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+The Project Gutenberg EBook of La guerre et la paix, Tome II, by Léon Tolstoï
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La guerre et la paix, Tome II
+
+Author: Léon Tolstoï
+
+Release Date: March 8, 2006 [EBook #17950]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME II ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+
+
+
+Comte Léon Tolstoï
+LA GUERRE ET LA PAIX
+
+TOME II
+(1863-1869)
+Traduction par UNE RUSSE
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+L'INVASION
+
+1807--1812
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+I
+
+
+En 1808, l'Empereur Alexandre se rendit à Erfurth pour avoir avec
+Napoléon une nouvelle entrevue, dont la pompe solennelle défraya
+longtemps les conversations des cercles aristocratiques de Pétersbourg.
+
+En 1809, l'alliance des «deux arbitres du monde», comme on appelait
+alors les deux souverains, était si intime, qu'au moment où Napoléon
+déclara la guerre à l'Autriche, l'Empereur Alexandre décida qu'un corps
+d'armée russe passerait la frontière pour soutenir Bonaparte, son ennemi
+d'autrefois, contre son ex-allié l'Empereur d'Autriche, et le bruit
+courut qu'il était question d'un mariage entre Napoléon et une soeur de
+l'empereur.
+
+En dehors des combinaisons et des éventualités de la politique
+extérieure, la société russe se préoccupait vivement à cette époque des
+réformes décrétées dans toutes les parties de l'administration.
+Cependant, malgré ces graves préoccupations, l'existence de tous les
+jours, la vraie existence individuelle, avec ses intérêts matériels de
+santé, de maladie, de travail, et de repos, ses aspirations
+intellectuelles vers les sciences, la poésie, la musique, ses passions,
+ses haines, ses amours, et ses amitiés, n'en suivait pas moins son cours
+habituel, sans s'inquiéter outre mesure du rapprochement ou de la
+rupture avec Napoléon, ni des grandes réformes entreprises.
+
+
+Tous les projets philanthropiques de Pierre, qui, par suite de son
+manque de persévérance, étaient jusqu'à présent restés sans résultat,
+avaient été mis à exécution par le prince André, qui n'avait pas quitté
+la campagne, et cela, sans qu'il en fît grand étalage ou y trouvât
+grande difficulté. Doué de ce qui manquait essentiellement à son ami,
+c'est-à-dire d'une ténacité pratique, il savait donner, sans secousse et
+sans effort, l'impulsion à l'ensemble d'une entreprise: les trois cents
+paysans d'une de ses terres furent inscrits comme agriculteurs libres
+(un des premiers faits de ce genre en Russie); sur ses autres terres, la
+corvée fut remplacée par la redevance; à Bogoutcharovo, il avait établi
+à ses frais une sage-femme, et le prêtre recevait un surplus
+d'émoluments, pour apprendre à lire aux enfants du village et de la
+domesticité.
+
+Il partageait son temps entre Lissy-Gory, où son fils était encore entre
+les mains des femmes, et son ermitage de Bogoutcharovo, comme l'appelait
+son père. Malgré l'indifférence qu'il avait témoignée devant Pierre pour
+les événements du jour, il en suivait la marche avec un vif intérêt et
+recevait beaucoup de livres. Il remarquait avec surprise que des
+personnes arrivant en droite ligne de Pétersbourg pour faire visite à
+son père; c'est-à-dire venant du centre même de l'action, où elles
+étaient à portée de tout savoir, aussi bien comme politique intérieure
+que comme politique étrangère, étaient de beaucoup moins bien informées
+que lui, qui vivait cloîtré sur sa terre.
+
+Malgré le temps que lui prenaient la régie de ses propriétés et ses
+lectures variées, le prince André trouva encore moyen d'écrire une
+analyse critique de nos deux dernières campagnes, si malheureuses, et
+d'élaborer un projet de réforme de nos codes et de nos règlements
+militaires.
+
+À la fin de l'hiver de 1809, il fit une tournée dans les terres de
+Riazan qui appartenaient à son fils, dont il était tuteur.
+
+Assis, par un beau soleil de printemps, dans le fond de sa calèche, la
+pensée flottant dans l'espace, il regardait vaguement à droite et à
+gauche, et sentait s'épanouir tout son être, sous le charme de la
+première verdure des jeunes bourgeons des bouleaux, et des nuées
+printanières, qui couraient sur l'azur foncé du ciel. Après avoir laissé
+derrière lui le bac, où il avait passé l'année précédente avec Pierre,
+puis un village de pauvre apparence, avec ses granges et ses enclos, une
+descente vers le pont où un reste de neige fondait tout doucement, et la
+montée argileuse qui traversait des champs de blé, il entra dans un
+petit bois qui bordait la route des deux côtés. Grâce à l'absence de
+vent, il y faisait presque chaud; aucun souffle n'agitait les bouleaux,
+tout couverts de feuilles naissantes, dont la sève poissait la couleur
+vert tendre. Par ci par là, la première herbe soulevait et perçait de
+ses touffes, émaillées de petites fleurs violettes, le tapis de feuilles
+mortes qui jonchaient le sol entre les arbres, au milieu desquels
+quelques sapins rappelaient désagréablement l'hiver par leur teinte
+sombre et uniforme. Les chevaux s'ébrouèrent: l'air était si doux qu'ils
+étaient couverts de sueur.
+
+Pierre, le domestique, dit quelques mots au cocher, qui lui répondit
+affirmativement; mais, l'assentiment de ce dernier ne lui suffisant pas,
+il se tourna vers son maître:
+
+«Excellence, comme il fait bon respirer!
+
+--Quoi? Que dis-tu?
+
+--Il fait bon, Excellence!
+
+--Ah oui, se dit le prince André à lui-même.... Il parle sans doute du
+printemps?... C'est vrai... comme tout est déjà vert, et si vite?...
+Voilà le bouleau, le merisier, l'aune qui verdissent, et les chênes?...
+Je n'en vois pas.... Ah! en voilà un!»
+
+À deux pas de lui, sur le bord de la route, un chêne, dix fois plus
+grand et plus fort que ses frères les bouleaux, un chêne géant, étendait
+au loin ses vieilles branches mutilées, et de profondes cicatrices
+perçaient son écorce arrachée. Ses grands bras décharnés, crochus,
+écartés en tous sens, lui donnaient l'aspect d'un monstre farouche,
+dédaigneux, plein de mépris, dans sa vieillesse, pour la jeunesse qui
+l'entourait et qui souriait au printemps et au soleil, dont l'influence
+le laissait insensible:
+
+«Le printemps, l'amour, le bonheur?... En êtes-vous encore à caresser
+ces illusions décevantes, semblait dire le vieux chêne. N'est-ce pas
+toujours la même fiction? Il n'y a ni printemps, ni amour, ni
+bonheur!... Regardez ces pauvres sapins meurtris, toujours les mêmes....
+Regardez les bras noueux qui sortent partout de mon corps décharné... me
+voilà tel qu'ils m'ont fait, et je ne crois ni à vos espérances, ni à
+vos illusions!»
+
+Le prince André le regarda plus d'une fois en le dépassant, comme s'il
+en attendait une mystérieuse confidence, mais le chêne conserva son
+immobilité obstinée et maussade, au milieu des fleurs et de l'herbe qui
+poussaient à ses pieds: «Oui, ce chêne a raison, mille fois raison. Il
+faut laisser à la jeunesse les illusions. Quant à nous, nous savons ce
+que vaut la vie: elle n'a plus rien à nous offrir!...» Et tout un essaim
+de pensées tristes et douces s'éleva dans son âme. Il repassa son
+existence, et en arriva à cette conclusion désespérée, mais cependant
+tranquillisante, qu'il ne lui restait plus désormais qu'à végéter sans
+but et sans désirs, à s'abstenir de mal faire et à ne plus se
+tourmenter!
+
+
+II
+
+
+Le prince André, obligé, par suite de ses affaires de tutelle, de se
+rendre chez le maréchal de noblesse du district, qui n'était autre que
+le comte Élie Andréïévitch Rostow, fit cette course dans les premiers
+jours de mai: la forêt était toute feuillue, et la chaleur et la
+poussière si fortes, que le moindre filet d'eau donnait envie de s'y
+baigner.
+
+Préoccupé des demandes qu'il avait à adresser au comte, il s'était déjà
+engagé, sans s'en apercevoir, dans la principale allée du jardin qui
+menait à la maison d'Otradnoë, lorsque de joyeuses voix féminines se
+firent entendre dans un des massifs, et il vit quelques jeunes filles
+accourir à la rencontre de sa calèche. La première, une brune, qui avait
+la taille très mince, les yeux noirs, une robe de nankin, avec un
+mouchoir de poche blanc jeté négligemment sur sa tête, d'où
+s'échappaient des mèches de cheveux ébouriffés, s'avançait vivement en
+lui criant quelque chose; mais, à la vue d'un étranger, elle se retourna
+brusquement sans le regarder, et s'enfuit en éclatant de rire!
+
+Le prince André éprouva une impression douloureuse. La journée était si
+belle, le soleil si étincelant, tout respirait un tel bonheur et une
+telle gaieté, jusqu'à cette fillette, à la taille flexible, qui tout
+entière à sa folle mais heureuse insouciance, semblait songer si peu à
+lui, qu'il se demanda avec tristesse: «De quoi se réjouit-elle donc? À
+quoi pense-t-elle? Ce n'est sûrement ni le code militaire ni
+l'organisation des redevances qui l'intéressent.»
+
+Le comte Élie Andréïévitch vivait à Otradnoë comme par le passé,
+recevant chez lui tout le gouvernement, et offrant à ses invités des
+chasses, des spectacles, et des dîners avec accompagnement de musique.
+Toute visite était une bonne fortune pour lui: aussi le prince André
+dut-il céder à ses instances et coucher chez lui.
+
+La journée lui parut des plus ennuyeuses, car ses hôtes et les
+principaux invités l'accaparèrent entièrement. Cependant il lui arriva à
+plusieurs reprises de regarder Natacha qui riait et s'amusait avec la
+jeunesse, et chaque fois il se demandait encore: «À quoi peut-elle donc
+penser?»
+
+Le soir, il fut longtemps sans pouvoir s'endormir: il lut, éteignit sa
+bougie, et la ralluma. Il faisait une chaleur étouffante dans sa
+chambre, dont les volets étaient fermés, et il en voulait à ce vieil
+imbécile (comme il appelait Rostow) de l'avoir retenu, en lui assurant
+que les papiers nécessaires manquaient; il s'en voulait encore plus à
+lui-même d'avoir accepté son invitation.
+
+Il se leva pour ouvrir la fenêtre; à peine eut-il poussé au dehors les
+volets, que la lune, qui semblait guetter ce moment, inonda la chambre
+d'un flot de lumière. La nuit était fraîche, calme et transparente; en
+face de la croisée s'élevait une charmille, sombre d'un côté, éclairée
+et argentée de l'autre; dans le bas, un fouillis de tiges et de feuilles
+ruisselait de gouttelettes étincelantes; plus loin, au delà de la noire
+charmille, un toit brillait sous sa couche de rosée; à droite
+s'étendaient les branches feuillues d'un grand arbre, dont la blanche
+écorce miroitait aux rayons de la pleine lune qui voguait sur un ciel de
+printemps pur et à peine étoilé. Le prince André s'accouda sur le rebord
+de la fenêtre, et ses yeux se fixèrent sur le paysage. Il entendit
+alors, à l'étage supérieur, des voix de femmes.... On n'y dormait donc
+pas!
+
+«Une seule fois encore, je t'en prie! dit une des voix, que le prince
+André reconnut aussitôt.
+
+--Mais quand donc dormiras-tu? reprit une autre voix.
+
+--Mais si je ne puis dormir, ce n'est pas de ma faute! Encore une
+fois...» Et ces deux voix murmurèrent à l'unisson le refrain d'une
+romance.
+
+«Dieu, que c'est beau! Eh bien, maintenant allons dormir.
+
+--Va dormir, toi. Quant à moi, ça m'est impossible.»
+
+On distinguait le léger frôlement de la robe de celle qui venait de
+parler, et même sa respiration, car elle devait s'être penchée en dehors
+de la fenêtre. Tout était silencieux, immobile; on aurait dit que les
+ombres et les rayons projetés par la lune s'étaient pétrifiés. Le prince
+André avait peur de trahir par un geste sa présence involontaire.
+
+«Sonia! Sonia! reprit la première voix, comment est-il possible de
+dormir? Viens donc voir, comme c'est beau! Dieu, que c'est beau!...
+éveille-toi!» Et elle ajouta avec émotion: «Il n'y a jamais eu de nuit
+aussi ravissante, jamais, jamais!...!» La voix de Sonia murmura une
+réponse. «Mais viens donc, regarde cette lune, mon coeur, ma petite âme,
+mais viens donc!... Mets-toi sur la pointe des pieds, rapproche tes
+genoux... on peut s'y tenir deux en se serrant un peu, tu vois, comme
+cela?
+
+--Prends donc garde, tu vas tomber.»
+
+Il y eut comme une lutte, et la voix mécontente de Sonia reprit:
+
+«Sais-tu qu'il va être deux heures?
+
+--Ah! tu me gâtes tout mon plaisir! va-t'en, va-t'en!»
+
+Le silence se rétablit, mais le prince André sentait, à ses légers
+mouvements et à ses soupirs, qu'elle était encore là.
+
+«Ah! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle tout à coup. Eh bien, allons dormir,
+puisqu'il le faut!...» Et elle ferma la croisée avec bruit.
+
+«Ah oui! que lui importe mon existence!» se dit le prince André, qui
+avait écouté ce babillage, et qui, sans savoir pourquoi, avait craint et
+espéré entendre parler de lui... toujours elle, c'est comme un fait
+exprès! Et il s'éleva dans son coeur un mélange confus de sensations et
+d'espérances, si jeunes et si opposées à sa vie habituelle, qu'il
+renonça à les analyser; et, se jetant sur son lit, il s'endormit
+aussitôt.
+
+
+III
+
+
+Le lendemain matin, ayant pris congé du vieux comte, il partit sans voir
+les dames.
+
+Au mois de juin, le prince André, en revenant chez lui, traversa de
+nouveau la forêt de bouleaux. Les clochettes de l'attelage y sonnaient
+plus sourdement que six semaines auparavant. Tout était épais, touffu,
+ombreux: les sapins dispersés çà et là ne nuisaient plus à la beauté de
+l'ensemble, et les aiguilles verdissantes de leurs branches témoignaient
+d'une manière éclatante qu'eux aussi subissaient l'influence générale.
+
+La journée était chaude, il y avait de l'orage dans l'air: une petite
+nuée arrosa la poussière de la route et l'herbe du fossé: le côté gauche
+du bois restait dans l'ombre; le côté droit, à peine agité par le vent,
+scintillait tout mouillé au soleil: tout fleurissait, et, de près et de
+loin, les rossignols se lançaient leurs roulades.
+
+«Il me semble qu'il y avait ici un chêne qui me comprenait,» se dit le
+prince André, en regardant sur la gauche, et attiré à son insu par la
+beauté de l'arbre qu'il cherchait. Le vieux chêne transformé s'étendait
+en un dôme de verdure foncée, luxuriante, épanouie, qui se balançait,
+sous une légère brise, aux rayons du soleil couchant. On ne voyait plus
+ni branches fourchues ni meurtrissures: il n'y avait plus dans son
+aspect ni défiance amère ni chagrin morose; rien que les jeunes feuilles
+pleines de sève qui avaient percé son écorce séculaire, et l'on se
+demandait avec surprise si c'était bien ce patriarche qui leur avait
+donné la vie!
+
+«Oui, c'est bien lui!» s'écria le prince André, et il sentit son coeur
+inondé de la joie intense que lui apportaient le printemps et cette
+nouvelle vie. Les souvenirs les plus intimes, les plus chers de son
+existence, défilèrent devant lui. Il revit le ciel bleu d'Austerlitz,
+les reproches peints sur la figure inanimée de sa femme, sa conversation
+avec Pierre sur le radeau, la petite fille ravie par la beauté de la
+nuit, et cette nuit, cette lune, tout se représenta à son imagination:
+«Non, ma vie ne peut être finie à trente et un ans! Ce n'est pas assez
+que je sente ce qu'il y a en moi, il faut que les autres le sachent! Il
+faut que Pierre et cette fillette, qui allait s'envoler dans le ciel,
+apprennent à me connaître! Il faut que ma vie se reflète sur eux, et que
+leur vie se confonde avec la mienne!»
+
+
+Revenu de son excursion, il se décida à aller en automne à Pétersbourg,
+et s'ingénia à trouver des prétextes plausibles à ce voyage. Une série
+de raisons, plus péremptoires les unes que les autres, lui en démontra
+la nécessité: il n'était pas même éloigné de reprendre du service; il
+s'étonnait d'avoir pu douter de la part active que lui réservait encore
+l'avenir. Et pourtant un mois auparavant il regardait comme impossible
+pour lui de quitter la campagne, et il se disait que son expérience se
+perdrait sans utilité, et serait un véritable non-sens, s'il n'en tirait
+pas un parti pratique. Il ne comprenait pas comment, sur la foi d'un
+pauvre raisonnement dénué de toute logique, il avait pu croire jadis que
+ce serait s'abaisser, après tout ce qu'il avait vu et appris, de croire
+encore à la possibilité d'être utile, à la possibilité d'être heureux et
+d'aimer. Sa raison lui disait à présent le contraire: il s'ennuyait, ses
+occupations habituelles ne l'intéressaient plus, et souvent, seul dans
+son cabinet, il se levait, s'approchait du miroir, se regardait
+longuement; reportant ensuite les yeux sur le portrait de Lise, avec ses
+cheveux relevés à la grecque en petites boucles sur le front: il lui
+semblait que, sortant de son cadre doré, et oubliant ses mystérieuses et
+suprêmes paroles, elle le suivait des yeux avec une affectueuse
+curiosité et un gai sourire. Souvent il marchait dans la chambre, les
+mains croisées derrière le dos, fronçant le sourcil, ou souriant à ses
+visions confuses et décousues, à Pierre, à la jeune fille de la fenêtre,
+au chêne, à la gloire, à la beauté de la femme, à l'amour qui avait
+manqué à sa vie! Lorsqu'on venait à le déranger pendant ses rêveries, il
+répondait d'une façon sèche, sévère, désagréable, mais avec une logique
+serrée, comme pour s'excuser envers lui-même du vague de ses pensées
+intimes, ce qui faisait dire à la princesse Marie que les occupations
+intellectuelles desséchaient le coeur des hommes.
+
+
+IV
+
+
+Le prince André arriva à Pétersbourg au mois d'août 1809. La gloire du
+jeune Spéransky, ainsi que son énergie dans l'exécution des réformes, y
+étaient à leur apogée. À cette même époque, l'Empereur s'était foulé le
+pied en faisant une chute de voiture, et, obligé par suite de garder
+pendant trois semaines un repos absolu, il travaillait tous les jours
+avec lui. C'est alors que s'élaborèrent les deux célèbres oukases qui
+devaient révolutionner la société. L'un supprimait les rangs de cour, et
+l'autre réglait les examens à subir pour être nommé assesseur de collège
+et conseiller d'État; de plus, il créait toute une constitution
+gouvernementale, qui devait changer de fond en comble l'ordre établi
+jusqu'alors dans les administrations financières, judiciaires et autres,
+depuis le conseil de l'empire jusqu'au conseil communal. Les vagues
+rêveries libérales que l'Empereur nourrissait en lui depuis son
+avènement au trône prenaient corps peu à peu, et se réalisaient avec
+l'aide de ses conseillers, Czartorisky, Novosiltsow, Kotchoubey et
+Strogonow, qu'il appelait en riant: le comité de Salut public.
+
+En ce moment, Spéransky les remplaçait tous pour la partie civile, et
+Araktchéïew pour la partie militaire. Le prince André, en qualité de
+chambellan, parut à la cour, et l'Empereur, sur le passage duquel il se
+trouva à deux reprises, ne daigna pas l'honorer d'une parole. Il avait
+toujours cru remarquer que ni sa personne ni sa figure n'étaient
+sympathiques à Sa Majesté. Son soupçon fut confirmé par le regard froid
+et sec qui l'enveloppa, et il apprit bientôt que l'Empereur avait été
+mécontent de lui voir prendre sa retraite en 1805.
+
+«Nos sympathies et nos antipathies ne se commandent pas, se dit le
+prince André; aussi vaudra-t-il mieux ne pas lui présenter mon mémoire
+sur le nouveau code militaire, mais le lui faire passer, et lui laisser
+faire son chemin tout seul!» Il le soumit pourtant à un vieux maréchal
+ami de son père, qui le reçut très affectueusement et lui promit d'en
+parler au souverain.
+
+
+Dans le courant de la semaine, le prince André fut appelé chez le
+ministre de la guerre, le comte Araktchéïew.
+
+À neuf heures du matin, au jour fixé, le prince André entra dans le
+salon de réception du comte; il ne le connaissait pas personnellement,
+ne l'avait jamais vu, et tout ce qu'il avait appris sur lui ne lui
+inspirait ni respect ni estime:
+
+«Il est le ministre de la guerre, il a la confiance de l'Empereur... peu
+importent donc ses qualités personnelles!... Il est chargé d'examiner
+mon mémoire et lui seul peut le lancer,» se disait le prince André.
+
+À l'époque où il remplissait ses fonctions d'aide de camp, il avait
+assisté aux audiences données par différents personnages haut placés, et
+il avait remarqué que chacune avait son caractère particulier. Ici, elle
+en avait un complètement exceptionnel. Sur toutes les figures de ceux
+qui attendaient leur tour, on lisait indistinctement un sentiment
+général d'embarras, auquel se mêlait un air de soumission de commande.
+Ceux qui étaient les plus élevés en grade dissimulaient, sous des
+manières dégagées, et en plaisantant sur eux-mêmes et sur le ministre,
+le malaise qu'ils éprouvaient. D'autres restaient soucieux, d'autres
+riaient en chuchotant, et en répétant tout bas le sobriquet de «Sila[1]
+Andréïévitch», que l'on avait donné au ministre. Un général, visiblement
+offensé d'attendre aussi longtemps, regardait autour de lui, en se
+croisant négligemment les jambes, et en souriant avec dédain.
+
+Mais dès que la porte s'ouvrit, tous les visages prirent la même
+expression, celle de la crainte. Le prince André avait demandé à
+l'officier de service de l'annoncer: celui-ci lui répondit ironiquement
+que son tour viendrait. Un militaire dont l'air effaré et malheureux
+avait frappé le prince André entra dans le cabinet du ministre, après
+que quelques personnes qui y avaient été introduites en furent sorties
+reconduites par l'aide de camp. Son audience fut longue: on entendit les
+éclats violents d'une voix désagréable, et l'officier, pâle, les lèvres
+tremblantes, en sortit et traversa le salon, la tête dans ses mains.
+
+Ce fut le tour du prince André.
+
+«À droite vers la fenêtre,» lui murmura-t-on à l'oreille.
+
+Il entra dans un cabinet proprement tenu, mais sans luxe, et il vit
+devant lui un homme de quarante ans environ, dont le buste trop long
+supportait une tête d'une longueur également disproportionnée. Ses
+cheveux étaient coupés court, ses rides fortement accusées, et ses
+sourcils épais se fronçaient au-dessus de deux yeux éteints d'un vert
+glauque, et d'un nez rouge qui retombait sur sa bouche. Ce personnage
+tourna la tête de son côté, mais sans le regarder:
+
+«Que demandez-vous?
+
+--Je ne demande rien, Excellence,» dit tranquillement le prince André.
+
+Les yeux d'Araktchéïew se levèrent:
+
+«Asseyez-vous, vous êtes le prince Bolkonsky?
+
+--Je ne demande rien, mais Sa Majesté l'Empereur a daigné envoyer mon
+mémoire à Votre Excellence.
+
+--Je vous ferai observer, mon très cher, que j'ai lu votre mémoire, dit
+Araktchéïew en l'interrompant, et ne prononçant avec politesse que les
+deux premiers mots, pour reprendre immédiatement après son ton méprisant
+et grondeur. Vous proposez de nouvelles lois militaires? Il y en a
+beaucoup d'anciennes, et personne ne les exécute.... Aujourd'hui on ne
+fait qu'en écrire, c'est plus facile.
+
+--C'est d'après la volonté de Sa Majesté l'Empereur que je suis venu
+demander à Votre Excellence ce qu'elle compte faire de mon mémoire.
+
+--Je l'ai envoyé au comité, en y ajoutant mon opinion... je ne
+l'approuve pas, poursuivit-il en se levant; et, prenant un papier sur la
+table, il le remit au prince André:--Voilà!»
+
+En travers de la feuille était écrit au crayon, sans orthographe, et
+sans ponctuation aucune: «Pas de base logique, copié sur le code
+militaire français, diffère sans motif du règlement militaire!»
+
+«Dans quel comité va-t-il être examiné?
+
+--Dans le comité chargé de la révision du code militaire, et j'ai
+présenté Votre Noblesse pour y être inscrite comme membre, mais sans
+appointements.»
+
+Le prince André sourit:
+
+«Je n'aurais pas accepté autrement.
+
+--Membre sans appointements, vous entendez bien... j'ai l'honneur....
+Eh! qu'y a-t-il là-bas encore?» cria-t-il en le congédiant.
+
+
+V
+
+
+En attendant la nouvelle officielle de sa nomination comme membre du
+comité, le prince André renouvela connaissance avec les personnes au
+pouvoir qui pouvaient lui être utiles. Une curiosité inquiète et
+irrésistible, analogue à celle qui s'emparait de lui la veille d'une
+bataille, l'entraînait vers les sphères élevées, où se combinaient les
+mesures qui devaient avoir une si grande influence sur le sort de
+millions d'êtres; il devinait, à l'irritation des vieux, aux efforts de
+ceux qui brûlaient du désir de savoir ce qui se passait, à la réserve
+des initiés, à l'agitation soucieuse de tous, au nombre infini de
+comités et de commissions, qu'il se préparait à Pétersbourg, dans cette
+année 1809, une formidable bataille civile, dont le général en chef
+était Spéransky, lequel avait pour lui tout l'attrait de l'inconnu et du
+génie.
+
+La réforme, dont il n'avait qu'une vague idée, et le grand réformateur
+lui-même le préoccupaient si vivement, que la destinée de son mémoire
+n'eut plus pour lui qu'un intérêt secondaire.
+
+Sa position personnelle lui ouvrit les cercles les plus différents et
+les plus élevés de la société. Le parti des réorganisateurs l'accueillit
+avec sympathie, d'abord à cause de sa réputation de haute intelligence
+et de grand savoir, et ensuite du renom de libéral que lui avait valu
+l'émancipation de ses paysans. Le parti des mécontents, opposé aux
+réformes, crut trouver en lui un renfort; on supposa qu'il partageait
+les idées de son père. Les femmes et le monde virent en lui un parti
+riche et brillant, une nouvelle figure entourée d'une auréole
+romanesque, due à sa mort supposée et à la fin tragique de sa femme.
+Ceux qui l'avaient connu jadis trouvèrent que le temps avait
+singulièrement amélioré son caractère, qu'il s'était adouci, qu'il avait
+perdu une bonne partie de son affectation et de son orgueil, et qu'il
+avait gagné le calme que les années seules peuvent donner.
+
+Le lendemain de sa visite à Araktchéïew, il alla à une soirée chez le
+comte Kotchoubey, lui raconta son entrevue avec «Sila Andréïévitch»,
+dont Kotchoubey parlait également avec cet air de vague ironie qui
+l'avait frappé dans le salon d'attente du ministre de la guerre:
+
+«Mon cher, vous ne pourrez, même une fois là dedans, vous passer de
+Michel Mikaïlovitch, c'est le grand faiseur. Je lui en parlerai, il m'a
+promis de venir ce soir....
+
+--Mais en quoi les codes militaires peuvent-ils regarder Spéransky?
+demanda le prince André, dont la réflexion fit sourire le comte
+Kotchoubey, qui secoua la tête, comme s'il était étonné de sa naïveté.»
+
+--Nous avons causé de vous, de vos agriculteurs libres....
+
+--Ah! c'est donc vous, prince, qui avez donné la liberté à vos paysans?
+s'écria d'un ton déplaisant un vieux du temps de Catherine.
+
+--C'était un tout petit bien qui ne donnait aucun revenu, répondit le
+prince André, cherchant à pallier le fait pour ne pas irriter son
+interlocuteur.
+
+--Vous étiez donc bien pressé? continua celui-ci en regardant
+Kotchoubey. Je me demande seulement qui labourera la terre, si on donne
+la liberté aux paysans?... Croyez-moi, il est plus facile de faire des
+lois que de gouverner, et je vous serais aussi bien obligé, comte, de me
+dire qui l'on nommera maintenant présidents des différents tribunaux,
+puisque tous doivent passer des examens?
+
+--Mais ceux qui les subiront, je pense, répliqua Kotchoubey.
+
+--Eh bien, voilà un exemple: Prianichnikow, n'est-ce pas, est un homme
+précieux, mais il a soixante ans... faudra-t-il donc qu'il subisse aussi
+des examens?
+
+--Oui, c'est sans doute une difficulté, d'autant mieux que l'instruction
+est fort peu répandue, mais...» Kotchoubey n'acheva pas, et, prenant le
+prince André par le bras, il s'avança avec lui à la rencontre d'un homme
+de haute taille qui venait d'entrer dans le salon. Bien que son front
+énorme et chauve ne fût couvert que de quelques rares cheveux blonds, il
+ne paraissait âgé que de quarante ans. Sa figure allongée, ses mains
+larges et potelées se faisaient remarquer par cette blancheur mate de la
+peau, qui rappelle la pâleur maladive des soldats après un long séjour à
+l'hôpital. Il portait un frac bleu.
+
+André le reconnut aussitôt et ressentit comme un choc à sa vue. Était-ce
+respect, envie, ou curiosité? Il ne pouvait s'en rendre compte.
+Spéransky offrait en effet un type original. Jamais André n'avait vu à
+personne un aussi grand calme et une aussi grande assurance, avec des
+mouvements aussi gauches et aussi nonchalants, un regard aussi doux et
+en même temps aussi énergique, que dans ces yeux à demi fermés et
+légèrement voilés, jamais enfin autant de fermeté dans un sourire banal!
+Tel était Spéransky, le secrétaire d'État, Spéransky, le bras droit de
+l'Empereur, qu'il avait accompagné à Erfurth, où plus d'une fois il
+avait eu l'honneur de causer avec Napoléon.
+
+Il promena son regard sur les personnes présentes, sans se hâter de
+parler. Assuré d'avance qu'on l'écouterait, sa voix, dont le timbre
+calme et mesuré avait agréablement frappé le prince André, ne s'élevait
+jamais au-dessus d'un certain diapason, et il ne regardait que celui
+auquel il s'adressait.
+
+Le prince suivait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Le
+connaissant de réputation, il s'attendait, comme il arrive souvent à
+ceux qui portent d'habitude un jugement prématuré sur leur prochain, à
+trouver en lui toutes les perfections humaines.
+
+Spéransky s'excusa auprès de Kotchoubey de n'être pas venu plus tôt,
+mais il avait été retenu au palais. Il avait évité de dire: «retenu par
+l'Empereur», et le prince André prit note de cette affectation de
+modestie. Lorsque Kotchoubey le présenta à Spéransky, celui-ci tourna
+lentement les yeux sur lui, et le regarda en silence, sans cesser de
+sourire:
+
+«Je suis charmé de faire votre connaissance, j'ai entendu beaucoup
+parler de vous.»
+
+Kotchoubey lui fit en peu de mots le récit de la réception
+d'Araktchéïew.
+
+Le sourire de Spéransky s'accentua davantage:
+
+«M. Magnitsky, le président de la commission pour les règlements
+militaires, est mon ami, et je puis, si vous le désirez, vous aboucher
+avec lui.»
+
+Il articulait nettement chaque mot, chaque syllabe, et, après s'être
+arrêté à la fin de la phrase, il continua:
+
+«J'espère que vous trouverez en lui de la sympathie et le désir de
+contribuer à tout ce qui est utile.»
+
+Un petit cercle se forma autour d'eux.
+
+Le prince André fut surpris du calme dédaigneux avec lequel Spéransky,
+obscur séminariste peu de temps auparavant, répondait au vieillard qui
+déplorait les nouvelles réformes, et semblait condescendre à l'honorer
+d'une explication; mais, son interlocuteur ayant élevé la voix, il se
+borna à sourire, et déclara qu'il n'était en aucune façon juge de
+l'utilité ou de l'inutilité de ce qu'il plaisait à l'Empereur de
+décider.
+
+Après quelques instants de conversation générale, il se leva, s'approcha
+du prince André et le prit à part à l'autre bout du salon: il entrait
+dans son programme de causer avec lui.
+
+«J'étais tellement subjugué par la conversation animée de ce respectable
+vieillard, que je n'ai pas eu le temps, mon prince, d'échanger deux mots
+avec vous,» dit-il en souriant d'une façon un peu méprisante, comme pour
+lui faire sentir qu'il voyait bien que lui aussi comprenait toute la
+futilité des personnes avec lesquelles il venait de causer.
+
+Le prince André se sentit flatté.
+
+«Je vous connais depuis longtemps, continua Spéransky, d'abord par la
+libération de vos paysans, premier exemple qu'il serait désirable de
+voir imiter, et puis, parce que vous êtes le seul des chambellans qui ne
+soit pas offensé du nouvel oukase concernant le rang à la cour, qui a
+soulevé tant de mécontentement et tant de récriminations.
+
+--C'est vrai, mon père n'a pas désiré me voir profiter de ce droit, et
+j'ai commencé mon service en passant par les rangs inférieurs.
+
+--Votre père, bien qu'il soit un homme du siècle passé, est cependant
+bien au-dessus de ceux de nos contemporains qui critiquent cette mesure;
+elle n'a d'autre but, après tout, que de rétablir la justice sur ses
+véritables bases.
+
+--Je crois pourtant que ces critiques ne sont pas dénuées de fondement,
+répliqua le prince André, essayant de se soustraire à l'influence de cet
+homme, qu'il lui était désagréable d'approuver sans restriction. Il
+tenait même à le contredire, mais, absorbé par son travail
+d'observation, il ne pouvait s'exprimer avec sa liberté d'esprit
+habituelle.
+
+--C'est-à-dire qu'elles ont pour fondement l'amour-propre personnel,
+reprit Spéransky avec tranquillité.
+
+--En partie peut-être, mais aussi, à mon avis, les intérêts mêmes du
+gouvernement.
+
+--Comment l'entendez-vous?
+
+--Je suis un disciple de Montesquieu, dit le prince André, et sa maxime:
+«que l'honneur est le principe des monarchies» me semble incontestable,
+et certains droits et privilèges de la noblesse me paraissent être des
+moyens de corroborer ce sentiment.»
+
+Le sourire disparut de la figure de Spéransky, et sa physionomie ne fit
+qu'y gagner. La réponse du prince André avait excité son intérêt:
+
+«Ah! si vous envisagez la question sous ce point de vue! dit-il en
+conservant son calme et en s'exprimant en français avec une certaine
+difficulté et plus de lenteur que lorsqu'il parlait le
+russe:--Montesquieu nous dit que l'honneur ne peut être soutenu par des
+privilèges nuisibles au service lui-même; l'honneur est donc, ou
+l'abstention d'actes blâmables, ou le stimulant qui nous pousse à
+conquérir l'approbation et les récompenses destinées à en être le
+témoignage. Il en résulte, ajouta-t-il en serrant de plus près ses
+arguments, qu'une institution, qui est pour l'honneur une source
+d'émulation est une institution pareille en tous points à celle de la
+Légion d'honneur du grand Empereur Napoléon. On ne saurait dire, je
+pense, que celle-ci est nuisible, puisqu'elle contribue au bien du
+service et qu'elle n'est pas un privilège de caste ou de cour.
+
+--Je le reconnais volontiers, mais je crois aussi que les privilèges de
+cour atteignent le même but, car tous ceux qui en jouissent se tiennent
+pour obligés de remplir dignement leurs fonctions.
+
+--Et pourtant vous n'avez pas voulu en profiter, prince, dit Spéransky
+en terminant par une phrase aimable une conversation qui aurait
+certainement fini par embarrasser son jeune interlocuteur.--Si vous me
+faites l'honneur de venir chez moi mercredi soir, comme j'aurai vu
+Magnitsky d'ici là, je pourrai vous communiquer quelque chose
+d'intéressant, et j'aurai de plus le plaisir de causer plus longuement
+avec vous...» Et, le saluant de la main, il se glissa, à la française,
+hors du salon, en évitant d'être remarqué.
+
+
+VI
+
+
+Pendant les premiers temps de son séjour à Pétersbourg, le prince André
+ne tarda pas à sentir que l'ordre d'idées développé en lui par la
+solitude se trouvait relégué au second plan par les soucis puérils qui
+ne cessaient de l'occuper.
+
+Tous les soirs, en rentrant chez lui, il inscrivait dans un agenda
+quatre ou cinq visites indispensables, et autant de rendez-vous pris
+pour le lendemain. L'emploi de sa journée, combiné de façon à lui
+permettre d'être exact partout, prenait la plus grosse part des forces
+vives de sa vie: il ne faisait rien, ne pensait à rien, et les opinions
+qu'il émettait parfois avec succès n'étaient que le résultat de ses
+méditations de la campagne.
+
+Il s'en voulait à lui-même lorsqu'il lui arrivait, dans la même journée,
+de répéter les mêmes choses dans des sociétés différentes; mais,
+entraîné par ce tourbillon, il n'avait même plus le temps de
+s'apercevoir qu'il ne savait plus penser.
+
+Spéransky le reçut le mercredi suivant; un long et intime entretien
+produisit sur lui une profonde impression.
+
+Dans son désir de trouver chez un autre cet idéal de perfection vers
+lequel il tendait lui-même, il crut aisément voir en Spéransky le type
+de vertu et d'intelligence qu'il avait rêvé. Si ce dernier avait
+appartenu au même milieu que lui, s'ils avaient eu la même éducation,
+les mêmes habitudes, la même manière de juger, il aurait sans doute
+découvert bientôt ses côtés faibles, humains et prosaïques, mais cet
+esprit, si bien équilibré et si étonnamment logique, lui inspirait
+d'autant plus de respect, qu'il ne s'en rendait pas entièrement compte.
+Le grand homme, de son côté, posait un peu devant lui. Était-ce parce
+qu'il avait apprécié ses capacités, ou parce qu'il croyait nécessaire de
+se l'attacher? Le fait est qu'il ne négligeait aucune occasion de le
+flatter adroitement, et de lui faire entendre discrètement que son
+intelligence le rendait digne de s'élever jusqu'à lui, et qu'il était
+seul capable de comprendre la profondeur de ses conceptions et
+l'absurdité d'_autrui_.
+
+Il lui avait répété plus d'une fois des phrases de ce genre:
+
+«_Chez nous_ tout ce qui sort de la routine, tout ce qui dépasse le
+niveau habituel, etc...» ou bien: «_nous_ voulons que les loups soient
+protégés et nourris à «l'égal des brebis...» ou enfin: «_ils_ ne peuvent
+nous comprendre...», et il les accompagnait d'une expression de
+physionomie qui voulait dire: «Nous comprenons, vous et moi, ce qu'ils
+valent, _eux_, et ce que nous sommes, _nous_!»
+
+Ce nouvel entretien, plus intime, ne fit qu'accroître l'impression
+première qu'avait produite sur lui Spéransky, en qui il voyait un homme
+d'une intelligence supérieure et un penseur profond, arrivé au pouvoir
+par une force indomptable de volonté, et en usant au profit de la
+Russie. Il était bien le philosophe qu'il cherchait, le philosophe qu'il
+aurait voulu être lui-même, expliquant les phénomènes de la vie par le
+raisonnement, n'admettant comme vrai que ce qui était sensé, et
+soumettant toute chose à l'examen de la raison. Ses pensées se
+formulaient avec une telle clarté, que le prince André se rangeait,
+malgré lui, en toutes choses à son avis, et n'élevait de faibles
+objections que pour faire acte d'indépendance. Tout était bien en lui,
+tout était parfait, sauf son regard froid, brillant, impénétrable, sauf
+ses mains blanches et délicates. Ces mains fixaient l'attention du
+prince André, il ne pouvait s'empêcher de les regarder, comme il nous
+arrive souvent de regarder les mains des gens au pouvoir, et elles lui
+causaient une irritation sourde, dont il ne se rendait pas compte. Le
+mépris ou le dédain qu'il affectait pour les hommes lui était aussi
+particulièrement désagréable, ainsi que la variété de ses procédés
+d'argumentation. Toutes les formes du raisonnement lui étaient
+familières, la comparaison surtout; mais il lui reprochait de passer
+sans aucune transition de l'une à l'autre. Se posant en réformateur
+pratique, il jetait la pierre aux rêveurs; tantôt il accablait de sa
+mordante ironie ses adversaires; tantôt, employant une logique serrée,
+il s'élevait à la métaphysique la plus abstraite (une de ses armes
+oratoires favorites). Transporté sur ces hauteurs, il se plaisait alors
+à définir l'espace, le temps, la pensée, il y puisait de brillantes
+réfutations, ensuite il ramenait le sujet sur le terrain de la
+discussion.
+
+Un signe caractéristique de ce puissant esprit était une foi
+inébranlable dans la force et dans les droits de l'Intelligence. On
+voyait que le doute, si habituel au prince André, lui était inconnu, et
+que la crainte de ne pouvoir exprimer toutes ses pensées, ou de douter,
+même un moment, de l'infaillibilité de ses croyances, ne l'avait jamais
+troublé.
+
+Aussi éprouvait-il pour Spéransky une exaltation passionnée, la même
+qu'il avait ressentie pour Napoléon. Spéransky était fils de prêtre;
+c'était, pour le vulgaire, une raison de le mépriser; aussi, le prince
+André, sans le savoir, réagissait contre sa propre exaltation, et par
+cela même ne faisait qu'en accroître l'intensité.
+
+À propos de la commission chargée de l'élaboration des lois, Spéransky
+lui raconta, en la raillant, qu'elle existait depuis cent cinquante ans,
+qu'elle avait coûté des millions sans rien produire, que Rosenkampf
+avait collé des étiquettes sur tous les articles de la législation
+comparée, et que c'était là l'unique résultat des millions dépensés:
+
+«Nous voulons donner au sénat un nouveau pouvoir judiciaire et nous
+n'avons pas de lois! Aussi est-ce un crime, mon prince, pour des
+personnes comme vous, de se retirer dans la vie privée.»
+
+Le prince André lui fit observer que pour ce genre d'occupations il
+était nécessaire d'avoir reçu une éducation spéciale.
+
+«Montrez-moi ceux qui la possèdent? c'est un cercle vicieux, dont on ne
+peut sortir qu'en le bridant.»
+
+
+Une semaine plus tard, le prince André fut nommé membre du comité chargé
+de l'élaboration du code militaire et, de plus, au moment où il y
+songeait le moins, chef d'une des sections de cette commission
+législative. Il consentit, à la prière de Spératisky, à s'occuper du
+code civil, et, s'aidant des codes Napoléon et Justinien, il travailla à
+la partie qui avait pour titre: «Le droit des gens».
+
+
+VII
+
+
+Deux ans auparavant, en 1808, Pierre, revenu de son voyage dans
+l'intérieur, se trouva, sans s'y attendre, à la tête de la
+franc-maçonnerie de Pétersbourg. Il organisa «des loges de table»,
+constitua des loges régulières, en leur procurant leurs chartes et leurs
+titres de fondation; il fit de la propagande, donna de l'argent pour
+l'achèvement du temple, et compléta de ses deniers les aumônes produites
+par les quêtes, au sujet desquelles les membres se montraient en général
+avares et inexacts. Il entretint aussi à ses frais la maison des pauvres
+fondée par l'ordre, et, se laissant aller aux mêmes entraînements, il
+employait sa vie comme par le passé. Il aimait à bien manger, à bien
+boire, et ne pouvait s'abstenir des plaisirs de la vie de garçon, tout
+en les jugeant immoraux et dégradants.
+
+Malgré l'ardeur qu'il avait apportée au début de ses différentes
+occupations, il sentit, à la fin de l'année, que la terre promise de la
+franc-maçonnerie se dérobait sous ses pas. Il éprouva la sensation d'un
+homme qui, mettant avec confiance le pied sur une surface unie, sent
+qu'il s'enfonce dans un marais; y posant l'autre pied, afin de bien se
+rendre compte de la solidité du terrain, il s'y embourba jusqu'aux
+genoux, et maintenant il y marchait malgré lui.
+
+Bazdéïew, complètement éloigné de la direction des loges de Pétersbourg,
+ne quittait plus Moscou. Les frères étaient des hommes que Pierre
+coudoyait chaque jour dans la vie ordinaire, et il lui était à peu près
+impossible de ne voir que des frères dans la personne du prince B. ou de
+monsieur D., qu'il connaissait pour des gens faibles et sans valeur.
+Sous leurs tabliers de francs-maçons, sous leurs insignes, il voyait
+poindre leurs uniformes et leurs croix, qui étaient le véritable objet
+de leur existence. Souvent, lorsqu'il ramassait les aumônes et qu'il
+inscrivait vingt ou trente roubles à l'actif, souvent même au passif
+d'une dizaine de membres plus riches que lui, Pierre se rappelait leur
+serment de donner leur avoir au prochain, et il s'élevait dans son âme
+des doutes qu'il essayait en vain d'écarter.
+
+Ses frères se partageaient pour lui en quatre catégories: à la première
+appartenaient ceux qui ne prenaient aucune part active ni aux affaires
+de la loge, ni aux affaires de l'humanité, exclusivement occupés à
+approfondir les mystères de leur ordre, à rechercher le sens de la
+Trinité, à étudier les trois bases générales, le soufre, le mercure et
+le sel, ou la signification du carré et des autres symboles du Temple de
+Salomon. Ceux-là, Pierre les respectait, c'étaient les anciens et
+Bazdéïew lui-même; mais il ne comprenait pas quel intérêt ils pouvaient
+prendre à leurs recherches, et ne se sentait nullement porté vers le
+côté mystique de la franc-maçonnerie.
+
+La seconde catégorie, dans laquelle il se rangeait, se composait
+d'adeptes qui, vacillants comme lui, cherchaient la véritable voie, et
+qui, ne l'ayant pas encore découverte, ne perdaient pas néanmoins
+l'espoir de la trouver un jour.
+
+La troisième comprenait ceux qui, ne voyant dans cette association que
+les formes et les cérémonies extérieures, s'en tenaient à la stricte
+observance, sans se préoccuper du sens caché; tels étaient Villarsky et
+le Vénérable lui-même.
+
+La quatrième enfin était formée des gens, très nombreux à cette époque,
+qui, ne croyant à rien, ne désirant rien, ne tenaient à l'ordre que pour
+se rapprocher des riches et des puissants, et mettre à profit leurs
+relations avec eux.
+
+L'activité de Pierre ne le satisfaisait pas: il reprochait à leur
+association, telle qu'il la voyait à Pétersbourg, de n'être qu'un pur
+formalisme, et il se disait, sans attaquer toutefois les fondements de
+l'institution, que les maçons de Russie faisaient fausse route en
+s'éloignant ainsi des principes sur lesquels elle était fondée; aussi se
+décida-t-il à aller à l'étranger pour se faire initier aux mystères les
+plus élevés.
+
+
+Il en revint dans le cours de l'été de 1809. Les maçons de Russie
+avaient appris par leurs correspondants que Besoukhow, ayant su gagner
+la confiance des hauts dignitaires de l'ordre, avait été, par suite de
+son initiation à la plupart de leurs mystères, promu au grade le plus
+élevé, et qu'il rapportait avec lui beaucoup de projets; ils vinrent le
+voir dès son arrivée, et crurent remarquer qu'il leur ménageait une
+surprise.
+
+On décida de tenir une assemblée générale jusqu'au grade d'apprenti,
+afin que Pierre leur remît le message dont il était chargé. La loge
+était au grand complet, et, une fois les formalités remplies, Pierre se
+leva:
+
+«Chers frères, dit-il en bégayant et en tenant à la main d'un air
+embarrassé son discours écrit, chers frères, il ne suffit pas
+d'accomplir nos mystères dans le secret de la loge, il faut agir...
+agir...! Nous nous sommes engourdis, et il faut se mettre à l'oeuvre,
+poursuivit-il, en se décidant enfin à lire son manuscrit après ces
+quelques mots d'introduction.
+
+--Pour répandre la vérité, pour amener le triomphe de la vertu, nous
+devrons détruire les préjugés, établir des règles conformes à l'esprit
+du temps, nous donner pour tâche l'éducation de la jeunesse, nous unir
+par des liens indissolubles à des esprits éclairés, afin de vaincre
+ensemble et hardiment la superstition, le manque de foi, la bêtise
+humaine, et former, parmi ceux qui sont dévoués à la cause, des ouvriers
+liés entre eux par l'unité du but, ayant en leurs mains force et
+pouvoir. Pour en arriver là, il faut faire pencher la balance du côté de
+la vertu, il faut que l'homme de bien reçoive même en ce monde la
+récompense de ses bonnes actions; mais, dira-t-on, les institutions
+politiques actuelles s'opposent à l'exécution de ces nobles aspirations.
+Que nous reste-t-il donc à faire? Fomenter des révolutions? Bouleverser
+tout, et chasser la force par la force? Non, nous sommes loin de prêcher
+les réformes violentes et arbitraires! Elles méritent au contraire le
+blâme, car elles ne sauraient déraciner le mal, si les hommes restent
+les mêmes. La vérité doit s'imposer sans violence!
+
+«Lorsque notre ordre sera parvenu à tirer les gens de bien de
+l'obscurité où ils végètent, alors seulement il aura le droit de faire
+de l'agitation, et de la diriger insensiblement vers le but qu'il se
+propose. En un mot, il faut établir un mode de gouvernement universel,
+sans chercher pour cela à rompre les liens civils et les conditions
+administratives, qui nous permettent, à l'heure qu'il est, d'atteindre
+le résultat que nous avons en vue, c'est-à-dire le triomphe de la vertu
+sur le vice. Le christianisme le voulait également, lorsqu'il enseignait
+aux hommes à être bons et sages, et à suivre, pour arriver au bien,
+l'exemple des âmes vertueuses.
+
+«Lorsque le monde était encore plongé dans les ténèbres, la prédication
+était suffisante: la nouveauté de la vérité annoncée lui donnait une
+force qui s'est affaiblie; maintenant il nous faut recourir à des moyens
+plus énergiques. Il est indispensable que l'homme, guidé par ses
+sensations, trouve dans la vertu un charme saisissant. Les passions ne
+se déracinent pas: il faut savoir les diriger, les élever, il faut que
+chacun puisse les satisfaire dans les limites de la vertu, il faut que
+nous lui en fournissions les moyens.
+
+«Lorsque dans chaque pays il se sera formé un noyau d'hommes
+remarquables, chacun d'eux en formera d'autres à son tour; liés
+fortement entre eux, ils ne connaîtront plus d'obstacles, et tout
+deviendra possible à un ordre qui a déjà réussi à faire en secret tant
+de bien à l'humanité!...»
+
+Ce discours produisit une immense impression et révolutionna la loge. La
+majorité, y entrevoyant de dangereuses tendances à l'illuminisme,
+l'accueillit avec une froideur qui étonna Pierre. Le Vénérable en
+personne le prit à partie, et l'amena à développer, avec une chaleur
+croissante, les opinions qu'il venait d'émettre. La séance fut orageuse,
+des partis se formèrent; les uns accusaient Pierre d'illuminisme, les
+autres le soutenaient, et pour la première fois il fut frappé de cette
+diversité infinie inhérente à l'esprit humain, qui fait qu'aucune vérité
+n'est jamais considérée sous le même aspect par deux personnes. Même
+parmi les membres qui semblaient être de son avis, chacun apportait aux
+idées qu'il avait exprimées des changements et des restrictions qu'il se
+refusait à admettre, convaincu que son opinion devait être intégralement
+adoptée.
+
+Le Vénérable lui fit observer, d'un air ironique, que dans
+l'entraînement de la discussion il lui paraissait avoir fait preuve de
+plus d'emportement que d'esprit de charité. Pierre, sans lui répondre,
+lui demanda brièvement si sa proposition serait acceptée; le Vénérable
+dit catégoriquement que non. Pierre quitta la loge, sans avoir même
+rempli les formalités d'usage, et rentra chez lui.
+
+
+VIII
+
+
+Pierre passa les trois journées qui suivirent cet incident, étendu sur
+un canapé, sans sortir, sans voir âme qui vive, et en proie au spleen le
+plus violent.
+
+Il reçut une lettre de sa femme, qui le suppliait de lui accorder une
+entrevue, lui dépeignait le chagrin qu'elle éprouvait de leur
+séparation, lui exprimait le désir de lui consacrer toute sa vie, et lui
+annonçait qu'elle reviendrait prochainement de l'étranger à
+Pétersbourg.
+
+Bientôt après, un des frères les moins respectés de l'ordre, força
+violemment sa porte, et, amenant la conversation sur la vie conjugale,
+reprocha à Pierre son injuste sévérité envers sa femme, sévérité
+contraire aux lois maçonniques qui commandent de pardonner au repentir.
+
+Sa belle-mère lui fit aussi demander de venir la voir, ne fût-ce que
+pour un instant, afin de causer de choses graves. Pierre devinait un
+complot, mais dans la situation morale où il se trouvait sous
+l'influence de son ennui, le rapprochement qu'il pressentait lui
+devenait assez indifférent, car rien dans la vie ne lui paraissait avoir
+grande importance, et il sentait qu'il ne tenait plus guère soit à
+rester libre, soit à infliger à sa femme une plus longue punition.
+
+«Personne n'a raison, personne n'a tort; ainsi donc, elle non plus n'est
+pas coupable» pensait-il. N'était-ce pas chose indifférente pour lui,
+qui avait des intérêts si différents, de vivre ou de ne pas vivre avec
+elle? Secouant son apathie, qui seule retenait son consentement, il se
+décida pourtant, avant de leur répondre, à aller à Moscou consulter
+Bazdéïew.
+
+
+FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:
+
+«_Moscou, 17 novembre_.--Je reviens de chez le Bienfaiteur, et j'écris à
+la hâte tout ce que j'y ai ressenti. Il vit pauvrement, et voilà trois
+ans qu'il souffre d'une douloureuse maladie de vessie: jamais une
+plainte, jamais un murmure. Depuis le matin jusque bien avant dans la
+nuit, à part quelques instants consacrés à ses repas, d'une extrême
+frugalité, il se livre à des travaux scientifiques. Il m'a reçu
+affectueusement, m'a fait asseoir sur le lit où il était couché. Je
+l'abordai avec les signes maçonniques du grand Orient et de Jérusalem;
+il y répondit, et me demanda, avec un doux sourire, ce que j'avais
+appris dans les loges de Prusse et d'Écosse. Je lui racontai, tout en
+lui communiquant les propositions que j'avais faites à celle de
+Pétersbourg, le mauvais accueil que j'y avais trouvé, et ma rupture avec
+les frères. Il garda longtemps le silence et m'exposa ensuite son
+opinion, qui éclaira aussitôt mon passé et mon avenir; je fus frappé de
+sa question: «Vous souvenez-vous des trois buts de l'ordre: 1° la
+conservation et l'étude des mystères; 2° la purification et le
+perfectionnement de soi-même, afin de pouvoir y participer; 3° le
+perfectionnement de l'humanité par le désir de la purification? Quel est
+le principal but des trois? Sans doute le perfectionnement moral, car
+nous pouvons y tendre toujours, quelles que soient les circonstances,
+mais c'est aussi celui qui exige le plus d'efforts, et nous risquons de
+pécher par orgueil, en nous tournant vers l'étude des mystères que notre
+impureté nous rend indignes de comprendre, ou en prenant à tâche
+l'amélioration du genre humain, en restant nous-mêmes un exemple de
+perversité et d'indignité. L'illuminisme a perdu de sa pureté et s'est
+entaché d'orgueil pour s'être laissé entraîner par le courant de l'amour
+du bien public.» À ce point de vue, il a blâmé mon discours et tout ce
+que j'ai fait. Je lui ai donné raison. À propos de mes affaires de
+famille, il m'a dit que, le devoir du vrai maçon étant le
+perfectionnement de soi-même, nous croyons souvent y parvenir plus vite
+en nous débarrassant de toutes les difficultés à la fois, tandis que
+c'est le contraire: nous ne pouvons progresser qu'au milieu des luttes
+de la vie, par la connaissance de nous-même, où l'on ne peut parvenir
+que par la comparaison. Il ne faut point oublier non plus la vertu
+principale, l'amour de la mort. Les vicissitudes peuvent seules nous en
+démontrer toute la vanité et contribuer à nourrir en nous cet amour,
+c'est-à-dire la croyance à une nouvelle vie. Ces paroles me frappèrent
+d'autant plus que, malgré son terrible état de maladie, Bazdéïew ne se
+sent point fatigué de vivre. Il aime la mort, pour laquelle, malgré sa
+pureté et son élévation, il ne se reconnaît pas encore suffisamment
+préparé. En m'expliquant le grand carré de la création, il me dit que
+les chiffres 3 et 7 étaient la base de tout; il me donna le conseil de
+ne pas me détacher de mes frères de Pétersbourg, de rester au second
+grade, et d'user de mon influence pour les préserver de l'entraînement
+de l'orgueil, et les soutenir dans la voie de la vérité et du progrès.
+Il me conseilla pour moi-même une stricte surveillance, et me donna ce
+cahier pour y tenir registre de toutes mes actions.
+
+«_Pétersbourg, 23 novembre_.--Je vis de nouveau avec ma femme; ma
+belle-mère arriva chez moi en larmes me dire qu'Hélène me suppliait de
+l'écouter, qu'elle était innocente, malheureuse de mon abandon...
+etc.... Je sentais que si je la laissais venir, je n'aurais pas la force
+de résister à sa prière. Je ne savais que faire, ni à qui demander
+conseil. Si le Bienfaiteur eût été ici, il m'aurait secouru. Je relus
+ses lettres, je me rappelai nos causeries, et j'en conclus que je ne
+devais point refuser à celui qui demande, mais tendre la main à tous, et
+à plus forte raison à celle qui est liée à moi, et qu'il me fallait
+porter ma croix! Mais si mon pardon a pour mobile le bien, que du moins
+ma réunion avec elle n'ait qu'un but spirituel! J'ai dit à ma femme que
+je la suppliais d'oublier tout le passé, que je la priais de me
+pardonner si j'ai eu des torts, mais que, de mon côté, je n'avais aucun
+pardon à lui accorder. J'étais heureux de le lui dire. Qu'elle ne sache
+jamais combien il m'a été pénible de la revoir! Je me suis établi dans
+l'étage d'en haut de la grande maison, et j'éprouve l'heureux sentiment
+de la régénération.»
+
+
+IX
+
+
+La haute société, qui se réunissait soit à la cour, soit dans les grands
+bals, se divisait alors comme toujours en quelques cercles, dont chacun
+avait sa nuance particulière. Le plus nombreux était le cercle français,
+celui de l'alliance franco-russe, celui de Roumiantzow et de
+Caulaincourt. Aussitôt après sa réconciliation avec son mari, Hélène y
+occupa une des premières places. L'ambassade française et beaucoup de
+gens connus par leur esprit et leur amabilité fréquentèrent son salon.
+
+Elle avait été à Erfurth pendant la mémorable entrevue des deux
+Empereurs, et y avait connu tout ce que l'Europe contenait de
+remarquable et qui entourait alors Napoléon. Elle y eut un succès
+éclatant. Napoléon lui-même, frappé au théâtre par sa beauté, voulut
+savoir qui elle était. Ses succès comme jeune femme belle et élégante
+n'étonnèrent point son mari, car elle avait encore embelli; mais il fut
+surpris de la réputation qu'elle s'était acquise, pendant ces deux
+dernières années, d'une femme charmante, aussi spirituelle que belle. Le
+célèbre prince de Ligne lui écrivait des lettres de huit pages.
+Bilibine gardait ses meilleurs mots pour les lancer devant la comtesse
+Besoukhow; être reçu dans son salon équivalait à un diplôme d'esprit.
+Les jeunes gens lisaient avant de se rendre à ses soirées, pour avoir
+quelque chose à dire. Les secrétaires d'ambassade et les ambassadeurs
+lui confiaient leurs secrets, si bien qu'Hélène était devenue, dans son
+genre, une véritable puissance. Pierre, qui la savait très ignorante,
+assistait parfois à ces réunions et à ces dîners, où l'on causait
+politique, poésie et philosophie, avec un sentiment étrange de
+stupéfaction et de crainte. Il éprouvait le sentiment que doit avoir un
+joueur de gobelets, s'attendant chaque fois à voir ses escamotages
+découverts; mais personne n'y voyait rien. Ce genre de salon était-il un
+terrain d'élection pour la bêtise humaine, ou bien les dupes
+trouvaient-elles du plaisir à être dupées? Le fait est que sa réputation
+de femme d'esprit fermement établie permettait à la comtesse Besoukhow
+de dire les plus grandes sottises: chacune de ses paroles excitait
+l'admiration, et on se plaisait à y découvrir un sens profond, qu'elle
+n'y avait pas soupçonné elle-même.
+
+Cet original distrait, ce mari grand seigneur, qui ne gênait personne et
+ne nuisait pas à l'effet général produit par le ton distingué, de
+rigueur dans ce milieu, Pierre en un mot, était bien le mari qu'il
+fallait à cette brillante beauté, toute faite pour le monde, et servait
+au contraire à mettre en relief l'élégance et la tenue parfaite de sa
+femme. Les occupations de ces deux dernières années, qui, par leur
+nature abstraite, avaient fini par lui faire prendre en dédain tout ce
+qui était en dehors de ce cercle, lui avaient donné une manière d'être,
+teintée d'indifférence et de bienveillance banale, qui, par sa sincérité
+même, lui attirait une déférence involontaire. Il entrait dans le salon
+de sa femme comme il entrait au théâtre. Il connaissait tout le monde,
+accueillait chacun également bien, en restant à égale distance de tous.
+Si la conversation l'intéressait, il y prenait part, exposait
+ouvertement son avis, qui n'était peut-être pas toujours dans le ton
+voulu du moment, sans se préoccuper en rien de la présence des messieurs
+de l'ambassade. Mais l'opinion était si bien fixée sur cet original,
+mari de la femme la plus distinguée de Pétersbourg, qu'on ne songeait
+guère à prendre ses sorties au sérieux.
+
+Parmi les jeunes gens qui fréquentaient assidûment la maison d'Hélène,
+on voyait Boris Droubetzkoï, dont la carrière était des plus brillantes.
+Hélène l'appelait «mon page», le traitait en enfant, et lui souriait
+comme à tout le monde, mais cependant ce sourire blessait Pierre. Boris
+affectait envers lui un respect plein de dignité et de compassion, qui
+ne faisait que l'irriter davantage. Ayant violemment souffert trois ans
+auparavant, il essayait de se soustraire à une seconde humiliation du
+même genre, d'abord en n'étant pas le mari de sa femme, et ensuite en ne
+se permettant pas de la soupçonner.
+
+«Maintenant qu'elle est devenue bas-bleu, elle aura sans doute renoncé à
+ses entraînements d'autrefois. Il n'y a pas d'exemple qu'un bas-bleu ait
+jamais eu des entraînements de coeur,» se répétait-il à lui-même, en
+puisant, on ne sait où, cet axiome devenu pour lui une vérité
+mathématique. Et pourtant, chose étrange, la présence de Boris agissait
+sur lui physiquement, lui coupait bras et jambes, et paralysait en lui
+toute liberté de gestes et de mouvements. «C'est de l'antipathie,» se
+disait-il.
+
+Ainsi, aux yeux du monde, Pierre passait pour un grand seigneur, mari un
+peu aveugle et même comique d'une femme charmante; pour un original
+intelligent, qui ne faisait rien, ne gênait personne; un bon enfant dans
+toute l'acception du mot; tandis que dans le fond de son âme
+s'accomplissait le travail ardu, difficile, du développement intérieur,
+qui lui découvrait beaucoup et lui procurait de grandes joies, sans lui
+épargner cependant de terribles doutes?
+
+
+X
+
+
+FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:
+
+«_24 novembre_.--Levé à huit heures; lu l'Évangile, assisté à la séance
+(Pierre, selon le conseil de Bazdéïew, avait accepté de faire partie
+d'un comité); revenu pour dîner seul. La comtesse a du monde qui m'est
+désagréable. Bu et mangé avec modération, copié après dîner des
+documents nécessaires aux frères. Le soir, descendu chez la comtesse;
+j'y ai raconté une anecdote sur B., et me suis aperçu trop tard, aux
+éclats de rire qui ont accueilli mon récit, qu'il ne fallait pas la
+conter.
+
+«Je me couche heureux et tranquille. Seigneur tout-puissant, aide-moi à
+marcher dans ta voie!
+
+«_27 novembre_.--Levé tard, resté longtemps et paresseusement étendu sur
+mon lit.... Seigneur, soutiens-moi!... Lu l'Évangile sans le
+recueillement exigé. Le frère Ouroussow est venu causer avec moi des
+vanités de ce monde et des plans de réforme de l'Empereur. J'allais les
+critiquer, mais je me suis rappelé nos règles et les exhortations du
+Bienfaiteur: un vrai maçon, instrument actif dans le gouvernement, doit,
+lorsqu'on lui demande son concours, rester spectateur passif de ce qui
+ne le regarde pas. Ma langue est mon ennemie. Les frères V., G., O.,
+sont venus me parler de la réception d'un nouvel adepte. Puis on a passé
+à l'explication des sept colonnes et des sept marches du Temple, des
+sept sciences, des sept vertus, des sept vices et des sept dons du
+Saint-Esprit. Frère O. très éloquent. Ce soir a eu lieu la réception. La
+nouvelle organisation du local a contribué à la beauté du spectacle.
+Boris Droubetzkoï a été reçu, j'ai été son parrain. Un étrange sentiment
+me bouleversait pendant notre tête-à-tête, et les mauvaises pensées
+m'assaillaient: je l'accusais, en se faisant affilier à notre ordre, de
+n'avoir d'autre but que d'obtenir la faveur de nos frères puissants dans
+le monde. Il m'a demandé à plusieurs reprises si N. et S. étaient de
+notre loge (ce à quoi je n'ai pu répondre). Je l'ai observé, je le crois
+incapable de ressentir du respect pour notre saint ordre. Il est trop
+occupé, trop satisfait de l'homme extérieur, pour désirer le
+perfectionnement intérieur. Je crois qu'il manque de sincérité et je me
+suis aperçu qu'il souriait avec mépris à mes paroles. Pendant que nous
+étions seuls, dans l'obscurité du Temple, je l'aurais volontiers percé
+du glaive nu que je tenais devant sa poitrine. Je n'ai pas été éloquent
+et je n'ai pu faire partager mes doutes aux frères et au Vénérable. Que
+le grand Architecte de l'Univers me guide dans les voies de la vérité et
+me fasse sortir du labyrinthe du mensonge!
+
+«_3 décembre_.--Réveillé tard, lu l'Évangile avec froideur. Sorti de ma
+chambre, marché dans la salle, impossible de penser. Boris Droubetzkoï
+est venu, et a raconté un tas d'histoires; sa présence m'a agacé, je
+l'ai contredit. Il m'a répondu, je me suis fâché, et je lui ai répliqué
+par des choses désagréables et grossières. Il s'est tu, et je ne me suis
+rendu compte de ma conduite que trop tard. Je ne sais jamais me contenir
+avec lui; la faute en est à mon amour-propre, car je me regarde comme
+au-dessus de lui, ce qui est mal; il est indulgent pour mes faiblesses,
+tandis que moi, je le méprise. Mon Dieu, fais en sorte qu'en sa présence
+je voie toute mon iniquité et qu'elle puisse lui profiter également!
+
+«_7 décembre_.--Le Bienfaiteur m'est apparu en rêve; son visage rajeuni
+brillait d'un éclat surprenant. Reçu aujourd'hui même une lettre de lui
+sur les devoirs du mariage. Viens, Seigneur, à mon secours; je périrai
+par ma corruption, si tu m'abandonnes!»
+
+
+XI
+
+
+La fortune des Rostow n'était pas en équilibre, malgré les deux années
+passées à la campagne.
+
+Nicolas, fidèle à sa promesse, continuait à servir sans bruit dans le
+même régiment, ce qui n'était pas de nature à lui ouvrir une brillante
+carrière. Il dépensait peu, mais le genre de vie qu'on menait à
+Otradnoë, et surtout la façon dont Mitenka régissait la fortune de la
+famille, faisaient faire la boule de neige aux dettes. Le vieux comte ne
+voyait qu'une issue à cette triste situation: obtenir pour lui un emploi
+du gouvernement; et il se rendit à Pétersbourg avec tous les siens, pour
+quêter une place, et, comme il disait, pour amuser une dernière fois les
+jeunes filles.
+
+Peu après leur arrivée, Berg fit sa déclaration à Véra et fut accepté.
+
+À Moscou, la famille Rostow faisait tout naturellement partie de la plus
+haute société, mais ici leur cercle fut assez mêlé, et ils furent reçus
+en provinciaux par ceux-là mêmes qui, après avoir ouvertement profité à
+Moscou de leur hospitalité, daignaient à peine les reconnaître à
+Pétersbourg.
+
+Ils tenaient table ouverte, et leurs soupers réunissaient les
+personnages les plus divers et les plus étranges: quelques pauvres vieux
+voisins de campagne, leurs filles avec la demoiselle d'honneur Péronnsky
+à leur côté, Pierre Besoukhow et le fils d'un maître de poste du
+district, employé à Pétersbourg. Les intimes de la maison étaient
+Droubetzkoï, Pierre Besoukhow, que le vieux comte avait rencontré dans
+la rue et qu'il avait amené chez lui, et Berg, qui y passait des
+journées entières à témoigner à la comtesse Véra les attentions exigées
+de la part d'un jeune homme à la veille de faire sa proposition.
+
+Il montrait avec orgueil sa main droite blessée à Austerlitz, et tenait
+sans nécessité aucune son sabre de la main gauche. Sa persévérance à
+raconter cet incident, et l'importance qu'il y donnait, avaient fini par
+faire croire à son authenticité, et il avait obtenu deux récompenses.
+
+Quand vint la guerre de Finlande, il s'y distingua également: ramassant
+un éclat de grenade, qui venait de tuer un aide de camp aux côtés du
+commandant des troupes, il le remit à son chef. Ce fait, raconté par lui
+à satiété, fut accepté avec la même facilité que son premier exploit, et
+Berg fut de nouveau récompensé. En 1809, il était donc capitaine dans la
+garde, décoré, et il occupait à Pétersbourg une place très avantageuse,
+pécuniairement parlant.
+
+Quelques jaloux, il est vrai, dénigraient bien un peu ses mérites, mais
+on était forcé de convenir que c'était un brave militaire, exact au
+service, très bien noté par ses chefs, d'une moralité irréprochable, en
+train de parcourir une carrière brillante, et jouissant d'une position
+assurée dans le monde.
+
+Quatre ans auparavant, un soir qu'il était au théâtre à Moscou, Berg y
+aperçut Véra Rostow, et, la désignant à un de ses camarades, Allemand
+comme lui, il lui dit: «Voilà celle qui sera ma femme.» Après avoir
+mûrement pesé toutes ses chances, et comparé sa position à celle des
+Rostow, il se décida à faire le pas décisif.
+
+Sa proposition fut accueillie tout d'abord avec un sentiment de surprise
+peu flatteur pour lui: «Comment le fils d'un obscur gentillâtre de
+Livonie osait-il aspirer à la main d'une comtesse Rostow?» Mais le trait
+distinctif de son caractère, son naïf égoïsme, lui aplanit encore une
+fois toutes les difficultés; il était si convaincu de bien faire, que
+cette conviction se communiqua peu à peu à toute la famille, et l'on
+finit par trouver la combinaison parfaite. La fortune des Rostow était
+très dérangée, le futur ne l'ignorait certes point. Véra comptait
+vingt-quatre printemps, et, malgré sa beauté et sa sagesse, personne ne
+s'était encore présenté!... Le consentement fut donc accordé.
+
+«Voyez-vous, disait Berg à son camarade, qu'il appelait son ami, parce
+qu'il était de bon ton d'avoir un ami, j'ai tout disposé, tout arrangé,
+et je ne me marierais pas si la moindre chose clochait dans mes plans.
+Mon papa et ma maman sont à l'abri du besoin, depuis que je leur ai fait
+obtenir une pension, et moi, je pourrai fort bien vivre à Pétersbourg,
+grâce aux revenus de ma place, à mon savoir-faire et à la dot de ma
+fiancée. Je ne l'épouse pas pour son argent... non, ce serait
+malhonnête, mais il faut que chacun, la femme comme le mari, apporte son
+contingent dans le ménage. À mon avoir j'inscris mon service, ce qui
+vaut bien sans doute quelque chose; au sien, ses relations, sa petite
+fortune, toute médiocre qu'elle peut être, et avec le tout je pourrai
+parfaitement marcher. Et puis, elle est belle, d'un caractère solide,
+elle m'aime, ajouta-t-il en rougissant, je l'aime aussi, car elle a
+beaucoup de bon sens... c'est tout l'opposé de sa soeur, dont le
+caractère est désagréable et l'esprit insignifiant..., on dirait qu'elle
+n'est pas de la famille..., c'est une perle que ma fiancée..., vous la
+verrez, et j'espère que vous viendrez souvent..., il allait dire:
+«dîner,» mais après réflexion il se reprit et dit: «... prendre le thé,»
+et d'un coup de langue il lança vivement un petit anneau de fumée bien
+réussi, emblème parfait du bonheur qu'il rêvait.
+
+Le premier moment d'indécision une fois passé, la famille prit l'air de
+fête qui est de règle en pareille circonstance, mais on y sentait une
+affectation, mélangée d'un certain embarras, qui provenait de la joie
+que l'on éprouvait de se débarrasser de Véra, et que l'on craignait de
+ne pas suffisamment déguiser. Le vieux comte, fort gêné par-dessus le
+marché, ne pouvait parvenir, par suite de ses nombreuses dettes, à fixer
+le chiffre de là dot; huit jours seulement le séparaient de la noce, et
+il n'en avait rien dit à Berg, fiancé depuis un mois. 300 âmes
+représentaient la fortune de chacune de ses filles à leur naissance,
+mais depuis lors elles avaient été engagées et vendues; de capital, il
+n'y en avait point, et il ne savait comment résoudre la difficulté.
+Donnerait-il à sa fille la propriété de Riazan? Vendrait-il une forêt,
+où emprunterait-il de l'argent contre une lettre de change? Il y
+songeait encore, lorsque Berg, entrant chez lui un matin, lui demanda
+carrément, un aimable sourire sur les lèvres, de vouloir bien lui
+déclarer quelle serait la dot de la comtesse Véra. Le comte, troublé par
+cette question, qu'il ne pressentait et ne redoutait que trop, lui
+répondit par des lieux communs:
+
+«Tu seras content de moi, mon cher... mais j'aime à voir que tu
+t'occupes de tes intérêts, c'est bien, très bien!...» Et, frappant sur
+l'épaule de son futur gendre, il se leva pour rompre ce pénible
+entretien; mais ce dernier, sans cesser de sourire, lui dit, avec le
+plus grand calme, que s'il ne savait au juste à quoi s'en tenir sur la
+fortune de sa fiancée, et que s'il n'en touchait pas une partie au
+moment même du mariage, il se verrait contraint de se retirer:
+
+«Vous serez de mon avis, comte; ce serait une vilaine action de me
+marier sans connaître les ressources dont je disposerai pour pourvoir à
+l'entretien de ma femme.»
+
+Le comte, emporté par un mouvement généreux, et désireux d'éviter de
+nouvelles demandes, mit fin à la conversation en lui promettant
+formellement de lui signer une lettre de change de 80 000 roubles. Berg
+baisa son futur beau-père à l'épaule pour lui exprimer sa
+reconnaissance, en ajoutant qu'il lui en faudrait présentement 30 000
+pour monter son ménage, ou tout au moins 20 000, et que, dans ce cas, la
+lettre de change ne serait que de 60 000.
+
+«Oui, oui, c'est bien, dit le vieux vivement.... Seulement, excuse-moi,
+mon cher, si je te donne les 20 000 en plus des 80.... Tu peux y
+compter, mon cher, ce sera ainsi, n'en parlons plus!»
+
+
+XII
+
+
+Natacha venait d'avoir seize ans dans cette même année 1809 qu'elle
+s'était assignée comme le terme de son attente, après le baiser donné à
+Boris quatre ans auparavant; depuis lors elle ne l'avait point revu.
+Lorsqu'on parlait de lui devant la comtesse, Natacha ne témoignait aucun
+embarras: pour elle, cet amour avait été un enfantillage sans portée, et
+rien de plus; cependant, tout au fond de son coeur, elle se demandait
+avec inquiétude si sa promesse d'enfant ne constituait pas une
+obligation sérieuse, qui la liait à lui.
+
+Boris n'était plus revenu les voir depuis son premier départ pour
+l'armée, bien qu'il fût allé plus d'une fois à Moscou et qu'il eût même
+passé à une petite distance d'Otradnoë.
+
+Natacha en tirait la conclusion qu'il l'évitait, et les réflexions
+chagrines de ses parents à son sujet confirmaient ses suppositions:
+
+«De nos jours, disait la comtesse, on oublie les vieux amis!»
+
+Anna Mikhaïlovna se montrait aussi plus rarement, et avait adopté dans
+son maintien une certaine affectation de dignité, jointe à un
+enthousiasme exubérant pour les mérites de son fils et pour sa brillante
+carrière. À l'arrivée des Rostow à Pétersbourg, Boris alla leur faire sa
+visite, sans la moindre émotion. Son roman avec Natacha n'étant plus à
+ses yeux qu'un poétique souvenir, il désirait leur faire comprendre que
+ces relations d'enfance n'entraînaient à leur suite aucun engagement, ni
+pour elle ni pour lui. Il avait su d'ailleurs se conquérir une fort
+agréable position dans le monde par son intimité avec la comtesse
+Besoukhow; son rapide avancement, dû à la protection et à la confiance
+que lui témoignait une personne influente, demandait, comme complément à
+sa fortune, un beau mariage avec une riche héritière, et ce rêve pouvait
+facilement se réaliser! Natacha n'était pas au salon lorsqu'il y entra;
+mais, prévenue aussitôt, elle accourut toute rougissante, et un sourire
+plus qu'affectueux rayonna sur son visage.
+
+Boris, qui se rappelait la fillette d'autrefois avec ses jupes courtes,
+ses yeux noirs et brillants, ses boucles en désordre et ses francs
+éclats de rire, fut stupéfait à la vue de la jeune fille d'aujourd'hui,
+et ne put dissimuler le sentiment d'admiration qui s'empara spontanément
+de lui. Elle s'en aperçut et lui en sut gré.
+
+«Reconnais-tu ton espiègle petite amie de jadis?» lui demanda la
+comtesse.
+
+Boris baisa la main de Natacha, en exprimant sa surprise:
+
+«Comme vous avez embelli!
+
+--Je crois bien!» lui répondirent ses yeux mutins.
+
+Natacha ne prit aucune part à la conversation: elle examinait en
+silence, jusque dans ses moindres détails, le fiancé de ses jeunes
+années. Celui-ci sentait peser sur lui tout le poids de ce regard
+scrutateur, mais amical, et le lui rendait à la dérobée.
+
+Elle remarqua aussitôt que l'uniforme, les éperons, la cravate, la
+coiffure de Boris, tout était à la dernière mode et du plus pur «comme
+il faut». Assis de trois quarts dans un fauteuil, de sa main droite il
+tendait sur la main gauche un gant blanc, à peau fine et souple, qui
+l'emprisonnait étroitement. Dépeignant, d'un air légèrement dédaigneux,
+les plaisirs de la haute société de Pétersbourg, il passait en revue,
+non sans y mettre une pointe d'ironie, le Moscou du temps passé et leurs
+connaissances communes. Natacha ne fut pas dupe du ton dégagé dont il
+parla, en passant, du bal chez un des ambassadeurs et de ses invitations
+à deux autres soirées. Son regard et son silence prolongé finirent par
+le troubler; il se tournait souvent de son côté et s'interrompait au
+milieu de ses récits. Au bout de dix minutes, il se leva et prit congé,
+tandis que les yeux gais et moqueurs de Natacha suivaient chacun de ses
+mouvements. Boris dut s'avouer qu'elle était tout aussi séduisante,
+peut-être même plus, qu'auparavant, mais qu'il ne devait point songer à
+l'épouser, car la médiocrité de sa fortune deviendrait un obstacle à sa
+carrière à lui; se laisser aller au charme qu'il lui reconnaissait et
+renouer avec elle ses relations d'autrefois, c'était aussi impossible
+qu'indélicat; il résolut donc d'éviter de la rencontrer à l'avenir, et
+peu de jours cependant après cette sage résolution il reparut chez les
+Rostow et y passa la plus grande partie de son temps. Il se disait
+parfois qu'une explication était nécessaire, afin qu'elle comprît bien
+que le passé devait être oublié de part et d'autre, et que malgré
+tout... elle ne pouvait devenir sa femme; mais il ne réussissait jamais
+à aborder ce sujet embarrassant, et il se laissait entraîner sans
+réfléchir. Natacha, de son côté, semblait, au dire de Sonia et de sa
+mère, se préoccuper de nouveau vivement de lui. Elle lui chantait ses
+romances favorites, lui montrait ses albums, le forçait à y écrire des
+vers, ne lui permettait pas de rappeler le passé, mais lui donnait à
+entendre combien le présent était beau et radieux; aussi la quittait-il
+chaque soir en laissant tout dans le vague, sans lui avoir dit un mot de
+ce qu'il voulait lui dire, et ne sachant lui-même comment cela finirait.
+Il négligeait même la belle Hélène et en recevait journellement des
+billets pleins d'amers reproches, qui ne l'empêchaient pas de retourner
+le lendemain auprès de Natacha.
+
+
+XIII
+
+
+Un soir que la vieille comtesse, débarrassée de ses fausses boucles, en
+camisole et coiffée d'un bonnet de nuit qui ne recouvrait qu'à moitié
+une touffe de cheveux blancs, geignait et gémissait, en faisant force
+signes de croix et de _mea culpa_ devant ses images, le front contre
+terre: la porte de la chambre s'ouvrit brusquement, et Natacha,
+nu-pieds, également en camisole et en papillotes, entra comme un
+ouragan. Sa mère, qui marmottait sa dernière prière: «Si cette couche
+devait être mon tombeau,» etc., etc., fronça le sourcil en se retournant
+et sortit de son recueillement. Natacha, rouge, animée, la voyant en
+prières, arrêta brusquement, tira la langue, comme une vraie gamine
+déconcertée, et attendit. Voyant que le silence de sa mère se
+prolongeait, elle courut vers le lit et, laissant glisser ses
+pantoufles, se blottit sous les draps de cette couche, qui inspirait,
+paraît-il, des craintes si lugubres à la comtesse. C'était un lit élevé,
+avec un édredon et cinq étages d'oreillers de différentes grandeurs.
+Natacha y disparut tout entière; attirant à elle la couverture, elle se
+fourra dessous, s'y enroula, s'y recoquilla et passa la tête sous le
+drap, qu'elle soulevait de temps à autre pour voir ce que faisait sa
+mère. La comtesse, ayant terminé ses génuflexions, s'approcha de sa
+fille avec un air sévère, qui fit aussitôt place à un tendre sourire:
+
+«Eh bien, eh bien, dit-elle, tu te caches?
+
+--Maman, peut-on causer, peut-on? demanda Natacha.... Encore un petit
+baiser, maman, là, là, sous le menton.» Et elle enlaça sa mère de ses
+deux bras avec sa brusquerie habituelle; mais elle y mettait une telle
+adresse et elle savait si bien s'y prendre, que jamais elle ne lui
+faisait le moindre mal.
+
+«Qu'as-tu à me dire ce soir?» lui demanda sa mère en s'enfonçant à son
+tour bien à son aise dans ses oreillers, pendant que Natacha, roulant
+sur elle-même comme une balle, se rapprochait et s'étendait à ses côtés
+de l'air le plus sérieux du monde.
+
+Ces visites nocturnes de sa fille, visites qui avaient toujours lieu
+avant que le comte fût revenu du Club, étaient pour la mère une douce
+jouissance.
+
+«Voyons, raconte, moi aussi j'ai à te parler...»
+
+Natacha posa sa main sur la bouche de sa mère.
+
+«De Boris? dit-elle. Je sais; c'est pour cela que je suis venue. Dites,
+maman, dites, il est très bien, n'est-ce pas?
+
+--Natacha, tu as seize ans; et à ton âge j'étais mariée! Tu demandes
+s'il est bien? Certainement, il est bien, et je l'aime comme un fils;
+mais que désires-tu? À quoi penses-tu? Je ne vois qu'une chose: c'est
+que tu lui as tourné la tête, et après?...» La comtesse jeta un coup
+d'oeil à sa fille: immobile, elle fixait ses regards sur un des sphinx
+en acajou qui ornaient les quatre coins du grand lit; l'expression grave
+et réfléchie de sa physionomie frappa sa mère, elle écoutait et pensait.
+«Et après, répéta la comtesse... pourquoi lui as-tu tourné la tête? Que
+veux-tu de lui? Tu ne peux pas l'épouser, tu le sais bien.
+
+--Mais pourquoi donc? reprit Natacha sans bouger.
+
+--Parce qu'il est jeune, parce qu'il est pauvre, parce qu'il est ton
+proche parent, et parce que tu ne l'aimes pas.
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--Je le sais, et cela n'est pas bien; ma chérie.
+
+--Et si je le voulais?
+
+--Écoute-moi; je te parle sérieusement...»
+
+Sans lui donner le temps d'achever, Natacha saisit la large main de sa
+mère, en baisa d'abord le dessus, puis le dessous, puis la paume, puis
+les doigts, qu'elle pliait l'un après l'autre en murmurant:
+
+«Janvier, février, mars, avril, mai. Eh bien, maman, parlez!»
+
+Sa mère s'était tue et, la regardant, s'abandonnait au plaisir de
+contempler son enfant bien-aimée.
+
+«Oui, tu as tort; personne ne se souvient aujourd'hui de vos relations
+d'enfance, et son intimité avec toi peut te compromettre aux yeux des
+autres jeunes gens... et puis il est inutile de le tourmenter!... Il
+aurait trouvé un parti riche, c'est ce qu'il lui faut, tandis qu'à
+présent il a perdu la tête!
+
+--L'a-t-il perdue? demanda Natacha.
+
+--Je vais te citer un exemple, et un exemple qui me concerne: j'avais un
+cousin....
+
+--Oui, je sais, Cyrille Matvéévitch, n'est-ce pas? mais c'est un vieux!
+
+--Oh! il ne l'a pas toujours été!... Je parlerai à Boris; il faut qu'il
+cesse de venir aussi souvent!
+
+--Pourquoi, si cela l'amuse?
+
+--Parce que cela ne mènera à rien.
+
+--Comment pouvez-vous en être sûre? Ne lui dites rien, maman, je vous en
+prie, s'écria Natacha du ton offensé de quelqu'un à qui l'on veut
+enlever son bien.... Soit, je ne l'épouserai pas, mais pourquoi
+l'empêcher de venir, puisque cela lui plaît et à moi aussi? Pourquoi ne
+pas continuer ainsi?
+
+--Comment «ainsi», ma chérie!
+
+--Mais oui, «ainsi»; la belle affaire que je ne l'épouse pas!... Eh
+bien, cela restera «ainsi».
+
+--Oh, oh! reprit sa mère, prise d'un fou rire, «Ainsi,» «ainsi,»
+répétait-elle.
+
+--Voyons, ne riez donc pas tant, maman; le lit en tremble! Comme vous me
+ressemblez, vous êtes aussi rieuse que moi!... attendez!...» Et,
+saisissant de nouveau la main de sa mère, elle reprit ses baisers et ses
+calculs interrompus: «Juin, juillet, août!... Maman, il est très
+amoureux! Qu'en pensez-vous? L'a-t-on été autant de vous? Il est bien,
+très bien! Seulement pas tout à fait à mon goût: il est étroit, comme la
+caisse de la pendule de la salle à manger. Vous ne me comprenez pas?...
+il est étroit, il est gris clair....
+
+--Quelles absurdités!
+
+--Comment ne me comprenez-vous pas? Nicolas m'aurait donné raison.
+Besoukhow, lui, est bleu, gros bleu et rouge; il me fait l'effet d'un
+carré.
+
+--Je crois que tu fais aussi la coquette avec celui-là!...»
+
+Et la comtesse ne put s'empêcher de rire.
+
+«Pas du tout; l'autre est un franc-maçon, je l'ai découvert: il est bon,
+parfaitement bon, mais je le vois toujours gros bleu et rouge; comment
+vous faire comprendre cela?...
+
+--Petite comtesse, tu ne dors pas?» cria au même moment le comte de
+l'autre côté de la porte.
+
+Natacha bondit hors du lit, saisit ses pantoufles et s'élança dans sa
+chambre par la sortie opposée.
+
+Elle fut longtemps à s'endormir: elle pensait à mille choses à la fois,
+et elle en arrivait toujours à conclure que personne ne pouvait deviner,
+ni tout ce qu'elle comprenait, ni tout ce qu'elle valait. «Et Sonia me
+comprend-elle?» Elle regarda sa cousine, qui dormait, gracieusement
+pelotonnée, ses belles et épaisses nattes enroulées autour de la tête.
+«Oh! pas du tout! Elle est si vertueuse; elle aime Nicolas, tout le
+reste lui est indifférent. Maman non plus! C'est vraiment étonnant! Je
+suis très intelligente, et comme... elle est jolie!» ajoutait-elle en
+mettant cette réflexion à son adresse dans la bouche d'un tiers créé par
+son imagination et qui devait être le phénix des hommes, un esprit
+supérieur! «Elle a tout, tout pour elle, disait cet aimable inconnu,
+jolie, charmante, adroite comme une fée; elle nage, elle monte à cheval
+dans la perfection, et quelle voix, une voix surprenante!...» Et Natacha
+fredonna aussitôt quelques mesures de son passage favori de la messe de
+Cherubini, puis, se jetant joyeuse et souriante sur son lit, elle appela
+Douniacha et lui commanda d'éteindre la bougie. Douniacha n'avait pas
+encore quitté la chambre, que Natacha s'était envolée dans le monde
+heureux des songes, où tout était aussi beau, aussi facile que dans la
+vie réelle, mais bien plus attrayant, car ce n'était pas la même chose.
+
+Le lendemain, la comtesse eut un long entretien avec Boris qui, dès
+lors, cessa ses visites.
+
+
+XIV
+
+
+Le 31 décembre 1809, il y avait un grand bal chez un personnage
+considérable du temps de Catherine. Le corps diplomatique y était
+invité, et l'Empereur même avait promis d'y venir.
+
+Une brillante illumination éclairait de mille feux la façade de l'hôtel,
+qui était situé sur le quai Anglais. L'entrée était tendue de drap
+rouge, et depuis les gendarmes jusqu'aux officiers et au grand-maître de
+police, tous attendaient sur le trottoir. Les voitures arrivaient et
+repartaient, et la file des laquais en livrée, de gala et des chasseurs
+aux plumets multicolores se succédait sans interruption. Les portières
+s'ouvraient, les lourds marchepieds s'abaissaient avec bruit; militaires
+et civils en grand uniforme, chamarrés de cordons et de décorations, en
+descendaient, et les dames, en robe de satin, enveloppées dans leurs
+manteaux d'hermine, franchissaient à la hâte et sans bruit le passage
+recouvert de drap rouge.
+
+Dès qu'un nouvel équipage s'arrêtait, un murmure courait par la foule,
+qui se découvrait: «Est-ce l'Empereur?... Non, c'est un ministre... un
+prince étranger... un ambassadeur, tu vois bien le plumet,» se
+disait-on. Et un individu, mieux habillé que ceux qui l'entouraient,
+leur nommait à haute voix les arrivants et semblait les connaître tous.
+
+Le tiers des invités était déjà réuni, que chez les Rostow on en était
+encore à se presser et à donner aux toilettes le dernier coup de main.
+Que de préparatifs n'avait-on pas faits, que de craintes n'avait-on pas
+eues, à cause de ce bal! Recevrait-on une invitation? Les robes
+seraient-elles prêtes à temps? Tout s'arrangerait-il à leur gré?
+
+La vieille demoiselle d'honneur, Marie Ignatievna Péronnsky, jaune et
+maigre, parente et amie de la comtesse, et de plus, le chaperon attitré
+de nos provinciaux dans le grand monde, devait les accompagner, et il
+était convenu qu'on irait la chercher à dix heures chez elle, au palais
+de la Tauride; mais dix heures venaient de sonner, et les demoiselles
+n'étaient pas encore prêtes.
+
+C'était le premier grand bal de Natacha; aussi ce jour-là, levée dès
+huit heures, avait-elle passé la journée, dans une activité fiévreuse;
+tous ses efforts n'avaient qu'un but: c'était qu'elles fussent habillées
+toutes les trois dans la perfection, labeur difficile, dont on lui avait
+laissé toute la responsabilité. La comtesse avait une robe de velours
+massaca, tandis que de légères toilettes de tulle, garnies de roses
+mousseuses, et doublées de taffetas rose, étaient destinées aux jeunes
+filles, uniformément coiffées à la grecque.
+
+Le plus important était fait: elles s'étaient parfumé et poudré le
+visage, le cou, les mains, sans oublier les oreilles; les bas de soie à
+jour étaient soigneusement tendus sur leurs petits pieds, chaussés de
+souliers de satin blanc, et l'on mettait la dernière main à leur
+coiffure. Sonia avait même déjà passé sa robe et se tenait debout au
+milieu de leur chambre, attachant un dernier ruban à son corsage et
+pressant de son doigt, jusqu'à se faire mal, l'épingle récalcitrante qui
+grinçait en perçant le ruban. Natacha, l'oeil à tout, assise devant la
+psyché, un léger peignoir jeté sur ses épaules maigres, était en retard:
+
+«Pas ainsi, pas ainsi. Sonia! dit-elle en lui faisant brusquement
+tourner la tête et en saisissant ses cheveux, que la femme de chambre
+n'avait pas eu le temps de lâcher. Viens ici!» Sonia s'agenouilla,
+pendant que Natacha lui posait le noeud à sa façon.
+
+«Mais, mademoiselle, il m'est impossible... dit la femme de chambre.
+
+--C'est bien, c'est bien!... Voilà, Sonia..., comme cela!...
+
+--Serez-vous bientôt prêtes? leur cria la comtesse du fond de sa
+chambre. Il va être bientôt dix heures!
+
+--Tout de suite, tout de suite, maman! Et vous?
+
+--Je n'ai que ma toque à mettre.
+
+--Pas sans moi, vous ne saurez pas la mettre!
+
+--Mais il est dix heures!»
+
+Dix heures et demie était l'heure fixée pour leur entrée au bal, et
+cependant Natacha n'était pas habillée, et il fallait encore aller au
+palais de la Tauride chercher la vieille demoiselle d'honneur.
+
+Une fois coiffée, Natacha, dont la jupe courte laissait voir les petits
+pieds chaussés de leurs souliers de bal, s'élança vers Sonia, l'examina,
+et, se précipitant dans la pièce voisine, y saisit la toque de sa mère,
+la lui posa sur la tête, l'ajusta, et, appliquant un rapide baiser sur
+ses cheveux gris, courut presser les deux femmes de chambre, qui,
+tranchant le fil de leurs dents, s'occupaient à raccourcir le dessous
+trop long de sa robe, tandis qu'une troisième, la bouche pleine
+d'épingles, allait et venait de la comtesse à Sonia, et qu'une quatrième
+tenait à bras tendus la vaporeuse toilette de tulle.
+
+«Mavroucha, plus vite, ma bonne!
+
+--Passez-moi le dé, mademoiselle.
+
+--Aurez-vous bientôt fini? demanda le comte sur le seuil de la porte.
+Voici des parfums, la vieille Péronnsky est sur le gril!
+
+--C'est fait, mademoiselle, dit la femme de chambre en relevant bien
+haut la robe, qu'elle secoua en soufflant dessus, comme pour en
+constater la légèreté et la blancheur immaculée.
+
+--Papa, n'entre pas, n'entre pas! s'écria Natacha en passant sa tête
+dans ce nuage de tulle. Sonia, ferme la porte!» Une seconde après, le
+vieux comte fut admis; lui aussi s'était fait beau; parfumé et pommadé
+comme un jeune homme, il portait l'habit gros bleu, la culotte courte et
+des souliers à boucles: «Papa, comme tu es bien! tu es charmant! lui
+dit Natacha pendant qu'elle l'examinait dans tous les sens.
+
+--Un moment, mademoiselle, permettez, disait la femme de chambre
+agenouillée, tout occupée à égaliser les jupons et à manoeuvrer
+adroitement avec sa langue un paquet d'épingles qu'elle faisait passer
+d'un coin de sa bouche à l'autre.
+
+--C'est désespérant, s'écria Sonia, qui suivait de l'oeil tous ses
+mouvements; le jupon est trop long, trop long!»
+
+Natacha, s'éloignant de la psyché pour se voir plus à l'aise, en convint
+aussi.
+
+«Je vous assure, mademoiselle, que la robe n'est pas trop longue, dit
+piteusement Mavroucha, qui se traînait à quatre pattes à sa suite.
+
+--Positivement, elle est trop longue, mais nous allons faufiler un
+ourlet,» assura Douniacha avec autorité.
+
+Et, tirant aussitôt l'aiguille qu'elle avait piquée dans le fichu croisé
+sur sa poitrine, elle recommença à coudre.
+
+À ce moment, la comtesse, en robe de velours, sa toque sur la tête,
+entra timidement dans la chambre.
+
+«Oh! qu'elle est belle!... Elle vous enfonce toutes!» s'écria le vieux
+comte en s'avançant pour l'embrasser; mais, de crainte de voir sa
+toilette froissée, elle l'écarta doucement en rougissant comme une jeune
+fille.
+
+«Maman, la toque plus de côté, je vais vous l'épingler...»
+
+Et d'un bond Natacha se jeta sur sa mère, en déchirant par ce brusque
+mouvement, à la grande consternation des ouvrières qui n'avaient pu la
+suivre, le tissu aérien qui l'enveloppait.
+
+«Ah, mon Dieu! vrai, ce n'est pas ma faute!
+
+--Ce n'est rien, reprit Douniacha résolument; on n'y verra rien!
+
+--Oh! mes beautés, mes reines! s'écria la vieille bonne, qui était
+entrée à pas de loup pour les admirer... et Sonia aussi... quelles
+beautés!»
+
+Enfin, à dix heures un quart, on monta en voiture, et on se dirigea vers
+la Tauride.
+
+Malgré son âge et sa laideur, Mlle Péronnsky avait passé par les mêmes
+procédés de toilette, avec moins de hâte, il est vrai, vu sa grande
+habitude; sa vieille personne, bichonnée, parfumée et vêtue d'une robe
+de satin jaune ornée du chiffre de demoiselle d'honneur, excitait
+également l'enthousiasme de sa femme de chambre. Elle était prête et
+accorda de grands éloges aux toilettes de la mère et des filles. Enfin,
+après force compliments, ces dames, tout en prenant bien soin de leurs
+robes et de leurs coiffures, s'installèrent dans leurs équipages
+respectifs.
+
+
+XV
+
+
+Natacha n'avait pas eu de la journée un seul moment de liberté, pas une
+seconde pour réfléchir à ce qu'elle allait voir; mais elle en eut tout
+le loisir pendant le long trajet qu'elles eurent à faire par un temps
+froid et humide, et dans la demi obscurité de la lourde voiture où elle
+était emboîtée, serrée et balancée à plaisir. Son imagination lui
+représenta vivement le bal, les salles inondées de lumière, l'orchestre,
+les fleurs, les danses, l'Empereur, toute la brillante jeunesse de
+Pétersbourg. Cette attrayante vision s'accordait si peu avec
+l'impression que lui faisaient éprouver le froid et les ténèbres,
+qu'elle ne pouvait en croire la réalisation prochaine; aussi ne s'en
+rendit-elle bien compte que lorsque, après avoir frôlé de ses petits
+pieds le tapis rouge placé à l'entrée et ôté sa pelisse dans le
+vestibule, elle se fut engagée avec Sonia, en avant de sa mère, sur le
+grand escalier brillamment éclairé. Alors seulement elle pensa à la
+façon dont elle devait se conduire, et s'efforça de se composer ce
+maintien réservé et modeste qu'elle tenait pour indispensable à toute
+jeune fille dans un bal; mais elle sentit aussitôt, heureusement pour
+elle, que ses yeux ne lui obéissaient point, qu'ils couraient dans tous
+les sens, que l'émotion lui faisait battre le coeur à cent pulsations
+par minute et l'empêchait de voir clair autour d'elle! Il lui fut donc
+impossible de se donner le maintien désiré, qui l'aurait d'ailleurs
+rendue gauche et ridicule, et elle dut se borner à contenir et à cacher
+son trouble: c'était, à vrai dire, la tenue qui lui seyait le mieux. Les
+Rostow montaient l'escalier au milieu d'une foule d'invités en grande
+toilette, qui échangeaient aussi quelques mots entre eux. Les grandes
+glaces appliquées sur les murs reflétaient l'image des dames en robes
+blanches, roses, bleues, avec des épaules et des bras ruisselants de
+diamants et de perles.
+
+Natacha jeta sur les glaces un regard curieux, mais ne put parvenir à
+s'y voir, tellement tout se confondait et se mêlait dans ce chatoyant
+défilé! À son entrée dans le premier salon, elle fut tout assourdie et
+ahurie par le bourdonnement des voix, le bruit de la foule, l'échange
+des compliments et des saluts, et aveuglée par l'éclat des lumières. Le
+maître et la maîtresse de la maison se tenaient à la porte et
+accueillaient depuis une heure leurs invités avec l'éternelle phrase:
+«Charmé de vous voir,» que les Rostow durent, comme tous les autres,
+entendre à leur tour.
+
+Les deux jeunes filles, habillées de la même façon, avec des roses dans
+leurs cheveux noirs, firent ensemble la même révérence, mais le regard
+de la maîtresse de la maison s'arrêta involontairement sur la taille
+déliée de Natacha, et elle lui adressa un sourire tout spécial,
+différent du sourire stéréotypé et obligatoire avec lequel elle
+accueillait le reste de ses invités. Peut-être le lointain souvenir de
+son temps de jeune fille, de son premier bal, lui revint-il tout à coup
+à la mémoire, et, suivant des yeux Natacha, elle demanda au vieux comte
+laquelle des deux était sa fille.--«Charmante!» ajouta-t-elle, en
+baisant le bout de ses doigts.
+
+On se pressait autour de la porte du salon, car on attendait l'Empereur,
+et la comtesse Rostow s'arrêta au milieu d'un des groupes le plus en
+vue. Natacha sentait et entendait qu'elle excitait la curiosité; elle
+devina qu'elle avait plu tout d'abord à ceux qui s'inquiétaient de
+savoir qui elle était, et sa première émotion en fut un peu calmée. «Il
+y en a qui nous ressemblent, il y en a qui sont moins bien,»
+pensa-t-elle.
+
+La vieille Péronnsky leur nomma les personnes les plus marquantes.
+
+«Voyez-vous là-bas cette tête grise avec des cheveux bouclés? c'est le
+ministre de Hollande,» dit-elle en indiquant un homme âgé et entouré de
+dames, qu'il faisait pouffer de rire.
+
+«Ah! voilà la reine de Pétersbourg, la comtesse Besoukhow,
+ajouta-t-elle en désignant Hélène, qui faisait son entrée. Comme elle
+est belle! Elle ne le cède en rien à Marie Antonovna! Regardez comme
+jeunes et vieux s'empressent à lui faire leur cour.... Elle est belle et
+intelligente! On dit que le prince en est amoureux fou... et celles-là,
+voyez, elles sont laides, mais encore plus recherchées, si c'est
+possible, que la belle Hélène; ce sont la femme et la fille d'un
+archimillionnaire!--Là-bas plus loin, c'est Anatole Kouraguine,»
+continua-t-elle, en leur désignant un grand chevalier-garde, très beau
+garçon, portant haut la tête, qui venait de passer à côté d'elles sans
+les voir. «Comme il est beau, n'est-ce pas? On le marie avec l'héritière
+aux millions. Votre cousin Droubetzkoï la courtise aussi...--Mais
+certainement, c'est l'ambassadeur de France en personne, c'est
+Caulaincourt, répondit-elle à une question de la comtesse. Ne dirait-on
+pas un roi? Ils sont du reste fort agréables tous ces Français;
+personne n'est plus charmant qu'eux dans le monde.... Ah! la voilà
+enfin, la belle des belles, notre délicieuse Marie Antonovna; quelle
+simplicité dans sa toilette!... ravissante!...--Et ce gros en lunettes,
+ce franc-maçon universel, Besoukhow, quel pantin à côté de sa femme!»
+
+Pierre se frayait un passage dans la foule en balançant son gros corps,
+en saluant de la tête, de droite et de gauche, avec sa bonhomie
+familière, et aussi à son aise que s'il traversait un marché; il
+semblait chercher quelqu'un.
+
+Natacha aperçut avec joie cette figure connue, «ce pantin,» comme disait
+Mlle Péronnsky, qui lui avait promis de venir à ce bal et de lui amener
+des danseurs.
+
+Il était déjà tout près d'elle, lorsqu'il s'arrêta pour causer avec un
+militaire en uniforme blanc, de taille moyenne et d'une figure agréable,
+qui s'entretenait avec un homme de haute taille, chamarré de
+décorations: c'était Bolkonsky, que Natacha reconnut aussitôt. Elle le
+trouva plus animé, rajeuni, embelli:
+
+«Maman, encore une connaissance! dit-elle; il a passé la nuit chez nous
+à Otradnoë; le vois-tu?
+
+--Comment, vous le connaissez? demanda la vieille Péronnsky, je ne puis
+le souffrir! Il fait à présent la pluie et le beau temps; c'est un
+orgueilleux, comme son père. Il s'est lié avec Spéransky et compose
+toutes sortes de projets de loi. Regardez un peu sa manière d'être avec
+les dames; en voici une qui lui parle, et il se détourne! Je lui aurais
+nettement dit ma façon de penser, s'il m'avait traitée ainsi!»
+
+
+XVI
+
+
+Soudain un frémissement parcourut tous les groupes, on se porta en
+avant, on recula, on se sépara, l'orchestre éclata en une bruyante
+fanfare, et l'Empereur, suivi du maître et de la maîtresse de la maison,
+fit son apparition. Il s'avança rapidement entre les deux haies vivantes
+qui s'étaient formées sur son passage, saluant de tous les côtés, et
+visiblement pressé de s'affranchir au plus vite de ces démonstrations
+inévitables. L'Empereur entra dans le salon voisin, la foule se
+précipita sur ses pas, puis, refoulée en arrière, elle démasqua la
+porte, auprès de laquelle Sa Majesté causait avec la maîtresse de la
+maison, aux sons de la polonaise du jour commençant par ces paroles:
+«Alexandre, Élisabeth excitent notre enthousiasme.» Un jeune homme tout
+effaré supplia les dames de se reculer; mais plusieurs d'entre elles,
+oubliant toute convenance, oubliant même leur toilette, jouèrent des
+coudes, afin de gagner le premier rang, car les couples commençaient à
+se former pour la danse.
+
+On fit place. L'Empereur souriant, donnant la main à la maîtresse de la
+maison et marchant à contre-mesure, ouvrit le cortège. Le maître de la
+maison le suivit avec la belle Marie Antonovna Naryschkine; puis
+venaient des ambassadeurs, des ministres, des généraux. La majorité des
+dames avait été engagée et s'était jointe à la polonaise, pendant que
+Natacha, sa mère et Sonia faisaient tapisserie avec la minorité. Ses
+bras pendants le long de sa mignonne personne, et sa gorge, à peine
+naissante, se soulevant doucement, elle regardait devant elle, de ses
+yeux brillants et inquiets, et l'expression de sa petite figure variait,
+indécise, entre une grande joie et une grande déception. Ni l'Empereur
+ni les gros bonnets ne l'intéressaient; une seule pensée la tourmentait.
+«Personne ne s'approchera-t-il donc de moi pour m'inviter? se
+disait-elle. Ne danserai-je donc pas de la soirée? Tous ces hommes
+semblent ne pas me voir, ou, s'ils me voient, ils s'imaginent sans doute
+que ce serait temps perdu de s'occuper de moi. Ils ne savent
+certainement pas que je brûle du désir de danser, que je danse dans la
+perfection et qu'ils s'amuseraient beaucoup avec moi.» La musique, qui
+ne cessait pas, la rendait encore plus triste et lui donnait envie de
+pleurer.
+
+Mlle Péronnsky les avait abandonnées, et son père était à l'autre bout
+de la salle; isolées, perdues toutes trois dans cette cohue étrangère,
+elles n'inspiraient d'intérêt à personne, et personne ne s'inquiétait
+d'elles. Bolkonsky, conduisant une dame, les effleura sans les
+reconnaître. Le bel Anatole, souriant et causant avec sa danseuse,
+laissa en passant glisser son regard sur Natacha avec autant
+d'indifférence que si elle avait fait partie intégrante du mur. Boris
+défila deux fois devant elles, et deux fois détourna la tête. Berg et sa
+femme, qui ne dansaient pas, se réunirent aux pauvres délaissées.
+
+Natacha fut profondément humiliée de la formation en plein bal de ce
+groupe de famille. N'avait-on pas son chez-soi pour causer de ses
+affaires? Aussi ne fit-elle pas la moindre attention aux paroles de
+Véra, ni à sa toilette d'un vert éclatant.
+
+Enfin l'Empereur acheva son troisième tour. Il avait changé trois fois
+de dame, et la musique se tut. Un aide de camp empressé se précipita
+vers les dames Rostow, les engageant à reculer encore, quoiqu'elles
+fussent déjà acculées à la muraille, et les premiers accords d'une valse
+au rythme doux et entraînant se firent entendre. L'Empereur, un sourire
+sur les lèvres, passait en revue la société; personne ne s'était encore
+lancé dans le cercle. L'aide de camp ordonnateur s'approcha alors de la
+comtesse Besoukhow et l'engagea; elle lui répondit en posant doucement
+le bras sur son épaule; le danseur, passant aussitôt le sien autour de
+sa taille, l'entraîna dans l'espace laissé libre; ils glissèrent ainsi
+jusqu'au bout opposé de la salle: là, s'emparant de la main gauche de sa
+dame, l'adroit cavalier la fit tourner sur elle-même, et ils
+s'élancèrent de nouveau avec une vitesse croissante, aux sons de la
+musique qui précipitait la mesure, au bruit des éperons qui
+s'entrechoquaient, pendant que la robe de velours de sa belle danseuse
+se gonflait comme une voile en suivant en cadence la mesure à trois
+temps. Natacha ne les quittait pas de ses yeux envieux et aurait
+volontiers pleuré de ne pas avoir été choisie pour ce premier tour.
+
+Le prince André, vêtu de son uniforme blanc de cavalerie, avec
+épaulettes de colonel, en bas de soie et en souliers à boucles, gai et
+en train, causait, à quelques pas des Rostow, avec le baron Firhow, de
+la première séance du conseil de l'empire, qui venait d'être fixée au
+lendemain. Le baron, qui connaissait son intimité avec Spéransky et ses
+travaux législatifs, recueillait auprès de lui des renseignements précis
+sur un sujet qui donnait lieu à une foule de commentaires. Mais le
+prince ne prêtait qu'une oreille distraite à ses paroles, et il portait
+ses regards tantôt sur l'Empereur, tantôt sur le groupe des cavaliers
+qui se préparaient à la danse, sans pouvoir se décider à suivre leur
+exemple.
+
+Il examinait avec curiosité ces hommes intimidés par la présence du
+souverain, et ces femmes qui se pâmaient du désir d'être invitées.
+
+Pierre s'approcha de lui en ce moment:
+
+«Vous qui dansez toujours, allez donc engager ma protégée, la jeune
+comtesse Rostow.
+
+--Où est-elle?... Mille excuses, baron, nous reprendrons et achèverons
+une autre fois cette conversation, mais ici il faut danser,»
+ajouta-t-il, et il suivit Besoukhow. La petite figure désolée de Natacha
+le frappa; il la reconnut, devina ses impressions de débutante, et, se
+souvenant de sa causerie au clair de la lune, il s'approcha gaiement de
+la comtesse.
+
+«Permettez-moi de vous présenter ma fille, lui dit-elle en rougissant.
+
+--J'ai l'honneur de la connaître, mais je ne sais si elle se souvient de
+moi, répondit le prince André, en la saluant avec une politesse
+respectueuse qui démentait la sévère critique de la vieille Péronnsky.
+Lui proposant un tour de valse, il passa son bras autour de la taille de
+Natacha, dont la figure s'éclaira subitement; un sourire radieux,
+reconnaissant, débordant de joie, illumina sa bouche, ses yeux, et en
+chassa les larmes prêtes à jaillir. «Je t'attends depuis une éternité,»
+semblait-elle lui dire; heureuse et émue, elle se pencha doucement sur
+l'épaule de son cavalier, qui passait à bon droit pour un des premiers
+danseurs du moment; elle aussi dansait à ravir, et, de ses pieds
+mignons, elle effleurait le parquet sans la moindre hésitation. Sans
+doute ses épaules et ses bras grêles et anguleux, sa gorge à peine
+formée, ne pouvaient être comparés avec les épaules et les bras
+d'Hélène, sur lesquels s'étendait pour ainsi dire le lustre qu'y avaient
+laissé les milliers de regards fascinés par sa beauté. Quant à Natacha,
+ce n'était qu'une petite fille, décolletée pour la première fois et qui
+certainement en aurait eu honte, si on ne lui avait assuré qu'il devait
+en être ainsi.
+
+Le prince André aimait la danse; cette fois cependant, pressé de mettre
+fin à d'ennuyeuses conversations politiques, et de se dérober à la
+contrainte causée par une auguste présence, il n'avait choisi Natacha
+que pour obliger son ami et parce qu'elle était la première jolie figure
+qui avait attiré ses yeux. Mais à peine eut-il entouré de son bras cette
+taille si flexible, si fine, à peine l'eut-il sentie se pencher et se
+balancer contre sa poitrine, à peine eut-il répondu à ce sourire, si
+voisin de ses lèvres, que les charmes de sa fraîche beauté lui montèrent
+à la tête et le grisèrent comme un vin généreux. Son tour de valse
+achevé, essoufflé, hors d'haleine, il lui rendit la liberté, et
+s'accorda quelques instants de repos, en regardant danser les autres,
+heureux de sentir poindre en lui ce regain de jeunesse et de vie.
+
+
+XVII
+
+
+Boris, l'aide de camp qui avait ouvert le bal, et plusieurs autres
+cavaliers vinrent ensuite engager Natacha, qui, ne pouvant répondre à
+ces nombreuses invitations, les passa à Sonia; elle dansa toute la
+soirée, le teint animé, tout entière à son bonheur, ne remarquant rien
+de ce qui se passait autour d'elle, ni le long entretien de l'Empereur
+avec l'ambassadeur de France, ni son amabilité avec Mme C..., ni la
+présence d'un prince de sang étranger, ni l'énorme succès d'Hélène, ni
+enfin le départ de Sa Majesté. Elle le devina seulement à l'entrain
+croissant des danseurs. Le prince André fut de nouveau son cavalier
+pendant le cotillon qui précéda le souper: il lui rappela leur première
+entrevue dans l'allée d'Otradnoë, son insomnie au clair de la lune, et
+comment il avait entendu toutes ses exclamations. Natacha rougit à ces
+souvenirs et essaya de se justifier, comme si elle éprouvait une
+certaine honte à s'être ainsi laissé surprendre.
+
+Le prince André, à l'exemple de tous ceux qui ont beaucoup vécu dans la
+société, trouvait du plaisir à rencontrer sur sa route un être qui se
+détachait de la foule et ne portait pas l'empreinte de l'uniformité
+mondaine. Telle était Natacha, avec ses étonnements naïfs, sa joie sans
+bornes, sa timidité et jusqu'à ses fautes de français. Assis à ses
+côtés, causant de choses et d'autres, les plus simples et les plus
+indifférentes, il s'adressait à elle avec une douce et affectueuse
+délicatesse, charmé par l'éclat de ses yeux et de son sourire, qui ne se
+rapportait point à ce qu'elle disait, mais au bonheur dont elle
+débordait. Il admirait sa grâce ingénue, pendant qu'elle exécutait,
+toute souriante, la figure pour laquelle le cavalier venait la choisir;
+à peine revenait-elle, haletante, à sa place, qu'un autre danseur se
+proposait de nouveau; fatiguée, essoufflée, sur le point de refuser,
+elle repartait pourtant, ayant sur les lèvres un sourire à l'adresse du
+prince André:
+
+«J'aurais préféré me reposer, rester avec vous, car je n'en peux plus,
+mais ce n'est pas ma faute, on m'enlève, et j'en suis si heureuse, si
+heureuse... j'aime tout le monde ce soir, et vous me comprenez,
+n'est-ce-pas, et...»
+
+Que de choses encore ne lui disait-elle pas dans ce sourire? Natacha
+traversa la salle, pour engager à son tour deux dames à faire la figure
+avec elle.
+
+«Si elle s'approche de sa cousine en premier, se dit le prince André
+presque malgré lui, elle sera ma femme.» Elle s'arrêta devant Sonia!
+«Quelles folies me traversent parfois la cervelle! ajouta-t-il; ce qui
+est certain, c'est qu'elle est si gentille, si originale, que d'ici à un
+mois elle sera mariée, elle n'a pas ici sa pareille!...» et il regarda
+Natacha, qui en s'asseyant redressait la rose un peu froissée de son
+corsage.
+
+À la fin du cotillon, le vieux comte s'approcha d'eux, invita le prince
+André à venir les voir, et demanda à sa fille si elle s'amusait. Elle
+lui répondit par un sourire rayonnant. Une pareille question était-elle
+possible?
+
+«Je m'amuse tant! Comme jamais!» dit-elle, et le prince André surprit le
+mouvement involontaire de ses deux petits bras fluets qu'elle levait
+pour embrasser son père, mais qu'elle abaissa aussitôt. C'est qu'en
+vérité son bonheur était complet; il était parvenu à ce degré qui nous
+rend bons et parfaits, car, lorsqu'on est heureux, on ne croit plus ni
+au mal, ni au chagrin, ni au malheur!
+
+Pierre éprouva pour la première fois ce soir-là un sentiment
+d'humiliation: la position de sa femme dans ces hautes sphères le blessa
+au vif. Sombre et distrait, une ride profonde plissait son front;
+debout à une fenêtre, ses yeux fixes regardaient sans voir.
+
+Natacha, en allant souper, passa à côté de lui; l'expression morne et
+désolée de sa figure la frappa; elle eut envie de le consoler, de lui
+donner un peu de son superflu:
+
+«Comme tout cela est amusant, comte, n'est-ce pas?»
+
+Pierre sourit machinalement et répondit au hasard:
+
+«Oui, j'en suis bien aise.»
+
+Peut-on être triste ce soir, se dit Natacha, et surtout un brave garçon
+comme Besoukhow? Car, aux yeux de la jeune fille, tous ceux qui étaient
+là étaient bons, s'aimaient comme des frères, et tous par conséquent
+devaient être heureux.
+
+
+XVIII
+
+
+Le lendemain matin, le bal revint pour une seconde à la mémoire du
+prince André. «C'était beau et brillant, se disait-il... et la petite
+Rostow, quelle charmante créature! Il y a en elle quelque chose de si
+frais, elle est si différente des jeunes filles de Pétersbourg...» Et ce
+fut tout; sa tasse de thé une fois bue, il reprit son travail.
+
+Pourtant, était-ce fatigue ou suite de son insomnie? Il ne pouvait rien
+faire de bon, trouvait à redire à sa besogne, sans parvenir à l'avancer;
+aussi fut-il enchanté d'être interrompu par la visite d'un certain
+Bitsky. Employé dans plusieurs commissions, reçu dans toutes les
+coteries de Pétersbourg, admirateur fervent de Spéransky, de ses
+réformes, et colporteur juré des bruits et des commérages du jour, ce
+Bitsky était de ceux qui suivent la mode, dans leurs opinions comme dans
+leurs habits, et passent, grâce à cette façon de faire, pour de
+chaleureux partisans des nouvelles tendances. Ôtant son chapeau à la
+hâte, il se précipita vers le prince André et lui conta les détails de
+la séance du conseil de l'empire, qui avait eu lieu le matin même et
+qu'il venait d'apprendre. Il parlait avec enthousiasme du discours
+prononcé à cette occasion par l'Empereur, discours digne en tous points
+d'un monarque constitutionnel: «Sa Majesté a dit ouvertement que le
+conseil et le sénat constituaient les corps de l'État; que le
+gouvernement devait avoir pour base des principes solides et non
+l'arbitraire; que les finances allaient être réorganisées et les budgets
+rendus publics. «Oui, ajouta-t-il, en accentuant certains mots et en
+roulant les yeux, cet événement marque une ère nouvelle, une ère
+grandiose dans notre histoire.»
+
+Le prince André, qui avait attendu l'ouverture du conseil de l'empire
+avec une impatience fébrile et qui y avait vu un acte d'une importance
+capitale, s'étonna de se sentir tout à coup froid et indifférent devant
+le fait accompli! Il répondit par un sourire railleur à l'exaltation de
+Bitsky, et il se demandait que pouvait lui faire, à Bitsky ou à lui, que
+l'Empereur se fût ou non exprimé ainsi au conseil, et en quoi cela le
+rendrait plus heureux ou meilleur.
+
+Cette réflexion effaça subitement de son esprit l'intérêt qu'il avait
+porté jusqu'alors aux nouvelles réformes. Spéransky l'attendait ce
+jour-là à dîner «en petit comité», selon ses propres paroles; cette
+réunion intime, composée des quelques amis de celui pour qui il
+éprouvait la plus vive admiration, aurait dû cependant offrir un grand
+attrait à sa curiosité, d'autant plus qu'il ne l'avait jamais encore vu
+chez lui, au milieu des siens; mais à présent il ne se rendit qu'avec
+ennui, à l'heure indiquée, au petit hôtel de Spéransky, situé près du
+jardin de la Tauride. Le prince André, un peu en retard, arriva à cinq
+heures et trouva tous les invités déjà réunis dans la salle à manger de
+la maison, dont il remarqua l'exquise propreté et l'aspect un peu
+monastique. La fille de Spéransky, une enfant, et sa gouvernante y
+demeuraient avec lui. Les invités se composaient de Gervais, de
+Magnitsky et de Stolipine, dont les voix bruyantes et les éclats de
+rire s'entendaient de l'antichambre. Une seule voix, celle sans doute du
+grand réformateur, articulait avec netteté le «ha, ha, ha,» d'un rire
+clair et aigu qui frappait pour la première fois les oreilles du prince
+André.
+
+Groupés près des fenêtres, ces messieurs entouraient une table chargée
+de zakouska[2]. Spéransky portait un habit gris, orné d'une plaque, un
+gilet blanc et une cravate montante: c'était dans ce costume qu'il avait
+siégé à la fameuse séance du conseil de l'empire; il paraissait très gai
+et écoutait, en riant d'avance, une anecdote de Magnitsky, dont les
+paroles, à l'entrée du dernier arrivant, furent couvertes par une
+explosion d'hilarité générale. Stolipine riait franchement de sa grosse
+voix de basse en mâchonnant un morceau de fromage, et Gervais à tout
+petit bruit, comme le vin qui pétille, tandis que le maître de la maison
+lançait à leurs côtés les notes perçantes de sa voix claire et grêle.
+
+«Enchanté de vous voir, cher prince, dit-il, en tendant au prince André
+sa main blanche et délicate. Un instant...» et s'adressant à Magnitsky:
+«Rappelez-vous nos conventions: le dîner est un délassement, pas un mot
+d'affaires!...» et il se reprit à rire.
+
+Le prince André, déçu dans son attente, en fut agacé, il lui sembla que
+ce n'était plus là le vrai Spéransky; que le charme mystérieux qui
+l'avait attiré vers lui se dissipait; qu'il le voyait maintenant tel
+qu'il était, et ne se laissait plus séduire.
+
+La conversation marcha sans interruption, et ce ne fut qu'un chapelet
+d'anecdotes. À peine Magnitsky en finissait-il une, qu'un autre convive
+disait la sienne; le plus souvent, elles mettaient en scène les
+fonctionnaires de tout rang, et leur nullité était, dans ce cercle,
+tellement hors de doute, que les révélations comiques sur ces
+personnages leur semblaient à tous être le seul parti à en tirer.
+Spéransky lui-même conta comment, à la séance du matin, un des membres
+du conseil, affligé de surdité, ayant été invité à faire connaître son
+opinion, répondit à celui qui l'interrogeait qu'il était de son avis.
+Gervais se complut dans le long récit d'une inspection remarquable par
+la stupidité qui y avait été déployée. Stolipine, tout en bégayant,
+tomba à bras raccourcis sur les abus de l'administration précédente.
+Redoutant, à cette sortie, que la conversation ne devînt par trop
+sérieuse, Magnitsky s'empressa de le railler sur sa vivacité, et,
+Gervais ayant lancé une plaisanterie, la gaieté reparut de plus belle,
+sans nouvel incident.
+
+Il était facile de voir que Spéransky aimait à se reposer après le
+travail au milieu de ses amis, qui, se prêtant à son désir, s'amusaient
+eux-mêmes, tout en l'amusant à l'envi. Ce ton de gaieté déplut au prince
+André, il lui parut lourd et factice. Le timbre aigu de la voix de
+Spéransky lui fut désagréable: ce rire perpétuel sonnait faux à son
+oreille et lui blessait le tympan. Ne se sentant pas disposé à s'y
+joindre franchement, il craignit de laisser paraître ses impressions et
+essaya à différentes reprises de se mêler à la causerie, mais ce fut
+peine perdue, et il ne tarda pas à sentir que, malgré tous ses efforts,
+il ne pouvait se mettre à l'unisson; chacune de ses paroles semblait
+rebondir hors du cercle, comme le bouchon de liège hors de l'eau.
+Cependant il ne se disait rien de répréhensible, rien de déplacé, mais
+les saillies spirituelles et plaisantes manquaient de ce tour délicat
+qu'ils semblaient ne pas même soupçonner et qui est le vrai sel de la
+gaieté.
+
+Le dîner terminé, la fille de Spéransky et sa gouvernante se levèrent de
+table; le père, attirant à lui son enfant, la couvrit de caresses: ces
+caresses parurent affectées aux yeux prévenus du prince André.
+
+On resta attablé à l'anglaise autour du vin de Porto, et on causa de la
+guerre d'Espagne, chacun approuvant la conduite de Napoléon dans cette
+circonstance. Le prince André ne put résister au désir d'émettre un avis
+diamétralement opposé. Spéransky sourit et raconta aussitôt une
+anecdote qui n'avait aucun rapport avec le sujet, et dans l'intention
+évidente de faire une diversion; tous se turent pendant quelques
+secondes.
+
+Le maître de la maison profita de ce moment de silence pour reboucher
+une bouteille de vin, la tendit au domestique, et se leva en disant: «Le
+bon vin ne court pas les rues...,» et tous les invités, reprenant
+gaiement leurs propos interrompus, le suivirent au salon, où deux
+grandes lettres, apportées par un courrier du ministère, lui furent
+remises. Il passa dans son cabinet. À peine avait-il disparu, que
+l'entrain de ses invités tomba subitement, et ils se mirent à causer
+sérieusement et sans bruit: «Déclamez-nous quelque chose, dit Spéransky
+en revenant et en s'adressant à Magnitsky. C'est un vrai talent,»
+ajouta-t-il en se tournant vers le prince André. Magnitsky, cédant à la
+volonté qui venait de lui être exprimée, prit la pose obligée et récita
+une parodie en vers français composée par lui, où figuraient quelques
+personnalités connues à Pétersbourg; de vifs applaudissements
+l'interrompirent à différents endroits. Dès qu'il eut fini, le prince
+André s'approcha de son hôte pour prendre congé.
+
+«Déjà! Où allez-vous donc de si bonne heure? lui dit ce dernier.
+
+--J'ai promis ma soirée.»
+
+Ils se turent tous deux, et le prince André put examiner à son aise ces
+yeux de verre, ces yeux impénétrables. «Comment avait-il pu attendre
+tant de choses de cet homme, de son activité, et y attacher une si
+grande valeur? C'était tout simplement ridicule!» Voilà ce qu'il
+pensait, et le rire affecté de Spéransky continua à résonner ce soir-là
+dans ses oreilles.
+
+Rentré chez lui, il se prit à réfléchir, et, jetant un coup d'oeil en
+arrière, il s'étonna de voir ses quatre mois de séjour à Pétersbourg lui
+apparaître sous un nouvel aspect. Il se rappela ses soucis, ses efforts,
+toute la longue filière par laquelle avait dû passer son projet de code
+militaire, reçu au comité pour y être discuté, et mis ensuite de côté,
+parce qu'un autre travail, fort au-dessous du sien, avait été déjà
+présenté à l'Empereur! Il se rappela les séances de ce comité dont Berg
+était membre, et les discussions qui n'attaquaient que la forme, sans
+tenir le moindre compte du fond; il se souvint aussi de son mémoire sur
+les lois, de ses laborieuses traductions du code, et il en eut honte. Se
+transportant en pensée à Bogoutcharovo, à ses occupations de là-bas, à
+sa course à Riazan, à ses paysans, et leur appliquant en pensée «le
+droit des gens», qu'il avait si savamment divisé en paragraphes, il fut
+confondu d'avoir consacré tant de mois à un travail aussi stérile!
+
+
+XIX
+
+
+Dans la journée du lendemain, le prince André alla faire quelques
+visites, une entre autres aux Rostow, avec lesquels, à l'occasion du
+dernier bal, il avait renouvelé connaissance; sous cet acte de pure
+politesse se cachait le désir de voir dans son intérieur la vive et
+charmante jeune fille qui avait produit sur lui une si agréable
+impression.
+
+Elle fut la première à le recevoir, et il lui sembla que sa robe
+gros-bleu faisait encore mieux ressortir sa beauté que sa toilette de
+bal. Il fut traité par elle et les siens en vieil ami; l'accueil fut
+simple et cordial, et cette famille, qu'il avait sévèrement jugée
+autrefois, lui parut aujourd'hui composée uniquement de braves et
+excellents coeurs, pleins d'aménité et de bonté. L'hospitalité et la
+parfaite bienveillance du comte, plus frappantes encore à Pétersbourg
+qu'à Moscou, ne lui laissèrent aucun moyen de refuser son invitation à
+dîner. «Oui, ce sont de bien braves gens, se disait-il; mais, on le
+voit, ils ne peuvent apprécier le trésor qu'ils ont en Natacha, cette
+jeune fille en qui la vie déborde et dont la silhouette lumineuse se
+détache si poétiquement sur le fond terne de sa famille.»
+
+Il se sentait prêt à trouver des joies inconnues dans ce monde étranger
+pour lui jusqu'alors, dans ce monde pressenti par lui dans l'allée
+d'Otradnoë, et plus tard, la nuit, à la fenêtre ouverte devant la douce
+clarté de la lune, et il s'irritait alors d'en être resté aussi
+longtemps éloigné; maintenant qu'il s'en était rapproché, qu'il y était
+entré, il le connaissait et y trouvait des jouissances toutes nouvelles.
+
+Après le dîner, Natacha se mit, à sa prière, au piano, et chanta; assis
+près d'une fenêtre, il l'écoutait en causant avec des dames. Soudain il
+s'arrêta, la phrase qu'il avait commencée resta inachevée sur ses
+lèvres, quelque chose le serra à la gorge, il sentit monter des larmes à
+ses yeux, de vraies et douces larmes, alors qu'il ne se croyait plus
+capable d'en verser. Il regarda Natacha, et il y eut dans son âme une
+explosion de joie, de bonheur! Heureux et triste, il se demandait ce qui
+pouvait ainsi le faire pleurer, ou de son passé, avec la mort de sa
+femme, ses illusions perdues, ses espérances d'avenir..., ou de la
+révélation subite de ce sentiment, qui contrastait si étrangement avec
+le besoin de l'infini dont son coeur débordait, et ce cadre étroit et
+matériel, où leurs deux êtres se confondaient en une même et vague
+pensée. Ce contraste accablant le tourmentait et le réjouissait à la
+fois.
+
+À peine Natacha eut-elle fini de chanter, qu'elle vint lui demander si
+elle lui avait fait plaisir et se troubla aussitôt, dans la crainte de
+lui avoir adressé une question déplacée. Il sourit et lui répondit que
+son chant lui avait plu comme tout ce qu'elle faisait.
+
+Le prince André les quitta fort avant dans la soirée. Il se coucha par
+pure habitude; mais, le sommeil ne venant pas, il se leva, alluma sa
+bougie, marcha dans sa chambre, et se recoucha sans que cette insomnie
+le fatiguât. À le voir, on aurait dit qu'il venait de quitter une
+atmosphère chargée de lourdes vapeurs et qu'il se retrouvait, heureux et
+léger, sur la terre libre du bon Dieu, respirant à pleins poumons! Il ne
+pensait guère à Natacha, ne se figurait nullement en être amoureux, mais
+il la voyait constamment devant lui, et cette image donnait à sa vie une
+énergie toute nouvelle. «Que fais-je ici? À quoi bon mes démarches?
+Pourquoi se meurtrir dans ce cadre resserré, lorsque l'existence entière
+est là devant moi avec toutes ses joies?» se disait-il. Pour la
+première fois depuis longtemps, il fit des projets et en vint à
+conclure qu'il lui fallait s'occuper de l'éducation de son fils, lui
+trouver un instituteur, quitter le service et voyager en Angleterre, en
+Suisse, en Italie.... «Il faut profiter de ma liberté, et de ma
+jeunesse! Pierre avait raison: pour être heureux, me disait-il, il faut
+croire au bonheur, et j'y crois à présent! Laissons les morts enterrer
+les morts; tant que l'on vit, il faut vivre et être heureux!»
+
+
+XX
+
+
+Le colonel Adolphe de Berg, que Pierre connaissait comme il connaissait
+toute la ville à Moscou et à Pétersbourg, tiré à quatre épingles dans
+un uniforme irréprochable, portant des favoris courts, à l'exemple de
+l'Empereur Alexandre, lui fit un matin sa visite:
+
+«Je viens de chez la comtesse votre épouse, qui n'a pas daigné accéder à
+ma requête; j'espère avoir meilleure chance auprès de vous, comte,
+ajouta-t-il en souriant.
+
+--Que désirez-vous, colonel? Je suis à vos ordres.
+
+--Je suis complètement installé dans mon nouveau logement, reprit Berg,
+comme s'il était convaincu du plaisir que cette intéressante
+communication devait procurer à chacun. Je désirerais y donner une
+petite soirée et y inviter nos amis communs, les miens et ceux de ma
+femme. Je suis venu prier la comtesse, ainsi que vous, de nous faire
+l'honneur d'accepter une tasse de thé et... à souper.»
+
+Un sourire épanoui couronna la fin de ce petit discours.
+
+La comtesse Hélène, trouvant les «de Berg» au-dessous d'elle, avait,
+malheureusement pour eux, répondu par un refus à ce séduisant programme.
+Berg détailla si clairement à Pierre pourquoi il désirait voir se réunir
+chez lui une société choisie, pourquoi cela lui serait agréable, et
+pourquoi lui, qui ne jouait jamais et ne gaspillait jamais son argent,
+était tout prêt à faire de fortes dépenses lorsqu'il s'agissait de
+recevoir le grand monde, que force fut à ce dernier d'accepter
+l'invitation.
+
+«Pas trop tard, comte, n'est-ce pas?... à huit heures moins dix
+minutes, si j'ose vous en prier.... Notre général y sera... il est très
+bon pour moi; il y aura une table de jeu, comte, et nous souperons;
+ainsi je compte sur vous.»
+
+Pierre, qui arrivait toujours en retard, fut ce soir-là de cinq minutes
+en avance sur l'heure indiquée.
+
+Berg et sa femme, après avoir fini avec tous leurs préparatifs,
+attendaient leurs invités dans leur salon, éclairé à giorno et décoré de
+statuettes et de tableaux. Assis à côté de Véra, vêtu d'un uniforme non
+moins neuf que son salon et boutonné avec soin, il lui expliquait comme
+quoi il était indispensable d'avoir des relations sociales avec des
+personnes plus haut placées que soi et comment alors seulement on
+retirait quelque profit de ses connaissances: «On trouve toujours
+quelque chose à imiter et à demander; c'est ainsi que j'ai vécu depuis
+que j'ai obtenu mon premier grade (Berg ne comptait jamais par années,
+mais par promotions). Voyez mes camarades, ils sont encore des zéros, et
+moi, me voilà à la veille de commander un régiment, et j'ai le bonheur
+d'être votre mari!» Se levant pour baiser la main de Véra, il arrangea
+le tapis, dont un coin s'était relevé: «Et comment y suis-je parvenu?
+Surtout par mon tact dans le choix de mes connaissances.... Il faut
+aussi, bien entendu, se conduire convenablement et être exact à remplir
+ses devoirs.»
+
+Berg sourit, avec la conscience de sa supériorité sur une faible femme,
+car la sienne, toute charmante qu'elle put être, était, après tout,
+aussi faible que ses pareilles et aussi incapable de comprendre la
+valeur de l'homme, le véritable sens de «ein Mann zu sein» (être un
+homme). Elle souriait aussi, de son côté, et exactement pour les mêmes
+motifs, car elle se reconnaissait une supériorité incontestable sur ce
+bon et excellent mari, qui, comme la plupart des hommes, jugeait la vie
+tout de travers et s'attribuait imperturbablement une intelligence hors
+ligne, tandis qu'ils n'étaient tous que des sots et d'orgueilleux
+égoïstes.
+
+Berg, entourant de ses bras sa femme avec précaution, pour ne pas
+déchirer un certain fichu de dentelle qu'il avait payé fort cher, lui
+appliqua un baiser bien au milieu des lèvres.
+
+«Il ne faudrait pas non plus que nous eussions des enfants de sitôt?
+dit-il, en donnant, à sa manière, une conclusion à ses idées.
+
+--Oh! je ne le désire pas non plus, répondit Véra. Il faut avant tout
+vivre pour la société!
+
+--La princesse Youssoupow en avait une toute pareille.»
+
+Et Berg toucha la pèlerine de sa femme d'un air satisfait.
+
+On annonça le comte Besoukhow; mari et femme échangèrent un coup d'oeil
+enchanté, chacun s'attribuant de son côté l'honneur de sa visite.
+
+«Je t'en prie, dit Véra, ne viens pas m'interrompre à tout propos
+lorsque je cause; je sais fort bien ce qui peut intéresser, et ce qu'il
+faut dire, selon les personnes avec lesquelles je me trouve.
+
+--Mais, répliqua Berg, les hommes aiment parfois à causer entre eux de
+choses sérieuses, et...»
+
+Pierre venait d'entrer dans le petit salon, et il paraissait impossible
+de s'y asseoir sans en déranger la savante symétrie. Cependant Berg fut
+obligé, bon gré mal gré, de la rompre; mais, après avoir magnanimement
+avancé un fauteuil et reculé un canapé en l'honneur de leur hôte, il en
+éprouva un tel regret, que, lui laissant le choix entre les deux
+meubles, il finit par s'asseoir tout simplement sur une chaise. Berg et
+sa femme, enchantés dans leur for intérieur de l'heureux début de leur
+soirée, s'employèrent à l'envi, et en s'interrompant mutuellement, à
+entretenir de leur mieux leur invité.
+
+Véra ayant décidé, dans sa haute sagesse, qu'il fallait avant tout
+parler de l'ambassade française, aborda ce thème de prime abord, tandis
+que Berg, convaincu de la nécessité de traiter un plus grave sujet, lui
+coupa la parole pour mettre sur le tapis la guerre avec l'Autriche, et
+passa, tout doucement, de la guerre, envisagée à un point de vue
+général, à ses combinaisons personnelles, à la proposition qu'on lui
+avait faite de prendre une part active à cette campagne, et aux motifs
+qui la lui avaient fait refuser. Malgré le décousu de leur causerie et
+le dépit que Véra ressentait contre son mari pour s'être permis de
+l'interrompre, le ménage rayonnait de joie, en voyant que leur soirée,
+bien lancée, ressemblait comme deux gouttes d'eau, avec son brillant
+éclairage, sa table à thé et ses conversations à bâtons rompus, à toutes
+les réunions du même genre.
+
+Boris arriva sur ces entrefaites: une nuance de supériorité et de
+protection perçait dans sa façon d'être avec eux. Peu après, un colonel
+et sa femme, un général et les Rostow firent leur apparition; la soirée
+s'élevait donc au rang d'une vraie soirée! Les allées et venues causées
+par ces nouveaux invités, par l'échange des saluts, des phrases sans
+suite, et le froufrou des robes, remplirent de bonheur le ménage Berg.
+Tout se passait chez eux comme partout: le général, qui ressemblait, à
+s'y méprendre, à tous les généraux, accorda de grands éloges à
+l'appartement, tapa amicalement sur l'épaule de Berg, et, s'occupant
+aussitôt, avec une tyrannie toute paternelle, d'organiser la partie de
+boston, s'assit à côté du comte Rostow, le plus marquant des invités.
+Les vieux se réunirent aux vieilles; les jeunes filles et les jeunes
+gens se groupèrent ensemble. Véra s'installa à la table de thé, tout
+couverte de corbeilles d'argent pleines de pâtisseries identiquement
+semblables à celles qu'on avait mangées l'autre soir chez les Panine; en
+un mot, la soirée des Berg était, à leur satisfaction manifeste,
+semblable en tous points à toutes les autres soirées.
+
+
+XXI
+
+
+Pierre eut l'avantage d'être désigné pour la partie de boston avec le
+vieux comte, le général et le colonel. Il se trouva, par hasard, placé
+en face de Natacha et fut frappé du changement survenu en elle depuis le
+bal; elle ne disait mot et aurait été presque laide, sans l'expression
+de douceur et d'indifférence répandue sur ses traits. «Qu'a-t-elle?» se
+demanda-t-il. Assise à côté de sa soeur, elle répondait à Boris du bout
+des lèvres, sans le regarder. Pierre venait de jouer toute sa couleur et
+de compter cinq levées, lorsqu'il entendit, en relevant ses cartes, un
+bruit de pas suivi d'un échange de compliments, et son regard, se
+portant involontairement sur Natacha, il resta stupéfait: «Qu'est-ce que
+cela veut dire?» se demanda-t-il.
+
+La tête relevée, rougissante, et retenant avec peine sa respiration,
+elle parlait au prince André, qui, debout devant elle, la regardait d'un
+air doux et tendre. La flamme du feu qu couvait dans son coeur l'avait
+de nouveau transfigurée, et elle avait retrouvé toute la beauté qu'elle
+semblait, un moment auparavant, avoir perdue.... C'était bien la Natacha
+du bal!
+
+Le prince André s'approcha de Pierre, qui, découvrant en lui une
+expression toute nouvelle de bonheur et un air de jeunesse qu'il ne lui
+connaissait pas, employa le temps que dura la partie à les examiner l'un
+et l'autre. «Il se passe quelque chose de grave entre eux,» se dit-il,
+et un mélange de regret et de joie l'émut au point de lui faire oublier
+son propre malheur.
+
+Les six robs terminés, il reprit toute sa liberté d'action, le général
+lui ayant déclaré qu'il n'était pas permis de jouer aussi mal que lui.
+Natacha causait avec Sonia et Boris, Véra avec le prince André. Elle
+avait remarqué ses assiduités auprès de Natacha et jugea nécessaire de
+profiter de la première occasion favorable pour lui lancer des allusions
+transparentes sur l'amour en général et sur sa soeur en particulier. Le
+sachant très intelligent, elle tenait à expérimenter sur lui sa fine
+diplomatie; aussi était-elle enchantée d'elle-même et tout entière aux
+plus éloquents développements, lorsque Pierre vint leur demander la
+permission de se mêler à leur conversation, à moins qu'il ne s'agît
+entre eux d'un grave mystère, et remarqua avec surprise l'embarras de
+son ami.
+
+«Que pensez-vous, prince, vous dont la clairvoyance pénètre et apprécie
+du premier coup la différence des caractères, que pensez-vous de
+Natacha? Croyez-vous qu'elle puisse, comme d'autres femmes (et elle
+pensait à elle-même), rester à tout jamais fidèle à celui qu'elle aurait
+aimé? Car c'est là le véritable amour. Qu'en dites-vous, prince?
+
+--Je la connais trop peu, répondit le prince André, cachant son
+embarras sous un sourire railleur, pour résoudre une question aussi
+délicate, et puis, vous l'avouerai-je, j'ai toujours remarqué que moins
+une femme plaît, plus elle est fidèle.
+
+--Vous dites vrai... mais c'était bon, prince, de notre temps,» reprit
+Véra, qui aimait à parler de «son temps» comme tous les esprits bornés
+qui sont persuadés que la nature des personnes se transforme avec les
+années, et qui s'imaginent savoir à quoi s'en tenir mieux que personne
+sur les singularités de leur époque.... «Aujourd'hui, la jeune fille a
+tant de liberté, que le plaisir d'être courtisée étouffe souvent chez
+elle le sentiment vrai! Et, dois-je le dire, Nathalie y est très
+sensible.» Ce retour à Natacha fut désagréable au prince André, qui
+tenta de se lever; mais Véra le retint, en lui souriant avec plus de
+grâce encore: «Elle a été courtisée plus que personne; mais jusqu'à ces
+derniers temps, personne n'était parvenu à lui plaire. Vous le savez
+bien, comte, continua-t-elle en s'adressant à Pierre; et même Boris,
+soit dit entre nous, Boris, le charmant cousin, était aussi parti pour
+le pays du Tendre.... Vous êtes bien avec lui, n'est-ce pas, prince?
+
+--Oui, je le connais.
+
+--Il vous aura sans doute confessé son amour d'enfant pour Natacha?
+
+--Ah oui! un amour d'enfant!... dit le prince André en devenant
+écarlate.
+
+--Mais, vous savez, entre cousin et cousine, cette intimité mène
+quelquefois à l'amour; «cousinage, dangereux voisinage,» n'est-ce pas?
+
+--Oh! sans contredit,» répondit le prince André.
+
+Et il se mit à plaisanter Pierre, avec un feint enjouement, sur la
+prudence qu'il devait apporter, à Moscou, dans ses rapports avec ses
+cousines de cinquante ans, puis il se leva et l'emmena à l'écart.
+
+«Que veux-tu? lui dit Pierre, surpris de son émotion et du regard qu'il
+avait jeté sur Natacha.
+
+--Il faut que je te parle, tu sais, nos gants de femme... (il parlait
+de la paire de gants que tout franc-maçon devait offrir à celle qu'il
+jugerait digne de son amour). Je... eh bien, non, plus tard!» et, les
+yeux brillant d'un éclat étrange, laissant percer dans ses mouvements
+une secrète agitation, il alla s'asseoir près de Natacha.
+
+Berg, heureux au possible, ne cessait de sourire; sa soirée,
+reproduction fidèle de toutes les autres soirées, était un vrai succès:
+les conversations avec les dames tournaient sur la pointe d'une
+aiguille; le général élevait la voix pendant le jeu, et le samovar et
+les pâtisseries s'y retrouvaient comme ailleurs. Il manquait à ce
+parfait ensemble un détail qui l'avait frappé dans les autres réunions:
+une discussion animée entre hommes, sur un sujet grave et intéressant.
+Pour son bonheur, le général ne tarda pas à en mettre un sur le tapis,
+et il appela Pierre à la rescousse dans un débat qui venait de
+s'engager, entre son chef et le colonel, sur les affaires d'Espagne!
+
+
+XXII
+
+
+Le lendemain, sur l'invitation du comte, le prince André se rendit chez
+les Rostow; il y dîna et y passa la soirée.
+
+Chacun avait d'autant plus facilement deviné pourquoi et pour qui il
+restait, qu'il ne s'en cachait en aucune façon. Natacha, transportée
+d'un bonheur exalté, se sentait à la veille d'un événement solennel; et
+toute la maison partageait cette impression. La comtesse étudiait
+Bolkonsky d'un regard mélancolique et sérieux, pendant qu'il causait
+avec sa fille, et se mettait bien vite à parler de choses et d'autres
+lorsque leurs yeux se rencontraient. Sonia craignait de laisser Natacha
+seule ou de la gêner en restant, et Natacha pâlissait d'angoisse
+lorsqu'il lui arrivait pendant une seconde de se trouver en tête-à-tête
+avec lui. Sa timidité l'étonnait: elle devinait qu'il avait une
+confidence à lui faire et qu'il ne pouvait s'y décider.
+
+Lorsque le prince André les eut quittés, sa mère s'approcha d'elle:
+
+«Eh bien? lui dit-elle tout bas.
+
+--Maman, au nom du ciel, ne me demandez rien à présent, je ne puis rien
+dire!...» Et cependant ce même soir, émue et terrifiée, les yeux fixes,
+couchée auprès de sa mère, elle lui conta tout au long, et ce qu'il lui
+avait dit de flatteur et d'aimable, et ses projets de voyages, et ses
+questions sur Boris et sur l'endroit où elle et les siens avaient
+l'intention de passer l'été: «Jamais, jamais, je n'ai éprouvé rien de
+pareil à ce que je sens maintenant... seulement, devant lui, j'ai peur!
+Qu'est-ce que cela veut dire? sans doute que cette fois c'est... c'est
+cela, c'est le vrai! Maman, vous dormez?
+
+--Non, mon ange, j'ai peur aussi.... Mais va dormir.
+
+--Comment, dormir?... quelle absurdité! Maman, maman, cela ne m'est
+jamais arrivé, poursuivit-elle, surprise et effrayée de ce sentiment
+qu'elle éprouvait pour la première fois.... Aurions-nous jamais pu
+prévoir cela?»
+
+Natacha, bien qu'elle fût fermement convaincue qu'elle s'était
+subitement éprise du prince André, lors de sa visite à Otradnoë, ne
+pouvait cependant surmonter une certaine appréhension que lui causait ce
+bonheur étrange et en réalité si inattendu:
+
+«Et il a fallu qu'il vînt ici, et nous aussi... il a fallu que nous nous
+rencontrassions à ce bal, où je lui ai plu!... Ah oui! c'est bien le
+sort qui l'a voulu... c'est clair, cela devait être ainsi.... Alors même
+que je venais à peine de l'entrevoir, j'ai ressenti là quelque chose de
+tout particulier.
+
+--Que t'a-t-il dit? Quels sont ces vers? répète-les, dit la mère, qui
+restait pensive et se rappelait un quatrain écrit par le prince André
+sur l'album de sa fille.
+
+--Maman, n'est-ce pas honteux d'épouser un veuf?
+
+--Quelle folie! Natacha, prie le bon Dieu: les mariages sont écrits dans
+le ciel.
+
+--Ah! maman, chère petite maman, comme je vous aime! comme je suis
+heureuse!» s'écria Natacha, en l'embrassant et en pleurant de joie et
+d'émotion.
+
+Ce même soir, le prince André faisait à Pierre la confidence de son
+amour et de sa résolution d'épouser Natacha.
+
+Il y avait un grand raout chez la comtesse Hélène: l'ambassadeur de
+France, le prince étranger, devenu depuis peu l'hôte assidu de la
+maîtresse de la maison, y brillaient en compagnie d'un grand nombre de
+femmes et de personnages de distinction. Pierre fit le tour des salons,
+et chacun remarqua son air sombre et distrait. Depuis le bal, et surtout
+depuis que, grâce sans doute aux longues visites du prince étranger chez
+la comtesse, il avait été nommé chambellan, il était sujet à de
+continuels accès d'hypocondrie. Depuis ce moment, un sentiment
+inexprimable d'embarras et de honte ne le quitta plus, et ses tristes
+pensées d'autrefois sur le néant des choses humaines lui revenaient plus
+sombres que jamais, ravivées par la vue des progrès de l'amour entre
+Natacha, sa protégée, et le prince André, son ami, et par le contraste
+entre leur situation et la sienne. Il s'efforçait de ne penser ni à eux
+ni à sa femme, et revenait toujours, malgré lui, aux questions qui
+l'avaient déjà si fort tourmenté; de nouveau, tout lui paraissait
+puéril, comparé à l'éternité, et de nouveau il se demandait: «À quoi
+tout cela mène-t-il?» Nuit et jour il s'acharnait à ses travaux de
+franc-maçon, afin de chasser le mauvais esprit qui l'obsédait. Un soir,
+après avoir quitté entre onze heures et minuit l'appartement de sa
+femme, il venait de remonter dans son cabinet imprégné de l'odeur du
+tabac; enveloppé d'une robe de chambre usée et sale, il copiait les
+constitutions des loges écossaises, lorsque le prince André entra
+inopinément chez lui.
+
+«Ah! c'est vous! dit Pierre d'un air distrait; je travaille, vous
+voyez,» ajouta-t-il du ton des malheureux qui s'efforcent de trouver
+dans une occupation quelconque un remède aux infortunes de la vie.
+
+Le prince André, la figure rayonnante et transfigurée par la joie, ne
+remarqua point la tristesse de son ami, et s'arrêta en souriant devant
+lui:
+
+«Écoute, mon cher; hier j'étais sur le point de te raconter tout, et
+aujourd'hui j'y suis décidé; c'est pour cela que me voici. Je n'ai
+jamais éprouvé rien de pareil. Je suis amoureux, mon ami!»
+
+Pierre poussa un soupir et se laissa tomber, de tout le poids de sa
+lourde personne, sur le canapé à côté du prince André:
+
+--De Natacha Rostow? Est-ce cela?
+
+--Sans doute, de qui donc serait-ce? Je ne l'aurais jamais cru, mais
+cet amour est plus fort que moi. Hier je souffrais, je me torturais, et
+pourtant ces souffrances m'étaient chères! Jusqu'ici je ne vivais pas:
+aujourd'hui je vis; mais il me la faut, elle, et pourra-t-elle
+m'aimer?... Je suis trop âgé!... Voyons, parle, tu ne dis rien!
+
+--Moi, moi, que voulez-vous que je vous dise? répondit Pierre, en se
+levant et en marchant dans la chambre. Cette jeune fille est un vrai
+trésor, un trésor qui... c'est une perle! Mon cher ami, je vous en prie,
+ne raisonnez pas, ne doutez pas, et mariez-vous au plus vite, et il n'y
+aura pas d'homme plus heureux que vous, j'en suis convaincu!
+
+--Mais elle?
+
+--Elle vous aime.
+
+--Pas de folies! répliqua le prince André en souriant et en le regardant
+dans les yeux.
+
+--Elle vous aime, je le sais, s'écria Pierre avec dépit.
+
+--Écoute, il faut que tu m'écoutes! lui dit le prince André en le
+prenant par le bras. Tu ne peux pas te figurer ce qui se passe en moi,
+et il faut que j'épanche le trop-plein de mon coeur.
+
+--Parlez, parlez, j'en suis fort aise, je vous assure.»
+
+Et l'expression du visage de Pierre changea du tout au tout; son air
+maussade fit place à une satisfaction réelle, tandis qu'en écoutant le
+prince André il le voyait devenu un autre homme. Où étaient son marasme,
+son mépris de la vie, ses illusions perdues? Pierre était le seul avec
+qui il pût parler à coeur ouvert: aussi son effusion fut-elle complète;
+il lui confia tout, ses plans pour l'avenir, qu'il envisageait désormais
+sans aucune crainte, l'impossibilité de sacrifier le bonheur de son
+existence aux caprices de son père, son espoir de l'amener à approuver
+son mariage et à aimer Natacha, et, en cas de refus, sa résolution bien
+arrêtée de se passer de son consentement.... Il ne tarissait pas sur ce
+sentiment si violent, si étrangement nouveau, qui l'avait envahi tout
+entier et dont il n'était plus le maître:
+
+«Je me serais moqué de celui qui m'eût assuré, il y a quelques jours
+encore, que j'aimerais comme j'aime; ce n'est pas ce que j'ai ressenti
+avant: l'univers se partage aujourd'hui en deux moitiés pour moi: l'une
+qu'elle remplit toute seule, et là est le bonheur, la lumière,
+l'espérance; l'autre où elle n'est pas, et là règnent la désolation et
+les ténèbres....
+
+--Ténèbres et nuit profonde, oui, je comprends cela! dit Pierre.
+
+--Je ne puis m'empêcher d'aimer la lumière, c'est plus fort que moi; et
+je suis si heureux! Me comprends-tu? Oui, je sais que tu t'en réjouis!
+
+--Oui, oh oui!»
+
+Et Pierre le regarda de ses bons yeux attendris et tristes. À mesure
+que s'éclairait l'avenir de son ami, le sien se dressait devant lui de
+plus en plus sombre et désolé.
+
+
+XXIII
+
+
+Le mariage du prince André ne pouvant se faire sans la permission de son
+père, il partit le lendemain même pour la campagne.
+
+Le vieux prince reçut la communication de son fils avec une apparente
+tranquillité, qui ne faisait que cacher une irritation intérieure des
+plus violentes. Il ne pouvait admettre que son fils désirât changer
+d'existence, y introduire un élément nouveau, lorsque sa vie, à lui,
+s'approchait de sa fin: «On aurait pu me laisser la terminer à ma
+guise.... Après moi, qu'on fasse ce qu'on voudra,» se disait-il. Il
+employa pourtant envers le prince André sa tactique habituelle dans les
+cas particulièrement graves; il examina la question avec calme et essaya
+de lui prouver: premièrement, que son choix n'offrait rien de brillant,
+quant à la famille et à la fortune; secondement, que, n'étant plus de la
+première jeunesse, et sa santé exigeant des soins (le vieux appuya sur
+ce dernier mot), cette fillette était trop jeune pour lui;
+troisièmement, il avait un fils, et que deviendrait-il entre les mains
+de sa nouvelle femme? quatrièmement enfin: «Je te supplie, ajouta-t-il
+en le regardant d'un air railleur, de remettre le tout à un an! Va à
+l'étranger, rétablis ta santé, cherches-y un gouverneur allemand pour le
+prince Nicolas, et, une fois l'année écoulée, si ton amour, ta passion,
+ton entêtement persistent encore, eh bien alors, marie-toi! C'est mon
+dernier mot, mon dernier!» dit-il d'un ton péremptoire, qui témoignait
+de son inébranlable détermination. Il espérait que l'épreuve exigée
+serait trop forte, et que ni l'amour de son fils, ni celui de la jeune
+fille ne résisteraient à une année d'attente. Le prince André devina sa
+pensée et se décida à se soumettre à sa volonté.
+
+Trois semaines environ s'étaient écoulées depuis sa soirée chez les
+Rostow, lorsqu'il retourna à Pétersbourg avec l'intention bien arrêtée
+de se déclarer.
+
+Natacha avait, le lendemain des confidences faites à sa mère, passé sa
+journée à attendre le prince André; il ne vint pas, et les jours se
+succédèrent sans qu'il donnât signe de vie. Ne sachant rien de son
+départ, elle ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire. Pierre
+aussi avait disparu.
+
+À mesure que les journées s'écoulaient ainsi, elle refusait de sortir,
+errait de chambre en chambre, comme une ombre oisive et désolée. Plus de
+confidences à sa mère et à Sonia; rougissant et s'irritant au moindre
+mot, il lui semblait que chacun connaissait ses déceptions et qu'elle
+était devenue pour tous un objet de risée ou de pitié. Une douleur
+sincère ne tarda pas à se joindre à celle de l'amour-propre froissé et
+augmenta l'intensité de sa déception.
+
+Un jour, au moment de parler, elle fondit en larmes et pleura comme un
+enfant qui ne sait pas pourquoi on le punit. La comtesse essaya de la
+calmer. Natacha l'interrompit avec colère: «Plus un mot, maman, je n'y
+pense plus et ne veux plus y penser! Il est venu parce que cela
+l'amusait, et maintenant qu'il en a assez, il ne vient plus... voilà
+tout!... Je ne veux plus me marier, reprit-elle, en cherchant à
+maîtriser le trouble de sa voix. J'en avais peur; à présent, je suis
+redevenue tranquille... je suis calme!»
+
+Le lendemain, Natacha reparut avec une vieille robe qu'elle aimait plus
+que toutes les autres et qui, d'après elle, lui portait bonheur chaque
+fois qu'elle la mettait; dès le matin elle reprit ses occupations
+habituelles, après les avoir complètement négligées depuis le bal. Ayant
+pris sa tasse de thé, elle alla dans la grande salle, qui était d'une
+excellente sonorité, et se remit à ses études de solfège. Au bout d'un
+moment, elle se plaça juste au milieu de la pièce, et répéta un de ses
+passages favoris, en s'écoutant elle-même et en jouissant du charme
+imprévu qu'elle trouvait à ses notes sonores et perlées, qui
+s'élançaient une à une dans l'espace, l'emplissaient d'harmonie et
+revenaient mourir tout doucement sur ses lèvres. «Pourquoi tant penser
+au reste? se dit-elle gaiement. Il fait si bon vivre quand même!...» et
+elle se mit à marcher de long en large sur le parquet du salon, en
+posant le talon d'abord et en faisant ensuite retomber les pointes de
+ses petits souliers. Le bruit de ses talons et le craquement de ses
+souliers paraissaient lui causer autant de satisfaction que son chant.
+En passant devant une glace, elle s'y regarda. «Voilà comme je suis,
+semblait-elle se dire, c'est bien comme cela, je n'ai besoin de
+personne,» Elle renvoya un domestique qui venait arranger l'appartement,
+et elle reprit sa promenade, en s'abandonnant à un retour d'admiration
+pour sa petite personne, ce qui lui était du reste fort habituel et très
+agréable. «Natacha est une créature ravissante, se disait-elle, en
+prêtant ses paroles à un être masculin de pure fiction, sa voix est
+superbe, elle est jolie, jeune, et ne fait de mal à personne, laissez-la
+donc en paix!...» Mais elle s'avouait tout bas qu'on aurait beau la
+laisser en paix, elle ne retrouverait plus cette paix demandée, et elle
+en fit aussitôt l'expérience.
+
+La porte du vestibule s'ouvrit, et une voix demanda: «Y sont-ils?» Cette
+voix l'arracha à la contemplation de sa charmante personne; l'oreille
+tendue, attirée par le bruit, elle ne se voyait plus dans la glace
+qu'elle regardait encore. C'était _lui_! Elle en était sûre, quoique les
+portes fussent fermées et que l'on perçût le bruit des pas qui se
+rapprochaient.
+
+Pâle, hors d'elle-même, elle se précipita dans le salon: «Maman,
+Bolkonsky est arrivé; maman, c'est affreux, c'est insupportable! je ne
+veux pas... souffrir! Que dois-je faire?» La comtesse n'avait pas encore
+eu le temps de répondre, que le prince André entra, sérieux et ému. La
+vue de Natacha le transfigura; baisant la main à la mère et à la fille,
+il s'assit. «Il y a longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous
+voir,» dit la comtesse; mais elle fut interrompue aussitôt par le prince
+André, qui avait hâte de présenter ses excuses et ses explications.
+
+«Je suis allé voir mon père; j'avais besoin de lui parler d'une affaire
+très grave, et je ne suis revenu que cette nuit.... Je désirerais,
+ajouta-t-il après une seconde de silence et en regardant Natacha, causer
+avec vous, comtesse?»
+
+Celle-ci baissa les yeux et soupira. «Je suis à vos ordres,» dit-elle.
+
+Natacha comprenait qu'elle devait se retirer, mais elle n'en avait pas
+la force; quelque chose lui serrait le gosier, et ses grands yeux
+restaient obstinément fixés sur le prince André: «Quoi, maintenant, tout
+de suite, non, c'est impossible,» se disait-elle.» Il la regarda de
+nouveau, elle comprit qu'elle avait deviné juste et que son sort allait
+se décider!
+
+«Va, Natacha, je t'appellerai,» lui dit tout bas sa mère.
+
+Natacha lui adressa ainsi qu'à Bolkonsky un dernier regard suppliant et
+effaré..., et elle sortit.
+
+«Je suis venu, comtesse, vous demander la main de votre fille.»
+
+La comtesse rougit et resta un moment sans répondre.
+
+«Votre proposition, commença-t-elle d'un ton grave et avec embarras...
+votre proposition... nous est agréable, et je l'accepte: j'en suis
+charmée, et mon mari aussi, je l'espère; mais c'est elle, elle seule qui
+doit décider.
+
+--Je lui parlerai lorsque vous l'aurez acceptée... puis-je compter...?
+
+--Oui!» et la comtesse lui tendit la main.
+
+Pendant qu'il s'inclinait pour la baiser, elle appliqua ses lèvres sur
+son front avec un mélange d'affection et d'appréhension; bien qu'elle
+fût prête à l'aimer comme un fils, cet étranger lui inspirait pourtant
+une certaine crainte.
+
+«Mon mari fera comme moi, mais votre père? dit-elle.
+
+--Mon père, auquel j'ai fait part de mon projet, a exigé pour condition
+à son consentement que le mariage n'eût lieu que dans un an. C'est ce
+que je tenais à vous dire.
+
+--Il est vrai que Natacha est bien jeune; mais un an d'attente, c'est un
+peu long!
+
+--Impossible autrement, reprit le prince André avec un soupir.
+
+--Je vais vous l'envoyer,» et la comtesse quitta le salon. «Seigneur,
+Seigneur, ayez pitié de nous,» répétait-elle en cherchant sa fille.
+Sonia lui dit qu'elle s'était retirée dans sa chambre. Natacha, assise
+sur son lit, pâle, les yeux secs et fixés sur les images, se signait
+rapidement et murmurait une prière. À la vue de sa mère, elle s'élança à
+son cou:
+
+«Eh bien, maman, qu'y a-t-il?
+
+--Va, il t'attend, il demande ta main, lui répondit la comtesse d'un ton
+qui lui parut sévère.... Va!»
+
+Et ses yeux, pleins de tristes et muets reproches, suivirent sa fille,
+qui s'enfuyait, elle, avec joie!
+
+Natacha ne put jamais se rappeler plus tard comment elle était entrée
+dans le salon; elle s'y arrêta immobile à la vue du prince André.
+«Est-ce possible que cet étranger, soit devenu tout pour moi?» se
+demanda-t-elle, et elle se répondit instantanément à elle-même: «Oui,
+tout! il m'est plus cher, à lui seul, que tout en ce monde!» Le prince
+André s'avança vers elle, les yeux baissés:
+
+«Je vous ai aimée du premier jour où je vous ai vue. Puis-je
+espérer?...»
+
+Il la regarda et fut frappé de l'expression sérieuse et passionnée de
+son visage, qui semblait lui dire: «Pourquoi douter de ce que l'on ne
+peut ignorer? Pourquoi parler, lorsque les paroles sont insuffisantes à
+exprimer ce que l'on sent?»
+
+Elle se rapprocha et s'arrêta. Il lui prit la main et la baisa.
+
+«M'aimez-vous? lui demanda-t-il.
+
+--Oui, oui,» murmura-t-elle presque avec dépit, et, aspirant l'air avec
+effort comme si elle allait étouffer, elle éclata en sanglots.
+
+«Qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous?
+
+--Ah! c'est de bonheur,» dit-elle en souriant à travers ses larmes.
+
+Se penchant vers lui, elle s'arrêta indécise une seconde, en se
+demandant si elle pouvait l'embrasser, et... elle l'embrassa.
+
+Le prince André tenait ses deux mains dans les siennes, la pénétrait de
+son regard, et cependant son amour pour elle n'était plus le même: le
+poétique et mystérieux attrait du désir avait fait place dans son coeur
+à une tendre pitié pour sa faiblesse d'enfant et de femme, à la crainte
+de ne pouvoir répondre à ce confiant abandon et au sentiment à la fois
+joyeux et inquiet sur les obligations qui le liaient à elle et que lui
+imposait ce nouvel amour, moins lumineux peut-être et moins exalté que
+le premier, mais plus fort et plus profond: «Votre mère vous a-t-elle
+dit que cela ne pourrait avoir lieu avant un an?» lui demanda-t-il, en
+continuant à plonger ses regards dans les siens.
+
+«Est-ce bien moi qu'on traitait tout à l'heure encore de petite fille,
+pensait Natacha, qui suis devenue tout à coup l'égale et la femme de cet
+étranger si intelligent et si bon, de cet homme que mon père même
+respecte? Est-ce donc vrai? Est-ce vrai aussi qu'à dater d'aujourd'hui
+il me faut prendre la vie au sérieux, que je suis une grande personne,
+que désormais je dois répondre de chaque parole, de chaque action?...
+Mais que m'a-t-il demandé?»
+
+«Non, dit-elle tout haut, sans trop bien comprendre sa question.
+
+--Vous êtes si jeune, reprit le prince André, tandis que moi j'ai passé
+par tant d'épreuves dans la vie! J'ai peur pour vous: vous ne vous
+connaissez pas vous-même.»
+
+Natacha l'écoutait avec attention, mais sans pouvoir saisir le sens de
+ses paroles.
+
+«Cette année sera lourde à supporter, car elle retarde mon bonheur,
+continua-t-il; mais elle vous donnera le temps de vous interroger; dans
+un an, je viendrai vous demander de me rendre heureux; soyez libre
+jusque-là, nos arrangements resteront secrets; peut-être en
+arriverez-vous à voir que vous ne m'aimez pas... et vous en aimerez un
+autre!» Et il s'efforça de sourire.
+
+Natacha l'interrompit:
+
+«Pourquoi me dire tout cela? Vous savez bien que je vous ai aimé du
+premier jour où je vous ai vu à Otradnoë.... Je vous aime!
+répéta-t-elle avec la conviction de la vérité.
+
+--Le délai d'une année... poursuivit-il.
+
+--Une année, toute une année! s'écria Natacha, qui venait seulement de
+se rendre compte du retard apporté à son mariage. Mais pourquoi cela?»
+Le prince André lui en expliqua les motifs. Elle l'écoutait à peine: «Et
+l'on ne peut rien y changer?» Il ne lui répondit pas, mais on ne lisait
+que trop sur son visage l'impossibilité de satisfaire à son désir.
+
+«C'est affreux, c'est affreux! s'écria Natacha, en fondant en larmes.
+J'en mourrai! Attendre un an! c'est impossible, c'est affreux!» Elle
+leva les yeux sur son visage, qui exprimait un mélange de sympathie et
+de surprise: «Non, non, je consens à tout! dit-elle, en cessant de
+pleurer; je suis si heureuse!» Son père et sa mère entrèrent à ce moment
+et bénirent les deux fiancés.
+
+
+XXIV
+
+
+Il n'y eut point de cérémonie de fiançailles, et nul n'eut connaissance
+de leur engagement; tel était le désir du prince André, qui allait tous
+les jours chez les Rostow. Puisqu'il était seul la cause du retard, il
+devait, disait-il, en porter seul tout le poids, et répétait à tout
+propos que Natacha était libre, mais que lui se considérait comme
+irrévocablement engagé par sa parole, et que si, dans six mois elle
+changeait d'intention, elle en avait absolument le droit. Il revenait
+constamment là-dessus; mais ni Natacha ni ses parents n'admettaient que
+cela fût possible. Le prince André ne se conduisait pas, non plus en
+fiancé, il continuait à dire vous à sa fiancée et se bornait à lui
+baiser la main. À voir leurs rapports simples, naturels et confiants, on
+aurait dit que leur connaissance ne datait que du jour de la demande en
+mariage, et ils aimaient tous deux à se rappeler comment ils se
+jugeaient mutuellement lorsqu'ils n'étaient encore que des étrangers
+l'un pour l'autre! «Alors, se disaient-ils, ils posaient bien un peu,
+maintenant ils étaient sincères et vrais.» La présence du futur causa
+tout d'abord une grande gêne dans la famille, qui le considérait comme
+un homme appartenant à un milieu différent du leur, et Natacha eut fort
+à faire pour familiariser les siens à le voir. Elle leur assurait avec
+fierté qu'elle n'en avait aucune peur, et qu'eux non plus ne devaient
+point le craindre, qu'il était comme tout le monde, et que son
+extérieur seul avait quelque chose de particulier. Enfin on s'habitua à
+lui: au bout de quelques jours, leur vie reprit sa tranquille allure, et
+il y prit tout naturellement part, en causant agronomie avec le vieux
+comte, chiffons avec la comtesse et Natacha, tapisserie et albums avec
+Sonia. Souvent, entre eux ou devant lui, on s'étendait avec étonnement
+sur les incidents qui avaient amené leur rapprochement et sur les
+nombreux présages qui l'avaient annoncé: l'arrivée du prince, André à
+Otradnoë, celle des Rostow à Pétersbourg, la ressemblance entre Natacha
+et son fiancé (remarquée par la vieille bonne lors de sa première
+visite), l'altercation de Nicolas Rostow et du prince André en 1805, et
+plusieurs autres phénomènes de même importance.
+
+Il régnait dans cet intérieur l'ennui poétique et silencieux qui
+entoure généralement les fiancés: de longues heures s'écoulaient
+parfois sans qu'une parole fût échangée entre eux, même en tête-à-tête.
+Ils causaient peu de leur avenir; le prince André redoutait ce sujet et
+se faisait scrupule d'en parler; Natacha partageait ce sentiment, car
+elle devinait d'instinct tout ce qui se passait dans son coeur. Un jour,
+elle le questionna sur son fils: il rougit, ce qui lui arrivait souvent
+et ce qui ravissait Natacha, et lui répondit que son fils ne demeurerait
+pas avec eux.
+
+«Pourquoi? lui dit-elle effrayée.
+
+--Je ne saurais l'enlever à son grand-père, et puis....
+
+--Je l'aurais tant aimé, reprit-elle; mais je comprends, ajouta-t-elle,
+vous tenez à nous épargner tout motif de blâme.»
+
+Le vieux comte s'approchait fréquemment de son futur gendre,
+l'embrassait, et lui demandait conseil à propos de Pétia ou du service
+de Nicolas. La comtesse soupirait en regardant les deux amoureux. Sonia
+craignait toujours de les gêner et s'étudiait à trouver des raisons
+plausibles pour les laisser seuls, sans qu'eux-mêmes en témoignassent un
+violent désir. Lorsque le prince André contait quelque chose, et il
+parlait bien, Natacha l'écoutait avec fierté et remarquait à son tour,
+avec un mélange de joie et d'anxiété, de quelle attention soutenue, de
+quel oeil scrutateur il suivait tout ce qu'elle disait; «Que
+cherche-t-il en moi? se demandait-elle avec inquiétude. Que veut-il y
+découvrir? Que sera-ce s'il ne trouve pas ce qu'il cherche?» Parfois,
+dans un de ses accès de folle et joyeuse humeur, elle aimait à
+l'entendre rire, parce qu'il se laissait aller d'autant plus
+franchement, que c'était pour lui chose rare et que ces explosions de
+gaieté enfantine le ramenaient à son niveau. Son bonheur eût été complet
+si l'approche de leur séparation ne l'eût remplie d'effroi.
+
+La veille de son départ, le prince André leur amena Pierre, qui depuis
+quelque temps n'avait plus reparu chez les Rostow. Il avait l'air confus
+et égaré. Pendant que la comtesse causait avec lui, Natacha et Sonia se
+mirent à jouer aux échecs.
+
+«Connaissez-vous Besoukhow depuis longtemps? demanda le prince André
+subitement. Avez-vous de l'amitié pour lui?
+
+--Oui, c'est un brave garçon, mais il est si comique, répondit Natacha,
+qui s'empressa d'appuyer cette appréciation par une kyrielle d'anecdotes
+sur sa distraction proverbiale.
+
+--Je lui ai confié notre secret, car je le connais depuis l'enfance.
+C'est un coeur d'or! Je vous en supplie, Natacha,--et le prince André
+prit un ton grave,--promettez-moi!... je vais partir, Dieu seul sait ce
+qui peut arriver! Vous cesserez peut-être de m'aimer... oui, je sais
+bien, j'ai tort de le dire, mais enfin promettez-moi, quoi qu'il vous
+arrive pendant mon absence....
+
+--Que peut-il arriver?
+
+--En cas de malheur, adressez-vous à lui, à lui seul, je vous en prie,
+pour demander aide et conseil. Il est distrait, étrange, mais c'est un
+coeur d'or!»
+
+Personne dans la famille, pas même le prince André, n'aurait pu prévoir
+l'effet que cette séparation produisit sur Natacha. Agitée, les joues en
+feu, les yeux secs et brillants, elle erra ce jour-là dans
+l'appartement, en s'occupant de choses insignifiantes et en ayant l'air
+de ne point comprendre ce qui allait se passer. Lorsqu'il lui baisa la
+main pour la dernière fois, elle ne versa pas une larme. «Ne partez
+pas,» murmura-t-elle seulement avec une telle angoisse qu'il hésita une
+seconde, et longtemps, longtemps après, il se rappelait le son de sa
+voix en ce moment. Lui parti, elle ne pleura pas, mais elle passa
+plusieurs jours dans sa chambre, sans prendre intérêt à rien et répétant
+par intervalles: «Pourquoi m'a-t-il quittée?»
+
+Au bout de quinze jours, à la grande surprise des siens, elle sortit
+aussi brusquement de cette torpeur qu'elle y était tombée; et reprit sa
+vie et sa gaieté habituelles, mais comme les enfants dont une longue
+maladie change les traits: cette violente secousse lui avait donné une
+nouvelle physionomie morale.
+
+
+XXV
+
+
+La santé et le caractère du vieux prince Bolkonsky ne firent qu'empirer
+pendant l'absence de son fils. De plus en plus irritable, ses explosions
+de colère, sans rime ni raison, retombaient le plus souvent sur sa
+pauvre fille. On aurait dit qu'il se faisait un vrai plaisir de chercher
+et de découvrir dans son coeur les endroits sensibles et douloureux,
+pour la torturer bien à son aise. Deux passions, par conséquent deux
+joies, remplissaient la vie de la princesse Marie: son petit neveu et la
+religion. Aussi étaient-ce là les deux thèmes favoris des plaisanteries
+de son père, qui ramenait toujours la conversation sur les vieilles
+filles et leurs superstitions, ou sur sa trop grande indulgence pour les
+enfants: «Si ça continue, tu feras de lui (du petit Nicolas) une vieille
+fille comme toi... un joli résultat, ma foi! Le prince André a besoin
+d'un fils, et non pas d'une fille!» Et, s'adressant parfois à Mlle
+Bourrienne, il lui demandait ce qu'elle pensait de nos prêtres, de nos
+images, etc., et ses railleries continuaient de plus belle.
+
+Il blessait cruellement et à tout propos la pauvre princesse Marie, qui
+ne songeait même pas à lui en vouloir. Comment aurait-il pu avoir des
+torts envers elle? Comment aurait-il été injuste, lui qui, malgré tout,
+avait certainement de l'affection pour elle?... Et puis qu'était-ce
+d'ailleurs que l'injustice? Jamais la princesse n'avait eu le moindre
+sentiment d'orgueil. Tout le code des lois humaines se résumait pour
+elle en une seule loi simple et précise: celle de la charité et du
+dévouement, telle que nous l'a enseignée Celui qui, étant Dieu, a
+souffert par amour pour les hommes. Que lui importait après cela la
+justice ou l'injustice d'autrui, lorsqu'elle ne connaissait d'autre
+devoir que d'aimer et de souffrir?... et ce devoir, elle le remplissait
+sans se plaindre!
+
+Le prince André passa pendant l'hiver quelques jours à Lissy-Gory; sa
+gaieté et sa tendresse affectueuse, si rares dans le passé, firent
+pressentir à sa soeur une cause à cette transformation; mais, sauf un
+long entretien qu'elle avait surpris entre le père et le fils au moment
+du départ de ce dernier, et qui lui avait paru les laisser tous deux
+mécontents, elle n'en sut pas davantage.
+
+Peu de temps après, elle envoya à son amie Julie Karaguine, qui était en
+deuil de son frère, tué en Turquie, une longue lettre. Comme toutes les
+jeunes filles, elle avait toujours caressé un rêve, celui de voir Julie
+devenir sa belle-soeur. Cette lettre était ainsi conçue:
+
+«Chère et tendre amie, les chagrins sont, je le vois, la part de chacun
+en ce monde. Votre perte est si cruelle que je ne puis la comprendre
+autrement que comme une grâce particulière du Seigneur, qui, dans son
+amour pour vous et votre excellente mère, tient à vous éprouver! Ah!
+chère amie, la religion, la religion seule, peut, je ne dis point nous
+consoler, mais nous sauver du désespoir; elle peut seule nous expliquer
+ce qui sans son aide reste impénétrable à l'homme; pourquoi Dieu
+appelle-t-il justement à lui des êtres bons, nobles, heureux, et qui
+font le bonheur des autres, tandis que les êtres méchants, nuisibles,
+continuent à vivre et à être un fardeau pour tous? La première mort que
+j'ai vue a été celle de ma chère belle-soeur... elle produisit sur moi
+une impression profonde, et je ne l'oublierai jamais! Comme vous, qui
+demandez aujourd'hui au sort pourquoi votre charmant frère vous a été
+enlevé, je me demandais aussi alors pourquoi Lise, ce pauvre ange, dont
+toutes les pensées étaient la pureté même, nous avait quittés. Et que
+vous dirai-je, mon amie? Cinq ans se sont écoulés depuis lors, et ma
+faible intelligence commence seulement à pénétrer le mystère de sa
+mort; j'y vois un témoignage manifeste de la miséricorde infinie de
+Dieu, dont tous les actes, trop souvent incompris, sont les preuves
+constantes de l'amour sans bornes qu'il porte à sa créature. Il me
+semble que dans son angélique pureté elle aurait manqué de la force
+nécessaire pour remplir dignement ses devoirs de mère, tandis, que comme
+épouse elle a été irréprochable. Elle aura sans doute obtenu là-haut une
+place que je n'ose espérer pour moi et, nous a laissé, à mon frère
+surtout, le plus tendre regret et le plus doux souvenir. Sans parler de
+ce qu'elle y aura gagné, cette mort si précoce, si effrayante, a eu,
+malgré son amertume, la plus bienfaisante influence sur le prince André
+et sur moi! Ces pensées, que j'aurais chassées avec terreur à cette
+époque fatale, ne se sont développées en moi que plus tard, et à présent
+leur clarté a dissipé le doute dans mon coeur. Je vous écris tout cela,
+chère amie, pour qu'à votre tour vous ouvriez vos yeux et votre âme à la
+vérité évangélique, qu'est devenue la règle de ma vie. Il ne tombe pas
+un cheveu de notre tête sans la volonté de Dieu, et sa volonté est
+guidée par un amour sans limites, qui ne veut que notre bien dans toutes
+les circonstances de notre vie.
+
+«Vous voulez savoir si nous passons l'hiver prochain à Moscou? Je ne le
+pense pas, et, malgré toute la joie que j'aurais à vous voir, je ne le
+désire point: Buonaparte en est la cause! Vous voilà bien étonnée, mais
+voici l'explication: la santé de mon père faiblit visiblement; il ne
+peut supporter la moindre contradiction, et son irascibilité naturelle
+est surtout excitée par la politique. Il ne peut admettre que Buonaparte
+soit devenu l'égal de tous les souverains de l'Europe et du petit-fils
+de la grande Catherine en particulier. Je suis, comme toujours, fort
+indifférente à ce qui se passe dans le monde, mais les conversations de
+mon père avec Michel Ivanovitch m'ont mise au courant de la politique et
+des honneurs rendus à Buonaparte, auquel Lissy-Gory seul me paraît
+persister à refuser le titre de grand homme et d'Empereur des Français.
+Aussi, grâce aux opinions de mon père, grâce à son franc parler qui ne
+s'embarrasse de personne, grâce aux violentes discussions qui en
+seraient l'inévitable conséquence, prévoit-il qu'il aurait à Moscou des
+désagréments qui lui en rendraient le séjour difficile. Le bon résultat
+du traitement qu'il a entrepris se trouverait détruit, je le crains, par
+sa haine contre Buonaparte. Du reste, tout se décidera sous peu. Rien
+n'est changé dans notre intérieur, sauf que l'absence de mon frère s'y
+fait vivement sentir. Je vous ai déjà écrit qu'il était devenu tout
+autre. Repris son malheur, il n'est pour ainsi dire revenu à la vie que
+maintenant; bon, tendre, affectueux, c'est un coeur d'or, et je ne lui
+connais point d'égal. Il a compris que sa vie ne pouvait être finie,
+mais, d'un autre côté, sa santé s'est affaiblie au profit du moral, qui
+s'est relevé. Il est maigri, nerveux... et je m'en inquiète! Aussi ai-je
+fort approuvé son voyage, et j'espère qu'il se rétablira. Vous me dites
+qu'il a fait sensation à Pétersbourg, qu'il y est cité comme un des
+jeunes gens les plus distingués, les plus intelligents et les plus
+travailleurs. Je n'en ai jamais douté, et vous excuserez cet orgueil de
+soeur, justifié par le bien qu'il a su répandre autour de lui, tant
+parmi ses paysans que parmi la noblesse de notre district: ces éloges
+lui revenaient donc de droit. Je suis fort étonnée des inventions qui
+ont cours chez vous et qui parviennent de là à Moscou, sur son mariage,
+par exemple, avec la petite Rostow. Je ne crois pas qu'André se décide
+jamais à se marier; en tout cas, ce n'est pas la petite Rostow qu'il
+choisirait. Je sais, quoi qu'il n'en parle point, que le souvenir de sa
+femme est profondément enraciné dans son coeur, et il ne voudra jamais
+remplacer sa chère défunte, ni donner une belle-mère à notre petit ange;
+la jeune fille en question n'est pas de celles qui pourraient lui plaire
+et lui convenir comme femme; à vous dire vrai, je ne le désire pas. Mais
+j'ai honte de mon bavardage; me voilà à la fin de la seconde feuille.
+Adieu, chère amie; que Dieu vous ait en sa sainte et puissante garde!
+Mon aimable compagne Mlle Bourrienne vous embrasse.
+
+«Marie.»
+
+
+XXVI
+
+
+La princesse Marie reçut dans le courant de l'été une lettre de son
+frère, datée de Suisse; André lui faisait part de la nouvelle imprévue
+et surprenante de son engagement avec la jeune comtesse Rostow. Cette
+lettre respirait l'amour le plus exalté et témoignait la confiance la
+plus affectueuse et la plus tendre envers Natacha. Il lui avouait
+n'avoir jamais aimé comme il aimait à présent, n'avoir jamais compris la
+vie jusque-là, et terminait en lui demandant pardon de lui avoir fait un
+mystère de ses intentions, lors de son séjour à Lissy-Gory, bien qu'il
+en eût parlé à son père; mais il avait craint, disait-il, de la voir
+user trop tôt de son influence sur ce dernier, pour en obtenir son
+consentement, car dans ce cas l'irritation causée pas ses tentatives
+infructueuses serait inévitablement retombée de tout son poids sur elle
+seule.
+
+«La chose à cette époque, écrivait-il, n'était pas encore aussi mûrement
+décidée que maintenant, car mon père m'avait fixé le terme d'un an; six
+mois se sont écoulés, et ma décision reste inébranlable. Si les médecins
+et leurs traitements ne me retenaient aux eaux, je serais revenu auprès
+de vous, mais mon retour est remis à trois mois. Tu connais les rapports
+qui existent entre mon père et moi. Je ne lui demande rien, j'ai été et
+serai toujours indépendant, mais agir contrairement à sa volonté,
+mériter par là sa colère lorsqu'il lui reste peut-être si peu de temps à
+vivre, m'enlèverait la moitié de mon bonheur. Je lui écris de nouveau;
+choisis donc, je t'en supplie, l'instant favorable, remets-lui ma
+lettre, et informe-moi comment il l'aura acceptée, ce qu'il en pense, et
+s'il y a quelque espoir de lui voir avancer le terme de trois mois.»
+
+Après bien des hésitations et bien des prières au bon Dieu, la princesse
+Marie fit ce qu'il lui demandait.
+
+«Écris à ton frère, lui répondit son père après avoir pris connaissance
+de la lettre et sans se fâcher, qu'il patiente jusqu'à ma mort... ce ne
+sera pas long, et cela lui déliera les mains!»
+
+La princesse Marie essaya une timide objection; mais il l'interrompit en
+haussant la voix:
+
+«Marie-toi, marie-toi, mon cher... belle parenté, ma foi! Sont-ils des
+gens d'esprit? hein!... riches? hein!... Une jolie belle-mère à donner à
+Nicolouchka! Écris-lui de l'épouser demain s'il en a tellement envie, et
+moi j'épouserai la Bourrienne!... ha, ha! Alors lui en aura une aussi...
+de belle-mère! Seulement, comme j'ai assez de femmes dans la maison, il
+me fera le plaisir d'aller vivre ailleurs, tu déménageras chez lui... à
+la grâce de Dieu, par la gelée, par la gelée!...»
+
+Il ne fut plus jamais question de ce sujet après cette violente sortie,
+mais le dépit causé par la faiblesse de son fils se trahissait à tout
+moment dans les relations du père avec sa fille; un nouveau thème
+d'inépuisables plaisanteries s'était ajouté aux anciens: le thème de la
+belle-mère et de son penchant personnel pour la jeune Française.
+
+«Pourquoi ne l'épouserais-je pas? disait-il souvent. Elle fera une
+charmante princesse!...»
+
+Et Marie s'aperçut enfin avec stupeur que les attentions de son père
+envers Mlle Bourrienne avaient pris un nouveau caractère, et qu'il
+trouvait du plaisir à passer de longues heures auprès d'elle. Elle
+rendit compte à son frère du triste résultat de sa démarche, en lui
+faisant toutefois espérer qu'elle réussirait à obtenir le consentement
+du vieux prince.
+
+Le petit Nicolas, André et la religion étaient les seules joies, les
+seules consolations de la princesse Marie; mais, ayant, comme chacun
+ici-bas, besoin d'aspirations toutes personnelles, elle caressait dans
+le fin fond de son coeur un rêve, une espérance mystérieuse qui la
+soutenait dans la vie et que les pèlerins qu'elle recevait à l'insu de
+son père avaient contribué à développer en elle. Plus elle vivait, plus
+elle étudiait la vie, et plus elle s'étonnait de l'aveuglement de ceux
+qui cherchent sur la terre la satisfaction de leurs désirs, de ceux qui
+souffrent, qui travaillent, qui luttent, qui se font mutuellement du mal
+à la poursuite de ce mirage insaisissable, imaginaire et plein de
+tentations coupables, qu'on appelle le bonheur! Ne voyait-elle pas son
+frère, qui avait aimé sa femme, essayer de l'atteindre en aimant une
+autre femme, et son père s'opposer avec colère à ce choix qui lui
+paraissait trop modeste?... Tous souffraient les uns par les autres, et
+ils perdaient leur âme immortelle pour obtenir des jouissances qui
+passent comme un éclair. Non seulement nous ne le savons que trop par
+nous-mêmes, mais Jésus-Christ, le Fils de Dieu descendu sur la terre,
+nous a démontré que la vie n'est qu'un passage, une épreuve, et
+cependant nous nous y acharnons après le bonheur! Personne n'a donc
+compris cette vérité, se disait la princesse Marie, personne, excepté
+ces pauvres créatures du bon Dieu qui, la besace sur le dos, viennent à
+moi par l'escalier dérobé pour éviter mon père, non par crainte des
+mauvais traitements, mais afin de ne pas l'induire en tentation!
+Abandonner famille et patrie, renoncer aux biens de ce monde, ne
+s'attacher à rien ni à personne, errer de lieu en lieu sous un nom
+d'emprunt, vêtu de la bure du pèlerin, ne point faire de mal, mais
+prier, prier toujours pour ceux qui persécutent comme pour ceux qui
+protègent: voilà le vrai, voilà la vie dans sa plus haute acception!
+
+Parmi les femmes vouées à cette existence errante, il y en avait une
+qui inspirait à la princesse Marie un intérêt tout particulier. C'était
+une certaine Fédociouchka, petite, grêlée, âgée de cinquante ans
+environ, et qui depuis trente ans marchait toujours pieds nus et portait
+un cilice. Un soir que, à la faible lueur de la lampe des images, elle
+écoutait le récit des pérégrinations de sa protégée, la pensée que
+celle-ci avait seule trouvé la véritable voie s'empara si violemment de
+la princesse Marie, qu'elle résolut au fond de son coeur de suivre son
+exemple. Longtemps après le départ de Fédociouchka, elle resta plongée
+dans ses réflexions et décida, malgré l'étrangeté de cette résolution,
+qu'elle devait, elle aussi, vivre de cette vie. Gonflant ce désir à son
+confesseur, le moine Hyacinthe, elle obtint son approbation, et,
+prétextant un cadeau à faire l'une de ces voyageuses, elle s'offrit à
+elle-même le costume complet, la chemise de bure, les chaussures
+nattées, le caftan et le grand mouchoir de laine noire. Arrêtée devant
+la bienheureuse armoire qui contenait ces effets, elle se demandait
+souvent, avec hésitation, si le moment n'était pas déjà venu mettre son
+projet à exécution.
+
+Que de fois elle avait été tentée de tout abandonner et de s'enfuir avec
+ces femmes, dont les récits naïfs, répétés machinalement et à satiété,
+avaient le don d'exciter son enthousiasme, en lui laissant entrevoir un
+sens profond et mystérieux! Elle se voyait déjà cheminant avec
+Fédociouchka sur une route poudreuse, le bâton à la main, vêtues toutes
+deux de grossiers haillons, portant un petit sac sur les épaules, et
+traînant leur vie errante, de pèlerinage en pèlerinage, détachées de
+tout, ne ressentant ni envie, ni amour humain, ni désirs!
+
+«Je m'arrêterai, pensait-elle, je prierai, et puis, sans me permettre de
+m'attacher à un endroit, d'y aimer... j'irai plus loin, j'irai ainsi
+jusqu'à ce que mes pieds se refusent à me porter; alors je me coucherai
+pour mourir n'importe où, et je trouverai enfin ce refuge de paix où il
+n'y a ni douleur ni regrets, où règnent la joie et la béatitude
+éternelles!»
+
+Mais, à la vue de son père et de l'enfant, ses résolutions
+faiblissaient, et, versant en secret des larmes amères, elle s'accusait
+d'être une grande pécheresse et de les aimer tous deux plus que Dieu.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+I
+
+
+La Bible nous apprend que le bonheur de l'homme avant sa chute
+consistait dans l'absence de travail. Cette même prédisposition se
+retrouve dans l'homme déchu, mais il ne saurait être inactif, non
+seulement à cause de l'anathème qui pèse sur lui et qui l'oblige à
+gagner son pain à la sueur de son front, mais encore par suite de
+l'essence même de sa nature morale. Une voix secrète l'avertit qu'il
+devient coupable en s'abandonnant à la paresse, et cependant s'il
+pouvait, en restant oisif, être utile et remplir son devoir, il
+jouirait certainement de l'une des conditions du bonheur primitif. C'est
+cependant ainsi que toute une classe de la société, celle des
+militaires, vit dans une oisiveté relative, qui leur est d'autant plus
+permise qu'elle leur est imposée, et qui a toujours été pour eux le
+grand attrait du service.
+
+Depuis l'année 1807, Nicolas Rostow en savourait toutes les jouissances
+dans le même régiment, et commandait l'escadron que Denissow lui avait
+passé.
+
+Il était devenu un bon garçon, avec les formes un peu rudes, que ses
+connaissances de Moscou auraient peut-être trouvées «mauvais genre»;
+mais, estimé et aimé comme il l'était de ses camarades, de ses
+inférieurs et de ses chefs, son sort le satisfaisait pleinement. Seules
+les fréquentes lettres qu'il avait reçues en dernier lieu de sa mère,
+des lettres pleines de doléances sur l'état précaire des finances de la
+famille, où elle l'engageait à revenir faire la joie de ses vieux
+parents, troublaient sa quiétude habituelle.
+
+Il pressentait avec terreur qu'on voulait l'arracher à ce milieu où, à
+l'abri de tous les soucis de l'existence, il vivait si doucement et si
+tranquillement; il pressentait que, tôt ou tard, il serait forcé de
+rentrer dans ce dédale d'affaires embrouillées, de comptes à réviser, de
+querelles, d'intrigues, de rapports avec le monde extérieur, auquel se
+joignaient encore l'amour de Sonia et la promesse qu'il lui avait faite.
+Tout cela l'effrayait; c'était confus, enchevêtré, difficile, et rendait
+ses réponses, qui commençaient par: «Ma chère maman,» et se terminaient
+par les mots consacrés: «Votre obéissant fils,» froides et muettes sur
+ses intentions. En 1810, on lui apprit que Natacha était fiancée à
+Bolkonsky, et que le mariage, n'ayant pas encore obtenu l'approbation du
+vieux prince, était remis à un an. Cette nouvelle chagrina Rostow; il
+voyait avec peine Natacha quitter le nid paternel, car elle était sa
+préférée, et il regrettait vivement, à son point de vue de hussard, de
+n'avoir pas été là pour donner à entendre à Bolkonsky que cette alliance
+n'était pas déjà un si grand honneur, et que, si son amour était
+sincère, il devait pouvoir se passer du consentement de son maniaque de
+père. Demanderait-il un congé pour revoir Natacha? Il hésita, car
+c'était l'époque des manoeuvres, et la perspective peu rassurante des
+complications qui l'attendaient le décida à rester; mais, dans le
+courant du printemps, il reçut une nouvelle lettre de sa mère, une
+lettre écrite à l'insu de son mari, dans laquelle elle le suppliait de
+les rejoindre: leur état de fortune exigeait qu'il s'en occupât,
+autrement tout serait vendu à l'encan, et on se trouverait sur la
+paille! Le comte, par bonté et par faiblesse, avait une confiance
+absolue en Mitenka, qui le trompait comme les autres, si bien que tout
+s'en allait à la dérive: «Au nom du ciel, viens à notre secours sans
+plus tarder, si tu tiens à mettre un terme à notre malheureuse
+situation.»
+
+Cette lettre eut le résultat désiré: Nicolas comprit, avec le bon sens
+des intelligences moyennes, qu'il n'y avait plus à balancer et qu'il
+fallait partir!
+
+Après sa sieste habituelle de l'après-midi, il fit seller son vieux
+Mars, un étalon vicieux qu'il n'avait pas monté depuis quelque temps,
+l'enfourcha, et, le ramenant tout en sueur quelques heures plus tard,
+il annonça à Lavrouchka, devenu son serviteur, et à ses camarades
+rassemblés chez lui, qu'il allait demander un congé pour revoir ses
+parents. S'éloigner avant de savoir s'il serait promu au grade de
+capitaine ou décoré de Sainte-Anne pour les dernières manoeuvres, cela
+lui semblait aussi étrange que de se dire qu'il partirait sans avoir
+vendu au comte Goloukhovsky la troïka de chevaux rouans que le comte lui
+marchandait depuis des semaines et que lui, Rostow, avait parié vendre
+deux mille roubles. Ainsi donc il n'assisterait pas au bal donné par les
+hussards à Pani Pchasdetzka, pour faire la nique aux uhlans qui venaient
+de fêter Pani Borjozovska. Quelle tristesse enfin de quitter ce milieu
+si tranquille pour se retrouver en plein désordre et en plein désarroi!
+Le congé lui fut accordé. Ses camarades de régiment et de brigade lui
+offrirent un dîner, à quinze roubles par tête, avec musique et choeurs;
+Rostow et le major Bassow dansèrent le «trépak»; les officiers, plus
+gris les uns que les autres, le bernèrent, l'embrassèrent et le
+laissèrent choir; les soldats du 3ème escadron en firent autant en
+criant hourra! puis ils le couchèrent dans son traîneau, et on lui fit
+escorte jusqu'au premier relais.
+
+Pendant la première moitié de son voyage, de Krementchoug à Kiew, Rostow
+fut tout entier à son escadron, mais plus il avançait, plus la troïka de
+ses chevaux rouans et la figure du maréchal des logis s'effaçaient
+insensiblement de son esprit, pour céder la place à une curiosité
+inquiète. Que trouverait-il à Otradnoë, qu'il entrevoyait de plus en
+plus nettement à mesure qu'il s'en rapprochait? On aurait dit que cette
+sensation toute morale était soumise chez lui à la loi qui régit la
+chute des corps; parvenu au dernier relais, il donna trois roubles de
+pourboire au postillon, et, une fois arrivé devant le perron, il sauta
+d'un bond hors de son traîneau, avec une émotion indicible.
+
+Lorsque la première ivresse du retour se fut calmée, il ressentit ce
+malaise indéfinissable que laisse après elle la froide réalité, toujours
+au-dessous de ce qu'on peut en attendre, et il se prit même à regretter
+la hâte fiévreuse qu'il avait mise à son voyage, puisqu'il ne trouvait
+auprès des siens aucune nouvelle jouissance. Peu à peu, cependant,
+Nicolas se réhabitua à cet intérieur de famille où presque rien n'était
+changé. Père et mère avaient vieilli; une vague inquiétude, une certaine
+mésintelligence, inconnues jusque-là et causées par leurs embarras
+d'argent, se trahissaient dans leurs rapports entre eux. Sonia avait
+vingt ans; sa beauté était en pleine fleur, elle ne pouvait plus
+embellir, et, telle qu'elle était, elle charmait tous les regards.
+Depuis le retour de Nicolas, tout parlait en elle de bonheur et d'amour,
+et cet amour si fidèle, si dévoué, comblait de joie le hussard. Pétia et
+Natacha le surprirent par le changement qui s'était opéré en eux; le
+petit garçon, qui venait d'avoir treize ans, était joli de figure,
+grandi, intelligent, espiègle, et sa voix commençait à muer. La
+transformation de Natacha le frappa davantage, et, tout en la suivant
+des yeux, il lui disait en riant:
+
+«Sais-tu bien que tu n'es plus toi?
