Project Gutenberg's Le comte de Monte-Cristo, Tome IV, by Alexandre Dumas

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Title: Le comte de Monte-Cristo, Tome IV

Author: Alexandre Dumas

Release Date: March 15, 2006 [EBook #17992]
[Last updated: November 27, 2020]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COMTE DE MONTE-CRISTO, TOME IV ***




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Alexandre Dumas

LE COMTE DE MONTE-CRISTO

Tome IV (1845-1846)




Table des matires


LXXXV.  Le voyage.
LXXXVI.  Le jugement.
LXXXVII.  La provocation.
LXXXVIII.  L'insulte.
LXXXIX.  La nuit.
XC.  La rencontre.
XCI.  La mre et le fils.
XCII.  Le suicide.
XCIII.  Valentine.
XCIV.  L'aveu.
XCV.  Le pre et la fille.
XCVI.  Le contrat.
XCVII.  La route de Belgique.
XCVIII.  L'auberge de la Cloche et de la Bouteille.
XCIX.  La loi.
C.  L'apparition.
CI.  Locuste.
CII.  Valentine.
CIII.  Maximilien.
CIV.  La signature Danglars.
CV.  Le cimetire du Pre-Lachaise.
CVI.  Le partage.
CVII.  La Fosse-aux-Lions.
CVIII.  Le juge.
CIX.  Les assises.
CX.  L'acte d'accusation.
CXI.  Expiation.
CXII.  Le dpart.
CXIII.  Le pass.
CXIV.  Peppino.
CXV.  La carte de Luigi Vampa.
CXVI.  Le pardon.
CXVII.  Le 5 octobre.
Bibliographie--OEuvres compltes




LXXXV

Le voyage.


Monte-Cristo poussa un cri de joie en voyant les deux jeunes gens
ensemble.

Ah! ah! dit-il. Eh bien, j'espre que tout est fini, clairci, arrang?

--Oui, dit Beauchamp, des bruits absurdes qui sont tombs d'eux-mmes,
et, qui maintenant, s'ils se renouvelaient, m'auraient pour premier
antagoniste. Ainsi donc, ne parlons plus de cela.

--Albert vous dira, reprit le comte, que c'est le conseil que je lui
avais donn. Tenez, ajouta-t-il, vous me voyez au reste achevant la plus
excrable matine que j'aie jamais passe, je crois.

--Que faites-vous? dit Albert, vous mettez de l'ordre dans vos papiers,
ce me semble?

--Dans mes papiers, Dieu merci non! il y a toujours dans mes papiers un
ordre merveilleux, attendu que je n'ai pas de papiers, mais dans les
papiers de M. Cavalcanti.

--De M. Cavalcanti? demanda Beauchamp.

--Eh oui! ne savez-vous pas que c'est un jeune homme que lance le comte?
dit Morcerf.

--Non pas, entendons-nous bien, rpondit Monte-Cristo, je ne lance
personne, et M. Cavalcanti moins que tout autre.

--Et qui va pouser Mlle Danglars en mon lieu et place; ce qui, continua
Albert en essayant de sourire, comme vous pouvez bien vous en douter,
mon cher Beauchamp, m'affecte cruellement.

--Comment! Cavalcanti pouse Mlle Danglars? demanda Beauchamp.

--Ah ! mais vous venez donc du bout du monde? dit Monte-Cristo; vous,
un journaliste, le mari de la Renomme! Tout Paris ne parle que de cela.

--Et c'est vous, comte, qui avez fait ce mariage? demanda Beauchamp.

--Moi? Oh! silence, monsieur le nouvelliste, n'allez pas dire de
pareilles choses! Moi, bon Dieu! faire un mariage? Non, vous ne me
connaissez pas; je m'y suis au contraire oppos de tout mon pouvoir,
j'ai refus de faire la demande.

--Ah! je comprends, dit Beauchamp:  cause de notre ami Albert?

-- cause de moi, dit le jeune homme; oh! non, par ma foi! Le comte me
rendra la justice d'attester que je l'ai toujours pri, au contraire, de
rompre ce projet, qui heureusement est rompu. Le comte prtend que ce
n'est pas lui que je dois remercier; soit, j'lverai, comme les
anciens, un autel _Deo ignoto_.

--coutez, dit Monte-Cristo, c'est si peu moi, que je suis en froid avec
le beau-pre et avec le jeune homme; il n'y a que Mlle Eugnie, laquelle
ne me parat pas avoir une profonde vocation pour le mariage, qui, en
voyant  quel point j'tais peu dispos  la faire renoncer  sa chre
libert, m'ait conserv son affection.

--Et vous dites que ce mariage est sur le point de se faire?

--Oh! mon Dieu! oui, malgr tout ce que j'ai pu dire. Moi, je ne connais
pas le jeune homme, on le prtend riche et de bonne famille, mais pour
moi ces choses sont de simples _on dit_. J'ai rpt tout cela  satit
 M. Danglars; mais il est entich de son Lucquois. J'ai t jusqu' lui
faire part d'une circonstance qui, pour moi, tait plus grave: le jeune
homme a t chang en nourrice, enlev par des Bohmiens ou gar par
son prcepteur, je ne sais pas trop. Mais ce que je sais, c'est que son
pre l'a perdu de vue depuis plus de dix annes; ce qu'il a fait pendant
ces dix annes de vie errante, Dieu seul le sait. Eh bien, rien de tout
cela n'y a fait. On m'a charg d'crire au major, de lui demander des
papiers; ces papiers, les voil. Je les leur envoie, mais, comme Pilate,
en me lavant les mains.

--Et Mlle d'Armilly, demanda Beauchamp, quelle mine vous fait-elle 
vous, qui lui enlevez son lve?

--Dame! je ne sais pas trop: mais il parat qu'elle part pour l'Italie.
Mme Danglars m'a parl d'elle et m'a demand des lettres de
recommandation pour les impresarii; je lui ai donn un mot pour le
directeur du thtre Valle, qui m'a quelques obligations. Mais
qu'avez-vous donc, Albert? vous avez l'air tout attrist; est-ce que,
sans vous en douter vous tes amoureux de Mlle Danglars, par exemple?

--Pas que je sache, dit Albert en souriant tristement.

Beauchamp se mit  regarder les tableaux.

Mais enfin, continua Monte-Cristo, vous n'tes pas dans votre tat
ordinaire. Voyons, qu'avez-vous? dites.

--J'ai la migraine, dit Albert.

--Eh bien, mon cher vicomte, dit Monte-Cristo, j'ai en ce cas un remde
infaillible  vous proposer, remde qui m'a russi  moi chaque fois que
j'ai prouv quelque contrarit.

--Lequel? demanda le jeune homme.

--Le dplacement.

--En vrit? dit Albert.

--Oui; et tenez, comme en ce moment-ci je suis excessivement contrari,
je me dplace. Voulez-vous que nous nous dplacions ensemble?

--Vous, contrari, comte! dit Beauchamp, et de quoi donc?

--Pardieu! vous en parlez fort  votre aise, vous; je voudrais bien vous
voir avec une instruction se poursuivant dans votre maison!

--Une instruction! quelle instruction?

--Eh! celle que M. de Villefort dresse contre mon aimable assassin donc,
une espce de brigand chapp du bagne,  ce qu'il parat.

--Ah! c'est vrai, dit Beauchamp, j'ai lu le fait dans les journaux.
Qu'est-ce que c'est que ce Caderousse?

--Eh bien... mais il parat que c'est un Provenal. M. de Villefort en a
entendu parler quand il tait  Marseille, et M. Danglars se rappelle
l'avoir vu. Il en rsulte que M. le procureur du roi prend l'affaire
fort  coeur, qu'elle a,  ce qu'il parat, intress au plus haut degr
le prfet de police, et que, grce  cet intrt dont je suis on ne peut
plus reconnaissant, on m'envoie ici depuis quinze jours tous les bandits
qu'on peut se procurer dans Paris et dans la banlieue, sous prtexte que
ce sont les assassins de M. Caderousse; d'o il rsulte que, dans trois
mois, si cela continue, il n'y aura pas un voleur ni un assassin dans ce
beau royaume de France qui ne connaisse le plan de ma maison sur le bout
de son doigt; aussi je prends le parti de la leur abandonner tout
entire, et de m'en aller aussi loin que la terre pourra me porter.
Venez avec moi, vicomte, je vous emmne.

--Volontiers.

--Alors, c'est convenu?

--Oui, mais o cela?

--Je vous l'ai dit, o l'air est pur, o le bruit endort, o, si
orgueilleux que l'on soit, on se sent humble et l'on se trouve petit.
J'aime cet abaissement, moi, que l'on dit matre de l'univers comme
Auguste.

--O allez-vous, enfin?

-- la mer, vicomte,  la mer. Je suis un marin, voyez-vous, tout
enfant, j'ai t berc dans les bras du vieil Ocan et sur le sein de la
belle Amphitrite; j'ai jou avec le manteau vert de l'un et la robe
azure de l'autre; j'aime la mer comme on aime une matresse, et quand
il y a longtemps que je ne l'ai vue, je m'ennuie d'elle.

--Allons, comte, allons!

-- la mer?

--Oui.

--Vous acceptez?

--J'accepte.

--Eh bien, vicomte, il y aura ce soir dans ma cour un briska de voyage,
dans lequel on peut s'tendre comme dans son lit; ce briska sera attel
de quatre chevaux de poste. Monsieur Beauchamp, on y tient quatre trs
facilement. Voulez-vous venir avec nous? je vous emmne!

--Merci, je viens de la mer.

--Comment! vous venez de la mer?

--Oui, ou  peu prs. Je viens de faire un petit voyage aux les
Borromes.

--Qu'importe! venez toujours, dit Albert.

--Non, cher Morcerf, vous devez comprendre que du moment o je refuse,
c'est que la chose est impossible. D'ailleurs, il est important,
ajouta-t-il en baissant la voix, que je reste  Paris, ne ft-ce que
pour surveiller la bote du journal.

--Ah! vous tes un bon et excellent ami, dit Albert; oui, vous avez
raison, veillez, surveillez, Beauchamp, et tchez de dcouvrir l'ennemi
 qui cette rvlation a d le jour.

Albert et Beauchamp se sparrent: leur dernire poigne de main
renfermait tous les sens que leurs lvres ne pouvaient exprimer devant
un tranger.

Excellent garon que Beauchamp! dit Monte-Cristo aprs le dpart du
journaliste; n'est-ce pas, Albert?

--Oh! oui, un homme de coeur, je vous en rponds; aussi je l'aime de
toute mon me. Mais, maintenant que nous voil seuls, quoique la chose
me soit  peu prs gale, o allons-nous?

--En Normandie, si vous voulez bien.

-- merveille. Nous sommes tout  fait  la campagne, n'est-ce pas?
point de socit, point de voisins?

--Nous sommes tte  tte avec des chevaux pour courir, des chiens pour
chasser, et une barque pour pcher, voil tout.

--C'est ce qu'il me faut; je prviens ma mre, et je suis  vos ordres.

--Mais, dit Monte-Cristo, vous permettra-t-on?

--Quoi?

--De venir en Normandie.

-- moi? est-ce que je ne suis pas libre?

--D'aller o vous voulez, seul, je le sais bien, puisque je vous ai
rencontr chapp par l'Italie.

--Eh bien?

--Mais de venir avec l'homme qu'on appelle le comte de Monte-Cristo?

--Vous avez peu de mmoire, comte.

--Comment cela?

--Ne vous ai-je pas dit toute la sympathie que ma mre avait pour vous?

--Souvent femme varie, a dit Franois Ier; la femme, c'est l'onde, a dit
Shakespeare; l'un tait un grand roi et l'autre un grand pote, et
chacun d'eux devait connatre la femme.

--Oui, la femme; mais ma mre n'est point la femme, c'est une femme.

--Permettez-vous  un pauvre tranger de ne point comprendre
parfaitement toutes les subtilits de votre langue?

--Je veux dire que ma mre est avare de ses sentiments, mais qu'une fois
qu'elle les a accords, c'est pour toujours.

--Ah! vraiment, dit en soupirant Monte-Cristo; et vous croyez qu'elle me
fait l'honneur de m'accorder un sentiment autre que la plus parfaite
indiffrence?

--coutez! je vous l'ai dj dit et je vous le rpte, reprit Morcerf,
il faut que vous soyez rellement un homme bien trange et bien
suprieur.

--Oh!

--Oui, car ma mre s'est laisse prendre, je ne dirai pas  la
curiosit, mais  l'intrt que vous inspirez. Quand nous sommes seuls,
nous ne causons que de vous.

--Et elle vous a dit de vous mfier de ce Manfred?

--Au contraire, elle me dit: Morcerf, je crois le comte une noble
nature; tche de te faire aimer de lui.

Monte-Cristo dtourna les yeux et poussa un soupir.

Ah! vraiment? dit-il.

--De sorte, vous comprenez, continua Albert, qu'au lieu de s'opposer 
mon voyage, elle l'approuvera de tout son coeur, puisqu'il rentre dans
les recommandations qu'elle me fait chaque jour.

--Allez donc, dit Monte-Cristo;  ce soir. Soyez ici  cinq heures; nous
arriverons l-bas  minuit ou une heure.

--Comment! au Trport?...

--Au Trport ou dans les environs.

--Il ne vous faut que huit heures pour faire quarante-huit lieues?

--C'est encore beaucoup, dit Monte-Cristo.

--Dcidment vous tes l'homme des prodiges, et vous arriverez non
seulement  dpasser les chemins de fer, ce qui n'est pas bien difficile
en France surtout, mais encore  aller plus vite que le tlgraphe.

--En attendant, vicomte, comme il nous faut toujours sept ou huit heures
pour arriver l-bas, soyez exact.

--Soyez tranquille, je n'ai rien autre chose  faire d'ici l que de
m'apprter.

-- cinq heures, alors?

-- cinq heures.

Albert sortit. Monte-Cristo, aprs lui avoir en souriant fait un signe
de la tte, demeura un instant pensif et comme absorb dans une profonde
mditation. Enfin, passant la main sur son front, comme pour carter sa
rverie, il alla au timbre et frappa deux coups.

Au bruit des deux coups frapps par Monte-Cristo sur le timbre,
Bertuccio entra.

Matre Bertuccio, dit-il, ce n'est pas demain, ce n'est pas
aprs-demain, comme je l'avais pens d'abord, c'est ce soir que je pars
pour la Normandie; d'ici  cinq heures, c'est plus de temps qu'il ne
vous en faut; vous ferez prvenir les palefreniers du premier relais; M.
de Morcerf m'accompagne. Allez!

Bertuccio obit, et un piqueur courut  Pontoise annoncer que la chaise
de poste passerait  six heures prcises. Le palefrenier de Pontoise
envoya au relais suivant un exprs, qui en envoya un autre; et, six
heures aprs, tous les relais disposs sur la route taient prvenus.

Avant de partir, le comte monta chez Hayde, lui annona son dpart, lui
dit le lieu o il allait, et mit toute sa maison  ses ordres.

Albert fut exact. Le voyage, sombre  son commencement, s'claircit
bientt par l'effet physique de la rapidit. Morcerf n'avait pas ide
d'une pareille vitesse.

En effet, dit Monte-Cristo, avec votre poste faisant ses deux lieues 
l'heure, avec cette loi stupide qui dfend  un voyageur de dpasser
l'autre sans lui demander la permission, et qui fait qu'un voyageur
malade ou quinteux a le droit d'enchaner  sa suite les voyageurs
allgres et bien portants, il n'y a pas de locomotion possible; moi,
j'vite cet inconvnient en voyageant avec mon propre postillon et mes
propres chevaux, n'est-ce pas, Ali?

Et le comte, passant la tte par la portire, poussait un petit cri
d'excitation qui donnait des ailes aux chevaux; ils ne couraient plus,
ils volaient. La voiture roulait comme un tonnerre sur ce pav royal, et
chacun se dtournait pour voir passer ce mtore flamboyant. Ali,
rptant ce cri, souriait, montrant ses dents blanches, serrant dans ses
mains robustes les rnes cumantes, aiguillonnant les chevaux, dont les
belles crinires s'parpillaient au vent; Ali, l'enfant du dsert, se
retrouvait dans son lment, et avec son visage noir, ses yeux ardents,
son burnous de neige, il semblait, au milieu de la poussire qu'il
soulevait, le gnie du simoun et le dieu de l'ouragan.

Voil, dit Morcerf, une volupt que je ne connaissais pas, c'est la
volupt de la vitesse.

Et les derniers nuages de son front se dissipaient, comme si l'air qu'il
fendait emportait ces nuages avec lui.

Mais o diable trouvez-vous de pareils chevaux? demanda Albert. Vous
les faites donc faire exprs?

--Justement, dit le comte. Il y a six ans, je trouvai en Hongrie un
fameux talon renomm pour sa vitesse; je l'achetai je ne sais plus
combien: ce fut Bertuccio qui paya. Dans la mme anne, il eut
trente-deux enfants. C'est toute cette progniture du mme pre que nous
allons passer en revue; ils sont tous pareils, noirs, sans une seule
tache, except une toile au front, car  ce privilgi du haras on a
choisi des juments, comme aux pachas on choisit des favorites.

--C'est admirable!... Mais dites-moi, comte, que faites-vous de tous ces
chevaux?

--Vous le voyez, je voyage avec eux.

--Mais vous ne voyagerez pas toujours?

--Quand je n'en aurai plus besoin, Bertuccio les vendra, et il prtend
qu'il gagnera trente ou quarante mille francs sur eux.

--Mais il n'y aura pas de roi d'Europe assez riche pour vous les
acheter.

--Alors il les vendra  quelque simple vizir d'Orient, qui videra son
trsor pour les payer et qui remplira son trsor en administrant des
coups de bton sous la plante des pieds de ses sujets.

--Comte, voulez-vous que je vous communique une pense qui m'est venue?

--Faites.

--C'est qu'aprs vous, M. Bertuccio doit tre le plus riche particulier
de l'Europe.

--Eh bien, vous vous trompez, vicomte. Je suis sr que si vous
retourniez les poches de Bertuccio, vous n'y trouveriez pas dix sous
vaillant.

--Pourquoi cela? demanda le jeune homme. C'est donc un phnomne que M.
Bertuccio? Ah! mon cher comte, ne me poussez pas trop loin dans le
merveilleux, ou je ne vous croirai plus, je vous prviens.

--Jamais de merveilleux avec moi, Albert; des chiffres et de la raison,
voil tout. Or, coutez ce dilemme: Un intendant vole, mais pourquoi
vole-t-il?

--Dame! parce que c'est dans sa nature, ce me semble, dit Albert, il
vole pour voler.

--Eh bien, non, vous vous trompez: il vole parce qu'il a une femme, des
enfants, des dsirs ambitieux pour lui et pour sa famille; il vole
surtout parce qu'il n'est pas sr de ne jamais quitter son matre et
qu'il veut se faire un avenir. Eh bien, M. Bertuccio est seul au monde,
il puise dans ma bourse sans me rendre compte, il est sr de ne jamais
me quitter.

--Pourquoi cela?

--Parce que je n'en trouverais pas un meilleur.

--Vous tournez dans un cercle vicieux, celui des probabilits.

--Oh! non pas; je suis dans les certitudes. Le bon serviteur pour moi,
c'est celui sur lequel j'ai droit de vie ou de mort.

--Et vous avez droit de vie ou de mort sur Bertuccio? demanda Albert.

--Oui, rpondit froidement le comte.

Il y a des mots qui ferment la conversation comme une porte de fer. Le
_oui_ du comte tait un de ces mots-l.

Le reste du voyage s'accomplit avec la mme rapidit, les trente-deux
chevaux, diviss en huit relais, firent leurs quarante-huit lieues en
huit heures.

On arriva au milieu de la nuit,  la porte d'un beau parc. Le concierge
tait debout et tenait la grille ouverte. Il avait t prvenu par le
palefrenier du dernier relais.

Il tait deux heures et demie du matin. On conduisit Morcerf  son
appartement. Il trouva un bain et un souper prts. Le domestique, qui
avait fait la route sur le sige de derrire de la voiture, tait  ses
ordres; Baptistin, qui avait fait la route sur le sige de devant, tait
 ceux du comte.

Albert prit son bain, soupa et se coucha. Toute la nuit, il fut berc
par le bruit mlancolique de la houle. En se levant, il alla droit  la
fentre, l'ouvrit et se trouva sur une petite terrasse, o l'on avait
devant soi la mer, c'est--dire l'immensit, et derrire soi un joli
parc donnant sur une petite fort.

Dans une anse d'une certaine grandeur se balanait une petite corvette 
la carne troite,  la mture lance, et portant  la corne un
pavillon aux armes de Monte-Cristo, armes reprsentant une montagne d'or
posant sur une mer d'azur, avec une croix de gueules au chef, ce qui
pouvait aussi bien tre une allusion  son nom rappelant le Calvaire,
que la passion de Notre-Seigneur a fait une montagne plus prcieuse que
l'or, et la croix infme que son sang divin a faite sainte, qu' quelque
souvenir personnel de souffrance et de rgnration enseveli dans la
nuit du pass mystrieux de cet homme. Autour de la golette taient
plusieurs petits chasse-mare appartenant aux pcheurs des villages
voisins, et qui semblaient d'humbles sujets attendant les ordres de leur
reine.

L, comme dans tous les endroits o s'arrtait Monte-Cristo, ne ft-ce
que pour y passer deux jours, la vie y tait organise au thermomtre du
plus haut confortable; aussi la vie,  l'instant mme, y devenait-elle
facile.

Albert trouva dans son antichambre deux fusils et tous les ustensiles
ncessaires  un chasseur; une pice plus haute, et place au
rez-de-chausse, tait consacre  toutes les ingnieuses machines que
les Anglais, grands pcheurs, parce qu'ils sont patients et oisifs,
n'ont pas encore pu faire adopter aux routiniers pcheurs de France.

Toute la journe se passa  ces exercices divers auxquels, d'ailleurs,
Monte-Cristo excellait: on tua une douzaine de faisans dans le parc, on
pcha autant de truites dans les ruisseaux, on dna dans un kiosque
donnant sur la mer, et l'on servit le th dans la bibliothque.

Vers le soir du troisime jour, Albert, bris de fatigue  l'user de
cette vie qui semblait tre un jeu pour Monte-Cristo, dormait prs de la
fentre tandis que le comte faisait avec son architecte le plan d'une
serre qu'il voulait tablir dans sa maison, lorsque le bruit d'un cheval
crasant les cailloux de la route fit lever la tte au jeune homme; il
regarda par la fentre et, avec une surprise des plus dsagrables,
aperut dans la cour son valet de chambre, dont il n'avait pas voulu se
faire suivre pour moins embarrasser Monte-Cristo.

Florentin ici! s'cria-t-il en bondissant sur son fauteuil; est-ce que
ma mre est malade?

Et il se prcipita vers la porte de la chambre.

Monte-Cristo le suivit des yeux, et le vit aborder le valet qui, tout
essouffl encore, tira de sa poche un petit paquet cachet. Le petit
paquet contenait un journal et une lettre.

De qui cette lettre? demanda vivement Albert.

--De M. Beauchamp, rpondit Florentin.

--C'est Beauchamp qui vous envoie alors?

--Oui, monsieur. Il m'a fait venir chez lui, m'a donn l'argent
ncessaire  mon voyage, m'a fait venir un cheval de poste, et m'a fait
promettre de ne point m'arrter que je n'aie rejoint monsieur: j'ai fait
la route en quinze heures.

Albert ouvrit la lettre en frissonnant: aux premires lignes, il poussa
un cri, et saisit le journal avec un tremblement visible.

Tout  coup ses yeux s'obscurcirent, ses jambes semblrent se drober
sous lui, et, prt  tomber, il s'appuya sur Florentin, qui tendait le
bras pour le soutenir.

Pauvre jeune homme! murmura Monte-Cristo, si bas que lui-mme n'et pu
entendre le bruit des paroles de compassion qu'il prononait; il est
donc dit que la faute des pres retombera sur les enfants jusqu' la
troisime et quatrime gnration.

Pendant ce temps Albert avait repris sa force, et, continuant de lire,
il secoua ses cheveux sur sa tte mouille de sueur, et, froissant
lettre et journal:

Florentin, dit-il, votre cheval est-il en tat de reprendre le chemin
de Paris?

--C'est un mauvais bidet de poste clop.

--Oh! mon Dieu! et comment tait la maison quand vous l'avez quitte?

--Assez calme; mais en revenant de chez M. Beauchamp, j'ai trouv madame
dans les larmes; elle m'avait fait demander pour savoir quand vous
reviendriez. Alors je lui ai dit que j'allais vous chercher de la part
de M. Beauchamp. Son premier mouvement a t d'tendre le bras comme
pour m'arrter; mais aprs un instant de rflexion:

Oui, allez, Florentin, a-t-elle dit, et qu'il revienne.

--Oui, ma mre, oui, dit Albert, je reviens, sois tranquille, et malheur
 l'infme!... Mais, avant tout, il faut que je parte.

Il reprit le chemin de la chambre o il avait laiss Monte-Cristo.

Ce n'tait plus le mme homme et cinq minutes avaient suffi pour oprer
chez Albert une triste mtamorphose; il tait sorti dans son tat
ordinaire, il rentrait avec la voix altre, le visage sillonn de
rougeurs fbriles, l'oeil tincelant sous des paupires veines de bleu,
et la dmarche chancelante comme celle d'un homme ivre.

Comte, dit-il, merci de votre bonne hospitalit dont j'aurais voulu
jouir plus longtemps, mais il faut que je retourne  Paris.

--Qu'est-il donc arriv?

--Un grand malheur; mais permettez-moi de partir, il s'agit d'une chose
bien autrement prcieuse que ma vie. Pas de question, comte, je vous en
supplie, mais un cheval!

--Mes curies sont  votre service, vicomte, dit Monte-Cristo; mais vous
allez vous tuer de fatigue en courant la poste  cheval; prenez une
calche, un coup, quelque voiture.

--Non, ce serait trop long, et puis j'ai besoin de cette fatigue que
vous craignez pour moi, elle me fera du bien.

Albert fit quelques pas en tournoyant comme un homme frapp d'une
balle, et alla tomber sur une chaise prs de la porte.

Monte-Cristo ne vit pas cette seconde faiblesse, il tait  la fentre
et criait:

Ali, un cheval pour M. de Morcerf! qu'on se hte! il est press!

Ces paroles rendirent la vie  Albert; il s'lana hors de la chambre,
le comte le suivit.

Merci! murmura le jeune homme en s'lanant en selle. Vous reviendrez
aussi vite que vous pourrez, Florentin. Y a-t-il un mot d'ordre pour
qu'on me donne des chevaux?

--Pas d'autre que de rendre celui que vous montez; on vous en sellera 
l'instant un autre.

Albert allait s'lancer, il s'arrta.

Vous trouverez peut-tre mon dpart trange, insens, dit le jeune
homme. Vous ne comprenez pas comment quelques lignes crites sur un
journal peuvent mettre un homme au dsespoir; eh bien, ajouta-t-il en
lui jetant le journal, lisez ceci, mais quand je serai parti seulement,
afin que vous ne voyiez pas ma rougeur.

Et tandis que le comte ramassait le journal, il enfona les perons,
qu'on venait d'attacher  ses bottes, dans le ventre du cheval, qui,
tonn qu'il existt un cavalier qui crt avoir besoin vis--vis de lui
d'un pareil stimulant, partit comme un trait d'arbalte.

Le comte suivit des yeux avec un sentiment de compassion infinie le
jeune homme, et ce ne fut que lorsqu'il eut compltement disparu que,
reportant ses regards sur le journal, il lut ce qui suit:

Cet officier franais au service d'Ali, pacha de Janina, dont parlait,
il y a trois semaines, le journal _L'Impartial_ et qui non seulement
livra les chteaux de Janina, mais encore vendit son bienfaiteur aux
Turcs, s'appelait en effet  cette poque Fernand, comme l'a dit notre
honorable confrre; mais, depuis, il a ajout  son nom de baptme un
titre de noblesse et un nom de terre.

Il s'appelle aujourd'hui M. le comte de Morcerf, et fait partie de la
Chambre des pairs.

Ainsi donc ce secret terrible, que Beauchamp avait enseveli avec tant de
gnrosit, reparaissait comme un fantme arm, et un autre journal,
cruellement renseign, avait publi, le surlendemain du dpart d'Albert
pour la Normandie, les quelques lignes qui avaient failli rendre fou le
malheureux jeune homme.




LXXXVI

Le jugement.


 huit heures du matin, Albert tomba chez Beauchamp comme la foudre. Le
valet de chambre tant prvenu, il introduisit Morcerf dans la chambre
de son matre, qui venait de se mettre au bain.

Eh bien? lui dit Albert.

--Eh bien, mon pauvre ami, rpondit Beauchamp, je vous attendais.

--Me voil. Je ne vous dirai pas, Beauchamp, que je vous crois trop
loyal et trop bon pour avoir parl de cela  qui que ce soit; non, mon
ami. D'ailleurs, le message que vous m'avez envoy m'est un garant de
votre affection. Ainsi ne perdons pas de temps en prambule: vous avez
quelque ide de quelle part vient le coup?

--Je vous en dirai deux mots tout  l'heure.

--Oui, mais auparavant, mon ami, vous me devez, dans tous ses dtails,
l'histoire de cette abominable trahison.

Et Beauchamp raconta au jeune homme, cras de honte et de douleur, les
faits que nous allons redire dans toute leur simplicit.

Le matin de l'avant-veille, l'article avait paru dans un journal autre
que _L'Impartial_, et, ce qui donnait plus de gravit encore 
l'affaire, dans un journal bien connu pour appartenir au gouvernement.
Beauchamp djeunait lorsque la note lui sauta aux yeux, il envoya
aussitt chercher un cabriolet, et sans achever son repas, il courut au
journal.

Quoique professant des sentiments politiques compltement opposs  ceux
du grant du journal accusateur, Beauchamp, ce qui arrive quelquefois,
et nous dirons mme souvent, tait son intime ami.

Lorsqu'il arriva chez lui, le grant tenait son propre journal et
paraissait se complaire dans un _premier-Paris_ sur le sucre de
betterave, qui, probablement, tait de sa faon.

Ah! pardieu! dit Beauchamp, puisque vous tenez votre journal, mon cher,
je n'ai pas besoin de vous dire ce qui m'amne.

--Seriez-vous par hasard partisan de la canne  sucre? demanda le grant
du journal ministriel.

--Non, rpondit Beauchamp, je suis mme parfaitement tranger  la
question; aussi viens-je pour autre chose.

--Et pourquoi venez-vous?

--Pour l'article Morcerf.

--Ah! oui, vraiment: n'est-ce pas que c'est curieux?

--Si curieux que vous risquez la diffamation, ce me semble, et que vous
risquez un procs fort chanceux.

--Pas du tout; nous avons reu avec la note toutes les pices  l'appui,
et nous sommes parfaitement convaincus que M. de Morcerf se tiendra
tranquille; d'ailleurs, c'est un service  rendre au pays que de lui
dnoncer les misrables indignes de l'honneur qu'on leur fait.

Beauchamp demeura interdit.

Mais qui donc vous a si bien renseign? demanda-t-il; car mon journal,
qui avait donn l'veil, a t forc de s'abstenir faute de preuves, et
cependant nous sommes plus intresss que vous  dvoiler M. de Morcerf,
puisqu'il est pair de France, et que nous faisons de l'opposition.

--Oh! mon Dieu, c'est bien simple; nous n'avons pas couru aprs le
scandale, il est venu nous trouver. Un homme nous est arriv hier de
Janina, apportant le formidable dossier, et comme nous hsitions  nous
jeter dans la voie de l'accusation, il nous a annonc qu' notre refus
l'article paratrait dans un autre journal. Ma foi, vous savez,
Beauchamp, ce que c'est qu'une nouvelle importante; nous n'avons pas
voulu laisser perdre celle-l. Maintenant le coup est port; il est
terrible et retentira jusqu'au bout de l'Europe.

Beauchamp comprit qu'il n'y avait plus qu' baisser la tte, et sortit
au dsespoir pour envoyer un courrier  Morcerf.

Mais ce qu'il n'avait pas pu crire  Albert, car les choses que nous
allons raconter taient postrieures au dpart de son courrier, c'est
que le mme jour,  la Chambre des pairs, une grande agitation s'tait
manifeste et rgnait dans les groupes ordinairement si calmes de la
haute assemble. Chacun tait arriv presque avant l'heure, et
s'entretenait du sinistre vnement qui allait occuper l'attention
publique et la fixer sur un des membres les plus connus de l'illustre
corps.

C'taient des lectures  voix basse de l'article, des commentaires et
des changes de souvenirs qui prcisaient encore mieux les faits. Le
comte de Morcerf n'tait pas aim parmi ses collgues. Comme tous les
parvenus, il avait t forc, pour se maintenir  son rang, d'observer
un excs de hauteur. Les grands aristocrates riaient de lui; les talents
le rpudiaient; les gloires pures le mprisaient instinctivement. Le
comte en tait  cette extrmit fcheuse de la victime expiatoire. Une
fois dsigne par le doigt du Seigneur pour le sacrifice, chacun
s'apprtait  crier haro.

Seul, le comte de Morcerf ne savait rien. Il ne recevait pas le journal
o se trouvait la nouvelle diffamatoire, et avait pass la matine 
crire des lettres et  essayer un cheval.

Il arriva donc  son heure accoutume, la tte haute, l'oeil fier, la
dmarche insolente, descendit de voiture, dpassa les corridors et entra
dans la salle, sans remarquer les hsitations des huissiers et les
demi-saluts de ses collgues.

Lorsque Morcerf entra, la sance tait dj ouverte depuis plus d'une
demi-heure.

Quoique le comte, ignorant, comme nous l'avons dit, de tout ce qui s'est
pass, n'et rien chang  son air ni  sa dmarche, son air et sa
dmarche parurent  tous plus orgueilleux que d'habitude, et sa prsence
dans cette occasion parut tellement agressive  cette assemble jalouse
de son honneur, que tous y virent une inconvenance, plusieurs une
bravade, quelques-uns une insulte.

Il tait vident que la Chambre tout entire brlait d'entamer le dbat.

On voyait le journal accusateur aux mains de tout le monde; mais, comme
toujours, chacun hsitait  prendre sur lui la responsabilit de
l'attaque. Enfin, un des honorables pairs, ennemi dclar du comte de
Morcerf, monta  la tribune avec une solennit qui annonait que le
moment attendu tait arriv.

Il se fit un effrayant silence; Morcerf seul ignorait la cause de
l'attention profonde que l'on prtait cette fois  un orateur qu'on
n'avait pas toujours l'habitude d'couter si complaisamment.

Le comte laissa passer tranquillement le prambule par lequel l'orateur
tablissait qu'il allait parler d'une chose tellement grave, tellement
sacre, tellement vitale pour la Chambre, qu'il rclamait toute
l'attention de ses collgues.

Aux premiers mots de Janina et du colonel Fernand, le comte de Morcerf
plit si horriblement, qu'il n'y eut qu'un frmissement dans cette
assemble, dont tous les regards convergeaient vers le comte.

Les blessures morales ont cela de particulier qu'elles se cachent, mais
ne se referment pas; toujours douloureuses, toujours prtes  saigner
quand on les touche, elles restent vives et bantes dans le coeur.

La lecture de l'article acheve au milieu de ce mme silence, troubl
alors par un frmissement qui cessa aussitt que l'orateur parut dispos
 reprendre de nouveau la parole, l'accusateur exposa son scrupule, et
se mit  tablir combien sa tche tait difficile; c'tait l'honneur de
M. de Morcerf, c'tait celui de toute la Chambre qu'il prtendait
dfendre en provoquant un dbat qui devait s'attaquer  ces questions
personnelles toujours si brlantes. Enfin, il conclut en demandant
qu'une enqute ft ordonne, assez rapide pour confondre, avant qu'elle
et eu le temps de grandir, la calomnie, et pour rtablir M. de Morcerf,
en le vengeant, dans la position que l'opinion publique lui avait faite
depuis longtemps.

Morcerf tait si accabl, si tremblant devant cette immense et
inattendue calamit, qu'il put  peine balbutier quelques mots en
regardant ses confrres d'un oeil gar. Cette timidit, qui d'ailleurs
pouvait aussi bien tenir  l'tonnement de l'innocent qu' la honte du
coupable, lui concilia quelques sympathies. Les hommes vraiment gnreux
sont toujours prts  devenir compatissants, lorsque le malheur de leur
ennemi dpasse les limites de leur haine.

Le prsident mit l'enqute aux voix; on vota par assis et lev, et il
fut dcid que l'enqute aurait lieu.

On demanda au comte combien il lui fallait de temps pour prparer sa
justification.

Le courage tait revenu  Morcerf ds qu'il s'tait senti vivant encore
aprs cet horrible coup.

Messieurs les pairs, rpondit-il, ce n'est point avec du temps qu'on
repousse une attaque comme celle que dirigent en ce moment contre moi
des ennemis inconnus et rests dans l'ombre de leur obscurit sans
doute; c'est sur-le-champ, c'est par un coup de foudre qu'il faut que je
rponde  l'clair qui un instant m'a bloui; que ne m'est-il donn, au
lieu d'une pareille justification, d'avoir  rpandre mon sang pour
prouver  mes collgues que je suis digne de marcher leur gal!

Ces paroles firent une impression favorable pour l'accus.

Je demande donc, dit-il, que l'enqute ait lieu le plus tt possible,
et je fournirai  la Chambre toutes les pices ncessaires 
l'efficacit de cette enqute.

--Quel jour fixez-vous? demanda le prsident.

--Je me mets ds aujourd'hui  la disposition de la Chambre, rpondit
le comte.

Le prsident agita la sonnette.

La Chambre est-elle d'avis, demanda-t-il, que cette enqute ait lieu
aujourd'hui mme?

--Oui! fut la rponse unanime de l'Assemble.

On nomma une commission de douze membres pour examiner les pices 
fournir par Morcerf. L'heure de la premire sance de cette commission
fut fixe  huit heures du soir dans les bureaux de la Chambre. Si
plusieurs sances taient ncessaires, elles auraient lieu  la mme
heure et dans le mme endroit.

Cette dcision prise, Morcerf demanda la permission de se retirer; il
avait  recueillir les pices amasses depuis longtemps par lui pour
faire tte  cet orage, prvu par son cauteleux et indomptable
caractre.

Beauchamp raconta au jeune homme toutes les choses que nous venons de
dire  notre tour: seulement son rcit eut sur le ntre l'avantage de
l'animation des choses vivantes sur la froideur des choses mortes.

Albert l'couta en frmissant tantt d'espoir, tantt de colre, parfois
de honte; car, par la confidence de Beauchamp, il savait que son pre
tait coupable, et il se demandait comment, puisqu'il tait coupable, il
pourrait en arriver  prouver son innocence.

Arriv au point o nous en sommes, Beauchamp s'arrta.

Ensuite? demanda Albert.

--Ensuite? rpta Beauchamp.

--Oui.

--Mon ami, ce mot m'entrane dans une horrible ncessit. Voulez-vous
donc savoir la suite?

--Il faut absolument que je la sache, mon ami, et j'aime mieux la
connatre de votre bouche que d'aucune autre.

--Eh bien, reprit Beauchamp, apprtez donc votre courage, Albert; jamais
vous n'en aurez eu plus besoin.

Albert passa une main sur son front pour s'assurer de sa propre force,
comme un homme qui s'apprte  dfendre sa vie essaie sa cuirasse et
fait ployer la lame de son pe.

Il se sentit fort, car il prenait sa fivre pour de l'nergie.

Allez! dit-il.

--Le soir arriva, continua Beauchamp. Tout Paris tait dans l'attente de
l'vnement. Beaucoup prtendaient que votre pre n'avait qu' se
montrer pour faire crouler l'accusation; beaucoup aussi disaient que le
comte ne se prsenterait pas; il y en avait qui assuraient l'avoir vu
partir pour Bruxelles, et quelques-uns allrent  la police demander
s'il tait vrai, comme on le disait, que le comte et pris ses
passeports.

Je vous avouerai que je fis tout au monde, continua Beauchamp, pour
obtenir d'un des membres de la commission, jeune pair de mes amis,
d'tre introduit dans une sorte de tribune.  sept heures il vint me
prendre, et, avant que personne ft arriv, me recommanda  un huissier
qui m'enferma dans une espce de loge. J'tais masqu par une colonne et
perdu dans une obscurit complte; je pus esprer que je verrais et que
j'entendrais d'un bout  l'autre la terrible scne qui allait se
drouler.

 huit heures prcises tout le monde tait arriv.

M. de Morcerf entra sur le dernier coup de huit heures. Il tenait  la
main quelques papiers, et sa contenance semblait calme; contre son
habitude, sa dmarche tait simple, sa mise recherche et svre; et,
selon l'habitude des anciens militaires, il portait son habit boutonn
depuis le bas jusqu'en haut.

Sa prsence produisit le meilleur effet: la commission tait loin
d'tre malveillante, et plusieurs de ses membres vinrent au comte et lui
donnrent la main.

Albert sentit que son coeur se brisait  tous ces dtails, et cependant
au milieu de sa douleur se glissait un sentiment de reconnaissance; il
et voulu pouvoir embrasser ces hommes qui avaient donn  son pre
cette marque d'estime dans un si grand embarras de son honneur.

En ce moment un huissier entra et remit une lettre au prsident.

--Vous avez la parole, monsieur de Morcerf, dit le prsident tout en
dcachetant la lettre.

Le comte commena son apologie, et je vous affirme, Albert, continua
Beauchamp, qu'il fut d'une loquence et d'une habilet extraordinaires.
Il produisit des pices qui prouvaient que le vizir de Janina l'avait,
jusqu' sa dernire heure, honor de toute sa confiance, puisqu'il
l'avait charg d'une ngociation de vie et de mort avec l'empereur
lui-mme. Il montra l'anneau, signe de commandement, et avec lequel
Ali-Pacha cachetait d'ordinaire ses lettres, et que celui-ci lui avait
donn pour qu'il pt  son retour,  quelque heure du jour ou de la
nuit que ce ft, et ft-il dans son harem, pntrer jusqu' lui.
Malheureusement, dit-il, sa ngociation avait chou, et quand il tait
revenu pour dfendre son bienfaiteur, il tait dj mort. Mais, dit le
comte, en mourant, Ali-Pacha, tant tait grande sa confiance, lui avait
confi sa matresse favorite et sa fille.

Albert tressaillit  ces mots, car  mesure que Beauchamp parlait, tout
le rcit d'Hayde revenait  l'esprit du jeune homme, et il se rappelait
ce que la belle Grecque avait dit de ce message, de cet anneau, et de la
faon dont elle avait t vendue et conduite en esclavage.

Et quel fut l'effet du discours du comte? demanda avec anxit Albert.

--J'avoue qu'il m'mut, et qu'en mme temps que moi, il mut toute la
commission, dit Beauchamp.

Cependant le prsident jeta ngligemment les yeux sur la lettre qu'on
venait de lui apporter; mais aux premires lignes son attention
s'veilla; il la lut, la relut encore, et, fixant les yeux sur M. de
Morcerf:

--Monsieur le comte, dit-il, vous venez de nous dire que le vizir de
Janina vous avait confi sa femme et sa fille?

--Oui, monsieur, rpondit Morcerf: mais en cela, comme dans tout le
reste, le malheur me poursuivait.  mon retour, Vasiliki et sa fille
Hayde avaient disparu.

--Vous les connaissiez?

--Mon intimit avec le pacha et la suprme confiance qu'il avait dans
ma fidlit m'avaient permis de les voir plus de vingt fois.

--Avez-vous quelque ide de ce qu'elles sont devenues?

--Oui, monsieur. J'ai entendu dire qu'elles avaient succomb  leur
chagrin et peut-tre  leur misre. Je n'tais pas riche, ma vie courait
de grands dangers, je ne pus me mettre  leur recherche,  mon grand
regret.

Le prsident frona imperceptiblement le sourcil.

--Messieurs, dit-il, vous avez entendu et suivi M. le comte de Morcerf
et ses explications. Monsieur le comte, pouvez-vous,  l'appui du rcit
que vous venez de faire, fournir quelque tmoin?

--Hlas! non, monsieur, rpondit le comte, tous ceux qui entouraient le
vizir et qui m'ont connu  sa cour sont ou morts ou disperss; seul, je
crois, du moins, seul de mes compatriotes, j'ai survcu  cette
affreuse guerre; je n'ai que des lettres d'Ali-Tebelin et je les ai
mises sous vos yeux; je n'ai que l'anneau gage de sa volont, et le
voici; j'ai enfin la preuve la plus convaincante que je puisse fournir,
c'est--dire, aprs une attaque anonyme, l'absence de tout tmoignage
contre ma parole d'honnte homme et la puret de toute ma vie militaire.

Un murmure d'approbation courut dans l'assemble; en ce moment, Albert,
et s'il ne ft survenu aucun incident, la cause de votre pre tait
gagne.

Il ne restait plus qu' aller aux voix, lorsque le prsident prit la
parole.

--Messieurs, dit-il, et vous, monsieur le comte, vous ne seriez point
fchs, je prsume, d'entendre un tmoin trs important,  ce qu'il
assure, et qui vient de se produire de lui-mme; ce tmoin, nous n'en
doutons pas, aprs tout ce que nous a dit le comte, est appel  prouver
la parfaite innocence de notre collgue. Voici la lettre que je viens de
recevoir  cet gard; dsirez-vous qu'elle vous soit lue, ou
dcidez-vous qu'il sera pass outre, et qu'on ne s'arrtera point  cet
incident?

M. de Morcerf plit et crispa ses mains sur les papiers qu'il tenait,
et qui crirent entre ses doigts.

La rponse de la commission fut pour la lecture: quant au comte, il
tait pensif et n'avait point d'opinion  mettre.

Le prsident lut en consquence la lettre suivante:

_Monsieur le prsident_,

_Je puis fournir  la commission d'enqute, charge d'examiner la
conduite en pire et en Macdoine de M. le lieutenant-gnral comte de
Morcerf, les renseignements les plus positifs_.

Le prsident fit une courte pause.

Le comte de Morcerf plit; le prsident interrogea les auditeurs du
regard.

--Continuez! s'cria-t-on de tous cts.

Le prsident reprit:

_J'tais sur les lieux  la mort d'Ali-Pacha; j'assistai  ses derniers
moments; je sais ce que devinrent Vasiliki et Hayde; je me tiens  la
disposition de la commission, et rclame mme l'honneur de me faire
entendre. Je serai dans le vestibule de la Chambre au moment o l'on
vous remettra ce billet_.

--Et quel est ce tmoin, ou plutt cet ennemi? demanda le comte d'une
voix dans laquelle il tait facile de remarquer une profonde altration.

--Nous allons le savoir, monsieur, rpondit le prsident. La commission
est-elle d'avis d'entendre ce tmoin?

--Oui, oui, dirent en mme temps toutes les voix.

On rappela l'huissier.

--Huissier, demanda le prsident, y a-t-il quelqu'un qui attende dans
le vestibule?

--Oui, monsieur le prsident.

--Qui est-ce que ce quelqu'un?

--Une femme accompagne d'un serviteur.

Chacun se regarda.

--Faites entrer cette femme, dit le prsident.

Cinq minutes aprs, l'huissier reparut; tous les yeux taient fixs sur
la porte, et moi-mme, dit Beauchamp, je partageais l'attente et
l'anxit gnrales.

Derrire l'huissier marchait une femme enveloppe d'un grand voile qui
la cachait tout entire. On devinait bien, aux formes que trahissait ce
voile et aux parfums qui s'en exhalaient, la prsence d'une femme jeune
et lgante, mais voil tout.

Le prsident pria l'inconnue d'carter son voile et l'on put voir alors
que cette femme tait vtue  la grecque; en outre, elle tait d'une
suprme beaut.

--Ah! dit Morcerf, c'tait elle.

--Comment, elle?

--Oui, Hayde.

--Qui vous l'a dit?

--Hlas! je le devine. Mais continuez, Beauchamp, je vous prie. Vous
voyez que je suis calme et fort. Et cependant nous devons approcher du
dnouement.

--M. de Morcerf, continua Beauchamp, regardait cette femme avec une
surprise mle d'effroi. Pour lui, c'tait la vie ou la mort qui allait
sortir de cette bouche charmante; pour tous les autres, c'tait une
aventure si trange et si pleine de curiosit, que le salut ou la perte
de M. de Morcerf n'entrait dj plus dans cet vnement que comme un
lment secondaire.

Le prsident offrit de la main un sige  la jeune femme; mais elle fit
signe de la tte qu'elle resterait debout. Quant au comte, il tait
retomb sur son fauteuil, et il tait vident que ses jambes refusaient
de le porter.

--Madame, dit le prsident, vous avez crit  la commission pour lui
donner des renseignements sur l'affaire de Janina, et vous avez avanc
que vous aviez t tmoin oculaire des vnements.

--Je le fus en effet, rpondit l'inconnue avec une voix pleine d'une
tristesse charmante, et empreinte de cette sonorit particulire aux
voix orientales.

--Cependant, reprit le prsident, permettez-moi de vous dire que vous
tiez bien jeune alors.

--J'avais quatre ans; mais comme les vnements avaient pour moi une
suprme importance, pas un dtail n'est sorti de mon esprit, pas une
particularit n'a chapp  ma mmoire.

--Mais quelle importance avaient donc pour vous ces vnements, et qui
tes-vous pour que cette grande catastrophe ait produit sur vous une si
profonde impression?

--Il s'agissait de la vie ou de la mort de mon pre, rpondit la jeune
fille, et je m'appelle Hayde, fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina, et
de Vasiliki, sa femme bien-aime.

La rougeur modeste et fire, tout  la fois, qui empourpra les joues de
la jeune femme, le feu de son regard et la majest de sa rvlation,
produisirent sur l'assemble un effet inexprimable.

Quant au comte, il n'et pas t plus ananti, si la foudre en tombant,
et ouvert un abme  ses pieds.

--Madame, reprit le prsident, aprs s'tre inclin avec respect,
permettez-moi une simple question qui n'est pas un doute, et cette
question sera la dernire: Pouvez-vous justifier de l'authenticit de ce
que vous dites?

--Je le puis, monsieur, dit Hayde en tirant de dessous son voile un
sachet de satin parfum, car voici l'acte de ma naissance, rdig par
mon pre et sign par ses principaux officiers; car voici, avec l'acte
de ma naissance, l'acte de mon baptme, mon pre ayant consenti  ce que
je fusse leve dans la religion de ma mre, acte que le grand primat de
Macdoine et d'pire a revtu de son sceau; voici enfin (et ceci est le
plus important sans doute) l'acte de la vente qui fut faite de ma
personne et de celle de ma mre au marchand armnien El-Kobbir, par
l'officier franc qui, dans son infme march avec la Porte, s'tait
rserv, pour sa part de butin, la fille et la femme de son bienfaiteur,
qu'il vendit pour la somme de mille bourses, c'est--dire pour quatre
cent mille francs  peu prs.

Une pleur verdtre envahit les joues du comte de Morcerf, et ses yeux
s'injectrent de sang  l'nonc de ces imputations terribles qui furent
accueillies de l'assemble avec un lugubre silence.

Hayde, toujours calme, mais bien plus menaante dans son calme qu'une
autre ne l'et t dans sa colre, tendit au prsident l'acte de vente
rdig en langue arabe.

Comme on avait pens que quelques-unes des pices produites seraient
rdiges en arabe, en romaque ou en turc, l'interprte de la Chambre
avait t prvenu; on l'appela. Un des nobles pairs  qui la langue
arabe, qu'il avait apprise pendant la sublime campagne d'gypte, tait
familire, suivit sur le vlin la lecture que le traducteur en fit 
haute voix:

_Moi, El-Kobbir, marchand d'esclaves et fournisseur du harem de S.H.,
reconnais avoir reu pour la remettre au sublime empereur, du seigneur
franc comte de Monte-Cristo, une meraude value deux mille bourses,
pour prix d'une jeune esclave chrtienne ge de onze ans, du nom de
Hayde, et fille reconnue du dfunt seigneur Ali-Tebelin, pacha de
Janina, et de Vasiliki, sa favorite; laquelle m'avait t vendue, il y a
sept ans, avec sa mre, morte en arrivant  Constantinople, par un
colonel franc au service du vizir Ali-Tebelin, nomm Fernand Mondego._

_La susdite vente m'avait t faite pour le compte de S.H., dont
j'avais mandat, moyennant la somme de mille bourses._

_Fait  Constantinople, avec autorisation de S.H. l'anne 1274 de
l'hgire._

                               _Sign EL-KOBBIR_.

_Le prsent acte, pour lui donner toute foi, toute croyance et
toute authenticit, sera revtu du sceau imprial, que le vendeur
s'oblige  y faire apposer._

Prs de la signature du marchand on voyait en effet le sceau du
sublime empereur.

 cette lecture et  cette vue succda un silence terrible; le
comte n'avait plus que le regard, et ce regard, attach comme
malgr lui sur Hayde, semblait de flamme et de sang.

--Madame, dit le prsident, ne peut-on interroger le comte de
Monte-Cristo, lequel est  Paris prs de vous,  ce que je crois?

--Monsieur, rpondit Hayde, le comte de Monte-Cristo, mon autre
pre, est en Normandie depuis trois jours.

--Mais alors, madame, dit le prsident, qui vous a conseill
cette dmarche, dmarche dont la cour vous remercie et qui
d'ailleurs est toute naturelle d'aprs votre naissance et vos
malheurs?

--Monsieur, rpondit Hayde, cette dmarche m'a t conseille
par mon respect et par ma douleur. Quoique chrtienne, Dieu me
pardonne! j'ai toujours song  venger mon illustre pre. Or,
quand j'ai mis le pied en France, quand j'ai su que le tratre
habitait Paris, mes yeux et mes oreilles sont rests constamment
ouverts. Je vis retire dans la maison de mon noble protecteur,
mais je vis ainsi parce que j'aime l'ombre et le silence qui me
permettent de vivre dans ma pense et dans mon recueillement. Mais
M. le comte de Monte-Cristo m'entoure de soins paternels, et rien
de ce qui constitue la vie du monde ne m'est tranger; seulement
je n'en accepte que le bruit lointain. Ainsi je lis tous les
journaux, comme on m'envoie tous les albums, comme je reois
toutes les mlodies et c'est en suivant, sans m'y prter, la vie
des autres, que j'ai su ce qui s'tait pass ce matin  la Chambre
des pairs et ce qui devait s'y passer ce soir... Alors, j'ai
crit.

--Ainsi, demanda le prsident, M. le comte de Monte-Cristo n'est
pour rien dans votre dmarche?

--Il l'ignore compltement, monsieur, et mme je n'ai qu'une
crainte, c'est qu'il la dsapprouve quand il l'apprendra;
cependant c'est un beau jour pour moi, continua la jeune fille en
levant au ciel un regard tout ardent de flamme, que celui o je
trouve enfin l'occasion de venger mon pre.

Le comte, pendant tout ce temps, n'avait point prononc une seule
parole; ses collgues le regardaient et sans doute plaignaient
cette fortune brise sous le souffle parfum d'une femme; son
malheur s'crivait peu  peu en traits sinistres sur son visage.

--Monsieur de Morcerf, dit le prsident, reconnaissez-vous
madame pour la fille d'Ali-Tebelin, pacha de Janina?

--Non, dit Morcerf en faisant un effort pour se lever, et c'est
une trame ourdie par mes ennemis.

Hayde, qui tenait ses yeux fixs vers la porte, comme si elle
attendait quelqu'un, se retourna brusquement, et, retrouvant le
comte debout, elle poussa un cri terrible:

--Tu ne me reconnais pas, dit-elle; eh bien, moi, heureusement
je te reconnais! tu es Fernand Mondego, l'officier franc qui
instruisait les troupes de mon noble pre. C'est toi qui as
livr les chteaux de Janina! c'est toi qui, envoy par lui 
Constantinople pour traiter directement avec l'empereur de la vie
ou de la mort de ton bienfaiteur, as rapport un faux firman qui
accordait grce entire! c'est toi qui, avec ce firman, as obtenu
la bague du pacha qui devait te faire obir par Slim, le gardien
du feu; c'est toi qui as poignard Slim! c'est toi qui nous as
vendues, ma mre et moi, au marchand El-Kobbir! Assassin!
assassin! assassin! tu as encore au front le sang de ton matre!
regardez tous.

Ces paroles avaient t prononces avec un tel enthousiasme de
vrit, que tous les yeux se tournrent vers le front du comte, et
que lui-mme y porta la main comme s'il et senti, tide encore,
le sang d'Ali.

--Vous reconnaissez donc positivement M. de Morcerf pour tre le
mme que l'officier Fernand Mondego?

--Si je le reconnais! s'cria Hayde. Oh! ma mre! tu m'as dit:
Tu tais libre, tu avais un pre que tu aimais, tu tais destine
 tre presque une reine! Regarde bien cet homme, c'est lui qui
t'a faite esclave, c'est lui qui a lev au bout d'une pique la
tte de ton pre, c'est lui qui nous a vendues, c'est lui qui nous
a livres! Regarde bien sa main droite, celle qui a une large
cicatrice; si tu oubliais son visage, tu le reconnatrais  cette
main dans laquelle sont tombes une  une les pices d'or du
marchand El-Kobbir! Si je le reconnais! Oh! qu'il dise maintenant
lui-mme s'il ne me reconnat pas.

Chaque mot tombait comme un coutelas sur Morcerf et retranchait
une parcelle de son nergie; aux derniers mots, il cacha vivement
et malgr lui sa main, mutile en effet par une blessure, dans sa
poitrine, et retomba sur son fauteuil, abm dans un morne
dsespoir.

Cette scne avait fait tourbillonner les esprits de l'assemble,
comme on voit courir les feuilles dtaches du tronc sous le vent
puissant du nord.

--Monsieur le comte de Morcerf, dit le prsident, ne vous
laissez pas abattre, rpondez: la justice de la cour est suprme
et gale pour tous comme celle de Dieu; elle ne vous laissera pas
craser par vos ennemis sans vous donner les moyens de les
combattre. Voulez-vous des enqutes nouvelles? Voulez-vous que
j'ordonne un voyage de deux membres de la Chambre  Janina?
Parlez!

Morcerf ne rpondit rien.

Alors, tous les membres de la commission se regardrent avec une
sorte de terreur. On connaissait le caractre nergique et violent
du comte. Il fallait une bien terrible prostration pour annihiler
la dfense de cet homme; il fallait enfin penser qu' ce silence,
qui ressemblait au sommeil, succderait un rveil qui
ressemblerait  la foudre.

--Eh bien, lui demanda le prsident, que dcidez-vous?

--Rien! dit en se levant le comte avec une voix sourde.

--La fille d'Ali-Tebelin, dit le prsident, a donc dclar bien
rellement la vrit? elle est donc bien rellement le tmoin
terrible auquel il arrive toujours que le coupable n'ose rpondre:
NON? vous avez donc fait bien rellement toutes les choses dont on
vous accuse?

Le comte jeta autour de lui un regard dont l'expression
dsespre et touch des tigres, mais il ne pouvait dsarmer des
juges; puis il leva les yeux vers la vote, et les dtourna
aussitt, comme s'il et craint que cette vote, en s'ouvrant, ne
ft resplendir ce second tribunal qui se nomme le ciel, cet autre
juge qui s'appelle Dieu.

Alors, avec un brusque mouvement, il arracha les boutons de cet
habit ferm qui l'touffait, et sortit de la salle comme un sombre
insens; un instant son pas retentit lugubrement sous la vote
sonore, puis bientt le roulement de la voiture qui l'emportait au
galop branla le portique de l'difice florentin.

--Messieurs, dit le prsident quand le silence fut rtabli,
M. le comte de Morcerf est-il convaincu de flonie, de trahison et
d'indignit?

--Oui! rpondirent d'une voix unanime tous les membres de la
commission d'enqute.

Hayde avait assist jusqu' la fin de la sance; elle entendit
prononcer la sentence du comte sans qu'un seul des traits de son
visage exprimt ou la joie ou la piti.

Alors, ramenant son voile sur son visage, elle salua
majestueusement les conseillers, et sortit de ce pas dont Virgile
voyait marcher les desses.




LXXXVII

La provocation.


Alors, continua Beauchamp, je profitai du silence et de
l'obscurit de la salle pour sortir sans tre vu. L'huissier qui
m'avait introduit m'attendait  la porte. Il me conduisit, 
travers les corridors, jusqu' une petite porte donnant sur la rue
de Vaugirard. Je sortis l'me brise et ravie tout  la fois,
pardonnez-moi cette expression, Albert, brise par rapport  vous,
ravie de la noblesse de cette jeune fille poursuivant la vengeance
paternelle. Oui, je vous le jure, Albert, de quelque part que
vienne cette rvlation, je dis, moi, qu'elle peut venir d'un
ennemi, mais que cet ennemi n'est que l'agent de la Providence.

Albert tenait sa tte entre ses deux mains; il releva son visage,
rouge de honte et baign de larmes, et saisissant le bras de
Beauchamp.

Ami, lui dit-il, ma vie est finie: il me reste, non pas  dire
comme vous que la Providence m'a port le coup, mais  chercher
quel homme me poursuit de son inimiti; puis, quand je le
connatrai, je tuerai cet homme, ou cet homme me tuera; or, je
compte sur votre amiti pour m'aider, Beauchamp, si toutefois le
mpris ne l'a pas tue dans votre coeur.

--Le mpris, mon ami? et en quoi ce malheur vous touchera-t-il?
Non! Dieu merci! nous n'en sommes plus au temps o un injuste
prjug rendait les fils responsables des actions des pres.
Repassez toute votre vie, Albert, elle date d'hier, il est vrai,
mais jamais aurore d'un beau jour fut-elle plus pure que votre
orient? non, Albert, croyez-moi, vous tes jeune, vous tes riche,
quittez la France: tout s'oublie vite dans cette grande Babylone 
l'existence agite et aux gots changeants; vous viendrez dans
trois ou quatre ans, vous aurez pous quelque princesse russe, et
personne ne songera plus  ce qui s'est pass hier,  plus forte
raison  ce qui s'est pass il y a seize ans.

--Merci, mon cher Beauchamp, merci de l'excellente intention qui
vous dicte vos paroles, mais cela ne peut tre ainsi, je vous ai
dit mon dsir, et maintenant, s'il le faut, je changerai le mot
dsir en celui de volont. Vous comprenez qu'intress comme je le
suis dans cette affaire, je ne puis voir la chose du mme point de
vue que vous. Ce qui vous semble venir  vous d'une source cleste
me semble venir  moi d'une source moins pure. La Providence me
parat, je vous l'avoue, fort trangre  tout ceci, et cela
heureusement, car au lieu de l'invisible et de l'impalpable
messagre des rcompenses et punitions clestes, je trouverai un
tre palpable et visible, sur lequel je me vengerai, oh! oui, je
vous le jure, de tout ce que je souffre depuis un mois.
Maintenant, je vous le rpte, Beauchamp, je tiens  rentrer dans
la vie humaine et matrielle, et, si vous tes encore mon ami
comme vous le dites, aidez-moi  retrouver la main qui a port le
coup.

--Alors, soit! dit Beauchamp; et si vous tenez absolument  ce
que je descende sur la terre je le ferai; si vous tenez  vous
mettre  la recherche d'un ennemi, je m'y mettrai avec vous. Et je
le trouverai, car mon honneur est presque aussi intress que le
vtre  ce que nous le retrouvions.

--Eh bien, alors, Beauchamp, vous comprenez,  l'instant mme,
sans retard, commenons nos investigations. Chaque minute de
retard est une ternit pour moi; le dnonciateur n'est pas encore
puni, il peut donc esprer qu'il ne le sera pas; et, sur mon
honneur, s'il l'espre, il se trompe!

--Eh bien, coutez-moi, Morcerf.

--Ah! Beauchamp, je vois que vous savez quelque chose; tenez,
vous me rendez la vie!

--Je ne dis pas que ce soit ralit, Albert, mais c'est au moins
une lumire dans la nuit: en suivant cette lumire, peut-tre nous
conduira-t-elle au but.

--Dites! vous voyez bien que je bous d'impatience.

--Eh bien, je vais vous raconter ce que je n'ai pas voulu vous
dire en revenant de Janina.

--Parlez.

--Voil ce qui s'est pass, Albert; j'ai t tout naturellement
chez le premier banquier de la ville pour prendre des
informations; au premier mot que j'ai dit de l'affaire, avant mme
que le nom de votre pre et t prononc:

--Ah! dit-il, trs bien, je devine ce qui vous amne.

--Comment cela, et pourquoi?

--Parce qu'il y a quinze jours  peine j'ai t interrog sur le
mme sujet.

--Par qui?

--Par un banquier de Paris, mon correspondant.

--Que vous nommez?

--M. Danglars.

--Lui! s'cria Albert; en effet, c'est bien lui qui depuis si
longtemps poursuit mon pauvre pre de sa haine jalouse; lui,
l'homme prtendu populaire, qui ne peut pardonner au comte de
Morcerf d'tre pair de France. Et, tenez, cette rupture de mariage
sans raison donne; oui, c'est bien cela.

--Informez-vous, Albert (mais ne vous emportez pas d'avance),
informez-vous, vous dis-je, et si la chose est vraie...

--Oh! oui, si la chose est vraie! s'cria le jeune homme, il me
paiera tout ce que j'ai souffert.

--Prenez garde, Morcerf, c'est un homme dj vieux.

--J'aurai gard  son ge comme il a eu gard  l'honneur de ma
famille; s'il en voulait  mon pre, que ne frappait-il mon pre?
Oh! non, il a eu peur de se trouver en face d'un homme!

--Albert, je ne vous condamne pas, je ne fais que vous retenir;
Albert, agissez prudemment.

--Oh! n'ayez pas peur; d'ailleurs, vous m'accompagnerez,
Beauchamp, les choses solennelles doivent tre traites devant
tmoin. Avant la fin de cette journe, si M. Danglars est le
coupable, M. Danglars aura cess de vivre ou je serai mort.
Pardieu, Beauchamp, je veux faire de belles funrailles  mon
honneur!

--Eh bien, alors, quand de pareilles rsolutions sont prises,
Albert, il faut les mettre  excution  l'instant mme. Vous
voulez aller chez M. Danglars? partons.

On envoya chercher un cabriolet de place. En entrant dans l'htel
du banquier, on aperut le phaton et le domestique de M. Andrea
Cavalcanti  la porte.

Ah! parbleu! voil qui va bien, dit Albert avec une voix sombre.
Si M. Danglars ne veut pas se battre avec moi, je lui tuerai son
gendre. Cela doit se battre, un Cavalcanti.

On annona le jeune homme au banquier, qui, au nom d'Albert,
sachant ce qui s'tait pass la veille, fit dfendre sa porte.
Mais il tait trop tard, il avait suivi le laquais; il entendit
l'ordre donn, fora la porte et pntra, suivi de Beauchamp,
jusque dans le cabinet du banquier.

Mais, monsieur! s'cria celui-ci, n'est-on plus matre de
recevoir chez soi qui l'on veut, ou qui l'on ne veut pas? Il me
semble que vous vous oubliez trangement.

--Non, monsieur, dit froidement Albert, il y a des circonstances,
et vous tes dans une de celles-l, o il faut, sauf lchet, je
vous offre ce refuge, tre chez soi pour certaines personnes du
moins.

--Alors, que me voulez-vous donc, monsieur?

--Je veux, dit Morcerf, s'approchant sans paratre faire
attention  Cavalcanti qui tait adoss  la chemine, je veux
vous proposer un rendez-vous dans un coin cart, o personne ne
vous drangera pendant dix minutes, je ne vous en demande pas
davantage; o, des deux hommes qui se sont rencontrs, il en
restera un sous les feuilles.

Danglars plit, Cavalcanti fit un mouvement. Albert se retourna
vers le jeune homme:

Oh! mon Dieu! dit-il, venez si vous voulez, monsieur le comte,
vous avez le droit d'y tre, vous tes presque de la famille, et
je donne de ces sorties de rendez-vous  autant de gens qu'il s'en
trouvera pour les accepter.

Cavalcanti regarda d'un air stupfait Danglars lequel faisant un
effort, se leva et s'avana entre les deux jeunes gens. L'attaque
d'Albert  Andrea venait de le placer sur un autre terrain, et il
esprait que la visite d'Albert avait une autre cause que celle
qu'il lui avait suppose d'abord.

Ah ! monsieur, dit-il  Albert, si vous venez ici chercher
querelle  monsieur parce que je l'ai prfr  vous, je vous
prviens que je ferai de cela une affaire de procureur du roi.

--Vous vous trompez, monsieur, dit Morcerf avec un sombre
sourire, je ne parle pas de mariage le moins du monde, et je ne
m'adresse  M. Cavalcanti que parce qu'il m'a sembl avoir eu un
instant l'intention d'intervenir dans notre discussion. Et puis,
tenez, au reste, vous avez raison, dit-il, je cherche aujourd'hui
querelle  tout le monde; mais soyez tranquille, monsieur
Danglars, la priorit vous appartient.

--Monsieur, rpondit Danglars, ple de colre et de peur, je vous
avertis que lorsque j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin
un dogue enrag, je le tue et que, loin de me croire coupable, je
pense avoir rendu un service  la socit. Or, si vous tes enrag
et que vous tendiez  me mordre, je vous en prviens, je vous
tuerai sans piti. Tiens! est-ce ma faute,  moi, si votre pre
est dshonor?

--Oui, misrable! s'cria Morcerf, c'est ta faute!

Danglars fit un pas en arrire.

Ma faute!  moi, dit-il; mais vous tes fou! Est-ce que je sais
l'histoire grecque, moi? Est-ce que j'ai voyag dans tous ces
pays-l? Est-ce que c'est moi qui ai conseill  votre pre de
vendre les chteaux de Janina? de trahir...

--Silence! dit Albert d'une voix sourde. Non, ce n'est pas vous
qui directement avez fait cet clat et caus ce malheur, mais
c'est vous qui l'avez hypocritement provoqu.

--Moi!

--Oui, vous! d'o vient la rvlation?

--Mais il me semble que le journal vous l'a dit: de Janina,
parbleu!

--Qui a crit  Janina?

-- Janina?

--Oui. Qui a crit pour demander des renseignements sur mon pre?

--Il me semble que tout le monde peut crire  Janina.

--Une seule personne a crit cependant.

--Une seule?

--Oui! et cette personne, c'est vous.

--J'ai crit, sans doute; il me semble que lorsqu'on marie sa
fille  un jeune homme, on peut prendre des renseignements sur la
famille de ce jeune homme; c'est non seulement un droit, mais
encore un devoir.

--Vous avez crit, monsieur, dit Albert, sachant parfaitement la
rponse qui vous viendrait.

--Moi? Ah! je vous le jure bien, s'cria Danglars avec une
confiance et une scurit qui venaient encore moins de sa peur
peut-tre que de l'intrt qu'il ressentait au fond pour le
malheureux jeune homme; je vous jure que jamais je n'eusse pens 
crire  Janina. Est-ce que je connaissais la catastrophe d'Ali-Pacha, moi?

--Alors quelqu'un vous a donc pouss  crire?

--Certainement.

--On vous a pouss?

--Oui.

--Qui cela?... achevez... dites...

--Pardieu! rien de plus simple, je parlais du pass de votre
pre, je disais que la source de sa fortune tait toujours reste
obscure. La personne m'a demand o votre pre avait fait cette
fortune. J'ai rpondu: En Grce. Alors elle m'a dit: Eh bien,
crivez  Janina.

--Et qui vous a donn ce conseil?

--Parbleu! le comte de Monte-Cristo, votre ami.

--Le comte de Monte-Cristo vous a dit d'crire  Janina?

--Oui, et j'ai crit. Voulez-vous voir ma correspondance? je vous
la montrerai.

Albert et Beauchamp se regardrent.

Monsieur, dit alors Beauchamp, qui n'avait point encore pris la
parole, il me semble que vous accusez le comte, qui est absent de
Paris, et qui ne peut se justifier en ce moment?

--Je n'accuse personne, monsieur, dit Danglars, je raconte, et je
rpterai devant M. le comte de Monte-Cristo ce que je viens de
dire devant vous.

--Et le comte sait quelle rponse vous avez reue?

--Je la lui ai montre.

--Savait-il que le nom de baptme de mon pre tait Fernand, et
que son nom de famille tait Mondego?

--Oui, je le lui avais dit depuis longtemps au surplus, je n'ai
fait l-dedans que ce que tout autre et fait  ma place, et mme
peut-tre beaucoup moins. Quand, le lendemain de cette rponse,
pouss par M. de Monte-Cristo, votre pre est venu me demander ma
fille officiellement, comme cela se fait quand on veut en finir,
j'ai refus, j'ai refus net, c'est vrai, mais sans explication,
sans clat. En effet, pourquoi aurais-je fait un clat? En quoi
l'honneur ou le dshonneur de M. de Morcerf m'importe-t-il? Cela
ne faisait ni hausser ni baisser la rente.

Albert sentit la rougeur lui monter au front; il n'y avait plus de
doute, Danglars se dfendait avec la bassesse, mais avec l'assurance
d'un homme qui dit, sinon toute la vrit, du moins une partie de la
vrit, non point par conscience, il est vrai, mais par terreur.
D'ailleurs, que cherchait Morcerf? ce n'tait pas le plus ou moins de
culpabilit de Danglars ou de Monte-Cristo, c'tait un homme qui
rpondt de l'offense lgre ou grave, c'tait un homme qui se battt,
et il tait vident que Danglars ne se battrait pas.

Et puis, chacune des choses oublies ou inaperues redevenait
visible  ses yeux ou prsente  son souvenir. Monte-Cristo savait
tout, puisqu'il avait achet la fille d'Ali-Pacha, or, sachant
tout, il avait conseill  Danglars d'crire  Janina. Cette
rponse connue, il avait accd au dsir manifest par Albert
d'tre prsent  Hayde; une fois devant elle, il avait laiss
l'entretien tomber sur la mort d'Ali, ne s'opposant pas au rcit
d'Hayde (mais ayant sans doute donn  la jeune fille dans les
quelques mots romaques qu'il avait prononcs des instructions qui
n'avaient point permis  Morcerf de reconnatre son pre);
d'ailleurs n'avait-il pas pri Morcerf de ne pas prononcer le nom
de son pre devant Hayde? Enfin il avait men Albert en Normandie
au moment o il savait que le grand clat devait se faire. Il n'y
avait pas  en douter, tout cela tait un calcul, et, sans aucun
doute, Monte-Cristo s'entendait avec les ennemis de son pre.

Albert prit Beauchamp dans un coin et lui communiqua toutes ses
ides.

Vous avez raison, dit celui-ci; M. Danglars n'est, dans ce qui
est arriv, que pour la partie brutale et matrielle; c'est 
M. de Monte-Cristo que vous devez demander une explication.

Albert se retourna.

Monsieur, dit-il  Danglars, vous comprenez que je ne prends pas
encore de vous un cong dfinitif; il me reste  savoir si vos
inculpations sont justes, et je vais de ce pas m'en assurer chez
M. le comte de Monte-Cristo.

Et, saluant le banquier, il sortit avec Beauchamp sans paratre
autrement s'occuper de Cavalcanti.

Danglars les reconduisit jusqu' la porte, et,  la porte,
renouvela  Albert l'assurance qu'aucun motif de haine personnel
ne l'animait contre M. le comte de Morcerf.




LXXXVIII

L'insulte.


 la porte du banquier, Beauchamp arrta Morcerf.

coutez, lui dit-il, tout  l'heure je vous ai dit, chez
M. Danglars, que c'tait  M. de Monte-Cristo que vous deviez
demander une explication?

--Oui, et nous allons chez lui.

--Un instant, Morcerf; avant d'aller chez le comte, rflchissez.

-- quoi voulez-vous que je rflchisse?

-- la gravit de la dmarche.

--Est-elle plus grave que d'aller chez M. Danglars?

--Oui; M. Danglars tait un homme d'argent, et vous le savez, les hommes
d'argent savent trop le capital qu'ils risquent pour se battre
facilement. L'autre au contraire, est un gentilhomme, en apparence
du moins; mais ne craignez-vous pas, sous le gentilhomme, de
rencontrer le bravo?

--Je ne crains qu'une chose, c'est de trouver un homme qui ne se
batte pas.

--Oh! soyez tranquille, dit Beauchamp, celui-l se battra. J'ai
mme peur d'une chose, c'est qu'il ne se batte trop bien; prenez
garde!

--Ami, dit Morcerf avec un beau sourire, c'est ce que je demande;
et ce qui peut m'arriver de plus heureux, c'est d'tre tu pour
mon pre: cela nous sauvera tous.

--Votre mre en mourra!

--Pauvre mre! dit Albert en passant la main sur ses yeux, je le
sais bien; mais mieux vaut qu'elle meure de cela que de mourir de
honte.

--Vous tes bien dcid, Albert?

--Oui.

--Allez donc! Mais croyez-vous que nous le trouvions?

--Il devait revenir quelques heures aprs moi, et certainement il
sera revenu.

Ils montrent, et se firent conduire avenue des Champs-lyses,
n 30.

Beauchamp voulait descendre seul, mais Albert lui fit observer que
cette affaire, sortant des rgles ordinaires, lui permettait de
s'carter de l'tiquette du duel.

Le jeune homme agissait dans tout ceci pour une cause si sainte,
que Beauchamp n'avait autre chose  faire qu' se prter  toutes
ses volonts: il cda donc  Morcerf et se contenta de le suivre.

Albert ne fit qu'un bond de la loge du concierge au perron. Ce fut
Baptistin qui le reut.

Le comte venait d'arriver effectivement, mais il tait au bain, et
avait dfendu de recevoir qui que ce ft au monde.

Mais, aprs le bain? demanda Morcerf.

--Monsieur dnera.

--Et aprs le dner?

--Monsieur dormira une heure.

--Ensuite?

--Ensuite il ira  l'Opra.

--Vous en tes sr? demanda Albert.

--Parfaitement sr; monsieur a command ses chevaux pour huit
heures prcises.

--Fort bien, rpliqua Albert; voil tout ce que je voulais
savoir.

Puis, se retournant vers Beauchamp:

Si vous avez quelque chose  faire, Beauchamp, faites-le tout de
suite; si vous avez rendez-vous ce soir, remettez-le  demain.
Vous comprenez que je compte sur vous pour aller  l'Opra. Si
vous le pouvez, amenez-moi Chteau-Renaud.

Beauchamp profita de la permission et quitta Albert aprs lui
avoir promis de le venir prendre  huit heures moins un quart.

Rentr chez lui, Albert prvint Franz, Debray et Morrel du dsir
qu'il avait de les voir le soir mme  l'Opra.

Puis il alla visiter sa mre, qui, depuis les vnements de la
veille, avait fait dfendre sa porte et gardait la chambre. Il la
trouva au lit, crase par la douleur de cette humiliation
publique.

La vue d'Albert produisit sur Mercds l'effet qu'on en pouvait
attendre; elle serra la main de son fils et clata en sanglots.
Cependant ces larmes la soulagrent.

Albert demeura un instant debout et muet prs du visage de sa
mre. On voyait  sa mine ple et  ses sourcils froncs que sa
rsolution de vengeance s'moussait de plus en plus dans son
coeur.

Ma mre, demanda Albert, est-ce que vous connaissez quelque
ennemi  M. de Morcerf?

Mercds tressaillit; elle avait remarqu que le jeune homme
n'avait pas dit:  mon pre.

Mon ami, dit-elle, les gens dans la position du comte ont
beaucoup d'ennemis qu'ils ne connaissent point. D'ailleurs, les
ennemis qu'on connat ne sont point, vous le savez, les plus
dangereux.

--Oui, je sais cela, aussi j'en appelle  toute votre
perspicacit. Ma mre, vous tes une femme si suprieure que rien
ne vous chappe,  vous!

--Pourquoi me dites-vous cela?

--Parce que vous aviez remarqu, par exemple, que le soir du bal
que nous avons donn, M. de Monte-Cristo n'avait rien voulu
prendre chez nous.

Mercds se soulevant toute tremblante sur son bras brl par la
fivre:

M. de Monte-Cristo! s'cria-t-elle, et quel rapport cela aurait-il
avec la question que vous me faites?

--Vous le savez, ma mre, M. de Monte-Cristo est presque un homme
d'Orient, et les Orientaux, pour conserver toute libert de
vengeance, ne mangent ni ne boivent jamais chez leurs ennemis.

--M. de Monte-Cristo, notre ennemi, dites-vous, Albert? reprit
Mercds en devenant plus ple que le drap qui la couvrait. Qui
vous a dit cela? pourquoi? Vous tes fou, Albert. M. de Monte-Cristo
n'a eu pour nous que des politesses. M. de Monte-Cristo
vous a sauv la vie, c'est vous-mme qui nous l'avez prsent. Oh!
je vous en prie, mon fils, si vous aviez une pareille ide,
cartez-la, et si j'ai une recommandation  vous faire, je dirai
plus, si j'ai une prire  vous adresser, tenez-vous bien avec
lui.

--Ma mre, rpliqua le jeune homme avec un sombre regard, vous
avez vos raisons pour me dire de mnager cet homme.

--Moi! s'cria Mercds, rougissant avec la mme rapidit qu'elle
avait pli, et redevenant presque aussitt plus ple encore
qu'auparavant.

--Oui, sans doute, et cette raison, n'est-ce pas, reprit Albert,
est que cet homme ne peut nous faire du mal?

Mercds frissonna; et attachant sur son fils un regard
scrutateur:

Vous me parlez trangement, dit-elle  Albert, et vous avez de
singulires prventions, ce me semble. Que vous a donc fait le
comte? Il y a trois jours vous tiez avec lui en Normandie; il y a
trois jours je le regardais et vous le regardiez vous-mme comme
votre meilleur ami.

Un sourire ironique effleura les lvres d'Albert. Mercds vit ce
sourire, et avec son double instinct de femme et de mre elle
devina tout; mais, prudente et forte, elle cacha son trouble et
ses frmissements.

Albert laissa tomber la conversation; au bout d'un instant la
comtesse la renoua.

Vous veniez me demander comment j'allais, dit-elle, je vous
rpondrai franchement, mon ami, que je ne me sens pas bien. Vous
devriez vous installer ici, Albert, vous me tiendriez compagnie;
j'ai besoin de n'tre pas seule.

--Ma mre, dit le jeune homme, je serais  vos ordres, et vous
savez avec quel bonheur, si une affaire presse et importante ne
me forait  vous quitter toute la soire.

--Ah! fort bien, rpondit Mercds avec un soupir; allez, Albert,
je ne veux point vous rendre esclave de votre pit filiale.

Albert fit semblant de ne point entendre, salua sa mre et sortit.
 peine le jeune homme eut-il referm la porte que Mercds fit
appeler un domestique de confiance et lui ordonna de suivre Albert
partout o il irait dans la soire, et de lui en venir rendre
compte  l'instant mme.

Puis elle sonna sa femme de chambre, et, si faible qu'elle ft, se
fit habiller pour tre prte  tout vnement.

La mission donne au laquais n'tait pas difficile  excuter.
Albert rentra chez lui et s'habilla avec une sorte de recherche
svre.  huit heures moins dix minutes Beauchamp arriva: il avait
vu Chteau-Renaud, lequel avait promis de se trouver  l'orchestre
avant le lever du rideau.

Tous deux montrent dans le coup d'Albert, qui n'ayant aucune
raison de cacher o il allait, dit tout haut:

 l'Opra!

Dans son impatience, il avait devanc le lever du rideau. Chteau-Renaud
tait  sa stalle: prvenu de tout par Beauchamp, Albert n'avait aucune
explication  lui donner. La conduite de ce fils cherchant  venger son
pre tait si simple, que Chteau-Renaud ne tenta en rien de le
dissuader, et se contenta de lui renouveler l'assurance qu'il tait  sa
disposition.

Debray n'tait pas encore arriv, mais Albert savait qu'il manquait
rarement une reprsentation de l'Opra. Albert erra dans le thtre
jusqu'au lever du rideau. Il esprait rencontrer Monte-Cristo, soit dans
le couloir, soit dans l'escalier. La sonnette l'appela  sa place, et il
vint s'asseoir  l'orchestre, entre Chteau-Renaud et Beauchamp.

Mais ses yeux ne quittaient pas cette loge d'entre-colonnes qui,
pendant tout le premier acte, semblait s'obstiner  rester ferme.

Enfin, comme Albert, pour la centime fois, interrogeait sa
montre, au commencement du deuxime acte, la porte de la loge
s'ouvrit, et Monte-Cristo, vtu de noir, entra et s'appuya  la
rampe pour regarder dans la salle; Morrel le suivait, cherchant
des yeux sa soeur et son beau-frre. Il les aperut dans une loge
du second rang, et leur fit signe.

Le comte, en jetant son coup d'oeil circulaire dans la salle,
aperut une tte ple et des yeux tincelants qui semblaient
attirer avidement ses regards; il reconnut bien Albert, mais
l'expression qu'il remarqua sur ce visage boulevers lui conseilla
sans doute de ne point l'avoir remarqu. Sans faire donc aucun
mouvement qui dcelt sa pense, il s'assit, tira sa jumelle de
son tui, et lorgna d'un autre ct.

Mais, sans paratre voir Albert, le comte ne le perdait pas de
vue, et, lorsque la toile tomba sur la fin du second acte, son
coup d'oeil infaillible et sr suivit le jeune homme sortant de
l'orchestre et accompagn de ses deux amis.

Puis, la mme tte reparut aux carreaux d'une premire loge, en
face de la sienne. Le comte sentait venir  lui la tempte, et
lorsqu'il entendit la clef tourner dans la serrure de sa loge,
quoiqu'il parlt en ce moment mme  Morrel avec son visage le
plus riant, le comte savait  quoi s'en tenir, et il s'tait
prpar  tout.

La porte s'ouvrit.

Seulement alors, Monte-Cristo se retourna et aperut Albert,
livide et tremblant; derrire lui taient Beauchamp et Chteau-Renaud.

Tiens! s'cria-t-il avec cette bienveillante politesse qui
distinguait d'habitude son salut des banales civilits du monde,
voil mon cavalier arriv au but! Bonsoir, monsieur de Morcerf.

Et le visage de cet homme, si singulirement matre de lui-mme,
exprimait la plus parfaite cordialit.

Morrel alors se rappela seulement la lettre qu'il avait reue du
vicomte, et dans laquelle, sans autre explication, celui-ci le
priait de se trouver  l'Opra; et il comprit qu'il allait se
passer quelque chose de terrible.

Nous ne venons point ici pour changer d'hypocrites politesses ou
de faux-semblants d'amiti, dit le jeune homme; nous venons vous
demander une explication, monsieur le comte.

La voix tremblante du jeune homme avait peine  passer entre ses
dents serres.

Une explication  l'Opra? dit le comte avec ce ton si calme et
avec ce coup d'oeil si pntrant, qu'on reconnat  ce double
caractre l'homme ternellement sr de lui-mme. Si peu familier
que je sois avec les habitudes parisiennes, je n'aurais pas cru,
monsieur, que ce ft l que les explications se demandaient.

--Cependant, lorsque les gens se font celer, dit Albert,
lorsqu'on ne peut pntrer jusqu' eux sous prtexte qu'ils sont
au bain,  table ou au lit, il faut bien s'adresser l o on les
rencontre.

--Je ne suis pas difficile  rencontrer, dit Monte-Cristo, car
hier encore, monsieur, si j'ai bonne mmoire, vous tiez chez moi.

--Hier, monsieur, dit le jeune homme, dont la tte
s'embarrassait, j'tais chez vous parce que j'ignorais qui vous
tiez.

Et en prononant ces paroles, Albert avait lev la voix de
manire  ce que les personnes places dans les loges voisines
l'entendissent, ainsi que celles qui passaient dans le couloir.
Aussi les personnes des loges se retournrent-elles, et celles du
couloir s'arrtrent-elles derrire Beauchamp et Chteau-Renaud au
bruit de cette altercation.

D'o sortez-vous donc, monsieur? dit Monte-Cristo sans la moindre
motion apparente. Vous ne semblez pas jouir de votre bon sens.

--Pourvu que je comprenne vos perfidies, monsieur, et que je
parvienne  vous faire comprendre que je veux m'en venger, je
serai toujours assez raisonnable, dit Albert furieux.

--Monsieur, je ne vous comprends point, rpliqua Monte-Cristo,
et, quand mme je vous comprendrais, vous n'en parleriez encore
que trop haut. Je suis ici chez moi, monsieur, et moi seul ai le
droit d'y lever la voix au-dessus des autres. Sortez, monsieur!

Et Monte-Cristo montra la porte  Albert avec un geste admirable
de commandement.

Ah! je vous en ferai bien sortir, de chez vous! reprit Albert en
froissant dans ses mains convulsives son gant, que le comte ne
perdait pas de vue.

--Bien, bien! dit flegmatiquement Monte-Cristo; vous me cherchez
querelle, monsieur; je vois cela; mais un conseil, vicomte, et
retenez-le bien: c'est une coutume mauvaise que de faire du bruit
en provoquant. Le bruit ne va pas  tout le monde, monsieur de
Morcerf.

 ce nom, un murmure d'tonnement passa comme un frisson parmi les
auditeurs de cette scne. Depuis la veille le nom de Morcerf tait
dans toutes les bouches.

Albert mieux que tous, et le premier de tous, comprit l'allusion,
et fit un geste pour lancer son gant au visage du comte; mais
Morrel lui saisit le poignet, tandis que Beauchamp et
Chteau-Renaud, craignant que la scne ne dpasst la limite d'une
provocation, le retenaient par-derrire.

Mais Monte-Cristo, sans se lever, en inclinant sa chaise, tendit
la main seulement, et saisissant entre les doigts crisps du jeune
homme le gant humide et cras:

Monsieur, dit-il avec un accent terrible, je tiens votre gant
pour jet, et je vous l'enverrai roul autour d'une balle.
Maintenant, sortez de chez moi, ou j'appelle mes domestiques et je
vous fais jeter  la porte.

Ivre, effar, les yeux sanglants, Albert fit deux pas en arrire.

Morrel en profita pour refermer la porte.

Monte-Cristo reprit sa jumelle et se remit  lorgner, comme si
rien d'extraordinaire ne venait de se passer.

Cet homme avait un coeur de bronze et un visage de marbre. Morrel
se pencha  son oreille.

Que lui avez-vous fait? dit-il.

--Moi? rien, personnellement du moins, dit Monte-Cristo.

--Cependant cette scne trange doit avoir une cause?

--L'aventure du comte de Morcerf exaspre le malheureux jeune
homme.

--Y tes-vous pour quelque chose?

--C'est par Hayde que la Chambre a t instruite de la trahison
de son pre.

--En effet, dit Morrel, on m'a dit, mais je n'avais pas voulu le
croire, que cette esclave grecque que j'ai vue avec vous ici, dans
cette loge mme, tait la fille d'Ali-Pacha.

--C'est la vrit, cependant.

--Oh! mon Dieu! dit Morrel, je comprends tout alors, et cette
scne tait prmdite.

--Comment cela?

--Oui, Albert m'a crit de me trouver ce soir  l'opra; c'tait
pour me rendre tmoin de l'insulte qu'il voulait vous faire.

--Probablement, dit Monte-Cristo avec son imperturbable
tranquillit.

--Mais que ferez-vous de lui?

--De qui?

--D'Albert!

--D'Albert? reprit Monte-Cristo du mme ton, ce que j'en ferai,
Maximilien? Aussi vrai que vous tes ici et que je vous serre la
main, je le tuerai demain avant dix heures du matin. Voil ce que
j'en ferai.

Morrel,  son tour, prit la main de Monte-Cristo dans les deux
siennes, et il frmit en sentant cette main froide et calme.

Ah! comte, dit-il, son pre l'aime tant!

--Ne me dites pas ces choses-l! s'cria Monte-Cristo avec le
premier mouvement de colre qu'il et paru prouver; je le ferais
souffrir!

Morrel, stupfait, laissa tomber la main de Monte-Cristo.

Comte! comte! dit-il.

--Cher Maximilien, interrompit le comte, coutez de quelle
adorable faon Duprez chante cette phrase: _ Mathilde! idole de
mon me._ Tenez, j'ai devin le premier Duprez  Naples et j'ai
applaudi le premier. Bravo! bravo!

Morrel comprit qu'il n'y avait plus rien  dire, et il attendit.

La toile, qui s'tait leve  la fin de la scne d'Albert, retomba
presque aussitt. On frappa  la porte.

Entrez, dit Monte-Cristo sans que sa voix dcelt la moindre
motion.

Beauchamp parut.

Bonsoir, monsieur Beauchamp, dit Monte-Cristo, comme s'il voyait
le journaliste pour la premire fois de la soire; asseyez-vous
donc.

Beauchamp salua, entra et s'assit.

Monsieur, dit-il  Monte-Cristo, j'accompagnais tout  l'heure,
comme vous avez pu le voir, M. de Morcerf.

--Ce qui veut dire, reprit Monte-Cristo en riant, que vous venez
probablement de dner ensemble. Je suis heureux de voir, monsieur
Beauchamp, que vous tes plus sobre que lui.

--Monsieur, dit Beauchamp, Albert a eu, j'en conviens, le tort de
s'emporter, et je viens pour mon propre compte vous faire des
excuses. Maintenant que mes excuses sont faites, les miennes,
entendez-vous, monsieur le comte, je viens vous dire que je vous
crois trop galant homme pour refuser de me donner quelque
explication au sujet de vos relations avec les gens de Janina;
puis j'ajouterai deux mots sur cette jeune Grecque.

Monte-Cristo fit de la lvre et des yeux un petit geste qui
commandait le silence.

Allons! ajouta-t-il en riant, voil toutes mes esprances
dtruites.

--Comment cela? demanda Beauchamp.

--Sans doute, vous vous empressez de me faire une rputation
d'excentricit: je suis, selon vous, un Lara, un Manfred, un Lord
Ruthwen; puis, le moment de me voir excentrique pass, vous gtez
votre type, vous essayez de faire de moi un homme banal. Vous me
voulez commun, vulgaire; vous me demandez des explications enfin.
Allons donc! monsieur Beauchamp, vous voulez rire.

--Cependant, reprit Beauchamp avec hauteur, il est des occasions
o la probit commande...

--Monsieur Beauchamp, interrompit l'homme trange, ce qui
commande  M. le comte de Monte-Cristo, c'est M. le comte de
Monte-Cristo. Ainsi donc pas un mot de tout cela, s'il vous plat.
Je fais ce que je veux, monsieur Beauchamp, et, croyez-moi, c'est
toujours fort bien fait.

--Monsieur, rpondit le jeune homme, on ne paie pas d'honntes
gens avec cette monnaie; il faut des garanties  l'honneur.

--Monsieur, je suis une garantie vivante, reprit Monte-Cristo
impassible, mais dont les yeux s'enflammaient d'clairs menaants.
Nous avons tous deux dans les veines du sang que nous avons envie
de verser, voil notre garantie mutuelle. Reportez cette rponse
au vicomte, et dites-lui que demain, avant dix heures, j'aurai vu
la couleur du sien.

--Il ne me reste donc, dit Beauchamp, qu' fixer les arrangements
du combat.

--Cela m'est parfaitement indiffrent, monsieur, dit le comte de
Monte-Cristo; il tait donc inutile de venir me dranger au
spectacle pour si peu de chose. En France, on se bat  l'pe ou
au pistolet, aux colonies, on prend la carabine, en Arabie, on a
le poignard. Dites  votre client que, quoique insult pour tre
excentrique jusqu'au bout, je lui laisse le choix des armes, et
que j'accepterai tout sans discussion, sans conteste; tout,
entendez-vous bien? tout, mme le combat par voie du sort, ce qui
est toujours stupide. Mais moi, c'est autre chose: je suis sr de
gagner.

--Sr de gagner! rpta Beauchamp en regardant le comte d'un oeil
effar.

