creusaient, on
+entendait se reproduire plus perçant le cri d'appel qui avait déjà
+frappé l'oreille de Fernande.
+
+De temps en temps, la jeune fille ou Jacqueline venait en courant pour
+voir si l'espérance soudaine que Dieu leur envoyait se réalisait.
+
+Tout à coup, sous un amoncellement de moellons, on découvrit le
+souterrain dans lequel les héros étaient ensevelis.
+
+Il faudrait une heure, peut-être, pour le percer, attendu que plus on
+enfonçait, plus les pierres et la terre étaient brûlantes. Les
+travailleurs pouvaient craindre à chaque instant qu'un des leurs fût
+blessé.
+
+Ils avançaient.
+
+La charrette portait à dix ou quinze mètres plus loin les détritus
+calcinés qu'on sortait du trou.
+
+La voix gémissait et parlait toujours.
+
+--Tenez, écoutez, mam'zelle, dit le paysan, pendant qu'elle était venue,
+anxieuse, se joindre un moment à eux.
+
+Fernande écouta...
+
+Oh! qui pourrait peindre l'expression déchirante de son visage, pendant
+qu'elle restait là, l'oreille tendue, sachant bien que sa destinée
+entière était dans ce qu'elle allait entendre!
+
+Le son venait à elle, léger, et comme affaibli par la distance et la
+terre qui l'étouffait à moitié. La jeune fille se coucha à terre, malgré
+le paysan qui craignait que ce sol enflammé l'aveuglât.
+
+Elle entendit nettement ces mots:
+
+--Vite... vite... nous mourons!
+
+Une double idée frappa tous ces hommes. Évidemment les chouans savaient
+qu'on venait à leur secours, puisqu'ils disaient:
+
+--Vite!... vite!...
+
+Mais la voix ajoutait:
+
+--Nous mourons!
+
+Arriverait-on à temps?
+
+Le labeur recommença, continué avec une violente énergie. Fernande
+souffrait mille morts. Quand elle avait reçu la fatale nouvelle, quand
+Son Altesse madame la duchesse de Berry avait daigné apporter à la
+pauvre enfant, non une consolation, mais un appui, oh! certes alors un
+violent désespoir l'avait torturée! Mais depuis que la pensée folle lui
+était venue que son bien-aimé pourrait vivre, elle croyait que, perdre
+cette espérance, ce serait le perdre, lui, une seconde fois.
+
+C'était solennel à voir ces hommes creusant le sol avec acharnement,
+cette jeune fille pâle comme la statue de marbre d'une tombe, qui les
+contemplait de ses yeux égarés; et à quelques pas, cette autre femme qui
+sondait l'horizon, pour voir si les soldats ne viendraient pas rendre à
+la mort leurs ennemis que l'on voulait lui arracher.
+
+L'appel des chouans se faisait entendre plus rare et plus faible
+toujours.
+
+--Vite!... vite! disait Fernande, répétant les paroles qu'elle avait
+entendues.
+
+La nuit était tombée, un peu claire. L'oiseau chantait à dix mètres de
+ce tombeau et de ces hommes qui le forçaient de rendre sa proie,
+l'oiseau, ce doux ignorant des carnages humains et des souffrances
+terrestres.
+
+Fernande s'agenouilla, tordant ses mains:
+
+--O mon Dieu! murmura-t-elle, ô mon Dieu! vous les sauverez... Vous ne
+pouvez pas nous avoir mis au cœur une pareille joie pour l'en
+arracher!... Ayez pitié d'eux, ayez pitié de nous... Songez que ceux qui
+sont couchés là-dessous étaient des meilleurs parmi vos enfants...
+Songez qu'en leur rendant la vie vous la rendrez à des filles, à des
+sœurs, à des mères... à des fiancées, qui pleurent à présent, mais qui
+seraient les plus heureuses de vos créatures!
+
+Fernande avait parlé à voix haute. Pour ces paysans de Bretagne, la
+prière est un soutien et une force. Le trou se creusait; mais il
+devenait de plus en plus difficile et dangereux. Cependant rien ne
+faisait prévoir que les paysans seraient troublés dans leur sainte
+besogne. Jacqueline restait immobile sur la route, interrogeant
+l'horizon.
+
+--Vite!... vite!... râla cette voix humaine qui gémissait.
+
+La jeune fille laissa tomber sa tête dans ses mains. Son angoisse
+effrayante augmentait.
+
+Quoi! on n'arriverait peut-être pas à temps; on pourrait ne pas les
+sauver!... C'était impossible! Dieu ne le permettrait pas.
+
+La voix d'appel se faisait entendre de plus en plus éteinte; et
+cependant le trou creusé augmentait toujours. Une heure! le paysan avait
+dit: une heure! Mais avant une heure, ils seraient morts, étouffés;
+est-ce que depuis la veille au matin ils ne souffraient point dans ce
+tombeau creusé par leur vaillance et leur dévouement? Non, il ne
+faudrait pas une heure! Ils allaient être délivrés, rendus à la vie,
+quand Jacqueline accourut, pâle et anxieuse.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda l'un d'eux.
+
+--Les soldats!
+
+La Pâlotte étendit la main vers Clisson.
+
+Ces deux mots tombèrent sur ces têtes comme un poids terrible.
+
+--Les soldats! répéta-t-elle.
+
+--Où?
+
+--Tenez!
+
+Un paysan se détacha et alla regarder dans la direction qu'indiquait la
+jeune femme.
+
+Il revint, affolé:
+
+--Oui, les soldats, ils approchent...
+
+Un des gars jeta un coup d'œil sur leur petite troupe.
+
+Ils étaient dix..
+
+--Sont-ils nombreux? demanda-t-il.
+
+Sa voix était rauque et sa main se crispait sur le manche de sa pioche.
+On sentait qu'il aurait voulu pouvoir les combattre.
+
+--Ils sont trente!
+
+--Trente!
+
+Il y eut un silence.
+
+--Dans combien de temps seront-ils ici?
+
+--Dans un quart d'heure.
+
+--Travaillons un quart d'heure, nous verrons ce qu'il faudra faire
+après.
+
+Ils creusèrent environ un mètre avant que les soldats apparussent en
+vue.
+
+--Cachons-nous! dit Fernande.
+
+Ces ruines dressaient leurs murailles démantelées. Chacun d'eux se plaça
+derrière, et un silence profond régna. Ce silence ne fut troublé que par
+la voix d'appel qui disait:
+
+--C'est fini... c'est fini... nous mourons.
+
+Fernande faillit jeter un cri qui les aurait livrés, quand elle entendit
+ces mots. Quoi! ils seraient perdus les héros qu'on pouvait sauver, ils
+seraient perdus parce que des soldats auraient passé sur la route...
+
+La vie humaine se compose d'émouvantes et terribles situations. Les
+hommes qui étaient ensevelis dans ce sépulcre n'étaient plus séparés de
+la vie, de l'air, que par un étroit obstacle, et cet obstacle on ne
+pouvait le renverser.
+
+Cependant les soldats marchaient sur la route parallèlement aux ruines.
+Ainsi que l'avait dit le paysan, ils étaient trente. A les voir
+insouciants et gais, on devinait aussitôt qu'ils ne se doutaient pas
+qu'un terrible drame se jouait si près d'eux.
+
+L'affaire du château de la Pénissière était devenue fameuse en
+quarante-huit heures. Les trente soldats et le lieutenant qui les
+commandait s'arrêtèrent pour regarder la place où s'était livré ce
+fameux combat...
+
+--Alors ils sont enterrés là dedans, dit l'un?
+
+--Oui, reprit un autre.
+
+--Ils doivent avoir chaud!
+
+--Pauvres gens! murmura un sergent en mâchant sa moustache grise.
+
+Les soldats étaient impressionnés malgré eux.
+
+Les gars breton, eux, frémissaient. Chaque instant passé pouvait tuer
+les Vendéens. La phrase du soldat:
+
+«--Ils doivent avoir chaud!» prenait pour eux une épouvantable
+signification. Et si l'officier ou l'un de ses hommes entendait l'appel
+déchirant poussé par la voix!
+
+Hélas! ce n'était même plus un appel. C'était un gémissement sourd et
+profond, un râle effrayant qui perçait la terre, comme la parole d'un
+mort!
+
+L'officier s'était approché des ruines, examinant curieusement... Il
+crut entendre un gémissement, lui aussi.
+
+--Halte! cria-t-il.
+
+Les soldats écoutèrent.
+
+--Écoutez-donc, les enfants, dit-il? Est-ce que vous n'entendez rien?...
+
+
+
+
+ VIII
+
+ LA DÉLIVRANCE
+
+
+Il y eut quelques instants d'un émouvant silence. Les soldats
+écoutaient, allongeant leurs têtes, et tâchant de percevoir ce bruit
+dont leur avait parlé le lieutenant.
+
+Oh! l'angoisse qui serrait en ce moment le cœur de Fernande! Elle crut
+mourir. La faible, mais héroïque jeune fille était de ces femmes que la
+vie ordinaire trouve craintives, mais que le cœur grandit.
+
+Enfin le lieutenant s'écria:
+
+--Je me serai trompé... en route!
+
+Un des soldats entonna la chanson avec laquelle les troupiers d'alors
+aidaient à leur marche: les notes cadençaient le pas.
+
+Ah! tu sortiras, Biquette, Biquette,
+Ah! tu sortiras de ces choux-là!
+
+Le refrain banal et vulgaire de cette ronde éclatait comme un étonnant
+contraste au milieu du drame. Il détonnait.
+
+On les vit s'enfoncer un à un dans l'ombre de la route, répétant en
+chœur:
+
+Ah! tu sortiras, Biquette, Biquette,
+Ah! tu sortiras de ces choux-là!
+
+A peine se furent-ils éloignés, que derrière chaque ruine les gars se
+dressèrent.
+
+--Ah! que Dieu les sauve! s'écria Fernande.
+
+Le gémissement qui avait frappé l'oreille du lieutenant était le dernier
+qui se fût fait entendre. On ne distinguait plus rien. La sueur au
+front, exaspérés et terrifiés en même temps, chacun de ceux qui étaient
+là creusait avec un acharnement nouveau.
+
+--Entendez-vous l'appel? dit Fernande.
+
+--Non!
+
+Le trou s'agrandissait toujours. Un homme aurait disparu deux fois dans
+l'excavation formée. La jeune fille répétait:
+
+--Entendez-vous?
+
+Et toujours un des gars lui répondait ce même mot fatal qui navrait:
+
+--Non.
+
+Enfin, le terme de cette émouvante besogne arriva. Le dernier moellon
+fut arraché. Le souterrain apparut dans sa largeur, et au milieu,
+étendus dans toutes les positions, entremêlés pour ainsi dire les uns
+aux autres, les six hommes couchés. Quel horrible tableau! Ils
+paraissaient morts. Leurs visages pâles étaient tachés de marbrures
+rouges, produites par les étincelles de l'incendie. Les cheveux à moitié
+brûlés couvraient le front. L'un d'eux avait une blessure à la tempe qui
+sillonnait la figure et descendait au menton. Les mains se crispaient
+désespérément sur les crosses de leurs fusils.
+
+--Morts! morts! s'écria Fernande.
+
+Les gars descendirent et transportèrent chacun des six Vendéens. Le
+souterrain avait-il donc été leur tombe? Peut être eût-il mieux valu
+pour eux mourir d'une balle comme Grandlieu et Girardin?
+
+Quand le souterrain fut vide, on put comprendre comment ce drame s'était
+passé. Le sous-sol, où les Vendéens s'étaient réfugiés, n'était en
+quelque sorte qu'une excavation au-dessus des fondations mêmes du
+château. Quand elle s'écroula, ils tombèrent dans ces fondations; les
+moellons amassés, les décombres de toute espèce en avaient muré les
+extrémités. Ils étaient dans un sépulcre...
+
+On essayait de les rappeler à la vie.
+
+Penchée sur Jean-Nu-Pieds, Fernande lavait à grande eau le visage de son
+fiancé. Mais le marquis restait immobile et rigide.
+
+Henry de Puiseux semblait raidi déjà par la mort. Son visage et celui de
+Jean n'avaient subi que quelques blessures sans importance. Mais on
+voyait à l'épaule un caillot de sang. La jambe gauche était cassée.
+
+Aubin Ploguen était horrible à voir. Un de ses yeux était crevé. Sa
+figure n'était qu'une plaie. Un faible soupir soulevait sa poitrine.
+Quant aux trois autres, ils étaient morts, sans qu'on pût même espérer
+se tromper. Louis de Semeuse a la poitrine trouée d'une balle; Darvenat,
+ce sublime clairon, avait le crâne fendu en deux. Sans doute que dans
+leur chute une pierre sera venue le fracasser contre les parois. Albert
+Devismes est celui dont la tempe est sanglante. Hélas! lui aussi est
+mort.
+
+--Il respire! murmura Fernande.
+
+--Oh! mon Dieu, dit-elle d'une voix haletante. Oh! mon Dieu, soyez béni.
+Vous avez eu pitié de lui et de moi!
+
+Henry de Puiseux et Aubin Ploguen, les deux seuls survivants avec
+Jean-Nu-Pieds de cette effroyable aventure, paraissaient perdus. Un des
+gars fut expédié à la ferme, pendant qu'on recommençait à laver les
+blessures des trois chouans. Il revint au bout d'une demi-heure,
+conduisant une charrette remplie de paille et traînée par un attelage de
+bœufs. Pendant cette absence, Henry avait ouvert les yeux. Un faible
+sourire éclaira sa figure, quand il aperçut autour de lui la campagne
+parsemée de genêts et de bruyères, quand ses poumons purent respirer le
+grand air de la délivrance. Aubin, lui, râlait. On le transporta dans la
+charrette le premier.
+
+Jean était le moins dangereusement atteint.
+
+A part les brûlures de l'incendie, il n'avait aucune blessure. Sans
+doute, le manque d'air seulement l'avait terrassé; l'atmosphère
+étouffante du souterrain succédant à l'air vicié, respiré au milieu des
+flammes, suffisait à le tuer.
+
+Mais Dieu avait écouté les prières de la jeune fille et il vivait!
+
+Les paysans entourèrent la charrette et reprirent le chemin de la ferme,
+où l'on transportait les blessés. Fernande, appuyée d'une main au rebord
+du bois, ne perdait pas des yeux celui dont elle s'était crue séparée
+pour toujours. Jacqueline, elle, restait silencieuse et sombre. Fernande
+ne se rappelait plus ce que la Pâlotte lui avait dit:
+
+--«Je l'aime mieux mort et couché dans la tombe, que vivant et ton
+époux!»
+
+Si elle se fût rappelé ce blasphème, elle aurait compris la lueur fauve
+allumée dans les yeux de la jeune femme.
+
+Il était près de minuit quand on arriva à la ferme. Le gars qui était
+venu y chercher les charrettes avait expliqué ce qui se passait. Trois
+lits étaient préparés où l'on coucha les Vendéens, après qu'on eut
+expédié à Clisson chercher un médecin.
+
+Cette ferme était grande et spacieuse. Elle appartenait à de riches
+paysans, absolument dévoués à la cause royaliste, et qui l'exploitaient
+de père en fils depuis de longues années. Les blessés devaient donc y
+trouver tous les secours nécessaires et toutes les assurances de sûreté.
+
+Car il ne fallait pas les croire sauvés, pour avoir réussi à les sortir
+de ce tombeau, fumant encore, de la Pénissière! L'autorité militaire
+dormait les yeux ouverts, et le général Dermoncourt ne plaisantait pas.
+
+Il fut donc décidé que l'excavation produite dans les décombres du
+château serait comblée à nouveau avec les pierres calcinées qu'on en
+avait retirées. Des soldats, comme pendant cette même soirée, pouvaient
+passer par là et voir ces fouilles. De là à tout deviner il n'y avait
+qu'un pas. Et si on les découvrait, les Vendéens mourraient fusillés.
+
+Arrivée à la ferme, Fernande était tombée presque évanouie. Depuis
+quarante-huit heures elle n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi. Était-ce
+donc du sommeil, ce délire qui pendant une demi-heure s'était emparé
+d'elle, quand elle avait fermé les yeux sur les ruines?
+
+Le paysan de Rassé dit deux mots tout bas à la femme du fermier, qui eut
+les larmes aux yeux en connaissant l'indomptable force de cette enfant
+qu'un rien semblait devoir briser.
+
+Elle prit elle-même la jeune fille dans ses bras, soutenant sa marche
+qui chancelait, et la conduisit dans une grande chambre où on la coucha.
+Fernande s'endormit là d'un profond sommeil. Elle pouvait rêver! la joie
+lui était rendue.
+
+ _To die, to sleep;--
+To sleep!--per chance to dream!_
+
+Le rêve désespéré de ses premières heures était fini. Il ne lui revenait
+plus que comme un de ces monstrueux cauchemars que font évanouir les
+premières lueurs de l'aube.
+
+Pendant ce temps-là que faisait Jacqueline? La jalousie la tenait
+éveillée, bien que la fatigue lourde fermât ses paupières malgré elle.
+
+Dans la pièce qu'on lui avait donnée pour prendre aussi un repos
+nécessaire, elle s'était jetée tout habillée sur son lit.
+
+Jean-Nu-Pieds vivait!
+
+Il vivait! c'est-à-dire qu'il était libre désormais, et qu'il épouserait
+Fernande. A la seule pensée de ce bonheur permis qui attendait les
+jeunes époux, un flot de sang plus chaud montait à son cœur. La colère
+faisait le duo de sa jalousie. Jean-Nu-Pieds vivait!
+
+Mais la nature féminine dut céder à l'épuisement. Elle s'était soulevée
+à demi sur sa couche pour songer. Le sommeil la terrassa. Elle retomba
+vaincue et s'endormit comme sa rivale.
+
+Le voyageur qui, passant sur la route à cette heure avancée, aurait vu
+la ferme se dresser dans la nuit, entourée de son rideau d'arbres
+blanchis par la lune, eût cru que c'était là l'asile du calme et du
+repos. La maison grise disparaissait presque, enfouie dans la verdure
+assombrie. Pas un cri ne sortait de ces bâtiments, pas une lumière ne
+brillait derrière les vitres.
+
+Il aurait cru que là était le bonheur... et là s'agitaient pourtant les
+trois plus grandes passions, bonnes ou mauvaises, de la vie humaine,
+c'est-à-dire la haine, la jalousie et l'amour.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil était déjà haut dans le ciel que Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen
+et Henry de Puiseux dormaient encore. Le médecin de Clisson était venu
+et avait interrogé leur sommeil. Aubin et Henry étaient gravement
+atteints, surtout le paysan; mais il croyait pouvoir répondre de leur
+vie. Quant au marquis de Kardigân, ses brûlures ne seraient pas longues
+à disparaître. S'ils étaient restés une heure de plus sous les
+décombres, disait-il, le manque d'air les aurait asphyxiés.
+
+Dans la matinée arriva un express de Madame, prévenue aussitôt de
+l'événement. Elle ordonnait que les cadavres de Louis de Semeuse, de
+Darvenat et d'Albert Devismes fussent transportés à Rassé, où toute la
+petite armée vendéenne leur rendrait les honneurs suprêmes.
+
+Quand Fernande s'éveilla, elle apprit tout cela, et remercia Dieu du
+fond du cœur. On lui dit que Jacqueline avait disparu: ce départ
+l'étonna, mais elle n'y attacha aucune importance.
+
+La jeune fille entra dans la chambre où reposait le marquis de Kardigân.
+Jean-Nu-Pieds dormait encore. Elle s'assit au pied du lit de son fiancé
+et le veilla.
+
+Trois heures se passèrent, pendant lesquelles Fernande épia le retour de
+la vie chez celui qu'elle aimait par-dessus tout.
+
+Jean ouvrit faiblement les yeux. Lui aussi croyait sortir d'un affreux
+cauchemar. Il aperçut la jeune fille près de lui.
+
+--Fernande!... murmura-t-il.
+
+Et il se laissa aller au bonheur de vivre et d'être aimé.
+
+
+
+
+ IX
+
+ CELUI QUI GUETTAIT
+
+
+Jacqueline était partie en effet. Que lui était-il arrivé?
+
+Si l'amour est une passion douce, la jalousie est une passion violente.
+La jeune femme s'était endormie après Fernande: elle s'éveilla avant
+elle. Elle ouvrit la fenêtre et songea. Comme la destinée secouait sa
+vie, quel présent différent de son passé! Ainsi que le rêveur musulman
+qui se demandait toujours s'il ne prenait pas la réalité pour le rêve,
+elle se disait que ce ne devait plus être la même femme; par quels jeux
+du hasard l'ouvrière de Lille, l'espionne de la police de M. Jumelle
+était-elle devenue la Vendéenne de l'heure présente?
+
+Un des hommes les plus spirituels de France--le plus spirituel
+peut-être--qui oublie trop pour la prose qu'il fut un des plus charmants
+poëtes de ce temps-ci, a écrit ce beau vers digne de Lamartine, et que
+Musset eût signé:
+
+«...La Providence?
+C'est ce que le vulgaire appelle le hasard!»
+
+Alphonse Karr, en parlant ainsi, semble penser à ces âmes qui,
+reconnaissant la destinée, refusent de s'incliner devant elle.
+
+Jacqueline souffrait. Elle aimait Jean-Nu-Pieds, et cependant elle se
+disait qu'elle ne s'était pas abusée en le préférant mort qu'heureux
+avec sa rivale.
+
+Le soleil n'était pas levé; il faisait ce demi-jour, connu des
+travailleurs, qui éclaire chaque objet d'une teinte pâle, comme s'il ne
+les colorait qu'à regret.
+
+Tout à coup elle crut voir remuer doucement le feuillage à quelques pas
+d'elle. La fenêtre était peu éclairée. Le regard de Jacqueline plongeait
+dans les massifs de verdure.
+
+Elle regarda plus distinctement, et aperçut nettement la silhouette d'un
+homme, qui se détachait en gris sur le fond du massif. Alors la même
+idée qui lui était déjà venue passa de nouveau dans son esprit.
+
+Elle se rappela cet homme inconnu qui, dans la lande de Château-Thibaut,
+avait voulu enlever la jeune fille; elle se rappela cette apparition
+entrevue dans la ferme de Rassé, quand Madame était venue apprendre le
+sanglant dénoûment du combat de la Pénissière.
+
+Les philosophes ont discuté toujours, et en tout temps, sur la
+spontanéité du bien et du mal dans les esprits. Ils auraient dû
+reconnaître que le mal y germe plus aisément que le bien. La première
+pensée de Jacqueline fut une pensée juste, à son point de vue. Elle
+voulut trouver un allié, peut-être un vengeur, dans ce guetteur
+mystérieux qui espionnait Fernande.
+
+Doucement, sans bruit, elle descendit l'escalier qui menait de la grande
+cuisine aux chambres de la ferme, et tourna la porte de bois sur ses
+gonds. Devant elle s'étendait le jardin. Elle y entra. Elle marcha droit
+au taillis. Il lui sembla qu'un frôlement de branches décelait que sa
+présence y était connue. Mais elle souleva les branches et se glissa
+sous les arbustes.
+
+Elle ne s'était pas trompée. Un homme était là; il fit un mouvement de
+retraite quand il aperçut Jacqueline. Mais celle-ci lui prit le bras et
+dit avec fermeté:
+
+--Je viens pour vous!
+
+L'homme la regardait de l'air contrarié d'un espion qui se voit
+découvert.
+
+--Je viens pour vous, répéta la jeune femme; vous n'avez rien à craindra
+de moi. Je suis peut-être votre amie.
+
+À coup sur, cet individu n'était pas un habitant du pays, bien qu'il
+portât le costume de paysan. Ses mains n'étaient pas rudes comme celles
+des gars bretons.
+
+--Écoutez-moi bien, continua la Pâlotte, je vous connais; je sais ce que
+vous voulez. Ne vous ai-je pas surpris deux fois déjà guettant et
+espionnant? Vous surveillez mademoiselle Grégoire. Eh bien! je vous
+propose de vous la livrer.
+
+Jacqueline parlait là un peu au hasard. Elle ne pouvait rien savoir,
+mais ses pressentiments, accrus par la jalousie, lui disaient qu'elle ne
+se trompait pas.
+
+L'homme ne la quittait pas des yeux. Il paraissait vouloir creuser
+jusqu'au fond de l'âme de celle qui lui parlait, pour savoir s'il
+pouvait se fier à elle. Jacqueline ne baissa pas son regard sous le
+sien, et le soutint avec tranquillité.
+
+L'homme se pencha en dehors du taillis pour voir si personne ne venait,
+et lui dit:
+
+--C'est bien. Suivez-moi!
+
+Quelques instants après, ils débouchaient ensemble sur la route.
+
+Pas une nouvelle parole ne fut échangée entre eux. Ils se comprenaient:
+l'un demandait qu'on trahît, l'autre voulait trahir; il n'était pas
+besoin qu'ils s'expliquassent davantage.
+
+L'individu marchait si rapidement que la Pâlotte avait peine à le
+suivre. Il s'arrêta devant un des petits bois qui entouraient la ferme
+et siffla.
+
+Un sifflement aussi léger que le sien lui répondit. Il resta immobile,
+muet toujours. Quant à Jacqueline, elle ne cherchait même pas à avoir
+une explication sur les choses étranges qu'elle voyait.
+
+Depuis les jours passés en Bretagne, elle avait pris l'habitude du
+mystère. Presque aussitôt, les feuilles s'agitèrent, et un autre homme,
+également vêtu en paysan, parut tirant par la bride un cheval attelé à
+un cabriolet.
+
+Le cabriolet entra sur la route. Le second individu s'installa sur le
+siège, pendant que le premier dit à Jacqueline:
+
+--Montez!
+
+Et venait ensuite se mettre auprès d'elle dans le fond de la voiture.
+
+Puis ils partirent rapidement.
+
+ * * * * *
+
+La Pâlotte n'avait même pas songé à demander où on la conduisait. Peu
+lui importait, au reste. Elle n'avait qu'un but, se venger de Fernande.
+
+Que lui avait donc fait la chaste jeune fille, sinon d'être aimée? Mais
+la haine ne raisonne pas. Elle se disait que, dans la barque trouée, sur
+le lac de Grandlieu, elle avait tenu entre ses mains la vie de sa
+rivale. Elle aurait pu la noyer, s'en débarrasser à jamais: elle n'avait
+pas voulu.
+
+Elle avait cédé à un stupide sentiment de pitié. Comme elle s'en
+voulait! Le cabriolet courait rapidement. Où la menait-on? Il traversa
+les sentiers qui avoisinent Clisson et prit la grande route royale de
+Nantes. À une heure de l'après-midi, les voyageurs entrèrent dans la
+capitale de la Loire-Inférieure.
+
+Les ponts de Cé étaient couverts de promeneurs, ou, pour mieux dire, de
+badauds.
+
+Les uns regardaient en l'air, les autres regardaient en bas. Évidemment,
+il avait dû se passer quelque événement extraordinaire.
+
+Seulement, comme tous les badauds du monde, ceux-ci n'étaient pas
+d'accord sur la nature de cet événement.
+
+Les voyageurs ne prêtèrent qu'une médiocre attention à cette foule
+curieuse. En partant, quelques phrases engageantes arrivèrent jusqu'à
+leurs oreilles.
+
+--C'est un homme.
+
+--Non, c'est une femme.
+
+--Moi, je té dis que c'est un homme.
+
+--Moi, je té dis que c'est une femme!
+
+Naturellement les deux gaillards qui avançaient ainsi une opinion aussi
+opposée sur le sexe du héros de l'événement se donnaient un coup de
+poing, argument _ad hominem_, qui aurait raison de tous les
+dialecticiens entêtés.
+
+Une commère se chargeait de les mettre d'accord, et disait:
+
+--C'est un enfant.
+
+Alors la discussion reprenait:
+
+--C'est un homme!
+
+--C'est une femme!
+
+--Je té dis que c'est un homme.
+
+--Je té dis que c'est une femme.
+
+Et la commère ajoutait:
+
+--Je té dis que c'est un enfant.
+
+Nous saurons tout à l'heure à quoi nous en tenir. Pour l'instant,
+suivons Jacqueline et son guide. Le cabriolet s'arrêta rue
+Jean-Jacques-Rousseau, près de la place où est maintenant le
+Grand-Théâtre, croyons-nous, devant un hôtel garni de modeste apparence.
+
+--Veuillez entrer, madame, dit l'espion à Jacqueline, en lui montrant ce
+réduit à peine meublé, qui sert de salon de conversation aux voyageurs
+dans les hôtels de province.
+
+Puis, sans ajouter un mot de plus, il se glissa dans l'escalier et
+disparut.
+
+Jacqueline était obligée de s'avouer que l'aventure prenait une
+mystérieuse et bizarre tournure. Son guide ne lui avait pas dit un seul
+mot pendant toute la durée du trajet, et, arrivé à Nantes, il la
+laissait tout à coup dans un salon d'hôtel, sans s'expliquer davantage.
+
+Un grand bruit qui se fit dans la rue l'arracha pour quelques minutes à
+sa préoccupation. Elle leva les yeux et vit passer une troupe d'hommes
+qui portaient sur une civière un individu couché dont elle ne voyait pas
+le visage, caché qu'il était par une serviette.
+
+Le cortège passa, et enfin s'éloigna sans qu'elle songeât même à
+demander quel était cet homme. Pouvait-elle donc croire qu'un simple
+accident eût de l'influence sur ce qu'elle voulait tenter? Son guide
+d'ailleurs reparut.
+
+--Veuillez monter, madame, dit-il du même ton qu'il avait prononcé déjà:
+«Veuillez entrer.»
+
+Il la conduisit au premier étage, et s'enfonça, toujours suivi d'elle,
+dans un de ces corridors de maisons meublées où chaque chambre a un
+palier communiquant avec les autres. Il s'arrêta devant celle portant le
+numéro 17 et ouvrit la porte. Jacqueline pénétra dans une pièce obscure,
+malgré le grand et chaud soleil qui inondait la rue de ses rayons. Un
+bon bourgeois, d'apparence calme et honnête, était assis à une table et
+écrivait. Il ne retourna pas la tête, mais dit tranquillement:
+
+--Elle est là!
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Bien! Va-t'en, mon garçon.
+
+L'homme se leva. Quand celui-ci eut disparu, il regarda Jacqueline. Un
+mouvement aussitôt réprimé indiqua sa surprise. Lui voyait son visage,
+parce qu'il était éclairé par le faible jour qui perçait à travers les
+rideaux de la fenêtre.
+
+--Bonjour, chère baronne, dit-il. Je ne m'attendais certes pas à avoir
+le plaisir de vous retrouver ici!
+
+En même temps Jacqueline put reconnaître «le bon bourgeois.»
+
+C'était M. Jumelle.
+
+
+
+
+ X
+
+ LES DEUX COMPLICES
+
+
+Le premier mouvement de Jacqueline fut de s'enfuir. Le sous-chef de la
+police politique l'avait trop fait souffrir, quand il la tenait en son
+pouvoir, pour qu'elle voulût se retrouver en face de lui. Mais elle ne
+put le faire. Déjà M. Jumelle tapotait doucement, paternellement, sa
+main entre les siennes.
+
+--Que je suis heureux de vous revoir, chère enfant! lui dit-il.
+
+--Monsieur...
+
+--Je vous intimide donc toujours?
+
+Et, en parlant ainsi, M. Jumelle grattait son nez, ce qui était chez
+lui, si le lecteur se le rappelle, l'indice d'une joie exhilarante.
+
+--Vous avez tort, continua-t-il avec la plus grande douceur. Je suis
+votre ami. Comme ça, vous n'aimez pas cette pauvre mademoiselle
+Grégoire?
+
+La question était brusquement posée sous son vrai jour. Jacqueline était
+une femme forte, elle se remit promptement. Puis la pensée de Fernande
+la ramenait à sa haine, à sa jalousie, et, tout autre sentiment, crainte
+ou rancune, disparaissait devant ceux-là.
+
+Elle regarda fixement M. Jumelle, qui souriait toujours.
+
+--Oui, je la hais! dit-elle.
+
+--Bravo! Je retrouve enfin mon enfant chérie, mon élève adorée,
+l'orgueil de mes vieux ans; cette baronne de Sergaz, qui serait devenue
+fameuse!
+
+--Je suis venue ici de bonne volonté, monsieur, répliqua Jacqueline. Il
+se trouve que c'est vous que j'y rencontre: je ne le regrette pas. Mais,
+croyez-moi, ne parlons pas du passé. J'en ai plein le cœur! Et pour
+finir ce que j'ai commencé ici, il ne faut pas que vous m'abreuviez dès
+l'abord du dégoût de moi-même!
+
+--Bien dit... bien dit! approuva M. Jumelle. Ah! chère enfant aimée,
+quel dommage que vous m'ayez quitté. Avec quelques conseils, avec un peu
+de _mollé, de coulant, de on_ dans le caractère, vous seriez devenue
+une... comment dirais-je?... une baronne tout à fait remarquable!
+
+--Baronne signifie espionne, n'est-ce pas?
+
+Eh bien, vous avez tort; je vous le répète, laissons de côté un passé
+qui m'écœure, bien que le présent ne vaille pas beaucoup mieux. Mais au
+moins, je me venge, maintenant, cela vaut mieux!
+
+--Vous haïssez cette pauvre mademoiselle Grégoire?
+
+--Oui...
+
+--Que voulez-vous faire?
+
+--Vous la livrer.
+
+--Très-bien! Très-bien!
+
+--Écoutez-moi. C'est un marché que je vous propose. J'ignore quel
+intérêt, vous, le sous-chef de la police politique, vous avez à vous
+emparer d'elle, mais si je consens à vous la vendre, je veux qu'on me la
+paye.
+
+--Parlez.
+
+--Que voulez-vous en faire?
+
+--Ah! ah! petite curieuse!
+
+Les façons outrageusement paternelles de M. Jumelle révoltaient
+autrefois Jacqueline. Mais elle n'était pas femme à reculer pour si peu,
+quand il s'agissait pour elle d'assouvir sa jalousie. Elle reprit:
+
+--Je veux savoir ce que vous en ferez.
+
+--Pourquoi?
+
+Elle plissa dédaigneusement les lèvres.
+
+--Parce que cela me plaît.
+
+--Toujours fière. Un beau sang! un beau sang! Continuez.
+
+--Je n'ai pas à continuer. Je vous ai dit tout ce que j'avais à vous
+dire. C'est à vous à parler, au contraire.
+
+--Bien! très-bien! «J'attends!» Dorval ne dirait pas mieux. Vous ne
+connaissez pas Dorval? C'est une débutante, et qui sera grande un jour,
+je vous en réponds!
+
+Jacqueline souffrait évidemment de ce bavardage papelard du vieil agent
+de police.
+
+Elle savait que M. Jumelle avait coutume de chercher à détourner
+toujours son interlocuteur du véritable sujet de la conversation, quand
+il s'agissait pour lui de le faire consentir à quelque chose qu'il lui
+refusait.
+
+--J'attends! dit-elle encore.
+
+--Bravo! bravo!
+
+Elle fit un geste de colère.
+
+--Je vous connais et vous me connaissez, dit-elle froidement. Donc,
+trêve à des artifices superflus. Vous ne me tromperez pas plus, que je
+n'ai, moi, l'espérance de vous tromper. Je suis ici pour conclure un
+marché, rien de plus, rien de moins. Donc, hâtez-vous, ou je pourrais me
+lasser.
+
+--Mon enfant se fâche.
+
+--Monsieur!
+
+--Ce n'est pas bien; non, non, ce n'est pas bien.
+
+--Assez! vous dis-je.
+
+Et comme, en disant ces mots, Jacqueline avait feint de se lever comme
+pour interrompre la conversation, M. Jumelle la prit par la main, et
+rudement la força de se rasseoir.
+
+--J'en suis fâché, ma belle, reprit-il avec dureté, mais vous on
+passerez par où je voudrai.
+
+--Ah!
+
+--C'est comme cela! J'ai bien voulu, oubliant votre fuite indigne,
+commencer par vous traiter comme mon... mon enfant chérie... mais
+puisque vous me forcez de me rappeler... je me rappelle.
+
+Jacqueline fit un mouvement d'épaules d'une souveraine insolence.
+
+--Vous êtes venue ici pour livrer mademoiselle Grégoire?
+
+--Oui.
+
+--De votre plein gré?
+
+--Oui.
+
+--Et vous croyez que vous pourrez m'imposer un marché... à moi! Jumelle!
+
+--J'y compte!
+
+--Tenez! vous êtes folle, on voit bien que vous m'avez perdu de vue
+pendant quelque temps; vous ne me connaissez plus.
+
+--Moi, ne pas vous connaître! s'écria-t-elle d'une voix sombre. Oh! si,
+je vous connais. Vous êtes le misérable qui m'avez perdue, le maudit qui
+m'avez jetée dans la voie infâme où je suis! Sans vous je serais restée
+une humble et honnête ouvrière! sans vous je n'aurais pas goûté à cet
+inconnu de la vie qui m'a corrompue. Il faut des âmes si saines et si
+robustes pour résister à ce courant humain qui vous entraîne! Ah! tenez,
+abrégeons, car ma haine contre vous reviendrait et serait peut-être plus
+forte que celle qui m'a menée ici.
+
+M. Jumelle ne s'attendait pas à cette résistance de la part de celle
+qu'il avait vue jadis si humble et si craintive devant lui. Abandonnant
+son geste de contentement il passa au geste d'ennui, c'est-à-dire qu'il
+cessa de se gratter le nez, pour se frotter le derrière de la tête.
+
+--Ma toute belle, dit-il enfin, comprenez bien ce que je vais dire, car,
+vive Dieu! je ne le dirai pas deux fois, _Je veux_... entendez-vous?...
+je veux que vous me livriez la jeune fille sans conditions, et si vous
+refusez...
+
+--Si je refuse?
+
+--Un mot au commissaire de police (il demeure à côté)... et je vous fais
+arrêter. Ah! ah! vous pensiez qu'on vient se mettre entre les mains de
+M. Jumelle sans y laisser un peu de sa laine! Quel costume portez-vous,
+s'il vous plaît? un costume de paysanne! Êtes-vous paysanne bretonne?
+Non. Donc, _primo_, vous êtes déguisée, et, déguisée en ce pays, à cette
+époque, cela peut mener loin. _Secundo_, où vous a-t-on trouvée? avec
+les brigands[2]. Croyez-vous que cela ne constitue pas des charges assez
+fortes contre vous? Aussi le commissaire de police vous arrêtera sans
+hésiter... Et savez-vous où cela vous mènera? comme je vous le disais...
+pour le moins à Saint-Lazare!
+
+A sa grande surprise, le sous-chef de la police politique vit que
+Jacqueline avait subi son petit discours, sans témoigner la moindre
+émotion. La jeune femme était immobile et muette. Ses yeux calmes et
+froids se fixaient sur lui avec tranquillité. Il crut que, probablement,
+elle n'avait pas tout à fait compris.
+
+--A Saint-Lazare, ma belle, à Saint-Lazare!
+
+--Faites!
+
+Pour le coup, M. Jumelle fut démonté. Cela dépassait les bornes.
+
+--Que m'importe? dit-elle. La liberté, croyez-vous donc que j'y tienne?
+Qui sait, ce serait peut-être le salut pour moi que la prison! Faites!
+
+De nouveau, l'agent supérieur de la rue de Jérusalem se gratta le
+derrière de la tête. Il était gêné, trop gêné. Il avait inutilement
+effrayé Jacqueline, il courait le risque de ne plus rien obtenir d'elle.
+Alors ce prodigieux comédien eut un de ces revirements soudains,
+auxquels il excellait.
+
+--Quoi! vous avez pu prendre au sérieux papa Jumelle? Vous menacer,
+vous, mon enfant de prédilection? Oh! non, non, non, c'était une simple
+plaisanterie. Je suis votre ami... votre meilleur ami...
+
+--Alors vous ferez ce que je vous demande.
+
+--Vous m'avez demandé quelque chose? dit-il ingénument.
+
+--Que voulez-vous faire «d'elle?»
+
+M. Jumelle était navré. Il voyait que décidément Jacqueline était
+devenue «très-forte;» il n'obtiendrait rien d'elle avant d'en avoir
+passé par où elle aurait voulu.
+
+Il allait commencer son explication, quand on frappa à la porte.
+
+--Entrez! dit-il d'un ton de mauvaise humeur.
+
+L'individu qui avait été guetter Fernande et ramené Jacqueline, est une
+de nos anciennes connaissances: c'est l'honnête la Licorne que nous
+avons entrevu, lorsque M. Jumelle voulait prendre les chouans dans la
+maison de la rue du Petit-Pas.
+
+Il entra discrètement sur la pointe des pieds.
+
+--Connais-tu madame? dit M. Jumelle.
+
+--Si je n'avais pas reconnu madame, je n'aurais pas quitté si vite mon
+poste là-bas, lorsque madame m'a abordé. Quelque respect que j'aie pour
+madame, on connaît son métier!
+
+--Eh bien! qu'y a-t-il, mon garçon?
+
+La Licorne, toujours sur la pointe des pieds, se pencha vers l'oreille
+de M. Jumelle pour lui adresser une parole tout bas.
+
+--Elle est des nôtres (n'est-ce pas, chère petite? modula-t-il avec un
+beau sourire), vous pouvez donc y aller, la Licorne. Parle! parle!
+
+Habitué aux façons du «patron», le coquin sourit mielleusement, et
+prenant une pose théâtrale:
+
+--Vous savez bien, ce Jérôme Hébrard?
+
+--Oui. Avec son dévouement pour mademoiselle Grégoire, il nous a donné
+assez d'ennui.
+
+--Eh bien, il vient de se noyer.
+
+--Hein!
+
+--Dans la Loire!
+
+
+
+
+ XI
+
+ COMPLOT
+
+
+La Pâlotte ne connaissait pas Jérôme Hébrard; donc peu lui importait.
+Elle ne se doutait pas que c'était l'homme qui était venu jadis chez
+Gouësnon, à Nantes, et qu'elle avait fait conduire prisonnier chez les
+blancs.
+
+M. Jumelle comprit qu'il ne fallait pas laisser la jeune femme se
+détourner de sa pensée. Elle était venue pour trahir; il eût été trop
+maladroit de ne pas tirer d'elle tout ce qui était utile.
+
+--Bien, bien! mon garçon, dit-il à la Licorne, nous causerons de cela
+tout à l'heure en temps et lieu. Pour le moment, faites-moi le plaisir
+d'aller rôder un peu dans le corridor, j'ai affaire.
+
+La Licorne, docile comme toujours, allait s'éloigner; son maître le
+rappela d'un geste.
+
+--Où est Trébuchet?
+
+Une vive contrariété se peignit sur le front du digne la Licorne. Le
+lecteur se rappelle peut-être que ces deux honnêtes mouchards, par
+jalousie de métier, ne pouvaient pas se souffrir. Ils souffraient
+toujours de s'entendre féliciter réciproquement. Une louange donnée à
+Trébuchet torturait la Licorne, de même que l'approbation recueillie par
+la Licorne faisait le désespoir de Trébuchet.
+
+--Trébuchet est auprès du noyé, patron.
+
+--Bien, va-t'en.
+
+M. Jumelle et Jacqueline étaient seuls.
+
+--Ah! parlez maintenant, ravissante créature, dit-il, je vous écoute.
+
+Jacqueline haussa légèrement les épaules.
+
+--Vous vous trompez, monsieur Jumelle, ou plutôt vous oubliez. C'est
+vous qui alliez parler et moi qui allais écouter. Mais cela ne fait
+rien.
+
+Le sous-chef de la police politique ne se trompait nullement et
+n'oubliait rien. Seulement, fidèle à ses bonnes habitudes, il espérait
+toujours en apprendre plus long qu'il n'en faudrait savoir.
+
+--Ah! vous croyez, réellement?...
+
+--Oui, j'en suis sûre.
+
+--Alors, c'est différent...
+
+--Allez!
+
+--Vous désirez savoir pourquoi je suis ici?
+
+--Non.
+
+--Ah! c'est vrai! vous me demandiez...
+
+--Je vous demandais ce que vous vouliez faire d'elle, dit Jacqueline
+avec fermeté, car les longueurs de M. Jumelle commençaient à
+l'impatienter.
+
+--C'est cela que vous vouliez savoir?
+
+--Oui.
+
+--Bien réellement?
+
+--Croyez-moi, ne finassez plus avec moi. Ce serait inutile. Nous nous
+connaissons trop l'un et l'autre.
+
+M. Jumelle se frotta vigoureusement la nuque.
+
+--Décidément elle est devenue très-forte! murmura-t-il.
+
+--Soit, reprit-il tout haut. Écoutez donc. Voilà ce qui est arrivé.
+Mademoiselle Grégoire a disparu un beau jour de la maison de son père.
+Celui-ci a fait une plainte à la police. Vous comprenez qu'en temps
+ordinaire, rien ne serait plus facile: on expédie des gendarmes, et les
+gendarmes, je ne connais que ça!
+
+C'est le baume souverain pour toutes ces petites maladies qui désolent
+les familles. Si l'antiquité avait connu cette respectable invention des
+temps modernes, il est probable que la fable de l'Enfant prodigue
+n'aurait jamais existé. Donc, M. Grégoire est venu demander qu'on lui
+rendît sa fille. Mais voila! Allez donc la rechercher au beau milieu de
+ces gens qui se battent en démons et font rager les ministres. J'ai
+répondu à ce père désolé que nous n'y pouvions rien.
+
+Cependant, quand il m'eut appris que sa fille avait emprunté la clef des
+champs par amour pour un certain marquis de Kardigân, j'ai vu là un
+joint... Tout s'aplanissait. On pouvait attirer la jeune fille quelque
+part; grâce à elle, faire tomber dans le piège ledit marquis, homme
+dangereux, qui sera condamné à mort... et ainsi rendre à l'autorité
+paternelle son prestige, et à la justice un grand coupable!
+
+M. Jumelle s'arrêta pour respirer. Une phrase aussi longue et si
+ronflante demandait en effet que son auteur prît du repos après l'avoir
+prononcée.
+
+Jacqueline hocha la tête:
+
+--Votre plan peut être très-bon, cher monsieur, dit-elle; mais il ne me
+convient pas.
+
+M. Jumelle bondit:
+
+--Hein! vous dites?
+
+--Je dis que votre plan ne me convient pas.
+
+--En vérité?
+
+--Et de plus, je me refuse absolument à vous aider en de pareilles
+conditions.
+
+--Ah! ah!
+
+--Vous allez me comprendre. J'aime M. de Kardigân...
+
+--Ah! _baronne! baronne!_ quel dommage que vous écoutiez tant la voix
+des passions humaines! vous êtes si intelligente!
+
+--C'est possible; mais n'essayez point de détourner la conversation.
+Vous voulez vous emparer de mademoiselle Grégoire?
+
+--Oui.
+
+--Je me charge de vous la livrer.
+
+--Bravo!
+
+--Mais à une condition.
+
+--Diable!
+
+--Rassurez-vous. Ma condition est non-seulement acceptable, mais encore
+avantageuse pour vous.
+
+--Dites.
+
+--C'est que vous vous arrangerez de façon à rendre toute union
+impossible entre M. de Kardigân et elle.
+
+--Accepté. Mais comment faire?
+
+--J'ai une idée...
+
+Jacqueline se pencha vers M. Jumelle et lui parla tout bas; que lui
+dit-elle?
+
+Le sous-chef de la police politique devait sans doute approuver
+complètement «l'idée» de la jeune femme, car il se remit à se gratter le
+nez.
+
+--C'est admirablement machiné! Et vous avez trouvé cela, toute seule?
+
+--Mon Dieu, oui.
+
+--Ah! je répéterai ce que je disais: quel dommage! vous êtes si
+intelligente! Jamais un vieux routier comme moi n'aurait inventé une
+pareille coquinerie!
+
+--Je vous remercie.
+
+--Il n'y a pas de quoi!
+
+M. Jumelle s'était levé.
+
+--Allons! en route, maintenant.
+
+--Où me conduisez-vous?
+
+--Chez M. Grégoire.
+
+--Son père! Il est donc à Nantes?
+
+--Apparemment, puisque nous y allons.
+
+Le sous-chef de la police politique rouvrit la porte.
+
+--Hé! la Licorne, appela-t-il.
+
+Le mouchard montra son nez à la porte.
+
+--Je vais chez le monsieur, tu sais? Si Trébuchet revient, tu me
+l'enverras.
+
+Sans faire attention à la grimace que le nom détesté de Trébuchet
+amenait sur les traits de la Licorne, M. Jumelle descendit avec
+Jacqueline. Une voiture attelée attendait dans la cour de l'hôtel. Il
+fallait que l'agent supérieur de la rue de Jérusalem pût instantanément
+se transporter d'un endroit à un autre. Ils y montèrent, et la voiture
+partit. Elle s'engagea dans les rues neuves,--neuves en 1832,--et après
+de nombreux détours, entra dans la rue Montdésir. Elle s'arrêta au n° 7.
+
+--C'est ici, dit-il.
+
+En effet, l'ancien conventionnel demeurait dans cette maison. Il a
+vieilli depuis que nous l'avons perdu de vue. Des sillons se sont
+creusés sur son front. Cet homme aimait sa fille réellement; mais tout
+en souffrant à l'idée de la voir perdue pour lui, il se révoltait de ce
+qu'elle voulût se soustraire à son autorité. Sa taille ne s'était pas
+courbée sous l'effet de cette douleur de tous les instants qui l'avait
+assailli depuis près d'un an. Comme le chêne orgueilleux de la fable, il
+devait rompre et ne pas ployer.
+
+Un éclair passa dans ses yeux, quand il reconnut l'agent de police.
+
+--Enfin, vous voilà, dit-il...
+
+Mais il s'arrêta court en voyant Jacqueline.
+
+--Ne craignez rien, cher monsieur, répliqua M. Jumelle, c'est une
+alliée.
+
+--Une alliée?
+
+Le conventionnel, dévisageant la jeune femme, se demandait évidemment
+quel aide elle pouvait lui apporter.
+
+--Chère amie, continua M. Jumelle, répétez à M. Grégoire ce que vous
+m'avez exposé tout à l'heure avec tant de lucidité... Ah! elle est
+diablement intelligente! Quel dommage!... Enfin...
+
+Jacqueline refit pour la seconde fois à M. Grégoire le récit que M.
+Jumelle avait déjà entendu, et que nous connaîtrons par ses suites
+funestes. L'agent de police n'avait-il pas dit que c'était une
+coquinerie? Il écoutait, à la façon d'un dilettante qui, assis dans une
+stalle d'orchestre à l'Opéra, savoure une musique favorite. De temps en
+temps il interrompait pour frapper le parquet avec le bout de sa canne,
+ou donner des signes non douteux d'une vive approbation.
+
+--En effet, l'idée est excellente, dit froidement M. Grégoire. J'aime ma
+fille, mais je ne veux pas qu'elle soit à cet homme. Maintenant qui
+m'assure de votre fidélité?
+
+--Ma jalousie.
+
+--Votre jalousie!
+
+--J'aime celui qu'elle aime. Comme vous, je ne veux pas qu'elle soit à
+lui!
+
+--Alors nous nous entendons. Ce que vous voulez qu'on fasse sera fait.
+
+L'entretien fut interrompu comme il l'avait été à l'hôtel, par l'arrivée
+d'un des agents de M. Jumelle.
+
+Seulement, cette fois-là, ce n'était pas le bon la Licorne, mais le doux
+Trébuchet.
+
+Il était affairé, inquiet. Comme il avait beaucoup couru, de grosses
+gouttes de sueur perlaient à son front.
+
+--Eh! mon Dieu! s'écria M. Jumelle en l'apercevant, qu'est-ce qui a pu
+te mettre dans cet état?
+
+--Le noyé...
+
+Il s'arrêta, étouffant de chaleur.
+
+--Eh bien quoi! le noyé?
+
+--Il s'est sauvé!
+
+--Hein!
+
+--Il y a un quart d'heure.
+
+--Mais il n'était donc pas noyé? c'était donc un faux noyé? un noyé pour
+de rire? s'écria l'agent supérieur furieux.
+
+--Hélas! mon bon monsieur Jumelle, une autre fois j'enfoncerai
+davantage.
+
+--Comment, c'était donc toi?
+
+--Oh! par hasard!
+
+--Où l'avait-on transporté?
+
+--À l'hôpital. Au moment où il commençait à revenir à lui, un jeune
+homme est arrivé qui lui a parlé bas...
+
+Remontons de quelques pas dans le passé.
+
+Au moment même où Jean-Nu-Pieds et ses compagnons allaient s'enfermer au
+château de la Pénissière, deux hommes arrivaient à Nantes en chaise de
+poste. Une visible anxiété était peinte sur leur visage, on devinait
+qu'une violente inquiétude devait les agiter.
+
+L'un de ces hommes révélait un gentleman du meilleur monde. Jeune,
+distingué, le regard énergique et franc, il paraissait appartenir à une
+des hautes classes de la société. Le second avait à peu près le même âge
+que son compagnon, et il ne paraissait pas sortir d'une moins haute
+extraction.
+
+Nous nous servons exprès de ces mots qui servent à désigner les
+différences sociales.
+
+Car ces deux voyageurs pouvaient être un exemple de ce que la nature
+établit de degrés vains entre les hommes. En effet, l'un était Robert
+Français, le frère de Jean-Nu-Pieds; l'autre, Jérôme Hébrard, l'ouvrier.
+
+Et, cependant, on eût dit les deux frères: car l'intelligence et le
+travail, l'honnêteté et la conduite, sont les grandes vertus qui seules
+peuvent créer l'égalité humaine.
+
+Que venaient-ils faire à Nantes? Comment Jérôme connaissait-il Robert?
+
+Le lecteur se souvient peut-être que Fernande avait appelé Hébrard
+auprès d'elle quand elle voulut prévenir Jean-Nu-Pieds de la violence
+que son père allait tenter sur elle. L'ouvrier avait assisté ainsi au
+duel entre les deux frères.
+
+Depuis, Robert était venu s'asseoir à l'atelier de Jérôme. Il aimait à
+causer avec lui du passé; il aimait à se replonger quelques instants
+dans ces souvenirs qui le torturaient, mais qui ne lui en étaient pas
+moins chers.
+
+Robert Français avait conservé pour Fernande son amour d'autrefois; mais
+dans une nature élevée, noble comme la sienne, cet amour pouvait être
+une souffrance et non une jalousie.
+
+Si cette jalousie avait dû entrer dans son cœur, il l'eût repoussée en
+se disant que son frère, que Jean, séparé de Fernande à jamais, était
+encore bien plus malheureux que lui.
+
+Un jour, Jérôme n'attendit pas la venue de Robert et se présenta chez
+lui. Comme tous les deux étaient très-avant dans le mouvement
+républicain de l'époque, le jeune homme crut que son nouvel ami venait
+lui parler de ce mouvement républicain qui avait abouti par les
+funérailles du général Lamarque. Mais il n'en était rien.
+
+On sait que, grâce à un des leurs, employé à la police, Jérôme Hébrard
+avait pu prévenir Jean-Nu-Pieds d'une trahison machinée contre Madame.
+Ce même individu avertit encore l'ouvrier de la présence de M. Grégoire
+dans le cabinet du préfet de police. Ils savaient que tout était à
+craindre de la part du conventionnel. Ils observèrent avec soin ce qui
+se passerait.
+
+C'est ainsi qu'ils en vinrent à surprendre une partie de ce que M.
+Grégoire préparait contre sa fille. Jugeant qu'il n'y avait pas de temps
+à perdre, Robert Français et Jérôme partirent pour Nantes, suivant M.
+Grégoire qui courait devant eux, et ne mettant jamais qu'un relais de
+distance entre leur chaise de poste et la sienne. Le soir de leur
+arrivée, ils s'embusquèrent à la porte de la maison de la rue Montdésir,
+n° 7. Ils virent un individu sortir, c'était Trébuchet.
+
+Ils le suivirent, un peu inquiets de la mine patibulaire qu'avait
+l'agent de ce bon M. Jumelle. Trébuchet traversa toute la ville et
+arriva sur les bords de la Loire. Le pont était désert. Dissimulés
+derrière la porte d'une maison, ils restèrent là, attendant qu'ils
+pussent voir ce que l'agent de police allait faire.
+
+Ils n'attendirent pas longtemps. Un second individu parut à l'extrémité
+du pont, avançant avec la plus entière prudence et jetant à droite et à
+gauche des regards discrets. Quoiqu'on fût au mois de juin, il était
+enveloppé d'un manteau, léger d'ailleurs; un masque noir,--ce que nous
+appelons le loup,--couvrait son visage.
+
+Trébuchet fit quelques pas vers le nouveau venu, qui lui prit le bras,
+et tous les deux se mirent à causer bas, en se promenant de long en
+large sur la route.
+
+Jérôme et Robert ne pouvaient rien entendre, mais ils voulaient
+néanmoins demeurer à leur poste d'observation. Persuadés que tout ce
+qu'ils voyaient avait rapport à Fernande et au piège que M. Grégoire
+devait essayer de lui tendre, ils auraient eu des remords de ne pas
+s'appliquer à déjouer ces manœuvres.
+
+Trébuchet et l'inconnu causaient avec animation, surtout celui-ci.
+L'agent de police essayait mielleusement, selon toute apparence, de
+détourner de l'esprit de son compagnon une idée arrêtée.
+
+Enfin, au bout d'une heure, l'inconnu resta seul. Trébuchet lui serra la
+main et s'éloigna pour rentrer en ville. Les deux amis se comprirent
+d'un regard. Ils devaient se séparer et chacun d'eux allait en suivre un
+et ne pas plus le quitter que son ombre.
+
+Ce fut Jérôme qui partit et Robert qui demeura. L'ouvrier régla son pas
+sur celui de l'agent de police. Mais il ne put si bien faire, que
+Trébuchet ne s'aperçût pas qu'on le filait, pour nous servir du mot
+traditionnel.
+
+Ce doux Trébuchet! Il avait une haute intelligence. Nul doute qu'en une
+autre carrière il n'eût déployé des talents spéciaux de premier ordre!
+Il feignit de ne rien soupçonner et continua sa marche lentement; au
+lieu de se diriger vers la rue Jean-Jacques-Rousseau, il fit de longs
+détours à travers la ville. Dans le faubourg, des saltimbanques avaient
+ouvert au public leurs grandes baraques pleines d'animaux savants et
+d'écuyères négresses. Le devant de ces baraques étant allumé comme la
+rampe d'un théâtre, une lueur éclairait doucement le chemin des
+remparts. Trébuchet, feignant d'être gêné dans sa marche par les
+promeneurs devenus plus nombreux, s'arrêta court et se retourna. Il eut
+le temps d'apercevoir le visage de Jérôme. Aussitôt il prit sa course et
+s'enfonça au milieu des groupes, à travers les innombrables ruelles qui
+conduisaient au cœur de la cité. Jérôme tenta vainement de le suivre
+encore. C'était impossible. Il fut obligé de renoncer à sa poursuite.
+
+À une heure du matin, il retrouva Robert Français à l'endroit qu'ils
+s'étaient fixé d'avance. Le jeune homme avait été plus heureux.
+L'inconnu, après une attente de dix minutes, pendant lesquelles il était
+resté immobile sur le pont, prit le même chemin que Trébuchet. Sans
+doute, il voulait laisser gagner à l'agent de police une certaine avance
+sur lui.
+
+En arrivant en ville, il regarda furtivement autour de lui. Robert
+marchait insoucieusement. L'homme crut qu'il n'avait pas à se méfier de
+ce promeneur et ôta son masque. Alors il arriva ce qui était arrivé
+entre Trébuchet et Jérôme, seulement en sens contraire. Ce fut Robert
+qui, pendant un instant, put voir celui qu'il guettait.
+
+Il distingua deux yeux inquiets et fuyants, brillants au milieu d'un
+visage jaune et bilieux, ayant une apparence huileuse.
+
+Les deux amis se racontèrent le résultat de leur poursuite. Robert
+Français n'avait pu continuer son observation, parce que l'inconnu avait
+arrêté une voiture et y était monté. La seule différence des avantages
+obtenus était que Jérôme ne se doutait pas avoir été vu.
+
+Le lendemain, Robert loua la maison sise rue Montdésir, au numéro 3.
+
+Le numéro 3 était en face de la demeure occupée par M. Grégoire.
+
+La journée se passa en allées et en venues. Ni l'inconnu, ni Trébuchet
+n'y entrèrent. Mais, un bon bourgeois de mine honnête et recueillie se
+présenta souvent au n° 7. Ce bon bourgeois de mine honnête et recueillie
+n'était autre que ce cher M. Jumelle.
+
+Enfin, à six heures du soir, Trébuchet parut. Il resta peu de temps dans
+la maison. Quand il en sortit, il eut soin de regarder attentivement à
+droite et à gauche.
+
+Comme il ignorait que son guetteur de la veille fût précisément logé
+dans la maison en face, il pensa que la rue était déserte, et s'avança
+sans crainte. Mais à peine fut-il à cinquante pas, que les deux jeunes
+gens s'avancèrent.
+
+Trébuchet ne prit pas le même chemin que la veille. Peut-être, se
+sachant surveillé, avait-il jugé plus prudent de changer le lieu de ses
+rendez-vous. L'agent de police tourna à gauche et prit le chemin de
+Saint-Nazaire. Mais là, au lieu de continuer, il coupa à travers des
+ruelles mal famées, et gagna de nouveau les ponts de Cé.
+
+L'inconnu l'y attendait déjà. Ils recommencèrent encore à se parler avec
+animation. Le premier paraissait même plus excité: il faisait de grands
+mouvements, et quelquefois une parole prononcée plus haut que les autres
+arrivait jusqu'à l'oreille des deux jeunes gens.
+
+C'est ainsi qu'ils entendirent ce fragment de dialogue. Mais on ne
+distinguait que ce que disait l'homme masqué.
+
+--On n'a pas confiance en moi... refuserait... le ministre... Jumelle...
+
+--....
+
+--Non, vous avez tort... argent... le ministre... Madame...
+
+--....
+
+Nous indiquons par des points les réponses de Trébuchet qui n'étaient
+pas entendues.
+
+A la fin, l'inconnu prit dans sa poche une grande enveloppe et la remit
+à l'agent de police. Alors une scène opposée eut lieu. Trébuchet resta
+et son compagnon partit.
+
+Robert Français et Jérôme Hébrard s'étaient cachés au même endroit.
+
+Robert suivit son homme. Jérôme, lui, sortit de son encoignure, décidé
+de gré ou de force à arracher à Trébuchet cette enveloppe qu'on venait
+de lui remettre.
+
+Ignorant que celui-ci savait tout, il ne se méfiait pas, tandis que
+l'agent, au contraire, examinait en dessous son adversaire. L'ouvrier
+rasait le parapet du pont. Tout à coup, Trébuchet se pelotonna sur
+lui-même et passa sa tête entre les jambes de Jérôme. D'un mouvement
+d'épaules il le souleva en l'air et le jeta dans le fleuve. L'ouvrier
+jeta un cri, tournoya et s'enfonça dans l'eau.
+
+Personne n'avait vu le crime.
+
+Jérôme Hébrard reparut à la surface de l'eau, se débattant, et cherchant
+à nager vers le rivage. Mais le courant très-fort l'entraînait. Il avait
+peine à lui résister.
+
+Alors il se décida à appeler au secours. Des mariniers aperçurent ce
+corps sombre qui s'agitait au milieu de l'onde jaune de la Loire. L'un
+d'eux poussa sa barque à l'eau et rama vigoureusement dans la direction
+du malheureux.
+
+Peu à peu, la grève et le pont se couvrirent de curieux qui malgré
+l'ombre, cherchaient à voir les péripéties du drame. L'ouvrier luttait
+énergiquement; mais on devinait que ses forces le trahiraient bientôt.
+Enfin le marinier arriva à portée. Mais Jérôme avait disparu. Il dut
+plonger à deux reprises. Quand il parvint à saisir le jeune homme à la
+ceinture, celui-ci avait entièrement perdu connaissance.
+
+Cependant, Robert Français attendait son ami. Ne le voyant pas arriver,
+il descendit dans la vue, interrogeant du regard l'extrémité de chaque
+voie. Les Nantais passaient, insouciants ou affairés, selon leur
+caprice, mais Robert ne voyait toujours pas son compagnon. Le hasard
+voulut que l'hôtel qu'ils avaient pris comme demeure fût situé en face
+de l'hôpital.
+
+Robert ne voyant personne, remonta chez lui. Il n'y était pas depuis une
+demi-heure qu'un murmure grondant monta de la rue jusqu'à lui. Son cœur
+battit. Aux journées de juillet, le polytechnicien avait entendu ces
+grandes voix populaires. Il savait y discerner la colère ou l'émotion.
+Il devina aussitôt que ce n'était pas une émeute qui passait furieuse
+sous ses fenêtres, mais qu'un accident avait eu lieu.
+
+Quand il fut redescendu dans la rue, il vit un attroupement à la porte
+d'un large bâtiment, sur lequel était inscrit ce mot:
+
+HÔPITAL
+
+ce mot, en qui se résument la souffrance et la charité humaines.
+
+--Qu'est-il arrivé, je vous prie? demanda Robert à l'un de ceux qui
+étaient là.
+
+--C'est un noyé, monsieur, qu'on vient de porter là.
+
+--Un noyé?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ce ne peut être lui, pensa Robert. Il se disposait à s'éloigner, mais
+le badaud enchanté de trouver quelqu'un qui fût disposé à l'écouter, le
+retint par le bouton de son habit.
+
+--C'est un terrible accident, figurez-vous. Il paraît que ce malheureux
+a voulu se suicider... par désespoir d'amour.
+
+Robert commençait à se demander comment ce pouvait être à la fois un
+accident et un suicide, quand un second badaud, désolé de voir que le
+premier avait trouvé un auditeur, tandis que lui-même n'en avait pas,
+s'approcha à son tour.
+
+--Vous me pardonnerez, messieurs, dit-il, si je me permets de me mêler à
+votre conversation; sans avoir l'honneur de vous connaître, et sans
+avoir celui d'être connu de vous, mais...
+
+Il salua. Robert et le premier badaud saluèrent. Le bavard solennel
+reprit:
+
+--... Mais je crois qu'il y a erreur. Ce n'est ni un accident... ni un
+suicide... c'est un éboulement... messieurs... un épouvantable
+éboulement.
+
+--Hein? quoi? un éboulement? s'écria le premier badaud en tenant
+toujours le doigt sur le bouton de Robert, qui tentait en vain de
+s'échapper.
+
+Une troisième personne s'approcha: elle avait tout entendu.
+
+Comme cette troisième personne était une femme, elle tenait encore plus
+que les deux autres à introduire son petit mot dans la discussion
+amiable qui venait de s'engager.
+
+--Je crois que vous vous trompez, ce n'est ni un accident, ni un
+suicide, ni un éboulement, c'est un crime.
+
+Impatienté, Robert fit un mouvement brusque qui le dégagea de l'étreinte
+de l'honnête bourgeois nantais.
+
+Au moment où il traversait la rue, un interne de l'hôpital sortit.
+
+--Le pauvre garçon, dit-il, il a bien manqué y rester.
+
+--Qui est-ce?
+
+--On a trouvé sur lui une lettre adressée à un certain Nicolas Hébrard,
+son père, sans doute...
+
+A ce nom d'Hébrard, Robert s'arrêta court et marcha droit à l'interne.
+
+--Est-ce que je peux le voir, monsieur? dit-il.
+
+--Facilement. Le connaissez-vous?
+
+--Je crains que ce ne soit un ami que j'attendais, M. Jérôme Hébrard.
+
+--Hébrard!... murmura l'interne, en effet, c'est bien là le nom. Entrez,
+monsieur, je vais vous accompagner.
+
+Cinq minutes après, Robert, guidé par l'interne, s'arrêtait devant un
+lit de l'hôpital, sur lequel reposait son ami.
+
+Il frissonna en le reconnaissant.
+
+--Oui, c'est bien lui... O mon Dieu! Y a-t-il du danger?
+
+--Heureusement... non...
+
+Une figure pâle s'encadra dans la porte qui ouvrait sur le long dortoir.
+Les yeux effarés de cette figure regardaient avidement. C'était
+Trébuchet. De loin, il avait suivi le convoi de badauds qui escortaient
+sa victime. Quand il entendit l'interne répondre qu'il n'y avait aucun
+danger, il eut légèrement peur, cet honnête Trébuchet.
+
+Mais le violent désir d'en apprendre davantage lui fit surmonter sa
+peur, et il resta à la porte.
+
+Cependant Jérôme ouvrait les yeux.
+
+--C'est moi, mon ami, dit Robert.
+
+Jérôme serra doucement la main du jeune homme puis des vomissements qui
+devaient le soulager le prirent.
+
+--Là! tout est pour le mieux, dit l'interne. Demain, ou après-demain,
+notre noyé sera sur pied.
+
+--Puis-je le faire transporter chez lui? demanda Robert.
+
+--Aisément, monsieur. Je vais donner des ordres à trois infirmiers.
+
+Pendant que l'interne s'éloignait, Robert se pencha sur le lit de
+Jérôme.
+
+--Un accident? murmura-t-il.
+
+L'ouvrier remua négativement la tête.
+
+--Un crime?
+
+--Oui, dit-il d'une voix étouffée.
+
+--L'agent?...
+
+--Oui...
+
+--Bien. Je me souviendrai.
+
+Quand Trébuchet vit les infirmiers soulever Jérôme pour le placer sur
+une civière, il jugea qu'il en savait assez et trouva prudent de
+s'évader. Nous savons qu'il se rendit chez M. Grégoire, où il rencontra
+M. Jumelle, auquel il fit part de la suite de son aventure.
+
+Mais suivons les deux amis.
+
+Dans la nuit, Robert s'endormit à côté du lit de l'ouvrier. Jérôme
+s'était endormi profondément. Le sommeil devait être et était, en effet,
+le meilleur remède. Hébrard reprenait ses forces inconsciemment. Le
+lendemain, à dix heures du matin, il s'éveilla avec un peu de fièvre,
+mais complètement remis.
+
+Alors seulement Robert apprit de quel crime avait été l'objet son ami,
+avec tous les détails qu'il ignorait encore.
+
+--Hâtons-nous, dit Jérôme. J'ai le pressentiment que nous n'avons que
+fort peu de temps à nous.
+
+Pendant que l'ouvrier s'habillait, Robert regardait distraitement par la
+fenêtre.
+
+Tout à coup, il poussa un cri:
+
+--Lui! lui!
+
+--Qu'avez-vous?
+
+--Lui! l'inconnu, répéta le jeune homme.
+
+Et il s'élança en courant.
+
+L'inconnu n'était pas à trente mètres de lui, quand Robert arriva sur le
+trottoir. Mais il ne devait pas aller bien loin.
+
+Celui-ci s'approcha d'une voiture dans laquelle étaient trois personnes.
+La voiture était attelée de deux chevaux harnachés comme pour un voyage.
+Avant que le frère de Jean-Nu-Pieds eût pu les voir, les chevaux
+partirent au grand galop.
+
+--Seraient-ce... eux? pensa-t-il.
+
+Au lieu de courir inutilement après les voyageurs, au lieu de suivre
+encore l'inconnu, Robert hâta le pas dans la direction de la rue
+Montdésir. Il parvint bientôt devant la maison du numéro 7 où M.
+Grégoire demeurait. Il n'hésita pas et sonna. Un domestique vint lui
+ouvrir.
+
+--M. Grégoire? demanda-t-il.
+
+--Il est parti, monsieur.
+
+--Depuis longtemps?
+
+--Depuis une demi-heure.
+
+Il reprit à voix haute:
+
+--Savez-vous où il est allé?
+
+--A Paris, monsieur.
+
+Robert comprit que le domestique ne savait rien ou ne voulait rien dire,
+ce qui revenait au même pour lui. Il s'éloigna.
+
+--Eh bien? demanda Jérôme quand il le vit reparaître.
+
+--Eh bien!... Ah! mon ami, je crains bien que vous n'ayez eu raison et
+qu'il ne soit, en effet, trop tard!
+
+--Trop tard!
+
+En quelques mots, Robert le mit au courant de ce qu'il venait
+d'apprendre. Ce départ de M. Grégoire ne laissa pas de les effrayer
+beaucoup. En effet, ils perdaient tout moyen de le surveiller encore et,
+partant, de déjouer ses machinations criminelles. De plus, le
+conventionnel était parti. Ils ignoraient l'endroit où il s'était rendu
+et ne pouvaient rien empêcher.
+
+--Êtes-vous assez fort? demanda-t-il.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je vais faire seller deux chevaux, et nous partirons à cheval pour le
+camp des royalistes. Il faut que j'aille prévenir mon frère et
+mademoiselle Grégoire.
+
+--C'est ce que nous aurions dû faire déjà.
+
+--Partons, ami!
+
+La porte s'ouvrit au moment où les deux amis allaient partir. C'était le
+jeune et obligeant interne.
+
+--M. Hébrard a subi une trop rude secousse pour que je le laisse voyager
+à cheval, dit-il, et même en voiture. Demain seulement, il le pourra.
+
+Jérôme et Robert se regardèrent:
+
+--Il faut quelques heures seulement pour gagner les avant-postes, dit
+tout bas celui-ci. Nous pouvons attendre à demain.
+
+Ah! s'ils avaient su!
+
+
+
+
+ XII
+
+ LES BLESSÉS
+
+
+La nouvelle heureuse s'était rapidement répandue. Dès que Son Altesse
+Royale avait appris que trois des héroïques défenseurs de la Pénissière
+vivaient encore, elle s'était empressée d'envoyer à tous ses chefs de
+corps un ordre du jour annonçant ce dénoûment imprévu de la glorieuse
+épopée.
+
+Comme les peuples, les êtres heureux n'ont pas d'histoire.
+
+Pendant les heures que Jean-Nu-Pieds passa à la ferme avec ses
+compagnons pour reprendre un peu de forces, il se livra, sans remords,
+au bonheur immense qui l'envahissait.
+
+Dieu le protégeait. Après tant d'obstacles jetés en travers de sa vie,
+après tant de souffrances de toute sorte, Fernande et lui étaient enfin
+réunis. Ils pouvaient s'aimer sans crime, et se le dire, puisqu'ils
+allaient se marier.
+
+La jeune fille était prise de doutes. Elle se demandait si elle rêvait:
+la réalité dépassait tellement pour elle tout ce qu'elle avait jamais
+osé espérer de plus beau! Le soir, Jean put se lever. Il s'appuya sur le
+bras de sa fiancée, ce bras à la fois si frêle et si robuste, et ils
+descendirent ensemble dans ces massifs verts où la Pâlotte avait aperçu
+l'espion. La nuit était superbe. Eux restaient muets. Il y a de ces
+pensées et de ces émotions qui ne se peuvent traduire en aucune langue.
+
+Quand le marquis de Kardigân sentit la faiblesse le reprendre, il
+s'appuya de nouveau sur son gracieux soutien, et se rendit auprès de ses
+compagnons.
+
+Henry de Puiseux était aussi bien portant que cela était possible, étant
+donnée une aussi terrible aventure. Aubin Ploguen, le plus
+dangereusement atteint, serait plus longtemps à se remettre. Oh! la joie
+du fidèle Breton quand il vit son maître, sauvé comme lui, comme Henry
+de Puiseux, assis au pied de son lit!
+
+Une larme tomba des yeux d'Aubin et, saisissant la main de
+Jean-Nu-Pieds, il la baisa.
+
+Mais le marquis de Kardigân arracha sa main et, jetant ses deux bras
+autour du cou du fils de Cibot Ploguen, le serra sur son cœur.
+
+Pourquoi cacherions-nous notre émotion? Le progrès est un grand mot,
+certes. En lui parle la voix forte de la civilisation humaine. Le
+progrès a fait franchir à la science l'abîme qui séparait le possible de
+l'impossible, le réel de l'invraisemblable. Nos pères avaient les
+bateaux à voiles, les pataches et le télégraphe par signaux; nous avons
+les bateaux à vapeur, les chemins de fer et l'électricité; nos pères ne
+connaissaient que la science imparfaite des Fagon et des Diafoirus
+ridiculisés par Molière; nous avons, nous autres, les Velpeau, les
+Longet, les Claude Bernard, et ces chirurgiens de la jeune école, qui
+dépassent encore la gloire des grands noms que nous venons de citer. A
+ceux-ci tout ce qui nous paraît arriéré et vieilli; à ceux-là tout ce
+qui est nouveau, utile et étonnant.
+
+Il y a quarante ans, sans remonter au dernier siècle, on gagnait
+Austerlitz avec de la bravoure; tandis qu'aujourd'hui, hélas! la
+bravoure admirable, surhumaine, de quelques-uns, ne nous empêche pas
+d'être vaincus à Patay. Il y a quarante ans l'homme valait ce que valait
+l'homme. Mettez en 1834 les zouaves pontificaux de Charette dix contre
+un, vingt contre un des hordes prussiennes, et leur glorieux chef
+passera au travers des bataillons de Berlin, de Saxe ou de Bavière,
+comme Roland au milieu des nuées de Sarrasins.
+
+Eh bien, je l'avoue, j'aime le passé, le passé si vieux, mais si bon, si
+arriéré, mais si sincère. J'aime ses manifestations du génie lorsque le
+génie d'un général n'était pas encore écrasé par la brutalité d'une
+machine. Malgré ce qu'il a de petit, et ce que nous avons de grand;
+malgré cette vraie liberté que nous connaissons, et qu'il ignorait;
+malgré tout cela, je l'aime ce passé, où l'on trouvait encore des
+natures loyales, des paysans sublimes, des dévouements sans phrases, car
+ils étaient alors moins rares qu'au temps présent.
+
+Pauvre Aubin Ploguen! pauvre paysan arraché à la charrue par le devoir!
+
+Le maître et le serviteur étaient dignes de se comprendre; ils étaient
+dignes l'un de l'autre. Et je ne sais plus, quand j'y songe, ce qui
+m'émeut le plus, de celui qui accepte naïvement un si grandiose
+dévouement, ou de celui qui le donne...
+
+Jean-Nu-Pieds tenait Aubin Ploguen embrassé, serré dans ses bras:
+
+--Tu es mon ami, mon frère, lui dit-il. Tu es bon et fort, grand et
+doux. Je t'aime et je t'admire, je t'aime et je te respecte!
+
+Fernande les enveloppait de son regard humide et attendri.
+
+--Il vous a sauvé vingt fois la vie, Jean. Il a fait plus: il a sauvé
+notre bonheur. Sans lui, nous serions encore séparés, sans lui nous
+serions encore perdus l'un pour l'autre.
+
+Il m'a prise par la main et m'a conduite aux pieds de Son Altesse
+Royale. Si c'est elle qui fait notre bonheur, c'est lui qui m'a dit de
+me réfugier en elle.
+
+Quel rapprochement! le paysan obscur et la princesse illustre!
+
+Un doux sommeil ferma ces paupières qui avaient pleuré, mais qui sans
+doute ne connaîtraient plus les larmes. Nous avons vu grandir et
+s'agiter tumultueusement entre ces mêmes murailles ces brutales et
+vulgaires passions qui sont la jalousie et la haine. Combien plus doux
+est le spectacle de ces pures passions qui sont l'amour qui espère et le
+dévouement qui se recueille.
+
+Ils dormirent tous, cette heureuse nuit-là, bercés dans leur sommeil par
+cette jouissance sublime qui s'appelle le contentement du devoir
+accompli.
+
+Le lendemain matin, ils partirent tous pour Rassé. Henry de Puiseux et
+Aubin, trop faibles encore, furent transportés dans des charrettes
+traînées par des bœufs ainsi qu'on avait fait une première fois. Jean,
+lui, fut prendre un peu d'avance et franchit la distance en cabriolet.
+
+--Je suis inquiète, dit Fernande à Jean-Nu-Pieds, à mesure qu'ils
+s'approchaient de Rassé. Jacqueline a disparu.
+
+Le marquis de Kardigân secoua la tête:
+
+--Vous êtes trop bonne, mon amie. La Pâlotte est un peu fantasque. Un
+caprice l'aura prise et elle sera retournée au camp.
+
+Ce que la jeune fille ne disait pas, c'est que Jacqueline l'effrayait.
+Elle se rappelait l'éclair de haine qui avait lui dans les yeux de la
+Pâlotte quand elle s'était écriée:
+
+«--Je l'aime mieux mort et couché dans la tombe que vivant et votre
+époux!»
+
+Elle se demandait pourquoi Jacqueline l'avait ainsi brusquement quittée?
+Mais comme elle était incapable de soupçonner le mal, elle crut que la
+jeune femme avait fui parce qu'elle souffrait à la vue du bonheur qui
+leur était promis.
+
+Ce ne fut pas encore ce jour-là qu'ils arrivèrent à Rassé. Jean-Nu-Pieds
+avait trop présumé de ses forces. Il s'arrêta en chemin et demanda asile
+à des paysans qui donnèrent un air de fête à leur humble chaumière pour
+le recevoir. Il passa là une nouvelle nuit; Fernande avait continué sa
+route pour gagner Rassé et faire préparer des lits aux blessés.
+
+Jean-Nu-Pieds s'éveilla le second jour encore mieux portant. La
+faiblesse se maintenait, mais beaucoup moindre. Il reprit sa route et
+arriva au terme de son petit voyage avant même que de Puiseux et Aubin
+Ploguen fussent rendus.
+
+Madame lui fit transmettre aussitôt ses félicitations. Elle était
+retenue par un conseil de guerre, mais dès qu'elle serait libre elle
+viendrait le visiter. Une heure après, la charrette où on avait placé
+les deux chouans blessés, fit son entrée dans le village. La route, et
+surtout la chaleur du soleil de juin les avaient accablés. Une fièvre
+ardente les dévorait. La première personne qui passa devant
+Jean-Nu-Pieds ce fut un des Vendéens qui s'étaient battus sous ses
+ordres à Château-Thibaut.
+
+Le marquis de Kardigân le connaissait et l'estimait. Ce jeune homme,
+appartenant à une riche famille de l'Anjou, avait tout quitté pour venir
+joindre l'armée royaliste. Jean-Nu-Pieds lui ouvrit ses bras, et tous
+les deux s'embrassèrent.
+
+--Que s'est-il passé de nouveau? demanda le fiancé de Fernande.
+
+--Hélas! la lutte n'est plus possible.
+
+--Plus possible!
+
+--Non.
+
+--Pourquoi? Parlez! parlez vite!
+
+--Hier soir est arrivée une désastreuse nouvelle. Les chefs royalistes
+du Maine et de l'Anjou ont fait leur soumission.
+
+--Oh!
+
+Cette nouvelle accablait l'impétueux royaliste. Il courba le front.
+
+--Que va faire Madame?
+
+--On l'ignore encore. C'est ce que va décider le conseil de guerre
+qu'elle préside en ce moment. Il y a deux partis en présence: l'un,
+celui des diplomates, les gens de Paris, qui conseille la fin de la
+guerre; l'autre, celui des soldats, Charette, Coislin, nous tous enfin,
+qui voudrions voir notre insurrection se prolonger, afin de donner à nos
+amis le temps de se préparer à une nouvelle campagne.
+
+Le jeune Vendéen ne put rester longtemps avec son chef. Son service
+l'appelait.
+
+Mais Jean-Nu-Pieds se sentait trop affecté de ces nouvelles mauvaises
+pour ne pas souffrir de la solitude. Quand un homme est atteint dans sa
+foi religieuse ou dans sa foi politique, une seule chose peut adoucir
+pour lui l'amertume des espérances déçues: l'amour. Jean pensa à
+Fernande.
+
+Il savait où la trouver. La jeune fille, infatigable dans
+l'accomplissement de son devoir, devait être, ou auprès de de Puiseux et
+d'Aubin Ploguen, ou dans le petit hôpital des blessés des combats
+précédents.
+
+Il se rendit à la chaumière que mademoiselle Grégoire avait fait
+préparer pour les deux chouans. En effet, Fernande était auprès d'eux.
+Henry et Aubin sommeillaient. Leur fièvre paraissait se calmer.
+
+À coté de la jeune fille, Jacqueline était assise.
+
+Jean lui tendit la main.
+
+Pourquoi ne vit-il pas l'éclair qui traversa les yeux de la Pâlotte
+quand sa main froide toucha la sienne?
+
+
+
+
+ XIII
+
+ TOUJOURS!
+
+
+Jacqueline s'était levée à l'entrée du marquis de Kardigân. Elle se
+rassit, lentement, sans qu'un geste vînt déranger son immobilité de
+statue.
+
+Fernande était un peu pâle. On eût dit qu'elle lisait dans le cœur de
+cette femme et que la profondeur du mal lui faisait mal.
+
+La Pâlotte avait détourné les yeux avec froideur, sans affectation.
+
+Jean-Nu-Pieds était depuis dix minutes environ auprès de ses amis, quand
+un paysan vint l'avertir que Madame le demandait. Il se hâta de sortir.
+
+La princesse témoigna au marquis sa joie de le trouver vivant. Après une
+telle aventure, elle avait désespéré de le revoir.
+
+Le paysan était resté auprès d'Aubin Ploguen et d'Henry de Puiseux.
+
+Dans cette humble chambre que nous connaissons s'étaient réunis les
+principaux chefs royalistes. Debout au milieu d'un groupe parlait un
+homme. Jean-Nu-Pieds le reconnut aussitôt: c'était M. Saincaize.
+
+Le lecteur, nous l'espérons, n'a pas oublié ce type de M. Saincaize, qui
+représente si bien le royaliste pleurard et sentimental, mais craintif
+comme la poule qui a vu l'aigle.
+
+M. Saincaize ressemble aux hommes politiques de toutes les opinions, qui
+ne se compromettent jamais, et craignent par-dessus tout de s'affirmer;
+ils défendent leur parti, s'il n'est pas au pouvoir, jusqu'à la
+concurrence de ce qui peut déplaire au gouvernement existant. Leur
+opposition n'est jamais beaucoup plus sincère que leur conscience. Ce
+n'est pas à ces gens-là qu'il faut demander ce dévouement irréfléchi qui
+ne calcule ni le danger ni l'oppression.
+
+M. Saincaize parlait, disait-il, au nom du comité parisien, et venait
+adjurer Madame de renoncer à cette guerre de Bretagne restée sans
+résultats.
+
+Madame se tourna vers Jean:
+
+--Marquis, dit-elle, ces messieurs ont déjà formulé leur avis; j'ai
+désiré connaître le vôtre. Parlez!
+
+M. de Charette fit à M. de Kardigân un signe qui lui indiquait que la
+majorité des chefs royalistes était pour la cessation des hostilités.
+
+Jean-Nu-Pieds s'inclina devant Son Altesse Royale; puis, d'une voix
+ferme:
+
+--Excusez-moi, Madame, dit-il, mais j'ignore l'opinion qu'a émise M.
+Saincaize, je n'ai entendu que ses dernières paroles. Je désirerais
+qu'il voulût bien m'exposer les principaux points de son argumentation.
+
+--Je disais, monsieur le marquis, que le vœu général est que cette
+guerre impie prenne fin. Des Français tombent des deux côtés, sans
+profit pour le parti royaliste. Le commerce est arrêté. Lyon, Marseille,
+Roubaix, Lille, Tourcoing se plaignent. Les affaires chôment. Si on
+continue encore, le tiers des industriels français seront ruinés. Voilà
+ce que je disais, monsieur.
+
+--Pardon, monsieur Saincaize, répliqua Jean-Nu-Pieds, où étiez-vous
+pendant que nous nous battions?
+
+--Monsieur!...
+
+--Répondez-moi, je vous prie.
+
+--Mais, monsieur!...
+
+--Vous ne voulez pas me répondre? Eh bien, je vais le faire pour vous.
+Pendant que nous nous battions, vous étiez à Paris, tranquille et
+reposé. Nous, nous avions faim et soif; le soleil de juin brûlait nos
+corps; vous étiez en sûreté, loin de tout danger. Nous, nous risquions
+notre vie tous les jours, à chaque minute; pendant que vos discussions
+secrètes s'épuisaient en paroles, nos discussions sublimes, à nous,
+parlaient avec le fusil, le canon. Ah! je vous reconnais bien là! Vos
+amis de Paris, et vous, vous êtes au complet. Quand nous sommes partis,
+vous étiez dix; vous êtes encore dix maintenant! Comptez nos rangs! Les
+vides vous apprendront ce que nous avons fait, et plus d'un de ceux que
+vous nommeriez manquerait à l'appel!
+
+Jean-Nu-Pieds, ordinairement calme, s'était laissé emporter par sa
+généreuse colère. On sentait que l'injustice de M. Saincaize blessait au
+cœur ce vaillant soldat, qui revenait de la tombe, après avoir accompli
+un des plus glorieux faits d'armes qui existent.
+
+M. Saincaize s'irrita.
+
+--En vérité, monsieur le marquis, dit-il, vous en prenez bien à votre
+aise! N'est-il donc que vous pour juger? Déjà à Paris vous vous êtes
+prononcé pour les hostilités immédiates. L'événement devrait vous
+prouver que vous vous êtes trompé. À quoi êtes-vous arrivé? Qu'avez-vous
+fait? Rien. Les morts dont vous parliez sont votre condamnation, car,
+sans votre folle entreprise...
+
+--Ma condamnation! Et qu'importent, monsieur, cent, cinq cents ou deux
+mille homme tués? Qu'est-ce que quelques vies humaines au milieu d'une
+génération? Qu'est-ce qu'une génération au milieu de l'histoire
+séculaire d'un peuple? Les grands principes sont comme les fleurs d'un
+champ. Aux unes, il faut de l'eau; aux autres, il faut du sang.
+L'humanité n'a rien à voir dans tout cela. C'est notre vie que nous vous
+donnons: ce n'est pas la vôtre. Vous osez dire que ce sont des morts
+inutiles! Comment Dieu s'y est-il pris pour amener le triomphe de notre
+sainte religion? Beaucoup de martyrs sont tombés, les uns et les autres
+en glorifiant leur croyance.
+
+Et c'est le sang de l'arène, le sang de la lutte, qui en coulant sur le
+sol l'ont fécondé et eu ont fait sortir des légions de chrétiens! Vous
+me dites que l'industrie souffre? On n'arrive pas à l'éclosion d'une ère
+prospère, sans payer à la fatalité le tribut qu'elle demande. Si vous
+étiez royaliste, monsieur...
+
+--Je suis royaliste!
+
+--Non, monsieur! Si vous étiez royaliste, vous croiriez, comme nous, que
+le triomphe de nos idées amènera pour la France une époque de grandeur
+et de prospérité, et ainsi vous ne reculeriez pas devant tout ce qui
+pourrait en amener la réalisation. Je dirai plus: reculer maintenant,
+serait non-seulement une faute, mais encore une lâcheté!
+
+C'est le moment où nos amis sont poursuivis partout; où la _Quotidienne_
+est menacée de suppression, où ceux qu'on fait prisonniers sont traduits
+devant un conseil de guerre et condamnés à mort.
+
+Je demande donc que Son Altesse ne quitte pas la Bretagne; je demande
+que notre guerre ne cesse pas encore. Si nous sommes vaincus pour un
+temps, dans quelques mois peut-être, nous pourrons reprendre la
+campagne. Madame m'a fait l'honneur de me consulter. Voilà ma réponse
+aux questions qu'elle a daigné m'adresser.
+
+Un silence suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. MM. de Charette, de
+Coislin, d'Autichamps et quelques autres vinrent le féliciter et lui
+serrer la main.
+
+Le conseil hésitait, quand un paysan vint parler bas au marquis de
+Kardigân.
+
+Celui-ci ne put retenir un geste de joie:
+
+--Votre Altesse permet-elle qu'on introduise un de ses plus fidèles
+serviteurs?
+
+--Faites! dit Madame un peu étonnée d'abord.
+
+La porte s'ouvrit et Aubin Ploguen parut.
+
+On eût dit d'un spectre.
+
+Le robuste Vendéen chancelait sur ses jambes. Il paraissait en proie à
+un insurmontable épuisement. Dans l'effort qu'il avait fait pour se
+lever, sa blessure s'était rouverte et un long filet coulait le tachant
+en rouge.
+
+Un frisson courut parmi tous ceux qui étaient là quand on l'aperçut,
+cette image vivante du dévouement, de la fidélité et de l'héroïsme. On
+se disait tout bas:
+
+--Lui aussi était de ceux de la Pénissière!
+
+La princesse le reconnut:
+
+--C'est toi, mon gars. Eh bien! je suis heureuse que tu sois venu. Tu
+vas parler au nom du peuple.
+
+Aubin étreignit son front de sa main. Il chancela de nouveau.
+
+--Madame, balbutia-t-il d'une voix sifflante, j'étais couché sur mon
+lit, je souffrais, et j'aurais cru ne pas pouvoir bouger. Quand on est
+venu me dire que des personnes de Paris voulaient que la guerre finît...
+Alors...
+
+Il s'arrêta épuisé. Pour rester debout, il dut se retenir à l'épaule de
+son maître.
+
+--... Alors... continua-t-il, j'ai vu que la colère allait m'étouffer...
+Madame! ne les écoutez pas! la guerre ne se termine pas, elle commence!
+On vous dira peut-être que nous sommes lassés... Ce n'est pas vrai. Nous
+sommes prêts à nous battre... toujours! Non, aucun de nous n'est à bout
+de courage et de résignation... Que notre sang n'ait pas coulé en
+vain..., que ceux qui ont été tués ne soient pas morts inutilement... Si
+on dit que nous sommes sur le point de reculer, ce n'est pas vrai. Nous
+sommes prêts à résister... toujours! Et enfin, moi, paysan, qui parle au
+nom des paysans, je déclare qu'il n'est pas un de nous qui ne consente à
+rester, loin de la chaumière, loin de nos femmes et de nos sœurs, tant
+que le Roi ne sera pas remonté sur son trône. Quant à ce qui est de la
+mort, peu importe: le sacrifice est consommé. Nous sommes prêts à
+mourir... à mourir... toujours!
+
+Toujours! Ce mot était la devise de ces obscurs soldats. Aubin Ploguen
+le prononçait de sa voix faible, mais encore vibrante dans sa faiblesse.
+Toujours! les tièdes, les hésitants, les hommes éternellement prêts aux
+compromis de toute espèce, y sentaient un reproche jeté à leur
+couardise.
+
+Aubin Ploguen, toujours appuyé sur l'épaule de son maître, tendit sa
+main, et l'appuya sur les carreaux de la chambre. Puis il s'agenouilla,
+s'aidant ainsi avec ses mains, tant son épuisement était extrême.
+
+Quand il fut à genoux, il tendit les bras vers Madame, comme pour
+l'adjurer de le comprendre. Et il retomba évanoui...
+
+--Secourez-le! s'écria Madame, en voyant couler à flots le sang du
+Vendéen.
+
+Celui-ci était livide, décomposé. Ses lèvres s'agitèrent encore. On
+entendit un mot qu'il prononça, qui fut comme un souffle léger:
+
+--Toujours!...
+
+La princesse regarda longuement ce serviteur modeste, cet humble
+défenseur de la cause. Et, mue par une pensée opposée, elle reporta ses
+yeux sur M. Saincaize: l'un était l'homme du devoir; l'autre, l'homme du
+recul. L'un avait dit: jamais! et l'autre avait répondu: toujours!
+
+Y prit-elle un enseignement?
+
+Elle se retourna vers les chouans.
+
+--Je reste! dit-elle d'une voix ferme.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ LE PIÈGE
+
+
+À peu près à la même heure, un homme se présentait au bourg et demandait
+mademoiselle Grégoire. Fernande était connue et aimée parmi les chouans.
+Ils n'oubliaient pas que, pendant le danger, au milieu des balles, elle
+avait toujours été la première à risquer sa vie pour aller secourir les
+blessés et les panser.
+
+L'homme fut conduit auprès de la jeune fille, et demanda à être laissé
+seul avec elle. Un peu surprise d'abord, Fernande crut qu'un grave
+événement était survenu.
+
+--Parlez, dit-elle à cet homme, quand elle eut éloigné deux Vendéens qui
+étaient là. L'individu avait un extérieur bizarre. Son crâne était
+dégarni, et son regard clignotant avait une expression ignoble.
+
+--Je suis chargé de vous remettre cette lettre, dit-il.
+
+--Une lettre?...
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi ce mystère? De qui vient-elle que vous n'ayez pu me la donner
+en public?
+
+--Lisez.
+
+Fernande prit un papier que lui tendait l'inconnu; dès qu'elle y eut
+jeté les yeux, elle pâlit.
+
+--De mon père?
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+L'âme connaît le pressentiment. La jeune fille hésitait à rompre le
+cachet. Il lui semblait que sa destinée entière était écrite dans ces
+lignes qu'elle allait lire.
+
+--J'ai peur, pensa-t-elle.
+
+--Allons! il le faut, reprit la jeune fille après un silence.
+
+Elle brisa le cachet et ouvrit le papier. À mesure qu'elle lisait, sa
+pâleur augmentait. À la fin, elle chancela et faillit se trouver mal.
+
+--O mon Dieu! dit-elle.
+
+Voici ce que contenait la lettre:
+
+«L'enfant qui a déserté ma maison ne devrait plus être ma fille. Mais
+votre père va mourir, et vous seule pouvez sauver sa vie. Venez.»
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Mademoiselle...
+
+--Mon père va mourir?
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Où? Comment?
+
+--Fusillé par les chouans.
+
+--Mais je rêve!
+
+--Vous seule pouvez le sauver. Ceux qui ont pris votre père veulent le
+passer par les armes, parce qu'il est un régicide. Les Vendéens vous
+aiment, vous. Si ceux-là savent que vous êtes la fille de leur
+prisonnier, ils n'oseront pas toucher à un cheveu de sa tête...
+
+Fernande avait la force de comprendre et non pas de raisonner. Elle ne
+pouvait pas sentir, dans l'égarement de ses sens, l'invraisemblance
+d'une pareille aventure. Elle ne voyait qu'une chose: que son père était
+prisonnier des chouans, qu'ils allaient le fusiller comme régicide et
+qu'elle seule pouvait le sauver.
+
+--Venez, dit-elle à l'homme. Où faut-il aller?
+
+--Dans les bois de Clisson.
+
+--Si loin! Arriverons-nous à temps?
+
+--Vite! Hâtons-nous.
+
+ * * * * *
+
+Quand Jean-Nu-Pieds revint auprès de ses amis, au sortir du conseil de
+guerre, il fut fort étonné de ne pas trouver Fernande.
+
+--Savez-vous où elle est, Jacqueline? demanda-t-il à la Pâlotte qui
+n'avait bougé de place.
+
+La jeune femme était assise, les yeux fixes, immobile, sombre.
+
+--Non! répondit-elle durement.
+
+--Jacqueline...
+
+Jean-Nu-Pieds était stupéfait du ton amer, presque désespéré, dont
+Jacqueline avait parlé.
+
+--Est-ce que vous êtes souffrante? dit-il avec intérêt.
+
+--Oui. Laissez-moi, je vous prie, monsieur le marquis.
+
+La Pâlotte prononça cette phrase avec un tel accent que Jean commença à
+deviner que dans tout cela se cachait quelque chose ignoré par lui.
+
+--Savez-vous, mon ami, où est mademoiselle Grégoire? demanda-t-il à un
+infirmier.
+
+--Elle était auprès des blessés, monsieur le marquis, quand un homme est
+venu lui parler.
+
+--Un homme?
+
+--Oui, monsieur le marquis,
+
+--Que lui voulait-il?
+
+--Il lui apportait une lettre,
+
+--Et où est-elle maintenant?
+
+--Elle est partie.
+
+--Partie! Fernande...
+
+Jean-Nu-Pieds devenait sérieusement inquiet. Qu'était cet homme? et que
+pouvait contenir cette lettre pour que la jeune fille fût précipitamment
+partie? Peut-être aurait-il eu l'explication de cette mystérieuse
+aventure, s'il avait vu le regard de Jacqueline qui le suivait
+obstinément. Elle se leva, et venant à lui:
+
+--Je puis vous expliquer ce que vous ne comprenez pas, Monsieur,
+dit-elle d'un ton sec. Veuillez me suivre.
+
+--Vous suivre, Jacqueline?
+
+--On ne doit pas nous entendre.
+
+Cette conversation s'échangeait dans la salle même où le messager avait
+trouvé Fernande.
+
+À côté, dans la plus grande chambre d'une chaumière, on avait fait une
+sorte d'hôpital où étaient couchés les blessés.
+
+Jean-Nu-Pieds et Jacqueline sortirent. Ils marchaient à côté l'un de
+l'autre. La jeune femme gardait la tête baissée et semblait émue. Jean
+sentait croître son inquiétude. Il avait ce même pressentiment de
+malheur qui avait atteint Fernande, quand elle était sur le point de
+lire la lettre de son père.
+
+Ils parvinrent ainsi à une espèce de clairière formée, au milieu du
+petit bois, par plusieurs routes qui s'y entrecroisaient, s'y
+réunissaient et en partaient pour rejoindre les grandes routes de Nantes
+et de Clisson.
+
+--Que voulez-vous me dire, Jacqueline?
+
+Elle le regarda fixement; puis, se croisant les bras et avec une sorte
+de joie sauvage:
+
+--Fernande est perdue pour vous! prononça-t-elle d'une voix vibrante.
+
+Jean-Nu-Pieds eut un éblouissement.
+
+--Perdue... pour... moi!...
+
+--L'homme qui est venu lui apporter une lettre était un messager de son
+père; la lettre, était une lettre de son père.
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Vous savez maintenant ce que vous vouliez savoir. Adieu.
+
+Et elle disparut sous bois, laissant à la fois stupéfait et désespéré le
+jeune homme.
+
+--Pourquoi sait-elle cela? dit-il. Pourquoi a-t-elle parlé ainsi?
+Fernande... que peut-elle être devenue?... Fernande...
+
+Deux ombres qui marchaient rapidement à travers les branches arrivèrent
+auprès de lui.
+
+--Arrivons-nous trop tard? dit une voix. Est-ce qu'elle est partie?...
+
+Jean-Nu-Pieds crut rêver en reconnaissant son frère Philippe et Jérôme
+Hébrard.
+
+ * * * * *
+
+L'individu qui était venu chercher Fernande était Trébuchet. Il avait
+fait la route dans ce même cabriolet où la Pâlotte était montée pour se
+rendre à Nantes avec lui. En proie à son trouble, Fernande ne s'aperçut
+même pas de la route que prit la voiture. Au lieu de tourner à droite,
+vers Clisson, elle prit à gauche, vers Machecoul. Son compagnon ne lui
+parlait pas. En vérité, elle avait peur, par instants, quand elle se
+considérait, seule, en pleine nuit, avec cet individu, dont la mine
+patibulaire avait certes de quoi épouvanter. Le cabriolet courait
+rapidement.
+
+La jeune fille pensait à son fiancé et au trouble qui l'envahirait quand
+il apprendrait sa disparition.
+
+--Il faut que j'aie été égarée, murmura-t-elle, pour ne lui avoir même
+pas écrit quelques lignes... Pauvre Jean!
+
+Depuis cinq minutes, ils avaient quitté la grande route pour entrer sous
+bois. Un chemin qui allait se rétrécissant, gagnait à travers les
+hauteurs. La lande n'apparaissait même plus que par éclaircies.
+
+Si Fernande avait eu sa raison présente, elle aurait reconnu ces bois où
+ils passaient. C'était là que les Vendéens avaient campé dès le début
+des hostilités; c'était là que Pinson était arrivé à la suite de cette
+petite et valeureuse armée... Un rossignol chantait au sommet d'un
+hêtre. Malgré elle, le chant du poëte ailé lui rappelait sa mélodie
+préférée:
+
+Mon ami vient de s'en aller,
+J'en ai le cœur tout en peine.
+Vint un gars sous le grand chêne,
+Qui voulut me consoler;
+Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
+Beau gars, ce n'est pas toi...
+Hélas! il est bien loin de moi,
+Celui que j'aime!»
+Je ne peux pas me consoler;
+Mon ami vient de s'en aller.
+
+Pauvre Fernande! où allait-elle ainsi? vers quelle destinée inconnue?
+vers quelles souffrances nouvelles?
+
+Ils avaient fait environ une demi-lieue dans la forêt en suivant ce
+chemin qu'ils avaient pris au sortir de la route. À quelque distance
+paraissaient des ombres à moitié dissimulées entre les arbres. Puis dans
+cette espèce de décor que produisaient, la nuit, des lumières entre les
+feuilles, on voyait courir et se presser des hommes vêtus de
+souquenilles en lambeaux et d'uniformes en loques.
+
+Fernande regardait avec angoisse, car il lui semblait que des paroles de
+colère venaient jusqu'à elle.
+
+--Est-ce là? dit-elle,
+
+--C'est là.
+
+Le cabriolet se rapprochait du campement.
+
+Au moment où la vue de la jeune fille put embrasser tout le tableau,
+elle jeta un cri d'épouvante et d'horreur.
+
+Un homme était attaché à un arbre par les pieds et par les épaules; ses
+mains, liées derrière son dos, l'empêchaient de faire un seul mouvement.
+À ses côtés veillaient deux sentinelles, armées de fusil et à mine
+farouche.
+
+Celui qui paraissait être le chef ne vit pas la jeune fille qui, muette,
+tant l'angoisse l'étreignait à la gorge, ne pouvait ni crier, ni parler.
+Il se tourna vers ses hommes.
+
+--Le peloton, dit-il.
+
+Dix de ces bandits s'avancèrent, le fusil à l'épaule, et s'apprêtèrent à
+fusiller celui qui y était attaché.
+
+Alors seulement Fernande put retrouver ses forces, et s'élança au
+secours de son père.
+
+Car c'était lui qu'on allait ainsi passer par les armes...
+
+
+
+
+ XV
+
+ UNE PAGE D'HISTOIRE
+
+
+Quand Madame s'était écriée:
+
+--Je reste!
+
+Elle n'avait pas voulu dire qu'elle allait continuer la guerre. C'était
+devenu impossible. Il fallait laisser aux chouans le temps de
+s'organiser et de prendre de nouvelles dispositions.
+
+Son intention était seulement de ne pas quitter la Bretagne. La guerre
+n'était pas finie, mais suspendue. En attendant la reprise des
+hostilités, où irait-elle? Toute la question était là.
+
+Évidemment, on ne pouvait tenir plus longtemps la campagne. Les colonnes
+mobiles du général Dermoncourt parcouraient incessamment la plaine et
+menaçaient toujours sa liberté.
+
+Aujourd'hui[3], on lui prenait ses harnais, que l'on reconnaissait lui
+appartenir, et une selle de velours rouge brodé d'or; le lendemain ses
+habits, et elle était obligée de fuir, n'emportant avec elle que les
+vêtements qu'elle avait sur elle.
+
+Cette vie, on le comprend bien, était intolérable; poursuivie comme elle
+l'était, Madame n'avait plus une nuit de sommeil complète. Et, le jour
+arrivé, le danger et la fatigue se réveillaient en même temps qu'elle.
+Un nouveau plan fut alors adopté par les chefs vendéens et communiqué à
+la duchesse, qui l'approuva.
+
+Elle devait se rendre à Nantes, où depuis longtemps un asile lui était
+préparé. De cette manière, on faisait perdre au général Dermoncourt ses
+traces dans la campagne, et, pendant que les nouvelles recherches qui
+seraient nécessairement la suite de cette disparition éloigneraient de
+la ville les troupes qu'elle renfermait, les chouans devaient
+s'introduire à Nantes un jour de marché. Déguisés en paysans, ils
+pénétraient jusqu'au cœur de la cité sans éveiller aucun soupçon.
+
+Une fois là, ils s'emparaient du château par un coup de main, y
+faisaient entrer aussitôt la duchesse[4] qui se serait, en conséquence,
+logée auprès de la citadelle; puis, déclarant Nantes capitale provisoire
+du royaume, ils proclamaient simultanément: Henri V, roi de France;
+Louis-Philippe, déchu, et Son Altesse Royale Madame, régente de France,
+pendant la minorité de l'illustre enfant, successeur de tant de rois.
+
+«Pour des désespérés, ce plan ne manquait ni de hardiesse ni d'habileté.
+Il est vrai que, dans toutes ces combinaisons, ils comptaient sur la
+tête et le courage de Madame, en cela ils avaient raison, car c'est la
+Vendée qui a failli à la duchesse, et non la duchesse qui a failli à la
+Vendée[5].»
+
+On délibéra quelque temps sur le moyen le plus sûr pour entrer à Nantes.
+Madame la duchesse de Berry termina la délibération en disant qu'elle y
+entrerait à pied, vêtue en paysanne, et suivie seulement de mademoiselle
+Eulalie de Kersabiec et de M. de Ménars.
+
+Le nom de mademoiselle Eulalie de Kersabiec se trouve pour la première
+fois sous notre plume. Elle et sa sœur furent grandes en dévouement et
+en courage pendant ces mois difficiles où se jouèrent les destinées de
+la royauté. Quelle que soit l'opinion à laquelle il appartienne, un
+homme d'honneur doit s'incliner devant de pareils faits. C'est là la
+vraie noblesse, la vraie illustration.
+
+En conséquence de cette décision, le 16 juin, qui était le premier jour
+du marché, Madame partit vers les six heures du matin. Mademoiselle de
+Kersabiec portait le même costume qu'elle. M. de Ménars les accompagnait
+avec un habit de métayer: ils avaient cinq lieues à faire.
+
+«Au bout d'une demi-heure de marche, les gros souliers ferrés et les bas
+de laine auxquels la duchesse n'était point habituée, lui blessèrent les
+pieds. Elle essaya cependant de marcher encore[6]. Mais jugeant que, si
+elle gardait sa chaussure, elle ne pourrait continuer sa route, elle
+s'assit sur le bord d'un fossé, ôta ses souliers et ses bas, et après
+les avoir cachés dans ses poches, elle se mit à marcher pieds nus.
+
+Au bout d'un instant[7], elle remarqua, en regardant passer les
+paysannes, que la finesse de sa peau et la blancheur aristocratique de
+son pied la trahiraient bientôt. Elle s'approcha alors de l'un des côtés
+de la route, y prit de la terre noirâtre, se brunit les jambes en les
+frottant avec cette terre, et se remit en marche. Il y avait encore
+quatre lieues à faire.
+
+C'était un admirable thème de pensées philosophiques pour ceux qui
+l'accompagnaient que le spectacle de cette femme qui, deux ans
+auparavant, avait aux Tuileries sa place de reine-mère, possédait
+Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures à six chevaux, avec des
+escortes de gardes du corps, brillants d'or et d'argent; qui se rendait
+à des spectacles commandés pour elle, précédée de courriers secouant des
+flambeaux; qui remplissait la salle avec sa seule personne, et qui, de
+retour au château, regagnait sa chambre splendide, marchant sur de
+doubles tapis de Perse et de Turquie, de peur que le parquet ne blessât
+ses pieds d'enfant. Aujourd'hui, cette même femme, couverte encore de la
+poudre du combat de Vieillevigne, entourée de dangers, proscrite,
+n'ayant pour escorte et pour courtisans qu'un vieillard et une jeune
+fille, allant chercher un asile qui se fermerait peut-être devant elle,
+vêtue des habits d'une femme du peuple, marchait nu-pieds sur le sable
+aigu et les cailloux tranchants de la route!»
+
+De qui sont les lignes que nous venons de citer? D'un écrivain
+royaliste! Non. Elles sont de ce même général Dermoncourt, qui
+poursuivait avec tant d'acharnement celle dont il parle avec tant
+d'admiration! Comme il fallait que cette femme fût réellement grande
+pour inspirer tant de respect à un ennemi acharné!
+
+Cependant, la route se faisait, et les craintes devenaient moins vives à
+mesure qu'on se rapprochait de Nantes. Madame s'était habituée à son
+costume, et les métayers près desquels elle était passée ne semblaient
+point s'apercevoir que la petite paysanne qui courait si lestement près
+d'eux fût autre chose que ce qu'indiquaient ses habits. C'était déjà un
+grand point que d'avoir trompé l'instinct pénétrant des gens de la
+campagne, qui, sur ce point, n'ont peut-être pour rivaux, si ce n'est
+pour maîtres, que les gens de guerre.
+
+Enfin, on aperçut Nantes. Madame reprit ses bas et ses souliers, et se
+chaussa pour entrer dans la ville. Arrivée au pont Pirmil, elle tomba au
+milieu d'un détachement commandé par un ancien officier de la garde,
+qu'elle reconnut parfaitement pour l'avoir vu faire autrefois le service
+du château.
+
+Parvenue en face du Bouffai, la duchesse se sentit frapper sur l'épaule:
+elle tressaillit et se retourna. La personne qui venait de se permettre
+cette familiarité était une bonne vieille femme qui, ayant déposé à
+terre son panier de pommes, ne pouvait seule le replacer sur sa tête.
+
+--Mes enfants, dit-elle à Madame et à mademoiselle de Kersabiec,
+aidez-moi à recharger mon panier et je vous donnerai à chacune une
+pomme[8].
+
+Madame s'empara aussitôt d'une anse, fit signe à sa compagne de prendre
+l'autre, et le panier fut replacé en équilibre sur la tête de la bonne
+femme, qui s'éloigna sans donner la récompense promise; mais la duchesse
+l'arrêta par le bras en lui disant:
+
+--Dites donc, la mère! et ma pomme?
+
+La marchande la lui donna. La duchesse la mangeait avec un appétit
+aiguisé par cinq lieues de marche, lorsqu'en levant la tête, ses yeux
+tombèrent sur une affiche portant en grosses lettres ces trois mots:
+
+ÉTAT DE SIÉGE
+
+C'était l'arrêté ministériel qui mettait en état de siége quatre
+départements de la Vendée. La duchesse s'approcha de cette affiche, la
+lut tranquillement d'un bout à l'autre, malgré les instances de
+mademoiselle de Kersabiec, qui la pressait de se rendre à la maison où
+l'on devait la recevoir; mais Madame lui fit observer que la chose
+l'intéressait assez pour qu'elle en prît connaissance.
+
+Enfin elle se remit en route; quelques minutes après, elle arriva dans
+la maison où elle était attendue, et où elle déposa son costume couvert
+de boue, et qu'on y conserve comme une relique en souvenir de cet
+événement.
+
+Bientôt elle la quitta pour se rendre rue Haute-du-Château, n° 3, chez
+les demoiselles Deguigny; c'est là qu'on lui avait préparé une chambre,
+et dans cette chambre une cachette. La chambre n'était autre qu'une
+mansarde, au troisième; la cachette était un recoin formé par la
+cheminée établie dans un angle. On y pénétrait par la plaque qui
+s'ouvrait au moyen d'un ressort. Madame passa ainsi tout à coup de la
+vie la plus agitée à l'inactivité la plus complète. Sa correspondance,
+qu'elle fit toujours elle-même, lui usait bien quelques heures de la
+journée, mais les autres se traînaient pour elle avec une lenteur
+désespérante. Elle les employait à des ouvrages manuels, dont
+quelques-uns étaient bien peu dans ses habitudes et dans celles des
+personnes à qui elle les faisait partager.
+
+C'est ainsi qu'avec l'aide de M. de Ménars, elle colla entièrement le
+papier grisâtre qui faisait la tapisserie de la mansarde. Cependant, ses
+occupations les plus habituelles étaient la peinture des fleurs et la
+tapisserie, talents dans lesquels elle excellait.
+
+Au moindre sujet d'alarme, une sonnette, qui du rez-de-chaussée
+communiquait dans la chambre, lui donnait le signal de la retraite.
+
+Pendant les premiers jours, le bruit se répandit que la duchesse était
+cachée à Nantes. Ce bruit devint bientôt une certitude pour l'autorité
+militaire. Les agents de police ne tardèrent pas à apporter des preuves
+matérielles de sa présence dans la ville.
+
+Mais comme sa retraite n'était connue que de peu de personnes, et que
+ces personnes étaient complètement dévouées à la cause royaliste,
+quelque créance que l'autorité eût donnée à ces avis, il y avait peu de
+chances de la découvrir, on le voit.
+
+Tout semblait donc annoncer que le chef de la guerre, l'âme de la
+Vendée, pourrait rester caché à Nantes, en attendant des jours
+meilleurs. D'un moment à l'autre allait éclater le coup de main qui
+devait livrer aux chouans le château et la ville bretonne[9].
+
+
+
+
+ XVI
+
+ UN MOIS PLUS TARD
+
+
+Nous sommes au milieu du mois de juillet, c'est-à-dire un mois environ
+après les événements qui précèdent. Depuis trente-deux jours, Madame est
+cachée à Nantes. La police le sait, l'autorité militaire le sait, et
+cependant toutes leurs tentatives pour connaître sa retraite sont
+restées vaines.
+
+À Paris, le gouvernement s'impatiente. La Chambre des députés murmure.
+Les juste-milieu, les hommes du ventre, comme on les appelle, ont hâte
+de jouir. Pensez donc! Cette princesse, cette proscrite, qui veut
+combattre! cela les gêne.
+
+Le roi des Français commence à passer de mauvaises nuits. Cette
+disparition de Marie-Caroline de Bourbon l'épouvante. Il craint que tout
+le monde conspire contre lui. Il ne se dit pas que c'est une femme,
+dépouillée par lui, dont le fils a été indignement volé; il ne se dit
+pas que cette femme souffre, pleure: que lui importe! Ils ne sont pas de
+la même famille. Après les journées de Juillet, il l'a dit sur les
+murailles de Paris. Le peuple le sait, car il se rappelle ces énormes
+affiches sur lesquelles il a lu:
+
+LES D'ORLÉANS NE SONT PAS BOURBONS, MAIS VALOIS
+
+Le roi des Français commence à douter, de l'habileté de ses serviteurs,
+de Montalivet lui-même. On lui a promis un traître. Où est le traître?
+
+Par malheur, Deutz n'avait pas encore pu parvenir auprès de Madame.
+Quand nous disons par malheur... ce n'est qu'une simple ironie, un
+sentiment de pitié pour cet infortuné gouvernement qui a préparé
+soigneusement une vilenie, et qui est navré parce que la vilenie est
+longue à se commettre.
+
+Il résulte de tout cela que des ordres furent expédiés à M. Maurice
+Duval[10], préfet de la Loire-Inférieure, de hâter les recherches. Nous
+avons déjà écrit le nom de M. Maurice Duval. Le lecteur sait qu'il
+arrivait de Grenoble, où il avait joué un assez triste rôle. L'autorité
+militaire, de son côté, était fort ennuyée.
+
+Quel que soit leur drapeau, blanc ou tricolore, des soldats français
+n'en sont pas moins des hommes d'honneur, auxquels répugne tout ce qui
+ressemble à l'infamie. L'armée voulait bien combattre avec acharnement
+les Vendéens, poursuivre même la duchesse de Berry et tenter de la faire
+prisonnière, mais ces bruits de trahison qui lui revenaient de Paris la
+révoltaient. Les deux généraux qui commandaient à Nantes, le comte
+d'Erlon, divisionnaire, et Dermoncourt, brigadier général, en étaient
+particulièrement indignés.
+
+Les soldats couraient la campagne sans se lasser, car si Madame avait
+disparu, ses partisans étaient toujours là, plus endiablés que jamais.
+Ce n'étaient plus de vraies batailles comme à Château-Thibaut où à
+Vieillevigne, mais des escarmouches.
+
+Les chouans se cachaient, au nombre de quinze ou vingt, dans un fourré;
+une compagnie de ligne ou un demi-escadron de cuirassiers passait,
+aussitôt deux, trois, quatre décharges successives partaient et
+couchaient dans la poussière les soldats.
+
+D'autres fois, des forces vendéennes, plus fortes qu'on aurait pu le
+croire, se portaient tout à coup sur un point déterminé et
+interceptaient des convois.
+
+Il y avait un mois que cet état de choses durait, quand un jour, une
+colonne revint à Nantes, après avoir traversé tout le département. O
+miracle! rien ne l'avait arrêtée dans sa route. Les chouans semblaient
+évanouis, disparus, sans laisser la moindre trace. Les soldats avaient
+fouillé les bois de Machecoul, de Rassé et de Clisson, mais vainement.
+Pas un seul Vendéen n'était apparu.
+
+Qu'étaient-ils donc devenus?
+
+À cinq lieues de Nantes, avant de laisser à gauche Château-Thibaut pour
+prendre la route de Pornic, s'étend le lac de Grandlieu; la lande qui le
+borde a des aspects variés; mais on y trouve, çà et là, entre une touffe
+de genêts et une racine de bruyères, un trou assez large.
+
+Demandez au paysan ce que c'est que ce trou, il vous répondra en
+clignant de l'œil:
+
+--Lapin!
+
+En effet, c'est bien un terrier, à l'apparence. Cette réponse faite,
+vous passez votre chemin; mais, à dix mètres plus loin, vous apercevez
+un nouveau trou; à vingt mètres, un troisième trou, et ainsi de suite.
+Vue d'ensemble, et à hauteur, la lande doit avoir l'aspect d'une énorme
+écumoire. Tout d'abord vous vous dites qu'il y a beaucoup de lapins dans
+ce pays; puis vous réfléchissez que ces terriers pourraient bien avoir
+une cause particulière.
+
+Voyez-vous ce dolmen à l'horizon? C'est là qu'est l'explication du
+mystère.
+
+La Bretagne n'est pas seulement le sol où la fidélité germe drue et
+haute comme la moisson, elle est aussi la patrie des légendes. Sous ce
+dolmen s'ouvre une caverne qui se change en souterrain, et a, sous la
+lande, une profondeur d'à peu près un kilomètre.
+
+Aujourd'hui, ce souterrain n'existe plus; mais en 1832, non-seulement il
+était l'asile de plus d'un contrebandier, mais encore l'autorité civile
+n'en avait pas connaissance. Les paysans se rappelaient que, pendant les
+grandes guerres de la République, leurs pères y avaient trouvé un asile.
+La tradition s'en était conservée.
+
+Vers le milieu du mois de juillet, si nous y entrons en pleine nuit,
+nous saurons pourquoi les soldats n'avaient plus trouvé de chouans sur
+leur chemin. Tous ceux qui pouvaient encore porter les armes, tous ceux
+que les travaux de la terre n'avaient pas forcés de rentrer chez eux, y
+étaient réunis, sous le commandement de M. de Charette et du marquis de
+Kardigân.
+
+À côté de Jean-Nu-Pieds sont ses fidèles, ses héroïques amis, Henry de
+Puiseux et Aubin Ploguen. Le souterrain contient environ deux cents
+chouans, avec une abondante provision d'armes et de munitions. Ils
+attendent là que le moment soit venu de prendre d'un coup de main Nantes
+et la citadelle, selon le plan que nous avons expliqué. Le jour fixé est
+le 20 juillet, c'est-à-dire le surlendemain.
+
+Mais celui qui depuis un mois n'aurait pas revu Jean-Nu-Pieds, ne
+l'aurait pas reconnu. Le fiancé de Fernande n'était plus que l'ombre de
+lui-même. Son visage portait le sillon creusé par les larmes.
+
+Quand nous pénétrons dans le souterrain, les soldats dorment: lui, les
+bras croisés, l'œil fixe, immobile, il reste accroupi devant une lettre
+étalée sur le sol.
+
+--Qu'est-elle devenue? murmure-t-il; qui me l'a prise? M'oublier? Non,
+elle ne m'a pas oublié, j'en suis certain! Elle est de ces créatures
+bénies qui ne savent ni tromper ni mentir... Mais où est-elle?
+
+Ses yeux ne savent pas pleurer; ils sont vides de larmes pour en avoir
+trop répandu.
+
+Jean-Nu-Pieds reprit la lettre ouverte devant lui et la lut. C'était la
+dixième fois peut-être. Le papier était froissé, comme par un long
+usage, et cependant il n'y avait que deux jours que le marquis de
+Kardigân l'avait reçue.
+
+«Jean, j'ai cherché partout. Jérôme et moi ne connaissons ni lassitude
+ni découragement. Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre. Les traces
+de M. Grégoire sont introuvables. J'espérais un moment mettre la main
+sur cet agent de police qui a aidé M. Grégoire à enlever Fernande, mais
+jusqu'à présent, cela nous a été impossible.
+
+... Mon pauvre Jean! comme tu dois être malheureux! La fatalité se joue
+de ton bonheur incessamment, et la destinée humaine ne se lasse pas de
+te frapper. Crois en moi, espère en moi. Ton devoir te rattache à la
+Bretagne: moi, je suis libre de mes actes, et tout ce que la volonté,
+tout ce que l'énergie peuvent faire, je le ferai...»
+
+La lettre était de Robert Français, de Philippe de Kardigân. Malgré la
+volonté du vieux marquis, les deux frères étaient rapprochés par la
+communauté de la souffrance. Aucun des deux n'avait abjuré sa foi.
+
+Le républicain croyait à la République, et le royaliste croyait à son
+roi.
+
+L'honneur battait dans ces âmes loyales, mais l'amour de l'un n'avait
+d'égal que le dévouement désintéressé de l'autre.
+
+--Pauvre enfant! murmurait Jean-Nu-Pieds, qu'est-elle devenue! Où ce
+père infâme l'a-t-il conduite? Qu'en a-t-il fait?
+
+Un sanglot sortit de la poitrine du jeune homme. Malgré la force qu'il
+avait sur lui-même, il ne pouvait pas résister. Aubin Ploguen s'éveilla
+à ce sanglot.
+
+--Maître, maître, espérez... dit-il.
+
+--Espérer!
+
+--Voulez-vous que je parte, moi? Voulez-vous que je trouve ses traces?
+Quand je devrais y mourir, je réussirai dans ma tâche!
+
+--Aubin, tu ne peux pas partir. Comme moi, tu es enchaîné ici. Le devoir
+pour nous est ici et non pas ailleurs...
+
+Une ombre s'interposa entre les chouans et le faible rayon lumineux qui
+filtrait par l'ouverture du souterrain. C'était M. de Charette, qui,
+accompagné de deux Vendéens, venait d'explorer les environs. Le jour
+n'était pas loin. Une aube jaunâtre et triste perçait.
+
+M. de Charette vint à Jean-Nu-Pieds:
+
+--C'est pour aujourd'hui, lui dit-il tout bas.
+
+--Pour aujourd'hui? Mais notre tentative ne devait s'exécuter que
+demain?
+
+--Demain, ce serait impossible, ainsi que les jours suivants. Si nous ne
+risquons pas notre coup de main aujourd'hui, il nous faudra attendre
+quinze jours pour le prochain marché. Tandis que, nous mêlant à la foule
+des métayers et des paysans qui iront en ville vendre leurs denrées,
+nous sommes sûrs de n'éveiller aucun soupçon.
+
+--Oui, vous avez raison.
+
+--Voilà quelle serait mon idée. Nous diviserions nos deux cents hommes
+en huit bandes de vingt-cinq, et elles entreraient à Nantes les unes
+après les autres.
+
+--Et les armes?
+
+--Nous en avons un dépôt là-bas.
+
+--C'est vrai.
+
+--Nos gars ont tous conservé leurs costumes de paysans, nous de même. Il
+n'y a donc aucun danger à craindre de ce côté-là.
+
+--Je suis prêt.
+
+Un coup de sifflet jeté par M. de Charette éveilla les chouans. Il leur
+fit part de la résolution qui venait d'être prise. Ces hommes de fer
+qui, depuis quatre mois, étaient sur pied, ne donnèrent que des signes
+de joie à la pensée qu'ils allaient se battre encore.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ SECONDE DISPARITION
+
+
+Rien n'a un aspect populeux et mêlé comme un marché dans une ville de
+premier ordre. Les marchés de Nantes, entre autres, ont un cachet
+particulier. On y voit les paysans des environs mêlés à ceux de quelques
+lieues à la ronde. Les gars du bourg de Batz, avec leurs costumes
+éclatants et bigarrés, se mêlent souvent aux métayers de Pornic et de
+Beauvoir, qui n'hésitent pas à faire quinze lieues pour vendre un bœuf
+ou acheter un cheval.
+
+Les royalistes, nous l'avons vu, comptaient sur cette foule pressée aux
+entrées de la ville pour y pénétrer facilement sans être reconnus.
+
+Jean-Nu-Pieds avait pris le commandement de la première bande. Bien que
+ce fût celle qui devait courir le moindre danger, tout d'abord, M. de
+Charette avait exigé de lui ce sacrifice. Ce dernier, commandant en
+chef, s'était naturellement réservé le poste le plus périlleux de
+l'arrière-garde. En effet, si les soupçons venaient aux autorités, ils
+ne leur viendraient qu'après l'arrivée successive de soixante-quinze ou
+de cent hommes. La dernière bande serait par conséquent la plus exposée.
+
+La grande route était couverte de paysans. Les uns conduisaient un
+troupeau; les autres, montés dans ces petites voitures sautantes
+appelées vulgairement d'un nom que «la pudeur nous empêche de nommer,»
+marchaient grand train dans la direction de la cité.
+
+Les conversations s'échangeaient en plein air, et malgré l'étouffante
+chaleur, les groupes étaient fort animés.
+
+On se donnait les dernières nouvelles de la guerre. Presque tous
+royalistes, au fond du cœur, les paysans ne voulaient pas croire que les
+chouans eussent pour toujours abandonné la campagne. La disparition même
+de Madame, disparition mystérieuse, ajoutait encore à la vraisemblance
+de cette opinion.
+
+Quand le sanglier est acculé dans sa bauge, il se retourne, après s'être
+reposé un instant, et fond, tête baissée, sur la meute imprudente qui le
+serre de trop près.
+
+Ainsi devaient faire les Vendéens. Quelques-uns connaissaient les
+terriers du lac de Grandlieu et hochaient la tête en se disant qu'ils
+pouvaient bien servir d'asile aux anciens chevaliers de la royauté
+française.
+
+Cependant, les vingt-cinq chouans commandés par Jean-Nu-Pieds, suivis à
+une distance d'un kilomètre par vingt-cinq autres, approchaient de la
+ville. Le marquis de Kardigân était accompagné de ses deux amis. Henry
+de Puiseux, comme Aubin Ploguen, était entièrement remis de la blessure
+qu'il avait reçue au château de la Pénissière. Le vaillant jeune homme
+n'en était que plus ardent et plus gai.
+
+Au moment où ils allaient passer les premières maisons de la ville, il
+ne put retenir un énorme éclat de rire:
+
+--Eh! qu'as-tu donc? demanda Jean.
+
+--Ne fais pas attention!
+
+--Mais encore?
+
+--Mon cher, j'aimerais voir la figure des généraux de M. Philippe, quand
+ils s'apercevront demain matin au réveil, que leur bonne ville de Nantes
+a changé de propriétaire. Vois-tu ça?
+
+--Si nous réussissons!
+
+--Et pourquoi ne réussirions-nous pas? Non, c'est du dernier comique! Ce
+pauvre M. d'Erlon! Quand on lui apportera son café au lait demain matin,
+son aide de camp lui dira tout à coup:
+
+--Nantes est à Madame!
+
+--Tu es trop gai, cela porte malheur, Puiseux, dit gravement Jean.
+
+--C'est possible, répliqua Henry, mais, par contre, toi, tu es trop
+triste. Cela fait balance!
+
+De Puiseux n'avait pas l'âme à la gaieté, mais il voulait chasser de
+l'esprit de son ami le noir qui l'envahissait. Il souffrait de voir
+cette forte et loyale nature du marquis de Kardigân, rongée par un
+chagrin secret qui la tuait.
+
+Aubin Ploguen se taisait.
+
+Il savait que son maître n'aurait ni paix ni trêve, tant que Fernande ne
+serait pas retrouvée. La souffrance morale est plus terrible encore pour
+les âmes supérieures que la souffrance physique.
+
+La légende du Prométhée, cloué sur son rocher, pendant qu'un vautour
+déchire éternellement son flanc saignant, ne serait-elle pas l'image de
+la vie humaine déchirée éternellement ainsi par l'angoisse?
+
+Les vingt-cinq hommes de Jean-Nu-Pieds avaient l'air de ne pas se
+connaître. Ils marchaient éloignés les uns des autres, par groupes de
+cinq ou six. Mais ils avaient un lien commun, la pensée commune! Au
+milieu de Nantes s'élevait, en 1832, une auberge très-grande qui était
+le rendez-vous de tous les paysans. Aujourd'hui que la rapidité et la
+facilité des moyens de transport ont doublé, ces énormes hôtelleries
+n'existent plus. Mais à cette époque, ceux qui venaient de trop loin et
+ne pouvaient pas rentrer le soir chez eux, trouvaient un asile dans
+cette auberge. Elle s'appelait le _Cygne du Roi_. Encore une enseigne
+qui, très-répandue il y a trente ans, se fait plus que rare aujourd'hui.
+
+Le _Cygne du Roi_ s'étalait au-dessus d'une large porte par laquelle
+pouvaient passer deux charrettes de front. Elle contenait, cette
+hôtellerie légendaire, de véritables dortoirs et des écuries spacieuses,
+bien que vulgaires. Les métayers couchaient tous ensemble dans les
+dortoirs, les valets de ferme couchaient tous ensemble dans les écuries.
+Moyennant la somme d'un franc cinquante centimes, on avait, pour un, le
+souper et le coucher. Quand on était deux, le prix se soldait avec une
+pièce de cinquante sous.
+
+C'était là que les deux cents hommes de M. Charette et du marquis de
+Kardigân avaient pris rendez-vous. Le patron du _Cygne du Roi_,
+véritable hercule et ancien Vendéen, était du complot et leur avait
+promis une hospitalité que ne soupçonneraient jamais les espions de la
+police.
+
+À neuf heures du matin, Jean-Nu-Pieds et ses hommes arrivèrent; à onze,
+M. de Charette et les siens faisaient leur entrée. Il s'agissait de
+passer la journée sans que l'oisiveté de ces prétendus paysans donnât
+l'éveil.
+
+L'aubergiste, Poulardet, les employait aux mille besognes très-visibles,
+qui font dire aux spectateurs:--Oh! oh! voilà de solides gaillards. On
+arriva ainsi jusqu'à cinq heures de l'après-midi. À ce moment M. de
+Charette ramena le marquis de Kardigân dans une salle basse. Ils
+devaient conférer sur le moyen de faire avoir à leurs soldats les fusils
+cachés dans la ville.
+
+Là, au reste, n'était pas la seule difficulté. La tentative qui,
+primitivement, ne devait avoir lieu que le lendemain, ayant été avancée
+d'un jour, il fallait prévenir le gardien de ces armes.
+
+--Rien de plus facile, dit Jean-Nu-Pieds. Je vais aller le trouver, il
+me connaît.
+
+--Si nous envoyions Poulardet? observa M. de Charette. On le connaît à
+Nantes. On trouvera tout naturel...
+
+M. de Charette sentait que Jean-Nu-Pieds pouvait courir des dangers en
+sortant; et si, lui, était toujours prêt à s'exposer à un péril
+personnel, il trouvait inutile d'y exposer M. de Kardigân. Mais celui-ci
+tenait à son idée et n'était pas facile à convaincre.
+
+--Non, non, dit-il, il vaut mieux que ce soit moi qui aille là-bas;
+demain, notre ami nous aurait attendu; aujourd'hui, il sera surpris, il
+faut que je puisse l'aider à tout préparer.
+
+Quant à Poulardet, il nous sera bien plus utile ici que dans une
+mission. Qui mieux que lui pourrait répondre à un agent de la police
+secrète si par hasard il s'en présentait un?
+
+--Soit, reprit M. de Charette. Alors j'irai moi-même.
+
+--Non, mon cher baron, voici qui est encore plus impossible.
+
+--Impossible? Pourquoi?
+
+--Parce que vous êtes le chef.
+
+--Et alors? cette raison ne vous empêche pas de vouloir partir
+cependant.
+
+--Moi, je suis dans une position différente. Vous êtes le général en
+chef; moi je suis votre second... Rappelez-vous ce que vous disiez à
+Madame, quand à Vieillevigne elle s'opposait à ce que vous la
+sauvassiez; si Maurice de Saxe avait voulu faire comme M. de Lowendall,
+la bataille de Fontenoy eût été perdue!
+
+--Soit... allez!
+
+Jean-Nu-Pieds serra la main de M. de Charette.
+
+--Il est maintenant cinq heures et demie, dit-il; à sept heures et
+demie, je serai de retour.
+
+Avant de partir, le marquis alla trouver Aubin.
+
+--Je te défends de bouger d'ici, lui ordonna-t-il.
+
+Aubin se tut. Jean crut que l'ordre donné par lui suffisait. Il embrassa
+ses deux amis, et sortit sans s'apercevoir que le fidèle Breton nouait
+sa ceinture autour de sa taille, précaution qu'il prenait toujours avant
+de commencer une expédition. En effet, il n'y avait pas trois minutes
+que M. de Kardigân était sorti, qu'Aubin Ploguen sortait à son tour.
+
+Les chouans savaient que l'heure approchait.
+
+Jean avait été préparer les armes qu'ils devaient recevoir. L'heure
+passait trop lente à leur gré. Combien de minutes les séparaient encore
+de l'instant décisif!
+
+Cependant, six heures et demie, sept heures et demie sonnèrent, et
+Jean-Nu-Pieds ne revenait pas. Aubin Ploguen ne paraissait également
+point. À neuf heures, M. de Charette commença à s'inquiéter. À neuf
+heures et demie, le signal convenu retentit à la porte de la rue.
+
+--C'est lui, sans doute, pensa le chef vendéen.
+
+Ce n'était pas lui, mais Aubin Ploguen, pâle et défait.
+
+--Est-il ici? demanda-t-il d'une voix étranglée.
+
+--Non...
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Que s'est-il passé? s'écria M. de Charette, qui était survenu au
+bruit.
+
+--Je le suivais à vingt pas. Il arriva à la maison convenue et y entra.
+Comme il m'avait défendu de le suivre, je m'étais caché derrière une
+borne. Il avait pénétré dans la maison à six heures moins un quart. À
+huit heures, ne le voyant pas revenir, je me hâtai d'aller frapper à la
+porte. Seulement, au lieu de faire le signal, je sonnai naturellement.
+Un domestique vint m'ouvrir et me demanda ce que je voulais. Je répondis
+que mon maître, M. Dubois, m'avait donné rendez-vous là. Il me fut
+répondu que M. Dubois était inconnu, et qu'au reste personne n'était
+venu de la journée...
+
+M. de Charette restait confondu. Qu'est-ce que cela voulait dire? Henry
+de Puiseux s'offrit pour aller à la recherche de son ami; et il était
+impossible, en effet, de rien risquer sans armes.
+
+Il permit à Henry de Puiseux de partir. Il était vers dix heures du
+soir.
+
+À minuit et demi il n'était pas encore de retour. Alors M. de Charette,
+désespéré, comprit qu'une trahison ou une fatalité avait livré leur
+plan. Il n'y avait plus qu'à battre en retraite si c'était encore
+possible.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ LION ET RENARD
+
+
+Voici ce qui était arrivé. Jean-Nu-Pieds était sorti tranquillement de
+l'auberge sans se presser, comme un homme qui se promène. Son costume de
+paysan breton lui donnait l'apparence d'un travailleur de la campagne
+qui, venu à Nantes pour ses affaires, en profite pour visiter la ville.
+Qui pouvait deviner, sous cette apparence débonnaire, le hardi chouan,
+le soldat indomptable?
+
+L'agent royaliste, qui cachait dans sa maison les armes des Vendéens, se
+nommait M. de Révilly; il demeurait au n° 9 de la rue Vieille. La rue
+Vieille était peu éloignée de l'auberge. Le marquis de Kardigân arriva
+tout naturellement devant la demeure de M. de Révilly. Il n'avait aperçu
+rien de suspect sur son chemin. Personne ne l'avait regardé de cette
+façon singulière qui annonce le doute ou le soupçon.
+
+Il sonna à la porte. Un domestique,--le même probablement que celui qui
+devait recevoir Aubin Ploguen quelques instants plus tard,--vint lui
+ouvrir.
+
+--_Nous sommes en juillet_, dit Jean.
+
+--_Monsieur vient de la lande_, répliqua le valet en s'inclinant.
+
+C'était le mot de passe. Jean-Nu-Pieds suivit sans hésiter. On
+l'introduisit dans un salon, puis une seconde porte s'ouvrit, et on le
+pria de passer dans le cabinet du maître de la maison.
+
+Cette pièce était sombre. Pourtant, le marquis de Kardigân distingua un
+homme assis à la table. Cet homme se leva en lui indiquant un siège.
+Presque aussitôt, Jean sentit une main s'appuyer sur son épaule; il se
+retournait déjà, quand on le saisit à bras-le-corps, et on le terrassa.
+Une voix,--celle de l'individu assis à la table,--dit: les menottes!
+
+L'ordre fut exécuté en dix secondes, avant que M. de Kardigân ait pu
+avoir le temps de se défendre.
+
+La même voix reprit:
+
+--Bon! asseyez maintenant, monsieur.
+
+On souleva le marquis, et il fut déposé sur un fauteuil avec une
+légèreté et une dextérité incomparables.
+
+--De la lumière! ordonna encore le même personnage.
+
+Jean-Nu-Pieds comprenait que toute défense était inutile. Comment
+pourrait-il résister? Une seule pensée le torturait. Le sentiment du
+danger couru par lui n'y entrait pour rien. Est-ce qu'il n'était pas de
+ces hommes, semblables au héros de Shakespeare, qui s'écriait
+superbement:
+
+--Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour... seulement, je
+suis l'aîné!
+
+Non: il ne songeait qu'au péril des siens. Évidemment, le secret avait
+été trahi. Mais par qui? La maison de M. de Révilly était devenue une
+souricière. Lui pris, ses amis seraient pris également.
+
+M. de Révilly avait dû aussi payer de sa liberté le dévouement à sa
+cause, à son roi.
+
+L'individu assis à la table se taisait toujours. Jean se taisait; mais
+il voyait seulement le geste par lequel cet inconnu se frottait
+vigoureusement le nez, en signe de satisfaction sans doute.
+
+Enfin la lumière fut apportée, et tous les deux purent se contempler.
+Ils se connaissaient sans le savoir. L'homme était notre vieil ami M.
+Jumelle.
+
+Le sous-chef de la police politique, une première fois dépisté par M. de
+Kardigân, lors de l'affaire de la rue du Petit-Pas, s'était bien promis
+de prendre sa revanche.
+
+Et comme il était bien convaincu maintenant que le marquis avait été
+l'un de ces Buridans du bal de l'Opéra, dont la multiplicité l'avait
+tant intrigué, il croyait la tenir enfin, cette revanche tant désirée.
+
+--Monsieur le marquis, dit-il, c'est avec un profond regret... hum!
+hum!... que je me vois obligé de vous annoncer que vous êtes mon
+prisonnier.
+
+Jean-Nu-Pieds le regarda dédaigneusement, mais il se tut.
+
+--Que voulez-vous, monsieur, il y a dans la vie des choses
+très-graves... des situations pénibles, et je suis vraiment désolé...
+hum! hum!... Oh! oui, désolé de vous être désagréable.
+
+Pendant qu'il prononçait ses: hum! hum! M. Jumelle dévisageait son
+adversaire. Il espérait que, pendant les quelques minutes de répit qu'il
+donnait ainsi à sa phrase, un signe, un mouvement de physionomie
+trahirait la pensée secrète du marquis.
+
+Mais le sous-chef de la police politique avait affaire là à forte
+partie. Jean-Nu-Pieds restait aussi impassible que s'il eût été dans son
+château.
+
+--Nous avons saisi un dépôt de fusils dans cette maison... Tentative
+effroyable! Vous vouliez essayer un coup de main sur le château fort de
+Nantes... crime prévu et puni par la loi... Je me permettrai de vous
+faire observer, en outre, que vous avez été pris sur le fait... De plus
+en plus grave. Il en résulte que les derniers châtiments peuvent vous
+atteindre...
+
+Nous savons déjà quel grand comédien c'était que M. Jumelle. Il nuançait
+délicatement ces menaces prononcées de sa voix paterne et douce.
+Jean-Nu-Pieds avait détourné la tête et semblait ne pas comprendre
+qu'elles s'adressassent à lui.
+
+--Hum! hum!... Vous ne répondez rien, monsieur? C'est un tort, un tort
+extrême. Car, pensez-y!... Si vous continuez à garder ainsi un
+compromettant silence, la loi n'aura aucune raison de se montrer
+clémente... elle devra sévir et sévira avec une sévérité d'autant plus
+grande que votre position est plus élevée... Tandis qu'au contraire...
+si... vous consentiez à nommer... oh! pas tous! je ne vous demanderais
+pas cela; vous êtes un homme d'honneur, et... non, certes, pas tous!
+mais quelques-uns seulement de vos complices... Eh bien! alors...
+
+Jean-Nu-Pieds ne prononça pas une parole, mais à la phrase insultante de
+M. Jumelle, il fit un geste de colère si terrible, que le fer des
+menottes faillit se tordre.
+
+L'œil du Vendéen étincelait. Son visage, déjà pâle, devint livide. M.
+Jumelle recula instinctivement son fauteuil, en murmurant:
+
+--Diable! j'ai bien fait de lui donner des _bracelets_.
+
+Bracelets, c'est le mot d'argousin dont on se sert rue de Jérusalem pour
+appeler les menottes. Langue choisie!
+
+--Vous ne me répondez pas?
+
+Jean avait résolu de ne point prononcer une parole; mais il avait hâte
+d'en finir avec cette scène écœurante. M. Jumelle répéta sa demande:
+
+--Vous ne me répondez pas? Vous refusez de nommer vos complices?
+
+--Oui.
+
+--Vous savez ce qui vous attend?
+
+--Oui.
+
+--La mort!
+
+--Je le sais.
+
+--Possible! Mais... hum! hum!... c'est la mort honteuse, cachée, cette
+nuit même, dans les fossés du château.
+
+--Peu m'importe.
+
+Cela ne faisait aucunement l'affaire du sous-chef de la police
+politique; la mort du marquis n'était pas utile à son but, tandis que
+ses révélations pourraient l'être beaucoup. Que le lecteur ne soit pas
+étonné de ce que ledit mouchard ait pu croire qu'il obtiendrait un aveu
+d'un homme tel que M. de Kardigân. Il n'est pas donné à tout le monde de
+comprendre les natures loyales.
+
+Aussi M. Jumelle s'était cru irrésistible en promettant à son prisonnier
+la vie en échange de sa trahison. Un peu dépité de voir sa ruse sans
+effet, il pensa que, peut-être, il n'avait pas été compris, ou qu'il ne
+s'était pas suffisamment expliqué.
+
+--Vous ne saisissez pas, sans doute, toute la portée de ce que j'ai
+l'honneur de vous dire, appuya-t-il, en baissant un peu la voix. J'ai,
+depuis quinze jours, l'ordre de vous faire passer par les armes, si
+jamais vous me tombez entre les mains. Cet ordre, je serai, à mon
+désespoir, croyez-le bien! je serai obligé de l'exécuter, si vous m'y
+forcez.
+
+De nouveau, Jean-Nu-Pieds toisa avec mépris M. Jumelle.
+
+--Je me suis irrité tout à l'heure contre vous, dit le marquis de sa
+voix assurée et vibrante. J'avais tort. On ne doit s'irriter que contre
+ceux qui en valent la peine. Seulement, ne continuez pas ainsi; vous
+devez savoir que ce serait inutile. Vous avez l'ordre de me faire
+fusiller? Exécutez l'ordre.
+
+--Monsieur le marquis, vous me désolez!
+
+--Assez de pasquinades!
+
+--Pasquinades!... hum! hum!...
+
+--J'attends; et maintenant je ne prononcerai plus un mot.
+
+M. Jumelle était réellement fort embarrassé. Il se heurtait à une
+volonté supérieure à son adresse. Le renard était vaincu par le lion.
+Par bonheur pour lui, un bruit de pas retentit dans le salon où M. de
+Kardigân avait été primitivement introduit. Heureux Jumelle! cela lui
+permit de changer aussitôt ses batteries. Il se leva et courut à la
+porte du salon:
+
+--Vide! murmura-t-il; tout est sauvé.
+
+Aussitôt il se précipita sur Jean, et lui serrant avec force les deux
+mains:
+
+--Pardonnez-moi, monsieur le marquis, le rôle infâme que j'ai dû jouer
+auprès de vous! Ah! si vous saviez ce que j'ai souffert!... Mais je suis
+des vôtres; au fond de l'âme, j'ai la même croyance que vous... Vous
+comprenez, maintenant; j'étais surveillé! Heureusement, mon espion vient
+de quitter la place... je suis libre, et vous allez l'être aussi.
+
+Jean-Nu-Pieds haussa légèrement les épaules.
+
+--Je ne vous crois pas, dit-il.
+
+--Vous ne me croyez pas?
+
+--Non.
+
+--Oh!
+
+Ce que M. Jumelle mit de désespoir, de _navrement_, dirions-nous, si ce
+mot était français, dans cette exclamation: «Oh!» est impossible à
+rendre. Ce: «Oh!» fut un poëme à rendre jaloux, s'ils l'avaient entendu,
+Kean, Lekain ou Got.
+
+--Monsieur, dit nettement le marquis, pour un policier, vous avez été
+deux fois bête: la première, quand vous avez cru me faire peur; la
+seconde, quand vous croyez me tromper. Je ne vous crains pas et je ne
+vous crois pas.
+
+Tout autre que M. Jumelle se serait déclaré vaincu; mais le sous-chef de
+la police politique ne reculait jamais:
+
+--Je suis bien malheureux! murmura-t-il.
+
+Puis avec force:
+
+--Vous croyez que c'est vous seul que vous perdez?... Hélas! vous perdez
+aussi une autre personne...
+
+--Une autre...
+
+--Qui mourra sans vous, qui m'avait envoyé à vous... Mademoiselle
+Fernande Grégoire!
+
+--Fernande!
+
+Jean-Nu-Pieds faillit tomber à la renverse. Pourquoi cet homme lui
+parlait-il de Fernande; de Fernande, dont sa pensée n'avait jamais pu se
+détacher, dont il avait pleuré si douloureusement l'étrange disparition?
+
+M. Jumelle comprit que le coup avait porté. Il augmenta encore sa mine
+doucereuse. Pourquoi la comédie ne réussirait-elle pas jusqu'au bout?
+D'ailleurs, il avait une arme défensive à sa disposition pour parer
+toutes les ripostes que pourrait lui porter la méfiance du jeune homme.
+
+Il se leva, et courut de nouveau à la porte pour jeter un second regard
+dans le salon, comme s'il craignait en effet d'être espionné. Puis, il
+revint, en se frottant les mains, vers son fauteuil, où il s'assit,
+après l'avoir avancé un peu vers M. de Kardigân.
+
+--Je viens de sa part, dit-il.
+
+--De sa part?
+
+--Oui.
+
+--Monsieur...
+
+--Vous ne me croyez pas?...
+
+Jean hésita. Enfin il répondit:
+
+--Non, je ne vous crois pas!
+
+M. Jumelle tira son mouchoir et essuya une larme absente. Puis, d'une
+voix pleine de pleurs, ce prodigieux comédien reprit avec un sanglot
+étouffé:
+
+--Ah! je suis bien malheureux!
+
+--Faites vite, monsieur, répliqua le marquis, qui jusqu'à présent ne
+semblait pas très-disposé à se laisser engluer par le doucereux agent de
+police.
+
+--Oui! oui! n'importe! tout cela est dur; je suis bien malheureux!
+
+Jean-Nu-Pieds détourna la tête.
+
+M. Jumelle comprit que, pour avoir raison de son adversaire, il lui
+faudrait frapper un grand coup. Il prit dans son bureau une forte
+enveloppe, scellée de trois cachets rouges, et la tint à la main, en
+murmurant avec un accent impossible à traduire: Pauvre enfant!
+
+--Monsieur...
+
+--Ah! monsieur le marquis, j'avais une fille de son âge... aussi belle,
+aussi noble qu'elle... Elle était de ces anges qui n'appartiennent pas à
+la terre, et doivent bientôt retourner au ciel, leur véritable patrie...
+Dieu l'a rappelée à lui... Ma pauvre Lodoïska!... Elle s'appelait
+Lodoïska.
+
+M. Jumelle essuya une seconde fois les larmes abondantes qu'il aurait pu
+verser, si, en effet, il avait eu une fille, si cette fille s'était
+appelée Lodoïska, et si, ayant eu une fille appelée Lodoïska, la
+poétique enfant affublée de ce nom «était retournée au ciel, sa
+véritable patrie...»
+
+En vérité, Jean-Nu-Pieds ne comprenait plus rien à la scène qui se
+jouait devant lui et pour lui. Il avait un fonds de méfiance bien
+enracinée contre M. Jumelle, sans quoi il aurait certes pu se laisser
+tromper par les témoignages de sensiblerie et d'émotion, dont faisait
+preuve si remarquablement le sous-chef de la police politique.
+
+Au reste, son esprit ne s'occupait que d'une chose. Que contenait cette
+mystérieuse enveloppe que M. Jumelle lui avait montrée comme si elle
+devait faire tomber toutes barrières entre le Vendéen et lui?
+
+--Faites vite! répéta-t-il.
+
+--Soyez tranquille, monsieur le marquis... je suis bien à plaindre...
+N'est-ce pas votre opinion?
+
+--Oui.
+
+--Mais bien à plaindre?
+
+--Certes.
+
+--Mais extrêmement à plaindre?
+
+--Oh! finissons-en, monsieur. Qu'avez-vous à me dire? Parlez, j'attends.
+
+--Ah! vous avez pitié pour un père infortuné qui vous montre son
+désespoir... Infortunée Lodoïska! malheureuse Fernande! Cette enveloppe,
+monsieur, vous est envoyée par mademoiselle Grégoire...
+
+--Par?...
+
+--Oui, monsieur le marquis! vous regretterez bien de m'avoir soupçonné!
+Vous me tendrez vous-même la main quand...
+
+--Donnez, monsieur!
+
+--Dans un instant. Il faut que je vous mette au courant de tout ce qui
+s'est passé. La pauvre enfant a été enlevée par son père.
+
+--Je m'en doutais, murmura Jean.
+
+--Vous peindre son désespoir, ce serait inutile, ce serait impossible!
+Séparée de vous, il ne lui restait plus qu'à mourir. Heureusement...
+j'étais là!
+
+Il y a des intonations que l'écrivain ne peut rendre. Ces deux mots:
+«_J'étais là_,» prononcés par M. Jumelle, furent dits d'une façon plus
+que remarquable. Si on les avait entendus, sans doute que son engagement
+à la Comédie-Française eût été signé séance tenante.
+
+Et la pose! Le sous-chef de la police politique s'était à demi rejeté en
+arrière; son corps était grandi de trente centimètres au moins; il
+dépassait le plafond. Sa main droite tenait l'enveloppe, avec l'attitude
+de mademoiselle Rachel tenant l'urne d'Émilie, pendant que sa main
+gauche se grattait avec satisfaction le bout du nez.
+
+--Il y a là dedans le journal de sa vie, continua-t-il, depuis l'instant
+où elle a été brutalement éloignée de vous. Comme elle a souffert! Son
+père,--un monstre, monsieur le marquis,--l'a torturée de toutes les
+façons possibles! Pauvre ange! elle offrait à la persécution un front
+d'airain. Jamais je n'ai vu de résignation pareille... Puis, je vous le
+répète... heureusement, j'étais là!
+
+--Donnez! donnez donc!
+
+--Oui, mais vous me promettez...
+
+--Je ne vous promets rien.
+
+--Ah!...
+
+M. Jumelle abandonna son nez pour sa nuque, qu'il gratta avec une égale
+vivacité. Mais, sans doute, il était confiant dans l'excellence de son
+arme, car il tendit l'enveloppe au jeune homme, qui brisa avec une
+anxiété fiévreuse les trois cachets de cire rouge qui la fermaient.
+
+L'enveloppe contenait, ainsi que l'avait dit le sous-chef de la police
+politique, le journal de la vie de Fernande, écrit par elle, plus une
+lettre. Voici quelle était cette lettre:
+
+«Quand lirez-vous ces lignes, Jean? Quand Dieu permettra-t-il que vous
+puissiez venir à mon secours? Mais, depuis huit jours, je commence à
+espérer. Un ami est venu à moi dans ma détresse. Il avait une fille de
+mon âge, et s'est attendri à ce souvenir. Jean, croyez M. Jumelle, qui
+vous remettra cette lettre... et pensez à moi qui souffre et qui pleure,
+et qui mourrai sans vous!
+
+FERNANDE.»
+
+Le premier mouvement de Jean-Nu-Pieds en lisant ces lignes fut de tendre
+la main à M. Jumelle, et de s'excuser auprès de lui des doutes qu'il
+n'avait cessé de ressentir pendant tout le cours de leur entretien.