+
+--Suis-je donc enlaidie?
+
+--Au contraire, et quelle dignité, madame la princesse! ajouta-t-il
+tout bas.
+
+--Oui, oui,» dit-elle joyeusement; et elle lui raconta aussitôt tout son
+roman avec le prince André, depuis l'apparition du prince à Otradnoë. En
+lui montrant sa dernière lettre, elle lui dit:
+
+«Es-tu content? Quant à moi, je suis si heureuse et me sens si calme!
+
+--C'est parfait, reprit Nicolas, c'est un charmant homme; en es-tu au
+moins bien éprise?
+
+--Que te dirai-je? Je l'ai été de Boris, de mon professeur de chant, de
+Denissow, mais ceci ne ressemble en rien à tout Je reste. Je suis
+tranquille, je me sens sur la terre ferme. Je vois qu'on ne saurait être
+meilleur que lui, et je suis contente... ce n'est plus la même chose
+qu'autrefois!»
+
+Nicolas lui exprima son déplaisir sur le retard apporté au mariage, et
+Natacha lui répondit que c'était indispensable, qu'elle-même avait
+insisté pour que cela fût ainsi, désirant avant tout ne pas entrer dans
+la famille de son fiancé contre la volonté de son père. «Tu n'y
+comprends rien,» ajouta-t-elle. Nicolas lui donna raison et se tut.
+
+En l'étudiant à son insu, il ne parvenait pas à découvrir chez elle la
+moindre trace de la douleur d'une amoureuse fiancée qui pleure l'absence
+de son futur. D'humeur égale et gaie, son caractère était le même que
+par le passé, et il en arrivait à douter que son mariage fût aussi
+définitivement arrêté qu'elle voulait bien le dire, d'autant plus qu'il
+ne les avait jamais vus ensemble, elle et le prince André, et il
+commençait à croire que quelque chose, sans qu'il pût dire quoi,
+clochait dans ce projet d'union. Pourquoi ce retard, pourquoi n'avait-on
+point fait de fiançailles? Comme il en causait un jour à coeur ouvert
+avec sa mère, il fut tout surpris et presque satisfait de voir qu'au
+fond de son coeur elle partageait sa façon de penser, et que cet avenir
+ne lui inspirait pas de sécurité.
+
+«Figure-toi, lui dit-elle en lui montrant la lettre du prince André,
+avec ce ton fâché que presque toutes les mères prennent involontairement
+lorsqu'elles parlent du bonheur futur de leur fille, figure-toi qu'il
+écrit qu'il ne peut revenir avant décembre. Qu'est-ce qui peut le
+retenir aussi longtemps? Il est malade, bien sûr, car sa santé est loin
+d'être bonne. N'en dis rien au moins à Natacha: tant mieux qu'elle soit
+gaie, ce sont derniers beaux jours de jeune fille, et, lorsqu'elle
+reçoit de ses lettres, je vois bien ce qui se passe en elle! Du reste,
+qui sait? c'est un parfait galant homme, et, Dieu aidant, elle sera
+heureuse!...» Ainsi se terminaient chaque fois les doléances de la
+comtesse.
+
+
+II
+
+
+À la suite de cette conversation, Nicolas resta triste et préoccupé
+pendant quelques jours. L'inévitable nécessité qui s'imposait à lui,
+pour complaire à sa mère, d'entrer dans les ennuyeux détails de
+l'administration des biens, le tourmentait au delà de toute expression;
+aussi résolut-il, le surlendemain de son arrivée, d'en finir sans plus
+tarder et d'avaler au plus tôt cette amère pilule. Les sourcils froncés
+et la mine renfrognée, il se dirigea, sans répondre aux questions qu'on
+lui adressait, vers l'aile du château habitée par Mitenka et lui demanda
+à voir les «comptes de toute la fortune». Ce qu'étaient ces «comptes de
+toute la fortune», Nicolas lui-même l'ignorait, et Mitenka, terrifié et
+stupéfait, ne le savait pas davantage; aussi ses explications
+furent-elles des plus embrouillées. Le starosta, l'adjoint du maire du
+village et le starosta provincial, qui attendaient dans l'antichambre,
+entendirent tout à coup, avec effroi, mais non sans une certaine
+satisfaction, les éclats de voix du jeune comte, qui devenaient de plus
+en plus violents et qui étaient accompagnés d'une volée d'injures
+tombant dru comme grêle:
+
+«Brigand, créature ingrate, chien que tu es, je t'assommerai!» etc.
+
+Puis, à la satisfaction et à l'effroi toujours croissants des auditeurs,
+ils virent Nicolas, la figure rouge de colère, les yeux injectés de
+sang, traîner Mitenka par le collet et le pousser au dehors à grands
+coups de pied et de genou, tout en lui criant à tue-tête:
+
+«Va-t'en, misérable, va-t'en, débarrasse-moi de ta présence!
+
+Mitenka, lancé en avant, dégringola les six marches du perron pour
+aller tomber dans un massif (ce massif était le refuge habituel et
+inviolable des gens d'Otradnoë, quand ils se trouvaient en faute; le
+régisseur lui-même, quand il revenait gris de la ville, profitait
+parfois de cet asile protecteur, et bien d'autres comme lui en avaient
+éprouvé la vertu).
+
+La femme et la belle-soeur de Mitenka, avec des figures bouleversées,
+entr'ouvrirent la porte de leur chambre, d'où s'échappait la vapeur d'un
+samovar et où se dressait un grand lit, sur lequel s'étalait une
+couverture piquée composée de chiffons d'étoffes de toutes couleurs.
+Rostow passa, haletant, devant elles, et s'achemina résolument vers la
+maison.
+
+La comtesse ne tarda pas à apprendre, par les femmes de chambre, ce qui
+venait de se passer, et en tira la conclusion rassurante que leurs
+affaires s'arrangeraient sans peine; mais, s'inquiétant de l'impression
+que cette scène avait pu produire sur son fils, elle alla à plusieurs
+reprises coller l'oreille à porte de sa chambre, où elle l'entrevit
+fumant silencieusement une pipe.
+
+«Sais-tu, mon ami, dit en souriant le lendemain matin le vieux comte à
+son fils; tu t'es emporté à tort, Mitenka m'a tout conté.
+
+--Je savais bien, pensa Nicolas, que je ne tirerais rien au clair, dans
+ce monde de fous.
+
+--Tu lui en as voulu de ne pas avoir inscrit les sept cents roubles,
+mais ils le sont dans le total... tu n'as pas regardé la page suivante.
+
+--Écoutez, mon père, c'est un voleur, un misérable, je le sais, et ce
+que j'ai fait est bien fait... mais, si vous le désirez, je ne lui en
+reparlerai plus.
+
+--Non, mon âme, non, je t'en supplie, occupe-toi des affaires, je suis
+vieux, et...» Le comte s'arrêta embarrassé; il savait mieux que personne
+qu'il était un mauvais administrateur, et responsable par conséquent,
+devant ses enfants, des fautes qu'il commettait, mais incapable de les
+réparer.
+
+«Je suis plus ignorant que vous dans tout cela; ainsi donc, mon père,
+pardonnez-moi si ma conduite vous a fâché.... Que le diable emporte tous
+les paysans et l'argent et les totaux inscrits sur «les pages
+suivantes»! Je savais bien ce qu'autrefois signifiait «paroli à six
+levées»; mais, quant aux reports d'une page à une autre, je n'y
+comprends goutte!» Et il se jura à lui-même de ne plus se mêler de rien.
+Un jour cependant, sa mère lui demanda conseil; elle avait une lettre de
+change de deux mille roubles qu'elle avait prêtés dans le temps à Anna
+Mikhaïlovna. Comment agirait-il en cette circonstance?
+
+«C'est tout simple, lui dit Nicolas, puisque vous me permettez de vous
+donner mon avis. Je n'aime ni Anna Mikhaïlovna, ni Boris, mais ils ont
+été traités par nous en amis, et ils sont pauvres. Voilà donc ce qu'il
+nous reste à faire!» Et il déchira la lettre de change devant sa vieille
+mère, qui en sanglota de joie. À dater de ce jour, Nicolas, pour occuper
+ses loisirs, se passionna pour la chasse à courre, établie chez eux sur
+un très grand pied.
+
+
+III
+
+
+Les premières gelées blanches emprisonnaient sous leurs minces couches
+la terre trempée par les pluies d'automne; l'herbe foulée, tassée,
+tranchait en touffes d'un vert vif sur les champs ravagés par le bétail,
+où les chaumes brunis des grands blés d'été se mariaient avec les
+teintes pâles des blés du printemps, entrecoupés par les bandes
+rougeâtres du sarrasin. Les forêts, formant encore à la fin d'août des
+îlots d'une épaisse verdure, entourés de champs moissonnés et de terres
+noires ensemencées, s'étaient dorées et rougies, et se détachaient, en
+nuances vives et brillantes, sur le fond vert tendre du jeune blé qui
+commençait à pousser. Le lièvre changeait de pelage, les jeunes renards
+se dispersaient de côté et d'autre, et les louveteaux avaient dépassé la
+taille d'un grand chien. C'était le plus beau moment de la chasse. La
+meute du jeune et ardent Nemrod Rostow, quoiqu'elle fût bien entraînée,
+avait déjà été mise sur les dents, au point qu'il fut décidé en grand
+conseil qu'on lui accorderait trois jours de repos et que, le 16
+septembre, on partirait en chasse en commençant par Doubrava, où l'on
+était sûr de trouver une portée entière de louveteaux.
+
+Dans la journée du 14 septembre, le froid devint vif et piquant, mais
+vers le soir l'air s'adoucit et il dégela; aussi lorsque, le 18 de grand
+matin, Nicolas, en robe de chambre, jeta un coup d'oeil au dehors, il
+fut ravi du temps, un vrai temps de chasse; la voûte grise du ciel
+semblait se dissoudre, se fondre et s'abaisser graduellement; aucun
+souffle n'agitait l'air, seules les gouttelettes à peine visibles du
+brouillard tombaient sans bruit sur les branches dépouillées, y
+scintillaient un moment et glissaient plus bas, jusque sur les feuilles
+qui s'en détachaient une à une. La terre du jardin, noire comme du jais,
+reluisait toute mouillée et se confondait à quelques pas avec le linceul
+terne et humide de la brume. Nicolas sortit sur le perron ruisselant
+d'eau et couvert de boue: l'air lui apporta l'odeur des chiens, et cette
+senteur particulière aux forêts en automne, lorsque tout se flétrit et
+se fane. Milka, la chienne noire aux taches de feu, au large
+arrière-train, aux grands yeux à fleur de tête, apercevant son maître,
+se leva, s'étira, se coucha comme un lièvre, et, se relevant tout à
+coup, sauta sur lui d'un bond et lui passa la langue sur la figure,
+pendant qu'un lévrier, la queue relevée, accourant du parterre à fond de
+train, venait se frotter contre ses jambes.
+
+«Oh hoï!» fit en ce moment quelqu'un, avec cet inimitable cri
+d'encouragement du chasseur où se mêlent les notes basses et aiguës, et
+l'on vit surgir, de derrière l'angle de la maison, Danilo le veneur, le
+visage ridé, et les cheveux gris coupés à la mode des Petits-Russiens.
+Il tenait à la main un long fouet; ses traits exprimaient la plus
+parfaite indépendance et ce profond dédain pour toutes choses, qu'on ne
+rencontre en général que chez les chasseurs. Il ôta son bonnet
+tcherkesse devant son maître, en conservant la même expression
+dédaigneuse, qui du reste n'avait rien de blessant. Nicolas savait bien
+que ce grand gaillard, avec son extérieur hautain, était son homme, son
+chasseur à lui.
+
+«Eh! Danilo!» s'écria-t-il, dominé par la passion irrésistible de la
+chasse, par cette journée faite à plaisir, par la vue de ses chiens et
+de son chasseur, et sans plus songer à ses résolutions précédentes,
+comme l'amoureux à genoux devant l'objet aimé.
+
+«Qu'ordonnez-vous, Excellence?» répondit une voix de basse, une vraie
+voix de diacre, enrouée à force d'exciter les chiens, et deux yeux noirs
+et brillants se fixèrent sur le maître, redevenu silencieux: «Y
+résistera-t-il?» semblait dire ce regard.
+
+«Bonne journée, hein! pour chasser à courre, dit Nicolas en caressant
+les oreilles de Milka.
+
+--Ouvarka est allé écouter à la pointe du jour, reprit la voix de basse
+après une pause; il dit qu'elle a passé dans le bois réservé
+d'Otradnoë, ils y ont hurlé.»
+
+Cela voulait dire qu'une louve, dont il avait suivi les voies, y était
+rentrée avec ses louveteaux; ce bois, détaché du reste du domaine, était
+situé à deux verstes.
+
+«Il faut y aller! qu'en dis-tu? Amène-moi Ouvarka!
+
+--Comme il vous plaira.
+
+--Attends un peu, ne leur donne pas à manger.
+
+--Entendu!»
+
+Cinq minutes plus tard, Danilo et Ouvarka entraient dans le cabinet de
+Nicolas. Danilo était de taille moyenne, et pourtant, chose étrange, il
+produisait dans une chambre le même effet qu'aurait produit un cheval ou
+un ours au milieu des objets et des conditions de la vie domestique; il
+le sentait d'instinct, et, se serrant contre la porte, il s'efforçait de
+parler bas, de rester immobile, dans la crainte de briser quelque chose,
+et se hâtait de vider son sac, pour retourner au grand air et échanger
+le plafond qui l'oppressait contre la voûte du ciel.
+
+Après avoir terminé son interrogatoire et s'être bien fait répéter que
+la meute ne s'en trouverait que mieux (Danilo lui-même se mourait
+d'envie de chasser), Nicolas donna l'ordre de seller les chevaux. Au
+moment où le veneur quittait son cabinet, Natacha y entra vivement: elle
+n'était ni coiffée ni habillée, mais enveloppée seulement du grand
+châle de la vieille bonne.
+
+«Tu pars? Je le disais bien! Sonia assurait le contraire. Je m'en
+doutais, car il faut profiter d'une journée pareille!
+
+--Oui, répondit à contre-coeur Nicolas, qui avait en vue une chasse
+sérieuse et n'aurait voulu par suite emmener ni Pétia ni Natacha. Nous
+quêtons le loup, ça t'ennuiera.
+
+--Au contraire, et tu le sais bien: c'est très mal à toi, tu fais seller
+les chevaux, et tu ne nous dis rien!
+
+--Les Russes ne connaissent pas d'obstacles... en avant! hurla Pétia,
+qui avait suivi sa soeur.
+
+--Mais tu sais bien aussi que maman ne te le permet pas!
+
+--J'irai, j'irai quand même, reprit Natacha d'un ton décidé.
+
+--Danilo, fais seller mon cheval, et dis à Mikaïlo d'amener ma laisse de
+lévriers.»
+
+Danilo, déjà mal à l'aise et gêné de se trouver dans une maison, fut
+encore plus décontenancé de recevoir des ordres de la demoiselle, et il
+essaya, en baissant les yeux, de se retirer comme s'il n'avait rien
+entendu, tout en prenant grand soin de ne pas coudoyer en passant sa
+jeune maîtresse et de ne pas lui faire de mal par quelque brusque
+mouvement.
+
+
+IV
+
+
+Le vieux comte, dont la chasse avait toujours été tenue sur un grand
+pied, ne s'en occupait plus depuis qu'il l'avait remise entre les mains
+de son fils; mais ce jour-là, 18 septembre, se sentant de bonne humeur,
+il se décida à y prendre part.
+
+L'équipage de chasse et les chasseurs se trouvèrent bientôt réunis
+devant le perron. Nicolas, l'air soucieux et préoccupé, passa devant
+Pétia et Natacha, sans faire attention à ce qu'ils lui disaient....
+Pouvait-on, en cet instant solennel, penser à des futilités? Il examina
+tout en détail, envoya en avant les chasseurs et la meute, enfourcha son
+alezan Donetz, et, sifflant à lui sa laisse de chiens, il franchit
+l'enclos, pour se diriger à travers champs vers le bois d'Otradnoë. Un
+domestique d'écurie menait par la bride une jument bai brun, à crinière
+blanche, appelée Viflianka: c'était la monture du vieux comte, qui
+devait se rendre en droschki au rendez-vous indiqué.
+
+Cinquante-quatre chiens courants, quarante lévriers et plusieurs chiens
+en laisse, accompagnés de six veneurs et d'un grand nombre de valets de
+chiens, formaient un total de cent trente chiens et de vingt chasseurs à
+cheval. Chaque chien connaissait son maître et répondait à son nom;
+chaque chasseur savait d'avance ce qu'il avait à faire et l'endroit où
+il devait se poster.
+
+Dès que les cavaliers eurent dépassé l'enceinte, ils débouchèrent en
+silence sur la grande route et s'engagèrent sur les prairies, dont leurs
+chevaux foulaient sans bruit le tapis moelleux et faisaient jaillir sous
+leurs sabots l'eau des flaques des sentiers de traverse. Le ciel brumeux
+s'abaissait toujours imperceptiblement; dans l'air calme et pur
+retentissaient parfois le sifflet d'un chasseur, le hennissement d'un
+cheval, le claquement d'un long fouet et le cri plaintif d'un chien
+flâneur qu'un valet rappelait à son devoir.
+
+À une verste de distance, cinq autres chasseurs, à cheval, émergèrent
+tout à coup du brouillard avec leurs chiens et se joignirent aux
+premiers: ils avaient à leur tête un beau vieillard, de belle prestance,
+portant une longue et épaisse moustache grise.
+
+«Bonjour, petit oncle, lui dit Nicolas.
+
+--Affaire sûre!... en avant, marche! Je le savais bien, répondit le
+nouveau venu, petit propriétaire voisin des Rostow et quelque peu leur
+parent; je disais bien que tu n'y tiendrais pas, et tu as eu raison,
+morbleu! Affaire sûre!... en avant, marche! dit-il en répétant son
+expression favorite. Empare-toi du bois sans retard, car mon Guirtchik
+m'a annoncé que les Ilaguine sont en chasse du côté de Korniki, et alors
+il se pourrait bien faire qu'ils t'enlevassent toute la portée sous le
+nez.... Affaire sûre! en avant, marche!
+
+--J'y vais tout droit; faut-il assembler les meutes?» lui demanda
+Nicolas.
+
+L'ordre en fut donné, et les deux cavaliers s'avancèrent côte à côte.
+Natacha, enveloppée dans son châle, qui laissait à peine entrevoir ses
+yeux brillants et sa figure animée, les rejoignit bientôt, suivie de
+Pétia, de Mikaïlo, le chasseur, et d'un valet d'écurie qui remplissait
+auprès d'elle les fonctions de garde du corps. Pétia riait sans rime ni
+raison et agaçait sa monture par de légers coups de cravache. Natacha,
+gracieuse et ferme en selle, modérait d'une main assurée l'ardeur de son
+arabe, à la robe noire et lustrée.
+
+Le «petit oncle» lança de côté un regard mécontent sur la jeunesse, car
+la chasse au loup était une entreprise sérieuse, qui ne comportait
+aucune espièglerie.
+
+«Bonjour, petit oncle! nous sommes des vôtres, s'écria Pétia.
+
+--Bonjour, bonjour, n'écrasez pas les chiens, répliqua sévèrement le
+vieux.
+
+--Nicolas, quel trésor de bête que Trounila! Il m'a reconnue, dit à son
+tour Natacha, qui faisait des signes à son chien favori.
+
+--D'abord Trounila n'est pas une bête, mais un chien de chasse,»
+répliqua Nicolas, en jetant à sa soeur un regard destiné à lui faire
+comprendre sa supériorité et la distance qu'il y avait entre eux deux.
+Elle comprit.
+
+«Nous ne vous gênerons pas, petit oncle, reprit-elle, nous ne gênerons
+personne, nous resterons à nos places, sans bouger!
+
+--Et ce sera parfait, petite comtesse; seulement attention, n'allez pas
+tomber de cheval, car alors, affaire sûre!... en avant, marche!... pas
+moyen de se rattraper!»
+
+On n'était plus qu'à cent sagènes[3] du petit bois; Rostow et le «petit
+oncle» ayant décidé de quel côté on devait lancer la meute, le premier
+indiqua à Natacha sa place, où, par parenthèse, il était à présumer
+qu'elle ne verrait rien passer, et poussa plus loin, au delà du ravin.
+
+«Attention, petit neveu, c'est une louve mère! Ne va pas la laisser
+échapper!
+
+--On verra! répondit Rostow.... Hé, Karaë!» dit-il en s'adressant à un
+vieux chien, à poil roux, que l'âge avait rendu fort laid, mais qui
+était connu pour se jeter à lui tout seul sur une louve.
+
+Le vieux comte connaissait par expérience l'ardeur que son fils
+apportait à la chasse; aussi se dépêchait-il d'arriver, et l'on avait à
+peine eu le temps de placer chacun à son poste, que le droschki, attelé
+de deux chevaux noirs et roulant sans secousse à travers la plaine,
+déposa le comte Ilia Andréïévitch à l'endroit qu'il s'était assigné à
+l'avance. Son teint était vermeil, son humeur joyeuse; ramenant sur lui
+son manteau fourré, et prenant son fusil et ses munitions des mains de
+son chasseur, il se hissa lourdement en selle sur sa bonne et vieille
+Viflianka, en donnant l'ordre au droschki de retourner au château. Sans
+être un chasseur enragé, il observait cependant toutes les lois de la
+chasse, et, se plaçant sur la lisière même du bois, il rassembla les
+rênes dans sa main gauche, se mit bien d'aplomb, et, ses préparatifs une
+fois achevés, regarda autour de lui en souriant... il était prêt!
+
+Il avait à ses côtés son valet de chambre, Sémione Tchekmar, bon
+cavalier, mais alourdi par l'âge, qui tenait en laisse trois grands
+lévriers gris à long poil (d'une race particulière à la Russie et
+spécialement destinés à chasser le loup), intelligents mais vieux, qui
+se reposaient à ses pieds. À cent pas plus loin se tenait l'écuyer du
+comte, Mitka, hardi cavalier et chasseur endiablé. Le comte, fidèle à
+ses habitudes, avala une «tcharka[4]«d'excellente et véritable
+eau-de-vie de chasseur, et mangea un petit morceau de viande, qu'il
+arrosa encore d'une demi-bouteille de son bordeaux favori. Le vin et la
+course lui donnèrent des couleurs, ses yeux s'animèrent, et, emmailloté
+dans sa bonne et chaude fourrure, il ressemblait à un enfant que l'on
+mène promener.
+
+Tchekmar, maigre, les joues creuses, ayant aussi terminé sa besogne,
+examina son maître, avec lequel il ne faisait qu'une âme depuis trente
+ans, et, le voyant d'humeur si agréable, se prépara à entamer avec lui
+une conversation aussi agréable que son humeur. Un troisième personnage
+à cheval, un vieillard à barbe blanche, en cafetan de femme, portant une
+coiffure très élevée, s'approcha d'eux sans bruit et s'arrêta un peu en
+arrière du comte, c'était le bouffon Nastacia Ivanovna.
+
+«Eh bien, Nastacia Ivanovna, lui dit tout bas le comte en clignant de
+l'oeil, prends garde; si tu as le malheur d'effrayer la bête, tu auras
+affaire à Danilo.
+
+--J'ai, moi aussi, bec et ongles, répliqua Nastacia Ivanovna.
+
+--Chut, chut!» fit le comte.
+
+Et, se tournant vers Sémione, il ajouta:
+
+«As-tu vu Nathalie Ilinischna?... où est-elle?
+
+--Elle est avec son frère près des halliers de Yarow, voilà un plaisir
+pour elle, et c'est une demoiselle pourtant!
+
+--N'est-ce pas étonnant de la voir à cheval, Sémione, hein? Comme elle
+monte, on dirait un homme!
+
+--Comment ne pas s'en étonner?... Peur de rien, et si ferme en selle!
+
+--Et Nicolas, où est-il?
+
+--Au-dessus de Liadow.... Pas de danger, il connaît les bons endroits,
+et quel cavalier! Nous nous en émerveillons parfois avec Danilo,
+poursuivit Sémione, qui aimait à faire la cour à son maître.
+
+--Oui, oui, comme il est bien en selle, hein?
+
+--Il est à peindre! l'autre jour, par exemple, dans la plaine de
+Zavarzine, lorsqu'il forçait à fond de train le renard, sur un cheval
+de mille roubles! Quant au cavalier, il n'y a pas de prix pour lui! Un
+beau garçon comme celui-là, on chercherait longtemps sans en dénicher un
+autre!
+
+--Oui, oui, répéta le comte, oui, oui!...»
+
+Et, relevant les pans de sa fourrure, il fouilla dans sa poche pour en
+retirer sa tabatière.
+
+«Et l'autre jour, reprit Sémione, en voyant tout le plaisir qu'il
+faisait à son maître, à la sortie de l'église, lorsque Mikhaël
+Sidorovitch l'a rencontré en grande tenue...»
+
+Mais Sémione s'arrêta court, le bruit de la meute en chasse et le
+jappement de deux ou trois chiens avaient frappé ses oreilles, à
+travers le calme de l'atmosphère. Il baissa la tête, écouta et fit
+signe au comte de ne pas parler:
+
+«Ils sont sur la piste, murmura-t-il, ils vont sur Liadow.»
+
+Le comte, souriant encore des derniers mots de Sémione, regardait au
+loin devant lui et tenait sa tabatière entr'ouverte sans songer à
+priser. Le cor de Danilo résonna et annonça que la bête était en vue:
+les meutes rallièrent les trois limiers, et tous ensemble donnèrent de
+la voix de cette façon qui est particulière à la chasse au loup. Les
+valets de chiens ne les excitaient plus qu'en criant: «Velaut!»
+Au-dessus de tout ce bruit de voix, à timbres différents, on entendait
+celle de Danilo passant de la basse la plus profonde aux notes les plus
+aiguës, et emplissant, à elle toute seule, de ses bruyants éclats la
+forêt et les champs d'alentour.
+
+Quelques secondes d'attention suffirent au comte et à son écuyer pour
+comprendre que la meute s'était divisée: une moitié, celle qui jappait
+avec fureur, s'éloigna graduellement, tandis que l'autre, poussée par
+Danilo, passa sous bois à quelques pas d'eux, et les aboiements des deux
+meutes, en se confondant ensemble, leur indiquèrent bientôt que la
+chasse avait pris une autre direction. Sémione poussa un soupir et
+dégagea un des chiens pris dans la laisse; le comte soupira de son côté,
+et, faisant seulement alors attention à sa tabatière, il l'ouvrit et y
+prit une pincée de tabac. «Derrière!» s'écria Sémione à un de ses chiens
+qui s'était avancé au delà de la lisière. Le comte tressaillit et laissa
+tomber sa tabatière. Nastacia Ivanovna descendit de cheval et la
+ramassa.
+
+Tout à coup, comme il arrive souvent, la chasse se rapprocha, et l'on
+aurait dit que toutes ces gueules qui glapissaient et aboyaient à l'envi
+étaient là, devant eux!
+
+Le comte se retourna vers la droite et aperçut Mitka, les yeux sortant
+de leurs orbites, qui, lui faisant signe de son bonnet, lui montrait
+quelque chose du côté opposé.
+
+«À vous!» lui cria-t-il d'une voix dont l'éclat prouvait qu'elle
+demandait depuis longtemps à faire explosion.
+
+Et il se dirigea vers lui au galop, en lâchant ses chiens.
+
+Le comte et Sémione se précipitèrent hors du bois et virent à leur
+gauche le loup qui venait à eux, en se balançant sur ses hanches et en
+bondissant sans se presser. Les chiens excités donnèrent, et,
+s'arrachant à leurs laisses, s'élancèrent à sa poursuite.
+
+Le loup s'arrêta, tourna gauchement de leur côté sa grosse et large
+tête, comme aurait fait quelqu'un qui souffrirait d'une angine, et,
+relevant la queue, reprit tranquillement sa course, pour disparaître
+bientôt en deux bonds dans le fourré. Au même moment, de la lisière
+opposée du bois sortit un chien, puis un second; puis la meute entière,
+affolée, éperdue, traversa la clairière, pour s'élancer à son tour à la
+suite du loup, et entre les branches écartées des noisetiers apparut,
+couvert d'écume, le cheval alezan de Danilo. Penché en avant, ramassé
+sur lui-même, son cavalier, tête nue, ses cheveux gris au vent, la
+figure rouge et ruisselante de sueur, s'égosillait à crier de toutes ses
+forces: «Velaut! velaut!» À la vue du comte, ses yeux s'allumèrent de
+colère: «Sacré nom! hurla-t-il en le menaçant de son fouet. Au diable
+les chasseurs!... Avoir laissé échapper la bête!» Jugeant que son
+maître, encore tout ahuri, était indigne d'une plus longue conversation,
+il appliqua avec fureur le coup de fouet qu'il lui destinait sur les
+flancs haletants et mouillés de son innocente monture, et s'élança dans
+la forêt sur les traces de la meute! Le comte, interdit de cette verte
+algarade, essaya de sourire en se tournant vers Sémione, qu'il espérait
+attendrir, mais Sémione n'était plus là: contournant les broussailles,
+il essayait de rejeter la bête hors du bois; les lévriers le
+poursuivaient de droite et de gauche; mais, se glissant dans le fourré,
+le loup ne tarda pas à se dérober aux regards des chasseurs.
+
+
+V
+
+
+Dans l'attente du loup, Nicolas n'avait pas quitté son poste, et en
+entendant la meute se rapprocher et s'éloigner tour à tour, les chiens
+aboyer de différentes façons suivant leurs impressions du moment, les
+cris et les voix montés à un diapason extraordinaire, il pressentait ce
+qui se passait. Il savait que dans la réserve se trouvaient deux vieux
+loups et leurs louveteaux. Il savait que la meute s'était divisée, après
+être tombée sur leurs pistes; il comprit d'instinct que quelque mauvaise
+chance était venue se mettre en travers. Il faisait mille et une
+suppositions, et se demandait de quel côté il verrait paraître l'animal
+et comment il l'attaquerait; mais rien ne venait. Passant de l'espérance
+au désespoir, il allait même jusqu'à implorer la Providence; il priait,
+comme ceux qui prient sous l'influence d'une émotion violente, tout en
+s'avouant à eux-mêmes la futilité de l'objet de leur prière:
+
+«Pourquoi ne pas me l'accorder? murmurait-il. Tu es grand, je le sais,
+et c'est peut-être un péché de te le demander; mais je t'en supplie, ô
+mon Dieu, fais en sorte qu'un des vieux loups vienne sur moi, afin que
+Karaë puisse, aux yeux du «petit oncle», qui voit tout de sa place,
+sauter à la gorge de la bête et la terrasser d'un bond!» Son regard
+inquiet, scrutateur, fouilla, étudia mille fois pendant cette demi-heure
+les moindres replis du terrain qui s'étendait devant lui, la lisière du
+bois où deux chênes décharnés projetaient leurs branches au-dessus d'un
+massif de jeunes trembles, et le ravin aux bords creusés par l'eau, et
+le bonnet de l'oncle dépassant à sa droite la cime des halliers.
+
+«Non, je n'aurai pas ce bonheur, c'est toujours ainsi, se disait-il; à
+la guerre, au jeu, partout le malheur me poursuivit, à la journée
+d'Austerlitz comme à la soirée chez Dologhow!»
+
+L'oreille tendue, l'oeil aux aguets, il épiait de tous côtés et
+s'efforçait de surprendre les plus légères inflexions dans les
+aboiements de la meute. Ramenant de nouveau son regard sur sa droite, il
+vit tout à coup quelque chose bondir à travers le champ désert et se
+diriger vers lui. «Serait-ce possible?» se dit-il, en respirant à peine,
+sous le coup de l'émotion qu'il éprouvait en voyant son désir se
+réaliser; et cependant cette bonne fortune inespérée, si impatiemment
+attendue, arrivait droit à lui sans bruit, sans éclat, sans aucun signe
+avant-coureur! Il n'en croyait pas ses yeux, mais bientôt il ne put plus
+en douter. C'était bien le loup, un vieux loup au dos grisâtre, au
+ventre roux, qui courait tout à son aise, comme s'il était sûr de ne pas
+être traqué, et qui franchissait lourdement un fossé. Rostow, n'osant
+même respirer, regarda ses chiens: les uns étaient couchés, les autres
+debout, aucun n'avait aperçu la bête, pas même le vieux Karaë, qui, la
+tête renversée, le museau entr'ouvert, montrait ses dents jaunies et les
+faisait claquer, en cherchant ses puces sur une de ses cuisses: «Velaut!
+velaut!» murmura Rostow à mi-voix. Les chiens dressèrent les oreilles,
+et Karaë, cessant de se gratter, se leva comme s'il était mû par un
+ressort, et secoua vivement sa queue, d'où se détachèrent quelques
+touffes de poil.
+
+«Faut-il lâcher les laisses? se demanda Nicolas. Le loup, s'écartant de
+la forêt, s'avançait en droite ligne sur lui, sans se douter de rien.
+Tout à coup il tressaillit: il venait probablement de découvrir les yeux
+d'un homme, chose inconnue pour lui jusqu'à cette heure; il s'arrêta
+indécis et eut l'air de réfléchir: rebrousserait-il, ou continuerait-il
+son chemin? «En avant!» sembla-t-il se dire, et, prenant une allure
+dégagée, mais modérée et résolue, il s'éloigna par bonds espacés et sans
+plus se retourner.
+
+«Harloup, harloup!» s'écria Nicolas, et son intelligente monture partit
+comme une flèche, en franchissant les ornières pour arriver au plus tôt
+à la plaine, à la suite du loup. Les lévriers, plus prompts que
+l'éclair, la distancèrent aussitôt. Nicolas ne se rendait compte de
+rien, ni du cri qu'il venait de lancer, ni du galop furieux qui
+l'emportait, ni du terrain qu'il traversait; il ne voyait que le loup,
+qui, accélérant sa course sans changer de direction, se rapprochait du
+ravin. Milka, la grande chienne tachetée, au large arrière-train, fut la
+première à gagner de l'avance: plus près, toujours plus près, elle
+allait l'atteindre, lorsqu'il lui lança un regard de côté, et Milka, au
+lieu de se jeter sur lui comme d'habitude, releva la queue et tomba en
+arrêt.
+
+«Harloup!» criait Nicolas. Liubime, un grand chien au poil roux, qui
+suivait immédiatement Milka, s'élança sur la bête, la saisit à la
+cuisse, mais recula aussitôt avec terreur. Le loup s'affaissa un moment,
+grinça des dents, se releva et reprit son galop, poursuivi, à une
+archine[5] de distance, par les chiens qui n'osaient l'attaquer.
+
+«Il nous échappera, c'est sûr!» se disait Nicolas, en les excitant d'une
+voix enrouée, et, cherchant des yeux son vieux chien, son seul espoir,
+il l'appela d'un vigoureux: «Karaë, harloup!»
+
+Karaë, le corps aussi tendu que le lui permettaient ses forces
+affaiblies par l'âge, courait tout à côté de la terrible bête, avec
+l'intention évidente de la dépasser et de l'attaquer de front, mais il
+était facile de prévoir, aux élans rapides et légers du fauve, et aux
+bonds plus lourds du vieux chien, que ce calcul serait déjoué. Nicolas
+voyait avec effroi diminuer peu à peu la distance qui les séparait
+encore du fourré destiné à devenir le salut du loup. Mais l'espoir lui
+revint bientôt, car au même moment parurent en avant du loup et se
+dirigeant sur lui un chasseur et plusieurs chiens; l'un d'eux, d'un
+brun foncé, qui était inconnu à Nicolas et faisait partie sans doute
+d'une meute étrangère, fondit impétueusement sur la bête et la renversa
+à demi. Celle-ci, retrouvant son équilibre, se jeta à son tour sur le
+chien avec une agilité surprenante, l'empoigna avec les dents, et le
+malheureux assaillant, le flanc déchiré, ensanglanté, donna de la tête
+contre terre en hurlant de douleur.
+
+«Karaë! Oh! mon Dieu!» dit Nicolas avec désespoir.
+
+Le loup, flairant un nouveau danger à la vue du vieux Karaë, qui, grâce
+à cet arrêt forcé, allait lui barrer le chemin, serra la queue entre les
+jambes et repartit à fond de train; mais, ô prodige incroyable! Nicolas
+vit tout à coup Karaë sauter sur le loup, le saisir à la gorge et rouler
+avec lui dans la fondrière qui était à leurs pieds.
+
+La meute s'y précipita. Le spectacle du loup se débattant au milieu de
+ce fouillis de têtes qui laissaient entrevoir par instants, ou son
+pelage fauve, ou sa jambe de derrière arc-boutée, ou son museau haletant
+et ses oreilles couchées de terreur,--car Karaë le tenait encore à la
+gorge,--fut pour Rostow un des plus heureux moments de sa vie.
+Empoignant le pommeau de sa selle, il se disposait à descendre de cheval
+et à achever le loup, lorsque le carnassier, élevant sa large tête
+au-dessus des chiens, et se débarrassant de son agresseur, se dressa sur
+ses pieds de devant: ramenant sa queue et montrant les dents, il fit un
+bond et distança les chiens. Karaë, le poil hérissé, contusionné ou
+blessé, se hissa péniblement hors du trou où il avait roulé avec la
+bête.
+
+«Mon Dieu, quel malheur!» s'écria Nicolas désespéré.
+
+Heureusement le chasseur du «petit oncle», suivi de tous ses chiens,
+s'élança au triple galop du côté du fuyard et l'arrêta au passage. Là il
+fut de nouveau entouré par Nicolas, son écuyer, le «petit oncle» et son
+chasseur; tous tournaient autour de lui en criant à tue-tête:
+«Harloup!», et ils s'apprêtaient, chaque fois qu'il s'affaissait, à
+sauter à terre, et lançaient de nouveau leurs chevaux en avant lorsque,
+se relevant il faisait quelques pas pour se rapprocher du taillis, sa
+seule et dernière chance de salut.
+
+Danilo, qui, au commencement de la traque, s'était élancé hors de la
+lisière du bois, avait assisté à la lutte et regardait la victoire comme
+assurée; mais, à la vue du loup qui continuait à fuir, il courut en
+ligne droite vers la forêt pour lui couper la voie. Grâce à cette
+manoeuvre, il arriva sur lui au moment où les chiens du «petit oncle» le
+forçaient pour la seconde fois.
+
+Danilo galopait sans rien dire, tenant de la main gauche son couteau
+hors de la gaine, et battant de son long fouet, comme avec un fléau, les
+flancs tendus de son bai brun couvert d'écume. Il avait à peine dépassé
+Nicolas, que celui-ci entendit comme le bruit de la chute d'un corps:
+c'était Danilo qui venait de s'abattre sur l'arrière-train du loup et le
+tenait par les oreilles. Tous, chasseurs, chiens, jusqu'au loup
+lui-même, se disaient que cette fois c'était bien fini! Le loup tenta
+cependant un dernier effort pour se dégager, mais les chiens se ruèrent
+sur lui; Danilo se releva, et se laissa de nouveau tomber de tout son
+poids sur la bête sans lui lâcher les oreilles. Nicolas allait frapper
+le loup qui râlait.
+
+«C'est inutile, lui dit Danilo, nous lui enfoncerons le bâton dans la
+gueule,» et, appuyant son pied sur la gorge de l'animal, il passa un
+pieu, gros et court, entre ses mâchoires serrées; on lui lia les pattes
+et Danilo le chargea sur ses larges épaules. Fatigués mais heureux, tous
+l'aidèrent à attacher le loup sur le dos de son cheval qui frémissait
+d'inquiétude, et, au bruit des hurlements de la meute, on l'emporta au
+rendez-vous de chasse; chacun vint examiner le loup, dont la large tête
+carrée pendait entraînée par le poids du pieu fiché dans sa gueule, et
+dont les grands yeux vitreux regardaient encore cette foule de chiens et
+de chasseurs. Au moindre attouchement, ses jambes tremblaient, et ses
+yeux continuaient à regarder avec une étrange fixité ceux qui
+l'entouraient. Le comte Élie Andréïévitch fit comme les autres:
+
+«Oh, le vieux loup! C'est un vieux, n'est-ce pas? demanda-t-il à Danilo.
+
+--Certainement... un vieux! répondit Danilo en se découvrant avec
+respect.
+
+--Dis donc, sais-tu que tantôt tu t'es joliment emporté?» Danilo ne
+répondit rien, et un sourire humble et confus d'enfant gâté passa sur
+ses lèvres.
+
+
+VI
+
+
+Le vieux comte retourna chez lui; Pétia et Natacha lui promirent de le
+suivre de près. La matinée étant encore peu avancée, on en profita pour
+aller plus loin. On lâcha deux chiens dans un épais taillis au fond d'un
+ravin, et Nicolas de sa place eut l'oeil sur tous les chasseurs.
+
+En face de lui, son homme, enfoncé dans un fossé, se dérobait derrière
+un buisson de noisetiers. À peine lancés, les chiens donnèrent de la
+voix à intervalles rapprochés, et peu d'instants après, la trompe
+annonça la vue; la meute se précipita dans la direction des prairies, et
+Nicolas, attendant que le renard parût dans la plaine, vit les piqueurs
+aux bonnets rouges se lancer au galop en avant.
+
+Son écuyer venait de découpler ses chiens, lorsqu'il aperçut au même
+moment un renard roux, bas sur jambes, d'une physionomie particulière,
+qui fuyait à travers champs: la meute ne tarda pas à l'entourer.
+Balayant la terre de sa queue, le renard se mit à courir en décrivant
+des ronds qui se rétrécissaient de plus en plus, lorsqu'un chien blanc,
+puis un chien noir se jetèrent sur lui; tout se confondit dans la mêlée,
+et les têtes des chiens, tournées vers leur proie, formèrent à leur tour
+un cercle confus dont les ondulations étaient à peine sensibles. Deux
+chasseurs, l'un avec un bonnet rouge, l'autre avec un caftan vert, s'en
+approchèrent.
+
+«Que veut dire cela? D'où est venu ce chasseur inconnu? ce n'est pas
+celui du petit oncle?» pensait Nicolas.
+
+Les chasseurs donnèrent au renard le coup de grâce, et il lui sembla de
+loin qu'ils restaient groupés, à deux pas de leurs chevaux, sans songer
+à le lier; quelques chiens s'étaient couchés pendant que les hommes
+gesticulaient avec chaleur, en se montrant la bête; le cor fit entendre
+le signal convenu pour indiquer qu'il y avait querelle.
+
+«C'est un des chasseurs d'Ilaguine, qui se querelle avec notre Ivan,»
+dit l'écuyer de Nicolas. Ce dernier l'envoya à la recherche de sa soeur
+et de Pétia, et se dirigea au pas vers l'endroit où les valets de chiens
+réunissaient la meute; il descendit de cheval et attendit le résultat
+de l'altercation. Le chasseur qui avait été pris à partie par l'autre
+s'avança vers son jeune maître, le renard attaché à la selle de son
+cheval. Ôtant de loin son bonnet rouge, il essayait visiblement de
+rester respectueux, tout en étouffant de colère; il avait l'oeil poché,
+mais il semblait ne pas s'en douter.
+
+«Que s'est-il passé entre vous? demanda Nicolas.
+
+--Est-ce qu'on va les laisser chasser avec nos chiens?... et c'est
+encore ma chienne souris qui l'a pris!... Il n'entendait pas raison et
+empoignait déjà le renard... alors je les ai roulés tous deux! Voici la
+bête proprement ficelée!... Et de cela, en veux-tu?» ajouta-t-il d'un
+air farouche, en tirant son couteau; il s'imaginait sans doute avoir
+encore affaire à son adversaire.
+
+Nicolas, se tournant vers Natacha et Pétia, qui venaient de le
+rejoindre, les pria de l'attendre pendant qu'il irait tirer l'affaire au
+clair.
+
+Le chasseur triomphant racontait à ses camarades, pleins d'une curiosité
+sympathique, tous les détails de son exploit.
+
+Ilaguine, qui était en froid et même en procès avec les Rostow, chassait
+précisément ce jour-là sur les terres réservées par un long usage à ces
+derniers, et, comme par un fait exprès, il s'était dirigé vers le bois
+du rendez-vous, en permettant même à son chasseur de suivre les voies de
+la bête que les Rostow avaient levée.
+
+Toujours extrême dans ses jugements et dans ses sentiments, Nicolas,
+qui ne l'avait jamais vu, mais qui tenait pour certains les actes de
+violence et d'arbitraire attribués à Ilaguine le détestait cordialement,
+le regardant comme son plus mortel ennemi, il se dirigeait vers lui,
+serrant avec colère son fouet dans sa main, prêt à en venir sans
+réflexion aux dernières extrémités.
+
+À peine avait-il tourné le bois, qu'il vit venir à sa rencontre un gros
+cavalier coiffé d'un bonnet garni de castor, monté sur un beau cheval
+noir et suivi de deux écuyers: c'était Ilaguine en personne.
+
+Au lieu de l'ennemi qu'il s'attendait à affronter, Nicolas trouva un
+voisin fort aimable, fort bien élevé et très désireux de faire sa
+connaissance, soulevant à demi son bonnet, Ilaguine lui exprima tous ses
+regrets de la querelle survenue entre leurs hommes, lui jura que son
+chasseur serait sévèrement puni pour avoir chassé avec une meute qui ne
+lui appartenait pas, et finit par lui proposer de chasser sur ses
+propres terres.
+
+Natacha, fort inquiète, et daignant que cet entretien ne prit une
+mauvaise tournure avait suivi son frère de loin, elle se rapprocha en
+voyant les saints qu'on échangeait de part et d'autre, Ilaguine, se
+découvrant tout à fait devant elle, se récria sur sa grâce, et assura
+qu'elle était la vivante image de Diane, tant par son amour de la
+chasse, que par sa beauté.
+
+Pour se faire pardonner l'infraction commise par son piqueur, il supplia
+instamment Rostow de venir lancer le lièvre chez lui, dans un endroit
+situé à une verste de là, qui, disait-il, fourmillait de lièvres.
+Nicolas y consentit volontiers, et l'équipage de chasse, ainsi augmenté
+de moitié, se mit en route.
+
+Il fallut couper à travers champs; les maîtres se réunirent, et chacun
+d'eux, étudiant à la dérobée les chiens de ses compagnons, tremblait
+rien qu'à l'idée d'en découvrir parmi eux de supérieurs aux siens, comme
+forme et comme flair.
+
+Rostow fut surtout frappé de la beauté d'une chienne de race pure, au
+corps allongé, aux muscles d'acier, au museau fin et pointu, aux yeux
+noirs à fleur de tête, tachetée de roux, et appartenant à Ilaguine. Il
+avait entendu vanter la vitesse des chiens de sa meute, et devinait dans
+cette belle petite chienne une rivale à sa Milka. Au milieu d'une
+conversation insignifiante sur les récoltes, il dit à Ilaguine, en se
+tournant vers lui:
+
+«Il me semble que vous avez là une bonne chienne?... Pleine de feu?
+
+--Celle-là? Oui, elle est bonne, elle chasse bien,» répondit Ilaguine du
+ton le plus indifférent.... Et cependant, pour Erza, il avait cédé à son
+voisin trois familles de «dvorovy[6]«.
+
+«Ainsi donc, comte, dit-il en reprenant le premier sujet de leur
+conversation, chez vous aussi le rendement a été assez maigre cette
+année?...» Puis, croyant de son devoir de lui rendre sa politesse en
+examinant à son tour la meute de Rostow, il aperçut Milka:
+
+«Mais c'est vous, comte, qui possédez une chienne superbe, celle qui a
+des taches noires!
+
+--Oui, elle n'est pas mal, elle a du train.... Tu verrais bien, se dit
+Nicolas à part lui, tu verrais bien quelle chienne est Milka, si nous
+tombons sur un vieux lièvre!»... Et, se tournant vers son écuyer, il
+annonça qu'il donnerait un rouble de gratification à celui qui
+découvrirait un lièvre au gîte.
+
+«Je ne puis comprendre, reprit Ilaguine, la jalousie des chasseurs entre
+eux à propos de leurs meutes et du gibier? Quant à moi, je jouis de
+tout, de la promenade, d'une agréable société, comme aujourd'hui par
+exemple,--et il souleva de nouveau son bonnet à l'intention de
+Natacha,--mais compter avec envie les peaux ou les pièces tuées, ce
+n'est pas mon faible, vous l'avouerai-je, et je vous dirai même que cela
+me touche fort peu.
+
+--C'est parfaitement juste!
+
+--Qu'est-ce que cela peut me faire si mon chien n'a pas de chance... je
+n'en suis pas moins la chasse avec intérêt. Et puis...»
+
+Le cri prolongé de l'un des valets de chiens l'interrompit; debout sur
+une légère éminence, le fouet levé, le valet répéta son cri avec une
+nouvelle force: c'était le signal convenu pour dire qu'il avait devant
+lui le lièvre couché à quelques pas.
+
+«Ah! je crois qu'il l'a levé, dit Ilaguine avec une feinte
+indifférence. Eh bien, allons, donnons-lui la chasse!
+
+--Allons-y, allons-y ensemble,» répondit Nicolas en jetant un regard de
+défiance sur Erza et sur Rougaï, les deux rivaux de sa Milka, qui ne
+s'était jamais mesurée avec eux: «Et si elle allait se couvrir de honte?
+pensait-il en avançant.
+
+--Est-ce un vieux? demanda Ilaguine, en sifflant à lui Erza, non sans
+émotion, et vous, Mikhaïl Niknorovitch? ajouta-t-il en s'adressant au
+«petit oncle», qui avait l'air fort maussade.
+
+--Je n'irai pas me fourrer là dedans! Vos chiens..., affaire sûre,... en
+avant, marche!... ont été payés un village par tête et valent des
+milliers de roubles!... Je regarderai, pendant que les vôtres se le
+disputeront.
+
+--Rougaï! Rougaïouchka!» ajouta-t-il en mettant dans cet appel toute la
+tendresse et tout l'espoir que lui inspirait son favori.
+
+Natacha devinait et partageait l'agitation de son frère et celle que les
+deux vieux s'efforçaient en vain de dissimuler.
+
+La meute et le reste de la société avançaient sans se presser; le
+chasseur posté sur l'éminence n'avait pas bougé, attendant ses maîtres.
+
+«Où est sa tête?» lui demanda Nicolas; mais le lièvre, pressentant la
+gelée du lendemain, ne donna pas au chasseur le temps de répondre: il
+fit un bond et déboula; les chiens découplés et les lévriers
+descendirent en hurlant le versant de la colline, et les piqueurs à
+cheval partirent à fond de train, les uns pour les aider à se rabattre,
+les autres pour les pousser dans la direction voulue. Ilaguine, Natacha
+et le petit «oncle» galopaient, sans même savoir où ils allaient, tantôt
+à la suite des chiens, tantôt à la suite du gibier, mourant de peur de
+manquer la chasse. Le lièvre était vieux et agile: couchant d'abord ses
+oreilles pour écouter ces cris et ce piétinement de chevaux et de chiens
+qui l'avaient subitement entouré de partout, il fit ensuite une dizaine
+de sauts, laissa approcher les chiens, puis, comprenant enfin le danger,
+et choisissant sa voie, il dressa une oreille puis l'autre, détala à
+toute vitesse et se blottit dans les chaumes. À quelques pas de lui
+s'étendait une prairie marécageuse. Les deux chiens du chasseur qui
+l'avait levé avaient été les premiers à prendre sa piste, mais ils en
+étaient encore assez loin, lorsque Erza, la chienne rousse d'Ilaguine,
+les dépassa; arrivée à quelques pas du lièvre, elle sauta à son tour
+pour essayer de l'attraper par la queue, mais, manquant son élan, elle
+tomba et roula sur elle-même, pendant que le lièvre accélérait sa
+course, et que Milka filait sur lui comme un trait et gagnait de
+l'avance.
+
+«Miloucha, ma petite Miloucha!» et la voix triomphante de Nicolas
+retentit dans l'air; Milka semblait être au moment de le saisir, mais sa
+vitesse lui fit dépasser le but, le lièvre s'étant arrêté court! Erza la
+belle chienne, renouvela aussitôt son attaque; elle fit un saut en
+avant; et l'on aurait dit que, suspendue en l'air, elle mesurait de
+l'oeil, avec prudence cette fois, la distance à franchir, afin de
+retomber juste sur le dos de sa proie:
+
+«Erza, ma bonne petite Erza!» s'écria Ilaguine en adressant à sa chienne
+une touchante invocation qu'Erza ne daigna pas écouter, car, à l'instant
+où elle allait happer le lièvre, il repartit de plus belle et se mit à
+courir sur la lisière même du champ et de la prairie. Erza et Milka,
+galopant de front comme deux timoniers, s'en rapprochèrent encore, mais
+le terrain marécageux arrêtait leur course.
+
+«Rougaï, Rougaïouchka!... affaire sûre... marche!...» s'écria une
+troisième voix, et Rougaï, le chien bossu du «petit oncle», s'étirant et
+courbant son dos comme un ressort, atteignit les deux autres, les
+dépassa, et, faisant un effort surnaturel, tomba sur le lièvre, qu'il
+lança d'un coup de gueule sur la prairie, le rattrapa par un nouveau
+bond, le renversa et se roula avec lui sur la terre fangeuse qui
+s'attachait à son corps par larges plaques. Les chiens et les chasseurs
+formèrent cercle autour d'eux. Seul «le petit oncle», tout jubilant,
+descendit de cheval, s'approcha du lièvre, et secoua en l'air sa patte
+droite pour en faire écouler le sang; l'émotion qu'il éprouvait donnait
+à ses yeux, qui allaient en tous sens, une expression effarée, ses
+mouvements étaient saccadés, ses paroles entrecoupées et sans suite:
+«Affaire sûre... marche!... Voilà un chien! Il les vaut tous, et les
+plus chers et les moins chers aussi.... Affaire sûre... marche!»
+disait-il en suffoquant, et l'on aurait dit, aux regards furibonds qu'il
+lançait autour de lui, qu'il se croyait entouré d'ennemis, et que,
+offensé et malmené par tous, il venait maintenant de se réhabiliter
+d'une façon éclatante: «Voilà les chiens de mille roubles! Rougaï, voici
+pour toi, mon vieux, tu l'as mérité! ajouta-t-il en lui jetant la patte
+crottée qu'il venait de couper.
+
+--Elle s'est éreintée, elle lui a trois fois donné la chasse toute
+seule, criait Nicolas, sans s'adresser à personne et sans rien entendre
+de ce qui se disait autour de lui.
+
+--Le prendre en travers, la belle affaire! dit l'écuyer d'Ilaguine.
+
+--Du moment qu'Erza l'avait forcé, tout chien, fût-ce même un chien de
+basse-cour, pouvait l'attraper,» ajouta à son tour Ilaguine, la figure
+empourprée et hors d'haleine, par suite de sa course folle.
+
+Natacha, également excitée, poussait de son côté des cris de triomphe
+si aigus, et si sauvages, que peut-être ailleurs en aurait-elle eu
+honte, mais ils ne faisaient qu'exprimer ses impressions et celles des
+autres chasseurs. Le «petit oncle» lia son lièvre, le jeta adroitement
+sur la croupe de son cheval, et, sans se départir de son air rogue et
+maussade, s'éloigna sans proférer une parole. Nicolas et Ilaguine
+avaient été trop froissés dans leur amour-propre de chasseurs pour
+reprendre tout de suite leur air affecté d'indifférence, et ils
+suivirent longtemps des yeux Rougaï, le vieux chien bossu qui, l'échine
+crottée, marchait derrière le «petit oncle», avec le calme d'un
+triomphateur: «Vous voyez, je suis comme tout le monde, semblait-il leur
+dire, mais à la chasse c'est autre chose, attention!»
+
+Lorsque, après cet incident le «petit oncle» s'approcha de Nicolas et
+s'adressa à lui, Nicolas se sentit honoré de cette marque de
+condescendance, malgré tout ce qui venait de se passer.
+
+VII
+
+
+Quand Ilaguine prit, vers le soir, congé de Nicolas, celui-ci se rendit
+compte seulement alors de l'énorme distance qui les séparait d'Otradnoë;
+aussi accepta-t-il avec empressement l'invitation du «petit oncle» de
+laisser son équipage de chasse passer la nuit chez lui, à Mikariovka:
+
+«Et si vous veniez vous-même chez moi? qu'en pensez-vous?... Affaire
+sûre, marche!... Le temps est humide, vous vous reposeriez, et on
+ramènerait la jeune comtesse plus tard.» Sa proposition fut acceptée
+avec joie, et l'un des gardes fut dépêché à Otradnoë pour y chercher un
+droschki, pendant que la société, conduite par le «petit oncle», entrait
+dans ses domaines et était reçue, à l'entrée principale de sa maison,
+par les quatre ou cinq serviteurs mâles de toute taille qui composaient
+son service particulier. Une dizaine de femmes, vieilles et jeunes, se
+montrèrent aussitôt à une porte de derrière, attirées par la curiosité
+qu'excitait la vue des cavaliers. L'apparition de Natacha, d'une dame à
+cheval, y mit le comble; aussi, n'y résistant plus, elles s'avancèrent
+toutes pour l'examiner de près, et les plus hardies allèrent jusqu'à la
+regarder dans le blanc des yeux, en faisant tout haut leurs remarques,
+comme si elles avaient devant elles un être surnaturel, qui ne pouvait
+ni les entendre ni les comprendre.
+
+«Vois donc, Arina, elle est assise de côté, tandis que sa robe flotte.
+Et la corne donc, la corne!
+
+--Seigneur Dieu!... et ce couteau encore!
+
+--Comment ne tombes-tu pas?» dit l'une d'elles, plus hardie que ses
+compagnes, en s'adressant directement à Natacha.
+
+Le «petit oncle» descendit de cheval devant le perron en bois de sa
+rustique habitation, qui était enfouie au milieu d'un jardin inculte,
+et, jetant un regard à ses gens, leur commanda de s'éloigner; chacun
+d'eux ayant reçu les ordres nécessaires pour que rien ne manquât à ses
+hôtes et à leur équipage de chasse, ils se dispersèrent aussitôt.
+
+Se tournant vers Natacha, il l'enleva de dessus sa selle et lui offrit
+la main pour l'aider à monter les quelques marches vermoulues de
+l'escalier. Dans l'intérieur de la maison, dont l'aspect général était
+loin de briller d'une propreté irréprochable, les grosses poutres des
+murs n'étaient pas même dissimulées comme d'habitude par une couche de
+chaux, et l'on devinait aisément qu'un des moindres soucis des habitants
+de cette demeure était d'en faire disparaître les taches et les
+souillures qu'on y voyait de tous côtés. Une odeur fade de pommes
+fraîchement cueillies remplissait un étroit vestibule, où quelques peaux
+de loup et de renard étaient suspendues.
+
+On traversait ensuite une petite salle à manger meublée d'une table à
+pliants en bois rouge et de quelques chaises, pour gagner le salon, dont
+le principal ornement consistait en une autre table ronde, en bois de
+bouleau, placée devant un canapé; on arrivait enfin au cabinet de
+travail du propriétaire, qui sentait à plein nez le tabac et le chien.
+L'étoffe du mobilier, le tapis de la chambre étaient déchirés, sordides,
+et sur les murs, couverts comme tout le reste de taches sans nombre,
+étaient accrochés les portraits de Souvorow, du père et de la mère du
+«petit oncle», et celui du «petit oncle» en uniforme de l'armée. Après
+avoir engagé ses hôtes à s'asseoir, il les quitta un moment, pendant que
+Rougaï, bien lavé et bien nettoyé, faisait son entrée dans le salon, s'y
+emparait de sa place habituelle sur le divan, et y achevait sa toilette,
+en se bichonnant de la langue et des dents. Le côté opposé du cabinet
+donnait sur un petit corridor divisé en deux par un paravent dont
+l'étoffe flottait en lambeaux, et derrière lequel on entendait des
+éclats de rire et des voix de femmes. Natacha, Nicolas et Pétia se
+débarrassèrent de leurs vêtements fourrés et s'étendirent tout à leur
+aise sur le large canapé; Pétia, la tête appuyée sur ses coudes, ne
+tarda pas à s'endormir. Bien qu'ils eussent la figure hâlée et brûlée
+par le vent, Natacha et Nicolas n'en étaient pas moins très gais, et de
+plus très affamés. N'ayant plus à faire montre de sa supériorité comme
+homme et comme chasseur, Nicolas répondit au regard espiègle de sa soeur
+par un franc éclat de rire, auquel elle se joignit, sans même
+s'inquiéter du motif.
+
+Le «petit oncle» reparut bientôt en veston, en pantalon gros bleu et en
+bottines; ce costume, qui avait jadis excité à Otradnoë l'étonnement et
+les railleries de Natacha, ne lui parut pas cette fois plus ridicule
+que l'habit et la redingote de tout le monde. Le «petit oncle», de
+joyeuse humeur, fit chorus avec eux:
+
+«Voilà qui va bien, comtesse! Ah! la jeunesse, affaire sûre, marche!...
+pas vu sa pareille jusqu'à présent!» s'écrie-t-il, et, offrant à Nicolas
+une longue pipe turque, il en prit une plus courte, qu'il se mit à
+manoeuvrer avec amour entre trois doigts.
+
+«Toute la journée en selle comme un homme, et comme si de rien n'était!»
+
+Sur ces entrefaites, une fillette qui marchait sans doute pieds nus, à
+en juger par le son étouffé de ses pas, ouvrit une des portes, pour
+laisser entrer une femme de quarante ans environ, un peu forte, avec un
+teint frais, un double menton, des lèvres rouges; elle portait un
+énorme plateau. Son extérieur plein de prévenance, son cordial sourire,
+accompagné d'un respectueux salut adressé aux hôtes de son maître,
+étaient les symboles d'une franche hospitalité. Bien que la rotondité
+toute particulière de sa personne, fortement accentuée en avant,
+l'obligeât à tenir la tête penchée en arrière, elle n'en mettait pas
+moins à tous ses mouvements une agilité extrême. Après qu'elle eut mis
+le plateau sur la table, ses mains blanches et potelées y eurent bientôt
+disposé les bouteilles, les carafes, les assiettes garnies de
+«zakouska», dont il était chargé. Reculant ensuite jusqu'au seuil de la
+porte, elle s'y arrêta un instant, sans cesser de sourire:
+«Regardez-moi! Comprenez-vous à présent le «petit oncle?» sembla-t-elle
+leur dire, avant de disparaître. Comment ne pas le comprendre? C'était
+si clair, si évident, que non seulement Nicolas, mais Natacha elle-même,
+devinèrent ce que signifiaient les sourcils froncés et l'expression
+satisfaite et fière d'Anicia Fédorovna, chaque fois qu'elle rentrait
+dans le salon!
+
+Que de choses n'avait-elle pas entassées sur son plateau? Une bouteille
+de liqueur d'herbes sauvages, une autre de fruits, des champignons au
+vinaigre, des galettes de farine de sarrasin, et du beurre, du miel
+frais, du miel cuit, de l'hydromel, des pommes, des noix fraîches, des
+noix séchées au four, des noix au miel, des confitures au sucre et à la
+mélasse; et, de plus, un gros jambon et une belle poularde dorée!
+
+Le tout soigné; préparé par Anicia Fédorovna, avec l'odeur alléchante
+qui s'en exhalait, avec quelque chose du caractère appétissant de sa
+personne et de son exquise propreté:
+
+«Goûtez un peu de cela, mademoiselle la comtesse,» disait-elle à
+Natacha... et de ceci, ajoutait-elle en lui offrant tantôt une chose,
+tantôt une autre, et Natacha dévorait à belles dents: il lui semblait
+n'avoir jamais ni vu, ni mangé des galettes aussi exquises, des
+confitures aussi parfumées, d'aussi bonnes noisettes au miel, ni même
+une volaille d'aussi belle apparence. Nicolas et le «petit oncle», tout
+en arrosant leur souper de liqueurs aux fruits, devisaient sur la chasse
+passée et sur la chasse à venir; sur les mérites de Rougaï et sur la
+meute d'Ilaguine. Crânement campée sur le divan, Natacha suivait de ses
+yeux brillants leur conversation, tout en essayant parfois de réveiller
+Pétia pour lui donner sa part de toutes les friandises, mais ses
+réponses incohérentes prouvaient qu'il était profondément endormi. Elle
+ne se possédait pas de joie dans cet intérieur si nouveau pour elle, et
+la seule chose qu'elle craignît, c'était de voir arriver le droschki
+qui, à son grand regret devait l'emmener chez son père. Au bout d'un
+moment de silence, comme il en survient souvent entre un maître de
+maison et des hôtes qu'il reçoit pour la première fois, le «petit
+oncle», répondant à une de ses pensées intimes, s'écria:
+
+«Oui, c'est ainsi que je finis de vivre... une fois mort, affaire sûre,
+marche!... il ne restera rien après moi!»
+
+Sa physionomie devint presque belle pendant qu'il parlait ainsi, et
+Nicolas se rappela tout le bien que son père lui avait toujours dit de
+lui. Il passait également dans tout le district pour le plus
+désintéressé et le plus noble des originaux, aussi le choisissait-on à
+chaque instant ou pour arbitre dans les discussions de famille, ou pour
+exécuteur testamentaire, ou enfin même pour confident. Presque toujours
+élu juge à l'unanimité, il avait également rempli d'autres fonctions
+électives, mais rien ne pouvait vaincre son refus d'accepter du service
+actif. Son temps se partageait ainsi: en automne et au printemps, il
+courait les champs sur son vieil étalon, ne quittait pas son petit
+réduit en hiver, et passait l'été étendu à l'ombre du sauvage fouillis
+qu'il appelait son jardin.
+
+«Pourquoi ne vous décidez-vous pas à reprendre du service, petit oncle.
+
+--J'ai servi, et c'est assez... bon à rien... affaire sûre, marche!
+C'est votre affaire, à vous autres: quant à moi, je n'y comprends rien.
+Mais à la chasse, c'est autre chose.... Affaire sûre, marche! Hé là-bas,
+ouvrez donc la porte! Qu'est-ce qui l'a fermée?» La porte au fond du
+corridor (que l'oncle prononçait «colidor») communiquait avec une
+chambre où les piqueurs et les valets de chiens prenaient ordinairement
+leurs repas. Les petits pieds nus de la fillette se rapprochèrent de
+nouveau, une main invisible ouvrit la porte, et les sons d'une
+«balalaïka[7]» dont les cordes vibraient sous les doigts d'un véritable
+artiste parvinrent jusqu'à eux:
+
+«C'est mon cocher Mitka qui joue: aussi lui en ai-je acheté une
+excellente, cette musique me plaît!» Il était d'habitude qu'au retour de
+la chasse, Mitka se livrât à ses fantaisies musicales, pendant que le
+«petit oncle» l'écoutait avec bonheur.
+
+--C'est vraiment très joli, dit Nicolas avec une feinte indifférence,
+comme s'il était honteux d'avouer qu'il trouvait du charme à cette
+musique.
+
+--Comment, très joli? s'écria Natacha d'un ton de reproche, mais c'est
+charmant, mais c'est ravissant!» Et en effet la chanson qu'elle écoutait
+lui semblait la plus idéale des mélodies, tout comme les champignons, le
+miel et les confitures d'Anicia lui avaient paru être les meilleurs
+qu'elle eût jamais mangés!
+
+«Encore, encore, je t'en prie,» dit Natacha, lorsque la «balalaïka» se
+tut. Mitka l'accorda et reprit de nouveau _la Barina_, avec variations
+et changements de ton. L'oncle, la tête légèrement inclinée, un vague
+sourire sur les lèvres, écoutait religieusement. Le motif revint une
+centaine de fois sous les doigts exercés du musicien, et les cordes
+répétèrent à satiété les mêmes notes, sans fatiguer les oreilles de
+l'auditoire, qui ne cessait de les redemander. Anicia Fédorovna écoutait
+aussi, appuyée contre le linteau de la porte:
+
+«Faites attention, mademoiselle, dit-elle avec un sourire qui rappelait
+celui de son maître. Il joue très bien!
+
+--Voilà une mesure manquée, s'écria tout à coup le «petit oncle» en
+faisant un geste énergique. Ces notes-là doivent être plus vivement...
+enlevées, affaire sûre, marche!
+
+--Sauriez-vous jouer de la balalaïka? demanda Natacha surprise.
+
+--Aniciouchka!...--et le «petit oncle» sourit malicieusement»--Vois un
+peu si les cordes de la guitare y sont toutes, il y a si longtemps que
+je ne l'ai eue entre les mains.»
+
+Anicia exécuta cet ordre avec une visible satisfaction, et lui apporta
+la guitare.
+
+La prenant avec soin, il souffla dessus pour en enlever quelques grains
+de poussière, et en tendit les cordes de ses doigts osseux; puis,
+s'asseyant bien à son aise, et arrondissant d'une façon un peu théâtrale
+son coude gauche, il saisit le manche de l'instrument, cligna de l'oeil
+à Anicia Fédorovna, et, pinçant un accord plein et sonore, commença,
+sans la moindre hésitation, à improviser sur le thème d'une chanson très
+populaire. Le rythme en était lent, mais le refrain exprimait une
+gaieté si douce, si discrète, la gaieté d'Anicia, qu'il pénétra jusqu'au
+coeur de Nicolas et de Natacha... et leur coeur chanta à l'unisson!
+Anicia, dont la figure rayonnait, rougit, se cacha la figure dans son
+mouchoir et quitta le cabinet en souriant toujours; le «petit oncle»
+continuait avec précision et avec aplomb à moduler ses cadences et ses
+variations, et son regard vaguement inspiré se portait vers la place
+qu'elle avait occupée. Un léger sourire flottait sous sa moustache
+grise, et s'accentuait vivement, lorsqu'il accélérait la mesure, que la
+chanson redoublait d'entrain, et qu'une corde criait aux passages
+difficiles.
+
+«Ravissant, ravissant!...» Et Natacha, sautant de sa place, entoura le
+«petit oncle» de ses bras et l'embrassa: «Nicolas, Nicolas!»
+ajouta-t-elle en se retournant vers son frère, comme pour lui faire
+partager sa surprise.
+
+Mais le «petit oncle» avait recommencé à jouer. Anicia Fédorovna et
+plusieurs autres gens de la maison montrèrent leurs figures dans
+l'entrebâillement de la porte, pendant qu'il attaquait le: «Là-bas,
+là-bas, derrière la source fraîche, la jeune fille m'a dit: attends!»,
+et, brisant un accord, il remua légèrement les épaules.
+
+«Eh bien, eh bien après!» dit Natacha d'un ton si suppliant, que sa vie
+semblait dépendre de ce qui allait suivre. Le «petit oncle» se leva; on
+aurait dit qu'il y avait en lui deux hommes différents, dont l'un
+répondait par un grave sourire à la naïve et pressante invitation à la
+danse exécutée par l'autre, par le musicien:
+
+«En avant, ma nièce! s'écria-t-il tout à coup, et Natacha, se
+débarrassant vivement de son châle, s'élança au milieu de la chambre,
+posa ses mains sur ses hanches et attendit, en imprimant à ses épaules
+un balancement imperceptible.
+
+Comment, par quel procédé inconnu cette petite comtesse, élevée par une
+émigrée française, avait-elle pu et su s'assimiler, sous la seule
+impression de son air natal, ces mouvements, inimitables et
+indescriptibles de l'enfant du peuple, si vrais, si typiques, si russes
+en un mot, et que le fameux pas du châle de Ioghel aurait dû depuis
+longtemps lui avoir fait oublier? Lorsqu'on la vit se préparer à
+répondre au signal, avec ses yeux pétillants de malice et son air
+souriant et assuré, la défiance involontaire de Nicolas et du reste de
+l'auditoire s'envola comme par enchantement; il n'y avait plus à en
+douter, elle justifierait leur attente, et ils pouvaient hardiment
+l'admirer!
+
+Elle mit une telle perfection à tout ce qu'elle avait à faire, qu'Anicia
+Fédorovna, après lui avoir aussitôt donné le petit mouchoir,
+complètement indispensable à ses attitudes, se mit à rire de bon coeur
+et à s'attendrir en même temps, pendant qu'elle suivait des yeux les pas
+et les gestes de cette fine et gracieuse créature. C'est que Natacha, si
+supérieure à cette jeune comtesse élevée dans le velours et la soie,
+savait si bien comprendre et exprimer non seulement ce qu'elle, Anicia,
+comprenait et sentait, mais encore tout ce qui faisait aussi battre le
+coeur de son père, de sa mère, de tous les siens, en un mot et pour
+mieux dire, tout coeur véritablement russe!
+
+«Bravo, petite comtesse, affaire sûre, marche! s'écria le «petit oncle»
+à la fin de la danse.... Il ne te manque plus qu'un beau garçon pour
+mari!
+
+--Mais pas du tout, il est tout choisi, dit Nicolas.
+
+--Ah bah!» reprit le vieux, stupéfait. Natacha répondit d'un signe de
+tête avec un joyeux sourire: «Et comme il est bien,» ajouta-t-elle. Mais
+à peine eut-elle prononcé ces mots, qu'un nouvel ordre d'idées et de
+sensations s'empara d'elle instantanément: «Nicolas a l'air de croire,
+pensa-t-elle, que mon André n'aurait ni approuvé ni partagé notre gaieté
+de ce soir, et moi je suis sûre du contraire.... Où est-il à
+présent?»... Et son joli visage s'assombrit l'espace d'une seconde;
+«Inutile de penser à cela!»... Et, reprenant tout son entrain, elle
+s'assit à côté du «petit oncle», et le pria avec instance de leur
+chanter encore un air: il y consentit avec plaisir.
+
+Il chantait comme chante le paysan, pour qui toute l'importance de la
+chanson est dans les paroles, pour qui le motif est un accessoire qui
+vient de lui-même sans effort et qui sert uniquement à marquer la
+cadence. Aussi ce chant presque inconscient, comme celui de l'oiseau,
+avait-il chez le «petit oncle» un charme et un attrait tout
+particuliers. Natacha déclara dans son enthousiasme qu'elle jetterait là
+la harpe et qu'elle étudierait désormais la guitare; et elle parvint à
+pincer quelques accords sur celle du «petit oncle».
+
+Vers les dix heures on annonça l'arrivée d'une «lineïka[8]«, d'un
+droschki et de trois hommes à cheval, envoyés à la recherche des jeunes
+gens. Le comte et la comtesse s'étaient fort inquiétés, ne sachant ce
+qu'ils étaient devenus, disait un des valets.
+
+Pétia fut transporté tout endormi et déposé comme un mort dans la
+«lineïka»; Nicolas et Natacha montèrent en droschki; le «petit oncle»
+prit grand soin de l'envelopper chaudement avec une tendresse toute
+paternelle; il les reconduisit à pied jusqu'au pont, qu'il fallait
+laisser de côté pour traverser la rivière à gué et où ses chasseurs
+avaient reçu l'ordre de se tenir avec des lanternes.
+
+«Adieu, ma chère nièce,» lui cria encore une fois du milieu de
+l'obscurité la voix dont le chant résonnait encore aux oreilles de
+Natacha.
+
+Quelques feux rougeâtres brillaient à l'intérieur des «isbas» du village
+qu'ils traversèrent, et le vent en rabattait gaiement la fumée.
+
+«Quelle perle que cet oncle! dit Natacha, dès qu'ils eurent atteint la
+grande route.
+
+--Oui, répondit Nicolas. Ne sens-tu pas le froid?
+
+--Non, je suis si bien, si bien, si bien!» répondit-elle, étonnée
+elle-même de la joie qu'elle éprouvait. Ils gardèrent longtemps le
+silence.
+
+Une nuit noire et un brouillard assez épais permettaient à peine de
+distinguer les chevaux, dont on entendait le piétinement dans la boue.
+
+Que se passait-il dans cette âme d'enfant, si impressionnable, toujours
+prête à saisir au vol les sensations les plus diverses de la vie?
+Comment parvenait-elle à les éprouver toutes à la fois et à les accorder
+ensemble? Elle se sentait heureuse, comme elle le disait, et à quelques
+pas de la maison elle lança tout à coup en l'air, d'une voix joyeuse, le
+refrain de la chanson, qu'elle avait vainement cherché jusque-là, et
+qu'elle venait de retrouver.
+
+«C'est bien ça! lui dit son frère.
+
+--Nicolas, à quoi pensais-tu tout à l'heure? lui dit-elle en lui
+faisant une question qu'ils s'adressaient souvent entre eux.
+
+--Moi, j'ai d'abord pensé à Rougaï, chez qui j'ai découvert une certaine
+ressemblance avec «l'oncle»; je crois que, s'il avait été homme, il
+aurait toujours gardé l'»oncle» auprès de le lui, aussi bien pour la
+chasse que pour la musique.... N'est-ce pas vrai? Et toi?...
+
+--Moi? attends un peu. Moi, je pensais à notre course: il me semblait
+qu'au lieu de nous retrouver bientôt à Otradnoë, nous passerions
+peut-être cette nuit noire dans un château féerique, et puis.... Non,
+c'est tout....
+
+--Je devine, tu as sûrement pensé à «lui»?
+
+--Non, repartit Natacha...» Et pourtant elle avait pensé à «lui», et à
+l'impression que le «petit oncle» lui aurait produite: Sais-tu,
+dit-elle, que je crois que jamais je ne serai aussi heureuse et aussi
+tranquille que je le suis dans ce moment!
+
+--Bah! quelle folie!... c'est de l'exagération pure,» lui répondit
+Nicolas pendant que tout bas il se disait: «Quel trésor que cette
+Natacha, c'est mon meilleur ami.... Quel besoin a-t-elle de se marier,
+lorsque nous aurions pu passer notre vie ensemble à courir ainsi de
+droite et de gauche!»
+
+«Quel coeur que ce Nicolas, se disait Natacha de son côté. Ah! regarde
+donc, il y a encore de la lumière au salon, ajouta-t-elle en lui
+montrant les fenêtres, qui se détachaient brillantes sur le fond brumeux
+et velouté de la nuit.
+
+
+VIII
+
+
+Le vieux comte Rostow avait renoncé à ses fonctions de maréchal de la
+noblesse du district, parce qu'elles l'entraînaient à de trop fortes
+dépenses, et cependant l'état de ses finances ne s'améliorait guère.
+Nicolas et Natacha surprenaient souvent leurs parents causant à voix
+basse, et d'un air agité, de la vente de leur hôtel à Moscou, ou du bien
+qu'ils avaient dans les environs. Rentré dans la vie privée, le comte ne
+donnait plus ni fêtes ni banquets; aussi la vie à Otradnoë était-elle
+devenue plus calme que les années précédentes; pourtant ni la maison ni
+ses dépendances ne désemplissaient, et il y avait chaque jour une
+vingtaine de personnes à table. C'étaient des habitués, des amis, des
+familiers, qui faisaient presque partie de la famille, ou qui du moins
+semblaient ne pouvoir plus s'en détacher; entre autres un musicien nommé
+Dimmler avec sa femme, le maître de danse Ioghel avec sa famille, la
+vieille demoiselle Bélow, l'instituteur de Pétia, l'ancienne gouvernante
+des demoiselles, et d'autres encore qui trouvaient tout simple de vivre
+chez le comte plutôt que chez eux. Aussi, bien qu'il n'y eût plus de
+grandes réunions, la vie allait son train comme par le passé, et ni le
+maître ni la maîtresse de la maison n'auraient pu se la représenter
+autrement. Le train de chasse avait été augmenté par Nicolas; on
+nourrissait toujours cinquante chevaux à l'écurie, on tenait toujours
+quinze cochers, on se faisait toujours des cadeaux de grand prix aux
+jours de fête, et ces jours-là se terminaient, selon l'antique usage,
+par un dîner monstre, auquel on invitait tout le voisinage; le comte
+jouait comme d'habitude au boston et au whist, en laissant
+invariablement voir toutes ses cartes à ses amis, qui s'arrogeaient le
+droit de faire sa partie, et de l'alléger, sans scrupule aucun, de
+quelques centaines de roubles, qui constituaient le plus clair de leurs
+revenus.
+
+Le comte marchait à l'aveuglette au milieu du réseau embrouillé de ses
+embarras pécuniaires, s'efforçant de se les dissimuler, ne parvenant
+qu'à les accroître, et ne se sentant ni la patience ni le courage
+nécessaires pour en délier un à un tous les noeuds. Le coeur aimant de
+la comtesse pressentait la ruine de ses enfants, sans en accuser son
+mari, trop âgé malheureusement pour se réformer, et cherchait les
+moyens de remédier à leur désastreuse situation. Il n'en existait, à son
+point de vue féminin, qu'un seul, le mariage de Nicolas avec une riche
+héritière; elle se cramponnait à cette dernière planche de salut; mais,
+si son fils refusait le parti qu'elle avait à lui proposer, tout espoir
+de relever leur fortune serait définitivement perdu. La personne qu'elle
+avait en vue était la fille de gens parfaitement honorables, que les
+Rostow connaissaient depuis son enfance, la jeune Julie Karaguine, qui,
+par suite de la mort de son second frère, était devenue subitement une
+très riche héritière.
+
+La comtesse écrivit directement à Mme Karaguine, pour lui demander si
+cette union lui convenait, et en reçut une réponse des plus favorables:
+Mme Karaguine invitait même Nicolas à venir les voir à Moscou, afin que
+Julie pût se décider en toute liberté.
+
+Nicolas avait plus d'une fois entendu sa mère exprimer devant lui, avec
+des larmes dans les yeux, son vif désir de le voir marier; le sort de
+ses deux filles étant désormais assuré, l'accomplissement de ce dernier
+désir adoucirait les quelques jours qui lui restaient à vivre,
+disait-elle, en faisant de constantes allusions à une charmante jeune
+fille qu'elle lui destinait.
+
+Un jour enfin elle lui parla sans détour des vertus de Julie et lui
+conseilla, aux approches de Noël, d'aller passer quelque temps à Moscou.
+Nicolas, qui avait deviné sans peine pourquoi elle le lui conseillait,
+amena un jour sa mère à s'en expliquer franchement avec lui; elle ne lui
+cacha pas qu'elle espérait voir leur fortune relevée et redorée par son
+mariage avec sa chère Julie.
+
+«Ainsi donc, maman, si j'aimais une jeune fille sans dot, vous auriez
+exigé le sacrifice de mon amour et de mon honneur, pour me faire faire
+un mariage d'argent?
+
+--Oh non, tu ne m'as pas compris, lui répondit-elle, ne sachant comment
+justifier son désir. Je ne cherche que ton bonheur!» Et, sentant que ce
+n'était pas là son seul et véritable motif et qu'elle faisait fausse
+route, elle fondit en larmes.
+
+«Ne pleurez pas, maman, dites-moi simplement que vous le désirez, et
+vous savez bien que je donnerais ma vie pour que vous ayez la paix, et
+que je sacrifierais tout, jusqu'à mon sentiment.»
+
+Mais la comtesse ne l'entendait point ainsi; elle ne demandait pas de
+sacrifice, elle se serait plutôt sacrifiée elle-même, si la chose avait
+été possible:
+
+«N'en parlons plus, tu ne m'as pas comprise! dit-elle en essuyant ses
+larmes.
+
+--Comment a-t-elle pu me proposer ce mariage? pensait Nicolas. Elle
+croit donc que je n'aime pas Sonia, parce que Sonia est pauvre, et
+cependant je serais mille fois plus heureux avec elle qu'avec une poupée
+comme Julie!»
+
+Il resta à la campagne; sa mère ne revint plus sur ce sujet mais,
+voyant, non sans douleur et sans irritation, l'intimité croissante qui
+s'établissait entre son fils et Sonia, elle ne pouvait s'empêcher de
+tourmenter Sonia à tout propos, et de lui dire «vous» et «ma chère».
+Parfois elle se reprochait ces continuels coups d'épingle, elle en
+voulait à sa pauvre petite nièce de les recevoir avec une douceur et une
+humilité sans égales, de lui témoigner en toute occasion un dévouement
+plein de reconnaissance, et d'aimer Nicolas d'un amour si fidèle et si
+désintéressé, qu'on ne pouvait s'empêcher de l'admirer.
+
+On reçut à cette époque une lettre du prince André, datée de Rome;
+c'était la quatrième depuis son départ; il aurait été depuis longtemps
+en route pour la Russie, disait-il, si les chaleurs, qui avaient rouvert
+sa blessure, ne l'obligeaient à remettre son retour aux premiers jours
+de janvier. Natacha, bien qu'elle fût éprise de son fiancé, et que cet
+amour même eût calmé ses rêveries, ne s'en laissait pas moins aller à
+toutes les impressions joyeuses de la vie; mais, vers la fin du
+quatrième mois après leur séparation, elle tomba dans une profonde
+mélancolie, et s'y abandonna tout entière. Elle pleurait sur son
+malheureux sort, elle pleurait sur le temps qui s'écoulait ainsi sans
+profit pour elle, tandis qu'elle sentait dans son coeur un invincible
+besoin d'aimer et de se faire aimer.
+
+Le congé de Nicolas allait expirer, et l'approche de son départ ajoutait
+encore à la tristesse de ce morne intérieur.
+
+
+IX
+
+
+Noël était venu, et, sauf la messe en grande pompe et les cérémonies
+religieuses, avec les ennuyeux cortèges de félicitations des voisins et
+de la domesticité, sauf les robes neuves qui faisaient leur apparition à
+cette occasion, rien n'était survenu ce jour-là de plus particulier, de
+plus extraordinaire, qu'un froid de vingt degrés, par un temps calme, un
+soleil éblouissant, et une nuit étoilée et scintillante.
+
+Après le dîner du troisième jour des fêtes, lorsque chacun fut rentré
+dans son coin, l'ennui s'installa en maître dans toute la maison.
+Nicolas, revenu d'une tournée de visites dans le voisinage, dormait d'un
+profond sommeil dans le grand salon. Le vieux comte suivait son exemple
+dans son cabinet. Sonia, assise à une table ronde du petit salon,
+copiait un dessin. La comtesse faisait une patience, et Nastacia
+Ivanovna, le vieux bouffon à figure chagrine, assis à une fenêtre entre
+deux vieilles femmes, ne soufflait mot. Natacha, qui venait d'entrer, se
+pencha un moment au-dessus du travail de Sonia, et, s'approchant de sa
+mère, s'arrêta devant elle en silence:
+
+«Pourquoi erres-tu comme une âme en peine? Que veux-tu?
+
+--Je le veux lui, lui,... ici,... tout de suite!» répliqua Natacha, les
+yeux brillants, et d'une voix saccadée.
+
+Le regard de sa mère plongea dans le sien.
+
+«Ne me regardez pas ainsi, je vous en supplie, je vais pleurer!
+
+--Assieds-toi là.
+
+--Maman, il me le faut, lui! Pourquoi dois-je ainsi périr d'ennui...» Sa
+voix se brisa, les larmes jaillirent de ses yeux, et, quittant
+brusquement le salon, elle se dirigea vers la chambre des filles de
+service, où une vieille femme de chambre en sermonnait une jeune, qui
+arrivait toute haletante du dehors.
+
+«Il y a temps pour tout, grommelait la vieille, tu t'es amusée assez
+longtemps!
+
+--Laisse-la tranquille, Kondratievna, dit Natacha. Va, Mavroucha, va!»
+
+Poursuivant sa tournée, Natacha arriva dans le vestibule. Un vieux
+domestique et deux jeunes laquais y jouaient aux cartes; son entrée
+interrompit leur jeu et ils se levèrent: «Et ceux-ci, que vais-je en
+faire?» se dit-elle.
+
+«Nikita, va, je t'en prie... où pourrais-je bien l'envoyer?... Ah! va me
+chercher un coq quelque part, et toi, Micha, apporte-moi de l'avoine.
+
+--Un peu d'avoine? demanda gaiement Micha.
+
+--Va, va donc vite! dit le vieux.
+
+--Et toi, Fédor, donne-moi un morceau de craie!»
+
+Arrivée ensuite à l'office, elle fit préparer le samovar, bien que ce
+ne fût pas encore l'heure du thé; elle avait envie d'exercer son pouvoir
+sur le sommelier Foka, l'homme le plus morose, le plus grincheux de tous
+leurs serviteurs. Il n'en crut pas ses oreilles et s'empressa de lui
+demander si c'était bien sérieux:
+
+«Ah not' demoiselle!» murmura Foka en faisant semblant de se fâcher.
+
+Personne ne donnait autant de commissions aux domestiques, personne ne
+les envoyait de tous côtés, comme Natacha. Dès qu'elle en apercevait un,
+elle s'ingéniait à lui trouver de la besogne: c'était plus fort qu'elle.
+On aurait dit qu'elle essayait sur eux sa puissance, qu'elle tenait à
+voir si l'un d'eux ne s'aviserait pas un beau jour de se révolter
+contre sa tyrannie, et pourtant c'étaient ses ordres qu'ils exécutaient
+toujours avec le plus d'empressement: «Et maintenant que ferai-je? Où
+aller?» se dit-elle en enfilant le long corridor, où le bouffon venait à
+sa rencontre: «Nastacia Ivanovna qu'est-ce que je mettrai au monde?
+
+--Toi? des puces, des cigales et des grillons, c'est sûr!
+
+--Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, se dit Natacha, toujours la même chose,
+toujours le même ennui, où me fourrer?» Sautant lestement de marche en
+marche, elle monta au second et entra chez Ioghel. Deux gouvernantes y
+étaient en train de causer avec M. et Mme Ioghel; le dessert, composé
+d'un plat de quatre mendiants, était posé sur la table, et l'on
+discutait vivement sur la cherté de l'existence à Moscou et à Odessa.
+Natacha s'assit un instant, écouta d'un air pensif et se leva: «L'île
+de Madagascar!... Ma-da-gas-car!» murmura-t-elle en scandant chaque
+syllabe, et elle sortit sans répondre Mme Schoss, qui était fort
+intriguée de sa mystérieuse exclamation. Rencontrant Pétia et son menin,
+fort occupés tous deux du feu d'artifice qu'on devait tirer à la tombée
+de la nuit:
+
+«Pétia! lui cria-t-elle, porte-moi jusqu'au bas!...» Et elle sauta sur
+le dos de Pétia, en lui enlaçant le cou de ses deux mains, et ils
+arrivèrent ainsi, l'un portant l'autre, en gambadant et en galopant
+jusqu'à l'escalier.
+
+«Assez, merci.... Madagascar!» répéta-t-elle, et, sautant brusquement à
+terre, elle descendit les degrés en courant.
+
+Après avoir exploré son royaume, fait acte de pouvoir, après s'être
+convaincue que ses sujets étaient obéissants et qu'il n'y avait que de
+l'ennui à en tirer, Natacha rentra dans la grande salle, prit une
+guitare et alla s'asseoir dans le coin le plus sombre, en effleurant de
+ses doigts les basses cordes, et en cherchant l'accompagnement d'un air
+d'opéra que le prince André et elle avaient entendu ensemble un soir à
+Pétersbourg. Les quelques accords, incertains et confus, qu'elle
+ébauchait timidement du bout de ses doigts auraient sans doute frappé
+l'oreille la moins exercée par leur manque d'harmonie et de sens
+musical, tandis que, grâce à la vivacité de son imagination, ils
+réveillèrent en elle une longue série de souvenirs. Adossée au mur et à
+moitié cachée par une petite armoire, les yeux fixés sur un filet de
+lumière qui venait de l'office, en glissant sous la porte, elle écoutait
+avec délices, et évoquait le passé.
+
+Sonia traversa la salle, un verre à la main. Natacha lui jeta un coup
+d'oeil et le reporta aussitôt sur la fente de la porte; il lui sembla
+qu'elle s'était déjà trouvée dans cette même situation, entourée de ces
+mêmes détails, et regardant Sonia passer un verre à la main: «Oui, oui,
+c'était bien ainsi!» pensa-t-elle.
+
+«Sonia, qu'est-ce que cela? ajouta-t-elle en faisant quelques notes.
+
+--Comment, tu es là! dit Sonia en tressaillant et en s'approchant pour
+écouter.... Je ne sais pas, est-ce _la Tempête_? demanda-t-elle en
+hésitant, avec la certitude de se tromper.
+
+--Oui, c'est bien ainsi, pensa Natacha, elle a tressailli alors et elle
+s'est approchée doucement en souriant et alors aussi j'ai pensé, comme
+je le pense à présent... qu'il y a en elle ce quelque chose qui me
+manque.... Non, reprit-elle tout haut, tu n'y es pas, c'est le choeur
+dans le _Porteur d'eau;_ écoute!... et elle en fredonna le motif.... Où
+allais-tu?
+
+--Changer l'eau du verre, je vais achever le dessin.
+
+--Tu es toujours occupée, toi, et moi, jamais! Où est Nicolas?
+
+--Il dort, je crois.
+
+--Va le réveiller, Sonia. Dis-lui qu'il vienne chanter!»
+
+Sonia la quitta, et Natacha se prit de nouveau à songer, et à se
+demander comment tout cela avait pu se passer. N'ayant pu résoudre ce
+grave problème, elle retomba dans ses souvenirs: elle le revit, «lui»,
+et sentit ses regards passionnés fixés sur elle: «Qu'il revienne au plus
+tôt! J'ai si grand'peur qu'il ne tarde encore!... Et puis, il n'y a pas
+à dire, je vieillis, et je ne serai plus ce que je suis à présent....
+Qui sait? Peut-être arrivera-t-il aujourd'hui? Peut-être est-il déjà
+arrivé? Peut-être est-il là, au salon?... Ne serait-il pas par hasard
+ici depuis hier, et ne l'aurais-je pas oublié?...» Elle se leva, déposa
+sa guitare, et passa dans la pièce voisine. Tout le monde était réuni
+autour de la table de thé, les professeurs, les gouvernantes, les
+invités; les domestiques servaient les uns et les autres... mais le
+prince André n'y était point!
+
+«Ah! la voilà, dit le vieux comte, viens t'asseoir ici!» Mais Natacha
+s'arrêta près de sa mère, sans répondre à l'invitation de son père; ses
+yeux cherchaient quelqu'un.
+
+«Maman... donnez-le-moi, donnez-le-moi plus vite, plus vite,»
+murmura-t-elle en retenant avec peine un sanglot. Elle s'assit et écouta
+la conversation: «Mon Dieu, se dit-elle, toujours les mêmes personnes,
+et toujours la même chose.... Papa aussi tient sa tasse comme
+d'habitude, et souffle dessus comme hier, comme il soufflera demain...»
+Elle éprouva une sourde irritation contre eux tous, et elle leur en
+voulait de ce qu'il n'y avait rien de changé.
+
+Après le thé, Nicolas, Sonia et Natacha se blottirent dans leur coin
+favori de la grande salle: c'était là qu'ils causaient entre eux à coeur
+ouvert.
+
+
+X
+
+
+«T'arrive-t-il quelquefois, dit Natacha à son frère, de sentir qu'on n'a
+plus rien devant soi, qu'on a déjà reçu toute sa part de bonheur, et
+d'être, non pas ennuyé, mais profondément triste?
+
+--Certainement! Il m'est arrivé bien souvent de voir des amis et des
+camarades gais et en train, de l'être moi-même comme tous les autres, et
+de me trouver tout à coup envahi par une tristesse et un dégoût
+invincibles de la vie, au point de me demander si ce ne serait pas pour
+chacun de nous l'heure de mourir. Je me souviens, par exemple, qu'un
+jour, au régiment, la musique jouait, et j'étais plongé dans une telle
+mélancolie, que je n'ai pas même songé à aller parader à la promenade!
+
+--Comme je te comprends! Et moi, je me souviens, reprit Natacha, qu'une
+fois, étant toute petite, on m'avait punie pour avoir mangé des prunes,
+je crois... j'étais innocente, et vous autres vous dansiez... on m'avait
+laissée seule dans la chambre d'étude... je pleurais, je pleurais de
+chagrin et sur moi, et sur vous tous qui me faisiez tant de peine!
+
+--Oui, je me rappelle même que je suis allé te consoler, et que je ne
+savais comment m'y prendre... nous étions très ridicules alors!... Je
+possédais un petit bonhomme à grelots, dont je t'ai fait cadeau à cette
+occasion.
+
+--Te rappelles-tu aussi, poursuivit Natacha, bien avant cela, lorsque
+nous étions hauts comme la main, notre oncle nous a appelés dans son
+cabinet, il y faisait sombre, et tout à coup nous y avons vu....
+
+--Un nègre! acheva Nicolas avec un joyeux sourire. Certainement, je le
+vois comme s'il était là, et j'en suis encore à me demander si c'était
+un songe, une réalité ou un conte bleu inventé à plaisir.
+
+--Il avait des dents blanches et nous regardait de ses yeux noirs.
+
+--Vous le rappelez-vous, Sonia?
+
+--Oui, oui, mais bien vaguement.
+
+--Papa et maman m'ont pourtant toujours assuré qu'il n'y a jamais eu de
+nègre chez nous.... Et les oeufs, te rappelles-tu les oeufs que nous
+roulions à Pâques, et le jour où deux petites vieilles grimaçantes sont
+sorties du parquet, et se sont mises à tourner autour de la table?
+
+--Oui, oui, et papa qui, avec sa fourrure sur le dos, tirait des coups
+de fusil sur le perron... tu ne l'as pas oublié non plus?...» Et ainsi
+défilaient l'un après l'autre devant eux, non pas les mélancoliques
+souvenirs de la vieillesse, mais ces doux et innocents tableaux de la
+première enfance, qui se perdent dans un vague lointain plein de poésie
+et flottent entre la réalité et le songe.
+
+Sonia rappela aussi comme elle avait eu peur de Nicolas, à cause des
+brandebourgs de sa jaquette, et que sa bonne lui avait assuré que sa
+robe en serait un jour garnie de haut en bas:
+
+«C'est alors qu'on m'a raconté que tu étais venue au monde sous un chou,
+dit Natacha.... Je n'osais pas dire que c'était faux, mais cela me
+préoccupait beaucoup!»
+
+Une porte s'ouvrit à ce moment, et une femme, s'écria, en passant sa
+tête par l'entrebâillement:
+
+«Mademoiselle, mademoiselle, on a apporté le coq!
+
+--Inutile, Polïa, renvoie-le,» dit Natacha.
+
+Dimmler, qui était entré sur ces entrefaites, s'approcha de la harpe
+reléguée dans un coin, et, en l'ôtant du fourreau, lui fit rendre un son
+discordant.
+
+«Édouard Karlovitch, jouez-nous mon Nocturne favori, celui de M. Field,»
+lui cria la comtesse, de l'autre pièce.
+
+Dimmler prit un accord, et se tournant de leur côté:
+
+«Comme vous voilà tranquilles, jeunesse!
+
+--Oui, nous philosophons,» répondit Natacha, et ils continuèrent à
+causer de leurs rêves.
+
+Dimmler avait à peine commencé le Nocturne, que Natacha se leva,
+traversa la chambre à pas de loup, prit la bougie qui brûlait sur la
+table, l'emporta dans le salon voisin, et revint occuper sa place sur le
+canapé. Il faisait nuit noire dans la salle, dans leur coin surtout,
+mais les rayons argentés de la lune, pénétrant par les grandes fenêtres,
+se jouaient sur le parquet.
+
+«Sais-tu, dit Natacha tout bas, pendant que Dimmler, après avoir exécuté
+le morceau demandé, laissait errer ses doigts au hasard sur les cordes,
+ne sachant à laquelle de ses réminiscences musicales s'arrêter; sais-tu,
+Nicolas, que lorsqu'on remonte de souvenir en souvenir, on va si loin,
+si loin, qu'on en arrive à se rappeler ce qui a précédé notre propre
+venue en ce monde, et....
+
+--Mais c'est de la métempsycose, dit Sonia, qui n'avait pas oublié ses
+leçons d'autrefois. Les Égyptiens croyaient que nos âmes avaient habité
+des corps d'animaux, et qu'elles y retournaient après notre mort.
+
+--Je n'en crois rien, reprit Natacha tout bas, bien que la musique eût
+cessé depuis un moment; mais je sais pour sûr que nous avons été des
+anges là-bas, quelque part, et même peut-être ici, et que c'est pour
+cela que nous avons gardé le souvenir d'une vie antérieure.
+
+--Peut-on se joindre à vous? demanda Dimmler, en s'approchant de leur
+groupe.
+
+--Si nous avons été des anges, comment sommes-nous tombés plus bas?
+
+--Comment, plus bas? Mais qui te dit que c'est plus bas?... qui peut
+savoir ce que j'ai été? reprit Natacha avec conviction. L'âme étant
+immortelle, si ma destinée est de vivre éternellement dans l'avenir, je
+dois avoir vécu dans le passé, et j'ai donc aussi une éternité derrière
+moi.
+
+--Oui, mais il est difficile de se la représenter, cette éternité,
+objecta Dimmler, dont le sourire moqueur avait complètement disparu.
+
+--Pourquoi difficile? demanda Natacha. Après le jour d'aujourd'hui vient
+le jour de demain, et puis le surlendemain, et toujours ainsi: hier a
+été, demain sera, et....
+
+--Natacha, c'est à ton tour maintenant, chante-moi quelque chose, lui
+dit sa mère.... Que faites-vous là dans un coin, comme des
+conspirateurs?
+
+--J'en ai si peu envie, maman!» Cependant elle se leva, et Nicolas se
+mit au piano. Se plaçant selon son habitude au milieu de la salle, à
+l'endroit le plus favorable pour la résonance, Natacha chanta la romance
+favorite de sa mère.
+
+Quoiqu'elle eût déclaré ne pas se sentir bien disposée, de longtemps
+elle n'avait chanté, et de longtemps encore elle ne chanta comme ce
+soir-là. Le vieux comte, qui causait dans son cabinet avec Mitenka, se
+hâta de lui donner ses dernières instructions dès qu'il entendit la
+première note, comme un écolier pressé de finir sa tâche pour retourner
+à ses jeux; mais comme il n'y parvenait pas, il se tut et écouta,
+pendant que Mitenka, debout devant lui, écoutait en silence et d'un air
+satisfait. Nicolas ne quittait pas sa soeur des yeux, et respirait avec
+elle aux mêmes pauses. Sonia, subissant le charme de cette voix idéale,
+songeait à l'immense différence qu'il y avait entre elle et son amie, et
+se disait que jamais elle n'exercerait une pareille fascination. La
+vieille comtesse avait interrompu sa patience, un doux et triste sourire
+voltigeait sur ses lèvres, ses yeux étaient humides de larmes, et elle
+branlait la tête au souvenir de sa propre jeunesse, à la pensée de
+l'avenir de sa fille, et à cette union d'un caractère si étrange et si
+inquiétant.
+
+Dimmler, assis à côté d'elle, les yeux à moitié fermés, prêtait
+l'oreille avec ravissement:
+
+«C'est véritablement un talent européen, lui disait-il; elle n'a rien à
+apprendre... tant de force, de douceur, de moelleux!...
+
+--Ah! combien j'ai peur pour elle!» répondit la comtesse, car son coeur
+de mère lui faisait deviner en Natacha une surabondance de sève qui
+nuirait à son bonheur. Elle chantait encore, que Pétia se précipita tout
+triomphant dans la salle, pour annoncer l'arrivée d'une troupe de
+masques.
+
+«Imbécile!» s'écria Natacha, en s'arrêtant court; et, se jetant sur une
+chaise, elle se mit à sangloter si fort, qu'il lui fallut quelques
+minutes pour se remettre: «Ce n'est rien, maman, rien, je vous assure,
+ajouta-t-elle, en essayant de sourire;--Pétia m'a effrayée, voilà
+tout!...» Et ses larmes coulaient de plus belle.
+
+Toute la domesticité s'était costumée: les uns en ours, en Turcs, en
+cabaretiers, en dames; les autres en monstres fantastiques. Apportant
+avec eux le froid du dehors, ils n'osèrent d'abord franchir le seuil du
+vestibule, mais, prenant peu à peu courage, se poussant mutuellement, et
+se cachant les uns derrière les autres, ils pénétrèrent tous bientôt
+dans la grande salle. Là leur timidité dégela enfin, ils se laissèrent
+aller à la plus franche gaieté, et les chants, les danses, les jeux de
+toutes sortes s'organisèrent à l'envi. La comtesse, après avoir examiné
+et reconnu tous les masques, rentra au salon, en leur laissant son mari,
+dont la figure réjouie les encourageait à s'amuser. La jeunesse s'était
+éclipsée.
+
+Mais au bout d'une demi-heure on vit paraître une vieille marquise, avec
+des mouches, qui n'était autre que Nicolas; une Turque, Pétia; un
+paillasse, Dimmler; un hussard Natacha; et un Tcherkesse, Sonia, toutes
+deux avec des sourcils et des moustaches charbonnés au bouchon.
+
+Après avoir été reçus avec une surprise bien jouée, et reconnus plus ou
+moins vite, les jeunes gens, fiers de leurs déguisements, décidèrent à
+l'unanimité qu'il fallait aller les montrer à des étrangers.
+
+Nicolas, qui brûlait du désir de faire faire aux siens une longue
+promenade en troïka[9], leur proposa, vu l'excellent état du chemin,
+d'aller chez le «petit oncle», avec une dizaine de masques.
+
+«Vous dérangerez le vieux, et voilà tout! leur dit la comtesse, car il
+n'aura même pas la place pour vous recevoir. Si vous voulez faire une
+course, allez plutôt chez les Mélukow.»
+
+Mme Mélukow était une veuve du voisinage, dont la maison, pleine
+d'enfants de tout âge, de gouverneurs et de gouvernantes, était située à
+quatre verses d'Otradnoë.
+
+«C'est fort bien imaginé, ma chère, dit le comte enchanté; je vais
+aussi me costumer et me joindre à eux; je saurai bien réveiller
+Pachette.»
+
+Mais la comtesse n'entendait pas de cette oreille-là: c'était de la
+folie! Cela n'avait pas le sens commun d'exposer son pied malade au
+froid; le comte céda, et Mme Schoss s'offrit pour accompagner les jeunes
+filles. Le costume de Sonia était le mieux réussi, ses sourcils et sa
+moustache lui seyaient à merveille, sa jolie figure ressortait à
+plaisir, et ses habits d'homme lui donnaient un aplomb et un entrain
+inusités. Une voix secrète lui disait que cette soirée déciderait de son
+sort. Quelques instants après, quatre traîneaux attelés en troïka, avec
+grelots et clochettes, et dont les patins grinçaient et criaient sur la
+neige durcie, défilèrent un à un devant le perron.
+
+Natacha fut la première à se mettre au diapason de cette folie de
+carnaval, qui, après avoir peu à peu gagné chacun de proche en proche,
+arriva enfin à sa plus bruyante expression, lorsque tous les masques
+descendirent le perron, et finirent par se grouper dans les différents
+traîneaux, en riant aux éclats et en s'interpellant les uns les autres.
+
+Deux des troïkas étaient attelées de chevaux de fatigue, la troisième de
+ceux du comte, dont le cheval de brancard passait pour être un trotteur
+du haras d'Orlow; la quatrième, avec son petit timonier noir et
+ébouriffé, appartenait en toute propriété à Nicolas. Debout dans son
+costume de vieille marquise, sur lequel il avait jeté son manteau de
+hussard, serré à la taille par une ceinture, il rassemblait les rênes.
+
+Comme la lune brillait d'un vif éclat, les rayons se reflétaient dans
+les plaques de cuivre de l'attelage, et scintillaient dans la prunelle
+des chevaux, dont les yeux se portaient avec inquiétude sur le groupe
+bruyant qui s'agitait sous le sombre auvent de l'entrée.
+
+Natacha, Sonia, Mme Schoss et deux filles de chambre s'assirent dans le
+traîneau de Nicolas; Dimmler, sa femme et Pétia dans celui du comte, le
+reste des masques dans les deux autres:
+
+«Zakhare! va en avant!» cria Nicolas au cocher de la troïka de son père,
+il voulait se donner le plaisir de le dépasser plus tard. Le traîneau du
+vieux comte s'ébranla; ses patins, que la gelée semblait avoir soudés
+au sol, crièrent, la cloche tinta avec force, les chevaux se serrèrent
+contre le brancard, et partirent sur la neige brillante et ferme, en la
+rejetant à droite et à gauche, comme du sucre cristallisé.
+
+Nicolas venait en second: les autres s'élancèrent après lui sur l'étroit
+chemin, en faisant entendre le même bruit et le même grincement. Pendant
+qu'ils longeaient le mur extérieur du parc, l'ombre des grands arbres
+dénudés se couchait en travers de la route, et interceptait par endroits
+la vive clarté de la lune; mais à peine l'eurent-ils dépassé, que de
+tous côté s'étendit à leurs regards la vaste plaine de neige immobile
+qu'une lumière scintillante diaprait au loin des mille feux et des
+paillettes sans nombre de ses chatoyants reflets. Tout à coup une
+ornière imprima une violente secousse au premier traîneau, et fit bondir
+les suivants, qui s'espacèrent à la file en troublant de leur bruit
+insolent le calme immuable et souverain qui régnait autour d'eux:
+
+«Des traces de lièvre!» s'écria Natacha, dont la voix perça comme une
+flèche l'air immobile et glacé.
+
+«Comme il fait clair, Nicolas!» dit Sonia, Nicolas se retourna pour
+examiner cette jolie figure à moustaches et à sourcils noirs, qui, aux
+rayons de la lune et sous son bonnet de zibeline, lui semblait éloignée
+et rapprochée à la fois:
+
+«Ce n'est plus Sonia, se dit-il en souriant.
+
+--Qu'avez-vous, Nicolas?
+
+--Rien!» lui répondit-il, et il reprit sa première position.
+
+Arrivés sur la grand'route battue et labourée par les fers à crampons
+des chevaux, et sillonnée de longues traces d'apparence huileuse qui
+marquaient le passage des traîneaux, l'attelage tira sur les rênes et
+accéléra sa course. Le cheval de gauche, la tête penchée en dehors,
+avançait par bonds, tandis que le timonier, remuant les oreilles,
+paraissait hésiter et se demander si le moment était venu de s'élancer à
+son tour. Perdu dans le lointain, le traîneau de Zakhare faisait l'effet
+d'une tache noire qui se détachait sur la blancheur de la neige à mesure
+qu'il s'éloignait, le tintement de ses clochettes devenait de plus en
+plus indistinct, et les chants et les cris des masques retentissaient
+dans la nuit claire et pure.
+
+«Eh là! mes amis chéris!» s'écria Nicolas, en ramenant les rênes d'une
+main et en levant de l'autre son fouet. Le traîneau partit comme un
+trait: la force du courant d'air qui frappait les visages, et les bonds
+toujours plus rapides des deux chevaux de volée, donnaient seuls l'idée
+de la vitesse de la course. Nicolas regarda en arrière les deux autres
+cochers, qui, criant et encourageant leurs chevaux du fouet et de la
+voix, faisaient galoper les timoniers, pour n'être pas distancés; celui
+de Nicolas, se balançant sous la «douga[10]«du brancard, conservait
+l'égalité de son allure, tout prêt à doubler le mouvement au moindre
+signal.
+
+Ils atteignirent bientôt la première troïka, et, après avoir descendu
+une pente, ils arrivèrent sur une large route de traverse qui longeait
+une prairie.
+
+«Où sommes-nous? se demanda Nicolas; n'est-ce pas la prairie et la
+colline du bord de la rivière? Mais non, vraiment, je ne m'y reconnais
+plus! C'est du nouveau, de l'inconnu!... Dieu sait où nous sommes!...
+Enfin n'importe!...» Et, appuyant ses chevaux d'un vigoureux coup de
+fouet, il continua sa course droit devant lui.
+
+Zakhare retint une seconde son attelage, et tourna son visage couvert de
+givre vers Nicolas, qui lança sa troïka à fond de train.
+
+«Attention, maître!» lui cria Zakhare, qui, penché en avant, les bras
+tendus et faisant claquer sa langue, partit à son tour comme une flèche.
+
+Pendant un moment les deux troïkas volèrent de front, mais bientôt,
+malgré tous les efforts de Zakhare, Nicolas gagna de l'avance, et le
+dépassa enfin, rapide comme l'éclair; un tourbillon de neige fine,
+soulevé par les pieds de ses chevaux, s'abattit sur la troïka rivale,
+les patins grincèrent, les femmes poussèrent des cris aigus, et les deux
+attelages, confondant et enchevêtrant leurs ombres fugitives, luttèrent
+entre eux de vitesse.
+
+Nicolas, modérant l'ardeur des chevaux, regarda autour de lui; devant,
+derrière, partout s'étendait à perte de vue la plaine féerique, parsemée
+d'étoiles d'argent et toute baignée de lumière: «Zakhare me crie de
+prendre à gauche.... Pourquoi à gauche? pensa-t-il. On dirait que nous
+allons chez les Mélukow?... Pas du tout, nous allons à l'aventure, et à
+la grâce de Dieu!... Comme tout cela est étrange et charmant à la
+fois!...» Et il se retourna vers ceux qu'il menait.
+
+«Vois donc sa barbe et ses cils, qui sont tout blancs,» dit tout à coup
+l'un des deux jolis et fantastiques jeunes gens, aux sourcils arqués et
+à la fine moustache.
+
+«Celui qui vient de parler, c'est Natacha, je crois, se dit Nicolas, et
+ce Tcherkesse là-bas, qui est-ce donc?... je ne le connais pas, mais je
+l'aime!»
+
+«N'êtes-vous pas transies?» Elles lui répondirent par un éclat de rire.
+Dimmler s'égosillait de son côté; ce qu'il disait devait être drôle, car
+on riait aux éclats dans son traîneau.
+
+«De mieux en mieux, se disait à lui-même Nicolas, nous voilà maintenant
+dans une forêt enchantée... de grandes ombres noires se confondent dans
+un scintillement de pierreries et glissent sur un pavé de diamants....
+N'est-ce pas un palais magique que je vois là-bas avec ses larges dalles
+de marbre blanc et ses toits étincelants?... Ne viens-je pas d'entendre
+comme des cris de bêtes fauves se répondant dans le lointain?... Mais,
+si c'était tout simplement Mélukovka que j'aperçois? Ma foi, ce serait
+tout aussi miraculeux, de les avoir conduits au hasard et d'être arrivé
+à bon port!»
+
+C'était bien Mélukovka en effet, car il vit les gens de la maison
+sortir sur le perron avec des lumières, et s'avancer vers eux, tout
+joyeux de cette distraction imprévue.
+
+«Qui est là? cria une voix dans le vestibule.
+
+--Des masques de chez le comte!... Ce sont ses attelages, répondirent
+les domestiques.
+
+
+XI
+
+
+Pélaguéïa Danilovna Mélukow, une forte et maîtresse femme en lunettes et
+en robe de chambre flottante, était assise dans son salon, au milieu de
+ses filles, qu'elle tâchait de divertir de son mieux, en fondant avec
+elles des figures de cire dont elles suivaient ensuite sur le mur les
+silhouettes indécises, lorsque des pas et des voix se firent entendre
+dans l'antichambre.
+
+Des hussards, des sorcières, des paillasses, des ours, étaient en train
+de frotter leurs figures brûlées par le froid et couvertes de givre, et
+secouaient la neige attachée à leurs vêtements. Dès qu'ils se furent
+débarrassés de leurs fourrures, ils firent irruption dans la grande
+salle, où l'on allumait à la hâte des bougies. Dimmler le paillasse, et
+Nicolas en vieille marquise, exécutèrent un pas, tandis que les autres,
+entourés des enfants, qui criaient et sautaient de plaisir, déguisaient
+leurs voix, en saluant la maîtresse de la maison, et se rangeaient
+ensuite le long du mur.
+
+«Impossible de reconnaître personne... mais vraiment est-ce Natacha?
+Regardez-la donc, ne vous rappelle-t-elle pas quelqu'un?... Édouard
+Karlovitch, comme vous voilà beau, et comme vous dansez bien! Et ce
+Tcherkesse-là, il est charmant.... Tiens, c'est Sonia! Voilà une bonne
+et agréable surprise!... Et nous qui étions là à nous morfondre!... Ha,
+ha, ha! Quel hussard, un vrai hussard et un vrai gamin, qui plus est!...
+Je ne puis pas la regarder sans rire...» Et tout le monde criait, riait
+et parlait à la fois.
+
+Natacha, la favorite des demoiselles Mélukow, disparut aussitôt avec
+elles, et se fit apporter dans leur appartement particulier des
+bouchons, des robes de chambre et toutes sortes de vêtements d'homme,
+que le laquais passait par l'entrebâillement de la porte aux jeunes
+filles déshabillées; elles les saisissaient vivement de leurs bras nus.
+Dix minutes plus tard, toute la jeunesse de la maison, également
+méconnaissable, se joignit aux masques.
+
+Pélaguéïa Danilovna, allant et venant à droite et à gauche, les lunettes
+sur le nez et un sourire discret sur les lèvres, fit ranger les chaises
+et préparer le souper et les rafraîchissements pour les maîtres et leur
+nombreuse suite. Elle regardait chacun à tour de rôle dans le blanc des
+yeux et ne reconnaissait personne dans cette foule bigarrée, ni les
+Rostow, ni Dimmler, ni ses filles elles-mêmes, ni aucune partie de leurs
+costumes.
+
+«Et celle-là, qui est-ce? demanda-t-elle à sa gouvernante, en arrêtant
+au passage un Tartare de Kazan, qui n'était autre que sa propre fille!
+C'est une des Rostow, n'est-ce pas?... Et vous, monsieur le hussard, de
+quel régiment êtes-vous? dit-elle en s'adressant à Natacha.... De la
+«pastila[11]«à cette Turque! criait-elle au sommelier. Leur religion ne
+la leur défend pas, n'est-ce pas?»
+
+À la vue des pas plus ou moins extravagants auxquels se livraient les
+danseurs sous l'impunité du masque, Pélaguéïa Danilovna ne put
+s'empêcher plus d'une fois de se cacher le visage dans son mouchoir, et
+sa puissante personne se laissait violemment secouer par un rire
+irrésistible, un rire de bonne et vieille matrone, plein de
+bienveillance et de franche gaieté.
+
+Lorsqu'on en eut fini avec les danses russes et les «horovody[12]«,
+elle rassembla tout son monde, maîtres et domestiques, en un grand
+rond, leur remit une corde, un anneau et un rouble, et les jeux
+innocents commencèrent à leur tour.
+
+Une heure plus tard, quand les costumes furent bien fripés et bien
+chiffonnés, et que le charbon découla sur les figures en transpiration,
+Pélaguéïa Danilovna put enfin reconnaître chacun, complimenter les
+demoiselles sur leurs déguisements, et remercier toute la bande joyeuse
+pour l'amusement qu'elle lui avait procuré! Le souper des maîtres fut
+servi dans le salon, et celui des gens dans la grande salle:
+
+«Oh! se faire dire la bonne aventure dans le bain, là-bas, c'est ça qui
+est effrayant! dit une vieille fille qui était à demeure chez les
+Mélukow.
+
+--Pourquoi donc? demanda l'aînée des demoiselles.
+
+--Vous ne vous y risquerez pas, c'est sûr, il faut du courage!
+
+--Eh bien, j'irai, dit Sonia.
+
+--Contez-nous ce qui est arrivé à la demoiselle, vous savez? s'écria la
+cadette des Mélukow:
+
+--Une demoiselle alla une fois au bain, reprit la vieille fille, en
+emportant avec elle un coq et deux couverts, comme cela se fait
+toujours, et elle attendit;... tout à coup elle entendit un bruit de
+grelots... quelqu'un arrive, et ce quelqu'un s'arrête, monte, et elle
+voit entrer un véritable officier, un officier en chair et en os,--on
+l'aurait cru du moins,--qui s'assied en face d'elle devant le second
+couvert!
+
+--Ah! ah! quelle terreur! s'écria Natacha, en ouvrant de grands yeux.
+
+--Et il a parlé, il a vraiment parlé?
+
+--Oui, tout comme s'il était un homme... il se mit à la prier, à la
+supplier de céder à ses instances.... Quant à elle, elle devait résister
+et faire durer l'entretien jusqu'au premier chant du coq... mais la peur
+la prit, elle se couvrit la figure de ses mains! Alors... il se
+précipita pour la saisir; heureusement que quelques fillettes, qui
+étaient aux aguets, accoururent à ses cris.
+
+--Pourquoi les effrayez-vous ainsi? dit Pélaguéïa Danilovna.
+
+--Maman, mais vous aussi, vous avez voulu vous faire dire la bonne
+aventure.
+
+--Et dans la grange, comment cela se passe-t-il? demanda Sonia.
+
+--C'est tout simple: il faut y aller, maintenant par exemple, et
+écouter.... Si vous entendez battre le blé, c'est mal; si vous entendez
+tomber le grain, c'est bien.
+
+--Maman, dites-nous ce qui vous est arrivé dans la grange?
+
+--Il y a de cela si longtemps, dit Pélaguéïa Danilovna en souriant, que
+je l'ai tout à fait oublié, et puis d'ailleurs aucune de vous n'aura le
+courage d'y aller.
+
+--Eh bien, moi, j'irai, dit Sonia; laissez-moi y aller.
+
+--Va, si tu n'as pas peur.
+
+--Vous permettez, madame Schoss?» dit Sonia à la gouvernante. Que l'on
+jouât aux petits jeux, ou que l'on causât tranquillement, Nicolas
+n'avait pas quitté Sonia d'une seconde pendant toute la soirée; il lui
+semblait la voir pour la première fois, et l'apprécier à toute sa
+valeur. Gaie, jolie comme un coeur sous son étrange costume, excitée, ce
+soir-là, comme elle l'était rarement, elle le fascina tout à fait.
+
+--Quel imbécile j'ai été! pensait-il, en répondant mentalement à ces
+yeux brillants, et à ce sourire triomphant, qui creusait sous la
+moustache du joli masque une petite fossette, entrevue par lui pour la
+première fois.
+
+--Je n'ai peur de rien!» reprit-elle. Elle se leva, se fit donner des
+explications et sur la situation de la grange, et sur ce qu'elle devait
+y attendre dans le plus profond silence, jeta une fourrure sur ses
+épaules, s'en enveloppa tout entière et lança un coup d'oeil à Nicolas.
+
+Elle sortit par le corridor et l'escalier dérobé, pendant que ce
+dernier, sous prétexte qu'il était fatigué par la chaleur de
+l'appartement, disparut de son côté par la grande entrée.
+
+Le froid était toujours le même, et la lune semblait briller d'un éclat
+encore plus vif. Des myriades d'étoiles scintillaient sur la neige à ses
+pieds, tandis que leurs soeurs brillaient au loin sur la voûte triste et
+sombre du firmament, et les yeux s'en détournaient bien vite, pour se
+reporter sur la terre resplendissante de clarté et revêtue de son
+manteau d'hermine.
+
+Nicolas descendit en courant le péristyle, tourna l'angle de la maison
+et passa devant l'entrée latérale, par laquelle devait sortir Sonia. À
+moitié chemin, des piles de bois, éclairées en plein par la lune,
+projetaient leur ombre sur le chemin, sur lequel de vieux tilleuls
+étendaient les lignes noires de leurs branches dénudées, qui se
+croisaient et s'enchevêtraient sur le blanc sentier de la grange. Les
+grosses poutres de la maison et son toit couvert de neige paraissaient
+avoir été taillés dans un bloc de pierre précieuse, dont les facettes
+s'irisaient à la lumière argentée de la lune. Un tronc d'arbre se fendit
+tout à coup avec bruit dans le jardin, puis tout retomba dans le
+silence. La poitrine de Sonia se soulevait d'aise: on aurait dit qu'elle
+buvait à longs traits, non pas l'air de tous les jours, mais une essence
+vivifiante de jeunesse et de bonheur éternels.
+
+«Tout droit, mademoiselle, tout droit et ne regardez pas en arrière.
+
+--Je n'ai pas peur,» répondit Sonia, dont les petits souliers
+résonnèrent sur la pierre de l'escalier, et avancèrent en craquant sur
+le tapis de neige, dans la direction de Nicolas, qu'elle venait
+d'apercevoir à deux pas devant elle. Elle courut à lui, mais ce n'était
+pas non plus son Nicolas de tous les jours! Qu'est-ce qui pouvait
+l'avoir transformé à ce point? Était-ce son costume de femme avec ses
+cheveux ébouriffes, ou ce sourire heureux, qui lui était si peu
+habituel, et qui dans ce moment rayonnait sur ses traits?
+
+Mais Sonia est tout autre, toute différente de ce qu'elle est
+d'ordinaire, et cependant c'est bien la même! se disait de son côté
+Nicolas, en regardant sa jolie petite figure éclairée par un rayon de
+lune. Ses deux bras se glissèrent sous la pelisse qui l'enveloppait,
+enlacèrent sa taille, l'attirèrent à lui, et il baisa ses lèvres, sur
+lesquelles il sentit encore l'odeur de bouchon brûlé de sa moustache
+d'emprunt.
+
+«Sonia! Nicolas!» murmurèrent-ils tous deux, et les petites mains de
+Sonia étreignirent à leur tour le visage de Nicolas; puis, en
+entrelaçant leurs doigts, ils coururent jusqu'à la grange, et revinrent
+sur leurs pas, pour rentrer chacun par la porte qui les avait vus
+sortir.
+
+
+XII
+
+
+Natacha, qui avait tout observé, arrangea les choses de telle façon
+qu'au retour, elle, Mme Schoss et Dimmler se mirent dans le même
+traîneau, pendant que Nicolas, Sonia et les filles de service montaient
+dans un autre.
+
+Nicolas ne songeait plus à faire courir ses chevaux: ses yeux se
+fixaient involontairement sur Sonia, et cherchaient à découvrir, sous
+cette moustache noire et ces sourcils arqués, sa Sonia d'autrefois, sa
+Sonia dont rien ne pourrait plus désormais le séparer! La lumière
+féerique et changeante de la lune, le souvenir du baiser sur ces lèvres
+adorées, l'aspect de la terre brillante qui fuyait sous les pas de leurs
+chevaux, ce ciel noir semé de clous de diamant, qui s'étendait au-dessus
+de leurs têtes, cet air de glace qui remplissait ses poumons d'une force
+inconnue, tout lui faisait croire qu'ils étaient rentrés dans le monde
+de la magie. «Sonia, n'as-tu pas froid?
+
+--Non, et toi?» répondit-elle.
+
+Nicolas arrêta sa troïka à moitié route, et, confiant les rênes à son
+cocher, courut vers le traîneau de Natacha:
+
+«Écoute, lui dit-il tout bas et en français, je me suis décidé à tout
+dire à Sonia!
+
+--Tu lui as tout dit? s'écria Natacha rayonnante de joie.
+
+--Ah! Natacha, quelle étrange figure te fait cette moustache.... Es-tu
+contente?
+
+--Comment, contente?... mais j'en suis ravie.... Je n'en disais rien,
+sais-tu? mais je t'en voulais beaucoup!... c'est un coeur d'or que le
+sien. Moi, je suis souvent mauvaise, aussi me faisais-je scrupule à
+présent d'être heureuse toute seule. Va, va la rejoindre.
+
+--Non, attends un moment? Dieu, que tu es drôle ainsi!» répéta-t-il en
+l'examinant curieusement et en découvrant aussi dans ses traits une
+expression inusitée, une tendresse émue qui le frappa:
+
+«Natacha, n'y a-t-il pas de la magie là dedans, hein?
+
+--Oui, tu as très bien fait, va.»
+
+«Si j'avais vu Natacha telle que je la vois dans ce moment, se
+disait-il, je lui aurais demandé conseil, et je lui aurais obéi, quoi
+qu'elle m'eût ordonné... et tout aurait bien marché!...»
+
+«Ainsi donc tu es contente?... Ai-je bien agi?
+
+--Oui, mille fois oui! Je me suis fâchée avec maman l'autre jour à cause
+de toi. Maman soutenait que Sonia te courait après... et je ne
+permettrai à personne, non seulement de dire, mais de penser du mal
+d'elle, car c'est la bonté et la droiture mêmes!
+
+--Eh bien, tant mieux!...» Et Nicolas, sautant à terre, regagna en
+quelques enjambées son traîneau, où le même petit Tcherkesse de tout à
+l'heure le reçut en souriant de dessous son capuchon de zibeline... et
+ce Tcherkesse était Sonia, et Sonia, sans aucun doute, allait devenir sa
+femme chérie!
+
+Les jeunes filles passèrent, en rentrant, chez la comtesse pour lui
+rendre compte de leur excursion, et se retirèrent ensuite dans leur
+chambre. Tout en conservant leurs moustaches, elles se déshabillèrent et
+bavardèrent longtemps: elles ne tarissaient pas sur leur mutuel bonheur,
+sur leur avenir, sur l'amitié qui lierait leurs maris:
+
+«Mais quand cela arrivera-t-il? J'ai si grand'peur qu'il n'en soit rien,
+dit Natacha, en s'approchant de sa table où étaient posés deux miroirs.
+
+--Eh bien, assieds-toi, Natacha, et regarde dans la glace, tu le verras
+peut-être.» Natacha s'assit après avoir allumé deux bougies qu'elle
+plaça de chaque côté. «Je vois bien une paire de moustaches, dit-elle en
+riant.
+
+--Il ne faut pas rire, mademoiselle,» répliqua Douniacha. Natacha se
+remit enfin à fixer, sans broncher, ses yeux sur la glace; elle prit un
+air recueilli, se tut et resta longtemps à attendre et à se demander ce
+qu'elle allait voir. Serait-ce un cercueil ou serait-ce le prince André,
+qui lui apparaîtrait tout à coup sur cette plaque miroitante et confuse;
+car ses yeux fatigués ne distinguaient plus qu'avec peine la lumière
+vacillante des bougies? Mais, malgré toute sa bonne volonté, elle ne
+voyait rien: aucune tache ne dessinait soit l'image d'un cercueil, soit
+celle d'une forme humaine. Elle se leva.
+
+«Pourquoi les autres voient-ils, et moi rien, jamais rien! Mets-toi à ma
+place, Sonia; il le faut pour toi et pour moi aussi... car j'ai si
+grand'peur, si tu savais!»
+
+Sonia s'assit et fixa à son tour ses yeux sur la glace.
+
+«Sofia Alexandrovna verra bien certainement, dit Douniacha tout bas,
+mais vous, vous riez toujours!»
+
+Sonia entendit cette réflexion et la réponse murmurée par Natacha:
+
+«Oui, elle verra, c'est sûr! L'année dernière, elle a vu.» Trois minutes
+s'écoulèrent au milieu du plus profond silence.
+
+«Elle verra, c'est sûr,» répéta Natacha en tremblant.
+
+Sonia fit un mouvement en arrière, se couvrit la figure d'une main, et
+s'écria:
+
+«Natacha!
+
+--Tu as vu? qu'as-tu vu?» Et Natacha se précipita pour soutenir la
+glace.
+
+Sonia n'avait rien vu, ses yeux commençaient à se troubler et elle
+allait se lever, lorsque le «c'est sûr» de Natacha l'arrêta; elle ne
+voulait point tromper leur attente, mais rien n'est fatigant comme de
+rester ainsi immobile. Aussi ne put-elle jamais s'expliquer pourquoi
+elle avait crié, et pourquoi elle s'était caché la figure dans les
+mains. «Tu l'as vu, lui? demanda Natacha.
+
+--Oui, mais attends: je l'ai vu, lui!» répondit Sonia, ne sachant trop
+à qui ce _lui_ devait se rapporter, si c'était à Nicolas ou au prince
+André: «Pourquoi ne pas leur raconter que j'ai vu, cela arrive bien à
+d'autres, et personne ne pourra me démentir.»--Oui, je l'ai vu,
+poursuivit-elle.
+
+--Comment l'as-tu vu, couché ou debout?
+
+--Je l'ai vu, il n'y avait rien d'abord, et tout à coup je l'ai vu
+couché.
+
+--André couché? il est donc malade?... et Natacha arrêta sur Sonia un
+regard effaré.
+
+--Mais non, pas du tout, il semblait au contraire fort gai,
+répondit-elle en finissant par croire à ses propres inventions.
+
+--Et après, Sonia, après?
+
+--J'ai vu ensuite quelque chose de vague, de rouge, de bleu....
+
+--Quand reviendra-t-il, Sonia? Quand le reverrai-je? Mon Dieu, que j'ai
+peur pour lui! Pour moi, j'ai peur de tout!...» Et, sans répondre aux
+consolations que lui prodiguait Sonia, Natacha se glissa dans son lit,
+et, longtemps après qu'elle eut éteint la lumière, elle resta immobile
+et rêveuse, les yeux fixés sur les rayons de la lune qui pénétraient à
+travers les vitres gelées des fenêtres.
+
+
+XIII
+
+
+Quelque temps après les fêtes, Nicolas avoua à sa mère son amour pour
+Sonia et sa ferme résolution de l'épouser. La comtesse, qui avait l'oeil
+sur eux depuis longtemps, s'attendait à cette confidence; elle l'écouta
+en silence jusqu'au bout et lui annonça à son tour qu'il était libre de
+se marier comme bon lui semblerait, mais que ni elle, ni son père, ne
+donneraient leur consentement à ce mariage. Nicolas, atterré, sentit
+pour la première fois que sa mère, malgré l'affection qu'elle lui avait
+toujours témoignée, était sérieusement fâchée contre lui, et ne
+reviendrait pas sur sa décision. Elle fit venir son mari, et essaya de
+lui communiquer avec calme la confidence de son fils, mais la colère
+prit bientôt le dessus et elle sortit en sanglotant de dépit. Le vieux
+comte engagea Nicolas avec une certaine hésitation à renoncer à son
+projet, mais celui-ci lui répondit que sa parole était engagée; son
+père, fort troublé par cette déclaration formelle, poussa un long
+soupir, changea de conversation, et le quitta bientôt après, pour aller
+retrouver sa femme. Comme il se sentait responsable envers lui du
+mauvais état de sa fortune, il ne pouvait, au fond, lui en vouloir de
+refuser un riche parti, et de préférer Sonia sans dot, Sonia qui aurait
+été la perle des femmes, si, par la faute de Mitenka et de leurs
+ruineuses habitudes, ils n'avaient dilapidé cette belle fortune.
+
+Un calme de quelques jours suivit cette scène, mais un matin la comtesse
+appela chez elle Sonia, l'accusa d'ingratitude, et lui reprocha, avec
+une dureté qu'elle ne lui avait jamais témoignée, de faire des avances
+à son fils. Sonia, les yeux baissés, écoutait sans mot dire ces injustes
+paroles, et ne pouvait comprendre ce qu'on exigeait d'elle; elle qui se
+sentait prête à tous les sacrifices pour ceux qu'elle regardait comme
+ses bienfaiteurs: rien ne lui paraissait plus simple que de se dévouer
+pour eux, mais dans le cas présent elle ne voyait plus comment elle
+devait agir. Ne pouvant s'empêcher de les aimer tous, d'aimer Nicolas,
+qui avait besoin d'elle pour être heureux, que lui restait-il donc à
+faire? Après cette douloureuse sortie, Rostow essaya d'effrayer sa mère
+en la menaçant d'épouser Sonia en secret, et finit par la supplier
+encore une fois de consentir à son bonheur.
+
+Elle lui répondit avec une indifférence glaciale, bien extraordinaire,
+bien inusitée chez elle, qu'il était majeur, et que, le prince André se
+mariant aussi sans le consentement de son père, il pouvait suivre cet
+exemple, mais qu'elle ne recevrait jamais comme sa belle-fille cette
+petite intrigante.
+
+Indigné de l'expression que venait d'employer sa mère, Nicolas changea
+de ton, et lui reprocha de vouloir le forcer à vendre son coeur; il lui
+déclara que, si elle ne revenait point sur sa résolution, c'était la
+dernière fois qu'ils se... mais il n'avait pas encore prononcé le mot
+fatal que sa mère ne pressentait que trop et qui aurait peut-être laissé
+entre eux un souvenir ineffaçable, quand la porte s'ouvrit et Natacha
+entra, pâle et sérieuse... elle avait tout entendu.
+
+«Nicolas, tu ne sais ce que tu dis, tais-toi, tais-toi! s'écria-t-elle
+avec violence, comme pour l'empêcher de continuer.... Et vous, maman,
+pauvre chère maman, ce n'est pas cela... vous l'avez mal compris!»
+
+La comtesse, au moment d'une rupture définitive avec son fils chéri, le
+regardait avec terreur; mais elle ne pouvait et ne voulait pas céder,
+entraînée, excitée par l'obstination qu'il mettait à lui résister.
+
+«Nicolas, je t'expliquerai tout plus tard.... Et vous, écoutez-moi,
+petite mère...»
+
+Ses paroles n'avaient évidemment aucun sens, mais elles atteignirent
+leur but.
+
+La comtesse fondit en larmes, et cacha sa figure sur l'épaule de sa
+fille, pendant que Nicolas sortait en se prenant avec désespoir la tête
+entre les mains.
+
+Natacha poursuivit son oeuvre de réconciliation, et obtint de sa mère la
+promesse qu'elle ne tourmenterait plus Sonia. Nicolas, de son côté,
+donna sa parole qu'il n'agirait point à l'insu de ses parents; quelques
+jours plus tard, triste et fâché de se sentir en opposition avec eux, il
+partit pour rejoindre son régiment, bien résolu à quitter le service et
+à épouser à son prochain retour Sonia, dont il se croyait passionnément
+amoureux.
+
+L'intérieur des Rostow redevint sombre, la comtesse tomba malade.
+
+Sonia, affligée de l'absence de son ami, supportait avec peine
+l'inimitié de sa bienfaitrice, qui se trahissait involontairement à
+chaque parole. Le comte, plus préoccupé que jamais du piteux état de ses
+affaires, se vit forcé d'avoir recours aux moyens extrêmes, et de vendre
+une de ses terres et son hôtel de Moscou; il aurait fallu pour cela
+qu'il allât lui-même sur les lieux, mais le mauvais état de santé de sa
+femme retardait leur départ de jour en jour.
+
+Natacha, qui avait supporté patiemment et presque gaiement pendant les
+premiers mois d'être séparée de son fiancé, devenait d'heure en heure
+plus triste et plus nerveuse, en pensant que ces longues semaines,
+qu'elle aurait si bien su employer à aimer, se perdaient ainsi sans
+profit pour son coeur. Elle en voulait au prince André de vivre d'une
+vie prosaïque, de visiter de nouveaux pays, de faire de nouvelles
+connaissances, tandis qu'elle ne pouvait que penser à lui et rêver!
+Plus ses lettres lui témoignaient d'intérêt, plus elles l'irritaient,
+car elle ne trouvait aucune consolation à lui écrire. Les siennes, dont
+sa mère corrigeait habituellement les fautes d'orthographe, n'étaient
+que des compositions sèches et banales. Elle se sentait dans
+l'impuissance d'énoncer sur la feuille de papier blanc, posée là devant
+elle, ce qu'elle aurait si bien dit d'un mot, d'un regard ou d'un
+sourire. Aussi elle ne faisait en écrivant que remplir un ennuyeux
+devoir, et n'y attachait plus la moindre importance! Cependant un voyage
+à Moscou devenait indispensable; sans parler des ventes à régulariser,
+il fallait y commander le trousseau, et s'y rencontrer avec le prince
+André, que l'on attendait de jour en jour. Le vieux prince devait y
+passer l'hiver, et Natacha assurait à qui voulait l'entendre que son
+fiancé était bien certainement déjà revenu de l'étranger.
+
+En attendant, la comtesse ne se remettait pas, et il fut décidé que le
+comte partirait seul avec les jeunes filles, à la fin de janvier.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+I
+
+
+Quoique Pierre eût une foi absolue dans les vérités que lui avait
+révélées le Bienfaiteur, et malgré la joie profonde qu'il avait
+ressentie pendant les premiers mois de son apprentissage, lorsqu'il se
+livrait avec un réel enthousiasme au travail de sa régénération
+intérieure, enfin malgré tous ses efforts pour y persévérer, cette
+nouvelle existence perdit subitement pour lui tout son charme, après les
+fiançailles du prince André, et la mort de Bazdéïew, arrivée à la même
+époque. Il ne lui en resta plus que le squelette, c'est-à-dire sa
+maison, sa femme, plus que jamais en faveur auprès d'un grand
+personnage, ses nombreuses et peu intéressantes connaissances, et le
+service avec son cortège d'ennuyeuses formalités! Aussi fut-il saisi
+d'un profond dégoût en pensant à sa vie: il interrompit son journal,
+évita la société de ses frères, reparut au club, recommença à boire et à
+mener la vie de garçon, et fit tant parler de lui, que la comtesse
+Hélène se vit obligée de lui adresser de sévères reproches. Pierre lui
+donna raison en tous points, et se réfugia à Moscou pour ne pas la
+compromettre par sa conduite.
+
+Lorsqu'il se retrouva dans son immense hôtel, avec ses cousines les
+princesses, qui séchaient sur pied et tournaient à la momie, avec sa
+nombreuse domesticité qui y grouillait dans tous les coins; lorsqu'il
+aperçut la chapelle de la Vierge d'Iverskaïa rayonnante de la lumière
+des mille cierges qui brûlaient dévotement devant les saintes images
+enchâssées d'or et d'argent; lorsqu'il eut traversé la grande place du
+Kremlin couverte d'un tapis de neige immaculée; qu'il eut revu les
+izvostchiki et les boutiques du Kitaïgorod, les vieux et les vieilles de
+Moscou vivotant doucement dans leur coin, sans rien désirer, et qu'il
+eut pris part de nouveau aux bals et aux dîners du club Anglais...
+alors il se sentit enfin arrivé au port. Moscou, en lui rendant son
+chez lui et sa maison, lui fit éprouver cette sensation de bien-être
+qu'on ressent lorsque, après une journée de fatigue, on passe avec
+bonheur une bonne vieille robe de chambre bien chaude, bien commode,
+voire même un peu graisseuse.
+
+Toute la société, les vieux et les jeunes, le reçurent à bras ouverts;
+sa place restée vacante l'attendait, il n'avait qu'à la reprendre, car,
+aux yeux de tous ces braves gens, Pierre était le meilleur enfant du
+monde, l'original le plus gai et le plus intelligent, le vrai type du
+grand seigneur du Moscou d'autrefois, distrait, bienveillant, et la
+bourse toujours à sec, parce que chacun y puisait sans scrupule.
+
+Les représentations données au bénéfice d'artistes sans talent, les
+croûtes et les statues des rapins du dernier ordre, les oeuvres de
+bienfaisance, les choeurs de Bohémiens, les souscriptions pour des
+dîners, les réunions de francs-maçons, les quêtes pour les églises, la
+publication d'ouvrages de prix, tout cela trouvait accueil auprès de
+lui: il ne savait jamais refuser, et se serait complètement dévalisé de
+ses propres mains, si, pour son bonheur, deux de ses amis, auxquels il
+avait prêté une très forte somme, ne l'eussent pris en tutelle. Au club,
+pas de dîner, pas de soirée, sans lui. À peine venait-il d'étendre son
+gros corps sur un des larges divans, après avoir vidé deux bouteilles de
+Château-Margaux, qu'il se voyait entouré d'un cercle nombreux qui le
+choyait, riait et causait autour de lui. Si la conversation dégénérait
+en dispute, son bon sourire et une bienveillante plaisanterie, dite à
+propos, ramenaient la paix; s'il n'était pas là, toute réunion
+maçonnique, même était triste et morose. Au bal, lorsque les cavaliers
+faisaient défaut, on venait le choisir, et il dansait. Jeunes femmes et
+jeunes filles l'aimaient, parce que, sans témoigner une attention
+particulière, à aucune d'elles, il était aimable avec toutes: «Il est
+charmant, disait-on de lui, il n'a pas de sexe!»
+
+Comme il aurait pleuré sur lui-même si, sept ans auparavant, à son
+arrivée de l'étranger, on lui eût dit qu'il n'avait besoin ni de rien
+chercher, ni de rien inventer, que sa route était toute tracée, sa
+destinée toute marquée, et qu'en dépit de tous ses efforts il ne
+deviendrait pas meilleur que la plupart de ceux qui se seraient trouvés
+dans sa position!... Certes, il ne l'aurait pas cru!
+
+N'était-ce donc pas lui qui avait désiré avec ardeur voir la Russie en
+république, qui avait souhaité devenir philosophe tacticien... qui avait
+regretté de ne pas être Napoléon ou l'homme qui le vaincrait? N'était-ce
+donc pas lui qui avait cru possible la régénération de l'humanité, et
+travaillé à atteindre le degré le plus élevé du perfectionnement moral?
+N'était-ce donc pas lui qui avait créé des écoles, ouvert des hôpitaux,
+et donné la liberté à ses paysans?
+
+Et de fait qu'était-il devenu? Le possesseur d'une grande fortune, le
+mari d'une femme infidèle, un chambellan en retraite, un membre du club
+Anglais et l'enfant gâté de la société de Moscou; un homme qui aimait
+surtout à bien manger et à bien boire, et qui se donnait parfois le
+plaisir de critiquer le gouvernement, bien à son aise, après dîner. Il
+fut longtemps avant de se faire à la pensée qu'il était, ni plus, ni
+moins, le type accompli du chambellan en retraite, vivant sans but et
+sans soucis, ce type qu'il avait en si grand mépris sept ans auparavant,
+et dont Moscou offrait de nombreux spécimens.
+
+Il cherchait parfois à se consoler, en se disant que ce genre de vie ne
+durerait pas, mais l'instant d'après il passait en revue avec terreur
+tous les gens de sa connaissance qui, entrés comme lui dans cette
+existence de club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, en
+étaient sortis sans cheveux et sans dents.
+
+Parfois aussi il tâchait de se persuader par orgueil qu'il ne
+ressemblait en rien à ces chambellans qu'il méprisait, à ces personnages
+bêtes, incolores et satisfaits d'eux-mêmes: «La preuve, se disait-il,
+c'est que, moi, je suis mécontent, toujours mécontent, toujours
+tourmenté du désir de faire quelque chose pour le bien de l'humanité!...
+Qui sait? ajoutait-il ensuite avec humilité, n'ont-ils pas, eux aussi,
+cherché, tout comme moi, à se frayer une nouvelle route dans la vie, et
+la force des choses, du milieu qui les entourait, des éléments contre
+lesquels l'homme est impuissant à lutter, ne les a-t-elle pas amenés là
+où elle m'a amené moi-même? À force de raisonnements de ce genre, il
+avait fini, après quelques mois de séjour à Moscou, par ne plus
+mépriser, mais au contraire par aimer, respecter et plaindre, tout comme
+il se plaignait lui-même, le sort de ses compagnons d'infortune.
+
+Pierre n'avait plus d'accès de désespoir ni de dégoût de la vie, mais le
+mal dont il souffrait, et qu'il refoulait vainement à l'intérieur, le
+travaillait toujours: «Quel est le but de l'existence? Pourquoi vit-on?
+Que fait-on en ce monde?» se demandait-il avec stupeur mille fois par
+jour. Mais, sachant par expérience que ses questions resteraient sans
+réponse, il s'en détournait au plus vite en prenant un livre, ou il
+courait au club, ou chez un de ses amis, pour y récolter les petites
+nouvelles du jour.
+
+«Ma femme, se disait-il, qui n'a jamais aimé autre chose que son beau
+corps, et qui est une des plus sottes créatures que je connaisse, passe
+pour avoir de l'esprit comme personne, et tous se prosternent devant
+elle. Bonaparte, bafoué alors qu'il était un grand homme, est pressé par
+l'empereur François, maintenant qu'il n'est plus qu'un misérable
+comédien, de vouloir bien accepter la main de sa fille. Les Espagnols
+remercient la Providence, par l'entremise du clergé catholique, de la
+victoire remportée le 14 juin sur les Français; les Français, de leur
+côté, la remercient, toujours par l'entremise de ce même clergé, de la
+victoire remportée par eux, à la même date, sur les Espagnols. Mes
+frères les francs-maçons prêtent serment de tout sacrifier pour le
+prochain et refusent un rouble à la quête. «Astrée» intrigue contre «les
+chercheurs de la manne céleste», et l'on se met en quatre pour obtenir
+la charte de la loge d'Écosse, dont personne n'a besoin et dont personne
+ne comprend le sens, pas même celui qui l'a écrite. Nous nous disons
+tous disciples de l'Évangile, nous proclamons l'oubli des injures,
+l'amour du prochain, et, comme preuve à l'appui, nous élevons quarante
+fois quarante églises à Moscou, tandis qu'hier on a fouetté un
+déserteur, et le représentant de la loi divine d'amour et de pardon
+donne à baiser la croix au condamné avant le supplice!» Ainsi songeait
+Pierre, et cette hypocrisie perpétuelle, cette hypocrisie professée et
+acceptée par tous, l'indignait chaque fois comme un fait nouveau: «Je la
+sens, je la vois, se disait-il encore, mais comment leur en expliquer la
+puissance? Je l'ai essayé en vain: je me suis convaincu qu'ils s'en
+rendaient compte comme moi, mais qu'ils s'aveuglent volontairement. Donc
+cela doit être ainsi! Mais, moi, que dois-je faire? Que vais-je
+devenir?» Comme beaucoup de gens, comme beaucoup de ses compatriotes
+surtout, il avait le triste privilège de croire au bien, et en même
+temps de voir si distinctement le mal, qu'il ne lui restait plus la
+force nécessaire pour prendre une part active dans la lutte. Ce mensonge
+continuel, qu'il retrouvait dans tout travail à entreprendre, paralysait
+son activité, et cependant il fallait vivre et s'occuper quand même. Se
+sentir obsédé par ces questions vitales, sans parvenir à les résoudre,
+cela lui était si pénible, qu'il se plongeait, pour les oublier, dans
+toutes les distractions imaginables.
+
+Il dévorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait
+sous la main, même lorsque son valet de chambre l'aidait le soir à se
+déshabiller; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de
+nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et
+passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus
+en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s'y
+adonnait avec passion, en dépit des avertissements des médecins, qui, vu
+sa corpulence, y trouvaient un danger sérieux pour sa santé. Il ne se
+sentait heureux et véritablement à son aise que lorsqu'il avait avalé
+plusieurs verres de spiritueux: la douce chaleur, la tendre
+bienveillance pour son prochain, qu'il éprouvait alors, le rendait
+capable de s'assimiler toute pensée sans toutefois l'approfondir. Alors
+seulement le noeud gordien si compliqué de la vie perdait à ses yeux de
+son effrayant mystère, et lui paraissait même facile à dénouer; alors
+seulement il se disait: «Je le déferai, je l'expliquerai... tout à
+l'heure j'y penserai!» Mais ce «tout à l'heure» ne venait jamais, et il
+n'y repensait que pour voir de nouveau ces énigmes se dresser devant
+lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se hâtait de
+reprendre ses lectures pour chasser les pensées pénibles.
+
+Pierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que les soldats
+exposés au feu de l'ennemi dans les retranchements s'ingéniaient à se
+créer une occupation quelconque afin d'oublier le danger. Il se disait
+que chacun faisait de même, que chacun, ayant peur de la vie, tâchait,
+comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique,
+le service de l'État, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les
+chevaux et la chasse: «Donc, concluait-il, rien n'est puéril, et rien
+n'est important!... tout revient au même, tâchons seulement de nous
+soustraire à l'implacable réalité, et de ne jamais nous rencontrer face
+à face avec elle!»
+
+
+II
+
+
+Le prince Nicolas Andréïévitch Bolkonsky était venu s'installer à
+Moscou au commencement de l'hiver; son passé, son esprit et son
+originalité peu commune, ses opinions antifrançaises et
+archipatriotiques, à l'unisson d'ailleurs avec celles de Moscou,
+peut-être aussi un refroidissement sensible de l'enthousiasme qu'avaient
+fait naître les débuts de l'Empereur Alexandre, contribuèrent à le
+rendre l'objet d'un respect tout particulier, et le centre de
+l'opposition moscovite.
+
+Le prince avait beaucoup vieilli: son grand âge s'accusait souvent par
+des assoupissements soudains, par l'oubli des événements récents, la
+vivacité des souvenirs d'un temps déjà bien éloigné, et par la vanité
+toute juvénile qui lui faisait accepter le rôle de chef de parti.
+Cependant, lorsqu'il se montrait le soir, à l'heure du thé, en redingote
+doublée de fourrure, les cheveux poudrés, et qu'il se laissait aller à
+conter, par saccades comme toujours, des anecdotes de sa jeunesse, ou à
+juger d'une façon incisive et mordante les événements et les gens du
+moment, il inspirait à tous ceux qui l'écoutaient un égal sentiment de
+respect. Son vaste hôtel, encombré d'un mobilier qui datait de la moitié
+du XVIIIème siècle, les laquais toujours en grande tenue, lui-même le
+représentant brusque, hautain, mais intelligent, d'une époque disparue,
+sa fille douce et timide et la jolie Française, toutes deux le craignant
+et le vénérant à la fois: tout cet ensemble formait un tableau imposant,
+d'un coloris étrange et saisissant pour les visiteurs. Ils oubliaient
+alors que la journée ne se composait pas seulement des deux heures
+intéressantes qu'ils passaient dans la société du maître de la maison,
+mais de bien d'autres encore, pendant lesquelles la vie intime des
+habitants de cette demeure continuait à marcher lourdement et retombait
+de tout son poids sur la pauvre princesse Marie. Privée de ses plaisirs
+les plus chers, de la causerie avec «les âmes du bon Dieu» et de la
+solitude, le grand calmant à toutes ses peines, ne frayant avec
+personne, elle ne retirait aucun avantage de cette nouvelle résidence.
+On avait même cessé de l'inviter, sachant que son père ne permettait pas
+qu'elle sortît sans lui, et que, pour cause de santé, il se refusait
+constamment à l'accompagner. Tout espoir de mariage s'était évanoui, car
+le mauvais vouloir et l'irritation avec lesquels il conduisait tous ceux
+qui pouvaient devenir des partis pour sa fille, n'étaient que trop
+visibles. D'amies, elle n'en avait point: depuis son arrivée à Moscou,
+elle était même bien revenue sur le compte de deux personnes qui avaient
+eu toute son affection: l'une, Mlle Bourrienne, que, pour certaines
+raisons, elle croyait maintenant devoir tenir à l'écart; l'autre, Julie
+Karaguine, avec laquelle elle avait correspondu pendant cinq longues
+années, pour en arriver à découvrir, dès leur première entrevue, qu'il
+n'y avait rien de commun entre elles. Cette dernière, devenue, par la
+mort de ses deux frères, une très riche héritière, se donnait à coeur
+joie de tous les plaisirs, et cherchait un mari; un peu de temps encore,
+et elle allait compter parmi les demoiselles très mûres; le moment était
+donc venu pour elle de jouer sa dernière carte, et elle pressentait que
+son sort se déciderait incessamment. La princesse Marie souriait avec
+tristesse au retour de chaque jeudi, en pensant que, non seulement elle
+n'avait plus à qui écrire, mais encore que les visites hebdomadaires de
+sa chère correspondante d'autrefois lui étaient devenues complètement
+indifférentes. Elle se comparait involontairement à ce vieil émigré qui
+refusait de se marier avec l'objet de sa tendresse, en disant: «Si je
+l'épousais, où donc passerais-je mes soirées?» Tout comme lui, elle
+regrettait que la présence de Julie eût mis fin à leurs épanchements,
+et elle n'avait plus personne à qui confier les chagrins qui
+l'accablaient davantage tous les jours. Le prince André allait revenir;
+l'époque fixée pour son mariage approchait, mais son père n'y était
+guère mieux disposé; tout au contraire, ce sujet l'irritait au point que
+le nom seul des Rostow le mettait hors des gonds, et que son humeur,
+déjà si difficile, devenait presque insupportable. Les leçons que la
+princesse Marie donnait à son neveu de six ans n'étaient qu'un souci de
+plus, car, à sa grande consternation, elle avait découvert en elle-même
+une irritabilité analogue à celle de son père. Que de fois ne
+s'était-elle pas reproché ses emportements? Et pourtant, chaque fois,
+son ardent désir de faciliter à l'enfant ses premiers pas dans l'étude
+de l'A B C français, de l'initier à tout ce qu'elle savait elle-même, se
+trouvait paralysé par la certitude que l'enfant, effrayé de sa colère,
+répondrait tout de travers. Alors, s'embrouillant dans ses explications,
+elle s'impatientait, élevait la voix, s'emportait, et, le tirant par la
+main, elle le mettait dans «le coin». La punition infligée, elle fondait
+en larmes, s'accusait de méchanceté, et le petit garçon, pleurant à son
+tour, quittait «le coin» sans sa permission, et, prenant ses mains
+couvertes de larmes, il la consolait et l'embrassait. Le plus difficile
+à supporter était le caractère de son père, qui devenait chaque jour de
+plus en plus dur envers elle. S'il l'avait obligée à passer ses nuits en
+prière, s'il l'avait battue, s'il l'avait forcée à porter le bois et
+l'eau, elle se serait soumise à ses ordres sans murmurer; mais ce
+terrible tyran, qui l'aimait, n'en était que plus cruel, à cause même de
+son affection. Non seulement il excellait à la blesser et à l'humilier à
+tout propos, mais encore à lui démontrer avec bonheur qu'elle avait
+tort en tout et toujours. Les attentions dont il entourait Mlle
+Bourrienne étaient devenues plus marquées depuis quelques mois, et
+l'idée baroque qu'il avait eue, pour irriter sa fille, de parler de son
+mariage avec cette étrangère, lorsque son fils lui avait demandé son
+consentement, commençait à avoir pour lui un certain attrait; mais la
+princesse Marie persistait à n'y voir qu'une nouvelle invention de sa
+part pour la chagriner.
+
+Un jour, en sa présence, le vieux prince baisa la main de Mlle
+Bourrienne, et, l'attirant à lui, l'embrassa. La princesse rougit, et
+quitta la chambre, persuadée que son père avait fait cela exprès devant
+elle pour lui être encore plus désagréable. Quelques instants plus tard,
+lorsque Mlle Bourrienne la rejoignit, toute souriante, elle essuya
+vivement ses larmes, se leva, s'approcha d'elle, et, ne pouvant plus se
+contenir, elle l'accabla des plus violents reproches:
+
+«C'est laid, c'est vil, c'est inhumain, de profiter ainsi de la
+faiblesse!... Allez, sortez d'ici!» s'écria-t-elle d'une voix étranglée
+par la colère et par les sanglots.
+
+Le lendemain, son père ne lui dit pas un mot, mais elle remarqua, à
+dîner, que Mlle Bourrienne était servie la première; lorsque le vieux
+sommelier, oubliant pour son malheur ce nouveau caprice de son maître,
+présenta le café à la princesse Marie avant de l'offrir à Mlle
+Bourrienne, le prince eut un accès de rage. Jetant sa canne à la figure
+du coupable, il déclara à Philippe qu'il allait être fait soldat sur
+l'heure:
+
+«Tu l'as oublié, oublié, quand je te l'avais dit! Elle est la première
+dans ma maison, entends-tu bien... elle est ma meilleure amie, criait-il
+avec fureur.... Et si tu te permets, ajouta-t-il en se tournant vers sa
+fille, toi aussi, de l'oublier devant elle, comme tu l'as fait hier
+soir, je te ferai voir qui est le maître ici.... Va-t'en, que je ne te
+voie plus, ou demande-lui pardon!» Et la princesse Marie fit des excuses
+à Mlle Amélie et n'obtint qu'à grand'peine la grâce du malheureux
+sommelier. À la suite de ces scènes déplorables, il s'élevait dans le
+coeur de la pauvre fille une lutte terrible entre l'orgueil froissé de
+victime et le remords intime de la chrétienne. Ce père qu'elle osait
+accuser, n'était-il pas faible et débile? Cherchant à tâtons ses
+lunettes, perdant la mémoire, marchant d'un pas mal assuré, inquiet de
+laisser surprendre sa faiblesse, ne le voyait-elle pas s'assoupir à
+table, sa vieille tête branlant au-dessus de son assiette, lorsqu'il n'y
+avait personne pour le tenir en haleine?... «Ce n'est donc pas à moi de
+le juger!» se disait-elle alors, en se reprochant, dans son humilité,
+son premier mouvement de révolte.
+
+
+III
+
+
+Il y avait à Moscou, à cette époque, un médecin français, très bel
+homme, de haute taille, aimable comme ses compatriotes savent l'être au
+besoin, et qui s'était fait en peu de temps une grande réputation dans
+les cercles les plus aristocratiques de la ville, où on le traitait même
+en égal et en ami.
+
+Le vieux prince, très sceptique en fait de médecine, l'avait toutefois
+consulté, d'après le conseil que lui en avait donné Mlle Bourrienne, et
+il s'habitua si bien à Métivier, qu'il finit par le recevoir
+régulièrement deux fois par semaine.
+
+Le jour de la Saint-Nicolas, tout Moscou se porta à son hôtel pour lui
+présenter ses félicitations, mais personne ne fut reçu, à l'exception de
+quelques intimes, invités à dîner et inscrits sur une liste qu'il avait
+remise à la princesse Marie.
+
+Métivier crut bien faire, en sa qualité de docteur, de forcer la
+consigne et d'entrer chez son malade, dont l'humeur ce matin-là était
+véritablement massacrante. Se traînant de chambre en chambre,
+s'accrochant au moindre mot, il faisait semblant de ne rien comprendre
+de ce qu'on lui disait, comme pour se ménager une occasion de se fâcher.
+La princesse Marie ne connaissait que trop par expérience cette
+irritation sourde, toujours prête à faire explosion dans un accès de
+fureur, et aussi inévitable que le coup de feu d'une arme chargée; toute
+la matinée se passa dans l'angoisse de ces pressentiments, mais il n'y
+eut point d'éclat jusqu'à la visite du médecin. Après l'avoir laissé
+pénétrer chez son père, elle s'assit, un livre à la main, dans le salon,
+d'où elle pouvait aisément écouter, ou tout au moins deviner, ce qui se
+passait dans le cabinet.
+
+La voix de Métivier se fit d'abord entendre, puis celle du vieux prince,
+puis les deux voix s'élevèrent à la fois, et la porte, ouverte avec
+violence, laissa voir sur le seuil le docteur terrifié, et le vieillard,
+en robe de chambre, le visage bouleversé par la colère:
+
+«Tu ne le comprends pas, criait-il, et, moi, je le comprends, espion
+français, esclave de Bonaparte!... hors d'ici! hors de ma maison!...» Et
+il referma la porte avec fureur.
+
+Métivier haussa les épaules, s'approcha de Mlle Bourrienne, qui, à ce
+bruit, était accourue de l'autre pièce, et lui dit: «Le prince n'est pas
+tout à fait dans son assiette, la bile le travaille, tranquillisez-vous,
+je repasserai demain.» Puis il sortit du salon, en enjoignant le plus
+grand silence, pendant qu'à travers la porte on entendait le bruit des
+pantoufles qui traînaient sur le parquet, et les exclamations réitérées
+de: «Traîtres! Espions! Traîtres partout! pas un instant de repos!»
+
+Quelques minutes plus tard, la princesse fut appelée chez son père pour
+y recevoir l'explosion à bout portant. N'était-ce pas sa faute, à elle,
+lui dit-il, et à elle seule, si l'on avait laissé entrer cet espion?...
+Et la liste qu'il lui avait remise, qu'en avait-elle fait?... Par sa
+faute, à elle, il ne pouvait ni vivre ni mourir tranquille!... «Il faut
+donc nous séparer, nous séparer, sachez-le, sachez-le! Je n'en puis
+plus!» Il sortit un moment de sa chambre, mais, craignant sans doute
+qu'elle ne prît point cette résolution au sérieux, il revint sur ses
+pas, en s'efforçant de paraître calme: «Ne pensez pas, ajouta-t-il, que
+je sois en colère: j'ai bien pesé mes paroles: nous nous séparerons.
+Cherchez-vous un gîte ailleurs, n'importe où!» Et, mettant de côté la
+tranquillité qu'il avait affectée un moment, pour se laisser aller de
+nouveau à un emportement terrible, il la menaça du poing et s'écria:
+«Dire qu'il ne se trouve pas un imbécile pour l'épouser!» Rentrant
+précipitamment chez lui, il ferma de nouveau la porte avec fracas, fit
+appeler Mlle Bourrienne, et le silence se rétablit aussitôt dans son
+appartement.
+
+Les six personnes invitées à dîner arrivèrent à la fois vers les deux
+heures. C'étaient: le comte Rostoptchine, le prince Lapoukhine et son
+neveu, le général Tchatrow, vieux militaire et camarade d'armes du
+prince Bolkonsky, Pierre, et Boris Droubetzkoï. Tous l'attendaient au
+salon.
+
+Boris, qui était venu à Moscou en congé, avait demandé à lui être
+présenté, et avait si bien su conquérir ses bonnes grâces, que le vieux
+prince fit une exception en sa faveur et le reçut chez lui, malgré sa
+qualité de jeune homme à marier.
+
+La maison Bolkonsky n'était pas classée dans ce que l'on était convenu à
+Moscou d'appeler «le monde», mais le seul fait d'être admis dans ce
+cercle exclusif et intime était considéré comme une distinction des plus
+flatteuses; Boris avait saisi cette nuance, lorsque quelques jours
+auparavant le comte Rostoptchine, invité à dîner, devant lui, par le
+général gouverneur, pour le jour de la Saint-Nicolas, lui avait répondu
+par un refus, en ajoutant: «Il me faudra, vous savez, aller saluer les
+reliques du prince Nicolas Andréïévitch.
+
+--Ah oui, c'est vrai!... Et comment se porte-t-il?» avait répliqué le
+général gouverneur.
+
+Le petit groupe réuni en attendant l'heure du dîner, dans l'antique et
+vaste salon démodé, faisait l'effet d'un conseil de juges délibérant sur
+une grave question, car tantôt ils se taisaient, et tantôt ils se
+parlaient à voix basse. Le prince Bolkonsky parut enfin, taciturne et
+sombre; sa fille, plus intimidée et plus embarrassée que jamais,
+répondait du bout des lèvres aux hôtes de son père, et ils pouvaient
+voir facilement qu'elle ne prêtait aucune attention à ce qui se disait
+autour d'elle. Le comte Rostoptchine seul tenait le dé la conversation
+et racontait tour à tour les nouvelles de la ville et les nouvelles
+politiques. Lapoukhine et le vieux Tchatrow parlaient peu. Le prince
+Nicolas Andréïévitch écoutait en juge suprême, et de temps en temps, par
+son silence, par une inclination de tête, ou par un mot, donnait à
+entendre qu'il prenait acte de ce qu'on soumettait à son appréciation.
+Il s'agissait de politique, et au ton général de la conversation il
+était aisé de s'apercevoir qu'on blâmait unanimement notre conduite de
+ce côté-là et qu'on n'hésitait pas à trouver que tout marchait de
+travers, et de mal en pis. La seule limite devant laquelle le causeur
+s'arrêtait ou était arrêté dans ses jugements, c'était lorsque, pour les
+motiver, il aurait dû s'en prendre directement à la personne de
+l'Empereur.
+
+On parla de l'occupation par Napoléon du grand-duché d'Oldenbourg, de la
+dernière note russe, fort hostile au conquérant, envoyée à toutes les
+puissances de l'Europe:
+
+«Bonaparte se comporte avec l'Europe comme un corsaire avec un vaisseau
+capturé, dit le comte Rostoptchine, en citant une phrase qu'il répétait
+volontiers depuis quelques jours. La longanimité ou l'aveuglement des
+Souverains est incompréhensible! C'est le tour du Pape, à présent;
+Bonaparte travaille sans se gêner à renverser la religion catholique, et
+pas une voix ne s'élève! Notre Empereur est le seul qui ait protesté
+contre l'occupation du grand-duché d'Oldenbourg, et encore...» Le comte
+s'arrêta court; il était arrivé à la limite extrême au delà de laquelle
+personne n'osait s'engager.
+
+«Il lui a proposé un autre territoire en échange du grand-duché, ajouta
+le vieux prince Bolkonsky. Déposséder des grands-ducs, c'est pour lui
+chose aussi simple que pour moi de transporter des paysans de Lissy-Gory
+à Bogoutcharovo!
+
+--Le duc d'Oldenbourg supporte son malheur avec une force de caractère
+et une résignation admirable, dit Boris en prenant part à la
+conversation d'un air respectueux. Il avait été présenté au grand-duc à
+Pétersbourg, et il lui plaisait de laisser entendre qu'il le
+connaissait. Le prince lui jeta un coup d'oeil, et fut sur le point de
+lui lancer une épigramme, mais il n'en fit rien. Le trouvant sans doute
+trop jeune, il ne daigna pas s'occuper de lui.
+
+--J'ai lu notre protestation à ce sujet et je suis étonné que la
+rédaction en soit si mauvaise,» dit le comte Rostoptchine, avec la
+nonchalance assurée d'un homme parfaitement au courant de la question.
+
+Pierre le regarda avec une stupéfaction naïve:
+
+«Qu'importe le style, comte, si les paroles sont énergiques!
+
+--Mon cher, avec nos cinq cent mille hommes de troupes il serait facile
+d'avoir un beau style, lui répondit Rostoptchine, et Pierre comprit le
+sens et la portée de sa critique.
+
+--Chacun aujourd'hui noircit du papier, dit le maître de la maison, ils
+ne font que cela à Pétersbourg. Mon «Andrioucha» a composé tout un
+volume pour le bien de la Russie.... Ils ne savent que griffonner.»
+
+La conversation languissait, mais le vieux général Tchatrow, après avoir
+fait force «hem! hem!», lui donna une nouvelle impulsion:
+
+«Connaissez-vous l'incident qui s'est passé à la revue l'autre jour à
+Pétersbourg, et la conduite du nouvel ambassadeur de France?
+
+--Il me semble avoir entendu blâmer sa réponse à Sa Majesté.
+
+--Jugez-en plutôt.... L'Empereur daigna attirer son attention sur la
+division des grenadiers et sur la beauté du défilé; l'ambassadeur y
+resta complètement indifférent, et l'on dit même qu'il se permit de
+faire observer que chez eux, en France, on ne s'occupait point de ces
+vétilles. Sa Majesté ne lui répondit rien, mais, à la revue suivante,
+elle feignit d'ignorer sa présence.»
+
+Tous se turent: ce fait touchait l'Empereur: aucune critique n'était
+donc possible!
+
+«Insolents! dit le vieux prince. Vous connaissez Métivier? Eh bien, je
+l'ai chassé de chez moi ce matin. On l'avait laissé pénétrer, malgré ma
+défense, car je ne voulais voir personne...» Et, jetant un regard de
+colère à sa fille, il leur conta son entretien avec le docteur, qui,
+d'après lui, n'était qu'un espion, et détailla les raisons qu'il avait
+de le croire, raisons très peu convaincantes, à vrai dire, mais que
+personne ne se risqua à réfuter.
+
+Quand on servit le champagne en même temps que le rôti, les convives se
+levèrent pour féliciter l'amphitryon, et sa fille s'approcha également
+de lui.
+
+Il la toisa d'un air dur, méchant, en lui tendant sa joue ridée, rasée
+de frais; on voyait, à son air, qu'il n'avait point oublié la scène du
+matin, que sa décision restait inébranlable, et que seule la présence
+des invités l'empêchait de la lui signifier une seconde fois! Se
+déridant enfin un peu, lorsque le café fut servi au salon, il exposa,
+avec une vivacité toute juvénile, son opinion sur la guerre qui allait
+s'engager:
+
+«Nos guerres avec Napoléon, dit-il, seront toujours malheureuses tant
+que nous rechercherons l'alliance de l'Allemagne, et que, par une
+conséquence déplorable du traité de paix de Tilsitt, nous nous mêlerons
+des affaires de l'Europe. Il ne fallait prendre parti ni pour ni contre
+l'Autriche, et c'est vers l'Orient que nous devons exclusivement nous
+porter. Quant à Bonaparte, une conduite ferme et des frontières bien
+gardées seront suffisantes pour l'empêcher de mettre le pied en Russie,
+comme il l'a fait en 1807.
+
+--Mais comment nous décider à faire la guerre à la France, prince?
+demanda Rostoptchine. Comment nous lèverions-nous contre nos maîtres,
+contre nos dieux? Voyez notre jeunesse, voyez nos dames! Les Français
+sont leurs idoles, Paris est leur paradis!» Il éleva la voix, pour être
+bien entendu de tous: «Tout est français, les modes, les pensées, les
+sentiments! Vous venez de chasser Métivier, tandis que nos dames se
+traînent à ses genoux. Hier, à une soirée, j'en ai compté cinq de
+catholiques qui font de la tapisserie le dimanche en vertu d'une
+dispense du saint-père, ce qui ne les empêche pas d'être à peine vêtues,
+et dignes de servir d'enseignes à un établissement de bains. Avec quel
+plaisir, prince, n'aurais-je pas retiré du Musée la grosse canne de
+Pierre-le-Grand, pour en rompre, à la vieille manière russe, les côtes à
+toute notre jeunesse!... Je vous jure que leur sot engouement serait
+bien vite allé à tous les diables!»
+
+Il se fit un silence: le vieux prince approuvait de la tête et souriait
+à la boutade de son convive:
+
+«Et maintenant, adieu, Excellence... et soignez-vous! ajouta
+Rostoptchine, en se levant avec sa brusquerie habituelle, et en lui
+tendant la main.
+
+--Adieu, mon ami, tes paroles sont une vraie musique; je m'oublie
+toujours à t'écouter,» et, le retenant doucement, il lui offrit à baiser
+sa joue parcheminée. Les autres, imitant l'exemple de Rostoptchine, se
+levèrent également.
+
+
+IV
+
+
+La princesse Marie n'avait pas saisi un mot de la conversation: une
+seule chose la tourmentait, elle craignait qu'on ne s'aperçût de la
+contrainte qui régnait entre son père et elle, et n'avait même pas prêté
+la moindre attention aux amabilités de Droubetzkoï, qui en était à sa
+troisième visite.
+
+Le prince et ses invités quittèrent le salon, Pierre s'approcha d'elle
+le chapeau à la main:
+
+«Peut-on rester encore quelques instants? lui demanda-t-il.
+
+--Oui certainement...» Et son regard inquiet semblait lui demander s'il
+n'avait rien remarqué.
+
+Pierre, dont l'humeur était toujours charmante après le dîner, souriait
+doucement en regardant dans le vague:
+
+«Connaissez-vous ce jeune homme depuis longtemps, princesse?
+
+--Quel jeune homme?
+
+--Droubetzkoï.
+
+--Non, depuis peu....
+
+--Vous plaît-il?
+
+--Oui, il me paraît agréable... mais pourquoi cette question?
+répondit-elle, pensant toujours, malgré elle, à la scène du matin.
+
+--Parce que j'ai observé qu'il ne venait jamais à Moscou que pour tâcher
+d'y trouver une riche fiancée.
+
+--Vous l'avez remarqué?
+
+--Oui, et l'on peut être sûr de le rencontrer partout où il y en a une!
+Je le déchiffre à livre ouvert.... Pour le moment, il est indécis: il ne
+sait trop à qui donner la préférence, ou à vous, ou à Mlle Karaguine. Il
+est très assidu auprès d'elle.
+
+--Il y va donc beaucoup?
+
+--Oh! beaucoup!... Il a même inventé une nouvelle manière de faire la
+cour, poursuivit Pierre avec cette malice, pleine de bonhomie, qu'il se
+reprochait parfois dans son journal. «Il faut être mélancolique pour
+plaire aux demoiselles de Moscou..., et il est très mélancolique auprès
+de Mlle Karaguine.
+
+--Vraiment! reprit la princesse Marie, qui, les yeux sur sa bonne
+figure, se disait: «Mon chagrin serait assurément moins lourd si je
+pouvais le confier à quelqu'un, à Pierre par exemple; c'est un noble
+coeur, et il m'aurait donné, j'en suis sûre, un bon conseil!
+
+--L'épouseriez-vous? continua ce dernier.
+
+--Ah! mon Dieu, il y a des moments où j'aurais été prête à épouser
+n'importe qui, le premier venu, répondit, presque malgré elle, la pauvre
+fille, qui avait des larmes dans la voix.--Il est si dur, si dur d'aimer
+et de se sentir à charge à ceux qu'on aime, de leur causer de la peine,
+et de ne pouvoir y remédier; il ne reste plus alors qu'une chose à
+faire, les quitter.... Mais où puis-je aller?
+
+--Mais, princesse, au nom du ciel, que dites-vous?
+
+--Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, ajouta-t-elle en fondant en
+larmes.... N'y faites pas attention, je vous prie.»
+
+La gaieté de Pierre s'évanouit: il la questionna affectueusement, en la
+suppliant de lui confier son secret, mais elle se borna à lui répéter
+que ce n'était rien, qu'elle avait oublié de quoi il s'agissait, et que
+son seul ennui était le prochain mariage de son frère, qui menaçait de
+brouiller le père et le fils.
+
+«Que savez-vous des Rostow? continua-t-elle en changeant de sujet: on
+m'a assuré qu'ils allaient arriver.... André aussi est attendu de jour
+en jour. J'aurais voulu qu'ils se vissent ici.
+
+--Comment envisage-t-il à présent la chose?» demanda Pierre, en faisant
+allusion au vieux prince.
+
+La princesse Marie secoua tristement la tête: «Toujours de même, et il
+ne reste plus que quelques mois pour finir l'année d'épreuve; j'aurais
+désiré la voir de plus près.... Vous les connaissez de longue date? Eh
+bien! dites-moi franchement, la main sur le coeur, comment elle est et
+ce que vous en pensez... mais bien franchement, n'est-ce pas? André
+risque tant en agissant contre la volonté de son père, que j'aurais
+voulu savoir...»
+
+Pierre crut entrevoir, dans cette insistance de la princesse à lui
+demander la vérité, rien que la vérité, une disposition malveillante à
+l'égard de la fiancée de son ami; il était évident que la princesse
+Marie attendait de lui un mot de blâme.
+
+«Je ne sais comment répondre à votre question, dit-il en rougissant sans
+cause, et en lui faisant part sincèrement de ses impressions. Je n'ai
+pas analysé son caractère, et je ne sais pas ce qu'il vaut, mais je sais
+qu'elle est la séduction même: ne me demandez pas pourquoi, je ne
+saurais vous le dire.»
+
+La princesse Marie soupira; ses craintes se confirmaient de plus en
+plus:
+
+«Est-elle intelligente?»
+
+Pierre réfléchit:
+
+«Peut-être non, peut-être oui, mais elle ne tient pas à en faire preuve,
+car elle est la séduction même, et rien de plus.
+
+--Je désire l'aimer de tout coeur! dites-le lui si vous la voyez avant
+moi, reprit la princesse Marie avec tristesse.
+
+--Ils seront ici dans peu de jours,» ajouta Pierre.
+
+Elle lui dit alors que son projet bien arrêté était de la voir dès son
+arrivée, et de faire tout ce qui lui serait possible auprès de son père
+pour lui faire accepter de bon gré sa future belle-fille.
+
+
+V
+
+
+Boris, qui n'avait pas réussi à trouver une riche héritière à
+Pétersbourg, poursuivait à Moscou les mêmes recherches, et il hésitait
+entre les deux partis les plus brillants de la ville, Julie Karaguine et
+la princesse Marie; cette dernière lui inspirait, malgré sa laideur,
+plus de sympathie que l'autre; mais, depuis le dîner du jour de la
+Saint-Nicolas, il essaya en vain d'aborder le sujet délicat qu'il avait
+en vue; ses assiduités furent également en pure perte, car la princesse
+Marie ne lui prêtait qu'une oreille distraite, ou lui répondait au
+hasard.
+
+Julie, au contraire, acceptait ses hommages avec plaisir, bien qu'elle y
+mît une manière d'être toute particulière.
+
+Elle avait vingt-sept ans; la mort de ses frères l'avait rendue très
+riche, mais sa beauté n'était plus la même, bien qu'elle fût persuadée,
+malgré tout, que jamais elle n'avait été plus belle et plus séduisante:
+sa nouvelle fortune contribuait à entretenir ses illusions. Son âge la
+rendant moins dangereuse pour les hommes, ils profitaient de ses dîners,
+de ses soupers, de l'agréable société qu'elle réunissait autour d'elle,
+sans craindre de se compromettre, ou de s'engager par trop avec elle.
+Celui qui l'aurait évitée avec soin dix ans plus tôt, y allait hardiment
+aujourd'hui, et la traitait, non plus comme une demoiselle à marier,
+mais comme une bonne connaissance, dont le sexe lui était indifférent.
+
+Le salon Karaguine était cette année le plus brillant et le plus
+hospitalier de la saison. En dehors des dîners et des soirées à
+invitations spéciales, on y trouvait tous les jours une nombreuse
+réunion, composée d'hommes surtout, avec un excellent souper à minuit,
+et l'on ne se séparait guère avant les trois heures du matin. Julie ne
+laissait passer ni un bal, ni une représentation, ni un pique-nique,
+sans y prendre part, et ses toilettes sortaient de chez la meilleure
+faiseuse; elle se donnait cependant le genre d'être blasée, de ne plus
+croire ni à l'amitié, ni à l'amour, ni à aucune joie en ce monde, et de
+n'aspirer qu'au repos «là-bas, là-bas». On aurait dit qu'elle avait eu
+une violente et cruelle déception en amour, ou qu'elle avait perdu un
+être adoré; rien de pareil ne s'était pourtant produit dans son
+existence. Mais, ayant fini par se persuader à elle-même que sa vie
+avait été éprouvée par de grandes douleurs, elle en avait peu à peu
+convaincu les autres. Tout en s'amusant et en amusant la jeunesse qui
+l'entourait, elle s'adonnait à une constante et douce mélancolie; aussi,
+après avoir tout d'abord fait chorus avec elle, chacun se livrait-il
+avec entrain à la causerie, à la danse, aux jeux d'esprit, aux
+bouts-rimés, qui étaient surtout fort en vogue chez les Karaguine.
+
+Seuls quelques jeunes gens, Boris entre autres, prenaient une part plus
+intime à la tristesse de Julie, et devisaient longuement avec elle de la
+vanité de ce monde, en regardant ses albums pleins d'images, de pensées
+et de poésies sur des sujets graves et solennels.
+
+Elle témoignait une faveur marquée à Boris, compatissait à son
+désillusionnement précoce, et lui offrait les consolations de sa
+précieuse amitié, car elle aussi avait tant souffert dans sa vie! Son
+album n'avait pas de mystères pour lui, et Boris y dessina, sur un
+feuillet, deux arbres avec l'inscription suivante: «Arbres rustiques,
+vos sombres rameaux secouent sur moi les ténèbres et la mélancolie;» sur
+un autre, un cercueil, au-dessous duquel il écrivit ces vers:
+
+«La mort est secourable et la mort est tranquille....
+
+«Ah! contre les douleurs il n'est pas d'autre asile.»
+
+Julie, enchantée, trouva les vers délicieux, et lui répondit par une
+phrase de roman qu'elle se rappela pour la circonstance:
+
+«Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mélancolie!
+C'est un rayon de lumière dans l'ombre, une nuance entre la douleur et
+le désespoir, qui laisse entrevoir l'aurore de la consolation.»
+
+Boris, reconnaissant de ce touchant à-propos, lui répliqua aussitôt par
+cette stance:
+
+ _«Aliment préféré d'une âme trop sensible,_
+ _Toi, sans qui le bonheur me serait impossible,_
+ _Tendre mélancolie, ah! viens me consoler,_
+ _Viens calmer les tourments de ma sombre retraite,_
+ _Et mêle une douceur secrète_
+
+ _À ces pleurs que je sens couler[13].»_
+
+Julie jouait souvent de la harpe, et choisissait tout exprès, pour son
+ami, les nocturnes les plus plaintifs; celui-ci, à son tour, lui lisait
+l'histoire de la «pauvre Lise[14]«, et l'émotion le forçait souvent à
+s'arrêter au milieu de sa lecture. Lorsqu'ils se rencontraient dans le
+monde, leurs regards se disaient qu'ils étaient les seuls à se
+comprendre, et à s'apprécier à leur juste valeur.
+
+Anna Mikhaïlovna multipliait ses visites; se constituant la partenaire
+assidue de Mme Karaguine, elle trouvait de première main auprès d'elle
+tous les renseignements désirables sur la dot de Julie. Elle sut bientôt
+que cette dot se composait de deux biens dans le gouvernement de Penza,
+et de superbes forêts dans celui de Nijni-Novgorod. Toujours humble et
+résiliée aux décrets de la Providence, elle découvrait même, dans la
+douleur éthérée qui unissait l'âme de son fils à l'âme de la riche
+héritière, le témoignage certain de la volonté du Très-Haut.
+
+«Boris m'assure que son coeur ne trouve de repos qu'ici, chez vous....
+Il a perdu tant d'illusions dans sa vie, et il est si sensible!
+disait-elle à la mère.--Toujours charmante et mélancolique, cette chère
+Julie, disait-elle à la fille.--Ah, mon ami, comme je me suis attachée à
+Julie, disait-elle à son fils; je ne puis t'exprimer à quel point je
+l'aime, et comment ne pas l'adorer, c'est un être céleste! Sa mère aussi
+me fait tant de peine: je l'ai trouvée l'autre jour toute préoccupée des
+comptes-rendus de ses terres et des lettres reçues de Penza; elles ont
+une très belle fortune, mais comme elle la régit toute seule, on la
+pille, on la vole... à ne pas s'en faire une idée!»
+
+Boris souriait imperceptiblement en écoutant ces doléances cousues de
+fil blanc, mais ne s'en intéressait pas moins aux détails de la gestion
+de Mme Karaguine.
+
+Julie attendait de pied ferme la demande de son ténébreux adorateur,
+bien décidée à l'accueillir favorablement; mais son manque complet de
+naturel, son envie par trop visible de se marier, et l'obligation
+inévitable de renoncer à un sentiment peut-être plus sincère, causaient
+à Boris une répulsion secrète qui l'empêchait de faire un pas de plus en
+avant. Cependant son congé tirait à sa fin. Chaque soir, en revenant de
+chez les Karaguine, il remettait sa déclaration au lendemain; mais le
+lendemain, après avoir contemplé la figure couperosée de Julie, la
+rougeur de son menton, dissimulée sous une couche de poudre, ses yeux
+langoureux, sa physionomie affectée, prête à échanger son masque de
+mélancolie contre l'expression exaltée de bonheur que sa proposition lui
+aurait inévitablement donnée, il sentait son ardeur se glacer; c'était
+au point que l'attrait des belles propriétés et de leurs revenus, dont
+il se considérait déjà comme l'heureux propriétaire, ne parvenait pas à
+la raviver. Julie remarquait son indécision, et parfois elle craignait
+de lui avoir inspiré une antipathie insurmontable, mais son amour-propre
+féminin chassait bientôt cette pensée de sa cervelle, et elle attribuait
+sa timidité à l'amour qu'elle lui inspirait. Sa mélancolie tournait
+cependant à l'irritation, et elle se décida à prendre des mesures
+énergiques, dont l'arrivée inopinée d'Anatole Kouraguine lui facilita
+bientôt l'exécution. Sa langueur disparut comme par enchantement, elle
+devint d'une gaieté charmante, et témoigna à ce dernier une
+bienveillance des plus marquées.
+
+«Mon cher, dit Anna Mikhaïlovna à son fils, je sais de bonne source que
+le prince Basile envoie son fils à Moscou pour lui faire épouser
+Julie.... Tu ne saurais croire combien ce projet me fait de peine, je
+l'aime tant!... qu'en penses-tu?»
+
+L'idée d'en être pour ses frais, de perdre le fruit de tout un mois de
+pénible vasselage, et de voir passer dans les mains d'un imbécile comme
+Anatole les revenus qu'il aurait su si bien employer, exaspérait Boris.
+Aussi résolut-il fermement d'aller sans plus tarder demander la main de
+Julie! Elle le reçut d'un air dégagé et souriant, lui raconta combien
+elle s'était amusée la veille, et le questionna sur son prochain départ.
+Malgré son intention de lui déclarer ses sentiments et d'être du dernier
+tendre, Boris ne put s'empêcher de se récrier, et d'accuser les femmes
+d'inconstance, de frivolité, et de changement d'humeur, suivant les
+personnes dont il leur plaisait d'agréer les hommages. Julie, offensée,
+lui répliqua qu'il avait parfaitement raison, et que rien n'était plus
+ennuyeux que la monotonie. Boris allait lui répondre par un mot piquant,
+lorsque l'humiliante perspective de quitter Moscou sans avoir atteint
+son but, ce qui ne lui était jusqu'à présent jamais arrivé, arrêta ce
+mot sur ses lèvres. Il baissa les yeux pour mieux en cacher l'expression
+irritée et indécise, et lui dit à demi-voix: «Je ne suis point venu pour
+me fâcher avec vous... au contraire, je...,» et, en la regardant pour
+voir s'il devait oser poursuivre, il rencontra ses yeux inquiets,
+suppliants, fixés sur lui dans une attente fiévreuse..., toute trace de
+dépit en avait disparu: «Il me sera facile, se dit-il à part lui, de
+m'arranger de façon à la voir rarement.... C'est commencé, il faut aller
+jusqu'au bout!»... Et, rougissant de plus en plus, il continua «Vous
+avez deviné mes sentiments pour vous...» Ces paroles auraient assurément
+pu suffire, car Julie rayonnait d'un orgueil triomphant, mais elle ne
+lui fit pas grâce d'une seule syllabe et il fut obligé de débiter tout
+ce qui se dit en pareil cas, qu'il l'aimait, et qu'il n'avait jamais
+aimé aucune femme avec cette violence... etc... etc.... Sachant fort
+bien ce qu'elle pouvait exiger en échange des forêts de Nijni et des
+terres de Penza, elle en reçut le prix qu'elle souhaitait en avoir. «Les
+arbres dont les rameaux secouaient les ténèbres et la mélancolie» furent
+bien vite oubliés, et les heureux fiancés, tout entiers à leurs projets
+d'avenir et à l'arrangement en espérance de leur luxueuse demeure,
+firent ensemble leurs nombreuses visites, et s'apprêtèrent à célébrer au
+plus tôt leur brillant mariage.
+
+
+VI
+
+
+Le comte Rostow, ayant laissé sa femme souffrante à la campagne, arriva
+à Moscou vers la fin de janvier, avec Natacha et Sonia. On attendait le
+prince André: il fallait donc s'occuper du trousseau, vendre des biens
+et profiter de la présence du vieux prince pour lui présenter sa future
+belle-fille. L'hôtel des Rostow n'étant ni préparé, ni chauffé pour les
+recevoir convenablement, le comte accepta l'offre cordiale de Marie
+Dmitrievna Afrossimow, et descendit d'autant plus volontiers chez elle,
+qu'il ne comptait pas faire un long séjour.
+
+Un soir, à une heure assez avancée, les quatre voitures qui menaient la
+famille Rostow firent leur entrée dans la cour d'une liaison de la rue
+des Vieilles-Écuries. Cette maison appartenait à Marie Dmitrievna, qui
+l'occupait toute seule, depuis que sa fille était mariée, et que ses
+quatre fils servaient à l'armée.
+
+L'âge n'avait pas courbé sa taille: sa parole haute, ferme et brève,
+disait franchement son opinion à chacun, et toute sa personne semblait
+être une protestation vivante contre les faiblesses, les passions et les
+entraînements de l'humanité, que pour sa part elle se refusait à
+admettre. Levée chaque matin de bonne heure, elle passait un casaquin,
+et vaquait aux soins de son ménage; ensuite, quand c'était jour de fête,
+elle sortait en voiture, pour aller à la messe, et visiter les prisons,
+ce dont elle ne soufflait jamais mot. Les autres jours, après avoir
+achevé sa toilette, elle recevait, sans distinction de rang, tous ceux
+qui venaient s'adresser à sa charité. Ses audiences terminées, elle
+dînait. Trois ou quatre bonnes connaissances partageaient avec elle un
+repas copieux et bien préparé invariablement suivi d'une partie de
+boston. Vers la soirée, elle tricotait, pendant qu'on lui lisait les
+journaux ou les livres nouvellement parus. Elle n'acceptait aucune
+invitation, et ne faisait que fort rarement une exception à sa règle de
+conduite, en faveur des gros bonnets de la ville.
+
+Elle n'était pas encore couchée, lorsque les Rostow arrivèrent en
+faisant crier sur ses gonds la massive porte d'entrée et remplirent le
+vestibule de froid et de neige. Debout, sur le seuil de la grande salle,
+ses lunettes abaissées sur le nez, la tête rejetée en arrière, Marie
+Dmitrievna examinait les voyageurs avec son air habituel de sévérité. On
+aurait pu la croire profondément irritée contre eux, mais les ordres
+qu'elle donnait successivement à ses gens, à propos des bagages et des
+nouveaux venus, contredisait bien vite cette supposition:
+
+«Est-ce au comte, cela?... Alors, ici, ici!» criait-elle sans même leur
+souhaiter la bienvenue, tant elle était occupée à faire mettre où il
+fallait les malles qu'on apportait. «Quant à celles des demoiselles,...
+à gauche! Voyons, que faites-vous là bouche béante! ajoutait-elle en
+s'adressant aux femmes de chambre, allez, chauffez le samovar!... Eh!
+mais, te voilà engraissée et embellie, dit-elle en attirant à elle
+Natacha, qui était toute rouge de froid sous son capuchon.
+
+«Dieu, quel glaçon! Déshabille-toi donc plus vite...» et, se tournant
+vers le comte, qui lui baisait la main: «Toi aussi, tu es gelé, ma
+parole! Vite du rhum avec le thé!... Soniouchka, «bonjour»... et elle
+souligna par cette locution française la façon légèrement cavalière,
+quoique affectueuse, dont elle traitait Sonia d'habitude.
+
+Lorsque tous les arrivants se furent débarrassés de leurs vêtements
+fourrés, on se réunit autour de la table à thé, et Marie Dmitrievna
+embrassa chacun à tour de rôle:
+
+«Je me réjouis de vous voir chez moi,... il en est temps ce me semble,
+car, ajouta-t-elle en regardant Natacha, le vieux est ici et l'on attend
+le fils. Il faut faire sa connaissance, il le faut; mais nous en
+causerons plus tard...» Et elle s'arrêta en jetant un coup d'oeil à
+Sonia, comme pour indiquer son intention de ne pas aborder ce sujet
+devant elle. «À propos... qui enverras-tu chercher demain?
+continua-t-elle en s'adressant au comte et en comptant sur ses doigts;
+Schinchine d'abord n'est-ce pas? ensuite Anna Mikhaïlovna... cette
+pleurnicheuse, son fils est ici, il se marie.... Qui donc encore?
+Besoukhow, qui est également ici avec sa femme... il l'a fuie, mais elle
+l'a relancé!... Il a dîné chez moi mercredi. Quant à celles-là, dit-elle
+en désignant les jeunes filles, je les mènerai demain saluer la
+«Iverskaïa» et de là chez la Aubert Chalmé, car elles n'ont rien à
+mettre, j'en suis sûre, et ce n'est pas moi qui pourrais leur servir de
+modèle!... La mode change tous les jours, c'est à faire frémir! L'autre
+jour j'ai pu m'en convaincre en voyant une demoiselle avec des manches
+de robe grosses comme des tonneaux.... Et toi, quelles affaires as-tu?
+ajouta-t-elle en reprenant son air sévère.
+
+--Un peu de tout, des chiffons à commander, la maison et le bien à
+vendre, celui qui est dans les environs, vous savez: aussi, vous
+demanderai-je la permission d'aller faire une petite pointe de ce
+côté.... Je vous confierai ces fillettes, et j'irai y passer un jour.
+
+--Bien, bien, elles seront en sûreté chez moi, j'en réponds, aussi en
+sûreté que si on les confiait au conseil de tutelle; je les
+chaperonnerai, je les gronderai, je les gâterai,» dit Marie Dmitrievna,
+en effleurant de sa grande main la joue de Natacha, sa favorite et sa
+filleule.
+
+Le lendemain, le programme de la veille fut exécuté de point en point:
+on fit d'abord une visite à la Sainte-Vierge, puis une autre à Mme
+Aubert Chalmé, la fameuse couturière, à laquelle Marie Dmitrievna
+inspirait une telle terreur, que, pour s'en débarrasser plus vite, elle
+lui cédait à perte ses plus jolis objets; cette fois cependant une bonne
+partie du trousseau lui fut commandée. Quand elles furent rentrées,
+Marie Dmitrievna renvoya Sonia, et prit Natacha à part:
+
+«À présent, causons.... Je te félicite, tu as accroché un charmant
+fiancé, j'en suis ravie pour toi; quant à lui, je le connais depuis son
+enfance...» Natacha rougit de plaisir. «Je l'aime, lui et toute la
+famille... Écoute-moi bien! Le vieux prince, qui est d'un caractère
+fantasque, désapprouve ce mariage; mais le prince André n'est pas un
+enfant, et peut fort bien se passer de son consentement. Seulement,
+c'est toujours une chose fâcheuse que d'entrer dans une famille qui vous
+reçoit à contre-coeur.... La conciliation est préférable: mets-y du bon
+vouloir de ton côté, et comme tu n'es pas une sotte, tu sauras, j'en
+suis sûre, avec du tact et de la douceur, les bien disposer en ta
+faveur... et tout ira bien!»
+
+Natacha se taisait, non par timidité, comme le supposait peut-être Marie
+Dmitrievna, mais parce qu'il lui était toujours pénible qu'un tiers se
+mêlât de ses affaires de coeur. Son amour pour le prince André était
+chose si à part, si en dehors de ce monde, que personne, d'après elle,
+ne pouvait le comprendre. Elle l'aimait et ne connaissait que lui, lui
+l'aimait aussi et il allait arriver.... Que lui importaient alors les
+autres?
+
+«Marie, ta future belle-soeur est bonne, en dépit du dicton:
+«belles-soeurs ont laides querelles», car celle-là ne ferait pas de mal
+à une mouche. Elle m'a demandé à te voir, tu pourras donc y aller demain
+avec ton père... tâche de lui plaire: tu es la plus jeune, tu sais, la
+connaissance sera au moins faite pour son arrivée, à lui; son père et sa
+soeur auront le temps de s'attacher à toi. N'est-ce pas vrai? Ne sera-ce
+pas mieux ainsi?
+
+--Oui, sans doute,» répondit Natacha à contre-coeur.
+
+
+VII
+
+
+Le conseil fut suivi, la visite au vieux prince décidée, mais le comte
+Rostow n'y allait pas de bon gré: il avait peur de l'entrevue. Il ne se
+rappelait que trop bien la mercuriale qu'il avait reçue du vieux prince
+lors de l'organisation de la milice, pour n'avoir pas fourni le nombre
+réglementaire d'hommes, et cela en réponse à une invitation à dîner
+qu'il lui avait adressée. Natacha, au contraire, vêtue de sa plus belle
+robe, était d'une humeur charmante: «Impossible qu'ils se refusent à
+m'aimer, cela ne m'est jamais arrivé; et puis, je suis prête à faire
+tout ce qui leur plaira, à aimer le vieux parce qu'il est son père, à
+l'aimer, elle, parce qu'elle est sa soeur, à les aimer tous enfin!»
+
+À peine furent-ils entrés dans le vestibule du vieil et sombre hôtel
+Bolkonsky, que le comte ne put s'empêcher de pousser un soupir et de
+murmurer; «Que Dieu nous protège!» Son agitation était visible, et ce
+fut d'un ton bas et humble qu'il demanda à voir le prince et la
+princesse Marie. Un laquais courut les annoncer, mais il se produisit
+aussitôt une étrange confusion: celui qui s'était chargé du message fut
+arrêté par un autre domestique à l'entrée de la grande salle; ils
+chuchotèrent tous deux; la femme de chambre de la princesse survint au
+même instant, leur dit quelques mots d'un air ahuri, et enfin le vieux
+majordome au visage renfrogné et maussade revint dire au comte que le
+prince ne pouvait avoir l'honneur de les recevoir, mais que la princesse
+les priait de passer chez elle. Mlle Bourrienne, venue au-devant d'eux,
+les conduisit, avec une amabilité empressée, à l'appartement de la
+princesse Marie. Cette dernière, intimidée et toute rouge d'émotion,
+s'avança lourdement à leur rencontre, en faisant de vains efforts pour
+garder son sang-froid. Natacha lui déplut du premier coup d'oeil: sa
+mise lui sembla trop élégante, elle-même trop frivole, trop vaine; une
+jalousie inconsciente de sa beauté, de sa jeunesse, de l'amour que lui
+portait son frère, l'avait, de tout temps, mal disposée à son égard, et
+ce sentiment s'était accru encore ce jour-là grâce à la tempête soulevée
+par l'annonce de la visite des Rostow. Le vieux prince avait déclaré à
+sa fille, avec force jurons, qu'il ne se souciait pas de les voir, qu'il
+ne les recevrait pas; libre à elle d'ailleurs d'agir à sa guise.
+Tremblante d'émotion, et craignant même que son père ne fît un coup de
+tête, elle se décida pourtant à les faire entrer chez elle.
+
+«Je vous ai amené, chère princesse, ma petite chanteuse, dit le comte en
+la saluant et en jetant autour de lui un regard inquiet, où l'on
+devinait trop combien il redoutait l'apparition du vieux prince, et je
+suis on ne peut plus heureux que vous vouliez bien faire sa
+connaissance.... Le prince est donc toujours souffrant, c'est bien
+triste, bien triste.... Me permettez-vous, dit-il en se levant, et
+après avoir débité quelques autres lieux communs, de vous laisser ma
+fille pour un petit quart d'heure... j'ai une course à faire à deux pas
+d'ici, je reviendrai la chercher.»