--Eh! certainement, dit Monte-Cristo en haussant lgrement les
paules. Sans cela je ne me battrais pas avec M. de Morcerf. Je le
tuerai, il le faut, cela sera. Seulement, par un mot ce soir chez
moi, indiquez-moi l'arme et l'heure; je n'aime pas  me faire
attendre.

--Au pistolet,  huit heures du matin au bois de Vincennes, dit
Beauchamp, dcontenanc ne sachant pas s'il avait affaire  un
fanfaron outrecuidant ou  un tre surnaturel.

--C'est bien, monsieur, dit Monte-Cristo. Maintenant que tout est
rgl, laissez-moi entendre le spectacle, je vous prie, et dites 
votre ami Albert de ne pas revenir ce soir: il se ferait tort avec
toutes ses brutalits de mauvais got. Qu'il rentre et qu'il
dorme.

Beauchamp sortit tout tonn.

Maintenant, dit Monte-Cristo en se retournant vers Morrel, je
compte sur vous, n'est-ce pas?

--Certainement, dit Morrel, et vous pouvez disposer de moi,
comte; cependant...

--Quoi?

--Il serait important, comte, que je connusse la vritable
cause...

--C'est--dire, que vous me refusez?

--Non pas.

--La vritable cause, Morrel? dit le comte; ce jeune homme lui-mme
marche en aveugle et ne la connat pas. La vritable cause, elle n'est
connue que de moi et de Dieu; mais je vous donne ma parole d'honneur,
Morrel, que Dieu, qui la connat, sera pour nous.

--Cela suffit, comte, dit Morrel. Quel est votre second tmoin?

--Je ne connais personne  Paris  qui je veuille faire cet
honneur, que vous, Morrel, et votre beau-frre Emmanuel.
Croyez-vous qu'Emmanuel veuille me rendre ce service.

--Je vous rponds de lui, comme de moi, comte.

--Bien! c'est tout ce qu'il me faut. Demain,  sept heures du
matin chez moi, n'est-ce pas?

--Nous y serons.

--Chut! voici la toile qui se lve, coutons. J'ai l'habitude de
ne pas perdre une note de cet opra; c'est une si adorable musique
que celle de _Guillaume Tell_!




LXXXIX

La nuit.


M. de Monte-Cristo attendit, selon son habitude, que Duprez et
chant son fameux _Suivez-moi_! et alors seulement il se leva et
sortit.

 la porte, Morrel le quitta en renouvelant la promesse d'tre
chez lui, avec Emmanuel, le lendemain matin  sept heures
prcises. Puis il monta dans son coup, toujours calme et
souriant. Cinq minutes aprs il tait chez lui. Seulement il et
fallu ne pas connatre le comte pour se laisser tromper 
l'expression avec laquelle il dit en entrant  Ali:

Ali, mes pistolets  crosse d'ivoire!

Ali apporta la bote  son matre, et celui-ci se mit  examiner
ces armes avec une sollicitude bien naturelle  un homme qui va
confier sa vie  un peu de fer et de plomb. C'taient des
pistolets particuliers que Monte-Cristo avait fait faire pour
tirer  la cible dans ses appartements. Une capsule suffisait pour
chasser la balle, et de la chambre  ct on n'aurait pas pu se
douter que le comte, comme on dit en termes de tir, tait occup 
s'entretenir la main.

Il en tait  emboter l'arme dans sa main, et  chercher le point
de mire sur une petite plaque de tle qui lui servait de cible,
lorsque la porte de son cabinet s'ouvrit et que Baptistin entra.

Mais, avant mme qu'il et ouvert la bouche, le comte aperut dans
la porte, demeure ouverte, une femme voile, debout, dans la
pnombre de la pice voisine, et qui avait suivi Baptistin.

Elle avait aperu le comte le pistolet  la main, elle voyait deux
pes sur une table, elle s'lana.

Baptistin consultait son matre du regard. Le comte fit un signe,
Baptistin sortit, et referma la porte derrire lui.

Qui tes-vous, madame? dit le comte  la femme voile.

L'inconnue jeta un regard autour d'elle pour s'assurer qu'elle
tait bien seule, puis s'inclinant comme si elle et voulu
s'agenouiller, et joignant les mains avec accent du dsespoir:

Edmond, dit-elle, vous ne tuerez pas mon fils!

Le comte fit un pas en arrire, jeta un faible cri et laissa
tomber l'arme qu'il tenait.

Quel nom avez-vous prononc, l, madame de Morcerf? dit-il.

--Le vtre! s'cria-t-elle en rejetant son voile, le vtre que
seule, peut-tre, je n'ai pas oubli. Edmond, ce n'est pas
Mme de Morcerf qui vient  vous, c'est Mercds.

--Mercds est morte, madame, dit Monte-Cristo, et je ne connais
plus personne de ce nom.

--Mercds vit, monsieur, et Mercds se souvient, car seule elle
vous a reconnu lorsqu'elle vous a vu, et mme sans vous voir, 
votre voix, Edmond, au seul accent de votre voix; et depuis ce
temps elle vous suit pas  pas, elle vous surveille, elle vous
redoute, et elle n'a pas eu besoin, elle, de chercher la main d'o
partait le coup qui frappait M. de Morcerf.

--Fernand, voulez-vous dire, madame, reprit Monte-Cristo avec une
ironie amre; puisque nous sommes en train de nous rappeler nos
noms, rappelons-nous-les tous.

Et Monte-Cristo avait prononc ce nom de Fernand avec une telle
expression de haine, que Mercds sentit le frisson de l'effroi
courir par tout son corps.

Vous voyez bien, Edmond, que je ne me suis pas trompe! s'cria
Mercds, et que j'ai raison de vous dire: pargnez mon fils!

--Et qui vous a dit, madame, que j'en voulais  votre fils?

--Personne, mon Dieu! mais une mre est doue de la double vue.
J'ai tout devin; je l'ai suivi ce soir  l'Opra, et, cache dans
une baignoire, j'ai tout vu.

--Alors, si vous avez tout vu, madame, vous avez vu que le fils
de Fernand m'a insult publiquement? dit Monte-Cristo avec un
calme terrible.

--Oh! par piti!

--Vous avez vu, continua le comte, qu'il m'et jet son gant  la
figure si un de mes amis, M. Morrel, ne lui et arrt le bras.

--coutez-moi. Mon fils vous a devin aussi, lui; il vous
attribue les malheurs qui frappent son pre.

--Madame, dit Monte-Cristo, vous confondez: ce ne sont point des
malheurs, c'est un chtiment. Ce n'est pas moi qui frappe
M. de Morcerf, c'est la Providence qui le punit.

--Et pourquoi vous substituez-vous  la Providence? s'cria
Mercds. Pourquoi vous souvenez-vous quand elle oublie? Que vous
importent,  vous, Edmond, Janina et son vizir? Quel tort vous a
fait Fernand Mondego en trahissant Ali-Tebelin?

--Aussi, madame, rpondit Monte-Cristo, tout ceci est-il une
affaire entre le capitaine franc et la fille de Vasiliki. Cela ne
me regarde point, vous avez raison, et si j'ai jur de me venger,
ce n'est ni du capitaine franc, ni du comte de Morcerf: c'est du
pcheur Fernand, mari de la Catalane Mercds.

--Ah! monsieur! s'cria la comtesse, quelle terrible vengeance
pour une faute que la fatalit m'a fait commettre! Car la
coupable, c'est moi, Edmond, et si vous avez  vous venger de
quelqu'un, c'est de moi, qui ai manqu de force contre votre
absence et mon isolement.

--Mais, s'cria Monte-Cristo, pourquoi tais-je absent? pourquoi
tiez-vous isole?

--Parce qu'on vous a arrt, Edmond, parce que vous tiez
prisonnier.

--Et pourquoi tais-je arrt? pourquoi tais-je prisonnier?

--Je l'ignore, dit Mercds.

--Oui, vous l'ignorez, madame, je l'espre du moins. Eh bien, je
vais vous le dire, moi. J'tais arrt, j'tais prisonnier, parce
que sous la tonnelle de la Rserve, la veille mme du jour o je
devais vous pouser, un homme, nomm Danglars, avait crit cette
lettre que le pcheur Fernand se chargea lui-mme de mettre  la
poste.

Et Monte-Cristo, allant  un secrtaire, ouvrit un tiroir o il
prit un papier qui avait perdu sa couleur premire, et dont
l'encre tait devenue couleur de rouille, qu'il mit sous les yeux
de Mercds.

C'tait la lettre de Danglars au procureur du roi que, le jour o
il avait pay les deux cent mille francs  M. de Boville, le comte
de Monte-Cristo, dguis en mandataire de la maison Thomson et
French, avait soustraite au dossier d'Edmond Dants.

Mercds lut avec effroi les lignes suivantes:

Monsieur le procureur du roi est prvenu, par un ami du trne et
de la religion, que le nomm Edmond Dants, second du navire _Le
Pharaon_, arriv ce matin de Smyrne, aprs avoir touch  Naples
et  Porto-Ferrajo, a t charg par Murat d'une lettre pour
l'usurpateur, et, par l'usurpateur, d'une lettre pour le comit
bonapartiste de Paris.

On aura la preuve de ce crime en l'arrtant, car on trouvera
cette lettre, ou sur lui, ou chez son pre, ou dans sa cabine 
bord du _Pharaon_.

Oh! mon Dieu! fit Mercds en passant la main sur son front
mouill de sueur; et cette lettre...

--Je l'ai achete deux cent mille francs, madame, dit Monte-Cristo; mais
c'est bon march encore, puisqu'elle me permet aujourd'hui de me
disculper  vos yeux.

--Et le rsultat de cette lettre?

--Vous le savez, madame, a t mon arrestation; mais ce que vous
ne savez pas, madame, c'est le temps qu'elle a dur, cette
arrestation. Ce que vous ne savez pas, c'est que je suis rest
quatorze ans  un quart de lieue de vous, dans un cachot du
chteau d'If. Ce que vous ne savez pas, c'est que chaque jour de
ces quatorze ans j'ai renouvel le voeu de vengeance que j'avais
fait le premier jour, et cependant j'ignorais que vous aviez
pous Fernand, mon dnonciateur, et que mon pre tait mort, et
mort de faim!

--Juste Dieu! s'cria Mercds chancelante.

--Mais voil ce que j'ai su en sortant de prison, quatorze ans
aprs y tre entr, et voil ce qui fait que, sur Mercds vivante
et sur mon pre mort, j'ai jur de me venger de Fernand, et... et
je me venge.

--Et vous tes sr que le malheureux Fernand a fait cela?

--Sur mon me, madame, et il l'a fait comme je vous le dis;
d'ailleurs ce n'est pas beaucoup plus odieux que d'avoir, Franais
d'adoption, pass aux Anglais! Espagnol de naissance, avoir
combattu contre les Espagnols; stipendiaire d'Ali, trahi et
assassin Ali. En face de pareilles choses, qu'tait-ce que la
lettre que vous venez de lire? une mystification galante que doit
pardonner, je l'avoue et le comprends, la femme qui a pous cet
homme, mais que ne pardonne pas l'amant qui devait l'pouser. Eh
bien, les Franais ne se sont pas vengs du tratre, les Espagnols
n'ont pas fusill le tratre, Ali, couch dans sa tombe, a laiss
impuni le tratre; mais moi, trahi, assassin, jet aussi dans une
tombe, je suis sorti de cette tombe par la grce de Dieu, je dois
 Dieu de me venger; il m'envoie pour cela, et me voici.

La pauvre femme laissa retomber sa tte entre ses mains; ses
jambes plirent sous elle, et elle tomba  genoux.

Pardonnez, Edmond, dit-elle, pardonnez pour moi, qui vous aime
encore!

La dignit de l'pouse arrta l'lan de l'amante et de la mre.
Son front s'inclina presque  toucher le tapis. Le comte s'lana
au-devant d'elle et la releva. Alors, assise sur un fauteuil, elle
put,  travers ses larmes, regarder le mle visage de Monte-Cristo,
sur lequel la douleur et la haine imprimaient encore un
caractre menaant.

Que je n'crase pas cette race maudite! murmura-t-il; que je
dsobisse  Dieu, qui m'a suscit pour sa punition! impossible,
madame, impossible!

--Edmond, dit la pauvre mre, essayant de tous les moyens: mon
Dieu! quand je vous appelle Edmond, pourquoi ne m'appelez-vous pas
Mercds?

--Mercds, rpta Monte-Cristo, Mercds! Eh bien! oui, vous
avez raison, ce nom m'est doux encore  prononcer, et voil la
premire fois, depuis bien longtemps, qu'il retentit si clairement
au sortir de mes lvres.  Mercds, votre nom, je l'ai prononc
avec les soupirs de la mlancolie, avec les gmissements de la
douleur, avec le rle du dsespoir; je l'ai prononc, glac par le
froid, accroupi sur la paille de mon cachot; je l'ai prononc,
dvor par la chaleur, en me roulant sur les dalles de ma prison.
Mercds, il faut que je me venge, car quatorze ans j'ai souffert,
quatorze ans j'ai pleur, j'ai maudit; maintenant, je vous le dis,
Mercds, il faut que je me venge!

Et le comte, tremblant de cder aux prires de celle qu'il avait
tant aime, appelait ses souvenirs au secours de sa haine.

Vengez-vous, Edmond! s'cria la pauvre mre, mais vengez-vous sur
les coupables; vengez-vous sur lui, vengez-vous sur moi, mais ne
vous vengez pas sur mon fils!

--Il est crit dans le Livre saint, rpondit Monte-Cristo: Les
fautes des pres retomberont sur les enfants jusqu' la troisime
et quatrime gnration. Puisque Dieu a dict ces propres paroles
 son prophte, pourquoi serais-je meilleur que Dieu?

--Parce que Dieu a le temps et l'ternit, ces deux choses qui
chappent aux hommes.

Monte-Cristo poussa un soupir qui ressemblait  un rugissement, et
saisit ses beaux cheveux  pleines mains.

Edmond, continua Mercds, les bras tendus vers le comte, Edmond,
depuis que je vous connais j'ai ador votre nom, j'ai respect
votre mmoire. Edmond, mon ami, ne me forcez pas  tenir cette
image noble et pure reflte sans cesse dans le miroir de mon
coeur. Edmond, si vous saviez toutes les prires que j'ai
adresses pour vous  Dieu, tant que je vous ai espr vivant et
depuis que je vous ai cru mort, oui, mort, hlas! Je croyais votre
cadavre enseveli au fond de quelque sombre tour; je croyais votre
corps prcipit au fond de quelqu'un de ces abmes o les geliers
laissent rouler les prisonniers morts, et je pleurais! Moi, que
pouvais-je pour vous, Edmond, sinon prier ou pleurer? coutez-moi;
pendant dix ans j'ai fait chaque nuit le mme rve. On a dit que
vous aviez voulu fuir, que vous aviez pris la place d'un
prisonnier que vous vous tiez gliss dans le suaire d'un mort et
qu'alors on avait lanc le cadavre vivant du haut en bas du
chteau d'If; et que le cri que vous aviez pouss en vous brisant
sur les rochers avait seul rvl la substitution  vos
ensevelisseurs, devenus vos bourreaux. Eh bien, Edmond, je vous le
jure sur la tte de ce fils pour lequel je vous implore, Edmond,
pendant dix ans j'ai vu chaque nuit des hommes qui balanaient
quelque chose d'informe et d'inconnu au haut d'un rocher; pendant
dix ans j'ai, chaque nuit, entendu un cri terrible qui m'a
rveille frissonnante et glace. Et moi aussi, Edmond, oh!
croyez-moi, toute criminelle que je fusse, oh! oui, moi aussi,
j'ai bien souffert.

--Avez-vous senti mourir votre pre en votre absence? s'cria
Monte-Cristo enfonant ses mains dans ses cheveux; avez-vous vu la
femme que vous aimiez tendre sa main  votre rival, tandis que
vous rliez au fond du gouffre?...

--Non, interrompit Mercds; mais j'ai vu celui que j'aimais prt
 devenir le meurtrier de mon fils!

Mercds pronona ces paroles avec une douleur si puissante, avec
un accent si dsespr, qu' ces paroles et  cet accent un
sanglot dchira la gorge du comte.

Le lion tait dompt; le vengeur tait vaincu.

Que demandez-vous? dit-il; que votre fils vive? eh bien, il
vivra!

Mercds jeta un cri qui fit jaillir deux larmes des paupires de
Monte-Cristo, mais ces deux larmes disparurent presque aussitt,
car sans doute Dieu avait envoy quelque ange pour les recueillir,
bien autrement prcieuses qu'elles taient aux yeux du Seigneur
que les plus riches perles de Gusarate et d'Ophir.

Oh! s'cria-t-elle en saisissant la main du comte et en la
portant  ses lvres, oh! merci, merci, Edmond! te voil bien tel
que je t'ai toujours rv, tel que je t'ai toujours aim. Oh!
maintenant je puis le dire.

--D'autant mieux, rpondit Monte-Cristo, que le pauvre Edmond
n'aura pas longtemps  tre aim par vous. Le mort va rentrer dans
la tombe, le fantme va rentrer dans la nuit.

--Que dites-vous, Edmond?

--Je dis que puisque vous l'ordonnez, Mercds, il faut mourir.

--Mourir! et qui est-ce qui dit cela? Qui parle de mourir? d'o
vous reviennent ces ides de mort?

--Vous ne supposez pas qu'outrag publiquement, en face de toute
une salle, en prsence de vos amis et de ceux de votre fils,
provoqu par un enfant qui se glorifiera de mon pardon comme d'une
victoire, vous ne supposez pas, dis-je, que j'aie un instant le
dsir de vivre. Ce que j'ai le plus aim aprs vous, Mercds,
c'est moi-mme, c'est--dire ma dignit, c'est--dire cette force
qui me rendait suprieur aux autres hommes; cette force, c'tait
ma vie. D'un mot vous la brisez. Je meurs.

--Mais ce duel n'aura pas lieu, Edmond, puisque vous pardonnez.

--Il aura lieu, madame, dit solennellement Monte-Cristo,
seulement, au lieu du sang de votre fils, que devait boire la
terre, ce sera le mien qui coulera.

Mercds poussa un grand cri et s'lana vers Monte-Cristo; mais
tout  coup elle s'arrta.

Edmond, dit-elle, il y a un Dieu au-dessus de nous, puisque vous
vivez, puisque je vous ai revu, et je me fie  lui du plus profond
de mon coeur. En attendant son appui, je me repose sur votre
parole. Vous avez dit que mon fils vivrait; il vivra, n'est-ce
pas?

--Il vivra, oui, madame, dit Monte-Cristo, tonn que, sans
autre exclamation, sans autre surprise, Mercds et accept
l'hroque sacrifice qu'il lui faisait.

Mercds tendit la main au comte.

Edmond, dit-elle, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes en
regardant celui auquel elle adressait la parole, comme c'est beau
de votre part, comme c'est grand ce que vous venez de faire l,
comme c'est sublime d'avoir eu piti d'une pauvre femme qui
s'offrait  vous avec toutes les chances contraires  ses
esprances! Hlas! je suis vieillie par les chagrins plus encore
que par l'ge, et je ne puis mme plus rappeler  mon Edmond par
un sourire, par un regard, cette Mercds qu'autrefois il a pass
tant d'heures  contempler. Ah! croyez-moi, Edmond, je vous ai dit
que, moi aussi, j'avais bien souffert; je vous le rpte, cela est
bien lugubre de voir passer sa vie sans se rappeler une seule
joie, sans conserver une seule esprance, mais cela prouve que
tout n'est point fini sur la terre. Non! tout n'est pas fini, je
le sens  ce qui me reste encore dans le coeur. Oh! je vous le
rpte, Edmond, c'est beau, c'est grand, c'est sublime de
pardonner comme vous venez de le faire!

--Vous dites cela, Mercds; et que diriez-vous donc si vous
saviez l'tendue du sacrifice que je vous fais? Supposez que le
Matre suprme, aprs avoir cr le monde, aprs avoir fertilis
le chaos, se ft arrt au tiers de la cration pour pargner  un
ange les larmes que nos crimes devaient faire couler un jour de
ses yeux immortels; supposez qu'aprs avoir tout prpar, tout
ptri, tout fcond, au moment d'admirer son oeuvre, Dieu ait
teint le soleil et repouss du pied le monde dans la nuit
ternelle, alors vous aurez une ide, ou plutt non, non, vous ne
pourrez pas encore vous faire une ide de ce que je perds en
perdant la vie en ce moment.

Mercds regarda le comte d'un air qui peignait  la fois son
tonnement, son admiration et sa reconnaissance.

Monte-Cristo appuya son front sur ses mains brlantes, comme si
son front ne pouvait plus porter seul le poids de ses penses.

Edmond, dit Mercds, je n'ai plus qu'un mot  vous dire.

Le comte sourit amrement.

Edmond, continua-t-elle, vous verrez que si mon front est pli,
que si mes yeux sont teints, que si ma beaut est perdue, que si
Mercds enfin ne ressemble plus  elle-mme pour les traits du
visage, vous verrez que c'est toujours le mme coeur!... Adieu
donc, Edmond; je n'ai plus rien  demander au Ciel... Je vous ai
revu aussi noble et aussi grand qu'autrefois. Adieu, Edmond...
adieu et merci!

Mais le comte ne rpondit pas.

Mercds ouvrit la porte du cabinet, et elle avait disparu avant
qu'il ft revenu de la rverie douloureuse et profonde o sa
vengeance perdue l'avait plong.

Une heure sonnait  l'horloge des Invalides quand la voiture qui
emportait Mme de Morcerf, en roulant sur le pav des Champs-lyses,
fit relever la tte au comte de Monte-Cristo.

Insens, dit-il, le jour o j'avais rsolu de me venger, de ne
pas m'tre arrach le coeur!




XC

La rencontre.


Aprs le dpart de Mercds, tout retomba dans l'ombre chez
Monte-Cristo. Autour de lui et au-dedans de lui sa pense s'arrta; son
esprit nergique s'endormit comme fait le corps aprs une suprme
fatigue.

Quoi! se disait-il, tandis que la lampe et les bougies se
consumaient tristement et que les serviteurs attendaient avec
impatience dans l'antichambre; quoi! voil l'difice si lentement
prpar, lev avec tant de peines et de soucis, croul d'un seul
coup, avec un seul mot, sous un souffle! Eh quoi! ce moi que je
croyais quelque chose, ce moi dont j'tais si fier, ce moi que
j'avais vu si petit dans les cachots du chteau d'If, et que
j'avais su rendre si grand, sera demain un peu de poussire!
Hlas! ce n'est point la mort du corps que je regrette: cette
destruction du principe vital n'est-elle point le repos o tout
tend, o tout malheureux aspire, ce calme de la matire aprs
lequel j'ai soupir si longtemps, au-devant duquel je m'acheminais
par la route douloureuse de la faim, quand Faria est apparu dans
mon cachot? Qu'est-ce que la mort? Un degr de plus dans le calme
et deux peut-tre dans le silence. Non, ce n'est donc pas
l'existence que je regrette, c'est la ruine de mes projets si
lentement labors, si laborieusement btis. La Providence, que
j'avais crue pour eux, tait donc contre eux. Dieu ne voulait donc
pas qu'ils s'accomplissent!

Ce fardeau que j'ai soulev, presque aussi pesant qu'un monde, et
que j'avais cru porter jusqu'au bout, tait selon mon dsir et non
selon ma force; selon ma volont et non selon mon pouvoir, et il
me le faudra dposer  peine  moiti de ma course. Oh! je
redeviendrai donc fataliste, moi que quatorze ans de dsespoir et
dix ans d'esprance avaient rendu providentiel.

Et tout cela, mon Dieu! parce que mon coeur, que je croyais mort,
n'tait qu'engourdi; parce qu'il s'est rveill, parce qu'il a
battu, parce que j'ai cd  la douleur de ce battement soulev du
fond de ma poitrine par la voix d'une femme!

Et cependant, continua le comte, s'abmant de plus en plus dans
les prvisions de ce lendemain terrible qu'avait accept Mercds;
cependant il est impossible que cette femme, qui est un si noble
coeur, ait ainsi, par gosme, consenti  me laisser tuer, moi
plein de force et d'existence! Il est impossible qu'elle pousse 
ce point l'amour, ou plutt le dlire maternel! Il y a des vertus
dont l'exagration serait un crime. Non, elle aura imagin quelque
scne pathtique, elle viendra se jeter entre les pes, et ce
sera ridicule sur le terrain, de sublime que c'tait ici.

Et la rougeur de l'orgueil montait au front du comte.

Ridicule, rpta-t-il, et le ridicule rejaillira sur moi... Moi,
ridicule! Allons! j'aime encore mieux mourir.

Et  force de s'exagrer ainsi d'avance les mauvaises chances du
lendemain, auxquelles il s'tait condamn en promettant  Mercds
de laisser vivre son fils, le comte s'en vint  se dire:

Sottise, sottise, sottise! que faire ainsi de la gnrosit en se
plaant comme un but inerte au bout du pistolet de ce jeune homme!
Jamais il ne croira que ma mort est un suicide, et cependant il
importe pour l'honneur de ma mmoire... (ce n'est point de la
vanit, n'est-ce pas, mon Dieu? mais bien un juste orgueil, voil
tout), il importe pour l'honneur de ma mmoire que le monde sache
que j'ai consenti moi-mme, par ma volont, de mon libre arbitre,
 arrter mon bras dj lev pour frapper, et que de ce bras, si
puissamment arm contre les autres, je me suis frapp moi-mme: il
le faut, je le ferai.

Et saisissant une plume, il tira un papier de l'armoire secrte de
son bureau, et traa au bas de ce papier, qui n'tait autre chose
que son testament fait depuis son arrive  Paris, une espce de
codicille dans lequel il faisait comprendre sa mort aux gens les
moins clairvoyants.

Je fais cela, mon Dieu! dit-il les yeux levs au ciel, autant
pour votre honneur que pour le mien. Je me suis considr, depuis
dix ans,  mon Dieu! comme l'envoy de votre vengeance, et il ne
faut pas que d'autres misrables que ce Morcerf, il ne faut pas
qu'un Danglars, un Villefort, il ne faut pas enfin que ce Morcerf
lui-mme se figurent que le hasard les a dbarrasss de leur
ennemi. Qu'ils sachent, au contraire, que la Providence, qui avait
dj dcrt leur punition, a t corrige par la seule puissance
de ma volont, que le chtiment vit dans ce monde les attend
dans l'autre, et qu'ils n'ont chang le temps que contre
l'ternit.

Tandis qu'il flottait entre ces sombres incertitudes, mauvais rve
de l'homme veill par la douleur, le jour vint blanchir les
vitres et clairer sous ses mains le ple papier azur sur lequel
il venait de tracer cette suprme justification de la Providence.

Il tait cinq heures du matin.

Tout  coup un lger bruit parvint  son oreille. Monte-Cristo
crut avoir entendu quelque chose comme un soupir touff; il
tourna la tte, regarda autour de lui et ne vit personne.
Seulement le bruit se rpta assez distinct pour qu'au doute
succdt la certitude.

Alors le comte se leva, ouvrit doucement la porte du salon, et sur
un fauteuil, les bras pendants, sa belle tte ple incline en
arrire, il vit Hayde qui s'tait place en travers de la porte,
afin qu'il ne pt sortir sans la voir, mais que le sommeil, si
puissant contre la jeunesse, avait surprise aprs la fatigue d'une
si longue veille.

Le bruit que la porte fit en s'ouvrant ne put tirer Hayde de son
sommeil.

Monte-Cristo arrta sur elle un regard plein de douceur et de
regret.

Elle s'est souvenue qu'elle avait un fils, dit-il, et moi, j'ai
oubli que j'avais une fille!

Puis, secouant tristement la tte:

Pauvre Hayde! dit-elle, elle a voulu me voir, elle a voulu me
parler, elle a craint ou devin quelque chose... Oh! je ne puis
partir sans lui dire adieu, je ne puis mourir sans la confier 
quelqu'un.

Et il regagna doucement sa place et crivit au bas des premires
lignes:

Je lgue  Maximilien Morrel, capitaine de spahis et fils de mon
ancien patron, Pierre Morrel, armateur  Marseille, la somme de
vingt millions, dont une partie sera offerte par lui  sa soeur
Julie et  son beau-frre Emmanuel, s'il ne croit pas toutefois
que ce surplus de fortune doive nuire  leur bonheur. Ces vingt
millions sont enfouis dans ma grotte de Monte-Cristo, dont
Bertuccio sait le secret.

Si son coeur est libre et qu'il veuille pouser Hayde, fille
d'Ali, pacha de Janina, que j'ai leve avec l'amour d'un pre et
qui a eu pour moi la tendresse d'une fille, il accomplira, je ne
dirai point ma dernire volont, mais mon dernier dsir.

Le prsent testament a dj fait Hayde hritire du reste de ma
fortune, consistant en terres, rentes sur l'Angleterre, l'Autriche
et la Hollande, mobilier dans mes diffrents palais et maisons, et
qui, ces vingt millions prlevs, ainsi que les diffrents legs
faits  mes serviteurs, pourront monter encore  soixante
millions.

Il achevait d'crire cette dernire ligne, lorsqu'un cri pouss
derrire lui, lui fit tomber la plume des mains.

Hayde, dit-il, vous avez lu?

En effet, la jeune femme, rveille par le jour qui avait frapp
ses paupires, s'tait leve et s'tait approche du comte sans
que ses pas lgers, assourdis par le tapis, eussent t entendus.

Oh! mon seigneur, dit-elle en joignant les mains, pourquoi
crivez-vous ainsi  une pareille heure? Pourquoi me lguez-vous
toute votre fortune, mon seigneur? Vous me quittez donc?

--Je vais faire un voyage, cher ange, dit Monte-Cristo avec une
expression de mlancolie et de tendresse infinies, et s'il
m'arrivait malheur...

Le comte s'arrta.

Eh bien?... demanda la jeune fille avec un accent d'autorit que
le comte ne lui connaissait point et qui le fit tressaillir.

--Eh bien, s'il m'arrive malheur, reprit Monte-Cristo, je veux
que ma fille soit heureuse.

Hayde sourit tristement en secouant la tte.

Vous pensez  mourir, mon seigneur? dit-elle.

--C'est une pense salutaire, mon enfant, a dit le sage.

--Eh bien, si vous mourez, dit-elle, lguez votre fortune 
d'autres, car, si vous mourez... je n'aurai plus besoin de rien.

Et prenant le papier, elle le dchira en quatre morceaux qu'elle
jeta au milieu du salon. Puis, cette nergie si peu habituelle 
une esclave ayant puis ses forces, elle tomba, non plus endormie
cette fois, mais vanouie sur le parquet.

Monte-Cristo se pencha vers elle, la souleva entre ses bras; et,
voyant ce beau teint pli, ces beaux yeux ferms, ce beau corps
inanim et comme abandonn, l'ide lui vint pour la premire fois
qu'elle l'aimait peut-tre autrement que comme une fille aime son
pre.

Hlas! murmura-t-il avec un profond dcouragement, j'aurais donc
encore pu tre heureux!

Puis il porta Hayde jusqu' son appartement, la remit, toujours
vanouie, aux mains de ses femmes; et, rentrant dans son cabinet,
qu'il ferma cette fois vivement sur lui, il recopia le testament
dtruit.

Comme il achevait, le bruit d'un cabriolet entrant dans la cour se
fit entendre. Monte-Cristo s'approcha de la fentre et vit
descendre Maximilien et Emmanuel.

Bon, dit-il, il tait temps!

Et il cacheta son testament d'un triple cachet.

Un instant aprs il entendit un bruit de pas dans le salon, et
alla ouvrir lui-mme. Morrel parut sur le seuil.

Il avait devanc l'heure de prs de vingt minutes.

Je viens trop tt peut-tre, monsieur le comte dit-il, mais je
vous avoue franchement que je n'ai pu dormir une minute, et qu'il
en a t de mme de toute la maison. J'avais besoin de vous voir
fort de votre courageuse assurance pour redevenir moi-mme.

Monte-Cristo ne put tenir  cette preuve d'affection et ce ne fut
point la main qu'il tendit au jeune homme mais ses deux bras qu'il
lui ouvrit.

Morrel, lui dit-il d'une voix mue, c'est un beau jour pour moi
que celui o je me sens aim d'un homme comme vous. Bonjour,
monsieur Emmanuel. Vous venez donc avec moi, Maximilien?

--Pardieu! dit le jeune capitaine, en aviez-vous dout?

--Mais cependant si j'avais tort...

--coutez, je vous ai regard hier pendant toute cette scne de
provocation, j'ai pens  votre assurance toute cette nuit, et je
me suis dit que la justice devait tre pour vous, ou qu'il n'y
avait plus aucun fond  faire sur le visage des hommes.

--Cependant, Morrel, Albert est votre ami.

--Une simple connaissance, comte.

--Vous l'avez vu pour la premire fois le jour mme que vous
m'avez vu?

--Oui, c'est vrai; que voulez-vous? il faut que vous me le
rappeliez pour que je m'en souvienne.

--Merci, Morrel.

Puis, frappant un coup sur le timbre:

Tiens, dit-il  Ali qui apparut aussitt, fais porter cela chez
mon notaire. C'est mon testament, Morrel. Moi mort, vous irez en
prendre connaissance.

--Comment! s'cria Morrel, vous mort?

--Eh! ne faut-il pas tout prvoir, cher ami? Mais qu'avez-vous
fait hier aprs m'avoir quitt?

--J'ai t chez Tortoni, o, comme je m'y attendais, j'ai trouv
Beauchamp et Chteau-Renaud. Je vous avoue que je les cherchais.

--Pour quoi faire, puisque tout cela tait convenu?

--coutez, comte, l'affaire est grave, invitable.

--En doutiez-vous?

--Non. L'offense a t publique, et chacun en parlait dj.

--Eh bien?

--Eh bien, j'esprais faire changer les armes, substituer l'pe
au pistolet. Le pistolet est aveugle.

--Avez-vous russi? demanda vivement Monte-Cristo avec une
imperceptible lueur d'espoir.

--Non, car on connat votre force  l'pe.

--Bah! qui m'a donc trahi?

--Les matres d'armes que vous avez battus.

--Et vous avez chou?

--Ils ont refus positivement.

--Morrel, dit le comte, m'avez-vous jamais vu tirer le pistolet?

--Jamais.

--Eh bien, nous avons le temps, regardez.

Monte-Cristo prit les pistolets qu'il tenait quand Mercds tait
entre, et collant un as de trfle contre la plaque, en quatre
coups il enleva successivement les quatre branches du trfle.

 chaque coup Morrel plissait.

Il examina les balles avec lesquelles Monte-Cristo excutait ce
tour de force, et il vit qu'elles n'taient pas plus grosses que
des chevrotines.

C'est effrayant, dit-il; voyez donc, Emmanuel!

Puis, se retournant vers Monte-Cristo:

Comte, dit-il, au nom du Ciel, ne tuez pas Albert! le malheureux
a une mre!

--C'est juste, dit Monte-Cristo, et, moi, je n'en ai pas.

Ces mots furent prononcs avec un ton qui fit frissonner Morrel.

Vous tes l'offens, comte.

--Sans doute; qu'est-ce que cela veut dire?

--Cela veut dire que vous tirez le premier.

--Je tire le premier?

--Oh! cela, je l'ai obtenu ou plutt exig; nous leur faisons
assez de concessions pour qu'ils nous fissent celles-l.

--Et  combien de pas?

-- vingt.

Un effrayant sourire passa sur les lvres du comte.

Morrel, dit-il, n'oubliez pas ce que vous venez de voir.

--Aussi, dit le jeune homme, je ne compte que sur votre motion
pour sauver Albert.

--Moi, mu? dit Monte-Cristo.

--Ou sur votre gnrosit, mon ami; sr de votre coup comme vous
l'tes, je puis vous dire une chose qui serait ridicule si je la
disais  un autre.

--Laquelle?

--Cassez-lui un bras, blessez-le, mais ne le tuez pas.

--Morrel, coutez encore ceci, dit le comte, je n'ai pas besoin
d'tre encourag  mnager M. de Morcerf; M. de Morcerf, je vous
l'annonce d'avance, sera si bien mnag qu'il reviendra
tranquillement avec ses deux amis tandis que moi...

--Eh bien, vous?

--Oh! c'est autre chose, on me rapportera, moi.

--Allons donc! s'cria Maximilien hors de lui.

--C'est comme je vous l'annonce, mon cher Morrel, M. de Morcerf
me tuera.

Morrel regarda le comte en homme qui ne comprend plus.

Que vous est-il donc arriv depuis hier soir, comte?

--Ce qui est arriv  Brutus la veille de la bataille de
Philippes: j'ai vu un fantme.

--Et ce fantme?

--Ce fantme, Morrel, m'a dit que j'avais assez vcu.

Maximilien et Emmanuel se regardrent; Monte-Cristo tira sa
montre.

Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et
le rendez-vous est pour huit heures juste.

Une voiture attendait toute attele; Monte-Cristo y monta avec ses
deux tmoins.

En traversant le corridor, Monte-Cristo s'tait arrt pour
couter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par
discrtion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre
rpondre  un sanglot par un soupir.

 huit heures sonnantes on tait au rendez-vous.

Nous voici arrivs, dit Morrel en passant la tte par la
portire, et nous sommes les premiers.

--Monsieur m'excusera, dit Baptistin qui avait suivi son matre
avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir l-bas une
voiture sous les arbres.

--En effet, dit Emmanuel, j'aperois deux jeunes gens qui se
promnent et semblent attendre.

Monte-Cristo sauta lgrement en bas de sa calche et donna la
main  Emmanuel et  Maximilien pour les aider  descendre.

Maximilien retint la main du comte entre les siennes.

 la bonne heure, dit-il, voici une main comme j'aime la voir 
un homme dont la vie repose dans la bont de sa cause.

Monte-Cristo tira Morrel, non pas  part, mais d'un pas ou deux en
arrire de son beau-frre.

Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le coeur libre?

Morrel regarda Monte-Cristo avec tonnement.

Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse
une simple question; rpondez oui ou non, c'est tout ce que je
vous demande.

--J'aime une jeune fille, comte.

--Vous l'aimez beaucoup?

--Plus que ma vie.

--Allons, dit Monte-Cristo, voil encore une esprance qui
m'chappe.

Puis, avec un soupir:

Pauvre Hayde! murmura-t-il.

--En vrit, comte! s'cria Morrel, si je vous connaissais moins,
je vous croirais moins brave que vous n'tes!

--Parce que je pense  quelqu'un que je vais quitter, et que je
soupire! Allons donc, Morrel, est-ce  un soldat de se connatre
si mal en courage? est-ce que c'est la vie que je regrette?
Qu'est-ce que cela me fait  moi, qui ai pass vingt ans entre la
vie et la mort, de vivre ou de mourir? D'ailleurs, soyez
tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c'en est une, est pour
vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir
poliment et honntement, c'est--dire en saluant et en payant ses
dettes de jeu.

-- la bonne heure, dit Morrel, voil qui est parler.  propos,
avez-vous apport vos armes?

--Moi! pour quoi faire? J'espre bien que ces messieurs auront
les leurs.

--Je vais m'en informer, dit Morrel.

--Oui, mais pas de ngociations, vous m'entendez?

--Oh! soyez tranquille.

Morrel s'avana vers Beauchamp et Chteau-Renaud. Ceux-ci, voyant
le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui.

Les trois jeunes gens se salurent, sinon avec affabilit, du
moins avec courtoisie.

Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n'aperois pas
M. de Morcerf!

--Ce matin, rpondit Chteau-Renaud, il nous a fait prvenir
qu'il nous rejoindrait sur le terrain seulement.

--Ah! fit Morrel.

Beauchamp tira sa montre.

Huit heures cinq minutes; il n'y a pas de temps de perdu,
monsieur Morrel, dit-il.

--Oh! rpondit Maximilien, ce n'est point dans cette intention
que je le disais.

--D'ailleurs, interrompit Chteau-Renaud, voici une voiture.

En effet, une voiture s'avanait au grand trot par une des avenues
aboutissant au carrefour o l'on se trouvait.

Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous tes munis de
pistolets. M. de Monte-Cristo dclare renoncer au droit qu'il
avait de se servir des siens.

--Nous avons prvu cette dlicatesse de la part du comte,
monsieur Morrel, rpondit Beauchamp, et j'ai apport des armes,
que j'ai achetes il y a huit ou dix jours, croyant que j'en
aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement
neuves et n'ont encore servi  personne. Voulez-vous les visiter?

--Oh! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s'inclinant, lorsque vous
m'assurez que M. de Morcerf ne connat point ces armes, vous
pensez bien, n'est-ce pas, que votre parole me suffit?

--Messieurs, dit Chteau-Renaud, ce n'tait point Morcerf qui
nous arrivait dans cette voiture, c'tait, ma foi! c'taient Franz
et Debray.

En effet, les deux jeunes gens annoncs s'avancrent.

Vous ici, messieurs! dit Chteau-Renaud en changeant avec chacun
une poigne de main; et par quel hasard?

--Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier ce matin, de
nous trouver sur le terrain.

Beauchamp et Chteau-Renaud se regardrent d'un air tonn.

Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre.

--Voyons!

--Hier, dans l'aprs-midi, j'ai reu une lettre de M. de Morcerf,
qui me priait de me trouver  l'Opra.

--Et moi aussi, dit Debray.

--Et moi aussi, dit Franz.

--Et nous aussi, dirent Chteau-Renaud et Beauchamp.

--Il voulait que vous fussiez prsents  la provocation, dit
Morrel, il veut que vous soyez prsents au combat.

--Oui, dirent les jeunes gens, c'est cela, monsieur Maximilien;
et, selon toute probabilit, vous avez devin juste.

--Mais, avec tout cela, murmura Chteau-Renaud, Albert ne vient
pas; il est en retard de dix minutes.

--Le voil, dit Beauchamp, il est  cheval; tenez, il vient
ventre  terre suivi de son domestique.

--Quelle imprudence, dit Chteau-Renaud, de venir  cheval pour
se battre au pistolet! Moi qui lui avais si bien fait la leon!

--Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col  sa cravate, avec
un habit ouvert, avec un gilet blanc; que ne s'est-il fait tout de
suite dessiner une mouche sur l'estomac? 'et t plus simple et
plus tt fini!

Pendant ce temps, Albert tait arriv  dix pas du groupe que
formaient les cinq jeunes gens; il arrta son cheval, sauta 
terre, et jeta la bride au bras de son domestique.

Albert s'approcha. Il tait ple, ses yeux taient rougis et
gonfls. On voyait qu'il n'avait pas dormi une seconde de toute la
nuit. Il y avait, rpandue sur toute sa physionomie, une nuance de
gravit triste qui ne lui tait pas habituelle.

Merci, messieurs, dit-il, d'avoir bien voulu vous rendre  mon
invitation: croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant
de cette marque d'amiti.

Morrel,  l'approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en
arrire et se trouvait  l'cart.

Et  vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements
vous appartiennent. Approchez donc, vous n'tes pas de trop.

--Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-tre que je suis le
tmoin de M. de Monte-Cristo?

--Je n'en tais pas sr, mais je m'en doutais. Tant mieux, plus
il y aura d'hommes d'honneur ici, plus je serai satisfait.

--Monsieur Morrel, dit Chteau-Renaud, vous pouvez annoncer 
M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arriv, et que
nous nous tenons  sa disposition.

Morrel fit un mouvement pour s'acquitter de sa commission.
Beauchamp, en mme temps, tirait la bote de pistolets de la
voiture.

Attendez, messieurs, dit Albert, j'ai deux mots  dire  M. le
comte de Monte-Cristo.

--En particulier? demanda Morrel.

--Non, monsieur, devant tout le monde.

Les tmoins d'Albert se regardrent tout surpris; Franz et Debray
changrent quelques paroles  voix basse, et Morrel, joyeux de
cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait
dans une contre-alle avec Emmanuel.

Que me veut-il? demanda Monte-Cristo.

--Je l'ignore, mais il demande  vous parler.

--Oh! dit Monte-Cristo, qu'il ne tente pas Dieu par quelque
nouvel outrage!

--Je ne crois pas que ce soit son intention, dit Morrel.

Le comte s'avana, accompagn de Maximilien et d'Emmanuel: son
visage calme et plein de srnit faisait une trange opposition
avec le visage boulevers d'Albert, qui s'approchait, de son ct,
suivi des quatre jeunes gens.

 trois pas l'un de l'autre, Albert et le comte s'arrtrent.

Messieurs, dit Albert, approchez-vous; je dsire que pas un mot
de ce que je vais avoir l'honneur de dire  M. le comte de Monte-Cristo
ne soit perdu; car ce que je vais avoir l'honneur de lui
dire doit tre rpt par vous  qui voudra l'entendre, si trange
que mon discours vous paraisse.

--J'attends, monsieur, dit le comte.

--Monsieur, dit Albert d'une voix tremblante d'abord, mais qui
s'assura de plus en plus; monsieur, je vous reprochais d'avoir
divulgu la conduite de M. de Morcerf en pire; car, si coupable
que ft M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce ft vous
qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd'hui, monsieur, je
sais que ce droit vous est acquis. Ce n'est point la trahison de
Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt  vous
excuser, c'est la trahison du pcheur Fernand envers vous, ce sont
les malheurs inous qui ont t la suite de cette trahison. Aussi
je le dis, aussi je le proclame tout haut: oui, monsieur, vous
avez eu raison de vous venger de mon pre, et moi, son fils, je
vous remercie de n'avoir pas fait plus!

La foudre, tombe au milieu des spectateurs de cette scne
inattendue, ne les et pas plus tonns que cette dclaration
d'Albert.

Quant  Monte-Cristo, ses yeux s'taient lentement levs au ciel
avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait
assez admirer comment cette nature fougueuse d'Albert, dont il
avait assez connu le courage au milieu des bandits romains,
s'tait tout  coup plie  cette subite humiliation. Aussi
reconnut-il l'influence de Mercds, et comprit-il comment ce
noble coeur ne s'tait pas oppos au sacrifice qu'elle savait
d'avance devoir tre inutile.

Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses
que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous
prie. Aprs le mrite si rare de l'infaillibilit qui semble tre
le vtre, le premier de tous les mrites,  mon avis, est de
savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J'agissais
bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu.
Un ange seul pouvait sauver l'un de nous de la mort et l'ange est
descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hlas! la
fatalit rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes
qui s'estiment.

Monte-Cristo, l'oeil humide, la poitrine haletante, la bouche
entrouverte, tendit  Albert une main que celui-ci saisit et
pressa avec un sentiment qui ressemblait  un respectueux effroi.

Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agrer mes
excuses. J'avais agi prcipitamment envers lui. La prcipitation
est mauvaise conseillre: j'avais mal agi. Maintenant ma faute est
rpare. J'espre bien que le monde ne me tiendra point pour lche
parce que j'ai fait ce que ma conscience m'a ordonn de faire.
Mais, en tout cas, si l'on se trompait sur mon compte, ajouta le
jeune homme en relevant la tte avec fiert et comme s'il
adressait un dfi  ses amis et  ses ennemis, je tcherais de
redresser les opinions.

--Que s'est-il donc pass cette nuit? demanda Beauchamp 
Chteau-Renaud; il me semble que nous jouons ici un triste rle.

--En effet, ce qu'Albert vient de faire est bien misrable ou
bien beau, rpondit le baron.

--Ah! voyons, demanda Debray  Franz, qu'est-ce que cela veut
dire? Comment! le comte de Monte-Cristo dshonore M. de Morcerf,
et il a eu raison aux yeux de son fils! Mais, euss-je dix Janina
dans ma famille, je ne me croirais oblig qu' une chose, ce
serait de me battre dix fois.

Quant  Monte-Cristo, le front pench, les bras inertes, cras
sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni
 Albert, ni  Beauchamp, ni  Chteau-Renaud, ni  personne de
ceux qui se trouvaient l: il songeait  cette courageuse femme
qui tait venue lui demander la vie de son fils,  qui il avait
offert la sienne et qui venait de la sauver par l'aveu terrible
d'un secret de famille, capable de tuer  jamais chez ce jeune
homme le sentiment de la pit filiale.

Toujours la Providence! murmura-t-il: ah! c'est d'aujourd'hui
seulement que je suis bien certain d'tre l'envoy de Dieu!




XCI

La mre et le fils.


Le comte de Monte-Cristo salua les cinq jeunes gens avec un
sourire plein de mlancolie et de dignit, et remonta dans sa
voiture avec Maximilien et Emmanuel.

Albert, Beauchamp et Chteau-Renaud restrent seuls sur le champ
de bataille.

Le jeune homme attacha sur ses deux tmoins un regard qui, sans
tre timide, semblait pourtant leur demander leur avis sur ce qui
venait de se passer.

Ma foi! mon cher ami, dit Beauchamp le premier, soit qu'il et
plus de sensibilit, soit qu'il et moins de dissimulation,
permettez-moi de vous fliciter: voil un dnouement bien inespr
 une bien dsagrable affaire.

Albert resta muet et concentr dans sa rverie. Chteau-Renaud se
contenta de battre sa botte avec sa canne flexible.

Ne partons-nous pas? dit-il aprs ce silence embarrassant.

--Quand il vous plaira, rpondit Beauchamp; laissez-moi seulement
le temps de complimenter M. de Morcerf; il a fait preuve
aujourd'hui d'une gnrosit si chevaleresque... si rare!

--Oh! oui, dit Chteau-Renaud.

--C'est magnifique, continua Beauchamp, de pouvoir conserver sur
soi-mme un empire aussi grand!

--Assurment: quant  moi, j'en eusse t incapable, dit
Chteau-Renaud avec une froideur des plus significatives.

--Messieurs, interrompit Albert, je crois que vous n'avez pas
compris qu'entre M. de Monte-Cristo et moi il s'est pass quelque
chose de bien grave...

--Si fait, si fait, dit aussitt Beauchamp, mais tous nos badauds
ne seraient pas  porte de comprendre votre hrosme, et, tt ou
tard, vous vous verriez forc de le leur expliquer plus
nergiquement qu'il ne convient  la sant de votre corps et  la
dure de votre vie. Voulez-vous que je vous donne un conseil
d'ami? Partez pour Naples, La Haye ou Saint-Ptersbourg, pays
calmes, o l'on est plus intelligent du point d'honneur que chez
nos cerveaux brls de Parisiens. Une fois l, faites pas mal de
mouches au pistolet, et infiniment de contres de quarte et de
contres de tierce; rendez-vous assez oubli pour revenir
paisiblement en France dans quelques annes, ou assez respectable,
quant aux exercices acadmiques, pour conqurir votre
tranquillit. N'est-ce pas, monsieur de Chteau-Renaud, que j'ai
raison?

--C'est parfaitement mon avis, dit le gentilhomme. Rien n'appelle
les duels srieux comme un duel sans rsultat.

--Merci, messieurs, rpondit Albert avec un froid sourire; je
suivrai votre conseil, non parce que vous me le donnez, mais parce
que mon intention tait de quitter la France. Je vous remercie
galement du service que vous m'avez rendu en me servant de
tmoins. Il est bien profondment grav dans mon coeur, puisque,
aprs les paroles que je viens d'entendre, je ne me souviens plus
que de lui.

Chteau-Renaud et Beauchamp se regardrent. L'impression tait la
mme sur tous deux, et l'accent avec lequel Morcerf venait de
prononcer son remerciement tait empreint d'une telle rsolution,
que la position ft devenue embarrassante pour tous si la
conversation et continu.

Adieu, Albert, fit tout  coup Beauchamp en tendant ngligemment
la main au jeune homme, sans que celui-ci part sortir de sa
lthargie.

En effet, il ne rpondit rien  l'offre de cette main.

Adieu, dit  son tour Chteau-Renaud, gardant  la main gauche
sa petite canne, et saluant de la main droite.

Les lvres d'Albert murmurrent  peine: Adieu! Son regard tait
plus explicite; il renfermait tout un pome de colres contenues,
de fiers ddains, de gnreuse indignation.

Lorsque ses deux tmoins furent remonts en voiture, il garda
quelque temps sa pose immobile et mlancolique; puis soudain,
dtachant son cheval du petit arbre autour duquel son domestique
avait nou le bridon, il sauta lgrement en selle, et reprit au
galop le chemin de Paris. Un quart d'heure aprs, il rentrait 
l'htel de la rue du Helder.

En descendant de cheval, il lui sembla, derrire le rideau de la
chambre  coucher du comte, apercevoir le visage ple de son pre;
Albert dtourna la tte avec un soupir et rentra dans son petit
pavillon.

Arriv l, il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui
lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son
enfance; il regarda encore une fois ces tableaux, dont les figures
semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s'animer de
vivantes couleurs.

Puis il enleva de son chssis de chne le portrait de sa mre,
qu'il roula, laissant vide et noir le cadre d'or qui l'entourait.

Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils
anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montes, ses
bronzes artistiques, signs Feuchres ou Barye, visita les
armoires et plaa les clefs  chacune d'elles; jeta dans un tiroir
de son secrtaire qu'il laissa ouvert, tout l'argent de poche
qu'il avait sur lui, y joignit les mille bijoux de fantaisie qui
peuplaient ses coupes, ses crins, ses tagres; fit un inventaire
exact et prcis de tout, et plaa cet inventaire  l'endroit le
plus apparent d'une table, aprs avoir dbarrass cette table des
livres et des papiers qui l'encombraient.

Au commencement de ce travail, son domestique malgr l'ordre que
lui avait donn Albert de le laisser seul, tait entr dans sa
chambre.

Que voulez-vous? lui demanda Morcerf d'un accent plus triste que
courrouc.

--Pardon, monsieur, dit le valet de chambre, monsieur m'avait
bien dfendu de le dranger, c'est vrai mais M. le comte de
Morcerf m'a fait appeler.

--Eh bien? demanda Albert.

--Je n'ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les
ordres de monsieur.

--Pourquoi cela?

--Parce que M. le comte sait sans doute que j'ai accompagn
monsieur sur le terrain.

--C'est probable, dit Albert.

--Et s'il me fait demander, c'est sans doute pour m'interroger
sur ce qui s'est pass l-bas. Que dois-je rpondre?

--La vrit.

--Alors je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu!

--Vous direz que j'ai fait des excuses  M. le comte
de Monte-Cristo, allez.

Le valet s'inclina et sortit.

Albert s'tait alors remis  son inventaire.

Comme il terminait ce travail, le bruit de chevaux pitinant dans
la cour et des roues d'une voiture branlant les vitres attira son
attention, il s'approcha de la fentre, et vit son pre monter
dans sa calche et partir.

 peine la porte de l'htel fut-elle referme derrire le comte,
qu'Albert se dirigea vers l'appartement de sa mre, et comme
personne n'tait l pour l'annoncer, il pntra jusqu' la chambre
de Mercds, et, le coeur gonfl de ce qu'il voyait et de ce qu'il
devinait, il s'arrta sur le seuil.

Comme si la mme me et anim ces deux corps, Mercds faisait
chez elle ce qu'Albert venait de faire chez lui. Tout tait mis en
ordre: les dentelles, les parures, les bijoux, le linge, l'argent,
allaient se ranger au fond des tiroirs, dont la comtesse
assemblait soigneusement les clefs.

Albert vit tous ces prparatifs; il les comprit, et s'criant: Ma
mre! il alla jeter ses bras au cou de Mercds.

Le peintre qui et pu rendre l'expression de ces deux figures et
fait certes un beau tableau.

En effet, tout cet appareil d'une rsolution nergique qui n'avait
point fait peur  Albert pour lui-mme l'effrayait pour sa mre.

Que faites-vous donc? demanda-t-il.

--Que faisiez-vous? rpondit-elle.

-- ma mre! s'cria Albert, mu au point de ne pouvoir parler,
il n'est point de vous comme de moi! Non, vous ne pouvez pas avoir
rsolu ce que j'ai dcid, car je viens vous prvenir que je dis
adieu  votre maison, et... et  vous.

--Moi aussi, Albert, rpondit Mercds; moi aussi, je pars.
J'avais compt, je l'avoue, que mon fils m'accompagnerait; me
suis-je trompe?

--Ma mre, dit Albert avec fermet, je ne puis vous faire
partager le sort que je me destine: il faut que je vive dsormais
sans nom et sans fortune; il faut, pour commencer l'apprentissage
de cette rude existence, que j'emprunte  un ami le pain que je
mangerai d'ici au moment o j'en gagnerai d'autre. Ainsi, ma bonne
mre, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prter la petite
somme que j'ai calcul m'tre ncessaire.

--Toi, mon pauvre enfant! s'cria Mercds; toi souffrir de la
misre, souffrir de la faim! Oh! ne dis pas cela, tu briseras
toutes mes rsolutions.

--Mais non pas les miennes, ma mre, rpondit Albert. Je suis
jeune, je suis fort, je crois que je suis brave, et depuis hier
j'ai appris ce que peut la volont. Hlas! ma mre, il y a des
gens qui ont tant souffert, et qui non seulement ne sont pas morts
mais qui encore ont difi une nouvelle fortune sur la ruine de
toutes les promesses de bonheur que le ciel leur avait faites, sur
les dbris de toutes les esprances que Dieu leur avait donnes!
J'ai appris cela, ma mre, j'ai vu ces hommes; je sais que du fond
de l'abme o les avait plongs leur ennemi, ils se sont relevs
avec tant de vigueur et de gloire, qu'ils ont domin leur ancien
vainqueur et l'ont prcipit  son tour. Non, ma mre, non; j'ai
rompu,  partir d'aujourd'hui, avec le pass et je n'en accepte
plus rien, pas mme mon nom, parce que, vous le comprenez, vous,
n'est-ce pas, ma mre? votre fils ne peut porter le nom d'un homme
qui doit rougir devant un autre homme!

--Albert, mon enfant, dit Mercds, si j'avais eu un coeur plus
fort, c'est l le conseil que je t'eusse donn; ta conscience a
parl quand ma voix teinte se taisait; coute ta conscience, mon
fils. Tu avais des amis, Albert, romps momentanment avec eux, mais
ne dsespre pas, au nom de ta mre! La vie est belle encore  ton
ge, mon cher Albert, car  peine as-tu vingt-deux ans; et comme 
un coeur aussi pur que le tien il faut un nom sans tache, prends
celui de mon pre: il s'appelait Herrera. Je te connais, mon
Albert; quelque carrire que tu suives, tu rendras en peu de temps
ce nom illustre. Alors, mon ami, reparais dans le monde plus
brillant encore de tes malheurs passs; et si cela ne doit pas
tre ainsi, malgr toutes mes prvisions, laisse-moi du moins cet
espoir,  moi qui n'aurai plus que cette seule pense,  moi qui
n'ai plus d'avenir, et pour qui la tombe commence au seuil de
cette maison.

--Je ferai selon vos dsirs, ma mre, dit le jeune homme; oui, je
partage votre espoir: la colre du ciel ne nous poursuivra pas,
vous si pure, moi si innocent. Mais puisque nous sommes rsolus,
agissons promptement. M. de Morcerf a quitt l'htel voil une
demi-heure  peu prs; l'occasion, comme vous le voyez, est
favorable pour viter le bruit et l'explication.

--Je vous attends, mon fils, dit Mercds.

Albert courut aussitt jusqu'au boulevard, d'o il ramena un
fiacre qui devait les conduire hors de l'htel, il se rappelait
certaine petite maison garnie dans la rue des Saints-Pres, o sa
mre trouverait un logement modeste, mais dcent; il revint donc
chercher la comtesse.

Au moment o le fiacre s'arrta devant la porte, et comme Albert
en descendait, un homme s'approcha de lui et lui remit une lettre.

Albert reconnut l'intendant.

Du comte, dit Bertuccio.

Albert prit la lettre, l'ouvrit, la lut.

Aprs l'avoir lue, il chercha des yeux Bertuccio, mais, pendant
que le jeune homme lisait, Bertuccio avait disparu.

Alors Albert, les larmes aux yeux, la poitrine toute gonfle
d'motion, rentra chez Mercds, et, sans prononcer une parole,
lui prsenta la lettre.

Mercds lut:

Albert,

En vous montrant que j'ai pntr le projet auquel vous tes sur
le point de vous abandonner, je crois vous montrer aussi que je
comprends la dlicatesse. Vous voil libre, vous quittez l'htel
du comte, et vous allez retirer chez vous votre mre, libre comme
vous; mais, rflchissez-y, Albert, vous lui devez plus que vous ne
pouvez lui payer, pauvre noble coeur que vous tes. Gardez pour vous
la lutte, rclamez pour vous la souffrance, mais pargnez-lui cette
premire misre qui accompagnera invitablement vos premiers
efforts; car elle ne mrite pas mme le reflet du malheur qui la
frappe aujourd'hui, et la Providence ne veut pas que l'innocent
paie pour le coupable.

Je sais que vous allez quitter tous deux la maison de la rue du
Helder sans rien emporter. Comment je l'ai appris, ne cherchez
point  le dcouvrir. Je le sais: voil tout.

coutez, Albert.

Il y a vingt-quatre ans, je revenais bien joyeux et bien fier
dans ma patrie. J'avais une fiance, Albert, une sainte jeune
fille que j'adorais, et je rapportais  ma fiance cent cinquante
louis amasss pniblement par un travail sans relche. Cet argent
tait pour elle, je le lui destinais, et sachant combien la mer
est perfide, j'avais enterr notre trsor dans le petit jardin de
la maison que mon pre habitait  Marseille, sur les Alles de
Meilhan.

Votre mre, Albert, connat bien cette pauvre chre maison.

Dernirement, en venant  Paris, j'ai pass par Marseille. Je
suis all voir cette maison aux douloureux souvenirs; et le soir,
une bche  la main, j'ai sond le coin o j'avais enfoui mon
trsor. La cassette de fer tait encore  la mme place, personne
n'y avait touch; elle est dans l'angle qu'un beau figuier, plant
par mon pre le jour de ma naissance, couvre de son ombre.

Eh bien, Albert, cet argent qui autrefois devait aider  la vie
et  la tranquillit de cette femme que j'adorais, voil
qu'aujourd'hui, par un hasard trange et douloureux, il a retrouv
le mme emploi. Oh! comprenez bien ma pense,  moi qui pourrais
offrir des millions  cette pauvre femme, et qui lui rends
seulement le morceau de pain noir oubli sous mon pauvre toit
depuis le jour o j'ai t spar de celle que j'aimais.

Vous tes un homme gnreux, Albert, mais peut-tre tes-vous
nanmoins aveugl par la fiert ou par le ressentiment; si vous me
refusez, si vous demandez  un autre ce que j'ai le droit de vous
offrir, je dirai qu'il est peu gnreux  vous de refuser la vie
de votre mre offerte par un homme dont votre pre a fait mourir
le pre dans les horreurs de la faim et du dsespoir.

Cette lecture finie, Albert demeura ple et immobile en attendant
ce que dciderait sa mre.

Mercds leva au ciel un regard d'une ineffable expression.

J'accepte, dit-elle; il a le droit de payer la dot que
j'apporterai dans un couvent!

Et, mettant la lettre sur son coeur, elle prit le bras de son
fils, et d'un pas plus ferme qu'elle ne s'y attendait peut-tre
elle-mme, elle prit le chemin de l'escalier.




XCII

Le suicide.


Cependant Monte-Cristo, lui aussi, tait rentr en ville avec
Emmanuel et Maximilien.

Le retour fut gai. Emmanuel ne dissimulait pas sa joie d'avoir vu
succder la paix  la guerre, et avouait hautement ses gots
philanthropiques. Morrel, dans un coin de la voiture, laissait la
gaiet de son beau-frre s'vaporer en paroles, et gardait pour
lui une joie tout aussi sincre, mais qui brillait seulement dans
ses regards.

 la barrire du Trne, on rencontra Bertuccio: il attendait l,
immobile comme une sentinelle  son poste.

Monte-Cristo passa la tte par la portire, changea avec lui
quelques paroles  voix basse, et l'intendant disparut.

Monsieur le comte, dit Emmanuel en arrivant  la hauteur de la
place Royale, faites-moi jeter, je vous prie,  ma porte, afin que
ma femme ne puisse avoir un seul moment d'inquitude ni pour vous
ni pour moi.

--S'il n'tait ridicule d'aller faire montre de son triomphe, dit
Morrel, j'inviterais M. le comte  entrer chez nous, mais M. le
comte aussi a sans doute des coeurs tremblants  rassurer. Nous
voici arrivs, Emmanuel, saluons notre ami, et laissons-le
continuer son chemin.

--Un moment, dit Monte-Cristo, ne me privez pas ainsi d'un seul
coup de mes deux compagnons; rentrez auprs de votre charmante
femme,  laquelle je vous charge de prsenter tous mes
compliments, et accompagnez-moi jusqu'aux Champs-lyses, Morrel.

-- merveille, dit Maximilien, d'autant plus que j'ai affaire
dans votre quartier, comte.

--T'attendra-t-on pour djeuner? demanda Emmanuel.

--Non, dit le jeune homme.

La portire se referma, la voiture continua sa route.

Voyez comme je vous ai port bonheur, dit Morrel lorsqu'il fut
seul avec le comte. N'y avez-vous pas pens?

--Si fait, dit Monte-Cristo, voil pourquoi je voudrais toujours
vous tenir prs de moi.

--C'est miraculeux! continua Morrel, rpondant  sa propre
pense.

--Quoi donc? dit Monte-Cristo.

--Ce qui vient de se passer.

--Oui, rpondit le comte avec un sourire; vous avez dit le mot,
Morrel, c'est miraculeux!

--Car enfin, reprit Morrel, Albert est brave.

--Trs brave, dit Monte-Cristo, je l'ai vu dormir le poignard
suspendu sur sa tte.

--Et, moi, je sais qu'il s'est battu deux fois, et trs bien
battu, dit Morrel; conciliez donc cela avec la conduite de ce
matin.

--Votre influence, toujours, reprit en souriant Monte-Cristo.

--C'est heureux pour Albert qu'il ne soit point soldat, dit
Morrel.

--Pourquoi cela?

--Des excuses sur le terrain! fit le jeune capitaine en secouant
la tte.

--Allons, dit le comte avec douceur, n'allez-vous point tomber
dans les prjugs des hommes ordinaires, Morrel? Ne conviendrez-vous
pas que puisque Albert est brave, il ne peut tre lche;
qu'il faut qu'il ait eu quelque raison d'agir comme il l'a fait ce
matin, et que partant sa conduite est plutt hroque qu'autre
chose?

--Sans doute, sans doute, rpondit Morrel, mais je dirai comme
l'Espagnol: il a t moins brave aujourd'hui qu'hier.

--Vous djeunez avec moi, n'est-ce pas, Morrel? dit le comte pour
couper court  la conversation.

--Non pas, je vous quitte  dix heures.

--Votre rendez-vous tait donc pour djeuner?

Morrel sourit et secoua la tte.

Mais, enfin, faut-il toujours que vous djeuniez quelque part?

--Cependant, si je n'ai pas faim? dit le jeune homme.

--Oh! fit le comte, je ne connais que deux sentiments qui coupent
ainsi l'apptit: la douleur (et comme heureusement je vous vois
trs gai, ce n'est point cela) et l'amour. Or, d'aprs ce que vous
m'avez dit  propos de votre coeur, il m'est permis de croire...

--Ma foi, comte, rpliqua gaiement Morrel, je ne dis pas non.

--Et vous ne me contez pas cela, Maximilien? reprit le comte d'un
ton si vif, que l'on voyait tout l'intrt qu'il et pris 
connatre ce secret.

--Je vous ai montr ce matin que j'avais un coeur, n'est-ce pas,
comte?

Pour toute rponse Monte-Cristo tendit la main au jeune homme.

Eh bien, continua celui-ci, depuis que ce coeur n'est plus avec
vous au bois de Vincennes, il est autre part o je vais le
retrouver.

--Allez, dit lentement le comte, allez, cher ami, mais par grce,
si vous prouviez quelque obstacle, rappelez-vous que j'ai quelque
pouvoir en ce monde, que je suis heureux d'employer ce pouvoir au
profit des gens que j'aime, et que je vous aime, vous, Morrel.

--Bien, dit le jeune homme, je m'en souviendrai comme les enfants
gostes se souviennent de leurs parents quand ils ont besoin
d'eux. Quand j'aurai besoin de vous, et peut-tre ce moment
viendra-t-il, je m'adresserai  vous, comte.

--Bien, je retiens votre parole. Adieu donc.

--Au revoir.

On tait arriv  la porte de la maison des Champs-lyses,
Monte-Cristo ouvrit la portire. Morrel sauta sur le pav.

Bertuccio attendait sur le perron.

Morrel disparut par l'avenue de Marigny et Monte-Cristo marcha
vivement au-devant de Bertuccio.

Eh bien? demanda-t-il.

--Eh bien, rpondit l'intendant, elle va quitter sa maison.

--Et son fils?

--Florentin, son valet de chambre, pense qu'il en va faire
autant.

--Venez.

Monte-Cristo emmena Bertuccio dans son cabinet, crivit la lettre
que nous avons vue, et la remit  l'intendant.

Allez, dit-il, et faites diligence;  propos, faites prvenir
Hayde que je suis rentr.

--Me voil, dit la jeune fille, qui, au bruit de la voiture,
tait dj descendue, et dont le visage rayonnait de joie en
revoyant le comte sain et sauf.

Bertuccio sortit.

Tous les transports d'une fille revoyant un pre chri, tous les
dlires d'une matresse revoyant un amant ador, Hayde les
prouva pendant les premiers instants de ce retour attendu par
elle avec tant d'impatience.

Certes, pour tre moins expansive, la joie de Monte-Cristo n'tait
pas moins grande; la joie pour les coeurs qui ont longtemps
souffert est pareille  la rose pour les terres dessches par le
soleil; coeur et terre absorbent cette pluie bienfaisante qui
tombe sur eux, et rien n'en apparat au-dehors. Depuis quelques
jours, Monte-Cristo comprenait une chose que depuis longtemps il
n'osait plus croire, c'est qu'il y avait deux Mercds au monde,
c'est qu'il pouvait encore tre heureux.

Son oeil ardent de bonheur se plongeait avidement dans les regards
humides d'Hayde, quand tout  coup la porte s'ouvrit. Le comte
frona le sourcil.

M. de Morcerf! dit Baptistin, comme si ce mot seul renfermait
son excuse.

En effet, le visage du comte s'claira.

Lequel, demanda-t-il, le vicomte ou le comte?

--Le comte.

--Mon Dieu! s'cria Hayde, n'est-ce donc point fini encore?

--Je ne sais si c'est fini, mon enfant bien-aime, dit Monte-Cristo
en prenant les mains de la jeune fille, mais ce que je
sais, c'est que tu n'as rien  craindre.

--Oh! c'est cependant le misrable...

--Cet homme ne peut rien sur moi, Hayde, dit Monte-Cristo; c'est
quand j'avais affaire  son fils qu'il fallait craindre.

--Aussi, ce que j'ai souffert, dit la jeune fille, tu ne le
sauras jamais, mon seigneur.

Monte-Cristo sourit.

Par la tombe de mon pre! dit Monte-Cristo en tendant la main
sur la tte de la jeune fille, je te jure que s'il arrive malheur,
ce ne sera point  moi.

--Je te crois, mon seigneur, comme si Dieu me parlait, dit la
jeune fille en prsentant son front au comte.

Monte-Cristo dposa sur ce front si pur et si beau un baiser qui
fit battre  la fois deux coeurs, l'un avec violence, l'autre
sourdement.

Oh! mon Dieu! murmura le comte, permettriez-vous donc que je
puisse aimer encore!... Faites entrer M. le comte de Morcerf au
salon, dit-il  Baptistin, tout en conduisant la belle Grecque
vers un escalier drob.

Un mot d'explication sur cette visite, attendue peut-tre de
Monte-Cristo, mais inattendue sans doute pour nos lecteurs.

Tandis que Mercds, comme nous l'avons dit, faisait chez elle
l'espce d'inventaire qu'Albert avait fait chez lui; tandis
qu'elle classait ses bijoux, fermait ses tiroirs, runissait ses
clefs, afin de laisser toutes choses dans un ordre parfait, elle
ne s'tait pas aperue qu'une tte ple et sinistre tait venue
apparatre au vitrage d'une porte qui laissait entrer le jour dans
le corridor; de l, non seulement on pouvait voir, mais on pouvait
entendre. Celui qui regardait ainsi, selon toute probabilit, sans
tre vu ni entendu, vit donc et entendit donc tout ce qui se
passait chez Mme de Morcerf.

De cette porte vitre, l'homme au visage ple se transporta dans
la chambre  coucher du comte de Morcerf, et, arriv l, souleva
d'une main contracte le rideau d'une fentre donnant sur la cour.
Il resta l dix minutes ainsi immobile, muet, coutant les
battements de son propre coeur. Pour lui c'tait bien long, dix
minutes.

Ce fut alors qu'Albert, revenant de son rendez-vous, aperut son
pre, qui guettait son retour derrire un rideau et dtourna la
tte.

L'oeil du comte se dilata: il savait que l'insulte d'Albert 
Monte-Cristo avait t terrible, qu'une pareille insulte, dans
tous les pays du monde, entranait un duel  mort. Or, Albert
rentrait sain et sauf, donc le comte tait veng.

Un clair de joie indicible illumina ce visage lugubre, comme fait
un dernier rayon de soleil avant de se perdre dans les nuages qui
semblent moins sa couche que son tombeau.

Mais, nous l'avons dit, il attendit en vain que le jeune homme
montt  son appartement pour lui rendre compte de son triomphe.
Que son fils, avant de combattre, n'ait pas voulu voir le pre
dont il allait venger l'honneur, cela se comprend; mais, l'honneur
du pre veng, pourquoi ce fils ne venait-il point se jeter dans
ses bras?

Ce fut alors que le comte, ne pouvant voir Albert, envoya chercher
son domestique. On sait qu'Albert l'avait autoris  ne rien
cacher au comte.

Dix minutes aprs on vit apparatre sur le perron le gnral de
Morcerf, vtu d'une redingote noire, ayant un col militaire, un
pantalon noir, des gants noirs. Il avait donn,  ce qu'il parat,
des ordres antrieurs; car,  peine eut-il touch le dernier degr
du perron, que sa voiture tout attele sortit de la remise et vint
s'arrter devant lui.

Son valet de chambre vint alors jeter dans la voiture un caban
militaire, raidi par les deux pes qu'il enveloppait; puis
fermant la portire, il s'assit prs du cocher.

Le cocher se pencha devant la calche pour demander l'ordre:

Aux Champs-lyses, dit le gnral, chez le comte de Monte-Cristo. Vite!

Les chevaux bondirent sous le coup de fouet qui les enveloppa;
cinq minutes aprs, ils s'arrtrent devant la maison du comte.

M. de Morcerf ouvrit lui-mme la portire, et, la voiture roulant
encore, il sauta comme un jeune homme dans la contre-alle, sonna
et disparut dans la porte bante avec son domestique.

Une seconde aprs, Baptistin annonait  M. de Monte-Cristo le
comte de Morcerf, et Monte-Cristo, reconduisant Hayde, donna
l'ordre qu'on ft entrer le comte de Morcerf dans le salon.

Le gnral arpentait pour la troisime fois le salon dans toute sa
longueur, lorsqu'en se retournant il aperut Monte-Cristo debout
sur le seuil.

Eh! c'est monsieur de Morcerf, dit tranquillement Monte-Cristo;
je croyais avoir mal entendu.

--Oui c'est moi-mme, dit le comte avec une effroyable
contraction des lvres qui l'empchait d'articuler nettement.

--Il ne me reste donc qu' savoir maintenant, dit Monte-Cristo,
la cause qui me procure le plaisir de voir monsieur le comte de
Morcerf de si bonne heure.

--Vous avez eu ce matin une rencontre avec mon fils, monsieur?
dit le gnral.

--Vous savez cela? rpondit le comte.

--Et je sais aussi que mon fils avait de bonnes raisons pour
dsirer se battre contre vous et faire tout ce qu'il pourrait pour
vous tuer.

--En effet, monsieur, il en avait de fort bonnes! mais vous voyez
que, malgr ces raisons-l, il ne m'a pas tu, et mme qu'il ne
s'est pas battu.

--Et cependant il vous regardait comme la cause du dshonneur de
son pre, comme la cause de la ruine effroyable qui, en ce moment-ci,
accable ma maison.

--C'est vrai, monsieur, dit Monte-Cristo avec son calme terrible;
cause secondaire, par exemple, et non principale.

--Sans doute vous lui avez fait quelque excuse ou donn quelque
explication?

--Je ne lui ai donn aucune explication, et c'est lui qui m'a
fait des excuses.

--Mais  quoi attribuez-vous cette conduite?

-- la conviction, probablement, qu'il y avait dans tout ceci un
homme plus coupable que moi.

--Et quel tait cet homme?

--Son pre.

--Soit, dit le comte en plissant; mais vous savez que le
coupable n'aime pas  s'entendre convaincre de culpabilit.

--Je sais... Aussi je m'attendais  ce qui arrive en ce moment.

--Vous vous attendiez  ce que mon fils ft un lche! s'cria le
comte.

--M. Albert de Morcerf n'est point un lche, dit Monte-Cristo.

--Un homme qui tient  la main une pe, un homme qui,  la
porte de cette pe, tient un ennemi mortel, cet homme, s'il ne
se bat pas, est un lche! Que n'est-il ici pour que je le lui
dise!

--Monsieur, rpondit froidement Monte-Cristo, je ne prsume pas
que vous soyez venu me trouver pour me conter vos petites affaires
de famille. Allez dire cela  M. Albert, peut-tre saura-t-il que
vous rpondre.

--Oh! non, non, rpliqua le gnral avec un sourire aussitt
disparu qu'clos, non, vous avez raison, je ne suis pas venu pour
cela! Je suis venu pour vous dire que, moi aussi, je vous regarde
comme mon ennemi! Je suis venu pour vous dire que je vous hais
d'instinct! qu'il me semble que je vous ai toujours connu,
toujours ha! Et qu'enfin, puisque les jeunes gens de ce sicle ne
se battent plus, c'est  nous de nous battre... Est-ce votre avis,
monsieur?

--Parfaitement. Aussi, quand je vous ai dit que j'avais prvu ce
qui m'arrivait, c'est de l'honneur de votre visite que je voulais
parler.

--Tant mieux... vos prparatifs sont faits, alors?

--Ils le sont toujours, monsieur.

--Vous savez que nous nous battrons jusqu' la mort de l'un de
nous deux? dit le gnral, les dents serres par la rage.

--Jusqu' la mort de l'un de nous deux, rpta le comte de Monte-Cristo
en faisant un lger mouvement de tte de haut en bas.

--Partons alors, nous n'avons pas besoin de tmoins.

--En effet, dit Monte-Cristo, c'est inutile, nous nous
connaissons si bien!

--Au contraire, dit le comte, c'est que nous ne nous connaissons
pas.

--Bah! dit Monte-Cristo avec le mme flegme dsesprant, voyons
un peu. N'tes-vous pas le soldat Fernand qui a dsert la veille
de la bataille de Waterloo? N'tes-vous pas le lieutenant Fernand
qui a servi de guide et d'espion  l'arme franaise en Espagne?
N'tes-vous pas le colonel Fernand qui a trahi, vendu, assassin
son bienfaiteur Ali? Et tous ces Fernand-l runis n'ont-ils pas
fait le lieutenant gnral comte de Morcerf, pair de France?

--Oh! s'cria le gnral, frapp par ces paroles comme par un fer
rouge; oh! misrable, qui me reproches ma honte au moment peut-tre
o tu vas me tuer, non, je n'ai point dit que je t'tais
inconnu; je sais bien, dmon, que tu as pntr dans la nuit du
pass, et que tu y as lu,  la lueur de quel flambeau, je
l'ignorais, chaque page de ma vie! mais peut-tre y a-t-il encore
plus d'honneur en moi, dans mon opprobre, qu'en toi sous tes
dehors pompeux. Non, non, je te suis connu, je le sais, mais c'est
toi que je ne connais pas, aventurier cousu d'or et de pierreries!
Tu t'es fait appeler  Paris le comte de Monte-Cristo; en Italie,
Simbad le Marin;  Malte, que sais-je? moi, je l'ai oubli. Mais
c'est ton nom rel que je te demande, c'est ton vrai nom que je
veux savoir, au milieu de tes cent noms, afin que je le prononce
sur le terrain du combat au moment o je t'enfoncerai mon pe
dans le coeur.

Le comte de Monte-Cristo plit d'une faon terrible; son oeil
fauve s'embrasa d'un feu dvorant; il fit un bond vers le cabinet
attenant  sa chambre, et en moins d'une seconde, arrachant sa
cravate, sa redingote et son gilet, il endossa une petite veste de
marin et se coiffa d'un chapeau de matelot, sous lequel se
droulrent ses longs cheveux noirs.

Il revint ainsi, effrayant, implacable, marchant les bras croiss
au-devant du gnral, qui n'avait rien compris  sa disparition,
qui l'attendait, et qui, sentant ses dents claquer et ses jambes
se drober sous lui, recula d'un pas et ne s'arrta qu'en trouvant
sur une table un point d'appui pour sa main crispe.

Fernand! lui cria-t-il, de mes cent noms, je n'aurais besoin de
t'en dire qu'un seul pour te foudroyer; mais ce nom, tu le
devines, n'est-ce pas? ou plutt tu te le rappelles? car, malgr
tous mes chagrins, toutes mes tortures, je te montre aujourd'hui
un visage que le bonheur de la vengeance rajeunit, un visage que
tu dois avoir vu bien souvent dans tes rves depuis ton mariage...
avec Mercds, ma fiance!

Le gnral, la tte renverse en arrire, les mains tendues, le
regard fixe, dvora en silence ce terrible spectacle; puis, allant
chercher la muraille comme point d'appui, il s'y glissa lentement
jusqu' la porte par laquelle il sortit  reculons, en laissant
chapper ce seul cri lugubre, lamentable, dchirant:

Edmond Dants!

Puis, avec des soupirs qui n'avaient rien d'humain, il se trana
jusqu'au pristyle de la maison, traversa la cour en homme ivre,
et tomba dans les bras de son valet de chambre en murmurant
seulement d'une voix inintelligible:

 l'htel!  l'htel!

En chemin, l'air frais et la honte que lui causait l'attention de
ses gens le remirent en tat d'assembler ses ides; mais le trajet
fut court, et,  mesure qu'il se rapprochait de chez lui, le comte
sentait se renouveler toutes ses douleurs.

 quelques pas de la maison, le comte fit arrter et descendit. La
porte de l'htel tait toute grande ouverte; un fiacre, tout
surpris d'tre appel dans cette magnifique demeure, stationnait
au milieu de la cour; le comte regarda ce fiacre avec effroi, mais
sans oser interroger personne, et s'lana dans son appartement.

Deux personnes descendaient l'escalier, il n'eut que le temps de
se jeter dans un cabinet pour les viter.

C'tait Mercds, appuye au bras de son fils, qui tous deux
quittaient l'htel.

Ils passrent  deux lignes du malheureux, qui, cach derrire la
portire de damas, fut effleur en quelque sorte par la robe de
soie de Mercds, et qui sentit  son visage la tide haleine de
ces paroles prononces par son fils:

Du courage, ma mre! Venez, venez, nous ne sommes plus ici chez
nous.

Les paroles s'teignirent, les pas s'loignrent.

Le gnral se redressa, suspendu par ses mains crispes au rideau
de damas; il comprimait le plus horrible sanglot qui ft jamais
sorti de la poitrine d'un pre, abandonn  la fois par sa femme
et par son fils...

Bientt il entendit claquer la portire en fer du fiacre, puis la
voix du cocher, puis le roulement de la lourde machine branla les
vitres; alors il s'lana dans sa chambre  coucher pour voir
encore une fois tout ce qu'il avait aim dans le monde; mais le
fiacre partit sans que la tte de Mercds ou celle d'Albert et
paru  la portire, pour donner  la maison solitaire, pour donner
au pre et  l'poux abandonn le dernier regard, l'adieu et le
regret, c'est--dire le pardon.

Aussi, au moment mme o les roues du fiacre branlaient le pav
de la vote, un coup de feu retentit, et une fume sombre sortit
par une des vitres de cette fentre de la chambre  coucher,
brise par la force de l'explosion.




XCIII

Valentine.


On devine o Morrel avait affaire et chez qui tait son rendez-vous.

Aussi Morrel, en quittant Monte-Cristo, s'achemina-t-il lentement
vers la maison de Villefort.

Nous disons lentement: c'est que Morrel avait plus d'une demi-heure
 lui pour faire cinq cents pas; mais, malgr ce temps plus
que suffisant, il s'tait empress de quitter Monte-Cristo, ayant
hte d'tre seul avec ses penses.

Il savait bien son heure, l'heure  laquelle Valentine, assistant
au djeuner de Noirtier, tait sre de ne pas tre trouble dans
ce pieux devoir. Noirtier et Valentine lui avaient accord deux
visites par semaine, et il venait profiter de son droit.

Il arriva, Valentine l'attendait. Inquite, presque gare, elle
lui saisit la main, et l'amena devant son grand-pre.

Cette inquitude, pousse, comme nous le disons, presque jusqu'
l'garement, venait du bruit que l'aventure de Morcerf avait fait
dans le monde, on savait (le monde sait toujours) l'aventure de
l'Opra. Chez Villefort, personne ne doutait qu'un duel ne ft la
consquence force de cette aventure; Valentine, avec son instinct
de femme, avait devin que Morrel serait le tmoin de Monte-Cristo,
et avec le courage bien connu du jeune homme, avec cette
amiti profonde qu'elle lui connaissait pour le comte, elle
craignait qu'il n'et point la force de se borner au rle passif
qui lui tait assign.

On comprend donc avec quelle avidit les dtails furent demands,
donns et reus, et Morrel put lire une indicible joie dans les
yeux de sa bien-aime quand elle sut que cette terrible affaire
avait eu une issue non moins heureuse qu'inattendue.

Maintenant, dit Valentine en faisant signe  Morrel de s'asseoir
 ct du vieillard et en s'asseyant elle-mme sur le tabouret o
reposaient ses pieds, maintenant, parlons un peu de nos affaires.
Vous savez, Maximilien, que bon papa avait eu un instant l'ide de
quitter la maison et de prendre un appartement hors de l'htel de
M. de Villefort?

--Oui, certes, dit Maximilien, je me rappelle ce projet, et j'y
avais mme fort applaudi.

--Eh bien, dit Valentine, applaudissez encore, Maximilien, car bon
papa y revient.

--Bravo! dit Maximilien.

--Et savez-vous, dit Valentine, quelle raison donne bon papa pour
quitter la maison?

Noirtier regardait sa fille pour lui imposer silence de l'oeil;
mais Valentine ne regardait point Noirtier; ses yeux, son regard,
son sourire, tout tait pour Morrel.

Oh! quelle que soit la raison que donne M. Noirtier, s'cria
Morrel, je dclare qu'elle est bonne.

--Excellente, dit Valentine: il prtend que l'air du faubourg
Saint-Honor ne vaut rien pour moi.

--En effet, dit Morrel; coutez, Valentine, M. Noirtier pourrait
bien avoir raison; depuis quinze jours, je trouve que votre sant
s'altre.

--Oui, un peu, c'est vrai, rpondit Valentine; aussi bon papa
s'est constitu mon mdecin, et comme bon papa sait tout, j'ai la
plus grande confiance en lui.

--Mais enfin il est donc vrai que vous souffrez, Valentine?
demanda vivement Morrel.

--Oh! mon Dieu! cela ne s'appelle pas souffrir: je ressens un
malaise gnral, voil tout; j'ai perdu l'apptit, et il me semble
que mon estomac soutient une lutte pour s'habituer  quelque
chose.

Noirtier ne perdait pas une des paroles de Valentine.

Et quel est le traitement que vous suivez pour cette maladie
inconnue?

--Oh! bien simple, dit Valentine; j'avale tous les matins une
cuillere de la potion qu'on apporte pour mon grand-pre; quand je
dis une cuillere, j'ai commenc par une, et maintenant j'en suis
 quatre. Mon grand-pre prtend que c'est une panace.

Valentine souriait; mais il y avait quelque chose de triste et de
souffrant dans son sourire.

Maximilien, ivre d'amour, la regardait en silence; elle tait bien
belle, mais sa pleur avait pris un ton plus mat, ses yeux
brillaient d'un feu plus ardent que d'habitude, et ses mains,
ordinairement d'un blanc de nacre, semblaient des mains de cire
qu'une nuance jauntre envahit avec le temps.

De Valentine, le jeune homme porta les yeux sur Noirtier; celui-ci
considrait avec cette trange et profonde intelligence la jeune
fille absorbe dans son amour; mais lui aussi, comme Morrel,
suivait ces traces d'une sourde souffrance, si peu visible
d'ailleurs qu'elle avait chapp  l'oeil de tous, except celui
du pre et de l'amant.

Mais, dit Morrel, cette potion dont vous tes arrive jusqu'
quatre cuilleres, je la voyais mdicamente pour M. Noirtier?

--Je sais que c'est fort amer, dit Valentine, si amer que tout ce
que je bois aprs cela me semble avoir le mme got.

Noirtier regarda sa fille d'un ton interrogateur.

Oui, bon papa, dit Valentine, c'est comme cela. Tout  l'heure,
avant de descendre chez vous, j'ai bu un verre d'eau sucre; eh
bien, j'en ai laiss la moiti tant cette eau m'a paru amre.

Noirtier plit, et fit signe qu'il voulait parler.

Valentine se leva pour aller chercher le dictionnaire.

Noirtier la suivait des yeux avec une angoisse visible.

En effet, le sang montait  la tte de la jeune fille, ses joues
se colorrent.

Tiens! s'cria-t-elle sans rien perdre de sa gaiet, c'est
singulier: un blouissement! Est-ce donc le soleil qui m'a frapp
dans les yeux?...

Et elle s'appuya  l'espagnolette de la fentre.

Il n'y a pas de soleil, dit Morrel encore plus inquiet de
l'expression du visage de Noirtier que de l'indisposition de
Valentine.

Et il courut  Valentine.

La jeune fille sourit.

Rassure-toi, bon pre, dit-elle  Noirtier: rassurez-vous,
Maximilien, ce n'est rien, et la chose est dj passe: mais,
coutez donc! n'est-ce pas le bruit d'une voiture que j'entends
dans la cour?

Elle ouvrit la porte de Noirtier, courut  une fentre du
corridor, et revint prcipitamment.

Oui, dit-elle, c'est Mme Danglars et sa fille qui viennent nous
faire une visite. Adieu, je me sauve, car on me viendrait chercher
ici; ou plutt, au revoir, restez prs de bon papa, monsieur
Maximilien, je vous promets de ne pas les retenir.

Morrel la suivit des yeux, la vit refermer la porte, et l'entendit
monter le petit escalier qui conduisait  la fois chez
Mme de Villefort et chez elle.

Ds qu'elle eut disparu, Noirtier fit signe  Morrel de prendre le
dictionnaire. Morrel obit; il s'tait, guid par Valentine,
promptement habitu  comprendre le vieillard.

Cependant, quelque habitude qu'il et, et comme il fallait passer
en revue une partie des vingt-quatre lettres de l'alphabet, et
trouver chaque mot dans le dictionnaire, ce ne fut qu'au bout de
dix minutes que la pense du vieillard fut traduite par ces
paroles:

Cherchez le verre d'eau et la carafe qui sont dans la chambre de
Valentine.

Morrel sonna aussitt le domestique qui avait remplac Barrois, et
au nom de Noirtier lui donna cet ordre.

Le domestique revint un instant aprs.

La carafe et le verre taient entirement vides.

Noirtier fit signe qu'il voulait parler.

Pourquoi le verre et la carafe sont-ils vides? demanda-t-il.
Valentine a dit qu'elle n'avait bu que la moiti du verre.

La traduction de cette nouvelle demande prit encore cinq minutes.

Je ne sais, dit le domestique; mais la femme de chambre est dans
l'appartement de Mlle Valentine: c'est peut-tre elle qui les a
vids.

--Demandez-le-lui, dit Morrel, traduisant cette fois la pense
de Noirtier par le regard.

Le domestique sortit, et presque aussitt rentra.

Mlle Valentine a pass par sa chambre pour se rendre dans celle
de Mme de Villefort, dit-il; et, en passant, comme elle avait
soif, elle a bu ce qui restait dans le verre; quant  la carafe,
M. douard l'a vide pour faire un tang  ses canards.

Noirtier leva les yeux au ciel comme fait un joueur qui joue sur
un coup tout ce qu'il possde.

Ds lors, les yeux du vieillard se fixrent sur la porte et ne
quittrent plus cette direction.

C'tait, en effet, Mme Danglars et sa fille que Valentine avait
vues; on les avait conduites  la chambre de Mme de Villefort, qui
avait dit qu'elle recevrait chez elle; voil pourquoi Valentine
avait pass par son appartement: sa chambre tant de plain-pied
avec celle de sa belle-mre, et les deux chambres n'tant spares
que par celle d'douard.

Les deux femmes entrrent au salon avec cette espce de raideur
officielle qui fait prsager une communication.

Entre gens du mme monde, une nuance est bientt saisie.
Mme de Villefort rpondit  cette solennit par de la solennit.

En ce moment, Valentine entra, et les rvrences recommencrent.

Chre amie, dit la baronne, tandis que les deux jeunes filles se
prenaient les mains, je venais avec Eugnie vous annoncer la
premire le trs prochain mariage de ma fille avec le prince
Cavalcanti.

Danglars avait maintenu le titre de prince. Le banquier populaire
avait trouv que cela faisait mieux que comte.

Alors, permettez que je vous fasse mes sincres compliments,
rpondit Mme de Villefort. M. le prince Cavalcanti parat un jeune
homme plein de rares qualits.

--coutez, dit la baronne en souriant; si nous parlons comme deux
amies, je dois vous dire que le prince ne nous parat pas encore
tre ce qu'il sera. Il a en lui un peu de cette tranget qui nous
fait,  nous autres Franais, reconnatre du premier coup d'oeil
un gentilhomme italien ou allemand. Cependant il annonce un fort
bon coeur, beaucoup de finesse d'esprit, et quant aux convenances,
M. Danglars prtend que la fortune est majestueuse; c'est son mot.

--Et puis, dit Eugnie en feuilletant l'album de
Mme de Villefort, ajoutez, madame, que vous avez une inclination
toute particulire pour ce jeune homme.

--Et, dit Mme de Villefort, je n'ai pas besoin de vous demander
si vous partagez cette inclination?

--Moi! rpondit Eugnie avec son aplomb ordinaire, oh! pas le
moins du monde, madame; ma vocation,  moi, n'tait pas de
m'enchaner aux soins d'un mnage ou aux caprices d'un homme, quel
qu'il ft. Ma vocation tait d'tre artiste et libre par
consquent de mon coeur, de ma personne et de ma pense.

Eugnie pronona ces paroles avec un accent si vibrant et si
ferme, que le rouge en monta au visage de Valentine. La craintive
jeune fille ne pouvait comprendre cette nature vigoureuse qui
semblait n'avoir aucune des timidits de la femme.

Au reste, continua-t-elle, puisque je suis destine  tre
marie, bon gr, mal gr, je dois remercier la Providence qui m'a
du moins procur les ddains de M. Albert de Morcerf; sans cette
Providence, je serais aujourd'hui la femme d'un homme perdu
d'honneur.

--C'est pourtant vrai, dit la baronne avec cette trange navet
que l'on trouve quelquefois chez les grandes dames, et que les
frquentations roturires ne peuvent leur faire perdre tout 
fait, c'est pourtant vrai, sans cette hsitation des Morcerf, ma
fille pousait ce M. Albert: le gnral y tenait beaucoup, il
tait mme venu pour forcer la main  M. Danglars; nous l'avons
chapp belle.

--Mais, dit timidement Valentine, est-ce que toute cette honte du
pre rejaillit sur le fils? M. Albert me semble bien innocent de
toutes ces trahisons du gnral.