+Heureusement, en levant les yeux, il vit le visage de l'agent de police
+se refléter dans la glace.
+
+Pour lire la lettre de Fernande, le marquis de Kardigân s'était
+détourné. M. Jumelle croyait donc ne pas être observé. Les gens les plus
+habiles sont toujours pris par leur propre habileté. Il n'y a que la
+franchise qui ne soit jamais vaincue, qui triomphe toujours.
+
+Jean-Nu-Pieds vit le visage de l'agent supérieur de la rue de Jérusalem,
+et il y lut une telle ruse inquiète, une telle fausseté, qu'il comprit
+aussitôt que dans tout cela se cachait un mystère. M. Jumelle avait
+évidemment abusé de la bonne foi de la jeune fille, et elle l'avait cru.
+Mais dans quel but? Il l'ignorait. Certes, la lettre était bien de
+Fernande; il ne lui était point permis d'en douter. Mais pourquoi lui
+remettait-il ce paquet que M. Grégoire l'avait chargé sans doute
+d'intercepter? Voilà ce qu'il ignorait et ce qu'il ignorerait jusqu'à ce
+qu'un indice quelconque fût venu lui révéler la vérité. Il n'y avait pas
+à hésiter. Montrer à M. Jumelle qu'il n'était pas sa dupe, c'était
+maladroit; tandis que lui laisser croire qu'il tombait dans le piége,
+lui donnait sur lui un incontestable avantage. C'est ce qu'il fit,
+malgré que son esprit répugnât à tout ce qui était mensonge. Il se
+retourna, et tendant la main à M. Jumelle, en dépit du dégoût qu'il
+ressentait:
+
+--Je vous crois, monsieur, dit-il. Je regrette d'avoir pu douter de
+vous. Mais cette lettre me prouve surabondamment que je m'étais trompé.
+Que dois-je faire?
+
+M. Jumelle était bien fort, car il éteignit le regard de triomphe qu'il
+allait jeter sur le Vendéen.
+
+--Béni soit Dieu! dit-il.
+
+--Que dois-je faire? répéta le marquis.
+
+--Me croire!
+
+--Je vous crois.
+
+--Alors... attendez!...
+
+M. Jumelle rapprocha encore son fauteuil de Jean-Nu-Pieds, et se
+penchant vers lui:
+
+--Fuyez!
+
+Malgré son énergie, M. de Kardigân frémit. Quelle trahison cachait donc
+cette proposition? Quelle infamie allait-il tramer, cet homme, cet
+espion?
+
+--Fuir!
+
+--Vous le pouvez.
+
+Jean-Nu-Pieds serra la main de M. Jumelle.
+
+--Comment cela?
+
+--Je suis votre seul gardien. On ne sait pas, à la préfecture de police,
+que je suis des vôtres, bien que M. Gisquet commence à le soupçonner.
+
+--Il n'y a donc pas de soldats dans cette maison?
+
+--Non.
+
+--Où est M. de Révilly?...
+
+--En prison. Mais je le ferai également s'évader cette nuit.
+
+L'anxiété de Jean-Nu-Pieds augmentait; il sentait que tout cela
+annonçait un danger pour ses amis, et il ne voyait pas encore comment il
+pourrait rompre les mailles du filet dans lesquelles ou voulait les
+enserrer.
+
+--Bien, je fuirai, dit-il.
+
+--Dans une demi-heure, mon valet de chambre va venir ici; je lui
+donnerai l'ordre d'aller chercher la garde. Pendant qu'il ira, je vous
+donnerai des cordes, et vous me lierez solidement les pieds et les
+mains; vous me bâillonnerez, et vous sortirez par le jardin. Une porte
+est creusée dans le mur, c'est par là qu'entrent les fournisseurs de la
+maison, je vous l'indiquerai et vous serez libre. De cette façon on ne
+pourra me soupçonner.
+
+--Je vous remercie.
+
+--Ne me remerciez pas! C'est à moi de vous être reconnaissant, au
+contraire. J'ennoblis mon infâme métier... infâme, puisque je dois
+poursuivre ceux que j'aime! Je vous enverrai mon domestique, dès qu'il
+sera venu, à un endroit que nous conviendrons. Vous pouvez avoir toute
+confiance en lui. C'est un vieux serviteur, un de ces fidèles et
+antiques domestiques comme notre époque de décadence n'en fournit plus.
+
+À peine M. Jumelle finissait-il de parler, que son valet de chambre
+arriva. Celui qui était «un vieux serviteur, un de ces fidèles et
+antiques domestiques comme n'en fournissait plus cette époque de
+décadence,» n'était autre que la Licorne, l'horrible la Licorne...
+
+Pour la circonstance, le mouchard a mis du linge blanc, une redingote
+dont les pans tombent jusqu'à terre, et de la poudre dans ses cheveux
+crépus...
+
+
+
+
+ XIX
+
+ LE JOURNAL DE FERNANDE
+
+
+Jean-Nu-Pieds suivit le «loyal, le vieux serviteur,» ce seul Caleb
+survivant de tous les Calebs du temps passé! Ainsi que le lui avait dit
+M. Jumelle, une petite porte s'ouvrait dans le mur du jardin et
+conduisait à la campagne.
+
+Notre héros marchait, préoccupé de savoir quelle trahison pouvait bien
+cacher ce subit intérêt de l'agent de police, et de ce que contenait le
+journal de Fernande.
+
+La Licorne était aussi parfait dans son rôle que M. Jumelle dans le
+sien. Nous serions injuste en ne le reconnaissant pas. Il guida le
+marquis à travers le jardin, et là, d'une voix solennelle, il dit:
+
+--Monsieur est libre.
+
+Puis il ajouta, voyant que M. de Kardigân ne lui répondait rien:
+
+--Où monsieur va-t-il se rendre, pour que mon maître lui donne de ses
+nouvelles, s'il est besoin?
+
+--Ici, demain, à neuf heures du matin.
+
+Jean-Nu-Pieds s'éloigna lentement.
+
+À peine eut-il fait quelques pas, que la Licorne retira son habit
+respectable, frippa sa belle chemise à jabot, et fit voler la poudre qui
+donnait à sa chevelure affreuse une apparence si belle. Caleb était
+redevenu mouchard. Il suivit à distance Jean-Nu-Pieds, car la première
+partie du plan de M. Jumelle n'avait pas un autre but: faire espionner
+le chef vendéen, et découvrir ainsi la retraite des chouans dans la
+ville. Si le marquis de Kardigân trompait son attente et voulait
+profiter de sa mise en liberté pour s'enfuir dans la campagne, il serait
+toujours temps, grâce aux espions lancés sur ses traces, de s'en emparer
+de nouveau et de l'arrêter avant qu'il pût sortir de la ville.
+
+Mais Jean-Nu-Pieds n'avait garde de se rendre à l'auberge du
+_Cygne-du-Roi_; il gagna tout simplement le meilleur hôtel de la ville,
+celui qui était le plus en vue, demanda une chambre et s'enferma chez
+lui.
+
+Deux agents le surveillaient au dehors; mais peu importait au Vendéen;
+il était bien décidé à leurrer jusqu'au bout l'honorable M. Jumelle.
+
+--C'est donc elle qui m'a écrit ceci, murmura le jeune homme quand il se
+trouva seul, ayant en face de lui cette enveloppe que lui avait remise
+M. Jumelle.
+
+Il déplia ces papiers nombreux et lut:
+
+«Jeudi.
+
+--Où suis-je? je n'en sais rien. On m'a mise dans une chaise de poste,
+et on m'entraîne. O mon bien-aimé! si vous saviez tout! Un miracle seul
+peut me rendre à vous. Le désespoir est en moi. Ma seule consolation est
+de me dire que j'ai fait mon devoir.
+
+Nous avons voyagé toute la journée, toute la nuit et encore toute la
+journée. Ce soir jeudi, nous sommes dans une petite ville que je ne
+connais pas. Mon père ne me quitte pas du regard. Il me sera impossible
+de profiter d'un instant de liberté pour vous faire parvenir ces lignes.
+Je les écris à tout hasard, ignorant si vous les lirez jamais. Avec nous
+voyage un royaliste, que je ne connais pas. Cet homme me fait peur.
+C'est lui qui est la cause première de nos malheurs. Mon père tremble
+aussi devant lui. Quel mystère existe-t-il donc entre eux?»
+
+Samedi.
+
+Encore une nuit et deux jours de voyage. Où suis-je? Ce matin, à l'un
+des relais, mon père m'a dit:
+
+«--Lundi, nous serons arrivés au terme de notre voyage.»
+
+Je n'ai pas répondu; mais j'ai frémi, car je préférerais un voyage
+éternel à ce qui m'attend quand nous serons au but. Ne m'en veuillez
+point si je ne vous en dis pas davantage. J'ai fait le serment de me
+taire. Plût à Dieu que je n'eusse fait que celui-là!
+
+Mardi.
+
+Nous sommes arrivés cette nuit. Dans quel pays de la France? Je l'ignore
+toujours, de même que j'ignore par quels endroits nous avons passé. Je
+me souviens que nous avons franchi une grande ville avant de parvenir à
+la maison que nous habitons. Notre voyage a duré six jours et cinq
+nuits. Nous avons dû faire beaucoup de chemin, car les relais étaient
+nombreux et bien fournis. L'homme dont je vous ai parlé et dont je ne
+sais pas le nom, a dit souvent: «Hâtons-nous, la route est longue.»
+
+O mon seul aimé, Dieu sait ce que je souffre en étant ainsi séparée de
+vous, de vous à qui j'ai voué mon cœur, mon âme, ma vie! La Providence
+est cruelle, mais il faut s'incliner devant ses arrêts sans les
+discuter, quelque impénétrables qu'ils soient. Comme vous serez
+malheureux quand vous saurez tout!
+
+La maison où je suis est triste et sombre. Si elle n'était pas égayée
+par un soleil d'été, elle serait lugubre. Devant mes fenêtres coule une
+petite rivière; mais je ne peux les ouvrir qu'en présence de mon père.
+On m'a donné une femme pour me servir. Elle ne parle pas français, et je
+ne comprends point le langage dont elle se sert. Il me semble que je
+fais un rêve affreux dont je vais m'éveiller, car, bien que je sache mon
+malheur irrémédiable, je désespérerais trop si je n'espérais pas.
+
+Vendredi.
+
+Ami, je vous écris toute tremblante encore; je suis brisée. Je viens
+d'avoir avec mon père et l'homme dont je vous ai parlé une scène
+effroyable. Oh! pourquoi Dieu permet-il de pareilles choses! Et je ne
+puis rien vous dire. J'ai fait serment de me taire. Si je parlais, vous
+comprendriez tout...
+
+Jean! par pitié! renoncez à moi, oubliez-moi, que je n'existe plus pour
+vous... Oubliez le passé, chassez de votre cœur les espérances d'avenir
+que nous avions formées. Je suis bien malheureuse! Celui qui m'aurait
+dit jadis que je n'étais pas à bout de mes souffrances et que je
+pourrais souffrir davantage, je ne l'aurais pas cru. Quand tout nous
+séparait, j'étais moins infortunée et moins désolée qu'à présent.
+
+Mon bien-aimé, sous quelle étoile maudite suis-je née! J'ai la mort dans
+l'âme. Quand je ferme les yeux, je revois votre image, et mon désespoir
+redouble. Je fais au ciel une ardente prière... que je sois seule à
+souffrir, et que ma destinée ne soit pas de bouleverser éternellement la
+vôtre!
+
+Lundi.
+
+Encore deux jours! Comme le temps passe vite! Il me semble que chaque
+heure écoulée me rapproche de l'instant fatal. Pourquoi le suicide nous
+est-il défendu comme un crime? Dans la tombe, je souffrirais moins.
+
+Ami, ce matin, j'ai regardé pendant de longues heures la petite rivière
+qui coule sous mes fenêtres. Une fleur s'est détachée de la rive et a
+d'abord suivi le courant. Un moment, elle a voulu se retenir, mais le
+courant la reprenait toujours. Arrivée au milieu de larges feuilles de
+nénuphars, j'ai cru qu'elle pourrait résister à l'onde rapide qui la
+conduisait au loin. Pauvre petite fleur! elle a tourné sur elle-même et
+a repris le fil de l'eau jusqu'à ce que je l'aie perdue de vue.
+
+Je me suis dit que c'était l'image de ma vie.
+
+J'ai pensé à ma destinée qui était ainsi, et que rien ne pouvait
+arracher à l'abîme qui l'attendait... Pauvre petite fleur!
+
+Mardi.
+
+Encore un jour!... Jean! ne m'oubliez jamais, quoi qu'il arrive... Je
+vous demandais l'autre jour de chasser mon souvenir de votre cœur;
+aujourd'hui je vous supplie de l'y garder. Jean! qui m'aurait dit que
+tout cela arriverait quand la princesse, à qui j'ai voué mon éternelle
+reconnaissance, nous a mis la main dans la main?... Pourquoi ne suis-je
+pas morte, quand je vous ai cru enseveli sous les décombres de la
+Pénissière? Quand ces lignes vous parviendront-elles? Je ne sais; je les
+écris au hasard, attendant une heure propice, un moment, une
+espérance... Une espérance! comme si c'était un mot dans lequel je pusse
+croire!
+
+Jeudi.
+
+Je vous ai dit que la personne à qui obéit mon père était royaliste. Si
+je n'avais pas eu de terribles preuves de sa foi politique, je ne
+croirais jamais que ce monstre puisse croire à ce que vous croyez. C'est
+un homme de cinquante ans, à l'air dur, aux yeux froids. Je n'aurais
+jamais pensé que mon père pût courber le front ainsi. Je devine un
+mystère de honte...
+
+Pourquoi faut-il que je sois obligée de me taire! Pourquoi ai-je juré de
+garder le silence!... Ce silence me tue! Ami, je vous en supplie encore,
+ne me maudissez pas, ne m'oubliez pas. Une seule chose..
+
+Jeudi soir.
+
+J'ai été interrompue par un homme qui est entré dans ma chambre... Il
+s'est avancé prudemment jusqu'à moi, en prêtant de minute en minute
+l'oreille, comme s'il craignait d'être surpris...
+
+Oh! mon ami, Dieu le bénisse, car je lui dois la première joie que j'aie
+eue depuis que je vous ai quitté...
+
+Il m'a pris la main et m'a dit que mon père était son ami, mais que je
+lui avais fait pitié et qu'il voulait me secourir. J'étais devenue
+méfiante, et peut-être allais-je l'éloigner, quand je l'ai regardé. Il a
+l'air bon et doux. Pauvre homme!... Il a perdu une fille de mon âge, et
+c'est ce qui l'a touché.
+
+--Vous aimez M. de Kardigân? m'a-t-il dit.
+
+--Monsieur...
+
+--Je suis votre ami.
+
+--Mon ami?
+
+--Et je vous le prouverai. Vous êtes ici au château de Quiévrain, dans
+la Côte-d'Or. La ville où vous avez passé, c'est Dijon. Le village que
+vous apercevez là-bas, dans ce creux, c'est le village de Léry. Écrivez
+à M. de Kardigân où vous êtes, je me charge de faire parvenir la lettre.
+
+--Oh! soyez béni!
+
+Alors il a serré mes deux mains dans les siennes avec affection.
+
+--Vous me rappelez ma pauvre fille; elle aurait votre âge. Elle était
+douce et bonne comme vous. Quand je vous ai vue si malheureuse, je me
+suis juré de vous protéger en souvenir de ma chère Lodoïska. Plût au
+ciel que, si elle eût vécu, elle eût trouvé quelqu'un pour la sauver,
+comme je veux vous sauver...
+
+Si j'avais pu avoir encore de la défiance, elle aurait disparu, car de
+grosses larmes brillaient dans ses yeux...
+
+C'est une protection de Dieu qui a permis que quelqu'un pût encore
+s'intéresser à moi. Il vous remettra ces lignes... O mon ami, celui qui
+m'aurait dit cela, il y a huit jours, m'eût rempli le cœur de joie;
+aujourd'hui, j'ai peur. Je me dis que ce sera pour vous une douleur si
+grande!
+
+Mon protecteur s'appelle M. Jumelle. Il m'a tout raconté. Pour arriver
+ici, il faut partir de Paris par la route royale de Dijon. Arrivé à un
+petit village nommé Verrey, et qui est un peu après Montbard, il faut
+prendre la route de Saint-Seine-l'Abbaye. De Saint-Seine-l'Abbaye à
+Siry, il y a quatre lieues, en passant par le village de Lamargelle. À
+Léry, il y a deux châteaux; celui où l'on m'a renfermée est enfoncé au
+milieu des arbres. Je vous dis tout cela, et pourtant, mon ami, je vous
+le dis sans espérance; mais ce nous est une âpre joie de penser que ceux
+que nous aimons pourront nous suivre par le cœur.
+
+L'homme devant qui tremble mon père est en effet un royaliste. Il se
+nomme M. d'Héricourt. Cela m'étonne, car c'est un misérable...
+
+Vendredi.
+
+Hier au soir, j'ai interrompu ma lettre. Maintenant que je sais que vous
+la lirez, les idées m'arrivent en foule. Autrefois je pleurais trop: mon
+amour seul parlait. Ami, ne m'en veuillez pas du mystère que je suis
+obligée de vous cacher. Je suis sous le coup d'une iniquité telle, qu'il
+me paraît impossible que Dieu la laisse s'accomplir.
+
+J'ai essayé de m'enfuir, mais je n'ai pas pu; mon père m'a même refusé
+la présence du curé de Léry. Je comptais sur sa parole pour donner un
+cours meilleur à mes pensées.
+
+Car je suis prise de colères et de révoltes. La destinée me frappe si
+cruellement et à coups si redoublés, que je me sens en rébellion contre
+elle.»
+
+ * * * * *
+
+Le journal de Fernande s'arrêtait là. Jean-Nu-Pieds resta en proie à
+mille sentiments divers quand il eut fini la lecture de ces lignes
+déchirantes. Il y avait dans ce que lui disait sa fiancée un mystère,
+selon le mot dont elle se servait, qui faisait naître son épouvante.
+Quoi! elle le suppliait de l'oublier, de ne plus penser à elle! puis, un
+peu après, elle se repentait de sa demande, et, pour la seconde fois,
+elle le conjurait de l'aimer toujours et de conserver son souvenir
+éternellement vivant!
+
+--Lui aurait-on fait jurer de ne pas m'épouser? pensa-t-il. Mais elle me
+le dirait. Ce ne peut être cela. Qu'est-ce donc alors?... Ma tête se
+brise...
+
+Jean-Nu-Pieds avait quitté le _Cygne du Roi_ à cinq heures et demie. Il
+avait été arrêté à six heures. Sa conversation avec M. Jumelle avait
+duré deux heures. Il devait donc, en ce moment, être onze heures ou
+minuit.
+
+--Ce Jumelle a joué un rôle, continua M. de Kardigân. Évidemment, il a
+abusé de la confiance de cette pauvre enfant. Il m'a rendu à la liberté,
+espérant que je trahirais les nôtres; mais j'aimerais mieux mourir...
+Ah! si mon brave Aubin était là!...
+
+Il regarda le papier sur lequel avait écrit Fernande, et le baisa:
+
+--Voilà tout ce qui me reste d'elle. Amour, tendresse, dévouement, tout
+ce qui faisait battre mon cœur est là-dedans. Où est-elle? ne lui a-t-il
+pas menti?
+
+Jean-Nu-Pieds ouvrit la porte de sa chambre, et se trouva dans le
+corridor de l'hôtel où il était descendu. Il arriva bientôt dans la rue.
+Son œil perçant distingua à droite et à gauche un homme en embuscade.
+Que lui importait? Il voulait marcher, non pour aller quelque part, mais
+pour respirer à pleins poumons l'air plus vif de la nuit. Il avançait
+droit devant lui.
+
+Les passants étaient rares. Dans une ville de province, minuit c'est
+quatre heures du matin à Paris. Les deux agents qui le guettaient le
+suivirent à distance. Jean-Nu-Pieds feignit toujours de ne pas les voir.
+Une idée venait de germer dans son cerveau, idée qui prenait corps à
+mesure que se condensait sa pensée.
+
+S'il pouvait échapper à ces agents!
+
+C'était difficile, et cela pouvait être dangereux. Il ne fallait pas
+qu'il fît consciencieusement cette trahison involontaire dont voulait le
+rendre coupable le sous-chef de la police politique.
+
+Jean marchait lentement. À mesure qu'il faisait du chemin, il voyait les
+deux agents qui se rapprochaient de lui. Enfin, il arriva sur le bord de
+la Loire. Il retourna vivement la tête en arrière et regarda. Cinq
+mètres le séparaient à peine de ses suivants. Alors il enjamba le
+parapet du pont et se jeta à l'eau. Deux exclamations de colère
+retentirent.
+
+Elles furent suivies d'une double chute. Mais M. de Kardigân avait
+calculé son action. Évidemment les agents de police croiraient qu'il
+s'était laissé aller à un courant et feraient de même.
+
+Au contraire, Jean-Nu-Pieds remonta le courant en quelques brassées, et
+se tint caché contre une arche, pendant que les doux mouchards
+descendaient la Loire vers Saint-Nazaire.
+
+Alors il regagna le rivage et prit sa course. Si ceux qui étaient
+attardés dans les rues virent cet homme, nu-tête, dégouttant d'eau,
+courant de toute la vitesse de ses jambes à travers les rues et les
+ruelles, ils ne durent pas comprendre quelle folie l'agitait. M. de
+Kardigân voulait faire perdre sa piste aux limiers de la police. Enfin,
+au bout de trois quarts d'heure, il se trouva éloigné du _Cygne du Roi_
+d'une lieue environ. Il se tapit dans une porte et attendit. Personne ne
+parut. Il attendit encore. Une horloge lointaine sonna deux heures du
+matin. Il se remit à marcher lentement et prudemment cette fois, en
+faisant toutes sortes de détours. Ce ne fut qu'à trois heures et demie
+du matin qu'il arriva devant le _Cygne du Roi_. Il se hâta de faire le
+signal convenu. Maître Poulardet, l'aubergiste, faillit tomber à la
+renverse en l'apercevant.
+
+--Vous! monsieur le marquis?
+
+--Où sont-ils?
+
+--Partis!
+
+--Dieu soit loué!
+
+--Mais ils vous ont donc relâché?...
+
+Jean-Nu-Pieds n'avait ni le temps ni le désir de faire, avec l'honorable
+Poulardet, une conversation suivie. Il se hâta de monter dans une
+chambre où l'aubergiste lui apporta des vêtements de rechange.
+
+--Qu'allez-vous faire, monsieur? lui demanda le brave homme.
+
+--Écoute, mon ami, répliqua Jean-Nu-Pieds, qu'a dit M. de Charette en
+partant?
+
+--Rien.
+
+--Le coup?...
+
+--Manqué.
+
+--Alors, voilà ce que tu vas faire. Il me faut de l'argent d'abord.
+As-tu deux mille francs chez toi?
+
+--J'en ai cinq mille, c'est toute ma fortune.
+
+--Je les prends, avec un de tes chevaux. Va demain à l'état-major de la
+place et fais viser un passe-port pour Angers, tu me l'apporteras.
+
+--Le signalement?
+
+--Va toujours. Tu es connu dans la ville, peut-être n'écrira-t-on pas le
+signalement sur le passe-port, d'autant plus que ce n'est que pour aller
+à Angers. Je partirai demain soir.
+
+M. de Kardigân était brisé de fatigue; il s'endormit profondément cette
+nuit-là. Au matin, quand il s'éveilla, le maître du _Cygne du Roi_ était
+assis au pied de son lit.
+
+--Vous avez deviné juste, monsieur, on n'a pas écrit le signalement.
+
+En effet, pour les petits parcours, les autorités civiles et militaires
+ont l'habitude de négliger cette formalité. Jean-Nu-Pieds prit un rasoir
+et fit tomber sa moustache sous l'acier; ensuite Poulardet lui coupa les
+cheveux ras.
+
+--J'ai changé d'idée, dit-il; au lieu de partir la nuit, je partirai en
+plein jour. Fais seller un cheval; je le laisserai à Angers chez une
+personne que tu m'indiqueras.
+
+Le marquis de Kardigân ressemblait, avec son chapeau mou, son vêtement
+de laine et ses guêtres montant aux genoux, à un métayer de la campagne.
+Il partit, à cheval, sans se presser, et prit la route d'Angers. Il
+comptait y coucher et prendre le lendemain la diligence de Paris.
+
+À la place d'Angers, on ne fit aucune difficulté de lui donner un
+passe-port pour Paris, en échange de celui qu'il donna. Le
+Maine-et-Loire était calme depuis longtemps. Dans ce département, M. le
+baron de Cambourg et M. de la Paumellière étaient les seuls qui tinssent
+encore la campagne. Et il était probable que, ainsi que M. de Charette,
+ils ne tarderaient pas à poser les armes.
+
+M. de Kardigân partit le lendemain pour Paris par la diligence. La route
+fut longue; mois il préférait voyager lentement et voyager sûrement.
+
+Il entra à Paris le 26 juillet. La ville était sourdement agitée.
+Pendant ce long règne de Louis-Philippe, que les parlementaires
+dépeignent comme si calme et si tranquille, il n'y eut pas une heure où
+l'honnête homme pût être assuré de son lendemain. Ce fut l'émeute en
+permanence et la révolte organisée. C'est que tout gouvernement dont
+l'origine est flétrie est un gouvernement impossible. Pendant dix-huit
+ans, on dut craindre tous les jours ce qui est arrivé aux journées de
+Février. Ce qui commence par la barricade finit par la barricade. C'est
+fatal.
+
+En toute autre circonstance, Jean-Nu-Pieds aurait tenu compte de ce
+trouble des esprits; mais il ne pouvait que penser à une chose:
+retrouver Fernande.
+
+
+
+
+ XX
+
+ LE CHÂTEAU DE LÉRY
+
+
+À Paris, on peut tout acheter avec de l'argent. C'est la ville où rien
+ne manque, la patrie du veau d'or. Le marquis de Kardigân, en prenant la
+diligence à Angers, savait que rien ne lui serait plus facile que de
+trouver une chaise de poste et des relais bien préparés. Avec les cinq
+mille francs de Poulardet, il pourrait aller au bout du monde. Ce fut
+par une chaude matinée de la fin de juillet qu'il partit.
+
+Sa voiture traversait, au galop de quatre vigoureux chevaux, la barrière
+de Charenton, et s'engageait sur cette longue et triste avenue, qui
+maintenant s'appelle la route de Lyon.
+
+Jean-Nu-Pieds n'était pas disposé à se laisser aller au charme puissant
+de la nature: le vent léger et tiède qui jouait à travers les arbres à
+demi couchés, au loin le murmure sourd de la grande ville à son réveil;
+plus près, le cours capricieux de la Marne. Pour un Breton, le paysage
+ne manquait pas de poésie. Le Parisien n'est-il pas aussitôt ému par
+l'aspect des dolmens druidiques et des landes montueuses?
+
+Nous ne suivrons pas notre héros dans tous les détails de son voyage. Le
+lendemain matin de son départ, vers quatre heures, il courait sur la
+route de Verrey à Saint-Seine. Montbard était dépassé. Montbard et
+Verrey sont aujourd'hui deux stations de la ligne Lyon-Méditerranée. Le
+chemin de fer a civilisé un peu les environs du pays de Buffon, et les
+routes nationales, voire même celles du département, sont largement
+carrossables. Mais en 1832, il n'en était pas de même; la chaise de
+poste devait quitter souvent le galop pour le pas long et allongé des
+charrettes de campagne.
+
+La route ne faisait que monter et descendre. Vers midi, Jean-Nu-Pieds
+arrivait à Saint-Seine-l'Abbaye, le dernier relais.
+
+Cinq kilomètres le séparaient encore de ce château de Quiévrain, près du
+village de Léry, où était enfermée Fernande. Il fit hâter le départ, et
+la chaise de poste fila comme le vent sur une route ombragée d'arbres.
+Cette partie de la Côte-d'Or est peut-être la plus belle de France.
+
+Qu'on nous pardonne si l'émotion nous gagne en en parlant. C'est à Léry
+même que nous avons été élevé. On nous a montré les ruines de ce château
+de Quiévrain, et la voix naïve du paysan nous a raconté plus d'une fois
+la légende de la prisonnière. Nous n'avons qu'à fermer les yeux pour
+revoir dans ses moindres détails ce paysage adorable où se sont écoulés
+les meilleurs et les plus calmes de nos jours d'autrefois.
+
+Que de chers souvenirs! que d'heures aimées le cœur évoque!
+
+Nous avons dit qu'après Sainte-Seine, la route débouche sur le village
+de Lamargelle. Le marquis de Kardigân devait y passer sans y jeter les
+yeux. L'art exquis d'un ancien gentilhomme, M. d'A..., n'avait pas
+encore doté ce pays alors perdu, d'un des plus fastueux châteaux qui
+existent en France.
+
+En quittant Lamargelle, la route monte par un chemin rocailleux bordé de
+broussailles où se jouent l'épine-vinette et la mûre bleue. Après une
+montée de cinq minutes, on arrive sur un plateau; à gauche, en allant
+vers Léry, surgit un petit bouquet de bois où croit éternellement une
+mauve verte et jaune, faite comme de la dentelle. Faisons encore cent
+mètres. A droite, derrière un champ de sarrazin, apparaît un second
+bois, Charmois. Les arbres sont de moyenne grandeur, et ont poussé à
+même sur un sol rocailleux et sec. Marchons toujours. A une petite
+distance, une croix de pierre dresse son front noirci par le temps. La
+route subit alors une forte déclinaison et s'enfonce entre une plaine
+montueuse à gauche, et une espèce d'abîme à droite. Au bas de cet abîme
+coule la petite rivière, l'Ignon, sœur de ce Lignon que le baron d'Urfé
+a immortalisé dans l'_Astrée_.
+
+C'est là que l'œil découvre un merveilleux paysage. Que Corot ou
+Théodore Rousseau puissent le contempler un seul instant et ils auront
+tôt fait de le transporter d'un coup de pinceau sur leur palette
+magique. À partir de la rivière se lèvent deux collines qui s'étagent
+au-dessus d'un chemin creux. Au front de ces collines courent deux
+forêts, l'une verte, l'autre bleue, tant la condensation des couleurs
+produit, suivant la distance, un effet varié.
+
+La seconde de ces forêts qui portait et porte encore le nom de Chameaux,
+expliqué par les bosses que la nature lui a données, laisse apercevoir
+au voyageur une ferme, close d'arbres, et qui paraît à l'œil, à
+distance, comme une oasis dans un désert de feuillage.
+
+Cette ferme a été bâtie sur les ruines et avec les pierres mêmes du
+château de Quiévrain.
+
+Jean-Nu-Pieds s'arrêta à contempler le château qu'il voyait de loin et
+s'abîma dans ses pensées. Ces quatre murs, à l'aspect de donjon féodal,
+renfermaient donc ce qu'il avait le plus aimé. Il laissa la chaise de
+poste au village de Léry.
+
+Le château de Léry, déjà construit alors, est occupé aujourd'hui par une
+ancienne célébrité médicale, M. G..., qui est venu demander à la
+campagne le repos qu'il a si bien gagné sur le champ de bataille de la
+science et de l'humanité. En 1832, il était occupé par un vieux
+gentilhomme, trop vieux pour chouanner encore comme il l'avait fait sous
+la première République.
+
+Le hasard voulut que, en faisant dételer ses chevaux au village, le
+marquis de Kardigân entendit prononcer le nom de ce gentilhomme. Il
+s'appelait M. de Kersaudiou. Ce nom lui était familier. Son père l'avait
+dit souvent comme celui d'un de ses anciens compagnons les plus braves
+et les mieux aimés.
+
+Jean-Nu-Pieds vint sonner à la porte d'entrée, qu'ombrage un marronnier
+gigantesque.
+
+--M. de Kersaudiou? dit-il au domestique qui se présenta.
+
+Le valet jeta un coup d'œil sur le marquis. Jean avait, nous le savons,
+les cheveux ras; sans barbe ni moustaches, avec son costume de laine, il
+semblait un jeune fermier de la Beauce ou de la Brie. Mais le cachet de
+noblesse suprême empreint sur ses traits révélait au premier regard
+l'homme de race.
+
+Le domestique pria Jean d'entrer et l'introduisit dans un long couloir,
+sur lequel donnait le salon du château.
+
+M. de Kardigân envia ce calme et ce repos profond qui l'entouraient. Il
+se dit que vivre en un pareil lieu avec Fernande, loin des agitations
+fébriles, loin des douloureuses luttes du temps, ce serait le bonheur.
+M. Kersaudiou parut.
+
+Il avait quatre-vingts ans, mais sa sève bretonne ne pouvait point se
+tarir avec les années. Il portait haute et fière sa tête blanche, sur
+laquelle le temps avait neigé.
+
+--Vous avez désiré me parler, monsieur? dit-il à Jean.
+
+--Excusez-moi, monsieur, répondit le jeune homme, si je me suis permis
+de vous importuner, sans avoir l'honneur d'être connu de vous. Je suis
+un proscrit. Mon nom seul suffirait à me perdre. Aussi, je vais me
+nommer aussitôt à vous: je suis le marquis de Kardigân.
+
+Un rayon éclaira le visage du vieillard.
+
+--Le fils?...
+
+--Oui, monsieur; le fils de votre ancien compagnon d'armes.
+
+M. de Kersaudiou serra les deux mains de Jean-Nu-Pieds dans les siennes.
+
+--Marquis, je vous aimais et je vous aime. Toute la France royaliste a
+senti son cœur battre au récit de votre épopée de la Pénissière. J'ai
+été l'ami du père pendant soixante ans; j'étais l'ami du fils avant de
+le connaître. Me faites-vous l'honneur de venir me demander un asile?
+Serais-je assez heureux...
+
+--Merci, monsieur. Grâce à Dieu, si je suis proscrit, je ne suis pas
+poursuivi. Croyez que, le cas échéant, j'accepterais avec joie votre
+généreuse hospitalité. Je venais seulement vous demander...
+
+Jean-Nu-Pieds détourna la tête un instant pour cacher la rougeur qui
+montait à son front.
+
+--Parlez, marquis.
+
+--Pour vous demander de me conduire au château de Quiévrain.
+
+--Rien n'est plus facile.
+
+--Je voudrais, cependant, ne m'y rendre que ce soir.
+
+--Je suis entièrement à vos ordres.
+
+--Merci, monsieur, je n'ai pas besoin de vous dire combien votre bon et
+généreux accueil me touche.
+
+--Pas un mot de plus, marquis, vous êtes ici chez vous. Je vais vous
+présenter à ma famille. Je vis ici, en été, avec quatre générations
+autour de moi... Je suis très-vieux. Jean-Nu-Pieds s'inclina devant le
+vieillard aussi bas que devant un roi. N'était-ce donc pas aussi une
+royauté, cette majesté de la vieillesse? Quatre générations! M. de
+Kersaudiou s'était marié en 1770. Il avait vu successivement Louis XV,
+Louis XVI, la République, la Terreur, le Directoire, le Consulat,
+l'Empire, la première Restauration, les Cent-Jours, Louis XVIII, Charles
+X, et enfin l'usurpation criminelle du duc d'Orléans. Son fils avait
+soixante ans, son petit-fils quarante et un ans, son arrière-petit-fils
+vingt ans. Enfin, son arrière-petite-fille venait de se marier et était
+accouchée d'un fils. Il était trisaïeul.
+
+Toute la famille attendait son chef. Quand M. de Kersaudiou entra dans
+la salle à manger, où elle était réunie pour le repas du soir, tout le
+monde se leva. Le vieillard tenait la main de Jean.
+
+--Mes enfants, dit-il, je vous présente un des meilleurs gentilshommes
+de France, le fils d'un ancien ami, qui fut le mieux aimé de mes
+compagnons d'armes.
+
+Le fils, le petit-fils et l'arrière-petit-fils du vieillard vinrent tour
+à tour tendre la main au marquis.
+
+Celui-ci sentit les larmes monter de son cœur à ses yeux, en présence de
+cette majesté de la vieillesse, jointe à cette grandeur de la famille.
+
+--Ne me demandez pas son nom, continua M. de Kersaudiou. Il s'appelle:
+un ami.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ LA RECHERCHE
+
+
+Tout ce que la délicatesse peut renfermer de procédés exquis fut
+prodigué au marquis de Kardigân. Au bout de dix minutes, il se sentait
+comme chez lui dans cette noble famille. Il ne fallait rien moins que
+tant d'aimable cordialité pour consoler un peu son esprit de sa
+constante, de sa douloureuse préoccupation. Après le repas, M. de
+Kersaudiou vint dire à Jean que les deux chevaux étaient sellés.
+
+--Comment, monsieur, s'écria le jeune homme, vous allez prendre la peine
+de m'accompagner vous-même?
+
+--C'est mon devoir, répliqua noblement M. de Kersaudiou. Je ne veux pas
+quitter un seul instant celui qui me fait l'honneur d'être mon hôte.
+
+Le petit-fils du vieux gentilhomme voulut faire également partie de
+l'excursion. On sella un troisième cheval, et la petite troupe partit au
+grand trot.
+
+Nous avons décrit en quelques lignes le paysage qui forme un cadre si
+poétique au bois de Chameaux. C'est la nature agreste et sublime en même
+temps dans tout son charme le plus puissant. Les trois cavaliers prirent
+le chemin creux qui longe la rivière de l'Ignon, en laissant derrière
+lui le village de Léry. Ce chemin va en s'enfonçant, entre des champs en
+collines à gauche et les prairies à droite. Par les temps clairs, on
+aperçoit dans le fond, ainsi qu'un décor de Thierry, le clocher de
+fer-blanc du joli bourg de Fresnay.
+
+Les cavaliers prirent le galop et entrèrent sous bois, dans une espèce
+de quadrilatère dont la route formerait la base. Ils ne tardèrent pas à
+disparaître au milieu des branches tombantes des jeunes chênes et de
+l'ombrage épais des hêtres gigantesques. En vingt minutes ils gagnèrent
+la clairière, où s'élevait le château de Quiévrain.
+
+Les appartements du château paraissaient vides. Les fenêtres étaient
+fermées. A peine, de temps à autre, la tête d'un valet d'écurie ou d'un
+garçon de ferme paraissait derrière les vieux murs croulants; car si le
+château du Quiévrain n'existe plus aujourd'hui, c'est que ses
+constructions séculaires ont fondu sous l'action du temps. Il est mort
+de vieillesse. Les pierres ainsi que les hommes ont leur âge. Notre-Dame
+de Paris vivra plus longtemps, parce que le génie l'a vivifiée à sa
+naissance. Jean-Nu-Pieds eut un serrement de cœur quand il vit cette
+sinistre solitude. Qu'était donc devenue Fernande si elle n'y était
+plus? Si elle y était encore, comme elle devait souffrir, enfermée dans
+cette prison!
+
+Cependant, M. Guy de Kersaudiou, le petit-fils du vieux chouan, avait
+agité la sonnette qui pendait à la porte d'entrée. Ceux qui étaient du
+pays avaient pu donner au marquis de Kardigân les renseignements
+désirables. Le château de Quiévrain appartenait à une notabilité du
+parti orléaniste, M. Legras-Ducos. Jean avait demandé vainement à ses
+nouveaux amis quel était ce M. d'Héricourt, ce royaliste, dont la jeune
+fille lui parlait dans son journal. Ce nom leur était inconnu.
+
+Un valet d'écurie vint ouvrir:
+
+--M. Legras-Ducos est-il ici? demanda Jean.
+
+--Oh! pour çà, non!
+
+--Il n'y a personne au château?
+
+--Oh! pour çà, oui.
+
+--Qui?
+
+--Il y a moi, m'sieur.
+
+L'imbécile laissa échapper un large sourire sur sa face pleine et bête.
+Jean-Nu-Pieds, impatienté, allait passer outre, quand Guy de Kersaudiou
+lui mit la main sur l'épaule.
+
+--Dites-moi, mon ami, continua-t-il, votre maître est venu ces derniers
+temps?
+
+--Pour çà, oui.
+
+--Quand?
+
+--Il y a des jours déjà.
+
+--Combien de jours?
+
+--Je sais point.
+
+--Comment vous ne savez point combien il y a de jours qu'il est venu?
+
+--Oh pour çà, non.
+
+«Oh! pour çà oui!--Oh! pour çà non.»
+
+C'est une locution employée beaucoup dans certaines campagnes. Les
+paysans de la Côte-d'Or et d'une partie de la Normandie ne se font pas
+faute de s'en servir.
+
+--Voyons, vous me direz au moins quand votre maître est reparti?
+
+--Pour çà, non!
+
+--C'est trop fort. Vous ne savez point quand M. Legras-Ducos a quitté le
+château?
+
+--Si, je le sais.
+
+--Vous me dites non.
+
+Le valet sourit d'un air malin.
+
+--Pardon, excuse, m'sieur, not' maître a quitté la maison hier matin,
+mais je ne sais pas quand il est reparti.
+
+Il était heureux encore qu'un pareil idiot consentît à faire seulement
+une réponse. Les trois gentilshommes n'avaient pas le droit de se
+plaindre. Guy de Kersaudiou continua:
+
+--Est-ce qu'il avait du monde avec lui?
+
+--Pour çà, oui.
+
+--Combien de monde?
+
+Le valet compta sur ses doigts.
+
+--Sept personnes.
+
+--Sept.
+
+--Pour çà, oui.
+
+Jean-Nu-Pieds prit dans sa poche une belle pièce de cinq francs en
+argent, et la lui mit dans la main.
+
+Le paysan pâlit, rougit, et enfin éclata de rire avec force. Il était si
+peu habitué à de pareilles aubaines!
+
+--Vous voulez savoir qui?
+
+--Oui.
+
+--Il y avait le maître, ça fait un; un monsieur, ça fait deux; son
+chien, ça fait trois; ses deux chevaux, ça fait cinq; le cocher, ça fait
+six; et une dame, ça fait sept.
+
+--Quel âge avait cette dame?
+
+--Oh! un âge gros! Peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien plus.
+
+M. de Kardigân n'y comprenait plus rien.
+
+Cette dame, qui avait «peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien
+plus,» ne pouvait assurément pas être Fernande.
+
+--Il n'y avait pas une jeune fille? demanda-t-il avec anxiété.
+
+--Oh! pour çà, oui, m'sieur!
+
+--Pourquoi ne la nommez-vous pas?
+
+--J'ai entendu M. Legras-Ducos qui disait en parlant de la jeune
+demoiselle: «On ne peut pas compter sur elle;» alors moi, je ne l'ai pas
+comptée, na, dame!
+
+Cette imbécillité triomphante était de celles contre lesquelles une
+réplique est inutile. Il n'y avait absolument qu'à profiter, autant que
+possible, des renseignements qu'on venait d'acquérir, et soi-même les
+compléter.
+
+MM. de Kersaudiou eurent l'idée, très-pratique, d'aller au village de
+Maulais, à sept kilomètres de là, chez un de leurs amis. Le château de
+Quiévrain faisait partie de la commune de Maulais; on pourrait peut-être
+les y renseigner. Ils reprirent le grand trot, et regagnèrent la route.
+Trois quarts d'heure après, ils entraient à Maulais, dans la propriété
+de M. le baron de Thuringe.
+
+Par bonheur, M. de Thuringe avait rencontré M. Legras-Ducos la veille de
+son départ. Le propriétaire du château de Quiévrain lui avait dit qu'il
+avait chez lui un de ses amis, M. Grégoire, et sa fille, mademoiselle
+Grégoire. Il espérait, avait-il ajouté, les garder pendant quelque
+temps, mais une nouvelle imprévue, apportée la veille par un courrier,
+le forçait de partir le lendemain avec ses hôtes.
+
+Tout commençait à s'éclaircir pour Jean-Nu-Pieds.
+
+Fernande était venue bien réellement au château de Quiévrain, et l'avait
+quitté. M. de Thuringe croyait que M. Legras-Ducos avait été dans une
+autre de ses terres, située au sud de Bordeaux, dans les Landes.
+
+Les trois gentilshommes remercièrent le baron de ses gracieux
+renseignements, et revinrent à Léry. La décision à prendre était facile.
+Jean-Nu-Pieds résolut de se diriger immédiatement sur Bordeaux. C'était
+un autre voyage de huit jours.
+
+M. de Kersaudiou, son petit-fils surtout, s'étaient pris pour le héros
+vendéen d'une rare affection. Jean avait tenu à ce que toute la famille
+sût qui il était. Ce n'était pas sous un pareil toit qu'une trahison
+était à craindre. Le soir, on le pria de parler à la jeune génération de
+cette guerre de géants qu'il venait de subir. Le marquis de Kardigân
+leur raconta, dans un langage simple et poétique, la légende de la
+Pénissière. Un frisson d'admiration fit courber toutes ces têtes, celle
+du vieillard, de l'aïeul, de l'ancêtre, comme celle de l'adolescence de
+quinze ans. Et ils avaient en face d'eux un de ces héros dont l'aventure
+les enthousiasmait. Ceux qui étaient élevés dans l'amour et le respect
+du Roi de France devaient apprendre de bonne heure comment on mourait
+pour lui.
+
+Guy de Kersaudiou, au moment où on allait se dire adieu--car Jean
+partait la nuit même--se présenta devant son ami, en costume de voyage
+comme le marquis.
+
+--Je vais avec vous, dit-il.
+
+--Avec moi?
+
+--Vous le voyez.
+
+--Oh! merci! merci de cette bonne pensée; mais je ne souffrirai pas que
+vous quittiez ainsi les vôtres. Non, mon ami, restez. Je serais égoïste
+si j'acceptais un pareil sacrifice. Non, je ne veux pas que vous
+m'accompagniez.
+
+Mais à tout ce que put lui dire M. de Kardigân, M. de Kersaudiou ne
+répliqua rien. Enfin, à une dernière insistance du marquis:
+
+--Mais, cher marquis, dit-il, tout ce que vous pourriez me répondre ne
+me sera de rien. A moins que vous ne m'assuriez que ma présence vous
+importune, je pars avec vous. Il peut survenir, obligé que vous êtes de
+vous cacher, telle circonstance qui vous force à avoir besoin du
+dévouement immédiat d'un ami. Je ne me pardonnerais point de n'avoir pas
+été là pour vous aider.
+
+Il n'y avait rien à répliquer.
+
+La chaise de poste, qui avait amené Jean, l'emmena avec son nouvel ami.
+
+M. de Kardigân ne devait pas tarder à s'apercevoir que la résolution du
+gentilhomme bourguignon était dictée par la prudence.
+
+En arrivant à Dijon, les deux voyageurs s'étaient rendus à l'hôtel de la
+_Cloche_. Le lendemain, à leur réveil, au moment où ils allaient
+repartir, Jean-Nu-Pieds eut l'idée d'ouvrir un journal jeté sur une
+table dans le salon de l'hôtel. Il portait la date de la veille. Aux
+dernières nouvelles, le marquis de Kardigân lut cette dépêche par
+courrier invraisemblable:
+
+«Nantes, minuit.
+
+Le célèbre chef vendéen, marquis de Kardigân, plus connu sous son nom de
+guerre de Jean-Nu-Pieds, a été arrêté hier et va passer devant la
+juridiction militaire.»
+
+Jean crut rêver.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ
+
+
+Le premier sentiment de l'honorable M. Jumelle, en apprenant que
+Jean-Nu-Pieds s'était échappé, avait été la colère. Il commença par
+corriger à coups de pied le malheureux la Licorne. Bien qu'homme libre,
+le mouchard ne trouva rien à redire à cette façon de prouver son
+mécontentement. Aujourd'hui la Licorne serait électeur: ô progrès des
+temps! Mais, passons.
+
+M. Jumelle était trop intelligent pour ne pas comprendre que cela
+avançait fort peu ses affaires. Le marquis de Kardigân ne reviendrait
+pas se mettre benoîtement entre ses mains, parce qu'il criblait de coups
+de pied un agent maladroit. Il fallait aviser promptement. De deux
+choses l'une: ou Jean-Nu-Pieds avait quitté la Bretagne pour aller
+délivrer Fernande, ou il s'était réfugié dans une de ces retraites
+inaccessibles qui servaient de campement aux Vendéens vaincus.
+
+Dans les deux cas, il était difficile, sinon impossible, de le
+reprendre. Dans l'hypothèse d'une fuite, M. Jumelle se décida à expédier
+un courrier séance tenante à M. Grégoire, afin de l'avertir que le lion
+était déchaîné. Nous avons vu que le courrier était arrivé à temps,
+puisque Fernande n'était plus au château de Quiévrain, quand
+Jean-Nu-Pieds s'y présenta.
+
+Sur ces entrefaites, éclatèrent les terribles journées révolutionnaires
+qui mirent une fois de plus le trône de Louis-Philippe à deux doigts de
+l'écroulement. Le sous-chef de la police politique fut rappelé en toute
+hâte à Paris.
+
+L'agent supérieur de la rue de Jérusalem, qui le remplaçait, ne
+connaissait que de nom les acteurs du grand drame vendéen.
+
+Le marquis de Kardigân, le baron de Charette, le marquis de Coislin,
+tels étaient les trois chefs redoutés auxquels la police devait faire la
+chasse la plus active.
+
+Or, le jour même du départ de M. Jumelle, Philippe de Kardigân et Jérôme
+Hébrard entraient à Nantes, ignorant ce qu'était devenue Fernande, et
+ayant vainement partout cherché ses traces. Ils croyaient, de même, que
+Jean-Nu-Pieds tenait encore la campagne; mais ils ne devaient pas tarder
+à être cruellement détrompés.
+
+Comme ils passaient dans une rue peu fréquentée de la ville, ils virent
+à quelques pas devant eux un homme de haute taille, mais qui marchait
+courbé, comme sous une peine profonde.
+
+--Nous ne sommes pas les seuls à souffrir, pensa Robert Français.
+
+Est-ce qu'en effet Dieu ne nous a pas donné la souffrance en cette vie,
+pour mériter le bonheur dans une autre?
+
+Les deux jeunes gens allaient continuer leur chemin sans faire plus
+attention à cet homme, quand celui-ci se retourna, les regarda un
+instant et laissa échapper un geste de surprise.
+
+Robert Français le reconnut aussitôt. C'était Aubin Ploguen.
+
+Le fidèle serviteur de Kardigân vint droit à celui qui ne portait plus
+le nom des Kardigân.
+
+--Savez-vous où il est? demanda-t-il d'une voix brisée.
+
+--Qui?
+
+--Monsieur le marquis.
+
+--Mon frère! Qu'est-il arrivé?
+
+Aubin Ploguen leur raconta que Jean-Nu-Pieds avait été fait prisonnier,
+ainsi que Henry de Puiseux; que ce dernier avait été transféré à la
+prison de Nantes, mais que le marquis n'avait point reparu. Fallait-il
+donc croire qu'il avait été fusillé, c'est-à-dire assassiné obscurément,
+la nuit, entre les quatre murs d'un cachot?
+
+Robert Français se sentit en proie à un désespoir sans bornes; mais le
+sang fier de sa famille coulait dans ses veines.
+
+--Ah! malheur à eux, s'écria-t-il, s'ils ont osé toucher au dernier des
+Kardigân! malheur à eux!
+
+C'était beau d'entendre ainsi parler l'aîné d'une famille, quand il en
+avait été chassé comme indigne! Quand, obéissant par delà le tombeau à
+son père mort, il appelait lui-même le dernier des Kardigân, celui qui
+sortait avec lui-même de la souche commune!
+
+--Écoute, Aubin, reprit-il, nous sommes trois, et trois hommes résolus,
+décidés tels que nous, peuvent tout et feront tout! Tu vas nous conduire
+à cette maison dont on avait fait une souricière et où il a été arrêté.
+
+Mais les trois amis ne devaient même pas être obligés d'aller jusqu'au
+bout.
+
+Comme ils tournaient l'angle de la rue Jean-Jacques-Rousseau, Jérôme
+Hébrard, serrant doucement le bras de Robert Français, montra à son
+compagnon un groupe d'individus qui, assis en dehors d'un café,
+causaient bruyamment en fumant et en buvant.
+
+Parmi ces individus se trouvait une de nos anciennes connaissances,
+Trébuchet. Si le lecteur se rappelle la soirée où l'agent de police jeta
+si prestement Jérôme Hébrard à l'eau, il doit comprendre que l'ouvrier
+devait conserver fort mauvais souvenir du camarade de la Licorne.
+
+Heureusement Trébuchet ne vit point les deux jeunes gens. Ceux-ci purent
+tourner l'angle de la rue et se cacher derrière une maison, sans perdre
+de vue le café.
+
+--Aubin, dit Robert Français, tu vois cet homme qui est là, derrière
+cette colonne? Il ne te connaît pas. Tu vas donc le suivre jusqu'à la
+nuit. Dès qu'il sera entré dans une maison, tu viendras nous prévenir.
+Jérôme et moi serons à l'hôtel d'Angleterre.
+
+Le chouan fit signe qu'il avait compris. Il avait vieilli de dix ans,
+depuis que son bien-aimé maître avait disparu. On eût dit qu'il ne
+voulait plus parler.
+
+Jérôme et Robert s'éloignèrent. Aubin Ploguen resta, se promenant sur la
+place de long en large, et les yeux fixés sur le mouchard.
+
+Celui-ci semblait fort peu pressé, se levait, chantait, riait et fumait
+avec un entrain particulier. Sans doute le gouvernement avait récompensé
+richement les policiers, afin que leur zèle ne se ralentît pas.
+
+Pendant une heure, Trébuchet ne quitta pas le café. Quand il se décida à
+s'en aller, Aubin Ploguen marchait tranquillement à quelques pas
+derrière lui. Le policier traversa une partie de la ville et entra dans
+la maison de la rue Montdésir, qu'avait louée autrefois M. Grégoire;
+puis il revint sur ses pas et se dirigea vers la rue Vieille. Il sonna
+au numéro 9. On se rappelle que c'était précisément la maison qui avait
+servi de souricière à M. Jumelle, et qu'Aubin Ploguen la connaissait,
+puisqu'après avoir suivi son maître jusque-là, il était revenu avertir
+M. de Charette de ce qui se passait. Le chouan eut l'idée de prévenir
+aussitôt ses amis.
+
+Il avisa un commissionnaire qui attendait des clients, assis sur une
+borne. Courant à lui, il lui mit dans la main une pièce de vingt sous,
+et lui ordonna d'aller dire à M. Jérôme Hébrard, à l'hôtel d'Angleterre,
+que son cousin l'attendait rue Vieille.
+
+Pendant une demi-heure, Aubin Ploguen resta immobile, ayant l'air de se
+chauffer au soleil et les yeux fixés sur le numéro 9. Enfin Jérôme
+Hébrard arriva. Le jeune ouvrier avait laissé Robert Français à l'entrée
+de la rue. De cette façon, Aubin étant à l'autre extrémité, personne n'y
+passerait sans qu'ils pussent surveiller.
+
+Il pouvait être environ trois heures du soir. Les trois amis attendirent
+jusqu'à six heures. Trébuchet ne reparut pas. Cette longue station
+devenait inquiétante. Ils ne savaient trop que croire, les uns et les
+autres, quand Aubin eut enfin une idée pratique:
+
+--La maison a une issue par derrière, dit-il.
+
+On voit que le fils de Cibot Ploguen ne se trompait pas, puisque c'était
+par cette seconde issue que M. Jumelle avait fait partir Jean-Nu-Pieds.
+
+Jérôme et Robert étaient entrés dans une boutique de marchand de vins,
+d'où il était possible de surveiller toute la rue. Ils y gagnaient de ne
+pas être remarqués. Aubin les y laissa et fit le tour du pâté de
+maisons. Il ne tarda pas à revenir, en disant qu'en effet la maison
+avait un jardin fermé par un mur assez haut, mais qu'une petite porte
+s'ouvrait dans ce mur, donnant passage sur une route extérieure qui
+était déjà presque la campagne.
+
+Sept heures du soir venaient de sonner. Robert comprit qu'une plus
+longue station dans la rue Vieille serait inutile. Étant données les
+traditions de la police, les mouchards qui avaient affaire dans la
+maison devaient entrer par la rue et sortir par le jardin. En tous cas,
+mieux valait surveiller l'issue cachée que l'issue apparente.
+
+Ils partirent l'un après l'autre et tournèrent successivement le pâté de
+maisons. Ce jour-là était un lundi. Le lendemain du dimanche est
+généralement fêté par les ouvriers paresseux. On ne devait donc pas trop
+s'étonner de voir ces trois hommes, couchés dans les herbes, dans les
+poses les plus abandonnées et simulant un profond sommeil.
+
+Huit heures, puis neuf heures du soir sonnèrent au loin. Il faisait
+encore jour, ce jour crépusculaire qui ressemble à un dernier combat
+entre l'ombre et le soleil, son éternel ennemi. Heureusement que
+personne ne parut, car les trois amis n'auraient pu profiter de
+l'obscurité avec cette demi-clarté douteuse.
+
+Un peu après dix heures, ils entendirent crier le sable du jardin.
+
+Un silence profond régnait autour d'eux, leur permettant de distinguer
+tous les bruits qui se produisaient: à peine, de temps en temps, le
+gémissement plaintif d'une chouette passait-il à travers les branches
+des hauts peupliers.
+
+La petite porte creusée dans le mur s'ouvrit, et la silhouette d'un
+homme se dessina sur les pierres. Pas un d'eux ne bougea. Il fallait
+laisser à cet homme le temps de s'engager dans la campagne. Dès qu'il
+eut fait vingt pas, Aubin se leva silencieusement. Ses deux compagnons
+l'imitèrent.
+
+Trébuchet,--car c'était lui,--continua d'avancer avec insouciance, ne se
+doutant guère de la redoutable escorte que lui donnait sa mauvaise
+étoile.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ LES SOUFFRANCES DE TRÉBUCHET
+
+
+Malheureusement pour lui, Trébuchet ne tarda pas à être plus
+clairvoyant. Le pied de Jérôme Hébrard heurta une pierre; Trébuchet se
+retourna avec inquiétude. Aussitôt Aubin Ploguen laissa tomber sa
+puissante main sur l'épaule du mouchard et le terrassa. La surprise de
+Trébuchet ne laissait pas d'être amplement désagréable. Elle devint bien
+plus désagréable encore, quand les trois hommes s'étant réunis autour de
+lui, il reconnut parmi eux Jérôme Hébrard, auquel il avait fait prendre
+un bain dans la Loire.
+
+Si Trébuchet avait eu plus de sang-froid, il aurait pu crier et appeler
+au secours; mais, comme il n'en fit rien au premier moment, au second,
+cela lui devint impossible, attendu que, sur un signe de Robert
+Français, Aubin Ploguen l'avait déjà garrotté et bâillonné.
+
+Le robuste chouan chargea l'agent de police sur ses épaules, comme il
+aurait fait d'un paquet de linge, et ils s'enfoncèrent dans la campagne.
+
+Ils n'avaient pas échangé une seule parole, mais ils se comprenaient.
+
+Au premier bouquet de bois qu'ils rencontrèrent sur leur route, ils y
+entrèrent, et se mirent en devoir de délier le prisonnier.
+
+Trébuchet roulait ses gros yeux abêtis par l'épouvante, et semblait en
+proie à une terreur d'autant plus grande, qu'il ignorait encore ce qu'on
+voulait faire de lui.
+
+Depuis un instant, Aubin Ploguen roulait un projet dans sa tête carrée.
+Il ne lui suffisait plus d'apprendre où était son maître, il voulait, en
+cas qu'il fût en danger, l'arracher à ce danger.
+
+Aussi, comme Robert Français mettait le doigt sur sa bouche pour
+commencer l'interrogatoire du mouchard, le chouan lui fit signe de ne
+point parler encore.
+
+--Écoute, dit Aubin à Trébuchet en regardant le misérable bien en face,
+tu es un coquin, donc tu dois avoir peur de la mort...
+
+Le raisonnement de Ploguen était juste, car à ce mot de «mort,»
+Trébuchet fit une grimace significative.
+
+--Eh bien, continua le Vendéen, je te jure... (et il est bon que tu
+saches que je n'ai jamais manqué à mon serment), je te jure que si tu
+n'obéis pas exactement à ce que je te commanderai, je te brûle la
+cervelle comme à un lièvre!
+
+En parlant ainsi, Aubin appliquait la gueule d'un pistolet sur la tempe
+de Trébuchet, qui tomba à genoux.
+
+--Grâce! grâce! hurla-t-il.
+
+--C'est à toi à te la refuser ou à te l'accorder. Réponds à mes
+questions et obéis à mes ordres, c'est le seul moyen que tu aies de
+sauver ta peau, à laquelle tu me parais tenir beaucoup.
+
+--Parlez...
+
+--Qui demeure dans la maison d'où tu viens?
+
+--Le sous-chef-adjoint de la police politique.
+
+--Comment s'appelle-t-il?
+
+--M. Dervioud.
+
+(C'était vrai, car nous savons déjà que M. Jumelle avait dû quitter
+Nantes depuis deux jours, rappelé à Paris par le préfet de police.)
+
+--Avez-vous des prisonniers?
+
+--Oui.
+
+--Combien?
+
+--Deux.
+
+--Leurs noms.
+
+--L'un, jeune, qu'on appelle M. de Puiseux; l'autre est le propriétaire
+de la maison, M. de Révilly.
+
+Les trois hommes échangèrent un regard en frissonnant. Pour qu'on ne
+nommât pas Jean-Nu-Pieds, il fallait que le marquis de Kardigân eût été
+transféré ailleurs ou passé par les armes.
+
+--Il faut que tu nous introduises dans la maison.
+
+--Bien.
+
+--Cette nuit, le peux-tu?
+
+--J'essayerai.
+
+--Tu n'as pas à essayer; rien ne t'est plus facile; on ne se méfie pas
+de toi, et on ne nous sait pas si près. N'oublie pas qu'à la moindre
+trahison de ta part...
+
+Le geste d'Aubin Ploguen pouvait se passer de commentaires. Trébuchet
+claquait des dents.
+
+--Y a-t-il des soldats dans la maison?
+
+--Non.
+
+--Et des agents de police?
+
+--Oui, il y en a quatre.
+
+--Bien. Tu nous conduiras à l'endroit où ils sont. Comme ils restent
+évidemment dans la maison pour être toujours aux ordres de leur chef,
+ils doivent se tenir dans la même chambre ainsi que les soldats d'un
+corps de garde.
+
+--En effet.
+
+--Ensuite, tu nous indiqueras dans quelle partie de l'habitation sont
+enfermés M. de Révilly et M. de Puiseux.
+
+Ce pauvre gredin de Trébuchet était absolument navré. Il grelottait de
+ses quatre membres.
+
+--Mais... si... je fais tout cela... les autres me tueront.
+
+--Quels autres?
+
+--Mes camarades.
+
+--Ah! c'est possible. Mais si tu ne le fais pas, tu seras tué par nous.
+Réfléchis.
+
+La réflexion ne pouvait pas avoir un effet douteux. La mort était
+problématique d'un côté; de l'autre, elle était certaine. Trébuchet
+n'avait pas à hésiter, et comme il était fort intelligent, il n'hésita
+pas.
+
+--Je vous conduirai, balbutia-t-il, et je ferai tout ce que vous voulez;
+mais vous me rendrez à la liberté après?
+
+--Oui.
+
+--Surtout, promettez-moi que vous ne direz jamais que je vous ai servi
+de guide cette nuit?
+
+--Je te le promets.
+
+--Allons... puisque vous le voulez.
+
+Pour plus de sûreté, on remit dans la bouche du mouchard le linge qui
+lui avait servi de bâillon; puis, Jérôme Hébrard le prit par un bras,
+Robert Français par l'autre, et tous les trois, précédés d'Aubin
+Ploguen, revinrent dans la direction de la maison de la rue Vieille.
+
+Vue du dehors, on aurait cru qu'aucun changement ne s'était produit à
+l'intérieur. Elle avait toujours cette même apparence calme.
+
+Trébuchet s'avança vers la petite porte, et, tirant une clef de sa
+poche, l'ouvrit.
+
+Ils entrèrent dans le jardin, en ayant soin de marcher lentement sur les
+bandes de gazon qui servaient de bordure aux parterres, afin de ne pas
+faire crier le sable sous leurs pas. Les lumières brillaient derrière
+les vitres. On distinguait des corps qui passaient et repassaient.
+
+--Où est la prison? demanda tout bas Aubin Ploguen à Trébuchet. De son
+doigt, celui-ci indiqua la cour.
+
+--Fais-nous entrer dans la maison.
+
+Au moment où les trois amis allaient exécuter leur dessein, un bruit de
+pas résonna dans la chambre qui donnait sur le jardin; puis la fenêtre
+s'entre-bâilla.
+
+À la lueur des lampes, ils distinguèrent quatre ou cinq hommes assis à
+des tables et écrivant.
+
+L'homme qui venait d'entrer dans la pièce, apparemment M. Dervioud, le
+sous-chef-adjoint de la police politique, s'adressa à l'un des
+rédacteurs:
+
+--Le rapport est-il fait?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Les trois amis s'étaient jetés derrière un taillis: on ne pouvait les
+voir. Bien leur en avait pris, d'ailleurs, car M. Dervioud jetait de
+fréquents regards dans le jardin. Enfin il se retira; mais au moment de
+laisser ses agents à leurs travaux, il ajouta:
+
+--Hâtons-nous. Il faut que ce marquis de Kardigân soit arrêté demain.
+
+Le sentiment qui agita l'âme des trois amis fut double: joyeux, puisque
+Jean-Nu-Pieds était libre; inquiet, puisque la même phrase qui leur
+annonçait cette nouvelle signifiait aussi qu'il était menacé.
+
+M. Dervioud était déjà sorti, mais il rentra et dit:
+
+--Dès que Trébuchet sera de retour du télégraphe, vous me l'enverrez.
+
+Cette recommandation du sous-chef adjoint à notre vieille connaissance
+M. Jumelle, ne fut pas perdue pour ses employés qui travaillaient dans
+la chambre, mais elle le fut encore moins pour Aubin Ploguen.
+
+Avec sa franche logique, le chouan se disait que Trébuchet, s'il allait
+au télégraphe, avait dû y porter quelque chose.
+
+Ce quelque chose, il voulait l'avoir. Il chargea de nouveau le mouchard
+sur ses épaules, et faisant signe à Robert Français et à Jérôme Hébrard
+de rester où ils étaient, il porta Trébuchet au fond du jardin.
+
+--Donne-moi la dépêche, dit-il.
+
+Trébuchet ne se fit pas prier. Il tira de sa poche le papier, et le
+tendit au chouan. Celui-ci le déplia et lut. Aussitôt une vive crainte
+se peignit sur ses traits.
+
+La dépêche était rédigée en chiffres. Mais il se dit que Trébuchet
+connaissait cela.
+
+Malheureusement le mouchard l'ignorait. Aubin Ploguen n'avait pas à
+douter. Trébuchet en était arrivé à un état de terreur tel qu'il eût
+raconté ses moindres pensées au terrible Vendéen, pour peu que celui-ci
+en eût manifesté le désir.
+
+Le problème existait toujours, néanmoins. Le papier fut mis sous les
+yeux de Robert Français et de Jérôme Hébrard. Mais ni l'un ni l'autre ne
+purent le résoudre.
+
+Et pourtant ils avaient l'intuition que cette dépêche concernait
+Jean-Nu-Pieds, et qu'en la lisant ils sauveraient d'un grand péril celui
+qui leur était si cher.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ LE DÉVOUEMENT
+
+
+Ils en étaient à ces hésitations mêlées de craintes, lorsque ce bruit
+sec et bruyant que font des crosses de fusil sur les pierres d'un chemin
+retentit au dehors, sur la route. Était-ce un danger qui les menaçait de
+ce côté-là?
+
+Aubin Ploguen n'hésita pas un instant. Il fallait, avant tout, mettre en
+sûreté leur prisonnier, et empêcher qu'on ne pût le leur reprendre. Mais
+il était important que l'un d'eux restât dans le jardin pour surveiller
+ce qui se passerait.
+
+Robert Français déclara que ce serait lui. En vain Jérôme Hébrard voulut
+s'y opposer; en vain Aubin Ploguen tenta de prouver au frère de son
+maître que ce n'était pas à lui qu'incombait ce devoir, le jeune homme
+demeura inébranlable.
+
+L'ouvrier et le paysan furent obligés de céder. Ils s'éloignèrent,
+laissant seul Philippe de Kardigân.
+
+Cependant, les soldats, dont l'arrivée avait été annoncée par le bruit
+des crosses de fusil sur les pierres, ouvraient la petite porte du
+jardin et entraient l'un après l'autre. Aubin Ploguen et Jérôme durent
+se jeter dans les taillis du fond, comme Robert Français s'était jeté
+dans les taillis placés sur le devant.
+
+Ils purent compter ainsi les soldats. Ils étaient au nombre de vingt. Un
+factionnaire fut placé à la porte, le lieutenant qui commandait cette
+demi-section entra dans la maison et se dirigea vers le cabinet du
+sous-chef-adjoint.
+
+Robert Français n'était pas inquiet pour son ami, bien que la porte fût
+gardée. Il savait qu'Aubin Ploguen trouverait toujours le moyen,
+non-seulement de s'évader en ayant Trébuchet sur son dos, mais encore de
+faire évader Jérôme.
+
+En effet, le bruit sourd de deux chutes simultanées retentit. Le
+factionnaire n'entendit rien ou, s'il entendit, n'attacha aucune
+importance à ce bruit.
+
+Le jeune homme se tenait à plat ventre au milieu des branches d'arbustes
+assez épaisses. En plein jour, on aurait eu peine à l'apercevoir, à plus
+forte raison au milieu de la nuit.
+
+Il n'y avait pas dix minutes que l'ouvrier et le paysan avaient pris la
+fuite, quand le lieutenant et M. Dervioud parurent sur le perron. Ils
+causaient à voix haute. Le sous-chef-adjoint de la police politique
+avait l'air assez inquiet.
+
+Le hasard voulut qu'ils vinssent se mettre à quelques pas de Robert
+Français. Il entendit une partie des paroles qu'ils échangeaient ainsi:
+
+--Cet homme n'a point reparu?
+
+--Non, répliqua M. Dervioud.
+
+--Depuis combien de temps est-il parti?
+
+--Depuis deux heures. La dépêche était importante. Le télégraphe, par
+cette nuit claire et sans brouillard, aurait pu la transmettre à Paris
+en trois heures; trois heures de Paris à Dijon également, et M. de
+Kardigân aurait pu être arrêté[11].
+
+--Comment avez-vous pu savoir qu'il était à Dijon?
+
+--C'est mon prédécesseur, M. Jumelle, qui nous a prévenus.
+
+--Ne peut-il s'être trompé?
+
+--C'est impossible. Cet homme est d'une finesse et d'une lucidité
+incomparables.
+
+--Pourquoi M. de Kardigân, pouvant s'enfuir à l'étranger, resterait-il
+en France?
+
+--J'ai fait cette objection à M. Jumelle, qui m'a répondu que M. de
+Kardigân avait une mission sacrée à ses yeux, et que, pour la remplir,
+il risquerait sa vie.
+
+Le lieutenant et M. Dervioud s'éloignèrent dans le fond du jardin, en se
+promenant lentement. Ils parlaient si haut que le bruit de leurs paroles
+venait distinctement jusqu'à Robert Français, mais il ne pouvait plus
+entendre ce qu'ils disaient.
+
+Le cœur du jeune homme était serré. Ainsi, il ne s'était pas trompé, en
+ayant le pressentiment que la dépêche chiffrée concernait son frère.
+Mais il ne songeait pas à s'applaudir de sa découverte. Il ressortait
+clairement des lambeaux de conversation entendus, que M. Dervioud savait
+à quoi s'en tenir sur la disparition de la dépêche. Sans doute, le
+sous-chef-adjoint de la police politique avait envoyé un de ses agents
+au bureau télégraphique, et là, on lui avait évidemment répondu qu'on
+n'avait vu personne.
+
+M. Dervioud avait dû expédier une autre dépêche: la seule chose qu'eût
+gagnée Jean-Nu-Pieds, c'était un retard de deux heures. Mais la dépêche
+n'en arriverait pas moins le lendemain matin à Dijon, et le marquis de
+Kardigân serait arrêté, si, ainsi que l'avait assuré M. Jumelle, il se
+trouvait dans cette ville.
+
+Quant à cette mission sacrée dont parlait M. Dervioud, Robert Français
+la connaissait. Jean-Nu-Pieds, plus heureux que lui et que Jérôme
+Hébrard, avait découvert les traces de Fernande. Le lieutenant et son
+compagnon revenaient, continuant leur promenade. Robert tendit l'oreille
+afin de surprendre ce qui se dirait, mais il n'entendit que ces deux
+phrases insignifiantes:
+
+--Êtes-vous sûr de cet homme?
+
+--On est toujours sûr de ces gens-là. C'est un ancien voleur. Sans la
+police qui s'en sert, il serait depuis longtemps au bagne.
+
+Évidemment ces paroles s'adressaient à Trébuchet. Au retour, M. Dervioud
+et le lieutenant se séparèrent. Celui-ci commanda à ses hommes de rompre
+les faisceaux qu'ils avaient formés à leur arrivée dans le jardin, et de
+se mettre en rang. Celui-ci était rentré dans la maison.
+
+Jusque-là, Robert Français n'avait pas songé à se demander pourquoi les
+soldats étaient venus, mais il n'allait pas tarder à en avoir
+l'explication.
+
+Dix minutes se passèrent encore. Puis un homme d'une cinquantaine
+d'années parut sur le perron, entouré d'agents de police. C'était M. de
+Révilly. On lui fit prendre place au milieu des soldats. Il fut presque
+immédiatement suivi par Henry de Puiseux. Notre héros était un peu
+changé: la réclusion l'avait pâli. Un cercle noir bistrait le contour de
+ses yeux. Mais il avait conservé son attitude insouciante et tranquille.
+
+Henry de Puiseux roulait une cigarette au moment où il arrivait sur le
+perron. Avec autant de calme que s'il eût été dans un salon, il s'avança
+vers le lieutenant qui fumait un cigare.
+
+--Pardon, monsieur, lui dit-il, auriez-vous l'obligeance de me donner un
+peu de feu, en attendant que vous le commandiez contre moi?
+
+Henry et M. de Révilly croyaient en effet qu'on les transférait dans une
+autre prison, afin de les passer par les armes. Le lieutenant souleva
+poliment son képi, et tendit son cigare à son prisonnier.
+
+Henry de Puiseux remercia, et alla se mettre à côté de M. de Révilly.
+
+Quelques instants après, le lieutenant remettait un reçu à M. Dervioud,
+et commandait le départ. Les soldats disparurent les uns après les
+autres.
+
+Robert Français se glissa de taillis en taillis jusqu'à la porte du
+jardin. Puis, comme il n'avait pas la clef, qu'Aubin Ploguen avait
+gardée, il se hissa sur le mur, ainsi qu'avaient fait ses amis, et sauta
+au dehors. À trente mètres de lui, il aperçut la petite troupe qui
+marchait. Alors il se décida à la suivre, se disant, non sans raison,
+qu'il pourrait peut-être se rendre utile aux prisonniers.
+
+Qu'on ne s'étonne pas de voir un républicain s'intéresser à des chouans.
+Quelle que fût sa tendresse pour son frère, Robert Français serait mort
+avant de lever le doigt pour aider au retour d'un régime politique qu'il
+détestait. Mais il pouvait tenter de les délivrer sans aller contra sa
+conscience. Républicains et légitimistes étaient les grands ennemis du
+trône de Louis-Philippe.
+
+Une distance de vingt minutes séparait la route, où ils marchaient en ce
+moment, de l'intérieur de la ville.
+
+Robert Français continuait à suivre les soldats à une certaine distance,
+quand il entendit une double détonation de pistolet sur le côté, puis
+des cris et des pas précipités.
+
+Tout à coup un homme passa en courant, poursuivi par deux autres.
+
+C'étaient Trébuchet et Aubin avec Jérôme. Le mouchard avait pu
+s'échapper, et ses gardiens voulaient le reprendre.
+
+Robert Français comprit aussitôt le danger de la situation. Ses deux
+amis, ignorant la présence des soldats, allaient tomber entre leurs
+mains. Déjà le lieutenant, justement inquiet, faisait faire volte face à
+ses hommes et leur ordonnait de se tenir, l'arme chargée, prêts à
+repousser toute attaque.
+
+Robert n'écouta que son dévouement.
+
+Il cria:
+
+--Alerte! alerte!
+
+Jérôme et Aubin s'arrêtèrent court; mais avant que le frère de Jean eût
+pu prendre la fuite, quatre soldats l'entourèrent.
+
+--C'est un de ceux qui m'ont arrêté, s'écria Trébuchet.
+
+--En route! ordonna le lieutenant.
+
+La petite troupe reprit la direction de la ville, entraînant Robert
+Français. Grâce à lui, les deux amis étaient libres. Qu'importait qu'il
+fût prisonnier, si eux étaient sauvés!
+
+À peine arrivé en ville, l'officier qui commandait le détachement alla
+rendre compte à son colonel de ce qui lui arrivait. Le colonel ordonna
+que M. de Révilly et Henry de Puiseux fussent transférés immédiatement
+dans la prison de la cité. Quant à Robert Français, comme on ne savait
+ni son nom, ni l'intention qu'il avait eue en arrêtant un des agents de
+la police, le colonel ordonna qu'on le fît comparaître devant lui.
+
+Le jeune homme fut amené en face de l'officier supérieur.
+
+--Comment vous appelez-vous, monsieur? dit celui-ci.
+
+Robert pensa à son frère, sur les traces duquel on était.
+
+Il se dit que Jean-Nu-Pieds avait besoin de sa liberté, sans se dire
+aussi qu'en prenant sa place il se condamnait lui-même à mort.
+
+--Je suis le marquis de Kardigân! répliqua-t-il d'une voix ferme.
+
+Pourquoi aurait-on douté?
+
+Il était impossible d'admettre qu'un autre que Jean-Nu-Pieds se livrât
+sous son nom. Les passions surexcitées par la guerre désespérée et
+héroïque qu'avaient faite les Vendéens, faisaient trop prévoir, hélas!
+quelle serait l'issue d'un procès, intenté surtout devant un conseil de
+guerre.
+
+Le colonel s'inclina devant Robert Français.
+
+Pour un officier, un ennemi prisonnier n'est plus un ennemi. Puis la
+légende de la Pénissière avait mis une auréole de gloire autour du front
+de Jean-Nu-Pieds.
+
+--Monsieur le marquis, dit le colonel, croyez que mon devoir m'est
+pénible à remplir. J'aurais préféré avoir l'honneur de vous connaître
+plus tard, lorsque les passions qui nous séparent auront été calmées. Je
+dois prévenir mon supérieur, M. le général Dermoncourt, qui devra
+lui-même se mettre aux ordres de M. le comte d'Erlon, commandant en chef
+de la division militaire. Mais en dehors de ce que ma conscience
+m'oblige à faire, je suis tout prêt, monsieur le marquis, à accomplir
+tout ce qui sera en mon pouvoir pour adoucir votre position.
+
+Ces dignes et loyales paroles émurent le jeune homme, bien qu'il ne pût
+en être étonné. Il savait que, dans notre armée française, les grands
+cœurs ne sont pas rares.
+
+--Je vous remercie, colonel, et soyez assuré que votre courtoisie me
+laisse une grande gratitude pour vous. Je n'ai qu'une chose à vous
+demander; j'espère que vous voudrez bien ne pas me la refuser. L'un de
+mes meilleurs amis, mon plus cher compagnon d'armes, M. Henry de
+Puiseux, est captif comme moi. Je désirerais que nous eussions une
+prison commune.
+
+--C'est difficile.
+
+--C'est-à-dire impossible?
+
+--Non. Je peux prendre sur moi, pour l'instant, de vous accorder cette
+faveur,--car c'en est une; mais demain, il faudra que M. le comte
+d'Erlon statue en dernier ressort. Je me plais à croire que, par
+exception, il accèdera à votre désir.
+
+--Encore une fois, merci, colonel!
+
+--Ne me remerciez pas, monsieur le marquis. En des temps comme ceux où
+nous vivons, la guerre a des hasards inévitables et des fatalités
+imprévues. Peut-être aurez-vous un jour à me rendre ce que je suis
+heureux de faire aujourd'hui pour vous.
+
+Robert Français salua l'officier supérieur, et suivit la petite escorte
+qui l'attendait pour le conduire en prison. Le lecteur devine pourquoi
+le jeune homme voulait être réuni à Henry de Puiseux. Il craignait
+qu'une parole du chouan ne trahît son sacrifice, et par cela même ne le
+rendît inutile.
+
+Henry était déjà couché. A peine arrivé dans sa cellule, il s'était
+déshabillé et jeté sur la maigre couchette que donnait à ses
+pensionnaires forcés la générosité du gouvernement.
+
+Ce ne fut pas sans une profonde surprise que le jeune Vendéen apprit
+qu'on allait lui amener comme compagnon le marquis de Kardigân.
+
+Le geôlier lui avait fait part de cette nouvelle en garnissant d'une
+seconde couchette le fond de la cellule. Celle-ci était fort petite,
+mais il serait toujours temps d'en préparer une plus grande le
+lendemain, si le général d'Erlon consentait à ce que la faveur
+temporelle du colonel devînt définitive.
+
+--Mais c'est impossible! s'écria Henry; M. de Kardigân n'est pas
+prisonnier.
+
+--Vous le saviez bien, pourtant! dit le geôlier en clignant de l'œil
+d'un air malin.
+
+On nous permettra de formuler ici une remarque philosophique que nous
+croyons assez profonde. Il y a deux espèces de geôliers: le geôlier
+rébarbatif et le geôlier malin. La première espèce tend à disparaître,
+et ne se retrouve plus guère que dans les romans noirs. La seconde se
+vulgarise de plus en plus. Celui-ci appartenait à la classe des geôliers
+plaisants.
+
+--Comment, je le sais bien! riposta Henry de plus en plus confondu.
+
+--Certainement.
+
+--Pardon, mon ami; je vous serai très-obligé de vous expliquer.
+
+--Sont-ils rusés ces _brigands_[12]! murmura le geôlier en continuant
+d'arranger la couchette.
+
+--Pourquoi voulez-vous que je le sache?
+
+--Parce que vous le savez.
+
+--Mais encore?
+
+--Tiens, puisqu'il a été arrêté presque avec vous.
+
+Et le geôlier ajouta, non sans un secret contentement:
+
+--Sont-ils rusés, ces brigands!
+
+S'il n'avait pas tenu à répéter cette phrase favorite, preuve à ses yeux
+qu'il était doué d'une perspicacité supérieure, il aurait vu Henry à
+demi soulevé sur sa couchette, cherchant, par une puissante
+concentration d'esprit, à résoudre le problème insoluble qui s'offrait à
+lui.
+
+--Enfin, je verrai bien, pensa-t-il.
+
+Évidemment, si quelqu'un se faisait passer pour Jean-Nu-Pieds, ce ne
+pouvait être que par dévouement.
+
+Quand Robert Français entra dans la cellule, le quinquet fumeux qui
+l'éclairait faiblement empêchait de distinguer les visages. Le jeune
+homme eut le temps de courir à Henry et de l'embrasser en lui disant
+tout bas:
+
+--Je suis le frère de Jean; dites comme moi.
+
+--Ah! que je suis heureux de te voir! s'écria tout haut de Puiseux en
+serrant son prétendu ami sur son cœur.
+
+Le geôlier, qui contemplait cette scène attendrissante en se frottant
+les mains d'un air satisfait, balbutia:
+
+--Je _savais_ bien qu'il le _savait_! Mais ces brigands... tous rusés!
+
+Quand les deux jeunes gens furent seuls, Robert Français commença par
+raconter à Henry tout ce que nous savons; par suite de quelles
+circonstances il avait découvert où était le marquis de Kardigân. Il
+connaissait l'intimité des deux amis, et il était bien sûr de ne pas
+commettre d'indiscrétion en prononçant devant Henry le nom de Fernande.
+
+Ce nom amenait encore une contraction douloureuse sur le visage de
+Robert. Il l'aimait toujours! car s'il était de ceux qui ne savent pas
+oublier, Fernande était de celles qui ne peuvent être oubliées.
+
+Henry connaissait cette dramatique et touchante histoire des deux frères
+qui s'étaient trouvés, l'épée à la main, en face l'un de l'autre. Il
+admira du fond du cœur ce dévouement si noble et accompli si simplement.
+
+Si deux frères avaient jamais dû être séparés, c'étaient bien ceux-là.
+
+Tout se dressait entre eux comme un obstacle infranchissable à leur
+tendresse: la volonté du père, qui était brisée, non par la leur, mais
+par la destinée; les opinions politiques qui faisaient de l'un un
+républicain, tandis que l'autre gardait entière et intacte la foi de ses
+ancêtres.
+
+Il fallait qu'il fût bien grand de cœur, cet aîné de la famille auquel
+on avait enlevé son droit d'aimer et son nom, pour aimer d'une si
+généreuse affection celui qu'on lui avait préféré!
+
+Henry de Puiseux se sentit pris d'une très-profonde sympathie pour cette
+vigoureuse et sincère nature. Il écarta avec soin de leurs conversations
+tout ce qui, de près ou de loin, pouvait rappeler qu'ils étaient
+d'opinions politiques si diverses.
+
+La nuit, Robert s'endormit d'un doux et calme sommeil, ce sommeil qui
+vient de la satisfaction du devoir accompli. Le lendemain matin, à dix
+heures, ils furent prévenus qu'on allait les transférer dans une cellule
+beaucoup plus grande, M. le comte d'Erlon ayant permis qu'ils fussent
+réunis. En même temps, on les avertissait que le capitaine-rapporteur,
+chargé d'instruire contre eux, allait se présenter dans l'après-midi.
+
+Ce capitaine-rapporteur a laissé un nom par suite de la constante
+modération et de la réelle éloquence qu'il déploya dans cette série de
+déplorables affaires qui furent la conséquence des événements de la
+Bretagne. Il s'appelait M. Fournier.
+
+M. Fournier crut devoir prévenir les jeunes gens que leur cas étant
+distinct de celui de M. de Révilly, qui lui au moins n'était pas
+coupable de révolte à main armée, leur procès serait distrait du sien;
+au reste, la place de Nantes avait reçu du maréchal Soult l'ordre d'en
+finir au plus vite avec les chouans prisonniers. Le conseil de guerre
+s'assemblerait très-probablement le lendemain et jugerait aussitôt.
+
+Il n'y avait pas, en effet, d'instruction à conduire. Henry de Puiseux
+avouait tout, et Robert ne niait rien. Ils reconnaissaient l'un et
+l'autre avoir porté les armes contre le gouvernement établi. Seulement,
+Robert Français, qui ne voulait pas mentir, se contentait d'approuver
+son compagnon. Il n'entrait dans aucun détail.
+
+M. Fournier quitta les deux amis, en leur disant que la première séance
+du conseil de guerre aurait lieu sans doute le lendemain.
+
+La journée s'écoula presque gaiement pour les prisonniers. Les idées
+tristes ne pouvaient avoir aucune prise sur ces âmes insouciantes, parce
+qu'elles étaient résolues.
+
+Quand, après une nuit de repos, le soleil du commencement d'août vint
+darder ses rayons enflammés sur les barreaux de la prison, tous les deux
+se souvinrent ensemble que c'était le jour où on allait les juger.
+
+En effet, M. Fournier revint. On mit les prisonniers entre une forte
+escouade de soldats, et ils furent dirigés vers l'enceinte du Palais de
+Justice de Nantes, où siégeait le conseil de guerre.
+
+Le conseil était présidé par le colonel F. Desroys, le même qui,
+l'avant-veille, avait tenu un langage si digne en parlant à Robert
+Français. Il était assisté par un lieutenant-colonel, un chef
+d'escadron, deux capitaines, un lieutenant et un sous-lieutenant.
+
+Les débats étant publics, les gradins étaient couverts de femmes
+élégantes et d'hommes qui les accompagnaient. Un murmure curieux s'éleva
+dans toute la salle quand les deux prisonniers entrèrent.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ LE CONSEIL DE GUERRE
+
+
+Nous ne raconterons pas, question par question, la séance du conseil de
+guerre. Mais il importe que nos lecteurs sachent comment les Vendéens se
+comportaient devant leurs juges, après avoir vu comment ils se
+comportaient devant les soldats.
+
+Le colonel Desroys dirigea au reste les débats avec une impartialité
+remarquable. On pouvait même remarquer l'intérêt très-réel qu'il portait
+aux accusés, intérêt qu'il ne se donnait pas la peine de cacher.
+
+Le capitaine-rapporteur lut d'abord l'acte d'accusation. En voici les
+parties principales:
+
+Le sieur Henry de Puiseux est accusé:
+
+1° D'avoir fomenté une rébellion contre les lois existantes;
+
+2° D'avoir préparé une série de manœuvres, ayant pour but de changer la
+forme du gouvernement;
+
+3° D'avoir porté les armes contre les troupes régulières de Sa Majesté.
+
+Le sieur Jean de Kardigân est accusé des mêmes crimes; en plus, il est
+prévenu d'avoir exercé un commandement dans ladite rébellion...
+
+L'acte d'accusation était fort long. On y reconnaissait la main patiente
+d'un habile policier qui avait reconstruit le passé et donné à ce
+capitaine-rapporteur tous les renseignements nécessaires. Ainsi, il
+prenait Henry de Puiseux et Jean-Nu-Pieds à Paris, au bal de l'Opéra,
+les suivait rue du Petit-Pas, 3, et ne les quittait qu'à leur
+arrestation.
+
+Il mentionnait, contre le marquis de Kardigân, la capture violente d'un
+agent de la force publique, et achevait en requérant contre eux
+l'application sévère des peines prévues.
+
+Un silence morne avait accompagné la lecture de cet acte d'accusation.
+Bien qu'il y eût dans la salle une majorité anti-royaliste, les
+personnes qui s'y trouvaient ne pouvaient s'empêcher d'admirer les héros
+de Château-Thibaut, de Vieillevigne et de la Pénissière.
+
+Il est vrai que cette lecture ne constituait pas la partie la plus
+intéressante de la séance. Cette partie intéressante commencerait aux
+questions du président et aux réponses des accusés, en un mot, à
+l'interrogatoire.
+
+Le colonel Desroys s'adressa d'abord à Robert Français.
+
+D. Monsieur le marquis, avez-vous quelque chose à rectifier à la lecture
+qui vient d'être faite?
+
+R. Non, monsieur le président.
+
+D. Vous reconnaissez pour vrais les faits qui sont allégués?
+
+R. Oui.
+
+D. Sans exception?
+
+R. Oui.
+
+Robert Français avait fait ces trois réponses d'un ton calme, mais
+admirablement ferme. Le public était heureux: à la tournure que
+prenaient les choses, il en aurait évidemment pour sa peine.
+
+M, Desroys passa ensuite à Henry de Puiseux et lui adressa les mêmes
+questions, auxquelles le chouan répliqua par les mêmes réponses.
+
+Tout cela simplifiait de beaucoup le procès. Il était inutile de faire
+intervenir des témoins à charge, puisque les prévenus ne niaient rien de
+ce dont ils étaient accusés.
+
+Cependant, M. Dervioud, le collègue de M. Jumelle, aurait été désolé de
+ne pas jeter sur les héros vendéens un certain reflet odieux. Les ordres
+du ministre de la justice étaient formels. Quoi! les serviteurs du vrai
+Roi de France auraient une auréole au front? Non, voilà ce qu'on ne
+supporterait point.
+
+En conséquence, le capitaine-rapporteur ordonna la comparution d'un
+témoin à charge, un nommé Isidore Planchut.
+
+Un mouvement se fit dans l'auditoire. Isidore Planchut s'avança. A ne
+voir que son uniforme, on aurait cru qu'il était en effet ce qu'il
+paraissait être. Scribe aurait pu lui chanter:
+
+En vous voyant sous l'habit militaire,
+J'ai reconnu que vous étiez soldat!
+
+Le témoin portait l'uniforme et les galons de caporal de l'armée
+française.
+
+Il fit sa déposition en ces termes:
+
+--J'ai été fait prisonnier au combat de Vieillevigne. Monsieur
+commandait les brigands. (Il désigna Robert Français.)
+
+--Vous me reconnaissez? demanda celui-ci.
+
+--Je vous reconnais.
+
+Un amer sourire plissa les lèvres du jeune homme. Le témoin continua:
+
+--Il n'est sorte de mauvais traitements qu'on ne m'ait fait subir, à moi
+et aux camarades arrêtés avec moi. Le soir on nous battait à coups de
+crosse de fusil, et on nous refusa du pain.
+
+Pendant ce temps-là, les brigands faisaient ripaille avec des femmes,
+buvaient à même du vin dans des tonneaux.
+
+Comme un des nôtres se plaignait que nous n'avions pas à manger, ce
+monsieur (il désigna encore Robert Français) ordonna qu'on le mît contre
+un arbre, et il fut fusillé...
+
+Un murmure courut dans la salle.
+
+Robert Français se leva. Il était aussi tranquille qu'au commencement.
+Henry de Puiseux jouait négligemment avec sa chaîne de montre, et
+promenait son regard assuré sur l'assistance. Il semblait ne pas avoir
+entendu les horreurs qui se débitaient.
+
+--Monsieur le président, dit Robert, m'est-il permis d'adresser une
+question au témoin?
+
+--Parfaitement.
+
+--Monsieur, reprit le jeune homme en se tournant vers Isidore Planchut,
+c'est sous serment que vous portez un pareil témoignage?
+
+Le témoin ne se déconcerta pas.
+
+--Oui.
+
+--Sous serment, c'est-à-dire que vous avez juré sur le Christ de dire la
+vérité, rien que la vérité, toute la vérité?
+
+--Oui.
+
+--Voilà tout ce que je voulais savoir.
+
+Robert Français se rassit.
+
+Isidore Planchut acheva sa déposition en noircissant encore le tableau
+déjà esquissé en quelques lignes. Il accusa les Vendéens, et surtout le
+marquis de Kardigân, d'avoir commis toutes les atrocités possibles. A
+l'en croire, après Vieillevigne, ledit marquis de Kardigân, aidé de son
+lieutenant M. de Puiseux, avait fait fusiller onze prisonniers dont les
+corps furent ensuite livrés à des outrages sans nom.
+
+Les royalistes qui étaient dans la salle, révoltés de ces infâmes
+mensonges, voulurent protester, mais leurs voix furent étouffées par les
+murmures d'horreur de la plupart.
+
+Les foules sont essentiellement mobiles. Ceux qui étaient venus au
+conseil de guerre avec l'intention d'être impartiaux, devaient croire à
+la véracité d'une accusation portée si hautement et avec tant
+d'assurance par un soldat, en plein conseil, en face d'un tribunal
+composé d'officiers loyaux.
+
+Est-ce que le crucifix sur lequel Jésus saigne éternellement ne pendait
+pas au fond de ce prétoire? Est-ce que ce témoin ne portait pas
+l'uniforme de l'armée française? Est-ce qu'il n'avait pas pris la parole
+en jurant devant Dieu qu'il dirait la vérité, rien que la vérité, toute
+la vérité?
+
+Le colonel Desroys imposa énergiquement silence aux manifestations de la
+foule, quel que fût le sens dans lequel elles se produisissent. Mais il
+ne put empêcher les têtes de se presser avidement pour voir quelle
+contenance gardaient les prisonniers. On devait les croire écrasés sous
+cette accusation formidable.
+
+--Qu'avez-vous à répondre, monsieur de Kardigân? dit le colonel à
+Robert.
+
+--Rien, monsieur le président, car se défendre d'avoir commis de tels
+actes, c'est avouer qu'on pourrait les commettre!
+
+Il serait difficile de rendre l'effet que produisit cette phrase si
+simple et si digne.
+
+Les ennemis quand même y voulurent voir une preuve de plus du système
+adopté par les prévenus.
+
+Ils renonçaient à se défendre, selon eux, et ne voulaient rien dire,
+comme s'ils se fussent considérés au-dessus de toute accusation.
+
+--Et vous, M. de Puiseux? répéta le colonel.
+
+--Oh! moi, monsieur le président, je ne suis pas si endurci dans le
+crime que mon ami, M. de Kardigân, répliqua Henry avec insouciance, et
+je vais tout avouer. Ce n'est pas onze prisonniers que nous avons fait
+fusiller, c'est cinq cents... De plus, après l'exécution, nous les avons
+mangés.
+
+Malgré sa sympathie pour les prévenus, le colonel dut blâmer Henry:
+
+--Vous manquez de respect à la justice, monsieur! dit-il.
+
+--Oh! c'est impossible, monsieur le président. Il y a longtemps que la
+justice s'est manqué de respect à elle-même, en citant comme témoins de
+pareils gredins!
+
+Et il étendait le bras vers Isidore Planchut.
+
+--La parole est à monsieur le commissaire du gouvernement, dit le
+colonel, qui voulait interrompre cette scène.
+
+Mais Robert Français se leva de nouveau.
+
+--Pardon, monsieur le président, je désirerais que cet homme répétât
+formellement son accusation. Il jure devant Dieu, qui est au fond de
+cette salle et qui nous regarde, il jure que nous avons commis les
+atrocités qu'il prétend?
+
+--Je le jure, dit Isidore Planchut.
+
+--Il est certain de me reconnaître?
+
+--Je jure que c'est vous le marquis de Kardigân, qui avez ordonné les
+massacres que j'ai racontés. Je vous ai vu!
+
+Au même instant une voix forte partit du fond de la salle:
+
+--Cet homme a menti.
+
+--Qui ose parler ainsi? dit le colonel.
+
+Un jeune homme s'avança.
+
+--Moi, le marquis de Kardigân!
+
+Une stupeur générale fut la suite de cette révélation.
+
+Déjà Jean-Nu-Pieds s'était tourné vers Robert, et lui disait, en
+l'embrassant:
+
+--Merci, mon frère!
+
+Il y a dans la vie des coups de théâtre aussi puissants que ceux que
+savent créer les maîtres du drame. Tout le public jeta un grand cri. La
+situation se corsait. Qu'est-ce que cela voulait dire? Il y avait donc
+deux marquis de Kardigân?
+
+La plupart ne comprenaient pas. Aussi le murmure des voix s'apaisa
+aussitôt, dès que l'on comprit que le nouveau venu allait prendre la
+parole.
+
+--Monsieur le président, dit Jean-Nu-Pieds à voix haute, et en tenant la
+main placée sur l'épaule de son frère, vous m'avez entendu tout à
+l'heure. J'ai dit que ce témoin en avait menti: je le prouve! le marquis
+de Kardigân, ce n'est pas lui, c'est moi. Et vous l'avez tous entendu!
+Cet homme a juré devant Dieu qu'il reconnaissait mon frère!
+
+Le prétendu Isidore Planchut, qui n'était nullement un caporal de
+l'armée, mais remplissait les fonctions de mouchard, faisait une mine
+impossible. Il sentait que s'il n'avait rien à craindre de l'autorité,
+qui était pour lui, la foule, toujours honnête et loyale, quand on la
+laisse livrée à elle-même, pourrait bien lui faire un mauvais parti.
+
+--Monsieur le président, reprit Jean de sa voix ferme et grave,
+permettez-moi de vous expliquer ce qui s'est passé. Comment mon frère
+a-t-il pu être arrêté, lui qui ne combat point dans les mêmes rangs que
+moi? C'est ce que j'ignore. Son dévouement sublime m'était inconnu. Mais
+ce que je sais, je vais vous le dire. J'ai été fait prisonnier le 10
+Juillet. La nuit même, j'ai pu m'évader. Voici les passeports qui m'ont
+servi, sous un nom supposé, à traverser la France. Vous me demanderez
+peut-être pourquoi, pouvant gagner la frontière, je ne l'ai pas fait?
+C'est que je voulais sauver... l'un des miens d'un péril imminent. Puis
+c'eût été déserter!
+
+Laisser mes amis dans le danger, et m'enfuir sain et sauf, j'aurais été
+un lâche! A Dijon, un journal m'est tombé sous les yeux. J'y ai lu que
+le marquis de Kardigân était arrêté. J'ai compris alors que l'un de mes
+amis s'était dévoué pour détourner les poursuites du gouvernement, et je
+suis revenu à franc-étrier pour dire à la justice qui me réclame: Me
+voilà!
+
+Pas un souffle ne troubla le religieux silence qui s'était établi
+soudain. Tous ceux qui assistaient à cette scène émouvante et imprévue,
+demeuraient suspendus aux lèvres de Jean-Nu-Pieds.
+
+Les membres du conseil de guerre se regardaient, visiblement
+impressionnés. Ils commençaient à comprendre quel rôle honteux la police
+avait voulu leur faire jouer dans toute cette affaire, et un violent
+dégoût soulevait ces âmes loyales.
+
+Le colonel Desroys dit avec une déférence évidente:
+
+--Veuillez expliquer, monsieur, comment et pourquoi vous vous êtes
+décidé à tromper la justice?
+
+--Je n'ai trompé personne, monsieur le président, répliqua Robert
+Français. Je n'ai pas menti une seule fois! On m'a demandé qui j'étais;
+j'ai répondu: le marquis de Kardigân. C'est vrai: je suis le frère aîné.
+Ne me demandez point par suite de quelles circonstances j'ai abandonné
+mon droit d'aînesse; ce sont là de ces secrets de famille entre un mort
+et nous. Peut-être vous l'expliquerez-vous si je vous dis que je suis
+républicain, moi. Mes dieux ne sont pas ceux du marquis de Kardigân, du
+héros de la Pénissière... Mais, bien que je haïsse les rois qu'il sert,
+jamais, eussé-je dû mourir, je n'aurais déshonoré mon parti, en voulant
+le défendre par le mensonge, la calomnie et la bassesse!
+
+--Je ne puis supporter de pareilles paroles, monsieur, dit le colonel
+sévèrement. Veuillez ne répondre qu'aux questions que je vous adresse.
+Votre devoir est d'éclairer l'esprit des juges.
+
+--Monsieur le président, reprit le jeune homme, mon frère avait disparu.
+Cet agent de police dont je m'étais emparé, m'avait annoncé que des
+recherches actives étaient dirigées contre lui. Quand je me suis vu
+arrêté, j'ai résolu de me livrer sous son nom. J'entravais les
+poursuites, et mon frère était sauvé.
+
+--Vous risquiez la mort, ne put s'empêcher de dire le colonel.
+
+--Oui, mais le marquis de Kardigân était libre!
+
+Cette noble phrase fit courir un frisson dans le public. Tout entier,
+maintenant, il désirait l'acquittement des accusés.
+
+--Gendarmes! dit le colonel, mettez le prisonnier en liberté.
+
+Alors il se passa ce fait étrange. Robert Français quitta le banc des
+prévenus, et vint se mettre debout à la barre; Jean-Nu-Pieds, au
+contraire, alla s'asseoir sur ce banc.
+
+--La parole est à M. le commissaire du gouvernement, dit le colonel.
+
+Mais des cris s'élevèrent de toutes parts.
+
+--Qu'on chasse le faux témoin! qu'on chasse le faux témoin!
+
+--Si le silence ne se rétablit pas immédiatement, dit sévèrement le
+président, je vais faire évacuer la salle.
+
+Tout le monde se tut. Évacuer la salle!
+
+Jamais! le public _s'amusait_ trop!
+
+Pourtant, comme le colonel Desroys sentait que l'instinct de la foule
+était juste, il appela le lieutenant de gendarmerie, et lui donna tout
+bas l'ordre d'emmener Isidore Planchut.
+
+Puis il répéta une seconde fois:
+
+--La parole est à M. le commissaire du gouvernement.
+
+Le rôle du chef de bataillon chargé de remplir les fonctions de
+procureur royal était des plus délicats. Le gouvernement venait de
+trahir ses intentions perfides.
+
+Abandonner l'accusation? les faits matériels étaient là. C'était
+impossible. Exagérer la dureté, c'était se heurter à l'opinion publique,
+qui, par un revirement naturel, était devenue soudainement favorable aux
+Vendéens.
+
+Il parla sans violence, froidement même, mais comme il devait le faire
+étant donnée la situation. Il réclama purement et simplement
+l'application de la loi, c'est-à-dire la peine de mort.
+
+Son réquisitoire dura à peine une demi-heure; on devinait, à l'entendre,
+que ce soldat était gêné de son rôle.
+
+Aucun avocat n'était assis au banc de la défense. Le conseil n'avait pu
+en nommer un d'office, les prisonniers ayant annoncé leur intention de
+se défendre eux-mêmes. En conséquence, Jean-Nu-Pieds se leva:
+
+--Messieurs du conseil, dit-il, je dois remercier d'abord M. le
+commissaire du gouvernement de sa modération. Il a requis la peine de
+mort contre nous. C'était son droit: plus même, c'était son devoir. La
+loi est formelle. A ses yeux, nous sommes coupables, ayant porté les
+armes contre l'autorité établie. Aux nôtres, c'est différent! Il y a
+deux codes, messieurs! Le code que fait Dieu, celui que rédige l'homme!
+C'est au code de Dieu que nous obéissons. Nos pères ont juré fidélité à
+un principe: ce principe, pour nous, ne peut pas mourir. Il est toujours
+vivant! Parce qu'une poignée de révolutionnaires déchire l'histoire de
+France, cette histoire n'en existe pas moins.
+
+On nous accuse de haute trahison? Nous aurions été traîtres, en effet,
+si nous n'avions pas agi comme nous avons fait! Le roi est le roi! Je ne
+défendrai ni M. de Puiseux, ni nos compagnons d'armes, ni moi-même, des
+insultes de ce misérable que vous avez entendu. Vous en avez fait
+justice!
+
+Je n'ai plus qu'une chose à ajouter. Mourir fusillé, ou mourir sur le
+champ de bataille, ce n'en sera pas moins pour nous une fin glorieuse.
+Et en tombant, je me sentirai digne de ma devise: Fidèle!
+
+M. le commissaire du gouvernement avait raison: nous méritons la mort,
+messieurs du conseil... car nous sommes Bretons! nous sommes fidèles!
+
+Jean-Nu-Pieds se rassit au milieu d'une émotion indescriptible. Si le
+public avait osé, il aurait éclaté en applaudissements. Ce ne sont point
+les Démosthènes et les Mirabeau qui font les plus éloquents discours: ce
+sont les hommes de cœur qui parlent avec leur cœur!
+
+Le colonel Desroys fit un signe, et le conseil se retira dans la salle
+des délibérations. Le prétoire resta vide, car aussitôt les accusés
+furent emmenés. Quant à l'enceinte, on eût dit d'une fourmilière. Les
+têtes s'y pressaient, s'y confondaient. Robert Français, lui, avait déjà
+suivi Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux.
+
+La délibération ne fut pas longue. Elle dura à peine dix minutes. Enfin,
+le conseil reparut, et le silence se rétablit comme par enchantement. Le
+colonel Desroys et les officiers qui l'assistaient se découvrirent, et
+il lut, debout, à voix haute:
+
+«AU NOM DE SA MAJESTÉ LE ROI DES FRANÇAIS,
+
+L'avis des juges étant pris, et commençant par le grade le moins élevé,
+le conseil de guerre décide à l'unanimité:
+
+1° Les sieurs marquis de Kardigân et Henry de Puiseux sont reconnus
+coupables de rébellion à main armée, d'excitation à la haine et au
+mépris du gouvernement, et de tentative ayant pour but de renverser
+l'autorité établie;
+
+2° Admet de nombreuses circonstances atténuantes.
+
+En conséquence, les sieurs marquis de Kardigân et Henry de Puiseux sont
+condamnés à la peine du bannissement perpétuel.»
+
+C'en était trop pour les nerfs du public.
+
+Il applaudit à outrance... Déjà Robert Français avait rejoint son frère,
+et le serrait ardemment dans ses bras.
+
+A la même heure, presque à la même minute, une chaise de poste,
+contenant une jeune fille, entrait dans Nantes, au galop de quatre
+vigoureux chevaux. Cette jeune fille était Fernande.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ LA FIN DU RÊVE
+
+
+Les Vendéens devaient partir le lendemain pour la frontière qu'ils
+désigneraient, sous l'escorte d'un détachement de gendarmes.
+
+Entrons à la prison. Robert Français a obtenu la permission de les voir.
+
+--Je viens de les voir, dit-il. Jérôme va retourner à Paris; quant à
+Aubin, il partira pour l'étranger en même temps que toi.
+
+Jean-Nu-Pieds tenait les mains de son frère dans les siennes, et le
+regardait avec des yeux humides.
+
+--Qu'aurait dit mon père, dit en souriant Robert, si malgré la défense
+qu'il t'a faite, si malgré l'ostracisme dont je suis couvert, il te
+voyait me pardonner, à moi qui ne suis même plus un Kardigân?
+
+Jean serra de nouveau la main du jeune homme et d'une voix émue:
+
+--Notre père aurait tout oublié, dit-il.
+
+Regarde! la destinée semble s'être fait un jeu de changer toutes ses
+volontés, et de les rendre inefficaces. Il avait jeté une barrière entre
+nous: cette barrière a été brisée par la fatalité; il avait mis une
+barrière entre Fernande et moi, la Régente de France, au nom du Roi de
+France, a dit: Je veux qu'elle soit renversée.
+
+Le jeune homme s'arrêta; puis il reprit avec une sorte d'amertume:
+
+--Je me demande par instants si ce n'est pas une punition d'en haut qui
+m'a ainsi séparé d'_elle_... Tiens! parlons d'autre chose. En vérité,
+j'ai besoin de tout mon sang-froid pour regarder en face la situation
+qui m'est faite.
+
+--Où comptes-tu t'embarquer?
+
+--Au Havre?
+
+--Pour où?
+
+--Pour Brighton.
+
+--Jean, je te connais, tu ne resteras point loin de France. Jamais tu ne
+consentiras à abandonner ton parti.
+
+--En effet, c'est impossible.
+
+--Que comptes-tu faire alors? Donne-moi tes instructions. Pour rentrer
+sur le territoire français, après avoir été condamné au bannissement, il
+te faudra des intelligences ici. As-tu besoin de moi?
+
+--J'allais te le demander, ce secours que tu as la bonté de m'offrir.
+
+--As-tu réfléchi?
+
+--Oui.
+
+--Parle.
+
+--Henry, qui dort là avec tant de calme, est de mon avis. Nous devons
+faire tous nos efforts pour rentrer en France. Voici donc ce que j'ai
+imaginé. A Brighton, nous monterons en chaise de poste pour gagner
+Londres. Il importe que nous puissions nous mettre à l'abri des agents
+de la police française qui nous surveilleraient. Une fois à Londres,
+nous arrêterons un petit bâtiment et nous descendrons la Tamise.
+
+--Où débarquerez-vous?
+
+--A l'anse d'Erqui.
+
+Robert Français connaissait l'anse d'Erqui. Aux temps heureux de son
+enfance, il était bien souvent parti à cheval du château de Kardigân,
+pour errer de longues heures à travers les landes bretonnes.
+
+--Je t'y attendrai, dit-il. Comment me préviendras-tu?
+
+--Par une lettre. Nous conviendrons d'une phrase qui signifiera une
+époque déterminée; quand j'aurai arrêté l'heure de notre rentrée en
+France, je te l'écrirai aussitôt.
+
+--As-tu besoin d'argent?
+
+--Oui. Aie la bonté de toucher mes revenus et de payer à Poulardet,
+l'aubergiste du _Cygne du roi_ une somme de cinq mille francs que je lui
+dois.
+
+L'heure de la soirée était assez avancée. Les deux frères restèrent
+encore une heure ensemble à régler leurs affaires d'intérêt et à
+s'entendre pour les dispositions de l'avenir.
+
+Le geôlier les interrompit. Il annonçait une visite. Henry de Puiseux et
+Jean-Nu-Pieds devant quitter la France pour toujours, le comte d'Erlon
+les avait autorisés à recevoir toutes les visites de ceux de leurs amis
+qui voudraient leur dire adieu.
+
+Si M. d'Erlon avait donné cette permission sans arrière-pensée, il n'en
+avait pas été de même du gouvernement, qui avait consenti à l'autoriser.
+
+Le préfet, M. Maurice Duval, fidèle à ses habitudes, s'était dit que
+quelque chouan voudrait visiter le condamné, et que, lui, pourrait
+profiter de l'occasion pour l'arrêter traîtreusement. Cela faillit
+arriver.
+
+Robert et Jean étaient encore ensemble quand la visite annoncée par le
+geôlier entra. C'était un paysan d'une trentaine d'années, blond avec
+des yeux bleus, en même temps très-doux et très-énergique. Jean-Nu-Pieds
+fit un geste de joie et de surprise en l'apercevant. Mais le paysan mit
+rapidement sa main sur ses lèvres, et dit, en cette sorte de patois
+breton que nous ne pouvons que traduire:
+
+--Monsieur le marquis, je vous apporte l'argent des fermages que vous
+m'avez demandé.
+
+Dès que le geôlier eut disparu, le paysan et Jean-Nu-Pieds tombèrent
+dans les bras l'un de l'autre.
+
+C'était M. de Charette.
+
+--Ah! que je suis heureux de vous voir, mon cher baron, s'écria le
+marquis; c'eût été pour moi une douleur réelle que de quitter la France
+sans vous avoir embrassé!
+
+Charette jeta à son ami un regard de reproche affectueux.
+
+--Quoi! vous pouviez croire...
+
+--C'est vrai, je vous demande pardon. J'aurais dû penser que puisqu'il
+s'agissait d'une action courageuse, vous n'hésiteriez pas à la
+commettre.
+
+--Une action courageuse?
+
+--Baron, prenez garde! hâtez-vous de partir. Les murs de cette prison
+sont fatals à ceux des nôtres! elle n'aurait qu'à refermer ses portes
+sur vous! Peu importe à la cause du roi de France que je sois condamné
+au bannissement, mais votre liberté, à vous, vaut dix mille hommes.
+
+--Tenez, marquis, lisez.
+
+M. de Charette, en prononçant ces mots, tendait au marquis une lettre.
+
+--Et de Puiseux?
+
+--Il est là. Il dort.
+
+--Éveillez-le. Il doit lire aussi ce que contient cette lettre.
+
+Jean-Nu-Pieds mit la main sur l'épaule d'Henry, qui dormait, en effet,
+de ce sommeil sans rêves qui seul repose et réconforte.
+
+--Ah! quel dommage! s'écria-t-il, je dormais si bien.
+
+--Baron, je ne vous avais pas vu, je vous demande pardon...
+
+--Je vous apporte un adieu double, Puiseux, le mien et celui de Madame.
+
+--De Madame?
+
+--Lisez!
+
+Jean-Nu-Pieds avait déplié la lettre. Elle contenait ces lignes:
+
+«Mon cher marquis,
+
+Si je n'étais prisonnière comme vous, je vous aurais dit de venir; la
+régente de France eût voulu vous remercier de vive voix de votre
+courageux et éternel dévouement, que n'a jamais lassé la fatigue, que le
+danger n'a pu que faire croître. Je vous envoie, à vous et à M. de
+Puiseux, l'adieu de la mère de votre roi. Hélas! vous ne foulerez plus
+le sol de la France! Pour y vivre, je consentirais, moi, à y rester
+captive.
+
+Que Dieu vous garde et vous protège.
+
+MARIE-CAROLINE»
+
+--Mon cher baron, dit Jean, ému jusqu'au fond de l'âme de cette royale
+missive, remerciez Son Altesse qui a daigné nous écrire ceci.
+Assurez-la, je vous prie, que de loin comme de près, je suis toujours à
+son service.
+
+--Il est inutile que je le lui dise, marquis, Son Altesse le sait.
+
+En sortant, M. de Charette aperçut Robert Français qui, par discrétion,
+s'était retiré dans un angle de la cellule.
+
+--Je vois que vous n'êtes pas des nôtres, monsieur, dit-il; mais j'étais
+à l'audience et je sais tout. Si jamais vous avez besoin d'un ami,
+comptez sur le baron de Charette.
+
+Ces deux hommes, si entièrement divisés d'opinion, échangèrent une
+loyale pression de main. Les grands cœurs sont faits pour s'estimer et
+se comprendre.
+
+L'heure de la séparation des deux frères était arrivée.
+
+--Ne crains rien, murmura Robert à l'oreille de Jean, je devine ta
+pensée...
+
+Je te jure que je la retrouverai...
+
+Jean pâlit.
+
+Fernande! c'était là son éternelle préoccupation, sa douleur cachée. Ah!
+si elle pouvait le joindre et gagner cette rive étrangère!
+
+Robert ne l'avait pas quitté depuis dix minutes, quand le geôlier
+reparut. Il venait dire au marquis qu'une dame avait obtenu la
+permission de le voir, mais en particulier.
+
+Une dame! le cœur de Jean battit à rompre! Il se dit que c'était
+Fernande, que ce ne pouvait être qu'elle.
+
+Il suivit le geôlier, qui le conduisit dans la cellule où l'inconnue
+avait été introduite.
+
+Le geôlier referma la porte, et les laissa seuls. La jeune femme releva
+son voile.
+
+Jean ne put retenir un cri de joie folle. C'était Fernande!
+
+Fernande, plus belle que jamais dans sa robe de deuil, Fernande pâlie
+par la souffrance et par l'angoisse.
+
+--Vous! vous!
+
+--Oui, c'est moi..
+
+--Dieu soit béni! il a en pitié de moi! il a entendu mes supplications,
+je vous ai là, près de moi... Fernande, nous allons enfin être l'un à
+l'autre. Le jour où nous avons été séparés, j'étais votre fiancé...
+demain je serai votre mari... Partez avec moi, venez demander au pays
+étranger le bonheur que nous avons si longtemps espéré...
+
+De grosses larmes coulaient des yeux de la jeune fille.
+
+--Fernande! vous ne me répondez rien.
+
+Elle poussa un sanglot déchirant, et tombant à genoux:
+
+--Jean! s'écria-t-elle, Jean, pardonnez-moi, mais je ne puis plus être à
+vous...
+
+--Fernande!...
+
+--Je suis mariée!...
+
+Jean-Nu-Pieds avait passé par de bien douloureuses épreuves. Les
+souffrances de la vie humaine ne lui avaient jamais été épargnées. Il
+avait connu cette âpre angoisse de pleurer désespérément et de voir
+s'évanouir un à un tous ses rêves d'avenir.
+
+Dans l'épouvantable commotion que lui donna le mot de Fernande, il eut
+comme un ressouvenir instantané de toutes les choses vécues par lui.
+
+Il en est ainsi pour l'homme qui se noie. C'est une sensation que celui
+qui écrit ces lignes a éprouvée. L'eau tourbillonne autour de vous, le
+cœur bat à coups précipités et le sang afflue au cerveau. On sent qu'on
+va mourir, et en même temps une lumière se fait, lumière rapide comme un
+éclair, qui déchire le passé et illumine l'intelligence.
+
+On se revoit enfant, courant à travers la campagne, cueillant la fleur
+nouvelle, ou aspirant la senteur enivrante des bois; puis les bancs du
+collège, et ces douleurs minuscules qui semblent des souffrances
+inconsolables. On devient homme: alors les luttes de la vie. La jalousie
+des uns, la haine des autres, et l'émotion du premier amour ou du
+premier succès.
+
+Quelle chose puissante que la pensée qui peut ainsi revoir des années en
+une minute!
+
+Puis la mort est là, on ferme les yeux, et tout disparaît...
+
+Le même phénomène se reproduisit pour Jean-Nu-Pieds. Un éclair de
+souvenir traversa son cerveau. Il revit la chambre de jeune fille où
+Fernande l'avait enfermé pour l'arracher aux coups des révolutionnaires.
+Il revit cette radieuse matinée de printemps où ils s'étaient dit adieu,
+n'osant s'avouer un amour qu'ils partageaient déjà, et dont ils lisaient
+l'aveu muet dans leurs yeux.
+
+Puis il songea à cette suite non interrompue de traverses, de
+bouleversements qui n'avaient pas cessé un seul jour.
+
+ * * * * *
+
+Fernande était toujours à genoux, sanglotant, et la tête dans ses mains.
+
+Mariée! elle était mariée! Et elle lui demandait pardon!
+
+Jean-Nu-Pieds connaissait cette noble créature. Il se dit qu'une
+fatalité avait tout fait, qu'elle ne pouvait être coupable, et il la
+releva doucement:
+
+--Fernande! je souffre à mourir, murmura-t-il; Fernande! par grâce!
+expliquez-moi...
+
+Puis, avec violence:
+
+--Eh bien! non, je ne le crois pas! non, c'est impossible! Vous, mariée?
+C'est impossible, vous dis-je! C'est une épreuve à laquelle vous me
+soumettez! Un jeu sans pitié! Vous, mariée? Et vos serments? Et cette
+union sainte, la main dans la main dans les bois de Vieillevigne, sous
+l'œil de Dieu qui nous regardait, quand vous m'avez juré que vous
+m'aimiez, que vous seriez ma femme devant les hommes! Vous, mariée?
+Allons donc! C'est impossible!
+
+Il se laissa tomber sur un des escabeaux de la cellule, haletant,
+opprimé.
+
+--Jean, je vous en conjure, ne me maudissez pas! reprit-elle d'une voix
+défaillante. Si vous saviez! Il y a dans la vie des fatalités
+inexplicables. Je puis tout vous dire maintenant. Je me relève moi-même
+du serment que j'ai prêté. Le jour où je vous ai quitté, là-bas, je
+courais auprès de mon père; on venait de me dire qu'il avait été arrêté
+par des chouans et qu'ils allaient le fusiller comme ancien régicide.
+J'ai couru... N'était-ce pas mon devoir de tout abandonner pour le
+sauver? J'arrivai dans une clairière au milieu des bois, après un voyage
+où j'avais enduré toutes les souffrances possibles. Jean! mon père était
+attaché à un arbre, et déjà un peloton d'exécution le mettait en joue...
+
+Fernande s'arrêta; ce souvenir la brisait.
+
+M. de Kardigân écoutait la tête baissée, ses larmes ne s'étaient pas
+arrêtées. Elles coulaient sur son visage pâle et, par instants, des
+frissons l'agitaient.
+
+--Alors le chef de ces hommes s'avança vers moi:
+
+--Mademoiselle, me dit-il, votre père va mourir. Vous seule pouvez le
+sauver. Veuillez me suivre.
+
+Il m'entraîna dans une hutte de feuillages. Je me laissai faire. Je ne
+sentais aucune force en moi.
+
+--Mademoiselle, reprit-il, je vous aime; votre père est un criminel. Si
+vous ne me jurez pas que vous m'épouserez avant deux mois, votre père va
+mourir fusillé... Choisissez.
+
+Jean, j'ai hésité... Dieu m'a punie de cette hésitation criminelle. Cet
+homme vit l'indécision qui me prenait, et fit un signe. Aussitôt
+j'aperçus les fusils s'abaisser et menacer mon père. Alors je tombai à
+genoux, en m'écriant:
+
+--Je le jure!
+
+Il prit un crucifix et me fit étendre la main sur le Sauveur.
+
+--Vous le jurez... sur le Christ.
+
+--Sur le Christ.
+
+--Bien.
+
+Il sortit un instant de la cabane, et ordonna qu'on délivrât mon père.
+Puis il revint auprès de moi, et exigea que je lui fisse le serment que,
+jusqu'à mon mariage, je ne dirais à personne ce qui s'était passé. Dix
+minutes après j'étais en chaise de poste entre mon père et lui. Si vous
+saviez ce que j'ai souffert!
+
+--Je le sais, Fernande.
+
+--Vous le savez?
+
+--J'ai lu votre journal; je suis parti pour la Bourgogne, vous veniez de
+la quitter.
+
+--Jean, reprit-elle, il y a huit jours que je suis mariée. Pouvais-je
+trahir mon serment? C'est une question que je me suis souvent adressée à
+moi-même. J'avais juré sur le Christ! Les malheureux dont le cœur est
+incrédule ne savent pas combien enchaîne cet engagement suprême pris au
+nom de la plus sacrée de nos croyances! Et pourtant peut-être est-ce un
+crime! J'ai lutté contre ma conscience, je me suis débattue, j'ai voulu
+arracher de mon cœur ce serment que j'avais fait. Jean pardonnez-moi, je
+n'ai pas pu.
+
+Le marquis de Kardigân écoutait sans parler. Il dit seulement:
+
+--Continuez.
+
+--Mon mariage s'est fait dans un petit village des Landes. Seulement une
+heure avant d'entrer à mairie mon père m'apprit que le chef des chouans
+ne s'appelait pas M. d'Héricourt, ainsi qu'il me l'avait dit, mais M.
+Legras-Ducos.
+
+--Ah! c'était lui! murmura Jean.
+
+--Une heure plus tard, j'étais sa femme. C'est alors qu'un journal m'a
+appris ce qui vous était arrivé, Jean! j'ai tout oublié! J'ai cru qu'on
+allait vous condamner, j'ai cru qu'on allait vous fusiller, et je suis
+venue. S'il m'était interdit de vivre pour vous, il ne m'était pas
+défendu de mourir avec vous...
+
+M. de Kardigân se taisait toujours. Il avait écouté, immobile et
+silencieux, le long et pénible récit de Fernande. Mais s'il était resté
+muet, ses larmes parlaient pour lui. La jeune femme devinait tout ce
+qu'il souffrait, elle devinait la torture qui avait dû briser le
+malheureux pendant qu'elle lui avait révélé l'affreux secret qui le
+séparait d'elle.
+
+--Vous savez tout, maintenant, continua Fernande. Mon ami, ne me
+maudissez pas. C'est une fatalité implacable qui a tout fait. Ah! cet
+homme me connaissait; il savait que je ne consentirais jamais à être
+parjure à un serment fait à Dieu!...
+
+A notre époque de scepticisme et d'incrédulité, bien des âmes ne se
+plieraient pas au joug de la loi divine. La foi s'en va des cœurs,
+a-t-on dit. Ce n'est pas la foi qui disparaît, c'est la conscience. Tel
+qui croit, ne se considérerait point engagé par un serment prêté sur le
+crucifix. Mais ces deux êtres étaient plus grands que les autres. Ils
+planaient au-dessus des lois humaines, car leurs esprits s'étaient
+habitués à se plier de bonne heure au joug, dur peut-être, mais sacré,
+de la loi divine.
+
+Fernande n'avait pas cru pouvoir se détacher de son serment. Puisqu'elle
+avait étendu la main sur le Christ, ce serment devenait son devoir.
+
+Que devait penser Jean-Nu-Pieds? Elle le vit, encore muet, plongé dans
+un abîme de pensées.
+
+--Ne me maudissez pas! répéta-t-elle pour la troisième fois.
+
+Jean-Nu-Pieds redressa le front:
+
+--Fernande, dit-il lentement, vous vous rappelez le jour où nous nous
+sommes vus pour la première fois. Ce jour-là a décidé de ma vie. Je vous
+ai aimée à jamais... Et vous étiez la seule femme que j'eusse jamais
+aimée. Des jours et des mois se passèrent, pendant lesquels je n'ai vécu
+que par vous et pour vous. Vous étiez devenue ma pensée constante. Je
+serais mort, si je m'étais dit qu'il fallait renoncer à mon amour.
+
+Puis, j'ai bientôt appris quelle redoutable défense me faisait mon père.
+Il n'a rien moins fallu que l'ordre de la régente de France pour que
+nous pussions concevoir l'espérance d'être l'un à l'autre. Le temps
+passa encore. O ma bien aimée! je vous ai dû la vie, et j'ai béni la vie
+qui m'était rendue, puisque je pouvais vous la consacrer. Croyez-vous
+que ce ne soit pas un supplice de perdre ainsi deux fois l'espérance et
+de la recouvrer deux fois, pour la reperdre encore? Croyez-vous que je
+n'eusse pas moins souffert si jamais aucune vision de bonheur n'avait
+hanté mon esprit, si je m'étais dit tout d'abord que c'en était bien
+fini pour nous deux? Vous venez aujourd'hui m'apprendre que vous ne vous
+appartenez plus, que vous êtes à un autre... Fernande, je pourrais vous
+répondre que vous n'aviez plus le droit de disposer de vous, puisque
+vous n'étiez plus à vous-même, puisque vous m'aviez engagé votre foi...
+Mais rassurez-vous, ô ma seule aimée. Je ne serai pas aussi cruel contre
+vous que la destinée l'a été contre moi. Vous me tuez, Fernande, et
+cependant je vous pardonne, et je vous bénis d'avoir accompli votre
+devoir qui me rappelle le mien. La volonté de mon père s'accomplit
+malgré nous-mêmes. Vous me tuez, Fernande, je vais mourir du coup qui me
+désespère, et cependant je vous approuve, et je dis que vous avez bien
+fait!
+
+Ils se regardèrent silencieusement pendant une minute. Tout ce qu'un
+regard peut renfermer d'amour et de désespoir traduisit leur pensée
+intime. Que pouvaient-ils se dire encore? N'étaient-ils pas séparés par
+la plus cruelle des fatalités?
+
+--Merci, Jean, murmura Fernande. J'avais besoin de ce pardon-là. Il me
+soutiendra, s'il ne peut du moins me consoler. J'ai tant souffert,--non
+de ma souffrance à moi, mais de la vôtre!
+
+--Adieu! Fernande.
+
+--Adieu... déjà... adieu! Quand nous reverrons-nous?...
+
+--Je pars, nous ne nous reverrons jamais, ou nous ne nous reverrons que
+lorsque l'âge aura glacé notre sang et refroidi notre cœur. Partez!
+Fernande! Par pitié, quittez-moi, je ne suis qu'un homme, et des idées
+criminelles me montent à la tête... Partez...
+
+--Vous avez raison. Je pars.
+
+Ils étaient debout, l'un et l'autre, séparés à peine par l'étroitesse de
+la cellule. Ils se disaient l'adieu suprême dans un regard, comme s'ils
+eussent senti qu'ils n'auraient pas été maîtres d'eux-mêmes, s'ils
+s'étaient seulement touché la main. Mais des natures loyales comme
+celles-là, des êtres supérieurs à la foule, grandis encore par leur foi
+religieuse, cette force suprême, ne devaient point succomber ainsi que
+des incrédules ou des athées.
+
+--Vous allez partir! balbutia Fernande, vous allez partir! Et je ne vous
+reverrai plus! et je vais traîner désormais ma vie douloureuse loin de
+vous, loin de mon espérance, loin de mon bonheur! O Jean, qu'avons-nous
+fait à Dieu, pour que Dieu nous châtie aussi cruellement?
+
+--Ne me parlez pas ainsi, dit-il à voix basse, cela me torture.
+
+--Que deviendrons-nous? reprit-elle amèrement. Je me demande si la
+vertu, si le respect des choses saintes n'est pas une duperie! Puis,
+quand cette pensée coupable me vient, j'y devine un blasphème, et j'ai
+honte de l'avoir eue.
+
+Seraient-ils vainqueurs? Cette lutte du bien et du mal qui se livrait en
+eux les bouleversait.
+
+--Si j'écoutais mon cœur, continua Fernande, je vous dirais:
+Emmenez-moi, prenez-moi, et allons demander au reste du monde un bonheur
+qui nous est refusé ici! Mon bien-aimé, nous avons échangé nos âmes, nos
+serments nous ont donnés l'un à l'autre. Peut-être est-ce un crime que
+nous commettrons, mais nous sommes des êtres humains et...
+
+Elle s'arrêta.
+
+--Quelle vie heureuse nous aurions! Seuls et libres, qui pourrait nous
+demander compte de nos actes? Je yeux partir avec vous. L'Angleterre,
+l'Amérique nous servira d'asile. Je veux partir, si nous sommes
+coupables, qui le saura? Si nous sommes coupables, qui nous punirait?
+
+Jean-Nu-Pieds saisit avec passion les deux mains de la jeune femme:
+
+--Oui, partons! Demain, on me conduit au Havre. Allez m'y attendre. Nous
+fuirons ensemble! Nous irons demander au sol étranger le bonheur que le
+sol de la patrie nous refuse... Fernande, je l'ai espérée bien longtemps
+cette ivresse partagée, cette joie intime, ce mariage désiré! Ça été le
+rêve de mes nuits et la pensée de mes jours depuis que la destinée vous
+a jetée sur mon chemin... Rappelez-vous cette matinée de printemps, à
+Paris, dans ce jardin parfumé, au milieu des fleurs et des oiseaux;
+rappelez-vous de quelle émotion nos cœurs battaient... Et, depuis, que
+de fois je me suis souvenu de cette matinée-là! J'ai bien souffert;
+cette pensée seule arrêtait mes larmes. Fous! nous sommes fous! la loi
+divine ne peut pas être cruelle comme la loi humaine!
+
+Puisque celle-ci est sans pitié, demandons à celle-là de se dévouer pour
+nous! Notre amour est trop puissant pour ne pas briser les règles
+ordinaires. Je vous aime, vous m'aimez! Cela suffit.
+
+Fernande avait écouté avec ravissement les paroles ardentes de celui qui
+était son fiancé. Sa main tremblait dans celle de Jean. Elle fermait les
+yeux comme pour ne pas voir l'abîme qui l'attirait.
+
+Quand le Vendéen se tut, elle resta quelques secondes indécise, muette,
+oppressée. Puis, par un violent effort, elle le repoussa. Elle murmura,
+répétant les paroles qu'elle avait dites:
+
+--Si nous sommes coupables, qui le saura? Notre conscience! Si nous
+sommes coupables, qui nous punirait? Dieu!
+
+Jean, reprit-elle à voix haute, la passion allait nous entraîner! La
+conscience et Dieu, voilà les juges terribles que nous voulions braver.
+Nous ne pourrions pas être heureux; nos cœurs souffriraient, car ils
+n'ont jamais appris à marcher hors de ce vrai chemin: le devoir! car ils
+n'ont jamais appris à écouter un autre appel que cette voix sublime:
+l'honneur! Jean, je vous aime, vous m'aimez, nous mourrons l'un pour
+l'autre, mais nous ne pouvons pas, nous ne devons pas être l'un à
+l'autre, car vous ne sauriez pas plus manquer à l'honneur, que je ne
+saurais manquer au devoir!
+
+--Je vous aime! je vous aime! s'écria-t-il avec une passion folle.
+
+--Et moi, est-ce que je ne vous aime pas? Mon cœur saigne quand je vous
+parle ainsi, mais il le faut! Jean, par pitié, laissez-moi sortir d'ici;
+que je ne vous revoie jamais, que tout soit rompu entre nous; il ne peut
+plus rien y avoir de commun entre le marquis de Kardigân et moi! Je
+pourrais consentir à vous suivre, car je suis faible et je vous aime,
+mais vous ne voudriez pas avilir celle que vous adorez!
+
+Elle se rapprocha de lui, et d'un ton brisé:
+
+--Je vous ai mis si haut dans mon estime, dit-elle, que je ne veux point
+que vous soyez déchu à mes yeux. Celui qui a voué sa vie à une cause
+sainte telle que la vôtre, ne doit pas entacher cette cause en faisant
+une action contre l'honneur!
+
+Quoi! le marquis de Kardigân, Jean-Nu-Pieds, le soldat du Roi, le héros
+de la Pénissière et de Château-Thibaut, mon Jean, à moi, celui que j'ai
+paré de toutes les grandeurs et de toutes les noblesses, celui-là
+pourrait accomplir quelque chose de vil? Non, c'est impossible. Voyez,
+moi, je vous supplie, je vous implore... Ce que vous voudrez que je
+fasse, je le ferai, car je vous aime... Je n'aurais pas la force de
+répondre: Non, si vous me disiez: Je le veux; et pourtant, c'est pour
+vous que je vous conjure d'avoir pitié de moi! Que l'image de mon
+bien-aimé reste dans mon souvenir, comme une image sainte, grandissant
+encore par le sacrifice!
+
+Lorsqu'elle s'arrêta, Jean découvrit son front qu'il avait voilé de ses
+mains. Son visage était mouillé de larmes.
+
+--Honneur! devoir! mots sublimes que j'allais oublier... Merci, ma
+Fernande, de me les avoir rappelés! Je partirai seul, mais je ne vivrai
+pas. Je n'en aurais pas la force.
+
+--Vous partirez seul et vous vivrez!
+
+--Fernande!
+
+--Je le veux!
+
+--C'est impossible.
+
+--Vous vivrez, Jean! Déserter la vie un jour de désespoir, c'est aussi
+lâche pour l'homme que pour le soldat de déserter son poste un jour de
+bataille. Vous vivrez. Là encore c'est le devoir.
+
+--Eh bien, oui, j'ai été lâche! Vous pouvez partir tranquille et calme,
+Fernande, celui que vous aimez sera digne de vous.
+
+Déjà une première fois, à Paris, le jeune homme avait eu à lutter corps
+à corps contre les redoutables étreintes de la passion.
+
+Comme toujours, en cette vie, la passion allait rendre coupable,
+criminel même, l'homme possédé par elle.
+
+Mais l'honneur triomphait...
+
+Jean et Fernande ne se serrèrent même pas la main. Elle s'éloigna,
+courbant le front, et il la regarda partir, le cœur saignant, le cœur
+brisé par la lutte, n'osant ni lui dire adieu ni la retenir...
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ LE PONT DU NAVIRE
+
+
+Deux jours plus tard, Henry de Puiseux et Jean de Kardigân arrivaient au
+Havre. Le _Wellington_, corvette anglaise, allait les transporter au
+pays de Galles. C'était le soir. Une brume légère couvrait la rive. Le
+ciel, étincelant et constellé, rayonnait. Les deux Vendéens jetaient un
+regard navré à ce sol de la France qui bientôt allait s'enfuir à leurs
+yeux.
+
+Patrie! patrie! au cœur sublime, que rien ne remplace! ni la tendresse
+de l'épouse, ni la tendresse du père! Patrie! éternelle affection, qui
+inspire le dévouement sans bornes, le renoncement sans ambition!
+
+Henry et Jean, appuyés l'un sur l'autre, se tenaient debout, au milieu
+du pont, le regard fixe, et comme rivés à la jetée du Havre.
+
+La jetée était couverte. Beaucoup étaient venus là pour assister au
+départ des deux fameux chouans. On apercevait çà et là les têtes des
+agents de police qui venaient mettre ordre à la sympathie intempestive
+que le public aurait pu éprouver pour les bannis.
+
+Le capitaine et les matelots du _Wellington_ ne laissaient pas de
+témoigner une vive déférence aux deux jeunes gens. Mais eux ne voyaient
+rien que le sol de la France, sur lequel ils n'étaient déjà plus;
+n'entendaient rien que le bruit sourd de la vague, qui venait se briser
+contre la jetée.
+
+Cependant, le moment du départ arriva.
+
+Le _Wellington_ leva l'ancre et, poussé par un vent d'est assez fort,
+malgré la chaleur de la température, commença à sortir du port. Alors
+les spectateurs restés sur la rive retirèrent leurs chapeaux.
+
+Ils voulaient saluer une dernière fois ceux qui étaient proscrits pour
+avoir été fidèles.
+
+Jean-Nu-Pieds se rappela, sans doute, qu'une fois déjà, deux ans
+auparavant, il avait assisté au départ d'un banni. Mais ce banni portait
+une couronne au front... Aujourd'hui, c'était lui-même qui partait,
+chassé pour avoir servi le petit-fils de ce roi...
+
+Le _Wellington_ filait rapidement toutes voiles dehors. Le capitaine
+s'approcha de Jean-Nu-Pieds, et, après avoir salué poliment le chef
+vendéen, engagea la conversation avec lui. Une déférence évidente
+perçait dans les moindres paroles de l'Anglais. Le rude marin ne pouvait
+qu'admirer le dévouement des deux jeunes gens, lui qui n'était pas
+détourné de sa conscience par de vaines et stériles questions de parti.
+
+--Quand arriverons-nous à Brighton, capitaine? demanda Jean.
+
+--Demain matin, monsieur le marquis. Une nuit est bientôt passée à bord,
+surtout une nuit étoilée comme celle-ci.
+
+--Avez-vous beaucoup de passagers?
+
+--Une dizaine. J'ai entre autres une de vos compatriotes qui m'intrigue
+beaucoup.
+
+--Vraiment?
+
+--C'est une jeune femme, autant que j'ai pu en juger à travers le voile
+épais qui couvrait son visage. Elle est venue me trouver au quai
+d'embarquement, et a retenu son passage pour Brighton. Mais ce n'est pas
+là l'extraordinaire. Un de mes officiers qui l'a remarquée, m'a dit
+qu'elle ne s'était décidée à arrêter une cabine sur le _Wellington_ que
+lorsqu'elle avait su que vous et M. de Puiseux feriez le voyage avec
+moi.
+
+--Ah! dit Jean étonné.
+
+--Voilà pourquoi j'ai cru devoir vous prévenir. Vous comprenez que, dans
+votre position... il faut...
+
+--Quoi, capitaine?
+
+--Je serai franc. J'ai pensé que la police avait peut-être intérêt à
+vous faire espionner, et j'ai voulu que vous puissiez savoir à quoi vous
+en tenir.
+
+Cette même idée était venue aussitôt au chouan. Il serra avec force la
+main du marin anglais, pour le remercier de cette preuve de sympathie
+qu'il lui donnait.
+
+Le marquis de Kardigân comptait, ainsi que nous le savons, séjourner le
+moins possible en Angleterre. Il voulait quitter Londres en cachette,
+afin d'être perdu dans le tumulte de la grande cité et revenir se mettre
+aux ordres de Madame, cachée dans Nantes. Henry devant l'accompagner, il
+importait que les deux Vendéens se concertassent sur leur plan de
+conduite.
+
+Il voulut immédiatement lui faire part de cette découverte due à
+l'obligeance du capitaine du _Wellington_.
+
+De Puiseux, appuyé à un mât, suivait la manœuvre avec intérêt.
+
+--Viens dans notre cabine, dit tout bas le marquis à son ami.
+
+--Dans la cabine, jamais!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que... dame! tu me demandes là une explication... Enfin, peu
+importe! Eh bien, mon cher, je crains par-dessus tout le mal de mer;
+j'ai ouï dire que le seul moyen d'y échapper, c'était de rester à l'air.
+
+Malgré sa tristesse, Jean-Nu-Pieds ne put s'empêcher de sourire. Quel
+charmant compagnon c'était que ce jeune homme! Sa gaieté trouvait à
+s'épancher en toute occasion et à distraire son ami des navrements de
+l'heure présente.
+
+--Soit, reprit le marquis; alors, écoute...
+
+Et, baissant la voix, il lui expliqua en deux mots ce que le capitaine
+du _Wellington_ supposait. Henry éclata de rire.
+
+--Une espionne à nos trousses?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Alors tant mieux.
+
+--Vraiment?
+
+--Parbleu! Nous sommes jeunes... nous sommes... je passe! Si elle est
+jolie, nous la séduirons. Ce ne sera qu'une aimable plaisanterie faite à
+la police française qui nous en veut tant. Rappelle-toi la fameuse
+baronne de Sergaz!
+
+Une ombre couvrit le front du marquis.
+
+--Ah! ne me parle pas de cette femme!
+
+--Bah!
+
+--C'est elle qui a joué un rôle maudit dans ma vie.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Rien.
+
+--Alors?...
+
+--Je n'en sais rien, te dis-je, mais j'en suis sûr; Fernande a dû être
+éclairée sur elle, bien qu'elle ait toujours gardé le silence. Songe
+qu'elle a disparu tout à coup!
+
+--Ah! ah!
+
+--Enfin, il y a des choses qu'on ne raisonne pas. Son souvenir
+m'effraye. Je la vois encore, pâle, droite, avec son regard sombre qui
+s'attachait sur moi.
+
+--Comment, tu ne savais pas?...
+
+--Quoi?
+
+--Dame!... elle... comment dirais-je?... elle t'aimait.
+
+--Jacqueline m'aimait!
+
+--Je m'en suis aperçu une certaine nuit, dans les bois de Machecoul,
+alors que la pauvre Fernande était venue vers toi sous le déguisement de
+Pinson. J'ai surpris son regard, mon ami, et son regard m'a fait peur.
+
+--Alors... alors... j'ai raison de l'avouer. J'ai été aveugle, je n'ai
+rien vu. Si ce que tu dis est vrai, c'est d'elle que vient tout le
+mal...
+
+La nuit était venue peu à peu. Depuis longtemps déjà le _Wellington_
+voguait en pleine Manche. La cloche du bord sonna le souper. Les
+passagers descendirent dans l'entrepont où le repas était servi. Ils
+étaient peu nombreux. Le mal de mer faisait ses ravages. Ceux qui
+vinrent s'asseoir à la table étaient au nombre de cinq, parmi lesquels
+une femme, très-voilée, dont on n'apercevait pas le visage. Dès qu'elle
+vit entrer les deux Vendéens, elle se leva de table et remonta sur le
+pont. Mais le capitaine avait dit à Jean:
+
+--C'est elle...
+
+Le souper était achevé quand le marquis et Henry regagnèrent la dunette;
+l'inconnue avait disparu.
+
+La nuit s'avançait radieuse. A peine une brise légère ridait la surface
+de la mer, semblable à un lac endormi.
+
+Vers onze heures, Jean-Nu-Pieds n'avait pu encore se décider à
+s'arracher à ce spectacle merveilleux; la mer, cet infini de la nature,
+est ce qui rapproche le plus de Dieu, cet infini de la pensée.
+
+Le marquis regardait la vague phosphorescente qui se brisait à
+l'arrière, quand une main s'appuya sur son épaule. Il se retourna.
+C'était l'inconnue. Elle releva lentement son voile.
+
+--Jacqueline! s'écria-t-il.
+
+--Oui, Jacqueline. Je suis ici parce que je vous aime, répliqua-t-elle
+amèrement.
+
+--Vous m'aimez?
+
+--Écoutez-moi. J'ai tout quitté pour vous, mon fils, ma patrie... Est-ce
+que je n'ai pas une patrie, moi aussi? Je viens pour partager votre
+exil, pour unir ma vie à la vôtre...
+
+--Mais...
+
+--Laissez-moi finir. C'est une parole suprême que j'attends de vous. La
+parole qui me fera vivre ou mourir. J'ai choisi cette heure pour mon
+aveu, parce que j'ai voulu que vous puissiez commencer à sentir le poids
+de la solitude autour de vous.
+
+Je vous aime! Dès la première heure où je vous ai vu, cette passion a
+germé en moi. Je n'ai pas même essayé de la combattre. Aujourd'hui, vous
+êtes seul. Votre cause est vaincue, vos biens sont confisqués, votre
+fiancée est morte pour vous... vous avez tout perdu... et je viens vous
+dire: Jean, je vous aime; Jean, voilà un an que je vis pour vous;
+m'aimerez-vous enfin, et n'aurez-vous pas pitié de moi?
+
+Elle tenait le bras du jeune homme, et, succombant sous le poids de son
+émotion, elle s'était presque agenouillée devant lui.
+
+--Écoutez encore, continua-t-elle. Vous savez combien j'aimais mon fils?
+Je l'ai à jamais abandonné pour vous suivre, pour qu'il n'y eût rien
+entre nous. Je vous aime! Toute ma vie vous sera consacrée...
+
+--Je ne vous aime pas, répondit doucement le marquis de Kardigân. Mon
+cœur est à une autre, et il est de ceux qu'un amour suffit à remplir.
+
+--Elle est perdue pour vous!
+
+--J'ai sa parole: cela me suffit.
+
+--Vous me repoussez?
+
+--Je ne vous repousse pas. Si vous m'aimez réellement, je vous plains.
+Mais je ne comprends pas que vous veniez ainsi à moi maintenant, vous
+offrant comme une femme perdue!
+
+--Vous ne savez pas les combats qui se sont livrés en moi! Dès que j'ai
+senti que je vous aimais, j'ai senti également que vous ne pourriez
+jamais m'aimer. L'irrémédiable obstacle était entre nous. Peut-être
+serais-je morte, si je n'avais voulu... M'aimez-vous? Non? Eh bien!
+apprenez tout! Votre mariage avec Fernande, c'est moi qui l'ai empêché!
+
+--Vous!
+
+--Je savais que vous ne seriez jamais à moi, je viens de vous le dire!
+Mais je ne voulais pas que vous fussiez à une autre. C'est moi qui ai
+conçu le plan infernal qui vous a séparé d'elle! Vous avez cru et elle a
+cru, elle aussi, que la vie de son père avait été menacée! Allons donc!
+c'était une comédie arrangée à l'avance! Dieu! que j'ai été heureuse,
+quand j'ai appris que j'avais réussi, que vous ne pourriez plus
+l'épouser!
+
+C'est le seul jour de bonheur que j'aie eu depuis que je suis née. Vous
+ne m'aimez pas? je le sais et je le savais quand vous étiez là-bas, ne
+pensant qu'à elle! Je le savais, quand j'ai fait tout cela! Si je vous
+ai fait mon aveu, c'est que je voulais vous désespérer avant de
+mourir... car je vais mourir! Croyez-vous donc que je vous aurais dit
+tout cela, si j'avais dû vivre?...
+
+--Malheureuse!
+
+Il lui saisit les deux poignets avec violence, tant la révélation
+l'exaspérait.
+
+--Ah! vous pourrez me faire mal! vous ne m'en ferez jamais autant que je
+vous en ai fait! Je suis heureuse! Je lis dans vos yeux le désespoir de
+l'amour perdu, la pensée que votre bonheur s'est effondré par suite
+d'une comédie.
+
+Eh bien oui, souffrez! souffrez! vous m'avez fait tant de mal que je ne
+sais plus si je vous aime ou si je vous hais!
+
+La passion criminelle qui dévorait Jacqueline laissait son empreinte
+infâme sur son visage. Les âmes viles sont abaissées par l'amour: il ne
+purifie que les âmes élevées.
+
+Jean la jeta presque à ses pieds.
+
+--Ah! sois maudite! sois...
+
+Mais elle se releva, et se précipita vers le bastingage.
+
+--Adieu! dit-elle.
+
+Il vit qu'elle voulait se jeter à la mer. Déjà le mouvement instinctif à
+toute créature humaine qui veut en sauver une autre, l'entraînait à la
+retenir...
+
+Mais Henry de Puiseux, dans l'ombre, avait tout entendu.
+
+--Cette femme a mérité la mort. Laisse-la mourir! dit-il.
+
+Jacqueline était tombée à la mer.
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+
+ LE CHÂTIMENT DE JUDAS
+
+
+
+
+ I
+
+ LA MANIFESTATION
+
+
+Sur une des places principales de Nantes, le 6 octobre de cette même
+année 1832, il y avait un rassemblement assez considérable vers les cinq
+heures du soir.
+
+Dans les groupes on parlait avec animation d'un certain individu qui,
+s'il fallait en croire les exclamations de colère qu'il excitait, devait
+être universellement détesté.
+
+--C'est un traître!
+
+--Non, c'est un vendu!
+
+--Il a fait massacrer le peuple!
+
+--Je ne comprends pas que le gouvernement nous envoie un pareil homme!
+
+--Il a mérité la corde!
+
+Etc., etc., etc.
+
+Ceux qui parlaient ainsi, c'étaient les enragés, c'est-à-dire ces
+gaillards qui crient beaucoup avant la tourmente, et pendant l'émeute
+ont la prudence de rester chez eux.
+
+A côté se tenaient les petits bourgeois bavards et prétentieux.
+Problème: Le petit bourgeois est celui qui souffre le plus d'une
+révolution, et pourtant sa vie se passe à en faire.
+
+--J'estime, je pense, je considère, prononçait avec componction un
+marchand de seringues, que le roi s'est trompé, a erré, a vu faux. Il
+aurait dû consulter, interroger les bourgeois de la ville de Nantes,
+avant de nous envoyer ce monsieur...
+
+--Je crois avoir de véritables facultés de gouvernement, interrompit un
+fabricant de chaussures élastiques, coupant la parole au fabricant de
+seringues. Eh bien, jamais je n'aurais commis une pareille faute.
+
+Les gens sérieux, bien qu'en un langage moins prétentieux, étaient du
+même avis que ces bavards.
+
+--C'était au moins inutile, disait en se promenant de long en large avec
+deux de ses amis, un des magistrats les plus respectés de Nantes.
+Pourquoi faire à l'esprit de la population une menace cachée, une
+provocation indirecte? M. Maurice Duval est détesté ici. Le ministre
+pouvait bien l'envoyer à Lille ou à Bordeaux, s'il voulait récompenser
+ses tristes services de Grenoble; mais l'expédier dans la
+Loire-Inférieure! quand ce département est sourdement secoué par les
+Vendéens! quand, malgré toutes les recherches, Madame est demeurée
+introuvable...
+
+--Croyez-vous que la princesse soit à Nantes? demanda au magistrat un
+des principaux banquiers de la ville.
+
+--J'en suis convaincu.
+
+--Alors je ne comprends point comme elle a pu rester sauve jusqu'à
+présent.
+
+--Que voulez-vous? On sera toujours mieux servi par le dévouement que
+par l'ambition. Les hommes qui entourent la princesse n'ont rien à
+espérer. Ceux qui entourent Louis-Philippe savent au contraire que s'ils
+s'emparent de la duchesse de Berry, leur adresse sera richement
+récompensée. Eh bien! malgré cela, ceux-ci ne peuvent pas vaincre
+ceux-là...
+
+Ainsi qu'on vient de le voir, la situation n'a pas changé, depuis que
+nous avons abandonné nos héros à la fin de la seconde partie de cet
+ouvrage. Madame, cachée au fond de sa retraite, attend une heure
+favorable; et, en dépit de son armée de limiers, en dépit des espions
+qui peuplent les rues de la ville, le ministre n'a pas encore pu
+découvrir l'auguste chef des Vendéens.
+
+Décidé à mettre fin à cet ordre de choses, décidé à couper court aux
+murmures grandissants de la Chambre par une action énergique, M. Thiers
+vient de donner l'ordre à M. Maurice Duval, préfet de la
+Loire-Inférieure, de faire une entrée solennelle dans la ville, et de
+s'entourer de l'appareil imposant des forces publiques.
+
+Nous avons déjà indiqué rapidement quelles étaient les tendances de ce
+M. Maurice Duval. Il était abhorré par tous les partis. Son
+administration dans l'Isère avait amené ces désordres sociaux que la
+baïonnette seule peut terminer.
+
+Aussi quand on avait appris à Nantes que, non content de devenir préfet
+de la Loire-Inférieure, M. Maurice Duval se décidait à faire une entrée
+solennelle dans la cité, la partie remuante de la population avait
+résolu de lui offrir un charivari tel que les oreilles de ce haut
+fonctionnaire garderaient longtemps le souvenir de sa bravade.
+
+Le général d'Erlon, prévenu, avait répandu ses soldats çà et là dans les
+rues; mais il se rendait bien compte que ce déploiement de forces serait
+très-probablement rendu inutile. En effet, que pouvaient faire des
+soldats contre des satires vivantes?
+
+Cependant, un homme de taille moyenne, appuyé à la porte d'une maison,
+regardait cette agitation populaire sans y prendre part. Cet homme
+portait sur son visage l'empreinte du génie humain dans toute sa pureté.
+
+L'œil perçant lisait au fond du cœur; il avait le nez légèrement
+aquilin, la lèvre sensuelle, un peu grosse, le front large et puissant.
+Par moments, quand les vociférations de la foule devenaient trop fortes,
+il haussait les épaules avec mépris. On sentait en lui un dominateur des
+masses.
+
+Notre inconnu paraissait guetter quelqu'un, comme s'il eut pris un
+rendez-vous juste au milieu de cette fournaise. Ses yeux se portaient
+rapidement à chaque extrémité de la rue, et son pied frappait le pavé
+avec impatience.
+
+Tout à coup un refoulement se produisit dans les groupes: c'était un
+escadron de cuirassiers qui chargeait les conspirateurs afin de rétablir
+la circulation des rues. Naturellement, des cris retentirent de toutes
+parts, mêlés à des invectives poussées contre M. le préfet, qui avait la
+lâcheté de ne pas vouloir être _charivarisé_! Qu'en résulta-t-il? Ce
+qu'il en résulte toujours en pareille occurrence.
+
+C'est-à-dire que l'escadron de cuirassiers sur lequel on avait compté
+pour rétablir l'ordre, obtint juste un résultat contraire.
+
+Quand il eut disparu, les groupes se reformèrent beaucoup plus irrités
+qu'auparavant, tellement plus, que les bourgeois manifestants résolurent
+de se venger. Ils avaient compté d'abord insulter M. Maurice Duval à son
+passage, le huer, d'aucuns même avaient parlé de projectiles légumineux,
+tels que pommes cuites et oranges; mais après cette insulte:
+
+--Des dragons! disait l'un.
+
+--Des cuirassiers, disait l'autre.