+
+Le comte venait d'inventer cette ruse diplomatique afin de procurer,
+comme il l'avoua plus tard, l'occasion aux futures belles-soeurs de
+causer à coeur ouvert, et pour s'épargner à lui-même la rencontre si
+redoutée du maître de la maison. Sa fille le devina, en fut humiliée et
+changea de couleur; dépitée d'avoir ainsi rougi, elle se tourna vers la
+princesse Marie d'un air provocant. Celle-ci accéda volontiers au désir
+du comte, dans l'espoir de rester seule avec Natacha; mais Mlle
+Bourrienne ne voulut rien entendre au coup d'oeil qu'elle lui adressa,
+et continua à discuter avec sa volubilité habituelle sur les plaisirs
+de la saison. Natacha, déjà mal disposée par l'incident du vestibule,
+blessée surtout par la peur qu'avait témoignée son père, sentit tout son
+être moral se crisper et se contracter, et prit involontairement un ton
+d'indifférence et de laisser-aller qui froissa la princesse Marie; la
+princesse, de son côté, lui parut sèche et raide. Cette conversation
+laborieuse durait depuis cinq minutes, lorsque l'on entendit des pas
+précipités avec un bruit de pantoufles qui traînaient sur le parquet; le
+visage de la princesse Marie blêmit de terreur: la porte s'ouvrit, et le
+vieux prince entra, vêtu d'une robe de chambre blanche, avec un bonnet
+de coton sur la tête.
+
+«Ah! mademoiselle, comtesse, comtesse Rostow, si je ne me trompe,
+veuillez m'excuser... j'ignorais, mademoiselle.... Dieu m'en est témoin,
+que vous nous aviez honorés de votre visite!... Je venais chez ma
+fille... c'est pourquoi ce costume.... Veuillez m'excuser, comtesse.
+Dieu m'en est témoin... j'ignorais que vous fussiez là,» répétait-il en
+appuyant sur ces mots d'un ton forcé et désagréable. La princesse Marie,
+debout, les yeux baissés, n'osait regarder ni son père, ni Natacha, qui
+s'était levée pour le saluer, en rougissant jusqu'au blanc des yeux.
+Seule Mlle Bourrienne continuait à sourire: «Veuillez excuser, veuillez
+excuser.... Dieu m'en est témoin, je l'ignorais...» grommela encore le
+vieillard, et, toisant Natacha de la tête aux pieds, il se retira. Mlle
+Bourrienne fut la première à se remettre, et parla de la mauvaise santé
+du prince. La princesse Marie et Natacha se regardèrent, interdites,
+sans proférer une parole, et s'abstinrent de toute explication, tandis
+que ce silence prolongé ne faisait qu'aigrir de plus en plus leurs
+dispositions à une mutuelle antipathie.
+
+Le comte étant rentré sur ces entrefaites, Natacha se hâta de faire ses
+adieux, avec un empressement voisin de l'impolitesse. Elle avait pris en
+grippe cette vieille fille, comme elle l'appelait en elle-même; elle lui
+en voulait mortellement de l'avoir placée dans une aussi fausse
+situation, et de ne lui avoir rien dit de son fiancé: «Ce n'était pas à
+moi à en parler la première, et devant cette Française encore,» se
+disait Natacha, pendant que la même pensée tourmentait la princesse
+Marie. Celle-ci sentait assurément qu'elle devait dire quelque chose à
+propos du mariage, mais si, d'un côté, la présence de Mlle Bourrienne la
+gênait, de l'autre le sujet par lui-même était si pénible, qu'elle ne
+savait comment l'aborder. Enfin, au moment où le comte sortait du salon,
+elle s'approcha résolument de Natacha, lui saisit les mains, et
+murmura:
+
+«Un instant, chère Natacha, il faut que... il faut que je vous dise
+combien je suis heureuse que mon frère... ait trouvé son bonheur...»
+Elle s'arrêta, comme si elle s'accusait intérieurement de fausseté, et
+Natacha, qui la regardait d'un air railleur, devina aussitôt le motif de
+son hésitation.
+
+«Il me semble, princesse, que le moment d'en parler est mal choisi,»
+dit-elle en s'éloignant avec dignité, tandis que des larmes lui
+montaient aux yeux: «Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?» pensa-t-elle.
+
+
+Ce jour-là on l'attendit longtemps à l'heure du dîner; assise dans sa
+chambre, elle sanglotait comme une enfant; Sonia, debout à côté d'elle,
+lui baisait les cheveux.
+
+«Natacha, pourquoi pleurer? Qu'est-ce que cela peut te faire? ça
+passera!
+
+--Mais si tu savais, quelle humiliation!
+
+--N'en parlons plus, ma petite colombe, tu n'y es pour rien; ainsi...
+embrasse-moi!»
+
+Natacha releva la tête, leurs lèvres se rencontrèrent, et elle appuya
+son petit visage mouillé de pleurs contre celui de son amie.
+
+«Je n'en sais rien, ce n'est la faute de personne, c'est peut-être la
+mienne, mais c'était terrible!... Ah! pourquoi n'est-il pas ici?...»
+Elle descendit enfin, mais sans pouvoir cacher qu'elle avait les yeux
+rouges de larmes. Marie Dmitrievna, sachant à quoi s'en tenir sur la
+réception faite au père et à la fille, fit semblant de ne point
+remarquer sa figure bouleversée et continua à plaisanter et à causer
+avec ses convives, à haute voix, comme d'habitude.
+
+
+VIII
+
+
+Ce même soir, les Rostow allèrent à l'Opéra, où Marie Dmitrievna leur
+avait procuré une loge.
+
+Natacha n'y tenait guère, mais, comme cette attention était à son
+adresse, il ne lui était pas possible de refuser. Elle s'habilla, et, en
+allant à la grande salle pour y attendre son père, elle passa devant une
+psyché, qui refléta son image: elle ne put s'empêcher de se regarder
+dans la glace et de se trouver jolie, si jolie même qu'en se voyant elle
+se sentit pénétrée d'une amoureuse langueur.
+
+«Mon Dieu, si au moins il était ici!... Je ne me serais pas contentée de
+l'embrasser, comme je faisais alors avec la timidité que me causait une
+sensation si nouvelle pour moi.... Non, non, je l'aurais entouré de mes
+bras, je me serais serrée contre son coeur, je l'aurais forcé à plonger
+dans mes yeux ses regards pénétrants, ses regards que je vois là vivants
+devant moi,» se disait-elle.... «Et que m'importent sa soeur et son
+père! C'est lui, lui seul que j'aime, sa figure, son regard, son sourire
+d'homme et d'enfant tout à la fois!... Il vaut mieux ne pas y penser, il
+vaut mieux l'oublier pour un certain temps..., car autrement je ne
+supporterais jamais cette attente...» Et elle se détourna de la glace,
+retenant avec peine ses sanglots: «Comment Sonia peut-elle aimer Nicolas
+avec cette placide tranquillité? Comment peut-elle attendre avec cette
+constance inébranlable? Je ne lui ressemble pas, je suis toute
+différente!...» Et elle regarda fixement son amie, qui venait à elle, en
+jouant avec un éventail.
+
+Dans ce moment d'émotion et de tendresse contenues, il ne lui suffisait
+plus d'aimer et de se savoir aimée: elle sentait le besoin irrésistible
+de se suspendre au cou de celui qu'elle aimait, et d'entendre tomber de
+ses lèvres les paroles d'amour dont son coeur débordait. Pendant leur
+trajet, assise à côté de son père, elle suivait des yeux les réverbères
+qui scintillaient à travers les vitres gelées, oubliant ce qui
+l'entourait et s'abandonnant de plus en plus à une mélancolie pleine de
+rêves et d'amour. Leur voiture entra dans la file, et arriva tout
+doucement, au bruit des roues qui grinçaient sur la neige, devant le
+péristyle du théâtre; relevant leurs robes de la main droite, Natacha et
+Sonia sautèrent légèrement à terre, pendant que le comte descendait de
+la calèche, en se faisant soutenir par ses gens. Tous trois traversèrent
+tant bien que mal le flot du public qui arrivait du dehors, sans prendre
+garde aux offres des crieurs d'affiches, et sans se préoccuper des
+préludes de l'orchestre qu'on entendait vaguement à travers les portes
+closes.
+
+«Nathalie, tes cheveux! murmura Sonia, pendant que le
+«capeldiener[15]«leur ouvrait avec empressement leur baignoire. La
+musique éclata à leurs oreilles; et les loges remplies de femmes
+décolletées, et le parterre tout chamarré de brillants uniformes
+papillotèrent devant leurs yeux éblouis. Une voisine se retourna, et
+jeta sur Natacha un coup d'oeil empreint d'une envie toute féminine. La
+toile n'était pas encore levée, on jouait l'ouverture. Natacha et Sonia
+s'assirent sur le devant, arrangèrent leurs robes froissées par le
+trajet, et portèrent leurs regards sur les loges d'en face. Tous ces
+regards fixés sur elles, sur leurs bras, sur leurs épaules, firent
+éprouver à Natacha une sensation à la fois agréable et pénible, qu'elle
+ne connaissait plus depuis longtemps, et qui réveilla en elle tout un
+monde d'émotions, de désirs, et de souvenirs en harmonie avec cette
+impression.
+
+Ces deux jeunes filles, toutes deux remarquablement jolies, accompagnées
+du vieux comte Rostow, qu'on n'avait pas vu à Moscou depuis longtemps,
+attirèrent aussitôt l'attention générale. On savait confusément que sa
+fille était fiancée au prince André, et que depuis les fiançailles les
+Rostow n'avaient pas quitté la campagne: aussi examinait-on avec une
+vive curiosité celle qui allait épouser un des plus beaux partis de
+Russie!
+
+Natacha, déjà fort embellie à cette époque, était particulièrement en
+beauté ce soir-là, grâce à l'émotion intérieure qu'elle éprouvait, et
+qui se traduisait chez elle par le contraste frappant d'une exubérance
+de vie et de jeunesse, avec une complète indifférence pour tout ce qui
+l'entourait. Ses yeux noirs erraient sur la foule sans chercher
+personne, tandis que sa main fine et mignonne, posée sur le rebord de
+velours de la baignoire, se fermait et s'ouvrait tour à tour, en
+chiffonnant machinalement l'affiche.
+
+«Regarde, il me semble voir là-bas Mme Alénine avec sa fille! lui dit
+Sonia.
+
+--Dieu du ciel! Michel Kirilovitch a encore engraissé! s'écria le comte.
+
+--Voyez donc notre Anna Mikhaïlovna, quel béret elle a sur la tête!
+
+--Elle est avec les Karaguine et Boris... des fiancés, cela se voit tout
+de suite.
+
+--Comment donc? Droubetzkoï a été accepté aujourd'hui même!» dit
+Schinschine, qui venait d'entrer dans la loge des Rostow.
+
+Natacha, suivant la direction du regard de son père, aperçut en effet le
+visage souriant et heureux de Julie, assise à côté de sa mère: sur son
+cou rouge et couvert de poudre se prélassait un collier de perles;
+derrière elle on entrevoyait la jolie tête et les cheveux lisses de
+Boris, qui, souriant comme elle, se penchait vers les lèvres de sa
+Julie, et il lui murmurait quelques mots à l'oreille, en lui indiquant
+les Rostow.
+
+«Ils parlent de nous, de moi, se dit Natacha, il rassure sa jalousie à
+mon égard... peine bien inutile, vraiment! S'ils savaient comme ils me
+sont tous indifférents!»
+
+Sur le second plan se détachait la toque de velours vert qui encadrait
+la physionomie d'Anna Mikhaïlovna, triomphante sans doute, mais comme
+toujours résignée à la volonté du ciel. Natacha connaissait par
+expérience cette atmosphère de joie et d'amour qui entoure toujours les
+fiancés, aussi sentit-elle sa tristesse s'accroître à leur vue, et le
+souvenir de l'humiliation qu'elle avait subie le matin même lui revint
+plus poignant. Elle se détourna brusquement.
+
+«De quel droit ce vieux refuse-t-il de m'accepter?... Mais pourquoi y
+penser?... Chassons toutes ces idées noires jusqu'à son arrivée!...» Et
+elle se mit à passer gaiement en revue les figures connues et inconnues
+que le parterre offrait à son inspection. Au beau milieu du premier
+rang, appuyé contre la rampe et tournant le dos à la scène, se tenait
+Dologhow en costume persan: ses cheveux bouclés et relevés en l'air lui
+faisaient une coiffure énorme et étrange. Très en vue, sachant à
+merveille qu'il attirait sur lui l'attention de toute la salle, entouré
+de la jeunesse dorée de Moscou, envers laquelle il prenait des airs
+protecteurs, il semblait aussi à son aise que s'il eût été seul dans sa
+chambre.
+
+Le comte Rostow poussa du coude Sonia, pour lui montrer son
+ex-adorateur.
+
+«L'aurais-tu reconnu?... Et d'où sort-il? demanda-t-il à Schinschine,
+il avait complètement disparu!
+
+--Complètement, répliqua ce dernier. Il a été au Caucase, il en a
+décampé, puis on assure qu'il a été ministre, en Perse, de je ne sais
+quel prince souverain, qu'il y a tué le frère du Schah, et à présent
+toutes nos dames perdent la tête pour le beau Dologhow le Persan!... Il
+n'y en a que pour lui, on ne jure que par lui, et l'on est invité pour
+le voir, tout comme s'il s'agissait de savourer un sterlet! Dologhow et
+Anatole Kouraguine les ont toutes affolées!»
+
+Au même moment, une grande et belle personne entra dans la loge voisine;
+une magnifique natte de cheveux blonds était posée en diadème sur sa
+tête; elle avait autour du cou un collier de grosses perles à double
+rang, et ses épaules, très décolletées, étaient remarquables par leur
+blancheur et leur forme irréprochable. Elle mit beaucoup de temps à
+s'asseoir, et étala avec fracas la riche étoffe de sa robe.
+
+Natacha admirait les détails et l'ensemble de cette splendide créature,
+lorsque, le regard de la splendide créature ayant rencontré celui du
+comte Rostow, elle le salua d'un sourire et d'un mouvement de tête
+amical. C'est la femme de Pierre, la comtesse Besoukhow. Le comte, qui
+connaissait toute la ville, se pencha vers elle.
+
+«Y a-t-il longtemps que vous êtes arrivée, comtesse, lui dit-il....
+Permettez-moi d'aller vous baiser la main dans un moment.... Quant à
+moi, je suis venu ici pour affaires, et j'ai amené mes fillettes.... On
+dit la Séménova parfaite.... Et le comte, est-il ici?
+
+--Oui, il avait l'intention de venir,» répondit Hélène, en examinant
+Natacha avec attention.
+
+Le comte Ilia Andréïévitch se rassit.
+
+«Elle est belle, n'est-ce pas? dit-il tout bas à Natacha.
+
+--Merveilleusement belle, répliqua Natacha. Je comprends qu'on se prenne
+de passion pour elle.»
+
+L'ouverture finie, le chef d'orchestre frappa les trois coups de
+rigueur. Chacun gagna sa place dans le parterre, le rideau se leva, et
+il se fit un grand silence. Les jeunes, les vieux, les militaires, les
+civils, les femmes aux épaules et aux bras nus, couverts de bijoux, tous
+fixèrent les yeux du côté de la scène, et Natacha suivit leur exemple.
+
+
+IX
+
+
+Des décors figurant des arbres s'élevaient de chaque côté du plancher de
+la scène; des jeunes filles en jupon court et en corsage rouge se
+tenaient groupées au milieu; l'une d'elles, très forte, et habillée de
+blanc, assise à l'écart de ses compagnes sur un escabeau, était adossée
+à un morceau de carton peint en vert. Toutes chantaient en choeur.
+Lorsqu'elles eurent fini, la grosse fille en blanc s'avança vers le trou
+du souffleur; un homme avec un maillot de soie qui dessinait des jambes
+énormes, plume au bonnet et poignard à la ceinture, s'approcha d'elle,
+et se mit à chanter un solo avec force gestes. Puis, ce fut le tour de
+la grosse fille en blanc, puis ils se turent tous deux, et enfin, sur
+une reprise de l'air par l'orchestre, l'homme au plumet s'empara de la
+main de la demoiselle, comme s'il voulait s'amuser à en compter les
+doigts, et attendit avec résignation la mesure qui devait leur permettre
+cette fois de s'égosiller ensemble! Le public, ravi, applaudit, trépigna
+des pieds, et les deux chanteurs, qui représentaient, à ce qu'il paraît,
+un couple d'amoureux, répondirent à ces trépignements par des sourires
+et des saluts à droite et à gauche, en manière de remerciements.
+
+Pour Natacha, qui arrivait tout droit de la campagne, et que sa
+disposition d'esprit rendait ce soir-là particulièrement pensive, tout
+ce spectacle était surprenant et bizarre: elle ne pouvait ni suivre les
+péripéties du sujet, ni saisir les nuances de la musique; elle voyait
+des toiles grossièrement peintes, des hommes et des femmes étrangement
+accoutrés, se mouvant, parlant, et chantant dans une zone d'éclatante
+lumière; elle comprenait sans doute l'intention de tout cela, mais le
+ridicule et l'absence de naturel de l'ensemble lui donnaient une telle
+impression qu'elle en était honteuse et embarrassée pour les acteurs!
+Elle chercha à découvrir sur les physionomies de ses voisins
+l'expression de sentiments analogues aux siens, mais tous les regards,
+dirigés vers la scène, suivaient avec un intérêt croissant ce qui s'y
+passait, et exprimaient un enthousiasme tellement exagéré, qu'il lui
+sembla, à vrai dire, être un enthousiasme de convention. «Il faut
+probablement que cela soit ainsi,» pensa-t-elle, en continuant à
+examiner les têtes frisées et pommadées du parterre, les femmes
+décolletées des loges, et surtout sa belle voisine Hélène, qu'on aurait
+pu croire presque déshabillée, et qui, les yeux fixés sur la scène,
+souriait avec une placidité olympienne, jouissant de la lumière qui
+l'éclairait en plein, et aspirant avec satisfaction l'air chaud qui se
+dégageait de la foule. Natacha se sentit peu à peu envahir par une sorte
+d'ivresse qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps; oubliant le
+lieu où elle se trouvait, et le spectacle qu'elle avait devant les yeux,
+elle regardait sans voir, pendant que les pensées les plus incohérentes,
+les plus fantasques, lui traversaient le cerveau: «Ne pourrait-elle pas,
+par exemple, sauter de sa loge sur la scène et répéter l'air que venait
+de finir la cantatrice, ou bien donner un coup d'éventail à ce petit
+vieillard qu'elle voyait au premier rang, ou bien encore se pencher sur
+Hélène et la chatouiller dans le dos?»
+
+Pendant une des pauses qui précédaient toujours un nouveau morceau, la
+porte du parterre, du côté de la loge des Rostow, s'ouvrit avec un léger
+bruit, pour laisser entrer un retardataire, dont les pas se firent
+entendre dans l'étroit passage: «Voilà Kouraguine!» murmura Schinschine.
+La comtesse Besoukhow se retourna, et Natacha la vit sourire à un
+superbe militaire, en uniforme d'aide de camp, qui s'avançait dans la
+direction de sa loge, d'un air à la fois assuré et bien élevé; elle se
+rappela l'avoir vu au bal à Pétersbourg. Il y avait du conquérant dans
+sa démarche, ce qui aurait pu être ridicule s'il n'avait été aussi
+beau, et si ses traits réguliers n'avaient pas eu une expression
+avenante et empreinte d'une cordiale bonne humeur.
+
+Bien que la toile fût déjà levée, il avançait tranquillement le long du
+tapis, en choquant légèrement son sabre contre ses éperons et en portant
+haut et avec grâce sa tête, à la chevelure parfumée. Jetant un coup
+d'oeil à Natacha, il s'approcha de sa soeur, posa sa main bien gantée
+sur le rebord de sa baignoire, la salua de la tête, se pencha en avant,
+et lui adressa tout bas une question, en lui désignant sa jolie voisine:
+
+«Charmante!» répondit-il en parlant d'elle évidemment, et elle le devina
+sans l'entendre. Il gagna ensuite sa place au premier rang, et, en s'y
+asseyant, toucha amicalement du coude ce même Dologhow que les autres
+traitaient avec une envieuse déférence.
+
+«Comme le frère et la soeur se ressemblent, dit le vieux comte; ils sont
+beaux tous deux!»
+
+Schinschine lui conta à demi-voix l'histoire qui circulait en ce moment
+à propos d'une intrigue de Kouraguine, et Natacha n'en perdit pas un
+mot, justement parce qu'il l'avait trouvée charmante.
+
+Le premier acte terminé, le public se leva et ne fit que sortir et
+rentrer tour à tour.
+
+Boris vint prier les Rostow, dont il accepta les félicitations de la
+façon la plus naturelle du monde, de vouloir bien accepter l'invitation
+de sa fiancée d'assister à leur mariage. Natacha causa gaiement avec
+lui: c'était pourtant ce charmant Boris dont elle avait été éprise
+autrefois; mais, dans son état de surexcitation anormale, tout lui
+paraissait simple et naturel.
+
+La belle Hélène souriait à chacun de son éternel sourire, et Natacha se
+mit à sourire comme elle, en parlant à Boris.
+
+La loge de la comtesse Besoukhow remplit bientôt d'hommes intelligents
+et distingués; ces gens tenaient évidemment à faire voir au public
+qu'ils avaient l'insigne bonheur d'être connus de celle qui l'occupait.
+
+Kouraguine, appuyé contre la rampe de l'orchestre à côté de Dologhow,
+fixa ses regards pendant tout l'entr'acte sur la loge des Rostow.
+Natacha devina qu'ils parlaient d'elle, et elle en fut flattée: elle se
+plaça même de façon à leur montrer son profil, ce qui, dans son
+sentiment intime, devait mieux faire valoir sa jolie figure. Un peu
+avant le second acte, on vit paraître Pierre, que les Rostow n'avaient
+pas encore aperçu. Il semblait triste et il avait encore engraissé. À la
+vue de Natacha, il pressa le pas, s'approcha d'elle, et ils échangèrent
+quelques mots. Se retournant par hasard, elle rencontra au même moment
+le regard du beau Kouraguine. Ses yeux ne la quittaient pas et
+exprimaient une admiration si enthousiaste, et en même temps si
+affectueuse, qu'elle fut tout interdite de le voir de si près, de sentir
+qu'elle lui plaisait, et de ne point le connaître.
+
+Au second acte, le décor représentait un cimetière couvert de monuments
+funèbres, et au milieu de la toile de fond on voyait un trou qui
+figurait la lune. La nuit se fit sur la scène, au moyen d'abat-jour
+abaissés sur les quinquets; les cors et les contrebasses jouèrent en
+sourdine, et une foule de gens, drapés de longs manteaux noirs,
+sortirent des coulisses. Ils se mirent à agiter les bras comme des fous,
+et ils étaient en train de brandir un objet pointu qui ressemblait de
+loin à un poignard, lorsque d'autres hommes accoururent, en traînant de
+force la demoiselle en blanc, qui maintenant était en bleu; mais,
+heureusement pour elle, ils se mirent à chanter tous ensemble avant de
+l'emmener plus loin. À peine avaient-ils fini que trois coups de tam-tam
+retentirent dans la coulisse, et aussitôt les hommes noirs
+s'agenouillèrent et entonnèrent un cantique, aux applaudissements
+réitérés des spectateurs, qui interrompirent même à plusieurs reprises
+ces épisodes touchants et variés.
+
+Chaque fois que Natacha regardait le parterre, elle y voyait
+involontairement le bel Anatole, le bras appuyé sur le dossier du
+fauteuil de Dologhow, les yeux dirigés vers elle, et, sans y attacher la
+moindre importance, elle éprouvait un véritable plaisir à l'avoir
+subjugué à ce point.
+
+La comtesse Besoukhow profita de l'entr'acte pour se lever, et, tournant
+vers le comte ses belles épaules, elle lui fit un signe du petit doigt
+et causa avec lui, sans prêter la moindre attention à ceux qui venaient
+lui présenter leurs hommages:
+
+«Faites-moi donc faire la connaissance de vos charmantes filles; toute
+la ville en parle, et je ne les connais pas encore.»
+
+Natacha se leva et fit une révérence à la superbe comtesse, dont la
+louange lui fut si douce, qu'elle ne put s'empêcher d'en rougir.
+
+«Je tiens aussi à devenir une Moscovite, continua la belle Hélène;
+quelle honte d'avoir enfoui ces deux perles à la campagne!» La comtesse
+passait avec raison pour être une femme séduisante: elle avait le don de
+dire toujours le contraire de ce qu'elle pensait, et surtout de manier
+la flatterie avec le naturel le plus parfait. «Il faut que vous me
+permettiez, cher comte, de m'occuper de ces demoiselles; mon séjour ici
+ne sera, comme le vôtre, que de courte durée, il est vrai... aussi
+faut-il bien vite les amuser!... J'ai beaucoup entendu parler de vous,
+dit-elle en s'adressant à Natacha, avec son charmant sourire stéréotypé:
+à Pétersbourg par Droubetzkoï, mon page, et par l'ami de mon mari, le
+prince Bolkonsky...» Et elle appuya sur ce nom pour bien lui faire
+comprendre qu'elle était au courant de leurs relations. Puis, afin de
+faire plus ample connaissance, elle engagea Natacha à passer dans sa
+loge.
+
+Au troisième acte, la scène représentait un palais éclairé _a giorno_,
+dont les grandes salles étaient ornées de portraits en pied de
+chevaliers barbus. Au milieu se tenaient deux personnages, qui, selon
+toute probabilité, étaient un roi et une reine. Le roi fit quelques
+gestes, et entonna avec hésitation un grand air, dont, à vrai dire, il
+se tira fort mal; à la suite de quoi il s'assit sur un trône amarante.
+La jeune fille vêtue de blanc d'abord, de bleu ensuite, n'avait plus
+qu'une chemise: ses cheveux étaient dénoués, et elle exprimait son
+désespoir en adressant ses chants à la reine; mais, le roi ayant levé
+la main d'un air sévère, une foule d'hommes et de femmes, les jambes
+nues, sortirent de tous les coins et se mirent à danser. Les violons
+raclèrent un air gai et léger: une des jeunes filles, qui avait de gros
+pieds et des bras maigres, se détacha du groupe de ses compagnes, se
+déroba dans les coulisses pour y arranger son corsage, revint se placer
+au milieu de la scène, et commença à sauter en l'air et à frapper ses
+pieds l'un contre l'autre. Les spectateurs l'applaudirent de toutes
+leurs forces. Un homme, toujours les jambes nues, se plaça alors dans le
+coin de droite; les chapeaux chinois et les trompettes redoublèrent
+d'entrain, et il s'élança à son tour en gigotant dans les airs: c'était
+Duport, qui touchait 60 000 francs par an pour exécuter ces entrechats.
+À ce moment, l'enthousiasme du parterre, du paradis, des loges, ne
+connut plus de bornes: on battit des mains, on cria, on trépigna, et le
+danseur s'arrêta pour sourire et saluer dans toutes les directions. Les
+danses recommencèrent jusqu'au moment où le roi prononça quelques
+paroles en cadence, et tous chantèrent en choeur. Mais voilà que tout à
+coup une tempête éclate, avec accompagnement de gammes et d'accords en
+mineur à l'orchestre: la foule se disperse en courant, entraîne avec
+elle la jeune fille en chemise, et la toile tombe! Le public se reprit à
+crier de plus belle et à rappeler Duport avec un enthousiasme
+indescriptible. Non seulement Natacha ne trouvait plus à cela rien de
+bizarre, mais elle souriait, au contraire, à tout ce qu'elle voyait.
+
+«N'est-ce pas qu'il est admirable, ce Duport? lui demanda Hélène.
+
+--Oh oui!» répondit Natacha.
+
+
+X
+
+
+La porte de la loge de la belle comtesse s'ouvrit pendant l'entr'acte;
+un courant d'air froid y pénétra en même temps qu'Anatole, qui, le corps
+incliné, s'avançait avec précaution pour ne rien déranger:
+
+«Laissez-moi vous présenter mon frère,» dit Hélène, dont les yeux se
+portèrent avec une vague préoccupation de Natacha sur Anatole. Natacha
+tourna sa jolie tête vers ce beau garçon, qui lui parut aussi beau de
+près que de loin, et lui sourit par dessus son épaule. Il s'assit
+derrière elle, et l'assura qu'il désirait depuis longtemps lui être
+présenté, depuis qu'il avait eu le plaisir de la voir au bal des
+Naryschkine. Kouraguine causait tout autrement avec les femmes qu'avec
+les hommes; naturel et, bon enfant avec les premières, il surprit
+agréablement Natacha par sa simplicité et la naïve bienveillance de son
+abord, et, malgré tout ce qui se débitait sur son compte, il ne lui
+inspira aucune crainte.
+
+Anatole lui demanda quelle impression lui avait produite l'opéra, et lui
+raconta comment la Séménovna était tombée à la dernière représentation.
+
+«Savez-vous, comtesse, lui dit-il tout à coup du ton d'une ancienne
+connaissance, qu'il s'organise un carrousel en costumes; il faut que
+vous y preniez part, ce sera très amusant.... On se réunira chez les
+Karaguine; venez, je vous en prie.... Vous viendrez, n'est-ce pas?»
+murmura-t-il, pendant que ses regards répondaient aux yeux de Natacha
+qui lui souriaient, et se reportaient avec complaisance sur ses épaules
+et sur ses bras. Elle les sentait peser sur elle, même en regardant
+ailleurs, et elle en éprouvait un double sentiment de vanité satisfaite
+et d'embarras naturel. Se retournant bien vite, elle cherchait à mettre
+un terme à leur indiscrète curiosité, en les forçant à se fixer de
+préférence sur ses yeux, et elle se demandait alors avec anxiété ce
+qu'était devenue cette pudeur instinctive qui s'élevait comme une
+barrière entre elle et tous les hommes, et qui n'existait pas entre elle
+et lui! Comment avait-il suffi de quelques instants pour la rapprocher à
+ce point d'un étranger? Comment en était-elle venue, en causant de
+choses indifférentes, à redouter de se trouver si près de lui, à
+craindre de lui voir saisir sa main à la dérobée, ou même de le voir se
+pencher sur son épaule et y déposer un baiser? Jamais aucun homme ne lui
+avait fait éprouver ce sentiment d'intimité spontanée: ses regards
+interrogateurs semblaient en demander l'explication à son père et à la
+belle Hélène; mais cette dernière ne songeait qu'à son cavalier, et le
+visage épanoui de son père, avec son air de contentement habituel,
+semblait lui dire: «Tu t'amuses, n'est-ce pas? Eh bien, j'en suis fort
+aise!»
+
+Pendant un de ces moments de silence, qu'Anatole mettait à profit pour
+fixer sur elle ses beaux grands yeux, Natacha, ne sachant comment se
+tirer de là, lui demanda si Moscou lui plaisait, et rougit aussitôt, car
+il lui sembla qu'elle avait eu tort de renouer l'entretien.
+
+«La ville ne m'a pas trop plu à mon arrivée, lui répondit-il en
+souriant. Ce qui rend une ville agréable, ce sont les jolies femmes,
+n'est-il pas vrai? et il n'y en avait pas. À présent, c'est autre chose:
+je m'y trouve à merveille. Venez au carrousel, comtesse, vous serez la
+plus jolie, et, comme gage, donnez-moi cette fleur.»
+
+Natacha, sans comprendre l'intention cachée sous ces paroles, en sentit
+cependant toute l'inconvenance. Ne sachant que répondre, elle se
+détourna et feignit de ne point les avoir entendues. Mais la pensée
+qu'il était là tout près, derrière elle, tourmenta de nouveau: «Que
+fait-il? se disait-elle. Est-il confus? fâché contre moi? ou bien est-ce
+à moi de réparer un tort... que je n'ai pas eu?» Elle finit par se
+retourner, le regarda en face, et se sentit vaincue par son affectueux
+sourire, sa parfaite assurance et sa cordialité sympathique. Cette
+irrésistible attraction la remplit de terreur, en lui révélant, une fois
+de plus, l'absence de toute barrière morale entre elle et lui.
+
+Le rideau se leva, Anatole sortit de la loge, heureux et calme, et
+Natacha rentra dans celle de son père, emportant l'impression d'un monde
+nouveau qu'elle venait d'entrevoir.... Le souvenir de son fiancé, sa
+visite du matin, sa vie à la campagne, tout fut oublié!
+
+Au quatrième acte, un grand diable chanta et gesticula jusqu'à ce qu'il
+en vînt à s'abîmer dans une trappe. Ce fut le seul incident qu'elle
+remarqua. Elle se sentait émue et bouleversée, et, il faut bien le dire,
+Kouraguine, qu'elle suivait involontairement des yeux, était la cause
+de son agitation! Il reparut à leur sortie, fit avancer leur voiture,
+les aida à y monter, et profita de cet instant pour presser le bras de
+Natacha au-dessus du coude. Rougissante et confuse, elle leva les yeux,
+et rencontra son regard passionné et tendre qui brillait dans l'ombre et
+lui souriait.
+
+À la rentrée du théâtre, on se réunit autour du samovar, et Natacha,
+sortant de sa stupeur, commença seulement alors à comprendre ce qui
+s'était passé en elle. Le souvenir du prince André la frappa comme un
+coup de foudre, le sang afflua à sa figure, et, poussant un cri, elle
+s'enfuit dans sa chambre: «Mon Dieu, je suis perdue! Comment ai-je pu
+lui permettre cela...?» pensait-elle avec effroi. Cachant ses joues en
+feu dans ses mains, elle chercha pendant longtemps, sans y parvenir, à
+voir clair dans le chaos de ses impressions. Là-bas, dans cette grande
+salle éclairée, où Duport, en veston cousu de paillettes, sautait au son
+de la musique sur le plancher humide, pendant que vieillards et jeunes
+gens, jusqu'à la placide Hélène, avec son corsage outrageusement
+décolleté et son sourira dominateur, criaient bravo avec un bruyant
+enthousiasme.... Là-bas sous l'influence de ce milieu enivrant, tout lui
+avait semblé naturel et simple; mais ici, seule avec elle-même, tout
+était, au contraire, redevenu confus et sombre: «Qu'ai-je donc? se
+demandait-elle.... D'où venait l'inquiétude qu'il m'inspirait tout à
+l'heure, et que veulent dire les remords que je ressens?»
+
+Sa mère, la seule personne à qui elle aurait pu confier et avouer ses
+pensées, n'était pas là; Sonia n'y aurait rien compris, et son jugement
+sévère et entier s'en serait effrayé. Natacha se trouvait donc réduite à
+chercher dans son propre coeur la cause de ses angoisses.
+
+«Suis-je devenue indigne de l'amour du prince André?» se demandait-elle,
+et elle reprenait aussitôt, en se raillant d'elle-même: «Allons donc, je
+suis vraiment sotte de m'adresser pareille question!... Il ne m'est rien
+arrivé du tout... ce n'est pas de ma faute, je n'ai rien fait qui ait pu
+lui donner cette idée!... Personne ne le saura et je ne le verrai plus
+jamais! Il est clair que je n'ai rien à me reprocher, et que le prince
+André peut m'aimer toujours telle que je suis.... Telle que je suis?...
+Mais comment suis-je? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi n'est-il pas ici?»
+Elle essayait de se rassurer, mais un secret instinct lui rendait ses
+doutes: elle sentait, en dépit de toutes les raisons qu'elle se donnait,
+que la pureté de son amour pour son fiancé s'était évanouie à jamais, et
+son imagination lui répétait de nouveau chaque détail de son entretien
+avec Kouraguine, chaque trait de sa figure, chacun de ses gestes, et le
+sourire plein de séduction de cet homme beau et audacieux, lorsqu'il lui
+avait serré le bras.
+
+
+XI
+
+
+Anatole Kouraguine avait été renvoyé de Pétersbourg par son père, parce
+qu'il dépensait une vingtaine de mille roubles par an, sans compter une
+somme égale de dettes, dont le payement lui était incessamment réclamé
+par ses créanciers.
+
+Le père annonça à son fils qu'il les payerait pour la dernière fois à
+condition qu'il irait vivre à Moscou, où il lui avait obtenu une place
+d'aide de camp auprès du général gouverneur, et qu'il se déciderait
+enfin à épouser une riche héritière, la princesse Marie par exemple, ou
+Julie Karaguine.
+
+Anatole accepta, se rendit à Moscou et s'arrêta chez Pierre: celui-ci le
+reçut d'abord à contre-coeur, mais il s'habitua bientôt à lui, partagea
+parfois ses orgies, et lui donna même de l'argent sans en exiger le
+moindre reçu.
+
+Schinschine avait dit vrai: Anatole tournait la tête à toutes les
+demoiselles, grâce à l'indifférence qu'il leur témoignait, et à la
+préférence qu'il affichait pour les bohémiennes et pour les actrices,
+pour Mlle Georges surtout, avec laquelle on le disait en relations très
+intimes. Il ne manquait aucun souper, pas plus ceux de Danilow que ceux
+des autres viveurs de Moscou, buvait sec, mettait ses compagnons sous la
+table, et se montrait à toutes les soirées, à tous les bals, où il
+faisait ostensiblement la cour à plusieurs dames du grand monde, avec
+lesquelles il était, plus ou moins, en commerce de galanterie. Quant à
+faire un choix, il n'y songeait nullement, par l'excellente raison,
+ignorée de tous, sauf de quelques intimes, qu'il était déjà marié. Un
+propriétaire polonais, chez qui il avait été en garnison deux ans
+auparavant, l'avait forcé à épouser fille.
+
+Il abandonna sa femme peu de temps après, et acheta à son beau-père,
+moyennant une certaine somme qu'il s'engagea lui envoyer, le droit de
+continuer sa vie de garçon et de passer pour célibataire.
+
+Toujours satisfait de sa situation, de lui-même et des autres, il
+n'admettait pas qu'il eût pu mener une autre existence, et il n'avait,
+pensait-il, que des peccadilles à se reprocher. Selon lui, la
+Providence, qui avait donné au canard la faculté de nager, lui avait
+donné, à lui Anatole Kouraguine, celle de posséder 30 000 roubles de
+revenu, et d'occuper partout et toujours le premier rang. Cette
+conviction était si fermement enracinée dans son esprit, qu'elle
+s'imposait par cela même à son entourage: on lui cédait le pas en tout
+et pour tout, et on lui prêtait de l'argent, qu'il trouvait tout simple
+de recevoir et de ne jamais rembourser.
+
+Joueur, il ne l'était pas, le gain le tentait peu: dépourvu de tout
+amour-propre, il était complètement indifférent à l'opinion qu'on
+pouvait avoir de lui; sans l'ombre d'ambition, il faisait le désespoir
+de son père par ses incartades continuelles, qui compromettaient son
+avenir, et par ses railleries incessantes à l'endroit des dignités et
+des honneurs. Il n'était non plus avare, car il ne refusait jamais de
+rendre un service. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était le plaisir
+et les femmes: ne voyant dans ce goût rien de répréhensible ou de vil,
+incapable, aussi bien pour lui-même que pour autrui, de calculer les
+conséquences de ses actes et de ses passions, il se considérait, en
+somme, comme un homme irréprochable, méprisait franchement les coquins,
+et portait haut la tête avec une conscience tranquille.
+
+La plupart des viveurs, Madeleines-hommes et Madeleines-femmes, ont une
+assurance secrète et naïve de leur innocence, fondée sur l'espoir du
+pardon: «Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup
+aimé!»--«Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il s'est beaucoup
+amusé!»
+
+Dologhow, revenu depuis peu à Moscou d'où il avait été exilé, menait,
+après ses aventures en Perse, un train de vie des plus fastueux, jouait
+gros jeu et se livrait à tous les plaisirs. Il ne lui en fallut pas
+davantage pour se rapprocher de son ancien compagnon de folies, et pour
+profiter de ce rapprochement dans des vues toutes personnelles.
+
+Anatole appréciait son intelligence et sa bravoure, et l'aimait
+sincèrement, tandis que Dologhow avait besoin de lui et de ses relations
+pour attirer dans ses filets des jeunes gens riches, ce qu'il se
+gardait bien, du reste, de lui laisser soupçonner. À part ces motifs
+d'un ordre tout spécial, il trouvait une jouissance, une habitude,
+presque une nécessité, à diriger ainsi à sa fantaisie une volonté
+étrangère.
+
+Natacha produisit sur Anatole une impression violente. En soupant après
+le spectacle, il détailla une à une, en connaisseur émérite, toutes les
+beautés de ses bras, de ses épaules, de ses pieds, de sa chevelure, et
+annonça son intention arrêtée de lui faire une cour assidue, sans se
+donner la peine de penser à ce qui pourrait en résulter pour eux deux:
+ces vulgaires considérations n'entraient pas dans ses habitudes.
+
+«Elle est très jolie, mon ami, mais elle n'est pas pour nous, lui dit
+Dologhow.
+
+--Je vais dire à ma soeur qu'elle l'invite à dîner, répliqua Anatole.
+Qu'en penses-tu?
+
+--Attends plutôt qu'elle soit mariée...»
+
+--Tu sais bien que j'adore les petites filles, elles perdent la tête
+tout de suite.
+
+--Prends garde, tu as déjà été attrapé par une petite fille, répondit
+Dologhow en faisant allusion à son mariage.
+
+--C'est pour cela que pareille chose ne m'arrivera pas une seconde
+fois,» repartit Anatole en riant de bon coeur.
+
+
+XII
+
+
+Les Rostow ne sortirent pas le lendemain, et personne ne vint les voir.
+Marie Dmitrievna s'entretint longuement et en secret avec le comte: ils
+se concertèrent sur une démarche à tenter auprès du vieux prince;
+Natacha devina leur projet et en fut blessée et inquiète. Elle attendait
+d'heure en heure le retour du prince André, et envoya deux fois dans la
+journée un de leurs gens pour s'en informer. Vain espoir! L'attente ne
+faisait qu'accroître son accablement, et le pénible souvenir de son
+entrevue avec la princesse Marie et son père ajoutait à sa fiévreuse
+impatience le sentiment d'une terreur indéfinissable. Il lui semblait
+parfois que le prince André ne reviendrait jamais, ou bien qu'il lui
+arriverait, à elle, quelque chose de fatal! Il ne lui était plus
+possible de rêver à lui comme par le passé, car ses récentes impressions
+venaient aussitôt se mêler à ses pensées; elle se redemandait pour la
+centième fois si elle n'avait pas été coupable, si sa fidélité était
+toujours la même, et elle se retraçait, en dépit d'elle-même, les
+moindres détails de la soirée du théâtre, les moindres nuances de la
+physionomie de cet homme, qui avait su lui inspirer un sentiment aussi
+redoutable qu'incompréhensible! À en juger par son extérieur, elle
+semblait être devenue plus vive et plus gaie que jamais, tandis qu'au
+fond elle avait perdu son bonheur et son repos d'autrefois!
+
+Marie Dmitrievna proposa, le dimanche matin, à tout son jeune monde
+d'aller à l'église de sa paroisse: «Car je n'aime pas, disait-elle, les
+églises à la mode, Dieu est le même partout! Le prêtre y est excellent
+et officie d'une manière parfaite, le diacre aussi, et je ne vois pas
+que les choeurs et les morceaux d'ensemble qui se chantent ailleurs
+fassent ressortir davantage la sainteté du lieu!... Je n'aime pas
+cela... c'est se donner trop d'aises!»
+
+Marie Dmitrievna aimait et fêtait religieusement le dimanche; chaque
+samedi, sa maison était lavée du haut en bas; ni elle ni ses domestiques
+ne travaillaient le jour du Seigneur, et chacun allait entendre la
+messe. Elle faisait ajouter un plat de plus à son dîner, et donner de
+l'eau-de-vie aux gens de l'office, en y joignant pour rôti une oie, ou
+un petit cochon de lait.
+
+Nulle part la solennité de ce jour ne se traduisait aussi visiblement
+que sur la figure large et pleine, et habituellement sérieuse, de la
+maîtresse de la maison.
+
+Lorsqu'après la messe on eut servi le café dans le salon, dont les
+meubles étaient débarrassés de leurs housses, on vint lui annoncer que
+sa voiture était avancée; drapée dans son châle des grands jours de
+fête, elle se leva et annonça qu'elle allait faire une visite au vieux
+prince Bolkonsky, afin de s'expliquer avec lui à propos de Natacha.
+
+Bientôt après, Mme Aubert Chalmé, la fameuse couturière, vint essayer
+des robes à cette dernière, qui, acceptant avec joie cette diversion, se
+retira avec elle dans sa chambre. Au moment où, la tête penchée en
+arrière, elle examinait dans la psyché le dos du corsage, qui était
+seulement faufilé et sans manches, elle entendit la voix de son père et
+celle d'une dame, qu'elle reconnut, non sans une vive émotion: c'était
+la voix d'Hélène. Elle n'avait pas eu encore le temps de passer sa robe,
+que la porte s'ouvrit, et que la comtesse Besoukhow entra, plus
+souriante que jamais, vêtue d'une robe de velours violet à larges
+revers:
+
+«Ah! ma charmante, ma toute belle! s'écria-t-elle, je suis venue pour
+dire à votre père que c'est vraiment incroyable d'être ici, et de ne
+voir âme qui vive.... Aussi j'insiste pour que vous veniez chez moi ce
+soir.... J'aurai quelques personnes, Mlle Georges déclamera..., et si
+vous ne m'amenez pas vos jolies filles, ajouta-t-elle en s'adressant au
+comte, qui venait d'entrer sur ses talons, je me brouillerai tout à fait
+avec vous. Mon mari est parti pour Tver; sans cela, je l'aurais envoyé
+vous chercher.... Sans faute, n'est-ce pas?... sans faute, vers les neuf
+heures?» Puis, saluant d'un signe de tête la couturière, qu'elle
+connaissait de longue date, et qui lui répondit par une profonde
+révérence, elle s'assit dans un fauteuil près de la glace, et, tout en
+donnant aux plis de sa belle robe un tour plein de grâce, elle continua
+à bavarder avec la plus affectueuse cordialité, à s'extasier sur la
+beauté de Natacha, à admirer ses nouvelles toilettes, à faire ressortir
+la sienne, et finit par lui conseiller d'en commander une pareille à
+celle qu'elle venait de recevoir de Paris: «Figurez-vous, ma charmante,
+qu'elle est en gaze à reflets métalliques.... Mais peu importe!... vous
+embellissez tout ce que vous portez!»
+
+La figure de Natacha rayonnait de plaisir: elle se sentait renaître et
+recevait avec bonheur les éloges de cette aimable comtesse, qui lui
+avait paru, au premier abord, si imposante, si inabordable, et qui
+maintenant lui témoignait une bonne grâce si parfaite. Elle en avait la
+tête tournée; Hélène, de son côté, était sincère, mais cette sincérité
+n'excluait point son arrière-pensée de l'attirer chez elle: en effet son
+frère l'en avait priée, et, tout en se faisant une joie de servir ses
+intérêts, elle y mettait toute la bonne foi imaginable. Elle avait été
+jalouse autrefois de Natacha à propos de Boris, mais aujourd'hui elle
+n'y pensait plus, et elle lui souhaitait sérieusement tout ce qu'elle
+désirait pour elle-même. Elle la prit à part au moment de la quitter.
+
+«Mon frère a dîné chez nous hier, et il nous a fait mourir de rire....
+Il ne mange rien, ne fait que soupirer.... Il est fou, amoureux fou de
+vous, ma belle!»
+
+Natacha devint pourpre à ces mots.
+
+«Oh! comme elle rougit, la chère enfant... vous viendrez, bien sûr?...
+Si vous aimez quelqu'un, ce n'est pas une raison pour vous cloîtrer, et,
+à supposer que vous soyez fiancée, je suis sûre que votre futur serait
+charmé de savoir que vous allez dans le monde en son absence plutôt que
+de périr d'ennui.»
+
+«Elle sait que je suis fiancée, se disait Natacha, et cependant elle a
+plaisanté de tout cela avec Pierre, avec Pierre qui est la droiture
+même!... Donc, il n'y a rien de mal là dedans.» Grâce à l'influence
+qu'Hélène exerçait sur elle, ce qui lui avait paru effrayant jusque-là
+redevint tout à coup simple et naturel: «C'est une vraie grande dame,
+elle est charmante, et l'on voit qu'elle m'aime de tout son coeur.
+Pourquoi donc ne pas m'amuser un peu?» se demandait Natacha en la
+regardant de ses yeux grands ouverts, qui exprimaient une vague
+surprise.
+
+Marie Dmitrievna revint pour dîner: il était facile de voir, à son
+silence et à son air absorbé, qu'elle avait subi une défaite. Trop émue
+pour parler avec calme des incidents de son entrevue avec le vieux
+prince, elle répondit au comte que tout marchait bien, et qu'il en
+saurait davantage le lendemain. Seulement, quand elle apprit la visite
+et l'invitation de la comtesse Besoukhow, elle dit carrément qu'elle
+n'aimait pas à la voir chez elle, et déconseilla toute intimité de ce
+côté.
+
+«Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Natacha, puisque tu as promis,
+vas-y, cela te distraira!»
+
+
+XIII
+
+
+Le comte se rendit donc avec les deux jeunes filles à la soirée des
+Besoukhow. Bien que la société y fût très nombreuse, la majeure partie
+en était inconnue aux Rostow, et le comte remarqua même avec déplaisir
+qu'elle était presque exclusivement composée d'hommes et de femmes dont
+les allures se faisaient remarquer par un extrême laisser-aller. La
+jeunesse, parmi laquelle on voyait plusieurs Français, et entre autres
+Métivier, qui était devenu l'intime de la maison depuis l'arrivée
+d'Hélène à Moscou, faisait cercle autour de Mlle Georges. Aussi le comte
+prit-il, à part lui, la résolution de ne pas jouer, de ne pas quitter
+ses filles, et de les emmener aussitôt que la grande artiste aurait fini
+de déclamer.
+
+Anatole, qui s'était placé près de la porte pour ne pas manquer leur
+entrée, s'approcha d'eux, les salua, et suivit Natacha, déjà en proie à
+la même étrange émotion de vanité satisfaite et d'effroi indicible
+qu'elle avait éprouvée au théâtre.
+
+Hélène la reçut avec force démonstrations de joie, et la complimenta
+très haut sur sa beauté et sa jolie toilette. Pendant que Mlle Georges
+était allée se costumer dans une pièce voisine, on aligna les chaises,
+on s'assit, et Anatole se disposait à occuper une place à côté de
+Natacha, lorsque le comte, qui ne quittait pas sa fille des yeux, s'en
+empara, et l'obligea ainsi à se mettre derrière eux.
+
+Mlle Georges ne tarda pas à reparaître, drapée d'un châle rouge, relevé
+sur l'épaule, de manière à laisser voir, dans toute leur beauté, ses
+gros bras à fossettes; elle s'arrêta au milieu de l'espace qui lui avait
+été ménagé devant l'auditoire, prit une attitude affectée, qui souleva
+néanmoins un murmure enthousiaste, et, jetant autour d'elle un regard
+profond et sombre, elle se mit à déclamer en français une longue tirade
+de vers, dans laquelle elle exprimait l'amour coupable qu'elle
+nourrissait pour son fils: enflant et baissant la voix tour à tour,
+tantôt elle redressait la tête d'un air superbe; tantôt, roulant des
+yeux hagards, elle laissait échapper des sons rauques de sa puissante
+poitrine, et semblait prête à étouffer!
+
+«Adorable! divin! délicieux!» criait-on de tous côtés. Natacha, le
+regard fixé sur la forte tragédienne, ne voyait ni ne comprenait rien;
+elle sentait seulement qu'elle était plongée de nouveau dans ce monde
+étrange, insensé, à mille lieues du réel, où le bien et le mal,
+l'extravagant et le raisonnable, se mêlaient et se confondaient.
+Effrayée et émue, elle attendait quelque chose.
+
+Le monologue terminé, on se leva et l'on acclama Mlle Georges à tout
+rompre.
+
+«Comme elle est belle! dit Natacha à son père, qui essayait aussi de se
+frayer un chemin dans la foule jusqu'à l'éminente artiste.
+
+--Je ne suis pas de votre avis, lorsque je vous vois..., murmura Anatole
+à l'oreille de Natacha, de façon à être entendu d'elle seule.--Vous êtes
+ravissante, et, depuis l'instant où vous m'êtes apparue, je n'ai
+plus....
+
+--Allons, viens donc, Natacha,» s'écria le comte en se retournant.
+
+Elle se rapprocha de son père et fixa sur lui un regard éperdu.
+
+Mlle Georges récita plusieurs autres scènes, et prit ensuite congé de la
+société, qui fut aussitôt engagée à passer dans la grande salle.
+
+Le comte se disposait à partir, mais Hélène vint le supplier avec tant
+d'insistance de ne point lui gâter le plaisir de ce petit bal improvisé,
+en emmenant ses filles, qu'il céda à ses prières et resta. Anatole
+s'empressa d'engager Natacha pour un tour de valse, et ne cessa de lui
+répéter, tout en lui pressant la taille et la main, qu'elle était
+ravissante et qu'il l'aimait. Pendant «l'écossaise» qu'ils dansèrent
+ensemble, il garda le silence, et sa danseuse se demanda avec stupeur si
+elle n'avait pas rêvé la déclaration qu'elle en avait reçue pendant la
+valse; mais, à la fin de la première figure, elle sentit qu'il lui
+serrait de nouveau la main, et elle allait lui adresser un reproche,
+lorsque l'expression tendre et assurée de son regard l'arrêta tout court
+sur ses lèvres:
+
+«Ne me parlez pas ainsi, je suis fiancée, j'en aime un autre, dit-elle
+vivement en baissant les yeux.
+
+--Pourquoi me le dire? repartit Anatole que cet aveu ne parut troubler
+en rien:--Que m'importe? Je sais que je vous aime, et que je vous aime
+follement.... Est-ce ma faute si vous êtes si séduisante!... À nous à
+faire la figure!»
+
+Natacha regardait autour d'elle d'un air effaré, et paraissait plus
+agitée que de coutume. Après «l'écossaise» vint le tour du «Grossvater»;
+son père voulut l'emmener, elle le pria de la laisser danser encore, et
+cependant, de quelque côté qu'elle se tournât, elle se sentait sous le
+feu des yeux d'Anatole. Au moment où elle entrait dans la chambre de
+toilette des dames pour arranger un volant de sa robe qui venait de se
+découdre, elle fut rejointe par Hélène, qui lui reparla, en riant, de
+l'amour de son frère. Elles passèrent ensemble dans le boudoir à côté,
+Anatole s'y trouvait: sa soeur disparut, et elle se trouva seule avec
+lui.
+
+«Il m'est impossible, lui dit-il d'une voix attendrie, de vous voir chez
+vous: me condamnerez-vous alors à ne vous voir jamais? Je vous aime à la
+folie. Je ne pourrais donc jamais...» et, l'empêchant d'avancer, il
+pencha sa figure au-dessus de la sienne. Ses yeux brillants et
+passionnés plongeaient dans ceux de Natacha, qui ne pouvaient s'en
+détacher: «Nathalie! murmura-t-il en pressant fortement ses mains dans
+les siennes.... Nathalie!
+
+--Je ne comprends rien, je ne puis rien vous dire,» sembla lui répondre
+le regard éperdu de Natacha.... Des lèvres brûlantes effleurèrent les
+siennes..., mais au même instant il s'arrêta et Natacha se sentit
+délivrée.... Le frou-frou d'une robe et un bruit de pas venaient de se
+faire entendre à l'entrée du boudoir... c'était Hélène! Natacha la vit
+s'approcher: interdite et frémissante, elle se retourna vers lui comme
+pour lui demander une explication, et alla à la rencontre de la
+comtesse.
+
+--Un mot, un seul mot!» poursuivit Anatole.
+
+Elle ralentit le pas, car elle avait hâte de lui entendre prononcer ce
+mot, qui éclaircirait leur situation, et qui lui permettrait enfin de
+répondre.
+
+«Nathalie, un mot, un seul!» répétait-il, ne sachant en réalité ce qu'il
+voulait dire. Sa soeur parut, et ils rentrèrent tous trois au salon.
+Les Rostow déclinèrent l'invitation au souper, et firent leurs adieux.
+
+Natacha passa une nuit blanche, tourmentée par le problème qu'elle ne
+parvenait pas à résoudre: lequel des deux aimait-elle? Assurément, elle
+aimait le prince André et n'avait point oublié sa vive affection pour
+lui..., mais elle aimait aussi Anatole, c'était indiscutable: «Autrement
+cela aurait-il pu avoir lieu? aurais-je répondu l'autre soir par un
+sourire à son sourire? Si je l'ai fait, c'est que je l'ai aimé tout de
+suite, à première vue.... Cela veut donc dire qu'il est bon, généreux et
+beau, et que par conséquent je ne pouvais m'empêcher de l'aimer! Qu'y
+faire? J'aime l'un, et j'aime l'autre,» et elle se répétait cela mille
+fois, sans trouver une réponse plausible aux questions qui
+l'épouvantaient!
+
+
+XIV
+
+
+Le jour ramena les soucis et le remue-ménage habituels: on se leva, on
+s'habilla, on bavarda, les couturières et les modistes parurent à tour
+de rôle, Marie Dmitrievna sortit de son appartement et l'on se réunit
+enfin pour le déjeuner du matin. Natacha, les yeux agrandis par
+l'insomnie, cherchait à arrêter au vol tout regard indiscret, et faisait
+son possible pour paraître telle que d'habitude.
+
+Après le thé, Marie Dmitrievna s'installa dans son fauteuil, et appela
+à elle Natacha et le vieux comte:
+
+«Eh bien, mes amis, tout bien pesé, voici mon conseil: hier j'ai vu,
+comme vous le savez, le vieux prince Bolkonsky, je lui ai parlé, et
+croiriez-vous qu'il a élevé la voix... mais il n'est pas facile de me
+fermer la bouche, je lui ai défilé tout mon chapelet.
+
+--Qu'a-t-il dit? demanda le comte.
+
+--Lui, c'est un fou, il ne veut rien entendre, mais à quoi bon en
+parler? Cette fillette en est déjà bien assez tourmentée. Mon conseil
+est donc de terminer au plus vite vos affaires, de retourner à Otradnoë,
+et d'y attendre....
+
+--Non, non! s'écria Natacha.
+
+--Si, si! répliqua Marie Dmitrievna. Il faut partir et attendre! Si ton
+fiancé était ici, une brouille serait inévitable, tandis que, seul avec
+le vieux, il parviendra à le retourner comme un gant, et il ira te
+chercher.»
+
+Le comte comprit la sagesse de ce plan, et l'approuva. Si le vieillard
+devenait plus maniable, on pourrait toujours revenir à Moscou, ou aller
+à Lissy-Gory; dans le cas contraire, s'il persistait à refuser son
+consentement, le mariage ne pouvait avoir lieu qu'à Otradnoë.
+
+«C'est parfaitement juste, et je regrette maintenant, continua-t-il,
+d'avoir mené Natacha chez eux.
+
+--Il n'y a pas à le regretter, il aurait été difficile de ne pas lui
+donner ce témoignage de respect.... Il ne veut pas, c'est son affaire!
+Le trousseau est prêt, pourquoi attendre davantage? Je me charge de vous
+envoyer les objets en retard, je regrette de vous voir partir, mais cela
+vaut mieux: partez, et que Dieu vous garde!» Puis, tirant de son
+«ridicule» une lettre écrite par la princesse Marie, elle la remit à
+Natacha:
+
+«C'est pour toi! La pauvrette s'inquiète. Elle craint que tu ne doutes
+de son affection.
+
+--C'est vrai, elle ne m'aime pas, dit Natacha.
+
+--Quelle folie! mais tais-toi donc! s'écria Marie Dmitrievna avec
+emportement.
+
+--Je ne m'en rapporte à personne.... Je le sais, elle ne m'aime pas,
+repartit Natacha en prenant la lettre d'un air irrité et décidé, qui
+frappa Marie Dmitrievna: elle l'examina et fronça les sourcils.
+
+--Tu me feras le plaisir, ma très chère, de ne point me contredire: ce
+que j'ai dit est vrai... va lui répondre.» Natacha quitta le salon sans
+répliquer.
+
+La princesse Marie lui dépeignait en quelques lignes tout son chagrin du
+malentendu survenu entre elles, et la suppliait, quels que fussent les
+sentiments de son père, de croire à l'affection qu'elle portait à celle
+qu'avait choisie son frère, pour qui elle était prête à tout sacrifier:
+«Ne croyez pas, écrivait-elle, que mon père soit mal disposé envers
+vous; il est vieux et malade, il faut l'excuser; mais il est
+foncièrement bon, et il finira par aimer celle qui doit rendre son fils
+heureux.» Elle terminait sa lettre en la priant de lui indiquer l'heure
+où elles pourraient se voir.
+
+Natacha s'assit et traça machinalement ces deux mots:
+
+«Chère princesse...» Alors elle déposa la plume. Comment continuer?
+Qu'avait-elle à lui dire après la soirée de la veille?... «Oui, c'est
+fini, tout est changé maintenant; il faut lui envoyer un refus... mais
+dois-je le faire?... C'est horrible!...» Et, pour ne pas s'abandonner
+plus longtemps à ces effrayantes pensées, elle rejoignit Sonia, qui
+était occupée à choisir des dessins de tapisserie. Après dîner, elle
+reprit la lecture de la lettre de la princesse Marie: «Est-ce vraiment
+fini? se disait-elle, bien fini?... Ce passé est-il donc véritablement
+effacé de mon coeur?» Elle ne méconnaissait pas la violence du sentiment
+qu'elle avait éprouvé pour le prince André, mais aujourd'hui elle aimait
+Kouraguine, et son imagination lui représentait tour à tour, et le
+bonheur mille fois caressé dans ses rêves qui devait être son partage,
+quand elle serait mariée à Bolkonsky, et les moindres incidents de la
+veille, dont le seul souvenir suffisait pour enflammer tout son être:
+«Pourquoi ne puis-je aimer les deux à la fois? se disait-elle avec
+égarement: alors seulement j'aurais pu être heureuse; tandis qu'il m'est
+impossible de choisir entre eux? Comment le dirai-je, ou plutôt comment
+le cacher au prince André? Dois-je dire adieu à jamais à son amour qui
+a si longtemps fait tout mon bonheur?»
+
+«Mademoiselle! murmura la femme de chambre d'un air mystérieux. Un petit
+homme m'a remis cela pour vous...--et elle lui tendit une
+lettre:--Seulement, au nom du ciel...» Natacha prit machinalement la
+lettre, la décacheta, la lut, et ne comprit qu'une chose, c'est que la
+lettre était de «lui», de celui qu'elle aimait: «Oui, je l'aime, se
+dit-elle. S'il en était autrement, garderais-je entre les mains cette
+lettre brûlante de passion?»
+
+Tremblante d'émotion, elle la dévorait des yeux, et découvrait dans
+chaque ligne un écho de ses propres sensations.... Cette lettre, faut-il
+l'avouer, avait été composée par Dologhow: elle commençait ainsi:
+
+«Mon sort s'est décidé hier soir: être aimé de vous, ou mourir!... Je
+n'ai pas d'autre issue!...» Anatole lui disait ensuite que ses parents,
+à elle, ne consentiraient pas à lui donner sa main, à cause de certaines
+raisons secrètes, qu'il ne pouvait dévoiler qu'à elle seule, mais que,
+si elle l'aimait, il lui suffirait de dire oui, et qu'aucune force
+humaine ne pourrait mettre alors obstacle à leur bonheur.... L'amour
+triomphe de tout!... Il l'enlèverait et l'emmènerait au bout du monde!
+
+--Oui, je l'aime!» se répéta Natacha en relisant pour la vingtième fois
+ces phrases brûlantes, et en se pénétrant de plus en plus de l'ardeur
+dont elles étaient empreintes.
+
+Marie Dmitrievna, qui avait été invitée chez les Arharow, proposa aux
+jeunes filles de l'accompagner; mais Natacha prétexta une migraine, et
+se retira chez elle.
+
+
+XV
+
+
+Sonia revint fort tard de chez les Arharow: en entrant chez Natacha,
+elle fut toute surprise de la voir endormie sur le canapé, toute
+habillée. Une lettre décachetée était sur la table à côté d'elle et
+frappa sa vue: elle la prit et la parcourut, en jetant par intervalles
+un regard stupéfait sur la dormeuse, et en cherchant en vain une
+explication sur ses traits. Son visage était calme et heureux, tandis
+que Sonia, pâle, tremblante de terreur, et pressant son coeur de ses
+deux mains pour ne pas suffoquer, tombait dans un fauteuil et fondait en
+larmes.
+
+«Comment n'ai-je rien vu? se disait-elle; comment cela a-t-il pu aller
+jusque-là? N'aime-t-elle donc plus son fiancé?... Et ce Kouraguine? Mais
+c'est un misérable, il la trompe, c'est évident. Que dira Nicolas, ce
+bon et noble Nicolas, lorsqu'il saura tout? C'est donc là ce que cachait
+le trouble de sa figure avant-hier, hier et aujourd'hui?... Mais elle ne
+peut l'aimer, c'est impossible. Elle aura décacheté la lettre sans se
+douter de qui elle lui venait, elle en aura été offensée, bien sûr...»
+Sonia essuya ses larmes, s'approcha de Natacha, l'examina encore une
+fois, et l'appela doucement.
+
+Natacha se réveilla en sursaut.
+
+«Ah! te voilà de retour!» dit-elle, et elle l'embrassa avec effusion;
+mais, remarquant aussitôt le trouble de son amie, sa figure trahit
+l'embarras et la défiance: «Sonia, tu as lu la lettre?
+
+--Oui, murmura Sonia.
+
+--Sonia, dit-elle avec un sourire plein de bonheur et de joie, je ne
+puis te le cacher plus longtemps! Sonia, Sonia, ma petite âme, nous nous
+aimons; tu vois, il me l'écrit.»
+
+Sonia n'en pouvait croire ses oreilles.
+
+«Bolkonsky? dit-elle.
+
+--Sonia, Sonia, si tu pouvais comprendre combien je suis heureuse....
+Mais tu ne sais pas ce que c'est que l'amour.
+
+--Oh! Natacha!... et l'autre, est-il donc déjà oublié?» Natacha
+l'écoutait sans avoir l'air de la comprendre: «Quoi! tu romps avec le
+prince André?
+
+--Ah oui! je disais bien que tu n'y comprenais rien!... écoute-moi,
+répliqua Natacha avec emportement.
+
+--Non, je ne le croirai jamais, répéta Sonia, et j'avoue que je n'y
+comprends rien.... Comment! pendant toute une année tu aimes un galant
+homme, et puis tout à coup.... Mais lui, tu ne l'as vu que trois
+fois.... C'est impossible, je ne te crois pas, tu veux te moquer de moi!
+Comment! en trois jours oublier tout?...
+
+--Trois jours? Mais il me semble qu'il y a cent ans que je l'aime...,
+que je n'ai jamais aimé que lui. Mets-toi là, et écoute.» Alors elle
+l'attira à elle, en l'embrassant de force: «J'avais souvent entendu
+dire, et toi aussi sans doute, qu'un pareil amour existait, mais je ne
+l'avais pas encore éprouvé... il est tout différent de l'autre! À peine
+l'ai-je entrevu, que j'ai deviné en lui mon maître, je me suis sentie
+son esclave! il m'a fallu l'aimer! Oui, son esclave! Quoi qu'il
+m'ordonne, je le ferai.... Tu ne comprends pas cela? Ce n'est pas ma
+faute!
+
+--Mais penses-y donc!... Je ne peux laisser les choses se passer
+ainsi... et cette lettre reçue en cachette? Comment as-tu pu
+l'accepter? poursuivit Sonia, qui ne pouvait parvenir à dissimuler ni
+sa frayeur ni sa répugnance.
+
+--Je n'ai plus de volonté, je te l'ai dit, je l'aime, c'est tout?
+s'écria Natacha avec une exaltation croissante, où se mêlait cependant
+une certaine crainte.
+
+--S'il en est ainsi, j'empêcherai cela, je te le jure, je dirai tout.»
+Et des larmes jaillirent des yeux de Sonia.
+
+--Au nom du ciel, ne le fais pas.... Si tu en parles, je ne te connais
+plus.... Tu veux donc mon malheur, tu veux que l'on nous sépare!...»
+
+Sonia eut honte et pitié de sa terreur: «Qu'y a-t-il eu entre vous? Que
+t'a-t-il dit? Pourquoi ne vient-il pas ici, chez nous?
+
+--Sonia, je t'en supplie, dit Natacha sans répondre à sa question, ne me
+tourmente pas; au nom du ciel, rappelle-toi que personne ne doit se
+mêler de cela, car je me suis confiée à toi.
+
+--Mais pourquoi tous ces mystères? Pourquoi ne demande-t-il pas tout
+simplement ta main? Le prince André t'a laissée entièrement libre d'en
+disposer.... As-tu pensé, as-tu cherché à découvrir quelles sont «les
+raisons secrètes» de sa conduite?»
+
+Natacha, stupéfaite, fixa ses regards sur Sonia; cette question se
+présentait à elle pour la première fois, elle ne savait qu'y répondre:
+
+«Ses raisons secrètes? répéta-t-elle... il y en a, voilà tout!»
+
+Sonia soupira et secoua la tête:
+
+«Si ses raisons étaient bonnes...» dit-elle. Natacha, devinant ce
+qu'elle allait dire, l'interrompit vivement.
+
+«Sonia, on ne doit pas douter de lui, on ne le doit pas!
+
+--Est-ce qu'il t'aime?
+
+--S'il m'aime? répliqua Natacha en souriant avec mépris à l'aveuglement
+de son amie. Tu as lu sa lettre, tu l'as lue et tu le demandes?...
+
+--Mais si c'est un homme sans honneur?...
+
+--Lui, sans honneur?... tu ne le connais pas!
+
+--Si c'est un galant homme, reprit Sonia avec énergie, il doit déclarer
+ses intentions, ou cesser de te voir; et, si tu ne le lui dis pas, c'est
+moi qui m'en charge: je lui écrirai et je raconterai tout à papa!
+
+--Mais je ne puis pas vivre sans lui! s'écria Natacha.
+
+--Je ne comprends ni ta conduite ni tes paroles. Pense à ton père, à
+Nicolas!
+
+--Je n'ai besoin de personne, je n'aime personne que lui! Comment
+oses-tu le traiter d'homme sans honneur? Ne sais-tu donc pas que je
+l'aime? Va-t'en, je ne veux pas me brouiller avec toi.... Va-t'en,
+va-t'en, je t'en supplie; tu vois dans quel état tu me mets!...» Sonia
+sortit précipitamment de la chambre; les sanglots l'étouffaient.
+
+Natacha s'approcha de la table, et écrivit sans hésitation à la
+princesse Marie la réponse que, le matin encore, il lui avait été
+impossible de composer. Elle lui exposait en deux mots que, le prince
+André lui ayant laissé toute liberté d'action, elle profitait de sa
+générosité; qu'après y avoir mûrement réfléchi, elle la priait d'oublier
+le passé, de lui pardonner ses torts, si elle en avait eu envers elle,
+et lui déclarait qu'elle ne serait jamais la femme de son frère. Tout,
+dans cet instant, lui paraissait simple, clair, et d'une exécution
+facile.
+
+
+Le vendredi suivant fut fixé pour le départ des Rostow, qui retournaient
+à la campagne, et le mercredi, le comte, accompagné d'un acheteur, se
+rendit dans son bien près de Moscou.
+
+Ce même jour Sonia et Natacha, invitées à un grand dîner chez les
+Karaguine, y furent chaperonnées par Marie Dmitrievna. Anatole s'y
+trouvait, et Sonia remarqua que Natacha lui parla d'une façon
+mystérieuse, et que son agitation s'accrut pendant le dîner. Natacha, à
+leur retour, alla au-devant de l'explication attendue par Sonia:
+
+«Eh bien, Sonia,» commença-t-elle d'une voix insinuante, comme font les
+enfants quand ils veulent qu'on leur fasse un compliment. Apprends donc
+que nous nous sommes expliqués tout à l'heure... toi qui disais sur son
+compte tant d'absurdités.
+
+--Et après, qu'en est-il résulté? Je suis bien aise, Natacha, de voir
+que tu n'es pas fâchée contre moi! Dis-moi la vérité!»
+
+Natacha se prit à réfléchir:
+
+«Ah! Sonia, si tu pouvais le connaître comme je le connais, moi! Il m'a
+dit... il m'a demandé de quel genre était mon engagement avec Bolkonsky,
+et il a été si heureux d'apprendre qu'il dépendait de moi de le rompre!»
+
+
+
+Sonia soupira:
+
+«Mais, tu n'as pas encore rompu....
+
+--Et si je l'avais fait, si tout était fini entre Bolkonsky et moi?
+Pourquoi donc as-tu si mauvaise opinion de moi?
+
+--Je n'ai pas mauvaise opinion de toi; seulement je n'y comprends
+rien....
+
+--Attends, tu vas tout comprendre, et tu verras quel homme c'est, tu
+verras!»
+
+Mais Sonia ne se laissait point influencer par la feinte douceur de
+Natacha; elle devenait au contraire plus sévère et plus sérieuse à
+mesure que son amie y mettait plus de câlinerie.
+
+«Natacha, dit-elle, tu m'avais priée de ne plus t'en parler, c'est toi
+qui es revenue sur ce sujet, j'ai donc le droit de te dire que je ne
+crois pas en lui! Pourquoi encore tous ces mystères?
+
+--Encore le même soupçon! reprit Natacha.
+
+--J'ai peur pour toi.
+
+--De quoi as-tu peur?
+
+--J'ai peur que tu ne te perdes, poursuivit Sonia avec fermeté, quoique
+effrayée elle-même de ses paroles. La figure de Natacha prit une
+expression méchante.
+
+--Eh bien, oui, je me perdrai, je me perdrai le plus tôt possible: cela
+ne vous regarde pas, c'est moi qui en pâtirai, et pas vous, n'est-ce
+pas...? Laisse-moi, laisse-moi, je te déteste, tu es mon ennemie pour
+toujours!» Et à ces mots elle quitta la chambre, et évita, le lendemain,
+avec soin de voir Sonia et de lui parler. Marchant à grands pas dans son
+appartement, elle essayait en vain de fixer son attention sur un travail
+quelconque: l'émotion qui la travaillait intérieurement se lisait sur
+ses traits fatigués, et il s'y mêlait un sentiment inavoué de
+culpabilité.
+
+Malgré tout ce que cette tâche avait de pénible pour elle, Sonia ne la
+quitta pas des yeux tout le temps qu'elle resta auprès d'une des
+fenêtres du salon; elle semblait attendre quelqu'un ou quelque chose,
+car elle la vit faire un signe à un militaire qui passait en traîneau,
+et que Sonia supposa devoir être Anatole.
+
+Elle redoubla de surveillance, et remarqua l'excitation inaccoutumée de
+Natacha pendant le dîner et la soirée; visiblement préoccupée, elle
+répondait de travers à tout ce qu'on lui disait, n'achevait pas les
+phrases qu'elle avait commencées, et riait sans raison et à tout propos.
+
+Sonia aperçut après le thé du soir une femme de chambre qui entrait chez
+Natacha d'un air mystérieux; revenant sur ses pas, elle appliqua son
+oreille au trou de la serrure, et devina qu'une nouvelle lettre venait
+de lui être remise; comprenant soudain que Natacha cachait un projet
+inavouable, décidée à l'exécuter peut-être dans quelques heures, elle
+frappa violemment à la porte, mais n'obtint aucune réponse: «Elle va
+fuir avec lui, elle en est capable, se disait-elle avec désespoir. Elle
+était triste aujourd'hui, mais résolue, et l'autre jour elle a pleuré en
+prenant congé de son père.... C'est bien cela: elle fuira avec lui, mais
+que dois-je faire?... Le comte est absent!... Écrire à Kouraguine, lui
+demander une explication, mais pourquoi me répondrait-il? Écrire à
+Pierre, comme l'avait demandé le prince André en cas de malheur, mais
+n'a-t-elle pas déjà rompu avec Bolkonsky, car hier soir elle a envoyé sa
+réponse à la princesse Marie! Mon Dieu, que faire? Parler à Marie
+Dmitrievna, dont la confiance en Natacha est si entière, ce serait une
+délation!... Quoi qu'il en soit, c'est à moi d'agir, se disait-elle en
+poursuivant ces réflexions dans le sombre couloir, c'est à moi de
+prouver ma reconnaissance pour les bienfaits dont ils m'ont comblée, et
+mon affection pour Nicolas.... Dussé-je ne pas bouger de trois nuits, je
+ne dormirai pas, je l'empêcherai de force de sortir, je ne laisserai pas
+le déshonneur et la honte entrer dans la famille!»
+
+
+XVI
+
+
+Anatole demeurait chez Dologhow depuis quelque temps. Le plan de
+l'enlèvement de Natacha avait été combiné par ce dernier, et devait
+s'exécuter le jour même où Sonia faisait serment de ne pas la perdre de
+vue. Natacha, de son côté, avait promis de se trouver à dix heures du
+soir à la porte de l'escalier dérobé, afin de rejoindre Kouraguine, qui
+l'y attendrait, pour l'emmener dans une troïka, à soixante verstes de
+Moscou, au village de Kamenka. Là un prêtre interdit devait les marier;
+après cette cérémonie dérisoire, un second relais de chevaux les
+conduirait plus loin sur la route de Varsovie, où ils espéraient prendre
+la poste à la première station, et passer ensuite la frontière.
+
+Anatole s'était muni d'un passeport, d'un permis pour la poste et de
+vingt mille roubles, que lui avaient procurés Dologhow et sa soeur.
+
+Les deux témoins, Gvostikow, ex-clerc de chancellerie, et Makarine,
+hussard en retraite, sans volonté aucune, mais complètement dévoués à
+Kouraguine, prenaient le thé dans la première pièce, pendant que dans le
+grand cabinet voisin, dont les murs étaient recouverts de haut en bas de
+tapis persans, de peaux d'ours et d'armes de toutes sortes, le maître du
+logis, vêtu d'un «bechmel[16]«de voyage, les pieds chaussés de bottes
+montantes, assis devant un bureau ouvert, revoyait les factures,
+comptait les assignats alignés en paquets, et inscrivait des chiffres
+sur une feuille volante:
+
+«Il faudra bien donner deux mille roubles à Gvostikow?
+
+--Donne-les, dit Anatole en rentrant de la pièce du fond, où un valet de
+chambre français emballait leurs effets.
+
+--Quant à Makarka (c'était le petit nom donné à Makarine), il est
+désintéressé, et se jettera au besoin pour toi dans le feu. C'est fini,
+les comptes sont réglés... est-ce bien cela? ajouta Dologhow en lui
+tendant la feuille.
+
+--Mais sans doute, c'est bien cela,» répliqua Anatole, qui ne l'avait
+pas écouté, et dont les yeux souriants regardaient devant lui sans rien
+voir.
+
+Dologhow referma le bureau:
+
+«Sais-tu... lui dit-il d'un air moqueur, renonce à tout cela; il en est
+temps encore.
+
+--Imbécile! repartit Anatole, ne dis donc pas de bêtises; si tu
+savais..., mais le diable seul sait ce qui en est.
+
+--Vrai, n'y pense plus, je te parle sérieusement... ce n'est pas une
+plaisanterie que tu entames là!
+
+--Ne vas-tu pas encore me taquiner? Va-t'en au diable!...--et Anatole
+fronça le sourcil:--Je n'ai plus le temps d'écouter tes sornettes.»
+
+Dologhow le regarda d'un air hautain:
+
+«Voyons, je ne plaisante pas... écoute!»
+
+Anatole revint sur ses pas en faisant un visible effort pour lui prêter
+attention, et par égard pour son ami, dont il subissait malgré lui
+l'influence.
+
+«Écoute-moi, je t'en prie, pour la dernière fois. Pourquoi
+plaisanterais-je? T'ai-je mis des bâtons dans les roues? N'est-ce pas
+moi, au contraire, qui t'ai arrangé tout cela, qui t'ai déniché le
+prêtre interdit, qui ai obtenu le passeport, qui ai trouvé de l'argent?
+
+--Eh bien, je t'en remercie; crois-tu donc que je ne t'en sois pas
+reconnaissant?» Et il embrassa Dologhow.
+
+--Je t'ai aidé, mais je te dois la vérité: l'entreprise est dangereuse,
+et, en y réfléchissant bien, elle est absurde! Tu l'enlèveras? à
+merveille. Après? Le secret transpirera, on apprendra que tu es marié,
+et tu seras poursuivi au criminel!
+
+--Folies, folies que tout cela, je te l'avais pourtant bien expliqué,»
+reprit Anatole, et avec cette complaisance que les intelligences bornées
+mettent à revenir sur leurs arguments, il lui répéta pour la centième
+fois toutes les raisons qu'il lui avait déjà débitées: «Ne t'ai-je pas
+dit: premièrement, que si le mariage est illégal, ce n'est pas moi qui
+en répondrai; et secondement, que s'il est légal, c'est bien
+indifférent, puisque personne à l'étranger n'en saura rien.... N'est-ce
+pas cela? Et maintenant, plus un mot là-dessus!
+
+--Crois-moi, renonces-y! Tu t'engageras et....
+
+--Au diable! s'écria Anatole en se prenant la tête à deux mains. Vois
+un peu comme il bat!» Et, saisissant la main de son ami, il l'appliqua
+sur son coeur: «Ah! quel pied, mon cher, quel regard!... Une vraie
+déesse!»
+
+Les yeux effrontés et brillants de Dologhow le regardaient avec ironie:
+
+«Et lorsque l'argent sera épuisé, alors....
+
+--Alors, répéta Anatole légèrement interdit par cette perspective
+inattendue. Eh bien! alors, je n'en sais rien.... Mais assez causé! Il
+est l'heure!» ajouta-t-il en tirant sa montre, et il passa dans la pièce
+voisine. «En aurez-vous bientôt fini?» dit-il en s'adressant avec colère
+aux domestiques.
+
+Dologhow serra l'argent, appela un valet de chambre, lui ordonna de
+servir n'importe quoi avant le départ, et alla ensuite rejoindre
+Makarine et Gvostikow, en laissant là Anatole, qui, étendu sur le divan
+de son cabinet, souriait amoureusement dans le vague et murmurait des
+paroles sans suite.
+
+«Viens donc prendre quelque chose! lui cria-t-il de loin.
+
+--Je n'ai besoin de rien, répondit Anatole.
+
+--Viens, Balaga est arrivé!»
+
+Anatole se leva et entra dans la salle à manger. Balaga était un cocher
+de troïka, très réputé dans son métier, et qui leur avait constamment
+fourni des chevaux. Depuis six ans qu'il connaissait les deux amis, que
+de fois ne l'avait-il pas mené au petit jour de Tver à Moscou et ramené
+de Moscou à Tver la nuit suivante, lorsque Anatole y était en garnison!
+Que de fois ne les avait-il pas conduits en nombreuse compagnie de
+bohémiennes et de petites dames! Combien n'avait-il pas crevé à leur
+service de chevaux de prix, et écrasé de passants et d'izvotchiks? Ses
+maîtres, comme il les appelait, le délivraient toujours des griffes de
+la police; parfois, il est vrai, ils le rossaient, et ils l'oubliaient
+des nuits entières à la porte pendant leurs orgies; mais, en revanche,
+parfois aussi ils lui versaient à flots du champagne et du madère, son
+vin favori. Il était dans leurs secrets et connaissait sur leur compte
+bien des histoires qui eussent valu la Sibérie à tout autre qu'eux....
+Aussi, que de milliers de roubles lui avaient passé par les mains? Il
+les aimait à sa façon; il aimait surtout avec frénésie cette course
+vertigineuse de dix-huit verstes à l'heure. Il aimait à culbuter les
+izvotchiks, à acculer les piétons dans le fossé, à lancer un coup de
+fouet en passant à un paysan qui se rejetait de côté plus mort que vif,
+à parcourir avec une vitesse extravagante les rues enchevêtrées de
+Moscou, et enfin à s'entendre talonner par les cris sauvages de leurs
+voix enrouées et avinées: «Oui, se disait-il avec orgueil, ce sont là de
+véritables seigneurs!»
+
+Anatole et Dologhow, de leur côté, faisaient grand cas de son talent de
+cocher, et ils l'aimaient par conformité de goûts. Balaga marchandait
+toujours avec tout le monde, prenait vingt-cinq roubles pour une
+promenade de deux heures, ne daignait que rarement conduire lui-même, et
+se faisait le plus souvent remplacer par ses aides. Mais avec ses
+«maîtres» il y allait de sa personne, et sans fixer de prix. Seulement,
+lorsqu'il apprenait par le valet de chambre que l'argent affluait à la
+maison, il venait chez eux plusieurs fois par mois le matin, et, après
+les avoir salués jusqu'à terre, les suppliait de le tirer d'embarras en
+lui avançant un ou deux milliers de roubles, jusqu'à ce qu'un beau jour
+on eût fait droit à sa requête.
+
+Il avait vingt-sept ans: de petite taille, les cheveux roux, la figure
+rouge, le cou gros, le nez camus, des yeux brillants, une barbiche au
+menton, il portait un caftan en drap gros-bleu très fin, doublé de soie,
+et par-dessus, un vêtement fourré.
+
+Il se signa en entrant, le visage tourné vers l'angle de droite, il
+tendit ensuite à Dologhow sa main hâlée:
+
+«Salut à Fédor Ivanovitch, lui dit-il.
+
+--Bonjour, mon ami.
+
+--Salut à Votre Excellence, ajouta-t-il en s'adressant à Anatole et en
+lui tendant aussi la main.
+
+--Écoute, Balaga, m'aimes-tu?... Je te le demande?--dit ce dernier en
+lui tapant sur l'épaule.--Eh bien, prouve-le-moi aujourd'hui!... Avec
+quels chevaux es-tu venu, dis?...
+
+--J'ai fait ce que vous m'avez ordonné: j'ai attelé les vôtres, les
+furieux!
+
+--C'est bon, et tu n'hésiterais pas à les crever, pourvu qu'ils
+franchissent la distance en trois heures?
+
+--Mais si je les crève, comment marcherons-nous? répondit Balaga en
+souriant de son mot.
+
+--Je te casserai la mâchoire, tu entends... pas de plaisanteries!
+s'écria Anatole en roulant de gros yeux.
+
+--Pourquoi ne pas plaisanter? On dirait vraiment que je suis homme à me
+ménager pour «mes maîtres»... On les lancera à fond de train, voilà
+tout!
+
+--Vrai? dit Anatole, alors assieds-toi!
+
+--Assieds-toi donc, répéta Dologhow.
+
+--Je resterai debout, Fédor Ivanovitch.
+
+--Assieds-toi, et pas de bêtises,» reprit Anatole en lui versant un
+grand verre de madère. Les yeux de Balaga brillèrent à la vue de son vin
+bien-aimé. Après l'avoir d'abord refusé par politesse, il finit par
+l'avaler d'un seul coup et s'essuya la bouche avec le mouchoir de soie
+rouge chiffonné qu'il portait toujours dans le fond de son bonnet
+fourré.
+
+«Quand partons-nous, Excellence?
+
+--Mais...,--Anatole regarda à sa montre--tout à l'heure! Fais
+attention, Balaga, au moins pas de retard!
+
+--Tout dépendra du départ, petit père; s'il se fait heureusement,
+alors.... Ne vous ai-je pas mené une fois, en sept heures, de Tver ici?
+Tu ne l'as pas oublié, Excellence?
+
+--Figure-toi, dit Anatole en se souvenant avec bonheur de cette course,
+et en se tournant vers Makarine, qui le regardait avec une tendre
+vénération.... Figure-toi qu'il m'a mené, un jour de Noël, de Tver ici
+avec une telle vitesse, que la respiration nous manquait... nous ne
+courions pas, je te le jure, nous volions... et ne voilà-t-il pas que
+nous tombons sur une file de chariots et que nous sautons par-dessus les
+deux derniers!
+
+--Mais aussi quels chevaux! J'avais attelé ensemble deux jeunes
+timoniers avec l'alezan clair, et, ma parole, Fédor Ivanovitch,
+poursuivit Balaga, ces fous furieux ont volé pendant soixante verstes à
+travers les airs. Pas moyen de les retenir, mes doigts se raidissaient
+de froid.... Je jette les rênes.... Tiens-toi bien, Excellence, que je
+crie, et je culbute dans le traîneau!... Il n'y avait plus qu'à les
+laisser faire et à nous cramponner de notre mieux..., et nous volâmes
+ainsi trois heures durant. Le cheval de volée de gauche seul en est
+crevé!»
+
+
+XVII
+
+
+Anatole sortit un moment, et revint bientôt, vêtu d'une petite pelisse
+retenue à la taille par une ceinture en cuir avec des ornements en
+argent, et coiffé d'un bonnet garni de zibeline, posé de côté d'un air
+crâne, qui seyait à merveille à sa belle figure. Il se regarda dans la
+glace, se retourna et saisit un verre rempli de vin:
+
+«Eh bien, mon cher Dologhow! adieu, et merci pour tout ce que tu as
+fait; adieu, vous aussi, mes chers compagnons de jeunesse, adieu!»
+
+Anatole savait fort bien qu'ils se disposaient tous à l'accompagner,
+mais il tenait à rendre cette scène attendrissante et solennelle. Il
+parlait haut, lentement, la poitrine tendue avant, et se balançait sur
+une jambe:
+
+«Prenez des verres, toi aussi, Balaga.... Oui, compagnons de ma
+jeunesse, nous avons vécu, nous nous sommes amusés, nous avons fait des
+folies ensemble; et maintenant, quand nous reverrons-nous? Je vais à
+l'étranger. Adieu, mes enfants... À votre santé, hourra!...» Et, avalant
+d'un trait le contenu de son verre, il le jeta à terre, où il se brisa
+en mille morceaux.
+
+«À votre santé!» dit Balaga en vidant le sien à son tour et en essuyant
+sa barbiche avec son mouchoir.
+
+Makarine, les larmes aux yeux, embrassait Anatole:
+
+«Ah! prince, quel chagrin de nous séparer, murmurait-il, quel chagrin!
+
+--En route, en route! s'écria Anatole.... Un moment! ajouta-t-il en
+voyant Balaga se diriger vers la sortie: fermez bien les portes, et
+asseyons-nous[17].» On les ferma et l'on s'assit.... «Voilà qui est
+fait, et maintenant, mes enfants, en route!» répéta-t-il en se levant.
+
+Joseph, le domestique, lui présenta sa sacoche et son sabre, et tous
+passèrent dans le vestibule.
+
+«Où est la pelisse? demanda Dologhow. Hé, Ignatka! va demander à Matrena
+Matféïevna la pelisse de zibeline; entre nous, je crains qu'elle ne
+l'emporte, ajouta-t-il plus bas.... Tu verras, elle va accourir plus
+morte que vive sans rien mettre sur ses épaules, et, si tu t'attardes,
+il y aura des pleurs, papa et maman feront leur apparition...: aussi,
+prends bien vite la fourrure et fais-la mettre dans le traîneau.»
+
+Le domestique revint avec une pelisse doublée de renard ordinaire.
+
+«Imbécile! je t'ai dit celle de zibeline! Hé, Matrëchka,» s'écria-t-il
+avec tant de force, que sa voix retentit jusqu'au fond de l'appartement.
+
+Une jolie bohémienne, maigre et pâle, avec des yeux d'un noir de jais,
+des cheveux bouclés à reflets aile de corbeau, enveloppée d'un châle
+rouge, se précipita dans l'antichambre en apportant la fourrure de
+zibeline.
+
+«Eh bien, quoi! la voici, prenez-la, je ne la regrette pas,» dit-elle
+d'un ton plaintif, en contradiction avec ses paroles; elle était
+intimidée à la vue de son maître.
+
+Dologhow lui jeta sur les épaules la pelisse de renard et l'en
+enveloppa:
+
+«Comme cela d'abord, dit-il en relevant le collet, et comme cela
+ensuite, ajouta-t-il en le faisant retomber sur sa tête, de façon à ne
+laisser qu'un peu de sa figure à découvert... et enfin comme cela!...»
+Et il poussa vers elle Anatole, qui lui appliqua un baiser sur les
+lèvres.
+
+«Adieu, Matrëchka, c'est fini de mes folies ici! ma petite colombe,
+adieu, et souhaite-moi bonne chance!
+
+--Que le bon Dieu vous donne du bonheur, beaucoup de bonheur,»
+répondit-elle avec son accent bohémien.
+
+Deux troïkas, tenues par deux jeunes cochers, stationnaient devant la
+maison: Balaga monta dans le premier traîneau, leva haut les bras, et se
+mit, sans se hâter, à rassembler les rênes. Anatole et Dologhow
+s'assirent derrière lui. Makarine, Gvostikow et le domestique prirent
+place dans le second.
+
+«Est-ce prêt? demanda Balaga.... Laissez aller!» cria-t-il en enroulant
+les rênes autour de sa main, et les troïkas partirent, en les emportant
+à fond de train le long du boulevard Nikitski.
+
+«Hé, gare, gare!» criaient les cochers à pleins poumons. Sur la place
+Arbatskaïa, une des troïkas accrocha une voiture: il y eut un craquement
+suivi d'un cri, mais elle continua sa course effrénée, jusqu'au moment
+où Balaga, d'un vigoureux coup de poignet, arrêta tout court les
+chevaux, au carrefour des Vieilles-Écuries.
+
+Anatole et Dologhow mirent pied à terre sur le trottoir et
+s'approchèrent d'une grande porte cochère. Ce dernier siffla, on lui
+répondit, et une fille de service accourut à sa rencontre.
+
+«Entrez par ici, dans la cour, autrement on vous verra; elle va venir!»
+lui dit-elle. Dologhow s'arrêta devant la porte cochère, pendant
+qu'Anatole, suivant la fille, tournait l'angle de la maison; il venait
+de franchir les quelques marches du perron, lorsque le grand laquais de
+Marie Dmitrievna se dressa tout à coup devant lui.
+
+«Ma maîtresse vous attend, lui dit-il de sa voix de basse.
+
+--Qui? ta maîtresse?... Que me veux-tu? murmura Anatole haletant.
+
+--Venez, elle m'a donné l'ordre de vous amener près d'elle.
+
+--Kouraguine, filons!... nous sommes trahis!» lui cria Dologhow, qui
+luttait corps à corps avec le dvornik, pendant que celui-ci s'efforçait
+de fermer la petite porte. Se dégageant enfin de son étreinte, et
+saisissant le bras d'Anatole, qui revenait à lui en courant, il
+l'entraîna au dehors, et s'élança avec lui dans la direction de leurs
+traîneaux.
+
+
+XVIII
+
+
+Marie Dmitrievna avait surpris dans le corridor la pauvre Sonia tout en
+larmes, l'avait confessée, et était allée aussitôt trouver Natacha en
+tenant à la main la réponse qu'elle avait adressée à Anatole, et qu'elle
+venait d'intercepter:
+
+«Vilaine créature!... créature sans vergogne! pas un mot, je ne veux
+rien entendre!...» Et, repoussant Natacha, qui suivait d'un oeil sec
+tous ses mouvements, elle prit la clef et l'enferma à double tour.
+Appelant ensuite le dvornik, elle lui ordonna de laisser entrer dans la
+cour les personnes qui se présenteraient dans la soirée, de fermer
+derrière elles les issues, et de les lui amener au salon.
+
+Lorsque Gavrilo vint lui annoncer qu'ils s'étaient enfuis, elle se leva,
+les sourcils froncés, et se mit à arpenter la chambre, les mains
+croisées derrière le dos, et réfléchissant à ce qui lui restait à faire.
+Vers minuit, tirant la clef de sa poche, elle retourna auprès de
+Natacha; Sonia sanglotait à la même place:
+
+«Marie Dmitrievna, de grâce, laissez-moi entrer chez elle!»
+
+Mais Marie Dmitrievna ouvrit la porte sans lui répondre et entra d'un
+pas résolu.
+
+Sonia la suivit.
+
+«C'est laid, c'est mal, se conduire ainsi sous mon toit, mais j'aurai
+pitié de son père, et je ne dirai rien,» se disait-elle en s'approchant
+de Natacha, qui était couchée sur le canapé, comme elle l'avait laissée.
+Natacha ne se retourna pas: ses sanglots étouffés trahissaient seuls
+l'émotion qui secouait tout son être.
+
+«C'est bien, c'est joli! dit Marie Dmitrievna, donner des rendez-vous à
+son amant dans ma maison!... Tu t'es couverte de honte comme la dernière
+des filles, et si je m'écoutais..., mais je veux ménager ton père, je ne
+lui en dirai pas un mot! Heureusement pour lui qu'il s'est enfui, mais
+je saurai le découvrir! ajouta-t-elle d'une voix dure... tu
+m'entends?...» Et, s'asseyant à côté de Natacha, elle passa sa large
+main sous la tête de la jeune fille, et la força à se retourner de son
+côté. Sonia et Marie Dmitrievna furent saisies à la vue de son visage:
+ses yeux étaient secs et brillants, ses lèvres serrées, ses joues
+creuses.
+
+«Laissez-moi, tout m'est égal, je mourrai!...» Et, se dégageant avec une
+violence sauvage, elle reprit sa première position.
+
+«Nathalie, poursuivit Marie Dmitrievna, je te veux du bien; reste
+couchée, reste ainsi, si cela te plaît: je ne te toucherai pas, mais
+écoute...: je ne te redirai pas à quel point je te trouve coupable, tu
+le sais, mais que dirai-je à ton père, qui sera ici demain?»
+
+Natacha ne répondit que par un sanglot.
+
+«Il l'apprendra, bien sûr, ainsi que ton frère et ton fiancé!
+
+--Je n'ai plus de fiancé, je l'ai refusé! s'écria Natacha avec colère.
+
+--Peu importe! reprit Marie Dmitrievna. Que diront-ils, eux? Je connais
+ton père... il est capable de le provoquer! Et alors qu'arrivera-t-il?
+
+--Laissez-moi, laissez-moi! Pourquoi avez-vous tout dérangé, pourquoi?
+Qui vous en avait priée?» Et Natacha, élevant la voix, se souleva en
+jetant un regard farouche à Marie Dmitrievna.
+
+«Mais où donc en voulais-tu venir? répliqua celle-ci, qui ne se
+contenait plus.... T'enfermait-on à triple tour? Qui l'empêchait, lui,
+de te voir chez moi? Pourquoi t'enlever comme une bohémienne? Tu crois
+donc qu'on ne t'aurait pas rattrapée?... Quant à lui, c'est un vaurien,
+un scélérat!
+
+--Il vaut mieux que vous tous! Si vous ne m'aviez pas empêchée.... Mon
+Dieu, mon Dieu, pourquoi tout cela? Allez-vous-en, allez-vous-en!» Et
+elle pleurait avec ce désespoir sans bornes auquel s'abandonnent ceux
+qui sentent qu'ils sont eux-mêmes la cause de leur malheur.
+
+Marie Dmitrievna essaya de la calmer, mais Natacha, se redressant tout à
+coup et retombant sur le canapé, s'écria: «Sortez, sortez, vous me
+méprisez, vous me détestez!»
+
+Marie Dmitrievna tint bon, et continua à la sermonner et à lui répéter
+combien il était urgent de cacher ce déplorable scandale à son père, et
+que personne n'en saurait rien si elle consentait à ne pas se trahir.
+Natacha ne disait mot, ses larmes cessèrent, et le frisson et le
+tremblement de la fièvre s'emparèrent d'elle. Marie Dmitrievna lui
+glissa un oreiller sous la tête, la couvrit de deux couvertures bien
+chaudes, et la quitta, persuadée qu'elle finirait par s'endormir. Mais
+le sommeil ne lui vint pas: ses yeux restèrent grands ouverts et fixes,
+son visage conserva une pâleur mate, elle ne versa plus une larme, et
+Sonia, qui s'approcha d'elle à plusieurs reprises pendant cette longue
+nuit, ne put en tirer un seul mot.
+
+Le comte revint le lendemain pour l'heure du déjeuner. Il était de très
+belle humeur: sa vente ayant été heureusement terminée, rien ne le
+retenait plus à Moscou, et il avait hâte d'aller retrouver la comtesse,
+qui lui manquait. Marie Dmitrievna lui annonça que, sa fille s'étant
+trouvée sérieusement malade la veille, elle avait fait venir un médecin,
+et que d'ailleurs elle allait maintenant beaucoup mieux. Natacha gardait
+la chambre: assise à la croisée, les lèvres serrées, les yeux secs et
+fiévreux, elle suivait des yeux, avec une curiosité inquiète, les
+voitures et les piétons, et se retournait vivement chaque fois quelqu'un
+entrait chez elle. Elle attendait évidemment des nouvelles d'Anatole,
+elle espérait le voir arriver ou en recevoir un mot!
+
+Le bruit des pas de son père la fit tressaillir, mais, à sa vue,
+l'expression de sa figure, un moment émue, redevint froide et irritée:
+elle ne se leva même pas.
+
+«Qu'as-tu, mon ange, tu es malade? lui dit-il.
+
+--Oui,» répondit-elle après quelques instants de silence. Ses questions
+furent pleines de sollicitude, et il lui demanda si son abattement
+n'avait pas pour cause quelque pénible différend survenu entre elle et
+son fiancé: elle le rassura, et le pria de ne pas s'en préoccuper. Marie
+Dmitrievna lui confirma ces assurances. Cependant le comte ne fut dupe,
+ni de la prétendue maladie de sa fille, ni du changement qui s'était
+opéré en elle, ni du trouble des visages de Marie Dmitrievna et de
+Sonia: il devina qu'un grave événement avait dû se passer en son
+absence, mais la crainte d'apprendre qu'il n'était pas à l'honneur de sa
+fille, et de compromettre son insouciante gaieté, l'empêcha de
+questionner; il se rassura, se persuada qu'il n'y avait là rien
+d'important, et se borna à regretter qu'une raison de santé retardât de
+quelques jours leur départ pour la campagne.
+
+
+XIX
+
+
+Pierre, depuis l'arrivée de sa femme à Moscou, projetait de s'en
+absenter afin de ne pas rester plus longtemps sous le même toit qu'elle;
+la vive impression que Natacha avait produite sur lui, dans ces derniers
+temps, contribua également à précipiter l'exécution de son projet. Il
+alla à Tver rendre visite à la veuve de Bazdéïew, qui lui avait promis
+de lui donner certains mémoires du défunt.
+
+On lui remit à son retour une lettre de Marie Dmitrievna, qui l'invitait
+à passer chez elle au plus tôt pour se concerter sur un sujet des plus
+graves qui concernait Bolkonsky et Natacha. Pierre avait évité depuis
+quelque temps de se trouver avec Natacha, vers laquelle il se sentait
+entraîné par un sentiment plus violent que ne le comportait sa double
+qualité d'homme marié et d'ami de son fiancé; mais, en dépit de ses
+résolutions, il plaisait, à ce qu'il paraît, au hasard de les réunir:
+«Que s'est-il donc passé? Qu'ai-je à y voir? pensait-il en s'habillant.
+Pourvu qu'André arrive et que le mariage se fasse!»
+
+Au moment où il traversait un des boulevards, quelqu'un l'interpella:
+
+«Pierre! Depuis quand es-tu donc de retour?»
+
+Pierre se retourna. Une paire de magnifiques trotteurs gris, attelés à
+un traîneau de maître, emportaient dans une direction contraire, au
+milieu d'un nuage de neige, Anatole et son éternel compagnon Makarine.
+Le premier, dont le visage frais et coloré était à moitié caché par son
+collet de castor, se tenait droit et cambré dans la pose classique des
+élégants, et son tricorne à panache blanc, mis de côté sur sa tête
+légèrement inclinée en avant, laissait à découvert ses cheveux frisés et
+pommadés, que la fine poussière de la neige couvrait d'un reflet
+d'argent.
+
+«Dieu me pardonne, voilà le vrai sage, se dit Pierre: il ne voit rien au
+delà du plaisir présent; rien ne l'inquiète, aussi est-il toujours gai
+et dispos! Que ne donnerais-je pour être comme lui?»
+
+Le laquais de Marie Dmitrievna lui annonça, en l'aidant à se débarrasser
+de sa pelisse, que sa maîtresse l'attendait dans sa chambre à coucher.
+
+En arrivant dans la salle, il aperçut Natacha assise près de la fenêtre.
+Une expression de dureté inusitée était répandue sur ses traits pâles et
+défaits. Quand elle le vit entrer, elle se leva en fronçant les
+sourcils, et sortit sans se départir de sa réserve.
+
+«Qu'y a-t-il demanda Pierre en entrant chez Marie Dmitrievna.
+
+--Ah! il se passe de jolies choses! lui répondit-elle. Voilà
+cinquante-huit ans que je suis de ce monde et je n'avais pas encore vu
+pareille honte!» Après avoir fait promettre à Pierre de garder le
+secret, elle lui raconta que Natacha avait rendu sa parole à son fiancé
+sans en prévenir ses parents, qu'une folle passion pour Kouraguine en
+était la cause, que sa femme y avait donné les mains et s'était plue à
+faciliter leurs entrevues, et qu'enfin, perdant la tête, Natacha,
+pendant l'absence du vieux comte, avait consenti à fuir avec Anatole,
+afin de se marier clandestinement avec lui.»
+
+Pierre écoutait bouche béante, et n'en croyait pas ses oreilles! Comment
+était-il possible que Natacha, cette charmante enfant si passionnément
+aimée de Bolkonsky, se fût éprise d'un imbécile comme cet Anatole, que
+lui, Pierre, savait être marié, et cela au point de rompre avec son
+fiancé et de se laisser enlever! Il ne pouvait ni le comprendre ni
+l'admettre.
+
+La sympathique figure de Natacha ne s'alliait pas dans son esprit avec
+autant d'abjection, de cruauté et de sottise: «Elles sont toutes les
+mêmes, se dit-il en pensant à sa femme; je ne suis donc pas le seul qui
+se soit attaché à une vilaine créature!...» Et son coeur saignait pour
+son ami: «Quel coup, grand Dieu, porté à son orgueil!» Plus il le
+plaignait, plus il sentait grandir en lui son mépris et son aversion
+pour Natacha, qui tout à l'heure avait passé devant lui en se drapant
+dans une dignité glaciale.... Il ne se doutait pas, hélas! que, sous ce
+masque de froideur hautaine, l'âme de la malheureuse enfant débordait de
+désespoir, de honte et d'humiliation!
+
+«L'épouser?... mais c'est impossible, il est marié!
+
+--Marié! s'écria Marie Dmitrievna. De mieux en mieux!... Misérable!
+scélérat! Elle qui l'attend, qui l'espère!... Cette fois du moins elle
+ne l'attendra plus, je me charge de tout lui dire!»
+
+Pierre la mit au courant de tous les détails de cette mystérieuse
+histoire, et Marie Dmitrievna, après avoir exhalé sa colère dans une
+bordée d'injures, le pria d'obtenir de son beau-frère qu'il s'éloignât
+de Moscou; elle craignait de voir le comte ou le prince André, qui était
+sur le point d'arriver, le provoquer en duel, en apprenant sa conduite,
+et, avant tout, elle tenait absolument à la leur cacher à tous deux.
+Pierre, qui ne s'était pas encore rendu complètement compte des
+conséquences possibles de ce scandale, lui promit d'agir dans ce sens.
+
+«Pas un mot au comte, tu entends, sois sur tes gardes si tu le vois, et
+moi je vais lui parler, à elle. Veux-tu rester à dîner?»
+
+Le comte entra peu après au salon avec un air chagrin et troublé: sa
+fille venait en effet de lui avouer sa rupture avec Bolkonsky:
+
+«Un vrai malheur, mon cher, lorsque ces fillettes sont abandonnées à
+elles-mêmes, et que leur mère n'est pas là! Je regrette beaucoup, je
+vous l'avoue, d'être venu ici.... Savez-vous ce qu'elle a fait? Je vais
+être franc avec vous: elle a rompu avec André, sans prendre conseil de
+personne. Ce mariage ne m'a jamais fort convenu, il est vrai, quoique le
+prince soit assurément très bien; mais l'épouser en dépit de son père,
+cela me semblait de mauvais augure pour eux, et Natacha trouvera des
+partis à revendre. Ce qui me contrarie surtout dans tout cela, c'est que
+leur engagement durait déjà depuis plusieurs mois, et qu'on ne fait pas
+une démarche aussi décisive sans en prévenir son père et sa mère....
+Aussi, la voilà malade! Dieu sait ce qu'elle a! Oui, cher comte, tout va
+de travers quand la mère n'est pas là.» Pierre, le voyant si accablé,
+essaya de changer le sujet de la conversation, mais l'autre y revenait
+obstinément.
+
+«Natacha est un peu souffrante,» dit Sonia, qui entrait à ce moment;
+alors, s'adressant à Pierre avec une émotion contenue, elle ajouta:
+«elle désire vous voir: elle est dans sa chambre, Marie Dmitrievna y est
+aussi, et elle vous prie d'y passer.
+
+--C'est ça, elle sait que vous êtes lié avec Bolkonsky, et elle tient
+sûrement à vous charger d'un message, dit le comte:--Mon Dieu, mon Dieu,
+tout allait si bien; faut-il que...» Et il sortit en pressant de ses
+mains les rares mèches de cheveux gris qui flottaient sur son front.
+
+Marie Dmitrievna avait appris à Natacha que Kouraguine était marié.
+Natacha avait refusé de la croire et insistait pour entendre la vérité
+de la bouche même de Pierre. Elle était pâle et comme pétrifiée; son
+regard interrogateur se fixa sur lui à son entrée, avec un éclat
+fiévreux. Sans même le saluer d'un signe de tête, elle ne le quittait
+pas des yeux, comme si elle cherchait à deviner en lui un ami ou un
+ennemi de plus pour Anatole, car la personnalité de Pierre n'existait
+pas évidemment pour elle en ce moment.
+
+«Il sait tout! dit Marie Dmitrievna; qu'il parle donc et tu verras si
+j'ai dit vrai.»
+
+Natacha, semblable au gibier traqué qui voit venir sur lui les chasseurs
+et les chiens, portait de l'un à l'autre ses regards égarés.
+
+«Natalia Ilinischna, dit Pierre en baissant les yeux, car il se sentait
+pris d'une profonde pitié pour elle et d'un invincible dégoût pour la
+mission qui lui était dévolue,--vrai ou faux, peu importe, car....
+
+--C'est donc faux, il n'est pas marié!
+
+--Non, c'est vrai, il est marié!
+
+--Et marié depuis longtemps? Donnez-m'en votre parole d'honneur.»
+
+Pierre la lui donna.
+
+«Est-il encore ici? demanda-t-elle d'une voix saccadée.
+
+--Oui, je viens de l'apercevoir.»
+
+Elle ne put en dire davantage: d'un geste de la main elle les supplia de
+la laisser seule, ses forces l'abandonnaient.
+
+
+XX
+
+
+Pierre ne resta pas à dîner, et s'en alla, dès qu'il eut quitté Natacha,
+à la recherche de Kouraguine, dont le nom seul faisait affluer tout son
+sang à son coeur avec une telle violence qu'il en perdait la
+respiration. Il le chercha partout, aux montagnes de glace et chez les
+bohémiens, et se rendit enfin au club, où tout marchait comme
+d'habitude: les membres se réunissaient pour dîner et causaient entre
+eux des nouvelles du jour; le domestique de service, qui était au
+courant de ses habitudes, lui annonça que son couvert était mis dans la
+petite salle à manger, que le prince Michel Zakharovitch lisait dans la
+bibliothèque, mais que Paul Timoféitch n'était pas encore là; une de ses
+connaissances, qui parlait de la pluie et du beau temps, s'interrompit
+pour lui demander s'il était vrai, comme on le racontait en ville, que
+Kouraguine eût enlevé Mlle Rostow. Pierre répondit en riant que c'était
+une pure invention, car il sortait à l'instant de chez les Rostow. Il
+s'enquit, à son tour, d'Anatole. On lui répondit qu'on ne l'avait pas
+encore vu, mais qu'on l'attendait. Il regardait curieusement cette foule
+indifférente et tranquille, qui se doutait si peu de ce qui se passait
+dans son âme, et il se mit à se promener dans les salons, jusqu'au
+moment où le dîner fut servi. Ne voyant pas venir Anatole, il retourna
+chez lui.
+
+Anatole était resté à dîner chez Dologhow, avec lequel il avait à causer
+sur le moyen de reprendre l'entreprise manquée et de revoir Natacha. De
+là il se rendit chez sa soeur pour lui demander de lui ménager encore un
+rendez-vous. Lorsque Pierre revint enfin à la maison après ses
+infructueuses recherches, son valet de chambre lui apprit que le prince
+Anatole était chez la comtesse, où il y avait beaucoup de monde.
+
+Sans s'approcher de sa femme, qu'il n'avait pas encore vue depuis son
+retour et qui dans ce moment lui inspirait la répulsion la plus
+profonde, il marcha droit sur Anatole.
+
+«Ah! Pierre, lui dit la comtesse, sais-tu la situation de notre pauvre
+Anatole?...» Elle s'arrêta court, car le visage de son mari, ses yeux
+brillants et sa démarche décidée laissaient entrevoir la même colère et
+la même violence qu'elle avait éprouvées à ses dépens à la suite de son
+duel avec Dologhow.
+
+«Le mal et la dépravation sont toujours à vos côtés, lui dit-il en
+passant.--Venez, Anatole, j'ai à vous parler.»
+
+Le frère jeta un regard à sa soeur, et se leva sans mot dire; son
+beau-frère le prit par le bras, et l'entraîna hors du salon.
+
+«Si vous vous permettez chez moi...» lui murmura Hélène à l'oreille,
+mais Pierre ne daigna pas lui répondre. Bien qu'Anatole le suivît avec
+sa désinvolture habituelle, sa figure trahissait néanmoins une certaine
+inquiétude.
+
+Entré dans son cabinet, Pierre en referma la porte, et, se retournant
+vers lui, le regarda en face:
+
+«Vous vous êtes engagé à épouser la comtesse Rostow?... Vous vouliez
+donc l'enlever?
+
+--Mon très cher, reprit Anatole en français, il ne me plaît pas de
+répondre à des questions posées sur ce ton.»
+
+La figure déjà blême de Pierre se décomposa de fureur: empoignant son
+beau-frère de sa puissante main par le collet de son uniforme, il le
+secoua dans tous les sens, jusqu'à ce qu'une terreur indicible se
+peignît sur les traits de ce dernier:
+
+«Quand je vous dis qu'il faut que je vous parle? poursuivit Pierre.
+
+--Mais voyons, est-ce bête tout cela! dit Anatole une fois délivré de
+son étreinte, et tâtant son collet, qui avait perdu un bouton dans la
+lutte.
+
+--Vous êtes un misérable, un scélérat!... et je ne sais ce qui m'empêche
+de vous aplatir le crâne avec cela!» s'écria Pierre avec une violence
+qu'accentuaient encore les mots français qu'il employait, et en le
+menaçant d'un lourd presse-papiers, qu'il remit aussitôt sur son bureau.
+«Avez-vous promis mariage?... Parlez!
+
+--Je... je... ne crois pas.... Du reste, je n'aurais pu le promettre....
+
+--Avez-vous de ses lettres, en avez-vous?» s'écria Pierre en
+l'interrompant et en se rapprochant de lui.
+
+Anatole le regarda, plongea vivement sa main dans sa poche et en retira
+un portefeuille.
+
+Pierre saisit la lettre qu'il lui tendit, et, le poussant avec force de
+côté, se laissa tomber sur le divan:
+
+«Je ne vous toucherai pas, ne craignez rien,» ajouta-t-il en répondant à
+un geste terrifié d'Anatole. «Les lettres d'abord! continua Pierre avec
+une nouvelle insistance.... Ensuite vous quitterez Moscou demain même!
+
+--Mais comment pourrais-je...?
+
+--Troisièmement, vous ne direz jamais un mot, une syllabe de ce qui
+s'est passé entre vous et la comtesse: je n'ai pas sans doute le moyen
+de vous y contraindre, mais si vous avez conservé un reste d'honnêteté,
+vous...»
+
+Il se leva et fit quelques pas en silence. Anatole, assis à une table,
+se mordait les lèvres et fronçait les sourcils.
+
+«Vous devez pourtant comprendre qu'en dehors de vos plaisirs il y a le
+bonheur et le repos d'autrui, et que, pour vous amuser, vous ruinez
+toute une existence. Amusez-vous avec des femmes comme la mienne, si
+cela vous plaît: celles-là, du moins, savent ce qu'on attend d'elles, et
+avec elles vous êtes dans votre droit: elles ont, pour se défendre, les
+mêmes armes que vous, l'expérience que donne la corruption! Mais
+promettre le mariage à une jeune fille, la tromper, lui voler son
+honneur...! Comment ne voyez-vous pas que c'est aussi lâche que de
+frapper un vieillard ou un enfant!...» Pierre se tut et regarda sans
+colère Anatole d'un air interrogateur.
+
+«Ma foi, je n'en sais rien, répliqua Anatole qui retrouvait son aplomb à
+mesure que Pierre se calmait. Je n'en sais rien et n'en veux rien
+savoir, mais vous m'avez dit des choses que, comme homme d'honneur, je
+ne saurais ni entendre ni ne laisser dire.»
+
+Pierre le regarda stupéfait, et se demanda où il voulait en venir.
+
+«Bien que vous me les ayez dites en tête-à-tête, je ne puis pas les....
+
+--Vous me demandez satisfaction? dit Pierre avec ironie.
+
+--Vous pouvez au moins rétracter vos paroles... si vous tenez à ce que
+j'agisse comme vous le désirez.... Hein?
+
+--Je les rétracte, je le les rétracte, et vous prie de m'excuser,
+murmura Pierre en regardant involontairement le trou qu'avait lissé
+après lui le bouton qu'il avait arraché. Et je puis même vus offrir de
+l'argent pour faire la route, s'il vous en faut?»
+
+Anatole sourit; ce sourire banal et servile, si habituel à Hélène,
+l'exaspéra:
+
+«Oh! race infâme et sans coeur!» s'écria-t-il en quittant la chambre.
+
+Le lendemain matin, Anatole était parti pour Pétersbourg.
+
+
+XXI
+
+
+Pierre se rendit chez Marie Dmitrievna et lui annonça qu'il s'était
+conformé en tous points à sa volonté, et que Kouraguine n'était plus à
+Moscou. Il trouva toute la maison bouleversée et consternée. Natacha
+était très gravement malade, et Marie Dmitrievna lui confia, sous le
+sceau du plus grand secret, que dans la nuit qui avait suivi la
+révélation du mariage d'Anatole, elle s'était empoisonnée avec de
+l'arsenic qu'elle s'était procuré en cachette. Après en avoir avalé une
+petite dose, la terreur s'était emparée d'elle, et, réveillant Sonia,
+elle lui avait avoué ce qu'elle venait de faire. Comme on avait employé
+à temps les moyens les plus énergiques, tout danger était maintenant
+conjuré; mais, comme son état de faiblesse s'opposait à un prochain
+départ, on avait prévenu la comtesse, et on l'attendait bientôt. Pierre
+rencontra le comte, effaré, abattu, et Sonia qui pleurait à chaudes
+larmes. Natacha était invisible.
+
+Il dîna ce jour-là au club: chacun y parlait de l'enlèvement manqué,
+mais il persista à le nier avec opiniâtreté; il se disait qu'il était de
+son devoir d'étouffer cette triste affaire, et de sauver la réputation
+de Natacha, et il assurait à qui voulait l'entendre qu'elle avait tout
+simplement refusé la main de son beau-frère.
+
+Le retour du prince André lui inspirait une vive crainte.
+
+Les bruits de la ville étant parvenus aux oreilles du vieux prince,
+grâce à Mlle Bourrienne, il avait exigé qu'on lui montrât la lettre de
+refus envoyée par Natacha à la princesse Marie. Cette lecture l'avait
+mis de belle humeur, et il attendait son fils avec une joyeuse
+impatience.
+
+Peu de jours après le départ d'Anatole, Pierre reçut enfin un mot du
+prince André, qui le priait de passer chez lui.
+
+Il était arrivé la veille au soir, et son père, lui remettant aussitôt
+le billet de Natacha, que Mlle Bourrienne avait traîtreusement enlevé à
+la princesse Marie, s'était plu à lui conter l'enlèvement de sa
+fiancée, en y ajoutant force détails de son invention.
+
+Pierre, qui s'attendait à le trouver dans un état semblable à celui de
+Natacha, fut frappé de surprise, en entrant dans le salon, de l'entendre
+parler très haut et avec vivacité, dans la pièce voisine, d'une récente
+intrigue dont Spéransky avait été la victime. La princesse Marie vint à
+sa rencontre en soupirant; indiquant du regard le cabinet de son frère,
+elle essayait de témoigner de la sympathie à sa douleur, mais Pierre lut
+sans peine sur sa figure la satisfaction que lui causait cette rupture,
+et l'effet qu'avait produit sur elle la trahison de Natacha.
+
+«Il assure qu'il s'y attendait, dit-elle.... Sans doute sa fierté
+l'empêche de dire tout ce qu'il pense, mais, quoi qu'il en soit, il se
+soumet avec beaucoup plus de philosophie que je ne m'y attendais.
+
+--Est-ce que vraiment la rupture est complète?» demanda Pierre.
+
+La princesse Marie le regarda, étonnée: elle ne comprenait pas qu'on pût
+encore en douter. Pierre passa dans le cabinet; son ami, en habit civil,
+debout en face de son père et du prince Mestchersky, discutait et
+gesticulait avec chaleur. Sa santé, on le voyait, s'était tout à fait
+rétablie, mais une nouvelle ride se creusait entre ses sourcils. Il
+parlait de Spéransky, de son exil imprévu, de sa prétendue trahison,
+dont le bruit venait seulement de parvenir à Moscou.
+
+«Tous ceux qui, il y a un mois, le portaient aux nues, disait le prince
+André, ceux-là même qui étaient incapables d'apprécier ses desseins,
+l'accusent et le condamnent aujourd'hui! Rien n'est facile comme de
+juger un homme en disgrâce et de le rendre responsable des fautes qu'un
+autre a commises; quant à moi, je soutiens que, s'il a été fait quelque
+bien sous ce règne, c'est à lui seul qu'on le doit.» Il s'interrompit à
+la vue de Pierre: un tressaillement nerveux passa sur son visage, et une
+violente irritation se peignit sur ses traits: «La postérité lui rendra
+justice!» ajouta-t-il.
+
+«Ah! te voilà! continua-t-il en se tournant vers Pierre, tu vas bien?...
+Il me semble que tu as encore engraissé!» Et il reprit avec vivacité la
+discussion entamée, pendant que la ride de son front s'accentuait de
+plus en plus.
+
+«Oui, je vais bien,» répondit-il à une question de Pierre, d'un air qui
+semblait dire: «Je me porte bien, mais qu'importe ma santé, qui
+intéresse-t-elle?» Après avoir échangé quelques mots avec lui sur le
+mauvais état des routes depuis la frontière de Pologne, sur les
+personnes qu'il avait vues et qui connaissaient Pierre, sur le
+gouverneur suisse, M. Dessalles, qu'il avait ramené pour son fils, il se
+mêla de nouveau, avec une vivacité toujours croissante, à la
+conversation qui se continuait entre les deux vieillards.
+
+«S'il y avait eu trahison, on aurait des preuves de ses relations
+secrètes avec Napoléon, et ces preuves seraient livrées à la publicité!
+Personnellement, poursuivit-il, je n'ai jamais aimé Spéransky, mais
+j'aime la justice!» Pierre devina que son ami éprouvait impérieusement
+le besoin, comme il l'avait si souvent éprouvé lui-même, de s'échauffer,
+et de disputer sur un sujet quelconque, afin d'oublier, si c'était
+possible, et de chasser loin de lui des pensées par trop accablantes.
+
+Le prince Mestchersky ne tarda pas à les quitter, et le prince André,
+prenant le bras de Pierre, l'emmena dans sa chambre. Un lit de camp
+venait d'y être déballé, et des caisses, des malles ouvertes gisaient
+tout autour. S'approchant de l'une d'elles, il en retira une cassette,
+et y prit un paquet soigneusement enveloppé. Il garda le silence, et ses
+mouvements étaient brusques et saccadés; se relevant avec vivacité, il
+hésita une seconde, et, tournant vers Pierre un visage sombre:
+
+«Pardon de te déranger...» dit-il à travers ses lèvres serrées. Pierre,
+pressentant qu'il allait lui parler de Natacha, ne put dissimuler, sur
+sa bonne et large figure, un sentiment de sympathie et de compassion qui
+ne fit qu'augmenter la sourde irritation de son ami; André s'efforçait
+de prendre un ton ferme, mais sa voix sonnait faux: «J'ai essuyé un
+refus de la part de la comtesse Rostow.... J'ai vaguement entendu parler
+d'une proposition, ou de quelque chose de semblable, qui lui aurait été
+faite par ton beau-frère.... Est-ce vrai?
+
+--C'est vrai, et ce n'est pas vrai, répondit Pierre.
+
+--Voici ses lettres et son portrait, poursuivit le prince André en
+l'interrompant. Rends-les à la comtesse..., si tu la vois.
+
+--Elle est très malade.
+
+--Elle est donc ici?... Et le prince Kouraguine? demanda-t-il vivement.
+
+--Il est parti il y a longtemps: elle a été à toute extrémité!...
+
+--Sa maladie me fait beaucoup de peine...» Et le sourire méchant de son
+père passa sur ses lèvres serrées: «Monsieur Kouraguine ne l'a donc
+point honorée de sa main?
+
+--Il ne pouvait l'épouser, étant marié.
+
+--Et puis-je savoir où se trouve à présent Monsieur votre beau-frère?
+
+--Il est allé à Péters... je n'en sais rien au juste.
+
+--Du reste, cela m'est indifférent. Tu diras à la comtesse Rostow
+qu'elle a toujours été et est encore parfaitement libre, et que je lui
+souhaite tout le bien possible.»
+
+Pierre prit le paquet de lettres. Le prince André, qui semblait chercher
+s'il n'avait rien oublié de tout ce qu'il avait à dire, et attendre que
+Pierre lui fît quelque autre confidence, l'interrogea du regard:
+
+«Écoutez-moi, rappelez-vous notre discussion à Pétersbourg....
+
+--Je me la rappelle; je soutenais qu'il fallait pardonner à la femme
+tombée, mais je ne suis pas allé jusqu'à dire que je le ferais, le cas
+échéant.... Je ne le puis pas!
+
+--Le cas n'est pas le même,» répliqua Pierre.
+
+Le prince André, sans le laisser achever, s'écria:
+
+«Oui, aller redemander sa main, être généreux, et ainsi de suite....
+C'est très noble certainement, mais je me sens incapable de marcher sur
+les brisées de «Monsieur» Kouraguine. Si tu tiens à rester mon ami, ne
+me parle plus jamais d'elle, ni de tout cela!... Et maintenant adieu....
+Tu lui remettras ces lettres, n'est-ce pas?»
+
+Pierre le quitta et alla trouver la princesse Marie; elle était en ce
+moment auprès de son vieux père, qui lui parut plus gai que de coutume.
+Rien qu'à les voir, il comprit tout de suite de quel mépris et de quelle
+inimitié ils étaient animés contre les Rostow, et qu'il était impossible
+de prononcer devant eux le nom de celle qui aurait pu, à tout prendre,
+trouver facilement un autre parti que le prince André.
+
+Il fut question à table de la guerre qui allait éclater. Le prince André
+parlait sans discontinuer, se querellant tantôt avec son père, tantôt
+avec Dessalles, poussé par une excitation fébrile, dont Pierre ne
+devinait que trop bien la cause.
+
+
+XXII
+
+
+Pierre retourna chez les Rostow dans la soirée pour remplir sa mission.
+Natacha était au lit, le comte au club; il remit les lettres à Sonia, et
+passa chez Marie Dmitrievna, qui était très désireuse de savoir comment
+le prince André avait supporté sa déception. Sonia entra un instant
+après:
+
+«Natacha tient à voir le comte, dit-elle.
+
+--Mais comment le mener chez elle, où tout est en désordre? demanda
+Marie Dmitrievna.
+
+--Elle s'est levée, et attend le comte au salon,» répliqua Sonia.
+
+Marie Dmitrievna haussa les épaules:
+
+«Quand sa mère arrivera-t-elle? Je suis à bout de forces. Quant à toi,
+ménage-la, ne lui dis pas tout; elle fait tellement pitié, qu'on n'a pas
+le coeur de l'accabler.»
+
+Natacha, amaigrie, pâle, mais n'ayant nullement l'air humilié, comme
+Pierre s'y attendait, le reçut debout au milieu du salon. Elle hésita en
+le voyant entrer, ne sachant si elle devait avancer ou rester en place.
+
+Il pressa le pas, pensant que, comme toujours, elle allait lui tendre la
+main, mais elle s'arrêta tout à coup en suffoquant, et laissa retomber
+ses bras le long de son corps: c'était, sans qu'elle y songeât, sa pose
+habituelle, lorsque autrefois elle se préparait à chanter au milieu de
+la salle; mais aujourd'hui, comme l'expression de sa figure était
+changée!
+
+«Pierre Kirilovitch, lui dit-elle précipitamment, le prince Bolkonsky
+était votre ami... est votre ami, ajouta-t-elle en se reprenant, car il
+lui semblait, au milieu de ce chaos, que rien de ce qui avait été
+n'existait plus. Il m'a dit de m'adresser à vous si...»
+
+Pierre la regardait en silence; jusqu'à ce moment il l'avait, à part
+lui, accablée de reproches sanglants, il avait même essayé de la
+mépriser dans le fond de son coeur; mais à présent, à mesure qu'il
+sentait grandir la compassion qu'elle lui inspirait, ses reproches
+s'envolaient un à un.
+
+«Il est ici, dites-lui que je le prie de... me pardonner!» Sa voix se
+brisa, elle était vaincue par l'émotion, mais elle ne pleurait pas.
+
+«Oui, je le lui dirai,» murmura Pierre, ne sachant que lui répondre.
+
+Natacha, effrayée de l'intention qu'il pouvait prêter à ses paroles,
+reprit vivement:
+
+«Oh! je sais que tout est fini, et que cela ne peut plus se renouer,
+mais je suis tourmentée du mal que je lui ai fait. Dites-lui qu'il me
+pardonne, qu'il me pardonne!... ajouta-t-elle en tremblant
+convulsivement, et en se laissant tomber sur un fauteuil.
+
+--Oui, je lui dirai tout, répondit Pierre avec une profonde émotion,
+mais j'aurais désiré savoir une chose....
+
+--Laquelle?
+
+--J'aurais voulu savoir si vous avez aimé ce... (il rougit, ne sachant
+comment qualifier Anatole...) si vous avez aimé ce vilain homme?
+
+--Oh! ne l'appelez pas ainsi! Je ne sais pas... je ne sais plus rien!»
+
+Une pitié, telle qu'il n'en avait jamais ressenti une pareille, un
+sentiment de profonde et ineffable tendresse, envahit si violemment
+l'âme de Pierre, que les larmes jaillirent de ses yeux: il les sentait
+couler sous les verres de ses lunettes, et espérait qu'elle ne les
+remarquerait pas:
+
+«N'en parlons plus, mon enfant,» lui dit-il en se remettant peu à peu.
+Natacha fut frappée de la douceur et de la sincérité de sa voix. «N'en
+parlons plus, mon enfant, répéta-t-il; je lui dirai tout, mais au moins
+accordez-moi une chose: considérez-moi comme votre ami; si jamais il
+vous faut un conseil, un appui, ou simplement si vous avez besoin
+d'épancher votre coeur dans un autre... pas à présent, mais lorsque vous
+verrez clair au dedans de vous-même, souvenez-vous de moi!...» Et, lui
+prenant la main, il la baisa. «Je serais heureux de pouvoir vous être
+utile....
+
+--Ne me parlez pas ainsi, je ne le mérite pas!» s'écria Natacha, en se
+levant pour s'en aller; mais Pierre la retint: il avait encore quelque
+chose à lui dire, et lorsqu'il le lui eut dit, il s'étonna de sa
+hardiesse:
+
+--C'est à vous que je redirai de ne pas parler ainsi, poursuivit-il, car
+vous avez encore toute une vie devant vous!
+
+--Non, je n'ai plus rien, tout est perdu pour moi! s'écria-t-elle.
+
+--Non, tout n'est pas perdu, continua Pierre en s'animant: si j'étais
+un autre que moi, si j'étais le plus beau, le plus intelligent, le
+meilleur des hommes, si j'étais libre, je vous aurais demandé, à genoux,
+à l'instant même, votre main et votre amour!»
+
+Natacha, qui n'avait pas encore pu pleurer, fondit en larmes à ces
+paroles, et quitta l'appartement en le remerciant d'un regard
+reconnaissant et attendri.
+
+Retenant ses pleurs avec peine, il sortit également en toute hâte et,
+après avoir passé sa pelisse tant bien que mal, il se jeta dans son
+traîneau.
+
+«Où faut-il vous mener? demanda le cocher.
+
+--Où? se dit Pierre à lui-même, mais où peut-on aller à présent?
+Certainement pas au club, pour y voir cette foule d'indifférents? ...»
+Tout lui semblait maintenant si misérable, comparé au sentiment
+d'affection et d'amour qui l'avait envahi, à ce long et doux regard
+qu'elle avait attaché sur lui à travers ses larmes!
+
+«À la maison!» cria Pierre, en rejetant derrière lui, malgré les dix
+degrés de froid, sa grosse fourrure d'ours, et en découvrant sa large
+poitrine qui se soulevait de bonheur.
+
+Le temps était admirablement clair: au-dessus des rues sales et
+obscures, au-dessus des toits qui s'enchevêtraient les uns dans les
+autres, s'étendait la voûte foncée du ciel toute constellée d'étoiles.
+En contemplant ces hautes et mystérieuses sphères, si bien en harmonie
+avec l'état de son âme, il oubliait l'outrageante abjection de la terre.
+Au moment où il débouchait sur l'Arbatskaïa, un large espace du sombre
+horizon s'ouvrit devant ses yeux. Tout au milieu rayonnait une pure
+lumière, dont la brillante chevelure, entourée d'astres scintillants, se
+déployait majestueusement sur l'extrême limite de notre globe: c'était
+la fameuse comète de 1811, celle-là même qui, au dire de chacun,
+annonçait des calamités sans nombre et la fin du monde. Mais elle
+n'éveilla aucune terreur superstitieuse dans le coeur de Pierre, et ses
+yeux humides de pleurs l'admiraient au contraire avec extase. Ne
+semblait-elle pas être venue s'enfoncer dans ce coin de la terre comme
+une flèche dont la parabole aurait franchi avec une rapidité
+vertigineuse l'incommensurable espace, et qui maintenant, relevant
+au-dessus d'elle son long et lumineux panache, se jouait au loin dans
+l'infini! Il lui sembla que sa céleste lueur dissipait les ténèbres de
+son âme, et lui laissait entrevoir les clartés divines d'une nouvelle
+existence!
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+I
+
+
+À la fin de l'année 1811, les souverains de l'Europe occidentale
+renforcèrent leurs armements, et concentrèrent leurs troupes. En 1812,
+ces forces réunies, qui se composaient de millions d'hommes, y compris,
+et ceux qui les commandaient, et ceux qui devaient les approvisionner,
+se mettaient en marche vers les frontières de la Russie, qui, de son
+côté, dirigeait ses soldats vers le même but. Le 12 juin, les armées de
+l'Occident entrèrent en Russie, et la guerre éclata!... C'est-à-dire
+qu'à ce moment eut lieu un événement en complet désaccord avec la raison
+et avec toutes les lois divines et humaines!
+
+Ces millions d'êtres se livraient mutuellement aux crimes les plus
+odieux: meurtres, pillages, fraudes, trahisons, vols, incendies,
+fabrication de faux assignats... tous les forfaits étaient à l'ordre du
+jour, et en si grand nombre, que les annales judiciaires du monde entier
+n'auraient pu en fournir autant d'exemples pendant une longue suite de
+siècles!... Et cependant ceux qui les commettaient ne se regardaient pas
+comme criminels!
+
+Où trouver les causes de ce fait aussi étrange que monstrueux? Les
+historiens assurent naïvement qu'ils les ont découvertes dans l'insulte
+faite au duc d'Oldenbourg, dans la non observation du blocus
+continental, dans l'ambition effrénée de Napoléon, dans la résistance de
+l'Empereur Alexandre, dans les fautes de la diplomatie, etc., etc.
+
+Il aurait donc suffi, s'il fallait les en croire, que Metternich,
+Roumiantzow ou Talleyrand eussent rédigé, entre une réception de cour et
+un raout, une note bien tournée, ou que Napoléon eût adressé à Alexandre
+un: «Monsieur mon frère, je consens à restituer le duché
+d'Oldenbourg...», pour que la guerre n'eût pas lieu!
+
+On conçoit aisément que tel devait être le point de vue des
+contemporains. Ainsi qu'il l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, Napoléon
+attribuait exclusivement la guerre aux intrigues de l'Angleterre, tandis
+que de leur côté les membres du Parlement anglais donnaient pour
+prétexte son ambition insatiable; le duc d'Oldenbourg, l'insulte dont il
+avait été l'objet; les marchands, le blocus continental qui ruinait
+l'Europe; les vieux soldats et les généraux, l'absolue nécessité de les
+employer activement; les légitimistes, le devoir sacré de soutenir les
+bons principes; les diplomates, l'alliance austro-russe de 1809, que
+l'on n'avait pas su dissimuler au cabinet des Tuileries, et la
+difficulté que présenterait la rédaction d'un mémorandum, portant, par
+exemple, le n° 178. Ces raisons, jointes à une foule d'autres, d'une
+nature plus infime et provenant de la diversité des points de vue
+personnels, ont pu sans doute satisfaire les contemporains, mais pour
+nous, pour nous qui sommes la postérité, et qui envisageons dans son
+ensemble la grandeur de l'événement et qui en approfondissons la vraie
+raison d'être dans sa terrible réalité, elles ne sauraient nous paraître
+suffisantes. Nous ne saurions comprendre que des millions de chrétiens
+se soient entretués parce que Napoléon était un ambitieux, parce
+qu'Alexandre avait montré de la fermeté, l'Angleterre de la ruse, ou
+parce que le duc d'Oldenbourg avait été insulté! Où est donc le lien
+entre ces circonstances et le fait même du meurtre et de la violence?
+Pourquoi les habitants des gouvernements de Smolensk et de Moscou
+ont-ils été, en conséquence de semblables motifs, égorgés et ruinés par
+des milliers d'hommes venus du bout opposé de l'Europe?
+
+Nous ne sommes pas des historiens, et nous ne nous laissons pas
+entraîner à la recherche, plus ou moins subtile, des causes premières:
+aussi, nous contentons-nous de juger les événements avec notre simple
+bon sens, et plus nous les étudions de près, plus, nous leur trouvons de
+motifs véritables. De quelque façon qu'on les envisage, ils nous
+paraissent également justes ou également faux, si l'on en compare
+l'infime valeur intrinsèque avec l'importance des faits qui en ont été
+la conséquence, et nous restons convaincus que leur ensemble seul peut
+en donner une explication plausible. Pris isolément, le refus de
+Napoléon, qui ne veut pas rappeler ses troupes en deçà de la Vistule, ou
+rendre le grand-duché au grand-duc d'Oldenbourg, nous paraît aussi
+valable, comme argument, que si l'on disait: S'il avait plu à un caporal
+français de quitter le service, et si son exemple avait été suivi par un
+grand nombre de ses camarades, le nombre des soldats aurait été trop
+réduit, la guerre serait, en conséquence, devenue impossible.
+
+Sans doute, si Napoléon ne s'était point offensé de ce qu'on exigeait de
+lui, si l'Angleterre et le duc dépossédé n'avaient pas intrigué, si
+l'Empereur Alexandre n'avait pas été profondément froissé, si la Russie
+n'avait pas été gouvernée par un pouvoir autocratique, si les raisons
+qui ont amené la révolution française, la dictature et l'Empire
+n'avaient point existé, il n'y aurait pas eu de guerre; mais, de même
+aussi, qu'une de ces causes vînt à manquer, et rien de ce qui est arrivé
+n'aurait eu lieu!
+
+C'est donc de leur ensemble, et non de l'une d'elles en particulier, que
+les événements ont été la conséquence fatale: ILS SE SONT ACCOMPLIS
+PARCE QU'ILS DEVAIENT S'ACCOMPLIR, et il arriva ainsi que des millions
+d'hommes, répudiant tout bon sens et tout sentiment humain, se mirent en
+marche de l'Ouest vers l'Est pour aller massacrer leurs semblables,
+comme, quelques siècles auparavant, des hordes innombrables s'étaient
+précipitées de l'Est vers l'Ouest, en tuant tout sur leur passage!
+
+Considérés par rapport à leur libre arbitre, les actes de Napoléon et
+d'Alexandre étaient aussi étrangers à l'accomplissement de tel ou tel
+événement que ceux du simple soldat que le recrutement ou le tirage au
+sort obligeait à faire la campagne. Comment d'ailleurs aurait-il pu en
+être autrement? Pour que leur volonté, maîtresse en apparence de tout
+diriger à leur gré, se fût exécutée, il aurait fallu le concours d'une
+infinité de circonstances; il aurait fallu que ces milliers d'individus
+entre les mains desquels se trouvait la force agissante, que tous ces
+soldats qui se battaient, ou qui transportaient les canons et les
+vivres, consentissent à faire ce que leur ordonnaient ces deux faibles
+unités, et que leur soumission unanime fût motivée par des raisons aussi
+compliquées que diverses.
+
+Le fatalisme est inévitable dans l'histoire si l'on veut en comprendre
+les manifestations illogiques, ou, du moins celles dont nous
+n'entrevoyons pas le sens et dont l'illogisme grandit à nos yeux, à
+mesure que nous nous efforçons de nous en rendre compte.
+
+Tout homme vit pour soi, et jouit du libre arbitre nécessaire pour
+atteindre le but qu'il se propose. Il a, et il sent en lui la faculté de
+faire ou de ne pas faire telle ou telle chose, mais, du moment qu'elle
+est faite, elle ne lui appartient plus, et elle devient la propriété de
+l'histoire, où elle trouve, en dehors du hasard, la place qui lui est
+assignée à l'avance.
+
+La vie de l'homme est double: l'une, c'est la vie intime, individuelle,
+d'autant plus indépendante que les intérêts en seront plus élevés et
+plus abstraits; l'autre, c'est la vie générale, la vie dans la
+fourmilière humaine, qui l'entoure de ses lois et l'oblige à s'y
+soumettre.
+
+L'homme a beau avoir conscience de son existence personnelle, il est,
+quoi qu'il fasse, l'instrument inconscient du travail de l'histoire et
+de l'humanité. Plus il est placé haut sur l'échelle sociale, plus le
+nombre de ceux avec qui il est en rapport est considérable, plus il a de
+pouvoir, plus sont évidentes la prédestination et la nécessité
+inéluctable de chacun de ces actes:
+
+LE COEUR DES ROIS EST DANS LA MAIN DE DIEU!
+
+LES ROIS SONT LES ESCLAVES DE L'HISTOIRE!
+
+L'histoire, c'est-à-dire la vie collective de toutes les individualités,
+met à profit chaque minute de la vie des rois, et les fait concourir à
+son but particulier.
+
+
+Bien que Napoléon fût plus que jamais convaincu, en l'an de grâce 1812,
+qu'il dépendait de lui seul de verser ou de ne pas verser le sang de ses
+peuples, plus que jamais au contraire il était assujetti à ces ordres
+mystérieux de l'histoire qui le poussaient fatalement en avant, tout en
+lui laissant l'illusion de croire à son libre arbitre.
+
+Ainsi donc, tout en obéissant, à leur insu, à la loi de la coïncidence
+des causes, ces hommes qui marchaient en foule vers l'Orient, pour tuer
+et massacrer leurs semblables, y étaient en même temps conduits par ces
+nombreuses et puériles raisons qui, aux yeux du vulgaire, motivaient
+cette terrible perturbation. Ces raisons, on les connaît, c'étaient: la
+violation du blocus continental, le démêlé avec le duc d'Oldenbourg,
+l'entrée des troupes en Russie pour en obtenir, comme le croyait
+Napoléon, une neutralité armée, son goût effrénée pour la guerre,
+l'habitude qu'il en avait prise, jointe au caractère des Français, à
+l'entraînement général causé par le grandiose des préparatifs, aux
+dépenses qu'ils occasionnaient et à la nécessité par suite d'y trouver
+des compensations, aux honneurs enivrants qu'il avait reçus à Dresde,
+aux négociations diplomatiques qui, quoique animées, au dire des
+contemporains, d'un sincère désir de paix, n'avaient cependant abouti
+qu'à froisser les amours-propres de part et d'autre... et mille autres
+prétextes, plus ou moins bons, qui, tous réunis, n'avaient, en
+définitive, d'autre résultat que le fait qui devait fatalement
+s'accomplir.
+
+Pourquoi une pomme tombe-t-elle quand elle est mûre? Est-ce son poids
+qui l'entraîne? Est-ce la queue du fruit qui meurt? Est-ce le soleil qui
+la dessèche? Est-ce le vent qui la détache, ou bien est-ce tout
+simplement que le gamin qui est au pied de l'arbre a une envie démesurée
+de la manger?
+
+Prise à part, aucune de ces raisons n'est la bonne. La chute de cette
+pomme est la résultante obligée de toutes les causes qui produisent
+l'acte le plus minime de la vie organique. Par conséquent le botaniste
+qui attribuera la chute de ce fruit à la décomposition du tissu
+cellulaire aura tout aussi raison que l'enfant qui l'attribuera à son
+désir de la croquer à belles dents et à la réalisation de son désir.
+
+De même aura tort et raison à la fois celui qui dira que Napoléon a été
+à Moscou parce qu'il l'avait résolu, et qu'il y a trouvé sa perte parce
+que telle était la volonté d'Alexandre; de même aura tort et raison
+celui qui assurera qu'une montagne pesant plusieurs millions de
+pouds[18] et sapée à sa base ne s'est écroulée qu'à la suite du dernier
+coup de pioche donné par le dernier terrassier!
+
+Les prétendus grands hommes ne sont que les étiquettes de l'Histoire:
+ils donnent leurs noms aux événements, sans même avoir, comme les
+étiquettes, le moindre lien avec le fait lui-même.
+
+Aucun des actes de leur soi-disant libre arbitre n'est un acte
+volontaire: il est lié à priori à la marche générale de l'histoire et de
+l'humanité, et sa place y est fixée à l'avance de toute éternité.
+
+
+II
+
+
+Napoléon quitta Dresde le 4 juin; il y avait séjourné trois semaines,
+au milieu d'une cour composée de princes, de grands-ducs, de rois et
+même d'un empereur. Aimable avec les princes et les rois qui méritaient
+bien de lui, il avait fait la leçon à ceux dont il croyait avoir sujet
+d'être mécontent, offert en cadeau à l'impératrice d'Autriche des perles
+et des diamants enlevés à des souverains, et embrassé avec tendresse
+Marie-Louise, qui se considérait comme sa femme légitime, bien que la
+première fût à Paris, incapable, à ce qu'il semble, de se consoler du
+chagrin que lui causait leur séparation. Malgré la foi des diplomates
+dans la possibilité du maintien de la paix, et leurs efforts en ce sens,
+malgré la lettre autographe de Napoléon à l'Empereur Alexandre
+commençant par ces mots: «Monsieur mon frère», contenant «l'assurance
+sincère qu'il ne voulait pas de guerre», et se terminant par des
+protestations d'affection et d'estime éternelles, il allait rejoindre
+l'armée, et donnait, à chaque nouveau relais, des ordres incessants à
+l'effet d'accélérer la marche des troupes dirigées de l'Occident vers
+l'Orient. Il voyageait dans une voiture fermée, attelée de six chevaux,
+accompagné de pages, d'aides de camp et d'une nombreuse escorte; sa
+route était tracée par Posen, Thorn, Danzig, Koenigsberg, et dans
+chacune de ces villes des milliers d'individus se portaient à sa
+rencontre avec un enthousiasme mêlé de terreur.
+
+Suivant la même direction que ses troupes, il coucha, le 10 juin, à
+Wilkovisky, dans la maison d'un comte polonais, qui avait été préparée
+pour le recevoir, rejoignit et dépassa l'armée, arriva le lendemain sur
+les bords du Niémen, et, mettant un uniforme polonais, descendit de sa
+calèche pour examiner le lieu désigné pour le passage des troupes.
+
+À la vue des cosaques postés sur la rive opposée, et des steppes qui
+s'étendaient à perte de vue jusqu'à Moscou, la ville sainte, cette
+capitale d'un Empire qui lui rappelait celui d'Alexandre le Grand, il
+ordonna pour le lendemain la marche en avant, contrairement à toutes les
+prévisions de la diplomatie et à toutes les dispositions de la
+stratégie... et ses troupes traversèrent le Niémen au jour fixé!
+
+Le 24, de grand matin, il sortit de sa tente, placée sur la rive gauche
+du fleuve, pour suivre avec une lunette d'approche, du haut de
+l'escarpement, les mouvements de ses armées, dont les flots vivants
+s'écoulaient hors du bois et se répandaient par les trois ponts établis
+sur le Niémen. Ces armées savaient que l'Empereur était là, elles le
+cherchaient même du regard, et lorsqu'elles l'avaient aperçu sur la
+hauteur, avec sa redingote et son petit chapeau, se détachant de la
+suite qui l'entourait, elles jetaient en l'air leurs bonnets aux cris
+de: «Vive l'Empereur!» et, continuant sans cesse à déboucher de
+l'immense forêt où elles étaient campées, elles franchissaient les ponts
+en masses compactes.
+
+«On fera du chemin cette fois-ci.... Oh! quand il s'en mêle lui-même, ça
+chauffe, nom de...!... Le voilà! Vive l'Empereur!...--C'est donc là ces
+fameuses steppes de l'Asie! Vilain! tout de même!...--Au revoir,
+Beauchet, je te réserve le plus beau palais de Moscou! Au revoir, bonne
+chance!... L'as-tu vu, l'Empereur?... prr!...--Si on me fait gouverneur
+aux Indes, Gérard, je te fais ministre du Cachemire, c'est arrêté!...
+Vive l'Empereur! Vive l'Empereur!...--Oh! les gredins de cosaques!
+comme ils filent!... Vive l'Empereur! Le vois-tu?... Je l'ai vu deux
+fois comme je te vois, le petit caporal!... Je l'ai vu donner la croix à
+un ancien. Vive l'Empereur!...» Et mille autres propos semblables
+s'échangeaient dans tous les rangs entre les vieux et les jeunes
+soldats... et sur toutes ces figures basanées rayonnait un sentiment
+unanime de joie, causé par l'ouverture de la campagne si impatiemment
+attendue, et de dévouement exalté pour cet homme en redingote grise,
+placé là-haut sur la colline.
+
+Le 25 juin, monté sur un petit cheval arabe pur sang, Napoléon arriva au
+galop jusqu'à un des trois ponts, au bruit des clameurs assourdissantes
+qui le saluaient au passage, et qu'il ne tolérait que parce qu'il lui
+était impossible d'interdire ces bruyants témoignages d'affection. On
+voyait cependant qu'ils le fatiguaient et détournaient son attention
+des préoccupations militaires qui l'absorbaient en ce moment. Traversant
+un ponton qui fléchit sous le galop de son cheval, il prit la direction
+de Kovno, précédé des chasseurs de la garde, qui lui frayaient, à grands
+cris, un passage à travers les troupes. Arrivé sur le bord du large
+Niémen, il s'arrêta devant un régiment de uhlans polonais:
+
+«Vive l'Empereur!» s'écrièrent les uhlans avec autant d'enthousiasme que
+les Français, et en rompant les rangs pour le mieux voir.
+
+Napoléon examina le fleuve, descendit de cheval, s'assit sur une poutre
+qui gisait à terre, et, sur un signe de sa main, un page, rayonnant
+d'orgueil, lui remit une longue-vue, qu'il appuya sur l'épaule du jeune
+garçon, pour inspecter à son aise la rive opposée. Puis, étudiant la
+carte du pays qui était déployée devant lui entre des morceaux de bois,
+il murmura quelques mots sans lever la tête, et deux aides de camp
+s'élancèrent vers les uhlans:
+
+«Qu'y a-t-il? Qu'a-t-il dit?» se demanda-t-on à l'instant dans les rangs
+du régiment dont le chef venait de recevoir l'ordre de découvrir un gué
+et de le passer.
+
+Le colonel, un homme âgé et d'un extérieur agréable, demanda à l'aide de
+camp, en rougissant et en balbutiant d'émotion, l'autorisation de ne pas
+chercher de gué et de passer le fleuve à la nage avec tout son régiment.
+Il était facile de voir qu'un refus l'aurait désolé, aussi l'aide de
+camp s'empressa-t-il de l'assurer que l'Empereur ne saurait être
+mécontent de ce surcroît de zèle. À ces mots, le vieil officier, les
+yeux brillants de joie, brandit son sabre en criant vivat! commanda à
+ses hommes de le suivre, et s'élança en avant en éperonnant sa monture;
+celle-ci se raidissant, il la frappa avec colère, et tous deux sautèrent
+et plongèrent au fond de l'eau, emportés dans la direction du courant.
+Tous les uhlans suivirent son exemple: les soldats s'accrochaient,
+désarçonnés, les uns aux autres, quelques chevaux se noyèrent, quelques
+hommes aussi, et le reste des cavaliers continua à nager, cramponnés à
+leur selle ou à la crinière de leurs bêtes. Ils allaient, autant que
+possible, en ligne droite, tandis qu'à une demi-verste de là il y avait
+un gué; mais ils étaient fiers de nager ainsi et de mourir, au besoin,
+sous les yeux de l'homme qui était assis là-haut sur une poutre, et qui
+ne daignait même pas les regarder!
+
+Lorsque l'aide de camp revint auprès de l'Empereur, et qu'il se fut
+permis d'attirer son attention sur le dévouement des Polonais à sa
+personne, le petit homme en redingote grise se leva, appela Berthier, et
+marcha avec lui le long du fleuve en lui donnant ses ordres, et en
+jetant de temps à autre un coup d'oeil mécontent sur les soldats qui, en
+se noyant, lui causaient des distractions. Ce n'était pas chose nouvelle
+pour lui d'être sûr que, depuis les déserts de l'Afrique jusqu'aux
+steppes de la Moscovie, sa présence suffisait pour exalter les hommes au
+point de lui faire, sans hésiter, le sacrifice même de leur vie. Il
+remonta à cheval, et retourna à son campement.
+
+Quarante uhlans disparurent, malgré les bateaux envoyés à leur secours.
+Le gros du régiment fut refoulé vers le bord qu'il venait de quitter:
+seuls le colonel et quelques soldats passèrent heureusement, et
+grimpèrent tout ruisselants d'eau sur la rive opposée. À peine
+l'eurent-ils atteinte, qu'ils crièrent de nouveau vivat! et qu'ils
+cherchèrent des yeux la place occupée par Napoléon. Bien qu'il n'y fût
+plus, ils se sentaient en ce moment complètement heureux!
+
+Le soir même, Napoléon, après avoir lancé l'ordre d'accélérer l'envoi
+des faux assignats destinés à la Russie, et après avoir fait fusiller un
+Saxon sur lequel on avait saisi des renseignements sur la situation de
+l'armée française, décora de l'ordre de la Légion d'honneur, dont il
+était le chef suprême, le colonel des uhlans qui, sans nécessité,
+s'était précipité dans l'endroit le plus profond du fleuve!... _Quos
+vult perdere, Jupiter dementat!_
+
+
+III
+
+
+L'Empereur Alexandre, établi à Vilna depuis plus d'un mois, y employait
+tout son temps à des revues et des manoeuvres. Rien n'était prêt pour la
+guerre, bien qu'elle fût prévue depuis longtemps, et c'était pour s'y
+préparer que l'Empereur avait quitté Pétersbourg. Il n'existait aucun
+plan général, et l'indécision quant au choix à faire entre tous ceux que
+l'on proposait ne fit qu'augmenter, à la suite des quatre semaines le
+séjour de Sa Majesté au quartier général. Chacune des trois armées avait
+son commandant en chef, mais il n'y avait pas de généralissime, et
+l'Empereur ne voulait pas en assumer les fonctions. Plus il restait à
+Vilna, plus les préparatifs traînaient en longueur, et il semblait que
+les efforts de l'entourage impérial n'eussent d'autre but que de faire
+oublier à Sa Majesté la guerre prochaine, et de rendre son séjour aussi
+agréable que possible.
+
+Après une kyrielle de bals et de fêtes donnés par les magnats polonais,
+par les hauts personnages qui avaient des charges de cour, et par
+l'Empereur lui-même, il vint à la pensée d'un des aides de camp généraux
+polonais d'offrir à Sa Majesté un banquet et un bal au nom de tous ses
+collègues. Cette proposition, accueillie avec joie, obtint le
+consentement impérial; l'argent fut réuni par souscriptions, et la dame
+qui inspirait le plus de sympathie à l'Empereur consentit à remplir les
+devoirs de maîtresse de maison. Le 25 juin fut fixé pour le bal, le
+dîner, les courses sur l'eau et le feu d'artifice organisés à Zakrety,
+propriété du comte Bennigsen, qui était située aux environs de Vilna, et
+qu'il avait mise à la disposition des ordonnateurs de la fête.
+
+Le jour même où Napoléon donna l'ordre de traverser le Niémen et où son
+avant-garde, repoussant les cosaques, passa la frontière russe,
+l'Empereur Alexandre se trouvait au bal donné en son honneur par ses
+aides de camp généraux!
+
+Cette brillante fête avait réuni sur le même point, au dire des experts,
+plus de belles personnes qu'on n'en avait jamais vues. La comtesse
+Besoukhow, venue tout exprès de Pétersbourg avec quelques autres dames,
+éclipsait, par sa luxuriante beauté russe, la beauté plus fine et plus
+distinguée des dames polonaises. L'Empereur la remarqua, et lui fit
+l'honneur de danser une fois avec elle.
+
+Boris Droubetzkoï avait laissé sa femme à Moscou, et se trouvait à Vilna
+«en garçon», comme il disait; quoiqu'il ne fût pas aide de camp général,
+il assistait à la fête, grâce à la somme assez ronde qu'il avait
+inscrite sur la liste de souscription; devenu très riche et fort avancé
+en dignités de toutes sortes, il ne cherchait plus de protections, et se
+tenait sur un pied de parfaite égalité avec ses contemporains plus
+élevés que lui en grade.
+
+On dansait encore à minuit; Hélène, ne trouvant pas de cavalier digne
+d'elle, demanda à Boris de danser avec elle la mazourka, et ils
+formèrent le troisième couple. Boris regardait avec une calme
+indifférence les éblouissantes épaules d'Hélène, sortant d'un corsage
+de gaze d'une couleur sombre, lamé d'or, et causait de leurs anciennes
+connaissances, sans toutefois quitter des yeux une seconde l'Empereur,
+qui, debout près d'une porte, arrêtait au passage les uns et les autres,
+en leur adressant ces bienveillantes paroles que lui seul savait dire.
+
+Il remarqua bientôt que Balachow, un des intimes du Tsar, s'arrêta
+familièrement à deux pas de lui pendant qu'il causait avec une dame
+polonaise; l'Empereur lui jeta un coup d'oeil interrogateur, et,
+comprenant qu'un grave motif devait seul l'avoir forcé à agir aussi
+librement, il salua la dame, se tourna vers Balachow, et sa figure
+exprima aussitôt une profonde surprise pendant qu'il l'écoutait! Le
+prenant par le bras, il l'entraîna vivement dans le jardin, sans faire
+attention à la curiosité de la foule, qui aussitôt recula
+respectueusement devant lui. Boris, portant ses yeux sur Araktchéïew,
+avait remarqué son trouble à l'apparition de Balachow; il le vit se
+placer en avant, comme s'il s'attendait à être interpellé par
+l'Empereur. À ce mouvement du ministre de la guerre, Boris comprit qu'il
+était jaloux de Balachow, et lui en voulait d'avoir la chance de
+transmettre à Sa Majesté une nouvelle de haute importance. Se voyant
+oublié, il les suivit, à vingt pas de distance, dans le jardin illuminé,
+en jetant autour de lui des regards furibonds.
+
+Boris, tourmenté du désir d'apprendre un des premiers quelle était cette
+grave nouvelle, murmura tout à coup à l'oreille d'Hélène qu'il allait
+prier la comtesse Potocka de leur faire vis-à-vis; la comtesse était en
+ce moment sur le perron: au moment où il arrivait près d'elle, il
+s'arrêta court à la vue de l'Empereur, qui rentrait avec Balachow.
+Faisant semblant de ne pas avoir le temps de s'écarter, il se serra
+contre la porte, inclina la tête avec respect, et entendit Alexandre
+dire, avec l'émotion d'un homme qui aurait reçu une offense personnelle:
+
+«Entrer en Russie, sans avoir déclaré la guerre! Je ne ferai la paix que
+lorsqu'il ne restera plus un seul ennemi sur le sol de mon Empire!»
+Boris crut s'apercevoir que l'Empereur éprouvait une certaine
+satisfaction à s'exprimer ainsi, et à donner cette forme à sa pensée,
+mais qu'en même temps il était mécontent d'avoir été entendu par lui.
+
+«Que personne n'en sache rien!» ajouta-t-il en fronçant les sourcils.
+Boris, devinant que cette parole lui était adressée, baissa les yeux,
+et inclina de nouveau la tête. L'Empereur rentra dans la salle de bal et
+y resta encore une demi-heure environ.
+
+Droubetzkoï, ayant ainsi été, grâce au hasard, le premier à connaître le
+passage du Niémen par les troupes françaises, profita de cette bonne
+fortune pour faire croire à quelques personnages importants qu'il en
+savait souvent plus long qu'eux, ce qui le grandit singulièrement dans
+leur opinion.
+
+Cette nouvelle fut un coup de foudre! Reçue pendant un bal et après un
+mois d'attente, elle semblait encore plus incroyable! L'Empereur, sous
+la première impression d'indignation et de colère, avait trouvé la
+phrase, devenue plus tard célèbre, qu'il se plaisait à répéter et qui
+exprimait parfaitement ses sentiments. Rentré à deux heures de la nuit,
+il envoya chercher son secrétaire Schischkow, et lui dicta un ordre du
+jour aux troupes et un rescrit au maréchal prince Soltykow, dans lequel
+il déclarait sa ferme intention, dans les mêmes termes qu'il avait
+employés en parlant à Balachow, de ne pas faire la paix tant qu'il
+resterait un seul Français armé sur le sol de la Russie.
+
+Il écrivit ensuite de sa propre main à Napoléon la lettre suivante:
+
+«Monsieur mon Frère, j'ai appris hier que, malgré la loyauté avec
+laquelle j'ai maintenu mes engagements envers Votre Majesté, ses troupes
+ont franchi les frontières de la Russie, et je reçois à l'instant de
+Pétersbourg une note par laquelle le comte Lauriston, pour motiver cette
+agression, annonce que Votre Majesté s'est considérée comme en état de
+guerre avec moi dès le moment où le prince Kourakine demande ses
+passeports. Les motifs sur lesquels le duc de Bassano fondait son refus
+de les lui délivrer n'auraient jamais pu me faire supposer que cette
+démarche servirait de prétexte à l'agression. En effet, cet ambassadeur
+n'y a jamais été autorisé, comme il l'a déclaré lui-même, et aussitôt
+que j'en ai été informé, je lui ai fait connaître combien je le
+désapprouvais, en lui donnant l'ordre de rester à son poste. Si Votre
+Majesté n'est pas intentionnée de verser le sang de nos peuples pour un
+mésentendu (_sic_) de ce genre et qu'elle consente à retirer ses troupes
+du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non avenu,
+et un accommodement entre nous sera possible. Dans le cas contraire,
+Votre Majesté, je me verrai forcé de repousser une attaque que rien n'a
+provoquée de ma part. Il dépend encore de Votre Majesté d'éviter à
+l'humanité les calamités d'une nouvelle guerre[19].
+
+«Je suis, etc... etc.
+
+«Alexandre.»
+
+
+IV
+
+
+L'Empereur envoya ensuite chercher Balachow, lui lut sa lettre, le
+chargea d'aller la remettre en personne à l'Empereur des Français, et,
+lui répétant de nouveau les paroles qu'il lui avait dites au bal, lui
+ordonna de les rapporter telles quelles à Napoléon. Il ne les avait pas
+mises dans sa lettre, comprenant, avec son tact habituel, qu'il n'était
+pas convenable de les prononcer au moment où il faisait une dernière
+tentative pour le maintien de la paix; mais il réitéra l'ordre à
+Balachow de les redire textuellement à Napoléon lui-même. Partant
+aussitôt avec un trompette et deux cosaques, Balachow arriva, au point
+du jour, au village de Rykonty, occupé par des avant-postes de cavalerie
+française, en deçà du Niémen.
+
+Un sous-officier de hussards, en uniforme amarante et coiffé d'un
+colback, lui cria de s'arrêter; Balachow se borna à ralentir le pas; le
+sous-officier s'avança vers lui en marmottant un juron d'un air irrité,
+et, tirant son sabre, lui demanda grossièrement s'il était sourd!
+Balachow se nomma: le Français, envoyant alors un de ses hommes chercher
+l'officier qui commandait le poste, reprit sa causerie avec ses
+camarades, sans plus faire attention à l'envoyé russe, qui éprouva un
+sentiment étrange en subissant, personnellement et dans son pays, cette
+manifestation irrespectueuse de la force brutale, si nouvelle pour lui,
+habitué aux honneurs et en rapports constants avec le pouvoir suprême,
+pour lui qui venait de causer pendant rois longues heures avec
+l'Empereur!
+
+Le soleil perçait les nuages, l'air était frais et imprégné de rosée. Le
+troupeau du village s'en allait aux champs, où les alouettes s'élevaient
+dans l'espace, en gazouillant, l'une après autre comme des bulles d'air
+qui montent à la surface de l'eau. Balachow, en attendant l'officier,
+suivait leur vol d'un égard distrait, pendant que les cosaques et les
+hussards changeaient en silence des clins d'oeil furtifs.
+
+Le colonel français, qui venait évidemment de se lever, parut enfin,
+suivi de deux de ses hussards, et monté sur un beau cheval gris bien
+soigné et bien nourri: les cavaliers et leurs chevaux avaient une
+tournure élégante et respiraient le bien-être.
+
+Ce n'était encore que la première période de la guerre, la période de la
+tenue d'ordonnance, la période de l'ordre comme en temps de paix, à
+laquelle se mêlaient pourtant une allure plus guerrière que de coutume,
+et cet entrain et cette gaieté qui sont l'accompagnement habituel des
+débuts d'une campagne!
+
+Le colonel étouffait avec peine des bâillements, mais il fut poli envers
+Balachow, car il se rendait compte de son importance. Il lui fit
+franchir les avant-postes, et l'assura que, vu la proximité du quartier
+général de l'Empereur, son désir de lui être immédiatement présenté ne
+souffrirait aucune difficulté.
+
+Traversant ensuite le village, au milieu de piquets de hussards, de
+soldats et d'officiers qui leur faisaient le salut militaire et
+regardaient avec curiosité l'uniforme russe, ils sortirent par
+l'extrémité opposée; à deux verstes de là campait le général de division
+qui devait se charger de conduire l'envoyé d'Alexandre jusqu'à sa
+destination.
+
+Le soleil était levé et éclairait gaiement les champs et les prairies.
+
+À peine eurent-ils dépassé le cabaret situé sur la hauteur, qu'ils
+virent venir à eux plusieurs militaires, en avant desquels s'avançait,
+monté sur un cheval noir, dont le harnachement étincelait au soleil, un
+homme de haute taille; un manteau rouge jeté sur les épaules, les jambes
+tendues en avant à la manière française, il était coiffé d'un énorme
+chapeau par dessous les bords duquel s'échappaient des boucles de
+cheveux noirs: l'air faisait onduler le plumet multicolore de sa
+coiffure, et les galons d'or de son uniforme scintillaient aux rayons
+ardents du soleil de juin.
+
+Balachow ne se trouvait plus qu'à quelques pas de distance de ce
+cavalier à l'aspect théâtral, tout chamarré d'or et couvert de bracelets
+et de bijoux de toutes sortes, lorsque le colonel Julner lui murmura à
+l'oreille: «Le roi de Naples!»
+
+C'était en effet Murat, qu'on appelait ainsi, bien qu'il fût impossible
+de comprendre pourquoi dans ce moment il était «le roi de Naples».
+Lui-même du reste se prenait tellement au sérieux, que lorsque, la
+veille de son départ de Naples, en se promenant dans les rues avec sa
+femme, il entendit quelques Italiens crier: «Viva il Re!» il dit avec
+tristesse: «Les malheureux! ils ne savent pas que je les quitte demain!»
+
+Malgré son intime conviction qu'il était bien toujours le roi de Naples,
+et que ses sujets pleuraient son absence, il reprit gaiement, au premier
+signal de son auguste beau-frère, la besogne qui lui avait été
+familière:
+
+«Je vous ai fait roi pour régner à ma manière et non pas à la vôtre,»
+lui avait dit ce dernier à Danzig, et, pareil à un bel étalon qui
+folâtre même sous le harnais, il galopait sur les routes de la Pologne,
+paré des couleurs les plus voyantes et des plus riches bijoux, sans
+s'inquiéter, dans sa bruyante bonne humeur, de savoir où il allait.
+
+En apercevant le général russe, il rejeta majestueusement sa tête
+bouclée en arrière d'une façon toute royale, et regarda le colonel
+français en le questionnant du regard. Celui-ci expliqua
+respectueusement à Sa Majesté ce que voulait Balachow, dont il ne
+parvenait pas à prononcer correctement le nom.
+
+«De Balmacheve?» dit le roi en surmontant, avec sa résolution
+habituelle, la difficulté qu'avait éprouvée le colonel de hussards.
+«Charmé de faire votre connaissance, général,» ajouta-t-il d'un geste
+plein de grâce; mais, dès que la voix de Sa Majesté devint plus haute et
+plus vive, elle perdit subitement toute sa dignité royale, et passa sans
+transition au ton qui lui était naturel, celui d'une bienveillante
+bonhomie. Posant la main sur le garrot du cheval de Balachow:
+
+«Eh bien, général, tout est à la guerre, à ce qu'il paraît!» comme s'il
+regrettait la nécessité de ce fait, qu'il ne se permettait pas de juger.
+
+«Sire, l'Empereur mon maître ne désire pas la guerre, et comme Votre
+Majesté le voit...» poursuivit Balachow en lui donnant exprès à chaque
+mot, avec une affectation marquée, une qualification royale qu'il
+sentait lui être particulièrement agréable dans sa nouveauté, à en
+juger par la joie comique qui se peignait sur son visage. «Royauté
+oblige,» aussi Murat crut-il de son devoir de deviser avec Monsieur de
+Balachow, ambassadeur de l'Empereur Alexandre sur les affaires de
+l'État. Descendant de cheval et lui prenant le bras, il se mit à causer
+et à marcher avec lui de long en large, en s'efforçant de donner de
+l'importance à ses paroles. Il lui dit entre autres choses que
+l'Empereur Napoléon, offensé par la demande qu'on lui avait adressée de
+retirer ses troupes de la Prusse, l'était surtout de la publicité donnée
+à cette exigence, qui froissait la dignité de la France. Balachow lui
+répondit que cette exigence n'avait rien de blessant parce que..., mais
+Murat ne lui donna pas le temps d'achever:
+
+«L'instigateur n'est donc point, selon vous, l'Empereur Alexandre?»
+demanda-t-il subitement et avec un sourire gauche.
+
+Balachow lui expliqua les raisons qui le forçaient à considérer Napoléon
+comme le fauteur de la guerre.
+
+«Eh! mon cher général, je souhaite de tout mon coeur que les Empereurs
+s'arrangent entre eux, et que cette guerre, commencée malgré moi, se
+termine le plus tôt possible,» poursuivit Murat, à la façon des
+serviteurs qui désirent rester amis malgré la querelle de leurs maîtres.
+
+Il s'informa ensuite de la santé du grand-duc, parla du temps qu'ils
+avaient si joyeusement passé ensemble à Naples, puis, se ressouvenant de
+sa haute dignité, il se redressa avec solennité, se posa comme il
+l'avait fait le jour de son couronnement, et faisant un geste de la
+main:
+
+«Je ne vous retiens plus, général, je vous souhaite tout le succès
+possible!» dit-il en rejoignant sa suite, qui l'attendait
+respectueusement à quelques pas en arrière... et le manteau rouge brodé
+d'or, les plumes flottant au vent, et les pierres fines jetant mille
+feux au soleil, disparurent dans le lointain!
+
+Balachow, croyant trouver Napoléon à peu de distance de là, continua son
+chemin, mais, arrivé au premier village, il fut arrêté cette fois par
+les sentinelles du corps d'infanterie de Davout, et l'aide de camp du
+chef de corps le conduisit jusqu'à l'habitation du maréchal.
+
+
+V
+
+
+Davout, l'Araktchéïew de l'Empereur Napoléon, en avait, avec la
+poltronnerie en moins, toute la sévérité, et toute l'exactitude dans le
+service, et, comme lui, ne savait témoigner son dévouement à son maître
+que par des actes de cruauté.
+
+Les hommes de cette trempe sont aussi nécessaires dans les rouages de
+l'administration que les loups dans l'économie de la nature: ils
+existent, se manifestent et se maintiennent toujours, par le fait,
+quelque puéril qu'il puisse paraître, de leurs rapports constants avec
+le chef de l'État. Comment expliquer autrement que par son absolue
+nécessité, la présence et l'influence d'un être cruel, grossier, mal
+élevé, tel qu'Araktchéïew, qui tirait la moustache aux grenadiers dans
+les rangs, et qui s'éclipsait au moindre danger, auprès d'Alexandre,
+dont l'âme était tendre et le caractère d'une noblesse chevaleresque?
+
+Balachow trouva le maréchal Davout, avec son aide de camp à ses côtés,
+dans une grange de paysan, assis sur un tonneau, occupé à examiner et à
+régler des comptes. Il aurait pu sans doute se procurer une installation
+plus commode, mais il appartenait à la catégorie des gens qui aiment à
+se rendre les conditions de la vie difficiles, pour avoir le droit
+d'être sombres et taciturnes, et à feindre, à tout propos, une grande
+hâte, et un travail accablant:
+
+«Y a-t-il moyen, je vous le demande, de voir la vie par ses côtés
+aimables, lorsqu'on est comme moi harassé de soucis et assis sur un
+tonneau dans une mauvaise grange?» semblait dire la figure du maréchal.
+
+Le plus grand plaisir de cette sorte de personnages, lorsqu'ils en
+rencontrent un autre sur leur chemin dans des conditions différentes de
+mouvement et de vie, consiste à faire parade de leur activité incessante
+et morose: c'est ce qui arriva à Davout à la vue de Balachow, et de sa
+physionomie animée par la course, la belle matinée et sa conversation
+avec Murat. Lui jetant un coup d'oeil par-dessus ses lunettes, il sourit
+dédaigneusement, et, sans même le saluer, se replongea dans ses calculs,
+en fronçant méchamment les sourcils.
+
+L'impression désagréable produite sur le nouveau venu par cette
+singulière façon de le recevoir n'échappa point au maréchal, qui releva
+la tête et lui demanda froidement ce qu'il voulait.
+
+Ne pouvant attribuer cette réception qu'à l'ignorance de Davout sur sa
+double qualité d'aide de camp général et de représentant de l'Empereur
+Alexandre, Balachow s'empressa de lui faire part de l'objet de sa
+mission, mais, à sa grande surprise, Davout n'en devint que plus raide
+et plus grossier.
+
+«Où est votre paquet? Donnez-le-moi, je l'enverrai à l'Empereur.»
+
+Balachow lui répondit qu'il avait l'ordre de ne le remettre qu'en mains
+propres.
+
+«Les ordres de votre Empereur s'exécutent dans votre armée, mais ici,
+vous devez vous soumettre à nos règlements!...» Et, afin de faire mieux
+comprendre au général russe dans quelle dépendance de force brutale il
+se trouvait, il envoya chercher l'officier de service.
+
+Balachow déposa le paquet contenant la lettre de l'Empereur sur la
+table, qui n'était autre qu'un battant de porte, auquel pendaient encore
+les gonds, placé en travers sur un tonneau. Davout prit connaissance de
+l'adresse écrite sur la dépêche.
+
+«Vous avez pleinement le droit de me traiter avec ou sans politesse, dit
+Balachow, mais permettez-moi de vous faire observer que j'ai l'honneur
+de compter parmi les aides de camp généraux de Sa Majesté...»
+
+Davout le regarda sans dire un mot: l'irritation empreinte sur les
+traits de l'envoyé lui causait évidemment un vif contentement:
+
+«On vous rendra les honneurs qui vous sont dus,» reprit-il, et, mettant
+l'enveloppe dans sa poche, il le laissa seul dans la grange.
+
+Un moment après, M. de Castries, son aide de camp, vint chercher
+Balachow, pour le conduire au logement qui lui était destiné; le général
+russe dîna ensuite dans la grange avec le maréchal Davout; Davout lui
+annonça qu'il partait le lendemain et l'engagea à rester avec le train
+des bagages: il devait le suivre, s'il recevait l'ordre d'avancer, et ne
+communiquer avec personne, sauf avec M. de Castries.
+
+Au bout de quatre jours de solitude et d'ennui, pendant lesquels il
+s'était forcément rendu compte de sa nullité et de son impuissance à
+agir, d'autant plus sensible pour lui, qu'hier encore il était dans une
+sphère toute puissante; après quelques étapes faites à la suite des
+bagages personnels du maréchal Davout et au milieu des troupes
+françaises, qui occupaient toute la localité, Balachow fut ramené à
+Vilna, et y rentra par la même barrière qu'il avait franchie quatre
+jours auparavant.
+
+Le lendemain matin, un chambellan de l'Empereur, M. de Turenne, vint lui
+annoncer de la part de son maître qu'il lui accordait une audience.
+
+Peu de jours auparavant, des sentinelles du régiment de Préobrajensky
+avaient monté la garde à l'entrée de la maison où l'on conduisit
+Balachow: il y avait maintenant deux grenadiers français, aux uniformes
+gros-bleu à revers et en bonnets à poils, une escorte de hussards, de
+lanciers, et une brillante suite d'aides de camp attendant la sortie de
+Napoléon. Ils étaient groupés au bas du perron près de son cheval de
+selle, dont le mamelouk Roustan tenait les brides. Ainsi, Napoléon le
+recevait dans la même maison où Alexandre lui avait confié son message.
+
+
+VI
+
+
+Le luxe et la magnificence déployés autour de l'Empereur des Français
+surprirent Balachow, bien qu'il fût habitué à la pompe des cours.
+
+Le comte de Turenne l'amena dans une grande salle de réception où
+étaient réunis une foule de généraux, de chambellans, de magnats
+polonais, dont il avait vu déjà la plupart faire leur cour à l'Empereur
+de Russie! Duroc vint lui dire qu'il serait reçu avant la promenade de
+Sa Majesté.
+
+Quelques instants plus tard, le chambellan de service, le saluant avec
+courtoisie, l'engagea à le suivre dans un petit salon contigu au cabinet
+où il avait reçu les derniers ordres de l'Empereur Alexandre; il y
+attendit quelques secondes: des pas vifs et fermes se rapprochèrent de
+la porte, dont les deux battants s'ouvrirent à la fois.... Napoléon
+était devant lui! Prêt à monter à cheval, en uniforme gros-bleu, ouvert
+sur un long gilet blanc qui dessinait la rotondité de son ventre, en
+bottes à l'écuyère et en culotte de peau de daim tendue sur les gros
+mollets de ses jambes courtes, il avait les cheveux ras, et une longue
+et unique mèche s'en détachait pour aller retomber jusqu'au milieu de
+son large front. Son cou blanc et gros tranchait nettement sur le collet
+noir de son uniforme, d'où s'échappait une forte odeur d'eau de Cologne.
+Sur sa figure, encore jeune et pleine, se lisait l'expression digne et
+bienveillante d'un accueil impérial.
+
+La tête rejetée en arrière, il marchait d'un pas rapide, marqué chaque
+fois par un soubresaut nerveux. Toute sa personne forte et écourtée, aux
+épaules larges et carrées, au ventre proéminent, à la poitrine bombée,
+au menton fortement accusé, avait cet air de maturité et de dignité
+affaissées, qui envahit les hommes de quarante ans dont la vie s'est
+écoulée au milieu de leurs aises; son humeur semblait être excellente.
+
+Il inclina vivement la tête en réponse au salut profond et respectueux
+de Balachow, avec lequel il se mit tout de suite à parler, en homme qui
+connaît le prix du temps, et qui ne daigne pas préparer ses discours,
+convaincu d'avance que ce qu'il dira sera toujours juste et bien dit:
+
+«Bonjour, général, j'ai reçu la lettre dont vous avait chargé l'Empereur
+Alexandre, et je suis charmé de vous voir!»
+
+Ses grands yeux le dévisagèrent un instant, et se portèrent aussitôt
+d'un autre côté, car Balachow par lui-même ne l'intéressait guère; tout
+son intérêt était concentré, comme toujours, sur les pensées qui
+s'agitaient dans son esprit, et il n'accordait généralement au monde
+extérieur, dépendant, comme il le croyait, de sa seule volonté, qu'une
+très mince importance:
+
+«Je n'ai pas désiré et je ne désire pas la guerre, dit-il, mais on m'y a
+forcé. Je suis prêt, même à présent (et il appuya sur ce mot), à
+accepter toutes les explications que vous me donnerez...» Et il lui
+exposa, en quelques paroles brèves et nettes, le mécontentement que lui
+causait la conduite du gouvernement russe.
+
+Son ton modéré et amical persuada Balachow de la sincérité de son désir
+de maintenir la paix et d'entrer en négociations:
+
+«Sire, l'Empereur mon maître...» commença-t-il avec une certaine
+hésitation et en se troublant sous le regard interrogateur que Napoléon
+fixait sur lui.--«Vous êtes embarrassé, général, remettez-vous!»
+semblaient lui dire ces yeux qui examinaient, avec un imperceptible
+sourire, son uniforme et son épée. Il poursuivit néanmoins, et lui
+expliqua que l'Empereur Alexandre ne voyait point de _casus belli_ dans
+la demande de passeports faite par Kourakine, que ce dernier avait agi
+ainsi de son propre chef, que l'Empereur ne voulait pas la guerre, et
+qu'il n'avait aucune entente avec l'Angleterre....
+
+«Il n'en a pas encore...» dit Napoléon, et, dans la crainte de se
+trahir, il engagea, d'un mouvement de tête, l'envoyé russe à reprendre
+la parole.
+
+Balachow, lui ayant dit tout ce qu'il avait eu ordre de lui transmettre,
+lui répéta que l'Empereur ne consentirait à des négociations qu'à de
+certaines conditions. Soudain il s'arrêta interdit, car il venait de se
+souvenir des paroles écrites dans le rescrit à Soltykow, et qu'il devait
+rapporter textuellement à l'Empereur des Français; il les avait
+présentes à la mémoire, mais un sentiment, difficile à analyser, les
+retint sur ses lèvres, et il reprit avec embarras:
+
+«À condition que les troupes de Votre Majesté repassent le Niémen.»
+
+Napoléon remarqua son trouble, les muscles de son visage tressaillirent,
+et son mollet gauche se mit à trembler! Sans changer de place, il parla
+plus haut et plus vite. Le regard de Balachow fut involontairement
+attiré par le tremblement du mollet, et il remarqua avec surprise qu'il
+s'accentuait de plus en plus, à mesure que l'Empereur élevait la voix:
+
+«Je désire la paix autant que l'Empereur Alexandre. N'ai-je pas fait
+tout mon possible pour l'obtenir, il y a dix-huit mois! Et voilà
+dix-huit mois que j'attends des explications! Qu'exige-t-on de moi pour
+entrer en négociations?» ajouta-t-il en accompagnant ces paroles d'un
+geste énergique de sa petite main blanche et potelée.
+
+«La retraite des troupes au delà du Niémen, Sire, répliqua Balachow.
+
+--Au delà du Niémen, rien que cela?» dit Napoléon en le regardant en
+face.
+
+Balachow inclina respectueusement la tête.
+
+«Vous dites, répéta Napoléon en arpentant le salon, que, pour commencer
+les négociations, on ne me demande que de repasser le Niémen? Il y a
+deux mois, ne m'a-t-on pas demandé de la même façon de repasser l'Oder
+et la Vistule, et vous parlez encore de paix!»
+
+Après avoir fait quelques pas en silence, il s'arrêta devant Balachow:
+son visage semblait s'être pétrifié, tant l'expression en était devenue
+dure, et sa jambe gauche tremblait convulsivement: «La vibration de mon
+mollet gauche est très significative chez moi,» disait-il plus tard.
+
+«Des propositions comme celles d'abandonner l'Oder et la Vistule peuvent
+être faites au prince de Bade, mais pas à moi! s'écria-t-il tout à coup.
+Si même vous me donniez Pétersbourg et Moscou, je n'accepterais pas vos
+conditions! Vous m'accusez d'avoir commencé la guerre, et qui donc a
+rejoint le premier son armée? L'Empereur Alexandre! Et vous venez me
+parler de négociations lorsque j'ai dépensé des millions, que vous êtes
+allié avec l'Angleterre, et que votre position devient de plus en plus
+difficile! Quel est le but de votre alliance anglaise? Quel avantage en
+avez-vous retiré?» continua-t-il, avec l'intention évidente d'en arriver
+à démontrer son droit et sa force et les fautes de l'Empereur Alexandre,
+au lieu de discuter la possibilité et les conditions de la paix.
+
+Dans le premier moment il avait fait ressortir les avantages de sa
+situation, en donnant à entendre que, malgré ces avantages, il
+daignerait encore consentir à renouer ses relations avec la Russie, mais
+plus il s'échauffait, moins il restait maître de sa parole; à la fin, on
+sentait qu'il n'avait plus qu'un but, celui de se grandir outre mesure
+et d'humilier Alexandre, tandis qu'au commencement de l'entretien il
+semblait vouloir tout le contraire:
+
+«Vous avez, dit-on, conclu la paix avec les Turcs!»
+
+Balachow fit un signe de tête affirmatif:
+
+«Oui, la paix est...» Mais Napoléon lui coupa la parole: il fallait
+qu'il parlât et qu'il parlât seul!
+
+--Oui, je le sais, reprit-il avec cette intempérance de langage et ce
+ton d'irritation qu'on rencontre souvent chez les enfants gâtés de la
+fortune. Oui, je le sais: vous avez fait la paix avec les Turcs, sans
+avoir obtenu la Moldavie et la Valachie. Et moi, j'aurais donné ces
+provinces à votre Empereur, tout comme je lui ai donné la Finlande! Oui,
+je les lui aurais livrées, car je les lui avais promises, et maintenant
+il ne les aura pas! Il aurait pourtant été heureux de les joindre à son
+Empire et d'étendre la Russie du golfe de Bothnie aux bouches du Danube.
+La grande Catherine n'aurait pu faire plus!--poursuivit-il avec une
+animation toujours croissante, et en répétant à Balachow, à peu de chose
+près, les mêmes phrases qu'il avait déjà dites lors de l'entrevue de
+Tilsitt:--Tout cela, il l'aurait dû à mon amitié. Ah! quel beau règne,
+quel beau règne!...--et, tirant de sa poche une petite tabatière en or,
+il l'ouvrit, et en aspira vivement le contenu.--Quel beau règne aurait
+pu être celui de l'Empereur Alexandre!--Il regarda Balachow avec un air
+de compassion, et se remit à parler aussitôt que celui-ci tenta de dire
+quelques mots:--Que pouvait-il désirer et chercher de mieux que mon
+amitié?--poursuivit-il en haussant les épaules.--Non, il a trouvé
+préférable de s'entourer de mes ennemis, tels que les Stein, les
+Armfeldt, les Bennigsen, les Wintzingerode! Stein, un traître chassé de
+sa patrie; Armfeldt, un intrigant corrompu; Wintzingerode, un déserteur
+français; Bennigsen, plus militaire que les autres, mais tout aussi
+insuffisant, Bennigsen, qui n'a rien su faire en 1807, et dont la
+présence seule aurait dû lui rappeler d'horribles souvenirs!...
+Supposons qu'ils soient capables,--continua Napoléon, entraîné par les
+arguments qui se succédaient en foule dans son esprit à l'appui de sa
+force et de son droit, ce qui revenait au même à ses yeux.--Mais non,
+ils ne sont bons à rien, ni en temps de guerre, ni en temps de paix.
+Barclay est le meilleur d'entre eux, dit-on, mais je ne saurais être de
+cet avis, à en juger par ses premières marches.... Et que font-ils tous
+ces courtisans? Pfuhl propose, Armfeldt discute, Bennigsen examine et
+Barclay, appelé pour agir, ne sait quel parti prendre! Bagration est le
+seul homme de guerre: il est bête, mais il a de l'expérience, du coup
+d'oeil et de la décision!... Et quel est, je vous prie, le rôle que joue
+votre jeune Empereur au milieu de toutes ces nullités, qui le
+compromettent et finissent par le rendre responsable des faits
+accomplis? Un souverain ne doit être à l'armée que quand il est
+général!--Et il lança ces paroles comme un défi à l'Empereur, sachant
+parfaitement à quel point celui-ci tenait à passer pour un bon
+capitaine.--Il y a huit jours que la campagne est commencée, et vous
+n'avez pas su défendre Vilna!... Vous êtes coupés en deux, chassés des
+provinces polonaises, et votre armée murmure!
+
+--Pardon, Sire,--dit enfin Balachow, qui suivait avec peine ce feu
+roulant de paroles,--les troupes brûlent au contraire du désir....
+
+--Je sais tout, dit Napoléon en l'interrompant de nouveau, tout,
+entendez-vous.... Je connais aussi bien le chiffre de vos bataillons que
+celui des miens. Vous n'avez pas 200 000 hommes sous les armes, et, moi,
+j'en ai trois fois autant! Je vous donne ma parole d'honneur,
+ajouta-t-il en oubliant que sa parole ne pouvait guère inspirer de
+confiance, que j'ai 530 000 hommes de ce côté de la Vistule.... Les
+Turcs ne vous seront d'aucun secours, ils ne valent rien, et ils ne vous
+l'ont que trop prouvé, en faisant la paix avec vous! Quant aux Suédois,
+ils sont prédestinés à être gouvernés par des fous; dès que leur roi a
+eu perdu la raison, ils en ont choisi un autre, tout aussi fou que
+lui.... Bernadotte! car, quand on est Suédois, il faut être fou pour
+s'allier avec la Russie!...» Et Napoléon, souriant méchamment, porta de
+nouveau sa tabatière à son nez.
+
+Balachow, dont les réponses étaient toutes prêtes, laissait
+involontairement échapper des gestes d'impatience, sans parvenir à
+arrêter ce déluge de paroles. À propos de la prétendue folie des
+Suédois, il aurait pu objecter qu'avec l'alliance de la Russie, la Suède
+devenait une île, mais Napoléon se trouvait dans cet état d'irritation
+sourde où l'on a besoin de parler et de crier, pour se prouver à
+soi-même qu'on a raison. La situation devenait pénible pour Balachow: il
+craignait d'être atteint dans sa dignité d'ambassadeur, s'il ne
+répliquait rien, mais, comme homme, il se repliait en lui-même devant
+l'aberration de cette colère sans cause; il comprenait que tout ce qu'il
+venait d'entendre n'avait aucune valeur, et que Napoléon en aurait honte
+tout le premier lorsqu'il se serait calmé; aussi tenait-il ses yeux
+baissés, afin d'éviter le regard du petit homme, dont il ne voyait que
+les grosses jambes qui se mouvaient et s'agitaient en tous sens.
+
+«Et que me font, après tout, vos alliés? J'en ai, moi aussi... j'ai les
+Polonais, avec leurs 80 000 hommes, qui se battent comme des lions... et
+ils en auront bientôt 200 000 sur pied!»
+
+Excité de plus en plus par la conscience même de son mensonge et par le
+silence de Balachow, qui continuait à garder un calme imperturbable, il
+se rapprocha brusquement, se planta droit devant lui, et, gesticulant de
+ses mains blanches, il s'écria, d'une voix saccadée, et blême de fureur:
+
+«Sachez que si vous soulevez la Prusse contre moi, je l'effacerai de la
+carte de l'Europe!... et vous, je vous rejetterai au delà de la Dvina,
+et du Dniéper... et j'élèverai contre vous la barrière que l'aveugle et
+coupable Europe a laissé abattre!... Oui, voilà ce qui vous attend, et
+ce que vous aurez gagné en vous éloignant de moi!»
+
+Puis, recommençant à se promener de long en large, il prit de nouveau la
+tabatière qu'il venait de remettre dans sa poche, la porta plusieurs
+fois à son nez, et s'arrêta enfin devant le général russe, qu'il regarda
+d'un air ironique:
+
+«Et pourtant, murmura-t-il, quel beau règne aurait pu avoir votre
+maître!»
+
+Balachow lui répondit que la Russie n'envisageait point les choses sous
+un aspect aussi sombre, et qu'elle comptait sur un succès certain.
+Napoléon daigna faire une inclination de tête qui voulait dire: «Je
+comprends, votre devoir est de parler ainsi, mais vous n'en croyez pas
+un mot, je vous ai convaincu du contraire!»
+
+Le laissant achever sa réponse, Napoléon huma une nouvelle prise de
+tabac, et frappa du pied le plancher. C'était un signal, car, à
+l'instant, les portes s'ouvrirent, et un chambellan offrit à l'Empereur
+son chapeau et ses gants, en s'inclinant avec respect devant lui, tandis
+qu'un autre lui tendait son mouchoir de poche. Il n'eut pas l'air de les
+voir.
+
+«Assurez en mon nom votre Empereur, continua-t-il, que je lui suis
+dévoué comme par le passé; je le connais, et j'apprécie hautement ses
+grandes qualités. Je ne vous retiens plus, général; vous recevrez ma
+réponse à l'Empereur...» Et, saisissant son chapeau, il marcha
+rapidement vers la sortie; sa suite se précipita aussitôt sur l'escalier
+pour le précéder et l'attendre au bas du perron.
+
+
+VII
+
+
+Après cette explosion de colère et ces dernières paroles si sèches,
+Balachow resta convaincu que Napoléon ne le ferait plus demander, et
+éviterait même de le voir, lui, l'ambassadeur humilié, témoin de son
+emportement déplacé. Mais, à sa grande surprise, il fut invité par Duroc
+à la table de l'Empereur pour ce même jour. Bessières, Caulaincourt et
+Berthier y dînaient également.
+
+Napoléon reçut Balachow avec affabilité et sans laisser percer dans son
+accueil plein de bonne humeur la moindre trace d'embarras: c'était lui,
+au contraire, qui tâchait de mettre son hôte à l'aise. Il était si
+convaincu d'être infaillible, que tous ses actes, qu'ils s'accordassent
+ou non avec la loi du bien et du mal, devaient forcément être justes, du
+moment qu'ils étaient siens.
+
+Sa promenade à cheval par les rues de Vilna, où le peuple se portait en
+masse à sa rencontre en l'acclamant avec enthousiasme, où sur son
+passage toutes les fenêtres étaient pavoisées de tapis et de drapeaux,
+et où les dames polonaises agitaient leurs mouchoirs en le saluant,
+l'avait fort bien disposé.
+
+Il s'entretint avec Balachow aussi cordialement que s'il faisait partie
+de son entourage, de ceux qui approuvaient ses plans, et qui se
+réjouissaient de ses succès. La conversation tombant entre autres sur
+Moscou, il le questionna sur la grande ville, comme aurait pu le faire
+un voyageur désireux de se faire renseigner sur un nouveau pays qu'il
+compte visiter, avec la persuasion que son interlocuteur devait, en sa
+qualité de Russe, se trouver flatté de l'intérêt qu'il témoignait:
+
+«Combien Moscou possède-t-il d'habitants, de maisons, d'églises?
+L'appelle-t-on vraiment la ville sainte?» demanda-t-il, et à la réponse,
+que lui fit Balachow qu'il y avait plus de deux cents églises:
+
+«À quoi bon cette quantité? répliqua-t-il.
+
+--Les Russes sont très pieux, dit le général.
+
+--Il est du reste à observer qu'un grand nombre d'églises dénote
+toujours chez un peuple une civilisation arriérée,» repartit Napoléon
+en se retournant vers Caulaincourt.
+
+Balachow exprima respectueusement un avis contraire:
+
+«Chaque pays a ses usages, dit-il.
+
+--Peut-être, mais rien de pareil ne se rencontre plus en Europe, objecta
+Napoléon.
+
+--Que Votre Majesté veuille bien m'excuser, mais, en dehors de la
+Russie, il y a l'Espagne, où le chiffre des églises et des couvents est
+incalculable.»
+
+Cette réponse, qui produisit grand effet à la cour de l'Empereur
+Alexandre, comme Balachow le sut plus tard, car elle rappelait la
+récente défaite des Français en Espagne, n'en fit aucun à la table de
+Napoléon, où elle passa inaperçue.
+
+Les visages indifférents de messieurs les maréchaux disaient qu'ils n'en
+avaient compris ni le sel ni l'intention calculée: «Si cela avait été
+spirituel, nous l'aurions deviné, semblaient-ils dire, donc il n'en est
+rien». Napoléon en saisit si peu la portée, qu'il s'adressa aussitôt à
+Balachow en le priant naïvement de lui indiquer les villes situées sur
+le parcours le plus direct entre Vilna et Moscou. L'ambassadeur, qui
+pesait chacune de ses paroles, répondit que, de même que tout chemin
+menait à Rome, tout chemin menait aussi à Moscou; qu'il y en avait
+plusieurs, entre autres celui qui passait par Poltava, et que Charles
+XII avec choisi! Il avait eu à peine le temps de s'applaudir, à part
+lui, de cet heureux à propos, que Caulaincourt changea de sujet de
+conversation en énumérant les difficultés de la route entre Pétersbourg
+et Moscou.
+
+On prit ensuite le café dans le cabinet de Napoléon, qui, s'asseyant et
+portant à ses lèvres une tasse en porcelaine de Sèvres, indiqua un siège
+à Balachow.
+
+Il existe dans l'homme une involontaire disposition d'esprit qui
+s'empare de lui généralement après le dîner; elle a le privilège de le
+rendre satisfait et content de lui-même, et de lui faire trouver partout
+des amis! Napoléon subissait cette influence: comme le commun des
+mortels, il lui semblait n'être entouré dans ce moment que d'adorateurs
+au même degré, sans en excepter Balachow.
+
+«Ce cabinet, dit-il en s'adressant à lui avec un sourire aimable quoique
+railleur, est, à ce qu'il paraît, celui qu'occupait l'Empereur
+Alexandre. Avouez, général, que la coïncidence est au moins étrange.» Il
+semblait persuadé que cette réflexion, preuve évidente de sa supériorité
+sur l'Empereur de Russie, ne pouvait qu'être agréable à son
+interlocuteur.
+
+Balachow se borna à lui faire une inclination de tête affirmative.
+
+«Oui, dans cette pièce, il y a quatre jours, Stein et Wintzingerode se
+concertaient, poursuivit Napoléon d'un ton toujours railleur. Je ne puis
+vraiment comprendre que l'Empereur Alexandre se soit rapproché de mes
+ennemis personnels... je ne le comprends pas!... Il n'a donc pas
+réfléchi que je pouvais en faire autant?» Ces derniers mots réveillèrent
+en lui l'irritation à peine calmée du matin.
+
+«Qu'il sache que je le ferai, dit-il en se levant et en repoussant sa
+tasse. Je chasserai de l'Allemagne toute sa parenté, du Wurtemberg, de
+Bade, de Weimar.... Oui, je les chasserai! Qu'il leur prépare donc un
+refuge en Russie!»
+
+Balachow fit un mouvement qui exprimait à la fois son désir de se
+retirer et ce qu'il y avait de pénible dans l'obligation où il se
+trouvait d'écouter sans rien répondre, mais Napoléon ne le remarqua pas,
+et il continua à le traiter, non comme l'ambassadeur de son ennemi, mais
+comme un homme dont le dévouement lui était forcément acquis, et qui
+devait se réjouir, à coup sûr, de l'humiliation infligée à celui qui
+avait été son maître.
+
+«Pourquoi l'Empereur Alexandre a-t-il pris le commandement de ses
+armées? Pourquoi?... La guerre est mon métier, le sien est de régner!
+Pourquoi a-t-il assumé une telle responsabilité?» Napoléon ouvrit sa
+tabatière, fit quelques pas dans la chambre, puis, tout à coup, marcha
+brusquement vers Balachow.
+
+«Eh bien, vous ne dites rien, admirateur et courtisan du Tsar?» lui
+demanda-t-il d'un ton moqueur, destiné à montrer clairement qu'il
+n'admettait pas qu'on pût, en sa présence, avoir la moindre admiration
+pour un autre que pour lui.... Les chevaux pour le général sont-ils
+prêts? ajouta-t-il en répondant par un signe de tête au salut de
+Balachow.... Donnez-lui les miens, il a loin à aller!»
+
+Balachow, chargé par Napoléon d'une lettre pour l'Empereur Alexandre, la
+dernière qu'il lui écrivit, rendit compte au Tsar de l'accueil qui lui
+avait été fait... et la guerre éclata!
+
+
+VIII
+
+
+Le prince André quitta Moscou peu de temps après son entrevue avec
+Pierre, et se rendit à Pétersbourg; il disait que c'était pour ses
+affaires, mais en réalité c'était pour y découvrir Kouraguine, avec qui
+il tenait à avoir une rencontre. Kouraguine, averti par son beau-frère,
+s'empressa de s'éloigner, et obtint du ministre de la guerre un emploi
+dans notre armée de Moldavie. Koutouzow, en revoyant le prince André,
+qu'il avait toujours beaucoup aimé, lui offrit de l'attacher à son
+état-major; il venait d'être nommé général en chef de cette armée, et
+allait se rendre sur les lieux; le prince André accepta, et ils
+partirent ensemble.