--Pardon, chre amie, dit l'implacable jeune fille; M. Albert en
rclame et en mrite sa part: il parat qu'aprs avoir provoqu
hier M. de Monte-Cristo  l'Opra, il lui a fait aujourd'hui des
excuses sur le terrain.

--Impossible! dit Mme de Villefort.

--Ah! chre amie, dit Mme Danglars avec cette mme navet que
nous avons dj signale, la chose est certaine; je le sais de
M. Debray, qui tait prsent  l'explication.

Valentine aussi savait la vrit, mais elle ne rpondait pas.
Repousse par un mot dans ses souvenirs, elle se retrouvait en
pense dans la chambre de Noirtier, o l'attendait Morrel.

Plonge dans cette espce de contemplation intrieure, Valentine
avait depuis un instant cess de prendre part  la conversation;
il lui et mme t impossible de rpter ce qui avait t dit
depuis quelques minutes, quand tout  coup la main de
Mme Danglars, en s'appuyant sur son bras, la tira de sa rverie.

Qu'y a-t-il, madame? dit Valentine en tressaillant au contact des
doigts de Mme Danglars, comme elle et tressailli  un contact
lectrique.

--Il y a, ma chre Valentine, dit la baronne, que vous souffrez
sans doute?

--Moi? fit la jeune fille en passant sa main sur son front
brlant.

--Oui; regardez-vous dans cette glace; vous avez rougi et pli
successivement trois ou quatre fois dans l'espace d'une minute.

--En effet, s'cria Eugnie, tu es bien ple!

--Oh! ne t'inquite pas, Eugnie; je suis comme cela depuis
quelques jours.

Et si peu ruse qu'elle ft, la jeune fille comprit que c'tait
une occasion de sortir. D'ailleurs, Mme de Villefort vint  son
aide.

Retirez-vous, Valentine, dit-elle; vous souffrez rellement et
ces dames voudront bien vous pardonner; buvez un verre d'eau pure
et cela vous remettra.

Valentine embrassa Eugnie, salua Mme Danglars dj leve pour se
retirer, et sortit.

Cette pauvre enfant, dit Mme de Villefort quand Valentine eut
disparu, elle m'inquite srieusement, et je ne serais pas tonne
quand il lui arriverait quelque accident grave.

Cependant Valentine, dans une espce d'exaltation dont elle ne se
rendait pas compte, avait travers la chambre d'douard sans
rpondre  je ne sais quelle mchancet de l'enfant, et par chez
elle avait atteint le petit escalier. Elle en avait franchi tous
les degrs moins les trois derniers; elle entendait dj la voix
de Morrel, lorsque tout  coup un nuage passa devant ses yeux, son
pied raidi manqua la marche, ses mains n'eurent plus de force pour
la retenir  la rampe, et froissant la cloison, elle roula du haut
des trois derniers degrs plutt qu'elle ne les descendit.

Morrel ne fit qu'un bond; il ouvrit la porte, et trouva Valentine
tendue sur le palier.

Rapide comme l'clair, il l'enleva entre ses bras et l'assit dans
un fauteuil. Valentine rouvrit les yeux.

Oh! maladroite que je suis, dit-elle avec une fivreuse
volubilit; je ne sais donc plus me tenir? j'oublie qu'il y a
trois marches avant le palier!

--Vous vous tes blesse peut-tre, Valentine? s'cria Morrel.
Oh! mon Dieu! mon Dieu!

Valentine regarda autour d'elle: elle vit le plus profond effroi
peint dans les yeux de Noirtier.

Rassure-toi, bon pre, dit-elle en essayant de sourire; ce n'est
rien, ce n'est rien... la tte m'a tourn, voil tout.

--Encore un tourdissement! dit Morrel joignant les mains. Oh!
faites-y attention, Valentine, je vous supplie.

--Mais non, dit Valentine, mais non, je vous dis que tout est
pass et que ce n'tait rien. Maintenant, laissez-moi vous
apprendre une nouvelle: dans huit jours, Eugnie se marie, et dans
trois jours il y a une espce de grand festin, un repas de
fianailles. Nous sommes tous invits, mon pre, Mme de Villefort
et moi...  ce que j'ai cru comprendre, du moins.

--Quand sera-ce donc notre tour de nous occuper de ces dtails?
Oh! Valentine, vous qui pouvez tant de choses sur notre bon papa,
tchez qu'il vous rponde: _bientt_!

--Ainsi, demanda Valentine, vous comptez sur moi pour stimuler la
lenteur et rveiller la mmoire de bon papa?

--Oui, s'cria Morrel. Mon Dieu! mon Dieu! faites vite. Tant que
vous ne serez pas  moi, Valentine, il me semblera toujours que
vous allez m'chapper.

--Oh! rpondit Valentine avec un mouvement convulsif, oh! en
vrit, Maximilien, vous tes trop craintif, pour un officier,
pour un soldat qui, dit-on, n'a jamais connu la peur. Ha! ha! ha!

Et elle clata d'un rire strident et douloureux; ses bras se
raidirent et se tournrent, sa tte se renversa sur son fauteuil
et elle demeura sans mouvement.

Le cri de terreur que Dieu enchanait aux lvres de Noirtier
jaillit de son regard.

Morrel comprit; il s'agissait d'appeler du secours.

Le jeune homme se pendit  la sonnette; la femme de chambre qui
tait dans l'appartement de Valentine et le domestique qui avait
remplac Barrois accoururent simultanment.

Valentine tait si ple, si froide, si inanime, que, sans couter
ce qu'on leur disait, la peur qui veillait sans cesse dans cette
maison maudite les prit, et qu'ils s'lancrent par les corridors
en criant au secours.

Mme Danglars et Eugnie sortaient en ce moment mme; elles purent
encore apprendre la cause de toute cette rumeur.

Je vous l'avais bien dit! s'cria Mme de Villefort. Pauvre
petite.




XCIV

L'aveu.


Au mme instant, on entendit la voix de M. de Villefort, qui de
son cabinet criait:

Qu'y a-t-il?

Morrel consulta du regard Noirtier, qui venait de reprendre tout
son sang-froid, et qui d'un coup d'oeil lui indiqua le cabinet o
dj une fois, dans une circonstance  peu prs pareille, il
s'tait rfugi.

Il n'eut que le temps de prendre son chapeau et de s'y jeter tout
haletant. On entendait les pas du procureur du roi dans le
corridor.

Villefort se prcipita dans la chambre, courut  Valentine et la
prit entre ses bras.

Un mdecin! un mdecin!... M. d'Avrigny! cria Villefort, ou
plutt j'y vais moi-mme.

Et il s'lana hors de l'appartement.

Par l'autre porte s'lanait Morrel.

Il venait d'tre frapp au coeur par un pouvantable souvenir:
cette conversation entre Villefort et le docteur, qu'il avait
entendue la nuit o mourut Mme de Saint-Mran, lui revenait  la
mmoire; ces symptmes, ports  un degr moins effrayant, taient
les mmes qui avaient prcd la mort de Barrois.

En mme temps il lui avait sembl entendre bruire  son oreille
cette voix de Monte-Cristo, qui lui avait dit, il y avait deux
heures  peine:

De quelque chose que vous ayez besoin, Morrel, venez  moi, je
peux beaucoup.

Plus rapide que la pense, il s'lana donc du faubourg Saint-Honor
dans la rue Matignon, et de la rue Matignon dans l'avenue
des Champs-lyses.

Pendant ce temps, M. de Villefort arrivait, dans un cabriolet de
place,  la porte de M. d'Avrigny; il sonna avec tant de violence,
que le concierge vint ouvrir d'un air effray. Villefort s'lana
dans l'escalier sans avoir la force de rien dire. Le concierge le
connaissait et le laissa en criant seulement:

Dans son cabinet, M. le procureur du roi, dans son cabinet!

Villefort en poussait dj ou plutt en enfonait la porte.

Ah! dit le docteur, c'est vous!

--Oui, dit Villefort en refermant la porte derrire lui; oui,
docteur, c'est moi qui viens vous demander  mon tour si nous
sommes bien seuls. Docteur, ma maison est une maison maudite!

--Quoi! dit celui-ci froidement en apparence, mais avec une
profonde motion intrieure, avez-vous encore quelque malade?

--Oui, docteur! s'cria Villefort en saisissant d'une main
convulsive une poigne de cheveux, oui!

Le regard de d'Avrigny signifia: Je vous l'avais prdit.

Puis ses lvres accenturent lentement ces mots:

Qui va donc mourir chez vous et quelle nouvelle victime va nous
accuser de faiblesse devant Dieu?

Un sanglot douloureux jaillit du coeur de Villefort; il s'approcha
du mdecin, et lui saisissant le bras:

Valentine! dit-il, c'est le tour de Valentine!

--Votre fille! s'cria d'Avrigny, saisi de douleur et de
surprise.

--Vous voyez que vous vous trompiez, murmura le magistrat; venez
la voir, et sur son lit de douleur, demandez-lui pardon de l'avoir
souponne.

--Chaque fois que vous m'avez prvenu, dit M. d'Avrigny, il tait
trop tard: n'importe, j'y vais; mais htons-nous, monsieur, avec
les ennemis qui frappent chez vous, il n'y a pas de temps 
perdre.

--Oh! cette fois, docteur, vous ne me reprocherez plus ma
faiblesse. Cette fois, je connatrai l'assassin et je frapperai.

--Essayons de sauver la victime avant de penser  la venger, dit
d'Avrigny. Venez.

Et le cabriolet qui avait amen Villefort le ramena au grand trot,
accompagn de d'Avrigny, au moment mme o, de son ct, Morrel
frappait  la porte de Monte-Cristo.

Le comte tait dans son cabinet, et, fort soucieux, lisait un mot
que Bertuccio venait de lui envoyer  la hte.

En entendant annoncer Morrel, qui le quittait il y avait deux
heures  peine, le comte releva la tte.

Pour lui, comme pour le comte, il s'tait sans doute pass bien
des choses pendant ces deux heures, car le jeune homme, qui
l'avait quitt le sourire sur les lvres revenait le visage
boulevers.

Il se leva et s'lana au-devant de Morrel.

Qu'y a-t-il donc, Maximilien? Lui demanda-t-il; vous tes ple,
et votre front ruisselle de sueur.

Morrel tomba sur un fauteuil plutt qu'il ne s'assit.

Oui, dit-il, je suis venu vite, j'avais besoin de vous parler.

--Tout le monde se porte bien dans votre famille? demanda le
comte avec un ton de bienveillance affectueuse  la sincrit de
laquelle personne ne se ft tromp.

--Merci, comte, merci, dit le jeune homme visiblement embarrass
pour commencer l'entretien; oui, dans ma famille tout le monde se
porte bien.

--Tant mieux; cependant vous avez quelque chose  me dire? reprit
le comte, de plus en plus inquiet.

--Oui, dit Morrel, c'est vrai je viens de sortir d'une maison o
la mort venait d'entrer, pour accourir  vous.

--Sortez-vous donc de chez M. de Morcerf? demanda Monte-Cristo.

--Non, dit Morrel; quelqu'un est-il mort chez M. de Morcerf?

--Le gnral vient de se brler la cervelle, rpondit Monte-Cristo.

--Oh! l'affreux malheur! s'cria Maximilien.

--Pas pour la comtesse, pas pour Albert, dit Monte-Cristo; mieux
vaut un pre et un poux mort qu'un pre et un poux dshonor; le
sang lavera la honte.

--Pauvre comtesse! dit Maximilien, c'est elle que je plains
surtout, une si noble femme!

--Plaignez aussi Albert, Maximilien; car, croyez-le, c'est le
digne fils de la comtesse. Mais revenons  vous: vous accouriez
vers moi, m'avez-vous dit; aurais-je le bonheur que vous eussiez
besoin de moi?

--Oui, j'ai besoin de vous, c'est--dire que j'ai cru comme un
insens que vous pouviez me porter secours dans une circonstance
o Dieu seul peut me secourir.

--Dites toujours, rpondit Monte-Cristo.

--Oh! dit Morrel, je ne sais en vrit s'il m'est permis de
rvler un pareil secret  des oreilles humaines; mais la fatalit
m'y pousse, la ncessit m'y contraint, comte.

Morrel s'arrta hsitant.

Croyez-vous que je vous aime? dit Monte-Cristo, prenant
affectueusement la main du jeune homme entre les siennes.

--Oh! tenez, vous m'encouragez, et puis quelque chose me dit l
(Morrel posa la main sur son coeur) que je ne dois pas avoir de
secret pour vous.

--Vous avez raison, Morrel, c'est Dieu qui parle  votre coeur,
et c'est votre coeur qui vous parle. Redites-moi ce que vous dit
votre coeur.

--Comte, voulez-vous me permettre d'envoyer Baptistin demander de
votre part des nouvelles de quelqu'un que vous connaissez?

--Je me suis mis  votre disposition,  plus forte raison j'y
mets mes domestiques.

--Oh! c'est que je ne vivrai pas, tant que je n'aurai pas la
certitude qu'elle va mieux.

--Voulez-vous que je sonne Baptistin?

--Non, je vais lui parler moi-mme.

Morrel sortit, appela Baptistin et lui dit quelques mots tout bas.
Le valet de chambre partit tout courant.

Eh bien, est-ce fait? demanda Monte-Cristo en voyant reparatre
Morrel.

--Oui, et je vais tre un peu plus tranquille.

--Vous savez que j'attends, dit Monte-Cristo souriant.

--Oui, et, moi, je parle. coutez, un soir je me trouvais dans un
jardin; j'tais cach par un massif d'arbres, nul ne se doutait
que je pouvais tre l. Deux personnes passrent prs de moi;
permettez que je taise provisoirement leurs noms, elles causaient
 voix basse, et cependant j'avais un tel intrt  entendre leurs
paroles que je ne perdais pas un mot de ce qu'elles disaient.

--Cela s'annonce lugubrement, si j'en crois votre pleur et votre
frisson, Morrel.

--Oh oui! bien lugubrement, mon ami! Il venait de mourir
quelqu'un chez le matre du jardin o je me trouvais; l'une des
deux personnes dont j'entendais la conversation tait le matre de
ce jardin, et l'autre tait le mdecin. Or, le premier confiait au
second ses craintes et ses douleurs; car c'tait la seconde fois
depuis un mois que la mort s'abattait, rapide et imprvue, sur
cette maison, qu'on croirait dsigne par quelque ange
exterminateur  la colre de Dieu.

--Ah! ah! dit Monte-Cristo en regardant fixement le jeune homme,
et en tournant son fauteuil par un mouvement imperceptible de
manire  se placer dans l'ombre, tandis que le jour frappait le
visage de Maximilien.

Oui, continua celui-ci, la mort tait entre deux fois dans cette
maison en un mois.

--Et que rpondait le docteur? demanda Monte-Cristo.

--Il rpondait... il rpondait que cette mort n'tait point
naturelle, et qu'il fallait l'attribuer...

-- quoi?

--Au poison!

--Vraiment! dit Monte-Cristo avec cette toux lgre qui, dans les
moments de suprme motion, lui servait  dguiser soit sa
rougeur, soit sa pleur, soit l'attention mme avec laquelle il
coutait; vraiment, Maximilien, vous avez entendu de ces choses-l?

--Oui, cher comte, je les ai entendues, et le docteur a ajout
que, si pareil vnement se renouvelait, il se croirait oblig
d'en appeler  la justice.

Monte-Cristo coutait ou paraissait couter avec le plus grand
calme.

Eh bien, dit Maximilien, la mort a frapp une troisime fois, et
ni le matre de la maison ni le docteur n'ont rien dit; la mort va
frapper une quatrime fois, peut-tre. Comte,  quoi croyez-vous
que la connaissance de ce secret m'engage?

--Mon cher ami, dit Monte-Cristo, vous me paraissez conter l une
aventure que chacun de nous sait par coeur. La maison o vous avez
entendu cela, je la connais, ou tout au moins j'en connais une
pareille; une maison o il y a un jardin, un pre de famille, un
docteur, une maison o il y a eu trois morts tranges et
inattendues. Eh bien! regardez-moi, moi qui n'ai point intercept
de confidence et qui cependant sait tout cela aussi bien que vous,
est-ce que j'ai des scrupules de conscience? Non, cela ne me
regarde pas, moi. Vous dites qu'un ange exterminateur semble
dsigner cette maison  la colre du Seigneur; eh bien, qui vous
dit que votre supposition n'est pas une ralit? Ne voyez pas les
choses que ne veulent pas voir ceux qui ont intrt  les voir. Si
c'est la justice et non la colre de Dieu qui se promne dans
cette maison, Maximilien, dtournez la tte et laissez passer la
justice de Dieu.

Morrel frissonna. Il y avait quelque chose  la fois de lugubre,
de solennel et de terrible dans l'accent du comte.

D'ailleurs, continua-t-il avec un changement de voix si marqu
qu'on et dit que ces dernires paroles ne sortaient pas de la
bouche du mme homme; d'ailleurs, qui vous dit que cela
recommencera?

--Cela recommence, comte! s'cria Morrel, et voil pourquoi
j'accours chez vous.

--Eh bien, que voulez-vous que j'y fasse, Morrel? Voudriez-vous,
par hasard, que je prvinsse M. le procureur du roi?

Monte-Cristo articula ces dernires paroles avec tant de clart et
avec une accentuation si vibrante, que Morrel, se levant tout 
coup, s'cria:

Comte! Comte! Vous savez de qui je veux parler, n'est-ce pas?

--Eh! Parfaitement, mon bon ami, et je vais vous le prouver en
mettant les points sur les _i_, ou plutt les noms sur les hommes.
Vous vous tes promen un soir dans le jardin de M. de Villefort;
d'aprs ce que vous m'avez dit, je prsume que c'est le soir de la
mort de Mme de Saint-Mran. Vous avez entendu M. de Villefort
causer avec M. d'Avrigny de la mort de M. de Saint-Mran et de
celle non moins tonnante de la marquise. M. d'Avrigny disait
qu'il croyait  un empoisonnement et mme  deux empoisonnements;
et vous voil, vous honnte homme par excellence, vous voil
depuis ce moment occup  palper votre coeur,  jeter la sonde
dans votre conscience pour savoir s'il faut rvler ce secret ou
le taire. Nous ne sommes plus au Moyen ge, cher ami, et il n'y a
plus de Sainte-Vehme, il n'y a plus de francs juges; que diable
allez-vous demander  ces gens-l? Conscience, que me veux-tu?
comme dit Sterne. Eh! Mon cher, laissez-les dormir s'ils dorment,
laissez-les plir dans leurs insomnies, et, pour l'amour de Dieu,
dormez, vous qui n'avez pas de remords qui vous empchent de
dormir.

Une effroyable douleur se peignit sur les traits de Morrel; il
saisit la main de Monte-Cristo.

Mais cela recommence! vous dis-je.

--Eh bien, dit le comte, tonn de cette insistance  laquelle il
ne comprenait rien, et regardant Maximilien attentivement, laissez
recommencer: c'est une famille d'Atrides; Dieu les a condamns, et
ils subiront la sentence; ils vont tous disparatre comme ces
moines que les enfants fabriquent avec des cartes plies, et qui
tombent les uns aprs les autres sous le souffle de leur crateur,
y en et-il deux cents. C'tait M. de Saint-Mran il y a trois
mois, c'tait Mme de Saint-Mran il y a deux mois; c'tait Barrois
l'autre jour; aujourd'hui c'est le vieux Noirtier ou la jeune
Valentine.

--Vous le saviez? s'cria Morrel dans un tel paroxysme de
terreur, que Monte-Cristo tressaillit, lui que la chute du ciel
et trouv impassible; vous le saviez et vous ne disiez rien!

--Eh! que m'importe? reprit Monte-Cristo en haussant les paules,
est-ce que je connais ces gens-l, moi, et faut-il que je perde
l'un pour sauver l'autre? Ma foi, non, car, entre le coupable et
la victime, je n'ai pas de prfrence.

--Mais moi, moi! s'cria Morrel en hurlant de douleur, moi, je
l'aime!

--Vous aimez qui? s'cria Monte-Cristo en bondissant sur ses
pieds et en saisissant les deux mains que Morrel levait, en les
tordant, vers le ciel.

--J'aime perdument, j'aime en insens, j'aime en homme qui donnerait
tout son sang pour lui pargner une larme; j'aime Valentine de
Villefort, qu'on assassine en ce moment, entendez-vous bien! je l'aime,
et je demande  Dieu et  vous comment je puis la sauver!

Monte-Cristo poussa un cri sauvage dont peuvent seuls se faire une
ide ceux qui ont entendu le rugissement du lion bless.

Malheureux! s'cria-t-il en se tordant les mains  son tour,
malheureux! tu aimes Valentine! tu aimes cette fille d'une race
maudite!

Jamais Morrel n'avait vu semblable expression; jamais oeil si
terrible n'avait flamboy devant son visage, jamais le gnie de la
terreur, qu'il avait vu tant de fois apparatre, soit sur les
champs de bataille, soit dans les nuits homicides de l'Algrie,
n'avait secou autour de lui de feux plus sinistres.

Il recula pouvant.

Quant  Monte-Cristo, aprs cet clat et ce bruit, il ferma un
moment les yeux, comme bloui par des clairs intrieurs: pendant
ce moment, il se recueillit avec tant de puissance, que l'on
voyait peu  peu s'apaiser le mouvement onduleux de sa poitrine
gonfle de temptes, comme on voit aprs la nue se fondre sous le
soleil les vagues turbulentes et cumeuses.

Ce silence, ce recueillement, cette lutte, durrent vingt secondes
 peu prs.

Puis le comte releva son front pli.

Voyez, dit-il d'une voix altre, voyez, cher ami, comme Dieu
sait punir de leur indiffrence les hommes les plus fanfarons et
les plus froids devant les terribles spectacles qu'il leur donne.
Moi qui regardais, assistant impassible et curieux, moi qui
regardais le dveloppement de cette lugubre tragdie, moi qui,
pareil au mauvais ange, riais du mal que font les hommes,  l'abri
derrire le secret (et le secret est facile  garder pour les
riches et les puissants), voil qu' mon tour je me sens mordu par
ce serpent dont je regardais la marche tortueuse, et mordu au
coeur!

Morrel poussa un sourd gmissement.

Allons, allons, continua le comte, assez de plaintes comme cela,
soyez homme, soyez fort, soyez plein d'espoir, car je suis l, car
je veille sur vous.

Morrel secoua tristement la tte.

Je vous dis d'esprer! me comprenez-vous? s'cria Monte-Cristo.
Sachez bien que jamais je ne mens, que jamais je ne me trompe. Il
est midi, Maximilien, rendez grce au ciel de ce que vous tes
venu  midi au lieu de venir ce soir, au lieu de venir demain
matin. coutez donc ce que je vais vous dire, Morrel: il est midi;
si Valentine n'est pas morte  cette heure, elle ne mourra pas.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'cria Morrel, moi qui l'ai laisse
mourante!

Monte-Cristo appuya une main sur son front.

Que se passa-t-il dans cette tte si lourde d'effrayants secrets?

Que dit  cet esprit, implacable et humain  la fois, l'ange
lumineux ou l'ange des tnbres?

Dieu seul le sait!

Monte-Cristo releva le front encore une fois, et cette fois il
tait calme comme l'enfant qui se rveille.

Maximilien, dit-il, retournez tranquillement chez vous; je vous
commande de ne pas faire un pas, de ne pas tenter une dmarche, de
ne pas laisser flotter sur votre visage l'ombre d'une
proccupation; je vous donnerai des nouvelles; allez.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, vous m'pouvantez, comte, avec
ce sang-froid. Pouvez-vous donc quelque chose contre la mort?
tes-vous plus qu'un homme? tes-vous un ange? tes-vous un Dieu?

Et le jeune homme, qu'aucun danger n'avait fait reculer d'un pas,
reculait devant Monte-Cristo, saisi d'une indicible terreur.

Mais Monte-Cristo le regarda avec un sourire  la fois si
mlancolique et si doux, que Maximilien sentit les larmes poindre
dans ses yeux.

Je peux beaucoup, mon ami, rpondit le comte. Allez, j'ai besoin
d'tre seul.

Morrel, subjugu par ce prodigieux ascendant qu'exerait Monte-Cristo
sur tout ce qui l'entourait, n'essaya pas mme de s'y
soustraire. Il serra la main du comte et sortit.

Seulement,  la porte, il s'arrta pour attendre Baptistin, qu'il
venait de voir apparatre au coin de la rue Matignon, et qui
revenait tout courant.

Cependant, Villefort et d'Avrigny avaient fait diligence.  leur
retour, Valentine tait encore vanouie, et le mdecin avait
examin la malade avec le soin que commandait la circonstance et
avec une profondeur que doublait la connaissance du secret.

Villefort suspendu  son regard et  ses lvres, attendait le
rsultat de l'examen. Noirtier, plus ple que la jeune fille, plus
avide d'une solution que Villefort lui-mme, attendait aussi, et
tout en lui se faisait intelligence et sensibilit.

Enfin, d'Avrigny laissa chapper lentement:

Elle vit encore.

--Encore! s'cria Villefort, oh! docteur, quel terrible mot vous
avez prononc l!

--Oui, dit le mdecin, je rpte ma phrase: elle vit encore, et
j'en suis bien surpris.

--Mais elle est sauve? demanda le pre.

--Oui, puisqu'elle vit.

En ce moment le regard de d'Avrigny rencontra l'oeil de Noirtier,
il tincelait d'une joie si extraordinaire d'une pense tellement
riche et fconde, que le mdecin en fut frapp.

Il laissa retomber sur le fauteuil la jeune fille, dont les lvres
se dessinaient  peine, tant ples et blanches elles taient, 
l'unisson du reste du visage, et demeura immobile et regardant
Noirtier, par qui tout mouvement du docteur tait attendu et
comment.

Monsieur, dit alors d'Avrigny  Villefort, appelez la femme de
chambre de Mlle Valentine, s'il vous plat.

Villefort quitta la tte de sa fille qu'il soutenait et courut
lui-mme appeler la femme de chambre.

Aussitt que Villefort eut referm la porte, d'Avrigny s'approcha
de Noirtier.

Vous avez quelque chose  me dire? demanda-t-il.

Le vieillard cligna expressivement des yeux; c'tait, on se le
rappelle, le seul signe affirmatif qui ft  sa disposition.

 moi seul?

--Oui, fit Noirtier.

--Bien, je demeurerai avec vous.

En ce moment Villefort rentra, suivi de la femme de chambre;
derrire la femme de chambre marchait Mme de Villefort.

Mais qu'a donc fait cette chre enfant? s'cria-t-elle, elle sort
de chez moi et elle s'est bien plainte d'tre indispose, mais je
n'avais pas cru que c'tait srieux.

Et la jeune femme, les larmes aux yeux, et avec toutes les marques
d'affection d'une vritable mre s'approcha de Valentine, dont
elle prit la main.

D'Avrigny continua de regarder Noirtier, il vit les yeux du
vieillard se dilater et s'arrondir, ses joues blmir et trembler;
la sueur perla sur son front.

Ah! fit-il involontairement, en suivant la direction du regard
de Noirtier, c'est--dire en fixant ses yeux sur Mme de Villefort,
qui rptait:

Cette pauvre enfant sera mieux dans son lit. Venez, Fanny, nous
la coucherons.

M. d'Avrigny, qui voyait dans cette proposition un moyen de rester
seul avec Noirtier, fit signe de la tte que c'tait effectivement
ce qu'il y avait de mieux  faire, mais il dfendit qu'elle prit
rien au monde que ce qu'il ordonnerait.

On emporta Valentine, qui tait revenue  la connaissance, mais
qui tait incapable d'agir et presque de parler, tant ses membres
taient briss par la secousse qu'elle venait d'prouver.
Cependant elle eut la force de saluer d'un coup d'oeil son grand-pre,
dont il semblait qu'on arracht l'me en l'emportant.

D'Avrigny suivit la malade, termina ses prescriptions, ordonna 
Villefort de prendre un cabriolet, d'aller en personne chez le
pharmacien faire prparer devant lui les potions ordonnes, de les
rapporter lui-mme et de l'attendre dans la chambre de sa fille.

Puis, aprs avoir renouvel l'injonction de ne rien laisser
prendre  Valentine, il redescendit chez Noirtier, ferma
soigneusement les portes, et aprs s'tre assur que personne
n'coutait:

Voyons, dit-il, vous savez quelque chose sur cette maladie de
votre petite-fille?

--Oui, fit le vieillard.

--coutez, nous n'avons pas de temps  perdre, je vais vous
interroger et vous me rpondrez.

Noirtier fit signe qu'il tait prt  rpondre.

Avez-vous prvu l'accident qui est arriv aujourd'hui 
Valentine?

--Oui.

D'Avrigny rflchit un instant puis se rapprochant de Noirtier:

Pardonnez-moi ce que je vais vous dire, ajouta-t-il, mais nul
indice ne doit tre nglig dans la situation terrible o nous
sommes. Vous avez vu mourir le pauvre Barrois?

Noirtier leva les yeux au ciel.

Savez-vous de quoi il est mort? demanda d'Avrigny en posant sa
main sur l'paule de Noirtier.

--Oui, rpondit le vieillard.

--Pensez-vous que sa mort ait t naturelle?

Quelque chose comme un sourire s'esquissa sur les lvres inertes
de Noirtier.

Alors l'ide que Barrois avait t empoisonn vous est venue?

--Oui.

--Croyez-vous que ce poison dont il a t victime lui ait t
destin?

--Non.

--Maintenant pensez-vous que ce soit la mme main qui a frapp
Barrois, en voulant frapper un autre, qui frappe aujourd'hui
Valentine?

--Oui.

--Elle va donc succomber aussi? demanda d'Avrigny en fixant son
regard profond sur Noirtier.

Et il attendit l'effet de cette phrase sur le vieillard.

Non, rpondit-il avec un air de triomphe qui et pu drouter
toutes les conjectures du plus habile devin.

--Alors vous esprez? dit d'Avrigny avec surprise.

--Oui.

--Qu'esprez-vous?

Le vieillard fit comprendre des yeux qu'il ne pouvait rpondre.

Ah! oui, c'est vrai, murmura d'Avrigny.

Puis revenant  Noirtier:

Vous esprez, dit-il, que l'assassin se lassera?

--Non.

--Alors, vous esprez que le poison sera sans effet sur
Valentine?

--Oui.

--Car je ne vous apprends rien, n'est-ce pas, ajouta d'Avrigny,
en vous disant qu'on vient d'essayer de l'empoisonner?

Le vieillard fit signe des yeux qu'il ne conservait aucun doute 
ce sujet.

Alors, comment esprez-vous que Valentine chappera?

Noirtier tint avec obstination ses yeux fixs du mme ct,
d'Avrigny suivit la direction de ses yeux et vit qu'ils taient
attachs sur une bouteille contenant la potion qu'on lui apportait
tous les matins.

Ah! ah! dit d'Avrigny, frapp d'une ide subite, auriez-vous eu
l'ide...

Noirtier ne le laissa point achever.

Oui, fit-il.

--De la prmunir contre le poison...

--Oui.

--En l'habituant peu  peu...

--Oui, oui, oui, fit Noirtier, enchant d'tre compris.

--En effet, vous m'avez entendu dire qu'il entrait de la brucine
dans les potions que je vous donne?

--Oui.

--Et en l'accoutumant  ce poison, vous avez voulu neutraliser
les effets d'un poison?

Mme joie triomphante de Noirtier.

Et vous y tes parvenu en effet! s'cria d'Avrigny. Sans cette
prcaution, Valentine tait tue aujourd'hui, tue sans secours
possible, tue sans misricorde, la secousse a t violente, mais
elle n'a t qu'branle, et cette fois du moins Valentine ne
mourra pas.

Une joie surhumaine panouissait les yeux du vieillard, levs au
ciel avec une expression de reconnaissance infinie.

En ce moment Villefort rentra.

Tenez, docteur, dit-il, voici ce que vous avez demand.

--Cette potion a t prpare devant vous?

--Oui, rpondit le procureur du roi.

--Elle n'est pas sortie de vos mains?

--Non.

D'Avrigny prit la bouteille, versa quelques gouttes du breuvage
qu'elle contenait dans le creux de sa main et les avala.

Bien, dit-il, montons chez Valentine, j'y donnerai mes
instructions  tout le monde, et vous veillerez vous-mme,
monsieur de Villefort,  ce que personne ne s'en carte.

Au moment o d'Avrigny rentrait dans la chambre de Valentine,
accompagne de Villefort, un prtre italien,  la dmarche svre,
aux paroles calmes et dcides, louait pour son usage la maison
attenante  l'htel habit par M. de Villefort.

On ne put savoir en vertu de quelle transaction les trois
locataires de cette maison dmnagrent deux heures aprs: mais le
bruit qui courut gnralement dans le quartier fut que la maison
n'tait pas solidement assise sur ses fondations et menaait ruine
ce qui n'empchait point le nouveau locataire de s'y tablir avec
son modeste mobilier le jour mme, vers les cinq heures.

Ce bail fut fait pour trois, six ou neuf ans par le nouveau
locataire, qui, selon l'habitude tablie par les propritaires,
paya six mois d'avance; ce nouveau locataire, qui, ainsi que nous
l'avons dit, tait italien, s'appelait-il signor Giacomo Busoni.

Des ouvriers furent immdiatement appels, et la nuit mme les
rares passants attards au haut du faubourg voyaient avec surprise
les charpentiers et les maons occups  reprendre en sous-oeuvre
la maison chancelante.




XCV

Le pre et la fille.


Nous avons vu, dans le chapitre prcdent, Mme Danglars venir
annoncer officiellement  Mme de Villefort le prochain mariage de
Mlle Eugnie Danglars avec M. Andrea Cavalcanti.

Cette annonce officielle, qui indiquait ou semblait indiquer une
rsolution prise par tous les intresss  cette grande affaire,
avait cependant t prcde d'une scne dont nous devons compte 
nos lecteurs.

Nous les prions donc de faire un pas en arrire et de se
transporter, le matin mme de cette journe aux grandes
catastrophes, dans ce beau salon si bien dor que nous leur avons
fait connatre, et qui faisait l'orgueil de son propritaire,
M. le baron Danglars.

Dans ce salon, en effet, vers les dix heures du matin, se
promenait depuis quelques minutes, tout pensif et visiblement
inquiet, le baron lui-mme, regardant  chaque porte et s'arrtant
 chaque bruit.

Lorsque sa somme de patience fut puise, il appela le valet de
chambre.

tienne, lui dit-il, voyez donc pourquoi Mlle Eugnie m'a pri de
l'attendre au salon, et informez-vous pourquoi elle m'y fait
attendre si longtemps.

Cette bouffe de mauvaise humeur exhale, le baron reprit un peu
de calme.

En effet, Mlle Danglars, aprs son rveil, avait fait demander une
audience  son pre, et avait dsign le salon dor comme le lieu
de cette audience. La singularit de cette dmarche, son caractre
officiel surtout, n'avaient pas mdiocrement surpris le banquier,
qui avait immdiatement obtempr au dsir de sa fille en se
rendant le premier au salon.

tienne revint bientt de son ambassade.

La femme de chambre de mademoiselle, dit-il, m'a annonc que
mademoiselle achevait sa toilette et ne tarderait pas  venir.

Danglars fit un signe de tte indiquant qu'il tait satisfait.
Danglars, vis--vis du monde et mme vis--vis de ses gens,
affectait le bonhomme et le pre faible: c'tait une face du rle
qu'il s'tait impos dans la comdie populaire qu'il jouait;
c'tait une physionomie qu'il avait adopte et qui lui semblait
convenir comme il convenait aux profils droits des masques des
pres du thtre antique d'avoir la lvre retrousse et riante,
tandis que le ct gauche avait la lvre abaisse et
pleurnicheuse.

Htons-nous de dire que, dans l'intimit, la lvre retrousse et
riante descendait au niveau de la lvre abaisse et pleurnicheuse;
de sorte que, pour la plupart du temps, le bonhomme disparaissait
pour faire place au mari brutal et au pre absolu.

Pourquoi diable cette folle qui veut me parler  ce qu'elle
prtend, murmurait Danglars, ne vient-elle pas simplement dans mon
cabinet; et pourquoi veut-elle me parler?

Il roulait pour la vingtime fois cette pense inquitante dans
son cerveau, lorsque la porte s'ouvrit et qu'Eugnie parut, vtue
d'une robe de satin noir broche de fleurs mates de la mme
couleur, coiffe en cheveux, et gante comme s'il se ft agi
d'aller s'asseoir dans son fauteuil du Thtre-Italien.

Eh bien, Eugnie, qu'y a-t-il donc? s'cria le pre, et pourquoi
le salon solennel, tandis qu'on est si bien dans mon cabinet
particulier?

--Vous avez parfaitement raison, monsieur, rpondit Eugnie en
faisant signe  son pre qu'il pouvait s'asseoir, et vous venez de
poser l deux questions qui rsument d'avance toute la
conversation que nous allons avoir. Je vais donc rpondre  toutes
deux, et contre les lois de l'habitude,  la seconde d'abord comme
tant la moins complexe. J'ai choisi le salon, monsieur, pour lieu
de rendez-vous, afin d'viter les impressions dsagrables et les
influences du cabinet d'un banquier. Ces livres de caisse, si bien
dors qu'ils soient, ces tiroirs ferms comme des portes de
forteresses, ces masses de billets de banque qui viennent on ne
sait d'o, et ces quantits de lettres qui viennent d'Angleterre,
de Hollande, d'Espagne, des Indes, de la Chine et du Prou,
agissent en gnral trangement sur l'esprit d'un pre et lui font
oublier qu'il est dans le monde un intrt plus grand et plus
sacr que celui de la position sociale et de l'opinion de ses
commettants. J'ai donc choisi ce salon o vous voyez, souriants et
heureux, dans leurs cadres magnifiques, votre portrait, le mien,
celui de ma mre et toutes sortes de paysages pastoraux et de
bergeries attendrissantes. Je me fie beaucoup  la puissance des
impressions extrieures. Peut-tre, vis--vis de vous surtout,
est-ce une erreur; mais, que voulez-vous? je ne serais pas artiste
s'il ne me restait pas quelques illusions.

--Trs bien, rpondit M. Danglars, qui avait cout la tirade
avec un imperturbable sang-froid, mais sans en comprendre une
parole, absorb qu'il tait, comme tout homme plein d'arrire-penses,
 chercher le fil de sa propre ide dans les ides de
l'interlocuteur.

--Voil donc le second point clairci ou  peu prs, dit Eugnie
sans le moindre trouble et avec cet aplomb tout masculin qui
caractrisait son geste et sa parole, et vous me paraissez
satisfait de l'explication. Maintenant revenons au premier. Vous
me demandiez pourquoi j'avais sollicit cette audience; je vais
vous le dire en deux mots; monsieur, le voici: Je ne veux pas
pouser M. le comte Andrea Cavalcanti.

Danglars fit un bond sur son fauteuil, et, de la secousse, leva 
la fois les yeux et les bras au ciel.

Mon Dieu, oui, monsieur, continua Eugnie toujours aussi calme.
Vous tes tonn, je le vois bien, car depuis que toute cette
petite affaire est en train, je n'ai point manifest la plus
petite opposition, certaine que je suis toujours, le moment venu,
d'opposer franchement aux gens qui ne m'ont point consulte et aux
choses qui me dplaisent une volont franche et absolue. Cependant
cette fois cette tranquillit, cette passivit, comme disent les
philosophes, venait d'une autre source; elle venait de ce que,
fille soumise et dvoue... (un lger sourire se dessina sur les
lvres empourpres de la jeune fille), je m'essayais 
l'obissance.

--Eh bien? demanda Danglars.

--Eh bien, monsieur, reprit Eugnie, j'ai essay jusqu'au bout de
mes forces, et maintenant que le moment est arriv, malgr tous
les efforts que j'ai tents sur moi-mme, je me sens incapable
d'obir.

--Mais enfin, dit Danglars, qui, esprit secondaire, semblait
d'abord tout abasourdi du poids de cette impitoyable logique, dont
le flegme accusait tant de prmditation et de force de volont,
la raison de ce refus, Eugnie, la raison?

--La raison, rpliqua la jeune fille, oh! mon Dieu, ce n'est
point que l'homme soit plus laid, soit plus sot ou soit plus
dsagrable qu'un autre, non; M. Andrea Cavalcanti peut mme
passer, prs de ceux qui regardent les hommes au visage et  la
taille, pour tre d'un assez beau modle; ce n'est pas non plus
parce que mon coeur est moins touch de celui-l que de tout
autre: ceci serait une raison de pensionnaire que je regarde comme
tout  fait au-dessous de moi, je n'aime absolument personne,
monsieur, vous le savez bien, n'est-ce pas? Je ne vois donc pas
pourquoi, sans ncessit absolue, j'irais embarrasser ma vie d'un
ternel compagnon. Est-ce que le sage n'a point dit quelque part:
Rien de trop; et ailleurs: Portez tout avec vous-mme? On m'a
mme appris ces deux aphorismes en latin et en grec: l'un est, je
crois, de Phdre, et l'autre de Bias. Eh bien, mon cher pre, dans
le naufrage de la vie, car la vie est un naufrage ternel de nos
esprances, je jette  la mer mon bagage inutile, voil tout, et
je reste avec ma volont, dispose  vivre parfaitement seule et
par consquent parfaitement libre.

--Malheureuse! malheureuse! murmura Danglars plissant, car il
connaissait par une longue exprience la solidit de l'obstacle
qu'il rencontrait si soudainement.

--Malheureuse, reprit Eugnie, malheureuse, dites-vous, monsieur?
Mais non pas, en vrit, et l'exclamation me parat tout  fait
thtrale et affecte. Heureuse, au contraire, car je vous le
demande, que me manque-t-il? Le monde me trouve belle, c'est
quelque chose pour tre accueilli favorablement. J'aime les bons
accueils, moi: ils panouissent les visages, et ceux qui
m'entourent me paraissent encore moins laids. Je suis doue de
quelque esprit et d'une certaine sensibilit relative qui me
permet de tirer de l'existence gnrale, pour la faire entrer dans
la mienne, ce que j'y trouve de bon, comme fait le singe lorsqu'il
casse la noix verte pour en tirer ce qu'elle contient. Je suis
riche, car vous avez une des belles fortunes de France, car je
suis votre fille unique, et vous n'tes point tenace au degr o
le sont les pres de la Porte-Saint-Martin et de la Gat, qui
dshritent leurs filles parce qu'elles ne veulent pas leur donner
de petits-enfants. D'ailleurs, la loi prvoyante vous a t le
droit de me dshriter, du moins tout  fait, comme elle vous a
t le pouvoir de me contraindre  pouser monsieur tel ou tel.
Ainsi, belle, spirituelle, orne de quelque talent comme on dit
dans les opras comiques, et riche! mais c'est le bonheur cela,
monsieur! Pourquoi donc m'appelez-vous malheureuse?

Danglars, voyant sa fille souriante et fire jusqu' l'insolence,
ne put rprimer un mouvement de brutalit qui se trahit par un
clat de voix, mais ce fut le seul. Sous le regard interrogateur
de sa fille, en face de ce beau sourcil noir, fronc par
l'interrogation, il se retourna avec prudence et se calma
aussitt, dompt par la main de fer de la circonspection.

En effet, ma fille, rpondit-il avec un sourire, vous tes tout
ce que vous vous vantez d'tre, hormis une seule chose, ma fille;
je ne veux pas trop brusquement vous dire laquelle: j'aime mieux
vous la laisser deviner.

Eugnie regarda Danglars, fort surprise qu'on lui contestt l'un
des fleurons de la couronne d'orgueil qu'elle venait de poser si
superbement sur sa tte.

Ma fille, continua le banquier, vous m'avez parfaitement expliqu
quels taient les sentiments qui prsidaient aux rsolutions d'une
fille comme vous quand elle a dcid qu'elle ne se mariera point.
Maintenant c'est  moi de vous dire quels sont les motifs d'un
pre comme moi quand il a dcid que sa fille se mariera.

Eugnie s'inclina, non pas en fille soumise qui coute, mais en
adversaire prt  discuter, qui attend.

Ma fille, continua Danglars, quand un pre demande  sa fille de
prendre un poux, il a toujours une raison quelconque pour dsirer
son mariage. Les uns sont atteints de la manie que vous disiez
tout  l'heure, c'est--dire de se voir revivre dans leurs petits-fils.
Je n'ai pas cette faiblesse, je commence par vous le dire,
les joies de la famille me sont  peu prs indiffrentes,  moi.
Je puis avouer cela  une fille que je sais assez philosophe pour
comprendre cette indiffrence et pour ne pas m'en faire un crime.

-- la bonne heure, dit Eugnie; parlons franc, monsieur, j'aime
cela.

--Oh! dit Danglars, vous voyez que sans partager, en thse
gnrale, votre sympathie pour la franchise, je m'y soumets, quand
je crois que la circonstance m'y invite. Je continuerai donc. Je
vous ai propos un mari, non pas pour vous, car en vrit je ne
pensais pas le moins du monde  vous en ce moment. Vous aimez la
franchise, en voil, j'espre; mais parce que j'avais besoin que
vous prissiez cet poux le plus tt possible, pour certaines
combinaisons commerciales que je suis en train d'tablir en ce
moment.

Eugnie fit un mouvement.

C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, ma fille, et il ne
faut pas m'en vouloir, car c'est vous qui m'y forcez; c'est malgr
moi, vous le comprenez bien, que j'entre dans ces explications
arithmtiques, avec une artiste comme vous, qui craint d'entrer
dans le cabinet d'un banquier pour y percevoir des impressions ou
des sensations dsagrables et antipotiques.

Mais dans ce cabinet de banquier, dans lequel cependant vous avez
bien voulu entrer avant-hier pour me demander les mille francs que
je vous accorde chaque mois pour vos fantaisies, sachez, ma chre
demoiselle, qu'on apprend beaucoup de choses  l'usage mme des
jeunes personnes qui ne veulent pas se marier. On y apprend, par
exemple, et par gard pour votre susceptibilit nerveuse je vous
l'apprendrai dans ce salon, on y apprend que le crdit d'un
banquier est sa vie physique et morale, que le crdit soutient
l'homme comme le souffle anime le corps, et M. de Monte-Cristo m'a
fait un jour l-dessus un discours que je n'ai jamais oubli. On y
apprend qu' mesure que le crdit se retire le corps devient
cadavre et que cela doit arriver dans fort peu de temps au
banquier qui s'honore d'tre le pre d'une fille si bonne
logicienne.

Mais Eugnie, au lieu de se courber, se redressa sous le coup.

Ruin! dit-elle.

--Vous avez trouv l'expression juste, ma fille, la bonne
expression, dit Danglars en fouillant sa poitrine avec ses ongles,
tout en conservant sur sa rude figure le sourire de l'homme sans
coeur, mais non sans esprit, ruin! c'est cela.

--Ah! fit Eugnie.

--Oui, ruin! Eh bien, le voil donc connu, ce secret plein
d'horreur, comme dit le pote tragique.

Maintenant, ma fille, apprenez de ma bouche comment ce malheur
peut, par vous, devenir moindre; je ne dirai pas pour moi, mais
pour vous.

--Oh! s'cria Eugnie, vous tes mauvais physionomiste, monsieur,
si vous vous figurez que c'est pour moi que je dplore la
catastrophe que vous m'exposez.

Moi ruine! et que m'importe? Ne me reste-t-il pas mon talent? Ne
puis-je pas, comme la Pasta, comme la Malibran, comme la Grisi, me
faire ce que vous ne m'eussiez jamais donn, quelle que ft votre
fortune, cent ou cent cinquante mille livres de rente que je ne
devrai qu' moi seule, et qui, au lieu de m'arriver comme
m'arrivaient ces pauvres douze mille francs que vous me donniez
avec des regards rechigns et des paroles de reproche sur ma
prodigalit, me viendront accompagns d'acclamations, de bravos et
de fleurs? Et quand je n'aurais pas ce talent dont votre sourire
me prouve que vous doutez, ne me resterait-il pas encore ce
furieux amour de l'indpendance, qui me tiendra toujours lieu de
tous les trsors, et qui domine en moi jusqu' l'instinct de la
conservation?

Non, ce n'est pas pour moi que je m'attriste, je saurai toujours
bien me tirer d'affaire, moi; mes livres, mes crayons, mon piano,
toutes choses qui ne cotent pas cher et que je pourrai toujours
me procurer, me resteront toujours. Vous pensez peut-tre que je
m'afflige pour Mme Danglars, dtrompez-vous encore: ou je me
trompe grossirement, ou ma mre a pris toutes ses prcautions
contre la catastrophe qui vous menace et qui passera sans
l'atteindre; elle s'est mise  l'abri, je l'espre, et ce n'est
pas en veillant sur moi qu'elle a pu se distraire de ses
proccupations de fortune, car, Dieu merci, elle m'a laiss toute
mon indpendance sous le prtexte que j'aimais ma libert.

Oh! non, monsieur, depuis mon enfance, j'ai vu se passer trop de
choses autour de moi; je les ai toutes trop bien comprises, pour
que le malheur fasse sur moi plus d'impression qu'il ne mrite de
le faire; depuis que je me connais, je n'ai t aime de personne;
tant pis! cela m'a conduite tout naturellement  n'aimer personne;
tant mieux! Maintenant vous avez ma profession de foi.

--Alors, dit Danglars, ple d'un courroux qui ne prenait point sa
source dans l'amour paternel offens; alors, mademoiselle, vous
persistez  vouloir consommer ma ruine?

--Votre ruine! Moi, dit Eugnie, consommer votre ruine! que
voulez-vous dire? je ne comprends pas.

--Tant mieux, cela me laisse un rayon d'espoir; coutez.

--J'coute, dit Eugnie en regardant si fixement son pre, qu'il
fallut  celui-ci un effort pour qu'il ne baisst point les yeux
sous le regard puissant de la jeune fille.

--M. Cavalcanti, continua Danglars, vous pouse et, en vous
pousant, vous apporte trois millions de dot qu'il place chez moi.

--Ah! fort bien, fit avec un souverain mpris Eugnie, tout en
lissant ses gants l'un sur l'autre.

--Vous pensez que je vous ferai tort de ces trois millions? dit
Danglars; pas du tout, ces trois millions sont destins  en
produire au moins dix. J'ai obtenu avec un banquier, mon confrre,
la concession d'un chemin de fer, seule industrie qui de nos jours
prsente ces chances fabuleuses de succs immdiat qu'autrefois
Law appliqua pour les bons Parisiens, ces ternels badauds de la
spculation,  un Mississippi fantastique. Par mon calcul on doit
possder un millionime de rail comme on possdait autrefois un
arpent de terre en friche sur les bords de l'Ohio. C'est un
placement hypothcaire, ce qui est un progrs, comme vous voyez,
puisqu'on aura au moins dix, quinze, vingt, cent livres de fer en
change de son argent. Eh bien, je dois d'ici  huit jours dposer
pour mon compte quatre millions! Ces quatre millions, je vous le
dis, en produiront dix ou douze.

--Mais pendant cette visite que je vous ai faite avant-hier,
monsieur, et dont vous voulez bien vous souvenir, reprit Eugnie,
je vous ai vu encaisser, c'est le terme, n'est-ce pas? cinq
millions et demi; vous m'avez mme montr la chose en deux bons
sur le trsor, et vous vous tonniez qu'un papier ayant une si
grande valeur n'blout pas mes yeux comme ferait un clair.

--Oui, mais ces cinq millions et demi ne sont point  moi et sont
seulement une preuve de la confiance que l'on a en moi; mon titre
de banquier populaire m'a valu la confiance des hpitaux, et les
cinq millions et demi sont aux hpitaux; dans tout autre temps je
n'hsiterais pas  m'en servir, mais aujourd'hui l'on sait les
grandes pertes que j'ai faites, et, comme je vous l'ai dit, le
crdit commence  se retirer de moi. D'un moment  l'autre,
l'administration peut rclamer le dpt, et si je l'ai employ 
autre chose, je suis forc de faire une banqueroute honteuse. Je
ne mprise pas les banqueroutes, croyez-le bien, mais les
banqueroutes qui enrichissent et non celles qui ruinent. Ou que
vous pousiez M. Cavalcanti, que je touche les trois millions de
la dot, ou mme que l'on croie que je vais les toucher, mon crdit
se raffermit, et ma fortune, qui depuis un mois ou deux s'est
engouffre dans des abmes creuss sous mes pas par une fatalit
inconcevable, se rtablit. Me comprenez-vous?

--Parfaitement; vous me mettez en gage pour trois millions,
n'est-ce pas?

--Plus la somme est forte, plus elle est flatteuse; elle vous
donne une ide de votre valeur.

--Merci. Un dernier mot, monsieur: me promettez-vous de vous
servir tant que vous le voudrez du chiffre de cette dot que doit
apporter M. Cavalcanti, mais de ne pas toucher  la somme? Ceci
n'est point une affaire d'gosme, c'est une affaire de
dlicatesse. Je veux bien servir  rdifier votre fortune, mais
je ne veux pas tre votre complice dans la ruine des autres.

--Mais puisque je vous dis, s'cria Danglars, qu'avec ces trois
millions...

--Croyez-vous vous tirer d'affaire, monsieur, sans avoir besoin
de toucher  ces trois millions?

--Je l'espre, mais  condition toujours que le mariage, en se
faisant, consolidera mon crdit.

--Pourrez-vous payer  M. Cavalcanti les cinq cent mille francs
que vous me donnez pour mon contrat?

--En revenant de la mairie, il les touchera.

--Bien!

--Comment, bien? Que voulez-vous dire?

--Je veux dire qu'en me demandant ma signature n'est-ce pas, vous
me laissez absolument libre de ma personne?

--Absolument.

--Alors, _bien_; comme je vous disais, monsieur, je suis prte 
pouser M. Cavalcanti.

--Mais quels sont vos projets?

--Ah! c'est mon secret. O serait ma supriorit sur vous si,
ayant le vtre, je vous livrais le mien!

Danglars se mordit les lvres.

Ainsi, dit-il, vous tes prte  faire les quelques visites
officielles qui sont absolument indispensables.

--Oui, rpondit Eugnie.

--Et  signer le contrat dans trois jours?

--Oui.

--Alors,  mon tour, c'est moi qui vous dis: Bien!

Et Danglars prit la main de sa fille et la serra entre les
siennes. Mais, chose extraordinaire, pendant ce serrement de main,
le pre n'osa pas dire: Merci, mon enfant; la fille n'eut pas un
sourire pour son pre.

La confrence est finie? demanda Eugnie en se levant.

Danglars fit signe de la tte qu'il n'avait plus rien  dire.

Cinq minutes aprs, le piano retentissait sous les doigts de
Mlle d'Armilly, et Mlle Danglars chantait la maldiction de
Brabantio sur _Desdemona_.

 la fin du morceau, tienne entra et annona  Eugnie que les
chevaux taient  la voiture et que la baronne l'attendait pour
faire ses visites.

Nous avons vu les deux femmes passer chez Villefort, d'o elles
sortirent pour continuer leurs courses.




XCVI

Le contrat.


Trois jours aprs la scne que nous venons de raconter, c'est--dire
vers les cinq heures de l'aprs-midi du jour fix pour la signature du
contrat de Mlle Eugnie Danglars et d'Andrea Cavalcanti, que le banquier
s'tait obstin  maintenir prince, comme une brise frache faisait
frissonner toutes les feuilles du petit jardin situ en avant de la
maison du comte de Monte-Cristo, au moment o celui-ci se prparait 
sortir, et tandis que ses chevaux l'attendaient en frappant du pied,
maintenus par la main du cocher assis dj depuis un quart d'heure sur
le sige, l'lgant phaton avec lequel nous avons dj plusieurs fois
fait connaissance, et notamment pendant la soire d'Auteuil, vint
tourner rapidement l'angle de la porte d'entre, et lana plutt qu'il
ne dposa sur les degrs du perron M. Andrea Cavalcanti, aussi dor,
aussi rayonnant que si lui, de son ct, et t sur le point d'pouser
une princesse.

Il s'informa de la sant du comte avec cette familiarit qui lui
tait habituelle, et, escaladant lgrement le premier tage, le
rencontra lui-mme au haut de l'escalier.

 la vue du jeune homme, le comte s'arrta. Quant  Andrea
Cavalcanti, il tait lanc, et quand il tait lanc, rien ne
l'arrtait.

Eh! bonjour, cher monsieur de Monte-Cristo, dit-il au comte.

--Ah! monsieur Andrea! fit celui-ci avec sa voix demi-railleuse,
comment vous portez-vous?

-- merveille, comme vous voyez. Je viens causer avec vous de
mille choses; mais d'abord sortiez-vous ou rentriez-vous?

--Je sortais, monsieur.

--Alors, pour ne point vous retarder, je monterai, si vous le
voulez bien, dans votre calche, et Tom nous suivra, conduisant
mon phaton  la remorque.

--Non, dit avec un imperceptible sourire de mpris le comte, qui
ne se souciait pas d'tre vu en compagnie du jeune homme; non, je
prfre vous donner audience ici, cher monsieur Andrea; on cause
mieux dans une chambre, et l'on n'a pas de cocher qui surprenne
vos paroles au vol.

Le comte rentra donc dans un petit salon faisant partie du premier
tage, s'assit, et fit, en croisant ses jambes l'une sur l'autre,
signe au jeune homme de s'asseoir  son tour.

Andrea prit son air le plus riant.

Vous savez, cher comte, dit-il, que la crmonie a lieu ce soir;
 neuf heures on signe le contrat chez le beau-pre.

--Ah! vraiment? dit Monte-Cristo.

--Comment! est-ce une nouvelle que je vous apprends? et n'tiez-vous
pas prvenu de cette solennit par M. Danglars?

--Si fait, dit le comte, j'ai reu une lettre de lui hier; mais
je ne crois pas que l'heure y ft indique.

--C'est possible; le beau-pre aura compt sur la notorit
publique.

--Eh bien, dit Monte-Cristo, vous voil heureux monsieur
Cavalcanti; c'est une alliance des plus sortables que vous
contractez l; et puis, Mlle Danglars est jolie.

--Mais oui, rpondit Cavalcanti avec un accent plein de modestie.

--Elle est surtout fort riche,  ce que je crois du moins, dit
Monte-Cristo.

--Fort riche, vous croyez? rpta le jeune homme.

--Sans doute; on dit que M. Danglars cache pour le moins la
moiti de sa fortune.

--Et il avoue quinze ou vingt millions, dit Andrea avec un regard
tincelant de joie.

--Sans compter, ajouta Monte-Cristo, qu'il est  la veille
d'entrer dans un genre de spculation dj un peu us aux tats-Unis
et en Angleterre, mais tout  fait neuf en France.

--Oui, oui, je sais ce dont vous voulez parler: le chemin de fer
dont il vient d'obtenir l'adjudication, n'est-ce pas?

--Justement! il gagnera au moins, c'est l'avis gnral, au moins
dix millions dans cette affaire.

--Dix millions! vous croyez? c'est magnifique, dit Cavalcanti,
qui se grisait  ce bruit mtallique de paroles dores.

--Sans compter, reprit Monte-Cristo, que toute cette fortune vous
reviendra, et que c'est justice, puisque Mlle Danglars est fille
unique. D'ailleurs, votre fortune  vous, votre pre me l'a dit du
moins, est presque gale  celle de votre fiance. Mais laissons
l un peu les affaires d'argent. Savez-vous, monsieur Andrea, que
vous avez un peu lestement et habilement men toute cette affaire!

--Mais pas mal, pas mal, dit le jeune homme; j'tais n pour tre
diplomate.

--Eh bien, on vous fera entrer dans la diplomatie; la diplomatie,
vous le savez, ne s'apprend pas; c'est une chose d'instinct... Le
coeur est donc pris?

--En vrit, j'en ai peur, rpondit Andrea du ton dont il avait
vu au Thtre-Franais Dorante ou Valre rpondre  Alceste.

--Vous aime-t-on un peu?

--Il le faut bien, dit Andrea avec un sourire vainqueur,
puisqu'on m'pouse. Mais cependant, n'oublions pas un grand point.

--Lequel?

--C'est que j'ai t singulirement aid dans tout ceci.

--Bah!

--Certainement.

--Par les circonstances?

--Non, par vous.

--Par moi? Laissez donc, prince, dit Monte-Cristo en appuyant
avec affectation sur le titre. Qu'ai-je pu faire pour vous? Est-ce
que votre nom, votre position sociale et votre mrite ne
suffisaient point?

--Non, dit Andrea, non; et vous avez beau dire, monsieur le
comte, je maintiens, moi, que la position d'un homme tel que vous
a plus fait que mon nom, ma position sociale et mon mrite.

--Vous vous abusez compltement, monsieur, dit Monte-Cristo, qui
sentit l'adresse perfide du jeune homme, et qui comprit la porte
de ses paroles; ma protection ne vous a t acquise qu'aprs
connaissance prise de l'influence et de la fortune de monsieur
votre pre; car enfin qui m'a procur,  moi qui ne vous avais
jamais vu, ni vous, ni l'illustre auteur de vos jours, le bonheur
de votre connaissance? Ce sont deux de mes bons amis, Lord Wilmore
et l'abb Busoni. Qui m'a encourag, non pas  vous servir de
garantie, mais  vous patronner? C'est le nom de votre pre, si
connu et si honor en Italie; personnellement, moi, je ne vous
connais pas.

Ce calme, cette parfaite aisance firent comprendre  Andrea qu'il
tait pour le moment treint par une main plus musculeuse que la
sienne, et que l'treinte n'en pouvait tre facilement brise.

Ah ! mais, dit-il, mon pre a donc vraiment une bien grande
fortune, monsieur le comte?

--Il parat que oui, monsieur, rpondit Monte-Cristo.

--Savez-vous si la dot qu'il m'a promise est arrive?

--J'en ai reu la lettre d'avis.

--Mais les trois millions?

--Les trois millions sont en route, selon toute probabilit.

--Je les toucherai donc rellement?

--Mais dame! reprit le comte, il me semble que jusqu' prsent,
monsieur, l'argent ne vous a pas fait faute!

Andrea fut tellement surpris, qu'il ne put s'empcher de rver un
moment.

Alors, dit-il en sortant de sa rverie, il me reste, monsieur, 
vous adresser une demande, et celle-l vous la comprendrez, mme
quand elle devrait vous tre dsagrable.

--Parlez, dit Monte-Cristo.

--Je me suis mis en relation, grce  ma fortune, avec beaucoup
de gens distingus, et j'ai mme, pour le moment du moins, une
foule d'amis. Mais en me mariant comme je le fais, en face de
toute la socit parisienne, je dois tre soutenu par un nom
illustre, et  dfaut de la main paternelle, c'est une main
puissante qui doit me conduire  l'autel; or, mon pre ne vient
point  Paris, n'est-ce pas?

--Il est vieux, couvert de blessures, et il souffre, dit-il,  en
mourir, chaque fois qu'il voyage.

--Je comprends. Eh bien, je viens vous faire une demande.

-- moi?

--Oui,  vous.

--Et laquelle? mon Dieu!

--Eh bien, c'est de le remplacer.

--Ah! mon cher monsieur! quoi! aprs les nombreuses relations que
j'ai eu le bonheur d'avoir avec vous, vous me connaissez si mal
que de me faire une pareille demande?

Demandez-moi un demi-million  emprunter, et, quoiqu'un pareil
prt soit assez rare, parole d'honneur! vous me serez moins
gnant. Sachez donc, je croyais vous l'avoir dj dit, que dans sa
participation, morale surtout, aux choses de ce monde, jamais le
comte de Monte-Cristo n'a cess d'apporter les scrupules, je dirai
plus, les superstitions d'un homme de l'Orient.

Moi qui ai un srail au Caire, un  Smyrne et un 
Constantinople, prsider  un mariage! jamais.

--Ainsi, vous me refusez?

--Net; et fussiez-vous mon fils, fussiez-vous mon frre, je vous
refuserais de mme.

--Ah! par exemple! s'cria Andrea dsappoint, mais comment faire
alors?

--Vous avez cent amis, vous l'avez dit vous-mme.

--D'accord, mais c'est vous qui m'avez prsent chez M. Danglars.

--Point! Rtablissons les faits dans toute la vrit: c'est moi
qui vous ai fait dner avec lui  Auteuil, et c'est vous qui vous
tes prsent vous-mme; diable! c'est tout diffrent.

--Oui, mais mon mariage: vous avez aid...

--Moi! en aucune chose, je vous prie de le croire; mais rappelez-vous
donc ce que je vous ai rpondu quand vous tes venu me prier
de faire la demande: Oh! je ne fais jamais de mariage, moi, mon
cher prince, c'est un principe arrt chez moi.

Andrea se mordit les lvres.

Mais enfin, dit-il, vous serez l au moins?

--Tout Paris y sera?

--Oh! certainement.

--Eh bien, j'y serai comme tout Paris, dit le comte.

--Vous signerez au contrat?

--Oh! je n'y vois aucun inconvnient, et mes scrupules ne vont
point jusque-l.

--Enfin, puisque vous ne voulez pas m'accorder davantage, je dois
me contenter de ce que vous me donnez. Mais un dernier mot, comte.

--Comment donc?

--Un conseil.

--Prenez garde; un conseil, c'est pis qu'un service.

--Oh! celui-ci, vous pouvez me le donner sans vous compromettre.

--Dites.

--La dot de ma femme est de cinq cent mille livres.

--C'est le chiffre que M. Danglars m'a annonc  moi-mme.

--Faut-il que je la reoive ou que je la laisse aux mains du
notaire?

--Voici, en gnral, comment les choses se passent quand on veut
qu'elles se passent galamment: vos deux notaires prennent rendez-vous
au contrat pour le lendemain ou le surlendemain; le lendemain
ou le surlendemain, ils changent les deux dots, dont ils se
donnent mutuellement reu, puis, le mariage clbr, ils mettent
les millions  votre disposition, comme chef de la communaut.

--C'est que, dit Andrea avec une certaine inquitude mal
dissimule, je croyais avoir entendu dire  mon beau-pre qu'il
avait l'intention de placer nos fonds dans cette fameuse affaire
de chemin de fer dont vous me parliez tout  l'heure.

--Eh bien, mais, reprit Monte-Cristo, c'est,  ce que tout le
monde assure, un moyen que vos capitaux soient tripls dans
l'anne. M. le baron Danglars est bon pre et sait compter.

--Allons donc, dit Andrea, tout va bien, sans votre refus,
toutefois, qui me perce le coeur.

--Ne l'attribuez qu' des scrupules fort naturels en pareille
circonstance.

--Allons, dit Andrea, qu'il soit donc fait comme vous le voulez; 
ce soir, neuf heures.

-- ce soir.

Et malgr une lgre rsistance de Monte-Cristo, dont les lvres
plirent, mais qui cependant conserva son sourire de crmonie,
Andrea saisit la main du comte, la serra, sauta dans son phaton
et disparut.

Les quatre ou cinq heures qui lui restaient jusqu' neuf heures,
Andrea les employa en courses, en visites destines  intresser
ces amis dont il avait parl,  paratre chez le banquier avec
tout le luxe de leurs quipages, les blouissant par ces promesses
d'actions qui, depuis, ont fait tourner toutes les ttes, et dont
Danglars, en ce moment-l, avait l'initiative.

En effet,  huit heures et demie du soir, le grand salon de
Danglars, la galerie attenante  ce salon et les trois autres
salons de l'tage taient pleins d'une foule parfume qu'attirait
fort peu la sympathie, mais beaucoup cet irrsistible besoin
d'tre l o l'on sait qu'il y a du nouveau.

Un acadmicien dirait que les soires du monde sont des
collections de fleurs qui attirent papillons inconstants, abeilles
affames et frelons bourdonnants.

Il va sans dire que les salons taient resplendissants de bougies,
la lumire roulait  flots des moulures d'or sur les tentures de
soie, et tout le mauvais got de cet ameublement, qui n'avait pour
lui que la richesse, resplendissait de tout son clat.

Mlle Eugnie tait vtue avec la simplicit la plus lgante: une
robe de soie blanche broche de blanc, une rose blanche  moiti
perdue dans ses cheveux d'un noir de jais, composaient toute sa
parure que ne venait pas enrichir le plus petit bijou.

Seulement on pouvait lire que dans ses yeux cette assurance parfaite
destine  dmentir ce que cette candide toilette avait de
vulgairement virginal  ses propres yeux.

Mme Danglars,  trente pas d'elle, causait avec Debray, Beauchamp
et Chteau-Renaud. Debray avait fait sa rentre dans cette maison
pour cette grande solennit, mais comme tout le monde et sans
aucun privilge particulier.

M. Danglars, entour de dputs, d'hommes de finance, expliquait
une thorie de contributions nouvelles qu'il comptait mettre en
exercice quand la force des choses aurait contraint le
gouvernement  l'appeler au ministre.

Andrea, tenant sous son bras un des plus fringants dandys de
l'Opra, lui expliquait assez impertinemment, attendu qu'il avait
besoin d'tre hardi pour paratre  l'aise, ses projets de vie 
venir, et les progrs de luxe qu'il comptait faire faire avec ses
cent soixante-quinze mille livres de rente  la fashion
parisienne.

La foule gnrale roulait dans ces salons comme un flux et un
reflux de turquoises, de rubis, d'meraudes, d'opales et de
diamants.

Comme partout, on remarquait que c'taient les plus vieilles
femmes qui taient les plus pares, et les plus laides qui se
montraient avec le plus d'obstination.

S'il y avait quelque beau lis blanc, quelque rose suave et
parfume, il fallait la chercher et la dcouvrir cache dans
quelque coin par une mre  turban, ou par une tante  oiseau de
paradis.

 chaque instant, au milieu de cette cohue, de ce bourdonnement,
de ces rires, la voix des huissiers lanait un nom connu dans les
finances, respect dans l'arme ou illustre dans les lettres;
alors un faible mouvement des groupes accueillait ce nom.

Mais pour un qui avait le privilge de faire frmir cet ocan de
vagues humaines, combien passaient accueillis par l'indiffrence
ou le ricanement du ddain!

Au moment o l'aiguille de la pendule massive, de la pendule
reprsentant Endymion endormi, marquait neuf heures sur un cadran
d'or, et o le timbre, fidle reproducteur de la pense machinale,
retentissait neuf fois, le nom du comte de Monte-Cristo retentit 
son tour, et, comme pousse par la flamme lectrique, toute
l'assemble se tourna vers la porte.

Le comte tait vtu de noir et avec sa simplicit habituelle; son
gilet blanc dessinait sa vaste et noble poitrine; son col noir
paraissait d'une fracheur singulire, tant il ressortait sur la
mle pleur de son teint; pour tout bijou, il portait une chane
de gilet si fine qu' peine le mince filet d'or tranchait sur le
piqu blanc.

Il se fit  l'instant mme un cercle autour de la porte.

Le comte, d'un seul coup d'oeil, aperut Mme Danglars  un bout du
salon, M. Danglars  l'autre, et Mlle Eugnie devant lui.

Il s'approcha d'abord de la baronne, qui causait avec
Mme de Villefort, qui tait venue seule, Valentine tant toujours
souffrante; et sans dvier, tant le chemin se frayait devant lui,
il passa de la baronne  Eugnie, qu'il complimenta en termes si
rapides et si rservs, que la fire artiste en fut frappe.

Prs d'elle tait Mlle Louise d'Armilly, qui remercia le comte des
lettres de recommandation qu'il lui avait si gracieusement donnes
pour l'Italie, et dont elle comptait, lui dit-elle, faire
incessamment usage.

En quittant ces dames, il se retourna et se trouva prs de
Danglars, qui s'tait approch pour lui donner la main.

Ces trois devoirs sociaux accomplis, Monte-Cristo s'arrta,
promenant autour de lui ce regard assur empreint de cette
expression particulire aux gens d'un certain monde et surtout
d'une certaine porte, regard qui semble dire:

J'ai fait ce que j'ai d; maintenant que les autres fassent ce
qu'ils me doivent.

Andrea, qui tait dans un salon contigu, sentit cette espce de
frmissement que Monte-Cristo avait imprim  la foule, et il
accourut saluer le comte.

Il le trouva compltement entour; on se disputait ses paroles,
comme il arrive toujours pour les gens qui parlent peu et qui ne
disent jamais un mot sans valeur.

Les notaires firent leur entre en ce moment, et vinrent installer
leurs pancartes griffonnes sur le velours brod d'or qui couvrait
la table prpare pour la signature, table en bois dor.

Un des notaires s'assit, l'autre resta debout.

On allait procder  la lecture du contrat que la moiti de Paris,
prsente  cette solennit, devait signer.

Chacun prit place, ou plutt les femmes firent cercle, tandis que
les hommes, plus indiffrents  l'endroit du _style nergique_,
comme dit Boileau, firent leurs commentaires sur l'agitation
fbrile d'Andrea, sur l'attention de M. Danglars, sur
l'impassibilit d'Eugnie et sur la faon leste et enjoue dont la
baronne traitait cette importante affaire.

Le contrat fut lu au milieu d'un profond silence. Mais, aussitt
la lecture acheve, la rumeur recommena dans les salons, double
de ce qu'elle tait auparavant: ces sommes brillantes, ces
millions roulant dans l'avenir des deux jeunes gens et qui
venaient complter l'exposition qu'on avait faite, dans une
chambre exclusivement consacre  cet objet, du trousseau de la
marie et des diamants de la jeune femme, avaient retenti avec
tout leur prestige dans la jalouse assemble.

Les charmes de Mlle Danglars en taient doubles aux yeux des
jeunes gens, et pour le moment ils effaaient l'clat du soleil.

Quant aux femmes, il va sans dire que, tout en jalousant ces
millions, elles ne croyaient pas en avoir besoin pour tre belles.

Andrea, serr par ses amis, compliment, adul, commenant 
croire  la ralit du rve qu'il faisait, Andrea tait sur le
point de perdre la tte.

Le notaire prit solennellement la plume, l'leva au-dessus de sa
tte et dit:

Messieurs, on va signer le contrat.

Le baron devait signer le premier, puis le fond de pouvoir de
M. Cavalcanti pre, puis la baronne, puis les futurs conjoints,
comme on dit dans cet abominable style qui a cours sur papier
timbr.

Le baron prit la plume et signa, puis le charg de pouvoir.

La baronne s'approcha, au bras de Mme de Villefort.

Mon ami, dit-elle en prenant la plume, n'est-ce pas une chose
dsesprante? Un incident inattendu, arriv dans cette affaire
d'assassinat et de vol dont M. le comte de Monte-Cristo a failli
tre victime, nous prive d'avoir M. de Villefort.

--Oh! mon Dieu! fit Danglars, du mme ton dont il aurait dit: Ma
foi, la chose m'est bien indiffrente!

--Mon Dieu! dit Monte-Cristo en s'approchant, j'ai bien peur
d'tre la cause involontaire de cette absence.

--Comment! vous, comte? dit Mme Danglars en signant. S'il en est
ainsi, prenez garde, je ne vous le pardonnerai jamais.

Andrea dressait les oreilles.

Il n'y aurait cependant point de ma faute, dit le comte; aussi je
tiens  le constater.

On coutait avidement: Monte-Cristo, qui desserrait si rarement
les lvres, allait parler.

Vous vous rappelez, dit le comte au milieu du plus profond
silence, que c'est chez moi qu'est mort ce malheureux qui tait
venu pour me voler, et qui, en sortant de chez moi a t tu,  ce
que l'on croit, par son complice?

--Oui, dit Danglars.

--Eh bien, pour lui porter secours, on l'avait dshabill et l'on
avait jet ses habits dans un coin o la justice les a ramasss;
mais la justice, en prenant l'habit et le pantalon pour les
dposer au greffe, avait oubli le gilet.

Andrea plit visiblement et tira tout doucement du ct de la
porte; il voyait paratre un nuage  l'horizon, et ce nuage lui
semblait renfermer la tempte dans ses flancs.

Eh bien, ce malheureux gilet, on l'a trouv aujourd'hui tout
couvert de sang et trou  l'endroit du coeur.

Les dames poussrent un cri, et deux ou trois se prparrent 
s'vanouir.

On me l'a apport. Personne ne pouvait deviner d'o venait cette
guenille; moi seul songeai que c'tait probablement le gilet de la
victime. Tout  coup mon valet de chambre, en fouillant avec
dgot et prcaution cette funbre relique, a senti un papier dans
la poche et l'en a tir: c'tait une lettre adresse  qui? 
vous, baron.

-- moi? s'cria Danglars.

--Oh! mon Dieu! oui,  vous; je suis parvenu  lire votre nom
sous le sang dont le billet tait macul, rpondit Monte-Cristo au
milieu des clats de surprise gnrale.

--Mais, demanda Mme Danglars regardant son mari avec inquitude,
comment cela empche-t-il M. de Villefort?

--C'est tout simple, madame, rpondit Monte-Cristo; ce gilet et
cette lettre taient ce qu'on appelle des pices de conviction;
lettre et gilet, j'ai tout envoy  M. le procureur du roi. Vous
comprenez, mon cher baron, la voie lgale est la plus sre en
matire criminelle: c'tait peut-tre quelque machination contre
vous.

Andrea regarda fixement Monte-Cristo et disparut dans le deuxime
salon.

C'est possible, dit Danglars; cet homme assassin n'tait-il
point un ancien forat?

--Oui, rpondit le comte, un ancien forat nomm Caderousse.

Danglars plit lgrement; Andrea quitta le second salon et gagna
l'antichambre.

Mais signez donc, signez donc! dit Monte-Cristo; je m'aperois
que mon rcit a mis tout le monde en moi et j'en demande bien
humblement pardon  vous, madame la baronne et  Mlle Danglars.

La baronne, qui venait de signer, remit la plume au notaire.

Monsieur le prince Cavalcanti, dit le tabellion, monsieur le
prince Cavalcanti, o tes-vous?

--Andrea! Andrea! rptrent plusieurs voix de jeunes gens qui en
taient dj arrivs avec le noble Italien  ce degr d'intimit
de l'appeler par son nom de baptme.

--Appelez donc le prince, prvenez-le donc que c'est  lui de
signer! cria Danglars  un huissier.

Mais au mme instant la foule des assistants reflua, terrifie,
dans le salon principal, comme si quelque monstre effroyable ft
entr dans les appartements, _quaerens quem devoret_.

Il y avait en effet de quoi reculer, s'effrayer, crier.

Un officier de gendarmerie plaait deux gendarmes  la porte de
chaque salon, et s'avanait vers Danglars, prcd d'un
commissaire de police ceint de son charpe.

Mme Danglars poussa un cri et s'vanouit.

Danglars, qui se croyait menac (certaines consciences ne sont
jamais calmes), Danglars offrit aux yeux de ses convis un visage
dcompos par la terreur.

Qu'y a-t-il donc, monsieur? demanda Monte-Cristo s'avanant au-devant
du commissaire.

--Lequel de vous, messieurs, demanda le magistrat sans rpondre
au comte, s'appelle Andrea Cavalcanti?

Un cri de stupeur partit de tous les coins du salon. On chercha;
on interrogea.

Mais quel est donc cet Andrea Cavalcanti? demanda Danglars
presque gar.

--Un ancien forat chapp du bagne de Toulon.

--Et quel crime a-t-il commis?

--Il est prvenu, dit le commissaire de sa voix impassible,
d'avoir assassin le nomm Caderousse, son ancien compagnon de
chane, au moment o il sortait de chez le comte de Monte-Cristo.

Monte-Cristo jeta un regard rapide autour de lui.

Andrea avait disparu.




XCVII

La route de Belgique.


Quelques instants aprs la scne de confusion produite dans les
salons de M. Danglars par l'apparition inattendue du brigadier de
gendarmerie, et par la rvlation qui en avait t la suite, le
vaste htel s'tait vid avec une rapidit pareille  celle qu'et
amene l'annonce d'un cas de peste ou de cholra-morbus arriv
parmi les convis: en quelques minutes par toutes les portes, par
tous les escaliers, par toutes les sorties, chacun s'tait
empress de se retirer, ou plutt de fuir; car c'tait l une de
ces circonstances dans lesquelles il ne faut pas mme essayer de
donner ces banales consolations qui rendent dans les grandes
catastrophes les meilleurs amis si importuns.

Il n'tait rest dans l'htel du banquier que Danglars, enferm
dans son cabinet, et faisant sa dposition entre les mains de
l'officier de gendarmerie; Mme Danglars, terrifie, dans le
boudoir que nous connaissons, et Eugnie qui, l'oeil hautain et la
lvre ddaigneuse, s'tait retire dans sa chambre avec son
insparable compagne, Mlle Louise d'Armilly.

Quant aux nombreux domestiques, plus nombreux encore ce soir-l
que de coutume, car on leur avait adjoint,  propos de la fte,
les glaciers, les cuisiniers et les matres d'htel du Caf de
Paris, tournant contre leurs matres la colre de ce qu'ils
appelaient leur affront, ils stationnaient par groupes  l'office,
aux cuisines, dans leurs chambres, s'inquitant fort peu du
service, qui d'ailleurs se trouvait tout naturellement interrompu.

Au milieu de ces diffrents personnages, frmissant d'intrts
divers, deux seulement mritent que nous nous occupions d'eux:
c'est Mlle Eugnie Danglars et Mlle Louise d'Armilly.

La jeune fiance, nous l'avons dit, s'tait retire l'air hautain,
la lvre ddaigneuse, et avec la dmarche d'une reine outrage,
suivie de sa compagne, plus ple et plus mue qu'elle.

En arrivant dans sa chambre, Eugnie ferma sa porte en dedans,
pendant que Louise tombait sur une chaise.

Oh! mon Dieu, mon Dieu! l'horrible chose, dit la jeune
musicienne; et qui pouvait se douter de cela? M. Andrea
Cavalcanti... un assassin... un chapp du bagne... un forat!

Un sourire ironique crispa les lvres d'Eugnie.

En vrit, j'tais prdestine, dit-elle. Je n'chappe au Morcerf
que pour tomber dans le Cavalcanti!

--Oh! ne confonds pas l'un avec l'autre, Eugnie.

--Tais-toi, tous les hommes sont des infmes, et je suis heureuse
de pouvoir faire plus que de les dtester; maintenant, je les
mprise.

--Qu'allons-nous faire? demanda Louise.

--Ce que nous allons faire?

--Oui.

--Mais ce que nous devions faire dans trois jours... partir.

--Ainsi, quoique tu ne te maries plus, tu veux toujours?

--coute, Louise, j'ai en horreur cette vie du monde ordonne,
compasse, rgle comme notre papier de musique. Ce que j'ai
toujours dsir, ambitionn, voulu, c'est la vie d'artiste, la vie
libre, indpendante, o l'on ne relve que de soi, o l'on ne doit
de compte qu' soi. Rester, pour quoi faire? pour qu'on essaie,
d'ici  un mois, de me marier encore;  qui?  M. Debray, peut-tre,
comme il en avait t un instant question. Non, Louise; non,
l'aventure de ce soir me sera une excuse: je n'en cherchais pas,
je n'en demandais pas; Dieu m'envoie celle-ci, elle est la
bienvenue.

--Comme tu es forte et courageuse! dit la blonde et frle jeune
fille  sa brune compagne.

--Ne me connaissais-tu point encore? Allons, voyons, Louise,
causons de toutes nos affaires. La voiture de poste...

--Est achete heureusement depuis trois jours.

--L'as-tu fait conduire o nous devions la prendre?

--Oui.

--Notre passeport?

--Le voil!

Et Eugnie, avec son aplomb habituel, dplia un papier et lut:

M. Lon d'Armilly, g de vingt ans, profession d'artiste,
cheveux noirs, yeux noirs, voyageant avec sa soeur.

 merveille! Par qui t'es-tu procur ce passeport?

--En allant demander  M. de Monte-Cristo des lettres pour les
directeurs des thtres de Rome et de Naples, je lui ai exprim
mes craintes de voyager en femme; il les a parfaitement comprises,
s'est mis  ma disposition pour me procurer un passeport d'homme;
et, deux jours aprs, j'ai reu celui-ci, auquel j'ai ajout de ma
main: _Voyageant avec sa soeur._

--Eh bien, dit gaiement Eugnie, il ne s'agit plus que de faire
nos malles: nous partirons le soir de la signature du contrat, au
lieu de partir le soir des noces: voil tout.

--Rflchis bien, Eugnie.

--Oh! toutes mes rflexions sont faites; je suis lasse de
n'entendre parler que de reports, de fins de mois, de hausse, de
baisse, de fonds espagnols, de papier hatien. Au lieu de cela,
Louise, comprends-tu l'air, la libert, le chant des oiseaux, les
plaines de la Lombardie, les canaux de Venise, les palais de Rome,
la plage de Naples. Combien possdons-nous, Louise?

La jeune fille qu'on interrogeait tira d'un secrtaire incrust un
petit portefeuille  serrure qu'elle ouvrit, et dans lequel elle
compta vingt-trois billets de banque.

Vingt-trois mille francs, dit-elle.

--Et pour autant au moins de perles, de diamants et bijoux, dit
Eugnie. Nous sommes riches. Avec quarante-cinq mille francs, nous
avons de quoi vivre en princesses pendant deux ans ou
convenablement pendant quatre.

Mais avant six mois, toi avec ta musique, moi avec ma voix, nous
aurons doubl notre capital. Allons, charge-toi de l'argent, moi,
je me charge du coffret aux pierreries; de sorte que si l'une de
nous avait le malheur de perdre son trsor, l'autre aurait
toujours le sien. Maintenant, la valise: htons-nous, la valise!

--Attends, dit Louise, allant couter  la porte de Mme Danglars.

--Que crains-tu?

--Qu'on ne nous surprenne.

--La porte est ferme.

--Qu'on ne nous dise d'ouvrir.

--Qu'on le dise si l'on veut, nous n'ouvrons pas.

--Tu es une vritable amazone, Eugnie.

Et les deux jeunes filles se mirent, avec une prodigieuse
activit,  entasser dans une malle tous les objets de voyage dont
elles croyaient avoir besoin.

L, maintenant, dit Eugnie, tandis que je vais changer de
costume, ferme la valise, toi.

Louise appuya de toute la force de ses petites mains blanches sur
le couvercle de la malle.

Mais je ne puis pas, dit-elle, je ne suis pas assez forte; ferme-la, toi.

--Ah! c'est juste, dit en riant Eugnie, j'oubliais que je suis
Hercule, moi, et que tu n'es, toi, que la ple Omphale.

Et la jeune fille, appuyant le genou sur la malle, raidit ses bras
blancs et musculeux jusqu' ce que les deux compartiments de la
valise fussent joints, et que Mlle d'Armilly et pass le crochet
du cadenas entre les deux pitons.

Cette opration termine, Eugnie ouvrit une commode dont elle
avait la clef sur elle, et en tira une mante de voyage en soie
violette ouate.

Tiens, dit-elle, tu vois que j'ai pens  tout; avec cette mante
tu n'auras point froid.

--Mais toi?

--Oh! moi, je n'ai jamais froid, tu le sais bien; d'ailleurs avec
ces habits d'homme...

--Tu vas t'habiller ici?

--Sans doute.

--Mais auras-tu le temps?

--N'aie donc pas la moindre inquitude, poltronne; tous nos gens
sont occups de la grande affaire. D'ailleurs, qu'y a-t-il
d'tonnant, quand on songe au dsespoir dans lequel je dois tre,
que je me sois enferme, dis?

--Non, c'est vrai, tu me rassures.

--Viens, aide-moi.

Et du mme tiroir dont elle avait fait sortir la mante qu'elle
venait de donner  Mlle d'Armilly, et dont celle-ci avait dj
couvert ses paules, elle tira un costume d'homme complet, depuis
les bottines jusqu' la redingote, avec une provision de linge o
il n'y avait rien de superflu, mais o se trouvait le ncessaire.

Alors, avec une promptitude qui indiquait que ce n'tait pas sans
doute la premire fois qu'en se jouant elle avait revtu les
habits d'un autre sexe, Eugnie chaussa ses bottines, passa un
pantalon, chiffonna sa cravate, boutonna jusqu' son cou un gilet
montant, et endossa une redingote qui dessinait sa taille fine et
cambre.

Oh! c'est trs bien! en vrit, c'est trs bien, dit Louise en la
regardant avec admiration; mais ces beaux cheveux noirs, ces
nattes magnifiques qui faisaient soupirer d'envie toutes les
femmes, tiendront-ils sous un chapeau d'homme comme celui que
j'aperois l?

--Tu vas voir, dit Eugnie.

Et saisissant avec sa main gauche la tresse paisse sur laquelle
ses longs doigts ne se refermaient qu' peine, elle saisit de sa
main droite une paire de longs ciseaux, et bientt l'acier cria au
milieu de la riche et splendide chevelure, qui tomba tout entire
aux pieds de la jeune fille, renverse en arrire pour l'isoler de
sa redingote.

Puis, la natte suprieure abattue, Eugnie passa  celles de ses
tempes, qu'elle abattit successivement, sans laisser chapper le
moindre regret: au contraire, ses yeux brillrent, plus ptillants
et plus joyeux encore que de coutume, sous ses sourcils noirs
comme l'bne.

Oh! les magnifiques cheveux! dit Louise avec regret.

--Eh! ne suis-je pas cent fois mieux ainsi? s'cria Eugnie en
lissant les boucles parses de sa coiffure devenue toute
masculine, et ne me trouves-tu donc pas plus belle ainsi?

--Oh! tu es belle, belle toujours! s'cria Louise. Maintenant, o
allons-nous?

--Mais,  Bruxelles, si tu veux; c'est la frontire la plus
proche. Nous gagnerons Bruxelles, Lige, Aix-la-Chapelle; nous
remonterons le Rhin jusqu' Strasbourg, nous traverserons la
Suisse et nous descendrons en Italie par le Saint-Gothard. Cela te
va-t-il?

--Mais, oui.

--Que regardes-tu?

--Je te regarde. En vrit, tu es adorable ainsi; on dirait que
tu m'enlves.

--Eh pardieu! on aurait raison.

--Oh! je crois que tu as jur, Eugnie?

Et les deux jeunes filles, que chacun et pu croire plonges dans
les larmes, l'une pour son propre compte, l'autre par dvouement 
son amie, clatrent de rire, tout en faisant disparatre les
traces les plus visibles du dsordre qui naturellement avait
accompagn les apprts de leur vasion.

Puis, ayant souffl leurs lumires, l'oeil interrogateur,
l'oreille au guet, le cou tendu, les deux fugitives ouvrirent la
porte d'un cabinet de toilette qui donnait sur un escalier de
service descendant jusqu' la cour, Eugnie marchant la premire,
et soutenant d'un bras la valise que, par l'anse oppose,
Mlle d'Armilly soulevait  peine de ses deux mains.

La cour tait vide. Minuit sonnait.

Le concierge veillait encore.

Eugnie s'approcha tout doucement et vit le digne suisse qui
dormait au fond de sa loge, tendu dans son fauteuil.

Elle retourna vers Louise, reprit la malle qu'elle avait un
instant pose  terre, et toutes deux, suivant l'ombre projete
par la muraille, gagnrent la vote.

Eugnie fit cacher Louise dans l'angle de la porte, de manire que
le concierge, s'il lui plaisait par hasard de se rveiller, ne vt
qu'une personne.

Puis, s'offrant elle-mme au plein rayonnement de la lampe qui
clairait la cour:

La porte! cria-t-elle de sa plus belle voix de contralto, en
frappant  la vitre.

Le concierge se leva comme l'avait prvu Eugnie, et fit mme
quelques pas pour reconnatre la personne qui sortait; mais voyant
un jeune homme qui fouettait impatiemment son pantalon de sa
badine, il ouvrit sur-le-champ.

Aussitt Louise se glissa comme une couleuvre par la porte
entrebille, et bondit lgrement dehors. Eugnie, calme en
apparence, quoique, selon toute probabilit, son coeur comptt
plus de pulsations que dans l'tat habituel, sortit  son tour.

Un commissionnaire passait, on le chargea de la malle, puis les
deux jeunes filles lui ayant indiqu comme le but de leur course
la rue de la Victoire et le numro 36 de cette rue, elles
marchrent derrire cet homme, dont la prsence rassurait Louise;
quant  Eugnie, elle tait forte comme une Judith ou une Dalila.

On arriva au numro indiqu. Eugnie ordonna au commissionnaire de
dposer la malle, lui donna quelques pices de monnaie, et, aprs
avoir frapp au volet, le renvoya.

Ce volet auquel avait frapp Eugnie tait celui d'une petite
lingre prvenue  l'avance: elle n'tait point encore couche,
elle ouvrit.

Mademoiselle, dit Eugnie, faites tirer par le concierge la
calche de la remise, et envoyez-le chercher des chevaux  l'htel
des Postes. Voici cinq francs pour la peine que nous lui donnons.

--En vrit, dit Louise, je t'admire, et je dirai presque que je
te respecte.

La lingre regardait avec tonnement; mais comme il tait convenu
qu'il y aurait vingt louis pour elle, elle ne fit pas la moindre
observation.

Un quart d'heure aprs, le concierge revenait ramenant le
postillon et les chevaux, qui, en un tour de main, furent attels
 la voiture, sur laquelle le concierge assura la malle  l'aide
d'une corde et d'un tourniquet.

Voici le passeport, dit le postillon; quelle route prenons-nous,
notre jeune bourgeois?

--La route de Fontainebleau, rpondit Eugnie avec une voix
presque masculine.

--Eh bien, que dis-tu donc? demanda Louise.

--Je donne le change, dit Eugnie; cette femme  qui nous donnons
vingt louis peut nous trahir pour quarante: sur le boulevard nous
prendrons une autre direction.

Et la jeune fille s'lana dans le briska tabli en excellente
dormeuse, sans presque toucher le marchepied.

Tu as toujours raison, Eugnie, dit la matresse de chant en
prenant place prs de son amie.

Un quart d'heure aprs, le postillon, remis dans le droit chemin,
franchissait, en faisant claquer son fouet, la grille de la
barrire Saint-Martin.

Ah! dit Louise en respirant, nous voil donc sorties de Paris!

--Oui, ma chre, et le rapt est bel et bien consomm, rpondit
Eugnie.

--Oui, mais sans violence, dit Louise.

--Je ferai valoir cela comme circonstance attnuante, rpondit
Eugnie.

Ces paroles se perdirent dans le bruit que faisait la voiture en
roulant sur le pav de la Villette.

M. Danglars n'avait plus sa fille.




XCVIII

L'auberge de la Cloche et de la Bouteille.


Et maintenant, laissons Mlle Danglars et son amie rouler sur la
route de Bruxelles, et revenons au pauvre Andrea Cavalcanti, si
malencontreusement arrt dans l'essor de sa fortune.

C'tait, malgr son ge encore peu avanc, un garon fort adroit
et fort intelligent que M. Andrea Cavalcanti.

Aussi, aux premires rumeurs qui pntrrent dans le salon,
l'avons-nous vu par degrs se rapprocher de la porte, traverser
une ou deux chambres, et enfin disparatre.

Une circonstance que nous avons oubli de mentionner, et qui
cependant ne doit pas tre omise, c'est que dans l'une de ces deux
chambres que traversa Cavalcanti tait expos le trousseau de la
marie, crins de diamants, chles de cachemire, dentelles de
Valenciennes, voiles d'Angleterre, tout ce qui compose enfin ce
monde d'objets tentateurs dont le nom seul fait bondir de joie le
coeur des jeunes filles et que l'on appelle la corbeille.

Or, en passant par cette chambre, ce qui prouve que non seulement
Andrea tait un garon fort intelligent et fort adroit, mais
encore prvoyant, c'est qu'il se saisit de la plus riche de toutes
les parures exposes.

Muni de ce viatique, Andrea s'tait senti de moiti plus lger
pour sauter par la fentre et glisser entre les mains des
gendarmes.

Grand et dcoupl comme le lutteur antique, musculeux comme un
Spartiate, Andrea avait fourni une course d'un quart d'heure, sans
savoir o il allait, et dans le but seul de s'loigner du lieu o
il avait failli tre pris.