+
+--Ce sont des dragons!
+
+--Non, ce sont des cuirassiers!
+
+--Enfin, peu importe, s'écriait un troisième. L'important, c'est que
+nous voulons nous venger. Que faire?
+
+--Sifflons-le, hurla un jeune voyou, espérance des barricades de
+l'avenir.
+
+--Bravo! bravo!
+
+--Avez-vous des clefs?
+
+--Des clefs forées?
+
+--J'en ai...
+
+--Je n'en ai pas...
+
+--Mais c'est inutile, reprit le voyou. Tenez, regardez!
+
+Il indiquait de la main une boutique qui faisait face à la rue. On
+lisait à la devanture:
+
+ROGUET
+
+_Marchand de Jouets d'enfants_
+
+Dans une boite, ouverte à son étalage, étaient empilés une centaine de
+sifflets qui valaient bien un sou pièce. Un cri de triomphe accueillit
+cette découverte. O néant des grandeurs populaires, on faillit porter le
+voyou en triomphe pour avoir découvert des sifflets!
+
+Ce fut une vraie irruption. Le nommé Roguet souriait agréablement, en
+voyant la foule se précipiter dans sa boutique, car ces sifflets étaient
+précisément un vieux fonds de magasin, dont il n'aurait jamais pu se
+débarrasser sans l'impopularité de M. Maurice Duval.
+
+Il vida la boite sur une table et mit en vente la marchandise, au prix
+de 1 franc le sifflet. Il y en avait cent. Ce fut pour l'intelligent
+Roguet un bénéfice net de 95 fr. L'exaspération était telle que s'il y
+avait eu cinq cents sifflets, que s'il y en avait eu mille, il les
+aurait vendus. À quoi tiennent les fortunes humaines!
+
+L'homme dont nous avons parlé sourit en voyant revenir ces badauds
+enragés, armés tous d'un sifflet. Il sembla moins pressé de voir arriver
+celui qu'il attendait, et bien plus disposé à la patience. C'est qu'en
+effet, pour un observateur, ce spectacle promettait d'être curieux.
+
+Un bruit de voix ne tarda pas à annoncer l'arrivée prochaine du préfet.
+Bientôt toutes les têtes se tournèrent vers la rue par laquelle devait
+déboucher M. Maurice Duval. Les chevaux de la calèche où s'étalait le
+préfet avançaient lentement. Enfin, la calèche apparut.
+
+M. Maurice Duval était très-pâle. Évidemment l'exercice auquel il se
+livrait ne lui allait que médiocrement. Mais, sous peine de disgrâce, il
+fallait bien obéir à l'ordre du ministre. Il jetait des regards effarés
+à droite et à gauche. À côté de lui, son chef de cabinet ne paraissait
+guère plus rassuré. Quand la calèche déboucha sur la place où se
+tenaient les conspirateurs, de violents sifflets éclatèrent. Le tapage
+fut tel que les chevaux se cabrèrent. Les sifflets, les cris du coq, les
+appellations diverses et irrespectueuses produisaient une épouvantable
+cacophonie.
+
+--Au galop! ordonna le préfet.
+
+Le cocher de la calèche enveloppa ses deux chevaux d'un large coup de
+fouet, et la voiture partit ventre à terre. Les exclamations furieuses
+redoublèrent, car les uns étaient foulés par le timon, les autres
+écrasés par les roues. Ce fut, pendant dix minutes, un concert de
+hurlements féroces. Enfin, quand le charivari fut terminé, quand la
+place resta libre, chacun rentra chez soi. La manifestation, bête comme
+toutes les manifestations, était finie.
+
+Il ne restait que l'homme au regard puissant. Mais lui aussi ne devait
+pas tarder à s'éloigner, car un individu s'approcha de lui et lui dit:
+
+--Venez, monsieur Berryer, Madame vous attend.
+
+
+
+
+ II
+
+ L'ENVERS D'UN RÈGNE DE DIX-HUIT ANS.
+
+
+L'histoire est restée muette sur ce qui fut prononcé dans l'entrevue qui
+eut lieu entre Madame et l'illustre orateur. Il quitta la maison de la
+rue Haute-du-Château, où se cachait la princesse proscrite, avec la même
+prudence dont il avait usé pour y pénétrer. Là n'est pas notre drame. À
+peu près à la même heure, un homme arrivait au palais de la préfecture
+de la Loire-Inférieure.
+
+Le chef du cabinet de M. Maurice Duval attendait le visiteur, sans
+doute, car il s'empressa de le faire entrer dans le salon réservé et
+alla prévenir le haut fonctionnaire.
+
+Immédiatement M. Maurice Duval le reçut.
+
+Nous le connaissons cet homme. Nous l'avons entrevu une première fois au
+ministère de l'intérieur, à Paris, quand M. de Montalivet lui servit
+d'introducteur.
+
+C'est Deutz.
+
+M. Maurice Duval avait hâte d'en finir avec l'héroïque princesse qui
+épouvantait tant le sommeil du roi Louis-Philippe. Il n'eut pas les
+mêmes pudeurs que l'illustre homme d'État qui avait la charge de traiter
+avec le traître.
+
+--Vous nous avez promis plus que vous n'avez pu tenir, lui dit-il.
+
+--C'est vrai.
+
+--Le gouvernement veut absolument que cette dangereuse affaire de la
+chouannerie bretonne ait un terme. Quand pourrez-vous livrer la
+princesse?
+
+Deutz était resté le front courbé, non qu'il eût honte. La honte est un
+sentiment qu'ignorent les natures infâmes comme la sienne.
+
+--Nous sommes aujourd'hui au 6 octobre, reprit-il lentement. Avant le 6
+décembre, Madame la duchesse de Berry sera votre prisonnière.
+
+Le préfet de la Loire-Inférieure était encore exaspéré de l'accueil qui
+lui avait été fait. Il ouvrit la fenêtre de son cabinet, et montrant la
+ville:
+
+--Je veux terminer tout cela, dit-il d'une voix brève. Cette ville
+révoltée mérite un châtiment. Comment pourrez-vous pénétrer auprès de la
+princesse?
+
+--C'est mon secret.
+
+--Est-elle à Nantes, seulement?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Vous ne savez pas!...
+
+--Non, répliqua nettement le traître. J'ai fait un marché. Je ne veux
+pas qu'on me vole.
+
+M. Maurice Duval prit sur sa table de travail une lettre écrite en
+lignes serrées, et la parcourant du regard:
+
+--Monsieur, dit-il, quand je vous ai reçu, je n'ai pas eu besoin de
+prendre des biais pour m'entendre avec vous; je vous connaissais. Voici
+une lettre qui m'a été adressée de Paris; elle contient sur vous tous
+les renseignements que je pouvais désirer.
+
+--Après?
+
+--Vous pouvez pénétrer jusqu'à la princesse?
+
+--En effet.
+
+--Vous avez promis à M. le ministre de l'intérieur que vous lui
+livreriez Madame. C'est très-bien. Mon devoir m'oblige de vous prêter
+main-forte pour cette besogne-là; mais enfin, ce n'est pas avec moi que
+ce marché a été fait. Voulez-vous que nous en fassions un autre
+ensemble?
+
+L'œil de Deutz s'alluma; mais il garda le silence.
+
+--Cette ville m'a insulté, continua le préfet; je veux me venger. Vous
+devez connaître quelques-uns des secrets des légitimistes, puisque vous
+parvenez à voir leur chef. Donnez-moi un renseignement quelconque, car
+je veux signaler ma première journée ici par un acte d'autorité.
+
+Deutz releva la tête.
+
+--Je puis vous faire arrêter un des principaux chefs, dit-il.
+
+--Lequel?
+
+--Je ne vous dirai pas encore son nom. Seulement, donnez-moi un ordre
+d'arrestation en blanc.
+
+M. Maurice Duval n'avait rien à craindre; Deutz ne lui était-il pas
+adressé par le ministère de l'intérieur?
+
+--Qu'en ferez-vous? demanda-t-il pourtant.
+
+--Je m'en servirai pour faire saisir, partout où je le trouverai, celui
+que je vous ai promis.
+
+Le préfet de la Loire-Inférieure prit un papier et le signa.
+
+--Voilà, dit-il.
+
+--Eh bien! avec cela, monsieur le préfet, nos affaires marcheront plus
+vite. J'avais peur de ne pas... comment dirais-je?... de ne pas
+m'entendre avec vous. Il n'en sera rien. Demain, la personne en question
+sera arrêtée.
+
+--Pourquoi demain seulement?
+
+--Ne me faites pas de questions, je ne pourrais pas vous répondre.
+
+Deutz se leva en parlant ainsi.
+
+--A demain! dit-il.
+
+Cette scène que nous venons de résumer en quelques lignes avait duré dix
+minutes.
+
+A son allure rapide, nos lecteurs ont dû deviner qu'elle cachait un
+mystère. Et, en effet, le drame que nous avons entrepris de raconter se
+préparait.
+
+Deutz avait promis de vendre Madame au gouvernement de Louis-Philippe.
+Quand il avait fait ce marché, rien ne s'opposait à ce qu'il pût le
+mettre à exécution. N'était-il pas le filleul de la princesse? et ne
+savons-nous pas qu'on croyait pouvoir se fier à lui?
+
+Par bonheur,--hélas! bonheur qui ne devait pas durer!--des craintes,
+sinon des soupçons, étaient venues aux principaux chefs vendéens. Des
+hommes comme Charette et Coislin ne pouvaient pas se laisser duper comme
+des enfants. Il en résultait que lorsque le juif était arrivé à Nantes
+pour la première fois (après l'achat de cette maison qu'il comptait
+payer sur une _rentrée d'argent_), il n'avait pu obtenir d'être reçu par
+Madame.
+
+Vainement il s'était repris à deux ou trois fois pour obtenir une
+audience. Toujours le juif s'était heurté à M. de Charette, qui lui
+avait répondu: Impossible.
+
+Pendant les événements que nous avons racontés dans la seconde partie de
+cet ouvrage, c'est-à-dire aux mois de juin et de juillet, il en avait
+été de même. De juillet à octobre la situation n'ayant pas changé, Deutz
+se trouvait fort embarrassé, ayant promis et ne pouvant tenir.
+
+Certes, la défiance n'existait pas d'abord dans le camp royaliste. Les
+cœurs élevés ne connaissent pas la défiance; mais peu à peu de tels
+abandons s'étaient produits, que les principaux d'entre les Vendéens
+avaient dû recourir à un excès de prudence. On ne se méfiait pas plus de
+Deutz que de toute autre personne; mais, en règle générale, on se
+méfiait de tout le monde.
+
+Ce fut grâce à cette prudence extrême que, pendant trois mois, la
+retraite de Madame ne pût être découverte. Il faut penser que le
+ministre de l'intérieur avait mis sur pied tous les limiers de la
+préfecture de police, que les meilleurs agents de la rue de Jérusalem,
+appâtés par une promesse de récompense extraordinaire, passaient leurs
+jours et leurs nuits en surveillant, et que pas un renseignement n'était
+encore parvenu au ministère.
+
+Madame était-elle cachée à Nantes?
+
+On ne le savait même pas positivement.
+
+Les dilemmes qui se posaient étaient au nombre de deux:
+
+Ou Son Altesse était à Nantes, et alors il devenait impossible qu'on ne
+découvrît pas sa cachette;
+
+Ou elle n'était pas à Nantes, alors...
+
+Alors on tombait dans l'inconnu.
+
+Telle était l'unique raison pour laquelle le gouvernement maintenait ses
+rapports avec Deutz. Le juif devenait la suprême espérance de ces hommes
+à qui la trahison ne répugnait pas, puisqu'ils devaient en profiter.
+
+Ceux qui connaissent la puissante organisation de la police de la rue de
+Jérusalem nous comprendront. Il était _unique_, dans les annales de
+cette aimable institution, qu'on ne fût pas encore arrivé à un résultat.
+
+Il découlait de tout cela que Deutz ne put pas arriver jusqu'à Madame,
+et que, par conséquent, il ne pouvait pas indiquer à M. Maurice Duval la
+cachette de l'auguste prisonnière.
+
+Mais le juif avait trop à cœur de toucher les cinq cent mille francs
+promis, pour ne pas chercher un moyen d'arriver à ses fins.
+
+Le plan fut longuement couvé par lui. Shakespeare aurait fait de ce
+Shylock une terrible figure. Mais Judas nous répugne, nous n'entrerons
+pas dans l'analyse psychologique de cette conscience.
+
+Deutz comprit aussitôt que, pour se rendre utile au gouvernement de
+Louis-Philippe, il fallait qu'il commençât par se rendre indispensable à
+Madame.
+
+Comment y arriverait-il?
+
+La lutte, pour le moment, paraissait, sinon terminée, du moins
+interrompue.
+
+Les chouans ne tenaient plus la campagne; le chef réel, c'est-à-dire la
+princesse, avait posé les armes en apparence. Il fallait donc donner un
+embarras quelconque aux Vendéens. Or, voici ce que s'était dit Deutz:
+
+Le mouvement insurrectionnel de la Bretagne, pour s'être momentanément
+arrêté, a encore besoin de correspondre avec le comité légitimiste de
+Paris.
+
+Le juif voulait devenir une sorte de courrier vendéen entre Nantes et
+Paris. Il arriverait ainsi, nécessairement, à être reçu par la
+princesse, ou tout au moins à connaître sa retraite.
+
+Le lecteur comprend maintenant pourquoi Deutz avait demandé un ordre
+d'arrestation en blanc à M. Maurice Duval. La visite au préfet de la
+Loire-Inférieure n'avait pas un autre but.
+
+En effet, dès qu'il eut quitté la préfecture, Deutz se fit conduire par
+sa voiture à la place, et demanda à parler au chef de poste. Le
+capitaine Régis se présenta. Deutz lui montra son ordre d'arrestation.
+
+--J'ai besoin de quatre hommes, dit-il, pour arrêter un _brigand_.
+
+--Quatre hommes! c'est peu.
+
+--Oh! non, c'est assez. Celui-là ne résistera pas.
+
+--Mais il n'y a aucun nom sur votre mandat d'amener?
+
+--N'est-ce que cela?
+
+En parlant ainsi, Deutz prit une plume et écrivit en tête de l'ordre le
+nom de:
+
+BERRYER.
+
+Sous quel prétexte arrêter Berryer?
+
+Les affections politiques du grand orateur n'étaient un mystère pour
+personne. Tout le monde savait qu'il avait voué sa vie à la défense des
+idées légitimistes, et que son dévouement grandissait dans l'infortune.
+
+Cela était de notoriété publique. Mais alors pourquoi n'arrêterait-on
+pas également M. Hyde de Neuville, M. de Breulh et Chateaubriand? Leur
+opinion ne faisait mystère pour personne.
+
+Puis, là n'était pas toute la difficulté. On n'arrête pas un Berryer,
+malgré toutes les lois possibles de sûreté générale, sans qu'on en
+parle. Il faudrait déférer le prisonnier aux tribunaux, et la popularité
+du Démosthène royaliste était trop grande pour qu'on pût espérer le voir
+condamner sans preuves.
+
+Mais le gouvernement du roi Louis-Philippe ne regardait pas à si peu.
+
+Voyons cependant ce qu'avait fait Berryer à son arrivée à Nantes, et
+comment il s'y était pris pour voir Madame sans être victime de la
+surveillance occulte dont il était naturellement l'objet.
+
+Nos lecteurs se rappellent que Madame se cachait chez mesdemoiselles
+Deguigny, au numéro 3 de la rue Haute-du-Château. Presque en face du
+numéro 3, la maison du numéro 6 se dressait, calme et tranquille, ainsi
+qu'il convient à une honnête et bourgeoise maison de province.
+
+Sur la porte de cette demeure pendait un écriteau jaune, sur lequel les
+passants pouvaient lire:
+
+JOLI APPARTEMENT MEUBLÉ
+
+Fraîchement décoré,
+
+_A louer de suite_.
+
+Ce qui constituait à la fois un mensonge, attendu que ledit «joli
+appartement meublé» ne devait pas être fraîchement décoré, et une faute
+de français, vu qu'on ne dit pas «_louer de suite_» mais «_louer tout de
+suite_.» Mais il était probable que le propriétaire ne s'était guère
+occupé de ce détail.
+
+Ce propriétaire, d'ailleurs, était double. Il y avait de cela un mois et
+demi, deux frères répondant aux noms retentissants d'Ulysse et de Nestor
+Mirliflor, avaient acheté ladite maison pour la transformer en
+appartements meublés.
+
+Leurs papiers étant parfaitement en règle, Ulysse et Nestor Mirliflor
+avaient vite obtenu la permission de patente. Ulysse, l'aîné, portait
+une belle barbe grise; il était toujours triste, et en arrivant, avait
+dit à ses voisins:
+
+--Nous finirons nos jours ici.
+
+Nestor qui, comme cadet, portait une belle barbe noire et se montrait
+toujours gai, avait ajouté:
+
+--Eh! eh! vous allez faire quelques fredaines!
+
+Il est vrai que ces fredaines se réduisaient à d'interminables parties
+de jacquet qu'ils faisaient ensemble au café de la Comédie.
+
+Les deux frères se levaient à six heures du matin, allaient se promener
+et allaient déjeuner, allaient au café, rentraient dîner, retournaient
+au café, et enfin se couchaient à dix heures du soir.
+
+La maison était tenue par un Bas-Breton pur sang, parfaitement idiot, de
+taille ordinaire, mais qui ne parlait jamais qu'en bêlant comme les
+moutons, et qui, lorsqu'on lui adressait la parole, répondait en fixant
+sur son interlocuteur un regard stupide.
+
+Dans le quartier, on disait que les frères Mirliflor étaient fort
+attachés au gouvernement. Ulysse ne parlait jamais politique, mais
+Nestor, lui, ne se gênait pas pour faire étalage de ses opinions
+orléanistes.
+
+Quelquefois, en rentrant, Nestor s'arrêtait chez M. Vaugros le
+chapelier, ou chez la belle madame Ravine l'épicière. On l'accusait même
+tout bas de faire la cour à l'épicière.
+
+--J'aime le roi des Français, disait-il, parce qu'il n'est pas fier. Moi
+qui vous parle, il m'a serré la main, comme ça, que j'en étais
+embarrassé, et que j'aurais voulu vous voir à ma place, madame Ravine,
+car, bien sûr, notre souverain eût admiré votre beauté.
+
+Madame Ravine se rengorgeait, rougissait, faisait la roue; alors Nestor
+s'inclinait respectueusement, prenait un peu de tabac dans sa tabatière,
+le déposait sur le haut de sa main et l'aspirait.
+
+--Bon tabac! disait-il... Moi qui vous parle, il m'a serré la main!
+
+Puis il s'éloignait, et madame Ravine ajoutait avec dignité:
+
+--Un homme bien aimable, M. Mirliflor jeune! Oh! bien aimable!
+
+On comprend que l'autorité avait la plus grande confiance dans les deux
+frères. Au reste, leur vie était au grand jour. Les rares étrangers qui
+demeuraient chez eux étaient de bons et braves rentiers. Le livre de
+police ne contenait jamais aucune irrégularité fâcheuse.
+
+Or, le soir même du jour où M. Maurice Duval avait reçu une si aimable
+sérénade de ses administrés, les deux frères Mirliflor rentraient chez
+eux pour dîner.
+
+--Est-il venu du monde, Damoiseau? demanda Ulysse au Bas-Breton qui leur
+servait de domestique.
+
+--Non, monsieur... Bée! non.
+
+--Le dîner est-il servi?
+
+--Bée! bée!... oui, monsieur.
+
+Les frères Mirliflor s'étaient réservé pour eux le rez-de-chaussée et
+les caves. Quant au Bas-Breton Damoiseau,--Damoiseau!--il couchait dans
+le couloir. Ulysse et Nestor montèrent au premier, à la salle à manger.
+
+A peine étaient-ils à table qu'un coup de sonnette retentit. Une voiture
+s'était arrêtée à la porte; le cocher avait une malle à côté de lui.
+
+--C'est un voyageur sans doute, prononça Ulysse de sa voix grave. Allez
+voir, Damoiseau.
+
+--Bée!... bien, monsieur.
+
+En effet, c'était un voyageur, et ce voyageur était Berryer.
+
+On se rappelle qu'un chouan s'était approché de lui, pendant qu'il
+regardait le charivari offert à M. Maurice Duval, et lui avait dit tout
+bas:
+
+--Madame vous attend.
+
+Arrivés à quelque distance de la rue, le chouan avait glissé un papier
+dans la main du grand orateur, et s'était éloigné sans ajouter un mot.
+Le papier contenait ceci:
+
+«Quittez l'hôtel de France; allez rue Haute-du-Château, n° 6, la maison
+garnie des frères Mirliflor, et attendez.»
+
+Berryer avait obéi à l'ordre secret qui lui était parvenu, et après
+avoir pris ses bagages à l'hôtel de France, il s'était rendu rue
+Haute-du-Château.
+
+Les frères Mirliflor dînaient, ainsi qu'on l'a vu. Ils proposèrent à
+Berryer de lui faire servir à manger dans sa chambre, ou bien de
+s'asseoir à leur table. Berryer, philosophe et observateur à ses heures,
+résolut d'étudier, pour passer le temps, les trois types d'idiots en
+face desquels il se trouvait.
+
+Un Émile Augier aurait, en effet, trouvé une ample comédie dans ces deux
+frères Mirliflor, et dans le Bas-Breton Damoiseau, qui bêlait en
+parlant. Qui sait si ce n'est point dans une de ces maisons garnies de
+province qu'Auguste Maquet a vu ce merveilleux type du père Preval, du
+_Chevalier d'Harmental_?
+
+--Monsieur arrive de la capitale, sans doute? dit Nestor en minaudant à
+son client.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et monsieur a-t-il eu le bonheur de voir le roi des Français?
+
+--Non, monsieur.
+
+Nestor avait mis du tabac sur sa main:
+
+--Bon tabac!... J'ose espérer que la santé de notre auguste souverain
+est bonne également, monsieur...
+
+--Oui, monsieur.
+
+Vraiment, Berryer ne s'ennuyait pas. Il avait sous les yeux un trio
+admirable.
+
+--Et la capitale est-elle tranquille, monsieur? ajouta Mirliflor aîné.
+
+--Nestor! gronda doucement Mirliflor junior, vous empêchez monsieur de
+dîner.
+
+--Bée!... monsieur, voulez-vous du poulet? demanda Damoiseau.
+
+--Moi qui vous parle, continua Nestor, j'ai eu le bonheur insigne de
+voir sa Majesté le roi des Français... et même de lui serrer la main...,
+ainsi que je le racontais aujourd'hui à la belle madame Ravine. Vous ne
+connaissez pas la belle madame Ravine, monsieur? Ah! il n'y a pas des
+beautés que dans la capitale!...
+
+--Nestor! répéta Ulysse.
+
+--Bon tabac!... Si vous vouliez être bien aimable, monsieur...
+
+Mais un coup d'œil énergique de Mirliflor aîné calma l'indiscrétion de
+Mirliflor jeune.
+
+Quand le dîner fut achevé, Berryer gagna l'appartement qui lui était
+destiné, et attendit. Sept heures, huit heures, neuf heures du soir
+sonnèrent. L'impatience commençait à le prendre. Il entendit les
+quelques locataires qui habitaient la maison.
+
+A neuf heures et demie, impatienté de plus en plus, il sonna, et
+Damoiseau parut.
+
+--Il n'est venu personne pour moi?
+
+--Bée!... je ne peux pas savoir... monsieur... vous n'avez pas encore
+dit votre nom... bée!...
+
+En effet, le grand orateur se rappela qu'on ne lui avait pas présenté
+encore le livre de police.
+
+Il attendit de nouveau.
+
+A dix heures, les deux Mirliflor rentrèrent. Ils frappèrent presque
+aussitôt à la porte de leur locataire, et parurent, suivis de Damoiseau.
+Celui-ci tenait à la main le livre de police.
+
+Rêvait-il? Berryer avait bien encore devant lui les figures idiotes des
+trois grotesques, mais il lui sembla que l'expression de ces figures
+n'était plus la même. Il témoigna sa surprise de façon si comique, que
+Mirliflor jeune éclata de rire, et lui tendant la main:
+
+--Voulez-vous avoir la bonté d'écrire là-dessus vos nom, prénoms, et
+qualités, cher monsieur Berryer? dit-il.
+
+Le grand orateur recula stupéfait.
+
+--On vous avait dit d'attendre, continua le prétendu Nestor... Bon
+tabac! moi qui vous parle, j'ai eu l'honneur insigne de serrer la main
+de Sa Majesté le roi des Français!...
+
+
+
+
+ III
+
+ LES DÉGUISEMENTS
+
+
+Berryer comprit aussitôt qu'il était avec des amis. Peut-être fût-il
+resté quelque temps sans les reconnaître, si Nestor Mirliflor n'avait
+fermé avec soin la porte d'entrée, fait tomber les rideaux sur la
+fenêtre, et, alors, retiré sa fameuse barbe noire.
+
+--Vous! de Puiseux!
+
+--De Puiseux! moi? vous plaisantez, monsieur Berryer! Je ne suis que
+Nestor Mirliflor, frère cadet de Ulysse Mirliflor! Mirliflor junior,
+Nestor Mirliflor junior.
+
+Nos lecteurs ont déjà reconnu, sans doute, le frère aîné, grave et
+triste toujours, et qui portait sur son visage une ombre de mélancolie
+profonde. C'était le marquis de Kardigân.
+
+--Cher monsieur, dit Henry de Puiseux au grand orateur, Madame vous
+recevra dans une heure seulement. Donc, jusque-là, nous avons
+parfaitement le temps de causer un peu. Laissez-nous vous raconter en
+quelques mots notre histoire. Cela nous servira d'excuse pour la comédie
+que nous venons de jouer...
+
+--Et où vous m'avez donné un rôle, dit Berryer en riant.
+
+--Faut-il vous expliquer, pourquoi? Je dois d'abord vous déclarer que
+j'ai agi malgré M. de Kardigân. Mais je lui ai prouvé que c'était une
+épreuve nécessaire à laquelle nous n'avions pas le droit de vous
+refuser... Si vous, vous ne nous reconnaissiez pas, qui donc nous
+reconnaîtrait à Nantes?
+
+Un bruit de pas se fit entendre à la porte. Puis trois coups furent
+frappés à intervalles inégaux. C'était un signal. Henry courut et
+ouvrit.
+
+Le nouveau venu portait une ample redingote qui tombait sur ses talons.
+
+--Monsieur Berryer, voici également un des nôtres, continua le jeune
+homme. Je l'attendais, car il va nous renseigner sur certaines menées
+dont j'ai peur.
+
+C'était Aubin Ploguen, Aubin, le héros sublime de tant de grandes
+actions.
+
+--Mais, d'abord, reprit Henry de Puiseux, voici ce qui se passe. Il y a
+un mois et demi, M. le marquis de Kardigân et moi nous sommes revenus de
+Londres, suffisamment déguisés pour qu'on ne nous reconnût pas. Nous
+avons acheté cette maison. Savez-vous pourquoi nous nous sommes affublés
+de ce nom grotesque de Mirliflor? C'est uniquement parce que jamais ce
+nom-là ne pourra passer inaperçu. Comment voulez-vous supposer que des
+gens soient assez fous, voulant se cacher, pour s'appeler Mirliflor?
+
+--C'est assez bien raisonné, dit en souriant Berryer.
+
+--Nous voici donc à la tête d'une maison meublée, M. le marquis de
+Kardigân et moi. Il fallait songer à nous pourvoir de locataires, ces
+locataires, en voici un. Vous avez entendu parler du chouan Ploguen, de
+ce paysan légendaire qui valait presque une armée à lui tout seul? Le
+voilà!
+
+Berryer tendit silencieusement la main à Aubin, qui la serra.
+
+Le signal se répéta à la porte. Henry de Puiseux renouvela son manège.
+Un des autres bourgeois parut:
+
+--Voici un second locataire, continua Henry en riant... Vous avez
+entendu parler aussi, monsieur Berryer, de ce vieux Gouësnon, qui ne
+sachant lire que dans son missel grossier, est toujours resté fidèle à
+la croyance des anciens Bretons? Gouësnon, comme Aubin, comme ce gars,
+grotesque lui aussi, sous son nom de Damoiseau, et sa mine idiote, comme
+trois autres encore, nous attendons ici que Son Altesse Royale ait
+besoin de nous!
+
+Berryer était fort ému. Son regard se porta sur Jean-Nu-Pieds: il avait
+peine à le reconnaître. Le jeune homme avait ôté sa fausse barbe et sa
+perruque grise. Il avait vieilli de vingt ans depuis que le grand
+orateur l'avait vu pour la première fois.
+
+--Ah! pourquoi tous les royalistes de France ne sont-ils pas comme vous,
+messieurs! dit tristement Berryer. Quand la plupart de ceux qui
+combattaient naguère à l'ombre de notre drapeau croient tout fini et
+restent immobiles ou indifférents, vous, toujours fidèles, toujours à
+votre poste, vous ne désertez pas votre cause un instant!
+
+--Notre cause est éternelle, dit gravement Jean. Donc notre devoir
+aussi.
+
+--Tenez! je vous admire encore plus, sous ce déguisement ridicule, que
+sous votre harnais militaire! s'écria Berryer.
+
+Il ajouta après un silence:
+
+--Qu'est-ce que vous aviez à nous dire, Aubin?
+
+--On veut introduire un espion ici, dit le chouan,
+
+--Qui?... on.
+
+--L'autorité de la ville.
+
+--En es-tu sûr? dit Henry,
+
+--Très-sûr. Le commissaire central s'est adressé à l'un des locataires
+de la maison, et lui a promis une somme d'argent, s'il consentait à lui
+transmettre une note sur tous les habitants.
+
+--Quel est ce locataire? demanda naïvement Jean-Nu-Pieds.
+
+Pour la première fois, depuis bien longtemps, un sourire plissa la lèvre
+du paysan.
+
+--Moi, dit-il.
+
+--Ils sont bien tombés!
+
+--Ne ris pas, de Puiseux, reprit Jean-Nu-Pieds. Il y a peut-être un
+danger là-dessous. Pour faire surveiller cette maison, il faut qu'on ait
+des soupçons.
+
+--Et après? Monsieur Berryer, dit Henry, vous allez voir Son Altesse.
+J'ignore ce que vous allez lui dire, mais assurez nos amis de Paris que
+la sûreté de notre reine ne court aucun danger.
+
+--Messieurs, elle est sous votre garde. Je suis tranquille. Comment
+vais-je pouvoir me rendre auprès d'elle?
+
+--Venez!
+
+Jean-Nu-Pieds, Gouësnon et Aubin Ploguen restèrent dans la chambre.
+
+Henry prit la main de Berryer, et le guida à travers les escaliers de la
+maison.
+
+Arrivé au rez-de-chaussée qui, on se le rappelle, faisait partie de ce
+que les deux amis se réservaient, M. de Puiseux tira une grosse clef de
+sa poche, et ouvrit la porte de la cave.
+
+--Où me conduisez-vous donc, par un pareil chemin?
+
+--Attendez.
+
+Cinq marches de pierre presque effondrées descendaient dans un long
+couloir rempli de tonnes de vin et de débris de bouteilles. Un air
+humide faisait trembler la mèche de la lanterne.
+
+Henry de Puiseux avança lentement jusqu'au bout du couloir et s'arrêta
+devant une seconde porte.
+
+--Voici la cave au charbon! dit-il en riant.
+
+«Le caveau au charbon,» ainsi que l'appelait Henry, donnait à son tour
+dans une autre cave.
+
+--Celle-là renferme du bois!
+
+Une troisième porte fut ouverte.
+
+Henry avait eu soin de fermer hermétiquement derrière lui toutes les
+diverses issues qu'ils venaient de franchir. Il compta les pierres qui
+formaient la muraille. Quand il en fut à la cinquième, il mit la main
+sur un clou presque imperceptible, et appuya fortement. Aussitôt la
+pierre tourna sur elle-même, livrant passage dans un corridor étroit. La
+lanterne jetait une faible lueur.
+
+--Où sommes-nous ici? demanda Berryer.
+
+--Ah! c'est mon secret, répliqua Henry.
+
+Au lieu d'aller droit, le corridor semblait creusé en biais. Après une
+marche qui dura environ cinq minutes, les deux hommes trouvèrent une
+porte en face d'eux. Henry de Puiseux prit une quatrième clef et
+l'ouvrit.
+
+--Montez, dit-il.
+
+Berryer obéit. Il se trouva dans une pièce fermée. Il allait passer
+outre.
+
+--Encore un mot, continua Henry, mais cette fois d'une voix grave. Vous
+venez de passer en revue tout notre arsenal de conspirateurs. Vous avez
+pu juger par vous-même, de tous les moyens de défense que nous avons.
+Chacune de ces barriques contient de la poudre ou des balles. Dans une
+armoire sont cinquante fusils. En votre âme et conscience, jugez-vous
+que Madame soit en sûreté?
+
+--Mais où est-elle?...
+
+--Ici même.
+
+--Quoi!...
+
+--Notre maison et la sienne communiquent par les caves. Si je vous l'ai
+caché jusqu'à présent, c'est que je comptais bien me servir de votre
+surprise pour arracher une promesse.
+
+--Laquelle?
+
+--Le comité royaliste de Paris vous a envoyé ici pour que vous puissiez
+décider Son Altesse à retourner en Angleterre.
+
+--Vous savez...
+
+--M. de Kardigân et moi nous le savions. Maintenant que vous savez que
+tout danger est écarté de cette tête auguste, décidez! Vous nous avez
+crus endormis, à Paris, vous avez cru que, satisfaits d'avoir accompli
+notre devoir pendant la guerre, nous ne pensions plus à défendre Celle
+qui s'est confiée à notre loyauté? Vous vous étiez trompé, monsieur
+Berryer. Nous vivons toujours pour le devoir! Que le danger arrive, et
+nous sommes là-bas, dans cette maison que vous venez de quitter, dix ou
+douze chouans, déguisés de façon grotesque et prêts à mourir ici comme
+en Vendée!... Allez, monsieur Berryer, allez dire à Madame de rendre
+tous nos travaux inutiles, tous nos efforts vains, toutes nos fatigues
+superflues... Allez!
+
+Avant que Berryer ait eu le temps de répondre, une petite porte s'était
+ouverte et une voix féminine dit:
+
+--Venez, cher monsieur Berryer, je vous attends..
+
+ * * * * *
+
+Une demi-heure plus tard, Berryer s'en retournait par le même chemin.
+Que s'était-il dit entre lui et Son Altesse? Nous l'ignorons. Mais
+Madame avait refusé de partir.
+
+À peu près à la même heure, Deutz obtenait du préfet l'ordre
+d'arrestation du grand orateur.
+
+Madame avait refusé de quitter Nantes. Elle considérait que là était son
+poste et qu'elle ne devait pas le quitter.
+
+Berryer, au fond du cœur, préférait que la princesse n'abandonnât pas
+ses amis, ses serviteurs. Les paroles de Henry de Puiseux l'avaient
+touché. Il reconnaissait, à part lui, que le comité supérieur de Paris
+ne pouvait pas juger sainement la situation, éloigné comme il l'était du
+théâtre du drame vendéen.
+
+--Eh bien! lui demanda Henry, pendant que tous les deux traversaient de
+nouveau les caves, qui reliaient l'une à l'autre les deux maisons de la
+rue Haute-du-Château.
+
+--Eh bien, mon cher monsieur de Puiseux, vous avez gain de cause.
+
+--Madame reste?
+
+--Oui.
+
+--Merci. Parce que si vous aviez voulu que Son Altesse partît, votre
+éloquence irrésistible aurait su la convaincre!...
+
+Ils arrivaient à la maison garnie des frères Mirliflor.
+
+--Avouez que c'eût été dommage de ne pas profiter de tout cela! s'écria
+Henry, en riant. Tant d'inventions spirituelles en pure perte! M. de
+Kardigân et moi nous sommes revenus de Londres, après avoir bien étudié
+le fort et le faible. Comment nous y prendrions-nous pour rentrer à
+Nantes sans qu'on en sût rien. Ah! le plus difficile, monsieur Berryer,
+ce n'était pas de pouvoir vivre ici cachés: c'était de pouvoir être
+encore utiles à Madame.
+
+Ils étaient remontés dans la chambre même où les déguisements s'étaient
+révélés au grand orateur. Jean-Nu-Pieds et Aubin Ploguen les
+attendaient.
+
+--Victoire! dit Henry, Madame reste.
+
+--Et moi, je pars, répliqua tristement Berryer.
+
+--Déjà!
+
+--Il faut que je sois dans quatre jours à Bordeaux, et dans huit à
+Poitiers. Mais ce qui m'attriste, en m'éloignant d'ici, c'est moins de
+vous quitter, mes chers amis, que d'abandonner votre héroïque dévouement
+pour retrouver l'indifférence honteuse des nôtres à Paris. Je commence à
+croire que là-bas nous ne voyons pas la vérité.
+
+Tout est possible à une cause qui est défendue par tant de serviteurs
+comme vous!
+
+Une muette pression de mains fut la réponse des deux jeunes gens.
+
+La nuit était assez avancée. Berryer se coucha, et le lendemain matin,
+dès l'aube, il monta en chaise de poste et partit. Jean-Nu-Pieds suivit
+longtemps du regard la voiture qui emportait l'homme illustre en qui,
+plus tard, devaient se personnifier les espérances de la Monarchie.
+
+Le marquis de Kardigân, depuis que nous l'avons quitté sur le pont du
+_Wellington_, n'avait pas seulement vieilli au physique. Son
+intelligence, mûrie par les coups terribles de la destinée, avait fait
+de lui, qui était déjà un homme remarquable, un homme héroïque, presque
+un homme de génie. La douleur est la pierre de touche. C'est
+l'éprouvette humaine. Elle écrase les faibles, mais elle grandit les
+forts. Pas une seule fois le nom de Fernande n'avait été prononcé entre
+ses amis et lui. Pas une seule fois Henry ou Aubin n'avait fait allusion
+au passé. On eût dit que c'était une lettre morte.
+
+Chaque soir, quand il se retirait dans sa chambre, il se plongeait dans
+l'étude. Sur la petite table de bois blanc qui touchait à sa fenêtre, on
+voyait entassés les livres que les siècles nous ont légués, comme s'ils
+renfermaient la quintessence de ce qu'ils avaient de bon. _Don
+Quichotte_ touchait la _Bible_ et les _Confessions de Saint-Augustin_
+coudoyaient l'_Iliade_.
+
+Quelquefois une phrase, une pensée venaient rappeler dans un de ces
+livres, la souffrance cachée qui rongeait le cœur du jeune homme. Alors
+il fermait les yeux comme s'il eût voulu s'abîmer dans son souvenir. Son
+souvenir!
+
+Ce sont les Grecs qui ont créé cette légende navrante de Prométhée, qui,
+secoué éternellement à sa roue par le flot montant, se débat sous les
+serres d'un vautour qui lui dévore le foie. N'est-ce pas là l'image de
+la souffrance humaine à laquelle l'homme ne peut pas résister, et qui
+enfonce dans son âme le bec acéré du souvenir?
+
+Henry de Puiseux avait été quelque temps, avant de pouvoir se faire à la
+comédie qui changeait en ridicules les élégants gentilshommes vendéens.
+Il revenait sans cesse au passé, et se trompait. Jean, au contraire,
+semblait éprouver une amère joie à ce déguisement inspiré par son
+dévouement. Il souhaitait que cette vie continuât. Elle le laissait seul
+avec lui-même. Peut-être espérait-il arriver à se convaincre qu'il ne
+jouait pas un rôle, et qu'il était bien réellement cet Ulysse Mirliflor
+dont le nom grotesque excitait à chaque instant la gaieté de Henry.
+
+Qui sait? Sans doute regrettait-il que le sort ne l'eût pas fait naître
+dans une aussi humble position, au lieu de le combler de tous ses dons.
+Il aurait été certes plus heureux que né avec d'autres besoins, par
+conséquent, d'autres souffrances.
+
+Après le départ de Berryer, la vie recommença rue Haute-du-Château,
+comme par le passé. Les jours s'ajoutaient aux jours; ils n'avaient, ni
+les uns ni les autres, reçu aucune nouvelle de l'illustre voyageur.
+
+Seul, Aubin Ploguen semblait changé. En vérité, le Breton n'était plus
+le même. Tous les matins, il lui arrivait une lettre. Cette lettre
+contenait une ligne. Du 6 octobre, jour du départ de Berryer, au 12,
+époque à laquelle nous sommes parvenus, Aubin reçut six lettres. Les
+voici dans leur mystérieuse laconité:
+
+1° Maladie grave, inflammation de poitrine;
+
+2° Beaucoup de mieux;
+
+3° Le mieux se continue;
+
+4° Aggravation, nuit mauvaise;
+
+5° Autre nuit mauvaise;
+
+6° De plus mal en plus mal.
+
+Or, le caractère d'Aubin variait avec les lettres qui étaient reçues.
+Quand arriva la première, Aubin se frotta joyeusement les mains; à la
+seconde, il fut triste, et ainsi de suite. Quand la nouvelle était
+bonne, Aubin était ennuyé; par contre lorsque la nouvelle était
+mauvaise, Aubin était enchanté.
+
+Si Henry ou Jean avaient su quelles étaient ces correspondances
+entretenues avec tant de soin par le Breton, ils n'auraient pas manqué
+d'être fort intrigués. Il est vrai que Ploguen ne leur aurait jamais
+avoué la vérité. C'était un secret. Mais quel secret?
+
+Cependant, rien ne faisait prévoir que l'autorité nantaise dût, un jour
+ou l'autre, découvrir la retraite de Madame. On avait même renoncé à
+laisser pénétrer chez elle ses plus intimes amis. Seul, M. de Charette
+faisait exception à la loi commune. Quant à Jean et à Henry, ils se
+rendaient chez Madame, en passant par le corridor souterrain.
+
+--Cet homme, qui se disait envoyé par le comité de Paris, est-il revenu
+encore? demanda un soir le marquis à Henry.
+
+--Non. C'est du nommé Deutz que tu parles, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Je crois que nous avons bien fait de refuser l'audience sollicitée par
+lui.
+
+--Le filleul de Madame, pourtant!
+
+--Peu importe! dans la situation où nous sommes, avec la responsabilité
+qui pèse sur nous...
+
+--Tu as raison, d'ailleurs l'ordre de M. de Charette est formel. Et
+c'est nous qui, les premiers, devons donner au chef l'exemple de
+l'obéissance.
+
+Henry interrompit son ami. Ils passaient en ce moment devant la boutique
+où trônait, aux derniers feux du soleil couchant, Mme Ravine,
+l'épicière, la belle madame Ravine, soleil couchant elle-même.
+
+--Ma foi! je ne suis pas en train ce soir, dit Henry tout bas.
+Laisse-moi m'amuser un peu.
+
+Il entraîna son ami devant la boutique.
+
+--Eh! bonjour donc! ma'me Ravine! dit Henry en s'inclinant.
+
+--Bonsoir plutôt, monsieur Mirliflor junior, je suis la vôtre.
+
+--Toujours belle! riposta Henry.
+
+Puis, il posa délicatement une prise de tabac sur le haut de sa main.
+
+--A propos, dit la belle épicière, vous savez la nouvelle?
+
+--Quelle nouvelle?
+
+--M. Berryer est arrêté.
+
+Il fallut aux deux jeunes gens une grande puissance sur eux-mêmes pour
+ne pas jeter un cri. De Puiseux serra fortement le bras de Jean. Puis,
+il ajouta:
+
+--Bon tabac!--Voulez-vous me prêter votre journal?
+
+--Volontiers.
+
+Ce soir-là, Henry, _alias_ Nestor Mirliflor, ne fit pas une bien longue
+visite à madame Ravine. Il avait hâte d'entraîner Jean.
+
+Dès qu'ils furent rentrés chez eux, ils ouvrirent le journal qui
+contenait le procès-verbal suivant:
+
+«Le 10 octobre de l'an 1832, vers une heure du matin, nous, Martin
+(Édouard-Louis), brigadier, Camus (Napoléon), Durand (Jean-Baptiste) et
+Jannet (Joseph), gendarmes soussignés;
+
+Certifions qu'en vertu des ordres de nos chefs supérieurs, nous nous
+sommes transportés sur la route qui conduit de la ville d'Angoulême à
+celle de Cognac, pour rechercher et arrêter le nommé Berryer, député;
+
+L'ayant rencontré, nous nous sommes assurés de sa personne, et l'avons
+conduit devant M. le préfet de la Charente, lequel nous a délivré
+l'ordre de le conduire de brigade en brigade devant M. le préfet de la
+Loire-Inférieure à Nantes.
+
+Fait et clos à Angoulême, les jours, mois et an que dessus.»
+
+_Signé:_
+
+MARTIN, CAMUS, JANNET, DURAND.
+
+P. C. F.:
+
+VERTHELOT, _greffier_.
+
+
+
+
+ IV
+
+ UNE DIGRESSION
+
+
+Les lignes qu'on va lire se pourraient détacher de ce livre, ne tenant
+pas à notre action. On a vu que l'arrestation de Berryer, n'était pour
+Deutz qu'un moyen d'arriver à ses fins.
+
+Mais nous voulons faire connaître toutes les particularités de cette
+grande guerre vendéenne de 1832, trop longtemps méconnue. Au surplus, ce
+nous sera un moyen de dénoncer encore une fois les procédés politiques
+infâmes dont se servait le gouvernement du roi Louis-Philippe.
+
+A peine arrêté, Berryer fut conduit à Nantes. On l'enferma, non dans la
+prison de la ville, où nous avons vu déjà Jean de Kardigân et Henri de
+Puiseux, mais dans une chambre basse de la Préfecture.
+
+L'agitation de la cité était à son comble. Les uns, comme nos amis,
+étaient consternés; les autres blâmaient le gouvernement d'avoir osé
+commettre une pareille vilenie.
+
+Le soir même de l'arrivée de Berryer, M. Maurice Duval envoya une troupe
+d'hommes hurler sous les fenêtres de la préfecture des vociférations où
+dominaient ces deux mots: «A mort!» Mais, ainsi qu'on va voir, la police
+avait trop bien pris ses précautions pour se contenter de garder en
+prison le grand orateur. Il lui fallait plus. Berryer fut prévenu qu'on
+allait le déférer au jury de Loir-et-Cher, où son procès était instruit
+d'avance.
+
+Quelques heures avant son départ, deux domestiques entrèrent dans la
+chambre de l'illustre captif, en apportant une table couverte du
+déjeuner. C'était le lendemain matin. L'un des deux domestiques sortit
+bientôt. Son compagnon resta seul. Celui-ci continua pendant un instant
+à préparer le repas, puis quand il se fut assuré que personne ne pouvait
+le voir, il s'approcha de Berryer, et lui dit tout bas:
+
+--Me reconnaissez-vous?
+
+Berryer crut à un piège et ne répondit rien. Le domestique ne put rien
+obtenir de lui. Heureusement, car ce domestique était un espion.
+
+Berryer monta dans un carrosse, fermé à clef, à glaces dépolies, vers
+midi. Le carrosse était escorté d'un demi-escadron de gendarmes. La
+ville fut traversée ventre à terre. Aux portes, une partie de l'escorte
+se détacha. Dix gendarmes restèrent seuls et galopèrent autour. Ancenis,
+Angers, Saumur, furent bientôt dépassés. A Tours, il y eut à peine un
+arrêt d'une demi-heure. L'arrivée à Blois ne fut signalée par aucun
+incident.
+
+On ne laissa pas à Berryer le temps de se reposer. Le procureur du roi
+se présenta aussitôt dans la cellule, où le premier orateur des temps
+modernes attendait que l'on décidât de son sort.
+
+--Monsieur, lui dit-il, on a opéré une perquisition chez vous. On a
+trouvé dans votre secrétaire les papiers les plus compromettants.
+
+--C'est impossible.
+
+--Je vais vous les mettre sous les yeux.
+
+Le procureur du roi tira de son portefeuille un certain nombre de
+pièces, et les fit passer sous les yeux du prévenu. Mais à peine Berryer
+y eut-il jeté un regard, qu'il rougit d'indignation et s'écria avec cet
+accent que lui seul possédait:
+
+--Ces pièces sont fausses!
+
+--Vous espérez en imposer à la justice, mais je vous préviens qu'elle
+est instruite.
+
+--Vous voulez me faire condamner? mais il faudrait au moins avoir
+d'autres preuves que celles-là. Quoi! vous voulez prouver que j'ai payé
+un assassin pour tuer le roi des Français! Vous pouvez le dire,
+monsieur, personne ne daignera vous croire. Vous avez encore falsifié ce
+papier pour m'accuser d'avoir voulu corrompre la conscience d'un
+colonel. Dites-le encore, personne ne vous croira, cette fois encore,
+monsieur.
+
+Malgré son impudence, le procureur du roi dut être un peu décontenancé
+par cette parole pleine de dignité. En effet, ainsi que cela fut
+démontré plus tard, ces pièces étaient entièrement fausses.
+
+Le magistrat se retira.
+
+Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels on grossit à dessein, dans
+les journaux officieux, les interrogatoires du prévenu. On alla même
+jusqu'à ajouter des mensonges à ces interrogatoires. C'est ainsi que la
+France apprit un matin, le 27 octobre, que Berryer venait d'avouer tout.
+Avouer quoi? On ne le disait point. Seulement ces feuilles honnêtes
+ajoutaient avec hypocrisie:
+
+--Demain commencent les débats. Le prévenu renouvellera sans doute ses
+dénégations premières.
+
+Le lendemain commencèrent, en effet, les débats. Une foule énorme
+remplissait le prétoire. Le majorité, hâtons-nous de le dire, était
+favorable à l'homme illustre qu'une criminelle politique forçait à
+s'asseoir sur le banc des assassins.
+
+D'ailleurs, un mouvement s'était produit dans l'opinion publique, qui ne
+laissait pas d'inquiéter beaucoup le gouvernement.
+
+La cour de cassation avait blâmé l'arrestation illégale du député; le
+barreau de Paris, par l'entremise de son bâtonnier, M. Mauguin, avait,
+de son côté, adressé une lettre très-énergique à leur glorieux confrère.
+Enfin, de toutes parts, on condamnait le ministère et on acclamait le
+prisonnier.
+
+Ce fut en de pareilles dispositions que les débats commencèrent. Il n'y
+a qu'un témoin: un sieur Chartier, qui prétend que Berryer l'a chargé de
+corrompre des officiers de l'armée.
+
+Les regards se tournent vers le banc des accusés. Mais Berryer reste
+calme; il ne répond rien. Alors le sieur Chartier continue sa
+déposition, chargeant toujours de plus en plus. C'était à lui encore que
+Berryer avait proposé vingt mille francs pour assassiner Louis-Philippe.
+Le témoin, malgré les murmures que ne pouvait retenir l'auditoire,
+prétendit que la pièce dont Berryer niait la vérité en était la preuve.
+
+Mais de tels échafaudages ne peuvent pas subsister bien longtemps. Le
+ministère public fit courageusement son métier. Il accabla de mépris le
+sieur Chartier, et abandonna l'accusation. Nous regrettons d'ignorer le
+nom de ce magistrat intègre. Si nous le connaissions, il nous serait
+facile de prouver que de ce jour-là la carrière de cet homme acheva
+d'être perdue.
+
+Naturellement Berryer devait se défendre lui-même. Il prononça une seule
+phrase. Mais cette phrase suffit à faire l'un des plus beaux discours
+qu'il ait peut-être jamais prononcés.
+
+«--Messieurs, dit-il, on m'accuse d'avoir été un suborneur de
+consciences et un soudoyeur d'assassinats. C'est à vous de déclarer si
+cela est vrai... J'attends!»
+
+Après une délibération de cinq minutes, le jury rapporta un verdict de
+non-culpabilité sur toutes les questions.
+
+Aussitôt le président ordonna la mise en liberté immédiate du
+prisonnier.
+
+Les applaudissements furent tels, que, pendant cinq minutes, ils
+ébranlèrent les voûtes du Palais de Justice.
+
+Le gouvernement semblait battu. Et pourtant il venait de gagner sa plus
+belle partie. La trahison de Deutz devenait possible. Nous savons que
+c'était lui qui avait préparé toute cette aventure, qui se terminait
+glorieusement pour Berryer. Nous allons voir pourquoi.
+
+
+
+
+ V
+
+ L'AUDIENCE
+
+
+L'acquittement de Berryer avait été prononcé le mercredi 31 octobre. Le
+même jour, à trois heures de l'après-midi, Deutz allait frapper chez M.
+C..., royaliste dévoué, et qui était chargé de faire parvenir à Madame
+les demandes d'argent, ou les lettres qu'on lui adressait. Ce n'était
+pas la première fois que Deutz venait chez M. C..., mais toujours, ainsi
+qu'on le sait, l'audience qu'il sollicitait lui avait été refusée, non
+qu'on se méfiât de lui, mais la consigne était formelle. M. de Charette
+avait défendu qu'on laissât pénétrer auprès de Son Altesse aucune
+personne qui ne serait pas porteur d'un ordre de lui.
+
+M. C... répondit donc à Deutz, ainsi qu'il l'avait déjà fait. Il lui
+était impossible de conduire le juif auprès de Madame.
+
+--C'est bien malheureux, répliqua le traître, car je suis porteur d'une
+lettre de M. Berryer et d'instructions secrètes venant de lui.
+
+Rien ne pouvait produire plus d'effet. M. C... savait que Madame était
+anxieuse de recevoir des nouvelles du prisonnier. Elle ignorait encore
+qu'en ce moment-là même on rendait l'arrêt pour ou contre le Cicéron
+royaliste. M. C... n'osa pas prendre sur lui de renvoyer Deutz. Il se
+contenta de lui dire:
+
+--Revenez ce soir à neuf heures.
+
+Puis, dès que Deutz fut parti, il courut à la maison où se cachait M. de
+Charette. Par malheur M. de Charette était en tournée dans l'ancien
+Bocage, où il voulait préparer le soulèvement prochain.
+
+M. C... se rendit auprès du marquis de Kardigân, qui refusa de prendre
+sur lui une telle responsabilité, surtout en l'absence de son chef. Il
+fut donc décidé que Madame prononcerait en dernier ressort, et
+déclarerait s'il lui plairait, oui ou non, d'accorder l'audience
+demandée.
+
+Fort peu de royalistes connaissaient la retraite de la duchesse de
+Berry. Bien qu'on pût compter sur leur fidélité, il était inutile
+d'exposer une si précieuse existence aux indiscrétions d'un homme. M.
+C... était de ceux-là. Il ignorait donc le chemin secret par lequel les
+deux maisons de la rue Haute-du-Château communiquaient.
+
+Sur un signe de Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux sortit de la pièce où
+ils avaient reçu M. C..., et descendit aux caves où il prit la route que
+nous connaissons.
+
+Madame ne sortait jamais. Sa vie était d'une régularité désespérante.
+Passer ainsi de l'existence dramatique de la guerre à la réclusion d'une
+prison volontaire, c'était dur pour une organisation si vive. Mais elle
+se résignait en pensant qu'elle accomplissait son devoir.
+
+Madame demeurait dans la chambre du second étage que nous avons
+dépeinte. Elle prenait ses repas au premier, et généralement elle
+admettait à sa table M. de Ménars, les demoiselles Deguigny, et
+mademoiselle Stylite de Kersabiec.
+
+Quand Henry de Puiseux arriva, la cloche du rez-de-chaussée sonna.
+C'était le moyen employé pour prévenir d'un danger; car on avait souvent
+de rudes alertes, dans cette petite maison qui avait l'honneur d'abriter
+la première femme de France! Les régiments passaient presque chaque
+semaine dans la rue pour entrer ou sortir de la ville.
+
+Aussitôt Madame se réfugiait dans une cachette particulière, qui mérite
+une description, étant devenue historique, et dont nous parlerons plus
+tard.
+
+--Entrez, de Puiseux! dit Madame, quand on lui eut annoncé le jeune
+gentilhomme.
+
+--La santé de Votre Altesse est-elle bonne aujourd'hui?
+
+--Oh! ma santé est bonne, ce n'est pas cela qui m'inquiète!
+
+Pauvre princesse! Elle souleva tristement un coin du rideau pour
+apercevoir un peu de ce ciel bleu qu'elle aimait tant.
+
+--J'ai des moments de découragement, murmura-t-elle. Ne jamais sortir!
+Rester toujours enfermée... Je donnerais un trésor pour faire une course
+folle, au milieu de la plaine, avec un horizon devant moi. L'horizon!...
+Regardez le mien. Ce sont les quatre murs de cette chambre!...
+
+Elle courba le front. Henry se taisait, ému devant cette plainte si
+féminine.
+
+--Mais ne parlons plus de tout cela, reprit-elle avec une gaieté un peu
+forcée. Je n'ai pas le droit de me plaindre de douleurs si mesquines
+quand les meilleurs de mes amis ont souffert si durement pour moi...
+Qu'aviez-vous à me dire, de Puiseux?
+
+--Madame, je viens soumettre à Votre Altesse un fait de la plus grande
+gravité. M. de Charette a ordonné que personne ne fût introduit auprès
+de vous sans une permission expresse signée de lui. A peine cinq ou six
+d'entre nous sont-ils exceptés de cette loi sévère, mais nécessaire. Or,
+un jeune homme, nommé Deutz...
+
+--Mon filleul!
+
+--Oui, Madame.
+
+--Je crois pourtant qu'on peut avoir confiance en lui.
+
+--Ce jeune homme a plusieurs fois sollicité la faveur d'être reçu par
+Votre Altesse. Jusqu'à présent, M. de Charette avait toujours refusé.
+Mais aujourd'hui, ce M. Deutz revient à la charge, insiste pour être
+conduit auprès de vous, et M. de Charette est absent.
+
+--Absent ou non, on doit respecter l'ordre qu'il a donné.
+
+--Alors, Madame...
+
+--Dites à Deutz que je le regrette, mais qu'il m'est impossible de
+manquer aux commandements du chef que j'ai nommé moi-même.
+
+Henry de Puiseux s'éloignait déjà, enchanté au fond du cœur que la
+duchesse de Berry fût aussi prudente; mais celle-ci le rappela tout à
+coup.
+
+--Et pas encore de nouvelles de notre Berryer?
+
+--Non, Madame.
+
+--A cette heure pourtant!... Oh! ils n'oseront pas y toucher, c'est
+impossible!
+
+--Ils ont bien osé toucher au roi de France.
+
+--Ne me dites pas cela. J'ai le frisson quand je pense que, à cause de
+moi, il pourrait arriver malheur au plus grand orateur de mon pays! Mais
+c'est donc une fatalité maudite que de me servir! Les uns, comme
+Grandlieu et Girardin, sont morts; les autres sont prisonniers! Dieu m'a
+donc abandonnée, moi et les miens!
+
+Madame se laissa tomber sur un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains.
+Henry put voir glisser, entre les doigts fins et roses de la princesse,
+une larme pure comme une perle... Quelle récompense pour Berryer: une
+larme de Son Altesse Royale la duchesse de Berry, mère du roi de France!
+
+--Que me voulait Deutz? demanda-t-elle brusquement, comme pour
+s'arracher elle-même aux pensées qui lui brisaient le cœur.
+
+--Il venait... justement... de Blois.
+
+--De Blois!
+
+Madame se releva d'un bond.
+
+--Allez le chercher...
+
+--Madame!
+
+--Je veux le voir.
+
+--Que Votre Altesse daigne se rappeler ce qu'elle vient de me dire.
+
+--Je ne savais pas ce que je sais. Allez chercher Deutz.
+
+--Madame...
+
+--Vous hésitez! Je vous ai dit que je le voulais!
+
+Puis, voyant qu'elle avait attristé Henry, elle lui prit la main.
+
+--Mon serviteur, dit-elle, il n'y a rien à craindre. Ce Deutz est mon
+filleul. Comment pourrait-il ne pas m'aimer? Il serait mort de faim et
+de misère sans moi. Je vous le répète, il n'y a rien à craindre. Pensez
+donc que je suis sa marraine!
+
+--Les ordres de Votre Altesse vont être exécutés, dit Henry.
+
+Il sortit de la chambre. Lui non plus ne craignait pas une trahison de
+la part de Deutz. Le juif avait souvent servi de courrier entre les
+Vendéens de la Bretagne et le comité légitimiste de Paris. Madame,
+elle-même, autrefois, à la ferme de Rassé, n'avait-elle pas ordonné
+qu'on l'introduisît aussitôt auprès d'elle quand il se présenterait aux
+avant-postes?
+
+Henry reprit le corridor souterrain. Il trouva le marquis de Kardigân
+qui l'attendait avec Deutz, qu'on avait envoyé chercher par M. C... Cet
+homme devait avoir une puissante intelligence. En tout cas, il possédait
+un rare empire sur lui-même. Rien en lui n'annonçait une émotion
+quelconque. Son œil noir était sans flammes, immobile, enfoncé sous
+l'orbite; le teint jaune et bilieux ne connaissait pas la pâleur, ni
+cette rougeur accusatrice qui dénonce souvent une pensée coupable.
+
+Noua avons déjà esquissé une partie de cet ignoble caractère.
+L'hypocrisie froide en formait le côté dominant. Sa voix savait trouver
+des inflexions de voix émues, qui faisaient croire que de la tendresse
+ou du dévouement remuait au fond.
+
+Dieu a ainsi des caprices inexpliqués. Il crée des êtres tout d'une
+pièce pour le mal, comme pour en faire des instruments de châtiment.
+
+Le marquis de Kardigân n'avait pas prononcé un seul mot. Il éprouvait
+une sorte d'éloignement instinctif pour le juif. Deutz, de son côté,
+était mille fois trop habile pour parler sans être interrogé. Malgré sa
+force, le juif eut un tressaillement, quand il entendit revenir Henry de
+Puiseux. Le jeune homme allait lui apporter la fortune ou la ruine. Le
+mot qu'il allait prononcer pouvait lui rapporter cinq cent mille francs.
+
+Cependant, malgré sa tension d'esprit, il eut la puissance de demeurer
+impassible, lorsque M. de Puiseux lui dit:
+
+--Madame vous recevra ce soir.
+
+C'était encore quelques heures à attendre.
+
+--Trouvez-vous à neuf heures du soir chez M. C..., continua Henry.
+J'irai vous y chercher moi-même.
+
+Au surplus, le temps qu'il avait devant lui ne devait pas être perdu
+pour Deutz.
+
+Il avait un renseignement à avoir afin de le transmettre. Ce
+renseignement, M. Maurice Duval pouvait seul le lui donner. Car Deutz ne
+se dissimulait pas que, pour inspirer confiance à la duchesse de Berry,
+il fallait qu'il eût, en effet, une nouvelle importante à apporter.
+Berryer lui avait servi de talisman. Berryer devait donc être l'objet de
+son entretien...
+
+Nous ajouterons que le juif était porteur de lettres de créance, dont
+l'une, très-pressante, était signée de la reine d'Espagne. Comment se
+les était-il procurées? L'histoire reste muette à cet égard.
+
+Le plus difficile était d'arriver à la préfecture. Il craignait d'être
+surveillé par les légitimistes. Pourtant il eut l'idée d'écrire au
+préfet que tout était décidé pour le soir même, mais qu'il ne pouvait
+aller au palais; que, en conséquence, il priait M. Maurice Duval de
+venir le trouver.
+
+Il y avait entre ces deux hommes une trop grande communauté d'intérêts
+pour que le préfet ne se hâtât point de se rendre à ce désir. Deutz
+désirait vendre, lui désirait acheter. Le traître y gagnait cinq cent
+mille francs; celui qui profiterait de la trahison y gagnerait une croix
+de commandeur de la Légion d'honneur et un avancement exceptionnel.
+
+A huit heures, ces deux hommes, que la fortune avait mis à deux échelons
+si éloignés l'un de l'autre, et que rapprochait le crime, furent réunis
+dans une chambre d'hôtel.
+
+--C'est le moment de la grande partie, dit froidement Deutz. Je vois
+Madame ce soir.
+
+--Vous me l'aviez écrit, mais je n'osais pas le croire encore.
+
+--J'ai besoin de savoir exactement ce qui va advenir du procès de Blois.
+
+--Il est jugé maintenant.
+
+--Quand saurez-vous le résultat?
+
+--A minuit.
+
+--A quoi s'attend le gouvernement?
+
+--A l'acquittement.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Très-sûr. Le premier avocat général est un niais; on ne peut pas
+compter sur lui. Il a déclaré ouvertement qu'il abandonnerait
+l'accusation.
+
+
+
+
+ VI
+
+ LA CONSCIENCE D'UN MAUDIT
+
+
+--Alors je puis annoncer qu'il est acquitté? continua Deutz.
+
+--Oui.
+
+--Je vous remercie, monsieur le préfet; maintenant nous touchons au but.
+Je tiendrai ma parole...
+
+Le soir à neuf heures, Deutz arrivait dans la maison garnie des frères
+Mirliflor. A le voir, il eût été impossible de deviner en lui une
+émotion, quelque légère qu'elle fût. Son œil froid regardait bien en
+face. Comment rougiraient-ils, ces visages jaunes, à travers lesquels le
+sang n'a point de transparence?
+
+Henry de Puiseux l'avait fait entrer dans une pièce du rez-de-chaussée.
+
+--Attendez ici, lui dit-il.
+
+Deutz, resté seul, trahit un instant sa préoccupation ardente. Il se
+leva, et se mit à marcher lentement à travers la chambre:
+
+--J'ai acheté _ma_ maison, murmura-t-il, il faut que je la paye! J'ai
+bien fait d'être vertueux jusqu'à présent. On a confiance en moi. J'y
+gagnerai ma fortune. J'ai craint de ne pas pouvoir arriver jusqu'à
+elle... Mais j'avais tort de douter.
+
+Il s'arrêta; puis reprenant:
+
+--Vendre et être payé, ce n'est pas tout. Il faut encore qu'on ne me
+soupçonne pas de la trahison. Si on me soupçonnait, ma vie ne pèserait
+plus une once avec les enragés qui entourent la princesse. Il faut que
+je calcule bien les chances que j'ai. Une fois que j'aurai livré Madame,
+je partirai immédiatement pour Paris. Et après? Il faudra mettra en lieu
+sûr mon argent. Mon argent!...
+
+Deutz s'arrêta. Son visage s'était illuminé pendant qu'il avait prononcé
+ces deux mots magiques:
+
+--Mon argent!
+
+Une expression de crainte remplaça cette lueur de triomphe.
+
+--Si on allait ne point me payer? Ah! si je croyais cela!... Non, c'est
+impossible! je suis _honnête_ avec le ministre, le ministre sera
+_honnête_ avec moi. J'ai proposé un marché. Il a été accepté. Je ne les
+forçais pas de consentir. Ils ont consenti. Puis... ils n'oseraient pas.
+
+Il fit quelques pas silencieusement à travers la chambre. Son visage
+restait éclairé de cette flamme intérieure que projetait la pensée de
+«son argent».
+
+--Que pourra-t-il me manquer? Rien. Un demi-million! Voilà ce que mes
+rêves on vu passer souvent... Je me doutais bien que je faisais une
+action habile en devenant catholique. Ils ont cru que je me
+convertissais! Ce sont des niais. Les bons sont faciles à duper... La
+nature ne m'a pas créé bon: elle a bien fait.
+
+Il se tut encore: puis, il reprit:
+
+--Bast! qu'est-ce que cela pouvait me faire d'adorer leur Dieu? S'il
+existait, je ne pourrais pas devenir riche!
+
+Un ricanement accompagna ce blasphème.
+
+--L'or! l'or! l'or! je vais avoir de l'or! avec toutes les jouissances
+qu'il procure! quelle orgie de volupté!... j'aurai de l'or! Ah! comme
+j'humilierai ceux qui m'ont marché sur la tête! Je serai riche!
+C'est-à-dire que je pourrai avec mon argent gagner encore de l'argent,
+et puis de l'autre argent... Si _Elle_ n'avait pas été ma marraine,
+jamais je n'aurais pu pénétrer auprès d'elle. Il faut que ma religion me
+serve à quelque chose!... C'est une bonne idée que j'ai eue de faire
+arrêter ce Berryer. _Elle_ est impatiente d'avoir de ses nouvelles. Je
+savais bien qu'on ne laisserait pas à la porte celui qui les
+apporterait. Peut-être encore, si je n'avais pas été son filleul...
+
+Il ricana de nouveau:
+
+--Tiens! il faut bien que la marraine fasse quelque chose pour son
+filleul! Il s'assit et se mit à penser:
+
+--On ne me soupçonnera pas. Il ne faut pas qu'on me soupçonne. Je me
+suis donné trop de mal pour ne pas mériter d'être heureux. D'abord
+j'exécuterai mon projet. Je me marierai! J'ai toujours rêvé d'avoir des
+enfants. Je n'avais pas osé demander Rébecca en mariage. On ne pourra
+plus me la refuser maintenant. Je suis riche! Voyons, Rébecca a-t-elle
+une dot? Oui, son père lui donnera bien deux cent mille francs; deux
+cent et cinq cent... nous aurons sept cent mille francs!
+
+Il tira une lettre de sa poche.
+
+--J'aurais dû la mettre à la poste... Il faut que je la relise...
+
+«MONSIEUR ABRAHAM SIMONS,
+
+13, _rue de Valois_,
+
+Paris.
+
+Monsieur,
+
+J'espère que vous voudrez bien faire une réponse favorable à la lettre
+que je vous adresse. Depuis dix ans je connais mademoiselle Rébecca
+Simons. Je n'aurais pas osé prétendre à sa main, si un parent éloigné ne
+venait pas de m'instituer son légataire universel. J'hérite de cinq cent
+mille francs. J'irai moi-même la semaine prochaine chercher votre
+réponse, que j'espère favorable.
+
+Votre bien dévoué,
+
+DEUTZ.»
+
+Qu'on ne s'étonne pas de la singularité de cette lettre. Deutz rêvait
+les splendeurs des banquiers juifs. Il voulait entreprendre, à son tour,
+de fonder une de ces colossales maisons qui disposent à leur gré des
+marchés de l'Europe.
+
+Le mot: amour n'était pas prononcé. Il disait: «Je connais mademoiselle
+Rébecca,» voilà tout. L'aimait-il cette jeune fille, qu'il faisait
+entrer dans ses plans d'épouser? Peut-être. Peut-être encore ne
+voyait-il en elle qu'un sac d'écus.
+
+Ce M. Simons était banquier, très-rusé, naturellement. Mais il avait une
+très-nombreuse famille. Honnête et estimé d'ailleurs, M. Simons ne
+pourrait pas refuser sa fille à l'homme qui lui apporterait une fortune
+relative.
+
+--Une fois marié, j'aurai des enfants, continua-t-il; puis, je pourrai
+donner des fêtes... Je me rappelle qu'un soir,--une nuit!--oh! quelle
+neige il tombait! J'étais aveuglé en marchant. Je sentais l'onglée me
+prendre. Et je voyais passer des voitures, dans lesquelles j'apercevais,
+enveloppées de fourrures, des femmes jeunes, belles, élégantes.
+
+Une rage sourde me prit au cœur. Pourquoi y avait-il des hommes pour
+posséder ces femmes-là... et leurs diamants! tandis que moi j'étais
+pauvre, nu comme un ver, sans famille et sans femme! Je passais sur la
+place Vendôme. Il y avait là un hôtel où se donnait une grande fête. Je
+voyais entrer des jeunes gens et des jeunes filles... je voulus entrer
+moi aussi, et je pus me glisser au milieu des groupes. Comme c'était
+beau! Un large escalier descendait jusqu'au bas de la cour, recouvert
+d'un tapis de velours rouge. Et des danseuses se montraient en toilettes
+splendides. Je distinguais leurs épaules blanches et des éclairs me
+traversaient le crâne. De quel droit n'étais-je pas, moi aussi, un des
+heureux de ce monde? De quel droit grelottais-je au dehors, tandis que
+je les voyais tous riants et contents? Il n'y a pas de justice en ce
+monde!... Pendant que je regardais, un homme qui portait des plaques sur
+la poitrine m'aperçut, et cria:
+
+--Mettez dehors ce mendiant.
+
+Oh! je sentis l'insulte! Elle m'atteignait en plein orgueil. Le souvenir
+m'en a brûlé longtemps... Les laquais m'ont pris par les épaules et
+m'ont chassé!
+
+Il se tut; sa respiration sifflait.
+
+--Moi aussi je serai riche! moi aussi j'aurai une belle femme qui
+m'aimera... Moi aussi je donnerai des fêtes, et je ferai chasser ceux
+qui voudront regarder... Rébecca est belle, c'est encore mon affaire.
+Avant de chercher à gagner d'autre argent, je veux me donner ce
+bonheur-là! Une fête splendide... et on se foulera dans mes salons, et
+je serai insolent à mon tour, comme on a été insolent avec moi.
+
+La tête de cet homme était hideuse à voir. Toutes les passions sales,
+infâmes, s'y peignaient. Le stigmate de ce qui est ignoble était gravé
+là...
+
+Comme il allait prendre sa revanche! la revanche de tant d'années de
+paresse et de misère. Il était de ceux qui sont envieux et lâches, et
+que l'ivresse du luxe saisit à point, pour les jeter dans l'ignominie.
+
+--On me fait bien attendre, murmura-t-il en jetant un coup d'œil inquiet
+sur la modeste pendule placée au fond de la chambre sur une cheminée.
+Voilà plus d'une demi-heure que je suis ici... Pourquoi ce chouan
+n'est-il pas encore venu me chercher pour me conduire auprès d'_Elle_?
+Se serait-on ravisé? Non, ce n'est pas possible...
+
+Un bruit de pas retentit. La porte s'ouvrit et Henry de Puiseux entra.
+
+--Je vais vous conduire auprès de Son Altesse, monsieur, lui dit-il.
+
+Deutz ne répondit pas immédiatement. Il courba le front et fit un signe
+de croix.
+
+--Je remerciais Dieu de la bonne nouvelle que je vais apprendre à
+Madame, dit-il. Hélas! pourquoi faut-il que le ciel ne lui ait pas donné
+plus souvent de pareilles joies!
+
+Henry de Puiseux avait pris dans sa poche un mouchoir de laine épaisse.
+
+--Excusez-moi, monsieur, répliqua poliment le jeune homme, de la
+précaution dont je suis forcé d'user; mais c'est l'ordre de notre chef.
+
+--Quoi! vous vous méfiez de moi!
+
+Une larme roula sur le visage du juif.
+
+--On ne se méfie pas de vous, continua Henry; mais la consigne est
+formelle. Elle est d'ailleurs la même pour tout le monde. A peine deux
+ou trois personnes en sont-elles exceptées.
+
+--Enfin! murmura Deutz avec chagrin.
+
+Henry appliqua le bandeau sur les yeux du juif; puis il le prit par la
+main et descendit avec lui. Une voiture stationnait devant la porte.
+
+--Montez, monsieur Deutz, dit-il.
+
+Cinq secondes plus tard, la voiture roulait. Le cocher, qui n'était
+autre que Damoiseau, lui fit faire une course assez longue à travers la
+ville. Puis il la ramena devant la maison où Madame se cachait.
+
+Les horloges, au loin, sonnaient dix heures et demie du soir, une pluie
+fine commençait à tomber.
+
+
+
+
+ VII
+
+ L'ENTREVUE
+
+
+L'automne de 1833 fut particulièrement tempéré. Au reste, la Bretagne
+est la terre privilégiée. Les courants chauds qui viennent se briser au
+cap Finistère, en arrivant en droite ligne du Mexique, apportent une
+chaleur particulière.
+
+A Nantes, le mois d'octobre semblait être un mois de printemps. A dix
+heures et demie, le 31, on laissait encore toutes les fenêtres ouvertes.
+
+Deutz, au moment où on le faisait descendre de voiture, sentit une forte
+odeur de roses, qui frappait son odorat. En même temps, la pluie fine
+qui tombait, purifiait l'air, apportant une brise légère. Il remarqua
+que le vent venait de droite. Donc les roses, qu'il supposa avec raison
+être plantées sur le rebord d'une fenêtre, dans une caisse de bois,
+étaient également à droite.
+
+La porte de la maison s'ouvrit, Henry de Puiseux le prit par la main et
+l'introduisit à l'intérieur. On le fit entrer dans une grande salle, au
+premier étage, et là seulement, le bandeau qui l'empêchait de voir fut
+ôté. Presque immédiatement, Madame entra.
+
+Comme elle était changée, cette grande princesse qu'il avait connue à
+Rome dans toute la majesté du malheur, entourée du respect des cardinaux
+de la Sainte-Église, et de la tendre sympathie de Sa Sainteté.
+
+S'il fût resté quelque chose d'humain au fond de ce cœur, si une âme lui
+avait été donnée, il aurait abjuré sa trahison infâme, à la vue seule
+des ravages que la souffrance, l'angoisse, avaient faits sur la figure
+de la princesse.
+
+Les yeux étaient cernés. Au sillon noir qui creusait ses joues, on
+voyait qu'elle avait récemment pleuré...
+
+Oui, elle avait pleuré en pensant à Berryer captif! en pensant à tous
+ceux qui étaient morts inutilement pour elle. Elle avait pleuré en se
+disant que la destinée qui l'avait déjà si rudement frappée, ne se
+lassait pas de l'accabler encore.
+
+--Vous êtes le bienvenu, monsieur Deutz, lui dit-elle. Vous m'apportez
+des nouvelles?
+
+--Une grande et bonne nouvelle qui, je l'espère, sera bien accueillie de
+Votre Altesse.
+
+--Oh! parlez! parlez!
+
+--A cette heure, Madame, notre grand Berryer doit être acquitté.
+
+--Acquitté!
+
+--Oui, madame.
+
+--Dieu soit loué! Mais comment le savez-vous? En êtes-vous certain?
+
+--Autant, Madame, qu'on peut l'être d'une chose dont on ignore le
+résultat.
+
+--Mais alors...
+
+--Que Votre Altesse daigne m'écouter.
+
+--Soit.
+
+--Le gouvernement de l'usurpateur n'a pu découvrir qu'un faux témoin;
+certain sieur Chartier a accepté, moyennant une somme d'argent assez
+forte, de produire des pièces falsifiées.
+
+--Le misérable!
+
+L'épithète aurait dû frapper Deutz au cœur. Elle le laissa impassible.
+Ce mot vengeur glissa sur lui, comme s'il appartenait à une langue qu'il
+ne pouvait plus comprendre.
+
+--Par bonheur, j'ai pu être averti de ce qui se passait, et j'ai, moi,
+fourni la contre-preuve, qui établit d'une façon irrécusable la
+falsification de ces pièces.
+
+--Je vous remercie, M. Deutz. Ce qu'on fait pour l'un des miens, me
+touche autant que ce qui est fait pour moi. Continuez, je vous prie.
+
+--Votre Altesse sait, sans doute, que la Cour de cassation a décidé que
+M. Berryer serait traduit non devant un conseil de guerre, mais devant
+la juridiction ordinaire. De plus elle a blâmé l'arrestation d'un député
+à la Chambre. De son côté, le barreau de Paris a envoyé une adresse de
+félicitations à M. Berryer pour la fermeté de son attitude. Il est
+résulté de tout cela que l'opinion publique, et une partie de la
+magistrature, se sont rangées du côté du prisonnier. Et le procureur
+général ou l'avocat général qui a fait aujourd'hui fonction de ministère
+public a dû abandonner l'accusation.
+
+--Donnez-moi la main, monsieur Deutz. De pareilles nouvelles méritent
+une récompense.
+
+La figure du traître resta impassible. Il se contenta de s'incliner
+respectueusement.
+
+--On m'a dit que vous aviez des dépêches à me remettre?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Donnez.
+
+--Voici une lettre de Sa Majesté la reine d'Espagne. Elle m'a été remise
+par le comité royaliste de Paris. Mais comme jusqu'à présent, je n'ai pu
+parvenir auprès de Votre Altesse...
+
+--Oui, une consigne a été donnée, M. de Charette tient à ce qu'elle soit
+respectée pour tout le monde.
+
+Madame avait décacheté la lettre d'Espagne.
+
+La reine offrait à son auguste sœur un asile dans le cas où elle se
+serait décidée à quitter la France, et à se diriger vers la frontière du
+Midi. Elle ajoutait que si Madame voulait prendre la voie de mer, qui
+était préférable, une corvette espagnole, sous pavillon neutre, irait la
+recueillir à l'endroit qu'elle désignerait.
+
+La duchesse de Berry réfléchit quelques minutes et dit:
+
+--Monsieur Deutz, vous m'êtes dévoué?
+
+--Oh! Madame, ma vie vous appartient, et je serai heureux s'il m'est
+jamais permis de répandre mon sang pour Votre Altesse Royale.
+
+--Eh bien! revenez après-demain. Je vous donnerai une réponse et une
+lettre d'introduction auprès de Sa Majesté ma sœur. Je vous prierai de
+la porter vous-même.
+
+Malgré son empire sur lui-même, Deutz ne put retenir un geste de joie:
+il s'aperçut qu'il venait de commettre une faute et se hâta de la
+réparer:
+
+--Je suis bien joyeux de pouvoir être utile à ma souveraine!
+
+Pourquoi Madame aurait-elle eu des soupçons? Les natures élevées ne
+connaissent pas ce sentiment des natures amoindries qui s'appelle la
+méfiance.
+
+--Je vous remercie encore, M. Deutz; vous donnerez à M. de Puiseux votre
+adresse à Nantes: il vous fera savoir l'heure à laquelle je vous
+recevrai.
+
+L'audience, la première, était finie. Henry replaça le bandeau sur les
+yeux de Deutz, et le reconduisit à la voiture qui était restée à la
+porte, attendant.
+
+La pluie avait cessé. Le cocher fouetta ses chevaux, et elle s'éloigna
+rapidement.
+
+ * * * * *
+
+Deux heures plus tard, vers une heure du matin, un homme, enveloppé d'un
+manteau, arrivait devant la maison des frères Mirliflor, rue
+Haute-du-Château.
+
+Il s'arrêta et jeta à droite et à gauche des regards inquiets, comme
+s'il cherchait à s'orienter.
+
+--Voyons, murmura-t-il, je suis parti de là. La voiture a tourné; elle a
+tourné trois fois, dans un temps que je puis apprécier être d'environ
+cinq minutes...
+
+Il fit quelques pas en allant vers les gros numéros, c'est-à-dire en
+remontant la rue et en s'éloignant de la maison occupée par Madame.
+
+--Un! dit-il, en arrivant à une rue transversale.
+
+Cette rue était traversée à son tour par une deuxième, il compte:
+
+--Deux!
+
+Puis plus loin:
+
+--Trois!
+
+Mais cela ne m'avance pas. Je vais me perdre au milieu de tous ces tours
+et détours. Où suis-je ici?
+
+Il revint à son point de départ:
+
+--Peut-être, continua-t-il, la voiture a-t-elle pris la rue en
+descendant... Il faisait un clair de lune superbe. Cet homme,--Deutz, on
+l'a reconnu,--regarda le sol de la rue détrempé par la pluie qui était
+tombée. Alors il remarqua qu'une épaisse boue blanche couvrait ses
+bottes. Mais il n'attacha pas d'abord une grande importance à ce fait,
+peu appréciable en lui-même.
+
+Il suivait la rue, quand tout à coup il s'arrêta brusquement:
+
+--Hem! murmura-t-il.
+
+Il leva les yeux en l'air.
+
+--Les roses! l'odeur des roses!
+
+Sur le rebord d'une fenêtre appartenant à la maison portant le numéro 5,
+étaient, en effet, des plants de roses grimpantes.--Le vent venait de
+droite.
+
+Mais il s'arrêta; puis, avec lenteur, ainsi qu'un homme qui réfléchit:
+
+--Je suis fou. Il n'y a pas que cette maison à Nantes, où il y ait des
+roses. Pourquoi aurais-je fait un chemin si long en voiture, si j'avais
+dû aller si près?... Eh! eh! est-ce qu'on n'aurait pas voulu me tromper
+par hasard?... Voilà ce qui serait fort!... C'est ce que nous allons
+voir. Cinq cent mille francs! Cela vaut la peine qu'on étudie avec soin!
+
+Il examina avec soin toutes les maisons placées entre le commencement de
+la rue, et celle du n°5, où se trouvaient les roses. Puisque le vent
+venait de droite, apportant les parfums avec lui, la maison, si elle
+était dans cette même rue, ne pouvait pas se trouver au delà...
+
+Il commença d'abord par les numéros pairs. N'est-ce pas toujours ainsi,
+et ne choisit-on pas toujours le contraire de ce qu'on devrait faire?
+
+Il examina avec soin les numéros 2, 4 et 6, puis revenant à droite, les
+numéros 1 et 3.
+
+--C'est dans une de ces cinq maisons, reprit-il, si c'est dans la rue
+que la princesse est cachée... Mais laquelle?
+
+Il resta quelques minutes, absorbé dans une rêverie profonde, examinant
+les unes après les autres chacune des cinq maisons.
+
+Tout à coup il jeta un cri de joie:
+
+--J'y suis! dit-il.
+
+Il venait d'apercevoir devant la maison du n°3, un tas de boue blanche,
+semblable à celle qui était collée à ses bottes.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ L'ATTENTE
+
+
+Deutz rentra chez lui, s'endormit et fit de beaux rêves. Il est
+impossible que la nature ait créé de même tous les êtres humains. Cet
+homme ne semblait pas avoir la conscience qu'il s'apprêtait à vouer son
+nom à une exécration séculaire. Il dormait parce qu'il était fatigué
+d'avoir cherché à trahir, et il faisait de beaux rêves, parce que sa
+trahison lui paraissait immanquable!
+
+Le lendemain, de très-bonne heure, il se rendit à la préfecture. Le
+télégraphe avait apporté déjà la nouvelle de l'acquittement de Berryer.
+C'était le 1er novembre.
+
+--Eh bien? lui demanda M. Maurice Duval, dès qu'il l'aperçut.
+
+--Je l'ai vue hier.
+
+--Où demeure-t-elle?
+
+--C'est ce que je vous dirai demain soir.
+
+--Vous ne le savez donc pas maintenant?
+
+--Je pourrais me tromper. _Elle_ ne m'a reçu qu'assez avant dans la
+soirée, et de plus, cette réception a été entourée de précautions si
+nombreuses que je craindrais de commettre une erreur.
+
+--Que vous a-t-_Elle_ dit?
+
+--Je _lui_ ai annoncé l'acquittement. Cela _lui_ a aussitôt inspiré la
+plus grande confiance en moi. Puis, je _lui_ ai remis la lettre de la
+reine d'Espagne. _Elle_ va lui répondre, et c'est pour me donner cette
+réponse qu'_Elle_ m'a accordé une seconde entrevue.
+
+--Pourquoi doit-_Elle_ vous remettre cette réponse?
+
+--Madame a la plus grande confiance en moi. Elle désire que je porte
+moi-même sa lettre en Espagne.
+
+Deutz avait prononcé cette phrase comme si elle eût été des plus
+naturelles. M. Maurice Duval fut obligé de s'avouer qu'il avait sous les
+yeux la plus riche nature de coquin qu'il eût jamais eu le loisir
+d'étudier pendant le cours de sa vie administrative.
+
+--C'est demain que Madame doit vous recevoir de nouveau?
+
+--Demain, oui.
+
+--A quelle heure?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Je le regrette. J'aurais pu détacher un ou plusieurs agents après
+vous, et de cette façon...
+
+Au grand étonnement de M. Maurice Duval, la figure de Deutz, de jaune
+devint grise. La pâleur se traduisait ainsi chez lui.
+
+--Ne faites pas cela! Je ne veux pas que vous fassiez cela, s'écria-t-il
+avec emportement. Mon argent est gagné, je ne veux pas qu'on me fasse
+perdre mon argent! Une imprudence pourrait tout compromettre.
+
+--Soit, je n'en ferai rien. Mais pensez qu'il me faut un renseignement
+sûr demain soir, autrement...
+
+--Autrement?...
+
+--Notre marché est rompu.
+
+Deutz, en écoutant le préfet, jouait avec un canif à la lame
+très-légère. Il eut un tressaillement si fort, que la lame se brisa net
+en deux parties.
+
+--Vous n'auriez garde de rompre _notre_ marché, dit-il. Vous avez trop
+besoin de moi. Croyez-vous que je sois un niais? Je sais ce qui se
+passe. La Chambre s'impatiente et veut voir la fin de la guerre
+vendéenne. Cette fin n'arrivera que le jour où Madame sera votre
+prisonnière. Or, moi seul je puis vous la livrer. Vous voyez bien que
+vous avez encore plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous!
+
+--Savez-vous bien, monsieur, que vous êtes un drôle? ne put s'empêcher
+de dire M. Maurice Duval, outré que Deutz osât lui parler ainsi.
+
+--Insultez-moi, si cela vous fait plaisir, riposta tranquillement le
+juif. Tout cela est payé.
+
+Il se leva.
+
+--J'ai le regret de prendre congé de vous, monsieur le préfet. Mais il
+est sept heures du matin, et je ne veux pas manquer la messe...
+
+La messe! Chez cet homme, tout était calcul et hypocrisie. Il avait
+réfléchi que quelques chouans devaient aller à l'église ayant dans la
+paroisse de la rue Haute-du-Château, et il tenait à ce qu'on l'y vit.
+
+Son pressentiment ne l'avait pas trompé. Henry de Puiseux,
+Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen et quelques autres étaient déjà assis dans
+l'église, quand Deutz y entra:
+
+--Il faut qu'on me voie, murmura-t-il. On le vit.
+
+Mais il avait tort de croire qu'il était important pour lui de dérouter
+les soupçons. Personne n'en éprouvait.
+
+A la sortie de l'office, Deutz traversa la nef et alla demander à se
+confesser. On lui fixa le jour suivant.
+
+Il rentra chez lui et attendit. Henry de Puiseux avait son adresse et
+devait le faire prévenir de l'heure à laquelle Madame daignerait le
+recevoir.
+
+Mais la journée s'écoula sans qu'il reçût aucun message. C'était bien
+pour le lendemain cependant que son audience lui avait été fixée. Quand
+le Judas vit grandir le crépuscule et l'ombre de la nuit couvrir la
+ville, il eut un horrible battement de cœur. Pas de nouvelles! il
+n'avait pas de nouvelles! Est-ce que Madame se serait ravisée? Il eut
+l'envie de courir à la préfecture, et de dire au préfet:
+
+--Madame demeure rue Haute-du-Château, n°3, dans une maison à trois
+étages. Envoyez les soldats.
+
+Mais la même pensée qui l'avait empêché de faire cela une première fois,
+l'arrêta encore.
+
+Il était fort possible que Madame ne l'eût pas reçu dans la maison
+qu'elle habitait. Si, par hasard, il avait raison dans ses craintes, une
+fausse manœuvre ne servirait qu'à mettre les royalistes sur leurs
+gardes, et à les avertir qu'on était sur les traces de la princesse.
+
+La soirée s'écoula, lente, personne ne vint.
+
+Deutz ne se possédait plus.
+
+--On me volera mon argent! murmura-t-il en se promenant à grands pas
+dans sa chambre, et quand il eut entendu sonner minuit à l'horloge
+voisine.
+
+--Pourquoi ne m'a-t-on fait rien dire? Cinq cent mille francs! je
+pourrais perdre une pareille somme! Oh!...
+
+Ses yeux s'injectaient de sang.
+
+Il se jeta sur son lit et tâcha de dormir.
+
+Mais il ne put retrouver son sommeil lourd et profond de la nuit
+précédente, alors qu'il était si heureux, si fier d'avoir bien suivi sa
+piste.
+
+Le lendemain, 2 novembre, il s'éveilla tard. Pendant toute la journée,
+il s'astreignit à ne pas sortir. Son visage avait repris cette teinte
+grise que nous lui avons vue la veille chez le préfet. Sa rage tournait
+à l'abattement.
+
+Toute la soirée s'écoula encore sans que la lettre attendue arrivât,
+puis la nuit. Cette fois il s'endormit, brisé par l'émotion de
+l'attente, par la fièvre de la crainte. Il rêva, et, dons son rêve, il
+vit un monceau d'or, qu'il croyait avoir à portée de sa main, et qu'il
+ne parvenait cependant pas à toucher. Il s'éveilla plusieurs fois, le
+front moite de sueur. Cet homme était horrible à voir dans son sommeil.
+Son visage était contracté; ses dents serrées laissaient échapper deux
+mots qu'il répétait:
+
+--Mon argent! mon argent!
+
+Le 3 novembre, au matin, il entendit frapper à sa porte; il se hâta de
+s'habiller et d'ouvrir: c'était Henry.
+
+--Avez-vous donc été malade, monsieur? lui demanda le jeune homme, à la
+vue de la figure contractée qui s'offrait à lui.
+
+--Oui... oui... ce n'est rien.
+
+--Madame vous recevra dans trois jours. Tenez-vous prêt pour le 6
+novembre, à trois heures du soir. Votre audience est fixée à quatre.
+
+Deutz avait repris son assurance.
+
+--Dans trois jours? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Vous viendrez me prendre?
+
+--Oui.
+
+Le chouan resta quelques instants de plus, afin de donner encore des
+instructions à Deutz. En se retirant, il mit sur la cheminée un sac
+d'or.
+
+--Vous savez sans doute que Madame daigne vous confier une mission en
+Espagne. Elle vous donnera elle-même sa lettre quand elle vous recevra.
+Voici une somme de deux mille francs pour vos frais de voyage.
+
+Comment allait-il passer ces trois jours d'attente qui lui étaient
+imposés? Il avait tant souffert pendant les deux fois vingt-quatre
+heures qui venaient de s'écouler. Puis il sentait que, pour rien au
+monde, il ne fallait risquer de tout perdre par une imprudence.
+
+D'un autre côté, s'il voulait éviter d'aller à la préfecture, il était
+de toute nécessité qu'il pût avertir M. Maurice Duval du retard survenu.
+
+Vers midi, il s'était mis à sa fenêtre, quand la voix d'un mendiant
+attira son attention. Ce mendiant chantait une complainte, et tendait la
+main en demandant la charité.
+
+Deutz n'aurait certes pas continué de s'occuper du vagabond, s'il ne lui
+avait semblé qu'il levait fréquemment les yeux sur lui. Alors il
+l'examina avec plus de soin, et il reconnut un des espions attachés à la
+police de la préfecture.
+
+Aussitôt il prit un carré de papier, sur lequel il écrivit cette ligne:
+
+_Trois jours. Chose faite._
+
+Puis il enveloppa une pièce de monnaie dans ce carré de papier, et jeta
+le tout dans la rue.
+
+Le mendiant ramassa prestement le petit paquet et s'éloigna.
+
+Le soir même, Deutz recevait une lettre de M. Maurice Duval, par la
+poste, laquelle lettre lui donnait le moyen de correspondre secrètement
+avec la préfecture et sans qu'on pût se douter de l'accord qui existait
+entre eux.
+
+Alors, il écrivit à M. Maurice Duval, en lui racontant tout ce qui
+s'était passé, et en lui annonçant que trois jours après tout serait
+fini.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+Le 6 novembre, à quatre heures du soir, Deutz entrait chez Madame,
+accompagné par Henry de Puiseux.
+
+A peine arrivé, on lui ôta son bandeau, ainsi qu'on avait fait la
+première fois; mais cette précaution était inutile. Il reconnut
+facilement les localités. C'était bien la maison où il avait été reçu
+sept jours auparavant. Il était donc présumable que Son Altesse Royale y
+était à demeure.
+
+Au lieu que Madame descendit, ce fut lui qui monta au second étage, dans
+l'appartement de la princesse.
+
+Elle était seule, assise dans un fauteuil. Dès son entrée dans la
+chambre, Deutz fut frappé de la pâleur qui couvrait son visage. Elle
+paraissait fort émue.
+
+--Monsieur, lui dit-elle sans autre préambule, je viens de recevoir
+cette lettre de Paris.
+
+Puis, lisant:
+
+«MADAME,
+
+Permettez à un fidèle ami de votre famille, que de tristes circonstances
+de fortune ont obligé de servir le gouvernement nouveau, de vous
+prévenir de l'infâme trahison qui se prépare. Un misérable a vendu Votre
+Altesse. Elle doit être arrêtée après-demain...»
+
+--Après-demain! entendez-vous, monsieur? Cette lettre est datée de
+Paris, avant-hier! Savez-vous ce que cela veut dire?
+
+Deutz n'avait pas bronché pendant que la duchesse de Berry lui lisait
+cette lettre.
+
+Et, pourtant, une angoisse sourde le secouait intérieurement.
+Échouerait-il donc au port?
+
+Il eut la force de répondre:
+
+--Quel est ce misérable? Votre Altesse a-t-elle donc des soupçons?
+
+Il avait cru d'abord que Madame savait à quoi s'en tenir, et qu'après
+lui avoir ainsi parlé, elle lui jetterait sa trahison au visage.
+
+--En savez-vous quelque chose? poursuivit la duchesse de Berry.
+
+Une larme roula sur le visage de Deutz. Oui, une larme!
+
+--Dieu est injuste! murmura-t-il. J'aurais espéré, cependant, que dans
+cet asile introuvable Votre Altesse eût été à l'abri des coups du sort.
+Il paraît que la destinée n'est pas encore lassée!
+
+Il semblait que cet homme fût en proie à une violente douleur. Madame
+fut touchée.
+
+Ah! princesse! pourquoi Dieu qui avait fait votre cœur si grand et votre
+intelligence si belle, pourquoi Dieu ne vous avait-il pas donné de même
+cet instinct qui avertit le sauvage que le serpent est proche!
+
+Il était encore temps! Vos soldats fidèles sont là, prêts à venir dès
+que vous les appellerez... Pourquoi fallut-il que vous fussiez trop
+crédule?
+
+--Votre Altesse veut-elle me permettre de lui donner un conseil?
+continua Deutz qui s'aperçut qu'il avait détourné le soupçon.
+
+--Parlez, monsieur.
+
+--Cette lettre peut dire vrai, comme elle peut se tromper. Il faut tout
+craindre. Vous êtes notre suprême espérance, Madame; en vous est tout
+l'avenir de notre cause pour de longues années encore. Je voudrais que
+Votre Altesse se résignât à quitter cette maison, et à aller chercher un
+asile ailleurs.
+
+--Peut-être avez-vous raison. Je réfléchirai à cela. Mais hâtons-nous.
+Voici cette lettre que vous m'avez promis de porter en Espagne.
+
+--Je suis trop heureux d'être le serviteur de Votre Altesse.
+
+--On vous a remis les deux mille francs que je vous ai envoyés?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Et quand partirez-vous?
+
+--Demain.
+
+--Dites à ma sœur d'Espagne, continua tristement la princesse, que je la
+prie de penser quelquefois à moi; dites-lui que si je puis quitter mon
+poste de combat, c'est dans son royaume que j'irai me réfugier. Allez,
+monsieur, et Dieu vous garde.
+
+Deutz sortit à reculons, en saluant Madame avec le plus profond respect.
+
+Il était environ cinq heures du soir, le juif croyait pouvoir être sûr
+que c'était bien réellement dans cette maison que demeurait Madame. Au
+reste, un hasard allait lui prouver qu'il ne se trompait pas. Comme il
+arrivait au premier étage, il aperçut la table mise dans la salle à
+manger, par une porte ouverte. Il y avait sept couverts, car la duchesse
+de Berry recevait à dîner ce soir-là madame de Charette, sa belle-fille.
+
+On nous permettra de consigner ici une observation historique, assez
+curieuse. Madame de Charette, mère du célèbre et glorieux général des
+zouaves pontificaux, était fille d'un mariage morganatique contracté en
+Angleterre par le duc de Berry. Les enfants du héros de Patay seront
+donc à la fois issus des Stuarts, par les Fitz-James, et des Bourbons,
+c'est-à-dire qu'ils auront dans les veines le sang des deux premières
+familles princières du monde.
+
+Deutz fut donc convaincu, que non-seulement Madame demeurait rue
+Haute-du-Château, mais encore qu'elle allait se mettre à table. Le
+moment était donc bien choisi.
+
+Il sortit tranquillement de la maison. Mais à peine fut-il dehors, qu'il
+se hâta de courir à la préfecture.
+
+L'autorité militaire, prévenue depuis le matin, se tenait prête. Des
+soldats avaient été consignés dans leurs casernes.
+
+Quand Deutz arriva, le général comte d'Erlon, présent à la préfecture,
+fit avertir le général Dermoncourt et le colonel Simon Larrieu,
+commandant intérimaire de la place.
+
+Un assez grand déploiement de forces militaires était nécessaire pour
+deux raisons: la première, parce qu'il pouvait y avoir une révolte parmi
+la population; la seconde, parce qu'il fallait cerner un pâté tout
+entier de maisons[13].
+
+En conséquence, douze cents hommes environ furent mis sur pied.
+
+Ils se partagèrent en trois colonnes, dont le général Dermoncourt prit
+le commandement, accompagné du comte d'Erlon et du préfet, qui dirigeait
+l'opération.
+
+La première, conduite par le commandant de la place, descendit le Cours,
+laissant des sentinelles jalonnées tout le long des jardins de l'évêché
+et des maisons contiguës, longea les fossés du château et se trouva en
+face de la maison Deguigny, où elle se déploya.
+
+La seconde et la troisième colonnes, à la tête desquelles le général
+Dermoncourt s'était mis, traversèrent la place Saint-Pierre et se
+divisèrent là.
+
+L'une descendit la grande rue, l'autre fit coude par celle des Ursulines
+et vint rejoindre par la rue Basse-du-Rempart la colonne commandée par
+M. Simon Larrieu[14].
+
+La troisième, descendit directement la rue Haute-du-Château, et vint,
+sous la conduite du colonel Lafeuille, du 56e, et du commandant Viaris,
+rejoindre les deux autres, qui se réunirent à elle, en face la maison
+Deguigny[15].
+
+Ainsi l'investissement fut complet. Il était environ six heures du soir.
+La soirée était belle. A travers les fenêtres de l'appartement où elle
+était, la duchesse de Berry voyait la lune se lever sur un ciel calme,
+et sur sa lumière se découper, comme une silhouette brune, les tours
+massives du vieux château[16].
+
+Il y a des moments où la nature nous semble si douce et si amie, qu'on
+ne peut croire qu'au milieu de ce calme un danger veille et nous
+menace[17].
+
+Les craintes qu'avaient éveillées chez Madame les lettres reçues de
+Paris, s'étaient évanouies à ce spectacle.
+
+Lorsque tout à coup M. de Puiseux, en se rapprochant de la fenêtre, vit
+luire les baïonnettes et avancer vers la maison la colonne conduite par
+le colonel Simon Larrieu.
+
+À l'instant même il se rejeta en arrière en criant:
+
+--Sauvez-vous, Madame, sauvez-vous.
+
+Madame se précipite aussitôt sur l'escalier, où tout le monde la suivit.
+Il n'y avait pas une minute à perdre. Le danger était imminent,
+terrible.
+
+--Le chemin secret, murmura Madame.
+
+Le lecteur se rappelle que l'on pouvait facilement faire communiquer la
+maison de Madame avec celle où Jean et Henry de Puiseux se tenaient
+cachés. Elle descendit, suivie de ses amis, et ouvrit la porte de la
+cave; mais au même instant la porte d'entrée s'éventrait sous les coups
+de crosse et les coups de hache qu'y portaient les soldats.
+
+Les malheureux n'avaient plus qu'une minute pour s'enfuir.
+
+Madame comprit qu'elle seule parviendrait à s'arracher au danger. Elle
+allait s'engager dans le corridor obscur, lorsque Henry de Puiseux
+parut, pâle, livide, en sueur, dans l'obscurité de la cave.
+
+--Ne venez pas, Madame! notre maison est occupée! Que faire?
+
+La porte d'entrée menaçait de tomber en dedans: on entendait
+l'essoufflement de ceux qui frappaient.
+
+Ils remontèrent tous au second étage. Les troupes se massaient
+nombreuses et serrées autour de la maison. Il fallait cependant aviser
+au plus vite à sortir de cette situation terrible.
+
+Quitter la maison? C'était impossible. S'enfuir? C'était encore plus
+impossible.
+
+--Allons, dit Madame en souriant, car elle avait gardé tout son
+sang-froid: il ne nous reste plus qu'une ressource, la cachette!
+
+
+
+
+ X
+
+ PRISONNIÈRE!
+
+
+Quelle était cette cachette?
+
+Prévoyant qu'un jour ou l'autre, Madame pourrait bien être obligée de se
+réfugier à Nantes et de s'y cacher, on avait préparé une cachette dans
+la mansarde du troisième étage. C'était un recoin formé par la cheminée
+établie dans un angle.
+
+On y pénétrait par la plaque qui s'ouvrait au moyen d'un ressort. La
+pensée de la cachette était donc venue aussitôt. Il ne fallait pas que
+la princesse négligeât cette seule chance qu'elle avait de se sauver.
+Aussitôt, elle se jeta sur l'escalier, suivie de M. de Ménars et de
+mademoiselle Stylite de Kersabiec. Sa sœur, mademoiselle Eulalie de
+Kersabiec, madame de Charette et les demoiselles Deguigny, ne courant
+pas de danger mortel, devaient se laisser arrêter.
+
+Ici, nous copions, purement et simplement, le rapport du général
+Dermoncourt. C'est de l'histoire et, d'ailleurs, Madame a approuvé
+elle-même la vérité des faits qui y sont allégués.
+
+ * * * * *
+
+Parvenus à la mansarde, la plaque de la cheminée ouverte, une discussion
+s'établit pour savoir qui passerait le premier; ce n'était point ici une
+vaine querelle de préséance et d'étiquette, le passage n'était point
+facile, les soldats pouvaient être arrivés à la mansarde, avant que la
+dernière personne fût entrée; alors la cachette se refermait, et la
+dernière personne restait prisonnière.
+
+De plus, la cachette était si étroite que deux hommes auraient eu de la
+peine à s'y introduire les derniers. En bonne stratégie, et lorsqu'on
+opère une retraite, le commandant doit marcher le dernier. Mademoiselle
+Stylite entra donc, Madame derrière elle; les soldats ouvraient la porte
+de la rue, lorsque celle de la cachette se refermait.
+
+Les soldats entrèrent au rez-de-chaussée, précédés de commissaires de
+police de Paris et de Nantes, qui marchaient le pistolet au poing; le
+pistolet de l'un d'eux partit même par son inexpérience à se servir de
+cette arme et le blessa à la main. La troupe se répandit dans la maison.
+Mon devoir avait été de la cerner et je l'avais fait; le devoir des
+policiers était de la fouiller et je les laissai faire.
+
+Monsieur Joly reconnut parfaitement l'intérieur aux détails que lui
+avait donnés Deutz, il retrouva la table, dont on ne s'était pas encore
+servi, avec les sept couverts mis, quoique les deux demoiselles
+Deguigny, madame de Charette et mademoiselle Eulalie de Kersabiec
+fussent en apparence les seules habitantes de l'appartement; il commença
+par s'assurer de ces dames, et, montant l'escalier comme un homme
+habitué à la maison, alla droit vis-à-vis la mansarde, la reconnut, et
+dit assez haut pour que Madame l'entendit: _Voici la salle d'audience_.
+Madame ne douta plus dès lors que la trahison que lui annonçait la
+lettre arrivée de Paris le même jour ne vint de Deutz.
+
+Une lettre était ouverte sur une table. M. Joly s'en empara: c'était
+celle que la Duchesse avait reçue de Paris, et que Deutz lui avait vu
+passer entre ses mains. Dès lors il n'y eut plus de doute que Madame ne
+fût à la maison; le tout était de la trouver.
+
+Des sentinelles furent aussitôt placées dans tous les appartements,
+tandis que la force armée fermait toutes les issues. Le peuple
+s'amassait et formait une seconde enceinte autour des soldats; la ville
+tout entière était descendue dans ces places et dans ces rues. Cependant
+aucun signe royaliste ne se manifestait. C'était une curiosité grave, et
+voilà tout: chacun sentait l'importance de l'événement qui allait
+s'accomplir.
+
+Les perquisitions étaient commencées à l'intérieur, les meubles étaient
+ouverts lorsque les clefs s'y trouvaient, défoncés lorsqu'elles
+manquaient: les sapeurs et les maçons sondaient les planches et les murs
+à grands coups de hache et de marteau; des architectes, amenés dans
+chaque chambre, déclaraient qu'il était impossible, d'après leur
+conformation intérieure comparée avec leur conformation extérieure,
+qu'elles renfermassent une cachette, ou bien trouvaient les cachettes
+qu'elles renfermaient.
+
+Dans une de celles-ci on trouva divers objets, entre autres des
+imprimés, des bijoux et de l'argenterie, qui donnaient la certitude du
+séjour de la princesse dans la maison.
+
+Arrivés à la mansarde, soit ignorance, soit générosité de leur part, les
+architectes déclarèrent que là, moins que partout ailleurs, il ne
+pouvait y avoir une retraite. Alors on passa dans les maisons voisines,
+où les recherches continuèrent: au bout d'un instant, Madame entendit
+les coups de marteau que l'on frappait contre le mur de l'appartement
+contigu à sa retraite; on le sondait avec une telle force, que des
+morceaux de plâtre se détachèrent et tombèrent sur les captifs, et qu'un
+instant il y eut crainte que le mur tout entier ne s'écroulât sur eux.
+
+Pendant que ces choses se passaient en haut, les demoiselles Deguigny
+avaient montré un grand sang-froid, et, quoique gardées à vue par les
+soldats, elles s'étaient mises à table, invitant la baronne Charette et
+mademoiselle Eulalie de Kersabiec à en faire autant qu'elles. Deux
+autres femmes étaient encore de la part de la police l'objet d'une
+surveillance toute particulière: c'étaient la femme de chambre Charlotte
+Moreau, signalée par Deutz comme très-dévouée aux intérêts de Madame, et
+la cuisinière nommée Marie Bossy. Cette dernière avait été conduite au
+château, puis de là à la caserne de la gendarmerie, où, voyant qu'elle
+résistait à toutes les menaces, on tenta de la corrompre. Des sommes
+toujours plus fortes lui furent offerte et étalées devant ses yeux
+successivement; mais elle répondit constamment qu'elle ignorait où était
+la Duchesse de Berry. Quant à la baronne de Charette, elle s'était fait
+passer d'abord pour une demoiselle Kersabiec, et elle avait été
+reconduite, après le dîner, avec sa sœur prétendue, à l'hôtel de cette
+dernière, qui est dans la rue, trente pas plus haut à peu près.
+
+Néanmoins, après des recherches infructueuses pendant une partie de la
+nuit, les perquisitions se ralentirent; on croyait la duchesse évadée;
+et les deux ou trois autres descentes inutiles, déjà tentées dans
+différentes localités, semblaient prédire le même résultat à celle-ci.
+Le préfet donna donc le signal de la retraite, laissant par précaution,
+un nombre d'hommes suffisant pour occuper toutes les pièces de la
+maison, ainsi que des commissaires de police qui s'établirent au
+rez-de-chaussée. La circonvallation fut continuée et la garde nationale
+vint en partie relever la troupe de ligne qui alla prendre un peu de
+repos. Par la distribution des sentinelles, ce furent les gendarmes qui
+se trouvèrent dans la mansarde où était la cachette.
+
+Les reclus furent donc obligés de rester cois, quelque fatigante que fut
+la position des quatre personnes entassées dans une cachette de trois
+pieds et demi de long sur dix-huit pouces de large, vers l'une des
+extrémités, et huit ou dix pouces vers l'autre. Les hommes éprouvaient
+un inconvénient de plus, c'est que la cachette se rétrécissant aussi au
+fur et à mesure qu'elle s'élève, leur laissait à peine la faculté de se
+tenir debout, même en passant la tête entre les chevrons; enfin, la nuit
+était humide et le froid filtrait entre les ardoises et tombait sur les
+prisonniers, mais aucun n'osait se plaindre, car Madame ne se plaignait
+pas.
+
+Le froid était si vif, que les gendarmes qui étaient dans la chambre n'y
+purent résister. L'un d'eux descendit et remonta avec des mottes à
+brûler; dix minutes après, un feu magnifique brillait dans la cheminée,
+derrière la plaque de laquelle était cachée la Duchesse.
+
+Ce feu, qui n'était fait que dans l'intérêt de deux personnes, profita
+bientôt à six, et glacés comme ils l'étaient, les prisonniers se
+félicitèrent d'abord. Mais le bien-être que leur procura le feu se
+changea bientôt en un malaise insoutenable. La plaque et le mur de la
+cheminée, en s'échauffant, communiquaient à la petite retraite une
+chaleur qui alla toujours en augmentant. Bientôt le mur fut brûlant à ne
+pas y tenir la main, et la plaque devint rouge. Presque en même temps,
+et quoiqu'il ne fît point encore jour, les travaux des ouvriers
+perquisiteurs recommencèrent: les barres de fer et les madriers
+frappaient à coups redoublés sur le mur de la cachette et l'ébranlaient.
+Il semblait aux prisonniers qu'on abattait la maison Deguigny et les
+maisons voisines. Madame n'avait donc d'autre chance, si elle échappait
+aux flammes, que d'être écrasée sous les décombres.
+
+Cependant, au milieu de tout cela, son courage et sa gaieté ne
+l'abandonnaient point.
+
+La conversation des gendarmes tarit bientôt. L'un d'eux s'était endormi,
+malgré le vacarme effroyable qu'on faisait à côté de lui, dans les
+maisons voisines. Car, pour la vingtième fois, toutes les recherches
+venaient de se concentrer autour de la cachette. Son compagnon,
+réchauffé momentanément, avait cessé d'entretenir le feu. La plaque et
+le mur se refroidissaient.
+
+M. de Ménars était parvenu à déranger quelques ardoises du toit et l'air
+extérieur avait renouvelé l'air intérieur. Toutes les craintes se
+retournèrent vers les démolisseurs; on sondait à grands coups de marteau
+le mur qui les touchait et un placard placé près de la cheminée. A
+chaque coup, le plâtre se détachait et tombait en poussière au dedans.
+
+Les prisonniers voyaient à travers les fentes, dont le mur se lézardait
+à chaque instant, presque toutes les personnes qui les cherchaient...
+
+Enfin ils se croyaient perdus, lorsque les ouvriers abandonnèrent cette
+partie de la maison que, par instinct de démolisseurs, ils avaient si
+minutieusement explorée. Les prisonniers respirèrent. Madame se crut
+sauvée. Cet espoir ne fut pas long.
+
+Le gendarme qui veillait, désirant profiter du moment de silence qui
+venait de succéder au fracas diabolique qui avait ébranlé toute la
+maison, secoua son camarade afin de dormir à son tour. L'autre s'était
+refroidi dans son sommeil, et se réveilla tout gelé. A peine eut-il les
+yeux ouverts, qu'il s'occupa de se réchauffer; il alluma en conséquence
+le feu, et comme les mottes ne brûlaient pas assez vivement, il profita
+d'une énorme quantité de paquets de _Quotidiennes_ qui se trouvaient
+dans la chambre pour attiser le feu qui brilla de nouveau dans la
+cheminée.
+
+Le feu, produit par les journaux, donna une fumée plus épaisse et une
+chaleur plus vive que les mottes ne l'avaient fait la première fois.
+
+Il en résulta pour les prisonniers des dangers réels: la fumée passa par
+les lézardes des murs ébranlés par les coups de marteau, et la plaque
+qui n'était pas encore refroidie devint brûlante. L'air de la cachette
+devenait de moins en moins respirable; ceux qu'elle renfermait étaient
+obligés d'appliquer leurs bouches contre les ardoises, afin d'échanger
+contre l'air extérieur leur haleine de feu; Madame était celle qui
+souffrait le plus, car, entrée la dernière, elle se trouvait en face de
+la plaque; chacun de ses compagnons lui offrit à plusieurs reprises
+d'échanger sa place avec elle, mais jamais elle n'y voulut consentir.
+
+Cependant, au danger d'être asphyxiés venait, pour les prisonniers, de
+s'en joindre un nouveau, celui d'être brûlés vifs. La plaque était
+rouge, et le bas des vêtements des femmes menaçait de s'enflammer. Déjà
+deux fois même le feu avait pris à la robe de la Duchesse et elle
+l'avait étouffé à pleines mains, aux dépens de deux brûlures dont elle
+conserva longtemps les marques: chaque minute raréfiait encore l'air
+intérieur, et l'air extérieur fourni par les trous du toit entrait en
+trop petite quantité pour le renouveler.
+
+La poitrine des prisonniers devenait de plus en plus haletante. Rester
+dix minutes de plus dans cette fournaise, c'était compromettre les jours
+de Madame. Chacun la suppliait de sortir, elle seule ne le voulait pas;
+ses yeux laissaient échapper de grosses larmes de colère qu'un souffle
+ardent séchait sur ses joues. Le feu prit encore une fois à sa robe, une
+fois encore elle l'éteignit; mais, dans le mouvement qu'elle fit en se
+levant, elle souleva la gâchette qui fermait la porte de la cachette, et
+la porte de la cheminée s'entr'ouvrit un peu; mademoiselle de Kersabiec
+y porta aussitôt la main pour la faire rentrer dans le pêne, et se brûla
+violemment.
+
+Le mouvement de la plaque avait fait rouler les mottes appuyées contre
+elle, et avait éveillé l'attention du gendarme qui se délassait de son
+ennui en lisant des _Quotidiennes_, et qui croyait avoir bâti son
+édifice pyrotechnique avec plus de solidité. Le bruit produit par les
+tentatives de mademoiselle de Kersabiec fit naître en lui une singulière
+idée: il se figura qu'il y avait des rats dans la cheminée, et, pensant
+que la chaleur allait les forcer de sortir, il réveilla son camarade et
+tous deux, le sabre à la main, se mirent de chaque côté de la cheminée,
+prêts à couper en deux le premier qui paraîtrait.
+
+Ils étaient dans cette position, lorsque Madame, à qui il avait fallu un
+courage extraordinaire pour résister si longtemps, déclara qu'elle ne
+pouvait plus tenir; au même instant, M. de Ménars, qui depuis longtemps
+la pressait de se rendre, repoussa la plaque d'un violent coup de pied.
+
+Les gendarmes étonnés se reculèrent en disant:
+
+--Qui est là?
+
+--Moi, répondit Madame! Je suis la duchesse de Berry.
+
+Les deux gendarmes s'élancèrent aussitôt sur le feu qu'ils dispersèrent
+à coups de pieds. Madame sortit la première, forcée de poser ses pieds
+et ses mains sur le foyer brûlant; ses compagnons la suivirent. Il était
+neuf heures du matin, et depuis seize heures ils étaient renfermés dans
+cette cachette sans aucune nourriture.
+
+Les premières paroles de la duchesse furent pour demander le général
+Dermoncourt. Un des gendarmes descendit le chercher au rez-de-chaussée
+qu'il n'avait pas voulu quitter. Pendant ce temps, elle remettait à
+l'autre un sac qui l'embarrassait, et dans lequel étaient renfermés
+13,000 francs en or, dont une partie en monnaie d'Espagne.
+
+Le général Dermoncourt monta aussitôt près de la princesse; son devoir
+et le sentiment des convenances l'y appelaient. Lorsqu'il entra, Madame
+avait quitté la chambre de la cachette, et se trouvait dans celle où
+elle avait vu Deutz, et que M. Joly avait appelée la chambre d'audience.
+Elle s'avança vivement vers Dermoncourt.
+
+--Général, dit-elle, je me rends à vous et me remets à votre loyauté.
+
+Le général la conduisit vers une chaise; elle avait le visage pâle, la
+tête nue; elle portait une robe de mérinos simple et de couleur brune,
+sillonnée en bas par plusieurs brûlures; et ses pieds étaient chaussés
+de petites pantoufles de lisières. En s'asseyant elle dit:
+
+--Général, je n'ai rien à me reprocher; j'ai rempli le devoir d'une mère
+pour reconquérir l'héritage d'un fils. Sa voix était brève et accentuée.
+
+A peine assise, elle chercha des yeux les autres prisonniers et les
+aperçut.
+
+--Général, dit-elle, je désire ne point être séparée de mes compagnons
+d'infortune.
+
+Le général Dermoncourt le lui promit au nom du comte d'Erlon, sûr qu'il
+ferait honneur à sa parole.
+
+Madame paraissait très-atterrée, et quoique pâle, elle était animée
+comme si elle avait eu la fièvre. On lui fit apporter un verre d'eau
+dans lequel elle trempa ses lèvres: la fraîcheur la calma un peu. Le
+général lui proposa d'en boire un autre, elle accepta, et ce ne fut pas
+chose facile que de trouver un second verre d'eau dans cette maison
+bouleversée. Enfin on en apporta un. Lorsque la princesse eut bu, elle
+fit asseoir le général sur une chaise proche de la sienne; jusque-là, il
+s'était tenu debout devant elle.
+
+Pendant ce temps, la secrétaire et l'aide de camp du général s'étaient
+rendus, l'un chez M. le comte d'Erlon, et l'autre chez M. Maurice Duval,
+pour les prévenir de ce qui venait de se passer.
+
+M. Maurice Duval arriva le premier. Il entra dans la chambre où était
+Madame, le chapeau sur la tête, comme s'il n'y avait pas eu là une femme
+prisonnière qui, par son sang, par ses malheurs, par sa grandeur d'âme,
+méritait plus d'égards qu'on ne lui en avait jamais rendus. Il
+s'approcha de Madame, la regarda en portant cavalièrement la main à son
+chapeau, et, le soulevant à peine de son front, il dit:
+
+--Ah! oui, c'est bien elle. Et il sortit pour donner ses ordres.
+
+--Qu'est-ce que cet homme? demanda la princesse.
+
+Sa demande n'était pas intempestive, car M. le préfet se présentait sans
+aucune des marques distinctives de sa haute position administrative.
+
+On répondit à Madame que c'était le préfet.
+
+--Est-ce que cet homme a servi sous la Restauration?
+
+--Non, Madame.
+
+--J'en suis bien aise pour la Restauration.
+
+En ce moment le comte d'Erlon arriva, employant pour entrer toutes les
+formes que M. le préfet avait jugées inutiles.
+
+--Vous m'avez promis de ne pas me quitter, dit-elle au général
+Dermoncourt.
+
+Il lui réitéra sa promesse.
+
+La duchesse se leva alors vivement, alla à M. d'Erlon, et lui dit:
+
+--Monsieur le comte, je me suis confiée au général Dermoncourt, je vous
+prierai de me l'accorder pour rester près de moi; je lui ai demandé de
+n'être point séparée de mes malheureux compagnons, et il me l'a promis
+en votre nom: ferez-vous honneur à sa parole?
+
+--Le général n'a rien promis que je ne sois prêt à ratifier, Madame; et
+vous ne me demanderez aucune des choses qui sont en mon pouvoir, que
+vous ne me trouviez prêt à vous les accorder avec tout l'empressement
+possible.
+
+Ces mots rassurèrent Madame, qui, voyant que le comte d'Erlon attirait
+dans un coin le général Dermoncourt, alla causer avec M. de Ménars et
+mademoiselle de Kersabiec.
+
+En ce moment, M. Maurice Duval rentra et demanda à la Duchesse ses
+papiers. Madame dit de chercher dans la cachette et qu'on y trouverait
+un portefeuille blanc qui y était resté. Le préfet alla prendre ce
+portefeuille et le rapporta à Madame.
+
+--Monsieur, ajouta-t-elle avec dignité, les choses renfermées dans ce
+portefeuille sont de peu d'importance, mais je tiens à vous les donner
+moi-même, afin que je vous désigne leur destination.
+
+A ces mots, elle l'ouvrit.
+
+--Voilà, dit-elle, ma correspondance; vous la donnerez à la police.
+
+--Ceci, ajouta-t-elle, en tirant une petite image peinte, est un _saint
+Clément_ auquel j'ai une dévotion toute particulière; il est plus que
+jamais de circonstance.
+
+Dermoncourt s'approcha alors de Madame, et lui dit que si elle se
+trouvait mieux, il serait temps de quitter la maison.
+
+--Pour aller où? lui demanda la Duchesse en le regardant fixement...
+Pour me conduire où?
+
+--Au château.
+
+--Ah! bien; et de là à Blaye, sans doute?
+
+Mademoiselle de Kersabiec s'avança alors vers le général et lui dit:
+
+--Général, Son Altesse ne peut aller à pied.
+
+--Oh! Madame, ne perdons pas de temps, je vous en supplie; le château
+étant à deux pas, jetez un manteau sur vos épaules, c'est tout ce qu'il
+faut.
+
+--Allons, dit la Duchesse, puisqu'il répond de moi, il faut bien que je
+fasse un peu ce qu'il veut. Partons, mes amis.
+
+A ces mots, elle prit le bras de Dermoncourt et sortit la première.
+
+--Ah! général, lui dit-elle en jetant un dernier regard dans la mansarde
+et sur la plaque ouverte, si vous ne m'aviez pas fait une guerre ouverte
+à la saint Laurent, ce qui, par parenthèse, est indigne d'un brave
+soldat, ajouta-t-elle en riant, vous ne me tiendriez pas sous votre bras
+à l'heure qu'il est.
+
+Lorsque Madame sortit de la maison, le préfet ouvrait la marche avec
+mademoiselle de Kersabiec; la duchesse et le général suivaient
+immédiatement.
+
+Arrivé dans la rue, M. Duval invita le colonel de la garde nationale à
+prendre l'autre bras de la duchesse; Madame daigna y consentir.
+
+La troupe de ligne et la garde nationale formaient la haie depuis la
+maison des demoiselles Deguigny jusqu'au château, et, derrière, toute la
+population s'entassait, se haussant sur les pieds pour mieux voir, et
+formant une ligne dix fois plus épaisse que celle des soldats. Il y
+avait parmi ces hommes qui les regardaient, les yeux étincelants, des
+murmures sourds qui grondaient sur la route; quelques cris commençaient
+à battre l'air. Le général Dermoncourt s'arrêta et réclama les égards
+dus à une femme, surtout lorsque cette femme était prisonnière.
+
+Heureusement, le chemin n'était pas long, soixante pas à peine
+séparaient du château. Madame ne montra, tout le long de la route, aucun
+signe de crainte. Mais la Duchesse était tellement affaiblie par les
+émotions qu'elle venait d'éprouver, que le général Dermoncourt fut
+obligé de la soutenir pour l'aider à monter à l'appartement que le
+colonel d'artillerie, gouverneur du château, s'était empressé de lui
+céder, et, se trouvant mieux, elle dit qu'elle prendrait volontiers
+quelque chose; elle était à jeun depuis trente-six heures.
+
+On s'empressa de faire servir une collation qui parut remettre un peu
+Madame de sa fatigue. Madame manifesta ensuite au général Dermoncourt le
+désir d'écrire à sa sœur, la reine d'Espagne, et à son frère, le roi de
+Naples.
+
+--Je n'ai à leur faire part que de mon malheur, dit-elle, mais j'ai peur
+qu'ils ne soient inquiets de ma santé, et que, vu l'éloignement où nous
+sommes les uns des autres, des rapports faux ne leur soient faits.
+
+Elle ajouta après un silence:
+
+--Général, me serait-il permis d'avoir des journaux?
+
+--Je n'y vois aucun inconvénient, Madame, répondit le général
+Dermoncourt, et si Votre Altesse Royale veut m'indiquer ceux qu'elle
+désire...
+
+--Mais, voyons... l'_Écho_ d'abord, la _Quotidienne_, le
+_Constitutionnel_ et aussi le _Courrier français_.
+
+--Le _Courrier_, mais Votre Altesse n'y pense pas, elle va devenir
+jacobine.
+
+--Écoutez, général, moi j'aime tout ce qui est franc et loyal, et le
+_Courrier_ est franc et loyal; je désire aussi l'_Ami de la Charte_.
+Celui-là pour un autre motif, dit-elle avec une extrême mélancolie;
+celui-là m'appelle toujours Caroline, et c'est mon nom de jeune fille:
+mon nom ne m'a pas porté bonheur.
+
+En ce moment, M. Maurice Duval entra; comme la première fois, il
+négligea de se faire annoncer; comme la première fois, il souleva son
+chapeau à peine; il alla droit au buffet, où l'on venait de porter des
+perdreaux desservis de la table de Madame. Il se fit donner une
+fourchette et un couteau, et se mit à manger, tournant le dos à la
+duchesse.
+
+Madame dit au général Dermoncourt:
+
+--Savez-vous ce que je regrette le plus dans le rang que j'ai perdu?
+
+--Non, Madame.
+
+--Deux huissiers, pour me faire raison de cet homme!
+
+Cette conduite de M. Duval avait tellement révolté la Duchesse, qu'elle
+revenait sans cesse sur son chapitre.
+
+--Chapeau sur la tête! chapeau sur la tête! murmurait-elle.
+
+Le lendemain, à minuit, on réveillait Madame, mademoiselle de Kersabiec
+et M. de Ménars. Ils montèrent dans une voiture qui les conduisit à la
+Fosse, où les attendait un bateau à vapeur sur lequel se trouvaient déjà
+MM. Palo, adjoint du maire de Nantes; Robineau de Bougon, colonel de la
+garde nationale; Rocher, porte-étendard de l'escadron d'artillerie de la
+même garde; Chousserie, colonel de gendarmerie; Ferdinand Petit-Pierre,
+adjudant de la place de Nantes, et Joly, commissaire de police de Paris,
+qui devaient conduire la duchesse à Blaye. Madame était accompagnée, en
+se rendant au bateau, de M. le comte d'Erlon, de M. Ferdinand Favre,
+maire de Nantes, et de M. Maurice Duval.
+
+À quatre heures, le bateau partit glissant en silence au milieu de la
+ville endormie. À huit heures, ou était à Saint-Nazaire, à bord de la
+_Capricieuse_.
+
+Madame resta deux jours en rade; les vents étaient contraires: enfin le
+16, à sept heures du matin, la _Capricieuse_ déploya ses voiles, et,
+remorquée par le bateau à vapeur qui ne la quitta qu'à quatre lieues en
+mer, elle s'éloigna majestueusement. Quatre heures après, elle avait
+disparu derrière la pointe de Pornic...
+
+
+
+
+ XI
+
+ LA VENGER
+
+
+On se souvient qu'au moment où l'auguste prisonnière, encore libre,
+avait voulu s'enfuir dans la maison habitée par le marquis de Kardigân,
+Henry de Puiseux était accouru, lui disant:
+
+--La maison est occupée!
+
+C'était vrai, hélas! D'où était venue cette dénonciation? De Deutz, sans
+doute; de Deutz, pour nous et pour eux; car les chouans ne pouvaient pas
+hésiter à accuser le juif de cette infâme trahison, qui venait, pour de
+longues années encore, de perdre la cause royaliste.
+
+La maison était donc occupée par les soldats. On se contenta d'enfermer
+les locataires qui l'habitaient dans une salle basse. Par bonheur, cette
+salle basse communiquait aux caves. Henry de Puiseux, Jean-Nu-Pieds,
+Aubin Ploguen, Damoiseau, se glissèrent dans les caves et se
+barricadèrent dans la soute au charbon.
+
+Nous n'avons pas à les suivre pendant les seize heures qui s'écoulèrent
+entre l'instant où l'on entra chez Madame et l'instant où la cachette de
+la cheminée fut découverte.
+
+La préoccupation de trouver la princesse était beaucoup trop grande pour
+qu'on s'inquiétât fort de savoir ce qu'étaient devenus nos héros.
+
+Franchissons donc un espace de trois jours.
+
+La jetée de Saint-Nazaire, où venait de s'embarquer Madame, était
+couverte de monde. On regardait la _Capricieuse_, que les vents
+contraires empêchaient de prendre le large et qui tirait des bordées de
+la pointe sud à la pointe nord.
+
+Dans cette foule, trois hommes avaient le désespoir au cœur, la rage
+dans l'âme. C'étaient Jean-Nu-Pieds, Henry et Aubin Ploguen.
+
+Ainsi, tant de dévouement, tant d'énergie, tout cela était perdu, parce
+qu'il s'était rencontré un homme qui avait vendu sa reine pour un sac
+d'écus!
+
+Ceux qui étaient morts, ceux qui reposaient en ce moment, couchés dans
+les sillons de la Bretagne, ceux-là avaient fait un sacrifice vain!
+
+La nuit avançait; Aubin Ploguen était celui des trois qui semblait avoir
+le mieux résisté au désespoir commun. Et pourtant il fallait que la
+force d'âme de ce héros fût grande, pour qu'il pût résister à
+l'effrayante douleur qui venait de l'assaillir.
+
+À dix heures du soir, Jean et Henry reprenaient tristement le chemin de
+Saint-Nazaire, quand Aubin les arrêta:
+
+--Non, nous irons ailleurs, dit-il.
+
+Jean releva la tête.
+
+--Ailleurs?
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--Où veux-tu nous mener?
+
+--Veuillez me suivre, messieurs.
+
+Ils rebroussèrent chemin. Le Breton les conduisait. Ils marchaient
+derrière lui. En vérité, il est de ces désespoirs qu'on ne peut pas
+consoler. Quelle odyssée lugubre avait parcourue Jean-Nu-Pieds depuis
+trois ans qu'il était entré dans la vie! Son père mort, son frère séparé
+de lui, sa fiancée perdue... Il lui restait une croyance dans l'âme, un
+amour sincère et profond: la croyance en sa foi politique, l'amour de
+ceux qui étaient les représentants de cette croyance, et il fallait
+qu'il eût cette douleur amère de voir la régente de France, la mère de
+son roi, prisonnière!
+
+Aubin Ploguen suivait un chemin rocailleux. L'Océan mugissait, le vent
+soufflait. On eût dit que la nature prenait sa part au deuil qui
+assombrissait leur cœur. Sur les vagues vertes et noires, tour à tour,
+au milieu des rochers, sur le sable jaunissant, dans la profondeur des
+grèves,--partout,--on croyait entendre une plainte lugubre et désolée.
+
+Le Breton franchissait avec rapidité les anfractuosités de rochers, se
+retournant, quand il avait quelque avance, pour laisser ses compagnons
+arriver jusqu'à lui.
+
+Enfin, ils parvinrent dans un creux large, formé au milieu du rocher. La
+vue était admirable. L'Océan déroulait devant eux les horizons
+changeants, et au milieu, un point noir, mobile, qui s'enfonçait dans la
+nuit pour en ressortir encore.
+
+C'était la _Capricieuse_.
+
+--Messieurs, dit Aubin, qui se tenait debout, notre cause est perdue
+pour un temps. Qu'allez-vous faire? Je me permets de vous demander cela,
+monsieur le marquis, parce que mon devoir et mon bonheur est de vous
+suivre, et que je ferai ce que vous m'ordonnerez de faire.
+
+Jean-Nu-Pieds jeta un regard sur Henry:
+
+--Monsieur de Puiseux et moi, nous ne nous sommes pas consultés, dit-il.
+Mais mon avis sera partagé par lui. Je lui propose de partir pour
+l'Angleterre où est notre roi, et de nous mettre à ses ordres.
+
+Henry serra la main de son ami.
+
+--Alors, monsieur le marquis ne voit pas qu'il ait autre chose à faire?
+reprit Aubin.
+
+--Non.
+
+--Il ira, mon maître, il ira, le héros de la Pénissière, de
+Château-Thibaut et de Vieillevigne, se condamner à une vie oiseuse et
+inutile?
+
+--Aubin!
+
+--Ah! monsieur le marquis m'a fait l'honneur de me donner mon
+franc-parler. J'en use! Non, mon maître ne fera pas cela. Tant qu'il lui
+restera une once de sang dans les veines, le marquis de Kardigân ne
+désertera pas son drapeau, ce drapeau sous lequel ont servi et sont
+morts ses aïeux, sous lequel il a grandi lui-même la gloire qu'il avait
+reçue d'eux. Cette gloire n'est pas à lui. Elle est un héritage, un
+dépôt, un patrimoine qu'il n'a pas le droit de jeter au vent; et, s'il
+avait, après tant de grandes actions, une heure de faiblesse ou de
+découragement, moi, Aubin Ploguen, son serviteur indigne, je saurais
+bien le sauver de lui-même et l'empêcher de se déshonorer.
+
+Pour la première fois, Aubin venait de parler ainsi. Jean-Nu-Pieds et
+Henry restaient confondus...
+
+Le chouan était admirable à voir, au milieu de cette nuit sombre, en
+face de cette nature imposante, qui rendait plus imposantes encore, par
+cela même, les paroles qu'il venait de prononcer.
+
+Il se mit à genoux sur le rocher. Jean-Nu-Pieds se tenait assis dans une
+attitude de désespoir.
+
+Le chouan l'entoura de ses deux bras.
+
+--Mon maître, murmura-t-il, pardonnez-moi si je viens de vous manquer de
+respect; pardonnez-moi si, pour la première fois, depuis que votre père
+mourant vous a confié à moi, je me suis permis de parler comme il
+l'aurait fait. J'ai oublié la distance qui nous séparait, et que je
+devais...
+
+--Tu devais parler comme tu as parlé, Aubin! s'écria Jean.
+
+Puis, se laissant aller dans les bras de son serviteur, il éclata en
+sanglots.
+
+--Ah! je suis trop malheureux! dit-il.
+
+Le chouan se redressa.
+
+--Pensez, mon maître, qu'il est de plus grandes douleurs que les
+vôtres... Regardez ce vaisseau qui croise insoucieusement en vue de ces
+côtes... Il contient une martyre: elle a vu crouler l'édifice si
+péniblement construit; ne pensez-vous pas qu'elle souffre plus que vous?
+Et si telle est la volonté de Dieu, de nous imposer cette souffrance,
+croyez-vous donc avoir le droit de vous révolter? Haut la tête, haut le
+cœur, mon maître! Je ne suis qu'un paysan, mais j'ai appris à ne pas
+douter de Dieu, parce que je sais que sa miséricorde est infinie, comme
+sa justice.
+
+Jean se leva à son tour:
+
+--Tu as raison, Aubin! Je te remercie de m'avoir rappelé à moi-même.
+J'ai encore deux devoirs à remplir: dire adieu à la régente de France,
+et...
+
+--Et la venger ensuite! s'écria Henry.
+
+Ces trois hommes se regardèrent. Ils s'étaient compris.
+
+Dire adieu à la régente de France!
+
+Il fallait que ce fût eux, pour qu'une pareille idée parût naturelle.
+Quant à la venger...
+
+Une pensée commune réunit leurs mains dans une triple étreinte.
+
+--Je jure, dit Jean-Nu-Pieds d'une voix grave et solennelle, que le
+misérable qui a vendu la mère de notre roi, sera châtié par nous, et je
+fais ce serment en votre nom comme au mien, certain que vous ne le
+désapprouverez pus! Je jure que quelle que soit la partie du globe où il
+ira poser sa tête maudite, nous irons! Quel que soit le danger qui nous
+menacerait dans l'accomplissement de ce devoir, nous le braverons!
+Quelles que soient les prières par lesquelles il tenterait d'adoucir
+notre justice, nous le tuerons! Et que la colère du ciel tombe sur celui
+d'entre nous qui manquerait à ce serment, prêté en face de ce vaisseau
+qui emporte notre espoir suprême, en présence de Dieu qui nous entend,
+nous bénit et nous approuve.
+
+Il y eut un silence qui ne fut troublé que par la plainte éternelle du
+vent et de la vague.
+
+Jean ajouta:
+
+--Maintenant, allons saluer la reine de France!
+
+Quel souverain devait jamais recevoir un salut plus noble que celui-là?
+
+Une barque de pêcheur, ancrée au bas du rocher, attendait son maître
+descendu à terre pour y passer la nuit. Aubin Ploguen arracha l'ancre à
+son lit de sable, et la remit dans la barque. Puis ils prirent les rames
+à eux trois, et piquèrent droit sur la _Capricieuse_.
+
+La mer se soulevait tumultueusement en vagues gigantesques. Il était
+impossible aux trois chouans de tendre la voile, car la barque n'eût pas
+tardé à capoter. Elle avançait: Jean, Henry et Aubin ramaient
+vigoureusement, malgré les sauts énormes que faisait leur esquif soulevé
+à des hauteurs inouïes par la lame.
+
+Cependant la _Capricieuse_ grossissait à l'œil. En deux heures ils
+franchirent une distance de cinq kilomètres; une demi-lieue les séparait
+encore de la frégate.
+
+Mais là n'était pas la difficulté. Comment pourraient-ils accoster assez
+près?
+
+Quand ils ne furent plus qu'à cinq cents mètres de la frégate, la barque
+s'arrêta.
+
+--Maître, dit Aubin, nous ne pourrons jamais approcher assez près de la
+_Capricieuse_, pour être vus par Son Altesse, sans être vus en même
+temps par les hommes de l'équipage.
+
+--Que faire, alors?
+
+--Il y a deux partis à prendre: le premier, ni vous, ni M. de Puiseux,
+ni moi, ne consentirons à l'accepter, ce serait de retourner en arrière.
+
+--Non! dit Henry.
+
+--Non, dit Jean.
+
+Le second, c'est d'ancrer la barque à la place même où nous sommes, de
+nous jeter à la nage et de nous approcher de la frégate le plus près
+possible.
+
+Les deux jeunes gens ne répondirent même pas. Ils s'étaient levés en
+même temps et commençaient à ôter leurs habits, de manière à ce que
+l'entournure des bras ne pût être gênée par l'étoffe.
+
+Et pourtant, se jeter à la mer par une pareille nuit, c'était risquer
+volontairement la mort. Le ciel était noir et sombre.
+
+Pas une étoile! La mer reflétait le ciel: elle paraissait couverte d'un
+immense linceul noir. «O terrible Océan! qui couvrez tant de morts,»
+s'écrie le poëte indou.
+
+Les vagues mugissaient, et montaient les unes sur les autres, avec des
+fracas successifs, ainsi que des montagnes qui s'amoncelleraient sur des
+montagnes.
+
+Ils n'hésitèrent pas cependant.
+
+Ce fut Aubin qui plongea le premier. Jean et Henry le suivirent. L'eau
+devait être glacée, au mois de novembre, sur les côtes de Bretagne!
+
+Ils nageaient sur le même rang tous les trois. Quand une vague se
+présentait trop haute, ils passaient au travers. Comment l'équipage de
+la _Capricieuse_ se serait-il méfié? Comment eût-il pu croire qu'un
+homme dans son bon sens, se serait risqué en pleine mer, au mois de
+novembre, à la nage au milieu de la nuit?
+
+Ils arrivèrent bientôt bord à bord avec la frégate. Les bordées avaient
+cessé; elle revenait dans la direction de terre, probablement pour
+demander un asile aux eaux plus tranquilles de la baie.
+
+Sur le pont du navire, une femme était assise, regardant du côté de la
+côte.
+
+Cette femme c'était Madame.
+
+Pauvre reine! Elle restait, plongée dans son rêve intérieur, l'œil fixé
+sur cette terre de France, qu'elle aimait tant et qu'elle allait voir
+disparaître. Blaye, ce n'était plus la France, mais la prison.
+
+Il se passa une chose extraordinaire.
+
+Aubin Ploguen se dressa hors de l'eau jusqu'à la moitié du corps:
+
+--Vive le Roi! cria-t-il.
+
+Le cri suprême arriva-t-il jusqu'à la prisonnière? ou bien se perdit-il
+dans les plaintes de la vague, dans les mugissements du vent?
+
+La _Capricieuse_ avait passé, laissant derrière elle un sillon blanc,
+seul point lumineux qui existât dans cette nuit sombre.
+
+Les trois nageurs regagnèrent leur barque, qui tantôt s'enfonçait dans
+des profondeurs inouïes, tantôt semblait monter jusqu'au ciel.
+
+Il était temps, car l'eau avait commencé à geler leurs membres. Mais le
+travail des rames ne tarda pas à faire de nouveau circuler le sang de
+leurs veines. Quelle nuit! Il leur fallut quatre heures pour regagner la
+côte, le double du temps qui avait été nécessaire pour venir. Enfin ils
+abordèrent.
+
+Aubin tira la barque à sec et planta l'ancre dans le sable, pendant que
+Jean-Nu-Pieds prenait cinq louis d'or dans sa bourse et les déposait
+sous l'un des bancs de la barque.
+
+Que dut penser le pêcheur quand il trouva cette aubaine inespérée le
+lendemain? Il ignora toujours sans doute que sa barque avait servi à
+aider trois hommes dignes des temps de la chevalerie, à aller saluer une
+vaincue, une captive, une reine.
+
+Le jour commençait à paraître, quand ils entrèrent à Saint-Nazaire. Ils
+se dirigèrent vers une auberge où un grand feu de bois, un repas solide
+et un lit blanc, les reposèrent des fatigues de cette nuit aventureuse.
+
+Ils ne s'éveillèrent que tard le lendemain.
+
+Leur départ pour Paris fut arrêté séance tenante. Aubin fut chargé de
+trouver une voiture et deux chevaux pour regagner Nantes. Mais
+Saint-Nazaire n'était pas, en 1832, la grande ville d'aujourd'hui. Nos
+héros durent prendre un bateau et remonter le cours de la Loire.
+
+Trois jours plus tard, ils entraient dans Paris. A leur grande surprise,
+aucun empêchement ne les avait gênés dans leur voyage. Nul gendarme
+indiscret n'avait glissé sa tête à la portière de leur voiture, afin
+d'examiner leurs visages de son air méfiant.
+
+Ils eurent, en arrivant à Paris, l'explication de ce mystère. Un numéro
+du _Moniteur Universel_ renfermait la radiation d'un certain nombre de
+légitimistes condamnés au bannissement pour participation à
+l'insurrection vendéenne; or, les noms du marquis de Kardigân et d'Henry
+de Puiseux se trouvaient des premiers parmi ceux des radiés.
+
+Ils pouvaient donc reprendre leur existence à ciel ouvert; c'était une
+facilité de plus qui leur était donnée pour l'accomplissement de leurs
+projets. Car, sans qu'ils en eussent reparlé entre eux, ils n'avaient
+pas cessé un seul instant de penser à cet homme qui, par son infâme
+trahison, avait perdu la cause royaliste.
+
+Qu'était-il devenu? On parlait beaucoup de lui, car son nom était connu.
+M. Victor Hugo venait de publier dans le _Globe_ une admirable pièce de
+vers intitulée:
+
+_A l'homme qui a vendu une femme_.
+
+Pièce de vers que chacun récitait par cœur.
+
+On racontait que «_ce nommé Deutz_», ainsi qu'on disait, avait été
+chassé du ministère au milieu des huées.
+
+Eux ne s'occupèrent pas des racontars qui émouvaient l'opinion publique.
+Ils se mirent à l'œuvre pour joindre le traître, le prendre et le
+châtier...
+
+Ils ignoraient que ce châtiment avait déjà commencé, et que Dieu avait
+fait tomber sur son front l'irrémédiable poids de l'infamie...
+
+
+
+
+ XII
+
+ LES TRENTE DENIERS
+
+
+Une heure après la prise de Madame, Deutz montait en chaise de poste, il
+arrivait à Paris. La fatale nouvelle était déjà connue et passionnait
+l'opinion publique. Judas entrait au ministère de l'intérieur, au moment
+même où en partaient des ordres concernant l'auguste prisonnière.
+
+On ne lui fit pas faire longtemps antichambre. Le ministre reçut,
+aussitôt le misérable, afin, sans doute, de s'en débarrasser le plus
+vite possible.
+
+Il est assez difficile de parler, dans un roman historique, de certaines
+personnalités encore vivantes. Surtout lorsque ces personnalités ont
+joué un aussi grand rôle politique que le ministre dont nous parlons, et
+qui, naguère, occupait une position si élevée dans notre pays. La
+politique est l'éternel levain des crimes et des colères. Mais à quelque
+opinion qu'on appartienne, il faut savoir respecter la grandeur du
+talent, et l'âge. Aussi, nous n'aurions pas osé raconter d'une manière
+fausse l'entrevue qui eut lieu entre l'homme d'État et Deutz, si nous ne
+l'avions connue par le récit même qu'en a fait ce ministre.
+
+Il était assis à sa table de travail, lorsque Deutz entra. Une grosse
+enveloppe était placée sous un fort presse-papier. Si l'homme d'État
+ressentait du mépris pour Deutz, quand celui-ci lui proposait le marché,
+c'était du dégoût qu'il lui inspirait, à l'heure où le juif venait
+cyniquement réclamer le prix.
+
+--Monsieur le ministre, dit-il, c'est moi...
+
+L'homme d'État leva les yeux. Il l'a avoué depuis, il aurait pu jeter à
+la face de cet homme l'argent qu'il avait ramassé dans la boue, et le
+chasser, comme on chasse celui dont la seule présence est une souillure:
+mais cette infamie tranquille, sans remords, qui s'avançait hautement et
+venait pour ainsi dire s'offrir d'elle-même, lui paraissait un sujet
+d'études digne d'attirer un philosophe.
+
+Un sujet d'études!
+
+Vous oubliez, monsieur, qu'il est de ces actions viles qui déshonorent
+presque autant celui qui en profite que celui qui les commet.
+
+--Vous venez réclamer votre argent?
+
+--Oui, cinq cent mille francs.
+
+--Alors, vous croyez l'avoir bien gagné?
+
+--Si je crois!...
+
+--Après tout, vous avez accompli votre promesse: je dois tenir la
+mienne.
+
+Un rayon passa sur le visage blafard du traître.
+
+--Que ferez-vous, maintenant, puisque vous êtes devenu riche?
+
+--Je me marierai, d'abord.
+
+--Ah!
+
+--J'ai assez longtemps envié les autres. J'épouserai une femme belle,
+très-belle, je donnerai des fêtes; je veux éblouir de mon luxe tout
+Paris.
+
+--Avec cinq cent mille francs?
+
+--Ce n'est que le commencement. Quand des hommes comme moi ont la
+première pierre, ils bâtissent la maison. Ah! j'ai vu trop longtemps le
+bonheur et le luxe des autres. C'est fini. Je veux mon tour. Je l'ai
+bien gagné. Il faudra que rien ne me manque. Je m'étais toujours promis
+que je ne laisserais pas échapper l'occasion de faire ma fortune. J'ai
+cette occasion, il faut que j'en profite!
+
+Une nausée de dégoût saisit le ministre. Il faut une rude force pour
+supporter de pareilles audaces.
+
+Il avait voulu d'abord _étudier_ cet homme, comme un philosophe
+d'autrefois eût cherché peut-être à _analyser_ Judas. Mais le cœur lui
+manqua.
+
+Il se leva, et alla à la cheminée, dans laquelle flambait un grand feu.
+
+Deutz suivait le ministre du regard. Il ne perdait pas de vue un seul de
+ses mouvements. Celui-ci s'assit au coin du feu, et resta cinq minutes
+enfoncé dans ses rêveries. Un monde de pensées dut s'agiter dans son
+cerveau, pendant ces cinq minutes. Il dut se dire, en regardant monter
+et briller la flamme joyeuse, que le feu qui purifie tout, ne pourrait
+jamais purifier l'infamie de cet homme. Puis, il se reporta sans doute
+dans cette Bretagne, dont la traîtrise seule avait pu avoir raison. Il
+songea à cette noble femme tombée dans un piège ignoble, tendu par son
+filleul! Par celui qu'elle avait daigné offrir aux eaux saintes du
+baptême!
+
+Quand cette eau qui efface tomba jadis sur ce front marqué de la tache
+originelle, elle ne put effacer l'âme!
+
+L'âme? s'il en avait une.
+
+Il quitta le fauteuil où il s'était placé, et prit la paire de pincettes
+qui était posée dans le foyer. Puis, il revint lentement à sa table de
+travail, et après avoir écarté le presse-papiers, avec l'extrémité des
+pincettes il saisit la grosse enveloppe entre les deux branches de
+l'instrument.
+
+--Comptez! dit-il sèchement en jetant l'enveloppe aux pieds de Deutz.
+
+Judas n'avait même pas senti le mépris profond caché sous l'action du
+ministre.
+
+Il ramassa purement et simplement l'enveloppe: elle était pleine de
+billets de banque...
+
+Les scènes infâmes ont leur cachet de grandeur.
+
+Dans ce vaste salon du ministère de l'intérieur, il y avait deux hommes.
+L'un, debout, les bras croisés, regardait l'autre... Il était un des
+douze premiers de la France, celui auquel aboutissaient tant d'ambitions
+et tant d'espérances. Quant à l'autre...
+
+Il s'était assis et comptait les billets de banque. Dès que sa main eut
+touché le papier de soie qui frissonnait, un flot de sang monta à son
+visage.
+
+Il prit un premier paquet:
+
+--Un... deux... trois... quatre...
+
+Il compta jusqu'à vingt-cinq billets de mille francs. La somme était
+partagée en vingt paquets égaux.
+
+Quand il fut arrivé au vingt-cinquième billet de ce premier paquet, il
+le rattacha méthodiquement avec des épingles, et passa au second...
+
+--Un... deux... trois... quatre...
+
+L'œil rayonnait. Or! sois maudit, toi qui peux inspirer de telles
+ignominies!
+
+Il rattacha le second paquet et prit le troisième.
+
+--Un... deux... trois... quatre...
+
+Il en fut de même pour le quatrième. Cela faisait cent mille francs!
+Cent mille francs! Il prononçait tout bas ce chiffre, et son cœur
+battait d'aise, car il trouvait que cela sonnait bien.
+
+Il compta deux fois le cinquième paquet, car il croyait n'en avoir
+trouvé que 24. Mais le chiffre y était.
+
+Les paquets s'accumulaient à côté de lui. Et à mesure que montait le tas
+de papiers précieux, l'œil du bandit s'injectait de sang. Des
+frissonnements de bonheur l'agitaient. Une fièvre latente s'était
+emparée de lui. Des éblouissements le prenaient.
+
+--Trois cent mille francs! murmura-t-il.
+
+Il eut sans doute la vision de ce que cela représentait pour lui, cette
+somme de trois cent mille francs! Le sang battait à coups pressés dans
+les artères de son front.
+
+Il répéta trois fois:
+
+--Trois cent mille francs! Trois cent mille francs! Trois cent mille
+francs.
+
+Sa main tremblait comme la feuille, quand il ôta les épingles du
+treizième paquet:
+
+--Un... deux... trois... quatre...
+
+Il ne repliait même plus les billets de banque de manière à les mettre
+dans un même tas. Dans son ivresse il les laissait tomber à mesure sur
+le canapé où il était assis.
+
+--Un... deux... trois... quatre!...
+
+--Quatre cent mille francs!
+
+Sa main ne tremblait plus. Elle s'était déjà habituée au toucher de la
+fortune. Enfin il compta le reste de la somme...
+
+Alors des larmes jaillirent de ses yeux. Mais c'en était trop pour le
+ministre. Cette infamie lui faisait sentir la grandeur du crime qu'il
+avait commis.
+
+Il sonna; un huissier parut.
+
+--Chassez cet homme! s'écria-t-il avec emportement.
+
+Deutz eut peur, il crut qu'on voulait lui arracher son argent. Alors il
+le serra sur son cœur, prêt à le défendre avec autant d'ardeur qu'une
+mère en mettrait à défendre son enfant.
+
+Mais quand il vit qu'il n'en était rien, et qu'il ne s'agissait pour lui
+que de quitter le ministère, il saisit les billets de banque à pleines
+mains, et les enfonça dans ses poches, au hasard.
+
+--Chassez cet homme! répéta le ministre.
+
+Alors Deutz releva la tête:
+
+--Me chasser, moi? Je suis riche, murmura-t-il.
+
+Puis, haussant les épaules, il sortit.
+
+ * * * * *
+
+Il passa cette nuit-là tout entière à compter, à recompter, à tout
+compter son trésor. Il les jetait au vol à travers la chambre, ces
+billets de banque, qui représentaient pour lui la somme de bonheur qu'un
+homme peut goûter sur terre.
+
+Il prit, pour ainsi dire, un bain de volupté horrible, se complaisant à
+se rappeler tous les détails de l'acte qui lui avait procuré cette
+fortune, et s'applaudissant en lui-même de son habileté.
+
+La fatigue seule le terrassa: il s'endormit couché sur ce lit de billets
+de banque, qui frottaient leurs atomes soyeux contre son front, ses
+joues, ses yeux...
+
+C'était ignoble!
+
+Noblesse, grandeur, héroïsme, tout ce qui peut élever une femme dans
+l'admiration des hommes, amour maternel, dévouement à son pays; tout ce
+qui était Madame, en un mot, Son Altesse royale la duchesse de Berry,
+belle-sœur, femme et mère de rois... tout cela était dans un plateau de
+la balance; dans l'autre, il y avait cinq cent mille francs et l'âme
+d'un juif...