+
+Son intention était de se battre en duel avec Kouraguine, mais pour cela
+il fallait trouver un prétexte plausible, autrement il compromettrait la
+réputation de la comtesse Rostow; il cherchait donc à le rencontrer,
+mais il n'eut pas cette chance: Kouraguine était retourné en Russie dès
+qu'il avait eu vent de l'arrivée en Turquie du prince André. La vie lui
+sembla plus facile dans un nouveau pays et dans des conditions
+d'existence différentes du passé. La trahison de sa fiancée l'avait
+frappé d'un coup d'autant plus pénible, qu'il faisait tout son possible
+pour en cacher la violence, et le milieu qui avait été le témoin de son
+bonheur lui était devenu insupportable. Plus pénibles encore étaient
+pour lui cette liberté et cette indépendance qui jusque là lui avaient
+été si chères: il ne méditait plus sur les pensées que le ciel
+d'Austerlitz avait éveillées dans son âme, sur les pensées dont il
+aimait autrefois à s'entretenir avec Pierre, et qui avaient rempli sa
+solitude à Bogoutcharovo, en Suisse et à Rome; il craignait au contraire
+de se reporter aux horizons lointains qu'il avait alors entrevus et qui
+lui étaient apparus si lumineux dans leur infini. Les intérêts matériels
+de tous les jours l'absorbèrent maintenant d'autant plus, qu'ils
+n'avaient aucun rapport avec ceux de son passé. On aurait dit que ce
+ciel sans fin, qui s'étendait jadis au-dessus de sa tête, s'était
+transformé en une voûte sombre, pesante, limitée, exactement définie
+dans ses contours, qui n'avait plus rien, pour lui, ni de mystérieux ni
+d'éternel!
+
+De toutes les occupations actives qu'il avait en vue, il n'y en avait
+pas de plus simple et de plus familière pour lui que le service
+militaire. Nommé général de service à l'état-major de Koutouzow, il
+étonna ce dernier par l'exactitude et l'ardeur qu'il apporta à remplir
+ses fonctions. N'ayant pu rejoindre Anatole en Turquie, il ne jugea pas
+nécessaire de le poursuivre en Russie: il sentait que ni le temps, ni le
+sentiment de mépris que lui inspirait Kouraguine, ni les raisons qui lui
+démontraient combien il lui était impossible de s'abaisser jusqu'à une
+rencontre avec lui, ne l'empêcheraient de provoquer cet homme la
+première fois qu'il le verrait; rien n'empêche, en effet, un homme
+affamé de se jeter sur la nourriture. Le sentiment de l'injure qu'il
+n'avait pas vengée, de la colère qu'il n'avait pas épanchée, et qui
+restait amassée dans le fond de son coeur, empoisonnait le calme
+factice avec lequel il remplissait les obligations multiples de son
+service.
+
+Lorsque en 1812 arrivèrent à Bucharest (où depuis deux mois Koutouzow
+passait ses jours et ses nuits chez sa Valaque bien-aimée) les nouvelles
+de la guerre avec Napoléon, le prince André sollicita l'autorisation de
+passer à l'armée de l'Ouest. Koutouzow, qui lui en voulait de son zèle,
+et y voyait un reproche vivant à sa paresse, donna volontiers son
+consentement, et chargea Bolkonsky d'une mission pour Barclay de Tolly.
+
+Avant de rejoindre l'armée, qui au mois de mai était campée à Drissa, il
+s'arrêta à Lissy-Gory, qui se trouvait sur son chemin. Durant les trois
+dernières années il avait tant pensé et tant réfléchi, passé par tant
+d'épreuves, et vu tant de choses dans ses voyages, qu'il ressentit une
+impression étrange en retrouvant à Lissy-Gory le même genre d'existence,
+immuable dans ses moindres détails. À peine eut-il franchi la massive
+porte en maçonnerie et l'allée qui menait au château, qu'il crut entrer
+dans une habitation enchantée où régnait le sommeil; dans l'intérieur,
+c'était le même calme, la même exquise propreté, le même mobilier, les
+mêmes murs, les mêmes parfums et les mêmes visages, quoiqu'un peu
+vieillis. La princesse Marie, toujours opprimée, toujours timide et
+laide, voyait s'envoler une à une ses plus belles années, sans qu'un
+rayon de joie ou d'affection se mêlât à ses craintes et à ses
+inquiétudes. Mlle Bourrienne, au contraire, jouissant de chaque minute
+de son existence, se forgeait comme d'habitude les plus charmantes
+espérances. C'était toujours la même coquette personne, satisfaite
+d'elle-même, avec une dose d'assurance en plus! L'instituteur amené de
+Suisse, nommé Dessalles, portait une redingote de drap russe, parlait
+russe tant bien que mal aux gens de la maison, mais, tout comme à son
+arrivée, c'était le même excellent homme, un peu pédant et quelque peu
+borné. Le vieux prince avait perdu une dent, une seule dent, mais le
+vide qu'elle avait laissé dans sa bouche n'y était que trop visible; son
+moral n'avait point changé, son irritation et son scepticisme à
+l'endroit de toutes choses n'avaient fait plutôt que s'accroître avec
+l'âge. Seul Nicolouchka, avec ses joues roses et ses cheveux châtains
+tombant en boucles sur son cou, avait grandi et s'amusait à coeur joie;
+lorsqu'il riait, la lèvre supérieure de sa jolie bouche se relevait
+exactement comme celle de sa mère: seul il se révoltait contre le joug
+de l'immuable dans ce château ensorcelé. Cependant, bien que les
+apparences fussent restées les mêmes, les rapports intimes entre les
+habitants de Lissy-Gory s'étaient sensiblement modifiés: il existait
+deux camps dans cet intérieur, deux camps ennemis, qui ne s'entendaient
+jamais, mais qui, pour le prince André, renoncèrent momentanément à
+leurs habitudes. L'un se composait du vieux prince, de Mlle Bourrienne
+et de l'architecte; l'autre, de la princesse Marie, du petit Nicolas, de
+son gouverneur, de la vieille bonne et de toutes les femmes de la
+maison.
+
+Pendant son séjour on dîna ensemble, mais, en voyant l'embarras général,
+il s'aperçut bientôt qu'on le traitait comme un étranger en l'honneur de
+qui on faisait une exception. Il le sentit si bien, qu'il en fut gêné à
+son tour, et se réfugia dans un silence absolu. Cette situation tendue,
+trop visible pour passer inaperçue, rendit son père morose et
+taciturne, et aussitôt après dîner il se retira chez lui. Lorsque le
+prince André alla le trouver dans le courant de la soirée, et essaya de
+l'intéresser au récit de la campagne du jeune comte Kamensky, le vieux
+prince, au lieu de l'écouter, se répandit en invectives sur la conduite
+de la princesse Marie, sur ses superstitions et sur son inimitié envers
+Mlle Bourrienne, le seul être, assurait-il, qui lui fût sincèrement
+attaché....
+
+«Sa fille lui rendait la vie dure, c'est pour cela qu'il était toujours
+malade... et elle gâtait l'enfant par son excès d'indulgence et ses
+sottes idées!»
+
+Au fond de son coeur il sentait bien qu'elle ne méritait pas cette
+pénible existence, et qu'il était son bourreau, mais il savait aussi
+qu'il ne pourrait jamais cesser de l'être et de la tourmenter.
+
+«Pourquoi André, qui a tout remarqué, ne me parle-t-il pas de sa soeur?
+s'était-il dit. Il croit donc que je suis un monstre, un imbécile qui,
+pour me ménager les bonnes grâces de la française, me suis éloigné sans
+raison de ma fille?... Il ne comprend rien, il faut tout lui expliquer,
+il faut qu'il me comprenne!
+
+--Je ne vous en aurais pas parlé si vous ne me l'eussiez pas demandé,
+répondit le prince André à cette confidence inattendue, sans lever les
+yeux sur son père, qu'il condamnait pour la première fois de sa vie....
+Mais, puisque vous le désirez, je vous en parlerai franchement: s'il est
+survenu un malentendu entre vous et Marie, ce n'est pas elle que j'en
+accuse, car je sais combien elle vous respecte et vous aime.... S'il y
+en a un,--poursuivit-il en s'échauffant peu à peu, ce qui du reste lui
+était devenu habituel depuis quelque temps,--je ne saurais en attribuer
+la cause qu'à la présence d'une femme indigne d'être la compagne de ma
+soeur!» Le vieux prince, les yeux fixés sur lui, l'avait d'abord écouté
+sans mot dire: un sourire forcé laissait apercevoir la brèche causée par
+la dent absente, et à laquelle son fils ne parvenait pas à s'habituer.
+
+«Quelle compagne, mon ami? Ah! on t'a déjà parlé? Ah!...
+
+--Mon père, je n'ai nulle envie de vous juger, répliqua le prince André
+d'un ton sec. C'est vous qui m'y avez forcé, j'ai dit et je dirai
+toujours que Marie n'est pas coupable: la faute en est à ceux qui..., à
+cette Française enfin!
+
+--Ah! tu me juges, tu me juges!» dit le vieux d'une voix calme, dans le
+ton de laquelle son fils crut même deviner un certain embarras; mais
+tout à coup, bondissant sur ses pieds, il s'écria avec fureur: «Hors
+d'ici, va-t'en! Que je ne te voie plus! Va-t'en!»
+
+
+Le prince André résolut de quitter Lissy-Gory sans retard, mais sa soeur
+le supplia de lui accorder encore un jour; le vieux prince ne se montra
+plus, n'admit chez lui que Mlle Bourrienne et Tikhone, et demanda, à
+plusieurs reprises, si son fils était parti. Avant de se mettre en
+route, le prince André alla voir son enfant, qui lui sauta sur les
+genoux, lui demanda l'histoire de Barbe-Bleue, et l'écouta avec une
+attention soutenue; mais son père s'arrêta soudain sans achever
+l'histoire, et tomba dans une profonde rêverie, dans laquelle
+Nicolouchka n'entrait pour rien: il pensait à lui-même, et sentait avec
+effroi que la querelle avec son père ne lui avait laissé aucun remords,
+et qu'ils se séparaient brouillés pour la première fois. Ce qui
+l'étonnait aussi et l'affligeait, c'est que la vue de son enfant
+n'éveillait plus en lui la tendresse accoutumée.
+
+«Et après? raconte-moi donc la fin,» lui disait le petit garçon; mais
+son père, sans lui répondre, l'enleva de dessus ses, genoux, le posa à
+terre et sortit de la chambre.
+
+Lorsque le prince André se retrouvait dans le milieu où il avait été
+heureux autrefois, il éprouvait un tel dégoût de la vie, qu'il avait
+hâte de s'éloigner de ces souvenirs et de se créer une occupation
+nouvelle: c'était là le secret de son apparente indifférence.
+
+«André, tu nous quittes décidément? lui dit sa soeur.
+
+--Dieu soit loué! Je suis libre de m'en aller; je regrette que tu ne
+puisses pas en faire autant!
+
+--Pourquoi parler ainsi, à présent que tu vas à la guerre, à cette
+terrible guerre? reprit la princesse Marie. Il est si âgé! Mlle
+Bourrienne m'a dit qu'il avait demandé après toi...» Et ses lèvres
+tremblèrent, et de grosses larmes roulèrent sur ses joues. Le prince
+André se détourna sans proférer une parole:
+
+«Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup, en marchant dans la chambre.... Se
+dire que des choses ou des êtres aussi misérables peuvent causer le
+malheur d'autrui!» La violence de son accent effraya sa soeur, qui
+comprit que sa réflexion s'appliquait non seulement à Mlle Bourrienne,
+mais aussi à l'homme qui avait tué son bonheur!
+
+«André, je t'en supplie,--dit-elle, en lui touchant légèrement le bras,
+les yeux rayonnants au travers de ses larmes;--ne crois pas que la
+douleur provienne des hommes... ils ne sont que les instruments de
+Dieu!» Son regard, passant pardessus la tête de son frère, se fixa dans
+l'espace, comme s'il était habitué à y trouver une image chère et
+familière: «La douleur nous est envoyée par Lui: les hommes n'en sont
+pas responsables. Si quelqu'un te semble avoir eu des torts envers toi,
+oublie-les et pardonne. Nous n'avons pas le droit de punir: tu
+comprendras, toi aussi, un jour, le bonheur de pardonner.
+
+--Si j'avais été femme, Marie, je l'aurais fait sans aucun doute:
+pardonner, c'est la vertu de la femme; mais pour l'homme, c'est bien
+différent: il ne peut et ne doit ni oublier ni pardonner!...» Si ma
+soeur m'adresse cette prière, pensa-t-il, cela veut dire que j'aurais dû
+m'être vengé depuis longtemps!... Et sans plus écouter le sermon qu'elle
+continuait à lui faire, il se représenta avec une haineuse satisfaction
+l'heureux moment où il rencontrerait Kouraguine, qu'il savait être à
+l'armée.
+
+La princesse Marie engagea son frère à rester encore vingt-quatre
+heures: elle était sûre, disait-elle, que son père serait malheureux de
+le voir partir sans s'être réconcilié avec lui. Mais il fut d'un avis
+contraire, et l'assura que leur brouille s'envenimerait s'il retardait
+son départ, que son absence serait courte, et qu'il écrirait à son père.
+
+«Adieu, André, rappelez-vous que les malheurs viennent de Dieu, et que
+les hommes ne sont jamais coupables!» Telles furent les dernières
+paroles de la princesse Marie.
+
+«Cela doit sans doute être ainsi! se dit le prince André en quittant la
+grande avenue de Lissy-Gory.... Innocente victime, elle est destinée à
+être martyrisée par un vieillard à demi fou, qui sent ses torts, mais
+qui ne peut plus refaire son caractère.... Mon fils grandit, sourit à
+la vie, et, tout comme un autre, il dupera et sera dupé!... Et moi je me
+rends à l'armée... pourquoi faire? Je n'en sais rien, à moins que ce ne
+soit pour me battre avec l'homme que je méprise, et lui donner ainsi
+l'occasion de me tuer et de se moquer ensuite de moi!»
+
+Bien que les éléments qui composaient son existence fussent les mêmes
+qu'autrefois, ils ne lui apportaient plus aujourd'hui que des
+impressions sans lien entre elles, et isolées.
+
+
+IX
+
+
+Le prince André arriva à la fin de juin au quartier général. La
+première armée, celle que l'Empereur commandait, occupait sur la Drissa
+un camp retranché. La seconde, qui en était séparée, disait-on, par des
+forces ennemies considérables, se repliait pour la rejoindre. Il régnait
+des deux côtés un grand mécontentement, causé par la marche générale des
+opérations militaires, mais il ne venait à l'idée de personne de
+craindre une invasion étrangère dans les gouvernements russes, et de
+croire que la guerre pût être portée au delà des provinces polonaises de
+l'Ouest.
+
+Le prince André trouva Barclay de Tolly établi sur les bords mêmes de la
+Drissa, à quatre verstes de l'endroit où était l'Empereur. Comme il n'y
+avait ni village ni bourg aux environs du camp, les nombreux généraux et
+les nombreux dignitaires de la cour s'étaient emparés des meilleures
+habitations sur les deux rives de la rivière, sur une longueur de plus
+de dix verstes. L'accueil de Barclay de Tolly fut sec et raide: il
+annonça à Bolkonsky qu'il en référerait à Sa Majesté pour lui procurer
+un emploi, et le pria, en attendant, de faire partie de son état-major.
+Kouraguine n'était plus à l'armée, mais à Pétersbourg, et cette nouvelle
+réjouit le prince André. Il fut heureux d'être délivré pour un temps des
+pensées que ce nom évoquait dans son âme, et de pouvoir s'abandonner en
+entier à l'intérêt qu'éveillait en lui la grande guerre qui commençait.
+Sans emploi auprès de personne, il consacra les quatre premiers jours à
+l'inspection du camp, dont il parvint à se former une idée exacte en
+s'aidant de ses propres lumières, et en questionnant ceux qui étaient
+capables de le renseigner. Les avantages de ce camp restèrent pour lui à
+l'état de problème: son expérience lui avait déjà plus d'une fois
+démontré que les plans les plus savamment combinés et les mieux étudiés
+n'ont souvent dans l'art militaire qu'une mince valeur.... Il l'avait
+bien vu à Austerlitz, et il comprenait mieux que jamais, depuis ce
+jour-là, que la victoire dépend surtout de l'habileté à prévoir et à
+parer les mouvements inattendus de l'ennemi, et du coup d'oeil et de
+l'intelligence des personnes chargées de la direction des opérations
+militaires. Afin de mieux éclairer cette dernière question, il ne
+négligea rien pour s'initier aux détails de l'administration et pour
+lire dans le jeu des généraux qui avaient voix au chapitre.
+
+Pendant le séjour de l'Empereur à Vilna, l'armée avait été divisée en
+trois corps: le premier fut placé sous le commandement de Barclay de
+Tolly, le second sous celui de Bagration, le troisième sous celui de
+Tormassow. L'Empereur se trouvait avec le premier, sans y remplir
+toutefois les fonctions de commandant en chef, et l'ordre du jour
+annonçait sa présence, sans ajouter le moindre commentaire. Il n'avait
+avec lui aucun état-major spécial, mais seulement l'état-major du
+quartier général impérial, dont le chef était le général quartier-maître
+prince Volkonsky, et qui était composé d'une foule de généraux, d'aides
+de camp, de fonctionnaires civils pour la partie diplomatique et d'un
+grand nombre d'étrangers: par le fait, il n'existait donc pas
+d'état-major de l'armée. On voyait, auprès de la personne de l'Empereur,
+Araktchéïew, l'ex-ministre de la guerre, le Comte Bennigsen le doyen des
+généraux, le césarévitch grand-duc Constantin, le chancelier Comte
+Roumiantzow, Stein, l'ancien ministre de Prusse, Armfeld général
+suédois, Pfuhl, le principal organisateur du plan de campagne, Paulucci,
+général aide de camp, un réfugié sarde, Woltzogen, et plusieurs autres.
+Quoiqu'ils fussent tous attachés à Sa Majesté sans mission
+particulière, ils avaient cependant une telle influence, que le
+commandant en chef lui-même ne savait souvent de qui émanait le conseil
+reçu, ou l'ordre donné sous forme d'insinuation, par Bennigsen, par le
+grand-duc ou par tout autre; s'ils parlaient de leur propre chef, ou
+s'ils ne faisaient que transmettre la volonté impériale, et en
+définitive s'il fallait, oui ou non, les écouter? Ils faisaient partie
+de la mise en scène générale: leur présence et celle de l'Empereur,
+parfaitement définies à leur point de vue, comme courtisans (et tous le
+deviennent dans l'intimité du Souverain), signifiaient clairement que,
+malgré le refus de ce dernier de prendre le titre de général en chef, le
+commandement des trois corps d'armée n'en était pas moins entre ses
+mains et son entourage représentait, par suite, son conseil immédiat et
+intime. Araktchéïew, le garde du corps de Sa Majesté, était également
+l'exécuteur, de ses volontés; Bennigsen, qui était grand propriétaire
+dans le gouvernement de Vilna, et qui semblait n'avoir eu d'autre souci
+que d'en faire les honneurs à son Souverain, jouissait d'une excellente
+réputation militaire, et on le gardait sous la main pour remplacer à
+l'occasion Barclay de Tolly. Le grand-duc y était pour son plaisir
+personnel; l'ex-ministre Stein, comme conseiller, vu la haute estime que
+lui valaient ses qualités; grâce à son assurance, et à la conviction
+qu'il avait de ses propres mérites, Armfeld, le haineux ennemi de
+Napoléon, était très écouté par Alexandre; Paulucci faisait partie de la
+phalange, parce qu'il était hardi et décidé; les aides de camp généraux,
+parce qu'ils suivaient l'Empereur partout, et enfin Pfuhl, parce
+qu'après avoir imaginé et fait le plan de campagne, il était parvenu à
+le faire accepter comme parfait dans son ensemble. C'était ce dernier en
+réalité qui menait la guerre. Woltzogen attaché à sa personne, plein
+d'amour-propre, de confiance en lui-même, et d'un mépris absolu pour
+toutes choses, n'était qu'un théoricien de cabinet, chargé de revêtir
+les idées de Pfuhl d'une forme plus élégante.
+
+En dehors de tous ces hauts personnages, il y avait encore une quantité
+d'individus en sous-ordre, russes et étrangers, dépendant de leurs chefs
+respectifs: les étrangers se faisaient remarquer surtout par la témérité
+et la variété de leurs combinaisons militaires, conséquence toute
+naturelle du fait de servir dans un pays qui n'était pas le leur.
+
+Au milieu du courant d'opinions si diverses qui agitait ce monde
+brillant et orgueilleux, le prince André ne tarda pas à constater
+l'existence de plusieurs partis qui se détachaient visiblement de la
+masse.
+
+Le premier se composait de Pfuhl et de ses adhérents, les théoriciens de
+l'art de la guerre, ceux qui croyaient à l'existence de ses lois
+immuables, aux lois des mouvements obliques et des mouvements de flanc;
+ceux-là voulaient que, conformément à cette prétendue théorie, on se
+repliât dans l'intérieur du pays, et considéraient la moindre infraction
+à ces règles fictives, comme une preuve de barbarie, d'ignorance et même
+de malveillance. Ce parti comprenait les princes allemands, les
+Allemands en général, Woltzogen, Wintzingerode, et plusieurs autres
+encore.
+
+Le second parti, le parti adverse, tombait, comme il arrive souvent,
+dans l'extrême opposé, en demandant à marcher sur la Pologne, et à ne
+pas suivre un plan déterminé à l'avance: audacieux et entreprenant, il
+représentait la nationalité du pays, et n'en était par suite que plus
+exclusif dans la discussion. Parmi les Russes qui commençaient à
+s'élever, il y avait Bagration et Ermolow: il avait, dit-on, demandé un
+jour à l'Empereur la faveur d'être promu au grade d'»Allemand»! Ce parti
+ne cessait de répéter, en se souvenant des paroles de Souvorow, qu'il
+était inutile de raisonner et de piquer des épingles sur les cartes,
+qu'il fallait se battre, mettre l'ennemi en déroute, ne pas le laisser
+pénétrer en Russie, et ne pas donner à l'armée le temps de se
+démoraliser.
+
+Le troisième parti, celui qui inspirait le plus de confiance à
+l'Empereur, était composé de courtisans, médiateurs entre les deux
+premiers, peu militaires pour la plupart, qui pensaient et disaient ce
+que pensent et disent d'habitude ceux qui, n'ayant point de conviction
+arrêtée, tiennent cependant à ne pas le laisser paraître. Ils
+prétendaient donc que la guerre contre un génie comme Bonaparte (il
+était redevenu Bonaparte pour eux) exigeait sans aucun doute de savantes
+combinaisons, de profondes connaissances dans l'art de la guerre; que
+Pfuhl y était certainement passé maître, mais que l'étroitesse de son
+jugement, ce défaut habituel des théoriciens, s'opposait à ce qu'on eût
+en lui une confiance absolue: qu'il fallait par conséquent tenir compte
+aussi de l'opinion de ses adversaires, des gens du métier, des gens
+d'action, dont l'expérience était certaine, afin de réunir les avis les
+plus sages, pour s'en tenir à un juste milieu. Ils insistaient sur la
+nécessité de conserver le camp de Drissa, d'après le plan de Pfuhl, en
+changeant toutefois les dispositions relatives aux deux autres armées.
+De cette façon, il est vrai, on n'atteignait aucun des deux buts
+proposés, mais les personnes de ce parti, auquel appartenait également
+Araktchéïew, pensaient que c'était là encore la meilleure des
+combinaisons.
+
+Le quatrième courant d'opinion avait à sa tête le grand-duc césarévitch,
+qui ne pouvait oublier son désappointement à Austerlitz, lorsque, se
+préparant, en tenue de parade, à s'élancer sur les Français à la tête de
+la garde, et à les écraser, il s'était trouvé par surprise en première
+ligne devant le feu ennemi, et n'avait pu se retirer de la mêlée qu'au
+prix des plus grands efforts. La franchise de ses appréciations et de
+celles de son entourage était à la fois un défaut et une qualité:
+redoutant Napoléon et sa force, ils ne voyaient chez eux et autour d'eux
+qu'impuissance et faiblesse, et le répétaient hautement: «Il ne
+résultera de tout cela, disaient-ils, que le malheur, la honte et la
+défaite! Nous avons abandonné Vilna, puis Vitebsk, voici maintenant que
+nous allons abandonner aussi la Drissa,.... Il ne nous reste qu'une
+chose raisonnable à faire: conclure la paix le plus tôt possible, avant
+d'être chassés de Pétersbourg!»
+
+Cette opinion trouvait de l'écho dans les hautes sphères de l'armée,
+dans la capitale, et chez le chancelier comte Roumiantzow, partisan
+déclaré de la paix, pour d'autres raisons d'État.
+
+Le cinquième parti soutenait Barclay de Tolly, tout simplement parce
+qu'il était ministre de la guerre et général en chef: «On a beau dire,
+assurait-on de ce côté, c'est, malgré tout, un homme honnête et
+capable... de meilleur, il n'y en a pas.... La guerre n'étant possible
+qu'avec une unité de pouvoir, donnez-lui un pouvoir véritable, et vous
+verrez qu'il fera ses preuves, comme il les a faites en Finlande. Si
+nous avons encore une armée bien organisée, une armée qui s'est repliée
+jusqu'à la Drissa sans subir de défaite, c'est à lui que nous en sommes
+redevables; tout serait perdu si l'on nommait Bennigsen à sa place, car
+il a démontré en 1807 son incapacité.»
+
+Le sixième groupe, au contraire, portait haut Bennigsen; personne, à son
+avis, n'était plus actif, plus entendu que Bennigsen, et l'on serait
+bien obligé de l'employer: «La preuve, ajoutait-on, c'est que notre
+retraite de la Drissa n'était qu'une série ininterrompue de fautes et
+d'insuccès... et plus il y en aura, mieux cela vaudra: on comprendra
+alors qu'il est impossible de continuer. Ce n'est pas un Barclay qu'il
+nous faut, c'est un Bennigsen, un Bennigsen qui s'est distingué en 1807,
+à qui Napoléon lui-même a rendu justice, et aux ordres duquel on se
+soumettrait volontiers.»
+
+La septième catégorie comprenait un assez grand nombre de personnes,
+comme il s'en rencontre toujours auprès d'un jeune empereur, des
+généraux et des aides de camp, passionnément attachés à l'homme plutôt
+qu'au Souverain, l'adorant avec sincérité et désintéressement, comme
+l'avait adoré Rostow en 1808, et ne voyant en lui que qualités et
+vertus. Ceux-ci exaltaient sa modestie qui se refusait à prendre en
+mains le commandement de l'armée, tout en le blâmant de cette défiance
+exagérée: «Il devait, disaient-ils, se mettre franchement à la tête des
+troupes, former auprès de sa personne l'état-major du commandant en
+chef, prendre conseil des théoriciens aussi bien que des praticiens
+expérimentés, et conduire lui-même au combat ses soldats, que sa seule
+présence exalterait jusqu'au délire!»
+
+Le huitième parti, le plus nombreux, dans la proportion de 99 à 1 par
+rapport aux précédents, se composait de ceux qui ne désiraient
+particulièrement ni la paix ni la guerre: faire un mouvement offensif,
+rester dans un camp retranché sur la Drissa ou ailleurs, leur était
+aussi indifférent que de se voir commandés par l'Empereur en personne,
+par Barclay de Tolly, par Pfuhl ou par Bennigsen; leur but unique et
+essentiel était d'attraper au vol le plus, d'avantages et d'amusements
+possible. Se mettre, en avant, se faire valoir dans ce bas-fond
+d'intrigues ténébreuses et enchevêtrées qui s'agitaient au quartier
+impérial, leur était plus facile qu'ailleurs en temps de paix. L'un,
+pour ne pas perdre sa position, soutenait Pfuhl aujourd'hui, devenait
+son adversaire le lendemain, et, le jour suivant, assurait, pour se
+dégager de toute responsabilité et pour plaire à l'Empereur, qu'il
+n'avait aucune conviction, arrêtée à l'endroit de tel ou tel projet. Un
+autre, désireux de se bien poser, s'emparait d'une observation faite en
+passant par l'Empereur, pour la développer au conseil suivant, criait à
+tue-tête, gesticulait, se disputait, provoquait au besoin ceux qui
+étaient d'un avis contraire, afin d'attirer l'attention du Souverain et
+de témoigner de son dévouement au bien général. Un troisième profitait
+sans bruit d'une occasion favorable et de l'absence de ses ennemis pour
+demander, dans l'intervalle de deux conseils, et pour obtenir un secours
+d'argent en récompense de ses loyaux services, sachant à merveille qu'on
+aurait plus vite fait dans les circonstances présentes de lui accorder
+sa requête que de la lui refuser. Le quatrième se trouvait constamment,
+et par un pur effet du hasard, sur le chemin de l'Empereur, qui le
+voyait toujours accablé de travail. Le cinquième, afin de se faire
+inviter à la table impériale, défendait ou attaquait avec violence une
+opinion nouvellement adoptée, en se servant d'arguments plus ou moins
+justes.
+
+Ce parti n'avait en vue que d'avoir à tout prix des croix, des rangs, de
+l'argent, et ne s'occupait que de suivre les fluctuations de la faveur
+impériale: à peine avait-elle pris une direction, que cette population
+de fainéants se portait tout entière de ce côté, si bien qu'il devenait
+parfois difficile à l'Empereur d'agir dans un autre sens; à cause de la
+gravité du danger qui menaçait l'avenir et qui donnait à la situation un
+caractère d'agitation vague et fiévreuse, à cause de ce tourbillon de
+brigues, d'amours-propres, de collisions constantes d'opinions, de
+sentiments divers, ce dernier groupe, le plus considérable de tous,
+n'ayant que ses intérêts en vue, contribua singulièrement à rendre la
+marche de l'ensemble plus tortueuse et plus compliquée. Cet essaim de
+bourdons, se précipitant en avant dès qu'il s'agissait de débattre une
+nouvelle question, sans avoir même résolu la précédente, assourdissait
+leur monde au point d'étouffer la voix de ceux qui discutaient
+sérieusement et franchement.
+
+Au moment de l'arrivée du prince André à l'armée, un neuvième parti
+venait de se constituer, et commençait à se faire entendre: c'était
+celui des hommes d'État âgés, sages, expérimentés, qui, ne partageant
+aucun des avis mentionnés ci-dessus, savaient juger sainement ce qui se
+passait sous leurs yeux dans l'état-major du quartier impérial, et
+cherchaient un moyen de sortir de l'indécision et de la confusion
+générales.
+
+Ils pensaient et disaient que le mal provenait principalement de la
+présence de l'Empereur et de sa cour militaire, qui avait amené avec
+elle cette versatilité de rapports conventionnels et incertains, commode
+peut-être à la cour, mais fatale assurément à l'armée. L'Empereur devait
+gouverner, et ne pas commander les troupes; son départ et celui de sa
+suite étaient la seule issue possible à cette situation, car sa présence
+seule entravait l'action de 80 000 hommes destinés à sa sûreté
+personnelle; et, à leur sens, le plus mauvais général en chef, du moment
+qu'il serait indépendant, vaudrait le meilleur généralissime paralysé
+dans sa liberté d'action par la présence et la volonté du Souverain.
+
+Schichkow, le secrétaire d'État, l'un des membres les plus influents de
+ce parti, adressa, de concert avec Balachow et Araktchéïew, une lettre à
+l'Empereur, dans laquelle, usant de la permission qui leur avait été
+accordée de discuter l'ensemble des opérations, ils l'engageaient
+respectueusement à retourner dans sa capitale, afin d'exciter l'ardeur
+guerrière de son peuple, de l'enflammer par ses paroles, de le soulever
+pour la défense de la patrie, et de provoquer en lui cet élan
+enthousiaste qui devint plus tard une des causes du triomphe de la
+Russie, et auquel contribua jusqu'à un certain point la présence de Sa
+Majesté à Moscou. Le conseil, présenté sous cette forme, fut approuvé et
+le départ de l'Empereur décidé.
+
+
+X
+
+
+Cette lettre n'avait pas encore été portée à la connaissance de
+l'Empereur, lorsque Barclay annonça un jour au prince André, pendant le
+dîner, qu'il devait se rendre le même soir, à six heures, chez
+Bennigsen, Sa Majesté ayant témoigné le désir de le questionner en
+personne au sujet de la Turquie.
+
+Dans le courant de la matinée, on avait reçu l'information complètement
+erronée, comme on le sut plus tard, d'un mouvement offensif de Napoléon;
+ce même jour, le colonel Michaud, en examinant avec l'Empereur les
+fortifications du camp de la Drissa, lui prouva que ce camp, élevé sur
+l'avis de Pfuhl, et regardé comme un chef-d'oeuvre, était un non-sens
+et pouvait causer la perte de l'armée russe.
+
+Le prince André se présenta à l'heure indiquée chez Bennigsen, qui était
+logé dans une petite propriété particulière sur les bords de la Drissa;
+il n'y trouva que Czernichew, aide de camp de l'Empereur, qui lui
+raconta que celui-ci était allé une seconde fois, en compagnie du
+général Bennigsen et du marquis Paulucci, visiter les retranchements,
+sur l'utilité desquels on commençait à avoir des doutes très sérieux.
+
+Czernichew lisait un roman près d'une des fenêtres de la première pièce,
+qui avait dû servir autrefois de salle de bal; on y voyait encore un
+orgue sur lequel on avait entassé des rouleaux de tapis: dans un des
+coins de l'appartement l'aide de camp de Bennigsen, harassé par le
+travail ou par le souper qu'il venait de faire, sommeillait sur un lit.
+Cette salle avait deux issues: l'une donnait dans un cabinet, l'autre
+s'ouvrait sur un salon, où l'on entendait plusieurs voix qui causaient
+en allemand et parfois en français. Là, sur l'ordre de l'Empereur, on
+avait convoqué non pas un conseil de guerre (car l'Empereur n'aimait pas
+ces sortes de désignations précises), mais une simple réunion des
+quelques personnes qu'il désirait consulter dans ce moment critique,
+afin d'éclaircir certaines questions. C'étaient Armfeld le Suédois, le
+général aide de camp Woltzogen, Wintzingerode, que Napoléon appelait le
+transfuge français, Michaud, Toll, le baron Stein, qui n'était pas un
+homme de guerre, et enfin Pfuhl, la grande cheville ouvrière, que le
+prince André eut tout le loisir d'étudier à son aise, car, arrivé avant
+lui, il le vit entrer et s'arrêter quelques secondes à causer avec
+Czernichew.
+
+Bien qu'il ne l'eût jamais rencontré, il lui sembla au premier coup
+d'oeil qu'il le connaissait déjà depuis longtemps: il portait, aussi mal
+que possible, l'uniforme de général russe, et sa personne offrait une
+vague ressemblance avec les Weirother, les Mack, les Schmidt et une
+foule d'autres généraux théoriciens, qu'il avait vus agir en 1805.
+Celui-ci toutefois avait le don particulier de réunir en lui seul tout
+ce qui caractérisait les autres, et d'offrir à l'analyse du prince André
+le spécimen le plus complet d'un Allemand pur sang. De petite taille,
+maigre, mais carré d'épaules, d'une constitution solide, avec des
+omoplates larges et osseuses, il avait la figure sillonnée de rides et
+les yeux enfoncés dans leurs orbites. Ses cheveux, lissés avec soin sur
+les tempes, pendaient sur la nuque en petites houppes isolées. Il avait
+l'air inquiet et fâché, comme s'il eût redouté tout ce qui se trouvait
+sur son chemin. Retenant gauchement son épée, il demanda en allemand à
+Czernichew où était l'Empereur. On voyait qu'il avait hâte d'en finir au
+plus tôt avec les saluts d'usage, et de s'asseoir devant les cartes
+étalées sur la table, car là il se sentait dans son élément. Il écouta,
+en souriant ironiquement, le récit de la visite de l'Empereur aux
+retranchements, qui étaient sa création, et ne put s'empêcher de
+grommeler entre ses dents d'une voix de basse: «Imbécile! tout sera
+perdu... ce sera du propre alors!» Czernichew lui présenta le prince
+André, en ajoutant que ce dernier arrivait de Turquie, où la guerre
+s'était si heureusement terminée. Pfuhl daigna à peine l'honorer d'un
+regard: «Cette guerre-là vous aura sans doute offert un joli exemple de
+tactique!» se borna-t-il à dire avec un mépris écrasant, et il se
+dirigea vers le salon voisin.
+
+Pfuhl, toujours irritable, l'était encore plus ce jour-là, par suite de
+l'examen et de la critique dont ses fortifications étaient l'objet.
+Cette courte entrevue suffit au prince André, en y ajoutant ses
+souvenirs d'Austerlitz, pour se faire une idée assez juste de son
+caractère. Pfuhl devait nécessairement être une de ces natures entières,
+qui poussent jusqu'au martyre l'assurance que leur donne la foi dans
+l'infaillibilité d'un principe. Ces natures-là on ne les rencontre que
+chez les Allemands, seuls capables d'une confiance aussi absolue dans
+une idée abstraite, telle que la science, c'est-à-dire la connaissance
+présumée d'une vérité certaine.
+
+Pfuhl était en effet un adepte de la théorie du mouvement oblique,
+déduite par lui des guerres de Frédéric le Grand, et tout ce qui ne
+s'accordait pas avec cette théorie dans les campagnes modernes
+constituait, à ses yeux, des fautes si grossières, et des non-sens si
+monstrueux, que cet ensemble de combinaisons barbares ne pouvait, à son
+avis, mériter le nom de guerre et être un sujet d'étude.
+
+Il avait été en 1806 le principal organisateur du plan de campagne qui
+avait abouti à Iéna et à Auerstaedt, sans que l'insuccès lui eût
+démontré la fausseté de son système. Il assurait au contraire que la
+violation de certaines lois en avait été seule cause, et se plaisait à
+répéter, avec une ironie satisfaite: «Je disais bien que cela irait à la
+diable!» Pfuhl poussait si loin l'amour de la théorie, qu'il arrivait à
+en perdre de vue le but pratique: l'application lui inspirait une
+profonde aversion, et il refusait de s'en occuper!
+
+Les quelques mots qu'il échangea avec le prince André et Czernichew à
+propos de la guerre actuelle furent dits par lui du ton d'un homme qui
+prévoit un triste résultat et ne peut que le déplorer. Les houppettes de
+cheveux ébouriffés qui pendaient sur sa nuque, et les mèches bien
+lissées ramenées sur ses tempes étaient en harmonie avec l'expression de
+ses paroles, il passa ensuite dans le salon contigu, d'où l'on entendit
+aussitôt s'élever sa voix forte et grondeuse.
+
+
+XI
+
+
+Le prince André avait eu à peine le temps de tourner les yeux d'un autre
+côté, que le comte Bennigsen entra précipitamment, et, le saluant d'un
+signe de tête, passa dans la cabine en donnant des ordres à son aide de
+camp. Il avait précédé l'Empereur pour prendre quelques dispositions et
+le recevoir chez lui. Czernichew et Bolkonsky sortirent sur le perron:
+le Souverain descendait de cheval. Il avait l'air fatigué, et la tête
+inclinée en avant; on voyait qu'il écoutait avec ennui les observations
+que lui adressait Paulucci avec une véhémence toute particulière: il fit
+un pas en avant pour y couper court, mais l'Italien, rouge d'excitation
+et oubliant toute convenance, le suivit sans s'interrompre:
+
+«Quant à celui qui a conseillé d'établir ce camp, le camp de
+Drissa,--disait-il, pendant que l'Empereur montait les marches de
+l'entrée, les yeux fixés sur le prince André, qu'il ne parvenait pas à
+reconnaître.--Quant à celui-là, Sire, répéta Paulucci d'un ton
+désespéré, sans pouvoir s'empêcher de continuer, je ne vois pas d'autre
+alternative pour lui que la maison jaune ou le gibet!»
+
+Sans prêter la moindre attention à ces paroles, l'Empereur, qui avait
+enfin reconnu le nouveau venu, le salua gracieusement.
+
+«Je suis charmé de te voir, lui dit-il. Va là-bas où ils sont tous
+réunis, et attends mes ordres.»
+
+Le baron Stein et le prince Pierre Mikaïlovitch Volkhonsky le suivirent,
+et les portes du cabinet se refermèrent sur eux. Le prince André,
+profitant de l'autorisation impériale, se rendit avec Paulucci, qu'il
+avait déjà vu en Turquie, dans la salle des délibérations.
+
+Le prince Pierre Volkhonsky, chargé alors des fonctions de chef
+d'état-major auprès de Sa Majesté, apporta des cartes et des plans, et,
+après les avoir étalés sur la table, formula successivement les
+questions sur lesquelles l'Empereur désirait avoir l'avis du conseil; on
+venait de recevoir la nouvelle (reconnue inexacte plus tard) que les
+Français s'apprêtaient à tourner le camp de Drissa.
+
+Le premier qui éleva la voix fut le comte Armfeld: il proposa, afin de
+parer aux difficultés de la situation, de réunir l'armée sur un point
+indéterminé entre les grandes routes de Pétersbourg et de Moscou, et d'y
+attendre l'ennemi. Cette proposition, qui ne répondait guère à la
+question posée au conseil, n'avait évidemment d'autre but que de prouver
+que lui aussi avait son plan combiné à l'avance, et il saisissait la
+première occasion pour le faire connaître. Soutenu par les uns, attaqué
+par les autres, ce projet était du nombre de ceux que l'on forme, sans
+tenir compte de l'influence des événements sur la tournure de la guerre.
+Le jeune colonel Toll le critiqua avec chaleur, et, tirant de sa poche
+un manuscrit, il demanda la permission d'en faire la lecture. Dans cet
+exposé, très détaillé, il proposait une combinaison toute contraire au
+plan de campagne du général suédois et de Pfuhl. Paulucci l'attaqua, et
+conseilla un mouvement offensif qui mettrait fin à l'incertitude, et
+nous tirerait de ce «traquenard», ainsi qu'il appelait le camp de
+Drissa. Pfuhl et son interprète Woltzogen avaient gardé le silence
+pendant ces discussions orageuses; le premier se bornait à laisser
+échapper des interjections inintelligibles et se détournait même
+parfois, d'un air de dédain, comme s'il voulait faire bien constater
+qu'il ne s'abaisserait jamais à réfuter de pareilles sornettes. Le
+prince Volkhonsky, président des débats, l'interpella à son tour et le
+pria d'exprimer son avis; il se contenta de lui répondre qu'il était
+inutile de le lui demander, car on savait sûrement mieux que lui ce qui
+restait à faire.
+
+«Vous avez, dit-il, le choix entre la position si admirablement choisie
+par le général Armfeld, avec l'ennemi sur les derrières de l'armée, et
+l'attaque conseillée par le seigneur italien..., ou bien, ce qui serait
+encore mieux, une belle et bonne retraite!» Volkhonsky, fronçant les
+sourcils à cette boutade, lui rappela qu'il lui parlait au nom de
+l'Empereur. Pfuhl se leva aussitôt, et reprit avec une excitation
+croissante:
+
+«On a tout gâté, tout embrouillé; on a voulu faire mieux que moi, et
+maintenant c'est derechef à moi que l'on s'adresse!... Quel est le
+remède, dites-vous? Je n'en sais rien!... Je vous répète qu'il faut tout
+exécuter à la lettre, sur les bases que je vous ai précisées,
+s'écria-t-il en frappant la table de ses doigts osseux.--Où est la
+difficulté? Elle n'existe pas!... Sornettes! jeux d'enfants!...» Et, se
+rapprochant de la carte, il indiqua rapidement différents points, en
+démontrant au fur et à mesure qu'aucun hasard ne saurait ni déjouer son
+plan, ni annuler l'utilité du camp de Drissa, que tout était prévu,
+calculé à l'avance, et que si l'ennemi le tournait, il courrait
+nécessairement à sa perte.
+
+Paulucci, qui ne parlait pas l'allemand, lui adressa quelques questions
+en français. Comme Pfuhl s'exprimait fort mal dans cette langue,
+Woltzogen vint à son secours, et traduisit, avec une extrême volubilité,
+les explications de Pfuhl, destinées uniquement à prouver que toutes les
+difficultés contre lesquelles on se heurtait dans ce moment, provenaient
+uniquement de l'inexactitude apportée à l'exécution de son plan. Enfin,
+semblable au mathématicien qui dédaigne de faire à nouveau la preuve
+d'un problème qu'il a résolu, et dont la solution lui paraît
+incontestable, il cessa de parler et laissa le champ libre à Woltzogen,
+qui continua à exposer, en français, les idées de son chef en lui
+adressant de temps à autre un: «N'est-ce pas ainsi, Excellence?»
+
+Pfuhl, échauffé par la lutte, lui répondait invariablement, avec une
+irritation toujours croissante: «Mais cela s'entend, il n'y a pas là
+matière à discussion!»
+
+De leur côté, Paulucci et Michaud attaquaient Woltzogen en français,
+Armfeld en allemand, et Toll expliquait le tout en russe au prince
+Volkhonsky. Le prince André observait et se taisait.
+
+De tous ces hauts personnages, Pfuhl était celui qui éveillait en lui le
+plus de sympathie. Cet homme qui poussait jusqu'à l'absurde la confiance
+en lui-même, irascible mais résolu, était le seul, entre eux tous, qui
+ne désirait rien pour lui-même, qui ne détestait personne, et qui
+cherchait simplement à faire exécuter un plan fondé sur une théorie qui
+était le résultat de longues années de travail. Sans doute il était
+ridicule, et son persiflage désagréable au dernier point, mais il
+inspirait, malgré tout, un respect involontaire par son dévouement
+absolu à une idée. On ne sentait pas non plus dans ses discours cette
+espèce de panique que ses adversaires laissaient entrevoir, en dépit de
+leurs efforts pour la dissimuler. Cette disposition générale des
+esprits, dont le conseil de 1805 avait été complètement exempt, leur
+était inspirée aujourd'hui par le génie reconnu de Napoléon, et se
+trahissait dans leurs moindres arguments. On croyait que tout lui était
+possible; il était capable même, disaient-ils, de les attaquer de tous
+les côtés à la fois, et son nom suffisait à battre en brèche les
+raisonnements les plus sages. Pfuhl seul le traitait de barbare, à
+l'égal de tous ceux qui faisaient de l'opposition à sa théorie favorite.
+Au respect qu'il inspirait au prince André se joignait un vague
+sentiment de pitié, car, à en juger d'après le ton des courtisans,
+d'après les paroles de Paulucci à l'Empereur et surtout d'après une
+certaine amertume d'expressions dans la bouche du savant théoricien, il
+était évident que chacun prévoyait, et qu'il pressentait lui-même sa
+disgrâce prochaine. Il cachait, on le voyait, sous une ironie
+dédaigneuse et acerbe, son désespoir de voir lui échapper l'occasion
+unique d'appliquer et de vérifier sur une grande échelle l'excellence de
+son système et d'en prouver la justesse au monde entier.
+
+La discussion dura longtemps; elle devint de plus en plus bruyante; elle
+finit par dégénérer en attaques personnelles, et il n'en résulta aucune
+conclusion pratique. Le prince André, en présence de cette confusion
+des langues, de cette foule de projets, de propositions, de
+contre-propositions et de réfutations, ne put s'empêcher de s'étonner de
+tout ce qu'il entendait dire. Pendant son service actif, il avait
+souvent médité sur ce qu'on était convenu d'appeler la science
+militaire, qui, selon lui, n'existait pas et ne pouvait exister, et il
+en avait conclu que le génie militaire n'était qu'un mot de convention.
+Ces pensées, encore indécises dans son esprit, venaient de recevoir,
+pendant ces débats, une confirmation éclatante, et elles étaient
+devenues pour lui une vérité sans réplique: «Comment existerait-il une
+théorie et une science là où les conditions et les circonstances restent
+inconnues et où les forces agissantes ne sauraient être déterminées avec
+précision? Quelqu'un peut-il deviner quelle sera la position de notre
+armée et celle de l'ennemi dans vingt-quatre heures d'ici? N'est-il pas
+arrivé maintes fois, grâce à un cerveau brûlé bien résolu, à 5 000
+hommes de résister à 30!000 combattants, comme dans le temps à
+Schöngraben, et à une armée de 80 000 hommes de se débander et de
+prendre la fuite devant 8 000, comme à Austerlitz; et cela parce qu'il
+avait plu à un seul poltron de crier: «Nous sommes coupés!» Où peut donc
+être la science là où tout est vague, où tout dépend de circonstances
+innombrables, dont la valeur ne saurait être calculée en vue d'une
+certaine minute, puisque l'instant précis de cette minute est inconnu?
+Armfeld soutient que nos communications sont coupées, Paulucci assure
+que nous avons placé l'ennemi entre deux feux, Michaud démontre que le
+défaut du camp de Drissa est d'avoir la rivière derrière nous, tandis
+que Pfuhl prouve que c'est là ce qui fait sa force! Toll propose son
+plan, Armfeld le sien; l'un et l'autre sont également bons et également
+mauvais, car leurs avantages respectifs ne pourront être appréciés qu'au
+moment même où les événements s'accompliront! Tous parlent des génies
+militaires. En est-ce donc un celui qui sait approvisionner à temps son
+armée de biscuits, et qui envoie les uns à gauche, les autres à droite?
+Non. On ne les qualifie ainsi de «génies» que parce qu'ils ont l'éclat
+et le pouvoir, et qu'une foule de pieds-plats à genoux comme toujours
+devant la puissance leur prêtent les qualités qui ne sont pas celles du
+génie véritable. Mais c'est tout l'opposé! Les bons généraux que j'ai
+connus étaient bêtes et distraits, Bagration par exemple, et Napoléon
+cependant l'a proclamé le meilleur de tous!... Et Bonaparte lui-même?
+N'ai-je pas observé à Austerlitz l'expression suffisante et vaniteuse de
+sa physionomie? Un bon capitaine n'a besoin ni d'être un génie, ni de
+posséder des qualités extraordinaires: tout au contraire, les côtés les
+plus élevés et les plus nobles de l'homme, tels que l'amour, la poésie,
+la tendresse, le doute investigateur et philosophique, doivent le
+laisser complètement indifférent. Il doit être borné, convaincu de
+l'importance de sa besogne, ce qui est indispensable, car autrement il
+manquerait de patience, se tenir en dehors de toute affection, n'avoir
+aucune pitié, ne jamais réfléchir, ni se demander jamais où est le juste
+et l'injuste..., alors seulement il sera parfait. Le succès ne dépend
+pas de lui, mais du soldat qui crie: «Nous sommes perdus!» ou de celui
+qui crie: «Hourra!...» Et c'est là dans les rangs, là seulement, que
+l'on peut servir avec la conviction d'être utile!»
+
+Le prince André se laissait aller à ces réflexions, lorsqu'il en fut
+brusquement tiré par la voix de Paulucci: le conseil se séparait.
+
+Le lendemain, à la revue, l'Empereur lui demanda où il désirait servir,
+et le prince André se perdit à tout jamais dans l'opinion du monde de la
+cour en se bornant tout simplement à désigner l'armée active, au lieu de
+solliciter un emploi auprès de Sa Majesté.
+
+
+XII
+
+
+Nicolas Rostow reçut, un peu avant l'ouverture de la campagne, une
+lettre de ses parents; ils l'informaient, en quelques mots, de la
+maladie de Natacha et de la rupture de son mariage, «qu'elle-même avait
+rompu,» disaient-ils; ils l'engageaient de nouveau à quitter le service
+et à revenir auprès d'eux. Il leur exprima dans sa réponse tous les
+regrets que lui causaient la maladie et le mariage manqué de sa soeur,
+les assura qu'il ferait son possible pour réaliser leur souhait, mais se
+garda bien de demander un congé.
+
+«Amie adorée de mon âme, écrivit-il en particulier à Sonia, l'honneur
+seul m'empêche de retourner auprès des miens, car aujourd'hui, à la
+veille de la guerre, je me croirais déshonoré non seulement aux yeux de
+mes camarades, mais aux miens propres, si je préférais mon bonheur à mon
+devoir et à mon dévouement pour la patrie. Ce sera, crois-le bien, notre
+dernière séparation! La campagne à peine finie, si je suis en vie et
+toujours aimé, je quitterai tout, et je volerai vers toi, pour te serrer
+à tout jamais sur mon coeur ardent et passionné!»
+
+Il disait vrai. La guerre seule empêchait son retour et son mariage.
+L'automne d'Otradnoë avec ses chasses, l'hiver avec ses plaisirs de
+carnaval, et son amour pour Sonia lui avaient fait entrevoir une série
+de joies paisibles et de jours tranquilles qu'il avait ignorés
+jusque-là, et dont la douce perspective l'attirait plus que jamais: «Une
+femme parfaite, des enfants, une excellente meute de chiens courants,
+dix à douze laisses de lévriers rapides, le bien à administrer, les
+voisins à recevoir, et une part active dans les fonctions dévolues à la
+noblesse: voilà une bonne existence, se disait-il!» Mais il n'y avait
+pas à y songer: la guerre lui commandait de rester au régiment, et son
+caractère était ainsi fait, qu'il se soumit à cette nécessité sans en
+éprouver le moindre ennui, et pleinement satisfait de la vie qu'il
+menait et qu'il avait su se rendre agréable.
+
+Reçu avec joie par ses camarades à l'expiration de son congé, on
+l'envoya acheter des chevaux pour la remonte, et en amena d'excellents
+de la Petite-Russie; on en fut enchanté, et ils lui valurent force
+compliments de la part de ses chefs. Nommé capitaine pendant cette
+courte absence, il fut appelé, lorsque le régiment se prépara à entrer
+en campagne, à commander son ancien escadron.
+
+La campagne s'ouvrit, les appointements furent doublés; le régiment,
+envoyé en Pologne, vit arriver de nouveaux officiers, de nouveaux
+soldats, de nouveaux chevaux, et il y régna cette joyeuse animation qui
+se manifeste toujours au début de toute guerre. Rostow, qui savait
+apprécier les avantages de sa position, s'adonna tout entier aux
+plaisirs et aux devoirs de son service, bien qu'il sût parfaitement
+qu'un jour viendrait où il le quitterait.
+
+Les troupes quittèrent Vilna, par suite d'une foule de raisons
+politiques, de raisons d'État, et d'autres motifs, et chaque pas
+qu'elles faisaient en arrière donnait lieu, au sein de l'état-major, à
+de nouvelles complications d'intérêts, de combinaisons et de passions de
+toute sorte.
+
+Quant aux hussards de Pavlograd, ils firent cette retraite par la plus
+belle des saisons, avec des vivres en abondance, et toute la facilité et
+l'agrément d'une partie de plaisir. Se désespérer, se décourager, et
+surtout intriguer, était le fait du quartier général, mais à l'armée on
+ne s'inquiétait pas de savoir où on allait et pourquoi on marchait. Les
+regrets causés par la retraite ne s'adressaient qu'au logement où l'on
+avait gaiement vécu, et à la jolie Polonaise qu'on abandonnait. S'il
+arrivait par hasard à un officier de penser que l'avenir ne promettait
+rien de bon, il s'empressait aussitôt, comme il convient à un vrai
+militaire, d'écarter cette crainte, de reprendre sa gaieté, et de
+reporter toute son attention sur ses occupations immédiates, afin
+d'oublier la situation générale. On campa d'abord aux environs de Vilna:
+on s'y amusa en compagnie des propriétaires polonais avec qui on avait
+noué connaissance, et en se préparant constamment à des revues passées
+par l'Empereur ou par d'autres chefs militaires. On reçut l'ordre de se
+replier jusqu'à Sventziany, et de détruire les vivres qu'on ne pouvait
+emporter. Les hussards n'avaient point oublié cet endroit, qui, pendant
+leur dernier séjour, avait été baptisé par l'armée du nom de «Camp des
+ivrognes». La conduite des troupes, qui, en réquisitionnant
+l'approvisionnement nécessaire, prenaient où elles pouvaient des
+chevaux, des voitures, des tapis, et tout ce qui leur tombait sous la
+main, y avait soulevé de nombreuses plaintes. Rostow se souvenait fort
+bien de Sventziany pour y avoir mis à pied le maréchal des logis le jour
+même de leur arrivée, et n'avoir pu venir à bout des hommes de son
+escadron, soûls comme des grives parce qu'ils avaient, à son insu,
+emporté avec eux cinq tonnes de vieille bière! De Sventziany, la
+retraite se continua jusqu'à la Drissa, et de la Drissa encore plus
+loin, en se rapprochant des frontières russes.
+
+Le 13/25 juillet, le régiment de Pavlograd eut une sérieuse rencontre
+avec l'ennemi. La veille au soir, il avait été assailli par une
+épouvantable bourrasque accompagnée de grêle et de pluie, prélude des
+tempêtes et des bourrasques qui se renouvelèrent si souvent en l'année
+1812.
+
+Deux escadrons bivouaquaient dans un camp de seigle, dont les épis,
+foulés et piétinés par le bétail et les chevaux, ne contenaient plus un
+atome de grain. La pluie tombait à verse; Rostow et Iline, un jeune
+officier qu'il avait pris sous sa protection, s'abritaient dans une
+hutte de branchages élevée à la hâte. Un autre officier, dont les joues
+disparaissaient littéralement sous une énorme paire de moustaches, entra
+chez eux, surpris par l'orage.
+
+«Je viens de l'état-major! dit-il. Connaissez-vous, comte, l'exploit de
+Raïevsky?...» Et il lui conta les détails du combat de Saltanovka.
+
+L'officier aux grosses moustaches, nommé Zdrginsky, leur en fit un récit
+emphatique. À l'entendre, la digue de Saltanovka ne rappelait rien moins
+que le défilé des Thermopyles, et la conduite du général Raïevsky,
+s'avançant avec ses deux fils sur la digue, sous un feu terrible, pour
+commander l'attaque, était comparable à celle des héros de l'antiquité.
+Rostow l'écouta sans lui prêter grande attention; il fumait sa pipe,
+faisait des contorsions chaque fois que l'eau lui glissait le long de la
+nuque, et regardait Iline du coin de l'oeil; entre lui et cet officier
+de seize ans, il y avait aujourd'hui les mêmes rapports que ceux qui
+avaient existé sept ans auparavant entre lui et Denissow. Iline avait
+pour Rostow une adoration toute féminine: c'était son Dieu et son
+modèle! Zdrginsky ne parvint pas à communiquer son enthousiasme à
+Nicolas, qui garda un morne silence, et l'on pouvait deviner à
+l'expression de son visage que ce récit lui était souverainement
+désagréable. Ne savait-il pas, par sa propre expérience, après
+Austerlitz et la guerre de 1807, qu'on mentait toujours en citant des
+faits militaires, et que lui-même mentait aussi en racontant ses
+prouesses? Ne savait-il pas également qu'à la guerre rien ne se passe
+comme on se le figure, et comme on le raconte après coup? Le récit ne
+lui plaisait donc en aucune façon, le narrateur encore moins; car en
+parlant il avait la fâcheuse habitude de se pencher sur la figure de son
+voisin, jusqu'à la toucher presque de ses lèvres, et d'occuper en outre
+beaucoup trop de place dans l'étroite hutte! «D'abord, se disait Rostow,
+les yeux fixés sur lui, la confusion et la presse devaient être telles
+sur cette digue, que si vraiment Raïevsky s'y est élancé avec ses deux
+fils, il n'a pu produire d'effet que sur les dix ou douze hommes tout
+au plus qui le serraient de près.... Quant aux autres, ils n'auront
+certainement pas remarqué avec qui il était, et s'ils s'en sont aperçus,
+ils s'en seront d'autant moins émus, qu'ils avaient dans ce moment à
+songer à leur propre peau, et que, par suite, le sacrifice de sa
+tendresse paternelle leur importait fort peu... et d'ailleurs, le sort
+de la patrie ne dépendait pas de cette digue...! La prendre ou la
+laisser à l'ennemi revenait au même, et, quoi qu'en puisse dire
+Zdrginsky, ce n'étaient pas les Thermopyles! Pourquoi alors ce
+sacrifice? Pourquoi mettre en avant ses propres enfants? Je n'aurais
+certainement pas exposé ainsi Pétia, ni même Iline, qui est un étranger
+pour moi, mais un brave garçon.... J'aurais au contraire tâché de les
+placer loin du danger.» Il se garda bien cependant de faire part à ses
+deux camarades de ses réflexions: l'expérience lui avait appris que
+c'était inutile, car, comme toute cette histoire devait contribuer à
+glorifier nos armées, il fallait feindre d'y ajouter une foi entière, et
+c'est ce qu'il fit sans hésiter.
+
+«On ne peut plus y tenir, s'écria Iline, qui devinait la mauvaise humeur
+de Rostow: je suis mouillé jusqu'aux os.... Voilà la pluie qui diminue,
+je vais m'abriter ailleurs.» Iline et Zdrginsky sortirent.
+
+Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le premier revint en
+pataugeant dans la boue:
+
+«Hourra! Rostow, allons vite, j'ai trouvé! Il y a un cabaret à deux
+cents pas d'ici, et les nôtres y sont déjà établis. Nous nous sècherons,
+et Marie Henrikovna y est aussi.»
+
+Marie Henrikovna était une jeune et jolie Allemande que le docteur du
+régiment avait épousée en Pologne et qu'il menait partout avec lui.
+Était-ce parce qu'il n'avait pas les moyens de l'installer ailleurs, ou
+parce qu'il ne voulait pas s'en séparer pendant les premiers mois de
+leur mariage? On l'ignorait. Le fait est que la jalousie du docteur
+était devenue, parmi les officiers de hussards, un thème de
+plaisanteries inépuisable. Rostow s'enveloppa de son manteau, appela
+Lavrouchka, lui donna de transporter ses effets, et suivit Iline; ils
+glissaient, à qui mieux mieux, dans la boue, et s'éclaboussaient dans
+les flaques d'eau; la pluie diminuait, l'orage s'éloignait, et la lueur
+blafarde des éclairs à l'horizon ne perçait plus les ténèbres qu'à de
+longs intervalles.
+
+«Rostow, où es-tu? criait Iline.
+
+--Par ici, répondait Rostow.... Vois donc, quels éclairs!»
+
+
+XIII
+
+
+La kibitka du docteur stationnait devant le cabaret, où cinq officiers
+s'étaient réfugiés. Marie Henrikovna, une jolie blonde, un peu forte, en
+bonnet de nuit et en camisole, assise sur le banc, à la place d'honneur,
+cachait en partie son mari étendu derrière elle et dormant profondément.
+On riait, et l'on causait au moment de l'apparition des deux nouveaux
+venus.
+
+«On s'amuse donc ici? demanda Nicolas.
+
+--Ah! vous êtes dans un bel état, vous autres, lui répondit-on... de
+vraies gouttières!... N'allez pas inonder notre salon.... N'abîmez pas
+la robe de Marie Henrikovna!» Rostow et son compagnon se mirent en quête
+d'un coin où, sans blesser la pudeur de cette dernière, il leur fût
+possible de mettre du linge sec. Ils en trouvèrent un, séparé du reste
+par une cloison, mais il était déjà occupé par trois officiers qui en
+remplissaient, à eux seuls, l'étroit espace: ils y jouaient aux cartes,
+à la lueur d'une chandelle fichée dans une bouteille vide, et se
+refusèrent à leur céder la place. Marie Henrikovna, touchée de
+compassion, leur prêta son jupon, qui fit l'office de rideau, et, se
+dissimulant derrière ses plis et avec l'aide de Lavrouchka, ils se
+débarrassèrent enfin de leurs habits mouillés.
+
+On fit du feu tant bien que mal dans un poêle à moitié démoli, on
+dénicha une planche, qui fut posée sur deux selles recouvertes d'une
+schabraque, on fit apporter un samovar, on ouvrit une cantine contenant
+une demi-bouteille de rhum, et Marie Henrikovna fut priée de remplir les
+devoirs de maîtresse de maison. Tous se groupèrent autour d'elle: l'un
+lui offrit un mouchoir de poche blanc pour essuyer ses jolies mains;
+l'autre étendit son uniforme à ses pieds pour les préserver de
+l'humidité; le troisième drapa son manteau sur la fenêtre pour
+intercepter le froid; le quatrième enfin se mit à chasser les mouches
+qui auraient pu réveiller son mari.
+
+«Laissez-le, dit Marie Henrikovna en souriant timidement....
+Laissez-le, il a toujours le sommeil dur après une nuit blanche.
+
+--Impossible! répliqua l'officier; il faut avoir soin du docteur: on ne
+sait pas ce qui peut arriver, et il me rendra la pareille lorsqu'il me
+coupera un bras ou une jambe.»
+
+Il n'y avait en tout que trois verres, et l'eau était si sale, si jaune,
+qu'on ne pouvait guère juger si le thé était trop fort ou trop faible.
+Le samovar n'en contenait que six portions, mais on ne s'en plaignait
+pas: on trouvait même fort agréable d'attendre son tour d'après
+l'ancienneté, et de recevoir le breuvage brûlant des mains
+grassouillettes de Marie Henrikovna, dont les ongles, il est vrai,
+laissaient légèrement à désirer sous le rapport de la propreté. Tous
+paraissaient et étaient réellement amoureux d'elle ce soir-là; les
+joueurs mêmes sortirent de leur coin, et, laissant là le jeu, lui
+témoignèrent également les plus aimables attentions. Se voyant ainsi
+entourée d'une brillante jeunesse, Marie Henrikovna rayonnait d'aise,
+malgré toutes les frayeurs qu'elle éprouvait au moindre mouvement de son
+époux endormi.
+
+Il n'y avait qu'une seule cuiller; en revanche, le sucre abondait; mais,
+comme il ne parvenait pas à fondre, il fut décidé que Marie Henrikovna
+le remuerait, à tour de rôle, dans chaque verre. Rostow, ayant reçu le
+sien, y versa du rhum et le lui tendit:
+
+«Mais vous ne l'avez pas sucré!» dit-elle en riant.
+
+On aurait vraiment pu croire, à voir la bonne humeur de chacun, que tout
+ce qui se disait ce soir-là était du dernier comique et avait un double
+sens.
+
+«Je n'ai pas besoin de sucre: je veux seulement que, de votre jolie
+main, vous trempiez votre cuiller dans mon thé!»
+
+Marie Henrikovna y consentit volontiers, et chercha sa cuiller, dont un
+autre officier s'était déjà emparé.
+
+«Eh bien, alors, trempez-y votre petit doigt, cela me sera encore plus
+agréable, dit Rostow.
+
+--Mais, il est brûlant?» répliqua Marie Henrikovna en rougissant de
+plaisir.
+
+Iline saisit un baquet plein d'eau, y jeta deux gouttes de rhum, et le
+lui apporta:
+
+«Voilà ma tasse, s'écria-t-il, plongez-y seulement votre doigt, et je la
+boirai en entier.»
+
+Lorsque le samovar fut à sec, Rostow sortit de sa poche un paquet de
+cartes, et proposa de jouer à l'écarté avec Marie Henrikovna. On tira au
+sort pour savoir à qui reviendrait ce bonheur, et il fut convenu que le
+gagnant ou celui qui aurait le roi, baiserait la main de Marie
+Henrikovna, et que le perdant s'occuperait de faire chauffer le samovar
+pour le thé du docteur.
+
+«Mais si c'est Marie Henrikovna qui gagne et qui a le roi? demanda
+Iline.
+
+--Comme elle est toujours notre reine, ses ordres feront loi!»
+
+Le jeu venait à peine de commencer, que la tête ébouriffée du docteur
+s'éleva au-dessus des épaules de sa femme; réveillé depuis un moment, il
+avait entendu tous les gais propos qui s'échangeaient autour de lui, et
+l'on voyait, à sa figure maussade et triste, qu'il n'y trouvait rien
+d'amusant ni de drôle. Sans échanger de salut avec les officiers, il se
+gratta la tête mélancoliquement, et demanda à sortir de sa retraite; on
+le laissa passer et il quitta la chambre, au milieu d'un rire homérique.
+Marie Henrikovna ne put s'empêcher d'en rougir jusqu'aux larmes, et n'en
+fut que plus séduisante aux yeux de ses admirateurs. À sa rentrée, le
+docteur déclara à sa femme (qui n'avait plus envie de sourire et qui
+attendait avec anxiété son arrêt) que, la pluie ayant cessé, il fallait
+retourner dans leur kibitka, pour empêcher que tous leurs effets ne
+fussent volés.
+
+«Quelle idée, docteur! dit Rostow, je vais y faire mettre un planton,
+deux si vous voulez?
+
+--Je monterai moi-même la garde! s'écria Iline.
+
+--Grand merci, messieurs... vous avez tous bien dormi, tandis que j'ai
+passé deux nuits sans sommeil...!» Et il s'assit d'un air boudeur à côté
+de sa femme pour attendre la fin de la partie.
+
+L'expression de la physionomie du docteur, qui suivait d'un oeil
+farouche chacun de ses gestes, augmenta la gaieté des officiers, qui,
+ne pouvant retenir leurs rires, s'ingéniaient à leur trouver des
+prétextes plus ou moins plausibles. Lorsqu'il eut enfin emmené sa jolie
+moitié, les officiers s'étendirent à leur tour, en se couvrant de leurs
+manteaux encore humides; mais ils ne dormirent pas, et continuèrent
+longtemps à plaisanter sur la frayeur du docteur et sur la gaieté de sa
+femme; quelques-uns même allèrent de nouveau sur le perron, pour tâcher
+de deviner ce qui se passait dans la kibitka. Rostow essaya bien, il est
+vrai, de s'endormir à différentes reprises, mais chaque fois une
+nouvelle plaisanterie l'arrachait au sommeil qui le gagnait, et la
+conversation recommençait de plus belle, au milieu de joyeux éclats de
+rire, sans rime ni raison, de vrais rires d'enfants!
+
+
+XIV
+
+
+Personne ne dormait encore à trois heures de la nuit, lorsque le
+maréchal des logis apporta l'ordre de se mettre en marche vers le bourg
+d'Ostrovna.
+
+Les officiers firent leurs préparatifs à la hâte, sans interrompre leur
+causerie; tandis qu'on faisait chauffer le même samovar avec la même eau
+jaunâtre, Rostow alla rejoindre son escadron, sans attendre que le thé
+fût prêt. Il ne pleuvait plus, l'aube blanchissait, les nuages se
+dispersaient peu à peu, il faisait humide et froid, et on le sentait
+d'autant plus vivement, que les uniformes n'avaient pas eu le temps de
+sécher. Iline et Rostow jetèrent en passant un regard sur la kibitka,
+dont le tablier, tout mouillé, laissait dépasser les jambes du docteur
+et apercevoir dans un coin, sur un oreiller, le petit bonnet de sa
+femme, dont ils entendirent la respiration ensommeillée.
+
+«Elle est vraiment fort gentille, dit Rostow à son camarade.
+
+--Ravissante!» lui répondit Iline avec la conviction d'un enfant de
+seize ans.
+
+Une demi-heure plus tard, l'escadron se tenait aligné sur le chemin.
+
+«À cheval!» commanda-t-on.
+
+Les soldats se signèrent, et enfourchèrent leurs montures. Rostow, se
+plaçant en avant, s'écria:
+
+«Marche!...» Et les hussards se mirent en mouvement, quatre par quatre,
+au bruit des fers de leurs chevaux piétinant dans la boue et du
+cliquetis de leurs sabres, en suivant l'infanterie et l'artillerie, qui
+étaient échelonnées sur la grand'route bordée de bouleaux.
+
+Des nuages d'un gris violet, pourprés à l'Orient, couraient rapidement
+dans l'espace, le jour grandissait, on distinguait déjà l'herbe du
+fossé, encore toute mouillée de l'orage de la nuit, et les branches
+pendantes des bouleaux égrenaient une à une leurs brillantes
+gouttelettes. Les visages des soldats se dessinaient de plus en plus!
+Rostow et Iline avançaient entre deux rangs d'arbres d'un côté du
+chemin; le premier se donnait volontiers, en campagne, le plaisir de
+changer de monture, et passait volontiers du cheval de régiment à un
+cheval cosaque. Connaisseur et amateur, il avait acheté dernièrement un
+vigoureux alezan, à crinière blanche, des steppes du Don, qui ne se
+laissait jamais dépasser, et qu'il montait avec une véritable
+jouissance: il allait ainsi, rêvant à son cheval, à la matinée qui
+s'éveillait, à la femme du docteur, sans songer un seul instant au péril
+qui pouvait fondre sur eux d'un moment à l'autre.
+
+Jadis il aurait eu peur en marchant au feu, maintenant il ne ressentait
+plus aucune crainte: l'habitude l'avait-elle aguerri? Non, mais il avait
+appris à se gouverner, et à penser à toute autre chose qu'à ce qui
+semblait devoir l'intéresser le plus à cette heure, c'est-à-dire au
+danger qui s'approchait. Malgré tous ses efforts, malgré les reproches
+de lâcheté qu'il s'était bien souvent adressés, il n'avait jamais pu,
+durant les premières années de son service, vaincre la peur qui
+s'emparait instinctivement de lui, mais le temps l'y avait
+insensiblement amené. Il suivait donc avec tranquillité et insouciance
+son chemin sous les arbres, arrachait en passant quelques feuilles,
+effleurait parfois du bout de son pied le ventre de son cheval, et
+tendait, sans se retourner, la pipe qu'il venait de fumer au hussard qui
+cheminait derrière lui: on aurait dit à le voir qu'il s'agissait d'une
+simple promenade. La figure émue et inquiète d'Iline, qui exprimait au
+contraire tant de sentiments divers, lui inspirait une sérieuse
+compassion; il connaissait par expérience cet état de fiévreuse
+angoisse, cette attente de la peur et de la mort, et il savait aussi que
+le temps seul pouvait y porter remède.
+
+À peine le soleil apparut-il au-dessus d'une bande de nuages, que le
+vent s'apaisa; il semblait vouloir respecter ce radieux lendemain d'une
+nuit d'orage. Quelques gouttes tombèrent encore, puis le calme se
+rétablit. Continuant son ascension, le disque de feu se déroba un moment
+derrière un étroit nuage, dont il déchira bientôt le bord supérieur pour
+reparaître dans tout son éclat; le paysage s'éclaira de nouveau, la
+verdure scintilla plus riante, et, comme une réponse ironique à ce flot
+d'éclatante lumière, les premiers grondements du canon se firent
+entendre à une certaine distance.
+
+Rostow n'avait pas eu encore le temps de se rendre compte de la
+distance, lorsqu'un aide de camp du comte Ostermann-Tolstoy, arrivant
+de Vitebsk au galop, lui transmit l'ordre de prendre le trot accéléré.
+
+Son escadron dépassa l'infanterie et l'artillerie, qui doublaient
+également leur allure, descendit une colline, et, traversant un village
+abandonné, remonta le versant opposé. Les chevaux et les hommes étaient
+couverts de sueur.
+
+«Halte! alignement! commanda le divisionnaire.--Par file à gauche,
+marche!» Les hussards longèrent la ligne des troupes et atteignirent le
+flanc gauche de la position, derrière les uhlans placés sur la ligne
+d'attaque. À droite, en colonnes serrées, se tenait massée la réserve de
+notre infanterie; au-dessus d'elle, sur la hauteur, reluisaient nos
+canons, qui se détachaient sur le fond de l'horizon, éclairés par la
+lumière oblique du matin. Dans le vallon, les colonnes ennemies et leur
+artillerie échangeaient déjà gaiement les premiers coups de feu avec
+notre ligne d'avant-postes.
+
+Le crépitement de la fusillade, que Rostow n'avait pas entendu depuis
+longtemps, produisit sur lui l'effet d'une joyeuse musique: il prêta de
+bonne humeur l'oreille à ce _trap, ta, ta tap_ incessant qui éclatait en
+masse ou isolé, et qui, après un intervalle de silence, reprenait avec
+une nouvelle vigueur: on aurait dit qu'un enfant s'amusait à poser le
+pied sur des pétards.
+
+Les hussards restèrent une heure environ sans bouger. La canonnade
+commença. Après avoir échangé quelques mots avec le commandant du
+régiment, le comte Ostermann passa avec sa suite derrière l'escadron,
+et s'éloigna dans la direction de la batterie placée à quelques pas de
+là.
+
+Un peu après, on entendit le commandement donné aux uhlans de se former
+en colonne d'attaque, et l'infanterie qui les masquait fractionna ses
+bataillons pour leur livrer passage. Ils descendirent la hauteur, et
+s'élancèrent au trot, leurs flammes flottant au bout de leurs piques,
+vers la cavalerie française, qui venait de déboucher à gauche de la
+colline.
+
+Dès qu'ils eurent quitté leur poste, les hussards s'avancèrent pour
+l'occuper, afin de couvrir la batterie. Quelques balles perdues
+passèrent au-dessus d'eux, en sifflant et en geignant dans l'air.
+
+Ce bruit, en se rapprochant, excita encore plus l'ardeur et la gaieté
+de Rostow. Crânement campé sur sa selle, il voyait se dérouler à ses
+pieds tout le terrain du combat, et prenait part de tout son coeur à
+l'attaque des uhlans. Lorsque ceux-ci fondirent sur la cavalerie
+française, il y eut quelques instants de confusion générale dans un
+tourbillon de fumée; puis il les vit revenir en arrière sur la gauche,
+et il aperçut soudain, au milieu d'eux et de leurs chevaux alezans, des
+groupes compacts de dragons bleus français, montés sur des chevaux gris
+pommelé, qui les repoussaient avec vigueur.
+
+
+XV
+
+
+L'oeil exercé de Rostow avait été le premier à se rendre compte de ce
+qui se passait: les uhlans, poursuivis par l'ennemi, fuyaient à la
+débandade et se rapprochaient de plus en plus. Déjà on pouvait
+distinguer les gestes de ces hommes, si petits à distance; on pouvait
+les voir se choquer, s'attaquer, se saisir mutuellement, en brandissant
+leurs sabres.
+
+Rostow assistait à ce spectacle comme à une chasse à courre; son
+instinct lui disait que, si les hussards attaquaient à l'instant les
+dragons, ces derniers n'y résisteraient pas, mais il fallait se décider
+sans hésitation: une seconde de plus, et il serait trop tard. Il se
+retourna: le capitaine, qui était à ses côtés, avait, comme lui, les
+yeux fixés sur la lutte:
+
+«André Sévastianovitch, fit Rostow, nous pourrions les culbuter, qu'en
+dites-vous?
+
+--À coup sûr, car en effet...» Mais Rostow, sans attendre la fin de sa
+réponse, piqua son cheval de l'éperon, et se plaça à la tête de ses
+hommes, qui, mus par le même sentiment, s'élancèrent en avant sans
+attendre son commandement. Nicolas ne comprenait pas pourquoi et comment
+il agissait ainsi: il faisait cela sans préméditation, sans réflexion,
+comme il l'aurait fait à la chasse. Il voyait les dragons qui galopaient
+en désordre à une faible distance; il savait qu'ils fléchiraient et
+qu'il fallait profiter à tout prix de cet instant favorable, car, une
+fois passé, on ne le retrouverait plus. Le sifflement des balles était
+si excitant, la fougue de son cheval si difficile à maîtriser, qu'il
+céda à l'entraînement général, et entendit aussitôt le piétinement de
+tout son escadron, qui le suivait au grand trot sur la descente. À
+peine eurent-ils atteint la plaine, que le trot se transforma en un
+galop de plus en plus rapide, au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient
+des uhlans et des dragons français, qui les poursuivaient le sabre aux
+reins. À la vue des hussards, les premiers rangs ennemis se retournèrent
+indécis, et barrèrent la route à ceux qui les suivaient. Rostow, donnant
+pleine carrière à son cheval cosaque, se laissait emporter à l'encontre
+des Français, avec le sentiment du chasseur à la poursuite du loup. Un
+uhlan s'arrêta, un fantassin se jeta à terre pour éviter d'être écrasé,
+un cheval sans cavalier vint donner dans les hussards, et le gros des
+dragons français tourna bride au triple galop. Au moment où Rostow
+s'élançait à leur poursuite, il rencontra un buisson sur son chemin,
+mais son excellente bête s'enleva, et le franchit d'un bond. Nicolas
+s'était à peine remis en selle qu'il se trouva tout près de l'ennemi. Un
+officier français, à en juger par son uniforme, galopait à quelques pas
+de lui, penché en avant sur son cheval gris, qu'il frappait du plat de
+son sabre. Il ne s'était pas passé une seconde, que le poitrail du
+cheval de Rostow se heurtait de toute la force de son élan contre la
+croupe de celui de l'officier, et le culbutait à moitié; au même
+instant, Rostow leva machinalement son sabre, et le laissa retomber sur
+le Français. L'ardeur qui l'emportait disparut aussitôt comme par
+enchantement. L'officier avait été renversé, grâce plutôt au choc des
+deux chevaux et à sa propre frayeur, qu'au coup de sabre de son
+assaillant, qui ne lui avait fait qu'une légère entaille au-dessus du
+coude. Rostow, retenant son cheval, chercha à voir celui qu'il venait de
+frapper: le malheureux dragon sautait à cloche-pied, sans pouvoir
+parvenir à retirer sa jambe, prise dans l'étrier. Il clignait des yeux,
+fronçait les sourcils comme quelqu'un qui s'attend à une nouvelle
+attaque, tout en jetant de bas en haut un regard terrifié sur le hussard
+russe. Son visage jeune, pâle, éclaboussé, avec ses yeux bleus et
+clairs, ses cheveux blonds, et une petite fossette au menton, était bien
+loin d'offrir dans son ensemble le type qu'on aurait pensé rencontrer
+sur le champ de bataille: ce n'était pas le visage d'un ennemi, mais
+bien la figure la plus naïve, la plus douce, la mieux faite pour un
+paisible intérieur de famille. Rostow en était encore à se demander s'il
+allait l'achever, lorsqu'il s'écria: «Je me rends!» Sautant toujours
+sans arriver à se débarrasser de l'étrier, il se laissa dégager par
+quelques hussards, qui le remirent en selle. Plusieurs de ses camarades
+étaient prisonniers comme lui: l'un d'eux, couvert de sang, bataillait
+encore pour conserver sa monture; un autre, soutenu par un Russe, se
+hissait sur le cheval de ce dernier et s'assoyait en croupe derrière
+lui; l'infanterie française continuait à tirer en fuyant. Les hussards
+regagnèrent promptement leur poste, mais, tout en faisant comme eux,
+Rostow fut pris d'une sensation pénible qui lui serrait le coeur:
+quelque chose d'indéfini, de confus, qu'il ne pouvait analyser, et qu'il
+avait éprouvé en faisant l'officier prisonnier et surtout en le
+frappant!
+
+Le comte Ostermann-Tolstoy vint à la rencontre des vainqueurs, fit
+appeler Rostow, le remercia, lui annonça qu'il ferait part de son
+héroïque exploit à Sa Majesté, et qu'il le présenterait pour la croix de
+Saint-Georges. Rostow, qui s'attendait au contraire à un blâme et à une
+punition, puisqu'il avait attaqué l'ennemi sans en avoir reçu l'ordre,
+fut tout surpris de ces flatteuses paroles, mais le vague, sentiment de
+tristesse qui ne cessait de lui causer une véritable souffrance morale,
+l'empêcha d'en être heureux! «Qu'est-ce donc qui me tourmente? se
+disait-il en s'éloignant. Est-ce Iline? Mais non, il est sain et sauf!
+Me suis-je mal conduit? Non! Ce n'est donc rien de tout cela!... C'est
+l'officier français, avec sa fossette au menton! Mon bras s'est arrêté
+en l'air une seconde avant de le frapper... je me le rappelle encore!»
+
+Le convoi des prisonniers venait de se mettre en route; il s'en
+approcha, pour revoir le jeune dragon: il l'aperçut monté sur un cheval
+de hussard, jetant autour de lui des regards inquiets. Sa blessure était
+légère; il sourit à Rostow d'un air contraint, et le salua de la main;
+sa vue fit éprouver à Rostow une gêne qui était presque de la honte.
+
+Ce jour-là et le suivant, ses camarades remarquèrent que, sans être
+irrité ou ennuyé, il restait pensif, silencieux et concentré en
+lui-même, qu'il buvait sans plaisir, et qu'il recherchait la solitude,
+comme s'il était obsédé par une pensée constante.
+
+Rostow réfléchissait à «l'héroïque exploit» qui allait, à son grand
+étonnement, lui valoir la croix de Saint-Georges, et qui lui avait
+acquis la réputation d'un brave! Il y avait là dedans un mystère qu'il
+ne parvenait pas à pénétrer: «Ils ont donc encore plus peur que nous,
+pensait-il. Ainsi, c'est donc cela, et ce n'est que cela qu'on appelle
+de l'héroïsme? Il me semble pourtant que mon amour pour ma patrie n'y
+était pour rien!... Et mon prisonnier aux yeux bleus, en quoi est-il
+responsable de ce qui se passe?... Comme il avait peur! Il croyait que
+j'allais le tuer! Pourquoi l'aurais-je tué? Ma main du reste a tremblé,
+et l'on me décore du Saint-Georges! Je n'y comprends rien, absolument
+rien!»
+
+Pendant que Nicolas Rostow s'absorbait dans ces questions, d'autant plus
+embarrassantes, qu'il n'y trouvait aucune réponse plausible, la roue de
+la fortune tourna subitement en sa faveur. Avancé à la suite de
+l'affaire d'Ostrovna, on lui donna deux escadrons de hussards, et dès ce
+moment, lorsqu'on eut besoin d'un brave officier, ce fut toujours à lui
+qu'on accorda la préférence.
+
+
+XVI
+
+
+À la nouvelle de la maladie de Natacha, la comtesse se mit en route,
+quoique encore souffrante et affaiblie, avec Pétia et toute sa suite;
+arrivée à Moscou, elle s'établit dans sa maison, où le reste de sa
+famille s'était déjà transporté.
+
+La maladie de Natacha prit une tournure tellement sérieuse,
+qu'heureusement pour elle, comme pour ses parents, toutes les causes qui
+l'avaient provoquée, sa conduite et sa rupture avec son fiancé, furent
+reléguées au second plan. Son état était trop grave pour lui permettre
+même de songer à mesurer la faute qu'elle avait commise: elle ne
+mangeait rien, ne dormait pas, maigrissait à vue d'oeil, toussait
+constamment, et les médecins laissèrent comprendre à ses parents qu'elle
+était en danger. On ne pensa plus dès lors qu'à la soulager. Les princes
+de la science qui la visitaient, séparément ou ensemble, chaque jour,
+se consultaient, se critiquaient à l'envi, parlaient français, allemand,
+latin, et lui prescrivaient les remèdes les plus opposés, mais capables
+de guérir toutes les maladies qu'ils connaissaient.
+
+Il ne leur venait pas à la pensée que le mal dont souffrait Natacha
+n'était pas plus à la portée de leur science que ne peut être un seul
+des maux qui accablent l'humanité, car chaque être vivant, ayant sa
+constitution particulière, porte en lui sa maladie propre, nouvelle,
+inconnue à la médecine, et souvent des plus complexes. Elle ne dérive
+exclusivement ni des poumons, ni du foie, ni du coeur, ni de la rate,
+elle n'est mentionnée dans aucun livre de science, c'est simplement la
+résultante d'une des innombrables combinaisons que provoque l'altération
+de l'un de ces organes. Les médecins, qui passent leur vie à traiter les
+malades, qui y consacrent leurs plus belles années et qui sont payés
+pour cela, ne peuvent admettre cette opinion, car comment alors, je vous
+le demande, le sorcier pourrait-il cesser d'employer ses sortilèges?
+Comment ne se croiraient-ils pas indispensables, lorsqu'ils le sont
+réellement, mais tout autrement qu'ils ne l'imaginent. Chez les Rostow,
+par exemple, s'ils étaient utiles, ce n'est pas parce qu'ils faisaient
+avaler à la malade des substances pour la plupart nuisibles, dont
+l'effet, quand elles étaient prises à petites doses, était d'ailleurs à
+peu près nul; mais leur présence y était nécessaire parce qu'elle
+satisfaisait les besoins de coeur de ceux qui aimaient et soignaient
+Natacha. C'est dans cet ordre d'idées que gît la force des médecins,
+qu'ils soient charlatans, homéopathes ou allopathes! Ils répondent à
+l'éternel désir d'obtenir un soulagement, à ce besoin de sympathie que
+l'homme éprouve toujours lorsqu'il souffre, et qui se trouve déjà en
+germe chez l'enfant! Voyez-le, en effet, quand il s'est donné un coup:
+il court auprès de sa mère ou de sa bonne, pour qu'elle l'embrasse et
+qu'elle frotte son «bobo», et, véritablement, il souffrira moins dès
+qu'on l'aura plaint et caressé! Pourquoi? Parce qu'il est convaincu que
+ceux qui sont plus grands et plus sages que lui ont le moyen de le
+secourir!
+
+Les médecins étaient donc d'une utilité relative à Natacha, en lui
+assurant que son mal passerait dès que les poudres et les pilules
+rapportées de l'Arbatskaya dans une belle petite boîte, au prix d'un
+rouble soixante-dix kopecks, auraient été dissoutes dans de l'eau cuite,
+et qu'elle les aurait régulièrement avalées toutes les deux heures.
+
+Que serait-il advenu de Sonia, du comte et de la comtesse, s'il n'y
+avait eu qu'à se croiser les bras, au lieu de suivre à la lettre les
+prescriptions, de faire prendre les potions aux heures indiquées,
+d'insister sur la côtelette de volaille, et de veiller à tout ce qui
+constitue une occupation et une consolation pour ceux qui entourent les
+malades?
+
+Comment le comte aurait-il supporté les inquiétudes que lui causait sa
+fille chérie, s'il n'avait pu se dire qu'il était prêt à sacrifier
+plusieurs milliers de roubles et à l'emmener même, coûte que coûte, à
+l'étranger, pour lui faire du bien et y consulter des célébrités? Que
+serait-il devenu s'il n'avait pu raconter à ses amis comment Métivier et
+Feller s'étaient trompés, comment Frise avait deviné juste, et comment
+Moudrow avait admirablement compris la maladie de Natacha? Qu'aurait
+fait la comtesse, si elle n'avait pu gronder sa fille, lorsque celle-ci
+refusait d'obéir aux ordonnances de la faculté?
+
+«Tu ne guériras jamais si tu ne les écoutes pas et si tu ne prends pas
+régulièrement tes pilules, lui disait-elle, avec un ton d'impatience qui
+lui faisait oublier son chagrin. Il ne faut pas plaisanter avec ton mal,
+qui peut, tu le sais, dégénérer en pneumonie!...» Et la comtesse
+trouvait une sorte de consolation à prononcer ce mot savant dont elle ne
+comprenait pas le sens, et Dieu sait qu'elle n'était pas la seule! Et
+Sonia aussi, que serait-elle devenue, si elle n'avait pu se dire qu'elle
+ne s'était pas déshabillée les trois premières nuits, afin d'être
+toujours prête à exécuter les ordres du docteur, et que maintenant
+encore elle dormait à peine, pour ne pas manquer le moment de donner les
+pilules contenues dans la boîte dorée? Natacha elle-même n'était-elle
+pas satisfaite, bien qu'elle assurât qu'elle ne guérirait jamais et
+qu'elle ne tenait pas à la vie, de voir tous les sacrifices qu'on
+faisait pour elle, et de prendre ses potions à heure fixe?
+
+Le docteur venait tous les jours, lui tâtait le pouls, examinait sa
+langue, et plaisantait avec elle, sans faire attention à l'abattement de
+son visage. Lorsqu'il la quittait, la comtesse le suivait à la hâte;
+prenant alors un air grave, il secouait la tête, et tâchait de lui
+persuader qu'il comptait beaucoup sur le dernier remède; qu'il fallait
+attendre et voir; que, la maladie étant plutôt morale, il...» Mais la
+comtesse, qui s'efforçait de se cacher à elle-même ce détail, lui
+glissait bien vite dans la main une pièce d'or, et retournait chaque
+fois, le coeur plus allégé, auprès de sa chère malade.
+
+Les symptômes du mal consistaient, chez Natacha, en un manque complet
+d'appétit et de sommeil, en une toux presque constante, et en une
+apathie dont rien ne la faisait sortir. Les médecins, ayant déclaré
+qu'elle ne pouvait se passer de leurs soins, la retinrent ainsi dans
+l'air méphitique de la ville, et les Rostow se virent par suite obligés
+d'y passer tout l'été de l'année 1812.
+
+Cependant, en dépit de cette circonstance, et malgré l'innombrable
+quantité de flacons et de boîtes de pilules, de gouttes et de poudres,
+dont Mme Schoss, qui les aimait à la folie, se fit, pour son usage, une
+collection complète, la jeunesse finit par prendre le dessus: les
+impressions journalières de la vie atténuèrent peu à peu le chagrin de
+Natacha, la douleur aiguë qui avait brisé son coeur glissa doucement
+dans le passé, et ses forces physiques revinrent insensiblement.
+
+
+XVII
+
+
+Natacha devint plus calme, mais sa gaieté ne reparut pas. Elle évitait
+même tout ce qui aurait pu la distraire, les bals, les promenades, les
+théâtres et les concerts, et lorsqu'elle souriait, on devinait des
+larmes derrière son triste sourire. Chanter, elle ne le pouvait plus!
+Les pleurs l'étouffaient au premier son de sa voix, pleurs de repentir,
+pleurs causés par le souvenir de ce temps si pur, passé à tout jamais!
+Il lui semblait que le rire et le chant profanaient sa douleur! Quant à
+la coquetterie, elle n'y pensait guère: les hommes lui étaient tous
+aussi indifférents que le vieux bouffon Nastacia Ivanovna, et elle
+disait vrai. Un sentiment intime lui interdisait encore tout plaisir:
+elle ne retrouvait plus en elle-même les mille et un intérêts de sa vie
+de jeune fille, de cette vie insouciante, pleine de folles espérances.
+Que n'aurait-elle donné pour faire revivre un jour, un seul jour de
+l'automne dernier passé à Otradnoë avec Nicolas, vers qui son coeur se
+reportait à tout instant avec une douloureuse angoisse? Hélas! c'était
+fini, et fini à jamais!... et son pressentiment ne l'avait pas trompée!
+C'en était fait de sa liberté d'alors, de ses aspirations vers des joies
+inconnues, et cependant il fallait vivre!
+
+Au lieu de se dire, comme autrefois, qu'elle était meilleure que les
+autres, elle trouvait du plaisir à s'humilier et se demandait souvent
+avec tristesse ce que le sombre avenir lui réservait. Elle s'efforçait
+de n'être à charge à personne; quant à son agrément personnel, elle n'y
+songeait plus. Se tenant souvent à l'écart des siens, elle ne se sentait
+à son aise qu'avec son frère Pétia, qui parvenait parfois à la faire
+rire. Elle sortait peu, et de tous ceux qui venaient la voir de temps à
+autre, Pierre était le seul qui lui fût sympathique. Il était difficile
+de se conduire avec plus de prudence, avec plus de tendresse et de tact,
+que ne le faisait à son égard le comte Besoukhow; elle le sentait sans
+se l'expliquer, et cela contribuait naturellement à lui rendre sa
+société agréable; mais elle ne lui en savait aucun gré, tant elle était
+persuadée que la bonté un peu banale de Pierre n'avait aucun effort à
+faire pour lui témoigner de l'affection. Elle remarquait cependant en
+lui, de temps à autre, un certain trouble, surtout lorsqu'il craignait
+que la conversation ne vînt lui rappeler de douloureux souvenirs, et
+elle l'attribuait à son bon coeur et à sa timidité habituelle. Il ne lui
+avait plus reparlé de ses sentiments, dont l'aveu lui était échappé un
+jour sous le coup d'une profonde émotion, et elle y attachait aussi peu
+d'importance qu'aux paroles sans suite avec lesquelles on essaye de
+calmer la douleur d'un enfant. N'y voyant que le désir de la consoler,
+il ne lui venait jamais en tête de supposer que l'amour, ou même une
+sorte d'amitié tendre et exaltée, comme elle savait qu'il en existe
+parfois entre un homme et une femme, pût naître de leurs relations, non
+point parce que Pierre était marié, mais parce qu'entre elle et lui
+s'élevait dans toute sa force cette barrière morale qui lui avait fait
+défaut en présence de Kouraguine.
+
+Vers la fin du carême de la Saint-Pierre, une voisine d'Otradnoë,
+Agrippine Ivanovna Bélow, arriva à Moscou, pour y saluer les saints
+martyrs. Elle proposa à Natacha de faire ensemble leurs dévotions;
+Natacha y consentit avec joie, malgré l'avis du médecin, qui défendait
+les sorties matinales, et, pour s'y préparer autrement qu'on n'en avait
+l'habitude chez les siens, elle déclara qu'elle ne se contenterait pas
+de trois courts offices, mais qu'elle accompagnerait Agrippine Ivanovna
+à tous les services, aux vêpres, aux matines, à la messe, et cela durant
+toute la semaine.
+
+Son zèle religieux plut à la comtesse: elle espérait, dans le fond de
+son coeur, que la prière serait pour elle un remède plus efficace que le
+traitement impuissant de la science; aussi elle se rendit, à l'insu du
+docteur, au désir de sa fille, et la confia à la bonne voisine, qui, à
+trois heures de la nuit, venait chaque matin réveiller Natacha et la
+trouvait déjà levée, tant elle avait peur d'être en retard.
+
+Sa toilette une fois faite à la hâte, elle passait sa robe la plus
+défraîchie, mettait son plus vieux mantelet, et, frissonnant à la
+fraîcheur de la nuit, elles traversaient ensemble les rues désertes,
+éclairées par l'aurore naissante. Se conformant au conseil de sa pieuse
+compagne, elle ne suivait pas les offices de sa paroisse, mais ceux
+d'une autre église, où le prêtre se distinguait par une vie des plus
+austères et des plus pures.
+
+Les fidèles y étaient peu nombreux: Natacha et Agrippine Ivanovna
+allaient se placer devant l'image de la très sainte Vierge, qui
+séparait le choeur de l'assistance, et la jeune fille, les yeux fixés,
+à cette heure inusitée, sur l'image noircie, éclairée par les cierges et
+par les premières lueurs de l'aube qui pénétrait à travers les fenêtres,
+écoutait l'office avec un profond recueillement. Il s'éveillait alors
+dans son âme une disposition à l'humilité, qui jusque-là lui avait été
+inconnue, et qui était causée par la présence de quelque chose de grand
+et d'indéfinissable! Lorsqu'elle comprenait les paroles prononcées par
+le choeur ou par l'officiant, ses sentiments intimes se mêlaient à la
+prière générale; lorsque le sens de ces paroles lui échappait, elle
+pensait avec soumission que le désir de tout savoir provenait de
+l'orgueil; qu'il fallait se borner à croire et à se confier au Seigneur,
+qu'elle sentait en cet instant régner en maître sur son âme. Elle
+priait, se signait et demandait à Dieu, avec une ferveur que redoublait
+l'effroi de son iniquité, de lui pardonner ses péchés. Elle se
+réjouissait de sentir se développer en elle la volonté de se corriger et
+d'entrevoir la possibilité d'une vie pure, d'une nouvelle et heureuse
+vie. En quittant l'église à une heure encore fort matinale, elle ne
+rencontrait sur sa route que des maçons qui allaient à leurs travaux et
+les dvorniks qui balayaient les rues devant les maisons endormies.
+
+Le sentiment de sa régénération ne fit que s'accroître pendant toute la
+semaine, et le bonheur de communier, de s'unir à Lui, lui semblait si
+grand, qu'elle craignait de mourir avant ce bienheureux dimanche.
+
+Mais ce jour si ardemment désiré arriva à son tour, et lorsque Natacha
+revint de la communion, vêtue d'une robe de mousseline blanche, elle se
+sentit, pour la première fois depuis bien longtemps, en paix avec
+elle-même et avec la vie qui l'attendait.
+
+Le docteur, en lui faisant sa visite habituelle, lui ordonna de
+continuer les poudres prescrites par lui quinze jours auparavant.
+
+«Continuez, il le faut, et bien exactement, je vous prie, dit-il en
+souriant; il était sincèrement convaincu de leur efficacité.--Soyez
+tranquille, madame la comtesse, continua-t-il en coulant adroitement
+dans la paume de sa main la pièce d'or qu'il venait de recevoir: elle
+chantera et dansera bientôt. Ce dernier remède a fait merveille, elle a
+beaucoup repris.»
+
+La comtesse cracha en regardant ses ongles[20], et retourna, toute
+joyeuse, au salon.
+
+
+XVIII
+
+
+Des bruits de plus en plus inquiétants sur la marche de la guerre se
+répandirent à Moscou, vers le commencement de juillet. On parlait d'une
+proclamation de l'Empereur à son peuple et de sa prochaine arrivée; on
+disait qu'il quittait l'armée parce qu'elle était en danger; que
+Smolensk s'était rendu; que Napoléon avait avec lui un million d'hommes,
+et qu'un miracle seul pouvait sauver la Russie.
+
+On reçut le manifeste le 23 juillet; mais, comme il n'était pas encore
+imprimé, Pierre promit aux Rostow de revenir dîner le lendemain, et de
+l'apporter de chez le comte Rostoptchine avec la proclamation qui y
+était jointe.
+
+Le lendemain était un dimanche, une vraie journée d'été, d'une chaleur
+déjà accablante à dix heures du matin, heure à laquelle les Rostow
+venaient d'habitude entendre la messe à la chapelle de l'hôtel
+Rasoumovsky. On éprouvait à la fois une grande lassitude, jointe à cette
+plénitude de sensations et de vague malaise que provoque presque
+toujours une journée de forte chaleur dans une grande ville. Ces
+différentes impressions se reflétaient partout: dans les couleurs
+claires des vêtements de la foule, dans les cris des marchands de la
+rue, dans les feuilles couvertes de poussière des arbres du boulevard,
+dans le bruit du pavé, dans la musique et les pantalons blancs d'un
+bataillon qui allait à la parade, et encore plus dans l'ardeur brûlante
+d'un soleil de juillet. Toute l'aristocratie moscovite se trouvait
+réunie à la chapelle de l'hôtel, car la plupart des grandes familles,
+dans l'attente d'événements graves, étaient restées à Moscou au lieu de
+se rendre dans leurs terres.
+
+La comtesse Rostow descendit de voiture, et un laquais en livrée la
+précéda, afin de lui frayer un passage à travers la foule. Natacha, qui
+la suivait, entendit tout à coup un jeune homme inconnu dire assez haut
+à son voisin:
+
+«Oui, c'est la comtesse Rostow, c'est bien elle!... Elle a beaucoup
+maigri, mais elle est très embellie!...» Elle crut comprendre, ce qui
+lui arrivait du reste constamment, qu'il prononçait les noms de
+Kouraguine et de Bolkonsky; car il lui semblait que chacun, en la
+voyant, devait parler de son aventure. Touchée au vif, douloureusement
+émue, elle continuait à avancer dans sa toilette mauve avec le calme et
+l'aisance de la femme qui s'applique à en témoigner d'autant plus,
+qu'elle se meurt de honte et de chagrin au fond de l'âme. Elle se savait
+belle, et ne se trompait pas; mais sa beauté ne lui causait plus la même
+satisfaction que par le passé, et par cette journée si lumineuse et si
+chaude, elle n'en était au contraire que plus vivement tourmentée:
+«Encore une semaine de passée, se disait-elle, et ce sera toujours
+ainsi, toujours la même existence triste et morne...! Je suis jeune, je
+suis belle, je le sais.... J'étais mauvaise et je suis devenue bonne, je
+le sais aussi... et mes plus belles années vont ainsi se perdre sans
+profit pour personne!» Se plaçant à côté de sa mère, elle enveloppa d'un
+regard les personnes et les toilettes qui l'entouraient, critiqua par
+habitude la tenue de ses voisines et leur manière de se signer: «Elles
+me jugent aussi sans doute?» se disait-elle pour s'excuser. Mais aux
+premiers chants de la messe, elle frémit de terreur, en comparant ces
+futiles pensées à celles que le jour de sa communion aurait dû lui
+inspirer.... N'en avait-elle pas à tout jamais terni la radieuse pureté?
+
+Un digne et respectable vieillard officiait avec la douce onction qui
+pénètre et repose l'âme de ceux qui prient. Les portes saintes se
+refermèrent, et derrière le rideau lentement tiré une voix mystérieuse
+murmura quelques paroles. Les yeux de Natacha se remplirent
+involontairement de larmes, et une douce et énervante émotion envahit
+tout son être.
+
+«Enseigne-moi ce que j'ai à faire, enseigne-moi à me résigner,
+enseigne-moi surtout à me corriger pour toujours,» pensait-elle.
+
+Le diacre, sortant de l'iconostase, se plaça devant les portes saintes,
+retira ses longs cheveux de dessous la dalmatique, et, faisant un grand
+signe de croix, dit avec solennité:
+
+«Prions en paix le Seigneur!...» Et Natacha ajoutait mentalement:
+
+«Prions, sans différence de conditions, sans haine, unis tous ensemble
+dans l'amour fraternel!
+
+--Prions, afin qu'il nous accorde la paix du ciel et le salut de nos
+âmes,» disait le diacre, et Natacha lui répondait du fond du coeur:
+«Prions pour obtenir la paix des anges, la paix de tous les êtres
+spirituels qui vivent au-dessus de nous.»
+
+À la prière pour l'armée, elle invoqua le Seigneur pour son frère et
+pour Denissow; à la prière pour les voyageurs sur terre et sur mer, elle
+pria pour le prince André, et demanda à Dieu pardon du mal qu'elle lui
+avait fait; à la prière pour ceux qui nous aiment, elle pria pour les
+siens, et comprit, pour la première fois, les torts qu'elle avait eus
+envers eux; à la prière pour ceux qui nous haïssent, elle se demanda
+quels pouvaient être ses ennemis et n'en trouva pas d'autres que les
+créanciers de son père. Un nom pourtant, celui d'Anatole, lui venait
+toujours aux lèvres à ce moment, et, bien qu'il ne fût pas de ceux qui
+l'avaient haïe, elle priait pour lui avec un redoublement de ferveur
+comme pour un ennemi. Il ne lui était possible de penser avec calme à
+lui et au prince André que lorsqu'elle se recueillait, car alors
+seulement la crainte de Dieu l'emportait sur ses sentiments à leur
+égard. À la prière pour la famille impériale et le saint synode, elle se
+signa plus dévotement encore, se disant que, puisque le doute lui était
+interdit, elle devait, sans comprendre le but de cette prière, prier
+avec amour pour «le synode dirigeant».
+
+«Recommandons-nous tous, chacun de nous mutuellement et à chaque instant
+de notre vie, à Jésus-Christ, notre Dieu!» continua le diacre, et
+Natacha, s'abandonnant complètement à son élan religieux, répétait avec
+exaltation: «Prends-moi, mon Dieu, prends-moi!»
+
+On aurait dit, à voir son attitude, qu'elle se sentait sur le point
+d'être enlevée au ciel par une force invisible, et délivrée de ses
+regrets, de ses défauts, de ses espérances et de ses remords.
+
+La comtesse, qui avait observé son visage recueilli et ses yeux
+brillants, demandait à Dieu, de son côté, qu'il daignât venir en aide à
+sa fille chérie.
+
+Au milieu de l'office, et contrairement à toutes les habitudes, le
+sacristain plaça devant les portes saintes le petit escabeau sur lequel
+on posait ordinairement le livre contenant les prières que le prêtre
+récitait à genoux, le jour de la Pentecôte; l'officiant, sa calotte de
+velours violet sur la tête, descendit de l'autel, et s'agenouilla
+péniblement; son exemple fut aussitôt suivi par l'assistance étonnée. Il
+se préparait à lui lire la prière composée et envoyée par le saint
+synode pour demander à Dieu de délivrer la Russie de l'invasion
+étrangère.
+
+«Ô Seigneur tout-puissant, Seigneur qui es notre délivrance», dit le
+prêtre lisant sans emphase, d'une voix douce et claire, la voix des
+ecclésiastiques du rite grec, dont l'effet est si puissant sur les
+coeurs russes: «Nous nous adressons humblement à Ta miséricorde infinie,
+nous confiant en Ton amour. Écoute notre prière, et viens à notre
+secours! L'ennemi jette le trouble parmi Tes enfants, et veut
+transformer le monde en un désert; lève-Toi contre lui! Ces hommes
+criminels se sont réunis pour détruire Ton bien, pour réduire à néant Ta
+fidèle Jérusalem, Ta Russie bien-aimée, pour souiller Tes temples,
+renverser Tes autels, et profaner nos sanctuaires. Jusques à quand,
+Seigneur, les pécheurs triompheront-ils? Jusques à quand auront-ils le
+pouvoir d'enfreindre Tes lois? Seigneur, écoute ceux qui prient: que
+Ton bras soutienne Notre très pieux et autocrate Empereur Alexandre
+Pavlovitch! Que sa loyauté, sa douceur, trouvent grâce à Tes yeux!
+Récompense ses vertus, qui sont le rempart de Ton Israël bien-aimé!
+Bénis et inspire ses résolutions, ses entreprises et ses oeuvres;
+affermis son règne de Ta main puissante, et donne-lui la victoire sur
+l'ennemi, comme à Moïse sur Amalek, à Gédéon sur Madian, à David sur
+Goliath! Protège ses armées, soutiens l'arc des Mèdes sous l'aisselle de
+ceux qui se sont soulevés en Ton nom, et ceins-les de Ta force pour le
+combat. Arme-toi aussi du bouclier et de la lance, et lève-Toi pour nous
+secourir! Que la confusion retombe sur ceux qui nous veulent du mal,
+qu'il en soit d'eux devant Tes armées fidèles, comme de la poussière que
+le vent disperse, et donné à Tes Anges le pouvoir de les abattre et de
+les poursuivre! Que leurs desseins secrets se retournent contre eux au
+grand jour! Qu'ils tombent dans un réseau inextricable, qu'ils tombent
+devant Tes esclaves, qui les fouleront aux pieds! Seigneur, Tu peux
+sauver les grands et les petits, car Tu es Dieu, et l'homme ne peut rien
+contre Toi!
+
+«Dieu de nos pères, Ta grâce et Ta miséricorde sont éternelles; ne nous
+repousse pas loin de Ton visage à cause de nos iniquités, mais
+accorde-nous le pardon de nos péchés dans Ta bonté infinie. Élève en
+nous un coeur pur et un esprit droit; raffermis notre foi et notre
+espoir; souffle-nous l'amour mutuel, et unis-nous tous dans la défense
+du patrimoine que Tu nous as donné, à nous et à nos pères, afin que le
+sceptre des méchants ne règne pas sur la terre de ceux que tu as bénis.
+
+«Seigneur Dieu, nous croyons en Toi: ne nous couvre pas de honte, et
+que notre attente dans Tes bienfaits ne soit pas déçue. Fais un signe,
+afin que nos ennemis et ceux de notre sainte religion puissent le voir,
+et périr de confusion! Que tous les peuples puissent se convaincre que
+Ton nom est le Seigneur, et que nous sommes Tes enfants! Témoigne-nous
+Ta miséricorde, et accorde-nous la délivrance! réjouis-en le coeur de
+Tes esclaves, frappe nos ennemis et renverse-les aux pieds de Tes
+fidèles. Car Tu es le secours, l'appui et la victoire de ceux qui se
+confient en Toi. Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit maintenant
+et dans les siècles des siècles «Amen!»
+
+Impressionnable et fortement troublée comme elle l'était en ce moment,
+Natacha fut profondément remuée par cette prière. Elle en écouta
+religieusement les passages où il était question des victoires de
+Moïse, de Gédéon, de David, de la destruction de Jérusalem, et pria
+Dieu, d'un coeur attendri et ému, mais sans se rendre bien compte de ce
+qu'elle lui demandait. Lorsqu'il s'agissait pour elle d'en obtenir un
+esprit pur, le raffermissement de sa foi, de lui rendre l'espoir et de
+lui inspirer l'amour fraternel, elle y mettait toute son âme; mais
+comment pouvait-elle demander à Dieu de lui laisser fouler aux pieds ses
+ennemis, lorsque peu d'instants auparavant elle avait souhaité d'en
+avoir beaucoup, afin de pouvoir les aimer tous et de prier pour eux?
+Comment, d'un autre côté, douterait-elle de la vérité de la prière qu'on
+venait de lire à genoux? Une terreur pleine de recueillement la pénétra
+à la pensée des punitions qui frappent les pécheurs; elle pria avec
+élan, afin d'obtenir leur pardon et le sien, et il lui sembla que Dieu
+avait entendu sa prière et qu'il lui accorderait le repos et le bonheur
+en ce monde.
+
+
+XIX
+
+
+Depuis le jour où Pierre avait emporté l'impression du regard
+reconnaissant de Natacha, depuis le jour où il avait contemplé la comète
+brillant dans l'espace, un horizon nouveau s'était entr'ouvert devant
+lui: le problème du néant et de la sottise humaine, qui le tourmentait
+toujours, cessa de le préoccuper. Les terribles énigmes qui à tout
+moment surgissaient menaçantes dans son esprit s'effacèrent comme par
+enchantement devant son image. Causait-il ou écoutait-il les propos les
+plus indifférents, entendait-il citer une action lâche ou une absurdité
+monstrueuse, il ne s'en effrayait plus comme jadis: il ne se demandait
+plus pourquoi les hommes s'agitaient ainsi, lorsque à la vie déjà si
+courte succédait l'inconnu. Mais il se la représentait, elle, telle
+qu'il venait de la voir, et ses doutes s'envolaient; son souvenir
+relevait et le transportait dans le monde idéal et pur, où il ne
+trouvait plus ni pécheurs ni justes, mais où régnaient la beauté et
+l'amour, ces deux seules raisons d'être de l'existence. Quelque grandes
+que fussent les misères morales qu'il venait à découvrir, il se disait:
+«Que m'importe, après tout, que celui qui a volé l'État et l'Empereur
+soit comblé d'honneurs, puisqu'_elle_ m'a souri hier, qu'_elle_ m'a prié
+de retourner chez eux aujourd'hui, que je l'aime, et que personne n'en
+saura jamais rien!»
+
+Pierre continuait à fréquenter le monde, à boire comme par le passé, et
+à mener une vie complètement désoeuvrée. Mais lorsque les nouvelles du
+théâtre de la guerre devinrent de jour en jour plus alarmantes, lorsque
+la santé de Natacha se rétablit et qu'elle cessa de lui inspirer
+l'inquiète sollicitude qui servait de prétexte à ses visites, une vague
+agitation, sans cause apparente, s'empara de lui; il pressentait que le
+courant de sa vie allait changer de direction, qu'une catastrophe était
+imminente, il cherchait avec impatience à en découvrir les signes
+avant-coureurs. Un des frères de son ordre lui fit part d'une prophétie
+relative à Napoléon, et tirée de l'Apocalypse.
+
+Dans le verset 18 du chapitre, 13, il est dit: «Ici est la sagesse: que
+celui qui a de l'intelligence compte le nombre de la Bête, car c'est un
+nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six.» Et au verset 5
+du même chapitre: «Et il lui fut donné une bouche qui proférait de
+grandes choses et des blasphèmes, et il lui fut aussi donné le pouvoir
+d'accomplir quarante-deux mois.»
+
+En appliquant les lettres françaises au calcul hébraïque, en donnant aux
+dix premières la valeur d'unités, et aux autres celle de dizaine:
+
+a b c d e f g h i k l m n o
+1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50
+p q r s t u v w x y z
+60 70 80 90 100 110 120 130 140 150 160
+
+on obtenait, en écrivant d'après cette clef, ces deux mots: «L'Empereur
+Napoléon,» et, en additionnant le total, le chiffre 666; Napoléon était
+par conséquent la Bête dont parle l'Apocalypse. Ensuite la somme du
+chiffre quarante-deux, limite indiquée à son pouvoir, équivalait de
+nouveau, en suivant ce système, au même nombre 666, ce qui indiquait que
+l'année 1812, la quarante-deuxième de son âge, serait la dernière de sa
+puissance. Cette prophétie avait frappé l'imagination de Pierre: souvent
+il cherchait à deviner ce qui mettrait un terme à la puissance de la
+Bête, autrement dit de Napoléon, et il s'ingéniait même à découvrir dans
+les différentes combinaisons de ces nombres une réponse à cette
+mystérieuse question. Il essaya d'y arriver en les combinant avec
+«l'Empereur Alexandre» ou «la nation russe», mais l'addition de leurs
+lettres ne donnait plus le nombre fatal. Un jour qu'il travaillait,
+toujours sans résultat, sur son propre nom, en en changeant
+l'orthographe, et en en supprimant le titre, l'idée lui vint enfin que,
+dans une prophétie de ce genre, l'indication de sa nationalité devait y
+trouver place, mais il n'obtînt encore une fois que le numéro 671, 5 de
+trop; le 5 figurait la lettre «_e_»: il la supprima dans l'article, et
+alors son émotion fut profonde lorsque, écrit de la sorte, _l'Russe
+Bésuhof_, son nom lui donna exactement le nombre 666.
+
+Comment, et pourquoi se trouvait-il ainsi rattaché au grand événement
+annoncé par l'Apocalypse?... Bien qu'il n'y pût rien comprendre, il n'en
+douta pas un seul instant! Son amour pour Natacha, l'Antéchrist, la
+comète, l'invasion de la Russie par Napoléon, le chiffre 666 découvert
+dans son nom et dans le sien, tout cet ensemble de faits étranges
+provoqua en lui un travail moral plein de trouble, qui, arrivé à sa
+maturité, devait éclater et l'arracher violemment à la vie futile dont
+les chaînes lui pesaient, pour l'amener à accomplir une action héroïque
+et à atteindre un grand bonheur!
+
+
+Pierre, qui avait promis aux Rostow de leur communiquer le manifeste, se
+rendit le lendemain dimanche chez le comte Rostoptchine, pour lui en
+demander un exemplaire, et s'y rencontra avec un courrier qui arrivait
+en droite ligne de l'armée; c'était une ancienne connaissance à lui, et
+l'un des danseurs les plus infatigables des bals de Moscou.
+
+«Rendez-moi, je vous en prie, un service, lui dit le courrier; j'ai ma
+sacoche pleine de lettres, aidez-moi à les distribuer.»
+
+Pierre y consentit, et, dans le nombre, en trouva une que Nicolas Rostow
+adressait à ses parents. Le comte Rostoptchine lui remit ensuite la
+proclamation de l'Empereur, les ordres du jour envoyés à l'armée et la
+dernière affiche[21] qu'il venait de publier. En parcourant les ordres
+du jour, il remarqua, dans la longue nomenclature des hommes tués,
+blessés ou récompensés, le nom de Nicolas Rostow, décoré du
+Saint-Georges de 4ème classe, pour sa bravoure à l'affaire d'Ostrovna,
+et, quelques lignes plus bas, la nomination de Bolkonsky comme chef du
+régiment des chasseurs. Désirant faire savoir au plus tôt à ses amis la
+bonne nouvelle du glorieux fait d'armes de leur fils, il s'empressa de
+leur envoyer sa lettre et l'ordre du jour, bien que le nom du prince
+André se trouvât sur la même page; il se réservait de leur porter plus
+tard la proclamation et l'affiche du comte Rostoptchine.
+
+Sa conversation avec ce dernier, dont l'air soucieux et affairé
+trahissait les graves préoccupations, le récit du courrier qui apportait
+avec insouciance de mauvaises nouvelles de l'armée, le bruit que l'on
+avait découvert des espions à Moscou même, la lecture d'un imprimé
+anonyme qu'on se passait de main en main, et qui annonçait pour
+l'automne la présence de Napoléon dans les deux capitales, l'attente de
+l'arrivée de l'Empereur fixée au lendemain, tout continuait à entretenir
+la surexcitation de Pierre, dont l'agitation ne faisait que croître
+depuis la nuit de la comète et le commencement de la guerre.
+
+S'il n'eût été membre d'une société qui prêchait la paix éternelle, il
+aurait pris du service sans balancer, la vue même des Moscovites devenus
+militaires et chauvins exaltés, tout en lui inspirant une certaine
+fausse honte, ne l'eût pas empêché de suivre leur exemple. Toutefois son
+abstention était principalement motivée par la conviction où il était
+que lui «l'Russe Bésuhof», dont le nombre égalait celui de la Bête, et
+qui était prédestiné de toute éternité à la grande oeuvre de sa
+destruction, devait se borner à attendre et à voir venir.
+
+
+XX
+
+
+Les Rostow avaient l'habitude de réunir à dîner, le dimanche, quelques
+amis: Pierre se rendit donc chez eux avant l'heure habituelle, pour être
+plus sûr de les trouver seuls.
+
+Singulièrement engraissé pendant ces derniers mois, il aurait été
+monstrueux s'il n'avait été bâti en Hercule, et si, par suite il n'avait
+porté avec légèreté le poids de sa lourde personne.
+
+Soufflant comme un phoque et marmottant quelques mots entre ses dents,
+il s'engagea dans l'escalier, sans que son cocher lui demandât s'il
+devait l'attendre, car il savait que son maître ne sortait jamais de
+chez les Rostow avant minuit. Les valets de pied le débarrassèrent avec
+empressement de son manteau, de son chapeau et de sa canne, que, par une
+habitude prise au club, il laissait toujours dans l'antichambre.
+
+La première personne qu'il vit fut Natacha, ou plutôt l'entendit avant
+de la voir, car elle faisait des exercices de solfège dans la grande
+salle. Il savait que depuis sa maladie elle y avait renoncé, aussi en
+fut-il à la fois surpris et satisfait. Il ouvrit doucement la porte, et
+l'aperçut qui marchait en chantant. Elle avait gardé la robe de soie
+mauve qu'elle avait mise le matin pour la messe; arrivée au bout de la
+salle, elle se retourna, et, se trouvant subitement en face de la grosse
+figure de Pierre, elle rougit et s'avança vivement vers lui.
+
+«J'essaye de chanter, comme vous voyez; c'est une occupation,
+s'empressa-t-elle de dire, comme pour s'excuser.
+
+--Et vous faites très bien de la reprendre, lui répondit Pierre.
+
+--Comme je suis contente de vous voir; je suis si heureuse aujourd'hui,
+poursuivit-elle avec la même vivacité: Nicolas a reçu la croix de
+Saint-Georges, et j'en suis si fière!
+
+--Je le sais, c'est moi qui vous ai envoyé l'ordre du jour. Mais je vous
+laisse, je ne veux pas vous déranger, j'irai au salon.
+
+--Comte, lui demanda Natacha en l'arrêtant, ai-je tort de chanter?...»
+Et elle leva sur lui les yeux en rougissant.
+
+--Non, pourquoi serait-ce mal?... Au contraire!... Mais pourquoi me le
+demandez-vous, à moi?
+
+--Je n'en sais rien, reprit Natacha en parlant rapidement, mais cela me
+désolerait de faire quelque chose qui pût vous déplaire. Ma confiance en
+vous est absolue! Vous ne vous doutez guère à quel point votre opinion
+m'est précieuse et ce que vous avez été pour moi! J'ai
+vu,--continua-t-elle sans remarquer l'embarras de Pierre, qui rougissait
+à son tour,--j'ai vu son nom dans l'ordre du jour: Bolkonsky (et elle
+prononça tout bas ce nom, comme si elle craignait de manquer de force
+pour achever sa confession), Bolkonsky est de nouveau en Russie, et il a
+repris du service.... Croyez-vous qu'il me pardonne jamais? Croyez-vous
+qu'il m'en voudra éternellement, le croyez-vous?
+
+--Je crois, reprit Pierre, qu'il n'a rien à vous pardonner. Si j'étais à
+sa place...» Et les mêmes paroles d'amour et de pitié qu'il lui avait
+déjà adressées, se retrouvèrent sur ses lèvres, mais Natacha ne lui
+donna pas le temps d'achever:
+
+--Oh! vous, c'est bien différent! s'écria-t-elle avec exaltation. Je ne
+connais pas d'homme meilleur et plus généreux que vous, il n'en existe
+pas! Si vous ne m'aviez soutenue alors, et maintenant encore, je ne sais
+ce qui serait advenu de moi!...» Les larmes remplirent ses yeux, qu'elle
+déroba derrière un cahier de musique, et, se détournant brusquement,
+elle recommença à solfier et à se promener.
+
+Pétia accourut sur ces entrefaites: c'était maintenant un joli garçon de
+quinze ans, avec un teint vermeil, des lèvres rouges et un peu fortes;
+il ressemblait à Natacha. Il se préparait à entrer à l'Université; mais,
+en dernier lieu et en secret, il avait décidé, entre camarades, de se
+faire hussard. S'emparant du bras de son homonyme, pour l'entretenir de
+ce grave projet, il le pria de s'informer si la chose était possible.
+
+Mais le gros Pierre l'écoutait si peu, que le gamin fut obligé de le
+tirer par la manche pour forcer son attention.
+
+«Eh bien, Pierre Kirilovitch, où en est mon affaire? Vous savez que tout
+mon espoir est en vous?
+
+--Ah oui! tu veux entrer dans les hussards?... Oui, j'en parlerai
+aujourd'hui même!
+
+--Bonjour, mon cher, lui cria de loin le vieux comte, apportez-vous le
+manifeste? Ma petite comtesse a entendu ce matin, à la messe chez les
+Rasoumovsky, une nouvelle prière, qu'elle dit être très belle!
+
+--Voici le manifeste et les nouvelles: l'Empereur sera ici demain; on
+réunit une assemblée extraordinaire de la noblesse, et l'on parle d'un
+recrutement de dix sur mille. Permettez-moi maintenant de vous
+féliciter!
+
+--Oui, oui, Dieu soit loué! Et de l'armée, quelles nouvelles?
+
+--Les nôtres se retirent toujours, ils sont déjà à Smolensk, lui
+répondit Pierre.
+
+--Mon Dieu, mon Dieu!... Donnez-moi donc le manifeste, mon cher!
+
+--Ah! j'oubliais!...» Et Pierre le chercha, mais en vain, dans toutes
+ses poches, tout en baisant la main à la comtesse, qui venait d'entrer,
+et en regardant avec inquiétude du côté de la porte, dans l'espoir de
+voir apparaître Natacha. «Je ne sais vraiment pas où je l'ai fourré: je
+l'ai bien certainement oublié à la maison. J'y cours!
+
+--Mais vous serez en retard pour le dîner?
+
+--Vous avez raison, d'autant mieux que mon cocher n'est plus là.»
+
+Natacha entra au même moment: l'expression de sa physionomie était douce
+et émue, et la figure de Pierre, qui continuait à chercher le manifeste,
+s'illumina à sa vue. Sonia, qui avait poussé ses perquisitions jusqu'à
+l'antichambre, en rapporta triomphalement les papiers, qu'elle avait
+fini par trouver soigneusement cachés dans la doublure du chapeau de
+Pierre.
+
+«Nous lirons tout cela après le dîner,» dit le vieux comte, qui se
+promettait une grande jouissance de cette lecture.
+
+On but du champagne à la santé du nouveau chevalier de Saint-Georges, et
+Schinchine raconta les nouvelles de la ville, la maladie de la vieille
+princesse de Géorgie, la disparition de Métivier, et la capture d'un
+malheureux Allemand, que la populace avait pris pour un espion français,
+mais que le comte Rostoptchine avait fait relâcher.
+
+«Oui, oui, on les empoigne tous, dit le comte, et je conseille à la
+comtesse de moins parler français; ce n'est plus de saison.
+
+--Savez-vous, dit Schinchine, que le précepteur français de Galitzine
+apprend le russe? Il est dangereux, à ce qu'il dit, de parler maintenant
+français dans les rues!
+
+--Que savez-vous de la milice, comte Pierre Kirilovitch, car vous allez
+sans doute monter à cheval? dit le vieux comte en s'adressant à Pierre,
+qui, silencieux et pensif, ne comprit pas tout de suite de quoi il
+s'agissait.
+
+--Ah! la guerre?... oui, mais je ne suis pas un soldat, vous le voyez
+bien.... Du reste, tout est si étrange, si étrange, que je m'y perds!
+Mes goûts sont antimilitaires, mais, vu les circonstances actuelles, on
+ne peut répondre de rien!»
+
+Le dîner fini, le comte, commodément établi dans un fauteuil, pria d'un
+air grave Sonia, qui avait la réputation d'être une excellente lectrice,
+de leur lire le manifeste:
+
+«À notre première capitale, Moscou!
+
+«L'ennemi a franchi les frontières de la Russie avec des forces
+innombrables, et se prépare à ruiner notre patrie bien-aimée...» etc...
+etc.... Sonia lisait de sa voix fluette, en y mettant tous ses soins, et
+le vieux comte écoutait, les yeux fermés, en poussant de longs soupirs à
+certains passages.
+
+Natacha regardait curieusement tour à tour son père et Pierre; ce
+dernier, sentant qu'elle le regardait, évitait de se tourner de son
+côté; la comtesse désapprouvait par des hochements de tête les
+expressions solennelles de la proclamation, car elle n'y entrevoyait
+qu'une chose: le danger auquel son fils continuerait à être exposé, et
+qui durerait longtemps encore! Schinchine, qui écoutait d'un air
+railleur, s'apprêtait évidemment à répondre par une épigramme à la
+lecture de Sonia, aux réflexions que ferait le vieux comte, ou au
+manifeste même, si du moins il ne s'offrait rien de mieux à son humeur
+satirique.
+
+Après avoir lu les passages relatifs aux dangers qui menaçaient la
+Russie, aux espérances fondées par l'Empereur sur Moscou et surtout sur
+la vaillante noblesse, Sonia, dont la voix tremblait parce qu'elle se
+sentait écoutée, arriva enfin à ces dernières paroles: «Nous ne
+tarderons pas à paraître au milieu de notre peuple, ici, à Moscou, dans
+notre capitale, et aussi partout où il sera nécessaire dans notre
+Empire, afin de délibérer et de nous mettre à la tête de toutes les
+milices, aussi bien de celles qui aujourd'hui déjà arrêtent la marche de
+l'ennemi, que de celles qui vont se former pour le frapper partout où il
+se montrera! Que le malheur dont il espère nous accabler retombe sur lui
+seul, et que l'Europe, délivrée du joug, glorifie la Russie!
+
+--Voilà qui est bien! Dites un seul mot, Sire, et nous sacrifierons tout
+sans regret!» s'écria le comte en rouvrant ses yeux mouillés de pleurs,
+et en reniflant légèrement comme s'il aspirait un flacon de sels
+anglais.
+
+Natacha se leva d'un bond, et se suspendit au cou de son père avec un
+tel élan, que Schinchine n'osa pas plaisanter l'orateur sur son
+patriotisme.
+
+«Papa, vous êtes un ange! s'écria-t-elle en l'embrassant, et en jetant à
+Pierre un regard empreint d'une coquetterie involontaire.
+
+--Bravo! Voilà ce qui s'appelle une patriote! dit Schinchine.
+
+--Pas du tout, reprit Natacha d'un air offensé. Vous vous moquez de tout
+et, toujours, mais ceci est trop sérieux pour que vous en plaisantiez.
+
+--Des plaisanteries? s'écria le comte. Qu'il dise un mot, un seul, et
+nous nous lèverons tous en masse.... Nous ne somme pas des Allemands!
+
+--Avez-vous remarqué, fit observer Pierre à son tour, qu'il y est dit:
+«pour délibérer...»
+
+Pétia, à qui on ne faisait nulle attention, s'approcha à ce moment de
+son père.
+
+«Maintenant, dit-il d'un air intimidé et d'une voix tantôt rude et
+tantôt perçante: Papa et maman, je vous dirai que... c'est comme il vous
+plaira, mais... il faut absolument que vous me laissiez être militaire,
+parce que je ne puis pas, je... ne puis pas... voilà, c'est tout!...»
+
+La comtesse leva les yeux au ciel avec épouvante, joignit les mains,
+et, se tournant vers son mari d'un air mécontent:
+
+«Voilà; il s'est déboutonné!» dit-elle.
+
+Le comte, dont l'émotion s'était subitement calmée:
+
+«Oh! oh! dit-il, quelles folies! Un joli soldat, ma foi!... mais, avant
+tout, il faut apprendre!
+
+--Ce ne sont pas des folies! poursuivit Pétia. Fédia Obolensky est plus
+jeune que moi et il se fait aussi militaire: quant à apprendre, je ne le
+pourrais pas maintenant, lorsque...--il s'arrêta, et ajouta, en
+rougissant jusqu'à la racine des cheveux:--lorsque la patrie est en
+danger!
+
+--Voyons, voyons, assez de bêtises!
+
+--Mais, papa, vous-même venez de dire que vous êtes prêt à tout
+sacrifier?
+
+--Pétia, tais-toi,--s'écria le comte, en jetant un coup d'oeil inquiet à
+sa femme, qui, pâle et tremblante, regardait son fils cadet!
+
+--Je vous répète, papa, et Pierre Kirilovitch vous dira....
+
+--Je te dis que ce sont des bêtises! Tu as encore le lait de ta nourrice
+au bout du nez, et tu veux déjà te faire militaire!... Folies! folies!
+je te le répète...» Et le comte se dirigea vers son cabinet, en
+emportant la proclamation, afin de s'en bien pénétrer encore une fois
+avant de faire sa sieste: «Pierre Kirilovitch, ajouta-t-il, venez avec
+moi, nous fumerons.»
+
+Pierre, embarrassé et indécis, subissait l'influence des yeux de
+Natacha, qu'il n'avait jamais vus aussi brillants et aussi animés que
+dans ce moment.
+
+«Mille remerciements.... Je crois que je vais retourner chez moi.
+
+--Comment, chez vous? mais ne comptiez-vous pas passer la soirée ici?
+Vous êtes devenu si rare!... Et cette enfant-là? ajouta le comte avec
+bonhomie: elle ne s'anime qu'en votre présence.
+
+--Oui, mais c'est que j'ai oublié... j'ai quelque chose à taire, à
+faire chez moi, murmura Pierre.
+
+--Si c'est ainsi, alors, au revoir!» dit le comte, et il sortit du
+salon.
+
+--Pourquoi nous quittez-vous? Pourquoi êtes-vous soucieux? demanda
+Natacha à Pierre en le regardant en face.
+
+--Parce que je t'aime! aurait-il voulu pouvoir lui répondre; mais il
+garda un silence embarrassé, et baissa les yeux.
+
+--Pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie?» poursuivit Natacha d'un ton
+décidé; mais soudain elle se tut, et leurs regards se rencontrèrent
+confus et effrayés.
+
+Pierre essaya en vain de sourire: son sourire exprimait la souffrance;
+il lui prit la main, la baisa, et sortit sans proférer une parole: il
+venait de prendre la résolution, de ne plus remettre les pieds chez les
+Rostow!
+
+
+XXI
+
+
+Pétia, après avoir été brusquement éconduit, s'enferma dans sa chambre
+et y pleura à chaudes larmes, mais aucun des siens n'eut l'air de
+remarquer qu'il avait les yeux rouges lorsqu'il reparut à l'heure du
+thé.
+
+L'Empereur arriva le lendemain. Quelques gens de la domesticité des
+Rostow demandèrent à leurs maîtres la permission d'aller assister à son
+entrée. Pétia mit beaucoup de temps à s'habiller ce matin-là, et fit son
+possible pour arranger ses cheveux et son col à, la manière des grandes
+personnes! Debout devant son miroir, il faisait force gestes, haussait
+les épaules, fronçait les sourcils, et enfin, satisfait de lui-même, il
+se glissa hors de la maison par l'escalier dérobé, sans souffler mot à
+qui que ce fût de ses projets.
+
+Sa résolution était prise: il lui fallait trouver à tout prix
+l'Empereur, parler à un de ses chambellans (il s'imaginait qu'un
+Souverain en était toujours entouré par douzaines), lui faire expliquer
+qu'il était le comte Rostow, que, malgré sa jeunesse, il brûlait du
+désir de servir sa patrie, et une foule d'autres belles choses qui,
+d'après lui, devaient être d'un effet irrésistible sur l'esprit du
+chambellan en question.
+
+Bien qu'il comptât aussi beaucoup, pour assurer le succès de sa
+démarche, sur sa figure d'enfant, et sur la surprise qu'elle ne
+manquerait pas de provoquer, il n'en cherchait pas moins, en arrangeant
+ses cheveux et son col, à se donner l'apparence et la tournure d'un
+homme fait. Mais plus il marchait, plus il s'intéressait au spectacle de
+la foule qui se pressait autour des murs du Kremlin, et moins il
+songeait à conserver le maintien des personnes d'un certain âge.
+
+Force lui fut aussi de jouer des coudes pour ne pas se laisser par trop
+bousculer. Quand il fut enfin à la porte de la Trinité, la foule, qui
+ne pouvait deviner le but patriotique de sa course, l'accula si bien
+contre la muraille, qu'il fut obligé de s'arrêter, pendant que des
+voitures, à la suite l'une de l'autre, franchissaient la voûte en
+maçonnerie. À côté de Pétia, et refoulés comme lui, se tenaient une
+grosse femme du peuple, un laquais et un vieux soldat. L'impatience
+commençant à le gagner, il se décida à aller de l'avant, sans attendre
+la fin du défilé et essaya de se frayer un chemin en donnant une forte
+poussée à sa grosse voisine.
+
+«Eh! dis donc, mon petit Monsieur! lui cria la voisine en l'interpellant
+d'un air furieux.... Tu vois bien que personne ne bouge! Où veux-tu donc
+te fourrer?
+
+--S'il ne faut que rosser les gens pour se faire faire place, c'est pas
+malin!» dit le laquais en appliquant à Pétia un vigoureux coup de poing,
+qui l'envoya rouler dans un coin, d'où s'exhalaient des odeurs d'une
+nature plus que douteuse.
+
+Le malheureux enfant essuya sa figure couverte de sueur, releva tant
+bien que mal son col, que la transpiration avait complètement défraîchi,
+et se demanda avec angoisse si, dans un pareil état, le chambellan ne
+l'empêcherait pas d'arriver jusqu'à l'Empereur. Il lui était impossible
+de sortir de cette maudite impasse et de réparer le désordre de sa
+toilette: il aurait pu sans doute s'adresser à un général que ses
+parents connaissaient, et dont la voiture venait de le frôler, mais il
+lui sembla que ce ne serait pas digne d'un homme comme lui, et, bon gré
+mal gré, il lui fallut se résigner à son triste sort!
+
+Enfin la foule s'ébranla, en entraînant Pétia avec elle, et le déposa
+sur la place, encombrée de curieux. Il y en avait partout, et jusque sur
+les toits des maisons. Arrivé là, il put entendre à son aise la joyeuse
+sonnerie des cloches et le murmure confus du flot populaire qui
+envahissait chaque recoin de la vaste étendue.
+
+Tout à coup les têtes se découvrirent, et le peuple se rua en avant.
+Pétia, à moitié écrasé, assourdi par des hourras frénétiques, faisait de
+vains efforts, en s'élevant sur la pointe des pieds, pour se rendre
+compte de la cause de ce mouvement.
+
+Il ne voyait que des visages émus et exaltés: à côté de lui, une
+marchande pleurait à chaudes larmes.
+
+«Mon petit père! mon ange!» s'écriait-elle en essuyant ses pleurs avec
+ses doigts. La foule, arrêtée une seconde, continua à avancer.
+
+Pétia, entraîné par l'exemple, ne savait plus ce qu'il faisait: les
+dents serrées, roulant les yeux d'un air furibond, il donnait des coups
+de poing à droite et à gauche, criait hourra comme les autres et
+paraissait tout prêt à exterminer ses semblables, qui, de leur côté, lui
+rendaient ses coups, en hurlant de toutes leurs forces. «Voilà donc
+l'Empereur! se dit-il.... Comment pourrais-je songer à lui adresser
+moi-même ma requête, ce serait trop de hardiesse!» Néanmoins il
+continuait à se frayer un chemin, et il finit par entrevoir au loin un
+espace vide, tendu de drap rouge. La foule, dont les premiers rangs
+étaient contenus par la police, reflua en arrière; l'Empereur sortait du
+palais et se rendait à l'église de l'Assomption. À ce moment, Pétia
+reçut dans les côtes une telle bourrade, qu'il en tomba à la renverse
+sans connaissance. Quand il reprit ses sens, il se trouva soutenu par un
+ecclésiastique, un sacristain sans doute, dont la tête presque chauve
+n'avait pour tout ornement qu'une touffe de cheveux gris descendant sur
+la nuque; ce protecteur inconnu essayait, du bras qui lui restait libre,
+de le protéger contre de nouvelles poussées de la foule.
+
+«On a écrasé un jeune seigneur, disait-il... faites donc attention... on
+l'a écrasé, bien sûr!»
+
+Lorsque l'Empereur eut disparu sous le porche de l'église, la foule se
+sépara, et le sacristain put traîner Pétia jusqu'au grand canon qu'on
+appelle «le Tsar», où il fut de nouveau presque étouffé par la masse
+compacte de gens, qui le prenant en compassion, lui déboutonnaient son
+habit, tandis que d'autres le soulevaient jusque sur le piédestal où
+était placé le canon, sans cesser d'injurier ceux qui l'avaient mis dans
+cet état. Pétia ne tarda pas à se remettre, les couleurs lui revinrent
+et ce désagrément passager lui valut une excellente place sur le socle
+du formidable engin. De là il espérait apercevoir l'Empereur; mais il ne
+songeait plus à sa demande: il n'avait plus qu'un désir, celui de le
+voir!... Alors seulement il serait heureux!
+
+Pendant la messe, suivie d'un Te Deum chanté à l'occasion de l'arrivée
+de Sa Majesté et de la conclusion de la paix avec la Turquie, la foule
+s'éclaircit: les vendeurs de kvass, de pain d'épice, de graines de
+pavot, que Pétia aimait par-dessus tout, se mirent à circuler, et des
+groupes se formèrent sur tous les points de la place. Une marchande
+déplorait l'accroc fait à son châle et disait combien il lui avait
+coûté, pendant qu'une autre assurait que les soieries seraient bientôt
+hors de prix. Le sacristain, le sauveur de Pétia, discutait avec un
+fonctionnaire civil sur les personnages qui officiaient ce jour-là avec
+Son Éminence. Deux jeunes bourgeois plaisantaient avec deux jeunes
+filles, en grignotant des noisettes. Toutes ces conversations, surtout
+celles des jeunes gens et des jeunes filles, qui dans d'autres
+circonstances n'auraient pas manqué d'intéresser Pétia, le laissaient
+complètement indifférent; assis sur le piédestal de son canon, il était
+tout entier à son amour pour son Souverain, et l'exaltation passionnée
+qui succédait chez lui à la peur et à la douleur physique qu'il venait
+d'éprouver, donnait une émouvante solennité à cet instant de sa vie.
+
+Des coups de canon retentirent soudain sur le quai: la foule y courut
+aussitôt, pour voir comment et d'où l'on tirait, Pétia voulut en faire
+autant, mais il en fut empêché par le sacristain qui l'avait pris sous
+sa protection. Les canons grondaient toujours, lorsque des officiers,
+des généraux, des chambellans, sortirent précipitamment de l'église; on
+se découvrit à leur vue, et les badauds qui avaient couru du côté du
+quai revinrent en toute hâte. Quatre militaires, en brillant uniforme et
+chamarrés de grands cordons, apparurent enfin.
+
+«Hourra! hourra! hurla la foule.
+
+--Où est-il? où est-il?» demanda Pétia d'une voix haletante, mais
+personne ne lui répondit: l'attention était trop tendue. Choisissant
+alors au hasard un des quatre militaires que ses yeux pleins de larmes
+pouvaient à peine distinguer, et concentrant sur lui tous les transports
+de son jeune enthousiasme, il lui lança un formidable hourra, en se
+jurant mentalement qu'en dépit de tous les obstacles il serait soldat!
+
+La foule s'ébranla de nouveau à la suite de l'Empereur, et, après
+l'avoir vu rentrer au palais, se dispersa peu à peu. Il était tard. Bien
+que Pétia fût à jeun, et que la sueur lui coulât du front à grosses
+gouttes, il ne lui vint même pas à l'idée de retourner chez lui, et il
+resta planté devant le palais au milieu d'un petit groupe de flâneurs;
+il attendait ce qui allait se passer, sans trop savoir ce que ce
+pourrait être, et il portait envie non seulement aux grands dignitaires
+qui descendaient de leurs voitures pour aller s'asseoir à la table
+impériale, mais encore aux fourriers qu'il vit ensuite passer et
+repasser derrière les croisées pour leur service. Pendant le banquet,
+Valouïew, jetant un regard sur la place, fit observer que le peuple
+paraissait désirer revoir encore Sa Majesté.
+
+Le repas terminé, l'Empereur, qui finissait de manger un biscuit, sortit
+sur le balcon. Le peuple l'acclama aussitôt, en criant de nouveau à
+pleins poumons:
+
+«Notre père! notre ange! hourra!...» Et les femmes, et les bourgeois, et
+Pétia lui-même, se remirent à pleurer d'attendrissement. Un morceau du
+biscuit que l'Empereur tenait à la main, étant venu à glisser entre les
+barreaux du balcon, tomba à terre aux pieds d'un cocher; le cocher le
+ramassa, et quelques-uns de ses voisins se ruèrent sur l'heureux
+possesseur du biscuit pour en avoir leur part! L'Empereur, l'ayant
+remarqué, se fit donner une pleine assiettée de biscuits, et les jeta au
+peuple. Les yeux de Pétia s'injectèrent de sang, et, malgré la crainte
+d'être écrasé une seconde fois, il se précipita à son tour pour attraper
+à tout prix un des gâteaux qu'avait touchés la main du Tsar. Pourquoi?
+il n'en savait rien, mais il le fallait! Il courut, renversa une vieille
+femme qui était sur le point d'en saisir un, et, malgré ses gestes
+désespérés, parvint à l'atteindre avant elle; il lança un hourra
+formidable, d'une voix, hélas! fortement enrouée. L'Empereur se retira,
+et la foule finit par se disperser.
+
+«Tu vois que nous avons bien fait d'attendre,» se disaient joyeusement
+entre eux les spectateurs, en s'éloignant.
+
+Si heureux qu'il fût, Pétia était mécontent de rentrer, et de penser que
+le plaisir de la journée était fini pour lui. Aussi préféra-t-il aller
+retrouver son ami Obolensky, lequel était de son âge, et à la veille de
+partir pour l'armée. De là il fut pourtant obligé de regagner la maison
+paternelle; à peine arrivé, il déclara solennellement à ses parents
+qu'il s'échapperait, si on ne le laissait pas agir à sa guise. Le vieux
+comte céda; mais, avant de lui accorder une autorisation formelle, il
+alla le lendemain même s'informer, auprès de gens compétents, où et
+comment il pourrait le faire entrer au service, sans trop l'exposer au
+danger.
+
+
+XXII
+
+
+Dans la matinée du 15 juillet, trois jours après les événements que nous
+venons de raconter, de nombreuses voitures stationnaient devant le
+palais Slobodski.
+
+Les salles étaient pleines de monde: dans l'une d'elles se trouvait la
+noblesse; dans l'autre, les marchands médaillés. La première était très
+animée. Autour d'une immense table placée devant le portrait en pied de
+l'Empereur, siégeaient, sur des chaises à dossier élevé, les grands
+seigneurs les plus marquants, tandis que les autres circulaient en
+causant dans la salle.
+
+Les uniformes, tous à peu près du même type, dataient, les uns de
+Pierre le Grand, les autres de Catherine ou de Paul, les plus récents du
+règne actuel, et donnaient un aspect bizarre à tous ces personnages, que
+Pierre connaissait plus ou moins, pour les avoir rencontrés soit au
+club, soit chez eux. Les vieux surtout frappaient étrangement le regard:
+édentés pour la plupart, presque aveugles, chauves, engoncés dans leur
+obésité, ou maigres et ratatinés comme des momies, ils restaient
+immobiles et silencieux, ou bien, s'ils se levaient, ils ne manquaient
+jamais de se heurter contre quelqu'un. Les expressions de physionomie
+les plus opposées se lisaient sur leurs visages: chez les uns, c'était
+l'attente inquiète d'un grand et solennel événement; chez les autres, le
+souvenir béat et placide de leur dernière partie de boston, de
+l'excellent dîner, si bien réussi par Pétroucha le cuisinier, ou de
+quelque autre incident, tout aussi important, de leur vie habituelle.
+
+Pierre, qui avait endossé avec peine, dès le matin, son uniforme de
+noble, devenu trop étroit, se promenait dans la salle, en proie à une
+violente émotion. La convocation simultanée de la noblesse et des
+marchands (de vrais états généraux) avait réveillé en lui toutes ses
+anciennes convictions sur le Contrat social et la Révolution française;
+car, s'il les avait oubliées depuis longtemps, elles n'en étaient pas
+moins profondément enracinées dans son âme. Les paroles du manifeste
+impérial où il était dit que l'Empereur viendrait «délibérer» avec son
+peuple, le confirmaient dans sa manière de voir, et, convaincu que la
+réforme espérée par lui depuis de longues années allait enfin
+s'accomplir, il écoutait avidement tout ce qui se disait autour de lui,
+sans y rien trouver cependant de ses propres pensées.
+
+La lecture du manifeste fut acclamée avec enthousiasme, et l'on se
+sépara en causant. En dehors des sujets habituels de conversation,
+Pierre entendit discuter sur la place réservée aux maréchaux de noblesse
+à l'entrée de Sa Majesté, sur le bal à lui offrir, sur l'urgence de se
+diviser par districts ou par gouvernements, etc.; mais dès qu'on
+touchait à la guerre, et au but essentiel de la réunion, les discours
+devenaient vagues et confus, et la majorité se renfermait dans un
+silence prudent.
+
+Un homme entre deux âges, encore bien de figure, en uniforme de marin
+retraité, parlait assez haut à quelques personnes qui s'étaient groupées
+avec Pierre autour de lui pour mieux l'entendre. Le comte Ilia
+Andréïévitch, revêtu de son caftan du règne de Catherine, marchait en
+souriant au milieu de la foule, où il comptait de nombreux amis. Il
+s'arrêta également devant l'orateur, et l'écouta avec satisfaction, en
+manifestant son approbation par des signes de tête. Il était facile de
+voir, à la physionomie de ceux qui entouraient l'orateur, qu'il
+s'exprimait avec hardiesse; aussi les gens paisibles et timorés ne
+tardèrent-ils pas à s'en éloigner peu à peu, en haussant
+imperceptiblement les épaules. Pierre, au contraire, découvrait dans son
+discours un libéralisme peu conforme sans doute à celui dont il faisait
+lui-même profession, mais qui ne lui en était pas moins agréable pour
+cela. Le marin grasseyait en parlant, et le timbre de sa voix, quoique
+agréable et mélodieux, trahissait toutefois l'habitude des plaisirs de
+la table et du commandement.
+
+«Que nous importe, disait-il, que les habitants de Smolensk aient
+proposé à l'Empereur de former des milices! Leur décision, fait-elle loi
+pour nous? Si la noblesse de Moscou le trouve nécessaire, elle a
+d'autres moyens à sa disposition pour lui témoigner son dévouement. Nous
+n'avons pas encore oublié les milices de 1807!... Les voleurs et les
+pillards y ont seuls trouvé leur compte.»
+
+Le comte Rostow continuait à sourire d'un air d'assentiment.
+
+«Les milices ont-elles, je vous le demande, rendu des services à la
+patrie? Aucun. Elles ont ruiné nos campagnes, voilà tout! Le recrutement
+est préférable: autrement, ce n'est ni un soldat ni un paysan qui vous
+reviendra, ce sera la corruption même!...--La noblesse ne marchande pas
+sa vie: nous irons tous, s'il le faut, nous amènerons des recrues, et
+que l'Empereur nous dise un mot, nous mourrons tous pour lui!» conclut
+l'orateur, avec un geste plein d'énergie.
+
+Le comte Rostow, au comble de l'émotion, poussait Pierre du coude;
+celui-ci, éprouvant le désir de parler à son tour, fit un pas en avant,
+sans savoir lui-même au juste ce qu'il allait dire. Il avait à peine
+ouvert la bouche, qu'un vieux sénateur, d'une physionomie intelligente,
+prit la parole avec l'irritation et l'autorité d'un homme habitué à
+discuter et à diriger les débats: il parlait doucement mais nettement.
+
+«Je crois, monsieur, dit-il en commençant, que nous ne sommes point
+appelés ici pour juger quelle serait dans l'intérêt de l'Empire la
+mesure la plus opportune à prendre, le recrutement ou la milice.... Nous
+devons répondre à la proclamation dont nous a honorés notre Souverain,
+et laisser au pouvoir suprême le soin de décider entre le recrutement
+et...»
+
+Pierre l'interrompit: il venait de trouver une issue à son agitation
+dans la colère qu'excitaient en lui les vues étroites et par trop
+légales du sénateur au sujet des devoirs de la noblesse, et, sans se
+rendre compte à l'avance de la portée de ses expressions, il se mit à
+parler avec une vivacité fébrile, en entrecoupant son discours de
+phrases françaises et de phrases russes trop littéraires.
+
+«Veuillez m'excuser, Excellence, dit-il en s'adressant au sénateur
+(quoiqu'il le connût intimement, il croyait bien faire en cette
+circonstance de prendre le ton officiel). Bien que je ne partage pas la
+manière de voir de Monsieur,--poursuivit-il avec hésitation, et il
+brûlait du désir de dire «du très honorable préopinant», mais il se
+borna à ajouter «de Monsieur, que je n'ai pas l'honneur de
+connaître,--je suppose que la noblesse est non seulement appelée à
+exprimer sa sympathie et son enthousiasme, mais aussi à «délibérer» sur
+les mesures qui pourraient être utiles à la patrie. Je suppose aussi que
+l'Empereur lui-même serait très mécontent de ne trouver en nous que des
+propriétaires de paysans, que nous offririons avec nos personnes en
+guise de... chair à canon, alors que nous aurions pu être pour lui un
+appui et un conseil.»
+
+Plusieurs membres de la réunion, effrayés de la hardiesse de ces paroles
+et du sourire méprisant de l'Excellence, se détachèrent du groupe; le
+comte Rostow seul approuvait le discours de Pierre, car il entrait dans
+ses habitudes de donner toujours la préférence au dernier interlocuteur.
+
+«Avant de discuter ces questions, reprit Pierre, nous devons demander
+respectueusement à Sa Majesté de daigner nous communiquer le chiffre
+exact de nos troupes, la situation de nos armées, et alors...»
+
+Il ne put continuer. Assailli de trois côtés à la fois par de violentes
+interruptions, il se vit obligé d'en rester là de sa péroraison. Le plus
+virulent de ses interlocuteurs était un certain Etienne Stépanovitch
+Adrakcine, un de ses partenaires habituels au boston, très bien disposé
+pour lui, d'ailleurs, quand il s'agissait d'une partie de jeu, mais
+méconnaissable aujourd'hui, peut-être à cause de son uniforme, ou
+peut-être aussi à cause de la colère qui paraissait l'animer.
+
+«Je vous ferai d'abord observer, s'écria-t-il avec emportement, que nous
+n'avons pas le droit d'adresser cette demande à l'Empereur, et quand
+bien même la noblesse russe aurait ce droit, l'Empereur ne pourrait y
+répondre, car la marche de nos armées est subordonnée aux mouvements de
+l'ennemi, et le nombre de leurs soldats aux exigences stratégiques....
+
+--Ce n'est pas le moment de discuter, il faut agir!» reprit un autre
+personnage, que Pierre avait rencontré autrefois chez les Bohémiens; ce
+personnage jouissait au jeu d'une réputation plus que douteuse; lui
+aussi, l'uniforme l'avait complètement métamorphosé....
+
+--La guerre est en Russie, l'ennemi s'avance pour anéantir le pays, pour
+profaner la tombe de nos pères, pour emmener nos femmes et nos enfants
+(ici l'orateur se frappa la poitrine).... Nous nous lèverons tous, nous
+irons tous défendre le Tsar, notre père!... Nous autres Russes, nous ne
+ménagerons pas notre sang pour la défense de notre foi, du trône et du
+pays.... Si nous sommes de vrais enfants de notre patrie bien-aimée,
+mettons de côté les rêvasseries.... Nous montrerons à l'Europe comment
+la Russie sait se lever en masse!»
+
+L'orateur fut chaleureusement applaudi, et le comte Ilia Andréïévitch se
+joignit de nouveau à ceux qui témoignaient hautement leur satisfaction.
+
+Pierre aurait volontiers déclaré que lui aussi se sentait prêt à tous
+les sacrifices, mais qu'avant tout il était urgent de connaître la
+véritable situation des choses, afin de pouvoir y porter remède. On ne
+lui en laissa pas le temps: on criait, on hurlait, on l'interrompait à
+chaque mot, on se détournait même de lui comme d'un ennemi; les groupes
+se formaient, se séparaient et se rapprochaient tour à tour, et finirent
+par retourner dans la grande salle, en parlant tous à la fois avec une
+surexcitation indicible. Leur émotion ne provenait pas, comme on aurait
+pu le croire, de l'irritation causée par les paroles de Pierre, déjà
+oubliées, mais de ce besoin instinctif qu'éprouve la foule de donner un
+objectif visible et palpable à son amour ou à sa haine; aussi, dès ce
+moment, le malheureux Pierre devint-il la bête noire de la réunion.
+Plusieurs discours, dont quelques-uns étaient pleins d'esprit et fort
+bien tournés, succédèrent à celui du marin en retraite, et furent
+vivement applaudis.
+
+Le rédacteur du _Messager russe_, Glinka, déclara que «l'enfer devait
+être repoussé par l'enfer.... Nous ne devons pas, disait-il, nous
+borner, comme des enfants, à sourire aux éclairs et aux roulements du
+tonnerre!»
+
+«Oui, oui, c'est bien ça!... Nous ne devons pas nous contenter de
+sourire aux éclairs et aux roulements du tonnerre,» répétait-on jusque
+dans les derniers rangs de l'auditoire avec une approbation marquée et
+bruyante, pendant que les vieux dignitaires, assis béatement autour de
+la grande table, se regardaient entre eux, regardaient le public, et
+laissaient voir tout simplement sur leur physionomie qu'ils avaient
+terriblement chaud! Pierre, très ému, sentait qu'il avait fait fausse
+route, mais il ne renonçait pas pour cela à ses convictions; aussi le
+désir de se justifier, et le désir plus grand encore de montrer que lui
+aussi, à cette heure solennelle, était prêt à tout, le décida à essayer
+encore une fois de se faire écouter:
+
+«J'ai dit, s'écria-t-il avec force, que les sacrifices seraient plus
+faciles lorsqu'on connaîtrait les besoins...!» Mais personne ne
+l'écoutait plus, et sa voix fut couverte par le brouhaha général.
+
+Seul un petit vieux se pencha un instant vers lui, mais il se détourna
+aussitôt, attiré par les exclamations qui partaient d'un point opposé.
+
+«Oui, Moscou sera livré!... Moscou sera notre libérateur!
+
+--Il est l'ennemi du genre humain!...
+
+--Je demande la parole....
+
+--Faites donc attention, Messieurs, vous m'écrasez!» criait-on à la fois
+de tous les côtés.
+
+
+XXIII
+
+
+À ce moment, le comte Rostoptchine, portant l'uniforme de général, avec
+un cordon en sautoir, fit son entrée dans la salle, et la foule se
+recula devant lui. Des yeux perçants et un menton des plus accusés
+accentuaient tout particulièrement son visage.
+
+«Sa Majesté l'Empereur va arriver, dit-il. Je pense que dans les
+circonstances actuelles il n'y a pas de temps à perdre en discussions:
+l'Empereur a daigné nous réunir, nous et les marchands. Des millions lui
+seront versés de là-bas, ajouta-t-il en indiquant la salle où étaient
+les marchands.... Quant à nous, nous devons offrir la milice et ne pas
+nous ménager.... C'est le moins que nous puissions faire!»
+
+Les vieux seigneurs, assis autour de la table, se consultèrent à voix
+basse, des groupes se formèrent, se consultèrent de leur côté, et
+chacun donna ensuite son opinion.
+
+«Je consens, disait l'un.
+
+--Je partage votre avis,» répondait un autre, pour ne pas dire
+absolument la même chose, et ces voix grêles de vieillards, s'élevant
+une à une dans le silence après le bruit de tout à l'heure, produisaient
+un effet étrange et presque mélancolique.
+
+Le secrétaire reçut l'ordre d'écrire la résolution suivante: «La
+noblesse de Moscou, à l'exemple de celle de Smolensk, offre dix hommes
+sur mille, avec leur équipement complet.»
+
+Les vieux, comme s'ils étaient heureux de s'être déchargés d'un lourd
+fardeau, se levèrent en repoussant leurs sièges avec bruit, et en
+étirant leurs jambes engourdies..., et, saisissant au passage la
+première connaissance venue, ils se mirent à se promener bras dessus,
+bras dessous, en causant de choses et d'autres.
+
+«L'Empereur! l'Empereur!» s'écria-t-on soudain, et la foule se précipita
+vers la sortie. Sa Majesté traversa la grande salle entre deux haies de
+curieux qui s'inclinaient devant lui, d'un air respectueux et inquiet à
+la fois. Pierre entendit l'Empereur dépeindre le danger qui menaçait
+l'État, et exprimer les espérances qu'il fondait sur la noblesse. On lui
+communiqua en réponse la résolution que venait de prendre la noblesse de
+Moscou.
+
+«Messieurs, reprit le Souverain d'une voix émue, je n'ai jamais douté du
+dévouement de la noblesse russe, mais en ce jour il a dépassé mon
+attente. Je vous remercie au nom de la patrie, Messieurs.... Agissons de
+concert, le temps est précieux!» L'Empereur se tut, on se pressa autour
+de lui, et on l'acclama avec enthousiasme.
+
+«Oui, oui, c'est bien ça!... Il n'y a de précieux que la parole du
+Souverain!» répétait en pleurant le comte Ilia Andréïévitch, qui n'avait
+rien entendu et comprenait tout à sa façon.
+
+De la salle de la noblesse, l'Empereur passa dans celle des marchands,
+et y resta une dizaine de minutes. Pierre le vit sortir de là, les yeux
+pleins de larmes d'attendrissement; on sut plus tard qu'en leur parlant
+il avait pleuré et achevé son discours d'une voix tremblante. Deux
+marchands l'accompagnaient: Pierre en connaissait un, un gros fermier
+d'eau-de-vie; l'autre était le maire, dont la figure maigre et jaune se
+terminait par une barbe pointue; tous deux pleuraient, le gros fermier
+surtout sanglotait comme un enfant, en répétant:
+
+«Notre vie, notre fortune, prenez-les, Sire!»
+
+Pierre, en attendant, ne pensait plus qu'à une chose, au désir de
+montrer que rien ne lui coûterait en fait de sacrifices, et, se
+reprochant amèrement son discours à tendances constitutionnelles, il
+chercha de nouveau le moyen de le faire oublier. Apprenant que le comte
+Mamonow offrait tout un régiment, il déclara, séance tenante, au comte
+Rostoptchine qu'il fournirait mille hommes, et en plus se chargerait de
+leur entretien.
+
+Le vieux comte Rostow raconta à sa femme en pleurant ce qui s'était
+passé, et, donnant enfin son consentement formel à Pétia, il alla
+lui-même l'inscrire sur les contrôles du régiment des hussards.
+
+Le lendemain, l'Empereur quitta la ville; les nobles de Moscou ôtèrent
+leurs uniformes, rentrèrent dans leurs habitudes, reprirent leurs places
+chez eux et au club, et ordonnèrent à leurs intendants respectifs, non
+sans geindre quelque peu, et en s'étonnant eux-mêmes de ce qu'ils
+avaient voté, de prendre les mesures nécessaires pour former les
+milices.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+I
+
+
+Pourquoi Napoléon faisait-il la guerre à la Russie? Parce qu'il était
+écrit qu'il irait à Dresde, qu'il aurait la tête tournée par la
+flatterie, qu'il mettrait un uniforme polonais, qu'il subirait
+l'influence enivrante d'une belle matinée de juin, et enfin qu'il se
+laisserait emporter par la colère en présence de Kourakine d'abord, et
+de Balachow ensuite.
+
+Alexandre, se sentant personnellement offensé, se refusait à toute
+négociation; Barclay de Tolly mettait tous ses soins à bien commander
+son armée, afin de remplir son devoir et de conquérir la réputation d'un
+grand capitaine; Rostow s'était lancé à la poursuite des Français, parce
+qu'il n'avait pu résister au désir de faire un bon temps de galop sur
+une plaine unie..., et c'est ainsi qu'agissaient, en conséquence de
+leurs dispositions particulières, de leurs habitudes, de leurs désirs,
+les individus qui prenaient part à cette guerre mémorable. Leurs
+appréhensions, leurs vanités, leurs joies, leurs critiques; tous ces
+sentiments, provenant de ce qu'ils croyaient être leur libre arbitre,
+étaient les instruments inconscients de l'histoire, et travaillaient, à
+leur insu, au résultat dont aujourd'hui seulement on peut se rendre
+compte. Tel est le sort invariable de tous les agents exécuteurs,
+d'autant moins libres dans leur action qu'ils sont plus élevés dans la
+hiérarchie sociale.
+
+Aujourd'hui les hommes de 1812 ont depuis longtemps disparu: leurs
+intérêts du moment n'ont laissé aucune trace, les effets historiques de
+cette époque nous sont seuls visibles, et nous comprenons comment la
+Providence a fait concourir chaque individu, agissant dans des vues
+personnelles, à l'accomplissement d'une oeuvre colossale, dont ni eux ni
+même Alexandre et Napoléon n'avaient certainement l'idée.
+
+Il serait oiseux, à l'heure qu'il est, de discuter sur les causes qui
+ont amené les désastres des Français: ce sont évidemment, d'un côté,
+leur entrée en Russie dans une saison trop avancée, et l'absence de tous
+préparatifs pour une campagne d'hiver, et, de l'autre, le caractère même
+imprimé à la guerre par l'incendie des villes et l'excitation à la haine
+de l'ennemi chez le peuple russe. Une armée de 800 000 hommes, la
+meilleure du monde, ayant à sa tête le plus grand capitaine et devant
+elle un ennemi deux fois plus faible, guidé par des généraux
+inexpérimentés, ne devait et ne pouvait succomber que par l'action de
+ces deux causes. Mais ce qui nous frappe aujourd'hui, ne frappait pas
+les contemporains, et les efforts des Russes et des Français tendaient
+au contraire à paralyser constamment leurs seules chances de salut.
+
+Dans les ouvrages historiques sur l'année 1812, les auteurs français se
+donnent beaucoup de mal pour prouver que Napoléon se rendait compte du
+danger qu'il y avait pour lui, en faisant cette campagne, à s'étendre
+dans l'intérieur du pays, qu'il cherchait à livrer bataille, que ses
+maréchaux l'engageaient à s'arrêter à Smolensk... etc... etc.... Les
+auteurs russes, de leur côté, appuient avec autant de force sur le plan
+arrêté, d'après eux, dès le début de l'invasion, et destiné à attirer,
+à la façon des Scythes, Napoléon au coeur même de l'Empire, et ils
+produisent, à l'appui de leur opinion, bon nombre de suppositions et de
+déductions tirées des événements qui se passaient à cette époque; mais
+ces suppositions et ces déductions appartiennent évidemment à la
+catégorie des «on dit» sans valeur sérieuse, que l'historien ne saurait
+admettre sans s'écarter de la vérité, et tous les faits sont là pour les
+démentir.
+
+Que voyons-nous en effet tout d'abord? Nos armées sans communications
+entre elles, cherchant à se réunir, bien que: cette réunion n'offre
+aucun avantage, à supposer surtout que l'on eût songé à attirer l'ennemi
+dans l'intérieur du pays; le camp de Drissa fortifié d'après la théorie
+de Pfuhl, dans l'idée bien arrêtée de ne pas se retirer au delà;
+l'Empereur suivant l'armée, non pas pour opérer une retraite, mais pour
+exciter les soldats par sa présence, et défendre chaque pouce de terrain
+contre l'invasion étrangère, et adressant de violents reproches au
+général en chef qui continue à se retirer. Comment alors aurait-il pu
+imaginer un moment que Moscou serait incendié, ou même que l'ennemi fût
+déjà entré à Smolensk? Aussi son irritation éclate-t-elle quand il
+apprend qu'aucune grande bataille n'a été livrée, malgré la jonction des
+deux armées, et que Smolensk est pris et brûlé! Les militaires et le
+peuple s'indignent également de cette retraite continue... et pendant ce
+temps les faits s'accomplissent, non par hasard ou en vertu d'un plan
+auquel personne ne croit, mais en conséquence des intrigues, des désirs
+et des efforts de toutes sortes, de ceux qui agissent dans leur propre
+intérêt ou sans préméditation.
+
+Que faisons-nous cependant? Nous cherchons à concentrer nos deux armées
+avant de livrer bataille, et à cet effet nous nous retirons jusqu'à
+Smolensk, en entraînant les Français à notre suite; mais cette manoeuvre
+n'a pas le résultat désiré, parce que Barclay de Tolly est un Allemand
+impopulaire, parce que Bagration, qui commande la seconde armée, et qui
+le déteste, ne tient pas à se trouver sous les ordres d'un inférieur, et
+retarde, autant que possible, cette jonction de nos forces. Quant à la
+présence de l'Empereur, au lieu de faire naître l'enthousiasme, elle
+fomente la discorde et détruit toute unité d'action: Paulucci, qui
+ambitionne le grade de général, parvient à l'influencer; le plan de
+Pfuhl est abandonné, et la direction de l'ensemble des opérations est
+remise à Barclay de Tolly, dont on limite cependant le pouvoir, à cause
+du peu de confiance qu'il inspire. Grâce à ces divisions intestines, à
+ces rivalités, à l'impopularité du général en chef, il devient
+impossible de livrer un combat décisif, et pendant que l'irritation
+générale s'en accroît, et avec elle la haine des Allemands, le sentiment
+patriotique se réveille de tous côtés avec violence.
+
+L'Empereur quitte enfin l'armée, sous le prétexte, le seul et le
+meilleur qu'on ait pu trouver, de chauffer à blanc l'enthousiasme du
+peuple dans les deux capitales, et son séjour inattendu à Moscou
+contribue puissamment à organiser la résistance future du pays.
+
+Bien que l'Empereur ne soit plus là, la position du commandant en chef
+se complique de jour en jour: Bennigsen, le grand-duc et un essaim de
+généraux restent auprès de lui, afin de surveiller ses actes et de
+soutenir au besoin son énergie, mais Barclay de Tolly, se sentant de
+plus en plus sous la surveillance incessante des «_yeux de l'Empereur_»,
+n'en devient que plus prudent et évite toute bataille.
+
+Sa prudence est blâmée par le césarévitch, qui va jusqu'à parler de
+trahison à mots couverts, et qui exige un engagement immédiat.
+Lubomirsky, Bronnitzky, Vlotzky et d'autres en font tant de bruit, que,
+sous prétexte de documents importants à remettre à l'Empereur, Barclay
+renvoie peu à peu les aides de camp généraux polonais, et entre en lutte
+ouverte avec le grand-duc et Bennigsen.
+
+Enfin, et malgré l'opposition de Bagration, les armées se réunissent à
+Smolensk.
+
+Bagration arrive en voiture à la maison occupée par Barclay de Tolly,
+qui met son écharpe pour le recevoir, et pour faire son rapport à son
+ancien en grade. Bagration, dans un élan patriotique d'abnégation, se
+soumet à Barclay, ce qui ne l'empêche pas d'avoir un avis complètement
+opposé au sien. Il correspond directement avec l'Empereur, selon les
+ordres de Sa Majesté, et écrit ceci à Araktchéïew: «Malgré le désir de
+mon Souverain, je ne puis rester plus longtemps avec le ministre (c'est
+ainsi qu'il nommait Barclay). Au nom de Dieu, envoyez-moi n'importe où;
+donnez-moi un régiment à commander, mais, de grâce, tirez-moi d'ici; le
+quartier général est plein d'Allemands, qui rendent la vie impossible
+aux Russes; c'est un gâchis complet. Je croyais servir l'Empereur et la
+patrie, mais il se trouve que je ne sers que Barclay. Je vous avoue que
+je m'y refuse.» Les Bronnitzky et les Wintzingerode continuent à semer
+la zizanie entre les commandants en chef, et à empêcher par suite toute
+unité de vues. On se prépare à attaquer les Français devant Smolensk; on
+envoie un général pour examiner la position, et ce général, ennemi de
+Barclay, passe la journée chez un des commandants de corps, et critique,
+en revenant, le champ de bataille, qu'il n'a pas même vu.
+
+Pendant que l'on intrigue et que l'on discute sur le terrain où doit
+avoir lieu l'engagement, et qu'on cherche à découvrir où sont les
+Français, ceux-ci tombent sur la division de Névérovsky, et arrivent
+sous les murs mêmes de Smolensk.
+
+Il n'y a plus à hésiter: pour sauver nos communications, il faut
+accepter, bon gré, mal gré, le combat. Il est livré: des milliers
+d'hommes tombent des deux côtés, et Smolensk est abandonné, en dépit de
+la volonté souveraine et du désir du peuple! La ville est brûlée par ses
+habitants, que le gouverneur a trompés. Ruinés, et ne pensant qu'à leurs
+malheurs personnels, ils vont à Moscou servir d'exemples à leurs frères,
+et les exciter à la haine de l'ennemi. Pendant ce temps nous continuons
+notre retraite, et Napoléon continue de son côté à s'avancer en
+triomphateur, sans se douter du danger qui le menace... et c'est ainsi
+que se décident, contre toute attente, et sa perte et notre salut!
+
+
+II
+
+
+Le lendemain du départ du prince André, le prince Bolkonsky fit appeler
+sa fille:
+
+«Te voilà, je l'espère, satisfaite; tu m'as brouillé avec André, c'est
+ce que tu voulais: quant à moi, j'en suis triste et affligé; je suis
+vieux, je suis faible, je suis seul... mais c'est ce que tu voulais....
+Va-t'en!» Il la renvoya sur ces paroles, et il se passa une semaine sans
+qu'elle le vît, car il tomba malade et ne quitta pas son cabinet.
+
+La princesse Marie remarqua, à sa grande surprise, que Mlle Bourrienne
+n'y avait plus ses entrées comme autrefois: son père n'acceptait plus
+que les soins du vieux Tikhone.
+
+Au bout de huit jours, il se remit, reprit son existence habituelle,
+s'occupa avec une nouvelle activité de ses constructions et de ses
+jardins, et dès ce moment son intimité avec Mlle Bourrienne cessa
+complètement! Toujours froid et dur avec sa fille, il semblait lui dire:
+«Tu m'as calomnié auprès d'André, tu m'as brouillé avec lui à cause de
+cette Française, et tu vois bien que je n'ai besoin de personne, pas
+plus d'elle que de toi!»
+
+La princesse Marie passait une partie de la journée chez le petit
+Nicolas, assistait à ses leçons, lui en donnait elle-même, et causait
+avec Dessalles: elle consacrait le reste du temps à lire, à causer avec
+sa vieille bonne, et avec les pèlerins, qui continuaient à venir la voir
+en passant par l'escalier dérobé.
+
+Elle songeait à la guerre, comme y songent les femmes: elle craignait
+pour son frère, elle déplorait la cruauté des hommes qui s'égorgeaient
+les uns les autres, sans accorder toutefois à cette dernière plus
+d'importance qu'aux précédentes. Dessalles, qui en suivait la marche
+avec un vif intérêt, lui exposait cependant de temps à autre ses
+opinions, et la tenait au courant des nouvelles. De leur côté, les
+«pèlerins» lui faisaient part de leurs terreurs, lui racontaient à leur
+façon la venue de l'Antéchrist personnifié dans Napoléon, et la belle
+Julie, devenue princesse Droubetzkoï, lui écrivait des lettres pleines
+d'un patriotisme exalté.
+
+«Je vous écris en russe, ma chère amie, car je hais les Français, et
+leur langue, que je ne puis plus entendre parler! Nous sommes à Moscou,
+et tout le monde y est d'un enthousiasme indescriptible pour notre
+Empereur adoré.
+
+«Mon pauvre mari supporte la faim et les privations dans de sales trous
+où il n'y a que des Juifs, et les nouvelles que j'en reçois ajoutent
+encore à mon exaltation.
+
+«Vous aurez entendu parler de l'héroïque exploit de Raïevsky, embrassant
+ses deux fils et leur disant: «Je mourrai avec vous, mais nous ne
+faillirons pas!...» Et en vérité, quoique l'ennemi fût deux fois plus
+nombreux, nous n'avons pas failli! Nous passons le temps comme nous
+pouvons... à la guerre comme à la guerre! Les princesses Aline et Sophie
+viennent chaque jour chez moi, et nous causons alors, pauvres veuves de
+paille que nous sommes, sur des sujets édifiants, en préparant de la
+charpie. Vous seule, mon amie, vous me manquez,» etc... etc....
+
+Si la princesse Marie ne se rendait pas suffisamment compte de
+l'importance extrême des derniers événements, la faute en était à son
+père, qui ne lui en parlait jamais: il faisait semblant de les ignorer,
+et se moquait, à table, de Dessalles et de ses nouvelles à sensation;
+son ton assuré et calme inspirait à sa fille une confiance aveugle, et,
+sans réfléchir, elle croyait à tout ce qu'il disait.
+
+Plein d'activité et d'énergie, il dessina pendant le mois de juillet un
+nouveau jardin, et posa la première pierre d'une nouvelle habitation
+pour sa nombreuse domesticité. Un symptôme inquiétait cependant la
+princesse Marie: il dormait peu, et changeait de chambre chaque nuit; il
+faisait placer son lit de camp tantôt dans la galerie, tantôt dans la
+salle à manger, ou bien, s'établissant dans un fauteuil du salon, il
+sommeillait, au son de la voix du petit domestique Pétroucha, qui avait
+remplacé Mlle Bourrienne comme lecteur.
+
+Le premier du mois d'août, il reçut une lettre de son fils, qui lui
+avait déjà écrit pour le supplier de lui pardonner, et d'oublier ce
+qu'il s'était permis de lui dire; le vieux prince avait répondu par
+quelques mots affectueux. Dans cette seconde missive, le prince André
+lui racontait en détail l'occupation de Vitebsk par les Français et les
+incidents de la campagne, lui en donnait même le plan, avec toutes les
+combinaisons qu'il pouvait ultérieurement entraîner, et terminait en
+l'engageant vivement à s'éloigner du théâtre de la guerre, qui se
+rapprochait de plus en plus de Lissy-Gory, et à se retirer à Moscou.
+
+Dessalles, auquel on venait d'apprendre que les Français étaient à
+Vitebsk, s'empressa de l'annoncer, à table, au vieux prince, qui se
+souvint alors seulement de la lettre de son fils.
+
+«J'ai eu une lettre du prince André ce matin, dit-il en se tournant vers
+sa fille, l'as-tu lue?
+
+--Non, mon père,» répondit-elle effrayée. Comment en effet aurait-elle
+pu lire une lettre dont elle avait même ignoré l'arrivée?
+
+«Il m'écrit au sujet de cette guerre,» poursuivit son père, en souriant
+avec dédain, comme toujours, lorsqu'il abordait ce sujet.
+
+«Elle doit être fort intéressante, dit Dessalles; le prince est à même
+de savoir....
+
+--Oh! sûrement, s'écria Mlle Bourrienne.
+
+--Allez me la chercher, dit le vieux prince: elle est sur la petite
+table, sous le presse-papiers.»
+
+Mlle Bourrienne se leva avec un empressement marqué.
+
+«Non, non! reprit-il en fronçant les sourcils. Allez-y, vous, Michel
+Ivanovitch!...» Michel Ivanovitch obéit, mais à peine eut-il quitté la
+chambre, que le prince se leva avec impatience, et jetant sa serviette
+sur la table:
+
+«Il ne trouve jamais rien, et il me mettra tout en désordre!»
+murmura-t-il en sortant vivement. La princesse Marie, Mlle Bourrienne et
+le petit Nicolas se regardèrent en silence: le vieux prince, suivi de
+Michel Ivanovitch, revint bientôt, rapportant avec lui le plan de la
+nouvelle construction et la lettre de son fils: il les posa à côté de
+son assiette, et le dîner s'acheva sans qu'il fît la lecture de la
+lettre.
+
+Lorsqu'ils furent au salon, il la donna à sa fille, qui, après l'avoir
+lue à haute voix, regarda son père: celui-ci, absorbé dans la
+contemplation de son plan, semblait n'avoir rien entendu.
+
+«Que pensez-vous de tout cela, prince? lui demanda timidement Dessalles.
+
+
+
+--Moi? moi? dit le prince brusquement, sans lever les yeux.
+
+--Il serait possible que le théâtre de la guerre se rapprochât de nous,
+poursuivit Dessalles.
+
+--Ha! ha! ha! le théâtre de la guerre? répliqua le prince. Je l'ai dit
+et je le répète: le théâtre de la guerre est en Pologne, et l'ennemi
+n'ira jamais plus loin que le Niémen.»
+
+Dessalles le regarda stupéfait: parler du Niémen lorsque l'ennemi se
+trouvait déjà sur le Dnièpre! Seule la princesse, oubliant sa
+géographie, acceptait à la lettre les paroles de son père.
+
+«À la fonte des neiges, ils seront tous engloutis dans les marais de la
+Pologne; Bennigsen aurait dû depuis longtemps entrer en Prusse,
+l'affaire aurait marché autrement,» continua le prince, qui se reportait
+évidemment à la campagne de l'année 1807.
+
+--Mais, prince, dit Dessalles encore plus timidement, dans cette lettre
+il est question de l'occupation de Vitebsk....
+
+--Dans la lettre?... Ah oui, oui! reprit-il... et sa physionomie
+s'assombrit:--C'est vrai, il écrit... que les Français ont été battus,
+je ne sais où... près d'une rivière quelconque!»
+
+Dessalles baissa les yeux:
+
+«Le prince André ne parle pas de cela, dit-il doucement.
+
+--Il n'en parle pas?... Je ne l'ai pas inventé, pourtant.»
+
+Un long silence suivit ces mots:
+
+«Eh bien, eh bien, Michel Ivanovitch, dit-il tout à coup, explique-moi
+comment tu penses remédier à ce défaut dans notre plan?»
+
+Michel Ivanovitch ne se le fit pas répéter, et le prince, après l'avoir
+écouté quelques instants, quitta le salon, en jetant à sa fille et à
+Dessalles un regard irrité.
+
+La princesse Marie surprit sur le visage du gouverneur un profond
+étonnement, mais elle n'osa ni lui en demander la cause, ni chercher à
+la deviner. La fameuse lettre fut oubliée par son père sur la table du
+salon.... Michel Ivanovitch vint la réclamer dans le courant de la
+soirée; la princesse Marie la lui donna, et s'informa, bien que la
+question l'embarrassât singulièrement, de ce que faisait son père.
+
+«Il s'agite!... répondit l'architecte, avec un sourire respectueux mais
+ironique, qui la fit pâlir. La construction de la nouvelle maison le
+préoccupe beaucoup... il a lu quelques pages, et maintenant il est à
+farfouiller dans son bureau... il fait probablement son testament.»
+Depuis quelque temps le classement des paperasses qui devaient voir le
+jour après sa mort était devenu le passe-temps favori du vieux prince.
+
+«Vous dites qu'il envoie Alpatitch à Smolensk? demanda la princesse
+Marie.
+
+--Oui, Alpatitch est prêt à partir, il attend ses ordres.»
+
+
+III
+
+
+Michel Ivanovitch retrouva le prince assis devant son bureau ouvert,
+avec ses lunettes sur le nez et un abat-jour sur les yeux; il tenait à
+la main un gros cahier, dans une pose quelque peu théâtrale; il lisait
+«Ses Remarques»: c'était ainsi qu'il appelait les papiers destinés à
+être envoyés après sa mort à l'Empereur; le souvenir du temps où il les
+avait écrites lui faisait monter des larmes aux yeux. Prenant la lettre
+de son fils, il la glissa dans sa poche, remit son cahier à sa place, et
+fit entrer Alpatitch, auquel il donna ses instructions:
+
+«D'abord, dit-il en parcourant la liste de tout ce qu'il fallait lui
+rapporter de Smolensk, d'abord tu m'achèteras du papier à lettres, huit
+rames, tu entends bien, doré sur tranche comme celui-ci, ensuite de la
+cire à cacheter, du vernis.... Puis tu remettras ma lettre au gouverneur
+en personne,» poursuivit-il sans cesser de marcher. Il lui recommanda
+aussi de ne pas oublier les verrous pour la nouvelle maison, d'après le
+modèle inventé par lui, et de plus un grand carton pour y déposer son
+testament et «Ses Remarques».
+
+Cette conversation durait déjà depuis deux heures, lorsqu'il s'assit,
+ferma les yeux, et sommeilla un instant. Au mouvement que fit Alpatitch
+pour sortir, il se réveilla:
+
+«Eh bien, va-t'en: je te rappellerai, si j'ai encore besoin de quelque
+chose.»
+
+Le prince retourna à son bureau, y jeta un coup d'oeil, classa avec soin
+ses papiers, et s'assit à sa table pour écrire la lettre au gouverneur.
+Lorsqu'il l'eut achevée et cachetée, il était tard; le sommeil et la
+fatigue le gagnaient, mais il sentait qu'il ne pourrait dormir et que
+les plus tristes pensées ne manqueraient pas de l'assaillir dès qu'il
+serait couché. Il appela Tikhone, pour faire avec lui le tour des
+chambres et lui indiquer l'endroit où il devait placer son lit pour
+cette nuit: chaque coin fut mesuré et inspecté avec soin, mais aucun ne
+lui convenait; son divan habituel, surtout, lui inspirait une aversion
+insurmontable; il en avait peur, à cause sans doute des cauchemars qui
+l'y avaient accablé. Enfin, après une longue et mûre délibération, il
+choisit dans le salon l'espace compris entre le piano et le mur, où
+jamais il n'avait encore dormi. Tikhone reçut l'ordre d'y placer le lit,
+ce qu'il fit aussitôt avec l'aide du valet de chambre.
+
+«Pas ainsi, pas ainsi! s'écria le vieux prince, en attirant à lui sa
+couchette et en la reculant ensuite. «Je vais donc pouvoir me reposer!»
+se dit-il en se laissant déshabiller par son fidèle serviteur. Après
+avoir ôté avec peine son caftan et son pantalon, il se laissa tomber sur
+sa couche, et sembla s'abîmer dans la contemplation de ses jambes
+desséchées et jaunes. Il réfléchissait et hésitait devant le suprême
+effort qu'il lui restait à faire pour les soulever et les étendre:
+«Dieu! que c'est lourd! se disait-il. Que ne mettez-vous plus vite,
+«vous autres», un terme à mes maux? Que ne me laissez-vous m'en
+aller?...» Et il ramena enfin à lui ses vieilles jambes, en poussant un
+long soupir. À peine couché, son lit se mit à onduler et à se soulever
+sous lui, en avant, en arrière: on aurait dit que le meuble avait pris
+vie, et qu'il s'agitait violemment: il en était ainsi presque toutes les
+nuits. Le prince rouvrit les yeux, qu'il venait de fermer.
+
+«Pas de repos, pas de repos avec eux, ces maudits! s'écria-t-il en
+colère, comme s'il s'adressait à quelqu'un. Mais n'avais-je pas réservé
+quelque chose de grave pour y songer à présent à mon aise? Les verrous?
+Non, je les ai commandés! ce n'était pas ça! Qu'ai-je donc oublié tout
+à l'heure au salon, où la princesse Marie et cet imbécile de Dessalles
+disaient des sornettes... et puis, et puis, n'ai-je rien mis dans ma
+poche?... et après? je ne me le rappelle plus.... Tikhone, eh! de quoi
+a-t-il été question à table?
+
+--Du prince André....
+
+--Tais-toi, tais-toi.... Ah! je sais, la lettre de mon fils!... La
+princesse Marie l'a lue, Dessalles a parlé de Vitebsk, je vais la lire à
+mon tour.»
+
+Il se la fit apporter et ordonna à Tikhone de rapprocher le guéridon,
+sur lequel étaient posés son verre de limonade et son bougeoir; il mit
+ensuite ses lunettes et lut attentivement ce que lui écrivait son fils.
+Alors, dans le calme de la nuit, à la faible lueur de la lumière qui
+s'échappait de dessous un abat-jour vert, il comprit pour la première
+fois et pour un instant toute l'importance des nouvelles qu'il lui
+donnait: «Les Français sont à Vitebsk?... En quatre marches ils peuvent
+être à Smolensk, ils y sont peut-être!... Eh! Tichka!...» Tikhone se
+leva en sursaut: «Non, ce n'est rien, rien!» s'écria-t-il, et, glissant
+la lettre sous le bougeoir, il ferma les yeux.... Il revoit le Danube
+étincelant, avec ses rives couvertes de grands joncs, le camp russe
+éclairé par un beau soleil; et lui-même, jeune général, gai, plein de
+vigueur, entrant dans la tente de Potemkine; à ce souvenir, toute la
+jalousie que lui inspirait alors le favori se réveille en lui avec la
+même violence.... Il croit entendre encore les paroles échangées à cette
+première entrevue.... Il entrevoit à ses côtés une femme au teint jaune,
+d'une taille moyenne, d'un embonpoint prononcé... c'est notre mère
+l'Impératrice!... Elle lui sourit, elle lui parle..., et au même moment
+il aperçoit sa figure de cire, entourée de cierges, couchée sous le dais
+mortuaire.
+
+«Ah! si je pouvais revenir à cette époque, si le présent pouvait
+disparaître, et si «eux» surtout me laissaient en paix!» murmurait le
+vieillard en rêvant.
+
+
+IV
+
+
+Pendant la conférence que le prince avait eue avec son majordome,
+Dessalles était allé chez la princesse Marie, et lui avait exposé
+respectueusement, en s'appuyant sur la lettre du prince André, qui
+laissait entrevoir le danger du séjour à Lissy-Gory, situé à soixante
+verstes seulement de Smolensk et à trois verstes de la grande route de
+Moscou, que, la santé de son père l'empêchant de prendre les mesures
+nécessaires à leur sécurité, elle ferait sagement d'envoyer, par
+Alpatitch, une lettre au gouverneur de la province, avec prière de
+l'informer de la véritable situation des choses, et de lui dire
+franchement s'il y avait péril à rester à la campagne. Dessalles écrivit
+la lettre, la princesse Marie la signa, et la remit à Alpatitch, avec
+ordre de revenir sans perdre une minute.
+
+Alpatitch, muni de toutes ces instructions, fut enfin prêt à partir, et,
+après avoir reçu les adieux des gens de la maison, monta dans une grande
+kibitka à capote de cuir, attelée d'une troïka de vigoureux chevaux
+rouans.
+
+Les clochettes de l'attelage, bourrées de papiers, étaient muettes, car
+le prince ne permettait à personne d'en faire usage dans sa propriété;
+mais Alpatitch, qui aimait à les entendre tinter, comptait bien leur
+rendre la liberté dès qu'il serait à quelque distance du château. Son
+entourage, composé du teneur de livres, de sa cuisinière, de deux
+vieilles femmes et d'un enfant habillé en cosaque, s'empressait autour
+de lui.
+
+Sa fille disposait dans la kibitka des oreillers en édredon, recouverts
+de taies de perse, et une des vieilles y glissa en tapinois un gros
+paquet au moment où Alpatitch se disposait à y monter, avec l'aide
+respectueuse d'un des cochers.
+
+«Eh, eh! qu'est-ce que tout cela? Provisions de femmes!... Oh! les
+femmes, les femmes!» s'écria-t-il en s'asseyant, et en parlant d'une
+voix aussi essoufflée et aussi brusque que celle de son maître. Après
+avoir fait ses dernières recommandations au sujet des travaux et des
+constructions, il se découvrit, et fit trois fois de suite le signe de
+la croix (en cela, il faut l'avouer, il s'écartait singulièrement des
+habitudes du prince).
+
+«S'il y a la moindre des choses, vous nous reviendrez bien vite,
+n'est-ce pas, Jakow Alpatitch?» lui cria sa femme, à qui les bruits de
+guerre causaient une frayeur indicible. «Ayez pitié de nous, au nom du
+ciel!
+
+--Oh! les femmes, les femmes!» murmurait-il encore, pendant que la
+kibitka roulait le long des champs, qu'il examinait en passant d'un
+oeil connaisseur. Là-bas le seigle commençait déjà à jaunir; ici
+l'avoine encore verte s'élançait en touffes fortes et serrées. Les blés
+d'été, exceptionnellement beaux cette année, réjouissaient la vue du
+vieil Alpatitch, qui les contemplait avec orgueil. On moissonnait de
+côté et d'autre, et chemin faisant il récapitulait dans sa tête son
+programme de travaux de semailles et de moisson, tout en se demandant
+avec inquiétude s'il n'avait pas par malheur oublié quelque commission
+de son maître.
+
+Deux fois il s'arrêta pour faire manger et reposer ses chevaux, et
+enfin, dans la soirée du 16 août, il arriva à la ville. Pendant le
+trajet il avait dépassé plusieurs trains de bagages et même des troupes
+en marche. En approchant de Smolensk, il lui sembla entendre des coups
+de feu à une grande distance, mais il n'y prêta aucune attention. Ce
+qui lui causa une bien autre surprise, ce fut de voir un camp établi
+dans un superbe champ d'avoine, que des soldats fauchaient sans doute
+pour la nourriture de leurs chevaux; mais, absorbé comme il l'était par
+ses affaires et par ses calculs, il oublia bientôt ce singulier
+incident.
+
+Il y avait environ trente ans que tout l'intérêt de son existence se
+concentrait dans l'exécution de la volonté de son maître; aussi ce qui
+ne s'y rapportait pas directement ne l'occupait guère, et n'existait
+même pas pour lui.
+
+Arrivé dans le faubourg de la ville, il s'arrêta devant une espèce
+d'auberge, tenue par un certain Férapontow, chez qui il logeait
+d'habitude. Ce Férapontow avait acheté autrefois, de la main légère
+d'Alpatitch, un bois appartenant au prince, et la vente en détail lui
+avait si bien profité que de fil en aiguille il s'était bâti une maison,
+une auberge, et faisait maintenant un commerce considérable de farine.
+Ce paysan à cheveux noirs, à physionomie avenante, âgé de quarante ans
+environ, avait un gros ventre, des lèvres épaisses, un nez camard, et
+deux bosses au-dessus de ses deux gros sourcils, qu'il fronçait presque
+constamment. Il se tenait debout contre la porte de sa boutique, en
+chemise de couleur, avec un gilet par-dessus.
+
+«Sois le bienvenu, Jakow Alpatitch; tu viens en ville, lorsque les
+autres la quittent.
+
+--Comment cela?
+
+--Est-il bête, ce peuple? Il craint les Français!
+
+--Bavardages de femmes! reprit Alpatitch.
+
+--C'est ce que je leur répète. Je leur ai dit aussi que l'ordre a été
+donné de ne pas «le» laisser entrer; donc c'est sûr, il n'entrera
+pas!... Et croirais-tu que ces brigands de paysans profitent de la
+panique pour demander trois roubles par chariot de transport.»
+
+Jakow Alpatitch, qui l'écoutait avec distraction, l'interrompit pour
+faire donner du foin à ses chevaux et préparer le samovar; puis il se
+coucha, après avoir savouré une bonne tasse de thé.
+
+Pendant toute la nuit, des régiments passèrent devant l'auberge, mais
+Alpatitch ne les entendit pas: le lendemain, il alla, selon son
+habitude, vaquer à ses affaires. Le soleil brillait, et il faisait déjà
+chaud à huit heures du matin: «Quelle belle journée pour la moisson!» se
+disait le voyageur. Le bruit de la fusillade et le grondement du canon
+s'entendaient dès l'aube en dehors de la ville. Les rues étaient pleines
+d'une foule de soldats, et d'izvostchiks qui allaient et venaient comme
+toujours, tandis que les marchands se tenaient paresseusement à l'entrée
+de leurs boutiques; dans les églises on disait la messe. Alpatitch fit
+sa tournée accoutumée, se rendit aux différents tribunaux, à la poste,
+et chez le gouverneur, partout on parlait de la guerre, et de l'ennemi
+qui attaquait la ville, on se questionnait les uns les autres, et chacun
+faisait son possible pour rassurer son voisin.
+
+Devant la maison du gouverneur, Alpatitch vit un grand rassemblement,
+un groupe de cosaques, et la voiture de voyage de ce haut fonctionnaire,
+qui évidemment l'attendait. Sur le perron il rencontra deux messieurs
+dont il connaissait l'un, qui était un ancien chef de district.
+
+«Ce ne sont pas des plaisanteries! disait-il avec violence, pour un
+célibataire, c'est une autre affaire! Une tête, une misère... mais avec
+treize enfants, et toute sa fortune en jeu?... Que dites-vous de nos
+autorités, qui laissent venir les choses au point qu'il ne nous reste
+plus qu'à crever!... Il faudrait les pendre, ces scélérats!
+
+--Voyons, voyons, du calme!
+
+--Qu'est-ce que cela me fait? Qu'ils m'entendent, s'ils veulent, nous
+ne sommes pas des chiens!
+
+--Tiens, Jakow Alpatitch! que fais-tu ici?
+
+--Je suis venu, par ordre de Son Excellence, voir M. le gouverneur,»
+répondit ce dernier en relevant fièrement la tête, et en fourrant sa
+main dans son gilet, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il parlait de son
+maître: J'ai ordre de m'informer de la situation.
+
+--Va l'informer, tu sauras qu'il n'y a plus ni un chariot ni aucun moyen
+de transport. Tu entends ce bruit là-bas.... Eh bien, voilà! Ces
+brigands nous ont conduits à notre porte!»
+
+Alpatitch secoua la tête et monta l'escalier. Des marchands, des femmes
+et des employés se trouvaient dans le salon d'attente. La porte du
+cabinet s'ouvrit: tous se levèrent et firent un pas en avant; un
+fonctionnaire civil sortit d'un air effaré, échangea quelques mots avec
+un marchand, appela un gros employé décoré d'une croix au cou, et, sans
+répondre aux questions et aux regards interrogateurs qu'on lui adressait
+de tous côtés, il l'entraîna vivement et disparut avec lui. Alpatitch se
+plaça en avant, et, lorsque le même fonctionnaire reparut une seconde
+fois, il lui tendit ses deux lettres, après avoir préalablement fourré
+sa main gauche dans son gilet:
+
+«À Monsieur le baron Asch, de la part du général prince Bolkonsky,»
+dit-il d'une façon si solennelle et si significative, que l'employé se
+retourna et prit les lettres qu'il lui présentait. Quelques secondes
+après, le gouverneur fit appeler Alpatitch.
+
+«Tu répondras au prince et à la princesse, dit-il avec hâte, que je ne
+sais rien, et que, selon mes instructions supérieures.... Tiens,
+voici!...» et il lui donna un imprimé. «Le prince est souffrant, je lui
+conseille d'aller à Moscou; j'y vais moi-même: tu lui diras aussi que je
+n'ai agi...» mais il n'acheva pas: un officier couvert de poussière et
+de sueur se précipita dans la chambre, lui dit quelques mots en
+français, et la figure du gouverneur prit une expression d'épouvante.
+
+--Va, va!» ajouta-t-il en congédiant Alpatitch d'un signe de tête. Ce
+dernier sortit aussitôt, et tous les regards, avides de nouvelles, se
+portèrent sur lui avec une inquiétude marquée. Retournant en toute hâte
+à son auberge, il prêta cette fois l'oreille au bruit de la fusillade,
+qui se rapprochait. L'imprimé contenait ce qui suit:
+
+«Je puis vous assurer qu'aucun danger ne menace encore la ville de
+Smolensk, et il n'est pas probable qu'elle y soit jamais exposée. Moi
+d'un côté, le prince Bagration de l'autre, nous marchons vers la ville
+pour nous y réunir, le 22 de ce mois, et les armées défendront alors
+conjointement, et leurs compatriotes, et le gouvernement confié à vos
+soins, jusqu'à ce que leurs efforts aient repoussé les ennemis de la
+patrie, ou jusqu'à ce qu'il ne nous reste plus un seul soldat. Vous
+voyez donc que vous pouvez, en toute sécurité, rassurer les habitants de
+Smolensk, car, lorsqu'on est défendu par deux armées aussi vaillantes
+que les nôtres, on peut être sûr de la victoire! (Ordre du jour de
+Barclay de Tolly au gouverneur de Smolensk baron Asch.--1812).»
+
+Le peuple inquiet errait dans les rues.
+
+On voyait à tout instant des chariots pleins de meubles, d'armoires et
+d'ustensiles de toute sorte, sortir des cours des maisons et se diriger
+vers les portes de la ville. Quelques-uns, prêts à partir, stationnaient
+devant la boutique qui touchait à celle de Férapontow; les femmes
+criaient et pleuraient en échangeant leurs dernières recommandations, et
+un roquet aboyait en sautant à la tête des chevaux.
+
+Alpatitch entra dans la cour, et s'approcha avec une vivacité
+inaccoutumée de sa voiture et de son attelage: le cocher dormait; il le
+réveilla, lui ordonna de mettre les chevaux à la kibitka et alla
+chercher ses effets dans la maison. On entendait dans la chambre du
+propriétaire des braillements d'enfants, des cris de femmes, que
+dominait la voix irritée et rauque de Férapontow. La cuisinière,
+pareille à une poule effarée, courait en tous sens dans la pièce
+d'entrée.
+
+«Il l'a battue, battue! not'maîtresse, jusqu'à la mort! criait-elle.
+
+--Pourquoi? demanda Alpatitch.
+
+--Parce qu'elle l'a supplié de la laisser partir! «Emmène-moi, lui
+disait-elle... ne me laisse pas mourir, moi et mes enfants... tu vois
+bien que tout le monde s'en va, pourquoi restons-nous?» Et il l'a
+battue, battue!... Oh! oh! mon Dieu!»