Parti de la rue du Mont-Blanc, il s'tait retrouv, avec cet
instinct des barrires que les voleurs possdent, comme le livre
celui du gte, au bout de la rue Lafayette.

L, suffoqu, haletant, il s'arrta.

Il tait parfaitement seul, et avait  gauche le clos Saint-Lazare,
vaste dsert, et,  sa droite, Paris dans toute sa
profondeur.

Suis-je perdu? se demanda-t-il. Non, si je puis fournir une somme
d'activit suprieure  celle de mes ennemis. Mon salut est donc
devenu tout simplement une question de myriamtres.

En ce moment il aperut, montant du haut du faubourg Poissonnire,
un cabriolet de rgie dont le cocher, morne et fumant sa pipe,
semblait vouloir regagner les extrmits du faubourg Saint-Denis
o, sans doute, il faisait son sjour ordinaire.

H! l'ami! dit Benedetto.

--Qu'y a-t-il, notre bourgeois? demanda le cocher.

--Votre cheval est-il fatigu?

--Fatigu! ah! bien oui! il n'a rien fait de toute la sainte
journe. Quatre mchantes courses et vingt sous de pourboire, sept
francs en tout, je dois en rendre dix au patron!

--Voulez-vous  ces sept francs en ajouter vingt que voici, hein?

--Avec plaisir, bourgeois; ce n'est pas  mpriser, vingt francs.
Que faut-il faire pour cela? voyons.

--Une chose bien facile, si votre cheval n'est pas fatigu
toutefois.

--Je vous dis qu'il ira comme un zphir; le tout est de dire de
quel ct il faut qu'il aille.

--Du ct de Louvres.

--Ah! ah! connu: pays du ratafia?

--Justement. Il s'agit tout simplement de rattraper un de mes
amis avec lequel je dois chasser demain  la Chapelle-en-Serval.
Il devait m'attendre ici avec son cabriolet jusqu' onze heures et
demie: il est minuit; il se sera fatigu de m'attendre et sera
parti tout seul.

--C'est probable.

--Eh bien, voulez-vous essayer de le rattraper?

--Je ne demande pas mieux.

--Mais si nous ne le rattrapons pas d'ici au Bourget vous aurez
vingt francs; si nous ne le rattrapons pas d'ici  Louvres,
trente.

--Et si nous le rattrapons?

--Quarante! dit Andrea qui avait eu un moment d'hsitation, mais
qui avait rflchi qu'il ne risquait rien de promettre.

--a va! dit le cocher. Montez, et en route. Prrroum!...

Andrea monta dans le cabriolet qui, d'une course rapide, traversa
le faubourg Saint-Denis, longea le faubourg Saint-Martin, traversa
la barrire, et enfila l'interminable Villette.

On n'avait garde de rejoindre cet ami chimrique; cependant de
temps en temps, aux passants attards ou aux cabarets qui
veillaient encore, Cavalcanti s'informait d'un cabriolet vert
attel d'un cheval bai-brun; et, comme sur la route des Pays-Bas
il circule bon nombre de cabriolets, que les neuf diximes des
cabriolets sont verts, les renseignements pleuvaient  chaque pas.

On venait toujours de le voir passer; il n'avait pas plus de cinq
cents, de deux cents, de cent pas d'avance; enfin, on le
dpassait, ce n'tait pas lui.

Une fois le cabriolet fut dpass  son tour; c'tait par une
calche rapidement emporte au galop de deux chevaux de poste.

Ah! se dit Cavalcanti, si j'avais cette calche, ces deux bons
chevaux, et surtout le passeport qu'il a fallu pour les prendre!

Et il soupira profondment.

Cette calche tait celle qui emportait Mlle Danglars et
Mlle d'Armilly.

En route! en route! dit Andrea, nous ne pouvons pas tarder  le
rejoindre.

Et le pauvre cheval reprit le trot enrag qu'il avait suivi depuis
la barrire, et arriva tout fumant  Louvres.

Dcidment, dit Andrea, je vois bien que je ne rejoindrai pas mon
ami et que je tuerai votre cheval. Ainsi donc, mieux vaut que je
m'arrte. Voil vos trente francs, je m'en vais coucher au Cheval-Rouge,
et la premire voiture dans laquelle je trouverai une
place, je la prendrai. Bonsoir, mon ami.

Et Andrea, aprs avoir mis six pices de cinq francs dans la main
du cocher, sauta lestement sur le pav de la route.

Le cocher empocha joyeusement la somme et reprit au pas le chemin
de Paris; Andrea feignit de gagner l'htel du Cheval-Rouge; mais
aprs s'tre arrt un instant contre la porte, entendant le bruit
du cabriolet qui allait se perdant  l'horizon, il reprit sa
course, et d'un pas gymnastique fort relev, il fournit une course
de deux lieues.

L, il se reposa, il devait tre tout prs de la Chapelle-en-Serval,
o il avait dit qu'il allait.

Ce n'tait pas la fatigue qui arrtait Andrea Cavalcanti: c'tait
le besoin de prendre une rsolution, c'tait la ncessit
d'adopter un plan.

Monter en diligence, c'tait impossible; prendre la poste, c'tait
galement impossible. Pour voyager de l'une ou de l'autre faon un
passeport est de toute ncessit.

Demeurer dans le dpartement de l'Oise, c'est--dire dans un des
dpartements les plus dcouverts et les plus surveills de France,
c'tait chose impossible encore, impossible surtout pour un homme
expert comme Andrea en matire criminelle.

Andrea s'assit sur les revers du foss, laissa tomber sa tte
entre ses deux mains et rflchit.

Dix minutes aprs, il releva la tte; sa rsolution tait arrte.

Il couvrit de poussire tout un ct du paletot qu'il avait eu le
temps de dcrocher dans l'antichambre et de boutonner par-dessus
sa toilette de bal, et, gagnant la Chapelle-en-Serval, il alla
frapper hardiment  la porte de la seule auberge du pays.

L'hte vint ouvrir.

Mon ami, dit Andrea, j'allais de Mortefontaine  Senlis quand mon
cheval, qui est un animal difficile, a fait un cart et m'a envoy
 dix pas. Il faut que j'arrive cette nuit  Compigne sous peine
de causer les plus graves inquitudes  ma famille; avez-vous un
cheval  louer?

Bon ou mauvais, un aubergiste a toujours un cheval.

L'aubergiste de la Chapelle-en-Serval appela le garon d'curie,
lui ordonna de seller _le Blanc_, et rveilla son fils, enfant de
sept ans, lequel devait monter en croupe du monsieur et ramener le
quadrupde.

Andrea donna vingt francs  l'aubergiste, et, en les tirant de sa
poche, laissa tomber une carte de visite.

Cette carte de visite tait celle d'un de ses amis du Caf de
Paris; de sorte que l'aubergiste, lorsque Andrea fut parti et
qu'il eut ramass la carte tombe de sa poche, fut convaincu qu'il
avait lou son cheval  M. le comte de Maulon, rue Saint-Dominique, 25:
c'tait le nom et l'adresse qui se trouvaient sur
la carte.

_Le Blanc_ n'allait pas vite, mais il allait d'un pas gal et
assidu: en trois heures et demie Andrea fit les neuf lieues qui le
sparaient de Compigne; quatre heures sonnaient  l'horloge de
l'htel de ville lorsqu'il arriva sur la place o s'arrtent les
diligences.

Il y a  Compigne un excellent htel, dont se souviennent ceux-l
mmes qui n'y ont log qu'une fois.

Andra, qui y avait fait une halte dans une de ses courses aux
environs de Paris, se souvint de l'htel de la Cloche et de la
Bouteille: il s'orienta, vit  la lueur d'un rverbre l'enseigne
indicatrice, et, ayant congdi l'enfant, auquel il donna tout ce
qu'il avait sur lui de petite monnaie, il alla frapper  la porte,
rflchissant avec beaucoup de justesse qu'il avait trois ou
quatre heures devant lui, et que le mieux tait de se prmunir,
par un bon somme et un bon souper, contre les fatigues  venir.

Ce fut un garon qui vint ouvrir.

Mon ami, dit Andrea, je viens de Saint-Jean-au-Bois, o j'ai
dn; je comptais prendre la voiture qui passe  minuit; mais je
me suis perdu comme un sot, et voil quatre heures que je me
promne dans la fort. Donnez-moi donc une de ces jolies petites
chambres qui donnent sur la cour, et faites-moi monter un poulet
froid et une bouteille de vin de Bordeaux.

Le garon n'eut aucun soupon: Andrea parlait avec la plus
parfaite tranquillit, il avait le cigare  la bouche et les mains
dans les poches de son paletot; ses habits taient lgants, sa
barbe frache, ses bottes irrprochables; il avait l'air d'un
voisin attard, voil tout.

Pendant que le garon prparait sa chambre, l'htesse se leva:
Andrea l'accueillit avec son plus charmant sourire, et lui demanda
s'il ne pourrait pas avoir le numro 3, qu'il avait dj eu  son
dernier passage  Compigne; malheureusement le numro 3 tait
pris par un jeune homme qui voyageait avec sa soeur.

Andrea parut dsespr; il ne se consola que lorsque l'htesse lui
eut assur que le numro 7, qu'on lui prparait, avait absolument
la mme disposition que le numro 3; et, tout en se chauffant les
pieds et en causant des dernires courses de Chantilly, il
attendit qu'on vnt lui annoncer que sa chambre tait prte.

Ce n'tait pas sans raison qu'Andrea avait parl de ces jolis
appartements donnant sur la cour; la cour de l'htel de la Cloche,
avec son triple rang de galeries qui lui donnait l'air d'une salle
de spectacle, avec ses jasmins et ses clmatites qui montent le
long de ses colonnades, lgres comme une dcoration naturelle,
est une des plus charmantes entres d'auberge qui existent au
monde.

Le poulet tait frais, le vin tait vieux, le feu clair et
ptillant: Andrea se surprit soupant d'aussi bon apptit que s'il
ne lui tait rien arriv.

Puis il se coucha, et s'endormit presque aussitt de ce sommeil
implacable que l'homme trouve toujours  vingt ans, mme lorsqu'il
a des remords.

Or, nous sommes forcs d'avouer qu'Andrea aurait pu avoir des
remords, mais qu'il n'en avait pas.

Voici quel tait le plan d'Andrea, plan qui lui avait donn la
meilleure partie de sa scurit.

Avec le jour il se levait, sortait de l'htel aprs avoir
rigoureusement pay ses comptes; gagnait la fort, achetait, sous
prtexte de faire des tudes de peinture, l'hospitalit d'un
paysan; se procurait un costume de bcheron et une cogne,
dpouillait l'enveloppe du lion pour prendre celle de l'ouvrier;
puis, les mains terreuses, les cheveux brunis par un peigne de
plomb, le teint hl par une prparation dont ses anciens
camarades lui avaient donn la recette, il gagnait, de fort en
fort, la frontire la plus prochaine, marchant la nuit, dormant
le jour dans les forts ou dans les carrires, et ne s'approchant
des endroits habits que pour acheter de temps en temps un pain.

Une fois la frontire dpasse, Andrea faisait argent de ses
diamants, runissait le prix qu'il en tirait  une dizaine de
billets de banque qu'il portait toujours sur lui en cas
d'accident, et il se retrouvait encore  la tte d'une
cinquantaine de mille livres, ce qui ne semblait pas  sa
philosophie un pis-aller par trop rigoureux.

D'ailleurs, il comptait beaucoup sur l'intrt que les Danglars
avaient  teindre le bruit de leur msaventure.

Voil pourquoi, outre la fatigue, Andrea dormit si vite et si
bien.

D'ailleurs, pour tre rveill plus matin, Andrea n'avait point
ferm ses volets et s'tait seulement content de pousser les
verrous de sa porte et de tenir tout ouvert, sur sa table de nuit,
certain couteau fort pointu dont il connaissait la trempe
excellente et qui ne le quittait jamais.

 sept heures du matin environ, Andrea fut veill par un rayon de
soleil qui venait, tide et brillant, se jouer sur son visage.

Dans tout cerveau bien organis, l'ide dominante et il y en a
toujours une, l'ide dominante, disons-nous, est celle qui, aprs
s'tre endormie la dernire illumine la premire encore le rveil
de la pense.

Andrea n'avait pas entirement ouvert les yeux que la pense
dominante le tenait dj et lui soufflait  l'oreille qu'il avait
dormi trop longtemps.

Il sauta en bas de son lit et courut  sa fentre.

Un gendarme traversait la cour.

Le gendarme est un des objets les plus frappants qui existent au
monde, mme pour l'oeil d'un homme sans inquitude: mais pour une
conscience timore et qui a quelque motif de l'tre, le jaune, le
bleu et le blanc dont se compose son uniforme prennent des teintes
effrayantes.

Pourquoi un gendarme? se demanda Andrea.

Tout  coup il se rpondit  lui-mme, avec cette logique que le
lecteur a dj d remarquer en lui:

Un gendarme n'a rien qui doive tonner dans une htellerie; mais
habillons-nous.

Et le jeune homme s'habilla avec une rapidit que n'avait pu lui
faire perdre son valet de chambre pendant les quelques mois de la
vie fashionable qu'il avait mene  Paris.

Bon, dit Andrea tout en s'habillant, j'attendrai qu'il soit
parti, et quand il sera parti je m'esquiverai.

Et tout en disant ces mots, Andrea, rebott et recravat, gagna
doucement sa fentre et souleva une seconde fois le rideau de
mousseline.

Non seulement le premier gendarme n'tait point parti, mais encore
le jeune homme aperut un second uniforme bleu, jaune et blanc, au
bas de l'escalier, le seul par lequel il pt descendre, tandis
qu'un troisime,  cheval et le mousqueton au poing, se tenait en
sentinelle  la grande porte de la rue, la seule par laquelle il
pt sortir.

Ce troisime gendarme tait significatif au dernier point, car au-devant
de lui s'tendait un demi-cercle de curieux qui bloquaient
hermtiquement la porte de l'htel.

On me cherche! fut la premire pense d'Andrea. Diable!

La pleur envahit le front du jeune homme; il regarda autour de
lui avec anxit.

Sa chambre, comme toutes celles de cet tage, n'avait d'issue que
sur la galerie extrieure, ouverte  tous les regards.

Je suis perdu! fut sa seconde pense.

En effet, pour un homme dans la situation d'Andrea, l'arrestation
signifiait: les assises, le jugement, la mort, la mort sans
misricorde et sans dlai.

Un instant il comprima convulsivement sa tte entre ses deux
mains.

Pendant cet instant il faillit devenir fou de peur.

Mais bientt, de ce monde de penses s'entrechoquant dans sa tte,
une pense d'esprance jaillit; un ple sourire se dessina sur ses
lvres blmies et sur ses joues contractes.

Il regarda autour de lui; les objets qu'il cherchait se trouvaient
runis sur le marbre d'un secrtaire: c'taient une plume, de
l'encre et du papier.

Il trempa la plume dans l'encre et crivit d'une main  laquelle
il commanda d'tre ferme les lignes suivantes, sur la premire
feuille du cahier:

Je n'ai point d'argent pour payer, mais je ne suis pas un
malhonnte homme; je laisse en nantissement cette pingle qui vaut
dix fois la dpense que j'ai faite. On me pardonnera de m'tre
chapp au point du jour, j'tais honteux!

Il tira son pingle de sa cravate et la posa sur le papier.

Cela fait, au lieu de laisser ses verrous pousss, il les tira,
entrebilla mme sa porte, comme s'il ft sorti de sa chambre en
oubliant de la refermer, et se glissant dans la chemine en homme
accoutum  ces sortes de gymnastiques, il attira  lui la
devanture de papier reprsentant Achille chez Didamie, effaa
avec ses pieds mme la trace de ses pas dans les cendres, et
commena d'escalader le tuyau cambr qui lui offrait la seule voie
de salut dans laquelle il esprt encore.

En ce moment mme, le premier gendarme qui avait frapp la vue
d'Andrea montait l'escalier, prcd du commissaire de police, et
soutenu par le second gendarme qui gardait le bas de l'escalier,
lequel pouvait attendre lui-mme du renfort de celui qui
stationnait  la porte.

Voici  quelle circonstance Andrea devait cette visite, qu'avec
tant de peine il se disposait  recevoir.

Au point du jour, les tlgraphes avaient jou dans toutes les
directions, et chaque localit, prvenue presque immdiatement,
avait rveill les autorits et lanc la force publique  la
recherche du meurtrier de Caderousse.

Compigne, rsidence royale; Compigne, ville de chasse;
Compigne, ville de garnison, est abondamment pourvue d'autorits,
de gendarmes et de commissaires de police; les visites avaient
donc commenc aussitt l'arrive de l'ordre tlgraphique, et
l'htel de la Cloche et de la Bouteille tant le premier htel de
la ville, on avait tout naturellement commenc par lui.

D'ailleurs, d'aprs le rapport des sentinelles qui avaient pendant
cette nuit t de garde  l'htel de ville (l'htel de ville est
attenant  l'auberge de la Cloche), d'aprs le rapport des
sentinelles, disons-nous, il avait t constat que plusieurs
voyageurs taient descendus pendant la nuit  l'htel.

La sentinelle qu'on avait releve  six heures du matin se
rappelait mme, au moment o elle venait d'tre place, c'est--dire
 quatre heures et quelques minutes, avoir vu un jeune homme
mont sur un cheval blanc ayant un petit paysan en croupe, lequel
jeune homme tait descendu sur la place, avait congdi paysan et
cheval, et tait all frapper  l'htel de la Cloche, qui s'tait
ouvert devant lui et s'tait referm sur lui.

C'tait sur ce jeune homme si singulirement attard que s'taient
arrts les soupons.

Or, ce jeune homme n'tait autre qu'Andrea.

C'tait forts de ces donnes, que le commissaire de police et le
gendarme, qui tait un brigadier, s'acheminaient vers la porte
d'Andrea; cette porte tait entrebille.

Oh! oh! dit le brigadier, vieux renard nourri dans les ruses de
l'tat, mauvais indice qu'une porte ouverte! je l'aimerais mieux
verrouille  triple verrou!

En effet, la petite lettre et l'pingle laisses par Andrea sur la
table confirmrent ou plutt appuyrent la triste vrit. Andrea
s'tait enfui.

Nous disons appuyrent, parce que le brigadier n'tait pas homme 
se rendre sur une seule preuve.

Il regarda autour de lui, plongea son oeil sous le lit, ddoubla
les rideaux, ouvrit les armoires, et enfin s'arrta  la chemine.

Grce aux prcautions d'Andrea, aucune trace de son passage
n'tait demeure dans les cendres.

Cependant c'tait une issue, et dans les circonstances o l'on se
trouvait, toute issue devait tre l'objet d'une srieuse
investigation.

Le brigadier se fit donc apporter un fagot et de la paille, bourra
la chemine comme il et fait d'un mortier, et y mit le feu.

Le feu fit craquer les parois de brique; une colonne opaque de
fume s'lana par les conduits et monta vers le ciel comme le
sombre jet d'un volcan, mais il ne vit point tomber le prisonnier,
comme il s'y attendait.

C'est qu'Andrea, ds sa jeunesse en lutte avec la socit, valait
bien un gendarme, ce gendarme ft-il lev au grade respectable de
brigadier; prvoyant donc l'incendie, il avait gagn le toit et se
tenait blotti contre le tuyau.

Un instant il eut quelque espoir d'tre sauv, car il entendit le
brigadier appelant les deux gendarmes et leur criant tout haut:

Il n'y est plus.

Mais en allongeant doucement le cou, il vit que les deux
gendarmes, au lieu de se retirer, comme la chose naturelle, sur
une premire annonce, il vit, disons-nous, qu'au contraire les
deux gendarmes redoublaient d'attention.

 son tour il regarda autour de lui: l'htel de ville, colossale
btisse du seizime sicle, s'levait comme un rempart sombre, 
sa droite, et par les ouvertures du monument, on pouvait plonger
dans tous les coins et recoins du toit, comme du haut d'une
montagne on plonge dans la valle.

Andrea comprit qu'il allait incessamment voir paratre la tte du
brigadier de gendarmerie  quelqu'une de ces ouvertures.

Dcouvert, il tait perdu; une chasse sur les toits ne lui
prsentait aucune chance de succs.

Il rsolut donc de redescendre, non point par le mme chemin qu'il
tait venu, mais par un chemin analogue.

Il chercha des yeux celle des chemines de laquelle il ne voyait
sortir aucune fume, l'atteignit en rampant sur le toit, et
disparut par son orifice sans avoir t vu de personne.

Au mme instant, une petite fentre de l'htel de ville s'ouvrait
et donnait passage  la tte du brigadier de gendarmerie.

Un instant cette tte demeura immobile comme un de ces reliefs de
pierre qui dcorent le btiment; puis avec un long soupir de
dsappointement la tte disparut.

Le brigadier, calme et digne comme la loi dont il tait le
reprsentant, passa sans rpondre  ces mille questions de la
foule amasse sur la place, et rentra dans l'htel.

Eh bien? demandrent  leur tour les deux gendarmes.

--Eh bien, mes fils, rpondit le brigadier, il faut que le
brigand se soit vritablement distanc de nous ce matin  la bonne
heure; mais nous allons envoyer sur la route de Villers-Cotterts
et de Noyon et fouiller la fort, o nous le rattraperons
indubitablement.

L'honorable fonctionnaire venait  peine, avec l'intonation qui
est particulire aux brigadiers de gendarmerie, de donner le jour
 cet adverbe sonore, lorsqu'un long cri d'effroi, accompagn de
tintement redoubl d'une sonnette, retentit dans la cour de
l'htel.

Oh! oh! qu'est-ce que cela? s'cria le brigadier.

--Voil un voyageur qui semble bien press, dit l'hte.  quel
numro sonne-t-on?

--Au numro 3.

--Courez-y, garon!

En ce moment, les cris et le bruit de la sonnette redoublrent.

Le garon prit sa course.

Non pas, dit le brigadier en arrtant le domestique; celui qui
sonne m'a l'air de demander autre chose que le garon, et nous
allons lui servir un gendarme. Qui loge au numro 3?

--Le petit jeune homme arriv avec sa soeur cette nuit en chaise
de poste, et qui a demand une chambre  deux lits.

La sonnette retentit une troisime fois avec une intonation pleine
d'angoisse.

 moi! monsieur le commissaire! cria le brigadier, suivez-moi et
embotez le pas.

--Un instant, dit l'hte,  la chambre numro 3, il y a deux
escaliers: un extrieur, un intrieur.

--Bon! dit le brigadier, je prendrai l'intrieur, c'est mon
dpartement. Les carabines sont-elles charges?

--Oui, brigadier.

--Eh bien, veillez  l'extrieur, vous autres, et s'il veut fuir,
feu dessus; c'est un grand criminel,  ce que dit le tlgraphe.

Le brigadier, suivi du commissaire, disparut aussitt dans
l'escalier intrieur, accompagn de la rumeur que ses rvlations
sur Andrea venaient de faire natre dans la foule.

Voil ce qui tait arriv:

Andrea tait fort adroitement descendu jusqu'aux deux tiers de la
chemine, mais, arriv l, le pied lui avait manqu, et, malgr
l'appui de ses mains, il tait descendu avec plus de vitesse et
surtout plus de bruit qu'il n'aurait voulu. Ce n'et t rien si
la chambre et t solitaire; mais par malheur elle tait habite.

Deux femmes dormaient dans un lit, ce bruit les avait rveilles.

Leurs regards s'taient fixs vers le point d'o venait le bruit,
et par l'ouverture de la chemine elles avaient vu paratre un
homme.

C'tait l'une de ces deux femmes, la femme blonde qui avait pouss
ce terrible cri dont toute la maison avait retenti, tandis que
l'autre qui tait brune, s'lanant au cordon de la sonnette,
avait donn l'alarme, en l'agitant de toutes ses forces.

Andrea jouait, comme on le voit, de malheur.

Par piti! cria-t-il, ple, gar, sans voir les personnes
auxquelles il s'adressait, par piti! n'appelez pas, sauvez-moi!
je ne veux pas vous faire de mal.

--Andrea l'assassin! cria l'une des deux jeunes femmes.

--Eugnie! mademoiselle Danglars! murmura Cavalcanti, passant de
l'effroi  la stupeur.

--Au secours! au secours! cria Mlle d'Armilly reprenant la
sonnette aux mains inertes d'Eugnie, et sonnant avec plus de
force encore que sa compagne.

--Sauvez-moi, on me poursuit! dit Andrea en joignant les mains;
par piti, par grce, ne me livrez pas!

--Il est trop tard, on monte, rpondit Eugnie.

--Eh bien, cachez-moi quelque part, vous direz que vous avez eu
peur sans motif d'avoir peur; vous dtournerez les soupons, et
vous m'aurez sauv la vie.

Les deux femmes, serres l'une contre l'autre s'enveloppant dans
leurs couvertures, restrent muettes  cette voix suppliante;
toutes les apprhensions, toutes les rpugnances se heurtaient
dans leur esprit.

Eh bien, soit! dit Eugnie, reprenez le chemin par lequel vous
tes venu, malheureux; partez, et nous ne dirons rien.

--Le voici! le voici! cria une voix sur le palier, le voici, je
le vois!

En effet, le brigadier avait coll son oeil  la serrure, et avait
aperu Andrea debout et suppliant.

Un violent coup de crosse fit sauter la serrure, deux autres
firent sauter les verrous; la porte brise tomba en dedans.

Andrea courut  l'autre porte, donnant sur la galerie de la cour,
et l'ouvrit, prt  se prcipiter.

Les deux gendarmes taient l avec leurs carabines et le
couchrent en joue.

Andrea s'tait arrt court; debout, ple, le corps un peu
renvers en arrire, il tenait son couteau inutile dans sa main
crispe.

Fuyez donc! cria Mlle d'Armilly, dans le coeur de laquelle
rentrait la piti  mesure que l'effroi en sortait, fuyez donc!

--Ou tuez-vous! dit Eugnie du ton et avec la pose d'une de ces
vestales qui, dans le cirque, ordonnaient avec le pouce, au
gladiateur victorieux, d'achever son adversaire terrass.

Andrea frmit et regarda la jeune fille avec un sourire de mpris
qui prouva que sa corruption ne comprenait point cette sublime
frocit de l'honneur.

Me tuer! dit-il en jetant son couteau, pour quoi faire?

--Mais, vous l'avez dit! s'cria Mlle Danglars, on vous
condamnera  mort, on vous excutera comme le dernier des
criminels!

--Bah! rpliqua Cavalcanti en se croisant les bras, on a des
amis.

Le brigadier s'avana vers lui le sabre au poing.

Allons, allons, dit Cavalcanti, rengainez, mon brave homme, ce
n'est point la peine de faire tant d'esbroufe, puisque je me
rends.

Et il tendit ses mains aux menottes.

Les deux jeunes filles regardaient avec terreur cette hideuse
mtamorphose qui s'oprait sous leurs yeux, l'homme du monde
dpouillant son enveloppe et redevenant l'homme du bagne.

Andrea se retourna vers elles, et avec le sourire de l'impudence:

Avez-vous quelque commission pour monsieur votre pre,
mademoiselle Eugnie? dit-il, car, selon toute probabilit, je
retourne  Paris.

Eugnie cacha sa tte dans ses deux mains.

Oh! oh! dit Andrea, il n'y a pas de quoi tre honteuse, et je ne
vous en veux pas d'avoir pris la poste pour courir aprs moi...
N'tais-je pas presque votre mari?

Et sur cette raillerie Andrea sortit, laissant les deux fugitives
en proie aux souffrances de la honte et aux commentaires de
l'assemble.

Une heure aprs, vtues toutes deux de leurs habits de femmes,
elles montaient dans leur calche de voyage.

On avait ferm la porte de l'htel pour les soustraire aux
premiers regards; mais il n'en fallut pas moins, quand cette porte
fut ouverte, passer au milieu d'une double haie de curieux, aux
yeux flamboyants, aux lvres murmurantes.

Eugnie baissa les stores; mais si elle ne voyait plus, elle
entendait encore, et le bruit des ricanements arrivait jusqu'
elle.

Oh! pourquoi le monde n'est-il pas un dsert? s'cria-t-elle en
se jetant dans les bras de Mlle d'Armilly, les yeux tincelants de
cette rage qui faisait dsirer  Nron que le monde romain n'et
qu'une seule tte, afin de la trancher d'un seul coup.

Le lendemain, elles descendaient  l'htel de Flandre, 
Bruxelles.

Depuis la veille, Andrea tait crou  la Conciergerie.




XCIX

La loi.


On a vu avec quelle tranquillit Mlle Danglars et Mlle d'Armilly
avaient pu accomplir leur transformation et oprer leur fuite:
c'est que chacun tait trop occup de ses propres affaires pour
s'occuper des leurs.

Nous laisserons le banquier, la sueur au front, aligner en face du
fantme de la banqueroute les normes colonnes de son passif, et
nous suivrons la baronne, qui, aprs tre reste un instant
crase sous la violence du coup qui venait de la frapper, tait
alle trouver son conseiller ordinaire, Lucien Debray.

C'est qu'en effet la baronne comptait sur ce mariage pour
abandonner enfin une tutelle qui, avec une fille du caractre
d'Eugnie, ne laissait pas que d'tre fort gnante; c'est que dans
ces espces de contrats tacites qui maintiennent le lien
hirarchique de la famille, la mre n'est rellement matresse de
sa fille qu' condition d'tre continuellement pour elle un
exemple de sagesse et un type de perfection.

Or, Mme Danglars redoutait la perspicacit d'Eugnie et les
conseils de Mlle d'Armilly, elle avait surpris certains regards
ddaigneux lancs par sa fille  Debray, regards qui semblaient
signifier que sa fille connaissait tout le mystre de ses
relations amoureuses et pcuniaires avec le secrtaire intime,
tandis qu'une interprtation plus sagace et plus approfondie et,
au contraire, dmontr  la baronne qu'Eugnie dtestait Debray,
non point parce qu'il tait dans la maison paternelle une pierre
d'achoppement et de scandale, mais parce qu'elle le rangeait tout
bonnement dans la catgorie de ces bipdes que Diagne essayait de
ne plus appeler des hommes, et que Platon dsignait par la
priphrase d'animaux  deux pieds et sans plumes.

Mme Danglars,  son point de vue, et malheureusement dans ce monde
chacun a son point de vue  soi qui l'empche de voir le point de
vue des autres, Mme Danglars,  son point de vue, disons-nous,
regrettait donc infiniment que le mariage d'Eugnie ft manqu,
non point parce que ce mariage tait convenable, bien assorti et
devait faire le bonheur de sa fille, mais parce que ce mariage lui
rendait sa libert.

Elle courut donc, comme nous l'avons dit, chez Debray, qui aprs
avoir, comme tout Paris, assist  la soire du contrat et au
scandale qui en avait t la suite, s'tait empress de se retirer
 son club, o, avec quelques amis, il causait de l'vnement qui
faisait  cette heure la conversation des trois quarts de cette
ville minemment cancanire qu'on appelle la capitale du monde.

Au moment o Mme Danglars, vtu d'une robe noire et cache sous un
voile, montait l'escalier qui conduisait  l'appartement de
Debray, malgr la certitude que lui avait donne le concierge que
le jeune homme n'tait point chez lui, Debray s'occupait 
repousser les insinuations d'un ami qui essayait de lui prouver
qu'aprs l'clat terrible qui venait d'avoir lieu, il tait de son
devoir d'ami de la maison d'pouser Mlle Eugnie Danglars et ses
deux millions.

Debray se dfendait en homme qui ne demande pas mieux que d'tre
vaincu; car souvent cette ide s'tait prsente d'elle-mme  son
esprit, puis, comme il connaissait Eugnie, son caractre
indpendant et altier, il reprenait de temps en temps une attitude
compltement dfensive, disant que cette union tait impossible,
en se laissant toutefois sourdement chatouiller par l'ide
mauvaise qui, au dire de tous les moralistes, proccupe
incessamment l'homme le plus probe, et le plus pur, veillant au
fond de son me comme Satan veille derrire la croix. Le th, le
jeu, la conversation, intressante, comme on le voit, puisqu'on y
discutait de si graves intrts, durrent jusqu' une heure du
matin.

Pendant ce temps, Mme Danglars, introduite par le valet de chambre
de Lucien, attendait, voile et palpitante, dans le petit salon
vert entre deux corbeilles de fleurs qu'elle-mme avait envoyes
le matin, et que Debray, il faut le dire, avait lui-mme ranges,
tages, mondes avec un soin qui fit pardonner son absence  la
pauvre femme.

 onze heures quarante minutes, Mme Danglars, lasse d'attendre
inutilement, remonta en fiacre et se fit reconduire chez elle.

Les femmes d'un certain monde ont cela de commun avec les
grisettes en bonne fortune, qu'elles ne rentrent pas d'ordinaire
pass minuit. La baronne rentra dans l'htel avec autant de
prcaution qu'Eugnie venait d'en prendre pour sortir; elle monta
lgrement, et le coeur serr, l'escalier de son appartement,
contigu, comme on sait,  celui d'Eugnie.

Elle redoutait si fort de provoquer quelque commentaire; elle
croyait si fermement, pauvre femme respectable en ce point du
moins,  l'innocence de sa fille et  sa fidlit pour le foyer
paternel!

Rentre chez elle, elle couta  la porte d'Eugnie, puis,
n'entendant aucun bruit, elle essaya d'entrer; mais les verrous
taient mis.

Mme Danglars crut qu'Eugnie, fatigue des terribles motions de
la soire, s'tait mise au lit et qu'elle dormait.

Elle appela la femme de chambre et l'interrogea.

Mlle Eugnie, rpondit la femme de chambre, est rentre dans son
appartement avec Mlle d'Armilly, puis elles ont pris le th
ensemble; aprs quoi elles m'ont congdie, en me disant qu'elles
n'avaient plus besoin de moi.

Depuis ce moment, la femme de chambre tait  l'office, et, comme
tout le monde, elle croyait les deux jeunes personnes dans
l'appartement.

Mme Danglars se coucha donc sans l'ombre d'un soupon; mais,
tranquille sur les individus, son esprit se reporta sur
l'vnement.

 mesure que ses ides s'claircissaient en sa tte, les
proportions de la scne du contrat grandissaient; ce n'tait plus
un scandale, c'tait un vacarme; ce n'tait plus une honte,
c'tait une ignominie.

Malgr elle alors, la baronne se rappela qu'elle avait t sans
piti pour la pauvre Mercds, frappe nagure, dans son poux et
dans son fils, d'un malheur aussi grand.

Eugnie, se dit-elle, est perdue, et nous aussi. L'affaire, telle
qu'elle va tre prsente, nous couvre d'opprobre; car dans une
socit comme la ntre, certains ridicules sont des plaies vives,
saignantes, incurables.

Quel bonheur, murmura-t-elle, que Dieu ait fait  Eugnie ce
caractre trange qui m'a si souvent fait trembler!

Et son regard reconnaissant se leva vers le ciel, dont la
mystrieuse Providence dispose tout  l'avance selon les
vnements qui doivent arriver, et d'un dfaut, d'un vice mme,
fait quelquefois un bonheur.

Puis, sa pense franchit l'espace, comme fait, en tendant ses
ailes, l'oiseau d'un abme, et s'arrta sur Cavalcanti.

Cet Andrea tait un misrable, un voleur, un assassin; et
cependant cet Andrea possdait des faons qui indiquaient une
demi-ducation, sinon une ducation complte; cet Andrea s'tait
prsent dans le monde avec l'apparence d'une grande fortune, avec
l'appui de noms honorables.

Comment voir clair dans ce ddale?  qui s'adresser pour sortir de
cette position cruelle?

Debray,  qui elle avait couru avec le premier lan de la femme
qui cherche un secours dans l'homme qu'elle aime et qui parfois la
perd, Debray ne pouvait que lui donner un conseil; c'tait 
quelque autre plus puissant que lui qu'elle devait s'adresser.

La baronne pensa alors  M. de Villefort.

C'tait M. de Villefort qui avait voulu faire arrter Cavalcanti,
c'tait M. de Villefort qui sans piti avait port le trouble au
milieu de sa famille comme si c'et t une famille trangre.

Mais non; en y rflchissant, ce n'tait pas un homme sans piti
que le procureur du roi; c'tait un magistrat esclave de ses
devoirs, un ami loyal et ferme qui, brutalement, mais d'une main
sre, avait port le coup de scalpel dans la corruption: ce
n'tait pas un bourreau, c'tait un chirurgien, un chirurgien qui
avait voulu isoler aux yeux du monde l'honneur des Danglars de
l'ignominie de ce jeune homme perdu qu'ils avaient prsent au
monde comme leur gendre.

Du moment o M. de Villefort, ami de la famille Danglars, agissait
ainsi, il n'y avait plus  supposer que le procureur du roi et
rien su d'avance et se ft prt  aucune des menes d'Andrea.

La conduite de Villefort, en y rflchissant, apparaissait donc
encore  la baronne sous un jour qui s'expliquait  leur avantage
commun.

Mais l devait s'arrter l'inflexibilit du procureur du roi; elle
irait le trouver le lendemain et obtiendrait de lui, sinon qu'il
manqut  ses devoirs de magistrat, tout au moins qu'il leur
laisst toute la latitude de l'indulgence.

La baronne invoquerait le pass; elle rajeunirait ses souvenirs,
elle supplierait au nom d'un temps coupable, mais heureux;
M. de Villefort assoupirait l'affaire, ou du moins il laisserait
(et, pour arriver  cela, il n'avait qu' tourner les yeux d'un
autre ct), ou du moins il laisserait fuir Cavalcanti, et ne
poursuivrait le crime que sur cette ombre de criminel qu'on
appelle la contumace.

Alors seulement elle s'endormit plus tranquille.

Le lendemain,  neuf heures, elle se leva, et sans sonner sa femme
de chambre, sans donner signe d'existence  qui que ce ft au
monde, elle s'habilla, et, vtue avec la mme simplicit que la
veille, elle descendit l'escalier, sortit de l'htel, marcha
jusqu' la rue de Provence, monta dans un fiacre et se fit
conduire  la maison de M. de Villefort.

Depuis un mois cette maison maudite prsentait l'aspect lugubre
d'un lazaret o la peste se serait dclare; une partie des
appartements taient clos  l'intrieur et  l'extrieur; les
volets, ferms, ne s'ouvraient qu'un instant pour donner de l'air;
on voyait alors apparatre  cette fentre la tte effare d'un
laquais; puis la fentre se refermait comme la dalle d'un tombeau
retombe sur un spulcre, et les voisins se disaient tout bas:

Est-ce que nous allons encore voir aujourd'hui sortir une bire
de la maison de M. le procureur du roi?

Mme Danglars fut saisie d'un frisson  l'aspect de cette maison
dsole; elle descendit de son fiacre, et, les genoux
flchissants, s'approcha de la porte ferme et sonna.

Ce ne fut qu' la troisime fois qu'eut retenti le timbre, dont le
tintement lugubre semblait participer lui-mme  la tristesse
gnrale, qu'un concierge apparut entrebillant la porte dans une
largeur juste assez grande pour laisser passer ses paroles.

Il vit une femme, une femme du monde, une femme lgamment vtue,
et cependant la porte continua demeurer  peu prs close.

Mais ouvrez donc! dit la baronne.

--D'abord, madame, qui tes-vous? demanda le concierge.

--Qui je suis? mais vous me connaissez bien.

--Nous ne connaissons plus personne, madame.

--Mais vous tes fou, mon ami! s'cria la baronne.

--De quelle part venez-vous?

--Oh! c'est trop fort.

--Madame, c'est l'ordre, excusez-moi; votre nom?

--Mme la baronne Danglars. Vous m'avez vue vingt fois.

--C'est possible, madame; maintenant que voulez-vous?

--Oh! que vous tes trange! et je me plaindrai  M. de Villefort
de l'impertinence de ses gens.

--Madame, ce n'est pas de l'impertinence, c'est de la prcaution:
personne n'entre ici sans un mot de M. d'Avrigny, ou sans avoir 
parler  M. le procureur du roi.

--Eh bien, c'est justement  M. le procureur du roi que j'ai
affaire.

--Affaire pressante?

--Vous devez bien le voir, puisque je ne suis pas encore remonte
dans ma voiture. Mais finissons: voici ma carte, portez-la  votre
matre.

--Madame attendra mon retour?

--Oui, allez.

Le concierge referma la porte, laissant Mme Danglars dans la rue.

La baronne, il est vrai, n'attendit pas longtemps; un instant
aprs, la porte se rouvrit dans une largeur suffisante pour donner
passage  la baronne: elle passa, et la porte se referma derrire
elle.

Arriv dans la cour, le concierge, sans perdre la porte de vue un
instant, tira un sifflet de sa poche et siffla.

Le valet de chambre de M. de Villefort parut sur le perron.

Madame excusera ce brave homme, dit-il en venant au-devant de la
baronne: mais ses ordres sont prcis, et M. de Villefort m'a
charg de dire  madame qu'il ne pouvait faire autrement qu'il
avait fait.

Dans la cour tait un fournisseur introduit avec les mmes
prcautions, et dont on examinait les marchandises.

La baronne monta le perron; elle se sentait profondment
impressionne par cette tristesse qui largissait pour ainsi dire
le cercle de la sienne, et, toujours guide par le valet de
chambre, elle fut introduite, sans que son guide l'et perdue de
vue, dans le cabinet du magistrat.

Si proccupe que ft Mme Danglars du motif qui l'amenait, la
rception qui lui tait faite par toute cette valetaille lui avait
paru si indigne, qu'elle commena par se plaindre.

Mais Villefort souleva sa tte appesantie par la douleur et la
regarda avec un si triste sourire, que les plaintes expirrent sur
ses lvres.

Excusez mes serviteurs d'une terreur dont je ne puis leur faire
un crime: souponns, ils sont devenus souponneux.

Mme Danglars avait souvent entendu dans le monde parler de cette
terreur qu'accusait le magistrat; mais elle n'aurait jamais pu
croire, si elle n'avait eu l'exprience de ses propres yeux, que
ce sentiment pt tre port  ce point.

Vous aussi, dit-elle, vous tes donc malheureux?

--Oui, madame, rpondit le magistrat.

--Vous me plaignez alors?

--Sincrement, madame.

--Et vous comprenez ce qui m'amne?

--Vous venez me parler de ce qui vous arrive, n'est-ce pas?

--Oui, monsieur, un affreux malheur.

--C'est--dire une msaventure.

--Une msaventure! s'cria la baronne.

--Hlas! madame, rpondit le procureur du roi avec son calme
imperturbable, j'en suis arriv  n'appeler malheur que les choses
irrparables.

--Eh! monsieur, croyez-vous qu'on oubliera?...

--Tout s'oublie, madame, dit Villefort; le mariage de votre fille
se fera demain, s'il ne se fait pas aujourd'hui, dans huit jours,
s'il ne se fait pas demain. Et quant  regretter le futur de
Mlle Eugnie, je ne crois pas que telle soit votre ide.

Mme Danglars regarda Villefort, stupfaite de lui voir cette
tranquillit presque railleuse.

Suis-je venue chez un ami? demanda-t-elle d'un ton plein de
douloureuse dignit.

--Vous savez que oui, madame, rpondit Villefort, dont les joues
se couvrirent,  cette assurance qu'il donnait, d'une lgre
rougeur.

En effet, cette assurance faisait allusion  d'autres vnements
qu' ceux qui les occupaient  cette heure, la baronne et lui.

Eh bien, alors, dit la baronne, soyez plus affectueux, mon cher
Villefort; parlez-moi en ami et non en magistrat, et quand je me
trouve profondment malheureuse, ne me dites point que je doive
tre gaie.

Villefort s'inclina.

Quand j'entends parler de malheurs, madame, dit-il, j'ai pris
depuis trois mois la fcheuse habitude de penser aux miens, et
alors cette goste opration du parallle se fait malgr moi dans
mon esprit. Voil pourquoi,  ct de mes malheurs, les vtres me
semblaient une msaventure; voil pourquoi,  ct de ma position
funeste, la vtre me semblait une position  envier; mais cela
vous contrarie, laissons cela. Vous disiez, madame?...

--Je viens savoir de vous, mon ami, reprit la baronne, o en est
l'affaire de cet imposteur?

--Imposteur! rpta Villefort; dcidment, madame, c'est un parti
pris chez vous d'attnuer certaines choses et d'en exagrer
d'autres; imposteur, M. Andrea Cavalcanti, ou plutt M. Benedetto!
Vous vous trompez, madame, M. Benedetto est bel et bien un
assassin.

--Monsieur, je ne nie pas la justesse de votre rectification;
mais plus vous vous armerez svrement contre ce malheureux, plus
vous frapperez notre famille. Voyons, oubliez-le pour un moment,
au lieu de le poursuivre, laissez-le fuir.

--Vous venez trop tard, madame, les ordres sont dj donns.

--Eh bien, si on l'arrte... Croyez-vous qu'on l'arrtera?

--Je l'espre.

--Si on l'arrte (coutez, j'entends toujours dire que les
prisons regorgent), eh bien, laissez-le en prison.

Le procureur du roi fit un mouvement ngatif.

Au moins jusqu' ce que ma fille soit marie, ajouta la baronne.

--Impossible, madame; la justice a des formalits.

--Mme pour moi? dit la baronne, moiti souriante, moiti
srieuse.

--Pour tous, rpondit Villefort; et pour moi-mme comme pour les
autres.

--Ah! fit la baronne, sans ajouter en paroles ce que sa pense
venait de trahir par cette exclamation.

Villefort la regarda avec ce regard dont il sondait les penses.

Oui, je sais ce que vous voulez dire, reprit-il, vous faites
allusion  ces bruits terribles rpandus dans le monde, que toutes
ces morts qui, depuis trois mois m'habillent de deuil; que cette
mort  laquelle vient comme par miracle, d'chapper Valentine, ne
sont point naturelles.

--Je ne songeais point  cela, dit vivement Mme Danglars.

--Si, vous y songiez, madame, et c'tait justice, car vous ne
pouviez faire autrement que d'y songer, et vous vous disiez tout
bas: Toi qui poursuis le crime rponds: Pourquoi donc y a-t-il
autour de toi des crimes qui restent impunis?

La baronne plit.

Vous vous disiez cela, n'est-ce pas, madame?

--Eh bien, je l'avoue.

--Je vais vous rpondre.

Villefort rapprocha son fauteuil de la chaise de Mme Danglars;
puis, appuyant ses deux mains sur son bureau, et prenant une
intonation plus sourde que de coutume:

Il y a des crimes qui restent impunis, dit-il, parce qu'on ne
connat pas les criminels, et qu'on craint de frapper une tte
innocente pour une tte coupable; mais quand ces criminels seront
connus (Villefort tendit la main vers un crucifix plac en face
de son bureau), quand ces criminels seront connus, rpta-t-il,
par le Dieu vivant, madame, quels qu'ils soient, ils mourront!
Maintenant, aprs le serment que je viens de faire et que je
tiendrai, madame, osez me demander grce pour ce misrable!

--Eh! monsieur, reprit Mme Danglars, tes-vous sr qu'il soit
aussi coupable qu'on le dit?

--coutez, voici son dossier: Benedetto, condamn d'abord  cinq
ans de galres pour faux,  seize ans; le jeune homme promettait,
comme vous voyez; puis vad, puis assassin.

--Et qui est ce malheureux?

--Eh! sait-on cela! Un vagabond, un Corse.

--Il n'a donc t rclam par personne?

--Par personne; on ne connat pas ses parents.

--Mais cet homme qui tait venu de Lucques?

--Un autre escroc comme lui; son complice peut-tre.

La baronne joignit les mains.

Villefort! dit-elle avec sa plus douce et sa plus caressante
intonation.

--Pour Dieu! madame, rpondit le procureur du roi avec une
fermet qui n'tait pas exempte de scheresse, pour Dieu! ne me
demandez donc jamais grce pour un coupable.

Que suis-je, moi? la loi. Est-ce que la loi a des yeux pour voir
votre tristesse? Est-ce que la loi a des oreilles pour entendre
votre douce voix? Est-ce que la loi a une mmoire pour se faire
l'application de vos dlicates penses? Non, madame, la loi
ordonne, et quand la loi a ordonn, elle frappe.

Vous me direz que je suis un tre vivant et non pas un code; un
homme, et non pas un volume. Regardez-moi, madame, regardez autour
de moi: les hommes m'ont-ils trait en frre? m'ont-ils aim, moi?
m'ont-ils mnag, moi? m'ont-ils pargn, moi? quelqu'un a-t-il
demand grce pour M. de Villefort, et a-t-on accord  ce
quelqu'un la grce de M. de Villefort? Non, non, non! frapp,
toujours frapp!

Vous persistez, femme, c'est--dire sirne que vous tes,  me
parler avec cet oeil charmant et expressif qui me rappelle que je
dois rougir. Eh bien, soit, oui, rougir de ce que vous savez, et
peut-tre, peut-tre d'autre chose encore.

Mais enfin, depuis que j'ai failli moi-mme, et plus profondment
que les autres peut-tre, eh bien, depuis ce temps, j'ai secou
les vtements d'autrui pour trouver l'ulcre, et je l'ai toujours
trouv, et je dirai plus, je l'ai trouv avec bonheur, avec joie,
ce cachet de la faiblesse ou de la perversit humaine.

Car chaque homme que je reconnaissais coupable, et chaque
coupable que je frappais, me semblait une preuve vivante, une
preuve nouvelle que je n'tais pas une hideuse exception! Hlas!
hlas! hlas! tout le monde est mchant, madame, prouvons-le et
frappons le mchant!

Villefort pronona ces dernires paroles avec une rage fivreuse
qui donnait  son langage une froce loquence.

Mais, reprit Mme Danglars essayant de tenter un dernier effort,
vous dites que ce jeune homme est vagabond, orphelin, abandonn de
tous?

--Tant pis, tant pis, ou plutt tant mieux; la Providence l'a
fait ainsi pour que personne n'et  pleurer sur lui.

--C'est s'acharner sur le faible, monsieur.

--Le faible qui assassine!

--Son dshonneur rejaillirait sur ma maison.

--N'ai-je pas, moi, la mort dans la mienne?

--Oh! monsieur! s'cria la baronne, vous tes sans piti pour les
autres. Eh bien, c'est moi qui vous le dis, on sera sans piti
pour vous!

--Soit! dit Villefort, en levant avec un geste de menace son bras
au ciel.

--Remettez au moins la cause de ce malheureux, s'il est arrt,
aux assises prochaines; cela nous donnera six mois pour qu'on
oublie.

--Non pas, dit Villefort; j'ai cinq jours encore; l'instruction
est faite; cinq jours, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut;
d'ailleurs, ne comprenez-vous point, madame, que, moi aussi, il
faut que j'oublie? Eh bien, quand je travaille, et je travaille
nuit et jour, quand je travaille, il y a des moments o je ne me
souviens plus, et quand je ne me souviens plus, je suis heureux 
la manire des morts: mais cela vaut encore mieux que de souffrir.

--Monsieur, il s'est enfui; laissez-le fuir, l'inertie est une
clmence facile.

--Mais je vous ai dit qu'il tait trop tard! Au point du jour le
tlgraphe a jou, et  cette heure...

--Monsieur, dit le valet de chambre en entrant, un dragon apporte
cette dpche du ministre de l'Intrieur.

Villefort saisit la lettre et la dcacheta vivement. Mme Danglars
frmit de terreur. Villefort tressaillit de joie.

Arrt! s'cria Villefort; on l'a arrt  Compigne; c'est
fini.

Mme Danglars se leva froide et ple.

Adieu, monsieur, dit-elle.

--Adieu, madame, rpondit le procureur du roi, presque joyeux en
la reconduisant jusqu' la porte.

Puis revenant  son bureau:

Allons, dit-il en frappant sur la lettre avec le dos de la main
droite, j'avais un faux, j'avais trois vols, j'avais trois
incendies, il ne me manquait qu'un assassinat, le voici; la
session sera belle.




C

L'apparition.


Comme l'avait dit le procureur du roi  Mme Danglars, Valentine
n'tait point encore remise.

Brise par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut
dans sa chambre, et de la bouche de Mme de Villefort, qu'elle
apprit les vnements que nous venons de raconter, c'est--dire la
fuite d'Eugnie et l'arrestation d'Andrea Cavalcanti, ou plutt de
Benedetto, ainsi que l'accusation d'assassinat porte contre lui.

Mais Valentine tait si faible que ce rcit ne lui fit peut-tre
point tout l'effet qu'il et produit sur elle dans son tat de
sant habituel.

En effet, ce ne fut que quelques ides vagues, quelques forces
indcises de plus mles aux ides tranges et aux fantmes
fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient
devant ses yeux, et bientt mme tout s'effaa pour laisser
reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles.

Pendant la journe, Valentine tait encore maintenue dans la
ralit par la prsence de Noirtier qui se faisait porter chez sa
petite-fille et demeurait l, couvant Valentine de son regard
paternel; puis, lorsqu'il tait revenu du Palais, c'tait
Villefort  son tour qui passait une heure ou deux entre son pre
et son enfant.

 six heures Villefort se retirait dans son cabinet,  huit heures
arrivait M. d'Avrigny, qui lui-mme apportait la potion nocturne
prpare pour la jeune fille; puis on emmenait Noirtier.

Une garde du choix du docteur remplaait tout le monde, et ne se
retirait elle-mme que lorsque, vers dix ou onze heures, Valentine
tait endormie.

En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de Valentine
 M. de Villefort lui-mme, de sorte qu'on ne pouvait plus entrer
chez la malade qu'en traversant l'appartement de Mme de Villefort
et la chambre du petit douard.

Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des nouvelles de
Valentine: mais Morrel, chose extraordinaire, semblait de jour en
jour moins inquiet.

D'abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie  une
violente exaltation nerveuse, allait mieux; puis, Monte-Cristo ne
lui avait-il pas dit, lorsqu'il tait accouru tout perdu chez
lui, que si dans deux heures Valentine n'tait pas morte,
Valentine serait sauve?

Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s'taient couls.

Cette exaltation nerveuse dont nous avons parl poursuivait
Valentine jusque dans son sommeil, ou plutt dans l'tat de
somnolence qui succdait  sa veille: c'tait alors que, dans le
silence de la nuit et de la demi-obscurit que laissait rgner la
veilleuse pose sur la chemine et brlant dans son enveloppe
d'albtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la
chambre des malades et que secoue la fivre de ses ailes
frissonnantes.

Alors il lui semblait voir apparatre tantt sa belle-mre qui la
menaait, tantt Morrel qui lui tendait les bras, tantt des tres
presque trangers  sa vie habituelle, comme le comte de Monte-Cristo;
il n'y avait pas jusqu'aux meubles qui, dans ces moments
de dlire, ne parussent mobiles et errants; et cela durait ainsi
jusqu' deux ou trois heures du matin, moment o un sommeil de
plomb venait s'emparer de la jeune fille et la conduisait jusqu'au
jour.

Le soir qui suivit cette matine o Valentine avait appris la
fuite d'Eugnie et l'arrestation de Benedetto, et o, aprs s'tre
mls un instant aux sensations de sa propre existence, ces
vnements commenaient  sortir peu  peu de sa pense, aprs la
retraite successive de Villefort, de d'Avrigny et de Noirtier,
tandis que onze heures sonnaient  Saint-Philippe-du-Roule, et que
la garde, ayant plac sous la main de la malade le breuvage
prpar par le docteur, et ferm la porte de sa chambre, coutait
en frmissant,  l'office o elle s'tait retire, les
commentaires des domestiques, et meublait sa mmoire des lugubres
histoires qui, depuis trois mois, dfrayaient les soires de
l'antichambre du procureur du roi, une scne inattendue se passait
dans cette chambre si soigneusement ferme.

Il y avait dj dix minutes  peu prs que la garde s'tait
retire.

Valentine, en proie depuis une heure  cette fivre qui revenait
chaque nuit, laissait sa tte, insoumise  sa volont, continuer
ce travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s'puise
 reproduire incessamment les mmes penses ou  enfanter les
mmes images.

De la mche de la veilleuse s'lanaient mille et mille
rayonnements tous empreints de significations tranges, quand tout
 coup,  son reflet tremblant, Valentine crut voir sa
bibliothque, place  ct de la chemine, dans un renfoncement
du mur, s'ouvrir lentement sans que les gonds sur lesquels elle
semblait rouler produisissent le moindre bruit.

Dans un autre moment, Valentine et saisi sa sonnette et et tir
le cordonnet de soie en appelant au secours: mais rien ne
l'tonnait plus dans la situation o elle se trouvait. Elle avait
conscience que toutes ces visions qui l'entouraient taient les
filles de son dlire, et cette conviction lui tait venue de ce
que, le matin, aucune trace n'tait reste jamais de tous ces
fantmes de la nuit, qui disparaissaient avec le jour.

Derrire la porte parut une figure humaine.

Valentine tait, grce  sa fivre, trop familiarise avec ces
sortes d'apparitions pour s'pouvanter; elle ouvrit seulement de
grands yeux, esprant reconnatre Morrel.

La figure continua de s'avancer vers son lit, puis elle s'arrta,
et parut couter avec une attention profonde.

En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du
nocturne visiteur.

Ce n'est pas lui! murmura-t-elle.

Et elle attendit, convaincue qu'elle rvait, que cet homme, comme
cela arrive dans les songes, dispart ou se changet en quelque
autre personne.

Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre violemment,
elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparatre ces
visions importunes tait de boire: la fracheur de la boisson,
compose d'ailleurs dans le but de calmer les agitations dont
Valentine s'tait plainte au docteur, apportait, en faisant tomber
la fivre, un renouvellement des sensations du cerveau; quand elle
avait bu, pour un moment elle souffrait moins.

Valentine tendit donc la main afin de prendre son verre sur la
coupe de cristal o il reposait; mais tandis qu'elle allongeait
hors du lit son bras frissonnant, l'apparition fit encore, et plus
vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si prs de la
jeune fille qu'elle entendit son souffle et qu'elle crut sentir la
pression de sa main.

Cette fois l'illusion ou plutt la ralit dpassait tout ce que
Valentine avait prouv jusque-l; elle commena  se croire bien
veille et bien vivante; elle eut conscience qu'elle jouissait de
toute sa raison, et elle frmit.

La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui
arrter le bras.

Valentine le retira lentement  elle.

Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se dtacher, et qui
d'ailleurs paraissait plutt protectrice que menaante, cette
figure prit le verre, s'approcha de la veilleuse et regarda le
breuvage, comme si elle et voulu en juger la transparence et la
limpidit.

Mais cette premire preuve ne suffit pas.

Cet homme, ou plutt ce fantme, car il marchait si doucement que
le tapis touffait le bruit de ses pas, cet homme puisa dans le
verre une cuillere du breuvage et l'avala. Valentine regardait ce
qui se passait devant ses yeux avec un profond sentiment de
stupeur.

Elle croyait bien que tout cela tait prs de disparatre pour
faire place  un autre tableau; mais l'homme, au lieu de
s'vanouir comme une ombre, se rapprocha d'elle, et tendant le
verre  Valentine, d'une voix pleine d'motion:

Maintenant, dit-il, buvez!...

Valentine tressaillit.

C'tait la premire fois qu'une de ses visions lui parlait avec ce
timbre vivant.

Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri.

L'homme posa un doigt sur ses lvres.

M. le comte de Monte-Cristo! murmura-t-elle.

 l'effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au
tremblement de ses mains, au geste rapide qu'elle fit pour se
blottir sous ses draps, on pouvait reconnatre la dernire lutte
du doute contre la conviction; cependant, la prsence de Monte-Cristo
chez elle  une pareille heure, son entre mystrieuse,
fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des
impossibilits  la raison branle de Valentine.

N'appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte, n'ayez pas
mme au fond du coeur l'clair d'un soupon ou l'ombre d'une
inquitude; l'homme que vous voyez devant vous (car cette fois
vous avez raison, Valentine, et ce n'est point une illusion),
l'homme que vous voyez devant vous est le plus tendre pre et le
plus respectueux ami que vous puissiez rver.

Valentine ne trouva rien  rpondre: elle avait une si grande peur
de cette voix qui lui rvlait la prsence relle de celui qui
parlait, qu'elle redoutait d'y associer la sienne; mais son regard
effray voulait dire: Si vos intentions sont pures, pourquoi tes-vous ici?

Avec sa merveilleuse sagacit, le comte comprit tout ce qui se
passait dans le coeur de la jeune fille.

coutez-moi, dit-il, ou plutt regardez-moi: voyez mes yeux
rougis et mon visage plus ple encore que d'habitude; c'est que
depuis quatre nuits je n'ai pas ferm l'oeil un seul instant;
depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protge, je vous
conserve  notre ami Maximilien.

Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la malade;
car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste
de dfiance qu'il lui avait inspire.

Maximilien!... rpta Valentine, tant ce nom lui paraissait doux
 prononcer; Maximilien! il vous a donc tout avou?

--Tout. Il m'a dit que votre vie tait la sienne, et je lui ai
promis que vous vivriez.

--Vous lui avez promis que je vivrais?

--Oui.

--En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de
protection. tes-vous donc mdecin?

--Oui, le meilleur que le Ciel puisse vous envoyer en ce moment,
croyez-moi.

--Vous dites que vous avez veill? demanda Valentine inquite; o
cela? je ne vous ai pas vu.

Le comte tendit la main dans la direction de la bibliothque.

J'tais cach derrire cette porte, dit-il, cette porte donne
dans la maison voisine que j'ai loue.

Valentine, par un mouvement de fiert pudique, dtourna les yeux,
et avec une souveraine terreur:

Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d'une dmence sans
exemple, et cette protection que vous m'avez accorde ressemble
fort  une insulte.

--Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les
seules choses que j'aie vues: quels gens venaient chez vous, quels
aliments on vous prparait, quelles boissons on vous a servies;
puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j'entrais
comme je viens d'entrer, je vidais votre verre et je substituais
au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui
vous tait prpare, faisait circuler la vie dans vos veines.

--Le poison! la mort! s'cria Valentine, se croyant de nouveau
sous l'empire de quelque fivreuse hallucination; que dites-vous
donc l, monsieur?

--Chut! mon enfant, dit Monte-Cristo, en portant de nouveau son
doigt  ses lvres, j'ai dit le poison; oui, j'ai dit la mort, et
je rpte la mort, mais buvez d'abord ceci. (Le comte tira de sa
poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa quelques
gouttes dans le verre.) Et quand vous aurez bu, ne prenez plus
rien de la nuit.

Valentine avana la main; mais  peine et-elle touch le verre,
qu'elle la retira avec effroi.

Monte-Cristo prit le verre, en but la moiti, et le prsenta 
Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu'il
contenait.

Oh! oui, dit-elle, je reconnais le got de mes breuvages
nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fracheur  ma
poitrine, un peu de calme  mon cerveau. Merci, monsieur, merci.

--Voil comment vous avez vcu quatre nuits, Valentine, dit le
comte. Mais moi, comment vivais-je? Oh! les cruelles heures que
vous m'avez fait passer! Oh! les effroyables tortures que vous
m'avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le
poison mortel, quand je tremblais que vous n'eussiez le temps de
le boire avant que j'eusse celui de le rpandre dans la chemine!

--Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la terreur,
que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre
le poison mortel? Mais si vous avez vu verser le poison dans mon
verre, vous avez d voir la personne qui le versait?

--Oui.

Valentine se souleva sur son sant, et ramenant sur sa poitrine
plus ple que la neige la batiste brode, encore moite de la sueur
froide du dlire,  laquelle commenait  se mler la sueur plus
glace encore de la terreur:

Vous l'avez vue? rpta la jeune fille.

--Oui, dit une seconde fois le comte.

--Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous voulez
me faire croire a quelque chose d'infernal. Quoi! dans la maison
de mon pre, quoi! dans ma chambre, quoi! sur mon lit de
souffrance on continue de m'assassiner? Oh! retirez-vous,
monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphmez la bont
divine, c'est impossible, cela ne se peut pas.

--tes-vous donc la premire que cette main frappe, Valentine?
n'avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Mran,
Mme de Saint-Mran, Barrois? n'auriez-vous pas vu tomber
M. Noirtier, si le traitement qu'il suit depuis prs de trois ans
ne l'avait protg en combattant le poison par l'habitude du
poison?

--Oh! mon Dieu! dit Valentine, c'est pour cela que, depuis prs
d'un mois, bon papa exige que je partage toutes ses boissons?

--Et ces boissons, s'cria Monte-Cristo, ont un got amer comme
celui d'une corce d'orange  moiti sche, n'est-ce pas?

--Oui, mon Dieu, oui!

--Oh! cela m'explique tout, dit Monte-Cristo, lui aussi sait
qu'on empoisonne ici, et peut-tre qui empoisonne.

Il vous a prmunie, vous, son enfant bien-aime, contre la
substance mortelle, et la substance mortelle est venue s'mousser
contre ce commencement d'habitude! voil comment vous vivez
encore, ce que je ne m'expliquais pas, aprs avoir t empoisonne
il y a quatre jours avec un poison qui d'ordinaire ne pardonne
pas.

--Mais quel est donc l'assassin, le meurtrier?

-- votre tour je vous demanderai: N'avez-vous donc jamais vu
entrer quelqu'un la nuit dans votre chambre?

--Si fait. Souvent j'ai cru voir passer comme des ombres, ces
ombres s'approcher, s'loigner, disparatre; mais je les prenais
pour des visions de ma fivre, et tout  l'heure, quand vous tes
entr vous-mme, eh bien, j'ai cru longtemps ou que j'avais le
dlire, ou que je rvais.

--Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut  votre
vie?

--Non, dit Valentine, pourquoi quelqu'un dsirerait-il ma mort?

--Vous allez la connatre alors, dit Monte-Cristo en prtant
l'oreille.

--Comment cela? demanda Valentine, en regardant avec terreur
autour d'elle.

--Parce que ce soir vous n'avez plus ni fivre ni dlire, parce
que ce soir vous tes bien veille, parce que voil minuit qui
sonne et que c'est l'heure des assassins.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit Valentine en essuyant avec sa main la
sueur qui perlait  son front.

En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on et dit que
chaque coup de marteau de bronze frappait le coeur de la jeune
fille.

Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces  votre
secours, comprimez votre coeur dans votre poitrine, arrtez votre
voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez, vous
verrez!

Valentine saisit la main du comte.

Il me semble que j'entends du bruit, dit-elle, retirez-vous!

--Adieu, ou plutt au revoir, rpondit le comte.

Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le coeur de la
jeune fille en fut pntr de reconnaissance, il regagna sur la
pointe du pied la porte de la bibliothque.

Mais, se retournant avant de la refermer sur lui:

Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu'on vous croie endormie, sans
quoi peut-tre vous tuerait-on avant que j'eusse le temps
d'accourir.

Et, sur cette effroyable injonction, le comte disparut derrire la
porte, qui se referma silencieusement sur lui.




CI

Locuste.


Valentine resta seule; deux autres pendules, en retard sur celle
de Saint-Philippe-du-Roule, sonnrent encore minuit  des
distances diffrentes.

Puis,  part le bruissement de quelques voitures lointaines, tout
retomba dans le silence.

Alors toute l'attention de Valentine se concentra sur la pendule
de sa chambre, dont le balancier marquait les secondes.

Elle se mit  compter ces secondes et remarqua qu'elles taient du
double plus lentes que les battements de son coeur. Et cependant
elle doutait encore; l'inoffensive Valentine ne pouvait se figurer
que quelqu'un dsirt sa mort; pourquoi? dans quel but? quel mal
avait-elle fait qui pt lui susciter un ennemi?

Il n'y avait pas de crainte qu'elle s'endormt.

Une seule ide, une ide terrible tenait son esprit tendu: c'est
qu'il existait une personne au monde qui avait tent de
l'assassiner et qui allait le tenter encore.

Si cette fois cette personne, lasse de voir l'inefficacit du
poison, allait, comme l'avait dit Monte-Cristo, avoir recours au
fer! si le comte n'allait pas avoir le temps d'accourir! si elle
touchait  son dernier moment! si elle ne devait plus revoir
Morrel!

 cette pense qui la couvrait  la fois d'une pleur livide et
d'une sueur glace, Valentine tait prte  saisir le cordon de la
sonnette et  appeler au secours.

Mais il lui semblait,  travers la porte de la bibliothque, voir
tinceler l'oeil du comte, cet oeil qui pesait sur son souvenir,
et qui, lorsqu'elle y songeait, l'crasait d'une telle honte,
qu'elle se demandait si jamais la reconnaissance parviendrait 
effacer ce pnible effet de l'indiscrte amiti du comte.

Vingt minutes, vingt ternits s'coulrent ainsi, puis dix autres
minutes encore; enfin la pendule, criant une seconde  l'avance,
finit par frapper un coup sur le timbre sonore.

En ce moment mme, un grattement imperceptible de l'ongle sur le
bois de la bibliothque apprit  Valentine que le comte veillait
et lui recommandait de veiller.

En effet, du ct oppos, c'est--dire vers la chambre d'douard,
il sembla  Valentine qu'elle entendait crier le parquet; elle
prta l'oreille, retenant sa respiration presque touffe; le
bouton de la serrure grina et la porte tourna sur ses gonds.

Valentine s'tait souleve sur son coude, elle n'eut que le temps
de se laisser retomber sur son lit et de cacher ses yeux sous son
bras.

Puis, tremblante, agite, le coeur serr d'un indicible effroi,
elle attendit.

Quelqu'un s'approcha du lit et effleura les rideaux.

Valentine rassembla toutes ses forces et laissa entendre ce
murmure rgulier de la respiration qui annonce un sommeil
tranquille.

Valentine! dit tout bas une voix.

La jeune fille frissonna jusqu'au fond du coeur, mais ne rpondit
point.

Valentine! rpta la mme voix.

Mme silence: Valentine avait promis de ne point se rveiller.

Puis tout demeura immobile.

Seulement Valentine entendit le bruit presque insensible d'une
liqueur tombant dans le verre qu'elle venait de vider.

Alors elle osa, sous le rempart de son bras tendu, entrouvrir sa
paupire.

Elle vit alors une femme en peignoir blanc, qui vidait dans son
verre une liqueur prpare d'avance dans une fiole.

Pendant ce court instant, Valentine retint peut-tre sa
respiration ou fit sans doute quelque mouvement, car la femme,
inquite, s'arrta et se pencha sur son lit pour mieux voir si
elle dormait rellement: c'tait Mme de Villefort.

Valentine, en reconnaissant sa belle-mre, fut saisie d'un frisson
aigu qui imprima un mouvement  son lit.

Madame de Villefort s'effaa aussitt le long du mur, et l,
abrite derrire le rideau du lit, muette, attentive, elle pia
jusqu'au moindre mouvement de Valentine.

Celle-ci se rappela les terribles paroles de Monte-Cristo; il lui
avait sembl, dans la main qui ne tenait pas la fiole, voir
briller une espce de couteau long et affil. Alors Valentine,
appelant toute la puissance de sa volont  son secours, s'effora
de fermer les yeux; mais, cette fonction du plus craintif de nos
sens, cette fonction, si simple d'ordinaire, devenait en ce moment
presque impossible  accomplir, tant l'avide curiosit faisait
d'efforts pour repousser cette paupire et attirer la vrit.

Cependant, assure, par le silence dans lequel avait recommenc 
se faire entendre le bruit gal de la respiration de Valentine,
que celle-ci dormait, Mme de Villefort tendit de nouveau le bras,
et en demeurant  demi dissimule par les rideaux rassembls au
chevet du lit, elle acheva de vider dans le verre de Valentine le
contenu de sa fiole.

Puis elle se retira, sans que le moindre bruit avertt Valentine
qu'elle tait partie.

Elle avait vu disparatre le bras, voil tout; ce bras frais et
arrondi d'une femme de vingt-cinq ans, jeune et belle, et qui
versait la mort.

Il est impossible d'exprimer ce que Valentine avait prouv
pendant cette minute et demie que Mme de Villefort tait reste
dans sa chambre.

Le grattement de l'ongle sur la bibliothque tira la jeune fille
de cet tat de torpeur dans lequel elle tait ensevelie, et qui
ressemblait  de l'engourdissement.

Elle souleva la tte avec effort.

La porte, toujours silencieuse, roula une seconde fois sur ses
gonds, et le comte de Monte-Cristo reparut.

Eh bien, demanda le comte, doutez-vous encore?

-- mon Dieu! murmura la jeune fille.

--Vous avez vu?

--Hlas!

--Vous avez reconnu?

Valentine poussa un gmissement.

Oui, dit-elle, mais je n'y puis croire.

--Vous aimez mieux mourir alors, et faire mourir Maximilien!...

--Mon Dieu, mon Dieu! rpta la jeune fille presque gare; mais
ne puis-je donc pas quitter la maison, me sauver?...

--Valentine, la main qui vous poursuit vous atteindra partout: 
force d'or, on sduira vos domestiques, et la mort s'offrira 
vous, dguise sous tous les aspects, dans l'eau que vous boirez 
la source, dans le fruit que vous cueillerez  l'arbre.

--Mais n'avez-vous donc pas dit que la prcaution de bon papa
m'avait prmunie contre le poison?

--Contre un poison, et encore non pas employ  forte dose; on
changera de poison ou l'on augmentera la dose.

Il prit le verre et y trempa ses lvres.

Et tenez, dit-il, c'est dj fait. Ce n'est plus avec de la
brucine qu'on vous empoisonne, c'est avec un simple narcotique. Je
reconnais le got de l'alcool dans lequel on l'a fait dissoudre.
Si vous aviez bu ce que Mme de Villefort vient de verser dans ce
verre, Valentine, vous tiez perdue.

--Mais, mon Dieu! s'cria la jeune fille, pourquoi donc me
poursuit-elle ainsi?

--Comment! vous tes si douce, si bonne, si peu croyante au mal
que vous n'avez pas compris, Valentine?

--Non, dit la jeune fille; je ne lui ai jamais fait de mal.

--Mais vous tes riche, Valentine; mais vous avez deux cent mille
livres de rente, et ces deux cent mille francs de rente, vous les
enlevez  son fils.

--Comment cela? Ma fortune n'est point la sienne et me vient de
mes parents.

--Sans doute, et voil pourquoi M. et Mme de Saint-Mran sont
morts: c'tait pour que vous hritassiez de vos parents; voil
pourquoi du jour o il vous a fait son hritire, M. Noirtier
avait t condamn; voil pourquoi,  votre tour, vous devez
mourir, Valentine, c'est afin que votre pre hrite de vous, et
que votre frre, devenu fils unique, hrite de votre pre.

--douard! pauvre enfant, et c'est pour lui qu'on commet tous ces
crimes?

--Ah! vous comprenez, enfin.

--Ah! mon Dieu! pourvu que tout cela ne retombe pas sur lui!

--Vous tes un ange, Valentine.

--Mais mon grand-pre, on a donc renonc  le tuer, lui?

--On a rflchi que vous morte,  moins d'exhrdation, la
fortune revenait naturellement  votre frre, et l'on a pens que
le crime, au bout du compte, tant inutile, il tait doublement
dangereux de le commettre.

--Et c'est dans l'esprit d'une femme qu'une pareille combinaison
a pris naissance!  mon Dieu! mon Dieu!

--Rappelez-vous Prouse, la treille de l'auberge de la Poste,
l'homme au manteau brun, que votre belle-mre interrogeait sur
l'aqua-tofana; eh bien, ds cette poque, tout cet infernal projet
mrissait dans son cerveau.

--Oh! monsieur, s'cria la douce jeune fille en fondant en
larmes, je vois bien, s'il en est ainsi, que je suis condamne 
mourir.

--Non, Valentine, non, car j'ai prvu tous les complots; non, car
notre ennemie est vaincue, puisqu'elle est devine; non, vous
vivrez, Valentine, vous vivrez pour aimer et tre aime, vous
vivrez pour tre heureuse et rendre un noble coeur heureux; mais
pour vivre, Valentine, il faut avoir bien confiance en moi.

--Ordonnez, monsieur, que faut-il faire?

--Il faut prendre aveuglment ce que je vous donnerai.

--Oh! Dieu m'est tmoin, s'cria Valentine, que si j'tais seule,
j'aimerais mieux me laisser mourir!

--Vous ne vous confierez  personne, pas mme  votre pre.

--Mon pre n'est pas de cet affreux complot, n'est-ce pas,
monsieur? dit Valentine en joignant les mains.

--Non, et cependant votre pre, l'homme habitu aux accusations
juridiques, votre pre doit se douter que toutes ces morts qui
s'abattent sur sa maison ne sont point naturelles. Votre pre,
c'est lui qui aurait d veiller sur vous, c'est lui qui devrait
tre  cette heure  la place que j'occupe; c'est lui qui devrait
dj avoir vid ce verre; c'est lui qui devrait dj s'tre dress
contre l'assassin. Spectre contre spectre, murmura-t-il, en
achevant tout haut sa phrase.

--Monsieur, dit Valentine, je ferai tout pour vivre, car il
existe deux tres au monde qui m'aiment  en mourir si je mourais:
mon grand-pre et Maximilien.

--Je veillerai sur eux comme j'ai veill sur vous.

--Eh bien, monsieur, disposez de moi, dit Valentine. Puis  voix
basse: mon Dieu! mon Dieu! dit-elle, que va-t-il m'arriver?

--Quelque chose qui vous arrive, Valentine, ne vous pouvantez
point; si vous souffrez, si vous perdez la vue, l'oue, le tact,
ne craignez rien; si vous vous rveillez sans savoir o vous tes,
n'ayez pas peur, dussiez-vous, en vous veillant, vous trouver
dans quelque caveau spulcral ou cloue dans quelque bire;
rappelez soudain votre esprit, et dites-vous: En ce moment, un
ami, un pre, un homme qui veut mon bonheur et celui de
Maximilien, cet homme veille sur moi.

--Hlas! hlas! quelle terrible extrmit!

--Valentine, aimez-vous mieux dnoncer votre belle-mre?

--J'aimerais mieux mourir cent fois! oh! oui, mourir!

--Non, vous ne mourrez pas, et quelque chose qui vous arrive,
vous me le promettez, vous ne vous plaindrez pas, vous esprerez?

--Je penserai  Maximilien.

--Vous tes ma fille bien-aime, Valentine; seul, je puis vous
sauver, et je vous sauverai.

Valentine, au comble de la terreur, joignit les mains (car elle
sentait que le moment tait venu de demander  Dieu du courage) et
se dressa pour prier, murmurant des mots sans suite, et oubliant
que ses blanches paules n'avaient d'autre voile que sa longue
chevelure et que l'on voyait battre son coeur sous la fine
dentelle de peignoir de nuit.

Le comte appuya doucement la main sur le bras de la jeune fille,
ramena jusque sur son cou la courtepointe de velours, et, avec un
sourire paternel:

Ma fille, dit-il, croyez en mon dvouement, comme vous croyez en
la bont de Dieu et dans l'amour de Maximilien.

Valentine attacha sur lui un regard plein de reconnaissance, et
demeura docile comme un enfant sous ses voiles.

Alors le comte tira de la poche de son gilet le drageoir en
meraude, souleva son couvercle d'or, et versa dans la main droite
de Valentine une petite pastille ronde de la grosseur d'un pois.

Valentine la prit avec l'autre main, et regarda le comte
attentivement: il y avait sur les traits de cet intrpide
protecteur un reflet de la majest et de la puissance divines. Il
tait vident que Valentine l'interrogeait du regard.

Oui, rpondit celui-ci.

Valentine porta la pastille  sa bouche et l'avala.

Et maintenant, au revoir, mon enfant, dit-il, je vais essayer de
dormir car vous tes sauve.

--Allez, dit Valentine, quelque chose qui m'arrive, je vous
promets de n'avoir pas peur.

Monte-Cristo tint longtemps ses yeux fixs sur la jeune fille, qui
s'endormit peu  peu, vaincue par la puissance du narcotique que
le comte venait de lui donner.

Alors il prit le verre, le vida aux trois quarts dans la chemine,
pour que l'on pt croire que Valentine avait bu ce qu'il en
manquait, le reposa sur la table de nuit; puis, regagnant la porte
de la bibliothque, il disparut aprs avoir jet un dernier regard
vers Valentine, qui s'endormait avec la confiance et la candeur
d'un ange couch aux pieds du Seigneur.




CII

Valentine.


La veilleuse continuait de brler sur la chemine de Valentine,
puisant les dernires gouttes d'huile qui surnageaient encore sur
l'eau; dj un cercle plus rougetre colorait l'albtre du globe,
dj la flamme plus vive laissait chapper ces derniers
ptillements qui semblent chez les tres inanims ces dernires
convulsions de l'agonie qu'on a si souvent compares  celles des
pauvres cratures humaines; un jour bas et sinistre venait teindre
d'un reflet d'opale les rideaux blancs et les draps de la jeune
fille.

Tous les bruits de la rue taient teints pour cette fois, et le
silence intrieur tait effrayant.

La porte de la chambre d'douard s'ouvrit alors, et une tte que
nous avons dj vue parut dans la glace oppose  la porte:
c'tait Mme de Villefort qui rentrait pour voir l'effet du
breuvage.

Elle s'arrta sur le seuil, couta le ptillement de la lampe,
seul bruit perceptible dans cette chambre qu'on et crue dserte,
puis elle s'avana doucement vers la table de nuit pour voir si le
verre de Valentine tait vide.

Il tait encore plein au quart, comme nous l'avons dit.

Mme de Villefort le prit et alla le vider dans les cendres,
qu'elle remua pour faciliter l'absorption de la liqueur, puis elle
rina soigneusement le cristal, l'essuya avec son propre mouchoir,
et le replaa sur la table de nuit.

Quelqu'un dont le regard et pu plonger dans l'intrieur de la
chambre et pu voir alors l'hsitation de Mme de Villefort  fixer
ses yeux sur Valentine et  s'approcher du lit.

Cette lueur lugubre, ce silence, cette terrible posie de la nuit
venaient sans doute se combiner avec l'pouvantable posie de sa
conscience: l'empoisonneuse avait peur de son oeuvre.

Enfin elle s'enhardit, carta le rideau, s'appuya au chevet du
lit, et regarda Valentine.

La jeune fille ne respirait plus, ses dents  demi desserres ne
laissaient chapper aucun atome de ce souffle qui dcle la vie;
ses lvres blanchissantes avaient cess de frmir; ses yeux, noys
dans une vapeur violette qui semblait avoir filtr sous la peau,
formaient une saillie plus blanche  l'endroit o le globe enflait
la paupire, et ses longs cils noirs rayaient une peau dj mate
comme la cire.

Mme de Villefort contempla ce visage d'une expression si loquente
dans son immobilit; elle s'enhardit alors, et, soulevant la
couverture, elle appuya sa main sur le coeur de la jeune fille.

Il tait muet et glac.

Ce qui battait sous sa main, c'tait l'artre de ses doigts: elle
retira sa main avec un frisson.

Le bras de Valentine pendait hors du lit; ce bras, dans toute la
partie qui se rattachait  l'paule et s'tendait jusqu' la
saigne, semblait moul sur celui d'une des Grces de Germain
Pilon; mais l'avant-bras tait lgrement dform par une
crispation, et le poignet, d'une forme si pure, s'appuyait, un peu
raidi et les doigts carts sur l'acajou.

La naissance des ongles tait bleutre.

Pour Mme de Villefort, il n'y avait plus de doute: tout tait
fini, l'oeuvre terrible, la dernire qu'elle et  accomplir,
tait enfin consomme.

L'empoisonneuse n'avait plus rien  faire dans cette chambre; elle
recula avec tant de prcaution, qu'il tait visible qu'elle
redoutait le craquement de ses pieds sur le tapis, mais, tout en
reculant, elle tenait encore le rideau soulev absorbant ce
spectacle de la mort qui porte en soi son irrsistible attraction,
tant que la mort n'est pas la dcomposition, mais seulement
l'immobilit, tant qu'elle demeure le mystre, et n'est pas encore
le dgot.

Les minutes s'coulaient; Mme de Villefort ne pouvait lcher ce
rideau qu'elle tenait suspendu comme un linceul au-dessus de la
tte de Valentine. Elle paya son tribut  la rverie: la rverie
du crime, ce doit tre le remords.

En ce moment, les ptillements de la veilleuse redoublrent.

Mme de Villefort,  ce bruit, tressaillit et laissa retomber le
rideau.

Au mme instant la veilleuse s'teignit, et la chambre fut plonge
dans une effrayante obscurit.

Au milieu de cette obscurit, la pendule s'veilla et sonna quatre
heures et demie.

L'empoisonneuse, pouvante de ces commotions successives, regagna
en ttonnant la porte, et rentra chez elle la sueur de l'angoisse
au front.

L'obscurit continua encore deux heures.

Puis peu  peu un jour blafard envahit l'appartement filtrant aux
lames des persiennes; puis peu  peu encore, il se fit grand, et
vint rendre une couleur et une forme aux objets et aux corps.

C'est  ce moment que la toux de la garde-malade retentit dans
l'escalier, et que cette femme entra chez Valentine, une tasse 
la main.

Pour un pre, pour un amant, le premier regard et t dcisif,
Valentine tait morte, pour cette mercenaire, Valentine n'tait
qu'endormie.

Bon, dit-elle en s'approchant de la table de nuit, elle a bu une
partie de sa potion, le verre est aux deux tiers vide.

Puis elle alla  la chemine, ralluma le feu, s'installa dans son
fauteuil, et, quoiqu'elle sortt de son lit, elle profita du
sommeil de Valentine pour dormir encore quelques instants.

La pendule l'veilla en sonnant huit heures.

Alors tonne de ce sommeil obstin dans lequel demeurait la jeune
fille, effraye de ce bras pendant hors du lit, et que la dormeuse
n'avait point ramen  elle, elle s'avana vers le lit, et ce fut
alors seulement qu'elle remarqua ces lvres froides et cette
poitrine glace.

Elle voulut ramener le bras prs du corps, mais le bras n'obit
qu'avec cette raideur effrayante  laquelle ne pouvait pas se
tromper une garde-malade.

Elle poussa un horrible cri.

Puis, courant  la porte:

Au secours! cria-t-elle, au secours!

--Comment, au secours! rpondit du bas de l'escalier la voix de
M. d'Avrigny.

C'tait l'heure o le docteur avait l'habitude de venir.

Comment, au secours! s'cria la voix de Villefort sortant alors
prcipitamment de son cabinet; docteur, n'avez-vous pas entendu
crier au secours?

--Oui, oui; montons, rpondit d'Avrigny, montons vite chez
Valentine.

Mais avant que le mdecin et le pre fussent entrs, les
domestiques qui se trouvaient au mme tage, dans les chambres ou
dans les corridors, taient entrs, et, voyant Valentine ple et
immobile sur son lit, levaient les mains au ciel et chancelaient
comme frapps de vertige.

Appelez Mme de Villefort! rveillez Mme de Villefort! cria le
procureur du roi, de la porte de la chambre dans laquelle il
semblait n'oser entrer.

Mais les domestiques, au lieu de rpondre, regardaient
M. d'Avrigny, qui tait entr, lui, qui avait couru  Valentine et
qui la soulevait dans ses bras.

Encore celle-ci..., murmura-t-il en la laissant tomber.  mon
Dieu, mon Dieu, quand vous lasserez-vous?

Villefort s'lana dans l'appartement.

Que dites-vous, mon Dieu! s'cria-t-il en levant les deux mains
au ciel. Docteur!... docteur!...

--Je dis que Valentine est morte! rpondit d'Avrigny d'une voix
solennelle et terrible dans sa solennit.

M. de Villefort s'abattit comme si ses jambes taient brises, et
retomba la tte sur le lit de Valentine.

Aux paroles du docteur, aux cris du pre, les domestiques,
terrifis, s'enfuirent avec de sourdes imprcations; on entendit
par les escaliers et par les corridors leurs pas prcipits, puis
un grand mouvement dans les cours, puis ce fut tout; le bruit
s'teignit: depuis le premier jusqu'au dernier, ils avaient
dsert la maison maudite.

En ce moment Mme de Villefort, le bras  moiti pass dans son
peignoir du matin, souleva la tapisserie; un instant elle demeura
sur le seuil, ayant l'air d'interroger les assistants et appelant
 son aide quelques larmes rebelles.

Tout  coup elle fit un pas, ou plutt un bond en avant, les bras
tendus vers la table.

Elle venait de voir d'Avrigny se pencher curieusement sur cette
table, et y prendre le verre qu'elle tait certaine d'avoir vid
pendant la nuit.

Le verre se trouvait au tiers plein, juste comme il tait quand
elle en avait jet le contenu dans les cendres.

Le spectre de Valentine dress devant l'empoisonneuse et produit
moins d'effet sur elle.

En effet, c'est bien la couleur du breuvage qu'elle a vers dans
le verre de Valentine, et que Valentine a bu; c'est bien ce poison
qui ne peut tromper l'oeil de M. d'Avrigny, et que M. d'Avrigny
regarde attentivement: c'est bien un miracle que Dieu a fait sans
doute pour qu'il restt, malgr les prcautions de l'assassin, une
trace, une preuve, une dnonciation du crime.

Cependant, tandis que Mme de Villefort tait reste immobile comme
la statue de la Terreur, tandis que de Villefort, la tte cache
dans les draps du lit mortuaire, ne voyait rien de ce qui se
passait autour de lui, d'Avrigny s'approchait de la fentre pour
mieux examiner de l'oeil le contenu du verre, et en dguster une
goutte prise au bout du doigt.

Ah! murmura-t-il, ce n'est plus de la brucine maintenant; voyons
ce que c'est!

Alors il courut  une des armoires de la chambre de Valentine,
armoire transforme en pharmacie, et, tirant de sa petite case
d'argent un flacon d'acide nitrique, il en laissa tomber quelques
gouttes dans l'opale de la liqueur qui se changea aussitt en un
demi-verre de sang vermeil.

Ah! fit d'Avrigny, avec l'horreur du juge  qui se rvle la
vrit, mle  la joie du savant  qui se dvoile un problme.

Mme de Villefort tourna un instant sur elle-mme; ses yeux
lancrent des flammes, puis s'teignirent; elle chercha,
chancelante, la porte de la main, et disparut.

Un instant aprs, on entendit le bruit loign d'un corps qui
tombait sur le parquet.

Mais personne n'y fit attention. La garde tait occupe  regarder
l'analyse chimique, Villefort tait toujours ananti.

M. d'Avrigny seul avait suivi des yeux Mme de Villefort et avait
remarqu sa sortie prcipite.

Il souleva la tapisserie de la chambre de Valentine et son regard,
 travers celle d'douard, put plonger dans l'appartement de
Mme de Villefort, qu'il vit tendue sans mouvement sur le parquet.

Allez secourir Mme de Villefort, dit-il  la garde;
Mme de Villefort se trouve mal.

--Mais Mlle Valentine? balbutia celle-ci.

--Mlle Valentine n'a plus besoin de secours, dit d'Avrigny,
puisque Mlle Valentine est morte.

--Morte! morte! soupira Villefort dans le paroxysme d'une douleur
d'autant plus dchirante qu'elle tait nouvelle, inconnue, inoue
pour ce coeur de bronze.

--Morte! dites-vous? s'cria une troisime voix; qui a dit que
Valentine tait morte?

Les deux hommes se retournrent, et sur la porte aperurent Morrel
debout, ple, boulevers, terrible.

Voici ce qui tait arriv:

 son heure habituelle, et par la petite porte qui conduisait chez
Noirtier, Morrel s'tait prsent.

Contre la coutume, il trouva la porte ouverte, il n'eut donc pas
besoin de sonner, il entra.

Dans le vestibule, il attendit un instant, appelant un domestique
quelconque qui l'introduist prs du vieux Noirtier.

Mais personne n'avait rpondu; les domestiques, on le sait,
avaient dsert la maison.

Morrel n'avait ce jour-l aucun motif particulier d'inquitude: il
avait la promesse de Monte-Cristo que Valentine vivrait, et
jusque-l la promesse avait t fidlement tenue. Chaque soir, le
comte lui avait donn de bonnes nouvelles, que confirmait le
lendemain Noirtier lui-mme.

Cependant cette solitude lui parut singulire; il appela une
seconde fois, une troisime fois, mme silence.

Alors il se dcida  monter.

La porte de Noirtier tait ouverte comme les autres portes.

La premire chose qu'il vit fut le vieillard dans son fauteuil, 
sa place habituelle; ses yeux dilats semblaient exprimer un
effroi intrieur que confirmait encore la pleur trange rpandue
sur ses traits.

Comment allez-vous, monsieur? demanda le jeune homme, non sans un
certain serrement de coeur.

--Bien! fit le vieillard avec son clignement d'yeux, bien!

Mais sa physionomie sembla crotre en inquitude.

Vous tes proccup, continua Morrel, vous avez besoin de quelque
chose. Voulez-vous que j'appelle quelqu'un de vos gens?

--Oui, fit Noirtier.

Morrel se suspendit au cordon de la sonnette; mais il eut beau le
tirer  le rompre, personne ne vint.

Il se retourna vers Noirtier; la pleur et l'angoisse allaient
croissant sur le visage du vieillard.

Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, mais pourquoi ne vient-on pas?
Est-ce qu'il y a quelqu'un de malade dans la maison?

Les yeux de Noirtier parurent prts  jaillir de leurs orbites.

Mais qu'avez-vous donc, continua Morrel, vous m'effrayez.
Valentine! Valentine!...

--Oui! oui! fit Noirtier.

Maximilien ouvrit la bouche pour parler, mais sa langue ne put
articuler aucun son: il chancela et se retint  la boiserie.

Puis il tendit la main vers la porte.

Oui, oui, oui! continua le vieillard.

Maximilien s'lana par le petit escalier, qu'il franchit en deux
bonds, tant que Noirtier semblait lui crier des yeux:

Plus vite! plus vite!

Une minute suffit au jeune homme pour traverser plusieurs
chambres, solitaires comme le reste de la maison, et pour arriver
jusqu' celle de Valentine.

Il n'eut pas besoin de pousser la porte, elle tait toute grande
ouverte.

Un sanglot fut le premier bruit qu'il perut. Il vit, comme 
travers un nuage, une figure noire agenouille et perdue dans un
amas confus de draperies blanches. La crainte, l'effroyable
crainte le clouait sur le seuil.

Ce fut alors qu'il entendit une voix qui disait: Valentine est
morte, et une seconde voix qui comme un cho, rpondait:

Morte! morte!




CIII

Maximilien.


Villefort se releva presque honteux d'avoir t surpris dans
l'accs de cette douleur.

Le terrible tat qu'il exerait depuis vingt-cinq ans tait arriv
 en faire plus ou moins qu'un homme.

Son regard, un instant gar, se fixa sur Morrel.

Qui tes-vous, monsieur, dit-il, vous qui oubliez qu'on n'entre
pas ainsi dans une maison qu'habite la mort?

Sortez, monsieur! sortez!

Mais Morrel demeurait immobile, il ne pouvait dtacher ses yeux du
spectacle effrayant de ce lit en dsordre et de la ple figure qui
tait couche dessus.

Sortez, entendez-vous! cria Villefort, tandis que d'Avrigny
s'avanait de son ct pour faire sortir Morrel.

Celui-ci regarda d'un air gar ce cadavre, ces deux hommes, toute
la chambre, sembla hsiter un instant, ouvrit la bouche; puis
enfin, ne trouvant pas un mot  rpondre, malgr l'innombrable
essaim d'ides fatales qui envahissaient son cerveau, il rebroussa
chemin en enfonant ses mains dans ses cheveux; de telle sorte que
Villefort et d'Avrigny, un instant distraits de leurs
proccupations, changrent, aprs l'avoir suivi des yeux, un
regard qui voulait dire:

Il est fou!

Mais avant que cinq minutes se fussent coules, on entendit gmir
l'escalier sous un poids considrable, et l'on vit Morrel qui,
avec une force surhumaine, soulevant le fauteuil de Noirtier entre
ses bras, apportait le vieillard au premier tage de la maison.