+
+L'or est maudit. Il n'inspire jamais que la honte et le crime: Jésus,
+trente deniers; la France, cinq cent mille francs; l'or toujours, l'or
+partout; qu'il s'agisse de vendre Dieu ou de perdre un pays!
+
+Deutz dormit comme il n'avait jamais dormi. Quand il s'éveilla, le
+lendemain, l'agitation de la rue était déjà dans tout son plein. Il
+ouvrit sa fenêtre et se mit à respirer avec une âpre jouissance l'air
+violent de novembre, qui lui arrivait à larges doses. Puis il songea à
+sortir.
+
+M. Abraham Simons, le père de cette Rébecca que le juif voulait épouser,
+demeurait rue Amelot, une des vieilles rues qui existent encore. Elle
+donne aujourd'hui sur le boulevard du Temple.
+
+Deutz remonta la ligne des boulevards: il marchait la tête haute, le
+sourire aux lèvres, déjà orgueilleux. Il regardait avec triomphe les
+hommes qui le croisaient. Il remarqua qu'un grand nombre de promeneurs
+se tenaient appuyés aux maisons, dévorant les journaux du matin:
+
+--On cherche des nouvelles de Bretagne! pensa-t-il.
+
+Et le misérable eut un sourire de fierté ignoble, en se disant que
+c'était lui qui était la cause de cette surexcitation de tout un peuple.
+La nature de cet homme était entière dans le mal.
+
+_Homo sum, et nihil humanum a me alienum puto._
+
+Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger, disait
+Térence.
+
+On eût pu dire de même, que rien de ce qui était vil n'était étranger à
+celui que nous étudions.
+
+Deutz franchit en une heure la distance qui le séparait de la demeure de
+M. Abraham Simons.
+
+Cette demeure était aussi vieille que la rue. Une haute et large maison,
+comme on n'en trouve plus aujourd'hui que dans ces quartiers
+tranquilles.
+
+Il sonna. Un vieux domestique semblable à la maison et à la rue vint lui
+ouvrir:
+
+--M. Simons? demanda-t-il.
+
+--Il est chez lui, monsieur.
+
+Le domestique, passant devant Deutz, lui fit traverser une grande cour,
+et l'introduisit dans un des appartements situés au rez-de-chaussée. On
+reconnaissait aussitôt une de ces anciennes banques dont la clientèle
+assurée ne cherche pas à recruter de nouveaux correspondants. Bien que
+M. Simons fût colossalement riche, les mots _bureaux_ et _caisse_
+étaient tracés à l'encre sur une pancarte.
+
+Deutz écrivit son nom sur un carré de papier et le fit porter au
+banquier, qui attendait dans son cabinet les visites du matin. On vint
+lui répondre que M. Simons le recevrait à son tour.
+
+Le lecteur se rappelle que, peu de jours auparavant, Deutz avait écrit à
+M. Simons pour lui demander sa fille en mariage. Le banquier devait donc
+savoir qu'il venait chercher une réponse. Mais Deutz s'était posé en
+homme qui propose une affaire, et non en amoureux: il ne s'étonna donc
+pas qu'on le traitât en client. Au reste, l'attente ne fut pas longue.
+Au bout d'un quart d'heure, on le fit entrer dans le cabinet, vaste
+pièce confortable mais simple.
+
+M. Simons était un vieillard de soixante-cinq ans. Il était père d'un
+grand nombre d'enfants, qui tous s'étaient mariés depuis de longues
+années. Sur le tard, une fille avait vu le jour, à la suite d'un second
+mariage: Rébecca.
+
+--Vous avez reçu ma lettre, monsieur? demanda Deutz.
+
+--Oui, monsieur, et, bien que je n'eusse pas l'honneur de beaucoup vous
+connaître, elle n'a pas laissé de m'étonner. Vous êtes amoureux de ma
+fille?
+
+--Mon souhait le plus ardent serait de l'épouser.
+
+--J'ai pris des renseignements sur vous. Je ne vous cacherai pas que ces
+renseignements sont bons. Vous appartenez à une famille honorable; mais
+on a paru fort étonné, lorsque j'ai annoncé que vous veniez de faire un
+héritage considérable.
+
+Deutz ne se déconcerta pas.
+
+--J'ai hérité de cinq cent mille francs, dit-il.
+
+--On m'a appris, en outre, que vous aviez abandonné votre religion pour
+embrasser le culte catholique. Ce pourrait être une objection pour
+d'autres; dans ma famille, ce n'en est pas une. Donc, votre recherche
+n'a rien qui puisse me déplaire. Cependant, je dois vous prévenir de
+deux choses: d'abord, je désire vous connaître, vous étudier; ensuite,
+c'est ma fille qui prononcera en dernier ressort. Je n'entends pas plus
+contrarier sa volonté que celle de mes autres enfants.
+
+Deutz trembla. Un mot de M. Simons ne tarda pas à le rassurer:
+
+--Il vous est facile de lui plaire, reprit-il. Je l'ai interrogée: elle
+n'a encore distingué personne. Nous passerons maintenant à la question
+affaire. Je donne à ma fille une dot de trois cent mille francs. Mais
+j'exige que sa dot et la vôtre soient placées dans ma banque. En quelles
+valeurs est votre héritage?
+
+--Comptant.
+
+--Cinq cent mille francs comptant! c'est un beau denier. Mes
+propositions vous conviennent-elles?
+
+--Parfaitement, monsieur.
+
+--Très-bien.
+
+M. Simons agita une sonnette. Un commis entra.
+
+--Priez mademoiselle Rébecca de descendre, dit-il.
+
+Il reprit, s'adressant à Deutz:
+
+--Je vais vous présenter à ma fille, et, dès demain, vous pourrez
+commencer votre cour.
+
+On voit que M. Simons traitait vite les affaires. Il est vrai que dans
+celle-là il voyait tout avantage, tout en ne brusquant pas le goût de sa
+fille.
+
+La porte s'ouvrit et Rébecca entra.
+
+Quand les juives sont belles, elles sont admirables. Rébecca était
+admirable. Une tête fine, brune, éclairée par des yeux énormes et que
+relevait encore une masse de cheveux noirs tordus au-dessus de la nuque.
+Des lèvres rouges découvraient des dents blanches comme du lait.
+
+Elle tenait à la main un journal déplié: sans même voir l'étranger qui
+était entré, elle vint se jeter au cou de son père:
+
+--Tu m'as fait demander? dit-elle.
+
+--Oui, chère enfant. Monsieur m'a fait l'honneur de me demander ta main.
+Je lui ai répondu que c'était à toi de choisir. Tu choisiras. A partir
+d'aujourd'hui, je l'ai autorisé à te faire sa cour.
+
+Rébecca avait rougi. Quelle est la jeune fille qui ne rougirait pas en
+pareille occasion? Elle jeta un regard à la dérobée sur le jeune homme.
+
+Nous avons dit que Deutz était plutôt «mieux que mal», pour nous servir
+d'une expression vulgaire, incorrecte, mais expressive. Le premier
+examen devait donc lui être favorable.
+
+--Vous avez entendu, monsieur Deutz, continua le père; vous pourrez...
+
+Au mot «Deutz», Rébecca avait jeté un cri comme si elle eût été mordue
+par une bête venimeuse.
+
+--Deutz!... Deutz!... balbutia-t-elle, en étendant la main vers le
+traître.
+
+--Oui... Pourquoi te troubles-tu?...
+
+Elle pâlit, et s'appuya sur un siège. Deutz voulut la soutenir.
+
+--Oh! ne me touchez pas! dit-elle avec une expression indicible de
+dégoût.
+
+--Qu'as-tu? s'écria M. Simons stupéfait.
+
+--Lui!... c'est lui...
+
+--Mais parle...
+
+--Lis..., murmura-t-elle, en laissant tomber le numéro du journal
+qu'elle n'avait pas cessé de tenir à la main.
+
+M. Simons se hâta de ramasser le journal et l'ouvrit, et lut à voix
+haute:
+
+«Hier, le sieur Deutz a reçu les cinq cent mille francs, prix qu'il
+avait mis à sa trahison. Nous sommes républicains; mais nous maudissons
+l'homme assez abject pour...»
+
+Il continua encore deux lignes et comprit tout.
+
+Alors il se redressa de toute sa hauteur.
+
+--Sortez!... sortez! dit-il.
+
+Depuis le commencement de cette scène, Deutz avait tout compris. Mais,
+s'il n'avait pas bougé, c'est que la rage et le désespoir le tenaient
+cloué au sol. Il avait cru, le monstre, que son crime resterait caché,
+et qu'il pourrait jouir en paix de la fortune qu'il avait ramassée dans
+la boue.
+
+Puis tout à coup, il s'apercevait que son nom était voué à l'exécration
+et au mépris; que son nom était imprimé tout vif... Il s'enfuit...
+traversa comme un fou les bureaux du banquier, la cour de la maison...
+et ne s'arrêta que dans la rue. Là, il chercha à rassembler ses idées,
+mais le désordre de ses pensées ne le lui permit pas. Il se mit à
+courir, et arriva ainsi jusqu'au boulevard:
+
+--Eh bien! j'en épouserai une autre! murmura-t-il. Je suis riche. Voilà
+ce qu'il y avait de plus important. Celle-là n'a pas voulu de moi...
+j'en épouserai une autre!... Ces gens-là savent que c'est moi... mais
+tout s'oublie... dans quinze jours, on aura cessé de penser à cette
+aventure...
+
+Il marchait rapidement suivant la ligne des boulevards dans la direction
+du Château-d'Eau.
+
+Comme il passait dans ce qu'on a appelé depuis le boulevard du Crime, il
+vit un grand chantier où travaillaient une vingtaine d'ouvriers.
+
+Sa course folle l'avait épuisé. Il s'appuya contre le chantier pour
+respirer un peu.
+
+En le voyant si pâle, un des ouvriers crut qu'il était malade. Or,
+mettez dans une foule un blessé, un bourgeois en redingote et un ouvrier
+en blouse, c'est l'ouvrier qui, le premier, parlera d'aider de sa bourse
+le malheureux.
+
+Un grand gaillard, à la figure avenante et loyale, s'avança vers lui:
+
+--Est-ce que vous êtes souffrant, l'ami? lui dit-il.
+
+--Oui...
+
+--D'où souffrez-vous?
+
+Deutz entendit un second qui disait:
+
+--Pauvre diable!
+
+--Oui, ajouta un troisième, il a l'air d'être très-bas... N'importe!
+j'aimerais encore mieux être dans sa peau que dans celle de ce c... de
+Deutz!
+
+--Oh! que je le tienne jamais celui-là! grommela le premier, je
+l'écrase!...
+
+Le traître poussa un rugissement et recommença à fuir...
+
+Pendant trois jours Deutz resta enfermé chez lui. Il n'osait plus
+sortir: car il lui semblait qu'à chaque coin de rue il rencontrait un
+ennemi. Il appelait des ennemis ceux qui le méprisaient!
+
+Pendant ces trois jours, il se fit un travail dans son esprit, travail
+latent, mais énergique. Le mariage était entré autrefois dans ses
+projets comme un moyen d'avenir: il le voulait riche, parce qu'il y
+voyait une revanche. N'était-ce pas ce sentiment vil qui l'avait poussé
+au crime?
+
+Pour une nature complète comme celle-là, l'obstacle accroît le désir.
+Ah! on lui refusait mademoiselle Simons qui avait une fortune? Eh bien!
+il en épouserait une autre qui serait pauvre, mais aussi belle, plus
+belle peut-être!
+
+Il était riche.
+
+Pour lui, l'or, c'était la grande clef humaine qui ouvre toutes les
+portes, celle du cœur comme celle de la conscience. Dieu a voulu que le
+mal ne pût jamais admettre l'existence du bien: celui qui est mauvais
+suppose fatalement que les autres lui ressemblent. Il y a là une loi
+physiologique, rigoureusement vraie, éternelle, par conséquent, comme
+tout ce qui est vrai.
+
+Le premier jour de cette retraite, que fit le traître, seul à seul avec
+lui-même, par un jour de rage? Il maudit ces gens, le père et la fille
+qui l'avaient chassé; il maudit ces ouvriers, dont la voix brutale, mais
+sincère, lui avait montré à quel degré de mépris il était descendu.
+
+Cette rage fut violente, exaspérée, accompagnée d'imprécations.
+
+La nuit calma un peu cette fureur. Le second jour, il raisonna plus
+froidement.
+
+Ce raisonnement ne fit qu'accroître encore son âpre besoin de vengeance.
+
+Vengeance contre qui? Il ne le savait pas lui-même. Au fond c'était une
+vengeance contre tout le monde.
+
+Le troisième jour ce fut la révolte qui gonfla cette âme! Ah! on le
+méprisait, et il était riche! Ah! on le refusait comme mari, et il était
+riche! Ah! on l'insultait, et il était riche! Cela ne serait pas.
+
+Comme il était riche, il achèterait l'estime, il achèterait une femme,
+il achèterait le respect!
+
+M. Simons et sa fille l'avaient dédaigné, il leur montrerait que l'on
+trouve toujours en ce bas monde des femmes qui consentent à échanger la
+misère contre l'aisance.
+
+Il sortit, hautain, déterminé à tout braver. Sa première visite devait
+être pour une de ses parentes éloignées, très-pauvre, laquelle avait
+trois filles.
+
+Cette parente vivait en dehors des choses extérieures, et nul doute
+qu'elle ne connût rien de ce qui s'était passé. Elle était dans la plus
+profonde misère, et vivait d'une rente de quatre cents francs que lui
+faisait la caisse de secours israélite.
+
+Où demeurait-elle?
+
+Deutz pouvait facilement se procurer son adresse, en la demandant aux
+bureaux mêmes de cette caisse de secours. Il prit une voiture, il s'y
+rendit. Après de longues et patientes recherches, le commis préposé à
+ces modestes fonctions lui apprit que madame veuve Reynac demeurait
+chaussée du Maine, nº 173. Deutz donna l'adresse au cocher et le fiacre
+partit..
+
+Pourquoi tenait-il tant à retrouver cette parente, qu'il avait évitée
+pendant si longtemps? C'est qu'elle avait trois filles. Il se rappelait
+les avoir connues,--sept ans auparavant. Elles étaient belles: l'aînée
+surtout, une ardente créature, qui portait en elle le sceau de la race
+juive. Qu'étaient-elles devenues? Peut-être allait-il les trouver
+mariées; peut-être encore la mort, cette grande faucheuse, avait-elle
+coupé, une fois encore, l'épi au lieu de la fleur!
+
+À vrai dire, mille sentiments divers s'agitaient en lui. Le plus fort
+était qu'on l'avait chassé, hué, et qu'il éprouvait le besoin de se
+prouver à lui-même qu'il n'était pas seul au monde couvert d'exécration.
+
+Le fiacre arriva chaussée du Maine. Madame Reynac habitait au sixième
+étage d'une maison sale, une mansarde encore plus sale que la maison.
+Comme il était impossible de vivre avec quatre cents francs par
+an,--même en mourant de faim,--la juive avait imaginé de s'improviser
+diseuse de bonne aventure. Elle gagnait peut-être à ce métier cinq cents
+autres francs, sur lesquels la moitié était prélevée, pour nourrir un
+quine à la loterie.
+
+Deutz faillit être suffoqué en entrant dans la mansarde de la vieille.
+Elle était assise sur une chaise sans dormir, et tenait sur ses genoux
+une petite planchette de bois couverte de cartes graisseuses. Ses mains
+maigres et osseuses faisaient courir sur la planchette dix cartes à la
+fois. Elle leva la tête en entendant du bruit, et reconnut Deutz, bien
+qu'elle ne l'eût pas vu depuis sept ans.
+
+--Ah! c'est toi, mon garçon! dit-elle, aussi tranquillement que si elle
+l'eût quittée la veille.
+
+Il était impossible au regard de décider si cette femme avait soixante
+ans ou un siècle. L'œil était vif, mais chassieux; la peau absolument
+parcheminée, comme une momie; le nez busqué, se joignant presque avec le
+menton. Elle était hideuse.
+
+--Tu sais que je vais gagner le quine?
+
+--Mais, tante Reynac...
+
+--Tante Reynac! Tu as donc besoin de moi, garçon?
+
+--Peut-être...
+
+--Eh! eh!
+
+Elle quitta ses cartes pour le regarder mieux à son aise. Puis elle posa
+ses deux mains sur ses genoux, et se mit à tourner ses pouces en dedans:
+
+--Eh!... eh! répéta-t-elle. Allons, parle.
+
+--Mais je ne vois pas vos filles?
+
+--Mes filles?
+
+Une expression de rage se peignit sur les traits de la mégère:
+
+--La plus jeune est morte, grommela-t-elle. C'est ce qu'elle avait de
+mieux à faire. Lia, la seconde, a mal tourné. Elle est sage.
+
+--Sarah, c'était l'aînée?
+
+--Oh! Sarah a bien fait son chemin. Je suis contente d'elle. Elle
+m'oublie un peu par ci par là, cependant elle m'aide à nourrir mon
+quine... Tu verras qu'il sortira un jour ou l'autre.
+
+Elle reprit les cartes et fit encore deux ou trois passes. Deutz
+l'écoutait patiemment.
+
+Il voulait en arriver à ses fins.
+
+--Alors vous dites que Lia a mal tourné?
+
+--Oui... elle travaille! Belle comme elle l'est!... Tu connais les
+grands magasins de la _Ville de Marseille_?
+
+--Oui.
+
+--C'est là qu'elle est employée. Je la vois rarement.
+
+--Elle ne vient donc jamais vous voir?
+
+--Non. Elle prétend que je lui donne de mauvais conseils. Malheur! comme
+si une mère pouvait donner de mauvais conseils à sa fille! C'est
+l'enfant de ma chair, n'est-ce pas? Ce que je lui dis, c'est dans son
+intérêt!
+
+Deutz avait noté dans sa mémoire cette adresse: la _Ville de Marseille_.
+
+--Eh bien, qu'est-ce que tu avais à me dire? reprit-elle en mêlant ses
+cartes.
+
+--Voilà. J'ai à parler à Sarah.
+
+--A Sarah? Qu'est-ce que tu peux bien lui vouloir?
+
+--Cela me regarde.
+
+Il prit un louis dans sa poche et, le tenant entre le pouce et l'index,
+le fit miroiter aux yeux de la vieille.
+
+--Où demeure-t-elle? demanda-t-il.
+
+Les yeux de la juive s'étaient allumés.
+
+--Un louis!... murmura-t-elle, un beau louis tout neuf.
+
+Certes elle aurait donné l'adresse de Sarah pour rien. Mais l'intérêt
+était là.
+
+--J'en veux deux.
+
+Il fit rentrer la pièce d'or dans sa poche.
+
+--Alors, adieu.
+
+La mégère grommela une phrase de colère en le voyant se diriger vers la
+porte.
+
+--Comme tu es pressé!
+
+--L'adresse, ou je pars.
+
+--Donne-moi l'argent.
+
+--Non, après.
+
+--Non, avant.
+
+--Après!
+
+--Ah! mon garçon, dit-elle, tu feras ton chemin, tu connais la vie. Eh
+bien, soit, j'ai plus de confiance que toi, moi. Sarah demeure rue
+Corneille, en face le théâtre de l'Odéon.
+
+--Merci, tante Reynac, tenez!
+
+Il jeta le louis à la volée; il alla rouler sur la planchette de bois:
+la vieille le happa au passage.
+
+--Et tu ne veux pas me dire pourquoi tu as besoin de parler à Sarah?
+
+--Non.
+
+--Il faut pourtant que ce soit pour une chose importante, puisque tu as
+payé son adresse vingt francs!
+
+--Oh! vous vous trompez, tante Reynac, j'en ai eu deux pour vingt
+francs; celle de Lia et l'autre.
+
+--Ah! tu feras ton chemin, répéta-t-elle avec une nuance de regret.
+
+--Consolez-vous, allez: votre situation pourrait bien changer bientôt.
+
+--Je vais faire une réussite!
+
+--Adieu, tante Reynac!
+
+--Adieu, mon garçon.
+
+Il redescendit les cinq étages encore plus rapidement qu'il ne les avait
+montés.
+
+--Aux magasins de la _Ville de Marseille_, cria-t-il au cocher.
+
+Le fiacre redescendit dans l'intérieur de Paris, et traversa les ponts.
+Puis il suivit le quai, jusqu'à la hauteur de la rue de la Ferronnerie.
+
+Là s'élevaient, en 1832, ces magasins, peu en harmonie déjà avec le goût
+du temps, c'étaient les bourgeois du quartier qui s'y approvisionnaient.
+Ils étaient vides la plupart du temps.
+
+Deutz s'arrêta, et jeta un coup d'œil à l'intérieur. Il aperçut cinq ou
+six ouvrières qui travaillaient, les unes riant, les autres attentives.
+L'une de celles-là, penchée sur sa broderie releva tout à coup la tête,
+montrant une ravissante figure, fine et douce en même temps.
+
+--Je suis sûr que c'est elle, pensa-t-il.
+
+Il y a mansarde et mansarde. La vieille juive demeurait dans une
+sentine. Lia habitait un carré entre quatre murs, qui recevait à peine
+un rayon de soleil par une étroite fenêtre en tabatière. Et cependant on
+devinait en y entrant que celle qui y restait honorait sa pauvreté par
+le travail.
+
+Deutz fit ce que les amoureux font de tous les temps, bien qu'il ne le
+fût guère. Quand l'ouvrière eut fini sa journée, elle sortit du magasin.
+Alors il suivit Lia jusqu'à la maison où elle demeurait. Puis, quand
+elle eut disparu derrière la porte cochère, il entra dans la loge de la
+concierge et demanda:
+
+--Mademoiselle Reynac?
+
+--Au sixième étage, la troisième porte à gauche.
+
+Il frappa; elle vint lui ouvrir elle-même, et resta assez décontenancée
+en sa trouvant en face d'un inconnu.
+
+Lui, remarqua aussitôt cette différence entre la demeure de la mère et
+celle de la fille que nous venons d'indiquer.
+
+--Bonjour, Lia, dit-il tranquillement.
+
+--Monsieur...
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+--En effet, et...
+
+Ils étaient debout tous les deux. Elle ne laissait pas d'être
+embarrassée: cependant, elle n'eut point la peur naturelle qu'une jeune
+fille aurait pu éprouver en se trouvant en face d'un homme. La vertu
+n'est pas craintive.
+
+C'est qu'elle était charmante, cette enfant, qui commençait la vie en
+faisant le rude apprentissage du labeur acharné et de la misère
+silencieuse.
+
+--Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus! reprit le juif.
+Vous étiez à peine haute comme cela... Un bébé!
+
+--Je ne me souviens pas...
+
+--Ah! nous étions bons amis. Vous ne vous rappelez même pas mon nom. A
+quoi tiennent les souvenirs! Je vais vous montrer, moi, que je n'ai rien
+oublié. D'abord, ne vous effrayez pas de la demande que je vais vous
+faire. Aimez-vous quelqu'un, Lia?
+
+La jeune fille croyait rêver. Qu'était donc cet homme qui l'appelait par
+son prénom, se présentait chez elle, à l'improviste, et enfin lui
+adressait une pareille question?
+
+--Chère enfant, continua Deutz, ne vous effrayez pas. Quand nous nous
+sommes quittés, j'avais douze ans, vous en aviez huit. On nous appelait
+le petit mari et la petite femme... Vous ne vous rappelez pas?
+
+Lia ne pouvait pas se rappeler par la bonne raison que ce qu'il
+racontait n'avait jamais existé. Mais il était bien sûr de ne pas être
+démenti. Quel est l'enfant qui n'a point, au fond de son cœur, des
+souvenirs cachés, qu'il est tout surpris, devenu homme, et quand il a
+les oubliés, de voir se retracer devant lui?
+
+--Moi, je suis parti au loin. Je pensais souvent à ma petite Lia. Hier,
+je suis arrivé à Paris. J'ai songé à vous retrouver. Votre mère m'a
+donné votre adresse. J'ai appris quelle vie de travail était la vôtre,
+et je me suis senti heureux, à l'idée que je pouvais faire quelque chose
+pour la compagne d'autrefois qui m'était aussi chère que jamais... Je
+suis riche, Lia... Voulez-vous que nous reprenions le rêve du temps
+passé pour en faire une réalité?
+
+Deutz avait parlé doucement. Il était jeune, sa voix douce; l'ombre
+naissante du soir empêchait Lia de voir que son visage restait immobile,
+pendant que sa lèvre prononçait ces paroles tendres: elle fut émue.
+
+--Ne vous troublez pas, chère enfant, reprit-il en lui prenant les
+mains. Vous êtes une vaillante et honnête créature. Quelle meilleure
+compagne que vous un honnête homme peut-il choisir?
+
+--Vraiment, je reste confondue, répétait-elle.
+
+--Acceptez-vous?
+
+--Monsieur...
+
+--Nous ferons, ou plutôt nous renouvellerons connaissance.
+
+Il s'arrêta un moment, puis:
+
+--Allons! je vois qu'il faut que je vous dise mon nom, pour que vous me
+reconnaissiez. Vous ne vous souvenez donc plus de Hyacinthe Deutz?
+
+--Hyacinthe Deutz?
+
+--Nous sommes cousins.
+
+Lia était restée tranquille, comme si elle ne savait pas l'épouvantable
+signification de ce nom-là. Et, en effet, l'ouvrier lit les journaux,
+mais l'ouvrière ne les lit pas. L'aventure de Madame n'avait pas encore
+pénétré dans le magasin bourgeois de la _Ville de Marseille_. Ce n'est
+pas un fait étonnant. Combien de ces choses qui bouleversent une nation,
+restent inconnues pendant des semaines, à ces obscurs travailleurs qui
+composent la toute petite bourgeoisie?
+
+--Laissez-moi vous dire mon projet, chère Lia, dit-il. Je ne veux plus
+que vous retourniez à votre magasin. Dans un mois nous serons mariés.
+
+Elle hocha doucement la tête:
+
+--Non, mon cousin... puisque nous sommes cousins, reprit-elle en
+souriant, il faut d'abord nous connaître. Vous êtes riche: je suis
+pauvre. C'est donc à moi à faire la difficile... pour vous. Peut-être
+cédez-vous à un mouvement généreux.
+
+Si vous devez vous repentir, mieux vaut que ce soit avant qu'après. Je
+continuerai ma vie habituelle jusqu'à ce que... Et tenez! pour
+commencer, je vous permets, pour la première fois, de rester dans ma
+chambre. J'attends une ouvrière de magasin qui a, comme moi, un travail
+à finir. Nous nous réunissons tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre,
+pour économiser le feu et la lumière. C'est mon tour ce soir.
+
+Elle lui tendit la main, comme une honnête femme qui ne se méfie pas du
+mal.
+
+--Avez-vous dîné?
+
+--Non.
+
+--Voulez-vous dîner avec moi?
+
+--Volontiers.
+
+Elle alluma le feu, un pauvre feu de charbon dans la cheminée, et la
+petite lampe éclaira bientôt la mansarde de sa douce et pâle lueur.
+
+--Oh! vous dînerez mal, je vous préviens.
+
+Ce que Lia appelait «dîner» composerait à peine une collation. Elle ne
+mangeait de viande que le dimanche. Elle fit chauffer du lait, c'était
+le potage. L'entrée c'était de la charcuterie, et le dessert des
+confitures. Encore c'était le grand repas. A midi, elle ne mangeait
+qu'un morceau de pain.
+
+Tout cela, les assiettes de faïence brune, les verres sans pieds, la
+cruche d'eau, reluisait à l'œil. En dix minutes, ils eurent dîné.
+
+--C'est la première fois que pareille chose m'arrive, dit-elle en riant.
+Mais vous m'avez inspiré confiance tout de suite. Puis j'ai été émue de
+vos paroles... Je pense si souvent à mon enfance! Comme toutes les
+autres, j'ai été en butte à ces mots qui sont des insultes et une
+lâcheté, quand on les adresse à une pauvre fille comme moi... Vous, mon
+ami, vous êtes le seul qui ayez été loyal et honnête.
+
+Une larme brilla dans ses yeux. Mais elle se mit vite à rire.
+
+--Ne parlons plus de cela. Vous voulez m'épouser... Votre famille n'y
+consentira peut-être pas!
+
+--Je n'ai pas de famille.
+
+--Si vous alliez regretter de m'avoir engagé votre parole?
+
+--Regretter?... Mais il faut que je vous dise tout. Je vous ai trompée.
+Ce n'est pas hier que je suis arrivé à Paris, c'est il y a un mois. Je
+vous aimais de loin... je vous savais belle et honnête; je sais
+maintenant que nous serons heureux!
+
+Une voix fraîche et gaie résonna sur le palier, et presqu'aussitôt la
+porte de la mansarde s'ouvrit; livrant passage à une jeune fille de
+vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui s'arrêta court en voyant son amie
+attablée avec un jeune homme.
+
+--Tu es étonnée? dit celle-ci.
+
+--Dame! toi qu'on nous donne toujours pour modèle...
+
+--Je te présente mon mari, ma chère Louise.
+
+--Ton mari?
+
+--Mon Dieu, oui.
+
+--Depuis quand?
+
+--Depuis...
+
+--Depuis quinze ans, mademoiselle, dit Deutz.
+
+--Ah! tu attendais quelqu'un!... Je comprends maintenant pourquoi tu
+étais sage et travailleuse, au lieu d'être un peu folle, comme nous!...
+
+Louise s'assit sur le carreau de la mansarde, chauffant ses mains au
+feu.
+
+--Oh! que je raconte une affreuse histoire! dit-elle tout à coup. On
+vient de me l'apprendre tout à l'heure. Tu sais bien... Madame... qui
+nous passionnait tant... parce qu'elle se battait en Vendée... Est-ce en
+Vendée?...
+
+Deutz pâlit.
+
+--Eh bien! il paraît qu'on l'a fait prisonnière.
+
+--Pauvre femme! murmura Lia.
+
+--Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'elle a été vendue par un
+homme qui se disait son ami... Vendue, Lia!
+
+--Le misérable!
+
+--Je cherche à me rappeler son nom... Je ne peux pas y arriver... Et
+pourtant, il n'y a pas dix minutes qu'on me l'a dit. Vous connaissez
+cette histoire-là, vous, monsieur?
+
+--Oui... oui.
+
+--Alors, aidez-moi donc... Ah! tant pis! Je me rappellerai le nom une
+autre fois. A propos de nom, Lia, tu ne m'as pas dit celui de ton
+fiancé?
+
+--Hyacinthe Deutz.
+
+Louise se leva toute droite:
+
+--Hyacinthe Deutz...
+
+Elle se jeta sur Lia, et, l'entraînant vers la porte avec épouvante:
+
+--Viens... viens... C'est lui! lui!
+
+--Qui?...
+
+--Le traître! l'homme qui a vendu cette pauvre princesse!
+
+Lia jeta un cri de désespoir.
+
+--Et il venait... Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je garde ma misère!...
+Ma mansarde est souillée par vous... Allez-vous-en!
+
+--Je suis riche, riche! balbutia Deutz. Malheureuse! tu souffres le
+froid, la fatigue, la faim... Avec moi, tu n'auras rien à craindre...
+Quand tu seras ma femme...
+
+--Votre femme!
+
+Elle recula encore.
+
+--Partez... Je vous méprise!... partez!...
+
+Elle ne put rien ajouter. Elle était évanouie.
+
+Deutz se précipita au dehors et s'enfuit.
+
+Il faisait nuit. Il arriva tout courant jusqu'aux ponts, et il entrait
+dans la première rue qui s'offrait à ses regards, comme huit heures du
+soir sonnaient à l'horloge de l'Institut.
+
+Alors seulement il s'arrêta. Sa colère était devenue de la rage.
+
+--Cette femme, cette misérable femme! murmura-t-il. Elle est pauvre
+pourtant! Et elle préfère sa pauvreté... Non, ce n'est pas possible. Il
+y a autre chose. Depuis quand a-t-on refusé un mari riche? Elle en
+aimait un autre... Alors, pourquoi m'avait-elle accepté d'abord, pour me
+refuser ensuite? Ce serait donc réellement parce que...
+
+Son sang bouillonna à la pensée de la nouvelle insulte qu'il venait de
+supporter. Il serra les poings, et, avec une indicible expression de
+fureur:
+
+--Il y a un être désintéressé au monde, un être qui méprise l'argent, et
+il faut que je le rencontre!
+
+Il prononça cette phrase sans se douter qu'il blasphémait.
+
+Relevant la tête, il porta autour de lui son regard haineux. Il
+contempla la rue où il se trouvait, une vieille rue encaissée, muette,
+où les passants étaient rares, et les hautes maisons silencieuses qui se
+dressaient à droite et à gauche.
+
+--Ainsi, pensa-t-il, je suis exécré, méprisé dans chacune de ces
+maisons! Dans chacun de ces appartements je trouverais, en y cherchant,
+des êtres pour qui je suis un objet d'exécration! Non. C'est
+impossible!... Ces Simons... Ils sont riches: sans cela ils ne
+m'auraient pas chassé! Cette fille... Oh! cette fille... Des ouvriers
+m'ont injurié... Mais si j'avais voulu leur jeter une poignée d'or, ils
+auraient crié: vive Deutz!... Cette fille!... Eh bien, soit, elle est
+honnête et désintéressée... Une par hasard... il faut bien qu'on en
+rencontre quelquefois!... C'est qu'elle aussi m'a chassé... Et après? Ce
+n'est qu'une aventure à oublier. J'oublierai cela, comme j'ai oublié
+tant de choses, pour ne plus penser qu'à ma fortune, à mon argent...
+
+Il avait marché tout en parlant. Il regarda de nouveau autour de lui, et
+se trouva au carrefour Buci. Le quartier Latin de nos jours existait
+déjà, mais il s'appelait alors le quartier des Écoles. Les noms
+changent, mais les mœurs sont les mêmes.
+
+On s'amusait et on travaillait au quartier des Écoles de 1832, comme on
+travaille et on s'amuse au quartier Latin d'aujourd'hui. Murger l'a
+calomnié. Ce livre infâme qu'on nomme la _Vie de Bohème_, ce livre qui a
+perdu tant de nobles intelligences qui se sont laissé dévoyer dans la
+fainéantise et dans l'ignominie, est un mensonge depuis la première page
+jusqu'à la dernière.
+
+Marchant toujours devant lui, Deutz arriva au bout de la rue de
+l'Ancienne-Comédie. Incertain du chemin qu'il allait suivre, le cœur
+secoué par la rage, il allait peut-être revenir sur ses pas, afin de
+demander au grand air un peu de fraîcheur.
+
+Il ventait froid, et son sang le brûlait. Tout à coup, il aperçut une
+ombre qui passait à côté de lui. C'était une femme, une magnifique
+créature admirablement faite, et dont les grands yeux semblaient
+«éclairer l'obscurité,» comme dit un poëte oriental. Cette jeune femme
+marchait d'un air égaré: elle allait si vite, que Deutz fut obligé de
+hâter le pas pour la suivre. Elle prit le même chemin que celui par où
+le traître avait passé pour venir.
+
+Elle descendit la rue Mazarine jusqu'à la ruelle tournante, sale, où
+elle se joint à la rue Bonaparte, pour aboutir au quai Malaquais. La
+jeune femme traversa le quai, et suivit quelques instants la chaussée
+qui longeait la Seine. Arrivée à un de ces escaliers de pierre qui
+conduisaient à la berge, elle sembla hésiter: puis, après une seconde de
+réflexion, elle se mit à descendre l'escalier. On eût dit d'une ombre
+qui ne laissait aucune trace sur son passage. Deutz marchait derrière
+elle, sans se rendre compte du sentiment qui le poussait. Était-ce la
+pensée qu'il pouvait peut-être rendre service? Non.
+
+Non. Cette nature infâme n'avait pas un tel coin de générosité. Par les
+jours d'orage, quand le ciel est gris, pluvieux et sombre, on aperçoit
+quelquefois un peu de ciel bleu, à travers la nue. Mais l'âme de
+certains hommes ne connaît pas même cette éclaircie morale, qu'on
+appelle une généreuse pensée.
+
+La jeune femme arriva sur la berge. La Seine roulait ses flots noirs et
+tristes. Elle se pencha, puis se mettant à courir, monta sur l'un de ces
+grands bateaux de bois qui séjournent, en attendant le halage. Elle
+voulait évidemment se jeter dans le fleuve, de l'autre côté du bateau,
+car elle craignait sans doute que l'eau ne fût pas assez profonde sur le
+bord.
+
+Deutz n'avait pas quitté ses pas. Il arriva presque en même temps
+qu'elle sur le bateau. Elle n'entendait pas. Comme elle croyait être
+près de la mort, elle écoutait, sans doute, la voix de sa conscience, et
+cette voix-là devait parler trop haut pour ne pas étouffer les autres.
+
+Elle se pencha encore, mais cette fois, sur l'eau, regardant courir les
+flots sinistres qui ont abrité tant de crimes et d'infamies, tant de
+suicides désespérés. Elle faisait déjà un mouvement pour s'y laisser
+tomber, lorsque Deutz la saisit par le bras. Elle se retourna
+violemment.
+
+--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit-elle.
+
+--Vous vouliez mourir?
+
+--Oui, je veux mourir.
+
+--Pourquoi?
+
+Elle éclata de rire.
+
+--Cela ne vous regarde pas! Si je meurs, personne ne me regrettera,
+personne ne me pleurera! La vie me pèse... me dégoûte! Je n'ai trouvé ni
+appui, ni consolation, ni rien en ce monde. Ma mère... oh! ma mère...
+Mais je ne vous en parle pas... bien qu'elle aura un jour un terrible
+compte à rendre à Dieu, car c'est elle qui m'a perdue! Je veux mourir...
+Laissez-moi!
+
+--Non!
+
+Elle se débattit un moment. Puis, dans un paroxysme de désespoir, elle
+tenta d'entraîner le juif avec elle. Mais il se cramponnait de la main
+gauche au rebord du bateau, pendant que de la droite il l'étreignait à
+l'épaule.
+
+De guerre lasse elle céda.
+
+--Eh bien, quand vous m'aurez empêchée de mourir aujourd'hui... que
+m'importe? Je me tuerai demain. Votre intervention n'aura servi qu'à me
+faire davantage souffrir. Je m'étais décidée à me tuer. Il faudra que je
+me décide encore... J'aurai deux agonies au lieu d'une!
+
+--Pourquoi vouliez-vous mourir?
+
+--Ne vous l'ai-je pas dit? Ma vie me dégoûte... j'ai honte de moi-même,
+quand je pense à la jeune fille que j'étais, et quand je vois jusqu'où
+je suis descendue. Je suis une de ces malheureuses qui ont mis une fois
+le pied sur le chemin glissant du mal, et qui n'ont pu se retenir
+après... Ah! si elles me voyaient, celles qui prêtent l'oreille aux
+paroles menteuses... aux lâches complaisances, elles reculeraient
+d'effroi!...
+
+Tout autre homme aurait parlé à cette infortunée des devoirs de la
+créature envers le Créateur; du respect qu'elle doit avoir pour
+elle-même. Dieu n'a-t-il pas interdit le suicide comme un crime? Mais le
+misérable qui venait de sauver cette autre misérable ne pensait pas à
+cela. Il la regardait. Elle était splendidement belle. Les cheveux
+dénoués tombaient en masses brunes autour de son col blanc. Les yeux,
+énormes, brillaient d'un éclat étrange.
+
+--Vous craignez la misère, n'est-ce pas?
+
+--Oui, dit-elle à voix basse...
+
+--Vous avez honte de votre vie?...
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, si quelqu'un... moi, par exemple, vous proposait de vous
+faire sortir de cette vie que vous menez... accepteriez-vous?
+
+Une lueur d'espérance brilla dans son regard, mais s'éteignit aussitôt.
+
+--Vous... pourquoi... vous?
+
+--Je vous le dirai plus tard.
+
+Elle regarda à son tour l'homme qui lui tenait un langage si bizarre.
+Elle vit que le visage de cet homme était bouleversé, comme si une rage
+intérieure y était peinte. Ses paroles froides et sèches semblaient
+prononcées comme une leçon apprise et qu'on récite par cœur.
+
+--Pourquoi vous?... répéta-t-elle.
+
+--Je vous ai dit que vous le sauriez.
+
+--Vous ne me connaissez pas.
+
+--Peu m'importe.
+
+--Vous ne savez qui je suis...
+
+--Peu m'importe, vous dis-je.
+
+--Ah! balbutia-t-elle, je croyais cependant être descendue trop bas...
+
+Il avait pris son bras et l'entraînait.
+
+Elle se laissait faire docilement. Ils revinrent sur la berge. Comme
+elle était faible et chancelait, il la soutint.
+
+Toujours la soutenant, Deutz héla un fiacre qui attendait à une station
+de voitures. Mais elle lui dit:
+
+--Non. Donnez-moi votre bras; j'aime mieux marcher.
+
+--Où demeurez-vous?
+
+--Je vais vous conduire.
+
+Ils suivirent silencieusement la longue rue Mazarine. Pas une parole ne
+fut échangée.
+
+Qu'auraient-ils eu à se dire? Elle attendait.
+
+On lui avait promis de la retirer du gouffre où elle se débattait. Lui,
+ne pensait vraiment pas que la malheureuse femme eût la moindre anxiété
+de savoir quel sort on allait lui offrir. Il ne songeait qu'à réussir
+dans ce qu'il projetait. Au reste, ils avaient l'air d'apparitions
+sinistres, elle avec sa démarche hésitante, ses cheveux épars, lui avec
+son visage livide, marbré çà et là de rouge, comme si les insultes
+morales qu'il avait reçues avaient été autant de soufflets.
+
+Ils arrivèrent au carrefour Bucy, de même que Deutz une heure
+auparavant.
+
+Elle marcha plus vite et monta la rue de l'Odéon.
+
+Parvenus à la grande place qui entoure le théâtre, ils la traversèrent.
+
+--Voilà où je demeure, dit-elle en lui montrant la rue Corneille, une
+des deux qui bordent le théâtre.
+
+--Rue Corneille!
+
+--Oui.
+
+--Vous demeurez rue Corneille?
+
+--Mais... oui.
+
+Elle ne comprenait pas pourquoi son compagnon faisait preuve d'un tel
+étonnement.
+
+--Qu'avez-vous?
+
+Il la contempla longuement:
+
+--Elle _lui_ ressemble, dit-il tout bas, j'aurais dû la reconnaître.
+
+--Je vous connais, reprit-il à voix haute. Vous vous appelez Sarah
+Reynac!...
+
+C'était bien Sarah, en effet, la fille aînée de la juive, la sœur de
+Lia. Elle n'en était plus à être surprise. L'aventure où elle se
+trouvait jetée ressemblait tellement à un roman! Quelle est la femme de
+ce genre qui ne croit pas au Petit Manteau Bleu, au protecteur inconnu,
+à toutes ces légendes en cours parmi ces créatures? Elle se laissa faire
+et monta la première; elle s'arrêta devant une porte, au second étage,
+de cette maison de la rue Corneille.
+
+L'appartement était simple et fastueux en même temps: on y reconnaissait
+les traces du luxe de la veille qui sera la misère le lendemain. Pas un
+seul livre! Est-ce qu'elles ont le temps de lire? Peut-être çà et là un
+roman de Ducray-Duminil ou un drame de Guilbert de Pixérécourt.
+L'ameublement est un mélange disparate où la table de bois commun
+coudoie l'étagère en bois de rose. Sur le parquet, du tapis d'Aubusson,
+mais tâché, sali, usé jusqu'à la corde.
+
+Il faisait froid, elle jeta une bûche dans la cheminée du salon. Quelle
+différence entre ce logis, et la demeure de l'ouvrière!
+
+Quand Sarah vit flamber la flamme, elle regarda l'inconnu. Deutz s'était
+assis dans un fauteuil et la contemplait.
+
+--Parlez, maintenant, dit-elle. Que voulez-vous de moi? que
+m'offrez-vous? Vous m'avez promis de m'arracher à mon enfer: le
+pouvez-vous, seulement? Je ne sais même pas s'il est encore temps!
+
+Elle ajouta, après une pause:
+
+--Comment me connaissez-vous?
+
+Puis, baissant la voix, courbant la tête, avec une navrante expression
+de honte:
+
+--Est-ce que tout le monde ne me connaît pas, moi? balbutia-t-elle.
+
+Elle devait croire à un bon sentiment de la part de cet homme qui
+entrait si brusquement, et d'une manière imprévue dans son existence.
+
+--Il faut que je vous raconte ma vie, reprit Sarah d'une voix brève;
+j'aurais pu être honnête, comme tant d'autres. Je ne puis même pas dire
+que j'ai eu les mauvais conseils de ma mère: ces mauvais conseils ma
+sœur les a eus comme moi, et cependant... Ne me demandez pas tout ce que
+j'ai fait. Je n'aurais pas le courage de vous l'apprendre. J'ai roulé,
+de chute en chute, au dernier degré. Vous voyez où j'en suis
+maintenant... Je crois que je valais mieux que d'autres, car j'ai eu
+souvent des remords. Il est vrai que je ne les écoutais pas, ces hôtes
+importuns qui me parlaient de devoir!... Depuis six mois, j'étais lasse!
+un dégoût profond s'emparait de moi. J'avais la nostalgie du bien. Je me
+représentais ce que j'aurais pu être comme ma sœur Lia,... trouver un
+honnête homme qui m'eût honnêtement aimée... Je n'avais pas voulu. Le
+mal a tant de séductions, et le travail en a si peu. Alors, je sentais
+que j'étais pour tous un objet de mépris, un hochet qu'on rejette dans
+un coin.
+
+La pensée de la mort est entrée en moi pour la première fois; je l'ai
+chassée d'abord. Et j'ai continué ma vie... Elle est revenue. Si je vous
+disais ce que j'ai souffert! Je suis jeune encore, j'ai vingt-huit ans,
+je suis seule, j'avais devant moi l'avenir... mais quel avenir! Un
+matin, je me suis habillée simplement et je suis sortie. Je voulais
+trouver de l'ouvrage. Partout où je me suis présentée, on m'a
+repoussée... A quoi étais-je bonne, en effet? J'avais perdu l'habitude
+du travail. Pour m'étourdir, je me suis jetée plus avant dans le
+plaisir. Mais le plaisir ne m'inspirait plus que de la haine. Inutile à
+tous, nuisible à moi-même, ennuyée du vide qui m'entourait, dégoûtée de
+mon existence, c'est alors que j'ai résolu d'en finir. Ah! pourquoi
+m'avez-vous arrêtée au seuil de cette mort, qui eût été le repos? Par
+quelle fatalité vous êtes-vous trouvé là pour m'imposer le secours
+odieux de votre volonté de me sauver? Si vous pouvez m'arracher à la vie
+que je mène, si vous pouvez me régénérer par le travail, songez-y bien!
+Mais si, après m'avoir entendue, vous m'abandonnez de nouveau, soyez
+maudit!
+
+Deutz la regardait, les yeux fixés sur cette belle créature, qui avait
+voulu mourir. Par moments il éprouvait un sentiment de joie âcre, en se
+disant que le mépris était leur lot commun à tous les deux.
+
+--Vous me connaissez maintenant, acheva-t-elle. Je suis une femme
+perdue. L'honnête fille détourne la tête quand je passe. Je ne sais plus
+travailler. J'ai passé du luxe à la misère, comme mes pareilles, pour
+retourner de la misère au luxe. Je suis une femme perdue! Perdue,
+c'est-à-dire qui ne peut plus se retrouver. Que pouvez-vous faire pour
+moi? Rien!
+
+Il y eut un court silence, pendant lequel Deutz réfléchit à la manière
+dont il devait s'y prendre pour proposer à Sarah ce qu'il voulait.
+
+--Si j'ai bien compris, répliqua-t-il froidement, vous êtes désespérée,
+et vous ne demandez plus qu'à mourir. La vie n'a plus d'issue pour vous.
+Vous vous trouvez dans une impasse: c'est de cette impasse dont vous
+voulez sortir. Vous avez raison. Vous parliez de votre avenir tout à
+l'heure? Je vais vous dire ce qu'il serait, si vous ne mouriez pas, on
+si vous refusiez mon offre. Vous avez peut-être une dizaine d'années
+devant vous: au bout de ces dix ans... c'est la misère noire, sordide.
+Vous avez honte, maintenant, que serait-ce donc alors? Ces femmes hâves,
+usées, flétries, ces mendiantes qui grelottent le froid, ont eu aussi
+une existence de plaisirs comme la vôtre. Vous voyez où elles en sont
+venues. C'est là que vous en viendriez. Si vous mouriez alors... vous
+connaissez l'hôpital. Une dalle de marbre!
+
+Sarah frissonna:
+
+--Je suis lâche, dit-elle tout bas. C'est en pensant à tout cela que je
+veux mourir aujourd'hui, quand je suis jeune, belle, que je peux être
+encore regrettée...
+
+--Écoutez-moi donc, alors. Je vous offre la fortune. Il y a un... jeune
+homme riche, qui vous épousera.
+
+--M'épouser... moi!
+
+--Oui!
+
+--Cet homme m'aime?
+
+--Peut-être.
+
+--Son nom?
+
+Il se tut; puis lentement:
+
+--C'est moi.
+
+--Vous!... vous!...
+
+Elle prit son front dans ses mains:
+
+--Vous... Mais vous ne pouvez pas m'aimer.
+
+--Je vous ai dit: Peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout. Je vous propose
+un marché. Il y a des imbéciles qui me reprochent la façon dont j'ai
+fait fortune. Comme si l'or ne purifiait pas tout! Si je vous épouse,
+nous quitterons la France et nous irons nous faire, au loin, une vie
+nouvelle.
+
+Elle ne comprenait pas. Pourtant elle lui dit:
+
+--Vous ne pouvez donc pas en épouser une autre, que vous me proposez
+cela, à moi?
+
+--Avez-vous entendu parler de cette princesse qui se battait en Vendée?
+
+--Oui.
+
+--Elle perdait la France. Je l'ai sauvée en la livrant au gouvernement.
+
+--Ah!
+
+--On m'en a récompensé...
+
+Sarah s'était croisé les bras. Elle le regardait de son œil fixe.
+
+--Je vous connais: vous êtes mon cousin Hyacinthe Deutz. J'ai entendu
+parler de vous; vous avez vendu cette pauvre femme cinq cent mille
+francs.
+
+Toute énergie semblait l'avoir abandonnée.
+
+Elle remit sur ses épaules la mante qu'elle avait quittée en rentrant et
+se dirigea vers la porte du salon.
+
+--Où allez-vous?
+
+--Où vous m'avez prise! Vous épouser, vous? J'aime mieux mourir. Certes,
+je suis bien infâme et bien misérable; certes, je n'ai jamais rien fait
+de bon dans ma vie, mais votre or me brûlerait les doigts, si je le
+partageais avec vous... Je comprends qu'on vole, je comprends qu'on tue,
+mais je ne comprends pas ce que vous avez fait. Oh! je ne me mets pas en
+colère... Je n'ai le droit en ce monde de ne mépriser qu'une personne..
+vous! Vous m'avez fait du bien.
+
+Elle se tut; puis, par un brusque retour, elle éclata en larmes:
+
+--Que faut-il donc que je sois, pour qu'on vienne m'offrir une pareille
+honte? Jamais je n'ai mieux compris mon abjection... Oui, je suis une
+femme perdue, un être sans foi, sans honneur, sans dignité; oui, j'ai
+pour avenir, si je vis, la honte encore, la honte toujours, pour finir
+par la misère, l'hôpital et la fosse commune; mais j'aime mieux cela que
+de devenir votre femme.
+
+Il vit rouge. Une insulte de plus tombant sur cet homme exaspéré,
+produisit l'effet de l'étincelle sur un baril de poudre. Il bondit
+jusqu'à Sarah, et lui saisit violemment les poignets:
+
+--Ah! tu te crois aussi le droit de me mépriser! Ah! tu m'outrages... Tu
+payeras pour les deux autres, pour ta sœur et Rébecca.
+
+Il l'avait jetée par terre et cherchait à l'étrangler. Instinctivement
+elle se défendait.
+
+--Je vais te tuer!...
+
+--Au secours!... appela-t-elle.
+
+--Je vais te tuer!
+
+Elle se débattit encore, assez pour s'échapper de ses mains et se
+réfugier au bout du salon. Cela la sauva. Le traître réfléchit sans
+doute aux conséquences du crime. Il vit la guillotine: il était lâche.
+
+Pâle, livide, au milieu du salon, il se rongeait les poings avec fureur.
+
+--Impuissant! Je ne peux... pas... je n'ose pas me venger... Que faire?
+où aller? Si je brûlais Paris... La fille riche, la fille honnête, la
+fille perdue... je suis chassé de partout! Tiens! j'aurais dû
+t'étrangler!... Adieu! sois maudite, toi et les autres!
+
+Nu-tête, les vêtements en désordre, il sortit, chancelant, la rage dans
+les yeux, fou de colère, et montrant le poing à ce ciel qui, lui ayant
+permis d'accomplir sa trahison, ne lui permettait pas d'en jouir.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ LE MAUDIT.
+
+
+Cette fois c'était fini. Paris lui inspirait de la haine et de la peur.
+Il résolut de le fuir. Il suivit le bord de la Seine, la tête courbée,
+sous le poids de l'universelle malédiction qui l'écrasait, mais d'un pas
+rapide. Il n'avait même plus de pensées, son cerveau était vide. Le
+vent, la pluie fouettaient son visage, sans qu'il les sentit. Toute
+volonté, toute énergie étaient mortes. Il marchait. La ville sombre,
+endormie, se déroulait à ses côtés: il lui semblait que même dans son
+sommeil elle allait l'insulter encore. Il marchait. N'est-ce pas ainsi
+que les poëtes ont rêvé Caïn fuyant devant le souvenir du crime qui a
+tué Abel? Dans l'immortel tableau de Prud'hon, le châtiment marche
+devant. Précédait-il aussi ce Judas, ce maudit, ce traître, ce Deutz?
+
+Il marchait; la fatigue physique n'avait aucune prise sur ce corps
+consumé déjà par la fatigue morale. Il franchit en trois heures et
+demie, tout d'une traite, la distance qui sépare la place de la Concorde
+de la route de Sèvres. A cette époque où Paris était restreint, la route
+de Sèvres, qui aujourd'hui touche aux fortifications, formait la pleine
+banlieue. Le chemin commençait à s'animer; on voyait passer les
+laitières dans leurs petites voitures, les maraîchers conduisant leurs
+épaisses charrettes à grands coups de fouet. Lui ne voyait rien: il
+marchait. Un flot de pensées sombres s'agitait tumultueusement en lui.
+Les moindres détails de la triple insulte qu'il venait de subir se
+retraçaient à son esprit. Une parole de rage montait à ses lèvres; il
+l'étouffait, car il avait peur de s'entendre parler.
+
+Vers deux heures du matin, il s'arrêta. Ses jambes ne pouvaient plus le
+soutenir. Devant lui coulait la Seine; à droite et à gauche, deux
+longues rangées de maisons. Sur l'une d'elles, il aperçut la branche de
+houx qui annonce une auberge. Il s'approcha et frappa. Il lui fallut un
+certain temps pour se faire ouvrir. Un garçon tout endormi se présenta,
+mais il recula de deux pas à la vue de cet homme pâle comme un mort,
+couvert de sueur et dont les cheveux en désordre se collaient à ses
+tempes.
+
+Deutz lui glissa une pièce de monnaie dans la main.
+
+--Donnez-moi une chambre, dit-il.
+
+On l'introduisit dans la banale et vulgaire chambre d'auberge.
+
+--J'ai froid, dit-il en frissonnant.
+
+Le garçon jeta un fagot dans l'âtre, puis il se retira.
+
+Deutz se jeta pesamment sur le lit sans se dévêtir et s'endormit.
+
+ * * * * *
+
+Quand il s'éveilla, le soleil baissait déjà à l'horizon. Le repos
+l'avait calmé.
+
+--Je suis un niais, murmura-t-il. Est-ce qu'il ne me reste pas ma
+fortune? Avec ma fortune je puis être heureux... Il fit rapidement sa
+toilette et envoya acheter un chapeau; puis il sortit. C'était
+l'après-midi d'un dimanche. Le soleil de décembre illuminait le ciel de
+ses rayons pâles. Il faisait ce froid sec et piquant qui rend, par une
+belle journée, la promenade d'hiver si agréable. L'avenue de Sèvres
+était pleine de monde. Deutz tourna le quai de la Seine et se mit à se
+promener sur la berge gazonnée qui suit le cours du fleuve. Chaque
+Parisien connaît l'endroit dont nous parlons. A droite, en face de la
+Seine, s'étendent ces immenses jardins, qui sont aujourd'hui la
+propriété de M. le baron de Rothschild.
+
+Des saltimbanques forains avaient établi là leurs pénates, et le petit
+public populaire se pressait à l'intérieur de leurs baraques de bois;
+des femmes de chambre tenant des enfants par la main, des boutiquiers,
+quelques ouvriers et les véritables soldats, les Bayards à cinq
+centimes, qui regardaient tout cela de leur large sourire confiant.
+
+Cette scène respirait une telle bonhomie, une telle tranquillité, que
+Deutz s'approcha et se mêla à la foule. Il y avait dix minutes peut-être
+qu'il était là, quand un homme de haute taille, carré d'épaules, et qui
+portait un étrange costume, moitié bourgeois et moitié paysan, parut sur
+la route. Il marchait à grands pas, se dirigeant vers la route de
+Sèvres, comme s'il voulait gagner Paris.
+
+C'était Aubin Ploguen. Que venait-il faire là? Nos lecteurs ne tarderont
+pas à le savoir. Lui ne perdait pas son temps. Il marchait à larges
+enjambées, quand tout à coup il aperçut Deutz, et un cri de colère
+s'échappa de ses lèvres. Il entra dans la foule, et, se frayant un
+passage, arriva jusqu'au traître. Alors, levant sa terrible main, il la
+laissa lourdement tomber sur son épaule.
+
+Certaines natures sont dépaysées quand on les arrache à leur cadre
+naturel. Le rude Breton se croyait encore en Bretagne. Il confondait la
+berge de la Seine avec la rive de la Vilaine.
+
+--Fais ta prière, dit-il à voix haute, au milieu de la stupeur des
+assistants: je vais t'attacher une pierre au cou et te noyer comme un
+chien!
+
+Une pareille phrase au milieu de la lande de Kloarek n'eût pas étonné le
+patour, mais aux portes de Paris, éclatant dans une foule populaire,
+elle fit émeute. On monta sur les chaises pour mieux voir. Le spectacle
+en plein vent paraissait mesquin.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Oh! le rude homme!
+
+--Qu'est-ce qu'il a fait?
+
+Ces phrases s'échangeaient d'un bout à l'autre des baraques. Aubin
+répéta:
+
+--Fais ta prière!
+
+Les dents de Deutz claquaient.
+
+--Au secours! cria-t-il.
+
+--Allons, lâchez-le! dirent quelques-uns.
+
+Aubin Ploguen releva sa tête énergique.
+
+--Savez-vous ce qu'a fait cet homme? dit-il. Il a vendu notre princesse,
+Madame la régente de France...! C'est Deutz!
+
+Mille imprécations diverses retentirent. On ne s'entendait plus.
+
+--Il faut l'écharper!
+
+--À l'eau! à l'eau! criait-on.
+
+La terreur arrivée à son paroxysme centuple les forces d'un homme. D'un
+vigoureux mouvement d'épaules, Deutz se dégagea. Mais s'il était hors
+des mains redoutables d'Aubin Ploguen, il n'était pas sauvé de celles de
+la foule. D'un saut énorme, il parvint à bondir hors du cercle qui
+l'entourait. Derrière lui, hurlait, aboyait une meute humaine enragée.
+L'instinct des foules est souvent honnête. Ce misérable lui faisait
+horreur.
+
+Deutz courait, pendant que quarante individus, en tête desquels était
+Aubin Ploguen, poursuivaient Judas. On entendait hurler:
+
+--À mort! à mort!
+
+--C'est Deutz!
+
+--Deutz!
+
+--C'est celui qui a vendu une femme!
+
+Il courait affolé! La meute suivait sa trace, et cette poursuite
+endiablée avait lieu à travers la foule, plus rare, qui bordait la
+Seine. Quelques-uns, voyant un homme fuir, croyaient que c'était un
+voleur qui tentait de s'échapper, et se portaient au milieu de la route
+pour l'arrêter: mais Deutz, dans sa lâcheté, trouvait une incomparable
+vigueur. Il renversait tout, pareil à une catapulte de chair et d'os. Il
+courait, tête basse, les poings en avant, retenant son souffle, couvert
+de sueur, noir de poussière. A la porte d'une propriété particulière, se
+trouvait une niche de chien. Ce dernier voulut se jeter sur lui. Sans sa
+chaîne il le dévorait.
+
+Derrière lui on criait:
+
+--Arrêtez-le!
+
+--C'est Deutz!
+
+--C'est Deutz!
+
+--C'est Judas!
+
+Aubin Ploguen ne disait rien. Il savait que nul à la course ne pouvait
+lutter avec lui. Il ne donnait pas à sa course toute sa rapidité, parce
+qu'il ne voulait point partager avec d'autres l'honneur d'accomplir
+l'acte de justice. Il voulait que ceux qui poursuivaient avec lui,
+abandonnassent par épuisement. Alors à ce moment, il se saisirait du
+traître, et, selon sa menace, le jetterait à la Seine après lui avoir
+attaché une pierre au cou. Les imprécations arrivaient, furieuses,
+exaspérées, aux oreilles de Deutz:
+
+--C'est le maudit! criait-on.
+
+Et toute la meute répétait:
+
+--C'est le maudit!
+
+--C'est le maudit!
+
+Son cœur, lâche, vil, ignoble, battait à rompre. Il allait mourir!
+Comment pourrait-il échapper? C'était impossible, impossible de fuir
+encore, lorsque ses forces le trahiraient... Et devant lui, la route,
+immuable, avec les promeneurs étonnés qui contemplaient Caïn fuyant la
+suprême justice... On ne se mettait même plus devant lui. Ceux qui le
+rencontraient s'écartaient avec dégoût, comme s'ils eussent craint
+d'être souillés par son toucher seulement.
+
+Il râlait déjà. Il calcula dans sa pensée qu'il ne pourrait plus courir
+que sur une longueur de deux cents mètres. Aubin Ploguen était de trente
+pas en avance des autres... Deutz fit encore un effort. A droite
+s'ouvrait une grille, donnant sur une longue allée aboutissant à un
+château. Il entra dans cette allée... Sur le perron du château, il y
+avait une jeune femme debout... Il roula à ses pieds, râlant, mourant...
+
+--A boire... à boi... dit-il.
+
+La jeune femme, émue de pitié, sans se demander qui était cet homme,
+d'où il venait, alla prendre un verre d'eau et le lui tendit. Au même
+instant arrivait Aubin Ploguen, précédant les poursuiveurs. Il
+s'apprêtait à saisir le Maudit, quand la jeune femme se retourna, et il
+la reconnut:
+
+--Madame Fernande! dit-il.
+
+--Aubin!
+
+--Fuyez-le... Laissez-le mourir comme un chien... C'est Deutz.
+
+--Non. C'est un homme.
+
+--C'est Deutz...
+
+--Je fais ce qu'eut fait notre bien-aimée princesse, dit-elle
+tristement... Je donne à boire au lépreux. C'est un homme, et il
+souffre...
+
+
+
+
+ XIV
+
+ UNE NUIT D'AGONIE
+
+
+Deutz se traîna hors du parc de M. Legras-Ducos, râlant de fatigue,
+épuisé, s'accrochant aux branches pendantes des arbres dénudés, pour se
+soutenir dans sa marche. Il était horriblement pâle. L'angoisse se
+lisait dans ses yeux qu'agrandissait une fièvre ardente.
+
+--Il m'aurait tué! il m'aurait tué! balbutiait-il.
+
+Il, c'était Aubin Ploguen, le Breton, le chouan, cette image vivante du
+châtiment moral qui s'appesantissait sur lui.
+
+Il y avait à peine une demi-heure qu'il marchait quand ses forces le
+trahirent. Il se laissa tomber au milieu de la route. Il ventait glacé.
+Le soir était venu, et la nuit glissait, sombre, noire, dans un ciel
+sans étoiles.
+
+--Je ne peux plus... je ne peux plus avancer, murmura-t-il.
+
+Paris se dressait au loin, géant accroupi et silencieux. Sa masse de
+maisons sordides et de monuments luxueux, se détachait nettement dans
+l'obscurité grandissante. En dépit de son anéantissement physique, Deutz
+sentait monter en lui le flot de haine violente qui le secouait.
+
+--Je ne peux plus... je ne peux plus avancer, répéta-t-il... Est-ce que
+je vais mourir là, comme un chien?... Si quelqu'un passait... passait
+sur cette route... j'appellerais au... secours...
+
+Il essaya de se remettre sur ses jambes. Mais elles se dérobaient sous
+lui. Il lui était impossible de se tenir debout... Il se traîna à plat
+ventre vers un champ inculte, où croissaient, hautes et drues, ces
+herbes qui, au printemps, couvrent aujourd'hui les monticules des
+fortifications. Arrivé dans le champ, il se coucha dans l'herbe qui le
+masquait presque.
+
+--J'ai froid... dit-il... j'ai froid et j'ai soif. Toutes les
+souffrances physiques se partageaient ce corps. Il avait les membres
+glacés et la tête brûlante.
+
+--O Paris! gronda le maudit avec un accent de fureur sourde impossible à
+rendre, ô Paris! comme je te hais! Je te hais! je te hais!... Il y a là
+une ville d'un million d'âmes, des hommes s'agitent dans cette
+orgueilleuse cité, et parmi ces hommes, il n'y en a pas un qui ne me
+charge d'exécration! Parmi ces brutes, pas une qui ne me méprise! Si je
+mourais ici, abandonné, à qui pourrais-je demander une parole de pitié?
+Si les journaux annonçaient demain qu'on a trouvé mon corps dans ce
+champ... au milieu des herbes... on dirait: Tant mieux! Tant mieux... Et
+nul ne me plaindrait!
+
+Les frissons qui le secouaient redoublaient de force; sa rage était plus
+violente encore que sa souffrance, et cependant il souffrait le martyre!
+
+Elle acheva de l'épuiser. Il sentit tout à coup une douleur aiguë,
+lancinante, qui traversa ses reins, comme une barre rougie au feu. Il
+poussa un rugissement d'épouvante, car il crut que c'était la mort, la
+mort et ce qui vient après. Cette idée horrible se traça dans son
+esprit, et cet esprit, obscurci déjà par la douleur, vit comme une
+vision du châtiment.
+
+Il était évanoui...
+
+ * * * * *
+
+La route s'anima vers neuf heures du soir. Les Parisiens qui, séduits
+par une belle et sèche journée d'hiver avaient fait une promenade à la
+campagne, revenaient joyeux, contents, et narguant le ciel devenu
+pluvieux.
+
+En effet, la pluie commença à tomber glacée, le vent ne cessait pas: de
+temps à autre il semblait augmenter. Et elle tombait sur le corps du
+maudit, couché au milieu des herbes, livré à toute l'inclémence d'une
+nuit d'hiver!
+
+Ah! il avait voulu fuir la misère! Ah! il avait eu honte de la pauvreté
+qui travaille, espère et attend. Il avait voulu être riche, posséder,
+lui aussi, ces jouissances que sa bassesse avait si longtemps enviées
+aux autres... Pour obtenir cette richesse, pour atteindre à ces
+jouissances, il avait commis un crime horrible... Et quand il se croyait
+au but, il restait seul, abandonné, maudit, exposé aux intempéries du
+ciel, à la pluie froide qui inondait son corps!
+
+ * * * * *
+
+On passait sur la route. Il y avait des fiacres, des citadines, comme on
+disait alors, ou bien des chars-à-bancs vulgaires, qui laissaient
+mouiller impitoyablement leurs voyageurs. Et, malgré tout cela, ceux qui
+étaient dans les voitures riaient de bon cœur, se moquant de la pluie,
+se moquant du vent, se moquant du froid. C'est qu'ils avaient l'âme en
+repos, c'est que nul remords ne s'abattait sur ces fronts insoucieux...
+C'étaient des ouvriers ou de petits boutiquiers, qui se reposaient, se
+délassaient, s'amusaient, après avoir travaillé honnêtement toute la
+semaine. Ils n'avaient pas une fortune de cinq cent mille francs, les
+uns et les autres, ni même de cent mille, ni même de cinquante mille...
+Ils étaient pauvres, mais ils avaient le cœur en paix...
+
+Il a vendu une reine! Souffre, Judas! la pluie tombe, le vent souffle!
+Quel martyre! il est évanoui, mais le corps seul a été vaincu, sans
+doute, et son âme,--cette âme à laquelle il ne croit pas,--vit et pense
+encore... Il doit faire un cauchemar affreux... Des rêves effrayants
+traversent cette cervelle, car les frissonnements qui l'agitent,
+naissent à la contemplation cachée d'une vision terrible...
+
+Le corps s'est affaissé dans l'herbe, entrant peu à peu dans la terre
+amollie par la pluie. Elle couvre déjà une partie de la poitrine. O
+l'horrible visage! son rictus grimaçant est ignoble. La tête contractée
+par la souffrance physique et par l'épouvante morale, la tête ressemble
+à celle d'un de ces damnés que le Dante promène à travers son enfer...
+
+Il a vendu une reine! On lui a compté ses trente deniers, et cependant
+il est là, abandonné, comme un mendiant, comme un mendiant auquel les
+plus charitables ont refusé de faire l'aumône...
+
+ * * * * *
+
+Pour bien narguer la pluie et le mauvais temps, ceux qui passent dans
+les voitures se sont mis à chanter. Tous les refrains se croisent,
+s'entrechoquent. Qui n'a assisté à une scène pareille, un dimanche,
+quand les tapissières ramènent les petits bourgeois des courses?
+
+On entend la complainte du _Juif errant_ ou une chanson de Béranger.
+Mais ce n'est pas compréhensible. Chacun chantant sa chanson préférée,
+cela forme une cacophonie épouvantable qui est cependant pleine de
+gaieté gauloise et bon enfant.
+
+ * * * * *
+
+Son évanouissement durait depuis une demi-heure, quand il reprit ses
+sens. Il ouvrit les yeux, et en même temps ses oreilles purent percevoir
+les bruits extérieurs. C'est alors qu'il entendit ces bruits de chanson
+qui venaient à lui.
+
+--Ah!...je serai secouru... pensa-t-il... Il se dressa faiblement, et
+regarda. Les premières voitures avaient disparu, mais il en venait
+d'autres. Cinq ou six chars-à-bancs, précédés de quelques citadines.
+
+--Des voitures... on pourra... me transporter... quelque part.
+
+--Au secours! cria-t-il...
+
+Le vent venait en sens contraire, emportant le son de sa voix, étouffant
+son appel désespéré.
+
+Il répéta:
+
+--Au secours!
+
+Mais on n'entendait point. Alors, il essaya de se traîner vers la route.
+Mais les chansons s'ajoutaient au vent pour couvrir sa voix.
+
+ * * * * *
+
+Quand les promeneurs endimanchés, au retour d'une fête à la campagne,
+ont épuisé les chansons de Béranger, les airs à la mode, ou les grands
+récitatifs d'opéras devenus populaires, ils se rejettent tous d'un
+commun accord, sur la complainte du moment. Il y a toujours une
+complainte en vogue. Si aujourd'hui, 15 septembre 1874, vous descendez
+dans la rue, vous entendrez fredonner une complainte sur Moreau,
+l'herboriste de Saint-Denis, ce sinistre empoisonneur.
+
+Deutz crut que les chansons avaient cessé, puisqu'il n'entendait plus
+rien que des rires joyeux. Il espéra que sa voix arriverait jusqu'aux
+passants, et il cria:
+
+--Au secours! au secours!
+
+Au même instant, une des bandes entonnait ceci:
+
+--Viens çà, lui dit le ministre,
+Je vas te la payer...
+Tu vas me donner la _listre_,
+Des frais qu' t'a essuyés...
+Il répondit:--Coquin d'homme!
+Je veux cinq cent mill' francs...
+Prix fait, comme les pommes
+De terre et le vin blanc...
+
+Il n'entendait pas les paroles, il cria:
+
+--Au secours! au secours!
+
+Mais le refrain éclata, répété avec fureur par toutes les bandes:
+
+Ne soyez pas jaloux!
+Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!...
+
+Cette fois, il entendit!
+
+Un farceur cria:
+
+--Eh! qui achète la _Complainte du Judas_, où y a des gravures de M.
+Raphaël, représentant le juif qui vend la princesse.
+
+--La complainte de Judas!
+
+--Cinq centimes, un sou!
+
+--Avec gravures!
+
+Le chœur reprit plus fort:
+
+Ne soyez pas jaloux!
+Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!...
+
+Il jeta un cri effrayant, qui se perdit dans les mugissements du vent...
+Et il retomba dans son évanouissement.
+
+Les voitures avaient passé. On distinguait encore dans l'éloignement le
+refrain:
+
+Ne soyez pas jaloux!
+Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!...
+
+Et Deutz était là, couché dans le champ inculte, maudit, abandonné, par
+une nuit d'hiver, sous ce vent, sous cette pluie qui doublaient de
+violence, inondant son corps, glacé jusqu'à la moëlle!
+
+
+
+
+ XV
+
+ DÉNOUEMENT
+
+
+A partir de ce jour-là Deutz disparaît. Nul n'en a plus entendu parler.
+Dans quelle région le traître s'est-il réfugié? C'est un mystère. Dieu a
+voulu peut-être qu'il s'évanouît sans laisser de traces...
+
+Nous sommes arrivés à la fin de notre récit. Il nous reste à apprendre à
+nos lecteurs, ce que le sort a fait de nos héros...
+
+M. Legras-Ducos est mort. On se rappelle ces lettres, que Aubin Ploguen
+recevait à Nantes, et qu'il attendait avec tant d'impatience. Ces
+lettres mystérieuses, étaient arrivées on le sait, au nombre de six en
+six jours.
+
+La première disait:
+
+--Maladie grave. Inflammation de poitrine.
+
+La seconde:
+
+--Beaucoup de mieux.
+
+La troisième:
+
+--Le mieux se continue.
+
+La quatrième:
+
+--Aggravation. Nuit mauvaise.
+
+La cinquième:
+
+--Autre nuit mauvaise.
+
+La sixième:
+
+--De plus en plus mal.
+
+Elles apportaient au fidèle Breton, des nouvelles de M. Legras-Ducos. Il
+mourut pendant l'hiver qui suivit les événements que nous venons de
+raconter, et un an après, Fernande et Jean étaient mariés.
+
+Six mois avant cette union, Aubin, Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux
+partirent soudainement pour les États-Unis. Le bruit s'était répandu
+quelque temps avant que Deutz avait paru en Amérique... Les glorieux
+vendéens avaient-ils été par delà les mers accomplir leur œuvre de haute
+justice? C'est ce que nous raconterons un jour...[18]
+
+Philippe de Kardigân a illustré son nom de Robert Français.
+
+Quant à Henry de Puiseux, il vécut auprès de ses amis jusqu'en 1837. Sa
+gaieté avait pris une teinte assombrie. Il se rappelait! Il se rappelait
+sans doute les morts de la Pénissière, ces héroïques défenseurs d'une
+grande cause qui avaient succombé pour leur drapeau. Combien d'entre eux
+son souvenir allait-il chercher, couchés sous la terre bretonne,
+oubliés, eux aussi!
+
+Oui, oubliés!
+
+Le cœur des partis politiques ressemble au cœur des hommes par
+l'ingratitude..
+
+Qui sait aujourd'hui les noms de ceux que nous avons écrits dans ce
+livre, et que nous sommes fiers d'avoir rappelés à l'admiration et au
+respect?
+
+Par une belle soirée de l'année 1837, pénétrons au château de Kardigân.
+Nos lecteurs nous ont accompagné déjà dans la première partie de cette
+longue histoire. La brise de la mer arrive parfumée et chaude.
+
+
+Fernande et Jean sont assis sur la grande terrasse, en face de laquelle
+le docteur Lambquin, faisait naguère ses expériences.
+
+--As-tu des nouvelles d'Henry? demande Fernande à son mari.
+
+--Non.
+
+--Quand est-il donc parti?
+
+--Il y a cinq semaines?
+
+--Déjà!
+
+--J'aurais dû recevoir une lettre pourtant.
+
+Henry était parti pour l'Espagne combattre dans les rangs carlistes.
+
+Las deux époux en étaient là de leur causerie, quand la silhouette
+énergique d'Aubin Ploguen se détacha vigoureusement sur l'ombre du
+crépuscule qui tombait.
+
+--Aubin revient de la poste, s'écria Jean; sans doute il va nous
+remettre quelque lettre...
+
+En effet, le Breton tenait deux lettres à la main; toutes deux portaient
+le timbre d'Espagne. L'écriture de l'une était inconnue au marquis,
+celle de l'autre était de Henry.
+
+Jean jeta un cri de joie et fit sauter rapidement le cachet.
+
+--Enfin! murmura-t-il.
+
+Henry écrivait une longue lettre à ses amis pour leur raconter sa vie.
+Don Carlos l'avait nommé général de division. On se battait dru,
+disait-il. Ce brave cœur se trouvait dans son élément, au milieu de la
+bataille. Sa lettre respirait la poudre.
+
+Lorsque Jean l'eût terminée, il ouvrit la seconde.
+
+Mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il chancela.
+
+--Qu'as-tu donc?
+
+--Lis!
+
+Fernande prit le papier et lut:
+
+«Monsieur le Marquis,
+
+Selon le désir de mon général mourant, j'ai l'honneur et la douleur de
+vous annoncer que votre ami, M. de Puiseux, a été tué, hier, en
+chargeant à la tête de sa division...»
+
+Fernande laissa tomber la lettre. Une larme brillait dans ses yeux.
+
+--Mort! lui aussi! dit Jean, en se jetant en pleurant dans les bras de
+sa femme.
+
+--Regarde!... murmura-t-elle.
+
+Deux enfants blonds et roses entraient à ce moment sur la terrasse, et
+vinrent se réfugier auprès de leurs parents:
+
+--Ah! nous nous souviendrons de tous ceux qui sont morts en remplissant
+leur devoir, nous! dit Jean, le cœur brisé. Mais que restera-t-il de
+tout cela dans ces têtes blondes, dans vingt ans! Quels labeurs, quels
+héroïsmes oubliés... Le meilleur de tous s'en va... Il sera oublié comme
+les autres... qui se souviendra?
+
+--Dieu! prononça gravement Aubin Ploguen.
+
+
+
+
+[1: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.]
+
+[2: Nom donné par le gouvernement aux Vendéens. Lire les rapports
+officiels.]
+
+[3: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.]
+
+[4: Réflexions du général Dermoncourt.]
+
+[5: _Idem_.]
+
+[6: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.]
+
+[7: _Idem_.]
+
+[8: _Idem_.]
+
+[9: Nous avons emprunté la plus grande partie de ces détails historiques
+à des documents que nos lecteurs ont eu l'obligeance de nous envoyer, et
+au livre du général Dermoncourt. Qu'il nous soit permis de remercier ici
+les correspondants inconnus qui ont bien voulu s'intéresser à cet
+ouvrage, assez pour y prendre part. (_Note de l'auteur_.)]
+
+[10: M. Maurice Duval ne fut réellement préfet de la Loire-Inférieure
+que le 5 octobre.]
+
+[11: En 1832, la télégraphie électrique n'existait pas encore: on se
+servait du télégraphe à bras, dont les transmissions quelquefois
+interrompues ont inspiré les jolis vers de Nadaud:
+
+... Les mensonges diplomatiques.
+Qu'arrête souvent le brouillard.
+
+La France fit ses premiers essais de télégraphie électrique en 1845, sur
+la ligne de Paris à Rouen, et en 1846 sur la ligne de Paris à la
+frontière du Nord.]
+
+[12: Nom plein d'aménité que donnaient les employés du duc d'Orléans aux
+Vendéens.]
+
+[13: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt..]
+
+[14: _Idem_.]
+
+[15: _Idem_.]
+
+[16: _Idem_.]
+
+[17: _Idem_.]
+
+[18: Les trois Vendéens ont tenu leur serment. Cette troisième partie
+paraîtra plus tard sous ce titre: _le Châtiment_, mais formera un
+ensemble à part, entièrement séparé du roman de _Jean-Nu-Pieds_. (_Note
+de l'auteur_.)]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
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+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. 2 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+The Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. 2, by Albert Delpit
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Jean-nu-pieds, Vol. 2
+ chronique de 1832
+
+Author: Albert Delpit
+
+Release Date: April 3, 2006 [EBook #18108]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. 2 ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+ JEAN-NU-PIEDS
+
+ PAR
+
+ ALBERT DELPIT
+
+
+ TOME DEUXIÈME
+
+
+
+ PARIS
+ E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+
+ 1876
+
+
+
+
+ I
+
+ LA RENCONTRE
+
+
+A quelques pas de cette ferme où Madame et les siens s'étaient réfugiés,
+s'élève l'église modeste du village de Rassé.
+
+Il serait bien difficile d'établir quel architecte exotique a pu
+dessiner le plan de ce monument ridicule. Mais la religion prête à ces
+ogives grotesques je ne sais quel aspect artistique plus grand que les
+pierres taillées de Donatello et de Brunelleschi.
+
+Entrons dans l'église. Tout y est commun, vulgaire, et pourtant tout y
+est charmant.
+
+Le bois jaune-brun des bancs est troué par les mites d'une infinité de
+trous; le petit banc pour les genoux est rugueux au toucher.
+
+Il n'y a qu'une seule chose de prix dans l'église; il est vrai qu'elle
+est d'un prix inestimable, et qu'elle enrichirait Notre-Dame et
+Saint-Pierre.
+
+C'est une tapisserie merveilleuse, faite au petit point, qui rappelle à
+s'y méprendre, tant le travail est admirable de fini et d'art, les
+ravissantes miniatures qu'expose madame Marie de Chevarier, dans son
+atelier du boulevard Haussmann. Cette tapisserie représente plusieurs
+sujets religieux du pape saint Pie V.
+
+Pie V avait dans son oratoire un crucifix d'ivoire qu'il affectionnait
+particulièrement.
+
+Quand il priait, il avait coutume de baiser plusieurs fois les pieds du
+Christ.
+
+Or, un jour, ses ennemis versent du poison sur ces pieds d'ivoire, de
+manière que le Saint-Père bût la mort, à son insu, en embrassant les
+plaies du Sauveur.
+
+Mais Dieu veillait sur son serviteur. Quand déjà Pie V avançait les
+lèvres, le Christ, immobile sur sa croix d'ébène, recula, et ne voulut
+pas donner la mort à celui qui lui demandait la vie.
+
+Or, le soir même de la bataille de Vieillevigne, au moment où Madame
+ordonnait à Jean-Nu-Pieds d'aller en reconnaissance du côté du château
+de la Pénissière, une jeune femme priait au pied du maître autel de la
+petite église. Cette jeune femme était Fernande, qui venait de quitter
+pour toujours les vêtements de Pinson et avait repris ceux de
+mademoiselle Grégoire.
+
+Elle priait avec ferveur, ses yeux étaient inondés de larmes.
+
+--O mon Dieu! dit-elle en regardant la tapisserie, vous qui avez fait un
+miracle pour sauver votre glorieux serviteur, ô mon Dieu! faites qu'il
+s'en accomplisse un aussi pour me sauver, moi si obscure, mais si
+infortunée! J'ai souffert, mais j'ai lutté, mais j'ai triomphé... J'ai
+étreint mon coeur dans ma poitrine, en lui refusant le droit de battre...
+J'ai défendu à ma faiblesse de prendre le dessus sur ma force. O mon
+Dieu! ayez pitié de moi.
+
+La malheureuse enfant pleurait à chaudes larmes. Quelle que soit
+l'énergie d'une créature humaine, elle décroît en face de Dieu, car
+l'âme intelligente sait qu'il suffirait de la volonté de Celui qu'on
+implore pour changer sa souffrance en joie.
+
+Il régnait dans l'église une obscurité douce qui teintait en noir tous
+les objets. Fernande ne s'aperçut pas qu'elle n'était plus seule.
+
+Un paysan, de très-petite taille, le corps déguisé sous un manteau, et
+la tête découverte, venait d'entrer, et, debout, comme perdu dans une
+extase, se tenait immobile derrière la jeune fille.
+
+Fernande, ne l'ayant pas entendu venir, ne pouvait pas l'apercevoir, car
+ce fidèle attardé était enveloppé par l'ombre de l'église qui le cachait
+entièrement.
+
+Mais, s'il n'était pas vu, lui voyait.
+
+Son attention fut attirée par les gémissements étouffés qu'il entendait
+à côté de lui.
+
+Fernande priait toujours.
+
+--Seigneur! je suis lasse; Seigneur, prenez-moi dans vos bras, car j'ai
+trop souffert, et je ne pourrais plus souffrir encore; mon Dieu, je suis
+impie, peut-être, en vous implorant dans ce lieu pour les angoisses et
+les douleurs d'un amour humain; mais votre souveraine justice est faite
+de souveraine bonté... vous aurez pitié de moi!... Je ne me suis pas
+rendue sans combat: j'ai voulu vaincre, et puis j'ai été vaincue. Je
+vous implore; ayez pitié de votre enfant!
+
+Les premières paroles de la jeune fille avaient touché le paysan. Il
+écoutait plus attentivement.
+
+Fernande reprit d'une voix plus basse:
+
+--Mère, mère chérie, tu m'as dit en mourant de venir causer avec toi...
+Hélas! je suis bien loin de ta tombe, je suis bien éloignée de la pierre
+blanche où j'allais m'agenouiller... Mère, je t'ai interrogée quand j'ai
+senti que je l'aimais, et ma conscience m'a répondu que j'avais raison.
+Pourquoi m'abandonnes-tu maintenant? Toi qui es une sainte au ciel, tu
+pourrais implorer Dieu pour moi, et Dieu ne te refuserait point.
+
+Ses larmes la reprirent.
+
+Triste chemin de croix de cette pauvre fille! Elle aimait, elle avait
+cru que l'amour était fait de joies et d'espérances, et depuis le
+premier jour, elle n'y avait rencontré que la douleur.
+
+Le paysan s'était un peu reculé dans l'ombre comme si, malgré
+l'obscurité de l'église, il eût craint d'être reconnu à sa tête
+découverte.
+
+Fernande se leva:
+
+--Mon sort sera décidé dans une heure, pensa-t-elle.
+
+Elle jeta un dernier regard à la croix de bois grossier qui pendait
+au-dessus de l'autel. Puis, à pas lents, elle traversa l'église.
+
+Le paysan, étouffant ses pas, la suivait.
+
+Quand elle se retourna pour faire le signe de croix, elle le trouva à
+côté d'elle.
+
+Elle jeta un faible cri d'effroi, et recula; mais celui-ci trempa ses
+doigts dans l'eau bénite, et les tendit à la jeune fille.
+
+Elle ne pouvait distinguer les traits du visage de l'inconnu. Mais sa
+taille n'avait rien d'effrayant; c'était celle d'un enfant, presque d'un
+adolescent peut-être.
+
+Ils sortirent ensemble; mais à peine hors l'église, le paysan couvrit sa
+tête d'un épais chapeau qui cachait entièrement le visage.
+
+Fernande s'approcha de lui:
+
+--Mon ami, voudriez-vous me conduire à la ferme de Rassé? lui dit-elle.
+
+--A la ferme?
+
+--Ma demande vous étonne!
+
+--Oui, madame...
+
+Il semblait assez embarrassé. Il se pencha vers elle et lui murmura à
+l'oreille un mot de passe auquel Fernande répondit sans hésiter.
+
+--Alors, c'est différent!... si vous êtes des nôtres, je vais vous
+conduire.
+
+--Merci.
+
+--Seulement je vous préviens que je suis forcé de prendre le plus long.
+Nous avons des postes à côté de la route de Clisson: il faut que j'y
+donne un coup d'oeil en passant.
+
+--Comme vous voudrez...
+
+Ils marchèrent à côté l'un de l'autre, en silence; en ce moment ils
+traversaient un chemin creux.
+
+--Et qu'est-ce que vous allez faire à Rassé, madame? continua le
+paysan... Je vous fait cette question, parce que... si quelqu'un ne vous
+y connaît pas, je doute qu'on vous laisse entrer dans la ferme...
+
+--A cause de Madame?
+
+--Ah! vous savez qu'elle y est.
+
+--Oui.
+
+--Tous vos amis ne le savent pas, cependant.
+
+--Je serai franche avec vous, monsieur, reprit Fernande. J'ai besoin de
+voir son Altesse Royale. Si vous pouvez avoir l'autorité de me faire
+obtenir une audience de Madame, je vous en aurai une éternelle
+reconnaissance.
+
+Fernande parlait ainsi, car la voix claire de l'inconnu, sa finesse, sa
+distinction, lui prouvaient qu'elle n'avait pas eu affaire à un paysan,
+comme elle le croyait d'abord, mais à quelque jeune gentilhomme déguisé,
+ainsi que cela était si commun en Vendée.
+
+--Une audience de Madame? Oh! c'est difficile. Aujourd'hui surtout.
+
+--Ah! mon Dieu!
+
+--Vous ne savez donc pas qu'elle s'est battue toute la journée?
+
+--Si, je la sais? Il faudrait, pour l'ignorer, ne pas avoir entendu les
+récits enthousiastes qui ont été faits de sa conduite.
+
+--Alors... vous comprenez... elle est fatiguée.
+
+--Hélas!
+
+--Cela vous contrarie?
+
+--Cela ne me contrarie pas: cela m'afflige.
+
+--Vraiment!
+
+--Monsieur, à un gentilhomme je ne tairai rien de ce qui est mon secret
+à moi. Madame a mon bonheur entre ses mains, plus que mon bonheur, elle
+a ma vie. Un mot d'elle peut me rendre la plus heureuse ou la plus
+infortunée des femmes.
+
+--Je comprends, vous êtes impatiente.
+
+--Ce n'est pas de l'impatience, c'est de l'angoisse.
+
+L'inconnu paraissait vivement intéressé par les paroles de la jeune
+fille. Quand Fernande dit que la princesse «avait entre les mains son
+bonheur et sa vie,» il ne put retenir un mouvement de surprise.
+
+--Eh bien, madame, je vous donne ma parole que vous verrez la princesse;
+je ne sais pas comment je m'y prendrai, reprit-il en souriant, mais...
+mais vous la verrez!
+
+Cependant ils étaient arrivés à ces postes de la route de Clisson,
+auxquels le paysan devait donner un coup d'oeil.
+
+Quand il s'en approcha, un homme se détacha pour venir reconnaître les
+nouveaux arrivants.
+
+Il se contenta de demander le mot de passe. Mais le paysan entrouvrit
+son manteau, et l'homme, s'inclinant profondément, se retira.
+
+Fernande ne tarda à s'apercevoir du respect profond qu'on témoignait
+partout à son compagnon, et s'applaudit encore plus de l'avoir
+rencontré.
+
+Grâce à lui, elle pourrait parvenir auprès de Madame. Qu'avait-elle donc
+à lui dire?
+
+Enfin parut derrière un bouquet de bois le toit de la ferme de Rassé.
+
+L'inconnu entra sous bois, escorté de Fernande, que l'émotion commençait
+à prendre.
+
+Les chouans qu'ils rencontrèrent sur leur chemin témoignaient toujours
+au jeune paysan ce même respect qui avait tant frappé mademoiselle
+Grégoire.
+
+En passant sous le berceau de feuillage qui se dresse au devant de la
+ferme, un homme se précipita vers le paysan. Il allait sans doute lui
+adresser des reproches, on le jugeait à l'expression de sa physionomie,
+quand celui-ci montra d'un geste son compagnon.
+
+Ils entrèrent dans la maison, et le paysan, marchant devant Fernande, la
+guida dans une chambre à coucher très-simple, meublée d'un lit, d'un
+secrétaire, d'une table, d'un fauteuil et de deux chaises. Mobilier
+primitif!
+
+--Je vous ai promis de vous faire obtenir une audience de Madame,
+n'est-ce pas? Eh bien! je tiens ma parole.
+
+Et il enleva son chapeau.
+
+Fernande jeta un cri.
+
+--On vous a parlé de Petit-Pierre, reprit-il gaiement. Petit-Pierre...
+c'est moi, et Madame tient toujours les promesses de Petit-Pierre...
+
+La princesse souriait. Fernande tomba à genoux, les mains jointes...
+
+
+
+
+ II
+
+ LE RÉCIT
+
+
+--Relevez-vous, mon enfant, dit Madame. On ne se met à genoux que devant
+Dieu.
+
+Fernande se releva; mais ses larmes l'étouffaient: elle ne pouvait
+parler.
+
+--J'étais dans l'église, en même temps que vous, continua la princesse.
+Je vous ai entendue appeler et invoquer Dieu. Vous souffrez? Dites-moi
+votre souffrance, et puisque je puis vous consoler, ayez confiance en
+moi...
+
+Fernande essuya ses pleurs; puis regardant timidement la duchesse:
+
+--Madame, dit-elle, vous seule pouvez me sauver... N'êtes-vous pas ma
+Providence et mon seul espoir? J'aime, j'aime ardemment un de vos
+gentilshommes et...
+
+Fernande baissa les yeux. Quelle est la femme qui ne rougirait pas en
+faisant la confidence de son amour?
+
+Avec sa délicatesse féminine si exquise, Madame comprit le trouble
+intime de la jeune fille.
+
+Elle lui prit la main, et lui montrant une des chaises:
+
+--Asseyez-vous là, mon enfant, dit-elle. Parlez, et ne craignez rien.
+Personne autre que moi ne vous entend. Puisque c'est à moi que vous avec
+voulu confier le soin de votre bonheur. Eh bien!... parlez!
+
+Fernande se sentit gagnée aussitôt par l'expression pleine de bonté du
+langage de Madame.
+
+--Laissez-moi vous dire, reprit-elle plus bas... Votre Altesse doit
+connaître mes angoisses et mes combats avant le jour où je me suis
+décidée à venir me jeter à ses pieds...
+
+La première fois que je l'ai vu..., je vivrais cent ans que je me
+rappellerai toujours cette heure-là!... La première fois que je l'ai vu,
+c'était par une belle matinée d'été. Le soleil était radieux, et au
+dehors l'émeute grondait. C'était le 29 juillet 1830.
+
+Madame pâlit un peu. Le souvenir de ces temps néfastes l'impressionnait
+toujours.
+
+--Il venait remplir son devoir. Le Roi lui avait ordonné de mourir, il
+allait à la mort. Par bonheur, Dieu m'avait mise sur son passage...
+j'eus la joie de le sauver. Mais quand il partit, oh! Madame, je sentais
+bien qu'il ne partait pas seul et que mon coeur s'en allait avec lui. De
+longs mois se passèrent. Enfin, un matin, je sentis mon coeur battre
+violemment, j'eus le pressentiment que j'allais le revoir. Et, en effet,
+on vint m'avertir qu'il me demandait...
+
+La jeune fille s'arrêta.
+
+--Oh! que je fus heureuse! Je me suis dit bien souvent que j'avais expié
+depuis toutes mes joies d'un seul moment. Il venait dire qu'il m'aimait,
+que depuis notre rencontre, il n'avait pas cessé de m'aimer... Il venait
+dire que c'était à moi de décider si je consentais à devenir sa femme.
+
+Consentir! consentir à cela qui était le rêve le plus ardent de ma
+vie!... Madame, je lui ai tout raconté: mon amour pour lui, que je
+n'avais même pas combattu tant il me paraissait loyal et profond.
+Pourquoi lui aurais-je menti? C'était ma joie suprême que l'aveu
+prononcé par ses lèvres. Je me sentais bien heureuse!...
+
+Il me prit la main, et nous échangeâmes le serment d'être l'un à
+l'autre, avec la confiance de notre loyauté commune.
+
+La princesse ne cachait pas le vif intérêt qu'elle prenait à cette naïve
+histoire d'amour... Oh! comme on a eu raison de le dire: L'amour est
+toujours banal et toujours nouveau!
+
+--Continuez, mon enfant, dit-elle.
+
+--Votre Altesse ne comprend pas où je veux en venir? Qu'elle me pardonne
+si je m'étends ainsi sur les détails de notre rencontre... Mais il me
+semble que je suis devant mon juge, et qu'il doit tout connaître...
+
+Je croyais que rien ne pouvait empêcher notre bonheur, continua
+Fernande. Il était libre et j'avais le droit de penser que je l'étais
+aussi.
+
+Son père, ses frères, sa soeur avaient succombé pour le Roi. Ma mère, à
+moi, était morte, et mon père m'avait toujours laissée libre de mes
+actions.
+
+Je me fiançais, confiante et assurée.
+
+Il venait à peine de me quitter que mon père parut...
+
+O madame, à vous seule au monde je consentirai à raconter une pareille
+chose!... Mon père! cet homme dur, implacable, qui ne connaît d'autres
+règles que sa volonté, d'autres lois que son intérêt, il venait
+m'ordonner de me préparer à un mariage arrêté par lui. Je me débattis en
+vain. Sa volonté était là. Enfin...
+
+Elle s'arrêta. Puis courbant le front:
+
+--Madame, reprit-elle, je ne vous ai pas encore nommé celui auquel
+j'appartiens devant Dieu. Il faut que vous connaissiez son nom pour
+comprendre l'horreur où j'ai été jetée: c'est le marquis de Kardigân!
+
+--Jean-Nu-Pieds!
+
+--Oui, madame...
+
+--Vous avez bien choisi, mon enfant, et votre coeur ne s'est pas trompé.
+Celui-là est, en effet, un vrai gentilhomme, et le digne fils des
+chevaliers d'autrefois.
+
+--Vous avez connu, madame, les catastrophes répétées qui ont brisé cette
+famille...
+
+La princesse fit un signe affirmatif.
+
+--Des quatre enfants, il n'en restait qu'un seul de vivant: Jean...
+L'autre fils, Philippe, était pour son père et pour son frère, mort, car
+il avait renié la croyance de ses aïeux...
+
+--Les Kardigân sont grands à mes yeux, dit noblement Madame. Ils ont
+plus fait que dix générations, à eux seuls. J'ai oublié la chute de l'un
+d'eux...
+
+--Vous l'avez oubliée, vous, madame, parce que le coeur de Votre Altesse
+Royale est bon et élevé... mais le père, le vieux gentilhomme,
+l'ancêtre, ne l'avait pas oubliée, lui! Il avait chassé, au mépris des
+lois des temps modernes, son fils renégat de sa famille. Il lui avait
+arraché son nom, en lui disant: «Les Kardigân ne te connaissent plus.
+Va-t'en de ma famille!» Et le fils avait obéi. Il avait changé de nom...
+Et c'était lui que mon père voulait me faire épouser.
+
+--Pauvre fille!
+
+--Oh! oui, pauvre fille... Trop heureuse encore si mes malheurs avaient
+dû s'arrêter là. J'ai vu, au milieu de la nuit, les deux frères, armés
+l'un contre l'autre, l'épée à la main, ne se reconnaissant pas; j'ai vu
+mon fiancé tomber blessé... Je pouvais croire tous mes malheurs, toutes
+mes angoisses finis, car j'étais auprès lui, et mon père ne pouvait plus
+me forcer d'épouser un homme que je n'aimais pas, puisque le mari qui me
+destinait était le frère de mon fiancé... Il se retirait, me laissant
+libre... Mon coeur s'ouvrait à l'espérance et à la joie... Libre et
+aimer, que pouvais-je souhaiter de plus?
+
+Madame était fort émue. Elle savait avec sa haute intelligence, que la
+vie cache des drames sombres, bien plus impressionnants que toutes les
+créations des poëtes, mais elle ne croyait pas que rien pût atteindre à
+un pareil degré.
+
+--Continuez votre confession, mon enfant, dit-elle. Vous avez bien fait
+de ne me rien cacher. Je ne comprends pas encore comment je pourrai vous
+être utile; mais, pour peu que ce soit possible, ou que cela dépende de
+moi, je vous promets que vous ne regretterez point d'être venue vous
+jeter à mes pieds.
+
+Fernande saisit la main de Madame et la baisa. Une larme brûlante roula
+de ses yeux et tomba sur cette main.
+
+--Allons, du courage, chère petite... Qu'avez-vous donc à me demander?
+
+--J'ai à vous demander la vie, Altesse, et c'est pour cela que vous me
+voyez si émue.
+
+Cette simple réponse remua profondément la Duchesse. Elle était partie
+du coeur et la touchait au coeur.
+
+Machinalement, elle regarda autour d'elle, et hocha tristement la tête.
+On venait lui demander la vie, et l'implorer, et la supplier, le soir
+d'une défaite, lorsque l'étoile de sa race semblait pâlir!
+
+Ses aïeux recevaient les solliciteurs dans leur palais, resplendissant
+de lumières et de luxe, gardé par des soldats qui portaient les plus
+illustres noms du royaume. Elle, elle recevait dans une humble chambre
+d'une ferme de village...
+
+C'était, en effet, une imposante scène dans sa simplicité que cette
+reine, mère d'un roi et fille d'un roi, obligée de se déguiser et de
+cacher ses membres délicats sous la bure grossière d'un vêtement de
+paysan; que cette belle et jeune femme, reléguée, elle la plus grande
+dame de France, dans une pièce sombre, à peine éclairée d'une chandelle
+fumeuse, meublée à la hâte, et se demandant si, à l'heure même, un des
+siens ne mourait pas obscurément pour la défendre?
+
+Cette antithèse violente du passé et du présent la saisit au coeur et la
+fit penser.
+
+On la sollicitait donc encore, elle dont la tête était mise à prix!
+
+Puis ses yeux se reportèrent sur la pauvre jeune fille inclinée devant
+elle, et qui venait «lui demander la vie...» Alors elle se jura
+intérieurement de tout faire pour lui rendre ce bonheur perdu, et quoi
+qu'elle sollicitât, de ne la quitter que joyeuse et consolée...
+
+Fernande attendait un mot de Son Altesse pour continuer son récit,
+quand, au loin, à travers la nuit, on entendit retentir le galop effréné
+de plusieurs chevaux sur le pavé de la route.
+
+Par instants, le vent tiède apportait le hennissement des montures.
+Madame ouvrit la fenêtre et appela. Un paysan se présenta.
+
+--Mon gars, va à la découverte... et sache qui nous arrive.
+
+Le gars prêta l'oreille.
+
+--Je le sais, Madame... c'est mon maître Jean-Nu-Pieds qui revient.
+
+--Lui! dit la princesse, et elle regarda Fernande qui chancela.
+
+Aubin Ploguen, le lecteur l'a reconnu, se pencha vers Fernande, et lui
+dit, de manière que la princesse pût entendre:
+
+--Ne craignez rien, maîtresse. _Ma Tante_ est bonne... ayez foi en elle.
+
+--Ah! tu connais donc ce qu'elle a à me demander? mon gars, dit Madame
+avec un sourire.
+
+--Je le sais.
+
+--Elle te l'a raconté?
+
+Aubin Ploguen s'inclina, puis:
+
+--C'est moi qui lui ai conseillé de venir, ajouta-t-il tranquillement.
+
+--Et tu as eu raison, mon gars: elle ne s'en repentira pas.
+
+--C'est mon opinion.
+
+Madame se mit à rire.
+
+--Va dire à ton maître, reprit-elle, que je le prie de venir me trouver.
+
+Aubin Ploguen s'éloigna de la fenêtre que la princesse referma.
+
+--Quoi! Votre Altesse veut.. s'écria Fernande en pâlissant.
+
+--Retirez-vous au fond de la chambre, mademoiselle. J'ai ma mission: il
+faut que j'écoute ce que va me dire mon féal.
+
+Fernande recula dans le fond de la pièce, ainsi que le lui avait ordonné
+la princesse.
+
+L'humble chandelle ne répandait qu'une lueur tremblante qui
+assombrissait les deux tiers de la chambre. Mademoiselle Grégoire
+comprit que Jean la distinguerait à peine et, en tout cas, ne la
+reconnaîtrait point.
+
+En effet, M. de Kardigân entra presque immédiatement et vint saluer la
+princesse, attendant qu'elle lui adressât la parole.
+
+Madame, d'un coup d'oeil, s'était aperçue que la jeune fille ne verrait
+pas son incognito trahi.
+
+--Eh bien! marquis, dit-elle, avez-vous fait la reconnaissance?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Avez-vous poussé jusqu'au château de la Pénissière?
+
+--Oui, Madame. J'y ai trouvé quelques-uns de nos amis. Ils attendaient
+les délégués du Midi.
+
+--Et rien de dangereux?
+
+--Je l'ignore. Sur la route nous avons aperçu un grand nombre de soldats
+de ligne et quelques dragons. Je crains que le général Dermoncourt n'ait
+eu avis de la réunion royaliste qui doit s'y tenir demain.
+
+--Ah! murmura la princesse, en fronçant le sourcil, ceci est grave. Je
+tiendrais cependant à ce que l'entrevue de la Pénissière ne fût pas
+troublée.
+
+--Votre Altesse me permet-elle une observation?
+
+--Si je vous la permets? Je vous la demande, au contraire. Vous êtes de
+ceux, marquis, qui sont bons soldats dans la bataille, et bons juges
+dans le conseil.
+
+--Eh bien! Madame, il faudrait peut-être avertir vos amis de transporter
+la réunion ailleurs... à Clisson, par exemple.
+
+J'ai comme un pressentiment que nos ennemis pourraient bien diriger
+demain une colonne d'attaque contre le château.
+
+--En effet...
+
+--Il est environ minuit: Votre Altesse doit être écrasée de fatigue. Au
+surplus, demain dès la première heure, il sera encore temps de prendre
+une décision à cet égard. Si Madame le désire, M. de Charette, M. de
+Coislin et moi, nous pourrons nous réunir ici demain matin.
+
+--Très-bien! c'est en effet ce qu'il y de mieux à faire.
+
+--Alors...
+
+Jean faisait deux pas dans la direction de la porte: Madame étendit le
+doigt.
+
+--A propos, marquis, j'aurais besoin de vous dans un quart d'heure.
+
+--Je suis aux ordres de Madame.
+
+--Envoyez-moi donc votre serviteur... Comment le nommez-vous, ce
+gars-là? Il a une figure qui me revient.
+
+--Aubin Ploguen, Madame; son père a été de ceux de la grande
+chouannerie.
+
+--Envoyez-le moi, continua la princesse, et dites-lui d'attendre là,
+sous ma fenêtre. Quand j'aurai besoin de vous, je n'aurai qu'à ouvrir la
+fenêtre pour dire à Aubin Ploguen d'aller vous chercher.
+
+Le marquis salua et sortit.
+
+--Allons, venez maintenant, mon enfant, dit Madame, tout haut, quand
+Jean-Nu-Pieds eut disparu, et achevez-moi votre récit. Votre père ne
+pouvant plus vous donner à un autre, votre fiancé et vous vous aimant,
+de qui pouvait venir le refus à votre mariage?
+
+Fernande répondit en relevant le front, non sans fierté:
+
+--De lui d'abord, de moi ensuite.
+
+--De lui et de vous? Je ne comprends plus, alors...
+
+--Ah! Madame, il y a une fatalité entre nous, la fatalité du crime! Il y
+avait dans le passé de mon père... un acte que moi, sa fille, je n'ai
+pas le droit de juger, mais que, chrétienne, je condamne.
+
+Fernande tira de sa poche un papier; c'était la copie du testament de M.
+de Kardigân que Jean lui avait envoyée naguères.
+
+--Lisez, Madame, dit-elle.
+
+La princesse, étonnée, ne comprenait pas.
+
+Alors, la jeune fille déplia le papier et lut elle-même:
+
+«Vous ne devez jamais vous laisser aller aux concessions du siècle. Il
+est des hommes que vous devez haïr. Mon fils, qu'il n'y ait jamais rien
+de commun entre vous et ceux qui ont renversé le Roi.
+
+Quant à ceux qui vivent encore parmi les régicides, votre devoir est de
+les punir si Dieu le permet. Je ne vous dis pas que je vous défends de
+faire commerce avec eux: mon fils ne peut les aimer, ni aimer leurs
+filles, ni aimer les leurs. Car s'il en était autrement je sortirais de
+ma tombe pour vous maudire!
+
+Que ma malédiction vous atteigne encore, si vous oubliez que vous n'avez
+plus de frère. Qu'il soit chassé de votre coeur comme je l'ai chassé de
+notre famille! Qui fait alliance avec les régicides est régicide. En
+mourant, je ne lui pardonne pas, n'ayant pas la miséricorde de Dieu. Car
+Dieu ne pardonne pas, il oublie! Moi, je ne suis qu'un homme, et je ne
+peux pas oublier...»
+
+--Ces lignes implacables, Madame, reprit la jeune fille, sont le
+testament de feu M. de Kardigân, le père de M. le marquis Jean de
+Kardigân. Jean a toujours obéi à son père!
+
+Madame commençait à entrevoir une partie de la vérité. Elle pressentait
+le drame. Cette noble femme n'avait pu s'empêcher de frissonner en
+écoutant les lignes lues par Fernande.
+
+Elles respiraient une telle loyauté et, en même temps, une si grande
+expression de volonté souveraine! Ce devait être ainsi que parlaient
+Crillon et Bayard.
+
+--Je vous ai dit, Madame, que c'était lui qui m'avait refusée, lui qui
+m'adorait. Il faut que vous connaissiez tout. Voici ce qu'il m'a écrit:
+
+«Fernande, je vous envoie les derniers enseignements que m'a laissés mon
+père en mourant.
+
+Lisez, mon amie; quand vous aurez lu, vous comprendrez. Je n'ai pas le
+courage de vous raconter le malheur qui nous frappe... Je vous aime,
+Fernande! En cet instant où je vous écris, je suis bien désespéré, et
+j'ai des sanglots au coeur. Je n'ai jamais aimé, et je n'aimerai jamais
+que vous. Mais je suis de ceux qui tiennent leur serment, dussent-ils en
+mourir. J'en mourrais, Fernande, si mon devoir qui m'ordonne de tuer mon
+amour ne m'ordonnait aussi de vivre.
+
+Je n'ai eu que votre image dans le coeur, que votre nom sur les lèvres,
+depuis le premier jour où je vous ai vue...
+
+Aujourd'hui, tout est fini: l'espérance et le bonheur. Je dois plus que
+mon sang à ceux que je sers; je me dois tout entier. Mon père m'a donné:
+je n'ai pas le droit de me reprendre.
+
+Adieu, Fernande... Le passé ne doit plus exister pour nous. Dieu ne le
+veut pas...
+
+Ah! tenez, je m'étais promis de rester froid en vous écrivant; je
+m'étais promis... Non, je vous aime, Fernande... je vous aime... et je
+me meurs de ne pouvoir vous aimer! Que tout soit fini; soit! Mais
+sachez, ô ma fiancée, que je pleure en traçant ces lignes, où j'ai mis
+tout ce que j'ai en moi!
+
+Adieu.
+
+JEAN.»
+
+A mesure que la jeune fille lisait, sa voix devenait plus triste et plus
+brisée. On eût dit qu'en agitant ses souvenirs, le passé revenait plus
+amer à sa pensée, de même qu'en remuant un vase, on fait remonter la lie
+du vin à la surface. Madame était émue. Elle prit la main de la jeune
+fille: cette main était glacée.
+
+--Ainsi, ajouta-t-elle, mon père nous séparait encore... mais cette fois
+tout était fini. Sa volonté pouvait fléchir: celle du mort ne le pouvait
+pas. Désormais entre Jean et moi, il y avait un abîme... Il est parti...
+Je n'ai pas essayé de le retenir. Mais ma vie était un long supplice. Un
+jour j'ai revêtu des vêtements de paysan, et je suis venue le rejoindre.
+Il m'a reconnue... j'allais m'éloigner de lui à jamais, quand cet humble
+soldat que vous avez vu m'a conseillé d'aller...
+
+Mais, Madame, il faut que je termine l'aveu: aveu cruel, car c'est à
+vous, la petite-fille de Louis XVI, que je dois le faire. Ce n'est plus
+seulement la douleur, c'est la honte qui m'abat... la honte, car je vais
+humilier à vos pieds, en implorant le pardon d'un crime, celui dont je
+sors...
+
+Elle se recula, puis mettant un genou en terre:
+
+--Madame, je suis la fille du citoyen Lucien Grégoire, le régicide!
+
+
+
+
+ III
+
+ LES CONSÉQUENCES DU PLAN D'AUBIN PLOGUEN
+
+
+L'affabilité et la bonté de Madame sont restées légendaires. Les rares
+Mémoires publiés en 1830 rapportent que le secrétaire de ses
+commandements recevait chaque matin plus de deux cents demandes
+d'audience, dont bien peu demeuraient sans réponse.
+
+Cependant, elle recula de deux pas en entendant l'aveu de la jeune
+fille.
+
+Peut-être se rappelait-elle le mot de Charles X, qu'il n'est pas
+inopportun de consigner ici, mot que prononça le vieux roi, comme pour
+se consoler d'une des fautes que lui fit commettre le loyal, mais
+parlementaire M. de Martignac.
+
+Ce ministre présentait à la signature de Sa Majesté une ordonnance qui
+nommait le fils d'un régicide à une préfecture importante.
+
+Charles X regarda le nom, puis, se tournant vers M. de Martignac:
+
+--Est-ce que son père?... demanda-t-il...
+
+Le ministre s'inclina.
+
+--Oui, Sire, répondit-il.
+
+Et comme le pauvre souverain constitutionnel hésitait à signer
+l'ordonnance, M. de Martignac entreprit de prouver que cette nomination
+serait un acte de bonne politique qui ferait voter avec le centre deux
+ou trois influents députés de la gauche.
+
+--Après tout, reprit le roi en soupirant, ce n'est pas de sa faute... Je
+puis nommer préfet le fils d'un régicide: je ne nommerais pas son
+gendre; car on choisit son beau-père, et on ne choisit pas son père.
+
+Et il signa...
+
+... Il y eut un silence de quelques minutes, pendant lequel la princesse
+regardait fixement Fernande. Elle lut tant de douleurs, tant d'angoisses
+sur ce visage pâli par les larmes, qu'elle eut pitié.
+
+--Venez, mon enfant, et dites moi ce que je puis faire pour vous,
+prononça-t-elle doucement.
+
+--Oh! Madame! Madame! s'écria Fernande, qui se précipita à ses genoux en
+pleurant.
+
+Elle pressa la main de la duchesse et la baisa.
+
+--Allons, mon enfant, reprit Madame, asseyez-vous là, et parlez-moi
+comme à une amie.
+
+Cette phrase toucha d'autant plus Fernande que la princesse répétait
+ainsi, connaissant sa condition, la même phrase qu'elle avait dite quand
+elle l'ignorait encore.
+
+--Hélas! Madame, nous avons lutté, nous avons été vaincus, ou, du moins,
+moi j'ai été vaincue, je vous l'ai avoué. Je l'aime et il me serait
+impossible de vivre sans lui.
+
+Quand je faisais le sacrifice de mon bonheur, quand je me décidais à me
+retirer dans un couvent, je sentais bien que tout était fini et que j'en
+mourrais...
+
+Vous pouvez nous sauver.
+
+Une seule personne peut relever le fils d'un gentilhomme de l'obéissance
+à l'ordre de son père: le Roi de France. N'êtes-vous pas Régente? Et
+lorsque vous direz au marquis de Kardigân: Je vous ordonne d'épouser
+celle que vous aimez, le marquis de Kardigân s'inclinera.
+
+La demande de Fernande, bien que logique, étonna la princesse.
+
+--Continuez, dit-elle.
+
+--Je n'ai rien à ajouter, Madame. A vous de décider... Quel que soit
+votre arrêt, je l'accepte d'avance et je le respecterai.
+
+La princesse était émue. Elle se disait que le plus haut privilège de sa
+naissance n'était peut-être pas tant sa glorieuse maternité, que le
+pouvoir de donner le bonheur à ceux qui étaient si près de le perdre à
+jamais.
+
+Pourtant un autre sentiment combattait dans le coeur de la princesse le
+premier élan de sa généreuse pensée. Elle se demandait si, à une époque
+où les consciences étaient si troublées, elle devait accepter un
+compromis, même unique, et pour ainsi dire charitable, entre la Royauté
+et la Révolution.
+
+Puis elle réfléchit aux services si grands, si éclatants de cette noble
+famille des Kardigân; elle songea, sans doute, que c'était récompenser
+hautement et royalement le dernier de ce nom, en le faisant heureux
+malgré lui.
+
+--Vous avez eu raison d'en appeler à la régente de France, mademoiselle,
+dit-elle avec une noble dignité, la régente de France a entendu votre
+appel et y répondra.
+
+Fernande croyait rêver.
+
+Alors la princesse ouvrit de nouveau la fenêtre et appela une seconde
+fois Aubin Ploguen, selon l'ordre qu'elle avait donné.
+
+Le Breton s'élança: il avait la joie au coeur.
+
+D'un signa de tête imperceptible, Fernande lui avait appris que la
+duchesse consentait.
+
+--Retirez-vous encore dans l'ombre de la chambre, mademoiselle,
+dit-elle.
+
+Jean-Nu-Pieds entra.
+
+--Marquis, dit Madame avec un sourire, vous croyez peut-être que je vous
+ai appelé pour compléter les ordres que je vous ai donnés au sujet de
+votre mission à la Pénissière?
+
+--Madame...
+
+--Vous êtes étonné? Vous ne comprenez pas?
+
+--Je l'avoue.
+
+--Vous le serez encore bien plus tout à l'heure.
+
+Le marquis était bien plus qu'étonné: il était stupéfait.
+
+Madame reprit:
+
+--Je vous ai fait venir pour vous apprendre que je vous marie!
+
+Il ne put retenir un cri et changea de couleur.
+
+--Êtes-vous disposé à m'obéir?
+
+--Madame!...
+
+--Ah! ah! mon féal, il me semble que vous discutez mes ordres. Ne me
+devez-vous pas obéissance passive?
+
+--Oui, Votre Altesse.
+
+--Reconnaissez-vous que si je vous ordonnais d'aller vous faire tuer,
+vous iriez... Ce ne serait pas la première fois, au reste!
+
+--Madame!
+
+--Eh bien, je vous ordonne d'accepter celle que je vous destine.
+
+--Venez, mademoiselle Grégoire! ajouta-t-elle en se tournant vers le
+fond de la chambre.
+
+Jean-Nu-Pieds regardait Fernande qui s'avançait émue et chancelante:
+
+--Fernande! Fernande! murmura-t-il.
+
+--Oui, Fernande, votre fiancée aujourd'hui, et bientôt votre femme.
+
+--Mais Votre Altesse ne sait donc pas...
+
+--Je sais que je suis la Régente de France, reprit Madame, et que j'ai
+le droit, au nom du Roi, mon fils, de relever un de mes gentilshommes
+d'un serment! Je sais que vous avez juré à votre père, marquis, de fuir
+et de maudire les régicides et leurs enfants jusqu'à la dixième
+génération. Mais, quand moi, je vous donne la main d'une de leurs
+filles, vous pouvez l'accepter! Si votre noble père était vivant, je lui
+dirais: Je veux, et il obéirait. C'est à vous que je dis: Je veux.
+Obéissez!
+
+--Oh! Madame...
+
+La princesse crut que le jeune homme résistait. Elle releva le front et
+s'approcha de la fenêtre ouverte.
+
+Nous avons dit que cette fenêtre donnait sur le bouquet de bois qui
+englobait la ferme. Il faisait nuit, mais au loin on entendait encore de
+temps à autre quelques coups de fusil isolés.
+
+--Venez, marquis, écoutez! reprit-elle. Le seul, le vrai roi de France,
+le descendant de Philippe Auguste et de saint Louis ne règne que sur une
+langue de terre. On lui a pris son royaume, son peuple et son armée. Son
+royaume... est une ferme; son peuple... quelques paysans; son armée, les
+meilleurs gentilshommes de France, mais qui ne feraient pas le nombre
+d'une compagnie sur le champ de parade, s'ils font dix régiments sur le
+champ de bataille! Refuserez-vous, vous, l'un de ceux-là, l'obéissance
+que je réclame en son nom, à un ordre de ce roi sans royaume, sans
+peuple et sans armée?
+
+Jean-Nu-Pieds tomba à genoux, comme Fernande quelques instants
+auparavant.
+
+--Oh! soyez bénie! soyez à jamais bénie, Madame.
+
+--Marquis, je vous relève de votre serment. Votre père, qui vous l'a
+imposé, comme moi pardonnerait la tache originelle de cette enfant
+puisque je lui pardonne bien, moi! Allez et soyez heureux!... Dieu vous
+garde!
+
+Elle mit la main du jeune homme dans celle de la jeune fille.
+
+Ils baisèrent, à genoux, celle que leur tendait la princesse, et se
+retirèrent de cette humble chambre, où la première femme de France
+venait de récompenser l'un des siens par un don plus précieux que
+l'Ordre du Saint-Esprit ou de la Toison d'Or.
+
+Elle les regarda disparaître et passer ensuite sous les grands arbres.
+Alors, seulement, cette noble princesse sentit la fatigue qui
+l'écrasait. Elle referma la fenêtre et murmura dans la langue italienne
+qu'elle parlait si bien ces deux vers d'un poëte de son pays:
+
+O jeunesse, printemps de la vie...
+O printemps, jeunesse de l'année.
+...
+
+ * * * * *
+
+... Jean serrait le bras de Fernande contre le sien et se perdait avec
+elle sous la feuillée.
+
+Comme cette promenade nocturne différait de celle qu'ils avaient faite
+ensemble quelques jours auparavant!
+
+Ils ne se parlaient pas. L'émotion ressentie était trop grande pour que
+des paroles la pussent traduire.
+
+Quoi! après tant de désespérances, ils se voyaient donc réunis, et pour
+toujours!
+
+Tout à coup, une ombre se dressa devant eux.
+
+Jean sortait de son silence au même instant, et disait à Fernande:
+
+--Chère, c'est Dieu qui vous a inspirée!...
+
+--Pardon, monsieur la marquis, répliqua respectueusement la voix de
+l'ombre, ce n'est pas Dieu.
+
+--Aubin! toi, ici? s'écria Jean, stupéfait de trouver là son serviteur.
+
+--Je venais saluer la marquise de Kardigân, maître.
+
+--Tu sais donc...
+
+Fernande serrait déjà la main du Breton.
+
+--C'est lui qui m'a inspirée, ami, dit-elle tout bas...
+
+--Aubin! ah! que Dieu te récompense. J'allais mourir... Tu nous as
+sauvés de la mort... car elle aussi en serait morte!
+
+Aubin pâlit de joie.
+
+Puis il ajouta avec sa philosophie habituelle:
+
+--Je ne vous cacherai pas, monsieur le marquis, que c'est mon
+opinion!...
+
+Le fidèle serviteur disparut. Ils restaient seuls, la main dans la main,
+le coeur rempli de cette ineffable joie que donne le bonheur trouvé dans
+l'accomplissement du devoir accompli.
+
+--Fernande, ma chère femme, dit Jean, sortant enfin le premier de son
+silence; Fernande, dans un mois nous serons unis l'un à l'autre; que de
+projets nous pourrons réaliser! Nous ne nous quitterons pas. Ma volonté
+est de rester jusqu'au bout attaché à mon devoir. J'ai aimé trois choses
+humaines par-dessus tout: ma patrie, mon roi et vous. Je me dois à
+ceux-ci... La lutte peut être longue: que ne souffrirais-je pas, si nous
+étions séparés?
+
+--Jean, j'avais pensé ce que vous me dites. Non, il ne faut pas nous
+séparer.
+
+--Jamais!
+
+--Jamais...
+
+Le bonheur les enveloppait.
+
+Ils suivaient lentement le petit chemin qui menait à la chaumière
+occupée par la jeune fille. Il semblait à M. de Kardigân qu'il devait
+reconduire sa fiancée à sa demeure.
+
+Comme ils passaient devant la petite église, Fernande s'arrêta:
+
+--Ami, dit-elle, je voudrais y entrer et prier Dieu...
+
+Elle ajouta, serrant doucement la main de celui qui allait devenir son
+mari:
+
+--Jean, vous ne savez pas tout. J'étais entrée dans cette petite église,
+il y a quelques heures, le coeur brisé. Il me semblait que nous étions
+pour toujours séparés l'un de l'autre. Je m'étais jetée aux pieds du
+Sauveur, le suppliant de me sauver, car je n'avais pas la force de vivre
+sans vous, et je n'avais pas le courage d'être lâche avec vous! Et il y
+a des malheureux qui osent dire que Dieu n'entend pas... que Dieu est
+sourd à nos prières!... Dieu m'a entendue... Madame priait Dieu à côté
+de moi!...
+
+Et comme le jeune homme la regardait étonné, elle lui raconta cette
+rencontre d'où était sortie son allégresse, cette rencontre qui avait
+fait d'elle une femme heureuse entre toutes les femmes.
+
+Les églises de Bretagne, celles du moins des communes jetées dans le
+mouvement royaliste, restaient ouvertes toute la nuit. Il fallait que le
+soldat qui s'apprêtait à toute heure à mourir pût à toute heure aussi
+prier Dieu.
+
+Ils y rentrèrent et allèrent s'agenouiller devant cette légende de Pie V
+dont nous avons dit la douce poésie. Le ciel ne venait-il pas de faire
+un miracle pour eux comme il avait fait un miracle pour le saint Pape?
+
+Quand ils en sortirent, ils se sentaient bien et complètement unis. Il
+leur semblait que, dès lors, la destinée mauvaise ne pouvait plus avoir
+son influence néfaste sur eux; il leur semblait que, quittes avec
+l'infortune, les jours heureux allaient luire enfin après les jours
+tristes.
+
+Et pourtant, quand arrivés à la chaumière ils durent se séparer, une
+vague crainte les prit. Jean partait le lendemain; non que
+l'appréhension du danger pût gagner ces âmes fortes, le danger pour eux
+était devenu le compagnon de chaque jour auquel on ne fait plus
+attention; mais était-ce un pressentiment?
+
+Fernande tendit son front à son fiancé.
+
+Il la prit dans ses bras, et la serra longuement sur son coeur:
+
+--Dieu nous garde! murmura-t-il.
+
+Et pendant qu'elle rentrait dans sa pauvre petite maison, il s'éloigna à
+grand pas.
+
+ * * * * *
+
+Le lecteur sait quelle mission le marquis avait reçue. Il devait se
+rendre au château de la Pénissière, et transmettre aux royalistes qui y
+seraient rassemblés les ordres de Madame.
+
+La première intention de Jean-Nu-Pieds avait été de partir seul; puis il
+s'était résolu à emmener Aubin Ploguen.
+
+Dès l'aube, ils sellaient leurs chevaux tous les deux, quand un cavalier
+parut à quelques pas:
+
+--Eh bien! cher ami, tu veux donc aller t'amuser sans moi?
+
+--Henry! s'écria Jean en apercevant son ami.
+
+--Moi-même! cela t'étonne, hein? il y a si longtemps que tu ne m'as vu!
+
+M. de Puiseux s'arrêta court, et regarda son ami d'un air curieux:
+
+--Ma foi, voilà qui est bien amusant! s'écria-t-il d'un ton de bonne
+humeur.
+
+--Quoi, s'il te plaît?
+
+--Tu n'es plus le même.
+
+--En vérité!
+
+--C'est comme j'ai l'honneur de te le dire. Il y a en ta seigneurie
+quelque chose de changé. Quoi? je ne le sais pas au juste..., mais il y
+a quelque chose.
+
+--Tu trouves? répliqua Jean en souriant gaiement.
+
+--De la gaieté, maintenant! Diable, voilà qui est embarrassant! L'énigme
+se change en mystère.
+
+Henry de Puiseux regardait alternativement le marquis et son serviteur,
+comme s'il eût dû lire sur leur visage la réponse à ce qu'il demandait.
+
+Mais Jean-Nu-Pieds restait impénétrable autant et plus que le brave
+Aubin Ploguen; néanmoins, il y avait en eux comme une transfiguration.
+
+Jean eut pitié de la curiosité de son ami; il sauta à cheval.
+
+--Allons, viens avec nous, dit-il.
+
+Henry fit faire volte-face à sa monture et se plaça à côté du marquis.
+
+--D'abord, où allons-nous?
+
+--Au château de la Pénissière.
+
+--Bravo!
+
+--Tu applaudis?
+
+--Je crois bien.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que nous aurons, évidemment, à en découdre.
+
+--Comment le sais-tu?
+
+--C'est mon idée... Les chiens de chasse sentent le gibier; moi, je sens
+les coups de fusil. Chacun sa nature.
+
+--A la grâce de Dieu, alors!
+
+--Soit; mais, avant, aurais-tu la bonté de m'expliquer la source du
+contentement... que dis-je? de la joie qui est gravée sur tes traits? Il
+n'est pas jusqu'à notre ami Aubin qui n'ait l'air de s'envoler dans
+l'air. Vous êtes positivement plus légers, mes chers amis?
+
+--Tu ne te trompes pas.
+
+--J'en étais sûr. Maintenant, pourquoi êtes-vous si heureux?
+
+--Cherche!
+
+--Avez-vous trouvé la pierre philosophale?
+
+--Pas précisément.
+
+--Alors...
+
+--Mais nous avons du moins trouvé quelque chose de plus précieux.
+
+--De plus précieux? Diable! Et qu'est-ce, s'il te plaît?
+
+--Le bonheur!
+
+Les trois Vendéens traversaient en ce moment une lande couverte de
+genêts et de bruyères. Il soufflait un vent léger, chargé de senteurs
+âcres. La journée s'annonçait comme devant être chaude.
+
+Henry fit faire un bond à son cheval en entendant la réponse de son ami.
+C'est que, dans sa surprise, il l'avait vigoureusement éperonné.
+
+Jean le regardait, souriant toujours.
+
+--Ah! tu as trouvé le bonheur!
+
+--Ma foi, oui.
+
+--Et quand cela, je te prie?
+
+--Hier au soir.
+
+--A quelle heure?
+
+--A minuit.
+
+--Et où?
+
+--Dans la ferme de Rassé.
+
+Ces réponses énigmatiques déconcertèrent de Puiseux à un tel point, que
+Jean et Aubin se mirent à rire.
+
+--Ma parole, il faut que tu sois bien changé pour rire avec un pareil
+entrain, dit-il. Il y a trois jours seulement, tu me navrais.
+
+--Cher ami, il y a trois jours, j'étais le plus malheureux, et,
+aujourd'hui, je suis le plus heureux des hommes!
+
+Le marquis prononça cette phrase avec une voix si vibrante, avec une
+joie si contenue, que le coeur de Ploguen en fut doucement remué.
+
+--Je me marie dans trois semaines, dit-il, et demain, j'espère, je
+pourrai te présenter à celle qui sera madame de Kardigân.
+
+--Allons donc!
+
+Alors, en quelques mots, il raconta à son ami l'histoire d'amour, si
+simple et si touchante, que nos lecteurs connaissent. Il lui raconta
+comment il avait connu Fernande, et comment ils s'étaient aimés; puis,
+par quelle fatalité maudite leur amour avait été presque condamné dès sa
+naissance.
+
+On sentait que Jean racontait avec un douloureux bonheur ces heures
+d'angoisses et de tortures où il s'était cru à jamais séparé de la jeune
+fille, de même que le matelot aime à se rappeler dans le calme du port
+les inquiétudes de la tempête. Comme ils avaient souffert tous les deux!
+et comme ils avaient bien gagné leur bonheur présent!
+
+Quand il en vint à l'épisode de Fernande déguisée en paysan, et venant
+demander un asile au château de Kardigân, Henry poussa un cri de
+triomphe!
+
+--Parbleu! Pinson... je l'avais deviné!...
+
+--Cher ami, reprit-il, ma fiancée est cette femme, voilà tout ce que
+j'ai à te dire... Quant à Madame!... Oh! Madame, j'ai une envie folle de
+me faire tuer aujourd'hui pour elle.
+
+--Elle t'en voudrait trop!
+
+--C'est vrai!
+
+Les chevaux galopaient. Le château de la Pénissière est situé à une
+heure et demi de Clisson, environ.
+
+Ils approchaient du but de leur expédition, et déjà ils s'apercevaient
+de ce que l'ordre de la princesse avait de prudent. On distinguait
+nettement çà et là les traces encore fraîches du passage des troupes de
+ligne.
+
+--Tu as raison, dit Henry, en les examinant, je vois que nous aurons à
+en découdre aujourd'hui. En avant!
+
+--En avant! répéta Aubin Ploguen.
+
+Les trois cavaliers prirent le grand galop et disparurent derrière un
+épais rideau de poussière.
+
+Le soleil s'était levé sur cette journée qui allait ajouter aux annales
+de l'histoire de France quelque chose d'aussi beau que le combat des
+Trente ou que la bataille de Fontenoy.
+
+
+
+
+ IV
+
+ LA RECONNAISSANCE
+
+
+L'histoire a retenu les noms de quelques-uns des royalistes qui étaient
+ce jour-là au château d'Homère. Il y avait M. le marquis de Grandlieu,
+M. de Girardin, Henry de Puiseux et le marquis de Kardigân. Ils étaient
+quarante-cinq, appartenant presque tous aux premières familles de la
+province; leurs chefs étaient deux anciens officiers de la garde royale.
+Enfin deux paysans, ex-trompettes d'un régiment de ligne, complétaient
+la garnison.
+
+Quand nos trois héros arrivèrent, ils furent accueillis par des
+acclamations générales. Henry et Jean étaient fort aimés, Henry pour sa
+gaieté et son entrain, Jean pour son indomptable courage.
+
+Le marquis expliqua la volonté de Madame. Le conseil des royalistes
+arrêta que cette volonté serait respectée naturellement; mais qu'en
+exécutant les ordres de la princesse on se porterait sur les communes de
+Lugnau et de la Buffière pour y désarmer la garde nationale.
+
+Il était environ neuf heures du matin. Les légitimistes ne pouvaient
+s'attendre à être attaqués, et bien qu'ils fussent armés, ils croyaient
+que l'autorité militaire n'était pas instruite de leur réunion.
+
+Cependant, vers dix heures, Aubin Ploguen qui, monté sur le faîte de la
+maison, guettait dans la plaine, aperçut un paysan qui accourait vers le
+château, à travers champs.
+
+Ce paysan s'arrêtait de temps à autre, regardait derrière lui, puis
+restait quelques instants couché dans l'herbe à plat ventre. Ensuite il
+reprenait sa course.
+
+Le brave chouan ne voulut pas interrompre le conseil de ses maîtres. Il
+quitta son observatoire, descendit rapidement l'escalier, et arriva dans
+la cour du château.
+
+En ce moment même, le paysan y entrait. Il avait reconnu de loin Aubin
+Ploguen, car il se dirigea vers lui.
+
+--Ah! mon Aubin, dit-il encore tout essoufflé, fasse le ciel que
+j'arrive à temps!
+
+C'était Lenneguy, celui que nous avons vu arriver au château de
+Kardigân, conduisant Fernande déguisée en Pinson.
+
+--Comme tu es ému, mon gars, s'écria Aubin. Que se passe-t-il donc?
+
+--Les messieurs sont là?
+
+--Oui.
+
+--Et ils ne se doutent de rien?
+
+--Non.
+
+--Et toi?
+
+--Moi je me doute de quelque chose, parce que j'étais juché sur le toit
+de la maison, et que je t'ai vu venir de loin.
+
+--Ah! oui, toi, tu ne t'endors jamais, mon Aubin... et avec ces coquins
+de bleu, ce n'est que prudence.
+
+--Qu'est-ce que tu as vu?
+
+--Viens avec moi.
+
+--Tous, ils vont donc rester sans être avertis?
+
+--Oh! nous avons le temps.
+
+--Bien...
+
+Les deux gars sortirent de la cour.
+
+A leur droite, s'élevait un petit bâtiment qui bordait un parc. Ils se
+jetèrent dans le parc, le traversant rapidement. Ils n'avaient pas leurs
+fusils. Leur seule arme était ce bâton noueux, si terrible dans les
+mains robustes des Bretons.
+
+Arrivés à l'extrémité du parc, ils se trouvèrent arrêtés par le mur de
+clôture. Ce ne pouvait être un obstacle pour un gaillard comme Aubin. Il
+se hissa tranquillement sur le mur.
+
+--Et moi? demanda Lenneguy.
+
+--Attends!
+
+Aubin empoigna le gars à la ceinture, et le tira à côté de lui à bras
+tendu, aussi facilement qu'un enfant eût fait d'une plume.
+
+La descente devenait aisée. Ils sautèrent purement et simplement. Puis,
+une fois en plaine, ils prirent leur course.
+
+Lenneguy et Aubin Ploguen couraient côte à côte, la tête haute, la
+bouche fermée et les coudes serrés à la hanche. Leur pas égal atteignait
+à la vitesse d'un cheval au grand trot. On a vu des Bretons franchir
+ainsi des espaces considérables: quand ils se sentent fatigués, ils
+attrapent un caillou tout en courant et se le mettent dans la bouche. Ce
+rafraîchissement leur permet une nouvelle étape!
+
+En une demi-heure, ils franchirent six kilomètres à peu près. Qu'on ne
+soit pas étonné; le fait s'est produit souvent. Quand Lenneguy s'arrêta,
+ils étaient dans ce qu'on appelle une _combe_. La combe est ce creux
+raviné que produisent deux collines à leur point de jonction.
+
+Le paysan s'orienta, regardant avec soin autour de lui; puis il se mit à
+plat ventre et se grimpa comme un chien à quatre pattes sur le haut
+d'une de ces collines. Arrivé au sommet, il fit signe à son compagnon de
+venir le rejoindre.
+
+Aubin Ploguen monta auprès de lui, en usant du même moyen. Ce n'était
+pas une précaution inutile. Les deux collines sont sèches et dépouillées
+d'arbres, exposées aux regards, même à une certaine distance. Mais
+évidemment, de loin, ces paysans à quatre pattes, ramassés sur
+eux-mêmes, devaient ressembler beaucoup plus à des lièvres gigantesques
+qu'à des hommes.
+
+Au sommet commence une sente qui descend tout doucement dans la plaine
+par une courbe légère. Toute cette étendue de terrain est complètement
+déboisée; mais Lenneguy et Aubin ne se préoccupaient pas de si peu de
+chose.
+
+Ils avaient été élevés par leurs pères dans les traditions de la grande
+chouannerie. Tous les deux se mirent la tête entre les deux genoux, de
+manière à la protéger, puis la recouvrant de leurs bras repliés, ils se
+laissèrent rouler comme des boules du haut en bas de la colline.
+
+Là, autre obstacle.
+
+Les druides ont semé de dolmens cette terre granitique de la Bretagne.
+Or, deux grands dolmens, impassibles dans leur majesté séculaire, se
+dressaient devant les gars. Seulement, au lieu de passer dessus, comme
+ils avaient fait en face du mur, ils passèrent dessous.
+
+C'était à la fois moins dangereux et plus rapide.
+
+Ils se glissèrent en rampant sous l'encastrement des pierres, et
+arrivèrent à la sortie des dolmens qui donnaient sur la grande route de
+Clisson.
+
+Il y avait à ce moment trois quarts d'heure qu'ils avaient quitté le
+château de la Pénissière. Par la ligne droite, la distance qui les en
+séparait était de douze kilomètres; par la route choisie par eux, de
+neuf. Ils gagnaient donc trois quarts de lieue, et il faudrait aux
+lignards au moins trois heures pour arriver au château.
+
+A quelques mètres sur la gauche, s'étageait sur un coteau le petit
+village de Roivieux.
+
+Ils y entrèrent, comme de simples paysans, et se tenant bras dessus bras
+dessous.
+
+--Tiens! voilà ce que j'ai vu, dit tout bas Lenneguy à son compagnon.
+
+Ce que Lenneguy avait vu méritait en effet d'être examiné avec soin.
+C'était un détachement du 29e de ligne, fort d'environ soixante hommes,
+et commandé par un adjudant-major.
+
+A l'entrée du village attendaient quatre grandes charrettes attelées
+chacune de trois chevaux.
+
+--Hum! hum! grommela Aubin.
+
+--Qu'as-tu?
+
+--Tu as vu ces charrettes?
+
+--Oui.
+
+--Elles étaient là tout à l'heure?
+
+--Oui.
+
+--Attelées?
+
+--Non, pas encore.
+
+--Et cela ne te dit rien?
+
+--Mais... mais non.
+
+Aubin répéta:
+
+--Hum! hum!
+
+Seulement, cette fois-là, au lieu de se croiser les bras comme
+d'habitude, il se mit à se gratter la tête, ce qui indiquait chez lui
+une préoccupation très-vive.
+
+Évidemment, le digne Breton était fort inquiet. Ces charrettes
+l'étonnaient et l'effrayaient. Avec son intelligence rusée, il devinait
+des choses que n'avait même pas soupçonnées Lenneguy.
+
+--Cela va mal! murmura-t-il... cela va très-mal.
+
+--Tu as des idées! dit Lenneguy en haussant les épaules.
+
+--Ma foi, non.
+
+--Est-ce que ce n'est pas le temps des foins? Tu sais bien que M.
+Dubois, le grand fermier, a des voitures et des chevaux nombreux. Je
+reconnais les charrettes et les chevaux comme étant à lui.
+
+--Moi aussi...
+
+--Et bien, alors?
+
+--Ce Dubois est un bleu: il peut avoir prêté ces machines-là contre
+nous.
+
+Les deux paysans se tenaient debout contre une chaumière, appuyés au
+mur.
+
+Comme si l'événement eût voulu donner raison aussitôt aux soupçons
+d'Aubin Ploguen, le capitaine adjudant-major les aperçut et poussa son
+cheval vers eux.
+
+--D'où venez-vous donc, vous autres? demanda-t-il. Il me semble que je
+ne vous ai pas encore aperçus?
+
+--Non, monsieur, répondit Aubin, qui poussa du coude son compagnon,
+comme pour lui dire de le laisser répondre seul.
+
+--Et d'où venez-vous?
+
+--Du village?
+
+--Et quel est ce village?
+
+Aubin augmenta encore l'air de niaiserie qu'il avait donné à sa figure.
+
+--Eh! c'est le village.
+
+--Oui, mais quel est son nom?
+
+--La paroisse.
+
+Ce capitaine était jeune et instruit; mais il avait souvent entendu
+raconter par son père, ancien général républicain, qui avait servi en
+Vendée, les ruses employées par les chouans pour dérouter les soupçons
+conçus contre eux.
+
+Il se rapprocha encore et examina longuement le Breton. Mais le visage
+de celui-ci resta impassible. Pas un de ses traits ne bougea. C'était
+une immobilité complète, absolue.
+
+Au même instant, un gendarme entra dans le village au grand galop.
+
+--Enfin! s'écria le capitaine en l'apercevant.
+
+Le gendarme vint droit à l'officier et lui dit tout bas quelques mots.
+
+--Pour le coup, reprit le capitaine, nous tenons ceux de la Pénissière.
+
+Par malheur, en entendant cette exclamation, Aubin ne put retenir un
+mouvement qui surprit l'officier. Ce fut pour lui un trait de lumière.
+
+Il se tourna vers ses soldats, et d'une voix tonnante:
+
+--Empoignez-moi ces gaillards-là! dit-il.
+
+Les deux paysans ne bronchèrent pas en entendant l'ordre donné par le
+bleu. On eût dit qu'il ne les regardait pas.
+
+Trois ou quatre soldats s'avancèrent et prirent Lenneguy et Aubin
+Ploguen au collet pour les entraîner.
+
+Au premier rang de ceux qui regardaient se trouvait un vieillard, qui,
+les yeux sombres, les lèvres serrées assistait à cette arrestation
+brutale. Il se taisait. Mais Aubin eut le temps de se tourner vers lui
+et de lui faire de l'oeil un signe imperceptible.
+
+Aussitôt le vieillard s'avança.
+
+--Pardon, monsieur l'officier, dit-il, en portant la main à son
+chapeau...
+
+--Que veux-tu, mon brave homme?
+
+--Faites excuse, mais je crois que vous vous trompez mêmement.
+
+--Ah! ah! je me trompe!
+
+--Oui, monsieur l'officier.
+
+--Et comment?
+
+--En faisant arrêter ces deux naïfs-là.
+
+--En vérité?
+
+--Ce ne sont pas des gars de chez nous. Ils viennent à Roivieux, chaque
+an, pour voir la famille. Ils habitent la plaine autour d'Angers.
+
+--Pourquoi ne se sont-ils pas défendus?
+
+--Parce que... dame! vous comprendrez ça, monsieur l'officier... Vous
+ordonnez qu'on les prenne; ça les trouble, ces pauvres fils.
+
+--Ah! ils se troublent.
+
+--Ma foi, oui.
+
+--Eh bien, mon vieillard, si tu n'avais pas les cheveux blancs, je
+t'enverrais loger avec eux où on va les conduire. Vous vous entendez
+tous pour me tromper. Mais, vive Dieu! voilà ce qui ne sera pas.
+
+Lenneguy et Aubin étaient déjà au milieu du peloton de soldats, commandé
+par un sergent. Sur l'ordre de l'adjudant-major on les conduisit à une
+centaine de mètres en dehors du village, à une ferme de ce M. Dubois,
+que Lenneguy traitait de bleu.
+
+Il y avait une grande cave dans cette ferme.
+
+On y fit descendre les deux chouans. Puis, comme les caves bretonnes
+ferment au moyen d'une trappe qui retombe et bouche l'entrée, on se
+contenta de placer deux soldats le fusil chargé à l'ouverture.
+
+Arrivé dans la cave, Aubin se laissa tomber sur un fût de cidre, cacha
+sa tête dans ses mains, et songea.
+
+Le chouan ne désespérait jamais. Il avait toujours la volonté vivante en
+lui. Arrêté maintenant, il se disait qu'il serait peut-être libre au
+bout d'une heure, non qu'il craignît la fusillade qu'on lui réservait.
+
+En vérité, c'était la moindre de ses inquiétudes; mais il se rappelait
+la phrase du capitaine et il avait peur. Celui-ci ne s'était-il pas
+écrié, quand le gendarme lui eut parlé bas à l'oreille:
+
+--Enfin! nous tenons ceux de la Pénissière! Or, c'était _Ceux de la
+Pénissière_ qu'il fallait sauver avant tout.
+
+Comment s'y prendre?
+
+--Dis donc, mon gars, ajouta-t-il tout bas à l'oreille de Lenneguy,
+est-ce que tu n'as pas envie de te sortir d'ici?
+
+--Oh! oui.
+
+--Cherchons, alors...
+
+La volonté n'était pas tout, une obscurité profonde régnait dans la
+cave. Collés l'un contre l'autre, les deux chouans ne distinguaient même
+pas leur visage.
+
+Lenneguy étendit sa main qui rencontra la muraille. Aubin fit la même
+opération à droite. Ils se convainquirent ainsi qu'un étroit chemin
+passait entre les deux files de barriques et de fûts qui encombraient la
+cave.
+
+Alors tous les deux se mirent à plat ventre, furetant, cherchant, pour
+trouver jusqu'où allait le souterrain.
+
+Ils perdirent ainsi un quart d'heure environ, inutilement, car ils
+n'avaient rien trouvé et n'étaient pas plus avancés qu'avant.
+
+Aubin se demandait déjà s'ils allaient échouer, et cette seule pensée
+faisait bondir le coeur du Breton, qui se représentait son maître et ses
+amis, surpris au château de la Pénissière sans pouvoir se défendre.
+
+Tout à coup un bruit violent ébranla les voûtes du souterrain. Ce bruit
+était un mélange de sabots de chevaux foulant le sol dur de la voûte et
+d'un cliquetis d'armes.
+
+Ce fut un trait de lumière.
+
+--Je comprends tout! s'écria-t-il.
+
+--Quoi?
+
+--Sais-tu à quoi servent les charrettes?
+
+--Non.
+
+--Eh bien, je vais te le dire: à transporter les soldats au château de
+la Pénissière.
+
+--Dieu bon!
+
+--Ainsi, tu vois, il n'y a pas un moment à perdre si nous voulons sortir
+d'ici assez à temps pour les prévenir.
+
+--Comment faire?
+
+--Il y a moyen, peut-être...
+
+--Quel moyen?...
+
+Aubin ne fut pas obligé de répondre. Le même bruit qui venait d'ébranler
+les murailles se reproduisit de nouveau.
+
+--Comprends-tu! dit Aubin qui étendit la main vers le côté où passaient
+les charrettes.
+
+--Non...
+
+--Eh bien, la route est là.
+
+--Après?
+
+--La cave doit prendre de l'air par un soupirail, à cette place.
+Marchons.
+
+Ce n'était pas une petite besogne. Si, en effet, il existait un
+soupirail, il était entièrement bouché par l'amoncellement des fûts
+placés les uns sur les autres.
+
+--Mets-toi derrière moi, reprit Aubin.
+
+Lenneguy obéit.
+
+Alors le fils de Cibot Ploguen, avec autant de facilité que s'il eût
+transporté un sac de varech, prit dans ses bras chaque tonneau, petit ou
+grand, l'un après l'autre, et les déposa à l'extrémité du souterrain.
+Que le tonneau fût lourd ou léger, plein ou vide, il ne s'en occupait
+guère. Pour lui, l'important était de se frayer un chemin.
+
+Après dix minutes de ce travail herculéen, un jet de lumière parut
+derrière quelques grosses barriques placées encore là.
+
+Aubin acheva sa besogne comme il l'avait commencée, c'est-à-dire qu'il
+enleva les barriques comme le reste. Alors les chouans aperçurent la
+lumière du soleil qui passait à travers un soupirail assez large, mais,
+comme tous les soupiraux, fermé par de fortes barres de fer. Aubin avait
+accompli en dix minutes un travail pour lequel dix ouvriers auraient
+demandé une demi-journée.
+
+Il sentait combien le temps était précieux. Un retard pouvait avoir des
+suites funestes et coûter la vie aux héroïques soldats de la légitimité,
+enfermés à la Pénissière.
+
+Aubin Ploguen monta sur les épaules de Lenneguy et atteignit au
+soupirail; puis, saisissant un des barreaux de fer entre ses mains
+puissantes, il le tordit et l'arracha hors de son alvéole.
+
+Bien que la force inouïe d'Aubin fût populaire dans les paroisses
+bretonnes, Lenneguy resta plongé dans une admiration stupide. Les
+manifestations d'une qualité physique ont toujours du prestige aux yeux
+des demi-intelligences.
+
+Le barreau arraché laissait un espace assez grand pour que chacun des
+deux chouans pût, à son tour, passer au travers.
+
+Cette fois encore, Aubin se hucha sur les épaules de son ami et s'assit
+sur le rebord; puis là, il se mit en devoir de répéter la même manoeuvre
+accomplie quelques heures auparavant pour franchir le mur du parc du
+château.
+
+--Prends ma main, dit-il.
+
+Lenneguy obéit.
+
+--Tu tiens bien?
+
+--Oui. Arrive.
+
+--En route!
+
+Aubin tira à lui le Vendéen. Ils regardèrent; la route passait au bas du
+soupirail. Ils étaient libres.
+
+Mais s'ils étaient libres, les Vendéens de la Pénissière n'étaient pas,
+eux, prévenus.
+
+--Par le chemin de traverse nous aurons le temps, reprit Ploguen.
+
+Le chemin de traverse était celui qu'ils avaient pris pour venir, car il
+fallait non-seulement retourner au château, mais encore y arriver avant
+les soldats.
+
+Ils prirent leur course. Arrivés en face des dolmens, Aubin, qui était à
+quelques pas en avant, s'arrêta court, en poussant une exclamation de
+colère et de douleur. Le petit sentier de la combe était gardé! Il
+distinguait nettement, à deux cents mètres en avant, les pantalons
+rouges des soldats.
+
+--Tiens! regarde! dit-il à Lenneguy.
+
+--Qu'allons-nous faire?
+
+--Prenons la grande route.
+
+C'étaient trois kilomètres de plus: peu de chose en temps ordinaire;
+mais après leurs fatigues du matin, et surtout après le travail d'Aubin
+dans la cave, pourrait-il franchir cette distance, toujours au pas de
+course?
+
+Ces braves coeurs n'hésitèrent même pas. Il y a de ces natures dévouées
+et sublimes chez lesquelles le sentiment de personnalité, ce fléau des
+hautes classes, ne se glisse jamais.
+
+Ils partirent ainsi qu'ils avaient fait le matin, c'est-à-dire les
+coudes aux hanches, le corps penché en avant et la tête légèrement jetée
+en arrière. Les seules différences introduites par eux dans cet exercice
+renouvelé, fut qu'ils mirent une balle de plomb dans leur bouche et que
+leur trot fut un galop acharné.
+
+... Il faisait une étouffante chaleur. Le soleil était en plein ciel et
+dardait ses rayons de feu sur la plaine.
+
+Devant eux la route se déroulait comme un ruban inépuisable. En vérité,
+un de ces coureurs perses qui, dit l'histoire, servaient de courriers au
+grand Cyrus, aurait hésité devant un pareil espace; et il fallait le
+franchir, toujours au galop, en été, par un temps lourd et écrasant.
+
+Aubin Ploguen et Lenneguy n'échangeaient pas une seule parole. Celui-ci
+à deux pas en arrière, celui-là maintenant l'avance prise par lui au
+départ. Ils couraient, les dents serrées, jetant un regard de temps à
+autre sur la lande qui s'étendait à droite et à gauche, dans l'espérance
+d'apercevoir un cheval au piquet; car, alors, l'un d'eux aurait monté la
+bête à poil, et l'aurait lancée ventre à terre. Mais, à une époque de
+guerre, les fermiers n'ont pas la même confiance des temps calmes. La
+lande était déserte. Ils couraient. Chacun d'eux passait sa manche sur
+son front et en faisait voler la sueur. C'était le seul rafraîchissement
+qu'ils s'accordassent. Ils couraient...
+
+Cela dura ainsi pendant vingt minutes. Les forces humaines, excitées par
+le sentiment du devoir, arrivaient à une intensité sublime. Cependant
+Lenneguy commençait clairement à se fatiguer; sa respiration devenait
+plus brève et plus sifflante, et, par moment, son bras droit se
+détachait de sa bouche pour se porter à sa gorge, comme si quelque chose
+eût étouffé le paysan.
+
+Aubin, lui, restait dans la même position: il était seulement un peu
+pâle. Il détournait la tête de deux minutes en deux minutes pour jeter
+un regard à Lenneguy.
+
+--Courage, mon gars! disait-il.
+
+Et ils couraient.
+
+La route semblait ne pas diminuer devant eux; c'était toujours
+l'inaltérable longueur de ce ruban qui s'allongeait comme un immense
+serpent à travers la plaine poudreuse. Pas un souffle d'air.
+L'atmosphère était embrasée; les pieds des paysans frappaient le sol
+durci à coups redoublés, mais avec un bruit automatique, régulier comme
+les battants de fer d'une machine.
+
+Le visage de Lenneguy annonçait l'épuisement. Il devenait livide. Le
+mouvement de la main voulant arracher un poids à la gorge était plus
+fréquent.
+
+--Courage, mon gars! répéta Aubin.
+
+Lenneguy se tait. Il sent qu'une parole prononcée insufflera dans ses
+poumons plus d'air qu'ils n'en peuvent supporter. Ils courent encore!
+Aubin songe. Il se représente les chouans du château de la Pénissière
+cernés dans leur asile par des forces dix fois plus nombreuses. Il les
+connaît. Ils aimeront mieux mourir que de se rendre. Est-ce que ce n'est
+pas la vieille Bretagne qui a gravé avec du sang sur son hermine cette
+noble devise, digne de Sparte:
+
+_Potius mori quam foedari!_
+
+Mourir! Tant de braves et loyaux jeunes gars, tant de soldats d'un grand
+principe, tant de héros! Mourir... parce que lui, Aubin Ploguen, ne
+serait pas arrivé à temps!
+
+C'est là la seule chose qui l'épuise. En vérité, que lui importe la
+longueur de la route, que lui importe une fatigue surhumaine? Si Dieu
+lui a mis dans le corps une force inouïe, si son coeur est puissant, si
+ses jarrets sont d'acier, c'est pour qu'il sauve les serviteurs du roi!
+
+Et son maître est parmi ceux-là! Et la vie de son maître est entre ses
+mains!
+
+Il se retourne:
+
+--Courage, mon gars! dit-il pour la seconde fois.
+
+Lenneguy incline la tête. Mais déjà son regard est terne: une écume
+sanglante couvre ses lèvres; et pourtant ils courent toujours.
+
+Aubin Ploguen veut franchir la distance, en passant à travers les rangs
+des soldats; aussi il faut qu'ils soient deux, car si l'un tombe frappé
+d'une balle, il faut que l'autre arrive au but et crie: Alarme!