+
+Alpatitch, peu curieux d'en entendre davantage, se contenta de faire un
+mouvement de tête affirmatif, passa outre et ouvrit la porte de la
+chambre qui contenait ses emplettes.
+
+«Scélérat! monstre!» s'écria en ce moment une femme pâle, maigre, qui,
+les vêtements déchirés, et tenant un enfant sur son sein, se précipita
+sur le palier et descendit l'escalier en courant. Férapontow la
+poursuivait, mais, à la vue d'Alpatitch, il s'arrêta brusquement,
+arrangea son gilet, bâilla, s'étira les bras, et entra avec lui dans sa
+chambre:
+
+«Comment, tu pars?»
+
+Sans lui répondre, Alpatitch examina ses emplettes, et lui demanda son
+compte.
+
+«Plus tard, nous verrons! Mais, dis-moi, que fait le gouverneur?
+Qu'a-t-on décidé?»
+
+Alpatitch lui conta comme quoi le gouverneur s'était exprimé très
+vaguement.
+
+«Notre commerce s'en trouvera peut-être bien, sais-tu? Sélivanow a vendu
+l'autre jour de la farine à l'armée, à neuf roubles le sac....
+Prendrez-vous du thé?»
+
+Pendant qu'on attelait, Alpatitch et Férapontow en avalèrent quelques
+tasses, en causant amicalement sur le prix du blé, sur la moisson à
+venir, et sur la belle apparence de la récolte.
+
+«Il me semble, dit Férapontow, que le bruit s'est calmé; les nôtres
+auront eu le dessus, bien sûr! On a déclaré qu'on ne le laisserait pas
+entrer: donc nous sommes forts! L'autre jour Maiveï Ivanovitch Platow en
+a jeté à l'eau dix-huit mille!»
+
+Alpatitch régla ses comptes avec son hôte; le tintement des clochettes
+de sa kibitka, qui sortait de la cour de l'auberge et venait se placer
+devant la porte de la maison, l'attira à la fenêtre; il regarda dans la
+rue, dont le soleil éclairait d'aplomb un côté: il était midi passé.
+
+Tout à coup un sifflement lointain et étrange, suivi d'un coup sec,
+fendit l'air, et un roulement ininterrompu fit trembler les vitres.
+Alpatitch quitta la fenêtre, et descendit dans la rue, au moment où deux
+hommes passaient en courant dans la direction du pont. On n'entendait de
+tous côtés que des sifflets stridents, le bruit sourd des boulets qui
+tombaient, et l'explosion des grenades qui pleuvaient en masse sur la
+ville; mais les habitants n'y prêtaient qu'une mince attention, la
+fusillade en dehors des murs les intéressait davantage.... C'était le
+bombardement de la ville, ordonné par Napoléon! Depuis cinq heures du
+matin, cent trente bouches à feu tiraient sans relâche.
+
+La femme de Férapontow, qui n'avait pas encore cessé de pleurer dans un
+coin de la remise, se calma subitement... s'avança sous la porte
+cochère, pour mieux se rendre compte de tout ce brouhaha, et regarder
+les passants, dont la curiosité s'éveillait de plus en plus à l'aspect
+des boulets et des obus.
+
+La cuisinière et le marchand d'à côté se joignirent à elle, et tous
+trois suivirent des yeux avec un vif intérêt la course des projectiles
+qui passaient au-dessus de leurs têtes. Quelques hommes apparurent au
+tournant de la rue: ils causaient avec vivacité.
+
+«Quelle force! disait l'un; le toit, les plafonds, tout a été réduit en
+miettes!...
+
+--Et il a labouré la terre comme un pourceau avec son groin, ajoutait un
+autre.
+
+--J'ai heureusement sauté de côté à temps, autrement il m'aurait
+aplati,» dit un troisième.
+
+La foule les arrêta, et ils racontèrent comment des boulets étaient
+tombés tout près d'eux. Pendant ce temps, les sifflements aigus des
+boulets et le son moins perçant des grenades et des obus redoublaient
+d'intensité: presque tous les projectiles volaient par-dessus les toits.
+
+Alpatitch monta enfin dans la voiture, et son hôte suivait de l'oeil ses
+derniers préparatifs, lorsqu'il vit sa cuisinière, les manches
+retroussées, et se balançant sur ses hanches, s'avancer jusqu'au coin de
+la rue pour écouter ce qu'il s'y disait, et s'émerveiller, elle aussi,
+du spectacle.
+
+«Que diable vas-tu regarder là?» lui cria-t-il rudement. Au son de cette
+voix impérieuse, elle se retourna et revint sur ses pas, en laissant
+retomber son jupon rouge, qu'elle avait relevé.
+
+À ce moment, un nouveau sifflement traversa l'air à une si faible
+distance, qu'on aurait cru entendre le vol rapide d'un oiseau rasant la
+terre et l'effleurant de son aile; quelque chose brilla au milieu de la
+rue, une violente détonation eut lieu, et il s'éleva aussitôt une
+épaisse fumée. La cuisinière tomba en gémissant au milieu d'un cercle de
+gens pâles et épouvantés. Férapontow courut à elle; les femmes
+s'enfuyaient en criant, les enfants pleuraient, mais les cris de la
+pauvre blessée dominaient toutes les voix.
+
+Cinq minutes plus tard, la rue était déserte. La malheureuse femme, dont
+les côtes avaient été brisées par un éclat d'obus, avait été transportée
+dans la cuisine de l'auberge. Alpatitch, son cocher, la femme de
+Férapontow, ses enfants, le dvornik se réfugièrent, épouvantés, dans la
+cave. Le grondement sourd du canon, le sifflement des grenades, mêlés
+aux gémissements de la cuisinière, ne discontinuaient pas. La femme de
+Férapontow essayait en vain de calmer et d'endormir son enfant, et
+questionnait avec effroi les survenants, pour savoir ce qu'était devenu
+son mari: il était allé, lui dit-on, à la cathédrale, où le peuple se
+portait en masse pour demander qu'on fît une procession avec l'image
+miraculeuse de la Sainte Vierge.
+
+La canonnade diminua à la tombée du jour; le ciel du soir se dérobait
+sous un épais rideau de fumée, dont les déchirures laissaient entrevoir
+de temps à autre le croissant argenté de la nouvelle lune. Au roulement
+continu des bouches à feu succéda pendant quelques minutes un semblant
+de calme, mais un bruit semblable au piétinement d'une foule en marche,
+des gémissements, des cris et le craquement sinistre des incendies ne
+tardèrent pas à l'interrompre de toutes parts. La pauvre cuisinière
+avait cessé de se plaindre. Des soldats passaient en courant dans la
+rue, non plus en files bien alignées, mais comme des fourmis qui
+s'échappent en désordre d'une fourmilière envahie. Quelques-uns
+entrèrent dans la cour de l'auberge pour éviter un régiment qui leur
+barrait le chemin, en revenant brusquement sur ses pas. Alpatitch, qui
+avait quitté la cave, se tenait sous la porte cochère.
+
+«La ville se rend!... partez au plus vite,» lui cria un officier, et,
+apercevant les soldats qui sortaient de la cour: «Je vous défends
+d'entrer dans les maisons,» ajouta-t-il avec colère. Alpatitch appela
+son cocher, et lui ordonna de monter sur le siège. Toute la famille de
+Férapontow arriva successivement dans la cour, mais, lorsque les femmes
+aperçurent les lueurs sinistres des incendies, que le crépuscule rendait
+encore plus visibles, elles éclatèrent en lamentations, auxquelles
+répondirent aussitôt des cris de douleur partis de la rue. Alpatitch et
+son cocher dénouaient sous l'auvent, de leurs mains tremblantes, les
+rênes et les brides emmêlées de l'attelage; enfin tout fut prêt, la
+voiture s'ébranla doucement, et Alpatitch, en passant devant la boutique
+ouverte de Férapontow, put y voir encore une dizaine de soldats
+bruyamment occupés à remplir de grands sacs de farine, de froment et de
+graines de tournesol. Le propriétaire, survenant sur ces entrefaites,
+fut sur le point de se jeter sur eux, mais il s'arrêta subitement, se
+prit les cheveux à poignées, et sa colère se changea en un rire plein de
+sanglots.
+
+«Prenez, prenez, enfants, que cela ne tombe pas entre les mains de ces
+possédés!...» et, saisissant lui-même les sacs, il les jetait dans la
+rue. Quelques soldats effrayés s'enfuirent, d'autres continuèrent
+tranquillement leur besogne.
+
+«Eh bien, Alpatitch, s'écria Férapontow, la Russie est perdue, elle est
+perdue!... je vais, moi aussi, allumer le feu!...» Et il se précipita
+d'un air égaré dans sa cour.
+
+La route était tellement encombrée, qu'Alpatitch ne parvenait pas à
+avancer, et la femme de Férapontow et ses enfants, assis sur une
+charrette, attendaient comme lui le moment favorable.
+
+Il faisait sombre et les étoiles brillaient au ciel, lorsqu'ils
+arrivèrent enfin, pas à pas, à la descente vers le Dnièpre, où ils
+furent forcés de s'arrêter: les soldats et les voitures barraient le
+passage. Près du carrefour où ils firent balte, les derniers débris
+d'une maison et de quelques boutiques brûlaient encore: la flamme,
+s'éteignant tout à coup dans la noire fumée, se rallumait ensuite plus
+brillante, et éclairait d'un reflet sinistre, jusque dans leurs moindres
+détails, les figures silencieuses et terrifiées de la foule. Des ombres
+passaient et repassaient devant le feu; des pleurs, des cris se mêlaient
+au craquement incessant du bois, qui éclatait. Des soldats allaient et
+venaient au milieu du brasier; deux d'entre eux, aidés d'un homme en
+manteau, traînèrent une poutre flambante dans la cour d'une maison
+voisine, et d'autres y portèrent des brassées de foin.
+
+Alpatitch, descendu de sa voiture, se joignit à un groupe qui regardait
+brûler un magasin de blé, dont les flammes léchaient les murs: l'un
+d'eux s'écroula sous l'action du feu, la toiture s'effondra, et les
+poutres incandescentes roulèrent à terre.
+
+À ce moment, une voix connue l'appela par son nom:
+
+«Mon Dieu, Excellence!» répondit-il en reconnaissant avec stupeur son
+jeune maître.
+
+Le prince André, monté sur un cheval noir, se tenait un peu en arrière
+de la foule.
+
+«Que fais-tu ici?
+
+--Votre Excellence, reprit Alpatitch, en fondant en larmes, je, je...
+sommes-nous donc perdus?
+
+--Que fais-tu ici?» répéta le prince André.
+
+Une gerbe de flammes, ravivée pour une seconde, laissa voir à Alpatitch
+sa figure pâle et défaite. Il lui raconta en peu de mots pourquoi il
+avait été envoyé, et la difficulté qu'il éprouvait à sortir de la ville.
+
+«Dites-moi, Excellence, répéta-t-il, sommes-nous donc perdus?»
+
+Le prince André, sans lui répondre, tira son calepin, en arracha un
+feuillet, le posa sur son genou, et griffonna au crayon ces quelques
+mots à sa soeur:
+
+«Smolensk se rend.... Lissy-Gory sera occupé par l'ennemi dans une
+semaine, quittez-le au plus vite, allez à Moscou.... Réponds-moi de
+suite par un exprès à Ousviage, et informe-moi de votre départ.» Il
+venait à peine de remettre ce billet à Alpatitch et d'y ajouter des
+instructions verbales, qu'un chef d'état-major à cheval, accompagné de
+sa suite, l'interpella.
+
+«Vous êtes colonel, lui dit-il avec un accent allemand, des plus
+prononcés... on met le feu aux maisons en votre présence, et vous
+laissez faire!... Qu'est-ce que cela veut dire? Vous en répondrez!»
+poursuivit Berg, car c'était Berg lui-même, qui, devenu adjoint au chef
+de l'état-major du commandant en chef de l'infanterie du flanc gauche de
+la première armée, occupait là une place fort agréable et très en vue,
+comme il disait souvent.
+
+Le prince André le regarda sans dire mot, et, se retournant vers
+Alpatitch:
+
+«Tu leur diras donc, continua-t-il, que j'attendrai une réponse jusqu'au
+10; si alors j'apprends qu'ils ne sont pas partis, je serai forcé de
+tout quitter et de courir à Lissy-Gory.
+
+--Mille excuses, prince, dit Berg qui venait de le reconnaître; j'ai
+reçu des ordres: c'est pour cela que je me suis permis... et vous savez
+que je les exécute ponctuellement, mille excuses!»
+
+Un formidable craquement éclata, le feu s'éteignit subitement, de gros
+tourbillons de fumée s'élevèrent de dessous le toit... et un second
+craquement ébranla l'énorme masse, qui s'écroula avec fracas! C'était la
+toiture du magasin qui s'effondrait, aux acclamations frénétiques de la
+foule surexcitée. Le feu se ralluma avec une nouvelle vigueur, et
+éclaira de nouveau les visages pâles et fatigués de ceux qui l'avaient
+si laborieusement activé! L'homme au manteau leva le bras et s'écria:
+
+«Hourra! hourra!... C'est fait, mes enfants, la voilà qui flambe!...
+
+--C'est le propriétaire lui-même qui parle ainsi, chuchotèrent quelques
+voix.
+
+--Ainsi donc, Alpatitch, poursuivit le prince André, sans faire
+attention à Berg, qui restait pétrifié à ses côtés, transmets-leur ce
+que je t'ai dit... adieu!» Et, donnant un coup d'éperon à son cheval, il
+s'éloigna.
+
+
+V
+
+
+Après Smolensk, les troupes continuèrent leur retraite, suivies de près
+par l'ennemi. Le 10 août, le régiment commandé par le prince André
+arrivait, en suivant la grand'route, à la hauteur de Lissy-Gory, et
+dépassait l'avenue qui conduisait au château. Une chaleur accablante et
+une effroyable sécheresse duraient depuis trois semaines. Quelques gros
+nuages cachaient de temps à autre le soleil, mais il s'en dégageait
+aussitôt, et se couchait tous les soirs au milieu d'épaisses vapeurs
+d'un brun rougeâtre. Les blés non moissonnés s'égrenaient et séchaient
+sur pied dans les champs, et le bétail, mugissant de faim, cherchait en
+vain pour l'apaiser un brin d'herbe dans les prairies et dans les marais
+brûlés par l'ardeur du soleil. On ne respirait un peu de fraîcheur que
+la nuit, dans les forêts, mais l'action bienfaisante de la rosée ne
+s'étendait guère au delà de cette limite. Sur la grand'route poudreuse,
+d'énormes colonnes de poussière aveuglaient le soldat, dont la marche
+commençait au point du jour; les trains de bagages et l'artillerie
+tenaient le milieu du chemin, tandis que l'infanterie s'avançait sur les
+bas côtés, dans la poussière suffocante et chaude que la rosée de la
+nuit n'avait pas abattue. Elle s'attachait par plaques aux pieds des
+soldats, aux roues des fourgons, s'étendait comme un nuage au-dessus des
+troupes, et pénétrait dans les yeux, dans les narines, et surtout dans
+les poumons des hommes et des animaux. Plus le soleil s'élevait, et plus
+s'élevait ce nuage sablonneux et brûlant, à travers lequel on
+entrevoyait le soleil comme un globe de feu rouge sang! Pas un souffle
+d'air n'agitait cette lourde atmosphère, et les hommes, accablés de
+fatigue, se bouchaient le nez et la bouche pour ne pas y succomber.
+Lorsqu'on entrait dans un village, tous se précipitaient vers le puits:
+on se battait pour une goutte d'eau boueuse et sale, et on l'avalait
+avec avidité.
+
+Le prince André s'occupait activement de son régiment, de la santé de
+ses soldats, de leur bien-être. L'incendie de Smolensk et l'abandon de
+la ville, en éveillant en lui la haine contre l'envahisseur, firent
+époque dans sa vie, et la force de cette haine lui fit oublier parfois
+ses propres douleurs. Son affabilité et sa bienveillance l'avaient rendu
+cher à ses subordonnés, qui ne l'appelaient pas autrement que «notre
+prince». Il était bon et affectueux avec ses soldats et ses officiers,
+parce qu'ils ne connaissaient pas son passé, et qu'il les rencontrait
+dans un milieu différent du sien; mais, dès que le hasard lui faisait
+retrouver une de ses anciennes connaissances, il se hérissait au moral
+et redevenait hautain et dédaigneux. Dans ses relations habituelles il
+se bornait au strict accomplissement de son devoir dans les limites de
+la plus stricte justice.
+
+Il voyait tout, il est vrai, sous l'aspect le plus sombre: d'un côté,
+Smolensk que, selon lui, on aurait dû et pu défendre, abandonné le 18
+août; de l'autre, son père, malade, forcé de fuir et de quitter
+Lissy-Gory, ce Lissy-Gory que le vieux prince avait construit, arrangé à
+sa guise, et qu'il aimait par-dessus toutes choses. Heureusement pour le
+prince André, les soins à donner à son régiment, en l'obligeant à
+s'occuper des moindres détails du service, le détournaient de ces
+tristes pensées. Son détachement arriva à Lissy-Gory le. 22 du mois
+d'août: deux jours auparavant, il avait appris que son père et sa soeur
+l'avaient quitté pour aller se réfugier à Moscou. Rien ne l'attirait
+plus en ces lieux, mais le désir de goûter une amère jouissance, en
+ravivant sa douleur, le décida à y pousser une pointe.
+
+Montant à cheval, il quitta ses soldats en marche, et prit le chemin du
+village qui l'avait vu, naître et grandir. En passant devant l'étang où
+d'ordinaire des femmes chantaient et bavardaient en lavant et en battant
+leur linge, il fut étonné de n'y voir personne; le petit radeau, enfoncé
+en partie dans l'eau, se balançait, à moitié couché sur le bord; il n'y
+avait âme qui vive dans la loge du garde, et la porte d'entrée était
+grande ouverte; les mauvaises herbes envahissaient les allées du jardin;
+des veaux et des poulains se promenaient à leur aise dans le parc
+anglais; les vitres de l'orangerie étaient brisées, quelques arbres
+renversés avec leurs caisses; quelques autres étaient complètement
+desséchés. Il appela Tarass le jardinier, personne ne répondit. Tournant
+l'angle de la serre, il remarqua que la clôture de planches était
+brisée, et que des branches de pruniers dépouillées de leurs fruits
+jonchaient la terre. Un vieux paysan, qu'il avait de temps immémorial vu
+assis devant l'entrée du jardin, s'était installé maintenant sur le banc
+favori du vieux prince. Il tressait des chaussons, et sur le tronc d'un
+beau magnolia, à moitié mort, pendait, à portée de sa main, l'écorce
+destinée à cette fabrication. Comme il était complètement sourd, il
+n'entendit pas venir le prince André. Celui-ci arriva enfin à la maison;
+devant la façade quelques vieux tilleuls avaient été abattus, une jument
+pie et son poulain, caracolaient devant le perron au milieu du parterre
+et des massifs de rosiers. Les volets étaient fermés à toutes les
+fenêtres, à l'exception d'une seule au rez-de-chaussée: un gamin, qui
+semblait y être aux aguets, aperçut le cavalier, et disparut aussitôt
+dans l'intérieur de la maison.
+
+Alpatitch était resté seul à Lissy-Gory après en avoir renvoyé sa
+famille, et lisait «la Vie des Saints» au moment où l'enfant vint
+l'avertir de la venue de son jeune maître. Boutonnant vivement son
+habit, il courut à sa rencontre, les lunettes encore sur le nez, et,
+sans prononcer une parole, se précipita sur le prince André, en fondant
+en larmes. Se détournant aussitôt comme s'il était honteux de s'être
+laissé aller à ce mouvement de faiblesse, il surmonta son émotion, et
+lui rendit compte de l'état des choses. Ce que le château contenait de
+précieux avait été expédié à Bogoutcharovo, ainsi que cent tchetverts
+environ de froment tirés de la réserve; mais le foin et les blés d'été,
+d'une beauté extraordinaire cette année-là, avaient été fauchés avant
+leur maturité par les troupes. Les paysans étaient ruinés, et
+quelques-uns d'entre eux s'étaient même retirés à Bogoutcharovo.
+
+«Quand mon père et ma soeur sont-ils partis? demanda le prince André,
+qui avait écouté avec distraction ses doléances, et qui supposait les
+siens déjà à Moscou.
+
+--Ils sont partis le 7,» reprit Alpatitch, persuadé qu'il les savait à
+Bogoutcharovo, et, reprenant sa conversation sur les affaires courantes,
+il lui demanda de nouvelles instructions. «Il nous reste encore une
+certaine quantité de blé. Faut-il le livrer aux troupes contre reçu?
+
+--Que dois-je répondre,» se disait le prince André, les yeux fixés sur
+le vieillard, dont le crâne chauve reluisait au soleil; il voyait, à
+l'expression de sa physionomie, qu'il comprenait lui-même l'inutilité de
+ces questions, et ne les lui adressait que pour lui faire oublier un
+instant sa douleur.
+
+--Oui, donne-le, répondit-il.
+
+--Vous aurez remarqué le désordre du jardin; il a été impossible, de
+l'empêcher: trois régiments ont couché ici; les dragons, surtout se sont
+permis de.... J'ai inscrit le rang et le nom du commandant, pour porter
+plainte et....
+
+--Que feras-tu à présent? lui demanda son maître: vas-tu rester ici?»
+
+Alpatitch le regarda, et, levant le bras vers le ciel d'un air
+recueilli:
+
+«Il est mon, protecteur, répondit-il avec solennité. Que sa volonté soit
+faite!
+
+--Eh bien, adieu! dit le prince André, en se penchant vers son vieux
+serviteur. Va-t'en, toi aussi, emporte ce que tu pourras, et dis aux
+paysans de se réfugier dans la terre de Riazan, ou bien dans celle qui
+est près de Moscou!»
+
+Alpatitch, pleurant à chaudes larmes, se serra contre lui; le prince
+André l'écarta doucement, et partit au galop par la grande avenue.
+
+Il passa de nouveau devant le vieux paysan, toujours assis à la même
+place, et toujours absorbé par son ouvrage, comme une mouche sur la
+figure d'un mort. Deux petites filles, qui sortaient sans doute de la
+serre, s'arrêtèrent tout court à la vue du cavalier: elles tenaient
+dans leurs jupons retroussés des prunes arrachées aux espaliers. Leur
+terreur fut si vive que la plus grande, saisissant la main de sa
+compagne, l'entraîna brusquement, et se cacha avec elle derrière un
+bouleau, sans même ramasser les fruits encore verts qui avaient roulé de
+leurs tabliers. Le prince André tourna la tête, et feignit de ne pas les
+apercevoir... afin de ne pas les effaroucher davantage. Cette jolie
+fillette effarée lui faisait de la peine! La vue de ces deux enfants
+venait d'éveiller en lui un sentiment tout nouveau qui le calmait et le
+reposait pour ainsi dire, en lui faisant entrevoir et comprendre qu'il
+existait d'autres intérêts dans la vie, des intérêts complètement
+étrangers aux siens, mais tout aussi humains et tout aussi naturels. Ces
+petites filles ne songeaient évidemment qu'à pouvoir emporter et manger
+leurs prunes à moitié mûres, et surtout à ne pas se laisser
+surprendre.... Pourquoi dès lors s'opposer au succès de leur entreprise?
+Il ne put cependant se refuser le plaisir de les regarder encore une
+fois, et il les vit, se croyant hors de danger, s'élancer hors de leur
+cachette et traverser en courant la pelouse, pieds nus, les jupons
+relevés, en riant et en babillant de leurs voix enfantines et grêles. Le
+prince André, que cette course loin de la poussière de la grand'route
+avait rafraîchi, rejoignit bientôt son régiment qui avait fait halte
+près d'un étang. Il était deux heures de l'après-midi; un soleil ardent
+grillait le dos des soldats à travers leur uniforme de drap noir, et la
+poussière, qui continuait à s'étendre sur eux en une couche immobile et
+dense, assourdissait le bruit de leurs voix. Il n'y avait pas de vent.
+Comme il longeait la digue, une bouffée d'air frais et marécageux lui
+caressa la figure, et lui donna l'envie de se plonger dans l'eau,
+quelque bourbeuse qu'elle fût. Le petit étang d'où partaient des rires
+et des cris était couvert d'herbes de toutes sortes, et l'eau débordait
+jusque sur la chaussée, à cause de la quantité de soldats qui le
+remplissaient jusqu'aux bords; leurs corps blancs, leurs mains, leurs
+figures et leurs cous d'un rouge brique, frétillaient dans cette mare
+verte et boueuse comme des poissons dans un arrosoir. Ce joyeux
+trémoussement, accompagné de bruyants éclats de rire, inspirait un
+sentiment de vague tristesse.
+
+Un jeune soldat blond, du troisième escadron, une courroie nouée
+au-dessous du mollet, se signa, recula d'un pas pour mieux prendre son
+élan, et piqua une tête dans l'eau; un sous-officier, à la chevelure
+ébouriffée, y étirait ses membres fatigués, s'y ébrouait comme un
+cheval, et de ses mains noires jusqu'au poignet faisait de copieuses
+ablutions. On n'entendait partout que le bruit de l'eau, et des
+plongeons, entremêlés de cris et d'exclamations; on ne voyait de tous
+côtés, dans l'étang comme sur la berge, qu'une masse de chair humaine,
+blanche, saine, avec des muscles d'acier! Timokhine, dont le nez était
+plus rouge que jamais, s'essuyait avec soin sur le talus: honteux d'être
+ainsi surpris par son colonel, il se décida pourtant à lui vanter les
+délices du bain.
+
+«C'est fort agréable, Excellence, vous devriez vous baigner aussi.
+
+--L'eau est sale, répliqua le prince André, en faisant la grimace.
+
+--On vous fera place, on la nettoiera, s'écria Timokhine, et, s'élançant
+tout nu vers les baigneurs:
+
+«Le prince désire se baigner, mes enfants!
+
+--Quel prince?
+
+--Mais le nôtre, que diable!
+
+--Notre prince!» s'écrièrent plusieurs voix, et tous se mirent à
+s'agiter à tel point en tous sens, que le prince André eut toutes les
+peines du monde à les calmer, et à leur faire entendre qu'il se
+contenterait de prendre une douche dans la grange.
+
+«De la chair, de la chair à canon!» se disait-il en se regardant de la
+tête aux pieds, et en frissonnant à la pensée de cette foule de corps
+humains qui se trémoussaient gaiement dans l'eau trouble, sans pouvoir
+se rendre compte de l'impression, pleine de terreur et de dégoût, que ce
+tableau lui faisait éprouver.
+
+
+La lettre suivante, écrite le 7 du mois d'août par le prince Bagration,
+et datée de son campement à Mikhaïlovka sur la route de Smolensk, était
+adressée à Araktchéïew. Sachant fort bien d'avance que cette lettre
+serait lue par l'Empereur, il en avait pesé chaque mot, autant du moins
+que ses capacités intellectuelles le lui avaient permis:
+
+«Monsieur le comte Alexis Andréïévitch, le ministre vous aura sans doute
+rendu compte de l'abandon de Smolensk à l'ennemi; chacun en est affligé
+au delà de toute expression, et l'armée entière est au désespoir de ce
+qu'on ait ainsi livré, sans utilité aucune, une place de cette
+importance. De mon côté, je l'ai supplié personnellement de la façon la
+plus pressante, je lui ai même écrit, mais rien n'y a fait. Napoléon se
+trouvait, je vous en donne ma parole d'honneur, pris comme dans un sac,
+et si l'on m'avait écouté, au lieu de s'emparer de Smolensk, il aurait
+perdu la moitié de son armée. Nos troupes se sont battues et se battent
+comme toujours. J'ai résisté avec 15 000 hommes plus de trente-cinq
+heures, et j'ai écrasé l'ennemi, mais «Lui» n'a même pas voulu tenir
+quatorze heures; c'est une honte et une flétrissure pour nos armées, et
+après cela «Il» ne devait plus être digne de vivre. S'»Il» vous a
+annoncé que les pertes sont grandes, c'est faux.... Il y a tout au plus
+4 000 morts et blessés... c'est tout! L'ennemi, en revanche, a fait des
+pertes énormes!
+
+«Qu'est-ce que cela lui aurait coûté de tenir encore deux jours? Les
+Français se seraient certainement retirés les premiers, car ils
+n'avaient pas une goutte d'eau. «Il» m'avait solennellement juré de ne
+pas battre en retraite, et tout à coup «Il» m'envoie dire qu'il se
+retire la nuit même.
+
+«On ne fait pas la guerre ainsi; nous amènerons de la sorte l'ennemi aux
+portes mêmes de Moscou....
+
+«On me dit que vous pensez à faire la paix. Que Dieu vous en garde!
+Après tant de sacrifices, après tant de retraites incompréhensibles, il
+n'est pas permis d'y songer: vous vous mettrez toute la Russie à dos, et
+tous nous aurons honte de porter l'uniforme.... Il faut, puisqu'il en
+est ainsi, se battre tant que la Russie le pourra, tant qu'il y aura
+des hommes!
+
+«Un seul doit commander au lieu de deux! Votre ministre peut être
+excellent dans son ministère, mais comme général ce n'est pas assez dire
+qu'il est mauvais... _Il est détestable!_... et cependant c'est à lui
+que le sort de la patrie a été confié! La colère me monte à la tête,
+excusez la hardiesse de mes paroles! Il est évident que celui qui
+conseille en ce moment la paix, et qui soutient le ministre, n'aime pas
+l'Empereur, et veut notre perte à tous. Je vous écris la vérité...
+organisez donc au plus tôt les milices! M. l'aide de camp Woltzogen ne
+jouit pas de la confiance de l'armée, au contraire.... On le soupçonne
+de pencher pour Napoléon, et il est le grand conseiller du ministre.
+Quant à moi, j'obéis à ce dernier comme le premier caporal venu, quoique
+je sois plus ancien que lui! Cela me blesse profondément, mais, dévoué,
+comme je le suis, à mon bienfaiteur et, à mon Souverain, je m'y soumets,
+en Le plaignant toutefois d'avoir mis sa belle armée entre de telles
+mains. Figurez-vous que, grâce à notre retraite, nous avons perdu de
+fatigue, et disséminé dans les hôpitaux, environ 15 000 hommes; si nous
+avions marché en avant, cela n'aurait pas été le cas. Dites-leur là-bas
+que notre mère, la Russie, nous accusera de lâcheté, car nous livrons la
+patrie à la racaille, et nous attisons de la sorte dans le coeur de
+chacun la haine et le dépit. De quoi et de qui avons-nous peur? Ce n'est
+pas ma faute si le ministre, indécis, craintif, absurde et lambin,
+réunit en lui seul tous les défauts. L'armée pleure, et l'accable
+d'injures!...»
+
+
+VI
+
+
+On pourrait, à notre avis, diviser en deux catégories bien distinctes
+les divers modes, si variés et si multiples, de la vie: la première se
+composerait de ceux où la forme l'emporte sur le fond; l'autre, au
+contraire, de ceux où le fond domine la forme. Comparons, par exemple,
+la vie de campagne, la vie de province, la vie de Moscou même à celle de
+Pétersbourg, à celle du salon surtout, invariablement la même partout et
+toujours.
+
+Depuis 1805, nous avions passé notre temps à nous quereller et à nous
+réconcilier avec Bonaparte, à faire et à défaire des constitutions,
+pendant que le salon d'Anna Pavlovna et celui de la belle Hélène étaient
+restés immuables et avaient gardé le même ton et la même allure que par
+le passé. Chez Anna Pavlovna, on s'exclamait avec la même stupeur sur
+les succès de Bonaparte, et l'on ne voyait dans la soumission des
+souverains de l'Europe entière qu'un complot haineux dont le seul but
+était de troubler et d'inquiéter le cercle de la Cour, dont Mlle Schérer
+se considérait comme le représentant incontestable. Chez Hélène, que
+Roumiantzow honorait de ses visites et qu'il appelait une femme
+remarquablement intelligente, on professait en 1812, comme en 1808, le
+même enthousiasme pour la grande nation, pour le grand homme, et l'on y
+déplorait la rupture avec la France, qui ne pouvait, assurait-on, se
+terminer autrement que par une paix prochaine.
+
+Une agitation inusitée se manifesta dans ces réunions rivales lorsque
+l'Empereur revint de l'armée; quelques démonstrations hostiles furent
+même tentées de salon à salon, mais chacun conserva strictement sa
+nuance. Anna Pavlovna ne recevait en fait de Français que quelques
+légitimistes pur sang, et son exaltation patriotique mettait à l'index
+le théâtre français, dont l'entretien, disait-elle, coûtait «ce que
+coûte un corps d'armée». On y suivait avec un intérêt extrême les
+opérations militaires, on y répandait sur nos troupes les bruits les
+plus favorables, tandis que dans la coterie d'Hélène, où les Français
+étaient en majorité, on prenait note des tentatives faites par Napoléon
+en faveur de la paix, on niait la vérité des rapports sur la cruauté de
+l'ennemi, et l'on critiquait à outrance les conseils prématurés de ceux
+qui parlaient de la nécessité de se transporter à Kazan et d'y installer
+la cour et les Instituts. La guerre n'avait à leurs yeux qu'un caractère
+purement démonstratif; la paix ne pouvait donc se faire attendre, et ils
+répétaient avec emphase l'axiome de Bilibine, devenu un habitué de la
+maison d'Hélène (car tout homme intelligent devait l'être ou l'avoir
+été), que «les questions épineuses ne se tranchaient point par la
+poudre, mais par ceux qui l'avaient inventée». On s'y moquait avec
+esprit, tout en y mettant beaucoup de prudence, de l'exaltation
+moscovite, arrivée à son apogée durant la visite de l'Empereur à
+l'ancienne capitale.
+
+Chez Mlle Schérer, au contraire, cet enthousiasme soulevait une
+admiration fanatique, semblable à celle de Plutarque pour ses héros! Le
+prince Basile, qui continuait à occuper les mêmes postes importants,
+était le chaînon qui reliait ces deux cercles rivaux. Il fréquentait à
+la fois «ma bonne amie Anna Pavlovna» et «le salon diplomatique de ma
+fille»: aussi lui arrivait-il souvent, en passant d'un camp à l'autre,
+de s'embrouiller dans ce qu'il disait, et d'exprimer chez la première
+les opinions en honneur chez la seconde, et réciproquement. Un jour, peu
+de temps après le retour de l'Empereur, le prince Basile, qui s'était
+mis à censurer avec sévérité chez Anna Pavlovna la conduite de Barclay
+de Tolly, finit par avouer qu'il aurait été très embarrassé, dans le
+moment actuel, de nommer quelqu'un au poste de général en chef. Un des
+habitués du salon, connu sous le sobriquet d'un «homme de beaucoup de
+mérite», raconta qu'il avait vu le matin même le commandant de la milice
+de Pétersbourg recevant les volontaires dans la chambre des finances, et
+se permit d'avancer que c'était peut-être l'homme destiné à satisfaire
+toutes les exigences.
+
+Anna Pavlovna sourit mélancoliquement, en déclarant que Koutouzow ne
+faisait que créer des ennuis à l'Empereur.
+
+«Oui, je l'ai dit à l'assemblée de la noblesse, reprit le prince Basile;
+je leur ai dit que son élection aux fonctions de commandant de la milice
+ne plairait pas à Sa Majesté; mais ils ne m'ont pas écouté; ils ont la
+manie de fronder. Et pourquoi? Parce que nous tenons à singer l'absurde
+enthousiasme des Moscovites,» ajouta-t-il, en oubliant que ce propos,
+qui aurait été goûté dans le salon de sa fille, ne pouvait l'être dans
+celui d'Anna Pavlovna; il le sentit aussitôt et essaya de réparer sa
+maladresse.
+
+«Est-il convenable, je vous le demande, que le comte Koutouzow, le plus
+vieux des généraux russes, siège là-bas en personne? Il en sera pour sa
+peine.... Et, franchement, peut-on nommer général en chef un homme de
+mauvaises moeurs, un homme qui ne sait pas se tenir à cheval, et qui
+s'endort au conseil? Oserait-on soutenir par hasard qu'il s'est
+distingué à Bucharest? Je ne parle pas de ses qualités comme militaire,
+il y aurait trop à dire là-dessus; mais comment serait-il possible de
+choisir dans la situation actuelle un homme impotent et qui n'y voit
+goutte? Quel commandant sera-ce là? Il serait bon tout au plus pour
+jouer à colin-maillard, car il est complètement aveugle!»
+
+Personne ne répliqua à cette violente sortie, à laquelle le prince
+Basile se livrait le 21 juillet, et qui, à cette date, était
+parfaitement fondée; mais le 29, quelques jours plus tard, Koutouzow
+reçut le titre de prince. Cette faveur, qui indiquait peut-être, à la
+rigueur, le désir qu'on éprouvait, en haut lieu, de s'en débarrasser,
+n'inquiéta pas le prince Basile, mais elle eut pour effet de le rendre
+plus prudent dans ses critiques. Le 8 août, un conseil composé du
+feld-maréchal Soltykow, d'Araktchéïew, de Viasmitinow, de Lopoukhine et
+de Kotchoubey, fut réuni pour discuter la marche générale de la
+campagne. Le conseil décida que l'insuccès devait être attribué à la
+division du pouvoir, et proposa, après une courte délibération, et
+malgré le peu de sympathie de l'Empereur pour Koutouzow, d'élever ce
+dernier au poste de général en chef et de commandant de tout le rayon
+occupé par les troupes; la proposition fut acceptée, et la nomination
+annoncée le soir même.
+
+Le prince Basile se retrouva le lendemain chez Anna Pavlovna avec
+l'»homme de beaucoup de mérite», qui lui faisait une cour assidue afin
+d'obtenir par elle la place de curateur d'un institut de jeunes filles.
+Le prince Basile fit son entrée dans ce salon en véritable triomphateur,
+et comme si le succès avait couronné ses plus chères espérances: «Eh
+bien, vous savez la grande nouvelle! Le prince Koutouzow est maréchal,
+tous les dissentiments sont finis... j'en suis si heureux! Enfin voilà
+un homme!» ajouta-t-il en lançant un regard sévère sur son auditoire.
+L'»homme de beaucoup de mérite» ne put s'empêcher, quoiqu'il fût
+candidat à une place, de rappeler à l'orateur le jugement qu'il avait
+porté lui-même peu de jours auparavant. C'était une double faute contre
+la bienséance, car Anna Pavlovna avait également reçu la nouvelle avec
+de grandes démonstrations de joie.
+
+«Mais, mon prince, dit-il, ne pouvant retenir sa langue et employant les
+paroles du prince Basile, on le dit aveugle!
+
+--Allons donc, il y voit assez clair, répondit le prince en parlant
+rapidement de sa voix de basse éraillée, et en toussant à plusieurs
+reprises (c'était son grand moyen pour faire bonne contenance lorsqu'il
+se trouvait embarrassé). Il y voit assez clair, vous dis-je, et je me
+réjouis surtout de ce que l'Empereur lui ait donné, sur les troupes et
+sur le pays, un pouvoir que jamais aucun général en chef n'a eu
+jusqu'ici. C'est un second autocrate!
+
+--Dieu le veuille!» dit en soupirant Anna Pavlovna.
+
+L'»homme de beaucoup de mérite», très novice encore au langage des
+cours, s'imaginait flatter la vieille fille en défendant son ancienne
+opinion; il s'empressa donc d'ajouter:
+
+«On dit que l'Empereur ne l'a investi de ce pouvoir qu'a contre-coeur!
+On dit aussi qu'il a rougi comme une demoiselle à laquelle on lirait
+_Joconde_, en lui disant que le Souverain et la patrie lui décernaient
+cet honneur.
+
+--Peut-être le coeur n'était-il pas de la partie? fit observer Anna
+Pavlovna.
+
+--Pas du tout, pas du tout, s'écria avec chaleur le prince Basile, qui
+ne permettait plus à personne d'attaquer Koutouzow. C'est impossible,
+car l'Empereur a toujours su apprécier ses hautes qualités.
+
+--Dieu veuille alors que le prince Koutouzow ait véritablement le
+pouvoir entre les mains, et qu'il ne permette à personne de lui mettre
+des bâtons dans les roues,» dit Anna Pavlovna.
+
+Le prince Basile, comprenant aussitôt à qui s'adressait cette allusion,
+reprit à voix basse:
+
+«Je sais positivement que Koutouzow a posé comme condition _sine qua
+non_ à l'Empereur l'éloignement du césarévitch. Savez-vous ce qu'il lui
+a dit: «Je ne saurais le punir s'il fait mal, ni le récompenser s'il
+fait bien.»
+
+--Oh! c'est un homme bien fin: je connais Koutouzow de longue date.
+
+--On dit même, poursuivit l'»homme de beaucoup de mérite», continuant à
+faire fausse route, que Son Altesse a solennellement exigé de l'Empereur
+de ne pas venir séjourner à l'armée.»
+
+À peine eut-il prononcé ces mots, que le prince Basile et Anna Pavlovna,
+se détournant comme poussés par un même ressort, échangèrent un regard
+plein de compassion en réponse à cette inconcevable naïveté, et
+poussèrent un long et profond soupir.
+
+
+VII
+
+
+Pendant que ceci se passait à Pétersbourg, les Français, laissant
+Smolensk derrière eux, avançaient toujours et se rapprochaient de
+Moscou. M. Thiers, l'historien de Napoléon, cherche, comme les autres, à
+atténuer les fautes de son héros, en soutenant qu'il avait été amené
+jusque sous les murs de Moscou contre sa volonté! Ce serait vrai, si
+l'on pouvait donner comme cause aux événements de ce monde la volonté
+d'un seul homme, et nos historiographes auraient alors également raison,
+en prétendant, de leur côté, que Napoléon a été attiré en avant par
+l'habileté de nos généraux. En considérant même le passé comme le
+travail d'incubation des faits qui en sont la conséquence ultérieure,
+nous en arrivons à découvrir entre eux une certaine connexité qui ne
+fait que les rendre encore plus confus. Quand un bon joueur d'échecs a
+perdu une partie et qu'il est intimement convaincu de l'avoir perdue par
+son fait, il laisse de côté les fautes qu'il a pu commettre pendant le
+cours de la partie, pour ne rechercher que celle qu'il a faite au début,
+et qui, en tournant au profit de son adversaire, a causé sa défaite. Le
+jeu de la guerre, bien autrement compliqué, est influencé par les
+conditions du milieu où il s'agite, et, loin d'être dirigé par une
+volonté unique, il est le produit du frottement et du choc des mille
+volontés et des mille passions individuelles qui y prennent part.
+
+Napoléon, après avoir quitté Smolensk, tenta, mais en vain, de livrer
+bataille d'abord à Dorogobouge sur la Viazma, ensuite à
+Czarevo-Zaïmichtché; par suite de différentes circonstances, les Russes
+ne purent l'accepter qu'à Borodino, situé à 112 verstes de Moscou. À
+Viazma, Napoléon donna l'ordre de marcher droit sur cette ville, la
+capitale asiatique du grand Empire, la ville sacrée des peuples
+d'Alexandre! Moscou, avec ses innombrables églises semblables à des
+pagodes chinoises, excitait son imagination. Il quitta Viazma monté sur
+son petit cheval isabelle, accompagné de sa garde, de ses aides de camp,
+et de ses pages; Berthier, le major général, resté en arrière pour faire
+interroger un prisonnier russe par l'interprète Lelorgne d'Ideville,
+rejoignit peu après son maître, et, le visage rayonnant de joie, arrêta
+court son cheval devant lui.
+
+«Qu'y a-t-il? demanda Napoléon.
+
+--Un cosaque qu'on vient de faire prisonnier, Sire, dit que les troupes
+commandées par Platow se réunissent au gros de l'armée, et que Koutouzow
+est nommé général en chef!... Ce gaillard est très bavard et paraît fort
+intelligent.»
+
+Napoléon sourit, fit donner un cheval au cosaque, et se le fit amener,
+pour avoir le plaisir de le questionner lui-même. Quelques aides de camp
+partirent au galop pour faire exécuter cet ordre, et, un moment après,
+le serf de Denissow, celui qu'il avait cédé à Rostow, notre ancienne
+connaissance Lavrouchka, avec sa figure éveillée et légèrement avinée,
+en veste de domestique militaire, à cheval sur une selle de cavalerie
+française, s'approcha de Napoléon, qui le fit marcher à ses côtés, pour
+l'examiner à son aise.
+
+«Vous êtes un cosaque? lui demanda-t-il.
+
+--Oui, Votre Noblesse»
+
+«Le cosaque, ignorant en quelle compagnie il se trouvait, car la
+simplicité de Napoléon n'avait rien qui put révéler à une imagination
+orientale la présence d'un Souverain, s'entretint avec la plus extrême
+familiarité des affaires de la guerre actuelle[22]«, dit M. Thiers en
+racontant cet épisode. Lavrouchka était ivre ou à peu près; n'ayant pas
+préparé à temps le dîner de son maître le jour précédent, il avait été
+bel et bien fustigé, et envoyé faire main basse sur la volaille dans un
+village; là, s'étant laissé entraîner par le charme de la maraude, il
+avait été enlevé par les français. Lavrouchka, qui avait vu beaucoup de
+choses dans sa vie, était une de ces natures effrontées, prêtes à toutes
+les fourberies imaginables, qui devinent d'instinct les plus mauvaises
+pensées de leurs maîtres et savent se rendre compte d'un coup d'oeil de
+l'étendue de leur mesquine vanité.
+
+Face à face avec Napoléon, qu'il n'avait pas tardé à reconnaître, il
+fit tout son possible pour gagner ses bonnes grâces. Sa présence ne
+l'intimidait pas plus que celle de Rostow, ou du maréchal des logis avec
+les verges à la main, car, du moment qu'il ne possédait rien, que
+pouvait-on lui prendre?
+
+Il lui rapporta, à peu de choses près, ce qui se disait parmi ses
+camarades; mais, lorsque Napoléon lui demanda si les Russes croyaient
+vaincre Bonaparte, il flaira un piège dans cette question, et réfléchit
+en fronçant les sourcils.
+
+«S'il doit y avoir prochainement une bataille, répondit-il d'un air
+soupçonneux, alors c'est possible, mais s'il se passe trois jours sans
+qu'il y en ait, cela traînera en longueur.»
+
+Cette phrase sibylline fut ainsi traduite à l'Empereur par Lelorgne
+d'Ideville: «Si la bataille était donnée avant trois jours, les Français
+la gagneraient, mais si elle était donnée plus tard, Dieu sait ce qu'il
+en arriverait.» Napoléon, dont l'humeur était cependant excellente pour
+le moment, écouta sans sourire cet oracle, et se le fit répéter.
+Lavrouchka le remarqua, et continua à faire semblant d'ignorer qui il
+était.
+
+«Nous savons bien que vous avez un certain Napoléon qui a déjà battu
+tout le monde, mais cela ne lui sera pas aussi facile avec nous!»
+dit-il, laissant involontairement échapper cette vanterie patriotique,
+que l'interprète s'empressa du reste de passer sous silence, en ne
+traduisant à Sa Majesté que la première partie de la phrase.
+
+«La réponse du jeune cosaque fit sourire son puissant interlocuteur,»
+dit M. Thiers. Faisant quelques pas en avant, Napoléon s'adressa à
+Berthier. Il lui exprima le désir d'éprouver sur cet enfant des steppes
+du Don l'émotion qu'il ressentirait en apprenant qu'il causait avec
+l'Empereur, avec ce même Empereur qui avait écrit sur les Pyramides son
+nom victorieux!
+
+On avait à peine achevé de le lui dire, que Lavrouchka, devinant à
+merveille que Napoléon s'attendait à le voir terrifié, joua aussitôt la
+stupéfaction: il écarquilla les yeux, prit un air hébété, et donna à sa
+figure l'expression qui lui était habituelle lorsqu'on le menait
+recevoir quelques coups de verges en punition de ses fautes. «À peine
+l'interprète de Napoléon, dit M. Thiers, avait-il parlé, que le cosaque,
+saisi d'une sorte d'ébahissement, ne proféra plus une parole, et marcha
+les yeux constamment attachés sur ce conquérant, dont le nom avait
+pénétré jusqu'à lui à travers les steppes de l'Orient. Toute sa
+loquacité s'était subitement arrêtée pour faire place à un sentiment
+d'admiration naïve et silencieuse. Napoléon, après l'avoir récompensé,
+lui fit donner la liberté «comme à un oiseau qu'on rend aux champs qui
+l'ont vu naître[23]«.
+
+Sa Majesté continua donc son chemin, rêvant à ce Moscou qui occupait si
+fort son imagination, tandis que l'»oiseau rendu aux champs qui l'ont vu
+naître» retournait aux avant-postes: il songeait au récit fantastique
+qu'il allait débiter à ses camarades, car il n'était pas homme à leur
+raconter les faits tels qu'ils s'étaient passés, et à leur dire tout
+simplement la vérité. Il demanda à des cosaques qu'il rencontra sur sa
+route où était son régiment, qui faisait partie du détachement de
+Platow, et le soir même il arriva à Jankow, où était le bivouac des
+siens, juste au moment où Rostow montait à cheval pour aller avec Iline
+faire une reconnaissance dans les environs. Lavrouchka reçut l'ordre de
+les suivre.
+
+
+VIII
+
+
+La princesse Marie n'était pas à Moscou, à l'abri de tout danger, comme
+le pensait le prince André.
+
+Lorsque son vieux serviteur revint de Smolensk, le prince se réveilla
+comme d'une léthargie. Il fit rassembler les miliciens, et écrivit au
+général en chef pour l'informer qu'il était bien décidé à rester à
+Lissy-Gory et à le défendre jusqu'à la dernière extrémité, en lui
+laissant le soin de prendre ou de ne pas prendre les mesures nécessaires
+pour protéger un endroit «où serait fait prisonnier ou tué un des plus
+anciens généraux russes»! Il annonça ensuite solennellement à toute sa
+maison son intention de ne pas quitter Lissy-Gory! Quant à sa fille,
+elle devait, disait-il, emmener le petit prince à Bogoutcharovo, et il
+s'occupa immédiatement de son départ et de celui de Dessalles. La
+princesse Marie, sérieusement effrayée de l'activité fiévreuse qui
+succédait chez lui à l'apathie des dernières semaines, ne pouvait se
+décider à le laisser seul, et se permit de lui désobéir pour la première
+fois de sa vie. Elle refusa de partir, et s'exposa par là à une scène
+des plus violentes. Son père furieux lui reprocha ses torts imaginaires,
+l'accabla des reproches les plus sanglants, l'accusa d'avoir empoisonné
+son existence, de l'avoir brouillé avec son fils, d'avoir fait sur son
+compte des suppositions abominables, et finit par la renvoyer de son
+cabinet, en lui disant qu'elle pouvait faire ce qui lui semblerait bon,
+qu'il ne voulait plus la connaître, et lui défendait de se montrer
+désormais devant ses yeux. La princesse Marie, heureuse de ne pas avoir
+été mise de force en voiture, vit dans cette concession la preuve
+irrécusable de la satisfaction cachée que causait à son père sa
+résolution de rester auprès de lui. Le lendemain du départ de son
+petit-fils, le vieux prince revêtit sa grande tenue, et se disposa à
+aller voir le général en chef. Sa calèche étant avancée, sa fille
+l'aperçut, tout chamarré de décorations, s'acheminer vers une allée du
+jardin, pour y passer en revue les paysans et la domesticité qu'il avait
+armés. Assise à sa fenêtre, elle prêtait une oreille attentive aux
+ordres qu'il donnait, lorsque tout à coup quelques hommes, la figure
+bouleversée, se mirent à courir du jardin vers la maison; s'élançant
+aussitôt au dehors, elle allait s'engager dans l'allée, lorsqu'elle vit
+venir à elle une troupe de miliciens, et au milieu d'eux le vieux prince
+en uniforme, soutenu par eux et laissant traîner ses pieds sans force
+sur le sable. Elle fit quelques pas, mais les rayons de lumière qui se
+jouaient sur le groupe, à travers l'épais feuillage des tilleuls,
+l'empêchèrent d'abord de se rendre compte du changement survenu dans ses
+traits. En s'approchant davantage, elle en fut profondément saisie:
+l'expression dure et résolue de sa figure s'était fondue en une
+expression soumise et humble. À la vue de sa fille, il remua ses lèvres
+impuissantes, et il s'en échappa quelques sons rauques et
+inintelligibles. On le porta jusque dans son cabinet, et on le déposa
+sur le divan qui lui avait tout dernièrement encore causé de si folles
+terreurs.
+
+Le docteur, qu'on alla chercher à la ville voisine, le veilla toute la
+nuit, et déclara que le côté droit avait été frappé de paralysie. Le
+séjour à Lissy-Gory devenant de jour en jour plus dangereux, la
+princesse Marie fit transporter le malade à Bogoutcharovo, et envoya son
+neveu à Moscou sous la garde de Dessalles.
+
+Le vieux prince passa ainsi trois semaines dans la maison de son fils,
+toujours dans le même état. Il n'avait plus sa tête: étendu sans
+mouvement, presque sans vie, il ne cessait de murmurer des mots
+inarticulés, et l'on ne pouvait parvenir à deviner s'il se rendait
+compte de ce qui se passait autour de lui. Il souffrait, et s'efforçait
+évidemment d'exprimer un désir que personne n'arrivait à comprendre.
+Était-ce une fantaisie de malade, ou l'idée d'un cerveau affaibli?
+Voulait-il parler de ses affaires de famille ou de celles du pays? On
+l'ignorait.
+
+Le docteur soutenait que cette agitation ne voulait rien dire, et
+qu'elle provenait de causes purement physiques; mais la princesse Marie
+était sûre du contraire, et l'inquiétude que le vieux prince témoignait,
+quand elle était en sa présence, la confirmait dans cette supposition.
+
+Il n'y avait plus à espérer de le guérir, et il était impossible de le
+transporter, car on aurait risqué de le voir mourir pendant le trajet.
+«La fin, la fin elle-même ne serait-elle pas préférable à cet état?» se
+disait parfois la princesse Marie. Elle ne le quittait ni jour ni nuit,
+et, faut-il l'avouer? elle épiait ses moindres mouvements, non pour y
+découvrir un symptôme rassurant, mais souvent au contraire pour y
+surprendre quelque signe avant-coureur d'une mort prochaine. Ce qui
+était encore plus terrible, et ce qu'elle ne pouvait se dissimuler à
+elle-même, c'est que, depuis la maladie de son père, toutes ses
+aspirations intimes, toutes ses espérances, oubliées depuis tant
+d'années, s'étaient tout à coup réveillées en elle: le rêve d'une vie
+indépendante, pleine de joies nouvelles et affranchie du joug de la
+tyrannie paternelle, la possibilité d'aimer et de jouir enfin du bonheur
+conjugal, se représentaient constamment à son imagination comme autant
+de tentations du démon. Malgré ses efforts pour les chasser loin d'elle,
+elle y revenait sans cesse et se surprenait souvent à rêver et à
+combiner le plan de sa nouvelle existence, quand «lui» ne serait plus
+là! Pour repousser la séduction de ces pensées, elle avait recours à la
+prière: S'agenouillant et fixant les yeux sur les images saintes, elle
+priait, mais sans ferveur et sans foi. Elle se sentait emportée par un
+autre courant, le courant de la vie active, difficile mais libre, en
+contraste complet avec l'atmosphère morale qui l'avait entourée et
+emprisonnée jusqu'à ce jour. La prière avait été alors son unique
+consolation; aujourd'hui, elle se sentait sollicitée par les soucis de
+la vie matérielle. Il n'était pas non plus sans danger de demeurer plus
+longtemps à Bogoutcharovo; les Français approchaient, et déjà une
+propriété voisine venait d'être dévastée par les maraudeurs.
+
+Le docteur insistait pour que l'on transportât le malade; le maréchal de
+noblesse envoya un de ses fonctionnaires pour engager la princesse Marie
+à partir promptement; l'ispravnik arriva en personne lui annoncer la
+présence des troupes françaises à quarante verstes: «les villages
+avaient déjà reçu, disait-il, les proclamations ennemies, et il ne
+répondait de rien si elle ne partait immédiatement.»
+
+Elle s'y décida enfin, et fixa son départ au 15 septembre; les
+préparatifs et les ordres à donner l'occupèrent toute la journée du 14,
+mais elle passa la nuit suivante, comme d'habitude, sans se déshabiller,
+dans la chambre contiguë à celle de son père. Ne pouvant dormir, elle
+s'approcha plus d'une fois de la porte pour écouter, et elle l'entendait
+souvent geindre et se plaindre tout bas, pendant que Tikhone et le
+docteur le soulevaient et le changeaient de position. Elle aurait voulu
+entrer chez lui, mais la crainte l'en empêchait; elle savait par
+expérience combien tout signe de terreur était désagréable à son père,
+qui se détournait chaque fois qu'il rencontrait son regard effaré
+involontairement fixé sur lui; elle savait que son apparition, la nuit,
+à une heure inusitée, lui causerait une violente irritation!... Et
+jamais cependant il ne lui avait inspiré autant de compassion. Un
+revirement s'était opéré en elle: elle redoutait maintenant de le
+perdre, et, en repassant dans sa mémoire les longues années de leur vie
+commune, elle découvrait dans chacun de ses actes une preuve de son
+affection pour elle. Si la perspective de sa future existence se
+glissait au milieu de son attendrissement rétrospectif, elle la chassait
+bien vite avec horreur comme une obsession du mauvais esprit; enfin,
+n'entendant plus de bruit chez le malade, elle s'endormit, épuisée, vers
+le matin, et ne se réveilla que fort tard.
+
+La netteté de perception qui accompagne habituellement le réveil lui
+démontra clairement alors quelle était sa préoccupation constante, et,
+prêtant l'oreille et n'entendant derrière la porte que le même murmure,
+elle se dit avec un soupir de fatigue:
+
+«C'est donc toujours la même chose!... Mais qu'est-ce donc que je
+désire, qu'est-ce donc qui doit arriver? Sa mort?» s'écria-t-elle avec
+dégoût à cette pensée involontaire. Se levant à la hâte, elle s'habilla,
+fit sa prière et sortit sur le perron: on mettait les chevaux à la
+voiture, et l'on y emballait les derniers effets.
+
+Le temps était doux et couvert; le docteur s'approcha de la princesse.
+
+«Il a l'air un peu mieux ce matin, lui dit-il. Je vous cherchais: il est
+possible de le comprendre un peu, il a la tête assez fraîche. Venez, il
+vous demande.»
+
+Elle pâlit et s'appuya contre le chambranle de la porte.... Son coeur
+battit avec violence; rien qu'à l'idée de le voir, de lui parler,
+lorsque son âme était remplie de pensées coupables, elle éprouvait une
+joie mêlée de douleur et d'angoisse.
+
+«Allons,» répéta le docteur.
+
+Elle le suivit et s'approcha du lit de son père. Le malade était couché
+sur le dos et soutenu par des oreillers; ses mains amaigries et
+osseuses, couvertes d'un réseau de veines bleuâtres et noueuses, étaient
+posées devant lui sur la couverture; l'oeil gauche fixe, l'oeil droit
+tiré et hagard, les lèvres et les sourcils immobiles, il avait la figure
+singulièrement ridée, et son apparence desséchée et malingre inspirait
+une pitié profonde. La princesse Marie s'approcha de lui et lui baisa la
+main; la main gauche de son père serra aussitôt la sienne..., on voyait
+qu'il l'attendait. Il répéta ce mouvement, tandis que ses sourcils et
+ses lèvres se contractaient avec impatience.
+
+Elle le regarda effrayée.... Que désirait-il? Elle se plaça de façon
+qu'il pût l'apercevoir de son oeil gauche.... Il se tranquillisa
+aussitôt, et fit des efforts surhumains pour parler; la langue remua
+cette fois, des sons inarticulés se firent entendre, et enfin il
+prononça quelques mots, lentement, timidement, sans cesser de regarder
+sa fille d'un air suppliant et craintif.... Il avait si grand'peur de
+n'être pas compris! La difficulté presque comique qu'il éprouvait à
+parler força la princesse Marie à baisser les yeux pour lui dérober la
+vue des sanglots qu'elle avait peine à réprimer. Il répéta à différentes
+reprises les mêmes syllabes, mais elle ne parvenait pas à en saisir le
+sens. Le docteur crut enfin comprendre qu'il demandait si elle avait
+peur, mais à cette supposition, émise à haute voix, le malade secoua
+négativement la tête.
+
+«Il veut dire que c'est son âme qui souffre!» s'écria la princesse
+Marie, et son père, répondant à ce cri par un signe affirmatif, lui
+serra la main, et l'appliqua sur sa poitrine à différents endroits,
+comme s'il cherchait une meilleure place.
+
+--Je pense toujours à toi,» dit-il presque distinctement, satisfait
+d'avoir été compris, et, passant son autre main sur les cheveux de sa
+fille, qui inclina la tête afin de lui cacher ses larmes: «Je t'ai
+appelée toute la nuit, murmura-t-il.
+
+--Si j'avais su, répondit-elle.... Je craignais de venir.»
+
+Il lui serra la main.
+
+«Tu ne dormais donc pas?
+
+--Non,» répondit-elle en faisant un signe de tête négatif. Subissant
+malgré elle l'influence du malade, elle essayait de parler comme lui, et
+paraissait éprouver la même difficulté à exprimer sa pensée.
+
+--Ma petite âme, murmura-t-il, ou ma petite amie!» La princesse Marie ne
+put saisir au juste l'expression dont il s'était servi, mais son regard
+lui disait bien qu'il venait d'employer une expression affectueuse et
+tendre, ce qui ne lui arrivait jamais. «Pourquoi n'es-tu pas venue?
+
+--Et moi, moi qui souhaitais sa mort! se disait la pauvre fille.
+
+--Merci, ma fille, mon amie, merci! pour tout, pardonne-moi... merci!»
+Et deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux.... «Appelez Andrioucha!
+dit-il tout à coup d'un air égaré....
+
+--J'ai reçu une lettre de lui,» répondit la princesse Marie.
+
+Il la regarda avec surprise.
+
+«Où donc est-il?
+
+--À l'armée, mon père, à Smolensk!»
+
+Longtemps il garda le silence, les paupières closes, puis il les releva
+et fit un signe affirmatif, comme pour dire à sa fille qu'il avait enfin
+retrouvé la mémoire, et qu'il se souvenait de tout.
+
+«Oui, dit-il lentement et distinctement, la Russie est perdue, ils l'ont
+perdue!» Et il sanglota.
+
+S'apaisant et refermant les yeux, il fit de la main un léger mouvement
+dont Tikhone devina le sens, car il lui essuya ses larmes, pendant qu'il
+prononçait de nouveau quelques mots confus. S'agissait-il de la Russie,
+de son fils, de son petit-fils, ou de sa fille? Nul n'aurait pu le dire.
+Une heureuse inspiration éclaira Tikhone: il avait deviné!
+
+«Va mettre ta robe blanche, je l'aime....
+
+--C'est cela!» dit-il en se tournant vers la princesse Marie. À ces
+paroles, elle se prit à pleurer avec une telle violence, que le docteur
+l'emmena hors de la chambre jusque sur le balcon, pour lui donner le
+temps de maîtriser son émotion et de terminer ses préparatifs de départ.
+Le vieux prince continua à parler de son fils, de la guerre, de
+l'Empereur, et, fronçant les sourcils d'un air irrité, il élevait de
+plus en plus sa voix enrouée, lorsque soudain il fut frappé d'un second
+et dernier coup de paralysie.
+
+Le temps s'était éclairci, le soleil brillait dans toute sa splendeur,
+mais la princesse Marie, arrêtée sur le balcon, ne se rendait compte de
+rien, ne pensait à rien et n'éprouvait qu'une chose, un redoublement de
+tendresse pour son père, elle ne l'avait jamais autant aimé qu'en ce
+moment-là. Elle descendit les marches du perron et marcha vivement vers
+l'étang, en passant par l'allée de tilleuls nouvellement plantée par son
+frère.
+
+«Oui, j'ai souhaité sa mort, disait-elle tout haut dans son émotion.
+J'ai désiré voir finir cela plus vite, pour me reposer.... Mais à quoi
+me servira ce repos, lorsqu'il ne sera plus?» Elle fit le tour du
+jardin, se retrouva devant la maison, et vit alors venir à elle, en
+compagnie d'un inconnu, Mlle Bourrienne, qui avait déclaré ne pas
+vouloir quitter Bogoutcharovo. C'était le maréchal de la noblesse du
+district, qui arrivait tout exprès pour représenter à la princesse Marie
+l'urgence du départ. Elle l'écouta sans l'entendre, l'invita à la suivre
+dans la salle à manger, lui proposa de déjeuner et le fit asseoir à côté
+d'elle. Au bout d'une seconde, elle se leva, agitée et inquiète,
+s'excusa auprès de son hôte et se dirigea vers l'appartement de son
+père; le docteur parut sur le seuil de la porte.
+
+«Vous ne pouvez pas entrer, princesse: allez-vous-en, allez!» lui dit-il
+avec autorité.
+
+Elle retourna au jardin, et alla s'asseoir sur le bord même de
+l'étang.... On ne pouvait pas l'apercevoir de la maison. Jamais elle ne
+sut combien de temps elle y était restée. Tout à coup, un bruit de pas
+qui couraient sur le chemin sablé la tira brusquement de sa rêverie:
+c'était Douniacha, sa femme de chambre, qu'on avait envoyée à sa
+recherche, et qui s'arrêta, effarée, à sa vue.
+
+«Venez, princesse!... le prince....
+
+--J'y vais, j'y vais! reprit la princesse Marie, qui, sans lui donner le
+temps d'achever sa phrase, courut vers la maison.
+
+--Princesse, lui dit le docteur, qui l'attendait à l'entrée, la volonté
+de Dieu s'est accomplie!... Résignez-vous!
+
+--Ce n'est pas vrai, laissez-moi!» s'écria-t-elle avec une poignante
+angoisse.
+
+Le docteur chercha à la retenir, mais elle le repoussa et passa outre.
+
+«Pourquoi m'arrêtent-ils tous, pourquoi ces figures terrifiées? se
+disait-elle.... Je n'ai besoin de personne, que font-ils là?»
+
+Elle ouvrit la porte de la chambre de son père; la lumière y entrait
+maintenant à flots, tandis qu'on y avait toujours maintenu une
+demi-obscurité; elle éprouva une terreur indicible. La vieille bonne et
+quelques femmes entouraient le lit; elles reculèrent à sa vue, et lui
+laissèrent voir, en s'écartant, la figure sévère mais calme du mort....
+Elle resta clouée sur le seuil.
+
+«Non, il n'est pas mort, c'est impossible!» se dit-elle.
+
+Dominant sa terreur, elle approcha de la couche funèbre, et posa ses
+lèvres sur la joue de son père; mais à ce contact elle tressaillit et se
+rejeta en arrière: toute la tendresse qu'elle venait de ressentir
+s'évanouit pour faire place à un sentiment d'horreur et de crainte causé
+par ce qu'elle voyait devant elle.
+
+«Il n'est plus, il n'est plus, et à sa place quelque chose d'horrible,
+un mystère effrayant qui me glace et me repousse, murmurait la pauvre
+fille.... Et, se cachant la figure dans les mains, elle tomba évanouie
+dans les bras du docteur qui l'avait suivie.
+
+
+Les femmes s'acquittèrent, en présence de Tikhone et du docteur, du soin
+de laver le corps; elles lui bandèrent la mâchoire, pour l'empêcher, en
+se raidissant, de laisser la bouche ouverte, et attachèrent les pieds,
+pour les empêcher de s'écarter. Ensuite, elles le revêtirent de son
+uniforme orné de décorations, et le couchèrent sur une petite table.
+Tout fut exécuté selon l'usage, le cercueil se trouva prêt le soir comme
+par enchantement: on le recouvrit du drap mortuaire; des cierges furent
+placés autour, on éparpilla du genièvre sur le plancher, et le lecteur
+commença à psalmodier des Psaumes. Beaucoup de gens de la localité, des
+étrangers même, entouraient le cercueil; semblables aux chevaux qui
+frémissent et se cabrent à la vue d'un cheval mort,--car eux aussi
+avaient peur,--le maréchal de noblesse, le starosta du village, les
+femmes de la maison et du dehors, les yeux avidement fixés sur le
+corps, la terreur peinte sur le visage, se signaient avant de baiser la
+main froide et raidie du vieux prince.
+
+
+IX
+
+
+Bogoutcharovo n'avait jamais été dans les bonnes grâces de son vieux
+maître; les paysans de cette terre différaient de ceux de Lissy-Gory par
+leur langage, leur costume et leurs moeurs: ils se disaient habitants de
+la steppe. Le prince rendait justice à leur assiduité au travail, et les
+faisait souvent venir à Lissy-Gory pour moissonner, pour creuser un
+étang ou un fossé; mais il ne les aimait pas, à cause de leur
+sauvagerie.
+
+Le séjour du prince André parmi eux, ses réformes, ses hôpitaux, ses
+écoles, la réduction de la redevance, au lieu de les adoucir, n'avaient
+fait au contraire qu'accentuer davantage ce que leur maître appelait le
+trait saillant de leur caractère, la sauvagerie. Les bruits les plus
+étranges trouvaient toujours créance parmi eux: tantôt on y racontait
+que toute leur population allait être inscrite dans les rangs des
+cosaques, qu'on allait la faire passer à une nouvelle religion; tantôt,
+revenant sur le serment prêté à Paul Ier en 1797, on y parlait de la
+liberté qu'il leur aurait donnée, et que les seigneurs avaient reprise,
+ou bien encore on attendait le retour de Pierre III, qui reviendrait
+régner dans sept ans. Tous alors deviendraient libres, tout alors serait
+permis et tellement simplifié qu'il n'y aurait plus aucune loi. Aussi,
+la guerre avec Bonaparte et l'invasion ennemie s'étaient-elles alliées
+dans leur imagination à leurs vagues et confuses notions sur
+l'Antéchrist, sur la fin du monde et sur la liberté sans entraves.
+
+Dans les environs de Bogoutcharovo, il y avait quelques grands villages
+appartenant à des particuliers et à la couronne, mais les particuliers
+vivaient peu sur leurs terres; il s'y trouvait aussi fort peu de
+domestiques serfs (dvorovoï) et de gens sachant lire et écrire, de sorte
+que parmi ces paysans les courants mystérieux de la vie nationale et
+populaire, dont les sources restent si souvent des mystères pour les
+contemporains, prenaient une force et une intensité particulières.
+Ainsi, par exemple, une vingtaine d'années auparavant, les paysans de
+Bogoutcharovo, entraînés par ceux des districts voisins, avaient émigré
+en masse, comme un véritable passage d'oiseaux, allant du côté du
+Sud-Est vers certains fleuves imaginaires, dont les eaux, disait-on,
+étaient constamment chaudes. Des centaines de familles vendirent tout ce
+qu'elles possédaient et quittèrent leurs foyers en caravanes; les uns se
+rachetèrent, les autres s'enfuirent en secret. Beaucoup de ces
+malheureux furent sévèrement punis et envoyés en Sibérie, d'autres
+périrent de faim et de froid en route, le reste revint à Bogoutcharovo,
+et le mouvement se calma peu à peu, de même qu'il avait commencé sans
+cause apparente. Dans ce moment, un courant d'idées analogue continuait
+à sourdre parmi les paysans; et, pour peu que l'on fût en relations
+journalières avec le peuple, il était facile de constater en 1812 qu'il
+était profondément travaillé par ces influences mystérieuses, et
+qu'elles n'attendaient, pour se faire jour avec une nouvelle violence,
+qu'une occasion favorable.
+
+Alpatitch, installé à Bogoutcharovo peu de jours avant la mort du vieux
+prince, remarqua une certaine agitation parmi les paysans, dont la
+manière d'agir formait un saisissant contraste avec celle de leurs
+frères de Lissy-Gory, dont ils n'étaient cependant séparés que par une
+distance de soixante verstes. Tandis que dans ce dernier endroit les
+paysans abandonnaient leurs foyers, en les laissant à la merci des
+cosaques pillards, ici ils restaient sur place et entretenaient des
+relations avec les Français, dont certaines proclamations circulaient
+parmi eux. Le vieil intendant avait appris, par des domestiques dévoués,
+qu'un nommé Karp, fort influent dans la commune, et qui venait de
+conduire un convoi de la couronne, racontait à ses amis que les cosaques
+détruisaient les villages désertés par les habitants, mais que les
+Français les respectaient. Il savait aussi qu'un autre paysan avait
+apporté du bourg voisin la proclamation d'un général français, où il
+était dit qu'il ne serait fait aucun mal à quiconque resterait chez lui,
+qu'on payerait argent comptant tout ce que l'on achèterait; et à l'appui
+de cette nouvelle il montrait les cent roubles-papier qu'il venait de
+toucher pour son foin; il ne savait pas que les assignats étaient faux.
+
+Enfin, et c'était là le plus important, Alpatitch apprit que, le matin
+même du jour où il avait ordonné au starosta de réclamer des chevaux et
+des charrettes pour le transport des effets de la princesse Marie, les
+paysans, assemblés en conseil, avaient décidé de ne pas obéir à cet
+ordre et de ne pas quitter le village. Il n'y avait pourtant pas de
+temps à perdre: le maréchal de noblesse, venu tout exprès à
+Bogoutcharovo, avait insisté sur le départ immédiat de la princesse
+Marie, en disant qu'il ne répondait plus de sa sécurité au delà du
+lendemain 16 août, et, malgré sa promesse de revenir assister à
+l'enterrement du prince, il en fut empêché par suite d'un mouvement
+subit des Français, qui ne lui laissa que le temps d'emmener sa famille
+et ses effets les plus précieux.
+
+Le starosta Drone, que son défunt maître appelait Dronouchka,
+administrait depuis tantôt trente ans la commune de Bogoutcharovo.
+C'était un de ces hercules au moral comme au physique, qui, une fois
+hommes faits, vivent jusqu'à soixante-dix ans sans un cheveu blanc, sans
+une dent de moins, aussi forts et aussi vigoureux qu'ils l'étaient à
+trente.
+
+Drone fut appelé aux fonctions de starosta bourgmestre peu après
+l'émigration vers les «Eaux chaudes», à laquelle il avait pris part
+comme les autres, et il remplissait cette fonction, d'une façon,
+irréprochable depuis vingt-trois ans. Les paysans le craignaient plus
+que leur maître, qui le respectait et l'appelait en plaisantant «le
+ministre». Jamais Drone n'avait été ni malade ni ivre; jamais non plus,
+malgré les travaux les plus pénibles, et les nuits passées quelquefois
+sans sommeil, il ne paraissait fatigué, et, bien qu'il ne sût ni lire ni
+écrire, jamais il ne s'était trompé ni dans ses comptes, ni dans le
+nombre des pouds de farine qu'il portait sur d'énormes chariots pour les
+vendre à la ville voisine, ni dans la quantité de gerbes de blé que
+donnait chacune des dessiatines[24] des champs de Bogoutcharovo. Ce même
+Drone reçut donc d'Alpatitch l'ordre de fournir douze chevaux pour les
+équipages de la princesse Marie, et dix-huit charrettes attelées pour
+le transport des bagages. Quoique les redevances se payassent en argent,
+l'exécution de cet ordre ne devait pas, selon Alpatitch, rencontrer la
+moindre difficulté, car on comptait dans le village 230 ménages, pour la
+plupart fort à leur aise. Drone baissa néanmoins les yeux, sans rien
+dire, en recevant ces instructions, qu'Alpatitch compléta, en lui
+indiquant les paysans auxquels il pourrait demander des chevaux et des
+charrettes.
+
+Le starosta lui répondit alors que les chevaux de ces paysans étaient en
+course. L'intendant en nomma d'autres.
+
+«Ceux-là n'en ont plus, ils sont loués à la couronne, répondit Drone;
+quant au reste, ils sont épuisés de fatigue, et la mauvaise nourriture
+en a fait mourir beaucoup; il est donc impossible d'en réunir un nombre
+suffisant, non seulement pour les bagages, mais même pour les voitures.»
+
+Alpatitch, surpris, regarda Drone avec attention. Si Drone était un
+modèle de starosta bourgmestre, de son côté Alpatitch était un régisseur
+hors ligne; il comprit donc aussitôt que ces réponses n'exprimaient pas
+les dispositions personnelles de Drone, mais celles de la commune, qui
+subissait l'entraînement d'un nouveau courant d'idées. Il n'ignorait pas
+non plus que les paysans détestaient Drone le richard et qu'au fond
+celui-ci hésitait entre les deux camps, le propriétaire et les paysans;
+il en voyait un signe certain dans l'indécision de son regard.
+S'approchant avec impatience de son subordonné:
+
+«Écoute, Drone, lui dit-il, assez de sornettes comme ça! Son Excellence
+le prince André Nicolaïévitch m'a ordonné de vous faire tous partir,
+afin que vous ne pactisiez pas avec l'ennemi; il y a même là-dessus un
+ordre du Tsar: Celui qui reste avec l'ennemi est un traître.... Tu
+entends?
+
+--J'entends,» repartit Drone sans lever les yeux.
+
+Alpatitch ne se contenta pas de cette réponse:
+
+«Drone, Drone, ça ira mal! ajouta-t-il en secouant la tête. Crois-moi,
+ne t'entête pas.... Je vois clair en toi, je vois même, tu le sais, à
+trois archines de profondeur sous tes pieds!» Alors, tirant sa main de
+son gilet, il indiqua le plancher d'un geste théâtral. Drone le regarda
+de côté avec une certaine émotion, mais reporta aussitôt ses yeux sur le
+plancher. «Laisse là ces folies: dis-leur de lever le camp, et de se
+mettre en route pour Moscou.... Que les charrettes soient également
+prêtes demain pour la princesse.... Et toi, ne va pas à l'assemblée, tu
+entends? «Drone se jeta à ses genoux.
+
+«Jakow Alpatitch, au nom du Seigneur, reprends-moi les clefs!
+
+--Je t'ordonne, reprit sévèrement Alpatitch, de renoncer à ton projet;
+je vois clair, tu sais, sous tes pieds!...»
+
+Il savait que son habileté à élever les abeilles, sa connaissance du
+moment précis pour les semailles de l'avoine, et ses vingt années, de
+service auprès du vieux prince, lui avaient acquis la réputation de
+sorcier.
+
+Drone se leva et essaya de parler, mais Alpatitch l'arrêta.
+
+«Voyons, que vous a-t-il donc poussé dans la cervelle? Hein? Que vous
+êtes-vous imaginé?
+
+--Mais que ferai-je avec le peuple? reprit Drone: il n'entend pas
+raison, je leur ai dit à tous que....
+
+--Boivent-ils? demanda brusquement le régisseur.
+
+--Ils sont intraitables, Jakow Alpatitch: ils ont défoncé une seconde
+tonne.
+
+--Eh bien, écoute: j'irai trouver l'ispravnik, et toi, va leur dire
+qu'ils ne pensent plus à toutes ces sottises et qu'ils fournissent les
+charrettes.
+
+--C'est bien!» répondit Drone.
+
+Jakow Alpatitch n'insista plus: il avait trop longtemps gouverné tout ce
+monde-là pour ignorer que le meilleur moyen était encore de ne pas
+admettre la possibilité d'une résistance. Il eut donc l'air de se
+contenter de la soumission apparente de Drone mais il s'apprêta, sans
+rien dire, à aller requérir la force publique.
+
+Le soir venu, pas de charrettes! Une bruyante assemblée, réunie devant
+le cabaret du village, avait décidé de n'en pas livrer et d'envoyer tous
+les chevaux dans la forêt! Alpatitch donna alors l'ordre de décharger
+les voitures qui avaient amené son bagage de Lissy-Gory, de tenir prêts
+ses chevaux pour la princesse Marie, et partit en toute hâte pour rendre
+compte aux autorités de ce qui se passait.
+
+
+X
+
+
+La princesse Marie, retirée chez elle après l'enterrement de son père,
+n'y avait encore admis personne, lorsque sa femme de chambre vint lui
+dire, à travers la porte, qu'Alpatitch demandait ses ordres relativement
+au départ. (Ceci se passait avant sa conversation avec Drone le
+bourgmestre.) Étendue sur son divan, brisée par la douleur, elle lui
+répondit qu'elle ne comptait, ni aujourd'hui ni jamais, quitter
+Bogoutcharovo, et qu'elle demandait à être laissée en paix.
+
+Couchée tout de son long, le visage tourné vers la muraille, elle
+passait et repassait ses doigts sur le coussin de cuir qui soutenait sa
+tête, et en comptait machinalement les boutons, pendant que ses pensées
+flottantes et confuses revenaient constamment aux mêmes sujets, à la
+mort, à l'irrévocabilité des décrets de Dieu, à l'iniquité de son âme, à
+cette iniquité dont elle avait eu conscience pendant la maladie de son
+père, et qui l'empêchait de prier.... Elle resta longtemps ainsi.
+
+Sa chambre, orientée vers le Sud, recevait les rayons obliques du soleil
+couchant. Pénétrant par les fenêtres, ils l'éclairèrent tout à coup,
+illuminèrent le coin du coussin qu'elle regardait fixement, et ses
+pensées changèrent soudain de cours: elle se leva machinalement, lissa
+ses cheveux, et s'approcha de la croisée, en aspirant instinctivement la
+fraîche brise de cette belle soirée.
+
+«Tu peux donc à présent jouir en paix de la beauté du ciel? se dit-elle.
+«Il» n'est plus, personne ne t'en empêchera désormais!» Et, se laissant
+tomber sur une chaise, elle posa sa tête sur l'appui de la fenêtre.
+
+Quelqu'un l'appela de nouveau en ce moment d'une voix affectueuse; elle
+se retourna, et vit Mlle Bourrienne en robe noire bordée de pleureuses,
+qui, s'approchant doucement, l'embrassa et fondit en larmes. La
+princesse Marie se souvint aussitôt de son inimitié passée, de la
+jalousie qu'elle lui avait inspirée, du changement qui s'était opéré en
+«_lui_» dans ces derniers temps où il n'avait plus souffert la présence
+de la jeune Française.... «N'était-ce pas là une preuve évidente de
+l'injustice de mes soupçons? Est-ce à moi, à moi qui ai souhaité sa
+mort, à juger mon prochain?» pensa-t-elle en se retraçant vivement la
+pénible situation de sa compagne, traitée par elle avec une froideur
+marquée, dépendante de ses bontés, et obligée de vivre sous un toit
+étranger. La pitié l'emporta, et, levant sur elle un regard timide, elle
+lui tendit la main. Mlle Bourrienne la saisit, la baisa en pleurant et
+l'entretint de la grande douleur qui venait de les frapper toutes les
+deux. «L'autorisation qu'elle voulait bien lui accorder de la partager
+avec elle, l'oubli de leurs différends devant ce malheur commun, serait
+sa seule consolation!... Elle avait la conscience pure... et là-haut,
+«il» rendait sûrement justice à son affection et à sa reconnaissance!»
+La princesse Marie écoutait avec plaisir le son de sa voix, et la
+regardait de temps en temps, mais sans prêter grande attention à ses
+paroles.
+
+«Chère princesse, poursuivit Mlle Bourrienne, je comprends que vous
+n'ayez pu, et ne puissiez encore songer à vous-même; aussi mon
+dévouement m'oblige-t-il à le faire pour vous.... Alpatitch vous a-t-il
+parlé de votre départ?»
+
+La princesse Marie ne répondit pas: le vague de ses pensées l'empêchait
+de comprendre de quoi il s'agissait et qui devait partir. «Un départ?
+Pourquoi? Que m'importe à présent?» se disait-elle.
+
+«Vous ne savez peut-être pas, chère Marie, reprit Mlle Bourrienne, que
+notre situation est dangereuse, que nous sommes entourées par les
+Français.... Si nous partions, nous serions infailliblement arrêtées, et
+Dieu seul sait...» La princesse Marie la regarda stupéfaite.
+
+«Ah! si on savait combien tout cela m'est indiffèrent.... Je ne
+m'éloignerai pas de «lui»... Parlez-en donc avec Alpatitch, quant à moi
+je ne veux rien.
+
+--Nous en avons causé, il espère pouvoir nous faire partir demain, mais
+à mon avis il vaudrait mieux rester où nous sommes, tomber entre les
+mains des soldats ou des paysans révoltés serait affreux! «Et Mlle
+Bourrienne tira de sa poche une proclamation du général Rameau, qui
+engageait les habitants à ne pas quitter leurs demeures, et leur
+promettait dans ce cas la protection des autorités françaises.
+
+«Il serait préférable, je pense, de nous adresser directement à ce
+général, car il nous témoignera tout le respect possible.»
+
+La princesse Marie parcourut la feuille, et son visage tressaillit
+convulsivement.
+
+«De qui la tenez-vous? dit-elle.
+
+--On aura probablement su que j'étais Française,» reprit Mlle Bourrienne
+en rougissant.
+
+La princesse Marie quitta la chambre sans mot dire, passa dans le
+cabinet de son frère, et y appela Douniacha.
+
+«Envoie-moi, je t'en prie, lui dit-elle, Alpatitch ou Drone, n'importe
+qui, et dis à Amalia Karlovna que je veux être seule! Il faut partir,
+partir au plus vite!» s'écria-t-elle, épouvantée à l'idée de tomber
+entre les mains des Français.
+
+Que dirait le prince André si cela arrivait! À l'idée de demander, elle,
+la fille du prince Nicolas Bolkonsky, la protection du général Rameau,
+et de devenir son obligée, elle eut un frisson d'horreur: dans sa fierté
+révoltée, elle rougissait et pâlissait de colère tour à tour. Son
+imagination lui dépeignait l'humiliation qu'elle aurait à subir: «Les
+Français s'installeront ici, dans cette maison, ils s'empareront de
+cette pièce, ils fouilleront ses lettres pour s'amuser, Mlle Bourrienne
+leur fera les honneurs de Bogoutcharovo, et moi on me laissera par
+charité un petit coin!... Les soldats profaneront la tombe toute fraîche
+de mon père, pour voler ses croix et ses décorations.... Je les
+entendrai se vanter de leurs victoires sur les Russes, je les verrai
+témoigner à ma douleur une fausse sympathie.» Voilà ce que pensait la
+princesse Marie en adoptant instinctivement dans cette circonstance les
+opinions et les sentiments de son frère et de son père; car n'était-elle
+pas leur représentant, et ne devait-elle pas se conduire comme ils se
+seraient conduits eux-mêmes? Comme elle cherchait à se rendre un compte
+exact de sa situation, les exigences de la vie, la nécessité, le désir
+même de vivre, qu'elle croyait à jamais éteint en elle par la mort de
+son père, l'envahirent soudain avec une violence toute nouvelle.
+
+Émue, agitée, elle appelait et questionnait tour à tour le vieux
+Tikhone, l'architecte et Drone, mais personne ne savait si Mlle
+Bourrienne avait dit vrai au sujet du voisinage des Français.
+L'architecte, à moitié endormi, se borna à sourire et à répondre
+vaguement sans exprimer son opinion, selon l'habitude qu'il avait prise
+pendant les quinze années passées au service du vieux prince. La figure
+épuisée et fatiguée de Tikhone portait l'empreinte d'une douleur
+profonde; il répondit, avec une obéissance passive, à toutes les
+questions de la princesse Marie, dont la vue redoublait son chagrin.
+Enfin Drone entra dans l'appartement, et, la saluant jusqu'à terre,
+s'arrêta sur le seuil de la porte.
+
+«Dronouchka...» lui dit-elle, en s'adressant à lui comme à un vieil et
+fidèle ami, car n'était-ce pas ce bon Dronouchka qui, lorsqu'elle était
+encore enfant, lui rapportait son pain d'épice chaque fois qu'il allait
+à la foire de Viazma, et le lui remettait en souriant.... «Dronouchka,
+aujourd'hui, après le malheur qui...» Elle s'arrêta suffoquée par
+l'émotion.
+
+«Nous marchons tous sous l'égide de Dieu, dit Drone avec un soupir.
+
+--Dronouchka, reprit-elle avec effort, Alpatitch est absent, je n'ai
+personne à qui m'adresser, dis-moi, est-ce vrai, on m'assure que je ne
+puis pas partir?
+
+--Pourquoi ne partirais-tu pas, Excellence?... On peut toujours partir!
+
+--On m'a assuré qu'il y avait du danger à le faire, à cause de l'ennemi,
+et moi, mon ami, je ne sais rien, je ne comprends rien, je suis seule...
+et cependant je tiens à quitter Bogoutcharovo sans retard, cette nuit ou
+demain au petit jour.»
+
+Drone garda le silence, et lui lança un regard à la dérobée.
+
+«Il n'y a pas de chevaux, je l'ai dit tantôt à Jakow Alpatitch.
+
+--Pourquoi n'y en a-t-il pas?
+
+--C'est Dieu qui nous punit. Les uns ont été enlevés par les troupes,
+les autres sont morts, c'est une mauvaise année.... Et ce n'est rien
+encore que les chevaux, pourvu que nous ne crevions pas de faim!... On
+reste parfois trois jours sans manger. On n'a plus rien, on est ruiné!
+
+--Les paysans sont ruinés?... Ils n'ont plus de blé? demanda la
+princesse Marie, qui l'écoutait avec surprise.
+
+--Il n'y a plus qu'à mourir de faim, reprit Drone: quant à des
+charrettes, il n'y en a pas.
+
+--Mais pourquoi ne pas m'en avoir prévenue, Dronouchka? Ne peut-on les
+secourir? Je ferai mon possible...»
+
+Il lui paraissait si étrange de se dire qu'au moment où son coeur
+débordait de douleur, il y avait des gens pauvres et des gens riches
+vivant côte à côte, et que les riches ne secouraient pas les pauvres!
+Elle savait confusément qu'il y avait toujours du blé en réserve, et que
+l'on distribuait parfois ce blé aux paysans; elle savait aussi que ni
+son frère ni son père ne l'auraient refusé à leurs serfs, et elle était
+prête à prendre sur elle la responsabilité de cette décision:
+
+«Nous avons ici, n'est-ce pas, du blé appartenant au maître, à mon
+frère? poursuivit-elle, désireuse de connaître le véritable état des
+choses.
+
+--Le blé du maître est intact, reprit Drone avec orgueil: le prince
+avait défendu de le vendre.
+
+--Si c'est ainsi, donne aux paysans ce qu'il leur faut, je t'y autorise
+au nom de mon frère.» Drone soupira pour toute réponse. «Donne-le-leur
+tout s'il le faut, et dis-leur, au nom de mon frère, que ce qui est à
+nous est à eux. Nous n'épargnerons rien pour les aider, dis-le-leur.»
+
+Drone l'avait regardée sans mot dire.
+
+«Au nom de Dieu, relève-moi de mon emploi, notre petite mère,
+s'écria-t-il enfin. Ordonne-moi de rendre les clefs, j'ai servi
+honnêtement pendant vingt-trois ans.... Reprends les clefs, je t'en
+supplie!»
+
+La princesse Marie, étonnée, ne comprenant rien à sa requête, l'assura
+que jamais elle n'avait douté de sa fidélité, qu'elle ferait tout son
+possible pour lui et les paysans, et le congédia sur cette promesse.
+
+
+XI
+
+
+Une heure plus tard, Douniacha vint dire à sa maîtresse que Drone était
+revenu annoncer que les paysans, rassemblés par lui sur l'ordre de la
+princesse, attendaient sa venue.
+
+«Mais je ne les ai jamais appelés! dit la princesse Marie interdite:
+j'ai simplement commandé à Drone de leur distribuer le blé.
+
+--Mais alors, princesse, notre mère, renvoyez-les sans leur parler. Ils
+vous trompent, voilà tout, dit Douniacha; lorsque Jakow Alpatitch
+reviendra, nous partirons tout tranquillement, mais ne vous montrez pas,
+au nom du ciel!...
+
+--Ils me trompent, dis-tu?
+
+--J'en suis sûre. Suivez mon conseil. Demandez à la vieille bonne, elle
+vous le dira aussi: ils ne veulent pas quitter Bogoutcharovo, c'est leur
+idée!
+
+--C'est toi qui te trompes, tu as mal compris.... Fais entrer Drone.»
+
+Drone confirma les paroles de Douniacha: les paysans avaient été
+rassemblés sur l'ordre de la princesse.
+
+«Mais, Drone, je n'ai jamais donné cet ordre: je t'ai prié de faire une
+distribution de blé, rien de plus.»
+
+Drone soupira sans répondre.
+
+«Ils s'en iront si vous le voulez, dit-il avec hésitation.
+
+--Non, non, j'irai moi-même m'expliquer avec eux...» Et la princesse
+Marie descendit les degrés du perron, malgré les supplications de
+Douniacha et de la vieille bonne, qui la suivirent de loin avec
+l'architecte: «Ils s'imaginent sans doute que je leur offre du blé en
+échange de leur consentement à rester ici, et que, moi, je vais partir
+et les livrer aux Français? se disait-elle, chemin faisant. Je leur
+annoncerai au contraire qu'ils trouveront des maisons là-bas, dans le
+bien de Moscou, ainsi que des provisions... car André, j'en suis sûre,
+aurait fait plus encore à ma place!»
+
+La foule rassemblée s'agita à sa vue, et se découvrit avec respect. Le
+crépuscule était tombé: la princesse Marie marchait les yeux baissés,
+s'embarrassant à chaque pas dans les plis de sa robe de deuil; elle
+s'arrêta enfin devant ce groupe disparate de figures jeunes et vieilles;
+leur grand nombre l'intimidait, et l'empêchait de les reconnaître....
+Elle ne savait plus que dire: enfin, coupant court à son hésitation,
+elle trouva dans la conscience de son devoir l'énergie nécessaire:
+
+«Je suis bien aise que vous soyez venus, leur dit-elle, sans lever les
+yeux, pendant que son coeur battait avec violence. Dronouchka m'a appris
+que la guerre vous avait ruinés, c'est notre sort à tous; soyez sûrs que
+je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous soulager. Il faut que je
+parte, car l'ennemi approche... et puis... enfin, mes amis, je vous
+donne tout!... prenez notre blé.... Qu'il n'y ait pas de misère parmi
+vous! Si on vous dit que je vous le donne pour que vous restiez ici,
+c'est faux, je vous supplie au contraire de partir, d'emporter tout ce
+que vous avez et d'aller chez nous, dans notre bien près de Moscou:
+là-bas vous ne manquerez de rien, je vous le promets... vous serez logés
+et nourris!»
+
+La princesse Marie s'arrêta, on entendait quelques soupirs dans la
+foule:
+
+«J'agis au nom de mon défunt père, reprit-elle, il a été un bon maître,
+vous le savez, et au nom de mon frère et de son fils.»
+
+Elle s'arrêta de nouveau; personne ne prit la parole.
+
+«Le même malheur nous frappe tous, partageons donc tout entre nous. Ce
+qui est à moi est à vous,» dit-elle en terminant; et elle regardait ceux
+qui l'entouraient. Leurs yeux étaient toujours fixés sur elle, et leurs
+physionomies ne lui offraient qu'une seule et même expression dont elle
+ne pouvait se rendre compte. Était-ce de la curiosité, du dévouement, de
+la reconnaissance, ou de l'effroi? Impossible de le discerner.
+
+«Nous sommes très reconnaissants de vos bontés, dit enfin une voix...
+seulement nous ne toucherons pas au blé du seigneur.
+
+--Pourquoi cela?» reprit la princesse Marie. Elle ne reçut pas de
+réponse, et remarqua alors que tous les yeux s'abaissaient devant son
+regard: «Pourquoi le refusez-vous?» Même silence. Elle sentit qu'elle se
+troublait; enfin, avisant un vieillard appuyé sur un bâton, elle
+s'adressa directement à lui: «Pourquoi ne réponds-tu pas? lui dit-elle.
+Y a-t-il encore autre chose que je puisse faire pour vous?» Mais le
+vieillard détourna brusquement la tête, et, l'inclinant aussi bas que
+possible, murmura:
+
+«Pourquoi accepterions-nous, nous n'avons que faire du blé? Tu veux que
+nous abandonnions tout, et nous, nous ne le voulons pas!...
+
+--Pars, pars seule, s'écrièrent à la fois plusieurs voix, et les visages
+reprirent la même expression: ce n'était plus assurément ni de la
+curiosité ni de la reconnaissance, mais bien une résolution irritée et
+opiniâtre.
+
+--Vous ne m'avez pas comprise, sans doute, reprit la princesse Marie
+avec un triste sourire. Pourquoi ce refus de partir, lorsque je vous
+promets de vous loger et de vous nourrir?... Si vous restez, l'ennemi
+vous ruinera!»
+
+Les murmures et les exclamations de la foule couvrirent ses paroles.
+
+«Nous n'y consentons pas.... Qu'il nous ruine!... Nous ne voulons pas de
+ton blé, nous le refusons!»
+
+La princesse Marie essayait, mais en vain, de parler; surprise et
+effrayée de leur inconcevable entêtement, elle baissa la tête à son
+tour, sortit à pas lents du groupe, et se dirigea vers la maison.
+
+«Elle a voulu nous tromper!... A-t-elle été rusée, hein?... Pourquoi
+veut-elle que nous abandonnions le village? Pour que nous ne soyons pas
+plus libres qu'auparavant?... Qu'elle garde son blé, nous n'en avons pas
+besoin!» criait-on de tous côtés, pendant que Drone, qui l'avait suivie,
+recevait ses instructions.
+
+Décidée plus que jamais à partir, elle lui réitéra l'ordre de lui
+fournir des chevaux, et se retira ensuite dans son appartement, où elle
+s'absorba dans ses douloureuses pensées.
+
+
+XII
+
+
+Elle resta longtemps, cette nuit-là, accoudée à la fenêtre. Un bruit
+confus de voix montait jusqu'à elle du village en révolte, mais elle ne
+songeait plus aux paysans, et ne cherchait plus à deviner quel pouvait
+être le motif de leur étrange conduite. Les tristes préoccupations du
+moment effaçaient de son coeur les amers regrets du passé, et, tout
+entière à sa douleur et au sentiment de son isolement qui l'obligeait à
+agir par elle-même, à peine pouvait-elle se souvenir, pleurer et prier.
+Le vent, qui était tombé au coucher du soleil, laissait la nuit
+s'étendre, tranquille et fraîche, sur toute la nature. Le bruit des voix
+s'éteignit peu à peu, le coq chanta, et la pleine lune s'éleva doucement
+au-dessus des tilleuls du jardin. Les épaisses vapeurs de la rosée
+enveloppèrent tous les alentours, et le calme se fit dans le village et
+dans l'habitation.
+
+La princesse Marie rêvait toujours: elle rêvait à ce passé encore si
+proche d'elle, à la maladie, aux derniers moments de son père, en
+écartant toutefois de sa pensée la scène de sa mort, dont elle ne se
+sentait pas la force de se retracer les sinistres détails, à cette heure
+silencieuse et pleine de mystère.
+
+Elle se rappela aussi la nuit qui avait précédé la dernière attaque,
+cette nuit où, pressentant la catastrophe prochaine, elle était restée
+fort tard, et malgré lui, auprès du malade. Ne pouvant dormir, elle
+était descendue sur la pointe des pieds, pour écouter à travers la porte
+qui donnait dans la serre, où son père couchait cette fois, et elle
+l'avait entendu parler au vieux Tikhone d'une voix fatiguée. Elle
+devinait son envie de causer. «Pourquoi donc ne m'a-t-il pas appelée?
+Pourquoi ne m'a-t-il jamais permis de prendre, auprès de lui, la place
+de Tikhone? J'aurais dû entrer dans ce moment, car je suis sûre de
+l'avoir entendu prononcer deux fois mon nom.... Il était triste, abattu,
+et Tikhone ne pouvait le comprendre!...» Et la pauvre fille, prononçant
+tout haut les dernières paroles de tendresse qu'il lui avait adressées
+le jour de sa mort, éclata en sanglots; cette explosion soulagea son
+coeur oppressé. Elle voyait nettement chaque trait de son visage, non
+pas celui dont elle se souvenait depuis sa naissance et qui lui causait
+une telle frayeur du plus loin qu'elle l'apercevait, mais ce visage
+amaigri, avec cette expression soumise et craintive, au-dessus duquel
+elle s'était penchée, pour deviner ce qu'il murmurait, et dont elle
+avait pu, pour la première fois, compter les rides profondes: «Que
+voulait-il dire en m'appelant «sa petite âme?» À quoi pense-t-il à
+présent?» se demanda-t-elle, et elle éprouva une terreur folle, comme
+lorsque ses lèvres avaient effleuré la joue glacée du mort: elle crut le
+voir apparaître, tel qu'elle l'avait vu, couché dans son cercueil, la
+tête bandée, et cette terreur, ce sentiment d'insurmontable horreur
+évoqué par ce souvenir, envahissaient tout son être. En vain
+essayait-elle de s'y soustraire en priant: ses grands yeux, démesurément
+ouverts, fixés sur le paysage éclairé par la lune, et sur les grandes
+ombres projetées par ses rayons, s'attendaient à voir surgir tout à coup
+la funèbre vision. Retenue, enchaînée à sa place par le silence
+solennel, par le calme magique de la nuit, elle se sentait comme
+pétrifiée.
+
+«Douniacha! murmura-t-elle d'abord, Douniacha!» répéta-t-elle d'une voix
+rauque, avec un effort désespéré... et, s'arrachant brusquement à sa
+contemplation, elle s'élança à la rencontre de ses femmes, qui
+accouraient, effrayées, à son cri d'appel.
+
+
+XIII
+
+
+Le 17 du mois d'août, Rostow et Iline, accompagnés d'un planton et de
+Lavrouchka, renvoyé, comme on le sait, par Napoléon, se mirent en selle
+et quittèrent leur bivouac de Jankovo, situé à 15 verstes de
+Bogoutcharovo, pour essayer les chevaux qu'Iline venait d'acheter, et
+découvrir du foin dans les villages avoisinants. Depuis trois jours,
+chacune des deux armées était à une égale distance de Bogoutcharovo;
+l'avant-garde russe et l'avant-garde française pouvaient donc s'y
+rencontrer d'un moment à l'autre: aussi, en chef d'escadron soigneux de
+la nourriture de ses hommes, Rostow désirait-il s'emparer le premier des
+vivres qui devaient probablement s'y trouver.
+
+Rostow et Iline, de fort joyeuse humeur, se promettaient en outre de
+s'amuser avec les jolies femmes de chambre qui probablement étaient
+restées dans la maison du prince; en attendant, ils questionnaient
+Lavrouchka sur Napoléon, riaient aux éclats de ses récits, et luttaient
+entre eux de vitesse, afin d'éprouver les mérites de leurs nouvelles
+acquisitions.
+
+Rostow ne se doutait pas que le village dont il venait de traverser la
+grande rue appartînt à l'ancien fiancé de sa soeur. En le rejoignant,
+Iline lui fit de vifs reproches de l'avoir ainsi distancé.
+
+«Quant à moi, s'écria Lavrouchka, si je n'avais craint de vous faire
+honte, j'aurais pu vous laisser tous les deux en arrière, car cette
+«française» (c'est ainsi qu'il appelait la rosse sur laquelle il était
+monté) est une merveille!...» Mettant leurs chevaux au pas, ils
+atteignirent la grange, autour de laquelle était rassemblée une foule de
+paysans.
+
+Quelques-uns d'entre eux se découvrirent en les apercevant; d'autres se
+bornèrent à les regarder avec curiosité. Deux grands vieux paysans, dont
+les visages ridés étaient ornés d'une barbe peu fournie, sortirent à ce
+moment du cabaret en titubant, et s'approchèrent des officiers, en
+chantant à tue-tête.
+
+«Oh! les braves gens! dit Rostow.... Y a-t-il du foin?
+
+--Et comme ils se ressemblent! ajouta Iline.
+
+--La gaie... la gaie cau... au... se... rie! chantait l'un des deux
+vieux, avec un sourire béat.
+
+--Qui êtes-vous? demanda à Rostow un paysan, qui faisait partie du
+groupe.
+
+--Nous sommes des Français! repartit en riant Iline, et voilà Napoléon
+en personne! ajouta-t-il en désignant Lavrouchka.
+
+--Laissez donc, vous êtes des Russes, dit leur interlocuteur.
+
+--Êtes-vous en grande force, ici? demanda un second.
+
+--Oui, en très grande force, répliqua Rostow.... Mais que faites-vous
+donc là tous ensembles? est-ce fête aujourd'hui?
+
+--Les vieux se sont réunis pour les affaires de la commune.» leur
+répondit le paysan en s'éloignant.
+
+Dans ce moment, deux femmes et un homme coiffé d'un chapeau blanc se
+dirigeaient vers eux par la grand'route.
+
+«La rose est à moi, gare à qui la touche! s'écria Iline en remarquant
+que l'une des deux venait hardiment à lui: c'était Douniacha.
+
+--Elle sera à nous! répliqua Lavrouchka, en faisant un signe à Iline.
+
+--Que désirez-vous, ma belle? dit Iline en souriant.
+
+--La princesse voudrait connaître le nom de votre régiment et le vôtre?
+
+--Voici le comte Rostow, chef d'escadron; quant à moi, je suis votre
+très humble serviteur.
+
+--La cau... au... se... rie,» chantait toujours gaiement le paysan ivre,
+qui les regardait d'un air abruti. Douniacha était suivie d'Alpatitch,
+qui s'était déjà découvert respectueusement:
+
+--Oserais-je déranger Votre Noblesse, dit-il en mettant la main dans son
+gilet avec une politesse où se trahissait néanmoins un léger dédain,
+provoqué sans doute par la grande jeunesse de l'officier....
+
+--Ma maîtresse, la fille du général en chef prince Nicolas Andréïévitch
+Bolkonsky, décédé le 15 courant, se trouve dans une situation difficile,
+et la faute en est à la sauvagerie de ces animaux, ajouta-t-il en
+désignant la foule qui les entourait. Elle vous prie de passer chez
+elle... veuillez faire quelques pas; ce sera plus agréable, je pense,
+que de...» Et il montra, cette fois, les deux ivrognes, qui tournaient
+comme des taons autour des chevaux.
+
+--Ah! Jakow Alpatitch! Ah! c'est toi en personne!... Excuse-nous,
+excuse-nous,» disaient-ils en continuant à sourire bêtement. Rostow ne
+put s'empêcher de les regarder en souriant comme eux.
+
+--À moins qu'ils n'amusent Votre Excellence... reprit Alpatitch avec
+dignité.
+
+--Non, il n'y a pas là de quoi s'amuser, répondit Rostow en avançant de
+quelques pas.... Voyons, de quoi s'agit-il?
+
+--J'ai l'honneur de déclarer à Votre Excellence que ces grossiers
+personnages ne veulent pas permettre à leur maîtresse de quitter la
+propriété, et qu'ils la menacent de dételer ses chevaux.... Tout est
+emballé depuis ce matin, et la princesse ne peut pas se mettre en route!
+
+--Impossible? s'écria Rostow.
+
+--C'est la pure vérité, Excellence!»
+
+Rostow descendit de cheval, confia sa monture au planton, et se dirigea,
+en questionnant Alpatitch sur les détails de l'incident, vers la demeure
+seigneuriale: la proposition faite la veille par la princesse Marie de
+leur distribuer le blé de la réserve, et son explication avec Drone,
+avaient empiré la situation, au point que ce dernier s'était
+définitivement joint aux paysans, avait rendu les clefs à l'intendant,
+et refusait de paraître devant lui. Lorsque la princesse avait donné
+l'ordre de mettre les chevaux aux voitures, les paysans, réunis en
+foule, lui avaient fait savoir qu'ils les dételleraient et qu'ils ne la
+laisseraient pas partir, «car il était défendu, disaient-ils, de quitter
+son foyer». Alpatitch avait essayé en vain de leur faire entendre
+raison. Drone était invisible, mais Karp avait déclaré qu'ils
+s'opposeraient au départ de la princesse, que c'était agir contre les
+ordres reçus, et que, si elle restait, ils continueraient, comme par le
+passé, à la servir et à lui obéir.
+
+La princesse Marie s'était cependant résolue, en dépit des
+représentations d'Alpatitch, de la vieille bonne et de ses femmes de
+service, à partir coûte que coûte, et l'on mettait déjà les chevaux aux
+voitures, lorsque la vue de Rostow et d'Iline, passant au galop sur la
+grand'route, fit perdre la tête à tout le monde; les prenant pour des
+Français, les gens de l'écurie s'enfuirent à toutes jambes, et il
+s'éleva dans la maison un choeur de lamentations désespérées. Aussi
+Rostow fut-il reçu en libérateur.
+
+Il entra dans le salon où la princesse Marie, terrifiée et ahurie,
+attendait son arrêt. N'ayant même plus la force de penser, elle put à
+peine comprendre au premier moment qui il était et ce qu'il lui voulait.
+Mais à sa physionomie, à sa démarche, au premier mot qu'elle l'entendit
+prononcer, elle se rassura et comprit qu'elle avait devant elle un
+compatriote, un homme de sa société. Fixant sur lui ses yeux lumineux et
+profonds, elle prit la parole d'une voix saccadée et tremblante
+d'émotion. «Quel étrange caprice du hasard me fait ainsi rencontrer
+cette pauvre fille abîmée de douleur, et abandonnée seule, sans
+protection, à la merci de grossiers paysans révoltés..., se disait
+Rostow, qui ne pouvait s'empêcher de donner un coloris romanesque à
+cette entrevue, et qui examinait la princesse pendant qu'elle lui
+faisait son timide récit.... Quelle douceur, quelle noblesse dans ses
+traits et dans leur expression!» Lorsqu'elle lui fit part de l'incident
+qui avait eu lieu le lendemain de l'enterrement de son père, l'émotion
+fut la plus forte et elle détourna un moment la tête comme si elle
+craignait de laisser croire à Rostow qu'elle cherchait à l'attendrir
+outre mesure sur son sort. Mais quand elle vit des larmes briller dans
+les yeux du jeune officier, elle lui adressa aussitôt un regard de
+reconnaissance, un de ces regards profonds et doux qui faisaient oublier
+sa laideur.
+
+«Je ne saurais vous exprimer, princesse, combien je sais gré au hasard
+qui m'a amené ici, et qui me permet de me mettre à votre entière
+disposition. Partez.... Je vous réponds, sur mon honneur, que personne
+n'osera vous causer le moindre désagrément; accordez-moi seulement
+l'autorisation de vous escorter...» Et, la saluant aussi
+respectueusement que si elle avait été une princesse du sang, il se
+dirigea vers la porte.
+
+Son respect semblait dire qu'il aurait été heureux de nouer plus ample
+connaissance avec elle, mais que sa discrétion l'empêchait de profiter
+de sa douleur et de son abandon pour continuer l'entretien.
+
+C'est ainsi que la princesse Marie comprit et apprécia sa conduite.
+
+«Je vous suis bien reconnaissante, reprit-elle en français: j'espère
+encore n'être victime que d'un malentendu, et j'espère surtout que vous
+ne trouverez pas de coupables!» Et elle fondit en larmes: «Pardon!»
+dit-elle avec vivacité.
+
+Rostow fit un geste pour cacher son émotion, et sortit après lui avoir
+adressé encore un profond salut.
+
+
+XIV
+
+
+«Eh bien, est-elle jolie? Oh! la mienne, mon cher, la rose, est
+ravissante!... on l'appelle Douniacha,» s'écria Iline en apercevant son
+ami; mais l'expression de sa figure le fit taire immédiatement. Il
+devina que son chef et son héros n'était pas d'humeur à plaisanter, car
+il en reçut un coup d'oeil irrité, et le vit s'éloigner rapidement dans
+la direction du village.
+
+«Je leur en ferai voir, à ces brigands!» murmurait Rostow.
+
+Alpatitch, allongeant le pas, le rejoignit enfin à grand'peine:
+
+«Quelles sont les mesures que vous avez daigné prendre? lui demanda-t-il
+humblement.
+
+--Quelles mesures, vieil imbécile? dit le hussard, en le menaçant de ses
+poings fermés. Qu'as-tu fait, toi? Les paysans se révoltent, et tu te
+bornes à les regarder, tu ne sais même pas te faire obéir! Tu es un
+traître.... Je vous connais tous, et tous je vous ferai écorcher vifs!»
+
+Là-dessus, comme s'il eût craint d'épuiser la colère amassée dans son
+coeur, il continua brusquement sa route. Alpatitch, refoulant le
+sentiment d'une offense imméritée, se mit à le suivre, tant bien que
+mal; il lui communiquait en marchant ses réflexions sur les paysans
+révoltés, il cherchait à lui faire comprendre que, grâce à leur
+opiniâtre endurcissement, il serait dangereux et impolitique d'entrer en
+lutte ouverte avec eux sans le secours de la force armée, et que dès
+lors il serait préférable de la requérir.
+
+«Je leur en donnerai de la force armée! Ils verront, ils verront!»
+répétait Nicolas, sans penser à ce qu'il disait. En proie à une
+irritation violente et irréfléchie, il marchait résolument vers la foule
+groupée autour de la grange. Bien que Rostow n'eût pas de plan
+prémédité, Alpatitch pressentait que cet acte extravagant amènerait un
+bon résultat; sa démarche ferme et hardie, son visage contracté par la
+colère, firent également comprendre aux paysans que le moment de rendre
+compte de leur conduite était venu. Pendant l'entretien de Rostow avec
+la princesse Marie, un certain désarroi s'était déjà manifesté parmi
+eux; plusieurs, que la peur commençait à gagner, assuraient que les
+nouveaux venus étaient bien réellement des Russes et qu'ils se
+fâcheraient de ce qu'on osait retenir la demoiselle. Drone, qui était de
+cet avis, n'hésita pas à l'exprimer à haute voix, mais Karp et ses
+adhérents le prirent aussitôt à partie.
+
+«Pendant combien d'années n'as-tu pas dévoré la commune à belles dents?
+s'écria Karp.... Tu t'en moques pas mal.... Tu as enfoui quelque part un
+vase plein d'argent, tu le déterreras, tu t'en iras.... Que peut donc te
+faire, à toi, le pillage de nos maisons?
+
+--Nous savons qu'il a été ordonné, criait un autre, de ne pas quitter
+son village, et de ne rien emporter, pas même un grain de blé, et la
+voilà, elle, qui veut partir!
+
+--C'était à ton dadais de fils d'être soldat, mais ça t'a fait de la
+peine, et c'est mon Vania, à moi, qui a été rasé, dit à son tour un
+petit vieillard avec violence....
+
+--Il ne nous reste plus qu'à mourir!... Oui, à mourir!
+
+--On ne m'a pas encore enlevé mes fonctions, répliqua Drone.
+
+--C'est ça, c'est ça, tu n'es pas encore renvoyé, mais tu t'es repu!»
+
+Aussitôt que Karp vit venir Rostow, accompagné de Lavrouchka, d'Iline et
+d'Alpatitch, il alla à sa rencontre, les doigts passés dans sa ceinture,
+et le sourire aux lèvres. Drone, au contraire, s'était dissimulé dans
+les derniers rangs, et la foule se resserra.
+
+«Hé! vous autres, qui est ici le staroste? demanda Rostow, en marchant
+droit sur eux.
+
+--Le staroste? Que lui voulez-vous?» demanda Karp. Il n'eut pas le temps
+d'achever sa phrase, que son bonnet vola en l'air et que sa tête vacilla
+sous le coup qui l'avait frappé.
+
+--À bas les bonnets, traîtres! cria Rostow d'une voix foudroyante.
+
+--Où est le staroste? répéta-t-il.
+
+--Le staroste? il demande le staroste!... Drone Zakharovitch, on
+t'appelle! dirent vivement et tout bas plusieurs voix, et les têtes se
+découvrirent une à une.
+
+--Nous ne nous révoltons pas, nous obéissons aux ordres reçus, reprit
+Karp, qui se sentait encore soutenu par quelques-uns....
+
+--Nous avons suivi les conseils des anciens.
+
+--Vous osez me répondre, tas de brigands! s'écria Rostow en saisissant
+au collet le grand Karp.
+
+--Holà, mes amis, garrottez-le?»
+
+Lavrouchka s'élança sur lui et s'empara de ses mains.
+
+«Il faudrait que les nôtres, qui sont au bas de la montée, vinssent nous
+aider, dit-il.
+
+--C'est inutile,» répondit Alpatitch, et, se tournant vers les paysans,
+il en appela deux par leur nom et leur commanda de détacher leurs
+ceintures pour lier les bras du prisonnier; les paysans obéirent en
+silence.
+
+--Où est le staroste?» répétait Rostow.
+
+Drone, le visage pâle et les sourcils froncés, se décida enfin à
+paraître.
+
+«C'est toi? Garrotte-le, lui aussi, Lavrouchka!» s'écria Rostow avec
+autorité, comme si cet ordre ne pouvait rencontrer de résistance. Et en
+effet deux autres hommes du groupe s'approchèrent, et Drone dénoua
+lui-même sa ceinture pour se faire attacher les mains.
+
+«Quant à vous, poursuivit Rostow, écoutez-moi tous...: vous allez
+retourner chez vous à l'instant, et que je n'entende plus un mot!
+
+--Nous n'avons rien fait de mal, nous avons agi sottement, voilà tout!
+
+--Je vous l'avais bien dit, c'était contre les ordres, murmurèrent
+plusieurs paysans à la fois, en s'adressant mutuellement des reproches.
+
+--Je vous en avais prévenu, dit Alpatitch, qui se sentait rentrer en
+pleine possession de son droit: c'est mal, très mal à vous, mes enfants!
+
+--Oui, Jakow Alpatitch, la sottise est de notre côté,» lui répondit-on,
+et la foule se sépara tranquillement.
+
+Chacun regagna son logis pendant qu'on emmenait les prisonniers dans la
+cour de l'habitation de la princesse Marie; les deux ivrognes les
+suivirent:
+
+«Cela te va bien, disait l'un d'eux à Karp, je vais te regarder à mon
+aise!... A-t-on jamais vu parler ainsi aux maîtres, à quoi songeais-tu?
+
+--Tu es un imbécile, voilà tout, un imbécile!» répétait le second d'un
+air gouailleur.
+
+Deux heures plus tard, les chariots pour le bagage étaient attelés, et
+les paysans transportaient et emballaient les effets de leurs maîtres,
+sous la surveillance de Drone, qui avait été relâché sur la demande de
+la princesse.
+
+«Attention à ceci!» disait l'un des paysans, un jeune garçon, de haute
+taille et d'une physionomie avenante, à son camarade qui venait de
+recevoir une cassette des mains de la femme de chambre.... «Elle vaut
+cher... ne va pas la jeter tout bêtement ou la ficeler sans soin, elle
+s'éraillera.... Il faut que tout se fasse honnêtement et bien.... Voilà,
+comme cela!... recouverte de foin et de nattes, ce sera parfait.
+
+--Oh! les livres, les livres, ce qu'il y en a! disait un autre, pliant
+sous le poids des armoires de la bibliothèque.... Ne me pousse pas!...
+Dieu que c'est lourd, mes enfants, quels livres, quels gros et beaux
+livres!...
+
+--Ma foi, ceux qui les ont écrits n'ont pas flâné!» reprit le jeune
+garçon en indiquant des dictionnaires couchés en travers.
+
+
+Rostow, ne voulant pas s'imposer à la princesse Marie, ne retourna pas
+chez elle, mais attendit son départ au village. Lorsque les voitures se
+mirent en route, il monta à cheval et l'accompagna à douze verstes de
+distance jusqu'à Jankovo, qui était occupé par nos troupes. Arrivé au
+relais, il prit respectueusement congé d'elle, et lui baisa la main.
+
+«Vous me remplissez de confusion, lui répondit-il en rougissant aux
+effusions de sa reconnaissance. Le premier ispravnik[25] aurait agi de
+même.... Si nous n'avions eu que des paysans à combattre, l'ennemi ne se
+serait pas avancé aussi loin dans le pays,» ajouta-t-il d'un ton
+embarrassé, et, passant à un autre sujet: «Je suis heureux d'avoir eu
+l'occasion de faire votre connaissance. Adieu, princesse. Permettez-moi
+de vous souhaiter tout le bonheur possible et puissions-nous nous revoir
+dans des circonstances plus favorables!»
+
+Le visage de la princesse Marie rayonnait d'une émotion attendrie; elle
+sentait qu'il méritait ses remerciements les plus vifs, car sans lui que
+serait-elle devenue? N'aurait-elle pas été infailliblement la victime
+des paysans révoltés, ou ne serait-elle pas tombée entre les mains des
+Français? Pour la sauver, ne s'était-il pas exposé aux plus grands
+dangers, et son âme, pleine de noblesse et de bonté, n'avait-elle pas su
+compatir à sa position et à sa douleur? Ses yeux, si bons, si honnêtes,
+s'étaient remplis de larmes, lorsqu'elle lui avait parlé, et ce souvenir
+restait gravé dans son coeur. En lui disant adieu, elle éprouva à son
+tour une émotion étrange, et elle se demanda si elle ne l'aimait pas
+déjà. Sans doute elle avait honte de s'avouer à elle-même qu'elle
+s'était subitement éprise d'un homme qui peut-être ne l'aimerait jamais;
+mais elle se consolait à la pensée que personne ne le saurait, et qu'il
+n'y avait aucun crime à aimer en secret, toute sa vie, celui qui serait
+son premier et son dernier amour. «Il a fallu qu'il arrivât à
+Bogoutcharovo pour me rendre service, il a fallu que sa soeur refusât
+mon frère,» se disait-elle, en entrevoyant le doigt de Dieu dans cet
+enchaînement de circonstances, et en caressant tout bas l'espoir que ce
+bonheur, à peine entrevu, pourrait un jour devenir une réalité!
+
+Elle aussi avait fait une douce impression sur Rostow, et lorsque ses
+camarades, qui avaient eu vent de ses aventures, se permirent de le
+taquiner en le complimentant sur ce qu'en allant chercher du foin il
+avait eu le talent de découvrir une des plus riches héritières de
+Russie, il se fâcha sérieusement; mais au fond du coeur il s'avouait
+qu'il ne pouvait désirer ni faire rien de mieux que d'épouser la
+sympathique princesse Marie. Ce mariage ne ferait-il pas le bonheur de
+ses parents et le sien,--il le sentait instinctivement,--celui de la
+douce créature qui le considérait comme son sauveur!... Et, d'un autre
+côté, ne trouverait-il pas dans sa magnifique fortune le moyen de
+rétablir celle de son père?... Mais alors que deviendraient Sonia, et le
+serment qu'il lui avait fait? C'était précisément ce souvenir qui
+l'irritait, lorsqu'on le plaisantait sur son excursion à Bogoutcharovo.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+I
+
+
+Koutouzow, ayant accepté le commandement en chef des armées, se souvint
+du prince André et le manda au quartier général.
+
+Ce dernier arriva à Czarevo-Saïmichtché le jour même où Koutouzow
+passait pour la première fois les troupes en revue. Il s'arrêta dans le
+village, s'assit sur un banc devant la porte de la maison du prêtre, et
+attendit «Son Altesse», ainsi que tous appelaient aujourd'hui le général
+en chef. Dans les champs, derrière le village, retentissaient des
+fanfares militaires, couvertes par de formidables acclamations en
+l'honneur du nouveau commandant. À dix pas du prince André, deux
+domestiques militaires de la suite de Koutouzow, dont l'un remplissait
+les fonctions de courrier et l'autre celles de maître d'hôtel,
+profitaient du beau temps et de l'absence de leur maître pour prendre le
+frais. À ce moment arriva à cheval un lieutenant-colonel de hussards: il
+était de petite taille, brun de teint et portait d'énormes moustaches et
+d'épais favoris; à la vue du prince André il s'arrêta, et lui demanda si
+c'était bien là que Son Altesse était descendue et si on l'attendait
+bientôt.
+
+André lui répondit qu'il ne faisait point partie de l'état-major du
+prince, et qu'il n'était là que depuis quelques minutes. Le hussard
+s'adressa alors à l'un des domestiques; le domestique répondit à sa
+question avec cet air dédaigneux qu'affectent d'ordinaire les gens des
+commandants en chef en s'adressant à des officiers subalternes.
+
+«Qui? Son Altesse? Elle sera ici tout à l'heure. Que demandez-vous?»
+
+Le lieutenant-colonel sourit dans sa moustache à ce ton impertinent,
+descendit de cheval, jeta la bride à son planton et s'approcha de
+Bolkonsky, qu'il salua.
+
+Bolkonsky lui rendit son salut, et lui fit place à côté de lui sur le
+banc.
+
+«Vous aussi, vous attendez le commandant en chef? lui demanda le nouveau
+venu. On le dit accessible, c'est bien heureux! poursuivit-il en
+grasseyant.... Autrement, si on avait encore affaire aux mangeurs de
+saucisses, ce serait la mer à boire; ce n'est pas pour rien que Yermolow
+a demandé à être compté parmi les Allemands. Espérons que les Russes
+auront maintenant voix au chapitre. Le diable seul sait où l'on voulait
+en venir avec toutes ces retraites.... Avez-vous fait la campagne?
+
+--Non seulement j'ai eu le plaisir de la faire, répliqua le prince
+André, mais aussi de perdre, grâce à elle, tout ce que j'avais de plus
+cher, mon père, qui vient de mourir de chagrin, sans compter ma maison
+et mon bien.... Je suis du gouvernement de Smolensk.
+
+--Ah! vous êtes sans doute le prince Bolkonsky.... Charmé de faire votre
+connaissance. Je suis le lieutenant-colonel Denissow, plus connu sous le
+nom de Vaska Denissow,» dit le hussard, en serrant cordialement la main
+au prince André, et en le regardant avec un affectueux intérêt. «Oui, je
+l'avais appris, dit-il d'un ton plein de sympathie.... C'est bien là
+une guerre de Scythes, ajouta-t-il en reprenant, après un court silence,
+le fil de ses pensées. Tout cela peut être parfait, mais pas pour celui
+qui paye les pots cassés.... Ah! vous êtes le prince André Bolkonsky? je
+suis vraiment bien aise de faire votre connaissance,» répéta-t-il, en
+hochant la tête avec un triste sourire, et en lui serrant de nouveau la
+main.
+
+Le prince André connaissait Denissow par ce que lui en avait dit
+Natacha. Cette réminiscence, en réveillant en lui les pénibles pensées
+qui, dans ces derniers mois, commençaient à s'effacer de son esprit, lui
+fit de la peine et du plaisir à la fois. Il avait éprouvé depuis lors
+tant d'autres secousses morales,--l'abandon de Smolensk, sa visite à
+Lissy-Gory, la nouvelle de la mort de son père,--que ses anciens
+souvenirs ne revenaient plus aussi souvent à sa mémoire, et il sentit
+qu'ils avaient perdu de leur douloureuse intensité. Pour Denissow aussi,
+le nom de Bolkonsky évoquait un passé lointain et poétique, la soirée
+où, après le souper et la romance de Natacha, il avait, sans savoir
+comment, fait une déclaration à cette fillette de quinze ans. Il sourit
+en songeant à son roman et à son amour, et reprit aussitôt le thème qui
+seul l'intéressait et le passionnait aujourd'hui: c'était un plan de
+campagne que, durant la retraite, il avait composé, étant de service aux
+avant-postes. Il l'avait présenté à Barclay de Tolly, et comptait le
+soumettre également à Koutouzow. Son plan était fondé sur les
+considérations suivantes: la ligne d'opération des Français étant
+beaucoup trop étendue, il fallait, tout en les attaquant de front pour
+les empêcher d'avancer, rompre leurs communications. «Ils ne peuvent
+soutenir une aussi grande ligne d'opérations, se disait-il, c'est
+impossible!... Qu'on me donne 500 hommes, et je me fais fort de
+l'enfoncer... parole d'honneur; il n'y a qu'un moyen d'en venir à
+bout... la guerre de partisans, et pas autre chose!»
+
+Denissow s'était levé pour mieux exposer son projet avec sa vivacité
+accoutumée, lorsqu'il fut interrompu par les cris et les hourras qui
+partaient de la plaine, plus violents que jamais, et se confondaient
+avec la musique et les chants, qui se rapprochaient de plus en plus. Un
+bruit de chevaux se fit au même moment entendre à l'entrée du village.
+
+«C'est lui!» s'écria un cosaque qui se tenait à l'entrée de la maison.
+
+Bolkonsky et Denissow se levèrent et se dirigèrent vers la porte où se
+trouvait une escouade de soldats: c'était la garde d'honneur, et ils
+aperçurent à l'autre bout de la rue Koutouzow monté sur un petit cheval
+bai, s'avançant vers eux suivi d'un nombreux cortège de généraux.
+Barclay de Tolly, également à cheval, marchait à côté de lui, et une
+foule d'officiers criant hourra caracolaient autour d'eux. Les aides de
+camp de Koutouzow s'élancèrent en avant, le dépassèrent et entrèrent les
+premiers dans la cour de l'habitation. Le commandant en chef talonnait
+avec impatience son cheval fatigué, qui s'était mis à aller l'amble sous
+son poids, et il saluait à droite et à gauche en portant la main à sa
+casquette blanche, bordée de rouge et sans visière. S'arrêtant devant la
+garde d'honneur, composée de beaux grenadiers, décorés et chevronnés
+pour la plupart, qui lui présentèrent aussitôt les armes, il garda un
+instant le silence en les examinant d'un regard scrutateur. Une
+expression ironique passa sur son visage, et, se tournant vers les
+officiers et les généraux qui l'entouraient, il haussa légèrement les
+épaules.
+
+«Et dire cependant, murmura-t-il avec un geste d'étonnement, que c'est
+avec de pareils gaillards qu'on se retire devant l'ennemi!... Au revoir,
+messieurs! ajouta-t-il en entrant par la grande porte et en effleurant
+le prince André et Denissow.
+
+--Hourra! hourra!» criait-on derrière lui.
+
+Koutouzow s'était singulièrement épaissi et alourdi depuis la dernière
+fois que le prince André l'avait vu, mais son oeil blanc, sa cicatrice
+et l'expression ennuyée de sa physionomie étaient toujours les mêmes.
+Une étroite courroie passée en sautoir laissait pendre un fouet sur sa
+capote militaire. En entrant dans la cour, il poussa un soupir de
+soulagement, comme un homme heureux de se reposer après s'être donné en
+spectacle. Puis il retira de l'étrier son pied gauche, en se renversant
+pesamment en arrière, et, fronçant les sourcils, il le ramena avec peine
+sur la selle, plia le genou, et se laissa glisser en gémissant dans les
+bras des cosaques et des aides de camp qui le soutenaient. Une fois sur
+ses pieds, il jeta de son oeil à moitié fermé un regard autour de lui,
+aperçut le prince André, sans toutefois le reconnaître, et fit en se
+balançant quelques pas en avant. Arrivé au perron de la maison, il toisa
+de nouveau le prince André, et, comme il arrive souvent aux vieillards,
+il lui fallut quelques secondes pour mettre enfin un nom sur cette
+figure qui l'avait frappé tout d'abord.
+
+«Ah! bonjour, prince, bonjour, mon ami... allons, viens!» dit-il avec
+effort, en montant péniblement les marches, qui craquaient sous son
+poids. Déboutonnant ensuite son uniforme, il s'assit sur un banc, et lui
+dit:
+
+--Et ton père?
+
+--J'ai reçu hier la nouvelle de sa mort,» répondit brièvement le prince
+André.
+
+Koutouzow le regarda d'un air surpris et effrayé, se découvrit et se
+signa:
+
+«Que la paix soit avec lui! Que la volonté de Dieu s'accomplisse sur
+nous tous!»
+
+Un profond soupir s'échappa de sa poitrine: «Je l'aimais, je l'estimais,
+reprit-il après un moment de silence, et je prends une part sincère à ta
+douleur!»
+
+Il embrassa le prince André et le tint longtemps serré contre sa grosse
+poitrine. André remarqua que les lèvres gonflées de Koutouzow
+tremblaient, et qu'il avait les yeux pleins de larmes.
+
+«Viens, viens chez moi, nous causerons,» dit-il, et il essayait de se
+lever en s'appuyant des deux mains sur le banc, lorsque Denissow, aussi
+hardi en face de ses chefs qu'en face de l'ennemi, monta résolument les
+marches du perron et s'avança vers lui, en dépit des observations des
+aides de camp. Koutouzow, toujours appuyé sur ses deux mains, le
+regardait s'approcher avec impatience. Denissow se nomma, et lui déclara
+qu'il avait à communiquer à Son Altesse une affaire de haute importance,
+pour le bien de la patrie! Koutouzow croisa ses mains sur son ventre
+d'un air de mauvaise humeur, et répéta nonchalamment: «Pour le bien de
+la patrie, dis-tu? Qu'est-ce que ça peut être?... Parle!» Denissow
+rougit comme une jeune fille; cette rougeur forma un étrange contraste
+avec son épaisse moustache et son visage aviné et vieilli. Il n'en
+entama pas moins, sans broncher, l'exposition de son plan, dont le but
+était de couper la ligne de l'ennemi entre Smolensk et Viazma: il
+connaissait la localité sur le bout du doigt, car il l'habitait; la
+chaleur et la conviction qu'il mettait dans ses paroles faisaient
+ressortir les avantages de sa combinaison. Koutouzow, les yeux baissés,
+regardait à terre, en jetant parfois un coup d'oeil furtif vers la cour
+de l'izba voisine, comme s'il s'attendait de ce côté à quelque chose de
+désagréable. En effet, un général en sortit bientôt avec un gros
+portefeuille sous le bras et se dirigea vers lui.
+
+«Qu'y a-t-il? demanda Koutouzow au beau milieu du plaidoyer de Denissow.
+Vous êtes prêt?
+
+--Oui, Altesse,» répondit le général.
+
+Koutouzow hocha mélancoliquement la tête, comme s'il voulait dire qu'il
+était impossible à un seul homme de suffire à tout, et continua à
+écouter le hussard.
+
+«Je vous donne ma parole d'honneur de bon officier, disait Denissow, que
+je romprai les lignes de communication de Napoléon!»
+
+Koutouzow l'interrompit:
+
+«Kirylle Andréïèvitch, de l'intendance, est-il ton parent?
+
+--C'est mon oncle, répliqua Denissow.
+
+--Nous étions amis, reprit gaiement Koutouzow. Bien, très bien, mon ami,
+reste ici à l'état-major!... Demain nous reparlerons de cela.» Le
+saluant d'un signe de tête, il se détourna, et tendit la main vers les
+papiers que lui apportait Konovnitzine.
+
+«Votre Altesse ne serait-elle pas mieux dans une chambre? demanda un
+général de service: il y a des plans à revoir et des papiers à signer.»
+
+Un aide de camp parut au même moment sur le seuil de la maison, et
+annonça que l'appartement était prêt pour recevoir le commandant en
+chef. Celui-ci fronça le sourcil à cet avis, car il ne voulait y entrer
+qu'après avoir expédié toute sa besogne.
+
+«Non, dit-il, faites-moi apporter ici une petite table, et toi, ne t'en
+va pas,» ajouta-t-il en se tournant vers le prince André.
+
+Pendant que le général de service faisait son rapport, le frou-frou
+d'une robe de soie arriva jusqu'à eux par la porte entre-bâillée de la
+maison. Le prince André regarda et aperçut une femme, jeune, jolie,
+habillée de rose, et coiffée d'un mouchoir de soie mauve; elle tenait un
+plateau. L'aide de camp de Koutouzow expliqua tout bas au prince André
+que c'était la maîtresse du logis, la femme du prêtre, dont le mari
+avait déjà reçu Son Altesse avec la croix à la main, et qui tenait à lui
+souhaiter la bienvenue avec le pain et le sel.
+
+«Elle est très jolie,» ajouta l'aide de camp avec un sourire.
+
+Koutouzow, que ces derniers mots avaient frappé, se retourna. Le rapport
+du général de service avait pour objet principal de critiquer la
+position prise à Czarevo-Saïmichtché, et Koutouzow lui prêtait la même
+attention distraite qu'il avait prêtée à Denissow, et sept ans
+auparavant aux discussions du conseil militaire, la veille de la
+bataille d'Austerlitz. Il n'écoutait que parce qu'il avait des oreilles,
+et qu'elles entendaient malgré lui et malgré le petit morceau de câble
+de vaisseau[26] qu'il portait dans l'une d'elles. On voyait du reste
+qu'il n'était surpris ni intéressé par rien, qu'il savait d'avance ce
+qu'on pourrait lui raconter, et qu'il se contentait de le subir jusqu'au
+bout, comme on subit un _Te Deum_ d'action de grâces. Denissow lui avait
+dit des choses sensées et sages, le général de service lui en disait
+d'autres encore plus sensées et encore plus sages, mais Koutouzow
+dédaignait le savoir et l'intelligence: ce n'était pas là, à son avis,
+ce qui trancherait le noeud de la situation, c'était quelque chose
+d'autre, complètement en dehors de ces deux qualités. Le prince André
+suivait attentivement l'expression de sa physionomie, qui marqua d'abord
+l'ennui, puis la curiosité éveillée par le frou-frou de la robe, et
+enfin le désir d'observer les convenances. Il était évident que, s'il
+témoignait du dédain pour le patriotisme intelligent de Denissow, c'est
+qu'il était vieux et qu'il avait l'expérience de la vie. Il ne prit
+qu'une seule disposition, concernant les maraudeurs. Le général de
+service présenta à sa signature l'ordre aux chefs de corps de payer une
+indemnité pour les dégâts commis par les soldats, à la suite des
+plaintes d'un propriétaire dont ils avaient saccagé l'avoine encore
+verte. Koutouzow serra les lèvres et secoua la tête.
+
+«Au feu, au feu! s'écria-t-il. Une fois pour toutes, mon ami, jette
+toutes ces balivernes dans le poêle! Qu'on coupe le blé, qu'on brûle le
+bois tant qu'on voudra! Je ne l'ordonne, ni ne l'autorise mais il n'est
+en mon pouvoir ni de l'empêcher, ni d'indemniser les gens.... Lorsqu'on
+fend le bois, les copeaux volent... à la guerre comme à la guerre!»
+
+Il parcourut encore une fois le rapport:
+
+«Oh! dit-il, cette minutie allemande!»
+
+
+II
+
+
+«C'est tout, n'est-ce pas?» ajouta-t-il après avoir signé le dernier
+papier; alors, se levant avec effort, en redressant son gros cou tout
+plissé, il se dirigea vers la porte de la maison.
+
+La femme du prêtre, rouge d'émotion, saisit à la hâte le plat sur
+lequel étaient le pain et le sel, et, faisant une profonde révérence,
+s'approcha de Koutouzow, qui cligna des yeux, lui caressa le menton et
+la remercia.
+
+«La jolie femme! dit-il. Merci, merci, ma belle!»
+
+Tirant de son gousset quelques pièces d'or qu'il déposa sur le plateau:
+
+«Te trouves-tu bien ici?» lui demanda-t-il en entrant dans la chambre
+qui lui était préparée, et en précédant la maîtresse du logis toute
+souriante.
+
+L'aide de camp engagea le prince André à déjeuner avec lui; une
+demi-heure plus tard, Koutouzow le fit demander. André le trouva étendu
+dans un fauteuil, l'uniforme déboutonné, lisant un roman français, _les
+Chevaliers du Cygne_, de Mme de Genlis.
+
+«Assieds-toi, lui dit Koutouzow en glissant un couteau à papier entre
+les pages du livre et en le mettant de côté. C'est bien triste, bien
+triste, mais rappelle-toi, mon ami, que je suis pour toi un second
+père!»
+
+Le prince André lui raconta ce qu'il savait des derniers moments de son
+père, et lui dépeignit l'état dans lequel il avait trouvé Lissy-Gory.
+
+«À quoi nous ont-ils amenés!» dit soudain Koutouzow d'une voix émue, en
+songeant à la situation de son pays; «mais le moment viendra...»
+reprit-il avec colère, et, ne voulant pas continuer ce sujet qui
+l'émouvait, il ajouta: «Je t'ai fait venir pour te garder auprès de moi.
+
+--Je remercie Votre Altesse, répondit le prince André, mais je ne vaux
+plus rien pour le service dans les états-majors.»
+
+Koutouzow, qui remarqua le sourire dont il accompagnait ces paroles, le
+regarda d'un air interrogateur.
+
+«Et d'ailleurs, poursuivit Bolkonsky, je tiens à mon régiment; je me
+suis attaché aux officiers, je crois que mes hommes ont de l'affection
+pour moi et j'aurais du chagrin à m'en séparer. Si je refuse l'honneur
+de rester auprès de votre personne, croyez bien que...»
+
+Une expression bienveillante, spirituelle et légèrement railleuse passa
+en ce moment sur la grosse figure de Koutouzow, qui l'interrompit en
+disant:
+
+«Je le regrette, tu m'aurais été utile, mais tu as raison! Ce n'est pas
+ici que nous avons besoin d'hommes; si tous les conseillers, ou
+prétendus tels, servaient comme toi dans les régiments, ça vaudrait
+beaucoup mieux.... Je me souviens de ta conduite à Austerlitz.... Je te
+vois encore avec le drapeau à, la main!»
+
+À ces paroles une fugitive rougeur, causée par la joie, illumina la
+figure du prince; Koutouzow l'attira à lui, l'embrassa, et André put
+voir que ses yeux étaient de nouveau humides. Il savait que le vieillard
+avait la larme facile, et que la mort de son père le portait
+naturellement à lui témoigner une sympathie et un intérêt tout
+particuliers; cependant l'allusion le flatta, et lui fit un plaisir
+extrême.
+
+«Suis ton chemin, à la garde de Dieu!... Je sais qu'il est celui de
+l'honneur!... Tu m'aurais été bien utile à Bucharest, reprit-il après un
+moment de silence: je n'avais personne à envoyer.... Oui, ils m'ont
+accablé de reproches là-bas, et pour la guerre et pour la paix... et
+pourtant tout a été fait à son heure, car tout vient à point à qui sait
+attendre. Là-bas aussi, les conseillers pullulaient tout comme ici....
+Oh! les conseillers! Si on les avait écoutés, nous n'aurions pas conclu
+la paix avec la Turquie, et la guerre durerait encore! Kamensky serait
+perdu, s'il n'était mort... lui qui avec 30 000 hommes prenait d'assaut
+les forteresses!... Prendre une forteresse n'est rien, mais mener à
+bonne fin une campagne, voilà le difficile. Pour en arriver là, il ne
+suffit pas de livrer des assauts et d'attaquer. Ce qu'il faut avoir,
+c'est «patience et longueur de temps». Kamensky a envoyé des soldats
+pour prendre Roustchouk, et moi, en n'employant que le temps et la
+patience, j'ai pris plus de forteresses que lui, et j'ai fait manger aux
+Turcs de la viande de cheval.... Crois-moi, ajouta-t-il en secouant la
+tête et en se frappant la poitrine, les Français aussi en tâteront,
+crois-en ma parole!
+
+--Il faudra pourtant accepter une bataille? dit le prince André.
+
+--Sans doute il le faudra, si tous le désirent, mais, je te le répète,
+rien ne vaut ces deux soldats qui s'appellent le temps et la patience;
+ceux-là arriveront à tout, mais les conseillers n'entendent pas de cette
+oreille, voilà le mal! Les uns veulent une chose, les autres une autre!
+Que faire?... que faire, je te le demande?... répéta-t-il, comme s'il
+attendait une réponse, et ses yeux brillaient et s'éclairaient d'une
+expression profonde et intelligente.... Je te dirai, si tu veux, ce
+qu'il y a à faire et ce que je fais. Dans le doute, mon cher,
+abstiens-toi, poursuivit-il en scandant ces paroles. Eh bien, adieu, mon
+ami, rappelle-toi que je partage ta douleur, et cela de tout coeur; je
+ne suis pour toi ni le prince ni le commandant en chef, je te suis un
+père! Si tu as besoin de quelque chose, viens à moi. Adieu, mon ami!» Et
+il l'embrassa.
+
+Le prince André n'avait pas encore franchi le seuil de la chambre, que
+Koutouzow, harassé de fatigue, poussa un soupir, se laissa choir dans
+son fauteuil, et reprit tranquillement la lecture des _Chevaliers du
+Cygne_.
+
+Chose étrange et inexplicable, cet entretien eut sur le prince André une
+action calmante; il retourna à son régiment, rassuré sur la marche
+générale des affaires et confiant en celui qui les avait en main.
+L'absence de tout intérêt personnel chez ce vieillard, qui n'avait plus,
+en fait de passions, que l'expérience, résultat des passions, et chez
+qui l'intelligence, destinée à grouper les faits et à en tirer les
+conclusions, était remplacée par une contemplation philosophique des
+événements, le rassurait; et il emporta avec lui la conviction qu'il
+serait à la hauteur de sa mission: il n'inventera ni n'entreprendra
+rien, mais il écoutera et se rappellera tout, il saura s'en servir au
+bon moment, n'entravera rien d'utile, et ne permettra rien de nuisible.
+Il admet quelque chose de plus puissant que sa volonté, la marche
+inévitable des faits qui se déroulent devant lui; il les voit, il en
+saisit la valeur, et sait faire abstraction de sa personne, et de la
+part qu'il y prend. Il inspire de la confiance, parce que, malgré le
+roman de Mme de Genlis et ses dictons français, on sent battre en lui un
+coeur russe; sa voix a tremblé lorsqu'il a dit: «À quoi nous ont-ils
+amenés?» et lorsqu'il les a menacés «de leur faire manger du cheval»!
+C'était ce sentiment patriotique, ressenti par chacun à un degré plus ou
+moins grand, qui avait puissamment contribué à faire nommer Koutouzow
+général en chef, malgré la violente opposition de la camarilla; et une
+approbation unanime et nationale avait confirmé ce choix d'une façon
+éclatante.
+
+
+III
+
+
+Après le départ de l'Empereur, Moscou reprit le train ordinaire de sa
+vie journalière, il rentra complètement dans ses habitudes, et
+l'entraînement des derniers jours ne parut plus qu'un songe. Au milieu
+du silence qui succédait aux clameurs de la veille, personne n'eut plus
+l'air de croire à la réalité du danger qui menaçait la Russie, et de
+penser que parmi ses enfants les membres du club Anglais étaient les
+premiers prêts à tous les sacrifices. Un seul témoignage de l'exaltation
+générale produite par la présence de l'Empereur se manifesta cependant
+aussitôt après: ce fut la mise à exécution de la demande d'hommes et
+d'argent, qui, en revêtant une forme légale et officielle, devint par
+suite inévitable.
+
+L'approche de l'ennemi ne rendit point les Moscovites plus sérieux: ils
+envisagèrent au contraire leur situation avec une légèreté croissante,
+ainsi qu'il arrive souvent à la veille d'une catastrophe. Il s'élève
+alors dans l'âme, en effet, deux voix également puissantes: l'une prêche
+sagement la nécessité de se rendre bien compte du danger imminent et des
+moyens de le conjurer; l'autre, plus sagement encore, trouve qu'il est
+trop pénible d'y songer, puisqu'il n'est pas donné à l'homme d'éviter
+l'inévitable, et qu'il est dès lors plus simple d'oublier le danger et
+de vivre gaiement jusqu'au moment où il arrive. Dans l'isolement, c'est
+la première des voix qu'on écoute, tandis que les masses obéissent à la
+seconde, et les Moscovites en offrirent un nouvel exemple, car jamais on
+ne s'était tant amusé à Moscou que cette année-là.
+
+On lisait et l'on discutait les dernières affiches de Rostoptchine,
+comme on discutait les bouts-rimés de Vassili Lvovitch Pouschkine.
+L'en-tête de ces affiches représentait le cabaret d'un certain barbier,
+nommé Karpouschka Tchiguirine, ancien soldat et bourgeois de la ville,
+qui, ayant entendu, soi-disant, raconter que Bonaparte marchait sur
+Moscou, s'était campé d'un air colère sur le seuil de sa boutique, et
+avait tenu à la foule un discours plein d'injures contre les Français.
+Dans ce discours, admiré par les uns et critiqué par les autres au club
+Anglais, il assurait entre autres que les choux dont les Français se
+nourriraient les gonfleraient comme des ballons, que la kascha[27] les
+ferait crever, que le stchi[28] les étoufferait; qu'il n'y avait parmi
+eux que des nains, et qu'une femme pourrait en lancer trois en l'air
+d'un seul coup avec une fourche. On disait aussi au club que
+Rostoptchine avait renvoyé de Moscou tous les étrangers, sous prétexte
+qu'il se trouvait parmi eux des espions et des agents de Napoléon, et
+l'on citait à cette occasion les bons mots du général gouverneur à
+l'adresse des expulsés. «Rentrez en vous-mêmes, entrez dans la barque et
+n'en faites pas une barque à Caron[29].» On disait encore que tous les
+tribunaux avaient été transportés hors de la ville, et l'on ajoutait à
+cette nouvelle la plaisanterie de Schinchine assurant que, pour ce fait
+seul, les habitants de Moscou devaient une vive reconnaissance au comte
+Rostoptchine. On disait enfin que le régiment promis par Mamonow
+coûterait à ce dernier 800 000 roubles, que Besoukhow en dépenserait
+davantage pour le sien, et que ce qui lui faisait le plus d'honneur dans
+ce sacrifice, c'est qu'il endosserait l'uniforme, marcherait à la tête
+de ses hommes et se laisserait admirer gratis par qui voudrait.
+
+«Vous n'épargnez personne,» disait Julie Droubetzkoï à Schinchine, en
+ramassant et en serrant entre ses doigts fluets et garnis de bagues un
+petit tas de charpie qu'elle venait de faire. Elle donnait une soirée
+d'adieu, car elle quittait Moscou le lendemain.... «Besoukhow est
+ridicule, poursuivit-elle en français, mais il est si bon, si
+aimable!... Quel plaisir trouvez-vous à être si caustique?
+
+--À l'amende!» s'écria un jeune homme habillé en milicien, que Julie
+appelait «son chevalier» et qui l'accompagnait à Nijni. Dans sa coterie,
+comme dans beaucoup d'autres, on s'était donné le mot pour ne plus
+parler français, et, chaque fois qu'on manquait à cet engagement, on
+payait une amende, qui allait grossir les dons volontaires.
+
+«Vous payerez double! dit un littérateur russe, car vous venez de faire
+un gallicisme.
+
+--J'ai péché et je paye, dit Julie, pour avoir employé le mot
+«caustique»; quant aux gallicismes, je n'en réponds pas, je n'ai ni
+assez d'argent ni assez de temps pour imiter le prince Galitzine et
+prendre comme lui des leçons de russe. Ah! mais le voilà, dit-elle.
+Quand on parle du soleil,--et elle allait citer le proverbe en français,
+lorsque, s'arrêtant court, elle se mit à rire et le traduisit en
+russe:--Vous ne m'attraperez plus!...--Nous parlions de vous,
+continua-t-elle en se retournant vers Pierre; nous disions que votre
+régiment serait sans contredit plus beau que celui de Mamonow,
+ajouta-t-elle avec cette facilité de mensonge particulière aux femmes du
+monde.
+
+--De grâce, ne m'en parlez pas, dit Pierre en lui baisant la main et en
+s'asseyant à ses côtés, si vous saviez comme il m'ennuie!
+
+--Vous le commanderez en personne, bien certainement?--poursuivit Julie
+en lançant au milicien un regard moqueur. Mais ce dernier n'y répondit
+pas: la présence de Pierre et sa bienveillante bonhomie mettaient
+toujours un terme aux moqueries dont il était l'objet.
+
+--Oh non!--dit-il en éclatant de rire à la question de Julie, et en
+avançant son gros corps:--Les Français auraient trop beau jeu, et puis
+je craindrais de ne pouvoir me hisser à cheval!»
+
+Leur causerie, qui effleurait tous les sujets, tomba sur la famille
+Rostow.
+
+«Savez-vous, dit Julie, que leurs affaires sont tout à fait dérangées?
+Le comte est un imbécile: les Razoumovsky lui ont proposé d'acheter la
+maison et le bien de Moscou, et l'affaire traîne en longueur parce qu'il
+en demande un prix trop élevé.
+
+--Il me semble pourtant, dit quelqu'un, que la vente va être conclue,
+quoique ce soit, à l'heure qu'il est, une vraie folie d'acheter des
+maisons.
+
+--Pourquoi? demanda Julie; croyez-vous que Moscou soit en danger?
+
+--Mais alors pourquoi partez-vous?
+
+--Moi? voilà qui est étrange.... Je pars parce que tout le monde s'en
+va, et puis je ne suis ni une Jeanne d'Arc ni une amazone!
+
+--Si le comte Rostow, reprit le milicien, sait s'arranger, il pourra
+liquider toutes ses dettes.... C'est un brave homme, mais un pauvre
+sire.... Qu'est-ce qui les retient ici si longtemps? Je les croyais
+partis pour la campagne.
+
+--Nathalie s'est complètement remise, n'est-il pas vrai? demanda Julie
+en s'adressant à Pierre avec un malicieux sourire.
+
+--Ils attendent leur fils cadet, qui est entré au service comme cosaque,
+et qui a été envoyé à Biélaïa-Tserkow; on l'a maintenant inscrit dans
+mon régiment.... Le comte serait parti malgré cela, mais la comtesse n'y
+consent pas avant d'avoir revu son fils.
+
+--Je les ai rencontrés, il y a trois jours, chez les Arharow. Nathalie
+est fort embellie et de très bonne humeur, reprit Julie.... Elle a
+chanté une romance.... Comme tout s'efface vite chez certaines
+personnes!
+
+--Qu'est-ce qui s'efface?» demanda Pierre, dépité.
+
+Julie sourit.
+
+«Vous savez fort bien, comte, que les chevaliers comme vous ne se
+rencontrent que dans les romans de Mme de Souza.
+
+--Quels chevaliers? je ne comprends pas, dit Pierre en rougissant.
+
+--Oh! oh! comte, ne me dites pas cela, tout Moscou connaît l'histoire;
+je vous admire, ma parole d'honneur!
+
+--À l'amende! à l'amende! s'écria le milicien.
+
+--Bien! bien! repartit Julie impatientée, on ne peut donc plus causer à
+présent... mais vous le savez, comte, vous le savez....
+
+--Je ne sais rien, dit Pierre de plus en plus irrité.
+
+--Et moi, je me rappelle fort bien que vous étiez au mieux avec Natacha,
+tandis que ma préférée a toujours été Véra, cette chère Véra!
+
+--Non, madame, reprit Pierre sans changer de ton, je n'ai point assumé
+le rôle de chevalier de la comtesse Rostow: il y a un mois que je ne les
+ai vus.
+
+--Qui s'excuse s'accuse,--répondit Julie en souriant et en jouant avec
+la charpie, mais elle changea aussitôt de sujet, afin d'avoir le dernier
+mot:--Devinez qui j'ai rencontré hier soir.... La pauvre Marie
+Bolkonsky! Elle a perdu son père, le saviez-vous?
+
+--Non, vraiment, mais où demeure-t-elle? je serais heureux de la voir!
+
+--Tout ce que je sais, c'est qu'elle part demain pour leur terre dans
+les environs, et qu'elle y emmène son neveu.
+
+--Comment est-elle?
+
+--Très affligée! Mais devineriez-vous qui l'a sauvée? c'est tout un
+roman!... Nicolas Rostow! On l'avait entourée, on allait la tuer après
+avoir blessé ses gens, lorsqu'il s'est jeté dans la mêlée et l'a tirée
+d'affaire!
+
+--C'est un vrai roman, reprit le milicien, et l'on dirait que cette
+débandade générale est inventée à plaisir pour marier les vieilles
+filles, Catiche d'abord, et la princesse Marie ensuite.
+
+--Je suis convaincue d'une chose, dit Julie, c'est qu'elle est un peu
+amoureuse du jeune homme.
+
+--Vite, vite, une amende! s'écria de nouveau le milicien.
+
+--Mais comment aurais-je pu, s'il vous plaît, dire cela en russe?»
+
+
+IV
+
+
+En rentrant chez lui, Pierre trouva sur une table les deux dernières
+petites affiches du comte Rostoptchine: dans l'une il niait avoir
+défendu aux habitants de quitter la ville, comme on en faisait courir le
+bruit. Il engageait donc les dames de la noblesse et les femmes des
+marchands à ne pas s'éloigner, car, disait-il, ce sont toutes ces
+fausses nouvelles qui causent la panique, et je réponds sur ma vie que
+le scélérat n'entrera pas à Moscou! Cette déclaration fit clairement
+comprendre à Pierre, pour la première fois, que les Français y
+viendraient assurément. La seconde affiche disait que notre quartier
+général était à Viazma, que le comte Wittgenstein avait battu l'ennemi,
+et que ceux qui désiraient s'armer trouveraient à l'arsenal un grand
+choix de fusils et de sabres à prix réduits. Cette dernière
+proclamation n'avait plus le ton de persiflage habituel aux discours que
+l'on prêtait à Tchiguirine, le barbier orateur. Pierre se dit, à part
+lui, que l'orage qu'il appelait de tous ses voeux, malgré l'effroi qu'il
+lui inspirait, s'approchait à pas de géant: «Que faire? se demandait-il
+pour la centième fois.... Entrer au service et rejoindre l'armée, ou
+bien attendre sur place?» Il étendit la main et prit un jeu de cartes
+sur la table: «Faisons une patience! Si elle réussit, cela voudra
+dire.... Qu'est-ce que cela voudra dire?» se demandait-il en mêlant les
+cartes, et en levant les yeux au ciel pour y chercher une solution. Il
+n'avait pas eu encore le temps de la trouver, que la voix de l'aînée des
+trois princesses, la seule qui demeurât chez lui, depuis le mariage des
+cadettes, se fit entendre derrière la porte.
+
+«Entrez, ma cousine, entrez! lui cria Pierre.... Si la patience réussit,
+se dit-il, je partirai pour l'armée!
+
+--Mille excuses, mon cousin, de vous déranger à cette heure; mais il
+faut prendre une décision. Tout le monde quitte Moscou, le peuple se
+soulève, il se prépare quelque chose d'effroyable... pourquoi
+restons-nous?
+
+--Mais au contraire, ma cousine, tout me semble aller à merveille!
+répondit Pierre sur le ton de plaisanterie qu'il avait adopté avec elle,
+afin d'éviter l'embarras que lui causait toujours son rôle de
+bienfaiteur.
+
+--Comment, à merveille? Où voyez-vous donc cela, je vous prie? Pas plus
+tard que ce matin, Varvara Ivanovna m'a raconté les exploits de nos
+troupes, cela leur fait honneur... mais ici le peuple se mutine et
+n'écoute personne... témoin ma femme de chambre qui devient insolente!
+On nous battra bientôt; si cela continue ainsi, on ne pourra plus
+sortir, et... et ce qu'il y a de plus grave, c'est que les Français vont
+arriver à coup sûr.... Pourquoi les attendre? Je vous en supplie, mon
+cousin, donnez vos ordres pour qu'on me conduise au plus tôt à
+Saint-Pétersbourg, car je ne saurais rester ici et me soumettre au
+pouvoir de Bonaparte!
+
+--Mais quelles folies, ma cousine! Où prenez-vous vos nouvelles: au
+contraire....
+
+--Je ne m'inclinerai pas, je vous le répète, devant votre Bonaparte; les
+autres sont libres d'agir comme bon leur semble, et si vous ne voulez
+pas vous occuper de moi....
+
+--Mais comment donc! je vais préparer votre départ.»
+
+La princesse, irritée de n'avoir personne à qui s'en prendre, s'assit
+sur le bord d'une chaise, en murmurant entre ses dents.
+
+«Vos rapports sont faux, continua Pierre: la ville est calme, et il n'y
+a pas de danger.... Lisez plutôt!» Et il lui montra l'affiche.
+
+«Le comte écrit que l'ennemi n'entrera pas à Moscou, il en répond sur sa
+vie!
+
+--Oh! votre comte! s'écria la vieille demoiselle avec colère, c'est un
+hypocrite, un misérable, c'est lui qui pousse le peuple à l'émeute.
+N'est-ce pas lui qui, dans ses sottes affiches, a promis honneur et
+gloire à celui qui empoignerait par le toupet n'importe qui et le
+fourrerait au violon? Est-ce assez bête? Et voilà le résultat de ses
+belles paroles! Varvara Ivanovna a failli être tuée par le peuple pour
+avoir parlé français dans la rue.
+
+--N'y a-t-il pas là un peu d'exagération? Il me semble que vous prenez
+les choses trop à coeur,» dit Pierre, qui continuait à étaler ses
+cartes.
+
+La patience réussit, et cependant il ne rejoignit pas l'armée, et resta
+à Moscou, qui se dépeuplait tous les jours, à attendre, dans une
+indécision pleine à la fois de satisfaction et de terreur, l'effroyable
+catastrophe qu'il pressentait. La princesse le quitta le lendemain même.
+L'intendant en chef vint annoncer à Pierre que l'argent demandé pour
+équiper le régiment ne pourrait être fourni qu'au moyen de la vente d'un
+de ses biens, et lui représenta que cette fantaisie le mènerait à sa
+ruine.
+
+«Vendez-le, répondit Pierre en souriant: je ne peux pas revenir sur une
+parole donnée!»
+
+La ville était déserte. Julie était partie, ainsi que la princesse
+Marie; de toutes ses connaissances intimes, les Rostow seuls étaient
+encore là, mais Pierre ne les voyait plus. Il eut alors l'idée, pour se
+distraire, d'aller dans un village des environs, à Vorontzovo, pour y
+examiner un énorme aérostat construit sous la direction de Leppich, par
+ordre de Sa Majesté, et destiné à servir contre l'ennemi, pour aider à
+sa défaite. Pierre savait que l'Empereur avait particulièrement
+recommandé l'inventeur et l'invention aux soins du comte Rostoptchine en
+ces termes:
+
+«Aussitôt que Leppich sera prêt, composez-lui pour sa nacelle un
+équipage d'hommes sûrs et intelligents et dépêchez un courrier au
+général Koutouzow pour l'en prévenir. Je l'en ai déjà avisé.
+Recommandez, je vous prie, à Leppich de faire bien attention à l'endroit
+où il descendra la première fois, pour qu'il n'aille pas se tromper et
+tomber dans les mains de l'ennemi. Il est indispensable qu'il combine
+ses mouvements avec le général en chef.»
+
+En revenant de Vorontzovo, Pierre vit une grande foule sur la place des
+exécutions: il s'arrêta et descendit de son droschki. On venait de
+passer par les verges un cuisinier français, accusé d'espionnage. Le
+bourreau détachait du gibet le condamné, un gros homme à favoris roux,
+en bas gros-bleu et en habit vert, qui gémissait piteusement. Son
+compagnon d'infortune, maigre et pâle, attendait son tour; à en juger
+par leurs physionomies, ils étaient bien réellement Français. Pierre,
+terrifié et aussi pâle qu'eux, se fraya un chemin à travers la cohue de
+bourgeois, de marchands, de paysans, de femmes, de fonctionnaires de
+tout rang, dont les regards suivaient avec une attention avide le
+spectacle qu'on leur offrait. Ses questions réitérées et pleines d'une
+curiosité anxieuse n'obtinrent aucune réponse.
+
+Le gros homme fit un effort, se souleva, haussa les épaules et essaya,
+mais en vain, de se montrer stoïque, en passant les manches de son
+habit: ses lèvres tremblèrent convulsivement, il éclata en sanglots, et
+pleura avec colère de sa propre faiblesse, comme pleurent les hommes à
+tempérament sanguin. La foule, silencieuse jusque-là, se mit aussitôt à
+crier, comme pour étouffer le sentiment de pitié qui s'éveillait en
+elle.
+
+«C'est le cuisinier d'un prince! disait-on.
+
+--Eh! dis donc, «moussiou,» on voit que la sauce russe est trop forte
+pour un palais français, elle t'agace les dents, hein?» dit un employé
+de chancellerie tout ridé; et il regardait autour de lui pour voir
+l'effet de sa plaisanterie. Les uns se mirent à rire; les autres, les
+yeux rivés sur le bourreau qui déshabillait l'autre patient, suivaient
+ses mouvements avec terreur.
+
+Pierre poussa un rugissement sourd, ses sourcils se foncèrent, et, se
+détournant brusquement, il rebroussa chemin en articulant des paroles
+inintelligibles. Il remonta en droschki, et ne cessa durant le trajet
+d'être agité par des soubresauts convulsifs et de pousser des
+exclamations étouffées.
+
+«Où vas-tu? s'écria-t-il tout à coup, s'adressant à son cocher.
+
+--Vous m'avez ordonné de vous mener chez le général gouverneur?
+
+--Imbécile, idiot! vociféra Pierre: je t'ai dit d'aller à la maison!...
+Il faut partir, partir sans retard, aujourd'hui même,» ajouta-t-il entre
+ses dents.
+
+Cette exécution au milieu d'une foule curieuse avait produit sur lui une
+telle impression, qu'il s'était décidé à quitter immédiatement Moscou.
+
+Revenu chez lui, il ordonna à son cocher d'envoyer sur l'heure ses
+chevaux de selle à Mojaïsk, où se trouvait l'armée; pour leur donner de
+l'avance, il remit son départ au lendemain.
+
+Le 24, Pierre quitta Moscou dans la soirée. En arrivant, quelques heures
+plus tard, au relais de Perkhoukow, il apprit qu'une grande bataille
+avait été livrée: on racontait qu'à Perkhoukow même la terre tremblait
+du bruit de la canonnade, mais personne ne put lui dire de quel côté
+était restée la victoire (c'était le combat de Schevardino). Pierre
+arriva à Mojaïsk au point du jour.
+
+Toutes les maisons étaient occupées par les troupes; dans la cour de
+l'auberge, il trouva son domestique et son cocher, qui l'attendaient,
+mais de chambres, point: elles étaient toutes pleines d'officiers, et
+les troupes ne cessaient de défiler. De tous côtés on ne voyait que
+fantassins, cosaques, cavaliers, fourgons de bagages, caissons et
+bouches à feu. Pierre s'empressa de continuer sa route. Plus il
+s'éloignait de Moscou, plus il pénétrait dans cet océan de troupes, plus
+il se sentait envahi par une agitation inquiète et par cette
+satisfaction intime qu'il avait éprouvée pendant le séjour de l'Empereur
+à Moscou, lorsqu'il s'était agi de se décider à un sacrifice! Il
+sentait, à ce moment, que tout ce qui constitue d'habitude le bonheur,
+le confort de la vie, les richesses, la vie elle-même, était bien peu de
+chose en comparaison de ce qu'il entrevoyait, d'une façon assez vague,
+il est vrai, et qu'il n'essayait même pas d'analyser. Sans se demander
+ni pour qui, ni pourquoi, le fait du sacrifice en lui-même lui faisait
+éprouver une jouissance indicible.
+
+FIN DU DEUXIÈME VOLUME
+
+NOTES:
+
+[1] Sila, force: jeu de mots. (_Note du traducteur._)
+[2] Hors-d'oeuvre qu'on sert en Russie avant le dîner. (_Note du
+traducteur._)
+[3] Une sagène vaut 2 mètres 10 mil. (_Note du traducteur._)
+[4] Sorte de petit gobelet en métal pour boire l'eau-de-vie. (_Note du
+traducteur_.)
+[5] 1 archine vaut 71 centimètres. (_Note du traducteur._)
+[6] Gens faisant partie de la domesticité. (_Note du traducteur._)
+[7] Espèce ce guitare à trois cordes. (_Note du traducteur._)
+[8] Voiture très basse à quatre roues, formée de deux banquettes en long
+que divise le dossier et sur lesquelles on s'assied dos à dos. Ces
+voitures peuvent contenir une dizaine de personnes. (_Note du
+traducteur._)
+[9] Attelage russe à trois chevaux, (_Note du traducteur._)
+[10] Pièce de bois cintrée, fixée au-dessus du brancard dans les
+attelages russes. (_Note du traducteur._)
+[11] Pâte de fruits.
+[12] Nom d'une ronde russe. (_Note du traducteur._)
+[13] En français dans l'original. (_Note du traducteur._)
+[14] Roman de Karamzine. (_Idem._)
+[15] Domestique de la cour, employé dans les
+théâtres impériaux. (_Note du traducteur._)
+[16] Vêtement oriental. _Note du Traducteur._)
+[17] Usage superstitieux, destiné en Russie à porter bonheur au voyage.
+(_Note du traducteur._)
+[18] Un poud vaut un peu moins de 20 kilogrammes. (_Note du traducteur._)
+[19] En français dans le texte. (_Note du traducteur._)
+[20] Geste populaire usité en Russie pour conjurer le mauvais oeil.
+(_Note du traducteur._)
+[21] Nom appliqué, à cette époque, aux proclamations du comte
+Rostopchine. (_Note du traducteur._)
+[22] En français dans le texte. (_Note du traducteur._)
+[23] En français dans le texte. (_Note du traducteur._)
+[24] Une dessiatine vaut 1 hectare 092. (_Note du traducteur._)
+[25] Commissaire de police du district. (_Note du traducteur._)
+[26] Remède usité en Russie contre les maux de dents. (_Note du
+traducteur._)
+[27] Graines de sarrazin grillées (_Note du correcteur._)
+[28] Potage au chou (_Note du correcteur._)
+[29] En français dans le texte, (_Note du traducteur._)
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome II, by Léon Tolstoï
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME II ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+The Project Gutenberg EBook of La guerre et la paix, Tome II, by Léon Tolstoï
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La guerre et la paix, Tome II
+
+Author: Léon Tolstoï
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+Release Date: March 8, 2006 [EBook #17950]
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+<h1>Comte L&eacute;on Tolsto&iuml;</h1>
+<h1>LA GUERRE ET LA PAIX</h1>
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+
+<h2>TOME II</h2>
+<h3>(1863-1869)</h3>
+<h3>Traduction par UNE RUSSE</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<p><a name="chapitres" id="chapitres"></a></p>
+<table summary="chapitres"><tr><td>
+<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b>CHAPITRE PREMIER</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V</b></a><br />
+<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI</b></a><br />
+</td></tr>
+</table>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h2>DEUXI&Egrave;ME PARTIE</h2>
+
+<h3>L'INVASION</h3>
+
+<h3>1807&mdash;1812</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p>En 1808, l'Empereur Alexandre se rendit &agrave; Erfurth pour avoir avec
+Napol&eacute;on une nouvelle entrevue, dont la pompe solennelle d&eacute;fraya
+longtemps les conversations des cercles aristocratiques de P&eacute;tersbourg.</p>
+
+<p>En 1809, l'alliance des &laquo;deux arbitres du monde&raquo;, comme on appelait
+alors les deux souverains, &eacute;tait si intime, qu'au moment o&ugrave; Napol&eacute;on
+d&eacute;clara la guerre &agrave; l'Autriche, l'Empereur Alexandre d&eacute;cida qu'un corps
+d'arm&eacute;e russe passerait la fronti&egrave;re pour soutenir Bonaparte, son ennemi
+d'autrefois, contre son ex-alli&eacute; l'Empereur d'Autriche, et le bruit
+courut qu'il &eacute;tait question d'un mariage entre Napol&eacute;on et une soeur de
+l'empereur.</p>
+
+<p>En dehors des combinaisons et des &eacute;ventualit&eacute;s de la politique
+ext&eacute;rieure, la soci&eacute;t&eacute; russe se pr&eacute;occupait vivement &agrave; cette &eacute;poque des
+r&eacute;formes d&eacute;cr&eacute;t&eacute;es dans toutes les parties de l'administration.
+Cependant, malgr&eacute; ces graves pr&eacute;occupations, l'existence de tous les
+jours, la vraie existence individuelle, avec ses int&eacute;r&ecirc;ts mat&eacute;riels de
+sant&eacute;, de maladie, de travail, et de repos, ses aspirations
+intellectuelles vers les sciences, la po&eacute;sie, la musique, ses passions,
+ses haines, ses amours, et ses amiti&eacute;s, n'en suivait pas moins son cours
+habituel, sans s'inqui&eacute;ter outre mesure du rapprochement ou de la
+rupture avec Napol&eacute;on, ni des grandes r&eacute;formes entreprises.</p>
+
+<p>Tous les projets philanthropiques de Pierre, qui, par suite de son
+manque de pers&eacute;v&eacute;rance, &eacute;taient jusqu'&agrave; pr&eacute;sent rest&eacute;s sans r&eacute;sultat,
+avaient &eacute;t&eacute; mis &agrave; ex&eacute;cution par le prince Andr&eacute;, qui n'avait pas quitt&eacute;
+la campagne, et cela, sans qu'il en f&icirc;t grand &eacute;talage ou y trouv&acirc;t
+grande difficult&eacute;. Dou&eacute; de ce qui manquait essentiellement &agrave; son ami,
+c'est-&agrave;-dire d'une t&eacute;nacit&eacute; pratique, il savait donner, sans secousse et
+sans effort, l'impulsion &agrave; l'ensemble d'une entreprise: les trois cents
+paysans d'une de ses terres furent inscrits comme agriculteurs libres
+(un des premiers faits de ce genre en Russie); sur ses autres terres, la
+corv&eacute;e fut remplac&eacute;e par la redevance; &agrave; Bogoutcharovo, il avait &eacute;tabli
+&agrave; ses frais une sage-femme, et le pr&ecirc;tre recevait un surplus
+d'&eacute;moluments, pour apprendre &agrave; lire aux enfants du village et de la
+domesticit&eacute;.</p>
+
+<p>Il partageait son temps entre Lissy-Gory, o&ugrave; son fils &eacute;tait encore entre
+les mains des femmes, et son ermitage de Bogoutcharovo, comme l'appelait
+son p&egrave;re. Malgr&eacute; l'indiff&eacute;rence qu'il avait t&eacute;moign&eacute;e devant Pierre pour
+les &eacute;v&eacute;nements du jour, il en suivait la marche avec un vif int&eacute;r&ecirc;t et
+recevait beaucoup de livres. Il remarquait avec surprise que des
+personnes arrivant en droite ligne de P&eacute;tersbourg pour faire visite &agrave;
+son p&egrave;re; c'est-&agrave;-dire venant du centre m&ecirc;me de l'action, o&ugrave; elles
+&eacute;taient &agrave; port&eacute;e de tout savoir, aussi bien comme politique int&eacute;rieure
+que comme politique &eacute;trang&egrave;re, &eacute;taient de beaucoup moins bien inform&eacute;es
+que lui, qui vivait clo&icirc;tr&eacute; sur sa terre.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; le temps que lui prenaient la r&eacute;gie de ses propri&eacute;t&eacute;s et ses
+lectures vari&eacute;es, le prince Andr&eacute; trouva encore moyen d'&eacute;crire une
+analyse critique de nos deux derni&egrave;res campagnes, si malheureuses, et
+d'&eacute;laborer un projet de r&eacute;forme de nos codes et de nos r&egrave;glements
+militaires.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin de l'hiver de 1809, il fit une tourn&eacute;e dans les terres de
+Riazan qui appartenaient &agrave; son fils, dont il &eacute;tait tuteur.</p>
+
+<p>Assis, par un beau soleil de printemps, dans le fond de sa cal&egrave;che, la
+pens&eacute;e flottant dans l'espace, il regardait vaguement &agrave; droite et &agrave;
+gauche, et sentait s'&eacute;panouir tout son &ecirc;tre, sous le charme de la
+premi&egrave;re verdure des jeunes bourgeons des bouleaux, et des nu&eacute;es
+printani&egrave;res, qui couraient sur l'azur fonc&eacute; du ciel. Apr&egrave;s avoir laiss&eacute;
+derri&egrave;re lui le bac, o&ugrave; il avait pass&eacute; l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente avec Pierre,
+puis un village de pauvre apparence, avec ses granges et ses enclos, une
+descente vers le pont o&ugrave; un reste de neige fondait tout doucement, et la
+mont&eacute;e argileuse qui traversait des champs de bl&eacute;, il entra dans un
+petit bois qui bordait la route des deux c&ocirc;t&eacute;s. Gr&acirc;ce &agrave; l'absence de
+vent, il y faisait presque chaud; aucun souffle n'agitait les bouleaux,
+tout couverts de feuilles naissantes, dont la s&egrave;ve poissait la couleur
+vert tendre. Par ci par l&agrave;, la premi&egrave;re herbe soulevait et per&ccedil;ait de
+ses touffes, &eacute;maill&eacute;es de petites fleurs violettes, le tapis de feuilles
+mortes qui jonchaient le sol entre les arbres, au milieu desquels
+quelques sapins rappelaient d&eacute;sagr&eacute;ablement l'hiver par leur teinte
+sombre et uniforme. Les chevaux s'&eacute;brou&egrave;rent: l'air &eacute;tait si doux qu'ils
+&eacute;taient couverts de sueur.</p>
+
+<p>Pierre, le domestique, dit quelques mots au cocher, qui lui r&eacute;pondit
+affirmativement; mais, l'assentiment de ce dernier ne lui suffisant pas,
+il se tourna vers son ma&icirc;tre:</p>
+
+<p>&laquo;Excellence, comme il fait bon respirer!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? Que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Il fait bon, Excellence!</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui, se dit le prince Andr&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me.... Il parle sans doute du
+printemps?... C'est vrai... comme tout est d&eacute;j&agrave; vert, et si vite?...
+Voil&agrave; le bouleau, le merisier, l'aune qui verdissent, et les ch&ecirc;nes?...
+Je n'en vois pas.... Ah! en voil&agrave; un!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; deux pas de lui, sur le bord de la route, un ch&ecirc;ne, dix fois plus
+grand et plus fort que ses fr&egrave;res les bouleaux, un ch&ecirc;ne g&eacute;ant, &eacute;tendait
+au loin ses vieilles branches mutil&eacute;es, et de profondes cicatrices
+per&ccedil;aient son &eacute;corce arrach&eacute;e. Ses grands bras d&eacute;charn&eacute;s, crochus,
+&eacute;cart&eacute;s en tous sens, lui donnaient l'aspect d'un monstre farouche,
+d&eacute;daigneux, plein de m&eacute;pris, dans sa vieillesse, pour la jeunesse qui
+l'entourait et qui souriait au printemps et au soleil, dont l'influence
+le laissait insensible:</p>
+
+<p>&laquo;Le printemps, l'amour, le bonheur?... En &ecirc;tes-vous encore &agrave; caresser
+ces illusions d&eacute;cevantes, semblait dire le vieux ch&ecirc;ne. N'est-ce pas
+toujours la m&ecirc;me fiction? Il n'y a ni printemps, ni amour, ni
+bonheur!... Regardez ces pauvres sapins meurtris, toujours les m&ecirc;mes....
+Regardez les bras noueux qui sortent partout de mon corps d&eacute;charn&eacute;... me
+voil&agrave; tel qu'ils m'ont fait, et je ne crois ni &agrave; vos esp&eacute;rances, ni &agrave;
+vos illusions!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; le regarda plus d'une fois en le d&eacute;passant, comme s'il
+en attendait une myst&eacute;rieuse confidence, mais le ch&ecirc;ne conserva son
+immobilit&eacute; obstin&eacute;e et maussade, au milieu des fleurs et de l'herbe qui
+poussaient &agrave; ses pieds: &laquo;Oui, ce ch&ecirc;ne a raison, mille fois raison. Il
+faut laisser &agrave; la jeunesse les illusions. Quant &agrave; nous, nous savons ce
+que vaut la vie: elle n'a plus rien &agrave; nous offrir!...&raquo; Et tout un essaim
+de pens&eacute;es tristes et douces s'&eacute;leva dans son &acirc;me. Il repassa son
+existence, et en arriva &agrave; cette conclusion d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e, mais cependant
+tranquillisante, qu'il ne lui restait plus d&eacute;sormais qu'&agrave; v&eacute;g&eacute;ter sans
+but et sans d&eacute;sirs, &agrave; s'abstenir de mal faire et &agrave; ne plus se
+tourmenter!</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, oblig&eacute;, par suite de ses affaires de tutelle, de se
+rendre chez le mar&eacute;chal de noblesse du district, qui n'&eacute;tait autre que
+le comte &Eacute;lie Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch Rostow, fit cette course dans les premiers
+jours de mai: la for&ecirc;t &eacute;tait toute feuillue, et la chaleur et la
+poussi&egrave;re si fortes, que le moindre filet d'eau donnait envie de s'y
+baigner.</p>
+
+<p>Pr&eacute;occup&eacute; des demandes qu'il avait &agrave; adresser au comte, il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+engag&eacute;, sans s'en apercevoir, dans la principale all&eacute;e du jardin qui
+menait &agrave; la maison d'Otradno&euml;, lorsque de joyeuses voix f&eacute;minines se
+firent entendre dans un des massifs, et il vit quelques jeunes filles
+accourir &agrave; la rencontre de sa cal&egrave;che. La premi&egrave;re, une brune, qui avait
+la taille tr&egrave;s mince, les yeux noirs, une robe de nankin, avec un
+mouchoir de poche blanc jet&eacute; n&eacute;gligemment sur sa t&ecirc;te, d'o&ugrave;
+s'&eacute;chappaient des m&egrave;ches de cheveux &eacute;bouriff&eacute;s, s'avan&ccedil;ait vivement en
+lui criant quelque chose; mais, &agrave; la vue d'un &eacute;tranger, elle se retourna
+brusquement sans le regarder, et s'enfuit en &eacute;clatant de rire!</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; &eacute;prouva une impression douloureuse. La journ&eacute;e &eacute;tait si
+belle, le soleil si &eacute;tincelant, tout respirait un tel bonheur et une
+telle gaiet&eacute;, jusqu'&agrave; cette fillette, &agrave; la taille flexible, qui tout
+enti&egrave;re &agrave; sa folle mais heureuse insouciance, semblait songer si peu &agrave;
+lui, qu'il se demanda avec tristesse: &laquo;De quoi se r&eacute;jouit-elle donc? &Agrave;
+quoi pense-t-elle? Ce n'est s&ucirc;rement ni le code militaire ni
+l'organisation des redevances qui l'int&eacute;ressent.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte &Eacute;lie Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch vivait &agrave; Otradno&euml; comme par le pass&eacute;,
+recevant chez lui tout le gouvernement, et offrant &agrave; ses invit&eacute;s des
+chasses, des spectacles, et des d&icirc;ners avec accompagnement de musique.
+Toute visite &eacute;tait une bonne fortune pour lui: aussi le prince Andr&eacute;
+dut-il c&eacute;der &agrave; ses instances et coucher chez lui.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e lui parut des plus ennuyeuses, car ses h&ocirc;tes et les
+principaux invit&eacute;s l'accapar&egrave;rent enti&egrave;rement. Cependant il lui arriva &agrave;
+plusieurs reprises de regarder Natacha qui riait et s'amusait avec la
+jeunesse, et chaque fois il se demandait encore: &laquo;&Agrave; quoi peut-elle donc
+penser?&raquo;</p>
+
+<p>Le soir, il fut longtemps sans pouvoir s'endormir: il lut, &eacute;teignit sa
+bougie, et la ralluma. Il faisait une chaleur &eacute;touffante dans sa
+chambre, dont les volets &eacute;taient ferm&eacute;s, et il en voulait &agrave; ce vieil
+imb&eacute;cile (comme il appelait Rostow) de l'avoir retenu, en lui assurant
+que les papiers n&eacute;cessaires manquaient; il s'en voulait encore plus &agrave;
+lui-m&ecirc;me d'avoir accept&eacute; son invitation.</p>
+
+<p>Il se leva pour ouvrir la fen&ecirc;tre; &agrave; peine eut-il pouss&eacute; au dehors les
+volets, que la lune, qui semblait guetter ce moment, inonda la chambre
+d'un flot de lumi&egrave;re. La nuit &eacute;tait fra&icirc;che, calme et transparente; en
+face de la crois&eacute;e s'&eacute;levait une charmille, sombre d'un c&ocirc;t&eacute;, &eacute;clair&eacute;e
+et argent&eacute;e de l'autre; dans le bas, un fouillis de tiges et de feuilles
+ruisselait de gouttelettes &eacute;tincelantes; plus loin, au del&agrave; de la noire
+charmille, un toit brillait sous sa couche de ros&eacute;e; &agrave; droite
+s'&eacute;tendaient les branches feuillues d'un grand arbre, dont la blanche
+&eacute;corce miroitait aux rayons de la pleine lune qui voguait sur un ciel de
+printemps pur et &agrave; peine &eacute;toil&eacute;. Le prince Andr&eacute; s'accouda sur le rebord
+de la fen&ecirc;tre, et ses yeux se fix&egrave;rent sur le paysage. Il entendit
+alors, &agrave; l'&eacute;tage sup&eacute;rieur, des voix de femmes.... On n'y dormait donc
+pas!</p>
+
+<p>&laquo;Une seule fois encore, je t'en prie! dit une des voix, que le prince
+Andr&eacute; reconnut aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;Mais quand donc dormiras-tu? reprit une autre voix.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je ne puis dormir, ce n'est pas de ma faute! Encore une
+fois...&raquo; Et ces deux voix murmur&egrave;rent &agrave; l'unisson le refrain d'une
+romance.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu, que c'est beau! Eh bien, maintenant allons dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Va dormir, toi. Quant &agrave; moi, &ccedil;a m'est impossible.&raquo;</p>
+
+<p>On distinguait le l&eacute;ger fr&ocirc;lement de la robe de celle qui venait de
+parler, et m&ecirc;me sa respiration, car elle devait s'&ecirc;tre pench&eacute;e en dehors
+de la fen&ecirc;tre. Tout &eacute;tait silencieux, immobile; on aurait dit que les
+ombres et les rayons projet&eacute;s par la lune s'&eacute;taient p&eacute;trifi&eacute;s. Le prince
+Andr&eacute; avait peur de trahir par un geste sa pr&eacute;sence involontaire.</p>
+
+<p>&laquo;Sonia! Sonia! reprit la premi&egrave;re voix, comment est-il possible de
+dormir? Viens donc voir, comme c'est beau! Dieu, que c'est beau!...
+&eacute;veille-toi!&raquo; Et elle ajouta avec &eacute;motion: &laquo;Il n'y a jamais eu de nuit
+aussi ravissante, jamais, jamais!...!&raquo; La voix de Sonia murmura une
+r&eacute;ponse. &laquo;Mais viens donc, regarde cette lune, mon coeur, ma petite &acirc;me,
+mais viens donc!... Mets-toi sur la pointe des pieds, rapproche tes
+genoux... on peut s'y tenir deux en se serrant un peu, tu vois, comme
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Prends donc garde, tu vas tomber.&raquo;</p>
+
+<p>Il y eut comme une lutte, et la voix m&eacute;contente de Sonia reprit:</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu qu'il va &ecirc;tre deux heures?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu me g&acirc;tes tout mon plaisir! va-t'en, va-t'en!&raquo;</p>
+
+<p>Le silence se r&eacute;tablit, mais le prince Andr&eacute; sentait, &agrave; ses l&eacute;gers
+mouvements et &agrave; ses soupirs, qu'elle &eacute;tait encore l&agrave;.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle tout &agrave; coup. Eh bien, allons dormir,
+puisqu'il le faut!...&raquo; Et elle ferma la crois&eacute;e avec bruit.</p>
+
+<p>&laquo;Ah oui! que lui importe mon existence!&raquo; se dit le prince Andr&eacute;, qui
+avait &eacute;cout&eacute; ce babillage, et qui, sans savoir pourquoi, avait craint et
+esp&eacute;r&eacute; entendre parler de lui... toujours elle, c'est comme un fait
+expr&egrave;s! Et il s'&eacute;leva dans son coeur un m&eacute;lange confus de sensations et
+d'esp&eacute;rances, si jeunes et si oppos&eacute;es &agrave; sa vie habituelle, qu'il
+renon&ccedil;a &agrave; les analyser; et, se jetant sur son lit, il s'endormit
+aussit&ocirc;t.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Le lendemain matin, ayant pris cong&eacute; du vieux comte, il partit sans voir
+les dames.</p>
+
+<p>Au mois de juin, le prince Andr&eacute;, en revenant chez lui, traversa de
+nouveau la for&ecirc;t de bouleaux. Les clochettes de l'attelage y sonnaient
+plus sourdement que six semaines auparavant. Tout &eacute;tait &eacute;pais, touffu,
+ombreux: les sapins dispers&eacute;s &ccedil;&agrave; et l&agrave; ne nuisaient plus &agrave; la beaut&eacute; de
+l'ensemble, et les aiguilles verdissantes de leurs branches t&eacute;moignaient
+d'une mani&egrave;re &eacute;clatante qu'eux aussi subissaient l'influence g&eacute;n&eacute;rale.</p>
+
+<p>La journ&eacute;e &eacute;tait chaude, il y avait de l'orage dans l'air: une petite
+nu&eacute;e arrosa la poussi&egrave;re de la route et l'herbe du foss&eacute;: le c&ocirc;t&eacute; gauche
+du bois restait dans l'ombre; le c&ocirc;t&eacute; droit, &agrave; peine agit&eacute; par le vent,
+scintillait tout mouill&eacute; au soleil: tout fleurissait, et, de pr&egrave;s et de
+loin, les rossignols se lan&ccedil;aient leurs roulades.</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble qu'il y avait ici un ch&ecirc;ne qui me comprenait,&raquo; se dit le
+prince Andr&eacute;, en regardant sur la gauche, et attir&eacute; &agrave; son insu par la
+beaut&eacute; de l'arbre qu'il cherchait. Le vieux ch&ecirc;ne transform&eacute; s'&eacute;tendait
+en un d&ocirc;me de verdure fonc&eacute;e, luxuriante, &eacute;panouie, qui se balan&ccedil;ait,
+sous une l&eacute;g&egrave;re brise, aux rayons du soleil couchant. On ne voyait plus
+ni branches fourchues ni meurtrissures: il n'y avait plus dans son
+aspect ni d&eacute;fiance am&egrave;re ni chagrin morose; rien que les jeunes feuilles
+pleines de s&egrave;ve qui avaient perc&eacute; son &eacute;corce s&eacute;culaire, et l'on se
+demandait avec surprise si c'&eacute;tait bien ce patriarche qui leur avait
+donn&eacute; la vie!</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'est bien lui!&raquo; s'&eacute;cria le prince Andr&eacute;, et il sentit son coeur
+inond&eacute; de la joie intense que lui apportaient le printemps et cette
+nouvelle vie. Les souvenirs les plus intimes, les plus chers de son
+existence, d&eacute;fil&egrave;rent devant lui. Il revit le ciel bleu d'Austerlitz,
+les reproches peints sur la figure inanim&eacute;e de sa femme, sa conversation
+avec Pierre sur le radeau, la petite fille ravie par la beaut&eacute; de la
+nuit, et cette nuit, cette lune, tout se repr&eacute;senta &agrave; son imagination:
+&laquo;Non, ma vie ne peut &ecirc;tre finie &agrave; trente et un ans! Ce n'est pas assez
+que je sente ce qu'il y a en moi, il faut que les autres le sachent! Il
+faut que Pierre et cette fillette, qui allait s'envoler dans le ciel,
+apprennent &agrave; me conna&icirc;tre! Il faut que ma vie se refl&egrave;te sur eux, et que
+leur vie se confonde avec la mienne!&raquo;</p>
+
+<p>Revenu de son excursion, il se d&eacute;cida &agrave; aller en automne &agrave; P&eacute;tersbourg,
+et s'ing&eacute;nia &agrave; trouver des pr&eacute;textes plausibles &agrave; ce voyage. Une s&eacute;rie
+de raisons, plus p&eacute;remptoires les unes que les autres, lui en d&eacute;montra
+la n&eacute;cessit&eacute;: il n'&eacute;tait pas m&ecirc;me &eacute;loign&eacute; de reprendre du service; il
+s'&eacute;tonnait d'avoir pu douter de la part active que lui r&eacute;servait encore
+l'avenir. Et pourtant un mois auparavant il regardait comme impossible
+pour lui de quitter la campagne, et il se disait que son exp&eacute;rience se
+perdrait sans utilit&eacute;, et serait un v&eacute;ritable non-sens, s'il n'en tirait
+pas un parti pratique. Il ne comprenait pas comment, sur la foi d'un
+pauvre raisonnement d&eacute;nu&eacute; de toute logique, il avait pu croire jadis que
+ce serait s'abaisser, apr&egrave;s tout ce qu'il avait vu et appris, de croire
+encore &agrave; la possibilit&eacute; d'&ecirc;tre utile, &agrave; la possibilit&eacute; d'&ecirc;tre heureux et
+d'aimer. Sa raison lui disait &agrave; pr&eacute;sent le contraire: il s'ennuyait, ses
+occupations habituelles ne l'int&eacute;ressaient plus, et souvent, seul dans
+son cabinet, il se levait, s'approchait du miroir, se regardait
+longuement; reportant ensuite les yeux sur le portrait de Lise, avec ses
+cheveux relev&eacute;s &agrave; la grecque en petites boucles sur le front: il lui
+semblait que, sortant de son cadre dor&eacute;, et oubliant ses myst&eacute;rieuses et
+supr&ecirc;mes paroles, elle le suivait des yeux avec une affectueuse
+curiosit&eacute; et un gai sourire. Souvent il marchait dans la chambre, les
+mains crois&eacute;es derri&egrave;re le dos, fron&ccedil;ant le sourcil, ou souriant &agrave; ses
+visions confuses et d&eacute;cousues, &agrave; Pierre, &agrave; la jeune fille de la fen&ecirc;tre,
+au ch&ecirc;ne, &agrave; la gloire, &agrave; la beaut&eacute; de la femme, &agrave; l'amour qui avait
+manqu&eacute; &agrave; sa vie! Lorsqu'on venait &agrave; le d&eacute;ranger pendant ses r&ecirc;veries, il
+r&eacute;pondait d'une fa&ccedil;on s&egrave;che, s&eacute;v&egrave;re, d&eacute;sagr&eacute;able, mais avec une logique
+serr&eacute;e, comme pour s'excuser envers lui-m&ecirc;me du vague de ses pens&eacute;es
+intimes, ce qui faisait dire &agrave; la princesse Marie que les occupations
+intellectuelles dess&eacute;chaient le coeur des hommes.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Le prince Andr&eacute; arriva &agrave; P&eacute;tersbourg au mois d'ao&ucirc;t 1809. La gloire du
+jeune Sp&eacute;ransky, ainsi que son &eacute;nergie dans l'ex&eacute;cution des r&eacute;formes, y
+&eacute;taient &agrave; leur apog&eacute;e. &Agrave; cette m&ecirc;me &eacute;poque, l'Empereur s'&eacute;tait foul&eacute; le
+pied en faisant une chute de voiture, et, oblig&eacute; par suite de garder
+pendant trois semaines un repos absolu, il travaillait tous les jours
+avec lui. C'est alors que s'&eacute;labor&egrave;rent les deux c&eacute;l&egrave;bres oukases qui
+devaient r&eacute;volutionner la soci&eacute;t&eacute;. L'un supprimait les rangs de cour, et
+l'autre r&eacute;glait les examens &agrave; subir pour &ecirc;tre nomm&eacute; assesseur de coll&egrave;ge
+et conseiller d'&Eacute;tat; de plus, il cr&eacute;ait toute une constitution
+gouvernementale, qui devait changer de fond en comble l'ordre &eacute;tabli
+jusqu'alors dans les administrations financi&egrave;res, judiciaires et autres,
+depuis le conseil de l'empire jusqu'au conseil communal. Les vagues
+r&ecirc;veries lib&eacute;rales que l'Empereur nourrissait en lui depuis son
+av&egrave;nement au tr&ocirc;ne prenaient corps peu &agrave; peu, et se r&eacute;alisaient avec
+l'aide de ses conseillers, Czartorisky, Novosiltsow, Kotchoubey et
+Strogonow, qu'il appelait en riant: le comit&eacute; de Salut public.</p>
+
+<p>En ce moment, Sp&eacute;ransky les rempla&ccedil;ait tous pour la partie civile, et
+Araktch&eacute;&iuml;ew pour la partie militaire. Le prince Andr&eacute;, en qualit&eacute; de
+chambellan, parut &agrave; la cour, et l'Empereur, sur le passage duquel il se
+trouva &agrave; deux reprises, ne daigna pas l'honorer d'une parole. Il avait
+toujours cru remarquer que ni sa personne ni sa figure n'&eacute;taient
+sympathiques &agrave; Sa Majest&eacute;. Son soup&ccedil;on fut confirm&eacute; par le regard froid
+et sec qui l'enveloppa, et il apprit bient&ocirc;t que l'Empereur avait &eacute;t&eacute;
+m&eacute;content de lui voir prendre sa retraite en 1805.</p>
+
+<p>&laquo;Nos sympathies et nos antipathies ne se commandent pas, se dit le
+prince Andr&eacute;; aussi vaudra-t-il mieux ne pas lui pr&eacute;senter mon m&eacute;moire
+sur le nouveau code militaire, mais le lui faire passer, et lui laisser
+faire son chemin tout seul!&raquo; Il le soumit pourtant &agrave; un vieux mar&eacute;chal
+ami de son p&egrave;re, qui le re&ccedil;ut tr&egrave;s affectueusement et lui promit d'en
+parler au souverain.</p>
+
+<p>Dans le courant de la semaine, le prince Andr&eacute; fut appel&eacute; chez le
+ministre de la guerre, le comte Araktch&eacute;&iuml;ew.</p>
+
+<p>&Agrave; neuf heures du matin, au jour fix&eacute;, le prince Andr&eacute; entra dans le
+salon de r&eacute;ception du comte; il ne le connaissait pas personnellement,
+ne l'avait jamais vu, et tout ce qu'il avait appris sur lui ne lui
+inspirait ni respect ni estime:</p>
+
+<p>&laquo;Il est le ministre de la guerre, il a la confiance de l'Empereur... peu
+importent donc ses qualit&eacute;s personnelles!... Il est charg&eacute; d'examiner
+mon m&eacute;moire et lui seul peut le lancer,&raquo; se disait le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; il remplissait ses fonctions d'aide de camp, il avait
+assist&eacute; aux audiences donn&eacute;es par diff&eacute;rents personnages haut plac&eacute;s, et
+il avait remarqu&eacute; que chacune avait son caract&egrave;re particulier. Ici, elle
+en avait un compl&egrave;tement exceptionnel. Sur toutes les figures de ceux
+qui attendaient leur tour, on lisait indistinctement un sentiment
+g&eacute;n&eacute;ral d'embarras, auquel se m&ecirc;lait un air de soumission de commande.
+Ceux qui &eacute;taient les plus &eacute;lev&eacute;s en grade dissimulaient, sous des
+mani&egrave;res d&eacute;gag&eacute;es, et en plaisantant sur eux-m&ecirc;mes et sur le ministre,
+le malaise qu'ils &eacute;prouvaient. D'autres restaient soucieux, d'autres
+riaient en chuchotant, et en r&eacute;p&eacute;tant tout bas le sobriquet de &laquo;Sila<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>
+Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch&raquo;, que l'on avait donn&eacute; au ministre. Un g&eacute;n&eacute;ral, visiblement
+offens&eacute; d'attendre aussi longtemps, regardait autour de lui, en se
+croisant n&eacute;gligemment les jambes, et en souriant avec d&eacute;dain.</p>
+
+<p>Mais d&egrave;s que la porte s'ouvrit, tous les visages prirent la m&ecirc;me
+expression, celle de la crainte. Le prince Andr&eacute; avait demand&eacute; &agrave;
+l'officier de service de l'annoncer: celui-ci lui r&eacute;pondit ironiquement
+que son tour viendrait. Un militaire dont l'air effar&eacute; et malheureux
+avait frapp&eacute; le prince Andr&eacute; entra dans le cabinet du ministre, apr&egrave;s
+que quelques personnes qui y avaient &eacute;t&eacute; introduites en furent sorties
+reconduites par l'aide de camp. Son audience fut longue: on entendit les
+&eacute;clats violents d'une voix d&eacute;sagr&eacute;able, et l'officier, p&acirc;le, les l&egrave;vres
+tremblantes, en sortit et traversa le salon, la t&ecirc;te dans ses mains.</p>
+
+<p>Ce fut le tour du prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; droite vers la fen&ecirc;tre,&raquo; lui murmura-t-on &agrave; l'oreille.</p>
+
+<p>Il entra dans un cabinet proprement tenu, mais sans luxe, et il vit
+devant lui un homme de quarante ans environ, dont le buste trop long
+supportait une t&ecirc;te d'une longueur &eacute;galement disproportionn&eacute;e. Ses
+cheveux &eacute;taient coup&eacute;s court, ses rides fortement accus&eacute;es, et ses
+sourcils &eacute;pais se fron&ccedil;aient au-dessus de deux yeux &eacute;teints d'un vert
+glauque, et d'un nez rouge qui retombait sur sa bouche. Ce personnage
+tourna la t&ecirc;te de son c&ocirc;t&eacute;, mais sans le regarder:</p>
+
+<p>&laquo;Que demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande rien, Excellence,&raquo; dit tranquillement le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Les yeux d'Araktch&eacute;&iuml;ew se lev&egrave;rent:</p>
+
+<p>&laquo;Asseyez-vous, vous &ecirc;tes le prince Bolkonsky?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande rien, mais Sa Majest&eacute; l'Empereur a daign&eacute; envoyer mon
+m&eacute;moire &agrave; Votre Excellence.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ferai observer, mon tr&egrave;s cher, que j'ai lu votre m&eacute;moire, dit
+Araktch&eacute;&iuml;ew en l'interrompant, et ne pronon&ccedil;ant avec politesse que les
+deux premiers mots, pour reprendre imm&eacute;diatement apr&egrave;s son ton m&eacute;prisant
+et grondeur. Vous proposez de nouvelles lois militaires? Il y en a
+beaucoup d'anciennes, et personne ne les ex&eacute;cute.... Aujourd'hui on ne
+fait qu'en &eacute;crire, c'est plus facile.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'apr&egrave;s la volont&eacute; de Sa Majest&eacute; l'Empereur que je suis venu
+demander &agrave; Votre Excellence ce qu'elle compte faire de mon m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai envoy&eacute; au comit&eacute;, en y ajoutant mon opinion... je ne
+l'approuve pas, poursuivit-il en se levant; et, prenant un papier sur la
+table, il le remit au prince Andr&eacute;:&mdash;Voil&agrave;!&raquo;</p>
+
+<p>En travers de la feuille &eacute;tait &eacute;crit au crayon, sans orthographe, et
+sans ponctuation aucune: &laquo;Pas de base logique, copi&eacute; sur le code
+militaire fran&ccedil;ais, diff&egrave;re sans motif du r&egrave;glement militaire!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Dans quel comit&eacute; va-t-il &ecirc;tre examin&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le comit&eacute; charg&eacute; de la r&eacute;vision du code militaire, et j'ai
+pr&eacute;sent&eacute; Votre Noblesse pour y &ecirc;tre inscrite comme membre, mais sans
+appointements.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; sourit:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'aurais pas accept&eacute; autrement.</p>
+
+<p>&mdash;Membre sans appointements, vous entendez bien... j'ai l'honneur....