Arriv au haut de l'escalier, Morrel posa le fauteuil  terre et
le roula rapidement jusque dans la chambre de Valentine.

Toute cette manoeuvre s'excuta avec une force dcuple par
l'exaltation frntique du jeune homme.

Mais une chose tait effrayante surtout, c'tait la figure de
Noirtier s'avanant vers le lit de Valentine, pouss par Morrel, la
figure de Noirtier en qui l'intelligence dployait toutes ses
ressources, dont les yeux runissaient toute leur puissance pour
suppler aux autres facults.

Aussi ce visage ple, au regard enflamm, fut-il pour Villefort
une effrayante apparition.

Chaque fois qu'il s'tait trouv en contact avec son pre, il
s'tait toujours pass quelque chose de terrible.

Voyez ce qu'ils en ont fait! cria Morrel, une main encore appuye
au dossier du fauteuil qu'il venait de pousser jusqu'au lit, et
l'autre tendue vers Valentine; voyez, mon pre, voyez!

Villefort recula d'un pas et regarda avec tonnement ce jeune
homme qui lui tait presque inconnu, et qui appelait Noirtier son
pre.

En ce moment toute l'me du vieillard sembla passer dans ses yeux,
qui s'injectrent de sang; puis les veines de son cou se
gonflrent, une teinte bleutre comme celle qui envahit la peau de
l'pileptique, couvrit son cou, ses joues et ses tempes; il ne
manquait  cette explosion intrieure de tout l'tre qu'un cri.

Ce cri sortit pour ainsi dire de tous les pores, effrayant dans son
mutisme, dchirant dans son silence.

D'Avrigny se prcipita vers le vieillard et lui fit respirer un
violent rvulsif.

Monsieur! s'cria alors Morrel, en saisissant la main inerte du
paralytique, on me demande ce que je suis, et quel droit j'ai
d'tre ici.  vous qui le savez, dites-le, vous! dites-le!

Et la voix du jeune homme s'teignit dans les sanglots.

Quant au vieillard, sa respiration haletante secouait sa poitrine.
On et dit qu'il tait en proie  ces agitations qui prcdent
l'agonie.

Enfin, les larmes vinrent jaillir des yeux de Noirtier, plus
heureux que le jeune homme qui sanglotait sans pleurer. Sa tte ne
pouvant se pencher, ses yeux se fermrent.

Dites, continua Morrel d'une voix trangle, dites que j'tais
son fianc!

Dites qu'elle tait ma noble amie, mon seul amour sur la terre!

Dites, dites, dites, que ce cadavre m'appartient!

Et le jeune homme, donnant le terrible spectacle d'une grande
force qui se brise, tomba lourdement  genoux devant ce lit que
ses doigts crisps treignirent avec violence.

Cette douleur tait si poignante que d'Avrigny se dtourna pour
cacher son motion, et que Villefort, sans demander d'autre
explication, attir par ce magntisme qui nous pousse vers ceux
qui ont aim ceux que nous pleurons, tendit sa main au jeune
homme.

Mais Morrel ne voyait rien; il avait saisi la main glace de
Valentine, et, ne pouvant parvenir  pleurer, il mordait les draps
en rugissant.

Pendant quelque temps, on n'entendit dans cette chambre que le
conflit des sanglots, des imprcations et de la prire. Et
cependant un bruit dominait tous ceux-l, c'tait l'aspiration
rauque et dchirante qui semblait,  chaque reprise d'air, rompre
un des ressorts de la vie dans la poitrine de Noirtier.

Enfin, Villefort, le plus matre de tous, aprs avoir pour ainsi
dire cd pendant quelque temps sa place  Maximilien, Villefort
prit la parole.

Monsieur, dit-il  Maximilien, vous aimiez Valentine, dites-vous:
vous tiez son fianc; j'ignorais cet amour, j'ignorais cet
engagement; et cependant, moi, son pre, je vous le pardonne, car,
je le vois, votre douleur est grande, relle et vraie.

D'ailleurs, chez moi aussi la douleur est trop grande pour qu'il
reste en mon coeur place pour la colre.

Mais, vous le voyez, l'ange que vous espriez a quitt la terre:
elle n'a plus que faire des adorations des hommes, elle qui, 
cette heure, adore le Seigneur; faites donc vos adieux, monsieur,
 la triste dpouille qu'elle a oublie parmi nous; prenez une
dernire fois sa main que vous attendiez, et sparez-vous d'elle 
jamais: Valentine n'a plus besoin maintenant que du prtre qui
doit la bnir.

--Vous vous trompez, monsieur, s'cria Morrel en se relevant sur
un genou, le coeur travers par une douleur plus aigu qu'aucune
de celles qu'il et encore ressenties; vous vous trompez:
Valentine, morte comme elle est morte, a non seulement besoin d'un
prtre, mais encore d'un vengeur.

Monsieur de Villefort, envoyez chercher le prtre; moi, je serai
le vengeur.

--Que voulez-vous dire, monsieur? murmura Villefort tremblant 
cette nouvelle inspiration du dlire de Morrel.

--Je veux dire, continua Morrel, qu'il y a deux hommes en vous,
monsieur. Le pre a assez pleur; que le procureur du roi commence
son office.

Les yeux de Noirtier tincelrent, d'Avrigny se rapprocha.

Monsieur, continua le jeune homme, en recueillant des yeux tous
les sentiments qui se rvlaient sur les visages des assistants,
je sais ce que je dis, et vous savez tous aussi bien que moi ce
que je vais dire.

Valentine est morte assassine!

Villefort baissa la tte; d'Avrigny avana d'un pas encore;
Noirtier fit oui des yeux.

Or, monsieur, continua Morrel, au temps o nous vivons, une crature,
ne ft-elle pas jeune, ne ft-elle pas belle, ne ft-elle pas adorable
comme tait Valentine, une crature ne disparat pas violemment du monde
sans que l'on demande compte de sa disparition.

Allons, monsieur le procureur du roi, ajouta Morrel avec une
vhmence croissante, pas de piti! je vous dnonce le crime,
cherchez l'assassin!

Et son oeil implacable interrogeait Villefort, qui de son ct
sollicitait du regard tantt Noirtier, tantt d'Avrigny.

Mais au lieu de trouver secours dans son pre et dans le docteur,
Villefort ne rencontra en eux qu'un regard aussi inflexible que
celui de Morrel.

Oui! fit le vieillard.

--Certes! dit d'Avrigny.

--Monsieur, rpliqua Villefort, essayant de lutter contre cette
triple volont et contre sa propre motion, monsieur, vous vous
trompez, il ne se commet pas de crimes chez moi; la fatalit me
frappe, Dieu m'prouve; c'est horrible  penser; mais on
n'assassine personne!

Les yeux de Noirtier flamboyrent, d'Avrigny ouvrit la bouche pour
parler.

Morrel tendit le bras en commandant le silence.

Et moi, je vous dis que l'on tue ici! s'cria Morrel dont la voix
baissa sans rien perdre de sa vibration terrible.

Je vous dis que voil la quatrime victime frappe depuis quatre
mois.

Je vous dis qu'on avait dj une fois, il y a quatre jours de
cela, essay d'empoisonner Valentine, et que l'on avait chou
grce aux prcautions qu'avait prises M. Noirtier!

Je vous dis que l'on a doubl la dose ou chang la nature du
poison, et que cette fois on a russi!

Je vous dis que vous savez tout cela aussi bien que moi, enfin,
puisque monsieur que voil vous en a prvenu, et comme mdecin et
comme ami.

--Oh, vous tes en dlire! monsieur, dit Villefort, essayant
vainement de se dbattre dans le cercle o il se sentait pris.

--Je suis en dlire! s'cria Morrel; eh bien, j'en appelle 
M. d'Avrigny lui-mme.

Demandez-lui, monsieur, s'il se souvient encore des paroles qu'il
a prononces dans votre jardin, dans le jardin de cet htel, le
soir mme de la mort de Mme de Saint-Mran, alors que tous deux,
vous et lui, vous croyant seuls, vous vous entreteniez de cette
mort tragique, dans laquelle cette fatalit dont vous parlez et
Dieu, que vous accusez injustement, ne peuvent tre compts que
pour une chose; c'est--dire pour avoir cr l'assassin de
Valentine!

Villefort et d'Avrigny se regardrent.

Oui, oui, rappelez-vous, dit Morrel, car ces paroles, que vous
croyiez livres au silence et  la solitude sont tombes dans mon
oreille. Certes, de ce soir-l, en voyant la coupable complaisance
de M. de Villefort pour les siens, j'eusse d tout dcouvrir 
l'autorit; je ne serais pas complice comme je le suis en ce
moment de ta mort, Valentine! ma Valentine bien-aime! mais le
complice deviendra le vengeur; ce quatrime meurtre est flagrant
et visible aux yeux de tous, et si ton pre t'abandonne,
Valentine, c'est moi, c'est moi, je te le jure, qui poursuivrai
l'assassin.

Et cette fois, comme si la nature avait enfin piti de cette
vigoureuse organisation prte  se briser par sa propre force, les
dernires paroles de Morrel s'teignirent dans sa gorge; sa
poitrine clata en sanglots, les larmes, si longtemps rebelles,
jaillirent de ses yeux, il s'affaissa sur lui-mme, et retomba 
genoux pleurant prs du lit de Valentine.

Alors ce fut le tour de d'Avrigny.

Et moi aussi, dit-il d'une voix forte, moi aussi, je me joins 
M. Morrel pour demander justice du crime; car mon coeur se soulve
 l'ide que ma lche complaisance a encourag l'assassin!

-- mon Dieu! mon Dieu! murmura Villefort ananti.

Morrel releva la tte, en lisant dans les yeux du vieillard qui
lanaient une flamme surnaturelle:

Tenez, dit-il, tenez, M. Noirtier veut parler.

--Oui, fit Noirtier avec une expression d'autant plus terrible
que toutes les facults de ce pauvre vieillard impuissant taient
concentres dans son regard.

--Vous connaissez l'assassin? dit Morrel.

--Oui, rpliqua Noirtier.

--Et vous allez nous guider? s'cria le jeune homme. coutons!
M. d'Avrigny, coutons!

Noirtier adressa au malheureux Morrel un sourire mlancolique, un
de ces doux sourires des yeux qui tant de fois avaient rendu
Valentine heureuse, et fixa son attention.

Puis, ayant riv pour ainsi dire les yeux de son interlocuteur aux
siens, il les dtourna vers la porte.

Voulez-vous que je sorte, monsieur? s'cria douloureusement
Morrel.

--Oui, fit Noirtier.

--Hlas! hlas! monsieur; mais ayez donc piti de moi!

Les yeux du vieillard demeurrent impitoyablement fixs vers la
porte.

Pourrais-je revenir, au moins? demanda Morrel.

--Oui.

--Dois-je sortir seul?

--Non.

--Qui dois-je emmener avec moi? M. le procureur au roi?

--Non.

--Le docteur?

--Oui.

--Vous voulez rester seul avec M. de Villefort?

--Oui.

--Mais pourrait-il vous comprendre, lui?

--Oui.

--Oh! dit Villefort presque joyeux de ce que l'enqute allait se
faire en tte--tte, oh! soyez tranquille, je comprends trs bien
mon pre.

Et tout en disant cela avec cette expression de joie que nous
avons signale, les dents du procureur du roi s'entrechoquaient
avec violence.

D'Avrigny prit le bras de Morrel et entrana le jeune homme dans
la chambre voisine.

Il se fit alors dans toute cette maison un silence plus profond
que celui de la mort.

Enfin, au bout d'un quart d'heure, un pas chancelant se fit
entendre, et Villefort parut sur le seuil du salon o se tenaient
d'Avrigny et Morrel, l'un absorb et l'autre suffoquant.

Venez, dit-il.

Et il les ramena prs du fauteuil de Noirtier.

Morrel, alors, regarda attentivement Villefort.

La figure du procureur du roi tait livide; de larges taches de
couleur de rouille sillonnaient son front; entre ses doigts, une
plume tordue de mille faons criait en se dchiquetant en
lambeaux.

Messieurs, dit-il d'une voix trangle  d'Avrigny et  Morrel,
messieurs, votre parole d'honneur que l'horrible secret demeurera
enseveli entre nous!

Les deux hommes firent un mouvement.

Je vous en conjure!... continua Villefort.

--Mais, dit Morrel, le coupable!... le meurtrier!...
l'assassin!...

--Soyez tranquille, monsieur, justice sera faite, dit Villefort.
Mon pre m'a rvl le nom du coupable; mon pre a soif de
vengeance comme vous, et cependant mon pre vous conjure, comme
moi de garder le secret du crime.

N'est-ce pas, mon pre?

--Oui, fit rsolument Noirtier.

Morrel laissa chapper un mouvement d'horreur et d'incrdulit.

Oh! s'cria Villefort, en arrtant Maximilien par le bras, oh!
monsieur, si mon pre, l'homme inflexible que vous connaissez,
vous fait cette demande, c'est qu'il sait que Valentine sera
terriblement venge.

N'est-ce pas, mon pre?

Le vieillard fit signe que oui.

Villefort continua.

Il me connat, lui, et c'est  lui que j'ai engag ma parole.
Rassurez-vous donc, messieurs; trois jours, je vous demande trois
jours, c'est moins que ne vous demanderait la justice, et dans
trois jours la vengeance que j'aurai tire du meurtre de mon
enfant fera frissonner jusqu'au fond de leur coeur les plus
indiffrents des hommes.

N'est-ce pas, mon pre?

Et en disant ces paroles, il grinait des dents et secouait la
main engourdie du vieillard.

Tout ce qui est promis sera-t-il tenu, monsieur Noirtier? demanda
Morrel, tandis que d'Avrigny interrogeait du regard.

--Oui, fit Noirtier, avec un regard de sinistre joie.

--Jurez donc, messieurs, dit Villefort en joignant les mains de
d'Avrigny et de Morrel, jurez que vous aurez piti de l'honneur de
ma maison, et que vous me laisserez le soin de le venger?

D'Avrigny se dtourna et murmura un oui bien faible, mais Morrel
arracha sa main du magistrat, se prcipita vers le lit, imprima
ses lvres sur les lvres glaces de Valentine, et s'enfuit avec
le long gmissement d'une me qui s'engloutit dans le dsespoir.

Nous avons dit que tous les domestiques avaient disparu.

M. de Villefort fut donc forc de prier d'Avrigny de se charger
des dmarches, si nombreuses et si dlicates, qu'entrane la mort
dans nos grandes villes, et surtout la mort accompagne de
circonstances aussi suspectes.

Quant  Noirtier, c'tait quelque chose de terrible  voir que
cette douleur sans mouvement, que ce dsespoir sans gestes, que
ces larmes sans voix.

Villefort rentra dans son cabinet; d'Avrigny alla chercher le
mdecin de la mairie qui remplit les fonctions d'inspecteur aprs
dcs, et que l'on nomme assez nergiquement le mdecin des morts.

Noirtier ne voulut point quitter sa petite-fille.

Au bout d'une demi-heure, M. d'Avrigny revint avec son confrre;
on avait ferm les portes de la rue, et comme le concierge avait
disparu avec les autres serviteurs, ce fut Villefort lui-mme qui
alla ouvrir.

Mais il s'arrta sur le palier; il n'avait plus le courage
d'entrer dans la chambre mortuaire.

Les deux docteurs pntrrent donc seuls jusqu' la chambre de
Valentine.

Noirtier tait prs du lit, ple comme la morte, immobile et muet
comme elle.

Le mdecin des morts s'approcha avec l'indiffrence de l'homme qui
passe la moiti de sa vie avec les cadavres, souleva le drap qui
recouvrait la jeune fille, et entrouvrit seulement les lvres.

Oh! dit d'Avrigny en soupirant, pauvre jeune fille, elle est bien
morte, allez.

--Oui, rpondit laconiquement le mdecin en laissant retomber le
drap qui recouvrait le visage de Valentine.

Noirtier fit entendre un sourd rlement.

D'Avrigny se retourna, les yeux du vieillard tincelaient. Le bon
docteur comprit que Noirtier rclamait la vue de son enfant, il le
rapprocha du lit, et tandis que le mdecin des morts trempait dans
de l'eau chlorure les doigts qui avaient touch les lvres de la
trpasse, il dcouvrit ce calme et ple visage qui semblait celui
d'un ange endormi.

Une larme qui reparut au coin de l'oeil de Noirtier fut le
remerciement que reut le bon docteur.

Le mdecin des morts dressa son procs-verbal sur le coin d'une
table, dans la chambre mme de Valentine, et, cette formalit
suprme accomplie, sortit reconduit par le docteur.

Villefort les entendit descendre et reparut  la porte de son
cabinet.

En quelques mots il remercia le mdecin, et, se retournant vers
d'Avrigny:

Et maintenant! dit-il, le prtre?

--Avez-vous un ecclsiastique que vous dsirez plus
particulirement charger de prier prs de Valentine? demanda
d'Avrigny.

--Non, dit Villefort, allez chez le plus proche.

--Le plus proche, fit le mdecin est un bon abb italien qui est
venu demeurer dans la maison voisine de la vtre. Voulez-vous que
je le prvienne en passant?

--D'Avrigny, dit Villefort, veuillez, je vous prie, accompagner
monsieur.

Voici la clef pour que vous puissiez entrer et sortir  volont.

Vous ramnerez le prtre, et vous vous chargerez de l'installer
dans la chambre de ma pauvre enfant.

--Dsirez-vous lui parler, mon ami?

--Je dsire tre seul. Vous m'excuserez, n'est-ce pas? Un prtre
doit comprendre toutes les douleurs, mme la douleur paternelle.

Et M. de Villefort, donnant un passe-partout  d'Avrigny, salua
une dernire fois le docteur tranger et rentra dans son cabinet,
o il se mit  travailler.

Pour certaines organisations, le travail est le remde  toutes
les douleurs.

Au moment o ils descendaient dans la rue, ils aperurent un homme
vtu d'une soutane, qui se tenait sur le seuil de la porte
voisine.

Voici celui dont je vous parlais, dit le mdecin des morts 
d'Avrigny.

D'Avrigny aborda l'ecclsiastique.

Monsieur, lui dit-il, seriez-vous dispos  rendre un grand
service  un malheureux pre qui vient de perdre sa fille,  M. le
procureur du roi Villefort?

--Ah! monsieur, rpondit le prtre avec un accent italien des
plus prononcs, oui, je sais, la mort est dans sa maison.

--Alors, je n'ai point  vous apprendre quel genre de service il
ose attendre de vous.

--J'allais aller m'offrir, monsieur, dit le prtre; c'est notre
mission d'aller au-devant de nos devoirs.

--C'est une jeune fille.

--Oui, je sais cela, je l'ai appris des domestiques que j'ai vus
fuyant la maison. J'ai su qu'elle s'appelait Valentine; et j'ai
dj pri pour elle.

--Merci, merci, monsieur, dit d'Avrigny, et puisque vous avez
dj commenc d'exercer votre saint ministre, daignez le
continuer. Venez vous asseoir prs de la morte, et toute une
famille plonge dans le deuil vous sera bien reconnaissante.

--J'y vais, monsieur, rpondit l'abb, et j'ose dire que jamais
prires ne seront plus ardentes que les miennes.

D'Avrigny prit l'abb par la main, et sans rencontrer Villefort,
enferm dans son cabinet, il le conduisit jusqu' la chambre de
Valentine, dont les ensevelisseurs devaient s'emparer seulement la
nuit suivante.

En entrant dans la chambre, le regard de Noirtier avait rencontr
celui de l'abb, et sans doute il crut y lire quelque chose de
particulier, car il ne le quitta plus.

D'Avrigny recommanda au prtre non seulement la morte, mais le
vivant, et le prtre promit  d'Avrigny de donner ses prires 
Valentine et ses soins  Noirtier.

L'abb s'y engagea solennellement, et, sans doute pour n'tre pas
drang dans ses prires, et pour que Noirtier ne ft pas drang
dans sa douleur, il alla, ds que M. d'Avrigny eut quitt la
chambre, fermer non seulement les verrous de la porte par laquelle
le docteur venait de sortir, mais encore les verrous de celle qui
conduisait chez Mme de Villefort.




CIV

La signature Danglars.


Le jour du lendemain se leva triste et nuageux.

Les ensevelisseurs avaient pendant la nuit accompli leur funbre
office, et cousu le corps dpos sur le lit dans le suaire qui
drape lugubrement les trpasss en leur prtant, quelque chose
qu'on dise de l'galit devant la mort, un dernier tmoignage du
luxe qu'ils aimaient pendant leur vie.

Ce suaire n'tait autre chose qu'une pice de magnifique batiste
que la jeune fille avait achete quinze jours auparavant.

Dans la soire, des hommes appels  cet effet avaient transport
Noirtier de la chambre de Valentine dans la sienne, et, contre
toute attente, le vieillard n'avait fait aucune difficult de
s'loigner du corps de son enfant.

L'abb Busoni avait veill jusqu'au jour, et, au jour, il s'tait
retir chez lui, sans appeler personne.

Vers huit heures du matin, d'Avrigny tait revenu; il avait
rencontr Villefort qui passait chez Noirtier, et il l'avait
accompagn pour savoir comment le vieillard avait pass la nuit.

Ils le trouvrent dans le grand fauteuil qui lui servait de lit,
reposant d'un sommeil doux et presque souriant.

Tous deux s'arrtrent tonns sur le seuil.

Voyez, dit d'Avrigny  Villefort, qui regardait son pre endormi;
voyez, la nature sait calmer les plus vives douleurs; certes, on
ne dira pas que M. Noirtier n'aimait pas sa petite-fille; il dort
cependant.

--Oui, et vous avez raison, rpondit Villefort avec surprise; il
dort, et c'est bien trange, car la moindre contrarit le tient
veill des nuits entires.

--La douleur l'a terrass, rpliqua d'Avrigny.

Et tous deux regagnrent pensifs le cabinet du procureur du roi.

Tenez, moi, je n'ai pas dormi, dit Villefort en montrant 
d'Avrigny son lit intact; la douleur ne me terrasse pas, moi, il y
a deux nuits que je ne me suis couch; mais, en change, voyez mon
bureau; ai-je crit, mon Dieu! pendant ces deux jours et ces deux
nuits!... ai-je fouill ce dossier, ai-je annot cet acte
d'accusation de l'assassin Benedetto!...  travail, travail! ma
passion, ma joie, ma rage, c'est  toi de terrasser toutes mes
douleurs!

Et il serra convulsivement la main de d'Avrigny.

Avez-vous besoin de moi? demanda le docteur.

--Non, dit Villefort; seulement revenez  onze heures, je vous
prie; c'est  midi qu'a lieu... le dpart... Mon Dieu! ma pauvre
enfant! ma pauvre enfant!

Et le procureur du roi, redevenant homme, leva les yeux au ciel et
poussa un soupir.

Vous tiendrez-vous donc au salon de rception?

--Non, j'ai un cousin qui se charge de ce triste honneur. Moi, je
travaillerai, docteur; quand je travaille, tout disparat.

En effet, le docteur n'tait point  la porte que dj le
procureur du roi s'tait remis au travail.

Sur le perron, d'Avrigny rencontra ce parent dont lui avait parl
Villefort, personnage insignifiant dans cette histoire comme dans
la famille, un de ces tres vous en naissant  jouer le rle
d'utilit dans le monde.

Il tait ponctuel, vtu de noir, avait un crpe au bras, et
s'tait rendu chez son cousin avec une figure qu'il s'tait faite,
qu'il comptait garder tant que besoin serait, et quitter ensuite.

 onze heures, les voitures funbres roulrent sur le pav de la
cour, et la rue du Faubourg-Saint-Honor s'emplit des murmures de
la foule, galement avide des joies ou du deuil des riches, et qui
court  un enterrement pompeux avec la mme hte qu' un mariage
de duchesse.

Peu  peu le salon mortuaire s'emplit et l'on vit arriver d'abord
une partie de nos anciennes connaissances, c'est--dire Debray,
Chteau-Renaud, Beauchamp, puis toutes les illustrations du
parquet, de la littrature et de l'arme; car M. de Villefort
occupait moins encore par sa position sociale que par son mrite
personnel, un des premiers rangs dans le monde parisien.

Le cousin se tenait  la porte et faisait entrer tout le monde, et
c'tait pour les indiffrents un grand soulagement, il faut le
dire, que de voir l une figure indiffrente qui n'exigeait point
des convis une physionomie menteuse ou de fausses larmes, comme
eussent fait un pre, un frre ou un fianc.

Ceux qui se connaissaient s'appelaient du regard et se
runissaient en groupes.

Un de ces groupes tait compos de Debray, de Chteau-Renaud et de
Beauchamp.

Pauvre jeune fille! dit Debray, payant, comme chacun au reste le
faisait malgr soi, un tribut  ce douloureux vnement; pauvre jeune
fille! si riche, si belle! Eussiez-vous pens cela, Chteau-Renaud,
quand nous vnmes, il y a combien?... trois semaines ou un mois tout au
plus, pour signer ce contrat qui ne fut pas sign?

--Ma foi, non, dit Chteau-Renaud.

--La connaissiez-vous?

--J'avais caus une fois ou deux avec elle au bal de
Mme de Morcerf, elle m'avait paru charmante quoique d'un esprit un
peu mlancolique. O est la belle-mre? savez-vous?

--Elle est alle passer la journe avec la femme de ce digne
monsieur qui nous reoit.

--Qu'est-ce que c'est que a?

--Qui a?

--Le monsieur qui nous reoit. Un dput?

--Non, dit Beauchamp; je suis condamn  voir nos honorables tous
les jours, et sa tte m'est inconnue.

--Avez-vous parl de cette mort dans votre journal?

--L'article n'est pas de moi, mais on en a parl; je doute mme
qu'il soit agrable  M. de Villefort. Il est dit, je crois, que
si quatre morts successives avaient eu lieu autre part que dans la
maison de M. le procureur du roi, M. le procureur du roi s'en ft
certes plus mu.

--Au reste, dit Chteau-Renaud, le docteur d'Avrigny, qui est le
mdecin de ma mre, le prtend fort dsespr.

--Mais qui cherchez-vous donc, Debray?

--Je cherche M. de Monte-Cristo, rpondit le jeune homme.

--Je l'ai rencontr sur le boulevard en venant ici. Je le crois
sur son dpart, il allait chez son banquier, dit Beauchamp.

--Chez son banquier? Son banquier, n'est-ce pas Danglars? demanda
Chteau-Renaud  Debray.

--Je crois que oui, rpondit le secrtaire intime avec un lger
trouble; mais M. de Monte-Cristo n'est pas le seul qui manque ici.
Je ne vois pas Morrel.

--Morrel! est-ce qu'il les connaissait? demanda Chteau-Renaud.

--Je crois qu'il avait t prsent  Mme de Villefort seulement.

--N'importe, il aurait d venir, dit Debray; de quoi causera-t-il,
ce soir? cet enterrement, c'est la nouvelle de la journe;
mais, chut, taisons-nous, voici M. le ministre de la Justice et
des Cultes, il va se croire oblig de faire son petit _speech_ au
cousin larmoyant.

Et les trois jeunes gens se rapprochrent de la porte pour
entendre le petit _speech_ de M. le ministre de la Justice et des
Cultes.

Beauchamp avait dit vrai; en se rendant  l'invitation mortuaire,
il avait rencontr Monte-Cristo, qui, de son ct, se dirigeait
vers l'htel de Danglars, rue de la Chausse-d'Antin.

Le banquier avait, de sa fentre, aperu la voiture du comte
entrant dans la cour, et il tait venu au-devant de lui avec un
visage attrist, mais affable.

Eh bien, comte, dit-il en tendant la main  Monte-Cristo, vous venez me
faire vos compliments de condolance. En vrit, le malheur est dans ma
maison; c'est au point que, lorsque je vous ai aperu, je
m'interrogeais moi-mme pour savoir si je n'avais pas souhait malheur 
ces pauvres Morcerf, ce qui et justifi le proverbe: Qui mal veut, mal
lui arrive. Eh bien, sur ma parole, non, je ne souhaitais pas de mal 
Morcerf; il tait peut-tre un peu orgueilleux pour un homme parti de
rien, comme moi, se devant tout  lui-mme, comme moi, mais chacun a ses
dfauts. Ah, tenez-vous bien, comte, les gens de notre gnration...
Mais, pardon, vous n'tes pas de notre gnration, vous, vous tes un
jeune homme... Les gens de notre gnration ne sont point heureux cette
anne: tmoin notre puritain de procureur du roi, tmoin Villefort, qui
vient encore de perdre sa fille. Ainsi, rcapitulez: Villefort, comme
nous disions, perdant toute sa famille d'une faon trange; Morcerf
dshonor et tu; moi, couvert de ridicule par la sclratesse de ce
Benedetto, et puis...

--Puis, quoi? demanda le comte.

--Hlas! vous l'ignorez donc?

--Quelque nouveau malheur?

--Ma fille...

--Mlle Danglars?

--Eugnie nous quitte.

--Oh! mon Dieu! que me dites-vous l!

--La vrit, mon cher comte. Mon Dieu! que vous tes heureux de
n'avoir ni femme ni enfant, vous!

--Vous trouvez?

--Ah! mon Dieu!

--Et vous dites que Mlle Eugnie...

--Elle n'a pu supporter l'affront que nous a fait ce misrable,
et m'a demand la permission de voyager.

--Et elle est partie?

--L'autre nuit.

--Avec Mme Danglars?

--Non, avec une parente... Mais nous ne la perdons pas moins,
cette chre Eugnie; car je doute qu'avec le caractre que je lui
connais, elle consente jamais  revenir en France!

--Que voulez-vous, mon cher baron, dit Monte-Cristo, chagrins de
famille, chagrins qui seraient crasants pour un pauvre diable
dont l'enfant serait toute la fortune, mais supportables pour un
millionnaire. Les philosophes ont beau dire, les hommes pratiques
leur donneront toujours un dmenti l-dessus: l'argent console de
bien des choses; et vous, vous devez tre plus vite consol que
qui que ce soit, si vous admettez la vertu de ce baume souverain:
vous, le roi de la finance, le point d'intersection de tous les
pouvoirs.

Danglars lana un coup d'oeil oblique au comte, pour voir s'il
raillait ou s'il parlait srieusement.

Oui, dit-il, le fait est que si la fortune console, je dois tre
consol: je suis riche.

--Si riche, mon cher baron, que votre fortune ressemble aux
Pyramides; voult-on les dmolir, on n'oserait; ost-on, on ne
pourrait.

Danglars sourit de cette confiante bonhomie du comte.

Cela me rappelle, dit-il, que lorsque vous tes entr, j'tais en
train de faire cinq petits bons; j'en avais dj sign deux;
voulez-vous me permettre de faire les trois autres?

--Faites, mon cher baron, faites.

Il y eut un instant de silence, pendant lequel on entendit crier
la plume du banquier, tandis que Monte-Cristo regardait les
moulures dores au plafond.

Des bons d'Espagne, dit Monte-Cristo, des bons d'Hati, des bons
de Naples?

--Non, dit Danglars en riant de son rire suffisant, des bons au
porteur, des bons sur la Banque de France. Tenez, ajouta-t-il,
monsieur le comte, vous qui tes l'empereur de la finance, comme
j'en suis le roi, avez-vous vu beaucoup de chiffons de papier de
cette grandeur-l valoir chacun un million?

Monte-Cristo prit dans sa main, comme pour les peser, les cinq
chiffons de papier que lui prsentait orgueilleusement Danglars,
et lut:

Plaise  M. le Rgent de la Banque de faire payer  mon ordre, et
sur les fonds dposs par moi, la somme d'un million, valeur en
compte.

                                 BARON DANGLARS.

--Un, deux, trois, quatre, cinq, fit Monte-Cristo; cinq millions!
peste! comme vous y allez, seigneur Crsus!

--Voil comme je fais les affaires, moi, dit Danglars.

--C'est merveilleux, si surtout, comme je n'en doute pas, cette
somme est paye comptant.

--Elle le sera, dit Danglars.

--C'est beau d'avoir un pareil crdit; en vrit il n'y a qu'en
France qu'on voie ces choses-l: cinq chiffons de papier valant
cinq millions; et il faut le voir pour le croire.

--Vous en doutez?

--Non.

--Vous dites cela avec un accent... Tenez, donnez-vous-en le
plaisir: conduisez mon commis  la banque, et vous l'en verrez
sortir avec des bons sur le trsor pour la mme somme.

--Non, dit Monte-Cristo pliant les cinq billets, ma foi non, la
chose est trop curieuse, et j'en ferai l'exprience moi-mme. Mon
crdit chez vous tait de six millions, j'ai pris neuf cent mille
francs, c'est cinq millions cent mille francs que vous restez me
devoir. Je prends vos cinq chiffons de papier que je tiens pour
bons  la seule vue de votre signature, et voici un reu gnral
de six millions qui rgularise notre compte. Je l'avais prpar
d'avance, car il faut vous dire que j'ai fort besoin d'argent
aujourd'hui.

Et d'une main Monte-Cristo mit les cinq billets dans sa poche,
tandis que de l'autre il tendait son reu au banquier.

La foudre tombant aux pieds de Danglars ne l'et pas cras d'une
terreur plus grande.

Quoi! balbutia-t-il, quoi! monsieur le comte, vous prenez cet
argent? Mais, pardon, pardon, c'est de l'argent que je dois aux
hospices, un dpt, et j'avais promis de payer ce matin.

--Ah! dit Monte-Cristo, c'est diffrent. Je ne tiens pas
prcisment  ces cinq billets, payez-moi en autres valeurs;
c'tait par curiosit que j'avais pris celles-ci, afin de pouvoir
dire de par le monde que, sans avis aucun, sans me demander cinq
minutes de dlai, la maison Danglars m'avait pay cinq millions
comptant! c'et t remarquable! Mais voici vos valeurs; je vous
le rpte, donnez-m'en d'autres.

Et il tendait les cinq effets  Danglars qui, livide, allongea
d'abord la main, ainsi que le vautour allonge la griffe par les
barreaux de sa cage pour retenir la chair qu'on lui enlve.

Tout  coup il se ravisa, fit un effort violent et se contint.

Puis on le vit sourire, arrondir peu  peu les traits de son
visage boulevers.

Au fait, dit-il, votre reu, c'est de l'argent.

--Oh! mon Dieu, oui! et si vous tiez  Rome, sur mon reu, la
maison Thomson et French ne ferait pas plus de difficult de vous
payer que vous n'en avez fait vous-mme.

--Pardon, monsieur le comte, pardon.

--Je puis donc garder cet argent?

--Oui, dit Danglars en essuyant la sueur qui perlait  la racine
de ses cheveux, gardez, gardez.

Monte-Cristo remit les cinq billets dans sa poche avec cet
intraduisible mouvement de physionomie qui veut dire:

Dame! rflchissez; si vous vous repentez, il est encore temps.

--Non, dit Danglars, non; dcidment, gardez mes signatures.
Mais, vous le savez, rien n'est formaliste comme un homme
d'argent; je destinais cet argent aux hospices et j'eusse cru les
voler en ne leur donnant pas prcisment celui-l, comme si un cu
n'en valait pas un autre. Excusez!

Et il se mit  rire bruyamment, mais des nerfs.

J'excuse, rpondit gracieusement Monte-Cristo, et j'empoche.

Et il plaa les bons dans son portefeuille.

Mais, dit Danglars, nous avons une somme de cent mille francs?

--Oh! bagatelle, dit Monte-Cristo. L'agio doit monter  peu prs
 cette somme; gardez-la, et nous serons quittes.

--Comte, dit Danglars, parlez-vous srieusement?

--Je ne ris jamais avec les banquiers, rpliqua Monte-Cristo
avec un srieux qui frisait l'impertinence.

Et il s'achemina vers la porte, juste au moment o le valet de
chambre annonait:

M. de Boville, receveur gnral des hospices.

--Ma foi, dit Monte-Cristo, il parat que je suis arriv  temps
pour jouir de vos signatures, on se les dispute.

Danglars plit une seconde fois, et se hta de prendre cong du
comte.

Le comte de Monte-Cristo changea un crmonieux salut avec
M. de Boville, qui se tenait debout dans le salon d'attente, et
qui, M. de Monte-Cristo pass, fut immdiatement introduit dans le
cabinet de M. Danglars.

On et pu voir le visage si srieux du comte s'illuminer d'un
phmre sourire  l'aspect du portefeuille que tenait  la main
M. le receveur des hospices.

 la porte, il retrouva sa voiture, et se fit conduire sur-le-champ
 la Banque.

Pendant ce temps, Danglars, comprimant toute motion, venait  la
rencontre du receveur gnral.

Il va sans dire que le sourire et la gracieuset taient
strotyps sur ses lvres.

Bonjour, dit-il, mon cher crancier, car je gagerais que c'est le
crancier qui m'arrive.

--Vous avez devin juste, monsieur le baron, dit M. de Boville,
les hospices se prsentent  vous dans ma personne; les veuves et
les orphelins viennent par mes mains vous demander une aumne de
cinq millions.

--Et l'on dit que les orphelins sont  plaindre! dit Danglars en
prolongeant la plaisanterie; pauvres enfants!

--Me voici donc venu en leur nom, dit M. de Boville. Vous avez d
recevoir ma lettre hier?

--Oui.

--Me voici avec mon reu.

--Mon cher monsieur de Boville, dit Danglars, vos veuves et vos
orphelins auront, si vous le voulez bien, la bont d'attendre
vingt-quatre heures, attendu que M. de Monte-Cristo, que vous
venez de voir sortir d'ici... Vous l'avez vu, n'est-ce pas?

--Oui; eh bien?

--Eh bien, M. de Monte-Cristo emportait leur cinq millions!

--Comment cela?

--Le comte avait un crdit illimit sur moi, crdit ouvert par la
maison Thomson et French, de Rome. Il est venu me demander une
somme de cinq millions d'un seul coup; je lui ai donn un bon sur
la Banque: c'est l que sont dposs mes fonds; et vous comprenez,
je craindrais, en retirant des mains de M. le rgent dix millions
le mme jour, que cela ne lui part bien trange.

En deux jours, ajouta Danglars en souriant, je ne dis pas.

--Allons donc! s'cria M. de Boville avec le ton de la plus
complte incrdulit; cinq millions  ce monsieur qui sortait tout
 l'heure, et qui m'a salu en sortant comme si je le connaissais?

--Peut-tre vous connat-il sans que vous le connaissiez, vous.
M. de Monte-Cristo connat tout le monde.

--Cinq millions!

--Voil son reu. Faites comme saint Thomas: voyez et touchez.

M. de Boville prit le papier que lui prsentait Danglars, et lut:

Reu de M. le baron Danglars la somme de cinq millions cent mille
francs, dont il se remboursera  volont sur la maison Thomson et
French, de Rome.

C'est ma foi vrai! dit celui-ci.

--Connaissez-vous la maison Thomson et French?

--Oui, dit M. de Boville, j'ai fait autrefois une affaire de deux
cent mille francs avec elle; mais je n'en ai pas entendu parler
depuis.

--C'est une des meilleures maisons d'Europe, dit Danglars en
rejetant ngligemment sur son bureau le reu qu'il venait de
prendre des mains de M. de Boville.

--Et il avait comme cela cinq millions, rien que sur vous? Ah !
mais c'est donc un nabab que ce comte de Monte-Cristo?

--Ma foi! je ne sais pas ce que c'est, mais il avait trois
crdits illimits: un sur moi, un sur Rothschild, un sur Laffitte,
et, ajouta ngligemment Danglars, comme vous voyez, il m'a donn
la prfrence en me laissant cent mille francs pour l'agio.

M. de Boville donna tous les signes de la plus grande admiration.

Il faudra que je l'aille visiter, dit-il, et que j'obtienne
quelque fondation pieuse pour nous.

--Oh! c'est comme si vous la teniez; ses aumnes seules montent 
plus de vingt mille francs par mois.

--C'est magnifique; d'ailleurs, je lui citerai l'exemple de
Mme de Morcerf et de son fils.

--Quel exemple?

--Ils ont donn toute leur fortune aux hospices.

--Quelle fortune?

--Leur fortune, celle du gnral de Morcerf, du dfunt.

--Et  quel propos?

-- propos qu'ils ne voulaient pas d'un bien si misrablement
acquis.

--De quoi vont-ils vivre?

--La mre se retire en province et le fils s'engage.

--Tiens, tiens, dit Danglars, en voil des scrupules!

--J'ai fait enregistrer l'acte de donation hier.

--Et combien possdaient-ils?

--Oh! pas grand-chose: douze  treize cent mille francs. Mais
revenons  nos millions.

--Volontiers, dit Danglars le plus naturellement du monde; vous
tes donc bien press de cet argent?

--Mais oui; la vrification de nos caisses se fait demain.

--Demain! que ne disiez-vous cela tout de suite? Mais c'est un
sicle, demain!  quelle heure cette vrification?

-- deux heures.

--Envoyez  midi, dit Danglars avec son sourire.

M. de Boville ne rpondait pas grand-chose; il faisait oui de la
tte et remuait son portefeuille.

--Eh! mais j'y songe, dit Danglars, faites mieux.

--Que voulez-vous que je fasse?

--Le reu de M. de Monte-Cristo vaut de l'argent; passez ce reu
chez Rothschild ou chez Laffitte; ils vous le prendront 
l'instant mme.

--Quoique remboursable sur Rome?

--Certainement; il vous en cotera seulement un escompte de cinq
 six mille francs.

Le receveur fit un bond en arrire.

Ma foi! non, j'aime mieux attendre  demain. Comme vous y allez!

--J'ai cru un instant, pardonnez-moi, dit Danglars avec une
suprme impudence, j'ai cru que vous aviez un petit dficit 
combler.

--Ah! fit le receveur.

--coutez, cela s'est vu, et dans ce cas on fait un sacrifice.

--Dieu merci! non, dit M. de Boville.

--Alors,  demain; mais sans faute?

--Ah ! mais, vous riez! Envoyez  midi, et la Banque sera
prvenue.

--Je viendrai moi-mme.

--Mieux encore, puisque cela me procurera le plaisir de vous
voir.

Ils se serrrent la main.

 propos, dit M. de Boville, n'allez-vous donc point 
l'enterrement de cette pauvre Mlle de Villefort, que j'ai
rencontr sur le boulevard?

--Non, dit le banquier, je suis encore un peu ridicule depuis
l'affaire de Benedetto, et je fais un plongeon.

--Bah! vous avez tort; est-ce qu'il y a de votre faute dans tout
cela?

--coutez, mon cher receveur, quand on porte un nom sans tache
comme le mien, on est susceptible.

--Tout le monde vous plaint, soyez-en persuad, et, surtout, tout
le monde plaint mademoiselle votre fille.

--Pauvre Eugnie! fit Danglars avec un profond soupir. Vous savez
qu'elle entre en religion, monsieur?

--Non.

--Hlas! ce n'est que malheureusement trop vrai. Le lendemain de
l'vnement, elle s'est dcide  partir avec une religieuse de
ses amies; elle va chercher un couvent bien svre en Italie ou en
Espagne.

--Oh! c'est terrible!

Et M. de Boville se retira sur cette exclamation en faisant au
pre mille compliments de condolance. Mais il ne fut pas plus tt
dehors, que Danglars, avec une nergie de geste que comprendront
ceux-l seulement qui ont vu reprsenter _Robert Macaire_, par
Frdrick, s'cria:

Imbcile!

Et serrant la quittance de Monte-Cristo dans un petit
portefeuille:

Viens  midi, ajouta-t-il,  midi, je serai loin.

Puis il s'enferma  double tour, vida tous les tiroirs de sa
caisse, runit une cinquantaine de mille francs en billets de
banque, brla diffrents papiers, en mit d'autres en vidence, et
commena d'crire une lettre qu'il cacheta, et sur laquelle il mit
pour suscription:

 madame la baronne Danglars.

Ce soir, murmura-t-il, je la placerai moi-mme sur sa toilette.

Puis, tirant un passeport de son tiroir.

Bon, dit-il, il est encore valable pour deux mois.




CV

Le cimetire du Pre-Lachaise.


M. de Boville avait, en effet, rencontr le convoi funbre qui
conduisait Valentine  sa dernire demeure.

Le temps tait sombre et nuageux; un vent tide encore, mais dj
mortel pour les feuilles jaunies, les arrachait aux branches peu 
peu dpouilles et les faisait tourbillonner sur la foule immense
qui encombrait les boulevards.

M. de Villefort, parisien pur, regardait le cimetire du Pre-Lachaise
comme le seul digne de recevoir la dpouille mortelle d'une famille
parisienne; les autres lui paraissaient des cimetires de campagne, des
htels garnis de la mort. Au Pre-Lachaise seulement un trpass de
bonne compagnie pouvait tre log chez lui.

Il avait achet l, comme nous l'avons vu, la concession 
perptuit sur laquelle s'levait le monument peupl si
promptement par tous les membres de sa premire famille.

On lisait sur le fronton du mausole: FAMILLE SAINT-MRAN ET
VILLEFORT; car tel avait t le dernier voeu de la pauvre Rene,
mre de Valentine.

C'tait donc vers le Pre-Lachaise que s'acheminait le pompeux
cortge parti du faubourg Saint-Honor. On traversa tout Paris, on
prit le faubourg du Temple, puis les boulevards extrieurs
jusqu'au cimetire. Plus de cinquante voitures de matres
suivaient vingt voitures de deuil, et, derrire ces cinquante
voitures, plus de cinq cents personnes encore marchaient  pied.

C'taient presque tous des jeunes gens que la mort de Valentine
avait frapps d'un coup de foudre, et qui, malgr la vapeur
glaciale du sicle et le prosasme de l'poque, subissaient
l'influence potique de cette belle, de cette chaste, de cette
adorable jeune fille enleve en sa fleur.

 la sortie de Paris, on vit arriver un rapide attelage de quatre
chevaux qui s'arrtrent soudain en raidissant leurs jarrets
nerveux comme des ressorts d'acier: c'tait M. de Monte-Cristo.

Le comte descendit de sa calche, et vint se mler  la foule qui
suivait  pied le char funraire.

Chteau-Renaud l'aperut; il descendit aussitt de son coup et
vint se joindre  lui. Beauchamp quitta de mme le cabriolet de
remise dans lequel il se trouvait.

Le comte regardait attentivement par tous les interstices que
laissait la foule; il cherchait visiblement quelqu'un. Enfin, il
n'y tint pas.

O est Morrel? demanda-t-il. Quelqu'un de vous, messieurs,
sait-il o il est?

--Nous nous sommes dj fait cette question  la maison
mortuaire, dit Chteau-Renaud; car personne de nous ne l'a
aperu.

Le comte se tut, mais continua  regarder autour de lui.

Enfin on arriva au cimetire. L'oeil perant de Monte-Cristo sonda
tout d'un coup les bosquets d'ifs et de pins, et bientt il perdit
toute inquitude: une ombre avait gliss sous les noires
charmilles, et Monte-Cristo venait sans doute de reconnatre ce
qu'il cherchait.

On sait ce que c'est qu'un enterrement dans cette magnifique
ncropole: des groupes noirs dissmins dans les blanches alles,
le silence du ciel et de la terre, troubl par l'clat de quelques
branches rompues, de quelque haie enfonce autour d'une tombe; puis
le chant mlancolique des prtres auquel se mle  et l un
sanglot chapp d'une touffe de fleurs, sous laquelle on voit
quelque femme, abme et les mains jointes.

L'ombre qu'avait remarque Monte-Cristo traversa rapidement le
quinconce jet derrire la tombe d'Hlose et d'Ablard, vint se
placer, avec les valets de la mort,  la tte des chevaux qui
tranaient le corps, et du mme pas parvint  l'endroit choisi
pour la spulture.

Chacun regardait quelque chose.

Monte-Cristo ne regardait que cette ombre  peine remarque de
ceux qui l'avoisinaient.

Deux fois le comte sortit des rangs pour voir si les mains de cet
homme ne cherchaient pas quelque arme cache sous ses habits.

Cette ombre, quand le cortge s'arrta, fut reconnue pour tre
Morrel, qui, avec sa redingote noire boutonne jusqu'en haut, son
front livide, ses joues creuses, son chapeau froiss par ses
mains convulsives, s'tait adoss  un arbre situ sur un tertre
dominant le mausole, de manire  ne perdre aucun des dtails de
la funbre crmonie qui allait s'accomplir.

Tout se passa selon l'usage. Quelques hommes, et comme toujours,
c'taient les moins impressionns, quelques hommes prononcrent
des discours. Les uns plaignaient cette mort prmature; les
autres s'tendaient sur la douleur de son pre; il y en eut
d'assez ingnieux pour trouver que cette jeune fille avait plus
d'une fois sollicit M. de Villefort pour les coupables sur la
tte desquels il tenait suspendu le glaive de la justice; enfin,
on puisa les mtaphores fleuries et les priodes douloureuses, en
commentant de toute faon les stances de Malherbe  Duprier.

Monte-Cristo n'coutait rien, ne voyait rien, ou plutt il ne
voyait que Morrel, dont le calme et l'immobilit formaient un
spectacle effrayant pour celui qui seul pouvait lire ce qui se
passait au fond du coeur du jeune officier.

Tiens, dit tout  coup Beauchamp  Debray, voil Morrel! O
diable s'est-il fourr l?

Et ils le firent remarquer  Chteau-Renaud.

Comme il est ple, dit celui-ci en tressaillant.

--Il a froid, rpliqua Debray.

--Non pas, dit lentement Chteau-Renaud; je crois, moi, qu'il est
mu. C'est un homme trs impressionnable que Maximilien.

--Bah! dit Debray,  peine s'il connaissait Mlle de Villefort.
Vous l'avez dit vous-mme.

--C'est vrai. Cependant je me rappelle qu' ce bal chez
Mme de Morcerf il a dans trois fois avec elle; vous savez, comte,
 ce bal o vous produistes tant d'effet.

--Non, je ne sais pas, rpondit Monte-Cristo, sans savoir  quoi
ni  qui il rpondait, occup qu'il tait de surveiller Morrel
dont les joues s'animaient, comme il arrive  ceux qui compriment
ou retiennent leur respiration.

Les discours sont finis: adieu, messieurs, dit brusquement le
comte.

Et il donna le signal du dpart en disparaissant, sans que l'on
st par o il tait pass.

La fte mortuaire tait termine, les assistants reprirent le
chemin de Paris.

Chteau-Renaud seul chercha un instant Morrel des yeux; mais,
tandis qu'il avait suivi du regard le comte qui s'loignait,
Morrel avait quitt sa place, et Chteau-Renaud, aprs l'avoir
cherch vainement, avait suivi Debray et Beauchamp.

Monte-Cristo s'tait jet dans un taillis, et, cach derrire une
large tombe, il guettait jusqu'au moindre mouvement de Morrel, qui
peu  peu s'tait approch du mausole abandonn des curieux, puis
des ouvriers.

Morrel regarda autour de lui lentement et vaguement; mais au
moment o son regard embrassait la portion du cercle oppose  la
sienne, Monte-Cristo se rapprocha encore d'une dizaine de pas sans
avoir t vu.

Le jeune homme s'agenouilla.

Le comte, le cou tendu, l'oeil fixe et dilat, les jarrets plis
comme pour s'lancer au premier signal, continuait  se rapprocher
de Morrel.

Morrel courba son front jusque sur la pierre, embrassa la grille
de ses deux mains, et murmura:

 Valentine!

Le coeur du comte fut bris par l'explosion de ces deux mots; il
fit un pas encore, et frappant sur l'paule de Morrel:

C'est vous, cher ami! dit-il, je vous cherchais.

Monte-Cristo s'attendait  un clat,  des reproches,  des
rcriminations: il se trompait.

Morrel se tourna de son ct, et avec l'apparence du calme:

Vous voyez, dit-il, je priais!

Et son regard scrutateur parcourut le jeune homme des pieds  la
tte.

Aprs cet examen il parut plus tranquille.

Voulez-vous que je vous ramne  Paris? dit-il.

--Non, merci.

--Enfin dsirez-vous quelque chose?

--Laissez-moi prier.

Le comte s'loigna sans faire une seule objection, mais ce fut
pour prendre un nouveau poste, d'o il ne perdait pas un seul
geste de Morrel, qui enfin se releva, essuya ses genoux blanchis
par la pierre, et reprit le chemin de Paris sans tourner une seule
fois la tte.

Il descendit lentement la rue de la Roquette.

Le comte, renvoyant sa voiture qui stationnait au Pre-Lachaise,
le suivit  cent pas. Maximilien traversa le canal, et rentra rue
Meslay par les boulevards.

Cinq minutes aprs que la porte se fut referme pour Morrel, elle
se rouvrit pour Monte-Cristo.

Julie tait  l'entre du jardin, o elle regardait, avec la plus
profonde attention, matre Peneton, qui, prenant sa profession de
jardinier au srieux, faisait des boutures de rosier du Bengale.

Ah! monsieur le comte de Monte-Cristo! s'cria-t-elle avec cette
joie que manifestait d'ordinaire chaque membre de la famille,
quand Monte-Cristo faisait sa visite dans la rue Meslay.

--Maximilien vient de rentrer, n'est-ce pas madame? demanda le
comte.

--Je crois l'avoir vu passer, oui, reprit la jeune femme; mais,
je vous en prie, appelez Emmanuel.

--Pardon, madame; mais il faut que je monte  l'instant mme chez
Maximilien, rpliqua Monte-Cristo, j'ai  lui dire quelque chose
de la plus haute importance.

--Allez donc, fit-elle, en l'accompagnant de son charmant sourire
jusqu' ce qu'il et disparu dans l'escalier.

Monte-Cristo eut bientt franchi les deux tages qui sparaient le
rez-de-chausse de l'appartement de Maximilien; parvenu sur le
palier, il couta: nul bruit ne se faisait entendre.

Comme dans la plupart des anciennes maisons habites par un seul
matre, le palier n'tait ferm que par une porte vitre.

Seulement,  cette porte vitre il n'y avait point de clef.
Maximilien s'tait enferm en dedans; mais il tait impossible de
voir au-del de la porte, un rideau de soie rouge doublant les
vitres.

L'anxit du comte se traduisit par une vive rougeur, symptme
d'motion peu ordinaire chez cet homme impassible.

Que faire? murmura-t-il.

Et il rflchit un instant.

Sonner? reprit-il, oh! non! souvent le bruit d'une sonnette,
c'est--dire d'une visite, acclre la rsolution de ceux qui se
trouvent dans la situation o Maximilien doit tre en ce moment,
et alors au bruit de la sonnette rpond un autre bruit.

Monte-Cristo frissonna des pieds  la tte, et, comme chez lui la
dcision avait la rapidit de l'clair, il frappa un coup de coude
dans un des carreaux de la porte vitre qui vola en clats; puis
il souleva le rideau et vit Morrel qui, devant son bureau, une
plume  la main, venait de bondir sur sa chaise, au fracas de la
vitre brise.

Ce n'est rien, dit le comte, mille pardons, mon cher ami! j'ai
gliss, et en glissant j'ai donn du coude dans votre carreau;
puisqu'il est cass, je vais en profiter pour entrer chez vous; ne
vous drangez pas, ne vous drangez pas.

Et, passant le bras par la vitre brise, le comte ouvrit la porte.

Morrel se leva, videmment contrari, et vint au-devant de Monte-Cristo,
moins pour le recevoir que pour lui barrer le passage.

Ma foi, c'est la faute de vos domestiques, dit Monte-Cristo en se
frottant le coude, vos parquets sont reluisants comme des miroirs.

--Vous tes-vous bless, monsieur? demanda froidement Morrel.

--Je ne sais. Mais que faisiez-vous donc l? Vous criviez?

--Moi?

--Vous avez les doigts tachs d'encre.

--C'est vrai, rpondit Morrel, j'crivais; cela m'arrive
quelquefois, tout militaire que je suis.

Monte-Cristo fit quelques pas dans l'appartement. Force fut 
Maximilien de le laisser passer; mais il le suivit.

Vous criviez? reprit Monte-Cristo avec un regard fatigant de
fixit.

--J'ai dj eu l'honneur de vous dire que oui, fit Morrel.

Le comte jeta un regard autour de lui.

Vos pistolets  ct de l'critoire! dit-il en montrant du doigt
 Morrel les armes poses sur son bureau.

--Je pars pour un voyage, rpondit Maximilien.

--Mon ami! dit Monte-Cristo avec une voix d'une douceur infinie.

--Monsieur!

--Mon ami, mon cher Maximilien, pas de rsolutions extrmes, je
vous en supplie!

--Moi, des rsolutions extrmes, dit Morrel en haussant les
paules; et en quoi, je vous prie, un voyage est-il une rsolution
extrme?

--Maximilien, dit Monte-Cristo, posons chacun de notre ct le
masque que nous portons.

Maximilien, vous ne m'abusez pas avec ce calme de commande plus
que je ne vous abuse, moi, avec ma frivole sollicitude.

Vous comprenez bien, n'est-ce pas? que pour avoir fait ce que
j'ai fait, pour avoir enfonc des vitres, viol le secret de la
chambre d'un ami, vous comprenez, dis-je, que, pour avoir fait
tout cela, il fallait que j'eusse une inquitude relle, ou plutt
une conviction terrible.

Morrel, vous voulez vous tuer!

--Bon! dit Morrel tressaillant, o prenez-vous de ces ides-l,
monsieur le comte?

--Je vous dis que vous voulez vous tuer! continua le comte du
mme son de voix, et en voici la preuve.

Et, s'approchant du bureau, il souleva la feuille blanche que le
jeune homme avait jete sur une lettre commence, et prit la
lettre.

Morrel s'lana pour la lui arracher des mains. Mais Monte-Cristo
prvoyait ce mouvement et le prvint en saisissant Maximilien par
le poignet et en l'arrtant comme la chane d'acier arrte le
ressort au milieu de son volution.

Vous voyez bien que vous vouliez vous tuer! Morrel, dit le comte,
c'est crit!

--Eh bien, s'cria Morrel, passant sans transition de l'apparence
du calme  l'expression de la violence; eh bien, quand cela
serait, quand j'aurais dcid de tourner sur moi le canon de ce
pistolet, qui m'en empcherait?

Qui aurait le courage de m'en empcher?

Quand je dirai:

Toutes mes esprances sont ruines, mon coeur est bris, ma vie
est teinte, il n'y a plus que deuil et dgot autour de moi; la
terre est devenue de la cendre; toute voix humaine me dchire;

Quand je dirai:

C'est piti que de me laisser mourir, car si vous ne me laissez
mourir je perdrai la raison, je deviendrai fou;

Voyons, dites, monsieur, quand je dirai cela, quand on verra que
je le dis avec les angoisses et les larmes de mon coeur, me
rpondra-t-on:

--Vous avez tort?

M'empchera-t-on de n'tre pas le plus malheureux?

Dites, monsieur, dites, est-ce vous qui aurez ce courage?

--Oui, Morrel, dit Monte-Cristo, d'une voix dont le calme
contrastait trangement avec l'exaltation du jeune homme; oui, ce
sera moi.

--Vous! s'cria Morrel avec une expression croissante de colre
et de reproche; vous qui m'avez leurr d'un espoir absurde; vous
qui m'avez retenu, berc, endormi par de vaines promesses, lorsque
j'eusse pu, par quelque coup d'clat, par quelque rsolution
extrme, la sauver, ou du moins la voir mourir dans mes bras; vous
qui affectez toutes les ressources de l'intelligence, toutes les
puissances de la matire; vous qui jouez ou plutt qui faites
semblant de jouer le rle de la Providence, et qui n'avez pas mme
eu le pouvoir de donner du contrepoison  une jeune fille
empoisonne! Ah! en vrit, monsieur, vous me feriez piti si vous
ne me faisiez horreur!

--Morrel...

--Oui, vous m'avez dit de poser le masque; eh bien, soyez
satisfait, je le pose.

Oui, quand vous m'avez suivi au cimetire, je vous ai encore
rpondu, car mon coeur est bon; quand vous tes entr, je vous ai
laiss venir jusqu'ici... Mais puisque vous abusez, puisque vous
venez me braver jusque dans cette chambre o je m'tais retir
comme dans ma tombe; puisque vous m'apportez une nouvelle torture,
 moi qui croyais les avoir puises toutes, comte de Monte-Cristo,
mon prtendu bienfaiteur, comte de Monte-Cristo, le
sauveur universel, soyez satisfait, vous allez voir mourir votre
ami!...

Et Morrel, le rire de la folie sur les lvres, s'lana une
seconde fois vers les pistolets.

Monte-Cristo, ple comme un spectre, mais l'oeil blouissant
d'clairs, tendit la main sur les armes, et dit  l'insens:

Et, je vous rpte que vous ne vous tuerez pas!

--Empchez-m'en donc! rpliqua Morrel avec un dernier lan qui,
comme le premier, vint se briser contre le bras d'acier du comte.

--Je vous en empcherai!

--Mais qui tes-vous donc,  la fin, pour vous arroger ce droit
tyrannique sur des cratures libres et pensantes! s'cria
Maximilien.

--Qui je suis? rpta Monte-Cristo.

coutez:

Je suis, poursuivit Monte-Cristo, le seul homme au monde qui ait
le droit de vous dire: Morrel je ne veux pas que le fils de ton
pre meure aujourd'hui!

Et Monte-Cristo, majestueux, transfigur, sublime, s'avana les
deux bras croiss vers le jeune homme palpitant, qui, vaincu
malgr lui par la presque divinit de cet homme, recula d'un pas.

Pourquoi parlez-vous de mon pre? balbutia-t-il; pourquoi mler
le souvenir de mon pre  ce qui m'arrive aujourd'hui?

--Parce que je suis celui qui a dj sauv la vie  ton pre, un
jour qu'il voulait se tuer comme tu veux te tuer aujourd'hui;
parce que je suis l'homme qui a envoy la bourse  ta jeune soeur
et _Le Pharaon_ au vieux Morrel; parce que je suis Edmond Dants,
qui te fit jouer, enfant, sur ses genoux!

Morrel fit encore un pas en arrire, chancelant, suffoqu,
haletant, cras; puis ses forces l'abandonnrent, et avec un
grand cri il tomba prostern aux pieds de Monte-Cristo.

Puis tout  coup, dans cette admirable nature, il se fit un
mouvement de rgnration soudaine et complte: il se releva,
bondit hors de la chambre, et se prcipita dans l'escalier en
criant de toute la puissance de sa voix:

Julie! Julie! Emmanuel! Emmanuel!

Monte-Cristo voulut s'lancer  son tour, mais Maximilien se ft
fait tuer plutt que de quitter les gonds de la porte qu'il
repoussait sur le comte.

Aux cris de Maximilien, Julie, Emmanuel, Peneton et quelques
domestiques accoururent pouvants.

Morrel les prit par les mains, et rouvrant la porte:

 genoux! s'cria-t-il d'une voix trangle par les sanglots; 
genoux! c'est le bienfaiteur, c'est le sauveur de notre pre!
c'est...

Il allait dire:

C'est Edmond Dants!

Le comte l'arrta en lui saisissant le bras.

Julie s'lana sur la main du comte; Emmanuel l'embrassa comme un
dieu tutlaire; Morrel tomba pour la seconde fois  genoux, et
frappa le parquet de son front.

Alors l'homme de bronze sentit son coeur se dilater dans sa
poitrine, un jet de flamme dvorante jaillit de sa gorge  ses
yeux, il inclina la tte et pleura!

Ce fut dans cette chambre, pendant quelques instants, un concert
de larmes et de gmissements sublimes qui dut paratre harmonieux
aux anges mmes les plus chris du Seigneur!

Julie fut  peine revenue de l'motion si profonde qu'elle venait
d'prouver, qu'elle s'lana hors de la chambre, descendit un
tage, courut au salon avec une joie enfantine, et souleva le
globe de cristal qui protgeait la bourse donne par l'inconnu des
Alles de Meilhan.

Pendant ce temps, Emmanuel d'une voix entrecoupe disait au comte:

Oh! monsieur le comte, comment, nous voyant parler si souvent de
notre bienfaiteur inconnu, comment, nous voyant entourer un
souvenir de tant de reconnaissance et d'adoration, comment avez-vous
attendu jusqu'aujourd'hui pour vous faire connatre? Oh!
c'est de la cruaut envers nous, et, j'oserai presque le dire,
monsieur le comte, envers vous-mme.

--coutez, mon ami, dit le comte, et je puis vous appeler ainsi,
car, sans vous en douter, vous tes mon ami depuis onze ans; la
dcouverte de ce secret a t amene par un grand vnement que
vous devez ignorer.

Dieu m'est tmoin que je dsirais l'enfouir pendant toute ma vie
au fond de mon me; votre frre Maximilien me l'a arrach par des
violences dont il se repent, j'en suis sr.

Puis, voyant que Maximilien s'tait rejet de ct sur un
fauteuil, tout en demeurant nanmoins  genoux:

Veillez sur lui, ajouta tout bas Monte-Cristo en pressant d'une
faon significative la main d'Emmanuel.

--Pourquoi cela? demanda le jeune homme tonn.

--Je ne puis vous le dire; mais veillez sur lui.

Emmanuel embrassa la chambre d'un regard circulaire et aperut les
pistolets de Morrel.

Ses yeux se fixrent effrays sur les armes, qu'il dsigna 
Monte-Cristo en levant lentement le doigt  leur hauteur.

Monte-Cristo inclina la tte.

Emmanuel fit un mouvement vers les pistolets.

Laissez, dit le comte.

Puis allant  Morrel il lui prit la main; les mouvements
tumultueux qui avaient un instant secou le coeur du jeune homme
avaient fait place  une stupeur profonde.

Julie remonta, elle tenait  la main la bourse de soie, et deux
larmes brillantes et joyeuses roulaient sur ses joues comme deux
gouttes de matinale rose.

Voici la rplique, dit-elle; ne croyez pas qu'elle me soit moins
chre depuis que le sauveur nous a t rvl.

--Mon enfant, rpondit Monte-Cristo en rougissant, permettez-moi
de reprendre cette bourse; depuis que vous connaissez les traits
de mon visage, je ne veux tre rappel  votre souvenir que par
l'affection que je vous prie de m'accorder.

--Oh! dit Julie en pressant la bourse sur son coeur, non, non, je
vous en supplie, car un jour vous pourriez nous quitter; car un
jour malheureusement vous nous quitterez, n'est-ce pas?

--Vous avez devin juste, madame, rpondit Monte-Cristo en
souriant; dans huit jours, j'aurai quitt ce pays, o tant de gens
qui avaient mrit la vengeance du Ciel vivaient heureux, tandis
que mon pre expirait de faim et de douleur.

En annonant son prochain dpart, Monte-Cristo tenait ses yeux
fixs sur Morrel, et il remarqua que ces mots _j'aurai quitt ce
pays_ avaient pass sans tirer Morrel de sa lthargie; il comprit
que c'tait une dernire lutte qu'il lui fallait soutenir avec la
douleur de son ami, et prenant les mains de Julie et d'Emmanuel
qu'il runit en les pressant dans les siennes, il leur dit, avec
la douce autorit d'un pre:

Mes bons amis, laissez-moi seul, je vous prie, avec Maximilien.

C'tait un moyen pour Julie d'emporter cette relique prcieuse
dont oubliait de reparler Monte-Cristo. Elle entrana vivement son
mari.

Laissons-les, dit-elle.

Le comte resta avec Morrel, qui demeurait immobile comme une
statue.

Voyons, dit le comte en lui touchant l'paule avec son doigt de
flamme; redeviens-tu enfin un homme, Maximilien?

--Oui, car je recommence  souffrir.

Le front du comte se plissa, livr qu'il paraissait tre  une
sombre hsitation.

Maximilien! Maximilien! dit-il, ces ides o tu plonges sont
indignes d'un chrtien.

--Oh! tranquillisez-vous, ami, dit Morrel en relevant la tte et
en montrant au comte un sourire empreint d'une ineffable
tristesse, ce n'est plus moi qui chercherai la mort.

--Ainsi, dit Monte-Cristo, plus d'armes, plus de dsespoir.

--Non, car j'ai mieux, pour me gurir de ma douleur, que le canon
d'un pistolet ou la pointe d'un couteau.

--Pauvre fou...! qu'avez-vous donc?

--J'ai ma douleur elle-mme qui me tuera.

--Ami, dit Monte-Cristo avec une mlancolie gale  la sienne,
coutez-moi:

Un jour, dans un moment de dsespoir gal au tien, puisqu'il
amenait une rsolution semblable, j'ai comme toi voulu me tuer; un
jour ton pre, galement dsespr, a voulu se tuer aussi.

Si l'on avait dit  ton pre, au moment o il dirigeait le canon
du pistolet vers son front, si l'on m'avait dit  moi, au moment
o j'cartais de mon lit le pain du prisonnier auquel je n'avais
pas touch depuis trois jours, si l'on nous avait dit enfin  tous
deux, en ce moment suprme:

Vivez! un jour viendra o vous serez heureux et o vous bnirez
la vie, de quelque part que vnt la voix, nous l'eussions
accueillie avec le sourire du doute ou avec l'angoisse de
l'incrdulit, et cependant combien de fois, en t'embrassant, ton
pre a-t-il bni la vie, combien de fois moi-mme...

--Ah! s'cria Morrel, interrompant le comte, vous n'aviez perdu
que votre libert, vous; mon pre n'avait perdu que sa fortune,
lui; et moi, j'ai perdu Valentine.

--Regarde-moi, Morrel, dit Monte-Cristo avec cette solennit qui,
dans certaines occasions, le faisait si grand et si persuasif;
regarde-moi, je n'ai ni larmes dans les yeux, ni fivre dans les
veines, ni battements funbres dans le coeur, cependant je te vois
souffrir, toi, Maximilien, toi que j'aime comme j'aimerais mon
fils: eh bien, cela ne te dit-il pas, Morrel, que la douleur est
comme la vie, et qu'il y a toujours quelque chose d'inconnu au-del?
Or, si je te prie, si je t'ordonne de vivre, Morrel, c'est
dans la conviction qu'un jour tu me remercieras de t'avoir
conserv la vie.

--Mon Dieu! s'cria le jeune homme, mon Dieu! que me dites-vous
l, comte? Prenez-y garde! peut-tre n'avez-vous jamais aim,
vous?

--Enfant! rpondit le comte.

--D'amour, reprit Morrel, je m'entends.

Moi, voyez-vous, je suis un soldat depuis que je suis un homme;
je suis arriv jusqu' vingt-neuf ans sans aimer, car aucun des
sentiments que j'ai prouvs jusque-l ne mrite le nom d'amour:
eh bien,  vingt-neuf ans j'ai vu Valentine: donc depuis prs de
deux ans je l'aime, depuis prs de deux ans j'ai pu lire les
vertus de la fille et de la femme crites par la main mme du
Seigneur dans ce coeur ouvert pour moi comme un livre.

Comte, il y avait pour moi, avec Valentine, un bonheur infini,
immense, inconnu, un bonheur trop grand, trop complet, trop divin,
pour ce monde; puisque ce monde ne me l'a pas donn, comte, c'est
vous dire que sans Valentine il n'y a pour moi sur la terre que
dsespoir et dsolation.

--Je vous ai dit d'esprer, Morrel, rpta le comte.

--Prenez garde alors, rpterai-je aussi, dit Morrel, car vous
cherchez  me persuader, et si vous me persuadez, vous me ferez
perdre la raison, car vous me ferez croire que je puis revoir
Valentine.

Le comte sourit.

Mon ami, mon pre! s'cria Morrel exalt, prenez garde, vous
redirai-je pour la troisime fois, car l'ascendant que vous prenez
sur moi m'pouvante; prenez garde au sens de vos paroles, car
voil mes yeux qui se raniment, voil mon coeur qui se rallume et
qui renat; prenez garde, car vous me feriez croire  des choses
surnaturelles.

J'obirais si vous me commandiez de lever la pierre du spulcre
qui recouvre la fille de Jare, je marcherais sur les flots, comme
l'aptre, si vous me faisiez de la main signe de marcher sur les
flots; prenez garde, j'obirais.

--Espre, mon ami, rpta le comte.

--Ah! dit Morrel en retombant de toute la hauteur de son
exaltation dans l'abme de sa tristesse, ah! vous vous jouez de
moi: vous faites comme ces bonnes mres, ou plutt comme ces mres
gostes qui calment avec des paroles mielleuses la douleur de
l'enfant, parce que ses cris les fatiguent.

Non, mon ami, j'avais tort de vous dire de prendre garde; non, ne
craignez rien, j'enterrerai ma douleur avec tant de soin dans le
plus profond de ma poitrine, je la rendrai si obscure, si secrte,
que vous n'aurez plus mme le souci d'y compatir.

Adieu! mon ami; adieu!

--Au contraire, dit le comte;  partir de cette heure,
Maximilien, tu vivras prs de moi et avec moi, tu ne me quitteras
plus, et dans huit jours nous aurons laiss derrire nous la
France.

--Et vous me dites toujours d'esprer?

--Je te dis d'esprer, parce que je sais un moyen de te gurir.

--Comte, vous m'attristez davantage encore s'il est possible.
Vous ne voyez, comme rsultat du coup qui me frappe, qu'une
douleur banale, et vous croyez me consoler par un moyen banal, le
voyage.

Et Morrel secoua la tte avec une ddaigneuse incrdulit.

Que veux-tu que je te dise? reprit Monte-Cristo.

J'ai foi dans mes promesses, laisse-moi faire l'exprience.

--Comte, vous prolongez mon agonie, voil tout.

--Ainsi, dit le comte, faible coeur que tu es, tu n'as pas la
force de donner  ton ami quelques jours pour l'preuve qu'il
tente!

Voyons, sais-tu de quoi le comte de Monte-Cristo est capable?

Sais-tu qu'il commande  bien des puissances terrestres?

Sais-tu qu'il a assez de foi en Dieu pour obtenir des miracles de
celui qui a dit qu'avec la foi l'homme pouvait soulever une
montagne?

Eh bien, ce miracle que j'espre, attends-le, ou bien...

--Ou bien... rpta Morrel.

--Ou bien, prends-y garde, Morrel, je t'appellerai ingrat.

--Ayez piti de moi, comte.

--J'ai tellement piti de toi, Maximilien, coute-moi, tellement
piti, que si je ne te guris pas dans un mois, jour pour jour,
heure pour heure, retiens bien mes paroles, Morrel, je te placerai
moi-mme en face de ces pistolets tout chargs et d'une coupe du
plus sr poison d'Italie, d'un poison plus sr et plus prompt,
crois-moi, que celui qui a tu Valentine.

--Vous me le promettez?

--Oui, car je suis homme, car, moi aussi, comme je te l'ai dit,
j'ai voulu mourir, et souvent mme, depuis que le malheur s'est
loign de moi, j'ai rv les dlices de l'ternel sommeil.

--Oh! bien sr, vous me promettez cela, comte? s'cria Maximilien
enivr.

--Je ne te le promets pas, je te le jure, dit Monte-Cristo en
tendant la main.

--Dans un mois, sur votre honneur, si je ne suis pas consol,
vous me laissez libre de ma vie, et, quelque chose que j'en fasse,
vous ne m'appellerez pas ingrat?

--Dans un mois jour pour jour, Maximilien; dans un mois, heure
pour heure, et la date est sacre, Maximilien; je ne sais pas si
tu y as song, nous sommes aujourd'hui le 5 septembre.

Il y a aujourd'hui dix ans que j'ai sauv ton pre, qui voulait
mourir.

Morrel saisit les mains du comte et les baisa; le comte le laissa
faire, comme s'il comprenait que cette adoration lui tait due.

Dans un mois, continua Monte-Cristo, tu auras, sur la table
devant laquelle nous serons assis l'un et l'autre, de bonnes armes
et une douce mort; mais, en revanche, tu me promets d'attendre
jusque-l et de vivre?

--Oh!  mon tour, s'cria Morrel, je vous le jure!

Monte-Cristo attira le jeune homme sur son coeur, et l'y retint
longtemps.

Et maintenant, lui dit-il,  partir d'aujourd'hui, tu vas venir
demeurer chez moi; tu prendras l'appartement d'Hayde, et ma fille
au moins sera remplace par mon fils.

--Hayde! dit Morrel; qu'est devenue Hayde?

--Elle est partie cette nuit.

--Pour vous quitter?

--Pour m'attendre...

Tiens-toi donc prt  venir me rejoindre rue des Champs-lyses,
et fais-moi sortir d'ici sans qu'on me voie.

Maximilien baissa la tte, et obit comme un enfant ou comme un
aptre.




CVI

Le partage.


Dans cet htel de la rue Saint-Germain-des-Prs qu'avait choisi
pour sa mre et pour lui Albert de Morcerf, le premier tage,
compos d'un petit appartement complet, tait lou  un personnage
fort mystrieux.

Ce personnage tait un homme dont jamais le concierge lui-mme
n'avait pu voir la figure, soit qu'il entrt ou qu'il sortt; car
l'hiver il s'enfonait le menton dans une de ces cravates rouges
comme en ont les cochers de bonne maison qui attendent leurs
matres  la sortie des spectacles, et l't il se mouchait
toujours prcisment au moment o il et pu tre aperu en passant
devant la loge. Il faut dire que, contrairement  tous les usages
reus, cet habitant de l'htel n'tait pi par personne, et que
le bruit qui courait que son incognito cachait un individu trs
haut plac, et _ayant le bras long_, avait fait respecter ses
mystrieuses apparitions.

Ses visites taient ordinairement fixes, quoique parfois elles
fussent avances ou retardes; mais presque toujours, hiver ou
t, c'tait vers quatre heures qu'il prenait possession de son
appartement, dans lequel il ne passait jamais la nuit.

 trois heures et demie, l'hiver, le feu tait allum par la
servante discrte qui avait l'intendance du petit appartement; 
trois heures et demie, l't, des glaces taient montes par la
mme servante.

 quatre heures, comme nous l'avons dit, le personnage mystrieux
arrivait.

Vingt minutes aprs lui, une voiture s'arrtait devant l'htel;
une femme vtue de noir ou de bleu fonc, mais toujours enveloppe
d'un grand voile, en descendait, passait comme une ombre devant la
loge, montait l'escalier sans que l'on entendt craquer une seule
marche sous son pied lger.

Jamais il ne lui tait arriv qu'on lui demandt o elle allait.

Son visage, comme celui de l'inconnu, tait donc parfaitement
tranger aux deux gardiens de la porte, ces concierges modles,
les seuls peut-tre, dans l'immense confrrie des portiers de la
capitale capables d'une pareille discrtion.

Il va sans dire qu'elle ne montait pas plus haut que le premier.
Elle grattait  une porte d'une faon particulire; la porte
s'ouvrait, puis se refermait hermtiquement, et tout tait dit.

Pour quitter l'htel, mme manoeuvre que pour y entrer.

L'inconnue sortait la premire, toujours voile, et remontait dans
sa voiture, qui tantt disparaissait par un bout de la rue, tantt
par l'autre; puis, vingt minutes aprs, l'inconnu sortait  son
tour, enfonc dans sa cravate ou cach par son mouchoir, et
disparaissait galement.

Le lendemain du jour o le comte de Monte-Cristo avait t rendre
visite  Danglars, jour de l'enterrement de Valentine, l'habitant
mystrieux entra vers dix heures du matin, au lieu d'entrer comme
d'habitude, vers quatre heures de l'aprs-midi.

Presque aussitt, et sans garder l'intervalle ordinaire, une
voiture de place arriva, et la dame voile monta rapidement
l'escalier.

La porte s'ouvrit et se referma.

Mais, avant mme que la porte ft referme, la dame s'tait
crie:

 Lucien!  mon ami!

De sorte que le concierge, qui, sans le vouloir, avait entendu
cette exclamation, sut alors pour la premire fois que son
locataire s'appelait Lucien; mais comme c'tait un portier modle,
il se promit de ne pas mme le dire  sa femme.

Eh bien, qu'y a-t-il, chre amie? demanda celui dont le trouble
ou l'empressement de la dame voile avait rvl le nom; parlez,
dites.

--Mon ami, puis-je compter sur vous?

--Certainement, et vous le savez bien.

Mais qu'y a-t-il?

Votre billet de ce matin m'a jet dans une perplexit terrible.

Cette prcipitation, ce dsordre dans votre criture; voyons,
rassurez-moi ou effrayez-moi tout  fait!

--Lucien, un grand vnement! dit la dame en attachant sur Lucien
un regard interrogateur: M. Danglars est parti cette nuit.

--Parti! M. Danglars parti!

Et o est-il all?

--Je l'ignore.

--Comment! vous l'ignorez? Il est donc parti pour ne plus
revenir?

--Sans doute!

 dix heures du soir, ses chevaux l'ont conduit  la barrire de
Charenton; l, il a trouv une berline de poste tout attele; il
est mont dedans avec son valet de chambre, en disant  son cocher
qu'il allait  Fontainebleau.

--Eh bien, que disiez-vous donc?

--Attendez, mon ami. Il m'avait laiss une lettre.

--Une lettre?

--Oui; lisez.

Et la baronne tira de sa poche une lettre dcachete qu'elle
prsenta  Debray.

Debray, avant de la lire, hsita un instant, comme s'il et
cherch  deviner ce qu'elle contenait, ou plutt comme si,
quelque chose qu'elle contnt, il tait dcid  prendre d'avance
un parti.

Au bout de quelques secondes ses ides taient sans doute
arrtes, car il lut.

Voici ce que contenait ce billet qui avait jet un si grand
trouble dans le coeur de Mme Danglars:

Madame et trs fidle pouse.

Sans y songer, Debray s'arrta et regarda la baronne, qui rougit
jusqu'aux yeux.

Lisez, dit-elle.

Debray continua:

Quand vous recevrez cette lettre vous n'aurez plus de mari! Oh!
ne prenez pas trop chaudement l'alarme, vous n'aurez plus de mari
comme vous n'aurez plus de fille, c'est--dire que je serai sur
une des trente ou quarante routes qui conduisent hors de France.

Je vous dois des explications, et comme vous tes femme  les
comprendre parfaitement, je vous les donnerai.

coutez donc:

Un remboursement de cinq millions m'est survenu ce matin, je l'ai
opr; un autre de mme somme l'a suivi presque immdiatement; je
l'ajourne  demain: aujourd'hui je pars pour viter ce demain qui
me serait trop dsagrable  supporter.

Vous comprenez cela, n'est-ce pas, madame et trs prcieuse
pouse?

Je dis:

Vous comprenez, parce que vous savez aussi bien que moi mes
affaires; vous les savez mme mieux que moi, attendu que s'il
s'agissait de dire o a pass une bonne moiti de ma fortune,
nagure encore assez belle, j'en serais incapable; tandis que
vous, au contraire, j'en suis certain, vous vous en acquitteriez
parfaitement.

Car les femmes ont des instincts d'une sret infaillible, elles
expliquent par une algbre qu'elles ont invente le merveilleux
lui-mme. Moi qui ne connaissais que mes chiffres, je n'ai plus
rien su du jour o mes chiffres m'ont tromp.

Avez-vous quelquefois admir la rapidit de ma chute, madame?

Avez-vous t un peu blouie de cette incandescente fusion de mes
lingots?

Moi, je l'avoue, je n'y ai vu que du feu; esprons que vous avez
retrouv un peu d'or dans les cendres.

C'est avec ce consolant espoir que je m'loigne, madame et trs
prudente pouse, sans que ma conscience me reproche le moins du
monde de vous abandonner; il vous reste des amis, les cendres en
question, et, pour comble de bonheur, la libert que je m'empresse
de vous rendre.

Cependant, madame, le moment est arriv de placer dans ce
paragraphe un mot d'explication intime. Tant que j'ai espr que
vous travailliez au bien-tre de notre maison,  la fortune de
notre fille, j'ai philosophiquement ferm les yeux; mais comme
vous avez fait de la maison une vaste ruine, je ne veux pas servir
de fondation  la fortune d'autrui.

Je vous ai prise riche, mais peu honore.

Pardonnez-moi de vous parler avec cette franchise; mais comme je
ne parle que pour nous deux probablement, je ne vois pas pourquoi
je farderais mes paroles.

J'ai augment notre fortune, qui pendant plus de quinze ans a t
croissant, jusqu'au moment o des catastrophes inconnues et
inintelligibles encore pour moi sont venues la prendre corps 
corps et la renverser, sans que, je puis le dire, il y ait
aucunement de ma faute.

Vous, madame, vous avez travaill seulement  accrotre la vtre,
chose  laquelle vous avez russi, j'en suis moralement convaincu.

Je vous laisse donc comme je vous ai prise, riche, mais peu
honorable.

Adieu.

Moi aussi, je vais,  partir d'aujourd'hui, travailler pour mon
compte.

Croyez  toute ma reconnaissance pour l'exemple que vous m'avez
donn et que je vais suivre.

_Votre mari bien dvou_,

                                  BARON DANGLARS.

La baronne avait suivi des yeux Debray pendant cette longue et pnible
lecture; elle avait vu, malgr sa puissance bien connue sur lui-mme, le
jeune homme changer de couleur une ou deux fois.

Lorsqu'il eut fini, il ferma lentement le papier dans ses plis, et
reprit son attitude pensive.

Eh bien? demanda Mme Danglars avec une anxit facile  comprendre.

--Eh bien, madame? rpta machinalement Debray.

--Quelle ide vous inspire cette lettre?

--C'est bien simple, madame; elle m'inspire l'ide que M. Danglars est
parti avec des soupons.

--Sans doute; mais est-ce tout ce que vous avez  me dire?

--Je ne comprends pas, dit Debray avec un froid glacial.

--Il est parti! parti tout  fait! parti pour ne plus revenir.

--Oh! fit Debray, ne croyez pas cela, baronne.

--Non, vous dis-je, il ne reviendra pas; je le connais, c'est un homme
inbranlable dans toutes les rsolutions qui manent de son intrt.

S'il m'et juge utile  quelque chose, il m'et emmene. Il me laisse
 Paris, c'est que notre sparation peut servir ses projets: elle est
donc irrvocable et je suis libre  jamais, ajouta Mme Danglars avec la
mme expression de prire.

Mais Debray, au lieu de rpondre, la laissa dans cette anxieuse
interrogation du regard et de la pense.

Quoi! dit-elle enfin, vous ne me rpondez pas, monsieur?

--Mais je n'ai qu'une question  vous faire: que comptez-vous devenir?

--J'allais vous le demander, rpondit la baronne le coeur palpitant.

--Ah! fit Debray, c'est donc un conseil que vous me demandez?

--Oui, c'est un conseil que je vous demande, dit la baronne le coeur
serr.

--Alors, si c'est un conseil que vous me demandez, rpondit froidement
le jeune homme, je vous conseille de voyager.

--De voyager! murmura madame Danglars.

--Certainement. Comme l'a dit M. Danglars, vous tes riche et
parfaitement libre. Une absence de Paris sera ncessaire absolument, 
ce que je crois du moins, aprs le double clat du mariage rompu de Mlle
Eugnie et de la disparition de M. Danglars.

Il importe seulement que tout le monde vous sache abandonne et vous
croie pauvre; car on ne pardonnerait pas  la femme du banqueroutier son
opulence et son grand tat de maison.

Pour le premier cas, il suffit que vous restiez seulement quinze jours
 Paris, rptant  tout le monde que vous tes abandonne et racontant
 vos meilleures amies, qui iront le rpter dans le monde, comment cet
abandon a eu lieu. Puis vous quitterez votre htel, vous y laisserez vos
bijoux, vous abandonnez votre douaire, et chacun vantera votre
dsintressement et chantera vos louanges.

Alors on vous saura abandonne, et l'on vous croira pauvre; car moi
seul connais votre situation financire et suis prt  vous rendre mes
comptes en loyal associ.

La baronne, ple, atterre, avait cout ce discours avec autant
d'pouvante et de dsespoir que Debray avait mis de calme et
d'indiffrence  le prononcer.

Abandonne! rpta-t-elle, oh! bien abandonne... Oui, vous avez
raison, monsieur, et personne ne doutera de mon abandon.

Ce furent les seules paroles que cette femme, si fire et si violemment
prise, put rpondre  Debray.

Mais riche, trs riche mme, poursuivit Debray en tirant de son
portefeuille et en talant sur la table quelques papiers qu'il
renfermait.

Mme Danglars le laissa faire, tout occupe d'touffer les battements de
son coeur et de retenir les larmes qu'elle sentait poindre au bord de
ses paupires. Mais enfin le sentiment de la dignit l'emporta chez la
baronne; et si elle ne russit point  comprimer son coeur, elle parvint
du moins  ne pas verser une larme.

Madame, dit Debray, il y a six mois  peu prs que nous sommes
associs.

Vous avez fourni une mise de fonds de cent mille francs.

C'est au mois d'avril de cette anne qu'a eu lieu notre association.

En mai, nos oprations ont commenc.

En mai, nous avons gagn quatre cent cinquante mille francs.

En juin, le bnfice a mont  neuf cent mille.

En juillet, nous y avons ajout dix-sept cent mille francs; c'est, vous
le savez, le mois des bons d'Espagne.

En aot, nous perdmes, au commencement du mois, trois cent mille
francs; mais le 15 du mois nous nous tions rattraps, et  la fin nous
avions pris notre revanche; car nos comptes, mis au net depuis le jour
de notre association jusqu' hier o je les ai arrts, nous donnent un
actif de deux millions quatre cent mille francs, c'est--dire de douze
cent mille francs pour chacun de nous.

Maintenant, continua Debray, compulsant son carnet avec la mthode et
la tranquillit d'un agent de change, nous trouvons quatre-vingt mille
francs pour les intrts composs de cette somme reste entre mes mains.

--Mais, interrompit la baronne, que veulent dire ces intrts, puisque
jamais vous n'avez fait valoir cet argent?

--Je vous demande pardon, madame, dit froidement Debray; j'avais vos
pouvoirs pour le faire valoir, et j'ai us de vos pouvoirs.

C'est donc quarante mille francs d'intrts pour votre moiti, plus les
cent mille francs de mise de fonds premire, c'est--dire treize cent
quarante mille francs pour votre part.

Or, madame, continua Debray, j'ai eu la prcaution de mobiliser votre
argent avant-hier, il n'y a pas longtemps, comme vous voyez, et l'on et
dit que je me doutais d'tre incessamment appel  vous rendre mes
comptes. Votre argent est l, moiti en billets de banque, moiti en
bons au porteur.

Je dis l, et c'est vrai: car comme je ne jugeais pas ma maison assez
sre, comme je ne trouvais pas les notaires assez discrets, et que les
proprits parlent encore plus haut que les notaires; comme enfin vous
n'avez le droit de rien acheter ni de rien possder en dehors de la
communaut conjugale, j'ai gard toute cette somme, aujourd'hui votre
seule fortune, dans un coffre scell au fond de cette armoire, et pour
plus grande scurit, j'ai fait le maon moi-mme.

Maintenant, continua Debray en ouvrant l'armoire d'abord, et la caisse
ensuite, maintenant, madame voil huit cents billets de mille francs
chacun, qui ressemblent, comme vous voyez,  un gros album reli en fer;
j'y joins un coupon de rente de vingt-cinq mille francs; puis pour
l'appoint, qui fait quelque chose, je crois, comme cent dix mille
francs, voici un bon  vue sur mon banquier, et comme mon banquier n'est
pas M. Danglars, le bon sera pay, vous pouvez tre tranquille.

Mme Danglars prit machinalement le bon  vue, le coupon de rente et la
liasse de billets de banque.

Cette norme fortune paraissait bien peu de chose tale l sur une
table.

Mme Danglars, les yeux secs, mais la poitrine gonfle de sanglots, la
ramassa et enferma l'tui d'acier dans son sac, mit le coupon de rente
et le bon  vue dans son portefeuille, et debout, ple, muette, elle
attendit une douce parole qui la consolt d'tre si riche.

Mais elle attendit vainement.

Maintenant, madame, dit Debray, vous avez une existence magnifique,
quelque chose comme soixante mille livres de rente, ce qui est norme
pour une femme qui ne pourra pas tenir maison, d'ici  un an au moins.

C'est un privilge pour toutes les fantaisies qui vous passeront par
l'esprit: sans compter que si vous trouvez votre part insuffisante, eu
gard au pass qui vous chappe, vous pouvez puiser dans la mienne,
madame; et je suis dispos  vous offrir, oh!  titre de prt, bien
entendu, tout ce que je possde, c'est--dire un million soixante mille
francs.

--Merci, monsieur, rpondit la baronne, merci; vous comprenez que vous
me remettez l beaucoup plus qu'il ne faut  une pauvre femme qui ne
compte pas, d'ici  longtemps du moins, reparatre dans le monde.

Debray fut tonn un moment, mais il se remit et fit un geste qui
pouvait se traduire par la formule la plus polie d'exprimer cette ide:

Comme il vous plaira!

Mme Danglars avait peut-tre jusque-l espr encore quelque chose; mais
quand elle vit le geste insouciant qui venait d'chapper  Debray, et le
regard oblique dont ce geste tait accompagn, ainsi que la rvrence
profonde et le silence significatif qui les suivirent, elle releva la
tte, ouvrit la porte, et sans fureur, sans secousse, mais aussi sans
hsitation, elle s'lana dans l'escalier, ddaignant mme d'adresser un
dernier salut  celui qui la laissait partir de cette faon.

Bah! dit Debray lorsqu'elle fut partie: beaux projets que tout cela,
elle restera dans son htel, lira des romans, et jouera au lansquenet,
ne pouvant plus jouer  la bourse.

Et il reprit son carnet, biffant avec le plus grand soin les sommes
qu'il venait de payer.

Il me reste un million soixante mille francs, dit-il.

Quel malheur que Mlle de Villefort soit morte! cette femme-l me
convenait sous tous les rapports, et je l'eusse pouse.

Et flegmatiquement, selon son habitude, il attendit que Mme Danglars ft
partie depuis vingt minutes pour se dcider  partir  son tour.

Pendant ces vingt minutes, Debray fit des chiffres, sa montre pose 
ct de lui.

Ce personnage diabolique que toute imagination aventureuse et cr avec
plus ou moins de bonheur si Le Sage n'en avait acquis la proprit dans
son chef-d'oeuvre, Asmode, qui enlevait la crote des maisons pour en
voir l'intrieur, et joui d'un singulier spectacle s'il et enlev, au
moment o Debray faisait ses chiffres, la crote du petit htel de la
rue Saint-Germain-des-Prs.

Au-dessus de cette chambre o Debray venait de partager avec Mme
Danglars deux millions et demi, il y avait une autre chambre peuple
aussi d'habitants de notre connaissance, lesquels ont jou un rle assez
important dans les vnements que nous venons de raconter pour que nous
les retrouvions avec quelque intrt.

Il y avait dans cette chambre Mercds et Albert.

Mercds tait bien change depuis quelques jours, non pas que, mme au
temps de sa plus grande fortune, elle et jamais tal le faste
orgueilleux qui tranche visiblement avec toutes les conditions, et fait
qu'on ne reconnat plus la femme aussitt qu'elle vous apparat sous des
habits plus simples; non pas davantage qu'elle ft tombe  cet tat de
dpression o l'on est contraint de revtir la livre de la misre; non,
Mercds tait change parce que son oeil ne brillait plus, parce que sa
bouche ne souriait plus, parce qu'enfin un perptuel embarras arrtait
sur ses lvres le mot rapide que lanait autrefois un esprit toujours
prpar.

Ce n'tait pas la pauvret qui avait fltri l'esprit de Mercds, ce
n'tait pas le manque de courage qui lui rendait pesante sa pauvret.

Mercds, descendue du milieu dans lequel elle vivait, perdue dans la
nouvelle sphre qu'elle s'tait choisie, comme ces personnes qui sortent
d'un salon splendidement clair pour passer subitement dans les
tnbres; Mercds semblait une reine descendue de son palais dans une
chaumire, et qui, rduite au strict ncessaire, ne se reconnat ni  la
vaisselle d'argile qu'elle est oblige d'apporter elle-mme sur sa
table, ni au grabat qui a succd  son lit.