+
+--J'ai... j'ai... soif... râle Lenneguy.
+
+Aubin jeta un regard autour de lui. O bonheur! à vingt mètres en avant,
+sur la droite, s'élève un rideau de peupliers ombrageant une joyeuse
+rivière, qui roule rapidement ses eaux claires sous un dôme de
+feuillage.
+
+--Dans une minute tu boiras, mon gars, dit-il.
+
+Lenneguy se ranime un peu. Ils arrivent à la rivière.
+
+--Allons! un bon coup, mon gars!
+
+Lenneguy commence par s'étendre à plat ventre dans l'herbe pour
+respirer.
+
+--Cinq minutes de plus ou de moins, pensa le Breton, c'est la vie ou la
+mort, peut-être... Mais le pauvre diable est harassé, il peut bien se
+reposer. Nous courrons un peu plus vite.
+
+Lenneguy resta pendant quatre minutes, respirant, humant l'air comme un
+poisson monté à la surface de l'eau; puis il enfonça, ainsi qu'Aubin, sa
+tête dans la rivière.
+
+--Ah! je suis mieux, dit-il.
+
+--Alors, en route!
+
+Ils repartent.
+
+D'après le calcul d'Aubin, ils doivent avoir pris une grande avance sur
+les soldats. Trois charrettes pesamment chargées n'ont pas pu être aussi
+rapides qu'eux.
+
+C'est impossible. Les chevaux se lassent, s'arrêtent; mais les hommes
+sont soutenus par la pensée et arrivent toujours.
+
+Déjà ils se reconnaissent, le château n'est plus éloigné. Encore
+quelques efforts et ils seront au but.
+
+Ah! s'ils avaient pu prendre le chemin de traverse, depuis longtemps ils
+seraient arrivés, depuis longtemps les chouans prévenus auraient pu ou
+se retirer ou se mettre en défense.
+
+La rivière où ils ont pris des forces est loin derrière eux. Le rideau
+de peupliers n'apparaît plus que comme une large bande noire à
+l'horizon.
+
+Une borne blanche est plantée dans la route.
+
+--Lenneguy, mon gars, dit Aubin, encore un coup de jarret pareil pendant
+un kilomètre et nous tomberons au milieu des soldats.
+
+Lenneguy ne répond rien. Le froid l'envahit malgré la chaleur écrasante
+de la journée, malgré sa course effrénée; mais la machine est montée et
+ne s'arrête pas. Quatre kilomètres les séparent encore du château, un
+quart de lieue des soldats. Aubin triomphe. Ils auront le temps
+d'arriver, car, s'ils peuvent passer au milieu des brigands sans
+blessures, ils auront au moins vingt minutes d'avance.
+
+Ils se trouvent en ce moment au bas d'une montée assez raide de cent
+mètres.
+
+--Un dernier effort, Lenneguy!
+
+Lenneguy et Aubin se rapprochent l'un de l'autre. Ploguen est le plus
+solide des deux. Il met le bras de son ami sous le sien pour le
+soutenir. Hourrah! la montée est franchie.
+
+--Tiens, regarde, dit-il.
+
+Au bas de la montée, dans la plaine, on voyait briller les pantalons
+rouges et reluire les canons de fusil.
+
+--Les voilà, ces chiens de bleus! grommelle Aubin. Des tortues! nous
+allons plus vite que les grands mâtins de chevaux du père Dubois.
+
+Avez-vous vu une trombe descendre une montagne, en Suisse? Les deux
+paysans dévallaient pareillement. En une minute, ils eurent gagné la
+plaine, et en avant!
+
+Le danger a doublé. Les soldats sont là devant eux. Encore quelques pas,
+et il leur faudra, à ces deux braves Bretons, passer sous les feux
+croisés de leurs ennemis.
+
+Plus ils approchent des charrettes, plus Aubin Ploguen sent que le
+danger augmente. En effet, comment éviter dix, vingt, trente décharges
+successives?
+
+Si encore on pouvait échapper à une première attaque! Mais comment
+faire?
+
+Soudain, il aperçoit la route qui fait un grand coude et se replie sur
+elle-même. On peut peut-être couper sur la gauche, passer parallèlement
+aux soldats en courant dans la lande, et regagner la route en ayant de
+l'avance...
+
+--Lenneguy, à travers champs!
+
+Lenneguy comprend, et les voilà tous les deux courant au milieu de ces
+mille mottes de terre qui s'écrasent sous le pied et augmentent la
+difficulté de la marche.
+
+N'importe, ils avancent.
+
+Cependant, le capitaine distingue au milieu de la lande ces deux hommes
+qui se précipitent. Il prend sa longue-vue et reconnaît les deux
+chouans.
+
+--Feu! crie-t-il.
+
+Cinq ou six coups de fusil partent. Un nuage de fumée enveloppe les
+Bretons. Mais, bien que placés à soixante mètres à peine, les soldats
+sont gênés dans leur tir par le mouvement des charrettes. La décharge
+passe au-dessus de la tête de ceux qu'elle devait atteindre.
+
+--Feu! répète le capitaine.
+
+Mais c'est inutile, ils sont sauvés... ils ont gagné la route. En
+silence, ils franchissent encore deux kilomètres... Déjà Aubin aperçoit
+au loin les tourelles du château, à demi cachées derrière les arbres du
+parc. Mais Lenneguy chancelle.
+
+--À moi! à moi! Aubin, dit-il.
+
+--Courage!
+
+--Je... je n'en... peux plus... Aubin... je me meurs... je...
+
+Il tombe.
+
+Aubin se penche: le coeur ne bat plus. Lenneguy rouvre les yeux.
+
+--Pense... à... la vieille... à ma... mère... balbutie le malheureux.
+
+Aubin, courbé sur lui, cherche à le ranimer. C'est vainement. Le râle
+s'empare du chouan: un dernier regard de son oeil terne semble rappeler à
+Ploguen la suprême demande... puis un frissonnement l'agite... Il est
+mort.
+
+Aubin, le prit dans ses bras comme une mère aurait fait de son enfant,
+et le transporta dans un buisson qui bordait la route.
+
+--Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit... Ainsi soit-il, dit le
+chouan...
+
+Puis il le baisa au front.
+
+Adieu, mon Lenneguy, murmura-t-il. Aubin repart... Une larme coula sur
+son visage rude... Une larme fut toute l'oraison funèbre de ce héros
+inconnu; mais celui qui la versait était digne de comprendre un pareil
+sacrifice.
+
+ * * * * *
+
+Dix minutes plus tard, une forme humaine s'élançait de la route sur le
+mur du parc de la Pénissière. C'est Aubin. En vérité, il n'a plus
+apparence de vie. La mort de Lenneguy a tué son énergie. C'est la force
+brutale et violente qui le soutient seule. Il a franchi les deux
+derniers kilomètres comme une pierre lancée par une fronde énorme. Si un
+mur s'était trouvé sur son passage, il l'eût renversé! Sa poitrine
+siffle comme un soufflet de forge; ses yeux sanglants ne voient plus
+clair. Il saute dans le parc, le traverse, et gravit le perron du
+château.
+
+Ceux qui étaient de garde ne le reconnurent pas. Comment eussent-ils pu
+croire que cet homme, courbé en deux, épuisé, râlant, moribond, était
+Aubin Ploguen, le chouan énergique, le fidèle Breton, le paysan sublime!
+Son visage est défiguré. Une épaisse couche de poussière noire le
+couvre, et les cheveux sont collés au front et aux joues par la sueur.
+
+Ils veulent l'arrêter, mais Aubin les renverse et passe.
+
+C'est dans le salon du premier étage que se tiennent les légitimistes.
+Aubin gravit l'escalier d'un bond, et ouvre la porte...
+
+Ceux-ci demeurèrent stupéfaits à la vue de cette apparition moins homme
+que spectre...
+
+--Alarme! les bleus! dit-il.
+
+Puis tournant sur lui-même comme un chêne robuste frappé par la cognée
+du bûcheron, il alla rouler au milieu de la chambre, évanoui, râlant,
+ensanglanté.
+
+
+
+
+ V
+
+ UN CHANT DE L'_Iliade_
+
+
+Les royalistes se regardèrent et se comprirent. Bien des fois ils
+s'étaient dit qu'un jour ils seraient cernés dans un de leurs châteaux;
+plus d'un d'entre eux avait arrêté la conduite qu'il tiendrait en pareil
+cas.
+
+Nous avons dit qu'ils étaient quarante-cinq. Or, dans la matinée, le
+capitaine adjudant-major du 29e, que nous avons entrevu déjà, était venu
+faire une reconnaissance des lieux. Il avait cent hommes environ. Il ne
+se jugea pas en force, et envoya un express demander des secours. C'est
+alors que le gendarme, qui avait été la cause indirecte de l'arrestation
+de Lenneguy et d'Aubin Ploguen, revint lui annoncer que cent autres
+hommes du 29e se rendraient au château à une heure donnée. Le capitaine
+devait les y rencontrer en y arrivant avec les siens. Deux cents soldats
+pour en combattre quarante-cinq! On voit que la prudence était observée.
+
+Le commandement de la petite troupe des chouans fut confié à
+Jean-Nu-Pieds qui, bien qu'il ignorât le nombre de ses ennemis, prit
+aussitôt ses mesures en conséquence.
+
+Il fit faire un partage égal des cartouches. Chaque Vendéen se trouva en
+avoir environ deux cents. Au surplus, il y avait un dépôt de poudre et
+de balles dans le château. On ne manquerait donc pas de munitions.
+
+Aubin Ploguen gisait au milieu de la chambre, toujours évanoui. Henry de
+Puiseux s'était penché sur lui et lui donnait les premiers soins. Le
+malheureux avait surtout besoin de sommeil; évidemment, quelques heures
+de repos le remettraient. Les chouans furent disposés en ordre, aux
+fenêtres du rez-de-chaussée, du premier et du second étage. Puis,
+Jean-Nu-Pieds donna l'ordre qu'on allât abattre une vingtaine d'arbres.
+
+Ces nobles jeunes gens ne discutaient pas même les ordres qui leur
+étaient donnés. Ils obéissaient sans étonnement et sans hésitation. Il
+fallut à peine dix minutes pour abattre les vingt arbres. Cinq d'entre
+eux avaient pris des cognées et frappaient violemment le tronc des
+grands chênes et des peupliers minces. Puis, le transport des arbres
+dans l'intérieur de la maison prit encore dix minutes. Enfin, quand tout
+fut terminé, Jean les réunit de nouveau dans la vaste salle du premier
+étage. Aubin Ploguen, étendu sur le parquet, la face violacée, les
+membres raidis, continuait son profond sommeil sans rêves, comme celui
+qui suit les énormes fatigues du corps ou de l'âme.
+
+Ils étaient là, debout, couverts de leur large chapeau et le fusil à la
+main. A les voir aussi calmes, aussi paisibles, on aurait cru qu'ils
+allaient partir pour la chasse.
+
+Hélas! combien d'entre eux, qui souriaient à ce moment, heureux de
+vivre, aimés, aimants, joyeux, combien, qui dormiraient le soir, dans la
+terre froide!
+
+--Messieurs, dit Jean, il nous reste un quart d'heure pour décider ce
+que nous allons faire.
+
+Je ne suis votre chef que dans la bataille.
+
+Dans le conseil nous sommes tous égaux. Chacun doit apporter sa voix et
+ses avis.
+
+Nous avons deux partis à prendre: rester ou bien reculer. Rester, c'est
+mourir; reculer, c'est vivre. Et j'ajoute, c'est vivre sans honte, car
+ce poste ne nous est confié par personne. Nous sommes ici, plutôt
+qu'ailleurs, de notre propre consentement.
+
+Voici bien franchement la question telle qu'elle doit être posée.
+Réfléchissez, et décidez.
+
+Un silence assez grand suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. Ils se
+regardaient tous un peu étonnés.
+
+--Pardon, un mot, dit Henry de Puiseux en sortant du cercle et en
+s'avançant. Si nous devons battre en retraite, pourquoi ces apprêts de
+défense auxquels nous avons perdu du temps, pourquoi ces arbres que nous
+avons abattus? Que diable! nous sommes des soldats et non pas des
+bûcherons.
+
+Jean-Nu-Pieds sentit le blâme qui perçait dans les paroles de son ami,
+et lui jeta un regard de reproche.
+
+Ce regard gêna Henry qui détourna les yeux.
+
+Jean reprit:
+
+--Nous sommes quarante-cinq votants. Voici dans ce sac une centaine de
+balles. Chacun déposera son vote dans mon chapeau... Il se découvrit et
+plaça son chapeau sur la table, et il en cacha le rebord avec son
+mouchoir.
+
+Ceux qui seront pour la retraite ne mettront rien; ceux qui seront pour
+la bataille mettront une balle. S'il y en a plus de vingt-deux, nous
+resterons; s'il y en a moins...
+
+La prudence de leur chef stupéfiait les royalistes. Ils ne
+reconnaissaient plus leur Jean-Nu-Pieds, celui qui par son courage était
+devenu, avec Charette, Coislin et quelques autres, la terreur des bleus
+et l'orgueil des Vendéens.
+
+Jean ne disait rien. Il semblait ne pas s'apercevoir de l'impression
+produite par le discours qu'il avait prononcé.
+
+Chaque légitimiste se dirigea tour à tour vers l'urne improvisée, les
+deux clairons comme les autres. Un large sourire éclairait le visage des
+deux braves enfants du peuple, qui ne comprenaient guère «pourquoi on
+perdait tant de temps pour si peu...»
+
+Quand le vote fut terminé, Jean enleva le mouchoir qui couvrait le
+chapeau. Celui-ci contenait quarante-cinq balles!
+
+Un éclat de rire universel accueillit ce résultat. Alors, Jean, se
+tournant vers ses soldats:
+
+--Mes amis, dit-il, je vous ai trouvés durs et injustes pour moi. M. de
+Puiseux, surtout, aurait dû penser que je ne vous conseillerais pas une
+lâcheté. Mais j'avais charge d'âmes...
+
+--Ventre-saint-gris! comme disait l'aïeul du roi, s'écria Henry, tu as
+raison.
+
+Et comme Jean le regardait en souriant:
+
+--Voyons, pourquoi nous as-tu fait donner des cartouches, distribuer des
+postes de combat et abattre des arbres, si tu désirais nous voir évacuer
+le château?
+
+--Je ne désirais rien...
+
+--Mais encore?
+
+--Eh bien, voilà, j'ai tout fait préparer pour la bataille, parce que
+j'étais sûr que vous voudriez rester.
+
+Trente mains se tendirent vers Jean.
+
+--Maintenant, messieurs, à nos postes.
+
+En quittant la salle, il jeta un regard humide sur Aubin Ploguen qui
+dormait toujours.
+
+--C'est la première fois que tu dormiras pendant que nous nous battrons,
+murmura-t-il.
+
+Un religieux silence avait suivi l'agitation momentanée des premières
+minutes. Chacun de ceux qui étaient là se rendait compte de la gravité
+de la situation et du danger qui planait sur leurs têtes.
+
+Était-ce la crainte de la mort?
+
+Non! il n'y en avait pas un qui n'eût risqué vingt fois sa vie à cet
+enjeu fatal. Mais l'approche de l'inconnu assombrit les âmes. Ils
+n'étaient pas inquiets du danger, mais de l'ignoré.
+
+On eût entendu une mouche voler dans toute l'étendue du château.
+
+Au centre du rez-de-chaussée se tenaient debout les deux clairons,
+portant leur trompette à la main.
+
+Ils attendaient. Le bout de route qu'on distinguait restait désert. Par
+instants, le bruit d'un fusil qu'on armait ou qu'on désarmait troublait
+seul le silence profond et solennel.
+
+Enfin, au bout de dix minutes, ce roulement sourd qui annonce l'approche
+de voitures, retentit au loin sur la route.
+
+--Préparez vos armes, messieurs! dit Jean.
+
+Au premier étage où commandait Henry de Puiseux, on entendit sa voix qui
+répétait froidement:
+
+--Préparez vos armes!
+
+Les charrettes devinrent visibles.
+
+On distinguait nettement les soldats qui tenaient leurs fusils à la
+main. A côté du convoi galopait fièrement le capitaine
+adjudant-major!...
+
+Comme toutes ces belles scènes réchaufferaient le coeur et le
+rempliraient d'orgueil, si l'on ne se disait pas que c'étaient encore,
+que c'étaient toujours des Français qui allaient tuer des Français, et
+quelle que fût l'issue de la lutte, ce seraient encore des Français qui
+seraient les vaincus.
+
+ * * * * *
+
+Ah! cette image funèbre de la guerre civile, la plus horrible de toutes
+les guerres, comme elle assombrit le tableau de ces souvenirs
+grandioses! Il vient de ces combats, vieux déjà de quarante-deux ans, un
+souffle d'épopée qui exalte et qui désespère. Pour les chanter
+dignement, il faudrait Homère et Dante; l'_Iliade_, qui célèbre les
+héros, la _Divine Comédie_, qui maudit les nations déchirées.
+
+Nous nous arrêtons au moment de faire lire cette page magnifique du
+poëme vendéen; nous nous arrêtons, car nous souffrons de l'ombre
+projetée par l'oubli des uns et l'ingratitude des autres sur les grands
+morts de la Pénissière. Qui pourrait aujourd'hui retrouver les noms de
+tous ceux qui étaient là?
+
+Quelques-uns ont surnagé, quelques-uns sont encore vivants. Les autres
+restent oubliés, perdus, presque détruits. Et nous aurions voulu faire
+complet ce martyrologue du dévouement et de la fidélité.
+
+ * * * * *
+
+Les charrettes sont immobiles. Les soldats sautent sur le sol. Leur chef
+les poste, en ayant soin de les masquer jusqu'au dernier moment derrière
+les gros murs du château. Les chouans ne peuvent pas tirer sur des
+ennemis abrités.
+
+Il s'écoule ainsi cinq minutes, solennelles, graves; le cliquetis des
+fourreaux de baïonnette sur les canons de fusil trouble seul le silence.
+Enfin, les soldats s'avancent, non pas rapidement, mais lentement, au
+contraire. Il n'y a plus que cent mètres environ entre les deux corps.
+
+Jean-Nu-Pieds attend. Il faut que la première décharge porte juste; il
+faut que chaque coup de fusil abattant son homme, le trouble se mette
+parmi les bleus qui marchent.
+
+Quand l'instant est venu, il se tourne et fait signe aux clairons de se
+tenir prêts. Quand il criera:--Allons! ceux-ci doivent sonner la charge
+et alors la bataille commencera.
+
+Le marquis de Kardigân jeta un dernier coup d'oeil aux siens, puis levant
+son fusil:
+
+--Messieurs, prononça-t-il gravement, pour la France... pour le Roi!...
+
+--Allons! cria-t-il d'une voix retentissante.
+
+Les clairons entonnèrent la charge, et cinquante coups de fusil
+éclatèrent...
+
+Les yeux avaient peine à distinguer quelque chose à travers l'épais
+nuage de poudre qui montait dans l'air. On entendait ce sifflement des
+balles qui ressemble au déchirement d'une étoffe de soie, puis quelques
+cris isolés, çà et là, et enfin le râle sinistre des mourants.
+
+La voix du capitaine, dominant ce tumulte par moments, ordonnait à ses
+soldats d'avancer; mais ceux-ci reculaient instinctivement devant les
+morsures enflammées de ce monstrueux serpent. Et, en effet, le château
+de la Pénissière ressemblait à un énorme reptile, couché dans la plaine,
+avec ses bâtiments allongés, peu élevés, d'où partaient, à travers
+cinquante gueules béantes, cinquante sifflements mortels.
+
+Pendant une heure, les bleus et les blancs se battirent ainsi, sans
+relâche, sans trêve, sans fatigue.
+
+Jean-Nu-Pieds était redevenu soldat. Pourquoi aurait-il eu à commander?
+Les héros qui s'étaient mis sous ses ordres n'avaient qu'à se battre, et
+non plus à être conduits. On n'a pas besoin de chefs pour mourir.
+
+Cependant le capitaine adjudant-major du 29e commençait à s'étonner de
+cette longue résistance. Les cent hommes qui se ruaient sur le château
+avaient trop de peine à vaincre les quarante-cinq qui y étaient
+renfermés.
+
+Jusqu'alors les bleus s'étaient tenus à une certaine distance, ne
+comprenant rien à ces deux voix de clairons qui sonnaient toujours la
+charge, car ces trompettes n'avaient pas cessé de résonner. La Bretagne
+est la terre de la superstition. Les soldats commencèrent à se dire que
+les clairons étaient la force surnaturelle qui donnait tant d'énergie à
+leurs ennemis.
+
+On voyait distinctement les deux enfants du peuple, quand la fumée se
+dissipait un peu, debout, au milieu des gentilshommes qui les
+entouraient. Alors un tireur plus habile les visait... le coup partait,
+mais le clairon résonnait toujours, musique sublime qui semblait pleurer
+les morts et exciter les vivants.
+
+Pourtant, les bleus, de plus en plus épouvantés, hésitaient à entrer
+franchement dans l'esplanade qui s'étale devant le château. Et c'était
+là que Jean-Nu-Pieds les attendait. Il devinait que la moitié des
+décharges dirigées contre eux devait être perdue, car les soldats se
+cachaient quelquefois derrière les gros murs d'enceinte, comme derrière
+un rempart vivant.
+
+Il fit brièvement courir parmi ses hommes l'ordre de modérer. Et l'on
+entendit répéter, de l'un à l'autre, d'une voix ferme, mais basse, le
+commandement du marquis de Kardigân.
+
+En effet, comme par enchantement, les coups de fusil des blancs parurent
+diminuer peu à peu. À peine encore quelques décharges isolées.
+
+Les coups de fusil continuèrent aussi nourris du côté des bleus, pendant
+cinq minutes... Mais la mort semblait planer sur le château: les deux
+clairons s'étaient tus. Ils les crurent vaincus, les uns morts, les
+autres en fuite.
+
+--En avant! cria le capitaine.
+
+Les soldats se précipitèrent; ceux qui étaient en tête parvinrent
+jusqu'au milieu de l'esplanade, les derniers se hâtèrent de franchir les
+murs d'enceinte.
+
+Mais à peine furent-ils tous en vue, que les clairons reprirent leur
+charge endiablée, et qu'une formidable détonation ébranla les voûtes du
+vieux manoir.
+
+Fusillés, les uns à vingt pas, les autres à trente, les bleus tombèrent
+comme des épis pressés que fauche la main du moissonneur. Ils
+répondirent par un rugissement de colère, et la bataille recommença avec
+un acharnement nouveau.
+
+Les blancs se sentaient vainqueurs.
+
+Les deux tiers de leurs ennemis gisaient, morts ou blessés. Eux
+n'avaient qu'un tué et que trois hors de combat.
+
+Les soldats reculèrent derrière les murailles, ainsi qu'ils avaient fait
+au début. Ils avaient la conscience de leur défaite. Il était impossible
+qu'ils tinssent là plus longtemps. Plus d'un accusait la folie de leur
+capitaine qui s'entêtait à rester là, pour faire se briser les siens
+contre cette forteresse dévorante. Et pourtant, le capitaine était le
+plus exposé, courant de l'un à l'autre, excitant celui-ci de la voix, et
+celui-là de l'exemple, ne s'arrêtant jamais, et le premier à la mort,
+comme il était le premier au commandement.
+
+Les deux clairons sonnaient. On entendait leurs notes de cuivre à peine
+couvertes par les détonations. Puis les cris devenaient plus rares et
+les râles plus nombreux.
+
+Tout à coup les bleus poussèrent un grand cri de triomphe... Des
+roulements de tambour éclatèrent sur la route, et un renfort de cent
+hommes se précipita dans la cour du château.
+
+Un frisson mortel secoua Jean-Nu-Pieds.
+
+Il fallait recommencer cette lutte effrayante. Les premiers vaincus, il
+fallait vaincre encore les seconds. Sa voix domina le tumulte et cria
+pour la seconde fois:
+
+--Pour la France! pour le Roi!
+
+Il fit un geste et les clairons augmentèrent la vitesse de leur
+sonnerie.
+
+--Feu! feu! hurlèrent les bleus. C'était de la fureur.
+
+Pâle, les cheveux hérissés, Henry de Puiseux se penchait, en épaulant,
+en dehors de la fenêtre du premier étage, et à chacun de ses coups
+répondait un gémissement sourd, cette lugubre plainte de l'homme plein
+de vie qui se sent atteint par la mort.
+
+Les blancs faisaient rage. Un moment, les bleus se crurent vainqueurs.
+Leurs rangs plus pressés parvinrent jusqu'au perron, poussés en avant
+comme une indomptable avalanche. Dix soldats s'accrochèrent aux
+fenêtres. Mais chacun d'eux retomba la tête fracassée d'un coup de
+crosse de fusil.
+
+Jean ne voulait pas dégarnir les postes de combat; pourtant, il se
+disait qu'en montant sur le toit de la maison, on pourrait porter la
+mort plus loin. Il prit cinq hommes, et sautant avec eux sur l'escalier,
+gravit en un instant les échelons de pierre.
+
+Les cinq hommes choisis par lui étaient renommés par les Vendéens comme
+tireurs excellents. Arrivés au sommet du toit, ils se cachèrent derrière
+les cheminées et commencèrent leur feu.
+
+Les coups, dirigés de haut en bas, plongeaient sur les bleus. Ceux-ci
+restèrent un moment effrayés, ne comprenant pas d'où leur venaient ces
+ennemis nouveaux. Mais un nuage de fumée qui montait vers le ciel les en
+avertit.
+
+Oh! ceux-là frappaient à coup sûr! Cinq hommes tombaient à chacune de
+leurs décharges, régulières et comme réglées.
+
+Les clairons sonnaient et, quand ils reprenaient leurs mêmes mesures,
+c'était l'instant où les cinq tireurs abattaient cinq bleus.
+
+Impossible même à ceux-ci de se cacher. Le toit dominait les murs
+d'enceinte et avait vue au loin dans la plaine. En un quart d'heure, ils
+tuèrent ainsi trente ennemis en six décharges successives. Les blancs
+étaient sauvés, car il était impossible aux soldats de tenir plus
+longtemps. Ceux-ci essayèrent bien de rendre la mort aux cinq Vendéens;
+mais les cheminées leur faisaient un rempart inattaquable.
+
+ * * * * *
+
+... Entrons dans cette salle du premier étage où les chouans avaient eu
+leur réunion. Étendu sur le carreau, un homme dort, c'est Aubin Ploguen.
+Ni le son des clairons, ni le formidable bruit des détonations, ni les
+cris de désespoir, de rage ou de triomphe n'ont pu l'éveiller. Il dort.
+Immobile comme une statue couchée sur un tombeau, le fidèle Breton
+n'entendait rien, et rien ne venait troubler son sommeil profond comme
+celui de l'éternité.
+
+Jean-Nu-Pieds avait à peine pu lui jeter un coup d'oeil, quand il était
+redescendu du toit de la maison.
+
+En bas, le même spectacle continuait. Attaque inutile du côté des
+soldats, défense furieuse du côté des blancs. Les deux clairons ne
+s'arrêtaient pas: seulement ils ne sonnaient plus ensemble. Quand l'un
+se reposait, l'autre reprenait, et toujours ainsi, comme s'ils se
+relayaient au poste donné par le chef.
+
+Les soldats faiblissaient, c'était certain. Ils reculaient jusqu'au fond
+de l'esplanade. La cour et la route, au dehors, étaient jonchées de
+cadavres, frappés tous par devant... O héroïsme perdu! O Français des
+deux côtés, comme le coeur bat d'émotion, d'admiration et de douleur,
+quand il pense à cette glorieuse et fatale journée. Sur dix officiers,
+il y en avait six de blessés. La position n'était plus tenable. Le
+capitaine adjudant-major rongeait ses poings. Il vit les hommes faiblir.
+Il ne put admettre qu'ils eussent reculé après s'être battus quatre
+contre un.
+
+--À l'assaut! à l'assaut! cria-t-il.
+
+Mais la panique était parmi eux. Un qui prit la fuite entraîna les
+autres. Ils se précipitèrent tous au dehors avec épouvante. Le capitaine
+tenta vainement de les rallier. Impossible! On n'entendait plus sa voix.
+Puis ces clairons d'enfer qui sonnaient, sonnaient toujours! cela
+terrifiait les malheureux.
+
+Pris de désespoir, le capitaine ne voulut pas suivre les siens dans leur
+fuite. Il s'élança vers le perron, désarmé, pour mourir.
+
+--Un ennemi vaincu n'est plus un ennemi! cria Jean-Nu-Pieds.
+
+Les Vendéens comprirent. L'officier resta deux minutes debout sur le
+perron attendant la mort, qui ne venait pas. Cette héroïque folie de
+leur chef fit honte aux soldats. Ils se retournaient déjà, lorsque, de
+nouveau, des roulements de tambour, mêlés aux clairons des chouans,
+retentirent sur la route.
+
+Le capitaine se redressa:
+
+--Ce sont les nôtres! les nôtres! dit-il.
+
+Les bleus jetèrent une énorme clameur qui dut faire frissonner les morts
+de la bataille.
+
+Jean-Nu-Pieds pleura.
+
+Ils étaient vaincus après avoir été vainqueurs.
+
+Il se tourna vers les siens et pour la troisième fois leur dit:
+
+--Pour la France! pour le Roi!
+
+Les clairons continuaient à sonner, mais leurs notes étaient plus
+pressées, et comme affolées...
+
+C'était la fin.
+
+Le troisième renfort qui arrivait au secours des bleus était un corps de
+cinq cents hommes, commandé par le chef de bataillon Georges, rude et
+indomptable soldat, que le général Dermoncourt appelait l'exemple des
+officiers français. Georges jeta les yeux autour de lui. Il comprit la
+résistance héroïque des royalistes, et une larme brilla dans ses yeux.
+Il pensait à ceux de ces braves gens qui étaient morts.
+
+Les blancs avaient tenu à quarante-cinq contre trois cents hommes.
+Maintenant qu'ils n'étaient plus que quarante, il leur faudrait tenir
+contre sept cents!
+
+Le commandant Georges devina que toute attaque nouvelle des soldats
+n'aurait pas plus de résultat que les précédentes. Ces deux clairons qui
+sonnaient toujours, sans s'arrêter un seul instant, étaient pour lui
+l'image de la défense désespérée qui lui serait opposée.
+
+Il ordonna aux siens de se reculer un peu, puis il les groupa en dehors
+des murs d'enceinte en leur ordonnant de continuer leur tir.
+
+Pendant ce temps-là, quatre hommes, précédés d'un maçon[1], tournèrent
+le parc, et arrivèrent sur le côté du château dont la défense était plus
+difficile.
+
+Si Jean-Nu-Pieds avait vu ce que portaient ces quatre hommes et le
+maçon, il aurait deviné le but de cette mystérieuse expédition.
+
+Le maçon tenait à la main un sac de toile rempli d'outils; trois des
+soldats avaient sur l'épaule une botte de foin enduite de résine
+huileuse; le quatrième traînait une échelle.
+
+Arrivé au bas des fondations du château, le soldat qui traînait
+l'échelle l'appliqua contre la muraille, et pendant qu'il la tenait
+assujettie par le dernier échelon le maçon et les trois soldats
+montèrent.
+
+Ce côté de la maison était formé par une tourelle élevée; un pignon
+avancé empêchait les assiégés de voir ce qui pouvait s'y faire.
+
+Parvenus sur le toit, et à dix mètres environ des tireurs que
+Jean-Nu-Pieds y avait placés, ils se couchèrent à plat ventre sur les
+ardoises, et le maçon avec ses outils, commença à démanteler la toiture.
+
+On ne pouvait entendre le bruit du marteau ou de la pince. La fusillade
+continuait, nourrie, les clairons ne s'arrêtaient pas et le tumulte du
+combat couvrait tout.
+
+Il fallut une demi-heure au maçon et aux soldats pour démanteler la
+toiture. Quand ils eurent fait un trou d'environ deux mètres de long sur
+trois de large, ils mirent le feu aux bottes de foin et les jetèrent
+dans le grenier.
+
+Puis, ils redescendirent rapidement. À peine étaient-ils parvenus au bas
+de l'échelle qu'une énorme colonne de fumée s'échappa du château en
+tourbillonnant. Les bottes de foin enduites d'huile de résine, brûlaient
+avec une intensité irrésistible, communiquant la flamme aux poutres et
+aux murailles.
+
+ * * * * *
+
+Ce fut Henry de Puiseux qui, le premier, s'aperçut de l'incendie: il
+descendit l'escalier et vint rejoindre Jean-Nu-Pieds.
+
+--Le château brûle! dit-il.
+
+--Il brûle!
+
+--Regarde!...
+
+Le marquis de Kardigân jeta les yeux dans la direction que lui indiquait
+son ami, et il aperçut la flamme ardente qui se jouait à travers la
+fumée. On eût dit des langues de feu qui léchaient les pierres du vieux
+manoir.
+
+Au même instant les royalistes virent également l'incendie: ils
+poussèrent un cri déchirant, auquel les soldats répondirent par une
+clameur de triomphe. Ce cri et cette clameur vibrèrent dans la
+profondeur des salles, et Aubin Ploguen s'éveilla de son long sommeil.
+
+Cependant les soldats s'étaient jetés en avant, précédés des sapeurs
+armés de leurs haches.
+
+Ils s'avancèrent au pas de course, jusqu'au milieu de la cour. Jean se
+tourna sur les deux clairons qui continuaient à sonner la charge.
+
+--Plus vite! plus vite! dit-il.
+
+La charge devint folle, furieuse, infernale. Aussitôt, comme si les
+notes de cuivre infusaient chaque fois un sang nouveau dans les veines
+des chouans épuisés, une formidable détonation retentit, et la moitié
+des deux premiers rangs des soldats tomba frappée.
+
+Le troisième et le quatrième rang restaient. Le commandant Georges
+s'élança sur les balles qui pleuvaient.
+
+--En avant! en avant! cria-t-il.
+
+--Plus vite! plus vite encore! dit Jean à ses deux clairons.
+
+Et comme s'ils n'attendaient que ce signal, les Vendéens firent un feu
+de bataillon qui renversa encore le troisième rang.
+
+Georges jeta son sabre et arracha une hache aux mains d'un sapeur.
+
+--Suivez-moi! cria-t-il.
+
+Les soldats se jetèrent derrière leur chef, qui arriva sur le perron et
+leva sa hache, voulant abattre la grande porte barricadée. La porte
+cédait déjà, moins sous les coups de hache qui mordaient à peine sur les
+ais de vieux chêne, que sous l'effort de cent poitrines, quand
+Jean-Nu-Pieds voulut que les siens et lui se réfugiassent au premier.
+
+En effet, ils se précipitèrent sur l'escalier et parvinrent au premier
+étage. Là, ils décarrelèrent le plancher, de même que les soldats
+avaient enlevé la toiture, et attendirent. Les clairons se taisaient.
+Ils ne devaient sonner que pendant la bataille. Tout à coup, la grande
+porte céda et un flot d'assaillants se précipita dans le
+rez-de-chaussée.
+
+Aussitôt les clairons retentirent, plus pressés, plus fiers encore! Les
+chouans, couchés sur le parquet, tiraient de haut en bas, à travers les
+poutres laissées à jour par le décarrelage. Les soldats essayèrent un
+moment de se défendre, mais c'était inutile: ils tombaient tous, frappés
+les uns après les autres, et frappés par un ennemi d'autant plus
+effrayant qu'il était invisible.
+
+La panique les reprit à nouveau, et ils abandonnèrent le rez-de-chaussée
+avec des cris d'épouvante, auxquels les chouans voulurent encore
+répondre, mais cette fois par des acclamations: on entendit les clairons
+sonner la retraite, et les Vendéens criaient:
+
+--Vive le Roi! Vive le Roi!
+
+Oh! le royal enfant pour qui se poussaient tant d'enthousiastes
+clameurs, il dut tressaillir de fierté et d'orgueil, mais aussi de
+douleur, si l'écho de la Bretagne les porta jusqu'à lui!
+
+Le commandant Georges écumait de rage. On le voyait bondir au milieu de
+la cour, comme un noble coursier, menaçant de son pistolet ceux de ses
+soldats qui reculaient, louant de la voix ceux qui avançaient. Il devina
+que ces hommes étaient atteints de folie, que ces clairons endiablés les
+terrifiaient; alors il résolut d'en finir, en recommençant pour le
+rez-de-chaussée ce qu'il avait fait pour le premier. On apporta de
+nouvelles bottes de foin enduites de résine, et on les jeta dans
+l'intérieur par les fenêtres ouvertes. La flamme monta avec des reflets
+sanglants.
+
+Les Vendéens étaient cernés au premier étage avec l'incendie sur leur
+tête et l'incendie sous leurs pieds. La mort apparaissait pour eux,
+inévitable dans toute sa laideur brutale, dans son implacable férocité.
+La petite garnison n'avait plus qu'à choisir: brûlée par les flammes,
+asphyxiée par la fumée ou massacrée par les soldats.
+
+Et cependant les clairons sonnaient toujours la charge, et toujours les
+chouans continuaient leurs meurtrières décharges qui semaient la
+terreur.
+
+Mais les soldats ne cherchaient plus à prendre le château d'assaut.
+Comme il devenait évident que bientôt il succomberait, croulant sous les
+flammes, le commandant Georges ne voulait pas, avec une attaque inutile,
+augmenter ses pertes déjà si nombreuses.
+
+Jean-Nu-Pieds et ses amis n'étaient pas reconnaissables. Il y avait cinq
+heures que ces héros se battaient comme des lions, sans qu'ils eussent
+pu prendre cinq minutes de repos. Les vêtements étaient déchirés, troués
+par les balles, les visages noirs de poudre. Trois des leurs étaient
+tués: ils ne comptaient plus que trente-sept hommes valides...
+
+Soudain, la salle du premier étage où ils se tenaient devint
+inhabitable; il fallut en gagner une autre. Mais, pour traverser de
+celle-ci dans celle-là, il fallait passer par un corridor qui menaçait
+ruine; la muraille de ce corridor qui faisait face à la cour était
+démantelée. Les soldats tiraient au travers: s'exposer dans ce couloir,
+c'était risquer trente fois la mort.
+
+Jean hésitait à ordonner aux chouans de s'y engager, quand un homme
+parut dans la salle, les yeux gros de sommeil, les reins courbés...
+C'était Aubin Ploguen, que la double clameur de triomphe et de désespoir
+avait éveillé.
+
+--Maître, dit-il à Jean, passez par le corridor avec les amis.
+
+--Il va s'abattre.
+
+--Non, je le soutiendrai.
+
+Et, en effet, nouvel Antée, il alla se poster au milieu du passage, et,
+élevant les deux bras en l'air, il soutint les poutres qui menaçaient
+d'écraser les chouans. Les soldats ne comprirent rien à l'acte de folie
+sublime de cet homme qui s'exposait à leurs coups. Les Vendéens
+passèrent un à un dans le corridor. Aubin Ploguen était debout, les
+veines du front gonflées, tenant dans ses mains la muraille. Le paysan
+empêchait le château de crouler! Et les balles des bleus sifflaient
+autour de lui, et les Vendéens tiraient et les clairons sonnaient
+toujours! C'était grand comme une page de l'_Iliade_, comme un de ces
+poëmes des chevaliers d'autrefois.
+
+Le chouan, debout, soutenait un mur, comme Antée.
+
+Quand tous eurent franchi la partie dangereuse, Aubin Ploguen fit un
+bond terrible et s'élança pour les rejoindre. Mais, comme il ôtait ses
+mains, le plafond s'abîma, et une poutre enflammée le renversa, en
+l'atteignant en pleine poitrine...
+
+Mais Aubin Ploguen se releva d'un bond. La violence du coup l'avait
+terrassé. La poutre, le frappant au poumon, aurait tué un autre homme
+que ce paysan, bâti comme un rocher.
+
+Jean-Nu-Pieds avait chancelé en voyant tomber son fidèle Breton. Quand
+il le vit debout, non blessé, il le serra dans ses bras avec une joie
+ardente.
+
+Cependant le moment de terminer cette lutte grandiose était venu. Le
+marquis de Kardigân comprit qu'ils ne pouvaient plus tenir que peu
+d'instants dans ce château miné par les flammes. Il fit cesser la moitié
+de la fusillade. Une partie des chouans devait tirer, pendant que
+l'autre partie prendrait part au conseil. Les clairons sonnaient
+toujours. Il n'y avait pas à hésiter sur la décision. Il fallait opérer
+la retraite, si du moins c'était encore possible.
+
+Là encore se présentait la même difficulté. Tous les chouans ne
+pouvaient pas quitter le château, car il fallait que les soldats les y
+crussent encore renfermés.
+
+Voila donc ce qui fut arrêté.
+
+Pendant que la plus grande partie des Vendéens sortiraient, huit
+resteraient à faire le coup de feu. Mais là s'offrait une autre
+difficulté. Personne ne voulait partir. Il y eut, entre ces murailles
+brûlantes, au milieu de ces fusillades enragées et du son éternel des
+trompettes, un combat de générosité sublime. Jean-Nu-Pieds voulut
+interposer son autorité de chef; on refusa de lui obéir.
+
+--Messieurs, dit-il, les instants sont précieux. Chaque minute perdue ne
+se retrouvera plus. Il faut donc que nous nous hâtions. Il le faut.
+
+--Que faire?
+
+--Écoutez-moi. Nous sommes trente encore. Eh bien, vingt-deux partiront
+et huit resteront. Sur ces huit, sept seront désignés par le sort; moi
+je serai le huitième.
+
+--Pardon, il n'y en aura que six, dit tranquillement Henry de Puiseux en
+s'avançant.
+
+--Il n'y en aura que cinq, dit de même Aubin Ploguen.
+
+Tous les deux étaient venus se ranger à côté de Jean. Celui-ci ne pensa
+même pas à les récuser. Il lui semblait si naturel que ses amis ne le
+quittassent pas!
+
+Les chouans se hâtèrent de tirer au sort. Un des clairons devait rester
+avec les assiégés; le second marcherait en tête des chouans en retraite.
+
+Sitôt que cela fut arrêté, les vingt-deux hommes sautèrent dans les
+terrains qui s'étendaient derrière le château.
+
+Ce fut un mouvement navrant! Avant de se séparer ils s'embrassèrent...
+Ceux qui partaient savaient bien que les huit qu'ils laissaient derrière
+eux étaient condamnés à mort.
+
+L'instant était solennel!
+
+Dès que ceux-ci eurent disparu, les chouans se réunirent autour d'Aubin
+Ploguen, de Jean-Nu-Pieds et de Henry de Puiseux.
+
+Puis, ils revinrent prendre leur poste aux fenêtres du premier, tirant
+toujours sur les soldats, aux accents de l'unique clairon, qui ne
+s'arrêtait point.
+
+ * * * * *
+
+Les vingt-deux Vendéens désignés pour la retraite sortirent de
+l'enceinte du château, par derrière, sans être aperçus de leurs ennemis.
+Mais le commandant Georges les vit tout à coup.
+
+Aussitôt il détacha la moitié de ses hommes et les lança sur eux. Une
+décharge de mousqueterie abattit deux chouans.
+
+Aussitôt, le clairon reprit sa sonnerie. Puisqu'ils étaient découverts,
+ils n'avaient pas le droit de se taire encore.
+
+--Au pas de course! ordonna leur chef.
+
+Le clairon sonna la charge.
+
+Les soldats, exaspérés contre lui, dirigeaient leurs coups de feu contre
+le trompette, qui marchait en avant. Une première fois, il chancela. Une
+balle l'avait atteint à l'épaule droite. Il prit son clairon avec la
+main gauche et continua encore.
+
+Les Vendéens avaient franchi ainsi une distance de deux cents mètres,
+toujours harcelés par les soldats qu'avait détachés contre eux le
+commandant Georges. Ils couraient, rechargeant leurs armes, puis
+s'arrêtaient, faisaient feu, repartaient et toujours ainsi. Une nouvelle
+décharge tua encore deux chouans, et frappa le clairon d'une seconde
+balle dans la cuisse. Celui-ci prit le fusil d'un mort et s'en fit une
+béquille, afin de pouvoir continuer à marcher, sans abandonner sa
+trompette dont les notes cuivrées retentissaient plus faibles...
+
+Devant lui, derrière une haie, passait la route. De l'autre côté de la
+route s'étendait un arpent de plaine, puis au bout de la plaine, la
+forêt, calme et profonde. Il fallait gagner cette forêt, alors ils
+seraient sauvés. Malgré ses blessures, le clairon accéléra sa sonnerie
+et sauta le premier sur la route. Mais au même instant une troisième
+balle lui cassa la jambe.
+
+Il tomba, ensanglanté, brisé, sur un monceau de pierres, pendant que ses
+compagnons passaient à leur tour. Mais il ne se tut pas! Étendu, presque
+mort, appuyé sur un coude, essuyant de sa main valide le sang qui
+coulait, il entonna le chant suprême... Les Vendéens gagnèrent la plaine
+et la franchirent d'un bond. Ils arrivaient déjà à la forêt, quand un
+autre des leurs tomba encore...
+
+Enfin; ils passèrent les premiers arbres... Ils étaient sauvés.
+
+A peine étaient-ils hors de danger que le clairon blessé se taisait. Il
+était mort. Puis, au loin, un formidable écroulement retentit... Le
+château de la Pénissière venait de s'abîmer, engloutissant sous ses
+décombres et ses flammes ses huit glorieux défenseurs.
+
+ * * * * *
+
+Il ne reste plus qu'un pan de murailles debout. Les fondations de droite
+sont presque à jour, celles de gauche peuvent encore soutenir les
+pierres et les poutres.
+
+C'est-là que se sont réfugiés Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux, Aubin
+Ploguen, et MM. le marquis de Grandlieu, de Girardin, Albert Devismes,
+Louis de Sémeuse et Darvenot. Le clairon des chouans qui mouraient
+sonnait aussi comme celui des chouans qui battaient en retraite. C'était
+la même musique, sonore, endiablée, vivante, qui ne s'arrêtait pas un
+instant.
+
+Deux fois les soldats tentent de recommencer l'assaut de cette
+forteresse inexpugnable: deux fois les Vendéens les repoussent. C'est la
+lutte folle, furieuse, la lutte comme nos pères la connaissaient, comme
+Homère en raconte! Ces hommes n'ont plus rien d'humain. Si la poudre a
+noirci leur visage, la flamme a roussi, brûlé même leur barbe et leurs
+cheveux. Les balles sifflent, venant s'aplatir dans l'anfractuosité des
+pierres.
+
+Bientôt leur retraite devient impossible.
+
+Il leur faut en chercher une autre.
+
+Où aller? tout le château brûle! Ils reculent, ils se jettent dans une
+sorte de sous-sol où l'incendie n'a pas encore pénétré.
+
+Le clairon sonne!
+
+Ils tirent dix, vingt, trente coups de fusil. La fureur des soldats est
+devenue de la rage. Ils croyaient que l'incendie allait dompter ces
+hommes indomptables, et voilà que la mort s'émousse contre eux!
+
+Ce sous-sol est l'endroit où les munitions sont serrées. On voit dans un
+coin deux barils de poudre et six barils de balles.
+
+--Bien! dit Jean-Nu-Pieds d'un air sombre, ils ne nous prendront pas
+vivants.
+
+Cependant Aubin Ploguen a défoncé un des tonneaux de poudre, et l'a vidé
+à moitié. Puis, dans ce qui reste, il verse une cinquantaine de balles.
+Ensuite il referme le tonneau, et le fait rouler dans la cour. Aussitôt
+il tire un coup de fusil sur ce baril qui éclate, et quinze soldats
+tombent fauchés par cette machine infernale.
+
+Mais ceux-ci ne connaissaient plus ni la peur ni la panique. Tout ce que
+peut enfanter d'irrésistible la rage humaine est en eux.
+
+Ils bondissent en avant, exaspérés encore par la mort de leurs
+camarades.
+
+Le clairon sonne!
+
+Chaque fois qu'ils se jettent en avant, ils reculent frappés par leurs
+ennemis, semblables à des lions d'enfer.
+
+Faudra-t-il donc du canon pour réduire cette poignée d'hommes?
+
+Le commandant Georges, qui par un miracle n'est pas blessé, ordonne
+qu'on apporte des poutres. Placés derrière un pan de mur qui les
+protège, trente soldats frappent à coups redoublés sur le devant du
+sous-sol...
+
+Le clairon sonne!
+
+... Cela dure encore pendant dix minutes; mais la fin de l'épopée
+approche. Un vent violent arrive qui active les progrès de l'incendie.
+Les flammes montent, rouges, sanglantes. Le devant du sous-sol s'abat
+sous les coups de poutre, et une apparition terrible se montre aux yeux
+des bleus. Huit hommes debout, fusil à l'épaule, noirs de poudre,
+ensanglantés, et au milieu d'eux un clairon qui sonne!
+
+Une décharge vient les foudroyer, deux d'entre eux tombent atteints en
+pleine poitrine. Puis la flamme monte, monte, et le plancher du sous-sol
+craque et s'abîme dans les fondations brûlantes du château... C'est la
+mort, le silence, le néant... Les sublimes Vendéens doivent être tués,
+car le clairon ne sonne plus!
+
+ * * * * *
+
+Tout était fini. Le commandant Georges fit relever les corps de tous
+ceux qui étaient tués parmi les siens, puis il ordonna qu'on retirât de
+la fournaise les cadavres des chouans tués dans la dernière décharge.
+Dans l'écroulement, ceux-ci étaient restés accrochés aux pignons de fer
+de la muraille.
+
+Le château flambait. Le commandant Georges monta à cheval et fit ranger
+les hommes en deux lignes, pendant qu'au milieu d'eux on portait sur des
+brancards improvisés les corps de MM. de Grandlieu et de Girardin. Car
+c'était eux qui étaient tombés.
+
+--Portez armes!... dit-il.
+
+Le tambour battit aux champs. Le vainqueur saluait la mort du vaincu.
+
+ * * * * *
+
+Une heure plus tard, il n'y avait plus que le silence autour de ce qui
+fut le château de la Pénissière. La flamme colorait le ciel et une
+bannière de feu rouge se déployait dans les arbres.
+
+Tout était fini!
+
+
+
+
+ VI
+
+ DEUX DOULEURS
+
+
+La nouvelle de cet événement se répandit dans tout le pays avec la
+rapidité de la foudre. Quelques heures après l'instant fatal où le
+château de la Pénissière s'était abîmé, les moindres détails de ce fait,
+illustre déjà, étaient devenus populaires. Ainsi qu'il arrive toujours,
+la légende commençait, entourant d'une auréole le front des huit martyrs
+vendéens.
+
+La nouvelle parvint à Madame à six heures du soir. Elle pâlit, puis
+écartant doucement de la main ceux qui se tenaient auprès d'elle, elle
+s'agenouilla et pria.
+
+Les principaux chouans qui se trouvaient dans la ferme se regardaient
+consternés. Quoi! le marquis de Kardigân, le marquis de Grandlieu, M. de
+Girardin, et tant d'autres étaient morts!
+
+Une ombre douloureuse semblait planer au-dessus de leurs têtes. Le doute
+entrait dans les âmes. Était-il possible que ce sang versé ne fécondât
+point la terre bretonne et n'en fît pas jaillir des légions?
+
+Fernande ne savait rien encore; à neuf heures du soir, seulement, la
+Pâlotte entra chez elle.
+
+Elle était affreusement changée.
+
+La jeune fille se leva brusquement quand elle l'aperçut.
+
+--Il y a un malheur? dit-elle.
+
+La femme baissa la tête.
+
+--Répondez-moi, mon amie; il y a un malheur... je le sens, j'en suis
+sûre!
+
+Jacqueline détourna les yeux. Elle ignorait encore que rien ne
+s'opposait plus au mariage de Jean et de mademoiselle Grégoire.
+
+Les fiancés avaient gardé leur secret: non qu'ils se méfiassent d'elle,
+mais l'amour pur garde le silence, il ne s'expose pas aux regards
+étrangers.
+
+--Il est blessé? demanda Fernande en se retenant à la muraille.
+
+--Oui... oui, blessé...
+
+Mais on ne trompe pas la femme qui aime. Fernande jeta un grand cri.
+
+--Dieu! il est mort! dit-elle.
+
+Elle ne s'évanouit point. C'était une héroïne aussi, cette frêle enfant
+qu'un rien semblait devoir briser. Ni sanglots, ni désespoir apparent.
+Elle se laissa tomber assise, la tête entre ses mains, les yeux secs.
+Son sein se soulevait avec force, comme agité par de violentes
+convulsions.
+
+--Mort! mort! mort! dit-elle lentement.
+
+Elle prononça ces trois mots implacables avec un tel accent, que
+Jacqueline détourna une seconde fois la tête.
+
+Pendant cinq minutes elles gardèrent le silence toutes les deux. Quelles
+paroles humaines auraient pu traduire leurs pensées? L'une, la jeune
+fille, voyait de nouveau se briser son bonheur et sa vie, et par ce que
+la destinée a d'irrémédiable. De nouveau elle était séparée de
+Jean-Nu-Pieds. Une heure, elle s'était crue sauvée. Une grande princesse
+leur donnait le bonheur. Et puis il fallait que tout cela fût anéanti!
+
+L'autre, la jeune femme, n'avait ni cette résignation douloureuse, ni
+cette profondeur de désespoir muet. Son amour n'était pas fait de
+pureté. Sa passion charnelle souffrait et se révoltait. Elle maudissait
+Dieu, elle maudissait le destin. Sa lèvre était prête à s'entr'ouvrir
+pour le blasphème.
+
+Elle contempla Fernande, puis un sourire de mépris hautain glissa sur sa
+lèvre.
+
+--Voilà donc comme vous l'aimiez! dit-elle. La terrible nouvelle vous
+abat. Vous ne pensez même pas à le pleurer, à l'ensevelir!
+
+Oh! amour de jeune fille, qui ne connaît pas les dévouements et les
+désespoirs de la passion!
+
+Elle se tut! puis, avec une rage sourde:
+
+--Je l'aimais, moi, à me perdre pour lui dans ce monde et dans
+l'autre... Je l'aimais, à incendier une ville, s'il l'eût désiré;
+j'étais prête à tout, parce que je l'aimais et que mon amour ne
+ressemble pas au vôtre! Enfant! enfant! tu courbes le front: moi je
+relève le mien. Tu penses à mourir? Je pense à le venger. Quoi! ces
+bandits l'ont tué, et ils vivent! Tu es lâche!
+
+La fureur contenue de Jacqueline se faisait jour. Ses yeux lançaient des
+éclairs.
+
+--Dieu défend la vengeance, dit doucement Fernande. Je pardonne à ceux
+qui l'ont tué, comme, en mourant, il a dû leur pardonner lui-même.
+
+--Faiblesse! lâcheté!
+
+--Pourquoi maudirais-je le ciel? reprit la jeune fille avec un sourire
+navrant. Dieu fait bien ce qu'il fait. Vous avez raison de vouloir
+l'ensevelir, je veux le conduire moi-même à sa dernière demeure. Puis...
+Oh! alors je ne penserai pas comme vous à haïr et à me venger. Je me
+coucherai le long de sa tombe, et Dieu me prendra à lui pour nous unir
+dans la mort, puisqu'il n'a pas voulu que nous fussions unis dans la
+vie.
+
+Jacqueline comprit-elle le déchirement de cette âme?
+
+Elle se promena dans la chambre, furieuse, pâle, emportée.
+
+--Vingt contre un! murmura-t-elle... voilà comme ils combattent!
+
+Elle s'arrêta de nouveau devant Fernande qui restait écrasée:
+
+--Faites comme vous le voudrez, moi je vais partir. Je ne veux pas qu'il
+dorme sous ces pierres calcinées, bien qu'elles soient un tombeau digne
+de lui.
+
+Elle se dirigea vers la porte.
+
+--Attendez, dit Fernande, en se levant péniblement: je vous accompagne.
+N'étais-je pas sa femme?
+
+Mais la pauvre enfant retomba, épuisée. La douleur muette la tuait. Les
+larmes intérieures l'étouffaient. Elle voulut encore marcher, mais elle
+chancela de nouveau.
+
+En ce moment la porte s'ouvrit et un petit paysan entra.
+
+Jacqueline recula de deux pas en arrière en le reconnaissant: c'était
+Madame.
+
+La vue de la princesse fit ce que la douleur furieuse de la Pâlotte
+n'avait pu faire.
+
+Fernande oublia tout, l'étiquette, le respect, et se jeta en sanglotant
+dans les bras de Madame.
+
+Celle-ci pleurait.
+
+--Pleure, ma pauvre enfant, pleure, dit-elle tout bas. Tu perds ton
+fiancé, le Roi perd un des meilleurs d'entre les siens, la France perd
+le plus noble de ses enfants...
+
+Fernande était prise de convulsions déchirantes. Le désespoir accumulé
+dans son âme se faisait jour. Elle pouvait pleurer!
+
+Ah! si dans la douleur il y a une place pour la consolation, si Dieu a
+voulu compenser sa créature des souffrances de la vie, c'est en lui
+donnant les larmes, ce sang du coeur, cette rosée de l'âme...
+
+La princesse tenait la tête de Fernande sur ses genoux. La jeune fille
+était agenouillée devant elle.
+
+--Tu es pour moi la marquise de Kardigân, continua-t-elle. Le jour où je
+vous ai fiancés, je faisais selon ma conscience et selon mon droit. Mon
+enfant, prie et implore Dieu. Je ne t'apporte pas de consolations pour
+ce qui est inconsolable, mais élève ton âme au ciel, offre à Celui qui
+nous voit et nous juge, offre-lui ton déchirement, tes angoisses, comme
+un sacrifice digne de lui. Pleure, car tu souffriras moins... Et si,
+moi, je demande pour toi quelque chose à Dieu, c'est de te rappeler au
+Paradis, car la mort te sera douce autant que la vie te serait
+cruelle...
+
+La Pâlotte écoutait avec stupeur les paroles de la princesse. Sa passion
+était trop violente pour qu'elle pût être impressionnée par ce qu'elles
+avaient d'éloquent. Elle ne voyait et ne devinait qu'une chose, c'est
+que la Duchesse avait fiancé Jean et Fernande.
+
+Et elle ne le savait pas! Elle croyait stupidement que le serment du
+marquis le liait à jamais. Elle ne pouvait comprendre, elle qui n'était
+pas née dans la croyance auguste en ce que la royauté a de divin, elle
+ne pouvait comprendre que la Régente de France, au nom du roi de France,
+pouvait délier la conscience du marquis de Kardigân du serment donné.
+
+Madame prit elle-même la jeune fille par la main et la conduisit à son
+lit, où Fernande se laissa tomber.
+
+--Veillez sur elle, dit-elle en se retirant à la Pâlotte, qu'à son
+costume de paysanne bretonne elle crut être la servante de la pauvre
+veuve.
+
+Quand Madame se fut éloignée, Jacqueline se précipita vers le lit.
+
+--Ah! vous me trompiez donc? dit-elle.
+
+Mais les sanglots avaient ébranlé la jeune fille, qui n'avait plus sa
+connaissance.
+
+--Elle me trompait! reprit la Pâlotte en se croisant les bras et en
+regardant la jeune fille de son oeil sombre. Heureusement que ce mariage
+n'est pas fait, autrement.
+
+Elle alla ouvrir la fenêtre pour respirer, son sein était oppressé. Il
+lui sembla apercevoir une ombre dissimulée dans un manteau, qui, assise
+au pied d'un arbre, se leva en l'apercevant, et prit la fuite.
+
+Un soupçon lui traversa l'esprit. Elle se rappela cet inconnu, ce
+cavalier masqué, qui, dans la lande de Château-Thibaut, avait voulu
+enlever Fernande.
+
+Mais ce ne fut qu'un éclair. Il n'y avait au monde qu'une chose qui pût
+l'intéresser: c'était son amour, sa rage, et cette sorte de jalousie
+posthume qui la faisait souffrir, quand elle se disait que, s'il n'était
+pas mort, le marquis de Kardigân aurait épousé Fernande.
+
+Cependant la jeune fille revenait lentement à elle. La Pâlotte lui
+mouilla les tempes et la paume des mains. Elle ouvrit les yeux. La
+Jacqueline se pencha vers elle; ce ne fut point pour épier les progrès
+de la vie qui revenait, ce fut pour éclaircir ce que, pour elle, les
+paroles non expliquées de la princesse laissaient dans le doute.
+
+--Vous alliez l'épouser, n'est-ce pas? dit-elle en adoucissant
+l'expression amère de sa voix.
+
+--Oui.
+
+--Et c'était... c'était Madame qui l'avait relevé de son serment prêté
+par lui à son père? C'était...
+
+--Oui.
+
+Jacqueline contint la colère qui grondait en elle.
+
+--Alors, je n'irai pas sans vous, là-bas... Je vous y accompagnerai.
+
+Fernande crut à la sincérité des paroles qu'elle entendait. Elle serra
+doucement la main de la Pâlotte.
+
+--Et quand devait avoir lieu le mariage?
+
+--Dans huit jours...
+
+Fernande sentait son coeur se briser à ces souvenirs, mais elle avait une
+âpre joie à s'y rejeter. Elle ne vit point la Pâlotte se redresser, avec
+une expression de colère superbe. Celle-ci repoussa Fernande:
+
+--Ah! Dieu soit loué! s'écria-t-elle; j'aime mieux le voir mort et
+couché dans la tombe, que vivant et ton époux!
+
+
+
+
+ VII
+
+ A TRAVERS LES RUINES
+
+
+Fernande ferma les yeux en entendant l'horrible phrase de la jeune
+femme, et, poussant un faible cri, elle perdit de nouveau connaissance.
+La Pâlotte la regarda quelques instants avec un mépris indicible.
+
+--Et voilà celle qu'il aimait! pensa-t-elle; voilà la faible enfant à
+qui il allait donner son nom, si la mort ne s'était pas mise entre eux
+deux!
+
+Fernande revint à elle. Le visage de Jacqueline avait repris son calme.
+
+--Vous l'aimiez aussi, murmura la jeune fille, et vous souffriez... je
+vous pardonne.
+
+Elle se leva péniblement.
+
+--Venez, dit-elle.
+
+--Où voulez-vous aller?
+
+--Vous l'avez dit vous-même. Nous ne pouvons pas laisser son corps sans
+une sépulture chrétienne.
+
+--Quoi! au milieu de la nuit!...
+
+--J'irai seule, alors.
+
+--Non, reprit la Pâlotte. D'ailleurs, vous ne pourriez rien sans moi.
+Vous êtes trop faible.
+
+Fernande ne répondit rien. Elle sortit de la chaumière et marcha droit
+au campement des chouans. On la connaissait. La touchante histoire
+d'amour de ces deux êtres avait ému ces coeurs doux comme le sont tous
+les coeurs braves.
+
+--Je voudrais une charrette et un cheval, dit-elle à l'un d'eux.
+
+Cela ne prit que vingt minutes. Dans la charrette on mit des pelles et
+des pioches. Puis les deux femmes s'enveloppèrent dans leurs châles et
+l'on partit.
+
+C'était un paysan de Vieillevigne qui les conduisait. Il savait que le
+but de ce voyage était le château de la Pénissière, et le cheval courait
+poussé par de vigoureux coups de fouet.
+
+Elles firent le trajet sans échanger une seule parole, sans prononcer un
+seul mot.
+
+Le vent léger de la nuit soulevait par moment le voile qui couvrait le
+visage de Fernande et Jacqueline le voyait inondé de larmes.
+
+--Elle pleure, pensa-t-elle; moi, je le vengerai!
+
+Pauvre Fernande! Cette nuit lui rappelait celle où, libres désormais,
+ils se fiançaient sous le regard de Dieu. La même lune étincelait dans
+le même ciel, les mêmes étoiles brillaient et, pourtant, comme la joie
+ardente avait rapidement fait place au désespoir sans bornes!
+
+Il était perdu pour elle, en cette vie du moins, car elle sentait bien
+que, dans l'autre monde, Dieu les unirait pour toujours.
+
+... La charrette courait. Deux heures après leur départ de Rassé, ils
+atteignirent la route qu'Aubin Ploguen et Lenneguy avaient franchie en
+courant. Hélas! où étaient-ils tous les deux? Morts aussi! L'héroïsme
+côtoie incessamment des tombes.
+
+A quelque distance du château de la Pénissière, Jacqueline et Fernande
+furent averties de l'approche du lieu fatal par la réverbération des
+flammes. L'incendie n'était pas éteint. Le château brûlait toujours. Oh!
+quel spectacle, quand elles se trouvèrent en face de ce tombeau
+grandiose où reposaient les huit chouans!
+
+Des murailles calcinées, des poutres à demi brûlées, des pierres presque
+tordues sous la puissante destruction de l'incendie. Une colonne de
+fumée montait vers le ciel, image de ces âmes héroïques qui y étaient
+montées, le sacrifice accompli.
+
+Il n'y avait plus rien, là, d'une maison. Un amoncellement informe de
+matières brutes et noirâtres. Une seule chose était restée la même: les
+traces du sang versé qui couraient sur la terre durcie.
+
+Fernande se mit à genoux et pria.
+
+--Dieu a donné, Dieu a repris; que Dieu soit béni! murmura-t-elle.
+
+--Elle se résigne, moi je hais, pensa Jacqueline, et ma haine sera plus
+forte que sa résignation.
+
+Fernande se releva et prit une pioche. Le paysan et la Pâlotte
+l'imitèrent. Alors elle s'avança au milieu des décombres, sans se
+demander si elle s'exposait, si une poutre ne l'écraserait pas. Elle
+leva son outil et se mit à creuser.
+
+Dieu a fait sa créature d'un limon étrange. La volonté, qui renverse le
+fort, sait donner aussi cette force à celui qui est faible. Fernande
+semblait ne connaître ni la fatigue, ni l'épuisement; elle frappait au
+milieu de ces pierres avec l'énergie d'un homme vigoureux.
+
+Et l'on eût dit que ses frêles mains auraient à peine pu soulever la
+pioche lourde dont elle se servait. Cela dura ainsi pendant une
+demi-heure: le paysan et Jacqueline furent fatigués avant elle.
+
+Un voyageur attardé n'aurait rien compris à ce tableau. Par cette nuit
+d'été, dans ce cadre merveilleux de poésie de la plaine bretonne, deux
+femmes et un paysan, perdus au milieu de ces ruines et creusant un
+chemin à travers les pierres encore chaudes du manoir écroulé.
+
+Fernande était pâle; mais elle semblait ne pas connaître la fatigue. De
+demi-heure en demi-heure, elle se reposait; elle s'asseyait sur les
+pierres, regardait fixement devant elle. Dans son immobilité
+douloureuse, elle semblait être alors comme la fée de ces ruines. Un
+rayon de lune prêtait à ce décor du château incendié quelque chose de ce
+théâtral aspect du reste des monuments romains dressant leurs bras
+décharnés, vieux de quinze siècles.
+
+Quand les pierres, les poutres, et les débris déblayés encombraient, le
+paysan les charriait dans sa voiture et allait les transporter plus
+loin.
+
+Puis le travail reprenait. Trois heures s'écoulèrent ainsi. Le soleil
+s'était levé, lentement, majestueusement.
+
+A sept heures du matin, le paysan tournant son chapeau entre les doigts,
+d'un air très intimidé, dit à Fernande qu'il avait faim.
+
+--Allez, mon ami, répondit-elle, nous vous attendrons.
+
+--Oh! ce n'est pas tout, mademoiselle; il y a une ferme, près d'ici, à
+un quart de lieue. Ce sont de braves gens: ils me donneront bien une
+_écuellée_ de soupe et un pichet de cidre.
+
+--Allez, vous dis-je.
+
+Elles restèrent seules toutes les deux. Ni l'une ni l'autre ne
+connaissait la faim: la douleur nourrit. Que la jalousie de Jacqueline
+souffrît ou que ce fût l'amour désespéré de Fernande, ce n'en était pas
+moins la douleur humaine dans ce qu'elle a de plus profond et de plus
+inconsolable.
+
+Elles attendirent le retour du paysan, leur guide, assises à côté l'une
+de l'autre, et toujours sans s'adresser la parole. La mort qui se
+dressait si près d'elles ne suffisait pas à tuer ce qui les séparait.
+Jacqueline se disait que Fernande avait été la mieux aimée, celle à qui
+Jean-Nu-Pieds avait voué sa vie; et cela seul suffisait à la faire haïr.
+Et pourtant comme il était loin ce bonheur de la jeune fille, comme tout
+était bien fini!
+
+Le paysan revint, et les travaux recommencèrent. Le trou creusé avait
+environ deux mètres de profondeur sur trois de large, et c'étaient deux
+femmes aidées d'un seul homme qui obtenaient un pareil résultat! Il est
+vrai que la terre et les pierres, amollies pour ainsi dire par le feu,
+étaient devenues friables. La pioche enfonçait aisément, ainsi que dans
+un terrain détrempé par de fortes pluies.
+
+Les mains de Fernande portaient les fières cicatrices de ce labeur
+sacré. Pauvres petites mains! Le fer de la pioche avait éraflé au vif la
+peau délicate de la jeune fille. Fernande enveloppa sa main de son
+mouchoir et ne s'arrêta pas. Elle ne sentait rien, ni fatigue, ni faim,
+ni soif. La fièvre soutenait le corps, de même que la douleur et la
+résignation soutenaient l'âme.
+
+La matinée entière s'écoula ainsi. Le trou creusé s'agrandissait en
+largeur et en profondeur. Mais il arrivait parfois qu'un écoulement se
+produisait, et alors c'était à recommencer.
+
+Vers midi, le paysan demanda de nouveau à aller se restaurer. Les deux
+femmes prirent un moment de repos. A une heure, le travail reprit. A
+cinq heures du soir, il y avait douze heures qu'elles étaient là.
+Jacqueline sentit les premiers appels de la faim. Elle accompagna le
+paysan à la ferme, laissant seule Fernande.
+
+La jeune fille chancelait. La faim n'avait aucune prise sur elle, mais
+sa force factice était à bout. Elle se laissa tomber au milieu des
+ruines, et, sur cette dure couche, elle s'endormit d'un pesant sommeil,
+plus fatigant peut-être que la veille et l'attente.
+
+C'est Shakespeare qui à trouvé le dernier mot de l'angoisse humaine,
+quand il fait dire à Hamlet la phrase désespérée où le doute combat la
+croyance:
+
+ ... _To die;--to sleep;--
+To sleep!--per chance to dream!_
+
+(--Mourir!--Dormir!--Dormir! Rêver peut-être!)
+
+Pauvre Fernande! Ce n'était pas le rêve de la mort qu'elle craignait,
+comme Hamlet. Non, c'était le rêve de la vie, alors que l'âme, dégagée
+du corps par le sommeil, plane, légère et immaculée, au-dessus des
+misères et des souffrances de ce monde.
+
+Que lui importait de mourir! La mort, au contraire, elle l'appelait à
+grands cris, elle suppliait tout bas Dieu de la prendre en pitié et de
+la rappeler à lui...
+
+Pauvre Fernande! le rêve de la tombe ne l'effrayait point, car elle
+sentait au delà l'éternité de bonheur promise. Mais s'endormir le coeur
+brisé, s'endormir sur le sépulcre même qui couvrait le corps de son
+bien-aimé, et sur ce lit nuptial oublier dans le sommeil qu'il était
+mort, penser à lui, le voir souriant et beau, dans toute la fierté de sa
+jeunesse, dans toute la noblesse de son amour; voilà le rêve qui
+l'épouvantait, car il lui paraissait un sacrilège.
+
+... To die; to sleep;--
+To sleep! per chance to dream!...
+
+Était-ce un rêve?
+
+Il lui semblait qu'une voix déchirante qui appelait au secours sortait
+du fond des entrailles de la terre, et que cette voix était celle de
+Jean...
+
+Le paysan et Jacqueline revinrent. La jeune fille n'osa point leur
+parler du cri qu'elle croyait avoir entendu. Elle le prenait pour un
+effet du délire constant auquel elle était en proie. Son coeur avait été
+assailli de trop de coups successifs pour rester ouvert à l'espérance.
+Son espérance était bien morte!
+
+Tout à coup, le même gémissement qui avait frappé l'oreille de Fernande
+se renouvela. Les trois êtres humains penchés sur les ruines demeurèrent
+muets de stupeur... Les deux femmes se regardèrent secouées de pensées
+diverses. Quoi! Jean-Nu-Pieds vivrait!... L'une et l'autre n'osaient
+s'avouer ce qu'elles pensaient. Mais si Fernande avait pu comprendre le
+regard haineux que lui jeta la Pâlotte, elle aurait frémi.
+
+--Il n'y a pas à hésiter, dit le paysan, nous n'aurions fini notre
+besogne qu'à la nuit avancée; mais maintenant un retard peut tuer ceux
+qui survivent.
+
+--Que voulez-vous faire?
+
+--Aller à la ferme.
+
+--Quoi! vous?...
+
+--Mam'zelle, je sais ce que je dis. C'est sérieux, je vous le jure.
+
+--Parlez vite!...
+
+--Quand je serai retourné à la ferme, je dirai aux compagnons de venir,
+et, à nous tous, nous aurons vite creusé un trou assez grand.
+
+--Partez vite! reprit Fernande.
+
+Le paysan s'élança en courant et disparut derrière un monticule de la
+lande.
+
+Restées seules, les deux jeunes femmes ne voulurent pas se reposer.
+L'amour emporté de l'une avait autant de vaillance que l'amour chaste de
+l'autre.
+
+Au bout d'une demi-heure, les ouvriers de la ferme parurent. Ils
+portaient des pelles et des pioches sur leurs épaules. C'étaient des
+fidèles: quel était le paysan qui ne fût pas royaliste en Bretagne?
+
+Ceux qui n'étaient pas de corps avec les Vendéens étaient avec eux de
+pensée. Les gars eurent bientôt mis habit bas. Jacqueline et Fernande
+furent chargées de veiller sur la route. Quand ils n'étaient que trois,
+leur travail ne courait aucun risque d'être interrompu.
+
+Mais, maintenant qu'ils étaient une dizaine, des soldats pouvaient
+passer, et se demander ce que faisait là ce rassemblement à une pareille
+heure?
+
+La besogne fut vivement attaquée. A mesure que les gars creusaient, on
+entendait se reproduire plus perçant le cri d'appel qui avait déjà
+frappé l'oreille de Fernande.
+
+De temps en temps, la jeune fille ou Jacqueline venait en courant pour
+voir si l'espérance soudaine que Dieu leur envoyait se réalisait.
+
+Tout à coup, sous un amoncellement de moellons, on découvrit le
+souterrain dans lequel les héros étaient ensevelis.
+
+Il faudrait une heure, peut-être, pour le percer, attendu que plus on
+enfonçait, plus les pierres et la terre étaient brûlantes. Les
+travailleurs pouvaient craindre à chaque instant qu'un des leurs fût
+blessé.
+
+Ils avançaient.
+
+La charrette portait à dix ou quinze mètres plus loin les détritus
+calcinés qu'on sortait du trou.
+
+La voix gémissait et parlait toujours.
+
+--Tenez, écoutez, mam'zelle, dit le paysan, pendant qu'elle était venue,
+anxieuse, se joindre un moment à eux.
+
+Fernande écouta...
+
+Oh! qui pourrait peindre l'expression déchirante de son visage, pendant
+qu'elle restait là, l'oreille tendue, sachant bien que sa destinée
+entière était dans ce qu'elle allait entendre!
+
+Le son venait à elle, léger, et comme affaibli par la distance et la
+terre qui l'étouffait à moitié. La jeune fille se coucha à terre, malgré
+le paysan qui craignait que ce sol enflammé l'aveuglât.
+
+Elle entendit nettement ces mots:
+
+--Vite... vite... nous mourons!
+
+Une double idée frappa tous ces hommes. Évidemment les chouans savaient
+qu'on venait à leur secours, puisqu'ils disaient:
+
+--Vite!... vite!...
+
+Mais la voix ajoutait:
+
+--Nous mourons!
+
+Arriverait-on à temps?
+
+Le labeur recommença, continué avec une violente énergie. Fernande
+souffrait mille morts. Quand elle avait reçu la fatale nouvelle, quand
+Son Altesse madame la duchesse de Berry avait daigné apporter à la
+pauvre enfant, non une consolation, mais un appui, oh! certes alors un
+violent désespoir l'avait torturée! Mais depuis que la pensée folle lui
+était venue que son bien-aimé pourrait vivre, elle croyait que, perdre
+cette espérance, ce serait le perdre, lui, une seconde fois.
+
+C'était solennel à voir ces hommes creusant le sol avec acharnement,
+cette jeune fille pâle comme la statue de marbre d'une tombe, qui les
+contemplait de ses yeux égarés; et à quelques pas, cette autre femme qui
+sondait l'horizon, pour voir si les soldats ne viendraient pas rendre à
+la mort leurs ennemis que l'on voulait lui arracher.
+
+L'appel des chouans se faisait entendre plus rare et plus faible
+toujours.
+
+--Vite!... vite! disait Fernande, répétant les paroles qu'elle avait
+entendues.
+
+La nuit était tombée, un peu claire. L'oiseau chantait à dix mètres de
+ce tombeau et de ces hommes qui le forçaient de rendre sa proie,
+l'oiseau, ce doux ignorant des carnages humains et des souffrances
+terrestres.
+
+Fernande s'agenouilla, tordant ses mains:
+
+--O mon Dieu! murmura-t-elle, ô mon Dieu! vous les sauverez... Vous ne
+pouvez pas nous avoir mis au coeur une pareille joie pour l'en
+arracher!... Ayez pitié d'eux, ayez pitié de nous... Songez que ceux qui
+sont couchés là-dessous étaient des meilleurs parmi vos enfants...
+Songez qu'en leur rendant la vie vous la rendrez à des filles, à des
+soeurs, à des mères... à des fiancées, qui pleurent à présent, mais qui
+seraient les plus heureuses de vos créatures!
+
+Fernande avait parlé à voix haute. Pour ces paysans de Bretagne, la
+prière est un soutien et une force. Le trou se creusait; mais il
+devenait de plus en plus difficile et dangereux. Cependant rien ne
+faisait prévoir que les paysans seraient troublés dans leur sainte
+besogne. Jacqueline restait immobile sur la route, interrogeant
+l'horizon.
+
+--Vite!... vite!... râla cette voix humaine qui gémissait.
+
+La jeune fille laissa tomber sa tête dans ses mains. Son angoisse
+effrayante augmentait.
+
+Quoi! on n'arriverait peut-être pas à temps; on pourrait ne pas les
+sauver!... C'était impossible! Dieu ne le permettrait pas.
+
+La voix d'appel se faisait entendre de plus en plus éteinte; et
+cependant le trou creusé augmentait toujours. Une heure! le paysan avait
+dit: une heure! Mais avant une heure, ils seraient morts, étouffés;
+est-ce que depuis la veille au matin ils ne souffraient point dans ce
+tombeau creusé par leur vaillance et leur dévouement? Non, il ne
+faudrait pas une heure! Ils allaient être délivrés, rendus à la vie,
+quand Jacqueline accourut, pâle et anxieuse.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda l'un d'eux.
+
+--Les soldats!
+
+La Pâlotte étendit la main vers Clisson.
+
+Ces deux mots tombèrent sur ces têtes comme un poids terrible.
+
+--Les soldats! répéta-t-elle.
+
+--Où?
+
+--Tenez!
+
+Un paysan se détacha et alla regarder dans la direction qu'indiquait la
+jeune femme.
+
+Il revint, affolé:
+
+--Oui, les soldats, ils approchent...
+
+Un des gars jeta un coup d'oeil sur leur petite troupe.
+
+Ils étaient dix..
+
+--Sont-ils nombreux? demanda-t-il.
+
+Sa voix était rauque et sa main se crispait sur le manche de sa pioche.
+On sentait qu'il aurait voulu pouvoir les combattre.
+
+--Ils sont trente!
+
+--Trente!
+
+Il y eut un silence.
+
+--Dans combien de temps seront-ils ici?
+
+--Dans un quart d'heure.
+
+--Travaillons un quart d'heure, nous verrons ce qu'il faudra faire
+après.
+
+Ils creusèrent environ un mètre avant que les soldats apparussent en
+vue.
+
+--Cachons-nous! dit Fernande.
+
+Ces ruines dressaient leurs murailles démantelées. Chacun d'eux se plaça
+derrière, et un silence profond régna. Ce silence ne fut troublé que par
+la voix d'appel qui disait:
+
+--C'est fini... c'est fini... nous mourons.
+
+Fernande faillit jeter un cri qui les aurait livrés, quand elle entendit
+ces mots. Quoi! ils seraient perdus les héros qu'on pouvait sauver, ils
+seraient perdus parce que des soldats auraient passé sur la route...
+
+La vie humaine se compose d'émouvantes et terribles situations. Les
+hommes qui étaient ensevelis dans ce sépulcre n'étaient plus séparés de
+la vie, de l'air, que par un étroit obstacle, et cet obstacle on ne
+pouvait le renverser.
+
+Cependant les soldats marchaient sur la route parallèlement aux ruines.
+Ainsi que l'avait dit le paysan, ils étaient trente. A les voir
+insouciants et gais, on devinait aussitôt qu'ils ne se doutaient pas
+qu'un terrible drame se jouait si près d'eux.
+
+L'affaire du château de la Pénissière était devenue fameuse en
+quarante-huit heures. Les trente soldats et le lieutenant qui les
+commandait s'arrêtèrent pour regarder la place où s'était livré ce
+fameux combat...
+
+--Alors ils sont enterrés là dedans, dit l'un?
+
+--Oui, reprit un autre.
+
+--Ils doivent avoir chaud!
+
+--Pauvres gens! murmura un sergent en mâchant sa moustache grise.
+
+Les soldats étaient impressionnés malgré eux.
+
+Les gars breton, eux, frémissaient. Chaque instant passé pouvait tuer
+les Vendéens. La phrase du soldat:
+
+«--Ils doivent avoir chaud!» prenait pour eux une épouvantable
+signification. Et si l'officier ou l'un de ses hommes entendait l'appel
+déchirant poussé par la voix!
+
+Hélas! ce n'était même plus un appel. C'était un gémissement sourd et
+profond, un râle effrayant qui perçait la terre, comme la parole d'un
+mort!
+
+L'officier s'était approché des ruines, examinant curieusement... Il
+crut entendre un gémissement, lui aussi.
+
+--Halte! cria-t-il.
+
+Les soldats écoutèrent.
+
+--Écoutez-donc, les enfants, dit-il? Est-ce que vous n'entendez rien?...
+
+
+
+
+ VIII
+
+ LA DÉLIVRANCE
+
+
+Il y eut quelques instants d'un émouvant silence. Les soldats
+écoutaient, allongeant leurs têtes, et tâchant de percevoir ce bruit
+dont leur avait parlé le lieutenant.
+
+Oh! l'angoisse qui serrait en ce moment le coeur de Fernande! Elle crut
+mourir. La faible, mais héroïque jeune fille était de ces femmes que la
+vie ordinaire trouve craintives, mais que le coeur grandit.
+
+Enfin le lieutenant s'écria:
+
+--Je me serai trompé... en route!
+
+Un des soldats entonna la chanson avec laquelle les troupiers d'alors
+aidaient à leur marche: les notes cadençaient le pas.
+
+Ah! tu sortiras, Biquette, Biquette,
+Ah! tu sortiras de ces choux-là!
+
+Le refrain banal et vulgaire de cette ronde éclatait comme un étonnant
+contraste au milieu du drame. Il détonnait.
+
+On les vit s'enfoncer un à un dans l'ombre de la route, répétant en
+choeur:
+
+Ah! tu sortiras, Biquette, Biquette,
+Ah! tu sortiras de ces choux-là!
+
+A peine se furent-ils éloignés, que derrière chaque ruine les gars se
+dressèrent.
+
+--Ah! que Dieu les sauve! s'écria Fernande.
+
+Le gémissement qui avait frappé l'oreille du lieutenant était le dernier
+qui se fût fait entendre. On ne distinguait plus rien. La sueur au
+front, exaspérés et terrifiés en même temps, chacun de ceux qui étaient
+là creusait avec un acharnement nouveau.
+
+--Entendez-vous l'appel? dit Fernande.
+
+--Non!
+
+Le trou s'agrandissait toujours. Un homme aurait disparu deux fois dans
+l'excavation formée. La jeune fille répétait:
+
+--Entendez-vous?
+
+Et toujours un des gars lui répondait ce même mot fatal qui navrait:
+
+--Non.
+
+Enfin, le terme de cette émouvante besogne arriva. Le dernier moellon
+fut arraché. Le souterrain apparut dans sa largeur, et au milieu,
+étendus dans toutes les positions, entremêlés pour ainsi dire les uns
+aux autres, les six hommes couchés. Quel horrible tableau! Ils
+paraissaient morts. Leurs visages pâles étaient tachés de marbrures
+rouges, produites par les étincelles de l'incendie. Les cheveux à moitié
+brûlés couvraient le front. L'un d'eux avait une blessure à la tempe qui
+sillonnait la figure et descendait au menton. Les mains se crispaient
+désespérément sur les crosses de leurs fusils.
+
+--Morts! morts! s'écria Fernande.
+
+Les gars descendirent et transportèrent chacun des six Vendéens. Le
+souterrain avait-il donc été leur tombe? Peut être eût-il mieux valu
+pour eux mourir d'une balle comme Grandlieu et Girardin?
+
+Quand le souterrain fut vide, on put comprendre comment ce drame s'était
+passé. Le sous-sol, où les Vendéens s'étaient réfugiés, n'était en
+quelque sorte qu'une excavation au-dessus des fondations mêmes du
+château. Quand elle s'écroula, ils tombèrent dans ces fondations; les
+moellons amassés, les décombres de toute espèce en avaient muré les
+extrémités. Ils étaient dans un sépulcre...
+
+On essayait de les rappeler à la vie.
+
+Penchée sur Jean-Nu-Pieds, Fernande lavait à grande eau le visage de son
+fiancé. Mais le marquis restait immobile et rigide.
+
+Henry de Puiseux semblait raidi déjà par la mort. Son visage et celui de
+Jean n'avaient subi que quelques blessures sans importance. Mais on
+voyait à l'épaule un caillot de sang. La jambe gauche était cassée.
+
+Aubin Ploguen était horrible à voir. Un de ses yeux était crevé. Sa
+figure n'était qu'une plaie. Un faible soupir soulevait sa poitrine.
+Quant aux trois autres, ils étaient morts, sans qu'on pût même espérer
+se tromper. Louis de Semeuse a la poitrine trouée d'une balle; Darvenat,
+ce sublime clairon, avait le crâne fendu en deux. Sans doute que dans
+leur chute une pierre sera venue le fracasser contre les parois. Albert
+Devismes est celui dont la tempe est sanglante. Hélas! lui aussi est
+mort.
+
+--Il respire! murmura Fernande.
+
+--Oh! mon Dieu, dit-elle d'une voix haletante. Oh! mon Dieu, soyez béni.
+Vous avez eu pitié de lui et de moi!
+
+Henry de Puiseux et Aubin Ploguen, les deux seuls survivants avec
+Jean-Nu-Pieds de cette effroyable aventure, paraissaient perdus. Un des
+gars fut expédié à la ferme, pendant qu'on recommençait à laver les
+blessures des trois chouans. Il revint au bout d'une demi-heure,
+conduisant une charrette remplie de paille et traînée par un attelage de
+boeufs. Pendant cette absence, Henry avait ouvert les yeux. Un faible
+sourire éclaira sa figure, quand il aperçut autour de lui la campagne
+parsemée de genêts et de bruyères, quand ses poumons purent respirer le
+grand air de la délivrance. Aubin, lui, râlait. On le transporta dans la
+charrette le premier.
+
+Jean était le moins dangereusement atteint.
+
+A part les brûlures de l'incendie, il n'avait aucune blessure. Sans
+doute, le manque d'air seulement l'avait terrassé; l'atmosphère
+étouffante du souterrain succédant à l'air vicié, respiré au milieu des
+flammes, suffisait à le tuer.
+
+Mais Dieu avait écouté les prières de la jeune fille et il vivait!
+
+Les paysans entourèrent la charrette et reprirent le chemin de la ferme,
+où l'on transportait les blessés. Fernande, appuyée d'une main au rebord
+du bois, ne perdait pas des yeux celui dont elle s'était crue séparée
+pour toujours. Jacqueline, elle, restait silencieuse et sombre. Fernande
+ne se rappelait plus ce que la Pâlotte lui avait dit:
+
+--«Je l'aime mieux mort et couché dans la tombe, que vivant et ton
+époux!»
+
+Si elle se fût rappelé ce blasphème, elle aurait compris la lueur fauve
+allumée dans les yeux de la jeune femme.
+
+Il était près de minuit quand on arriva à la ferme. Le gars qui était
+venu y chercher les charrettes avait expliqué ce qui se passait. Trois
+lits étaient préparés où l'on coucha les Vendéens, après qu'on eut
+expédié à Clisson chercher un médecin.
+
+Cette ferme était grande et spacieuse. Elle appartenait à de riches
+paysans, absolument dévoués à la cause royaliste, et qui l'exploitaient
+de père en fils depuis de longues années. Les blessés devaient donc y
+trouver tous les secours nécessaires et toutes les assurances de sûreté.
+
+Car il ne fallait pas les croire sauvés, pour avoir réussi à les sortir
+de ce tombeau, fumant encore, de la Pénissière! L'autorité militaire
+dormait les yeux ouverts, et le général Dermoncourt ne plaisantait pas.
+
+Il fut donc décidé que l'excavation produite dans les décombres du
+château serait comblée à nouveau avec les pierres calcinées qu'on en
+avait retirées. Des soldats, comme pendant cette même soirée, pouvaient
+passer par là et voir ces fouilles. De là à tout deviner il n'y avait
+qu'un pas. Et si on les découvrait, les Vendéens mourraient fusillés.
+
+Arrivée à la ferme, Fernande était tombée presque évanouie. Depuis
+quarante-huit heures elle n'avait ni bu, ni mangé, ni dormi. Était-ce
+donc du sommeil, ce délire qui pendant une demi-heure s'était emparé
+d'elle, quand elle avait fermé les yeux sur les ruines?
+
+Le paysan de Rassé dit deux mots tout bas à la femme du fermier, qui eut
+les larmes aux yeux en connaissant l'indomptable force de cette enfant
+qu'un rien semblait devoir briser.
+
+Elle prit elle-même la jeune fille dans ses bras, soutenant sa marche
+qui chancelait, et la conduisit dans une grande chambre où on la coucha.
+Fernande s'endormit là d'un profond sommeil. Elle pouvait rêver! la joie
+lui était rendue.
+
+ _To die, to sleep;--
+To sleep!--per chance to dream!_
+
+Le rêve désespéré de ses premières heures était fini. Il ne lui revenait
+plus que comme un de ces monstrueux cauchemars que font évanouir les
+premières lueurs de l'aube.
+
+Pendant ce temps-là que faisait Jacqueline? La jalousie la tenait
+éveillée, bien que la fatigue lourde fermât ses paupières malgré elle.
+
+Dans la pièce qu'on lui avait donnée pour prendre aussi un repos
+nécessaire, elle s'était jetée tout habillée sur son lit.
+
+Jean-Nu-Pieds vivait!
+
+Il vivait! c'est-à-dire qu'il était libre désormais, et qu'il épouserait
+Fernande. A la seule pensée de ce bonheur permis qui attendait les
+jeunes époux, un flot de sang plus chaud montait à son coeur. La colère
+faisait le duo de sa jalousie. Jean-Nu-Pieds vivait!
+
+Mais la nature féminine dut céder à l'épuisement. Elle s'était soulevée
+à demi sur sa couche pour songer. Le sommeil la terrassa. Elle retomba
+vaincue et s'endormit comme sa rivale.
+
+Le voyageur qui, passant sur la route à cette heure avancée, aurait vu
+la ferme se dresser dans la nuit, entourée de son rideau d'arbres
+blanchis par la lune, eût cru que c'était là l'asile du calme et du
+repos. La maison grise disparaissait presque, enfouie dans la verdure
+assombrie. Pas un cri ne sortait de ces bâtiments, pas une lumière ne
+brillait derrière les vitres.
+
+Il aurait cru que là était le bonheur... et là s'agitaient pourtant les
+trois plus grandes passions, bonnes ou mauvaises, de la vie humaine,
+c'est-à-dire la haine, la jalousie et l'amour.
+
+ * * * * *
+
+Le soleil était déjà haut dans le ciel que Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen
+et Henry de Puiseux dormaient encore. Le médecin de Clisson était venu
+et avait interrogé leur sommeil. Aubin et Henry étaient gravement
+atteints, surtout le paysan; mais il croyait pouvoir répondre de leur
+vie. Quant au marquis de Kardigân, ses brûlures ne seraient pas longues
+à disparaître. S'ils étaient restés une heure de plus sous les
+décombres, disait-il, le manque d'air les aurait asphyxiés.
+
+Dans la matinée arriva un express de Madame, prévenue aussitôt de
+l'événement. Elle ordonnait que les cadavres de Louis de Semeuse, de
+Darvenat et d'Albert Devismes fussent transportés à Rassé, où toute la
+petite armée vendéenne leur rendrait les honneurs suprêmes.
+
+Quand Fernande s'éveilla, elle apprit tout cela, et remercia Dieu du
+fond du coeur. On lui dit que Jacqueline avait disparu: ce départ
+l'étonna, mais elle n'y attacha aucune importance.
+
+La jeune fille entra dans la chambre où reposait le marquis de Kardigân.
+Jean-Nu-Pieds dormait encore. Elle s'assit au pied du lit de son fiancé
+et le veilla.
+
+Trois heures se passèrent, pendant lesquelles Fernande épia le retour de
+la vie chez celui qu'elle aimait par-dessus tout.
+
+Jean ouvrit faiblement les yeux. Lui aussi croyait sortir d'un affreux
+cauchemar. Il aperçut la jeune fille près de lui.
+
+--Fernande!... murmura-t-il.
+
+Et il se laissa aller au bonheur de vivre et d'être aimé.
+
+
+
+
+ IX
+
+ CELUI QUI GUETTAIT
+
+
+Jacqueline était partie en effet. Que lui était-il arrivé?
+
+Si l'amour est une passion douce, la jalousie est une passion violente.
+La jeune femme s'était endormie après Fernande: elle s'éveilla avant
+elle. Elle ouvrit la fenêtre et songea. Comme la destinée secouait sa
+vie, quel présent différent de son passé! Ainsi que le rêveur musulman
+qui se demandait toujours s'il ne prenait pas la réalité pour le rêve,
+elle se disait que ce ne devait plus être la même femme; par quels jeux
+du hasard l'ouvrière de Lille, l'espionne de la police de M. Jumelle
+était-elle devenue la Vendéenne de l'heure présente?
+
+Un des hommes les plus spirituels de France--le plus spirituel
+peut-être--qui oublie trop pour la prose qu'il fut un des plus charmants
+poëtes de ce temps-ci, a écrit ce beau vers digne de Lamartine, et que
+Musset eût signé:
+
+«...La Providence?
+C'est ce que le vulgaire appelle le hasard!»
+
+Alphonse Karr, en parlant ainsi, semble penser à ces âmes qui,
+reconnaissant la destinée, refusent de s'incliner devant elle.
+
+Jacqueline souffrait. Elle aimait Jean-Nu-Pieds, et cependant elle se
+disait qu'elle ne s'était pas abusée en le préférant mort qu'heureux
+avec sa rivale.
+
+Le soleil n'était pas levé; il faisait ce demi-jour, connu des
+travailleurs, qui éclaire chaque objet d'une teinte pâle, comme s'il ne
+les colorait qu'à regret.
+
+Tout à coup elle crut voir remuer doucement le feuillage à quelques pas
+d'elle. La fenêtre était peu éclairée. Le regard de Jacqueline plongeait
+dans les massifs de verdure.
+
+Elle regarda plus distinctement, et aperçut nettement la silhouette d'un
+homme, qui se détachait en gris sur le fond du massif. Alors la même
+idée qui lui était déjà venue passa de nouveau dans son esprit.
+
+Elle se rappela cet homme inconnu qui, dans la lande de Château-Thibaut,
+avait voulu enlever la jeune fille; elle se rappela cette apparition
+entrevue dans la ferme de Rassé, quand Madame était venue apprendre le
+sanglant dénoûment du combat de la Pénissière.
+
+Les philosophes ont discuté toujours, et en tout temps, sur la
+spontanéité du bien et du mal dans les esprits. Ils auraient dû
+reconnaître que le mal y germe plus aisément que le bien. La première
+pensée de Jacqueline fut une pensée juste, à son point de vue. Elle
+voulut trouver un allié, peut-être un vengeur, dans ce guetteur
+mystérieux qui espionnait Fernande.
+
+Doucement, sans bruit, elle descendit l'escalier qui menait de la grande
+cuisine aux chambres de la ferme, et tourna la porte de bois sur ses
+gonds. Devant elle s'étendait le jardin. Elle y entra. Elle marcha droit
+au taillis. Il lui sembla qu'un frôlement de branches décelait que sa
+présence y était connue. Mais elle souleva les branches et se glissa
+sous les arbustes.
+
+Elle ne s'était pas trompée. Un homme était là; il fit un mouvement de
+retraite quand il aperçut Jacqueline. Mais celle-ci lui prit le bras et
+dit avec fermeté:
+
+--Je viens pour vous!
+
+L'homme la regardait de l'air contrarié d'un espion qui se voit
+découvert.
+
+--Je viens pour vous, répéta la jeune femme; vous n'avez rien à craindra
+de moi. Je suis peut-être votre amie.
+
+À coup sur, cet individu n'était pas un habitant du pays, bien qu'il
+portât le costume de paysan. Ses mains n'étaient pas rudes comme celles
+des gars bretons.
+
+--Écoutez-moi bien, continua la Pâlotte, je vous connais; je sais ce que
+vous voulez. Ne vous ai-je pas surpris deux fois déjà guettant et
+espionnant? Vous surveillez mademoiselle Grégoire. Eh bien! je vous
+propose de vous la livrer.
+
+Jacqueline parlait là un peu au hasard. Elle ne pouvait rien savoir,
+mais ses pressentiments, accrus par la jalousie, lui disaient qu'elle ne
+se trompait pas.
+
+L'homme ne la quittait pas des yeux. Il paraissait vouloir creuser
+jusqu'au fond de l'âme de celle qui lui parlait, pour savoir s'il
+pouvait se fier à elle. Jacqueline ne baissa pas son regard sous le
+sien, et le soutint avec tranquillité.
+
+L'homme se pencha en dehors du taillis pour voir si personne ne venait,
+et lui dit:
+
+--C'est bien. Suivez-moi!
+
+Quelques instants après, ils débouchaient ensemble sur la route.
+
+Pas une nouvelle parole ne fut échangée entre eux. Ils se comprenaient:
+l'un demandait qu'on trahît, l'autre voulait trahir; il n'était pas
+besoin qu'ils s'expliquassent davantage.
+
+L'individu marchait si rapidement que la Pâlotte avait peine à le
+suivre. Il s'arrêta devant un des petits bois qui entouraient la ferme
+et siffla.
+
+Un sifflement aussi léger que le sien lui répondit. Il resta immobile,
+muet toujours. Quant à Jacqueline, elle ne cherchait même pas à avoir
+une explication sur les choses étranges qu'elle voyait.
+
+Depuis les jours passés en Bretagne, elle avait pris l'habitude du
+mystère. Presque aussitôt, les feuilles s'agitèrent, et un autre homme,
+également vêtu en paysan, parut tirant par la bride un cheval attelé à
+un cabriolet.
+
+Le cabriolet entra sur la route. Le second individu s'installa sur le
+siège, pendant que le premier dit à Jacqueline:
+
+--Montez!
+
+Et venait ensuite se mettre auprès d'elle dans le fond de la voiture.
+
+Puis ils partirent rapidement.
+
+ * * * * *
+
+La Pâlotte n'avait même pas songé à demander où on la conduisait. Peu
+lui importait, au reste. Elle n'avait qu'un but, se venger de Fernande.
+
+Que lui avait donc fait la chaste jeune fille, sinon d'être aimée? Mais
+la haine ne raisonne pas. Elle se disait que, dans la barque trouée, sur
+le lac de Grandlieu, elle avait tenu entre ses mains la vie de sa
+rivale. Elle aurait pu la noyer, s'en débarrasser à jamais: elle n'avait
+pas voulu.
+
+Elle avait cédé à un stupide sentiment de pitié. Comme elle s'en
+voulait! Le cabriolet courait rapidement. Où la menait-on? Il traversa
+les sentiers qui avoisinent Clisson et prit la grande route royale de
+Nantes. À une heure de l'après-midi, les voyageurs entrèrent dans la
+capitale de la Loire-Inférieure.
+
+Les ponts de Cé étaient couverts de promeneurs, ou, pour mieux dire, de
+badauds.
+
+Les uns regardaient en l'air, les autres regardaient en bas. Évidemment,
+il avait dû se passer quelque événement extraordinaire.
+
+Seulement, comme tous les badauds du monde, ceux-ci n'étaient pas
+d'accord sur la nature de cet événement.
+
+Les voyageurs ne prêtèrent qu'une médiocre attention à cette foule
+curieuse. En partant, quelques phrases engageantes arrivèrent jusqu'à
+leurs oreilles.
+
+--C'est un homme.
+
+--Non, c'est une femme.
+
+--Moi, je té dis que c'est un homme.
+
+--Moi, je té dis que c'est une femme!
+
+Naturellement les deux gaillards qui avançaient ainsi une opinion aussi
+opposée sur le sexe du héros de l'événement se donnaient un coup de
+poing, argument _ad hominem_, qui aurait raison de tous les
+dialecticiens entêtés.
+
+Une commère se chargeait de les mettre d'accord, et disait:
+
+--C'est un enfant.
+
+Alors la discussion reprenait:
+
+--C'est un homme!
+
+--C'est une femme!
+
+--Je té dis que c'est un homme.
+
+--Je té dis que c'est une femme.
+
+Et la commère ajoutait:
+
+--Je té dis que c'est un enfant.
+
+Nous saurons tout à l'heure à quoi nous en tenir. Pour l'instant,
+suivons Jacqueline et son guide. Le cabriolet s'arrêta rue
+Jean-Jacques-Rousseau, près de la place où est maintenant le
+Grand-Théâtre, croyons-nous, devant un hôtel garni de modeste apparence.
+
+--Veuillez entrer, madame, dit l'espion à Jacqueline, en lui montrant ce
+réduit à peine meublé, qui sert de salon de conversation aux voyageurs
+dans les hôtels de province.
+
+Puis, sans ajouter un mot de plus, il se glissa dans l'escalier et
+disparut.
+
+Jacqueline était obligée de s'avouer que l'aventure prenait une
+mystérieuse et bizarre tournure. Son guide ne lui avait pas dit un seul
+mot pendant toute la durée du trajet, et, arrivé à Nantes, il la
+laissait tout à coup dans un salon d'hôtel, sans s'expliquer davantage.
+
+Un grand bruit qui se fit dans la rue l'arracha pour quelques minutes à
+sa préoccupation. Elle leva les yeux et vit passer une troupe d'hommes
+qui portaient sur une civière un individu couché dont elle ne voyait pas
+le visage, caché qu'il était par une serviette.
+
+Le cortège passa, et enfin s'éloigna sans qu'elle songeât même à
+demander quel était cet homme. Pouvait-elle donc croire qu'un simple
+accident eût de l'influence sur ce qu'elle voulait tenter? Son guide
+d'ailleurs reparut.
+
+--Veuillez monter, madame, dit-il du même ton qu'il avait prononcé déjà:
+«Veuillez entrer.»
+
+Il la conduisit au premier étage, et s'enfonça, toujours suivi d'elle,
+dans un de ces corridors de maisons meublées où chaque chambre a un
+palier communiquant avec les autres. Il s'arrêta devant celle portant le
+numéro 17 et ouvrit la porte. Jacqueline pénétra dans une pièce obscure,
+malgré le grand et chaud soleil qui inondait la rue de ses rayons. Un
+bon bourgeois, d'apparence calme et honnête, était assis à une table et
+écrivait. Il ne retourna pas la tête, mais dit tranquillement:
+
+--Elle est là!
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Bien! Va-t'en, mon garçon.
+
+L'homme se leva. Quand celui-ci eut disparu, il regarda Jacqueline. Un
+mouvement aussitôt réprimé indiqua sa surprise. Lui voyait son visage,
+parce qu'il était éclairé par le faible jour qui perçait à travers les
+rideaux de la fenêtre.
+
+--Bonjour, chère baronne, dit-il. Je ne m'attendais certes pas à avoir
+le plaisir de vous retrouver ici!
+
+En même temps Jacqueline put reconnaître «le bon bourgeois.»
+
+C'était M. Jumelle.
+
+
+
+
+ X
+
+ LES DEUX COMPLICES
+
+
+Le premier mouvement de Jacqueline fut de s'enfuir. Le sous-chef de la
+police politique l'avait trop fait souffrir, quand il la tenait en son
+pouvoir, pour qu'elle voulût se retrouver en face de lui. Mais elle ne
+put le faire. Déjà M. Jumelle tapotait doucement, paternellement, sa
+main entre les siennes.
+
+--Que je suis heureux de vous revoir, chère enfant! lui dit-il.
+
+--Monsieur...
+
+--Je vous intimide donc toujours?
+
+Et, en parlant ainsi, M. Jumelle grattait son nez, ce qui était chez
+lui, si le lecteur se le rappelle, l'indice d'une joie exhilarante.
+
+--Vous avez tort, continua-t-il avec la plus grande douceur. Je suis
+votre ami. Comme ça, vous n'aimez pas cette pauvre mademoiselle
+Grégoire?
+
+La question était brusquement posée sous son vrai jour. Jacqueline était
+une femme forte, elle se remit promptement. Puis la pensée de Fernande
+la ramenait à sa haine, à sa jalousie, et, tout autre sentiment, crainte
+ou rancune, disparaissait devant ceux-là.
+
+Elle regarda fixement M. Jumelle, qui souriait toujours.
+
+--Oui, je la hais! dit-elle.
+
+--Bravo! Je retrouve enfin mon enfant chérie, mon élève adorée,
+l'orgueil de mes vieux ans; cette baronne de Sergaz, qui serait devenue
+fameuse!
+
+--Je suis venue ici de bonne volonté, monsieur, répliqua Jacqueline. Il
+se trouve que c'est vous que j'y rencontre: je ne le regrette pas. Mais,
+croyez-moi, ne parlons pas du passé. J'en ai plein le coeur! Et pour
+finir ce que j'ai commencé ici, il ne faut pas que vous m'abreuviez dès
+l'abord du dégoût de moi-même!
+
+--Bien dit... bien dit! approuva M. Jumelle. Ah! chère enfant aimée,
+quel dommage que vous m'ayez quitté. Avec quelques conseils, avec un peu
+de _mollé, de coulant, de on_ dans le caractère, vous seriez devenue
+une... comment dirais-je?... une baronne tout à fait remarquable!
+
+--Baronne signifie espionne, n'est-ce pas?
+
+Eh bien, vous avez tort; je vous le répète, laissons de côté un passé
+qui m'écoeure, bien que le présent ne vaille pas beaucoup mieux. Mais au
+moins, je me venge, maintenant, cela vaut mieux!
+
+--Vous haïssez cette pauvre mademoiselle Grégoire?
+
+--Oui...
+
+--Que voulez-vous faire?
+
+--Vous la livrer.
+
+--Très-bien! Très-bien!
+
+--Écoutez-moi. C'est un marché que je vous propose. J'ignore quel
+intérêt, vous, le sous-chef de la police politique, vous avez à vous
+emparer d'elle, mais si je consens à vous la vendre, je veux qu'on me la
+paye.
+
+--Parlez.
+
+--Que voulez-vous en faire?
+
+--Ah! ah! petite curieuse!
+
+Les façons outrageusement paternelles de M. Jumelle révoltaient
+autrefois Jacqueline. Mais elle n'était pas femme à reculer pour si peu,
+quand il s'agissait pour elle d'assouvir sa jalousie. Elle reprit:
+
+--Je veux savoir ce que vous en ferez.
+
+--Pourquoi?
+
+Elle plissa dédaigneusement les lèvres.
+
+--Parce que cela me plaît.
+
+--Toujours fière. Un beau sang! un beau sang! Continuez.
+
+--Je n'ai pas à continuer. Je vous ai dit tout ce que j'avais à vous
+dire. C'est à vous à parler, au contraire.
+
+--Bien! très-bien! «J'attends!» Dorval ne dirait pas mieux. Vous ne
+connaissez pas Dorval? C'est une débutante, et qui sera grande un jour,
+je vous en réponds!
+
+Jacqueline souffrait évidemment de ce bavardage papelard du vieil agent
+de police.
+
+Elle savait que M. Jumelle avait coutume de chercher à détourner
+toujours son interlocuteur du véritable sujet de la conversation, quand
+il s'agissait pour lui de le faire consentir à quelque chose qu'il lui
+refusait.
+
+--J'attends! dit-elle encore.
+
+--Bravo! bravo!
+
+Elle fit un geste de colère.
+
+--Je vous connais et vous me connaissez, dit-elle froidement. Donc,
+trêve à des artifices superflus. Vous ne me tromperez pas plus, que je
+n'ai, moi, l'espérance de vous tromper. Je suis ici pour conclure un
+marché, rien de plus, rien de moins. Donc, hâtez-vous, ou je pourrais me
+lasser.
+
+--Mon enfant se fâche.
+
+--Monsieur!
+
+--Ce n'est pas bien; non, non, ce n'est pas bien.
+
+--Assez! vous dis-je.
+
+Et comme, en disant ces mots, Jacqueline avait feint de se lever comme
+pour interrompre la conversation, M. Jumelle la prit par la main, et
+rudement la força de se rasseoir.
+
+--J'en suis fâché, ma belle, reprit-il avec dureté, mais vous on
+passerez par où je voudrai.
+
+--Ah!
+
+--C'est comme cela! J'ai bien voulu, oubliant votre fuite indigne,
+commencer par vous traiter comme mon... mon enfant chérie... mais
+puisque vous me forcez de me rappeler... je me rappelle.
+
+Jacqueline fit un mouvement d'épaules d'une souveraine insolence.
+
+--Vous êtes venue ici pour livrer mademoiselle Grégoire?
+
+--Oui.
+
+--De votre plein gré?
+
+--Oui.
+
+--Et vous croyez que vous pourrez m'imposer un marché... à moi! Jumelle!
+
+--J'y compte!
+
+--Tenez! vous êtes folle, on voit bien que vous m'avez perdu de vue
+pendant quelque temps; vous ne me connaissez plus.
+
+--Moi, ne pas vous connaître! s'écria-t-elle d'une voix sombre. Oh! si,
+je vous connais. Vous êtes le misérable qui m'avez perdue, le maudit qui
+m'avez jetée dans la voie infâme où je suis! Sans vous je serais restée
+une humble et honnête ouvrière! sans vous je n'aurais pas goûté à cet
+inconnu de la vie qui m'a corrompue. Il faut des âmes si saines et si
+robustes pour résister à ce courant humain qui vous entraîne! Ah! tenez,
+abrégeons, car ma haine contre vous reviendrait et serait peut-être plus
+forte que celle qui m'a menée ici.
+
+M. Jumelle ne s'attendait pas à cette résistance de la part de celle
+qu'il avait vue jadis si humble et si craintive devant lui. Abandonnant
+son geste de contentement il passa au geste d'ennui, c'est-à-dire qu'il
+cessa de se gratter le nez, pour se frotter le derrière de la tête.
+
+--Ma toute belle, dit-il enfin, comprenez bien ce que je vais dire, car,
+vive Dieu! je ne le dirai pas deux fois, _Je veux_... entendez-vous?...
+je veux que vous me livriez la jeune fille sans conditions, et si vous
+refusez...
+
+--Si je refuse?
+
+--Un mot au commissaire de police (il demeure à côté)... et je vous fais
+arrêter. Ah! ah! vous pensiez qu'on vient se mettre entre les mains de
+M. Jumelle sans y laisser un peu de sa laine! Quel costume portez-vous,
+s'il vous plaît? un costume de paysanne! Êtes-vous paysanne bretonne?
+Non. Donc, _primo_, vous êtes déguisée, et, déguisée en ce pays, à cette
+époque, cela peut mener loin. _Secundo_, où vous a-t-on trouvée? avec
+les brigands[2]. Croyez-vous que cela ne constitue pas des charges assez
+fortes contre vous? Aussi le commissaire de police vous arrêtera sans
+hésiter... Et savez-vous où cela vous mènera? comme je vous le disais...
+pour le moins à Saint-Lazare!
+
+A sa grande surprise, le sous-chef de la police politique vit que
+Jacqueline avait subi son petit discours, sans témoigner la moindre
+émotion. La jeune femme était immobile et muette. Ses yeux calmes et
+froids se fixaient sur lui avec tranquillité. Il crut que, probablement,
+elle n'avait pas tout à fait compris.
+
+--A Saint-Lazare, ma belle, à Saint-Lazare!
+
+--Faites!
+
+Pour le coup, M. Jumelle fut démonté. Cela dépassait les bornes.
+
+--Que m'importe? dit-elle. La liberté, croyez-vous donc que j'y tienne?
+Qui sait, ce serait peut-être le salut pour moi que la prison! Faites!
+
+De nouveau, l'agent supérieur de la rue de Jérusalem se gratta le
+derrière de la tête. Il était gêné, trop gêné. Il avait inutilement
+effrayé Jacqueline, il courait le risque de ne plus rien obtenir d'elle.
+Alors ce prodigieux comédien eut un de ces revirements soudains,
+auxquels il excellait.
+
+--Quoi! vous avez pu prendre au sérieux papa Jumelle? Vous menacer,
+vous, mon enfant de prédilection? Oh! non, non, non, c'était une simple
+plaisanterie. Je suis votre ami... votre meilleur ami...
+
+--Alors vous ferez ce que je vous demande.
+
+--Vous m'avez demandé quelque chose? dit-il ingénument.
+
+--Que voulez-vous faire «d'elle?»
+
+M. Jumelle était navré. Il voyait que décidément Jacqueline était
+devenue «très-forte;» il n'obtiendrait rien d'elle avant d'en avoir
+passé par où elle aurait voulu.
+
+Il allait commencer son explication, quand on frappa à la porte.
+
+--Entrez! dit-il d'un ton de mauvaise humeur.
+
+L'individu qui avait été guetter Fernande et ramené Jacqueline, est une
+de nos anciennes connaissances: c'est l'honnête la Licorne que nous
+avons entrevu, lorsque M. Jumelle voulait prendre les chouans dans la
+maison de la rue du Petit-Pas.
+
+Il entra discrètement sur la pointe des pieds.
+
+--Connais-tu madame? dit M. Jumelle.
+
+--Si je n'avais pas reconnu madame, je n'aurais pas quitté si vite mon
+poste là-bas, lorsque madame m'a abordé. Quelque respect que j'aie pour
+madame, on connaît son métier!
+
+--Eh bien! qu'y a-t-il, mon garçon?
+
+La Licorne, toujours sur la pointe des pieds, se pencha vers l'oreille
+de M. Jumelle pour lui adresser une parole tout bas.
+
+--Elle est des nôtres (n'est-ce pas, chère petite? modula-t-il avec un
+beau sourire), vous pouvez donc y aller, la Licorne. Parle! parle!
+
+Habitué aux façons du «patron», le coquin sourit mielleusement, et
+prenant une pose théâtrale:
+
+--Vous savez bien, ce Jérôme Hébrard?
+
+--Oui. Avec son dévouement pour mademoiselle Grégoire, il nous a donné
+assez d'ennui.
+
+--Eh bien, il vient de se noyer.
+
+--Hein!
+
+--Dans la Loire!
+
+
+
+
+ XI
+
+ COMPLOT
+
+
+La Pâlotte ne connaissait pas Jérôme Hébrard; donc peu lui importait.
+Elle ne se doutait pas que c'était l'homme qui était venu jadis chez
+Gouësnon, à Nantes, et qu'elle avait fait conduire prisonnier chez les
+blancs.
+
+M. Jumelle comprit qu'il ne fallait pas laisser la jeune femme se
+détourner de sa pensée. Elle était venue pour trahir; il eût été trop
+maladroit de ne pas tirer d'elle tout ce qui était utile.
+
+--Bien, bien! mon garçon, dit-il à la Licorne, nous causerons de cela
+tout à l'heure en temps et lieu. Pour le moment, faites-moi le plaisir
+d'aller rôder un peu dans le corridor, j'ai affaire.
+
+La Licorne, docile comme toujours, allait s'éloigner; son maître le
+rappela d'un geste.
+
+--Où est Trébuchet?
+
+Une vive contrariété se peignit sur le front du digne la Licorne. Le
+lecteur se rappelle peut-être que ces deux honnêtes mouchards, par
+jalousie de métier, ne pouvaient pas se souffrir. Ils souffraient
+toujours de s'entendre féliciter réciproquement. Une louange donnée à
+Trébuchet torturait la Licorne, de même que l'approbation recueillie par
+la Licorne faisait le désespoir de Trébuchet.
+
+--Trébuchet est auprès du noyé, patron.
+
+--Bien, va-t'en.
+
+M. Jumelle et Jacqueline étaient seuls.
+
+--Ah! parlez maintenant, ravissante créature, dit-il, je vous écoute.
+
+Jacqueline haussa légèrement les épaules.
+
+--Vous vous trompez, monsieur Jumelle, ou plutôt vous oubliez. C'est
+vous qui alliez parler et moi qui allais écouter. Mais cela ne fait
+rien.
+
+Le sous-chef de la police politique ne se trompait nullement et
+n'oubliait rien. Seulement, fidèle à ses bonnes habitudes, il espérait
+toujours en apprendre plus long qu'il n'en faudrait savoir.
+
+--Ah! vous croyez, réellement?...
+
+--Oui, j'en suis sûre.
+
+--Alors, c'est différent...
+
+--Allez!
+
+--Vous désirez savoir pourquoi je suis ici?
+
+--Non.
+
+--Ah! c'est vrai! vous me demandiez...
+
+--Je vous demandais ce que vous vouliez faire d'elle, dit Jacqueline
+avec fermeté, car les longueurs de M. Jumelle commençaient à
+l'impatienter.
+
+--C'est cela que vous vouliez savoir?
+
+--Oui.
+
+--Bien réellement?
+
+--Croyez-moi, ne finassez plus avec moi. Ce serait inutile. Nous nous
+connaissons trop l'un et l'autre.
+
+M. Jumelle se frotta vigoureusement la nuque.
+
+--Décidément elle est devenue très-forte! murmura-t-il.
+
+--Soit, reprit-il tout haut. Écoutez donc. Voilà ce qui est arrivé.
+Mademoiselle Grégoire a disparu un beau jour de la maison de son père.
+Celui-ci a fait une plainte à la police. Vous comprenez qu'en temps
+ordinaire, rien ne serait plus facile: on expédie des gendarmes, et les
+gendarmes, je ne connais que ça!
+
+C'est le baume souverain pour toutes ces petites maladies qui désolent
+les familles. Si l'antiquité avait connu cette respectable invention des
+temps modernes, il est probable que la fable de l'Enfant prodigue
+n'aurait jamais existé. Donc, M. Grégoire est venu demander qu'on lui
+rendît sa fille. Mais voila! Allez donc la rechercher au beau milieu de
+ces gens qui se battent en démons et font rager les ministres. J'ai
+répondu à ce père désolé que nous n'y pouvions rien.
+
+Cependant, quand il m'eut appris que sa fille avait emprunté la clef des
+champs par amour pour un certain marquis de Kardigân, j'ai vu là un
+joint... Tout s'aplanissait. On pouvait attirer la jeune fille quelque
+part; grâce à elle, faire tomber dans le piège ledit marquis, homme
+dangereux, qui sera condamné à mort... et ainsi rendre à l'autorité
+paternelle son prestige, et à la justice un grand coupable!
+
+M. Jumelle s'arrêta pour respirer. Une phrase aussi longue et si
+ronflante demandait en effet que son auteur prît du repos après l'avoir
+prononcée.
+
+Jacqueline hocha la tête:
+
+--Votre plan peut être très-bon, cher monsieur, dit-elle; mais il ne me
+convient pas.
+
+M. Jumelle bondit:
+
+--Hein! vous dites?
+
+--Je dis que votre plan ne me convient pas.
+
+--En vérité?
+
+--Et de plus, je me refuse absolument à vous aider en de pareilles
+conditions.
+
+--Ah! ah!
+
+--Vous allez me comprendre. J'aime M. de Kardigân...
+
+--Ah! _baronne! baronne!_ quel dommage que vous écoutiez tant la voix
+des passions humaines! vous êtes si intelligente!
+
+--C'est possible; mais n'essayez point de détourner la conversation.
+Vous voulez vous emparer de mademoiselle Grégoire?
+
+--Oui.
+
+--Je me charge de vous la livrer.
+
+--Bravo!
+
+--Mais à une condition.
+
+--Diable!
+
+--Rassurez-vous. Ma condition est non-seulement acceptable, mais encore
+avantageuse pour vous.
+
+--Dites.
+
+--C'est que vous vous arrangerez de façon à rendre toute union
+impossible entre M. de Kardigân et elle.
+
+--Accepté. Mais comment faire?
+
+--J'ai une idée...
+
+Jacqueline se pencha vers M. Jumelle et lui parla tout bas; que lui
+dit-elle?
+
+Le sous-chef de la police politique devait sans doute approuver
+complètement «l'idée» de la jeune femme, car il se remit à se gratter le
+nez.
+
+--C'est admirablement machiné! Et vous avez trouvé cela, toute seule?
+
+--Mon Dieu, oui.
+
+--Ah! je répéterai ce que je disais: quel dommage! vous êtes si
+intelligente! Jamais un vieux routier comme moi n'aurait inventé une
+pareille coquinerie!
+
+--Je vous remercie.
+
+--Il n'y a pas de quoi!
+
+M. Jumelle s'était levé.
+
+--Allons! en route, maintenant.
+
+--Où me conduisez-vous?
+
+--Chez M. Grégoire.
+
+--Son père! Il est donc à Nantes?
+
+--Apparemment, puisque nous y allons.
+
+Le sous-chef de la police politique rouvrit la porte.
+
+--Hé! la Licorne, appela-t-il.
+
+Le mouchard montra son nez à la porte.
+
+--Je vais chez le monsieur, tu sais? Si Trébuchet revient, tu me
+l'enverras.
+
+Sans faire attention à la grimace que le nom détesté de Trébuchet
+amenait sur les traits de la Licorne, M. Jumelle descendit avec
+Jacqueline. Une voiture attelée attendait dans la cour de l'hôtel. Il
+fallait que l'agent supérieur de la rue de Jérusalem pût instantanément
+se transporter d'un endroit à un autre. Ils y montèrent, et la voiture
+partit. Elle s'engagea dans les rues neuves,--neuves en 1832,--et après
+de nombreux détours, entra dans la rue Montdésir. Elle s'arrêta au n° 7.
+
+--C'est ici, dit-il.
+
+En effet, l'ancien conventionnel demeurait dans cette maison. Il a
+vieilli depuis que nous l'avons perdu de vue. Des sillons se sont
+creusés sur son front. Cet homme aimait sa fille réellement; mais tout
+en souffrant à l'idée de la voir perdue pour lui, il se révoltait de ce
+qu'elle voulût se soustraire à son autorité. Sa taille ne s'était pas
+courbée sous l'effet de cette douleur de tous les instants qui l'avait
+assailli depuis près d'un an. Comme le chêne orgueilleux de la fable, il
+devait rompre et ne pas ployer.
+
+Un éclair passa dans ses yeux, quand il reconnut l'agent de police.
+
+--Enfin, vous voilà, dit-il...
+
+Mais il s'arrêta court en voyant Jacqueline.
+
+--Ne craignez rien, cher monsieur, répliqua M. Jumelle, c'est une
+alliée.
+
+--Une alliée?
+
+Le conventionnel, dévisageant la jeune femme, se demandait évidemment
+quel aide elle pouvait lui apporter.
+
+--Chère amie, continua M. Jumelle, répétez à M. Grégoire ce que vous
+m'avez exposé tout à l'heure avec tant de lucidité... Ah! elle est
+diablement intelligente! Quel dommage!... Enfin...
+
+Jacqueline refit pour la seconde fois à M. Grégoire le récit que M.
+Jumelle avait déjà entendu, et que nous connaîtrons par ses suites
+funestes. L'agent de police n'avait-il pas dit que c'était une
+coquinerie? Il écoutait, à la façon d'un dilettante qui, assis dans une
+stalle d'orchestre à l'Opéra, savoure une musique favorite. De temps en
+temps il interrompait pour frapper le parquet avec le bout de sa canne,
+ou donner des signes non douteux d'une vive approbation.
+
+--En effet, l'idée est excellente, dit froidement M. Grégoire. J'aime ma
+fille, mais je ne veux pas qu'elle soit à cet homme. Maintenant qui
+m'assure de votre fidélité?
+
+--Ma jalousie.
+
+--Votre jalousie!
+
+--J'aime celui qu'elle aime. Comme vous, je ne veux pas qu'elle soit à
+lui!
+
+--Alors nous nous entendons. Ce que vous voulez qu'on fasse sera fait.
+
+L'entretien fut interrompu comme il l'avait été à l'hôtel, par l'arrivée
+d'un des agents de M. Jumelle.
+
+Seulement, cette fois-là, ce n'était pas le bon la Licorne, mais le doux
+Trébuchet.
+
+Il était affairé, inquiet. Comme il avait beaucoup couru, de grosses
+gouttes de sueur perlaient à son front.
+
+--Eh! mon Dieu! s'écria M. Jumelle en l'apercevant, qu'est-ce qui a pu
+te mettre dans cet état?
+
+--Le noyé...
+
+Il s'arrêta, étouffant de chaleur.
+
+--Eh bien quoi! le noyé?
+
+--Il s'est sauvé!
+
+--Hein!
+
+--Il y a un quart d'heure.
+
+--Mais il n'était donc pas noyé? c'était donc un faux noyé? un noyé pour
+de rire? s'écria l'agent supérieur furieux.
+
+--Hélas! mon bon monsieur Jumelle, une autre fois j'enfoncerai
+davantage.
+
+--Comment, c'était donc toi?
+
+--Oh! par hasard!
+
+--Où l'avait-on transporté?
+
+--À l'hôpital. Au moment où il commençait à revenir à lui, un jeune
+homme est arrivé qui lui a parlé bas...
+
+Remontons de quelques pas dans le passé.
+
+Au moment même où Jean-Nu-Pieds et ses compagnons allaient s'enfermer au
+château de la Pénissière, deux hommes arrivaient à Nantes en chaise de
+poste. Une visible anxiété était peinte sur leur visage, on devinait
+qu'une violente inquiétude devait les agiter.
+
+L'un de ces hommes révélait un gentleman du meilleur monde. Jeune,
+distingué, le regard énergique et franc, il paraissait appartenir à une
+des hautes classes de la société. Le second avait à peu près le même âge
+que son compagnon, et il ne paraissait pas sortir d'une moins haute
+extraction.
+
+Nous nous servons exprès de ces mots qui servent à désigner les
+différences sociales.
+
+Car ces deux voyageurs pouvaient être un exemple de ce que la nature
+établit de degrés vains entre les hommes. En effet, l'un était Robert
+Français, le frère de Jean-Nu-Pieds; l'autre, Jérôme Hébrard, l'ouvrier.
+
+Et, cependant, on eût dit les deux frères: car l'intelligence et le
+travail, l'honnêteté et la conduite, sont les grandes vertus qui seules
+peuvent créer l'égalité humaine.
+
+Que venaient-ils faire à Nantes? Comment Jérôme connaissait-il Robert?
+
+Le lecteur se souvient peut-être que Fernande avait appelé Hébrard
+auprès d'elle quand elle voulut prévenir Jean-Nu-Pieds de la violence
+que son père allait tenter sur elle. L'ouvrier avait assisté ainsi au
+duel entre les deux frères.
+
+Depuis, Robert était venu s'asseoir à l'atelier de Jérôme. Il aimait à
+causer avec lui du passé; il aimait à se replonger quelques instants
+dans ces souvenirs qui le torturaient, mais qui ne lui en étaient pas
+moins chers.
+
+Robert Français avait conservé pour Fernande son amour d'autrefois; mais
+dans une nature élevée, noble comme la sienne, cet amour pouvait être
+une souffrance et non une jalousie.
+
+Si cette jalousie avait dû entrer dans son coeur, il l'eût repoussée en
+se disant que son frère, que Jean, séparé de Fernande à jamais, était
+encore bien plus malheureux que lui.
+
+Un jour, Jérôme n'attendit pas la venue de Robert et se présenta chez
+lui. Comme tous les deux étaient très-avant dans le mouvement
+républicain de l'époque, le jeune homme crut que son nouvel ami venait
+lui parler de ce mouvement républicain qui avait abouti par les
+funérailles du général Lamarque. Mais il n'en était rien.
+
+On sait que, grâce à un des leurs, employé à la police, Jérôme Hébrard
+avait pu prévenir Jean-Nu-Pieds d'une trahison machinée contre Madame.
+Ce même individu avertit encore l'ouvrier de la présence de M. Grégoire
+dans le cabinet du préfet de police. Ils savaient que tout était à
+craindre de la part du conventionnel. Ils observèrent avec soin ce qui
+se passerait.
+
+C'est ainsi qu'ils en vinrent à surprendre une partie de ce que M.
+Grégoire préparait contre sa fille. Jugeant qu'il n'y avait pas de temps
+à perdre, Robert Français et Jérôme partirent pour Nantes, suivant M.
+Grégoire qui courait devant eux, et ne mettant jamais qu'un relais de
+distance entre leur chaise de poste et la sienne. Le soir de leur
+arrivée, ils s'embusquèrent à la porte de la maison de la rue Montdésir,
+n° 7. Ils virent un individu sortir, c'était Trébuchet.
+
+Ils le suivirent, un peu inquiets de la mine patibulaire qu'avait
+l'agent de ce bon M. Jumelle. Trébuchet traversa toute la ville et
+arriva sur les bords de la Loire. Le pont était désert. Dissimulés
+derrière la porte d'une maison, ils restèrent là, attendant qu'ils
+pussent voir ce que l'agent de police allait faire.
+
+Ils n'attendirent pas longtemps. Un second individu parut à l'extrémité
+du pont, avançant avec la plus entière prudence et jetant à droite et à
+gauche des regards discrets. Quoiqu'on fût au mois de juin, il était
+enveloppé d'un manteau, léger d'ailleurs; un masque noir,--ce que nous
+appelons le loup,--couvrait son visage.
+
+Trébuchet fit quelques pas vers le nouveau venu, qui lui prit le bras,
+et tous les deux se mirent à causer bas, en se promenant de long en
+large sur la route.
+
+Jérôme et Robert ne pouvaient rien entendre, mais ils voulaient
+néanmoins demeurer à leur poste d'observation. Persuadés que tout ce
+qu'ils voyaient avait rapport à Fernande et au piège que M. Grégoire
+devait essayer de lui tendre, ils auraient eu des remords de ne pas
+s'appliquer à déjouer ces manoeuvres.
+
+Trébuchet et l'inconnu causaient avec animation, surtout celui-ci.
+L'agent de police essayait mielleusement, selon toute apparence, de
+détourner de l'esprit de son compagnon une idée arrêtée.
+
+Enfin, au bout d'une heure, l'inconnu resta seul. Trébuchet lui serra la
+main et s'éloigna pour rentrer en ville. Les deux amis se comprirent
+d'un regard. Ils devaient se séparer et chacun d'eux allait en suivre un
+et ne pas plus le quitter que son ombre.
+
+Ce fut Jérôme qui partit et Robert qui demeura. L'ouvrier régla son pas
+sur celui de l'agent de police. Mais il ne put si bien faire, que
+Trébuchet ne s'aperçût pas qu'on le filait, pour nous servir du mot
+traditionnel.
+
+Ce doux Trébuchet! Il avait une haute intelligence. Nul doute qu'en une
+autre carrière il n'eût déployé des talents spéciaux de premier ordre!
+Il feignit de ne rien soupçonner et continua sa marche lentement; au
+lieu de se diriger vers la rue Jean-Jacques-Rousseau, il fit de longs
+détours à travers la ville. Dans le faubourg, des saltimbanques avaient
+ouvert au public leurs grandes baraques pleines d'animaux savants et
+d'écuyères négresses. Le devant de ces baraques étant allumé comme la
+rampe d'un théâtre, une lueur éclairait doucement le chemin des
+remparts. Trébuchet, feignant d'être gêné dans sa marche par les
+promeneurs devenus plus nombreux, s'arrêta court et se retourna. Il eut
+le temps d'apercevoir le visage de Jérôme. Aussitôt il prit sa course et
+s'enfonça au milieu des groupes, à travers les innombrables ruelles qui
+conduisaient au coeur de la cité. Jérôme tenta vainement de le suivre
+encore. C'était impossible. Il fut obligé de renoncer à sa poursuite.
+
+À une heure du matin, il retrouva Robert Français à l'endroit qu'ils
+s'étaient fixé d'avance. Le jeune homme avait été plus heureux.
+L'inconnu, après une attente de dix minutes, pendant lesquelles il était
+resté immobile sur le pont, prit le même chemin que Trébuchet. Sans
+doute, il voulait laisser gagner à l'agent de police une certaine avance
+sur lui.
+
+En arrivant en ville, il regarda furtivement autour de lui. Robert
+marchait insoucieusement. L'homme crut qu'il n'avait pas à se méfier de
+ce promeneur et ôta son masque. Alors il arriva ce qui était arrivé
+entre Trébuchet et Jérôme, seulement en sens contraire. Ce fut Robert
+qui, pendant un instant, put voir celui qu'il guettait.
+
+Il distingua deux yeux inquiets et fuyants, brillants au milieu d'un
+visage jaune et bilieux, ayant une apparence huileuse.
+
+Les deux amis se racontèrent le résultat de leur poursuite. Robert
+Français n'avait pu continuer son observation, parce que l'inconnu avait
+arrêté une voiture et y était monté. La seule différence des avantages
+obtenus était que Jérôme ne se doutait pas avoir été vu.
+
+Le lendemain, Robert loua la maison sise rue Montdésir, au numéro 3.
+
+Le numéro 3 était en face de la demeure occupée par M. Grégoire.
+
+La journée se passa en allées et en venues. Ni l'inconnu, ni Trébuchet
+n'y entrèrent. Mais, un bon bourgeois de mine honnête et recueillie se
+présenta souvent au n° 7. Ce bon bourgeois de mine honnête et recueillie
+n'était autre que ce cher M. Jumelle.
+
+Enfin, à six heures du soir, Trébuchet parut. Il resta peu de temps dans
+la maison. Quand il en sortit, il eut soin de regarder attentivement à
+droite et à gauche.
+
+Comme il ignorait que son guetteur de la veille fût précisément logé
+dans la maison en face, il pensa que la rue était déserte, et s'avança
+sans crainte. Mais à peine fut-il à cinquante pas, que les deux jeunes
+gens s'avancèrent.
+
+Trébuchet ne prit pas le même chemin que la veille. Peut-être, se
+sachant surveillé, avait-il jugé plus prudent de changer le lieu de ses
+rendez-vous. L'agent de police tourna à gauche et prit le chemin de
+Saint-Nazaire. Mais là, au lieu de continuer, il coupa à travers des
+ruelles mal famées, et gagna de nouveau les ponts de Cé.
+
+L'inconnu l'y attendait déjà. Ils recommencèrent encore à se parler avec
+animation. Le premier paraissait même plus excité: il faisait de grands
+mouvements, et quelquefois une parole prononcée plus haut que les autres
+arrivait jusqu'à l'oreille des deux jeunes gens.
+
+C'est ainsi qu'ils entendirent ce fragment de dialogue. Mais on ne
+distinguait que ce que disait l'homme masqué.
+
+--On n'a pas confiance en moi... refuserait... le ministre... Jumelle...
+
+--....
+
+--Non, vous avez tort... argent... le ministre... Madame...
+
+--....
+
+Nous indiquons par des points les réponses de Trébuchet qui n'étaient
+pas entendues.
+
+A la fin, l'inconnu prit dans sa poche une grande enveloppe et la remit
+à l'agent de police. Alors une scène opposée eut lieu. Trébuchet resta
+et son compagnon partit.
+
+Robert Français et Jérôme Hébrard s'étaient cachés au même endroit.
+
+Robert suivit son homme. Jérôme, lui, sortit de son encoignure, décidé
+de gré ou de force à arracher à Trébuchet cette enveloppe qu'on venait
+de lui remettre.
+
+Ignorant que celui-ci savait tout, il ne se méfiait pas, tandis que
+l'agent, au contraire, examinait en dessous son adversaire. L'ouvrier
+rasait le parapet du pont. Tout à coup, Trébuchet se pelotonna sur
+lui-même et passa sa tête entre les jambes de Jérôme. D'un mouvement
+d'épaules il le souleva en l'air et le jeta dans le fleuve. L'ouvrier
+jeta un cri, tournoya et s'enfonça dans l'eau.
+
+Personne n'avait vu le crime.
+
+Jérôme Hébrard reparut à la surface de l'eau, se débattant, et cherchant
+à nager vers le rivage. Mais le courant très-fort l'entraînait. Il avait
+peine à lui résister.
+
+Alors il se décida à appeler au secours. Des mariniers aperçurent ce
+corps sombre qui s'agitait au milieu de l'onde jaune de la Loire. L'un
+d'eux poussa sa barque à l'eau et rama vigoureusement dans la direction
+du malheureux.
+
+Peu à peu, la grève et le pont se couvrirent de curieux qui malgré
+l'ombre, cherchaient à voir les péripéties du drame. L'ouvrier luttait
+énergiquement; mais on devinait que ses forces le trahiraient bientôt.
+Enfin le marinier arriva à portée. Mais Jérôme avait disparu. Il dut
+plonger à deux reprises. Quand il parvint à saisir le jeune homme à la
+ceinture, celui-ci avait entièrement perdu connaissance.
+
+Cependant, Robert Français attendait son ami. Ne le voyant pas arriver,
+il descendit dans la vue, interrogeant du regard l'extrémité de chaque
+voie. Les Nantais passaient, insouciants ou affairés, selon leur
+caprice, mais Robert ne voyait toujours pas son compagnon. Le hasard
+voulut que l'hôtel qu'ils avaient pris comme demeure fût situé en face
+de l'hôpital.
+
+Robert ne voyant personne, remonta chez lui. Il n'y était pas depuis une
+demi-heure qu'un murmure grondant monta de la rue jusqu'à lui. Son coeur
+battit. Aux journées de juillet, le polytechnicien avait entendu ces
+grandes voix populaires. Il savait y discerner la colère ou l'émotion.
+Il devina aussitôt que ce n'était pas une émeute qui passait furieuse
+sous ses fenêtres, mais qu'un accident avait eu lieu.
+
+Quand il fut redescendu dans la rue, il vit un attroupement à la porte
+d'un large bâtiment, sur lequel était inscrit ce mot:
+
+HÔPITAL
+
+ce mot, en qui se résument la souffrance et la charité humaines.
+
+--Qu'est-il arrivé, je vous prie? demanda Robert à l'un de ceux qui
+étaient là.
+
+--C'est un noyé, monsieur, qu'on vient de porter là.
+
+--Un noyé?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Ce ne peut être lui, pensa Robert. Il se disposait à s'éloigner, mais
+le badaud enchanté de trouver quelqu'un qui fût disposé à l'écouter, le
+retint par le bouton de son habit.
+
+--C'est un terrible accident, figurez-vous. Il paraît que ce malheureux
+a voulu se suicider... par désespoir d'amour.
+
+Robert commençait à se demander comment ce pouvait être à la fois un
+accident et un suicide, quand un second badaud, désolé de voir que le
+premier avait trouvé un auditeur, tandis que lui-même n'en avait pas,
+s'approcha à son tour.
+
+--Vous me pardonnerez, messieurs, dit-il, si je me permets de me mêler à
+votre conversation; sans avoir l'honneur de vous connaître, et sans
+avoir celui d'être connu de vous, mais...
+
+Il salua. Robert et le premier badaud saluèrent. Le bavard solennel
+reprit:
+
+--... Mais je crois qu'il y a erreur. Ce n'est ni un accident... ni un
+suicide... c'est un éboulement... messieurs... un épouvantable
+éboulement.
+
+--Hein? quoi? un éboulement? s'écria le premier badaud en tenant
+toujours le doigt sur le bouton de Robert, qui tentait en vain de
+s'échapper.
+
+Une troisième personne s'approcha: elle avait tout entendu.
+
+Comme cette troisième personne était une femme, elle tenait encore plus
+que les deux autres à introduire son petit mot dans la discussion
+amiable qui venait de s'engager.
+
+--Je crois que vous vous trompez, ce n'est ni un accident, ni un
+suicide, ni un éboulement, c'est un crime.
+
+Impatienté, Robert fit un mouvement brusque qui le dégagea de l'étreinte
+de l'honnête bourgeois nantais.
+
+Au moment où il traversait la rue, un interne de l'hôpital sortit.
+
+--Le pauvre garçon, dit-il, il a bien manqué y rester.
+
+--Qui est-ce?
+
+--On a trouvé sur lui une lettre adressée à un certain Nicolas Hébrard,
+son père, sans doute...
+
+A ce nom d'Hébrard, Robert s'arrêta court et marcha droit à l'interne.
+
+--Est-ce que je peux le voir, monsieur? dit-il.
+
+--Facilement. Le connaissez-vous?
+
+--Je crains que ce ne soit un ami que j'attendais, M. Jérôme Hébrard.
+
+--Hébrard!... murmura l'interne, en effet, c'est bien là le nom. Entrez,
+monsieur, je vais vous accompagner.
+
+Cinq minutes après, Robert, guidé par l'interne, s'arrêtait devant un
+lit de l'hôpital, sur lequel reposait son ami.
+
+Il frissonna en le reconnaissant.
+
+--Oui, c'est bien lui... O mon Dieu! Y a-t-il du danger?
+
+--Heureusement... non...
+
+Une figure pâle s'encadra dans la porte qui ouvrait sur le long dortoir.
+Les yeux effarés de cette figure regardaient avidement. C'était
+Trébuchet. De loin, il avait suivi le convoi de badauds qui escortaient
+sa victime. Quand il entendit l'interne répondre qu'il n'y avait aucun
+danger, il eut légèrement peur, cet honnête Trébuchet.
+
+Mais le violent désir d'en apprendre davantage lui fit surmonter sa
+peur, et il resta à la porte.
+
+Cependant Jérôme ouvrait les yeux.
+
+--C'est moi, mon ami, dit Robert.
+
+Jérôme serra doucement la main du jeune homme puis des vomissements qui
+devaient le soulager le prirent.
+
+--Là! tout est pour le mieux, dit l'interne. Demain, ou après-demain,
+notre noyé sera sur pied.
+
+--Puis-je le faire transporter chez lui? demanda Robert.
+
+--Aisément, monsieur. Je vais donner des ordres à trois infirmiers.
+
+Pendant que l'interne s'éloignait, Robert se pencha sur le lit de
+Jérôme.
+
+--Un accident? murmura-t-il.
+
+L'ouvrier remua négativement la tête.
+
+--Un crime?
+
+--Oui, dit-il d'une voix étouffée.
+
+--L'agent?...
+
+--Oui...
+
+--Bien. Je me souviendrai.
+
+Quand Trébuchet vit les infirmiers soulever Jérôme pour le placer sur
+une civière, il jugea qu'il en savait assez et trouva prudent de
+s'évader. Nous savons qu'il se rendit chez M. Grégoire, où il rencontra
+M. Jumelle, auquel il fit part de la suite de son aventure.
+
+Mais suivons les deux amis.
+
+Dans la nuit, Robert s'endormit à côté du lit de l'ouvrier. Jérôme
+s'était endormi profondément. Le sommeil devait être et était, en effet,
+le meilleur remède. Hébrard reprenait ses forces inconsciemment. Le
+lendemain, à dix heures du matin, il s'éveilla avec un peu de fièvre,
+mais complètement remis.
+
+Alors seulement Robert apprit de quel crime avait été l'objet son ami,
+avec tous les détails qu'il ignorait encore.
+
+--Hâtons-nous, dit Jérôme. J'ai le pressentiment que nous n'avons que
+fort peu de temps à nous.
+
+Pendant que l'ouvrier s'habillait, Robert regardait distraitement par la
+fenêtre.
+
+Tout à coup, il poussa un cri:
+
+--Lui! lui!
+
+--Qu'avez-vous?
+
+--Lui! l'inconnu, répéta le jeune homme.
+
+Et il s'élança en courant.
+
+L'inconnu n'était pas à trente mètres de lui, quand Robert arriva sur le
+trottoir. Mais il ne devait pas aller bien loin.
+
+Celui-ci s'approcha d'une voiture dans laquelle étaient trois personnes.
+La voiture était attelée de deux chevaux harnachés comme pour un voyage.
+Avant que le frère de Jean-Nu-Pieds eût pu les voir, les chevaux
+partirent au grand galop.
+
+--Seraient-ce... eux? pensa-t-il.
+
+Au lieu de courir inutilement après les voyageurs, au lieu de suivre
+encore l'inconnu, Robert hâta le pas dans la direction de la rue
+Montdésir. Il parvint bientôt devant la maison du numéro 7 où M.
+Grégoire demeurait. Il n'hésita pas et sonna. Un domestique vint lui
+ouvrir.
+
+--M. Grégoire? demanda-t-il.
+
+--Il est parti, monsieur.
+
+--Depuis longtemps?
+
+--Depuis une demi-heure.
+
+Il reprit à voix haute:
+
+--Savez-vous où il est allé?
+
+--A Paris, monsieur.
+
+Robert comprit que le domestique ne savait rien ou ne voulait rien dire,
+ce qui revenait au même pour lui. Il s'éloigna.
+
+--Eh bien? demanda Jérôme quand il le vit reparaître.
+
+--Eh bien!... Ah! mon ami, je crains bien que vous n'ayez eu raison et
+qu'il ne soit, en effet, trop tard!
+
+--Trop tard!
+
+En quelques mots, Robert le mit au courant de ce qu'il venait
+d'apprendre. Ce départ de M. Grégoire ne laissa pas de les effrayer
+beaucoup. En effet, ils perdaient tout moyen de le surveiller encore et,
+partant, de déjouer ses machinations criminelles. De plus, le
+conventionnel était parti. Ils ignoraient l'endroit où il s'était rendu
+et ne pouvaient rien empêcher.
+
+--Êtes-vous assez fort? demanda-t-il.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je vais faire seller deux chevaux, et nous partirons à cheval pour le
+camp des royalistes. Il faut que j'aille prévenir mon frère et
+mademoiselle Grégoire.
+
+--C'est ce que nous aurions dû faire déjà.
+
+--Partons, ami!
+
+La porte s'ouvrit au moment où les deux amis allaient partir. C'était le
+jeune et obligeant interne.
+
+--M. Hébrard a subi une trop rude secousse pour que je le laisse voyager
+à cheval, dit-il, et même en voiture. Demain seulement, il le pourra.
+
+Jérôme et Robert se regardèrent:
+
+--Il faut quelques heures seulement pour gagner les avant-postes, dit
+tout bas celui-ci. Nous pouvons attendre à demain.
+
+Ah! s'ils avaient su!
+
+
+
+
+ XII
+
+ LES BLESSÉS
+
+
+La nouvelle heureuse s'était rapidement répandue. Dès que Son Altesse
+Royale avait appris que trois des héroïques défenseurs de la Pénissière
+vivaient encore, elle s'était empressée d'envoyer à tous ses chefs de
+corps un ordre du jour annonçant ce dénoûment imprévu de la glorieuse
+épopée.
+
+Comme les peuples, les êtres heureux n'ont pas d'histoire.
+
+Pendant les heures que Jean-Nu-Pieds passa à la ferme avec ses
+compagnons pour reprendre un peu de forces, il se livra, sans remords,
+au bonheur immense qui l'envahissait.
+
+Dieu le protégeait. Après tant d'obstacles jetés en travers de sa vie,
+après tant de souffrances de toute sorte, Fernande et lui étaient enfin
+réunis. Ils pouvaient s'aimer sans crime, et se le dire, puisqu'ils
+allaient se marier.
+
+La jeune fille était prise de doutes. Elle se demandait si elle rêvait:
+la réalité dépassait tellement pour elle tout ce qu'elle avait jamais
+osé espérer de plus beau! Le soir, Jean put se lever. Il s'appuya sur le
+bras de sa fiancée, ce bras à la fois si frêle et si robuste, et ils
+descendirent ensemble dans ces massifs verts où la Pâlotte avait aperçu
+l'espion. La nuit était superbe. Eux restaient muets. Il y a de ces
+pensées et de ces émotions qui ne se peuvent traduire en aucune langue.
+
+Quand le marquis de Kardigân sentit la faiblesse le reprendre, il
+s'appuya de nouveau sur son gracieux soutien, et se rendit auprès de ses
+compagnons.
+
+Henry de Puiseux était aussi bien portant que cela était possible, étant
+donnée une aussi terrible aventure. Aubin Ploguen, le plus
+dangereusement atteint, serait plus longtemps à se remettre. Oh! la joie
+du fidèle Breton quand il vit son maître, sauvé comme lui, comme Henry
+de Puiseux, assis au pied de son lit!
+
+Une larme tomba des yeux d'Aubin et, saisissant la main de
+Jean-Nu-Pieds, il la baisa.
+
+Mais le marquis de Kardigân arracha sa main et, jetant ses deux bras
+autour du cou du fils de Cibot Ploguen, le serra sur son coeur.
+
+Pourquoi cacherions-nous notre émotion? Le progrès est un grand mot,
+certes. En lui parle la voix forte de la civilisation humaine. Le
+progrès a fait franchir à la science l'abîme qui séparait le possible de
+l'impossible, le réel de l'invraisemblable. Nos pères avaient les
+bateaux à voiles, les pataches et le télégraphe par signaux; nous avons
+les bateaux à vapeur, les chemins de fer et l'électricité; nos pères ne
+connaissaient que la science imparfaite des Fagon et des Diafoirus
+ridiculisés par Molière; nous avons, nous autres, les Velpeau, les
+Longet, les Claude Bernard, et ces chirurgiens de la jeune école, qui
+dépassent encore la gloire des grands noms que nous venons de citer. A
+ceux-ci tout ce qui nous paraît arriéré et vieilli; à ceux-là tout ce
+qui est nouveau, utile et étonnant.
+
+Il y a quarante ans, sans remonter au dernier siècle, on gagnait
+Austerlitz avec de la bravoure; tandis qu'aujourd'hui, hélas! la
+bravoure admirable, surhumaine, de quelques-uns, ne nous empêche pas
+d'être vaincus à Patay. Il y a quarante ans l'homme valait ce que valait
+l'homme. Mettez en 1834 les zouaves pontificaux de Charette dix contre
+un, vingt contre un des hordes prussiennes, et leur glorieux chef
+passera au travers des bataillons de Berlin, de Saxe ou de Bavière,
+comme Roland au milieu des nuées de Sarrasins.
+
+Eh bien, je l'avoue, j'aime le passé, le passé si vieux, mais si bon, si
+arriéré, mais si sincère. J'aime ses manifestations du génie lorsque le
+génie d'un général n'était pas encore écrasé par la brutalité d'une
+machine. Malgré ce qu'il a de petit, et ce que nous avons de grand;
+malgré cette vraie liberté que nous connaissons, et qu'il ignorait;
+malgré tout cela, je l'aime ce passé, où l'on trouvait encore des
+natures loyales, des paysans sublimes, des dévouements sans phrases, car
+ils étaient alors moins rares qu'au temps présent.
+
+Pauvre Aubin Ploguen! pauvre paysan arraché à la charrue par le devoir!
+
+Le maître et le serviteur étaient dignes de se comprendre; ils étaient
+dignes l'un de l'autre. Et je ne sais plus, quand j'y songe, ce qui
+m'émeut le plus, de celui qui accepte naïvement un si grandiose
+dévouement, ou de celui qui le donne...
+
+Jean-Nu-Pieds tenait Aubin Ploguen embrassé, serré dans ses bras:
+
+--Tu es mon ami, mon frère, lui dit-il. Tu es bon et fort, grand et
+doux. Je t'aime et je t'admire, je t'aime et je te respecte!
+
+Fernande les enveloppait de son regard humide et attendri.
+
+--Il vous a sauvé vingt fois la vie, Jean. Il a fait plus: il a sauvé
+notre bonheur. Sans lui, nous serions encore séparés, sans lui nous
+serions encore perdus l'un pour l'autre.
+
+Il m'a prise par la main et m'a conduite aux pieds de Son Altesse
+Royale. Si c'est elle qui fait notre bonheur, c'est lui qui m'a dit de
+me réfugier en elle.
+
+Quel rapprochement! le paysan obscur et la princesse illustre!
+
+Un doux sommeil ferma ces paupières qui avaient pleuré, mais qui sans
+doute ne connaîtraient plus les larmes. Nous avons vu grandir et
+s'agiter tumultueusement entre ces mêmes murailles ces brutales et
+vulgaires passions qui sont la jalousie et la haine. Combien plus doux
+est le spectacle de ces pures passions qui sont l'amour qui espère et le
+dévouement qui se recueille.
+
+Ils dormirent tous, cette heureuse nuit-là, bercés dans leur sommeil par
+cette jouissance sublime qui s'appelle le contentement du devoir
+accompli.
+
+Le lendemain matin, ils partirent tous pour Rassé. Henry de Puiseux et
+Aubin, trop faibles encore, furent transportés dans des charrettes
+traînées par des boeufs ainsi qu'on avait fait une première fois. Jean,
+lui, fut prendre un peu d'avance et franchit la distance en cabriolet.
+
+--Je suis inquiète, dit Fernande à Jean-Nu-Pieds, à mesure qu'ils
+s'approchaient de Rassé. Jacqueline a disparu.
+
+Le marquis de Kardigân secoua la tête:
+
+--Vous êtes trop bonne, mon amie. La Pâlotte est un peu fantasque. Un
+caprice l'aura prise et elle sera retournée au camp.
+
+Ce que la jeune fille ne disait pas, c'est que Jacqueline l'effrayait.
+Elle se rappelait l'éclair de haine qui avait lui dans les yeux de la
+Pâlotte quand elle s'était écriée:
+
+«--Je l'aime mieux mort et couché dans la tombe que vivant et votre
+époux!»
+
+Elle se demandait pourquoi Jacqueline l'avait ainsi brusquement quittée?
+Mais comme elle était incapable de soupçonner le mal, elle crut que la
+jeune femme avait fui parce qu'elle souffrait à la vue du bonheur qui
+leur était promis.
+
+Ce ne fut pas encore ce jour-là qu'ils arrivèrent à Rassé. Jean-Nu-Pieds
+avait trop présumé de ses forces. Il s'arrêta en chemin et demanda asile
+à des paysans qui donnèrent un air de fête à leur humble chaumière pour
+le recevoir. Il passa là une nouvelle nuit; Fernande avait continué sa
+route pour gagner Rassé et faire préparer des lits aux blessés.
+
+Jean-Nu-Pieds s'éveilla le second jour encore mieux portant. La
+faiblesse se maintenait, mais beaucoup moindre. Il reprit sa route et
+arriva au terme de son petit voyage avant même que de Puiseux et Aubin
+Ploguen fussent rendus.
+
+Madame lui fit transmettre aussitôt ses félicitations. Elle était
+retenue par un conseil de guerre, mais dès qu'elle serait libre elle
+viendrait le visiter. Une heure après, la charrette où on avait placé
+les deux chouans blessés, fit son entrée dans le village. La route, et
+surtout la chaleur du soleil de juin les avaient accablés. Une fièvre
+ardente les dévorait. La première personne qui passa devant
+Jean-Nu-Pieds ce fut un des Vendéens qui s'étaient battus sous ses
+ordres à Château-Thibaut.
+
+Le marquis de Kardigân le connaissait et l'estimait. Ce jeune homme,
+appartenant à une riche famille de l'Anjou, avait tout quitté pour venir
+joindre l'armée royaliste. Jean-Nu-Pieds lui ouvrit ses bras, et tous
+les deux s'embrassèrent.
+
+--Que s'est-il passé de nouveau? demanda le fiancé de Fernande.
+
+--Hélas! la lutte n'est plus possible.
+
+--Plus possible!
+
+--Non.
+
+--Pourquoi? Parlez! parlez vite!