+Eh! qu'y a-t-il l&agrave;-bas encore?&raquo; cria-t-il en le cong&eacute;diant.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>En attendant la nouvelle officielle de sa nomination comme membre du
+comit&eacute;, le prince Andr&eacute; renouvela connaissance avec les personnes au
+pouvoir qui pouvaient lui &ecirc;tre utiles. Une curiosit&eacute; inqui&egrave;te et
+irr&eacute;sistible, analogue &agrave; celle qui s'emparait de lui la veille d'une
+bataille, l'entra&icirc;nait vers les sph&egrave;res &eacute;lev&eacute;es, o&ugrave; se combinaient les
+mesures qui devaient avoir une si grande influence sur le sort de
+millions d'&ecirc;tres; il devinait, &agrave; l'irritation des vieux, aux efforts de
+ceux qui br&ucirc;laient du d&eacute;sir de savoir ce qui se passait, &agrave; la r&eacute;serve
+des initi&eacute;s, &agrave; l'agitation soucieuse de tous, au nombre infini de
+comit&eacute;s et de commissions, qu'il se pr&eacute;parait &agrave; P&eacute;tersbourg, dans cette
+ann&eacute;e 1809, une formidable bataille civile, dont le g&eacute;n&eacute;ral en chef
+&eacute;tait Sp&eacute;ransky, lequel avait pour lui tout l'attrait de l'inconnu et du
+g&eacute;nie.</p>
+
+<p>La r&eacute;forme, dont il n'avait qu'une vague id&eacute;e, et le grand r&eacute;formateur
+lui-m&ecirc;me le pr&eacute;occupaient si vivement, que la destin&eacute;e de son m&eacute;moire
+n'eut plus pour lui qu'un int&eacute;r&ecirc;t secondaire.</p>
+
+<p>Sa position personnelle lui ouvrit les cercles les plus diff&eacute;rents et
+les plus &eacute;lev&eacute;s de la soci&eacute;t&eacute;. Le parti des r&eacute;organisateurs l'accueillit
+avec sympathie, d'abord &agrave; cause de sa r&eacute;putation de haute intelligence
+et de grand savoir, et ensuite du renom de lib&eacute;ral que lui avait valu
+l'&eacute;mancipation de ses paysans. Le parti des m&eacute;contents, oppos&eacute; aux
+r&eacute;formes, crut trouver en lui un renfort; on supposa qu'il partageait
+les id&eacute;es de son p&egrave;re. Les femmes et le monde virent en lui un parti
+riche et brillant, une nouvelle figure entour&eacute;e d'une aur&eacute;ole
+romanesque, due &agrave; sa mort suppos&eacute;e et &agrave; la fin tragique de sa femme.
+Ceux qui l'avaient connu jadis trouv&egrave;rent que le temps avait
+singuli&egrave;rement am&eacute;lior&eacute; son caract&egrave;re, qu'il s'&eacute;tait adouci, qu'il avait
+perdu une bonne partie de son affectation et de son orgueil, et qu'il
+avait gagn&eacute; le calme que les ann&eacute;es seules peuvent donner.</p>
+
+<p>Le lendemain de sa visite &agrave; Araktch&eacute;&iuml;ew, il alla &agrave; une soir&eacute;e chez le
+comte Kotchoubey, lui raconta son entrevue avec &laquo;Sila Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch&raquo;,
+dont Kotchoubey parlait &eacute;galement avec cet air de vague ironie qui
+l'avait frapp&eacute; dans le salon d'attente du ministre de la guerre:</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher, vous ne pourrez, m&ecirc;me une fois l&agrave; dedans, vous passer de
+Michel Mika&iuml;lovitch, c'est le grand faiseur. Je lui en parlerai, il m'a
+promis de venir ce soir....</p>
+
+<p>&mdash;Mais en quoi les codes militaires peuvent-ils regarder Sp&eacute;ransky?
+demanda le prince Andr&eacute;, dont la r&eacute;flexion fit sourire le comte
+Kotchoubey, qui secoua la t&ecirc;te, comme s'il &eacute;tait &eacute;tonn&eacute; de sa na&iuml;vet&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons caus&eacute; de vous, de vos agriculteurs libres....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est donc vous, prince, qui avez donn&eacute; la libert&eacute; &agrave; vos paysans?
+s'&eacute;cria d'un ton d&eacute;plaisant un vieux du temps de Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait un tout petit bien qui ne donnait aucun revenu, r&eacute;pondit le
+prince Andr&eacute;, cherchant &agrave; pallier le fait pour ne pas irriter son
+interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &eacute;tiez donc bien press&eacute;? continua celui-ci en regardant
+Kotchoubey. Je me demande seulement qui labourera la terre, si on donne
+la libert&eacute; aux paysans?... Croyez-moi, il est plus facile de faire des
+lois que de gouverner, et je vous serais aussi bien oblig&eacute;, comte, de me
+dire qui l'on nommera maintenant pr&eacute;sidents des diff&eacute;rents tribunaux,
+puisque tous doivent passer des examens?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ceux qui les subiront, je pense, r&eacute;pliqua Kotchoubey.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voil&agrave; un exemple: Prianichnikow, n'est-ce pas, est un homme
+pr&eacute;cieux, mais il a soixante ans... faudra-t-il donc qu'il subisse aussi
+des examens?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est sans doute une difficult&eacute;, d'autant mieux que l'instruction
+est fort peu r&eacute;pandue, mais...&raquo; Kotchoubey n'acheva pas, et, prenant le
+prince Andr&eacute; par le bras, il s'avan&ccedil;a avec lui &agrave; la rencontre d'un homme
+de haute taille qui venait d'entrer dans le salon. Bien que son front
+&eacute;norme et chauve ne f&ucirc;t couvert que de quelques rares cheveux blonds, il
+ne paraissait &acirc;g&eacute; que de quarante ans. Sa figure allong&eacute;e, ses mains
+larges et potel&eacute;es se faisaient remarquer par cette blancheur mate de la
+peau, qui rappelle la p&acirc;leur maladive des soldats apr&egrave;s un long s&eacute;jour &agrave;
+l'h&ocirc;pital. Il portait un frac bleu.</p>
+
+<p>Andr&eacute; le reconnut aussit&ocirc;t et ressentit comme un choc &agrave; sa vue. &Eacute;tait-ce
+respect, envie, ou curiosit&eacute;? Il ne pouvait s'en rendre compte.
+Sp&eacute;ransky offrait en effet un type original. Jamais Andr&eacute; n'avait vu &agrave;
+personne un aussi grand calme et une aussi grande assurance, avec des
+mouvements aussi gauches et aussi nonchalants, un regard aussi doux et
+en m&ecirc;me temps aussi &eacute;nergique, que dans ces yeux &agrave; demi ferm&eacute;s et
+l&eacute;g&egrave;rement voil&eacute;s, jamais enfin autant de fermet&eacute; dans un sourire banal!
+Tel &eacute;tait Sp&eacute;ransky, le secr&eacute;taire d'&Eacute;tat, Sp&eacute;ransky, le bras droit de
+l'Empereur, qu'il avait accompagn&eacute; &agrave; Erfurth, o&ugrave; plus d'une fois il
+avait eu l'honneur de causer avec Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>Il promena son regard sur les personnes pr&eacute;sentes, sans se h&acirc;ter de
+parler. Assur&eacute; d'avance qu'on l'&eacute;couterait, sa voix, dont le timbre
+calme et mesur&eacute; avait agr&eacute;ablement frapp&eacute; le prince Andr&eacute;, ne s'&eacute;levait
+jamais au-dessus d'un certain diapason, et il ne regardait que celui
+auquel il s'adressait.</p>
+
+<p>Le prince suivait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Le
+connaissant de r&eacute;putation, il s'attendait, comme il arrive souvent &agrave;
+ceux qui portent d'habitude un jugement pr&eacute;matur&eacute; sur leur prochain, &agrave;
+trouver en lui toutes les perfections humaines.</p>
+
+<p>Sp&eacute;ransky s'excusa aupr&egrave;s de Kotchoubey de n'&ecirc;tre pas venu plus t&ocirc;t,
+mais il avait &eacute;t&eacute; retenu au palais. Il avait &eacute;vit&eacute; de dire: &laquo;retenu par
+l'Empereur&raquo;, et le prince Andr&eacute; prit note de cette affectation de
+modestie. Lorsque Kotchoubey le pr&eacute;senta &agrave; Sp&eacute;ransky, celui-ci tourna
+lentement les yeux sur lui, et le regarda en silence, sans cesser de
+sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis charm&eacute; de faire votre connaissance, j'ai entendu beaucoup
+parler de vous.&raquo;</p>
+
+<p>Kotchoubey lui fit en peu de mots le r&eacute;cit de la r&eacute;ception
+d'Araktch&eacute;&iuml;ew.</p>
+
+<p>Le sourire de Sp&eacute;ransky s'accentua davantage:</p>
+
+<p>&laquo;M. Magnitsky, le pr&eacute;sident de la commission pour les r&egrave;glements
+militaires, est mon ami, et je puis, si vous le d&eacute;sirez, vous aboucher
+avec lui.&raquo;</p>
+
+<p>Il articulait nettement chaque mot, chaque syllabe, et, apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+arr&ecirc;t&eacute; &agrave; la fin de la phrase, il continua:</p>
+
+<p>&laquo;J'esp&egrave;re que vous trouverez en lui de la sympathie et le d&eacute;sir de
+contribuer &agrave; tout ce qui est utile.&raquo;</p>
+
+<p>Un petit cercle se forma autour d'eux.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; fut surpris du calme d&eacute;daigneux avec lequel Sp&eacute;ransky,
+obscur s&eacute;minariste peu de temps auparavant, r&eacute;pondait au vieillard qui
+d&eacute;plorait les nouvelles r&eacute;formes, et semblait condescendre &agrave; l'honorer
+d'une explication; mais, son interlocuteur ayant &eacute;lev&eacute; la voix, il se
+borna &agrave; sourire, et d&eacute;clara qu'il n'&eacute;tait en aucune fa&ccedil;on juge de
+l'utilit&eacute; ou de l'inutilit&eacute; de ce qu'il plaisait &agrave; l'Empereur de
+d&eacute;cider.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s quelques instants de conversation g&eacute;n&eacute;rale, il se leva, s'approcha
+du prince Andr&eacute; et le prit &agrave; part &agrave; l'autre bout du salon: il entrait
+dans son programme de causer avec lui.</p>
+
+<p>&laquo;J'&eacute;tais tellement subjugu&eacute; par la conversation anim&eacute;e de ce respectable
+vieillard, que je n'ai pas eu le temps, mon prince, d'&eacute;changer deux mots
+avec vous,&raquo; dit-il en souriant d'une fa&ccedil;on un peu m&eacute;prisante, comme pour
+lui faire sentir qu'il voyait bien que lui aussi comprenait toute la
+futilit&eacute; des personnes avec lesquelles il venait de causer.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; se sentit flatt&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous connais depuis longtemps, continua Sp&eacute;ransky, d'abord par la
+lib&eacute;ration de vos paysans, premier exemple qu'il serait d&eacute;sirable de
+voir imiter, et puis, parce que vous &ecirc;tes le seul des chambellans qui ne
+soit pas offens&eacute; du nouvel oukase concernant le rang &agrave; la cour, qui a
+soulev&eacute; tant de m&eacute;contentement et tant de r&eacute;criminations.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mon p&egrave;re n'a pas d&eacute;sir&eacute; me voir profiter de ce droit, et
+j'ai commenc&eacute; mon service en passant par les rangs inf&eacute;rieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Votre p&egrave;re, bien qu'il soit un homme du si&egrave;cle pass&eacute;, est cependant
+bien au-dessus de ceux de nos contemporains qui critiquent cette mesure;
+elle n'a d'autre but, apr&egrave;s tout, que de r&eacute;tablir la justice sur ses
+v&eacute;ritables bases.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois pourtant que ces critiques ne sont pas d&eacute;nu&eacute;es de fondement,
+r&eacute;pliqua le prince Andr&eacute;, essayant de se soustraire &agrave; l'influence de cet
+homme, qu'il lui &eacute;tait d&eacute;sagr&eacute;able d'approuver sans restriction. Il
+tenait m&ecirc;me &agrave; le contredire, mais, absorb&eacute; par son travail
+d'observation, il ne pouvait s'exprimer avec sa libert&eacute; d'esprit
+habituelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire qu'elles ont pour fondement l'amour-propre personnel,
+reprit Sp&eacute;ransky avec tranquillit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;En partie peut-&ecirc;tre, mais aussi, &agrave; mon avis, les int&eacute;r&ecirc;ts m&ecirc;mes du
+gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'entendez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un disciple de Montesquieu, dit le prince Andr&eacute;, et sa maxime:
+&laquo;que l'honneur est le principe des monarchies&raquo; me semble incontestable,
+et certains droits et privil&egrave;ges de la noblesse me paraissent &ecirc;tre des
+moyens de corroborer ce sentiment.&raquo;</p>
+
+<p>Le sourire disparut de la figure de Sp&eacute;ransky, et sa physionomie ne fit
+qu'y gagner. La r&eacute;ponse du prince Andr&eacute; avait excit&eacute; son int&eacute;r&ecirc;t:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! si vous envisagez la question sous ce point de vue! dit-il en
+conservant son calme et en s'exprimant en fran&ccedil;ais avec une certaine
+difficult&eacute; et plus de lenteur que lorsqu'il parlait le
+russe:&mdash;Montesquieu nous dit que l'honneur ne peut &ecirc;tre soutenu par des
+privil&egrave;ges nuisibles au service lui-m&ecirc;me; l'honneur est donc, ou
+l'abstention d'actes bl&acirc;mables, ou le stimulant qui nous pousse &agrave;
+conqu&eacute;rir l'approbation et les r&eacute;compenses destin&eacute;es &agrave; en &ecirc;tre le
+t&eacute;moignage. Il en r&eacute;sulte, ajouta-t-il en serrant de plus pr&egrave;s ses
+arguments, qu'une institution, qui est pour l'honneur une source
+d'&eacute;mulation est une institution pareille en tous points &agrave; celle de la
+L&eacute;gion d'honneur du grand Empereur Napol&eacute;on. On ne saurait dire, je
+pense, que celle-ci est nuisible, puisqu'elle contribue au bien du
+service et qu'elle n'est pas un privil&egrave;ge de caste ou de cour.</p>
+
+<p>&mdash;Je le reconnais volontiers, mais je crois aussi que les privil&egrave;ges de
+cour atteignent le m&ecirc;me but, car tous ceux qui en jouissent se tiennent
+pour oblig&eacute;s de remplir dignement leurs fonctions.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant vous n'avez pas voulu en profiter, prince, dit Sp&eacute;ransky
+en terminant par une phrase aimable une conversation qui aurait
+certainement fini par embarrasser son jeune interlocuteur.&mdash;Si vous me
+faites l'honneur de venir chez moi mercredi soir, comme j'aurai vu
+Magnitsky d'ici l&agrave;, je pourrai vous communiquer quelque chose
+d'int&eacute;ressant, et j'aurai de plus le plaisir de causer plus longuement
+avec vous...&raquo; Et, le saluant de la main, il se glissa, &agrave; la fran&ccedil;aise,
+hors du salon, en &eacute;vitant d'&ecirc;tre remarqu&eacute;.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Pendant les premiers temps de son s&eacute;jour &agrave; P&eacute;tersbourg, le prince Andr&eacute;
+ne tarda pas &agrave; sentir que l'ordre d'id&eacute;es d&eacute;velopp&eacute; en lui par la
+solitude se trouvait rel&eacute;gu&eacute; au second plan par les soucis pu&eacute;rils qui
+ne cessaient de l'occuper.</p>
+
+<p>Tous les soirs, en rentrant chez lui, il inscrivait dans un agenda
+quatre ou cinq visites indispensables, et autant de rendez-vous pris
+pour le lendemain. L'emploi de sa journ&eacute;e, combin&eacute; de fa&ccedil;on &agrave; lui
+permettre d'&ecirc;tre exact partout, prenait la plus grosse part des forces
+vives de sa vie: il ne faisait rien, ne pensait &agrave; rien, et les opinions
+qu'il &eacute;mettait parfois avec succ&egrave;s n'&eacute;taient que le r&eacute;sultat de ses
+m&eacute;ditations de la campagne.</p>
+
+<p>Il s'en voulait &agrave; lui-m&ecirc;me lorsqu'il lui arrivait, dans la m&ecirc;me journ&eacute;e,
+de r&eacute;p&eacute;ter les m&ecirc;mes choses dans des soci&eacute;t&eacute;s diff&eacute;rentes; mais,
+entra&icirc;n&eacute; par ce tourbillon, il n'avait m&ecirc;me plus le temps de
+s'apercevoir qu'il ne savait plus penser.</p>
+
+<p>Sp&eacute;ransky le re&ccedil;ut le mercredi suivant; un long et intime entretien
+produisit sur lui une profonde impression.</p>
+
+<p>Dans son d&eacute;sir de trouver chez un autre cet id&eacute;al de perfection vers
+lequel il tendait lui-m&ecirc;me, il crut ais&eacute;ment voir en Sp&eacute;ransky le type
+de vertu et d'intelligence qu'il avait r&ecirc;v&eacute;. Si ce dernier avait
+appartenu au m&ecirc;me milieu que lui, s'ils avaient eu la m&ecirc;me &eacute;ducation,
+les m&ecirc;mes habitudes, la m&ecirc;me mani&egrave;re de juger, il aurait sans doute
+d&eacute;couvert bient&ocirc;t ses c&ocirc;t&eacute;s faibles, humains et prosa&iuml;ques, mais cet
+esprit, si bien &eacute;quilibr&eacute; et si &eacute;tonnamment logique, lui inspirait
+d'autant plus de respect, qu'il ne s'en rendait pas enti&egrave;rement compte.
+Le grand homme, de son c&ocirc;t&eacute;, posait un peu devant lui. &Eacute;tait-ce parce
+qu'il avait appr&eacute;ci&eacute; ses capacit&eacute;s, ou parce qu'il croyait n&eacute;cessaire de
+se l'attacher? Le fait est qu'il ne n&eacute;gligeait aucune occasion de le
+flatter adroitement, et de lui faire entendre discr&egrave;tement que son
+intelligence le rendait digne de s'&eacute;lever jusqu'&agrave; lui, et qu'il &eacute;tait
+seul capable de comprendre la profondeur de ses conceptions et
+l'absurdit&eacute; d'<i>autrui</i>.</p>
+
+<p>Il lui avait r&eacute;p&eacute;t&eacute; plus d'une fois des phrases de ce genre:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Chez nous</i> tout ce qui sort de la routine, tout ce qui d&eacute;passe le
+niveau habituel, etc...&raquo; ou bien: &laquo;<i>nous</i> voulons que les loups soient
+prot&eacute;g&eacute;s et nourris &agrave; &laquo;l'&eacute;gal des brebis...&raquo; ou enfin: &laquo;<i>ils</i> ne peuvent
+nous comprendre...&raquo;, et il les accompagnait d'une expression de
+physionomie qui voulait dire: &laquo;Nous comprenons, vous et moi, ce qu'ils
+valent, <i>eux</i>, et ce que nous sommes, <i>nous</i>!&raquo;</p>
+
+<p>Ce nouvel entretien, plus intime, ne fit qu'accro&icirc;tre l'impression
+premi&egrave;re qu'avait produite sur lui Sp&eacute;ransky, en qui il voyait un homme
+d'une intelligence sup&eacute;rieure et un penseur profond, arriv&eacute; au pouvoir
+par une force indomptable de volont&eacute;, et en usant au profit de la
+Russie. Il &eacute;tait bien le philosophe qu'il cherchait, le philosophe qu'il
+aurait voulu &ecirc;tre lui-m&ecirc;me, expliquant les ph&eacute;nom&egrave;nes de la vie par le
+raisonnement, n'admettant comme vrai que ce qui &eacute;tait sens&eacute;, et
+soumettant toute chose &agrave; l'examen de la raison. Ses pens&eacute;es se
+formulaient avec une telle clart&eacute;, que le prince Andr&eacute; se rangeait,
+malgr&eacute; lui, en toutes choses &agrave; son avis, et n'&eacute;levait de faibles
+objections que pour faire acte d'ind&eacute;pendance. Tout &eacute;tait bien en lui,
+tout &eacute;tait parfait, sauf son regard froid, brillant, imp&eacute;n&eacute;trable, sauf
+ses mains blanches et d&eacute;licates. Ces mains fixaient l'attention du
+prince Andr&eacute;, il ne pouvait s'emp&ecirc;cher de les regarder, comme il nous
+arrive souvent de regarder les mains des gens au pouvoir, et elles lui
+causaient une irritation sourde, dont il ne se rendait pas compte. Le
+m&eacute;pris ou le d&eacute;dain qu'il affectait pour les hommes lui &eacute;tait aussi
+particuli&egrave;rement d&eacute;sagr&eacute;able, ainsi que la vari&eacute;t&eacute; de ses proc&eacute;d&eacute;s
+d'argumentation. Toutes les formes du raisonnement lui &eacute;taient
+famili&egrave;res, la comparaison surtout; mais il lui reprochait de passer
+sans aucune transition de l'une &agrave; l'autre. Se posant en r&eacute;formateur
+pratique, il jetait la pierre aux r&ecirc;veurs; tant&ocirc;t il accablait de sa
+mordante ironie ses adversaires; tant&ocirc;t, employant une logique serr&eacute;e,
+il s'&eacute;levait &agrave; la m&eacute;taphysique la plus abstraite (une de ses armes
+oratoires favorites). Transport&eacute; sur ces hauteurs, il se plaisait alors
+&agrave; d&eacute;finir l'espace, le temps, la pens&eacute;e, il y puisait de brillantes
+r&eacute;futations, ensuite il ramenait le sujet sur le terrain de la
+discussion.</p>
+
+<p>Un signe caract&eacute;ristique de ce puissant esprit &eacute;tait une foi
+in&eacute;branlable dans la force et dans les droits de l'Intelligence. On
+voyait que le doute, si habituel au prince Andr&eacute;, lui &eacute;tait inconnu, et
+que la crainte de ne pouvoir exprimer toutes ses pens&eacute;es, ou de douter,
+m&ecirc;me un moment, de l'infaillibilit&eacute; de ses croyances, ne l'avait jamais
+troubl&eacute;.</p>
+
+<p>Aussi &eacute;prouvait-il pour Sp&eacute;ransky une exaltation passionn&eacute;e, la m&ecirc;me
+qu'il avait ressentie pour Napol&eacute;on. Sp&eacute;ransky &eacute;tait fils de pr&ecirc;tre;
+c'&eacute;tait, pour le vulgaire, une raison de le m&eacute;priser; aussi, le prince
+Andr&eacute;, sans le savoir, r&eacute;agissait contre sa propre exaltation, et par
+cela m&ecirc;me ne faisait qu'en accro&icirc;tre l'intensit&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; propos de la commission charg&eacute;e de l'&eacute;laboration des lois, Sp&eacute;ransky
+lui raconta, en la raillant, qu'elle existait depuis cent cinquante ans,
+qu'elle avait co&ucirc;t&eacute; des millions sans rien produire, que Rosenkampf
+avait coll&eacute; des &eacute;tiquettes sur tous les articles de la l&eacute;gislation
+compar&eacute;e, et que c'&eacute;tait l&agrave; l'unique r&eacute;sultat des millions d&eacute;pens&eacute;s:</p>
+
+<p>&laquo;Nous voulons donner au s&eacute;nat un nouveau pouvoir judiciaire et nous
+n'avons pas de lois! Aussi est-ce un crime, mon prince, pour des
+personnes comme vous, de se retirer dans la vie priv&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; lui fit observer que pour ce genre d'occupations il
+&eacute;tait n&eacute;cessaire d'avoir re&ccedil;u une &eacute;ducation sp&eacute;ciale.</p>
+
+<p>&laquo;Montrez-moi ceux qui la poss&egrave;dent? c'est un cercle vicieux, dont on ne
+peut sortir qu'en le bridant.&raquo;</p>
+
+<p>Une semaine plus tard, le prince Andr&eacute; fut nomm&eacute; membre du comit&eacute; charg&eacute;
+de l'&eacute;laboration du code militaire et, de plus, au moment o&ugrave; il y
+songeait le moins, chef d'une des sections de cette commission
+l&eacute;gislative. Il consentit, &agrave; la pri&egrave;re de Sp&eacute;ratisky, &agrave; s'occuper du
+code civil, et, s'aidant des codes Napol&eacute;on et Justinien, il travailla &agrave;
+la partie qui avait pour titre: &laquo;Le droit des gens&raquo;.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Deux ans auparavant, en 1808, Pierre, revenu de son voyage dans
+l'int&eacute;rieur, se trouva, sans s'y attendre, &agrave; la t&ecirc;te de la
+franc-ma&ccedil;onnerie de P&eacute;tersbourg. Il organisa &laquo;des loges de table&raquo;,
+constitua des loges r&eacute;guli&egrave;res, en leur procurant leurs chartes et leurs
+titres de fondation; il fit de la propagande, donna de l'argent pour
+l'ach&egrave;vement du temple, et compl&eacute;ta de ses deniers les aum&ocirc;nes produites
+par les qu&ecirc;tes, au sujet desquelles les membres se montraient en g&eacute;n&eacute;ral
+avares et inexacts. Il entretint aussi &agrave; ses frais la maison des pauvres
+fond&eacute;e par l'ordre, et, se laissant aller aux m&ecirc;mes entra&icirc;nements, il
+employait sa vie comme par le pass&eacute;. Il aimait &agrave; bien manger, &agrave; bien
+boire, et ne pouvait s'abstenir des plaisirs de la vie de gar&ccedil;on, tout
+en les jugeant immoraux et d&eacute;gradants.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; l'ardeur qu'il avait apport&eacute;e au d&eacute;but de ses diff&eacute;rentes
+occupations, il sentit, &agrave; la fin de l'ann&eacute;e, que la terre promise de la
+franc-ma&ccedil;onnerie se d&eacute;robait sous ses pas. Il &eacute;prouva la sensation d'un
+homme qui, mettant avec confiance le pied sur une surface unie, sent
+qu'il s'enfonce dans un marais; y posant l'autre pied, afin de bien se
+rendre compte de la solidit&eacute; du terrain, il s'y embourba jusqu'aux
+genoux, et maintenant il y marchait malgr&eacute; lui.</p>
+
+<p>Bazd&eacute;&iuml;ew, compl&egrave;tement &eacute;loign&eacute; de la direction des loges de P&eacute;tersbourg,
+ne quittait plus Moscou. Les fr&egrave;res &eacute;taient des hommes que Pierre
+coudoyait chaque jour dans la vie ordinaire, et il lui &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s
+impossible de ne voir que des fr&egrave;res dans la personne du prince B. ou de
+monsieur D., qu'il connaissait pour des gens faibles et sans valeur.
+Sous leurs tabliers de francs-ma&ccedil;ons, sous leurs insignes, il voyait
+poindre leurs uniformes et leurs croix, qui &eacute;taient le v&eacute;ritable objet
+de leur existence. Souvent, lorsqu'il ramassait les aum&ocirc;nes et qu'il
+inscrivait vingt ou trente roubles &agrave; l'actif, souvent m&ecirc;me au passif
+d'une dizaine de membres plus riches que lui, Pierre se rappelait leur
+serment de donner leur avoir au prochain, et il s'&eacute;levait dans son &acirc;me
+des doutes qu'il essayait en vain d'&eacute;carter.</p>
+
+<p>Ses fr&egrave;res se partageaient pour lui en quatre cat&eacute;gories: &agrave; la premi&egrave;re
+appartenaient ceux qui ne prenaient aucune part active ni aux affaires
+de la loge, ni aux affaires de l'humanit&eacute;, exclusivement occup&eacute;s &agrave;
+approfondir les myst&egrave;res de leur ordre, &agrave; rechercher le sens de la
+Trinit&eacute;, &agrave; &eacute;tudier les trois bases g&eacute;n&eacute;rales, le soufre, le mercure et
+le sel, ou la signification du carr&eacute; et des autres symboles du Temple de
+Salomon. Ceux-l&agrave;, Pierre les respectait, c'&eacute;taient les anciens et
+Bazd&eacute;&iuml;ew lui-m&ecirc;me; mais il ne comprenait pas quel int&eacute;r&ecirc;t ils pouvaient
+prendre &agrave; leurs recherches, et ne se sentait nullement port&eacute; vers le
+c&ocirc;t&eacute; mystique de la franc-ma&ccedil;onnerie.</p>
+
+<p>La seconde cat&eacute;gorie, dans laquelle il se rangeait, se composait
+d'adeptes qui, vacillants comme lui, cherchaient la v&eacute;ritable voie, et
+qui, ne l'ayant pas encore d&eacute;couverte, ne perdaient pas n&eacute;anmoins
+l'espoir de la trouver un jour.</p>
+
+<p>La troisi&egrave;me comprenait ceux qui, ne voyant dans cette association que
+les formes et les c&eacute;r&eacute;monies ext&eacute;rieures, s'en tenaient &agrave; la stricte
+observance, sans se pr&eacute;occuper du sens cach&eacute;; tels &eacute;taient Villarsky et
+le V&eacute;n&eacute;rable lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La quatri&egrave;me enfin &eacute;tait form&eacute;e des gens, tr&egrave;s nombreux &agrave; cette &eacute;poque,
+qui, ne croyant &agrave; rien, ne d&eacute;sirant rien, ne tenaient &agrave; l'ordre que pour
+se rapprocher des riches et des puissants, et mettre &agrave; profit leurs
+relations avec eux.</p>
+
+<p>L'activit&eacute; de Pierre ne le satisfaisait pas: il reprochait &agrave; leur
+association, telle qu'il la voyait &agrave; P&eacute;tersbourg, de n'&ecirc;tre qu'un pur
+formalisme, et il se disait, sans attaquer toutefois les fondements de
+l'institution, que les ma&ccedil;ons de Russie faisaient fausse route en
+s'&eacute;loignant ainsi des principes sur lesquels elle &eacute;tait fond&eacute;e; aussi se
+d&eacute;cida-t-il &agrave; aller &agrave; l'&eacute;tranger pour se faire initier aux myst&egrave;res les
+plus &eacute;lev&eacute;s.</p>
+
+<p>Il en revint dans le cours de l'&eacute;t&eacute; de 1809. Les ma&ccedil;ons de Russie
+avaient appris par leurs correspondants que Besoukhow, ayant su gagner
+la confiance des hauts dignitaires de l'ordre, avait &eacute;t&eacute;, par suite de
+son initiation &agrave; la plupart de leurs myst&egrave;res, promu au grade le plus
+&eacute;lev&eacute;, et qu'il rapportait avec lui beaucoup de projets; ils vinrent le
+voir d&egrave;s son arriv&eacute;e, et crurent remarquer qu'il leur m&eacute;nageait une
+surprise.</p>
+
+<p>On d&eacute;cida de tenir une assembl&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale jusqu'au grade d'apprenti,
+afin que Pierre leur rem&icirc;t le message dont il &eacute;tait charg&eacute;. La loge
+&eacute;tait au grand complet, et, une fois les formalit&eacute;s remplies, Pierre se
+leva:</p>
+
+<p>&laquo;Chers fr&egrave;res, dit-il en b&eacute;gayant et en tenant &agrave; la main d'un air
+embarrass&eacute; son discours &eacute;crit, chers fr&egrave;res, il ne suffit pas
+d'accomplir nos myst&egrave;res dans le secret de la loge, il faut agir...
+agir...! Nous nous sommes engourdis, et il faut se mettre &agrave; l'oeuvre,
+poursuivit-il, en se d&eacute;cidant enfin &agrave; lire son manuscrit apr&egrave;s ces
+quelques mots d'introduction.</p>
+
+<p>&mdash;Pour r&eacute;pandre la v&eacute;rit&eacute;, pour amener le triomphe de la vertu, nous
+devrons d&eacute;truire les pr&eacute;jug&eacute;s, &eacute;tablir des r&egrave;gles conformes &agrave; l'esprit
+du temps, nous donner pour t&acirc;che l'&eacute;ducation de la jeunesse, nous unir
+par des liens indissolubles &agrave; des esprits &eacute;clair&eacute;s, afin de vaincre
+ensemble et hardiment la superstition, le manque de foi, la b&ecirc;tise
+humaine, et former, parmi ceux qui sont d&eacute;vou&eacute;s &agrave; la cause, des ouvriers
+li&eacute;s entre eux par l'unit&eacute; du but, ayant en leurs mains force et
+pouvoir. Pour en arriver l&agrave;, il faut faire pencher la balance du c&ocirc;t&eacute; de
+la vertu, il faut que l'homme de bien re&ccedil;oive m&ecirc;me en ce monde la
+r&eacute;compense de ses bonnes actions; mais, dira-t-on, les institutions
+politiques actuelles s'opposent &agrave; l'ex&eacute;cution de ces nobles aspirations.
+Que nous reste-t-il donc &agrave; faire? Fomenter des r&eacute;volutions? Bouleverser
+tout, et chasser la force par la force? Non, nous sommes loin de pr&ecirc;cher
+les r&eacute;formes violentes et arbitraires! Elles m&eacute;ritent au contraire le
+bl&acirc;me, car elles ne sauraient d&eacute;raciner le mal, si les hommes restent
+les m&ecirc;mes. La v&eacute;rit&eacute; doit s'imposer sans violence!</p>
+
+<p>&laquo;Lorsque notre ordre sera parvenu &agrave; tirer les gens de bien de
+l'obscurit&eacute; o&ugrave; ils v&eacute;g&egrave;tent, alors seulement il aura le droit de faire
+de l'agitation, et de la diriger insensiblement vers le but qu'il se
+propose. En un mot, il faut &eacute;tablir un mode de gouvernement universel,
+sans chercher pour cela &agrave; rompre les liens civils et les conditions
+administratives, qui nous permettent, &agrave; l'heure qu'il est, d'atteindre
+le r&eacute;sultat que nous avons en vue, c'est-&agrave;-dire le triomphe de la vertu
+sur le vice. Le christianisme le voulait &eacute;galement, lorsqu'il enseignait
+aux hommes &agrave; &ecirc;tre bons et sages, et &agrave; suivre, pour arriver au bien,
+l'exemple des &acirc;mes vertueuses.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsque le monde &eacute;tait encore plong&eacute; dans les t&eacute;n&egrave;bres, la pr&eacute;dication
+&eacute;tait suffisante: la nouveaut&eacute; de la v&eacute;rit&eacute; annonc&eacute;e lui donnait une
+force qui s'est affaiblie; maintenant il nous faut recourir &agrave; des moyens
+plus &eacute;nergiques. Il est indispensable que l'homme, guid&eacute; par ses
+sensations, trouve dans la vertu un charme saisissant. Les passions ne
+se d&eacute;racinent pas: il faut savoir les diriger, les &eacute;lever, il faut que
+chacun puisse les satisfaire dans les limites de la vertu, il faut que
+nous lui en fournissions les moyens.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsque dans chaque pays il se sera form&eacute; un noyau d'hommes
+remarquables, chacun d'eux en formera d'autres &agrave; son tour; li&eacute;s
+fortement entre eux, ils ne conna&icirc;tront plus d'obstacles, et tout
+deviendra possible &agrave; un ordre qui a d&eacute;j&agrave; r&eacute;ussi &agrave; faire en secret tant
+de bien &agrave; l'humanit&eacute;!...&raquo;</p>
+
+<p>Ce discours produisit une immense impression et r&eacute;volutionna la loge. La
+majorit&eacute;, y entrevoyant de dangereuses tendances &agrave; l'illuminisme,
+l'accueillit avec une froideur qui &eacute;tonna Pierre. Le V&eacute;n&eacute;rable en
+personne le prit &agrave; partie, et l'amena &agrave; d&eacute;velopper, avec une chaleur
+croissante, les opinions qu'il venait d'&eacute;mettre. La s&eacute;ance fut orageuse,
+des partis se form&egrave;rent; les uns accusaient Pierre d'illuminisme, les
+autres le soutenaient, et pour la premi&egrave;re fois il fut frapp&eacute; de cette
+diversit&eacute; infinie inh&eacute;rente &agrave; l'esprit humain, qui fait qu'aucune v&eacute;rit&eacute;
+n'est jamais consid&eacute;r&eacute;e sous le m&ecirc;me aspect par deux personnes. M&ecirc;me
+parmi les membres qui semblaient &ecirc;tre de son avis, chacun apportait aux
+id&eacute;es qu'il avait exprim&eacute;es des changements et des restrictions qu'il se
+refusait &agrave; admettre, convaincu que son opinion devait &ecirc;tre int&eacute;gralement
+adopt&eacute;e.</p>
+
+<p>Le V&eacute;n&eacute;rable lui fit observer, d'un air ironique, que dans
+l'entra&icirc;nement de la discussion il lui paraissait avoir fait preuve de
+plus d'emportement que d'esprit de charit&eacute;. Pierre, sans lui r&eacute;pondre,
+lui demanda bri&egrave;vement si sa proposition serait accept&eacute;e; le V&eacute;n&eacute;rable
+dit cat&eacute;goriquement que non. Pierre quitta la loge, sans avoir m&ecirc;me
+rempli les formalit&eacute;s d'usage, et rentra chez lui.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Pierre passa les trois journ&eacute;es qui suivirent cet incident, &eacute;tendu sur
+un canap&eacute;, sans sortir, sans voir &acirc;me qui vive, et en proie au spleen le
+plus violent.</p>
+
+<p>Il re&ccedil;ut une lettre de sa femme, qui le suppliait de lui accorder une
+entrevue, lui d&eacute;peignait le chagrin qu'elle &eacute;prouvait de leur
+s&eacute;paration, lui exprimait le d&eacute;sir de lui consacrer toute sa vie, et lui
+annon&ccedil;ait qu'elle reviendrait prochainement de l'&eacute;tranger &agrave;
+P&eacute;tersbourg.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s, un des fr&egrave;res les moins respect&eacute;s de l'ordre, for&ccedil;a
+violemment sa porte, et, amenant la conversation sur la vie conjugale,
+reprocha &agrave; Pierre son injuste s&eacute;v&eacute;rit&eacute; envers sa femme, s&eacute;v&eacute;rit&eacute;
+contraire aux lois ma&ccedil;onniques qui commandent de pardonner au repentir.</p>
+
+<p>Sa belle-m&egrave;re lui fit aussi demander de venir la voir, ne f&ucirc;t-ce que
+pour un instant, afin de causer de choses graves. Pierre devinait un
+complot, mais dans la situation morale o&ugrave; il se trouvait sous
+l'influence de son ennui, le rapprochement qu'il pressentait lui
+devenait assez indiff&eacute;rent, car rien dans la vie ne lui paraissait avoir
+grande importance, et il sentait qu'il ne tenait plus gu&egrave;re soit &agrave;
+rester libre, soit &agrave; infliger &agrave; sa femme une plus longue punition.</p>
+
+<p>&laquo;Personne n'a raison, personne n'a tort; ainsi donc, elle non plus n'est
+pas coupable&raquo; pensait-il. N'&eacute;tait-ce pas chose indiff&eacute;rente pour lui,
+qui avait des int&eacute;r&ecirc;ts si diff&eacute;rents, de vivre ou de ne pas vivre avec
+elle? Secouant son apathie, qui seule retenait son consentement, il se
+d&eacute;cida pourtant, avant de leur r&eacute;pondre, &agrave; aller &agrave; Moscou consulter
+Bazd&eacute;&iuml;ew.</p>
+
+<p>FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:</p>
+
+<p>&laquo;<i>Moscou, 17 novembre</i>.&mdash;Je reviens de chez le Bienfaiteur, et j'&eacute;cris &agrave;
+la h&acirc;te tout ce que j'y ai ressenti. Il vit pauvrement, et voil&agrave; trois
+ans qu'il souffre d'une douloureuse maladie de vessie: jamais une
+plainte, jamais un murmure. Depuis le matin jusque bien avant dans la
+nuit, &agrave; part quelques instants consacr&eacute;s &agrave; ses repas, d'une extr&ecirc;me
+frugalit&eacute;, il se livre &agrave; des travaux scientifiques. Il m'a re&ccedil;u
+affectueusement, m'a fait asseoir sur le lit o&ugrave; il &eacute;tait couch&eacute;. Je
+l'abordai avec les signes ma&ccedil;onniques du grand Orient et de J&eacute;rusalem;
+il y r&eacute;pondit, et me demanda, avec un doux sourire, ce que j'avais
+appris dans les loges de Prusse et d'&Eacute;cosse. Je lui racontai, tout en
+lui communiquant les propositions que j'avais faites &agrave; celle de
+P&eacute;tersbourg, le mauvais accueil que j'y avais trouv&eacute;, et ma rupture avec
+les fr&egrave;res. Il garda longtemps le silence et m'exposa ensuite son
+opinion, qui &eacute;claira aussit&ocirc;t mon pass&eacute; et mon avenir; je fus frapp&eacute; de
+sa question: &laquo;Vous souvenez-vous des trois buts de l'ordre: 1&deg; la
+conservation et l'&eacute;tude des myst&egrave;res; 2&deg; la purification et le
+perfectionnement de soi-m&ecirc;me, afin de pouvoir y participer; 3&deg; le
+perfectionnement de l'humanit&eacute; par le d&eacute;sir de la purification? Quel est
+le principal but des trois? Sans doute le perfectionnement moral, car
+nous pouvons y tendre toujours, quelles que soient les circonstances,
+mais c'est aussi celui qui exige le plus d'efforts, et nous risquons de
+p&eacute;cher par orgueil, en nous tournant vers l'&eacute;tude des myst&egrave;res que notre
+impuret&eacute; nous rend indignes de comprendre, ou en prenant &agrave; t&acirc;che
+l'am&eacute;lioration du genre humain, en restant nous-m&ecirc;mes un exemple de
+perversit&eacute; et d'indignit&eacute;. L'illuminisme a perdu de sa puret&eacute; et s'est
+entach&eacute; d'orgueil pour s'&ecirc;tre laiss&eacute; entra&icirc;ner par le courant de l'amour
+du bien public.&raquo; &Agrave; ce point de vue, il a bl&acirc;m&eacute; mon discours et tout ce
+que j'ai fait. Je lui ai donn&eacute; raison. &Agrave; propos de mes affaires de
+famille, il m'a dit que, le devoir du vrai ma&ccedil;on &eacute;tant le
+perfectionnement de soi-m&ecirc;me, nous croyons souvent y parvenir plus vite
+en nous d&eacute;barrassant de toutes les difficult&eacute;s &agrave; la fois, tandis que
+c'est le contraire: nous ne pouvons progresser qu'au milieu des luttes
+de la vie, par la connaissance de nous-m&ecirc;me, o&ugrave; l'on ne peut parvenir
+que par la comparaison. Il ne faut point oublier non plus la vertu
+principale, l'amour de la mort. Les vicissitudes peuvent seules nous en
+d&eacute;montrer toute la vanit&eacute; et contribuer &agrave; nourrir en nous cet amour,
+c'est-&agrave;-dire la croyance &agrave; une nouvelle vie. Ces paroles me frapp&egrave;rent
+d'autant plus que, malgr&eacute; son terrible &eacute;tat de maladie, Bazd&eacute;&iuml;ew ne se
+sent point fatigu&eacute; de vivre. Il aime la mort, pour laquelle, malgr&eacute; sa
+puret&eacute; et son &eacute;l&eacute;vation, il ne se reconna&icirc;t pas encore suffisamment
+pr&eacute;par&eacute;. En m'expliquant le grand carr&eacute; de la cr&eacute;ation, il me dit que
+les chiffres 3 et 7 &eacute;taient la base de tout; il me donna le conseil de
+ne pas me d&eacute;tacher de mes fr&egrave;res de P&eacute;tersbourg, de rester au second
+grade, et d'user de mon influence pour les pr&eacute;server de l'entra&icirc;nement
+de l'orgueil, et les soutenir dans la voie de la v&eacute;rit&eacute; et du progr&egrave;s.
+Il me conseilla pour moi-m&ecirc;me une stricte surveillance, et me donna ce
+cahier pour y tenir registre de toutes mes actions.</p>
+
+<p>&laquo;<i>P&eacute;tersbourg, 23 novembre</i>.&mdash;Je vis de nouveau avec ma femme; ma
+belle-m&egrave;re arriva chez moi en larmes me dire qu'H&eacute;l&egrave;ne me suppliait de
+l'&eacute;couter, qu'elle &eacute;tait innocente, malheureuse de mon abandon...
+etc.... Je sentais que si je la laissais venir, je n'aurais pas la force
+de r&eacute;sister &agrave; sa pri&egrave;re. Je ne savais que faire, ni &agrave; qui demander
+conseil. Si le Bienfaiteur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ici, il m'aurait secouru. Je relus
+ses lettres, je me rappelai nos causeries, et j'en conclus que je ne
+devais point refuser &agrave; celui qui demande, mais tendre la main &agrave; tous, et
+&agrave; plus forte raison &agrave; celle qui est li&eacute;e &agrave; moi, et qu'il me fallait
+porter ma croix! Mais si mon pardon a pour mobile le bien, que du moins
+ma r&eacute;union avec elle n'ait qu'un but spirituel! J'ai dit &agrave; ma femme que
+je la suppliais d'oublier tout le pass&eacute;, que je la priais de me
+pardonner si j'ai eu des torts, mais que, de mon c&ocirc;t&eacute;, je n'avais aucun
+pardon &agrave; lui accorder. J'&eacute;tais heureux de le lui dire. Qu'elle ne sache
+jamais combien il m'a &eacute;t&eacute; p&eacute;nible de la revoir! Je me suis &eacute;tabli dans
+l'&eacute;tage d'en haut de la grande maison, et j'&eacute;prouve l'heureux sentiment
+de la r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration.&raquo;</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>La haute soci&eacute;t&eacute;, qui se r&eacute;unissait soit &agrave; la cour, soit dans les grands
+bals, se divisait alors comme toujours en quelques cercles, dont chacun
+avait sa nuance particuli&egrave;re. Le plus nombreux &eacute;tait le cercle fran&ccedil;ais,
+celui de l'alliance franco-russe, celui de Roumiantzow et de
+Caulaincourt. Aussit&ocirc;t apr&egrave;s sa r&eacute;conciliation avec son mari, H&eacute;l&egrave;ne y
+occupa une des premi&egrave;res places. L'ambassade fran&ccedil;aise et beaucoup de
+gens connus par leur esprit et leur amabilit&eacute; fr&eacute;quent&egrave;rent son salon.</p>
+
+<p>Elle avait &eacute;t&eacute; &agrave; Erfurth pendant la m&eacute;morable entrevue des deux
+Empereurs, et y avait connu tout ce que l'Europe contenait de
+remarquable et qui entourait alors Napol&eacute;on. Elle y eut un succ&egrave;s
+&eacute;clatant. Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me, frapp&eacute; au th&eacute;&acirc;tre par sa beaut&eacute;, voulut
+savoir qui elle &eacute;tait. Ses succ&egrave;s comme jeune femme belle et &eacute;l&eacute;gante
+n'&eacute;tonn&egrave;rent point son mari, car elle avait encore embelli; mais il fut
+surpris de la r&eacute;putation qu'elle s'&eacute;tait acquise, pendant ces deux
+derni&egrave;res ann&eacute;es, d'une femme charmante, aussi spirituelle que belle. Le
+c&eacute;l&egrave;bre prince de Ligne lui &eacute;crivait des lettres de huit pages.
+Bilibine gardait ses meilleurs mots pour les lancer devant la comtesse
+Besoukhow; &ecirc;tre re&ccedil;u dans son salon &eacute;quivalait &agrave; un dipl&ocirc;me d'esprit.
+Les jeunes gens lisaient avant de se rendre &agrave; ses soir&eacute;es, pour avoir
+quelque chose &agrave; dire. Les secr&eacute;taires d'ambassade et les ambassadeurs
+lui confiaient leurs secrets, si bien qu'H&eacute;l&egrave;ne &eacute;tait devenue, dans son
+genre, une v&eacute;ritable puissance. Pierre, qui la savait tr&egrave;s ignorante,
+assistait parfois &agrave; ces r&eacute;unions et &agrave; ces d&icirc;ners, o&ugrave; l'on causait
+politique, po&eacute;sie et philosophie, avec un sentiment &eacute;trange de
+stup&eacute;faction et de crainte. Il &eacute;prouvait le sentiment que doit avoir un
+joueur de gobelets, s'attendant chaque fois &agrave; voir ses escamotages
+d&eacute;couverts; mais personne n'y voyait rien. Ce genre de salon &eacute;tait-il un
+terrain d'&eacute;lection pour la b&ecirc;tise humaine, ou bien les dupes
+trouvaient-elles du plaisir &agrave; &ecirc;tre dup&eacute;es? Le fait est que sa r&eacute;putation
+de femme d'esprit fermement &eacute;tablie permettait &agrave; la comtesse Besoukhow
+de dire les plus grandes sottises: chacune de ses paroles excitait
+l'admiration, et on se plaisait &agrave; y d&eacute;couvrir un sens profond, qu'elle
+n'y avait pas soup&ccedil;onn&eacute; elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cet original distrait, ce mari grand seigneur, qui ne g&ecirc;nait personne et
+ne nuisait pas &agrave; l'effet g&eacute;n&eacute;ral produit par le ton distingu&eacute;, de
+rigueur dans ce milieu, Pierre en un mot, &eacute;tait bien le mari qu'il
+fallait &agrave; cette brillante beaut&eacute;, toute faite pour le monde, et servait
+au contraire &agrave; mettre en relief l'&eacute;l&eacute;gance et la tenue parfaite de sa
+femme. Les occupations de ces deux derni&egrave;res ann&eacute;es, qui, par leur
+nature abstraite, avaient fini par lui faire prendre en d&eacute;dain tout ce
+qui &eacute;tait en dehors de ce cercle, lui avaient donn&eacute; une mani&egrave;re d'&ecirc;tre,
+teint&eacute;e d'indiff&eacute;rence et de bienveillance banale, qui, par sa sinc&eacute;rit&eacute;
+m&ecirc;me, lui attirait une d&eacute;f&eacute;rence involontaire. Il entrait dans le salon
+de sa femme comme il entrait au th&eacute;&acirc;tre. Il connaissait tout le monde,
+accueillait chacun &eacute;galement bien, en restant &agrave; &eacute;gale distance de tous.
+Si la conversation l'int&eacute;ressait, il y prenait part, exposait
+ouvertement son avis, qui n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas toujours dans le ton
+voulu du moment, sans se pr&eacute;occuper en rien de la pr&eacute;sence des messieurs
+de l'ambassade. Mais l'opinion &eacute;tait si bien fix&eacute;e sur cet original,
+mari de la femme la plus distingu&eacute;e de P&eacute;tersbourg, qu'on ne songeait
+gu&egrave;re &agrave; prendre ses sorties au s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Parmi les jeunes gens qui fr&eacute;quentaient assid&ucirc;ment la maison d'H&eacute;l&egrave;ne,
+on voyait Boris Droubetzko&iuml;, dont la carri&egrave;re &eacute;tait des plus brillantes.
+H&eacute;l&egrave;ne l'appelait &laquo;mon page&raquo;, le traitait en enfant, et lui souriait
+comme &agrave; tout le monde, mais cependant ce sourire blessait Pierre. Boris
+affectait envers lui un respect plein de dignit&eacute; et de compassion, qui
+ne faisait que l'irriter davantage. Ayant violemment souffert trois ans
+auparavant, il essayait de se soustraire &agrave; une seconde humiliation du
+m&ecirc;me genre, d'abord en n'&eacute;tant pas le mari de sa femme, et ensuite en ne
+se permettant pas de la soup&ccedil;onner.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant qu'elle est devenue bas-bleu, elle aura sans doute renonc&eacute; &agrave;
+ses entra&icirc;nements d'autrefois. Il n'y a pas d'exemple qu'un bas-bleu ait
+jamais eu des entra&icirc;nements de coeur,&raquo; se r&eacute;p&eacute;tait-il &agrave; lui-m&ecirc;me, en
+puisant, on ne sait o&ugrave;, cet axiome devenu pour lui une v&eacute;rit&eacute;
+math&eacute;matique. Et pourtant, chose &eacute;trange, la pr&eacute;sence de Boris agissait
+sur lui physiquement, lui coupait bras et jambes, et paralysait en lui
+toute libert&eacute; de gestes et de mouvements. &laquo;C'est de l'antipathie,&raquo; se
+disait-il.</p>
+
+<p>Ainsi, aux yeux du monde, Pierre passait pour un grand seigneur, mari un
+peu aveugle et m&ecirc;me comique d'une femme charmante; pour un original
+intelligent, qui ne faisait rien, ne g&ecirc;nait personne; un bon enfant dans
+toute l'acception du mot; tandis que dans le fond de son &acirc;me
+s'accomplissait le travail ardu, difficile, du d&eacute;veloppement int&eacute;rieur,
+qui lui d&eacute;couvrait beaucoup et lui procurait de grandes joies, sans lui
+&eacute;pargner cependant de terribles doutes?</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:</p>
+
+<p>&laquo;<i>24 novembre</i>.&mdash;Lev&eacute; &agrave; huit heures; lu l'&Eacute;vangile, assist&eacute; &agrave; la s&eacute;ance
+(Pierre, selon le conseil de Bazd&eacute;&iuml;ew, avait accept&eacute; de faire partie
+d'un comit&eacute;); revenu pour d&icirc;ner seul. La comtesse a du monde qui m'est
+d&eacute;sagr&eacute;able. Bu et mang&eacute; avec mod&eacute;ration, copi&eacute; apr&egrave;s d&icirc;ner des
+documents n&eacute;cessaires aux fr&egrave;res. Le soir, descendu chez la comtesse;
+j'y ai racont&eacute; une anecdote sur B., et me suis aper&ccedil;u trop tard, aux
+&eacute;clats de rire qui ont accueilli mon r&eacute;cit, qu'il ne fallait pas la
+conter.</p>
+
+<p>&laquo;Je me couche heureux et tranquille. Seigneur tout-puissant, aide-moi &agrave;
+marcher dans ta voie!</p>
+
+<p>&laquo;<i>27 novembre</i>.&mdash;Lev&eacute; tard, rest&eacute; longtemps et paresseusement &eacute;tendu sur
+mon lit.... Seigneur, soutiens-moi!... Lu l'&Eacute;vangile sans le
+recueillement exig&eacute;. Le fr&egrave;re Ouroussow est venu causer avec moi des
+vanit&eacute;s de ce monde et des plans de r&eacute;forme de l'Empereur. J'allais les
+critiquer, mais je me suis rappel&eacute; nos r&egrave;gles et les exhortations du
+Bienfaiteur: un vrai ma&ccedil;on, instrument actif dans le gouvernement, doit,
+lorsqu'on lui demande son concours, rester spectateur passif de ce qui
+ne le regarde pas. Ma langue est mon ennemie. Les fr&egrave;res V., G., O.,
+sont venus me parler de la r&eacute;ception d'un nouvel adepte. Puis on a pass&eacute;
+&agrave; l'explication des sept colonnes et des sept marches du Temple, des
+sept sciences, des sept vertus, des sept vices et des sept dons du
+Saint-Esprit. Fr&egrave;re O. tr&egrave;s &eacute;loquent. Ce soir a eu lieu la r&eacute;ception. La
+nouvelle organisation du local a contribu&eacute; &agrave; la beaut&eacute; du spectacle.
+Boris Droubetzko&iuml; a &eacute;t&eacute; re&ccedil;u, j'ai &eacute;t&eacute; son parrain. Un &eacute;trange sentiment
+me bouleversait pendant notre t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, et les mauvaises pens&eacute;es
+m'assaillaient: je l'accusais, en se faisant affilier &agrave; notre ordre, de
+n'avoir d'autre but que d'obtenir la faveur de nos fr&egrave;res puissants dans
+le monde. Il m'a demand&eacute; &agrave; plusieurs reprises si N. et S. &eacute;taient de
+notre loge (ce &agrave; quoi je n'ai pu r&eacute;pondre). Je l'ai observ&eacute;, je le crois
+incapable de ressentir du respect pour notre saint ordre. Il est trop
+occup&eacute;, trop satisfait de l'homme ext&eacute;rieur, pour d&eacute;sirer le
+perfectionnement int&eacute;rieur. Je crois qu'il manque de sinc&eacute;rit&eacute; et je me
+suis aper&ccedil;u qu'il souriait avec m&eacute;pris &agrave; mes paroles. Pendant que nous
+&eacute;tions seuls, dans l'obscurit&eacute; du Temple, je l'aurais volontiers perc&eacute;
+du glaive nu que je tenais devant sa poitrine. Je n'ai pas &eacute;t&eacute; &eacute;loquent
+et je n'ai pu faire partager mes doutes aux fr&egrave;res et au V&eacute;n&eacute;rable. Que
+le grand Architecte de l'Univers me guide dans les voies de la v&eacute;rit&eacute; et
+me fasse sortir du labyrinthe du mensonge!</p>
+
+<p>&laquo;<i>3 d&eacute;cembre</i>.&mdash;R&eacute;veill&eacute; tard, lu l'&Eacute;vangile avec froideur. Sorti de ma
+chambre, march&eacute; dans la salle, impossible de penser. Boris Droubetzko&iuml;
+est venu, et a racont&eacute; un tas d'histoires; sa pr&eacute;sence m'a agac&eacute;, je
+l'ai contredit. Il m'a r&eacute;pondu, je me suis f&acirc;ch&eacute;, et je lui ai r&eacute;pliqu&eacute;
+par des choses d&eacute;sagr&eacute;ables et grossi&egrave;res. Il s'est tu, et je ne me suis
+rendu compte de ma conduite que trop tard. Je ne sais jamais me contenir
+avec lui; la faute en est &agrave; mon amour-propre, car je me regarde comme
+au-dessus de lui, ce qui est mal; il est indulgent pour mes faiblesses,
+tandis que moi, je le m&eacute;prise. Mon Dieu, fais en sorte qu'en sa pr&eacute;sence
+je voie toute mon iniquit&eacute; et qu'elle puisse lui profiter &eacute;galement!</p>
+
+<p>&laquo;<i>7 d&eacute;cembre</i>.&mdash;Le Bienfaiteur m'est apparu en r&ecirc;ve; son visage rajeuni
+brillait d'un &eacute;clat surprenant. Re&ccedil;u aujourd'hui m&ecirc;me une lettre de lui
+sur les devoirs du mariage. Viens, Seigneur, &agrave; mon secours; je p&eacute;rirai
+par ma corruption, si tu m'abandonnes!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>La fortune des Rostow n'&eacute;tait pas en &eacute;quilibre, malgr&eacute; les deux ann&eacute;es
+pass&eacute;es &agrave; la campagne.</p>
+
+<p>Nicolas, fid&egrave;le &agrave; sa promesse, continuait &agrave; servir sans bruit dans le
+m&ecirc;me r&eacute;giment, ce qui n'&eacute;tait pas de nature &agrave; lui ouvrir une brillante
+carri&egrave;re. Il d&eacute;pensait peu, mais le genre de vie qu'on menait &agrave;
+Otradno&euml;, et surtout la fa&ccedil;on dont Mitenka r&eacute;gissait la fortune de la
+famille, faisaient faire la boule de neige aux dettes. Le vieux comte ne
+voyait qu'une issue &agrave; cette triste situation: obtenir pour lui un emploi
+du gouvernement; et il se rendit &agrave; P&eacute;tersbourg avec tous les siens, pour
+qu&ecirc;ter une place, et, comme il disait, pour amuser une derni&egrave;re fois les
+jeunes filles.</p>
+
+<p>Peu apr&egrave;s leur arriv&eacute;e, Berg fit sa d&eacute;claration &agrave; V&eacute;ra et fut accept&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; Moscou, la famille Rostow faisait tout naturellement partie de la plus
+haute soci&eacute;t&eacute;, mais ici leur cercle fut assez m&ecirc;l&eacute;, et ils furent re&ccedil;us
+en provinciaux par ceux-l&agrave; m&ecirc;mes qui, apr&egrave;s avoir ouvertement profit&eacute; &agrave;
+Moscou de leur hospitalit&eacute;, daignaient &agrave; peine les reconna&icirc;tre &agrave;
+P&eacute;tersbourg.</p>
+
+<p>Ils tenaient table ouverte, et leurs soupers r&eacute;unissaient les
+personnages les plus divers et les plus &eacute;tranges: quelques pauvres vieux
+voisins de campagne, leurs filles avec la demoiselle d'honneur P&eacute;ronnsky
+&agrave; leur c&ocirc;t&eacute;, Pierre Besoukhow et le fils d'un ma&icirc;tre de poste du
+district, employ&eacute; &agrave; P&eacute;tersbourg. Les intimes de la maison &eacute;taient
+Droubetzko&iuml;, Pierre Besoukhow, que le vieux comte avait rencontr&eacute; dans
+la rue et qu'il avait amen&eacute; chez lui, et Berg, qui y passait des
+journ&eacute;es enti&egrave;res &agrave; t&eacute;moigner &agrave; la comtesse V&eacute;ra les attentions exig&eacute;es
+de la part d'un jeune homme &agrave; la veille de faire sa proposition.</p>
+
+<p>Il montrait avec orgueil sa main droite bless&eacute;e &agrave; Austerlitz, et tenait
+sans n&eacute;cessit&eacute; aucune son sabre de la main gauche. Sa pers&eacute;v&eacute;rance &agrave;
+raconter cet incident, et l'importance qu'il y donnait, avaient fini par
+faire croire &agrave; son authenticit&eacute;, et il avait obtenu deux r&eacute;compenses.</p>
+
+<p>Quand vint la guerre de Finlande, il s'y distingua &eacute;galement: ramassant
+un &eacute;clat de grenade, qui venait de tuer un aide de camp aux c&ocirc;t&eacute;s du
+commandant des troupes, il le remit &agrave; son chef. Ce fait, racont&eacute; par lui
+&agrave; sati&eacute;t&eacute;, fut accept&eacute; avec la m&ecirc;me facilit&eacute; que son premier exploit, et
+Berg fut de nouveau r&eacute;compens&eacute;. En 1809, il &eacute;tait donc capitaine dans la
+garde, d&eacute;cor&eacute;, et il occupait &agrave; P&eacute;tersbourg une place tr&egrave;s avantageuse,
+p&eacute;cuniairement parlant.</p>
+
+<p>Quelques jaloux, il est vrai, d&eacute;nigraient bien un peu ses m&eacute;rites, mais
+on &eacute;tait forc&eacute; de convenir que c'&eacute;tait un brave militaire, exact au
+service, tr&egrave;s bien not&eacute; par ses chefs, d'une moralit&eacute; irr&eacute;prochable, en
+train de parcourir une carri&egrave;re brillante, et jouissant d'une position
+assur&eacute;e dans le monde.</p>
+
+<p>Quatre ans auparavant, un soir qu'il &eacute;tait au th&eacute;&acirc;tre &agrave; Moscou, Berg y
+aper&ccedil;ut V&eacute;ra Rostow, et, la d&eacute;signant &agrave; un de ses camarades, Allemand
+comme lui, il lui dit: &laquo;Voil&agrave; celle qui sera ma femme.&raquo; Apr&egrave;s avoir
+m&ucirc;rement pes&eacute; toutes ses chances, et compar&eacute; sa position &agrave; celle des
+Rostow, il se d&eacute;cida &agrave; faire le pas d&eacute;cisif.</p>
+
+<p>Sa proposition fut accueillie tout d'abord avec un sentiment de surprise
+peu flatteur pour lui: &laquo;Comment le fils d'un obscur gentill&acirc;tre de
+Livonie osait-il aspirer &agrave; la main d'une comtesse Rostow?&raquo; Mais le trait
+distinctif de son caract&egrave;re, son na&iuml;f &eacute;go&iuml;sme, lui aplanit encore une
+fois toutes les difficult&eacute;s; il &eacute;tait si convaincu de bien faire, que
+cette conviction se communiqua peu &agrave; peu &agrave; toute la famille, et l'on
+finit par trouver la combinaison parfaite. La fortune des Rostow &eacute;tait
+tr&egrave;s d&eacute;rang&eacute;e, le futur ne l'ignorait certes point. V&eacute;ra comptait
+vingt-quatre printemps, et, malgr&eacute; sa beaut&eacute; et sa sagesse, personne ne
+s'&eacute;tait encore pr&eacute;sent&eacute;!... Le consentement fut donc accord&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez-vous, disait Berg &agrave; son camarade, qu'il appelait son ami, parce
+qu'il &eacute;tait de bon ton d'avoir un ami, j'ai tout dispos&eacute;, tout arrang&eacute;,
+et je ne me marierais pas si la moindre chose clochait dans mes plans.
+Mon papa et ma maman sont &agrave; l'abri du besoin, depuis que je leur ai fait
+obtenir une pension, et moi, je pourrai fort bien vivre &agrave; P&eacute;tersbourg,
+gr&acirc;ce aux revenus de ma place, &agrave; mon savoir-faire et &agrave; la dot de ma
+fianc&eacute;e. Je ne l'&eacute;pouse pas pour son argent... non, ce serait
+malhonn&ecirc;te, mais il faut que chacun, la femme comme le mari, apporte son
+contingent dans le m&eacute;nage. &Agrave; mon avoir j'inscris mon service, ce qui
+vaut bien sans doute quelque chose; au sien, ses relations, sa petite
+fortune, toute m&eacute;diocre qu'elle peut &ecirc;tre, et avec le tout je pourrai
+parfaitement marcher. Et puis, elle est belle, d'un caract&egrave;re solide,
+elle m'aime, ajouta-t-il en rougissant, je l'aime aussi, car elle a
+beaucoup de bon sens... c'est tout l'oppos&eacute; de sa soeur, dont le
+caract&egrave;re est d&eacute;sagr&eacute;able et l'esprit insignifiant..., on dirait qu'elle
+n'est pas de la famille..., c'est une perle que ma fianc&eacute;e..., vous la
+verrez, et j'esp&egrave;re que vous viendrez souvent..., il allait dire:
+&laquo;d&icirc;ner,&raquo; mais apr&egrave;s r&eacute;flexion il se reprit et dit: &laquo;... prendre le th&eacute;,&raquo;
+et d'un coup de langue il lan&ccedil;a vivement un petit anneau de fum&eacute;e bien
+r&eacute;ussi, embl&egrave;me parfait du bonheur qu'il r&ecirc;vait.</p>
+
+<p>Le premier moment d'ind&eacute;cision une fois pass&eacute;, la famille prit l'air de
+f&ecirc;te qui est de r&egrave;gle en pareille circonstance, mais on y sentait une
+affectation, m&eacute;lang&eacute;e d'un certain embarras, qui provenait de la joie
+que l'on &eacute;prouvait de se d&eacute;barrasser de V&eacute;ra, et que l'on craignait de
+ne pas suffisamment d&eacute;guiser. Le vieux comte, fort g&ecirc;n&eacute; par-dessus le
+march&eacute;, ne pouvait parvenir, par suite de ses nombreuses dettes, &agrave; fixer
+le chiffre de l&agrave; dot; huit jours seulement le s&eacute;paraient de la noce, et
+il n'en avait rien dit &agrave; Berg, fianc&eacute; depuis un mois. 300 &acirc;mes
+repr&eacute;sentaient la fortune de chacune de ses filles &agrave; leur naissance,
+mais depuis lors elles avaient &eacute;t&eacute; engag&eacute;es et vendues; de capital, il
+n'y en avait point, et il ne savait comment r&eacute;soudre la difficult&eacute;.
+Donnerait-il &agrave; sa fille la propri&eacute;t&eacute; de Riazan? Vendrait-il une for&ecirc;t,
+o&ugrave; emprunterait-il de l'argent contre une lettre de change? Il y
+songeait encore, lorsque Berg, entrant chez lui un matin, lui demanda
+carr&eacute;ment, un aimable sourire sur les l&egrave;vres, de vouloir bien lui
+d&eacute;clarer quelle serait la dot de la comtesse V&eacute;ra. Le comte, troubl&eacute; par
+cette question, qu'il ne pressentait et ne redoutait que trop, lui
+r&eacute;pondit par des lieux communs:</p>
+
+<p>&laquo;Tu seras content de moi, mon cher... mais j'aime &agrave; voir que tu
+t'occupes de tes int&eacute;r&ecirc;ts, c'est bien, tr&egrave;s bien!...&raquo; Et, frappant sur
+l'&eacute;paule de son futur gendre, il se leva pour rompre ce p&eacute;nible
+entretien; mais ce dernier, sans cesser de sourire, lui dit, avec le
+plus grand calme, que s'il ne savait au juste &agrave; quoi s'en tenir sur la
+fortune de sa fianc&eacute;e, et que s'il n'en touchait pas une partie au
+moment m&ecirc;me du mariage, il se verrait contraint de se retirer:</p>
+
+<p>&laquo;Vous serez de mon avis, comte; ce serait une vilaine action de me
+marier sans conna&icirc;tre les ressources dont je disposerai pour pourvoir &agrave;
+l'entretien de ma femme.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte, emport&eacute; par un mouvement g&eacute;n&eacute;reux, et d&eacute;sireux d'&eacute;viter de
+nouvelles demandes, mit fin &agrave; la conversation en lui promettant
+formellement de lui signer une lettre de change de 80 000 roubles. Berg
+baisa son futur beau-p&egrave;re &agrave; l'&eacute;paule pour lui exprimer sa
+reconnaissance, en ajoutant qu'il lui en faudrait pr&eacute;sentement 30 000
+pour monter son m&eacute;nage, ou tout au moins 20 000, et que, dans ce cas, la
+lettre de change ne serait que de 60 000.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, c'est bien, dit le vieux vivement.... Seulement, excuse-moi,
+mon cher, si je te donne les 20 000 en plus des 80.... Tu peux y
+compter, mon cher, ce sera ainsi, n'en parlons plus!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Natacha venait d'avoir seize ans dans cette m&ecirc;me ann&eacute;e 1809 qu'elle
+s'&eacute;tait assign&eacute;e comme le terme de son attente, apr&egrave;s le baiser donn&eacute; &agrave;
+Boris quatre ans auparavant; depuis lors elle ne l'avait point revu.
+Lorsqu'on parlait de lui devant la comtesse, Natacha ne t&eacute;moignait aucun
+embarras: pour elle, cet amour avait &eacute;t&eacute; un enfantillage sans port&eacute;e, et
+rien de plus; cependant, tout au fond de son coeur, elle se demandait
+avec inqui&eacute;tude si sa promesse d'enfant ne constituait pas une
+obligation s&eacute;rieuse, qui la liait &agrave; lui.</p>
+
+<p>Boris n'&eacute;tait plus revenu les voir depuis son premier d&eacute;part pour
+l'arm&eacute;e, bien qu'il f&ucirc;t all&eacute; plus d'une fois &agrave; Moscou et qu'il e&ucirc;t m&ecirc;me
+pass&eacute; &agrave; une petite distance d'Otradno&euml;.</p>
+
+<p>Natacha en tirait la conclusion qu'il l'&eacute;vitait, et les r&eacute;flexions
+chagrines de ses parents &agrave; son sujet confirmaient ses suppositions:</p>
+
+<p>&laquo;De nos jours, disait la comtesse, on oublie les vieux amis!&raquo;</p>
+
+<p>Anna Mikha&iuml;lovna se montrait aussi plus rarement, et avait adopt&eacute; dans
+son maintien une certaine affectation de dignit&eacute;, jointe &agrave; un
+enthousiasme exub&eacute;rant pour les m&eacute;rites de son fils et pour sa brillante
+carri&egrave;re. &Agrave; l'arriv&eacute;e des Rostow &agrave; P&eacute;tersbourg, Boris alla leur faire sa
+visite, sans la moindre &eacute;motion. Son roman avec Natacha n'&eacute;tant plus &agrave;
+ses yeux qu'un po&eacute;tique souvenir, il d&eacute;sirait leur faire comprendre que
+ces relations d'enfance n'entra&icirc;naient &agrave; leur suite aucun engagement, ni
+pour elle ni pour lui. Il avait su d'ailleurs se conqu&eacute;rir une fort
+agr&eacute;able position dans le monde par son intimit&eacute; avec la comtesse
+Besoukhow; son rapide avancement, d&ucirc; &agrave; la protection et &agrave; la confiance
+que lui t&eacute;moignait une personne influente, demandait, comme compl&eacute;ment &agrave;
+sa fortune, un beau mariage avec une riche h&eacute;riti&egrave;re, et ce r&ecirc;ve pouvait
+facilement se r&eacute;aliser! Natacha n'&eacute;tait pas au salon lorsqu'il y entra;
+mais, pr&eacute;venue aussit&ocirc;t, elle accourut toute rougissante, et un sourire
+plus qu'affectueux rayonna sur son visage.</p>
+
+<p>Boris, qui se rappelait la fillette d'autrefois avec ses jupes courtes,
+ses yeux noirs et brillants, ses boucles en d&eacute;sordre et ses francs
+&eacute;clats de rire, fut stup&eacute;fait &agrave; la vue de la jeune fille d'aujourd'hui,
+et ne put dissimuler le sentiment d'admiration qui s'empara spontan&eacute;ment
+de lui. Elle s'en aper&ccedil;ut et lui en sut gr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Reconnais-tu ton espi&egrave;gle petite amie de jadis?&raquo; lui demanda la
+comtesse.</p>
+
+<p>Boris baisa la main de Natacha, en exprimant sa surprise:</p>
+
+<p>&laquo;Comme vous avez embelli!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien!&raquo; lui r&eacute;pondirent ses yeux mutins.</p>
+
+<p>Natacha ne prit aucune part &agrave; la conversation: elle examinait en
+silence, jusque dans ses moindres d&eacute;tails, le fianc&eacute; de ses jeunes
+ann&eacute;es. Celui-ci sentait peser sur lui tout le poids de ce regard
+scrutateur, mais amical, et le lui rendait &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle remarqua aussit&ocirc;t que l'uniforme, les &eacute;perons, la cravate, la
+coiffure de Boris, tout &eacute;tait &agrave; la derni&egrave;re mode et du plus pur &laquo;comme
+il faut&raquo;. Assis de trois quarts dans un fauteuil, de sa main droite il
+tendait sur la main gauche un gant blanc, &agrave; peau fine et souple, qui
+l'emprisonnait &eacute;troitement. D&eacute;peignant, d'un air l&eacute;g&egrave;rement d&eacute;daigneux,
+les plaisirs de la haute soci&eacute;t&eacute; de P&eacute;tersbourg, il passait en revue,
+non sans y mettre une pointe d'ironie, le Moscou du temps pass&eacute; et leurs
+connaissances communes. Natacha ne fut pas dupe du ton d&eacute;gag&eacute; dont il
+parla, en passant, du bal chez un des ambassadeurs et de ses invitations
+&agrave; deux autres soir&eacute;es. Son regard et son silence prolong&eacute; finirent par
+le troubler; il se tournait souvent de son c&ocirc;t&eacute; et s'interrompait au
+milieu de ses r&eacute;cits. Au bout de dix minutes, il se leva et prit cong&eacute;,
+tandis que les yeux gais et moqueurs de Natacha suivaient chacun de ses
+mouvements. Boris dut s'avouer qu'elle &eacute;tait tout aussi s&eacute;duisante,
+peut-&ecirc;tre m&ecirc;me plus, qu'auparavant, mais qu'il ne devait point songer &agrave;
+l'&eacute;pouser, car la m&eacute;diocrit&eacute; de sa fortune deviendrait un obstacle &agrave; sa
+carri&egrave;re &agrave; lui; se laisser aller au charme qu'il lui reconnaissait et
+renouer avec elle ses relations d'autrefois, c'&eacute;tait aussi impossible
+qu'ind&eacute;licat; il r&eacute;solut donc d'&eacute;viter de la rencontrer &agrave; l'avenir, et
+peu de jours cependant apr&egrave;s cette sage r&eacute;solution il reparut chez les
+Rostow et y passa la plus grande partie de son temps. Il se disait
+parfois qu'une explication &eacute;tait n&eacute;cessaire, afin qu'elle compr&icirc;t bien
+que le pass&eacute; devait &ecirc;tre oubli&eacute; de part et d'autre, et que malgr&eacute;
+tout... elle ne pouvait devenir sa femme; mais il ne r&eacute;ussissait jamais
+&agrave; aborder ce sujet embarrassant, et il se laissait entra&icirc;ner sans
+r&eacute;fl&eacute;chir. Natacha, de son c&ocirc;t&eacute;, semblait, au dire de Sonia et de sa
+m&egrave;re, se pr&eacute;occuper de nouveau vivement de lui. Elle lui chantait ses
+romances favorites, lui montrait ses albums, le for&ccedil;ait &agrave; y &eacute;crire des
+vers, ne lui permettait pas de rappeler le pass&eacute;, mais lui donnait &agrave;
+entendre combien le pr&eacute;sent &eacute;tait beau et radieux; aussi la quittait-il
+chaque soir en laissant tout dans le vague, sans lui avoir dit un mot de
+ce qu'il voulait lui dire, et ne sachant lui-m&ecirc;me comment cela finirait.
+Il n&eacute;gligeait m&ecirc;me la belle H&eacute;l&egrave;ne et en recevait journellement des
+billets pleins d'amers reproches, qui ne l'emp&ecirc;chaient pas de retourner
+le lendemain aupr&egrave;s de Natacha.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Un soir que la vieille comtesse, d&eacute;barrass&eacute;e de ses fausses boucles, en
+camisole et coiff&eacute;e d'un bonnet de nuit qui ne recouvrait qu'&agrave; moiti&eacute;
+une touffe de cheveux blancs, geignait et g&eacute;missait, en faisant force
+signes de croix et de <i>mea culpa</i> devant ses images, le front contre
+terre: la porte de la chambre s'ouvrit brusquement, et Natacha,
+nu-pieds, &eacute;galement en camisole et en papillotes, entra comme un
+ouragan. Sa m&egrave;re, qui marmottait sa derni&egrave;re pri&egrave;re: &laquo;Si cette couche
+devait &ecirc;tre mon tombeau,&raquo; etc., etc., fron&ccedil;a le sourcil en se retournant
+et sortit de son recueillement. Natacha, rouge, anim&eacute;e, la voyant en
+pri&egrave;res, arr&ecirc;ta brusquement, tira la langue, comme une vraie gamine
+d&eacute;concert&eacute;e, et attendit. Voyant que le silence de sa m&egrave;re se
+prolongeait, elle courut vers le lit et, laissant glisser ses
+pantoufles, se blottit sous les draps de cette couche, qui inspirait,
+para&icirc;t-il, des craintes si lugubres &agrave; la comtesse. C'&eacute;tait un lit &eacute;lev&eacute;,
+avec un &eacute;dredon et cinq &eacute;tages d'oreillers de diff&eacute;rentes grandeurs.
+Natacha y disparut tout enti&egrave;re; attirant &agrave; elle la couverture, elle se
+fourra dessous, s'y enroula, s'y recoquilla et passa la t&ecirc;te sous le
+drap, qu'elle soulevait de temps &agrave; autre pour voir ce que faisait sa
+m&egrave;re. La comtesse, ayant termin&eacute; ses g&eacute;nuflexions, s'approcha de sa
+fille avec un air s&eacute;v&egrave;re, qui fit aussit&ocirc;t place &agrave; un tendre sourire:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, eh bien, dit-elle, tu te caches?</p>
+
+<p>&mdash;Maman, peut-on causer, peut-on? demanda Natacha.... Encore un petit
+baiser, maman, l&agrave;, l&agrave;, sous le menton.&raquo; Et elle enla&ccedil;a sa m&egrave;re de ses
+deux bras avec sa brusquerie habituelle; mais elle y mettait une telle
+adresse et elle savait si bien s'y prendre, que jamais elle ne lui
+faisait le moindre mal.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'as-tu &agrave; me dire ce soir?&raquo; lui demanda sa m&egrave;re en s'enfon&ccedil;ant &agrave; son
+tour bien &agrave; son aise dans ses oreillers, pendant que Natacha, roulant
+sur elle-m&ecirc;me comme une balle, se rapprochait et s'&eacute;tendait &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s
+de l'air le plus s&eacute;rieux du monde.</p>
+
+<p>Ces visites nocturnes de sa fille, visites qui avaient toujours lieu
+avant que le comte f&ucirc;t revenu du Club, &eacute;taient pour la m&egrave;re une douce
+jouissance.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, raconte, moi aussi j'ai &agrave; te parler...&raquo;</p>
+
+<p>Natacha posa sa main sur la bouche de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;De Boris? dit-elle. Je sais; c'est pour cela que je suis venue. Dites,
+maman, dites, il est tr&egrave;s bien, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Natacha, tu as seize ans; et &agrave; ton &acirc;ge j'&eacute;tais mari&eacute;e! Tu demandes
+s'il est bien? Certainement, il est bien, et je l'aime comme un fils;
+mais que d&eacute;sires-tu? &Agrave; quoi penses-tu? Je ne vois qu'une chose: c'est
+que tu lui as tourn&eacute; la t&ecirc;te, et apr&egrave;s?...&raquo; La comtesse jeta un coup
+d'oeil &agrave; sa fille: immobile, elle fixait ses regards sur un des sphinx
+en acajou qui ornaient les quatre coins du grand lit; l'expression grave
+et r&eacute;fl&eacute;chie de sa physionomie frappa sa m&egrave;re, elle &eacute;coutait et pensait.
+&laquo;Et apr&egrave;s, r&eacute;p&eacute;ta la comtesse... pourquoi lui as-tu tourn&eacute; la t&ecirc;te? Que
+veux-tu de lui? Tu ne peux pas l'&eacute;pouser, tu le sais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi donc? reprit Natacha sans bouger.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il est jeune, parce qu'il est pauvre, parce qu'il est ton
+proche parent, et parce que tu ne l'aimes pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, et cela n'est pas bien; ma ch&eacute;rie.</p>
+
+<p>&mdash;Et si je le voulais?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute-moi; je te parle s&eacute;rieusement...&raquo;</p>
+
+<p>Sans lui donner le temps d'achever, Natacha saisit la large main de sa
+m&egrave;re, en baisa d'abord le dessus, puis le dessous, puis la paume, puis
+les doigts, qu'elle pliait l'un apr&egrave;s l'autre en murmurant:</p>
+
+<p>&laquo;Janvier, f&eacute;vrier, mars, avril, mai. Eh bien, maman, parlez!&raquo;</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re s'&eacute;tait tue et, la regardant, s'abandonnait au plaisir de
+contempler son enfant bien-aim&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, tu as tort; personne ne se souvient aujourd'hui de vos relations
+d'enfance, et son intimit&eacute; avec toi peut te compromettre aux yeux des
+autres jeunes gens... et puis il est inutile de le tourmenter!... Il
+aurait trouv&eacute; un parti riche, c'est ce qu'il lui faut, tandis qu'&agrave;
+pr&eacute;sent il a perdu la t&ecirc;te!</p>
+
+<p>&mdash;L'a-t-il perdue? demanda Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te citer un exemple, et un exemple qui me concerne: j'avais un
+cousin....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais, Cyrille Matv&eacute;&eacute;vitch, n'est-ce pas? mais c'est un vieux!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il ne l'a pas toujours &eacute;t&eacute;!... Je parlerai &agrave; Boris; il faut qu'il
+cesse de venir aussi souvent!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, si cela l'amuse?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cela ne m&egrave;nera &agrave; rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous en &ecirc;tre s&ucirc;re? Ne lui dites rien, maman, je vous en
+prie, s'&eacute;cria Natacha du ton offens&eacute; de quelqu'un &agrave; qui l'on veut
+enlever son bien.... Soit, je ne l'&eacute;pouserai pas, mais pourquoi
+l'emp&ecirc;cher de venir, puisque cela lui pla&icirc;t et &agrave; moi aussi? Pourquoi ne
+pas continuer ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment &laquo;ainsi&raquo;, ma ch&eacute;rie!</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, &laquo;ainsi&raquo;; la belle affaire que je ne l'&eacute;pouse pas!... Eh
+bien, cela restera &laquo;ainsi&raquo;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oh! reprit sa m&egrave;re, prise d'un fou rire, &laquo;Ainsi,&raquo; &laquo;ainsi,&raquo;
+r&eacute;p&eacute;tait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, ne riez donc pas tant, maman; le lit en tremble! Comme vous me
+ressemblez, vous &ecirc;tes aussi rieuse que moi!... attendez!...&raquo; Et,
+saisissant de nouveau la main de sa m&egrave;re, elle reprit ses baisers et ses
+calculs interrompus: &laquo;Juin, juillet, ao&ucirc;t!... Maman, il est tr&egrave;s
+amoureux! Qu'en pensez-vous? L'a-t-on &eacute;t&eacute; autant de vous? Il est bien,
+tr&egrave;s bien! Seulement pas tout &agrave; fait &agrave; mon go&ucirc;t: il est &eacute;troit, comme la
+caisse de la pendule de la salle &agrave; manger. Vous ne me comprenez pas?...
+il est &eacute;troit, il est gris clair....</p>
+
+<p>&mdash;Quelles absurdit&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne me comprenez-vous pas? Nicolas m'aurait donn&eacute; raison.
+Besoukhow, lui, est bleu, gros bleu et rouge; il me fait l'effet d'un
+carr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que tu fais aussi la coquette avec celui-l&agrave;!...&raquo;</p>
+
+<p>Et la comtesse ne put s'emp&ecirc;cher de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Pas du tout; l'autre est un franc-ma&ccedil;on, je l'ai d&eacute;couvert: il est bon,
+parfaitement bon, mais je le vois toujours gros bleu et rouge; comment
+vous faire comprendre cela?...</p>
+
+<p>&mdash;Petite comtesse, tu ne dors pas?&raquo; cria au m&ecirc;me moment le comte de
+l'autre c&ocirc;t&eacute; de la porte.</p>
+
+<p>Natacha bondit hors du lit, saisit ses pantoufles et s'&eacute;lan&ccedil;a dans sa
+chambre par la sortie oppos&eacute;e.</p>
+
+<p>Elle fut longtemps &agrave; s'endormir: elle pensait &agrave; mille choses &agrave; la fois,
+et elle en arrivait toujours &agrave; conclure que personne ne pouvait deviner,
+ni tout ce qu'elle comprenait, ni tout ce qu'elle valait. &laquo;Et Sonia me
+comprend-elle?&raquo; Elle regarda sa cousine, qui dormait, gracieusement
+pelotonn&eacute;e, ses belles et &eacute;paisses nattes enroul&eacute;es autour de la t&ecirc;te.
+&laquo;Oh! pas du tout! Elle est si vertueuse; elle aime Nicolas, tout le
+reste lui est indiff&eacute;rent. Maman non plus! C'est vraiment &eacute;tonnant! Je
+suis tr&egrave;s intelligente, et comme... elle est jolie!&raquo; ajoutait-elle en
+mettant cette r&eacute;flexion &agrave; son adresse dans la bouche d'un tiers cr&eacute;&eacute; par
+son imagination et qui devait &ecirc;tre le ph&eacute;nix des hommes, un esprit
+sup&eacute;rieur! &laquo;Elle a tout, tout pour elle, disait cet aimable inconnu,
+jolie, charmante, adroite comme une f&eacute;e; elle nage, elle monte &agrave; cheval
+dans la perfection, et quelle voix, une voix surprenante!...&raquo; Et Natacha
+fredonna aussit&ocirc;t quelques mesures de son passage favori de la messe de
+Cherubini, puis, se jetant joyeuse et souriante sur son lit, elle appela
+Douniacha et lui commanda d'&eacute;teindre la bougie. Douniacha n'avait pas
+encore quitt&eacute; la chambre, que Natacha s'&eacute;tait envol&eacute;e dans le monde
+heureux des songes, o&ugrave; tout &eacute;tait aussi beau, aussi facile que dans la
+vie r&eacute;elle, mais bien plus attrayant, car ce n'&eacute;tait pas la m&ecirc;me chose.</p>
+
+<p>Le lendemain, la comtesse eut un long entretien avec Boris qui, d&egrave;s
+lors, cessa ses visites.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Le 31 d&eacute;cembre 1809, il y avait un grand bal chez un personnage
+consid&eacute;rable du temps de Catherine. Le corps diplomatique y &eacute;tait
+invit&eacute;, et l'Empereur m&ecirc;me avait promis d'y venir.</p>
+
+<p>Une brillante illumination &eacute;clairait de mille feux la fa&ccedil;ade de l'h&ocirc;tel,
+qui &eacute;tait situ&eacute; sur le quai Anglais. L'entr&eacute;e &eacute;tait tendue de drap
+rouge, et depuis les gendarmes jusqu'aux officiers et au grand-ma&icirc;tre de
+police, tous attendaient sur le trottoir. Les voitures arrivaient et
+repartaient, et la file des laquais en livr&eacute;e, de gala et des chasseurs
+aux plumets multicolores se succ&eacute;dait sans interruption. Les porti&egrave;res
+s'ouvraient, les lourds marchepieds s'abaissaient avec bruit; militaires
+et civils en grand uniforme, chamarr&eacute;s de cordons et de d&eacute;corations, en
+descendaient, et les dames, en robe de satin, envelopp&eacute;es dans leurs
+manteaux d'hermine, franchissaient &agrave; la h&acirc;te et sans bruit le passage
+recouvert de drap rouge.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'un nouvel &eacute;quipage s'arr&ecirc;tait, un murmure courait par la foule,
+qui se d&eacute;couvrait: &laquo;Est-ce l'Empereur?... Non, c'est un ministre... un
+prince &eacute;tranger... un ambassadeur, tu vois bien le plumet,&raquo; se
+disait-on. Et un individu, mieux habill&eacute; que ceux qui l'entouraient,
+leur nommait &agrave; haute voix les arrivants et semblait les conna&icirc;tre tous.</p>
+
+<p>Le tiers des invit&eacute;s &eacute;tait d&eacute;j&agrave; r&eacute;uni, que chez les Rostow on en &eacute;tait
+encore &agrave; se presser et &agrave; donner aux toilettes le dernier coup de main.
+Que de pr&eacute;paratifs n'avait-on pas faits, que de craintes n'avait-on pas
+eues, &agrave; cause de ce bal! Recevrait-on une invitation? Les robes
+seraient-elles pr&ecirc;tes &agrave; temps? Tout s'arrangerait-il &agrave; leur gr&eacute;?</p>
+
+<p>La vieille demoiselle d'honneur, Marie Ignatievna P&eacute;ronnsky, jaune et
+maigre, parente et amie de la comtesse, et de plus, le chaperon attitr&eacute;
+de nos provinciaux dans le grand monde, devait les accompagner, et il
+&eacute;tait convenu qu'on irait la chercher &agrave; dix heures chez elle, au palais
+de la Tauride; mais dix heures venaient de sonner, et les demoiselles
+n'&eacute;taient pas encore pr&ecirc;tes.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le premier grand bal de Natacha; aussi ce jour-l&agrave;, lev&eacute;e d&egrave;s
+huit heures, avait-elle pass&eacute; la journ&eacute;e, dans une activit&eacute; fi&eacute;vreuse;
+tous ses efforts n'avaient qu'un but: c'&eacute;tait qu'elles fussent habill&eacute;es
+toutes les trois dans la perfection, labeur difficile, dont on lui avait
+laiss&eacute; toute la responsabilit&eacute;. La comtesse avait une robe de velours
+massaca, tandis que de l&eacute;g&egrave;res toilettes de tulle, garnies de roses
+mousseuses, et doubl&eacute;es de taffetas rose, &eacute;taient destin&eacute;es aux jeunes
+filles, uniform&eacute;ment coiff&eacute;es &agrave; la grecque.</p>
+
+<p>Le plus important &eacute;tait fait: elles s'&eacute;taient parfum&eacute; et poudr&eacute; le
+visage, le cou, les mains, sans oublier les oreilles; les bas de soie &agrave;
+jour &eacute;taient soigneusement tendus sur leurs petits pieds, chauss&eacute;s de
+souliers de satin blanc, et l'on mettait la derni&egrave;re main &agrave; leur
+coiffure. Sonia avait m&ecirc;me d&eacute;j&agrave; pass&eacute; sa robe et se tenait debout au
+milieu de leur chambre, attachant un dernier ruban &agrave; son corsage et
+pressant de son doigt, jusqu'&agrave; se faire mal, l'&eacute;pingle r&eacute;calcitrante qui
+grin&ccedil;ait en per&ccedil;ant le ruban. Natacha, l'oeil &agrave; tout, assise devant la
+psych&eacute;, un l&eacute;ger peignoir jet&eacute; sur ses &eacute;paules maigres, &eacute;tait en retard:</p>
+
+<p>&laquo;Pas ainsi, pas ainsi. Sonia! dit-elle en lui faisant brusquement
+tourner la t&ecirc;te et en saisissant ses cheveux, que la femme de chambre
+n'avait pas eu le temps de l&acirc;cher. Viens ici!&raquo; Sonia s'agenouilla,
+pendant que Natacha lui posait le noeud &agrave; sa fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, mademoiselle, il m'est impossible... dit la femme de chambre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, c'est bien!... Voil&agrave;, Sonia..., comme cela!...</p>
+
+<p>&mdash;Serez-vous bient&ocirc;t pr&ecirc;tes? leur cria la comtesse du fond de sa
+chambre. Il va &ecirc;tre bient&ocirc;t dix heures!</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite, tout de suite, maman! Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai que ma toque &agrave; mettre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas sans moi, vous ne saurez pas la mettre!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est dix heures!&raquo;</p>
+
+<p>Dix heures et demie &eacute;tait l'heure fix&eacute;e pour leur entr&eacute;e au bal, et
+cependant Natacha n'&eacute;tait pas habill&eacute;e, et il fallait encore aller au
+palais de la Tauride chercher la vieille demoiselle d'honneur.</p>
+
+<p>Une fois coiff&eacute;e, Natacha, dont la jupe courte laissait voir les petits
+pieds chauss&eacute;s de leurs souliers de bal, s'&eacute;lan&ccedil;a vers Sonia, l'examina,
+et, se pr&eacute;cipitant dans la pi&egrave;ce voisine, y saisit la toque de sa m&egrave;re,
+la lui posa sur la t&ecirc;te, l'ajusta, et, appliquant un rapide baiser sur
+ses cheveux gris, courut presser les deux femmes de chambre, qui,
+tranchant le fil de leurs dents, s'occupaient &agrave; raccourcir le dessous
+trop long de sa robe, tandis qu'une troisi&egrave;me, la bouche pleine
+d'&eacute;pingles, allait et venait de la comtesse &agrave; Sonia, et qu'une quatri&egrave;me
+tenait &agrave; bras tendus la vaporeuse toilette de tulle.</p>
+
+<p>&laquo;Mavroucha, plus vite, ma bonne!</p>
+
+<p>&mdash;Passez-moi le d&eacute;, mademoiselle.</p>
+
+<p>&mdash;Aurez-vous bient&ocirc;t fini? demanda le comte sur le seuil de la porte.
+Voici des parfums, la vieille P&eacute;ronnsky est sur le gril!</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait, mademoiselle, dit la femme de chambre en relevant bien
+haut la robe, qu'elle secoua en soufflant dessus, comme pour en
+constater la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; et la blancheur immacul&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, n'entre pas, n'entre pas! s'&eacute;cria Natacha en passant sa t&ecirc;te
+dans ce nuage de tulle. Sonia, ferme la porte!&raquo; Une seconde apr&egrave;s, le
+vieux comte fut admis; lui aussi s'&eacute;tait fait beau; parfum&eacute; et pommad&eacute;
+comme un jeune homme, il portait l'habit gros bleu, la culotte courte et
+des souliers &agrave; boucles: &laquo;Papa, comme tu es bien! tu es charmant! lui
+dit Natacha pendant qu'elle l'examinait dans tous les sens.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, mademoiselle, permettez, disait la femme de chambre
+agenouill&eacute;e, tout occup&eacute;e &agrave; &eacute;galiser les jupons et &agrave; manoeuvrer
+adroitement avec sa langue un paquet d'&eacute;pingles qu'elle faisait passer
+d'un coin de sa bouche &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est d&eacute;sesp&eacute;rant, s'&eacute;cria Sonia, qui suivait de l'oeil tous ses
+mouvements; le jupon est trop long, trop long!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha, s'&eacute;loignant de la psych&eacute; pour se voir plus &agrave; l'aise, en convint
+aussi.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous assure, mademoiselle, que la robe n'est pas trop longue, dit
+piteusement Mavroucha, qui se tra&icirc;nait &agrave; quatre pattes &agrave; sa suite.</p>
+
+<p>&mdash;Positivement, elle est trop longue, mais nous allons faufiler un
+ourlet,&raquo; assura Douniacha avec autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Et, tirant aussit&ocirc;t l'aiguille qu'elle avait piqu&eacute;e dans le fichu crois&eacute;
+sur sa poitrine, elle recommen&ccedil;a &agrave; coudre.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, la comtesse, en robe de velours, sa toque sur la t&ecirc;te,
+entra timidement dans la chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! qu'elle est belle!... Elle vous enfonce toutes!&raquo; s'&eacute;cria le vieux
+comte en s'avan&ccedil;ant pour l'embrasser; mais, de crainte de voir sa
+toilette froiss&eacute;e, elle l'&eacute;carta doucement en rougissant comme une jeune
+fille.</p>
+
+<p>&laquo;Maman, la toque plus de c&ocirc;t&eacute;, je vais vous l'&eacute;pingler...&raquo;</p>
+
+<p>Et d'un bond Natacha se jeta sur sa m&egrave;re, en d&eacute;chirant par ce brusque
+mouvement, &agrave; la grande consternation des ouvri&egrave;res qui n'avaient pu la
+suivre, le tissu a&eacute;rien qui l'enveloppait.</p>
+
+<p>&laquo;Ah, mon Dieu! vrai, ce n'est pas ma faute!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, reprit Douniacha r&eacute;solument; on n'y verra rien!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mes beaut&eacute;s, mes reines! s'&eacute;cria la vieille bonne, qui &eacute;tait
+entr&eacute;e &agrave; pas de loup pour les admirer... et Sonia aussi... quelles
+beaut&eacute;s!&raquo;</p>
+
+<p>Enfin, &agrave; dix heures un quart, on monta en voiture, et on se dirigea vers
+la Tauride.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son &acirc;ge et sa laideur, Mlle P&eacute;ronnsky avait pass&eacute; par les m&ecirc;mes
+proc&eacute;d&eacute;s de toilette, avec moins de h&acirc;te, il est vrai, vu sa grande
+habitude; sa vieille personne, bichonn&eacute;e, parfum&eacute;e et v&ecirc;tue d'une robe
+de satin jaune orn&eacute;e du chiffre de demoiselle d'honneur, excitait
+&eacute;galement l'enthousiasme de sa femme de chambre. Elle &eacute;tait pr&ecirc;te et
+accorda de grands &eacute;loges aux toilettes de la m&egrave;re et des filles. Enfin,
+apr&egrave;s force compliments, ces dames, tout en prenant bien soin de leurs
+robes et de leurs coiffures, s'install&egrave;rent dans leurs &eacute;quipages
+respectifs.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Natacha n'avait pas eu de la journ&eacute;e un seul moment de libert&eacute;, pas une
+seconde pour r&eacute;fl&eacute;chir &agrave; ce qu'elle allait voir; mais elle en eut tout
+le loisir pendant le long trajet qu'elles eurent &agrave; faire par un temps
+froid et humide, et dans la demi obscurit&eacute; de la lourde voiture o&ugrave; elle
+&eacute;tait embo&icirc;t&eacute;e, serr&eacute;e et balanc&eacute;e &agrave; plaisir. Son imagination lui
+repr&eacute;senta vivement le bal, les salles inond&eacute;es de lumi&egrave;re, l'orchestre,
+les fleurs, les danses, l'Empereur, toute la brillante jeunesse de
+P&eacute;tersbourg. Cette attrayante vision s'accordait si peu avec
+l'impression que lui faisaient &eacute;prouver le froid et les t&eacute;n&egrave;bres,
+qu'elle ne pouvait en croire la r&eacute;alisation prochaine; aussi ne s'en
+rendit-elle bien compte que lorsque, apr&egrave;s avoir fr&ocirc;l&eacute; de ses petits
+pieds le tapis rouge plac&eacute; &agrave; l'entr&eacute;e et &ocirc;t&eacute; sa pelisse dans le
+vestibule, elle se fut engag&eacute;e avec Sonia, en avant de sa m&egrave;re, sur le
+grand escalier brillamment &eacute;clair&eacute;. Alors seulement elle pensa &agrave; la
+fa&ccedil;on dont elle devait se conduire, et s'effor&ccedil;a de se composer ce
+maintien r&eacute;serv&eacute; et modeste qu'elle tenait pour indispensable &agrave; toute
+jeune fille dans un bal; mais elle sentit aussit&ocirc;t, heureusement pour
+elle, que ses yeux ne lui ob&eacute;issaient point, qu'ils couraient dans tous
+les sens, que l'&eacute;motion lui faisait battre le coeur &agrave; cent pulsations
+par minute et l'emp&ecirc;chait de voir clair autour d'elle! Il lui fut donc
+impossible de se donner le maintien d&eacute;sir&eacute;, qui l'aurait d'ailleurs
+rendue gauche et ridicule, et elle dut se borner &agrave; contenir et &agrave; cacher
+son trouble: c'&eacute;tait, &agrave; vrai dire, la tenue qui lui seyait le mieux. Les
+Rostow montaient l'escalier au milieu d'une foule d'invit&eacute;s en grande
+toilette, qui &eacute;changeaient aussi quelques mots entre eux. Les grandes
+glaces appliqu&eacute;es sur les murs refl&eacute;taient l'image des dames en robes
+blanches, roses, bleues, avec des &eacute;paules et des bras ruisselants de
+diamants et de perles.</p>
+
+<p>Natacha jeta sur les glaces un regard curieux, mais ne put parvenir &agrave;
+s'y voir, tellement tout se confondait et se m&ecirc;lait dans ce chatoyant
+d&eacute;fil&eacute;! &Agrave; son entr&eacute;e dans le premier salon, elle fut tout assourdie et
+ahurie par le bourdonnement des voix, le bruit de la foule, l'&eacute;change
+des compliments et des saluts, et aveugl&eacute;e par l'&eacute;clat des lumi&egrave;res. Le
+ma&icirc;tre et la ma&icirc;tresse de la maison se tenaient &agrave; la porte et
+accueillaient depuis une heure leurs invit&eacute;s avec l'&eacute;ternelle phrase:
+&laquo;Charm&eacute; de vous voir,&raquo; que les Rostow durent, comme tous les autres,
+entendre &agrave; leur tour.</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles, habill&eacute;es de la m&ecirc;me fa&ccedil;on, avec des roses dans
+leurs cheveux noirs, firent ensemble la m&ecirc;me r&eacute;v&eacute;rence, mais le regard
+de la ma&icirc;tresse de la maison s'arr&ecirc;ta involontairement sur la taille
+d&eacute;li&eacute;e de Natacha, et elle lui adressa un sourire tout sp&eacute;cial,
+diff&eacute;rent du sourire st&eacute;r&eacute;otyp&eacute; et obligatoire avec lequel elle
+accueillait le reste de ses invit&eacute;s. Peut-&ecirc;tre le lointain souvenir de
+son temps de jeune fille, de son premier bal, lui revint-il tout &agrave; coup
+&agrave; la m&eacute;moire, et, suivant des yeux Natacha, elle demanda au vieux comte
+laquelle des deux &eacute;tait sa fille.&mdash;&laquo;Charmante!&raquo; ajouta-t-elle, en
+baisant le bout de ses doigts.</p>
+
+<p>On se pressait autour de la porte du salon, car on attendait l'Empereur,
+et la comtesse Rostow s'arr&ecirc;ta au milieu d'un des groupes le plus en
+vue. Natacha sentait et entendait qu'elle excitait la curiosit&eacute;; elle
+devina qu'elle avait plu tout d'abord &agrave; ceux qui s'inqui&eacute;taient de
+savoir qui elle &eacute;tait, et sa premi&egrave;re &eacute;motion en fut un peu calm&eacute;e. &laquo;Il
+y en a qui nous ressemblent, il y en a qui sont moins bien,&raquo;
+pensa-t-elle.</p>
+
+<p>La vieille P&eacute;ronnsky leur nomma les personnes les plus marquantes.</p>
+
+<p>&laquo;Voyez-vous l&agrave;-bas cette t&ecirc;te grise avec des cheveux boucl&eacute;s? c'est le
+ministre de Hollande,&raquo; dit-elle en indiquant un homme &acirc;g&eacute; et entour&eacute; de
+dames, qu'il faisait pouffer de rire.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! voil&agrave; la reine de P&eacute;tersbourg, la comtesse Besoukhow,
+ajouta-t-elle en d&eacute;signant H&eacute;l&egrave;ne, qui faisait son entr&eacute;e. Comme elle
+est belle! Elle ne le c&egrave;de en rien &agrave; Marie Antonovna! Regardez comme
+jeunes et vieux s'empressent &agrave; lui faire leur cour.... Elle est belle et
+intelligente! On dit que le prince en est amoureux fou... et celles-l&agrave;,
+voyez, elles sont laides, mais encore plus recherch&eacute;es, si c'est
+possible, que la belle H&eacute;l&egrave;ne; ce sont la femme et la fille d'un
+archimillionnaire!&mdash;L&agrave;-bas plus loin, c'est Anatole Kouraguine,&raquo;
+continua-t-elle, en leur d&eacute;signant un grand chevalier-garde, tr&egrave;s beau
+gar&ccedil;on, portant haut la t&ecirc;te, qui venait de passer &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elles sans
+les voir. &laquo;Comme il est beau, n'est-ce pas? On le marie avec l'h&eacute;riti&egrave;re
+aux millions. Votre cousin Droubetzko&iuml; la courtise aussi...&mdash;Mais
+certainement, c'est l'ambassadeur de France en personne, c'est
+Caulaincourt, r&eacute;pondit-elle &agrave; une question de la comtesse. Ne dirait-on
+pas un roi? Ils sont du reste fort agr&eacute;ables tous ces Fran&ccedil;ais;
+personne n'est plus charmant qu'eux dans le monde.... Ah! la voil&agrave;
+enfin, la belle des belles, notre d&eacute;licieuse Marie Antonovna; quelle
+simplicit&eacute; dans sa toilette!... ravissante!...&mdash;Et ce gros en lunettes,
+ce franc-ma&ccedil;on universel, Besoukhow, quel pantin &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa femme!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre se frayait un passage dans la foule en balan&ccedil;ant son gros corps,
+en saluant de la t&ecirc;te, de droite et de gauche, avec sa bonhomie
+famili&egrave;re, et aussi &agrave; son aise que s'il traversait un march&eacute;; il
+semblait chercher quelqu'un.</p>
+
+<p>Natacha aper&ccedil;ut avec joie cette figure connue, &laquo;ce pantin,&raquo; comme disait
+Mlle P&eacute;ronnsky, qui lui avait promis de venir &agrave; ce bal et de lui amener
+des danseurs.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; tout pr&egrave;s d'elle, lorsqu'il s'arr&ecirc;ta pour causer avec un
+militaire en uniforme blanc, de taille moyenne et d'une figure agr&eacute;able,
+qui s'entretenait avec un homme de haute taille, chamarr&eacute; de
+d&eacute;corations: c'&eacute;tait Bolkonsky, que Natacha reconnut aussit&ocirc;t. Elle le
+trouva plus anim&eacute;, rajeuni, embelli:</p>
+
+<p>&laquo;Maman, encore une connaissance! dit-elle; il a pass&eacute; la nuit chez nous
+&agrave; Otradno&euml;; le vois-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous le connaissez? demanda la vieille P&eacute;ronnsky, je ne puis
+le souffrir! Il fait &agrave; pr&eacute;sent la pluie et le beau temps; c'est un
+orgueilleux, comme son p&egrave;re. Il s'est li&eacute; avec Sp&eacute;ransky et compose
+toutes sortes de projets de loi. Regardez un peu sa mani&egrave;re d'&ecirc;tre avec
+les dames; en voici une qui lui parle, et il se d&eacute;tourne! Je lui aurais
+nettement dit ma fa&ccedil;on de penser, s'il m'avait trait&eacute;e ainsi!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Soudain un fr&eacute;missement parcourut tous les groupes, on se porta en
+avant, on recula, on se s&eacute;para, l'orchestre &eacute;clata en une bruyante
+fanfare, et l'Empereur, suivi du ma&icirc;tre et de la ma&icirc;tresse de la maison,
+fit son apparition. Il s'avan&ccedil;a rapidement entre les deux haies vivantes
+qui s'&eacute;taient form&eacute;es sur son passage, saluant de tous les c&ocirc;t&eacute;s, et
+visiblement press&eacute; de s'affranchir au plus vite de ces d&eacute;monstrations
+in&eacute;vitables. L'Empereur entra dans le salon voisin, la foule se
+pr&eacute;cipita sur ses pas, puis, refoul&eacute;e en arri&egrave;re, elle d&eacute;masqua la
+porte, aupr&egrave;s de laquelle Sa Majest&eacute; causait avec la ma&icirc;tresse de la
+maison, aux sons de la polonaise du jour commen&ccedil;ant par ces paroles:
+&laquo;Alexandre, &Eacute;lisabeth excitent notre enthousiasme.&raquo; Un jeune homme tout
+effar&eacute; supplia les dames de se reculer; mais plusieurs d'entre elles,
+oubliant toute convenance, oubliant m&ecirc;me leur toilette, jou&egrave;rent des
+coudes, afin de gagner le premier rang, car les couples commen&ccedil;aient &agrave;
+se former pour la danse.</p>
+
+<p>On fit place. L'Empereur souriant, donnant la main &agrave; la ma&icirc;tresse de la
+maison et marchant &agrave; contre-mesure, ouvrit le cort&egrave;ge. Le ma&icirc;tre de la
+maison le suivit avec la belle Marie Antonovna Naryschkine; puis
+venaient des ambassadeurs, des ministres, des g&eacute;n&eacute;raux. La majorit&eacute; des
+dames avait &eacute;t&eacute; engag&eacute;e et s'&eacute;tait jointe &agrave; la polonaise, pendant que
+Natacha, sa m&egrave;re et Sonia faisaient tapisserie avec la minorit&eacute;. Ses
+bras pendants le long de sa mignonne personne, et sa gorge, &agrave; peine
+naissante, se soulevant doucement, elle regardait devant elle, de ses
+yeux brillants et inquiets, et l'expression de sa petite figure variait,
+ind&eacute;cise, entre une grande joie et une grande d&eacute;ception. Ni l'Empereur
+ni les gros bonnets ne l'int&eacute;ressaient; une seule pens&eacute;e la tourmentait.
+&laquo;Personne ne s'approchera-t-il donc de moi pour m'inviter? se
+disait-elle. Ne danserai-je donc pas de la soir&eacute;e? Tous ces hommes
+semblent ne pas me voir, ou, s'ils me voient, ils s'imaginent sans doute
+que ce serait temps perdu de s'occuper de moi. Ils ne savent
+certainement pas que je br&ucirc;le du d&eacute;sir de danser, que je danse dans la
+perfection et qu'ils s'amuseraient beaucoup avec moi.&raquo; La musique, qui
+ne cessait pas, la rendait encore plus triste et lui donnait envie de
+pleurer.</p>
+
+<p>Mlle P&eacute;ronnsky les avait abandonn&eacute;es, et son p&egrave;re &eacute;tait &agrave; l'autre bout
+de la salle; isol&eacute;es, perdues toutes trois dans cette cohue &eacute;trang&egrave;re,
+elles n'inspiraient d'int&eacute;r&ecirc;t &agrave; personne, et personne ne s'inqui&eacute;tait
+d'elles. Bolkonsky, conduisant une dame, les effleura sans les
+reconna&icirc;tre. Le bel Anatole, souriant et causant avec sa danseuse,
+laissa en passant glisser son regard sur Natacha avec autant
+d'indiff&eacute;rence que si elle avait fait partie int&eacute;grante du mur. Boris
+d&eacute;fila deux fois devant elles, et deux fois d&eacute;tourna la t&ecirc;te. Berg et sa
+femme, qui ne dansaient pas, se r&eacute;unirent aux pauvres d&eacute;laiss&eacute;es.</p>
+
+<p>Natacha fut profond&eacute;ment humili&eacute;e de la formation en plein bal de ce
+groupe de famille. N'avait-on pas son chez-soi pour causer de ses
+affaires? Aussi ne fit-elle pas la moindre attention aux paroles de
+V&eacute;ra, ni &agrave; sa toilette d'un vert &eacute;clatant.</p>
+
+<p>Enfin l'Empereur acheva son troisi&egrave;me tour. Il avait chang&eacute; trois fois
+de dame, et la musique se tut. Un aide de camp empress&eacute; se pr&eacute;cipita
+vers les dames Rostow, les engageant &agrave; reculer encore, quoiqu'elles
+fussent d&eacute;j&agrave; accul&eacute;es &agrave; la muraille, et les premiers accords d'une valse
+au rythme doux et entra&icirc;nant se firent entendre. L'Empereur, un sourire
+sur les l&egrave;vres, passait en revue la soci&eacute;t&eacute;; personne ne s'&eacute;tait encore
+lanc&eacute; dans le cercle. L'aide de camp ordonnateur s'approcha alors de la
+comtesse Besoukhow et l'engagea; elle lui r&eacute;pondit en posant doucement
+le bras sur son &eacute;paule; le danseur, passant aussit&ocirc;t le sien autour de
+sa taille, l'entra&icirc;na dans l'espace laiss&eacute; libre; ils gliss&egrave;rent ainsi
+jusqu'au bout oppos&eacute; de la salle: l&agrave;, s'emparant de la main gauche de sa
+dame, l'adroit cavalier la fit tourner sur elle-m&ecirc;me, et ils
+s'&eacute;lanc&egrave;rent de nouveau avec une vitesse croissante, aux sons de la
+musique qui pr&eacute;cipitait la mesure, au bruit des &eacute;perons qui
+s'entrechoquaient, pendant que la robe de velours de sa belle danseuse
+se gonflait comme une voile en suivant en cadence la mesure &agrave; trois
+temps. Natacha ne les quittait pas de ses yeux envieux et aurait
+volontiers pleur&eacute; de ne pas avoir &eacute;t&eacute; choisie pour ce premier tour.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, v&ecirc;tu de son uniforme blanc de cavalerie, avec
+&eacute;paulettes de colonel, en bas de soie et en souliers &agrave; boucles, gai et
+en train, causait, &agrave; quelques pas des Rostow, avec le baron Firhow, de
+la premi&egrave;re s&eacute;ance du conseil de l'empire, qui venait d'&ecirc;tre fix&eacute;e au
+lendemain. Le baron, qui connaissait son intimit&eacute; avec Sp&eacute;ransky et ses
+travaux l&eacute;gislatifs, recueillait aupr&egrave;s de lui des renseignements pr&eacute;cis
+sur un sujet qui donnait lieu &agrave; une foule de commentaires. Mais le
+prince ne pr&ecirc;tait qu'une oreille distraite &agrave; ses paroles, et il portait
+ses regards tant&ocirc;t sur l'Empereur, tant&ocirc;t sur le groupe des cavaliers
+qui se pr&eacute;paraient &agrave; la danse, sans pouvoir se d&eacute;cider &agrave; suivre leur
+exemple.</p>
+
+<p>Il examinait avec curiosit&eacute; ces hommes intimid&eacute;s par la pr&eacute;sence du
+souverain, et ces femmes qui se p&acirc;maient du d&eacute;sir d'&ecirc;tre invit&eacute;es.</p>
+
+<p>Pierre s'approcha de lui en ce moment:</p>
+
+<p>&laquo;Vous qui dansez toujours, allez donc engager ma prot&eacute;g&eacute;e, la jeune
+comtesse Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-elle?... Mille excuses, baron, nous reprendrons et ach&egrave;verons
+une autre fois cette conversation, mais ici il faut danser,&raquo;
+ajouta-t-il, et il suivit Besoukhow. La petite figure d&eacute;sol&eacute;e de Natacha
+le frappa; il la reconnut, devina ses impressions de d&eacute;butante, et, se
+souvenant de sa causerie au clair de la lune, il s'approcha gaiement de
+la comtesse.</p>
+
+<p>&laquo;Permettez-moi de vous pr&eacute;senter ma fille, lui dit-elle en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur de la conna&icirc;tre, mais je ne sais si elle se souvient de
+moi, r&eacute;pondit le prince Andr&eacute;, en la saluant avec une politesse
+respectueuse qui d&eacute;mentait la s&eacute;v&egrave;re critique de la vieille P&eacute;ronnsky.
+Lui proposant un tour de valse, il passa son bras autour de la taille de
+Natacha, dont la figure s'&eacute;claira subitement; un sourire radieux,
+reconnaissant, d&eacute;bordant de joie, illumina sa bouche, ses yeux, et en
+chassa les larmes pr&ecirc;tes &agrave; jaillir. &laquo;Je t'attends depuis une &eacute;ternit&eacute;,&raquo;
+semblait-elle lui dire; heureuse et &eacute;mue, elle se pencha doucement sur
+l'&eacute;paule de son cavalier, qui passait &agrave; bon droit pour un des premiers
+danseurs du moment; elle aussi dansait &agrave; ravir, et, de ses pieds
+mignons, elle effleurait le parquet sans la moindre h&eacute;sitation. Sans
+doute ses &eacute;paules et ses bras gr&ecirc;les et anguleux, sa gorge &agrave; peine
+form&eacute;e, ne pouvaient &ecirc;tre compar&eacute;s avec les &eacute;paules et les bras
+d'H&eacute;l&egrave;ne, sur lesquels s'&eacute;tendait pour ainsi dire le lustre qu'y avaient
+laiss&eacute; les milliers de regards fascin&eacute;s par sa beaut&eacute;. Quant &agrave; Natacha,
+ce n'&eacute;tait qu'une petite fille, d&eacute;collet&eacute;e pour la premi&egrave;re fois et qui
+certainement en aurait eu honte, si on ne lui avait assur&eacute; qu'il devait
+en &ecirc;tre ainsi.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; aimait la danse; cette fois cependant, press&eacute; de mettre
+fin &agrave; d'ennuyeuses conversations politiques, et de se d&eacute;rober &agrave; la
+contrainte caus&eacute;e par une auguste pr&eacute;sence, il n'avait choisi Natacha
+que pour obliger son ami et parce qu'elle &eacute;tait la premi&egrave;re jolie figure
+qui avait attir&eacute; ses yeux. Mais &agrave; peine eut-il entour&eacute; de son bras cette
+taille si flexible, si fine, &agrave; peine l'eut-il sentie se pencher et se
+balancer contre sa poitrine, &agrave; peine eut-il r&eacute;pondu &agrave; ce sourire, si
+voisin de ses l&egrave;vres, que les charmes de sa fra&icirc;che beaut&eacute; lui mont&egrave;rent
+&agrave; la t&ecirc;te et le gris&egrave;rent comme un vin g&eacute;n&eacute;reux. Son tour de valse
+achev&eacute;, essouffl&eacute;, hors d'haleine, il lui rendit la libert&eacute;, et
+s'accorda quelques instants de repos, en regardant danser les autres,
+heureux de sentir poindre en lui ce regain de jeunesse et de vie.</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Boris, l'aide de camp qui avait ouvert le bal, et plusieurs autres
+cavaliers vinrent ensuite engager Natacha, qui, ne pouvant r&eacute;pondre &agrave;
+ces nombreuses invitations, les passa &agrave; Sonia; elle dansa toute la
+soir&eacute;e, le teint anim&eacute;, tout enti&egrave;re &agrave; son bonheur, ne remarquant rien
+de ce qui se passait autour d'elle, ni le long entretien de l'Empereur
+avec l'ambassadeur de France, ni son amabilit&eacute; avec Mme C..., ni la
+pr&eacute;sence d'un prince de sang &eacute;tranger, ni l'&eacute;norme succ&egrave;s d'H&eacute;l&egrave;ne, ni
+enfin le d&eacute;part de Sa Majest&eacute;. Elle le devina seulement &agrave; l'entrain
+croissant des danseurs. Le prince Andr&eacute; fut de nouveau son cavalier
+pendant le cotillon qui pr&eacute;c&eacute;da le souper: il lui rappela leur premi&egrave;re
+entrevue dans l'all&eacute;e d'Otradno&euml;, son insomnie au clair de la lune, et
+comment il avait entendu toutes ses exclamations. Natacha rougit &agrave; ces
+souvenirs et essaya de se justifier, comme si elle &eacute;prouvait une
+certaine honte &agrave; s'&ecirc;tre ainsi laiss&eacute; surprendre.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, &agrave; l'exemple de tous ceux qui ont beaucoup v&eacute;cu dans la
+soci&eacute;t&eacute;, trouvait du plaisir &agrave; rencontrer sur sa route un &ecirc;tre qui se
+d&eacute;tachait de la foule et ne portait pas l'empreinte de l'uniformit&eacute;
+mondaine. Telle &eacute;tait Natacha, avec ses &eacute;tonnements na&iuml;fs, sa joie sans
+bornes, sa timidit&eacute; et jusqu'&agrave; ses fautes de fran&ccedil;ais. Assis &agrave; ses
+c&ocirc;t&eacute;s, causant de choses et d'autres, les plus simples et les plus
+indiff&eacute;rentes, il s'adressait &agrave; elle avec une douce et affectueuse
+d&eacute;licatesse, charm&eacute; par l'&eacute;clat de ses yeux et de son sourire, qui ne se
+rapportait point &agrave; ce qu'elle disait, mais au bonheur dont elle
+d&eacute;bordait. Il admirait sa gr&acirc;ce ing&eacute;nue, pendant qu'elle ex&eacute;cutait,
+toute souriante, la figure pour laquelle le cavalier venait la choisir;
+&agrave; peine revenait-elle, haletante, &agrave; sa place, qu'un autre danseur se
+proposait de nouveau; fatigu&eacute;e, essouffl&eacute;e, sur le point de refuser,
+elle repartait pourtant, ayant sur les l&egrave;vres un sourire &agrave; l'adresse du
+prince Andr&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;J'aurais pr&eacute;f&eacute;r&eacute; me reposer, rester avec vous, car je n'en peux plus,
+mais ce n'est pas ma faute, on m'enl&egrave;ve, et j'en suis si heureuse, si
+heureuse... j'aime tout le monde ce soir, et vous me comprenez,
+n'est-ce-pas, et...&raquo;</p>
+
+<p>Que de choses encore ne lui disait-elle pas dans ce sourire? Natacha
+traversa la salle, pour engager &agrave; son tour deux dames &agrave; faire la figure
+avec elle.</p>
+
+<p>&laquo;Si elle s'approche de sa cousine en premier, se dit le prince Andr&eacute;
+presque malgr&eacute; lui, elle sera ma femme.&raquo; Elle s'arr&ecirc;ta devant Sonia!
+&laquo;Quelles folies me traversent parfois la cervelle! ajouta-t-il; ce qui
+est certain, c'est qu'elle est si gentille, si originale, que d'ici &agrave; un
+mois elle sera mari&eacute;e, elle n'a pas ici sa pareille!...&raquo; et il regarda
+Natacha, qui en s'asseyant redressait la rose un peu froiss&eacute;e de son
+corsage.</p>
+
+<p>&Agrave; la fin du cotillon, le vieux comte s'approcha d'eux, invita le prince
+Andr&eacute; &agrave; venir les voir, et demanda &agrave; sa fille si elle s'amusait. Elle
+lui r&eacute;pondit par un sourire rayonnant. Une pareille question &eacute;tait-elle
+possible?</p>
+
+<p>&laquo;Je m'amuse tant! Comme jamais!&raquo; dit-elle, et le prince Andr&eacute; surprit le
+mouvement involontaire de ses deux petits bras fluets qu'elle levait
+pour embrasser son p&egrave;re, mais qu'elle abaissa aussit&ocirc;t. C'est qu'en
+v&eacute;rit&eacute; son bonheur &eacute;tait complet; il &eacute;tait parvenu &agrave; ce degr&eacute; qui nous
+rend bons et parfaits, car, lorsqu'on est heureux, on ne croit plus ni
+au mal, ni au chagrin, ni au malheur!</p>
+
+<p>Pierre &eacute;prouva pour la premi&egrave;re fois ce soir-l&agrave; un sentiment
+d'humiliation: la position de sa femme dans ces hautes sph&egrave;res le blessa
+au vif. Sombre et distrait, une ride profonde plissait son front;
+debout &agrave; une fen&ecirc;tre, ses yeux fixes regardaient sans voir.</p>
+
+<p>Natacha, en allant souper, passa &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui; l'expression morne et
+d&eacute;sol&eacute;e de sa figure la frappa; elle eut envie de le consoler, de lui
+donner un peu de son superflu:</p>
+
+<p>&laquo;Comme tout cela est amusant, comte, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre sourit machinalement et r&eacute;pondit au hasard:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, j'en suis bien aise.&raquo;</p>
+
+<p>Peut-on &ecirc;tre triste ce soir, se dit Natacha, et surtout un brave gar&ccedil;on
+comme Besoukhow? Car, aux yeux de la jeune fille, tous ceux qui &eacute;taient
+l&agrave; &eacute;taient bons, s'aimaient comme des fr&egrave;res, et tous par cons&eacute;quent
+devaient &ecirc;tre heureux.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Le lendemain matin, le bal revint pour une seconde &agrave; la m&eacute;moire du
+prince Andr&eacute;. &laquo;C'&eacute;tait beau et brillant, se disait-il... et la petite
+Rostow, quelle charmante cr&eacute;ature! Il y a en elle quelque chose de si
+frais, elle est si diff&eacute;rente des jeunes filles de P&eacute;tersbourg...&raquo; Et ce
+fut tout; sa tasse de th&eacute; une fois bue, il reprit son travail.</p>
+
+<p>Pourtant, &eacute;tait-ce fatigue ou suite de son insomnie? Il ne pouvait rien
+faire de bon, trouvait &agrave; redire &agrave; sa besogne, sans parvenir &agrave; l'avancer;
+aussi fut-il enchant&eacute; d'&ecirc;tre interrompu par la visite d'un certain
+Bitsky. Employ&eacute; dans plusieurs commissions, re&ccedil;u dans toutes les
+coteries de P&eacute;tersbourg, admirateur fervent de Sp&eacute;ransky, de ses
+r&eacute;formes, et colporteur jur&eacute; des bruits et des comm&eacute;rages du jour, ce
+Bitsky &eacute;tait de ceux qui suivent la mode, dans leurs opinions comme dans
+leurs habits, et passent, gr&acirc;ce &agrave; cette fa&ccedil;on de faire, pour de
+chaleureux partisans des nouvelles tendances. &Ocirc;tant son chapeau &agrave; la
+h&acirc;te, il se pr&eacute;cipita vers le prince Andr&eacute; et lui conta les d&eacute;tails de
+la s&eacute;ance du conseil de l'empire, qui avait eu lieu le matin m&ecirc;me et
+qu'il venait d'apprendre. Il parlait avec enthousiasme du discours
+prononc&eacute; &agrave; cette occasion par l'Empereur, discours digne en tous points
+d'un monarque constitutionnel: &laquo;Sa Majest&eacute; a dit ouvertement que le
+conseil et le s&eacute;nat constituaient les corps de l'&Eacute;tat; que le
+gouvernement devait avoir pour base des principes solides et non
+l'arbitraire; que les finances allaient &ecirc;tre r&eacute;organis&eacute;es et les budgets
+rendus publics. &laquo;Oui, ajouta-t-il, en accentuant certains mots et en
+roulant les yeux, cet &eacute;v&eacute;nement marque une &egrave;re nouvelle, une &egrave;re
+grandiose dans notre histoire.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, qui avait attendu l'ouverture du conseil de l'empire
+avec une impatience f&eacute;brile et qui y avait vu un acte d'une importance
+capitale, s'&eacute;tonna de se sentir tout &agrave; coup froid et indiff&eacute;rent devant
+le fait accompli! Il r&eacute;pondit par un sourire railleur &agrave; l'exaltation de
+Bitsky, et il se demandait que pouvait lui faire, &agrave; Bitsky ou &agrave; lui, que
+l'Empereur se f&ucirc;t ou non exprim&eacute; ainsi au conseil, et en quoi cela le
+rendrait plus heureux ou meilleur.</p>
+
+<p>Cette r&eacute;flexion effa&ccedil;a subitement de son esprit l'int&eacute;r&ecirc;t qu'il avait
+port&eacute; jusqu'alors aux nouvelles r&eacute;formes. Sp&eacute;ransky l'attendait ce
+jour-l&agrave; &agrave; d&icirc;ner &laquo;en petit comit&eacute;&raquo;, selon ses propres paroles; cette
+r&eacute;union intime, compos&eacute;e des quelques amis de celui pour qui il
+&eacute;prouvait la plus vive admiration, aurait d&ucirc; cependant offrir un grand
+attrait &agrave; sa curiosit&eacute;, d'autant plus qu'il ne l'avait jamais encore vu
+chez lui, au milieu des siens; mais &agrave; pr&eacute;sent il ne se rendit qu'avec
+ennui, &agrave; l'heure indiqu&eacute;e, au petit h&ocirc;tel de Sp&eacute;ransky, situ&eacute; pr&egrave;s du
+jardin de la Tauride. Le prince Andr&eacute;, un peu en retard, arriva &agrave; cinq
+heures et trouva tous les invit&eacute;s d&eacute;j&agrave; r&eacute;unis dans la salle &agrave; manger de
+la maison, dont il remarqua l'exquise propret&eacute; et l'aspect un peu
+monastique. La fille de Sp&eacute;ransky, une enfant, et sa gouvernante y
+demeuraient avec lui. Les invit&eacute;s se composaient de Gervais, de
+Magnitsky et de Stolipine, dont les voix bruyantes et les &eacute;clats de
+rire s'entendaient de l'antichambre. Une seule voix, celle sans doute du
+grand r&eacute;formateur, articulait avec nettet&eacute; le &laquo;ha, ha, ha,&raquo; d'un rire
+clair et aigu qui frappait pour la premi&egrave;re fois les oreilles du prince
+Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Group&eacute;s pr&egrave;s des fen&ecirc;tres, ces messieurs entouraient une table charg&eacute;e
+de zakouska<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Sp&eacute;ransky portait un habit gris, orn&eacute; d'une plaque, un
+gilet blanc et une cravate montante: c'&eacute;tait dans ce costume qu'il avait
+si&eacute;g&eacute; &agrave; la fameuse s&eacute;ance du conseil de l'empire; il paraissait tr&egrave;s gai
+et &eacute;coutait, en riant d'avance, une anecdote de Magnitsky, dont les
+paroles, &agrave; l'entr&eacute;e du dernier arrivant, furent couvertes par une
+explosion d'hilarit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale. Stolipine riait franchement de sa grosse
+voix de basse en m&acirc;chonnant un morceau de fromage, et Gervais &agrave; tout
+petit bruit, comme le vin qui p&eacute;tille, tandis que le ma&icirc;tre de la maison
+lan&ccedil;ait &agrave; leurs c&ocirc;t&eacute;s les notes per&ccedil;antes de sa voix claire et gr&ecirc;le.</p>
+
+<p>&laquo;Enchant&eacute; de vous voir, cher prince, dit-il, en tendant au prince Andr&eacute;
+sa main blanche et d&eacute;licate. Un instant...&raquo; et s'adressant &agrave; Magnitsky:
+&laquo;Rappelez-vous nos conventions: le d&icirc;ner est un d&eacute;lassement, pas un mot
+d'affaires!...&raquo; et il se reprit &agrave; rire.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, d&eacute;&ccedil;u dans son attente, en fut agac&eacute;, il lui sembla que
+ce n'&eacute;tait plus l&agrave; le vrai Sp&eacute;ransky; que le charme myst&eacute;rieux qui
+l'avait attir&eacute; vers lui se dissipait; qu'il le voyait maintenant tel
+qu'il &eacute;tait, et ne se laissait plus s&eacute;duire.</p>
+
+<p>La conversation marcha sans interruption, et ce ne fut qu'un chapelet
+d'anecdotes. &Agrave; peine Magnitsky en finissait-il une, qu'un autre convive
+disait la sienne; le plus souvent, elles mettaient en sc&egrave;ne les
+fonctionnaires de tout rang, et leur nullit&eacute; &eacute;tait, dans ce cercle,
+tellement hors de doute, que les r&eacute;v&eacute;lations comiques sur ces
+personnages leur semblaient &agrave; tous &ecirc;tre le seul parti &agrave; en tirer.
+Sp&eacute;ransky lui-m&ecirc;me conta comment, &agrave; la s&eacute;ance du matin, un des membres
+du conseil, afflig&eacute; de surdit&eacute;, ayant &eacute;t&eacute; invit&eacute; &agrave; faire conna&icirc;tre son
+opinion, r&eacute;pondit &agrave; celui qui l'interrogeait qu'il &eacute;tait de son avis.
+Gervais se complut dans le long r&eacute;cit d'une inspection remarquable par
+la stupidit&eacute; qui y avait &eacute;t&eacute; d&eacute;ploy&eacute;e. Stolipine, tout en b&eacute;gayant,
+tomba &agrave; bras raccourcis sur les abus de l'administration pr&eacute;c&eacute;dente.
+Redoutant, &agrave; cette sortie, que la conversation ne dev&icirc;nt par trop
+s&eacute;rieuse, Magnitsky s'empressa de le railler sur sa vivacit&eacute;, et,
+Gervais ayant lanc&eacute; une plaisanterie, la gaiet&eacute; reparut de plus belle,
+sans nouvel incident.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait facile de voir que Sp&eacute;ransky aimait &agrave; se reposer apr&egrave;s le
+travail au milieu de ses amis, qui, se pr&ecirc;tant &agrave; son d&eacute;sir, s'amusaient
+eux-m&ecirc;mes, tout en l'amusant &agrave; l'envi. Ce ton de gaiet&eacute; d&eacute;plut au prince
+Andr&eacute;, il lui parut lourd et factice. Le timbre aigu de la voix de
+Sp&eacute;ransky lui fut d&eacute;sagr&eacute;able: ce rire perp&eacute;tuel sonnait faux &agrave; son
+oreille et lui blessait le tympan. Ne se sentant pas dispos&eacute; &agrave; s'y
+joindre franchement, il craignit de laisser para&icirc;tre ses impressions et
+essaya &agrave; diff&eacute;rentes reprises de se m&ecirc;ler &agrave; la causerie, mais ce fut
+peine perdue, et il ne tarda pas &agrave; sentir que, malgr&eacute; tous ses efforts,
+il ne pouvait se mettre &agrave; l'unisson; chacune de ses paroles semblait
+rebondir hors du cercle, comme le bouchon de li&egrave;ge hors de l'eau.
+Cependant il ne se disait rien de r&eacute;pr&eacute;hensible, rien de d&eacute;plac&eacute;, mais
+les saillies spirituelles et plaisantes manquaient de ce tour d&eacute;licat
+qu'ils semblaient ne pas m&ecirc;me soup&ccedil;onner et qui est le vrai sel de la
+gaiet&eacute;.</p>
+
+<p>Le d&icirc;ner termin&eacute;, la fille de Sp&eacute;ransky et sa gouvernante se lev&egrave;rent de
+table; le p&egrave;re, attirant &agrave; lui son enfant, la couvrit de caresses: ces
+caresses parurent affect&eacute;es aux yeux pr&eacute;venus du prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>On resta attabl&eacute; &agrave; l'anglaise autour du vin de Porto, et on causa de la
+guerre d'Espagne, chacun approuvant la conduite de Napol&eacute;on dans cette
+circonstance. Le prince Andr&eacute; ne put r&eacute;sister au d&eacute;sir d'&eacute;mettre un avis
+diam&eacute;tralement oppos&eacute;. Sp&eacute;ransky sourit et raconta aussit&ocirc;t une
+anecdote qui n'avait aucun rapport avec le sujet, et dans l'intention
+&eacute;vidente de faire une diversion; tous se turent pendant quelques
+secondes.</p>
+
+<p>Le ma&icirc;tre de la maison profita de ce moment de silence pour reboucher
+une bouteille de vin, la tendit au domestique, et se leva en disant: &laquo;Le
+bon vin ne court pas les rues...,&raquo; et tous les invit&eacute;s, reprenant
+gaiement leurs propos interrompus, le suivirent au salon, o&ugrave; deux
+grandes lettres, apport&eacute;es par un courrier du minist&egrave;re, lui furent
+remises. Il passa dans son cabinet. &Agrave; peine avait-il disparu, que
+l'entrain de ses invit&eacute;s tomba subitement, et ils se mirent &agrave; causer
+s&eacute;rieusement et sans bruit: &laquo;D&eacute;clamez-nous quelque chose, dit Sp&eacute;ransky
+en revenant et en s'adressant &agrave; Magnitsky. C'est un vrai talent,&raquo;
+ajouta-t-il en se tournant vers le prince Andr&eacute;. Magnitsky, c&eacute;dant &agrave; la
+volont&eacute; qui venait de lui &ecirc;tre exprim&eacute;e, prit la pose oblig&eacute;e et r&eacute;cita
+une parodie en vers fran&ccedil;ais compos&eacute;e par lui, o&ugrave; figuraient quelques
+personnalit&eacute;s connues &agrave; P&eacute;tersbourg; de vifs applaudissements
+l'interrompirent &agrave; diff&eacute;rents endroits. D&egrave;s qu'il eut fini, le prince
+Andr&eacute; s'approcha de son h&ocirc;te pour prendre cong&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;D&eacute;j&agrave;! O&ugrave; allez-vous donc de si bonne heure? lui dit ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai promis ma soir&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>Ils se turent tous deux, et le prince Andr&eacute; put examiner &agrave; son aise ces
+yeux de verre, ces yeux imp&eacute;n&eacute;trables. &laquo;Comment avait-il pu attendre
+tant de choses de cet homme, de son activit&eacute;, et y attacher une si
+grande valeur? C'&eacute;tait tout simplement ridicule!&raquo; Voil&agrave; ce qu'il
+pensait, et le rire affect&eacute; de Sp&eacute;ransky continua &agrave; r&eacute;sonner ce soir-l&agrave;
+dans ses oreilles.</p>
+
+<p>Rentr&eacute; chez lui, il se prit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir, et, jetant un coup d'oeil en
+arri&egrave;re, il s'&eacute;tonna de voir ses quatre mois de s&eacute;jour &agrave; P&eacute;tersbourg lui
+appara&icirc;tre sous un nouvel aspect. Il se rappela ses soucis, ses efforts,
+toute la longue fili&egrave;re par laquelle avait d&ucirc; passer son projet de code
+militaire, re&ccedil;u au comit&eacute; pour y &ecirc;tre discut&eacute;, et mis ensuite de c&ocirc;t&eacute;,
+parce qu'un autre travail, fort au-dessous du sien, avait &eacute;t&eacute; d&eacute;j&agrave;
+pr&eacute;sent&eacute; &agrave; l'Empereur! Il se rappela les s&eacute;ances de ce comit&eacute; dont Berg
+&eacute;tait membre, et les discussions qui n'attaquaient que la forme, sans
+tenir le moindre compte du fond; il se souvint aussi de son m&eacute;moire sur
+les lois, de ses laborieuses traductions du code, et il en eut honte. Se
+transportant en pens&eacute;e &agrave; Bogoutcharovo, &agrave; ses occupations de l&agrave;-bas, &agrave;
+sa course &agrave; Riazan, &agrave; ses paysans, et leur appliquant en pens&eacute;e &laquo;le
+droit des gens&raquo;, qu'il avait si savamment divis&eacute; en paragraphes, il fut
+confondu d'avoir consacr&eacute; tant de mois &agrave; un travail aussi st&eacute;rile!</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>Dans la journ&eacute;e du lendemain, le prince Andr&eacute; alla faire quelques
+visites, une entre autres aux Rostow, avec lesquels, &agrave; l'occasion du
+dernier bal, il avait renouvel&eacute; connaissance; sous cet acte de pure
+politesse se cachait le d&eacute;sir de voir dans son int&eacute;rieur la vive et
+charmante jeune fille qui avait produit sur lui une si agr&eacute;able
+impression.</p>
+
+<p>Elle fut la premi&egrave;re &agrave; le recevoir, et il lui sembla que sa robe
+gros-bleu faisait encore mieux ressortir sa beaut&eacute; que sa toilette de
+bal. Il fut trait&eacute; par elle et les siens en vieil ami; l'accueil fut
+simple et cordial, et cette famille, qu'il avait s&eacute;v&egrave;rement jug&eacute;e
+autrefois, lui parut aujourd'hui compos&eacute;e uniquement de braves et
+excellents coeurs, pleins d'am&eacute;nit&eacute; et de bont&eacute;. L'hospitalit&eacute; et la
+parfaite bienveillance du comte, plus frappantes encore &agrave; P&eacute;tersbourg
+qu'&agrave; Moscou, ne lui laiss&egrave;rent aucun moyen de refuser son invitation &agrave;
+d&icirc;ner. &laquo;Oui, ce sont de bien braves gens, se disait-il; mais, on le
+voit, ils ne peuvent appr&eacute;cier le tr&eacute;sor qu'ils ont en Natacha, cette
+jeune fille en qui la vie d&eacute;borde et dont la silhouette lumineuse se
+d&eacute;tache si po&eacute;tiquement sur le fond terne de sa famille.&raquo;</p>
+
+<p>Il se sentait pr&ecirc;t &agrave; trouver des joies inconnues dans ce monde &eacute;tranger
+pour lui jusqu'alors, dans ce monde pressenti par lui dans l'all&eacute;e
+d'Otradno&euml;, et plus tard, la nuit, &agrave; la fen&ecirc;tre ouverte devant la douce
+clart&eacute; de la lune, et il s'irritait alors d'en &ecirc;tre rest&eacute; aussi
+longtemps &eacute;loign&eacute;; maintenant qu'il s'en &eacute;tait rapproch&eacute;, qu'il y &eacute;tait
+entr&eacute;, il le connaissait et y trouvait des jouissances toutes nouvelles.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, Natacha se mit, &agrave; sa pri&egrave;re, au piano, et chanta; assis
+pr&egrave;s d'une fen&ecirc;tre, il l'&eacute;coutait en causant avec des dames. Soudain il
+s'arr&ecirc;ta, la phrase qu'il avait commenc&eacute;e resta inachev&eacute;e sur ses
+l&egrave;vres, quelque chose le serra &agrave; la gorge, il sentit monter des larmes &agrave;
+ses yeux, de vraies et douces larmes, alors qu'il ne se croyait plus
+capable d'en verser. Il regarda Natacha, et il y eut dans son &acirc;me une
+explosion de joie, de bonheur! Heureux et triste, il se demandait ce qui
+pouvait ainsi le faire pleurer, ou de son pass&eacute;, avec la mort de sa
+femme, ses illusions perdues, ses esp&eacute;rances d'avenir..., ou de la
+r&eacute;v&eacute;lation subite de ce sentiment, qui contrastait si &eacute;trangement avec
+le besoin de l'infini dont son coeur d&eacute;bordait, et ce cadre &eacute;troit et
+mat&eacute;riel, o&ugrave; leurs deux &ecirc;tres se confondaient en une m&ecirc;me et vague
+pens&eacute;e. Ce contraste accablant le tourmentait et le r&eacute;jouissait &agrave; la
+fois.</p>
+
+<p>&Agrave; peine Natacha eut-elle fini de chanter, qu'elle vint lui demander si
+elle lui avait fait plaisir et se troubla aussit&ocirc;t, dans la crainte de
+lui avoir adress&eacute; une question d&eacute;plac&eacute;e. Il sourit et lui r&eacute;pondit que
+son chant lui avait plu comme tout ce qu'elle faisait.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; les quitta fort avant dans la soir&eacute;e. Il se coucha par
+pure habitude; mais, le sommeil ne venant pas, il se leva, alluma sa
+bougie, marcha dans sa chambre, et se recoucha sans que cette insomnie
+le fatigu&acirc;t. &Agrave; le voir, on aurait dit qu'il venait de quitter une
+atmosph&egrave;re charg&eacute;e de lourdes vapeurs et qu'il se retrouvait, heureux et
+l&eacute;ger, sur la terre libre du bon Dieu, respirant &agrave; pleins poumons! Il ne
+pensait gu&egrave;re &agrave; Natacha, ne se figurait nullement en &ecirc;tre amoureux, mais
+il la voyait constamment devant lui, et cette image donnait &agrave; sa vie une
+&eacute;nergie toute nouvelle. &laquo;Que fais-je ici? &Agrave; quoi bon mes d&eacute;marches?
+Pourquoi se meurtrir dans ce cadre resserr&eacute;, lorsque l'existence enti&egrave;re
+est l&agrave; devant moi avec toutes ses joies?&raquo; se disait-il. Pour la
+premi&egrave;re fois depuis longtemps, il fit des projets et en vint &agrave;
+conclure qu'il lui fallait s'occuper de l'&eacute;ducation de son fils, lui
+trouver un instituteur, quitter le service et voyager en Angleterre, en
+Suisse, en Italie.... &laquo;Il faut profiter de ma libert&eacute;, et de ma
+jeunesse! Pierre avait raison: pour &ecirc;tre heureux, me disait-il, il faut
+croire au bonheur, et j'y crois &agrave; pr&eacute;sent! Laissons les morts enterrer
+les morts; tant que l'on vit, il faut vivre et &ecirc;tre heureux!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>Le colonel Adolphe de Berg, que Pierre connaissait comme il connaissait
+toute la ville &agrave; Moscou et &agrave; P&eacute;tersbourg, tir&eacute; &agrave; quatre &eacute;pingles dans
+un uniforme irr&eacute;prochable, portant des favoris courts, &agrave; l'exemple de
+l'Empereur Alexandre, lui fit un matin sa visite:</p>
+
+<p>&laquo;Je viens de chez la comtesse votre &eacute;pouse, qui n'a pas daign&eacute; acc&eacute;der &agrave;
+ma requ&ecirc;te; j'esp&egrave;re avoir meilleure chance aupr&egrave;s de vous, comte,
+ajouta-t-il en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Que d&eacute;sirez-vous, colonel? Je suis &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis compl&egrave;tement install&eacute; dans mon nouveau logement, reprit Berg,
+comme s'il &eacute;tait convaincu du plaisir que cette int&eacute;ressante
+communication devait procurer &agrave; chacun. Je d&eacute;sirerais y donner une
+petite soir&eacute;e et y inviter nos amis communs, les miens et ceux de ma
+femme. Je suis venu prier la comtesse, ainsi que vous, de nous faire
+l'honneur d'accepter une tasse de th&eacute; et... &agrave; souper.&raquo;</p>
+
+<p>Un sourire &eacute;panoui couronna la fin de ce petit discours.</p>
+
+<p>La comtesse H&eacute;l&egrave;ne, trouvant les &laquo;de Berg&raquo; au-dessous d'elle, avait,
+malheureusement pour eux, r&eacute;pondu par un refus &agrave; ce s&eacute;duisant programme.
+Berg d&eacute;tailla si clairement &agrave; Pierre pourquoi il d&eacute;sirait voir se r&eacute;unir
+chez lui une soci&eacute;t&eacute; choisie, pourquoi cela lui serait agr&eacute;able, et
+pourquoi lui, qui ne jouait jamais et ne gaspillait jamais son argent,
+&eacute;tait tout pr&ecirc;t &agrave; faire de fortes d&eacute;penses lorsqu'il s'agissait de
+recevoir le grand monde, que force fut &agrave; ce dernier d'accepter
+l'invitation.</p>
+
+<p>&laquo;Pas trop tard, comte, n'est-ce pas?... &agrave; huit heures moins dix
+minutes, si j'ose vous en prier.... Notre g&eacute;n&eacute;ral y sera... il est tr&egrave;s
+bon pour moi; il y aura une table de jeu, comte, et nous souperons;
+ainsi je compte sur vous.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre, qui arrivait toujours en retard, fut ce soir-l&agrave; de cinq minutes
+en avance sur l'heure indiqu&eacute;e.</p>
+
+<p>Berg et sa femme, apr&egrave;s avoir fini avec tous leurs pr&eacute;paratifs,
+attendaient leurs invit&eacute;s dans leur salon, &eacute;clair&eacute; &agrave; giorno et d&eacute;cor&eacute; de
+statuettes et de tableaux. Assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; de V&eacute;ra, v&ecirc;tu d'un uniforme non
+moins neuf que son salon et boutonn&eacute; avec soin, il lui expliquait comme
+quoi il &eacute;tait indispensable d'avoir des relations sociales avec des
+personnes plus haut plac&eacute;es que soi et comment alors seulement on
+retirait quelque profit de ses connaissances: &laquo;On trouve toujours
+quelque chose &agrave; imiter et &agrave; demander; c'est ainsi que j'ai v&eacute;cu depuis
+que j'ai obtenu mon premier grade (Berg ne comptait jamais par ann&eacute;es,
+mais par promotions). Voyez mes camarades, ils sont encore des z&eacute;ros, et
+moi, me voil&agrave; &agrave; la veille de commander un r&eacute;giment, et j'ai le bonheur
+d'&ecirc;tre votre mari!&raquo; Se levant pour baiser la main de V&eacute;ra, il arrangea
+le tapis, dont un coin s'&eacute;tait relev&eacute;: &laquo;Et comment y suis-je parvenu?
+Surtout par mon tact dans le choix de mes connaissances.... Il faut
+aussi, bien entendu, se conduire convenablement et &ecirc;tre exact &agrave; remplir
+ses devoirs.&raquo;</p>
+
+<p>Berg sourit, avec la conscience de sa sup&eacute;riorit&eacute; sur une faible femme,
+car la sienne, toute charmante qu'elle put &ecirc;tre, &eacute;tait, apr&egrave;s tout,
+aussi faible que ses pareilles et aussi incapable de comprendre la
+valeur de l'homme, le v&eacute;ritable sens de &laquo;ein Mann zu sein&raquo; (&ecirc;tre un
+homme). Elle souriait aussi, de son c&ocirc;t&eacute;, et exactement pour les m&ecirc;mes
+motifs, car elle se reconnaissait une sup&eacute;riorit&eacute; incontestable sur ce
+bon et excellent mari, qui, comme la plupart des hommes, jugeait la vie
+tout de travers et s'attribuait imperturbablement une intelligence hors
+ligne, tandis qu'ils n'&eacute;taient tous que des sots et d'orgueilleux
+&eacute;go&iuml;stes.</p>
+
+<p>Berg, entourant de ses bras sa femme avec pr&eacute;caution, pour ne pas
+d&eacute;chirer un certain fichu de dentelle qu'il avait pay&eacute; fort cher, lui
+appliqua un baiser bien au milieu des l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&laquo;Il ne faudrait pas non plus que nous eussions des enfants de sit&ocirc;t?
+dit-il, en donnant, &agrave; sa mani&egrave;re, une conclusion &agrave; ses id&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne le d&eacute;sire pas non plus, r&eacute;pondit V&eacute;ra. Il faut avant tout
+vivre pour la soci&eacute;t&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;La princesse Youssoupow en avait une toute pareille.&raquo;</p>
+
+<p>Et Berg toucha la p&egrave;lerine de sa femme d'un air satisfait.</p>
+
+<p>On annon&ccedil;a le comte Besoukhow; mari et femme &eacute;chang&egrave;rent un coup d'oeil
+enchant&eacute;, chacun s'attribuant de son c&ocirc;t&eacute; l'honneur de sa visite.</p>
+
+<p>&laquo;Je t'en prie, dit V&eacute;ra, ne viens pas m'interrompre &agrave; tout propos
+lorsque je cause; je sais fort bien ce qui peut int&eacute;resser, et ce qu'il
+faut dire, selon les personnes avec lesquelles je me trouve.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, r&eacute;pliqua Berg, les hommes aiment parfois &agrave; causer entre eux de
+choses s&eacute;rieuses, et...&raquo;</p>
+
+<p>Pierre venait d'entrer dans le petit salon, et il paraissait impossible
+de s'y asseoir sans en d&eacute;ranger la savante sym&eacute;trie. Cependant Berg fut
+oblig&eacute;, bon gr&eacute; mal gr&eacute;, de la rompre; mais, apr&egrave;s avoir magnanimement
+avanc&eacute; un fauteuil et recul&eacute; un canap&eacute; en l'honneur de leur h&ocirc;te, il en
+&eacute;prouva un tel regret, que, lui laissant le choix entre les deux
+meubles, il finit par s'asseoir tout simplement sur une chaise. Berg et
+sa femme, enchant&eacute;s dans leur for int&eacute;rieur de l'heureux d&eacute;but de leur
+soir&eacute;e, s'employ&egrave;rent &agrave; l'envi, et en s'interrompant mutuellement, &agrave;
+entretenir de leur mieux leur invit&eacute;.</p>
+
+<p>V&eacute;ra ayant d&eacute;cid&eacute;, dans sa haute sagesse, qu'il fallait avant tout
+parler de l'ambassade fran&ccedil;aise, aborda ce th&egrave;me de prime abord, tandis
+que Berg, convaincu de la n&eacute;cessit&eacute; de traiter un plus grave sujet, lui
+coupa la parole pour mettre sur le tapis la guerre avec l'Autriche, et
+passa, tout doucement, de la guerre, envisag&eacute;e &agrave; un point de vue
+g&eacute;n&eacute;ral, &agrave; ses combinaisons personnelles, &agrave; la proposition qu'on lui
+avait faite de prendre une part active &agrave; cette campagne, et aux motifs
+qui la lui avaient fait refuser. Malgr&eacute; le d&eacute;cousu de leur causerie et
+le d&eacute;pit que V&eacute;ra ressentait contre son mari pour s'&ecirc;tre permis de
+l'interrompre, le m&eacute;nage rayonnait de joie, en voyant que leur soir&eacute;e,
+bien lanc&eacute;e, ressemblait comme deux gouttes d'eau, avec son brillant
+&eacute;clairage, sa table &agrave; th&eacute; et ses conversations &agrave; b&acirc;tons rompus, &agrave; toutes
+les r&eacute;unions du m&ecirc;me genre.</p>
+
+<p>Boris arriva sur ces entrefaites: une nuance de sup&eacute;riorit&eacute; et de
+protection per&ccedil;ait dans sa fa&ccedil;on d'&ecirc;tre avec eux. Peu apr&egrave;s, un colonel
+et sa femme, un g&eacute;n&eacute;ral et les Rostow firent leur apparition; la soir&eacute;e
+s'&eacute;levait donc au rang d'une vraie soir&eacute;e! Les all&eacute;es et venues caus&eacute;es
+par ces nouveaux invit&eacute;s, par l'&eacute;change des saluts, des phrases sans
+suite, et le froufrou des robes, remplirent de bonheur le m&eacute;nage Berg.
+Tout se passait chez eux comme partout: le g&eacute;n&eacute;ral, qui ressemblait, &agrave;
+s'y m&eacute;prendre, &agrave; tous les g&eacute;n&eacute;raux, accorda de grands &eacute;loges &agrave;
+l'appartement, tapa amicalement sur l'&eacute;paule de Berg, et, s'occupant
+aussit&ocirc;t, avec une tyrannie toute paternelle, d'organiser la partie de
+boston, s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; du comte Rostow, le plus marquant des invit&eacute;s.
+Les vieux se r&eacute;unirent aux vieilles; les jeunes filles et les jeunes
+gens se group&egrave;rent ensemble. V&eacute;ra s'installa &agrave; la table de th&eacute;, tout
+couverte de corbeilles d'argent pleines de p&acirc;tisseries identiquement
+semblables &agrave; celles qu'on avait mang&eacute;es l'autre soir chez les Panine; en
+un mot, la soir&eacute;e des Berg &eacute;tait, &agrave; leur satisfaction manifeste,
+semblable en tous points &agrave; toutes les autres soir&eacute;es.</p>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+
+<p>Pierre eut l'avantage d'&ecirc;tre d&eacute;sign&eacute; pour la partie de boston avec le
+vieux comte, le g&eacute;n&eacute;ral et le colonel. Il se trouva, par hasard, plac&eacute;
+en face de Natacha et fut frapp&eacute; du changement survenu en elle depuis le
+bal; elle ne disait mot et aurait &eacute;t&eacute; presque laide, sans l'expression
+de douceur et d'indiff&eacute;rence r&eacute;pandue sur ses traits. &laquo;Qu'a-t-elle?&raquo; se
+demanda-t-il. Assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa soeur, elle r&eacute;pondait &agrave; Boris du bout
+des l&egrave;vres, sans le regarder. Pierre venait de jouer toute sa couleur et
+de compter cinq lev&eacute;es, lorsqu'il entendit, en relevant ses cartes, un
+bruit de pas suivi d'un &eacute;change de compliments, et son regard, se
+portant involontairement sur Natacha, il resta stup&eacute;fait: &laquo;Qu'est-ce que
+cela veut dire?&raquo; se demanda-t-il.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te relev&eacute;e, rougissante, et retenant avec peine sa respiration,
+elle parlait au prince Andr&eacute;, qui, debout devant elle, la regardait d'un
+air doux et tendre. La flamme du feu qu couvait dans son coeur l'avait
+de nouveau transfigur&eacute;e, et elle avait retrouv&eacute; toute la beaut&eacute; qu'elle
+semblait, un moment auparavant, avoir perdue.... C'&eacute;tait bien la Natacha
+du bal!</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; s'approcha de Pierre, qui, d&eacute;couvrant en lui une
+expression toute nouvelle de bonheur et un air de jeunesse qu'il ne lui
+connaissait pas, employa le temps que dura la partie &agrave; les examiner l'un
+et l'autre. &laquo;Il se passe quelque chose de grave entre eux,&raquo; se dit-il,
+et un m&eacute;lange de regret et de joie l'&eacute;mut au point de lui faire oublier
+son propre malheur.</p>
+
+<p>Les six robs termin&eacute;s, il reprit toute sa libert&eacute; d'action, le g&eacute;n&eacute;ral
+lui ayant d&eacute;clar&eacute; qu'il n'&eacute;tait pas permis de jouer aussi mal que lui.
+Natacha causait avec Sonia et Boris, V&eacute;ra avec le prince Andr&eacute;. Elle
+avait remarqu&eacute; ses assiduit&eacute;s aupr&egrave;s de Natacha et jugea n&eacute;cessaire de
+profiter de la premi&egrave;re occasion favorable pour lui lancer des allusions
+transparentes sur l'amour en g&eacute;n&eacute;ral et sur sa soeur en particulier. Le
+sachant tr&egrave;s intelligent, elle tenait &agrave; exp&eacute;rimenter sur lui sa fine
+diplomatie; aussi &eacute;tait-elle enchant&eacute;e d'elle-m&ecirc;me et tout enti&egrave;re aux
+plus &eacute;loquents d&eacute;veloppements, lorsque Pierre vint leur demander la
+permission de se m&ecirc;ler &agrave; leur conversation, &agrave; moins qu'il ne s'ag&icirc;t
+entre eux d'un grave myst&egrave;re, et remarqua avec surprise l'embarras de
+son ami.</p>
+
+<p>&laquo;Que pensez-vous, prince, vous dont la clairvoyance p&eacute;n&egrave;tre et appr&eacute;cie
+du premier coup la diff&eacute;rence des caract&egrave;res, que pensez-vous de
+Natacha? Croyez-vous qu'elle puisse, comme d'autres femmes (et elle
+pensait &agrave; elle-m&ecirc;me), rester &agrave; tout jamais fid&egrave;le &agrave; celui qu'elle aurait
+aim&eacute;? Car c'est l&agrave; le v&eacute;ritable amour. Qu'en dites-vous, prince?</p>
+
+<p>&mdash;Je la connais trop peu, r&eacute;pondit le prince Andr&eacute;, cachant son
+embarras sous un sourire railleur, pour r&eacute;soudre une question aussi
+d&eacute;licate, et puis, vous l'avouerai-je, j'ai toujours remarqu&eacute; que moins
+une femme pla&icirc;t, plus elle est fid&egrave;le.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai... mais c'&eacute;tait bon, prince, de notre temps,&raquo; reprit
+V&eacute;ra, qui aimait &agrave; parler de &laquo;son temps&raquo; comme tous les esprits born&eacute;s
+qui sont persuad&eacute;s que la nature des personnes se transforme avec les
+ann&eacute;es, et qui s'imaginent savoir &agrave; quoi s'en tenir mieux que personne
+sur les singularit&eacute;s de leur &eacute;poque.... &laquo;Aujourd'hui, la jeune fille a
+tant de libert&eacute;, que le plaisir d'&ecirc;tre courtis&eacute;e &eacute;touffe souvent chez
+elle le sentiment vrai! Et, dois-je le dire, Nathalie y est tr&egrave;s
+sensible.&raquo; Ce retour &agrave; Natacha fut d&eacute;sagr&eacute;able au prince Andr&eacute;, qui
+tenta de se lever; mais V&eacute;ra le retint, en lui souriant avec plus de
+gr&acirc;ce encore: &laquo;Elle a &eacute;t&eacute; courtis&eacute;e plus que personne; mais jusqu'&agrave; ces
+derniers temps, personne n'&eacute;tait parvenu &agrave; lui plaire. Vous le savez
+bien, comte, continua-t-elle en s'adressant &agrave; Pierre; et m&ecirc;me Boris,
+soit dit entre nous, Boris, le charmant cousin, &eacute;tait aussi parti pour
+le pays du Tendre.... Vous &ecirc;tes bien avec lui, n'est-ce pas, prince?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Il vous aura sans doute confess&eacute; son amour d'enfant pour Natacha?</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! un amour d'enfant!... dit le prince Andr&eacute; en devenant
+&eacute;carlate.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous savez, entre cousin et cousine, cette intimit&eacute; m&egrave;ne
+quelquefois &agrave; l'amour; &laquo;cousinage, dangereux voisinage,&raquo; n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans contredit,&raquo; r&eacute;pondit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Et il se mit &agrave; plaisanter Pierre, avec un feint enjouement, sur la
+prudence qu'il devait apporter, &agrave; Moscou, dans ses rapports avec ses
+cousines de cinquante ans, puis il se leva et l'emmena &agrave; l'&eacute;cart.</p>
+
+<p>&laquo;Que veux-tu? lui dit Pierre, surpris de son &eacute;motion et du regard qu'il
+avait jet&eacute; sur Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je te parle, tu sais, nos gants de femme... (il parlait
+de la paire de gants que tout franc-ma&ccedil;on devait offrir &agrave; celle qu'il
+jugerait digne de son amour). Je... eh bien, non, plus tard!&raquo; et, les
+yeux brillant d'un &eacute;clat &eacute;trange, laissant percer dans ses mouvements
+une secr&egrave;te agitation, il alla s'asseoir pr&egrave;s de Natacha.</p>
+
+<p>Berg, heureux au possible, ne cessait de sourire; sa soir&eacute;e,
+reproduction fid&egrave;le de toutes les autres soir&eacute;es, &eacute;tait un vrai succ&egrave;s:
+les conversations avec les dames tournaient sur la pointe d'une
+aiguille; le g&eacute;n&eacute;ral &eacute;levait la voix pendant le jeu, et le samovar et
+les p&acirc;tisseries s'y retrouvaient comme ailleurs. Il manquait &agrave; ce
+parfait ensemble un d&eacute;tail qui l'avait frapp&eacute; dans les autres r&eacute;unions:
+une discussion anim&eacute;e entre hommes, sur un sujet grave et int&eacute;ressant.
+Pour son bonheur, le g&eacute;n&eacute;ral ne tarda pas &agrave; en mettre un sur le tapis,
+et il appela Pierre &agrave; la rescousse dans un d&eacute;bat qui venait de
+s'engager, entre son chef et le colonel, sur les affaires d'Espagne!</p>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, sur l'invitation du comte, le prince Andr&eacute; se rendit chez
+les Rostow; il y d&icirc;na et y passa la soir&eacute;e.</p>
+
+<p>Chacun avait d'autant plus facilement devin&eacute; pourquoi et pour qui il
+restait, qu'il ne s'en cachait en aucune fa&ccedil;on. Natacha, transport&eacute;e
+d'un bonheur exalt&eacute;, se sentait &agrave; la veille d'un &eacute;v&eacute;nement solennel; et
+toute la maison partageait cette impression. La comtesse &eacute;tudiait
+Bolkonsky d'un regard m&eacute;lancolique et s&eacute;rieux, pendant qu'il causait
+avec sa fille, et se mettait bien vite &agrave; parler de choses et d'autres
+lorsque leurs yeux se rencontraient. Sonia craignait de laisser Natacha
+seule ou de la g&ecirc;ner en restant, et Natacha p&acirc;lissait d'angoisse
+lorsqu'il lui arrivait pendant une seconde de se trouver en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te
+avec lui. Sa timidit&eacute; l'&eacute;tonnait: elle devinait qu'il avait une
+confidence &agrave; lui faire et qu'il ne pouvait s'y d&eacute;cider.</p>
+
+<p>Lorsque le prince Andr&eacute; les eut quitt&eacute;s, sa m&egrave;re s'approcha d'elle:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien? lui dit-elle tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, au nom du ciel, ne me demandez rien &agrave; pr&eacute;sent, je ne puis rien
+dire!...&raquo; Et cependant ce m&ecirc;me soir, &eacute;mue et terrifi&eacute;e, les yeux fixes,
+couch&eacute;e aupr&egrave;s de sa m&egrave;re, elle lui conta tout au long, et ce qu'il lui
+avait dit de flatteur et d'aimable, et ses projets de voyages, et ses
+questions sur Boris et sur l'endroit o&ugrave; elle et les siens avaient
+l'intention de passer l'&eacute;t&eacute;: &laquo;Jamais, jamais, je n'ai &eacute;prouv&eacute; rien de
+pareil &agrave; ce que je sens maintenant... seulement, devant lui, j'ai peur!
+Qu'est-ce que cela veut dire? sans doute que cette fois c'est... c'est
+cela, c'est le vrai! Maman, vous dormez?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ange, j'ai peur aussi.... Mais va dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, dormir?... quelle absurdit&eacute;! Maman, maman, cela ne m'est
+jamais arriv&eacute;, poursuivit-elle, surprise et effray&eacute;e de ce sentiment
+qu'elle &eacute;prouvait pour la premi&egrave;re fois.... Aurions-nous jamais pu
+pr&eacute;voir cela?&raquo;</p>
+
+<p>Natacha, bien qu'elle f&ucirc;t fermement convaincue qu'elle s'&eacute;tait
+subitement &eacute;prise du prince Andr&eacute;, lors de sa visite &agrave; Otradno&euml;, ne
+pouvait cependant surmonter une certaine appr&eacute;hension que lui causait ce
+bonheur &eacute;trange et en r&eacute;alit&eacute; si inattendu:</p>
+
+<p>&laquo;Et il a fallu qu'il v&icirc;nt ici, et nous aussi... il a fallu que nous nous
+rencontrassions &agrave; ce bal, o&ugrave; je lui ai plu!... Ah oui! c'est bien le
+sort qui l'a voulu... c'est clair, cela devait &ecirc;tre ainsi.... Alors m&ecirc;me
+que je venais &agrave; peine de l'entrevoir, j'ai ressenti l&agrave; quelque chose de
+tout particulier.</p>
+
+<p>&mdash;Que t'a-t-il dit? Quels sont ces vers? r&eacute;p&egrave;te-les, dit la m&egrave;re, qui
+restait pensive et se rappelait un quatrain &eacute;crit par le prince Andr&eacute;
+sur l'album de sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, n'est-ce pas honteux d'&eacute;pouser un veuf?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! Natacha, prie le bon Dieu: les mariages sont &eacute;crits dans
+le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maman, ch&egrave;re petite maman, comme je vous aime! comme je suis
+heureuse!&raquo; s'&eacute;cria Natacha, en l'embrassant et en pleurant de joie et
+d'&eacute;motion.</p>
+
+<p>Ce m&ecirc;me soir, le prince Andr&eacute; faisait &agrave; Pierre la confidence de son
+amour et de sa r&eacute;solution d'&eacute;pouser Natacha.</p>
+
+<p>Il y avait un grand raout chez la comtesse H&eacute;l&egrave;ne: l'ambassadeur de
+France, le prince &eacute;tranger, devenu depuis peu l'h&ocirc;te assidu de la
+ma&icirc;tresse de la maison, y brillaient en compagnie d'un grand nombre de
+femmes et de personnages de distinction. Pierre fit le tour des salons,
+et chacun remarqua son air sombre et distrait. Depuis le bal, et surtout
+depuis que, gr&acirc;ce sans doute aux longues visites du prince &eacute;tranger chez
+la comtesse, il avait &eacute;t&eacute; nomm&eacute; chambellan, il &eacute;tait sujet &agrave; de
+continuels acc&egrave;s d'hypocondrie. Depuis ce moment, un sentiment
+inexprimable d'embarras et de honte ne le quitta plus, et ses tristes
+pens&eacute;es d'autrefois sur le n&eacute;ant des choses humaines lui revenaient plus
+sombres que jamais, raviv&eacute;es par la vue des progr&egrave;s de l'amour entre
+Natacha, sa prot&eacute;g&eacute;e, et le prince Andr&eacute;, son ami, et par le contraste
+entre leur situation et la sienne. Il s'effor&ccedil;ait de ne penser ni &agrave; eux
+ni &agrave; sa femme, et revenait toujours, malgr&eacute; lui, aux questions qui
+l'avaient d&eacute;j&agrave; si fort tourment&eacute;; de nouveau, tout lui paraissait
+pu&eacute;ril, compar&eacute; &agrave; l'&eacute;ternit&eacute;, et de nouveau il se demandait: &laquo;&Agrave; quoi
+tout cela m&egrave;ne-t-il?&raquo; Nuit et jour il s'acharnait &agrave; ses travaux de
+franc-ma&ccedil;on, afin de chasser le mauvais esprit qui l'obs&eacute;dait. Un soir,
+apr&egrave;s avoir quitt&eacute; entre onze heures et minuit l'appartement de sa
+femme, il venait de remonter dans son cabinet impr&eacute;gn&eacute; de l'odeur du
+tabac; envelopp&eacute; d'une robe de chambre us&eacute;e et sale, il copiait les
+constitutions des loges &eacute;cossaises, lorsque le prince Andr&eacute; entra
+inopin&eacute;ment chez lui.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! c'est vous! dit Pierre d'un air distrait; je travaille, vous
+voyez,&raquo; ajouta-t-il du ton des malheureux qui s'efforcent de trouver
+dans une occupation quelconque un rem&egrave;de aux infortunes de la vie.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, la figure rayonnante et transfigur&eacute;e par la joie, ne
+remarqua point la tristesse de son ami, et s'arr&ecirc;ta en souriant devant
+lui:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, mon cher; hier j'&eacute;tais sur le point de te raconter tout, et
+aujourd'hui j'y suis d&eacute;cid&eacute;; c'est pour cela que me voici. Je n'ai
+jamais &eacute;prouv&eacute; rien de pareil. Je suis amoureux, mon ami!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre poussa un soupir et se laissa tomber, de tout le poids de sa
+lourde personne, sur le canap&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; du prince Andr&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;De Natacha Rostow? Est-ce cela?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, de qui donc serait-ce? Je ne l'aurais jamais cru, mais
+cet amour est plus fort que moi. Hier je souffrais, je me torturais, et
+pourtant ces souffrances m'&eacute;taient ch&egrave;res! Jusqu'ici je ne vivais pas:
+aujourd'hui je vis; mais il me la faut, elle, et pourra-t-elle
+m'aimer?... Je suis trop &acirc;g&eacute;!... Voyons, parle, tu ne dis rien!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, moi, que voulez-vous que je vous dise? r&eacute;pondit Pierre, en se
+levant et en marchant dans la chambre. Cette jeune fille est un vrai
+tr&eacute;sor, un tr&eacute;sor qui... c'est une perle! Mon cher ami, je vous en prie,
+ne raisonnez pas, ne doutez pas, et mariez-vous au plus vite, et il n'y
+aura pas d'homme plus heureux que vous, j'en suis convaincu!</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aime.</p>
+
+<p>&mdash;Pas de folies! r&eacute;pliqua le prince Andr&eacute; en souriant et en le regardant
+dans les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous aime, je le sais, s'&eacute;cria Pierre avec d&eacute;pit.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, il faut que tu m'&eacute;coutes! lui dit le prince Andr&eacute; en le
+prenant par le bras. Tu ne peux pas te figurer ce qui se passe en moi,
+et il faut que j'&eacute;panche le trop-plein de mon coeur.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, parlez, j'en suis fort aise, je vous assure.&raquo;</p>
+
+<p>Et l'expression du visage de Pierre changea du tout au tout; son air
+maussade fit place &agrave; une satisfaction r&eacute;elle, tandis qu'en &eacute;coutant le
+prince Andr&eacute; il le voyait devenu un autre homme. O&ugrave; &eacute;taient son marasme,
+son m&eacute;pris de la vie, ses illusions perdues? Pierre &eacute;tait le seul avec
+qui il p&ucirc;t parler &agrave; coeur ouvert: aussi son effusion fut-elle compl&egrave;te;
+il lui confia tout, ses plans pour l'avenir, qu'il envisageait d&eacute;sormais
+sans aucune crainte, l'impossibilit&eacute; de sacrifier le bonheur de son
+existence aux caprices de son p&egrave;re, son espoir de l'amener &agrave; approuver
+son mariage et &agrave; aimer Natacha, et, en cas de refus, sa r&eacute;solution bien
+arr&ecirc;t&eacute;e de se passer de son consentement.... Il ne tarissait pas sur ce
+sentiment si violent, si &eacute;trangement nouveau, qui l'avait envahi tout
+entier et dont il n'&eacute;tait plus le ma&icirc;tre:</p>
+
+<p>&laquo;Je me serais moqu&eacute; de celui qui m'e&ucirc;t assur&eacute;, il y a quelques jours
+encore, que j'aimerais comme j'aime; ce n'est pas ce que j'ai ressenti
+avant: l'univers se partage aujourd'hui en deux moiti&eacute;s pour moi: l'une
+qu'elle remplit toute seule, et l&agrave; est le bonheur, la lumi&egrave;re,
+l'esp&eacute;rance; l'autre o&ugrave; elle n'est pas, et l&agrave; r&egrave;gnent la d&eacute;solation et
+les t&eacute;n&egrave;bres....</p>
+
+<p>&mdash;T&eacute;n&egrave;bres et nuit profonde, oui, je comprends cela! dit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis m'emp&ecirc;cher d'aimer la lumi&egrave;re, c'est plus fort que moi; et
+je suis si heureux! Me comprends-tu? Oui, je sais que tu t'en r&eacute;jouis!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oh oui!&raquo;</p>
+
+<p>Et Pierre le regarda de ses bons yeux attendris et tristes. &Agrave; mesure
+que s'&eacute;clairait l'avenir de son ami, le sien se dressait devant lui de
+plus en plus sombre et d&eacute;sol&eacute;.</p>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+
+<p>Le mariage du prince Andr&eacute; ne pouvant se faire sans la permission de son
+p&egrave;re, il partit le lendemain m&ecirc;me pour la campagne.</p>
+
+<p>Le vieux prince re&ccedil;ut la communication de son fils avec une apparente
+tranquillit&eacute;, qui ne faisait que cacher une irritation int&eacute;rieure des
+plus violentes. Il ne pouvait admettre que son fils d&eacute;sir&acirc;t changer
+d'existence, y introduire un &eacute;l&eacute;ment nouveau, lorsque sa vie, &agrave; lui,
+s'approchait de sa fin: &laquo;On aurait pu me laisser la terminer &agrave; ma
+guise.... Apr&egrave;s moi, qu'on fasse ce qu'on voudra,&raquo; se disait-il. Il
+employa pourtant envers le prince Andr&eacute; sa tactique habituelle dans les
+cas particuli&egrave;rement graves; il examina la question avec calme et essaya
+de lui prouver: premi&egrave;rement, que son choix n'offrait rien de brillant,
+quant &agrave; la famille et &agrave; la fortune; secondement, que, n'&eacute;tant plus de la
+premi&egrave;re jeunesse, et sa sant&eacute; exigeant des soins (le vieux appuya sur
+ce dernier mot), cette fillette &eacute;tait trop jeune pour lui;
+troisi&egrave;mement, il avait un fils, et que deviendrait-il entre les mains
+de sa nouvelle femme? quatri&egrave;mement enfin: &laquo;Je te supplie, ajouta-t-il
+en le regardant d'un air railleur, de remettre le tout &agrave; un an! Va &agrave;
+l'&eacute;tranger, r&eacute;tablis ta sant&eacute;, cherches-y un gouverneur allemand pour le
+prince Nicolas, et, une fois l'ann&eacute;e &eacute;coul&eacute;e, si ton amour, ta passion,
+ton ent&ecirc;tement persistent encore, eh bien alors, marie-toi! C'est mon
+dernier mot, mon dernier!&raquo; dit-il d'un ton p&eacute;remptoire, qui t&eacute;moignait
+de son in&eacute;branlable d&eacute;termination. Il esp&eacute;rait que l'&eacute;preuve exig&eacute;e
+serait trop forte, et que ni l'amour de son fils, ni celui de la jeune
+fille ne r&eacute;sisteraient &agrave; une ann&eacute;e d'attente. Le prince Andr&eacute; devina sa
+pens&eacute;e et se d&eacute;cida &agrave; se soumettre &agrave; sa volont&eacute;.</p>
+
+<p>Trois semaines environ s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es depuis sa soir&eacute;e chez les
+Rostow, lorsqu'il retourna &agrave; P&eacute;tersbourg avec l'intention bien arr&ecirc;t&eacute;e
+de se d&eacute;clarer.</p>
+
+<p>Natacha avait, le lendemain des confidences faites &agrave; sa m&egrave;re, pass&eacute; sa
+journ&eacute;e &agrave; attendre le prince Andr&eacute;; il ne vint pas, et les jours se
+succ&eacute;d&egrave;rent sans qu'il donn&acirc;t signe de vie. Ne sachant rien de son
+d&eacute;part, elle ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire. Pierre
+aussi avait disparu.</p>
+
+<p>&Agrave; mesure que les journ&eacute;es s'&eacute;coulaient ainsi, elle refusait de sortir,
+errait de chambre en chambre, comme une ombre oisive et d&eacute;sol&eacute;e. Plus de
+confidences &agrave; sa m&egrave;re et &agrave; Sonia; rougissant et s'irritant au moindre
+mot, il lui semblait que chacun connaissait ses d&eacute;ceptions et qu'elle
+&eacute;tait devenue pour tous un objet de ris&eacute;e ou de piti&eacute;. Une douleur
+sinc&egrave;re ne tarda pas &agrave; se joindre &agrave; celle de l'amour-propre froiss&eacute; et
+augmenta l'intensit&eacute; de sa d&eacute;ception.</p>
+
+<p>Un jour, au moment de parler, elle fondit en larmes et pleura comme un
+enfant qui ne sait pas pourquoi on le punit. La comtesse essaya de la
+calmer. Natacha l'interrompit avec col&egrave;re: &laquo;Plus un mot, maman, je n'y
+pense plus et ne veux plus y penser! Il est venu parce que cela
+l'amusait, et maintenant qu'il en a assez, il ne vient plus... voil&agrave;
+tout!... Je ne veux plus me marier, reprit-elle, en cherchant &agrave;
+ma&icirc;triser le trouble de sa voix. J'en avais peur; &agrave; pr&eacute;sent, je suis
+redevenue tranquille... je suis calme!&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain, Natacha reparut avec une vieille robe qu'elle aimait plus
+que toutes les autres et qui, d'apr&egrave;s elle, lui portait bonheur chaque
+fois qu'elle la mettait; d&egrave;s le matin elle reprit ses occupations
+habituelles, apr&egrave;s les avoir compl&egrave;tement n&eacute;glig&eacute;es depuis le bal. Ayant
+pris sa tasse de th&eacute;, elle alla dans la grande salle, qui &eacute;tait d'une
+excellente sonorit&eacute;, et se remit &agrave; ses &eacute;tudes de solf&egrave;ge. Au bout d'un
+moment, elle se pla&ccedil;a juste au milieu de la pi&egrave;ce, et r&eacute;p&eacute;ta un de ses
+passages favoris, en s'&eacute;coutant elle-m&ecirc;me et en jouissant du charme
+impr&eacute;vu qu'elle trouvait &agrave; ses notes sonores et perl&eacute;es, qui
+s'&eacute;lan&ccedil;aient une &agrave; une dans l'espace, l'emplissaient d'harmonie et
+revenaient mourir tout doucement sur ses l&egrave;vres. &laquo;Pourquoi tant penser
+au reste? se dit-elle gaiement. Il fait si bon vivre quand m&ecirc;me!...&raquo; et
+elle se mit &agrave; marcher de long en large sur le parquet du salon, en
+posant le talon d'abord et en faisant ensuite retomber les pointes de
+ses petits souliers. Le bruit de ses talons et le craquement de ses
+souliers paraissaient lui causer autant de satisfaction que son chant.
+En passant devant une glace, elle s'y regarda. &laquo;Voil&agrave; comme je suis,
+semblait-elle se dire, c'est bien comme cela, je n'ai besoin de
+personne,&raquo; Elle renvoya un domestique qui venait arranger l'appartement,
+et elle reprit sa promenade, en s'abandonnant &agrave; un retour d'admiration
+pour sa petite personne, ce qui lui &eacute;tait du reste fort habituel et tr&egrave;s
+agr&eacute;able. &laquo;Natacha est une cr&eacute;ature ravissante, se disait-elle, en
+pr&ecirc;tant ses paroles &agrave; un &ecirc;tre masculin de pure fiction, sa voix est
+superbe, elle est jolie, jeune, et ne fait de mal &agrave; personne, laissez-la
+donc en paix!...&raquo; Mais elle s'avouait tout bas qu'on aurait beau la
+laisser en paix, elle ne retrouverait plus cette paix demand&eacute;e, et elle
+en fit aussit&ocirc;t l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>La porte du vestibule s'ouvrit, et une voix demanda: &laquo;Y sont-ils?&raquo; Cette
+voix l'arracha &agrave; la contemplation de sa charmante personne; l'oreille
+tendue, attir&eacute;e par le bruit, elle ne se voyait plus dans la glace
+qu'elle regardait encore. C'&eacute;tait <i>lui</i>! Elle en &eacute;tait s&ucirc;re, quoique les
+portes fussent ferm&eacute;es et que l'on per&ccedil;&ucirc;t le bruit des pas qui se
+rapprochaient.</p>
+
+<p>P&acirc;le, hors d'elle-m&ecirc;me, elle se pr&eacute;cipita dans le salon: &laquo;Maman,
+Bolkonsky est arriv&eacute;; maman, c'est affreux, c'est insupportable! je ne
+veux pas... souffrir! Que dois-je faire?&raquo; La comtesse n'avait pas encore
+eu le temps de r&eacute;pondre, que le prince Andr&eacute; entra, s&eacute;rieux et &eacute;mu. La
+vue de Natacha le transfigura; baisant la main &agrave; la m&egrave;re et &agrave; la fille,
+il s'assit. &laquo;Il y a longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous
+voir,&raquo; dit la comtesse; mais elle fut interrompue aussit&ocirc;t par le prince
+Andr&eacute;, qui avait h&acirc;te de pr&eacute;senter ses excuses et ses explications.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis all&eacute; voir mon p&egrave;re; j'avais besoin de lui parler d'une affaire
+tr&egrave;s grave, et je ne suis revenu que cette nuit.... Je d&eacute;sirerais,
+ajouta-t-il apr&egrave;s une seconde de silence et en regardant Natacha, causer
+avec vous, comtesse?&raquo;</p>
+
+<p>Celle-ci baissa les yeux et soupira. &laquo;Je suis &agrave; vos ordres,&raquo; dit-elle.</p>
+
+<p>Natacha comprenait qu'elle devait se retirer, mais elle n'en avait pas
+la force; quelque chose lui serrait le gosier, et ses grands yeux
+restaient obstin&eacute;ment fix&eacute;s sur le prince Andr&eacute;: &laquo;Quoi, maintenant, tout
+de suite, non, c'est impossible,&raquo; se disait-elle.&raquo; Il la regarda de
+nouveau, elle comprit qu'elle avait devin&eacute; juste et que son sort allait
+se d&eacute;cider!</p>
+
+<p>&laquo;Va, Natacha, je t'appellerai,&raquo; lui dit tout bas sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Natacha lui adressa ainsi qu'&agrave; Bolkonsky un dernier regard suppliant et
+effar&eacute;..., et elle sortit.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis venu, comtesse, vous demander la main de votre fille.&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse rougit et resta un moment sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;Votre proposition, commen&ccedil;a-t-elle d'un ton grave et avec embarras...
+votre proposition... nous est agr&eacute;able, et je l'accepte: j'en suis
+charm&eacute;e, et mon mari aussi, je l'esp&egrave;re; mais c'est elle, elle seule qui
+doit d&eacute;cider.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui parlerai lorsque vous l'aurez accept&eacute;e... puis-je compter...?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!&raquo; et la comtesse lui tendit la main.</p>
+
+<p>Pendant qu'il s'inclinait pour la baiser, elle appliqua ses l&egrave;vres sur
+son front avec un m&eacute;lange d'affection et d'appr&eacute;hension; bien qu'elle
+f&ucirc;t pr&ecirc;te &agrave; l'aimer comme un fils, cet &eacute;tranger lui inspirait pourtant
+une certaine crainte.</p>
+
+<p>&laquo;Mon mari fera comme moi, mais votre p&egrave;re? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, auquel j'ai fait part de mon projet, a exig&eacute; pour condition
+&agrave; son consentement que le mariage n'e&ucirc;t lieu que dans un an. C'est ce
+que je tenais &agrave; vous dire.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que Natacha est bien jeune; mais un an d'attente, c'est un
+peu long!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible autrement, reprit le prince Andr&eacute; avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous l'envoyer,&raquo; et la comtesse quitta le salon. &laquo;Seigneur,
+Seigneur, ayez piti&eacute; de nous,&raquo; r&eacute;p&eacute;tait-elle en cherchant sa fille.
+Sonia lui dit qu'elle s'&eacute;tait retir&eacute;e dans sa chambre. Natacha, assise
+sur son lit, p&acirc;le, les yeux secs et fix&eacute;s sur les images, se signait
+rapidement et murmurait une pri&egrave;re. &Agrave; la vue de sa m&egrave;re, elle s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave;
+son cou:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, maman, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Va, il t'attend, il demande ta main, lui r&eacute;pondit la comtesse d'un ton
+qui lui parut s&eacute;v&egrave;re.... Va!&raquo;</p>
+
+<p>Et ses yeux, pleins de tristes et muets reproches, suivirent sa fille,
+qui s'enfuyait, elle, avec joie!</p>
+
+<p>Natacha ne put jamais se rappeler plus tard comment elle &eacute;tait entr&eacute;e
+dans le salon; elle s'y arr&ecirc;ta immobile &agrave; la vue du prince Andr&eacute;.
+&laquo;Est-ce possible que cet &eacute;tranger, soit devenu tout pour moi?&raquo; se
+demanda-t-elle, et elle se r&eacute;pondit instantan&eacute;ment &agrave; elle-m&ecirc;me: &laquo;Oui,
+tout! il m'est plus cher, &agrave; lui seul, que tout en ce monde!&raquo; Le prince
+Andr&eacute; s'avan&ccedil;a vers elle, les yeux baiss&eacute;s:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ai aim&eacute;e du premier jour o&ugrave; je vous ai vue. Puis-je
+esp&eacute;rer?...&raquo;</p>
+
+<p>Il la regarda et fut frapp&eacute; de l'expression s&eacute;rieuse et passionn&eacute;e de
+son visage, qui semblait lui dire: &laquo;Pourquoi douter de ce que l'on ne
+peut ignorer? Pourquoi parler, lorsque les paroles sont insuffisantes &agrave;
+exprimer ce que l'on sent?&raquo;</p>
+
+<p>Elle se rapprocha et s'arr&ecirc;ta. Il lui prit la main et la baisa.</p>
+
+<p>&laquo;M'aimez-vous? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui,&raquo; murmura-t-elle presque avec d&eacute;pit, et, aspirant l'air avec
+effort comme si elle allait &eacute;touffer, elle &eacute;clata en sanglots.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est de bonheur,&raquo; dit-elle en souriant &agrave; travers ses larmes.</p>
+
+<p>Se penchant vers lui, elle s'arr&ecirc;ta ind&eacute;cise une seconde, en se
+demandant si elle pouvait l'embrasser, et... elle l'embrassa.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; tenait ses deux mains dans les siennes, la p&eacute;n&eacute;trait de
+son regard, et cependant son amour pour elle n'&eacute;tait plus le m&ecirc;me: le
+po&eacute;tique et myst&eacute;rieux attrait du d&eacute;sir avait fait place dans son coeur
+&agrave; une tendre piti&eacute; pour sa faiblesse d'enfant et de femme, &agrave; la crainte
+de ne pouvoir r&eacute;pondre &agrave; ce confiant abandon et au sentiment &agrave; la fois
+joyeux et inquiet sur les obligations qui le liaient &agrave; elle et que lui
+imposait ce nouvel amour, moins lumineux peut-&ecirc;tre et moins exalt&eacute; que
+le premier, mais plus fort et plus profond: &laquo;Votre m&egrave;re vous a-t-elle
+dit que cela ne pourrait avoir lieu avant un an?&raquo; lui demanda-t-il, en
+continuant &agrave; plonger ses regards dans les siens.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce bien moi qu'on traitait tout &agrave; l'heure encore de petite fille,
+pensait Natacha, qui suis devenue tout &agrave; coup l'&eacute;gale et la femme de cet
+&eacute;tranger si intelligent et si bon, de cet homme que mon p&egrave;re m&ecirc;me
+respecte? Est-ce donc vrai? Est-ce vrai aussi qu'&agrave; dater d'aujourd'hui
+il me faut prendre la vie au s&eacute;rieux, que je suis une grande personne,
+que d&eacute;sormais je dois r&eacute;pondre de chaque parole, de chaque action?...
+Mais que m'a-t-il demand&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-elle tout haut, sans trop bien comprendre sa question.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes si jeune, reprit le prince Andr&eacute;, tandis que moi j'ai pass&eacute;
+par tant d'&eacute;preuves dans la vie! J'ai peur pour vous: vous ne vous
+connaissez pas vous-m&ecirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Natacha l'&eacute;coutait avec attention, mais sans pouvoir saisir le sens de
+ses paroles.</p>
+
+<p>&laquo;Cette ann&eacute;e sera lourde &agrave; supporter, car elle retarde mon bonheur,
+continua-t-il; mais elle vous donnera le temps de vous interroger; dans
+un an, je viendrai vous demander de me rendre heureux; soyez libre
+jusque-l&agrave;, nos arrangements resteront secrets; peut-&ecirc;tre en
+arriverez-vous &agrave; voir que vous ne m'aimez pas... et vous en aimerez un
+autre!&raquo; Et il s'effor&ccedil;a de sourire.</p>
+
+<p>Natacha l'interrompit:</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi me dire tout cela? Vous savez bien que je vous ai aim&eacute; du
+premier jour o&ugrave; je vous ai vu &agrave; Otradno&euml;.... Je vous aime!
+r&eacute;p&eacute;ta-t-elle avec la conviction de la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Le d&eacute;lai d'une ann&eacute;e... poursuivit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Une ann&eacute;e, toute une ann&eacute;e! s'&eacute;cria Natacha, qui venait seulement de
+se rendre compte du retard apport&eacute; &agrave; son mariage. Mais pourquoi cela?&raquo;
+Le prince Andr&eacute; lui en expliqua les motifs. Elle l'&eacute;coutait &agrave; peine: &laquo;Et
+l'on ne peut rien y changer?&raquo; Il ne lui r&eacute;pondit pas, mais on ne lisait
+que trop sur son visage l'impossibilit&eacute; de satisfaire &agrave; son d&eacute;sir.</p>
+
+<p>&laquo;C'est affreux, c'est affreux! s'&eacute;cria Natacha, en fondant en larmes.
+J'en mourrai! Attendre un an! c'est impossible, c'est affreux!&raquo; Elle
+leva les yeux sur son visage, qui exprimait un m&eacute;lange de sympathie et
+de surprise: &laquo;Non, non, je consens &agrave; tout! dit-elle, en cessant de
+pleurer; je suis si heureuse!&raquo; Son p&egrave;re et sa m&egrave;re entr&egrave;rent &agrave; ce moment
+et b&eacute;nirent les deux fianc&eacute;s.</p>
+
+
+<h3>XXIV</h3>
+
+
+<p>Il n'y eut point de c&eacute;r&eacute;monie de fian&ccedil;ailles, et nul n'eut connaissance
+de leur engagement; tel &eacute;tait le d&eacute;sir du prince Andr&eacute;, qui allait tous
+les jours chez les Rostow. Puisqu'il &eacute;tait seul la cause du retard, il
+devait, disait-il, en porter seul tout le poids, et r&eacute;p&eacute;tait &agrave; tout
+propos que Natacha &eacute;tait libre, mais que lui se consid&eacute;rait comme
+irr&eacute;vocablement engag&eacute; par sa parole, et que si, dans six mois elle
+changeait d'intention, elle en avait absolument le droit. Il revenait
+constamment l&agrave;-dessus; mais ni Natacha ni ses parents n'admettaient que
+cela f&ucirc;t possible. Le prince Andr&eacute; ne se conduisait pas, non plus en
+fianc&eacute;, il continuait &agrave; dire vous &agrave; sa fianc&eacute;e et se bornait &agrave; lui
+baiser la main. &Agrave; voir leurs rapports simples, naturels et confiants, on
+aurait dit que leur connaissance ne datait que du jour de la demande en
+mariage, et ils aimaient tous deux &agrave; se rappeler comment ils se
+jugeaient mutuellement lorsqu'ils n'&eacute;taient encore que des &eacute;trangers
+l'un pour l'autre! &laquo;Alors, se disaient-ils, ils posaient bien un peu,
+maintenant ils &eacute;taient sinc&egrave;res et vrais.&raquo; La pr&eacute;sence du futur causa
+tout d'abord une grande g&ecirc;ne dans la famille, qui le consid&eacute;rait comme
+un homme appartenant &agrave; un milieu diff&eacute;rent du leur, et Natacha eut fort
+&agrave; faire pour familiariser les siens &agrave; le voir. Elle leur assurait avec
+fiert&eacute; qu'elle n'en avait aucune peur, et qu'eux non plus ne devaient
+point le craindre, qu'il &eacute;tait comme tout le monde, et que son
+ext&eacute;rieur seul avait quelque chose de particulier. Enfin on s'habitua &agrave;
+lui: au bout de quelques jours, leur vie reprit sa tranquille allure, et
+il y prit tout naturellement part, en causant agronomie avec le vieux
+comte, chiffons avec la comtesse et Natacha, tapisserie et albums avec
+Sonia. Souvent, entre eux ou devant lui, on s'&eacute;tendait avec &eacute;tonnement
+sur les incidents qui avaient amen&eacute; leur rapprochement et sur les
+nombreux pr&eacute;sages qui l'avaient annonc&eacute;: l'arriv&eacute;e du prince, Andr&eacute; &agrave;
+Otradno&euml;, celle des Rostow &agrave; P&eacute;tersbourg, la ressemblance entre Natacha
+et son fianc&eacute; (remarqu&eacute;e par la vieille bonne lors de sa premi&egrave;re
+visite), l'altercation de Nicolas Rostow et du prince Andr&eacute; en 1805, et
+plusieurs autres ph&eacute;nom&egrave;nes de m&ecirc;me importance.</p>
+
+<p>Il r&eacute;gnait dans cet int&eacute;rieur l'ennui po&eacute;tique et silencieux qui
+entoure g&eacute;n&eacute;ralement les fianc&eacute;s: de longues heures s'&eacute;coulaient
+parfois sans qu'une parole f&ucirc;t &eacute;chang&eacute;e entre eux, m&ecirc;me en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te.
+Ils causaient peu de leur avenir; le prince Andr&eacute; redoutait ce sujet et
+se faisait scrupule d'en parler; Natacha partageait ce sentiment, car
+elle devinait d'instinct tout ce qui se passait dans son coeur. Un jour,
+elle le questionna sur son fils: il rougit, ce qui lui arrivait souvent
+et ce qui ravissait Natacha, et lui r&eacute;pondit que son fils ne demeurerait
+pas avec eux.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi? lui dit-elle effray&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais l'enlever &agrave; son grand-p&egrave;re, et puis....</p>
+
+<p>&mdash;Je l'aurais tant aim&eacute;, reprit-elle; mais je comprends, ajouta-t-elle,
+vous tenez &agrave; nous &eacute;pargner tout motif de bl&acirc;me.&raquo;</p>
+
+<p>Le vieux comte s'approchait fr&eacute;quemment de son futur gendre,
+l'embrassait, et lui demandait conseil &agrave; propos de P&eacute;tia ou du service
+de Nicolas. La comtesse soupirait en regardant les deux amoureux. Sonia
+craignait toujours de les g&ecirc;ner et s'&eacute;tudiait &agrave; trouver des raisons
+plausibles pour les laisser seuls, sans qu'eux-m&ecirc;mes en t&eacute;moignassent un
+violent d&eacute;sir. Lorsque le prince Andr&eacute; contait quelque chose, et il
+parlait bien, Natacha l'&eacute;coutait avec fiert&eacute; et remarquait &agrave; son tour,
+avec un m&eacute;lange de joie et d'anxi&eacute;t&eacute;, de quelle attention soutenue, de
+quel oeil scrutateur il suivait tout ce qu'elle disait; &laquo;Que
+cherche-t-il en moi? se demandait-elle avec inqui&eacute;tude. Que veut-il y
+d&eacute;couvrir? Que sera-ce s'il ne trouve pas ce qu'il cherche?&raquo; Parfois,
+dans un de ses acc&egrave;s de folle et joyeuse humeur, elle aimait &agrave;
+l'entendre rire, parce qu'il se laissait aller d'autant plus
+franchement, que c'&eacute;tait pour lui chose rare et que ces explosions de
+gaiet&eacute; enfantine le ramenaient &agrave; son niveau. Son bonheur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; complet
+si l'approche de leur s&eacute;paration ne l'e&ucirc;t remplie d'effroi.</p>
+
+<p>La veille de son d&eacute;part, le prince Andr&eacute; leur amena Pierre, qui depuis
+quelque temps n'avait plus reparu chez les Rostow. Il avait l'air confus
+et &eacute;gar&eacute;. Pendant que la comtesse causait avec lui, Natacha et Sonia se
+mirent &agrave; jouer aux &eacute;checs.</p>
+
+<p>&laquo;Connaissez-vous Besoukhow depuis longtemps? demanda le prince Andr&eacute;
+subitement. Avez-vous de l'amiti&eacute; pour lui?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est un brave gar&ccedil;on, mais il est si comique, r&eacute;pondit Natacha,
+qui s'empressa d'appuyer cette appr&eacute;ciation par une kyrielle d'anecdotes
+sur sa distraction proverbiale.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai confi&eacute; notre secret, car je le connais depuis l'enfance.