En effet, la belle Catalane ou la noble comtesse n'avait plus ni son
regard fier, ni son charmant sourire, parce qu'en arrtant ses yeux sur
ce qui l'entourait elle ne voyait que d'affligeants objets: c'tait une
chambre tapisse d'un de ces papiers gris sur gris que les propritaires
conomes choisissent de prfrence comme tant les moins salissants;
c'tait un carreau sans tapis; c'taient des meubles qui appelaient
l'attention et foraient la vue de s'arrter sur la pauvret d'un faux
luxe, toutes choses enfin qui rompaient par leurs tons criards
l'harmonie si ncessaire  des yeux habitus  un ensemble lgant.

Mme de Morcerf vivait l depuis qu'elle avait quitt son htel; la tte
lui tournait devant ce silence ternel comme elle tourne au voyageur
arriv sur le bord d'un abme: s'apercevant qu' toute minute Albert la
regardait  la drobe pour juger de l'tat de son coeur, elle s'tait
astreinte  un monotone sourire des lvres qui, en l'absence de ce feu
si doux du sourire des yeux, fait l'effet d'une simple rverbration de
lumire, c'est--dire d'une clart sans chaleur.

De son ct Albert tait proccup, mal  l'aise, gn par un reste de
luxe qui l'empchait d'tre de sa condition actuelle; il voulait sortir
sans gants, et trouvait ses mains trop blanches; il voulait courir la
ville  pied, et trouvait ses bottes trop bien vernies.

Cependant ces deux cratures si nobles et si intelligentes, runies
indissolublement par le lien de l'amour maternel et filial, avaient
russi  se comprendre sans parler de rien et  conomiser toutes les
privations que l'on se doit entre amis pour tablir cette vrit
matrielle d'o dpend la vie.

Albert avait enfin pu dire  sa mre sans la faire plir:

Ma mre, nous n'avons plus d'argent.

Jamais Mercds n'avait connu vritablement la misre; elle avait
souvent, dans sa jeunesse, parl elle-mme de pauvret, mais ce n'est
point la mme chose: besoin et ncessit sont deux synonymes entre
lesquels il y a tout un monde d'intervalle.

Aux Catalans, Mercds avait besoin de mille choses, mais elle ne
manquait jamais de certaines autres. Tant que les filets taient bons,
on prenait du poisson; tant qu'on vendait du poisson, on avait du fil
pour entretenir les filets.

Et puis, isole d'amiti, n'ayant qu'un amour qui n'tait pour rien dans
les dtails matriels de la situation, on pensait  soi, chacun  soi,
rien qu' soi.

Mercds, du peu qu'elle avait, faisait sa part aussi gnreusement que
possible: aujourd'hui elle avait deux parts  faire, et cela avec rien.

L'hiver approchait: Mercds, dans cette chambre nue et dj froide,
n'avait pas de feu, elle dont un calorifre aux mille branches chauffait
autrefois la maison depuis les antichambres jusqu'au boudoir; elle
n'avait pas une pauvre petite fleur, elle dont l'appartement tait une
serre chaude peuple  prix d'or!

Mais elle avait son fils...

L'exaltation d'un devoir peut-tre exagr les avait soutenus jusque-l
dans les sphres suprieures.

L'exaltation est presque l'enthousiasme, et l'enthousiasme rend
insensible aux choses de la terre.

Mais l'enthousiasme s'tait calm, et il avait fallu redescendre peu 
peu du pays des rves au monde des ralits.

Il fallait causer du positif, aprs avoir puis tout l'idal.

Ma mre, disait Albert au moment mme o Mme Danglars descendait
l'escalier, comptons un peu toutes nos richesses, s'il vous plat; j'ai
besoin d'un total pour chafauder mes plans.

--Total: rien, dit Mercds avec un douloureux sourire.

--Si fait, ma mre, total: trois mille francs, d'abord, et j'ai la
prtention, avec ces trois mille francs, de mener  nous deux une
adorable vie.

--Enfant! soupira Mercds.

--Hlas! ma bonne mre, dit le jeune homme, je vous ai malheureusement
dpens assez d'argent pour en connatre le prix.

C'est norme, voyez-vous, trois mille francs, et j'ai bti sur cette
somme un avenir miraculeux d'ternelle scurit.

--Vous dites cela, mon ami, continua la pauvre mre; mais d'abord
acceptons-nous ces trois mille francs? dit Mercds en rougissant.

--Mais c'est convenu, ce me semble, dit Albert d'un ton ferme; nous les
acceptons d'autant plus que nous ne les avons pas, car ils sont, comme
vous le savez, enterrs dans le jardin de cette petite maison des Alles
de Meilhan  Marseille.

Avec deux cents francs; dit Albert, nous irons tous deux  Marseille.

--Avec deux cents francs! dit Mercds, y songez-vous, Albert?

--Oh! quant  ce point, je me suis renseign aux diligences et aux
bateaux  vapeur, et mes calculs sont faits.

Vous retenez vos places pour Chalon, dans le coup: vous voyez, ma
mre, que je vous traite en reine, trente-cinq francs.

Albert prit une plume, et crivit:

Coup, trente-cinq francs, ci:...................................... 35 F
De Chalon  Lyon, vous allez par le bateau  vapeur, six francs, ci:  6 F
De Lyon  Avignon, le bateau  vapeur encore, seize francs, ci:..... 16 F
D'Avignon  Marseille, sept francs, ci:.............................  7 F
Dpenses de route, cinquante francs, ci:............................ 50 F
TOTAL:..............................................................114 F

Mettons cent vingt, ajouta Albert en souriant, vous voyez que je suis
gnreux, n'est-ce pas, ma mre?

--Mais toi, mon pauvre enfant?

--Moi! n'avez-vous pas vu que je me rserve quatre-vingts francs?

Un jeune homme, ma mre, n'a pas besoin de toutes ses aises; d'ailleurs
je sais ce que c'est que de voyager.

--Avec ta chaise de poste et ton valet de chambre.

--De toute faon, ma mre.

--Eh bien, soit, dit Mercds; mais ces deux cents francs?

--Ces deux cents francs, les voici, et puis deux cents autres encore.

Tenez, j'ai vendu ma montre cent francs, et les breloques trois cents.

Comme c'est heureux! Des breloques qui valaient trois fois la montre.
Toujours cette fameuse histoire du superflu!

Nous voil donc riches, puisque, au lieu de cent quatorze francs qu'il
vous fallait pour faire votre route, vous en avez deux cent cinquante.

--Mais nous devons quelque chose dans cet htel?

--Trente francs, mais je les paie sur mes cent cinquante francs.

Cela est convenu; et puisqu'il ne me faut  la rigueur que
quatre-vingts francs pour faire ma route, vous voyez que je nage dans le
luxe.

Mais ce n'est pas tout.

Que dites-vous de ceci, ma mre?

Et Albert tira d'un petit carnet  fermoir d'or, reste de ses anciennes
fantaisies ou peut-tre mme tendre souvenir de quelqu'une de ces femmes
mystrieuses et voiles qui frappaient  la petite porte, Albert tira
d'un petit carnet un billet de mille francs.

Qu'est-ce que ceci? demanda Mercds.

--Mille francs, ma mre. Oh! il est parfaitement carr.

--Mais d'o te viennent ces mille francs?

--coutez ceci, ma mre, et ne vous motionnez pas trop.

Et Albert, se levant, alla embrasser sa mre sur les deux joues, puis il
s'arrta  la regarder.

Vous n'avez pas ide, ma mre, comme je vous trouve belle! dit le jeune
homme avec un profond sentiment d'amour filial, vous tes en vrit la
plus belle comme vous tes la plus noble des femmes que j'aie jamais
vues!

--Cher enfant, dit Mercds essayant en vain de retenir une larme qui
pointait au coin de sa paupire.

--En vrit, il ne vous manquait plus que d'tre malheureuse pour
changer mon amour en adoration.

--Je ne suis pas malheureuse tant que j'ai mon fils, dit Mercds; je ne
serai point malheureuse tant que je l'aurai.

--Ah! justement, dit Albert; mais voil o commence l'preuve, ma mre:
vous savez ce qui est convenu!

--Sommes-nous donc convenus de quelque chose? demanda Mercds.

--Oui, il est convenu que vous habiterez Marseille, et que, moi je
partirai pour l'Afrique, o, en place du nom que j'ai quitt, je me
ferai le nom que j'ai pris.

Mercds poussa un soupir.

Eh bien, ma mre, depuis hier je suis engag dans les spahis, ajouta le
jeune homme en baissant les yeux avec une certaine honte, car il ne
savait pas lui-mme tout ce que son abaissement avait de sublime; ou
plutt j'ai cru que mon corps tait bien  moi et que je pouvais le
vendre; depuis hier je remplace quelqu'un.

Je me suis vendu, comme on dit, et, ajouta-t-il en essayant de sourire,
plus cher que je ne croyais valoir, c'est--dire deux mille francs.

--Ainsi ces mille francs?... dit en tressaillant Mercds.

--C'est la moiti de la somme, ma mre; l'autre viendra dans un an.

Mercds leva les yeux au ciel avec une expression que rien ne saurait
rendre, et les deux larmes arrtes au coin de sa paupire, dbordant
sous l'motion intrieure, coulrent silencieusement le long de ses
joues.

Le prix de son sang! murmura-t-elle.

--Oui, si je suis tu, dit en riant Morcerf, mais je t'assure, bonne
mre, que je suis au contraire dans l'intention de dfendre cruellement
ma peau; je ne me suis jamais senti si bonne envie de vivre que
maintenant.

--Mon Dieu! mon Dieu! fit Mercds.

--D'ailleurs, pourquoi donc voulez-vous que je sois tu, ma mre?

Est-ce que Lamoricire, cet autre Ney du Midi, a t tu?

Est-ce que Changarnier a t tu?

Est-ce que Bedeau a t tu?

Est-ce que Morrel, que nous connaissons, a t tu?

Songez donc  votre joie, ma mre, lorsque vous me verrez revenir avec
mon uniforme brod!

Je vous dclare que je compte tre superbe l-dessous, et que j'ai
choisi ce rgiment-l par coquetterie.

Mercds soupira, tout en essayant de sourire; elle comprenait, cette
sainte mre, qu'il tait mal  elle de laisser porter  son enfant tout
le poids du sacrifice.

Eh bien, donc! reprit Albert, vous comprenez, ma mre, voil dj plus
de quatre mille francs assurs pour vous: avec ces quatre mille francs
vous vivrez deux bonnes annes.

--Crois-tu? dit Mercds.

Ces mots taient chapps  la comtesse, et avec une douleur si vraie
que leur vritable sens n'chappa point  Albert; il sentit son coeur se
serrer, et, prenant la main de sa mre, qu'il pressa tendrement dans les
siennes:

Oui, vous vivrez! dit-il.

--Je vivrai! s'cria Mercds, mais tu ne partiras point, n'est-ce pas,
mon fils?

--Ma mre, je partirai, dit Albert d'une voix calme et ferme, vous
m'aimez trop pour me laisser prs de vous oisif et inutile; d'ailleurs
j'ai sign.

--Tu feras selon ta volont, mon fils; moi, je ferai selon celle de
Dieu.

--Non pas selon ma volont, ma mre, mais selon la raison, selon la
ncessit. Nous sommes deux cratures dsespres, n'est-ce pas?
Qu'est-ce que la vie pour vous aujourd'hui? rien. Qu'est-ce que la vie
pour moi? oh! bien peu de chose sans vous, ma mre, croyez-le; car sans
vous cette vie, je vous le jure, et cess du jour o j'ai dout de mon
pre et reni son nom! Enfin, je vis, si vous me promettez d'esprer
encore; si vous me laissez le soin de votre bonheur  venir, vous
doublez ma force. Alors je vais trouver l-bas le gouverneur de
l'Algrie, c'est un coeur loyal et surtout essentiellement soldat; je
lui conte ma lugubre histoire: je le prie de tourner de temps en temps
les yeux du ct o je serai, et s'il me tient parole, s'il me regarde
faire, avant six mois je suis officier ou mort. Si je suis officier,
votre sort est assur, ma mre, car j'aurai de l'argent pour vous et
pour moi, de plus un nouveau nom dont nous serons fiers tous deux,
puisque ce sera votre vrai nom. Si je suis tu... eh bien, si je suis
tu, alors, chre mre, vous mourrez, s'il vous plat, et alors nos
malheurs auront leur terme dans leur excs mme.

--C'est bien, rpondit Mercds avec son noble et loquent regard; tu as
raison, mon fils: prouvons  certaines gens qui nous regardent et qui
attendent nos actes pour nous juger, prouvons-leur que nous sommes au
moins dignes d'tre plaints.

--Mais pas de funbres ides, chre mre! s'cria le jeune homme; je
vous jure que nous sommes, ou du moins que nous pouvons tre trs
heureux. Vous tes  la fois une femme pleine d'esprit et de
rsignation; moi, je suis devenu simple de got et sans passion, je
l'espre. Une fois au service, me voil riche; une fois dans la maison
de M. Dants, vous voil tranquille. Essayons! je vous en prie, ma mre,
essayons.

--Oui, essayons, mon fils, car tu dois vivre, car tu dois tre heureux,
rpondit Mercds.

--Ainsi, ma mre, voil notre partage fait, ajouta le jeune homme en
affectant une grande aisance. Nous pouvons aujourd'hui mme partir.
Allons, je retiens, comme il est dit, votre place.

--Mais la tienne, mon fils?

--Moi, je dois rester deux ou trois jours encore, ma mre; c'est un
commencement de sparation, et nous avons besoin de nous y habituer.
J'ai besoin de quelques recommandations, de quelques renseignements sur
l'Afrique, je vous rejoindrai  Marseille.

--Eh bien, soit, partons! dit Mercds en s'enveloppant dans le seul
chle qu'elle et emport, et qui se trouvait par hasard tre un
cachemire noir d'un grand prix; partons!

Albert recueillit  la hte ses papiers, sonna pour payer les trente
francs qu'il devait au matre de l'htel, et, offrant son bras  sa
mre, il descendit l'escalier.

Quelqu'un descendait devant eux; ce quelqu'un, entendant le frlement
d'une robe de soie sur la rampe, se retourna.

Debray! murmura Albert.

--Vous, Morcerf! rpondit le secrtaire du ministre en s'arrtant sur
la marche o il se trouvait.

La curiosit l'emporta chez Debray sur le dsir de garder l'incognito;
d'ailleurs il tait reconnu.

Il semblait piquant, en effet, de retrouver dans cet htel ignor le
jeune homme dont la malheureuse aventure venait de faire un si grand
clat dans Paris.

Morcerf! rpta Debray.

Puis, apercevant dans la demi-obscurit la tournure jeune encore et le
voile noir de Mme de Morcerf:

Oh! pardon, ajouta-t-il avec un sourire, je vous laisse, Albert.

Albert comprit la pense de Debray.

Ma mre, dit-il en se retournant vers Mercds, c'est M. Debray,
secrtaire du ministre de l'Intrieur, un ancien ami  moi.

--Comment! ancien, balbutia Debray; que voulez-vous dire?

--Je dis cela, monsieur Debray, reprit Albert, parce qu'aujourd'hui je
n'ai plus d'amis, et que je ne dois plus en avoir. Je vous remercie
beaucoup d'avoir bien voulu me reconnatre, monsieur.

Debray remonta deux marches et vint donner une nergique poigne de main
 son interlocuteur.

Croyez, mon cher Albert, dit-il avec l'motion qu'il tait susceptible
d'avoir, croyez que j'ai pris une part profonde au malheur qui vous
frappe, et que, pour toutes choses, je me mets  votre disposition.

--Merci, monsieur, dit en souriant Albert, mais au milieu de ce malheur,
nous sommes demeurs assez riches pour n'avoir besoin de recourir 
personne; nous quittons Paris, et, notre voyage pay, il nous reste cinq
mille francs.

Le rouge monta au front de Debray, qui tenait un million dans son
portefeuille; et si peu potique que ft cet esprit exact, il ne put
s'empcher de rflchir que la mme maison contenait nagure encore deux
femmes, dont l'une, justement dshonore, s'en allait pauvre avec quinze
cent mille francs sous le pli de son manteau, et dont l'autre,
injustement frappe, mais sublime en son malheur, se trouvait riche avec
quelques deniers.

Ce parallle drouta ses combinaisons de politesse, la philosophie de
l'exemple l'crasa; il balbutia quelques mots de civilit gnrale et
descendit rapidement.

Ce jour-l, les commis du ministre, ses subordonns, eurent fort 
souffrir de son humeur chagrine.

Mais le soir il se rendit acqureur d'une fort belle maison, sise
boulevard de la Madeleine, et rapportant cinquante mille livres de
rente.

Le lendemain,  l'heure o Debray signait l'acte, c'est--dire sur les
cinq heures du soir, Mme de Morcerf, aprs avoir tendrement embrass son
fils et aprs avoir t tendrement embrasse par lui, montait dans le
coup de la diligence, qui se refermait sur elle.

Un homme tait cach dans la cour des messageries Laffitte derrire une
de ces fentres cintres d'entresol qui surmontent chaque bureau; il vit
Mercds monter en voiture; il vit partir la diligence; il vit
s'loigner Albert.

Alors il passa la main sur son front charg de doute en disant:

Hlas! par quel moyen rendrai-je  ces deux innocents le bonheur que je
leur ai t? Dieu m'aidera.




CVII

La Fosse-aux-Lions.


L'un des quartiers de la Force, celui qui renferme les dtenus les plus
compromis et les plus dangereux, s'appelle la cour Saint-Bernard.

Les prisonniers, dans leur langage nergique, l'ont surnomm la
Fosse-aux-Lions, probablement parce que les captifs ont des dents qui
mordent souvent les barreaux et parfois les gardiens.

C'est dans la prison une prison; les murs ont une paisseur double des
autres. Chaque jour un guichetier sonde avec soin les grilles massives,
et l'on reconnat  la stature herculenne, aux regards froids et
incisifs de ces gardiens, qu'ils ont t choisis pour rgner sur leur
peuple par la terreur et l'activit de l'intelligence.

Le prau de ce quartier est encadr dans des murs normes sur lesquels
glisse obliquement le soleil lorsqu'il se dcide  pntrer dans ce
gouffre de laideurs morales et physiques. C'est l, sur le pav, que
depuis l'heure du lever errent soucieux, hagards, plissants, comme des
ombres, les hommes que la justice tient courbs sous le couperet qu'elle
aiguise.

On les voit se coller, s'accroupir, le long du mur qui absorbe et
retient le plus de chaleur. Ils demeurent l, causant deux  deux, plus
souvent isols, l'oeil sans cesse attir vers la porte qui s'ouvre pour
appeler quelqu'un des habitants de ce lugubre sjour, ou pour vomir dans
le gouffre une nouvelle scorie rejete du creuset de la socit.

La cour Saint-Bernard a son parloir particulier; c'est un carr long,
divis en deux parties par deux grilles paralllement plantes  trois
pieds l'une de l'autre, de faon que le visiteur ne puisse serrer la
main du prisonnier ou lui passer quelque chose. Ce parloir est sombre,
humide, et de tout point horrible, surtout lorsqu'on songe aux
pouvantables confidences qui ont gliss sur ces grilles et rouill le
fer des barreaux.

Cependant ce lieu, tout affreux qu'il est, est le paradis o viennent se
retremper dans une socit espre, savoure, ces hommes dont les jours
sont compts: il est si rare qu'on sorte de la Fosse-aux-Lions pour
aller autre part qu' la barrire Saint-Jacques, au bagne ou au cabanon
cellulaire!

Dans cette cour que nous venons de dcrire, et qui suait d'une froide
humidit, se promenait, les mains dans les poches de son habit, un jeune
homme considr avec beaucoup de curiosit par les habitants de la
Fosse.

Il et pass pour un homme lgant, grce  la coupe de ses habits, si
ces habits n'eussent t en lambeaux; cependant ils n'avaient pas t
uss: le drap, fin et soyeux aux endroits intacts, reprenaient
facilement son lustre sous la main caressante du prisonnier qui essayait
d'en faire un habit neuf.

Il appliquait le mme soin  fermer une chemise de batiste
considrablement change de couleur depuis son entre en prison, et sur
ses bottes vernies passait le coin d'un mouchoir brod d'initiales
surmontes d'une couronne hraldique.

Quelques pensionnaires de la Fosse-aux-Lions considraient avec un
intrt marqu les recherches de toilette du prisonnier.

Tiens, voil le prince qui se fait beau, dit un des voleurs.

--Il est trs beau naturellement, dit un autre, et s'il avait seulement
un peigne et de la pommade, il clipserait tous les messieurs  gants
blancs.

--Son habit a d tre bien neuf et ses bottes reluisent joliment. C'est
flatteur pour nous qu'il y ait des confrres si comme il faut; et ces
brigands de gendarmes sont bien vils. Les envieux! avoir dchir une
toilette comme cela!

--Il parat que c'est un fameux, dit un autre; il a tout fait... et dans
le grand genre... Il vient de l-bas si jeune! oh! c'est superbe!

Et l'objet de cette admiration hideuse semblait savourer les loges ou
la vapeur des loges, car il n'entendait pas les paroles.

Sa toilette termine, il s'approcha du guichet de la cantine auquel
s'adossait un gardien:

Voyons, monsieur, lui dit-il, prtez-moi vingt francs, vous les aurez
bientt; avec moi, pas de risques  courir. Songez donc que je tiens 
des parents qui ont plus de millions que vous n'avez de deniers...
Voyons, vingt francs, et je vous en prie, afin que je prenne une pistole
et que j'achte une robe de chambre. Je souffre horriblement d'tre
toujours en habit et en bottes. Quel habit! monsieur, pour un prince
Cavalcanti!

Le gardien lui tourna le dos et haussa les paules. Il ne rit pas mme
de ces paroles qui eussent drid tous les fronts car cet homme en avait
entendu bien d'autres, ou plutt il avait toujours entendu la mme
chose.

Allez, dit Andrea, vous tes un homme sans entrailles, et je vous ferai
perdre votre place.

Ce mot fit retourner le gardien, qui, cette fois, laissa chapper un
bruyant clat de rire.

Alors les prisonniers s'approchrent et firent cercle.

Je vous dis, continua Andrea, qu'avec cette misrable somme je pourrai
me procurer un habit et une chambre, afin de recevoir d'une faon
dcente la visite illustre que j'attends d'un jour  l'autre.

--Il a raison! il a raison! dirent les prisonniers... Pardieu! on voit
bien que c'est un homme comme il faut.

--Eh bien, prtez-lui les vingt francs, dit le gardien en s'appuyant sur
son autre colossale paule; est-ce que vous ne devez pas cela  un
camarade?

--Je ne suis pas le camarade de ces gens, dit firement le jeune homme;
ne m'insultez pas, vous n'avez pas ce droit-l.

Les voleurs se regardrent avec de sourds murmures, et une tempte
souleve par la provocation du gardien, plus encore que par les paroles
d'Andrea, commena de gronder sur le prisonnier aristocrate.

Le gardien, sr de faire le _quos ego_ quand les flots seraient trop
tumultueux, les laissait monter peu  peu pour jouer un tour au
solliciteur importun, et se donner une rcration pendant la longue
garde de sa journe.

Dj les voleurs se rapprochaient d'Andrea; les uns se disaient:

La savate! la savate!

Cruelle opration qui consiste  rouer de coups, non pas de savate, mais
de soulier ferr, un confrre tomb dans la disgrce de ces messieurs.

D'autres proposaient l'anguille; autre genre de rcration consistant 
emplir de sable, de cailloux, de gros sous, quand ils en ont, un
mouchoir tordu, que les bourreaux dchargent comme un flau sur les
paules et la tte du patient.

Fouettons le beau monsieur, dirent quelques-uns, monsieur l'honnte
homme!

Mais Andrea, se retournant vers eux, cligna de l'oeil, enfla sa joue
avec sa langue, et fit entendre ce claquement des lvres qui quivaut 
mille signes d'intelligence parmi les bandits rduits  se taire.

C'tait un signe maonnique que lui avait indiqu Caderousse.

Ils reconnurent un des leurs.

Aussitt les mouchoirs retombrent; la savate ferre rentra au pied du
principal bourreau. On entendit quelques voix proclamer que monsieur
avait raison, que monsieur pouvait tre honnte  sa guise, et que les
prisonniers voulaient donner l'exemple de la libert de conscience.

L'meute recula. Le gardien en fut tellement stupfait qu'il prit
aussitt Andrea par les mains et se mit  le fouiller, attribuant 
quelques manifestations plus significatives que la fascination, ce
changement subit des habitants de la Fosse-aux-Lions.

Andrea se laissa faire, non sans protester.

Tout  coup une voix retentit au guichet.

Benedetto! criait un inspecteur.

Le gardien lcha sa proie.

On m'appelle? dit Andrea.

--Au parloir! dit la voix.

--Voyez-vous, on me rend visite. Ah! mon cher monsieur, vous allez voir
si l'on peut traiter un Cavalcanti comme un homme ordinaire!

Et Andrea, glissant dans la cour comme une ombre noire, se prcipita par
le guichet entrebill, laissant dans l'admiration ses confrres et le
gardien lui-mme.

On l'appelait en effet au parloir, et il ne faudrait pas s'en
merveiller moins qu'Andrea lui-mme; car le rus jeune homme, depuis
son entre  la Force, au lieu d'user, comme les gens du commun de ce
bnfice d'crire pour se faire rclamer, avait gard le plus stoque
silence.

Je suis, disait-il, videmment protg par quelqu'un de puissant; tout
me le prouve; cette fortune soudaine, cette facilit avec laquelle j'ai
aplani tous les obstacles, une famille improvise, un nom illustre
devenu ma proprit, l'or pleuvant chez moi, les alliances les plus
magnifiques promises  mon ambition. Un malheureux oubli de ma fortune,
une absence de mon protecteur m'a perdu, oui, mais pas absolument, pas 
jamais! La main s'est retire pour un moment, elle doit se tendre vers
moi et me ressaisir de nouveau au moment o je me croirai prt  tomber
dans l'abme.

Pourquoi risquerai-je une dmarche imprudente? Je m'alinerais
peut-tre le protecteur! Il y a deux moyens pour lui de me tirer
d'affaire: l'vasion mystrieuse, achete  prix d'or, et la main force
aux juges pour obtenir une absolution. Attendons pour parler, pour agir
qu'il me soit prouv qu'on m'a totalement abandonn, et alors...

Andrea avait bti un plan qu'on peut croire habile; le misrable tait
intrpide  l'attaque et rude  la dfense.

La misre de la prison commune, les privations de tout genre, il les
avait supportes. Cependant peu  peu le naturel, ou plutt l'habitude,
avait repris le dessus. Andrea souffrait d'tre nu, d'tre sale, d'tre
affam; le temps lui durait.

C'est  ce moment d'ennui que la voix de l'inspecteur l'appela au
parloir.

Andrea sentit son coeur bondir de joie. Il tait trop tt pour que ce
ft la visite du juge d'instruction, et trop tard pour que ce ft un
appel du directeur de la prison ou du mdecin; c'tait donc la visite
inattendue.

Derrire la grille du parloir o Andrea fut introduit, il aperut, avec
ses yeux dilats par une curiosit avide, la figure sombre et
intelligente de M. Bertuccio, qui regardait aussi, lui, avec un
tonnement douloureux, les grilles, les portes verrouilles et l'ombre
qui s'agitait derrire les barreaux entrecroiss.

Ah! fit Andrea, touch au coeur.

--Bonjour, Benedetto, dit Bertuccio de sa voix creuse et sonore.

--Vous! vous! dit le jeune homme en regardant avec effroi autour de lui.

--Tu ne me reconnais pas, dit Bertuccio, malheureux enfant!

--Silence, mais silence donc! fit Andrea qui connaissait la finesse
d'oue de ces murailles; mon Dieu, mon Dieu, ne parlez pas si haut!

--Tu voudrais causer avec moi, n'est-ce pas, dit Bertuccio, seul  seul?

--Oh! oui, dit Andrea.

--C'est bien.

Et Bertuccio, fouillant dans sa poche, fit signe  un gardien qu'on
apercevait derrire la vitre du guichet.

Lisez, dit-il.

--Qu'est-ce que cela? dit Andrea.

--L'ordre de te conduire dans une chambre, de t'installer et de me
laisser communiquer avec toi.

--Oh! fit Andrea, bondissant de joie.

Et tout de suite, se repliant en lui-mme, il se dit:

Encore le protecteur inconnu! on ne m'oublie pas! On cherche le secret,
puisqu'on veut causer dans une chambre isole. Je les tiens... Bertuccio
a t envoy par le protecteur!

Le gardien confra un moment avec un suprieur, puis ouvrit les deux
portes grilles et conduisit  une chambre du premier tage ayant vue
sur la cour Andrea, qui ne se sentait plus de joie.

La chambre tait blanchie  la chaux, comme c'est l'usage dans les
prisons. Elle avait un aspect de gaiet qui parut rayonnant au
prisonnier: un pole, un lit, une chaise, une table en formaient le
somptueux ameublement.

Bertuccio s'assit sur la chaise. Andrea se jeta sur le lit. Le gardien
se retira.

Voyons, dit l'intendant, qu'as-tu  me dire?

--Et vous? dit Andrea.

--Mais parle d'abord...

--Oh! non; c'est vous qui avez beaucoup m'apprendre, puisque vous tes
venu me trouver.

--Eh bien, soit. Tu as continu le cours de tes sclratesses: tu as
vol, tu as assassin.

--Bon! si c'est pour me dire ces choses-l que vous me faites passer
dans une chambre particulire, autant valait ne pas vous dranger. Je
sais toutes ces choses. Il en est d'autres que je ne sais pas, au
contraire. Parlons de celles-l, s'il vous plat. Qui vous a envoy?

--Oh! oh! vous allez vite, monsieur Benedetto.

--N'est-ce pas? et au but. Surtout mnageons les mots inutiles. Qui vous
envoie?

--Personne.

--Comment savez-vous que je suis en prison?

--Il y a longtemps que je t'ai reconnu dans le fashionable insolent qui
poussait si gracieusement un cheval aux Champs-lyses.

--Les Champs-lyses!... Ah! ah! nous brlons, comme on dit au jeu de la
pincette... Les Champs-lyses... a, parlons un peu de mon pre,
voulez-vous?

--Que suis-je donc?

--Vous, mon brave monsieur, vous tes mon pre adoptif... Mais ce n'est
pas vous, j'imagine, qui avez dispos en ma faveur d'une centaine de
mille francs que j'ai dvors en quatre ou cinq mois; ce n'est pas vous
qui m'avez forg un pre italien et gentilhomme; ce n'est pas vous qui
m'avez fait entrer dans le monde et invit  un certain dner que je
crois manger encore,  Auteuil, avec la meilleure compagnie de tout
Paris, avec certain procureur du roi dont j'ai eu bien tort de ne pas
cultiver la connaissance, qui me serait si utile en ce moment; ce n'est
pas vous, enfin, qui me cautionniez pour un ou deux millions quand m'est
arriv l'accident fatal de la dcouverte du pot aux roses... Allons,
parlez, estimable Corse, parlez...

--Que veux-tu que je te dise?

--Je t'aiderai.

Tu parlais des Champs-lyses tout  l'heure, mon digne pre
nourricier.

--Eh bien?

--Eh bien, aux Champs-lyses demeure un monsieur bien riche, bien
riche.

--Chez qui tu as vol et assassin, n'est-ce pas?

--Je crois que oui.

--M. le comte de Monte-Cristo?

--C'est vous qui l'avez nomm, comme dit M. Racine. Eh bien, dois-je me
jeter entre ses bras, l'trangler sur mon coeur en criant: Mon pre!
mon pre! comme dit M. Pixrcourt?

--Ne plaisantons pas, rpondit gravement Bertuccio, et qu'un pareil nom
ne soit pas prononc ici comme vous osez le prononcer.

--Bah! fit Andrea un peu tourdi de la solennit du maintien de
Bertuccio, pourquoi pas?

--Parce que celui qui porte ce nom est trop favoris du ciel pour tre
le pre d'un misrable tel que vous.

--Oh! de grands mots...

--Et de grands effets si vous n'y prenez garde!

--Des menaces!... Je ne les crains pas... Je dirai...

--Croyez-vous avoir affaire  des pygmes de votre espce? dit Bertuccio
d'un ton si calme et avec un regard si assur qu'Andrea en fut remu
jusqu'au fond des entrailles; croyez-vous avoir affaire  vos sclrats
routiniers du bagne, ou  vos naves dupes du monde?... Benedetto, vous
tes dans une main terrible, cette main veut bien s'ouvrir pour vous:
profitez-en. Ne jouez pas avec la foudre qu'elle dpose pour un instant,
mais qu'elle peut reprendre si vous essayez de la dranger dans son
libre mouvement.

--Mon pre... je veux savoir qui est mon pre! dit l'entt; j'y prirai
s'il le faut, mais je le saurai. Que me fait le scandale,  moi? du
bien... de la rputation... des rclames... comme dit Beauchamp le
journaliste. Mais vous autres, gens du grand monde, vous avez toujours
quelque chose  perdre au scandale, malgr vos millions et vos
armoiries... , qui est mon pre?

--Je suis venu pour te le dire.

--Ah! s'cria Benedetto les yeux tincelants de joie.

 ce moment la porte s'ouvrit, et le guichetier, s'adressant 
Bertuccio:

Pardon, monsieur, dit-il, mais le juge d'instruction attend le
prisonnier.

--C'est la clture de mon interrogatoire, dit Andrea au digne
intendant... Au diable l'importun!

--Je reviendrai demain, dit Bertuccio.

--Bon! fit Andrea. Messieurs les gendarmes, je suis tout  vous... Ah!
cher monsieur, laissez donc une dizaine d'cus au greffe pour qu'on me
donne ici ce dont j'ai besoin.

--Ce sera fait, rpliqua Bertuccio.

Andrea lui tendit la main, Bertuccio garda la sienne dans sa poche, et y
fit seulement sonner quelques pices d'argent.

C'est ce que je voulais dire, fit Andrea grimaant un sourire, mais
tout  fait subjugu par l'trange tranquillit de Bertuccio.

Me serais-je tromp? se dit-il en montant dans la voiture oblongue et
grille qu'on appelle le _panier  salade_. Nous verrons! Ainsi, 
demain! ajouta-t-il en se tournant vers Bertuccio.

-- demain! rpondit l'intendant.




CVIII

Le juge.


On se rappelle que l'abb Busoni tait rest seul avec Noirtier dans la
chambre mortuaire, et que c'tait le vieillard et le prtre qui
s'taient constitus les gardiens du corps de la jeune fille.

Peut-tre les exhortations chrtiennes de l'abb, peut-tre sa douce
charit, peut-tre sa parole persuasive avaient-elles rendu le courage
au vieillard: car, depuis le moment o il avait pu confrer avec le
prtre, au lieu du dsespoir qui s'tait d'abord empar de lui, tout,
dans Noirtier, annonait une grande rsignation, un calme bien
surprenant pour tous ceux qui se rappelaient l'affection profonde porte
par lui  Valentine.

M. de Villefort n'avait point revu le vieillard depuis le matin de cette
mort. Toute la maison avait t renouvele: un autre valet de chambre
avait t engag pour lui, un autre serviteur pour Noirtier; deux femmes
taient entres au service de Mme de Villefort: tous, jusqu'au concierge
et au cocher, offraient de nouveaux visages qui s'taient dresss pour
ainsi dire entre les diffrents matres de cette maison maudite et
avaient intercept les relations dj assez froides qui existaient entre
eux. D'ailleurs les assises s'ouvraient dans trois jours, et Villefort,
enferm dans son cabinet, poursuivait avec une fivreuse activit la
procdure entame contre l'assassin de Caderousse. Cette affaire, comme
toutes celles auxquelles le comte de Monte-Cristo se trouvait ml,
avait fait grand bruit dans le monde parisien. Les preuves n'taient pas
convaincantes, puisqu'elles reposaient sur quelques mots crits par un
forat mourant, ancien compagnon de bagne de celui qu'il accusait, et
qui pouvait accuser son compagnon par haine ou par vengeance: la
conscience seule du magistrat s'tait forme; le procureur du roi avait
fini par se donner  lui-mme cette terrible conviction que Benedetto
tait coupable, et il devait tirer de cette victoire difficile une de
ces jouissances d'amour-propre qui seules rveillaient un peu les fibres
de son coeur glac.

Le procs s'instruisait donc, grce au travail incessant de Villefort,
qui voulait en faire le dbut des prochaines assises; aussi avait-il t
forc de se celer plus que jamais pour viter de rpondre  la quantit
prodigieuse de demandes qu'on lui adressait  l'effet d'obtenir des
billets d'audience.

Et puis si peu de temps s'tait coul depuis que la pauvre Valentine
avait t dpose dans la tombe, la douleur de la maison tait encore si
rcente, que personne ne s'tonnait de voir le pre aussi svrement
absorb dans son devoir, c'est--dire dans l'unique distraction qu'il
pouvait trouver  son chagrin.

Une seule fois, c'tait le lendemain du jour o Benedetto avait reu
cette seconde visite de Bertuccio, dans laquelle celui-ci lui avait d
nommer son pre, le lendemain de ce jour, qui tait le dimanche, une
seule fois, disons-nous, Villefort avait aperu son pre: c'tait dans
un moment o le magistrat, harass de fatigue, tait descendu dans le
jardin de son htel, et sombre, courb sous une implacable pense,
pareil  Tarquin abattant avec sa badine les ttes des pavots les plus
levs, M. de Villefort abattait avec sa canne les longues et mourantes
tiges des roses trmires qui se dressaient le long des alles comme les
spectres de ces fleurs si brillantes dans la saison qui venait de
s'couler.

Dj plus d'une fois il avait touch le fond du jardin, c'est--dire
cette fameuse grille donnant sur le clos abandonn, revenant toujours
par la mme alle, reprenant sa promenade du mme pas et avec le mme
geste, quand ses yeux se portrent machinalement vers la maison, dans
laquelle il entendait jouer bruyamment son fils, revenu de la pension
pour passer le dimanche et le lundi prs de sa mre.

Dans ce moment il vit  l'une des fentres ouvertes M. Noirtier, qui
s'tait fait rouler dans son fauteuil jusqu' cette fentre, pour jouir
des derniers rayons d'un soleil encore chaud qui venaient saluer les
fleurs mourantes des volubilis et les feuilles rougies des vignes
vierges qui tapissaient le balcon.

L'oeil du vieillard tait riv pour ainsi dire sur un point que
Villefort n'apercevait qu'imparfaitement. Ce regard de Noirtier tait si
haineux, si sauvage, si ardent d'impatience, que le procureur du roi,
habile  saisir toutes les impressions de ce visage qu'il connaissait si
bien, s'carta de la ligne qu'il parcourait pour voir sur quelle
personne tombait ce pesant regard.

Alors il vit, sous un massif de tilleuls aux branches dj presque
dgarnies, Mme de Villefort qui, assise, un livre  la main,
interrompait de temps  autre sa lecture pour sourire  son fils ou lui
renvoyer sa balle lastique qu'il lanait obstinment du salon dans le
jardin.

Villefort plit, car il comprenait ce que voulait le vieillard.

Noirtier regardait toujours le mme objet; mais soudain son regard se
porta de la femme au mari, et ce fut Villefort lui-mme qui eut  subir
l'attaque de ces yeux foudroyants qui, en changeant d'objet, avaient
aussi chang de langage, sans toutefois rien perdre de leur menaante
expression.

Mme de Villefort, trangre  toutes ces passions dont les feux croiss
passaient au-dessus de sa tte, retenait en ce moment la balle de son
fils, lui faisant signe de la venir chercher avec un baiser; mais
douard se fit prier longtemps; la caresse maternelle ne lui paraissait
probablement pas une rcompense suffisante au drangement qu'il allait
prendre. Enfin il se dcida, sauta de la fentre au milieu d'un massif
d'hliotropes et de reines-marguerites, et accourut  Mme de Villefort
le front couvert de sueur. Mme de Villefort essuya son front, posa ses
lvres sur ce moite ivoire, et renvoya l'enfant avec sa balle dans une
main et une poigne de bonbons dans l'autre.

Villefort, attir par une invisible attraction, comme l'oiseau est
attir par le serpent, Villefort s'approcha de la maison;  mesure qu'il
s'approchait, le regard de Noirtier s'abaissait en le suivant, et le feu
de ses prunelles semblait prendre un tel degr d'incandescence, que
Villefort se sentait dvor par lui jusqu'au fond du coeur. En effet, on
lisait dans ce regard un sanglant reproche en mme temps qu'une terrible
menace. Alors les paupires et les yeux de Noirtier se levrent au ciel
comme s'il rappelait  son fils un serment oubli.

C'est bon! monsieur, rpliqua Villefort au bas de la cour, c'est bon!
prenez patience un jour encore; ce que j'ai dit est dit.

Noirtier parut calm par ces paroles, et ses yeux se tournrent avec
indiffrence d'un autre ct.

Villefort dboutonna violemment sa redingote qui l'touffait, passa une
main livide sur son front et rentra dans son cabinet.

La nuit se passa froide et tranquille; tout le monde se coucha et dormit
comme  l'ordinaire dans cette maison. Seul, comme  l'ordinaire aussi,
Villefort ne se coucha point en mme temps que les autres, et travailla
jusqu' cinq heures du matin  revoir les derniers interrogatoires faits
la veille par les magistrats instructeurs,  compulser les dpositions
des tmoins et  jeter de la nettet dans son acte d'accusation, l'un
des plus nergiques et des plus habilement conus qu'il et encore
dresss.

C'tait le lendemain lundi que devait avoir lieu la premire sance des
assises. Ce jour-l, Villefort le vit poindre blafard et sinistre, et sa
lueur bleutre vint faire reluire sur le papier les lignes traces 
l'encre rouge. Le magistrat s'tait endormi un instant tandis que sa
lampe rendait les derniers soupirs: il se rveilla  ses ptillements,
les doigts humides et empourprs comme s'il les et tremps dans le
sang.

Il ouvrit sa fentre: une grande bande orange traversait au loin le
ciel et coupait en deux les minces peupliers qui se profilaient en noir
sur l'horizon. Dans le champ de luzerne, au-del de la grille des
marronniers, une alouette montait au ciel, en faisant entendre son chant
clair et matinal.

L'air humide de l'aube inonda la tte de Villefort et rafrachit sa
mmoire.

Ce sera pour aujourd'hui, dit-il avec effort; aujourd'hui l'homme qui
va tenir le glaive de la justice doit frapper partout o sont les
coupables.

Ses regards allrent alors malgr lui chercher la fentre de Noirtier
qui s'avanait en retour, la fentre o il avait vu le vieillard la
veille.

Le rideau en tait tir.

Et cependant l'image de son pre lui tait tellement prsente qu'il
s'adressa  cette fentre ferme comme si elle tait ouverte, et que par
cette ouverture il vit encore le vieillard menaant.

Oui, murmura-t-il, oui, sois tranquille!

Sa tte retomba sur sa poitrine, et, la tte ainsi incline, il fit
quelques tours dans son cabinet, puis enfin il se jeta tout habill sur
un canap, moins pour dormir que pour assouplir ses membres raidis par
la fatigue et le froid du travail qui pntre jusque dans la moelle des
os.

Peu  peu tout le monde se rveilla. Villefort, de son cabinet, entendit
les bruits successifs qui constituent pour ainsi dire la vie de la
maison: les portes mises en mouvement, le tintement de la sonnette de
Mme de Villefort qui appelait sa femme de chambre, les premiers cris de
l'enfant, qui se levait joyeux comme on se lve d'habitude  cet ge.

Villefort sonna  son tour. Son nouveau valet de chambre entra chez lui
et lui apporta les journaux.

En mme temps que les journaux, il apporta une tasse de chocolat.

Que m'apportez-vous l? demanda Villefort.

--Une tasse de chocolat.

--Je ne l'ai point demande. Qui prend donc ce soin de moi?

--Madame; elle m'a dit que monsieur parlerait sans doute beaucoup
aujourd'hui dans cette affaire d'assassinat et qu'il avait besoin de
prendre des forces.

Et le valet dposa sur la table dresse prs du canap, table, comme
toutes les autres, charge de papiers, la tasse de vermeil.

Le valet sortit.

Villefort regarda un instant la tasse d'un air sombre, puis, tout 
coup, il la prit avec un mouvement nerveux, et avala d'un seul trait le
breuvage qu'elle contenait. On et dit qu'il esprait que ce breuvage
tait mortel et qu'il appelait la mort pour le dlivrer d'un devoir qui
lui commandait une chose bien plus difficile que de mourir. Puis il se
leva et se promena dans son cabinet avec une espce de sourire qui et
t terrible  voir si quelqu'un l'et regard.

Le chocolat tait inoffensif, et M. de Villefort n'prouva rien.

L'heure du djeuner arrive, M. de Villefort ne parut point  table. Le
valet de chambre rentra dans le cabinet.

Madame fait prvenir monsieur, dit-il, que onze heures viennent de
sonner et que l'audience est pour midi.

--Eh bien, fit Villefort, aprs?

--Madame a fait sa toilette: elle est toute prte, et demande si elle
accompagnera monsieur?

--O cela?

--Au Palais.

--Pour quoi faire?

--Madame dit qu'elle dsire beaucoup assister  cette sance.

--Ah! dit Villefort avec un accent presque effrayant, elle dsire cela!

Le domestique recula d'un pas et dit:

Si monsieur dsire sortir seul, je vais le dire  madame.

Villefort resta un instant muet; il creusait avec ses ongles sa joue
ple sur laquelle tranchait sa barbe d'un noir d'bne.

Dites  madame, rpondit-il enfin, que je dsire lui parler, et que je
la prie de m'attendre chez elle.

--Oui, monsieur.

--Puis revenez me raser et m'habiller.

-- l'instant.

Le valet de chambre disparut en effet pour reparatre, rasa Villefort et
l'habilla solennellement de noir.

Puis lorsqu'il eut fini:

Madame a dit qu'elle attendait monsieur aussitt sa toilette acheve,
dit-il.

--J'y vais.

Et Villefort, les dossiers sous le bras, son chapeau  la main, se
dirigea vers l'appartement de sa femme.

 la porte, il s'arrta un instant et essuya avec son mouchoir la sueur
qui coulait sur son front livide.

Puis il poussa la porte.

Mme de Villefort tait assise sur une ottomane, feuilletant avec
impatience des journaux et des brochures que le jeune douard s'amusait
 mettre en pices avant mme que sa mre et eu le temps d'en achever
la lecture. Elle tait compltement habille pour sortir; son chapeau
l'attendait pos sur un fauteuil; elle avait mis ses gants.

Ah! vous voici, monsieur, dit-elle de sa voix naturelle et calme; mon
Dieu! tes-vous assez ple, monsieur! Vous avez donc encore travaill
toute la nuit? Pourquoi donc n'tes-vous pas venu djeuner avec nous? Eh
bien, m'emmenez-vous, ou irai-je seule avec douard?

Mme de Villefort avait, comme on le voit, multipli les demandes pour
obtenir une rponse; mais  toutes ces demandes M. de Villefort tait
rest froid et muet comme une statue.

douard, dit Villefort en fixant sur l'enfant un regard imprieux,
allez jouer au salon, mon ami, il faut que je parle  votre mre.

Mme de Villefort, voyant cette froide contenance, ce ton rsolu, ces
apprts prliminaires tranges, tressaillit.

douard avait lev la tte, avait regard sa mre, puis, voyant qu'elle
ne confirmait point l'ordre de M. de Villefort, il s'tait remis 
couper la tte  ses soldats de plomb.

douard! cria M. de Villefort si rudement que l'enfant bondit sur le
tapis, m'entendez-vous? allez!

L'enfant,  qui ce traitement tait peu habituel, se releva debout et
plit; il et t difficile de dire si c'tait de colre ou de peur.

Son pre alla  lui, le prit par le bras, et le baisa au front.

Va, dit-il, mon enfant, va!

douard sortit.

M. de Villefort alla  la porte et la ferma derrire lui au verrou.

 mon Dieu! fit la jeune femme en regardant son mari jusqu'au fond de
l'me et en bauchant un sourire que glaa l'impassibilit de Villefort,
qu'y a-t-il donc?

--Madame, o mettez-vous le poison dont vous vous servez d'habitude?
articula nettement et sans prambule le magistrat, plac entre sa femme
et la porte.

Mme de Villefort prouva ce que doit prouver l'alouette lorsqu'elle
voit le milan resserrer au-dessus de sa tte ses cercles meurtriers.

Un son rauque, bris, qui n'tait ni un cri ni un soupir, s'chappa de
la poitrine de Mme de Villefort qui plit jusqu' la lividit.

Monsieur, dit-elle, je... je ne comprends pas.

Et comme elle s'tait souleve dans un paroxysme de terreur, dans un
second paroxysme plus fort sans doute que le premier, elle se laissa
retomber sur les coussins du sofa.

Je vous demandais, continua Villefort d'une voix parfaitement calme, en
quel endroit vous cachiez le poison  l'aide duquel vous avez tu mon
beau-pre M. de Saint-Mran, ma belle-mre, Barrois et ma fille
Valentine.

--Ah! monsieur, s'cria Mme de Villefort en joignant les mains, que
dites-vous?

--Ce n'est point  vous de m'interroger, mais de rpondre.

--Est-ce au mari ou au juge? balbutia Mme de Villefort.

--Au juge, madame! au juge!

C'tait un spectacle effrayant que la pleur de cette femme, l'angoisse
de son regard, le tremblement de tout son corps.

Ah! monsieur! murmura-t-elle, ah! monsieur!... et ce fut tout.

--Vous ne rpondez pas, madame! s'cria le terrible interrogateur.

Puis il ajouta, avec un sourire plus effrayant encore que sa colre:

Il est vrai que vous ne niez pas!

Elle fit un mouvement.

Et vous ne pourriez nier, ajouta Villefort, en tendant la main vers
elle comme pour la saisir au nom de la justice; vous avez accompli ces
diffrents crimes avec une impudente adresse, mais qui cependant ne
pouvait tromper que les gens disposs par leur affection  s'aveugler
sur votre compte. Ds la mort de Mme de Saint-Mran, j'ai su qu'il
existait un empoisonneur dans ma maison: M. d'Avrigny m'en avait
prvenu; aprs la mort de Barrois, Dieu me pardonne! mes soupons se
sont ports sur quelqu'un, sur un ange! mes soupons qui, mme l o il
n'y a pas de crime, veillent sans cesse allums au fond de mon coeur;
mais aprs la mort de Valentine il n'y a plus eu de doute pour moi,
madame, et non seulement pour moi, mais encore pour d'autres; ainsi
votre crime, connu de deux personnes maintenant, souponn par
plusieurs, va devenir public; et, comme je vous le disais tout 
l'heure, madame, ce n'est plus un mari qui vous parle, c'est un juge!

La jeune femme cacha son visage dans ses deux mains.

 monsieur! balbutia-t-elle, je vous en supplie, ne croyez pas les
apparences!

--Seriez-vous lche? s'cria Villefort d'une voix mprisante. En effet,
j'ai toujours remarqu que les empoisonneurs taient lches. Seriez-vous
lche, vous qui avez eu l'affreux courage de voir expirer devant vous
deux vieillards et une jeune fille assassins pareille?

--Monsieur! monsieur!

--Seriez-vous lche, continua Villefort avec une exaltation croissante,
vous qui avez compt une  une les minutes de quatre agonies, vous qui
avez combin vos plans infernaux et remu vos breuvages infmes avec une
habilet et une prcision si miraculeuses? Vous qui avez si bien combin
tout, auriez-vous donc oubli de calculer une seule chose, c'est--dire
o pouvait vous mener la rvlation de vos crimes? Oh! c'est impossible,
cela, et vous avez gard quelque poison plus doux, plus subtil et plus
meurtrier que les autres pour chapper au chtiment qui vous tait d...
Vous avez fait cela, je l'espre du moins?

Mme de Villefort tordit ses mains et tomba  genoux.

Je sais bien... je sais bien, dit-il, vous avouez; mais l'aveu fait 
des juges, l'aveu fait au dernier moment, l'aveu fait quand on ne peut
plus nier, cet aveu ne diminue en rien le chtiment qu'ils infligent au
coupable.

--Le chtiment! s'cria Mme de Villefort, le chtiment! monsieur, voil
deux fois que vous prononcez ce mot?

--Sans doute. Est-ce parce que vous tiez quatre fois coupable que vous
avez cru y chapper? Est-ce parce que vous tes la femme de celui qui
requiert ce chtiment, que vous avez cru que ce chtiment s'carterait?
Non, madame, non! Quelle qu'elle soit, l'chafaud attend
l'empoisonneuse, si surtout, comme je vous le disais tout  l'heure,
l'empoisonneuse n'a pas eu le soin de conserver pour elle quelques
gouttes de son plus sr poison.

Mme de Villefort poussa un cri sauvage, et la terreur hideuse et
indomptable envahit ses traits dcomposs.

Oh! ne craignez pas l'chafaud, madame, dit le magistrat, je ne veux
pas vous dshonorer, car ce serait me dshonorer moi-mme; non, au
contraire, si vous m'avez bien entendu, vous devez comprendre que vous
ne pouvez mourir sur l'chafaud.

--Non, je n'ai pas compris; que voulez-vous dire? balbutia la
malheureuse femme compltement atterre.

--Je veux dire que la femme du premier magistrat de la capitale ne
chargera pas de son infamie un nom demeur sans tache, et ne dshonorera
pas du mme coup son mari et son enfant.

--Non! oh! non.

--Eh bien, madame! ce sera une bonne action de votre part, et de cette
bonne action je vous remercie.

--Vous me remerciez! et de quoi?

--De ce que vous venez de dire.

--Qu'ai-je dit! j'ai la tte perdue; je ne comprends plus rien, mon
Dieu! mon Dieu!

Et elle se leva les cheveux pars, les lvres cumantes.

Vous avez rpondu, madame,  cette question que je vous fis en entrant
ici: O est le poison dont vous vous servez d'habitude, madame?

Mme de Villefort leva les bras au ciel et serra convulsivement ses mains
l'une contre l'autre.

Non, non, vocifra-t-elle, non, vous ne voulez point cela!

--Ce que je ne veux pas, madame, c'est que vous prissiez sur un
chafaud, entendez-vous? rpondit Villefort.

--Oh! monsieur, grce!

--Ce que je veux, c'est que justice soit faite. Je suis sur terre pour
punir, madame, ajouta-t-il avec un regard flamboyant;  toute autre
femme, ft-ce  une reine, j'enverrais le bourreau; mais  vous je serai
misricordieux.  vous je dis: n'est-ce pas, madame, que vous avez
conserv quelques gouttes de votre poison le plus doux, le plus prompt
et le plus sr?

--Oh! pardonnez-moi, monsieur, laissez-moi vivre!

--Elle est lche! dit Villefort.

--Songez que je suis votre femme!

--Vous tes une empoisonneuse!

--Au nom du Ciel!...

--Non!

--Au nom de l'amour que vous avez eu pour moi!...

--Non! non!

--Au nom de notre enfant! Ah! pour notre enfant, laissez-moi vivre!

--Non, non, non! vous dis-je; un jour, si je vous laissais vivre, vous
le tuerez peut-tre aussi comme les autres.

--Moi! tuer mon fils! s'cria cette mre sauvage en s'lanant vers
Villefort; moi! tuer mon douard!... ah! ah!

Et un rire affreux, un rire de dmon, un rire de folle acheva la phrase
et se perdit dans un rle sanglant.

Mme de Villefort tait tombe aux pieds de son mari.

Villefort s'approcha d'elle.

Songez-y, madame, dit-il, si  mon retour justice n'est pas faite, je
vous dnonce de ma propre bouche et je vous arrte de mes propres
mains.

Elle coutait, pantelante, abattue, crase; son oeil seul vivait en
elle et couvait un feu terrible.

Vous m'entendez, dit Villefort; je vais l-bas requrir la peine de
mort contre un assassin... Si je vous retrouve vivante, vous coucherez
ce soir  la Conciergerie.

Mme de Villefort poussa un soupir, ses nerfs se dtendirent, elle
s'affaissa brise sur le tapis.

Le procureur du roi parut prouver un mouvement de piti, il la regarda
moins svrement, et s'inclinant lgrement devant elle:

Adieu, madame, dit-il lentement; adieu!

Cet adieu tomba comme le couteau mortel sur Mme de Villefort. Elle
s'vanouit.

Le procureur du roi sortit, et, en sortant, ferma la porte  double
tour.




CIX

Les assises.


L'affaire Benedetto, comme on disait alors au Palais et dans le monde,
avait produit une norme sensation. Habitu du Caf de Paris, du
boulevard de Gand et du Bois de Boulogne, le faux Cavalcanti, pendant
qu'il tait rest  Paris et pendant les deux ou trois mois qu'avait
dur sa splendeur, avait fait une foule de connaissances. Les journaux
avaient racont les diverses stations du prvenu dans sa vie lgante et
dans sa vie de bagne; il en rsultait la plus vive curiosit chez
ceux-l surtout qui avaient personnellement connu le prince Andrea
Cavalcanti; aussi ceux-l surtout taient-ils dcids  tout risquer
pour aller voir sur le banc des accuss M. Benedetto, l'assassin de son
camarade de chane.

Pour beaucoup de gens, Benedetto tait, sinon une victime, du moins une
erreur de la justice: on avait vu M. Cavalcanti pre  Paris, et l'on
s'attendait  le voir de nouveau apparatre pour rclamer son illustre
rejeton. Bon nombre de personnes qui n'avaient jamais entendu parler de
la fameuse polonaise avec laquelle il avait dbarqu chez le comte de
Monte-Cristo s'taient senties frappes de l'air digne, de la
gentilhommerie et de la science du monde qu'avait montrs le vieux
patricien, lequel, il faut le dire, semblait un seigneur parfait toutes
les fois qu'il ne parlait point et ne faisait point d'arithmtique.

Quant  l'accus lui-mme, beaucoup de gens se rappelaient l'avoir vu si
aimable, si beau, si prodigue, qu'ils aimaient mieux croire  quelque
machination de la part d'un ennemi comme on en trouve en ce monde, o
les grandes fortunes lvent les moyens de faire le mal et le bien  la
hauteur du merveilleux, et la puissance  la hauteur de l'inou.

Chacun accourut donc  la sance de la cour d'assises, les uns pour
savourer le spectacle, les autres pour le commenter. Ds sept heures du
matin on faisait queue  la grille, et une heure avant l'ouverture de la
sance la salle tait dj pleine de privilgis.

Avant l'entre de la cour, et mme souvent aprs, une salle d'audience,
les jours de grands procs, ressemble fort  un salon o beaucoup de
gens se reconnaissent, s'abordent quand ils sont assez prs les uns des
autres pour ne pas perdre leurs places, se font des signes quand ils
sont spars par un trop grand nombre de populaire, d'avocats et de
gendarmes.

Il faisait une de ces magnifiques journes d'automne qui nous
ddommagent parfois d'un t absent ou court; les nuages que M. de
Villefort avait vus le matin rayer le soleil levant s'taient dissips
comme par magie, et laissaient luire dans toute sa puret un des
derniers, un des plus doux jours de septembre.

Beauchamp, un des rois de la presse, et par consquent ayant son trne
partout, lorgnait  droite et  gauche. Il aperut Chteau-Renaud et
Debray qui venaient de gagner les bonnes grces d'un sergent de ville,
et qui l'avaient dcid  se mettre derrire eux au lieu de les masquer,
comme c'tait son droit. Le digne agent avait flair le secrtaire du
ministre et le millionnaire; il se montra plein d'gards pour ses nobles
voisins et leur permit mme d'aller rendre visite  Beauchamp, en leur
promettant de leur garder leurs places.

Eh bien, dit Beauchamp, nous venons donc voir notre ami?

--Eh! mon Dieu, oui, rpondit Debray: ce digne prince! Que le diable
soit des princes italiens, va!

--Un homme qui avait eu Dante pour gnalogiste, et qui remontait  _La
Divine Comdie_!

--Noblesse de corde, dit flegmatiquement Chteau-Renaud.

--Il sera condamn, n'est-ce pas? demanda Debray  Beauchamp.

--Eh! mon cher, rpondit le journaliste, c'est  vous, ce me semble,
qu'il faut demander cela: vous connaissez mieux que nous autres l'air du
bureau; avez-vous vu le prsident  la dernire soire de votre
ministre?

--Oui.

--Que vous a-t-il dit?

--Une chose qui va vous tonner.

--Ah! parlez donc vite, alors, cher ami, il y a si longtemps qu'on ne me
dit plus rien de ce genre-l.

--Eh bien, il m'a dit que Benedetto, qu'on regarde comme un phnix de
subtilit, comme un gant d'astuce, n'est qu'un filou trs subalterne,
trs niais, et tout  fait indigne des expriences qu'on fera aprs sa
mort sur ses organes phrnologiques.

--Bah! fit Beauchamp; il jouait cependant trs passablement le prince.

--Pour vous, Beauchamp, qui les dtestez, ces malheureux princes et qui
tes enchant de leur trouver de mauvaises faons, mais pas pour moi,
qui flaire d'instinct le gentilhomme et qui lve une famille
aristocratique, quelle qu'elle soit, en vrai limier du blason.

--Ainsi, vous n'avez jamais cru  sa principaut?

-- sa principaut? si...  son principat? non.

--Pas mal, dit Debray; je vous assure cependant que pour tout autre que
vous il pouvait passer... Je l'ai vu chez les ministres.

--Ah! oui, dit Chteau-Renaud; avec cela que vos ministres se
connaissent en princes!

--Il y a du bon dans ce que vous venez de dire, Chteau-Renaud, rpondit
Beauchamp en clatant de rire; la phrase est courte, mais agrable. Je
vous demande la permission d'en user dans mon compte rendu.

--Prenez, mon cher monsieur Beauchamp, dit Chteau-Renaud; prenez; je
vous donne ma phrase pour ce qu'elle vaut.

--Mais, dit Debray  Beauchamp, si j'ai parl au prsident, vous avez d
parler au procureur du roi, vous?

--Impossible; depuis huit jours M. de Villefort se cle; c'est tout
naturel: cette suite trange de chagrins domestiques couronne par la
mort trange de sa fille...

--La mort trange! Que dites-vous donc l, Beauchamp?

--Oh! oui, faites donc l'ignorant, sous prtexte que tout cela se passe
chez la noblesse de robe, dit Beauchamp en appliquant son lorgnon  son
oeil et en le forant de tenir tout seul.

--Mon cher monsieur, dit Chteau-Renaud, permettez-moi de vous dire que,
pour le lorgnon, vous n'tes pas de la force de Debray. Debray, donnez
donc une leon  M. Beauchamp.

--Tiens, dit Beauchamp, je ne me trompe pas.

--Quoi donc?

--C'est elle.

--Qui, elle?

--On la disait partie.

--Mlle Eugnie? demanda Chteau-Renaud; serait-elle dj revenue?

--Non, mais sa mre.

--Mme Danglars?

--Allons donc! fit Chteau-Renaud, impossible; dix jours aprs la fuite
de sa fille, trois jours aprs la banqueroute de son mari!

Debray rougit lgrement et suivit la direction du regard de Beauchamp.

Allons donc! dit-il, c'est une femme voile, une dame inconnue, quelque
princesse trangre, la mre du prince Cavalcanti peut-tre; mais vous
disiez, ou plutt vous alliez dire des choses fort intressantes,
Beauchamp, ce me semble.

--Moi?

--Oui. Vous parliez de la mort trange de Valentine.

--Ah! oui, c'est vrai; mais pourquoi donc Mme de Villefort, n'est-elle
pas ici?

--Pauvre chre femme! dit Debray, elle est sans doute occupe 
distiller de l'eau de mlisse pour les hpitaux, et  composer des
cosmtiques pour elle et pour ses amies. Vous savez qu'elle dpense 
cet amusement deux ou trois mille cus par an,  ce que l'on assure. Au
fait, vous avez raison, pourquoi n'est-elle pas ici, Mme de Villefort?
Je l'aurais vue avec un grand plaisir; j'aime beaucoup cette femme.

--Et moi, dit Chteau-Renaud, je la dteste.

--Pourquoi?

--Je n'en sais rien. Pourquoi aime-t-on? pourquoi dteste-t-on? Je la
dteste par antipathie.

--Ou par instinct, toujours.

--Peut-tre... Mais revenons  ce que vous disiez, Beauchamp.

--Eh bien, reprit Beauchamp, n'tes-vous pas curieux de savoir,
messieurs, pourquoi l'on meurt si dru dans la maison Villefort?

--Dru est joli, dit Chteau-Renaud.

--Mon cher, le mot se trouve dans Saint-Simon.

--Mais la chose se trouve chez M. de Villefort; allons-y donc.

--Ma foi! dit Debray, j'avoue que je ne perds pas de vue cette maison
tendue de deuil depuis trois mois et avant-hier encore,  propos de
Valentine, madame m'en parlait.

--Qu'est-ce que madame?... demanda Chteau-Renaud.

--La femme du ministre, pardieu!

--Ah! pardon, fit Chteau-Renaud, je ne vais pas chez les ministres,
moi, je laisse cela aux princes.

--Vous n'tiez que beau, vous devenez flamboyant, baron; prenez piti de
vous, ou vous allez nous brler comme un autre Jupiter.

--Je ne dirai plus rien, dit Chteau-Renaud; mais que diable, ayez piti
de moi, ne me donnez pas la rplique.

--Voyons, tchons d'arriver au bout de notre dialogue, Beauchamp; je
vous disais donc que madame me demandait avant-hier des renseignements
l-dessus; instruisez-moi, je l'instruirai.

--Eh bien, messieurs, si l'on meurt si dru, je maintiens le mot, dans la
maison Villefort, c'est qu'il y a un assassin dans la maison!

Les deux jeunes gens tressaillirent, car dj plus d'une fois la mme
ide leur tait venue.

Et quel est cet assassin? demandrent-ils.

--Le jeune douard.

Un clat de rire des deux auditeurs ne dconcerta aucunement l'orateur,
qui continua:

Oui, messieurs, le jeune douard, enfant phnomnal, qui tue dj comme
pre et mre.

--C'est une plaisanterie?

--Pas du tout; j'ai pris hier un domestique qui sort de chez M. de
Villefort: coutez bien ceci.

--Nous coutons.

--Et que je vais renvoyer demain, parce qu'il mange normment pour se
remettre du jene de terreur qu'il s'imposait l-bas. Eh bien, il parait
que ce cher enfant a mis la main sur quelque flacon de drogue dont il
use de temps en temps contre ceux qui lui dplaisent. D'abord ce fut bon
papa et bonne maman de Saint-Mran qui lui dplurent, et il leur a vers
trois gouttes de son lixir: trois gouttes suffisent; puis ce fut le
brave Barrois, vieux serviteur de bon papa Noirtier, lequel rudoyait de
temps en temps l'aimable espigle que vous connaissez. L'aimable
espigle lui a vers trois gouttes de son lixir. Ainsi fut fait de la
pauvre Valentine, qui ne le rudoyait pas, elle, mais dont il tait
jaloux: il lui a vers trois gouttes de son lixir, et pour elle comme
pour les autres tout a t fini.

--Mais quel diable de conte nous faites-vous l? dit Chteau-Renaud.

--Oui, dit Beauchamp, un conte de l'autre monde, n'est-ce pas?

--C'est absurde, dit Debray.

--Ah! reprit Beauchamp, voil dj que vous cherchez des moyens
dilatoires! Que diable! demandez  mon domestique, ou plutt  celui qui
demain ne sera plus mon domestique: c'tait le bruit de la maison.

--Mais cet lixir, o est-il? quel est-il?

--Dame! l'enfant le cache.

--O l'a-t-il pris?

--Dans le laboratoire de madame sa mre.

--Sa mre a donc des poisons dans son laboratoire?

--Est-ce que je sais, moi! vous venez me faire l des questions de
procureur du roi. Je rpte ce qu'on m'a dit, voil tout; je vous cite
mon auteur: je ne puis faire davantage. Le pauvre diable ne mangeait
plus d'pouvante.

--C'est incroyable!

--Mais non, mon cher, ce n'est pas incroyable du tout, vous avez vu l'an
pass cet enfant de la rue de Richelieu, qui s'amusait  tuer ses frres
et ses soeurs en leur enfonant une pingle dans l'oreille, tandis
qu'ils dormaient. La gnration qui nous suit est trs prcoce, mon
cher.

--Mon cher, dit Chteau-Renaud, je parie que vous ne croyez pas un seul
mot de ce que vous nous contez l?... Mais je ne vois pas le comte de
Monte-Cristo; comment donc n'est-il pas ici?

--Il est blas, lui, fit Debray, et puis il ne voudra point paratre
devant tout le monde, lui qui a t la dupe de tous les Cavalcanti,
lesquels sont venus  lui,  ce qu'il parat, avec de fausses lettres de
crance; de sorte qu'il en est pour une centaine de mille francs
hypothqus sur la principaut.

-- propos, monsieur de Chteau-Renaud, demanda Beauchamp, comment se
porte Morrel?

--Ma foi, dit le gentilhomme, voici trois fois que je vais chez lui, et
pas plus de Morrel que sur la main. Cependant sa soeur ne m'a point paru
inquite, et elle m'a dit avec un fort bon visage qu'elle ne l'avait pas
vu non plus depuis deux ou trois jours, mais qu'elle tait certaine
qu'il se portait bien.

--Ah! j'y pense! le comte de Monte-Cristo ne peut venir dans la salle,
dit Beauchamp.

--Pourquoi cela?

--Parce qu'il est acteur dans le drame.

--Est-ce qu'il a aussi assassin quelqu'un? demanda Debray.

--Mais non, c'est lui, au contraire, qu'on a voulu assassiner. Vous
savez bien que c'est en sortant de chez lui que ce bon M. de Caderousse
a t assassin par son petit Benedetto. Vous savez bien que c'est chez
lui qu'on a retrouv ce fameux gilet dans lequel tait la lettre qui est
venue dranger la signature du contrat. Voyez-vous le fameux gilet? Il
est l tout sanglant, sur le bureau, comme pice de conviction.

--Ah! fort bien.

--Chut! messieurs, voici la cour;  nos places!

En effet un grand bruit se fit entendre dans le prtoire; le sergent de
ville appela ses deux protgs par un hem! nergique, et l'huissier,
paraissant au seuil de la salle des dlibrations, cria de cette voix
glapissante que les huissiers avaient dj du temps de Beaumarchais:

La cour, messieurs!




CX

L'acte d'accusation.


Les juges prirent sance au milieu du plus profond silence; les jurs
s'assirent  leur place; M. de Villefort, objet de l'attention, et nous
dirons presque de l'admiration gnrale, se plaa couvert dans son
fauteuil, promenant un regard tranquille autour de lui.

Chacun regardait avec tonnement cette figure grave et svre, sur
l'impassibilit de laquelle les douleurs paternelles semblaient n'avoir
aucune prise, et l'on regardait avec une espce de terreur cet homme
tranger aux motions de l'humanit.

Gendarmes! dit le prsident, amenez l'accus.

 ces mots, l'attention du public devint plus active, et tous les yeux
se fixrent sur la porte par laquelle Benedetto devait entrer.

Bientt cette porte s'ouvrit et l'accus parut.

L'impression fut la mme sur tout le monde, et nul ne se trompa 
l'expression de sa physionomie.

Ses traits ne portaient pas l'empreinte de cette motion profonde qui
refoule le sang au coeur et dcolore le front et les joues. Ses mains,
gracieusement poses l'une sur son chapeau, l'autre dans l'ouverture de
son gilet de piqu blanc, n'taient agites d'aucun frisson: son oeil
tait calme et mme brillant.  peine dans la salle, le regard du jeune
homme se mit  parcourir tous les rangs des juges et des assistants, et
s'arrta plus longuement sur le prsident et surtout sur le procureur du
roi.

Auprs d'Andrea se plaa son avocat, avocat nomm d'office (car Andrea
n'avait point voulu s'occuper de ces dtails auxquels il n'avait paru
attacher aucune importance), jeune homme aux cheveux d'un blond fade, au
visage rougi par une motion cent fois plus sensible que celle du
prvenu.

Le prsident demanda la lecture de l'acte d'accusation, rdig, comme on
sait, par la plume si habile et si implacable de Villefort.

Pendant cette lecture, qui fut longue, et qui pour tout autre et t
accablante, l'attention publique ne cessa de se porter sur Andrea, qui
en soutint le poids avec la gaiet d'me d'un Spartiate.

Jamais Villefort peut-tre n'avait t si concis ni si loquent; le
crime tait prsent sous les couleurs les plus vives, les antcdents
du prvenu, sa transfiguration, la filiation de ses actes depuis un ge
assez tendre, taient dduits avec le talent que la pratique de la vie
et la connaissance du coeur humain pouvaient fournir  un esprit aussi
lev que celui du procureur du roi.

Avec ce seul prambule, Benedetto tait  jamais perdu dans l'opinion
publique, en attendant qu'il ft puni plus matriellement par la loi.

Andrea ne prta pas la moindre attention aux charges successives qui
s'levaient et retombaient sur lui: M. de Villefort, qui l'examinait
souvent et qui sans doute continuait sur lui les tudes psychologiques
qu'il avait eu si souvent l'occasion de faire sur les accuss, M. de
Villefort ne put une seule fois lui faire baisser les yeux, quelles que
fussent la fixit et la profondeur de son regard.

Enfin la lecture fut termine.

Accus, dit le prsident, vos nom et prnoms?

Andrea se leva.

Pardonnez-moi monsieur le prsident, dit-il d'une voix dont le timbre
vibrait parfaitement pur, mais je vois que vous allez prendre un ordre
de questions dans lequel je ne puis vous suivre. J'ai la prtention que
c'est  moi de justifier plus tard d'tre une exception aux accuss
ordinaires. Veuillez donc, je vous prie, me permettre de rpondre en
suivant un ordre diffrent; je n'en rpondrai pas moins  toutes.

Le prsident, surpris, regarda les jurs, qui regardrent le procureur
du roi.

Une grande surprise se manifesta dans toute l'assemble. Mais Andrea ne
parut aucunement s'en mouvoir.

Votre ge? dit le prsident; rpondrez-vous  cette question?

-- cette question comme aux autres, je rpondrai, monsieur le
prsident, mais  son tour.

--Votre ge? rpta le magistrat.

--J'ai vingt et un ans, ou plutt je les aurai seulement dans quelques
jours, tant n dans la nuit du 27 au 28 septembre 1817.

M. de Villefort, qui tait  prendre note, leva la tte  cette date.

O tes-vous n? continua le prsident.

-- Auteuil, prs Paris, rpondit Benedetto.

M. de Villefort leva une seconde fois la tte, regarda Benedetto comme
il et regard la tte de Mduse et devint livide.

Quant  Benedetto, il passa gracieusement sur ses lvres le coin brod
d'un mouchoir de fine batiste.

Votre profession? demanda le prsident.

--D'abord j'tais faussaire, dit Andrea le plus tranquillement du monde;
ensuite je suis pass voleur, et tout rcemment je me suis fait
assassin.

Un murmure ou plutt une tempte d'indignation et de surprise clata
dans toutes les parties de la salle: les juges eux-mmes se regardrent
stupfaits, les jurs manifestrent le plus grand dgot pour le cynisme
qu'on attendait si peu d'un homme lgant.

M. de Villefort appuya une main sur son front qui, d'abord ple, tait
devenu rouge et bouillant, tout  coup il se leva regardant autour de
lui comme un homme gar: l'air lui manquait.

Cherchez-vous quelque chose, monsieur le procureur du roi? demanda
Benedetto avec son plus obligeant sourire.

M. de Villefort ne rpondit rien, et se rassit ou plutt retomba sur son
fauteuil.

Est-ce maintenant, prvenu, que vous consentez  dire votre nom?
demanda le prsident. L'affectation brutale que vous avez mise 
numrer vos diffrents crimes, que vous qualifiez de profession,
l'espce de point d'honneur que vous y attachez, ce dont, au nom de la
morale et du respect d  l'humanit, la cour doit vous blmer
svrement, voil peut-tre la raison qui vous a fait tarder de vous
nommer: vous voulez faire ressortir ce nom par les titres qui le
prcdent.

--C'est incroyable, monsieur le prsident, dit Benedetto du ton de voix
le plus gracieux et avec les manires les plus polies, comme vous avez
lu au fond de ma pense; c'est en effet dans ce but que je vous ai pri
d'intervertir l'ordre des questions.

La stupeur tait  son comble, il n'y avait plus dans les paroles de
l'accus ni forfanterie ni cynisme; l'auditoire mu pressentait quelque
foudre clatante au fond de ce nuage sombre.

Eh bien, dit le prsident, votre nom?

--Je ne puis vous dire mon nom, car je ne le sais pas; mais je sais
celui de mon pre, et je peux vous le dire.

Un blouissement douloureux aveugla Villefort; on vit tomber de ses
joues des gouttes de sueur cres et presses sur les papiers qu'il
remuait d'une main convulsive et perdue.

Dites alors le nom de votre pre, reprit le prsident.

Pas un souffle, pas une haleine ne troublaient le silence de cette
immense assemble: tout le monde attendait.

Mon pre est procureur du roi, rpondit tranquillement Andrea.

--Procureur du roi! fit avec stupfaction le prsident, sans remarquer
le bouleversement qui se faisait sur la figure de Villefort; procureur
du roi!

--Oui, et puisque vous voulez savoir son nom je vais vous le dire: il se
nomme de Villefort!

L'explosion, si longtemps contenue par le respect qu'en sance on porte
 la justice, se fit jour, comme un tonnerre, du fond de toutes les
poitrines; la cour elle-mme ne songea point  rprimer ce mouvement de
la multitude. Les interjections, les injures adresses  Benedetto, qui
demeurait impassible, les gestes nergiques, le mouvement des gendarmes,
le ricanement de cette partie fangeuse qui, dans toute assemble, monte
 la surface aux moments de trouble et de scandale, tout cela dura cinq
minutes avant que les magistrats et les huissiers eussent russi 
rtablir le silence.

Au milieu de tout ce bruit, on entendait la voix du prsident, qui
s'criait:

Vous jouez-vous de la justice, accus, et oseriez-vous donner  vos
concitoyens le spectacle d'une corruption qui, dans une poque qui
cependant ne laisse rien  dsirer sous ce rapport, n'aurait pas encore
eu son gale?

Dix personnes s'empressaient auprs de M. le procureur du roi,  demi
cras sur son sige, et lui offraient des consolations, des
encouragements, des protestations de zle et de sympathie.

Le calme s'tait rtabli dans la salle,  l'exception cependant d'un
point o un groupe assez nombreux s'agitait et chuchotait.

Une femme, disait-on, venait de s'vanouir; on lui avait fait respirer
des sels, elle s'tait remise.

Andrea, pendant tout ce tumulte, avait tourn sa figure souriante vers
l'assemble; puis, s'appuyant enfin d'une main sur la rampe de chne de
son banc, et cela dans l'attitude de la plus gracieuse:

Messieurs, dit-il,  Dieu ne plaise que je cherche  insulter la cour
et  faire, en prsence de cette honorable assemble, un scandale
inutile. On me demande quel ge j'ai, je le dis; on me demande o je
suis n, je rponds; on me demande mon nom, je ne puis le dire, puisque
mes parents m'ont abandonn. Mais je puis bien, sans dire mon nom,
puisque je n'en ai pas, dire celui de mon pre, or, je le rpte, mon
pre se nomme M. de Villefort, et je suis tout prt  le prouver.

Il y avait dans l'accent du jeune homme une certitude, une conviction,
une nergie qui rduisirent le tumulte au silence. Les regards se
portrent un moment sur le procureur du roi, qui gardait sur son sige
l'immobilit d'un homme que la foudre vient de changer en cadavre.

Messieurs, continua Andrea en commandant le silence du geste et de la
voix, je vous dois la preuve et l'explication de mes paroles.

--Mais, s'cria le prsident irrit, vous avez dclar dans
l'instruction vous nommer Benedetto, vous avez dit tre orphelin, et
vous vous tes donn la Corse pour patrie.

--J'ai dit  l'instruction ce qu'il m'a convenu de dire  l'instruction,
car je ne voulais pas que l'on affaiblt ou que l'on arrtt, ce qui
n'et point manqu d'arriver, le retentissement solennel que je voulais
donner  mes paroles.

Maintenant je vous rpte que je suis n  Auteuil, dans la nuit du 27
au 28 septembre 1817, et que je suis le fils de M. le procureur du roi
de Villefort. Maintenant, voulez-vous des dtails? je vais vous en
donner.

Je naquis au premier de la maison numro 28, rue de la Fontaine, dans
une chambre tendue de damas rouge. Mon pre me prit dans ses bras en
disant  ma mre que j'tais mort, m'enveloppa dans une serviette
marque d'un H et d'un N, et m'emporta dans le jardin o il m'enterra
vivant.

Un frisson parcourut tous les assistants quand ils virent que
grandissait l'assurance du prvenu avec l'pouvante de M. de Villefort.

Mais comment savez-vous tous ces dtails? demanda le prsident.

--Je vais vous le dire, monsieur le prsident. Dans le jardin o mon
pre venait de m'ensevelir, s'tait, cette nuit-l mme, introduit un
homme qui lui en voulait mortellement, et qui le guettait depuis
longtemps pour accomplir sur lui une vengeance corse. L'homme tait
cach dans un massif; il vit mon pre enfermer un dpt dans la terre,
et le frappa d'un coup de couteau au milieu mme de cette opration;
puis, croyant que ce dpt tait quelque trsor, il ouvrit la fosse et
me trouva vivant encore. Cet homme me porta  l'hospice des
Enfants-Trouvs, o je fus inscrit sous le numro 57. Trois mois aprs,
sa soeur fit le voyage de Rogliano  Paris pour me venir chercher, me
rclama comme son fils et m'emmena.

Voil comment, quoique n  Auteuil, je fus lev en Corse.

Il y eut un instant de silence, mais d'un silence si profond, que, sans
l'anxit que semblaient respirer mille poitrines, on et cru la salle
vide.

Continuez, dit la voix du prsident.

--Certes, continua Benedetto, je pouvais tre heureux chez ces braves
gens qui m'adoraient; mais mon naturel pervers l'emporta sur toutes les
vertus qu'essayait de verser dans mon coeur ma mre adoptive. Je grandis
dans le mal et je suis arriv au crime. Enfin, un jour que je maudissais
Dieu de m'avoir fait si mchant et de me donner une si hideuse destine,
mon pre adoptif est venu me dire:

--Ne blasphme pas, malheureux! car Dieu t'a donn le jour sans colre!
le crime vient de ton pre et non de toi; de ton pre qui t'a vou 
l'enfer si tu mourais,  la misre si un miracle te rendait au jour!

Ds lors j'ai cess de blasphmer Dieu, mais j'ai maudit mon pre; et
voil pourquoi j'ai fait entendre ici les paroles que vous m'avez
reproches, monsieur le prsident; voil pourquoi j'ai caus le scandale
dont frmit encore cette assemble. Si c'est un crime de plus,
punissez-moi; mais si je vous ai convaincu que ds le jour de ma
naissance ma destine tait fatale, douloureuse, amre, lamentable,
plaignez-moi!

--Mais votre mre? demanda le prsident.

--Ma mre me croyait mort; ma mre n'est point coupable. Je n'ai pas
voulu savoir le nom de ma mre; je ne la connais pas.

En ce moment un cri aigu, qui se termina par un sanglot, retentit au
milieu du groupe qui entourait, comme nous l'avons dit, une femme.

Cette femme tomba dans une violente attaque de nerfs et fut enleve du
prtoire, tandis qu'on l'emportait, le voile pais qui cachait son
visage s'carta et l'on reconnut Mme Danglars.

Malgr l'accablement de ses sens nervs, malgr le bourdonnement qui
frmissait  son oreille, malgr l'espce de folie qui bouleversait son
cerveau, Villefort la reconnut et se leva.

Les preuves! les preuves! dit le prsident; prvenu, souvenez-vous que
ce tissu d'horreurs a besoin d'tre soutenu par les preuves les plus
clatantes.

--Les preuves? dit Benedetto en riant, les preuves, vous les voulez?

--Oui.

--Eh bien, regardez M. de Villefort, et demandez-moi encore les
preuves.

Chacun se retourna vers le procureur du roi, qui, sous le poids de ces
mille regards rivs sur lui, s'avana dans l'enceinte du tribunal,
chancelant, les cheveux en dsordre et le visage couperos par la
pression de ses ongles.

L'assemble tout entire poussa un long murmure d'tonnement.

On me demande les preuves, mon pre, dit Benedetto, voulez-vous que je
les donne?

--Non, non, balbutia M. de Villefort d'une voix trangle; non, c'est
inutile.

--Comment, inutile? s'cria le prsident: mais que voulez-vous dire?

--Je veux dire, s'cria le procureur du roi, que je me dbattrais en
vain sous l'treinte mortelle qui m'crase, messieurs, je suis, je le
reconnais, dans la main du Dieu vengeur. Pas de preuves; il n'en est pas
besoin; tout ce que vient de dire ce jeune homme est vrai!

Un silence sombre et pesant comme celui qui prcde les catastrophes de
la nature enveloppa dans son manteau de plomb tous les assistants, dont
les cheveux se dressaient sur la tte.

Et quoi! monsieur de Villefort, s'cria le prsident, vous ne cdez pas
 une hallucination? Quoi! vous jouissez de la plnitude de vos
facults? On concevrait qu'une accusation si trange, si imprvue, si
terrible, ait troubl vos esprits? voyons, remettez-vous.

Le procureur du roi secoua la tte. Ses dents s'entrechoquaient avec
violence comme celles d'un homme dvor par la fivre, et cependant il
tait d'une pleur mortelle.

Je jouis de toutes mes facults, monsieur, dit-il; le corps seulement
souffre et cela se conoit. Je me reconnais coupable de tout ce que ce
jeune homme vient d'articuler contre moi, et je me tiens chez moi  la
disposition de M. le procureur du roi mon successeur.

Et en prononant ces mots d'une voix sourde et presque touffe, M. de
Villefort se dirigea en vacillant vers la porte, que lui ouvrit d'un
mouvement machinal l'huissier de service.

L'assemble tout entire demeura muette et consterne par cette
rvlation et par cet aveu, qui faisaient un dnouement si terrible aux
diffrentes pripties qui, depuis quinze jours, avaient agit la haute
socit parisienne.

Eh bien, dit Beauchamp, qu'on vienne dire maintenant que le drame n'est
pas dans la nature!

--Ma foi, dit Chteau-Renaud, j'aimerais encore mieux finir comme M. de
Morcerf: un coup de pistolet parat doux prs d'une pareille
catastrophe.

--Et puis il tue, dit Beauchamp.

--Et moi qui avais eu un instant l'ide d'pouser sa fille, dit Debray.
A-t-elle bien fait de mourir, mon Dieu, la pauvre enfant!

--La sance est leve, messieurs, dit le prsident, et la cause remise 
la prochaine session. L'affaire doit tre instruite de nouveau et
confie  un autre magistrat.

Quant  Andrea, toujours aussi tranquille et beaucoup plus intressant,
il quitta la salle escort par les gendarmes, qui involontairement lui
tmoignaient des gards.

Eh bien, que pensez-vous de cela, mon brave homme? demanda Debray au
sergent de ville, en lui glissant un louis dans la main.

--Il y aura des circonstances attnuantes, rpondit celui-ci.




CXI

Expiation.


M. de Villefort avait vu s'ouvrir devant lui les rangs de la foule, si
compacte qu'elle ft. Les grandes douleurs sont tellement vnrables,
qu'il n'est pas d'exemple, mme dans les temps les plus malheureux, que
le premier mouvement de la foule runie n'ait pas t un mouvement de
sympathie pour une grande catastrophe. Beaucoup de gens has ont t
assassins dans une meute; rarement un malheureux, ft-il criminel, a
t insult par les hommes qui assistaient  sa condamnation  mort.

Villefort traversa donc la haie des spectateurs, des gardes, des gens du
Palais, et s'loigna, reconnu coupable de son propre aveu, mais protg
par sa douleur.

Il est des situations que les hommes saisissent avec leur instinct, mais
qu'ils ne peuvent commenter avec leur esprit; le plus grand pote, dans
ce cas, est celui qui pousse le cri le plus vhment et le plus naturel.
La foule prend ce cri pour un rcit tout entier, et elle a raison de
s'en contenter, et plus raison encore de le trouver sublime quand il est
vrai.

Du reste il serait difficile de dire l'tat de stupeur dans lequel tait
Villefort en sortant du Palais, de peindre cette fivre qui faisait
battre chaque artre, raidissait chaque fibre, gonflait  la briser
chaque veine, et dissquait chaque point du corps mortel en des millions
de souffrances.

Villefort se trana le long des corridors, guid seulement par
l'habitude; il jeta de ses paules la toge magistrale, non qu'il penst
 la quitter pour la convenance, mais parce qu'elle tait  ses paules
un fardeau accablant, une tunique de Nessus fconde en tortures.

Il arriva chancelant jusqu' la cour Dauphine, aperut sa voiture,
rveilla le cocher en ouvrant la portire lui-mme, et se laissa tomber
sur les coussins en montrant du doigt la direction du faubourg
Saint-Honor. Le cocher partit.

Tout le poids de sa fortune croule venait de retomber sur sa tte; ce
poids l'crasait, il n'en savait pas les consquences; il ne les avait
pas mesures; il les sentait, il ne raisonnait pas son code comme le
froid meurtrier qui commente un article connu.

Il avait Dieu au fond du coeur.

Dieu! murmurait-il sans savoir mme ce qu'il disait, Dieu! Dieu!

Il ne voyait que Dieu derrire l'boulement qui venait de se faire.

La voiture roulait avec vitesse; Villefort, en s'agitant sur ses
coussins, sentit quelque chose qui le gnait.

Il porta la main  cet objet: c'tait un ventail oubli par Mme de
Villefort entre le coussin et le dossier de la voiture; cet ventail
veilla un souvenir, et ce souvenir fut un clair au milieu de la nuit.

Villefort songea  sa femme...

Oh! s'cria-t-il, comme si un fer rouge lui traversait le coeur.

En effet, depuis une heure, il n'avait plus sous les yeux qu'une face de
sa misre, et voil que tout  coup il s'en offrait une autre  son
esprit, et une autre non moins terrible.

Cette femme, il venait de faire avec elle le juge inexorable, il venait
de la condamner  mort; et elle, elle, frappe de terreur, crase par
le remords, abme sous la honte qu'il venait de lui faire avec
l'loquence de son irrprochable vertu, elle, pauvre femme faible et
sans dfense contre un pouvoir absolu et suprme, elle se prparait
peut-tre en ce moment mme  mourir!

Une heure s'tait dj coule depuis sa condamnation; sans doute en ce
moment elle repassait tous ses crimes dans sa mmoire, elle demandait
grce  Dieu, elle crivait une lettre pour implorer  genoux le pardon
de son vertueux poux, pardon qu'elle achetait de sa mort.

Villefort poussa un second rugissement de douleur et de rage.

Ah! s'cria-t-il en se roulant sur le satin de son carrosse, cette
femme n'est devenue criminelle que parce qu'elle m'a touch. Je sue le
crime, moi! et elle a gagn le crime comme on gagne le typhus, comme on
gagne le cholra, comme on gagne la peste!... et je la punis!... J'ai
os lui dire: Repentez-vous et mourez... moi! oh! non! non! elle
vivra... elle me suivra... Nous allons fuir, quitter la France, aller
devant nous tant que la terre pourra nous porter. Je lui parlais
d'chafaud!... Grand Dieu! comment ai-je os prononcer ce mot! Mais, moi
aussi, l'chafaud m'attend!... Nous fuirons... Oui, je me confesserai 
elle! oui, tous les jours je lui dirai, en m'humiliant, que, moi aussi,
j'ai commis un crime... Oh! alliance du tigre et du serpent! oh! digne
femme d'un mari tel que moi!... Il faut qu'elle vive, il faut que mon
infamie fasse plir la sienne!

Et Villefort enfona plutt qu'il ne baissa la glace du devant de son
coup.

Vite, plus vite! s'cria-t-il d'une voix qui fit bondir le cocher sur
son sige.

Les chevaux, emports par la peur, volrent jusqu' la maison.

Oui, oui, se rptait Villefort  mesure qu'il se rapprochait de chez
lui, oui, il faut que cette femme vive, il faut qu'elle se repente et
qu'elle lve mon fils, mon pauvre enfant, le seul, avec
l'indestructible vieillard, qui ait survcu  la destruction de la
famille! Elle l'aimait; c'est pour lui qu'elle a tout fait. Il ne faut
jamais dsesprer du coeur d'une mre qui aime son enfant; elle se
repentira; nul ne saura qu'elle fut coupable; ces crimes commis chez moi,
et dont le monde s'inquite dj, ils seront oublis avec le temps, ou,
si quelques ennemis s'en souviennent, eh bien, je les prendrai sur ma
liste de crimes. Un, deux, trois de plus, qu'importe! ma femme se
sauvera emportant de l'or, et surtout emportant son fils, loin du
gouffre o il me semble que le monde va tomber avec moi. Elle vivra,
elle sera heureuse encore, puisque tout son amour est dans son fils, et
que son fils ne la quittera point. J'aurai fait une bonne action; cela
allge le coeur.

Et le procureur du roi respira plus librement qu'il n'avait fait depuis
longtemps.

La voiture s'arrta dans la cour de l'htel.

Villefort s'lana du marchepied sur le perron; il vit les domestiques
surpris de le voir revenir si vite. Il ne lut pas autre chose sur leur
physionomie; nul ne lui adressa la parole; on s'arrta devant lui, comme
d'habitude, pour le laisser passer; voil tout.

Il passa devant la chambre de Noirtier, et, par la porte il ne
s'inquita point de la personne qui tait avec son pre; c'tait
ailleurs que son inquitude le tirait.

Allons, dit-il en montant le petit escalier qui conduisait au palier
o taient l'appartement de sa femme et la chambre vide de Valentine;
allons, rien n'est chang ici.

Avant tout il ferma la porte du palier.

Il faut que personne ne nous drange, dit-il; il faut que je puisse lui
parler librement, m'accuser devant elle, lui tout dire...

Il s'approcha de la porte, mit la main sur le bouton de cristal, la
porte cda.

Pas ferme! oh! bien, trs bien, murmura-t-il.

Et il entra dans le petit salon o dans la soire on dressait un lit
pour douard; car, quoique en pension, douard rentrait tous les soirs:
sa mre n'avait jamais voulu se sparer de lui.

Il embrassa d'un coup d'oeil tout le petit salon.

Personne, dit-il; elle est dans sa chambre  coucher sans doute.

Il s'lana vers la porte. L, le verrou tait mis. Il s'arrta
frissonnant.

Hlose! cria-t-il.

Il lui sembla entendre remuer un meuble.

Hlose! rpta-t-il.

--Qui est l? demanda la voix de celle qu'il appelait.

Il lui sembla que cette voix tait plus faible que de coutume.

Ouvrez! ouvrez! s'cria Villefort, c'est moi!

Mais malgr cet ordre, malgr le ton d'angoisse avec lequel il tait
donn, on n'ouvrit pas.

Villefort enfona la porte d'un coup de pied.

 l'entre de la chambre qui donnait dans son boudoir, Mme de Villefort
tait debout, ple, les traits contracts, et le regardant avec des yeux
d'une fixit effrayante.

Hlose! Hlose! dit-il, qu'avez-vous? Parlez!

La jeune femme tendit vers lui sa main raide et livide.

C'est fait, monsieur, dit-elle avec un rlement qui sembla dchirer son
gosier; que voulez-vous donc encore de plus?

Et elle tomba de sa hauteur sur le tapis.

Villefort courut  elle, lui saisit la main. Cette main serrait
convulsivement un flacon de cristal  bouchon d'or.

Mme de Villefort tait morte.

Villefort, ivre d'horreur, recula jusqu'au seuil de la chambre et
regarda le cadavre.