+
+--Hier soir est arrivée une désastreuse nouvelle. Les chefs royalistes
+du Maine et de l'Anjou ont fait leur soumission.
+
+--Oh!
+
+Cette nouvelle accablait l'impétueux royaliste. Il courba le front.
+
+--Que va faire Madame?
+
+--On l'ignore encore. C'est ce que va décider le conseil de guerre
+qu'elle préside en ce moment. Il y a deux partis en présence: l'un,
+celui des diplomates, les gens de Paris, qui conseille la fin de la
+guerre; l'autre, celui des soldats, Charette, Coislin, nous tous enfin,
+qui voudrions voir notre insurrection se prolonger, afin de donner à nos
+amis le temps de se préparer à une nouvelle campagne.
+
+Le jeune Vendéen ne put rester longtemps avec son chef. Son service
+l'appelait.
+
+Mais Jean-Nu-Pieds se sentait trop affecté de ces nouvelles mauvaises
+pour ne pas souffrir de la solitude. Quand un homme est atteint dans sa
+foi religieuse ou dans sa foi politique, une seule chose peut adoucir
+pour lui l'amertume des espérances déçues: l'amour. Jean pensa à
+Fernande.
+
+Il savait où la trouver. La jeune fille, infatigable dans
+l'accomplissement de son devoir, devait être, ou auprès de de Puiseux et
+d'Aubin Ploguen, ou dans le petit hôpital des blessés des combats
+précédents.
+
+Il se rendit à la chaumière que mademoiselle Grégoire avait fait
+préparer pour les deux chouans. En effet, Fernande était auprès d'eux.
+Henry et Aubin sommeillaient. Leur fièvre paraissait se calmer.
+
+À coté de la jeune fille, Jacqueline était assise.
+
+Jean lui tendit la main.
+
+Pourquoi ne vit-il pas l'éclair qui traversa les yeux de la Pâlotte
+quand sa main froide toucha la sienne?
+
+
+
+
+ XIII
+
+ TOUJOURS!
+
+
+Jacqueline s'était levée à l'entrée du marquis de Kardigân. Elle se
+rassit, lentement, sans qu'un geste vînt déranger son immobilité de
+statue.
+
+Fernande était un peu pâle. On eût dit qu'elle lisait dans le coeur de
+cette femme et que la profondeur du mal lui faisait mal.
+
+La Pâlotte avait détourné les yeux avec froideur, sans affectation.
+
+Jean-Nu-Pieds était depuis dix minutes environ auprès de ses amis, quand
+un paysan vint l'avertir que Madame le demandait. Il se hâta de sortir.
+
+La princesse témoigna au marquis sa joie de le trouver vivant. Après une
+telle aventure, elle avait désespéré de le revoir.
+
+Le paysan était resté auprès d'Aubin Ploguen et d'Henry de Puiseux.
+
+Dans cette humble chambre que nous connaissons s'étaient réunis les
+principaux chefs royalistes. Debout au milieu d'un groupe parlait un
+homme. Jean-Nu-Pieds le reconnut aussitôt: c'était M. Saincaize.
+
+Le lecteur, nous l'espérons, n'a pas oublié ce type de M. Saincaize, qui
+représente si bien le royaliste pleurard et sentimental, mais craintif
+comme la poule qui a vu l'aigle.
+
+M. Saincaize ressemble aux hommes politiques de toutes les opinions, qui
+ne se compromettent jamais, et craignent par-dessus tout de s'affirmer;
+ils défendent leur parti, s'il n'est pas au pouvoir, jusqu'à la
+concurrence de ce qui peut déplaire au gouvernement existant. Leur
+opposition n'est jamais beaucoup plus sincère que leur conscience. Ce
+n'est pas à ces gens-là qu'il faut demander ce dévouement irréfléchi qui
+ne calcule ni le danger ni l'oppression.
+
+M. Saincaize parlait, disait-il, au nom du comité parisien, et venait
+adjurer Madame de renoncer à cette guerre de Bretagne restée sans
+résultats.
+
+Madame se tourna vers Jean:
+
+--Marquis, dit-elle, ces messieurs ont déjà formulé leur avis; j'ai
+désiré connaître le vôtre. Parlez!
+
+M. de Charette fit à M. de Kardigân un signe qui lui indiquait que la
+majorité des chefs royalistes était pour la cessation des hostilités.
+
+Jean-Nu-Pieds s'inclina devant Son Altesse Royale; puis, d'une voix
+ferme:
+
+--Excusez-moi, Madame, dit-il, mais j'ignore l'opinion qu'a émise M.
+Saincaize, je n'ai entendu que ses dernières paroles. Je désirerais
+qu'il voulût bien m'exposer les principaux points de son argumentation.
+
+--Je disais, monsieur le marquis, que le voeu général est que cette
+guerre impie prenne fin. Des Français tombent des deux côtés, sans
+profit pour le parti royaliste. Le commerce est arrêté. Lyon, Marseille,
+Roubaix, Lille, Tourcoing se plaignent. Les affaires chôment. Si on
+continue encore, le tiers des industriels français seront ruinés. Voilà
+ce que je disais, monsieur.
+
+--Pardon, monsieur Saincaize, répliqua Jean-Nu-Pieds, où étiez-vous
+pendant que nous nous battions?
+
+--Monsieur!...
+
+--Répondez-moi, je vous prie.
+
+--Mais, monsieur!...
+
+--Vous ne voulez pas me répondre? Eh bien, je vais le faire pour vous.
+Pendant que nous nous battions, vous étiez à Paris, tranquille et
+reposé. Nous, nous avions faim et soif; le soleil de juin brûlait nos
+corps; vous étiez en sûreté, loin de tout danger. Nous, nous risquions
+notre vie tous les jours, à chaque minute; pendant que vos discussions
+secrètes s'épuisaient en paroles, nos discussions sublimes, à nous,
+parlaient avec le fusil, le canon. Ah! je vous reconnais bien là! Vos
+amis de Paris, et vous, vous êtes au complet. Quand nous sommes partis,
+vous étiez dix; vous êtes encore dix maintenant! Comptez nos rangs! Les
+vides vous apprendront ce que nous avons fait, et plus d'un de ceux que
+vous nommeriez manquerait à l'appel!
+
+Jean-Nu-Pieds, ordinairement calme, s'était laissé emporter par sa
+généreuse colère. On sentait que l'injustice de M. Saincaize blessait au
+coeur ce vaillant soldat, qui revenait de la tombe, après avoir accompli
+un des plus glorieux faits d'armes qui existent.
+
+M. Saincaize s'irrita.
+
+--En vérité, monsieur le marquis, dit-il, vous en prenez bien à votre
+aise! N'est-il donc que vous pour juger? Déjà à Paris vous vous êtes
+prononcé pour les hostilités immédiates. L'événement devrait vous
+prouver que vous vous êtes trompé. À quoi êtes-vous arrivé? Qu'avez-vous
+fait? Rien. Les morts dont vous parliez sont votre condamnation, car,
+sans votre folle entreprise...
+
+--Ma condamnation! Et qu'importent, monsieur, cent, cinq cents ou deux
+mille homme tués? Qu'est-ce que quelques vies humaines au milieu d'une
+génération? Qu'est-ce qu'une génération au milieu de l'histoire
+séculaire d'un peuple? Les grands principes sont comme les fleurs d'un
+champ. Aux unes, il faut de l'eau; aux autres, il faut du sang.
+L'humanité n'a rien à voir dans tout cela. C'est notre vie que nous vous
+donnons: ce n'est pas la vôtre. Vous osez dire que ce sont des morts
+inutiles! Comment Dieu s'y est-il pris pour amener le triomphe de notre
+sainte religion? Beaucoup de martyrs sont tombés, les uns et les autres
+en glorifiant leur croyance.
+
+Et c'est le sang de l'arène, le sang de la lutte, qui en coulant sur le
+sol l'ont fécondé et eu ont fait sortir des légions de chrétiens! Vous
+me dites que l'industrie souffre? On n'arrive pas à l'éclosion d'une ère
+prospère, sans payer à la fatalité le tribut qu'elle demande. Si vous
+étiez royaliste, monsieur...
+
+--Je suis royaliste!
+
+--Non, monsieur! Si vous étiez royaliste, vous croiriez, comme nous, que
+le triomphe de nos idées amènera pour la France une époque de grandeur
+et de prospérité, et ainsi vous ne reculeriez pas devant tout ce qui
+pourrait en amener la réalisation. Je dirai plus: reculer maintenant,
+serait non-seulement une faute, mais encore une lâcheté!
+
+C'est le moment où nos amis sont poursuivis partout; où la _Quotidienne_
+est menacée de suppression, où ceux qu'on fait prisonniers sont traduits
+devant un conseil de guerre et condamnés à mort.
+
+Je demande donc que Son Altesse ne quitte pas la Bretagne; je demande
+que notre guerre ne cesse pas encore. Si nous sommes vaincus pour un
+temps, dans quelques mois peut-être, nous pourrons reprendre la
+campagne. Madame m'a fait l'honneur de me consulter. Voilà ma réponse
+aux questions qu'elle a daigné m'adresser.
+
+Un silence suivit les paroles de Jean-Nu-Pieds. MM. de Charette, de
+Coislin, d'Autichamps et quelques autres vinrent le féliciter et lui
+serrer la main.
+
+Le conseil hésitait, quand un paysan vint parler bas au marquis de
+Kardigân.
+
+Celui-ci ne put retenir un geste de joie:
+
+--Votre Altesse permet-elle qu'on introduise un de ses plus fidèles
+serviteurs?
+
+--Faites! dit Madame un peu étonnée d'abord.
+
+La porte s'ouvrit et Aubin Ploguen parut.
+
+On eût dit d'un spectre.
+
+Le robuste Vendéen chancelait sur ses jambes. Il paraissait en proie à
+un insurmontable épuisement. Dans l'effort qu'il avait fait pour se
+lever, sa blessure s'était rouverte et un long filet coulait le tachant
+en rouge.
+
+Un frisson courut parmi tous ceux qui étaient là quand on l'aperçut,
+cette image vivante du dévouement, de la fidélité et de l'héroïsme. On
+se disait tout bas:
+
+--Lui aussi était de ceux de la Pénissière!
+
+La princesse le reconnut:
+
+--C'est toi, mon gars. Eh bien! je suis heureuse que tu sois venu. Tu
+vas parler au nom du peuple.
+
+Aubin étreignit son front de sa main. Il chancela de nouveau.
+
+--Madame, balbutia-t-il d'une voix sifflante, j'étais couché sur mon
+lit, je souffrais, et j'aurais cru ne pas pouvoir bouger. Quand on est
+venu me dire que des personnes de Paris voulaient que la guerre finît...
+Alors...
+
+Il s'arrêta épuisé. Pour rester debout, il dut se retenir à l'épaule de
+son maître.
+
+--... Alors... continua-t-il, j'ai vu que la colère allait m'étouffer...
+Madame! ne les écoutez pas! la guerre ne se termine pas, elle commence!
+On vous dira peut-être que nous sommes lassés... Ce n'est pas vrai. Nous
+sommes prêts à nous battre... toujours! Non, aucun de nous n'est à bout
+de courage et de résignation... Que notre sang n'ait pas coulé en
+vain..., que ceux qui ont été tués ne soient pas morts inutilement... Si
+on dit que nous sommes sur le point de reculer, ce n'est pas vrai. Nous
+sommes prêts à résister... toujours! Et enfin, moi, paysan, qui parle au
+nom des paysans, je déclare qu'il n'est pas un de nous qui ne consente à
+rester, loin de la chaumière, loin de nos femmes et de nos soeurs, tant
+que le Roi ne sera pas remonté sur son trône. Quant à ce qui est de la
+mort, peu importe: le sacrifice est consommé. Nous sommes prêts à
+mourir... à mourir... toujours!
+
+Toujours! Ce mot était la devise de ces obscurs soldats. Aubin Ploguen
+le prononçait de sa voix faible, mais encore vibrante dans sa faiblesse.
+Toujours! les tièdes, les hésitants, les hommes éternellement prêts aux
+compromis de toute espèce, y sentaient un reproche jeté à leur
+couardise.
+
+Aubin Ploguen, toujours appuyé sur l'épaule de son maître, tendit sa
+main, et l'appuya sur les carreaux de la chambre. Puis il s'agenouilla,
+s'aidant ainsi avec ses mains, tant son épuisement était extrême.
+
+Quand il fut à genoux, il tendit les bras vers Madame, comme pour
+l'adjurer de le comprendre. Et il retomba évanoui...
+
+--Secourez-le! s'écria Madame, en voyant couler à flots le sang du
+Vendéen.
+
+Celui-ci était livide, décomposé. Ses lèvres s'agitèrent encore. On
+entendit un mot qu'il prononça, qui fut comme un souffle léger:
+
+--Toujours!...
+
+La princesse regarda longuement ce serviteur modeste, cet humble
+défenseur de la cause. Et, mue par une pensée opposée, elle reporta ses
+yeux sur M. Saincaize: l'un était l'homme du devoir; l'autre, l'homme du
+recul. L'un avait dit: jamais! et l'autre avait répondu: toujours!
+
+Y prit-elle un enseignement?
+
+Elle se retourna vers les chouans.
+
+--Je reste! dit-elle d'une voix ferme.
+
+
+
+
+ XIV
+
+ LE PIÈGE
+
+
+À peu près à la même heure, un homme se présentait au bourg et demandait
+mademoiselle Grégoire. Fernande était connue et aimée parmi les chouans.
+Ils n'oubliaient pas que, pendant le danger, au milieu des balles, elle
+avait toujours été la première à risquer sa vie pour aller secourir les
+blessés et les panser.
+
+L'homme fut conduit auprès de la jeune fille, et demanda à être laissé
+seul avec elle. Un peu surprise d'abord, Fernande crut qu'un grave
+événement était survenu.
+
+--Parlez, dit-elle à cet homme, quand elle eut éloigné deux Vendéens qui
+étaient là. L'individu avait un extérieur bizarre. Son crâne était
+dégarni, et son regard clignotant avait une expression ignoble.
+
+--Je suis chargé de vous remettre cette lettre, dit-il.
+
+--Une lettre?...
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi ce mystère? De qui vient-elle que vous n'ayez pu me la donner
+en public?
+
+--Lisez.
+
+Fernande prit un papier que lui tendait l'inconnu; dès qu'elle y eut
+jeté les yeux, elle pâlit.
+
+--De mon père?
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+L'âme connaît le pressentiment. La jeune fille hésitait à rompre le
+cachet. Il lui semblait que sa destinée entière était écrite dans ces
+lignes qu'elle allait lire.
+
+--J'ai peur, pensa-t-elle.
+
+--Allons! il le faut, reprit la jeune fille après un silence.
+
+Elle brisa le cachet et ouvrit le papier. À mesure qu'elle lisait, sa
+pâleur augmentait. À la fin, elle chancela et faillit se trouver mal.
+
+--O mon Dieu! dit-elle.
+
+Voici ce que contenait la lettre:
+
+«L'enfant qui a déserté ma maison ne devrait plus être ma fille. Mais
+votre père va mourir, et vous seule pouvez sauver sa vie. Venez.»
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Mademoiselle...
+
+--Mon père va mourir?
+
+--Oui, mademoiselle.
+
+--Où? Comment?
+
+--Fusillé par les chouans.
+
+--Mais je rêve!
+
+--Vous seule pouvez le sauver. Ceux qui ont pris votre père veulent le
+passer par les armes, parce qu'il est un régicide. Les Vendéens vous
+aiment, vous. Si ceux-là savent que vous êtes la fille de leur
+prisonnier, ils n'oseront pas toucher à un cheveu de sa tête...
+
+Fernande avait la force de comprendre et non pas de raisonner. Elle ne
+pouvait pas sentir, dans l'égarement de ses sens, l'invraisemblance
+d'une pareille aventure. Elle ne voyait qu'une chose: que son père était
+prisonnier des chouans, qu'ils allaient le fusiller comme régicide et
+qu'elle seule pouvait le sauver.
+
+--Venez, dit-elle à l'homme. Où faut-il aller?
+
+--Dans les bois de Clisson.
+
+--Si loin! Arriverons-nous à temps?
+
+--Vite! Hâtons-nous.
+
+ * * * * *
+
+Quand Jean-Nu-Pieds revint auprès de ses amis, au sortir du conseil de
+guerre, il fut fort étonné de ne pas trouver Fernande.
+
+--Savez-vous où elle est, Jacqueline? demanda-t-il à la Pâlotte qui
+n'avait bougé de place.
+
+La jeune femme était assise, les yeux fixes, immobile, sombre.
+
+--Non! répondit-elle durement.
+
+--Jacqueline...
+
+Jean-Nu-Pieds était stupéfait du ton amer, presque désespéré, dont
+Jacqueline avait parlé.
+
+--Est-ce que vous êtes souffrante? dit-il avec intérêt.
+
+--Oui. Laissez-moi, je vous prie, monsieur le marquis.
+
+La Pâlotte prononça cette phrase avec un tel accent que Jean commença à
+deviner que dans tout cela se cachait quelque chose ignoré par lui.
+
+--Savez-vous, mon ami, où est mademoiselle Grégoire? demanda-t-il à un
+infirmier.
+
+--Elle était auprès des blessés, monsieur le marquis, quand un homme est
+venu lui parler.
+
+--Un homme?
+
+--Oui, monsieur le marquis,
+
+--Que lui voulait-il?
+
+--Il lui apportait une lettre,
+
+--Et où est-elle maintenant?
+
+--Elle est partie.
+
+--Partie! Fernande...
+
+Jean-Nu-Pieds devenait sérieusement inquiet. Qu'était cet homme? et que
+pouvait contenir cette lettre pour que la jeune fille fût précipitamment
+partie? Peut-être aurait-il eu l'explication de cette mystérieuse
+aventure, s'il avait vu le regard de Jacqueline qui le suivait
+obstinément. Elle se leva, et venant à lui:
+
+--Je puis vous expliquer ce que vous ne comprenez pas, Monsieur,
+dit-elle d'un ton sec. Veuillez me suivre.
+
+--Vous suivre, Jacqueline?
+
+--On ne doit pas nous entendre.
+
+Cette conversation s'échangeait dans la salle même où le messager avait
+trouvé Fernande.
+
+À côté, dans la plus grande chambre d'une chaumière, on avait fait une
+sorte d'hôpital où étaient couchés les blessés.
+
+Jean-Nu-Pieds et Jacqueline sortirent. Ils marchaient à côté l'un de
+l'autre. La jeune femme gardait la tête baissée et semblait émue. Jean
+sentait croître son inquiétude. Il avait ce même pressentiment de
+malheur qui avait atteint Fernande, quand elle était sur le point de
+lire la lettre de son père.
+
+Ils parvinrent ainsi à une espèce de clairière formée, au milieu du
+petit bois, par plusieurs routes qui s'y entrecroisaient, s'y
+réunissaient et en partaient pour rejoindre les grandes routes de Nantes
+et de Clisson.
+
+--Que voulez-vous me dire, Jacqueline?
+
+Elle le regarda fixement; puis, se croisant les bras et avec une sorte
+de joie sauvage:
+
+--Fernande est perdue pour vous! prononça-t-elle d'une voix vibrante.
+
+Jean-Nu-Pieds eut un éblouissement.
+
+--Perdue... pour... moi!...
+
+--L'homme qui est venu lui apporter une lettre était un messager de son
+père; la lettre, était une lettre de son père.
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Vous savez maintenant ce que vous vouliez savoir. Adieu.
+
+Et elle disparut sous bois, laissant à la fois stupéfait et désespéré le
+jeune homme.
+
+--Pourquoi sait-elle cela? dit-il. Pourquoi a-t-elle parlé ainsi?
+Fernande... que peut-elle être devenue?... Fernande...
+
+Deux ombres qui marchaient rapidement à travers les branches arrivèrent
+auprès de lui.
+
+--Arrivons-nous trop tard? dit une voix. Est-ce qu'elle est partie?...
+
+Jean-Nu-Pieds crut rêver en reconnaissant son frère Philippe et Jérôme
+Hébrard.
+
+ * * * * *
+
+L'individu qui était venu chercher Fernande était Trébuchet. Il avait
+fait la route dans ce même cabriolet où la Pâlotte était montée pour se
+rendre à Nantes avec lui. En proie à son trouble, Fernande ne s'aperçut
+même pas de la route que prit la voiture. Au lieu de tourner à droite,
+vers Clisson, elle prit à gauche, vers Machecoul. Son compagnon ne lui
+parlait pas. En vérité, elle avait peur, par instants, quand elle se
+considérait, seule, en pleine nuit, avec cet individu, dont la mine
+patibulaire avait certes de quoi épouvanter. Le cabriolet courait
+rapidement.
+
+La jeune fille pensait à son fiancé et au trouble qui l'envahirait quand
+il apprendrait sa disparition.
+
+--Il faut que j'aie été égarée, murmura-t-elle, pour ne lui avoir même
+pas écrit quelques lignes... Pauvre Jean!
+
+Depuis cinq minutes, ils avaient quitté la grande route pour entrer sous
+bois. Un chemin qui allait se rétrécissant, gagnait à travers les
+hauteurs. La lande n'apparaissait même plus que par éclaircies.
+
+Si Fernande avait eu sa raison présente, elle aurait reconnu ces bois où
+ils passaient. C'était là que les Vendéens avaient campé dès le début
+des hostilités; c'était là que Pinson était arrivé à la suite de cette
+petite et valeureuse armée... Un rossignol chantait au sommet d'un
+hêtre. Malgré elle, le chant du poëte ailé lui rappelait sa mélodie
+préférée:
+
+Mon ami vient de s'en aller,
+J'en ai le coeur tout en peine.
+Vint un gars sous le grand chêne,
+Qui voulut me consoler;
+Mais je lui dis: «Celui que j'aime,
+Beau gars, ce n'est pas toi...
+Hélas! il est bien loin de moi,
+Celui que j'aime!»
+Je ne peux pas me consoler;
+Mon ami vient de s'en aller.
+
+Pauvre Fernande! où allait-elle ainsi? vers quelle destinée inconnue?
+vers quelles souffrances nouvelles?
+
+Ils avaient fait environ une demi-lieue dans la forêt en suivant ce
+chemin qu'ils avaient pris au sortir de la route. À quelque distance
+paraissaient des ombres à moitié dissimulées entre les arbres. Puis dans
+cette espèce de décor que produisaient, la nuit, des lumières entre les
+feuilles, on voyait courir et se presser des hommes vêtus de
+souquenilles en lambeaux et d'uniformes en loques.
+
+Fernande regardait avec angoisse, car il lui semblait que des paroles de
+colère venaient jusqu'à elle.
+
+--Est-ce là? dit-elle,
+
+--C'est là.
+
+Le cabriolet se rapprochait du campement.
+
+Au moment où la vue de la jeune fille put embrasser tout le tableau,
+elle jeta un cri d'épouvante et d'horreur.
+
+Un homme était attaché à un arbre par les pieds et par les épaules; ses
+mains, liées derrière son dos, l'empêchaient de faire un seul mouvement.
+À ses côtés veillaient deux sentinelles, armées de fusil et à mine
+farouche.
+
+Celui qui paraissait être le chef ne vit pas la jeune fille qui, muette,
+tant l'angoisse l'étreignait à la gorge, ne pouvait ni crier, ni parler.
+Il se tourna vers ses hommes.
+
+--Le peloton, dit-il.
+
+Dix de ces bandits s'avancèrent, le fusil à l'épaule, et s'apprêtèrent à
+fusiller celui qui y était attaché.
+
+Alors seulement Fernande put retrouver ses forces, et s'élança au
+secours de son père.
+
+Car c'était lui qu'on allait ainsi passer par les armes...
+
+
+
+
+ XV
+
+ UNE PAGE D'HISTOIRE
+
+
+Quand Madame s'était écriée:
+
+--Je reste!
+
+Elle n'avait pas voulu dire qu'elle allait continuer la guerre. C'était
+devenu impossible. Il fallait laisser aux chouans le temps de
+s'organiser et de prendre de nouvelles dispositions.
+
+Son intention était seulement de ne pas quitter la Bretagne. La guerre
+n'était pas finie, mais suspendue. En attendant la reprise des
+hostilités, où irait-elle? Toute la question était là.
+
+Évidemment, on ne pouvait tenir plus longtemps la campagne. Les colonnes
+mobiles du général Dermoncourt parcouraient incessamment la plaine et
+menaçaient toujours sa liberté.
+
+Aujourd'hui[3], on lui prenait ses harnais, que l'on reconnaissait lui
+appartenir, et une selle de velours rouge brodé d'or; le lendemain ses
+habits, et elle était obligée de fuir, n'emportant avec elle que les
+vêtements qu'elle avait sur elle.
+
+Cette vie, on le comprend bien, était intolérable; poursuivie comme elle
+l'était, Madame n'avait plus une nuit de sommeil complète. Et, le jour
+arrivé, le danger et la fatigue se réveillaient en même temps qu'elle.
+Un nouveau plan fut alors adopté par les chefs vendéens et communiqué à
+la duchesse, qui l'approuva.
+
+Elle devait se rendre à Nantes, où depuis longtemps un asile lui était
+préparé. De cette manière, on faisait perdre au général Dermoncourt ses
+traces dans la campagne, et, pendant que les nouvelles recherches qui
+seraient nécessairement la suite de cette disparition éloigneraient de
+la ville les troupes qu'elle renfermait, les chouans devaient
+s'introduire à Nantes un jour de marché. Déguisés en paysans, ils
+pénétraient jusqu'au coeur de la cité sans éveiller aucun soupçon.
+
+Une fois là, ils s'emparaient du château par un coup de main, y
+faisaient entrer aussitôt la duchesse[4] qui se serait, en conséquence,
+logée auprès de la citadelle; puis, déclarant Nantes capitale provisoire
+du royaume, ils proclamaient simultanément: Henri V, roi de France;
+Louis-Philippe, déchu, et Son Altesse Royale Madame, régente de France,
+pendant la minorité de l'illustre enfant, successeur de tant de rois.
+
+«Pour des désespérés, ce plan ne manquait ni de hardiesse ni d'habileté.
+Il est vrai que, dans toutes ces combinaisons, ils comptaient sur la
+tête et le courage de Madame, en cela ils avaient raison, car c'est la
+Vendée qui a failli à la duchesse, et non la duchesse qui a failli à la
+Vendée[5].»
+
+On délibéra quelque temps sur le moyen le plus sûr pour entrer à Nantes.
+Madame la duchesse de Berry termina la délibération en disant qu'elle y
+entrerait à pied, vêtue en paysanne, et suivie seulement de mademoiselle
+Eulalie de Kersabiec et de M. de Ménars.
+
+Le nom de mademoiselle Eulalie de Kersabiec se trouve pour la première
+fois sous notre plume. Elle et sa soeur furent grandes en dévouement et
+en courage pendant ces mois difficiles où se jouèrent les destinées de
+la royauté. Quelle que soit l'opinion à laquelle il appartienne, un
+homme d'honneur doit s'incliner devant de pareils faits. C'est là la
+vraie noblesse, la vraie illustration.
+
+En conséquence de cette décision, le 16 juin, qui était le premier jour
+du marché, Madame partit vers les six heures du matin. Mademoiselle de
+Kersabiec portait le même costume qu'elle. M. de Ménars les accompagnait
+avec un habit de métayer: ils avaient cinq lieues à faire.
+
+«Au bout d'une demi-heure de marche, les gros souliers ferrés et les bas
+de laine auxquels la duchesse n'était point habituée, lui blessèrent les
+pieds. Elle essaya cependant de marcher encore[6]. Mais jugeant que, si
+elle gardait sa chaussure, elle ne pourrait continuer sa route, elle
+s'assit sur le bord d'un fossé, ôta ses souliers et ses bas, et après
+les avoir cachés dans ses poches, elle se mit à marcher pieds nus.
+
+Au bout d'un instant[7], elle remarqua, en regardant passer les
+paysannes, que la finesse de sa peau et la blancheur aristocratique de
+son pied la trahiraient bientôt. Elle s'approcha alors de l'un des côtés
+de la route, y prit de la terre noirâtre, se brunit les jambes en les
+frottant avec cette terre, et se remit en marche. Il y avait encore
+quatre lieues à faire.
+
+C'était un admirable thème de pensées philosophiques pour ceux qui
+l'accompagnaient que le spectacle de cette femme qui, deux ans
+auparavant, avait aux Tuileries sa place de reine-mère, possédait
+Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures à six chevaux, avec des
+escortes de gardes du corps, brillants d'or et d'argent; qui se rendait
+à des spectacles commandés pour elle, précédée de courriers secouant des
+flambeaux; qui remplissait la salle avec sa seule personne, et qui, de
+retour au château, regagnait sa chambre splendide, marchant sur de
+doubles tapis de Perse et de Turquie, de peur que le parquet ne blessât
+ses pieds d'enfant. Aujourd'hui, cette même femme, couverte encore de la
+poudre du combat de Vieillevigne, entourée de dangers, proscrite,
+n'ayant pour escorte et pour courtisans qu'un vieillard et une jeune
+fille, allant chercher un asile qui se fermerait peut-être devant elle,
+vêtue des habits d'une femme du peuple, marchait nu-pieds sur le sable
+aigu et les cailloux tranchants de la route!»
+
+De qui sont les lignes que nous venons de citer? D'un écrivain
+royaliste! Non. Elles sont de ce même général Dermoncourt, qui
+poursuivait avec tant d'acharnement celle dont il parle avec tant
+d'admiration! Comme il fallait que cette femme fût réellement grande
+pour inspirer tant de respect à un ennemi acharné!
+
+Cependant, la route se faisait, et les craintes devenaient moins vives à
+mesure qu'on se rapprochait de Nantes. Madame s'était habituée à son
+costume, et les métayers près desquels elle était passée ne semblaient
+point s'apercevoir que la petite paysanne qui courait si lestement près
+d'eux fût autre chose que ce qu'indiquaient ses habits. C'était déjà un
+grand point que d'avoir trompé l'instinct pénétrant des gens de la
+campagne, qui, sur ce point, n'ont peut-être pour rivaux, si ce n'est
+pour maîtres, que les gens de guerre.
+
+Enfin, on aperçut Nantes. Madame reprit ses bas et ses souliers, et se
+chaussa pour entrer dans la ville. Arrivée au pont Pirmil, elle tomba au
+milieu d'un détachement commandé par un ancien officier de la garde,
+qu'elle reconnut parfaitement pour l'avoir vu faire autrefois le service
+du château.
+
+Parvenue en face du Bouffai, la duchesse se sentit frapper sur l'épaule:
+elle tressaillit et se retourna. La personne qui venait de se permettre
+cette familiarité était une bonne vieille femme qui, ayant déposé à
+terre son panier de pommes, ne pouvait seule le replacer sur sa tête.
+
+--Mes enfants, dit-elle à Madame et à mademoiselle de Kersabiec,
+aidez-moi à recharger mon panier et je vous donnerai à chacune une
+pomme[8].
+
+Madame s'empara aussitôt d'une anse, fit signe à sa compagne de prendre
+l'autre, et le panier fut replacé en équilibre sur la tête de la bonne
+femme, qui s'éloigna sans donner la récompense promise; mais la duchesse
+l'arrêta par le bras en lui disant:
+
+--Dites donc, la mère! et ma pomme?
+
+La marchande la lui donna. La duchesse la mangeait avec un appétit
+aiguisé par cinq lieues de marche, lorsqu'en levant la tête, ses yeux
+tombèrent sur une affiche portant en grosses lettres ces trois mots:
+
+ÉTAT DE SIÉGE
+
+C'était l'arrêté ministériel qui mettait en état de siége quatre
+départements de la Vendée. La duchesse s'approcha de cette affiche, la
+lut tranquillement d'un bout à l'autre, malgré les instances de
+mademoiselle de Kersabiec, qui la pressait de se rendre à la maison où
+l'on devait la recevoir; mais Madame lui fit observer que la chose
+l'intéressait assez pour qu'elle en prît connaissance.
+
+Enfin elle se remit en route; quelques minutes après, elle arriva dans
+la maison où elle était attendue, et où elle déposa son costume couvert
+de boue, et qu'on y conserve comme une relique en souvenir de cet
+événement.
+
+Bientôt elle la quitta pour se rendre rue Haute-du-Château, n° 3, chez
+les demoiselles Deguigny; c'est là qu'on lui avait préparé une chambre,
+et dans cette chambre une cachette. La chambre n'était autre qu'une
+mansarde, au troisième; la cachette était un recoin formé par la
+cheminée établie dans un angle. On y pénétrait par la plaque qui
+s'ouvrait au moyen d'un ressort. Madame passa ainsi tout à coup de la
+vie la plus agitée à l'inactivité la plus complète. Sa correspondance,
+qu'elle fit toujours elle-même, lui usait bien quelques heures de la
+journée, mais les autres se traînaient pour elle avec une lenteur
+désespérante. Elle les employait à des ouvrages manuels, dont
+quelques-uns étaient bien peu dans ses habitudes et dans celles des
+personnes à qui elle les faisait partager.
+
+C'est ainsi qu'avec l'aide de M. de Ménars, elle colla entièrement le
+papier grisâtre qui faisait la tapisserie de la mansarde. Cependant, ses
+occupations les plus habituelles étaient la peinture des fleurs et la
+tapisserie, talents dans lesquels elle excellait.
+
+Au moindre sujet d'alarme, une sonnette, qui du rez-de-chaussée
+communiquait dans la chambre, lui donnait le signal de la retraite.
+
+Pendant les premiers jours, le bruit se répandit que la duchesse était
+cachée à Nantes. Ce bruit devint bientôt une certitude pour l'autorité
+militaire. Les agents de police ne tardèrent pas à apporter des preuves
+matérielles de sa présence dans la ville.
+
+Mais comme sa retraite n'était connue que de peu de personnes, et que
+ces personnes étaient complètement dévouées à la cause royaliste,
+quelque créance que l'autorité eût donnée à ces avis, il y avait peu de
+chances de la découvrir, on le voit.
+
+Tout semblait donc annoncer que le chef de la guerre, l'âme de la
+Vendée, pourrait rester caché à Nantes, en attendant des jours
+meilleurs. D'un moment à l'autre allait éclater le coup de main qui
+devait livrer aux chouans le château et la ville bretonne[9].
+
+
+
+
+ XVI
+
+ UN MOIS PLUS TARD
+
+
+Nous sommes au milieu du mois de juillet, c'est-à-dire un mois environ
+après les événements qui précèdent. Depuis trente-deux jours, Madame est
+cachée à Nantes. La police le sait, l'autorité militaire le sait, et
+cependant toutes leurs tentatives pour connaître sa retraite sont
+restées vaines.
+
+À Paris, le gouvernement s'impatiente. La Chambre des députés murmure.
+Les juste-milieu, les hommes du ventre, comme on les appelle, ont hâte
+de jouir. Pensez donc! Cette princesse, cette proscrite, qui veut
+combattre! cela les gêne.
+
+Le roi des Français commence à passer de mauvaises nuits. Cette
+disparition de Marie-Caroline de Bourbon l'épouvante. Il craint que tout
+le monde conspire contre lui. Il ne se dit pas que c'est une femme,
+dépouillée par lui, dont le fils a été indignement volé; il ne se dit
+pas que cette femme souffre, pleure: que lui importe! Ils ne sont pas de
+la même famille. Après les journées de Juillet, il l'a dit sur les
+murailles de Paris. Le peuple le sait, car il se rappelle ces énormes
+affiches sur lesquelles il a lu:
+
+LES D'ORLÉANS NE SONT PAS BOURBONS, MAIS VALOIS
+
+Le roi des Français commence à douter, de l'habileté de ses serviteurs,
+de Montalivet lui-même. On lui a promis un traître. Où est le traître?
+
+Par malheur, Deutz n'avait pas encore pu parvenir auprès de Madame.
+Quand nous disons par malheur... ce n'est qu'une simple ironie, un
+sentiment de pitié pour cet infortuné gouvernement qui a préparé
+soigneusement une vilenie, et qui est navré parce que la vilenie est
+longue à se commettre.
+
+Il résulte de tout cela que des ordres furent expédiés à M. Maurice
+Duval[10], préfet de la Loire-Inférieure, de hâter les recherches. Nous
+avons déjà écrit le nom de M. Maurice Duval. Le lecteur sait qu'il
+arrivait de Grenoble, où il avait joué un assez triste rôle. L'autorité
+militaire, de son côté, était fort ennuyée.
+
+Quel que soit leur drapeau, blanc ou tricolore, des soldats français
+n'en sont pas moins des hommes d'honneur, auxquels répugne tout ce qui
+ressemble à l'infamie. L'armée voulait bien combattre avec acharnement
+les Vendéens, poursuivre même la duchesse de Berry et tenter de la faire
+prisonnière, mais ces bruits de trahison qui lui revenaient de Paris la
+révoltaient. Les deux généraux qui commandaient à Nantes, le comte
+d'Erlon, divisionnaire, et Dermoncourt, brigadier général, en étaient
+particulièrement indignés.
+
+Les soldats couraient la campagne sans se lasser, car si Madame avait
+disparu, ses partisans étaient toujours là, plus endiablés que jamais.
+Ce n'étaient plus de vraies batailles comme à Château-Thibaut où à
+Vieillevigne, mais des escarmouches.
+
+Les chouans se cachaient, au nombre de quinze ou vingt, dans un fourré;
+une compagnie de ligne ou un demi-escadron de cuirassiers passait,
+aussitôt deux, trois, quatre décharges successives partaient et
+couchaient dans la poussière les soldats.
+
+D'autres fois, des forces vendéennes, plus fortes qu'on aurait pu le
+croire, se portaient tout à coup sur un point déterminé et
+interceptaient des convois.
+
+Il y avait un mois que cet état de choses durait, quand un jour, une
+colonne revint à Nantes, après avoir traversé tout le département. O
+miracle! rien ne l'avait arrêtée dans sa route. Les chouans semblaient
+évanouis, disparus, sans laisser la moindre trace. Les soldats avaient
+fouillé les bois de Machecoul, de Rassé et de Clisson, mais vainement.
+Pas un seul Vendéen n'était apparu.
+
+Qu'étaient-ils donc devenus?
+
+À cinq lieues de Nantes, avant de laisser à gauche Château-Thibaut pour
+prendre la route de Pornic, s'étend le lac de Grandlieu; la lande qui le
+borde a des aspects variés; mais on y trouve, çà et là, entre une touffe
+de genêts et une racine de bruyères, un trou assez large.
+
+Demandez au paysan ce que c'est que ce trou, il vous répondra en
+clignant de l'oeil:
+
+--Lapin!
+
+En effet, c'est bien un terrier, à l'apparence. Cette réponse faite,
+vous passez votre chemin; mais, à dix mètres plus loin, vous apercevez
+un nouveau trou; à vingt mètres, un troisième trou, et ainsi de suite.
+Vue d'ensemble, et à hauteur, la lande doit avoir l'aspect d'une énorme
+écumoire. Tout d'abord vous vous dites qu'il y a beaucoup de lapins dans
+ce pays; puis vous réfléchissez que ces terriers pourraient bien avoir
+une cause particulière.
+
+Voyez-vous ce dolmen à l'horizon? C'est là qu'est l'explication du
+mystère.
+
+La Bretagne n'est pas seulement le sol où la fidélité germe drue et
+haute comme la moisson, elle est aussi la patrie des légendes. Sous ce
+dolmen s'ouvre une caverne qui se change en souterrain, et a, sous la
+lande, une profondeur d'à peu près un kilomètre.
+
+Aujourd'hui, ce souterrain n'existe plus; mais en 1832, non-seulement il
+était l'asile de plus d'un contrebandier, mais encore l'autorité civile
+n'en avait pas connaissance. Les paysans se rappelaient que, pendant les
+grandes guerres de la République, leurs pères y avaient trouvé un asile.
+La tradition s'en était conservée.
+
+Vers le milieu du mois de juillet, si nous y entrons en pleine nuit,
+nous saurons pourquoi les soldats n'avaient plus trouvé de chouans sur
+leur chemin. Tous ceux qui pouvaient encore porter les armes, tous ceux
+que les travaux de la terre n'avaient pas forcés de rentrer chez eux, y
+étaient réunis, sous le commandement de M. de Charette et du marquis de
+Kardigân.
+
+À côté de Jean-Nu-Pieds sont ses fidèles, ses héroïques amis, Henry de
+Puiseux et Aubin Ploguen. Le souterrain contient environ deux cents
+chouans, avec une abondante provision d'armes et de munitions. Ils
+attendent là que le moment soit venu de prendre d'un coup de main Nantes
+et la citadelle, selon le plan que nous avons expliqué. Le jour fixé est
+le 20 juillet, c'est-à-dire le surlendemain.
+
+Mais celui qui depuis un mois n'aurait pas revu Jean-Nu-Pieds, ne
+l'aurait pas reconnu. Le fiancé de Fernande n'était plus que l'ombre de
+lui-même. Son visage portait le sillon creusé par les larmes.
+
+Quand nous pénétrons dans le souterrain, les soldats dorment: lui, les
+bras croisés, l'oeil fixe, immobile, il reste accroupi devant une lettre
+étalée sur le sol.
+
+--Qu'est-elle devenue? murmure-t-il; qui me l'a prise? M'oublier? Non,
+elle ne m'a pas oublié, j'en suis certain! Elle est de ces créatures
+bénies qui ne savent ni tromper ni mentir... Mais où est-elle?
+
+Ses yeux ne savent pas pleurer; ils sont vides de larmes pour en avoir
+trop répandu.
+
+Jean-Nu-Pieds reprit la lettre ouverte devant lui et la lut. C'était la
+dixième fois peut-être. Le papier était froissé, comme par un long
+usage, et cependant il n'y avait que deux jours que le marquis de
+Kardigân l'avait reçue.
+
+«Jean, j'ai cherché partout. Jérôme et moi ne connaissons ni lassitude
+ni découragement. Je n'ai rien de nouveau à vous apprendre. Les traces
+de M. Grégoire sont introuvables. J'espérais un moment mettre la main
+sur cet agent de police qui a aidé M. Grégoire à enlever Fernande, mais
+jusqu'à présent, cela nous a été impossible.
+
+... Mon pauvre Jean! comme tu dois être malheureux! La fatalité se joue
+de ton bonheur incessamment, et la destinée humaine ne se lasse pas de
+te frapper. Crois en moi, espère en moi. Ton devoir te rattache à la
+Bretagne: moi, je suis libre de mes actes, et tout ce que la volonté,
+tout ce que l'énergie peuvent faire, je le ferai...»
+
+La lettre était de Robert Français, de Philippe de Kardigân. Malgré la
+volonté du vieux marquis, les deux frères étaient rapprochés par la
+communauté de la souffrance. Aucun des deux n'avait abjuré sa foi.
+
+Le républicain croyait à la République, et le royaliste croyait à son
+roi.
+
+L'honneur battait dans ces âmes loyales, mais l'amour de l'un n'avait
+d'égal que le dévouement désintéressé de l'autre.
+
+--Pauvre enfant! murmurait Jean-Nu-Pieds, qu'est-elle devenue! Où ce
+père infâme l'a-t-il conduite? Qu'en a-t-il fait?
+
+Un sanglot sortit de la poitrine du jeune homme. Malgré la force qu'il
+avait sur lui-même, il ne pouvait pas résister. Aubin Ploguen s'éveilla
+à ce sanglot.
+
+--Maître, maître, espérez... dit-il.
+
+--Espérer!
+
+--Voulez-vous que je parte, moi? Voulez-vous que je trouve ses traces?
+Quand je devrais y mourir, je réussirai dans ma tâche!
+
+--Aubin, tu ne peux pas partir. Comme moi, tu es enchaîné ici. Le devoir
+pour nous est ici et non pas ailleurs...
+
+Une ombre s'interposa entre les chouans et le faible rayon lumineux qui
+filtrait par l'ouverture du souterrain. C'était M. de Charette, qui,
+accompagné de deux Vendéens, venait d'explorer les environs. Le jour
+n'était pas loin. Une aube jaunâtre et triste perçait.
+
+M. de Charette vint à Jean-Nu-Pieds:
+
+--C'est pour aujourd'hui, lui dit-il tout bas.
+
+--Pour aujourd'hui? Mais notre tentative ne devait s'exécuter que
+demain?
+
+--Demain, ce serait impossible, ainsi que les jours suivants. Si nous ne
+risquons pas notre coup de main aujourd'hui, il nous faudra attendre
+quinze jours pour le prochain marché. Tandis que, nous mêlant à la foule
+des métayers et des paysans qui iront en ville vendre leurs denrées,
+nous sommes sûrs de n'éveiller aucun soupçon.
+
+--Oui, vous avez raison.
+
+--Voilà quelle serait mon idée. Nous diviserions nos deux cents hommes
+en huit bandes de vingt-cinq, et elles entreraient à Nantes les unes
+après les autres.
+
+--Et les armes?
+
+--Nous en avons un dépôt là-bas.
+
+--C'est vrai.
+
+--Nos gars ont tous conservé leurs costumes de paysans, nous de même. Il
+n'y a donc aucun danger à craindre de ce côté-là.
+
+--Je suis prêt.
+
+Un coup de sifflet jeté par M. de Charette éveilla les chouans. Il leur
+fit part de la résolution qui venait d'être prise. Ces hommes de fer
+qui, depuis quatre mois, étaient sur pied, ne donnèrent que des signes
+de joie à la pensée qu'ils allaient se battre encore.
+
+
+
+
+ XVII
+
+ SECONDE DISPARITION
+
+
+Rien n'a un aspect populeux et mêlé comme un marché dans une ville de
+premier ordre. Les marchés de Nantes, entre autres, ont un cachet
+particulier. On y voit les paysans des environs mêlés à ceux de quelques
+lieues à la ronde. Les gars du bourg de Batz, avec leurs costumes
+éclatants et bigarrés, se mêlent souvent aux métayers de Pornic et de
+Beauvoir, qui n'hésitent pas à faire quinze lieues pour vendre un boeuf
+ou acheter un cheval.
+
+Les royalistes, nous l'avons vu, comptaient sur cette foule pressée aux
+entrées de la ville pour y pénétrer facilement sans être reconnus.
+
+Jean-Nu-Pieds avait pris le commandement de la première bande. Bien que
+ce fût celle qui devait courir le moindre danger, tout d'abord, M. de
+Charette avait exigé de lui ce sacrifice. Ce dernier, commandant en
+chef, s'était naturellement réservé le poste le plus périlleux de
+l'arrière-garde. En effet, si les soupçons venaient aux autorités, ils
+ne leur viendraient qu'après l'arrivée successive de soixante-quinze ou
+de cent hommes. La dernière bande serait par conséquent la plus exposée.
+
+La grande route était couverte de paysans. Les uns conduisaient un
+troupeau; les autres, montés dans ces petites voitures sautantes
+appelées vulgairement d'un nom que «la pudeur nous empêche de nommer,»
+marchaient grand train dans la direction de la cité.
+
+Les conversations s'échangeaient en plein air, et malgré l'étouffante
+chaleur, les groupes étaient fort animés.
+
+On se donnait les dernières nouvelles de la guerre. Presque tous
+royalistes, au fond du coeur, les paysans ne voulaient pas croire que les
+chouans eussent pour toujours abandonné la campagne. La disparition même
+de Madame, disparition mystérieuse, ajoutait encore à la vraisemblance
+de cette opinion.
+
+Quand le sanglier est acculé dans sa bauge, il se retourne, après s'être
+reposé un instant, et fond, tête baissée, sur la meute imprudente qui le
+serre de trop près.
+
+Ainsi devaient faire les Vendéens. Quelques-uns connaissaient les
+terriers du lac de Grandlieu et hochaient la tête en se disant qu'ils
+pouvaient bien servir d'asile aux anciens chevaliers de la royauté
+française.
+
+Cependant, les vingt-cinq chouans commandés par Jean-Nu-Pieds, suivis à
+une distance d'un kilomètre par vingt-cinq autres, approchaient de la
+ville. Le marquis de Kardigân était accompagné de ses deux amis. Henry
+de Puiseux, comme Aubin Ploguen, était entièrement remis de la blessure
+qu'il avait reçue au château de la Pénissière. Le vaillant jeune homme
+n'en était que plus ardent et plus gai.
+
+Au moment où ils allaient passer les premières maisons de la ville, il
+ne put retenir un énorme éclat de rire:
+
+--Eh! qu'as-tu donc? demanda Jean.
+
+--Ne fais pas attention!
+
+--Mais encore?
+
+--Mon cher, j'aimerais voir la figure des généraux de M. Philippe, quand
+ils s'apercevront demain matin au réveil, que leur bonne ville de Nantes
+a changé de propriétaire. Vois-tu ça?
+
+--Si nous réussissons!
+
+--Et pourquoi ne réussirions-nous pas? Non, c'est du dernier comique! Ce
+pauvre M. d'Erlon! Quand on lui apportera son café au lait demain matin,
+son aide de camp lui dira tout à coup:
+
+--Nantes est à Madame!
+
+--Tu es trop gai, cela porte malheur, Puiseux, dit gravement Jean.
+
+--C'est possible, répliqua Henry, mais, par contre, toi, tu es trop
+triste. Cela fait balance!
+
+De Puiseux n'avait pas l'âme à la gaieté, mais il voulait chasser de
+l'esprit de son ami le noir qui l'envahissait. Il souffrait de voir
+cette forte et loyale nature du marquis de Kardigân, rongée par un
+chagrin secret qui la tuait.
+
+Aubin Ploguen se taisait.
+
+Il savait que son maître n'aurait ni paix ni trêve, tant que Fernande ne
+serait pas retrouvée. La souffrance morale est plus terrible encore pour
+les âmes supérieures que la souffrance physique.
+
+La légende du Prométhée, cloué sur son rocher, pendant qu'un vautour
+déchire éternellement son flanc saignant, ne serait-elle pas l'image de
+la vie humaine déchirée éternellement ainsi par l'angoisse?
+
+Les vingt-cinq hommes de Jean-Nu-Pieds avaient l'air de ne pas se
+connaître. Ils marchaient éloignés les uns des autres, par groupes de
+cinq ou six. Mais ils avaient un lien commun, la pensée commune! Au
+milieu de Nantes s'élevait, en 1832, une auberge très-grande qui était
+le rendez-vous de tous les paysans. Aujourd'hui que la rapidité et la
+facilité des moyens de transport ont doublé, ces énormes hôtelleries
+n'existent plus. Mais à cette époque, ceux qui venaient de trop loin et
+ne pouvaient pas rentrer le soir chez eux, trouvaient un asile dans
+cette auberge. Elle s'appelait le _Cygne du Roi_. Encore une enseigne
+qui, très-répandue il y a trente ans, se fait plus que rare aujourd'hui.
+
+Le _Cygne du Roi_ s'étalait au-dessus d'une large porte par laquelle
+pouvaient passer deux charrettes de front. Elle contenait, cette
+hôtellerie légendaire, de véritables dortoirs et des écuries spacieuses,
+bien que vulgaires. Les métayers couchaient tous ensemble dans les
+dortoirs, les valets de ferme couchaient tous ensemble dans les écuries.
+Moyennant la somme d'un franc cinquante centimes, on avait, pour un, le
+souper et le coucher. Quand on était deux, le prix se soldait avec une
+pièce de cinquante sous.
+
+C'était là que les deux cents hommes de M. Charette et du marquis de
+Kardigân avaient pris rendez-vous. Le patron du _Cygne du Roi_,
+véritable hercule et ancien Vendéen, était du complot et leur avait
+promis une hospitalité que ne soupçonneraient jamais les espions de la
+police.
+
+À neuf heures du matin, Jean-Nu-Pieds et ses hommes arrivèrent; à onze,
+M. de Charette et les siens faisaient leur entrée. Il s'agissait de
+passer la journée sans que l'oisiveté de ces prétendus paysans donnât
+l'éveil.
+
+L'aubergiste, Poulardet, les employait aux mille besognes très-visibles,
+qui font dire aux spectateurs:--Oh! oh! voilà de solides gaillards. On
+arriva ainsi jusqu'à cinq heures de l'après-midi. À ce moment M. de
+Charette ramena le marquis de Kardigân dans une salle basse. Ils
+devaient conférer sur le moyen de faire avoir à leurs soldats les fusils
+cachés dans la ville.
+
+Là, au reste, n'était pas la seule difficulté. La tentative qui,
+primitivement, ne devait avoir lieu que le lendemain, ayant été avancée
+d'un jour, il fallait prévenir le gardien de ces armes.
+
+--Rien de plus facile, dit Jean-Nu-Pieds. Je vais aller le trouver, il
+me connaît.
+
+--Si nous envoyions Poulardet? observa M. de Charette. On le connaît à
+Nantes. On trouvera tout naturel...
+
+M. de Charette sentait que Jean-Nu-Pieds pouvait courir des dangers en
+sortant; et si, lui, était toujours prêt à s'exposer à un péril
+personnel, il trouvait inutile d'y exposer M. de Kardigân. Mais celui-ci
+tenait à son idée et n'était pas facile à convaincre.
+
+--Non, non, dit-il, il vaut mieux que ce soit moi qui aille là-bas;
+demain, notre ami nous aurait attendu; aujourd'hui, il sera surpris, il
+faut que je puisse l'aider à tout préparer.
+
+Quant à Poulardet, il nous sera bien plus utile ici que dans une
+mission. Qui mieux que lui pourrait répondre à un agent de la police
+secrète si par hasard il s'en présentait un?
+
+--Soit, reprit M. de Charette. Alors j'irai moi-même.
+
+--Non, mon cher baron, voici qui est encore plus impossible.
+
+--Impossible? Pourquoi?
+
+--Parce que vous êtes le chef.
+
+--Et alors? cette raison ne vous empêche pas de vouloir partir
+cependant.
+
+--Moi, je suis dans une position différente. Vous êtes le général en
+chef; moi je suis votre second... Rappelez-vous ce que vous disiez à
+Madame, quand à Vieillevigne elle s'opposait à ce que vous la
+sauvassiez; si Maurice de Saxe avait voulu faire comme M. de Lowendall,
+la bataille de Fontenoy eût été perdue!
+
+--Soit... allez!
+
+Jean-Nu-Pieds serra la main de M. de Charette.
+
+--Il est maintenant cinq heures et demie, dit-il; à sept heures et
+demie, je serai de retour.
+
+Avant de partir, le marquis alla trouver Aubin.
+
+--Je te défends de bouger d'ici, lui ordonna-t-il.
+
+Aubin se tut. Jean crut que l'ordre donné par lui suffisait. Il embrassa
+ses deux amis, et sortit sans s'apercevoir que le fidèle Breton nouait
+sa ceinture autour de sa taille, précaution qu'il prenait toujours avant
+de commencer une expédition. En effet, il n'y avait pas trois minutes
+que M. de Kardigân était sorti, qu'Aubin Ploguen sortait à son tour.
+
+Les chouans savaient que l'heure approchait.
+
+Jean avait été préparer les armes qu'ils devaient recevoir. L'heure
+passait trop lente à leur gré. Combien de minutes les séparaient encore
+de l'instant décisif!
+
+Cependant, six heures et demie, sept heures et demie sonnèrent, et
+Jean-Nu-Pieds ne revenait pas. Aubin Ploguen ne paraissait également
+point. À neuf heures, M. de Charette commença à s'inquiéter. À neuf
+heures et demie, le signal convenu retentit à la porte de la rue.
+
+--C'est lui, sans doute, pensa le chef vendéen.
+
+Ce n'était pas lui, mais Aubin Ploguen, pâle et défait.
+
+--Est-il ici? demanda-t-il d'une voix étranglée.
+
+--Non...
+
+--Oh! mon Dieu!
+
+--Que s'est-il passé? s'écria M. de Charette, qui était survenu au
+bruit.
+
+--Je le suivais à vingt pas. Il arriva à la maison convenue et y entra.
+Comme il m'avait défendu de le suivre, je m'étais caché derrière une
+borne. Il avait pénétré dans la maison à six heures moins un quart. À
+huit heures, ne le voyant pas revenir, je me hâtai d'aller frapper à la
+porte. Seulement, au lieu de faire le signal, je sonnai naturellement.
+Un domestique vint m'ouvrir et me demanda ce que je voulais. Je répondis
+que mon maître, M. Dubois, m'avait donné rendez-vous là. Il me fut
+répondu que M. Dubois était inconnu, et qu'au reste personne n'était
+venu de la journée...
+
+M. de Charette restait confondu. Qu'est-ce que cela voulait dire? Henry
+de Puiseux s'offrit pour aller à la recherche de son ami; et il était
+impossible, en effet, de rien risquer sans armes.
+
+Il permit à Henry de Puiseux de partir. Il était vers dix heures du
+soir.
+
+À minuit et demi il n'était pas encore de retour. Alors M. de Charette,
+désespéré, comprit qu'une trahison ou une fatalité avait livré leur
+plan. Il n'y avait plus qu'à battre en retraite si c'était encore
+possible.
+
+
+
+
+ XVIII
+
+ LION ET RENARD
+
+
+Voici ce qui était arrivé. Jean-Nu-Pieds était sorti tranquillement de
+l'auberge sans se presser, comme un homme qui se promène. Son costume de
+paysan breton lui donnait l'apparence d'un travailleur de la campagne
+qui, venu à Nantes pour ses affaires, en profite pour visiter la ville.
+Qui pouvait deviner, sous cette apparence débonnaire, le hardi chouan,
+le soldat indomptable?
+
+L'agent royaliste, qui cachait dans sa maison les armes des Vendéens, se
+nommait M. de Révilly; il demeurait au n° 9 de la rue Vieille. La rue
+Vieille était peu éloignée de l'auberge. Le marquis de Kardigân arriva
+tout naturellement devant la demeure de M. de Révilly. Il n'avait aperçu
+rien de suspect sur son chemin. Personne ne l'avait regardé de cette
+façon singulière qui annonce le doute ou le soupçon.
+
+Il sonna à la porte. Un domestique,--le même probablement que celui qui
+devait recevoir Aubin Ploguen quelques instants plus tard,--vint lui
+ouvrir.
+
+--_Nous sommes en juillet_, dit Jean.
+
+--_Monsieur vient de la lande_, répliqua le valet en s'inclinant.
+
+C'était le mot de passe. Jean-Nu-Pieds suivit sans hésiter. On
+l'introduisit dans un salon, puis une seconde porte s'ouvrit, et on le
+pria de passer dans le cabinet du maître de la maison.
+
+Cette pièce était sombre. Pourtant, le marquis de Kardigân distingua un
+homme assis à la table. Cet homme se leva en lui indiquant un siège.
+Presque aussitôt, Jean sentit une main s'appuyer sur son épaule; il se
+retournait déjà, quand on le saisit à bras-le-corps, et on le terrassa.
+Une voix,--celle de l'individu assis à la table,--dit: les menottes!
+
+L'ordre fut exécuté en dix secondes, avant que M. de Kardigân ait pu
+avoir le temps de se défendre.
+
+La même voix reprit:
+
+--Bon! asseyez maintenant, monsieur.
+
+On souleva le marquis, et il fut déposé sur un fauteuil avec une
+légèreté et une dextérité incomparables.
+
+--De la lumière! ordonna encore le même personnage.
+
+Jean-Nu-Pieds comprenait que toute défense était inutile. Comment
+pourrait-il résister? Une seule pensée le torturait. Le sentiment du
+danger couru par lui n'y entrait pour rien. Est-ce qu'il n'était pas de
+ces hommes, semblables au héros de Shakespeare, qui s'écriait
+superbement:
+
+--Le danger et moi sommes deux lions nés le même jour... seulement, je
+suis l'aîné!
+
+Non: il ne songeait qu'au péril des siens. Évidemment, le secret avait
+été trahi. Mais par qui? La maison de M. de Révilly était devenue une
+souricière. Lui pris, ses amis seraient pris également.
+
+M. de Révilly avait dû aussi payer de sa liberté le dévouement à sa
+cause, à son roi.
+
+L'individu assis à la table se taisait toujours. Jean se taisait; mais
+il voyait seulement le geste par lequel cet inconnu se frottait
+vigoureusement le nez, en signe de satisfaction sans doute.
+
+Enfin la lumière fut apportée, et tous les deux purent se contempler.
+Ils se connaissaient sans le savoir. L'homme était notre vieil ami M.
+Jumelle.
+
+Le sous-chef de la police politique, une première fois dépisté par M. de
+Kardigân, lors de l'affaire de la rue du Petit-Pas, s'était bien promis
+de prendre sa revanche.
+
+Et comme il était bien convaincu maintenant que le marquis avait été
+l'un de ces Buridans du bal de l'Opéra, dont la multiplicité l'avait
+tant intrigué, il croyait la tenir enfin, cette revanche tant désirée.
+
+--Monsieur le marquis, dit-il, c'est avec un profond regret... hum!
+hum!... que je me vois obligé de vous annoncer que vous êtes mon
+prisonnier.
+
+Jean-Nu-Pieds le regarda dédaigneusement, mais il se tut.
+
+--Que voulez-vous, monsieur, il y a dans la vie des choses
+très-graves... des situations pénibles, et je suis vraiment désolé...
+hum! hum!... Oh! oui, désolé de vous être désagréable.
+
+Pendant qu'il prononçait ses: hum! hum! M. Jumelle dévisageait son
+adversaire. Il espérait que, pendant les quelques minutes de répit qu'il
+donnait ainsi à sa phrase, un signe, un mouvement de physionomie
+trahirait la pensée secrète du marquis.
+
+Mais le sous-chef de la police politique avait affaire là à forte
+partie. Jean-Nu-Pieds restait aussi impassible que s'il eût été dans son
+château.
+
+--Nous avons saisi un dépôt de fusils dans cette maison... Tentative
+effroyable! Vous vouliez essayer un coup de main sur le château fort de
+Nantes... crime prévu et puni par la loi... Je me permettrai de vous
+faire observer, en outre, que vous avez été pris sur le fait... De plus
+en plus grave. Il en résulte que les derniers châtiments peuvent vous
+atteindre...
+
+Nous savons déjà quel grand comédien c'était que M. Jumelle. Il nuançait
+délicatement ces menaces prononcées de sa voix paterne et douce.
+Jean-Nu-Pieds avait détourné la tête et semblait ne pas comprendre
+qu'elles s'adressassent à lui.
+
+--Hum! hum!... Vous ne répondez rien, monsieur? C'est un tort, un tort
+extrême. Car, pensez-y!... Si vous continuez à garder ainsi un
+compromettant silence, la loi n'aura aucune raison de se montrer
+clémente... elle devra sévir et sévira avec une sévérité d'autant plus
+grande que votre position est plus élevée... Tandis qu'au contraire...
+si... vous consentiez à nommer... oh! pas tous! je ne vous demanderais
+pas cela; vous êtes un homme d'honneur, et... non, certes, pas tous!
+mais quelques-uns seulement de vos complices... Eh bien! alors...
+
+Jean-Nu-Pieds ne prononça pas une parole, mais à la phrase insultante de
+M. Jumelle, il fit un geste de colère si terrible, que le fer des
+menottes faillit se tordre.
+
+L'oeil du Vendéen étincelait. Son visage, déjà pâle, devint livide. M.
+Jumelle recula instinctivement son fauteuil, en murmurant:
+
+--Diable! j'ai bien fait de lui donner des _bracelets_.
+
+Bracelets, c'est le mot d'argousin dont on se sert rue de Jérusalem pour
+appeler les menottes. Langue choisie!
+
+--Vous ne me répondez pas?
+
+Jean avait résolu de ne point prononcer une parole; mais il avait hâte
+d'en finir avec cette scène écoeurante. M. Jumelle répéta sa demande:
+
+--Vous ne me répondez pas? Vous refusez de nommer vos complices?
+
+--Oui.
+
+--Vous savez ce qui vous attend?
+
+--Oui.
+
+--La mort!
+
+--Je le sais.
+
+--Possible! Mais... hum! hum!... c'est la mort honteuse, cachée, cette
+nuit même, dans les fossés du château.
+
+--Peu m'importe.
+
+Cela ne faisait aucunement l'affaire du sous-chef de la police
+politique; la mort du marquis n'était pas utile à son but, tandis que
+ses révélations pourraient l'être beaucoup. Que le lecteur ne soit pas
+étonné de ce que ledit mouchard ait pu croire qu'il obtiendrait un aveu
+d'un homme tel que M. de Kardigân. Il n'est pas donné à tout le monde de
+comprendre les natures loyales.
+
+Aussi M. Jumelle s'était cru irrésistible en promettant à son prisonnier
+la vie en échange de sa trahison. Un peu dépité de voir sa ruse sans
+effet, il pensa que, peut-être, il n'avait pas été compris, ou qu'il ne
+s'était pas suffisamment expliqué.
+
+--Vous ne saisissez pas, sans doute, toute la portée de ce que j'ai
+l'honneur de vous dire, appuya-t-il, en baissant un peu la voix. J'ai,
+depuis quinze jours, l'ordre de vous faire passer par les armes, si
+jamais vous me tombez entre les mains. Cet ordre, je serai, à mon
+désespoir, croyez-le bien! je serai obligé de l'exécuter, si vous m'y
+forcez.
+
+De nouveau, Jean-Nu-Pieds toisa avec mépris M. Jumelle.
+
+--Je me suis irrité tout à l'heure contre vous, dit le marquis de sa
+voix assurée et vibrante. J'avais tort. On ne doit s'irriter que contre
+ceux qui en valent la peine. Seulement, ne continuez pas ainsi; vous
+devez savoir que ce serait inutile. Vous avez l'ordre de me faire
+fusiller? Exécutez l'ordre.
+
+--Monsieur le marquis, vous me désolez!
+
+--Assez de pasquinades!
+
+--Pasquinades!... hum! hum!...
+
+--J'attends; et maintenant je ne prononcerai plus un mot.
+
+M. Jumelle était réellement fort embarrassé. Il se heurtait à une
+volonté supérieure à son adresse. Le renard était vaincu par le lion.
+Par bonheur pour lui, un bruit de pas retentit dans le salon où M. de
+Kardigân avait été primitivement introduit. Heureux Jumelle! cela lui
+permit de changer aussitôt ses batteries. Il se leva et courut à la
+porte du salon:
+
+--Vide! murmura-t-il; tout est sauvé.
+
+Aussitôt il se précipita sur Jean, et lui serrant avec force les deux
+mains:
+
+--Pardonnez-moi, monsieur le marquis, le rôle infâme que j'ai dû jouer
+auprès de vous! Ah! si vous saviez ce que j'ai souffert!... Mais je suis
+des vôtres; au fond de l'âme, j'ai la même croyance que vous... Vous
+comprenez, maintenant; j'étais surveillé! Heureusement, mon espion vient
+de quitter la place... je suis libre, et vous allez l'être aussi.
+
+Jean-Nu-Pieds haussa légèrement les épaules.
+
+--Je ne vous crois pas, dit-il.
+
+--Vous ne me croyez pas?
+
+--Non.
+
+--Oh!
+
+Ce que M. Jumelle mit de désespoir, de _navrement_, dirions-nous, si ce
+mot était français, dans cette exclamation: «Oh!» est impossible à
+rendre. Ce: «Oh!» fut un poëme à rendre jaloux, s'ils l'avaient entendu,
+Kean, Lekain ou Got.
+
+--Monsieur, dit nettement le marquis, pour un policier, vous avez été
+deux fois bête: la première, quand vous avez cru me faire peur; la
+seconde, quand vous croyez me tromper. Je ne vous crains pas et je ne
+vous crois pas.
+
+Tout autre que M. Jumelle se serait déclaré vaincu; mais le sous-chef de
+la police politique ne reculait jamais:
+
+--Je suis bien malheureux! murmura-t-il.
+
+Puis avec force:
+
+--Vous croyez que c'est vous seul que vous perdez?... Hélas! vous perdez
+aussi une autre personne...
+
+--Une autre...
+
+--Qui mourra sans vous, qui m'avait envoyé à vous... Mademoiselle
+Fernande Grégoire!
+
+--Fernande!
+
+Jean-Nu-Pieds faillit tomber à la renverse. Pourquoi cet homme lui
+parlait-il de Fernande; de Fernande, dont sa pensée n'avait jamais pu se
+détacher, dont il avait pleuré si douloureusement l'étrange disparition?
+
+M. Jumelle comprit que le coup avait porté. Il augmenta encore sa mine
+doucereuse. Pourquoi la comédie ne réussirait-elle pas jusqu'au bout?
+D'ailleurs, il avait une arme défensive à sa disposition pour parer
+toutes les ripostes que pourrait lui porter la méfiance du jeune homme.
+
+Il se leva, et courut de nouveau à la porte pour jeter un second regard
+dans le salon, comme s'il craignait en effet d'être espionné. Puis, il
+revint, en se frottant les mains, vers son fauteuil, où il s'assit,
+après l'avoir avancé un peu vers M. de Kardigân.
+
+--Je viens de sa part, dit-il.
+
+--De sa part?
+
+--Oui.
+
+--Monsieur...
+
+--Vous ne me croyez pas?...
+
+Jean hésita. Enfin il répondit:
+
+--Non, je ne vous crois pas!
+
+M. Jumelle tira son mouchoir et essuya une larme absente. Puis, d'une
+voix pleine de pleurs, ce prodigieux comédien reprit avec un sanglot
+étouffé:
+
+--Ah! je suis bien malheureux!
+
+--Faites vite, monsieur, répliqua le marquis, qui jusqu'à présent ne
+semblait pas très-disposé à se laisser engluer par le doucereux agent de
+police.
+
+--Oui! oui! n'importe! tout cela est dur; je suis bien malheureux!
+
+Jean-Nu-Pieds détourna la tête.
+
+M. Jumelle comprit que, pour avoir raison de son adversaire, il lui
+faudrait frapper un grand coup. Il prit dans son bureau une forte
+enveloppe, scellée de trois cachets rouges, et la tint à la main, en
+murmurant avec un accent impossible à traduire: Pauvre enfant!
+
+--Monsieur...
+
+--Ah! monsieur le marquis, j'avais une fille de son âge... aussi belle,
+aussi noble qu'elle... Elle était de ces anges qui n'appartiennent pas à
+la terre, et doivent bientôt retourner au ciel, leur véritable patrie...
+Dieu l'a rappelée à lui... Ma pauvre Lodoïska!... Elle s'appelait
+Lodoïska.
+
+M. Jumelle essuya une seconde fois les larmes abondantes qu'il aurait pu
+verser, si, en effet, il avait eu une fille, si cette fille s'était
+appelée Lodoïska, et si, ayant eu une fille appelée Lodoïska, la
+poétique enfant affublée de ce nom «était retournée au ciel, sa
+véritable patrie...»
+
+En vérité, Jean-Nu-Pieds ne comprenait plus rien à la scène qui se
+jouait devant lui et pour lui. Il avait un fonds de méfiance bien
+enracinée contre M. Jumelle, sans quoi il aurait certes pu se laisser
+tromper par les témoignages de sensiblerie et d'émotion, dont faisait
+preuve si remarquablement le sous-chef de la police politique.
+
+Au reste, son esprit ne s'occupait que d'une chose. Que contenait cette
+mystérieuse enveloppe que M. Jumelle lui avait montrée comme si elle
+devait faire tomber toutes barrières entre le Vendéen et lui?
+
+--Faites vite! répéta-t-il.
+
+--Soyez tranquille, monsieur le marquis... je suis bien à plaindre...
+N'est-ce pas votre opinion?
+
+--Oui.
+
+--Mais bien à plaindre?
+
+--Certes.
+
+--Mais extrêmement à plaindre?
+
+--Oh! finissons-en, monsieur. Qu'avez-vous à me dire? Parlez, j'attends.
+
+--Ah! vous avez pitié pour un père infortuné qui vous montre son
+désespoir... Infortunée Lodoïska! malheureuse Fernande! Cette enveloppe,
+monsieur, vous est envoyée par mademoiselle Grégoire...
+
+--Par?...
+
+--Oui, monsieur le marquis! vous regretterez bien de m'avoir soupçonné!
+Vous me tendrez vous-même la main quand...
+
+--Donnez, monsieur!
+
+--Dans un instant. Il faut que je vous mette au courant de tout ce qui
+s'est passé. La pauvre enfant a été enlevée par son père.
+
+--Je m'en doutais, murmura Jean.
+
+--Vous peindre son désespoir, ce serait inutile, ce serait impossible!
+Séparée de vous, il ne lui restait plus qu'à mourir. Heureusement...
+j'étais là!
+
+Il y a des intonations que l'écrivain ne peut rendre. Ces deux mots:
+«_J'étais là_,» prononcés par M. Jumelle, furent dits d'une façon plus
+que remarquable. Si on les avait entendus, sans doute que son engagement
+à la Comédie-Française eût été signé séance tenante.
+
+Et la pose! Le sous-chef de la police politique s'était à demi rejeté en
+arrière; son corps était grandi de trente centimètres au moins; il
+dépassait le plafond. Sa main droite tenait l'enveloppe, avec l'attitude
+de mademoiselle Rachel tenant l'urne d'Émilie, pendant que sa main
+gauche se grattait avec satisfaction le bout du nez.
+
+--Il y a là dedans le journal de sa vie, continua-t-il, depuis l'instant
+où elle a été brutalement éloignée de vous. Comme elle a souffert! Son
+père,--un monstre, monsieur le marquis,--l'a torturée de toutes les
+façons possibles! Pauvre ange! elle offrait à la persécution un front
+d'airain. Jamais je n'ai vu de résignation pareille... Puis, je vous le
+répète... heureusement, j'étais là!
+
+--Donnez! donnez donc!
+
+--Oui, mais vous me promettez...
+
+--Je ne vous promets rien.
+
+--Ah!...
+
+M. Jumelle abandonna son nez pour sa nuque, qu'il gratta avec une égale
+vivacité. Mais, sans doute, il était confiant dans l'excellence de son
+arme, car il tendit l'enveloppe au jeune homme, qui brisa avec une
+anxiété fiévreuse les trois cachets de cire rouge qui la fermaient.
+
+L'enveloppe contenait, ainsi que l'avait dit le sous-chef de la police
+politique, le journal de la vie de Fernande, écrit par elle, plus une
+lettre. Voici quelle était cette lettre:
+
+«Quand lirez-vous ces lignes, Jean? Quand Dieu permettra-t-il que vous
+puissiez venir à mon secours? Mais, depuis huit jours, je commence à
+espérer. Un ami est venu à moi dans ma détresse. Il avait une fille de
+mon âge, et s'est attendri à ce souvenir. Jean, croyez M. Jumelle, qui
+vous remettra cette lettre... et pensez à moi qui souffre et qui pleure,
+et qui mourrai sans vous!
+
+FERNANDE.»
+
+Le premier mouvement de Jean-Nu-Pieds en lisant ces lignes fut de tendre
+la main à M. Jumelle, et de s'excuser auprès de lui des doutes qu'il
+n'avait cessé de ressentir pendant tout le cours de leur entretien.
+Heureusement, en levant les yeux, il vit le visage de l'agent de police
+se refléter dans la glace.
+
+Pour lire la lettre de Fernande, le marquis de Kardigân s'était
+détourné. M. Jumelle croyait donc ne pas être observé. Les gens les plus
+habiles sont toujours pris par leur propre habileté. Il n'y a que la
+franchise qui ne soit jamais vaincue, qui triomphe toujours.
+
+Jean-Nu-Pieds vit le visage de l'agent supérieur de la rue de Jérusalem,
+et il y lut une telle ruse inquiète, une telle fausseté, qu'il comprit
+aussitôt que dans tout cela se cachait un mystère. M. Jumelle avait
+évidemment abusé de la bonne foi de la jeune fille, et elle l'avait cru.
+Mais dans quel but? Il l'ignorait. Certes, la lettre était bien de
+Fernande; il ne lui était point permis d'en douter. Mais pourquoi lui
+remettait-il ce paquet que M. Grégoire l'avait chargé sans doute
+d'intercepter? Voilà ce qu'il ignorait et ce qu'il ignorerait jusqu'à ce
+qu'un indice quelconque fût venu lui révéler la vérité. Il n'y avait pas
+à hésiter. Montrer à M. Jumelle qu'il n'était pas sa dupe, c'était
+maladroit; tandis que lui laisser croire qu'il tombait dans le piége,
+lui donnait sur lui un incontestable avantage. C'est ce qu'il fit,
+malgré que son esprit répugnât à tout ce qui était mensonge. Il se
+retourna, et tendant la main à M. Jumelle, en dépit du dégoût qu'il
+ressentait:
+
+--Je vous crois, monsieur, dit-il. Je regrette d'avoir pu douter de
+vous. Mais cette lettre me prouve surabondamment que je m'étais trompé.
+Que dois-je faire?
+
+M. Jumelle était bien fort, car il éteignit le regard de triomphe qu'il
+allait jeter sur le Vendéen.
+
+--Béni soit Dieu! dit-il.
+
+--Que dois-je faire? répéta le marquis.
+
+--Me croire!
+
+--Je vous crois.
+
+--Alors... attendez!...
+
+M. Jumelle rapprocha encore son fauteuil de Jean-Nu-Pieds, et se
+penchant vers lui:
+
+--Fuyez!
+
+Malgré son énergie, M. de Kardigân frémit. Quelle trahison cachait donc
+cette proposition? Quelle infamie allait-il tramer, cet homme, cet
+espion?
+
+--Fuir!
+
+--Vous le pouvez.
+
+Jean-Nu-Pieds serra la main de M. Jumelle.
+
+--Comment cela?
+
+--Je suis votre seul gardien. On ne sait pas, à la préfecture de police,
+que je suis des vôtres, bien que M. Gisquet commence à le soupçonner.
+
+--Il n'y a donc pas de soldats dans cette maison?
+
+--Non.
+
+--Où est M. de Révilly?...
+
+--En prison. Mais je le ferai également s'évader cette nuit.
+
+L'anxiété de Jean-Nu-Pieds augmentait; il sentait que tout cela
+annonçait un danger pour ses amis, et il ne voyait pas encore comment il
+pourrait rompre les mailles du filet dans lesquelles ou voulait les
+enserrer.
+
+--Bien, je fuirai, dit-il.
+
+--Dans une demi-heure, mon valet de chambre va venir ici; je lui
+donnerai l'ordre d'aller chercher la garde. Pendant qu'il ira, je vous
+donnerai des cordes, et vous me lierez solidement les pieds et les
+mains; vous me bâillonnerez, et vous sortirez par le jardin. Une porte
+est creusée dans le mur, c'est par là qu'entrent les fournisseurs de la
+maison, je vous l'indiquerai et vous serez libre. De cette façon on ne
+pourra me soupçonner.
+
+--Je vous remercie.
+
+--Ne me remerciez pas! C'est à moi de vous être reconnaissant, au
+contraire. J'ennoblis mon infâme métier... infâme, puisque je dois
+poursuivre ceux que j'aime! Je vous enverrai mon domestique, dès qu'il
+sera venu, à un endroit que nous conviendrons. Vous pouvez avoir toute
+confiance en lui. C'est un vieux serviteur, un de ces fidèles et
+antiques domestiques comme notre époque de décadence n'en fournit plus.
+
+À peine M. Jumelle finissait-il de parler, que son valet de chambre
+arriva. Celui qui était «un vieux serviteur, un de ces fidèles et
+antiques domestiques comme n'en fournissait plus cette époque de
+décadence,» n'était autre que la Licorne, l'horrible la Licorne...
+
+Pour la circonstance, le mouchard a mis du linge blanc, une redingote
+dont les pans tombent jusqu'à terre, et de la poudre dans ses cheveux
+crépus...
+
+
+
+
+ XIX
+
+ LE JOURNAL DE FERNANDE
+
+
+Jean-Nu-Pieds suivit le «loyal, le vieux serviteur,» ce seul Caleb
+survivant de tous les Calebs du temps passé! Ainsi que le lui avait dit
+M. Jumelle, une petite porte s'ouvrait dans le mur du jardin et
+conduisait à la campagne.
+
+Notre héros marchait, préoccupé de savoir quelle trahison pouvait bien
+cacher ce subit intérêt de l'agent de police, et de ce que contenait le
+journal de Fernande.
+
+La Licorne était aussi parfait dans son rôle que M. Jumelle dans le
+sien. Nous serions injuste en ne le reconnaissant pas. Il guida le
+marquis à travers le jardin, et là, d'une voix solennelle, il dit:
+
+--Monsieur est libre.
+
+Puis il ajouta, voyant que M. de Kardigân ne lui répondait rien:
+
+--Où monsieur va-t-il se rendre, pour que mon maître lui donne de ses
+nouvelles, s'il est besoin?
+
+--Ici, demain, à neuf heures du matin.
+
+Jean-Nu-Pieds s'éloigna lentement.
+
+À peine eut-il fait quelques pas, que la Licorne retira son habit
+respectable, frippa sa belle chemise à jabot, et fit voler la poudre qui
+donnait à sa chevelure affreuse une apparence si belle. Caleb était
+redevenu mouchard. Il suivit à distance Jean-Nu-Pieds, car la première
+partie du plan de M. Jumelle n'avait pas un autre but: faire espionner
+le chef vendéen, et découvrir ainsi la retraite des chouans dans la
+ville. Si le marquis de Kardigân trompait son attente et voulait
+profiter de sa mise en liberté pour s'enfuir dans la campagne, il serait
+toujours temps, grâce aux espions lancés sur ses traces, de s'en emparer
+de nouveau et de l'arrêter avant qu'il pût sortir de la ville.
+
+Mais Jean-Nu-Pieds n'avait garde de se rendre à l'auberge du
+_Cygne-du-Roi_; il gagna tout simplement le meilleur hôtel de la ville,
+celui qui était le plus en vue, demanda une chambre et s'enferma chez
+lui.
+
+Deux agents le surveillaient au dehors; mais peu importait au Vendéen;
+il était bien décidé à leurrer jusqu'au bout l'honorable M. Jumelle.
+
+--C'est donc elle qui m'a écrit ceci, murmura le jeune homme quand il se
+trouva seul, ayant en face de lui cette enveloppe que lui avait remise
+M. Jumelle.
+
+Il déplia ces papiers nombreux et lut:
+
+«Jeudi.
+
+--Où suis-je? je n'en sais rien. On m'a mise dans une chaise de poste,
+et on m'entraîne. O mon bien-aimé! si vous saviez tout! Un miracle seul
+peut me rendre à vous. Le désespoir est en moi. Ma seule consolation est
+de me dire que j'ai fait mon devoir.
+
+Nous avons voyagé toute la journée, toute la nuit et encore toute la
+journée. Ce soir jeudi, nous sommes dans une petite ville que je ne
+connais pas. Mon père ne me quitte pas du regard. Il me sera impossible
+de profiter d'un instant de liberté pour vous faire parvenir ces lignes.
+Je les écris à tout hasard, ignorant si vous les lirez jamais. Avec nous
+voyage un royaliste, que je ne connais pas. Cet homme me fait peur.
+C'est lui qui est la cause première de nos malheurs. Mon père tremble
+aussi devant lui. Quel mystère existe-t-il donc entre eux?»
+
+Samedi.
+
+Encore une nuit et deux jours de voyage. Où suis-je? Ce matin, à l'un
+des relais, mon père m'a dit:
+
+«--Lundi, nous serons arrivés au terme de notre voyage.»
+
+Je n'ai pas répondu; mais j'ai frémi, car je préférerais un voyage
+éternel à ce qui m'attend quand nous serons au but. Ne m'en veuillez
+point si je ne vous en dis pas davantage. J'ai fait le serment de me
+taire. Plût à Dieu que je n'eusse fait que celui-là!
+
+Mardi.
+
+Nous sommes arrivés cette nuit. Dans quel pays de la France? Je l'ignore
+toujours, de même que j'ignore par quels endroits nous avons passé. Je
+me souviens que nous avons franchi une grande ville avant de parvenir à
+la maison que nous habitons. Notre voyage a duré six jours et cinq
+nuits. Nous avons dû faire beaucoup de chemin, car les relais étaient
+nombreux et bien fournis. L'homme dont je vous ai parlé et dont je ne
+sais pas le nom, a dit souvent: «Hâtons-nous, la route est longue.»
+
+O mon seul aimé, Dieu sait ce que je souffre en étant ainsi séparée de
+vous, de vous à qui j'ai voué mon coeur, mon âme, ma vie! La Providence
+est cruelle, mais il faut s'incliner devant ses arrêts sans les
+discuter, quelque impénétrables qu'ils soient. Comme vous serez
+malheureux quand vous saurez tout!
+
+La maison où je suis est triste et sombre. Si elle n'était pas égayée
+par un soleil d'été, elle serait lugubre. Devant mes fenêtres coule une
+petite rivière; mais je ne peux les ouvrir qu'en présence de mon père.
+On m'a donné une femme pour me servir. Elle ne parle pas français, et je
+ne comprends point le langage dont elle se sert. Il me semble que je
+fais un rêve affreux dont je vais m'éveiller, car, bien que je sache mon
+malheur irrémédiable, je désespérerais trop si je n'espérais pas.
+
+Vendredi.
+
+Ami, je vous écris toute tremblante encore; je suis brisée. Je viens
+d'avoir avec mon père et l'homme dont je vous ai parlé une scène
+effroyable. Oh! pourquoi Dieu permet-il de pareilles choses! Et je ne
+puis rien vous dire. J'ai fait serment de me taire. Si je parlais, vous
+comprendriez tout...
+
+Jean! par pitié! renoncez à moi, oubliez-moi, que je n'existe plus pour
+vous... Oubliez le passé, chassez de votre coeur les espérances d'avenir
+que nous avions formées. Je suis bien malheureuse! Celui qui m'aurait
+dit jadis que je n'étais pas à bout de mes souffrances et que je
+pourrais souffrir davantage, je ne l'aurais pas cru. Quand tout nous
+séparait, j'étais moins infortunée et moins désolée qu'à présent.
+
+Mon bien-aimé, sous quelle étoile maudite suis-je née! J'ai la mort dans
+l'âme. Quand je ferme les yeux, je revois votre image, et mon désespoir
+redouble. Je fais au ciel une ardente prière... que je sois seule à
+souffrir, et que ma destinée ne soit pas de bouleverser éternellement la
+vôtre!
+
+Lundi.
+
+Encore deux jours! Comme le temps passe vite! Il me semble que chaque
+heure écoulée me rapproche de l'instant fatal. Pourquoi le suicide nous
+est-il défendu comme un crime? Dans la tombe, je souffrirais moins.
+
+Ami, ce matin, j'ai regardé pendant de longues heures la petite rivière
+qui coule sous mes fenêtres. Une fleur s'est détachée de la rive et a
+d'abord suivi le courant. Un moment, elle a voulu se retenir, mais le
+courant la reprenait toujours. Arrivée au milieu de larges feuilles de
+nénuphars, j'ai cru qu'elle pourrait résister à l'onde rapide qui la
+conduisait au loin. Pauvre petite fleur! elle a tourné sur elle-même et
+a repris le fil de l'eau jusqu'à ce que je l'aie perdue de vue.
+
+Je me suis dit que c'était l'image de ma vie.
+
+J'ai pensé à ma destinée qui était ainsi, et que rien ne pouvait
+arracher à l'abîme qui l'attendait... Pauvre petite fleur!
+
+Mardi.
+
+Encore un jour!... Jean! ne m'oubliez jamais, quoi qu'il arrive... Je
+vous demandais l'autre jour de chasser mon souvenir de votre coeur;
+aujourd'hui je vous supplie de l'y garder. Jean! qui m'aurait dit que
+tout cela arriverait quand la princesse, à qui j'ai voué mon éternelle
+reconnaissance, nous a mis la main dans la main?... Pourquoi ne suis-je
+pas morte, quand je vous ai cru enseveli sous les décombres de la
+Pénissière? Quand ces lignes vous parviendront-elles? Je ne sais; je les
+écris au hasard, attendant une heure propice, un moment, une
+espérance... Une espérance! comme si c'était un mot dans lequel je pusse
+croire!
+
+Jeudi.
+
+Je vous ai dit que la personne à qui obéit mon père était royaliste. Si
+je n'avais pas eu de terribles preuves de sa foi politique, je ne
+croirais jamais que ce monstre puisse croire à ce que vous croyez. C'est
+un homme de cinquante ans, à l'air dur, aux yeux froids. Je n'aurais
+jamais pensé que mon père pût courber le front ainsi. Je devine un
+mystère de honte...
+
+Pourquoi faut-il que je sois obligée de me taire! Pourquoi ai-je juré de
+garder le silence!... Ce silence me tue! Ami, je vous en supplie encore,
+ne me maudissez pas, ne m'oubliez pas. Une seule chose..
+
+Jeudi soir.
+
+J'ai été interrompue par un homme qui est entré dans ma chambre... Il
+s'est avancé prudemment jusqu'à moi, en prêtant de minute en minute
+l'oreille, comme s'il craignait d'être surpris...
+
+Oh! mon ami, Dieu le bénisse, car je lui dois la première joie que j'aie
+eue depuis que je vous ai quitté...
+
+Il m'a pris la main et m'a dit que mon père était son ami, mais que je
+lui avais fait pitié et qu'il voulait me secourir. J'étais devenue
+méfiante, et peut-être allais-je l'éloigner, quand je l'ai regardé. Il a
+l'air bon et doux. Pauvre homme!... Il a perdu une fille de mon âge, et
+c'est ce qui l'a touché.
+
+--Vous aimez M. de Kardigân? m'a-t-il dit.
+
+--Monsieur...
+
+--Je suis votre ami.
+
+--Mon ami?
+
+--Et je vous le prouverai. Vous êtes ici au château de Quiévrain, dans
+la Côte-d'Or. La ville où vous avez passé, c'est Dijon. Le village que
+vous apercevez là-bas, dans ce creux, c'est le village de Léry. Écrivez
+à M. de Kardigân où vous êtes, je me charge de faire parvenir la lettre.
+
+--Oh! soyez béni!
+
+Alors il a serré mes deux mains dans les siennes avec affection.
+
+--Vous me rappelez ma pauvre fille; elle aurait votre âge. Elle était
+douce et bonne comme vous. Quand je vous ai vue si malheureuse, je me
+suis juré de vous protéger en souvenir de ma chère Lodoïska. Plût au
+ciel que, si elle eût vécu, elle eût trouvé quelqu'un pour la sauver,
+comme je veux vous sauver...
+
+Si j'avais pu avoir encore de la défiance, elle aurait disparu, car de
+grosses larmes brillaient dans ses yeux...
+
+C'est une protection de Dieu qui a permis que quelqu'un pût encore
+s'intéresser à moi. Il vous remettra ces lignes... O mon ami, celui qui
+m'aurait dit cela, il y a huit jours, m'eût rempli le coeur de joie;
+aujourd'hui, j'ai peur. Je me dis que ce sera pour vous une douleur si
+grande!
+
+Mon protecteur s'appelle M. Jumelle. Il m'a tout raconté. Pour arriver
+ici, il faut partir de Paris par la route royale de Dijon. Arrivé à un
+petit village nommé Verrey, et qui est un peu après Montbard, il faut
+prendre la route de Saint-Seine-l'Abbaye. De Saint-Seine-l'Abbaye à
+Siry, il y a quatre lieues, en passant par le village de Lamargelle. À
+Léry, il y a deux châteaux; celui où l'on m'a renfermée est enfoncé au
+milieu des arbres. Je vous dis tout cela, et pourtant, mon ami, je vous
+le dis sans espérance; mais ce nous est une âpre joie de penser que ceux
+que nous aimons pourront nous suivre par le coeur.
+
+L'homme devant qui tremble mon père est en effet un royaliste. Il se
+nomme M. d'Héricourt. Cela m'étonne, car c'est un misérable...
+
+Vendredi.
+
+Hier au soir, j'ai interrompu ma lettre. Maintenant que je sais que vous
+la lirez, les idées m'arrivent en foule. Autrefois je pleurais trop: mon
+amour seul parlait. Ami, ne m'en veuillez pas du mystère que je suis
+obligée de vous cacher. Je suis sous le coup d'une iniquité telle, qu'il
+me paraît impossible que Dieu la laisse s'accomplir.
+
+J'ai essayé de m'enfuir, mais je n'ai pas pu; mon père m'a même refusé
+la présence du curé de Léry. Je comptais sur sa parole pour donner un
+cours meilleur à mes pensées.
+
+Car je suis prise de colères et de révoltes. La destinée me frappe si
+cruellement et à coups si redoublés, que je me sens en rébellion contre
+elle.»
+
+ * * * * *
+
+Le journal de Fernande s'arrêtait là. Jean-Nu-Pieds resta en proie à
+mille sentiments divers quand il eut fini la lecture de ces lignes
+déchirantes. Il y avait dans ce que lui disait sa fiancée un mystère,
+selon le mot dont elle se servait, qui faisait naître son épouvante.
+Quoi! elle le suppliait de l'oublier, de ne plus penser à elle! puis, un
+peu après, elle se repentait de sa demande, et, pour la seconde fois,
+elle le conjurait de l'aimer toujours et de conserver son souvenir
+éternellement vivant!
+
+--Lui aurait-on fait jurer de ne pas m'épouser? pensa-t-il. Mais elle me
+le dirait. Ce ne peut être cela. Qu'est-ce donc alors?... Ma tête se
+brise...
+
+Jean-Nu-Pieds avait quitté le _Cygne du Roi_ à cinq heures et demie. Il
+avait été arrêté à six heures. Sa conversation avec M. Jumelle avait
+duré deux heures. Il devait donc, en ce moment, être onze heures ou
+minuit.
+
+--Ce Jumelle a joué un rôle, continua M. de Kardigân. Évidemment, il a
+abusé de la confiance de cette pauvre enfant. Il m'a rendu à la liberté,
+espérant que je trahirais les nôtres; mais j'aimerais mieux mourir...
+Ah! si mon brave Aubin était là!...
+
+Il regarda le papier sur lequel avait écrit Fernande, et le baisa:
+
+--Voilà tout ce qui me reste d'elle. Amour, tendresse, dévouement, tout
+ce qui faisait battre mon coeur est là-dedans. Où est-elle? ne lui a-t-il
+pas menti?
+
+Jean-Nu-Pieds ouvrit la porte de sa chambre, et se trouva dans le
+corridor de l'hôtel où il était descendu. Il arriva bientôt dans la rue.
+Son oeil perçant distingua à droite et à gauche un homme en embuscade.
+Que lui importait? Il voulait marcher, non pour aller quelque part, mais
+pour respirer à pleins poumons l'air plus vif de la nuit. Il avançait
+droit devant lui.
+
+Les passants étaient rares. Dans une ville de province, minuit c'est
+quatre heures du matin à Paris. Les deux agents qui le guettaient le
+suivirent à distance. Jean-Nu-Pieds feignit toujours de ne pas les voir.
+Une idée venait de germer dans son cerveau, idée qui prenait corps à
+mesure que se condensait sa pensée.
+
+S'il pouvait échapper à ces agents!
+
+C'était difficile, et cela pouvait être dangereux. Il ne fallait pas
+qu'il fît consciencieusement cette trahison involontaire dont voulait le
+rendre coupable le sous-chef de la police politique.
+
+Jean marchait lentement. À mesure qu'il faisait du chemin, il voyait les
+deux agents qui se rapprochaient de lui. Enfin, il arriva sur le bord de
+la Loire. Il retourna vivement la tête en arrière et regarda. Cinq
+mètres le séparaient à peine de ses suivants. Alors il enjamba le
+parapet du pont et se jeta à l'eau. Deux exclamations de colère
+retentirent.
+
+Elles furent suivies d'une double chute. Mais M. de Kardigân avait
+calculé son action. Évidemment les agents de police croiraient qu'il
+s'était laissé aller à un courant et feraient de même.
+
+Au contraire, Jean-Nu-Pieds remonta le courant en quelques brassées, et
+se tint caché contre une arche, pendant que les doux mouchards
+descendaient la Loire vers Saint-Nazaire.
+
+Alors il regagna le rivage et prit sa course. Si ceux qui étaient
+attardés dans les rues virent cet homme, nu-tête, dégouttant d'eau,
+courant de toute la vitesse de ses jambes à travers les rues et les
+ruelles, ils ne durent pas comprendre quelle folie l'agitait. M. de
+Kardigân voulait faire perdre sa piste aux limiers de la police. Enfin,
+au bout de trois quarts d'heure, il se trouva éloigné du _Cygne du Roi_
+d'une lieue environ. Il se tapit dans une porte et attendit. Personne ne
+parut. Il attendit encore. Une horloge lointaine sonna deux heures du
+matin. Il se remit à marcher lentement et prudemment cette fois, en
+faisant toutes sortes de détours. Ce ne fut qu'à trois heures et demie
+du matin qu'il arriva devant le _Cygne du Roi_. Il se hâta de faire le
+signal convenu. Maître Poulardet, l'aubergiste, faillit tomber à la
+renverse en l'apercevant.
+
+--Vous! monsieur le marquis?
+
+--Où sont-ils?
+
+--Partis!
+
+--Dieu soit loué!
+
+--Mais ils vous ont donc relâché?...
+
+Jean-Nu-Pieds n'avait ni le temps ni le désir de faire, avec l'honorable
+Poulardet, une conversation suivie. Il se hâta de monter dans une
+chambre où l'aubergiste lui apporta des vêtements de rechange.
+
+--Qu'allez-vous faire, monsieur? lui demanda le brave homme.
+
+--Écoute, mon ami, répliqua Jean-Nu-Pieds, qu'a dit M. de Charette en
+partant?
+
+--Rien.
+
+--Le coup?...
+
+--Manqué.
+
+--Alors, voilà ce que tu vas faire. Il me faut de l'argent d'abord.
+As-tu deux mille francs chez toi?
+
+--J'en ai cinq mille, c'est toute ma fortune.
+
+--Je les prends, avec un de tes chevaux. Va demain à l'état-major de la
+place et fais viser un passe-port pour Angers, tu me l'apporteras.
+
+--Le signalement?
+
+--Va toujours. Tu es connu dans la ville, peut-être n'écrira-t-on pas le
+signalement sur le passe-port, d'autant plus que ce n'est que pour aller
+à Angers. Je partirai demain soir.
+
+M. de Kardigân était brisé de fatigue; il s'endormit profondément cette
+nuit-là. Au matin, quand il s'éveilla, le maître du _Cygne du Roi_ était
+assis au pied de son lit.
+
+--Vous avez deviné juste, monsieur, on n'a pas écrit le signalement.
+
+En effet, pour les petits parcours, les autorités civiles et militaires
+ont l'habitude de négliger cette formalité. Jean-Nu-Pieds prit un rasoir
+et fit tomber sa moustache sous l'acier; ensuite Poulardet lui coupa les
+cheveux ras.
+
+--J'ai changé d'idée, dit-il; au lieu de partir la nuit, je partirai en
+plein jour. Fais seller un cheval; je le laisserai à Angers chez une
+personne que tu m'indiqueras.
+
+Le marquis de Kardigân ressemblait, avec son chapeau mou, son vêtement
+de laine et ses guêtres montant aux genoux, à un métayer de la campagne.
+Il partit, à cheval, sans se presser, et prit la route d'Angers. Il
+comptait y coucher et prendre le lendemain la diligence de Paris.
+
+À la place d'Angers, on ne fit aucune difficulté de lui donner un
+passe-port pour Paris, en échange de celui qu'il donna. Le
+Maine-et-Loire était calme depuis longtemps. Dans ce département, M. le
+baron de Cambourg et M. de la Paumellière étaient les seuls qui tinssent
+encore la campagne. Et il était probable que, ainsi que M. de Charette,
+ils ne tarderaient pas à poser les armes.
+
+M. de Kardigân partit le lendemain pour Paris par la diligence. La route
+fut longue; mois il préférait voyager lentement et voyager sûrement.
+
+Il entra à Paris le 26 juillet. La ville était sourdement agitée.
+Pendant ce long règne de Louis-Philippe, que les parlementaires
+dépeignent comme si calme et si tranquille, il n'y eut pas une heure où
+l'honnête homme pût être assuré de son lendemain. Ce fut l'émeute en
+permanence et la révolte organisée. C'est que tout gouvernement dont
+l'origine est flétrie est un gouvernement impossible. Pendant dix-huit
+ans, on dut craindre tous les jours ce qui est arrivé aux journées de
+Février. Ce qui commence par la barricade finit par la barricade. C'est
+fatal.
+
+En toute autre circonstance, Jean-Nu-Pieds aurait tenu compte de ce
+trouble des esprits; mais il ne pouvait que penser à une chose:
+retrouver Fernande.
+
+
+
+
+ XX
+
+ LE CHÂTEAU DE LÉRY
+
+
+À Paris, on peut tout acheter avec de l'argent. C'est la ville où rien
+ne manque, la patrie du veau d'or. Le marquis de Kardigân, en prenant la
+diligence à Angers, savait que rien ne lui serait plus facile que de
+trouver une chaise de poste et des relais bien préparés. Avec les cinq
+mille francs de Poulardet, il pourrait aller au bout du monde. Ce fut
+par une chaude matinée de la fin de juillet qu'il partit.
+
+Sa voiture traversait, au galop de quatre vigoureux chevaux, la barrière
+de Charenton, et s'engageait sur cette longue et triste avenue, qui
+maintenant s'appelle la route de Lyon.
+
+Jean-Nu-Pieds n'était pas disposé à se laisser aller au charme puissant
+de la nature: le vent léger et tiède qui jouait à travers les arbres à
+demi couchés, au loin le murmure sourd de la grande ville à son réveil;
+plus près, le cours capricieux de la Marne. Pour un Breton, le paysage
+ne manquait pas de poésie. Le Parisien n'est-il pas aussitôt ému par
+l'aspect des dolmens druidiques et des landes montueuses?
+
+Nous ne suivrons pas notre héros dans tous les détails de son voyage. Le
+lendemain matin de son départ, vers quatre heures, il courait sur la
+route de Verrey à Saint-Seine. Montbard était dépassé. Montbard et
+Verrey sont aujourd'hui deux stations de la ligne Lyon-Méditerranée. Le
+chemin de fer a civilisé un peu les environs du pays de Buffon, et les
+routes nationales, voire même celles du département, sont largement
+carrossables. Mais en 1832, il n'en était pas de même; la chaise de
+poste devait quitter souvent le galop pour le pas long et allongé des
+charrettes de campagne.
+
+La route ne faisait que monter et descendre. Vers midi, Jean-Nu-Pieds
+arrivait à Saint-Seine-l'Abbaye, le dernier relais.
+
+Cinq kilomètres le séparaient encore de ce château de Quiévrain, près du
+village de Léry, où était enfermée Fernande. Il fit hâter le départ, et
+la chaise de poste fila comme le vent sur une route ombragée d'arbres.
+Cette partie de la Côte-d'Or est peut-être la plus belle de France.
+
+Qu'on nous pardonne si l'émotion nous gagne en en parlant. C'est à Léry
+même que nous avons été élevé. On nous a montré les ruines de ce château
+de Quiévrain, et la voix naïve du paysan nous a raconté plus d'une fois
+la légende de la prisonnière. Nous n'avons qu'à fermer les yeux pour
+revoir dans ses moindres détails ce paysage adorable où se sont écoulés
+les meilleurs et les plus calmes de nos jours d'autrefois.
+
+Que de chers souvenirs! que d'heures aimées le coeur évoque!
+
+Nous avons dit qu'après Sainte-Seine, la route débouche sur le village
+de Lamargelle. Le marquis de Kardigân devait y passer sans y jeter les
+yeux. L'art exquis d'un ancien gentilhomme, M. d'A..., n'avait pas
+encore doté ce pays alors perdu, d'un des plus fastueux châteaux qui
+existent en France.
+
+En quittant Lamargelle, la route monte par un chemin rocailleux bordé de
+broussailles où se jouent l'épine-vinette et la mûre bleue. Après une
+montée de cinq minutes, on arrive sur un plateau; à gauche, en allant
+vers Léry, surgit un petit bouquet de bois où croit éternellement une
+mauve verte et jaune, faite comme de la dentelle. Faisons encore cent
+mètres. A droite, derrière un champ de sarrazin, apparaît un second
+bois, Charmois. Les arbres sont de moyenne grandeur, et ont poussé à
+même sur un sol rocailleux et sec. Marchons toujours. A une petite
+distance, une croix de pierre dresse son front noirci par le temps. La
+route subit alors une forte déclinaison et s'enfonce entre une plaine
+montueuse à gauche, et une espèce d'abîme à droite. Au bas de cet abîme
+coule la petite rivière, l'Ignon, soeur de ce Lignon que le baron d'Urfé
+a immortalisé dans l'_Astrée_.
+
+C'est là que l'oeil découvre un merveilleux paysage. Que Corot ou
+Théodore Rousseau puissent le contempler un seul instant et ils auront
+tôt fait de le transporter d'un coup de pinceau sur leur palette
+magique. À partir de la rivière se lèvent deux collines qui s'étagent
+au-dessus d'un chemin creux. Au front de ces collines courent deux
+forêts, l'une verte, l'autre bleue, tant la condensation des couleurs
+produit, suivant la distance, un effet varié.
+
+La seconde de ces forêts qui portait et porte encore le nom de Chameaux,
+expliqué par les bosses que la nature lui a données, laisse apercevoir
+au voyageur une ferme, close d'arbres, et qui paraît à l'oeil, à
+distance, comme une oasis dans un désert de feuillage.
+
+Cette ferme a été bâtie sur les ruines et avec les pierres mêmes du
+château de Quiévrain.
+
+Jean-Nu-Pieds s'arrêta à contempler le château qu'il voyait de loin et
+s'abîma dans ses pensées. Ces quatre murs, à l'aspect de donjon féodal,
+renfermaient donc ce qu'il avait le plus aimé. Il laissa la chaise de
+poste au village de Léry.
+
+Le château de Léry, déjà construit alors, est occupé aujourd'hui par une
+ancienne célébrité médicale, M. G..., qui est venu demander à la
+campagne le repos qu'il a si bien gagné sur le champ de bataille de la
+science et de l'humanité. En 1832, il était occupé par un vieux
+gentilhomme, trop vieux pour chouanner encore comme il l'avait fait sous
+la première République.
+
+Le hasard voulut que, en faisant dételer ses chevaux au village, le
+marquis de Kardigân entendit prononcer le nom de ce gentilhomme. Il
+s'appelait M. de Kersaudiou. Ce nom lui était familier. Son père l'avait
+dit souvent comme celui d'un de ses anciens compagnons les plus braves
+et les mieux aimés.
+
+Jean-Nu-Pieds vint sonner à la porte d'entrée, qu'ombrage un marronnier
+gigantesque.
+
+--M. de Kersaudiou? dit-il au domestique qui se présenta.
+
+Le valet jeta un coup d'oeil sur le marquis. Jean avait, nous le savons,
+les cheveux ras; sans barbe ni moustaches, avec son costume de laine, il
+semblait un jeune fermier de la Beauce ou de la Brie. Mais le cachet de
+noblesse suprême empreint sur ses traits révélait au premier regard
+l'homme de race.
+
+Le domestique pria Jean d'entrer et l'introduisit dans un long couloir,
+sur lequel donnait le salon du château.
+
+M. de Kardigân envia ce calme et ce repos profond qui l'entouraient. Il
+se dit que vivre en un pareil lieu avec Fernande, loin des agitations
+fébriles, loin des douloureuses luttes du temps, ce serait le bonheur.
+M. Kersaudiou parut.
+
+Il avait quatre-vingts ans, mais sa sève bretonne ne pouvait point se
+tarir avec les années. Il portait haute et fière sa tête blanche, sur
+laquelle le temps avait neigé.
+
+--Vous avez désiré me parler, monsieur? dit-il à Jean.
+
+--Excusez-moi, monsieur, répondit le jeune homme, si je me suis permis
+de vous importuner, sans avoir l'honneur d'être connu de vous. Je suis
+un proscrit. Mon nom seul suffirait à me perdre. Aussi, je vais me
+nommer aussitôt à vous: je suis le marquis de Kardigân.
+
+Un rayon éclaira le visage du vieillard.
+
+--Le fils?...
+
+--Oui, monsieur; le fils de votre ancien compagnon d'armes.
+
+M. de Kersaudiou serra les deux mains de Jean-Nu-Pieds dans les siennes.
+
+--Marquis, je vous aimais et je vous aime. Toute la France royaliste a
+senti son coeur battre au récit de votre épopée de la Pénissière. J'ai
+été l'ami du père pendant soixante ans; j'étais l'ami du fils avant de
+le connaître. Me faites-vous l'honneur de venir me demander un asile?
+Serais-je assez heureux...
+
+--Merci, monsieur. Grâce à Dieu, si je suis proscrit, je ne suis pas
+poursuivi. Croyez que, le cas échéant, j'accepterais avec joie votre
+généreuse hospitalité. Je venais seulement vous demander...
+
+Jean-Nu-Pieds détourna la tête un instant pour cacher la rougeur qui
+montait à son front.
+
+--Parlez, marquis.
+
+--Pour vous demander de me conduire au château de Quiévrain.
+
+--Rien n'est plus facile.
+
+--Je voudrais, cependant, ne m'y rendre que ce soir.
+
+--Je suis entièrement à vos ordres.
+
+--Merci, monsieur, je n'ai pas besoin de vous dire combien votre bon et
+généreux accueil me touche.
+
+--Pas un mot de plus, marquis, vous êtes ici chez vous. Je vais vous
+présenter à ma famille. Je vis ici, en été, avec quatre générations
+autour de moi... Je suis très-vieux. Jean-Nu-Pieds s'inclina devant le
+vieillard aussi bas que devant un roi. N'était-ce donc pas aussi une
+royauté, cette majesté de la vieillesse? Quatre générations! M. de
+Kersaudiou s'était marié en 1770. Il avait vu successivement Louis XV,
+Louis XVI, la République, la Terreur, le Directoire, le Consulat,
+l'Empire, la première Restauration, les Cent-Jours, Louis XVIII, Charles
+X, et enfin l'usurpation criminelle du duc d'Orléans. Son fils avait
+soixante ans, son petit-fils quarante et un ans, son arrière-petit-fils
+vingt ans. Enfin, son arrière-petite-fille venait de se marier et était
+accouchée d'un fils. Il était trisaïeul.
+
+Toute la famille attendait son chef. Quand M. de Kersaudiou entra dans
+la salle à manger, où elle était réunie pour le repas du soir, tout le
+monde se leva. Le vieillard tenait la main de Jean.
+
+--Mes enfants, dit-il, je vous présente un des meilleurs gentilshommes
+de France, le fils d'un ancien ami, qui fut le mieux aimé de mes
+compagnons d'armes.
+
+Le fils, le petit-fils et l'arrière-petit-fils du vieillard vinrent tour
+à tour tendre la main au marquis.
+
+Celui-ci sentit les larmes monter de son coeur à ses yeux, en présence de
+cette majesté de la vieillesse, jointe à cette grandeur de la famille.
+
+--Ne me demandez pas son nom, continua M. de Kersaudiou. Il s'appelle:
+un ami.
+
+
+
+
+ XXI
+
+ LA RECHERCHE
+
+
+Tout ce que la délicatesse peut renfermer de procédés exquis fut
+prodigué au marquis de Kardigân. Au bout de dix minutes, il se sentait
+comme chez lui dans cette noble famille. Il ne fallait rien moins que
+tant d'aimable cordialité pour consoler un peu son esprit de sa
+constante, de sa douloureuse préoccupation. Après le repas, M. de
+Kersaudiou vint dire à Jean que les deux chevaux étaient sellés.
+
+--Comment, monsieur, s'écria le jeune homme, vous allez prendre la peine
+de m'accompagner vous-même?
+
+--C'est mon devoir, répliqua noblement M. de Kersaudiou. Je ne veux pas
+quitter un seul instant celui qui me fait l'honneur d'être mon hôte.
+
+Le petit-fils du vieux gentilhomme voulut faire également partie de
+l'excursion. On sella un troisième cheval, et la petite troupe partit au
+grand trot.
+
+Nous avons décrit en quelques lignes le paysage qui forme un cadre si
+poétique au bois de Chameaux. C'est la nature agreste et sublime en même
+temps dans tout son charme le plus puissant. Les trois cavaliers prirent
+le chemin creux qui longe la rivière de l'Ignon, en laissant derrière
+lui le village de Léry. Ce chemin va en s'enfonçant, entre des champs en
+collines à gauche et les prairies à droite. Par les temps clairs, on
+aperçoit dans le fond, ainsi qu'un décor de Thierry, le clocher de
+fer-blanc du joli bourg de Fresnay.
+
+Les cavaliers prirent le galop et entrèrent sous bois, dans une espèce
+de quadrilatère dont la route formerait la base. Ils ne tardèrent pas à
+disparaître au milieu des branches tombantes des jeunes chênes et de
+l'ombrage épais des hêtres gigantesques. En vingt minutes ils gagnèrent
+la clairière, où s'élevait le château de Quiévrain.
+
+Les appartements du château paraissaient vides. Les fenêtres étaient
+fermées. A peine, de temps à autre, la tête d'un valet d'écurie ou d'un
+garçon de ferme paraissait derrière les vieux murs croulants; car si le
+château du Quiévrain n'existe plus aujourd'hui, c'est que ses
+constructions séculaires ont fondu sous l'action du temps. Il est mort
+de vieillesse. Les pierres ainsi que les hommes ont leur âge. Notre-Dame
+de Paris vivra plus longtemps, parce que le génie l'a vivifiée à sa
+naissance. Jean-Nu-Pieds eut un serrement de coeur quand il vit cette
+sinistre solitude. Qu'était donc devenue Fernande si elle n'y était
+plus? Si elle y était encore, comme elle devait souffrir, enfermée dans
+cette prison!
+
+Cependant, M. Guy de Kersaudiou, le petit-fils du vieux chouan, avait
+agité la sonnette qui pendait à la porte d'entrée. Ceux qui étaient du
+pays avaient pu donner au marquis de Kardigân les renseignements
+désirables. Le château de Quiévrain appartenait à une notabilité du
+parti orléaniste, M. Legras-Ducos. Jean avait demandé vainement à ses
+nouveaux amis quel était ce M. d'Héricourt, ce royaliste, dont la jeune
+fille lui parlait dans son journal. Ce nom leur était inconnu.
+
+Un valet d'écurie vint ouvrir:
+
+--M. Legras-Ducos est-il ici? demanda Jean.
+
+--Oh! pour çà, non!
+
+--Il n'y a personne au château?
+
+--Oh! pour çà, oui.
+
+--Qui?
+
+--Il y a moi, m'sieur.
+
+L'imbécile laissa échapper un large sourire sur sa face pleine et bête.
+Jean-Nu-Pieds, impatienté, allait passer outre, quand Guy de Kersaudiou
+lui mit la main sur l'épaule.
+
+--Dites-moi, mon ami, continua-t-il, votre maître est venu ces derniers
+temps?
+
+--Pour çà, oui.
+
+--Quand?
+
+--Il y a des jours déjà.
+
+--Combien de jours?
+
+--Je sais point.
+
+--Comment vous ne savez point combien il y a de jours qu'il est venu?
+
+--Oh pour çà, non.
+
+«Oh! pour çà oui!--Oh! pour çà non.»
+
+C'est une locution employée beaucoup dans certaines campagnes. Les
+paysans de la Côte-d'Or et d'une partie de la Normandie ne se font pas
+faute de s'en servir.
+
+--Voyons, vous me direz au moins quand votre maître est reparti?
+
+--Pour çà, non!
+
+--C'est trop fort. Vous ne savez point quand M. Legras-Ducos a quitté le
+château?
+
+--Si, je le sais.
+
+--Vous me dites non.
+
+Le valet sourit d'un air malin.
+
+--Pardon, excuse, m'sieur, not' maître a quitté la maison hier matin,
+mais je ne sais pas quand il est reparti.
+
+Il était heureux encore qu'un pareil idiot consentît à faire seulement
+une réponse. Les trois gentilshommes n'avaient pas le droit de se
+plaindre. Guy de Kersaudiou continua:
+
+--Est-ce qu'il avait du monde avec lui?
+
+--Pour çà, oui.
+
+--Combien de monde?
+
+Le valet compta sur ses doigts.
+
+--Sept personnes.
+
+--Sept.
+
+--Pour çà, oui.
+
+Jean-Nu-Pieds prit dans sa poche une belle pièce de cinq francs en
+argent, et la lui mit dans la main.
+
+Le paysan pâlit, rougit, et enfin éclata de rire avec force. Il était si
+peu habitué à de pareilles aubaines!
+
+--Vous voulez savoir qui?
+
+--Oui.
+
+--Il y avait le maître, ça fait un; un monsieur, ça fait deux; son
+chien, ça fait trois; ses deux chevaux, ça fait cinq; le cocher, ça fait
+six; et une dame, ça fait sept.
+
+--Quel âge avait cette dame?
+
+--Oh! un âge gros! Peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien plus.
+
+M. de Kardigân n'y comprenait plus rien.
+
+Cette dame, qui avait «peut-être bien cinquante ans, et peut-être bien
+plus,» ne pouvait assurément pas être Fernande.
+
+--Il n'y avait pas une jeune fille? demanda-t-il avec anxiété.
+
+--Oh! pour çà, oui, m'sieur!
+
+--Pourquoi ne la nommez-vous pas?
+
+--J'ai entendu M. Legras-Ducos qui disait en parlant de la jeune
+demoiselle: «On ne peut pas compter sur elle;» alors moi, je ne l'ai pas
+comptée, na, dame!
+
+Cette imbécillité triomphante était de celles contre lesquelles une
+réplique est inutile. Il n'y avait absolument qu'à profiter, autant que
+possible, des renseignements qu'on venait d'acquérir, et soi-même les
+compléter.
+
+MM. de Kersaudiou eurent l'idée, très-pratique, d'aller au village de
+Maulais, à sept kilomètres de là, chez un de leurs amis. Le château de
+Quiévrain faisait partie de la commune de Maulais; on pourrait peut-être
+les y renseigner. Ils reprirent le grand trot, et regagnèrent la route.
+Trois quarts d'heure après, ils entraient à Maulais, dans la propriété
+de M. le baron de Thuringe.
+
+Par bonheur, M. de Thuringe avait rencontré M. Legras-Ducos la veille de
+son départ. Le propriétaire du château de Quiévrain lui avait dit qu'il
+avait chez lui un de ses amis, M. Grégoire, et sa fille, mademoiselle
+Grégoire. Il espérait, avait-il ajouté, les garder pendant quelque
+temps, mais une nouvelle imprévue, apportée la veille par un courrier,
+le forçait de partir le lendemain avec ses hôtes.
+
+Tout commençait à s'éclaircir pour Jean-Nu-Pieds.
+
+Fernande était venue bien réellement au château de Quiévrain, et l'avait
+quitté. M. de Thuringe croyait que M. Legras-Ducos avait été dans une
+autre de ses terres, située au sud de Bordeaux, dans les Landes.
+
+Les trois gentilshommes remercièrent le baron de ses gracieux
+renseignements, et revinrent à Léry. La décision à prendre était facile.
+Jean-Nu-Pieds résolut de se diriger immédiatement sur Bordeaux. C'était
+un autre voyage de huit jours.
+
+M. de Kersaudiou, son petit-fils surtout, s'étaient pris pour le héros
+vendéen d'une rare affection. Jean avait tenu à ce que toute la famille
+sût qui il était. Ce n'était pas sous un pareil toit qu'une trahison
+était à craindre. Le soir, on le pria de parler à la jeune génération de
+cette guerre de géants qu'il venait de subir. Le marquis de Kardigân
+leur raconta, dans un langage simple et poétique, la légende de la
+Pénissière. Un frisson d'admiration fit courber toutes ces têtes, celle
+du vieillard, de l'aïeul, de l'ancêtre, comme celle de l'adolescence de
+quinze ans. Et ils avaient en face d'eux un de ces héros dont l'aventure
+les enthousiasmait. Ceux qui étaient élevés dans l'amour et le respect
+du Roi de France devaient apprendre de bonne heure comment on mourait
+pour lui.
+
+Guy de Kersaudiou, au moment où on allait se dire adieu--car Jean
+partait la nuit même--se présenta devant son ami, en costume de voyage
+comme le marquis.
+
+--Je vais avec vous, dit-il.
+
+--Avec moi?
+
+--Vous le voyez.
+
+--Oh! merci! merci de cette bonne pensée; mais je ne souffrirai pas que
+vous quittiez ainsi les vôtres. Non, mon ami, restez. Je serais égoïste
+si j'acceptais un pareil sacrifice. Non, je ne veux pas que vous
+m'accompagniez.
+
+Mais à tout ce que put lui dire M. de Kardigân, M. de Kersaudiou ne
+répliqua rien. Enfin, à une dernière insistance du marquis:
+
+--Mais, cher marquis, dit-il, tout ce que vous pourriez me répondre ne
+me sera de rien. A moins que vous ne m'assuriez que ma présence vous
+importune, je pars avec vous. Il peut survenir, obligé que vous êtes de
+vous cacher, telle circonstance qui vous force à avoir besoin du
+dévouement immédiat d'un ami. Je ne me pardonnerais point de n'avoir pas
+été là pour vous aider.
+
+Il n'y avait rien à répliquer.
+
+La chaise de poste, qui avait amené Jean, l'emmena avec son nouvel ami.
+
+M. de Kardigân ne devait pas tarder à s'apercevoir que la résolution du
+gentilhomme bourguignon était dictée par la prudence.
+
+En arrivant à Dijon, les deux voyageurs s'étaient rendus à l'hôtel de la
+_Cloche_. Le lendemain, à leur réveil, au moment où ils allaient
+repartir, Jean-Nu-Pieds eut l'idée d'ouvrir un journal jeté sur une
+table dans le salon de l'hôtel. Il portait la date de la veille. Aux
+dernières nouvelles, le marquis de Kardigân lut cette dépêche par
+courrier invraisemblable:
+
+«Nantes, minuit.
+
+Le célèbre chef vendéen, marquis de Kardigân, plus connu sous son nom de
+guerre de Jean-Nu-Pieds, a été arrêté hier et va passer devant la
+juridiction militaire.»
+
+Jean crut rêver.
+
+
+
+
+ XXII
+
+ CE QUI S'ÉTAIT PASSÉ
+
+
+Le premier sentiment de l'honorable M. Jumelle, en apprenant que
+Jean-Nu-Pieds s'était échappé, avait été la colère. Il commença par
+corriger à coups de pied le malheureux la Licorne. Bien qu'homme libre,
+le mouchard ne trouva rien à redire à cette façon de prouver son
+mécontentement. Aujourd'hui la Licorne serait électeur: ô progrès des
+temps! Mais, passons.
+
+M. Jumelle était trop intelligent pour ne pas comprendre que cela
+avançait fort peu ses affaires. Le marquis de Kardigân ne reviendrait
+pas se mettre benoîtement entre ses mains, parce qu'il criblait de coups
+de pied un agent maladroit. Il fallait aviser promptement. De deux
+choses l'une: ou Jean-Nu-Pieds avait quitté la Bretagne pour aller
+délivrer Fernande, ou il s'était réfugié dans une de ces retraites
+inaccessibles qui servaient de campement aux Vendéens vaincus.
+
+Dans les deux cas, il était difficile, sinon impossible, de le
+reprendre. Dans l'hypothèse d'une fuite, M. Jumelle se décida à expédier
+un courrier séance tenante à M. Grégoire, afin de l'avertir que le lion
+était déchaîné. Nous avons vu que le courrier était arrivé à temps,
+puisque Fernande n'était plus au château de Quiévrain, quand
+Jean-Nu-Pieds s'y présenta.
+
+Sur ces entrefaites, éclatèrent les terribles journées révolutionnaires
+qui mirent une fois de plus le trône de Louis-Philippe à deux doigts de
+l'écroulement. Le sous-chef de la police politique fut rappelé en toute
+hâte à Paris.
+
+L'agent supérieur de la rue de Jérusalem, qui le remplaçait, ne
+connaissait que de nom les acteurs du grand drame vendéen.
+
+Le marquis de Kardigân, le baron de Charette, le marquis de Coislin,
+tels étaient les trois chefs redoutés auxquels la police devait faire la
+chasse la plus active.
+
+Or, le jour même du départ de M. Jumelle, Philippe de Kardigân et Jérôme
+Hébrard entraient à Nantes, ignorant ce qu'était devenue Fernande, et
+ayant vainement partout cherché ses traces. Ils croyaient, de même, que
+Jean-Nu-Pieds tenait encore la campagne; mais ils ne devaient pas tarder
+à être cruellement détrompés.
+
+Comme ils passaient dans une rue peu fréquentée de la ville, ils virent
+à quelques pas devant eux un homme de haute taille, mais qui marchait
+courbé, comme sous une peine profonde.
+
+--Nous ne sommes pas les seuls à souffrir, pensa Robert Français.
+
+Est-ce qu'en effet Dieu ne nous a pas donné la souffrance en cette vie,
+pour mériter le bonheur dans une autre?
+
+Les deux jeunes gens allaient continuer leur chemin sans faire plus
+attention à cet homme, quand celui-ci se retourna, les regarda un
+instant et laissa échapper un geste de surprise.
+
+Robert Français le reconnut aussitôt. C'était Aubin Ploguen.
+
+Le fidèle serviteur de Kardigân vint droit à celui qui ne portait plus
+le nom des Kardigân.
+
+--Savez-vous où il est? demanda-t-il d'une voix brisée.
+
+--Qui?
+
+--Monsieur le marquis.
+
+--Mon frère! Qu'est-il arrivé?
+
+Aubin Ploguen leur raconta que Jean-Nu-Pieds avait été fait prisonnier,
+ainsi que Henry de Puiseux; que ce dernier avait été transféré à la
+prison de Nantes, mais que le marquis n'avait point reparu. Fallait-il
+donc croire qu'il avait été fusillé, c'est-à-dire assassiné obscurément,
+la nuit, entre les quatre murs d'un cachot?
+
+Robert Français se sentit en proie à un désespoir sans bornes; mais le
+sang fier de sa famille coulait dans ses veines.
+
+--Ah! malheur à eux, s'écria-t-il, s'ils ont osé toucher au dernier des
+Kardigân! malheur à eux!
+
+C'était beau d'entendre ainsi parler l'aîné d'une famille, quand il en
+avait été chassé comme indigne! Quand, obéissant par delà le tombeau à
+son père mort, il appelait lui-même le dernier des Kardigân, celui qui
+sortait avec lui-même de la souche commune!
+
+--Écoute, Aubin, reprit-il, nous sommes trois, et trois hommes résolus,
+décidés tels que nous, peuvent tout et feront tout! Tu vas nous conduire
+à cette maison dont on avait fait une souricière et où il a été arrêté.
+
+Mais les trois amis ne devaient même pas être obligés d'aller jusqu'au
+bout.
+
+Comme ils tournaient l'angle de la rue Jean-Jacques-Rousseau, Jérôme
+Hébrard, serrant doucement le bras de Robert Français, montra à son
+compagnon un groupe d'individus qui, assis en dehors d'un café,
+causaient bruyamment en fumant et en buvant.
+
+Parmi ces individus se trouvait une de nos anciennes connaissances,
+Trébuchet. Si le lecteur se rappelle la soirée où l'agent de police jeta
+si prestement Jérôme Hébrard à l'eau, il doit comprendre que l'ouvrier
+devait conserver fort mauvais souvenir du camarade de la Licorne.
+
+Heureusement Trébuchet ne vit point les deux jeunes gens. Ceux-ci purent
+tourner l'angle de la rue et se cacher derrière une maison, sans perdre
+de vue le café.
+
+--Aubin, dit Robert Français, tu vois cet homme qui est là, derrière
+cette colonne? Il ne te connaît pas. Tu vas donc le suivre jusqu'à la
+nuit. Dès qu'il sera entré dans une maison, tu viendras nous prévenir.
+Jérôme et moi serons à l'hôtel d'Angleterre.
+
+Le chouan fit signe qu'il avait compris. Il avait vieilli de dix ans,
+depuis que son bien-aimé maître avait disparu. On eût dit qu'il ne
+voulait plus parler.
+
+Jérôme et Robert s'éloignèrent. Aubin Ploguen resta, se promenant sur la
+place de long en large, et les yeux fixés sur le mouchard.
+
+Celui-ci semblait fort peu pressé, se levait, chantait, riait et fumait
+avec un entrain particulier. Sans doute le gouvernement avait récompensé
+richement les policiers, afin que leur zèle ne se ralentît pas.
+
+Pendant une heure, Trébuchet ne quitta pas le café. Quand il se décida à
+s'en aller, Aubin Ploguen marchait tranquillement à quelques pas
+derrière lui. Le policier traversa une partie de la ville et entra dans
+la maison de la rue Montdésir, qu'avait louée autrefois M. Grégoire;
+puis il revint sur ses pas et se dirigea vers la rue Vieille. Il sonna
+au numéro 9. On se rappelle que c'était précisément la maison qui avait
+servi de souricière à M. Jumelle, et qu'Aubin Ploguen la connaissait,
+puisqu'après avoir suivi son maître jusque-là, il était revenu avertir
+M. de Charette de ce qui se passait. Le chouan eut l'idée de prévenir
+aussitôt ses amis.
+
+Il avisa un commissionnaire qui attendait des clients, assis sur une
+borne. Courant à lui, il lui mit dans la main une pièce de vingt sous,
+et lui ordonna d'aller dire à M. Jérôme Hébrard, à l'hôtel d'Angleterre,
+que son cousin l'attendait rue Vieille.
+
+Pendant une demi-heure, Aubin Ploguen resta immobile, ayant l'air de se
+chauffer au soleil et les yeux fixés sur le numéro 9. Enfin Jérôme
+Hébrard arriva. Le jeune ouvrier avait laissé Robert Français à l'entrée
+de la rue. De cette façon, Aubin étant à l'autre extrémité, personne n'y
+passerait sans qu'ils pussent surveiller.
+
+Il pouvait être environ trois heures du soir. Les trois amis attendirent
+jusqu'à six heures. Trébuchet ne reparut pas. Cette longue station
+devenait inquiétante. Ils ne savaient trop que croire, les uns et les
+autres, quand Aubin eut enfin une idée pratique:
+
+--La maison a une issue par derrière, dit-il.
+
+On voit que le fils de Cibot Ploguen ne se trompait pas, puisque c'était
+par cette seconde issue que M. Jumelle avait fait partir Jean-Nu-Pieds.
+
+Jérôme et Robert étaient entrés dans une boutique de marchand de vins,
+d'où il était possible de surveiller toute la rue. Ils y gagnaient de ne
+pas être remarqués. Aubin les y laissa et fit le tour du pâté de
+maisons. Il ne tarda pas à revenir, en disant qu'en effet la maison
+avait un jardin fermé par un mur assez haut, mais qu'une petite porte
+s'ouvrait dans ce mur, donnant passage sur une route extérieure qui
+était déjà presque la campagne.
+
+Sept heures du soir venaient de sonner. Robert comprit qu'une plus
+longue station dans la rue Vieille serait inutile. Étant données les
+traditions de la police, les mouchards qui avaient affaire dans la
+maison devaient entrer par la rue et sortir par le jardin. En tous cas,
+mieux valait surveiller l'issue cachée que l'issue apparente.
+
+Ils partirent l'un après l'autre et tournèrent successivement le pâté de
+maisons. Ce jour-là était un lundi. Le lendemain du dimanche est
+généralement fêté par les ouvriers paresseux. On ne devait donc pas trop
+s'étonner de voir ces trois hommes, couchés dans les herbes, dans les
+poses les plus abandonnées et simulant un profond sommeil.
+
+Huit heures, puis neuf heures du soir sonnèrent au loin. Il faisait
+encore jour, ce jour crépusculaire qui ressemble à un dernier combat
+entre l'ombre et le soleil, son éternel ennemi. Heureusement que
+personne ne parut, car les trois amis n'auraient pu profiter de
+l'obscurité avec cette demi-clarté douteuse.
+
+Un peu après dix heures, ils entendirent crier le sable du jardin.
+
+Un silence profond régnait autour d'eux, leur permettant de distinguer
+tous les bruits qui se produisaient: à peine, de temps en temps, le
+gémissement plaintif d'une chouette passait-il à travers les branches
+des hauts peupliers.
+
+La petite porte creusée dans le mur s'ouvrit, et la silhouette d'un
+homme se dessina sur les pierres. Pas un d'eux ne bougea. Il fallait
+laisser à cet homme le temps de s'engager dans la campagne. Dès qu'il
+eut fait vingt pas, Aubin se leva silencieusement. Ses deux compagnons
+l'imitèrent.
+
+Trébuchet,--car c'était lui,--continua d'avancer avec insouciance, ne se
+doutant guère de la redoutable escorte que lui donnait sa mauvaise
+étoile.
+
+
+
+
+ XXIII
+
+ LES SOUFFRANCES DE TRÉBUCHET
+
+
+Malheureusement pour lui, Trébuchet ne tarda pas à être plus
+clairvoyant. Le pied de Jérôme Hébrard heurta une pierre; Trébuchet se
+retourna avec inquiétude. Aussitôt Aubin Ploguen laissa tomber sa
+puissante main sur l'épaule du mouchard et le terrassa. La surprise de
+Trébuchet ne laissait pas d'être amplement désagréable. Elle devint bien
+plus désagréable encore, quand les trois hommes s'étant réunis autour de
+lui, il reconnut parmi eux Jérôme Hébrard, auquel il avait fait prendre
+un bain dans la Loire.
+
+Si Trébuchet avait eu plus de sang-froid, il aurait pu crier et appeler
+au secours; mais, comme il n'en fit rien au premier moment, au second,
+cela lui devint impossible, attendu que, sur un signe de Robert
+Français, Aubin Ploguen l'avait déjà garrotté et bâillonné.
+
+Le robuste chouan chargea l'agent de police sur ses épaules, comme il
+aurait fait d'un paquet de linge, et ils s'enfoncèrent dans la campagne.
+
+Ils n'avaient pas échangé une seule parole, mais ils se comprenaient.
+
+Au premier bouquet de bois qu'ils rencontrèrent sur leur route, ils y
+entrèrent, et se mirent en devoir de délier le prisonnier.
+
+Trébuchet roulait ses gros yeux abêtis par l'épouvante, et semblait en
+proie à une terreur d'autant plus grande, qu'il ignorait encore ce qu'on
+voulait faire de lui.
+
+Depuis un instant, Aubin Ploguen roulait un projet dans sa tête carrée.
+Il ne lui suffisait plus d'apprendre où était son maître, il voulait, en
+cas qu'il fût en danger, l'arracher à ce danger.
+
+Aussi, comme Robert Français mettait le doigt sur sa bouche pour
+commencer l'interrogatoire du mouchard, le chouan lui fit signe de ne
+point parler encore.
+
+--Écoute, dit Aubin à Trébuchet en regardant le misérable bien en face,
+tu es un coquin, donc tu dois avoir peur de la mort...
+
+Le raisonnement de Ploguen était juste, car à ce mot de «mort,»
+Trébuchet fit une grimace significative.
+
+--Eh bien, continua le Vendéen, je te jure... (et il est bon que tu
+saches que je n'ai jamais manqué à mon serment), je te jure que si tu
+n'obéis pas exactement à ce que je te commanderai, je te brûle la
+cervelle comme à un lièvre!
+
+En parlant ainsi, Aubin appliquait la gueule d'un pistolet sur la tempe
+de Trébuchet, qui tomba à genoux.
+
+--Grâce! grâce! hurla-t-il.
+
+--C'est à toi à te la refuser ou à te l'accorder. Réponds à mes
+questions et obéis à mes ordres, c'est le seul moyen que tu aies de
+sauver ta peau, à laquelle tu me parais tenir beaucoup.
+
+--Parlez...
+
+--Qui demeure dans la maison d'où tu viens?
+
+--Le sous-chef-adjoint de la police politique.
+
+--Comment s'appelle-t-il?
+
+--M. Dervioud.
+
+(C'était vrai, car nous savons déjà que M. Jumelle avait dû quitter
+Nantes depuis deux jours, rappelé à Paris par le préfet de police.)
+
+--Avez-vous des prisonniers?
+
+--Oui.
+
+--Combien?
+
+--Deux.
+
+--Leurs noms.
+
+--L'un, jeune, qu'on appelle M. de Puiseux; l'autre est le propriétaire
+de la maison, M. de Révilly.
+
+Les trois hommes échangèrent un regard en frissonnant. Pour qu'on ne
+nommât pas Jean-Nu-Pieds, il fallait que le marquis de Kardigân eût été
+transféré ailleurs ou passé par les armes.
+
+--Il faut que tu nous introduises dans la maison.
+
+--Bien.
+
+--Cette nuit, le peux-tu?
+
+--J'essayerai.
+
+--Tu n'as pas à essayer; rien ne t'est plus facile; on ne se méfie pas
+de toi, et on ne nous sait pas si près. N'oublie pas qu'à la moindre
+trahison de ta part...
+
+Le geste d'Aubin Ploguen pouvait se passer de commentaires. Trébuchet
+claquait des dents.
+
+--Y a-t-il des soldats dans la maison?
+
+--Non.
+
+--Et des agents de police?
+
+--Oui, il y en a quatre.
+
+--Bien. Tu nous conduiras à l'endroit où ils sont. Comme ils restent
+évidemment dans la maison pour être toujours aux ordres de leur chef,
+ils doivent se tenir dans la même chambre ainsi que les soldats d'un
+corps de garde.
+
+--En effet.
+
+--Ensuite, tu nous indiqueras dans quelle partie de l'habitation sont
+enfermés M. de Révilly et M. de Puiseux.
+
+Ce pauvre gredin de Trébuchet était absolument navré. Il grelottait de
+ses quatre membres.
+
+--Mais... si... je fais tout cela... les autres me tueront.
+
+--Quels autres?
+
+--Mes camarades.
+
+--Ah! c'est possible. Mais si tu ne le fais pas, tu seras tué par nous.
+Réfléchis.
+
+La réflexion ne pouvait pas avoir un effet douteux. La mort était
+problématique d'un côté; de l'autre, elle était certaine. Trébuchet
+n'avait pas à hésiter, et comme il était fort intelligent, il n'hésita
+pas.
+
+--Je vous conduirai, balbutia-t-il, et je ferai tout ce que vous voulez;
+mais vous me rendrez à la liberté après?
+
+--Oui.
+
+--Surtout, promettez-moi que vous ne direz jamais que je vous ai servi
+de guide cette nuit?
+
+--Je te le promets.
+
+--Allons... puisque vous le voulez.
+
+Pour plus de sûreté, on remit dans la bouche du mouchard le linge qui
+lui avait servi de bâillon; puis, Jérôme Hébrard le prit par un bras,
+Robert Français par l'autre, et tous les trois, précédés d'Aubin
+Ploguen, revinrent dans la direction de la maison de la rue Vieille.
+
+Vue du dehors, on aurait cru qu'aucun changement ne s'était produit à
+l'intérieur. Elle avait toujours cette même apparence calme.
+
+Trébuchet s'avança vers la petite porte, et, tirant une clef de sa
+poche, l'ouvrit.
+
+Ils entrèrent dans le jardin, en ayant soin de marcher lentement sur les
+bandes de gazon qui servaient de bordure aux parterres, afin de ne pas
+faire crier le sable sous leurs pas. Les lumières brillaient derrière
+les vitres. On distinguait des corps qui passaient et repassaient.
+
+--Où est la prison? demanda tout bas Aubin Ploguen à Trébuchet. De son
+doigt, celui-ci indiqua la cour.
+
+--Fais-nous entrer dans la maison.
+
+Au moment où les trois amis allaient exécuter leur dessein, un bruit de
+pas résonna dans la chambre qui donnait sur le jardin; puis la fenêtre
+s'entre-bâilla.
+
+À la lueur des lampes, ils distinguèrent quatre ou cinq hommes assis à
+des tables et écrivant.
+
+L'homme qui venait d'entrer dans la pièce, apparemment M. Dervioud, le
+sous-chef-adjoint de la police politique, s'adressa à l'un des
+rédacteurs:
+
+--Le rapport est-il fait?
+
+--Oui, monsieur.
+
+Les trois amis s'étaient jetés derrière un taillis: on ne pouvait les
+voir. Bien leur en avait pris, d'ailleurs, car M. Dervioud jetait de
+fréquents regards dans le jardin. Enfin il se retira; mais au moment de
+laisser ses agents à leurs travaux, il ajouta:
+
+--Hâtons-nous. Il faut que ce marquis de Kardigân soit arrêté demain.
+
+Le sentiment qui agita l'âme des trois amis fut double: joyeux, puisque
+Jean-Nu-Pieds était libre; inquiet, puisque la même phrase qui leur
+annonçait cette nouvelle signifiait aussi qu'il était menacé.
+
+M. Dervioud était déjà sorti, mais il rentra et dit:
+
+--Dès que Trébuchet sera de retour du télégraphe, vous me l'enverrez.
+
+Cette recommandation du sous-chef adjoint à notre vieille connaissance
+M. Jumelle, ne fut pas perdue pour ses employés qui travaillaient dans
+la chambre, mais elle le fut encore moins pour Aubin Ploguen.
+
+Avec sa franche logique, le chouan se disait que Trébuchet, s'il allait
+au télégraphe, avait dû y porter quelque chose.
+
+Ce quelque chose, il voulait l'avoir. Il chargea de nouveau le mouchard
+sur ses épaules, et faisant signe à Robert Français et à Jérôme Hébrard
+de rester où ils étaient, il porta Trébuchet au fond du jardin.
+
+--Donne-moi la dépêche, dit-il.
+
+Trébuchet ne se fit pas prier. Il tira de sa poche le papier, et le
+tendit au chouan. Celui-ci le déplia et lut. Aussitôt une vive crainte
+se peignit sur ses traits.
+
+La dépêche était rédigée en chiffres. Mais il se dit que Trébuchet
+connaissait cela.
+
+Malheureusement le mouchard l'ignorait. Aubin Ploguen n'avait pas à
+douter. Trébuchet en était arrivé à un état de terreur tel qu'il eût
+raconté ses moindres pensées au terrible Vendéen, pour peu que celui-ci
+en eût manifesté le désir.
+
+Le problème existait toujours, néanmoins. Le papier fut mis sous les
+yeux de Robert Français et de Jérôme Hébrard. Mais ni l'un ni l'autre ne
+purent le résoudre.
+
+Et pourtant ils avaient l'intuition que cette dépêche concernait
+Jean-Nu-Pieds, et qu'en la lisant ils sauveraient d'un grand péril celui
+qui leur était si cher.
+
+
+
+
+ XXIV
+
+ LE DÉVOUEMENT
+
+
+Ils en étaient à ces hésitations mêlées de craintes, lorsque ce bruit
+sec et bruyant que font des crosses de fusil sur les pierres d'un chemin
+retentit au dehors, sur la route. Était-ce un danger qui les menaçait de
+ce côté-là?
+
+Aubin Ploguen n'hésita pas un instant. Il fallait, avant tout, mettre en
+sûreté leur prisonnier, et empêcher qu'on ne pût le leur reprendre. Mais
+il était important que l'un d'eux restât dans le jardin pour surveiller
+ce qui se passerait.
+
+Robert Français déclara que ce serait lui. En vain Jérôme Hébrard voulut
+s'y opposer; en vain Aubin Ploguen tenta de prouver au frère de son
+maître que ce n'était pas à lui qu'incombait ce devoir, le jeune homme
+demeura inébranlable.
+
+L'ouvrier et le paysan furent obligés de céder. Ils s'éloignèrent,
+laissant seul Philippe de Kardigân.
+
+Cependant, les soldats, dont l'arrivée avait été annoncée par le bruit
+des crosses de fusil sur les pierres, ouvraient la petite porte du
+jardin et entraient l'un après l'autre. Aubin Ploguen et Jérôme durent
+se jeter dans les taillis du fond, comme Robert Français s'était jeté
+dans les taillis placés sur le devant.
+
+Ils purent compter ainsi les soldats. Ils étaient au nombre de vingt. Un
+factionnaire fut placé à la porte, le lieutenant qui commandait cette
+demi-section entra dans la maison et se dirigea vers le cabinet du
+sous-chef-adjoint.
+
+Robert Français n'était pas inquiet pour son ami, bien que la porte fût
+gardée. Il savait qu'Aubin Ploguen trouverait toujours le moyen,
+non-seulement de s'évader en ayant Trébuchet sur son dos, mais encore de
+faire évader Jérôme.
+
+En effet, le bruit sourd de deux chutes simultanées retentit. Le
+factionnaire n'entendit rien ou, s'il entendit, n'attacha aucune
+importance à ce bruit.
+
+Le jeune homme se tenait à plat ventre au milieu des branches d'arbustes
+assez épaisses. En plein jour, on aurait eu peine à l'apercevoir, à plus
+forte raison au milieu de la nuit.
+
+Il n'y avait pas dix minutes que l'ouvrier et le paysan avaient pris la
+fuite, quand le lieutenant et M. Dervioud parurent sur le perron. Ils
+causaient à voix haute. Le sous-chef-adjoint de la police politique
+avait l'air assez inquiet.
+
+Le hasard voulut qu'ils vinssent se mettre à quelques pas de Robert
+Français. Il entendit une partie des paroles qu'ils échangeaient ainsi:
+
+--Cet homme n'a point reparu?
+
+--Non, répliqua M. Dervioud.
+
+--Depuis combien de temps est-il parti?
+
+--Depuis deux heures. La dépêche était importante. Le télégraphe, par
+cette nuit claire et sans brouillard, aurait pu la transmettre à Paris
+en trois heures; trois heures de Paris à Dijon également, et M. de
+Kardigân aurait pu être arrêté[11].
+
+--Comment avez-vous pu savoir qu'il était à Dijon?
+
+--C'est mon prédécesseur, M. Jumelle, qui nous a prévenus.
+
+--Ne peut-il s'être trompé?
+
+--C'est impossible. Cet homme est d'une finesse et d'une lucidité
+incomparables.
+
+--Pourquoi M. de Kardigân, pouvant s'enfuir à l'étranger, resterait-il
+en France?
+
+--J'ai fait cette objection à M. Jumelle, qui m'a répondu que M. de
+Kardigân avait une mission sacrée à ses yeux, et que, pour la remplir,
+il risquerait sa vie.
+
+Le lieutenant et M. Dervioud s'éloignèrent dans le fond du jardin, en se
+promenant lentement. Ils parlaient si haut que le bruit de leurs paroles
+venait distinctement jusqu'à Robert Français, mais il ne pouvait plus
+entendre ce qu'ils disaient.
+
+Le coeur du jeune homme était serré. Ainsi, il ne s'était pas trompé, en
+ayant le pressentiment que la dépêche chiffrée concernait son frère.
+Mais il ne songeait pas à s'applaudir de sa découverte. Il ressortait
+clairement des lambeaux de conversation entendus, que M. Dervioud savait
+à quoi s'en tenir sur la disparition de la dépêche. Sans doute, le
+sous-chef-adjoint de la police politique avait envoyé un de ses agents
+au bureau télégraphique, et là, on lui avait évidemment répondu qu'on
+n'avait vu personne.
+
+M. Dervioud avait dû expédier une autre dépêche: la seule chose qu'eût
+gagnée Jean-Nu-Pieds, c'était un retard de deux heures. Mais la dépêche
+n'en arriverait pas moins le lendemain matin à Dijon, et le marquis de
+Kardigân serait arrêté, si, ainsi que l'avait assuré M. Jumelle, il se
+trouvait dans cette ville.
+
+Quant à cette mission sacrée dont parlait M. Dervioud, Robert Français
+la connaissait. Jean-Nu-Pieds, plus heureux que lui et que Jérôme
+Hébrard, avait découvert les traces de Fernande. Le lieutenant et son
+compagnon revenaient, continuant leur promenade. Robert tendit l'oreille
+afin de surprendre ce qui se dirait, mais il n'entendit que ces deux
+phrases insignifiantes:
+
+--Êtes-vous sûr de cet homme?
+
+--On est toujours sûr de ces gens-là. C'est un ancien voleur. Sans la
+police qui s'en sert, il serait depuis longtemps au bagne.
+
+Évidemment ces paroles s'adressaient à Trébuchet. Au retour, M. Dervioud
+et le lieutenant se séparèrent. Celui-ci commanda à ses hommes de rompre
+les faisceaux qu'ils avaient formés à leur arrivée dans le jardin, et de
+se mettre en rang. Celui-ci était rentré dans la maison.
+
+Jusque-là, Robert Français n'avait pas songé à se demander pourquoi les
+soldats étaient venus, mais il n'allait pas tarder à en avoir
+l'explication.
+
+Dix minutes se passèrent encore. Puis un homme d'une cinquantaine
+d'années parut sur le perron, entouré d'agents de police. C'était M. de
+Révilly. On lui fit prendre place au milieu des soldats. Il fut presque
+immédiatement suivi par Henry de Puiseux. Notre héros était un peu
+changé: la réclusion l'avait pâli. Un cercle noir bistrait le contour de
+ses yeux. Mais il avait conservé son attitude insouciante et tranquille.
+
+Henry de Puiseux roulait une cigarette au moment où il arrivait sur le
+perron. Avec autant de calme que s'il eût été dans un salon, il s'avança
+vers le lieutenant qui fumait un cigare.
+
+--Pardon, monsieur, lui dit-il, auriez-vous l'obligeance de me donner un
+peu de feu, en attendant que vous le commandiez contre moi?
+
+Henry et M. de Révilly croyaient en effet qu'on les transférait dans une
+autre prison, afin de les passer par les armes. Le lieutenant souleva
+poliment son képi, et tendit son cigare à son prisonnier.
+
+Henry de Puiseux remercia, et alla se mettre à côté de M. de Révilly.
+
+Quelques instants après, le lieutenant remettait un reçu à M. Dervioud,
+et commandait le départ. Les soldats disparurent les uns après les
+autres.
+
+Robert Français se glissa de taillis en taillis jusqu'à la porte du
+jardin. Puis, comme il n'avait pas la clef, qu'Aubin Ploguen avait
+gardée, il se hissa sur le mur, ainsi qu'avaient fait ses amis, et sauta
+au dehors. À trente mètres de lui, il aperçut la petite troupe qui
+marchait. Alors il se décida à la suivre, se disant, non sans raison,
+qu'il pourrait peut-être se rendre utile aux prisonniers.
+
+Qu'on ne s'étonne pas de voir un républicain s'intéresser à des chouans.
+Quelle que fût sa tendresse pour son frère, Robert Français serait mort
+avant de lever le doigt pour aider au retour d'un régime politique qu'il
+détestait. Mais il pouvait tenter de les délivrer sans aller contra sa
+conscience. Républicains et légitimistes étaient les grands ennemis du
+trône de Louis-Philippe.
+
+Une distance de vingt minutes séparait la route, où ils marchaient en ce
+moment, de l'intérieur de la ville.
+
+Robert Français continuait à suivre les soldats à une certaine distance,
+quand il entendit une double détonation de pistolet sur le côté, puis
+des cris et des pas précipités.
+
+Tout à coup un homme passa en courant, poursuivi par deux autres.
+
+C'étaient Trébuchet et Aubin avec Jérôme. Le mouchard avait pu
+s'échapper, et ses gardiens voulaient le reprendre.
+
+Robert Français comprit aussitôt le danger de la situation. Ses deux
+amis, ignorant la présence des soldats, allaient tomber entre leurs
+mains. Déjà le lieutenant, justement inquiet, faisait faire volte face à
+ses hommes et leur ordonnait de se tenir, l'arme chargée, prêts à
+repousser toute attaque.
+
+Robert n'écouta que son dévouement.
+
+Il cria:
+
+--Alerte! alerte!
+
+Jérôme et Aubin s'arrêtèrent court; mais avant que le frère de Jean eût
+pu prendre la fuite, quatre soldats l'entourèrent.
+
+--C'est un de ceux qui m'ont arrêté, s'écria Trébuchet.
+
+--En route! ordonna le lieutenant.
+
+La petite troupe reprit la direction de la ville, entraînant Robert
+Français. Grâce à lui, les deux amis étaient libres. Qu'importait qu'il
+fût prisonnier, si eux étaient sauvés!
+
+À peine arrivé en ville, l'officier qui commandait le détachement alla
+rendre compte à son colonel de ce qui lui arrivait. Le colonel ordonna
+que M. de Révilly et Henry de Puiseux fussent transférés immédiatement
+dans la prison de la cité. Quant à Robert Français, comme on ne savait
+ni son nom, ni l'intention qu'il avait eue en arrêtant un des agents de
+la police, le colonel ordonna qu'on le fît comparaître devant lui.
+
+Le jeune homme fut amené en face de l'officier supérieur.
+
+--Comment vous appelez-vous, monsieur? dit celui-ci.
+
+Robert pensa à son frère, sur les traces duquel on était.
+
+Il se dit que Jean-Nu-Pieds avait besoin de sa liberté, sans se dire
+aussi qu'en prenant sa place il se condamnait lui-même à mort.
+
+--Je suis le marquis de Kardigân! répliqua-t-il d'une voix ferme.
+
+Pourquoi aurait-on douté?
+
+Il était impossible d'admettre qu'un autre que Jean-Nu-Pieds se livrât
+sous son nom. Les passions surexcitées par la guerre désespérée et
+héroïque qu'avaient faite les Vendéens, faisaient trop prévoir, hélas!
+quelle serait l'issue d'un procès, intenté surtout devant un conseil de
+guerre.
+
+Le colonel s'inclina devant Robert Français.
+
+Pour un officier, un ennemi prisonnier n'est plus un ennemi. Puis la
+légende de la Pénissière avait mis une auréole de gloire autour du front
+de Jean-Nu-Pieds.
+
+--Monsieur le marquis, dit le colonel, croyez que mon devoir m'est
+pénible à remplir. J'aurais préféré avoir l'honneur de vous connaître
+plus tard, lorsque les passions qui nous séparent auront été calmées. Je
+dois prévenir mon supérieur, M. le général Dermoncourt, qui devra
+lui-même se mettre aux ordres de M. le comte d'Erlon, commandant en chef
+de la division militaire. Mais en dehors de ce que ma conscience
+m'oblige à faire, je suis tout prêt, monsieur le marquis, à accomplir
+tout ce qui sera en mon pouvoir pour adoucir votre position.
+
+Ces dignes et loyales paroles émurent le jeune homme, bien qu'il ne pût
+en être étonné. Il savait que, dans notre armée française, les grands
+coeurs ne sont pas rares.
+
+--Je vous remercie, colonel, et soyez assuré que votre courtoisie me
+laisse une grande gratitude pour vous. Je n'ai qu'une chose à vous
+demander; j'espère que vous voudrez bien ne pas me la refuser. L'un de
+mes meilleurs amis, mon plus cher compagnon d'armes, M. Henry de
+Puiseux, est captif comme moi. Je désirerais que nous eussions une
+prison commune.
+
+--C'est difficile.
+
+--C'est-à-dire impossible?
+
+--Non. Je peux prendre sur moi, pour l'instant, de vous accorder cette
+faveur,--car c'en est une; mais demain, il faudra que M. le comte
+d'Erlon statue en dernier ressort. Je me plais à croire que, par
+exception, il accèdera à votre désir.
+
+--Encore une fois, merci, colonel!
+
+--Ne me remerciez pas, monsieur le marquis. En des temps comme ceux où
+nous vivons, la guerre a des hasards inévitables et des fatalités
+imprévues. Peut-être aurez-vous un jour à me rendre ce que je suis
+heureux de faire aujourd'hui pour vous.
+
+Robert Français salua l'officier supérieur, et suivit la petite escorte
+qui l'attendait pour le conduire en prison. Le lecteur devine pourquoi
+le jeune homme voulait être réuni à Henry de Puiseux. Il craignait
+qu'une parole du chouan ne trahît son sacrifice, et par cela même ne le
+rendît inutile.
+
+Henry était déjà couché. A peine arrivé dans sa cellule, il s'était
+déshabillé et jeté sur la maigre couchette que donnait à ses
+pensionnaires forcés la générosité du gouvernement.
+
+Ce ne fut pas sans une profonde surprise que le jeune Vendéen apprit
+qu'on allait lui amener comme compagnon le marquis de Kardigân.
+
+Le geôlier lui avait fait part de cette nouvelle en garnissant d'une
+seconde couchette le fond de la cellule. Celle-ci était fort petite,
+mais il serait toujours temps d'en préparer une plus grande le
+lendemain, si le général d'Erlon consentait à ce que la faveur
+temporelle du colonel devînt définitive.
+
+--Mais c'est impossible! s'écria Henry; M. de Kardigân n'est pas
+prisonnier.
+
+--Vous le saviez bien, pourtant! dit le geôlier en clignant de l'oeil
+d'un air malin.