+C'est un coeur d'or! Je vous en supplie, Natacha,&mdash;et le prince Andr&eacute;
+prit un ton grave,&mdash;promettez-moi!... je vais partir, Dieu seul sait ce
+qui peut arriver! Vous cesserez peut-&ecirc;tre de m'aimer... oui, je sais
+bien, j'ai tort de le dire, mais enfin promettez-moi, quoi qu'il vous
+arrive pendant mon absence....</p>
+
+<p>&mdash;Que peut-il arriver?</p>
+
+<p>&mdash;En cas de malheur, adressez-vous &agrave; lui, &agrave; lui seul, je vous en prie,
+pour demander aide et conseil. Il est distrait, &eacute;trange, mais c'est un
+coeur d'or!&raquo;</p>
+
+<p>Personne dans la famille, pas m&ecirc;me le prince Andr&eacute;, n'aurait pu pr&eacute;voir
+l'effet que cette s&eacute;paration produisit sur Natacha. Agit&eacute;e, les joues en
+feu, les yeux secs et brillants, elle erra ce jour-l&agrave; dans
+l'appartement, en s'occupant de choses insignifiantes et en ayant l'air
+de ne point comprendre ce qui allait se passer. Lorsqu'il lui baisa la
+main pour la derni&egrave;re fois, elle ne versa pas une larme. &laquo;Ne partez
+pas,&raquo; murmura-t-elle seulement avec une telle angoisse qu'il h&eacute;sita une
+seconde, et longtemps, longtemps apr&egrave;s, il se rappelait le son de sa
+voix en ce moment. Lui parti, elle ne pleura pas, mais elle passa
+plusieurs jours dans sa chambre, sans prendre int&eacute;r&ecirc;t &agrave; rien et r&eacute;p&eacute;tant
+par intervalles: &laquo;Pourquoi m'a-t-il quitt&eacute;e?&raquo;</p>
+
+<p>Au bout de quinze jours, &agrave; la grande surprise des siens, elle sortit
+aussi brusquement de cette torpeur qu'elle y &eacute;tait tomb&eacute;e; et reprit sa
+vie et sa gaiet&eacute; habituelles, mais comme les enfants dont une longue
+maladie change les traits: cette violente secousse lui avait donn&eacute; une
+nouvelle physionomie morale.</p>
+
+
+<h3>XXV</h3>
+
+
+<p>La sant&eacute; et le caract&egrave;re du vieux prince Bolkonsky ne firent qu'empirer
+pendant l'absence de son fils. De plus en plus irritable, ses explosions
+de col&egrave;re, sans rime ni raison, retombaient le plus souvent sur sa
+pauvre fille. On aurait dit qu'il se faisait un vrai plaisir de chercher
+et de d&eacute;couvrir dans son coeur les endroits sensibles et douloureux,
+pour la torturer bien &agrave; son aise. Deux passions, par cons&eacute;quent deux
+joies, remplissaient la vie de la princesse Marie: son petit neveu et la
+religion. Aussi &eacute;taient-ce l&agrave; les deux th&egrave;mes favoris des plaisanteries
+de son p&egrave;re, qui ramenait toujours la conversation sur les vieilles
+filles et leurs superstitions, ou sur sa trop grande indulgence pour les
+enfants: &laquo;Si &ccedil;a continue, tu feras de lui (du petit Nicolas) une vieille
+fille comme toi... un joli r&eacute;sultat, ma foi! Le prince Andr&eacute; a besoin
+d'un fils, et non pas d'une fille!&raquo; Et, s'adressant parfois &agrave; Mlle
+Bourrienne, il lui demandait ce qu'elle pensait de nos pr&ecirc;tres, de nos
+images, etc., et ses railleries continuaient de plus belle.</p>
+
+<p>Il blessait cruellement et &agrave; tout propos la pauvre princesse Marie, qui
+ne songeait m&ecirc;me pas &agrave; lui en vouloir. Comment aurait-il pu avoir des
+torts envers elle? Comment aurait-il &eacute;t&eacute; injuste, lui qui, malgr&eacute; tout,
+avait certainement de l'affection pour elle?... Et puis qu'&eacute;tait-ce
+d'ailleurs que l'injustice? Jamais la princesse n'avait eu le moindre
+sentiment d'orgueil. Tout le code des lois humaines se r&eacute;sumait pour
+elle en une seule loi simple et pr&eacute;cise: celle de la charit&eacute; et du
+d&eacute;vouement, telle que nous l'a enseign&eacute;e Celui qui, &eacute;tant Dieu, a
+souffert par amour pour les hommes. Que lui importait apr&egrave;s cela la
+justice ou l'injustice d'autrui, lorsqu'elle ne connaissait d'autre
+devoir que d'aimer et de souffrir?... et ce devoir, elle le remplissait
+sans se plaindre!</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; passa pendant l'hiver quelques jours &agrave; Lissy-Gory; sa
+gaiet&eacute; et sa tendresse affectueuse, si rares dans le pass&eacute;, firent
+pressentir &agrave; sa soeur une cause &agrave; cette transformation; mais, sauf un
+long entretien qu'elle avait surpris entre le p&egrave;re et le fils au moment
+du d&eacute;part de ce dernier, et qui lui avait paru les laisser tous deux
+m&eacute;contents, elle n'en sut pas davantage.</p>
+
+<p>Peu de temps apr&egrave;s, elle envoya &agrave; son amie Julie Karaguine, qui &eacute;tait en
+deuil de son fr&egrave;re, tu&eacute; en Turquie, une longue lettre. Comme toutes les
+jeunes filles, elle avait toujours caress&eacute; un r&ecirc;ve, celui de voir Julie
+devenir sa belle-soeur. Cette lettre &eacute;tait ainsi con&ccedil;ue:</p>
+
+<p>&laquo;Ch&egrave;re et tendre amie, les chagrins sont, je le vois, la part de chacun
+en ce monde. Votre perte est si cruelle que je ne puis la comprendre
+autrement que comme une gr&acirc;ce particuli&egrave;re du Seigneur, qui, dans son
+amour pour vous et votre excellente m&egrave;re, tient &agrave; vous &eacute;prouver! Ah!
+ch&egrave;re amie, la religion, la religion seule, peut, je ne dis point nous
+consoler, mais nous sauver du d&eacute;sespoir; elle peut seule nous expliquer
+ce qui sans son aide reste imp&eacute;n&eacute;trable &agrave; l'homme; pourquoi Dieu
+appelle-t-il justement &agrave; lui des &ecirc;tres bons, nobles, heureux, et qui
+font le bonheur des autres, tandis que les &ecirc;tres m&eacute;chants, nuisibles,
+continuent &agrave; vivre et &agrave; &ecirc;tre un fardeau pour tous? La premi&egrave;re mort que
+j'ai vue a &eacute;t&eacute; celle de ma ch&egrave;re belle-soeur... elle produisit sur moi
+une impression profonde, et je ne l'oublierai jamais! Comme vous, qui
+demandez aujourd'hui au sort pourquoi votre charmant fr&egrave;re vous a &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;, je me demandais aussi alors pourquoi Lise, ce pauvre ange, dont
+toutes les pens&eacute;es &eacute;taient la puret&eacute; m&ecirc;me, nous avait quitt&eacute;s. Et que
+vous dirai-je, mon amie? Cinq ans se sont &eacute;coul&eacute;s depuis lors, et ma
+faible intelligence commence seulement &agrave; p&eacute;n&eacute;trer le myst&egrave;re de sa
+mort; j'y vois un t&eacute;moignage manifeste de la mis&eacute;ricorde infinie de
+Dieu, dont tous les actes, trop souvent incompris, sont les preuves
+constantes de l'amour sans bornes qu'il porte &agrave; sa cr&eacute;ature. Il me
+semble que dans son ang&eacute;lique puret&eacute; elle aurait manqu&eacute; de la force
+n&eacute;cessaire pour remplir dignement ses devoirs de m&egrave;re, tandis, que comme
+&eacute;pouse elle a &eacute;t&eacute; irr&eacute;prochable. Elle aura sans doute obtenu l&agrave;-haut une
+place que je n'ose esp&eacute;rer pour moi et, nous a laiss&eacute;, &agrave; mon fr&egrave;re
+surtout, le plus tendre regret et le plus doux souvenir. Sans parler de
+ce qu'elle y aura gagn&eacute;, cette mort si pr&eacute;coce, si effrayante, a eu,
+malgr&eacute; son amertume, la plus bienfaisante influence sur le prince Andr&eacute;
+et sur moi! Ces pens&eacute;es, que j'aurais chass&eacute;es avec terreur &agrave; cette
+&eacute;poque fatale, ne se sont d&eacute;velopp&eacute;es en moi que plus tard, et &agrave; pr&eacute;sent
+leur clart&eacute; a dissip&eacute; le doute dans mon coeur. Je vous &eacute;cris tout cela,
+ch&egrave;re amie, pour qu'&agrave; votre tour vous ouvriez vos yeux et votre &acirc;me &agrave; la
+v&eacute;rit&eacute; &eacute;vang&eacute;lique, qu'est devenue la r&egrave;gle de ma vie. Il ne tombe pas
+un cheveu de notre t&ecirc;te sans la volont&eacute; de Dieu, et sa volont&eacute; est
+guid&eacute;e par un amour sans limites, qui ne veut que notre bien dans toutes
+les circonstances de notre vie.</p>
+
+<p>&laquo;Vous voulez savoir si nous passons l'hiver prochain &agrave; Moscou? Je ne le
+pense pas, et, malgr&eacute; toute la joie que j'aurais &agrave; vous voir, je ne le
+d&eacute;sire point: Buonaparte en est la cause! Vous voil&agrave; bien &eacute;tonn&eacute;e, mais
+voici l'explication: la sant&eacute; de mon p&egrave;re faiblit visiblement; il ne
+peut supporter la moindre contradiction, et son irascibilit&eacute; naturelle
+est surtout excit&eacute;e par la politique. Il ne peut admettre que Buonaparte
+soit devenu l'&eacute;gal de tous les souverains de l'Europe et du petit-fils
+de la grande Catherine en particulier. Je suis, comme toujours, fort
+indiff&eacute;rente &agrave; ce qui se passe dans le monde, mais les conversations de
+mon p&egrave;re avec Michel Ivanovitch m'ont mise au courant de la politique et
+des honneurs rendus &agrave; Buonaparte, auquel Lissy-Gory seul me para&icirc;t
+persister &agrave; refuser le titre de grand homme et d'Empereur des Fran&ccedil;ais.
+Aussi, gr&acirc;ce aux opinions de mon p&egrave;re, gr&acirc;ce &agrave; son franc parler qui ne
+s'embarrasse de personne, gr&acirc;ce aux violentes discussions qui en
+seraient l'in&eacute;vitable cons&eacute;quence, pr&eacute;voit-il qu'il aurait &agrave; Moscou des
+d&eacute;sagr&eacute;ments qui lui en rendraient le s&eacute;jour difficile. Le bon r&eacute;sultat
+du traitement qu'il a entrepris se trouverait d&eacute;truit, je le crains, par
+sa haine contre Buonaparte. Du reste, tout se d&eacute;cidera sous peu. Rien
+n'est chang&eacute; dans notre int&eacute;rieur, sauf que l'absence de mon fr&egrave;re s'y
+fait vivement sentir. Je vous ai d&eacute;j&agrave; &eacute;crit qu'il &eacute;tait devenu tout
+autre. Repris son malheur, il n'est pour ainsi dire revenu &agrave; la vie que
+maintenant; bon, tendre, affectueux, c'est un coeur d'or, et je ne lui
+connais point d'&eacute;gal. Il a compris que sa vie ne pouvait &ecirc;tre finie,
+mais, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, sa sant&eacute; s'est affaiblie au profit du moral, qui
+s'est relev&eacute;. Il est maigri, nerveux... et je m'en inqui&egrave;te! Aussi ai-je
+fort approuv&eacute; son voyage, et j'esp&egrave;re qu'il se r&eacute;tablira. Vous me dites
+qu'il a fait sensation &agrave; P&eacute;tersbourg, qu'il y est cit&eacute; comme un des
+jeunes gens les plus distingu&eacute;s, les plus intelligents et les plus
+travailleurs. Je n'en ai jamais dout&eacute;, et vous excuserez cet orgueil de
+soeur, justifi&eacute; par le bien qu'il a su r&eacute;pandre autour de lui, tant
+parmi ses paysans que parmi la noblesse de notre district: ces &eacute;loges
+lui revenaient donc de droit. Je suis fort &eacute;tonn&eacute;e des inventions qui
+ont cours chez vous et qui parviennent de l&agrave; &agrave; Moscou, sur son mariage,
+par exemple, avec la petite Rostow. Je ne crois pas qu'Andr&eacute; se d&eacute;cide
+jamais &agrave; se marier; en tout cas, ce n'est pas la petite Rostow qu'il
+choisirait. Je sais, quoi qu'il n'en parle point, que le souvenir de sa
+femme est profond&eacute;ment enracin&eacute; dans son coeur, et il ne voudra jamais
+remplacer sa ch&egrave;re d&eacute;funte, ni donner une belle-m&egrave;re &agrave; notre petit ange;
+la jeune fille en question n'est pas de celles qui pourraient lui plaire
+et lui convenir comme femme; &agrave; vous dire vrai, je ne le d&eacute;sire pas. Mais
+j'ai honte de mon bavardage; me voil&agrave; &agrave; la fin de la seconde feuille.
+Adieu, ch&egrave;re amie; que Dieu vous ait en sa sainte et puissante garde!
+Mon aimable compagne Mlle Bourrienne vous embrasse.</p>
+
+<p>&laquo;Marie.&raquo;</p>
+
+
+<h3>XXVI</h3>
+
+
+<p>La princesse Marie re&ccedil;ut dans le courant de l'&eacute;t&eacute; une lettre de son
+fr&egrave;re, dat&eacute;e de Suisse; Andr&eacute; lui faisait part de la nouvelle impr&eacute;vue
+et surprenante de son engagement avec la jeune comtesse Rostow. Cette
+lettre respirait l'amour le plus exalt&eacute; et t&eacute;moignait la confiance la
+plus affectueuse et la plus tendre envers Natacha. Il lui avouait
+n'avoir jamais aim&eacute; comme il aimait &agrave; pr&eacute;sent, n'avoir jamais compris la
+vie jusque-l&agrave;, et terminait en lui demandant pardon de lui avoir fait un
+myst&egrave;re de ses intentions, lors de son s&eacute;jour &agrave; Lissy-Gory, bien qu'il
+en e&ucirc;t parl&eacute; &agrave; son p&egrave;re; mais il avait craint, disait-il, de la voir
+user trop t&ocirc;t de son influence sur ce dernier, pour en obtenir son
+consentement, car dans ce cas l'irritation caus&eacute;e pas ses tentatives
+infructueuses serait in&eacute;vitablement retomb&eacute;e de tout son poids sur elle
+seule.</p>
+
+<p>&laquo;La chose &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;crivait-il, n'&eacute;tait pas encore aussi m&ucirc;rement
+d&eacute;cid&eacute;e que maintenant, car mon p&egrave;re m'avait fix&eacute; le terme d'un an; six
+mois se sont &eacute;coul&eacute;s, et ma d&eacute;cision reste in&eacute;branlable. Si les m&eacute;decins
+et leurs traitements ne me retenaient aux eaux, je serais revenu aupr&egrave;s
+de vous, mais mon retour est remis &agrave; trois mois. Tu connais les rapports
+qui existent entre mon p&egrave;re et moi. Je ne lui demande rien, j'ai &eacute;t&eacute; et
+serai toujours ind&eacute;pendant, mais agir contrairement &agrave; sa volont&eacute;,
+m&eacute;riter par l&agrave; sa col&egrave;re lorsqu'il lui reste peut-&ecirc;tre si peu de temps &agrave;
+vivre, m'enl&egrave;verait la moiti&eacute; de mon bonheur. Je lui &eacute;cris de nouveau;
+choisis donc, je t'en supplie, l'instant favorable, remets-lui ma
+lettre, et informe-moi comment il l'aura accept&eacute;e, ce qu'il en pense, et
+s'il y a quelque espoir de lui voir avancer le terme de trois mois.&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s bien des h&eacute;sitations et bien des pri&egrave;res au bon Dieu, la princesse
+Marie fit ce qu'il lui demandait.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;cris &agrave; ton fr&egrave;re, lui r&eacute;pondit son p&egrave;re apr&egrave;s avoir pris connaissance
+de la lettre et sans se f&acirc;cher, qu'il patiente jusqu'&agrave; ma mort... ce ne
+sera pas long, et cela lui d&eacute;liera les mains!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie essaya une timide objection; mais il l'interrompit en
+haussant la voix:</p>
+
+<p>&laquo;Marie-toi, marie-toi, mon cher... belle parent&eacute;, ma foi! Sont-ils des
+gens d'esprit? hein!... riches? hein!... Une jolie belle-m&egrave;re &agrave; donner &agrave;
+Nicolouchka! &Eacute;cris-lui de l'&eacute;pouser demain s'il en a tellement envie, et
+moi j'&eacute;pouserai la Bourrienne!... ha, ha! Alors lui en aura une aussi...
+de belle-m&egrave;re! Seulement, comme j'ai assez de femmes dans la maison, il
+me fera le plaisir d'aller vivre ailleurs, tu d&eacute;m&eacute;nageras chez lui... &agrave;
+la gr&acirc;ce de Dieu, par la gel&eacute;e, par la gel&eacute;e!...&raquo;</p>
+
+<p>Il ne fut plus jamais question de ce sujet apr&egrave;s cette violente sortie,
+mais le d&eacute;pit caus&eacute; par la faiblesse de son fils se trahissait &agrave; tout
+moment dans les relations du p&egrave;re avec sa fille; un nouveau th&egrave;me
+d'in&eacute;puisables plaisanteries s'&eacute;tait ajout&eacute; aux anciens: le th&egrave;me de la
+belle-m&egrave;re et de son penchant personnel pour la jeune Fran&ccedil;aise.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi ne l'&eacute;pouserais-je pas? disait-il souvent. Elle fera une
+charmante princesse!...&raquo;</p>
+
+<p>Et Marie s'aper&ccedil;ut enfin avec stupeur que les attentions de son p&egrave;re
+envers Mlle Bourrienne avaient pris un nouveau caract&egrave;re, et qu'il
+trouvait du plaisir &agrave; passer de longues heures aupr&egrave;s d'elle. Elle
+rendit compte &agrave; son fr&egrave;re du triste r&eacute;sultat de sa d&eacute;marche, en lui
+faisant toutefois esp&eacute;rer qu'elle r&eacute;ussirait &agrave; obtenir le consentement
+du vieux prince.</p>
+
+<p>Le petit Nicolas, Andr&eacute; et la religion &eacute;taient les seules joies, les
+seules consolations de la princesse Marie; mais, ayant, comme chacun
+ici-bas, besoin d'aspirations toutes personnelles, elle caressait dans
+le fin fond de son coeur un r&ecirc;ve, une esp&eacute;rance myst&eacute;rieuse qui la
+soutenait dans la vie et que les p&egrave;lerins qu'elle recevait &agrave; l'insu de
+son p&egrave;re avaient contribu&eacute; &agrave; d&eacute;velopper en elle. Plus elle vivait, plus
+elle &eacute;tudiait la vie, et plus elle s'&eacute;tonnait de l'aveuglement de ceux
+qui cherchent sur la terre la satisfaction de leurs d&eacute;sirs, de ceux qui
+souffrent, qui travaillent, qui luttent, qui se font mutuellement du mal
+&agrave; la poursuite de ce mirage insaisissable, imaginaire et plein de
+tentations coupables, qu'on appelle le bonheur! Ne voyait-elle pas son
+fr&egrave;re, qui avait aim&eacute; sa femme, essayer de l'atteindre en aimant une
+autre femme, et son p&egrave;re s'opposer avec col&egrave;re &agrave; ce choix qui lui
+paraissait trop modeste?... Tous souffraient les uns par les autres, et
+ils perdaient leur &acirc;me immortelle pour obtenir des jouissances qui
+passent comme un &eacute;clair. Non seulement nous ne le savons que trop par
+nous-m&ecirc;mes, mais J&eacute;sus-Christ, le Fils de Dieu descendu sur la terre,
+nous a d&eacute;montr&eacute; que la vie n'est qu'un passage, une &eacute;preuve, et
+cependant nous nous y acharnons apr&egrave;s le bonheur! Personne n'a donc
+compris cette v&eacute;rit&eacute;, se disait la princesse Marie, personne, except&eacute;
+ces pauvres cr&eacute;atures du bon Dieu qui, la besace sur le dos, viennent &agrave;
+moi par l'escalier d&eacute;rob&eacute; pour &eacute;viter mon p&egrave;re, non par crainte des
+mauvais traitements, mais afin de ne pas l'induire en tentation!
+Abandonner famille et patrie, renoncer aux biens de ce monde, ne
+s'attacher &agrave; rien ni &agrave; personne, errer de lieu en lieu sous un nom
+d'emprunt, v&ecirc;tu de la bure du p&egrave;lerin, ne point faire de mal, mais
+prier, prier toujours pour ceux qui pers&eacute;cutent comme pour ceux qui
+prot&egrave;gent: voil&agrave; le vrai, voil&agrave; la vie dans sa plus haute acception!</p>
+
+<p>Parmi les femmes vou&eacute;es &agrave; cette existence errante, il y en avait une
+qui inspirait &agrave; la princesse Marie un int&eacute;r&ecirc;t tout particulier. C'&eacute;tait
+une certaine F&eacute;dociouchka, petite, gr&ecirc;l&eacute;e, &acirc;g&eacute;e de cinquante ans
+environ, et qui depuis trente ans marchait toujours pieds nus et portait
+un cilice. Un soir que, &agrave; la faible lueur de la lampe des images, elle
+&eacute;coutait le r&eacute;cit des p&eacute;r&eacute;grinations de sa prot&eacute;g&eacute;e, la pens&eacute;e que
+celle-ci avait seule trouv&eacute; la v&eacute;ritable voie s'empara si violemment de
+la princesse Marie, qu'elle r&eacute;solut au fond de son coeur de suivre son
+exemple. Longtemps apr&egrave;s le d&eacute;part de F&eacute;dociouchka, elle resta plong&eacute;e
+dans ses r&eacute;flexions et d&eacute;cida, malgr&eacute; l'&eacute;tranget&eacute; de cette r&eacute;solution,
+qu'elle devait, elle aussi, vivre de cette vie. Gonflant ce d&eacute;sir &agrave; son
+confesseur, le moine Hyacinthe, elle obtint son approbation, et,
+pr&eacute;textant un cadeau &agrave; faire l'une de ces voyageuses, elle s'offrit &agrave;
+elle-m&ecirc;me le costume complet, la chemise de bure, les chaussures
+natt&eacute;es, le caftan et le grand mouchoir de laine noire. Arr&ecirc;t&eacute;e devant
+la bienheureuse armoire qui contenait ces effets, elle se demandait
+souvent, avec h&eacute;sitation, si le moment n'&eacute;tait pas d&eacute;j&agrave; venu mettre son
+projet &agrave; ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Que de fois elle avait &eacute;t&eacute; tent&eacute;e de tout abandonner et de s'enfuir avec
+ces femmes, dont les r&eacute;cits na&iuml;fs, r&eacute;p&eacute;t&eacute;s machinalement et &agrave; sati&eacute;t&eacute;,
+avaient le don d'exciter son enthousiasme, en lui laissant entrevoir un
+sens profond et myst&eacute;rieux! Elle se voyait d&eacute;j&agrave; cheminant avec
+F&eacute;dociouchka sur une route poudreuse, le b&acirc;ton &agrave; la main, v&ecirc;tues toutes
+deux de grossiers haillons, portant un petit sac sur les &eacute;paules, et
+tra&icirc;nant leur vie errante, de p&egrave;lerinage en p&egrave;lerinage, d&eacute;tach&eacute;es de
+tout, ne ressentant ni envie, ni amour humain, ni d&eacute;sirs!</p>
+
+<p>&laquo;Je m'arr&ecirc;terai, pensait-elle, je prierai, et puis, sans me permettre de
+m'attacher &agrave; un endroit, d'y aimer... j'irai plus loin, j'irai ainsi
+jusqu'&agrave; ce que mes pieds se refusent &agrave; me porter; alors je me coucherai
+pour mourir n'importe o&ugrave;, et je trouverai enfin ce refuge de paix o&ugrave; il
+n'y a ni douleur ni regrets, o&ugrave; r&egrave;gnent la joie et la b&eacute;atitude
+&eacute;ternelles!&raquo;</p>
+
+<p>Mais, &agrave; la vue de son p&egrave;re et de l'enfant, ses r&eacute;solutions
+faiblissaient, et, versant en secret des larmes am&egrave;res, elle s'accusait
+d'&ecirc;tre une grande p&eacute;cheresse et de les aimer tous deux plus que Dieu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>La Bible nous apprend que le bonheur de l'homme avant sa chute
+consistait dans l'absence de travail. Cette m&ecirc;me pr&eacute;disposition se
+retrouve dans l'homme d&eacute;chu, mais il ne saurait &ecirc;tre inactif, non
+seulement &agrave; cause de l'anath&egrave;me qui p&egrave;se sur lui et qui l'oblige &agrave;
+gagner son pain &agrave; la sueur de son front, mais encore par suite de
+l'essence m&ecirc;me de sa nature morale. Une voix secr&egrave;te l'avertit qu'il
+devient coupable en s'abandonnant &agrave; la paresse, et cependant s'il
+pouvait, en restant oisif, &ecirc;tre utile et remplir son devoir, il
+jouirait certainement de l'une des conditions du bonheur primitif. C'est
+cependant ainsi que toute une classe de la soci&eacute;t&eacute;, celle des
+militaires, vit dans une oisivet&eacute; relative, qui leur est d'autant plus
+permise qu'elle leur est impos&eacute;e, et qui a toujours &eacute;t&eacute; pour eux le
+grand attrait du service.</p>
+
+<p>Depuis l'ann&eacute;e 1807, Nicolas Rostow en savourait toutes les jouissances
+dans le m&ecirc;me r&eacute;giment, et commandait l'escadron que Denissow lui avait
+pass&eacute;.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait devenu un bon gar&ccedil;on, avec les formes un peu rudes, que ses
+connaissances de Moscou auraient peut-&ecirc;tre trouv&eacute;es &laquo;mauvais genre&raquo;;
+mais, estim&eacute; et aim&eacute; comme il l'&eacute;tait de ses camarades, de ses
+inf&eacute;rieurs et de ses chefs, son sort le satisfaisait pleinement. Seules
+les fr&eacute;quentes lettres qu'il avait re&ccedil;ues en dernier lieu de sa m&egrave;re,
+des lettres pleines de dol&eacute;ances sur l'&eacute;tat pr&eacute;caire des finances de la
+famille, o&ugrave; elle l'engageait &agrave; revenir faire la joie de ses vieux
+parents, troublaient sa qui&eacute;tude habituelle.</p>
+
+<p>Il pressentait avec terreur qu'on voulait l'arracher &agrave; ce milieu o&ugrave;, &agrave;
+l'abri de tous les soucis de l'existence, il vivait si doucement et si
+tranquillement; il pressentait que, t&ocirc;t ou tard, il serait forc&eacute; de
+rentrer dans ce d&eacute;dale d'affaires embrouill&eacute;es, de comptes &agrave; r&eacute;viser, de
+querelles, d'intrigues, de rapports avec le monde ext&eacute;rieur, auquel se
+joignaient encore l'amour de Sonia et la promesse qu'il lui avait faite.
+Tout cela l'effrayait; c'&eacute;tait confus, enchev&ecirc;tr&eacute;, difficile, et rendait
+ses r&eacute;ponses, qui commen&ccedil;aient par: &laquo;Ma ch&egrave;re maman,&raquo; et se terminaient
+par les mots consacr&eacute;s: &laquo;Votre ob&eacute;issant fils,&raquo; froides et muettes sur
+ses intentions. En 1810, on lui apprit que Natacha &eacute;tait fianc&eacute;e &agrave;
+Bolkonsky, et que le mariage, n'ayant pas encore obtenu l'approbation du
+vieux prince, &eacute;tait remis &agrave; un an. Cette nouvelle chagrina Rostow; il
+voyait avec peine Natacha quitter le nid paternel, car elle &eacute;tait sa
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e, et il regrettait vivement, &agrave; son point de vue de hussard, de
+n'avoir pas &eacute;t&eacute; l&agrave; pour donner &agrave; entendre &agrave; Bolkonsky que cette alliance
+n'&eacute;tait pas d&eacute;j&agrave; un si grand honneur, et que, si son amour &eacute;tait
+sinc&egrave;re, il devait pouvoir se passer du consentement de son maniaque de
+p&egrave;re. Demanderait-il un cong&eacute; pour revoir Natacha? Il h&eacute;sita, car
+c'&eacute;tait l'&eacute;poque des manoeuvres, et la perspective peu rassurante des
+complications qui l'attendaient le d&eacute;cida &agrave; rester; mais, dans le
+courant du printemps, il re&ccedil;ut une nouvelle lettre de sa m&egrave;re, une
+lettre &eacute;crite &agrave; l'insu de son mari, dans laquelle elle le suppliait de
+les rejoindre: leur &eacute;tat de fortune exigeait qu'il s'en occup&acirc;t,
+autrement tout serait vendu &agrave; l'encan, et on se trouverait sur la
+paille! Le comte, par bont&eacute; et par faiblesse, avait une confiance
+absolue en Mitenka, qui le trompait comme les autres, si bien que tout
+s'en allait &agrave; la d&eacute;rive: &laquo;Au nom du ciel, viens &agrave; notre secours sans
+plus tarder, si tu tiens &agrave; mettre un terme &agrave; notre malheureuse
+situation.&raquo;</p>
+
+<p>Cette lettre eut le r&eacute;sultat d&eacute;sir&eacute;: Nicolas comprit, avec le bon sens
+des intelligences moyennes, qu'il n'y avait plus &agrave; balancer et qu'il
+fallait partir!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s sa sieste habituelle de l'apr&egrave;s-midi, il fit seller son vieux
+Mars, un &eacute;talon vicieux qu'il n'avait pas mont&eacute; depuis quelque temps,
+l'enfourcha, et, le ramenant tout en sueur quelques heures plus tard,
+il annon&ccedil;a &agrave; Lavrouchka, devenu son serviteur, et &agrave; ses camarades
+rassembl&eacute;s chez lui, qu'il allait demander un cong&eacute; pour revoir ses
+parents. S'&eacute;loigner avant de savoir s'il serait promu au grade de
+capitaine ou d&eacute;cor&eacute; de Sainte-Anne pour les derni&egrave;res manoeuvres, cela
+lui semblait aussi &eacute;trange que de se dire qu'il partirait sans avoir
+vendu au comte Goloukhovsky la tro&iuml;ka de chevaux rouans que le comte lui
+marchandait depuis des semaines et que lui, Rostow, avait pari&eacute; vendre
+deux mille roubles. Ainsi donc il n'assisterait pas au bal donn&eacute; par les
+hussards &agrave; Pani Pchasdetzka, pour faire la nique aux uhlans qui venaient
+de f&ecirc;ter Pani Borjozovska. Quelle tristesse enfin de quitter ce milieu
+si tranquille pour se retrouver en plein d&eacute;sordre et en plein d&eacute;sarroi!
+Le cong&eacute; lui fut accord&eacute;. Ses camarades de r&eacute;giment et de brigade lui
+offrirent un d&icirc;ner, &agrave; quinze roubles par t&ecirc;te, avec musique et choeurs;
+Rostow et le major Bassow dans&egrave;rent le &laquo;tr&eacute;pak&raquo;; les officiers, plus
+gris les uns que les autres, le bern&egrave;rent, l'embrass&egrave;rent et le
+laiss&egrave;rent choir; les soldats du 3&egrave;me escadron en firent autant en
+criant hourra! puis ils le couch&egrave;rent dans son tra&icirc;neau, et on lui fit
+escorte jusqu'au premier relais.</p>
+
+<p>Pendant la premi&egrave;re moiti&eacute; de son voyage, de Krementchoug &agrave; Kiew, Rostow
+fut tout entier &agrave; son escadron, mais plus il avan&ccedil;ait, plus la tro&iuml;ka de
+ses chevaux rouans et la figure du mar&eacute;chal des logis s'effa&ccedil;aient
+insensiblement de son esprit, pour c&eacute;der la place &agrave; une curiosit&eacute;
+inqui&egrave;te. Que trouverait-il &agrave; Otradno&euml;, qu'il entrevoyait de plus en
+plus nettement &agrave; mesure qu'il s'en rapprochait? On aurait dit que cette
+sensation toute morale &eacute;tait soumise chez lui &agrave; la loi qui r&eacute;git la
+chute des corps; parvenu au dernier relais, il donna trois roubles de
+pourboire au postillon, et, une fois arriv&eacute; devant le perron, il sauta
+d'un bond hors de son tra&icirc;neau, avec une &eacute;motion indicible.</p>
+
+<p>Lorsque la premi&egrave;re ivresse du retour se fut calm&eacute;e, il ressentit ce
+malaise ind&eacute;finissable que laisse apr&egrave;s elle la froide r&eacute;alit&eacute;, toujours
+au-dessous de ce qu'on peut en attendre, et il se prit m&ecirc;me &agrave; regretter
+la h&acirc;te fi&eacute;vreuse qu'il avait mise &agrave; son voyage, puisqu'il ne trouvait
+aupr&egrave;s des siens aucune nouvelle jouissance. Peu &agrave; peu, cependant,
+Nicolas se r&eacute;habitua &agrave; cet int&eacute;rieur de famille o&ugrave; presque rien n'&eacute;tait
+chang&eacute;. P&egrave;re et m&egrave;re avaient vieilli; une vague inqui&eacute;tude, une certaine
+m&eacute;sintelligence, inconnues jusque-l&agrave; et caus&eacute;es par leurs embarras
+d'argent, se trahissaient dans leurs rapports entre eux. Sonia avait
+vingt ans; sa beaut&eacute; &eacute;tait en pleine fleur, elle ne pouvait plus
+embellir, et, telle qu'elle &eacute;tait, elle charmait tous les regards.
+Depuis le retour de Nicolas, tout parlait en elle de bonheur et d'amour,
+et cet amour si fid&egrave;le, si d&eacute;vou&eacute;, comblait de joie le hussard. P&eacute;tia et
+Natacha le surprirent par le changement qui s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; en eux; le
+petit gar&ccedil;on, qui venait d'avoir treize ans, &eacute;tait joli de figure,
+grandi, intelligent, espi&egrave;gle, et sa voix commen&ccedil;ait &agrave; muer. La
+transformation de Natacha le frappa davantage, et, tout en la suivant
+des yeux, il lui disait en riant:</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu bien que tu n'es plus toi?</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je donc enlaidie?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, et quelle dignit&eacute;, madame la princesse! ajouta-t-il
+tout bas.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui,&raquo; dit-elle joyeusement; et elle lui raconta aussit&ocirc;t tout son
+roman avec le prince Andr&eacute;, depuis l'apparition du prince &agrave; Otradno&euml;. En
+lui montrant sa derni&egrave;re lettre, elle lui dit:</p>
+
+<p>&laquo;Es-tu content? Quant &agrave; moi, je suis si heureuse et me sens si calme!</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfait, reprit Nicolas, c'est un charmant homme; en es-tu au
+moins bien &eacute;prise?</p>
+
+<p>&mdash;Que te dirai-je? Je l'ai &eacute;t&eacute; de Boris, de mon professeur de chant, de
+Denissow, mais ceci ne ressemble en rien &agrave; tout Je reste. Je suis
+tranquille, je me sens sur la terre ferme. Je vois qu'on ne saurait &ecirc;tre
+meilleur que lui, et je suis contente... ce n'est plus la m&ecirc;me chose
+qu'autrefois!&raquo;</p>
+
+<p>Nicolas lui exprima son d&eacute;plaisir sur le retard apport&eacute; au mariage, et
+Natacha lui r&eacute;pondit que c'&eacute;tait indispensable, qu'elle-m&ecirc;me avait
+insist&eacute; pour que cela f&ucirc;t ainsi, d&eacute;sirant avant tout ne pas entrer dans
+la famille de son fianc&eacute; contre la volont&eacute; de son p&egrave;re. &laquo;Tu n'y
+comprends rien,&raquo; ajouta-t-elle. Nicolas lui donna raison et se tut.</p>
+
+<p>En l'&eacute;tudiant &agrave; son insu, il ne parvenait pas &agrave; d&eacute;couvrir chez elle la
+moindre trace de la douleur d'une amoureuse fianc&eacute;e qui pleure l'absence
+de son futur. D'humeur &eacute;gale et gaie, son caract&egrave;re &eacute;tait le m&ecirc;me que
+par le pass&eacute;, et il en arrivait &agrave; douter que son mariage f&ucirc;t aussi
+d&eacute;finitivement arr&ecirc;t&eacute; qu'elle voulait bien le dire, d'autant plus qu'il
+ne les avait jamais vus ensemble, elle et le prince Andr&eacute;, et il
+commen&ccedil;ait &agrave; croire que quelque chose, sans qu'il p&ucirc;t dire quoi,
+clochait dans ce projet d'union. Pourquoi ce retard, pourquoi n'avait-on
+point fait de fian&ccedil;ailles? Comme il en causait un jour &agrave; coeur ouvert
+avec sa m&egrave;re, il fut tout surpris et presque satisfait de voir qu'au
+fond de son coeur elle partageait sa fa&ccedil;on de penser, et que cet avenir
+ne lui inspirait pas de s&eacute;curit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Figure-toi, lui dit-elle en lui montrant la lettre du prince Andr&eacute;,
+avec ce ton f&acirc;ch&eacute; que presque toutes les m&egrave;res prennent involontairement
+lorsqu'elles parlent du bonheur futur de leur fille, figure-toi qu'il
+&eacute;crit qu'il ne peut revenir avant d&eacute;cembre. Qu'est-ce qui peut le
+retenir aussi longtemps? Il est malade, bien s&ucirc;r, car sa sant&eacute; est loin
+d'&ecirc;tre bonne. N'en dis rien au moins &agrave; Natacha: tant mieux qu'elle soit
+gaie, ce sont derniers beaux jours de jeune fille, et, lorsqu'elle
+re&ccedil;oit de ses lettres, je vois bien ce qui se passe en elle! Du reste,
+qui sait? c'est un parfait galant homme, et, Dieu aidant, elle sera
+heureuse!...&raquo; Ainsi se terminaient chaque fois les dol&eacute;ances de la
+comtesse.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>&Agrave; la suite de cette conversation, Nicolas resta triste et pr&eacute;occup&eacute;
+pendant quelques jours. L'in&eacute;vitable n&eacute;cessit&eacute; qui s'imposait &agrave; lui,
+pour complaire &agrave; sa m&egrave;re, d'entrer dans les ennuyeux d&eacute;tails de
+l'administration des biens, le tourmentait au del&agrave; de toute expression;
+aussi r&eacute;solut-il, le surlendemain de son arriv&eacute;e, d'en finir sans plus
+tarder et d'avaler au plus t&ocirc;t cette am&egrave;re pilule. Les sourcils fronc&eacute;s
+et la mine renfrogn&eacute;e, il se dirigea, sans r&eacute;pondre aux questions qu'on
+lui adressait, vers l'aile du ch&acirc;teau habit&eacute;e par Mitenka et lui demanda
+&agrave; voir les &laquo;comptes de toute la fortune&raquo;. Ce qu'&eacute;taient ces &laquo;comptes de
+toute la fortune&raquo;, Nicolas lui-m&ecirc;me l'ignorait, et Mitenka, terrifi&eacute; et
+stup&eacute;fait, ne le savait pas davantage; aussi ses explications
+furent-elles des plus embrouill&eacute;es. Le starosta, l'adjoint du maire du
+village et le starosta provincial, qui attendaient dans l'antichambre,
+entendirent tout &agrave; coup, avec effroi, mais non sans une certaine
+satisfaction, les &eacute;clats de voix du jeune comte, qui devenaient de plus
+en plus violents et qui &eacute;taient accompagn&eacute;s d'une vol&eacute;e d'injures
+tombant dru comme gr&ecirc;le:</p>
+
+<p>&laquo;Brigand, cr&eacute;ature ingrate, chien que tu es, je t'assommerai!&raquo; etc.</p>
+
+<p>Puis, &agrave; la satisfaction et &agrave; l'effroi toujours croissants des auditeurs,
+ils virent Nicolas, la figure rouge de col&egrave;re, les yeux inject&eacute;s de
+sang, tra&icirc;ner Mitenka par le collet et le pousser au dehors &agrave; grands
+coups de pied et de genou, tout en lui criant &agrave; tue-t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Va-t'en, mis&eacute;rable, va-t'en, d&eacute;barrasse-moi de ta pr&eacute;sence!</p>
+
+<p>Mitenka, lanc&eacute; en avant, d&eacute;gringola les six marches du perron pour
+aller tomber dans un massif (ce massif &eacute;tait le refuge habituel et
+inviolable des gens d'Otradno&euml;, quand ils se trouvaient en faute; le
+r&eacute;gisseur lui-m&ecirc;me, quand il revenait gris de la ville, profitait
+parfois de cet asile protecteur, et bien d'autres comme lui en avaient
+&eacute;prouv&eacute; la vertu).</p>
+
+<p>La femme et la belle-soeur de Mitenka, avec des figures boulevers&eacute;es,
+entr'ouvrirent la porte de leur chambre, d'o&ugrave; s'&eacute;chappait la vapeur d'un
+samovar et o&ugrave; se dressait un grand lit, sur lequel s'&eacute;talait une
+couverture piqu&eacute;e compos&eacute;e de chiffons d'&eacute;toffes de toutes couleurs.
+Rostow passa, haletant, devant elles, et s'achemina r&eacute;solument vers la
+maison.</p>
+
+<p>La comtesse ne tarda pas &agrave; apprendre, par les femmes de chambre, ce qui
+venait de se passer, et en tira la conclusion rassurante que leurs
+affaires s'arrangeraient sans peine; mais, s'inqui&eacute;tant de l'impression
+que cette sc&egrave;ne avait pu produire sur son fils, elle alla &agrave; plusieurs
+reprises coller l'oreille &agrave; porte de sa chambre, o&ugrave; elle l'entrevit
+fumant silencieusement une pipe.</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu, mon ami, dit en souriant le lendemain matin le vieux comte &agrave;
+son fils; tu t'es emport&eacute; &agrave; tort, Mitenka m'a tout cont&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais bien, pensa Nicolas, que je ne tirerais rien au clair, dans
+ce monde de fous.</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui en as voulu de ne pas avoir inscrit les sept cents roubles,
+mais ils le sont dans le total... tu n'as pas regard&eacute; la page suivante.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez, mon p&egrave;re, c'est un voleur, un mis&eacute;rable, je le sais, et ce
+que j'ai fait est bien fait... mais, si vous le d&eacute;sirez, je ne lui en
+reparlerai plus.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon &acirc;me, non, je t'en supplie, occupe-toi des affaires, je suis
+vieux, et...&raquo; Le comte s'arr&ecirc;ta embarrass&eacute;; il savait mieux que personne
+qu'il &eacute;tait un mauvais administrateur, et responsable par cons&eacute;quent,
+devant ses enfants, des fautes qu'il commettait, mais incapable de les
+r&eacute;parer.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis plus ignorant que vous dans tout cela; ainsi donc, mon p&egrave;re,
+pardonnez-moi si ma conduite vous a f&acirc;ch&eacute;.... Que le diable emporte tous
+les paysans et l'argent et les totaux inscrits sur &laquo;les pages
+suivantes&raquo;! Je savais bien ce qu'autrefois signifiait &laquo;paroli &agrave; six
+lev&eacute;es&raquo;; mais, quant aux reports d'une page &agrave; une autre, je n'y
+comprends goutte!&raquo; Et il se jura &agrave; lui-m&ecirc;me de ne plus se m&ecirc;ler de rien.
+Un jour cependant, sa m&egrave;re lui demanda conseil; elle avait une lettre de
+change de deux mille roubles qu'elle avait pr&ecirc;t&eacute;s dans le temps &agrave; Anna
+Mikha&iuml;lovna. Comment agirait-il en cette circonstance?</p>
+
+<p>&laquo;C'est tout simple, lui dit Nicolas, puisque vous me permettez de vous
+donner mon avis. Je n'aime ni Anna Mikha&iuml;lovna, ni Boris, mais ils ont
+&eacute;t&eacute; trait&eacute;s par nous en amis, et ils sont pauvres. Voil&agrave; donc ce qu'il
+nous reste &agrave; faire!&raquo; Et il d&eacute;chira la lettre de change devant sa vieille
+m&egrave;re, qui en sanglota de joie. &Agrave; dater de ce jour, Nicolas, pour occuper
+ses loisirs, se passionna pour la chasse &agrave; courre, &eacute;tablie chez eux sur
+un tr&egrave;s grand pied.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Les premi&egrave;res gel&eacute;es blanches emprisonnaient sous leurs minces couches
+la terre tremp&eacute;e par les pluies d'automne; l'herbe foul&eacute;e, tass&eacute;e,
+tranchait en touffes d'un vert vif sur les champs ravag&eacute;s par le b&eacute;tail,
+o&ugrave; les chaumes brunis des grands bl&eacute;s d'&eacute;t&eacute; se mariaient avec les
+teintes p&acirc;les des bl&eacute;s du printemps, entrecoup&eacute;s par les bandes
+rouge&acirc;tres du sarrasin. Les for&ecirc;ts, formant encore &agrave; la fin d'ao&ucirc;t des
+&icirc;lots d'une &eacute;paisse verdure, entour&eacute;s de champs moissonn&eacute;s et de terres
+noires ensemenc&eacute;es, s'&eacute;taient dor&eacute;es et rougies, et se d&eacute;tachaient, en
+nuances vives et brillantes, sur le fond vert tendre du jeune bl&eacute; qui
+commen&ccedil;ait &agrave; pousser. Le li&egrave;vre changeait de pelage, les jeunes renards
+se dispersaient de c&ocirc;t&eacute; et d'autre, et les louveteaux avaient d&eacute;pass&eacute; la
+taille d'un grand chien. C'&eacute;tait le plus beau moment de la chasse. La
+meute du jeune et ardent Nemrod Rostow, quoiqu'elle f&ucirc;t bien entra&icirc;n&eacute;e,
+avait d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; mise sur les dents, au point qu'il fut d&eacute;cid&eacute; en grand
+conseil qu'on lui accorderait trois jours de repos et que, le 16
+septembre, on partirait en chasse en commen&ccedil;ant par Doubrava, o&ugrave; l'on
+&eacute;tait s&ucirc;r de trouver une port&eacute;e enti&egrave;re de louveteaux.</p>
+
+<p>Dans la journ&eacute;e du 14 septembre, le froid devint vif et piquant, mais
+vers le soir l'air s'adoucit et il d&eacute;gela; aussi lorsque, le 18 de grand
+matin, Nicolas, en robe de chambre, jeta un coup d'oeil au dehors, il
+fut ravi du temps, un vrai temps de chasse; la vo&ucirc;te grise du ciel
+semblait se dissoudre, se fondre et s'abaisser graduellement; aucun
+souffle n'agitait l'air, seules les gouttelettes &agrave; peine visibles du
+brouillard tombaient sans bruit sur les branches d&eacute;pouill&eacute;es, y
+scintillaient un moment et glissaient plus bas, jusque sur les feuilles
+qui s'en d&eacute;tachaient une &agrave; une. La terre du jardin, noire comme du jais,
+reluisait toute mouill&eacute;e et se confondait &agrave; quelques pas avec le linceul
+terne et humide de la brume. Nicolas sortit sur le perron ruisselant
+d'eau et couvert de boue: l'air lui apporta l'odeur des chiens, et cette
+senteur particuli&egrave;re aux for&ecirc;ts en automne, lorsque tout se fl&eacute;trit et
+se fane. Milka, la chienne noire aux taches de feu, au large
+arri&egrave;re-train, aux grands yeux &agrave; fleur de t&ecirc;te, apercevant son ma&icirc;tre,
+se leva, s'&eacute;tira, se coucha comme un li&egrave;vre, et, se relevant tout &agrave;
+coup, sauta sur lui d'un bond et lui passa la langue sur la figure,
+pendant qu'un l&eacute;vrier, la queue relev&eacute;e, accourant du parterre &agrave; fond de
+train, venait se frotter contre ses jambes.</p>
+
+<p>&laquo;Oh ho&iuml;!&raquo; fit en ce moment quelqu'un, avec cet inimitable cri
+d'encouragement du chasseur o&ugrave; se m&ecirc;lent les notes basses et aigu&euml;s, et
+l'on vit surgir, de derri&egrave;re l'angle de la maison, Danilo le veneur, le
+visage rid&eacute;, et les cheveux gris coup&eacute;s &agrave; la mode des Petits-Russiens.
+Il tenait &agrave; la main un long fouet; ses traits exprimaient la plus
+parfaite ind&eacute;pendance et ce profond d&eacute;dain pour toutes choses, qu'on ne
+rencontre en g&eacute;n&eacute;ral que chez les chasseurs. Il &ocirc;ta son bonnet
+tcherkesse devant son ma&icirc;tre, en conservant la m&ecirc;me expression
+d&eacute;daigneuse, qui du reste n'avait rien de blessant. Nicolas savait bien
+que ce grand gaillard, avec son ext&eacute;rieur hautain, &eacute;tait son homme, son
+chasseur &agrave; lui.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! Danilo!&raquo; s'&eacute;cria-t-il, domin&eacute; par la passion irr&eacute;sistible de la
+chasse, par cette journ&eacute;e faite &agrave; plaisir, par la vue de ses chiens et
+de son chasseur, et sans plus songer &agrave; ses r&eacute;solutions pr&eacute;c&eacute;dentes,
+comme l'amoureux &agrave; genoux devant l'objet aim&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'ordonnez-vous, Excellence?&raquo; r&eacute;pondit une voix de basse, une vraie
+voix de diacre, enrou&eacute;e &agrave; force d'exciter les chiens, et deux yeux noirs
+et brillants se fix&egrave;rent sur le ma&icirc;tre, redevenu silencieux: &laquo;Y
+r&eacute;sistera-t-il?&raquo; semblait dire ce regard.</p>
+
+<p>&laquo;Bonne journ&eacute;e, hein! pour chasser &agrave; courre, dit Nicolas en caressant
+les oreilles de Milka.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvarka est all&eacute; &eacute;couter &agrave; la pointe du jour, reprit la voix de basse
+apr&egrave;s une pause; il dit qu'elle a pass&eacute; dans le bois r&eacute;serv&eacute;
+d'Otradno&euml;, ils y ont hurl&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Cela voulait dire qu'une louve, dont il avait suivi les voies, y &eacute;tait
+rentr&eacute;e avec ses louveteaux; ce bois, d&eacute;tach&eacute; du reste du domaine, &eacute;tait
+situ&eacute; &agrave; deux verstes.</p>
+
+<p>&laquo;Il faut y aller! qu'en dis-tu? Am&egrave;ne-moi Ouvarka!</p>
+
+<p>&mdash;Comme il vous plaira.</p>
+
+<p>&mdash;Attends un peu, ne leur donne pas &agrave; manger.</p>
+
+<p>&mdash;Entendu!&raquo;</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, Danilo et Ouvarka entraient dans le cabinet de
+Nicolas. Danilo &eacute;tait de taille moyenne, et pourtant, chose &eacute;trange, il
+produisait dans une chambre le m&ecirc;me effet qu'aurait produit un cheval ou
+un ours au milieu des objets et des conditions de la vie domestique; il
+le sentait d'instinct, et, se serrant contre la porte, il s'effor&ccedil;ait de
+parler bas, de rester immobile, dans la crainte de briser quelque chose,
+et se h&acirc;tait de vider son sac, pour retourner au grand air et &eacute;changer
+le plafond qui l'oppressait contre la vo&ucirc;te du ciel.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir termin&eacute; son interrogatoire et s'&ecirc;tre bien fait r&eacute;p&eacute;ter que
+la meute ne s'en trouverait que mieux (Danilo lui-m&ecirc;me se mourait
+d'envie de chasser), Nicolas donna l'ordre de seller les chevaux. Au
+moment o&ugrave; le veneur quittait son cabinet, Natacha y entra vivement: elle
+n'&eacute;tait ni coiff&eacute;e ni habill&eacute;e, mais envelopp&eacute;e seulement du grand
+ch&acirc;le de la vieille bonne.</p>
+
+<p>&laquo;Tu pars? Je le disais bien! Sonia assurait le contraire. Je m'en
+doutais, car il faut profiter d'une journ&eacute;e pareille!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit &agrave; contre-coeur Nicolas, qui avait en vue une chasse
+s&eacute;rieuse et n'aurait voulu par suite emmener ni P&eacute;tia ni Natacha. Nous
+qu&ecirc;tons le loup, &ccedil;a t'ennuiera.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, et tu le sais bien: c'est tr&egrave;s mal &agrave; toi, tu fais seller
+les chevaux, et tu ne nous dis rien!</p>
+
+<p>&mdash;Les Russes ne connaissent pas d'obstacles... en avant! hurla P&eacute;tia,
+qui avait suivi sa soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tu sais bien aussi que maman ne te le permet pas!</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, j'irai quand m&ecirc;me, reprit Natacha d'un ton d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Danilo, fais seller mon cheval, et dis &agrave; Mika&iuml;lo d'amener ma laisse de
+l&eacute;vriers.&raquo;</p>
+
+<p>Danilo, d&eacute;j&agrave; mal &agrave; l'aise et g&ecirc;n&eacute; de se trouver dans une maison, fut
+encore plus d&eacute;contenanc&eacute; de recevoir des ordres de la demoiselle, et il
+essaya, en baissant les yeux, de se retirer comme s'il n'avait rien
+entendu, tout en prenant grand soin de ne pas coudoyer en passant sa
+jeune ma&icirc;tresse et de ne pas lui faire de mal par quelque brusque
+mouvement.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Le vieux comte, dont la chasse avait toujours &eacute;t&eacute; tenue sur un grand
+pied, ne s'en occupait plus depuis qu'il l'avait remise entre les mains
+de son fils; mais ce jour-l&agrave;, 18 septembre, se sentant de bonne humeur,
+il se d&eacute;cida &agrave; y prendre part.</p>
+
+<p>L'&eacute;quipage de chasse et les chasseurs se trouv&egrave;rent bient&ocirc;t r&eacute;unis
+devant le perron. Nicolas, l'air soucieux et pr&eacute;occup&eacute;, passa devant
+P&eacute;tia et Natacha, sans faire attention &agrave; ce qu'ils lui disaient....
+Pouvait-on, en cet instant solennel, penser &agrave; des futilit&eacute;s? Il examina
+tout en d&eacute;tail, envoya en avant les chasseurs et la meute, enfourcha son
+alezan Donetz, et, sifflant &agrave; lui sa laisse de chiens, il franchit
+l'enclos, pour se diriger &agrave; travers champs vers le bois d'Otradno&euml;. Un
+domestique d'&eacute;curie menait par la bride une jument bai brun, &agrave; crini&egrave;re
+blanche, appel&eacute;e Viflianka: c'&eacute;tait la monture du vieux comte, qui
+devait se rendre en droschki au rendez-vous indiqu&eacute;.</p>
+
+<p>Cinquante-quatre chiens courants, quarante l&eacute;vriers et plusieurs chiens
+en laisse, accompagn&eacute;s de six veneurs et d'un grand nombre de valets de
+chiens, formaient un total de cent trente chiens et de vingt chasseurs &agrave;
+cheval. Chaque chien connaissait son ma&icirc;tre et r&eacute;pondait &agrave; son nom;
+chaque chasseur savait d'avance ce qu'il avait &agrave; faire et l'endroit o&ugrave;
+il devait se poster.</p>
+
+<p>D&egrave;s que les cavaliers eurent d&eacute;pass&eacute; l'enceinte, ils d&eacute;bouch&egrave;rent en
+silence sur la grande route et s'engag&egrave;rent sur les prairies, dont leurs
+chevaux foulaient sans bruit le tapis moelleux et faisaient jaillir sous
+leurs sabots l'eau des flaques des sentiers de traverse. Le ciel brumeux
+s'abaissait toujours imperceptiblement; dans l'air calme et pur
+retentissaient parfois le sifflet d'un chasseur, le hennissement d'un
+cheval, le claquement d'un long fouet et le cri plaintif d'un chien
+fl&acirc;neur qu'un valet rappelait &agrave; son devoir.</p>
+
+<p>&Agrave; une verste de distance, cinq autres chasseurs, &agrave; cheval, &eacute;merg&egrave;rent
+tout &agrave; coup du brouillard avec leurs chiens et se joignirent aux
+premiers: ils avaient &agrave; leur t&ecirc;te un beau vieillard, de belle prestance,
+portant une longue et &eacute;paisse moustache grise.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, petit oncle, lui dit Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Affaire s&ucirc;re!... en avant, marche! Je le savais bien, r&eacute;pondit le
+nouveau venu, petit propri&eacute;taire voisin des Rostow et quelque peu leur
+parent; je disais bien que tu n'y tiendrais pas, et tu as eu raison,
+morbleu! Affaire s&ucirc;re!... en avant, marche! dit-il en r&eacute;p&eacute;tant son
+expression favorite. Empare-toi du bois sans retard, car mon Guirtchik
+m'a annonc&eacute; que les Ilaguine sont en chasse du c&ocirc;t&eacute; de Korniki, et alors
+il se pourrait bien faire qu'ils t'enlevassent toute la port&eacute;e sous le
+nez.... Affaire s&ucirc;re! en avant, marche!</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais tout droit; faut-il assembler les meutes?&raquo; lui demanda
+Nicolas.</p>
+
+<p>L'ordre en fut donn&eacute;, et les deux cavaliers s'avanc&egrave;rent c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te.
+Natacha, envelopp&eacute;e dans son ch&acirc;le, qui laissait &agrave; peine entrevoir ses
+yeux brillants et sa figure anim&eacute;e, les rejoignit bient&ocirc;t, suivie de
+P&eacute;tia, de Mika&iuml;lo, le chasseur, et d'un valet d'&eacute;curie qui remplissait
+aupr&egrave;s d'elle les fonctions de garde du corps. P&eacute;tia riait sans rime ni
+raison et aga&ccedil;ait sa monture par de l&eacute;gers coups de cravache. Natacha,
+gracieuse et ferme en selle, mod&eacute;rait d'une main assur&eacute;e l'ardeur de son
+arabe, &agrave; la robe noire et lustr&eacute;e.</p>
+
+<p>Le &laquo;petit oncle&raquo; lan&ccedil;a de c&ocirc;t&eacute; un regard m&eacute;content sur la jeunesse, car
+la chasse au loup &eacute;tait une entreprise s&eacute;rieuse, qui ne comportait
+aucune espi&egrave;glerie.</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, petit oncle! nous sommes des v&ocirc;tres, s'&eacute;cria P&eacute;tia.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, bonjour, n'&eacute;crasez pas les chiens, r&eacute;pliqua s&eacute;v&egrave;rement le
+vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas, quel tr&eacute;sor de b&ecirc;te que Trounila! Il m'a reconnue, dit &agrave; son
+tour Natacha, qui faisait des signes &agrave; son chien favori.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord Trounila n'est pas une b&ecirc;te, mais un chien de chasse,&raquo;
+r&eacute;pliqua Nicolas, en jetant &agrave; sa soeur un regard destin&eacute; &agrave; lui faire
+comprendre sa sup&eacute;riorit&eacute; et la distance qu'il y avait entre eux deux.
+Elle comprit.</p>
+
+<p>&laquo;Nous ne vous g&ecirc;nerons pas, petit oncle, reprit-elle, nous ne g&ecirc;nerons
+personne, nous resterons &agrave; nos places, sans bouger!</p>
+
+<p>&mdash;Et ce sera parfait, petite comtesse; seulement attention, n'allez pas
+tomber de cheval, car alors, affaire s&ucirc;re!... en avant, marche!... pas
+moyen de se rattraper!&raquo;</p>
+
+<p>On n'&eacute;tait plus qu'&agrave; cent sag&egrave;nes<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> du petit bois; Rostow et le &laquo;petit
+oncle&raquo; ayant d&eacute;cid&eacute; de quel c&ocirc;t&eacute; on devait lancer la meute, le premier
+indiqua &agrave; Natacha sa place, o&ugrave;, par parenth&egrave;se, il &eacute;tait &agrave; pr&eacute;sumer
+qu'elle ne verrait rien passer, et poussa plus loin, au del&agrave; du ravin.</p>
+
+<p>&laquo;Attention, petit neveu, c'est une louve m&egrave;re! Ne va pas la laisser
+&eacute;chapper!</p>
+
+<p>&mdash;On verra! r&eacute;pondit Rostow.... H&eacute;, Kara&euml;!&raquo; dit-il en s'adressant &agrave; un
+vieux chien, &agrave; poil roux, que l'&acirc;ge avait rendu fort laid, mais qui
+&eacute;tait connu pour se jeter &agrave; lui tout seul sur une louve.</p>
+
+<p>Le vieux comte connaissait par exp&eacute;rience l'ardeur que son fils
+apportait &agrave; la chasse; aussi se d&eacute;p&ecirc;chait-il d'arriver, et l'on avait &agrave;
+peine eu le temps de placer chacun &agrave; son poste, que le droschki, attel&eacute;
+de deux chevaux noirs et roulant sans secousse &agrave; travers la plaine,
+d&eacute;posa le comte Ilia Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch &agrave; l'endroit qu'il s'&eacute;tait assign&eacute; &agrave;
+l'avance. Son teint &eacute;tait vermeil, son humeur joyeuse; ramenant sur lui
+son manteau fourr&eacute;, et prenant son fusil et ses munitions des mains de
+son chasseur, il se hissa lourdement en selle sur sa bonne et vieille
+Viflianka, en donnant l'ordre au droschki de retourner au ch&acirc;teau. Sans
+&ecirc;tre un chasseur enrag&eacute;, il observait cependant toutes les lois de la
+chasse, et, se pla&ccedil;ant sur la lisi&egrave;re m&ecirc;me du bois, il rassembla les
+r&ecirc;nes dans sa main gauche, se mit bien d'aplomb, et, ses pr&eacute;paratifs une
+fois achev&eacute;s, regarda autour de lui en souriant... il &eacute;tait pr&ecirc;t!</p>
+
+<p>Il avait &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s son valet de chambre, S&eacute;mione Tchekmar, bon
+cavalier, mais alourdi par l'&acirc;ge, qui tenait en laisse trois grands
+l&eacute;vriers gris &agrave; long poil (d'une race particuli&egrave;re &agrave; la Russie et
+sp&eacute;cialement destin&eacute;s &agrave; chasser le loup), intelligents mais vieux, qui
+se reposaient &agrave; ses pieds. &Agrave; cent pas plus loin se tenait l'&eacute;cuyer du
+comte, Mitka, hardi cavalier et chasseur endiabl&eacute;. Le comte, fid&egrave;le &agrave;
+ses habitudes, avala une &laquo;tcharka<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>&laquo;d'excellente et v&eacute;ritable
+eau-de-vie de chasseur, et mangea un petit morceau de viande, qu'il
+arrosa encore d'une demi-bouteille de son bordeaux favori. Le vin et la
+course lui donn&egrave;rent des couleurs, ses yeux s'anim&egrave;rent, et, emmaillot&eacute;
+dans sa bonne et chaude fourrure, il ressemblait &agrave; un enfant que l'on
+m&egrave;ne promener.</p>
+
+<p>Tchekmar, maigre, les joues creuses, ayant aussi termin&eacute; sa besogne,
+examina son ma&icirc;tre, avec lequel il ne faisait qu'une &acirc;me depuis trente
+ans, et, le voyant d'humeur si agr&eacute;able, se pr&eacute;para &agrave; entamer avec lui
+une conversation aussi agr&eacute;able que son humeur. Un troisi&egrave;me personnage
+&agrave; cheval, un vieillard &agrave; barbe blanche, en cafetan de femme, portant une
+coiffure tr&egrave;s &eacute;lev&eacute;e, s'approcha d'eux sans bruit et s'arr&ecirc;ta un peu en
+arri&egrave;re du comte, c'&eacute;tait le bouffon Nastacia Ivanovna.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, Nastacia Ivanovna, lui dit tout bas le comte en clignant de
+l'oeil, prends garde; si tu as le malheur d'effrayer la b&ecirc;te, tu auras
+affaire &agrave; Danilo.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai, moi aussi, bec et ongles, r&eacute;pliqua Nastacia Ivanovna.</p>
+
+<p>&mdash;Chut, chut!&raquo; fit le comte.</p>
+
+<p>Et, se tournant vers S&eacute;mione, il ajouta:</p>
+
+<p>&laquo;As-tu vu Nathalie Ilinischna?... o&ugrave; est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est avec son fr&egrave;re pr&egrave;s des halliers de Yarow, voil&agrave; un plaisir
+pour elle, et c'est une demoiselle pourtant!</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas &eacute;tonnant de la voir &agrave; cheval, S&eacute;mione, hein? Comme elle
+monte, on dirait un homme!</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne pas s'en &eacute;tonner?... Peur de rien, et si ferme en selle!</p>
+
+<p>&mdash;Et Nicolas, o&ugrave; est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Au-dessus de Liadow.... Pas de danger, il conna&icirc;t les bons endroits,
+et quel cavalier! Nous nous en &eacute;merveillons parfois avec Danilo,
+poursuivit S&eacute;mione, qui aimait &agrave; faire la cour &agrave; son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, comme il est bien en selle, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Il est &agrave; peindre! l'autre jour, par exemple, dans la plaine de
+Zavarzine, lorsqu'il for&ccedil;ait &agrave; fond de train le renard, sur un cheval
+de mille roubles! Quant au cavalier, il n'y a pas de prix pour lui! Un
+beau gar&ccedil;on comme celui-l&agrave;, on chercherait longtemps sans en d&eacute;nicher un
+autre!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, r&eacute;p&eacute;ta le comte, oui, oui!...&raquo;</p>
+
+<p>Et, relevant les pans de sa fourrure, il fouilla dans sa poche pour en
+retirer sa tabati&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Et l'autre jour, reprit S&eacute;mione, en voyant tout le plaisir qu'il
+faisait &agrave; son ma&icirc;tre, &agrave; la sortie de l'&eacute;glise, lorsque Mikha&euml;l
+Sidorovitch l'a rencontr&eacute; en grande tenue...&raquo;</p>
+
+<p>Mais S&eacute;mione s'arr&ecirc;ta court, le bruit de la meute en chasse et le
+jappement de deux ou trois chiens avaient frapp&eacute; ses oreilles, &agrave;
+travers le calme de l'atmosph&egrave;re. Il baissa la t&ecirc;te, &eacute;couta et fit
+signe au comte de ne pas parler:</p>
+
+<p>&laquo;Ils sont sur la piste, murmura-t-il, ils vont sur Liadow.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte, souriant encore des derniers mots de S&eacute;mione, regardait au
+loin devant lui et tenait sa tabati&egrave;re entr'ouverte sans songer &agrave;
+priser. Le cor de Danilo r&eacute;sonna et annon&ccedil;a que la b&ecirc;te &eacute;tait en vue:
+les meutes ralli&egrave;rent les trois limiers, et tous ensemble donn&egrave;rent de
+la voix de cette fa&ccedil;on qui est particuli&egrave;re &agrave; la chasse au loup. Les
+valets de chiens ne les excitaient plus qu'en criant: &laquo;Velaut!&raquo;
+Au-dessus de tout ce bruit de voix, &agrave; timbres diff&eacute;rents, on entendait
+celle de Danilo passant de la basse la plus profonde aux notes les plus
+aigu&euml;s, et emplissant, &agrave; elle toute seule, de ses bruyants &eacute;clats la
+for&ecirc;t et les champs d'alentour.</p>
+
+<p>Quelques secondes d'attention suffirent au comte et &agrave; son &eacute;cuyer pour
+comprendre que la meute s'&eacute;tait divis&eacute;e: une moiti&eacute;, celle qui jappait
+avec fureur, s'&eacute;loigna graduellement, tandis que l'autre, pouss&eacute;e par
+Danilo, passa sous bois &agrave; quelques pas d'eux, et les aboiements des deux
+meutes, en se confondant ensemble, leur indiqu&egrave;rent bient&ocirc;t que la
+chasse avait pris une autre direction. S&eacute;mione poussa un soupir et
+d&eacute;gagea un des chiens pris dans la laisse; le comte soupira de son c&ocirc;t&eacute;,
+et, faisant seulement alors attention &agrave; sa tabati&egrave;re, il l'ouvrit et y
+prit une pinc&eacute;e de tabac. &laquo;Derri&egrave;re!&raquo; s'&eacute;cria S&eacute;mione &agrave; un de ses chiens
+qui s'&eacute;tait avanc&eacute; au del&agrave; de la lisi&egrave;re. Le comte tressaillit et laissa
+tomber sa tabati&egrave;re. Nastacia Ivanovna descendit de cheval et la
+ramassa.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, comme il arrive souvent, la chasse se rapprocha, et l'on
+aurait dit que toutes ces gueules qui glapissaient et aboyaient &agrave; l'envi
+&eacute;taient l&agrave;, devant eux!</p>
+
+<p>Le comte se retourna vers la droite et aper&ccedil;ut Mitka, les yeux sortant
+de leurs orbites, qui, lui faisant signe de son bonnet, lui montrait
+quelque chose du c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; vous!&raquo; lui cria-t-il d'une voix dont l'&eacute;clat prouvait qu'elle
+demandait depuis longtemps &agrave; faire explosion.</p>
+
+<p>Et il se dirigea vers lui au galop, en l&acirc;chant ses chiens.</p>
+
+<p>Le comte et S&eacute;mione se pr&eacute;cipit&egrave;rent hors du bois et virent &agrave; leur
+gauche le loup qui venait &agrave; eux, en se balan&ccedil;ant sur ses hanches et en
+bondissant sans se presser. Les chiens excit&eacute;s donn&egrave;rent, et,
+s'arrachant &agrave; leurs laisses, s'&eacute;lanc&egrave;rent &agrave; sa poursuite.</p>
+
+<p>Le loup s'arr&ecirc;ta, tourna gauchement de leur c&ocirc;t&eacute; sa grosse et large
+t&ecirc;te, comme aurait fait quelqu'un qui souffrirait d'une angine, et,
+relevant la queue, reprit tranquillement sa course, pour dispara&icirc;tre
+bient&ocirc;t en deux bonds dans le fourr&eacute;. Au m&ecirc;me moment, de la lisi&egrave;re
+oppos&eacute;e du bois sortit un chien, puis un second; puis la meute enti&egrave;re,
+affol&eacute;e, &eacute;perdue, traversa la clairi&egrave;re, pour s'&eacute;lancer &agrave; son tour &agrave; la
+suite du loup, et entre les branches &eacute;cart&eacute;es des noisetiers apparut,
+couvert d'&eacute;cume, le cheval alezan de Danilo. Pench&eacute; en avant, ramass&eacute;
+sur lui-m&ecirc;me, son cavalier, t&ecirc;te nue, ses cheveux gris au vent, la
+figure rouge et ruisselante de sueur, s'&eacute;gosillait &agrave; crier de toutes ses
+forces: &laquo;Velaut! velaut!&raquo; &Agrave; la vue du comte, ses yeux s'allum&egrave;rent de
+col&egrave;re: &laquo;Sacr&eacute; nom! hurla-t-il en le mena&ccedil;ant de son fouet. Au diable
+les chasseurs!... Avoir laiss&eacute; &eacute;chapper la b&ecirc;te!&raquo; Jugeant que son
+ma&icirc;tre, encore tout ahuri, &eacute;tait indigne d'une plus longue conversation,
+il appliqua avec fureur le coup de fouet qu'il lui destinait sur les
+flancs haletants et mouill&eacute;s de son innocente monture, et s'&eacute;lan&ccedil;a dans
+la for&ecirc;t sur les traces de la meute! Le comte, interdit de cette verte
+algarade, essaya de sourire en se tournant vers S&eacute;mione, qu'il esp&eacute;rait
+attendrir, mais S&eacute;mione n'&eacute;tait plus l&agrave;: contournant les broussailles,
+il essayait de rejeter la b&ecirc;te hors du bois; les l&eacute;vriers le
+poursuivaient de droite et de gauche; mais, se glissant dans le fourr&eacute;,
+le loup ne tarda pas &agrave; se d&eacute;rober aux regards des chasseurs.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Dans l'attente du loup, Nicolas n'avait pas quitt&eacute; son poste, et en
+entendant la meute se rapprocher et s'&eacute;loigner tour &agrave; tour, les chiens
+aboyer de diff&eacute;rentes fa&ccedil;ons suivant leurs impressions du moment, les
+cris et les voix mont&eacute;s &agrave; un diapason extraordinaire, il pressentait ce
+qui se passait. Il savait que dans la r&eacute;serve se trouvaient deux vieux
+loups et leurs louveteaux. Il savait que la meute s'&eacute;tait divis&eacute;e, apr&egrave;s
+&ecirc;tre tomb&eacute;e sur leurs pistes; il comprit d'instinct que quelque mauvaise
+chance &eacute;tait venue se mettre en travers. Il faisait mille et une
+suppositions, et se demandait de quel c&ocirc;t&eacute; il verrait para&icirc;tre l'animal
+et comment il l'attaquerait; mais rien ne venait. Passant de l'esp&eacute;rance
+au d&eacute;sespoir, il allait m&ecirc;me jusqu'&agrave; implorer la Providence; il priait,
+comme ceux qui prient sous l'influence d'une &eacute;motion violente, tout en
+s'avouant &agrave; eux-m&ecirc;mes la futilit&eacute; de l'objet de leur pri&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi ne pas me l'accorder? murmurait-il. Tu es grand, je le sais,
+et c'est peut-&ecirc;tre un p&eacute;ch&eacute; de te le demander; mais je t'en supplie, &ocirc;
+mon Dieu, fais en sorte qu'un des vieux loups vienne sur moi, afin que
+Kara&euml; puisse, aux yeux du &laquo;petit oncle&raquo;, qui voit tout de sa place,
+sauter &agrave; la gorge de la b&ecirc;te et la terrasser d'un bond!&raquo; Son regard
+inquiet, scrutateur, fouilla, &eacute;tudia mille fois pendant cette demi-heure
+les moindres replis du terrain qui s'&eacute;tendait devant lui, la lisi&egrave;re du
+bois o&ugrave; deux ch&ecirc;nes d&eacute;charn&eacute;s projetaient leurs branches au-dessus d'un
+massif de jeunes trembles, et le ravin aux bords creus&eacute;s par l'eau, et
+le bonnet de l'oncle d&eacute;passant &agrave; sa droite la cime des halliers.</p>
+
+<p>&laquo;Non, je n'aurai pas ce bonheur, c'est toujours ainsi, se disait-il; &agrave;
+la guerre, au jeu, partout le malheur me poursuivit, &agrave; la journ&eacute;e
+d'Austerlitz comme &agrave; la soir&eacute;e chez Dologhow!&raquo;</p>
+
+<p>L'oreille tendue, l'oeil aux aguets, il &eacute;piait de tous c&ocirc;t&eacute;s et
+s'effor&ccedil;ait de surprendre les plus l&eacute;g&egrave;res inflexions dans les
+aboiements de la meute. Ramenant de nouveau son regard sur sa droite, il
+vit tout &agrave; coup quelque chose bondir &agrave; travers le champ d&eacute;sert et se
+diriger vers lui. &laquo;Serait-ce possible?&raquo; se dit-il, en respirant &agrave; peine,
+sous le coup de l'&eacute;motion qu'il &eacute;prouvait en voyant son d&eacute;sir se
+r&eacute;aliser; et cependant cette bonne fortune inesp&eacute;r&eacute;e, si impatiemment
+attendue, arrivait droit &agrave; lui sans bruit, sans &eacute;clat, sans aucun signe
+avant-coureur! Il n'en croyait pas ses yeux, mais bient&ocirc;t il ne put plus
+en douter. C'&eacute;tait bien le loup, un vieux loup au dos gris&acirc;tre, au
+ventre roux, qui courait tout &agrave; son aise, comme s'il &eacute;tait s&ucirc;r de ne pas
+&ecirc;tre traqu&eacute;, et qui franchissait lourdement un foss&eacute;. Rostow, n'osant
+m&ecirc;me respirer, regarda ses chiens: les uns &eacute;taient couch&eacute;s, les autres
+debout, aucun n'avait aper&ccedil;u la b&ecirc;te, pas m&ecirc;me le vieux Kara&euml;, qui, la
+t&ecirc;te renvers&eacute;e, le museau entr'ouvert, montrait ses dents jaunies et les
+faisait claquer, en cherchant ses puces sur une de ses cuisses: &laquo;Velaut!
+velaut!&raquo; murmura Rostow &agrave; mi-voix. Les chiens dress&egrave;rent les oreilles,
+et Kara&euml;, cessant de se gratter, se leva comme s'il &eacute;tait m&ucirc; par un
+ressort, et secoua vivement sa queue, d'o&ugrave; se d&eacute;tach&egrave;rent quelques
+touffes de poil.</p>
+
+<p>&laquo;Faut-il l&acirc;cher les laisses? se demanda Nicolas. Le loup, s'&eacute;cartant de
+la for&ecirc;t, s'avan&ccedil;ait en droite ligne sur lui, sans se douter de rien.
+Tout &agrave; coup il tressaillit: il venait probablement de d&eacute;couvrir les yeux
+d'un homme, chose inconnue pour lui jusqu'&agrave; cette heure; il s'arr&ecirc;ta
+ind&eacute;cis et eut l'air de r&eacute;fl&eacute;chir: rebrousserait-il, ou continuerait-il
+son chemin? &laquo;En avant!&raquo; sembla-t-il se dire, et, prenant une allure
+d&eacute;gag&eacute;e, mais mod&eacute;r&eacute;e et r&eacute;solue, il s'&eacute;loigna par bonds espac&eacute;s et sans
+plus se retourner.</p>
+
+<p>&laquo;Harloup, harloup!&raquo; s'&eacute;cria Nicolas, et son intelligente monture partit
+comme une fl&egrave;che, en franchissant les orni&egrave;res pour arriver au plus t&ocirc;t
+&agrave; la plaine, &agrave; la suite du loup. Les l&eacute;vriers, plus prompts que
+l'&eacute;clair, la distanc&egrave;rent aussit&ocirc;t. Nicolas ne se rendait compte de
+rien, ni du cri qu'il venait de lancer, ni du galop furieux qui
+l'emportait, ni du terrain qu'il traversait; il ne voyait que le loup,
+qui, acc&eacute;l&eacute;rant sa course sans changer de direction, se rapprochait du
+ravin. Milka, la grande chienne tachet&eacute;e, au large arri&egrave;re-train, fut la
+premi&egrave;re &agrave; gagner de l'avance: plus pr&egrave;s, toujours plus pr&egrave;s, elle
+allait l'atteindre, lorsqu'il lui lan&ccedil;a un regard de c&ocirc;t&eacute;, et Milka, au
+lieu de se jeter sur lui comme d'habitude, releva la queue et tomba en
+arr&ecirc;t.</p>
+
+<p>&laquo;Harloup!&raquo; criait Nicolas. Liubime, un grand chien au poil roux, qui
+suivait imm&eacute;diatement Milka, s'&eacute;lan&ccedil;a sur la b&ecirc;te, la saisit &agrave; la
+cuisse, mais recula aussit&ocirc;t avec terreur. Le loup s'affaissa un moment,
+grin&ccedil;a des dents, se releva et reprit son galop, poursuivi, &agrave; une
+archine<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> de distance, par les chiens qui n'osaient l'attaquer.</p>
+
+<p>&laquo;Il nous &eacute;chappera, c'est s&ucirc;r!&raquo; se disait Nicolas, en les excitant d'une
+voix enrou&eacute;e, et, cherchant des yeux son vieux chien, son seul espoir,
+il l'appela d'un vigoureux: &laquo;Kara&euml;, harloup!&raquo;</p>
+
+<p>Kara&euml;, le corps aussi tendu que le lui permettaient ses forces
+affaiblies par l'&acirc;ge, courait tout &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la terrible b&ecirc;te, avec
+l'intention &eacute;vidente de la d&eacute;passer et de l'attaquer de front, mais il
+&eacute;tait facile de pr&eacute;voir, aux &eacute;lans rapides et l&eacute;gers du fauve, et aux
+bonds plus lourds du vieux chien, que ce calcul serait d&eacute;jou&eacute;. Nicolas
+voyait avec effroi diminuer peu &agrave; peu la distance qui les s&eacute;parait
+encore du fourr&eacute; destin&eacute; &agrave; devenir le salut du loup. Mais l'espoir lui
+revint bient&ocirc;t, car au m&ecirc;me moment parurent en avant du loup et se
+dirigeant sur lui un chasseur et plusieurs chiens; l'un d'eux, d'un
+brun fonc&eacute;, qui &eacute;tait inconnu &agrave; Nicolas et faisait partie sans doute
+d'une meute &eacute;trang&egrave;re, fondit imp&eacute;tueusement sur la b&ecirc;te et la renversa
+&agrave; demi. Celle-ci, retrouvant son &eacute;quilibre, se jeta &agrave; son tour sur le
+chien avec une agilit&eacute; surprenante, l'empoigna avec les dents, et le
+malheureux assaillant, le flanc d&eacute;chir&eacute;, ensanglant&eacute;, donna de la t&ecirc;te
+contre terre en hurlant de douleur.</p>
+
+<p>&laquo;Kara&euml;! Oh! mon Dieu!&raquo; dit Nicolas avec d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>Le loup, flairant un nouveau danger &agrave; la vue du vieux Kara&euml;, qui, gr&acirc;ce
+&agrave; cet arr&ecirc;t forc&eacute;, allait lui barrer le chemin, serra la queue entre les
+jambes et repartit &agrave; fond de train; mais, &ocirc; prodige incroyable! Nicolas
+vit tout &agrave; coup Kara&euml; sauter sur le loup, le saisir &agrave; la gorge et rouler
+avec lui dans la fondri&egrave;re qui &eacute;tait &agrave; leurs pieds.</p>
+
+<p>La meute s'y pr&eacute;cipita. Le spectacle du loup se d&eacute;battant au milieu de
+ce fouillis de t&ecirc;tes qui laissaient entrevoir par instants, ou son
+pelage fauve, ou sa jambe de derri&egrave;re arc-bout&eacute;e, ou son museau haletant
+et ses oreilles couch&eacute;es de terreur,&mdash;car Kara&euml; le tenait encore &agrave; la
+gorge,&mdash;fut pour Rostow un des plus heureux moments de sa vie.
+Empoignant le pommeau de sa selle, il se disposait &agrave; descendre de cheval
+et &agrave; achever le loup, lorsque le carnassier, &eacute;levant sa large t&ecirc;te
+au-dessus des chiens, et se d&eacute;barrassant de son agresseur, se dressa sur
+ses pieds de devant: ramenant sa queue et montrant les dents, il fit un
+bond et distan&ccedil;a les chiens. Kara&euml;, le poil h&eacute;riss&eacute;, contusionn&eacute; ou
+bless&eacute;, se hissa p&eacute;niblement hors du trou o&ugrave; il avait roul&eacute; avec la
+b&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, quel malheur!&raquo; s'&eacute;cria Nicolas d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Heureusement le chasseur du &laquo;petit oncle&raquo;, suivi de tous ses chiens,
+s'&eacute;lan&ccedil;a au triple galop du c&ocirc;t&eacute; du fuyard et l'arr&ecirc;ta au passage. L&agrave; il
+fut de nouveau entour&eacute; par Nicolas, son &eacute;cuyer, le &laquo;petit oncle&raquo; et son
+chasseur; tous tournaient autour de lui en criant &agrave; tue-t&ecirc;te:
+&laquo;Harloup!&raquo;, et ils s'appr&ecirc;taient, chaque fois qu'il s'affaissait, &agrave;
+sauter &agrave; terre, et lan&ccedil;aient de nouveau leurs chevaux en avant lorsque,
+se relevant il faisait quelques pas pour se rapprocher du taillis, sa
+seule et derni&egrave;re chance de salut.</p>
+
+<p>Danilo, qui, au commencement de la traque, s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; hors de la
+lisi&egrave;re du bois, avait assist&eacute; &agrave; la lutte et regardait la victoire comme
+assur&eacute;e; mais, &agrave; la vue du loup qui continuait &agrave; fuir, il courut en
+ligne droite vers la for&ecirc;t pour lui couper la voie. Gr&acirc;ce &agrave; cette
+manoeuvre, il arriva sur lui au moment o&ugrave; les chiens du &laquo;petit oncle&raquo; le
+for&ccedil;aient pour la seconde fois.</p>
+
+<p>Danilo galopait sans rien dire, tenant de la main gauche son couteau
+hors de la gaine, et battant de son long fouet, comme avec un fl&eacute;au, les
+flancs tendus de son bai brun couvert d'&eacute;cume. Il avait &agrave; peine d&eacute;pass&eacute;
+Nicolas, que celui-ci entendit comme le bruit de la chute d'un corps:
+c'&eacute;tait Danilo qui venait de s'abattre sur l'arri&egrave;re-train du loup et le
+tenait par les oreilles. Tous, chasseurs, chiens, jusqu'au loup
+lui-m&ecirc;me, se disaient que cette fois c'&eacute;tait bien fini! Le loup tenta
+cependant un dernier effort pour se d&eacute;gager, mais les chiens se ru&egrave;rent
+sur lui; Danilo se releva, et se laissa de nouveau tomber de tout son
+poids sur la b&ecirc;te sans lui l&acirc;cher les oreilles. Nicolas allait frapper
+le loup qui r&acirc;lait.</p>
+
+<p>&laquo;C'est inutile, lui dit Danilo, nous lui enfoncerons le b&acirc;ton dans la
+gueule,&raquo; et, appuyant son pied sur la gorge de l'animal, il passa un
+pieu, gros et court, entre ses m&acirc;choires serr&eacute;es; on lui lia les pattes
+et Danilo le chargea sur ses larges &eacute;paules. Fatigu&eacute;s mais heureux, tous
+l'aid&egrave;rent &agrave; attacher le loup sur le dos de son cheval qui fr&eacute;missait
+d'inqui&eacute;tude, et, au bruit des hurlements de la meute, on l'emporta au
+rendez-vous de chasse; chacun vint examiner le loup, dont la large t&ecirc;te
+carr&eacute;e pendait entra&icirc;n&eacute;e par le poids du pieu fich&eacute; dans sa gueule, et
+dont les grands yeux vitreux regardaient encore cette foule de chiens et
+de chasseurs. Au moindre attouchement, ses jambes tremblaient, et ses
+yeux continuaient &agrave; regarder avec une &eacute;trange fixit&eacute; ceux qui
+l'entouraient. Le comte &Eacute;lie Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch fit comme les autres:</p>
+
+<p>&laquo;Oh, le vieux loup! C'est un vieux, n'est-ce pas? demanda-t-il &agrave; Danilo.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... un vieux! r&eacute;pondit Danilo en se d&eacute;couvrant avec
+respect.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, sais-tu que tant&ocirc;t tu t'es joliment emport&eacute;?&raquo; Danilo ne
+r&eacute;pondit rien, et un sourire humble et confus d'enfant g&acirc;t&eacute; passa sur
+ses l&egrave;vres.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Le vieux comte retourna chez lui; P&eacute;tia et Natacha lui promirent de le
+suivre de pr&egrave;s. La matin&eacute;e &eacute;tant encore peu avanc&eacute;e, on en profita pour
+aller plus loin. On l&acirc;cha deux chiens dans un &eacute;pais taillis au fond d'un
+ravin, et Nicolas de sa place eut l'oeil sur tous les chasseurs.</p>
+
+<p>En face de lui, son homme, enfonc&eacute; dans un foss&eacute;, se d&eacute;robait derri&egrave;re
+un buisson de noisetiers. &Agrave; peine lanc&eacute;s, les chiens donn&egrave;rent de la
+voix &agrave; intervalles rapproch&eacute;s, et peu d'instants apr&egrave;s, la trompe
+annon&ccedil;a la vue; la meute se pr&eacute;cipita dans la direction des prairies, et
+Nicolas, attendant que le renard par&ucirc;t dans la plaine, vit les piqueurs
+aux bonnets rouges se lancer au galop en avant.</p>
+
+<p>Son &eacute;cuyer venait de d&eacute;coupler ses chiens, lorsqu'il aper&ccedil;ut au m&ecirc;me
+moment un renard roux, bas sur jambes, d'une physionomie particuli&egrave;re,
+qui fuyait &agrave; travers champs: la meute ne tarda pas &agrave; l'entourer.
+Balayant la terre de sa queue, le renard se mit &agrave; courir en d&eacute;crivant
+des ronds qui se r&eacute;tr&eacute;cissaient de plus en plus, lorsqu'un chien blanc,
+puis un chien noir se jet&egrave;rent sur lui; tout se confondit dans la m&ecirc;l&eacute;e,
+et les t&ecirc;tes des chiens, tourn&eacute;es vers leur proie, form&egrave;rent &agrave; leur tour
+un cercle confus dont les ondulations &eacute;taient &agrave; peine sensibles. Deux
+chasseurs, l'un avec un bonnet rouge, l'autre avec un caftan vert, s'en
+approch&egrave;rent.</p>
+
+<p>&laquo;Que veut dire cela? D'o&ugrave; est venu ce chasseur inconnu? ce n'est pas
+celui du petit oncle?&raquo; pensait Nicolas.</p>
+
+<p>Les chasseurs donn&egrave;rent au renard le coup de gr&acirc;ce, et il lui sembla de
+loin qu'ils restaient group&eacute;s, &agrave; deux pas de leurs chevaux, sans songer
+&agrave; le lier; quelques chiens s'&eacute;taient couch&eacute;s pendant que les hommes
+gesticulaient avec chaleur, en se montrant la b&ecirc;te; le cor fit entendre
+le signal convenu pour indiquer qu'il y avait querelle.</p>
+
+<p>&laquo;C'est un des chasseurs d'Ilaguine, qui se querelle avec notre Ivan,&raquo;
+dit l'&eacute;cuyer de Nicolas. Ce dernier l'envoya &agrave; la recherche de sa soeur
+et de P&eacute;tia, et se dirigea au pas vers l'endroit o&ugrave; les valets de chiens
+r&eacute;unissaient la meute; il descendit de cheval et attendit le r&eacute;sultat
+de l'altercation. Le chasseur qui avait &eacute;t&eacute; pris &agrave; partie par l'autre
+s'avan&ccedil;a vers son jeune ma&icirc;tre, le renard attach&eacute; &agrave; la selle de son
+cheval. &Ocirc;tant de loin son bonnet rouge, il essayait visiblement de
+rester respectueux, tout en &eacute;touffant de col&egrave;re; il avait l'oeil poch&eacute;,
+mais il semblait ne pas s'en douter.</p>
+
+<p>&laquo;Que s'est-il pass&eacute; entre vous? demanda Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'on va les laisser chasser avec nos chiens?... et c'est
+encore ma chienne souris qui l'a pris!... Il n'entendait pas raison et
+empoignait d&eacute;j&agrave; le renard... alors je les ai roul&eacute;s tous deux! Voici la
+b&ecirc;te proprement ficel&eacute;e!... Et de cela, en veux-tu?&raquo; ajouta-t-il d'un
+air farouche, en tirant son couteau; il s'imaginait sans doute avoir
+encore affaire &agrave; son adversaire.</p>
+
+<p>Nicolas, se tournant vers Natacha et P&eacute;tia, qui venaient de le
+rejoindre, les pria de l'attendre pendant qu'il irait tirer l'affaire au
+clair.</p>
+
+<p>Le chasseur triomphant racontait &agrave; ses camarades, pleins d'une curiosit&eacute;
+sympathique, tous les d&eacute;tails de son exploit.</p>
+
+<p>Ilaguine, qui &eacute;tait en froid et m&ecirc;me en proc&egrave;s avec les Rostow, chassait
+pr&eacute;cis&eacute;ment ce jour-l&agrave; sur les terres r&eacute;serv&eacute;es par un long usage &agrave; ces
+derniers, et, comme par un fait expr&egrave;s, il s'&eacute;tait dirig&eacute; vers le bois
+du rendez-vous, en permettant m&ecirc;me &agrave; son chasseur de suivre les voies de
+la b&ecirc;te que les Rostow avaient lev&eacute;e.</p>
+
+<p>Toujours extr&ecirc;me dans ses jugements et dans ses sentiments, Nicolas,
+qui ne l'avait jamais vu, mais qui tenait pour certains les actes de
+violence et d'arbitraire attribu&eacute;s &agrave; Ilaguine le d&eacute;testait cordialement,
+le regardant comme son plus mortel ennemi, il se dirigeait vers lui,
+serrant avec col&egrave;re son fouet dans sa main, pr&ecirc;t &agrave; en venir sans
+r&eacute;flexion aux derni&egrave;res extr&eacute;mit&eacute;s.</p>
+
+<p>&Agrave; peine avait-il tourn&eacute; le bois, qu'il vit venir &agrave; sa rencontre un gros
+cavalier coiff&eacute; d'un bonnet garni de castor, mont&eacute; sur un beau cheval
+noir et suivi de deux &eacute;cuyers: c'&eacute;tait Ilaguine en personne.</p>
+
+<p>Au lieu de l'ennemi qu'il s'attendait &agrave; affronter, Nicolas trouva un
+voisin fort aimable, fort bien &eacute;lev&eacute; et tr&egrave;s d&eacute;sireux de faire sa
+connaissance, soulevant &agrave; demi son bonnet, Ilaguine lui exprima tous ses
+regrets de la querelle survenue entre leurs hommes, lui jura que son
+chasseur serait s&eacute;v&egrave;rement puni pour avoir chass&eacute; avec une meute qui ne
+lui appartenait pas, et finit par lui proposer de chasser sur ses
+propres terres.</p>
+
+<p>Natacha, fort inqui&egrave;te, et daignant que cet entretien ne prit une
+mauvaise tournure avait suivi son fr&egrave;re de loin, elle se rapprocha en
+voyant les saints qu'on &eacute;changeait de part et d'autre, Ilaguine, se
+d&eacute;couvrant tout &agrave; fait devant elle, se r&eacute;cria sur sa gr&acirc;ce, et assura
+qu'elle &eacute;tait la vivante image de Diane, tant par son amour de la
+chasse, que par sa beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Pour se faire pardonner l'infraction commise par son piqueur, il supplia
+instamment Rostow de venir lancer le li&egrave;vre chez lui, dans un endroit
+situ&eacute; &agrave; une verste de l&agrave;, qui, disait-il, fourmillait de li&egrave;vres.
+Nicolas y consentit volontiers, et l'&eacute;quipage de chasse, ainsi augment&eacute;
+de moiti&eacute;, se mit en route.</p>
+
+<p>Il fallut couper &agrave; travers champs; les ma&icirc;tres se r&eacute;unirent, et chacun
+d'eux, &eacute;tudiant &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e les chiens de ses compagnons, tremblait
+rien qu'&agrave; l'id&eacute;e d'en d&eacute;couvrir parmi eux de sup&eacute;rieurs aux siens, comme
+forme et comme flair.</p>
+
+<p>Rostow fut surtout frapp&eacute; de la beaut&eacute; d'une chienne de race pure, au
+corps allong&eacute;, aux muscles d'acier, au museau fin et pointu, aux yeux
+noirs &agrave; fleur de t&ecirc;te, tachet&eacute;e de roux, et appartenant &agrave; Ilaguine. Il
+avait entendu vanter la vitesse des chiens de sa meute, et devinait dans
+cette belle petite chienne une rivale &agrave; sa Milka. Au milieu d'une
+conversation insignifiante sur les r&eacute;coltes, il dit &agrave; Ilaguine, en se
+tournant vers lui:</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble que vous avez l&agrave; une bonne chienne?... Pleine de feu?</p>
+
+<p>&mdash;Celle-l&agrave;? Oui, elle est bonne, elle chasse bien,&raquo; r&eacute;pondit Ilaguine du
+ton le plus indiff&eacute;rent.... Et cependant, pour Erza, il avait c&eacute;d&eacute; &agrave; son
+voisin trois familles de &laquo;dvorovy<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>&laquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi donc, comte, dit-il en reprenant le premier sujet de leur
+conversation, chez vous aussi le rendement a &eacute;t&eacute; assez maigre cette
+ann&eacute;e?...&raquo; Puis, croyant de son devoir de lui rendre sa politesse en
+examinant &agrave; son tour la meute de Rostow, il aper&ccedil;ut Milka:</p>
+
+<p>&laquo;Mais c'est vous, comte, qui poss&eacute;dez une chienne superbe, celle qui a
+des taches noires!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle n'est pas mal, elle a du train.... Tu verrais bien, se dit
+Nicolas &agrave; part lui, tu verrais bien quelle chienne est Milka, si nous
+tombons sur un vieux li&egrave;vre!&raquo;... Et, se tournant vers son &eacute;cuyer, il
+annon&ccedil;a qu'il donnerait un rouble de gratification &agrave; celui qui
+d&eacute;couvrirait un li&egrave;vre au g&icirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne puis comprendre, reprit Ilaguine, la jalousie des chasseurs entre
+eux &agrave; propos de leurs meutes et du gibier? Quant &agrave; moi, je jouis de
+tout, de la promenade, d'une agr&eacute;able soci&eacute;t&eacute;, comme aujourd'hui par
+exemple,&mdash;et il souleva de nouveau son bonnet &agrave; l'intention de
+Natacha,&mdash;mais compter avec envie les peaux ou les pi&egrave;ces tu&eacute;es, ce
+n'est pas mon faible, vous l'avouerai-je, et je vous dirai m&ecirc;me que cela
+me touche fort peu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est parfaitement juste!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela peut me faire si mon chien n'a pas de chance... je
+n'en suis pas moins la chasse avec int&eacute;r&ecirc;t. Et puis...&raquo;</p>
+
+<p>Le cri prolong&eacute; de l'un des valets de chiens l'interrompit; debout sur
+une l&eacute;g&egrave;re &eacute;minence, le fouet lev&eacute;, le valet r&eacute;p&eacute;ta son cri avec une
+nouvelle force: c'&eacute;tait le signal convenu pour dire qu'il avait devant
+lui le li&egrave;vre couch&eacute; &agrave; quelques pas.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! je crois qu'il l'a lev&eacute;, dit Ilaguine avec une feinte
+indiff&eacute;rence. Eh bien, allons, donnons-lui la chasse!</p>
+
+<p>&mdash;Allons-y, allons-y ensemble,&raquo; r&eacute;pondit Nicolas en jetant un regard de
+d&eacute;fiance sur Erza et sur Rouga&iuml;, les deux rivaux de sa Milka, qui ne
+s'&eacute;tait jamais mesur&eacute;e avec eux: &laquo;Et si elle allait se couvrir de honte?
+pensait-il en avan&ccedil;ant.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un vieux? demanda Ilaguine, en sifflant &agrave; lui Erza, non sans
+&eacute;motion, et vous, Mikha&iuml;l Niknorovitch? ajouta-t-il en s'adressant au
+&laquo;petit oncle&raquo;, qui avait l'air fort maussade.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'irai pas me fourrer l&agrave; dedans! Vos chiens..., affaire s&ucirc;re,... en
+avant, marche!... ont &eacute;t&eacute; pay&eacute;s un village par t&ecirc;te et valent des
+milliers de roubles!... Je regarderai, pendant que les v&ocirc;tres se le
+disputeront.</p>
+
+<p>&mdash;Rouga&iuml;! Rouga&iuml;ouchka!&raquo; ajouta-t-il en mettant dans cet appel toute la
+tendresse et tout l'espoir que lui inspirait son favori.</p>
+
+<p>Natacha devinait et partageait l'agitation de son fr&egrave;re et celle que les
+deux vieux s'effor&ccedil;aient en vain de dissimuler.</p>
+
+<p>La meute et le reste de la soci&eacute;t&eacute; avan&ccedil;aient sans se presser; le
+chasseur post&eacute; sur l'&eacute;minence n'avait pas boug&eacute;, attendant ses ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est sa t&ecirc;te?&raquo; lui demanda Nicolas; mais le li&egrave;vre, pressentant la
+gel&eacute;e du lendemain, ne donna pas au chasseur le temps de r&eacute;pondre: il
+fit un bond et d&eacute;boula; les chiens d&eacute;coupl&eacute;s et les l&eacute;vriers
+descendirent en hurlant le versant de la colline, et les piqueurs &agrave;
+cheval partirent &agrave; fond de train, les uns pour les aider &agrave; se rabattre,
+les autres pour les pousser dans la direction voulue. Ilaguine, Natacha
+et le petit &laquo;oncle&raquo; galopaient, sans m&ecirc;me savoir o&ugrave; ils allaient, tant&ocirc;t
+&agrave; la suite des chiens, tant&ocirc;t &agrave; la suite du gibier, mourant de peur de
+manquer la chasse. Le li&egrave;vre &eacute;tait vieux et agile: couchant d'abord ses
+oreilles pour &eacute;couter ces cris et ce pi&eacute;tinement de chevaux et de chiens
+qui l'avaient subitement entour&eacute; de partout, il fit ensuite une dizaine
+de sauts, laissa approcher les chiens, puis, comprenant enfin le danger,
+et choisissant sa voie, il dressa une oreille puis l'autre, d&eacute;tala &agrave;
+toute vitesse et se blottit dans les chaumes. &Agrave; quelques pas de lui
+s'&eacute;tendait une prairie mar&eacute;cageuse. Les deux chiens du chasseur qui
+l'avait lev&eacute; avaient &eacute;t&eacute; les premiers &agrave; prendre sa piste, mais ils en
+&eacute;taient encore assez loin, lorsque Erza, la chienne rousse d'Ilaguine,
+les d&eacute;passa; arriv&eacute;e &agrave; quelques pas du li&egrave;vre, elle sauta &agrave; son tour
+pour essayer de l'attraper par la queue, mais, manquant son &eacute;lan, elle
+tomba et roula sur elle-m&ecirc;me, pendant que le li&egrave;vre acc&eacute;l&eacute;rait sa
+course, et que Milka filait sur lui comme un trait et gagnait de
+l'avance.</p>
+
+<p>&laquo;Miloucha, ma petite Miloucha!&raquo; et la voix triomphante de Nicolas
+retentit dans l'air; Milka semblait &ecirc;tre au moment de le saisir, mais sa
+vitesse lui fit d&eacute;passer le but, le li&egrave;vre s'&eacute;tant arr&ecirc;t&eacute; court! Erza la
+belle chienne, renouvela aussit&ocirc;t son attaque; elle fit un saut en
+avant; et l'on aurait dit que, suspendue en l'air, elle mesurait de
+l'oeil, avec prudence cette fois, la distance &agrave; franchir, afin de
+retomber juste sur le dos de sa proie:</p>
+
+<p>&laquo;Erza, ma bonne petite Erza!&raquo; s'&eacute;cria Ilaguine en adressant &agrave; sa chienne
+une touchante invocation qu'Erza ne daigna pas &eacute;couter, car, &agrave; l'instant
+o&ugrave; elle allait happer le li&egrave;vre, il repartit de plus belle et se mit &agrave;
+courir sur la lisi&egrave;re m&ecirc;me du champ et de la prairie. Erza et Milka,
+galopant de front comme deux timoniers, s'en rapproch&egrave;rent encore, mais
+le terrain mar&eacute;cageux arr&ecirc;tait leur course.</p>
+
+<p>&laquo;Rouga&iuml;, Rouga&iuml;ouchka!... affaire s&ucirc;re... marche!...&raquo; s'&eacute;cria une
+troisi&egrave;me voix, et Rouga&iuml;, le chien bossu du &laquo;petit oncle&raquo;, s'&eacute;tirant et
+courbant son dos comme un ressort, atteignit les deux autres, les
+d&eacute;passa, et, faisant un effort surnaturel, tomba sur le li&egrave;vre, qu'il
+lan&ccedil;a d'un coup de gueule sur la prairie, le rattrapa par un nouveau
+bond, le renversa et se roula avec lui sur la terre fangeuse qui
+s'attachait &agrave; son corps par larges plaques. Les chiens et les chasseurs
+form&egrave;rent cercle autour d'eux. Seul &laquo;le petit oncle&raquo;, tout jubilant,
+descendit de cheval, s'approcha du li&egrave;vre, et secoua en l'air sa patte
+droite pour en faire &eacute;couler le sang; l'&eacute;motion qu'il &eacute;prouvait donnait
+&agrave; ses yeux, qui allaient en tous sens, une expression effar&eacute;e, ses
+mouvements &eacute;taient saccad&eacute;s, ses paroles entrecoup&eacute;es et sans suite:
+&laquo;Affaire s&ucirc;re... marche!... Voil&agrave; un chien! Il les vaut tous, et les
+plus chers et les moins chers aussi.... Affaire s&ucirc;re... marche!&raquo;
+disait-il en suffoquant, et l'on aurait dit, aux regards furibonds qu'il
+lan&ccedil;ait autour de lui, qu'il se croyait entour&eacute; d'ennemis, et que,
+offens&eacute; et malmen&eacute; par tous, il venait maintenant de se r&eacute;habiliter
+d'une fa&ccedil;on &eacute;clatante: &laquo;Voil&agrave; les chiens de mille roubles! Rouga&iuml;, voici
+pour toi, mon vieux, tu l'as m&eacute;rit&eacute;! ajouta-t-il en lui jetant la patte
+crott&eacute;e qu'il venait de couper.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est &eacute;reint&eacute;e, elle lui a trois fois donn&eacute; la chasse toute
+seule, criait Nicolas, sans s'adresser &agrave; personne et sans rien entendre
+de ce qui se disait autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Le prendre en travers, la belle affaire! dit l'&eacute;cuyer d'Ilaguine.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment qu'Erza l'avait forc&eacute;, tout chien, f&ucirc;t-ce m&ecirc;me un chien de
+basse-cour, pouvait l'attraper,&raquo; ajouta &agrave; son tour Ilaguine, la figure
+empourpr&eacute;e et hors d'haleine, par suite de sa course folle.</p>
+
+<p>Natacha, &eacute;galement excit&eacute;e, poussait de son c&ocirc;t&eacute; des cris de triomphe
+si aigus, et si sauvages, que peut-&ecirc;tre ailleurs en aurait-elle eu
+honte, mais ils ne faisaient qu'exprimer ses impressions et celles des
+autres chasseurs. Le &laquo;petit oncle&raquo; lia son li&egrave;vre, le jeta adroitement
+sur la croupe de son cheval, et, sans se d&eacute;partir de son air rogue et
+maussade, s'&eacute;loigna sans prof&eacute;rer une parole. Nicolas et Ilaguine
+avaient &eacute;t&eacute; trop froiss&eacute;s dans leur amour-propre de chasseurs pour
+reprendre tout de suite leur air affect&eacute; d'indiff&eacute;rence, et ils
+suivirent longtemps des yeux Rouga&iuml;, le vieux chien bossu qui, l'&eacute;chine
+crott&eacute;e, marchait derri&egrave;re le &laquo;petit oncle&raquo;, avec le calme d'un
+triomphateur: &laquo;Vous voyez, je suis comme tout le monde, semblait-il leur
+dire, mais &agrave; la chasse c'est autre chose, attention!&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque, apr&egrave;s cet incident le &laquo;petit oncle&raquo; s'approcha de Nicolas et
+s'adressa &agrave; lui, Nicolas se sentit honor&eacute; de cette marque de
+condescendance, malgr&eacute; tout ce qui venait de se passer.</p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Quand Ilaguine prit, vers le soir, cong&eacute; de Nicolas, celui-ci se rendit
+compte seulement alors de l'&eacute;norme distance qui les s&eacute;parait d'Otradno&euml;;
+aussi accepta-t-il avec empressement l'invitation du &laquo;petit oncle&raquo; de
+laisser son &eacute;quipage de chasse passer la nuit chez lui, &agrave; Mikariovka:</p>
+
+<p>&laquo;Et si vous veniez vous-m&ecirc;me chez moi? qu'en pensez-vous?... Affaire
+s&ucirc;re, marche!... Le temps est humide, vous vous reposeriez, et on
+ram&egrave;nerait la jeune comtesse plus tard.&raquo; Sa proposition fut accept&eacute;e
+avec joie, et l'un des gardes fut d&eacute;p&ecirc;ch&eacute; &agrave; Otradno&euml; pour y chercher un
+droschki, pendant que la soci&eacute;t&eacute;, conduite par le &laquo;petit oncle&raquo;, entrait
+dans ses domaines et &eacute;tait re&ccedil;ue, &agrave; l'entr&eacute;e principale de sa maison,
+par les quatre ou cinq serviteurs m&acirc;les de toute taille qui composaient
+son service particulier. Une dizaine de femmes, vieilles et jeunes, se
+montr&egrave;rent aussit&ocirc;t &agrave; une porte de derri&egrave;re, attir&eacute;es par la curiosit&eacute;
+qu'excitait la vue des cavaliers. L'apparition de Natacha, d'une dame &agrave;
+cheval, y mit le comble; aussi, n'y r&eacute;sistant plus, elles s'avanc&egrave;rent
+toutes pour l'examiner de pr&egrave;s, et les plus hardies all&egrave;rent jusqu'&agrave; la
+regarder dans le blanc des yeux, en faisant tout haut leurs remarques,
+comme si elles avaient devant elles un &ecirc;tre surnaturel, qui ne pouvait
+ni les entendre ni les comprendre.</p>
+
+<p>&laquo;Vois donc, Arina, elle est assise de c&ocirc;t&eacute;, tandis que sa robe flotte.
+Et la corne donc, la corne!</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Dieu!... et ce couteau encore!</p>
+
+<p>&mdash;Comment ne tombes-tu pas?&raquo; dit l'une d'elles, plus hardie que ses
+compagnes, en s'adressant directement &agrave; Natacha.</p>
+
+<p>Le &laquo;petit oncle&raquo; descendit de cheval devant le perron en bois de sa
+rustique habitation, qui &eacute;tait enfouie au milieu d'un jardin inculte,
+et, jetant un regard &agrave; ses gens, leur commanda de s'&eacute;loigner; chacun
+d'eux ayant re&ccedil;u les ordres n&eacute;cessaires pour que rien ne manqu&acirc;t &agrave; ses
+h&ocirc;tes et &agrave; leur &eacute;quipage de chasse, ils se dispers&egrave;rent aussit&ocirc;t.</p>
+
+<p>Se tournant vers Natacha, il l'enleva de dessus sa selle et lui offrit
+la main pour l'aider &agrave; monter les quelques marches vermoulues de
+l'escalier. Dans l'int&eacute;rieur de la maison, dont l'aspect g&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait
+loin de briller d'une propret&eacute; irr&eacute;prochable, les grosses poutres des
+murs n'&eacute;taient pas m&ecirc;me dissimul&eacute;es comme d'habitude par une couche de
+chaux, et l'on devinait ais&eacute;ment qu'un des moindres soucis des habitants
+de cette demeure &eacute;tait d'en faire dispara&icirc;tre les taches et les
+souillures qu'on y voyait de tous c&ocirc;t&eacute;s. Une odeur fade de pommes
+fra&icirc;chement cueillies remplissait un &eacute;troit vestibule, o&ugrave; quelques peaux
+de loup et de renard &eacute;taient suspendues.</p>
+
+<p>On traversait ensuite une petite salle &agrave; manger meubl&eacute;e d'une table &agrave;
+pliants en bois rouge et de quelques chaises, pour gagner le salon, dont
+le principal ornement consistait en une autre table ronde, en bois de
+bouleau, plac&eacute;e devant un canap&eacute;; on arrivait enfin au cabinet de
+travail du propri&eacute;taire, qui sentait &agrave; plein nez le tabac et le chien.
+L'&eacute;toffe du mobilier, le tapis de la chambre &eacute;taient d&eacute;chir&eacute;s, sordides,
+et sur les murs, couverts comme tout le reste de taches sans nombre,
+&eacute;taient accroch&eacute;s les portraits de Souvorow, du p&egrave;re et de la m&egrave;re du
+&laquo;petit oncle&raquo;, et celui du &laquo;petit oncle&raquo; en uniforme de l'arm&eacute;e. Apr&egrave;s
+avoir engag&eacute; ses h&ocirc;tes &agrave; s'asseoir, il les quitta un moment, pendant que
+Rouga&iuml;, bien lav&eacute; et bien nettoy&eacute;, faisait son entr&eacute;e dans le salon, s'y
+emparait de sa place habituelle sur le divan, et y achevait sa toilette,
+en se bichonnant de la langue et des dents. Le c&ocirc;t&eacute; oppos&eacute; du cabinet
+donnait sur un petit corridor divis&eacute; en deux par un paravent dont
+l'&eacute;toffe flottait en lambeaux, et derri&egrave;re lequel on entendait des
+&eacute;clats de rire et des voix de femmes. Natacha, Nicolas et P&eacute;tia se
+d&eacute;barrass&egrave;rent de leurs v&ecirc;tements fourr&eacute;s et s'&eacute;tendirent tout &agrave; leur
+aise sur le large canap&eacute;; P&eacute;tia, la t&ecirc;te appuy&eacute;e sur ses coudes, ne
+tarda pas &agrave; s'endormir. Bien qu'ils eussent la figure h&acirc;l&eacute;e et br&ucirc;l&eacute;e
+par le vent, Natacha et Nicolas n'en &eacute;taient pas moins tr&egrave;s gais, et de
+plus tr&egrave;s affam&eacute;s. N'ayant plus &agrave; faire montre de sa sup&eacute;riorit&eacute; comme
+homme et comme chasseur, Nicolas r&eacute;pondit au regard espi&egrave;gle de sa soeur
+par un franc &eacute;clat de rire, auquel elle se joignit, sans m&ecirc;me
+s'inqui&eacute;ter du motif.</p>
+
+<p>Le &laquo;petit oncle&raquo; reparut bient&ocirc;t en veston, en pantalon gros bleu et en
+bottines; ce costume, qui avait jadis excit&eacute; &agrave; Otradno&euml; l'&eacute;tonnement et
+les railleries de Natacha, ne lui parut pas cette fois plus ridicule
+que l'habit et la redingote de tout le monde. Le &laquo;petit oncle&raquo;, de
+joyeuse humeur, fit chorus avec eux:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; qui va bien, comtesse! Ah! la jeunesse, affaire s&ucirc;re, marche!...
+pas vu sa pareille jusqu'&agrave; pr&eacute;sent!&raquo; s'&eacute;crie-t-il, et, offrant &agrave; Nicolas
+une longue pipe turque, il en prit une plus courte, qu'il se mit &agrave;
+manoeuvrer avec amour entre trois doigts.</p>
+
+<p>&laquo;Toute la journ&eacute;e en selle comme un homme, et comme si de rien n'&eacute;tait!&raquo;</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, une fillette qui marchait sans doute pieds nus, &agrave;
+en juger par le son &eacute;touff&eacute; de ses pas, ouvrit une des portes, pour
+laisser entrer une femme de quarante ans environ, un peu forte, avec un
+teint frais, un double menton, des l&egrave;vres rouges; elle portait un
+&eacute;norme plateau. Son ext&eacute;rieur plein de pr&eacute;venance, son cordial sourire,
+accompagn&eacute; d'un respectueux salut adress&eacute; aux h&ocirc;tes de son ma&icirc;tre,
+&eacute;taient les symboles d'une franche hospitalit&eacute;. Bien que la rotondit&eacute;
+toute particuli&egrave;re de sa personne, fortement accentu&eacute;e en avant,
+l'oblige&acirc;t &agrave; tenir la t&ecirc;te pench&eacute;e en arri&egrave;re, elle n'en mettait pas
+moins &agrave; tous ses mouvements une agilit&eacute; extr&ecirc;me. Apr&egrave;s qu'elle eut mis
+le plateau sur la table, ses mains blanches et potel&eacute;es y eurent bient&ocirc;t
+dispos&eacute; les bouteilles, les carafes, les assiettes garnies de
+&laquo;zakouska&raquo;, dont il &eacute;tait charg&eacute;. Reculant ensuite jusqu'au seuil de la
+porte, elle s'y arr&ecirc;ta un instant, sans cesser de sourire:
+&laquo;Regardez-moi! Comprenez-vous &agrave; pr&eacute;sent le &laquo;petit oncle?&raquo; sembla-t-elle
+leur dire, avant de dispara&icirc;tre. Comment ne pas le comprendre? C'&eacute;tait
+si clair, si &eacute;vident, que non seulement Nicolas, mais Natacha elle-m&ecirc;me,
+devin&egrave;rent ce que signifiaient les sourcils fronc&eacute;s et l'expression
+satisfaite et fi&egrave;re d'Anicia F&eacute;dorovna, chaque fois qu'elle rentrait
+dans le salon!</p>
+
+<p>Que de choses n'avait-elle pas entass&eacute;es sur son plateau? Une bouteille
+de liqueur d'herbes sauvages, une autre de fruits, des champignons au
+vinaigre, des galettes de farine de sarrasin, et du beurre, du miel
+frais, du miel cuit, de l'hydromel, des pommes, des noix fra&icirc;ches, des
+noix s&eacute;ch&eacute;es au four, des noix au miel, des confitures au sucre et &agrave; la
+m&eacute;lasse; et, de plus, un gros jambon et une belle poularde dor&eacute;e!</p>
+
+<p>Le tout soign&eacute;; pr&eacute;par&eacute; par Anicia F&eacute;dorovna, avec l'odeur all&eacute;chante
+qui s'en exhalait, avec quelque chose du caract&egrave;re app&eacute;tissant de sa
+personne et de son exquise propret&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Go&ucirc;tez un peu de cela, mademoiselle la comtesse,&raquo; disait-elle &agrave;
+Natacha... et de ceci, ajoutait-elle en lui offrant tant&ocirc;t une chose,
+tant&ocirc;t une autre, et Natacha d&eacute;vorait &agrave; belles dents: il lui semblait
+n'avoir jamais ni vu, ni mang&eacute; des galettes aussi exquises, des
+confitures aussi parfum&eacute;es, d'aussi bonnes noisettes au miel, ni m&ecirc;me
+une volaille d'aussi belle apparence. Nicolas et le &laquo;petit oncle&raquo;, tout
+en arrosant leur souper de liqueurs aux fruits, devisaient sur la chasse
+pass&eacute;e et sur la chasse &agrave; venir; sur les m&eacute;rites de Rouga&iuml; et sur la
+meute d'Ilaguine. Cr&acirc;nement camp&eacute;e sur le divan, Natacha suivait de ses
+yeux brillants leur conversation, tout en essayant parfois de r&eacute;veiller
+P&eacute;tia pour lui donner sa part de toutes les friandises, mais ses
+r&eacute;ponses incoh&eacute;rentes prouvaient qu'il &eacute;tait profond&eacute;ment endormi. Elle
+ne se poss&eacute;dait pas de joie dans cet int&eacute;rieur si nouveau pour elle, et
+la seule chose qu'elle craign&icirc;t, c'&eacute;tait de voir arriver le droschki
+qui, &agrave; son grand regret devait l'emmener chez son p&egrave;re. Au bout d'un
+moment de silence, comme il en survient souvent entre un ma&icirc;tre de
+maison et des h&ocirc;tes qu'il re&ccedil;oit pour la premi&egrave;re fois, le &laquo;petit
+oncle&raquo;, r&eacute;pondant &agrave; une de ses pens&eacute;es intimes, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'est ainsi que je finis de vivre... une fois mort, affaire s&ucirc;re,
+marche!... il ne restera rien apr&egrave;s moi!&raquo;</p>
+
+<p>Sa physionomie devint presque belle pendant qu'il parlait ainsi, et
+Nicolas se rappela tout le bien que son p&egrave;re lui avait toujours dit de
+lui. Il passait &eacute;galement dans tout le district pour le plus
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; et le plus noble des originaux, aussi le choisissait-on &agrave;
+chaque instant ou pour arbitre dans les discussions de famille, ou pour
+ex&eacute;cuteur testamentaire, ou enfin m&ecirc;me pour confident. Presque toujours
+&eacute;lu juge &agrave; l'unanimit&eacute;, il avait &eacute;galement rempli d'autres fonctions
+&eacute;lectives, mais rien ne pouvait vaincre son refus d'accepter du service
+actif. Son temps se partageait ainsi: en automne et au printemps, il
+courait les champs sur son vieil &eacute;talon, ne quittait pas son petit
+r&eacute;duit en hiver, et passait l'&eacute;t&eacute; &eacute;tendu &agrave; l'ombre du sauvage fouillis
+qu'il appelait son jardin.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi ne vous d&eacute;cidez-vous pas &agrave; reprendre du service, petit oncle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai servi, et c'est assez... bon &agrave; rien... affaire s&ucirc;re, marche!
+C'est votre affaire, &agrave; vous autres: quant &agrave; moi, je n'y comprends rien.
+Mais &agrave; la chasse, c'est autre chose.... Affaire s&ucirc;re, marche! H&eacute; l&agrave;-bas,
+ouvrez donc la porte! Qu'est-ce qui l'a ferm&eacute;e?&raquo; La porte au fond du
+corridor (que l'oncle pronon&ccedil;ait &laquo;colidor&raquo;) communiquait avec une
+chambre o&ugrave; les piqueurs et les valets de chiens prenaient ordinairement
+leurs repas. Les petits pieds nus de la fillette se rapproch&egrave;rent de
+nouveau, une main invisible ouvrit la porte, et les sons d'une
+&laquo;balala&iuml;ka<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>&raquo; dont les cordes vibraient sous les doigts d'un v&eacute;ritable
+artiste parvinrent jusqu'&agrave; eux:</p>
+
+<p>&laquo;C'est mon cocher Mitka qui joue: aussi lui en ai-je achet&eacute; une
+excellente, cette musique me pla&icirc;t!&raquo; Il &eacute;tait d'habitude qu'au retour de
+la chasse, Mitka se livr&acirc;t &agrave; ses fantaisies musicales, pendant que le
+&laquo;petit oncle&raquo; l'&eacute;coutait avec bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vraiment tr&egrave;s joli, dit Nicolas avec une feinte indiff&eacute;rence,
+comme s'il &eacute;tait honteux d'avouer qu'il trouvait du charme &agrave; cette
+musique.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tr&egrave;s joli? s'&eacute;cria Natacha d'un ton de reproche, mais c'est
+charmant, mais c'est ravissant!&raquo; Et en effet la chanson qu'elle &eacute;coutait
+lui semblait la plus id&eacute;ale des m&eacute;lodies, tout comme les champignons, le
+miel et les confitures d'Anicia lui avaient paru &ecirc;tre les meilleurs
+qu'elle e&ucirc;t jamais mang&eacute;s!</p>
+
+<p>&laquo;Encore, encore, je t'en prie,&raquo; dit Natacha, lorsque la &laquo;balala&iuml;ka&raquo; se
+tut. Mitka l'accorda et reprit de nouveau <i>la Barina</i>, avec variations
+et changements de ton. L'oncle, la t&ecirc;te l&eacute;g&egrave;rement inclin&eacute;e, un vague
+sourire sur les l&egrave;vres, &eacute;coutait religieusement. Le motif revint une
+centaine de fois sous les doigts exerc&eacute;s du musicien, et les cordes
+r&eacute;p&eacute;t&egrave;rent &agrave; sati&eacute;t&eacute; les m&ecirc;mes notes, sans fatiguer les oreilles de
+l'auditoire, qui ne cessait de les redemander. Anicia F&eacute;dorovna &eacute;coutait
+aussi, appuy&eacute;e contre le linteau de la porte:</p>
+
+<p>&laquo;Faites attention, mademoiselle, dit-elle avec un sourire qui rappelait
+celui de son ma&icirc;tre. Il joue tr&egrave;s bien!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une mesure manqu&eacute;e, s'&eacute;cria tout &agrave; coup le &laquo;petit oncle&raquo; en
+faisant un geste &eacute;nergique. Ces notes-l&agrave; doivent &ecirc;tre plus vivement...
+enlev&eacute;es, affaire s&ucirc;re, marche!</p>
+
+<p>&mdash;Sauriez-vous jouer de la balala&iuml;ka? demanda Natacha surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Aniciouchka!...&mdash;et le &laquo;petit oncle&raquo; sourit malicieusement&raquo;&mdash;Vois un
+peu si les cordes de la guitare y sont toutes, il y a si longtemps que
+je ne l'ai eue entre les mains.&raquo;</p>
+
+<p>Anicia ex&eacute;cuta cet ordre avec une visible satisfaction, et lui apporta
+la guitare.</p>
+
+<p>La prenant avec soin, il souffla dessus pour en enlever quelques grains
+de poussi&egrave;re, et en tendit les cordes de ses doigts osseux; puis,
+s'asseyant bien &agrave; son aise, et arrondissant d'une fa&ccedil;on un peu th&eacute;&acirc;trale
+son coude gauche, il saisit le manche de l'instrument, cligna de l'oeil
+&agrave; Anicia F&eacute;dorovna, et, pin&ccedil;ant un accord plein et sonore, commen&ccedil;a,
+sans la moindre h&eacute;sitation, &agrave; improviser sur le th&egrave;me d'une chanson tr&egrave;s
+populaire. Le rythme en &eacute;tait lent, mais le refrain exprimait une
+gaiet&eacute; si douce, si discr&egrave;te, la gaiet&eacute; d'Anicia, qu'il p&eacute;n&eacute;tra jusqu'au
+coeur de Nicolas et de Natacha... et leur coeur chanta &agrave; l'unisson!
+Anicia, dont la figure rayonnait, rougit, se cacha la figure dans son
+mouchoir et quitta le cabinet en souriant toujours; le &laquo;petit oncle&raquo;
+continuait avec pr&eacute;cision et avec aplomb &agrave; moduler ses cadences et ses
+variations, et son regard vaguement inspir&eacute; se portait vers la place
+qu'elle avait occup&eacute;e. Un l&eacute;ger sourire flottait sous sa moustache
+grise, et s'accentuait vivement, lorsqu'il acc&eacute;l&eacute;rait la mesure, que la
+chanson redoublait d'entrain, et qu'une corde criait aux passages
+difficiles.</p>
+
+<p>&laquo;Ravissant, ravissant!...&raquo; Et Natacha, sautant de sa place, entoura le
+&laquo;petit oncle&raquo; de ses bras et l'embrassa: &laquo;Nicolas, Nicolas!&raquo;
+ajouta-t-elle en se retournant vers son fr&egrave;re, comme pour lui faire
+partager sa surprise.</p>
+
+<p>Mais le &laquo;petit oncle&raquo; avait recommenc&eacute; &agrave; jouer. Anicia F&eacute;dorovna et
+plusieurs autres gens de la maison montr&egrave;rent leurs figures dans
+l'entreb&acirc;illement de la porte, pendant qu'il attaquait le: &laquo;L&agrave;-bas,
+l&agrave;-bas, derri&egrave;re la source fra&icirc;che, la jeune fille m'a dit: attends!&raquo;,
+et, brisant un accord, il remua l&eacute;g&egrave;rement les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, eh bien apr&egrave;s!&raquo; dit Natacha d'un ton si suppliant, que sa vie
+semblait d&eacute;pendre de ce qui allait suivre. Le &laquo;petit oncle&raquo; se leva; on
+aurait dit qu'il y avait en lui deux hommes diff&eacute;rents, dont l'un
+r&eacute;pondait par un grave sourire &agrave; la na&iuml;ve et pressante invitation &agrave; la
+danse ex&eacute;cut&eacute;e par l'autre, par le musicien:</p>
+
+<p>&laquo;En avant, ma ni&egrave;ce! s'&eacute;cria-t-il tout &agrave; coup, et Natacha, se
+d&eacute;barrassant vivement de son ch&acirc;le, s'&eacute;lan&ccedil;a au milieu de la chambre,
+posa ses mains sur ses hanches et attendit, en imprimant &agrave; ses &eacute;paules
+un balancement imperceptible.</p>
+
+<p>Comment, par quel proc&eacute;d&eacute; inconnu cette petite comtesse, &eacute;lev&eacute;e par une
+&eacute;migr&eacute;e fran&ccedil;aise, avait-elle pu et su s'assimiler, sous la seule
+impression de son air natal, ces mouvements, inimitables et
+indescriptibles de l'enfant du peuple, si vrais, si typiques, si russes
+en un mot, et que le fameux pas du ch&acirc;le de Ioghel aurait d&ucirc; depuis
+longtemps lui avoir fait oublier? Lorsqu'on la vit se pr&eacute;parer &agrave;
+r&eacute;pondre au signal, avec ses yeux p&eacute;tillants de malice et son air
+souriant et assur&eacute;, la d&eacute;fiance involontaire de Nicolas et du reste de
+l'auditoire s'envola comme par enchantement; il n'y avait plus &agrave; en
+douter, elle justifierait leur attente, et ils pouvaient hardiment
+l'admirer!</p>
+
+<p>Elle mit une telle perfection &agrave; tout ce qu'elle avait &agrave; faire, qu'Anicia
+F&eacute;dorovna, apr&egrave;s lui avoir aussit&ocirc;t donn&eacute; le petit mouchoir,
+compl&egrave;tement indispensable &agrave; ses attitudes, se mit &agrave; rire de bon coeur
+et &agrave; s'attendrir en m&ecirc;me temps, pendant qu'elle suivait des yeux les pas
+et les gestes de cette fine et gracieuse cr&eacute;ature. C'est que Natacha, si
+sup&eacute;rieure &agrave; cette jeune comtesse &eacute;lev&eacute;e dans le velours et la soie,
+savait si bien comprendre et exprimer non seulement ce qu'elle, Anicia,
+comprenait et sentait, mais encore tout ce qui faisait aussi battre le
+coeur de son p&egrave;re, de sa m&egrave;re, de tous les siens, en un mot et pour
+mieux dire, tout coeur v&eacute;ritablement russe!</p>
+
+<p>&laquo;Bravo, petite comtesse, affaire s&ucirc;re, marche! s'&eacute;cria le &laquo;petit oncle&raquo;
+&agrave; la fin de la danse.... Il ne te manque plus qu'un beau gar&ccedil;on pour
+mari!</p>
+
+<p>&mdash;Mais pas du tout, il est tout choisi, dit Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!&raquo; reprit le vieux, stup&eacute;fait. Natacha r&eacute;pondit d'un signe de
+t&ecirc;te avec un joyeux sourire: &laquo;Et comme il est bien,&raquo; ajouta-t-elle. Mais
+&agrave; peine eut-elle prononc&eacute; ces mots, qu'un nouvel ordre d'id&eacute;es et de
+sensations s'empara d'elle instantan&eacute;ment: &laquo;Nicolas a l'air de croire,
+pensa-t-elle, que mon Andr&eacute; n'aurait ni approuv&eacute; ni partag&eacute; notre gaiet&eacute;
+de ce soir, et moi je suis s&ucirc;re du contraire.... O&ugrave; est-il &agrave;
+pr&eacute;sent?&raquo;... Et son joli visage s'assombrit l'espace d'une seconde;
+&laquo;Inutile de penser &agrave; cela!&raquo;... Et, reprenant tout son entrain, elle
+s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; du &laquo;petit oncle&raquo;, et le pria avec instance de leur
+chanter encore un air: il y consentit avec plaisir.</p>
+
+<p>Il chantait comme chante le paysan, pour qui toute l'importance de la
+chanson est dans les paroles, pour qui le motif est un accessoire qui
+vient de lui-m&ecirc;me sans effort et qui sert uniquement &agrave; marquer la
+cadence. Aussi ce chant presque inconscient, comme celui de l'oiseau,
+avait-il chez le &laquo;petit oncle&raquo; un charme et un attrait tout
+particuliers. Natacha d&eacute;clara dans son enthousiasme qu'elle jetterait l&agrave;
+la harpe et qu'elle &eacute;tudierait d&eacute;sormais la guitare; et elle parvint &agrave;
+pincer quelques accords sur celle du &laquo;petit oncle&raquo;.</p>
+
+<p>Vers les dix heures on annon&ccedil;a l'arriv&eacute;e d'une &laquo;line&iuml;ka<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>&laquo;, d'un
+droschki et de trois hommes &agrave; cheval, envoy&eacute;s &agrave; la recherche des jeunes
+gens. Le comte et la comtesse s'&eacute;taient fort inqui&eacute;t&eacute;s, ne sachant ce
+qu'ils &eacute;taient devenus, disait un des valets.</p>
+
+<p>P&eacute;tia fut transport&eacute; tout endormi et d&eacute;pos&eacute; comme un mort dans la
+&laquo;line&iuml;ka&raquo;; Nicolas et Natacha mont&egrave;rent en droschki; le &laquo;petit oncle&raquo;
+prit grand soin de l'envelopper chaudement avec une tendresse toute
+paternelle; il les reconduisit &agrave; pied jusqu'au pont, qu'il fallait
+laisser de c&ocirc;t&eacute; pour traverser la rivi&egrave;re &agrave; gu&eacute; et o&ugrave; ses chasseurs
+avaient re&ccedil;u l'ordre de se tenir avec des lanternes.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, ma ch&egrave;re ni&egrave;ce,&raquo; lui cria encore une fois du milieu de
+l'obscurit&eacute; la voix dont le chant r&eacute;sonnait encore aux oreilles de
+Natacha.</p>
+
+<p>Quelques feux rouge&acirc;tres brillaient &agrave; l'int&eacute;rieur des &laquo;isbas&raquo; du village
+qu'ils travers&egrave;rent, et le vent en rabattait gaiement la fum&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle perle que cet oncle! dit Natacha, d&egrave;s qu'ils eurent atteint la
+grande route.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit Nicolas. Ne sens-tu pas le froid?</p>
+
+<p>&mdash;Non, je suis si bien, si bien, si bien!&raquo; r&eacute;pondit-elle, &eacute;tonn&eacute;e
+elle-m&ecirc;me de la joie qu'elle &eacute;prouvait. Ils gard&egrave;rent longtemps le
+silence.</p>
+
+<p>Une nuit noire et un brouillard assez &eacute;pais permettaient &agrave; peine de
+distinguer les chevaux, dont on entendait le pi&eacute;tinement dans la boue.</p>
+
+<p>Que se passait-il dans cette &acirc;me d'enfant, si impressionnable, toujours
+pr&ecirc;te &agrave; saisir au vol les sensations les plus diverses de la vie?
+Comment parvenait-elle &agrave; les &eacute;prouver toutes &agrave; la fois et &agrave; les accorder
+ensemble? Elle se sentait heureuse, comme elle le disait, et &agrave; quelques
+pas de la maison elle lan&ccedil;a tout &agrave; coup en l'air, d'une voix joyeuse, le
+refrain de la chanson, qu'elle avait vainement cherch&eacute; jusque-l&agrave;, et
+qu'elle venait de retrouver.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien &ccedil;a! lui dit son fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Nicolas, &agrave; quoi pensais-tu tout &agrave; l'heure? lui dit-elle en lui
+faisant une question qu'ils s'adressaient souvent entre eux.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai d'abord pens&eacute; &agrave; Rouga&iuml;, chez qui j'ai d&eacute;couvert une certaine
+ressemblance avec &laquo;l'oncle&raquo;; je crois que, s'il avait &eacute;t&eacute; homme, il
+aurait toujours gard&eacute; l'&raquo;oncle&raquo; aupr&egrave;s de le lui, aussi bien pour la
+chasse que pour la musique.... N'est-ce pas vrai? Et toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi? attends un peu. Moi, je pensais &agrave; notre course: il me semblait
+qu'au lieu de nous retrouver bient&ocirc;t &agrave; Otradno&euml;, nous passerions
+peut-&ecirc;tre cette nuit noire dans un ch&acirc;teau f&eacute;erique, et puis.... Non,
+c'est tout....</p>
+
+<p>&mdash;Je devine, tu as s&ucirc;rement pens&eacute; &agrave; &laquo;lui&raquo;?</p>
+
+<p>&mdash;Non, repartit Natacha...&raquo; Et pourtant elle avait pens&eacute; &agrave; &laquo;lui&raquo;, et &agrave;
+l'impression que le &laquo;petit oncle&raquo; lui aurait produite: Sais-tu,
+dit-elle, que je crois que jamais je ne serai aussi heureuse et aussi
+tranquille que je le suis dans ce moment!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! quelle folie!... c'est de l'exag&eacute;ration pure,&raquo; lui r&eacute;pondit
+Nicolas pendant que tout bas il se disait: &laquo;Quel tr&eacute;sor que cette
+Natacha, c'est mon meilleur ami.... Quel besoin a-t-elle de se marier,
+lorsque nous aurions pu passer notre vie ensemble &agrave; courir ainsi de
+droite et de gauche!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Quel coeur que ce Nicolas, se disait Natacha de son c&ocirc;t&eacute;. Ah! regarde
+donc, il y a encore de la lumi&egrave;re au salon, ajouta-t-elle en lui
+montrant les fen&ecirc;tres, qui se d&eacute;tachaient brillantes sur le fond brumeux
+et velout&eacute; de la nuit.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Le vieux comte Rostow avait renonc&eacute; &agrave; ses fonctions de mar&eacute;chal de la
+noblesse du district, parce qu'elles l'entra&icirc;naient &agrave; de trop fortes
+d&eacute;penses, et cependant l'&eacute;tat de ses finances ne s'am&eacute;liorait gu&egrave;re.
+Nicolas et Natacha surprenaient souvent leurs parents causant &agrave; voix
+basse, et d'un air agit&eacute;, de la vente de leur h&ocirc;tel &agrave; Moscou, ou du bien
+qu'ils avaient dans les environs. Rentr&eacute; dans la vie priv&eacute;e, le comte ne
+donnait plus ni f&ecirc;tes ni banquets; aussi la vie &agrave; Otradno&euml; &eacute;tait-elle
+devenue plus calme que les ann&eacute;es pr&eacute;c&eacute;dentes; pourtant ni la maison ni
+ses d&eacute;pendances ne d&eacute;semplissaient, et il y avait chaque jour une
+vingtaine de personnes &agrave; table. C'&eacute;taient des habitu&eacute;s, des amis, des
+familiers, qui faisaient presque partie de la famille, ou qui du moins
+semblaient ne pouvoir plus s'en d&eacute;tacher; entre autres un musicien nomm&eacute;
+Dimmler avec sa femme, le ma&icirc;tre de danse Ioghel avec sa famille, la
+vieille demoiselle B&eacute;low, l'instituteur de P&eacute;tia, l'ancienne gouvernante
+des demoiselles, et d'autres encore qui trouvaient tout simple de vivre
+chez le comte plut&ocirc;t que chez eux. Aussi, bien qu'il n'y e&ucirc;t plus de
+grandes r&eacute;unions, la vie allait son train comme par le pass&eacute;, et ni le
+ma&icirc;tre ni la ma&icirc;tresse de la maison n'auraient pu se la repr&eacute;senter
+autrement. Le train de chasse avait &eacute;t&eacute; augment&eacute; par Nicolas; on
+nourrissait toujours cinquante chevaux &agrave; l'&eacute;curie, on tenait toujours
+quinze cochers, on se faisait toujours des cadeaux de grand prix aux
+jours de f&ecirc;te, et ces jours-l&agrave; se terminaient, selon l'antique usage,
+par un d&icirc;ner monstre, auquel on invitait tout le voisinage; le comte
+jouait comme d'habitude au boston et au whist, en laissant
+invariablement voir toutes ses cartes &agrave; ses amis, qui s'arrogeaient le
+droit de faire sa partie, et de l'all&eacute;ger, sans scrupule aucun, de
+quelques centaines de roubles, qui constituaient le plus clair de leurs
+revenus.</p>
+
+<p>Le comte marchait &agrave; l'aveuglette au milieu du r&eacute;seau embrouill&eacute; de ses
+embarras p&eacute;cuniaires, s'effor&ccedil;ant de se les dissimuler, ne parvenant
+qu'&agrave; les accro&icirc;tre, et ne se sentant ni la patience ni le courage
+n&eacute;cessaires pour en d&eacute;lier un &agrave; un tous les noeuds. Le coeur aimant de
+la comtesse pressentait la ruine de ses enfants, sans en accuser son
+mari, trop &acirc;g&eacute; malheureusement pour se r&eacute;former, et cherchait les
+moyens de rem&eacute;dier &agrave; leur d&eacute;sastreuse situation. Il n'en existait, &agrave; son
+point de vue f&eacute;minin, qu'un seul, le mariage de Nicolas avec une riche
+h&eacute;riti&egrave;re; elle se cramponnait &agrave; cette derni&egrave;re planche de salut; mais,
+si son fils refusait le parti qu'elle avait &agrave; lui proposer, tout espoir
+de relever leur fortune serait d&eacute;finitivement perdu. La personne qu'elle
+avait en vue &eacute;tait la fille de gens parfaitement honorables, que les
+Rostow connaissaient depuis son enfance, la jeune Julie Karaguine, qui,
+par suite de la mort de son second fr&egrave;re, &eacute;tait devenue subitement une
+tr&egrave;s riche h&eacute;riti&egrave;re.</p>
+
+<p>La comtesse &eacute;crivit directement &agrave; Mme Karaguine, pour lui demander si
+cette union lui convenait, et en re&ccedil;ut une r&eacute;ponse des plus favorables:
+Mme Karaguine invitait m&ecirc;me Nicolas &agrave; venir les voir &agrave; Moscou, afin que
+Julie p&ucirc;t se d&eacute;cider en toute libert&eacute;.</p>
+
+<p>Nicolas avait plus d'une fois entendu sa m&egrave;re exprimer devant lui, avec
+des larmes dans les yeux, son vif d&eacute;sir de le voir marier; le sort de
+ses deux filles &eacute;tant d&eacute;sormais assur&eacute;, l'accomplissement de ce dernier
+d&eacute;sir adoucirait les quelques jours qui lui restaient &agrave; vivre,
+disait-elle, en faisant de constantes allusions &agrave; une charmante jeune
+fille qu'elle lui destinait.</p>
+
+<p>Un jour enfin elle lui parla sans d&eacute;tour des vertus de Julie et lui
+conseilla, aux approches de No&euml;l, d'aller passer quelque temps &agrave; Moscou.
+Nicolas, qui avait devin&eacute; sans peine pourquoi elle le lui conseillait,
+amena un jour sa m&egrave;re &agrave; s'en expliquer franchement avec lui; elle ne lui
+cacha pas qu'elle esp&eacute;rait voir leur fortune relev&eacute;e et redor&eacute;e par son
+mariage avec sa ch&egrave;re Julie.</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi donc, maman, si j'aimais une jeune fille sans dot, vous auriez
+exig&eacute; le sacrifice de mon amour et de mon honneur, pour me faire faire
+un mariage d'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Oh non, tu ne m'as pas compris, lui r&eacute;pondit-elle, ne sachant comment
+justifier son d&eacute;sir. Je ne cherche que ton bonheur!&raquo; Et, sentant que ce
+n'&eacute;tait pas l&agrave; son seul et v&eacute;ritable motif et qu'elle faisait fausse
+route, elle fondit en larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Ne pleurez pas, maman, dites-moi simplement que vous le d&eacute;sirez, et
+vous savez bien que je donnerais ma vie pour que vous ayez la paix, et
+que je sacrifierais tout, jusqu'&agrave; mon sentiment.&raquo;</p>
+
+<p>Mais la comtesse ne l'entendait point ainsi; elle ne demandait pas de
+sacrifice, elle se serait plut&ocirc;t sacrifi&eacute;e elle-m&ecirc;me, si la chose avait
+&eacute;t&eacute; possible:</p>
+
+<p>&laquo;N'en parlons plus, tu ne m'as pas comprise! dit-elle en essuyant ses
+larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment a-t-elle pu me proposer ce mariage? pensait Nicolas. Elle
+croit donc que je n'aime pas Sonia, parce que Sonia est pauvre, et
+cependant je serais mille fois plus heureux avec elle qu'avec une poup&eacute;e
+comme Julie!&raquo;</p>
+
+<p>Il resta &agrave; la campagne; sa m&egrave;re ne revint plus sur ce sujet mais,
+voyant, non sans douleur et sans irritation, l'intimit&eacute; croissante qui
+s'&eacute;tablissait entre son fils et Sonia, elle ne pouvait s'emp&ecirc;cher de
+tourmenter Sonia &agrave; tout propos, et de lui dire &laquo;vous&raquo; et &laquo;ma ch&egrave;re&raquo;.
+Parfois elle se reprochait ces continuels coups d'&eacute;pingle, elle en
+voulait &agrave; sa pauvre petite ni&egrave;ce de les recevoir avec une douceur et une
+humilit&eacute; sans &eacute;gales, de lui t&eacute;moigner en toute occasion un d&eacute;vouement
+plein de reconnaissance, et d'aimer Nicolas d'un amour si fid&egrave;le et si
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, qu'on ne pouvait s'emp&ecirc;cher de l'admirer.</p>
+
+<p>On re&ccedil;ut &agrave; cette &eacute;poque une lettre du prince Andr&eacute;, dat&eacute;e de Rome;
+c'&eacute;tait la quatri&egrave;me depuis son d&eacute;part; il aurait &eacute;t&eacute; depuis longtemps
+en route pour la Russie, disait-il, si les chaleurs, qui avaient rouvert
+sa blessure, ne l'obligeaient &agrave; remettre son retour aux premiers jours
+de janvier. Natacha, bien qu'elle f&ucirc;t &eacute;prise de son fianc&eacute;, et que cet
+amour m&ecirc;me e&ucirc;t calm&eacute; ses r&ecirc;veries, ne s'en laissait pas moins aller &agrave;
+toutes les impressions joyeuses de la vie; mais, vers la fin du
+quatri&egrave;me mois apr&egrave;s leur s&eacute;paration, elle tomba dans une profonde
+m&eacute;lancolie, et s'y abandonna tout enti&egrave;re. Elle pleurait sur son
+malheureux sort, elle pleurait sur le temps qui s'&eacute;coulait ainsi sans
+profit pour elle, tandis qu'elle sentait dans son coeur un invincible
+besoin d'aimer et de se faire aimer.</p>
+
+<p>Le cong&eacute; de Nicolas allait expirer, et l'approche de son d&eacute;part ajoutait
+encore &agrave; la tristesse de ce morne int&eacute;rieur.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>No&euml;l &eacute;tait venu, et, sauf la messe en grande pompe et les c&eacute;r&eacute;monies
+religieuses, avec les ennuyeux cort&egrave;ges de f&eacute;licitations des voisins et
+de la domesticit&eacute;, sauf les robes neuves qui faisaient leur apparition &agrave;
+cette occasion, rien n'&eacute;tait survenu ce jour-l&agrave; de plus particulier, de
+plus extraordinaire, qu'un froid de vingt degr&eacute;s, par un temps calme, un
+soleil &eacute;blouissant, et une nuit &eacute;toil&eacute;e et scintillante.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner du troisi&egrave;me jour des f&ecirc;tes, lorsque chacun fut rentr&eacute;
+dans son coin, l'ennui s'installa en ma&icirc;tre dans toute la maison.
+Nicolas, revenu d'une tourn&eacute;e de visites dans le voisinage, dormait d'un
+profond sommeil dans le grand salon. Le vieux comte suivait son exemple
+dans son cabinet. Sonia, assise &agrave; une table ronde du petit salon,
+copiait un dessin. La comtesse faisait une patience, et Nastacia
+Ivanovna, le vieux bouffon &agrave; figure chagrine, assis &agrave; une fen&ecirc;tre entre
+deux vieilles femmes, ne soufflait mot. Natacha, qui venait d'entrer, se
+pencha un moment au-dessus du travail de Sonia, et, s'approchant de sa
+m&egrave;re, s'arr&ecirc;ta devant elle en silence:</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi erres-tu comme une &acirc;me en peine? Que veux-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux lui, lui,... ici,... tout de suite!&raquo; r&eacute;pliqua Natacha, les
+yeux brillants, et d'une voix saccad&eacute;e.</p>
+
+<p>Le regard de sa m&egrave;re plongea dans le sien.</p>
+
+<p>&laquo;Ne me regardez pas ainsi, je vous en supplie, je vais pleurer!</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi l&agrave;.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, il me le faut, lui! Pourquoi dois-je ainsi p&eacute;rir d'ennui...&raquo; Sa
+voix se brisa, les larmes jaillirent de ses yeux, et, quittant
+brusquement le salon, elle se dirigea vers la chambre des filles de
+service, o&ugrave; une vieille femme de chambre en sermonnait une jeune, qui
+arrivait toute haletante du dehors.</p>
+
+<p>&laquo;Il y a temps pour tout, grommelait la vieille, tu t'es amus&eacute;e assez
+longtemps!</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-la tranquille, Kondratievna, dit Natacha. Va, Mavroucha, va!&raquo;</p>
+
+<p>Poursuivant sa tourn&eacute;e, Natacha arriva dans le vestibule. Un vieux
+domestique et deux jeunes laquais y jouaient aux cartes; son entr&eacute;e
+interrompit leur jeu et ils se lev&egrave;rent: &laquo;Et ceux-ci, que vais-je en
+faire?&raquo; se dit-elle.</p>
+
+<p>&laquo;Nikita, va, je t'en prie... o&ugrave; pourrais-je bien l'envoyer?... Ah! va me
+chercher un coq quelque part, et toi, Micha, apporte-moi de l'avoine.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu d'avoine? demanda gaiement Micha.</p>
+
+<p>&mdash;Va, va donc vite! dit le vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, F&eacute;dor, donne-moi un morceau de craie!&raquo;</p>
+
+<p>Arriv&eacute;e ensuite &agrave; l'office, elle fit pr&eacute;parer le samovar, bien que ce
+ne f&ucirc;t pas encore l'heure du th&eacute;; elle avait envie d'exercer son pouvoir
+sur le sommelier Foka, l'homme le plus morose, le plus grincheux de tous
+leurs serviteurs. Il n'en crut pas ses oreilles et s'empressa de lui
+demander si c'&eacute;tait bien s&eacute;rieux:</p>
+
+<p>&laquo;Ah not' demoiselle!&raquo; murmura Foka en faisant semblant de se f&acirc;cher.</p>
+
+<p>Personne ne donnait autant de commissions aux domestiques, personne ne
+les envoyait de tous c&ocirc;t&eacute;s, comme Natacha. D&egrave;s qu'elle en apercevait un,
+elle s'ing&eacute;niait &agrave; lui trouver de la besogne: c'&eacute;tait plus fort qu'elle.
+On aurait dit qu'elle essayait sur eux sa puissance, qu'elle tenait &agrave;
+voir si l'un d'eux ne s'aviserait pas un beau jour de se r&eacute;volter
+contre sa tyrannie, et pourtant c'&eacute;taient ses ordres qu'ils ex&eacute;cutaient
+toujours avec le plus d'empressement: &laquo;Et maintenant que ferai-je? O&ugrave;
+aller?&raquo; se dit-elle en enfilant le long corridor, o&ugrave; le bouffon venait &agrave;
+sa rencontre: &laquo;Nastacia Ivanovna qu'est-ce que je mettrai au monde?</p>
+
+<p>&mdash;Toi? des puces, des cigales et des grillons, c'est s&ucirc;r!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, se dit Natacha, toujours la m&ecirc;me chose,
+toujours le m&ecirc;me ennui, o&ugrave; me fourrer?&raquo; Sautant lestement de marche en
+marche, elle monta au second et entra chez Ioghel. Deux gouvernantes y
+&eacute;taient en train de causer avec M. et Mme Ioghel; le dessert, compos&eacute;
+d'un plat de quatre mendiants, &eacute;tait pos&eacute; sur la table, et l'on
+discutait vivement sur la chert&eacute; de l'existence &agrave; Moscou et &agrave; Odessa.
+Natacha s'assit un instant, &eacute;couta d'un air pensif et se leva: &laquo;L'&icirc;le
+de Madagascar!... Ma-da-gas-car!&raquo; murmura-t-elle en scandant chaque
+syllabe, et elle sortit sans r&eacute;pondre Mme Schoss, qui &eacute;tait fort
+intrigu&eacute;e de sa myst&eacute;rieuse exclamation. Rencontrant P&eacute;tia et son menin,
+fort occup&eacute;s tous deux du feu d'artifice qu'on devait tirer &agrave; la tomb&eacute;e
+de la nuit:</p>
+
+<p>&laquo;P&eacute;tia! lui cria-t-elle, porte-moi jusqu'au bas!...&raquo; Et elle sauta sur
+le dos de P&eacute;tia, en lui enla&ccedil;ant le cou de ses deux mains, et ils
+arriv&egrave;rent ainsi, l'un portant l'autre, en gambadant et en galopant
+jusqu'&agrave; l'escalier.</p>
+
+<p>&laquo;Assez, merci.... Madagascar!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-elle, et, sautant brusquement &agrave;
+terre, elle descendit les degr&eacute;s en courant.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir explor&eacute; son royaume, fait acte de pouvoir, apr&egrave;s s'&ecirc;tre
+convaincue que ses sujets &eacute;taient ob&eacute;issants et qu'il n'y avait que de
+l'ennui &agrave; en tirer, Natacha rentra dans la grande salle, prit une
+guitare et alla s'asseoir dans le coin le plus sombre, en effleurant de
+ses doigts les basses cordes, et en cherchant l'accompagnement d'un air
+d'op&eacute;ra que le prince Andr&eacute; et elle avaient entendu ensemble un soir &agrave;
+P&eacute;tersbourg. Les quelques accords, incertains et confus, qu'elle
+&eacute;bauchait timidement du bout de ses doigts auraient sans doute frapp&eacute;
+l'oreille la moins exerc&eacute;e par leur manque d'harmonie et de sens
+musical, tandis que, gr&acirc;ce &agrave; la vivacit&eacute; de son imagination, ils
+r&eacute;veill&egrave;rent en elle une longue s&eacute;rie de souvenirs. Adoss&eacute;e au mur et &agrave;
+moiti&eacute; cach&eacute;e par une petite armoire, les yeux fix&eacute;s sur un filet de
+lumi&egrave;re qui venait de l'office, en glissant sous la porte, elle &eacute;coutait
+avec d&eacute;lices, et &eacute;voquait le pass&eacute;.</p>
+
+<p>Sonia traversa la salle, un verre &agrave; la main. Natacha lui jeta un coup
+d'oeil et le reporta aussit&ocirc;t sur la fente de la porte; il lui sembla
+qu'elle s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; trouv&eacute;e dans cette m&ecirc;me situation, entour&eacute;e de ces
+m&ecirc;mes d&eacute;tails, et regardant Sonia passer un verre &agrave; la main: &laquo;Oui, oui,
+c'&eacute;tait bien ainsi!&raquo; pensa-t-elle.</p>
+
+<p>&laquo;Sonia, qu'est-ce que cela? ajouta-t-elle en faisant quelques notes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, tu es l&agrave;! dit Sonia en tressaillant et en s'approchant pour
+&eacute;couter.... Je ne sais pas, est-ce <i>la Temp&ecirc;te</i>? demanda-t-elle en
+h&eacute;sitant, avec la certitude de se tromper.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est bien ainsi, pensa Natacha, elle a tressailli alors et elle
+s'est approch&eacute;e doucement en souriant et alors aussi j'ai pens&eacute;, comme
+je le pense &agrave; pr&eacute;sent... qu'il y a en elle ce quelque chose qui me
+manque.... Non, reprit-elle tout haut, tu n'y es pas, c'est le choeur
+dans le <i>Porteur d'eau;</i> &eacute;coute!... et elle en fredonna le motif.... O&ugrave;
+allais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Changer l'eau du verre, je vais achever le dessin.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es toujours occup&eacute;e, toi, et moi, jamais! O&ugrave; est Nicolas?</p>
+
+<p>&mdash;Il dort, je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Va le r&eacute;veiller, Sonia. Dis-lui qu'il vienne chanter!&raquo;</p>
+
+<p>Sonia la quitta, et Natacha se prit de nouveau &agrave; songer, et &agrave; se
+demander comment tout cela avait pu se passer. N'ayant pu r&eacute;soudre ce
+grave probl&egrave;me, elle retomba dans ses souvenirs: elle le revit, &laquo;lui&raquo;,
+et sentit ses regards passionn&eacute;s fix&eacute;s sur elle: &laquo;Qu'il revienne au plus
+t&ocirc;t! J'ai si grand'peur qu'il ne tarde encore!... Et puis, il n'y a pas
+&agrave; dire, je vieillis, et je ne serai plus ce que je suis &agrave; pr&eacute;sent....
+Qui sait? Peut-&ecirc;tre arrivera-t-il aujourd'hui? Peut-&ecirc;tre est-il d&eacute;j&agrave;
+arriv&eacute;? Peut-&ecirc;tre est-il l&agrave;, au salon?... Ne serait-il pas par hasard
+ici depuis hier, et ne l'aurais-je pas oubli&eacute;?...&raquo; Elle se leva, d&eacute;posa
+sa guitare, et passa dans la pi&egrave;ce voisine. Tout le monde &eacute;tait r&eacute;uni
+autour de la table de th&eacute;, les professeurs, les gouvernantes, les
+invit&eacute;s; les domestiques servaient les uns et les autres... mais le
+prince Andr&eacute; n'y &eacute;tait point!</p>
+
+<p>&laquo;Ah! la voil&agrave;, dit le vieux comte, viens t'asseoir ici!&raquo; Mais Natacha
+s'arr&ecirc;ta pr&egrave;s de sa m&egrave;re, sans r&eacute;pondre &agrave; l'invitation de son p&egrave;re; ses
+yeux cherchaient quelqu'un.</p>
+
+<p>&laquo;Maman... donnez-le-moi, donnez-le-moi plus vite, plus vite,&raquo;
+murmura-t-elle en retenant avec peine un sanglot. Elle s'assit et &eacute;couta
+la conversation: &laquo;Mon Dieu, se dit-elle, toujours les m&ecirc;mes personnes,
+et toujours la m&ecirc;me chose.... Papa aussi tient sa tasse comme
+d'habitude, et souffle dessus comme hier, comme il soufflera demain...&raquo;
+Elle &eacute;prouva une sourde irritation contre eux tous, et elle leur en
+voulait de ce qu'il n'y avait rien de chang&eacute;.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le th&eacute;, Nicolas, Sonia et Natacha se blottirent dans leur coin
+favori de la grande salle: c'&eacute;tait l&agrave; qu'ils causaient entre eux &agrave; coeur
+ouvert.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>&laquo;T'arrive-t-il quelquefois, dit Natacha &agrave; son fr&egrave;re, de sentir qu'on n'a
+plus rien devant soi, qu'on a d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u toute sa part de bonheur, et
+d'&ecirc;tre, non pas ennuy&eacute;, mais profond&eacute;ment triste?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! Il m'est arriv&eacute; bien souvent de voir des amis et des
+camarades gais et en train, de l'&ecirc;tre moi-m&ecirc;me comme tous les autres, et
+de me trouver tout &agrave; coup envahi par une tristesse et un d&eacute;go&ucirc;t
+invincibles de la vie, au point de me demander si ce ne serait pas pour
+chacun de nous l'heure de mourir. Je me souviens, par exemple, qu'un
+jour, au r&eacute;giment, la musique jouait, et j'&eacute;tais plong&eacute; dans une telle
+m&eacute;lancolie, que je n'ai pas m&ecirc;me song&eacute; &agrave; aller parader &agrave; la promenade!</p>
+
+<p>&mdash;Comme je te comprends! Et moi, je me souviens, reprit Natacha, qu'une
+fois, &eacute;tant toute petite, on m'avait punie pour avoir mang&eacute; des prunes,
+je crois... j'&eacute;tais innocente, et vous autres vous dansiez... on m'avait
+laiss&eacute;e seule dans la chambre d'&eacute;tude... je pleurais, je pleurais de
+chagrin et sur moi, et sur vous tous qui me faisiez tant de peine!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me rappelle m&ecirc;me que je suis all&eacute; te consoler, et que je ne
+savais comment m'y prendre... nous &eacute;tions tr&egrave;s ridicules alors!... Je
+poss&eacute;dais un petit bonhomme &agrave; grelots, dont je t'ai fait cadeau &agrave; cette
+occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Te rappelles-tu aussi, poursuivit Natacha, bien avant cela, lorsque
+nous &eacute;tions hauts comme la main, notre oncle nous a appel&eacute;s dans son
+cabinet, il y faisait sombre, et tout &agrave; coup nous y avons vu....</p>
+
+<p>&mdash;Un n&egrave;gre! acheva Nicolas avec un joyeux sourire. Certainement, je le
+vois comme s'il &eacute;tait l&agrave;, et j'en suis encore &agrave; me demander si c'&eacute;tait
+un songe, une r&eacute;alit&eacute; ou un conte bleu invent&eacute; &agrave; plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait des dents blanches et nous regardait de ses yeux noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le rappelez-vous, Sonia?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, mais bien vaguement.</p>
+
+<p>&mdash;Papa et maman m'ont pourtant toujours assur&eacute; qu'il n'y a jamais eu de
+n&egrave;gre chez nous.... Et les oeufs, te rappelles-tu les oeufs que nous
+roulions &agrave; P&acirc;ques, et le jour o&ugrave; deux petites vieilles grima&ccedil;antes sont
+sorties du parquet, et se sont mises &agrave; tourner autour de la table?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, et papa qui, avec sa fourrure sur le dos, tirait des coups
+de fusil sur le perron... tu ne l'as pas oubli&eacute; non plus?...&raquo; Et ainsi
+d&eacute;filaient l'un apr&egrave;s l'autre devant eux, non pas les m&eacute;lancoliques
+souvenirs de la vieillesse, mais ces doux et innocents tableaux de la
+premi&egrave;re enfance, qui se perdent dans un vague lointain plein de po&eacute;sie
+et flottent entre la r&eacute;alit&eacute; et le songe.</p>
+
+<p>Sonia rappela aussi comme elle avait eu peur de Nicolas, &agrave; cause des
+brandebourgs de sa jaquette, et que sa bonne lui avait assur&eacute; que sa
+robe en serait un jour garnie de haut en bas:</p>
+
+<p>&laquo;C'est alors qu'on m'a racont&eacute; que tu &eacute;tais venue au monde sous un chou,
+dit Natacha.... Je n'osais pas dire que c'&eacute;tait faux, mais cela me
+pr&eacute;occupait beaucoup!&raquo;</p>
+
+<p>Une porte s'ouvrit &agrave; ce moment, et une femme, s'&eacute;cria, en passant sa
+t&ecirc;te par l'entreb&acirc;illement:</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle, mademoiselle, on a apport&eacute; le coq!</p>
+
+<p>&mdash;Inutile, Pol&iuml;a, renvoie-le,&raquo; dit Natacha.</p>
+
+<p>Dimmler, qui &eacute;tait entr&eacute; sur ces entrefaites, s'approcha de la harpe
+rel&eacute;gu&eacute;e dans un coin, et, en l'&ocirc;tant du fourreau, lui fit rendre un son
+discordant.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;douard Karlovitch, jouez-nous mon Nocturne favori, celui de M. Field,&raquo;
+lui cria la comtesse, de l'autre pi&egrave;ce.</p>
+
+<p>Dimmler prit un accord, et se tournant de leur c&ocirc;t&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Comme vous voil&agrave; tranquilles, jeunesse!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous philosophons,&raquo; r&eacute;pondit Natacha, et ils continu&egrave;rent &agrave;
+causer de leurs r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>Dimmler avait &agrave; peine commenc&eacute; le Nocturne, que Natacha se leva,
+traversa la chambre &agrave; pas de loup, prit la bougie qui br&ucirc;lait sur la
+table, l'emporta dans le salon voisin, et revint occuper sa place sur le
+canap&eacute;. Il faisait nuit noire dans la salle, dans leur coin surtout,
+mais les rayons argent&eacute;s de la lune, p&eacute;n&eacute;trant par les grandes fen&ecirc;tres,
+se jouaient sur le parquet.</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu, dit Natacha tout bas, pendant que Dimmler, apr&egrave;s avoir ex&eacute;cut&eacute;
+le morceau demand&eacute;, laissait errer ses doigts au hasard sur les cordes,
+ne sachant &agrave; laquelle de ses r&eacute;miniscences musicales s'arr&ecirc;ter; sais-tu,
+Nicolas, que lorsqu'on remonte de souvenir en souvenir, on va si loin,
+si loin, qu'on en arrive &agrave; se rappeler ce qui a pr&eacute;c&eacute;d&eacute; notre propre
+venue en ce monde, et....</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est de la m&eacute;tempsycose, dit Sonia, qui n'avait pas oubli&eacute; ses
+le&ccedil;ons d'autrefois. Les &Eacute;gyptiens croyaient que nos &acirc;mes avaient habit&eacute;
+des corps d'animaux, et qu'elles y retournaient apr&egrave;s notre mort.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en crois rien, reprit Natacha tout bas, bien que la musique e&ucirc;t
+cess&eacute; depuis un moment; mais je sais pour s&ucirc;r que nous avons &eacute;t&eacute; des
+anges l&agrave;-bas, quelque part, et m&ecirc;me peut-&ecirc;tre ici, et que c'est pour
+cela que nous avons gard&eacute; le souvenir d'une vie ant&eacute;rieure.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on se joindre &agrave; vous? demanda Dimmler, en s'approchant de leur
+groupe.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous avons &eacute;t&eacute; des anges, comment sommes-nous tomb&eacute;s plus bas?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, plus bas? Mais qui te dit que c'est plus bas?... qui peut
+savoir ce que j'ai &eacute;t&eacute;? reprit Natacha avec conviction. L'&acirc;me &eacute;tant
+immortelle, si ma destin&eacute;e est de vivre &eacute;ternellement dans l'avenir, je
+dois avoir v&eacute;cu dans le pass&eacute;, et j'ai donc aussi une &eacute;ternit&eacute; derri&egrave;re
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il est difficile de se la repr&eacute;senter, cette &eacute;ternit&eacute;,
+objecta Dimmler, dont le sourire moqueur avait compl&egrave;tement disparu.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi difficile? demanda Natacha. Apr&egrave;s le jour d'aujourd'hui vient
+le jour de demain, et puis le surlendemain, et toujours ainsi: hier a
+&eacute;t&eacute;, demain sera, et....</p>
+
+<p>&mdash;Natacha, c'est &agrave; ton tour maintenant, chante-moi quelque chose, lui
+dit sa m&egrave;re.... Que faites-vous l&agrave; dans un coin, comme des
+conspirateurs?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai si peu envie, maman!&raquo; Cependant elle se leva, et Nicolas se
+mit au piano. Se pla&ccedil;ant selon son habitude au milieu de la salle, &agrave;
+l'endroit le plus favorable pour la r&eacute;sonance, Natacha chanta la romance
+favorite de sa m&egrave;re.</p>
+
+<p>Quoiqu'elle e&ucirc;t d&eacute;clar&eacute; ne pas se sentir bien dispos&eacute;e, de longtemps
+elle n'avait chant&eacute;, et de longtemps encore elle ne chanta comme ce
+soir-l&agrave;. Le vieux comte, qui causait dans son cabinet avec Mitenka, se
+h&acirc;ta de lui donner ses derni&egrave;res instructions d&egrave;s qu'il entendit la
+premi&egrave;re note, comme un &eacute;colier press&eacute; de finir sa t&acirc;che pour retourner
+&agrave; ses jeux; mais comme il n'y parvenait pas, il se tut et &eacute;couta,
+pendant que Mitenka, debout devant lui, &eacute;coutait en silence et d'un air
+satisfait. Nicolas ne quittait pas sa soeur des yeux, et respirait avec
+elle aux m&ecirc;mes pauses. Sonia, subissant le charme de cette voix id&eacute;ale,
+songeait &agrave; l'immense diff&eacute;rence qu'il y avait entre elle et son amie, et
+se disait que jamais elle n'exercerait une pareille fascination. La
+vieille comtesse avait interrompu sa patience, un doux et triste sourire
+voltigeait sur ses l&egrave;vres, ses yeux &eacute;taient humides de larmes, et elle
+branlait la t&ecirc;te au souvenir de sa propre jeunesse, &agrave; la pens&eacute;e de
+l'avenir de sa fille, et &agrave; cette union d'un caract&egrave;re si &eacute;trange et si
+inqui&eacute;tant.</p>
+
+<p>Dimmler, assis &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle, les yeux &agrave; moiti&eacute; ferm&eacute;s, pr&ecirc;tait
+l'oreille avec ravissement:</p>
+
+<p>&laquo;C'est v&eacute;ritablement un talent europ&eacute;en, lui disait-il; elle n'a rien &agrave;
+apprendre... tant de force, de douceur, de moelleux!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! combien j'ai peur pour elle!&raquo; r&eacute;pondit la comtesse, car son coeur
+de m&egrave;re lui faisait deviner en Natacha une surabondance de s&egrave;ve qui
+nuirait &agrave; son bonheur. Elle chantait encore, que P&eacute;tia se pr&eacute;cipita tout
+triomphant dans la salle, pour annoncer l'arriv&eacute;e d'une troupe de
+masques.</p>
+
+<p>&laquo;Imb&eacute;cile!&raquo; s'&eacute;cria Natacha, en s'arr&ecirc;tant court; et, se jetant sur une
+chaise, elle se mit &agrave; sangloter si fort, qu'il lui fallut quelques
+minutes pour se remettre: &laquo;Ce n'est rien, maman, rien, je vous assure,
+ajouta-t-elle, en essayant de sourire;&mdash;P&eacute;tia m'a effray&eacute;e, voil&agrave;
+tout!...&raquo; Et ses larmes coulaient de plus belle.</p>
+
+<p>Toute la domesticit&eacute; s'&eacute;tait costum&eacute;e: les uns en ours, en Turcs, en
+cabaretiers, en dames; les autres en monstres fantastiques. Apportant
+avec eux le froid du dehors, ils n'os&egrave;rent d'abord franchir le seuil du
+vestibule, mais, prenant peu &agrave; peu courage, se poussant mutuellement, et
+se cachant les uns derri&egrave;re les autres, ils p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent tous bient&ocirc;t
+dans la grande salle. L&agrave; leur timidit&eacute; d&eacute;gela enfin, ils se laiss&egrave;rent
+aller &agrave; la plus franche gaiet&eacute;, et les chants, les danses, les jeux de
+toutes sortes s'organis&egrave;rent &agrave; l'envi. La comtesse, apr&egrave;s avoir examin&eacute;
+et reconnu tous les masques, rentra au salon, en leur laissant son mari,
+dont la figure r&eacute;jouie les encourageait &agrave; s'amuser. La jeunesse s'&eacute;tait
+&eacute;clips&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais au bout d'une demi-heure on vit para&icirc;tre une vieille marquise, avec
+des mouches, qui n'&eacute;tait autre que Nicolas; une Turque, P&eacute;tia; un
+paillasse, Dimmler; un hussard Natacha; et un Tcherkesse, Sonia, toutes
+deux avec des sourcils et des moustaches charbonn&eacute;s au bouchon.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; re&ccedil;us avec une surprise bien jou&eacute;e, et reconnus plus ou
+moins vite, les jeunes gens, fiers de leurs d&eacute;guisements, d&eacute;cid&egrave;rent &agrave;
+l'unanimit&eacute; qu'il fallait aller les montrer &agrave; des &eacute;trangers.</p>
+
+<p>Nicolas, qui br&ucirc;lait du d&eacute;sir de faire faire aux siens une longue
+promenade en tro&iuml;ka<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, leur proposa, vu l'excellent &eacute;tat du chemin,
+d'aller chez le &laquo;petit oncle&raquo;, avec une dizaine de masques.</p>
+
+<p>&laquo;Vous d&eacute;rangerez le vieux, et voil&agrave; tout! leur dit la comtesse, car il
+n'aura m&ecirc;me pas la place pour vous recevoir. Si vous voulez faire une
+course, allez plut&ocirc;t chez les M&eacute;lukow.&raquo;</p>
+
+<p>Mme M&eacute;lukow &eacute;tait une veuve du voisinage, dont la maison, pleine
+d'enfants de tout &acirc;ge, de gouverneurs et de gouvernantes, &eacute;tait situ&eacute;e &agrave;
+quatre verses d'Otradno&euml;.</p>
+
+<p>&laquo;C'est fort bien imagin&eacute;, ma ch&egrave;re, dit le comte enchant&eacute;; je vais
+aussi me costumer et me joindre &agrave; eux; je saurai bien r&eacute;veiller
+Pachette.&raquo;</p>
+
+<p>Mais la comtesse n'entendait pas de cette oreille-l&agrave;: c'&eacute;tait de la
+folie! Cela n'avait pas le sens commun d'exposer son pied malade au
+froid; le comte c&eacute;da, et Mme Schoss s'offrit pour accompagner les jeunes
+filles. Le costume de Sonia &eacute;tait le mieux r&eacute;ussi, ses sourcils et sa
+moustache lui seyaient &agrave; merveille, sa jolie figure ressortait &agrave;
+plaisir, et ses habits d'homme lui donnaient un aplomb et un entrain
+inusit&eacute;s. Une voix secr&egrave;te lui disait que cette soir&eacute;e d&eacute;ciderait de son
+sort. Quelques instants apr&egrave;s, quatre tra&icirc;neaux attel&eacute;s en tro&iuml;ka, avec
+grelots et clochettes, et dont les patins grin&ccedil;aient et criaient sur la
+neige durcie, d&eacute;fil&egrave;rent un &agrave; un devant le perron.</p>
+
+<p>Natacha fut la premi&egrave;re &agrave; se mettre au diapason de cette folie de
+carnaval, qui, apr&egrave;s avoir peu &agrave; peu gagn&eacute; chacun de proche en proche,
+arriva enfin &agrave; sa plus bruyante expression, lorsque tous les masques
+descendirent le perron, et finirent par se grouper dans les diff&eacute;rents
+tra&icirc;neaux, en riant aux &eacute;clats et en s'interpellant les uns les autres.</p>
+
+<p>Deux des tro&iuml;kas &eacute;taient attel&eacute;es de chevaux de fatigue, la troisi&egrave;me de
+ceux du comte, dont le cheval de brancard passait pour &ecirc;tre un trotteur
+du haras d'Orlow; la quatri&egrave;me, avec son petit timonier noir et
+&eacute;bouriff&eacute;, appartenait en toute propri&eacute;t&eacute; &agrave; Nicolas. Debout dans son
+costume de vieille marquise, sur lequel il avait jet&eacute; son manteau de
+hussard, serr&eacute; &agrave; la taille par une ceinture, il rassemblait les r&ecirc;nes.</p>
+
+<p>Comme la lune brillait d'un vif &eacute;clat, les rayons se refl&eacute;taient dans
+les plaques de cuivre de l'attelage, et scintillaient dans la prunelle
+des chevaux, dont les yeux se portaient avec inqui&eacute;tude sur le groupe
+bruyant qui s'agitait sous le sombre auvent de l'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Natacha, Sonia, Mme Schoss et deux filles de chambre s'assirent dans le
+tra&icirc;neau de Nicolas; Dimmler, sa femme et P&eacute;tia dans celui du comte, le
+reste des masques dans les deux autres:</p>
+
+<p>&laquo;Zakhare! va en avant!&raquo; cria Nicolas au cocher de la tro&iuml;ka de son p&egrave;re,
+il voulait se donner le plaisir de le d&eacute;passer plus tard. Le tra&icirc;neau du
+vieux comte s'&eacute;branla; ses patins, que la gel&eacute;e semblait avoir soud&eacute;s
+au sol, cri&egrave;rent, la cloche tinta avec force, les chevaux se serr&egrave;rent
+contre le brancard, et partirent sur la neige brillante et ferme, en la
+rejetant &agrave; droite et &agrave; gauche, comme du sucre cristallis&eacute;.</p>
+
+<p>Nicolas venait en second: les autres s'&eacute;lanc&egrave;rent apr&egrave;s lui sur l'&eacute;troit
+chemin, en faisant entendre le m&ecirc;me bruit et le m&ecirc;me grincement. Pendant
+qu'ils longeaient le mur ext&eacute;rieur du parc, l'ombre des grands arbres
+d&eacute;nud&eacute;s se couchait en travers de la route, et interceptait par endroits
+la vive clart&eacute; de la lune; mais &agrave; peine l'eurent-ils d&eacute;pass&eacute;, que de
+tous c&ocirc;t&eacute; s'&eacute;tendit &agrave; leurs regards la vaste plaine de neige immobile
+qu'une lumi&egrave;re scintillante diaprait au loin des mille feux et des
+paillettes sans nombre de ses chatoyants reflets. Tout &agrave; coup une
+orni&egrave;re imprima une violente secousse au premier tra&icirc;neau, et fit bondir
+les suivants, qui s'espac&egrave;rent &agrave; la file en troublant de leur bruit
+insolent le calme immuable et souverain qui r&eacute;gnait autour d'eux:</p>
+
+<p>&laquo;Des traces de li&egrave;vre!&raquo; s'&eacute;cria Natacha, dont la voix per&ccedil;a comme une
+fl&egrave;che l'air immobile et glac&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Comme il fait clair, Nicolas!&raquo; dit Sonia, Nicolas se retourna pour
+examiner cette jolie figure &agrave; moustaches et &agrave; sourcils noirs, qui, aux
+rayons de la lune et sous son bonnet de zibeline, lui semblait &eacute;loign&eacute;e
+et rapproch&eacute;e &agrave; la fois:</p>
+
+<p>&laquo;Ce n'est plus Sonia, se dit-il en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, Nicolas?</p>
+
+<p>&mdash;Rien!&raquo; lui r&eacute;pondit-il, et il reprit sa premi&egrave;re position.</p>
+
+<p>Arriv&eacute;s sur la grand'route battue et labour&eacute;e par les fers &agrave; crampons
+des chevaux, et sillonn&eacute;e de longues traces d'apparence huileuse qui
+marquaient le passage des tra&icirc;neaux, l'attelage tira sur les r&ecirc;nes et
+acc&eacute;l&eacute;ra sa course. Le cheval de gauche, la t&ecirc;te pench&eacute;e en dehors,
+avan&ccedil;ait par bonds, tandis que le timonier, remuant les oreilles,
+paraissait h&eacute;siter et se demander si le moment &eacute;tait venu de s'&eacute;lancer &agrave;
+son tour. Perdu dans le lointain, le tra&icirc;neau de Zakhare faisait l'effet
+d'une tache noire qui se d&eacute;tachait sur la blancheur de la neige &agrave; mesure
+qu'il s'&eacute;loignait, le tintement de ses clochettes devenait de plus en
+plus indistinct, et les chants et les cris des masques retentissaient
+dans la nuit claire et pure.</p>
+
+<p>&laquo;Eh l&agrave;! mes amis ch&eacute;ris!&raquo; s'&eacute;cria Nicolas, en ramenant les r&ecirc;nes d'une
+main et en levant de l'autre son fouet. Le tra&icirc;neau partit comme un
+trait: la force du courant d'air qui frappait les visages, et les bonds
+toujours plus rapides des deux chevaux de vol&eacute;e, donnaient seuls l'id&eacute;e
+de la vitesse de la course. Nicolas regarda en arri&egrave;re les deux autres
+cochers, qui, criant et encourageant leurs chevaux du fouet et de la
+voix, faisaient galoper les timoniers, pour n'&ecirc;tre pas distanc&eacute;s; celui
+de Nicolas, se balan&ccedil;ant sous la &laquo;douga<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>&laquo;du brancard, conservait
+l'&eacute;galit&eacute; de son allure, tout pr&ecirc;t &agrave; doubler le mouvement au moindre
+signal.</p>
+
+<p>Ils atteignirent bient&ocirc;t la premi&egrave;re tro&iuml;ka, et, apr&egrave;s avoir descendu
+une pente, ils arriv&egrave;rent sur une large route de traverse qui longeait
+une prairie.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; sommes-nous? se demanda Nicolas; n'est-ce pas la prairie et la
+colline du bord de la rivi&egrave;re? Mais non, vraiment, je ne m'y reconnais
+plus! C'est du nouveau, de l'inconnu!... Dieu sait o&ugrave; nous sommes!...
+Enfin n'importe!...&raquo; Et, appuyant ses chevaux d'un vigoureux coup de
+fouet, il continua sa course droit devant lui.</p>
+
+<p>Zakhare retint une seconde son attelage, et tourna son visage couvert de
+givre vers Nicolas, qui lan&ccedil;a sa tro&iuml;ka &agrave; fond de train.</p>
+
+<p>&laquo;Attention, ma&icirc;tre!&raquo; lui cria Zakhare, qui, pench&eacute; en avant, les bras
+tendus et faisant claquer sa langue, partit &agrave; son tour comme une fl&egrave;che.</p>
+
+<p>Pendant un moment les deux tro&iuml;kas vol&egrave;rent de front, mais bient&ocirc;t,
+malgr&eacute; tous les efforts de Zakhare, Nicolas gagna de l'avance, et le
+d&eacute;passa enfin, rapide comme l'&eacute;clair; un tourbillon de neige fine,
+soulev&eacute; par les pieds de ses chevaux, s'abattit sur la tro&iuml;ka rivale,
+les patins grinc&egrave;rent, les femmes pouss&egrave;rent des cris aigus, et les deux
+attelages, confondant et enchev&ecirc;trant leurs ombres fugitives, lutt&egrave;rent
+entre eux de vitesse.</p>
+
+<p>Nicolas, mod&eacute;rant l'ardeur des chevaux, regarda autour de lui; devant,
+derri&egrave;re, partout s'&eacute;tendait &agrave; perte de vue la plaine f&eacute;erique, parsem&eacute;e
+d'&eacute;toiles d'argent et toute baign&eacute;e de lumi&egrave;re: &laquo;Zakhare me crie de
+prendre &agrave; gauche.... Pourquoi &agrave; gauche? pensa-t-il. On dirait que nous
+allons chez les M&eacute;lukow?... Pas du tout, nous allons &agrave; l'aventure, et &agrave;
+la gr&acirc;ce de Dieu!... Comme tout cela est &eacute;trange et charmant &agrave; la
+fois!...&raquo; Et il se retourna vers ceux qu'il menait.</p>
+
+<p>&laquo;Vois donc sa barbe et ses cils, qui sont tout blancs,&raquo; dit tout &agrave; coup
+l'un des deux jolis et fantastiques jeunes gens, aux sourcils arqu&eacute;s et
+&agrave; la fine moustache.</p>
+
+<p>&laquo;Celui qui vient de parler, c'est Natacha, je crois, se dit Nicolas, et
+ce Tcherkesse l&agrave;-bas, qui est-ce donc?... je ne le connais pas, mais je
+l'aime!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;N'&ecirc;tes-vous pas transies?&raquo; Elles lui r&eacute;pondirent par un &eacute;clat de rire.
+Dimmler s'&eacute;gosillait de son c&ocirc;t&eacute;; ce qu'il disait devait &ecirc;tre dr&ocirc;le, car
+on riait aux &eacute;clats dans son tra&icirc;neau.</p>
+
+<p>&laquo;De mieux en mieux, se disait &agrave; lui-m&ecirc;me Nicolas, nous voil&agrave; maintenant
+dans une for&ecirc;t enchant&eacute;e... de grandes ombres noires se confondent dans
+un scintillement de pierreries et glissent sur un pav&eacute; de diamants....
+N'est-ce pas un palais magique que je vois l&agrave;-bas avec ses larges dalles
+de marbre blanc et ses toits &eacute;tincelants?... Ne viens-je pas d'entendre
+comme des cris de b&ecirc;tes fauves se r&eacute;pondant dans le lointain?... Mais,
+si c'&eacute;tait tout simplement M&eacute;lukovka que j'aper&ccedil;ois? Ma foi, ce serait
+tout aussi miraculeux, de les avoir conduits au hasard et d'&ecirc;tre arriv&eacute;
+&agrave; bon port!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait bien M&eacute;lukovka en effet, car il vit les gens de la maison
+sortir sur le perron avec des lumi&egrave;res, et s'avancer vers eux, tout
+joyeux de cette distraction impr&eacute;vue.</p>
+
+<p>&laquo;Qui est l&agrave;? cria une voix dans le vestibule.</p>
+
+<p>&mdash;Des masques de chez le comte!... Ce sont ses attelages, r&eacute;pondirent
+les domestiques.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>P&eacute;lagu&eacute;&iuml;a Danilovna M&eacute;lukow, une forte et ma&icirc;tresse femme en lunettes et
+en robe de chambre flottante, &eacute;tait assise dans son salon, au milieu de
+ses filles, qu'elle t&acirc;chait de divertir de son mieux, en fondant avec
+elles des figures de cire dont elles suivaient ensuite sur le mur les
+silhouettes ind&eacute;cises, lorsque des pas et des voix se firent entendre
+dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Des hussards, des sorci&egrave;res, des paillasses, des ours, &eacute;taient en train
+de frotter leurs figures br&ucirc;l&eacute;es par le froid et couvertes de givre, et
+secouaient la neige attach&eacute;e &agrave; leurs v&ecirc;tements. D&egrave;s qu'ils se furent
+d&eacute;barrass&eacute;s de leurs fourrures, ils firent irruption dans la grande
+salle, o&ugrave; l'on allumait &agrave; la h&acirc;te des bougies. Dimmler le paillasse, et
+Nicolas en vieille marquise, ex&eacute;cut&egrave;rent un pas, tandis que les autres,
+entour&eacute;s des enfants, qui criaient et sautaient de plaisir, d&eacute;guisaient
+leurs voix, en saluant la ma&icirc;tresse de la maison, et se rangeaient
+ensuite le long du mur.</p>
+
+<p>&laquo;Impossible de reconna&icirc;tre personne... mais vraiment est-ce Natacha?
+Regardez-la donc, ne vous rappelle-t-elle pas quelqu'un?... &Eacute;douard
+Karlovitch, comme vous voil&agrave; beau, et comme vous dansez bien! Et ce
+Tcherkesse-l&agrave;, il est charmant.... Tiens, c'est Sonia! Voil&agrave; une bonne
+et agr&eacute;able surprise!... Et nous qui &eacute;tions l&agrave; &agrave; nous morfondre!... Ha,
+ha, ha! Quel hussard, un vrai hussard et un vrai gamin, qui plus est!...
+Je ne puis pas la regarder sans rire...&raquo; Et tout le monde criait, riait
+et parlait &agrave; la fois.</p>
+
+<p>Natacha, la favorite des demoiselles M&eacute;lukow, disparut aussit&ocirc;t avec
+elles, et se fit apporter dans leur appartement particulier des
+bouchons, des robes de chambre et toutes sortes de v&ecirc;tements d'homme,
+que le laquais passait par l'entreb&acirc;illement de la porte aux jeunes
+filles d&eacute;shabill&eacute;es; elles les saisissaient vivement de leurs bras nus.
+Dix minutes plus tard, toute la jeunesse de la maison, &eacute;galement
+m&eacute;connaissable, se joignit aux masques.</p>
+
+<p>P&eacute;lagu&eacute;&iuml;a Danilovna, allant et venant &agrave; droite et &agrave; gauche, les lunettes
+sur le nez et un sourire discret sur les l&egrave;vres, fit ranger les chaises
+et pr&eacute;parer le souper et les rafra&icirc;chissements pour les ma&icirc;tres et leur
+nombreuse suite. Elle regardait chacun &agrave; tour de r&ocirc;le dans le blanc des
+yeux et ne reconnaissait personne dans cette foule bigarr&eacute;e, ni les
+Rostow, ni Dimmler, ni ses filles elles-m&ecirc;mes, ni aucune partie de leurs
+costumes.</p>
+
+<p>&laquo;Et celle-l&agrave;, qui est-ce? demanda-t-elle &agrave; sa gouvernante, en arr&ecirc;tant
+au passage un Tartare de Kazan, qui n'&eacute;tait autre que sa propre fille!
+C'est une des Rostow, n'est-ce pas?... Et vous, monsieur le hussard, de
+quel r&eacute;giment &ecirc;tes-vous? dit-elle en s'adressant &agrave; Natacha.... De la
+&laquo;pastila<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>&laquo;&agrave; cette Turque! criait-elle au sommelier. Leur religion ne
+la leur d&eacute;fend pas, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; la vue des pas plus ou moins extravagants auxquels se livraient les
+danseurs sous l'impunit&eacute; du masque, P&eacute;lagu&eacute;&iuml;a Danilovna ne put
+s'emp&ecirc;cher plus d'une fois de se cacher le visage dans son mouchoir, et
+sa puissante personne se laissait violemment secouer par un rire
+irr&eacute;sistible, un rire de bonne et vieille matrone, plein de
+bienveillance et de franche gaiet&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsqu'on en eut fini avec les danses russes et les &laquo;horovody<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>&laquo;,
+elle rassembla tout son monde, ma&icirc;tres et domestiques, en un grand
+rond, leur remit une corde, un anneau et un rouble, et les jeux
+innocents commenc&egrave;rent &agrave; leur tour.</p>
+
+<p>Une heure plus tard, quand les costumes furent bien frip&eacute;s et bien
+chiffonn&eacute;s, et que le charbon d&eacute;coula sur les figures en transpiration,
+P&eacute;lagu&eacute;&iuml;a Danilovna put enfin reconna&icirc;tre chacun, complimenter les
+demoiselles sur leurs d&eacute;guisements, et remercier toute la bande joyeuse
+pour l'amusement qu'elle lui avait procur&eacute;! Le souper des ma&icirc;tres fut
+servi dans le salon, et celui des gens dans la grande salle:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! se faire dire la bonne aventure dans le bain, l&agrave;-bas, c'est &ccedil;a qui
+est effrayant! dit une vieille fille qui &eacute;tait &agrave; demeure chez les
+M&eacute;lukow.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? demanda l'a&icirc;n&eacute;e des demoiselles.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous y risquerez pas, c'est s&ucirc;r, il faut du courage!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, j'irai, dit Sonia.</p>
+
+<p>&mdash;Contez-nous ce qui est arriv&eacute; &agrave; la demoiselle, vous savez? s'&eacute;cria la
+cadette des M&eacute;lukow:</p>
+
+<p>&mdash;Une demoiselle alla une fois au bain, reprit la vieille fille, en
+emportant avec elle un coq et deux couverts, comme cela se fait
+toujours, et elle attendit;... tout &agrave; coup elle entendit un bruit de
+grelots... quelqu'un arrive, et ce quelqu'un s'arr&ecirc;te, monte, et elle
+voit entrer un v&eacute;ritable officier, un officier en chair et en os,&mdash;on
+l'aurait cru du moins,&mdash;qui s'assied en face d'elle devant le second
+couvert!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! quelle terreur! s'&eacute;cria Natacha, en ouvrant de grands yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a parl&eacute;, il a vraiment parl&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tout comme s'il &eacute;tait un homme... il se mit &agrave; la prier, &agrave; la
+supplier de c&eacute;der &agrave; ses instances.... Quant &agrave; elle, elle devait r&eacute;sister
+et faire durer l'entretien jusqu'au premier chant du coq... mais la peur
+la prit, elle se couvrit la figure de ses mains! Alors... il se
+pr&eacute;cipita pour la saisir; heureusement que quelques fillettes, qui
+&eacute;taient aux aguets, accoururent &agrave; ses cris.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi les effrayez-vous ainsi? dit P&eacute;lagu&eacute;&iuml;a Danilovna.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, mais vous aussi, vous avez voulu vous faire dire la bonne
+aventure.</p>
+
+<p>&mdash;Et dans la grange, comment cela se passe-t-il? demanda Sonia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout simple: il faut y aller, maintenant par exemple, et
+&eacute;couter.... Si vous entendez battre le bl&eacute;, c'est mal; si vous entendez
+tomber le grain, c'est bien.</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dites-nous ce qui vous est arriv&eacute; dans la grange?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de cela si longtemps, dit P&eacute;lagu&eacute;&iuml;a Danilovna en souriant, que
+je l'ai tout &agrave; fait oubli&eacute;, et puis d'ailleurs aucune de vous n'aura le
+courage d'y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, moi, j'irai, dit Sonia; laissez-moi y aller.</p>
+
+<p>&mdash;Va, si tu n'as pas peur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous permettez, madame Schoss?&raquo; dit Sonia &agrave; la gouvernante. Que l'on
+jou&acirc;t aux petits jeux, ou que l'on caus&acirc;t tranquillement, Nicolas
+n'avait pas quitt&eacute; Sonia d'une seconde pendant toute la soir&eacute;e; il lui
+semblait la voir pour la premi&egrave;re fois, et l'appr&eacute;cier &agrave; toute sa
+valeur. Gaie, jolie comme un coeur sous son &eacute;trange costume, excit&eacute;e, ce
+soir-l&agrave;, comme elle l'&eacute;tait rarement, elle le fascina tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&mdash;Quel imb&eacute;cile j'ai &eacute;t&eacute;! pensait-il, en r&eacute;pondant mentalement &agrave; ces
+yeux brillants, et &agrave; ce sourire triomphant, qui creusait sous la
+moustache du joli masque une petite fossette, entrevue par lui pour la
+premi&egrave;re fois.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai peur de rien!&raquo; reprit-elle. Elle se leva, se fit donner des
+explications et sur la situation de la grange, et sur ce qu'elle devait
+y attendre dans le plus profond silence, jeta une fourrure sur ses
+&eacute;paules, s'en enveloppa tout enti&egrave;re et lan&ccedil;a un coup d'oeil &agrave; Nicolas.</p>
+
+<p>Elle sortit par le corridor et l'escalier d&eacute;rob&eacute;, pendant que ce
+dernier, sous pr&eacute;texte qu'il &eacute;tait fatigu&eacute; par la chaleur de
+l'appartement, disparut de son c&ocirc;t&eacute; par la grande entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Le froid &eacute;tait toujours le m&ecirc;me, et la lune semblait briller d'un &eacute;clat
+encore plus vif. Des myriades d'&eacute;toiles scintillaient sur la neige &agrave; ses
+pieds, tandis que leurs soeurs brillaient au loin sur la vo&ucirc;te triste et
+sombre du firmament, et les yeux s'en d&eacute;tournaient bien vite, pour se
+reporter sur la terre resplendissante de clart&eacute; et rev&ecirc;tue de son
+manteau d'hermine.</p>
+
+<p>Nicolas descendit en courant le p&eacute;ristyle, tourna l'angle de la maison
+et passa devant l'entr&eacute;e lat&eacute;rale, par laquelle devait sortir Sonia. &Agrave;
+moiti&eacute; chemin, des piles de bois, &eacute;clair&eacute;es en plein par la lune,
+projetaient leur ombre sur le chemin, sur lequel de vieux tilleuls
+&eacute;tendaient les lignes noires de leurs branches d&eacute;nud&eacute;es, qui se
+croisaient et s'enchev&ecirc;traient sur le blanc sentier de la grange. Les
+grosses poutres de la maison et son toit couvert de neige paraissaient
+avoir &eacute;t&eacute; taill&eacute;s dans un bloc de pierre pr&eacute;cieuse, dont les facettes
+s'irisaient &agrave; la lumi&egrave;re argent&eacute;e de la lune. Un tronc d'arbre se fendit
+tout &agrave; coup avec bruit dans le jardin, puis tout retomba dans le
+silence. La poitrine de Sonia se soulevait d'aise: on aurait dit qu'elle
+buvait &agrave; longs traits, non pas l'air de tous les jours, mais une essence
+vivifiante de jeunesse et de bonheur &eacute;ternels.</p>
+
+<p>&laquo;Tout droit, mademoiselle, tout droit et ne regardez pas en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur,&raquo; r&eacute;pondit Sonia, dont les petits souliers
+r&eacute;sonn&egrave;rent sur la pierre de l'escalier, et avanc&egrave;rent en craquant sur
+le tapis de neige, dans la direction de Nicolas, qu'elle venait
+d'apercevoir &agrave; deux pas devant elle. Elle courut &agrave; lui, mais ce n'&eacute;tait
+pas non plus son Nicolas de tous les jours! Qu'est-ce qui pouvait
+l'avoir transform&eacute; &agrave; ce point? &Eacute;tait-ce son costume de femme avec ses
+cheveux &eacute;bouriffes, ou ce sourire heureux, qui lui &eacute;tait si peu
+habituel, et qui dans ce moment rayonnait sur ses traits?</p>
+
+<p>Mais Sonia est tout autre, toute diff&eacute;rente de ce qu'elle est
+d'ordinaire, et cependant c'est bien la m&ecirc;me! se disait de son c&ocirc;t&eacute;
+Nicolas, en regardant sa jolie petite figure &eacute;clair&eacute;e par un rayon de
+lune. Ses deux bras se gliss&egrave;rent sous la pelisse qui l'enveloppait,
+enlac&egrave;rent sa taille, l'attir&egrave;rent &agrave; lui, et il baisa ses l&egrave;vres, sur
+lesquelles il sentit encore l'odeur de bouchon br&ucirc;l&eacute; de sa moustache
+d'emprunt.</p>
+
+<p>&laquo;Sonia! Nicolas!&raquo; murmur&egrave;rent-ils tous deux, et les petites mains de
+Sonia &eacute;treignirent &agrave; leur tour le visage de Nicolas; puis, en
+entrela&ccedil;ant leurs doigts, ils coururent jusqu'&agrave; la grange, et revinrent
+sur leurs pas, pour rentrer chacun par la porte qui les avait vus
+sortir.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Natacha, qui avait tout observ&eacute;, arrangea les choses de telle fa&ccedil;on
+qu'au retour, elle, Mme Schoss et Dimmler se mirent dans le m&ecirc;me
+tra&icirc;neau, pendant que Nicolas, Sonia et les filles de service montaient
+dans un autre.</p>
+
+<p>Nicolas ne songeait plus &agrave; faire courir ses chevaux: ses yeux se
+fixaient involontairement sur Sonia, et cherchaient &agrave; d&eacute;couvrir, sous
+cette moustache noire et ces sourcils arqu&eacute;s, sa Sonia d'autrefois, sa
+Sonia dont rien ne pourrait plus d&eacute;sormais le s&eacute;parer! La lumi&egrave;re
+f&eacute;erique et changeante de la lune, le souvenir du baiser sur ces l&egrave;vres
+ador&eacute;es, l'aspect de la terre brillante qui fuyait sous les pas de leurs
+chevaux, ce ciel noir sem&eacute; de clous de diamant, qui s'&eacute;tendait au-dessus
+de leurs t&ecirc;tes, cet air de glace qui remplissait ses poumons d'une force
+inconnue, tout lui faisait croire qu'ils &eacute;taient rentr&eacute;s dans le monde
+de la magie. &laquo;Sonia, n'as-tu pas froid?</p>
+
+<p>&mdash;Non, et toi?&raquo; r&eacute;pondit-elle.</p>
+
+<p>Nicolas arr&ecirc;ta sa tro&iuml;ka &agrave; moiti&eacute; route, et, confiant les r&ecirc;nes &agrave; son
+cocher, courut vers le tra&icirc;neau de Natacha:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, lui dit-il tout bas et en fran&ccedil;ais, je me suis d&eacute;cid&eacute; &agrave; tout
+dire &agrave; Sonia!</p>
+
+<p>&mdash;Tu lui as tout dit? s'&eacute;cria Natacha rayonnante de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Natacha, quelle &eacute;trange figure te fait cette moustache.... Es-tu
+contente?</p>
+
+<p>&mdash;Comment, contente?... mais j'en suis ravie.... Je n'en disais rien,
+sais-tu? mais je t'en voulais beaucoup!... c'est un coeur d'or que le
+sien. Moi, je suis souvent mauvaise, aussi me faisais-je scrupule &agrave;
+pr&eacute;sent d'&ecirc;tre heureuse toute seule. Va, va la rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, attends un moment? Dieu, que tu es dr&ocirc;le ainsi!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-il en
+l'examinant curieusement et en d&eacute;couvrant aussi dans ses traits une
+expression inusit&eacute;e, une tendresse &eacute;mue qui le frappa:</p>
+
+<p>&laquo;Natacha, n'y a-t-il pas de la magie l&agrave; dedans, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, tu as tr&egrave;s bien fait, va.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Si j'avais vu Natacha telle que je la vois dans ce moment, se
+disait-il, je lui aurais demand&eacute; conseil, et je lui aurais ob&eacute;i, quoi
+qu'elle m'e&ucirc;t ordonn&eacute;... et tout aurait bien march&eacute;!...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ainsi donc tu es contente?... Ai-je bien agi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mille fois oui! Je me suis f&acirc;ch&eacute;e avec maman l'autre jour &agrave; cause
+de toi. Maman soutenait que Sonia te courait apr&egrave;s... et je ne
+permettrai &agrave; personne, non seulement de dire, mais de penser du mal
+d'elle, car c'est la bont&eacute; et la droiture m&ecirc;mes!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, tant mieux!...&raquo; Et Nicolas, sautant &agrave; terre, regagna en
+quelques enjamb&eacute;es son tra&icirc;neau, o&ugrave; le m&ecirc;me petit Tcherkesse de tout &agrave;
+l'heure le re&ccedil;ut en souriant de dessous son capuchon de zibeline... et
+ce Tcherkesse &eacute;tait Sonia, et Sonia, sans aucun doute, allait devenir sa
+femme ch&eacute;rie!</p>
+
+<p>Les jeunes filles pass&egrave;rent, en rentrant, chez la comtesse pour lui
+rendre compte de leur excursion, et se retir&egrave;rent ensuite dans leur
+chambre. Tout en conservant leurs moustaches, elles se d&eacute;shabill&egrave;rent et
+bavard&egrave;rent longtemps: elles ne tarissaient pas sur leur mutuel bonheur,
+sur leur avenir, sur l'amiti&eacute; qui lierait leurs maris:</p>
+
+<p>&laquo;Mais quand cela arrivera-t-il? J'ai si grand'peur qu'il n'en soit rien,
+dit Natacha, en s'approchant de sa table o&ugrave; &eacute;taient pos&eacute;s deux miroirs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, assieds-toi, Natacha, et regarde dans la glace, tu le verras
+peut-&ecirc;tre.&raquo; Natacha s'assit apr&egrave;s avoir allum&eacute; deux bougies qu'elle
+pla&ccedil;a de chaque c&ocirc;t&eacute;. &laquo;Je vois bien une paire de moustaches, dit-elle en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas rire, mademoiselle,&raquo; r&eacute;pliqua Douniacha. Natacha se
+remit enfin &agrave; fixer, sans broncher, ses yeux sur la glace; elle prit un
+air recueilli, se tut et resta longtemps &agrave; attendre et &agrave; se demander ce
+qu'elle allait voir. Serait-ce un cercueil ou serait-ce le prince Andr&eacute;,
+qui lui appara&icirc;trait tout &agrave; coup sur cette plaque miroitante et confuse;
+car ses yeux fatigu&eacute;s ne distinguaient plus qu'avec peine la lumi&egrave;re
+vacillante des bougies? Mais, malgr&eacute; toute sa bonne volont&eacute;, elle ne
+voyait rien: aucune tache ne dessinait soit l'image d'un cercueil, soit
+celle d'une forme humaine. Elle se leva.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi les autres voient-ils, et moi rien, jamais rien! Mets-toi &agrave; ma
+place, Sonia; il le faut pour toi et pour moi aussi... car j'ai si
+grand'peur, si tu savais!&raquo;</p>
+
+<p>Sonia s'assit et fixa &agrave; son tour ses yeux sur la glace.</p>
+
+<p>&laquo;Sofia Alexandrovna verra bien certainement, dit Douniacha tout bas,
+mais vous, vous riez toujours!&raquo;</p>
+
+<p>Sonia entendit cette r&eacute;flexion et la r&eacute;ponse murmur&eacute;e par Natacha:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, elle verra, c'est s&ucirc;r! L'ann&eacute;e derni&egrave;re, elle a vu.&raquo; Trois minutes
+s'&eacute;coul&egrave;rent au milieu du plus profond silence.</p>
+
+<p>&laquo;Elle verra, c'est s&ucirc;r,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta Natacha en tremblant.</p>
+
+<p>Sonia fit un mouvement en arri&egrave;re, se couvrit la figure d'une main, et
+s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Natacha!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as vu? qu'as-tu vu?&raquo; Et Natacha se pr&eacute;cipita pour soutenir la
+glace.</p>
+
+<p>Sonia n'avait rien vu, ses yeux commen&ccedil;aient &agrave; se troubler et elle
+allait se lever, lorsque le &laquo;c'est s&ucirc;r&raquo; de Natacha l'arr&ecirc;ta; elle ne
+voulait point tromper leur attente, mais rien n'est fatigant comme de
+rester ainsi immobile. Aussi ne put-elle jamais s'expliquer pourquoi
+elle avait cri&eacute;, et pourquoi elle s'&eacute;tait cach&eacute; la figure dans les
+mains. &laquo;Tu l'as vu, lui? demanda Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais attends: je l'ai vu, lui!&raquo; r&eacute;pondit Sonia, ne sachant trop
+&agrave; qui ce <i>lui</i> devait se rapporter, si c'&eacute;tait &agrave; Nicolas ou au prince
+Andr&eacute;: &laquo;Pourquoi ne pas leur raconter que j'ai vu, cela arrive bien &agrave;
+d'autres, et personne ne pourra me d&eacute;mentir.&raquo;&mdash;Oui, je l'ai vu,
+poursuivit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Comment l'as-tu vu, couch&eacute; ou debout?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai vu, il n'y avait rien d'abord, et tout &agrave; coup je l'ai vu
+couch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Andr&eacute; couch&eacute;? il est donc malade?... et Natacha arr&ecirc;ta sur Sonia un
+regard effar&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non, pas du tout, il semblait au contraire fort gai,
+r&eacute;pondit-elle en finissant par croire &agrave; ses propres inventions.</p>
+
+<p>&mdash;Et apr&egrave;s, Sonia, apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu ensuite quelque chose de vague, de rouge, de bleu....</p>
+
+<p>&mdash;Quand reviendra-t-il, Sonia? Quand le reverrai-je? Mon Dieu, que j'ai
+peur pour lui! Pour moi, j'ai peur de tout!...&raquo; Et, sans r&eacute;pondre aux
+consolations que lui prodiguait Sonia, Natacha se glissa dans son lit,
+et, longtemps apr&egrave;s qu'elle eut &eacute;teint la lumi&egrave;re, elle resta immobile
+et r&ecirc;veuse, les yeux fix&eacute;s sur les rayons de la lune qui p&eacute;n&eacute;traient &agrave;
+travers les vitres gel&eacute;es des fen&ecirc;tres.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Quelque temps apr&egrave;s les f&ecirc;tes, Nicolas avoua &agrave; sa m&egrave;re son amour pour
+Sonia et sa ferme r&eacute;solution de l'&eacute;pouser. La comtesse, qui avait l'oeil
+sur eux depuis longtemps, s'attendait &agrave; cette confidence; elle l'&eacute;couta
+en silence jusqu'au bout et lui annon&ccedil;a &agrave; son tour qu'il &eacute;tait libre de
+se marier comme bon lui semblerait, mais que ni elle, ni son p&egrave;re, ne
+donneraient leur consentement &agrave; ce mariage. Nicolas, atterr&eacute;, sentit
+pour la premi&egrave;re fois que sa m&egrave;re, malgr&eacute; l'affection qu'elle lui avait
+toujours t&eacute;moign&eacute;e, &eacute;tait s&eacute;rieusement f&acirc;ch&eacute;e contre lui, et ne
+reviendrait pas sur sa d&eacute;cision. Elle fit venir son mari, et essaya de
+lui communiquer avec calme la confidence de son fils, mais la col&egrave;re
+prit bient&ocirc;t le dessus et elle sortit en sanglotant de d&eacute;pit. Le vieux
+comte engagea Nicolas avec une certaine h&eacute;sitation &agrave; renoncer &agrave; son
+projet, mais celui-ci lui r&eacute;pondit que sa parole &eacute;tait engag&eacute;e; son
+p&egrave;re, fort troubl&eacute; par cette d&eacute;claration formelle, poussa un long
+soupir, changea de conversation, et le quitta bient&ocirc;t apr&egrave;s, pour aller
+retrouver sa femme. Comme il se sentait responsable envers lui du
+mauvais &eacute;tat de sa fortune, il ne pouvait, au fond, lui en vouloir de
+refuser un riche parti, et de pr&eacute;f&eacute;rer Sonia sans dot, Sonia qui aurait
+&eacute;t&eacute; la perle des femmes, si, par la faute de Mitenka et de leurs
+ruineuses habitudes, ils n'avaient dilapid&eacute; cette belle fortune.</p>
+
+<p>Un calme de quelques jours suivit cette sc&egrave;ne, mais un matin la comtesse
+appela chez elle Sonia, l'accusa d'ingratitude, et lui reprocha, avec
+une duret&eacute; qu'elle ne lui avait jamais t&eacute;moign&eacute;e, de faire des avances
+&agrave; son fils. Sonia, les yeux baiss&eacute;s, &eacute;coutait sans mot dire ces injustes
+paroles, et ne pouvait comprendre ce qu'on exigeait d'elle; elle qui se
+sentait pr&ecirc;te &agrave; tous les sacrifices pour ceux qu'elle regardait comme
+ses bienfaiteurs: rien ne lui paraissait plus simple que de se d&eacute;vouer
+pour eux, mais dans le cas pr&eacute;sent elle ne voyait plus comment elle
+devait agir. Ne pouvant s'emp&ecirc;cher de les aimer tous, d'aimer Nicolas,
+qui avait besoin d'elle pour &ecirc;tre heureux, que lui restait-il donc &agrave;
+faire? Apr&egrave;s cette douloureuse sortie, Rostow essaya d'effrayer sa m&egrave;re
+en la mena&ccedil;ant d'&eacute;pouser Sonia en secret, et finit par la supplier
+encore une fois de consentir &agrave; son bonheur.</p>
+
+<p>Elle lui r&eacute;pondit avec une indiff&eacute;rence glaciale, bien extraordinaire,
+bien inusit&eacute;e chez elle, qu'il &eacute;tait majeur, et que, le prince Andr&eacute; se
+mariant aussi sans le consentement de son p&egrave;re, il pouvait suivre cet
+exemple, mais qu'elle ne recevrait jamais comme sa belle-fille cette
+petite intrigante.</p>
+
+<p>Indign&eacute; de l'expression que venait d'employer sa m&egrave;re, Nicolas changea
+de ton, et lui reprocha de vouloir le forcer &agrave; vendre son coeur; il lui
+d&eacute;clara que, si elle ne revenait point sur sa r&eacute;solution, c'&eacute;tait la
+derni&egrave;re fois qu'ils se... mais il n'avait pas encore prononc&eacute; le mot
+fatal que sa m&egrave;re ne pressentait que trop et qui aurait peut-&ecirc;tre laiss&eacute;
+entre eux un souvenir ineffa&ccedil;able, quand la porte s'ouvrit et Natacha
+entra, p&acirc;le et s&eacute;rieuse... elle avait tout entendu.</p>
+
+<p>&laquo;Nicolas, tu ne sais ce que tu dis, tais-toi, tais-toi! s'&eacute;cria-t-elle
+avec violence, comme pour l'emp&ecirc;cher de continuer.... Et vous, maman,
+pauvre ch&egrave;re maman, ce n'est pas cela... vous l'avez mal compris!&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse, au moment d'une rupture d&eacute;finitive avec son fils ch&eacute;ri, le
+regardait avec terreur; mais elle ne pouvait et ne voulait pas c&eacute;der,
+entra&icirc;n&eacute;e, excit&eacute;e par l'obstination qu'il mettait &agrave; lui r&eacute;sister.</p>
+
+<p>&laquo;Nicolas, je t'expliquerai tout plus tard.... Et vous, &eacute;coutez-moi,
+petite m&egrave;re...&raquo;</p>
+
+<p>Ses paroles n'avaient &eacute;videmment aucun sens, mais elles atteignirent
+leur but.</p>
+
+<p>La comtesse fondit en larmes, et cacha sa figure sur l'&eacute;paule de sa
+fille, pendant que Nicolas sortait en se prenant avec d&eacute;sespoir la t&ecirc;te
+entre les mains.</p>
+
+<p>Natacha poursuivit son oeuvre de r&eacute;conciliation, et obtint de sa m&egrave;re la
+promesse qu'elle ne tourmenterait plus Sonia. Nicolas, de son c&ocirc;t&eacute;,
+donna sa parole qu'il n'agirait point &agrave; l'insu de ses parents; quelques
+jours plus tard, triste et f&acirc;ch&eacute; de se sentir en opposition avec eux, il
+partit pour rejoindre son r&eacute;giment, bien r&eacute;solu &agrave; quitter le service et
+&agrave; &eacute;pouser &agrave; son prochain retour Sonia, dont il se croyait passionn&eacute;ment
+amoureux.</p>
+
+<p>L'int&eacute;rieur des Rostow redevint sombre, la comtesse tomba malade.</p>
+
+<p>Sonia, afflig&eacute;e de l'absence de son ami, supportait avec peine
+l'inimiti&eacute; de sa bienfaitrice, qui se trahissait involontairement &agrave;
+chaque parole. Le comte, plus pr&eacute;occup&eacute; que jamais du piteux &eacute;tat de ses
+affaires, se vit forc&eacute; d'avoir recours aux moyens extr&ecirc;mes, et de vendre
+une de ses terres et son h&ocirc;tel de Moscou; il aurait fallu pour cela
+qu'il all&acirc;t lui-m&ecirc;me sur les lieux, mais le mauvais &eacute;tat de sant&eacute; de sa
+femme retardait leur d&eacute;part de jour en jour.</p>
+
+<p>Natacha, qui avait support&eacute; patiemment et presque gaiement pendant les
+premiers mois d'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute;e de son fianc&eacute;, devenait d'heure en heure
+plus triste et plus nerveuse, en pensant que ces longues semaines,
+qu'elle aurait si bien su employer &agrave; aimer, se perdaient ainsi sans
+profit pour son coeur. Elle en voulait au prince Andr&eacute; de vivre d'une
+vie prosa&iuml;que, de visiter de nouveaux pays, de faire de nouvelles
+connaissances, tandis qu'elle ne pouvait que penser &agrave; lui et r&ecirc;ver!