Mon fils! s'cria-t-il tout  coup; o est mon fils? douard! douard!

Et il se prcipita hors de l'appartement en criant:

douard! douard!

Ce nom tait prononc avec un tel accent d'angoisse, que les domestiques
accoururent.

Mon fils! o est mon fils? demanda Villefort. Qu'on l'loigne de la
maison, qu'il ne voie pas...

--M. douard n'est point en bas, monsieur, rpondit le valet de chambre.

--Il joue sans doute au jardin; voyez! voyez!

--Non, monsieur. Madame a appel son fils il y a une demi-heure  peu
prs; M. douard est entr chez madame et n'est point descendu depuis.

Une sueur glace inonda le front de Villefort, ses pieds trbuchrent
sur la dalle, ses ides commencrent  tourner dans sa tte comme les
rouages dsordonns d'une montre qui se brise.

Chez madame! murmura-t-il, chez madame!

Et il revint lentement sur ses pas, s'essuyant le front d'une main,
s'appuyant de l'autre aux parois de la muraille.

En rentrant dans la chambre il fallait revoir le corps de la malheureuse
femme.

Pour appeler douard, il fallait rveiller l'cho de cet appartement
chang en cercueil; parler, c'tait violer le silence de la tombe.

Villefort sentit sa langue paralyse dans sa gorge.

douard, douard, balbutia-t-il.

L'enfant ne rpondait pas; o donc tait l'enfant qui, au dire des
domestiques, tait entr chez sa mre et n'en tait pas sorti?

Villefort fit un pas en avant.

Le cadavre de Mme de Villefort tait couch en travers de la porte du
boudoir dans lequel se trouvait ncessairement douard; ce cadavre
semblait veiller sur le seuil avec des yeux fixes et ouverts, avec une
pouvantable et mystrieuse ironie sur les lvres.

Derrire le cadavre, la portire releve laissait voir une partie du
boudoir, un piano et le bout d'un divan de satin bleu.

Villefort fit trois ou quatre pas en avant, et sur le canap il aperut
son enfant couch.

L'enfant dormait sans doute.

Le malheureux eut un lan de joie indicible; un rayon de pure lumire
descendit dans cet enfer o il se dbattait.

Il ne s'agissait donc que de passer par-dessus le cadavre, d'entrer dans
le boudoir, de prendre l'enfant dans ses bras et de fuir avec lui, loin,
bien loin.

Villefort n'tait plus cet homme dont son exquise corruption faisait le
type de l'homme civilis; c'tait un tigre bless  mort qui laisse ses
dents brises dans sa dernire blessure.

Il n'avait plus peur des prjugs, mais des fantmes. Il prit son lan
et bondit par-dessus le cadavre, comme s'il se ft agi de franchir un
brasier dvorant.

Il enleva l'enfant dans ses bras, le serrant, le secouant, l'appelant;
l'enfant ne rpondait point. Il colla ses lvres avides  ses joues, ses
joues taient livides et glaces; il palpa ses membres raidis; il appuya
sa main sur son coeur, son coeur ne battait plus.

L'enfant tait mort.

Un papier pli en quatre tomba de la poitrine d'douard.

Villefort, foudroy, se laissa aller sur ses genoux; l'enfant s'chappa
de ses bras inertes et roula du ct de sa mre.

Villefort ramassa le papier, reconnut l'criture de sa femme et le
parcourut avidement.

Voici ce qu'il contenait:

Vous savez si j'tais bonne mre, puisque c'est pour mon fils que je me
suis faite criminelle!

Une bonne mre ne part pas sans son fils!

Villefort ne pouvait en croire ses yeux; Villefort ne pouvait en croire
sa raison. Il se trana vers le corps d'douard, qu'il examina encore
une fois avec cette attention minutieuse que met la lionne  regarder
son lionceau mort.

Puis un cri dchirant s'chappa de sa poitrine.

Dieu! murmura-t-il, toujours Dieu!

Ces deux victimes l'pouvantaient, il sentait monter en lui l'horreur de
cette solitude peuple de deux cadavres.

Tout  l'heure il tait soutenu par la rage, cette immense facult des
hommes forts, par le dsespoir, cette vertu suprme de l'agonie, qui
poussait les Titans  escalader le ciel, Ajax  montrer le poing aux
dieux.

Villefort courba sa tte sous le poids des douleurs, il se releva sur
ses genoux, secoua ses cheveux humides de sueur, hrisss d'effroi et
celui-l, qui n'avait jamais eu piti de personne s'en alla trouver le
vieillard, son pre, pour avoir, dans sa faiblesse, quelqu'un  qui
raconter son malheur, quelqu'un prs de qui pleurer.

Il descendit l'escalier que nous connaissons et entra chez Noirtier.

Quand Villefort entra, Noirtier paraissait attentif  couter aussi
affectueusement que le permettait son immobilit, l'abb Busoni,
toujours aussi calme et aussi froid que de coutume.

Villefort, en apercevant l'abb, porta la main  son front. Le pass lui
revint comme une de ces vagues dont la colre soulve plus d'cume que
les autres vagues.

Il se souvint de la visite qu'il avait faite  l'abb le surlendemain du
dner d'Auteuil et de la visite que lui avait faite l'abb  lui-mme le
jour de la mort de Valentine.

Vous ici, monsieur! dit-il; mais vous n'apparaissez donc jamais que
pour escorter la Mort?

Busoni se redressa; en voyant l'altration du visage du magistrat,
l'clat farouche de ses yeux, il comprit ou crut comprendre que la scne
des assises tait accomplie; il ignorait le reste.

J'y suis venu pour prier sur le corps de votre fille! rpondit Busoni.

--Et aujourd'hui, qu'y venez-vous faire?

--Je viens vous dire que vous m'avez assez pay votre dette, et qu'
partir de ce moment je vais prier Dieu qu'il se contente comme moi.

--Mon Dieu! fit Villefort en reculant, l'pouvante sur le front, cette
voix, ce n'est pas celle de l'abb Busoni!

--Non.

L'abb arracha sa fausse tonsure, secoua la tte, et ses longs cheveux
noirs, cessant d'tre comprims, retombrent sur ses paules et
encadrrent son mle visage.

C'est le visage de M. de Monte-Cristo! s'cria Villefort les yeux
hagards.

--Ce n'est pas encore cela, monsieur le procureur du roi, cherchez mieux
et plus loin.

--Cette voix! cette voix! o l'ai-je entendue pour la premire fois?

--Vous l'avez entendue pour la premire fois  Marseille, il y a
vingt-trois ans, le jour de votre mariage avec Mlle de Saint-Mran.
Cherchez dans vos dossiers.

--Vous n'tes pas Busoni? vous n'tes pas Monte-Cristo? Mon Dieu vous
tes cet ennemi cach, implacable, mortel! J'ai fait quelque chose
contre vous  Marseille, oh! malheur  moi!

--Oui, tu as raison, c'est bien cela, dit le comte en croisant les bras
sur sa large poitrine; cherche, cherche!

--Mais que t'ai-je donc fait? s'cria Villefort, dont l'esprit flottait
dj sur la limite o se confondent la raison et la dmence, dans ce
brouillard qui n'est plus le rve et qui n'est pas encore le rveil; que
t'ai-je fait? dis! parle!

--Vous m'avez condamn  une mort lente et hideuse, vous avez tu mon
pre, vous m'avez t l'amour avec la libert, et la fortune avec
l'amour!

--Qui tes-vous? qui tes-vous donc? mon Dieu!

--Je suis le spectre d'un malheureux que vous avez enseveli dans les
cachots du chteau d'If.  ce spectre sorti enfin de sa tombe Dieu a mis
le masque du comte de Monte-Cristo, et il l'a couvert de diamants et
d'or pour que vous ne le reconnaissiez qu'aujourd'hui.

--Ah! je te reconnais, je te reconnais! dit le procureur du roi; tu
es...

--Je suis Edmond Dants!

--Tu es Edmond Dants! s'cria le procureur du roi en saisissant le
comte par le poignet; alors, viens!

Et il l'entrana par l'escalier, dans lequel Monte-Cristo, tonn, le
suivit, ignorant lui-mme o le procureur du roi le conduisait, et
pressentant quelque nouvelle catastrophe.

Tiens! Edmond Dants, dit-il en montrant au comte le cadavre de sa
femme et le corps de son fils, tiens! regarde, es-tu bien veng?...

Monte-Cristo plit  cet effroyable spectacle; il comprit qu'il venait
d'outrepasser les droits de la vengeance; il comprit qu'il ne pouvait
plus dire:

Dieu est pour moi et avec moi.

Il se jeta avec un sentiment d'angoisse inexprimable sur le corps de
l'enfant, rouvrit ses yeux, tta le pouls, et s'lana avec lui dans la
chambre de Valentine, qu'il referma  double tour...

Mon enfant! s'cria Villefort; il emporte le cadavre de mon enfant! Oh!
maldiction! malheur! mort sur toi!

Et il voulut s'lancer aprs Monte-Cristo; mais, comme dans un rve, il
sentit ses pieds prendre racine, ses yeux se dilatrent  briser leurs
orbites, ses doigts recourbs sur la chair de sa poitrine s'y
enfoncrent graduellement jusqu' ce que le sang rougt ses ongles; les
veines de ses tempes se gonflrent d'esprits bouillants qui allrent
soulever la vote trop troite de son crne et noyrent son cerveau dans
un dluge de feu.

Cette fixit dura plusieurs minutes, jusqu' ce que l'effroyable
bouleversement de la raison ft accompli.

Alors il jeta un grand cri suivi d'un long clat de rire et se prcipita
par les escaliers.

Un quart d'heure aprs, la chambre de Valentine se rouvrit, et le comte
de Monte-Cristo reparut.

Ple, l'oeil morne, la poitrine oppresse, tous les traits de cette
figure ordinairement si calme et si noble taient bouleverss par la
douleur.

Il tenait dans ses bras l'enfant, auquel aucun secours n'avait pu rendre
la vie.

Il mit un genou en terre et le dposa religieusement prs de sa mre, la
tte pose sur sa poitrine.

Puis, se relevant, il sortit, et rencontrant un domestique sur
l'escalier:

O est M. de Villefort? demanda-t-il.

Le domestique, sans lui rpondre, tendit la main du ct du jardin.

Monte-Cristo descendit le perron, s'avana vers l'endroit dsign, et
vit, au milieu de ses serviteurs faisant cercle autour de lui, Villefort
une bche  la main, et fouillant la terre avec une espce de rage.

Ce n'est pas encore ici, disait-il, ce n'est pas encore ici.

Et il fouillait plus loin.

Monte-Cristo s'approcha de lui, et tout bas:

Monsieur, lui dit-il d'un ton presque humble, vous avez perdu un fils,
mais...

Villefort l'interrompit; il n'avait ni cout ni entendu.

Oh! je le retrouverai, dit-il; vous avez beau prtendre qu'il n'y est
pas, je le retrouverai, duss-je le chercher jusqu'au jour du Jugement
dernier.

Monte-Cristo recula avec terreur.

Oh! dit-il, il est fou!

Et, comme s'il et craint que les murs de la maison maudite ne
s'croulassent sur lui, il s'lana dans la rue, doutant pour la
premire fois qu'il et le droit de faire ce qu'il avait fait.

Oh! assez, assez comme cela, dit-il, sauvons le dernier.

En rentrant chez lui, Monte-Cristo rencontra Morrel, qui errait dans
l'htel des Champs-lyses, silencieux comme une ombre qui attend le
moment fix par Dieu pour rentrer dans son tombeau.

Apprtez-vous, Maximilien, lui dit-il avec un sourire, nous quittons
Paris demain.

--N'avez-vous plus rien  y faire? demanda Morrel.

--Non, rpondit Monte-Cristo, et Dieu veuille que je n'y aie pas trop
fait!




CXII

Le dpart.


Les vnements qui venaient de se passer proccupaient tout Paris.
Emmanuel et sa femme se les racontaient, avec une surprise bien
naturelle, dans leur petit salon de la rue Meslay; ils rapprochaient ces
trois catastrophes aussi soudaines qu'inattendues de Morcerf, de
Danglars et de Villefort.

Maximilien, qui tait venu leur faire une visite, les coutait ou plutt
assistait  leur conversation, plong dans son insensibilit habituelle.

En vrit, disait Julie, ne dirait-on pas, Emmanuel que tous ces gens
riches, si heureux hier, avaient oubli, dans le calcul sur lequel ils
avaient tabli leur fortune, leur bonheur et leur considration, la part
du mauvais gnie, et que celui-ci, comme les mchantes fes des contes
de Perrault qu'on a nglig d'inviter  quelque noce ou  quelque
baptme, est apparu tout  coup pour se venger de ce fatal oubli?

--Que de dsastres! disait Emmanuel pensant  Morcerf et  Danglars.

--Que de souffrances! disait Julie, en se rappelant Valentine, que par
instinct de femme elle ne voulait pas nommer devant son frre.

--Si c'est Dieu qui les a frapps, disait Emmanuel, c'est que Dieu, qui
est la suprme bont, n'a rien trouv dans le pass de ces gens-l qui
mritt l'attnuation de la peine; c'est que ces gens-l taient
maudits.

--N'es-tu pas bien tmraire dans ton jugement, Emmanuel? dit Julie.
Quand mon pre, le pistolet  la main, tait prt  se brler la
cervelle, si quelqu'un et dit comme tu le dis  cette heure: Cet homme
a mrit sa peine, ce quelqu'un-l ne se serait-il point tromp?

--Oui, mais Dieu n'a pas permis que notre pre succombt, comme il n'a
pas permis qu'Abraham sacrifit son fils. Au patriarche, comme  nous,
il a envoy un ange qui a coup  moiti chemin les ailes de la Mort.

Il achevait  peine de prononcer ces paroles que le bruit de la cloche
retentit.

C'tait le signal donn par le concierge qu'une visite arrivait.

Presque au mme instant la porte du salon s'ouvrit, et le comte de
Monte-Cristo parut sur le seuil.

Ce fut un double cri de joie de la part des deux jeunes gens.

Maximilien releva la tte et la laissa retomber.

Maximilien, dit le comte sans paratre remarquer les diffrentes
impressions que sa prsence produisait sur ses htes, je viens vous
chercher.

--Me chercher? dit Morrel comme sortant d'un rve.

--Oui, dit Monte-Cristo; n'est-il pas convenu que je vous emmne, et ne
vous ai-je pas prvenu de vous tenir prt?

--Me voici, dit Maximilien, j'tais venu leur dire adieu.

--Et o allez-vous, monsieur le comte? demanda Julie.

-- Marseille d'abord, madame.

-- Marseille? rptrent ensemble les deux jeunes gens.

--Oui, et je vous prends votre frre.

--Hlas! monsieur le comte, dit Julie, rendez-nous-le guri!

Morrel se dtourna pour cacher sa rougeur.

Vous vous tes donc aperue qu'il tait souffrant? dit le comte.

--Oui, rpondit la jeune femme, et j'ai peur qu'il ne s'ennuie avec
nous.

--Je le distrairai, reprit le comte.

--Je suis prt, monsieur, dit Maximilien. Adieu, mes bons amis! Adieu,
Emmanuel! Adieu, Julie!

--Comment! adieu? s'cria Julie; vous partez ainsi tout de suite, sans
prparations, sans passeports?

--Ce sont les dlais qui doublent le chagrin des sparations, dit
Monte-Cristo, et Maximilien, j'en suis sr, a d se prcautionner de
toutes choses: je le lui avais recommand.

--J'ai mon passeport, et mes malles sont faites, dit Morrel avec sa
tranquillit monotone.

--Fort bien, dit Monte-Cristo en souriant, on reconnat l l'exactitude
d'un bon soldat.

--Et vous nous quittez comme cela, dit Julie,  l'instant? Vous ne nous
donnez pas un jour, pas une heure?

--Ma voiture est  la porte, madame; il faut que je sois  Rome dans
cinq jours.

--Mais Maximilien ne va pas  Rome? dit Emmanuel.

--Je vais o il plaira au comte de me mener, dit Morrel avec un triste
sourire; je lui appartiens pour un mois encore.

--Oh! mon Dieu! comme il dit cela, monsieur le comte!

--Maximilien m'accompagne, dit le comte avec sa persuasive affabilit,
tranquillisez-vous donc sur votre frre.

--Adieu, ma soeur! rpta Morrel; adieu, Emmanuel!

--Il me navre le coeur avec sa nonchalance, dit Julie. Oh! Maximilien,
Maximilien, tu nous caches quelque chose.

--Bah! dit Monte-Cristo, vous le verrez revenir gai, riant et joyeux.

Maximilien lana  Monte-Cristo un regard presque ddaigneux, presque
irrit.

Partons! dit le comte.

--Avant que vous partiez, monsieur le comte, dit Julie, me
permettez-vous de vous dire tout ce que l'autre jour...

--Madame, rpliqua le comte en lui prenant les deux mains, tout ce que
vous me diriez ne vaudra jamais ce que je lis dans vos yeux, ce que
votre coeur a pens, ce que le mien a ressenti. Comme les bienfaiteurs
de roman, j'eusse d partir sans vous revoir; mais cette vertu tait
au-dessus de mes forces, parce que je suis un homme faible et vaniteux,
parce que le regard humide, joyeux et tendre de mes semblables me fait
du bien. Maintenant je pars, et je pousse l'gosme jusqu' vous dire:
Ne m'oubliez pas, mes amis, car probablement vous ne me reverrez jamais.

--Ne plus vous revoir! s'cria Emmanuel, tandis que deux grosses larmes
roulaient sur les joues de Julie: ne plus vous revoir! mais ce n'est
donc pas un homme, c'est donc un dieu qui nous quitte, et ce dieu va
donc remonter au ciel aprs tre apparu sur la terre pour y faire le
bien!

--Ne dites pas cela, reprit vivement Monte-Cristo, ne dites jamais cela,
mes amis; les dieux ne font jamais le mal, les dieux s'arrtent o ils
veulent s'arrter; le hasard n'est pas plus fort qu'eux, et ce sont eux
au contraire, qui matrisent le hasard. Non, je suis un homme, Emmanuel,
et votre admiration est aussi injuste que vos paroles sont sacrilges.

Et serrant sur ses lvres la main de Julie, qui se prcipita dans ses
bras, il tendit l'autre main  Emmanuel; puis, s'arrachant de cette
maison, doux nid dont le bonheur tait l'hte, il attira derrire lui
d'un signe Maximilien, passif, insensible et constern comme il l'tait
depuis la mort de Valentine.

Rendez la joie  mon frre! dit Julie  l'oreille de Monte-Cristo.

Monte-Cristo lui serra la main comme il la lui avait serre onze ans
auparavant sur l'escalier qui conduisait au cabinet de Morrel.

Vous fiez-vous toujours  Simbad le marin? lui demanda-t-il en
souriant.

--Oh! oui!

--Eh bien, donc, endormez-vous dans la paix et dans la confiance du
Seigneur.

Comme nous l'avons dit, la chaise de poste attendait; quatre chevaux
vigoureux hrissaient leurs crins et frappaient le pav avec impatience.

Au bas du perron, Ali attendait le visage luisant de sueur; il
paraissait arriver d'une longue course.

Eh bien, lui demanda le comte en arabe, as-tu t chez le vieillard?

Ali fit signe que oui.

Et tu lui as dploy la lettre sous les yeux, ainsi que je te l'avais
ordonn?

--Oui, fit encore respectueusement l'esclave.

--Et qu'a-t-il dit, ou plutt qu'a-t-il fait?

Ali se plaa sous la lumire, de faon que son matre pt le voir, et,
imitant avec son intelligence si dvoue la physionomie du vieillard, il
ferma les yeux comme faisait Noirtier lorsqu'il voulait dire: Oui.

Bien, il accepte, dit Monte-Cristo; partons!

Il avait  peine laiss chapper ce mot, que dj la voiture roulait et
que les chevaux faisaient jaillir du pav une poussire d'tincelles.
Maximilien s'accommoda dans son coin sans dire un seul mot.

Une demi-heure s'coula; la calche s'arrta tout  coup; le comte
venait de tirer le cordonnet de soie qui correspondait au doigt d'Ali.

Le Nubien descendit et ouvrit la portire. La nuit tincelait d'toiles.
On tait au haut de la monte de Villejuif, sur le plateau d'o Paris,
comme une sombre mer, agite ses millions de lumires qui paraissent des
flots phosphorescents; flots en effet, flots plus bruyants, plus
passionns, plus mobiles, plus furieux, plus avides que ceux de l'Ocan
irrit, flots qui ne connaissent pas le calme comme ceux de la vaste
mer, flots qui se heurtent toujours, cument toujours, engloutissent
toujours!...

Le comte demeura seul, et sur un signe de sa main la voiture fit
quelques pas en avant.

Alors il considra longtemps, les bras croiss, cette fournaise o
viennent se fondre, se tordre et se modeler toutes ces ides qui
s'lancent du gouffre bouillonnant pour aller agiter le monde. Puis,
lorsqu'il eut bien arrt son regard puissant sur cette Babylone qui
fait rver les potes religieux comme les railleurs matrialistes:

Grande ville! murmura-t-il en inclinant la tte et en joignant les
mains comme s'il et pri, voil moins de six mois que j'ai franchi tes
portes. Je crois que l'esprit de Dieu m'y avait conduit, il m'en ramne
triomphant; le secret de ma prsence dans tes murs, je l'ai confi  ce
Dieu qui seul a pu lire dans mon coeur; seul il connat que je me retire
sans haine et sans orgueil, mais non sans regrets; seul il sait que je
n'ai fait usage ni pour moi, ni pour de vaines causes, de la puissance
qu'il m'avait confie.  grande ville! c'est dans ton sein palpitant que
j'ai trouv ce que je cherchais; mineur patient, j'ai remu tes
entrailles pour en faire sortir le mal; maintenant, mon oeuvre est
accomplie, ma mission est termine; maintenant tu ne peux plus m'offrir
ni joies, ni douleurs. Adieu, Paris! adieu!

Son regard se promena encore sur la vaste plaine comme celui d'un gnie
nocturne; puis, passant la main sur son front, il remonta dans sa
voiture, qui se referma sur lui, et qui disparut bientt de l'autre ct
de la monte dans un tourbillon de poussire et de bruit.

Ils firent deux lieues sans prononcer une seule parole. Morrel rvait,
Monte-Cristo le regardait rver.

Morrel, lui dit le comte, vous repentiriez-vous de m'avoir suivi?

--Non, monsieur le comte; mais quitter Paris...

--Si j'avais cru que le bonheur vous attendt  Paris, Morrel, je vous y
eusse laiss.

--C'est  Paris que Valentine repose, et quitter Paris, c'est la perdre
une seconde fois.

--Maximilien, dit le comte, les amis que nous avons perdus ne reposent
pas dans la terre, ils sont ensevelis dans notre coeur, et c'est Dieu
qui l'a voulu ainsi pour que nous en fussions toujours accompagns. Moi,
j'ai deux amis qui m'accompagnent toujours ainsi: l'un est celui qui m'a
donn la vie, l'autre est celui qui m'a donn l'intelligence. Leur
esprit  tous deux vit en moi. Je les consulte dans le doute, et si j'ai
fait quelque bien, c'est  leurs conseils que je le dois. Consultez la
voix de votre coeur, Morrel, et demandez-lui si vous devez continuer de
me faire ce mchant visage.

--Mon ami, dit Maximilien, la voix de mon coeur est bien triste et ne me
promet que des malheurs.

--C'est le propre des esprits affaiblis de voir toutes choses  travers
un crpe; c'est l'me qui se fait  elle-mme ses horizons; votre me
est sombre, c'est elle qui vous fait un ciel orageux.

--Cela est peut-tre vrai, dit Maximilien.

Et il retomba dans sa rverie.

Le voyage se fit avec cette merveilleuse rapidit qui tait une des
puissances du comte; les villes passaient comme des ombres sur leur
route; les arbres, secous par les premiers vents de l'automne,
semblaient venir au-devant d'eux comme des gants chevels, et
s'enfuyaient rapidement ds qu'ils les avaient rejoints. Le lendemain,
dans la matine, ils arrivrent  Chlons, o les attendait le bateau 
vapeur du comte; sans perdre un instant, la voiture fut transporte 
bord; les deux voyageurs taient dj embarqus.

Le bateau tait taill pour la course, on et dit une pirogue indienne;
ses deux roues semblaient deux ailes avec lesquelles il rasait l'eau
comme un oiseau voyageur; Morrel lui-mme prouvait cette espce
d'enivrement de la vitesse; et parfois le vent qui faisait flotter ses
cheveux semblait prt pour un moment  carter les nuages de son front.

Quant au comte,  mesure qu'il s'loignait de Paris, une srnit
presque surhumaine semblait l'envelopper comme une aurole. On et dit
d'un exil qui regagne sa patrie.

Bientt Marseille, blanche, tide, vivante; Marseille, la soeur cadette
de Tyr et de Carthage, et qui leur a succd  l'empire de la
Mditerrane; Marseille, toujours plus jeune  mesure qu'elle vieillit,
apparut  leurs yeux. C'tait pour tous deux des aspects fconds en
souvenirs que cette tour ronde, ce fort Saint-Nicolas, cet htel de
ville de Puget, ce port aux quais de briques o tous deux avaient jou
enfants.

Aussi, d'un commun accord, s'arrtrent-ils tous deux sur la Canebire.

Un navire partait pour Alger; les colis, les passagers entasss sur le
pont, la foule des parents, des amis qui disaient adieu, qui criaient et
pleuraient, spectacle toujours mouvant, mme pour ceux qui assistent
tous les jours  ce spectacle, ce mouvement ne put distraire Maximilien
d'une ide qui l'avait saisi du moment o il avait pos le pied sur les
larges dalles du quai.

Tenez, dit-il, prenant le bras de Monte-Cristo, voici l'endroit o
s'arrta mon pre quand Le _Pharaon_ entra dans le port; ici le brave
homme que vous sauviez de la mort et du dshonneur se jeta dans mes
bras; je sens encore l'impression de ses larmes sur mon visage, et il ne
pleurait pas seul, bien des gens aussi pleuraient en nous voyant.

Monte-Cristo sourit.

J'tais l, dit-il en montrant  Morrel l'angle d'une rue.

Comme il disait cela, et dans la direction qu'indiquait le comte, on
entendit un gmissement douloureux, et l'on vit une femme qui faisait
signe  un passager du navire en partance. Cette femme tait voile,
Monte-Cristo la suivit des yeux avec une motion que Morrel et
facilement remarque, si, tout au contraire du comte, ses yeux  lui
n'eussent t fixs sur le btiment.

Oh! mon Dieu! s'cria Morrel, je ne me trompe pas! ce jeune homme qui
salue avec son chapeau, ce jeune homme en uniforme, c'est Albert de
Morcerf!

--Oui, dit Monte-Cristo, je l'avais reconnu.

--Comment cela? vous regardiez du ct oppos.

Le comte sourit, comme il faisait quand il ne voulait pas rpondre.

Et ses yeux se reportrent sur la femme voile, qui disparut au coin de
la rue.

Alors il se retourna.

Cher ami, dit-il  Maximilien, n'avez-vous point quelque chose  faire
dans ce pays?

--J'ai  pleurer sur la tombe de mon pre, rpondit sourdement Morrel.

--C'est bien, allez et attendez-moi l-bas; je vous y rejoindrai.

--Vous me quittez?

--Oui... moi aussi, j'ai une pieuse visite  faire.

Morrel laissa tomber sa main dans la main que lui tendait le comte;
puis, avec un mouvement de tte dont il serait impossible d'exprimer la
mlancolie, il quitta le comte et se dirigea vers l'est de la ville.

Monte-Cristo laissa s'loigner Maximilien, demeurant au mme endroit
jusqu' ce qu'il et disparu, puis alors il s'achemina vers les Alles
de Meilhan, afin de retrouver la petite maison que les commencements de
cette histoire ont d rendre familire  nos lecteurs.

Cette maison s'levait encore  l'ombre de la grande alle de tilleuls
qui sert de promenade aux Marseillais oisifs, tapisse de vastes rideaux
de vigne qui croisaient, sur la pierre jaunie par l'ardent soleil du
Midi, leurs bras noircis et dchiquets par l'ge. Deux marches de
pierre, uses par le frottement des pieds, conduisaient  la porte
d'entre, porte faite de trois planches qui jamais, malgr leurs
rparations annuelles, n'avaient connu le mastic et la peinture,
attendant patiemment que l'humidit revnt pour les approcher.

Cette maison, toute charmante malgr sa vtust, toute joyeuse malgr
son apparente misre, tait bien la mme qu'habitait autrefois le pre
Dants. Seulement le vieillard habitait la mansarde, et le comte avait
mis la maison tout entire  la disposition de Mercds.

Ce fut l qu'entra cette femme au long voile que Monte-Cristo avait vue
s'loigner du navire en partance, elle en fermait la porte au moment
mme o il apparaissait  l'angle d'une rue, de sorte qu'il la vit
disparatre presque aussitt qu'il la retrouva.

Pour lui, les marches uses taient d'anciennes connaissances; il savait
mieux que personne ouvrir cette vieille porte, dont un clou  large tte
soulevait le loquet intrieur.

Aussi entra-t-il sans frapper, sans prvenir, comme un ami, comme un
hte.

Au bout d'une alle pave de briques s'ouvrait, riche de chaleur, de
soleil et de lumire, un petit jardin, le mme o,  la place indique,
Mercds avait trouv la somme dont la dlicatesse du comte avait fait
remonter le dpt  vingt-quatre ans; du seuil de la porte de la rue on
apercevait les premiers arbres de ce jardin.

Arriv sur le seuil, Monte-Cristo entendit un soupir qui ressemblait 
un sanglot: ce soupir guida son regard, et sous un berceau de jasmin de
Virginie au feuillage pais et aux longues fleurs de pourpre, il aperut
Mercds assise, incline et pleurant.

Elle avait relev son voile, et seule  la face du ciel, le visage cach
par ses deux mains, elle donnait librement l'essor  ses soupirs et 
ses sanglots, si longtemps contenus par la prsence de son fils.

Monte-Cristo fit quelques pas en avant; le sable cria sous ses pieds.

Mercds releva la tte et poussa un cri d'effroi en voyant un homme
devant elle.

Madame, dit le comte, il n'est plus en mon pouvoir de vous apporter le
bonheur, mais je vous offre la consolation: daignerez-vous l'accepter
comme vous venant d'un ami?

--Je suis, en effet, bien malheureuse, rpondit Mercds; seule au
monde... Je n'avais que mon fils, et il m'a quitte.

--Il a bien fait, madame, rpliqua le comte, c'est un noble coeur. Il a
compris que tout homme doit un tribut  la patrie: les uns leurs
talents, les autres leur industrie; ceux-ci leurs veilles, ceux-l leur
sang. En restant avec vous, il et us prs de vous sa vie devenue
inutile, il n'aurait pu s'accoutumer  vos douleurs. Il serait devenu
haineux par impuissance: il deviendra grand et fort en luttant contre
son adversit qu'il changera en fortune. Laissez-le reconstituer votre
avenir  tous deux, madame; j'ose vous promettre qu'il est en de sres
mains.

--Oh! dit la pauvre femme en secouant tristement la tte, cette fortune
dont vous parlez, et que du fond de mon me je prie Dieu de lui
accorder, je n'en jouirai pas, moi. Tant de choses se sont brises en
moi et autour de moi, que je me sens prs de ma tombe. Vous avez bien
fait, monsieur le comte, de me rapprocher de l'endroit o j'ai t si
heureuse: c'est l o l'on a t heureux que l'on doit mourir.

--Hlas! dit Monte-Cristo, toutes vos paroles, madame, tombent amres et
brlantes sur mon coeur, d'autant plus amres et plus brlantes que vous
avez raison de me har; c'est moi qui ai caus tous vos maux: que ne me
plaignez-vous au lieu de m'accuser? vous me rendriez bien plus
malheureux encore...

--Vous har, vous accuser, vous, Edmond... Har, accuser l'homme qui a
sauv la vie de mon fils, car c'tait votre intention fatale et
sanglante, n'est-ce pas, de tuer  M. de Morcerf ce fils dont il tait
fier? Oh! regardez-moi, et vous verrez s'il y a en moi l'apparence d'un
reproche.

Le comte souleva son regard et l'arrta sur Mercds qui,  moiti
debout, tendait ses deux mains vers lui.

Oh! regardez-moi, continua-t-elle avec un sentiment de profonde
mlancolie; on peut supporter l'clat de mes yeux aujourd'hui, ce n'est
plus le temps o je venais sourire  Edmond Dants, qui m'attendait
l-haut,  la fentre de cette mansarde qu'habitait son vieux pre...
Depuis ce temps, bien des jours douloureux se sont couls, qui ont
creus comme un abme entre moi et ce temps. Vous accuser, Edmond, vous
har, mon ami! non, c'est moi que j'accuse et que je hais! Oh! misrable
que je suis! s'cria-t-elle en joignant les mains et en levant les yeux
au ciel. Ai-je t punie!... J'avais la religion, l'innocence, l'amour,
ces trois bonheurs qui font les anges, et, misrable que je suis, j'ai
dout de Dieu!

Monte-Cristo fit un pas vers elle et silencieusement lui tendit la main.

Non, dit-elle en retirant doucement la sienne, non, mon ami, ne me
touchez pas. Vous m'avez pargne, et cependant de tous ceux que vous
avez frapps, j'tais la plus coupable. Tous les autres ont agi par
haine, par cupidit, par gosme; moi, j'ai agi par lchet. Eux
dsiraient, moi, j'ai eu peur. Non, ne me pressez pas ma main. Edmond,
vous mditez quelque parole affectueuse, je le sens, ne la dites pas:
gardez-la pour une autre, je n'en suis plus digne, moi. Voyez... (elle
dcouvrit tout  fait son visage), voyez, le malheur a fait mes cheveux
gris; mes yeux ont tant vers de larmes qu'ils sont cercls de veines
violettes; mon front se ride. Vous, au contraire, Edmond, vous tes
toujours jeune, toujours beau, toujours fier. C'est que vous avez eu la
foi, vous; c'est que vous avez eu la force; c'est que vous vous tes
repos en Dieu, et que Dieu vous a soutenu. Moi, j'ai t lche, moi,
j'ai reni; Dieu m'a abandonne, et me voil.

Mercds fondit en larmes, le coeur de la femme se brisait au choc des
souvenirs.

Monte-Cristo prit sa main et la baisa respectueusement, mais elle sentit
elle-mme que ce baiser tait sans ardeur, comme celui que le comte et
dpos sur la main de marbre de la statue d'une sainte.

Il y a, continua-t-elle, des existences prdestines dont une premire
faute brise tout l'avenir. Je vous croyais mort, j'eusse d mourir; car
 quoi a-t-il servi que j'aie port ternellement votre deuil dans mon
coeur?  faire d'une femme de trente-neuf ans une femme de cinquante,
voil tout.  quoi a-t-il servi que, seule entre tous, vous ayant
reconnu, j'aie seulement sauv mon fils? Ne devais-je pas aussi sauver
l'homme, si coupable qu'il ft, que j'avais accept pour poux?
cependant je l'ai laiss mourir; que dis-je mon Dieu! j'ai contribu 
sa mort par ma lche insensibilit, par mon mpris, ne me rappelant pas,
ne voulant pas me rappeler que c'tait pour moi qu'il s'tait fait
parjure et tratre!  quoi sert enfin que j'aie accompagn mon fils
jusqu'ici, puisque ici je l'abandonne, puisque je le laisse partir seul,
puisque je le livre  cette terre dvorante d'Afrique? Oh! j'ai t
lche, vous dis-je; j'ai reni mon amour, et, comme les rengats, je
porte malheur  tout ce qui m'environne!

--Non, Mercds, dit Monte-Cristo, non; reprenez meilleure opinion de
vous-mme. Non; vous tes une noble et sainte femme, et vous m'aviez
dsarm par votre douleur; mais, derrire moi, invisible, inconnu,
irrit, il y avait Dieu, dont je n'tais que le mandataire et qui n'a
pas voulu retenir la foudre que j'avais lance. Oh! j'adjure ce Dieu,
aux pieds duquel depuis dix ans je me prosterne chaque jour, j'atteste
ce Dieu que je vous avais fait le sacrifice de ma vie, et avec ma vie
celui des projets qui y taient enchans. Mais, je le dis avec orgueil,
Mercds, Dieu avait besoin de moi, et j'ai vcu. Examinez le pass,
examinez le prsent, tchez de deviner l'avenir, et voyez si je ne suis
pas l'instrument du Seigneur; les plus affreux malheurs, les plus
cruelles souffrances, l'abandon de tous ceux qui m'aimaient, la
perscution de ceux qui ne me connaissaient pas, voil la premire
partie de ma vie; puis, tout  coup, aprs la captivit, la solitude, la
misre, l'air, la libert, une fortune si clatante, si prestigieuse, si
dmesure, que,  moins d'tre aveugle, j'ai d penser que Dieu me
l'envoyait dans de grands desseins. Ds lors, cette fortune m'a sembl
tre un sacerdoce; ds lors, plus une pense en moi pour cette vie dont
vous, pauvre femme, vous avez parfois savour la douceur; pas une heure
de calme, pas une: je me sentais pouss comme le nuage de feu passant
dans le ciel pour aller brler les villes maudites. Comme ces aventureux
capitaines qui s'embarquent pour un dangereux voyage, qui mditent une
prilleuse expdition, je prparais les vivres, je chargeais les armes,
j'amassais les moyens d'attaque et de dfense, habituant mon corps aux
exercices les plus violents, mon me aux chocs les plus rudes,
instruisant mon bras  tuer, mes yeux  voir souffrir, ma bouche 
sourire aux aspects les plus terribles; de bon, de confiant, d'oublieux
que j'tais, je me suis fait vindicatif, dissimul, mchant, ou plutt
impassible comme la sourde et aveugle fatalit. Alors, je me suis lanc
dans la voie qui m'tait ouverte, j'ai franchi l'espace, j'ai touch au
but: malheur  ceux que j'ai rencontrs sur mon chemin!

--Assez! dit Mercds, assez, Edmond! croyez que celle qui a pu seule
vous reconnatre a pu seule aussi vous comprendre. Or, Edmond, celle qui
a su vous reconnatre, celle qui a pu vous comprendre, celle-l,
l'eussiez-vous rencontre sur votre route et l'eussiez-vous brise comme
verre, celle-l a d vous admirer, Edmond! Comme il y a un abme entre
moi et le pass, il y a un abme entre vous et les autres hommes, et ma
plus douloureuse torture, je vous le dis, c'est de comparer; car il n'y
a rien au monde qui vous vaille, rien qui vous ressemble. Maintenant,
dites-moi adieu, Edmond, et sparons-nous.

--Avant que je vous quitte, que dsirez-vous, Mercds? demanda
Monte-Cristo.

--Je ne dsire qu'une chose, Edmond: que mon fils soit heureux.

--Priez le Seigneur, qui seul tient l'existence des hommes entre ses
mains, d'carter la mort de lui, moi, je me charge du reste.

--Merci, Edmond.

--Mais vous, Mercds?

--Moi je n'ai besoin de rien, je vis entre deux tombes: l'une est celle
d'Edmond Dants, mort il y a si longtemps; je l'aimais! Ce mot ne sied
plus  ma lvre fltrie, mais mon coeur se souvient encore, et pour rien
au monde je ne voudrais perdre cette mmoire du coeur. L'autre est celle
d'un homme qu'Edmond Dants a tu; j'approuve le meurtre, mais je dois
prier pour le mort.

--Votre fils sera heureux, madame, rpta le comte.

--Alors je serai aussi heureuse que je puis l'tre.

--Mais... enfin... que ferez-vous?

Mercds sourit tristement.

Vous dire que je vivrai dans ce pays comme la Mercds d'autrefois,
c'est--dire en travaillant, vous ne le croiriez pas; je ne sais plus
que prier, mais je n'ai point besoin de travailler; le petit trsor
enfoui par vous s'est retrouv  la place que vous avez indique; on
cherchera qui je suis, on demandera ce que je fais, on ignorera comment
je vis, qu'importe! c'est une affaire entre Dieu, vous et moi.

--Mercds, dit le comte, je ne vous en fais pas un reproche, mais vous
avez exagr le sacrifice en abandonnant toute cette fortune amasse par
M. de Morcerf, et dont la moiti revenait de droit  votre conomie et 
votre vigilance.

--Je vois ce que vous m'allez proposer; mais je ne puis accepter,
Edmond, mon fils me le dfendrait.

--Aussi me garderai-je de rien faire pour vous qui n'ait l'approbation
de M. Albert de Morcerf. Je saurai ses intentions et m'y soumettrai.
Mais, s'il accepte ce que je veux faire, l'imiterez-vous sans
rpugnance?

--Vous savez, Edmond, que je ne suis plus une crature pensante; de
dtermination, je n'en ai pas sinon celle de n'en prendre jamais. Dieu
m'a tellement secoue dans ses orages que j'en ai perdu la volont. Je
suis entre ses mains comme un passereau aux serres de l'aigle. Il ne
veut pas que je meure puisque je vis. S'il m'envoie des secours, c'est
qu'il le voudra et je les prendrai.

--Prenez garde, madame, dit Monte-Cristo, ce n'est pas ainsi qu'on adore
Dieu! Dieu veut qu'on le comprenne et qu'on discute sa puissance: c'est
pour cela qu'il nous a donn le libre arbitre.

--Malheureux! s'cria Mercds, ne me parlez pas ainsi; si je croyais
que Dieu m'et donn le libre arbitre, que me resterait-il donc pour me
sauver du dsespoir!

Monte-Cristo plit lgrement et baissa la tte, cras par cette
vhmence de la douleur.

Ne voulez-vous pas me dire au revoir? fit-il en lui tendant la main.

--Au contraire, je vous dis au revoir, rpliqua Mercds en lui montrant
le ciel avec solennit; c'est vous prouver que j'espre encore.

Et aprs avoir touch la main du comte de sa main frissonnante, Mercds
s'lana dans l'escalier et disparut aux yeux du comte.

Monte-Cristo alors sortit lentement de la maison et reprit le chemin du
port.

Mais Mercds ne le vit point s'loigner, quoiqu'elle ft  la fentre
de la petite chambre du pre de Dants. Ses yeux cherchaient au loin
le btiment qui emportait son fils vers la vaste mer.

Il est vrai que sa voix, comme malgr elle, murmurait tout bas:

Edmond, Edmond, Edmond!




CXIII

Le pass.


Le comte sortit l'me navre de cette maison o il laissait Mercds
pour ne plus la revoir jamais, selon toute probabilit.

Depuis la mort du petit douard, un grand changement s'tait fait dans
Monte-Cristo. Arriv au sommet de sa vengeance par la pente lente et
tortueuse qu'il avait suivie, il avait vu de l'autre ct de la montagne
l'abme du doute.

Il y avait plus: cette conversation qu'il venait d'avoir avec Mercds
avait veill tant de souvenirs dans son coeur, que ces souvenirs
eux-mmes avaient besoin d'tre combattus.

Un homme de la trempe du comte ne pouvait flotter longtemps dans cette
mlancolie qui peut faire vivre les esprits vulgaires en leur donnant
une originalit apparente, mais qui tue les mes suprieures. Le comte
se dit que pour en tre presque arriv  se blmer lui-mme, il fallait
qu'une erreur se ft glisse dans ses calculs.

Je regarde mal le pass, dit-il, et ne puis m'tre tromp ainsi.

Quoi! continua-t-il, le but que je m'tais propos serait un but
insens! Quoi! j'aurais fait fausse route depuis dix ans! Quoi! une
heure aurait suffi pour prouver  l'architecte que l'oeuvre de toutes
ses esprances tait une oeuvre, sinon impossible, du moins sacrilge!

Je ne veux pas m'habituer  cette ide, elle me rendrait fou. Ce qui
manque  mes raisonnements d'aujourd'hui, c'est l'apprciation exacte du
pass parce que je revois ce pass de l'autre bout de l'horizon. En
effet,  mesure qu'on s'avance, le pass, pareil au paysage  travers
lequel on marche, s'efface  mesure qu'on s'loigne. Il m'arrive ce qui
arrive aux gens qui se sont blesss en rve, ils regardent et sentent
leur blessure, et ne se souviennent pas de l'avoir reue.

Allons donc, homme rgnr; allons, riche extravagant; allons, dormeur
veill; allons, visionnaire tout-puissant; allons, millionnaire
invincible, reprends pour un instant cette funeste perspective de la vie
misrable et affame; repasse par les chemins o la fatalit t'a pouss,
o le malheur t'a conduit, o le dsespoir t'a reu; trop de diamants,
d'or et de bonheur rayonnent aujourd'hui sur les verres de ce miroir o
Monte-Cristo regarde Dants, cache ces diamants, souille cet or, efface
ces rayons; riche, retrouve le pauvre; libre, retrouve le prisonnier,
ressuscit, retrouve le cadavre.

Et tout en disant cela  lui-mme, Monte-Cristo suivait la rue de la
Caisserie. C'tait la mme par laquelle, vingt-quatre ans auparavant, il
avait t conduit par une garde silencieuse et nocturne; ces maisons, 
l'aspect riant et anim, elles taient cette nuit-l sombres, muettes et
fermes.

Ce sont cependant les mmes, murmura Monte-Cristo, seulement alors il
faisait nuit, aujourd'hui il fait grand jour; c'est le soleil qui
claire tout cela et qui rend tout cela joyeux.

Il descendit sur le quai par la rue Saint-Laurent, et s'avana vers la
Consigne: c'tait le point du port o il avait t embarqu. Un bateau
de promenade passait avec son dais de coutil; Monte-Cristo appela le
patron, qui nagea aussitt vers lui avec l'empressement que mettent 
cet exercice les bateliers qui flairent une bonne aubaine.

Le temps tait magnifique, le voyage fut une fte.  l'horizon le soleil
descendait, rouge et flamboyant, dans les flots qui s'embrasaient  son
approche; la mer, unie comme un miroir, se ridait parfois sous les bonds
des poissons qui, poursuivis par quelque ennemi cach, s'lanaient hors
de l'eau pour demander leur salut  un autre lment; enfin,  l'horizon
l'on voyait passer, blanches et gracieuses comme des mouettes
voyageuses, les barques de pcheurs qui se rendent aux Martigues, ou les
btiments marchands chargs pour la Corse ou pour l'Espagne.

Malgr ce beau ciel, malgr ces barques aux gracieux contours, malgr
cette lumire dore qui inondait le paysage, le comte, envelopp dans
son manteau, se rappelait, un  un, tous les dtails du terrible voyage:
cette lumire unique et isole, brlant aux Catalans, cette vue du
chteau d'If qui lui apprit o on le menait, cette lutte avec les
gendarmes lorsqu'il voulut se prcipiter dans la mer, son dsespoir
quand il se sentit vaincu, et cette sensation froide du bout du canon de
la carabine appuye sur sa tempe comme un anneau de glace.

Et peu  peu, comme ces sources dessches par l't, qui lorsque
s'amassent les nuages d'automne s'humectent peu  peu et commencent 
sourdre goutte  goutte, le comte de Monte-Cristo sentit galement
sourdre dans sa poitrine ce vieux fiel extravas qui avait autrefois
inond le coeur d'Edmond Dants.

Pour lui ds lors plus de beau ciel, plus de barques gracieuses, plus
d'ardente lumire; le ciel se voila de crpes funbres, et l'apparition
du noir gant qu'on appelle le chteau d'If le fit tressaillir, comme si
lui ft apparu tout  coup le fantme d'un ennemi mortel.

On arriva.

Instinctivement le comte se recula jusqu' extrmit de la barque. Le
patron avait beau lui dire de sa voix la plus caressante:

Nous abordons, monsieur.

Monte-Cristo se rappela qu' ce mme endroit, sur ce mme rocher, il
avait t violemment tran par ses gardes, et qu'on l'avait forc de
monter cette rampe en lui piquant les reins avec la pointe d'une
baonnette.

La route avait autrefois sembl bien longue  Dants. Monte-Cristo
l'avait trouve bien courte; chaque coup de rame avait fait jaillir avec
la poussire humide de la mer un million de penses et de souvenirs.

Depuis la rvolution de Juillet, il n'y avait plus de prisonniers au
chteau d'If; un poste destin  empcher de faire la contrebande
habitait seul ses corps de garde; un concierge attendait les curieux 
la porte pour leur montrer ce monument de terreur, devenu un monument de
curiosit.

Et cependant, quoiqu'il ft instruit de tous ces dtails, lorsqu'il
entra sous la vote, lorsqu'il descendit l'escalier noir, lorsqu'il fut
conduit aux cachots qu'il avait demand  voir, une froide pleur
envahit son front, dont la sueur glace fut refoule jusqu' son coeur.

Le comte s'informa s'il restait encore quelque ancien guichetier du
temps de la Restauration; tous avaient t mis  la retraite ou taient
passs  d'autres emplois. Le concierge qui le conduisait tait l
depuis 1830 seulement.

On le conduisit dans son propre cachot.

Il revit le jour blafard filtrant par l'troit soupirail; il revit la
place o tait le lit, enlev depuis, et, derrire le lit, quoique
bouche, mais visible encore par ses pierres plus neuves, l'ouverture
perce par l'abb Faria.

Monte-Cristo sentit ses jambes faiblir; il prit un escabeau de bois et
s'assit dessus.

Conte-t-on quelques histoires sur ce chteau autres que celle de
l'emprisonnement de Mirabeau? demanda le comte; y a-t-il quelque
tradition sur ces lugubres demeures o l'on hsite  croire que des
hommes aient jamais enferm un homme vivant?

--Oui, monsieur, dit le concierge, et sur ce cachot mme, le guichetier
Antoine m'en a transmis une.

Monte-Cristo tressaillit. Ce guichetier Antoine tait son guichetier. Il
avait  peu prs oubli son nom et son visage; mais,  son nom prononc,
il le revit tel qu'il tait, avec sa figure cercle de barbe, sa veste
brune et son trousseau de clefs, dont il lui semblait encore entendre le
tintement.

Le comte se retourna et crut le voir dans l'ombre du corridor, rendue
plus paisse par la lumire de la torche qui brlait aux mains du
concierge.

Monsieur veut-il que je la lui raconte? demanda le concierge.

--Oui, fit Monte-Cristo, dites.

Et il mit sa main sur sa poitrine pour comprimer un violent battement de
coeur, effray d'entendre raconter sa propre histoire.

Dites, rpta-t-il.

--Ce cachot, reprit le concierge, tait habit par un prisonnier, il y a
longtemps de cela, un homme fort dangereux,  ce qu'il parat, et
d'autant plus dangereux qu'il tait plein d'industrie. Un autre homme
habitait ce chteau en mme temps que lui; celui-l n'tait pas mchant;
c'tait un pauvre prtre qui tait fou.

--Ah! oui, fou, rpta Monte-Cristo; et quelle tait sa folie?

--Il offrait des millions si on voulait lui rendre la libert.

Monte-Cristo leva les yeux au ciel, mais il ne vit pas le ciel: il y
avait un voile de pierre entre lui et le firmament. Il songea qu'il y
avait eu un voile non moins pais entre les yeux de ceux  qui l'abb
Faria offrait des trsors et ces trsors qu'il leur offrait.

Les prisonniers pouvaient-ils se voir? demanda Monte-Cristo.

--Oh! non, monsieur, c'tait expressment dfendu; mais ils ludrent la
dfense en perant une galerie qui allait d'un cachot  l'autre.

--Et lequel des deux pera cette galerie?

--Oh! ce fut le jeune homme, bien certainement, dit le concierge; le
jeune homme tait industrieux et fort, tandis que le pauvre abb tait
vieux et faible; d'ailleurs il avait l'esprit trop vacillant pour suivre
une ide.

--Aveugles!... murmura Monte-Cristo.

--Tant il y a, continua le concierge, que le jeune pera donc une
galerie; avec quoi? l'on n'en sait rien mais il la pera, et la preuve,
c'est qu'on en voit encore la trace; tenez, la voyez-vous?

Et il approcha sa torche de la muraille.

Ah! oui, vraiment, fit le comte d'une voix assourdie par l'motion.

--Il en rsulta que les deux prisonniers communiqurent ensemble.
Combien de temps dura cette communication? on n'en sait rien. Or, un
jour le vieux prisonnier tomba malade et mourut. Devinez ce que fit le
jeune? fit le concierge en s'interrompant.

--Dites.

--Il emporta le dfunt, qu'il coucha dans son propre lit, le nez tourn
 la muraille, puis il revint dans le cachot vide, boucha le trou, et se
glissa dans le sac du mort. Avez-vous jamais vu une ide pareille?

Monte-Cristo ferma les yeux et se sentit repasser par toutes les
impressions qu'il avait prouves lorsque cette toile grossire, encore
empreinte de ce froid que le cadavre lui avait communiqu, lui avait
frott le visage.

Le guichetier continua:

Voyez-vous, voil quel tait son projet: il croyait qu'on enterrait les
morts au chteau d'If, et comme il se doutait bien qu'on ne faisait pas
de frais de cercueil pour les prisonniers, il comptait lever la terre
avec ses paules, mais il y avait malheureusement au chteau une coutume
qui drangeait son projet: on n'enterrait pas les morts; on se
contentait de leur attacher un boulet aux pieds et de les lancer  la
mer: c'est ce qui fut fait. Notre homme fut jet  l'eau du haut de la
galerie; le lendemain on retrouva le vrai mort dans son lit, et l'on
devina tout, car les ensevelisseurs dirent alors ce qu'ils n'avaient pas
os dire jusque-l, c'est qu'au moment o le corps avait t lanc dans
le vide ils avaient entendu un cri terrible, touff  l'instant mme
par l'eau dans laquelle il avait disparu.

Le comte respira pniblement, la sueur coulait sur son front, l'angoisse
serrait son coeur.

Non! murmura-t-il, non! ce doute que j'ai prouv, c'tait un
commencement d'oubli; mais ici le coeur se creuse de nouveau et
redevient affam de vengeance.

Et le prisonnier, demanda-t-il, on n'en a jamais entendu parler?

--Jamais, au grand jamais; vous comprenez, de deux choses l'une, ou il
est tomb  plat, et, comme il tombait d'une cinquantaine de pieds, il
se sera tu sur le coup.

--Vous avez dit qu'on lui avait attach un boulet aux pieds: il sera
tomb debout.

--Ou il est tomb debout, reprit le concierge, et alors le poids du
boulet l'aura entran au fond, o il est rest, pauvre cher homme!

--Vous le plaignez?

--Ma foi, oui, quoiqu'il ft dans son lment.

--Que voulez-vous dire?

--Qu'il y avait un bruit qui courait que ce malheureux tait, dans son
temps, un officier de marine dtenu pour bonapartisme.

Vrit, murmura le comte, Dieu t'a faite pour surnager au-dessus des
flots et des flammes. Ainsi le pauvre marin vit dans le souvenir de
quelques conteurs; on rcite sa terrible histoire au coin du foyer et
l'on frissonne au moment o il fendit l'espace pour s'engloutir dans la
profonde mer.

On n'a jamais su son nom? demanda tout haut le comte.

--Ah! bien oui, dit le gardien, comment? il n'tait connu que sous le
nom du numro 34.

--Villefort, Villefort! murmura Monte-Cristo, voil ce que bien des fois
tu as d te dire quand mon spectre importunait tes insomnies.

--Monsieur veut-il continuer la visite? demanda le concierge.

--Oui, surtout si vous voulez me montrer la chambre du pauvre abb.

--Ah! du numro 27

--Oui, du numro 27, rpta Monte-Cristo.

Et il lui sembla encore entendre la voix de l'abb Faria lorsqu'il lui
avait demand son nom, et que celui-ci avait cri ce numro  travers la
muraille.

Venez.

--Attendez, dit Monte-Cristo, que je jette un dernier regard sur toutes
les faces de ce cachot.

--Cela tombe bien, dit le guide, j'ai oubli la clef de l'autre.

--Allez la chercher.

--Je vous laisse la torche.

--Non, emportez-la.

--Mais vous allez rester sans lumire.

--J'y vois la nuit.

--Tiens, c'est comme lui.

--Qui, lui?

--Le numro 34. On dit qu'il s'tait tellement habitu  l'obscurit,
qu'il et vu une pingle dans le coin le plus obscur de son cachot.

--Il lui a fallu dix ans pour en arriver l, murmura le comte.

Le guide s'loigna emportant la torche.

Le comte avait dit vrai:  peine fut-il depuis quelques secondes dans
l'obscurit, qu'il distingua tout comme en plein jour.

Alors il regarda tout autour de lui, alors il reconnut bien rellement
son cachot.

Oui, dit-il, voil la pierre sur laquelle je m'asseyais! voil la trace
de mes paules qui ont creus leur empreinte dans la muraille! voil la
trace du sang qui a coul de mon front, un jour que j'ai voulu me briser
le front contre la muraille... Oh! ces chiffres... je me les rappelle...
je les fis un jour que je calculais l'ge de mon pre pour savoir si je
le retrouverais vivant, et l'ge de Mercds pour savoir si je la
retrouverais libre... J'eus un instant d'espoir aprs avoir achev ce
calcul... Je comptais sans la faim et sans l'infidlit!

Et un rire amer s'chappa de la bouche du comte. Il venait de voir,
comme dans un rve, son pre conduit  la tombe... Mercds marchant 
l'autel!

Sur l'autre paroi de la muraille, une inscription frappa sa vue. Elle se
dtachait, blanche encore, sur le mur verdtre:

MON DIEU! lut Monte-Cristo, CONSERVEZ-MOI LA MMOIRE!

Oh! oui, s'cria-t-il, voil la seule prire de mes derniers temps. Je
ne demandais plus la libert, je demandais la mmoire, je craignais de
devenir fou et d'oublier. Mon Dieu! vous m'avez conserv la mmoire, et
je me suis souvenu. Merci, merci, mon Dieu!

En ce moment, la lumire de la torche miroita sur les murailles; c'tait
le guide qui descendait.

Monte-Cristo alla au-devant de lui.

Suivez-moi, dit-il.

Et, sans avoir besoin de remonter vers le jour, il lui fit suivre un
corridor souterrain qui le conduisit  une autre entre.

L encore Monte-Cristo fut assailli par un monde de penses.

La premire chose qui frappa ses yeux fut le mridien trac sur la
muraille,  l'aide duquel l'abb Faria comptait les heures; puis les
restes du lit sur lequel le pauvre prisonnier tait mort.

 cette vue, au lieu des angoisses que le comte avait prouves dans son
cachot, un sentiment doux et tendre, un sentiment de reconnaissance
gonfla son coeur, deux larmes roulrent de ses yeux.

C'est ici, dit le guide, qu'tait l'abb fou; c'est par l que le jeune
homme le venait trouver. (Et il montra  Monte-Cristo l'ouverture de la
galerie qui, de ce ct tait reste bante.)  la couleur de la pierre,
continua-t-il, un savant a reconnu qu'il devait y avoir dix ans  peu
prs que les deux prisonniers communiquaient ensemble. Pauvres gens, ils
ont d bien s'ennuyer pendant ces dix ans.

Dants prit quelques louis dans sa poche, et tendit la main vers cet
homme qui, pour la seconde fois, le plaignait sans le connatre.

Le concierge les accepta, croyant recevoir quelques menues pices de
monnaie, mais  la lueur de la torche, il reconnut la valeur de la somme
que lui donnait le visiteur.

Monsieur, lui dit-il, vous vous tes tromp.

--Comment cela?

--C'est de l'or que vous m'avez donn.

--Je le sais bien.

--Comment! vous le savez?

--Oui.

--Votre intention est de me donner cet or?

--Oui.

--Et je puis le garder en toute conscience?

--Oui.

Le concierge regarda Monte-Cristo avec tonnement.

Et _honntet_, dit le comte comme Hamlet.

--Monsieur, reprit le concierge qui n'osait croire  son bonheur,
monsieur, je ne comprends pas votre gnrosit.

--Elle est facile  comprendre, cependant, mon ami, dit le comte: j'ai
t marin, et votre histoire a d me toucher plus qu'un autre.

--Alors, monsieur, dit le guide, puisque vous tes si gnreux, vous
mritez que je vous offre quelque chose.

--Qu'as-tu  m'offrir, mon ami? des coquilles, des ouvrages de paille?
merci.

--Non pas, monsieur, non pas; quelque chose qui se rapporte  l'histoire
de tout  l'heure.

--En vrit! s'cria vivement le comte, qu'est-ce donc?

--coutez, dit le concierge, voil ce qui est arriv: je me suis dit: On
trouve toujours quelque chose dans une chambre o un prisonnier est
rest quinze ans, et je me suis mis  sonder les murailles.

--Ah! s'cria Monte-Cristo en se rappelant la double cachette de l'abb,
en effet.

-- force de recherches, continua le concierge, j'ai dcouvert que cela
sonnait le creux au chevet du lit et sous l'tre de la chemine.

--Oui, dit Monte-Cristo, oui.

--J'ai lev les pierres, et j'ai trouv...

--Une chelle de corde, des outils? s'cria le comte.

--Comment savez-vous cela? demanda le concierge avec tonnement.

--Je ne le sais pas, je le devine, dit le comte; c'est ordinairement ces
sortes de choses que l'on trouve dans les cachettes des prisonniers.

--Oui, monsieur, dit le guide, une chelle de corde, des outils.

--Et tu les as encore? s'cria Monte-Cristo.

--Non, monsieur; j'ai vendu ces diffrents objets, qui taient fort
curieux,  des visiteurs; mais il me reste autre chose.

--Quoi donc? demanda le comte avec impatience.

--Il me reste une espce de livre crit sur des bandes de toile.

--Oh! s'cria Monte-Cristo, il te reste ce livre?

--Je ne sais pas si c'est un livre, dit le concierge; mais il me reste
ce que je vous dis.

--Va me le chercher, mon ami, va, dit le comte; et, si c'est ce que je
prsume, sois tranquille.

--J'y cours, monsieur.

Et le guide sortit.

Alors il alla s'agenouiller pieusement devant les dbris de ce lit dont
la mort avait fait pour lui un autel.

 mon second pre, dit-il, toi qui m'as donn la libert, la science,
la richesse; toi qui, pareil aux cratures d'une essence suprieure  la
ntre, avais la science du bien et du mal, si au fond de la tombe il
reste quelque chose de nous qui tressaille  la voix de ceux qui sont
demeurs sur la terre, si dans la transfiguration que subit le cadavre
quelque chose d'anim flotte aux lieux o nous avons beaucoup aim ou
beaucoup souffert, noble coeur, esprit suprme, me profonde, par un
mot, par un signe, par une rvlation quelconque, je t'en conjure, au
nom de cet amour paternel que tu m'accordais et de ce respect filial que
je t'avais vou, enlve-moi ce reste de doute qui, s'il ne se change en
conviction, deviendra un remords.

Le comte baissa la tte et joignit les mains.

Tenez, monsieur! dit une voix derrire lui.

Monte-Cristo tressaillit et se retourna.

Le concierge lui tendait ces bandes de toile sur lesquelles l'abb Faria
avait panch tous les trsors de sa science. Ce manuscrit c'tait le
grand ouvrage de l'abb Faria sur la royaut en Italie.

Le comte s'en empara avec empressement, et ses yeux tout d'abord tombant
sur l'pigraphe, il lut: Tu arracheras les dents du dragon, et tu
fouleras aux pieds les lions, a dit le Seigneur.

Ah! s'cria-t-il, voil la rponse! merci, mon pre, merci!

En tirant de sa poche un petit portefeuille, qui contenait dix billets
de banque de mille francs chacun:

Tiens, dit-il, prends ce portefeuille.

--Vous me le donnez?

--Oui, mais  la condition que tu ne regarderas dedans que lorsque je
serai parti.

Et, plaant sur sa poitrine la relique qu'il venait de retrouver et qui
pour lui avait le prix du plus riche trsor, il s'lana hors du
souterrain, et remontant dans la barque:

 Marseille! dit-il.

Puis en s'loignant, les yeux fixs sur la sombre prison:

Malheur, dit-il,  ceux qui m'ont fait enfermer dans cette sombre
prison, et  ceux qui ont oubli que j'y tais enferm!

En repassant devant les Catalans, le comte se dtourna, et s'enveloppant
la tte dans son manteau, il murmura le nom d'une femme.

La victoire tait complte; le comte avait deux fois terrass le doute.

Ce nom, qu'il prononait avec une expression de tendresse qui tait
presque de l'amour, c'tait le nom d'Hayde.

En mettant pied  terre, Monte-Cristo s'achemina vers le cimetire, o
il savait retrouver Morrel.

Lui aussi, dix ans auparavant, avait pieusement cherch une tombe dans
ce cimetire, et l'avait cherche inutilement. Lui, qui revenait en
France avec des millions, n'avait pas pu retrouver la tombe de son pre
mort de faim.

Morrel y avait bien fait mettre une croix, mais cette croix tait
tombe, et le fossoyeur en avait fait du feu, comme font les fossoyeurs
de tous ces vieux bois gisant dans les cimetires.

Le digne ngociant avait t plus heureux: mort dans les bras de ses
enfants, il avait t, conduit par eux, se coucher prs de sa femme, qui
l'avait prcd de deux ans dans l'ternit.

Deux larges dalles de marbre, sur lesquelles taient crits leurs noms,
taient tendues l'une  ct de l'autre dans un petit enclos ferm
d'une balustrade de fer et ombrag par quatre cyprs.

Maximilien tait appuy  l'un de ces arbres, et fixait sur les deux
tombes des yeux sans regard.

Sa douleur tait profonde, presque gare.

Maximilien, lui dit le comte, ce n'est point l qu'il faut regarder,
c'est l!

Et il lui montra le ciel.

Les morts sont partout, dit Morrel; n'est-ce pas ce que vous m'avez dit
vous-mme quand vous m'avez fait quitter Paris?

--Maximilien, dit le comte, vous m'avez demand pendant le voyage  vous
arrter quelques jours  Marseille: est-ce toujours votre dsir?

--Je n'ai plus de dsir, comte, mais il me semble que j'attendrai moins
pniblement ici qu'ailleurs.

--Tant mieux, Maximilien, car je vous quitte et j'emporte votre parole,
n'est-ce pas?

--Ah! je l'oublierai, comte, dit Morrel, je l'oublierai!

--Non! vous ne l'oublierez pas, parce que vous tes homme d'honneur
avant tout, Morrel, parce que vous avez jur, parce que vous allez jurer
encore.

-- Comte, ayez piti de moi! Comte, je suis si malheureux!

--J'ai connu un homme plus malheureux que vous, Morrel.

--Impossible.

--Hlas! dit Monte-Cristo, c'est un des orgueils de notre pauvre
humanit, que chaque homme se croie plus malheureux qu'un autre
malheureux qui pleure et qui gmit  ct de lui.

--Qu'y a-t-il de plus malheureux que l'homme qui a perdu le seul bien
qu'il aimt et dsirt au monde?

--coutez, Morrel, dit Monte-Cristo, et fixez un instant votre esprit
sur ce que je vais vous dire. J'ai connu un homme qui, ainsi que vous,
avait fait reposer toutes ses esprances de bonheur sur une femme. Cet
homme tait jeune, il avait un vieux pre qu'il aimait, une fiance
qu'il adorait; il allait l'pouser quand tout  coup un de ces caprices
du sort qui feraient douter de la bont de Dieu, si Dieu ne se rvlait
plus tard en montrant que tout est pour lui un moyen de conduire  son
unit infinie, quand tout  coup un caprice du sort lui enleva sa
libert, sa matresse, l'avenir qu'il rvait et qu'il croyait le sien
(car aveugle qu'il tait, il ne pouvait lire que dans le prsent) pour le
plonger au fond d'un cachot.

--Ah! fit Morrel, on sort d'un cachot au bout de huit jours, au bout
d'un mois, au bout d'un an.

--Il y resta quatorze ans, Morrel, dit le comte en posant sa main sur
l'paule du jeune homme.

Maximilien tressaillit.

Quatorze ans! murmura-t-il.

--Quatorze ans, rpta le comte; lui aussi, pendant ces quatorze annes,
il eut bien des moments de dsespoir; lui aussi, comme vous, Morrel, se
croyant le plus malheureux des hommes, il voulut se tuer.

--Eh bien? demanda Morrel.

--Eh bien, au moment suprme, Dieu se rvla  lui par un moyen humain;
car Dieu ne fait plus de miracles: peut-tre au premier abord (il faut
du temps aux yeux voils de larmes pour se dessiller tout  fait), ne
comprit-il pas cette misricorde infinie du Seigneur, mais enfin il prit
patience et attendit. Un jour il sortit miraculeusement de la tombe,
transfigur, riche, puissant, presque dieu; son premier cri fut pour son
pre: son pre tait mort!

--Et  moi aussi mon pre est mort, dit Morrel.

--Oui, mais votre pre est mort dans vos bras, aim, heureux, honor,
riche, plein de jours; son pre  lui tait mort pauvre, dsespr,
doutant de Dieu; et lorsque, dix ans aprs sa mort, son fils chercha sa
tombe, sa tombe mme avait disparu, et nul n'a pu lui dire: C'est l
que repose dans le Seigneur le coeur qui t'a tant aim.

--Oh! dit Morrel.

--Celui-l tait donc plus malheureux fils que vous, Morrel, car
celui-l ne savait pas mme o retrouver la tombe de son pre.

--Mais, dit Morrel, il lui restait la femme qu'il avait aime, au moins.

--Vous vous trompez Morrel; cette femme...

--Elle tait morte? s'cria Maximilien.

--Pis que cela: elle avait t infidle; elle avait pous un des
perscuteurs de son fianc. Vous voyez donc, Morrel, que cet homme tait
plus malheureux amant que vous!

--Et  cet homme, demanda Morrel, Dieu a envoy la consolation?

--Il lui a envoy le calme du moins.

--Et cet homme pourra encore tre heureux un jour?

--Il l'espre, Maximilien.

Le jeune homme laissa tomber sa tte sur sa poitrine.

Vous avez ma promesse, dit-il aprs un instant de silence, et tendant
la main  Monte-Cristo: seulement rappelez-vous...

--Le 5 octobre, Morrel, je vous attends  l'le de Monte-Cristo. Le 4,
un yacht vous attendra dans le port de Bastia; ce yacht s'appellera
_l'Eurus_; vous vous nommerez au patron qui vous conduira prs de moi.
C'est dit, n'est-ce pas, Maximilien?

--C'est dit, comte, et je ferai ce qui est dit; mais rappelez-vous que
le 5 octobre...

--Enfant, qui ne sait pas encore ce que c'est que la promesse d'un
homme... Je vous ai dit vingt fois que ce jour-l, si vous vouliez
encore mourir, je vous aiderais, Morrel. Adieu.

--Vous me quittez?

--Oui, j'ai affaire en Italie; je vous laisse seul, seul aux prises avec
le malheur, seul avec cet aigle aux puissantes ailes que le Seigneur
envoie  ses lus pour les transporter,  ses pieds. L'histoire de
Ganymde n'est pas une fable, Maximilien, c'est une allgorie.

--Quand partez-vous?

-- l'instant mme; le bateau  vapeur m'attend, dans une heure je serai
dj loin de vous; m'accompagnerez-vous jusqu'au port, Morrel?

--Je suis tout  vous, comte.

--Embrassez-moi.

Morrel escorta le comte jusqu'au port; dj la fume sortait, comme un
panache immense, du tube noir qui la lanait aux cieux. Bientt le
navire partit, et une heure aprs, comme l'avait dit Monte-Cristo, cette
mme aigrette de fume blanchtre rayait,  peine visible, l'horizon
oriental, assombri par les premiers brouillards de la nuit.




CXIV

Peppino.


Au moment mme o le bateau  vapeur du comte disparaissait derrire le
cap Morgiou, un homme, courant la poste sur la route de Florence  Rome,
venait de dpasser la petite ville d'Aquapendente. Il marchait assez
pour faire beaucoup de chemin, sans toutefois devenir suspect.

Vtu d'une redingote ou plutt d'un surtout que le voyage avait
infiniment fatigu, mais qui laissait voir brillant et frais encore un
ruban de la Lgion d'honneur rpt  son habit, cet homme, non
seulement  ce double signe, mais encore  l'accent avec lequel il
parlait au postillon, devait tre reconnu pour Franais. Une preuve
encore qu'il tait n dans le pays de la langue universelle, c'est qu'il
ne savait d'autres mots italiens que ces mots de musique qui peuvent,
comme le _goddam_ de Figaro, remplacer toutes les finesses d'une langue
particulire.

_Allegro_! disait-il aux postillons  chaque monte.

_Moderato_! faisait-il  chaque descente.

Et Dieu sait s'il y a des montes et des descentes en allant de Florence
 Rome par la route d'Aquapendente!

Ces deux mots, au reste, faisaient beaucoup rire les braves gens
auxquels ils taient adresss.

En prsence de la ville ternelle, c'est--dire en arrivant  la Storta,
point d'o l'on aperoit Rome, le voyageur n'prouva point ce sentiment
de curiosit enthousiaste qui pousse chaque tranger  s'lever du fond
de sa chaise pour tcher d'apercevoir le fameux dme de Saint-Pierre,
qu'on aperoit dj bien avant de distinguer autre chose. Non, il tira
seulement un portefeuille de sa poche, et de son portefeuille un papier
pli en quatre, qu'il dplia et replia avec une attention qui
ressemblait  du respect, et il se contenta de dire:

Bon, je l'ai toujours.

La voiture franchit la porte del Popolo, prit  gauche et s'arrta 
l'htel d'Espagne.

Matre Pastrini, notre ancienne connaissance, reut le voyageur sur le
seuil de la porte et le chapeau  la main.

Le voyageur descendit, commanda un bon dner, et s'informa de l'adresse
de la maison Thomson et French, qui lui fut indique  l'instant mme,
cette maison tant une des plus connues de Rome.

Elle tait situe via dei Banchi, prs de Saint-Pierre.

 Rome, comme partout, l'arrive d'une chaise de poste est un vnement.
Dix jeunes descendants de Marius et des Gracques, pieds nus, les coudes
percs, mais le poing sur la hanche et le bras pittoresquement recourb
au-dessus de la tte, regardaient le voyageur, la chaise de poste et les
chevaux;  ces gamins de la ville par excellence s'taient joints une
cinquantaine de badauds des tats de Sa Saintet, de ceux-l qui font
des ronds en crachant dans le Tibre du haut du pont Saint-Ange, quand le
Tibre a de l'eau.

Or, comme les gamins et les badauds de Rome, plus heureux que ceux de
Paris, comprennent toutes les langues, et surtout la langue franaise,
ils entendirent le voyageur demander un appartement, demander  dner,
et demander enfin l'adresse de la maison Thomson et French.

Il en rsulta que, lorsque le nouvel arrivant sortit de l'htel avec le
cicrone de rigueur, un homme se dtacha du groupe des curieux, et sans
tre remarqu du voyageur, sans paratre tre remarqu de son guide,
marcha  peu de distance de l'tranger, le suivant avec autant d'adresse
qu'aurait pu le faire un agent de la police parisienne.

Le Franais tait si press de faire sa visite  la maison Thomson et
French qu'il n'avait pas pris le temps d'attendre que les chevaux
fussent attels; la voiture devait le rejoindre en route ou l'attendre 
la porte du banquier.

On arriva sans que la voiture et rejoint.

Le Franais entra, laissant dans l'antichambre son guide, qui aussitt
entra en conversation avec deux ou trois de ces industriels sans
industrie, ou plutt aux mille industries, qui se tiennent  Rome  la
porte des banquiers, des glises, des ruines, des muses ou des
thtres.

En mme temps que le Franais, l'homme qui s'tait dtach du groupe des
curieux entra aussi; le Franais sonna au guichet des bureaux et pntra
dans la premire pice; son ombre en fit autant.

MM. Thomson et French? demanda l'tranger.

Une espce de laquais se leva sur le signe d'un commis de confiance,
gardien solennel du premier bureau.

Qui annoncerai-je? demanda le laquais, se prparant  marcher devant
l'tranger.

--M. le baron Danglars, rpondit le voyageur.

--Venez, dit le laquais.

Une porte s'ouvrit, le laquais et le baron disparurent par cette porte.
L'homme qui tait entr derrire Danglars s'assit sur un banc d'attente.

Le commis continua d'crire pendant cinq minutes  peu aprs; pendant
ces cinq minutes, l'homme assis garda le plus profond silence et la plus
stricte immobilit.

Puis la plume du commis cessa de crier sur le papier; il leva la tte,
regarda attentivement autour de lui, et aprs s'tre assur du
tte--tte:

Ah! ah! dit-il, te voil Peppino?

--Oui, rpondit laconiquement celui-ci.

--Tu as flair quelque chose de bon chez ce gros homme?

--Il n'y a pas grand mrite pour celui-ci, nous sommes prvenus.

--Tu sais donc ce qu'il vient faire ici, curieux.

--Pardieu, il vient toucher; seulement, reste  savoir quelle somme.

--On va te dire cela tout  l'heure, l'ami.

--Fort bien; mais ne va pas, comme l'autre jour, me donner un faux
renseignement.

--Qu'est-ce  dire, et de qui veux-tu parler? Serait-ce de cet Anglais
qui a emport d'ici trois mille cus l'autre jour?

--Non, celui-l avait en effet les trois mille cus, et nous les avons
trouvs. Je veux parler de ce prince russe.

--Eh bien?

--Eh bien, tu nous avais accus trente mille livres, et nous n'en avons
trouv que vingt-deux.

--Vous aurez mal cherch.

--C'est Luigi Vampa qui a fait la perquisition en personne.

--En ce cas, il avait ou pay ses dettes...

--Un Russe?

--Ou dpens son argent.

--C'est possible, aprs tout.

--C'est sr; mais laisse-moi aller  mon observatoire, le Franais
ferait son affaire sans que je pusse savoir le chiffre positif.

Peppino fit un signe affirmatif, et, tirant un chapelet de sa poche, se
mit  marmotter quelque prire, tandis que le commis disparaissait par
la mme porte qui avait donn passage au laquais et au baron.

Au bout de dix minutes environ, le commis reparut radieux.

Eh bien? demanda Peppino  son ami.

--Alerte, alerte! dit le commis, la somme est ronde.

--Cinq  six millions, n'est-ce pas?

--Oui; tu sais le chiffre?

--Sur un reu de Son Excellence le comte de Monte-Cristo.

--Tu connais le comte?

--Et dont on l'a crdit sur Rome, Venise et Vienne.

--C'est cela! s'cria le commis; comment es-tu si bien inform?

--Je t'ai dit que nous avions t prvenus  l'avance.

--Alors, pourquoi t'adresses-tu  moi?

--Pour tre sr que c'est bien l'homme  qui nous avons affaire.

--C'est bien lui... Cinq millions. Une jolie somme hein, Peppino?

--Oui.

--Nous n'en aurons jamais autant.

--Au moins, rpondit philosophiquement Peppino, en aurons-nous quelques
bribes.

--Chut! Voici notre homme.

Le commis reprit sa plume, et Peppino son chapelet; l'un crivait,
l'autre priait quand la porte se rouvrit. Danglars apparut radieux,
accompagn par le banquier, qui le reconduisit jusqu' la porte.

Derrire Danglars descendit Peppino.

Selon les conventions, la voiture qui devait rejoindre Danglars
attendait devant la maison Thomson et French. Le cicrone en tenait la
portire ouverte: le cicrone est un tre trs complaisant et qu'on peut
employer  toute chose.

Danglars sauta dans la voiture, lger comme un jeune homme de vingt ans.
Le cicrone referma la portire et monta prs du cocher. Peppino monta
sur le sige de derrire.

Son Excellence veut-elle voir Saint-Pierre? demanda le cicrone.

--Pour quoi faire? rpondit le baron.

--Dame! pour voir.

--Je ne suis pas venu  Rome pour voir, dit tout haut Danglars; puis il
ajouta tout bas avec son sourire cupide: Je suis venu pour toucher.

Et il toucha en effet son portefeuille, dans lequel il venait d'enfermer
une lettre.

Alors Son Excellence va...

-- l'htel.

--Casa Pastrini, dit le cicrone au cocher.

Et la voiture partit rapide comme une voiture de matre.

Dix minutes aprs, le baron tait rentr dans son appartement, et
Peppino s'installait sur le banc accol  la devanture de l'htel, aprs
avoir dit quelques mots  l'oreille d'un de ces descendants de Marius et
des Gracques que nous avons signals au commencement de ce chapitre,
lequel descendant prit le chemin du Capitole de toute la vitesse de ses
jambes.

Danglars tait las, satisfait, et avait sommeil. Il se coucha, mit son
portefeuille sous son traversin et s'endormit.

Peppino avait du temps de reste; il joua  la _morra_ avec des facchino,
perdit trois cus, et pour se consoler but un flacon de vin d'Orvietto.

Le lendemain, Danglars s'veilla tard, quoiqu'il se ft couch de bonne
heure; il y avait cinq ou six nuits qu'il dormait fort mal, quand
toutefois il dormait.

Il djeuna copieusement, et peu soucieux, comme il l'avait dit, de voir
les beauts de la Ville ternelle, il demanda ses chevaux de poste pour
midi.

Mais Danglars avait compt sans les formalits de la police et sans la
paresse du matre de poste.

Les chevaux arrivrent  deux heures seulement, et le cicrone ne
rapporta le passeport vis qu' trois.

Tous ces prparatifs avaient amen devant la porte de matre Pastrini
bon nombre de badauds.

Les descendants des Gracques et de Marius ne manquaient pas non plus.

Le baron traversa triomphalement ces groupes, qui l'appelaient
Excellence pour avoir un bajocco.

Comme Danglars, homme trs populaire, comme on sait, s'tait content de
se faire appeler baron jusque-l et n'avait pas encore t trait
d'Excellence, ce titre le flatta, et il distribua une douzaine de pauls
 toute cette canaille, toute prte, pour douze autres pauls,  le
traiter d'Altesse.

Quelle route? demanda le postillon en italien.

--Route d'Ancne, rpondit le baron.

Matre Pastrini traduisit la demande et la rponse, et la voiture partit
au galop.

Danglars voulait effectivement passer  Venise et y prendre une partie
de sa fortune, puis de Venise aller  Vienne, o il raliserait le
reste.

Son intention tait de se fixer dans cette dernire ville, qu'on lui
avait assur tre une ville de plaisirs.

 peine eut-il fait trois lieues dans la campagne de Rome, que la nuit
commena de tomber; Danglars n'avait pas cru partir si tard, sinon il
serait rest; il demanda au postillon combien il y avait avant d'arriver
 la prochaine ville.

_Non capisco_, rpondit le postillon.

Danglars fit un mouvement de la tte qui voulait dire:

Trs bien!

La voiture continua sa route.

 la premire poste, se dit Danglars, j'arrterai.

Danglars prouvait encore un reste du bien-tre qu'il avait ressenti la
veille, et qui lui avait procur une si bonne nuit. Il tait mollement
tendu dans une bonne calche anglaise  doubles ressorts; il se sentait
entran par le galop de deux bons chevaux; le relais tait de sept
lieues, il le savait. Que faire quand on est banquier et qu'on a
heureusement fait banqueroute?

Danglars songea dix minutes  sa femme reste  Paris, dix autres
minutes  sa fille courant le monde avec Mlle d'Armilly, il donna dix
autres minutes  ses cranciers et  la manire dont il emploierait leur
argent; puis, n'ayant plus rien  quoi penser, il ferma les yeux et
s'endormit.

Parfois cependant, secou par un cahot plus fort que les autres,
Danglars rouvrait un moment les yeux; alors il se sentait toujours
emport avec la mme vitesse  travers cette mme campagne de Rome toute
parseme d'aqueducs briss, qui semblent des gants de granit ptrifis
au milieu de leur course. Mais la nuit tait froide, sombre, pluvieuse,
et il faisait bien meilleur pour un homme  moiti assoupi de demeurer
au fond de sa chaise les yeux ferms, que de mettre la tte  la
portire pour demander o il tait  un postillon qui ne savait rpondre
autre chose que: _Non capisco._

Danglars continua donc de dormir, en se disant qu'il serait toujours
temps de se rveiller au relais.

La voiture s'arrta; Danglars pensa qu'il touchait enfin au but tant
dsir.

Il rouvrit les yeux, regarda  travers la vitre, s'attendant  se
trouver au milieu de quelque ville, ou tout au moins de quelque village;
mais il ne vit rien qu'une espce de masure isole, et trois ou quatre
hommes qui allaient et venaient comme des ombres.

Danglars attendit un instant que le postillon qui avait achev son
relais vnt lui rclamer l'argent de la poste; il comptait profiter de
l'occasion pour demander quelques renseignements  son nouveau
conducteur, mais les chevaux furent dtels et remplacs sans que
personne vnt demander d'argent au voyageur. Danglars, tonn, ouvrit la
portire; mais une main vigoureuse la repoussa aussitt, et la chaise
roula.

Le baron, stupfait, se rveilla entirement.

Eh! dit-il au postillon, eh! _mio caro_!

C'tait encore de l'italien de romance que Danglars avait retenu lorsque
sa fille chantait des duos avec le prince Cavalcanti.

Mais _mio caro_ ne rpondit point.

Danglars se contenta alors d'ouvrir la vitre.

H, l'ami! o allons-nous donc? dit-il en passant sa tte par
l'ouverture.

--_Dentro la testa_! cria une voix grave et imprieuse, accompagne d'un
geste de menace.

Danglars comprit que _dentro la testa_ voulait dire: Rentrez la tte. Il
faisait, comme on voit, de rapides progrs dans l'italien.

Il obit, non sans inquitude; et comme cette inquitude augmentait de
minute en minute, au bout de quelques instants son esprit, au lieu du
vide que nous avons signal au moment o il se mettait en route, et qui
avait amen le sommeil, son esprit, disons-nous, se trouva rempli de
quantit de penses plus propres les unes que les autres  tenir veill
l'intrt d'un voyageur, et surtout d'un voyageur dans la situation de
Danglars.

Ses yeux prirent dans les tnbres ce degr de finesse que communiquent
dans le premier moment les motions fortes, et qui s'mousse plus tard
pour avoir t trop exerc. Avant d'avoir peur, on voit juste; pendant
qu'on a peur, on voit double, et aprs qu'on a eu peur, on voit trouble.

Danglars vit un homme envelopp d'un manteau, qui galopait  la portire
de droite.

Quelque gendarme, dit-il. Aurais-je t signal par les tlgraphes
franais aux autorits pontificales?

Il rsolut de sortir de cette anxit.

O me menez-vous? demanda-t-il.

--_Dentro la testa_! rpta la mme voix, avec le mme accent de
menace.

Danglars se retourna vers la portire de gauche.

Un autre homme  cheval galopait  la portire de gauche.

Dcidment, se dit Danglars la sueur au front, dcidment je suis
pris.

Et il se rejeta au fond de sa calche, cette fois non pas pour dormir,
mais pour songer.

Un instant aprs, la lune se leva.

Du fond de la calche, il plongea son regard dans la campagne; il revit
alors ces grands aqueducs, fantmes de pierre, qu'il avait remarqus en
passant; seulement, au lieu de les avoir  droite, il les avait
maintenant  gauche.

Il comprit qu'on avait fait faire demi-tour  la voiture, et qu'on le
ramenait  Rome.

Oh! malheureux, murmura-t-il, on aura obtenu l'extradition!

La voiture continuait de courir avec une effrayante vlocit. Une heure
passa terrible, car  chaque nouvel indice jet sur son passage le
fugitif reconnaissait,  n'en point douter, qu'on le ramenait sur ses
pas. Enfin, il revit une masse sombre contre laquelle il lui sembla que
la voiture allait se heurter. Mais la voiture se dtourna, longeant
cette masse sombre, qui n'tait autre que la ceinture de remparts qui
enveloppe Rome.

Oh! oh! murmura Danglars, nous ne rentrons pas dans la ville, donc ce
n'est pas la justice qui m'arrte. Bon Dieu! autre ide, serait-ce...

Ses cheveux se hrissrent.

Il se rappela ces intressantes histoires de bandits romains, si peu
crues  Paris, et qu'Albert de Morcerf avait racontes  Mme Danglars et
 Eugnie lorsqu'il tait question, pour le jeune vicomte, de devenir le
fils de l'une et le mari de l'autre.

Des voleurs, peut-tre! murmura-t-il.

Tout  coup la voiture roula sur quelque chose de plus dur que le sol
d'un chemin sabl. Danglars hasarda un regard aux deux cts de la
route; il aperut des monuments de forme trange, et sa pense
proccupe du rcit de Morcerf, qui maintenant se prsentait  lui dans
tous ses dtails, sa pense lui dit qu'il devait tre sur la voie
Appienne.

 gauche de la voiture, dans une espce de valle, on voyait une
excavation circulaire.

C'tait le cirque de Caracalla.

Sur un mot de l'homme qui galopait  la portire de droite, la voiture
s'arrta.

En mme temps, la portire de gauche s'ouvrit.

_Scendi_! commanda une voix.

Danglars descendit  l'instant mme; il ne parlait pas encore l'italien,
mais il l'entendait dj.

Plus mort que vif, le baron regarda autour de lui.

Quatre hommes l'entouraient, sans compter le postillon.

_Di qu_, dit un des quatre hommes en descendant un petit sentier qui
conduisait de la voie Appienne au milieu de ces ingales hachures de la
campagne de Rome.

Danglars suivit son guide sans discussion, et n'eut pas besoin de se
retourner pour savoir qu'il tait suivi des trois autres hommes.

Cependant il lui sembla que ces hommes s'arrtaient comme des
sentinelles  des distances  peu prs gales.

Aprs dix minutes de marche  peu prs, pendant lesquelles Danglars
n'changea point une seule parole avec son guide, il se trouva entre un
tertre et un buisson de hautes herbes; trois hommes debout et muets
formaient un triangle dont il tait le centre.

Il voulut parler; sa langue s'embarrassa.

_Avanti_, dit la mme voix  l'accent bref et impratif.

Cette fois Danglars comprit doublement: il comprit par la parole et par
le geste, car l'homme qui marchait derrire lui le poussa si rudement en
avant qu'il alla heurter son guide.

Ce guide tait notre ami Peppino, qui s'enfona dans les hautes herbes
par une sinuosit que les fouines et les lzards pouvaient seuls
reconnatre pour un chemin fray.

Peppino s'arrta devant une roche surmonte d'un pais buisson; cette
roche entrouverte comme une paupire, livra passage au jeune homme, qui
y disparut comme disparaissent dans leurs trappes les diables de nos
feries.

La voix et le geste de celui qui suivait Danglars engagrent le banquier
 en faire autant. Il n'y avait plus  en douter, le banqueroutier
franais avait affaire  des bandits romains.

Danglars s'excuta comme un homme plac entre deux dangers terribles, et
que la peur rend brave. Malgr son ventre assez mal dispos pour
pntrer dans les crevasses de la campagne de Rome, il s'infiltra
derrire Peppino, et, se laissant glisser en fermant les yeux, il tomba
sur ses pieds.

En touchant la terre, il rouvrit les yeux.

Le chemin tait large, mais noir. Peppino, peu soucieux de se cacher,
maintenant qu'il tait chez lui, battit le briquet, et alluma une
torche.

Deux autres hommes descendirent derrire Danglars, formant
l'arrire-garde, et, poussant Danglars lorsque par hasard il s'arrtait,
le firent arriver par une pente douce au centre d'un carrefour de
sinistre apparence.

En effet, les parois des murailles, creuses en cercueils superposs les
uns aux autres, semblaient, au milieu des pierres blanches, ouvrir ces
yeux noirs et profonds qu'on remarque dans les ttes de mort.

Une sentinelle fit battre contre sa main gauche les capucines de sa
carabine.

Qui vive? fit la sentinelle.

--Ami, ami! dit Peppino. O est le capitaine?

--L, dit la sentinelle, en montrant par-dessus son paule une espce de
grande salle creuse dans le roc et dont la lumire se refltait dans le
corridor par de grandes ouvertures cintres.

--Bonne proie, capitaine, bonne proie, dit Peppino en italien.

Et prenant Danglars par le collet de sa redingote, il le conduisit vers
une ouverture ressemblant  une porte, et par laquelle on pntrait dans
la salle dont le capitaine paraissait avoir fait son logement.

Est-ce l'homme? demanda celui-ci, qui lisait fort attentivement la _Vie
d'Alexandre_ dans Plutarque.

--Lui-mme, capitaine, lui-mme.

--Trs bien, montrez-le-moi.

Sur cet ordre assez impertinent, Peppino approcha si brusquement sa
torche du visage de Danglars, que celui-ci se recula vivement pour ne
point avoir les sourcils brls. Ce visage boulevers offrait tous les
symptmes d'une ple et hideuse terreur.

Cet homme est fatigu, dit le capitaine, qu'on le conduise  son lit.

--Oh! murmura Danglars, ce lit, c'est probablement un des cercueils qui
creusent la muraille; ce sommeil, c'est la mort qu'un des poignards que
je vois tinceler dans l'ombre va me procurer.

En effet, dans les profondeurs sombres de l'immense salle, on voyait se
soulever, sur leurs couches d'herbes sches ou de peaux de loup, les
compagnons de cet homme qu'Albert de Morcerf avait trouv lisant les
_Commentaires de Csar_, et que Danglars retrouvait lisant la _Vie
d'Alexandre_.

Le banquier poussa un sourd gmissement et suivit son guide: il n'essaya
ni de prier ni de crier. Il n'avait plus ni force, ni volont, ni
puissance, ni sentiment; il allait parce qu'on l'entranait.

Il heurta une marche, et, comprenant qu'il avait un escalier devant lui,
il se baissa instinctivement pour ne pas se briser le front, et se
trouva dans une cellule taille en plein roc.

Cette cellule tait propre, bien que nue, sche, quoique situe sous la
terre  une profondeur incommensurable.

Un lit fait d'herbes sches, recouvert de peaux de chvre, tait, non
pas dress, mais tendu dans un coin de cette cellule. Danglars, en
l'apercevant, crut voir le symbole radieux de son salut.

Oh! Dieu soit lou! murmura-t-il, c'est un vrai lit!

C'tait la seconde fois, depuis une heure, qu'il invoquait le nom de
Dieu; cela ne lui tait pas arriv depuis dix ans.

_Ecco_, dit le guide.

Et poussant Danglars dans la cellule, il referma la porte sur lui.

Un verrou grina; Danglars tait prisonnier.

D'ailleurs, n'y et-il pas eu de verrou, il et fallu tre saint Pierre
et avoir pour guide un ange du ciel, pour passer au milieu de la
garnison qui tenait les catacombes de Saint-Sbastien, et qui campait
autour de son chef, dans lequel nos lecteurs ont certainement reconnu le
fameux Luigi Vampa.

Danglars aussi avait reconnu ce bandit,  l'existence duquel il n'avait
pas voulu croire quand Morcerf essayait de le naturaliser en France. Non
seulement il l'avait reconnu, mais aussi la cellule dans laquelle
Morcerf avait t enferm, et qui, selon toute probabilit, tait le
logement des trangers.

Ces souvenirs, sur lesquels au reste Danglars s'tendait avec une
certaine joie, lui rendaient la tranquillit. Du moment o ils ne
l'avaient pas tu tout de suite, les bandits n'avaient pas l'intention
de le tuer du tout.

On l'avait arrt pour le voler, et comme il n'avait sur lui que
quelques louis, on le ranonnerait.

Il se rappela que Morcerf avait t tax  quelque chose comme quatre
mille cus; comme il s'accordait une apparence beaucoup plus importante
que Morcerf, il fixa lui-mme dans son esprit sa ranon  huit mille
cus.

Huit mille cus faisaient quarante-huit mille livres.

Il lui restait encore quelque chose comme cinq millions cinquante mille
francs.

Avec cela on se tire d'affaire partout.