+
+On nous permettra de formuler ici une remarque philosophique que nous
+croyons assez profonde. Il y a deux espèces de geôliers: le geôlier
+rébarbatif et le geôlier malin. La première espèce tend à disparaître,
+et ne se retrouve plus guère que dans les romans noirs. La seconde se
+vulgarise de plus en plus. Celui-ci appartenait à la classe des geôliers
+plaisants.
+
+--Comment, je le sais bien! riposta Henry de plus en plus confondu.
+
+--Certainement.
+
+--Pardon, mon ami; je vous serai très-obligé de vous expliquer.
+
+--Sont-ils rusés ces _brigands_[12]! murmura le geôlier en continuant
+d'arranger la couchette.
+
+--Pourquoi voulez-vous que je le sache?
+
+--Parce que vous le savez.
+
+--Mais encore?
+
+--Tiens, puisqu'il a été arrêté presque avec vous.
+
+Et le geôlier ajouta, non sans un secret contentement:
+
+--Sont-ils rusés, ces brigands!
+
+S'il n'avait pas tenu à répéter cette phrase favorite, preuve à ses yeux
+qu'il était doué d'une perspicacité supérieure, il aurait vu Henry à
+demi soulevé sur sa couchette, cherchant, par une puissante
+concentration d'esprit, à résoudre le problème insoluble qui s'offrait à
+lui.
+
+--Enfin, je verrai bien, pensa-t-il.
+
+Évidemment, si quelqu'un se faisait passer pour Jean-Nu-Pieds, ce ne
+pouvait être que par dévouement.
+
+Quand Robert Français entra dans la cellule, le quinquet fumeux qui
+l'éclairait faiblement empêchait de distinguer les visages. Le jeune
+homme eut le temps de courir à Henry et de l'embrasser en lui disant
+tout bas:
+
+--Je suis le frère de Jean; dites comme moi.
+
+--Ah! que je suis heureux de te voir! s'écria tout haut de Puiseux en
+serrant son prétendu ami sur son coeur.
+
+Le geôlier, qui contemplait cette scène attendrissante en se frottant
+les mains d'un air satisfait, balbutia:
+
+--Je _savais_ bien qu'il le _savait_! Mais ces brigands... tous rusés!
+
+Quand les deux jeunes gens furent seuls, Robert Français commença par
+raconter à Henry tout ce que nous savons; par suite de quelles
+circonstances il avait découvert où était le marquis de Kardigân. Il
+connaissait l'intimité des deux amis, et il était bien sûr de ne pas
+commettre d'indiscrétion en prononçant devant Henry le nom de Fernande.
+
+Ce nom amenait encore une contraction douloureuse sur le visage de
+Robert. Il l'aimait toujours! car s'il était de ceux qui ne savent pas
+oublier, Fernande était de celles qui ne peuvent être oubliées.
+
+Henry connaissait cette dramatique et touchante histoire des deux frères
+qui s'étaient trouvés, l'épée à la main, en face l'un de l'autre. Il
+admira du fond du coeur ce dévouement si noble et accompli si simplement.
+
+Si deux frères avaient jamais dû être séparés, c'étaient bien ceux-là.
+
+Tout se dressait entre eux comme un obstacle infranchissable à leur
+tendresse: la volonté du père, qui était brisée, non par la leur, mais
+par la destinée; les opinions politiques qui faisaient de l'un un
+républicain, tandis que l'autre gardait entière et intacte la foi de ses
+ancêtres.
+
+Il fallait qu'il fût bien grand de coeur, cet aîné de la famille auquel
+on avait enlevé son droit d'aimer et son nom, pour aimer d'une si
+généreuse affection celui qu'on lui avait préféré!
+
+Henry de Puiseux se sentit pris d'une très-profonde sympathie pour cette
+vigoureuse et sincère nature. Il écarta avec soin de leurs conversations
+tout ce qui, de près ou de loin, pouvait rappeler qu'ils étaient
+d'opinions politiques si diverses.
+
+La nuit, Robert s'endormit d'un doux et calme sommeil, ce sommeil qui
+vient de la satisfaction du devoir accompli. Le lendemain matin, à dix
+heures, ils furent prévenus qu'on allait les transférer dans une cellule
+beaucoup plus grande, M. le comte d'Erlon ayant permis qu'ils fussent
+réunis. En même temps, on les avertissait que le capitaine-rapporteur,
+chargé d'instruire contre eux, allait se présenter dans l'après-midi.
+
+Ce capitaine-rapporteur a laissé un nom par suite de la constante
+modération et de la réelle éloquence qu'il déploya dans cette série de
+déplorables affaires qui furent la conséquence des événements de la
+Bretagne. Il s'appelait M. Fournier.
+
+M. Fournier crut devoir prévenir les jeunes gens que leur cas étant
+distinct de celui de M. de Révilly, qui lui au moins n'était pas
+coupable de révolte à main armée, leur procès serait distrait du sien;
+au reste, la place de Nantes avait reçu du maréchal Soult l'ordre d'en
+finir au plus vite avec les chouans prisonniers. Le conseil de guerre
+s'assemblerait très-probablement le lendemain et jugerait aussitôt.
+
+Il n'y avait pas, en effet, d'instruction à conduire. Henry de Puiseux
+avouait tout, et Robert ne niait rien. Ils reconnaissaient l'un et
+l'autre avoir porté les armes contre le gouvernement établi. Seulement,
+Robert Français, qui ne voulait pas mentir, se contentait d'approuver
+son compagnon. Il n'entrait dans aucun détail.
+
+M. Fournier quitta les deux amis, en leur disant que la première séance
+du conseil de guerre aurait lieu sans doute le lendemain.
+
+La journée s'écoula presque gaiement pour les prisonniers. Les idées
+tristes ne pouvaient avoir aucune prise sur ces âmes insouciantes, parce
+qu'elles étaient résolues.
+
+Quand, après une nuit de repos, le soleil du commencement d'août vint
+darder ses rayons enflammés sur les barreaux de la prison, tous les deux
+se souvinrent ensemble que c'était le jour où on allait les juger.
+
+En effet, M. Fournier revint. On mit les prisonniers entre une forte
+escouade de soldats, et ils furent dirigés vers l'enceinte du Palais de
+Justice de Nantes, où siégeait le conseil de guerre.
+
+Le conseil était présidé par le colonel F. Desroys, le même qui,
+l'avant-veille, avait tenu un langage si digne en parlant à Robert
+Français. Il était assisté par un lieutenant-colonel, un chef
+d'escadron, deux capitaines, un lieutenant et un sous-lieutenant.
+
+Les débats étant publics, les gradins étaient couverts de femmes
+élégantes et d'hommes qui les accompagnaient. Un murmure curieux s'éleva
+dans toute la salle quand les deux prisonniers entrèrent.
+
+
+
+
+ XXV
+
+ LE CONSEIL DE GUERRE
+
+
+Nous ne raconterons pas, question par question, la séance du conseil de
+guerre. Mais il importe que nos lecteurs sachent comment les Vendéens se
+comportaient devant leurs juges, après avoir vu comment ils se
+comportaient devant les soldats.
+
+Le colonel Desroys dirigea au reste les débats avec une impartialité
+remarquable. On pouvait même remarquer l'intérêt très-réel qu'il portait
+aux accusés, intérêt qu'il ne se donnait pas la peine de cacher.
+
+Le capitaine-rapporteur lut d'abord l'acte d'accusation. En voici les
+parties principales:
+
+Le sieur Henry de Puiseux est accusé:
+
+1° D'avoir fomenté une rébellion contre les lois existantes;
+
+2° D'avoir préparé une série de manoeuvres, ayant pour but de changer la
+forme du gouvernement;
+
+3° D'avoir porté les armes contre les troupes régulières de Sa Majesté.
+
+Le sieur Jean de Kardigân est accusé des mêmes crimes; en plus, il est
+prévenu d'avoir exercé un commandement dans ladite rébellion...
+
+L'acte d'accusation était fort long. On y reconnaissait la main patiente
+d'un habile policier qui avait reconstruit le passé et donné à ce
+capitaine-rapporteur tous les renseignements nécessaires. Ainsi, il
+prenait Henry de Puiseux et Jean-Nu-Pieds à Paris, au bal de l'Opéra,
+les suivait rue du Petit-Pas, 3, et ne les quittait qu'à leur
+arrestation.
+
+Il mentionnait, contre le marquis de Kardigân, la capture violente d'un
+agent de la force publique, et achevait en requérant contre eux
+l'application sévère des peines prévues.
+
+Un silence morne avait accompagné la lecture de cet acte d'accusation.
+Bien qu'il y eût dans la salle une majorité anti-royaliste, les
+personnes qui s'y trouvaient ne pouvaient s'empêcher d'admirer les héros
+de Château-Thibaut, de Vieillevigne et de la Pénissière.
+
+Il est vrai que cette lecture ne constituait pas la partie la plus
+intéressante de la séance. Cette partie intéressante commencerait aux
+questions du président et aux réponses des accusés, en un mot, à
+l'interrogatoire.
+
+Le colonel Desroys s'adressa d'abord à Robert Français.
+
+D. Monsieur le marquis, avez-vous quelque chose à rectifier à la lecture
+qui vient d'être faite?
+
+R. Non, monsieur le président.
+
+D. Vous reconnaissez pour vrais les faits qui sont allégués?
+
+R. Oui.
+
+D. Sans exception?
+
+R. Oui.
+
+Robert Français avait fait ces trois réponses d'un ton calme, mais
+admirablement ferme. Le public était heureux: à la tournure que
+prenaient les choses, il en aurait évidemment pour sa peine.
+
+M, Desroys passa ensuite à Henry de Puiseux et lui adressa les mêmes
+questions, auxquelles le chouan répliqua par les mêmes réponses.
+
+Tout cela simplifiait de beaucoup le procès. Il était inutile de faire
+intervenir des témoins à charge, puisque les prévenus ne niaient rien de
+ce dont ils étaient accusés.
+
+Cependant, M. Dervioud, le collègue de M. Jumelle, aurait été désolé de
+ne pas jeter sur les héros vendéens un certain reflet odieux. Les ordres
+du ministre de la justice étaient formels. Quoi! les serviteurs du vrai
+Roi de France auraient une auréole au front? Non, voilà ce qu'on ne
+supporterait point.
+
+En conséquence, le capitaine-rapporteur ordonna la comparution d'un
+témoin à charge, un nommé Isidore Planchut.
+
+Un mouvement se fit dans l'auditoire. Isidore Planchut s'avança. A ne
+voir que son uniforme, on aurait cru qu'il était en effet ce qu'il
+paraissait être. Scribe aurait pu lui chanter:
+
+En vous voyant sous l'habit militaire,
+J'ai reconnu que vous étiez soldat!
+
+Le témoin portait l'uniforme et les galons de caporal de l'armée
+française.
+
+Il fit sa déposition en ces termes:
+
+--J'ai été fait prisonnier au combat de Vieillevigne. Monsieur
+commandait les brigands. (Il désigna Robert Français.)
+
+--Vous me reconnaissez? demanda celui-ci.
+
+--Je vous reconnais.
+
+Un amer sourire plissa les lèvres du jeune homme. Le témoin continua:
+
+--Il n'est sorte de mauvais traitements qu'on ne m'ait fait subir, à moi
+et aux camarades arrêtés avec moi. Le soir on nous battait à coups de
+crosse de fusil, et on nous refusa du pain.
+
+Pendant ce temps-là, les brigands faisaient ripaille avec des femmes,
+buvaient à même du vin dans des tonneaux.
+
+Comme un des nôtres se plaignait que nous n'avions pas à manger, ce
+monsieur (il désigna encore Robert Français) ordonna qu'on le mît contre
+un arbre, et il fut fusillé...
+
+Un murmure courut dans la salle.
+
+Robert Français se leva. Il était aussi tranquille qu'au commencement.
+Henry de Puiseux jouait négligemment avec sa chaîne de montre, et
+promenait son regard assuré sur l'assistance. Il semblait ne pas avoir
+entendu les horreurs qui se débitaient.
+
+--Monsieur le président, dit Robert, m'est-il permis d'adresser une
+question au témoin?
+
+--Parfaitement.
+
+--Monsieur, reprit le jeune homme en se tournant vers Isidore Planchut,
+c'est sous serment que vous portez un pareil témoignage?
+
+Le témoin ne se déconcerta pas.
+
+--Oui.
+
+--Sous serment, c'est-à-dire que vous avez juré sur le Christ de dire la
+vérité, rien que la vérité, toute la vérité?
+
+--Oui.
+
+--Voilà tout ce que je voulais savoir.
+
+Robert Français se rassit.
+
+Isidore Planchut acheva sa déposition en noircissant encore le tableau
+déjà esquissé en quelques lignes. Il accusa les Vendéens, et surtout le
+marquis de Kardigân, d'avoir commis toutes les atrocités possibles. A
+l'en croire, après Vieillevigne, ledit marquis de Kardigân, aidé de son
+lieutenant M. de Puiseux, avait fait fusiller onze prisonniers dont les
+corps furent ensuite livrés à des outrages sans nom.
+
+Les royalistes qui étaient dans la salle, révoltés de ces infâmes
+mensonges, voulurent protester, mais leurs voix furent étouffées par les
+murmures d'horreur de la plupart.
+
+Les foules sont essentiellement mobiles. Ceux qui étaient venus au
+conseil de guerre avec l'intention d'être impartiaux, devaient croire à
+la véracité d'une accusation portée si hautement et avec tant
+d'assurance par un soldat, en plein conseil, en face d'un tribunal
+composé d'officiers loyaux.
+
+Est-ce que le crucifix sur lequel Jésus saigne éternellement ne pendait
+pas au fond de ce prétoire? Est-ce que ce témoin ne portait pas
+l'uniforme de l'armée française? Est-ce qu'il n'avait pas pris la parole
+en jurant devant Dieu qu'il dirait la vérité, rien que la vérité, toute
+la vérité?
+
+Le colonel Desroys imposa énergiquement silence aux manifestations de la
+foule, quel que fût le sens dans lequel elles se produisissent. Mais il
+ne put empêcher les têtes de se presser avidement pour voir quelle
+contenance gardaient les prisonniers. On devait les croire écrasés sous
+cette accusation formidable.
+
+--Qu'avez-vous à répondre, monsieur de Kardigân? dit le colonel à
+Robert.
+
+--Rien, monsieur le président, car se défendre d'avoir commis de tels
+actes, c'est avouer qu'on pourrait les commettre!
+
+Il serait difficile de rendre l'effet que produisit cette phrase si
+simple et si digne.
+
+Les ennemis quand même y voulurent voir une preuve de plus du système
+adopté par les prévenus.
+
+Ils renonçaient à se défendre, selon eux, et ne voulaient rien dire,
+comme s'ils se fussent considérés au-dessus de toute accusation.
+
+--Et vous, M. de Puiseux? répéta le colonel.
+
+--Oh! moi, monsieur le président, je ne suis pas si endurci dans le
+crime que mon ami, M. de Kardigân, répliqua Henry avec insouciance, et
+je vais tout avouer. Ce n'est pas onze prisonniers que nous avons fait
+fusiller, c'est cinq cents... De plus, après l'exécution, nous les avons
+mangés.
+
+Malgré sa sympathie pour les prévenus, le colonel dut blâmer Henry:
+
+--Vous manquez de respect à la justice, monsieur! dit-il.
+
+--Oh! c'est impossible, monsieur le président. Il y a longtemps que la
+justice s'est manqué de respect à elle-même, en citant comme témoins de
+pareils gredins!
+
+Et il étendait le bras vers Isidore Planchut.
+
+--La parole est à monsieur le commissaire du gouvernement, dit le
+colonel, qui voulait interrompre cette scène.
+
+Mais Robert Français se leva de nouveau.
+
+--Pardon, monsieur le président, je désirerais que cet homme répétât
+formellement son accusation. Il jure devant Dieu, qui est au fond de
+cette salle et qui nous regarde, il jure que nous avons commis les
+atrocités qu'il prétend?
+
+--Je le jure, dit Isidore Planchut.
+
+--Il est certain de me reconnaître?
+
+--Je jure que c'est vous le marquis de Kardigân, qui avez ordonné les
+massacres que j'ai racontés. Je vous ai vu!
+
+Au même instant une voix forte partit du fond de la salle:
+
+--Cet homme a menti.
+
+--Qui ose parler ainsi? dit le colonel.
+
+Un jeune homme s'avança.
+
+--Moi, le marquis de Kardigân!
+
+Une stupeur générale fut la suite de cette révélation.
+
+Déjà Jean-Nu-Pieds s'était tourné vers Robert, et lui disait, en
+l'embrassant:
+
+--Merci, mon frère!
+
+Il y a dans la vie des coups de théâtre aussi puissants que ceux que
+savent créer les maîtres du drame. Tout le public jeta un grand cri. La
+situation se corsait. Qu'est-ce que cela voulait dire? Il y avait donc
+deux marquis de Kardigân?
+
+La plupart ne comprenaient pas. Aussi le murmure des voix s'apaisa
+aussitôt, dès que l'on comprit que le nouveau venu allait prendre la
+parole.
+
+--Monsieur le président, dit Jean-Nu-Pieds à voix haute, et en tenant la
+main placée sur l'épaule de son frère, vous m'avez entendu tout à
+l'heure. J'ai dit que ce témoin en avait menti: je le prouve! le marquis
+de Kardigân, ce n'est pas lui, c'est moi. Et vous l'avez tous entendu!
+Cet homme a juré devant Dieu qu'il reconnaissait mon frère!
+
+Le prétendu Isidore Planchut, qui n'était nullement un caporal de
+l'armée, mais remplissait les fonctions de mouchard, faisait une mine
+impossible. Il sentait que s'il n'avait rien à craindre de l'autorité,
+qui était pour lui, la foule, toujours honnête et loyale, quand on la
+laisse livrée à elle-même, pourrait bien lui faire un mauvais parti.
+
+--Monsieur le président, reprit Jean de sa voix ferme et grave,
+permettez-moi de vous expliquer ce qui s'est passé. Comment mon frère
+a-t-il pu être arrêté, lui qui ne combat point dans les mêmes rangs que
+moi? C'est ce que j'ignore. Son dévouement sublime m'était inconnu. Mais
+ce que je sais, je vais vous le dire. J'ai été fait prisonnier le 10
+Juillet. La nuit même, j'ai pu m'évader. Voici les passeports qui m'ont
+servi, sous un nom supposé, à traverser la France. Vous me demanderez
+peut-être pourquoi, pouvant gagner la frontière, je ne l'ai pas fait?
+C'est que je voulais sauver... l'un des miens d'un péril imminent. Puis
+c'eût été déserter!
+
+Laisser mes amis dans le danger, et m'enfuir sain et sauf, j'aurais été
+un lâche! A Dijon, un journal m'est tombé sous les yeux. J'y ai lu que
+le marquis de Kardigân était arrêté. J'ai compris alors que l'un de mes
+amis s'était dévoué pour détourner les poursuites du gouvernement, et je
+suis revenu à franc-étrier pour dire à la justice qui me réclame: Me
+voilà!
+
+Pas un souffle ne troubla le religieux silence qui s'était établi
+soudain. Tous ceux qui assistaient à cette scène émouvante et imprévue,
+demeuraient suspendus aux lèvres de Jean-Nu-Pieds.
+
+Les membres du conseil de guerre se regardaient, visiblement
+impressionnés. Ils commençaient à comprendre quel rôle honteux la police
+avait voulu leur faire jouer dans toute cette affaire, et un violent
+dégoût soulevait ces âmes loyales.
+
+Le colonel Desroys dit avec une déférence évidente:
+
+--Veuillez expliquer, monsieur, comment et pourquoi vous vous êtes
+décidé à tromper la justice?
+
+--Je n'ai trompé personne, monsieur le président, répliqua Robert
+Français. Je n'ai pas menti une seule fois! On m'a demandé qui j'étais;
+j'ai répondu: le marquis de Kardigân. C'est vrai: je suis le frère aîné.
+Ne me demandez point par suite de quelles circonstances j'ai abandonné
+mon droit d'aînesse; ce sont là de ces secrets de famille entre un mort
+et nous. Peut-être vous l'expliquerez-vous si je vous dis que je suis
+républicain, moi. Mes dieux ne sont pas ceux du marquis de Kardigân, du
+héros de la Pénissière... Mais, bien que je haïsse les rois qu'il sert,
+jamais, eussé-je dû mourir, je n'aurais déshonoré mon parti, en voulant
+le défendre par le mensonge, la calomnie et la bassesse!
+
+--Je ne puis supporter de pareilles paroles, monsieur, dit le colonel
+sévèrement. Veuillez ne répondre qu'aux questions que je vous adresse.
+Votre devoir est d'éclairer l'esprit des juges.
+
+--Monsieur le président, reprit le jeune homme, mon frère avait disparu.
+Cet agent de police dont je m'étais emparé, m'avait annoncé que des
+recherches actives étaient dirigées contre lui. Quand je me suis vu
+arrêté, j'ai résolu de me livrer sous son nom. J'entravais les
+poursuites, et mon frère était sauvé.
+
+--Vous risquiez la mort, ne put s'empêcher de dire le colonel.
+
+--Oui, mais le marquis de Kardigân était libre!
+
+Cette noble phrase fit courir un frisson dans le public. Tout entier,
+maintenant, il désirait l'acquittement des accusés.
+
+--Gendarmes! dit le colonel, mettez le prisonnier en liberté.
+
+Alors il se passa ce fait étrange. Robert Français quitta le banc des
+prévenus, et vint se mettre debout à la barre; Jean-Nu-Pieds, au
+contraire, alla s'asseoir sur ce banc.
+
+--La parole est à M. le commissaire du gouvernement, dit le colonel.
+
+Mais des cris s'élevèrent de toutes parts.
+
+--Qu'on chasse le faux témoin! qu'on chasse le faux témoin!
+
+--Si le silence ne se rétablit pas immédiatement, dit sévèrement le
+président, je vais faire évacuer la salle.
+
+Tout le monde se tut. Évacuer la salle!
+
+Jamais! le public _s'amusait_ trop!
+
+Pourtant, comme le colonel Desroys sentait que l'instinct de la foule
+était juste, il appela le lieutenant de gendarmerie, et lui donna tout
+bas l'ordre d'emmener Isidore Planchut.
+
+Puis il répéta une seconde fois:
+
+--La parole est à M. le commissaire du gouvernement.
+
+Le rôle du chef de bataillon chargé de remplir les fonctions de
+procureur royal était des plus délicats. Le gouvernement venait de
+trahir ses intentions perfides.
+
+Abandonner l'accusation? les faits matériels étaient là. C'était
+impossible. Exagérer la dureté, c'était se heurter à l'opinion publique,
+qui, par un revirement naturel, était devenue soudainement favorable aux
+Vendéens.
+
+Il parla sans violence, froidement même, mais comme il devait le faire
+étant donnée la situation. Il réclama purement et simplement
+l'application de la loi, c'est-à-dire la peine de mort.
+
+Son réquisitoire dura à peine une demi-heure; on devinait, à l'entendre,
+que ce soldat était gêné de son rôle.
+
+Aucun avocat n'était assis au banc de la défense. Le conseil n'avait pu
+en nommer un d'office, les prisonniers ayant annoncé leur intention de
+se défendre eux-mêmes. En conséquence, Jean-Nu-Pieds se leva:
+
+--Messieurs du conseil, dit-il, je dois remercier d'abord M. le
+commissaire du gouvernement de sa modération. Il a requis la peine de
+mort contre nous. C'était son droit: plus même, c'était son devoir. La
+loi est formelle. A ses yeux, nous sommes coupables, ayant porté les
+armes contre l'autorité établie. Aux nôtres, c'est différent! Il y a
+deux codes, messieurs! Le code que fait Dieu, celui que rédige l'homme!
+C'est au code de Dieu que nous obéissons. Nos pères ont juré fidélité à
+un principe: ce principe, pour nous, ne peut pas mourir. Il est toujours
+vivant! Parce qu'une poignée de révolutionnaires déchire l'histoire de
+France, cette histoire n'en existe pas moins.
+
+On nous accuse de haute trahison? Nous aurions été traîtres, en effet,
+si nous n'avions pas agi comme nous avons fait! Le roi est le roi! Je ne
+défendrai ni M. de Puiseux, ni nos compagnons d'armes, ni moi-même, des
+insultes de ce misérable que vous avez entendu. Vous en avez fait
+justice!
+
+Je n'ai plus qu'une chose à ajouter. Mourir fusillé, ou mourir sur le
+champ de bataille, ce n'en sera pas moins pour nous une fin glorieuse.
+Et en tombant, je me sentirai digne de ma devise: Fidèle!
+
+M. le commissaire du gouvernement avait raison: nous méritons la mort,
+messieurs du conseil... car nous sommes Bretons! nous sommes fidèles!
+
+Jean-Nu-Pieds se rassit au milieu d'une émotion indescriptible. Si le
+public avait osé, il aurait éclaté en applaudissements. Ce ne sont point
+les Démosthènes et les Mirabeau qui font les plus éloquents discours: ce
+sont les hommes de coeur qui parlent avec leur coeur!
+
+Le colonel Desroys fit un signe, et le conseil se retira dans la salle
+des délibérations. Le prétoire resta vide, car aussitôt les accusés
+furent emmenés. Quant à l'enceinte, on eût dit d'une fourmilière. Les
+têtes s'y pressaient, s'y confondaient. Robert Français, lui, avait déjà
+suivi Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux.
+
+La délibération ne fut pas longue. Elle dura à peine dix minutes. Enfin,
+le conseil reparut, et le silence se rétablit comme par enchantement. Le
+colonel Desroys et les officiers qui l'assistaient se découvrirent, et
+il lut, debout, à voix haute:
+
+«AU NOM DE SA MAJESTÉ LE ROI DES FRANÇAIS,
+
+L'avis des juges étant pris, et commençant par le grade le moins élevé,
+le conseil de guerre décide à l'unanimité:
+
+1° Les sieurs marquis de Kardigân et Henry de Puiseux sont reconnus
+coupables de rébellion à main armée, d'excitation à la haine et au
+mépris du gouvernement, et de tentative ayant pour but de renverser
+l'autorité établie;
+
+2° Admet de nombreuses circonstances atténuantes.
+
+En conséquence, les sieurs marquis de Kardigân et Henry de Puiseux sont
+condamnés à la peine du bannissement perpétuel.»
+
+C'en était trop pour les nerfs du public.
+
+Il applaudit à outrance... Déjà Robert Français avait rejoint son frère,
+et le serrait ardemment dans ses bras.
+
+A la même heure, presque à la même minute, une chaise de poste,
+contenant une jeune fille, entrait dans Nantes, au galop de quatre
+vigoureux chevaux. Cette jeune fille était Fernande.
+
+
+
+
+ XXVI
+
+ LA FIN DU RÊVE
+
+
+Les Vendéens devaient partir le lendemain pour la frontière qu'ils
+désigneraient, sous l'escorte d'un détachement de gendarmes.
+
+Entrons à la prison. Robert Français a obtenu la permission de les voir.
+
+--Je viens de les voir, dit-il. Jérôme va retourner à Paris; quant à
+Aubin, il partira pour l'étranger en même temps que toi.
+
+Jean-Nu-Pieds tenait les mains de son frère dans les siennes, et le
+regardait avec des yeux humides.
+
+--Qu'aurait dit mon père, dit en souriant Robert, si malgré la défense
+qu'il t'a faite, si malgré l'ostracisme dont je suis couvert, il te
+voyait me pardonner, à moi qui ne suis même plus un Kardigân?
+
+Jean serra de nouveau la main du jeune homme et d'une voix émue:
+
+--Notre père aurait tout oublié, dit-il.
+
+Regarde! la destinée semble s'être fait un jeu de changer toutes ses
+volontés, et de les rendre inefficaces. Il avait jeté une barrière entre
+nous: cette barrière a été brisée par la fatalité; il avait mis une
+barrière entre Fernande et moi, la Régente de France, au nom du Roi de
+France, a dit: Je veux qu'elle soit renversée.
+
+Le jeune homme s'arrêta; puis il reprit avec une sorte d'amertume:
+
+--Je me demande par instants si ce n'est pas une punition d'en haut qui
+m'a ainsi séparé d'_elle_... Tiens! parlons d'autre chose. En vérité,
+j'ai besoin de tout mon sang-froid pour regarder en face la situation
+qui m'est faite.
+
+--Où comptes-tu t'embarquer?
+
+--Au Havre?
+
+--Pour où?
+
+--Pour Brighton.
+
+--Jean, je te connais, tu ne resteras point loin de France. Jamais tu ne
+consentiras à abandonner ton parti.
+
+--En effet, c'est impossible.
+
+--Que comptes-tu faire alors? Donne-moi tes instructions. Pour rentrer
+sur le territoire français, après avoir été condamné au bannissement, il
+te faudra des intelligences ici. As-tu besoin de moi?
+
+--J'allais te le demander, ce secours que tu as la bonté de m'offrir.
+
+--As-tu réfléchi?
+
+--Oui.
+
+--Parle.
+
+--Henry, qui dort là avec tant de calme, est de mon avis. Nous devons
+faire tous nos efforts pour rentrer en France. Voici donc ce que j'ai
+imaginé. A Brighton, nous monterons en chaise de poste pour gagner
+Londres. Il importe que nous puissions nous mettre à l'abri des agents
+de la police française qui nous surveilleraient. Une fois à Londres,
+nous arrêterons un petit bâtiment et nous descendrons la Tamise.
+
+--Où débarquerez-vous?
+
+--A l'anse d'Erqui.
+
+Robert Français connaissait l'anse d'Erqui. Aux temps heureux de son
+enfance, il était bien souvent parti à cheval du château de Kardigân,
+pour errer de longues heures à travers les landes bretonnes.
+
+--Je t'y attendrai, dit-il. Comment me préviendras-tu?
+
+--Par une lettre. Nous conviendrons d'une phrase qui signifiera une
+époque déterminée; quand j'aurai arrêté l'heure de notre rentrée en
+France, je te l'écrirai aussitôt.
+
+--As-tu besoin d'argent?
+
+--Oui. Aie la bonté de toucher mes revenus et de payer à Poulardet,
+l'aubergiste du _Cygne du roi_ une somme de cinq mille francs que je lui
+dois.
+
+L'heure de la soirée était assez avancée. Les deux frères restèrent
+encore une heure ensemble à régler leurs affaires d'intérêt et à
+s'entendre pour les dispositions de l'avenir.
+
+Le geôlier les interrompit. Il annonçait une visite. Henry de Puiseux et
+Jean-Nu-Pieds devant quitter la France pour toujours, le comte d'Erlon
+les avait autorisés à recevoir toutes les visites de ceux de leurs amis
+qui voudraient leur dire adieu.
+
+Si M. d'Erlon avait donné cette permission sans arrière-pensée, il n'en
+avait pas été de même du gouvernement, qui avait consenti à l'autoriser.
+
+Le préfet, M. Maurice Duval, fidèle à ses habitudes, s'était dit que
+quelque chouan voudrait visiter le condamné, et que, lui, pourrait
+profiter de l'occasion pour l'arrêter traîtreusement. Cela faillit
+arriver.
+
+Robert et Jean étaient encore ensemble quand la visite annoncée par le
+geôlier entra. C'était un paysan d'une trentaine d'années, blond avec
+des yeux bleus, en même temps très-doux et très-énergique. Jean-Nu-Pieds
+fit un geste de joie et de surprise en l'apercevant. Mais le paysan mit
+rapidement sa main sur ses lèvres, et dit, en cette sorte de patois
+breton que nous ne pouvons que traduire:
+
+--Monsieur le marquis, je vous apporte l'argent des fermages que vous
+m'avez demandé.
+
+Dès que le geôlier eut disparu, le paysan et Jean-Nu-Pieds tombèrent
+dans les bras l'un de l'autre.
+
+C'était M. de Charette.
+
+--Ah! que je suis heureux de vous voir, mon cher baron, s'écria le
+marquis; c'eût été pour moi une douleur réelle que de quitter la France
+sans vous avoir embrassé!
+
+Charette jeta à son ami un regard de reproche affectueux.
+
+--Quoi! vous pouviez croire...
+
+--C'est vrai, je vous demande pardon. J'aurais dû penser que puisqu'il
+s'agissait d'une action courageuse, vous n'hésiteriez pas à la
+commettre.
+
+--Une action courageuse?
+
+--Baron, prenez garde! hâtez-vous de partir. Les murs de cette prison
+sont fatals à ceux des nôtres! elle n'aurait qu'à refermer ses portes
+sur vous! Peu importe à la cause du roi de France que je sois condamné
+au bannissement, mais votre liberté, à vous, vaut dix mille hommes.
+
+--Tenez, marquis, lisez.
+
+M. de Charette, en prononçant ces mots, tendait au marquis une lettre.
+
+--Et de Puiseux?
+
+--Il est là. Il dort.
+
+--Éveillez-le. Il doit lire aussi ce que contient cette lettre.
+
+Jean-Nu-Pieds mit la main sur l'épaule d'Henry, qui dormait, en effet,
+de ce sommeil sans rêves qui seul repose et réconforte.
+
+--Ah! quel dommage! s'écria-t-il, je dormais si bien.
+
+--Baron, je ne vous avais pas vu, je vous demande pardon...
+
+--Je vous apporte un adieu double, Puiseux, le mien et celui de Madame.
+
+--De Madame?
+
+--Lisez!
+
+Jean-Nu-Pieds avait déplié la lettre. Elle contenait ces lignes:
+
+«Mon cher marquis,
+
+Si je n'étais prisonnière comme vous, je vous aurais dit de venir; la
+régente de France eût voulu vous remercier de vive voix de votre
+courageux et éternel dévouement, que n'a jamais lassé la fatigue, que le
+danger n'a pu que faire croître. Je vous envoie, à vous et à M. de
+Puiseux, l'adieu de la mère de votre roi. Hélas! vous ne foulerez plus
+le sol de la France! Pour y vivre, je consentirais, moi, à y rester
+captive.
+
+Que Dieu vous garde et vous protège.
+
+MARIE-CAROLINE»
+
+--Mon cher baron, dit Jean, ému jusqu'au fond de l'âme de cette royale
+missive, remerciez Son Altesse qui a daigné nous écrire ceci.
+Assurez-la, je vous prie, que de loin comme de près, je suis toujours à
+son service.
+
+--Il est inutile que je le lui dise, marquis, Son Altesse le sait.
+
+En sortant, M. de Charette aperçut Robert Français qui, par discrétion,
+s'était retiré dans un angle de la cellule.
+
+--Je vois que vous n'êtes pas des nôtres, monsieur, dit-il; mais j'étais
+à l'audience et je sais tout. Si jamais vous avez besoin d'un ami,
+comptez sur le baron de Charette.
+
+Ces deux hommes, si entièrement divisés d'opinion, échangèrent une
+loyale pression de main. Les grands coeurs sont faits pour s'estimer et
+se comprendre.
+
+L'heure de la séparation des deux frères était arrivée.
+
+--Ne crains rien, murmura Robert à l'oreille de Jean, je devine ta
+pensée...
+
+Je te jure que je la retrouverai...
+
+Jean pâlit.
+
+Fernande! c'était là son éternelle préoccupation, sa douleur cachée. Ah!
+si elle pouvait le joindre et gagner cette rive étrangère!
+
+Robert ne l'avait pas quitté depuis dix minutes, quand le geôlier
+reparut. Il venait dire au marquis qu'une dame avait obtenu la
+permission de le voir, mais en particulier.
+
+Une dame! le coeur de Jean battit à rompre! Il se dit que c'était
+Fernande, que ce ne pouvait être qu'elle.
+
+Il suivit le geôlier, qui le conduisit dans la cellule où l'inconnue
+avait été introduite.
+
+Le geôlier referma la porte, et les laissa seuls. La jeune femme releva
+son voile.
+
+Jean ne put retenir un cri de joie folle. C'était Fernande!
+
+Fernande, plus belle que jamais dans sa robe de deuil, Fernande pâlie
+par la souffrance et par l'angoisse.
+
+--Vous! vous!
+
+--Oui, c'est moi..
+
+--Dieu soit béni! il a en pitié de moi! il a entendu mes supplications,
+je vous ai là, près de moi... Fernande, nous allons enfin être l'un à
+l'autre. Le jour où nous avons été séparés, j'étais votre fiancé...
+demain je serai votre mari... Partez avec moi, venez demander au pays
+étranger le bonheur que nous avons si longtemps espéré...
+
+De grosses larmes coulaient des yeux de la jeune fille.
+
+--Fernande! vous ne me répondez rien.
+
+Elle poussa un sanglot déchirant, et tombant à genoux:
+
+--Jean! s'écria-t-elle, Jean, pardonnez-moi, mais je ne puis plus être à
+vous...
+
+--Fernande!...
+
+--Je suis mariée!...
+
+Jean-Nu-Pieds avait passé par de bien douloureuses épreuves. Les
+souffrances de la vie humaine ne lui avaient jamais été épargnées. Il
+avait connu cette âpre angoisse de pleurer désespérément et de voir
+s'évanouir un à un tous ses rêves d'avenir.
+
+Dans l'épouvantable commotion que lui donna le mot de Fernande, il eut
+comme un ressouvenir instantané de toutes les choses vécues par lui.
+
+Il en est ainsi pour l'homme qui se noie. C'est une sensation que celui
+qui écrit ces lignes a éprouvée. L'eau tourbillonne autour de vous, le
+coeur bat à coups précipités et le sang afflue au cerveau. On sent qu'on
+va mourir, et en même temps une lumière se fait, lumière rapide comme un
+éclair, qui déchire le passé et illumine l'intelligence.
+
+On se revoit enfant, courant à travers la campagne, cueillant la fleur
+nouvelle, ou aspirant la senteur enivrante des bois; puis les bancs du
+collège, et ces douleurs minuscules qui semblent des souffrances
+inconsolables. On devient homme: alors les luttes de la vie. La jalousie
+des uns, la haine des autres, et l'émotion du premier amour ou du
+premier succès.
+
+Quelle chose puissante que la pensée qui peut ainsi revoir des années en
+une minute!
+
+Puis la mort est là, on ferme les yeux, et tout disparaît...
+
+Le même phénomène se reproduisit pour Jean-Nu-Pieds. Un éclair de
+souvenir traversa son cerveau. Il revit la chambre de jeune fille où
+Fernande l'avait enfermé pour l'arracher aux coups des révolutionnaires.
+Il revit cette radieuse matinée de printemps où ils s'étaient dit adieu,
+n'osant s'avouer un amour qu'ils partageaient déjà, et dont ils lisaient
+l'aveu muet dans leurs yeux.
+
+Puis il songea à cette suite non interrompue de traverses, de
+bouleversements qui n'avaient pas cessé un seul jour.
+
+ * * * * *
+
+Fernande était toujours à genoux, sanglotant, et la tête dans ses mains.
+
+Mariée! elle était mariée! Et elle lui demandait pardon!
+
+Jean-Nu-Pieds connaissait cette noble créature. Il se dit qu'une
+fatalité avait tout fait, qu'elle ne pouvait être coupable, et il la
+releva doucement:
+
+--Fernande! je souffre à mourir, murmura-t-il; Fernande! par grâce!
+expliquez-moi...
+
+Puis, avec violence:
+
+--Eh bien! non, je ne le crois pas! non, c'est impossible! Vous, mariée?
+C'est impossible, vous dis-je! C'est une épreuve à laquelle vous me
+soumettez! Un jeu sans pitié! Vous, mariée? Et vos serments? Et cette
+union sainte, la main dans la main dans les bois de Vieillevigne, sous
+l'oeil de Dieu qui nous regardait, quand vous m'avez juré que vous
+m'aimiez, que vous seriez ma femme devant les hommes! Vous, mariée?
+Allons donc! C'est impossible!
+
+Il se laissa tomber sur un des escabeaux de la cellule, haletant,
+opprimé.
+
+--Jean, je vous en conjure, ne me maudissez pas! reprit-elle d'une voix
+défaillante. Si vous saviez! Il y a dans la vie des fatalités
+inexplicables. Je puis tout vous dire maintenant. Je me relève moi-même
+du serment que j'ai prêté. Le jour où je vous ai quitté, là-bas, je
+courais auprès de mon père; on venait de me dire qu'il avait été arrêté
+par des chouans et qu'ils allaient le fusiller comme ancien régicide.
+J'ai couru... N'était-ce pas mon devoir de tout abandonner pour le
+sauver? J'arrivai dans une clairière au milieu des bois, après un voyage
+où j'avais enduré toutes les souffrances possibles. Jean! mon père était
+attaché à un arbre, et déjà un peloton d'exécution le mettait en joue...
+
+Fernande s'arrêta; ce souvenir la brisait.
+
+M. de Kardigân écoutait la tête baissée, ses larmes ne s'étaient pas
+arrêtées. Elles coulaient sur son visage pâle et, par instants, des
+frissons l'agitaient.
+
+--Alors le chef de ces hommes s'avança vers moi:
+
+--Mademoiselle, me dit-il, votre père va mourir. Vous seule pouvez le
+sauver. Veuillez me suivre.
+
+Il m'entraîna dans une hutte de feuillages. Je me laissai faire. Je ne
+sentais aucune force en moi.
+
+--Mademoiselle, reprit-il, je vous aime; votre père est un criminel. Si
+vous ne me jurez pas que vous m'épouserez avant deux mois, votre père va
+mourir fusillé... Choisissez.
+
+Jean, j'ai hésité... Dieu m'a punie de cette hésitation criminelle. Cet
+homme vit l'indécision qui me prenait, et fit un signe. Aussitôt
+j'aperçus les fusils s'abaisser et menacer mon père. Alors je tombai à
+genoux, en m'écriant:
+
+--Je le jure!
+
+Il prit un crucifix et me fit étendre la main sur le Sauveur.
+
+--Vous le jurez... sur le Christ.
+
+--Sur le Christ.
+
+--Bien.
+
+Il sortit un instant de la cabane, et ordonna qu'on délivrât mon père.
+Puis il revint auprès de moi, et exigea que je lui fisse le serment que,
+jusqu'à mon mariage, je ne dirais à personne ce qui s'était passé. Dix
+minutes après j'étais en chaise de poste entre mon père et lui. Si vous
+saviez ce que j'ai souffert!
+
+--Je le sais, Fernande.
+
+--Vous le savez?
+
+--J'ai lu votre journal; je suis parti pour la Bourgogne, vous veniez de
+la quitter.
+
+--Jean, reprit-elle, il y a huit jours que je suis mariée. Pouvais-je
+trahir mon serment? C'est une question que je me suis souvent adressée à
+moi-même. J'avais juré sur le Christ! Les malheureux dont le coeur est
+incrédule ne savent pas combien enchaîne cet engagement suprême pris au
+nom de la plus sacrée de nos croyances! Et pourtant peut-être est-ce un
+crime! J'ai lutté contre ma conscience, je me suis débattue, j'ai voulu
+arracher de mon coeur ce serment que j'avais fait. Jean pardonnez-moi, je
+n'ai pas pu.
+
+Le marquis de Kardigân écoutait sans parler. Il dit seulement:
+
+--Continuez.
+
+--Mon mariage s'est fait dans un petit village des Landes. Seulement une
+heure avant d'entrer à mairie mon père m'apprit que le chef des chouans
+ne s'appelait pas M. d'Héricourt, ainsi qu'il me l'avait dit, mais M.
+Legras-Ducos.
+
+--Ah! c'était lui! murmura Jean.
+
+--Une heure plus tard, j'étais sa femme. C'est alors qu'un journal m'a
+appris ce qui vous était arrivé, Jean! j'ai tout oublié! J'ai cru qu'on
+allait vous condamner, j'ai cru qu'on allait vous fusiller, et je suis
+venue. S'il m'était interdit de vivre pour vous, il ne m'était pas
+défendu de mourir avec vous...
+
+M. de Kardigân se taisait toujours. Il avait écouté, immobile et
+silencieux, le long et pénible récit de Fernande. Mais s'il était resté
+muet, ses larmes parlaient pour lui. La jeune femme devinait tout ce
+qu'il souffrait, elle devinait la torture qui avait dû briser le
+malheureux pendant qu'elle lui avait révélé l'affreux secret qui le
+séparait d'elle.
+
+--Vous savez tout, maintenant, continua Fernande. Mon ami, ne me
+maudissez pas. C'est une fatalité implacable qui a tout fait. Ah! cet
+homme me connaissait; il savait que je ne consentirais jamais à être
+parjure à un serment fait à Dieu!...
+
+A notre époque de scepticisme et d'incrédulité, bien des âmes ne se
+plieraient pas au joug de la loi divine. La foi s'en va des coeurs,
+a-t-on dit. Ce n'est pas la foi qui disparaît, c'est la conscience. Tel
+qui croit, ne se considérerait point engagé par un serment prêté sur le
+crucifix. Mais ces deux êtres étaient plus grands que les autres. Ils
+planaient au-dessus des lois humaines, car leurs esprits s'étaient
+habitués à se plier de bonne heure au joug, dur peut-être, mais sacré,
+de la loi divine.
+
+Fernande n'avait pas cru pouvoir se détacher de son serment. Puisqu'elle
+avait étendu la main sur le Christ, ce serment devenait son devoir.
+
+Que devait penser Jean-Nu-Pieds? Elle le vit, encore muet, plongé dans
+un abîme de pensées.
+
+--Ne me maudissez pas! répéta-t-elle pour la troisième fois.
+
+Jean-Nu-Pieds redressa le front:
+
+--Fernande, dit-il lentement, vous vous rappelez le jour où nous nous
+sommes vus pour la première fois. Ce jour-là a décidé de ma vie. Je vous
+ai aimée à jamais... Et vous étiez la seule femme que j'eusse jamais
+aimée. Des jours et des mois se passèrent, pendant lesquels je n'ai vécu
+que par vous et pour vous. Vous étiez devenue ma pensée constante. Je
+serais mort, si je m'étais dit qu'il fallait renoncer à mon amour.
+
+Puis, j'ai bientôt appris quelle redoutable défense me faisait mon père.
+Il n'a rien moins fallu que l'ordre de la régente de France pour que
+nous pussions concevoir l'espérance d'être l'un à l'autre. Le temps
+passa encore. O ma bien aimée! je vous ai dû la vie, et j'ai béni la vie
+qui m'était rendue, puisque je pouvais vous la consacrer. Croyez-vous
+que ce ne soit pas un supplice de perdre ainsi deux fois l'espérance et
+de la recouvrer deux fois, pour la reperdre encore? Croyez-vous que je
+n'eusse pas moins souffert si jamais aucune vision de bonheur n'avait
+hanté mon esprit, si je m'étais dit tout d'abord que c'en était bien
+fini pour nous deux? Vous venez aujourd'hui m'apprendre que vous ne vous
+appartenez plus, que vous êtes à un autre... Fernande, je pourrais vous
+répondre que vous n'aviez plus le droit de disposer de vous, puisque
+vous n'étiez plus à vous-même, puisque vous m'aviez engagé votre foi...
+Mais rassurez-vous, ô ma seule aimée. Je ne serai pas aussi cruel contre
+vous que la destinée l'a été contre moi. Vous me tuez, Fernande, et
+cependant je vous pardonne, et je vous bénis d'avoir accompli votre
+devoir qui me rappelle le mien. La volonté de mon père s'accomplit
+malgré nous-mêmes. Vous me tuez, Fernande, je vais mourir du coup qui me
+désespère, et cependant je vous approuve, et je dis que vous avez bien
+fait!
+
+Ils se regardèrent silencieusement pendant une minute. Tout ce qu'un
+regard peut renfermer d'amour et de désespoir traduisit leur pensée
+intime. Que pouvaient-ils se dire encore? N'étaient-ils pas séparés par
+la plus cruelle des fatalités?
+
+--Merci, Jean, murmura Fernande. J'avais besoin de ce pardon-là. Il me
+soutiendra, s'il ne peut du moins me consoler. J'ai tant souffert,--non
+de ma souffrance à moi, mais de la vôtre!
+
+--Adieu! Fernande.
+
+--Adieu... déjà... adieu! Quand nous reverrons-nous?...
+
+--Je pars, nous ne nous reverrons jamais, ou nous ne nous reverrons que
+lorsque l'âge aura glacé notre sang et refroidi notre coeur. Partez!
+Fernande! Par pitié, quittez-moi, je ne suis qu'un homme, et des idées
+criminelles me montent à la tête... Partez...
+
+--Vous avez raison. Je pars.
+
+Ils étaient debout, l'un et l'autre, séparés à peine par l'étroitesse de
+la cellule. Ils se disaient l'adieu suprême dans un regard, comme s'ils
+eussent senti qu'ils n'auraient pas été maîtres d'eux-mêmes, s'ils
+s'étaient seulement touché la main. Mais des natures loyales comme
+celles-là, des êtres supérieurs à la foule, grandis encore par leur foi
+religieuse, cette force suprême, ne devaient point succomber ainsi que
+des incrédules ou des athées.
+
+--Vous allez partir! balbutia Fernande, vous allez partir! Et je ne vous
+reverrai plus! et je vais traîner désormais ma vie douloureuse loin de
+vous, loin de mon espérance, loin de mon bonheur! O Jean, qu'avons-nous
+fait à Dieu, pour que Dieu nous châtie aussi cruellement?
+
+--Ne me parlez pas ainsi, dit-il à voix basse, cela me torture.
+
+--Que deviendrons-nous? reprit-elle amèrement. Je me demande si la
+vertu, si le respect des choses saintes n'est pas une duperie! Puis,
+quand cette pensée coupable me vient, j'y devine un blasphème, et j'ai
+honte de l'avoir eue.
+
+Seraient-ils vainqueurs? Cette lutte du bien et du mal qui se livrait en
+eux les bouleversait.
+
+--Si j'écoutais mon coeur, continua Fernande, je vous dirais:
+Emmenez-moi, prenez-moi, et allons demander au reste du monde un bonheur
+qui nous est refusé ici! Mon bien-aimé, nous avons échangé nos âmes, nos
+serments nous ont donnés l'un à l'autre. Peut-être est-ce un crime que
+nous commettrons, mais nous sommes des êtres humains et...
+
+Elle s'arrêta.
+
+--Quelle vie heureuse nous aurions! Seuls et libres, qui pourrait nous
+demander compte de nos actes? Je yeux partir avec vous. L'Angleterre,
+l'Amérique nous servira d'asile. Je veux partir, si nous sommes
+coupables, qui le saura? Si nous sommes coupables, qui nous punirait?
+
+Jean-Nu-Pieds saisit avec passion les deux mains de la jeune femme:
+
+--Oui, partons! Demain, on me conduit au Havre. Allez m'y attendre. Nous
+fuirons ensemble! Nous irons demander au sol étranger le bonheur que le
+sol de la patrie nous refuse... Fernande, je l'ai espérée bien longtemps
+cette ivresse partagée, cette joie intime, ce mariage désiré! Ça été le
+rêve de mes nuits et la pensée de mes jours depuis que la destinée vous
+a jetée sur mon chemin... Rappelez-vous cette matinée de printemps, à
+Paris, dans ce jardin parfumé, au milieu des fleurs et des oiseaux;
+rappelez-vous de quelle émotion nos coeurs battaient... Et, depuis, que
+de fois je me suis souvenu de cette matinée-là! J'ai bien souffert;
+cette pensée seule arrêtait mes larmes. Fous! nous sommes fous! la loi
+divine ne peut pas être cruelle comme la loi humaine!
+
+Puisque celle-ci est sans pitié, demandons à celle-là de se dévouer pour
+nous! Notre amour est trop puissant pour ne pas briser les règles
+ordinaires. Je vous aime, vous m'aimez! Cela suffit.
+
+Fernande avait écouté avec ravissement les paroles ardentes de celui qui
+était son fiancé. Sa main tremblait dans celle de Jean. Elle fermait les
+yeux comme pour ne pas voir l'abîme qui l'attirait.
+
+Quand le Vendéen se tut, elle resta quelques secondes indécise, muette,
+oppressée. Puis, par un violent effort, elle le repoussa. Elle murmura,
+répétant les paroles qu'elle avait dites:
+
+--Si nous sommes coupables, qui le saura? Notre conscience! Si nous
+sommes coupables, qui nous punirait? Dieu!
+
+Jean, reprit-elle à voix haute, la passion allait nous entraîner! La
+conscience et Dieu, voilà les juges terribles que nous voulions braver.
+Nous ne pourrions pas être heureux; nos coeurs souffriraient, car ils
+n'ont jamais appris à marcher hors de ce vrai chemin: le devoir! car ils
+n'ont jamais appris à écouter un autre appel que cette voix sublime:
+l'honneur! Jean, je vous aime, vous m'aimez, nous mourrons l'un pour
+l'autre, mais nous ne pouvons pas, nous ne devons pas être l'un à
+l'autre, car vous ne sauriez pas plus manquer à l'honneur, que je ne
+saurais manquer au devoir!
+
+--Je vous aime! je vous aime! s'écria-t-il avec une passion folle.
+
+--Et moi, est-ce que je ne vous aime pas? Mon coeur saigne quand je vous
+parle ainsi, mais il le faut! Jean, par pitié, laissez-moi sortir d'ici;
+que je ne vous revoie jamais, que tout soit rompu entre nous; il ne peut
+plus rien y avoir de commun entre le marquis de Kardigân et moi! Je
+pourrais consentir à vous suivre, car je suis faible et je vous aime,
+mais vous ne voudriez pas avilir celle que vous adorez!
+
+Elle se rapprocha de lui, et d'un ton brisé:
+
+--Je vous ai mis si haut dans mon estime, dit-elle, que je ne veux point
+que vous soyez déchu à mes yeux. Celui qui a voué sa vie à une cause
+sainte telle que la vôtre, ne doit pas entacher cette cause en faisant
+une action contre l'honneur!
+
+Quoi! le marquis de Kardigân, Jean-Nu-Pieds, le soldat du Roi, le héros
+de la Pénissière et de Château-Thibaut, mon Jean, à moi, celui que j'ai
+paré de toutes les grandeurs et de toutes les noblesses, celui-là
+pourrait accomplir quelque chose de vil? Non, c'est impossible. Voyez,
+moi, je vous supplie, je vous implore... Ce que vous voudrez que je
+fasse, je le ferai, car je vous aime... Je n'aurais pas la force de
+répondre: Non, si vous me disiez: Je le veux; et pourtant, c'est pour
+vous que je vous conjure d'avoir pitié de moi! Que l'image de mon
+bien-aimé reste dans mon souvenir, comme une image sainte, grandissant
+encore par le sacrifice!
+
+Lorsqu'elle s'arrêta, Jean découvrit son front qu'il avait voilé de ses
+mains. Son visage était mouillé de larmes.
+
+--Honneur! devoir! mots sublimes que j'allais oublier... Merci, ma
+Fernande, de me les avoir rappelés! Je partirai seul, mais je ne vivrai
+pas. Je n'en aurais pas la force.
+
+--Vous partirez seul et vous vivrez!
+
+--Fernande!
+
+--Je le veux!
+
+--C'est impossible.
+
+--Vous vivrez, Jean! Déserter la vie un jour de désespoir, c'est aussi
+lâche pour l'homme que pour le soldat de déserter son poste un jour de
+bataille. Vous vivrez. Là encore c'est le devoir.
+
+--Eh bien, oui, j'ai été lâche! Vous pouvez partir tranquille et calme,
+Fernande, celui que vous aimez sera digne de vous.
+
+Déjà une première fois, à Paris, le jeune homme avait eu à lutter corps
+à corps contre les redoutables étreintes de la passion.
+
+Comme toujours, en cette vie, la passion allait rendre coupable,
+criminel même, l'homme possédé par elle.
+
+Mais l'honneur triomphait...
+
+Jean et Fernande ne se serrèrent même pas la main. Elle s'éloigna,
+courbant le front, et il la regarda partir, le coeur saignant, le coeur
+brisé par la lutte, n'osant ni lui dire adieu ni la retenir...
+
+
+
+
+ XXVII
+
+ LE PONT DU NAVIRE
+
+
+Deux jours plus tard, Henry de Puiseux et Jean de Kardigân arrivaient au
+Havre. Le _Wellington_, corvette anglaise, allait les transporter au
+pays de Galles. C'était le soir. Une brume légère couvrait la rive. Le
+ciel, étincelant et constellé, rayonnait. Les deux Vendéens jetaient un
+regard navré à ce sol de la France qui bientôt allait s'enfuir à leurs
+yeux.
+
+Patrie! patrie! au coeur sublime, que rien ne remplace! ni la tendresse
+de l'épouse, ni la tendresse du père! Patrie! éternelle affection, qui
+inspire le dévouement sans bornes, le renoncement sans ambition!
+
+Henry et Jean, appuyés l'un sur l'autre, se tenaient debout, au milieu
+du pont, le regard fixe, et comme rivés à la jetée du Havre.
+
+La jetée était couverte. Beaucoup étaient venus là pour assister au
+départ des deux fameux chouans. On apercevait çà et là les têtes des
+agents de police qui venaient mettre ordre à la sympathie intempestive
+que le public aurait pu éprouver pour les bannis.
+
+Le capitaine et les matelots du _Wellington_ ne laissaient pas de
+témoigner une vive déférence aux deux jeunes gens. Mais eux ne voyaient
+rien que le sol de la France, sur lequel ils n'étaient déjà plus;
+n'entendaient rien que le bruit sourd de la vague, qui venait se briser
+contre la jetée.
+
+Cependant, le moment du départ arriva.
+
+Le _Wellington_ leva l'ancre et, poussé par un vent d'est assez fort,
+malgré la chaleur de la température, commença à sortir du port. Alors
+les spectateurs restés sur la rive retirèrent leurs chapeaux.
+
+Ils voulaient saluer une dernière fois ceux qui étaient proscrits pour
+avoir été fidèles.
+
+Jean-Nu-Pieds se rappela, sans doute, qu'une fois déjà, deux ans
+auparavant, il avait assisté au départ d'un banni. Mais ce banni portait
+une couronne au front... Aujourd'hui, c'était lui-même qui partait,
+chassé pour avoir servi le petit-fils de ce roi...
+
+Le _Wellington_ filait rapidement toutes voiles dehors. Le capitaine
+s'approcha de Jean-Nu-Pieds, et, après avoir salué poliment le chef
+vendéen, engagea la conversation avec lui. Une déférence évidente
+perçait dans les moindres paroles de l'Anglais. Le rude marin ne pouvait
+qu'admirer le dévouement des deux jeunes gens, lui qui n'était pas
+détourné de sa conscience par de vaines et stériles questions de parti.
+
+--Quand arriverons-nous à Brighton, capitaine? demanda Jean.
+
+--Demain matin, monsieur le marquis. Une nuit est bientôt passée à bord,
+surtout une nuit étoilée comme celle-ci.
+
+--Avez-vous beaucoup de passagers?
+
+--Une dizaine. J'ai entre autres une de vos compatriotes qui m'intrigue
+beaucoup.
+
+--Vraiment?
+
+--C'est une jeune femme, autant que j'ai pu en juger à travers le voile
+épais qui couvrait son visage. Elle est venue me trouver au quai
+d'embarquement, et a retenu son passage pour Brighton. Mais ce n'est pas
+là l'extraordinaire. Un de mes officiers qui l'a remarquée, m'a dit
+qu'elle ne s'était décidée à arrêter une cabine sur le _Wellington_ que
+lorsqu'elle avait su que vous et M. de Puiseux feriez le voyage avec
+moi.
+
+--Ah! dit Jean étonné.
+
+--Voilà pourquoi j'ai cru devoir vous prévenir. Vous comprenez que, dans
+votre position... il faut...
+
+--Quoi, capitaine?
+
+--Je serai franc. J'ai pensé que la police avait peut-être intérêt à
+vous faire espionner, et j'ai voulu que vous puissiez savoir à quoi vous
+en tenir.
+
+Cette même idée était venue aussitôt au chouan. Il serra avec force la
+main du marin anglais, pour le remercier de cette preuve de sympathie
+qu'il lui donnait.
+
+Le marquis de Kardigân comptait, ainsi que nous le savons, séjourner le
+moins possible en Angleterre. Il voulait quitter Londres en cachette,
+afin d'être perdu dans le tumulte de la grande cité et revenir se mettre
+aux ordres de Madame, cachée dans Nantes. Henry devant l'accompagner, il
+importait que les deux Vendéens se concertassent sur leur plan de
+conduite.
+
+Il voulut immédiatement lui faire part de cette découverte due à
+l'obligeance du capitaine du _Wellington_.
+
+De Puiseux, appuyé à un mât, suivait la manoeuvre avec intérêt.
+
+--Viens dans notre cabine, dit tout bas le marquis à son ami.
+
+--Dans la cabine, jamais!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que... dame! tu me demandes là une explication... Enfin, peu
+importe! Eh bien, mon cher, je crains par-dessus tout le mal de mer;
+j'ai ouï dire que le seul moyen d'y échapper, c'était de rester à l'air.
+
+Malgré sa tristesse, Jean-Nu-Pieds ne put s'empêcher de sourire. Quel
+charmant compagnon c'était que ce jeune homme! Sa gaieté trouvait à
+s'épancher en toute occasion et à distraire son ami des navrements de
+l'heure présente.
+
+--Soit, reprit le marquis; alors, écoute...
+
+Et, baissant la voix, il lui expliqua en deux mots ce que le capitaine
+du _Wellington_ supposait. Henry éclata de rire.
+
+--Une espionne à nos trousses?
+
+--Pourquoi pas?
+
+--Alors tant mieux.
+
+--Vraiment?
+
+--Parbleu! Nous sommes jeunes... nous sommes... je passe! Si elle est
+jolie, nous la séduirons. Ce ne sera qu'une aimable plaisanterie faite à
+la police française qui nous en veut tant. Rappelle-toi la fameuse
+baronne de Sergaz!
+
+Une ombre couvrit le front du marquis.
+
+--Ah! ne me parle pas de cette femme!
+
+--Bah!
+
+--C'est elle qui a joué un rôle maudit dans ma vie.
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--Rien.
+
+--Alors?...
+
+--Je n'en sais rien, te dis-je, mais j'en suis sûr; Fernande a dû être
+éclairée sur elle, bien qu'elle ait toujours gardé le silence. Songe
+qu'elle a disparu tout à coup!
+
+--Ah! ah!
+
+--Enfin, il y a des choses qu'on ne raisonne pas. Son souvenir
+m'effraye. Je la vois encore, pâle, droite, avec son regard sombre qui
+s'attachait sur moi.
+
+--Comment, tu ne savais pas?...
+
+--Quoi?
+
+--Dame!... elle... comment dirais-je?... elle t'aimait.
+
+--Jacqueline m'aimait!
+
+--Je m'en suis aperçu une certaine nuit, dans les bois de Machecoul,
+alors que la pauvre Fernande était venue vers toi sous le déguisement de
+Pinson. J'ai surpris son regard, mon ami, et son regard m'a fait peur.
+
+--Alors... alors... j'ai raison de l'avouer. J'ai été aveugle, je n'ai
+rien vu. Si ce que tu dis est vrai, c'est d'elle que vient tout le
+mal...
+
+La nuit était venue peu à peu. Depuis longtemps déjà le _Wellington_
+voguait en pleine Manche. La cloche du bord sonna le souper. Les
+passagers descendirent dans l'entrepont où le repas était servi. Ils
+étaient peu nombreux. Le mal de mer faisait ses ravages. Ceux qui
+vinrent s'asseoir à la table étaient au nombre de cinq, parmi lesquels
+une femme, très-voilée, dont on n'apercevait pas le visage. Dès qu'elle
+vit entrer les deux Vendéens, elle se leva de table et remonta sur le
+pont. Mais le capitaine avait dit à Jean:
+
+--C'est elle...
+
+Le souper était achevé quand le marquis et Henry regagnèrent la dunette;
+l'inconnue avait disparu.
+
+La nuit s'avançait radieuse. A peine une brise légère ridait la surface
+de la mer, semblable à un lac endormi.
+
+Vers onze heures, Jean-Nu-Pieds n'avait pu encore se décider à
+s'arracher à ce spectacle merveilleux; la mer, cet infini de la nature,
+est ce qui rapproche le plus de Dieu, cet infini de la pensée.
+
+Le marquis regardait la vague phosphorescente qui se brisait à
+l'arrière, quand une main s'appuya sur son épaule. Il se retourna.
+C'était l'inconnue. Elle releva lentement son voile.
+
+--Jacqueline! s'écria-t-il.
+
+--Oui, Jacqueline. Je suis ici parce que je vous aime, répliqua-t-elle
+amèrement.
+
+--Vous m'aimez?
+
+--Écoutez-moi. J'ai tout quitté pour vous, mon fils, ma patrie... Est-ce
+que je n'ai pas une patrie, moi aussi? Je viens pour partager votre
+exil, pour unir ma vie à la vôtre...
+
+--Mais...
+
+--Laissez-moi finir. C'est une parole suprême que j'attends de vous. La
+parole qui me fera vivre ou mourir. J'ai choisi cette heure pour mon
+aveu, parce que j'ai voulu que vous puissiez commencer à sentir le poids
+de la solitude autour de vous.
+
+Je vous aime! Dès la première heure où je vous ai vu, cette passion a
+germé en moi. Je n'ai pas même essayé de la combattre. Aujourd'hui, vous
+êtes seul. Votre cause est vaincue, vos biens sont confisqués, votre
+fiancée est morte pour vous... vous avez tout perdu... et je viens vous
+dire: Jean, je vous aime; Jean, voilà un an que je vis pour vous;
+m'aimerez-vous enfin, et n'aurez-vous pas pitié de moi?
+
+Elle tenait le bras du jeune homme, et, succombant sous le poids de son
+émotion, elle s'était presque agenouillée devant lui.
+
+--Écoutez encore, continua-t-elle. Vous savez combien j'aimais mon fils?
+Je l'ai à jamais abandonné pour vous suivre, pour qu'il n'y eût rien
+entre nous. Je vous aime! Toute ma vie vous sera consacrée...
+
+--Je ne vous aime pas, répondit doucement le marquis de Kardigân. Mon
+coeur est à une autre, et il est de ceux qu'un amour suffit à remplir.
+
+--Elle est perdue pour vous!
+
+--J'ai sa parole: cela me suffit.
+
+--Vous me repoussez?
+
+--Je ne vous repousse pas. Si vous m'aimez réellement, je vous plains.
+Mais je ne comprends pas que vous veniez ainsi à moi maintenant, vous
+offrant comme une femme perdue!
+
+--Vous ne savez pas les combats qui se sont livrés en moi! Dès que j'ai
+senti que je vous aimais, j'ai senti également que vous ne pourriez
+jamais m'aimer. L'irrémédiable obstacle était entre nous. Peut-être
+serais-je morte, si je n'avais voulu... M'aimez-vous? Non? Eh bien!
+apprenez tout! Votre mariage avec Fernande, c'est moi qui l'ai empêché!
+
+--Vous!
+
+--Je savais que vous ne seriez jamais à moi, je viens de vous le dire!
+Mais je ne voulais pas que vous fussiez à une autre. C'est moi qui ai
+conçu le plan infernal qui vous a séparé d'elle! Vous avez cru et elle a
+cru, elle aussi, que la vie de son père avait été menacée! Allons donc!
+c'était une comédie arrangée à l'avance! Dieu! que j'ai été heureuse,
+quand j'ai appris que j'avais réussi, que vous ne pourriez plus
+l'épouser!
+
+C'est le seul jour de bonheur que j'aie eu depuis que je suis née. Vous
+ne m'aimez pas? je le sais et je le savais quand vous étiez là-bas, ne
+pensant qu'à elle! Je le savais, quand j'ai fait tout cela! Si je vous
+ai fait mon aveu, c'est que je voulais vous désespérer avant de
+mourir... car je vais mourir! Croyez-vous donc que je vous aurais dit
+tout cela, si j'avais dû vivre?...
+
+--Malheureuse!
+
+Il lui saisit les deux poignets avec violence, tant la révélation
+l'exaspérait.
+
+--Ah! vous pourrez me faire mal! vous ne m'en ferez jamais autant que je
+vous en ai fait! Je suis heureuse! Je lis dans vos yeux le désespoir de
+l'amour perdu, la pensée que votre bonheur s'est effondré par suite
+d'une comédie.
+
+Eh bien oui, souffrez! souffrez! vous m'avez fait tant de mal que je ne
+sais plus si je vous aime ou si je vous hais!
+
+La passion criminelle qui dévorait Jacqueline laissait son empreinte
+infâme sur son visage. Les âmes viles sont abaissées par l'amour: il ne
+purifie que les âmes élevées.
+
+Jean la jeta presque à ses pieds.
+
+--Ah! sois maudite! sois...
+
+Mais elle se releva, et se précipita vers le bastingage.
+
+--Adieu! dit-elle.
+
+Il vit qu'elle voulait se jeter à la mer. Déjà le mouvement instinctif à
+toute créature humaine qui veut en sauver une autre, l'entraînait à la
+retenir...
+
+Mais Henry de Puiseux, dans l'ombre, avait tout entendu.
+
+--Cette femme a mérité la mort. Laisse-la mourir! dit-il.
+
+Jacqueline était tombée à la mer.
+
+FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+ TROISIÈME PARTIE
+
+
+ LE CHÂTIMENT DE JUDAS
+
+
+
+
+ I
+
+ LA MANIFESTATION
+
+
+Sur une des places principales de Nantes, le 6 octobre de cette même
+année 1832, il y avait un rassemblement assez considérable vers les cinq
+heures du soir.
+
+Dans les groupes on parlait avec animation d'un certain individu qui,
+s'il fallait en croire les exclamations de colère qu'il excitait, devait
+être universellement détesté.
+
+--C'est un traître!
+
+--Non, c'est un vendu!
+
+--Il a fait massacrer le peuple!
+
+--Je ne comprends pas que le gouvernement nous envoie un pareil homme!
+
+--Il a mérité la corde!
+
+Etc., etc., etc.
+
+Ceux qui parlaient ainsi, c'étaient les enragés, c'est-à-dire ces
+gaillards qui crient beaucoup avant la tourmente, et pendant l'émeute
+ont la prudence de rester chez eux.
+
+A côté se tenaient les petits bourgeois bavards et prétentieux.
+Problème: Le petit bourgeois est celui qui souffre le plus d'une
+révolution, et pourtant sa vie se passe à en faire.
+
+--J'estime, je pense, je considère, prononçait avec componction un
+marchand de seringues, que le roi s'est trompé, a erré, a vu faux. Il
+aurait dû consulter, interroger les bourgeois de la ville de Nantes,
+avant de nous envoyer ce monsieur...
+
+--Je crois avoir de véritables facultés de gouvernement, interrompit un
+fabricant de chaussures élastiques, coupant la parole au fabricant de
+seringues. Eh bien, jamais je n'aurais commis une pareille faute.
+
+Les gens sérieux, bien qu'en un langage moins prétentieux, étaient du
+même avis que ces bavards.
+
+--C'était au moins inutile, disait en se promenant de long en large avec
+deux de ses amis, un des magistrats les plus respectés de Nantes.
+Pourquoi faire à l'esprit de la population une menace cachée, une
+provocation indirecte? M. Maurice Duval est détesté ici. Le ministre
+pouvait bien l'envoyer à Lille ou à Bordeaux, s'il voulait récompenser
+ses tristes services de Grenoble; mais l'expédier dans la
+Loire-Inférieure! quand ce département est sourdement secoué par les
+Vendéens! quand, malgré toutes les recherches, Madame est demeurée
+introuvable...
+
+--Croyez-vous que la princesse soit à Nantes? demanda au magistrat un
+des principaux banquiers de la ville.
+
+--J'en suis convaincu.
+
+--Alors je ne comprends point comme elle a pu rester sauve jusqu'à
+présent.
+
+--Que voulez-vous? On sera toujours mieux servi par le dévouement que
+par l'ambition. Les hommes qui entourent la princesse n'ont rien à
+espérer. Ceux qui entourent Louis-Philippe savent au contraire que s'ils
+s'emparent de la duchesse de Berry, leur adresse sera richement
+récompensée. Eh bien! malgré cela, ceux-ci ne peuvent pas vaincre
+ceux-là...
+
+Ainsi qu'on vient de le voir, la situation n'a pas changé, depuis que
+nous avons abandonné nos héros à la fin de la seconde partie de cet
+ouvrage. Madame, cachée au fond de sa retraite, attend une heure
+favorable; et, en dépit de son armée de limiers, en dépit des espions
+qui peuplent les rues de la ville, le ministre n'a pas encore pu
+découvrir l'auguste chef des Vendéens.
+
+Décidé à mettre fin à cet ordre de choses, décidé à couper court aux
+murmures grandissants de la Chambre par une action énergique, M. Thiers
+vient de donner l'ordre à M. Maurice Duval, préfet de la
+Loire-Inférieure, de faire une entrée solennelle dans la ville, et de
+s'entourer de l'appareil imposant des forces publiques.
+
+Nous avons déjà indiqué rapidement quelles étaient les tendances de ce
+M. Maurice Duval. Il était abhorré par tous les partis. Son
+administration dans l'Isère avait amené ces désordres sociaux que la
+baïonnette seule peut terminer.
+
+Aussi quand on avait appris à Nantes que, non content de devenir préfet
+de la Loire-Inférieure, M. Maurice Duval se décidait à faire une entrée
+solennelle dans la cité, la partie remuante de la population avait
+résolu de lui offrir un charivari tel que les oreilles de ce haut
+fonctionnaire garderaient longtemps le souvenir de sa bravade.
+
+Le général d'Erlon, prévenu, avait répandu ses soldats çà et là dans les
+rues; mais il se rendait bien compte que ce déploiement de forces serait
+très-probablement rendu inutile. En effet, que pouvaient faire des
+soldats contre des satires vivantes?
+
+Cependant, un homme de taille moyenne, appuyé à la porte d'une maison,
+regardait cette agitation populaire sans y prendre part. Cet homme
+portait sur son visage l'empreinte du génie humain dans toute sa pureté.
+
+L'oeil perçant lisait au fond du coeur; il avait le nez légèrement
+aquilin, la lèvre sensuelle, un peu grosse, le front large et puissant.
+Par moments, quand les vociférations de la foule devenaient trop fortes,
+il haussait les épaules avec mépris. On sentait en lui un dominateur des
+masses.
+
+Notre inconnu paraissait guetter quelqu'un, comme s'il eut pris un
+rendez-vous juste au milieu de cette fournaise. Ses yeux se portaient
+rapidement à chaque extrémité de la rue, et son pied frappait le pavé
+avec impatience.
+
+Tout à coup un refoulement se produisit dans les groupes: c'était un
+escadron de cuirassiers qui chargeait les conspirateurs afin de rétablir
+la circulation des rues. Naturellement, des cris retentirent de toutes
+parts, mêlés à des invectives poussées contre M. le préfet, qui avait la
+lâcheté de ne pas vouloir être _charivarisé_! Qu'en résulta-t-il? Ce
+qu'il en résulte toujours en pareille occurrence.
+
+C'est-à-dire que l'escadron de cuirassiers sur lequel on avait compté
+pour rétablir l'ordre, obtint juste un résultat contraire.
+
+Quand il eut disparu, les groupes se reformèrent beaucoup plus irrités
+qu'auparavant, tellement plus, que les bourgeois manifestants résolurent
+de se venger. Ils avaient compté d'abord insulter M. Maurice Duval à son
+passage, le huer, d'aucuns même avaient parlé de projectiles légumineux,
+tels que pommes cuites et oranges; mais après cette insulte:
+
+--Des dragons! disait l'un.
+
+--Des cuirassiers, disait l'autre.
+
+--Ce sont des dragons!
+
+--Non, ce sont des cuirassiers!
+
+--Enfin, peu importe, s'écriait un troisième. L'important, c'est que
+nous voulons nous venger. Que faire?
+
+--Sifflons-le, hurla un jeune voyou, espérance des barricades de
+l'avenir.
+
+--Bravo! bravo!
+
+--Avez-vous des clefs?
+
+--Des clefs forées?
+
+--J'en ai...
+
+--Je n'en ai pas...
+
+--Mais c'est inutile, reprit le voyou. Tenez, regardez!
+
+Il indiquait de la main une boutique qui faisait face à la rue. On
+lisait à la devanture:
+
+ROGUET
+
+_Marchand de Jouets d'enfants_
+
+Dans une boite, ouverte à son étalage, étaient empilés une centaine de
+sifflets qui valaient bien un sou pièce. Un cri de triomphe accueillit
+cette découverte. O néant des grandeurs populaires, on faillit porter le
+voyou en triomphe pour avoir découvert des sifflets!
+
+Ce fut une vraie irruption. Le nommé Roguet souriait agréablement, en
+voyant la foule se précipiter dans sa boutique, car ces sifflets étaient
+précisément un vieux fonds de magasin, dont il n'aurait jamais pu se
+débarrasser sans l'impopularité de M. Maurice Duval.
+
+Il vida la boite sur une table et mit en vente la marchandise, au prix
+de 1 franc le sifflet. Il y en avait cent. Ce fut pour l'intelligent
+Roguet un bénéfice net de 95 fr. L'exaspération était telle que s'il y
+avait eu cinq cents sifflets, que s'il y en avait eu mille, il les
+aurait vendus. À quoi tiennent les fortunes humaines!
+
+L'homme dont nous avons parlé sourit en voyant revenir ces badauds
+enragés, armés tous d'un sifflet. Il sembla moins pressé de voir arriver
+celui qu'il attendait, et bien plus disposé à la patience. C'est qu'en
+effet, pour un observateur, ce spectacle promettait d'être curieux.
+
+Un bruit de voix ne tarda pas à annoncer l'arrivée prochaine du préfet.
+Bientôt toutes les têtes se tournèrent vers la rue par laquelle devait
+déboucher M. Maurice Duval. Les chevaux de la calèche où s'étalait le
+préfet avançaient lentement. Enfin, la calèche apparut.
+
+M. Maurice Duval était très-pâle. Évidemment l'exercice auquel il se
+livrait ne lui allait que médiocrement. Mais, sous peine de disgrâce, il
+fallait bien obéir à l'ordre du ministre. Il jetait des regards effarés
+à droite et à gauche. À côté de lui, son chef de cabinet ne paraissait
+guère plus rassuré. Quand la calèche déboucha sur la place où se
+tenaient les conspirateurs, de violents sifflets éclatèrent. Le tapage
+fut tel que les chevaux se cabrèrent. Les sifflets, les cris du coq, les
+appellations diverses et irrespectueuses produisaient une épouvantable
+cacophonie.
+
+--Au galop! ordonna le préfet.
+
+Le cocher de la calèche enveloppa ses deux chevaux d'un large coup de
+fouet, et la voiture partit ventre à terre. Les exclamations furieuses
+redoublèrent, car les uns étaient foulés par le timon, les autres
+écrasés par les roues. Ce fut, pendant dix minutes, un concert de
+hurlements féroces. Enfin, quand le charivari fut terminé, quand la
+place resta libre, chacun rentra chez soi. La manifestation, bête comme
+toutes les manifestations, était finie.
+
+Il ne restait que l'homme au regard puissant. Mais lui aussi ne devait
+pas tarder à s'éloigner, car un individu s'approcha de lui et lui dit:
+
+--Venez, monsieur Berryer, Madame vous attend.
+
+
+
+
+ II
+
+ L'ENVERS D'UN RÈGNE DE DIX-HUIT ANS.
+
+
+L'histoire est restée muette sur ce qui fut prononcé dans l'entrevue qui
+eut lieu entre Madame et l'illustre orateur. Il quitta la maison de la
+rue Haute-du-Château, où se cachait la princesse proscrite, avec la même
+prudence dont il avait usé pour y pénétrer. Là n'est pas notre drame. À
+peu près à la même heure, un homme arrivait au palais de la préfecture
+de la Loire-Inférieure.
+
+Le chef du cabinet de M. Maurice Duval attendait le visiteur, sans
+doute, car il s'empressa de le faire entrer dans le salon réservé et
+alla prévenir le haut fonctionnaire.
+
+Immédiatement M. Maurice Duval le reçut.
+
+Nous le connaissons cet homme. Nous l'avons entrevu une première fois au
+ministère de l'intérieur, à Paris, quand M. de Montalivet lui servit
+d'introducteur.
+
+C'est Deutz.
+
+M. Maurice Duval avait hâte d'en finir avec l'héroïque princesse qui
+épouvantait tant le sommeil du roi Louis-Philippe. Il n'eut pas les
+mêmes pudeurs que l'illustre homme d'État qui avait la charge de traiter
+avec le traître.
+
+--Vous nous avez promis plus que vous n'avez pu tenir, lui dit-il.
+
+--C'est vrai.
+
+--Le gouvernement veut absolument que cette dangereuse affaire de la
+chouannerie bretonne ait un terme. Quand pourrez-vous livrer la
+princesse?
+
+Deutz était resté le front courbé, non qu'il eût honte. La honte est un
+sentiment qu'ignorent les natures infâmes comme la sienne.
+
+--Nous sommes aujourd'hui au 6 octobre, reprit-il lentement. Avant le 6
+décembre, Madame la duchesse de Berry sera votre prisonnière.
+
+Le préfet de la Loire-Inférieure était encore exaspéré de l'accueil qui
+lui avait été fait. Il ouvrit la fenêtre de son cabinet, et montrant la
+ville:
+
+--Je veux terminer tout cela, dit-il d'une voix brève. Cette ville
+révoltée mérite un châtiment. Comment pourrez-vous pénétrer auprès de la
+princesse?
+
+--C'est mon secret.
+
+--Est-elle à Nantes, seulement?
+
+--Je ne sais pas.
+
+--Vous ne savez pas!...
+
+--Non, répliqua nettement le traître. J'ai fait un marché. Je ne veux
+pas qu'on me vole.
+
+M. Maurice Duval prit sur sa table de travail une lettre écrite en
+lignes serrées, et la parcourant du regard:
+
+--Monsieur, dit-il, quand je vous ai reçu, je n'ai pas eu besoin de
+prendre des biais pour m'entendre avec vous; je vous connaissais. Voici
+une lettre qui m'a été adressée de Paris; elle contient sur vous tous
+les renseignements que je pouvais désirer.
+
+--Après?
+
+--Vous pouvez pénétrer jusqu'à la princesse?
+
+--En effet.
+
+--Vous avez promis à M. le ministre de l'intérieur que vous lui
+livreriez Madame. C'est très-bien. Mon devoir m'oblige de vous prêter
+main-forte pour cette besogne-là; mais enfin, ce n'est pas avec moi que
+ce marché a été fait. Voulez-vous que nous en fassions un autre
+ensemble?
+
+L'oeil de Deutz s'alluma; mais il garda le silence.
+
+--Cette ville m'a insulté, continua le préfet; je veux me venger. Vous
+devez connaître quelques-uns des secrets des légitimistes, puisque vous
+parvenez à voir leur chef. Donnez-moi un renseignement quelconque, car
+je veux signaler ma première journée ici par un acte d'autorité.
+
+Deutz releva la tête.
+
+--Je puis vous faire arrêter un des principaux chefs, dit-il.
+
+--Lequel?
+
+--Je ne vous dirai pas encore son nom. Seulement, donnez-moi un ordre
+d'arrestation en blanc.
+
+M. Maurice Duval n'avait rien à craindre; Deutz ne lui était-il pas
+adressé par le ministère de l'intérieur?
+
+--Qu'en ferez-vous? demanda-t-il pourtant.
+
+--Je m'en servirai pour faire saisir, partout où je le trouverai, celui
+que je vous ai promis.
+
+Le préfet de la Loire-Inférieure prit un papier et le signa.
+
+--Voilà, dit-il.
+
+--Eh bien! avec cela, monsieur le préfet, nos affaires marcheront plus
+vite. J'avais peur de ne pas... comment dirais-je?... de ne pas
+m'entendre avec vous. Il n'en sera rien. Demain, la personne en question
+sera arrêtée.
+
+--Pourquoi demain seulement?
+
+--Ne me faites pas de questions, je ne pourrais pas vous répondre.
+
+Deutz se leva en parlant ainsi.
+
+--A demain! dit-il.
+
+Cette scène que nous venons de résumer en quelques lignes avait duré dix
+minutes.
+
+A son allure rapide, nos lecteurs ont dû deviner qu'elle cachait un
+mystère. Et, en effet, le drame que nous avons entrepris de raconter se
+préparait.
+
+Deutz avait promis de vendre Madame au gouvernement de Louis-Philippe.
+Quand il avait fait ce marché, rien ne s'opposait à ce qu'il pût le
+mettre à exécution. N'était-il pas le filleul de la princesse? et ne
+savons-nous pas qu'on croyait pouvoir se fier à lui?
+
+Par bonheur,--hélas! bonheur qui ne devait pas durer!--des craintes,
+sinon des soupçons, étaient venues aux principaux chefs vendéens. Des
+hommes comme Charette et Coislin ne pouvaient pas se laisser duper comme
+des enfants. Il en résultait que lorsque le juif était arrivé à Nantes
+pour la première fois (après l'achat de cette maison qu'il comptait
+payer sur une _rentrée d'argent_), il n'avait pu obtenir d'être reçu par
+Madame.
+
+Vainement il s'était repris à deux ou trois fois pour obtenir une
+audience. Toujours le juif s'était heurté à M. de Charette, qui lui
+avait répondu: Impossible.
+
+Pendant les événements que nous avons racontés dans la seconde partie de
+cet ouvrage, c'est-à-dire aux mois de juin et de juillet, il en avait
+été de même. De juillet à octobre la situation n'ayant pas changé, Deutz
+se trouvait fort embarrassé, ayant promis et ne pouvant tenir.
+
+Certes, la défiance n'existait pas d'abord dans le camp royaliste. Les
+coeurs élevés ne connaissent pas la défiance; mais peu à peu de tels
+abandons s'étaient produits, que les principaux d'entre les Vendéens
+avaient dû recourir à un excès de prudence. On ne se méfiait pas plus de
+Deutz que de toute autre personne; mais, en règle générale, on se
+méfiait de tout le monde.
+
+Ce fut grâce à cette prudence extrême que, pendant trois mois, la
+retraite de Madame ne pût être découverte. Il faut penser que le
+ministre de l'intérieur avait mis sur pied tous les limiers de la
+préfecture de police, que les meilleurs agents de la rue de Jérusalem,
+appâtés par une promesse de récompense extraordinaire, passaient leurs
+jours et leurs nuits en surveillant, et que pas un renseignement n'était
+encore parvenu au ministère.
+
+Madame était-elle cachée à Nantes?
+
+On ne le savait même pas positivement.
+
+Les dilemmes qui se posaient étaient au nombre de deux:
+
+Ou Son Altesse était à Nantes, et alors il devenait impossible qu'on ne
+découvrît pas sa cachette;
+
+Ou elle n'était pas à Nantes, alors...
+
+Alors on tombait dans l'inconnu.
+
+Telle était l'unique raison pour laquelle le gouvernement maintenait ses
+rapports avec Deutz. Le juif devenait la suprême espérance de ces hommes
+à qui la trahison ne répugnait pas, puisqu'ils devaient en profiter.
+
+Ceux qui connaissent la puissante organisation de la police de la rue de
+Jérusalem nous comprendront. Il était _unique_, dans les annales de
+cette aimable institution, qu'on ne fût pas encore arrivé à un résultat.
+
+Il découlait de tout cela que Deutz ne put pas arriver jusqu'à Madame,
+et que, par conséquent, il ne pouvait pas indiquer à M. Maurice Duval la
+cachette de l'auguste prisonnière.
+
+Mais le juif avait trop à coeur de toucher les cinq cent mille francs
+promis, pour ne pas chercher un moyen d'arriver à ses fins.
+
+Le plan fut longuement couvé par lui. Shakespeare aurait fait de ce
+Shylock une terrible figure. Mais Judas nous répugne, nous n'entrerons
+pas dans l'analyse psychologique de cette conscience.
+
+Deutz comprit aussitôt que, pour se rendre utile au gouvernement de
+Louis-Philippe, il fallait qu'il commençât par se rendre indispensable à
+Madame.
+
+Comment y arriverait-il?
+
+La lutte, pour le moment, paraissait, sinon terminée, du moins
+interrompue.
+
+Les chouans ne tenaient plus la campagne; le chef réel, c'est-à-dire la
+princesse, avait posé les armes en apparence. Il fallait donc donner un
+embarras quelconque aux Vendéens. Or, voici ce que s'était dit Deutz:
+
+Le mouvement insurrectionnel de la Bretagne, pour s'être momentanément
+arrêté, a encore besoin de correspondre avec le comité légitimiste de
+Paris.
+
+Le juif voulait devenir une sorte de courrier vendéen entre Nantes et
+Paris. Il arriverait ainsi, nécessairement, à être reçu par la
+princesse, ou tout au moins à connaître sa retraite.
+
+Le lecteur comprend maintenant pourquoi Deutz avait demandé un ordre
+d'arrestation en blanc à M. Maurice Duval. La visite au préfet de la
+Loire-Inférieure n'avait pas un autre but.
+
+En effet, dès qu'il eut quitté la préfecture, Deutz se fit conduire par
+sa voiture à la place, et demanda à parler au chef de poste. Le
+capitaine Régis se présenta. Deutz lui montra son ordre d'arrestation.
+
+--J'ai besoin de quatre hommes, dit-il, pour arrêter un _brigand_.
+
+--Quatre hommes! c'est peu.
+
+--Oh! non, c'est assez. Celui-là ne résistera pas.
+
+--Mais il n'y a aucun nom sur votre mandat d'amener?
+
+--N'est-ce que cela?
+
+En parlant ainsi, Deutz prit une plume et écrivit en tête de l'ordre le
+nom de:
+
+BERRYER.
+
+Sous quel prétexte arrêter Berryer?
+
+Les affections politiques du grand orateur n'étaient un mystère pour
+personne. Tout le monde savait qu'il avait voué sa vie à la défense des
+idées légitimistes, et que son dévouement grandissait dans l'infortune.
+
+Cela était de notoriété publique. Mais alors pourquoi n'arrêterait-on
+pas également M. Hyde de Neuville, M. de Breulh et Chateaubriand? Leur
+opinion ne faisait mystère pour personne.
+
+Puis, là n'était pas toute la difficulté. On n'arrête pas un Berryer,
+malgré toutes les lois possibles de sûreté générale, sans qu'on en
+parle. Il faudrait déférer le prisonnier aux tribunaux, et la popularité
+du Démosthène royaliste était trop grande pour qu'on pût espérer le voir
+condamner sans preuves.
+
+Mais le gouvernement du roi Louis-Philippe ne regardait pas à si peu.
+
+Voyons cependant ce qu'avait fait Berryer à son arrivée à Nantes, et
+comment il s'y était pris pour voir Madame sans être victime de la
+surveillance occulte dont il était naturellement l'objet.
+
+Nos lecteurs se rappellent que Madame se cachait chez mesdemoiselles
+Deguigny, au numéro 3 de la rue Haute-du-Château. Presque en face du
+numéro 3, la maison du numéro 6 se dressait, calme et tranquille, ainsi
+qu'il convient à une honnête et bourgeoise maison de province.
+
+Sur la porte de cette demeure pendait un écriteau jaune, sur lequel les
+passants pouvaient lire:
+
+JOLI APPARTEMENT MEUBLÉ
+
+Fraîchement décoré,
+
+_A louer de suite_.
+
+Ce qui constituait à la fois un mensonge, attendu que ledit «joli
+appartement meublé» ne devait pas être fraîchement décoré, et une faute
+de français, vu qu'on ne dit pas «_louer de suite_» mais «_louer tout de
+suite_.» Mais il était probable que le propriétaire ne s'était guère
+occupé de ce détail.
+
+Ce propriétaire, d'ailleurs, était double. Il y avait de cela un mois et
+demi, deux frères répondant aux noms retentissants d'Ulysse et de Nestor
+Mirliflor, avaient acheté ladite maison pour la transformer en
+appartements meublés.
+
+Leurs papiers étant parfaitement en règle, Ulysse et Nestor Mirliflor
+avaient vite obtenu la permission de patente. Ulysse, l'aîné, portait
+une belle barbe grise; il était toujours triste, et en arrivant, avait
+dit à ses voisins:
+
+--Nous finirons nos jours ici.
+
+Nestor qui, comme cadet, portait une belle barbe noire et se montrait
+toujours gai, avait ajouté:
+
+--Eh! eh! vous allez faire quelques fredaines!
+
+Il est vrai que ces fredaines se réduisaient à d'interminables parties
+de jacquet qu'ils faisaient ensemble au café de la Comédie.
+
+Les deux frères se levaient à six heures du matin, allaient se promener
+et allaient déjeuner, allaient au café, rentraient dîner, retournaient
+au café, et enfin se couchaient à dix heures du soir.
+
+La maison était tenue par un Bas-Breton pur sang, parfaitement idiot, de
+taille ordinaire, mais qui ne parlait jamais qu'en bêlant comme les
+moutons, et qui, lorsqu'on lui adressait la parole, répondait en fixant
+sur son interlocuteur un regard stupide.
+
+Dans le quartier, on disait que les frères Mirliflor étaient fort
+attachés au gouvernement. Ulysse ne parlait jamais politique, mais
+Nestor, lui, ne se gênait pas pour faire étalage de ses opinions
+orléanistes.
+
+Quelquefois, en rentrant, Nestor s'arrêtait chez M. Vaugros le
+chapelier, ou chez la belle madame Ravine l'épicière. On l'accusait même
+tout bas de faire la cour à l'épicière.
+
+--J'aime le roi des Français, disait-il, parce qu'il n'est pas fier. Moi
+qui vous parle, il m'a serré la main, comme ça, que j'en étais
+embarrassé, et que j'aurais voulu vous voir à ma place, madame Ravine,
+car, bien sûr, notre souverain eût admiré votre beauté.
+
+Madame Ravine se rengorgeait, rougissait, faisait la roue; alors Nestor
+s'inclinait respectueusement, prenait un peu de tabac dans sa tabatière,
+le déposait sur le haut de sa main et l'aspirait.
+
+--Bon tabac! disait-il... Moi qui vous parle, il m'a serré la main!
+
+Puis il s'éloignait, et madame Ravine ajoutait avec dignité:
+
+--Un homme bien aimable, M. Mirliflor jeune! Oh! bien aimable!
+
+On comprend que l'autorité avait la plus grande confiance dans les deux
+frères. Au reste, leur vie était au grand jour. Les rares étrangers qui
+demeuraient chez eux étaient de bons et braves rentiers. Le livre de
+police ne contenait jamais aucune irrégularité fâcheuse.
+
+Or, le soir même du jour où M. Maurice Duval avait reçu une si aimable
+sérénade de ses administrés, les deux frères Mirliflor rentraient chez
+eux pour dîner.
+
+--Est-il venu du monde, Damoiseau? demanda Ulysse au Bas-Breton qui leur
+servait de domestique.
+
+--Non, monsieur... Bée! non.
+
+--Le dîner est-il servi?
+
+--Bée! bée!... oui, monsieur.
+
+Les frères Mirliflor s'étaient réservé pour eux le rez-de-chaussée et
+les caves. Quant au Bas-Breton Damoiseau,--Damoiseau!--il couchait dans
+le couloir. Ulysse et Nestor montèrent au premier, à la salle à manger.
+
+A peine étaient-ils à table qu'un coup de sonnette retentit. Une voiture
+s'était arrêtée à la porte; le cocher avait une malle à côté de lui.
+
+--C'est un voyageur sans doute, prononça Ulysse de sa voix grave. Allez
+voir, Damoiseau.
+
+--Bée!... bien, monsieur.
+
+En effet, c'était un voyageur, et ce voyageur était Berryer.
+
+On se rappelle qu'un chouan s'était approché de lui, pendant qu'il
+regardait le charivari offert à M. Maurice Duval, et lui avait dit tout
+bas:
+
+--Madame vous attend.
+
+Arrivés à quelque distance de la rue, le chouan avait glissé un papier
+dans la main du grand orateur, et s'était éloigné sans ajouter un mot.
+Le papier contenait ceci:
+
+«Quittez l'hôtel de France; allez rue Haute-du-Château, n° 6, la maison
+garnie des frères Mirliflor, et attendez.»
+
+Berryer avait obéi à l'ordre secret qui lui était parvenu, et après
+avoir pris ses bagages à l'hôtel de France, il s'était rendu rue
+Haute-du-Château.
+
+Les frères Mirliflor dînaient, ainsi qu'on l'a vu. Ils proposèrent à
+Berryer de lui faire servir à manger dans sa chambre, ou bien de
+s'asseoir à leur table. Berryer, philosophe et observateur à ses heures,
+résolut d'étudier, pour passer le temps, les trois types d'idiots en
+face desquels il se trouvait.
+
+Un Émile Augier aurait, en effet, trouvé une ample comédie dans ces deux
+frères Mirliflor, et dans le Bas-Breton Damoiseau, qui bêlait en
+parlant. Qui sait si ce n'est point dans une de ces maisons garnies de
+province qu'Auguste Maquet a vu ce merveilleux type du père Preval, du
+_Chevalier d'Harmental_?
+
+--Monsieur arrive de la capitale, sans doute? dit Nestor en minaudant à
+son client.
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Et monsieur a-t-il eu le bonheur de voir le roi des Français?
+
+--Non, monsieur.
+
+Nestor avait mis du tabac sur sa main:
+
+--Bon tabac!... J'ose espérer que la santé de notre auguste souverain
+est bonne également, monsieur...
+
+--Oui, monsieur.
+
+Vraiment, Berryer ne s'ennuyait pas. Il avait sous les yeux un trio
+admirable.
+
+--Et la capitale est-elle tranquille, monsieur? ajouta Mirliflor aîné.
+
+--Nestor! gronda doucement Mirliflor junior, vous empêchez monsieur de
+dîner.
+
+--Bée!... monsieur, voulez-vous du poulet? demanda Damoiseau.
+
+--Moi qui vous parle, continua Nestor, j'ai eu le bonheur insigne de
+voir sa Majesté le roi des Français... et même de lui serrer la main...,
+ainsi que je le racontais aujourd'hui à la belle madame Ravine. Vous ne
+connaissez pas la belle madame Ravine, monsieur? Ah! il n'y a pas des
+beautés que dans la capitale!...
+
+--Nestor! répéta Ulysse.
+
+--Bon tabac!... Si vous vouliez être bien aimable, monsieur...
+
+Mais un coup d'oeil énergique de Mirliflor aîné calma l'indiscrétion de
+Mirliflor jeune.
+
+Quand le dîner fut achevé, Berryer gagna l'appartement qui lui était
+destiné, et attendit. Sept heures, huit heures, neuf heures du soir
+sonnèrent. L'impatience commençait à le prendre. Il entendit les
+quelques locataires qui habitaient la maison.
+
+A neuf heures et demie, impatienté de plus en plus, il sonna, et
+Damoiseau parut.
+
+--Il n'est venu personne pour moi?
+
+--Bée!... je ne peux pas savoir... monsieur... vous n'avez pas encore
+dit votre nom... bée!...
+
+En effet, le grand orateur se rappela qu'on ne lui avait pas présenté
+encore le livre de police.
+
+Il attendit de nouveau.
+
+A dix heures, les deux Mirliflor rentrèrent. Ils frappèrent presque
+aussitôt à la porte de leur locataire, et parurent, suivis de Damoiseau.
+Celui-ci tenait à la main le livre de police.
+
+Rêvait-il? Berryer avait bien encore devant lui les figures idiotes des
+trois grotesques, mais il lui sembla que l'expression de ces figures
+n'était plus la même. Il témoigna sa surprise de façon si comique, que
+Mirliflor jeune éclata de rire, et lui tendant la main:
+
+--Voulez-vous avoir la bonté d'écrire là-dessus vos nom, prénoms, et
+qualités, cher monsieur Berryer? dit-il.
+
+Le grand orateur recula stupéfait.
+
+--On vous avait dit d'attendre, continua le prétendu Nestor... Bon
+tabac! moi qui vous parle, j'ai eu l'honneur insigne de serrer la main
+de Sa Majesté le roi des Français!...
+
+
+
+
+ III
+
+ LES DÉGUISEMENTS
+
+
+Berryer comprit aussitôt qu'il était avec des amis. Peut-être fût-il
+resté quelque temps sans les reconnaître, si Nestor Mirliflor n'avait
+fermé avec soin la porte d'entrée, fait tomber les rideaux sur la
+fenêtre, et, alors, retiré sa fameuse barbe noire.
+
+--Vous! de Puiseux!
+
+--De Puiseux! moi? vous plaisantez, monsieur Berryer! Je ne suis que
+Nestor Mirliflor, frère cadet de Ulysse Mirliflor! Mirliflor junior,
+Nestor Mirliflor junior.
+
+Nos lecteurs ont déjà reconnu, sans doute, le frère aîné, grave et
+triste toujours, et qui portait sur son visage une ombre de mélancolie
+profonde. C'était le marquis de Kardigân.
+
+--Cher monsieur, dit Henry de Puiseux au grand orateur, Madame vous
+recevra dans une heure seulement. Donc, jusque-là, nous avons
+parfaitement le temps de causer un peu. Laissez-nous vous raconter en
+quelques mots notre histoire. Cela nous servira d'excuse pour la comédie
+que nous venons de jouer...
+
+--Et où vous m'avez donné un rôle, dit Berryer en riant.
+
+--Faut-il vous expliquer, pourquoi? Je dois d'abord vous déclarer que
+j'ai agi malgré M. de Kardigân. Mais je lui ai prouvé que c'était une
+épreuve nécessaire à laquelle nous n'avions pas le droit de vous
+refuser... Si vous, vous ne nous reconnaissiez pas, qui donc nous
+reconnaîtrait à Nantes?
+
+Un bruit de pas se fit entendre à la porte. Puis trois coups furent
+frappés à intervalles inégaux. C'était un signal. Henry courut et
+ouvrit.
+
+Le nouveau venu portait une ample redingote qui tombait sur ses talons.
+
+--Monsieur Berryer, voici également un des nôtres, continua le jeune
+homme. Je l'attendais, car il va nous renseigner sur certaines menées
+dont j'ai peur.
+
+C'était Aubin Ploguen, Aubin, le héros sublime de tant de grandes
+actions.
+
+--Mais, d'abord, reprit Henry de Puiseux, voici ce qui se passe. Il y a
+un mois et demi, M. le marquis de Kardigân et moi nous sommes revenus de
+Londres, suffisamment déguisés pour qu'on ne nous reconnût pas. Nous
+avons acheté cette maison. Savez-vous pourquoi nous nous sommes affublés
+de ce nom grotesque de Mirliflor? C'est uniquement parce que jamais ce
+nom-là ne pourra passer inaperçu. Comment voulez-vous supposer que des
+gens soient assez fous, voulant se cacher, pour s'appeler Mirliflor?
+
+--C'est assez bien raisonné, dit en souriant Berryer.
+
+--Nous voici donc à la tête d'une maison meublée, M. le marquis de
+Kardigân et moi. Il fallait songer à nous pourvoir de locataires, ces
+locataires, en voici un. Vous avez entendu parler du chouan Ploguen, de
+ce paysan légendaire qui valait presque une armée à lui tout seul? Le
+voilà!
+
+Berryer tendit silencieusement la main à Aubin, qui la serra.
+
+Le signal se répéta à la porte. Henry de Puiseux renouvela son manège.
+Un des autres bourgeois parut:
+
+--Voici un second locataire, continua Henry en riant... Vous avez
+entendu parler aussi, monsieur Berryer, de ce vieux Gouësnon, qui ne
+sachant lire que dans son missel grossier, est toujours resté fidèle à
+la croyance des anciens Bretons? Gouësnon, comme Aubin, comme ce gars,
+grotesque lui aussi, sous son nom de Damoiseau, et sa mine idiote, comme
+trois autres encore, nous attendons ici que Son Altesse Royale ait
+besoin de nous!
+
+Berryer était fort ému. Son regard se porta sur Jean-Nu-Pieds: il avait
+peine à le reconnaître. Le jeune homme avait ôté sa fausse barbe et sa
+perruque grise. Il avait vieilli de vingt ans depuis que le grand
+orateur l'avait vu pour la première fois.
+
+--Ah! pourquoi tous les royalistes de France ne sont-ils pas comme vous,
+messieurs! dit tristement Berryer. Quand la plupart de ceux qui
+combattaient naguère à l'ombre de notre drapeau croient tout fini et
+restent immobiles ou indifférents, vous, toujours fidèles, toujours à
+votre poste, vous ne désertez pas votre cause un instant!
+
+--Notre cause est éternelle, dit gravement Jean. Donc notre devoir
+aussi.
+
+--Tenez! je vous admire encore plus, sous ce déguisement ridicule, que
+sous votre harnais militaire! s'écria Berryer.
+
+Il ajouta après un silence:
+
+--Qu'est-ce que vous aviez à nous dire, Aubin?
+
+--On veut introduire un espion ici, dit le chouan,
+
+--Qui?... on.
+
+--L'autorité de la ville.
+
+--En es-tu sûr? dit Henry,
+
+--Très-sûr. Le commissaire central s'est adressé à l'un des locataires
+de la maison, et lui a promis une somme d'argent, s'il consentait à lui
+transmettre une note sur tous les habitants.
+
+--Quel est ce locataire? demanda naïvement Jean-Nu-Pieds.
+
+Pour la première fois, depuis bien longtemps, un sourire plissa la lèvre
+du paysan.
+
+--Moi, dit-il.
+
+--Ils sont bien tombés!
+
+--Ne ris pas, de Puiseux, reprit Jean-Nu-Pieds. Il y a peut-être un
+danger là-dessous. Pour faire surveiller cette maison, il faut qu'on ait
+des soupçons.
+
+--Et après? Monsieur Berryer, dit Henry, vous allez voir Son Altesse.
+J'ignore ce que vous allez lui dire, mais assurez nos amis de Paris que
+la sûreté de notre reine ne court aucun danger.
+
+--Messieurs, elle est sous votre garde. Je suis tranquille. Comment
+vais-je pouvoir me rendre auprès d'elle?
+
+--Venez!
+
+Jean-Nu-Pieds, Gouësnon et Aubin Ploguen restèrent dans la chambre.
+
+Henry prit la main de Berryer, et le guida à travers les escaliers de la
+maison.
+
+Arrivé au rez-de-chaussée qui, on se le rappelle, faisait partie de ce
+que les deux amis se réservaient, M. de Puiseux tira une grosse clef de
+sa poche, et ouvrit la porte de la cave.
+
+--Où me conduisez-vous donc, par un pareil chemin?
+
+--Attendez.
+
+Cinq marches de pierre presque effondrées descendaient dans un long
+couloir rempli de tonnes de vin et de débris de bouteilles. Un air
+humide faisait trembler la mèche de la lanterne.
+
+Henry de Puiseux avança lentement jusqu'au bout du couloir et s'arrêta
+devant une seconde porte.
+
+--Voici la cave au charbon! dit-il en riant.
+
+«Le caveau au charbon,» ainsi que l'appelait Henry, donnait à son tour
+dans une autre cave.
+
+--Celle-là renferme du bois!
+
+Une troisième porte fut ouverte.
+
+Henry avait eu soin de fermer hermétiquement derrière lui toutes les
+diverses issues qu'ils venaient de franchir. Il compta les pierres qui
+formaient la muraille. Quand il en fut à la cinquième, il mit la main
+sur un clou presque imperceptible, et appuya fortement. Aussitôt la
+pierre tourna sur elle-même, livrant passage dans un corridor étroit. La
+lanterne jetait une faible lueur.
+
+--Où sommes-nous ici? demanda Berryer.
+
+--Ah! c'est mon secret, répliqua Henry.
+
+Au lieu d'aller droit, le corridor semblait creusé en biais. Après une
+marche qui dura environ cinq minutes, les deux hommes trouvèrent une
+porte en face d'eux. Henry de Puiseux prit une quatrième clef et
+l'ouvrit.
+
+--Montez, dit-il.
+
+Berryer obéit. Il se trouva dans une pièce fermée. Il allait passer
+outre.
+
+--Encore un mot, continua Henry, mais cette fois d'une voix grave. Vous
+venez de passer en revue tout notre arsenal de conspirateurs. Vous avez
+pu juger par vous-même, de tous les moyens de défense que nous avons.
+Chacune de ces barriques contient de la poudre ou des balles. Dans une
+armoire sont cinquante fusils. En votre âme et conscience, jugez-vous
+que Madame soit en sûreté?
+
+--Mais où est-elle?...
+
+--Ici même.
+
+--Quoi!...
+
+--Notre maison et la sienne communiquent par les caves. Si je vous l'ai
+caché jusqu'à présent, c'est que je comptais bien me servir de votre
+surprise pour arracher une promesse.
+
+--Laquelle?
+
+--Le comité royaliste de Paris vous a envoyé ici pour que vous puissiez
+décider Son Altesse à retourner en Angleterre.
+
+--Vous savez...
+
+--M. de Kardigân et moi nous le savions. Maintenant que vous savez que
+tout danger est écarté de cette tête auguste, décidez! Vous nous avez
+crus endormis, à Paris, vous avez cru que, satisfaits d'avoir accompli
+notre devoir pendant la guerre, nous ne pensions plus à défendre Celle
+qui s'est confiée à notre loyauté? Vous vous étiez trompé, monsieur
+Berryer. Nous vivons toujours pour le devoir! Que le danger arrive, et
+nous sommes là-bas, dans cette maison que vous venez de quitter, dix ou
+douze chouans, déguisés de façon grotesque et prêts à mourir ici comme
+en Vendée!... Allez, monsieur Berryer, allez dire à Madame de rendre
+tous nos travaux inutiles, tous nos efforts vains, toutes nos fatigues
+superflues... Allez!
+
+Avant que Berryer ait eu le temps de répondre, une petite porte s'était
+ouverte et une voix féminine dit:
+
+--Venez, cher monsieur Berryer, je vous attends..
+
+ * * * * *
+
+Une demi-heure plus tard, Berryer s'en retournait par le même chemin.
+Que s'était-il dit entre lui et Son Altesse? Nous l'ignorons. Mais
+Madame avait refusé de partir.
+
+À peu près à la même heure, Deutz obtenait du préfet l'ordre
+d'arrestation du grand orateur.
+
+Madame avait refusé de quitter Nantes. Elle considérait que là était son
+poste et qu'elle ne devait pas le quitter.
+
+Berryer, au fond du coeur, préférait que la princesse n'abandonnât pas
+ses amis, ses serviteurs. Les paroles de Henry de Puiseux l'avaient
+touché. Il reconnaissait, à part lui, que le comité supérieur de Paris
+ne pouvait pas juger sainement la situation, éloigné comme il l'était du
+théâtre du drame vendéen.
+
+--Eh bien! lui demanda Henry, pendant que tous les deux traversaient de
+nouveau les caves, qui reliaient l'une à l'autre les deux maisons de la
+rue Haute-du-Château.
+
+--Eh bien, mon cher monsieur de Puiseux, vous avez gain de cause.
+
+--Madame reste?
+
+--Oui.
+
+--Merci. Parce que si vous aviez voulu que Son Altesse partît, votre
+éloquence irrésistible aurait su la convaincre!...
+
+Ils arrivaient à la maison garnie des frères Mirliflor.
+
+--Avouez que c'eût été dommage de ne pas profiter de tout cela! s'écria
+Henry, en riant. Tant d'inventions spirituelles en pure perte! M. de
+Kardigân et moi nous sommes revenus de Londres, après avoir bien étudié
+le fort et le faible. Comment nous y prendrions-nous pour rentrer à
+Nantes sans qu'on en sût rien. Ah! le plus difficile, monsieur Berryer,
+ce n'était pas de pouvoir vivre ici cachés: c'était de pouvoir être
+encore utiles à Madame.
+
+Ils étaient remontés dans la chambre même où les déguisements s'étaient
+révélés au grand orateur. Jean-Nu-Pieds et Aubin Ploguen les
+attendaient.
+
+--Victoire! dit Henry, Madame reste.
+
+--Et moi, je pars, répliqua tristement Berryer.
+
+--Déjà!
+
+--Il faut que je sois dans quatre jours à Bordeaux, et dans huit à
+Poitiers. Mais ce qui m'attriste, en m'éloignant d'ici, c'est moins de
+vous quitter, mes chers amis, que d'abandonner votre héroïque dévouement
+pour retrouver l'indifférence honteuse des nôtres à Paris. Je commence à
+croire que là-bas nous ne voyons pas la vérité.
+
+Tout est possible à une cause qui est défendue par tant de serviteurs
+comme vous!
+
+Une muette pression de mains fut la réponse des deux jeunes gens.
+
+La nuit était assez avancée. Berryer se coucha, et le lendemain matin,
+dès l'aube, il monta en chaise de poste et partit. Jean-Nu-Pieds suivit
+longtemps du regard la voiture qui emportait l'homme illustre en qui,
+plus tard, devaient se personnifier les espérances de la Monarchie.
+
+Le marquis de Kardigân, depuis que nous l'avons quitté sur le pont du
+_Wellington_, n'avait pas seulement vieilli au physique. Son
+intelligence, mûrie par les coups terribles de la destinée, avait fait
+de lui, qui était déjà un homme remarquable, un homme héroïque, presque
+un homme de génie. La douleur est la pierre de touche. C'est
+l'éprouvette humaine. Elle écrase les faibles, mais elle grandit les
+forts. Pas une seule fois le nom de Fernande n'avait été prononcé entre
+ses amis et lui. Pas une seule fois Henry ou Aubin n'avait fait allusion
+au passé. On eût dit que c'était une lettre morte.
+
+Chaque soir, quand il se retirait dans sa chambre, il se plongeait dans
+l'étude. Sur la petite table de bois blanc qui touchait à sa fenêtre, on
+voyait entassés les livres que les siècles nous ont légués, comme s'ils
+renfermaient la quintessence de ce qu'ils avaient de bon. _Don
+Quichotte_ touchait la _Bible_ et les _Confessions de Saint-Augustin_
+coudoyaient l'_Iliade_.
+
+Quelquefois une phrase, une pensée venaient rappeler dans un de ces
+livres, la souffrance cachée qui rongeait le coeur du jeune homme. Alors
+il fermait les yeux comme s'il eût voulu s'abîmer dans son souvenir. Son
+souvenir!
+
+Ce sont les Grecs qui ont créé cette légende navrante de Prométhée, qui,
+secoué éternellement à sa roue par le flot montant, se débat sous les
+serres d'un vautour qui lui dévore le foie. N'est-ce pas là l'image de
+la souffrance humaine à laquelle l'homme ne peut pas résister, et qui
+enfonce dans son âme le bec acéré du souvenir?
+
+Henry de Puiseux avait été quelque temps, avant de pouvoir se faire à la
+comédie qui changeait en ridicules les élégants gentilshommes vendéens.
+Il revenait sans cesse au passé, et se trompait. Jean, au contraire,
+semblait éprouver une amère joie à ce déguisement inspiré par son
+dévouement. Il souhaitait que cette vie continuât. Elle le laissait seul
+avec lui-même. Peut-être espérait-il arriver à se convaincre qu'il ne
+jouait pas un rôle, et qu'il était bien réellement cet Ulysse Mirliflor
+dont le nom grotesque excitait à chaque instant la gaieté de Henry.
+
+Qui sait? Sans doute regrettait-il que le sort ne l'eût pas fait naître
+dans une aussi humble position, au lieu de le combler de tous ses dons.
+Il aurait été certes plus heureux que né avec d'autres besoins, par
+conséquent, d'autres souffrances.
+
+Après le départ de Berryer, la vie recommença rue Haute-du-Château,
+comme par le passé. Les jours s'ajoutaient aux jours; ils n'avaient, ni
+les uns ni les autres, reçu aucune nouvelle de l'illustre voyageur.
+
+Seul, Aubin Ploguen semblait changé. En vérité, le Breton n'était plus
+le même. Tous les matins, il lui arrivait une lettre. Cette lettre
+contenait une ligne. Du 6 octobre, jour du départ de Berryer, au 12,
+époque à laquelle nous sommes parvenus, Aubin reçut six lettres. Les
+voici dans leur mystérieuse laconité:
+
+1° Maladie grave, inflammation de poitrine;
+
+2° Beaucoup de mieux;
+
+3° Le mieux se continue;
+
+4° Aggravation, nuit mauvaise;
+
+5° Autre nuit mauvaise;
+
+6° De plus mal en plus mal.
+
+Or, le caractère d'Aubin variait avec les lettres qui étaient reçues.
+Quand arriva la première, Aubin se frotta joyeusement les mains; à la
+seconde, il fut triste, et ainsi de suite. Quand la nouvelle était
+bonne, Aubin était ennuyé; par contre lorsque la nouvelle était
+mauvaise, Aubin était enchanté.
+
+Si Henry ou Jean avaient su quelles étaient ces correspondances
+entretenues avec tant de soin par le Breton, ils n'auraient pas manqué
+d'être fort intrigués. Il est vrai que Ploguen ne leur aurait jamais
+avoué la vérité. C'était un secret. Mais quel secret?
+
+Cependant, rien ne faisait prévoir que l'autorité nantaise dût, un jour
+ou l'autre, découvrir la retraite de Madame. On avait même renoncé à
+laisser pénétrer chez elle ses plus intimes amis. Seul, M. de Charette
+faisait exception à la loi commune. Quant à Jean et à Henry, ils se
+rendaient chez Madame, en passant par le corridor souterrain.
+
+--Cet homme, qui se disait envoyé par le comité de Paris, est-il revenu
+encore? demanda un soir le marquis à Henry.
+
+--Non. C'est du nommé Deutz que tu parles, n'est-ce pas?
+
+--Oui.
+
+--Je crois que nous avons bien fait de refuser l'audience sollicitée par
+lui.
+
+--Le filleul de Madame, pourtant!
+
+--Peu importe! dans la situation où nous sommes, avec la responsabilité
+qui pèse sur nous...
+
+--Tu as raison, d'ailleurs l'ordre de M. de Charette est formel. Et
+c'est nous qui, les premiers, devons donner au chef l'exemple de
+l'obéissance.
+
+Henry interrompit son ami. Ils passaient en ce moment devant la boutique
+où trônait, aux derniers feux du soleil couchant, Mme Ravine,
+l'épicière, la belle madame Ravine, soleil couchant elle-même.
+
+--Ma foi! je ne suis pas en train ce soir, dit Henry tout bas.
+Laisse-moi m'amuser un peu.
+
+Il entraîna son ami devant la boutique.
+
+--Eh! bonjour donc! ma'me Ravine! dit Henry en s'inclinant.
+
+--Bonsoir plutôt, monsieur Mirliflor junior, je suis la vôtre.
+
+--Toujours belle! riposta Henry.
+
+Puis, il posa délicatement une prise de tabac sur le haut de sa main.
+
+--A propos, dit la belle épicière, vous savez la nouvelle?
+
+--Quelle nouvelle?
+
+--M. Berryer est arrêté.
+
+Il fallut aux deux jeunes gens une grande puissance sur eux-mêmes pour
+ne pas jeter un cri. De Puiseux serra fortement le bras de Jean. Puis,
+il ajouta:
+
+--Bon tabac!--Voulez-vous me prêter votre journal?
+
+--Volontiers.
+
+Ce soir-là, Henry, _alias_ Nestor Mirliflor, ne fit pas une bien longue
+visite à madame Ravine. Il avait hâte d'entraîner Jean.
+
+Dès qu'ils furent rentrés chez eux, ils ouvrirent le journal qui
+contenait le procès-verbal suivant:
+
+«Le 10 octobre de l'an 1832, vers une heure du matin, nous, Martin
+(Édouard-Louis), brigadier, Camus (Napoléon), Durand (Jean-Baptiste) et
+Jannet (Joseph), gendarmes soussignés;
+
+Certifions qu'en vertu des ordres de nos chefs supérieurs, nous nous
+sommes transportés sur la route qui conduit de la ville d'Angoulême à
+celle de Cognac, pour rechercher et arrêter le nommé Berryer, député;
+
+L'ayant rencontré, nous nous sommes assurés de sa personne, et l'avons
+conduit devant M. le préfet de la Charente, lequel nous a délivré
+l'ordre de le conduire de brigade en brigade devant M. le préfet de la
+Loire-Inférieure à Nantes.
+
+Fait et clos à Angoulême, les jours, mois et an que dessus.»
+
+_Signé:_
+
+MARTIN, CAMUS, JANNET, DURAND.
+
+P. C. F.:
+
+VERTHELOT, _greffier_.
+
+
+
+
+ IV
+
+ UNE DIGRESSION
+
+
+Les lignes qu'on va lire se pourraient détacher de ce livre, ne tenant
+pas à notre action. On a vu que l'arrestation de Berryer, n'était pour
+Deutz qu'un moyen d'arriver à ses fins.
+
+Mais nous voulons faire connaître toutes les particularités de cette
+grande guerre vendéenne de 1832, trop longtemps méconnue. Au surplus, ce
+nous sera un moyen de dénoncer encore une fois les procédés politiques
+infâmes dont se servait le gouvernement du roi Louis-Philippe.
+
+A peine arrêté, Berryer fut conduit à Nantes. On l'enferma, non dans la
+prison de la ville, où nous avons vu déjà Jean de Kardigân et Henri de
+Puiseux, mais dans une chambre basse de la Préfecture.
+
+L'agitation de la cité était à son comble. Les uns, comme nos amis,
+étaient consternés; les autres blâmaient le gouvernement d'avoir osé
+commettre une pareille vilenie.
+
+Le soir même de l'arrivée de Berryer, M. Maurice Duval envoya une troupe
+d'hommes hurler sous les fenêtres de la préfecture des vociférations où
+dominaient ces deux mots: «A mort!» Mais, ainsi qu'on va voir, la police
+avait trop bien pris ses précautions pour se contenter de garder en
+prison le grand orateur. Il lui fallait plus. Berryer fut prévenu qu'on
+allait le déférer au jury de Loir-et-Cher, où son procès était instruit
+d'avance.
+
+Quelques heures avant son départ, deux domestiques entrèrent dans la
+chambre de l'illustre captif, en apportant une table couverte du
+déjeuner. C'était le lendemain matin. L'un des deux domestiques sortit
+bientôt. Son compagnon resta seul. Celui-ci continua pendant un instant
+à préparer le repas, puis quand il se fut assuré que personne ne pouvait
+le voir, il s'approcha de Berryer, et lui dit tout bas:
+
+--Me reconnaissez-vous?
+
+Berryer crut à un piège et ne répondit rien. Le domestique ne put rien
+obtenir de lui. Heureusement, car ce domestique était un espion.
+
+Berryer monta dans un carrosse, fermé à clef, à glaces dépolies, vers
+midi. Le carrosse était escorté d'un demi-escadron de gendarmes. La
+ville fut traversée ventre à terre. Aux portes, une partie de l'escorte
+se détacha. Dix gendarmes restèrent seuls et galopèrent autour. Ancenis,
+Angers, Saumur, furent bientôt dépassés. A Tours, il y eut à peine un
+arrêt d'une demi-heure. L'arrivée à Blois ne fut signalée par aucun
+incident.
+
+On ne laissa pas à Berryer le temps de se reposer. Le procureur du roi
+se présenta aussitôt dans la cellule, où le premier orateur des temps
+modernes attendait que l'on décidât de son sort.
+
+--Monsieur, lui dit-il, on a opéré une perquisition chez vous. On a
+trouvé dans votre secrétaire les papiers les plus compromettants.
+
+--C'est impossible.
+
+--Je vais vous les mettre sous les yeux.
+
+Le procureur du roi tira de son portefeuille un certain nombre de
+pièces, et les fit passer sous les yeux du prévenu. Mais à peine Berryer
+y eut-il jeté un regard, qu'il rougit d'indignation et s'écria avec cet
+accent que lui seul possédait:
+
+--Ces pièces sont fausses!
+
+--Vous espérez en imposer à la justice, mais je vous préviens qu'elle
+est instruite.
+
+--Vous voulez me faire condamner? mais il faudrait au moins avoir
+d'autres preuves que celles-là. Quoi! vous voulez prouver que j'ai payé
+un assassin pour tuer le roi des Français! Vous pouvez le dire,
+monsieur, personne ne daignera vous croire. Vous avez encore falsifié ce
+papier pour m'accuser d'avoir voulu corrompre la conscience d'un
+colonel. Dites-le encore, personne ne vous croira, cette fois encore,
+monsieur.
+
+Malgré son impudence, le procureur du roi dut être un peu décontenancé
+par cette parole pleine de dignité. En effet, ainsi que cela fut
+démontré plus tard, ces pièces étaient entièrement fausses.
+
+Le magistrat se retira.
+
+Plusieurs jours se passèrent pendant lesquels on grossit à dessein, dans
+les journaux officieux, les interrogatoires du prévenu. On alla même
+jusqu'à ajouter des mensonges à ces interrogatoires. C'est ainsi que la
+France apprit un matin, le 27 octobre, que Berryer venait d'avouer tout.
+Avouer quoi? On ne le disait point. Seulement ces feuilles honnêtes
+ajoutaient avec hypocrisie:
+
+--Demain commencent les débats. Le prévenu renouvellera sans doute ses
+dénégations premières.
+
+Le lendemain commencèrent, en effet, les débats. Une foule énorme
+remplissait le prétoire. Le majorité, hâtons-nous de le dire, était
+favorable à l'homme illustre qu'une criminelle politique forçait à
+s'asseoir sur le banc des assassins.
+
+D'ailleurs, un mouvement s'était produit dans l'opinion publique, qui ne
+laissait pas d'inquiéter beaucoup le gouvernement.
+
+La cour de cassation avait blâmé l'arrestation illégale du député; le
+barreau de Paris, par l'entremise de son bâtonnier, M. Mauguin, avait,
+de son côté, adressé une lettre très-énergique à leur glorieux confrère.
+Enfin, de toutes parts, on condamnait le ministère et on acclamait le
+prisonnier.
+
+Ce fut en de pareilles dispositions que les débats commencèrent. Il n'y
+a qu'un témoin: un sieur Chartier, qui prétend que Berryer l'a chargé de
+corrompre des officiers de l'armée.
+
+Les regards se tournent vers le banc des accusés. Mais Berryer reste
+calme; il ne répond rien. Alors le sieur Chartier continue sa
+déposition, chargeant toujours de plus en plus. C'était à lui encore que
+Berryer avait proposé vingt mille francs pour assassiner Louis-Philippe.
+Le témoin, malgré les murmures que ne pouvait retenir l'auditoire,
+prétendit que la pièce dont Berryer niait la vérité en était la preuve.
+
+Mais de tels échafaudages ne peuvent pas subsister bien longtemps. Le
+ministère public fit courageusement son métier. Il accabla de mépris le
+sieur Chartier, et abandonna l'accusation. Nous regrettons d'ignorer le
+nom de ce magistrat intègre. Si nous le connaissions, il nous serait
+facile de prouver que de ce jour-là la carrière de cet homme acheva
+d'être perdue.
+
+Naturellement Berryer devait se défendre lui-même. Il prononça une seule
+phrase. Mais cette phrase suffit à faire l'un des plus beaux discours
+qu'il ait peut-être jamais prononcés.
+
+«--Messieurs, dit-il, on m'accuse d'avoir été un suborneur de
+consciences et un soudoyeur d'assassinats. C'est à vous de déclarer si
+cela est vrai... J'attends!»
+
+Après une délibération de cinq minutes, le jury rapporta un verdict de
+non-culpabilité sur toutes les questions.
+
+Aussitôt le président ordonna la mise en liberté immédiate du
+prisonnier.
+
+Les applaudissements furent tels, que, pendant cinq minutes, ils
+ébranlèrent les voûtes du Palais de Justice.
+
+Le gouvernement semblait battu. Et pourtant il venait de gagner sa plus
+belle partie. La trahison de Deutz devenait possible. Nous savons que
+c'était lui qui avait préparé toute cette aventure, qui se terminait
+glorieusement pour Berryer. Nous allons voir pourquoi.
+
+
+
+
+ V
+
+ L'AUDIENCE
+
+
+L'acquittement de Berryer avait été prononcé le mercredi 31 octobre. Le
+même jour, à trois heures de l'après-midi, Deutz allait frapper chez M.
+C..., royaliste dévoué, et qui était chargé de faire parvenir à Madame
+les demandes d'argent, ou les lettres qu'on lui adressait. Ce n'était
+pas la première fois que Deutz venait chez M. C..., mais toujours, ainsi
+qu'on le sait, l'audience qu'il sollicitait lui avait été refusée, non
+qu'on se méfiât de lui, mais la consigne était formelle. M. de Charette
+avait défendu qu'on laissât pénétrer auprès de Son Altesse aucune
+personne qui ne serait pas porteur d'un ordre de lui.
+
+M. C... répondit donc à Deutz, ainsi qu'il l'avait déjà fait. Il lui
+était impossible de conduire le juif auprès de Madame.
+
+--C'est bien malheureux, répliqua le traître, car je suis porteur d'une
+lettre de M. Berryer et d'instructions secrètes venant de lui.
+
+Rien ne pouvait produire plus d'effet. M. C... savait que Madame était
+anxieuse de recevoir des nouvelles du prisonnier. Elle ignorait encore
+qu'en ce moment-là même on rendait l'arrêt pour ou contre le Cicéron
+royaliste. M. C... n'osa pas prendre sur lui de renvoyer Deutz. Il se
+contenta de lui dire:
+
+--Revenez ce soir à neuf heures.
+
+Puis, dès que Deutz fut parti, il courut à la maison où se cachait M. de
+Charette. Par malheur M. de Charette était en tournée dans l'ancien
+Bocage, où il voulait préparer le soulèvement prochain.
+
+M. C... se rendit auprès du marquis de Kardigân, qui refusa de prendre
+sur lui une telle responsabilité, surtout en l'absence de son chef. Il
+fut donc décidé que Madame prononcerait en dernier ressort, et
+déclarerait s'il lui plairait, oui ou non, d'accorder l'audience
+demandée.
+
+Fort peu de royalistes connaissaient la retraite de la duchesse de
+Berry. Bien qu'on pût compter sur leur fidélité, il était inutile
+d'exposer une si précieuse existence aux indiscrétions d'un homme. M.
+C... était de ceux-là. Il ignorait donc le chemin secret par lequel les
+deux maisons de la rue Haute-du-Château communiquaient.
+
+Sur un signe de Jean-Nu-Pieds, Henry de Puiseux sortit de la pièce où
+ils avaient reçu M. C..., et descendit aux caves où il prit la route que
+nous connaissons.
+
+Madame ne sortait jamais. Sa vie était d'une régularité désespérante.
+Passer ainsi de l'existence dramatique de la guerre à la réclusion d'une
+prison volontaire, c'était dur pour une organisation si vive. Mais elle
+se résignait en pensant qu'elle accomplissait son devoir.
+
+Madame demeurait dans la chambre du second étage que nous avons
+dépeinte. Elle prenait ses repas au premier, et généralement elle
+admettait à sa table M. de Ménars, les demoiselles Deguigny, et
+mademoiselle Stylite de Kersabiec.
+
+Quand Henry de Puiseux arriva, la cloche du rez-de-chaussée sonna.
+C'était le moyen employé pour prévenir d'un danger; car on avait souvent
+de rudes alertes, dans cette petite maison qui avait l'honneur d'abriter
+la première femme de France! Les régiments passaient presque chaque
+semaine dans la rue pour entrer ou sortir de la ville.
+
+Aussitôt Madame se réfugiait dans une cachette particulière, qui mérite
+une description, étant devenue historique, et dont nous parlerons plus
+tard.
+
+--Entrez, de Puiseux! dit Madame, quand on lui eut annoncé le jeune
+gentilhomme.
+
+--La santé de Votre Altesse est-elle bonne aujourd'hui?
+
+--Oh! ma santé est bonne, ce n'est pas cela qui m'inquiète!
+
+Pauvre princesse! Elle souleva tristement un coin du rideau pour
+apercevoir un peu de ce ciel bleu qu'elle aimait tant.
+
+--J'ai des moments de découragement, murmura-t-elle. Ne jamais sortir!
+Rester toujours enfermée... Je donnerais un trésor pour faire une course
+folle, au milieu de la plaine, avec un horizon devant moi. L'horizon!...
+Regardez le mien. Ce sont les quatre murs de cette chambre!...
+
+Elle courba le front. Henry se taisait, ému devant cette plainte si
+féminine.
+
+--Mais ne parlons plus de tout cela, reprit-elle avec une gaieté un peu
+forcée. Je n'ai pas le droit de me plaindre de douleurs si mesquines
+quand les meilleurs de mes amis ont souffert si durement pour moi...
+Qu'aviez-vous à me dire, de Puiseux?
+
+--Madame, je viens soumettre à Votre Altesse un fait de la plus grande
+gravité. M. de Charette a ordonné que personne ne fût introduit auprès
+de vous sans une permission expresse signée de lui. A peine cinq ou six
+d'entre nous sont-ils exceptés de cette loi sévère, mais nécessaire. Or,
+un jeune homme, nommé Deutz...
+
+--Mon filleul!
+
+--Oui, Madame.
+
+--Je crois pourtant qu'on peut avoir confiance en lui.
+
+--Ce jeune homme a plusieurs fois sollicité la faveur d'être reçu par
+Votre Altesse. Jusqu'à présent, M. de Charette avait toujours refusé.
+Mais aujourd'hui, ce M. Deutz revient à la charge, insiste pour être
+conduit auprès de vous, et M. de Charette est absent.
+
+--Absent ou non, on doit respecter l'ordre qu'il a donné.
+
+--Alors, Madame...
+
+--Dites à Deutz que je le regrette, mais qu'il m'est impossible de
+manquer aux commandements du chef que j'ai nommé moi-même.
+
+Henry de Puiseux s'éloignait déjà, enchanté au fond du coeur que la
+duchesse de Berry fût aussi prudente; mais celle-ci le rappela tout à
+coup.
+
+--Et pas encore de nouvelles de notre Berryer?
+
+--Non, Madame.
+
+--A cette heure pourtant!... Oh! ils n'oseront pas y toucher, c'est
+impossible!
+
+--Ils ont bien osé toucher au roi de France.
+
+--Ne me dites pas cela. J'ai le frisson quand je pense que, à cause de
+moi, il pourrait arriver malheur au plus grand orateur de mon pays! Mais
+c'est donc une fatalité maudite que de me servir! Les uns, comme
+Grandlieu et Girardin, sont morts; les autres sont prisonniers! Dieu m'a
+donc abandonnée, moi et les miens!
+
+Madame se laissa tomber sur un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains.
+Henry put voir glisser, entre les doigts fins et roses de la princesse,
+une larme pure comme une perle... Quelle récompense pour Berryer: une
+larme de Son Altesse Royale la duchesse de Berry, mère du roi de France!
+
+--Que me voulait Deutz? demanda-t-elle brusquement, comme pour
+s'arracher elle-même aux pensées qui lui brisaient le coeur.
+
+--Il venait... justement... de Blois.
+
+--De Blois!
+
+Madame se releva d'un bond.
+
+--Allez le chercher...
+
+--Madame!
+
+--Je veux le voir.
+
+--Que Votre Altesse daigne se rappeler ce qu'elle vient de me dire.
+
+--Je ne savais pas ce que je sais. Allez chercher Deutz.
+
+--Madame...
+
+--Vous hésitez! Je vous ai dit que je le voulais!
+
+Puis, voyant qu'elle avait attristé Henry, elle lui prit la main.
+
+--Mon serviteur, dit-elle, il n'y a rien à craindre. Ce Deutz est mon
+filleul. Comment pourrait-il ne pas m'aimer? Il serait mort de faim et
+de misère sans moi. Je vous le répète, il n'y a rien à craindre. Pensez
+donc que je suis sa marraine!
+
+--Les ordres de Votre Altesse vont être exécutés, dit Henry.
+
+Il sortit de la chambre. Lui non plus ne craignait pas une trahison de
+la part de Deutz. Le juif avait souvent servi de courrier entre les
+Vendéens de la Bretagne et le comité légitimiste de Paris. Madame,
+elle-même, autrefois, à la ferme de Rassé, n'avait-elle pas ordonné
+qu'on l'introduisît aussitôt auprès d'elle quand il se présenterait aux
+avant-postes?
+
+Henry reprit le corridor souterrain. Il trouva le marquis de Kardigân
+qui l'attendait avec Deutz, qu'on avait envoyé chercher par M. C... Cet
+homme devait avoir une puissante intelligence. En tout cas, il possédait
+un rare empire sur lui-même. Rien en lui n'annonçait une émotion
+quelconque. Son oeil noir était sans flammes, immobile, enfoncé sous
+l'orbite; le teint jaune et bilieux ne connaissait pas la pâleur, ni
+cette rougeur accusatrice qui dénonce souvent une pensée coupable.
+
+Noua avons déjà esquissé une partie de cet ignoble caractère.
+L'hypocrisie froide en formait le côté dominant. Sa voix savait trouver
+des inflexions de voix émues, qui faisaient croire que de la tendresse
+ou du dévouement remuait au fond.
+
+Dieu a ainsi des caprices inexpliqués. Il crée des êtres tout d'une
+pièce pour le mal, comme pour en faire des instruments de châtiment.
+
+Le marquis de Kardigân n'avait pas prononcé un seul mot. Il éprouvait
+une sorte d'éloignement instinctif pour le juif. Deutz, de son côté,
+était mille fois trop habile pour parler sans être interrogé. Malgré sa
+force, le juif eut un tressaillement, quand il entendit revenir Henry de
+Puiseux. Le jeune homme allait lui apporter la fortune ou la ruine. Le
+mot qu'il allait prononcer pouvait lui rapporter cinq cent mille francs.
+
+Cependant, malgré sa tension d'esprit, il eut la puissance de demeurer
+impassible, lorsque M. de Puiseux lui dit:
+
+--Madame vous recevra ce soir.
+
+C'était encore quelques heures à attendre.
+
+--Trouvez-vous à neuf heures du soir chez M. C..., continua Henry.
+J'irai vous y chercher moi-même.
+
+Au surplus, le temps qu'il avait devant lui ne devait pas être perdu
+pour Deutz.
+
+Il avait un renseignement à avoir afin de le transmettre. Ce
+renseignement, M. Maurice Duval pouvait seul le lui donner. Car Deutz ne
+se dissimulait pas que, pour inspirer confiance à la duchesse de Berry,
+il fallait qu'il eût, en effet, une nouvelle importante à apporter.
+Berryer lui avait servi de talisman. Berryer devait donc être l'objet de
+son entretien...
+
+Nous ajouterons que le juif était porteur de lettres de créance, dont
+l'une, très-pressante, était signée de la reine d'Espagne. Comment se
+les était-il procurées? L'histoire reste muette à cet égard.
+
+Le plus difficile était d'arriver à la préfecture. Il craignait d'être
+surveillé par les légitimistes. Pourtant il eut l'idée d'écrire au
+préfet que tout était décidé pour le soir même, mais qu'il ne pouvait
+aller au palais; que, en conséquence, il priait M. Maurice Duval de
+venir le trouver.
+
+Il y avait entre ces deux hommes une trop grande communauté d'intérêts
+pour que le préfet ne se hâtât point de se rendre à ce désir. Deutz
+désirait vendre, lui désirait acheter. Le traître y gagnait cinq cent
+mille francs; celui qui profiterait de la trahison y gagnerait une croix
+de commandeur de la Légion d'honneur et un avancement exceptionnel.
+
+A huit heures, ces deux hommes, que la fortune avait mis à deux échelons
+si éloignés l'un de l'autre, et que rapprochait le crime, furent réunis
+dans une chambre d'hôtel.
+
+--C'est le moment de la grande partie, dit froidement Deutz. Je vois
+Madame ce soir.
+
+--Vous me l'aviez écrit, mais je n'osais pas le croire encore.
+
+--J'ai besoin de savoir exactement ce qui va advenir du procès de Blois.
+
+--Il est jugé maintenant.
+
+--Quand saurez-vous le résultat?
+
+--A minuit.
+
+--A quoi s'attend le gouvernement?
+
+--A l'acquittement.
+
+--Vous en êtes sûr?
+
+--Très-sûr. Le premier avocat général est un niais; on ne peut pas
+compter sur lui. Il a déclaré ouvertement qu'il abandonnerait
+l'accusation.
+
+
+
+
+ VI
+
+ LA CONSCIENCE D'UN MAUDIT
+
+
+--Alors je puis annoncer qu'il est acquitté? continua Deutz.
+
+--Oui.
+
+--Je vous remercie, monsieur le préfet; maintenant nous touchons au but.
+Je tiendrai ma parole...
+
+Le soir à neuf heures, Deutz arrivait dans la maison garnie des frères
+Mirliflor. A le voir, il eût été impossible de deviner en lui une
+émotion, quelque légère qu'elle fût. Son oeil froid regardait bien en
+face. Comment rougiraient-ils, ces visages jaunes, à travers lesquels le
+sang n'a point de transparence?
+
+Henry de Puiseux l'avait fait entrer dans une pièce du rez-de-chaussée.
+
+--Attendez ici, lui dit-il.
+
+Deutz, resté seul, trahit un instant sa préoccupation ardente. Il se
+leva, et se mit à marcher lentement à travers la chambre:
+
+--J'ai acheté _ma_ maison, murmura-t-il, il faut que je la paye! J'ai
+bien fait d'être vertueux jusqu'à présent. On a confiance en moi. J'y
+gagnerai ma fortune. J'ai craint de ne pas pouvoir arriver jusqu'à
+elle... Mais j'avais tort de douter.
+
+Il s'arrêta; puis reprenant:
+
+--Vendre et être payé, ce n'est pas tout. Il faut encore qu'on ne me
+soupçonne pas de la trahison. Si on me soupçonnait, ma vie ne pèserait
+plus une once avec les enragés qui entourent la princesse. Il faut que
+je calcule bien les chances que j'ai. Une fois que j'aurai livré Madame,
+je partirai immédiatement pour Paris. Et après? Il faudra mettra en lieu
+sûr mon argent. Mon argent!...
+
+Deutz s'arrêta. Son visage s'était illuminé pendant qu'il avait prononcé
+ces deux mots magiques:
+
+--Mon argent!
+
+Une expression de crainte remplaça cette lueur de triomphe.
+
+--Si on allait ne point me payer? Ah! si je croyais cela!... Non, c'est
+impossible! je suis _honnête_ avec le ministre, le ministre sera
+_honnête_ avec moi. J'ai proposé un marché. Il a été accepté. Je ne les
+forçais pas de consentir. Ils ont consenti. Puis... ils n'oseraient pas.
+
+Il fit quelques pas silencieusement à travers la chambre. Son visage
+restait éclairé de cette flamme intérieure que projetait la pensée de
+«son argent».
+
+--Que pourra-t-il me manquer? Rien. Un demi-million! Voilà ce que mes
+rêves on vu passer souvent... Je me doutais bien que je faisais une
+action habile en devenant catholique. Ils ont cru que je me
+convertissais! Ce sont des niais. Les bons sont faciles à duper... La
+nature ne m'a pas créé bon: elle a bien fait.
+
+Il se tut encore: puis, il reprit:
+
+--Bast! qu'est-ce que cela pouvait me faire d'adorer leur Dieu? S'il
+existait, je ne pourrais pas devenir riche!
+
+Un ricanement accompagna ce blasphème.
+
+--L'or! l'or! l'or! je vais avoir de l'or! avec toutes les jouissances
+qu'il procure! quelle orgie de volupté!... j'aurai de l'or! Ah! comme
+j'humilierai ceux qui m'ont marché sur la tête! Je serai riche!
+C'est-à-dire que je pourrai avec mon argent gagner encore de l'argent,
+et puis de l'autre argent... Si _Elle_ n'avait pas été ma marraine,
+jamais je n'aurais pu pénétrer auprès d'elle. Il faut que ma religion me
+serve à quelque chose!... C'est une bonne idée que j'ai eue de faire
+arrêter ce Berryer. _Elle_ est impatiente d'avoir de ses nouvelles. Je
+savais bien qu'on ne laisserait pas à la porte celui qui les
+apporterait. Peut-être encore, si je n'avais pas été son filleul...
+
+Il ricana de nouveau:
+
+--Tiens! il faut bien que la marraine fasse quelque chose pour son
+filleul! Il s'assit et se mit à penser:
+
+--On ne me soupçonnera pas. Il ne faut pas qu'on me soupçonne. Je me
+suis donné trop de mal pour ne pas mériter d'être heureux. D'abord
+j'exécuterai mon projet. Je me marierai! J'ai toujours rêvé d'avoir des
+enfants. Je n'avais pas osé demander Rébecca en mariage. On ne pourra
+plus me la refuser maintenant. Je suis riche! Voyons, Rébecca a-t-elle
+une dot? Oui, son père lui donnera bien deux cent mille francs; deux
+cent et cinq cent... nous aurons sept cent mille francs!
+
+Il tira une lettre de sa poche.
+
+--J'aurais dû la mettre à la poste... Il faut que je la relise...
+
+«MONSIEUR ABRAHAM SIMONS,
+
+13, _rue de Valois_,
+
+Paris.
+
+Monsieur,
+
+J'espère que vous voudrez bien faire une réponse favorable à la lettre
+que je vous adresse. Depuis dix ans je connais mademoiselle Rébecca
+Simons. Je n'aurais pas osé prétendre à sa main, si un parent éloigné ne
+venait pas de m'instituer son légataire universel. J'hérite de cinq cent
+mille francs. J'irai moi-même la semaine prochaine chercher votre
+réponse, que j'espère favorable.
+
+Votre bien dévoué,
+
+DEUTZ.»
+
+Qu'on ne s'étonne pas de la singularité de cette lettre. Deutz rêvait
+les splendeurs des banquiers juifs. Il voulait entreprendre, à son tour,
+de fonder une de ces colossales maisons qui disposent à leur gré des
+marchés de l'Europe.
+
+Le mot: amour n'était pas prononcé. Il disait: «Je connais mademoiselle
+Rébecca,» voilà tout. L'aimait-il cette jeune fille, qu'il faisait
+entrer dans ses plans d'épouser? Peut-être. Peut-être encore ne
+voyait-il en elle qu'un sac d'écus.
+
+Ce M. Simons était banquier, très-rusé, naturellement. Mais il avait une
+très-nombreuse famille. Honnête et estimé d'ailleurs, M. Simons ne
+pourrait pas refuser sa fille à l'homme qui lui apporterait une fortune
+relative.
+
+--Une fois marié, j'aurai des enfants, continua-t-il; puis, je pourrai
+donner des fêtes... Je me rappelle qu'un soir,--une nuit!--oh! quelle
+neige il tombait! J'étais aveuglé en marchant. Je sentais l'onglée me
+prendre. Et je voyais passer des voitures, dans lesquelles j'apercevais,
+enveloppées de fourrures, des femmes jeunes, belles, élégantes.
+
+Une rage sourde me prit au coeur. Pourquoi y avait-il des hommes pour
+posséder ces femmes-là... et leurs diamants! tandis que moi j'étais
+pauvre, nu comme un ver, sans famille et sans femme! Je passais sur la
+place Vendôme. Il y avait là un hôtel où se donnait une grande fête. Je
+voyais entrer des jeunes gens et des jeunes filles... je voulus entrer
+moi aussi, et je pus me glisser au milieu des groupes. Comme c'était
+beau! Un large escalier descendait jusqu'au bas de la cour, recouvert
+d'un tapis de velours rouge. Et des danseuses se montraient en toilettes
+splendides. Je distinguais leurs épaules blanches et des éclairs me
+traversaient le crâne. De quel droit n'étais-je pas, moi aussi, un des
+heureux de ce monde? De quel droit grelottais-je au dehors, tandis que
+je les voyais tous riants et contents? Il n'y a pas de justice en ce
+monde!... Pendant que je regardais, un homme qui portait des plaques sur
+la poitrine m'aperçut, et cria:
+
+--Mettez dehors ce mendiant.
+
+Oh! je sentis l'insulte! Elle m'atteignait en plein orgueil. Le souvenir
+m'en a brûlé longtemps... Les laquais m'ont pris par les épaules et
+m'ont chassé!
+
+Il se tut; sa respiration sifflait.
+
+--Moi aussi je serai riche! moi aussi j'aurai une belle femme qui
+m'aimera... Moi aussi je donnerai des fêtes, et je ferai chasser ceux
+qui voudront regarder... Rébecca est belle, c'est encore mon affaire.
+Avant de chercher à gagner d'autre argent, je veux me donner ce
+bonheur-là! Une fête splendide... et on se foulera dans mes salons, et
+je serai insolent à mon tour, comme on a été insolent avec moi.
+
+La tête de cet homme était hideuse à voir. Toutes les passions sales,
+infâmes, s'y peignaient. Le stigmate de ce qui est ignoble était gravé
+là...
+
+Comme il allait prendre sa revanche! la revanche de tant d'années de
+paresse et de misère. Il était de ceux qui sont envieux et lâches, et
+que l'ivresse du luxe saisit à point, pour les jeter dans l'ignominie.
+
+--On me fait bien attendre, murmura-t-il en jetant un coup d'oeil inquiet
+sur la modeste pendule placée au fond de la chambre sur une cheminée.
+Voilà plus d'une demi-heure que je suis ici... Pourquoi ce chouan
+n'est-il pas encore venu me chercher pour me conduire auprès d'_Elle_?
+Se serait-on ravisé? Non, ce n'est pas possible...
+
+Un bruit de pas retentit. La porte s'ouvrit et Henry de Puiseux entra.
+
+--Je vais vous conduire auprès de Son Altesse, monsieur, lui dit-il.
+
+Deutz ne répondit pas immédiatement. Il courba le front et fit un signe
+de croix.
+
+--Je remerciais Dieu de la bonne nouvelle que je vais apprendre à
+Madame, dit-il. Hélas! pourquoi faut-il que le ciel ne lui ait pas donné
+plus souvent de pareilles joies!
+
+Henry de Puiseux avait pris dans sa poche un mouchoir de laine épaisse.
+
+--Excusez-moi, monsieur, répliqua poliment le jeune homme, de la
+précaution dont je suis forcé d'user; mais c'est l'ordre de notre chef.
+
+--Quoi! vous vous méfiez de moi!
+
+Une larme roula sur le visage du juif.
+
+--On ne se méfie pas de vous, continua Henry; mais la consigne est
+formelle. Elle est d'ailleurs la même pour tout le monde. A peine deux
+ou trois personnes en sont-elles exceptées.
+
+--Enfin! murmura Deutz avec chagrin.
+
+Henry appliqua le bandeau sur les yeux du juif; puis il le prit par la
+main et descendit avec lui. Une voiture stationnait devant la porte.
+
+--Montez, monsieur Deutz, dit-il.
+
+Cinq secondes plus tard, la voiture roulait. Le cocher, qui n'était
+autre que Damoiseau, lui fit faire une course assez longue à travers la
+ville. Puis il la ramena devant la maison où Madame se cachait.
+
+Les horloges, au loin, sonnaient dix heures et demie du soir, une pluie
+fine commençait à tomber.
+
+
+
+
+ VII
+
+ L'ENTREVUE
+
+
+L'automne de 1833 fut particulièrement tempéré. Au reste, la Bretagne
+est la terre privilégiée. Les courants chauds qui viennent se briser au
+cap Finistère, en arrivant en droite ligne du Mexique, apportent une
+chaleur particulière.
+
+A Nantes, le mois d'octobre semblait être un mois de printemps. A dix
+heures et demie, le 31, on laissait encore toutes les fenêtres ouvertes.
+
+Deutz, au moment où on le faisait descendre de voiture, sentit une forte
+odeur de roses, qui frappait son odorat. En même temps, la pluie fine
+qui tombait, purifiait l'air, apportant une brise légère. Il remarqua
+que le vent venait de droite. Donc les roses, qu'il supposa avec raison
+être plantées sur le rebord d'une fenêtre, dans une caisse de bois,
+étaient également à droite.
+
+La porte de la maison s'ouvrit, Henry de Puiseux le prit par la main et
+l'introduisit à l'intérieur. On le fit entrer dans une grande salle, au
+premier étage, et là seulement, le bandeau qui l'empêchait de voir fut
+ôté. Presque immédiatement, Madame entra.
+
+Comme elle était changée, cette grande princesse qu'il avait connue à
+Rome dans toute la majesté du malheur, entourée du respect des cardinaux
+de la Sainte-Église, et de la tendre sympathie de Sa Sainteté.
+
+S'il fût resté quelque chose d'humain au fond de ce coeur, si une âme lui
+avait été donnée, il aurait abjuré sa trahison infâme, à la vue seule
+des ravages que la souffrance, l'angoisse, avaient faits sur la figure
+de la princesse.
+
+Les yeux étaient cernés. Au sillon noir qui creusait ses joues, on
+voyait qu'elle avait récemment pleuré...
+
+Oui, elle avait pleuré en pensant à Berryer captif! en pensant à tous
+ceux qui étaient morts inutilement pour elle. Elle avait pleuré en se
+disant que la destinée qui l'avait déjà si rudement frappée, ne se
+lassait pas de l'accabler encore.
+
+--Vous êtes le bienvenu, monsieur Deutz, lui dit-elle. Vous m'apportez
+des nouvelles?
+
+--Une grande et bonne nouvelle qui, je l'espère, sera bien accueillie de
+Votre Altesse.
+
+--Oh! parlez! parlez!
+
+--A cette heure, Madame, notre grand Berryer doit être acquitté.
+
+--Acquitté!
+
+--Oui, madame.
+
+--Dieu soit loué! Mais comment le savez-vous? En êtes-vous certain?
+
+--Autant, Madame, qu'on peut l'être d'une chose dont on ignore le
+résultat.
+
+--Mais alors...
+
+--Que Votre Altesse daigne m'écouter.
+
+--Soit.
+
+--Le gouvernement de l'usurpateur n'a pu découvrir qu'un faux témoin;
+certain sieur Chartier a accepté, moyennant une somme d'argent assez
+forte, de produire des pièces falsifiées.
+
+--Le misérable!
+
+L'épithète aurait dû frapper Deutz au coeur. Elle le laissa impassible.
+Ce mot vengeur glissa sur lui, comme s'il appartenait à une langue qu'il
+ne pouvait plus comprendre.
+
+--Par bonheur, j'ai pu être averti de ce qui se passait, et j'ai, moi,
+fourni la contre-preuve, qui établit d'une façon irrécusable la
+falsification de ces pièces.
+
+--Je vous remercie, M. Deutz. Ce qu'on fait pour l'un des miens, me
+touche autant que ce qui est fait pour moi. Continuez, je vous prie.
+
+--Votre Altesse sait, sans doute, que la Cour de cassation a décidé que
+M. Berryer serait traduit non devant un conseil de guerre, mais devant
+la juridiction ordinaire. De plus elle a blâmé l'arrestation d'un député
+à la Chambre. De son côté, le barreau de Paris a envoyé une adresse de
+félicitations à M. Berryer pour la fermeté de son attitude. Il est
+résulté de tout cela que l'opinion publique, et une partie de la
+magistrature, se sont rangées du côté du prisonnier. Et le procureur
+général ou l'avocat général qui a fait aujourd'hui fonction de ministère
+public a dû abandonner l'accusation.
+
+--Donnez-moi la main, monsieur Deutz. De pareilles nouvelles méritent
+une récompense.
+
+La figure du traître resta impassible. Il se contenta de s'incliner
+respectueusement.
+
+--On m'a dit que vous aviez des dépêches à me remettre?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Donnez.
+
+--Voici une lettre de Sa Majesté la reine d'Espagne. Elle m'a été remise
+par le comité royaliste de Paris. Mais comme jusqu'à présent, je n'ai pu
+parvenir auprès de Votre Altesse...
+
+--Oui, une consigne a été donnée, M. de Charette tient à ce qu'elle soit
+respectée pour tout le monde.
+
+Madame avait décacheté la lettre d'Espagne.
+
+La reine offrait à son auguste soeur un asile dans le cas où elle se
+serait décidée à quitter la France, et à se diriger vers la frontière du
+Midi. Elle ajoutait que si Madame voulait prendre la voie de mer, qui
+était préférable, une corvette espagnole, sous pavillon neutre, irait la
+recueillir à l'endroit qu'elle désignerait.
+
+La duchesse de Berry réfléchit quelques minutes et dit:
+
+--Monsieur Deutz, vous m'êtes dévoué?
+
+--Oh! Madame, ma vie vous appartient, et je serai heureux s'il m'est
+jamais permis de répandre mon sang pour Votre Altesse Royale.
+
+--Eh bien! revenez après-demain. Je vous donnerai une réponse et une
+lettre d'introduction auprès de Sa Majesté ma soeur. Je vous prierai de
+la porter vous-même.
+
+Malgré son empire sur lui-même, Deutz ne put retenir un geste de joie:
+il s'aperçut qu'il venait de commettre une faute et se hâta de la
+réparer:
+
+--Je suis bien joyeux de pouvoir être utile à ma souveraine!
+
+Pourquoi Madame aurait-elle eu des soupçons? Les natures élevées ne
+connaissent pas ce sentiment des natures amoindries qui s'appelle la
+méfiance.