Donc,  peu prs certain de se tirer d'affaire, attendu qu'il n'y a pas
d'exemple qu'on ait jamais tax un homme  cinq millions cinquante mille
livres, Danglars s'tendit sur son lit, o, aprs s'tre retourn deux
ou trois fois, il s'endormit avec la tranquillit du hros dont Luigi
Vampa tudiait l'histoire.




CXV

La carte de Luigi Vampa.


 tout sommeil qui n'est pas celui que redoutait Danglars, il y a un
rveil.

Danglars se rveilla.

Pour un Parisien habitu aux rideaux de soie, aux parois veloutes des
murailles, au parfum qui monte du bois blanchissant dans la chemine et
qui descend des votes de satin, le rveil dans une grotte de pierre
crayeuse doit tre comme un rve de mauvais aloi.

En touchant ses courtines de peau de bouc, Danglars devait croire qu'il
rvait Samodes ou Lapons.

Mais en pareille circonstance une seconde suffit pour changer le doute
le plus robuste en certitude.

Oui, oui, murmura-t-il, je suis aux mains des bandits dont nous a parl
Albert de Morcerf.

Son premier mouvement fut de respirer, afin de s'assurer qu'il n'tait
pas bless: c'tait un moyen qu'il avait trouv dans _Don Quichotte_, le
seul livre, non pas qu'il et lu, mais dont il et retenu quelque chose.

Non, dit-il, ils ne m'ont tu ni bless, mais ils m'ont vol
peut-tre?

Et il porta vivement ses mains  ses poches. Elles taient intactes: les
cent louis qu'il s'tait rservs pour faire son voyage de Rome  Venise
taient bien dans la poche de son pantalon, et le portefeuille dans
lequel se trouvait la lettre de crdit de cinq millions cinquante mille
francs tait bien dans la poche de sa redingote.

Singuliers bandits, se dit-il, qui m'ont laiss ma bourse et mon
portefeuille! Comme je le disais hier en me couchant, ils vont me mettre
 ranon. Tiens! j'ai aussi ma montre! Voyons un peu quelle heure il
est.

La montre de Danglars, chef-d'oeuvre de Brguet, qu'il avait remonte
avec soin la veille avant de se mettre en route, sonna cinq heures et
demie du matin. Sans elle, Danglars ft rest compltement incertain sur
l'heure, le jour ne pntrant pas dans sa cellule.

Fallait-il provoquer une explication des bandits? fallait-il attendre
patiemment qu'ils la demandassent? La dernire alternative tait la plus
prudente: Danglars attendit.

Il attendit jusqu' midi.

Pendant tout ce temps, une sentinelle avait veill  sa porte.  huit
heures du matin, la sentinelle avait t releve.

Il avait alors pris  Danglars l'envie de voir par qui il tait gard.

Il avait remarqu que des rayons de lumire, non pas de jour, mais de
lampe, filtraient  travers les ais de la porte mal jointe, il
s'approcha d'une de ces ouvertures au moment juste o le bandit buvait
quelques gorges d'eau-de-vie, lesquelles, grce  l'outre de peau qui
les contenait, rpandaient une odeur qui rpugna fort  Danglars.

Pouah! fit-il en reculant jusqu'au fond de sa cellule.

 midi, l'homme  l'eau-de-vie fut remplac par un autre factionnaire.
Danglars eut la curiosit de voir son nouveau gardien; il s'approcha de
nouveau de la jointure.

Celui-l tait un athltique bandit, un Goliath aux gros yeux, aux
lvres paisses, au nez cras; sa chevelure rousse pendait sur ses
paules en mches tordues comme des couleuvres.

Oh! oh! dit Danglars, celui ici ressemble plus  un ogre qu' une
crature humaine; en tout cas, je suis vieux et assez coriace; gros
blanc pas bon  manger.

Comme on voit, Danglars avait encore l'esprit assez prsent pour
plaisanter.

Au mme instant, comme pour lui donner la preuve qu'il n'tait pas un
ogre, son gardien s'assit en face de la porte de sa cellule, tira de son
bissac du pain noir, des oignons et du fromage, qu'il se mit incontinent
 dvorer.

Le diable m'emporte, dit Danglars en jetant  travers les fentes de sa
porte un coup d'oeil sur le dner du bandit: le diable m'emporte si je
comprends comment on peut manger de pareilles ordures.

Et il alla s'asseoir sur ses peaux de bouc, qui lui rappelaient l'odeur
de l'eau-de-vie de la premire sentinelle.

Mais Danglars avait beau faire, et les secrets de la nature sont
incomprhensibles, il y a bien de l'loquence dans certaines invitations
matrielles qu'adressent les plus grossires substances aux estomacs 
jeun.

Danglars sentit soudain que le sien n'avait pas de fonds en ce moment:
il vit l'homme moins laid, le pain moins noir, le fromage plus frais.

Enfin, ces oignons crus, affreuse alimentation du sauvage, lui
rappelrent certaines sauces Robert et certains mirotons que son
cuisinier excutait d'une faon suprieure, lorsque Danglars lui disait:
Monsieur Deniseau, faites-moi, pour aujourd'hui, un bon petit plat
canaille.

Il se leva et alla frapper  la porte.

Le bandit leva la tte.

Danglars vit qu'il tait entendu, et redoubla.

_Che cosa_? demanda le bandit.

--Dites donc! dites donc! l'ami, fit Danglars en tambourinant avec ses
doigts contre sa porte, il me semble qu'il serait temps que l'on songet
 me nourrir aussi, moi!

Mais soit qu'il ne comprt pas, soit qu'il n'et pas d'ordres 
l'endroit de la nourriture de Danglars, le gant se remit  son dner.

Danglars sentit sa fiert humilie, et, ne voulant pas davantage se
commettre avec cette brute, il se recoucha sur ses peaux de bouc et ne
souffla plus le mot.

Quatre heures s'coulrent; le gant fut remplac par un autre bandit.
Danglars, qui prouvait d'affreux tiraillements d'estomac, se leva
doucement, appliqua derechef son oreille aux fentes de la porte, et
reconnut la figure intelligente de son guide.

C'tait en effet Peppino qui se prparait  monter la garde la plus
douce possible en s'asseyant en face de la porte, et en posant entre ses
deux jambes une casserole de terre, laquelle contenait, chauds et
parfums, des pois chiches fricasss au lard.

Prs de ces pois chiches, Peppino posa encore un joli petit panier de
raisin de Velletri et un fiasco de vin d'Orvietto.

Dcidment Peppino tait un gourmet.

En voyant ces prparatifs gastronomiques, l'eau vint  la bouche de
Danglars.

Ah! ah! dit le prisonnier, voyons un peu si celui-ci sera plus
traitable que l'autre.

Et il frappa gentiment  sa porte.

On y va, dit le bandit, qui, en frquentant la maison de matre
Pastrini, avait fini par apprendre le franais jusque dans ses
idiotismes.

En effet il vint ouvrir.

Danglars le reconnut pour celui qui lui avait cri d'une si furieuse
manire: Rentrez la tte. Mais ce n'tait pas l'heure des
rcriminations. Il prit au contraire sa figure la plus agrable, et avec
un sourire gracieux:

Pardon, monsieur, dit-il, mais est-ce que l'on ne me donnera pas 
dner,  moi aussi?

--Comment donc! s'cria Peppino, Votre Excellence aurait-elle faim, par
hasard?

--Par hasard est charmant, murmura Danglars; il y a juste vingt-quatre
heures que je n'ai mang.

Mais oui, monsieur, ajouta-t-il en haussant la voix, j'ai faim, et mme
assez faim.

--Et Votre Excellence veut manger?

-- l'instant mme, si c'est possible.

--Rien de plus ais, dit Peppino; ici l'on se procure tout ce que l'on
dsire, en payant, bien entendu comme cela se fait chez tous les
honntes chrtiens.

--Cela va sans dire! s'cria Danglars, quoique en vrit les gens qui
vous arrtent et qui vous emprisonnent devraient au moins nourrir leurs
prisonniers.

--Ah! Excellence, reprit Peppino, ce n'est pas l'usage.

--C'est une assez mauvaise raison, reprit Danglars, qui comptait
amadouer son gardien par son amabilit, et cependant je m'en contente.
Voyons, qu'on me serve  manger.

-- l'instant mme, Excellence; que dsirez-vous?

Et Peppino posa son cuelle  terre, de telle faon que la fume en
monta directement aux narines de Danglars.

Commandez, dit-il.

--Vous avez donc des cuisines ici? demanda le banquier.

--Comment! si nous avons des cuisines? des cuisines parfaites!

--Et des cuisiniers?

--Excellents!

--Eh bien, un poulet, un poisson, du gibier, n'importe quoi, pourvu que
je mange.

--Comme il plaira  Votre Excellence; nous disons un poulet, n'est-ce
pas?

--Oui, un poulet.

Peppino, se redressant, cria de tous ses poumons:

Un poulet pour Son Excellence!

La voix de Peppino vibrait encore sous les votes que dj paraissait un
jeune homme, beau, svelte, et  moiti nu comme les porteurs de poissons
antiques; il apportait le poulet sur un plat d'argent, et le poulet
tenait seul sur sa tte.

On se croirait au _Caf de Paris_, murmura Danglars.

--Voil, Excellence, dit Peppino en prenant le poulet des mains du
jeune bandit et en le posant sur une table vermoulue qui faisait, avec
un escabeau et le lit de peaux de bouc, la totalit de l'ameublement de
la cellule.

Danglars demanda un couteau et une fourchette.

Voil! Excellence, dit Peppino en offrant un petit couteau  la pointe
mousse et une fourchette de bois.

Danglars prit le couteau d'une main, la fourchette de l'autre, et se mit
en devoir de dcouper la volaille.

Pardon, Excellence, dit Peppino en posant une main sur l'paule du
banquier; ici on paie avant de manger; on pourrait n'tre pas content en
sortant...

--Ah! ah! fit Danglars, ce n'est plus comme  Paris, sans compter qu'ils
vont m'corcher probablement; mais faisons les choses grandement.
Voyons, j'ai toujours entendu parler du bon march de la vie en Italie;
un poulet doit valoir douze sous  Rome.

Voil, dit-il, et il jeta un louis  Peppino.

Peppino ramassa le louis, Danglars approcha le couteau du poulet.

Un moment, Excellence, dit Peppino en se relevant; un moment, Votre
Excellence me redoit encore quelque chose.

--Quand je disais qu'ils m'corcheraient! murmura Danglars.

Puis, rsolu de prendre son parti de cette extorsion:

Voyons, combien vous redoit-on pour cette volaille tique?
demanda-t-il.

--Votre Excellence a donn un louis d'acompte.

--Un louis d'acompte sur un poulet?

--Sans doute, d'acompte.

--Bien... Allez! allez!

--Ce n'est plus que quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf louis
que Votre Excellence me redoit.

Danglars ouvrit des yeux normes  l'nonc de cette gigantesque
plaisanterie.

Ah! trs drle, murmura-t-il, en vrit.

Et il voulut se remettre  dcouper le poulet; mais Peppino lui arrta
la main droite avec la main gauche et tendit son autre main.

Allons, dit-il.

--Quoi! vous ne riez point? dit Danglars.

--Nous ne rions jamais, Excellence, reprit Peppino, srieux comme un
quaker.

--Comment, cent mille francs ce poulet!

--Excellence, c'est incroyable comme on a de la peine  lever la
volaille dans ces maudites grottes.

--Allons! allons! dit Danglars, je trouve cela trs bouffon, trs
divertissant, en vrit; mais comme j'ai faim, laissez-moi manger.
Tenez, voil un autre louis pour vous, mon ami.

--Alors cela ne fera plus que quatre mille neuf cent
quatre-vingt-dix-huit louis, dit Peppino conservant le mme sang-froid;
avec de la patience, nous y viendrons.

--Oh! quant  cela, dit Danglars rvolt de cette persvrance  le
railler, quant  cela, jamais. Allez au diable! Vous ne savez pas  qui
vous avez affaire.

Peppino fit un signe, le jeune garon allongea les deux mains et enleva
prestement le poulet. Danglars se jeta sur son lit de peaux de bouc,
Peppino referma la porte et se remit  manger ses pois au lard.

Danglars ne pouvait voir ce que faisait Peppino, mais le claquement des
dents du bandit ne devait laisser au prisonnier aucun doute sur
l'exercice auquel il se livrait.

Il tait clair qu'il mangeait, mme qu'il mangeait bruyamment, et comme
un homme mal lev.

Butor! dit Danglars.

Peppino fit semblant de ne pas entendre, et, sans mme tourner la tte,
continua de manger avec une sage lenteur.

L'estomac de Danglars lui semblait  lui-mme perc comme le tonneau des
Danades; il ne pouvait croire qu'il parviendrait  le remplir jamais.

Cependant, il prit patience une demi-heure encore mais il est juste de
dire que cette demi-heure lui parut un sicle.

Il se leva et alla de nouveau  la porte.

Voyons, monsieur, dit-il, ne me faites pas languir plus longtemps, et
dites-moi tout de suite ce que l'on veut de moi?

--Mais, Excellence, dites plutt ce que vous voulez de nous... Donnez
vos ordres et nous les excuterons.

--Alors ouvrez-moi d'abord.

Peppino ouvrit.

Je veux, dit Danglars, pardieu! je veux manger!

--Vous avez faim?

--Et vous le savez, du reste.

--Que dsire manger Votre Excellence?

--Un morceau de pain sec, puisque les poulets sont hors de prix dans ces
maudites caves.

--Du pain! soit, dit Peppino.

Hol! du pain! cria-t-il.

Le jeune garon apporta un petit pain.

Voil! dit Peppino.

--Combien? demanda Danglars.

--Quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit louis, il y a deux louis
pays d'avance.

--Comment, un pain, cent mille francs?

--Cent mille francs, dit Peppino.

--Mais vous ne demandiez que cent mille francs pour un poulet!

--Nous ne servons pas  la carte, mais  prix fixe. Qu'on mange peu,
qu'on mange beaucoup, qu'on demande dix plats ou un seul, c'est toujours
le mme chiffre.

--Encore cette plaisanterie! Mon cher ami, je vous dclare que c'est
absurde, que c'est stupide! Dites-moi tout de suite que vous voulez que
je meure de faim, ce sera plus tt fait.

--Mais non, Excellence, c'est vous qui voulez vous suicider. Payez et
mangez.

--Avec quoi payer, triple animal? dit Danglars exaspr. Est-ce que tu
crois qu'on a cent mille francs dans sa poche?

--Vous avez cinq millions cinquante mille francs dans la vtre,
Excellence, dit Peppino; cela fait cinquante poulets  cent mille francs
et un demi-poulet  cinquante mille.

Danglars frissonna; le bandeau lui tomba des yeux: c'tait bien toujours
une plaisanterie, mais il la comprenait enfin.

Il est mme juste de dire qu'il ne la trouvait plus aussi plate que
l'instant d'avant.

Voyons, dit-il, voyons: en donnant ces cent mille francs, me
tiendrez-vous quitte au moins, et pourrai-je manger  mon aise?

--Sans doute, dit Peppino.

--Mais comment les donner? fit Danglars en respirant plus librement.

--Rien de plus facile; vous avez un crdit ouvert chez MM. Thomson et
French, via dei Banchi,  Rome, donnez-moi un bon de quatre mille neuf
cent quatre-vingt-dix-huit louis sur ces messieurs, notre banquier nous
le prendra.

Danglars voulut au moins se donner le mrite de la bonne volont; il
prit la plume et le papier que lui prsentait Peppino, crivit la
cdule, et signa.

Tenez, dit-il, voil votre bon au porteur.

--Et vous, voici votre poulet.

Danglars dcoupa la volaille en soupirant: elle lui paraissait bien
maigre pour une si grosse somme.

Quant  Peppino, il lut attentivement le papier, le mit dans sa poche,
et continua de manger ses pois chiches.




CXVI

Le pardon.


Le lendemain Danglars eut encore faim, l'air de cette caverne tait on
ne peut plus apritif; le prisonnier crut que, pour ce jour-l, il
n'aurait aucune dpense  faire: en homme conome il avait cach la
moiti de son poulet et un morceau de son pain dans le coin de sa
cellule.

Mais il n'eut pas plus tt mang qu'il eut soif: il n'avait pas compt
l-dessus.

Il lutta contre la soif jusqu'au moment o il sentit sa langue dessche
s'attacher  son palais.

Alors, ne pouvant plus rsister au feu qui le dvorait, il appela.

La sentinelle ouvrit la porte; c'tait un nouveau visage.

Il pensa que mieux valait pour lui avoir affaire  une ancienne
connaissance. Il appela Peppino.

Me voici, Excellence, dit le bandit en se prsentant avec un
empressement qui parut de bon augure  Danglars, que dsirez-vous?

-- boire, dit le prisonnier.

--Excellence, dit Peppino, vous savez que le vin est hors de prix dans
les environs de Rome...

--Donnez-moi de l'eau alors, dit Danglars cherchant  parer la botte.

--Oh! Excellence, l'eau est plus rare que le vin; il fait une si grande
scheresse!

--Allons, dit Danglars, nous allons recommencer,  ce qu'il parat!

Et, tout en souriant pour avoir l'air de plaisanter, le malheureux
sentait la sueur mouiller ses tempes.

Voyons, mon ami, dit Danglars, voyant que Peppino demeurait impassible,
je vous demande un verre de vin; me le refuserez-vous?

--Je vous ai dj dit, Excellence, rpondit gravement Peppino, que nous
ne vendions pas au dtail.

--Eh bien, voyons alors, donnez-moi une bouteille.

--Duquel?

--Du moins cher.

--Ils sont tous deux du mme prix.

--Et quel prix?

--Vingt-cinq mille francs la bouteille.

--Dites, s'cria Danglars avec une amertume qu'Harpargon seul et pu
noter dans le diapason de la voix humaine, dites que vous voulez me
dpouiller, ce sera plus tt fait que de me dvorer ainsi lambeau par
lambeau.

--Il est possible, dit Peppino, que ce soit l le projet du matre.

--Le matre, qui est-il donc?

--Celui auquel on vous a conduit avant-hier.

--Et o est-il?

--Ici.

--Faites que je le voie.

--C'est facile.

L'instant d'aprs, Luigi Vampa tait devant Danglars.

Vous m'appelez? demanda-t-il au prisonnier.

--C'est vous, monsieur, qui tes le chef des personnes qui m'ont amen
ici?

--Oui Excellence.

--Que dsirez-vous de moi pour ranon? Parlez.

--Mais tout simplement les cinq millions que vous portez sur vous.

Danglars sentit un effroyable spasme lui broyer le coeur.

Je n'ai que cela au monde, monsieur, et c'est le reste d'une immense
fortune: si vous me l'tez, tez-moi la vie.

--Il nous est dfendu de verser votre sang, Excellence.

--Et par qui cela vous est-il dfendu?

--Par celui auquel nous obissons.

--Vous obissez donc  quelqu'un?

--Oui,  un chef.

--Je croyais que vous-mme tiez le chef?

--Je suis le chef de ces hommes; mais un autre homme est mon chef  moi.

--Et ce chef obit-il  quelqu'un?

--Oui.

-- qui?

-- Dieu.

Danglars resta un instant pensif.

Je ne vous comprends pas, dit-il.

--C'est possible.

--Et c'est ce chef qui vous a dit de me traiter ainsi?

--Oui.

--Quel est son but?

--Je n'en sais rien.

--Mais ma bourse s'puisera.

--C'est probable.

--Voyons, dit Danglars, voulez-vous un million?

--Non.

--Deux millions?

--Non.

--Trois millions?... quatre?... Voyons, quatre? je vous les donne  la
condition que vous me laisserez aller.

--Pourquoi nous offrez-vous quatre millions de ce qui en vaut cinq? dit
Vampa; c'est de l'usure cela, seigneur banquier, ou je ne m'y connais
pas.

--Prenez tout! prenez tout, vous dis-je! s'cria Danglars, et tuez-moi!

--Allons, allons, calmez-vous, Excellence, vous allez vous fouetter le
sang, ce qui vous donnera un apptit  manger un million par jour; soyez
donc plus conome, morbleu!

--Mais quand je n'aurai plus d'argent pour vous payer! s'cria Danglars
exaspr.

--Alors vous aurez faim.

--J'aurai faim? dit Danglars blmissant.

--C'est probable, rpondit flegmatiquement Vampa.

--Mais vous dites que vous ne voulez pas me tuer?

--Non.

--Et vous voulez me laisser mourir de faim?

--Ce n'est pas la mme chose.

--Eh bien, misrables! s'cria Danglars, je djouerai vos infmes
calculs; mourir pour mourir, j'aime autant en finir tout de suite;
faites-moi souffrir, torturez-moi, tuez-moi, mais vous n'aurez plus ma
signature!

--Comme il vous plaira, Excellence, dit Vampa.

Et il sortit de la cellule.

Danglars se jeta en rugissant sur ses peaux de bouc.

Quels taient ces hommes? quel tait ce chef invisible? quels projets
poursuivaient-ils donc sur lui? et quand tout le monde pouvait se
racheter, pourquoi lui seul ne le pouvait-il pas?

Oh! certes, la mort, une mort prompte et violente, tait un bon moyen de
tromper ses ennemis acharns, qui semblaient poursuivre sur lui une
incomprhensible vengeance.

Oui, mais mourir!

Pour la premire fois peut-tre de sa carrire si longue, Danglars
songeait  la mort avec le dsir et la crainte tout  la fois de mourir;
mais le moment tait venu pour lui d'arrter sa vue sur le spectre
implacable qui vit au-dedans de toute crature, qui,  chaque pulsation
du coeur, dit  lui-mme: Tu mourras!

Danglars ressemblait  ces btes fauves que la chasse anime, puis
qu'elle dsespre, et qui,  force de dsespoir, russissent parfois 
se sauver.

Danglars songea  une vasion.

Mais les murs taient le roc lui-mme; mais  la seule issue qui
conduisait hors de la cellule un homme lisait, et derrire cet homme on
voyait passer et repasser des ombres armes de fusils.

Sa rsolution de ne pas signer dura deux jours, aprs quoi il demanda
des aliments et offrit un million.

On lui servit un magnifique souper, et on prit son million.

Ds lors, la vie du malheureux prisonnier fut une divagation
perptuelle. Il avait tant souffert qu'il ne voulait plus s'exposer 
souffrir, et subissait toutes les exigences; au bout de douze jours, un
aprs-midi qu'il avait dn comme en ses beaux jours de fortune, il fit
ses comptes et s'aperut qu'il avait tant donn de traits au porteur,
qu'il ne lui restait plus que cinquante mille francs.

Alors il se fit en lui une raction trange: lui qui venait d'abandonner
cinq millions, il essaya de sauver les cinquante mille francs qui lui
restaient, plutt que de donner ces cinquante mille francs, il se
rsolut de reprendre une vie de privations, il eut des lueurs d'espoir
qui touchaient  la folie; lui qui depuis si longtemps avait oubli
Dieu, il y songea pour se dire que Dieu parfois avait fait des miracles:
que la caverne pouvait s'abmer; que les carabiniers pontificaux
pouvaient dcouvrir cette retraite maudite et venir  son secours;
qu'alors il lui resterait cinquante mille francs; que cinquante mille
francs taient une somme suffisante pour empcher un homme de mourir de
faim; il pria Dieu de lui conserver ces cinquante mille francs, et en
priant il pleura.

Trois jours se passrent ainsi, pendant lesquels le nom de Dieu fut
constamment, sinon dans son coeur du moins sur ses lvres; par
intervalles il avait des instants de dlire pendant lesquels il croyait,
 travers les fentres, voir dans une pauvre chambre un vieillard
agonisant sur un grabat.

Ce vieillard, lui aussi, mourait de faim.

Le quatrime jour, ce n'tait plus un homme, c'tait un cadavre vivant;
il avait ramass  terre jusqu'aux dernires miettes de ses anciens
repas et commenc  dvorer la natte dont le sol tait couvert.

Alors il supplia Peppino, comme on supplie son ange gardien, de lui
donner quelque nourriture, il lui offrit mille francs d'une bouche de
pain.

Peppino ne rpondit pas.

Le cinquime jour, il se trana  l'entre de la cellule.

Mais vous n'tes donc pas un chrtien? dit-il en se redressant sur les
genoux; vous voulez assassiner un homme qui est votre frre devant Dieu?

Oh! mes amis d'autrefois, mes amis d'autrefois! murmura-t-il.

Et il tomba la face contre terre.

Puis, se relevant avec une espce de dsespoir:

Le chef! cria-t-il, le chef!

--Me voil! dit Vampa, paraissant tout  coup, que dsirez-vous encore?

--Prenez mon dernier or, balbutia Danglars en tendant son portefeuille,
et laissez-moi vivre ici, dans cette caverne; je ne demande plus la
libert, je ne demande qu' vivre.

--Vous souffrez donc bien? demanda Vampa.

--Oh! oui, je souffre, et cruellement!

--Il y a cependant des hommes qui ont encore plus souffert que vous.

--Je ne crois pas.

--Si fait! ceux qui sont morts de faim.

Danglars songea  ce vieillard que, pendant ses heures d'hallucination,
il voyait,  travers les fentres de sa pauvre chambre, gmir sur son
lit.

Il frappa du front la terre en poussant un gmissement.

Oui, c'est vrai, il y en a qui ont plus souffert encore que moi, mais
au moins, ceux-l, c'taient des martyrs.

--Vous repentez-vous, au moins? dit une voix sombre et solennelle, qui
fit dresser les cheveux sur la tte de Danglars.

Son regard affaibli essaya de distinguer les objets, et il vit derrire
le bandit un homme envelopp d'un manteau et perdu dans l'ombre d'un
pilastre de pierre.

De quoi faut-il que je me repente? balbutia Danglars.

--Du mal que vous avez fait, dit la mme voix.

--Oh! oui, je me repens! je me repens! s'cria Danglars.

Et il frappa sa poitrine de son poing amaigri.

Alors je vous pardonne, dit l'homme en jetant son manteau et en faisant
un pas pour se placer dans la lumire.

--Le comte de Monte-Cristo! dit Danglars, plus ple de terreur qu'il ne
l'tait, un instant auparavant, de faim et de misre.

--Vous vous trompez; je ne suis pas le comte de Monte-Cristo.

--Et qui tes-vous donc?

--Je suis celui que vous avez vendu, livr, dshonor: je suis celui
dont vous avez prostitu la fiance; je suis celui sur lequel vous avez
march pour vous hausser jusqu' la fortune; je suis celui dont vous
avez fait mourir le pre de faim, qui vous avait condamn  mourir de
faim, et qui cependant vous pardonne, parce qu'il a besoin lui-mme
d'tre pardonn: je suis Edmond Dants!

Danglars ne poussa qu'un cri, et tomba prostern.

Relevez-vous, dit le comte, vous avez la vie sauve; pareille fortune
n'est pas arrive  vos deux autres complices: l'un est fou, l'autre est
mort! Gardez les cinquante mille francs qui vous restent, je vous en
fais don; quant  vos cinq millions vols aux hospices, ils leur sont
dj restitus par une main inconnue.

Et maintenant, mangez et buvez; ce soir je vous fais mon hte.

Vampa, quand cet homme sera rassasi, il sera libre.

Danglars demeura prostern tandis que le comte s'loignait; lorsqu'il
releva la tte, il ne vit plus qu'une espce d'ombre qui disparaissait
dans le corridor, et devant laquelle s'inclinaient les bandits.

Comme l'avait ordonn le comte, Danglars fut servi par Vampa, qui lui
fit apporter le meilleur vin et les plus beaux fruits de l'Italie, et
qui, l'ayant fait monter dans sa chaise de poste, l'abandonna sur la
route, adoss  un arbre.

Il y resta jusqu'au jour, ignorant o il tait.

Au jour il s'aperut qu'il tait prs d'un ruisseau: il avait soif, il
se trana jusqu' lui.

En se baissant pour y boire, il s'aperut que ses cheveux taient
devenus blancs.




CXVII

Le 5 octobre.


Il tait six heures du soir  peu prs, un jour couleur d'opale, dans
lequel un beau soleil d'automne infiltrait ses rayons d'or, tombait du
ciel sur la mer bleutre.

La chaleur du jour s'tait teinte graduellement, et l'on commenait 
sentir cette lgre brise qui semble la respiration de la nature se
rveillant aprs la sieste brlante du midi, souffle dlicieux qui
rafrachit les ctes de la Mditerrane et qui porte de rivage en rivage
le parfum des arbres, ml  l'cre senteur de la mer.

Sur cet immense lac qui s'tend de Gibraltar aux Dardanelles et de Tunis
 Venise, un lger yacht, pur et lgant de forme, glissait dans les
premires vapeurs du soir. Son mouvement tait celui du cygne qui ouvre
ses ailes au vent et qui semble glisser sur l'eau. Il s'avanait, rapide
et gracieux  la fois, et laissant derrire lui un sillon
phosphorescent.

Peu  peu le soleil, dont nous avons salu les derniers rayons, avait
disparu  l'horizon occidental; mais, comme pour donner raison aux rves
brillants de la mythologie, ses feux indiscrets, reparaissant au sommet
de chaque vague, semblaient rvler que le dieu de flamme venait de se
cacher au sein d'Amphitrite, qui essayait en vain de cacher son amant
dans les plis de son manteau azur.

Le yacht avanait rapidement, quoique en apparence il y et  peine
assez de vent pour faire flotter la chevelure boucle d'une jeune fille.

Debout sur la proue, un homme de haute taille, au teint de bronze, 
l'oeil dilat, voyait venir  lui la terre sous la forme d'une masse
sombre dispose en cne, et sortant du milieu des flots comme un immense
chapeau de Catalan.

Est-ce l Monte-Cristo? demanda d'une voix grave et empreinte d'une
profonde tristesse le voyageur aux ordres duquel le petit yacht semblait
tre momentanment soumis.

--Oui, Excellence, rpondit le patron, nous arrivons.

--Nous arrivons! murmura le voyageur avec un indfinissable accent de
mlancolie.

Puis il ajouta  voix basse:

Oui, ce sera l le port.

Et il se replongea dans sa pense, qui se traduisait par un sourire plus
triste que ne l'eussent t des larmes.

Quelques minutes aprs, on aperut  terre la lueur d'une flamme qui
s'teignit aussitt, et le bruit d'une arme  feu arriva jusqu'au yacht.

Excellence, dit le patron, voici le signal de terre, voulez-vous y
rpondre vous-mme?

--Quel signal? demanda celui-ci.

Le patron tendit la main vers l'le aux flancs de laquelle montait,
isol et blanchtre, un large flocon de fume qui se dchirait en
s'largissant.

Ah! oui, dit-il, comme sortant d'un rve, donnez.

Le patron lui tendit une carabine toute charge, le voyageur la prit, la
leva lentement et fit feu en l'air.

Dix minutes aprs on carguait les voiles, et l'on jetait l'ancre  cinq
cents pas d'un petit port.

Le canot tait dj  la mer avec quatre rameurs et le pilote; le
voyageur descendit, et au lieu de s'asseoir  la poupe, garnie pour lui
d'un tapis bleu, se tint debout et les bras croiss.

Les rameurs attendaient, leurs avirons  demi levs, comme des oiseaux
qui font scher leurs ailes.

Allez! dit le voyageur.

Les huit rames retombrent  la mer d'un seul coup et sans faire jaillir
une goutte d'eau; puis la barque, cdant  l'impulsion, glissa
rapidement.

En un instant on fut dans une petite anse forme par une chancrure
naturelle, la barque toucha sur un fond de sable fin.

Excellence, dit le pilote, montez sur les paules de deux de nos
hommes, ils vous porteront  terre.

Le jeune homme rpondit  cette invitation par un geste de complte
indiffrence, dgagea ses jambes de la barque et se laissa glisser dans
l'eau qui lui monta jusqu' la ceinture.

Ah! Excellence, murmura le pilote, c'est mal ce que vous faites l, et
vous nous ferez gronder par le matre.

Le jeune homme continua d'avancer vers le rivage, suivant deux matelots
qui choisissaient le meilleur fond.

Au bout d'une trentaine de pas on avait abord; le jeune homme secouait
ses pieds sur un terrain sec, et cherchait des yeux autour de lui le
chemin probable qu'on allait lui indiquer, car il faisait tout  fait
nuit.

Au moment o il tournait la tte, une main se posait sur son paule, et
une voix le fit tressaillir.

Bonjour, Maximilien, disait cette voix, vous tes exact, merci!

--C'est vous, comte, s'cria le jeune homme avec un mouvement qui
ressemblait  de la joie, et en serrant de ses deux mains la main de
Monte-Cristo.

--Oui, vous le voyez, aussi exact que vous; mais vous tes ruisselant,
mon cher ami: il faut vous changer, comme dirait Calypso  Tlmaque.
Venez donc, il y a par ici une habitation toute prpare pour vous, dans
laquelle vous oublierez fatigues et froid.

Monte-Cristo s'aperut que Morrel se retournait; il attendit.

Le jeune homme, en effet, voyait avec surprise que pas un mot n'avait
t prononc par ceux qui l'avaient amen, qu'il ne les avait pas pays
et que cependant ils taient partis. On entendait mme dj le battement
des avirons de la barque qui retournait vers le petit yacht.

Ah! oui, dit le comte, vous cherchez vos matelots?

--Sans doute, je ne leur ai rien donn, et cependant ils sont partis.

--Ne vous occupez point de cela, Maximilien, dit en riant Monte-Cristo,
j'ai un march avec la marine pour que l'accs de mon le soit franc de
tout droit de charroi et de voyage. Je suis abonn, comme on dit dans
les pays civiliss.

Morrel regarda le comte avec tonnement.

Comte, lui dit-il, vous n'tes plus le mme qu' Paris.

--Comment cela?

--Oui, ici, vous riez.

Le front de Monte-Cristo s'assombrit tout  coup.

Vous avez raison de me rappeler  moi-mme, Maximilien, dit-il, vous
revoir tait un bonheur pour moi, et j'oubliais que tout bonheur est
passager.

--Oh! non, non, comte! s'cria Morrel en saisissant de nouveau les deux
mains de son ami; riez au contraire, soyez heureux, vous, et prouvez-moi
par votre indiffrence que la vie n'est mauvaise qu' ceux qui
souffrent. Oh! vous tes charitable; vous tes bon, vous tes grand, mon
ami, et c'est pour me donner du courage que vous affectez cette gaiet.

--Vous vous trompez, Morrel, dit Monte-Cristo, c'est qu'en effet j'tais
heureux.

--Alors vous m'oubliez moi-mme; tant mieux!

--Comment cela?

--Oui, car vous le savez, ami, comme disait le gladiateur entrant dans
le cirque au sublime empereur, je vous dis  vous: Celui qui va mourir
te salue.

--Vous n'tes pas consol? demanda Monte-Cristo avec un regard trange.

--Oh! fit Morrel avec un regard plein d'amertume, avez-vous cru
rellement que je pouvais l'tre?

--coutez, dit le comte, vous entendez bien mes paroles, n'est-ce pas,
Maximilien? Vous ne me prenez pas pour un homme vulgaire, pour une
crcelle qui met des sons vagues et vides de sens. Quand je vous
demande si vous tes consol, je vous parle en homme pour qui le coeur
humain n'a plus de secret. Eh bien, Morrel, descendons ensemble au fond
de votre coeur et sondons-le. Est-ce encore cette impatience fougueuse
de douleur qui fait bondir le corps comme bondit le lion piqu par le
moustique? Est-ce toujours cette soif dvorante qui ne s'teint que dans
la tombe? Est-ce cette idalit du regret qui lance le vivant hors de la
vie  la poursuite du mort? ou bien est-ce seulement la prostration du
courage puis, l'ennui qui touffe le rayon d'espoir qui voudrait
luire? est-ce la perte de la mmoire, amenant l'impuissance des larmes?
Oh! mon cher ami, si c'est cela, si vous ne pouvez plus pleurer, si vous
croyez mort votre coeur engourdi, si vous n'avez plus de force qu'en
Dieu, de regards que pour le ciel, ami, laissons de ct les mots trop
troits pour le sens que leur donne notre me. Maximilien, vous tes
consol, ne vous plaignez plus.

--Comte, dit Morrel de sa voix douce et ferme en mme temps; comte,
coutez-moi, comme on coute un homme qui parle le doigt tendu vers la
terre, les yeux levs au ciel: je suis venu prs de vous pour mourir
dans les bras d'un ami. Certes, il est des gens que j'aime: j'aime ma
soeur Julie, j'aime son mari Emmanuel; mais j'ai besoin qu'on m'ouvre
des bras forts et qu'on me sourie  mes derniers instants; ma soeur
fondrait en larmes et s'vanouirait; je la verrais souffrir, et j'ai
assez souffert; Emmanuel m'arracherait l'arme des mains et remplirait la
maison de ses cris. Vous, comte, dont j'ai la parole, vous qui tes plus
qu'un homme, vous que j'appellerais un dieu si vous n'tiez mortel,
vous, vous me conduirez doucement et avec tendresse, n'est-ce pas,
jusqu'aux portes de la mort?

--Ami, dit le comte, il me reste encore un doute: auriez-vous si peu de
force, que vous mettiez de l'orgueil  taler votre douleur?

--Non, voyez, je suis simple, dit Morrel en tendant la main au comte, et
mon pouls ne bat ni plus fort ni plus lentement que d'habitude. Non, je
me sens au bout de la route; non, je n'irai pas plus loin. Vous m'avez
parl d'attendre et d'esprer; savez-vous ce que vous avez fait,
malheureux sage que vous tes? J'ai attendu un mois, c'est--dire que
j'ai souffert un mois! J'ai espr (l'homme est une pauvre et misrable
crature), j'ai espr, quoi? je n'en sais rien, quelque chose
d'inconnu, d'absurde, d'insens! un miracle... lequel? Dieu seul peut le
dire, lui qui a ml  notre raison cette folie que l'on nomme
esprance. Oui, j'ai attendu; oui, j'ai espr, comte, et depuis un
quart d'heure que nous parlons vous m'avez cent fois, sans le savoir,
bris, tortur le coeur, car chacune de vos paroles m'a prouv qu'il n'y
a plus d'espoir pour moi.  comte! que je reposerai doucement et
voluptueusement dans la mort!

Morrel pronona ces derniers mots avec une explosion d'nergie qui fit
tressaillir le comte.

Mon ami, continua Morrel, voyant que le comte se taisait, vous m'avez
dsign le 5 octobre comme le terme du sursis que vous me demandiez...
mon ami, c'est aujourd'hui le 5 octobre...

Morrel tira sa montre.

Il est neuf heures, j'ai encore trois heures  vivre.

--Soit, rpondit Monte-Cristo, venez.

Morrel suivit machinalement le comte, et ils taient dj dans la grotte
que Maximilien ne s'en tait pas encore aperu.

Il trouva des tapis sous ses pieds, une porte s'ouvrit, des parfums
l'envelopprent, une vive lumire frappa ses yeux.

Morrel s'arrta, hsitant  avancer; il se dfiait des nervantes
dlices qui l'entouraient.

Monte-Cristo l'attira doucement.

Ne convient-il pas, dit-il, que nous employions les trois heures qui
nous restent comme ces anciens Romains qui, condamns par Nron, leur
empereur et leur hritier, se mettaient  table couronns de fleurs, et
aspiraient la mort avec le parfum des hliotropes et des roses?

Morrel sourit.

Comme vous voudrez, dit-il; la mort est toujours la mort, c'est--dire
l'oubli, c'est--dire le repos, c'est--dire l'absence de la vie et par
consquent de la douleur.

Il s'assit, Monte-Cristo prit place en face de lui.

On tait dans cette merveilleuse salle  manger que nous avons dj
dcrite, et o des statues de marbre portaient sur leur tte des
corbeilles toujours pleines de fleurs et de fruits.

Morrel avait tout regard vaguement, et il tait probable qu'il n'avait
rien vu.

Causons en hommes, dit-il en regardant fixement le comte.

--Parlez, rpondit celui-ci.

--Comte, reprit Morrel, vous tes le rsum de toutes les connaissances
humaines, et vous me faites l'effet d'tre descendu d'un monde plus
avanc et plus savant que le ntre.

--Il y a quelque chose de vrai l-dedans, Morrel, dit le comte avec ce
sourire mlancolique qui le rendait si beau; je suis descendu d'une
plante qu'on appelle la douleur.

--Je crois tout ce que vous me dites sans chercher  en approfondir le
sens, comte; et la preuve, c'est que vous m'avez dit de vivre, que j'ai
vcu; c'est que vous m'avez dit d'esprer, et que j'ai presque espr.
J'oserai donc vous dire, comte, comme si vous tiez dj mort une fois:
comte, cela fait-il bien mal?

Monte-Cristo regardait Morrel avec une indfinissable expression de
tendresse.

Oui, dit-il; oui, sans doute, cela fait bien mal, si vous brisez
brutalement cette enveloppe mortelle qui demande obstinment  vivre. Si
vous faites crier votre chair sous les dents imperceptibles d'un
poignard; si vous trouez d'une balle inintelligente et toujours prte 
s'garer dans sa route votre cerveau que le moindre choc endolorit,
certes, vous souffrirez, et vous quitterez odieusement la vie, la
trouvant, au milieu de votre agonie dsespre, meilleure qu'un repos
achet si cher.

--Oui, je comprends, dit Morrel, la mort comme la vie a ses secrets de
douleur et de volupt: le tout est de les connatre.

--Justement, Maximilien, et vous venez de dire le grand mot. La mort
est, selon le soin que nous prenons de nous mettre bien ou mal avec
elle, ou une amie qui nous berce aussi doucement qu'une nourrice, ou une
ennemie qui nous arrache violemment l'me du corps. Un jour, quand notre
monde aura vcu encore un millier d'annes, quand on se sera rendu
matre de toutes les forces destructives de la nature pour les faire
servir au bien-tre gnral de l'humanit; quand l'homme saura, comme
vous le disiez tout  l'heure, les secrets de la mort, la mort deviendra
aussi douce et aussi voluptueuse que le sommeil got aux bras de notre
bien-aime.

--Et si vous vouliez mourir, comte, vous sauriez mourir ainsi, vous?

--Oui.

Morrel lui tendit la main.

Je comprends maintenant, dit-il, pourquoi vous m'avez donn rendez-vous
ici, dans cette le dsole au milieu d'un Ocan, dans ce palais
souterrain spulcre  faire envie  un Pharaon: c'est que vous m'aimez,
n'est-ce pas, comte? c'est que vous m'aimez assez pour me donner une de
ces morts dont vous me parliez tout  l'heure, une mort sans agonie, une
mort qui me permette de m'teindre en prononant le nom de Valentine et
en vous serrant la main?

--Oui, vous avez devin juste, Morrel, dit le comte avec simplicit, et
c'est ainsi que je l'entends.

--Merci; l'ide que demain je ne souffrirai plus est suave  mon pauvre
coeur.

--Ne regrettez-vous rien? demanda Monte-Cristo.

--Non, rpondit Morrel.

--Pas mme moi? demanda le comte avec une motion profonde.

Morrel s'arrta, son oeil si pur se ternit tout  coup puis brilla d'un
clat inaccoutum; une grosse larme en jaillit et roula creusant un
sillon d'argent sur sa joue.

Quoi! dit le comte, il vous reste un regret de la terre et vous mourez!

--Oh! je vous en supplie, s'cria Morrel d'une voix affaiblie, plus un
mot, comte, ne prolongez pas mon supplice!

Le comte crut que Morrel faiblissait.

Cette croyance d'un instant ressuscita en lui l'horrible doute dj
terrass une fois au chteau d'If.

Je m'occupe, pensa-t-il, de rendre cet homme au bonheur; je regarde
cette restitution comme un poids jet dans la balance en regard du
plateau o j'ai laiss tomber le mal. Maintenant, si je me trompais, si
cet homme n'tait pas assez malheureux pour mriter le bonheur! hlas!
qu'arriverait-il de moi qui ne puis oublier le mal qu'en me retraant le
bien?

coutez! Morrel, dit-il, votre douleur est immense, je le vois; mais
cependant vous croyez en Dieu, et vous ne voulez pas risquer le salut de
votre me.

Morrel sourit tristement.

Comte, dit-il, vous savez que je ne fais pas de la posie  froid;
mais, je vous le jure, mon me n'est plus  moi.

--coutez, Morrel, dit Monte-Cristo, je n'ai aucun parent au monde, vous
le savez. Je me suis habitu  vous regarder comme mon fils; eh bien,
pour sauver mon fils, je sacrifierais ma vie,  plus forte raison ma
fortune.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, Morrel, que vous voulez quitter la vie, parce que vous
ne connaissez pas toutes les jouissances que la vie permet  une grande
fortune. Morrel, je possde prs de cent millions, je vous les donne;
avec une pareille fortune vous pourrez atteindre  tous les rsultats
que vous vous proposerez. tes-vous ambitieux? toutes les carrires vous
seront ouvertes. Remuez le monde, changez-en la face, livrez-vous  des
pratiques insenses, soyez criminel s'il le faut, mais vivez.

--Comte, j'ai votre parole, rpondit froidement Morrel; et, ajouta-t-il
en tirant sa montre, il est onze heures et demie.

--Morrel! y songez-vous, sous mes yeux, dans ma maison?

--Alors laissez-moi partir, dit Maximilien devenu sombre, ou je croirai
que vous ne m'aimez pas pour moi, mais pour vous.

Et il se leva.

C'est bien, dit Monte-Cristo dont le visage s'claircit  ces paroles;
vous le voulez, Morrel, et vous tes inflexible; oui! vous tes
profondment malheureux, et vous l'avez dit, un miracle seul pourrait
vous gurir; asseyez-vous, Morrel, et attendez.

Morrel obit. Monte-Cristo se leva  son tour et alla chercher dans une
armoire soigneusement ferme, et dont il portait la clef suspendue  une
chane d'or, un petit coffret d'argent merveilleusement sculpt et
cisel, dont les angles reprsentaient quatre figures cambres,
pareilles  ces cariatides aux lans dsols, figures de femmes,
symboles d'anges qui aspirent au ciel.

Il posa le coffret sur la table.

Puis l'ouvrant, il en tira une petite bote d'or dont le couvercle se
levait par la pression d'un ressort secret. Cette bote contenait une
substance onctueuse  demi solide dont la couleur tait indfinissable,
grce au reflet de l'or poli, des saphirs, des rubis et des meraudes
qui garnissaient la bote. C'tait comme un chatoiement d'azur, de
pourpre et d'or.

Le comte puisa une petite quantit de cette substance avec une cuiller
de vermeil, et l'offrit  Morrel en attachant sur lui un long regard.

On put voir alors que cette substance tait verdtre.

Voil ce que vous m'avez demand, dit-il. Voil ce que je vous ai
promis.

--Vivant encore, dit le jeune homme, prenant la cuiller des mains de
Monte-Cristo, je vous remercie du fond de mon coeur.

Le comte prit une seconde cuiller, et puisa une seconde fois dans la
bote d'or.

Qu'allez-vous faire, ami? demanda Morrel, en lui arrtant la main.

--Ma foi, Morrel, lui dit-il en souriant, je crois, Dieu me pardonne,
que je suis aussi las de la vie que vous, et puisque l'occasion s'en
prsente...

--Arrtez! s'cria le jeune homme, oh! vous, qui aimez, vous qu'on aime,
vous qui avez la foi de l'esprance, oh! ne faites pas ce que je vais
faire; de votre part ce serait un crime. Adieu, mon noble et gnreux
ami, je vais dire  Valentine tout ce que vous avez fait pour moi.

Et lentement, sans aucune hsitation qu'une pression de la main gauche
qu'il tendait au comte, Morrel avala ou plutt savoura la mystrieuse
substance offerte par Monte-Cristo.

Alors tous deux se turent. Ali, silencieux et attentif, apporta le tabac
et les narguils, servit le caf et disparut.

Peu  peu les lampes plirent dans les mains des statues de marbre qui
les soutenaient, et le parfum des cassolettes sembla moins pntrant 
Morrel.

Assis vis--vis de lui, Monte-Cristo le regardait du fond de l'ombre, et
Morrel ne voyait briller que les yeux du comte.

Une immense douleur s'empara du jeune homme; il sentait le narguil
s'chapper de ses mains; les objets perdaient insensiblement leur forme
et leur couleur; ses yeux troubls voyaient s'ouvrir comme des portes et
des rideaux dans la muraille.

Ami, dit-il, je sens que je meurs, merci.

Il fit un effort pour lui tendre une dernire fois la main, mais sa main
sans force retomba prs de lui.

Alors il lui sembla que Monte-Cristo souriait, non plus de son rire
trange et effrayant qui plusieurs fois lui avait laiss entrevoir les
mystres de cette me profonde, mais avec la bienveillante compassion
que les pres ont pour leurs petits enfants qui draisonnent.

En mme temps le comte grandissait  ses yeux; sa taille, presque
double, se dessinait sur les tentures rouges, il avait rejet en
arrire ses cheveux noirs, et il apparaissait debout et fier comme un de
ces anges dont on menace les mchants au jour du jugement dernier.

Morrel, abattu, dompt, se renversa sur son fauteuil: une torpeur
veloute s'insinua dans chacune de ses veines. Un changement d'ides
meubla pour ainsi dire son front, comme une nouvelle disposition de
dessins meuble le kalidoscope.

Couch, nerv, haletant, Morrel ne sentait plus rien de vivant en lui
que ce rve: il lui semblait entrer  pleines voiles dans le vague
dlire qui prcde cet autre inconnu qu'on appelle la mort.

Il essaya encore une fois de tendre la main au comte, mais cette fois sa
main ne bougea mme plus; il voulut articuler un suprme adieu, sa
langue roula lourdement dans son gosier comme une pierre qui boucherait
un spulcre.

Ses yeux chargs de langueurs se fermrent malgr lui: cependant,
derrire ses paupires, s'agitait une image qu'il reconnut malgr cette
obscurit dont il se croyait envelopp.

C'tait le comte qui venait d'ouvrir la porte.

Aussitt, une immense clart rayonnant dans une chambre voisine, ou
plutt dans un palais merveilleux, inonda la salle o Morrel se laissait
aller  sa douce agonie.

Alors il vit venir au seuil de cette salle, et sur la limite des deux
chambres, une femme d'une merveilleuse beaut.

Ple et doucement souriante, elle semblait l'ange de misricorde
conjurant l'ange des vengeances.

Est-ce dj le ciel qui s'ouvre pour moi? pensa le mourant; cet ange
ressemble  celui que j'ai perdu.

Monte-Cristo montra du doigt,  la jeune femme, le sofa o reposait
Morrel.

Elle s'avana vers lui les mains jointes et le sourire sur les lvres.

Valentine! Valentine! cria Morrel du fond de l'me.

Mais sa bouche ne profra point un son; et comme si toutes ses forces
taient unies dans cette motion intrieure, il poussa un soupir et
ferma les yeux.

Valentine se prcipita vers lui.

Les lvres de Morrel firent encore un mouvement.

Il vous appelle, dit le comte; il vous appelle du fond de son sommeil,
celui  qui vous aviez confi votre destine, et la mort a voulu vous
sparer: mais j'tais l par bonheur, et j'ai vaincu la mort! Valentine,
dsormais vous ne devez plus vous sparer sur la terre; car, pour vous
retrouver, il se prcipitait dans la tombe. Sans moi vous mourriez tous
deux, je vous rends l'un  l'autre: puisse Dieu me tenir compte de ces
deux existences que je sauve!

Valentine saisit la main de Monte-Cristo, et dans un lan de joie
irrsistible elle la porta  ses lvres.

Oh! remerciez-moi bien, dit le comte, oh! redites-moi, sans vous lasser
de me le redire, redites-moi que je vous ai rendue heureuse! vous ne
savez pas combien j'ai besoin de cette certitude.

--Oh! oui, oui, je vous remercie de toute mon me, dit Valentine, et si
vous doutez que mes remerciements soient sincres, eh bien, demandez 
Hayde, interrogez ma soeur chrie Hayde, qui depuis notre dpart de
France m'a fait attendre patiemment, en me parlant de vous, l'heureux
jour qui luit aujourd'hui pour moi.

--Vous aimez donc Hayde? demanda Monte-Cristo avec une motion qu'il
s'efforait en vain de dissimuler.

--Oh! de toute mon me.

--Eh bien, coutez, Valentine, dit le comte, j'ai une grce  vous
demander.

-- moi, grand Dieu! Suis-je assez heureuse pour cela?...

--Oui, vous avez appel Hayde votre soeur: qu'elle soit votre soeur en
effet Valentine; rendez-lui,  elle, tout ce que vous croyez me devoir 
moi; protgez-la, Morrel et vous, car (la voix du comte fut prte 
s'teindre dans sa gorge), car dsormais elle sera seule au monde...

--Seule au monde! rpta une voix derrire le comte, et pourquoi?

Monte-Cristo se retourna.

Hayde tait l debout, ple et glace, regardant le comte avec un geste
de mortelle stupeur.

Parce que demain, ma fille, tu seras libre, rpondit le comte; parce
que tu reprendras dans le monde la place qui t'est due, parce que je ne
veux pas que ma destine obscurcisse la tienne. Fille de prince! je te
rends les richesses et le nom de ton pre.

Hayde plit, ouvrit ses mains diaphanes comme fait la vierge qui se
recommande  Dieu, et d'une voix rauque de larmes:

Ainsi, mon seigneur, tu me quittes? dit-elle.

--Hayde! Hayde! tu es jeune, tu es belle; oublie jusqu' mon nom et
sois heureuse.

--C'est bien, dit Hayde, tes ordres seront excuts, mon seigneur;
j'oublierai jusqu' ton nom et je serai heureuse.

Et elle fit un pas en arrire pour se retirer.

Oh! mon Dieu! s'cria Valentine, tout en soutenant la tte engourdie de
Morrel sur son paule, ne voyez-vous donc pas comme elle est ple, ne
comprenez-vous pas ce qu'elle souffre?

Hayde lui dit avec une expression dchirante:

Pourquoi veux-tu donc qu'il me comprenne, ma soeur? il est mon matre
et je suis son esclave, il a le droit de ne rien voir.

Le comte frissonna aux accents de cette voix qui alla veiller jusqu'aux
fibres les plus secrtes de son coeur; ses yeux rencontrrent ceux de la
jeune fille et ne purent en supporter l'clat.

Mon Dieu! mon Dieu! dit Monte-Cristo, ce que vous m'aviez laiss
souponner serait donc vrai! Hayde, vous seriez donc heureuse de ne
point me quitter?

--Je suis jeune, rpondit-elle doucement, j'aime la vie que tu m'as
toujours faite si douce, et je regretterais de mourir.

--Cela veut-il donc dire que si je te quittais, Hayde...

--Je mourrais, mon seigneur, oui!

--Mais tu m'aimes donc?

--Oh! Valentine, il demande si je l'aime! Valentine, dis-lui donc si tu
aimes Maximilien!

Le comte sentit sa poitrine s'largir et son coeur se dilater; il ouvrit
ses bras, Hayde s'y lana en jetant un cri.

Oh! oui, je t'aime! dit-elle, je t'aime comme on aime son pre, son
frre, son mari! Je t'aime comme on aime sa vie, comme on aime son Dieu,
car tu es pour moi le plus beau, le meilleur et le plus grand des tres
crs!

--Qu'il soit donc fait ainsi que tu le veux, mon ange chri! dit le
comte; Dieu, qui m'a suscit contre mes ennemis et qui m'a fait
vainqueur, Dieu je le vois bien, ne veut pas mettre ce repentir au bout
de ma victoire; je voulais me punir, Dieu veut me pardonner. Aime-moi
donc, Hayde! Qui sait? ton amour me fera peut-tre oublier ce qu'il
faut que j'oublie.

--Mais que dis-tu donc l, mon seigneur? demanda la jeune fille.

--Je dis qu'un mot de toi, Hayde, m'a plus clair que vingt ans de ma
lente sagesse; je n'ai plus que toi au monde, Hayde; par toi je me
rattache  la vie, par toi je puis souffrir, par toi je puis tre
heureux.

--L'entends-tu, Valentine? s'cria Hayde; il dit que par moi il peut
souffrir! par moi, qui donnerais ma vie pour lui!

Le comte se recueillit un instant.

Ai-je entrevu la vrit? dit-il,  mon Dieu! n'importe! rcompense ou
chtiment, j'accepte cette destine. Viens, Hayde, viens...

Et jetant son bras autour de la taille de la jeune fille, il serra la
main de Valentine et disparut.

Une heure  peu prs s'coula, pendant laquelle haletante, sans voix,
les yeux fixes, Valentine demeura prs de Morrel. Enfin elle sentit son
coeur battre, un souffle imperceptible ouvrit ses lvres, et ce lger
frissonnement qui annonce le retour de la vie courut par tout le corps
du jeune homme.

Enfin ses yeux se rouvrirent, mais fixes et comme insenss d'abord; puis
la vue lui revint, prcise, relle; avec la vue le sentiment, avec le
sentiment la douleur.

Oh! s'cria-t-il avec l'accent du dsespoir, je vis encore! le comte
m'a tromp!

Et sa main s'tendit vers la table, et saisit un couteau.

Ami, dit Valentine avec son adorable sourire, rveille-toi donc et
regarde de mon ct.

Morrel poussa un grand cri, et dlirant, plein de doute, bloui comme
par une vision cleste, il tomba sur ses deux genoux...

Le lendemain, aux premiers rayons du jour, Morrel et Valentine se
promenaient au bras l'un de l'autre sur le rivage, Valentine racontant 
Morrel comment Monte-Cristo tait apparu dans sa chambre, comment il lui
avait tout dvoil, comment il lui avait fait toucher le crime du doigt,
et enfin comment il l'avait miraculeusement sauve de la mort, tout en
laissant croire qu'elle tait morte.

Ils avaient trouv ouverte la porte de la grotte, et ils taient sortis;
le ciel laissait luire dans son azur matinal les dernires toiles de la
nuit.

Alors Morrel aperut dans la pnombre d'un groupe de rochers un homme
qui attendait un signe pour avancer; il montra cet homme  Valentine.

Ah! c'est Jacopo, dit-elle, le capitaine du yacht.

Et d'un geste elle l'appela vers elle et vers Maximilien.

Vous avez quelque chose  nous dire? demanda Morrel.

--J'avais  vous remettre cette lettre de la part du comte.

--Du comte! murmurrent ensemble les deux jeunes gens.

--Oui, lisez.

Morrel ouvrit la lettre et lut:

Mon cher Maximilien,

Il y a une felouque pour vous  l'ancre. Jacopo vous conduira 
Livourne, o M. Noirtier attend sa petite-fille, qu'il veut bnir avant
qu'elle vous suive  l'autel. Tout ce qui est dans cette grotte, mon
ami, ma maison des Champs-lyses et mon petit chteau du Trport sont
le prsent de noces que fait Edmond Dants au fils de son patron Morrel.
Mlle de Villefort voudra bien en prendre la moiti car je la supplie de
donner aux pauvres de Paris toute la fortune qui lui revient du ct de
son pre devenu fou, et du ct de son frre, dcd en septembre
dernier avec sa belle-mre.

Dites  l'ange qui va veiller sur votre vie, Morrel, de prier
quelquefois pour un homme qui, pareil  Satan, s'est cru un instant
l'gal de Dieu, et qui a reconnu, avec toute l'humilit d'un chrtien,
qu'aux mains de Dieu seul sont la suprme puissance et la sagesse
infinie. Ces prires adouciront peut-tre le remords qu'il emporte au
fond de son coeur.

Quant  vous, Morrel, voici tout le secret de ma conduite envers vous:
il n'y a ni bonheur ni malheur en ce monde, il y a la comparaison d'un
tat  un autre, voil tout. Celui-l seul qui a prouv l'extrme
infortune est apte  ressentir l'extrme flicit. Il faut avoir voulu
mourir, Maximilien, pour savoir combien il est bon de vivre.

Vivez donc et soyez heureux, enfants chris de mon coeur, et n'oubliez
jamais que, jusqu'au jour o Dieu daignera dvoiler l'avenir  l'homme,
toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots:

Attendre et esprer!

Votre ami.

                                  EDMOND DANTES

                        _Comte de MONTE-CRISTO_.

Pendant la lecture de cette lettre, qui lui apprenait la folie de son
pre et la mort de son frre, mort et folie qu'elle ignorait, Valentine
plit, un douloureux soupir s'chappa de sa poitrine, et des larmes, qui
n'en taient pas moins poignantes pour tre silencieuses, roulrent sur
ses joues; son bonheur lui cotait bien cher.

Morrel regarda autour de lui avec inquitude.

Mais, dit-il, en vrit le comte exagre sa gnrosit; Valentine se
contentera de ma modeste fortune. O est le comte, mon ami?
conduisez-moi vers lui.

Jacopo tendit la main vers l'horizon.

Quoi! que voulez-vous dire? demanda Valentine. O est le comte? o est
Hayde?

--Regardez, dit Jacopo.

Les yeux des deux jeunes gens se fixrent sur la ligne indique par le
marin, et, sur la ligne d'un bleu fonc qui sparait  l'horizon le ciel
de la Mditerrane, ils aperurent une voile blanche, grande comme
l'aile d'un goland.

Parti! s'cria Morrel; parti! Adieu, mon ami, mon pre!

--Partie! murmura Valentine. Adieu, mon amie! adieu, ma soeur!

--Qui sait si nous les reverrons jamais? fit Morrel en essuyant une
larme.

--Mon ami, dit Valentine, le comte ne vient-il pas de nous dire que
l'humaine sagesse tait tout entire dans ces deux mots:

_Attendre et esprer_!

FIN




Bibliographie--OEuvres compltes

Tir de _Bibliographie des Auteurs Modernes (1801--1934)_ par Hector
Talvart et Joseph Place, Paris, Editions de la Chronique des Lettres
Franaises, Aux Horizons de France, 39 rue du Gnral Foy, 1935 Tome 5.


1. lgie sur la mort du gnral Foy. Paris, Stier, 1825, in-8 de 14
pp.

2. La Chasse et l'Amour. Vaudeville en un acte, par MM. Rousseau,
Adolphe (M. Ribbing de Leuven) et Davy (Davy de la Pailleterie: A.
Dumas). Reprsent pour la premire fois,  Paris, au thtre de
l'Ambigu-Comique (22 sept.1825). Paris, Chez Duvernois, Stier, 1825,
in-8 de 40 pp.

3. Canaris. Dithyrambe. Au profit des Grecs. Paris, Sanson, 1826, in-12
de 10 pp.

4. Nouvelles contemporaines. Paris, Sanson, 1826, in-12 de 4 ff., 216
pp.

5. La Noce et l'Enterrement. Vaudeville en trois tableaux, par MM. Davy,
Lassagne et Gustave. Reprsent pour la premire fois,  Paris, au
thtre de la Porte-Saint-Martin (21 nov.1826). Paris, Chez Bezou, 1826,
in-8 de 46 pp.

6. Henri III et sa cour. Drame historique en cinq actes et en prose.
Reprsent au Thtre-Franais (11 fv.1829). Paris, Vezard et Cie,
1829, in-8 de 171 pp.

7. Christine ou Stockholm, Fontainebleau et Rome. Trilogie dramatique
sur la vie de Christine, cinq actes en vers, avec prologue et pilogue.
Reprsent  Paris sur le Thtre Royal de l'Odon (30 mars 1830).
Paris, Barba, 1830, in-8 de 3 ff. et 191 pp.

8. Rapport au Gnral La Fayette sur l'enlvement des poudres de
Soissons. Paris, Impr. de Stier, s.d. (1830), in-8 de 7 pp.

9. Napolon Bonaparte, ou trente ans de l'histoire de France. Drame en
six actes. Reprsent pour la premire fois, sur le Thtre Royal de
l'Odon (10 janv.1831). Paris, chez Tournachon-Molin, 1831, in-8 de
XVI-219 pp.

10. Antony. Drame en cinq actes en prose. Reprsent pour la premire
fois sur le thtre de la Porte-Saint-Martin (3 mai 1831). Paris,
Auguste Auffray, 1831, in-8 de 4 ff. n. ch., 106 pp. et 1 f.n. ch.
(post-scriptum).

11. Charles VII chez ses grands vassaux. Tragdie en cinq actes.
Reprsente pour la premire fois sur le Thtre Royal de l'Odon (20
oct. 1831). Paris, Publications de Charles Lemesle, 1831, in-8 de 120
pp.

12. Richard Darlington. Drame en cinq actes et en prose, prcd de La
Maison du Docteur, prologue par MM. Dinaux. Reprsent pour la premire
fois sur le thtre de la Porte-Saint-Martin (10 dc. 1831). Paris,
J.-N. Barba, 1832, in-8 de 132 pp.

13. Teresa. Drame en cinq actes et en prose. Reprsent pour la premire
fois sur le Thtre Royal de l'Opra-Comique (6 fv. 1832). Paris,
Barba; Vve Charles Bchet; Lecointe et Pougin, 1832, in-8 de 164 pp.

14. Le Mari de la veuve. Comdie en un acte et en prose, par M.***.
Reprsente pour la premire fois sur le Thtre-Franais (4 avr. 1832).
Paris, Auguste Auffray, 1832, in-8 de 63 pp.

15. La Tour de Nesle. Drame en cinq actes et en neuf tableaux, par MM.
Gaillardet et ***. Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le
thtre de la Porte-Saint-Martin (29 mai 1832). Paris, J.-N. Barba,
1832, in-8 de 4 ff., 98 pp.

16. Gaule et France. Paris, U. Canel; A. Guyot, 1833, in-8 de 375 pp.

17. Impressions de voyage. Paris, A. Guyot, Charpentier et Dumont,
1834-1837, 5 vol. in-8.

18. Angle. Drame en cinq actes. Paris, Charpentier, 1834, in-8 de 254
pp.

19. Catherine Howard. Drame en cinq actes et en huit tableaux. Paris,
Charpentier, 1834, in-8 de IV-208 pp.

20. Souvenirs d'Antony. Paris, Librairie de Dumont, 1835, in-8 de 360
pp.

21. Chroniques de France. Isabel de Bavire (Rgne de Charles VI).
Paris, Librairie de Dumont, 1835, 2 vol. in-8 de 406 pp. et 419 pp.

22. Don Juan de Marana ou la chute d'un ange. Mystre en cinq actes.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le thtre de la
Porte-Saint-Martin (30 avr.1836). Paris, Marchant, diteur du Magasin
Thtral, 1836 in-8 de 303 p.

23. Kean. Comdie en cinq actes. Reprsente pour la premire fois aux
Varits (31 aot 1836). Paris, J.-B. Barba, 1836, in-8 de 3 ff. et 263
pp.

24. Piquillo. Opra-comique en trois actes. Reprsent pour la premire
fois sur le Thtre Royal de l'Opra-Comique (31 oct. 1837). Paris,
Marchant, 1837, in-8 de 82 pp.

25. Caligula. Tragdie en cinq actes et en vers, avec un prologue.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais (26
dc. 1837). Paris, Marchant, Editeur du Magasin Thtral, 1838 in-8 de
170 p.

26. La Salle d'armes. I. Pauline II. Pascal Bruno (prcd de Murat).
Paris, Dumont, Au Salon littraire, 1838, 2 vol. in-8 de 376 e t 352 pp.

27. Le Capitaine Paul (La main droite du Sire de Giac). Paris, Dumont,
1838, 2 vol. in-8 de 316 et 323 pp.

28. Paul Jones. Drame en cinq actes. Reprsent pour la premire fois, 
Paris (8 oct. 1838). Paris, Marchant, 1838, gr. in-8 de 32 pp.

29. Nouvelles impressions de voyage. Quinze jours au Sina, par MM. A.
Dumas et A. Dauzats. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 358 et 406 pp

30. Act. Paris, Librairie de Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 3 ff., 242 et
302 pp.

31. La Comtesse de Salisbury. Chroniques de France. Paris, Dumont, (et
Alexandre Cadot), 1839-1848, 5 vol. in-8.

32. Jacques Ortis. Paris, Dumont, 1839, in-8 de XVI pp. (prface de
Pier-Angelo-Fiorentino) et 312 pp.

33. Mademoiselle de Belle-Isle. Drame en cinq actes, en prose.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais (2
avr. 1839). Paris, Dumont, 1839, in-8 de 202 pp.

34. Le Capitaine Pamphile. Paris, Dumont, 1839, 2 vol. in-8 de 307 et
296 pp.

35. L'Alchimiste. Drame en cinq actes en vers. Reprsent pour la
premire fois, sur le Thtre de la Renaissance (10 avr. 1839). Paris,
Dumont, 1839, in-8 de 176 pp.

36. Crimes clbres. Paris, Administration de librairie, 1839-1841, 8
vol. in-8.

37. Napolon, avec douze portraits en pied, gravs sur acier par les
meilleurs artistes, d'aprs les peintures et les dessins de Horace
Vernet, Tony Johannot, Isabey, Jules Boily, etc. Paris, Au Plutarque
franais; Delloye, 1840, gr; in-8 de 410 pp.

38. Othon l'archer. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 324 pp.

39. Les Stuarts. Paris, Dumont, 1840, 2 vol. in-8 de 308 et 304 pp.

40. Matre Adam le Calabrais. Paris, Dumont, 1840, in-8 de 347 pp.

41. Aventures de John Davys. Paris, Librairie de Dumont, 1840, 4 vol.
in-8.

42. Le Matre d'armes. Paris, Dumont, 1840-1841, 3 vol. in-8 de 320, 322
et 336 pp.

43. Un Mariage sous Louis XV. Comdie en cinq actes. Reprsente pour la
premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais (1er juin 1841). Paris,
Marchant; C. Tresse, 1841, in-8 de 140 pp.

44. Praxde, suivi de Don Martin de Freytas et de Pierre-le-Cruel.
Paris, Dumont, 1841, in-8 de 307 pp.

45. Nouvelles impressions de voyage. Midi de la France. Paris, Dumont,
1841, 3 vol. in-8 de 340, 326 et 357 pp.

46. Excursions sur les bords du Rhin. Paris, Dumont, 1841, 3 vol. in-8
de 328, 326 et 334 pp.

47. Une anne  Florence. Paris, Dumont, 1841, 2 vol. in-8 de 340 et 343
pp.

48. Jehanne la Pucelle. 1429-1431. Paris, Magen et Comon, 1842, in-8 de
VII-327 pp.

49. Le Speronare Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.

50. Le Capitaine Arena. Paris, Dolin, 1842, 2 vol. in-8 de 309 et 314
pp.

51. Lorenzino. Magasin thtral. Thtre franais. Drame en cinq actes
et en prose. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36 pp.

52. Halifax. Magasin thtral. Choix de pices nouvelles, joues sur
tous les thtres de Paris. Thtre des Varits. Comdie en trois actes
et un prologue. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1842), gr. in-8 de 36
pp.

53. Le Chevalier d'Harmental. Paris, Dumont, 1842, 4 vol. in-8.

54. Le Corricolo. Paris, Dolin, 1843, 4 vol. in-8.

55. Les Demoiselles de Saint-Cyr. Comdie en cinq actes, suivie d'une
lettre  l'auteur  M. Jules Janin. Reprsente pour la premire fois, 
Paris, sur le Thtre-Franais (25 juill.1843). Paris, chez Marchant, et
tous les Marchands de Nouveauts, 1843, gr. in-8 de 1 f. (lettre de
Dumas  son diteur), 38 pp. et VIII pp. (lettre  J. Janin).

56. La Villa Palmieri. Paris, Dolin, 1843, 2 vol. in-8.

57. Louise Bernard. Magasin thtral. Choix de pices nouvelles, joues
sur tous les thtres de Paris. Thtre de la Porte-Saint-Martin. Drame
en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1843), gr. in-8 de 34
pp.

58. Un Alchimiste au dix-neuvime sicle. Paris, Imprimerie de Paul
Dupont, 1843, in-8 de 23 pp.

59. Filles, Lorettes et Courtisanes. Paris, Dolin, 1843, in-8. de 338
pp.

60. Ascanio. Paris, Petion, 1844, 5 vol. in-8.

61. Le Laird de Dumbicky. Magasin thtral. Choix de pices nouvelles,
joues sur tous les thtres de Paris. Thtre Royal de l'Odon. Drame
en cinq actes. Paris, Marchant; Tarride, s. d. (1844), gr. in-8 de 42
pp.

62. Sylvandire. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 318, 310 et 324 pp.

63. Fernande. Paris, Dumont, 1844, 3 vol. in-8 de 320, 336 et 320 pp.

64. A. Les Trois Mousquetaires Paris, Baudry, 1844, 8 vol. in-8.

B. Les Mousquetaires Drame en cinq actes et douze tableaux, prcd de
L'Auberge de Bthune, prologue par MM. A. Dumas et Auguste Maquet.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre de
l'Ambigu-Comique (27 oct. 1845). Paris, Marchant, 1845, gr. in-8 de 59
pp.

C. La Jeunesse des Mousquetaires. Pice en 14 tableaux, par MM. A. Dumas
et Auguste Maquet. Paris, Dufour et Mulat, 1849, in-8 de 76 pp.

D. Le Prisonnier de la Bastille, fin des Mousquetaires. Drame en cinq
actes et neuf tableaux. Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur
le Thtre Imprial du Cirque (22 mars 1861). Paris, Michel Lvy frres,
s. d. (1861), gr. in-8 de 24 pp.

65. Le Chteau d'Eppstein. Paris, L. de Potter, 1844, 3 vol. in-8 de
323, 353 et 322 pp.

66. Amaury. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 4 vol. in-8.

67. Ccile. Paris, Dumont, 1844, 2 vol. in-8 de 330 et 324 pp.

68. A. Gabriel Lambert. Paris, Hippolyte Souverain, 1844, 2 vol. in-8.

B. Gabriel Lambert. Drame en cinq actes et un prologue, par A. Dumas et
Amde de Jallais. Paris, Michel Lvy frres, 1866, in-18 de 132 pp.

69. Louis XIV et son sicle. Paris, Chez J.-B. Fellens et L.-P. Dufour,
1844-1845, 2 vol. gr. in-8 de II-492 et 512 pp.

70. A. Le Comte de Monte-Cristo. Paris, Ption, 1845-1846, 18 vol. in-8.

B. Monte-Cristo. Drame en cinq actes et onze tableaux, par MM. A. Dumas
et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1848, gr. in-8 de 48 pp.

C. Le Comte de Morcerf. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A.
Dumas et A. Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 50 pp.

D. Villefort. Drame en cinq actes et dix tableaux de MM. A. Dumas et A.
Maquet. Paris, N. Tresse, 1851, gr. in-8 de 59 pp.

71. A. La Reine Margot. Paris, Garnier frres, 1845, 6 vol. in-8.

B. La Reine Margot. Bibliothque dramatique. Thtre moderne. 2me
srie. Drame en cinq actes et en 13 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
Maquet. Paris, Michel Lvy frres, 1847, in-12 de 152 pp.

72. Vingt Ans aprs, suite des Trois Mousquetaires. Paris, Baudry, 1845,
10 vol.

73. A. Une Fille du Rgent. Paris, A. Cadot, 1845, 4 vol. in-8.

B. Une Fille du Rgent. Comdie en cinq actes dont un prologue.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre-Franais (1er
avr. 1846). Paris, Marchant, 1846, gr. in-8 de 35 pp.

74. Les Mdicis. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de 343 et 345 pp.

75. Michel-Ange et Raphal Sanzio. Paris, Recoules, 1845, 2 vol. in-8 de
345 et 306 pp.

76. Les Frres Corses. Paris, Hippolyte Souverain, 1845, 2 vol. in-8 de
302 et 312 pp.

77. A. Le Chevalier de Maison-Rouge. Paris, A. Cadot, 1845-1846, 6 vol.
in-8.

B. Le Chevalier de Maison-Rouge. Bibliothque dramatique. Thtre
moderne. 2me srie. pisode du temps des Girondins, drame en 5 actes et
12 tableaux, par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel Lvy frres,
1847, in-18 de 139 pp.

78. Histoire d'un casse-noisette. Paris, J. Hetzel, 1845, 2 vol. pet.
in-8.

79. La Bouillie de la Comtesse Berthe. Paris, J. Hetzel, 1845, pet. in-8
de 126 pp.

80. Nanon de Lartigues. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324 et
331 pp.

81. Madame de Cond. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 315 et
307 pp.

82. La Vicomtesse de Cambes. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de
334 et 324 pp.

83. L'Abbaye de Peyssac. Paris, L. de Potter, 1845, 2 vol. in-8 de 324
et 363 pp.

N. B. Ces 8 volumes (n 80  83) constituent une srie intitule: La
Guerre des femmes, qui a inspir la pice:

La Guerre des femmes. Drame en cinq actes et dix tableaux, par MM. A.
Dumas et A. Maquet. Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le
Thtre Historique (1er oct. 1849). Paris, A. Cadot, 1849, gr. in-8 de
57 pp.

84. A. La Dame de Monsoreau. Paris, Ption, 1846, 8 vol. in-8.

B. La Dame de Monsoreau. Drame en cinq actes et dix tableaux, prcd de
L'Etang de Beaug, prologue par MM. A. Dumas et A. Maquet. Paris, Michel
Lvy, 1860, in-12 de 196 pp.

85. Le Btard de Maulon. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 9 vol. in-8.

86. Les Deux Diane. Paris, A. Cadot, 1846-1847, 10 vol. in-8.

87. Mmoires d'un mdecin. Paris, Fellens et Dufour (et A. Cadot),
1846-1848, 19 vol. in-8.

88. Les Quarante-Cinq. Paris, A. Cadot, 1847-1848, 10 vol. in-8.

89. Intrigue et Amour. Bibliothque dramatique. Thtre moderne. 2me
srie. Drame en cinq actes et neuf tableaux. Paris, Michel Lvy frres,
1847, in-12 de 99 pp.

90. Impressions de voyage. De Paris  Cadix. Paris, Ancienne maison
Delloye, Garnier frres, 1847-1848, 5 vol. in-8.

91. Hamlet, prince de Danemark. Bibliothque dramatique. Thtre
moderne. 2me srie. Drame en vers, en 5 actes et 8 parties, par MM. A.
Dumas et Paul Meurice. Paris, Michel Lvy frres, 1848, in-18 de 106 pp.

92. Catilina. Drame en 5 actes et 7 tableaux, par MM. A. Dumas et A.
Maquet. Paris, Michel Lvy frres, 1848, in-18 de 151 pp.

93. Le Vicomte de Bragelonne ou Dix ans plus tard, suite des Trois
Mousquetaires et de Vingt Ans aprs. Paris, Michel Lvy frres,
1848-1850, 26 vol. in-8.

94. Le Vloce, ou Tanger, Alger et Tunis. Paris, A. Cadot, 1848-1851, 4
vol. in-8.

95. Le Comte Hermann. 2me Srie du Magasin thtral... Drame en cinq
actes, avec prface et pilogue. Paris, Marchant, s. d. (1849), gr. in-8
de 40 pp.

96. Les Mille et un fantmes. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 318
et 309 pp.

97. La Rgence. Paris, A. Cadot, 1849, 2 vol. in-8 de 349 et 301 pp.

98. Louis Quinze. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.

99. Les Mariages du pre Olifus. Paris, A. Cadot, 1849, 5 vol. in-8.

100. Le Collier de la Reine. Paris, A. Cadot, 1849-1850, 11 vol. in-8.

101. Mmoires de J.-F. Talma. crits par lui-mme et recueillis et mis
en ordre sur les papiers de sa famille, par A. Dumas. Paris, 1849 (et
1850), Hippolyte Souverain, 4 vol. in-8.

102. La Femme au collier de velours. Paris, A. Cadot, 1850, 2 vol. in-8
de 326 et 333 pp.

103. Montevideo ou une nouvelle Troie. Paris, Imprimerie centrale de
Napolon Chaix et Cie, 1850, in-18 de 167 pp.

104. La Chasse au chastre. Magasin thtral. Pices nouvelles...
Fantaisie en trois actes et huit tableaux. Paris, Administration de
librairie thtrale. Ancienne maison Marchant, 1850, gr. in-8 de 24 pp.

105. La Tulipe noire. Paris, Baudry, s. d. (1850), 3 vol. in-8 de 313,
304 et 316 pp.

106. Louis XVI (Histoire de Louis XVI et de Marie-Antoinette.) Paris, A.
Cadot, 1850-1851, 5 vol. in-8.

107. Le Trou de l'enfer. (Chronique de Charlemagne). Paris, A. Cadot,
1851, 4 vol. in-8.

108. Dieu dispose. Paris, A. Cadot, 1851, 4 vol. in-8.

109. La Barrire de Clichy. Drame militaire en 5 actes et 14 tableaux.
Reprsent pour la premire fois  Paris sur le Thtre National (ancien
Cirque, 21 avr. 1851). Paris, Librairie Thtrale, 1851, in-8 de 48 pp.

110. Impressions de voyage. Suisse. Paris, Michel Lvy frres, 1851, 3
vol. in-18.

111. Ange Pitou. Paris, A. Cadot, 1851, 8 vol. in-8.

112. Le Drame de Quatre-vingt-treize. Scnes de la vie rvolutionnaire.
Paris, Hippolyte Souverain, 1851, 7 vol. in-8.

113. Histoire de deux sicles ou la Cour, l'glise et le peuple depuis
1650 jusqu' nos jours. Paris, Dufour et Mulat, 1852, 2 vol. gr. in-8.

114. Conscience. Paris, A. Cadot, 1852, 5 vol. in-8.

115. Un Gil Blas en Californie. Paris, A. Cadot, 1852, 2 vol. in-8 de
317 et 296 pp.

116. Olympe de Clves. Paris, A. Cadot, 1852, 9 vol. in-8.

117. Le Dernier roi (Histoire de la vie politique et prive de
Louis-Philippe.) Paris, Hippolyte Souverain, 1852, 8 vol. in-8. 118. Mes
Mmoires. Paris, A. Cadot, 1852-1854, 22 vol. in-8.

119. La Comtesse de Charny. Paris, A. Cadot, 1852-1855, 19 vol. in-8.

120. Isaac Laquedem. Paris, A la Librairie Thtrale, 1853, 5 vol. in-8.

121. Le Pasteur d'Ashbourn. Paris, A. Cadot, 1853, 8 vol. in-8.

122. Les Drames de la mer. Paris, A. Cadot, 1853, 2 vol. in-8 de 296 et
324 pp.

123. Ingnue. Paris, A. Cadot, 1853-1855, 7 vol. in-8.

124. La Jeunesse de Pierrot. Par Aramis. Publications du Mousquetaire
Paris, A la Librairie Nouvelle, 1854, in-16, 150 pp.

125. Le Marbrier. Drame en trois actes. Reprsent pour la premire
fois,  Paris, sur le thtre du Vaudeville (22 mai 1854). Paris, Michel
Lvy frres, 1854, in-18 de 48 pp.

126. La Conscience. Drame en cinq actes et en six tableaux. Paris,
Librairie d'Alphonse Tarride, 1854, in-18 de 108 pp.

127. A. El Salteador. Roman de cape et d'pe. Paris, A. Cadot, 1854, 3
vol. in-8. Il a t tir de ce roman une pice dont voici le titre:

B. Le Gentilhomme de la montagne. Drame en cinq actes et huit tableaux,
par A. Dumas (et Ed. Lockroy). Paris, Michel Lvy, 1860, in-18 de 144
pp.

128. Une Vie d'artiste. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8 de 315 et 323
pp.

129. Saphir, pierre prcieuse monte par Alexandre Dumas. Bibliothque
du Mousquetaire. Paris, Coulon-Pineau, 1854, in-12 de 242 pp.

130. Catherine Blum. Paris, A. Cadot, 1854, 2 vol. in-8.

131. Vie et aventures de la princesse de Monaco. Recueillies par A.
Dumas. Paris, A. Cadot, 1854, 6 vol. in-8.

132. La Jeunesse de Louis XIV. Comdie en cinq actes et en prose. Paris,
Librairie Thtrale, 1856, in-16 de 306 pp.

133. Souvenirs de 1830  1842. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 8 vo l. in-8.

134. Le Page du Duc de Savoie. Paris, A. Cadot, 1855, 8 vol. in-8.

135. Les Mohicans de Paris. Paris, A. Cadot, 1854-1855, 19 vol. in-8.

136. A. Les Mohicans de Paris (Suite) Salvator le commissionnaire.
Paris, A. Cadot, 1856 (-1859), 14 vol. in-8. Il a t tir des Mohicans
de Paris, la pice suivante:

B. Les Mohicans de Paris. Drame en cinq actes, en neuf tableaux, avec
prologue. Paris, Michel Lvy, 1864, in-12 de 162 pp.

137. Tati. Marquises. Californie. Journal de Madame Giovanni. Rdig et
publi par A. Dumas. Paris, A. Cadot, 1856, 4 vol. in-8.

138. La dernire anne de Marie Dorval. Paris, Librairie Nouvelle, 1855,
in-32 de 96 pp.

139. Le Capitaine Richard. (Une Chasse aux lphants.) Paris, A. Cadot,
1858, 3 vol. in-8.

140. Les Grands hommes en robe de chambre. Csar. Paris, A. Cadot,
1856, 7 vol. in-8.

141. Les Grands hommes en robe de chambre. Henri IV. Paris, A. Cadot,
1855, 2 vol. in-8 de 322 et 330 pp.

142. Les Grands hommes en robe de chambre. Richelieu. Paris, A. Cadot,
1856, 5 vol. in-8.

143. L'Orestie. Tragdie en trois actes et en vers, imite de l'antique.
Paris, Librairie Thtrale, 1856, in-12 de 108 pp.

144. Le Livre de mon grand-pre. Paris, A. Cadot, 1857, in-8 de 309 pp.

145. La Tour Saint-Jacques-la-Boucherie. Drame historique en 5 actes et
9 tableaux, par MM. A. Dumas et X. de Montpin. Reprsent pour la
premire fois sur le Thtre Imprial du Cirque (15 nov. 1856). A la
Librairie Thtrale, 1856, gr. in-8 de 16 pp.

146. Plerinage de Hadji-Abd-el-Hamid-Bey (Du Couret). Mdine et la
Mecque. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 6 vol. in-8.

147. Madame du Deffand. Paris, A. Cadot, 1856-1857, 8 vol. in-8.

148. La Dame de volupt. Mmoires de Mlle de Luynes, publis par A.
Dumas. Paris, Michel Lvy frres, 1864, 2 vol. in-18 de 284 et 332 pp.

149. L'Invitation  la valse. Comdie en un acte et en prose.
Reprsente pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre du Gymnase
(18 juin 1857). Paris, Beck, 1837 (pour 1857), in-12 de 48 pp.

150. L'Homme aux contes. Le Soldat de plomb et la danseuse de papier.
Petit-Jean et Gros-Jean. Le roi des taupes et sa fille. La Jeunesse de
Pierrot. dition interdite en France. Bruxelles, Office de publicit,
Coll. Hetzel, 1857, in-32 de 208 pp.

151. Les Compagnons de Jhu. Paris, A. Cadot, 1857, 7 vol. in-8.

152. Charles le Tmraire. Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2 vol. in-12
de 324 et 310 pp.

153. Le Meneur de loups. Paris, A. Cadot, 1857, 3 vol. in-8.

154. Causeries. Premire et deuxime sries. Paris, Michel Lvy frres,
1860, 2 vol. in-8.

155. La Retraite illumine, par A. Dumas, avec divers appendices par M.
Joseph Bard et Sommeville. Auxerre, Ch. Gallot, Libraire-diteur, 1858,
in-12 de 88 pp.

156. L'Honneur est satisfait. Comdie en un acte et en prose. Paris,
Librairie Thtrale, 1858, in-12 de 48 pp.

157. La Route de Varennes. Paris, Michel Lvy, 1860, in-18 de 279 pp.

158. L'Horoscope. Paris, A. Cadot, 1858, 3 vol. in-8.

159. Histoire de mes btes. Paris, Michel Lvy frres, 1867, in-18 de
333 pp.

160. Le Chasseur de sauvagine. Paris, A. Cadot, 1858, 2 vol. in-8 de
chacun 317 pp.

161. Ainsi soit-il. Paris, A. Cadot, s. d. (1862), 5 vol. in-8. Il a t
tir de ce roman la pice suivante:

Madame de Chamblay. Drame en cinq actes, en prose. Paris, Michel Lvy,
1869, in-18 de 96 pp.

162. Black. Paris, A. Cadot, 1858, 4 vol. in-8.

163. Les Louves de Machecoul, par A. Dumas et G. de Cherville. Paris, A.
Cadot, 1859, 10 vol. in-8.

164. De Paris  Astrakan, nouvelles impressions de voyage. Premire et
deuxime srie. Paris, Librairie nouvelle A. Bourdilliat et Cie, 1860, 2
vol. in-18 de 318 et 313 pp.

165. Lettres de Saint-Ptersbourg (sur le Servage en Russie). dition
interdite pour la France. Bruxelles, Rozez, coll. Hetzel 1859, in-32 de
232 pp.

166. La Frgate l'Esprance. dition interdite pour la France.
Bruxelles, Office de publicit; Leipzig, A. Drr, coll. Hetzel, 1859,
in-32 de 232 pp.

167. Contes pour les grands et les petits enfants. Bruxelles, Office de
publicit; Leipzig, A. Drr, coll. Hetzel, 1859, 2 vol. in-32 de 190 et
204 pp.

168. Jane. Paris, Michel Lvy frres, 1862, in-18 de 324 pp.

169. Herminie et Marianna. dition interdite pour la France. Bruxelles,
Mline, Cans et Cie, coll. Hetzel, 1859, in-32 de 174 pp.

170. Ammalat-Beg. Paris, A. Cadot, s. d. (1859), 2 vol. in-8 de 326 et
352 pp.

171. La Maison de glace. Paris, Michel Lvy, 1860, 2 vol. in-18 de 326
et 280 pp.

172. Le Caucase. Voyage d'Alexandre Dumas. Paris, Librairie Thtrale,
s. d. (1859), in-4 de 240 pp.

173. Traduction de Victor Perceval. Mmoires d'un policeman. Paris, A.
Cadot, 1859, 2 vol. in-8 de chacun 325 pp.

174. L'Art et les artistes contemporains au Salon de 1859. Paris, A.
Bourdilliat et Cie, 1859, 2 vol. in-18 de 188 pp.

175. Monsieur Coumbes. (Histoire d'un cabanon et d'un chalet.) Paris, A.
Bourdilliat et Cie, 1860, in-18 de 316 pp. Connu aussi sous le titre
suivant: Le Fils du Forat

176. Docteur Maynard. Les Baleiniers, voyage aux terres antipodiques.
Paris, A. Cadot, 1859, 3 vol. in-8.

177. Une Aventure d'amour (Herminie). Paris, Michel Lvy frres, 1867,
in-18 de 274 pp.

178. Le Pre la Ruine. Paris, Michel Lvy frres, 1860, in-18 de 320 pp

179. La Vie au dsert. Cinq ans de chasse dans l'intrieur de l'Afrique
mridionale par Gordon Cumming. Paris, Impr. de Edouard Blot, s. d.
(1860), gr. in-8 de 132 pp.

180. Moullah-Nour. dition interdite pour la France. Bruxelles, Mline,
Cans et Cie, coll. Hetzel, s. d. (1860), 2 vol. in-32 de 181 et 152 pp.

181. Un Cadet de famille traduit par Victor Perceval, publi par A.
Dumas. Premire, deuxime et troisime srie. Paris, Michel Lvy frres,
1860, 3 vol. in-18.

182. Le Roman d'Elvire. Opra-comique en trois actes, par A. Dumas et A.
de Leuven. Paris, Michel Lvy frres, 1860, in-18 de 97 pp.

183. L'Envers d'une conspiration. Comdie en cinq actes, en prose.
Paris, Michel Lvy frres, 1860, in-18 de 132 pp.

184. Mmoires de Garibaldi, traduits sur le manuscrit original, par A.
Dumas. Premire et deuxime srie. Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2
vol. in-18 de 312 et 268 pp.

185. Le pre Gigogne contes pour les enfants. Premire et deuxime
srie. Paris, Michel Lvy frres, 1860, 2 vol. in-18.

186. Les Drames galants. La Marquise d'Escoman. Paris, A. Bourdilliat et
Cie, 1860, 2 vol. in-18 de 281 et 291 pp.

187. Jacquot sans oreilles. Paris, Michel Lvy frres, 1873, in-18 de
XXVIII-231 pp.

188. Une nuit  Florence sous Alexandre de Mdicis. Paris, Michel Lvy
frres, 1861, in-18 de 250 pp.

189. Les Garibaldiens. Rvolution de Sicile et de Naples. Paris, Michel
Lvy frres, 1861, in-18 de 376 pp.

190. Les Morts vont vite. Paris, Michel Lvy frres, 1861, 2 vol. in-18
de 322 et 294 pp.

191. La Boule de neige. Paris, Michel Lvy frres, 1862, in-18 de 292
pp.

192. La Princesse Flora. Paris, Michel Lvy frres, 1862, in-18 de 253
pp.

193. Italiens et Flamands. Premire et deuxime srie. Paris, Michel
Lvy, 1862, 2 vol. in-18 de 305 et 300 pp.

194. Sultanetta. Paris, Michel Lvy, 1862, in-18 de 320 pp.

195. Les Deux Reines, suite et fin des Mmoires de Mlle de Luynes.
Paris, Michel Lvy frres, 1864, 2 vol. in-18 de 333 et 329 pp.

196. La San-Felice. Paris, Michel Lvy frres, 1864-1865, 9 vol. in-18.

197. Un Pays inconnu, (Gral-Milco; Brsil.). Paris, Michel Lvy frres,
1865, in-18 de 320 pp.

198. Les Gardes forestiers. Drame en cinq actes. Reprsent pour la
premire fois,  Paris, sur le Grand-Thtre parisien (28 mai 1865).
Paris, Michel Lvy frres, s. d. (1865), gr. in-8 de 36 pp.

199. Souvenirs d'une favorite. Paris, Michel Lvy frres, 1865, 4 vol.
in-18.

200. Les Hommes de fer. Paris, Michel Lvy frres, 1867, in-18 de 305
pp.

201. A. Les Blancs et les Bleus. Paris, Michel Lvy frres, 1867-1868, 3
vol. in-18.

B. Les Blancs et les Bleus. Drame en cinq actes, en onze tableaux.
Reprsent pour la premire fois,  Paris, sur le Thtre du Chtelet
(10 mars 1869). (Michel Lvy frres), s. d. (1874), gr in-8 de 28 pp.

202. La Terreur prussienne. Paris, Michel Lvy frres, 1868, 2 vol.
in-18 de 296 et 294 pp.

203. Souvenirs dramatiques. Paris, Michel Lvy frres, 1868, 2 vol.
in-18 de 326 et 276 pp.

204. Parisiens et provinciaux. Paris, Michel Lvy frres, 1868, 2 vol.
in-18 de 326 et 276 pp.

205. L'le de feu. Paris, Michel Lvy frres, 1871, 2 vol. in-18 de 285
et 254 pp.

206. Cration et Rdemption. Le Docteur mystrieux. Paris, Michel Lvy
frres, 1872, 2 vol. in-18 de 320 et 312 pp.

207. Cration et Rdemption. La Fille du Marquis. Paris, Michel Lvy
frres, 1872, 2 vol. in-18 de 274 et 281 pp.

208. Le Prince des voleurs. Paris, Michel Lvy frres, 1872, 2 vol.
in-18 de 293 et 275 pp.

209. Robin Hood le proscrit. Paris, Michel Lvy frres, 1873, 2 vol.
in-18 de 262 et 273 pp.

210. A. Grand dictionnaire de cuisine, par A. Dumas (et D.-J.
Vuillemot). Paris, A. Lemerre, 1873, gr. in-8 de 1155 pp.

B. Petit dictionnaire de cuisine. Paris, A. Lemerre, 1882, in-18 de 819
pp.

211. Propos d'art et de cuisine. Paris, Calmann-Lvy, 1877, in-18 de 304
pp.

212. Herminie. L'Amazone. Paris, Calmann-Lvy, 1888, in-16 de 111 pp.






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Alexandre Dumas

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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

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including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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