+
+--Je vous remercie encore, M. Deutz; vous donnerez à M. de Puiseux votre
+adresse à Nantes: il vous fera savoir l'heure à laquelle je vous
+recevrai.
+
+L'audience, la première, était finie. Henry replaça le bandeau sur les
+yeux de Deutz, et le reconduisit à la voiture qui était restée à la
+porte, attendant.
+
+La pluie avait cessé. Le cocher fouetta ses chevaux, et elle s'éloigna
+rapidement.
+
+ * * * * *
+
+Deux heures plus tard, vers une heure du matin, un homme, enveloppé d'un
+manteau, arrivait devant la maison des frères Mirliflor, rue
+Haute-du-Château.
+
+Il s'arrêta et jeta à droite et à gauche des regards inquiets, comme
+s'il cherchait à s'orienter.
+
+--Voyons, murmura-t-il, je suis parti de là. La voiture a tourné; elle a
+tourné trois fois, dans un temps que je puis apprécier être d'environ
+cinq minutes...
+
+Il fit quelques pas en allant vers les gros numéros, c'est-à-dire en
+remontant la rue et en s'éloignant de la maison occupée par Madame.
+
+--Un! dit-il, en arrivant à une rue transversale.
+
+Cette rue était traversée à son tour par une deuxième, il compte:
+
+--Deux!
+
+Puis plus loin:
+
+--Trois!
+
+Mais cela ne m'avance pas. Je vais me perdre au milieu de tous ces tours
+et détours. Où suis-je ici?
+
+Il revint à son point de départ:
+
+--Peut-être, continua-t-il, la voiture a-t-elle pris la rue en
+descendant... Il faisait un clair de lune superbe. Cet homme,--Deutz, on
+l'a reconnu,--regarda le sol de la rue détrempé par la pluie qui était
+tombée. Alors il remarqua qu'une épaisse boue blanche couvrait ses
+bottes. Mais il n'attacha pas d'abord une grande importance à ce fait,
+peu appréciable en lui-même.
+
+Il suivait la rue, quand tout à coup il s'arrêta brusquement:
+
+--Hem! murmura-t-il.
+
+Il leva les yeux en l'air.
+
+--Les roses! l'odeur des roses!
+
+Sur le rebord d'une fenêtre appartenant à la maison portant le numéro 5,
+étaient, en effet, des plants de roses grimpantes.--Le vent venait de
+droite.
+
+Mais il s'arrêta; puis, avec lenteur, ainsi qu'un homme qui réfléchit:
+
+--Je suis fou. Il n'y a pas que cette maison à Nantes, où il y ait des
+roses. Pourquoi aurais-je fait un chemin si long en voiture, si j'avais
+dû aller si près?... Eh! eh! est-ce qu'on n'aurait pas voulu me tromper
+par hasard?... Voilà ce qui serait fort!... C'est ce que nous allons
+voir. Cinq cent mille francs! Cela vaut la peine qu'on étudie avec soin!
+
+Il examina avec soin toutes les maisons placées entre le commencement de
+la rue, et celle du n°5, où se trouvaient les roses. Puisque le vent
+venait de droite, apportant les parfums avec lui, la maison, si elle
+était dans cette même rue, ne pouvait pas se trouver au delà...
+
+Il commença d'abord par les numéros pairs. N'est-ce pas toujours ainsi,
+et ne choisit-on pas toujours le contraire de ce qu'on devrait faire?
+
+Il examina avec soin les numéros 2, 4 et 6, puis revenant à droite, les
+numéros 1 et 3.
+
+--C'est dans une de ces cinq maisons, reprit-il, si c'est dans la rue
+que la princesse est cachée... Mais laquelle?
+
+Il resta quelques minutes, absorbé dans une rêverie profonde, examinant
+les unes après les autres chacune des cinq maisons.
+
+Tout à coup il jeta un cri de joie:
+
+--J'y suis! dit-il.
+
+Il venait d'apercevoir devant la maison du n°3, un tas de boue blanche,
+semblable à celle qui était collée à ses bottes.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ L'ATTENTE
+
+
+Deutz rentra chez lui, s'endormit et fit de beaux rêves. Il est
+impossible que la nature ait créé de même tous les êtres humains. Cet
+homme ne semblait pas avoir la conscience qu'il s'apprêtait à vouer son
+nom à une exécration séculaire. Il dormait parce qu'il était fatigué
+d'avoir cherché à trahir, et il faisait de beaux rêves, parce que sa
+trahison lui paraissait immanquable!
+
+Le lendemain, de très-bonne heure, il se rendit à la préfecture. Le
+télégraphe avait apporté déjà la nouvelle de l'acquittement de Berryer.
+C'était le 1er novembre.
+
+--Eh bien? lui demanda M. Maurice Duval, dès qu'il l'aperçut.
+
+--Je l'ai vue hier.
+
+--Où demeure-t-elle?
+
+--C'est ce que je vous dirai demain soir.
+
+--Vous ne le savez donc pas maintenant?
+
+--Je pourrais me tromper. _Elle_ ne m'a reçu qu'assez avant dans la
+soirée, et de plus, cette réception a été entourée de précautions si
+nombreuses que je craindrais de commettre une erreur.
+
+--Que vous a-t-_Elle_ dit?
+
+--Je _lui_ ai annoncé l'acquittement. Cela _lui_ a aussitôt inspiré la
+plus grande confiance en moi. Puis, je _lui_ ai remis la lettre de la
+reine d'Espagne. _Elle_ va lui répondre, et c'est pour me donner cette
+réponse qu'_Elle_ m'a accordé une seconde entrevue.
+
+--Pourquoi doit-_Elle_ vous remettre cette réponse?
+
+--Madame a la plus grande confiance en moi. Elle désire que je porte
+moi-même sa lettre en Espagne.
+
+Deutz avait prononcé cette phrase comme si elle eût été des plus
+naturelles. M. Maurice Duval fut obligé de s'avouer qu'il avait sous les
+yeux la plus riche nature de coquin qu'il eût jamais eu le loisir
+d'étudier pendant le cours de sa vie administrative.
+
+--C'est demain que Madame doit vous recevoir de nouveau?
+
+--Demain, oui.
+
+--A quelle heure?
+
+--Je l'ignore.
+
+--Je le regrette. J'aurais pu détacher un ou plusieurs agents après
+vous, et de cette façon...
+
+Au grand étonnement de M. Maurice Duval, la figure de Deutz, de jaune
+devint grise. La pâleur se traduisait ainsi chez lui.
+
+--Ne faites pas cela! Je ne veux pas que vous fassiez cela, s'écria-t-il
+avec emportement. Mon argent est gagné, je ne veux pas qu'on me fasse
+perdre mon argent! Une imprudence pourrait tout compromettre.
+
+--Soit, je n'en ferai rien. Mais pensez qu'il me faut un renseignement
+sûr demain soir, autrement...
+
+--Autrement?...
+
+--Notre marché est rompu.
+
+Deutz, en écoutant le préfet, jouait avec un canif à la lame
+très-légère. Il eut un tressaillement si fort, que la lame se brisa net
+en deux parties.
+
+--Vous n'auriez garde de rompre _notre_ marché, dit-il. Vous avez trop
+besoin de moi. Croyez-vous que je sois un niais? Je sais ce qui se
+passe. La Chambre s'impatiente et veut voir la fin de la guerre
+vendéenne. Cette fin n'arrivera que le jour où Madame sera votre
+prisonnière. Or, moi seul je puis vous la livrer. Vous voyez bien que
+vous avez encore plus besoin de moi que je n'ai besoin de vous!
+
+--Savez-vous bien, monsieur, que vous êtes un drôle? ne put s'empêcher
+de dire M. Maurice Duval, outré que Deutz osât lui parler ainsi.
+
+--Insultez-moi, si cela vous fait plaisir, riposta tranquillement le
+juif. Tout cela est payé.
+
+Il se leva.
+
+--J'ai le regret de prendre congé de vous, monsieur le préfet. Mais il
+est sept heures du matin, et je ne veux pas manquer la messe...
+
+La messe! Chez cet homme, tout était calcul et hypocrisie. Il avait
+réfléchi que quelques chouans devaient aller à l'église ayant dans la
+paroisse de la rue Haute-du-Château, et il tenait à ce qu'on l'y vit.
+
+Son pressentiment ne l'avait pas trompé. Henry de Puiseux,
+Jean-Nu-Pieds, Aubin Ploguen et quelques autres étaient déjà assis dans
+l'église, quand Deutz y entra:
+
+--Il faut qu'on me voie, murmura-t-il. On le vit.
+
+Mais il avait tort de croire qu'il était important pour lui de dérouter
+les soupçons. Personne n'en éprouvait.
+
+A la sortie de l'office, Deutz traversa la nef et alla demander à se
+confesser. On lui fixa le jour suivant.
+
+Il rentra chez lui et attendit. Henry de Puiseux avait son adresse et
+devait le faire prévenir de l'heure à laquelle Madame daignerait le
+recevoir.
+
+Mais la journée s'écoula sans qu'il reçût aucun message. C'était bien
+pour le lendemain cependant que son audience lui avait été fixée. Quand
+le Judas vit grandir le crépuscule et l'ombre de la nuit couvrir la
+ville, il eut un horrible battement de coeur. Pas de nouvelles! il
+n'avait pas de nouvelles! Est-ce que Madame se serait ravisée? Il eut
+l'envie de courir à la préfecture, et de dire au préfet:
+
+--Madame demeure rue Haute-du-Château, n°3, dans une maison à trois
+étages. Envoyez les soldats.
+
+Mais la même pensée qui l'avait empêché de faire cela une première fois,
+l'arrêta encore.
+
+Il était fort possible que Madame ne l'eût pas reçu dans la maison
+qu'elle habitait. Si, par hasard, il avait raison dans ses craintes, une
+fausse manoeuvre ne servirait qu'à mettre les royalistes sur leurs
+gardes, et à les avertir qu'on était sur les traces de la princesse.
+
+La soirée s'écoula, lente, personne ne vint.
+
+Deutz ne se possédait plus.
+
+--On me volera mon argent! murmura-t-il en se promenant à grands pas
+dans sa chambre, et quand il eut entendu sonner minuit à l'horloge
+voisine.
+
+--Pourquoi ne m'a-t-on fait rien dire? Cinq cent mille francs! je
+pourrais perdre une pareille somme! Oh!...
+
+Ses yeux s'injectaient de sang.
+
+Il se jeta sur son lit et tâcha de dormir.
+
+Mais il ne put retrouver son sommeil lourd et profond de la nuit
+précédente, alors qu'il était si heureux, si fier d'avoir bien suivi sa
+piste.
+
+Le lendemain, 2 novembre, il s'éveilla tard. Pendant toute la journée,
+il s'astreignit à ne pas sortir. Son visage avait repris cette teinte
+grise que nous lui avons vue la veille chez le préfet. Sa rage tournait
+à l'abattement.
+
+Toute la soirée s'écoula encore sans que la lettre attendue arrivât,
+puis la nuit. Cette fois il s'endormit, brisé par l'émotion de
+l'attente, par la fièvre de la crainte. Il rêva, et, dons son rêve, il
+vit un monceau d'or, qu'il croyait avoir à portée de sa main, et qu'il
+ne parvenait cependant pas à toucher. Il s'éveilla plusieurs fois, le
+front moite de sueur. Cet homme était horrible à voir dans son sommeil.
+Son visage était contracté; ses dents serrées laissaient échapper deux
+mots qu'il répétait:
+
+--Mon argent! mon argent!
+
+Le 3 novembre, au matin, il entendit frapper à sa porte; il se hâta de
+s'habiller et d'ouvrir: c'était Henry.
+
+--Avez-vous donc été malade, monsieur? lui demanda le jeune homme, à la
+vue de la figure contractée qui s'offrait à lui.
+
+--Oui... oui... ce n'est rien.
+
+--Madame vous recevra dans trois jours. Tenez-vous prêt pour le 6
+novembre, à trois heures du soir. Votre audience est fixée à quatre.
+
+Deutz avait repris son assurance.
+
+--Dans trois jours? dit-il.
+
+--Oui.
+
+--Vous viendrez me prendre?
+
+--Oui.
+
+Le chouan resta quelques instants de plus, afin de donner encore des
+instructions à Deutz. En se retirant, il mit sur la cheminée un sac
+d'or.
+
+--Vous savez sans doute que Madame daigne vous confier une mission en
+Espagne. Elle vous donnera elle-même sa lettre quand elle vous recevra.
+Voici une somme de deux mille francs pour vos frais de voyage.
+
+Comment allait-il passer ces trois jours d'attente qui lui étaient
+imposés? Il avait tant souffert pendant les deux fois vingt-quatre
+heures qui venaient de s'écouler. Puis il sentait que, pour rien au
+monde, il ne fallait risquer de tout perdre par une imprudence.
+
+D'un autre côté, s'il voulait éviter d'aller à la préfecture, il était
+de toute nécessité qu'il pût avertir M. Maurice Duval du retard survenu.
+
+Vers midi, il s'était mis à sa fenêtre, quand la voix d'un mendiant
+attira son attention. Ce mendiant chantait une complainte, et tendait la
+main en demandant la charité.
+
+Deutz n'aurait certes pas continué de s'occuper du vagabond, s'il ne lui
+avait semblé qu'il levait fréquemment les yeux sur lui. Alors il
+l'examina avec plus de soin, et il reconnut un des espions attachés à la
+police de la préfecture.
+
+Aussitôt il prit un carré de papier, sur lequel il écrivit cette ligne:
+
+_Trois jours. Chose faite._
+
+Puis il enveloppa une pièce de monnaie dans ce carré de papier, et jeta
+le tout dans la rue.
+
+Le mendiant ramassa prestement le petit paquet et s'éloigna.
+
+Le soir même, Deutz recevait une lettre de M. Maurice Duval, par la
+poste, laquelle lettre lui donnait le moyen de correspondre secrètement
+avec la préfecture et sans qu'on pût se douter de l'accord qui existait
+entre eux.
+
+Alors, il écrivit à M. Maurice Duval, en lui racontant tout ce qui
+s'était passé, et en lui annonçant que trois jours après tout serait
+fini.
+
+
+
+
+ IX
+
+
+Le 6 novembre, à quatre heures du soir, Deutz entrait chez Madame,
+accompagné par Henry de Puiseux.
+
+A peine arrivé, on lui ôta son bandeau, ainsi qu'on avait fait la
+première fois; mais cette précaution était inutile. Il reconnut
+facilement les localités. C'était bien la maison où il avait été reçu
+sept jours auparavant. Il était donc présumable que Son Altesse Royale y
+était à demeure.
+
+Au lieu que Madame descendit, ce fut lui qui monta au second étage, dans
+l'appartement de la princesse.
+
+Elle était seule, assise dans un fauteuil. Dès son entrée dans la
+chambre, Deutz fut frappé de la pâleur qui couvrait son visage. Elle
+paraissait fort émue.
+
+--Monsieur, lui dit-elle sans autre préambule, je viens de recevoir
+cette lettre de Paris.
+
+Puis, lisant:
+
+«MADAME,
+
+Permettez à un fidèle ami de votre famille, que de tristes circonstances
+de fortune ont obligé de servir le gouvernement nouveau, de vous
+prévenir de l'infâme trahison qui se prépare. Un misérable a vendu Votre
+Altesse. Elle doit être arrêtée après-demain...»
+
+--Après-demain! entendez-vous, monsieur? Cette lettre est datée de
+Paris, avant-hier! Savez-vous ce que cela veut dire?
+
+Deutz n'avait pas bronché pendant que la duchesse de Berry lui lisait
+cette lettre.
+
+Et, pourtant, une angoisse sourde le secouait intérieurement.
+Échouerait-il donc au port?
+
+Il eut la force de répondre:
+
+--Quel est ce misérable? Votre Altesse a-t-elle donc des soupçons?
+
+Il avait cru d'abord que Madame savait à quoi s'en tenir, et qu'après
+lui avoir ainsi parlé, elle lui jetterait sa trahison au visage.
+
+--En savez-vous quelque chose? poursuivit la duchesse de Berry.
+
+Une larme roula sur le visage de Deutz. Oui, une larme!
+
+--Dieu est injuste! murmura-t-il. J'aurais espéré, cependant, que dans
+cet asile introuvable Votre Altesse eût été à l'abri des coups du sort.
+Il paraît que la destinée n'est pas encore lassée!
+
+Il semblait que cet homme fût en proie à une violente douleur. Madame
+fut touchée.
+
+Ah! princesse! pourquoi Dieu qui avait fait votre coeur si grand et votre
+intelligence si belle, pourquoi Dieu ne vous avait-il pas donné de même
+cet instinct qui avertit le sauvage que le serpent est proche!
+
+Il était encore temps! Vos soldats fidèles sont là, prêts à venir dès
+que vous les appellerez... Pourquoi fallut-il que vous fussiez trop
+crédule?
+
+--Votre Altesse veut-elle me permettre de lui donner un conseil?
+continua Deutz qui s'aperçut qu'il avait détourné le soupçon.
+
+--Parlez, monsieur.
+
+--Cette lettre peut dire vrai, comme elle peut se tromper. Il faut tout
+craindre. Vous êtes notre suprême espérance, Madame; en vous est tout
+l'avenir de notre cause pour de longues années encore. Je voudrais que
+Votre Altesse se résignât à quitter cette maison, et à aller chercher un
+asile ailleurs.
+
+--Peut-être avez-vous raison. Je réfléchirai à cela. Mais hâtons-nous.
+Voici cette lettre que vous m'avez promis de porter en Espagne.
+
+--Je suis trop heureux d'être le serviteur de Votre Altesse.
+
+--On vous a remis les deux mille francs que je vous ai envoyés?
+
+--Oui, Madame.
+
+--Et quand partirez-vous?
+
+--Demain.
+
+--Dites à ma soeur d'Espagne, continua tristement la princesse, que je la
+prie de penser quelquefois à moi; dites-lui que si je puis quitter mon
+poste de combat, c'est dans son royaume que j'irai me réfugier. Allez,
+monsieur, et Dieu vous garde.
+
+Deutz sortit à reculons, en saluant Madame avec le plus profond respect.
+
+Il était environ cinq heures du soir, le juif croyait pouvoir être sûr
+que c'était bien réellement dans cette maison que demeurait Madame. Au
+reste, un hasard allait lui prouver qu'il ne se trompait pas. Comme il
+arrivait au premier étage, il aperçut la table mise dans la salle à
+manger, par une porte ouverte. Il y avait sept couverts, car la duchesse
+de Berry recevait à dîner ce soir-là madame de Charette, sa belle-fille.
+
+On nous permettra de consigner ici une observation historique, assez
+curieuse. Madame de Charette, mère du célèbre et glorieux général des
+zouaves pontificaux, était fille d'un mariage morganatique contracté en
+Angleterre par le duc de Berry. Les enfants du héros de Patay seront
+donc à la fois issus des Stuarts, par les Fitz-James, et des Bourbons,
+c'est-à-dire qu'ils auront dans les veines le sang des deux premières
+familles princières du monde.
+
+Deutz fut donc convaincu, que non-seulement Madame demeurait rue
+Haute-du-Château, mais encore qu'elle allait se mettre à table. Le
+moment était donc bien choisi.
+
+Il sortit tranquillement de la maison. Mais à peine fut-il dehors, qu'il
+se hâta de courir à la préfecture.
+
+L'autorité militaire, prévenue depuis le matin, se tenait prête. Des
+soldats avaient été consignés dans leurs casernes.
+
+Quand Deutz arriva, le général comte d'Erlon, présent à la préfecture,
+fit avertir le général Dermoncourt et le colonel Simon Larrieu,
+commandant intérimaire de la place.
+
+Un assez grand déploiement de forces militaires était nécessaire pour
+deux raisons: la première, parce qu'il pouvait y avoir une révolte parmi
+la population; la seconde, parce qu'il fallait cerner un pâté tout
+entier de maisons[13].
+
+En conséquence, douze cents hommes environ furent mis sur pied.
+
+Ils se partagèrent en trois colonnes, dont le général Dermoncourt prit
+le commandement, accompagné du comte d'Erlon et du préfet, qui dirigeait
+l'opération.
+
+La première, conduite par le commandant de la place, descendit le Cours,
+laissant des sentinelles jalonnées tout le long des jardins de l'évêché
+et des maisons contiguës, longea les fossés du château et se trouva en
+face de la maison Deguigny, où elle se déploya.
+
+La seconde et la troisième colonnes, à la tête desquelles le général
+Dermoncourt s'était mis, traversèrent la place Saint-Pierre et se
+divisèrent là.
+
+L'une descendit la grande rue, l'autre fit coude par celle des Ursulines
+et vint rejoindre par la rue Basse-du-Rempart la colonne commandée par
+M. Simon Larrieu[14].
+
+La troisième, descendit directement la rue Haute-du-Château, et vint,
+sous la conduite du colonel Lafeuille, du 56e, et du commandant Viaris,
+rejoindre les deux autres, qui se réunirent à elle, en face la maison
+Deguigny[15].
+
+Ainsi l'investissement fut complet. Il était environ six heures du soir.
+La soirée était belle. A travers les fenêtres de l'appartement où elle
+était, la duchesse de Berry voyait la lune se lever sur un ciel calme,
+et sur sa lumière se découper, comme une silhouette brune, les tours
+massives du vieux château[16].
+
+Il y a des moments où la nature nous semble si douce et si amie, qu'on
+ne peut croire qu'au milieu de ce calme un danger veille et nous
+menace[17].
+
+Les craintes qu'avaient éveillées chez Madame les lettres reçues de
+Paris, s'étaient évanouies à ce spectacle.
+
+Lorsque tout à coup M. de Puiseux, en se rapprochant de la fenêtre, vit
+luire les baïonnettes et avancer vers la maison la colonne conduite par
+le colonel Simon Larrieu.
+
+À l'instant même il se rejeta en arrière en criant:
+
+--Sauvez-vous, Madame, sauvez-vous.
+
+Madame se précipite aussitôt sur l'escalier, où tout le monde la suivit.
+Il n'y avait pas une minute à perdre. Le danger était imminent,
+terrible.
+
+--Le chemin secret, murmura Madame.
+
+Le lecteur se rappelle que l'on pouvait facilement faire communiquer la
+maison de Madame avec celle où Jean et Henry de Puiseux se tenaient
+cachés. Elle descendit, suivie de ses amis, et ouvrit la porte de la
+cave; mais au même instant la porte d'entrée s'éventrait sous les coups
+de crosse et les coups de hache qu'y portaient les soldats.
+
+Les malheureux n'avaient plus qu'une minute pour s'enfuir.
+
+Madame comprit qu'elle seule parviendrait à s'arracher au danger. Elle
+allait s'engager dans le corridor obscur, lorsque Henry de Puiseux
+parut, pâle, livide, en sueur, dans l'obscurité de la cave.
+
+--Ne venez pas, Madame! notre maison est occupée! Que faire?
+
+La porte d'entrée menaçait de tomber en dedans: on entendait
+l'essoufflement de ceux qui frappaient.
+
+Ils remontèrent tous au second étage. Les troupes se massaient
+nombreuses et serrées autour de la maison. Il fallait cependant aviser
+au plus vite à sortir de cette situation terrible.
+
+Quitter la maison? C'était impossible. S'enfuir? C'était encore plus
+impossible.
+
+--Allons, dit Madame en souriant, car elle avait gardé tout son
+sang-froid: il ne nous reste plus qu'une ressource, la cachette!
+
+
+
+
+ X
+
+ PRISONNIÈRE!
+
+
+Quelle était cette cachette?
+
+Prévoyant qu'un jour ou l'autre, Madame pourrait bien être obligée de se
+réfugier à Nantes et de s'y cacher, on avait préparé une cachette dans
+la mansarde du troisième étage. C'était un recoin formé par la cheminée
+établie dans un angle.
+
+On y pénétrait par la plaque qui s'ouvrait au moyen d'un ressort. La
+pensée de la cachette était donc venue aussitôt. Il ne fallait pas que
+la princesse négligeât cette seule chance qu'elle avait de se sauver.
+Aussitôt, elle se jeta sur l'escalier, suivie de M. de Ménars et de
+mademoiselle Stylite de Kersabiec. Sa soeur, mademoiselle Eulalie de
+Kersabiec, madame de Charette et les demoiselles Deguigny, ne courant
+pas de danger mortel, devaient se laisser arrêter.
+
+Ici, nous copions, purement et simplement, le rapport du général
+Dermoncourt. C'est de l'histoire et, d'ailleurs, Madame a approuvé
+elle-même la vérité des faits qui y sont allégués.
+
+ * * * * *
+
+Parvenus à la mansarde, la plaque de la cheminée ouverte, une discussion
+s'établit pour savoir qui passerait le premier; ce n'était point ici une
+vaine querelle de préséance et d'étiquette, le passage n'était point
+facile, les soldats pouvaient être arrivés à la mansarde, avant que la
+dernière personne fût entrée; alors la cachette se refermait, et la
+dernière personne restait prisonnière.
+
+De plus, la cachette était si étroite que deux hommes auraient eu de la
+peine à s'y introduire les derniers. En bonne stratégie, et lorsqu'on
+opère une retraite, le commandant doit marcher le dernier. Mademoiselle
+Stylite entra donc, Madame derrière elle; les soldats ouvraient la porte
+de la rue, lorsque celle de la cachette se refermait.
+
+Les soldats entrèrent au rez-de-chaussée, précédés de commissaires de
+police de Paris et de Nantes, qui marchaient le pistolet au poing; le
+pistolet de l'un d'eux partit même par son inexpérience à se servir de
+cette arme et le blessa à la main. La troupe se répandit dans la maison.
+Mon devoir avait été de la cerner et je l'avais fait; le devoir des
+policiers était de la fouiller et je les laissai faire.
+
+Monsieur Joly reconnut parfaitement l'intérieur aux détails que lui
+avait donnés Deutz, il retrouva la table, dont on ne s'était pas encore
+servi, avec les sept couverts mis, quoique les deux demoiselles
+Deguigny, madame de Charette et mademoiselle Eulalie de Kersabiec
+fussent en apparence les seules habitantes de l'appartement; il commença
+par s'assurer de ces dames, et, montant l'escalier comme un homme
+habitué à la maison, alla droit vis-à-vis la mansarde, la reconnut, et
+dit assez haut pour que Madame l'entendit: _Voici la salle d'audience_.
+Madame ne douta plus dès lors que la trahison que lui annonçait la
+lettre arrivée de Paris le même jour ne vint de Deutz.
+
+Une lettre était ouverte sur une table. M. Joly s'en empara: c'était
+celle que la Duchesse avait reçue de Paris, et que Deutz lui avait vu
+passer entre ses mains. Dès lors il n'y eut plus de doute que Madame ne
+fût à la maison; le tout était de la trouver.
+
+Des sentinelles furent aussitôt placées dans tous les appartements,
+tandis que la force armée fermait toutes les issues. Le peuple
+s'amassait et formait une seconde enceinte autour des soldats; la ville
+tout entière était descendue dans ces places et dans ces rues. Cependant
+aucun signe royaliste ne se manifestait. C'était une curiosité grave, et
+voilà tout: chacun sentait l'importance de l'événement qui allait
+s'accomplir.
+
+Les perquisitions étaient commencées à l'intérieur, les meubles étaient
+ouverts lorsque les clefs s'y trouvaient, défoncés lorsqu'elles
+manquaient: les sapeurs et les maçons sondaient les planches et les murs
+à grands coups de hache et de marteau; des architectes, amenés dans
+chaque chambre, déclaraient qu'il était impossible, d'après leur
+conformation intérieure comparée avec leur conformation extérieure,
+qu'elles renfermassent une cachette, ou bien trouvaient les cachettes
+qu'elles renfermaient.
+
+Dans une de celles-ci on trouva divers objets, entre autres des
+imprimés, des bijoux et de l'argenterie, qui donnaient la certitude du
+séjour de la princesse dans la maison.
+
+Arrivés à la mansarde, soit ignorance, soit générosité de leur part, les
+architectes déclarèrent que là, moins que partout ailleurs, il ne
+pouvait y avoir une retraite. Alors on passa dans les maisons voisines,
+où les recherches continuèrent: au bout d'un instant, Madame entendit
+les coups de marteau que l'on frappait contre le mur de l'appartement
+contigu à sa retraite; on le sondait avec une telle force, que des
+morceaux de plâtre se détachèrent et tombèrent sur les captifs, et qu'un
+instant il y eut crainte que le mur tout entier ne s'écroulât sur eux.
+
+Pendant que ces choses se passaient en haut, les demoiselles Deguigny
+avaient montré un grand sang-froid, et, quoique gardées à vue par les
+soldats, elles s'étaient mises à table, invitant la baronne Charette et
+mademoiselle Eulalie de Kersabiec à en faire autant qu'elles. Deux
+autres femmes étaient encore de la part de la police l'objet d'une
+surveillance toute particulière: c'étaient la femme de chambre Charlotte
+Moreau, signalée par Deutz comme très-dévouée aux intérêts de Madame, et
+la cuisinière nommée Marie Bossy. Cette dernière avait été conduite au
+château, puis de là à la caserne de la gendarmerie, où, voyant qu'elle
+résistait à toutes les menaces, on tenta de la corrompre. Des sommes
+toujours plus fortes lui furent offerte et étalées devant ses yeux
+successivement; mais elle répondit constamment qu'elle ignorait où était
+la Duchesse de Berry. Quant à la baronne de Charette, elle s'était fait
+passer d'abord pour une demoiselle Kersabiec, et elle avait été
+reconduite, après le dîner, avec sa soeur prétendue, à l'hôtel de cette
+dernière, qui est dans la rue, trente pas plus haut à peu près.
+
+Néanmoins, après des recherches infructueuses pendant une partie de la
+nuit, les perquisitions se ralentirent; on croyait la duchesse évadée;
+et les deux ou trois autres descentes inutiles, déjà tentées dans
+différentes localités, semblaient prédire le même résultat à celle-ci.
+Le préfet donna donc le signal de la retraite, laissant par précaution,
+un nombre d'hommes suffisant pour occuper toutes les pièces de la
+maison, ainsi que des commissaires de police qui s'établirent au
+rez-de-chaussée. La circonvallation fut continuée et la garde nationale
+vint en partie relever la troupe de ligne qui alla prendre un peu de
+repos. Par la distribution des sentinelles, ce furent les gendarmes qui
+se trouvèrent dans la mansarde où était la cachette.
+
+Les reclus furent donc obligés de rester cois, quelque fatigante que fut
+la position des quatre personnes entassées dans une cachette de trois
+pieds et demi de long sur dix-huit pouces de large, vers l'une des
+extrémités, et huit ou dix pouces vers l'autre. Les hommes éprouvaient
+un inconvénient de plus, c'est que la cachette se rétrécissant aussi au
+fur et à mesure qu'elle s'élève, leur laissait à peine la faculté de se
+tenir debout, même en passant la tête entre les chevrons; enfin, la nuit
+était humide et le froid filtrait entre les ardoises et tombait sur les
+prisonniers, mais aucun n'osait se plaindre, car Madame ne se plaignait
+pas.
+
+Le froid était si vif, que les gendarmes qui étaient dans la chambre n'y
+purent résister. L'un d'eux descendit et remonta avec des mottes à
+brûler; dix minutes après, un feu magnifique brillait dans la cheminée,
+derrière la plaque de laquelle était cachée la Duchesse.
+
+Ce feu, qui n'était fait que dans l'intérêt de deux personnes, profita
+bientôt à six, et glacés comme ils l'étaient, les prisonniers se
+félicitèrent d'abord. Mais le bien-être que leur procura le feu se
+changea bientôt en un malaise insoutenable. La plaque et le mur de la
+cheminée, en s'échauffant, communiquaient à la petite retraite une
+chaleur qui alla toujours en augmentant. Bientôt le mur fut brûlant à ne
+pas y tenir la main, et la plaque devint rouge. Presque en même temps,
+et quoiqu'il ne fît point encore jour, les travaux des ouvriers
+perquisiteurs recommencèrent: les barres de fer et les madriers
+frappaient à coups redoublés sur le mur de la cachette et l'ébranlaient.
+Il semblait aux prisonniers qu'on abattait la maison Deguigny et les
+maisons voisines. Madame n'avait donc d'autre chance, si elle échappait
+aux flammes, que d'être écrasée sous les décombres.
+
+Cependant, au milieu de tout cela, son courage et sa gaieté ne
+l'abandonnaient point.
+
+La conversation des gendarmes tarit bientôt. L'un d'eux s'était endormi,
+malgré le vacarme effroyable qu'on faisait à côté de lui, dans les
+maisons voisines. Car, pour la vingtième fois, toutes les recherches
+venaient de se concentrer autour de la cachette. Son compagnon,
+réchauffé momentanément, avait cessé d'entretenir le feu. La plaque et
+le mur se refroidissaient.
+
+M. de Ménars était parvenu à déranger quelques ardoises du toit et l'air
+extérieur avait renouvelé l'air intérieur. Toutes les craintes se
+retournèrent vers les démolisseurs; on sondait à grands coups de marteau
+le mur qui les touchait et un placard placé près de la cheminée. A
+chaque coup, le plâtre se détachait et tombait en poussière au dedans.
+
+Les prisonniers voyaient à travers les fentes, dont le mur se lézardait
+à chaque instant, presque toutes les personnes qui les cherchaient...
+
+Enfin ils se croyaient perdus, lorsque les ouvriers abandonnèrent cette
+partie de la maison que, par instinct de démolisseurs, ils avaient si
+minutieusement explorée. Les prisonniers respirèrent. Madame se crut
+sauvée. Cet espoir ne fut pas long.
+
+Le gendarme qui veillait, désirant profiter du moment de silence qui
+venait de succéder au fracas diabolique qui avait ébranlé toute la
+maison, secoua son camarade afin de dormir à son tour. L'autre s'était
+refroidi dans son sommeil, et se réveilla tout gelé. A peine eut-il les
+yeux ouverts, qu'il s'occupa de se réchauffer; il alluma en conséquence
+le feu, et comme les mottes ne brûlaient pas assez vivement, il profita
+d'une énorme quantité de paquets de _Quotidiennes_ qui se trouvaient
+dans la chambre pour attiser le feu qui brilla de nouveau dans la
+cheminée.
+
+Le feu, produit par les journaux, donna une fumée plus épaisse et une
+chaleur plus vive que les mottes ne l'avaient fait la première fois.
+
+Il en résulta pour les prisonniers des dangers réels: la fumée passa par
+les lézardes des murs ébranlés par les coups de marteau, et la plaque
+qui n'était pas encore refroidie devint brûlante. L'air de la cachette
+devenait de moins en moins respirable; ceux qu'elle renfermait étaient
+obligés d'appliquer leurs bouches contre les ardoises, afin d'échanger
+contre l'air extérieur leur haleine de feu; Madame était celle qui
+souffrait le plus, car, entrée la dernière, elle se trouvait en face de
+la plaque; chacun de ses compagnons lui offrit à plusieurs reprises
+d'échanger sa place avec elle, mais jamais elle n'y voulut consentir.
+
+Cependant, au danger d'être asphyxiés venait, pour les prisonniers, de
+s'en joindre un nouveau, celui d'être brûlés vifs. La plaque était
+rouge, et le bas des vêtements des femmes menaçait de s'enflammer. Déjà
+deux fois même le feu avait pris à la robe de la Duchesse et elle
+l'avait étouffé à pleines mains, aux dépens de deux brûlures dont elle
+conserva longtemps les marques: chaque minute raréfiait encore l'air
+intérieur, et l'air extérieur fourni par les trous du toit entrait en
+trop petite quantité pour le renouveler.
+
+La poitrine des prisonniers devenait de plus en plus haletante. Rester
+dix minutes de plus dans cette fournaise, c'était compromettre les jours
+de Madame. Chacun la suppliait de sortir, elle seule ne le voulait pas;
+ses yeux laissaient échapper de grosses larmes de colère qu'un souffle
+ardent séchait sur ses joues. Le feu prit encore une fois à sa robe, une
+fois encore elle l'éteignit; mais, dans le mouvement qu'elle fit en se
+levant, elle souleva la gâchette qui fermait la porte de la cachette, et
+la porte de la cheminée s'entr'ouvrit un peu; mademoiselle de Kersabiec
+y porta aussitôt la main pour la faire rentrer dans le pêne, et se brûla
+violemment.
+
+Le mouvement de la plaque avait fait rouler les mottes appuyées contre
+elle, et avait éveillé l'attention du gendarme qui se délassait de son
+ennui en lisant des _Quotidiennes_, et qui croyait avoir bâti son
+édifice pyrotechnique avec plus de solidité. Le bruit produit par les
+tentatives de mademoiselle de Kersabiec fit naître en lui une singulière
+idée: il se figura qu'il y avait des rats dans la cheminée, et, pensant
+que la chaleur allait les forcer de sortir, il réveilla son camarade et
+tous deux, le sabre à la main, se mirent de chaque côté de la cheminée,
+prêts à couper en deux le premier qui paraîtrait.
+
+Ils étaient dans cette position, lorsque Madame, à qui il avait fallu un
+courage extraordinaire pour résister si longtemps, déclara qu'elle ne
+pouvait plus tenir; au même instant, M. de Ménars, qui depuis longtemps
+la pressait de se rendre, repoussa la plaque d'un violent coup de pied.
+
+Les gendarmes étonnés se reculèrent en disant:
+
+--Qui est là?
+
+--Moi, répondit Madame! Je suis la duchesse de Berry.
+
+Les deux gendarmes s'élancèrent aussitôt sur le feu qu'ils dispersèrent
+à coups de pieds. Madame sortit la première, forcée de poser ses pieds
+et ses mains sur le foyer brûlant; ses compagnons la suivirent. Il était
+neuf heures du matin, et depuis seize heures ils étaient renfermés dans
+cette cachette sans aucune nourriture.
+
+Les premières paroles de la duchesse furent pour demander le général
+Dermoncourt. Un des gendarmes descendit le chercher au rez-de-chaussée
+qu'il n'avait pas voulu quitter. Pendant ce temps, elle remettait à
+l'autre un sac qui l'embarrassait, et dans lequel étaient renfermés
+13,000 francs en or, dont une partie en monnaie d'Espagne.
+
+Le général Dermoncourt monta aussitôt près de la princesse; son devoir
+et le sentiment des convenances l'y appelaient. Lorsqu'il entra, Madame
+avait quitté la chambre de la cachette, et se trouvait dans celle où
+elle avait vu Deutz, et que M. Joly avait appelée la chambre d'audience.
+Elle s'avança vivement vers Dermoncourt.
+
+--Général, dit-elle, je me rends à vous et me remets à votre loyauté.
+
+Le général la conduisit vers une chaise; elle avait le visage pâle, la
+tête nue; elle portait une robe de mérinos simple et de couleur brune,
+sillonnée en bas par plusieurs brûlures; et ses pieds étaient chaussés
+de petites pantoufles de lisières. En s'asseyant elle dit:
+
+--Général, je n'ai rien à me reprocher; j'ai rempli le devoir d'une mère
+pour reconquérir l'héritage d'un fils. Sa voix était brève et accentuée.
+
+A peine assise, elle chercha des yeux les autres prisonniers et les
+aperçut.
+
+--Général, dit-elle, je désire ne point être séparée de mes compagnons
+d'infortune.
+
+Le général Dermoncourt le lui promit au nom du comte d'Erlon, sûr qu'il
+ferait honneur à sa parole.
+
+Madame paraissait très-atterrée, et quoique pâle, elle était animée
+comme si elle avait eu la fièvre. On lui fit apporter un verre d'eau
+dans lequel elle trempa ses lèvres: la fraîcheur la calma un peu. Le
+général lui proposa d'en boire un autre, elle accepta, et ce ne fut pas
+chose facile que de trouver un second verre d'eau dans cette maison
+bouleversée. Enfin on en apporta un. Lorsque la princesse eut bu, elle
+fit asseoir le général sur une chaise proche de la sienne; jusque-là, il
+s'était tenu debout devant elle.
+
+Pendant ce temps, la secrétaire et l'aide de camp du général s'étaient
+rendus, l'un chez M. le comte d'Erlon, et l'autre chez M. Maurice Duval,
+pour les prévenir de ce qui venait de se passer.
+
+M. Maurice Duval arriva le premier. Il entra dans la chambre où était
+Madame, le chapeau sur la tête, comme s'il n'y avait pas eu là une femme
+prisonnière qui, par son sang, par ses malheurs, par sa grandeur d'âme,
+méritait plus d'égards qu'on ne lui en avait jamais rendus. Il
+s'approcha de Madame, la regarda en portant cavalièrement la main à son
+chapeau, et, le soulevant à peine de son front, il dit:
+
+--Ah! oui, c'est bien elle. Et il sortit pour donner ses ordres.
+
+--Qu'est-ce que cet homme? demanda la princesse.
+
+Sa demande n'était pas intempestive, car M. le préfet se présentait sans
+aucune des marques distinctives de sa haute position administrative.
+
+On répondit à Madame que c'était le préfet.
+
+--Est-ce que cet homme a servi sous la Restauration?
+
+--Non, Madame.
+
+--J'en suis bien aise pour la Restauration.
+
+En ce moment le comte d'Erlon arriva, employant pour entrer toutes les
+formes que M. le préfet avait jugées inutiles.
+
+--Vous m'avez promis de ne pas me quitter, dit-elle au général
+Dermoncourt.
+
+Il lui réitéra sa promesse.
+
+La duchesse se leva alors vivement, alla à M. d'Erlon, et lui dit:
+
+--Monsieur le comte, je me suis confiée au général Dermoncourt, je vous
+prierai de me l'accorder pour rester près de moi; je lui ai demandé de
+n'être point séparée de mes malheureux compagnons, et il me l'a promis
+en votre nom: ferez-vous honneur à sa parole?
+
+--Le général n'a rien promis que je ne sois prêt à ratifier, Madame; et
+vous ne me demanderez aucune des choses qui sont en mon pouvoir, que
+vous ne me trouviez prêt à vous les accorder avec tout l'empressement
+possible.
+
+Ces mots rassurèrent Madame, qui, voyant que le comte d'Erlon attirait
+dans un coin le général Dermoncourt, alla causer avec M. de Ménars et
+mademoiselle de Kersabiec.
+
+En ce moment, M. Maurice Duval rentra et demanda à la Duchesse ses
+papiers. Madame dit de chercher dans la cachette et qu'on y trouverait
+un portefeuille blanc qui y était resté. Le préfet alla prendre ce
+portefeuille et le rapporta à Madame.
+
+--Monsieur, ajouta-t-elle avec dignité, les choses renfermées dans ce
+portefeuille sont de peu d'importance, mais je tiens à vous les donner
+moi-même, afin que je vous désigne leur destination.
+
+A ces mots, elle l'ouvrit.
+
+--Voilà, dit-elle, ma correspondance; vous la donnerez à la police.
+
+--Ceci, ajouta-t-elle, en tirant une petite image peinte, est un _saint
+Clément_ auquel j'ai une dévotion toute particulière; il est plus que
+jamais de circonstance.
+
+Dermoncourt s'approcha alors de Madame, et lui dit que si elle se
+trouvait mieux, il serait temps de quitter la maison.
+
+--Pour aller où? lui demanda la Duchesse en le regardant fixement...
+Pour me conduire où?
+
+--Au château.
+
+--Ah! bien; et de là à Blaye, sans doute?
+
+Mademoiselle de Kersabiec s'avança alors vers le général et lui dit:
+
+--Général, Son Altesse ne peut aller à pied.
+
+--Oh! Madame, ne perdons pas de temps, je vous en supplie; le château
+étant à deux pas, jetez un manteau sur vos épaules, c'est tout ce qu'il
+faut.
+
+--Allons, dit la Duchesse, puisqu'il répond de moi, il faut bien que je
+fasse un peu ce qu'il veut. Partons, mes amis.
+
+A ces mots, elle prit le bras de Dermoncourt et sortit la première.
+
+--Ah! général, lui dit-elle en jetant un dernier regard dans la mansarde
+et sur la plaque ouverte, si vous ne m'aviez pas fait une guerre ouverte
+à la saint Laurent, ce qui, par parenthèse, est indigne d'un brave
+soldat, ajouta-t-elle en riant, vous ne me tiendriez pas sous votre bras
+à l'heure qu'il est.
+
+Lorsque Madame sortit de la maison, le préfet ouvrait la marche avec
+mademoiselle de Kersabiec; la duchesse et le général suivaient
+immédiatement.
+
+Arrivé dans la rue, M. Duval invita le colonel de la garde nationale à
+prendre l'autre bras de la duchesse; Madame daigna y consentir.
+
+La troupe de ligne et la garde nationale formaient la haie depuis la
+maison des demoiselles Deguigny jusqu'au château, et, derrière, toute la
+population s'entassait, se haussant sur les pieds pour mieux voir, et
+formant une ligne dix fois plus épaisse que celle des soldats. Il y
+avait parmi ces hommes qui les regardaient, les yeux étincelants, des
+murmures sourds qui grondaient sur la route; quelques cris commençaient
+à battre l'air. Le général Dermoncourt s'arrêta et réclama les égards
+dus à une femme, surtout lorsque cette femme était prisonnière.
+
+Heureusement, le chemin n'était pas long, soixante pas à peine
+séparaient du château. Madame ne montra, tout le long de la route, aucun
+signe de crainte. Mais la Duchesse était tellement affaiblie par les
+émotions qu'elle venait d'éprouver, que le général Dermoncourt fut
+obligé de la soutenir pour l'aider à monter à l'appartement que le
+colonel d'artillerie, gouverneur du château, s'était empressé de lui
+céder, et, se trouvant mieux, elle dit qu'elle prendrait volontiers
+quelque chose; elle était à jeun depuis trente-six heures.
+
+On s'empressa de faire servir une collation qui parut remettre un peu
+Madame de sa fatigue. Madame manifesta ensuite au général Dermoncourt le
+désir d'écrire à sa soeur, la reine d'Espagne, et à son frère, le roi de
+Naples.
+
+--Je n'ai à leur faire part que de mon malheur, dit-elle, mais j'ai peur
+qu'ils ne soient inquiets de ma santé, et que, vu l'éloignement où nous
+sommes les uns des autres, des rapports faux ne leur soient faits.
+
+Elle ajouta après un silence:
+
+--Général, me serait-il permis d'avoir des journaux?
+
+--Je n'y vois aucun inconvénient, Madame, répondit le général
+Dermoncourt, et si Votre Altesse Royale veut m'indiquer ceux qu'elle
+désire...
+
+--Mais, voyons... l'_Écho_ d'abord, la _Quotidienne_, le
+_Constitutionnel_ et aussi le _Courrier français_.
+
+--Le _Courrier_, mais Votre Altesse n'y pense pas, elle va devenir
+jacobine.
+
+--Écoutez, général, moi j'aime tout ce qui est franc et loyal, et le
+_Courrier_ est franc et loyal; je désire aussi l'_Ami de la Charte_.
+Celui-là pour un autre motif, dit-elle avec une extrême mélancolie;
+celui-là m'appelle toujours Caroline, et c'est mon nom de jeune fille:
+mon nom ne m'a pas porté bonheur.
+
+En ce moment, M. Maurice Duval entra; comme la première fois, il
+négligea de se faire annoncer; comme la première fois, il souleva son
+chapeau à peine; il alla droit au buffet, où l'on venait de porter des
+perdreaux desservis de la table de Madame. Il se fit donner une
+fourchette et un couteau, et se mit à manger, tournant le dos à la
+duchesse.
+
+Madame dit au général Dermoncourt:
+
+--Savez-vous ce que je regrette le plus dans le rang que j'ai perdu?
+
+--Non, Madame.
+
+--Deux huissiers, pour me faire raison de cet homme!
+
+Cette conduite de M. Duval avait tellement révolté la Duchesse, qu'elle
+revenait sans cesse sur son chapitre.
+
+--Chapeau sur la tête! chapeau sur la tête! murmurait-elle.
+
+Le lendemain, à minuit, on réveillait Madame, mademoiselle de Kersabiec
+et M. de Ménars. Ils montèrent dans une voiture qui les conduisit à la
+Fosse, où les attendait un bateau à vapeur sur lequel se trouvaient déjà
+MM. Palo, adjoint du maire de Nantes; Robineau de Bougon, colonel de la
+garde nationale; Rocher, porte-étendard de l'escadron d'artillerie de la
+même garde; Chousserie, colonel de gendarmerie; Ferdinand Petit-Pierre,
+adjudant de la place de Nantes, et Joly, commissaire de police de Paris,
+qui devaient conduire la duchesse à Blaye. Madame était accompagnée, en
+se rendant au bateau, de M. le comte d'Erlon, de M. Ferdinand Favre,
+maire de Nantes, et de M. Maurice Duval.
+
+À quatre heures, le bateau partit glissant en silence au milieu de la
+ville endormie. À huit heures, ou était à Saint-Nazaire, à bord de la
+_Capricieuse_.
+
+Madame resta deux jours en rade; les vents étaient contraires: enfin le
+16, à sept heures du matin, la _Capricieuse_ déploya ses voiles, et,
+remorquée par le bateau à vapeur qui ne la quitta qu'à quatre lieues en
+mer, elle s'éloigna majestueusement. Quatre heures après, elle avait
+disparu derrière la pointe de Pornic...
+
+
+
+
+ XI
+
+ LA VENGER
+
+
+On se souvient qu'au moment où l'auguste prisonnière, encore libre,
+avait voulu s'enfuir dans la maison habitée par le marquis de Kardigân,
+Henry de Puiseux était accouru, lui disant:
+
+--La maison est occupée!
+
+C'était vrai, hélas! D'où était venue cette dénonciation? De Deutz, sans
+doute; de Deutz, pour nous et pour eux; car les chouans ne pouvaient pas
+hésiter à accuser le juif de cette infâme trahison, qui venait, pour de
+longues années encore, de perdre la cause royaliste.
+
+La maison était donc occupée par les soldats. On se contenta d'enfermer
+les locataires qui l'habitaient dans une salle basse. Par bonheur, cette
+salle basse communiquait aux caves. Henry de Puiseux, Jean-Nu-Pieds,
+Aubin Ploguen, Damoiseau, se glissèrent dans les caves et se
+barricadèrent dans la soute au charbon.
+
+Nous n'avons pas à les suivre pendant les seize heures qui s'écoulèrent
+entre l'instant où l'on entra chez Madame et l'instant où la cachette de
+la cheminée fut découverte.
+
+La préoccupation de trouver la princesse était beaucoup trop grande pour
+qu'on s'inquiétât fort de savoir ce qu'étaient devenus nos héros.
+
+Franchissons donc un espace de trois jours.
+
+La jetée de Saint-Nazaire, où venait de s'embarquer Madame, était
+couverte de monde. On regardait la _Capricieuse_, que les vents
+contraires empêchaient de prendre le large et qui tirait des bordées de
+la pointe sud à la pointe nord.
+
+Dans cette foule, trois hommes avaient le désespoir au coeur, la rage
+dans l'âme. C'étaient Jean-Nu-Pieds, Henry et Aubin Ploguen.
+
+Ainsi, tant de dévouement, tant d'énergie, tout cela était perdu, parce
+qu'il s'était rencontré un homme qui avait vendu sa reine pour un sac
+d'écus!
+
+Ceux qui étaient morts, ceux qui reposaient en ce moment, couchés dans
+les sillons de la Bretagne, ceux-là avaient fait un sacrifice vain!
+
+La nuit avançait; Aubin Ploguen était celui des trois qui semblait avoir
+le mieux résisté au désespoir commun. Et pourtant il fallait que la
+force d'âme de ce héros fût grande, pour qu'il pût résister à
+l'effrayante douleur qui venait de l'assaillir.
+
+À dix heures du soir, Jean et Henry reprenaient tristement le chemin de
+Saint-Nazaire, quand Aubin les arrêta:
+
+--Non, nous irons ailleurs, dit-il.
+
+Jean releva la tête.
+
+--Ailleurs?
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--Où veux-tu nous mener?
+
+--Veuillez me suivre, messieurs.
+
+Ils rebroussèrent chemin. Le Breton les conduisait. Ils marchaient
+derrière lui. En vérité, il est de ces désespoirs qu'on ne peut pas
+consoler. Quelle odyssée lugubre avait parcourue Jean-Nu-Pieds depuis
+trois ans qu'il était entré dans la vie! Son père mort, son frère séparé
+de lui, sa fiancée perdue... Il lui restait une croyance dans l'âme, un
+amour sincère et profond: la croyance en sa foi politique, l'amour de
+ceux qui étaient les représentants de cette croyance, et il fallait
+qu'il eût cette douleur amère de voir la régente de France, la mère de
+son roi, prisonnière!
+
+Aubin Ploguen suivait un chemin rocailleux. L'Océan mugissait, le vent
+soufflait. On eût dit que la nature prenait sa part au deuil qui
+assombrissait leur coeur. Sur les vagues vertes et noires, tour à tour,
+au milieu des rochers, sur le sable jaunissant, dans la profondeur des
+grèves,--partout,--on croyait entendre une plainte lugubre et désolée.
+
+Le Breton franchissait avec rapidité les anfractuosités de rochers, se
+retournant, quand il avait quelque avance, pour laisser ses compagnons
+arriver jusqu'à lui.
+
+Enfin, ils parvinrent dans un creux large, formé au milieu du rocher. La
+vue était admirable. L'Océan déroulait devant eux les horizons
+changeants, et au milieu, un point noir, mobile, qui s'enfonçait dans la
+nuit pour en ressortir encore.
+
+C'était la _Capricieuse_.
+
+--Messieurs, dit Aubin, qui se tenait debout, notre cause est perdue
+pour un temps. Qu'allez-vous faire? Je me permets de vous demander cela,
+monsieur le marquis, parce que mon devoir et mon bonheur est de vous
+suivre, et que je ferai ce que vous m'ordonnerez de faire.
+
+Jean-Nu-Pieds jeta un regard sur Henry:
+
+--Monsieur de Puiseux et moi, nous ne nous sommes pas consultés, dit-il.
+Mais mon avis sera partagé par lui. Je lui propose de partir pour
+l'Angleterre où est notre roi, et de nous mettre à ses ordres.
+
+Henry serra la main de son ami.
+
+--Alors, monsieur le marquis ne voit pas qu'il ait autre chose à faire?
+reprit Aubin.
+
+--Non.
+
+--Il ira, mon maître, il ira, le héros de la Pénissière, de
+Château-Thibaut et de Vieillevigne, se condamner à une vie oiseuse et
+inutile?
+
+--Aubin!
+
+--Ah! monsieur le marquis m'a fait l'honneur de me donner mon
+franc-parler. J'en use! Non, mon maître ne fera pas cela. Tant qu'il lui
+restera une once de sang dans les veines, le marquis de Kardigân ne
+désertera pas son drapeau, ce drapeau sous lequel ont servi et sont
+morts ses aïeux, sous lequel il a grandi lui-même la gloire qu'il avait
+reçue d'eux. Cette gloire n'est pas à lui. Elle est un héritage, un
+dépôt, un patrimoine qu'il n'a pas le droit de jeter au vent; et, s'il
+avait, après tant de grandes actions, une heure de faiblesse ou de
+découragement, moi, Aubin Ploguen, son serviteur indigne, je saurais
+bien le sauver de lui-même et l'empêcher de se déshonorer.
+
+Pour la première fois, Aubin venait de parler ainsi. Jean-Nu-Pieds et
+Henry restaient confondus...
+
+Le chouan était admirable à voir, au milieu de cette nuit sombre, en
+face de cette nature imposante, qui rendait plus imposantes encore, par
+cela même, les paroles qu'il venait de prononcer.
+
+Il se mit à genoux sur le rocher. Jean-Nu-Pieds se tenait assis dans une
+attitude de désespoir.
+
+Le chouan l'entoura de ses deux bras.
+
+--Mon maître, murmura-t-il, pardonnez-moi si je viens de vous manquer de
+respect; pardonnez-moi si, pour la première fois, depuis que votre père
+mourant vous a confié à moi, je me suis permis de parler comme il
+l'aurait fait. J'ai oublié la distance qui nous séparait, et que je
+devais...
+
+--Tu devais parler comme tu as parlé, Aubin! s'écria Jean.
+
+Puis, se laissant aller dans les bras de son serviteur, il éclata en
+sanglots.
+
+--Ah! je suis trop malheureux! dit-il.
+
+Le chouan se redressa.
+
+--Pensez, mon maître, qu'il est de plus grandes douleurs que les
+vôtres... Regardez ce vaisseau qui croise insoucieusement en vue de ces
+côtes... Il contient une martyre: elle a vu crouler l'édifice si
+péniblement construit; ne pensez-vous pas qu'elle souffre plus que vous?
+Et si telle est la volonté de Dieu, de nous imposer cette souffrance,
+croyez-vous donc avoir le droit de vous révolter? Haut la tête, haut le
+coeur, mon maître! Je ne suis qu'un paysan, mais j'ai appris à ne pas
+douter de Dieu, parce que je sais que sa miséricorde est infinie, comme
+sa justice.
+
+Jean se leva à son tour:
+
+--Tu as raison, Aubin! Je te remercie de m'avoir rappelé à moi-même.
+J'ai encore deux devoirs à remplir: dire adieu à la régente de France,
+et...
+
+--Et la venger ensuite! s'écria Henry.
+
+Ces trois hommes se regardèrent. Ils s'étaient compris.
+
+Dire adieu à la régente de France!
+
+Il fallait que ce fût eux, pour qu'une pareille idée parût naturelle.
+Quant à la venger...
+
+Une pensée commune réunit leurs mains dans une triple étreinte.
+
+--Je jure, dit Jean-Nu-Pieds d'une voix grave et solennelle, que le
+misérable qui a vendu la mère de notre roi, sera châtié par nous, et je
+fais ce serment en votre nom comme au mien, certain que vous ne le
+désapprouverez pus! Je jure que quelle que soit la partie du globe où il
+ira poser sa tête maudite, nous irons! Quel que soit le danger qui nous
+menacerait dans l'accomplissement de ce devoir, nous le braverons!
+Quelles que soient les prières par lesquelles il tenterait d'adoucir
+notre justice, nous le tuerons! Et que la colère du ciel tombe sur celui
+d'entre nous qui manquerait à ce serment, prêté en face de ce vaisseau
+qui emporte notre espoir suprême, en présence de Dieu qui nous entend,
+nous bénit et nous approuve.
+
+Il y eut un silence qui ne fut troublé que par la plainte éternelle du
+vent et de la vague.
+
+Jean ajouta:
+
+--Maintenant, allons saluer la reine de France!
+
+Quel souverain devait jamais recevoir un salut plus noble que celui-là?
+
+Une barque de pêcheur, ancrée au bas du rocher, attendait son maître
+descendu à terre pour y passer la nuit. Aubin Ploguen arracha l'ancre à
+son lit de sable, et la remit dans la barque. Puis ils prirent les rames
+à eux trois, et piquèrent droit sur la _Capricieuse_.
+
+La mer se soulevait tumultueusement en vagues gigantesques. Il était
+impossible aux trois chouans de tendre la voile, car la barque n'eût pas
+tardé à capoter. Elle avançait: Jean, Henry et Aubin ramaient
+vigoureusement, malgré les sauts énormes que faisait leur esquif soulevé
+à des hauteurs inouïes par la lame.
+
+Cependant la _Capricieuse_ grossissait à l'oeil. En deux heures ils
+franchirent une distance de cinq kilomètres; une demi-lieue les séparait
+encore de la frégate.
+
+Mais là n'était pas la difficulté. Comment pourraient-ils accoster assez
+près?
+
+Quand ils ne furent plus qu'à cinq cents mètres de la frégate, la barque
+s'arrêta.
+
+--Maître, dit Aubin, nous ne pourrons jamais approcher assez près de la
+_Capricieuse_, pour être vus par Son Altesse, sans être vus en même
+temps par les hommes de l'équipage.
+
+--Que faire, alors?
+
+--Il y a deux partis à prendre: le premier, ni vous, ni M. de Puiseux,
+ni moi, ne consentirons à l'accepter, ce serait de retourner en arrière.
+
+--Non! dit Henry.
+
+--Non, dit Jean.
+
+Le second, c'est d'ancrer la barque à la place même où nous sommes, de
+nous jeter à la nage et de nous approcher de la frégate le plus près
+possible.
+
+Les deux jeunes gens ne répondirent même pas. Ils s'étaient levés en
+même temps et commençaient à ôter leurs habits, de manière à ce que
+l'entournure des bras ne pût être gênée par l'étoffe.
+
+Et pourtant, se jeter à la mer par une pareille nuit, c'était risquer
+volontairement la mort. Le ciel était noir et sombre.
+
+Pas une étoile! La mer reflétait le ciel: elle paraissait couverte d'un
+immense linceul noir. «O terrible Océan! qui couvrez tant de morts,»
+s'écrie le poëte indou.
+
+Les vagues mugissaient, et montaient les unes sur les autres, avec des
+fracas successifs, ainsi que des montagnes qui s'amoncelleraient sur des
+montagnes.
+
+Ils n'hésitèrent pas cependant.
+
+Ce fut Aubin qui plongea le premier. Jean et Henry le suivirent. L'eau
+devait être glacée, au mois de novembre, sur les côtes de Bretagne!
+
+Ils nageaient sur le même rang tous les trois. Quand une vague se
+présentait trop haute, ils passaient au travers. Comment l'équipage de
+la _Capricieuse_ se serait-il méfié? Comment eût-il pu croire qu'un
+homme dans son bon sens, se serait risqué en pleine mer, au mois de
+novembre, à la nage au milieu de la nuit?
+
+Ils arrivèrent bientôt bord à bord avec la frégate. Les bordées avaient
+cessé; elle revenait dans la direction de terre, probablement pour
+demander un asile aux eaux plus tranquilles de la baie.
+
+Sur le pont du navire, une femme était assise, regardant du côté de la
+côte.
+
+Cette femme c'était Madame.
+
+Pauvre reine! Elle restait, plongée dans son rêve intérieur, l'oeil fixé
+sur cette terre de France, qu'elle aimait tant et qu'elle allait voir
+disparaître. Blaye, ce n'était plus la France, mais la prison.
+
+Il se passa une chose extraordinaire.
+
+Aubin Ploguen se dressa hors de l'eau jusqu'à la moitié du corps:
+
+--Vive le Roi! cria-t-il.
+
+Le cri suprême arriva-t-il jusqu'à la prisonnière? ou bien se perdit-il
+dans les plaintes de la vague, dans les mugissements du vent?
+
+La _Capricieuse_ avait passé, laissant derrière elle un sillon blanc,
+seul point lumineux qui existât dans cette nuit sombre.
+
+Les trois nageurs regagnèrent leur barque, qui tantôt s'enfonçait dans
+des profondeurs inouïes, tantôt semblait monter jusqu'au ciel.
+
+Il était temps, car l'eau avait commencé à geler leurs membres. Mais le
+travail des rames ne tarda pas à faire de nouveau circuler le sang de
+leurs veines. Quelle nuit! Il leur fallut quatre heures pour regagner la
+côte, le double du temps qui avait été nécessaire pour venir. Enfin ils
+abordèrent.
+
+Aubin tira la barque à sec et planta l'ancre dans le sable, pendant que
+Jean-Nu-Pieds prenait cinq louis d'or dans sa bourse et les déposait
+sous l'un des bancs de la barque.
+
+Que dut penser le pêcheur quand il trouva cette aubaine inespérée le
+lendemain? Il ignora toujours sans doute que sa barque avait servi à
+aider trois hommes dignes des temps de la chevalerie, à aller saluer une
+vaincue, une captive, une reine.
+
+Le jour commençait à paraître, quand ils entrèrent à Saint-Nazaire. Ils
+se dirigèrent vers une auberge où un grand feu de bois, un repas solide
+et un lit blanc, les reposèrent des fatigues de cette nuit aventureuse.
+
+Ils ne s'éveillèrent que tard le lendemain.
+
+Leur départ pour Paris fut arrêté séance tenante. Aubin fut chargé de
+trouver une voiture et deux chevaux pour regagner Nantes. Mais
+Saint-Nazaire n'était pas, en 1832, la grande ville d'aujourd'hui. Nos
+héros durent prendre un bateau et remonter le cours de la Loire.
+
+Trois jours plus tard, ils entraient dans Paris. A leur grande surprise,
+aucun empêchement ne les avait gênés dans leur voyage. Nul gendarme
+indiscret n'avait glissé sa tête à la portière de leur voiture, afin
+d'examiner leurs visages de son air méfiant.
+
+Ils eurent, en arrivant à Paris, l'explication de ce mystère. Un numéro
+du _Moniteur Universel_ renfermait la radiation d'un certain nombre de
+légitimistes condamnés au bannissement pour participation à
+l'insurrection vendéenne; or, les noms du marquis de Kardigân et d'Henry
+de Puiseux se trouvaient des premiers parmi ceux des radiés.
+
+Ils pouvaient donc reprendre leur existence à ciel ouvert; c'était une
+facilité de plus qui leur était donnée pour l'accomplissement de leurs
+projets. Car, sans qu'ils en eussent reparlé entre eux, ils n'avaient
+pas cessé un seul instant de penser à cet homme qui, par son infâme
+trahison, avait perdu la cause royaliste.
+
+Qu'était-il devenu? On parlait beaucoup de lui, car son nom était connu.
+M. Victor Hugo venait de publier dans le _Globe_ une admirable pièce de
+vers intitulée:
+
+_A l'homme qui a vendu une femme_.
+
+Pièce de vers que chacun récitait par coeur.
+
+On racontait que «_ce nommé Deutz_», ainsi qu'on disait, avait été
+chassé du ministère au milieu des huées.
+
+Eux ne s'occupèrent pas des racontars qui émouvaient l'opinion publique.
+Ils se mirent à l'oeuvre pour joindre le traître, le prendre et le
+châtier...
+
+Ils ignoraient que ce châtiment avait déjà commencé, et que Dieu avait
+fait tomber sur son front l'irrémédiable poids de l'infamie...
+
+
+
+
+ XII
+
+ LES TRENTE DENIERS
+
+
+Une heure après la prise de Madame, Deutz montait en chaise de poste, il
+arrivait à Paris. La fatale nouvelle était déjà connue et passionnait
+l'opinion publique. Judas entrait au ministère de l'intérieur, au moment
+même où en partaient des ordres concernant l'auguste prisonnière.
+
+On ne lui fit pas faire longtemps antichambre. Le ministre reçut,
+aussitôt le misérable, afin, sans doute, de s'en débarrasser le plus
+vite possible.
+
+Il est assez difficile de parler, dans un roman historique, de certaines
+personnalités encore vivantes. Surtout lorsque ces personnalités ont
+joué un aussi grand rôle politique que le ministre dont nous parlons, et
+qui, naguère, occupait une position si élevée dans notre pays. La
+politique est l'éternel levain des crimes et des colères. Mais à quelque
+opinion qu'on appartienne, il faut savoir respecter la grandeur du
+talent, et l'âge. Aussi, nous n'aurions pas osé raconter d'une manière
+fausse l'entrevue qui eut lieu entre l'homme d'État et Deutz, si nous ne
+l'avions connue par le récit même qu'en a fait ce ministre.
+
+Il était assis à sa table de travail, lorsque Deutz entra. Une grosse
+enveloppe était placée sous un fort presse-papier. Si l'homme d'État
+ressentait du mépris pour Deutz, quand celui-ci lui proposait le marché,
+c'était du dégoût qu'il lui inspirait, à l'heure où le juif venait
+cyniquement réclamer le prix.
+
+--Monsieur le ministre, dit-il, c'est moi...
+
+L'homme d'État leva les yeux. Il l'a avoué depuis, il aurait pu jeter à
+la face de cet homme l'argent qu'il avait ramassé dans la boue, et le
+chasser, comme on chasse celui dont la seule présence est une souillure:
+mais cette infamie tranquille, sans remords, qui s'avançait hautement et
+venait pour ainsi dire s'offrir d'elle-même, lui paraissait un sujet
+d'études digne d'attirer un philosophe.
+
+Un sujet d'études!
+
+Vous oubliez, monsieur, qu'il est de ces actions viles qui déshonorent
+presque autant celui qui en profite que celui qui les commet.
+
+--Vous venez réclamer votre argent?
+
+--Oui, cinq cent mille francs.
+
+--Alors, vous croyez l'avoir bien gagné?
+
+--Si je crois!...
+
+--Après tout, vous avez accompli votre promesse: je dois tenir la
+mienne.
+
+Un rayon passa sur le visage blafard du traître.
+
+--Que ferez-vous, maintenant, puisque vous êtes devenu riche?
+
+--Je me marierai, d'abord.
+
+--Ah!
+
+--J'ai assez longtemps envié les autres. J'épouserai une femme belle,
+très-belle, je donnerai des fêtes; je veux éblouir de mon luxe tout
+Paris.
+
+--Avec cinq cent mille francs?
+
+--Ce n'est que le commencement. Quand des hommes comme moi ont la
+première pierre, ils bâtissent la maison. Ah! j'ai vu trop longtemps le
+bonheur et le luxe des autres. C'est fini. Je veux mon tour. Je l'ai
+bien gagné. Il faudra que rien ne me manque. Je m'étais toujours promis
+que je ne laisserais pas échapper l'occasion de faire ma fortune. J'ai
+cette occasion, il faut que j'en profite!
+
+Une nausée de dégoût saisit le ministre. Il faut une rude force pour
+supporter de pareilles audaces.
+
+Il avait voulu d'abord _étudier_ cet homme, comme un philosophe
+d'autrefois eût cherché peut-être à _analyser_ Judas. Mais le coeur lui
+manqua.
+
+Il se leva, et alla à la cheminée, dans laquelle flambait un grand feu.
+
+Deutz suivait le ministre du regard. Il ne perdait pas de vue un seul de
+ses mouvements. Celui-ci s'assit au coin du feu, et resta cinq minutes
+enfoncé dans ses rêveries. Un monde de pensées dut s'agiter dans son
+cerveau, pendant ces cinq minutes. Il dut se dire, en regardant monter
+et briller la flamme joyeuse, que le feu qui purifie tout, ne pourrait
+jamais purifier l'infamie de cet homme. Puis, il se reporta sans doute
+dans cette Bretagne, dont la traîtrise seule avait pu avoir raison. Il
+songea à cette noble femme tombée dans un piège ignoble, tendu par son
+filleul! Par celui qu'elle avait daigné offrir aux eaux saintes du
+baptême!
+
+Quand cette eau qui efface tomba jadis sur ce front marqué de la tache
+originelle, elle ne put effacer l'âme!
+
+L'âme? s'il en avait une.
+
+Il quitta le fauteuil où il s'était placé, et prit la paire de pincettes
+qui était posée dans le foyer. Puis, il revint lentement à sa table de
+travail, et après avoir écarté le presse-papiers, avec l'extrémité des
+pincettes il saisit la grosse enveloppe entre les deux branches de
+l'instrument.
+
+--Comptez! dit-il sèchement en jetant l'enveloppe aux pieds de Deutz.
+
+Judas n'avait même pas senti le mépris profond caché sous l'action du
+ministre.
+
+Il ramassa purement et simplement l'enveloppe: elle était pleine de
+billets de banque...
+
+Les scènes infâmes ont leur cachet de grandeur.
+
+Dans ce vaste salon du ministère de l'intérieur, il y avait deux hommes.
+L'un, debout, les bras croisés, regardait l'autre... Il était un des
+douze premiers de la France, celui auquel aboutissaient tant d'ambitions
+et tant d'espérances. Quant à l'autre...
+
+Il s'était assis et comptait les billets de banque. Dès que sa main eut
+touché le papier de soie qui frissonnait, un flot de sang monta à son
+visage.
+
+Il prit un premier paquet:
+
+--Un... deux... trois... quatre...
+
+Il compta jusqu'à vingt-cinq billets de mille francs. La somme était
+partagée en vingt paquets égaux.
+
+Quand il fut arrivé au vingt-cinquième billet de ce premier paquet, il
+le rattacha méthodiquement avec des épingles, et passa au second...
+
+--Un... deux... trois... quatre...
+
+L'oeil rayonnait. Or! sois maudit, toi qui peux inspirer de telles
+ignominies!
+
+Il rattacha le second paquet et prit le troisième.
+
+--Un... deux... trois... quatre...
+
+Il en fut de même pour le quatrième. Cela faisait cent mille francs!
+Cent mille francs! Il prononçait tout bas ce chiffre, et son coeur
+battait d'aise, car il trouvait que cela sonnait bien.
+
+Il compta deux fois le cinquième paquet, car il croyait n'en avoir
+trouvé que 24. Mais le chiffre y était.
+
+Les paquets s'accumulaient à côté de lui. Et à mesure que montait le tas
+de papiers précieux, l'oeil du bandit s'injectait de sang. Des
+frissonnements de bonheur l'agitaient. Une fièvre latente s'était
+emparée de lui. Des éblouissements le prenaient.
+
+--Trois cent mille francs! murmura-t-il.
+
+Il eut sans doute la vision de ce que cela représentait pour lui, cette
+somme de trois cent mille francs! Le sang battait à coups pressés dans
+les artères de son front.
+
+Il répéta trois fois:
+
+--Trois cent mille francs! Trois cent mille francs! Trois cent mille
+francs.
+
+Sa main tremblait comme la feuille, quand il ôta les épingles du
+treizième paquet:
+
+--Un... deux... trois... quatre...
+
+Il ne repliait même plus les billets de banque de manière à les mettre
+dans un même tas. Dans son ivresse il les laissait tomber à mesure sur
+le canapé où il était assis.
+
+--Un... deux... trois... quatre!...
+
+--Quatre cent mille francs!
+
+Sa main ne tremblait plus. Elle s'était déjà habituée au toucher de la
+fortune. Enfin il compta le reste de la somme...
+
+Alors des larmes jaillirent de ses yeux. Mais c'en était trop pour le
+ministre. Cette infamie lui faisait sentir la grandeur du crime qu'il
+avait commis.
+
+Il sonna; un huissier parut.
+
+--Chassez cet homme! s'écria-t-il avec emportement.
+
+Deutz eut peur, il crut qu'on voulait lui arracher son argent. Alors il
+le serra sur son coeur, prêt à le défendre avec autant d'ardeur qu'une
+mère en mettrait à défendre son enfant.
+
+Mais quand il vit qu'il n'en était rien, et qu'il ne s'agissait pour lui
+que de quitter le ministère, il saisit les billets de banque à pleines
+mains, et les enfonça dans ses poches, au hasard.
+
+--Chassez cet homme! répéta le ministre.
+
+Alors Deutz releva la tête:
+
+--Me chasser, moi? Je suis riche, murmura-t-il.
+
+Puis, haussant les épaules, il sortit.
+
+ * * * * *
+
+Il passa cette nuit-là tout entière à compter, à recompter, à tout
+compter son trésor. Il les jetait au vol à travers la chambre, ces
+billets de banque, qui représentaient pour lui la somme de bonheur qu'un
+homme peut goûter sur terre.
+
+Il prit, pour ainsi dire, un bain de volupté horrible, se complaisant à
+se rappeler tous les détails de l'acte qui lui avait procuré cette
+fortune, et s'applaudissant en lui-même de son habileté.
+
+La fatigue seule le terrassa: il s'endormit couché sur ce lit de billets
+de banque, qui frottaient leurs atomes soyeux contre son front, ses
+joues, ses yeux...
+
+C'était ignoble!
+
+Noblesse, grandeur, héroïsme, tout ce qui peut élever une femme dans
+l'admiration des hommes, amour maternel, dévouement à son pays; tout ce
+qui était Madame, en un mot, Son Altesse royale la duchesse de Berry,
+belle-soeur, femme et mère de rois... tout cela était dans un plateau de
+la balance; dans l'autre, il y avait cinq cent mille francs et l'âme
+d'un juif...
+
+L'or est maudit. Il n'inspire jamais que la honte et le crime: Jésus,
+trente deniers; la France, cinq cent mille francs; l'or toujours, l'or
+partout; qu'il s'agisse de vendre Dieu ou de perdre un pays!
+
+Deutz dormit comme il n'avait jamais dormi. Quand il s'éveilla, le
+lendemain, l'agitation de la rue était déjà dans tout son plein. Il
+ouvrit sa fenêtre et se mit à respirer avec une âpre jouissance l'air
+violent de novembre, qui lui arrivait à larges doses. Puis il songea à
+sortir.
+
+M. Abraham Simons, le père de cette Rébecca que le juif voulait épouser,
+demeurait rue Amelot, une des vieilles rues qui existent encore. Elle
+donne aujourd'hui sur le boulevard du Temple.
+
+Deutz remonta la ligne des boulevards: il marchait la tête haute, le
+sourire aux lèvres, déjà orgueilleux. Il regardait avec triomphe les
+hommes qui le croisaient. Il remarqua qu'un grand nombre de promeneurs
+se tenaient appuyés aux maisons, dévorant les journaux du matin:
+
+--On cherche des nouvelles de Bretagne! pensa-t-il.
+
+Et le misérable eut un sourire de fierté ignoble, en se disant que
+c'était lui qui était la cause de cette surexcitation de tout un peuple.
+La nature de cet homme était entière dans le mal.
+
+_Homo sum, et nihil humanum a me alienum puto._
+
+Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m'est étranger, disait
+Térence.
+
+On eût pu dire de même, que rien de ce qui était vil n'était étranger à
+celui que nous étudions.
+
+Deutz franchit en une heure la distance qui le séparait de la demeure de
+M. Abraham Simons.
+
+Cette demeure était aussi vieille que la rue. Une haute et large maison,
+comme on n'en trouve plus aujourd'hui que dans ces quartiers
+tranquilles.
+
+Il sonna. Un vieux domestique semblable à la maison et à la rue vint lui
+ouvrir:
+
+--M. Simons? demanda-t-il.
+
+--Il est chez lui, monsieur.
+
+Le domestique, passant devant Deutz, lui fit traverser une grande cour,
+et l'introduisit dans un des appartements situés au rez-de-chaussée. On
+reconnaissait aussitôt une de ces anciennes banques dont la clientèle
+assurée ne cherche pas à recruter de nouveaux correspondants. Bien que
+M. Simons fût colossalement riche, les mots _bureaux_ et _caisse_
+étaient tracés à l'encre sur une pancarte.
+
+Deutz écrivit son nom sur un carré de papier et le fit porter au
+banquier, qui attendait dans son cabinet les visites du matin. On vint
+lui répondre que M. Simons le recevrait à son tour.
+
+Le lecteur se rappelle que, peu de jours auparavant, Deutz avait écrit à
+M. Simons pour lui demander sa fille en mariage. Le banquier devait donc
+savoir qu'il venait chercher une réponse. Mais Deutz s'était posé en
+homme qui propose une affaire, et non en amoureux: il ne s'étonna donc
+pas qu'on le traitât en client. Au reste, l'attente ne fut pas longue.
+Au bout d'un quart d'heure, on le fit entrer dans le cabinet, vaste
+pièce confortable mais simple.
+
+M. Simons était un vieillard de soixante-cinq ans. Il était père d'un
+grand nombre d'enfants, qui tous s'étaient mariés depuis de longues
+années. Sur le tard, une fille avait vu le jour, à la suite d'un second
+mariage: Rébecca.
+
+--Vous avez reçu ma lettre, monsieur? demanda Deutz.
+
+--Oui, monsieur, et, bien que je n'eusse pas l'honneur de beaucoup vous
+connaître, elle n'a pas laissé de m'étonner. Vous êtes amoureux de ma
+fille?
+
+--Mon souhait le plus ardent serait de l'épouser.
+
+--J'ai pris des renseignements sur vous. Je ne vous cacherai pas que ces
+renseignements sont bons. Vous appartenez à une famille honorable; mais
+on a paru fort étonné, lorsque j'ai annoncé que vous veniez de faire un
+héritage considérable.
+
+Deutz ne se déconcerta pas.
+
+--J'ai hérité de cinq cent mille francs, dit-il.
+
+--On m'a appris, en outre, que vous aviez abandonné votre religion pour
+embrasser le culte catholique. Ce pourrait être une objection pour
+d'autres; dans ma famille, ce n'en est pas une. Donc, votre recherche
+n'a rien qui puisse me déplaire. Cependant, je dois vous prévenir de
+deux choses: d'abord, je désire vous connaître, vous étudier; ensuite,
+c'est ma fille qui prononcera en dernier ressort. Je n'entends pas plus
+contrarier sa volonté que celle de mes autres enfants.
+
+Deutz trembla. Un mot de M. Simons ne tarda pas à le rassurer:
+
+--Il vous est facile de lui plaire, reprit-il. Je l'ai interrogée: elle
+n'a encore distingué personne. Nous passerons maintenant à la question
+affaire. Je donne à ma fille une dot de trois cent mille francs. Mais
+j'exige que sa dot et la vôtre soient placées dans ma banque. En quelles
+valeurs est votre héritage?
+
+--Comptant.
+
+--Cinq cent mille francs comptant! c'est un beau denier. Mes
+propositions vous conviennent-elles?
+
+--Parfaitement, monsieur.
+
+--Très-bien.
+
+M. Simons agita une sonnette. Un commis entra.
+
+--Priez mademoiselle Rébecca de descendre, dit-il.
+
+Il reprit, s'adressant à Deutz:
+
+--Je vais vous présenter à ma fille, et, dès demain, vous pourrez
+commencer votre cour.
+
+On voit que M. Simons traitait vite les affaires. Il est vrai que dans
+celle-là il voyait tout avantage, tout en ne brusquant pas le goût de sa
+fille.
+
+La porte s'ouvrit et Rébecca entra.
+
+Quand les juives sont belles, elles sont admirables. Rébecca était
+admirable. Une tête fine, brune, éclairée par des yeux énormes et que
+relevait encore une masse de cheveux noirs tordus au-dessus de la nuque.
+Des lèvres rouges découvraient des dents blanches comme du lait.
+
+Elle tenait à la main un journal déplié: sans même voir l'étranger qui
+était entré, elle vint se jeter au cou de son père:
+
+--Tu m'as fait demander? dit-elle.
+
+--Oui, chère enfant. Monsieur m'a fait l'honneur de me demander ta main.
+Je lui ai répondu que c'était à toi de choisir. Tu choisiras. A partir
+d'aujourd'hui, je l'ai autorisé à te faire sa cour.
+
+Rébecca avait rougi. Quelle est la jeune fille qui ne rougirait pas en
+pareille occasion? Elle jeta un regard à la dérobée sur le jeune homme.
+
+Nous avons dit que Deutz était plutôt «mieux que mal», pour nous servir
+d'une expression vulgaire, incorrecte, mais expressive. Le premier
+examen devait donc lui être favorable.
+
+--Vous avez entendu, monsieur Deutz, continua le père; vous pourrez...
+
+Au mot «Deutz», Rébecca avait jeté un cri comme si elle eût été mordue
+par une bête venimeuse.
+
+--Deutz!... Deutz!... balbutia-t-elle, en étendant la main vers le
+traître.
+
+--Oui... Pourquoi te troubles-tu?...
+
+Elle pâlit, et s'appuya sur un siège. Deutz voulut la soutenir.
+
+--Oh! ne me touchez pas! dit-elle avec une expression indicible de
+dégoût.
+
+--Qu'as-tu? s'écria M. Simons stupéfait.
+
+--Lui!... c'est lui...
+
+--Mais parle...
+
+--Lis..., murmura-t-elle, en laissant tomber le numéro du journal
+qu'elle n'avait pas cessé de tenir à la main.
+
+M. Simons se hâta de ramasser le journal et l'ouvrit, et lut à voix
+haute:
+
+«Hier, le sieur Deutz a reçu les cinq cent mille francs, prix qu'il
+avait mis à sa trahison. Nous sommes républicains; mais nous maudissons
+l'homme assez abject pour...»
+
+Il continua encore deux lignes et comprit tout.
+
+Alors il se redressa de toute sa hauteur.
+
+--Sortez!... sortez! dit-il.
+
+Depuis le commencement de cette scène, Deutz avait tout compris. Mais,
+s'il n'avait pas bougé, c'est que la rage et le désespoir le tenaient
+cloué au sol. Il avait cru, le monstre, que son crime resterait caché,
+et qu'il pourrait jouir en paix de la fortune qu'il avait ramassée dans
+la boue.
+
+Puis tout à coup, il s'apercevait que son nom était voué à l'exécration
+et au mépris; que son nom était imprimé tout vif... Il s'enfuit...
+traversa comme un fou les bureaux du banquier, la cour de la maison...
+et ne s'arrêta que dans la rue. Là, il chercha à rassembler ses idées,
+mais le désordre de ses pensées ne le lui permit pas. Il se mit à
+courir, et arriva ainsi jusqu'au boulevard:
+
+--Eh bien! j'en épouserai une autre! murmura-t-il. Je suis riche. Voilà
+ce qu'il y avait de plus important. Celle-là n'a pas voulu de moi...
+j'en épouserai une autre!... Ces gens-là savent que c'est moi... mais
+tout s'oublie... dans quinze jours, on aura cessé de penser à cette
+aventure...
+
+Il marchait rapidement suivant la ligne des boulevards dans la direction
+du Château-d'Eau.
+
+Comme il passait dans ce qu'on a appelé depuis le boulevard du Crime, il
+vit un grand chantier où travaillaient une vingtaine d'ouvriers.
+
+Sa course folle l'avait épuisé. Il s'appuya contre le chantier pour
+respirer un peu.
+
+En le voyant si pâle, un des ouvriers crut qu'il était malade. Or,
+mettez dans une foule un blessé, un bourgeois en redingote et un ouvrier
+en blouse, c'est l'ouvrier qui, le premier, parlera d'aider de sa bourse
+le malheureux.
+
+Un grand gaillard, à la figure avenante et loyale, s'avança vers lui:
+
+--Est-ce que vous êtes souffrant, l'ami? lui dit-il.
+
+--Oui...
+
+--D'où souffrez-vous?
+
+Deutz entendit un second qui disait:
+
+--Pauvre diable!
+
+--Oui, ajouta un troisième, il a l'air d'être très-bas... N'importe!
+j'aimerais encore mieux être dans sa peau que dans celle de ce c... de
+Deutz!
+
+--Oh! que je le tienne jamais celui-là! grommela le premier, je
+l'écrase!...
+
+Le traître poussa un rugissement et recommença à fuir...
+
+Pendant trois jours Deutz resta enfermé chez lui. Il n'osait plus
+sortir: car il lui semblait qu'à chaque coin de rue il rencontrait un
+ennemi. Il appelait des ennemis ceux qui le méprisaient!
+
+Pendant ces trois jours, il se fit un travail dans son esprit, travail
+latent, mais énergique. Le mariage était entré autrefois dans ses
+projets comme un moyen d'avenir: il le voulait riche, parce qu'il y
+voyait une revanche. N'était-ce pas ce sentiment vil qui l'avait poussé
+au crime?
+
+Pour une nature complète comme celle-là, l'obstacle accroît le désir.
+Ah! on lui refusait mademoiselle Simons qui avait une fortune? Eh bien!
+il en épouserait une autre qui serait pauvre, mais aussi belle, plus
+belle peut-être!
+
+Il était riche.
+
+Pour lui, l'or, c'était la grande clef humaine qui ouvre toutes les
+portes, celle du coeur comme celle de la conscience. Dieu a voulu que le
+mal ne pût jamais admettre l'existence du bien: celui qui est mauvais
+suppose fatalement que les autres lui ressemblent. Il y a là une loi
+physiologique, rigoureusement vraie, éternelle, par conséquent, comme
+tout ce qui est vrai.
+
+Le premier jour de cette retraite, que fit le traître, seul à seul avec
+lui-même, par un jour de rage? Il maudit ces gens, le père et la fille
+qui l'avaient chassé; il maudit ces ouvriers, dont la voix brutale, mais
+sincère, lui avait montré à quel degré de mépris il était descendu.
+
+Cette rage fut violente, exaspérée, accompagnée d'imprécations.
+
+La nuit calma un peu cette fureur. Le second jour, il raisonna plus
+froidement.
+
+Ce raisonnement ne fit qu'accroître encore son âpre besoin de vengeance.
+
+Vengeance contre qui? Il ne le savait pas lui-même. Au fond c'était une
+vengeance contre tout le monde.
+
+Le troisième jour ce fut la révolte qui gonfla cette âme! Ah! on le
+méprisait, et il était riche! Ah! on le refusait comme mari, et il était
+riche! Ah! on l'insultait, et il était riche! Cela ne serait pas.
+
+Comme il était riche, il achèterait l'estime, il achèterait une femme,
+il achèterait le respect!
+
+M. Simons et sa fille l'avaient dédaigné, il leur montrerait que l'on
+trouve toujours en ce bas monde des femmes qui consentent à échanger la
+misère contre l'aisance.
+
+Il sortit, hautain, déterminé à tout braver. Sa première visite devait
+être pour une de ses parentes éloignées, très-pauvre, laquelle avait
+trois filles.
+
+Cette parente vivait en dehors des choses extérieures, et nul doute
+qu'elle ne connût rien de ce qui s'était passé. Elle était dans la plus
+profonde misère, et vivait d'une rente de quatre cents francs que lui
+faisait la caisse de secours israélite.
+
+Où demeurait-elle?
+
+Deutz pouvait facilement se procurer son adresse, en la demandant aux
+bureaux mêmes de cette caisse de secours. Il prit une voiture, il s'y
+rendit. Après de longues et patientes recherches, le commis préposé à
+ces modestes fonctions lui apprit que madame veuve Reynac demeurait
+chaussée du Maine, nº 173. Deutz donna l'adresse au cocher et le fiacre
+partit..
+
+Pourquoi tenait-il tant à retrouver cette parente, qu'il avait évitée
+pendant si longtemps? C'est qu'elle avait trois filles. Il se rappelait
+les avoir connues,--sept ans auparavant. Elles étaient belles: l'aînée
+surtout, une ardente créature, qui portait en elle le sceau de la race
+juive. Qu'étaient-elles devenues? Peut-être allait-il les trouver
+mariées; peut-être encore la mort, cette grande faucheuse, avait-elle
+coupé, une fois encore, l'épi au lieu de la fleur!
+
+À vrai dire, mille sentiments divers s'agitaient en lui. Le plus fort
+était qu'on l'avait chassé, hué, et qu'il éprouvait le besoin de se
+prouver à lui-même qu'il n'était pas seul au monde couvert d'exécration.
+
+Le fiacre arriva chaussée du Maine. Madame Reynac habitait au sixième
+étage d'une maison sale, une mansarde encore plus sale que la maison.
+Comme il était impossible de vivre avec quatre cents francs par
+an,--même en mourant de faim,--la juive avait imaginé de s'improviser
+diseuse de bonne aventure. Elle gagnait peut-être à ce métier cinq cents
+autres francs, sur lesquels la moitié était prélevée, pour nourrir un
+quine à la loterie.
+
+Deutz faillit être suffoqué en entrant dans la mansarde de la vieille.
+Elle était assise sur une chaise sans dormir, et tenait sur ses genoux
+une petite planchette de bois couverte de cartes graisseuses. Ses mains
+maigres et osseuses faisaient courir sur la planchette dix cartes à la
+fois. Elle leva la tête en entendant du bruit, et reconnut Deutz, bien
+qu'elle ne l'eût pas vu depuis sept ans.
+
+--Ah! c'est toi, mon garçon! dit-elle, aussi tranquillement que si elle
+l'eût quittée la veille.
+
+Il était impossible au regard de décider si cette femme avait soixante
+ans ou un siècle. L'oeil était vif, mais chassieux; la peau absolument
+parcheminée, comme une momie; le nez busqué, se joignant presque avec le
+menton. Elle était hideuse.
+
+--Tu sais que je vais gagner le quine?
+
+--Mais, tante Reynac...
+
+--Tante Reynac! Tu as donc besoin de moi, garçon?
+
+--Peut-être...
+
+--Eh! eh!
+
+Elle quitta ses cartes pour le regarder mieux à son aise. Puis elle posa
+ses deux mains sur ses genoux, et se mit à tourner ses pouces en dedans:
+
+--Eh!... eh! répéta-t-elle. Allons, parle.
+
+--Mais je ne vois pas vos filles?
+
+--Mes filles?
+
+Une expression de rage se peignit sur les traits de la mégère:
+
+--La plus jeune est morte, grommela-t-elle. C'est ce qu'elle avait de
+mieux à faire. Lia, la seconde, a mal tourné. Elle est sage.
+
+--Sarah, c'était l'aînée?
+
+--Oh! Sarah a bien fait son chemin. Je suis contente d'elle. Elle
+m'oublie un peu par ci par là, cependant elle m'aide à nourrir mon
+quine... Tu verras qu'il sortira un jour ou l'autre.
+
+Elle reprit les cartes et fit encore deux ou trois passes. Deutz
+l'écoutait patiemment.
+
+Il voulait en arriver à ses fins.
+
+--Alors vous dites que Lia a mal tourné?
+
+--Oui... elle travaille! Belle comme elle l'est!... Tu connais les
+grands magasins de la _Ville de Marseille_?
+
+--Oui.
+
+--C'est là qu'elle est employée. Je la vois rarement.
+
+--Elle ne vient donc jamais vous voir?
+
+--Non. Elle prétend que je lui donne de mauvais conseils. Malheur! comme
+si une mère pouvait donner de mauvais conseils à sa fille! C'est
+l'enfant de ma chair, n'est-ce pas? Ce que je lui dis, c'est dans son
+intérêt!
+
+Deutz avait noté dans sa mémoire cette adresse: la _Ville de Marseille_.
+
+--Eh bien, qu'est-ce que tu avais à me dire? reprit-elle en mêlant ses
+cartes.
+
+--Voilà. J'ai à parler à Sarah.
+
+--A Sarah? Qu'est-ce que tu peux bien lui vouloir?
+
+--Cela me regarde.
+
+Il prit un louis dans sa poche et, le tenant entre le pouce et l'index,
+le fit miroiter aux yeux de la vieille.
+
+--Où demeure-t-elle? demanda-t-il.
+
+Les yeux de la juive s'étaient allumés.
+
+--Un louis!... murmura-t-elle, un beau louis tout neuf.
+
+Certes elle aurait donné l'adresse de Sarah pour rien. Mais l'intérêt
+était là.
+
+--J'en veux deux.
+
+Il fit rentrer la pièce d'or dans sa poche.
+
+--Alors, adieu.
+
+La mégère grommela une phrase de colère en le voyant se diriger vers la
+porte.
+
+--Comme tu es pressé!
+
+--L'adresse, ou je pars.
+
+--Donne-moi l'argent.
+
+--Non, après.
+
+--Non, avant.
+
+--Après!
+
+--Ah! mon garçon, dit-elle, tu feras ton chemin, tu connais la vie. Eh
+bien, soit, j'ai plus de confiance que toi, moi. Sarah demeure rue
+Corneille, en face le théâtre de l'Odéon.
+
+--Merci, tante Reynac, tenez!
+
+Il jeta le louis à la volée; il alla rouler sur la planchette de bois:
+la vieille le happa au passage.
+
+--Et tu ne veux pas me dire pourquoi tu as besoin de parler à Sarah?
+
+--Non.
+
+--Il faut pourtant que ce soit pour une chose importante, puisque tu as
+payé son adresse vingt francs!
+
+--Oh! vous vous trompez, tante Reynac, j'en ai eu deux pour vingt
+francs; celle de Lia et l'autre.
+
+--Ah! tu feras ton chemin, répéta-t-elle avec une nuance de regret.
+
+--Consolez-vous, allez: votre situation pourrait bien changer bientôt.
+
+--Je vais faire une réussite!
+
+--Adieu, tante Reynac!
+
+--Adieu, mon garçon.
+
+Il redescendit les cinq étages encore plus rapidement qu'il ne les avait
+montés.
+
+--Aux magasins de la _Ville de Marseille_, cria-t-il au cocher.
+
+Le fiacre redescendit dans l'intérieur de Paris, et traversa les ponts.
+Puis il suivit le quai, jusqu'à la hauteur de la rue de la Ferronnerie.
+
+Là s'élevaient, en 1832, ces magasins, peu en harmonie déjà avec le goût
+du temps, c'étaient les bourgeois du quartier qui s'y approvisionnaient.
+Ils étaient vides la plupart du temps.
+
+Deutz s'arrêta, et jeta un coup d'oeil à l'intérieur. Il aperçut cinq ou
+six ouvrières qui travaillaient, les unes riant, les autres attentives.
+L'une de celles-là, penchée sur sa broderie releva tout à coup la tête,
+montrant une ravissante figure, fine et douce en même temps.
+
+--Je suis sûr que c'est elle, pensa-t-il.
+
+Il y a mansarde et mansarde. La vieille juive demeurait dans une
+sentine. Lia habitait un carré entre quatre murs, qui recevait à peine
+un rayon de soleil par une étroite fenêtre en tabatière. Et cependant on
+devinait en y entrant que celle qui y restait honorait sa pauvreté par
+le travail.
+
+Deutz fit ce que les amoureux font de tous les temps, bien qu'il ne le
+fût guère. Quand l'ouvrière eut fini sa journée, elle sortit du magasin.
+Alors il suivit Lia jusqu'à la maison où elle demeurait. Puis, quand
+elle eut disparu derrière la porte cochère, il entra dans la loge de la
+concierge et demanda:
+
+--Mademoiselle Reynac?
+
+--Au sixième étage, la troisième porte à gauche.
+
+Il frappa; elle vint lui ouvrir elle-même, et resta assez décontenancée
+en sa trouvant en face d'un inconnu.
+
+Lui, remarqua aussitôt cette différence entre la demeure de la mère et
+celle de la fille que nous venons d'indiquer.
+
+--Bonjour, Lia, dit-il tranquillement.
+
+--Monsieur...
+
+--Vous ne me reconnaissez pas?
+
+--En effet, et...
+
+Ils étaient debout tous les deux. Elle ne laissait pas d'être
+embarrassée: cependant, elle n'eut point la peur naturelle qu'une jeune
+fille aurait pu éprouver en se trouvant en face d'un homme. La vertu
+n'est pas craintive.
+
+C'est qu'elle était charmante, cette enfant, qui commençait la vie en
+faisant le rude apprentissage du labeur acharné et de la misère
+silencieuse.
+
+--Il y a bien longtemps que nous ne nous sommes vus! reprit le juif.
+Vous étiez à peine haute comme cela... Un bébé!
+
+--Je ne me souviens pas...
+
+--Ah! nous étions bons amis. Vous ne vous rappelez même pas mon nom. A
+quoi tiennent les souvenirs! Je vais vous montrer, moi, que je n'ai rien
+oublié. D'abord, ne vous effrayez pas de la demande que je vais vous
+faire. Aimez-vous quelqu'un, Lia?
+
+La jeune fille croyait rêver. Qu'était donc cet homme qui l'appelait par
+son prénom, se présentait chez elle, à l'improviste, et enfin lui
+adressait une pareille question?
+
+--Chère enfant, continua Deutz, ne vous effrayez pas. Quand nous nous
+sommes quittés, j'avais douze ans, vous en aviez huit. On nous appelait
+le petit mari et la petite femme... Vous ne vous rappelez pas?
+
+Lia ne pouvait pas se rappeler par la bonne raison que ce qu'il
+racontait n'avait jamais existé. Mais il était bien sûr de ne pas être
+démenti. Quel est l'enfant qui n'a point, au fond de son coeur, des
+souvenirs cachés, qu'il est tout surpris, devenu homme, et quand il a
+les oubliés, de voir se retracer devant lui?
+
+--Moi, je suis parti au loin. Je pensais souvent à ma petite Lia. Hier,
+je suis arrivé à Paris. J'ai songé à vous retrouver. Votre mère m'a
+donné votre adresse. J'ai appris quelle vie de travail était la vôtre,
+et je me suis senti heureux, à l'idée que je pouvais faire quelque chose
+pour la compagne d'autrefois qui m'était aussi chère que jamais... Je
+suis riche, Lia... Voulez-vous que nous reprenions le rêve du temps
+passé pour en faire une réalité?
+
+Deutz avait parlé doucement. Il était jeune, sa voix douce; l'ombre
+naissante du soir empêchait Lia de voir que son visage restait immobile,
+pendant que sa lèvre prononçait ces paroles tendres: elle fut émue.
+
+--Ne vous troublez pas, chère enfant, reprit-il en lui prenant les
+mains. Vous êtes une vaillante et honnête créature. Quelle meilleure
+compagne que vous un honnête homme peut-il choisir?
+
+--Vraiment, je reste confondue, répétait-elle.
+
+--Acceptez-vous?
+
+--Monsieur...
+
+--Nous ferons, ou plutôt nous renouvellerons connaissance.
+
+Il s'arrêta un moment, puis:
+
+--Allons! je vois qu'il faut que je vous dise mon nom, pour que vous me
+reconnaissiez. Vous ne vous souvenez donc plus de Hyacinthe Deutz?
+
+--Hyacinthe Deutz?
+
+--Nous sommes cousins.
+
+Lia était restée tranquille, comme si elle ne savait pas l'épouvantable
+signification de ce nom-là. Et, en effet, l'ouvrier lit les journaux,
+mais l'ouvrière ne les lit pas. L'aventure de Madame n'avait pas encore
+pénétré dans le magasin bourgeois de la _Ville de Marseille_. Ce n'est
+pas un fait étonnant. Combien de ces choses qui bouleversent une nation,
+restent inconnues pendant des semaines, à ces obscurs travailleurs qui
+composent la toute petite bourgeoisie?
+
+--Laissez-moi vous dire mon projet, chère Lia, dit-il. Je ne veux plus
+que vous retourniez à votre magasin. Dans un mois nous serons mariés.
+
+Elle hocha doucement la tête:
+
+--Non, mon cousin... puisque nous sommes cousins, reprit-elle en
+souriant, il faut d'abord nous connaître. Vous êtes riche: je suis
+pauvre. C'est donc à moi à faire la difficile... pour vous. Peut-être
+cédez-vous à un mouvement généreux.
+
+Si vous devez vous repentir, mieux vaut que ce soit avant qu'après. Je
+continuerai ma vie habituelle jusqu'à ce que... Et tenez! pour
+commencer, je vous permets, pour la première fois, de rester dans ma
+chambre. J'attends une ouvrière de magasin qui a, comme moi, un travail
+à finir. Nous nous réunissons tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre,
+pour économiser le feu et la lumière. C'est mon tour ce soir.
+
+Elle lui tendit la main, comme une honnête femme qui ne se méfie pas du
+mal.
+
+--Avez-vous dîné?
+
+--Non.
+
+--Voulez-vous dîner avec moi?
+
+--Volontiers.
+
+Elle alluma le feu, un pauvre feu de charbon dans la cheminée, et la
+petite lampe éclaira bientôt la mansarde de sa douce et pâle lueur.
+
+--Oh! vous dînerez mal, je vous préviens.
+
+Ce que Lia appelait «dîner» composerait à peine une collation. Elle ne
+mangeait de viande que le dimanche. Elle fit chauffer du lait, c'était
+le potage. L'entrée c'était de la charcuterie, et le dessert des
+confitures. Encore c'était le grand repas. A midi, elle ne mangeait
+qu'un morceau de pain.
+
+Tout cela, les assiettes de faïence brune, les verres sans pieds, la
+cruche d'eau, reluisait à l'oeil. En dix minutes, ils eurent dîné.
+
+--C'est la première fois que pareille chose m'arrive, dit-elle en riant.
+Mais vous m'avez inspiré confiance tout de suite. Puis j'ai été émue de
+vos paroles... Je pense si souvent à mon enfance! Comme toutes les
+autres, j'ai été en butte à ces mots qui sont des insultes et une
+lâcheté, quand on les adresse à une pauvre fille comme moi... Vous, mon
+ami, vous êtes le seul qui ayez été loyal et honnête.
+
+Une larme brilla dans ses yeux. Mais elle se mit vite à rire.
+
+--Ne parlons plus de cela. Vous voulez m'épouser... Votre famille n'y
+consentira peut-être pas!
+
+--Je n'ai pas de famille.
+
+--Si vous alliez regretter de m'avoir engagé votre parole?
+
+--Regretter?... Mais il faut que je vous dise tout. Je vous ai trompée.
+Ce n'est pas hier que je suis arrivé à Paris, c'est il y a un mois. Je
+vous aimais de loin... je vous savais belle et honnête; je sais
+maintenant que nous serons heureux!
+
+Une voix fraîche et gaie résonna sur le palier, et presqu'aussitôt la
+porte de la mansarde s'ouvrit; livrant passage à une jeune fille de
+vingt-trois ou vingt-quatre ans, qui s'arrêta court en voyant son amie
+attablée avec un jeune homme.
+
+--Tu es étonnée? dit celle-ci.
+
+--Dame! toi qu'on nous donne toujours pour modèle...
+
+--Je te présente mon mari, ma chère Louise.
+
+--Ton mari?
+
+--Mon Dieu, oui.
+
+--Depuis quand?
+
+--Depuis...
+
+--Depuis quinze ans, mademoiselle, dit Deutz.
+
+--Ah! tu attendais quelqu'un!... Je comprends maintenant pourquoi tu
+étais sage et travailleuse, au lieu d'être un peu folle, comme nous!...
+
+Louise s'assit sur le carreau de la mansarde, chauffant ses mains au
+feu.
+
+--Oh! que je raconte une affreuse histoire! dit-elle tout à coup. On
+vient de me l'apprendre tout à l'heure. Tu sais bien... Madame... qui
+nous passionnait tant... parce qu'elle se battait en Vendée... Est-ce en
+Vendée?...
+
+Deutz pâlit.
+
+--Eh bien! il paraît qu'on l'a fait prisonnière.
+
+--Pauvre femme! murmura Lia.
+
+--Mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est qu'elle a été vendue par un
+homme qui se disait son ami... Vendue, Lia!
+
+--Le misérable!
+
+--Je cherche à me rappeler son nom... Je ne peux pas y arriver... Et
+pourtant, il n'y a pas dix minutes qu'on me l'a dit. Vous connaissez
+cette histoire-là, vous, monsieur?
+
+--Oui... oui.
+
+--Alors, aidez-moi donc... Ah! tant pis! Je me rappellerai le nom une
+autre fois. A propos de nom, Lia, tu ne m'as pas dit celui de ton
+fiancé?
+
+--Hyacinthe Deutz.
+
+Louise se leva toute droite:
+
+--Hyacinthe Deutz...
+
+Elle se jeta sur Lia, et, l'entraînant vers la porte avec épouvante:
+
+--Viens... viens... C'est lui! lui!
+
+--Qui?...
+
+--Le traître! l'homme qui a vendu cette pauvre princesse!
+
+Lia jeta un cri de désespoir.
+
+--Et il venait... Allez-vous-en! Allez-vous-en! Je garde ma misère!...
+Ma mansarde est souillée par vous... Allez-vous-en!
+
+--Je suis riche, riche! balbutia Deutz. Malheureuse! tu souffres le
+froid, la fatigue, la faim... Avec moi, tu n'auras rien à craindre...
+Quand tu seras ma femme...
+
+--Votre femme!
+
+Elle recula encore.
+
+--Partez... Je vous méprise!... partez!...
+
+Elle ne put rien ajouter. Elle était évanouie.
+
+Deutz se précipita au dehors et s'enfuit.
+
+Il faisait nuit. Il arriva tout courant jusqu'aux ponts, et il entrait
+dans la première rue qui s'offrait à ses regards, comme huit heures du
+soir sonnaient à l'horloge de l'Institut.
+
+Alors seulement il s'arrêta. Sa colère était devenue de la rage.
+
+--Cette femme, cette misérable femme! murmura-t-il. Elle est pauvre
+pourtant! Et elle préfère sa pauvreté... Non, ce n'est pas possible. Il
+y a autre chose. Depuis quand a-t-on refusé un mari riche? Elle en
+aimait un autre... Alors, pourquoi m'avait-elle accepté d'abord, pour me
+refuser ensuite? Ce serait donc réellement parce que...
+
+Son sang bouillonna à la pensée de la nouvelle insulte qu'il venait de
+supporter. Il serra les poings, et, avec une indicible expression de
+fureur:
+
+--Il y a un être désintéressé au monde, un être qui méprise l'argent, et
+il faut que je le rencontre!
+
+Il prononça cette phrase sans se douter qu'il blasphémait.
+
+Relevant la tête, il porta autour de lui son regard haineux. Il
+contempla la rue où il se trouvait, une vieille rue encaissée, muette,
+où les passants étaient rares, et les hautes maisons silencieuses qui se
+dressaient à droite et à gauche.
+
+--Ainsi, pensa-t-il, je suis exécré, méprisé dans chacune de ces
+maisons! Dans chacun de ces appartements je trouverais, en y cherchant,
+des êtres pour qui je suis un objet d'exécration! Non. C'est
+impossible!... Ces Simons... Ils sont riches: sans cela ils ne
+m'auraient pas chassé! Cette fille... Oh! cette fille... Des ouvriers
+m'ont injurié... Mais si j'avais voulu leur jeter une poignée d'or, ils
+auraient crié: vive Deutz!... Cette fille!... Eh bien, soit, elle est
+honnête et désintéressée... Une par hasard... il faut bien qu'on en
+rencontre quelquefois!... C'est qu'elle aussi m'a chassé... Et après? Ce
+n'est qu'une aventure à oublier. J'oublierai cela, comme j'ai oublié
+tant de choses, pour ne plus penser qu'à ma fortune, à mon argent...
+
+Il avait marché tout en parlant. Il regarda de nouveau autour de lui, et
+se trouva au carrefour Buci. Le quartier Latin de nos jours existait
+déjà, mais il s'appelait alors le quartier des Écoles. Les noms
+changent, mais les moeurs sont les mêmes.
+
+On s'amusait et on travaillait au quartier des Écoles de 1832, comme on
+travaille et on s'amuse au quartier Latin d'aujourd'hui. Murger l'a
+calomnié. Ce livre infâme qu'on nomme la _Vie de Bohème_, ce livre qui a
+perdu tant de nobles intelligences qui se sont laissé dévoyer dans la
+fainéantise et dans l'ignominie, est un mensonge depuis la première page
+jusqu'à la dernière.
+
+Marchant toujours devant lui, Deutz arriva au bout de la rue de
+l'Ancienne-Comédie. Incertain du chemin qu'il allait suivre, le coeur
+secoué par la rage, il allait peut-être revenir sur ses pas, afin de
+demander au grand air un peu de fraîcheur.
+
+Il ventait froid, et son sang le brûlait. Tout à coup, il aperçut une
+ombre qui passait à côté de lui. C'était une femme, une magnifique
+créature admirablement faite, et dont les grands yeux semblaient
+«éclairer l'obscurité,» comme dit un poëte oriental. Cette jeune femme
+marchait d'un air égaré: elle allait si vite, que Deutz fut obligé de
+hâter le pas pour la suivre. Elle prit le même chemin que celui par où
+le traître avait passé pour venir.
+
+Elle descendit la rue Mazarine jusqu'à la ruelle tournante, sale, où
+elle se joint à la rue Bonaparte, pour aboutir au quai Malaquais. La
+jeune femme traversa le quai, et suivit quelques instants la chaussée
+qui longeait la Seine. Arrivée à un de ces escaliers de pierre qui
+conduisaient à la berge, elle sembla hésiter: puis, après une seconde de
+réflexion, elle se mit à descendre l'escalier. On eût dit d'une ombre
+qui ne laissait aucune trace sur son passage. Deutz marchait derrière
+elle, sans se rendre compte du sentiment qui le poussait. Était-ce la
+pensée qu'il pouvait peut-être rendre service? Non.
+
+Non. Cette nature infâme n'avait pas un tel coin de générosité. Par les
+jours d'orage, quand le ciel est gris, pluvieux et sombre, on aperçoit
+quelquefois un peu de ciel bleu, à travers la nue. Mais l'âme de
+certains hommes ne connaît pas même cette éclaircie morale, qu'on
+appelle une généreuse pensée.
+
+La jeune femme arriva sur la berge. La Seine roulait ses flots noirs et
+tristes. Elle se pencha, puis se mettant à courir, monta sur l'un de ces
+grands bateaux de bois qui séjournent, en attendant le halage. Elle
+voulait évidemment se jeter dans le fleuve, de l'autre côté du bateau,
+car elle craignait sans doute que l'eau ne fût pas assez profonde sur le
+bord.
+
+Deutz n'avait pas quitté ses pas. Il arriva presque en même temps
+qu'elle sur le bateau. Elle n'entendait pas. Comme elle croyait être
+près de la mort, elle écoutait, sans doute, la voix de sa conscience, et
+cette voix-là devait parler trop haut pour ne pas étouffer les autres.
+
+Elle se pencha encore, mais cette fois, sur l'eau, regardant courir les
+flots sinistres qui ont abrité tant de crimes et d'infamies, tant de
+suicides désespérés. Elle faisait déjà un mouvement pour s'y laisser
+tomber, lorsque Deutz la saisit par le bras. Elle se retourna
+violemment.
+
+--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit-elle.
+
+--Vous vouliez mourir?
+
+--Oui, je veux mourir.
+
+--Pourquoi?
+
+Elle éclata de rire.
+
+--Cela ne vous regarde pas! Si je meurs, personne ne me regrettera,
+personne ne me pleurera! La vie me pèse... me dégoûte! Je n'ai trouvé ni
+appui, ni consolation, ni rien en ce monde. Ma mère... oh! ma mère...
+Mais je ne vous en parle pas... bien qu'elle aura un jour un terrible
+compte à rendre à Dieu, car c'est elle qui m'a perdue! Je veux mourir...
+Laissez-moi!
+
+--Non!
+
+Elle se débattit un moment. Puis, dans un paroxysme de désespoir, elle
+tenta d'entraîner le juif avec elle. Mais il se cramponnait de la main
+gauche au rebord du bateau, pendant que de la droite il l'étreignait à
+l'épaule.
+
+De guerre lasse elle céda.
+
+--Eh bien, quand vous m'aurez empêchée de mourir aujourd'hui... que
+m'importe? Je me tuerai demain. Votre intervention n'aura servi qu'à me
+faire davantage souffrir. Je m'étais décidée à me tuer. Il faudra que je
+me décide encore... J'aurai deux agonies au lieu d'une!
+
+--Pourquoi vouliez-vous mourir?
+
+--Ne vous l'ai-je pas dit? Ma vie me dégoûte... j'ai honte de moi-même,
+quand je pense à la jeune fille que j'étais, et quand je vois jusqu'où
+je suis descendue. Je suis une de ces malheureuses qui ont mis une fois
+le pied sur le chemin glissant du mal, et qui n'ont pu se retenir
+après... Ah! si elles me voyaient, celles qui prêtent l'oreille aux
+paroles menteuses... aux lâches complaisances, elles reculeraient
+d'effroi!...
+
+Tout autre homme aurait parlé à cette infortunée des devoirs de la
+créature envers le Créateur; du respect qu'elle doit avoir pour
+elle-même. Dieu n'a-t-il pas interdit le suicide comme un crime? Mais le
+misérable qui venait de sauver cette autre misérable ne pensait pas à
+cela. Il la regardait. Elle était splendidement belle. Les cheveux
+dénoués tombaient en masses brunes autour de son col blanc. Les yeux,
+énormes, brillaient d'un éclat étrange.
+
+--Vous craignez la misère, n'est-ce pas?
+
+--Oui, dit-elle à voix basse...
+
+--Vous avez honte de votre vie?...
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, si quelqu'un... moi, par exemple, vous proposait de vous
+faire sortir de cette vie que vous menez... accepteriez-vous?
+
+Une lueur d'espérance brilla dans son regard, mais s'éteignit aussitôt.
+
+--Vous... pourquoi... vous?
+
+--Je vous le dirai plus tard.
+
+Elle regarda à son tour l'homme qui lui tenait un langage si bizarre.
+Elle vit que le visage de cet homme était bouleversé, comme si une rage
+intérieure y était peinte. Ses paroles froides et sèches semblaient
+prononcées comme une leçon apprise et qu'on récite par coeur.
+
+--Pourquoi vous?... répéta-t-elle.
+
+--Je vous ai dit que vous le sauriez.
+
+--Vous ne me connaissez pas.
+
+--Peu m'importe.
+
+--Vous ne savez qui je suis...
+
+--Peu m'importe, vous dis-je.
+
+--Ah! balbutia-t-elle, je croyais cependant être descendue trop bas...
+
+Il avait pris son bras et l'entraînait.
+
+Elle se laissait faire docilement. Ils revinrent sur la berge. Comme
+elle était faible et chancelait, il la soutint.
+
+Toujours la soutenant, Deutz héla un fiacre qui attendait à une station
+de voitures. Mais elle lui dit:
+
+--Non. Donnez-moi votre bras; j'aime mieux marcher.
+
+--Où demeurez-vous?
+
+--Je vais vous conduire.
+
+Ils suivirent silencieusement la longue rue Mazarine. Pas une parole ne
+fut échangée.
+
+Qu'auraient-ils eu à se dire? Elle attendait.
+
+On lui avait promis de la retirer du gouffre où elle se débattait. Lui,
+ne pensait vraiment pas que la malheureuse femme eût la moindre anxiété
+de savoir quel sort on allait lui offrir. Il ne songeait qu'à réussir
+dans ce qu'il projetait. Au reste, ils avaient l'air d'apparitions
+sinistres, elle avec sa démarche hésitante, ses cheveux épars, lui avec
+son visage livide, marbré çà et là de rouge, comme si les insultes
+morales qu'il avait reçues avaient été autant de soufflets.
+
+Ils arrivèrent au carrefour Bucy, de même que Deutz une heure
+auparavant.
+
+Elle marcha plus vite et monta la rue de l'Odéon.
+
+Parvenus à la grande place qui entoure le théâtre, ils la traversèrent.
+
+--Voilà où je demeure, dit-elle en lui montrant la rue Corneille, une
+des deux qui bordent le théâtre.
+
+--Rue Corneille!
+
+--Oui.
+
+--Vous demeurez rue Corneille?
+
+--Mais... oui.
+
+Elle ne comprenait pas pourquoi son compagnon faisait preuve d'un tel
+étonnement.
+
+--Qu'avez-vous?
+
+Il la contempla longuement:
+
+--Elle _lui_ ressemble, dit-il tout bas, j'aurais dû la reconnaître.
+
+--Je vous connais, reprit-il à voix haute. Vous vous appelez Sarah
+Reynac!...
+
+C'était bien Sarah, en effet, la fille aînée de la juive, la soeur de
+Lia. Elle n'en était plus à être surprise. L'aventure où elle se
+trouvait jetée ressemblait tellement à un roman! Quelle est la femme de
+ce genre qui ne croit pas au Petit Manteau Bleu, au protecteur inconnu,
+à toutes ces légendes en cours parmi ces créatures? Elle se laissa faire
+et monta la première; elle s'arrêta devant une porte, au second étage,
+de cette maison de la rue Corneille.
+
+L'appartement était simple et fastueux en même temps: on y reconnaissait
+les traces du luxe de la veille qui sera la misère le lendemain. Pas un
+seul livre! Est-ce qu'elles ont le temps de lire? Peut-être çà et là un
+roman de Ducray-Duminil ou un drame de Guilbert de Pixérécourt.
+L'ameublement est un mélange disparate où la table de bois commun
+coudoie l'étagère en bois de rose. Sur le parquet, du tapis d'Aubusson,
+mais tâché, sali, usé jusqu'à la corde.
+
+Il faisait froid, elle jeta une bûche dans la cheminée du salon. Quelle
+différence entre ce logis, et la demeure de l'ouvrière!
+
+Quand Sarah vit flamber la flamme, elle regarda l'inconnu. Deutz s'était
+assis dans un fauteuil et la contemplait.
+
+--Parlez, maintenant, dit-elle. Que voulez-vous de moi? que
+m'offrez-vous? Vous m'avez promis de m'arracher à mon enfer: le
+pouvez-vous, seulement? Je ne sais même pas s'il est encore temps!
+
+Elle ajouta, après une pause:
+
+--Comment me connaissez-vous?
+
+Puis, baissant la voix, courbant la tête, avec une navrante expression
+de honte:
+
+--Est-ce que tout le monde ne me connaît pas, moi? balbutia-t-elle.
+
+Elle devait croire à un bon sentiment de la part de cet homme qui
+entrait si brusquement, et d'une manière imprévue dans son existence.
+
+--Il faut que je vous raconte ma vie, reprit Sarah d'une voix brève;
+j'aurais pu être honnête, comme tant d'autres. Je ne puis même pas dire
+que j'ai eu les mauvais conseils de ma mère: ces mauvais conseils ma
+soeur les a eus comme moi, et cependant... Ne me demandez pas tout ce que
+j'ai fait. Je n'aurais pas le courage de vous l'apprendre. J'ai roulé,
+de chute en chute, au dernier degré. Vous voyez où j'en suis
+maintenant... Je crois que je valais mieux que d'autres, car j'ai eu
+souvent des remords. Il est vrai que je ne les écoutais pas, ces hôtes
+importuns qui me parlaient de devoir!... Depuis six mois, j'étais lasse!
+un dégoût profond s'emparait de moi. J'avais la nostalgie du bien. Je me
+représentais ce que j'aurais pu être comme ma soeur Lia,... trouver un
+honnête homme qui m'eût honnêtement aimée... Je n'avais pas voulu. Le
+mal a tant de séductions, et le travail en a si peu. Alors, je sentais
+que j'étais pour tous un objet de mépris, un hochet qu'on rejette dans
+un coin.
+
+La pensée de la mort est entrée en moi pour la première fois; je l'ai
+chassée d'abord. Et j'ai continué ma vie... Elle est revenue. Si je vous
+disais ce que j'ai souffert! Je suis jeune encore, j'ai vingt-huit ans,
+je suis seule, j'avais devant moi l'avenir... mais quel avenir! Un
+matin, je me suis habillée simplement et je suis sortie. Je voulais
+trouver de l'ouvrage. Partout où je me suis présentée, on m'a
+repoussée... A quoi étais-je bonne, en effet? J'avais perdu l'habitude
+du travail. Pour m'étourdir, je me suis jetée plus avant dans le
+plaisir. Mais le plaisir ne m'inspirait plus que de la haine. Inutile à
+tous, nuisible à moi-même, ennuyée du vide qui m'entourait, dégoûtée de
+mon existence, c'est alors que j'ai résolu d'en finir. Ah! pourquoi
+m'avez-vous arrêtée au seuil de cette mort, qui eût été le repos? Par
+quelle fatalité vous êtes-vous trouvé là pour m'imposer le secours
+odieux de votre volonté de me sauver? Si vous pouvez m'arracher à la vie
+que je mène, si vous pouvez me régénérer par le travail, songez-y bien!
+Mais si, après m'avoir entendue, vous m'abandonnez de nouveau, soyez
+maudit!
+
+Deutz la regardait, les yeux fixés sur cette belle créature, qui avait
+voulu mourir. Par moments il éprouvait un sentiment de joie âcre, en se
+disant que le mépris était leur lot commun à tous les deux.
+
+--Vous me connaissez maintenant, acheva-t-elle. Je suis une femme
+perdue. L'honnête fille détourne la tête quand je passe. Je ne sais plus
+travailler. J'ai passé du luxe à la misère, comme mes pareilles, pour
+retourner de la misère au luxe. Je suis une femme perdue! Perdue,
+c'est-à-dire qui ne peut plus se retrouver. Que pouvez-vous faire pour
+moi? Rien!
+
+Il y eut un court silence, pendant lequel Deutz réfléchit à la manière
+dont il devait s'y prendre pour proposer à Sarah ce qu'il voulait.
+
+--Si j'ai bien compris, répliqua-t-il froidement, vous êtes désespérée,
+et vous ne demandez plus qu'à mourir. La vie n'a plus d'issue pour vous.
+Vous vous trouvez dans une impasse: c'est de cette impasse dont vous
+voulez sortir. Vous avez raison. Vous parliez de votre avenir tout à
+l'heure? Je vais vous dire ce qu'il serait, si vous ne mouriez pas, on
+si vous refusiez mon offre. Vous avez peut-être une dizaine d'années
+devant vous: au bout de ces dix ans... c'est la misère noire, sordide.
+Vous avez honte, maintenant, que serait-ce donc alors? Ces femmes hâves,
+usées, flétries, ces mendiantes qui grelottent le froid, ont eu aussi
+une existence de plaisirs comme la vôtre. Vous voyez où elles en sont
+venues. C'est là que vous en viendriez. Si vous mouriez alors... vous
+connaissez l'hôpital. Une dalle de marbre!
+
+Sarah frissonna:
+
+--Je suis lâche, dit-elle tout bas. C'est en pensant à tout cela que je
+veux mourir aujourd'hui, quand je suis jeune, belle, que je peux être
+encore regrettée...
+
+--Écoutez-moi donc, alors. Je vous offre la fortune. Il y a un... jeune
+homme riche, qui vous épousera.
+
+--M'épouser... moi!
+
+--Oui!
+
+--Cet homme m'aime?
+
+--Peut-être.
+
+--Son nom?
+
+Il se tut; puis lentement:
+
+--C'est moi.
+
+--Vous!... vous!...
+
+Elle prit son front dans ses mains:
+
+--Vous... Mais vous ne pouvez pas m'aimer.
+
+--Je vous ai dit: Peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout. Je vous propose
+un marché. Il y a des imbéciles qui me reprochent la façon dont j'ai
+fait fortune. Comme si l'or ne purifiait pas tout! Si je vous épouse,
+nous quitterons la France et nous irons nous faire, au loin, une vie
+nouvelle.
+
+Elle ne comprenait pas. Pourtant elle lui dit:
+
+--Vous ne pouvez donc pas en épouser une autre, que vous me proposez
+cela, à moi?
+
+--Avez-vous entendu parler de cette princesse qui se battait en Vendée?
+
+--Oui.
+
+--Elle perdait la France. Je l'ai sauvée en la livrant au gouvernement.
+
+--Ah!
+
+--On m'en a récompensé...
+
+Sarah s'était croisé les bras. Elle le regardait de son oeil fixe.
+
+--Je vous connais: vous êtes mon cousin Hyacinthe Deutz. J'ai entendu
+parler de vous; vous avez vendu cette pauvre femme cinq cent mille
+francs.
+
+Toute énergie semblait l'avoir abandonnée.
+
+Elle remit sur ses épaules la mante qu'elle avait quittée en rentrant et
+se dirigea vers la porte du salon.
+
+--Où allez-vous?
+
+--Où vous m'avez prise! Vous épouser, vous? J'aime mieux mourir. Certes,
+je suis bien infâme et bien misérable; certes, je n'ai jamais rien fait
+de bon dans ma vie, mais votre or me brûlerait les doigts, si je le
+partageais avec vous... Je comprends qu'on vole, je comprends qu'on tue,
+mais je ne comprends pas ce que vous avez fait. Oh! je ne me mets pas en
+colère... Je n'ai le droit en ce monde de ne mépriser qu'une personne..
+vous! Vous m'avez fait du bien.
+
+Elle se tut; puis, par un brusque retour, elle éclata en larmes:
+
+--Que faut-il donc que je sois, pour qu'on vienne m'offrir une pareille
+honte? Jamais je n'ai mieux compris mon abjection... Oui, je suis une
+femme perdue, un être sans foi, sans honneur, sans dignité; oui, j'ai
+pour avenir, si je vis, la honte encore, la honte toujours, pour finir
+par la misère, l'hôpital et la fosse commune; mais j'aime mieux cela que
+de devenir votre femme.
+
+Il vit rouge. Une insulte de plus tombant sur cet homme exaspéré,
+produisit l'effet de l'étincelle sur un baril de poudre. Il bondit
+jusqu'à Sarah, et lui saisit violemment les poignets:
+
+--Ah! tu te crois aussi le droit de me mépriser! Ah! tu m'outrages... Tu
+payeras pour les deux autres, pour ta soeur et Rébecca.
+
+Il l'avait jetée par terre et cherchait à l'étrangler. Instinctivement
+elle se défendait.
+
+--Je vais te tuer!...
+
+--Au secours!... appela-t-elle.
+
+--Je vais te tuer!
+
+Elle se débattit encore, assez pour s'échapper de ses mains et se
+réfugier au bout du salon. Cela la sauva. Le traître réfléchit sans
+doute aux conséquences du crime. Il vit la guillotine: il était lâche.
+
+Pâle, livide, au milieu du salon, il se rongeait les poings avec fureur.
+
+--Impuissant! Je ne peux... pas... je n'ose pas me venger... Que faire?
+où aller? Si je brûlais Paris... La fille riche, la fille honnête, la
+fille perdue... je suis chassé de partout! Tiens! j'aurais dû
+t'étrangler!... Adieu! sois maudite, toi et les autres!
+
+Nu-tête, les vêtements en désordre, il sortit, chancelant, la rage dans
+les yeux, fou de colère, et montrant le poing à ce ciel qui, lui ayant
+permis d'accomplir sa trahison, ne lui permettait pas d'en jouir.
+
+
+
+
+ XIII
+
+ LE MAUDIT.
+
+
+Cette fois c'était fini. Paris lui inspirait de la haine et de la peur.
+Il résolut de le fuir. Il suivit le bord de la Seine, la tête courbée,
+sous le poids de l'universelle malédiction qui l'écrasait, mais d'un pas
+rapide. Il n'avait même plus de pensées, son cerveau était vide. Le
+vent, la pluie fouettaient son visage, sans qu'il les sentit. Toute
+volonté, toute énergie étaient mortes. Il marchait. La ville sombre,
+endormie, se déroulait à ses côtés: il lui semblait que même dans son
+sommeil elle allait l'insulter encore. Il marchait. N'est-ce pas ainsi
+que les poëtes ont rêvé Caïn fuyant devant le souvenir du crime qui a
+tué Abel? Dans l'immortel tableau de Prud'hon, le châtiment marche
+devant. Précédait-il aussi ce Judas, ce maudit, ce traître, ce Deutz?
+
+Il marchait; la fatigue physique n'avait aucune prise sur ce corps
+consumé déjà par la fatigue morale. Il franchit en trois heures et
+demie, tout d'une traite, la distance qui sépare la place de la Concorde
+de la route de Sèvres. A cette époque où Paris était restreint, la route
+de Sèvres, qui aujourd'hui touche aux fortifications, formait la pleine
+banlieue. Le chemin commençait à s'animer; on voyait passer les
+laitières dans leurs petites voitures, les maraîchers conduisant leurs
+épaisses charrettes à grands coups de fouet. Lui ne voyait rien: il
+marchait. Un flot de pensées sombres s'agitait tumultueusement en lui.
+Les moindres détails de la triple insulte qu'il venait de subir se
+retraçaient à son esprit. Une parole de rage montait à ses lèvres; il
+l'étouffait, car il avait peur de s'entendre parler.
+
+Vers deux heures du matin, il s'arrêta. Ses jambes ne pouvaient plus le
+soutenir. Devant lui coulait la Seine; à droite et à gauche, deux
+longues rangées de maisons. Sur l'une d'elles, il aperçut la branche de
+houx qui annonce une auberge. Il s'approcha et frappa. Il lui fallut un
+certain temps pour se faire ouvrir. Un garçon tout endormi se présenta,
+mais il recula de deux pas à la vue de cet homme pâle comme un mort,
+couvert de sueur et dont les cheveux en désordre se collaient à ses
+tempes.
+
+Deutz lui glissa une pièce de monnaie dans la main.
+
+--Donnez-moi une chambre, dit-il.
+
+On l'introduisit dans la banale et vulgaire chambre d'auberge.
+
+--J'ai froid, dit-il en frissonnant.
+
+Le garçon jeta un fagot dans l'âtre, puis il se retira.
+
+Deutz se jeta pesamment sur le lit sans se dévêtir et s'endormit.
+
+ * * * * *
+
+Quand il s'éveilla, le soleil baissait déjà à l'horizon. Le repos
+l'avait calmé.
+
+--Je suis un niais, murmura-t-il. Est-ce qu'il ne me reste pas ma
+fortune? Avec ma fortune je puis être heureux... Il fit rapidement sa
+toilette et envoya acheter un chapeau; puis il sortit. C'était
+l'après-midi d'un dimanche. Le soleil de décembre illuminait le ciel de
+ses rayons pâles. Il faisait ce froid sec et piquant qui rend, par une
+belle journée, la promenade d'hiver si agréable. L'avenue de Sèvres
+était pleine de monde. Deutz tourna le quai de la Seine et se mit à se
+promener sur la berge gazonnée qui suit le cours du fleuve. Chaque
+Parisien connaît l'endroit dont nous parlons. A droite, en face de la
+Seine, s'étendent ces immenses jardins, qui sont aujourd'hui la
+propriété de M. le baron de Rothschild.
+
+Des saltimbanques forains avaient établi là leurs pénates, et le petit
+public populaire se pressait à l'intérieur de leurs baraques de bois;
+des femmes de chambre tenant des enfants par la main, des boutiquiers,
+quelques ouvriers et les véritables soldats, les Bayards à cinq
+centimes, qui regardaient tout cela de leur large sourire confiant.
+
+Cette scène respirait une telle bonhomie, une telle tranquillité, que
+Deutz s'approcha et se mêla à la foule. Il y avait dix minutes peut-être
+qu'il était là, quand un homme de haute taille, carré d'épaules, et qui
+portait un étrange costume, moitié bourgeois et moitié paysan, parut sur
+la route. Il marchait à grands pas, se dirigeant vers la route de
+Sèvres, comme s'il voulait gagner Paris.
+
+C'était Aubin Ploguen. Que venait-il faire là? Nos lecteurs ne tarderont
+pas à le savoir. Lui ne perdait pas son temps. Il marchait à larges
+enjambées, quand tout à coup il aperçut Deutz, et un cri de colère
+s'échappa de ses lèvres. Il entra dans la foule, et, se frayant un
+passage, arriva jusqu'au traître. Alors, levant sa terrible main, il la
+laissa lourdement tomber sur son épaule.
+
+Certaines natures sont dépaysées quand on les arrache à leur cadre
+naturel. Le rude Breton se croyait encore en Bretagne. Il confondait la
+berge de la Seine avec la rive de la Vilaine.
+
+--Fais ta prière, dit-il à voix haute, au milieu de la stupeur des
+assistants: je vais t'attacher une pierre au cou et te noyer comme un
+chien!
+
+Une pareille phrase au milieu de la lande de Kloarek n'eût pas étonné le
+patour, mais aux portes de Paris, éclatant dans une foule populaire,
+elle fit émeute. On monta sur les chaises pour mieux voir. Le spectacle
+en plein vent paraissait mesquin.
+
+--Qu'est-ce qu'il y a?
+
+--Oh! le rude homme!
+
+--Qu'est-ce qu'il a fait?
+
+Ces phrases s'échangeaient d'un bout à l'autre des baraques. Aubin
+répéta:
+
+--Fais ta prière!
+
+Les dents de Deutz claquaient.
+
+--Au secours! cria-t-il.
+
+--Allons, lâchez-le! dirent quelques-uns.
+
+Aubin Ploguen releva sa tête énergique.
+
+--Savez-vous ce qu'a fait cet homme? dit-il. Il a vendu notre princesse,
+Madame la régente de France...! C'est Deutz!
+
+Mille imprécations diverses retentirent. On ne s'entendait plus.
+
+--Il faut l'écharper!
+
+--À l'eau! à l'eau! criait-on.
+
+La terreur arrivée à son paroxysme centuple les forces d'un homme. D'un
+vigoureux mouvement d'épaules, Deutz se dégagea. Mais s'il était hors
+des mains redoutables d'Aubin Ploguen, il n'était pas sauvé de celles de
+la foule. D'un saut énorme, il parvint à bondir hors du cercle qui
+l'entourait. Derrière lui, hurlait, aboyait une meute humaine enragée.
+L'instinct des foules est souvent honnête. Ce misérable lui faisait
+horreur.
+
+Deutz courait, pendant que quarante individus, en tête desquels était
+Aubin Ploguen, poursuivaient Judas. On entendait hurler:
+
+--À mort! à mort!
+
+--C'est Deutz!
+
+--Deutz!
+
+--C'est celui qui a vendu une femme!
+
+Il courait affolé! La meute suivait sa trace, et cette poursuite
+endiablée avait lieu à travers la foule, plus rare, qui bordait la
+Seine. Quelques-uns, voyant un homme fuir, croyaient que c'était un
+voleur qui tentait de s'échapper, et se portaient au milieu de la route
+pour l'arrêter: mais Deutz, dans sa lâcheté, trouvait une incomparable
+vigueur. Il renversait tout, pareil à une catapulte de chair et d'os. Il
+courait, tête basse, les poings en avant, retenant son souffle, couvert
+de sueur, noir de poussière. A la porte d'une propriété particulière, se
+trouvait une niche de chien. Ce dernier voulut se jeter sur lui. Sans sa
+chaîne il le dévorait.
+
+Derrière lui on criait:
+
+--Arrêtez-le!
+
+--C'est Deutz!
+
+--C'est Deutz!
+
+--C'est Judas!
+
+Aubin Ploguen ne disait rien. Il savait que nul à la course ne pouvait
+lutter avec lui. Il ne donnait pas à sa course toute sa rapidité, parce
+qu'il ne voulait point partager avec d'autres l'honneur d'accomplir
+l'acte de justice. Il voulait que ceux qui poursuivaient avec lui,
+abandonnassent par épuisement. Alors à ce moment, il se saisirait du
+traître, et, selon sa menace, le jetterait à la Seine après lui avoir
+attaché une pierre au cou. Les imprécations arrivaient, furieuses,
+exaspérées, aux oreilles de Deutz:
+
+--C'est le maudit! criait-on.
+
+Et toute la meute répétait:
+
+--C'est le maudit!
+
+--C'est le maudit!
+
+Son coeur, lâche, vil, ignoble, battait à rompre. Il allait mourir!
+Comment pourrait-il échapper? C'était impossible, impossible de fuir
+encore, lorsque ses forces le trahiraient... Et devant lui, la route,
+immuable, avec les promeneurs étonnés qui contemplaient Caïn fuyant la
+suprême justice... On ne se mettait même plus devant lui. Ceux qui le
+rencontraient s'écartaient avec dégoût, comme s'ils eussent craint
+d'être souillés par son toucher seulement.
+
+Il râlait déjà. Il calcula dans sa pensée qu'il ne pourrait plus courir
+que sur une longueur de deux cents mètres. Aubin Ploguen était de trente
+pas en avance des autres... Deutz fit encore un effort. A droite
+s'ouvrait une grille, donnant sur une longue allée aboutissant à un
+château. Il entra dans cette allée... Sur le perron du château, il y
+avait une jeune femme debout... Il roula à ses pieds, râlant, mourant...
+
+--A boire... à boi... dit-il.
+
+La jeune femme, émue de pitié, sans se demander qui était cet homme,
+d'où il venait, alla prendre un verre d'eau et le lui tendit. Au même
+instant arrivait Aubin Ploguen, précédant les poursuiveurs. Il
+s'apprêtait à saisir le Maudit, quand la jeune femme se retourna, et il
+la reconnut:
+
+--Madame Fernande! dit-il.
+
+--Aubin!
+
+--Fuyez-le... Laissez-le mourir comme un chien... C'est Deutz.
+
+--Non. C'est un homme.
+
+--C'est Deutz...
+
+--Je fais ce qu'eut fait notre bien-aimée princesse, dit-elle
+tristement... Je donne à boire au lépreux. C'est un homme, et il
+souffre...
+
+
+
+
+ XIV
+
+ UNE NUIT D'AGONIE
+
+
+Deutz se traîna hors du parc de M. Legras-Ducos, râlant de fatigue,
+épuisé, s'accrochant aux branches pendantes des arbres dénudés, pour se
+soutenir dans sa marche. Il était horriblement pâle. L'angoisse se
+lisait dans ses yeux qu'agrandissait une fièvre ardente.
+
+--Il m'aurait tué! il m'aurait tué! balbutiait-il.
+
+Il, c'était Aubin Ploguen, le Breton, le chouan, cette image vivante du
+châtiment moral qui s'appesantissait sur lui.
+
+Il y avait à peine une demi-heure qu'il marchait quand ses forces le
+trahirent. Il se laissa tomber au milieu de la route. Il ventait glacé.
+Le soir était venu, et la nuit glissait, sombre, noire, dans un ciel
+sans étoiles.
+
+--Je ne peux plus... je ne peux plus avancer, murmura-t-il.
+
+Paris se dressait au loin, géant accroupi et silencieux. Sa masse de
+maisons sordides et de monuments luxueux, se détachait nettement dans
+l'obscurité grandissante. En dépit de son anéantissement physique, Deutz
+sentait monter en lui le flot de haine violente qui le secouait.
+
+--Je ne peux plus... je ne peux plus avancer, répéta-t-il... Est-ce que
+je vais mourir là, comme un chien?... Si quelqu'un passait... passait
+sur cette route... j'appellerais au... secours...
+
+Il essaya de se remettre sur ses jambes. Mais elles se dérobaient sous
+lui. Il lui était impossible de se tenir debout... Il se traîna à plat
+ventre vers un champ inculte, où croissaient, hautes et drues, ces
+herbes qui, au printemps, couvrent aujourd'hui les monticules des
+fortifications. Arrivé dans le champ, il se coucha dans l'herbe qui le
+masquait presque.
+
+--J'ai froid... dit-il... j'ai froid et j'ai soif. Toutes les
+souffrances physiques se partageaient ce corps. Il avait les membres
+glacés et la tête brûlante.
+
+--O Paris! gronda le maudit avec un accent de fureur sourde impossible à
+rendre, ô Paris! comme je te hais! Je te hais! je te hais!... Il y a là
+une ville d'un million d'âmes, des hommes s'agitent dans cette
+orgueilleuse cité, et parmi ces hommes, il n'y en a pas un qui ne me
+charge d'exécration! Parmi ces brutes, pas une qui ne me méprise! Si je
+mourais ici, abandonné, à qui pourrais-je demander une parole de pitié?
+Si les journaux annonçaient demain qu'on a trouvé mon corps dans ce
+champ... au milieu des herbes... on dirait: Tant mieux! Tant mieux... Et
+nul ne me plaindrait!
+
+Les frissons qui le secouaient redoublaient de force; sa rage était plus
+violente encore que sa souffrance, et cependant il souffrait le martyre!
+
+Elle acheva de l'épuiser. Il sentit tout à coup une douleur aiguë,
+lancinante, qui traversa ses reins, comme une barre rougie au feu. Il
+poussa un rugissement d'épouvante, car il crut que c'était la mort, la
+mort et ce qui vient après. Cette idée horrible se traça dans son
+esprit, et cet esprit, obscurci déjà par la douleur, vit comme une
+vision du châtiment.
+
+Il était évanoui...
+
+ * * * * *
+
+La route s'anima vers neuf heures du soir. Les Parisiens qui, séduits
+par une belle et sèche journée d'hiver avaient fait une promenade à la
+campagne, revenaient joyeux, contents, et narguant le ciel devenu
+pluvieux.
+
+En effet, la pluie commença à tomber glacée, le vent ne cessait pas: de
+temps à autre il semblait augmenter. Et elle tombait sur le corps du
+maudit, couché au milieu des herbes, livré à toute l'inclémence d'une
+nuit d'hiver!
+
+Ah! il avait voulu fuir la misère! Ah! il avait eu honte de la pauvreté
+qui travaille, espère et attend. Il avait voulu être riche, posséder,
+lui aussi, ces jouissances que sa bassesse avait si longtemps enviées
+aux autres... Pour obtenir cette richesse, pour atteindre à ces
+jouissances, il avait commis un crime horrible... Et quand il se croyait
+au but, il restait seul, abandonné, maudit, exposé aux intempéries du
+ciel, à la pluie froide qui inondait son corps!
+
+ * * * * *
+
+On passait sur la route. Il y avait des fiacres, des citadines, comme on
+disait alors, ou bien des chars-à-bancs vulgaires, qui laissaient
+mouiller impitoyablement leurs voyageurs. Et, malgré tout cela, ceux qui
+étaient dans les voitures riaient de bon coeur, se moquant de la pluie,
+se moquant du vent, se moquant du froid. C'est qu'ils avaient l'âme en
+repos, c'est que nul remords ne s'abattait sur ces fronts insoucieux...
+C'étaient des ouvriers ou de petits boutiquiers, qui se reposaient, se
+délassaient, s'amusaient, après avoir travaillé honnêtement toute la
+semaine. Ils n'avaient pas une fortune de cinq cent mille francs, les
+uns et les autres, ni même de cent mille, ni même de cinquante mille...
+Ils étaient pauvres, mais ils avaient le coeur en paix...
+
+Il a vendu une reine! Souffre, Judas! la pluie tombe, le vent souffle!
+Quel martyre! il est évanoui, mais le corps seul a été vaincu, sans
+doute, et son âme,--cette âme à laquelle il ne croit pas,--vit et pense
+encore... Il doit faire un cauchemar affreux... Des rêves effrayants
+traversent cette cervelle, car les frissonnements qui l'agitent,
+naissent à la contemplation cachée d'une vision terrible...
+
+Le corps s'est affaissé dans l'herbe, entrant peu à peu dans la terre
+amollie par la pluie. Elle couvre déjà une partie de la poitrine. O
+l'horrible visage! son rictus grimaçant est ignoble. La tête contractée
+par la souffrance physique et par l'épouvante morale, la tête ressemble
+à celle d'un de ces damnés que le Dante promène à travers son enfer...
+
+Il a vendu une reine! On lui a compté ses trente deniers, et cependant
+il est là, abandonné, comme un mendiant, comme un mendiant auquel les
+plus charitables ont refusé de faire l'aumône...
+
+ * * * * *
+
+Pour bien narguer la pluie et le mauvais temps, ceux qui passent dans
+les voitures se sont mis à chanter. Tous les refrains se croisent,
+s'entrechoquent. Qui n'a assisté à une scène pareille, un dimanche,
+quand les tapissières ramènent les petits bourgeois des courses?
+
+On entend la complainte du _Juif errant_ ou une chanson de Béranger.
+Mais ce n'est pas compréhensible. Chacun chantant sa chanson préférée,
+cela forme une cacophonie épouvantable qui est cependant pleine de
+gaieté gauloise et bon enfant.
+
+ * * * * *
+
+Son évanouissement durait depuis une demi-heure, quand il reprit ses
+sens. Il ouvrit les yeux, et en même temps ses oreilles purent percevoir
+les bruits extérieurs. C'est alors qu'il entendit ces bruits de chanson
+qui venaient à lui.
+
+--Ah!...je serai secouru... pensa-t-il... Il se dressa faiblement, et
+regarda. Les premières voitures avaient disparu, mais il en venait
+d'autres. Cinq ou six chars-à-bancs, précédés de quelques citadines.
+
+--Des voitures... on pourra... me transporter... quelque part.
+
+--Au secours! cria-t-il...
+
+Le vent venait en sens contraire, emportant le son de sa voix, étouffant
+son appel désespéré.
+
+Il répéta:
+
+--Au secours!
+
+Mais on n'entendait point. Alors, il essaya de se traîner vers la route.
+Mais les chansons s'ajoutaient au vent pour couvrir sa voix.
+
+ * * * * *
+
+Quand les promeneurs endimanchés, au retour d'une fête à la campagne,
+ont épuisé les chansons de Béranger, les airs à la mode, ou les grands
+récitatifs d'opéras devenus populaires, ils se rejettent tous d'un
+commun accord, sur la complainte du moment. Il y a toujours une
+complainte en vogue. Si aujourd'hui, 15 septembre 1874, vous descendez
+dans la rue, vous entendrez fredonner une complainte sur Moreau,
+l'herboriste de Saint-Denis, ce sinistre empoisonneur.
+
+Deutz crut que les chansons avaient cessé, puisqu'il n'entendait plus
+rien que des rires joyeux. Il espéra que sa voix arriverait jusqu'aux
+passants, et il cria:
+
+--Au secours! au secours!
+
+Au même instant, une des bandes entonnait ceci:
+
+--Viens çà, lui dit le ministre,
+Je vas te la payer...
+Tu vas me donner la _listre_,
+Des frais qu' t'a essuyés...
+Il répondit:--Coquin d'homme!
+Je veux cinq cent mill' francs...
+Prix fait, comme les pommes
+De terre et le vin blanc...
+
+Il n'entendait pas les paroles, il cria:
+
+--Au secours! au secours!
+
+Mais le refrain éclata, répété avec fureur par toutes les bandes:
+
+Ne soyez pas jaloux!
+Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!...
+
+Cette fois, il entendit!
+
+Un farceur cria:
+
+--Eh! qui achète la _Complainte du Judas_, où y a des gravures de M.
+Raphaël, représentant le juif qui vend la princesse.
+
+--La complainte de Judas!
+
+--Cinq centimes, un sou!
+
+--Avec gravures!
+
+Le choeur reprit plus fort:
+
+Ne soyez pas jaloux!
+Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!...
+
+Il jeta un cri effrayant, qui se perdit dans les mugissements du vent...
+Et il retomba dans son évanouissement.
+
+Les voitures avaient passé. On distinguait encore dans l'éloignement le
+refrain:
+
+Ne soyez pas jaloux!
+Ce Deutz n' vaut pas quat' sous!...
+
+Et Deutz était là, couché dans le champ inculte, maudit, abandonné, par
+une nuit d'hiver, sous ce vent, sous cette pluie qui doublaient de
+violence, inondant son corps, glacé jusqu'à la moëlle!
+
+
+
+
+ XV
+
+ DÉNOUEMENT
+
+
+A partir de ce jour-là Deutz disparaît. Nul n'en a plus entendu parler.
+Dans quelle région le traître s'est-il réfugié? C'est un mystère. Dieu a
+voulu peut-être qu'il s'évanouît sans laisser de traces...
+
+Nous sommes arrivés à la fin de notre récit. Il nous reste à apprendre à
+nos lecteurs, ce que le sort a fait de nos héros...
+
+M. Legras-Ducos est mort. On se rappelle ces lettres, que Aubin Ploguen
+recevait à Nantes, et qu'il attendait avec tant d'impatience. Ces
+lettres mystérieuses, étaient arrivées on le sait, au nombre de six en
+six jours.
+
+La première disait:
+
+--Maladie grave. Inflammation de poitrine.
+
+La seconde:
+
+--Beaucoup de mieux.
+
+La troisième:
+
+--Le mieux se continue.
+
+La quatrième:
+
+--Aggravation. Nuit mauvaise.
+
+La cinquième:
+
+--Autre nuit mauvaise.
+
+La sixième:
+
+--De plus en plus mal.
+
+Elles apportaient au fidèle Breton, des nouvelles de M. Legras-Ducos. Il
+mourut pendant l'hiver qui suivit les événements que nous venons de
+raconter, et un an après, Fernande et Jean étaient mariés.
+
+Six mois avant cette union, Aubin, Jean-Nu-Pieds et Henry de Puiseux
+partirent soudainement pour les États-Unis. Le bruit s'était répandu
+quelque temps avant que Deutz avait paru en Amérique... Les glorieux
+vendéens avaient-ils été par delà les mers accomplir leur oeuvre de haute
+justice? C'est ce que nous raconterons un jour...[18]
+
+Philippe de Kardigân a illustré son nom de Robert Français.
+
+Quant à Henry de Puiseux, il vécut auprès de ses amis jusqu'en 1837. Sa
+gaieté avait pris une teinte assombrie. Il se rappelait! Il se rappelait
+sans doute les morts de la Pénissière, ces héroïques défenseurs d'une
+grande cause qui avaient succombé pour leur drapeau. Combien d'entre eux
+son souvenir allait-il chercher, couchés sous la terre bretonne,
+oubliés, eux aussi!
+
+Oui, oubliés!
+
+Le coeur des partis politiques ressemble au coeur des hommes par
+l'ingratitude..
+
+Qui sait aujourd'hui les noms de ceux que nous avons écrits dans ce
+livre, et que nous sommes fiers d'avoir rappelés à l'admiration et au
+respect?
+
+Par une belle soirée de l'année 1837, pénétrons au château de Kardigân.
+Nos lecteurs nous ont accompagné déjà dans la première partie de cette
+longue histoire. La brise de la mer arrive parfumée et chaude.
+
+
+Fernande et Jean sont assis sur la grande terrasse, en face de laquelle
+le docteur Lambquin, faisait naguère ses expériences.
+
+--As-tu des nouvelles d'Henry? demande Fernande à son mari.
+
+--Non.
+
+--Quand est-il donc parti?
+
+--Il y a cinq semaines?
+
+--Déjà!
+
+--J'aurais dû recevoir une lettre pourtant.
+
+Henry était parti pour l'Espagne combattre dans les rangs carlistes.
+
+Las deux époux en étaient là de leur causerie, quand la silhouette
+énergique d'Aubin Ploguen se détacha vigoureusement sur l'ombre du
+crépuscule qui tombait.
+
+--Aubin revient de la poste, s'écria Jean; sans doute il va nous
+remettre quelque lettre...
+
+En effet, le Breton tenait deux lettres à la main; toutes deux portaient
+le timbre d'Espagne. L'écriture de l'une était inconnue au marquis,
+celle de l'autre était de Henry.
+
+Jean jeta un cri de joie et fit sauter rapidement le cachet.
+
+--Enfin! murmura-t-il.
+
+Henry écrivait une longue lettre à ses amis pour leur raconter sa vie.
+Don Carlos l'avait nommé général de division. On se battait dru,
+disait-il. Ce brave coeur se trouvait dans son élément, au milieu de la
+bataille. Sa lettre respirait la poudre.
+
+Lorsque Jean l'eût terminée, il ouvrit la seconde.
+
+Mais à peine y eut-il jeté les yeux qu'il chancela.
+
+--Qu'as-tu donc?
+
+--Lis!
+
+Fernande prit le papier et lut:
+
+«Monsieur le Marquis,
+
+Selon le désir de mon général mourant, j'ai l'honneur et la douleur de
+vous annoncer que votre ami, M. de Puiseux, a été tué, hier, en
+chargeant à la tête de sa division...»
+
+Fernande laissa tomber la lettre. Une larme brillait dans ses yeux.
+
+--Mort! lui aussi! dit Jean, en se jetant en pleurant dans les bras de
+sa femme.
+
+--Regarde!... murmura-t-elle.
+
+Deux enfants blonds et roses entraient à ce moment sur la terrasse, et
+vinrent se réfugier auprès de leurs parents:
+
+--Ah! nous nous souviendrons de tous ceux qui sont morts en remplissant
+leur devoir, nous! dit Jean, le coeur brisé. Mais que restera-t-il de
+tout cela dans ces têtes blondes, dans vingt ans! Quels labeurs, quels
+héroïsmes oubliés... Le meilleur de tous s'en va... Il sera oublié comme
+les autres... qui se souviendra?
+
+--Dieu! prononça gravement Aubin Ploguen.
+
+
+
+
+[1: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.]
+
+[2: Nom donné par le gouvernement aux Vendéens. Lire les rapports
+officiels.]
+
+[3: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.]
+
+[4: Réflexions du général Dermoncourt.]
+
+[5: _Idem_.]
+
+[6: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt.]
+
+[7: _Idem_.]
+
+[8: _Idem_.]
+
+[9: Nous avons emprunté la plus grande partie de ces détails historiques
+à des documents que nos lecteurs ont eu l'obligeance de nous envoyer, et
+au livre du général Dermoncourt. Qu'il nous soit permis de remercier ici
+les correspondants inconnus qui ont bien voulu s'intéresser à cet
+ouvrage, assez pour y prendre part. (_Note de l'auteur_.)]
+
+[10: M. Maurice Duval ne fut réellement préfet de la Loire-Inférieure
+que le 5 octobre.]
+
+[11: En 1832, la télégraphie électrique n'existait pas encore: on se
+servait du télégraphe à bras, dont les transmissions quelquefois
+interrompues ont inspiré les jolis vers de Nadaud:
+
+... Les mensonges diplomatiques.
+Qu'arrête souvent le brouillard.
+
+La France fit ses premiers essais de télégraphie électrique en 1845, sur
+la ligne de Paris à Rouen, et en 1846 sur la ligne de Paris à la
+frontière du Nord.]
+
+[12: Nom plein d'aménité que donnaient les employés du duc d'Orléans aux
+Vendéens.]
+
+[13: _La Vendée et Madame_, par le général Dermoncourt..]
+
+[14: _Idem_.]
+
+[15: _Idem_.]
+
+[16: _Idem_.]
+
+[17: _Idem_.]
+
+[18: Les trois Vendéens ont tenu leur serment. Cette troisième partie
+paraîtra plus tard sous ce titre: _le Châtiment_, mais formera un
+ensemble à part, entièrement séparé du roman de _Jean-Nu-Pieds_. (_Note
+de l'auteur_.)]
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jean-nu-pieds, Vol. 2, by Albert Delpit
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN-NU-PIEDS, VOL. 2 ***
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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