+Plus ses lettres lui t&eacute;moignaient d'int&eacute;r&ecirc;t, plus elles l'irritaient,
+car elle ne trouvait aucune consolation &agrave; lui &eacute;crire. Les siennes, dont
+sa m&egrave;re corrigeait habituellement les fautes d'orthographe, n'&eacute;taient
+que des compositions s&egrave;ches et banales. Elle se sentait dans
+l'impuissance d'&eacute;noncer sur la feuille de papier blanc, pos&eacute;e l&agrave; devant
+elle, ce qu'elle aurait si bien dit d'un mot, d'un regard ou d'un
+sourire. Aussi elle ne faisait en &eacute;crivant que remplir un ennuyeux
+devoir, et n'y attachait plus la moindre importance! Cependant un voyage
+&agrave; Moscou devenait indispensable; sans parler des ventes &agrave; r&eacute;gulariser,
+il fallait y commander le trousseau, et s'y rencontrer avec le prince
+Andr&eacute;, que l'on attendait de jour en jour. Le vieux prince devait y
+passer l'hiver, et Natacha assurait &agrave; qui voulait l'entendre que son
+fianc&eacute; &eacute;tait bien certainement d&eacute;j&agrave; revenu de l'&eacute;tranger.</p>
+
+<p>En attendant, la comtesse ne se remettait pas, et il fut d&eacute;cid&eacute; que le
+comte partirait seul avec les jeunes filles, &agrave; la fin de janvier.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Quoique Pierre e&ucirc;t une foi absolue dans les v&eacute;rit&eacute;s que lui avait
+r&eacute;v&eacute;l&eacute;es le Bienfaiteur, et malgr&eacute; la joie profonde qu'il avait
+ressentie pendant les premiers mois de son apprentissage, lorsqu'il se
+livrait avec un r&eacute;el enthousiasme au travail de sa r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration
+int&eacute;rieure, enfin malgr&eacute; tous ses efforts pour y pers&eacute;v&eacute;rer, cette
+nouvelle existence perdit subitement pour lui tout son charme, apr&egrave;s les
+fian&ccedil;ailles du prince Andr&eacute;, et la mort de Bazd&eacute;&iuml;ew, arriv&eacute;e &agrave; la m&ecirc;me
+&eacute;poque. Il ne lui en resta plus que le squelette, c'est-&agrave;-dire sa
+maison, sa femme, plus que jamais en faveur aupr&egrave;s d'un grand
+personnage, ses nombreuses et peu int&eacute;ressantes connaissances, et le
+service avec son cort&egrave;ge d'ennuyeuses formalit&eacute;s! Aussi fut-il saisi
+d'un profond d&eacute;go&ucirc;t en pensant &agrave; sa vie: il interrompit son journal,
+&eacute;vita la soci&eacute;t&eacute; de ses fr&egrave;res, reparut au club, recommen&ccedil;a &agrave; boire et &agrave;
+mener la vie de gar&ccedil;on, et fit tant parler de lui, que la comtesse
+H&eacute;l&egrave;ne se vit oblig&eacute;e de lui adresser de s&eacute;v&egrave;res reproches. Pierre lui
+donna raison en tous points, et se r&eacute;fugia &agrave; Moscou pour ne pas la
+compromettre par sa conduite.</p>
+
+<p>Lorsqu'il se retrouva dans son immense h&ocirc;tel, avec ses cousines les
+princesses, qui s&eacute;chaient sur pied et tournaient &agrave; la momie, avec sa
+nombreuse domesticit&eacute; qui y grouillait dans tous les coins; lorsqu'il
+aper&ccedil;ut la chapelle de la Vierge d'Iverska&iuml;a rayonnante de la lumi&egrave;re
+des mille cierges qui br&ucirc;laient d&eacute;votement devant les saintes images
+ench&acirc;ss&eacute;es d'or et d'argent; lorsqu'il eut travers&eacute; la grande place du
+Kremlin couverte d'un tapis de neige immacul&eacute;e; qu'il eut revu les
+izvostchiki et les boutiques du Kita&iuml;gorod, les vieux et les vieilles de
+Moscou vivotant doucement dans leur coin, sans rien d&eacute;sirer, et qu'il
+eut pris part de nouveau aux bals et aux d&icirc;ners du club Anglais...
+alors il se sentit enfin arriv&eacute; au port. Moscou, en lui rendant son
+chez lui et sa maison, lui fit &eacute;prouver cette sensation de bien-&ecirc;tre
+qu'on ressent lorsque, apr&egrave;s une journ&eacute;e de fatigue, on passe avec
+bonheur une bonne vieille robe de chambre bien chaude, bien commode,
+voire m&ecirc;me un peu graisseuse.</p>
+
+<p>Toute la soci&eacute;t&eacute;, les vieux et les jeunes, le re&ccedil;urent &agrave; bras ouverts;
+sa place rest&eacute;e vacante l'attendait, il n'avait qu'&agrave; la reprendre, car,
+aux yeux de tous ces braves gens, Pierre &eacute;tait le meilleur enfant du
+monde, l'original le plus gai et le plus intelligent, le vrai type du
+grand seigneur du Moscou d'autrefois, distrait, bienveillant, et la
+bourse toujours &agrave; sec, parce que chacun y puisait sans scrupule.</p>
+
+<p>Les repr&eacute;sentations donn&eacute;es au b&eacute;n&eacute;fice d'artistes sans talent, les
+cro&ucirc;tes et les statues des rapins du dernier ordre, les oeuvres de
+bienfaisance, les choeurs de Boh&eacute;miens, les souscriptions pour des
+d&icirc;ners, les r&eacute;unions de francs-ma&ccedil;ons, les qu&ecirc;tes pour les &eacute;glises, la
+publication d'ouvrages de prix, tout cela trouvait accueil aupr&egrave;s de
+lui: il ne savait jamais refuser, et se serait compl&egrave;tement d&eacute;valis&eacute; de
+ses propres mains, si, pour son bonheur, deux de ses amis, auxquels il
+avait pr&ecirc;t&eacute; une tr&egrave;s forte somme, ne l'eussent pris en tutelle. Au club,
+pas de d&icirc;ner, pas de soir&eacute;e, sans lui. &Agrave; peine venait-il d'&eacute;tendre son
+gros corps sur un des larges divans, apr&egrave;s avoir vid&eacute; deux bouteilles de
+Ch&acirc;teau-Margaux, qu'il se voyait entour&eacute; d'un cercle nombreux qui le
+choyait, riait et causait autour de lui. Si la conversation d&eacute;g&eacute;n&eacute;rait
+en dispute, son bon sourire et une bienveillante plaisanterie, dite &agrave;
+propos, ramenaient la paix; s'il n'&eacute;tait pas l&agrave;, toute r&eacute;union
+ma&ccedil;onnique, m&ecirc;me &eacute;tait triste et morose. Au bal, lorsque les cavaliers
+faisaient d&eacute;faut, on venait le choisir, et il dansait. Jeunes femmes et
+jeunes filles l'aimaient, parce que, sans t&eacute;moigner une attention
+particuli&egrave;re, &agrave; aucune d'elles, il &eacute;tait aimable avec toutes: &laquo;Il est
+charmant, disait-on de lui, il n'a pas de sexe!&raquo;</p>
+
+<p>Comme il aurait pleur&eacute; sur lui-m&ecirc;me si, sept ans auparavant, &agrave; son
+arriv&eacute;e de l'&eacute;tranger, on lui e&ucirc;t dit qu'il n'avait besoin ni de rien
+chercher, ni de rien inventer, que sa route &eacute;tait toute trac&eacute;e, sa
+destin&eacute;e toute marqu&eacute;e, et qu'en d&eacute;pit de tous ses efforts il ne
+deviendrait pas meilleur que la plupart de ceux qui se seraient trouv&eacute;s
+dans sa position!... Certes, il ne l'aurait pas cru!</p>
+
+<p>N'&eacute;tait-ce donc pas lui qui avait d&eacute;sir&eacute; avec ardeur voir la Russie en
+r&eacute;publique, qui avait souhait&eacute; devenir philosophe tacticien... qui avait
+regrett&eacute; de ne pas &ecirc;tre Napol&eacute;on ou l'homme qui le vaincrait? N'&eacute;tait-ce
+donc pas lui qui avait cru possible la r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration de l'humanit&eacute;, et
+travaill&eacute; &agrave; atteindre le degr&eacute; le plus &eacute;lev&eacute; du perfectionnement moral?
+N'&eacute;tait-ce donc pas lui qui avait cr&eacute;&eacute; des &eacute;coles, ouvert des h&ocirc;pitaux,
+et donn&eacute; la libert&eacute; &agrave; ses paysans?</p>
+
+<p>Et de fait qu'&eacute;tait-il devenu? Le possesseur d'une grande fortune, le
+mari d'une femme infid&egrave;le, un chambellan en retraite, un membre du club
+Anglais et l'enfant g&acirc;t&eacute; de la soci&eacute;t&eacute; de Moscou; un homme qui aimait
+surtout &agrave; bien manger et &agrave; bien boire, et qui se donnait parfois le
+plaisir de critiquer le gouvernement, bien &agrave; son aise, apr&egrave;s d&icirc;ner. Il
+fut longtemps avant de se faire &agrave; la pens&eacute;e qu'il &eacute;tait, ni plus, ni
+moins, le type accompli du chambellan en retraite, vivant sans but et
+sans soucis, ce type qu'il avait en si grand m&eacute;pris sept ans auparavant,
+et dont Moscou offrait de nombreux sp&eacute;cimens.</p>
+
+<p>Il cherchait parfois &agrave; se consoler, en se disant que ce genre de vie ne
+durerait pas, mais l'instant d'apr&egrave;s il passait en revue avec terreur
+tous les gens de sa connaissance qui, entr&eacute;s comme lui dans cette
+existence de club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, en
+&eacute;taient sortis sans cheveux et sans dents.</p>
+
+<p>Parfois aussi il t&acirc;chait de se persuader par orgueil qu'il ne
+ressemblait en rien &agrave; ces chambellans qu'il m&eacute;prisait, &agrave; ces personnages
+b&ecirc;tes, incolores et satisfaits d'eux-m&ecirc;mes: &laquo;La preuve, se disait-il,
+c'est que, moi, je suis m&eacute;content, toujours m&eacute;content, toujours
+tourment&eacute; du d&eacute;sir de faire quelque chose pour le bien de l'humanit&eacute;!...
+Qui sait? ajoutait-il ensuite avec humilit&eacute;, n'ont-ils pas, eux aussi,
+cherch&eacute;, tout comme moi, &agrave; se frayer une nouvelle route dans la vie, et
+la force des choses, du milieu qui les entourait, des &eacute;l&eacute;ments contre
+lesquels l'homme est impuissant &agrave; lutter, ne les a-t-elle pas amen&eacute;s l&agrave;
+o&ugrave; elle m'a amen&eacute; moi-m&ecirc;me? &Agrave; force de raisonnements de ce genre, il
+avait fini, apr&egrave;s quelques mois de s&eacute;jour &agrave; Moscou, par ne plus
+m&eacute;priser, mais au contraire par aimer, respecter et plaindre, tout comme
+il se plaignait lui-m&ecirc;me, le sort de ses compagnons d'infortune.</p>
+
+<p>Pierre n'avait plus d'acc&egrave;s de d&eacute;sespoir ni de d&eacute;go&ucirc;t de la vie, mais le
+mal dont il souffrait, et qu'il refoulait vainement &agrave; l'int&eacute;rieur, le
+travaillait toujours: &laquo;Quel est le but de l'existence? Pourquoi vit-on?
+Que fait-on en ce monde?&raquo; se demandait-il avec stupeur mille fois par
+jour. Mais, sachant par exp&eacute;rience que ses questions resteraient sans
+r&eacute;ponse, il s'en d&eacute;tournait au plus vite en prenant un livre, ou il
+courait au club, ou chez un de ses amis, pour y r&eacute;colter les petites
+nouvelles du jour.</p>
+
+<p>&laquo;Ma femme, se disait-il, qui n'a jamais aim&eacute; autre chose que son beau
+corps, et qui est une des plus sottes cr&eacute;atures que je connaisse, passe
+pour avoir de l'esprit comme personne, et tous se prosternent devant
+elle. Bonaparte, bafou&eacute; alors qu'il &eacute;tait un grand homme, est press&eacute; par
+l'empereur Fran&ccedil;ois, maintenant qu'il n'est plus qu'un mis&eacute;rable
+com&eacute;dien, de vouloir bien accepter la main de sa fille. Les Espagnols
+remercient la Providence, par l'entremise du clerg&eacute; catholique, de la
+victoire remport&eacute;e le 14 juin sur les Fran&ccedil;ais; les Fran&ccedil;ais, de leur
+c&ocirc;t&eacute;, la remercient, toujours par l'entremise de ce m&ecirc;me clerg&eacute;, de la
+victoire remport&eacute;e par eux, &agrave; la m&ecirc;me date, sur les Espagnols. Mes
+fr&egrave;res les francs-ma&ccedil;ons pr&ecirc;tent serment de tout sacrifier pour le
+prochain et refusent un rouble &agrave; la qu&ecirc;te. &laquo;Astr&eacute;e&raquo; intrigue contre &laquo;les
+chercheurs de la manne c&eacute;leste&raquo;, et l'on se met en quatre pour obtenir
+la charte de la loge d'&Eacute;cosse, dont personne n'a besoin et dont personne
+ne comprend le sens, pas m&ecirc;me celui qui l'a &eacute;crite. Nous nous disons
+tous disciples de l'&Eacute;vangile, nous proclamons l'oubli des injures,
+l'amour du prochain, et, comme preuve &agrave; l'appui, nous &eacute;levons quarante
+fois quarante &eacute;glises &agrave; Moscou, tandis qu'hier on a fouett&eacute; un
+d&eacute;serteur, et le repr&eacute;sentant de la loi divine d'amour et de pardon
+donne &agrave; baiser la croix au condamn&eacute; avant le supplice!&raquo; Ainsi songeait
+Pierre, et cette hypocrisie perp&eacute;tuelle, cette hypocrisie profess&eacute;e et
+accept&eacute;e par tous, l'indignait chaque fois comme un fait nouveau: &laquo;Je la
+sens, je la vois, se disait-il encore, mais comment leur en expliquer la
+puissance? Je l'ai essay&eacute; en vain: je me suis convaincu qu'ils s'en
+rendaient compte comme moi, mais qu'ils s'aveuglent volontairement. Donc
+cela doit &ecirc;tre ainsi! Mais, moi, que dois-je faire? Que vais-je
+devenir?&raquo; Comme beaucoup de gens, comme beaucoup de ses compatriotes
+surtout, il avait le triste privil&egrave;ge de croire au bien, et en m&ecirc;me
+temps de voir si distinctement le mal, qu'il ne lui restait plus la
+force n&eacute;cessaire pour prendre une part active dans la lutte. Ce mensonge
+continuel, qu'il retrouvait dans tout travail &agrave; entreprendre, paralysait
+son activit&eacute;, et cependant il fallait vivre et s'occuper quand m&ecirc;me. Se
+sentir obs&eacute;d&eacute; par ces questions vitales, sans parvenir &agrave; les r&eacute;soudre,
+cela lui &eacute;tait si p&eacute;nible, qu'il se plongeait, pour les oublier, dans
+toutes les distractions imaginables.</p>
+
+<p>Il d&eacute;vorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait
+sous la main, m&ecirc;me lorsque son valet de chambre l'aidait le soir &agrave; se
+d&eacute;shabiller; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de
+nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et
+passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus
+en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s'y
+adonnait avec passion, en d&eacute;pit des avertissements des m&eacute;decins, qui, vu
+sa corpulence, y trouvaient un danger s&eacute;rieux pour sa sant&eacute;. Il ne se
+sentait heureux et v&eacute;ritablement &agrave; son aise que lorsqu'il avait aval&eacute;
+plusieurs verres de spiritueux: la douce chaleur, la tendre
+bienveillance pour son prochain, qu'il &eacute;prouvait alors, le rendait
+capable de s'assimiler toute pens&eacute;e sans toutefois l'approfondir. Alors
+seulement le noeud gordien si compliqu&eacute; de la vie perdait &agrave; ses yeux de
+son effrayant myst&egrave;re, et lui paraissait m&ecirc;me facile &agrave; d&eacute;nouer; alors
+seulement il se disait: &laquo;Je le d&eacute;ferai, je l'expliquerai... tout &agrave;
+l'heure j'y penserai!&raquo; Mais ce &laquo;tout &agrave; l'heure&raquo; ne venait jamais, et il
+n'y repensait que pour voir de nouveau ces &eacute;nigmes se dresser devant
+lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se h&acirc;tait de
+reprendre ses lectures pour chasser les pens&eacute;es p&eacute;nibles.</p>
+
+<p>Pierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que les soldats
+expos&eacute;s au feu de l'ennemi dans les retranchements s'ing&eacute;niaient &agrave; se
+cr&eacute;er une occupation quelconque afin d'oublier le danger. Il se disait
+que chacun faisait de m&ecirc;me, que chacun, ayant peur de la vie, t&acirc;chait,
+comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique,
+le service de l'&Eacute;tat, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les
+chevaux et la chasse: &laquo;Donc, concluait-il, rien n'est pu&eacute;ril, et rien
+n'est important!... tout revient au m&ecirc;me, t&acirc;chons seulement de nous
+soustraire &agrave; l'implacable r&eacute;alit&eacute;, et de ne jamais nous rencontrer face
+&agrave; face avec elle!&raquo;</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Le prince Nicolas Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch Bolkonsky &eacute;tait venu s'installer &agrave;
+Moscou au commencement de l'hiver; son pass&eacute;, son esprit et son
+originalit&eacute; peu commune, ses opinions antifran&ccedil;aises et
+archipatriotiques, &agrave; l'unisson d'ailleurs avec celles de Moscou,
+peut-&ecirc;tre aussi un refroidissement sensible de l'enthousiasme qu'avaient
+fait na&icirc;tre les d&eacute;buts de l'Empereur Alexandre, contribu&egrave;rent &agrave; le
+rendre l'objet d'un respect tout particulier, et le centre de
+l'opposition moscovite.</p>
+
+<p>Le prince avait beaucoup vieilli: son grand &acirc;ge s'accusait souvent par
+des assoupissements soudains, par l'oubli des &eacute;v&eacute;nements r&eacute;cents, la
+vivacit&eacute; des souvenirs d'un temps d&eacute;j&agrave; bien &eacute;loign&eacute;, et par la vanit&eacute;
+toute juv&eacute;nile qui lui faisait accepter le r&ocirc;le de chef de parti.
+Cependant, lorsqu'il se montrait le soir, &agrave; l'heure du th&eacute;, en redingote
+doubl&eacute;e de fourrure, les cheveux poudr&eacute;s, et qu'il se laissait aller &agrave;
+conter, par saccades comme toujours, des anecdotes de sa jeunesse, ou &agrave;
+juger d'une fa&ccedil;on incisive et mordante les &eacute;v&eacute;nements et les gens du
+moment, il inspirait &agrave; tous ceux qui l'&eacute;coutaient un &eacute;gal sentiment de
+respect. Son vaste h&ocirc;tel, encombr&eacute; d'un mobilier qui datait de la moiti&eacute;
+du XVIII&egrave;me si&egrave;cle, les laquais toujours en grande tenue, lui-m&ecirc;me le
+repr&eacute;sentant brusque, hautain, mais intelligent, d'une &eacute;poque disparue,
+sa fille douce et timide et la jolie Fran&ccedil;aise, toutes deux le craignant
+et le v&eacute;n&eacute;rant &agrave; la fois: tout cet ensemble formait un tableau imposant,
+d'un coloris &eacute;trange et saisissant pour les visiteurs. Ils oubliaient
+alors que la journ&eacute;e ne se composait pas seulement des deux heures
+int&eacute;ressantes qu'ils passaient dans la soci&eacute;t&eacute; du ma&icirc;tre de la maison,
+mais de bien d'autres encore, pendant lesquelles la vie intime des
+habitants de cette demeure continuait &agrave; marcher lourdement et retombait
+de tout son poids sur la pauvre princesse Marie. Priv&eacute;e de ses plaisirs
+les plus chers, de la causerie avec &laquo;les &acirc;mes du bon Dieu&raquo; et de la
+solitude, le grand calmant &agrave; toutes ses peines, ne frayant avec
+personne, elle ne retirait aucun avantage de cette nouvelle r&eacute;sidence.
+On avait m&ecirc;me cess&eacute; de l'inviter, sachant que son p&egrave;re ne permettait pas
+qu'elle sort&icirc;t sans lui, et que, pour cause de sant&eacute;, il se refusait
+constamment &agrave; l'accompagner. Tout espoir de mariage s'&eacute;tait &eacute;vanoui, car
+le mauvais vouloir et l'irritation avec lesquels il conduisait tous ceux
+qui pouvaient devenir des partis pour sa fille, n'&eacute;taient que trop
+visibles. D'amies, elle n'en avait point: depuis son arriv&eacute;e &agrave; Moscou,
+elle &eacute;tait m&ecirc;me bien revenue sur le compte de deux personnes qui avaient
+eu toute son affection: l'une, Mlle Bourrienne, que, pour certaines
+raisons, elle croyait maintenant devoir tenir &agrave; l'&eacute;cart; l'autre, Julie
+Karaguine, avec laquelle elle avait correspondu pendant cinq longues
+ann&eacute;es, pour en arriver &agrave; d&eacute;couvrir, d&egrave;s leur premi&egrave;re entrevue, qu'il
+n'y avait rien de commun entre elles. Cette derni&egrave;re, devenue, par la
+mort de ses deux fr&egrave;res, une tr&egrave;s riche h&eacute;riti&egrave;re, se donnait &agrave; coeur
+joie de tous les plaisirs, et cherchait un mari; un peu de temps encore,
+et elle allait compter parmi les demoiselles tr&egrave;s m&ucirc;res; le moment &eacute;tait
+donc venu pour elle de jouer sa derni&egrave;re carte, et elle pressentait que
+son sort se d&eacute;ciderait incessamment. La princesse Marie souriait avec
+tristesse au retour de chaque jeudi, en pensant que, non seulement elle
+n'avait plus &agrave; qui &eacute;crire, mais encore que les visites hebdomadaires de
+sa ch&egrave;re correspondante d'autrefois lui &eacute;taient devenues compl&egrave;tement
+indiff&eacute;rentes. Elle se comparait involontairement &agrave; ce vieil &eacute;migr&eacute; qui
+refusait de se marier avec l'objet de sa tendresse, en disant: &laquo;Si je
+l'&eacute;pousais, o&ugrave; donc passerais-je mes soir&eacute;es?&raquo; Tout comme lui, elle
+regrettait que la pr&eacute;sence de Julie e&ucirc;t mis fin &agrave; leurs &eacute;panchements,
+et elle n'avait plus personne &agrave; qui confier les chagrins qui
+l'accablaient davantage tous les jours. Le prince Andr&eacute; allait revenir;
+l'&eacute;poque fix&eacute;e pour son mariage approchait, mais son p&egrave;re n'y &eacute;tait
+gu&egrave;re mieux dispos&eacute;; tout au contraire, ce sujet l'irritait au point que
+le nom seul des Rostow le mettait hors des gonds, et que son humeur,
+d&eacute;j&agrave; si difficile, devenait presque insupportable. Les le&ccedil;ons que la
+princesse Marie donnait &agrave; son neveu de six ans n'&eacute;taient qu'un souci de
+plus, car, &agrave; sa grande consternation, elle avait d&eacute;couvert en elle-m&ecirc;me
+une irritabilit&eacute; analogue &agrave; celle de son p&egrave;re. Que de fois ne
+s'&eacute;tait-elle pas reproch&eacute; ses emportements? Et pourtant, chaque fois,
+son ardent d&eacute;sir de faciliter &agrave; l'enfant ses premiers pas dans l'&eacute;tude
+de l'A B C fran&ccedil;ais, de l'initier &agrave; tout ce qu'elle savait elle-m&ecirc;me, se
+trouvait paralys&eacute; par la certitude que l'enfant, effray&eacute; de sa col&egrave;re,
+r&eacute;pondrait tout de travers. Alors, s'embrouillant dans ses explications,
+elle s'impatientait, &eacute;levait la voix, s'emportait, et, le tirant par la
+main, elle le mettait dans &laquo;le coin&raquo;. La punition inflig&eacute;e, elle fondait
+en larmes, s'accusait de m&eacute;chancet&eacute;, et le petit gar&ccedil;on, pleurant &agrave; son
+tour, quittait &laquo;le coin&raquo; sans sa permission, et, prenant ses mains
+couvertes de larmes, il la consolait et l'embrassait. Le plus difficile
+&agrave; supporter &eacute;tait le caract&egrave;re de son p&egrave;re, qui devenait chaque jour de
+plus en plus dur envers elle. S'il l'avait oblig&eacute;e &agrave; passer ses nuits en
+pri&egrave;re, s'il l'avait battue, s'il l'avait forc&eacute;e &agrave; porter le bois et
+l'eau, elle se serait soumise &agrave; ses ordres sans murmurer; mais ce
+terrible tyran, qui l'aimait, n'en &eacute;tait que plus cruel, &agrave; cause m&ecirc;me de
+son affection. Non seulement il excellait &agrave; la blesser et &agrave; l'humilier &agrave;
+tout propos, mais encore &agrave; lui d&eacute;montrer avec bonheur qu'elle avait
+tort en tout et toujours. Les attentions dont il entourait Mlle
+Bourrienne &eacute;taient devenues plus marqu&eacute;es depuis quelques mois, et
+l'id&eacute;e baroque qu'il avait eue, pour irriter sa fille, de parler de son
+mariage avec cette &eacute;trang&egrave;re, lorsque son fils lui avait demand&eacute; son
+consentement, commen&ccedil;ait &agrave; avoir pour lui un certain attrait; mais la
+princesse Marie persistait &agrave; n'y voir qu'une nouvelle invention de sa
+part pour la chagriner.</p>
+
+<p>Un jour, en sa pr&eacute;sence, le vieux prince baisa la main de Mlle
+Bourrienne, et, l'attirant &agrave; lui, l'embrassa. La princesse rougit, et
+quitta la chambre, persuad&eacute;e que son p&egrave;re avait fait cela expr&egrave;s devant
+elle pour lui &ecirc;tre encore plus d&eacute;sagr&eacute;able. Quelques instants plus tard,
+lorsque Mlle Bourrienne la rejoignit, toute souriante, elle essuya
+vivement ses larmes, se leva, s'approcha d'elle, et, ne pouvant plus se
+contenir, elle l'accabla des plus violents reproches:</p>
+
+<p>&laquo;C'est laid, c'est vil, c'est inhumain, de profiter ainsi de la
+faiblesse!... Allez, sortez d'ici!&raquo; s'&eacute;cria-t-elle d'une voix &eacute;trangl&eacute;e
+par la col&egrave;re et par les sanglots.</p>
+
+<p>Le lendemain, son p&egrave;re ne lui dit pas un mot, mais elle remarqua, &agrave;
+d&icirc;ner, que Mlle Bourrienne &eacute;tait servie la premi&egrave;re; lorsque le vieux
+sommelier, oubliant pour son malheur ce nouveau caprice de son ma&icirc;tre,
+pr&eacute;senta le caf&eacute; &agrave; la princesse Marie avant de l'offrir &agrave; Mlle
+Bourrienne, le prince eut un acc&egrave;s de rage. Jetant sa canne &agrave; la figure
+du coupable, il d&eacute;clara &agrave; Philippe qu'il allait &ecirc;tre fait soldat sur
+l'heure:</p>
+
+<p>&laquo;Tu l'as oubli&eacute;, oubli&eacute;, quand je te l'avais dit! Elle est la premi&egrave;re
+dans ma maison, entends-tu bien... elle est ma meilleure amie, criait-il
+avec fureur.... Et si tu te permets, ajouta-t-il en se tournant vers sa
+fille, toi aussi, de l'oublier devant elle, comme tu l'as fait hier
+soir, je te ferai voir qui est le ma&icirc;tre ici.... Va-t'en, que je ne te
+voie plus, ou demande-lui pardon!&raquo; Et la princesse Marie fit des excuses
+&agrave; Mlle Am&eacute;lie et n'obtint qu'&agrave; grand'peine la gr&acirc;ce du malheureux
+sommelier. &Agrave; la suite de ces sc&egrave;nes d&eacute;plorables, il s'&eacute;levait dans le
+coeur de la pauvre fille une lutte terrible entre l'orgueil froiss&eacute; de
+victime et le remords intime de la chr&eacute;tienne. Ce p&egrave;re qu'elle osait
+accuser, n'&eacute;tait-il pas faible et d&eacute;bile? Cherchant &agrave; t&acirc;tons ses
+lunettes, perdant la m&eacute;moire, marchant d'un pas mal assur&eacute;, inquiet de
+laisser surprendre sa faiblesse, ne le voyait-elle pas s'assoupir &agrave;
+table, sa vieille t&ecirc;te branlant au-dessus de son assiette, lorsqu'il n'y
+avait personne pour le tenir en haleine?... &laquo;Ce n'est donc pas &agrave; moi de
+le juger!&raquo; se disait-elle alors, en se reprochant, dans son humilit&eacute;,
+son premier mouvement de r&eacute;volte.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Il y avait &agrave; Moscou, &agrave; cette &eacute;poque, un m&eacute;decin fran&ccedil;ais, tr&egrave;s bel
+homme, de haute taille, aimable comme ses compatriotes savent l'&ecirc;tre au
+besoin, et qui s'&eacute;tait fait en peu de temps une grande r&eacute;putation dans
+les cercles les plus aristocratiques de la ville, o&ugrave; on le traitait m&ecirc;me
+en &eacute;gal et en ami.</p>
+
+<p>Le vieux prince, tr&egrave;s sceptique en fait de m&eacute;decine, l'avait toutefois
+consult&eacute;, d'apr&egrave;s le conseil que lui en avait donn&eacute; Mlle Bourrienne, et
+il s'habitua si bien &agrave; M&eacute;tivier, qu'il finit par le recevoir
+r&eacute;guli&egrave;rement deux fois par semaine.</p>
+
+<p>Le jour de la Saint-Nicolas, tout Moscou se porta &agrave; son h&ocirc;tel pour lui
+pr&eacute;senter ses f&eacute;licitations, mais personne ne fut re&ccedil;u, &agrave; l'exception de
+quelques intimes, invit&eacute;s &agrave; d&icirc;ner et inscrits sur une liste qu'il avait
+remise &agrave; la princesse Marie.</p>
+
+<p>M&eacute;tivier crut bien faire, en sa qualit&eacute; de docteur, de forcer la
+consigne et d'entrer chez son malade, dont l'humeur ce matin-l&agrave; &eacute;tait
+v&eacute;ritablement massacrante. Se tra&icirc;nant de chambre en chambre,
+s'accrochant au moindre mot, il faisait semblant de ne rien comprendre
+de ce qu'on lui disait, comme pour se m&eacute;nager une occasion de se f&acirc;cher.
+La princesse Marie ne connaissait que trop par exp&eacute;rience cette
+irritation sourde, toujours pr&ecirc;te &agrave; faire explosion dans un acc&egrave;s de
+fureur, et aussi in&eacute;vitable que le coup de feu d'une arme charg&eacute;e; toute
+la matin&eacute;e se passa dans l'angoisse de ces pressentiments, mais il n'y
+eut point d'&eacute;clat jusqu'&agrave; la visite du m&eacute;decin. Apr&egrave;s l'avoir laiss&eacute;
+p&eacute;n&eacute;trer chez son p&egrave;re, elle s'assit, un livre &agrave; la main, dans le salon,
+d'o&ugrave; elle pouvait ais&eacute;ment &eacute;couter, ou tout au moins deviner, ce qui se
+passait dans le cabinet.</p>
+
+<p>La voix de M&eacute;tivier se fit d'abord entendre, puis celle du vieux prince,
+puis les deux voix s'&eacute;lev&egrave;rent &agrave; la fois, et la porte, ouverte avec
+violence, laissa voir sur le seuil le docteur terrifi&eacute;, et le vieillard,
+en robe de chambre, le visage boulevers&eacute; par la col&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Tu ne le comprends pas, criait-il, et, moi, je le comprends, espion
+fran&ccedil;ais, esclave de Bonaparte!... hors d'ici! hors de ma maison!...&raquo; Et
+il referma la porte avec fureur.</p>
+
+<p>M&eacute;tivier haussa les &eacute;paules, s'approcha de Mlle Bourrienne, qui, &agrave; ce
+bruit, &eacute;tait accourue de l'autre pi&egrave;ce, et lui dit: &laquo;Le prince n'est pas
+tout &agrave; fait dans son assiette, la bile le travaille, tranquillisez-vous,
+je repasserai demain.&raquo; Puis il sortit du salon, en enjoignant le plus
+grand silence, pendant qu'&agrave; travers la porte on entendait le bruit des
+pantoufles qui tra&icirc;naient sur le parquet, et les exclamations r&eacute;it&eacute;r&eacute;es
+de: &laquo;Tra&icirc;tres! Espions! Tra&icirc;tres partout! pas un instant de repos!&raquo;</p>
+
+<p>Quelques minutes plus tard, la princesse fut appel&eacute;e chez son p&egrave;re pour
+y recevoir l'explosion &agrave; bout portant. N'&eacute;tait-ce pas sa faute, &agrave; elle,
+lui dit-il, et &agrave; elle seule, si l'on avait laiss&eacute; entrer cet espion?...
+Et la liste qu'il lui avait remise, qu'en avait-elle fait?... Par sa
+faute, &agrave; elle, il ne pouvait ni vivre ni mourir tranquille!... &laquo;Il faut
+donc nous s&eacute;parer, nous s&eacute;parer, sachez-le, sachez-le! Je n'en puis
+plus!&raquo; Il sortit un moment de sa chambre, mais, craignant sans doute
+qu'elle ne pr&icirc;t point cette r&eacute;solution au s&eacute;rieux, il revint sur ses
+pas, en s'effor&ccedil;ant de para&icirc;tre calme: &laquo;Ne pensez pas, ajouta-t-il, que
+je sois en col&egrave;re: j'ai bien pes&eacute; mes paroles: nous nous s&eacute;parerons.
+Cherchez-vous un g&icirc;te ailleurs, n'importe o&ugrave;!&raquo; Et, mettant de c&ocirc;t&eacute; la
+tranquillit&eacute; qu'il avait affect&eacute;e un moment, pour se laisser aller de
+nouveau &agrave; un emportement terrible, il la mena&ccedil;a du poing et s'&eacute;cria:
+&laquo;Dire qu'il ne se trouve pas un imb&eacute;cile pour l'&eacute;pouser!&raquo; Rentrant
+pr&eacute;cipitamment chez lui, il ferma de nouveau la porte avec fracas, fit
+appeler Mlle Bourrienne, et le silence se r&eacute;tablit aussit&ocirc;t dans son
+appartement.</p>
+
+<p>Les six personnes invit&eacute;es &agrave; d&icirc;ner arriv&egrave;rent &agrave; la fois vers les deux
+heures. C'&eacute;taient: le comte Rostoptchine, le prince Lapoukhine et son
+neveu, le g&eacute;n&eacute;ral Tchatrow, vieux militaire et camarade d'armes du
+prince Bolkonsky, Pierre, et Boris Droubetzko&iuml;. Tous l'attendaient au
+salon.</p>
+
+<p>Boris, qui &eacute;tait venu &agrave; Moscou en cong&eacute;, avait demand&eacute; &agrave; lui &ecirc;tre
+pr&eacute;sent&eacute;, et avait si bien su conqu&eacute;rir ses bonnes gr&acirc;ces, que le vieux
+prince fit une exception en sa faveur et le re&ccedil;ut chez lui, malgr&eacute; sa
+qualit&eacute; de jeune homme &agrave; marier.</p>
+
+<p>La maison Bolkonsky n'&eacute;tait pas class&eacute;e dans ce que l'on &eacute;tait convenu &agrave;
+Moscou d'appeler &laquo;le monde&raquo;, mais le seul fait d'&ecirc;tre admis dans ce
+cercle exclusif et intime &eacute;tait consid&eacute;r&eacute; comme une distinction des plus
+flatteuses; Boris avait saisi cette nuance, lorsque quelques jours
+auparavant le comte Rostoptchine, invit&eacute; &agrave; d&icirc;ner, devant lui, par le
+g&eacute;n&eacute;ral gouverneur, pour le jour de la Saint-Nicolas, lui avait r&eacute;pondu
+par un refus, en ajoutant: &laquo;Il me faudra, vous savez, aller saluer les
+reliques du prince Nicolas Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch.</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui, c'est vrai!... Et comment se porte-t-il?&raquo; avait r&eacute;pliqu&eacute; le
+g&eacute;n&eacute;ral gouverneur.</p>
+
+<p>Le petit groupe r&eacute;uni en attendant l'heure du d&icirc;ner, dans l'antique et
+vaste salon d&eacute;mod&eacute;, faisait l'effet d'un conseil de juges d&eacute;lib&eacute;rant sur
+une grave question, car tant&ocirc;t ils se taisaient, et tant&ocirc;t ils se
+parlaient &agrave; voix basse. Le prince Bolkonsky parut enfin, taciturne et
+sombre; sa fille, plus intimid&eacute;e et plus embarrass&eacute;e que jamais,
+r&eacute;pondait du bout des l&egrave;vres aux h&ocirc;tes de son p&egrave;re, et ils pouvaient
+voir facilement qu'elle ne pr&ecirc;tait aucune attention &agrave; ce qui se disait
+autour d'elle. Le comte Rostoptchine seul tenait le d&eacute; la conversation
+et racontait tour &agrave; tour les nouvelles de la ville et les nouvelles
+politiques. Lapoukhine et le vieux Tchatrow parlaient peu. Le prince
+Nicolas Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch &eacute;coutait en juge supr&ecirc;me, et de temps en temps, par
+son silence, par une inclination de t&ecirc;te, ou par un mot, donnait &agrave;
+entendre qu'il prenait acte de ce qu'on soumettait &agrave; son appr&eacute;ciation.
+Il s'agissait de politique, et au ton g&eacute;n&eacute;ral de la conversation il
+&eacute;tait ais&eacute; de s'apercevoir qu'on bl&acirc;mait unanimement notre conduite de
+ce c&ocirc;t&eacute;-l&agrave; et qu'on n'h&eacute;sitait pas &agrave; trouver que tout marchait de
+travers, et de mal en pis. La seule limite devant laquelle le causeur
+s'arr&ecirc;tait ou &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; dans ses jugements, c'&eacute;tait lorsque, pour les
+motiver, il aurait d&ucirc; s'en prendre directement &agrave; la personne de
+l'Empereur.</p>
+
+<p>On parla de l'occupation par Napol&eacute;on du grand-duch&eacute; d'Oldenbourg, de la
+derni&egrave;re note russe, fort hostile au conqu&eacute;rant, envoy&eacute;e &agrave; toutes les
+puissances de l'Europe:</p>
+
+<p>&laquo;Bonaparte se comporte avec l'Europe comme un corsaire avec un vaisseau
+captur&eacute;, dit le comte Rostoptchine, en citant une phrase qu'il r&eacute;p&eacute;tait
+volontiers depuis quelques jours. La longanimit&eacute; ou l'aveuglement des
+Souverains est incompr&eacute;hensible! C'est le tour du Pape, &agrave; pr&eacute;sent;
+Bonaparte travaille sans se g&ecirc;ner &agrave; renverser la religion catholique, et
+pas une voix ne s'&eacute;l&egrave;ve! Notre Empereur est le seul qui ait protest&eacute;
+contre l'occupation du grand-duch&eacute; d'Oldenbourg, et encore...&raquo; Le comte
+s'arr&ecirc;ta court; il &eacute;tait arriv&eacute; &agrave; la limite extr&ecirc;me au del&agrave; de laquelle
+personne n'osait s'engager.</p>
+
+<p>&laquo;Il lui a propos&eacute; un autre territoire en &eacute;change du grand-duch&eacute;, ajouta
+le vieux prince Bolkonsky. D&eacute;poss&eacute;der des grands-ducs, c'est pour lui
+chose aussi simple que pour moi de transporter des paysans de Lissy-Gory
+&agrave; Bogoutcharovo!</p>
+
+<p>&mdash;Le duc d'Oldenbourg supporte son malheur avec une force de caract&egrave;re
+et une r&eacute;signation admirable, dit Boris en prenant part &agrave; la
+conversation d'un air respectueux. Il avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;sent&eacute; au grand-duc &agrave;
+P&eacute;tersbourg, et il lui plaisait de laisser entendre qu'il le
+connaissait. Le prince lui jeta un coup d'oeil, et fut sur le point de
+lui lancer une &eacute;pigramme, mais il n'en fit rien. Le trouvant sans doute
+trop jeune, il ne daigna pas s'occuper de lui.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai lu notre protestation &agrave; ce sujet et je suis &eacute;tonn&eacute; que la
+r&eacute;daction en soit si mauvaise,&raquo; dit le comte Rostoptchine, avec la
+nonchalance assur&eacute;e d'un homme parfaitement au courant de la question.</p>
+
+<p>Pierre le regarda avec une stup&eacute;faction na&iuml;ve:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'importe le style, comte, si les paroles sont &eacute;nergiques!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher, avec nos cinq cent mille hommes de troupes il serait facile
+d'avoir un beau style, lui r&eacute;pondit Rostoptchine, et Pierre comprit le
+sens et la port&eacute;e de sa critique.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun aujourd'hui noircit du papier, dit le ma&icirc;tre de la maison, ils
+ne font que cela &agrave; P&eacute;tersbourg. Mon &laquo;Andrioucha&raquo; a compos&eacute; tout un
+volume pour le bien de la Russie.... Ils ne savent que griffonner.&raquo;</p>
+
+<p>La conversation languissait, mais le vieux g&eacute;n&eacute;ral Tchatrow, apr&egrave;s avoir
+fait force &laquo;hem! hem!&raquo;, lui donna une nouvelle impulsion:</p>
+
+<p>&laquo;Connaissez-vous l'incident qui s'est pass&eacute; &agrave; la revue l'autre jour &agrave;
+P&eacute;tersbourg, et la conduite du nouvel ambassadeur de France?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble avoir entendu bl&acirc;mer sa r&eacute;ponse &agrave; Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Jugez-en plut&ocirc;t.... L'Empereur daigna attirer son attention sur la
+division des grenadiers et sur la beaut&eacute; du d&eacute;fil&eacute;; l'ambassadeur y
+resta compl&egrave;tement indiff&eacute;rent, et l'on dit m&ecirc;me qu'il se permit de
+faire observer que chez eux, en France, on ne s'occupait point de ces
+v&eacute;tilles. Sa Majest&eacute; ne lui r&eacute;pondit rien, mais, &agrave; la revue suivante,
+elle feignit d'ignorer sa pr&eacute;sence.&raquo;</p>
+
+<p>Tous se turent: ce fait touchait l'Empereur: aucune critique n'&eacute;tait
+donc possible!</p>
+
+<p>&laquo;Insolents! dit le vieux prince. Vous connaissez M&eacute;tivier? Eh bien, je
+l'ai chass&eacute; de chez moi ce matin. On l'avait laiss&eacute; p&eacute;n&eacute;trer, malgr&eacute; ma
+d&eacute;fense, car je ne voulais voir personne...&raquo; Et, jetant un regard de
+col&egrave;re &agrave; sa fille, il leur conta son entretien avec le docteur, qui,
+d'apr&egrave;s lui, n'&eacute;tait qu'un espion, et d&eacute;tailla les raisons qu'il avait
+de le croire, raisons tr&egrave;s peu convaincantes, &agrave; vrai dire, mais que
+personne ne se risqua &agrave; r&eacute;futer.</p>
+
+<p>Quand on servit le champagne en m&ecirc;me temps que le r&ocirc;ti, les convives se
+lev&egrave;rent pour f&eacute;liciter l'amphitryon, et sa fille s'approcha &eacute;galement
+de lui.</p>
+
+<p>Il la toisa d'un air dur, m&eacute;chant, en lui tendant sa joue rid&eacute;e, ras&eacute;e
+de frais; on voyait, &agrave; son air, qu'il n'avait point oubli&eacute; la sc&egrave;ne du
+matin, que sa d&eacute;cision restait in&eacute;branlable, et que seule la pr&eacute;sence
+des invit&eacute;s l'emp&ecirc;chait de la lui signifier une seconde fois! Se
+d&eacute;ridant enfin un peu, lorsque le caf&eacute; fut servi au salon, il exposa,
+avec une vivacit&eacute; toute juv&eacute;nile, son opinion sur la guerre qui allait
+s'engager:</p>
+
+<p>&laquo;Nos guerres avec Napol&eacute;on, dit-il, seront toujours malheureuses tant
+que nous rechercherons l'alliance de l'Allemagne, et que, par une
+cons&eacute;quence d&eacute;plorable du trait&eacute; de paix de Tilsitt, nous nous m&ecirc;lerons
+des affaires de l'Europe. Il ne fallait prendre parti ni pour ni contre
+l'Autriche, et c'est vers l'Orient que nous devons exclusivement nous
+porter. Quant &agrave; Bonaparte, une conduite ferme et des fronti&egrave;res bien
+gard&eacute;es seront suffisantes pour l'emp&ecirc;cher de mettre le pied en Russie,
+comme il l'a fait en 1807.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment nous d&eacute;cider &agrave; faire la guerre &agrave; la France, prince?
+demanda Rostoptchine. Comment nous l&egrave;verions-nous contre nos ma&icirc;tres,
+contre nos dieux? Voyez notre jeunesse, voyez nos dames! Les Fran&ccedil;ais
+sont leurs idoles, Paris est leur paradis!&raquo; Il &eacute;leva la voix, pour &ecirc;tre
+bien entendu de tous: &laquo;Tout est fran&ccedil;ais, les modes, les pens&eacute;es, les
+sentiments! Vous venez de chasser M&eacute;tivier, tandis que nos dames se
+tra&icirc;nent &agrave; ses genoux. Hier, &agrave; une soir&eacute;e, j'en ai compt&eacute; cinq de
+catholiques qui font de la tapisserie le dimanche en vertu d'une
+dispense du saint-p&egrave;re, ce qui ne les emp&ecirc;che pas d'&ecirc;tre &agrave; peine v&ecirc;tues,
+et dignes de servir d'enseignes &agrave; un &eacute;tablissement de bains. Avec quel
+plaisir, prince, n'aurais-je pas retir&eacute; du Mus&eacute;e la grosse canne de
+Pierre-le-Grand, pour en rompre, &agrave; la vieille mani&egrave;re russe, les c&ocirc;tes &agrave;
+toute notre jeunesse!... Je vous jure que leur sot engouement serait
+bien vite all&eacute; &agrave; tous les diables!&raquo;</p>
+
+<p>Il se fit un silence: le vieux prince approuvait de la t&ecirc;te et souriait
+&agrave; la boutade de son convive:</p>
+
+<p>&laquo;Et maintenant, adieu, Excellence... et soignez-vous! ajouta
+Rostoptchine, en se levant avec sa brusquerie habituelle, et en lui
+tendant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon ami, tes paroles sont une vraie musique; je m'oublie
+toujours &agrave; t'&eacute;couter,&raquo; et, le retenant doucement, il lui offrit &agrave; baiser
+sa joue parchemin&eacute;e. Les autres, imitant l'exemple de Rostoptchine, se
+lev&egrave;rent &eacute;galement.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>La princesse Marie n'avait pas saisi un mot de la conversation: une
+seule chose la tourmentait, elle craignait qu'on ne s'aper&ccedil;&ucirc;t de la
+contrainte qui r&eacute;gnait entre son p&egrave;re et elle, et n'avait m&ecirc;me pas pr&ecirc;t&eacute;
+la moindre attention aux amabilit&eacute;s de Droubetzko&iuml;, qui en &eacute;tait &agrave; sa
+troisi&egrave;me visite.</p>
+
+<p>Le prince et ses invit&eacute;s quitt&egrave;rent le salon, Pierre s'approcha d'elle
+le chapeau &agrave; la main:</p>
+
+<p>&laquo;Peut-on rester encore quelques instants? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui certainement...&raquo; Et son regard inquiet semblait lui demander s'il
+n'avait rien remarqu&eacute;.</p>
+
+<p>Pierre, dont l'humeur &eacute;tait toujours charmante apr&egrave;s le d&icirc;ner, souriait
+doucement en regardant dans le vague:</p>
+
+<p>&laquo;Connaissez-vous ce jeune homme depuis longtemps, princesse?</p>
+
+<p>&mdash;Quel jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Droubetzko&iuml;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, depuis peu....</p>
+
+<p>&mdash;Vous pla&icirc;t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il me para&icirc;t agr&eacute;able... mais pourquoi cette question?
+r&eacute;pondit-elle, pensant toujours, malgr&eacute; elle, &agrave; la sc&egrave;ne du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ai observ&eacute; qu'il ne venait jamais &agrave; Moscou que pour t&acirc;cher
+d'y trouver une riche fianc&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez remarqu&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et l'on peut &ecirc;tre s&ucirc;r de le rencontrer partout o&ugrave; il y en a une!
+Je le d&eacute;chiffre &agrave; livre ouvert.... Pour le moment, il est ind&eacute;cis: il ne
+sait trop &agrave; qui donner la pr&eacute;f&eacute;rence, ou &agrave; vous, ou &agrave; Mlle Karaguine. Il
+est tr&egrave;s assidu aupr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Il y va donc beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! beaucoup!... Il a m&ecirc;me invent&eacute; une nouvelle mani&egrave;re de faire la
+cour, poursuivit Pierre avec cette malice, pleine de bonhomie, qu'il se
+reprochait parfois dans son journal. &laquo;Il faut &ecirc;tre m&eacute;lancolique pour
+plaire aux demoiselles de Moscou..., et il est tr&egrave;s m&eacute;lancolique aupr&egrave;s
+de Mlle Karaguine.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! reprit la princesse Marie, qui, les yeux sur sa bonne
+figure, se disait: &laquo;Mon chagrin serait assur&eacute;ment moins lourd si je
+pouvais le confier &agrave; quelqu'un, &agrave; Pierre par exemple; c'est un noble
+coeur, et il m'aurait donn&eacute;, j'en suis s&ucirc;re, un bon conseil!</p>
+
+<p>&mdash;L'&eacute;pouseriez-vous? continua ce dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu, il y a des moments o&ugrave; j'aurais &eacute;t&eacute; pr&ecirc;te &agrave; &eacute;pouser
+n'importe qui, le premier venu, r&eacute;pondit, presque malgr&eacute; elle, la pauvre
+fille, qui avait des larmes dans la voix.&mdash;Il est si dur, si dur d'aimer
+et de se sentir &agrave; charge &agrave; ceux qu'on aime, de leur causer de la peine,
+et de ne pouvoir y rem&eacute;dier; il ne reste plus alors qu'une chose &agrave;
+faire, les quitter.... Mais o&ugrave; puis-je aller?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, princesse, au nom du ciel, que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, ajouta-t-elle en fondant en
+larmes.... N'y faites pas attention, je vous prie.&raquo;</p>
+
+<p>La gaiet&eacute; de Pierre s'&eacute;vanouit: il la questionna affectueusement, en la
+suppliant de lui confier son secret, mais elle se borna &agrave; lui r&eacute;p&eacute;ter
+que ce n'&eacute;tait rien, qu'elle avait oubli&eacute; de quoi il s'agissait, et que
+son seul ennui &eacute;tait le prochain mariage de son fr&egrave;re, qui mena&ccedil;ait de
+brouiller le p&egrave;re et le fils.</p>
+
+<p>&laquo;Que savez-vous des Rostow? continua-t-elle en changeant de sujet: on
+m'a assur&eacute; qu'ils allaient arriver.... Andr&eacute; aussi est attendu de jour
+en jour. J'aurais voulu qu'ils se vissent ici.</p>
+
+<p>&mdash;Comment envisage-t-il &agrave; pr&eacute;sent la chose?&raquo; demanda Pierre, en faisant
+allusion au vieux prince.</p>
+
+<p>La princesse Marie secoua tristement la t&ecirc;te: &laquo;Toujours de m&ecirc;me, et il
+ne reste plus que quelques mois pour finir l'ann&eacute;e d'&eacute;preuve; j'aurais
+d&eacute;sir&eacute; la voir de plus pr&egrave;s.... Vous les connaissez de longue date? Eh
+bien! dites-moi franchement, la main sur le coeur, comment elle est et
+ce que vous en pensez... mais bien franchement, n'est-ce pas? Andr&eacute;
+risque tant en agissant contre la volont&eacute; de son p&egrave;re, que j'aurais
+voulu savoir...&raquo;</p>
+
+<p>Pierre crut entrevoir, dans cette insistance de la princesse &agrave; lui
+demander la v&eacute;rit&eacute;, rien que la v&eacute;rit&eacute;, une disposition malveillante &agrave;
+l'&eacute;gard de la fianc&eacute;e de son ami; il &eacute;tait &eacute;vident que la princesse
+Marie attendait de lui un mot de bl&acirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne sais comment r&eacute;pondre &agrave; votre question, dit-il en rougissant sans
+cause, et en lui faisant part sinc&egrave;rement de ses impressions. Je n'ai
+pas analys&eacute; son caract&egrave;re, et je ne sais pas ce qu'il vaut, mais je sais
+qu'elle est la s&eacute;duction m&ecirc;me: ne me demandez pas pourquoi, je ne
+saurais vous le dire.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie soupira; ses craintes se confirmaient de plus en
+plus:</p>
+
+<p>&laquo;Est-elle intelligente?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre r&eacute;fl&eacute;chit:</p>
+
+<p>&laquo;Peut-&ecirc;tre non, peut-&ecirc;tre oui, mais elle ne tient pas &agrave; en faire preuve,
+car elle est la s&eacute;duction m&ecirc;me, et rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;sire l'aimer de tout coeur! dites-le lui si vous la voyez avant
+moi, reprit la princesse Marie avec tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ils seront ici dans peu de jours,&raquo; ajouta Pierre.</p>
+
+<p>Elle lui dit alors que son projet bien arr&ecirc;t&eacute; &eacute;tait de la voir d&egrave;s son
+arriv&eacute;e, et de faire tout ce qui lui serait possible aupr&egrave;s de son p&egrave;re
+pour lui faire accepter de bon gr&eacute; sa future belle-fille.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Boris, qui n'avait pas r&eacute;ussi &agrave; trouver une riche h&eacute;riti&egrave;re &agrave;
+P&eacute;tersbourg, poursuivait &agrave; Moscou les m&ecirc;mes recherches, et il h&eacute;sitait
+entre les deux partis les plus brillants de la ville, Julie Karaguine et
+la princesse Marie; cette derni&egrave;re lui inspirait, malgr&eacute; sa laideur,
+plus de sympathie que l'autre; mais, depuis le d&icirc;ner du jour de la
+Saint-Nicolas, il essaya en vain d'aborder le sujet d&eacute;licat qu'il avait
+en vue; ses assiduit&eacute;s furent &eacute;galement en pure perte, car la princesse
+Marie ne lui pr&ecirc;tait qu'une oreille distraite, ou lui r&eacute;pondait au
+hasard.</p>
+
+<p>Julie, au contraire, acceptait ses hommages avec plaisir, bien qu'elle y
+m&icirc;t une mani&egrave;re d'&ecirc;tre toute particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle avait vingt-sept ans; la mort de ses fr&egrave;res l'avait rendue tr&egrave;s
+riche, mais sa beaut&eacute; n'&eacute;tait plus la m&ecirc;me, bien qu'elle f&ucirc;t persuad&eacute;e,
+malgr&eacute; tout, que jamais elle n'avait &eacute;t&eacute; plus belle et plus s&eacute;duisante:
+sa nouvelle fortune contribuait &agrave; entretenir ses illusions. Son &acirc;ge la
+rendant moins dangereuse pour les hommes, ils profitaient de ses d&icirc;ners,
+de ses soupers, de l'agr&eacute;able soci&eacute;t&eacute; qu'elle r&eacute;unissait autour d'elle,
+sans craindre de se compromettre, ou de s'engager par trop avec elle.
+Celui qui l'aurait &eacute;vit&eacute;e avec soin dix ans plus t&ocirc;t, y allait hardiment
+aujourd'hui, et la traitait, non plus comme une demoiselle &agrave; marier,
+mais comme une bonne connaissance, dont le sexe lui &eacute;tait indiff&eacute;rent.</p>
+
+<p>Le salon Karaguine &eacute;tait cette ann&eacute;e le plus brillant et le plus
+hospitalier de la saison. En dehors des d&icirc;ners et des soir&eacute;es &agrave;
+invitations sp&eacute;ciales, on y trouvait tous les jours une nombreuse
+r&eacute;union, compos&eacute;e d'hommes surtout, avec un excellent souper &agrave; minuit,
+et l'on ne se s&eacute;parait gu&egrave;re avant les trois heures du matin. Julie ne
+laissait passer ni un bal, ni une repr&eacute;sentation, ni un pique-nique,
+sans y prendre part, et ses toilettes sortaient de chez la meilleure
+faiseuse; elle se donnait cependant le genre d'&ecirc;tre blas&eacute;e, de ne plus
+croire ni &agrave; l'amiti&eacute;, ni &agrave; l'amour, ni &agrave; aucune joie en ce monde, et de
+n'aspirer qu'au repos &laquo;l&agrave;-bas, l&agrave;-bas&raquo;. On aurait dit qu'elle avait eu
+une violente et cruelle d&eacute;ception en amour, ou qu'elle avait perdu un
+&ecirc;tre ador&eacute;; rien de pareil ne s'&eacute;tait pourtant produit dans son
+existence. Mais, ayant fini par se persuader &agrave; elle-m&ecirc;me que sa vie
+avait &eacute;t&eacute; &eacute;prouv&eacute;e par de grandes douleurs, elle en avait peu &agrave; peu
+convaincu les autres. Tout en s'amusant et en amusant la jeunesse qui
+l'entourait, elle s'adonnait &agrave; une constante et douce m&eacute;lancolie; aussi,
+apr&egrave;s avoir tout d'abord fait chorus avec elle, chacun se livrait-il
+avec entrain &agrave; la causerie, &agrave; la danse, aux jeux d'esprit, aux
+bouts-rim&eacute;s, qui &eacute;taient surtout fort en vogue chez les Karaguine.</p>
+
+<p>Seuls quelques jeunes gens, Boris entre autres, prenaient une part plus
+intime &agrave; la tristesse de Julie, et devisaient longuement avec elle de la
+vanit&eacute; de ce monde, en regardant ses albums pleins d'images, de pens&eacute;es
+et de po&eacute;sies sur des sujets graves et solennels.</p>
+
+<p>Elle t&eacute;moignait une faveur marqu&eacute;e &agrave; Boris, compatissait &agrave; son
+d&eacute;sillusionnement pr&eacute;coce, et lui offrait les consolations de sa
+pr&eacute;cieuse amiti&eacute;, car elle aussi avait tant souffert dans sa vie! Son
+album n'avait pas de myst&egrave;res pour lui, et Boris y dessina, sur un
+feuillet, deux arbres avec l'inscription suivante: &laquo;Arbres rustiques,
+vos sombres rameaux secouent sur moi les t&eacute;n&egrave;bres et la m&eacute;lancolie;&raquo; sur
+un autre, un cercueil, au-dessous duquel il &eacute;crivit ces vers:</p>
+
+<p>&laquo;La mort est secourable et la mort est tranquille....</p>
+
+<p>&laquo;Ah! contre les douleurs il n'est pas d'autre asile.&raquo;</p>
+
+<p>Julie, enchant&eacute;e, trouva les vers d&eacute;licieux, et lui r&eacute;pondit par une
+phrase de roman qu'elle se rappela pour la circonstance:</p>
+
+<p>&laquo;Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la m&eacute;lancolie!
+C'est un rayon de lumi&egrave;re dans l'ombre, une nuance entre la douleur et
+le d&eacute;sespoir, qui laisse entrevoir l'aurore de la consolation.&raquo;</p>
+
+<p>Boris, reconnaissant de ce touchant &agrave;-propos, lui r&eacute;pliqua aussit&ocirc;t par
+cette stance:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&laquo;Aliment pr&eacute;f&eacute;r&eacute; d'une &acirc;me trop sensible,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Toi, sans qui le bonheur me serait impossible,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Tendre m&eacute;lancolie, ah! viens me consoler,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Viens calmer les tourments de ma sombre retraite,</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>Et m&ecirc;le une douceur secr&egrave;te</i></span><br />
+<br />
+<span style="margin-left: 5em;"><i>&Agrave; ces pleurs que je sens couler<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.&raquo;</i></span><br />
+</p>
+
+<p>Julie jouait souvent de la harpe, et choisissait tout expr&egrave;s, pour son
+ami, les nocturnes les plus plaintifs; celui-ci, &agrave; son tour, lui lisait
+l'histoire de la &laquo;pauvre Lise<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>&laquo;, et l'&eacute;motion le for&ccedil;ait souvent &agrave;
+s'arr&ecirc;ter au milieu de sa lecture. Lorsqu'ils se rencontraient dans le
+monde, leurs regards se disaient qu'ils &eacute;taient les seuls &agrave; se
+comprendre, et &agrave; s'appr&eacute;cier &agrave; leur juste valeur.</p>
+
+<p>Anna Mikha&iuml;lovna multipliait ses visites; se constituant la partenaire
+assidue de Mme Karaguine, elle trouvait de premi&egrave;re main aupr&egrave;s d'elle
+tous les renseignements d&eacute;sirables sur la dot de Julie. Elle sut bient&ocirc;t
+que cette dot se composait de deux biens dans le gouvernement de Penza,
+et de superbes for&ecirc;ts dans celui de Nijni-Novgorod. Toujours humble et
+r&eacute;sili&eacute;e aux d&eacute;crets de la Providence, elle d&eacute;couvrait m&ecirc;me, dans la
+douleur &eacute;th&eacute;r&eacute;e qui unissait l'&acirc;me de son fils &agrave; l'&acirc;me de la riche
+h&eacute;riti&egrave;re, le t&eacute;moignage certain de la volont&eacute; du Tr&egrave;s-Haut.</p>
+
+<p>&laquo;Boris m'assure que son coeur ne trouve de repos qu'ici, chez vous....
+Il a perdu tant d'illusions dans sa vie, et il est si sensible!
+disait-elle &agrave; la m&egrave;re.&mdash;Toujours charmante et m&eacute;lancolique, cette ch&egrave;re
+Julie, disait-elle &agrave; la fille.&mdash;Ah, mon ami, comme je me suis attach&eacute;e &agrave;
+Julie, disait-elle &agrave; son fils; je ne puis t'exprimer &agrave; quel point je
+l'aime, et comment ne pas l'adorer, c'est un &ecirc;tre c&eacute;leste! Sa m&egrave;re aussi
+me fait tant de peine: je l'ai trouv&eacute;e l'autre jour toute pr&eacute;occup&eacute;e des
+comptes-rendus de ses terres et des lettres re&ccedil;ues de Penza; elles ont
+une tr&egrave;s belle fortune, mais comme elle la r&eacute;git toute seule, on la
+pille, on la vole... &agrave; ne pas s'en faire une id&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>Boris souriait imperceptiblement en &eacute;coutant ces dol&eacute;ances cousues de
+fil blanc, mais ne s'en int&eacute;ressait pas moins aux d&eacute;tails de la gestion
+de Mme Karaguine.</p>
+
+<p>Julie attendait de pied ferme la demande de son t&eacute;n&eacute;breux adorateur,
+bien d&eacute;cid&eacute;e &agrave; l'accueillir favorablement; mais son manque complet de
+naturel, son envie par trop visible de se marier, et l'obligation
+in&eacute;vitable de renoncer &agrave; un sentiment peut-&ecirc;tre plus sinc&egrave;re, causaient
+&agrave; Boris une r&eacute;pulsion secr&egrave;te qui l'emp&ecirc;chait de faire un pas de plus en
+avant. Cependant son cong&eacute; tirait &agrave; sa fin. Chaque soir, en revenant de
+chez les Karaguine, il remettait sa d&eacute;claration au lendemain; mais le
+lendemain, apr&egrave;s avoir contempl&eacute; la figure couperos&eacute;e de Julie, la
+rougeur de son menton, dissimul&eacute;e sous une couche de poudre, ses yeux
+langoureux, sa physionomie affect&eacute;e, pr&ecirc;te &agrave; &eacute;changer son masque de
+m&eacute;lancolie contre l'expression exalt&eacute;e de bonheur que sa proposition lui
+aurait in&eacute;vitablement donn&eacute;e, il sentait son ardeur se glacer; c'&eacute;tait
+au point que l'attrait des belles propri&eacute;t&eacute;s et de leurs revenus, dont
+il se consid&eacute;rait d&eacute;j&agrave; comme l'heureux propri&eacute;taire, ne parvenait pas &agrave;
+la raviver. Julie remarquait son ind&eacute;cision, et parfois elle craignait
+de lui avoir inspir&eacute; une antipathie insurmontable, mais son amour-propre
+f&eacute;minin chassait bient&ocirc;t cette pens&eacute;e de sa cervelle, et elle attribuait
+sa timidit&eacute; &agrave; l'amour qu'elle lui inspirait. Sa m&eacute;lancolie tournait
+cependant &agrave; l'irritation, et elle se d&eacute;cida &agrave; prendre des mesures
+&eacute;nergiques, dont l'arriv&eacute;e inopin&eacute;e d'Anatole Kouraguine lui facilita
+bient&ocirc;t l'ex&eacute;cution. Sa langueur disparut comme par enchantement, elle
+devint d'une gaiet&eacute; charmante, et t&eacute;moigna &agrave; ce dernier une
+bienveillance des plus marqu&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Mon cher, dit Anna Mikha&iuml;lovna &agrave; son fils, je sais de bonne source que
+le prince Basile envoie son fils &agrave; Moscou pour lui faire &eacute;pouser
+Julie.... Tu ne saurais croire combien ce projet me fait de peine, je
+l'aime tant!... qu'en penses-tu?&raquo;</p>
+
+<p>L'id&eacute;e d'en &ecirc;tre pour ses frais, de perdre le fruit de tout un mois de
+p&eacute;nible vasselage, et de voir passer dans les mains d'un imb&eacute;cile comme
+Anatole les revenus qu'il aurait su si bien employer, exasp&eacute;rait Boris.
+Aussi r&eacute;solut-il fermement d'aller sans plus tarder demander la main de
+Julie! Elle le re&ccedil;ut d'un air d&eacute;gag&eacute; et souriant, lui raconta combien
+elle s'&eacute;tait amus&eacute;e la veille, et le questionna sur son prochain d&eacute;part.
+Malgr&eacute; son intention de lui d&eacute;clarer ses sentiments et d'&ecirc;tre du dernier
+tendre, Boris ne put s'emp&ecirc;cher de se r&eacute;crier, et d'accuser les femmes
+d'inconstance, de frivolit&eacute;, et de changement d'humeur, suivant les
+personnes dont il leur plaisait d'agr&eacute;er les hommages. Julie, offens&eacute;e,
+lui r&eacute;pliqua qu'il avait parfaitement raison, et que rien n'&eacute;tait plus
+ennuyeux que la monotonie. Boris allait lui r&eacute;pondre par un mot piquant,
+lorsque l'humiliante perspective de quitter Moscou sans avoir atteint
+son but, ce qui ne lui &eacute;tait jusqu'&agrave; pr&eacute;sent jamais arriv&eacute;, arr&ecirc;ta ce
+mot sur ses l&egrave;vres. Il baissa les yeux pour mieux en cacher l'expression
+irrit&eacute;e et ind&eacute;cise, et lui dit &agrave; demi-voix: &laquo;Je ne suis point venu pour
+me f&acirc;cher avec vous... au contraire, je...,&raquo; et, en la regardant pour
+voir s'il devait oser poursuivre, il rencontra ses yeux inquiets,
+suppliants, fix&eacute;s sur lui dans une attente fi&eacute;vreuse..., toute trace de
+d&eacute;pit en avait disparu: &laquo;Il me sera facile, se dit-il &agrave; part lui, de
+m'arranger de fa&ccedil;on &agrave; la voir rarement.... C'est commenc&eacute;, il faut aller
+jusqu'au bout!&raquo;... Et, rougissant de plus en plus, il continua &laquo;Vous
+avez devin&eacute; mes sentiments pour vous...&raquo; Ces paroles auraient assur&eacute;ment
+pu suffire, car Julie rayonnait d'un orgueil triomphant, mais elle ne
+lui fit pas gr&acirc;ce d'une seule syllabe et il fut oblig&eacute; de d&eacute;biter tout
+ce qui se dit en pareil cas, qu'il l'aimait, et qu'il n'avait jamais
+aim&eacute; aucune femme avec cette violence... etc... etc.... Sachant fort
+bien ce qu'elle pouvait exiger en &eacute;change des for&ecirc;ts de Nijni et des
+terres de Penza, elle en re&ccedil;ut le prix qu'elle souhaitait en avoir. &laquo;Les
+arbres dont les rameaux secouaient les t&eacute;n&egrave;bres et la m&eacute;lancolie&raquo; furent
+bien vite oubli&eacute;s, et les heureux fianc&eacute;s, tout entiers &agrave; leurs projets
+d'avenir et &agrave; l'arrangement en esp&eacute;rance de leur luxueuse demeure,
+firent ensemble leurs nombreuses visites, et s'appr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; c&eacute;l&eacute;brer au
+plus t&ocirc;t leur brillant mariage.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Le comte Rostow, ayant laiss&eacute; sa femme souffrante &agrave; la campagne, arriva
+&agrave; Moscou vers la fin de janvier, avec Natacha et Sonia. On attendait le
+prince Andr&eacute;: il fallait donc s'occuper du trousseau, vendre des biens
+et profiter de la pr&eacute;sence du vieux prince pour lui pr&eacute;senter sa future
+belle-fille. L'h&ocirc;tel des Rostow n'&eacute;tant ni pr&eacute;par&eacute;, ni chauff&eacute; pour les
+recevoir convenablement, le comte accepta l'offre cordiale de Marie
+Dmitrievna Afrossimow, et descendit d'autant plus volontiers chez elle,
+qu'il ne comptait pas faire un long s&eacute;jour.</p>
+
+<p>Un soir, &agrave; une heure assez avanc&eacute;e, les quatre voitures qui menaient la
+famille Rostow firent leur entr&eacute;e dans la cour d'une liaison de la rue
+des Vieilles-&Eacute;curies. Cette maison appartenait &agrave; Marie Dmitrievna, qui
+l'occupait toute seule, depuis que sa fille &eacute;tait mari&eacute;e, et que ses
+quatre fils servaient &agrave; l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>L'&acirc;ge n'avait pas courb&eacute; sa taille: sa parole haute, ferme et br&egrave;ve,
+disait franchement son opinion &agrave; chacun, et toute sa personne semblait
+&ecirc;tre une protestation vivante contre les faiblesses, les passions et les
+entra&icirc;nements de l'humanit&eacute;, que pour sa part elle se refusait &agrave;
+admettre. Lev&eacute;e chaque matin de bonne heure, elle passait un casaquin,
+et vaquait aux soins de son m&eacute;nage; ensuite, quand c'&eacute;tait jour de f&ecirc;te,
+elle sortait en voiture, pour aller &agrave; la messe, et visiter les prisons,
+ce dont elle ne soufflait jamais mot. Les autres jours, apr&egrave;s avoir
+achev&eacute; sa toilette, elle recevait, sans distinction de rang, tous ceux
+qui venaient s'adresser &agrave; sa charit&eacute;. Ses audiences termin&eacute;es, elle
+d&icirc;nait. Trois ou quatre bonnes connaissances partageaient avec elle un
+repas copieux et bien pr&eacute;par&eacute; invariablement suivi d'une partie de
+boston. Vers la soir&eacute;e, elle tricotait, pendant qu'on lui lisait les
+journaux ou les livres nouvellement parus. Elle n'acceptait aucune
+invitation, et ne faisait que fort rarement une exception &agrave; sa r&egrave;gle de
+conduite, en faveur des gros bonnets de la ville.</p>
+
+<p>Elle n'&eacute;tait pas encore couch&eacute;e, lorsque les Rostow arriv&egrave;rent en
+faisant crier sur ses gonds la massive porte d'entr&eacute;e et remplirent le
+vestibule de froid et de neige. Debout, sur le seuil de la grande salle,
+ses lunettes abaiss&eacute;es sur le nez, la t&ecirc;te rejet&eacute;e en arri&egrave;re, Marie
+Dmitrievna examinait les voyageurs avec son air habituel de s&eacute;v&eacute;rit&eacute;. On
+aurait pu la croire profond&eacute;ment irrit&eacute;e contre eux, mais les ordres
+qu'elle donnait successivement &agrave; ses gens, &agrave; propos des bagages et des
+nouveaux venus, contredisait bien vite cette supposition:</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce au comte, cela?... Alors, ici, ici!&raquo; criait-elle sans m&ecirc;me leur
+souhaiter la bienvenue, tant elle &eacute;tait occup&eacute;e &agrave; faire mettre o&ugrave; il
+fallait les malles qu'on apportait. &laquo;Quant &agrave; celles des demoiselles,...
+&agrave; gauche! Voyons, que faites-vous l&agrave; bouche b&eacute;ante! ajoutait-elle en
+s'adressant aux femmes de chambre, allez, chauffez le samovar!... Eh!
+mais, te voil&agrave; engraiss&eacute;e et embellie, dit-elle en attirant &agrave; elle
+Natacha, qui &eacute;tait toute rouge de froid sous son capuchon.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu, quel gla&ccedil;on! D&eacute;shabille-toi donc plus vite...&raquo; et, se tournant
+vers le comte, qui lui baisait la main: &laquo;Toi aussi, tu es gel&eacute;, ma
+parole! Vite du rhum avec le th&eacute;!... Soniouchka, &laquo;bonjour&raquo;... et elle
+souligna par cette locution fran&ccedil;aise la fa&ccedil;on l&eacute;g&egrave;rement cavali&egrave;re,
+quoique affectueuse, dont elle traitait Sonia d'habitude.</p>
+
+<p>Lorsque tous les arrivants se furent d&eacute;barrass&eacute;s de leurs v&ecirc;tements
+fourr&eacute;s, on se r&eacute;unit autour de la table &agrave; th&eacute;, et Marie Dmitrievna
+embrassa chacun &agrave; tour de r&ocirc;le:</p>
+
+<p>&laquo;Je me r&eacute;jouis de vous voir chez moi,... il en est temps ce me semble,
+car, ajouta-t-elle en regardant Natacha, le vieux est ici et l'on attend
+le fils. Il faut faire sa connaissance, il le faut; mais nous en
+causerons plus tard...&raquo; Et elle s'arr&ecirc;ta en jetant un coup d'oeil &agrave;
+Sonia, comme pour indiquer son intention de ne pas aborder ce sujet
+devant elle. &laquo;&Agrave; propos... qui enverras-tu chercher demain?
+continua-t-elle en s'adressant au comte et en comptant sur ses doigts;
+Schinchine d'abord n'est-ce pas? ensuite Anna Mikha&iuml;lovna... cette
+pleurnicheuse, son fils est ici, il se marie.... Qui donc encore?
+Besoukhow, qui est &eacute;galement ici avec sa femme... il l'a fuie, mais elle
+l'a relanc&eacute;!... Il a d&icirc;n&eacute; chez moi mercredi. Quant &agrave; celles-l&agrave;, dit-elle
+en d&eacute;signant les jeunes filles, je les m&egrave;nerai demain saluer la
+&laquo;Iverska&iuml;a&raquo; et de l&agrave; chez la Aubert Chalm&eacute;, car elles n'ont rien &agrave;
+mettre, j'en suis s&ucirc;re, et ce n'est pas moi qui pourrais leur servir de
+mod&egrave;le!... La mode change tous les jours, c'est &agrave; faire fr&eacute;mir! L'autre
+jour j'ai pu m'en convaincre en voyant une demoiselle avec des manches
+de robe grosses comme des tonneaux.... Et toi, quelles affaires as-tu?
+ajouta-t-elle en reprenant son air s&eacute;v&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Un peu de tout, des chiffons &agrave; commander, la maison et le bien &agrave;
+vendre, celui qui est dans les environs, vous savez: aussi, vous
+demanderai-je la permission d'aller faire une petite pointe de ce
+c&ocirc;t&eacute;.... Je vous confierai ces fillettes, et j'irai y passer un jour.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, elles seront en s&ucirc;ret&eacute; chez moi, j'en r&eacute;ponds, aussi en
+s&ucirc;ret&eacute; que si on les confiait au conseil de tutelle; je les
+chaperonnerai, je les gronderai, je les g&acirc;terai,&raquo; dit Marie Dmitrievna,
+en effleurant de sa grande main la joue de Natacha, sa favorite et sa
+filleule.</p>
+
+<p>Le lendemain, le programme de la veille fut ex&eacute;cut&eacute; de point en point:
+on fit d'abord une visite &agrave; la Sainte-Vierge, puis une autre &agrave; Mme
+Aubert Chalm&eacute;, la fameuse couturi&egrave;re, &agrave; laquelle Marie Dmitrievna
+inspirait une telle terreur, que, pour s'en d&eacute;barrasser plus vite, elle
+lui c&eacute;dait &agrave; perte ses plus jolis objets; cette fois cependant une bonne
+partie du trousseau lui fut command&eacute;e. Quand elles furent rentr&eacute;es,
+Marie Dmitrievna renvoya Sonia, et prit Natacha &agrave; part:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; pr&eacute;sent, causons.... Je te f&eacute;licite, tu as accroch&eacute; un charmant
+fianc&eacute;, j'en suis ravie pour toi; quant &agrave; lui, je le connais depuis son
+enfance...&raquo; Natacha rougit de plaisir. &laquo;Je l'aime, lui et toute la
+famille... &Eacute;coute-moi bien! Le vieux prince, qui est d'un caract&egrave;re
+fantasque, d&eacute;sapprouve ce mariage; mais le prince Andr&eacute; n'est pas un
+enfant, et peut fort bien se passer de son consentement. Seulement,
+c'est toujours une chose f&acirc;cheuse que d'entrer dans une famille qui vous
+re&ccedil;oit &agrave; contre-coeur.... La conciliation est pr&eacute;f&eacute;rable: mets-y du bon
+vouloir de ton c&ocirc;t&eacute;, et comme tu n'es pas une sotte, tu sauras, j'en
+suis s&ucirc;re, avec du tact et de la douceur, les bien disposer en ta
+faveur... et tout ira bien!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha se taisait, non par timidit&eacute;, comme le supposait peut-&ecirc;tre Marie
+Dmitrievna, mais parce qu'il lui &eacute;tait toujours p&eacute;nible qu'un tiers se
+m&ecirc;l&acirc;t de ses affaires de coeur. Son amour pour le prince Andr&eacute; &eacute;tait
+chose si &agrave; part, si en dehors de ce monde, que personne, d'apr&egrave;s elle,
+ne pouvait le comprendre. Elle l'aimait et ne connaissait que lui, lui
+l'aimait aussi et il allait arriver.... Que lui importaient alors les
+autres?</p>
+
+<p>&laquo;Marie, ta future belle-soeur est bonne, en d&eacute;pit du dicton:
+&laquo;belles-soeurs ont laides querelles&raquo;, car celle-l&agrave; ne ferait pas de mal
+&agrave; une mouche. Elle m'a demand&eacute; &agrave; te voir, tu pourras donc y aller demain
+avec ton p&egrave;re... t&acirc;che de lui plaire: tu es la plus jeune, tu sais, la
+connaissance sera au moins faite pour son arriv&eacute;e, &agrave; lui; son p&egrave;re et sa
+soeur auront le temps de s'attacher &agrave; toi. N'est-ce pas vrai? Ne sera-ce
+pas mieux ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute,&raquo; r&eacute;pondit Natacha &agrave; contre-coeur.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Le conseil fut suivi, la visite au vieux prince d&eacute;cid&eacute;e, mais le comte
+Rostow n'y allait pas de bon gr&eacute;: il avait peur de l'entrevue. Il ne se
+rappelait que trop bien la mercuriale qu'il avait re&ccedil;ue du vieux prince
+lors de l'organisation de la milice, pour n'avoir pas fourni le nombre
+r&eacute;glementaire d'hommes, et cela en r&eacute;ponse &agrave; une invitation &agrave; d&icirc;ner
+qu'il lui avait adress&eacute;e. Natacha, au contraire, v&ecirc;tue de sa plus belle
+robe, &eacute;tait d'une humeur charmante: &laquo;Impossible qu'ils se refusent &agrave;
+m'aimer, cela ne m'est jamais arriv&eacute;; et puis, je suis pr&ecirc;te &agrave; faire
+tout ce qui leur plaira, &agrave; aimer le vieux parce qu'il est son p&egrave;re, &agrave;
+l'aimer, elle, parce qu'elle est sa soeur, &agrave; les aimer tous enfin!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine furent-ils entr&eacute;s dans le vestibule du vieil et sombre h&ocirc;tel
+Bolkonsky, que le comte ne put s'emp&ecirc;cher de pousser un soupir et de
+murmurer; &laquo;Que Dieu nous prot&egrave;ge!&raquo; Son agitation &eacute;tait visible, et ce
+fut d'un ton bas et humble qu'il demanda &agrave; voir le prince et la
+princesse Marie. Un laquais courut les annoncer, mais il se produisit
+aussit&ocirc;t une &eacute;trange confusion: celui qui s'&eacute;tait charg&eacute; du message fut
+arr&ecirc;t&eacute; par un autre domestique &agrave; l'entr&eacute;e de la grande salle; ils
+chuchot&egrave;rent tous deux; la femme de chambre de la princesse survint au
+m&ecirc;me instant, leur dit quelques mots d'un air ahuri, et enfin le vieux
+majordome au visage renfrogn&eacute; et maussade revint dire au comte que le
+prince ne pouvait avoir l'honneur de les recevoir, mais que la princesse
+les priait de passer chez elle. Mlle Bourrienne, venue au-devant d'eux,
+les conduisit, avec une amabilit&eacute; empress&eacute;e, &agrave; l'appartement de la
+princesse Marie. Cette derni&egrave;re, intimid&eacute;e et toute rouge d'&eacute;motion,
+s'avan&ccedil;a lourdement &agrave; leur rencontre, en faisant de vains efforts pour
+garder son sang-froid. Natacha lui d&eacute;plut du premier coup d'oeil: sa
+mise lui sembla trop &eacute;l&eacute;gante, elle-m&ecirc;me trop frivole, trop vaine; une
+jalousie inconsciente de sa beaut&eacute;, de sa jeunesse, de l'amour que lui
+portait son fr&egrave;re, l'avait, de tout temps, mal dispos&eacute;e &agrave; son &eacute;gard, et
+ce sentiment s'&eacute;tait accru encore ce jour-l&agrave; gr&acirc;ce &agrave; la temp&ecirc;te soulev&eacute;e
+par l'annonce de la visite des Rostow. Le vieux prince avait d&eacute;clar&eacute; &agrave;
+sa fille, avec force jurons, qu'il ne se souciait pas de les voir, qu'il
+ne les recevrait pas; libre &agrave; elle d'ailleurs d'agir &agrave; sa guise.
+Tremblante d'&eacute;motion, et craignant m&ecirc;me que son p&egrave;re ne f&icirc;t un coup de
+t&ecirc;te, elle se d&eacute;cida pourtant &agrave; les faire entrer chez elle.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ai amen&eacute;, ch&egrave;re princesse, ma petite chanteuse, dit le comte en
+la saluant et en jetant autour de lui un regard inquiet, o&ugrave; l'on
+devinait trop combien il redoutait l'apparition du vieux prince, et je
+suis on ne peut plus heureux que vous vouliez bien faire sa
+connaissance.... Le prince est donc toujours souffrant, c'est bien
+triste, bien triste.... Me permettez-vous, dit-il en se levant, et
+apr&egrave;s avoir d&eacute;bit&eacute; quelques autres lieux communs, de vous laisser ma
+fille pour un petit quart d'heure... j'ai une course &agrave; faire &agrave; deux pas
+d'ici, je reviendrai la chercher.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte venait d'inventer cette ruse diplomatique afin de procurer,
+comme il l'avoua plus tard, l'occasion aux futures belles-soeurs de
+causer &agrave; coeur ouvert, et pour s'&eacute;pargner &agrave; lui-m&ecirc;me la rencontre si
+redout&eacute;e du ma&icirc;tre de la maison. Sa fille le devina, en fut humili&eacute;e et
+changea de couleur; d&eacute;pit&eacute;e d'avoir ainsi rougi, elle se tourna vers la
+princesse Marie d'un air provocant. Celle-ci acc&eacute;da volontiers au d&eacute;sir
+du comte, dans l'espoir de rester seule avec Natacha; mais Mlle
+Bourrienne ne voulut rien entendre au coup d'oeil qu'elle lui adressa,
+et continua &agrave; discuter avec sa volubilit&eacute; habituelle sur les plaisirs
+de la saison. Natacha, d&eacute;j&agrave; mal dispos&eacute;e par l'incident du vestibule,
+bless&eacute;e surtout par la peur qu'avait t&eacute;moign&eacute;e son p&egrave;re, sentit tout son
+&ecirc;tre moral se crisper et se contracter, et prit involontairement un ton
+d'indiff&eacute;rence et de laisser-aller qui froissa la princesse Marie; la
+princesse, de son c&ocirc;t&eacute;, lui parut s&egrave;che et raide. Cette conversation
+laborieuse durait depuis cinq minutes, lorsque l'on entendit des pas
+pr&eacute;cipit&eacute;s avec un bruit de pantoufles qui tra&icirc;naient sur le parquet; le
+visage de la princesse Marie bl&ecirc;mit de terreur: la porte s'ouvrit, et le
+vieux prince entra, v&ecirc;tu d'une robe de chambre blanche, avec un bonnet
+de coton sur la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! mademoiselle, comtesse, comtesse Rostow, si je ne me trompe,
+veuillez m'excuser... j'ignorais, mademoiselle.... Dieu m'en est t&eacute;moin,
+que vous nous aviez honor&eacute;s de votre visite!... Je venais chez ma
+fille... c'est pourquoi ce costume.... Veuillez m'excuser, comtesse.
+Dieu m'en est t&eacute;moin... j'ignorais que vous fussiez l&agrave;,&raquo; r&eacute;p&eacute;tait-il en
+appuyant sur ces mots d'un ton forc&eacute; et d&eacute;sagr&eacute;able. La princesse Marie,
+debout, les yeux baiss&eacute;s, n'osait regarder ni son p&egrave;re, ni Natacha, qui
+s'&eacute;tait lev&eacute;e pour le saluer, en rougissant jusqu'au blanc des yeux.
+Seule Mlle Bourrienne continuait &agrave; sourire: &laquo;Veuillez excuser, veuillez
+excuser.... Dieu m'en est t&eacute;moin, je l'ignorais...&raquo; grommela encore le
+vieillard, et, toisant Natacha de la t&ecirc;te aux pieds, il se retira. Mlle
+Bourrienne fut la premi&egrave;re &agrave; se remettre, et parla de la mauvaise sant&eacute;
+du prince. La princesse Marie et Natacha se regard&egrave;rent, interdites,
+sans prof&eacute;rer une parole, et s'abstinrent de toute explication, tandis
+que ce silence prolong&eacute; ne faisait qu'aigrir de plus en plus leurs
+dispositions &agrave; une mutuelle antipathie.</p>
+
+<p>Le comte &eacute;tant rentr&eacute; sur ces entrefaites, Natacha se h&acirc;ta de faire ses
+adieux, avec un empressement voisin de l'impolitesse. Elle avait pris en
+grippe cette vieille fille, comme elle l'appelait en elle-m&ecirc;me; elle lui
+en voulait mortellement de l'avoir plac&eacute;e dans une aussi fausse
+situation, et de ne lui avoir rien dit de son fianc&eacute;: &laquo;Ce n'&eacute;tait pas &agrave;
+moi &agrave; en parler la premi&egrave;re, et devant cette Fran&ccedil;aise encore,&raquo; se
+disait Natacha, pendant que la m&ecirc;me pens&eacute;e tourmentait la princesse
+Marie. Celle-ci sentait assur&eacute;ment qu'elle devait dire quelque chose &agrave;
+propos du mariage, mais si, d'un c&ocirc;t&eacute;, la pr&eacute;sence de Mlle Bourrienne la
+g&ecirc;nait, de l'autre le sujet par lui-m&ecirc;me &eacute;tait si p&eacute;nible, qu'elle ne
+savait comment l'aborder. Enfin, au moment o&ugrave; le comte sortait du salon,
+elle s'approcha r&eacute;solument de Natacha, lui saisit les mains, et
+murmura:</p>
+
+<p>&laquo;Un instant, ch&egrave;re Natacha, il faut que... il faut que je vous dise
+combien je suis heureuse que mon fr&egrave;re... ait trouv&eacute; son bonheur...&raquo;
+Elle s'arr&ecirc;ta, comme si elle s'accusait int&eacute;rieurement de fausset&eacute;, et
+Natacha, qui la regardait d'un air railleur, devina aussit&ocirc;t le motif de
+son h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble, princesse, que le moment d'en parler est mal choisi,&raquo;
+dit-elle en s'&eacute;loignant avec dignit&eacute;, tandis que des larmes lui
+montaient aux yeux: &laquo;Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?&raquo; pensa-t-elle.</p>
+
+
+<p>Ce jour-l&agrave; on l'attendit longtemps &agrave; l'heure du d&icirc;ner; assise dans sa
+chambre, elle sanglotait comme une enfant; Sonia, debout &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle,
+lui baisait les cheveux.</p>
+
+<p>&laquo;Natacha, pourquoi pleurer? Qu'est-ce que cela peut te faire? &ccedil;a
+passera!</p>
+
+<p>&mdash;Mais si tu savais, quelle humiliation!</p>
+
+<p>&mdash;N'en parlons plus, ma petite colombe, tu n'y es pour rien; ainsi...
+embrasse-moi!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha releva la t&ecirc;te, leurs l&egrave;vres se rencontr&egrave;rent, et elle appuya
+son petit visage mouill&eacute; de pleurs contre celui de son amie.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'en sais rien, ce n'est la faute de personne, c'est peut-&ecirc;tre la
+mienne, mais c'&eacute;tait terrible!... Ah! pourquoi n'est-il pas ici?...&raquo;
+Elle descendit enfin, mais sans pouvoir cacher qu'elle avait les yeux
+rouges de larmes. Marie Dmitrievna, sachant &agrave; quoi s'en tenir sur la
+r&eacute;ception faite au p&egrave;re et &agrave; la fille, fit semblant de ne point
+remarquer sa figure boulevers&eacute;e et continua &agrave; plaisanter et &agrave; causer
+avec ses convives, &agrave; haute voix, comme d'habitude.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Ce m&ecirc;me soir, les Rostow all&egrave;rent &agrave; l'Op&eacute;ra, o&ugrave; Marie Dmitrievna leur
+avait procur&eacute; une loge.</p>
+
+<p>Natacha n'y tenait gu&egrave;re, mais, comme cette attention &eacute;tait &agrave; son
+adresse, il ne lui &eacute;tait pas possible de refuser. Elle s'habilla, et, en
+allant &agrave; la grande salle pour y attendre son p&egrave;re, elle passa devant une
+psych&eacute;, qui refl&eacute;ta son image: elle ne put s'emp&ecirc;cher de se regarder
+dans la glace et de se trouver jolie, si jolie m&ecirc;me qu'en se voyant elle
+se sentit p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e d'une amoureuse langueur.</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, si au moins il &eacute;tait ici!... Je ne me serais pas content&eacute;e de
+l'embrasser, comme je faisais alors avec la timidit&eacute; que me causait une
+sensation si nouvelle pour moi.... Non, non, je l'aurais entour&eacute; de mes
+bras, je me serais serr&eacute;e contre son coeur, je l'aurais forc&eacute; &agrave; plonger
+dans mes yeux ses regards p&eacute;n&eacute;trants, ses regards que je vois l&agrave; vivants
+devant moi,&raquo; se disait-elle.... &laquo;Et que m'importent sa soeur et son
+p&egrave;re! C'est lui, lui seul que j'aime, sa figure, son regard, son sourire
+d'homme et d'enfant tout &agrave; la fois!... Il vaut mieux ne pas y penser, il
+vaut mieux l'oublier pour un certain temps..., car autrement je ne
+supporterais jamais cette attente...&raquo; Et elle se d&eacute;tourna de la glace,
+retenant avec peine ses sanglots: &laquo;Comment Sonia peut-elle aimer Nicolas
+avec cette placide tranquillit&eacute;? Comment peut-elle attendre avec cette
+constance in&eacute;branlable? Je ne lui ressemble pas, je suis toute
+diff&eacute;rente!...&raquo; Et elle regarda fixement son amie, qui venait &agrave; elle, en
+jouant avec un &eacute;ventail.</p>
+
+<p>Dans ce moment d'&eacute;motion et de tendresse contenues, il ne lui suffisait
+plus d'aimer et de se savoir aim&eacute;e: elle sentait le besoin irr&eacute;sistible
+de se suspendre au cou de celui qu'elle aimait, et d'entendre tomber de
+ses l&egrave;vres les paroles d'amour dont son coeur d&eacute;bordait. Pendant leur
+trajet, assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de son p&egrave;re, elle suivait des yeux les r&eacute;verb&egrave;res
+qui scintillaient &agrave; travers les vitres gel&eacute;es, oubliant ce qui
+l'entourait et s'abandonnant de plus en plus &agrave; une m&eacute;lancolie pleine de
+r&ecirc;ves et d'amour. Leur voiture entra dans la file, et arriva tout
+doucement, au bruit des roues qui grin&ccedil;aient sur la neige, devant le
+p&eacute;ristyle du th&eacute;&acirc;tre; relevant leurs robes de la main droite, Natacha et
+Sonia saut&egrave;rent l&eacute;g&egrave;rement &agrave; terre, pendant que le comte descendait de
+la cal&egrave;che, en se faisant soutenir par ses gens. Tous trois travers&egrave;rent
+tant bien que mal le flot du public qui arrivait du dehors, sans prendre
+garde aux offres des crieurs d'affiches, et sans se pr&eacute;occuper des
+pr&eacute;ludes de l'orchestre qu'on entendait vaguement &agrave; travers les portes
+closes.</p>
+
+<p>&laquo;Nathalie, tes cheveux! murmura Sonia, pendant que le
+&laquo;capeldiener<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>&laquo;leur ouvrait avec empressement leur baignoire. La
+musique &eacute;clata &agrave; leurs oreilles; et les loges remplies de femmes
+d&eacute;collet&eacute;es, et le parterre tout chamarr&eacute; de brillants uniformes
+papillot&egrave;rent devant leurs yeux &eacute;blouis. Une voisine se retourna, et
+jeta sur Natacha un coup d'oeil empreint d'une envie toute f&eacute;minine. La
+toile n'&eacute;tait pas encore lev&eacute;e, on jouait l'ouverture. Natacha et Sonia
+s'assirent sur le devant, arrang&egrave;rent leurs robes froiss&eacute;es par le
+trajet, et port&egrave;rent leurs regards sur les loges d'en face. Tous ces
+regards fix&eacute;s sur elles, sur leurs bras, sur leurs &eacute;paules, firent
+&eacute;prouver &agrave; Natacha une sensation &agrave; la fois agr&eacute;able et p&eacute;nible, qu'elle
+ne connaissait plus depuis longtemps, et qui r&eacute;veilla en elle tout un
+monde d'&eacute;motions, de d&eacute;sirs, et de souvenirs en harmonie avec cette
+impression.</p>
+
+<p>Ces deux jeunes filles, toutes deux remarquablement jolies, accompagn&eacute;es
+du vieux comte Rostow, qu'on n'avait pas vu &agrave; Moscou depuis longtemps,
+attir&egrave;rent aussit&ocirc;t l'attention g&eacute;n&eacute;rale. On savait confus&eacute;ment que sa
+fille &eacute;tait fianc&eacute;e au prince Andr&eacute;, et que depuis les fian&ccedil;ailles les
+Rostow n'avaient pas quitt&eacute; la campagne: aussi examinait-on avec une
+vive curiosit&eacute; celle qui allait &eacute;pouser un des plus beaux partis de
+Russie!</p>
+
+<p>Natacha, d&eacute;j&agrave; fort embellie &agrave; cette &eacute;poque, &eacute;tait particuli&egrave;rement en
+beaut&eacute; ce soir-l&agrave;, gr&acirc;ce &agrave; l'&eacute;motion int&eacute;rieure qu'elle &eacute;prouvait, et
+qui se traduisait chez elle par le contraste frappant d'une exub&eacute;rance
+de vie et de jeunesse, avec une compl&egrave;te indiff&eacute;rence pour tout ce qui
+l'entourait. Ses yeux noirs erraient sur la foule sans chercher
+personne, tandis que sa main fine et mignonne, pos&eacute;e sur le rebord de
+velours de la baignoire, se fermait et s'ouvrait tour &agrave; tour, en
+chiffonnant machinalement l'affiche.</p>
+
+<p>&laquo;Regarde, il me semble voir l&agrave;-bas Mme Al&eacute;nine avec sa fille! lui dit
+Sonia.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu du ciel! Michel Kirilovitch a encore engraiss&eacute;! s'&eacute;cria le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez donc notre Anna Mikha&iuml;lovna, quel b&eacute;ret elle a sur la t&ecirc;te!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est avec les Karaguine et Boris... des fianc&eacute;s, cela se voit tout
+de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc? Droubetzko&iuml; a &eacute;t&eacute; accept&eacute; aujourd'hui m&ecirc;me!&raquo; dit
+Schinschine, qui venait d'entrer dans la loge des Rostow.</p>
+
+<p>Natacha, suivant la direction du regard de son p&egrave;re, aper&ccedil;ut en effet le
+visage souriant et heureux de Julie, assise &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa m&egrave;re: sur son
+cou rouge et couvert de poudre se pr&eacute;lassait un collier de perles;
+derri&egrave;re elle on entrevoyait la jolie t&ecirc;te et les cheveux lisses de
+Boris, qui, souriant comme elle, se penchait vers les l&egrave;vres de sa
+Julie, et il lui murmurait quelques mots &agrave; l'oreille, en lui indiquant
+les Rostow.</p>
+
+<p>&laquo;Ils parlent de nous, de moi, se dit Natacha, il rassure sa jalousie &agrave;
+mon &eacute;gard... peine bien inutile, vraiment! S'ils savaient comme ils me
+sont tous indiff&eacute;rents!&raquo;</p>
+
+<p>Sur le second plan se d&eacute;tachait la toque de velours vert qui encadrait
+la physionomie d'Anna Mikha&iuml;lovna, triomphante sans doute, mais comme
+toujours r&eacute;sign&eacute;e &agrave; la volont&eacute; du ciel. Natacha connaissait par
+exp&eacute;rience cette atmosph&egrave;re de joie et d'amour qui entoure toujours les
+fianc&eacute;s, aussi sentit-elle sa tristesse s'accro&icirc;tre &agrave; leur vue, et le
+souvenir de l'humiliation qu'elle avait subie le matin m&ecirc;me lui revint
+plus poignant. Elle se d&eacute;tourna brusquement.</p>
+
+<p>&laquo;De quel droit ce vieux refuse-t-il de m'accepter?... Mais pourquoi y
+penser?... Chassons toutes ces id&eacute;es noires jusqu'&agrave; son arriv&eacute;e!...&raquo; Et
+elle se mit &agrave; passer gaiement en revue les figures connues et inconnues
+que le parterre offrait &agrave; son inspection. Au beau milieu du premier
+rang, appuy&eacute; contre la rampe et tournant le dos &agrave; la sc&egrave;ne, se tenait
+Dologhow en costume persan: ses cheveux boucl&eacute;s et relev&eacute;s en l'air lui
+faisaient une coiffure &eacute;norme et &eacute;trange. Tr&egrave;s en vue, sachant &agrave;
+merveille qu'il attirait sur lui l'attention de toute la salle, entour&eacute;
+de la jeunesse dor&eacute;e de Moscou, envers laquelle il prenait des airs
+protecteurs, il semblait aussi &agrave; son aise que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; seul dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>Le comte Rostow poussa du coude Sonia, pour lui montrer son
+ex-adorateur.</p>
+
+<p>&laquo;L'aurais-tu reconnu?... Et d'o&ugrave; sort-il? demanda-t-il &agrave; Schinschine,
+il avait compl&egrave;tement disparu!</p>
+
+<p>&mdash;Compl&egrave;tement, r&eacute;pliqua ce dernier. Il a &eacute;t&eacute; au Caucase, il en a
+d&eacute;camp&eacute;, puis on assure qu'il a &eacute;t&eacute; ministre, en Perse, de je ne sais
+quel prince souverain, qu'il y a tu&eacute; le fr&egrave;re du Schah, et &agrave; pr&eacute;sent
+toutes nos dames perdent la t&ecirc;te pour le beau Dologhow le Persan!... Il
+n'y en a que pour lui, on ne jure que par lui, et l'on est invit&eacute; pour
+le voir, tout comme s'il s'agissait de savourer un sterlet! Dologhow et
+Anatole Kouraguine les ont toutes affol&eacute;es!&raquo;</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me moment, une grande et belle personne entra dans la loge voisine;
+une magnifique natte de cheveux blonds &eacute;tait pos&eacute;e en diad&egrave;me sur sa
+t&ecirc;te; elle avait autour du cou un collier de grosses perles &agrave; double
+rang, et ses &eacute;paules, tr&egrave;s d&eacute;collet&eacute;es, &eacute;taient remarquables par leur
+blancheur et leur forme irr&eacute;prochable. Elle mit beaucoup de temps &agrave;
+s'asseoir, et &eacute;tala avec fracas la riche &eacute;toffe de sa robe.</p>
+
+<p>Natacha admirait les d&eacute;tails et l'ensemble de cette splendide cr&eacute;ature,
+lorsque, le regard de la splendide cr&eacute;ature ayant rencontr&eacute; celui du
+comte Rostow, elle le salua d'un sourire et d'un mouvement de t&ecirc;te
+amical. C'est la femme de Pierre, la comtesse Besoukhow. Le comte, qui
+connaissait toute la ville, se pencha vers elle.</p>
+
+<p>&laquo;Y a-t-il longtemps que vous &ecirc;tes arriv&eacute;e, comtesse, lui dit-il....
+Permettez-moi d'aller vous baiser la main dans un moment.... Quant &agrave;
+moi, je suis venu ici pour affaires, et j'ai amen&eacute; mes fillettes.... On
+dit la S&eacute;m&eacute;nova parfaite.... Et le comte, est-il ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il avait l'intention de venir,&raquo; r&eacute;pondit H&eacute;l&egrave;ne, en examinant
+Natacha avec attention.</p>
+
+<p>Le comte Ilia Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch se rassit.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est belle, n'est-ce pas? dit-il tout bas &agrave; Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Merveilleusement belle, r&eacute;pliqua Natacha. Je comprends qu'on se prenne
+de passion pour elle.&raquo;</p>
+
+<p>L'ouverture finie, le chef d'orchestre frappa les trois coups de
+rigueur. Chacun gagna sa place dans le parterre, le rideau se leva, et
+il se fit un grand silence. Les jeunes, les vieux, les militaires, les
+civils, les femmes aux &eacute;paules et aux bras nus, couverts de bijoux, tous
+fix&egrave;rent les yeux du c&ocirc;t&eacute; de la sc&egrave;ne, et Natacha suivit leur exemple.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Des d&eacute;cors figurant des arbres s'&eacute;levaient de chaque c&ocirc;t&eacute; du plancher de
+la sc&egrave;ne; des jeunes filles en jupon court et en corsage rouge se
+tenaient group&eacute;es au milieu; l'une d'elles, tr&egrave;s forte, et habill&eacute;e de
+blanc, assise &agrave; l'&eacute;cart de ses compagnes sur un escabeau, &eacute;tait adoss&eacute;e
+&agrave; un morceau de carton peint en vert. Toutes chantaient en choeur.
+Lorsqu'elles eurent fini, la grosse fille en blanc s'avan&ccedil;a vers le trou
+du souffleur; un homme avec un maillot de soie qui dessinait des jambes
+&eacute;normes, plume au bonnet et poignard &agrave; la ceinture, s'approcha d'elle,
+et se mit &agrave; chanter un solo avec force gestes. Puis, ce fut le tour de
+la grosse fille en blanc, puis ils se turent tous deux, et enfin, sur
+une reprise de l'air par l'orchestre, l'homme au plumet s'empara de la
+main de la demoiselle, comme s'il voulait s'amuser &agrave; en compter les
+doigts, et attendit avec r&eacute;signation la mesure qui devait leur permettre
+cette fois de s'&eacute;gosiller ensemble! Le public, ravi, applaudit, tr&eacute;pigna
+des pieds, et les deux chanteurs, qui repr&eacute;sentaient, &agrave; ce qu'il para&icirc;t,
+un couple d'amoureux, r&eacute;pondirent &agrave; ces tr&eacute;pignements par des sourires
+et des saluts &agrave; droite et &agrave; gauche, en mani&egrave;re de remerciements.</p>
+
+<p>Pour Natacha, qui arrivait tout droit de la campagne, et que sa
+disposition d'esprit rendait ce soir-l&agrave; particuli&egrave;rement pensive, tout
+ce spectacle &eacute;tait surprenant et bizarre: elle ne pouvait ni suivre les
+p&eacute;rip&eacute;ties du sujet, ni saisir les nuances de la musique; elle voyait
+des toiles grossi&egrave;rement peintes, des hommes et des femmes &eacute;trangement
+accoutr&eacute;s, se mouvant, parlant, et chantant dans une zone d'&eacute;clatante
+lumi&egrave;re; elle comprenait sans doute l'intention de tout cela, mais le
+ridicule et l'absence de naturel de l'ensemble lui donnaient une telle
+impression qu'elle en &eacute;tait honteuse et embarrass&eacute;e pour les acteurs!
+Elle chercha &agrave; d&eacute;couvrir sur les physionomies de ses voisins
+l'expression de sentiments analogues aux siens, mais tous les regards,
+dirig&eacute;s vers la sc&egrave;ne, suivaient avec un int&eacute;r&ecirc;t croissant ce qui s'y
+passait, et exprimaient un enthousiasme tellement exag&eacute;r&eacute;, qu'il lui
+sembla, &agrave; vrai dire, &ecirc;tre un enthousiasme de convention. &laquo;Il faut
+probablement que cela soit ainsi,&raquo; pensa-t-elle, en continuant &agrave;
+examiner les t&ecirc;tes fris&eacute;es et pommad&eacute;es du parterre, les femmes
+d&eacute;collet&eacute;es des loges, et surtout sa belle voisine H&eacute;l&egrave;ne, qu'on aurait
+pu croire presque d&eacute;shabill&eacute;e, et qui, les yeux fix&eacute;s sur la sc&egrave;ne,
+souriait avec une placidit&eacute; olympienne, jouissant de la lumi&egrave;re qui
+l'&eacute;clairait en plein, et aspirant avec satisfaction l'air chaud qui se
+d&eacute;gageait de la foule. Natacha se sentit peu &agrave; peu envahir par une sorte
+d'ivresse qu'elle n'avait pas &eacute;prouv&eacute;e depuis longtemps; oubliant le
+lieu o&ugrave; elle se trouvait, et le spectacle qu'elle avait devant les yeux,
+elle regardait sans voir, pendant que les pens&eacute;es les plus incoh&eacute;rentes,
+les plus fantasques, lui traversaient le cerveau: &laquo;Ne pourrait-elle pas,
+par exemple, sauter de sa loge sur la sc&egrave;ne et r&eacute;p&eacute;ter l'air que venait
+de finir la cantatrice, ou bien donner un coup d'&eacute;ventail &agrave; ce petit
+vieillard qu'elle voyait au premier rang, ou bien encore se pencher sur
+H&eacute;l&egrave;ne et la chatouiller dans le dos?&raquo;</p>
+
+<p>Pendant une des pauses qui pr&eacute;c&eacute;daient toujours un nouveau morceau, la
+porte du parterre, du c&ocirc;t&eacute; de la loge des Rostow, s'ouvrit avec un l&eacute;ger
+bruit, pour laisser entrer un retardataire, dont les pas se firent
+entendre dans l'&eacute;troit passage: &laquo;Voil&agrave; Kouraguine!&raquo; murmura Schinschine.
+La comtesse Besoukhow se retourna, et Natacha la vit sourire &agrave; un
+superbe militaire, en uniforme d'aide de camp, qui s'avan&ccedil;ait dans la
+direction de sa loge, d'un air &agrave; la fois assur&eacute; et bien &eacute;lev&eacute;; elle se
+rappela l'avoir vu au bal &agrave; P&eacute;tersbourg. Il y avait du conqu&eacute;rant dans
+sa d&eacute;marche, ce qui aurait pu &ecirc;tre ridicule s'il n'avait &eacute;t&eacute; aussi
+beau, et si ses traits r&eacute;guliers n'avaient pas eu une expression
+avenante et empreinte d'une cordiale bonne humeur.</p>
+
+<p>Bien que la toile f&ucirc;t d&eacute;j&agrave; lev&eacute;e, il avan&ccedil;ait tranquillement le long du
+tapis, en choquant l&eacute;g&egrave;rement son sabre contre ses &eacute;perons et en portant
+haut et avec gr&acirc;ce sa t&ecirc;te, &agrave; la chevelure parfum&eacute;e. Jetant un coup
+d'oeil &agrave; Natacha, il s'approcha de sa soeur, posa sa main bien gant&eacute;e
+sur le rebord de sa baignoire, la salua de la t&ecirc;te, se pencha en avant,
+et lui adressa tout bas une question, en lui d&eacute;signant sa jolie voisine:</p>
+
+<p>&laquo;Charmante!&raquo; r&eacute;pondit-il en parlant d'elle &eacute;videmment, et elle le devina
+sans l'entendre. Il gagna ensuite sa place au premier rang, et, en s'y
+asseyant, toucha amicalement du coude ce m&ecirc;me Dologhow que les autres
+traitaient avec une envieuse d&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+<p>&laquo;Comme le fr&egrave;re et la soeur se ressemblent, dit le vieux comte; ils sont
+beaux tous deux!&raquo;</p>
+
+<p>Schinschine lui conta &agrave; demi-voix l'histoire qui circulait en ce moment
+&agrave; propos d'une intrigue de Kouraguine, et Natacha n'en perdit pas un
+mot, justement parce qu'il l'avait trouv&eacute;e charmante.</p>
+
+<p>Le premier acte termin&eacute;, le public se leva et ne fit que sortir et
+rentrer tour &agrave; tour.</p>
+
+<p>Boris vint prier les Rostow, dont il accepta les f&eacute;licitations de la
+fa&ccedil;on la plus naturelle du monde, de vouloir bien accepter l'invitation
+de sa fianc&eacute;e d'assister &agrave; leur mariage. Natacha causa gaiement avec
+lui: c'&eacute;tait pourtant ce charmant Boris dont elle avait &eacute;t&eacute; &eacute;prise
+autrefois; mais, dans son &eacute;tat de surexcitation anormale, tout lui
+paraissait simple et naturel.</p>
+
+<p>La belle H&eacute;l&egrave;ne souriait &agrave; chacun de son &eacute;ternel sourire, et Natacha se
+mit &agrave; sourire comme elle, en parlant &agrave; Boris.</p>
+
+<p>La loge de la comtesse Besoukhow remplit bient&ocirc;t d'hommes intelligents
+et distingu&eacute;s; ces gens tenaient &eacute;videmment &agrave; faire voir au public
+qu'ils avaient l'insigne bonheur d'&ecirc;tre connus de celle qui l'occupait.</p>
+
+<p>Kouraguine, appuy&eacute; contre la rampe de l'orchestre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Dologhow,
+fixa ses regards pendant tout l'entr'acte sur la loge des Rostow.
+Natacha devina qu'ils parlaient d'elle, et elle en fut flatt&eacute;e: elle se
+pla&ccedil;a m&ecirc;me de fa&ccedil;on &agrave; leur montrer son profil, ce qui, dans son
+sentiment intime, devait mieux faire valoir sa jolie figure. Un peu
+avant le second acte, on vit para&icirc;tre Pierre, que les Rostow n'avaient
+pas encore aper&ccedil;u. Il semblait triste et il avait encore engraiss&eacute;. &Agrave; la
+vue de Natacha, il pressa le pas, s'approcha d'elle, et ils &eacute;chang&egrave;rent
+quelques mots. Se retournant par hasard, elle rencontra au m&ecirc;me moment
+le regard du beau Kouraguine. Ses yeux ne la quittaient pas et
+exprimaient une admiration si enthousiaste, et en m&ecirc;me temps si
+affectueuse, qu'elle fut tout interdite de le voir de si pr&egrave;s, de sentir
+qu'elle lui plaisait, et de ne point le conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Au second acte, le d&eacute;cor repr&eacute;sentait un cimeti&egrave;re couvert de monuments
+fun&egrave;bres, et au milieu de la toile de fond on voyait un trou qui
+figurait la lune. La nuit se fit sur la sc&egrave;ne, au moyen d'abat-jour
+abaiss&eacute;s sur les quinquets; les cors et les contrebasses jou&egrave;rent en
+sourdine, et une foule de gens, drap&eacute;s de longs manteaux noirs,
+sortirent des coulisses. Ils se mirent &agrave; agiter les bras comme des fous,
+et ils &eacute;taient en train de brandir un objet pointu qui ressemblait de
+loin &agrave; un poignard, lorsque d'autres hommes accoururent, en tra&icirc;nant de
+force la demoiselle en blanc, qui maintenant &eacute;tait en bleu; mais,
+heureusement pour elle, ils se mirent &agrave; chanter tous ensemble avant de
+l'emmener plus loin. &Agrave; peine avaient-ils fini que trois coups de tam-tam
+retentirent dans la coulisse, et aussit&ocirc;t les hommes noirs
+s'agenouill&egrave;rent et entonn&egrave;rent un cantique, aux applaudissements
+r&eacute;it&eacute;r&eacute;s des spectateurs, qui interrompirent m&ecirc;me &agrave; plusieurs reprises
+ces &eacute;pisodes touchants et vari&eacute;s.</p>
+
+<p>Chaque fois que Natacha regardait le parterre, elle y voyait
+involontairement le bel Anatole, le bras appuy&eacute; sur le dossier du
+fauteuil de Dologhow, les yeux dirig&eacute;s vers elle, et, sans y attacher la
+moindre importance, elle &eacute;prouvait un v&eacute;ritable plaisir &agrave; l'avoir
+subjugu&eacute; &agrave; ce point.</p>
+
+<p>La comtesse Besoukhow profita de l'entr'acte pour se lever, et, tournant
+vers le comte ses belles &eacute;paules, elle lui fit un signe du petit doigt
+et causa avec lui, sans pr&ecirc;ter la moindre attention &agrave; ceux qui venaient
+lui pr&eacute;senter leurs hommages:</p>
+
+<p>&laquo;Faites-moi donc faire la connaissance de vos charmantes filles; toute
+la ville en parle, et je ne les connais pas encore.&raquo;</p>
+
+<p>Natacha se leva et fit une r&eacute;v&eacute;rence &agrave; la superbe comtesse, dont la
+louange lui fut si douce, qu'elle ne put s'emp&ecirc;cher d'en rougir.</p>
+
+<p>&laquo;Je tiens aussi &agrave; devenir une Moscovite, continua la belle H&eacute;l&egrave;ne;
+quelle honte d'avoir enfoui ces deux perles &agrave; la campagne!&raquo; La comtesse
+passait avec raison pour &ecirc;tre une femme s&eacute;duisante: elle avait le don de
+dire toujours le contraire de ce qu'elle pensait, et surtout de manier
+la flatterie avec le naturel le plus parfait. &laquo;Il faut que vous me
+permettiez, cher comte, de m'occuper de ces demoiselles; mon s&eacute;jour ici
+ne sera, comme le v&ocirc;tre, que de courte dur&eacute;e, il est vrai... aussi
+faut-il bien vite les amuser!... J'ai beaucoup entendu parler de vous,
+dit-elle en s'adressant &agrave; Natacha, avec son charmant sourire st&eacute;r&eacute;otyp&eacute;:
+&agrave; P&eacute;tersbourg par Droubetzko&iuml;, mon page, et par l'ami de mon mari, le
+prince Bolkonsky...&raquo; Et elle appuya sur ce nom pour bien lui faire
+comprendre qu'elle &eacute;tait au courant de leurs relations. Puis, afin de
+faire plus ample connaissance, elle engagea Natacha &agrave; passer dans sa
+loge.</p>
+
+<p>Au troisi&egrave;me acte, la sc&egrave;ne repr&eacute;sentait un palais &eacute;clair&eacute; <i>a giorno</i>,
+dont les grandes salles &eacute;taient orn&eacute;es de portraits en pied de
+chevaliers barbus. Au milieu se tenaient deux personnages, qui, selon
+toute probabilit&eacute;, &eacute;taient un roi et une reine. Le roi fit quelques
+gestes, et entonna avec h&eacute;sitation un grand air, dont, &agrave; vrai dire, il
+se tira fort mal; &agrave; la suite de quoi il s'assit sur un tr&ocirc;ne amarante.
+La jeune fille v&ecirc;tue de blanc d'abord, de bleu ensuite, n'avait plus
+qu'une chemise: ses cheveux &eacute;taient d&eacute;nou&eacute;s, et elle exprimait son
+d&eacute;sespoir en adressant ses chants &agrave; la reine; mais, le roi ayant lev&eacute;
+la main d'un air s&eacute;v&egrave;re, une foule d'hommes et de femmes, les jambes
+nues, sortirent de tous les coins et se mirent &agrave; danser. Les violons
+racl&egrave;rent un air gai et l&eacute;ger: une des jeunes filles, qui avait de gros
+pieds et des bras maigres, se d&eacute;tacha du groupe de ses compagnes, se
+d&eacute;roba dans les coulisses pour y arranger son corsage, revint se placer
+au milieu de la sc&egrave;ne, et commen&ccedil;a &agrave; sauter en l'air et &agrave; frapper ses
+pieds l'un contre l'autre. Les spectateurs l'applaudirent de toutes
+leurs forces. Un homme, toujours les jambes nues, se pla&ccedil;a alors dans le
+coin de droite; les chapeaux chinois et les trompettes redoubl&egrave;rent
+d'entrain, et il s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; son tour en gigotant dans les airs: c'&eacute;tait
+Duport, qui touchait 60 000 francs par an pour ex&eacute;cuter ces entrechats.
+&Agrave; ce moment, l'enthousiasme du parterre, du paradis, des loges, ne
+connut plus de bornes: on battit des mains, on cria, on tr&eacute;pigna, et le
+danseur s'arr&ecirc;ta pour sourire et saluer dans toutes les directions. Les
+danses recommenc&egrave;rent jusqu'au moment o&ugrave; le roi pronon&ccedil;a quelques
+paroles en cadence, et tous chant&egrave;rent en choeur. Mais voil&agrave; que tout &agrave;
+coup une temp&ecirc;te &eacute;clate, avec accompagnement de gammes et d'accords en
+mineur &agrave; l'orchestre: la foule se disperse en courant, entra&icirc;ne avec
+elle la jeune fille en chemise, et la toile tombe! Le public se reprit &agrave;
+crier de plus belle et &agrave; rappeler Duport avec un enthousiasme
+indescriptible. Non seulement Natacha ne trouvait plus &agrave; cela rien de
+bizarre, mais elle souriait, au contraire, &agrave; tout ce qu'elle voyait.</p>
+
+<p>&laquo;N'est-ce pas qu'il est admirable, ce Duport? lui demanda H&eacute;l&egrave;ne.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui!&raquo; r&eacute;pondit Natacha.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>La porte de la loge de la belle comtesse s'ouvrit pendant l'entr'acte;
+un courant d'air froid y p&eacute;n&eacute;tra en m&ecirc;me temps qu'Anatole, qui, le corps
+inclin&eacute;, s'avan&ccedil;ait avec pr&eacute;caution pour ne rien d&eacute;ranger:</p>
+
+<p>&laquo;Laissez-moi vous pr&eacute;senter mon fr&egrave;re,&raquo; dit H&eacute;l&egrave;ne, dont les yeux se
+port&egrave;rent avec une vague pr&eacute;occupation de Natacha sur Anatole. Natacha
+tourna sa jolie t&ecirc;te vers ce beau gar&ccedil;on, qui lui parut aussi beau de
+pr&egrave;s que de loin, et lui sourit par dessus son &eacute;paule. Il s'assit
+derri&egrave;re elle, et l'assura qu'il d&eacute;sirait depuis longtemps lui &ecirc;tre
+pr&eacute;sent&eacute;, depuis qu'il avait eu le plaisir de la voir au bal des
+Naryschkine. Kouraguine causait tout autrement avec les femmes qu'avec
+les hommes; naturel et, bon enfant avec les premi&egrave;res, il surprit
+agr&eacute;ablement Natacha par sa simplicit&eacute; et la na&iuml;ve bienveillance de son
+abord, et, malgr&eacute; tout ce qui se d&eacute;bitait sur son compte, il ne lui
+inspira aucune crainte.</p>
+
+<p>Anatole lui demanda quelle impression lui avait produite l'op&eacute;ra, et lui
+raconta comment la S&eacute;m&eacute;novna &eacute;tait tomb&eacute;e &agrave; la derni&egrave;re repr&eacute;sentation.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous, comtesse, lui dit-il tout &agrave; coup du ton d'une ancienne
+connaissance, qu'il s'organise un carrousel en costumes; il faut que
+vous y preniez part, ce sera tr&egrave;s amusant.... On se r&eacute;unira chez les
+Karaguine; venez, je vous en prie.... Vous viendrez, n'est-ce pas?&raquo;
+murmura-t-il, pendant que ses regards r&eacute;pondaient aux yeux de Natacha
+qui lui souriaient, et se reportaient avec complaisance sur ses &eacute;paules
+et sur ses bras. Elle les sentait peser sur elle, m&ecirc;me en regardant
+ailleurs, et elle en &eacute;prouvait un double sentiment de vanit&eacute; satisfaite
+et d'embarras naturel. Se retournant bien vite, elle cherchait &agrave; mettre
+un terme &agrave; leur indiscr&egrave;te curiosit&eacute;, en les for&ccedil;ant &agrave; se fixer de
+pr&eacute;f&eacute;rence sur ses yeux, et elle se demandait alors avec anxi&eacute;t&eacute; ce
+qu'&eacute;tait devenue cette pudeur instinctive qui s'&eacute;levait comme une
+barri&egrave;re entre elle et tous les hommes, et qui n'existait pas entre elle
+et lui! Comment avait-il suffi de quelques instants pour la rapprocher &agrave;
+ce point d'un &eacute;tranger? Comment en &eacute;tait-elle venue, en causant de
+choses indiff&eacute;rentes, &agrave; redouter de se trouver si pr&egrave;s de lui, &agrave;
+craindre de lui voir saisir sa main &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e, ou m&ecirc;me de le voir se
+pencher sur son &eacute;paule et y d&eacute;poser un baiser? Jamais aucun homme ne lui
+avait fait &eacute;prouver ce sentiment d'intimit&eacute; spontan&eacute;e: ses regards
+interrogateurs semblaient en demander l'explication &agrave; son p&egrave;re et &agrave; la
+belle H&eacute;l&egrave;ne; mais cette derni&egrave;re ne songeait qu'&agrave; son cavalier, et le
+visage &eacute;panoui de son p&egrave;re, avec son air de contentement habituel,
+semblait lui dire: &laquo;Tu t'amuses, n'est-ce pas? Eh bien, j'en suis fort
+aise!&raquo;</p>
+
+<p>Pendant un de ces moments de silence, qu'Anatole mettait &agrave; profit pour
+fixer sur elle ses beaux grands yeux, Natacha, ne sachant comment se
+tirer de l&agrave;, lui demanda si Moscou lui plaisait, et rougit aussit&ocirc;t, car
+il lui sembla qu'elle avait eu tort de renouer l'entretien.</p>
+
+<p>&laquo;La ville ne m'a pas trop plu &agrave; mon arriv&eacute;e, lui r&eacute;pondit-il en
+souriant. Ce qui rend une ville agr&eacute;able, ce sont les jolies femmes,
+n'est-il pas vrai? et il n'y en avait pas. &Agrave; pr&eacute;sent, c'est autre chose:
+je m'y trouve &agrave; merveille. Venez au carrousel, comtesse, vous serez la
+plus jolie, et, comme gage, donnez-moi cette fleur.&raquo;</p>
+
+<p>Natacha, sans comprendre l'intention cach&eacute;e sous ces paroles, en sentit
+cependant toute l'inconvenance. Ne sachant que r&eacute;pondre, elle se
+d&eacute;tourna et feignit de ne point les avoir entendues. Mais la pens&eacute;e
+qu'il &eacute;tait l&agrave; tout pr&egrave;s, derri&egrave;re elle, tourmenta de nouveau: &laquo;Que
+fait-il? se disait-elle. Est-il confus? f&acirc;ch&eacute; contre moi? ou bien est-ce
+&agrave; moi de r&eacute;parer un tort... que je n'ai pas eu?&raquo; Elle finit par se
+retourner, le regarda en face, et se sentit vaincue par son affectueux
+sourire, sa parfaite assurance et sa cordialit&eacute; sympathique. Cette
+irr&eacute;sistible attraction la remplit de terreur, en lui r&eacute;v&eacute;lant, une fois
+de plus, l'absence de toute barri&egrave;re morale entre elle et lui.</p>
+
+<p>Le rideau se leva, Anatole sortit de la loge, heureux et calme, et
+Natacha rentra dans celle de son p&egrave;re, emportant l'impression d'un monde
+nouveau qu'elle venait d'entrevoir.... Le souvenir de son fianc&eacute;, sa
+visite du matin, sa vie &agrave; la campagne, tout fut oubli&eacute;!</p>
+
+<p>Au quatri&egrave;me acte, un grand diable chanta et gesticula jusqu'&agrave; ce qu'il
+en v&icirc;nt &agrave; s'ab&icirc;mer dans une trappe. Ce fut le seul incident qu'elle
+remarqua. Elle se sentait &eacute;mue et boulevers&eacute;e, et, il faut bien le dire,
+Kouraguine, qu'elle suivait involontairement des yeux, &eacute;tait la cause
+de son agitation! Il reparut &agrave; leur sortie, fit avancer leur voiture,
+les aida &agrave; y monter, et profita de cet instant pour presser le bras de
+Natacha au-dessus du coude. Rougissante et confuse, elle leva les yeux,
+et rencontra son regard passionn&eacute; et tendre qui brillait dans l'ombre et
+lui souriait.</p>
+
+<p>&Agrave; la rentr&eacute;e du th&eacute;&acirc;tre, on se r&eacute;unit autour du samovar, et Natacha,
+sortant de sa stupeur, commen&ccedil;a seulement alors &agrave; comprendre ce qui
+s'&eacute;tait pass&eacute; en elle. Le souvenir du prince Andr&eacute; la frappa comme un
+coup de foudre, le sang afflua &agrave; sa figure, et, poussant un cri, elle
+s'enfuit dans sa chambre: &laquo;Mon Dieu, je suis perdue! Comment ai-je pu
+lui permettre cela...?&raquo; pensait-elle avec effroi. Cachant ses joues en
+feu dans ses mains, elle chercha pendant longtemps, sans y parvenir, &agrave;
+voir clair dans le chaos de ses impressions. L&agrave;-bas, dans cette grande
+salle &eacute;clair&eacute;e, o&ugrave; Duport, en veston cousu de paillettes, sautait au son
+de la musique sur le plancher humide, pendant que vieillards et jeunes
+gens, jusqu'&agrave; la placide H&eacute;l&egrave;ne, avec son corsage outrageusement
+d&eacute;collet&eacute; et son sourira dominateur, criaient bravo avec un bruyant
+enthousiasme.... L&agrave;-bas sous l'influence de ce milieu enivrant, tout lui
+avait sembl&eacute; naturel et simple; mais ici, seule avec elle-m&ecirc;me, tout
+&eacute;tait, au contraire, redevenu confus et sombre: &laquo;Qu'ai-je donc? se
+demandait-elle.... D'o&ugrave; venait l'inqui&eacute;tude qu'il m'inspirait tout &agrave;
+l'heure, et que veulent dire les remords que je ressens?&raquo;</p>
+
+<p>Sa m&egrave;re, la seule personne &agrave; qui elle aurait pu confier et avouer ses
+pens&eacute;es, n'&eacute;tait pas l&agrave;; Sonia n'y aurait rien compris, et son jugement
+s&eacute;v&egrave;re et entier s'en serait effray&eacute;. Natacha se trouvait donc r&eacute;duite &agrave;
+chercher dans son propre coeur la cause de ses angoisses.</p>
+
+<p>&laquo;Suis-je devenue indigne de l'amour du prince Andr&eacute;?&raquo; se demandait-elle,
+et elle reprenait aussit&ocirc;t, en se raillant d'elle-m&ecirc;me: &laquo;Allons donc, je
+suis vraiment sotte de m'adresser pareille question!... Il ne m'est rien
+arriv&eacute; du tout... ce n'est pas de ma faute, je n'ai rien fait qui ait pu
+lui donner cette id&eacute;e!... Personne ne le saura et je ne le verrai plus
+jamais! Il est clair que je n'ai rien &agrave; me reprocher, et que le prince
+Andr&eacute; peut m'aimer toujours telle que je suis.... Telle que je suis?...
+Mais comment suis-je? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi n'est-il pas ici?&raquo;
+Elle essayait de se rassurer, mais un secret instinct lui rendait ses
+doutes: elle sentait, en d&eacute;pit de toutes les raisons qu'elle se donnait,
+que la puret&eacute; de son amour pour son fianc&eacute; s'&eacute;tait &eacute;vanouie &agrave; jamais, et
+son imagination lui r&eacute;p&eacute;tait de nouveau chaque d&eacute;tail de son entretien
+avec Kouraguine, chaque trait de sa figure, chacun de ses gestes, et le
+sourire plein de s&eacute;duction de cet homme beau et audacieux, lorsqu'il lui
+avait serr&eacute; le bras.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Anatole Kouraguine avait &eacute;t&eacute; renvoy&eacute; de P&eacute;tersbourg par son p&egrave;re, parce
+qu'il d&eacute;pensait une vingtaine de mille roubles par an, sans compter une
+somme &eacute;gale de dettes, dont le payement lui &eacute;tait incessamment r&eacute;clam&eacute;
+par ses cr&eacute;anciers.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re annon&ccedil;a &agrave; son fils qu'il les payerait pour la derni&egrave;re fois &agrave;
+condition qu'il irait vivre &agrave; Moscou, o&ugrave; il lui avait obtenu une place
+d'aide de camp aupr&egrave;s du g&eacute;n&eacute;ral gouverneur, et qu'il se d&eacute;ciderait
+enfin &agrave; &eacute;pouser une riche h&eacute;riti&egrave;re, la princesse Marie par exemple, ou
+Julie Karaguine.</p>
+
+<p>Anatole accepta, se rendit &agrave; Moscou et s'arr&ecirc;ta chez Pierre: celui-ci le
+re&ccedil;ut d'abord &agrave; contre-coeur, mais il s'habitua bient&ocirc;t &agrave; lui, partagea
+parfois ses orgies, et lui donna m&ecirc;me de l'argent sans en exiger le
+moindre re&ccedil;u.</p>
+
+<p>Schinschine avait dit vrai: Anatole tournait la t&ecirc;te &agrave; toutes les
+demoiselles, gr&acirc;ce &agrave; l'indiff&eacute;rence qu'il leur t&eacute;moignait, et &agrave; la
+pr&eacute;f&eacute;rence qu'il affichait pour les boh&eacute;miennes et pour les actrices,
+pour Mlle Georges surtout, avec laquelle on le disait en relations tr&egrave;s
+intimes. Il ne manquait aucun souper, pas plus ceux de Danilow que ceux
+des autres viveurs de Moscou, buvait sec, mettait ses compagnons sous la
+table, et se montrait &agrave; toutes les soir&eacute;es, &agrave; tous les bals, o&ugrave; il
+faisait ostensiblement la cour &agrave; plusieurs dames du grand monde, avec
+lesquelles il &eacute;tait, plus ou moins, en commerce de galanterie. Quant &agrave;
+faire un choix, il n'y songeait nullement, par l'excellente raison,
+ignor&eacute;e de tous, sauf de quelques intimes, qu'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; mari&eacute;. Un
+propri&eacute;taire polonais, chez qui il avait &eacute;t&eacute; en garnison deux ans
+auparavant, l'avait forc&eacute; &agrave; &eacute;pouser fille.</p>
+
+<p>Il abandonna sa femme peu de temps apr&egrave;s, et acheta &agrave; son beau-p&egrave;re,
+moyennant une certaine somme qu'il s'engagea lui envoyer, le droit de
+continuer sa vie de gar&ccedil;on et de passer pour c&eacute;libataire.</p>
+
+<p>Toujours satisfait de sa situation, de lui-m&ecirc;me et des autres, il
+n'admettait pas qu'il e&ucirc;t pu mener une autre existence, et il n'avait,
+pensait-il, que des peccadilles &agrave; se reprocher. Selon lui, la
+Providence, qui avait donn&eacute; au canard la facult&eacute; de nager, lui avait
+donn&eacute;, &agrave; lui Anatole Kouraguine, celle de poss&eacute;der 30 000 roubles de
+revenu, et d'occuper partout et toujours le premier rang. Cette
+conviction &eacute;tait si fermement enracin&eacute;e dans son esprit, qu'elle
+s'imposait par cela m&ecirc;me &agrave; son entourage: on lui c&eacute;dait le pas en tout
+et pour tout, et on lui pr&ecirc;tait de l'argent, qu'il trouvait tout simple
+de recevoir et de ne jamais rembourser.</p>
+
+<p>Joueur, il ne l'&eacute;tait pas, le gain le tentait peu: d&eacute;pourvu de tout
+amour-propre, il &eacute;tait compl&egrave;tement indiff&eacute;rent &agrave; l'opinion qu'on
+pouvait avoir de lui; sans l'ombre d'ambition, il faisait le d&eacute;sespoir
+de son p&egrave;re par ses incartades continuelles, qui compromettaient son
+avenir, et par ses railleries incessantes &agrave; l'endroit des dignit&eacute;s et
+des honneurs. Il n'&eacute;tait non plus avare, car il ne refusait jamais de
+rendre un service. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'&eacute;tait le plaisir
+et les femmes: ne voyant dans ce go&ucirc;t rien de r&eacute;pr&eacute;hensible ou de vil,
+incapable, aussi bien pour lui-m&ecirc;me que pour autrui, de calculer les
+cons&eacute;quences de ses actes et de ses passions, il se consid&eacute;rait, en
+somme, comme un homme irr&eacute;prochable, m&eacute;prisait franchement les coquins,
+et portait haut la t&ecirc;te avec une conscience tranquille.</p>
+
+<p>La plupart des viveurs, Madeleines-hommes et Madeleines-femmes, ont une
+assurance secr&egrave;te et na&iuml;ve de leur innocence, fond&eacute;e sur l'espoir du
+pardon: &laquo;Il lui sera beaucoup pardonn&eacute; parce qu'elle a beaucoup
+aim&eacute;!&raquo;&mdash;&laquo;Il lui sera beaucoup pardonn&eacute; parce qu'il s'est beaucoup
+amus&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Dologhow, revenu depuis peu &agrave; Moscou d'o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; exil&eacute;, menait,
+apr&egrave;s ses aventures en Perse, un train de vie des plus fastueux, jouait
+gros jeu et se livrait &agrave; tous les plaisirs. Il ne lui en fallut pas
+davantage pour se rapprocher de son ancien compagnon de folies, et pour
+profiter de ce rapprochement dans des vues toutes personnelles.</p>
+
+<p>Anatole appr&eacute;ciait son intelligence et sa bravoure, et l'aimait
+sinc&egrave;rement, tandis que Dologhow avait besoin de lui et de ses relations
+pour attirer dans ses filets des jeunes gens riches, ce qu'il se
+gardait bien, du reste, de lui laisser soup&ccedil;onner. &Agrave; part ces motifs
+d'un ordre tout sp&eacute;cial, il trouvait une jouissance, une habitude,
+presque une n&eacute;cessit&eacute;, &agrave; diriger ainsi &agrave; sa fantaisie une volont&eacute;
+&eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Natacha produisit sur Anatole une impression violente. En soupant apr&egrave;s
+le spectacle, il d&eacute;tailla une &agrave; une, en connaisseur &eacute;m&eacute;rite, toutes les
+beaut&eacute;s de ses bras, de ses &eacute;paules, de ses pieds, de sa chevelure, et
+annon&ccedil;a son intention arr&ecirc;t&eacute;e de lui faire une cour assidue, sans se
+donner la peine de penser &agrave; ce qui pourrait en r&eacute;sulter pour eux deux:
+ces vulgaires consid&eacute;rations n'entraient pas dans ses habitudes.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est tr&egrave;s jolie, mon ami, mais elle n'est pas pour nous, lui dit
+Dologhow.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais dire &agrave; ma soeur qu'elle l'invite &agrave; d&icirc;ner, r&eacute;pliqua Anatole.
+Qu'en penses-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Attends plut&ocirc;t qu'elle soit mari&eacute;e...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien que j'adore les petites filles, elles perdent la t&ecirc;te
+tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, tu as d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; attrap&eacute; par une petite fille, r&eacute;pondit
+Dologhow en faisant allusion &agrave; son mariage.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que pareille chose ne m'arrivera pas une seconde
+fois,&raquo; repartit Anatole en riant de bon coeur.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Les Rostow ne sortirent pas le lendemain, et personne ne vint les voir.
+Marie Dmitrievna s'entretint longuement et en secret avec le comte: ils
+se concert&egrave;rent sur une d&eacute;marche &agrave; tenter aupr&egrave;s du vieux prince;
+Natacha devina leur projet et en fut bless&eacute;e et inqui&egrave;te. Elle attendait
+d'heure en heure le retour du prince Andr&eacute;, et envoya deux fois dans la
+journ&eacute;e un de leurs gens pour s'en informer. Vain espoir! L'attente ne
+faisait qu'accro&icirc;tre son accablement, et le p&eacute;nible souvenir de son
+entrevue avec la princesse Marie et son p&egrave;re ajoutait &agrave; sa fi&eacute;vreuse
+impatience le sentiment d'une terreur ind&eacute;finissable. Il lui semblait
+parfois que le prince Andr&eacute; ne reviendrait jamais, ou bien qu'il lui
+arriverait, &agrave; elle, quelque chose de fatal! Il ne lui &eacute;tait plus
+possible de r&ecirc;ver &agrave; lui comme par le pass&eacute;, car ses r&eacute;centes impressions
+venaient aussit&ocirc;t se m&ecirc;ler &agrave; ses pens&eacute;es; elle se redemandait pour la
+centi&egrave;me fois si elle n'avait pas &eacute;t&eacute; coupable, si sa fid&eacute;lit&eacute; &eacute;tait
+toujours la m&ecirc;me, et elle se retra&ccedil;ait, en d&eacute;pit d'elle-m&ecirc;me, les
+moindres d&eacute;tails de la soir&eacute;e du th&eacute;&acirc;tre, les moindres nuances de la
+physionomie de cet homme, qui avait su lui inspirer un sentiment aussi
+redoutable qu'incompr&eacute;hensible! &Agrave; en juger par son ext&eacute;rieur, elle
+semblait &ecirc;tre devenue plus vive et plus gaie que jamais, tandis qu'au
+fond elle avait perdu son bonheur et son repos d'autrefois!</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna proposa, le dimanche matin, &agrave; tout son jeune monde
+d'aller &agrave; l'&eacute;glise de sa paroisse: &laquo;Car je n'aime pas, disait-elle, les
+&eacute;glises &agrave; la mode, Dieu est le m&ecirc;me partout! Le pr&ecirc;tre y est excellent
+et officie d'une mani&egrave;re parfaite, le diacre aussi, et je ne vois pas
+que les choeurs et les morceaux d'ensemble qui se chantent ailleurs
+fassent ressortir davantage la saintet&eacute; du lieu!... Je n'aime pas
+cela... c'est se donner trop d'aises!&raquo;</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna aimait et f&ecirc;tait religieusement le dimanche; chaque
+samedi, sa maison &eacute;tait lav&eacute;e du haut en bas; ni elle ni ses domestiques
+ne travaillaient le jour du Seigneur, et chacun allait entendre la
+messe. Elle faisait ajouter un plat de plus &agrave; son d&icirc;ner, et donner de
+l'eau-de-vie aux gens de l'office, en y joignant pour r&ocirc;ti une oie, ou
+un petit cochon de lait.</p>
+
+<p>Nulle part la solennit&eacute; de ce jour ne se traduisait aussi visiblement
+que sur la figure large et pleine, et habituellement s&eacute;rieuse, de la
+ma&icirc;tresse de la maison.</p>
+
+<p>Lorsqu'apr&egrave;s la messe on eut servi le caf&eacute; dans le salon, dont les
+meubles &eacute;taient d&eacute;barrass&eacute;s de leurs housses, on vint lui annoncer que
+sa voiture &eacute;tait avanc&eacute;e; drap&eacute;e dans son ch&acirc;le des grands jours de
+f&ecirc;te, elle se leva et annon&ccedil;a qu'elle allait faire une visite au vieux
+prince Bolkonsky, afin de s'expliquer avec lui &agrave; propos de Natacha.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t apr&egrave;s, Mme Aubert Chalm&eacute;, la fameuse couturi&egrave;re, vint essayer
+des robes &agrave; cette derni&egrave;re, qui, acceptant avec joie cette diversion, se
+retira avec elle dans sa chambre. Au moment o&ugrave;, la t&ecirc;te pench&eacute;e en
+arri&egrave;re, elle examinait dans la psych&eacute; le dos du corsage, qui &eacute;tait
+seulement faufil&eacute; et sans manches, elle entendit la voix de son p&egrave;re et
+celle d'une dame, qu'elle reconnut, non sans une vive &eacute;motion: c'&eacute;tait
+la voix d'H&eacute;l&egrave;ne. Elle n'avait pas eu encore le temps de passer sa robe,
+que la porte s'ouvrit, et que la comtesse Besoukhow entra, plus
+souriante que jamais, v&ecirc;tue d'une robe de velours violet &agrave; larges
+revers:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! ma charmante, ma toute belle! s'&eacute;cria-t-elle, je suis venue pour
+dire &agrave; votre p&egrave;re que c'est vraiment incroyable d'&ecirc;tre ici, et de ne
+voir &acirc;me qui vive.... Aussi j'insiste pour que vous veniez chez moi ce
+soir.... J'aurai quelques personnes, Mlle Georges d&eacute;clamera..., et si
+vous ne m'amenez pas vos jolies filles, ajouta-t-elle en s'adressant au
+comte, qui venait d'entrer sur ses talons, je me brouillerai tout &agrave; fait
+avec vous. Mon mari est parti pour Tver; sans cela, je l'aurais envoy&eacute;
+vous chercher.... Sans faute, n'est-ce pas?... sans faute, vers les neuf
+heures?&raquo; Puis, saluant d'un signe de t&ecirc;te la couturi&egrave;re, qu'elle
+connaissait de longue date, et qui lui r&eacute;pondit par une profonde
+r&eacute;v&eacute;rence, elle s'assit dans un fauteuil pr&egrave;s de la glace, et, tout en
+donnant aux plis de sa belle robe un tour plein de gr&acirc;ce, elle continua
+&agrave; bavarder avec la plus affectueuse cordialit&eacute;, &agrave; s'extasier sur la
+beaut&eacute; de Natacha, &agrave; admirer ses nouvelles toilettes, &agrave; faire ressortir
+la sienne, et finit par lui conseiller d'en commander une pareille &agrave;
+celle qu'elle venait de recevoir de Paris: &laquo;Figurez-vous, ma charmante,
+qu'elle est en gaze &agrave; reflets m&eacute;talliques.... Mais peu importe!... vous
+embellissez tout ce que vous portez!&raquo;</p>
+
+<p>La figure de Natacha rayonnait de plaisir: elle se sentait rena&icirc;tre et
+recevait avec bonheur les &eacute;loges de cette aimable comtesse, qui lui
+avait paru, au premier abord, si imposante, si inabordable, et qui
+maintenant lui t&eacute;moignait une bonne gr&acirc;ce si parfaite. Elle en avait la
+t&ecirc;te tourn&eacute;e; H&eacute;l&egrave;ne, de son c&ocirc;t&eacute;, &eacute;tait sinc&egrave;re, mais cette sinc&eacute;rit&eacute;
+n'excluait point son arri&egrave;re-pens&eacute;e de l'attirer chez elle: en effet son
+fr&egrave;re l'en avait pri&eacute;e, et, tout en se faisant une joie de servir ses
+int&eacute;r&ecirc;ts, elle y mettait toute la bonne foi imaginable. Elle avait &eacute;t&eacute;
+jalouse autrefois de Natacha &agrave; propos de Boris, mais aujourd'hui elle
+n'y pensait plus, et elle lui souhaitait s&eacute;rieusement tout ce qu'elle
+d&eacute;sirait pour elle-m&ecirc;me. Elle la prit &agrave; part au moment de la quitter.</p>
+
+<p>&laquo;Mon fr&egrave;re a d&icirc;n&eacute; chez nous hier, et il nous a fait mourir de rire....
+Il ne mange rien, ne fait que soupirer.... Il est fou, amoureux fou de
+vous, ma belle!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha devint pourpre &agrave; ces mots.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! comme elle rougit, la ch&egrave;re enfant... vous viendrez, bien s&ucirc;r?...
+Si vous aimez quelqu'un, ce n'est pas une raison pour vous clo&icirc;trer, et,
+&agrave; supposer que vous soyez fianc&eacute;e, je suis s&ucirc;re que votre futur serait
+charm&eacute; de savoir que vous allez dans le monde en son absence plut&ocirc;t que
+de p&eacute;rir d'ennui.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Elle sait que je suis fianc&eacute;e, se disait Natacha, et cependant elle a
+plaisant&eacute; de tout cela avec Pierre, avec Pierre qui est la droiture
+m&ecirc;me!... Donc, il n'y a rien de mal l&agrave; dedans.&raquo; Gr&acirc;ce &agrave; l'influence
+qu'H&eacute;l&egrave;ne exer&ccedil;ait sur elle, ce qui lui avait paru effrayant jusque-l&agrave;
+redevint tout &agrave; coup simple et naturel: &laquo;C'est une vraie grande dame,
+elle est charmante, et l'on voit qu'elle m'aime de tout son coeur.
+Pourquoi donc ne pas m'amuser un peu?&raquo; se demandait Natacha en la
+regardant de ses yeux grands ouverts, qui exprimaient une vague
+surprise.</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna revint pour d&icirc;ner: il &eacute;tait facile de voir, &agrave; son
+silence et &agrave; son air absorb&eacute;, qu'elle avait subi une d&eacute;faite. Trop &eacute;mue
+pour parler avec calme des incidents de son entrevue avec le vieux
+prince, elle r&eacute;pondit au comte que tout marchait bien, et qu'il en
+saurait davantage le lendemain. Seulement, quand elle apprit la visite
+et l'invitation de la comtesse Besoukhow, elle dit carr&eacute;ment qu'elle
+n'aimait pas &agrave; la voir chez elle, et d&eacute;conseilla toute intimit&eacute; de ce
+c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Natacha, puisque tu as promis,
+vas-y, cela te distraira!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Le comte se rendit donc avec les deux jeunes filles &agrave; la soir&eacute;e des
+Besoukhow. Bien que la soci&eacute;t&eacute; y f&ucirc;t tr&egrave;s nombreuse, la majeure partie
+en &eacute;tait inconnue aux Rostow, et le comte remarqua m&ecirc;me avec d&eacute;plaisir
+qu'elle &eacute;tait presque exclusivement compos&eacute;e d'hommes et de femmes dont
+les allures se faisaient remarquer par un extr&ecirc;me laisser-aller. La
+jeunesse, parmi laquelle on voyait plusieurs Fran&ccedil;ais, et entre autres
+M&eacute;tivier, qui &eacute;tait devenu l'intime de la maison depuis l'arriv&eacute;e
+d'H&eacute;l&egrave;ne &agrave; Moscou, faisait cercle autour de Mlle Georges. Aussi le comte
+prit-il, &agrave; part lui, la r&eacute;solution de ne pas jouer, de ne pas quitter
+ses filles, et de les emmener aussit&ocirc;t que la grande artiste aurait fini
+de d&eacute;clamer.</p>
+
+<p>Anatole, qui s'&eacute;tait plac&eacute; pr&egrave;s de la porte pour ne pas manquer leur
+entr&eacute;e, s'approcha d'eux, les salua, et suivit Natacha, d&eacute;j&agrave; en proie &agrave;
+la m&ecirc;me &eacute;trange &eacute;motion de vanit&eacute; satisfaite et d'effroi indicible
+qu'elle avait &eacute;prouv&eacute;e au th&eacute;&acirc;tre.</p>
+
+<p>H&eacute;l&egrave;ne la re&ccedil;ut avec force d&eacute;monstrations de joie, et la complimenta
+tr&egrave;s haut sur sa beaut&eacute; et sa jolie toilette. Pendant que Mlle Georges
+&eacute;tait all&eacute;e se costumer dans une pi&egrave;ce voisine, on aligna les chaises,
+on s'assit, et Anatole se disposait &agrave; occuper une place &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+Natacha, lorsque le comte, qui ne quittait pas sa fille des yeux, s'en
+empara, et l'obligea ainsi &agrave; se mettre derri&egrave;re eux.</p>
+
+<p>Mlle Georges ne tarda pas &agrave; repara&icirc;tre, drap&eacute;e d'un ch&acirc;le rouge, relev&eacute;
+sur l'&eacute;paule, de mani&egrave;re &agrave; laisser voir, dans toute leur beaut&eacute;, ses
+gros bras &agrave; fossettes; elle s'arr&ecirc;ta au milieu de l'espace qui lui avait
+&eacute;t&eacute; m&eacute;nag&eacute; devant l'auditoire, prit une attitude affect&eacute;e, qui souleva
+n&eacute;anmoins un murmure enthousiaste, et, jetant autour d'elle un regard
+profond et sombre, elle se mit &agrave; d&eacute;clamer en fran&ccedil;ais une longue tirade
+de vers, dans laquelle elle exprimait l'amour coupable qu'elle
+nourrissait pour son fils: enflant et baissant la voix tour &agrave; tour,
+tant&ocirc;t elle redressait la t&ecirc;te d'un air superbe; tant&ocirc;t, roulant des
+yeux hagards, elle laissait &eacute;chapper des sons rauques de sa puissante
+poitrine, et semblait pr&ecirc;te &agrave; &eacute;touffer!</p>
+
+<p>&laquo;Adorable! divin! d&eacute;licieux!&raquo; criait-on de tous c&ocirc;t&eacute;s. Natacha, le
+regard fix&eacute; sur la forte trag&eacute;dienne, ne voyait ni ne comprenait rien;
+elle sentait seulement qu'elle &eacute;tait plong&eacute;e de nouveau dans ce monde
+&eacute;trange, insens&eacute;, &agrave; mille lieues du r&eacute;el, o&ugrave; le bien et le mal,
+l'extravagant et le raisonnable, se m&ecirc;laient et se confondaient.
+Effray&eacute;e et &eacute;mue, elle attendait quelque chose.</p>
+
+<p>Le monologue termin&eacute;, on se leva et l'on acclama Mlle Georges &agrave; tout
+rompre.</p>
+
+<p>&laquo;Comme elle est belle! dit Natacha &agrave; son p&egrave;re, qui essayait aussi de se
+frayer un chemin dans la foule jusqu'&agrave; l'&eacute;minente artiste.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas de votre avis, lorsque je vous vois..., murmura Anatole
+&agrave; l'oreille de Natacha, de fa&ccedil;on &agrave; &ecirc;tre entendu d'elle seule.&mdash;Vous &ecirc;tes
+ravissante, et, depuis l'instant o&ugrave; vous m'&ecirc;tes apparue, je n'ai
+plus....</p>
+
+<p>&mdash;Allons, viens donc, Natacha,&raquo; s'&eacute;cria le comte en se retournant.</p>
+
+<p>Elle se rapprocha de son p&egrave;re et fixa sur lui un regard &eacute;perdu.</p>
+
+<p>Mlle Georges r&eacute;cita plusieurs autres sc&egrave;nes, et prit ensuite cong&eacute; de la
+soci&eacute;t&eacute;, qui fut aussit&ocirc;t engag&eacute;e &agrave; passer dans la grande salle.</p>
+
+<p>Le comte se disposait &agrave; partir, mais H&eacute;l&egrave;ne vint le supplier avec tant
+d'insistance de ne point lui g&acirc;ter le plaisir de ce petit bal improvis&eacute;,
+en emmenant ses filles, qu'il c&eacute;da &agrave; ses pri&egrave;res et resta. Anatole
+s'empressa d'engager Natacha pour un tour de valse, et ne cessa de lui
+r&eacute;p&eacute;ter, tout en lui pressant la taille et la main, qu'elle &eacute;tait
+ravissante et qu'il l'aimait. Pendant &laquo;l'&eacute;cossaise&raquo; qu'ils dans&egrave;rent
+ensemble, il garda le silence, et sa danseuse se demanda avec stupeur si
+elle n'avait pas r&ecirc;v&eacute; la d&eacute;claration qu'elle en avait re&ccedil;ue pendant la
+valse; mais, &agrave; la fin de la premi&egrave;re figure, elle sentit qu'il lui
+serrait de nouveau la main, et elle allait lui adresser un reproche,
+lorsque l'expression tendre et assur&eacute;e de son regard l'arr&ecirc;ta tout court
+sur ses l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&laquo;Ne me parlez pas ainsi, je suis fianc&eacute;e, j'en aime un autre, dit-elle
+vivement en baissant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me le dire? repartit Anatole que cet aveu ne parut troubler
+en rien:&mdash;Que m'importe? Je sais que je vous aime, et que je vous aime
+follement.... Est-ce ma faute si vous &ecirc;tes si s&eacute;duisante!... &Agrave; nous &agrave;
+faire la figure!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha regardait autour d'elle d'un air effar&eacute;, et paraissait plus
+agit&eacute;e que de coutume. Apr&egrave;s &laquo;l'&eacute;cossaise&raquo; vint le tour du &laquo;Grossvater&raquo;;
+son p&egrave;re voulut l'emmener, elle le pria de la laisser danser encore, et
+cependant, de quelque c&ocirc;t&eacute; qu'elle se tourn&acirc;t, elle se sentait sous le
+feu des yeux d'Anatole. Au moment o&ugrave; elle entrait dans la chambre de
+toilette des dames pour arranger un volant de sa robe qui venait de se
+d&eacute;coudre, elle fut rejointe par H&eacute;l&egrave;ne, qui lui reparla, en riant, de
+l'amour de son fr&egrave;re. Elles pass&egrave;rent ensemble dans le boudoir &agrave; c&ocirc;t&eacute;,
+Anatole s'y trouvait: sa soeur disparut, et elle se trouva seule avec
+lui.</p>
+
+<p>&laquo;Il m'est impossible, lui dit-il d'une voix attendrie, de vous voir chez
+vous: me condamnerez-vous alors &agrave; ne vous voir jamais? Je vous aime &agrave; la
+folie. Je ne pourrais donc jamais...&raquo; et, l'emp&ecirc;chant d'avancer, il
+pencha sa figure au-dessus de la sienne. Ses yeux brillants et
+passionn&eacute;s plongeaient dans ceux de Natacha, qui ne pouvaient s'en
+d&eacute;tacher: &laquo;Nathalie! murmura-t-il en pressant fortement ses mains dans
+les siennes.... Nathalie!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends rien, je ne puis rien vous dire,&raquo; sembla lui r&eacute;pondre
+le regard &eacute;perdu de Natacha.... Des l&egrave;vres br&ucirc;lantes effleur&egrave;rent les
+siennes..., mais au m&ecirc;me instant il s'arr&ecirc;ta et Natacha se sentit
+d&eacute;livr&eacute;e.... Le frou-frou d'une robe et un bruit de pas venaient de se
+faire entendre &agrave; l'entr&eacute;e du boudoir... c'&eacute;tait H&eacute;l&egrave;ne! Natacha la vit
+s'approcher: interdite et fr&eacute;missante, elle se retourna vers lui comme
+pour lui demander une explication, et alla &agrave; la rencontre de la
+comtesse.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, un seul mot!&raquo; poursuivit Anatole.</p>
+
+<p>Elle ralentit le pas, car elle avait h&acirc;te de lui entendre prononcer ce
+mot, qui &eacute;claircirait leur situation, et qui lui permettrait enfin de
+r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;Nathalie, un mot, un seul!&raquo; r&eacute;p&eacute;tait-il, ne sachant en r&eacute;alit&eacute; ce qu'il
+voulait dire. Sa soeur parut, et ils rentr&egrave;rent tous trois au salon.
+Les Rostow d&eacute;clin&egrave;rent l'invitation au souper, et firent leurs adieux.</p>
+
+<p>Natacha passa une nuit blanche, tourment&eacute;e par le probl&egrave;me qu'elle ne
+parvenait pas &agrave; r&eacute;soudre: lequel des deux aimait-elle? Assur&eacute;ment, elle
+aimait le prince Andr&eacute; et n'avait point oubli&eacute; sa vive affection pour
+lui..., mais elle aimait aussi Anatole, c'&eacute;tait indiscutable: &laquo;Autrement
+cela aurait-il pu avoir lieu? aurais-je r&eacute;pondu l'autre soir par un
+sourire &agrave; son sourire? Si je l'ai fait, c'est que je l'ai aim&eacute; tout de
+suite, &agrave; premi&egrave;re vue.... Cela veut donc dire qu'il est bon, g&eacute;n&eacute;reux et
+beau, et que par cons&eacute;quent je ne pouvais m'emp&ecirc;cher de l'aimer! Qu'y
+faire? J'aime l'un, et j'aime l'autre,&raquo; et elle se r&eacute;p&eacute;tait cela mille
+fois, sans trouver une r&eacute;ponse plausible aux questions qui
+l'&eacute;pouvantaient!</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Le jour ramena les soucis et le remue-m&eacute;nage habituels: on se leva, on
+s'habilla, on bavarda, les couturi&egrave;res et les modistes parurent &agrave; tour
+de r&ocirc;le, Marie Dmitrievna sortit de son appartement et l'on se r&eacute;unit
+enfin pour le d&eacute;jeuner du matin. Natacha, les yeux agrandis par
+l'insomnie, cherchait &agrave; arr&ecirc;ter au vol tout regard indiscret, et faisait
+son possible pour para&icirc;tre telle que d'habitude.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le th&eacute;, Marie Dmitrievna s'installa dans son fauteuil, et appela
+&agrave; elle Natacha et le vieux comte:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, mes amis, tout bien pes&eacute;, voici mon conseil: hier j'ai vu,
+comme vous le savez, le vieux prince Bolkonsky, je lui ai parl&eacute;, et
+croiriez-vous qu'il a &eacute;lev&eacute; la voix... mais il n'est pas facile de me
+fermer la bouche, je lui ai d&eacute;fil&eacute; tout mon chapelet.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-il dit? demanda le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Lui, c'est un fou, il ne veut rien entendre, mais &agrave; quoi bon en
+parler? Cette fillette en est d&eacute;j&agrave; bien assez tourment&eacute;e. Mon conseil
+est donc de terminer au plus vite vos affaires, de retourner &agrave; Otradno&euml;,
+et d'y attendre....</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! s'&eacute;cria Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Si, si! r&eacute;pliqua Marie Dmitrievna. Il faut partir et attendre! Si ton
+fianc&eacute; &eacute;tait ici, une brouille serait in&eacute;vitable, tandis que, seul avec
+le vieux, il parviendra &agrave; le retourner comme un gant, et il ira te
+chercher.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte comprit la sagesse de ce plan, et l'approuva. Si le vieillard
+devenait plus maniable, on pourrait toujours revenir &agrave; Moscou, ou aller
+&agrave; Lissy-Gory; dans le cas contraire, s'il persistait &agrave; refuser son
+consentement, le mariage ne pouvait avoir lieu qu'&agrave; Otradno&euml;.</p>
+
+<p>&laquo;C'est parfaitement juste, et je regrette maintenant, continua-t-il,
+d'avoir men&eacute; Natacha chez eux.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas &agrave; le regretter, il aurait &eacute;t&eacute; difficile de ne pas lui
+donner ce t&eacute;moignage de respect.... Il ne veut pas, c'est son affaire!
+Le trousseau est pr&ecirc;t, pourquoi attendre davantage? Je me charge de vous
+envoyer les objets en retard, je regrette de vous voir partir, mais cela
+vaut mieux: partez, et que Dieu vous garde!&raquo; Puis, tirant de son
+&laquo;ridicule&raquo; une lettre &eacute;crite par la princesse Marie, elle la remit &agrave;
+Natacha:</p>
+
+<p>&laquo;C'est pour toi! La pauvrette s'inqui&egrave;te. Elle craint que tu ne doutes
+de son affection.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, elle ne m'aime pas, dit Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! mais tais-toi donc! s'&eacute;cria Marie Dmitrievna avec
+emportement.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'en rapporte &agrave; personne.... Je le sais, elle ne m'aime pas,
+repartit Natacha en prenant la lettre d'un air irrit&eacute; et d&eacute;cid&eacute;, qui
+frappa Marie Dmitrievna: elle l'examina et fron&ccedil;a les sourcils.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me feras le plaisir, ma tr&egrave;s ch&egrave;re, de ne point me contredire: ce
+que j'ai dit est vrai... va lui r&eacute;pondre.&raquo; Natacha quitta le salon sans
+r&eacute;pliquer.</p>
+
+<p>La princesse Marie lui d&eacute;peignait en quelques lignes tout son chagrin du
+malentendu survenu entre elles, et la suppliait, quels que fussent les
+sentiments de son p&egrave;re, de croire &agrave; l'affection qu'elle portait &agrave; celle
+qu'avait choisie son fr&egrave;re, pour qui elle &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; tout sacrifier:
+&laquo;Ne croyez pas, &eacute;crivait-elle, que mon p&egrave;re soit mal dispos&eacute; envers
+vous; il est vieux et malade, il faut l'excuser; mais il est
+fonci&egrave;rement bon, et il finira par aimer celle qui doit rendre son fils
+heureux.&raquo; Elle terminait sa lettre en la priant de lui indiquer l'heure
+o&ugrave; elles pourraient se voir.</p>
+
+<p>Natacha s'assit et tra&ccedil;a machinalement ces deux mots:</p>
+
+<p>&laquo;Ch&egrave;re princesse...&raquo; Alors elle d&eacute;posa la plume. Comment continuer?
+Qu'avait-elle &agrave; lui dire apr&egrave;s la soir&eacute;e de la veille?... &laquo;Oui, c'est
+fini, tout est chang&eacute; maintenant; il faut lui envoyer un refus... mais
+dois-je le faire?... C'est horrible!...&raquo; Et, pour ne pas s'abandonner
+plus longtemps &agrave; ces effrayantes pens&eacute;es, elle rejoignit Sonia, qui
+&eacute;tait occup&eacute;e &agrave; choisir des dessins de tapisserie. Apr&egrave;s d&icirc;ner, elle
+reprit la lecture de la lettre de la princesse Marie: &laquo;Est-ce vraiment
+fini? se disait-elle, bien fini?... Ce pass&eacute; est-il donc v&eacute;ritablement
+effac&eacute; de mon coeur?&raquo; Elle ne m&eacute;connaissait pas la violence du sentiment
+qu'elle avait &eacute;prouv&eacute; pour le prince Andr&eacute;, mais aujourd'hui elle aimait
+Kouraguine, et son imagination lui repr&eacute;sentait tour &agrave; tour, et le
+bonheur mille fois caress&eacute; dans ses r&ecirc;ves qui devait &ecirc;tre son partage,
+quand elle serait mari&eacute;e &agrave; Bolkonsky, et les moindres incidents de la
+veille, dont le seul souvenir suffisait pour enflammer tout son &ecirc;tre:
+&laquo;Pourquoi ne puis-je aimer les deux &agrave; la fois? se disait-elle avec
+&eacute;garement: alors seulement j'aurais pu &ecirc;tre heureuse; tandis qu'il m'est
+impossible de choisir entre eux? Comment le dirai-je, ou plut&ocirc;t comment
+le cacher au prince Andr&eacute;? Dois-je dire adieu &agrave; jamais &agrave; son amour qui
+a si longtemps fait tout mon bonheur?&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Mademoiselle! murmura la femme de chambre d'un air myst&eacute;rieux. Un petit
+homme m'a remis cela pour vous...&mdash;et elle lui tendit une
+lettre:&mdash;Seulement, au nom du ciel...&raquo; Natacha prit machinalement la
+lettre, la d&eacute;cacheta, la lut, et ne comprit qu'une chose, c'est que la
+lettre &eacute;tait de &laquo;lui&raquo;, de celui qu'elle aimait: &laquo;Oui, je l'aime, se
+dit-elle. S'il en &eacute;tait autrement, garderais-je entre les mains cette
+lettre br&ucirc;lante de passion?&raquo;</p>
+
+<p>Tremblante d'&eacute;motion, elle la d&eacute;vorait des yeux, et d&eacute;couvrait dans
+chaque ligne un &eacute;cho de ses propres sensations.... Cette lettre, faut-il
+l'avouer, avait &eacute;t&eacute; compos&eacute;e par Dologhow: elle commen&ccedil;ait ainsi:</p>
+
+<p>&laquo;Mon sort s'est d&eacute;cid&eacute; hier soir: &ecirc;tre aim&eacute; de vous, ou mourir!... Je
+n'ai pas d'autre issue!...&raquo; Anatole lui disait ensuite que ses parents,
+&agrave; elle, ne consentiraient pas &agrave; lui donner sa main, &agrave; cause de certaines
+raisons secr&egrave;tes, qu'il ne pouvait d&eacute;voiler qu'&agrave; elle seule, mais que,
+si elle l'aimait, il lui suffirait de dire oui, et qu'aucune force
+humaine ne pourrait mettre alors obstacle &agrave; leur bonheur.... L'amour
+triomphe de tout!... Il l'enl&egrave;verait et l'emm&egrave;nerait au bout du monde!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'aime!&raquo; se r&eacute;p&eacute;ta Natacha en relisant pour la vingti&egrave;me fois
+ces phrases br&ucirc;lantes, et en se p&eacute;n&eacute;trant de plus en plus de l'ardeur
+dont elles &eacute;taient empreintes.</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna, qui avait &eacute;t&eacute; invit&eacute;e chez les Arharow, proposa aux
+jeunes filles de l'accompagner; mais Natacha pr&eacute;texta une migraine, et
+se retira chez elle.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>Sonia revint fort tard de chez les Arharow: en entrant chez Natacha,
+elle fut toute surprise de la voir endormie sur le canap&eacute;, toute
+habill&eacute;e. Une lettre d&eacute;cachet&eacute;e &eacute;tait sur la table &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'elle et
+frappa sa vue: elle la prit et la parcourut, en jetant par intervalles
+un regard stup&eacute;fait sur la dormeuse, et en cherchant en vain une
+explication sur ses traits. Son visage &eacute;tait calme et heureux, tandis
+que Sonia, p&acirc;le, tremblante de terreur, et pressant son coeur de ses
+deux mains pour ne pas suffoquer, tombait dans un fauteuil et fondait en
+larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Comment n'ai-je rien vu? se disait-elle; comment cela a-t-il pu aller
+jusque-l&agrave;? N'aime-t-elle donc plus son fianc&eacute;?... Et ce Kouraguine? Mais
+c'est un mis&eacute;rable, il la trompe, c'est &eacute;vident. Que dira Nicolas, ce
+bon et noble Nicolas, lorsqu'il saura tout? C'est donc l&agrave; ce que cachait
+le trouble de sa figure avant-hier, hier et aujourd'hui?... Mais elle ne
+peut l'aimer, c'est impossible. Elle aura d&eacute;cachet&eacute; la lettre sans se
+douter de qui elle lui venait, elle en aura &eacute;t&eacute; offens&eacute;e, bien s&ucirc;r...&raquo;
+Sonia essuya ses larmes, s'approcha de Natacha, l'examina encore une
+fois, et l'appela doucement.</p>
+
+<p>Natacha se r&eacute;veilla en sursaut.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! te voil&agrave; de retour!&raquo; dit-elle, et elle l'embrassa avec effusion;
+mais, remarquant aussit&ocirc;t le trouble de son amie, sa figure trahit
+l'embarras et la d&eacute;fiance: &laquo;Sonia, tu as lu la lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmura Sonia.</p>
+
+<p>&mdash;Sonia, dit-elle avec un sourire plein de bonheur et de joie, je ne
+puis te le cacher plus longtemps! Sonia, Sonia, ma petite &acirc;me, nous nous
+aimons; tu vois, il me l'&eacute;crit.&raquo;</p>
+
+<p>Sonia n'en pouvait croire ses oreilles.</p>
+
+<p>&laquo;Bolkonsky? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Sonia, Sonia, si tu pouvais comprendre combien je suis heureuse....
+Mais tu ne sais pas ce que c'est que l'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Natacha!... et l'autre, est-il donc d&eacute;j&agrave; oubli&eacute;?&raquo; Natacha
+l'&eacute;coutait sans avoir l'air de la comprendre: &laquo;Quoi! tu romps avec le
+prince Andr&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! je disais bien que tu n'y comprenais rien!... &eacute;coute-moi,
+r&eacute;pliqua Natacha avec emportement.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne le croirai jamais, r&eacute;p&eacute;ta Sonia, et j'avoue que je n'y
+comprends rien.... Comment! pendant toute une ann&eacute;e tu aimes un galant
+homme, et puis tout &agrave; coup.... Mais lui, tu ne l'as vu que trois
+fois.... C'est impossible, je ne te crois pas, tu veux te moquer de moi!
+Comment! en trois jours oublier tout?...</p>
+
+<p>&mdash;Trois jours? Mais il me semble qu'il y a cent ans que je l'aime...,
+que je n'ai jamais aim&eacute; que lui. Mets-toi l&agrave;, et &eacute;coute.&raquo; Alors elle
+l'attira &agrave; elle, en l'embrassant de force: &laquo;J'avais souvent entendu
+dire, et toi aussi sans doute, qu'un pareil amour existait, mais je ne
+l'avais pas encore &eacute;prouv&eacute;... il est tout diff&eacute;rent de l'autre! &Agrave; peine
+l'ai-je entrevu, que j'ai devin&eacute; en lui mon ma&icirc;tre, je me suis sentie
+son esclave! il m'a fallu l'aimer! Oui, son esclave! Quoi qu'il
+m'ordonne, je le ferai.... Tu ne comprends pas cela? Ce n'est pas ma
+faute!</p>
+
+<p>&mdash;Mais penses-y donc!... Je ne peux laisser les choses se passer
+ainsi... et cette lettre re&ccedil;ue en cachette? Comment as-tu pu
+l'accepter? poursuivit Sonia, qui ne pouvait parvenir &agrave; dissimuler ni
+sa frayeur ni sa r&eacute;pugnance.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus de volont&eacute;, je te l'ai dit, je l'aime, c'est tout?
+s'&eacute;cria Natacha avec une exaltation croissante, o&ugrave; se m&ecirc;lait cependant
+une certaine crainte.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, j'emp&ecirc;cherai cela, je te le jure, je dirai tout.&raquo;
+Et des larmes jaillirent des yeux de Sonia.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel, ne le fais pas.... Si tu en parles, je ne te connais
+plus.... Tu veux donc mon malheur, tu veux que l'on nous s&eacute;pare!...&raquo;</p>
+
+<p>Sonia eut honte et piti&eacute; de sa terreur: &laquo;Qu'y a-t-il eu entre vous? Que
+t'a-t-il dit? Pourquoi ne vient-il pas ici, chez nous?</p>
+
+<p>&mdash;Sonia, je t'en supplie, dit Natacha sans r&eacute;pondre &agrave; sa question, ne me
+tourmente pas; au nom du ciel, rappelle-toi que personne ne doit se
+m&ecirc;ler de cela, car je me suis confi&eacute;e &agrave; toi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi tous ces myst&egrave;res? Pourquoi ne demande-t-il pas tout
+simplement ta main? Le prince Andr&eacute; t'a laiss&eacute;e enti&egrave;rement libre d'en
+disposer.... As-tu pens&eacute;, as-tu cherch&eacute; &agrave; d&eacute;couvrir quelles sont &laquo;les
+raisons secr&egrave;tes&raquo; de sa conduite?&raquo;</p>
+
+<p>Natacha, stup&eacute;faite, fixa ses regards sur Sonia; cette question se
+pr&eacute;sentait &agrave; elle pour la premi&egrave;re fois, elle ne savait qu'y r&eacute;pondre:</p>
+
+<p>&laquo;Ses raisons secr&egrave;tes? r&eacute;p&eacute;ta-t-elle... il y en a, voil&agrave; tout!&raquo;</p>
+
+<p>Sonia soupira et secoua la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&laquo;Si ses raisons &eacute;taient bonnes...&raquo; dit-elle. Natacha, devinant ce
+qu'elle allait dire, l'interrompit vivement.</p>
+
+<p>&laquo;Sonia, on ne doit pas douter de lui, on ne le doit pas!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il t'aime?</p>
+
+<p>&mdash;S'il m'aime? r&eacute;pliqua Natacha en souriant avec m&eacute;pris &agrave; l'aveuglement
+de son amie. Tu as lu sa lettre, tu l'as lue et tu le demandes?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais si c'est un homme sans honneur?...</p>
+
+<p>&mdash;Lui, sans honneur?... tu ne le connais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est un galant homme, reprit Sonia avec &eacute;nergie, il doit d&eacute;clarer
+ses intentions, ou cesser de te voir; et, si tu ne le lui dis pas, c'est
+moi qui m'en charge: je lui &eacute;crirai et je raconterai tout &agrave; papa!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne puis pas vivre sans lui! s'&eacute;cria Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends ni ta conduite ni tes paroles. Pense &agrave; ton p&egrave;re, &agrave;
+Nicolas!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai besoin de personne, je n'aime personne que lui! Comment
+oses-tu le traiter d'homme sans honneur? Ne sais-tu donc pas que je
+l'aime? Va-t'en, je ne veux pas me brouiller avec toi.... Va-t'en,
+va-t'en, je t'en supplie; tu vois dans quel &eacute;tat tu me mets!...&raquo; Sonia
+sortit pr&eacute;cipitamment de la chambre; les sanglots l'&eacute;touffaient.</p>
+
+<p>Natacha s'approcha de la table, et &eacute;crivit sans h&eacute;sitation &agrave; la
+princesse Marie la r&eacute;ponse que, le matin encore, il lui avait &eacute;t&eacute;
+impossible de composer. Elle lui exposait en deux mots que, le prince
+Andr&eacute; lui ayant laiss&eacute; toute libert&eacute; d'action, elle profitait de sa
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute;; qu'apr&egrave;s y avoir m&ucirc;rement r&eacute;fl&eacute;chi, elle la priait d'oublier
+le pass&eacute;, de lui pardonner ses torts, si elle en avait eu envers elle,
+et lui d&eacute;clarait qu'elle ne serait jamais la femme de son fr&egrave;re. Tout,
+dans cet instant, lui paraissait simple, clair, et d'une ex&eacute;cution
+facile.</p>
+
+<p>Le vendredi suivant fut fix&eacute; pour le d&eacute;part des Rostow, qui retournaient
+&agrave; la campagne, et le mercredi, le comte, accompagn&eacute; d'un acheteur, se
+rendit dans son bien pr&egrave;s de Moscou.</p>
+
+<p>Ce m&ecirc;me jour Sonia et Natacha, invit&eacute;es &agrave; un grand d&icirc;ner chez les
+Karaguine, y furent chaperonn&eacute;es par Marie Dmitrievna. Anatole s'y
+trouvait, et Sonia remarqua que Natacha lui parla d'une fa&ccedil;on
+myst&eacute;rieuse, et que son agitation s'accrut pendant le d&icirc;ner. Natacha, &agrave;
+leur retour, alla au-devant de l'explication attendue par Sonia:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, Sonia,&raquo; commen&ccedil;a-t-elle d'une voix insinuante, comme font les
+enfants quand ils veulent qu'on leur fasse un compliment. Apprends donc
+que nous nous sommes expliqu&eacute;s tout &agrave; l'heure... toi qui disais sur son
+compte tant d'absurdit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Et apr&egrave;s, qu'en est-il r&eacute;sult&eacute;? Je suis bien aise, Natacha, de voir
+que tu n'es pas f&acirc;ch&eacute;e contre moi! Dis-moi la v&eacute;rit&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha se prit &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Sonia, si tu pouvais le conna&icirc;tre comme je le connais, moi! Il m'a
+dit... il m'a demand&eacute; de quel genre &eacute;tait mon engagement avec Bolkonsky,
+et il a &eacute;t&eacute; si heureux d'apprendre qu'il d&eacute;pendait de moi de le rompre!&raquo;</p>
+
+<p>Sonia soupira:</p>
+
+<p>&laquo;Mais, tu n'as pas encore rompu....</p>
+
+<p>&mdash;Et si je l'avais fait, si tout &eacute;tait fini entre Bolkonsky et moi?
+Pourquoi donc as-tu si mauvaise opinion de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas mauvaise opinion de toi; seulement je n'y comprends
+rien....</p>
+
+<p>&mdash;Attends, tu vas tout comprendre, et tu verras quel homme c'est, tu
+verras!&raquo;</p>
+
+<p>Mais Sonia ne se laissait point influencer par la feinte douceur de
+Natacha; elle devenait au contraire plus s&eacute;v&egrave;re et plus s&eacute;rieuse &agrave;
+mesure que son amie y mettait plus de c&acirc;linerie.</p>
+
+<p>&laquo;Natacha, dit-elle, tu m'avais pri&eacute;e de ne plus t'en parler, c'est toi
+qui es revenue sur ce sujet, j'ai donc le droit de te dire que je ne
+crois pas en lui! Pourquoi encore tous ces myst&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;Encore le m&ecirc;me soup&ccedil;on! reprit Natacha.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur pour toi.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi as-tu peur?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que tu ne te perdes, poursuivit Sonia avec fermet&eacute;, quoique
+effray&eacute;e elle-m&ecirc;me de ses paroles. La figure de Natacha prit une
+expression m&eacute;chante.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, oui, je me perdrai, je me perdrai le plus t&ocirc;t possible: cela
+ne vous regarde pas, c'est moi qui en p&acirc;tirai, et pas vous, n'est-ce
+pas...? Laisse-moi, laisse-moi, je te d&eacute;teste, tu es mon ennemie pour
+toujours!&raquo; Et &agrave; ces mots elle quitta la chambre, et &eacute;vita, le lendemain,
+avec soin de voir Sonia et de lui parler. Marchant &agrave; grands pas dans son
+appartement, elle essayait en vain de fixer son attention sur un travail
+quelconque: l'&eacute;motion qui la travaillait int&eacute;rieurement se lisait sur
+ses traits fatigu&eacute;s, et il s'y m&ecirc;lait un sentiment inavou&eacute; de
+culpabilit&eacute;.</p>
+
+<p>Malgr&eacute; tout ce que cette t&acirc;che avait de p&eacute;nible pour elle, Sonia ne la
+quitta pas des yeux tout le temps qu'elle resta aupr&egrave;s d'une des
+fen&ecirc;tres du salon; elle semblait attendre quelqu'un ou quelque chose,
+car elle la vit faire un signe &agrave; un militaire qui passait en tra&icirc;neau,
+et que Sonia supposa devoir &ecirc;tre Anatole.</p>
+
+<p>Elle redoubla de surveillance, et remarqua l'excitation inaccoutum&eacute;e de
+Natacha pendant le d&icirc;ner et la soir&eacute;e; visiblement pr&eacute;occup&eacute;e, elle
+r&eacute;pondait de travers &agrave; tout ce qu'on lui disait, n'achevait pas les
+phrases qu'elle avait commenc&eacute;es, et riait sans raison et &agrave; tout propos.</p>
+
+<p>Sonia aper&ccedil;ut apr&egrave;s le th&eacute; du soir une femme de chambre qui entrait chez
+Natacha d'un air myst&eacute;rieux; revenant sur ses pas, elle appliqua son
+oreille au trou de la serrure, et devina qu'une nouvelle lettre venait
+de lui &ecirc;tre remise; comprenant soudain que Natacha cachait un projet
+inavouable, d&eacute;cid&eacute;e &agrave; l'ex&eacute;cuter peut-&ecirc;tre dans quelques heures, elle
+frappa violemment &agrave; la porte, mais n'obtint aucune r&eacute;ponse: &laquo;Elle va
+fuir avec lui, elle en est capable, se disait-elle avec d&eacute;sespoir. Elle
+&eacute;tait triste aujourd'hui, mais r&eacute;solue, et l'autre jour elle a pleur&eacute; en
+prenant cong&eacute; de son p&egrave;re.... C'est bien cela: elle fuira avec lui, mais
+que dois-je faire?... Le comte est absent!... &Eacute;crire &agrave; Kouraguine, lui
+demander une explication, mais pourquoi me r&eacute;pondrait-il? &Eacute;crire &agrave;
+Pierre, comme l'avait demand&eacute; le prince Andr&eacute; en cas de malheur, mais
+n'a-t-elle pas d&eacute;j&agrave; rompu avec Bolkonsky, car hier soir elle a envoy&eacute; sa
+r&eacute;ponse &agrave; la princesse Marie! Mon Dieu, que faire? Parler &agrave; Marie
+Dmitrievna, dont la confiance en Natacha est si enti&egrave;re, ce serait une
+d&eacute;lation!... Quoi qu'il en soit, c'est &agrave; moi d'agir, se disait-elle en
+poursuivant ces r&eacute;flexions dans le sombre couloir, c'est &agrave; moi de
+prouver ma reconnaissance pour les bienfaits dont ils m'ont combl&eacute;e, et
+mon affection pour Nicolas.... Duss&eacute;-je ne pas bouger de trois nuits, je
+ne dormirai pas, je l'emp&ecirc;cherai de force de sortir, je ne laisserai pas
+le d&eacute;shonneur et la honte entrer dans la famille!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>Anatole demeurait chez Dologhow depuis quelque temps. Le plan de
+l'enl&egrave;vement de Natacha avait &eacute;t&eacute; combin&eacute; par ce dernier, et devait
+s'ex&eacute;cuter le jour m&ecirc;me o&ugrave; Sonia faisait serment de ne pas la perdre de
+vue. Natacha, de son c&ocirc;t&eacute;, avait promis de se trouver &agrave; dix heures du
+soir &agrave; la porte de l'escalier d&eacute;rob&eacute;, afin de rejoindre Kouraguine, qui
+l'y attendrait, pour l'emmener dans une tro&iuml;ka, &agrave; soixante verstes de
+Moscou, au village de Kamenka. L&agrave; un pr&ecirc;tre interdit devait les marier;
+apr&egrave;s cette c&eacute;r&eacute;monie d&eacute;risoire, un second relais de chevaux les
+conduirait plus loin sur la route de Varsovie, o&ugrave; ils esp&eacute;raient prendre
+la poste &agrave; la premi&egrave;re station, et passer ensuite la fronti&egrave;re.</p>
+
+<p>Anatole s'&eacute;tait muni d'un passeport, d'un permis pour la poste et de
+vingt mille roubles, que lui avaient procur&eacute;s Dologhow et sa soeur.</p>
+
+<p>Les deux t&eacute;moins, Gvostikow, ex-clerc de chancellerie, et Makarine,
+hussard en retraite, sans volont&eacute; aucune, mais compl&egrave;tement d&eacute;vou&eacute;s &agrave;
+Kouraguine, prenaient le th&eacute; dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce, pendant que dans le
+grand cabinet voisin, dont les murs &eacute;taient recouverts de haut en bas de
+tapis persans, de peaux d'ours et d'armes de toutes sortes, le ma&icirc;tre du
+logis, v&ecirc;tu d'un &laquo;bechmel<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>&laquo;de voyage, les pieds chauss&eacute;s de bottes
+montantes, assis devant un bureau ouvert, revoyait les factures,
+comptait les assignats align&eacute;s en paquets, et inscrivait des chiffres
+sur une feuille volante:</p>
+
+<p>&laquo;Il faudra bien donner deux mille roubles &agrave; Gvostikow?</p>
+
+<p>&mdash;Donne-les, dit Anatole en rentrant de la pi&egrave;ce du fond, o&ugrave; un valet de
+chambre fran&ccedil;ais emballait leurs effets.</p>
+
+<p>&mdash;Quant &agrave; Makarka (c'&eacute;tait le petit nom donn&eacute; &agrave; Makarine), il est
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, et se jettera au besoin pour toi dans le feu. C'est fini,
+les comptes sont r&eacute;gl&eacute;s... est-ce bien cela? ajouta Dologhow en lui
+tendant la feuille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans doute, c'est bien cela,&raquo; r&eacute;pliqua Anatole, qui ne l'avait
+pas &eacute;cout&eacute;, et dont les yeux souriants regardaient devant lui sans rien
+voir.</p>
+
+<p>Dologhow referma le bureau:</p>
+
+<p>&laquo;Sais-tu... lui dit-il d'un air moqueur, renonce &agrave; tout cela; il en est
+temps encore.</p>
+
+<p>&mdash;Imb&eacute;cile! repartit Anatole, ne dis donc pas de b&ecirc;tises; si tu
+savais..., mais le diable seul sait ce qui en est.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai, n'y pense plus, je te parle s&eacute;rieusement... ce n'est pas une
+plaisanterie que tu entames l&agrave;!</p>
+
+<p>&mdash;Ne vas-tu pas encore me taquiner? Va-t'en au diable!...&mdash;et Anatole
+fron&ccedil;a le sourcil:&mdash;Je n'ai plus le temps d'&eacute;couter tes sornettes.&raquo;</p>
+
+<p>Dologhow le regarda d'un air hautain:</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, je ne plaisante pas... &eacute;coute!&raquo;</p>
+
+<p>Anatole revint sur ses pas en faisant un visible effort pour lui pr&ecirc;ter
+attention, et par &eacute;gard pour son ami, dont il subissait malgr&eacute; lui
+l'influence.</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute-moi, je t'en prie, pour la derni&egrave;re fois. Pourquoi
+plaisanterais-je? T'ai-je mis des b&acirc;tons dans les roues? N'est-ce pas
+moi, au contraire, qui t'ai arrang&eacute; tout cela, qui t'ai d&eacute;nich&eacute; le
+pr&ecirc;tre interdit, qui ai obtenu le passeport, qui ai trouv&eacute; de l'argent?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je t'en remercie; crois-tu donc que je ne t'en sois pas
+reconnaissant?&raquo; Et il embrassa Dologhow.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai aid&eacute;, mais je te dois la v&eacute;rit&eacute;: l'entreprise est dangereuse,
+et, en y r&eacute;fl&eacute;chissant bien, elle est absurde! Tu l'enl&egrave;veras? &agrave;
+merveille. Apr&egrave;s? Le secret transpirera, on apprendra que tu es mari&eacute;,
+et tu seras poursuivi au criminel!</p>
+
+<p>&mdash;Folies, folies que tout cela, je te l'avais pourtant bien expliqu&eacute;,&raquo;
+reprit Anatole, et avec cette complaisance que les intelligences born&eacute;es
+mettent &agrave; revenir sur leurs arguments, il lui r&eacute;p&eacute;ta pour la centi&egrave;me
+fois toutes les raisons qu'il lui avait d&eacute;j&agrave; d&eacute;bit&eacute;es: &laquo;Ne t'ai-je pas
+dit: premi&egrave;rement, que si le mariage est ill&eacute;gal, ce n'est pas moi qui
+en r&eacute;pondrai; et secondement, que s'il est l&eacute;gal, c'est bien
+indiff&eacute;rent, puisque personne &agrave; l'&eacute;tranger n'en saura rien.... N'est-ce
+pas cela? Et maintenant, plus un mot l&agrave;-dessus!</p>
+
+<p>&mdash;Crois-moi, renonces-y! Tu t'engageras et....</p>
+
+<p>&mdash;Au diable! s'&eacute;cria Anatole en se prenant la t&ecirc;te &agrave; deux mains. Vois
+un peu comme il bat!&raquo; Et, saisissant la main de son ami, il l'appliqua
+sur son coeur: &laquo;Ah! quel pied, mon cher, quel regard!... Une vraie
+d&eacute;esse!&raquo;</p>
+
+<p>Les yeux effront&eacute;s et brillants de Dologhow le regardaient avec ironie:</p>
+
+<p>&laquo;Et lorsque l'argent sera &eacute;puis&eacute;, alors....</p>
+
+<p>&mdash;Alors, r&eacute;p&eacute;ta Anatole l&eacute;g&egrave;rement interdit par cette perspective
+inattendue. Eh bien! alors, je n'en sais rien.... Mais assez caus&eacute;! Il
+est l'heure!&raquo; ajouta-t-il en tirant sa montre, et il passa dans la pi&egrave;ce
+voisine. &laquo;En aurez-vous bient&ocirc;t fini?&raquo; dit-il en s'adressant avec col&egrave;re
+aux domestiques.</p>
+
+<p>Dologhow serra l'argent, appela un valet de chambre, lui ordonna de
+servir n'importe quoi avant le d&eacute;part, et alla ensuite rejoindre
+Makarine et Gvostikow, en laissant l&agrave; Anatole, qui, &eacute;tendu sur le divan
+de son cabinet, souriait amoureusement dans le vague et murmurait des
+paroles sans suite.</p>
+
+<p>&laquo;Viens donc prendre quelque chose! lui cria-t-il de loin.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai besoin de rien, r&eacute;pondit Anatole.</p>
+
+<p>&mdash;Viens, Balaga est arriv&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Anatole se leva et entra dans la salle &agrave; manger. Balaga &eacute;tait un cocher
+de tro&iuml;ka, tr&egrave;s r&eacute;put&eacute; dans son m&eacute;tier, et qui leur avait constamment
+fourni des chevaux. Depuis six ans qu'il connaissait les deux amis, que
+de fois ne l'avait-il pas men&eacute; au petit jour de Tver &agrave; Moscou et ramen&eacute;
+de Moscou &agrave; Tver la nuit suivante, lorsque Anatole y &eacute;tait en garnison!
+Que de fois ne les avait-il pas conduits en nombreuse compagnie de
+boh&eacute;miennes et de petites dames! Combien n'avait-il pas crev&eacute; &agrave; leur
+service de chevaux de prix, et &eacute;cras&eacute; de passants et d'izvotchiks? Ses
+ma&icirc;tres, comme il les appelait, le d&eacute;livraient toujours des griffes de
+la police; parfois, il est vrai, ils le rossaient, et ils l'oubliaient
+des nuits enti&egrave;res &agrave; la porte pendant leurs orgies; mais, en revanche,
+parfois aussi ils lui versaient &agrave; flots du champagne et du mad&egrave;re, son
+vin favori. Il &eacute;tait dans leurs secrets et connaissait sur leur compte
+bien des histoires qui eussent valu la Sib&eacute;rie &agrave; tout autre qu'eux....
+Aussi, que de milliers de roubles lui avaient pass&eacute; par les mains? Il
+les aimait &agrave; sa fa&ccedil;on; il aimait surtout avec fr&eacute;n&eacute;sie cette course
+vertigineuse de dix-huit verstes &agrave; l'heure. Il aimait &agrave; culbuter les
+izvotchiks, &agrave; acculer les pi&eacute;tons dans le foss&eacute;, &agrave; lancer un coup de
+fouet en passant &agrave; un paysan qui se rejetait de c&ocirc;t&eacute; plus mort que vif,
+&agrave; parcourir avec une vitesse extravagante les rues enchev&ecirc;tr&eacute;es de
+Moscou, et enfin &agrave; s'entendre talonner par les cris sauvages de leurs
+voix enrou&eacute;es et avin&eacute;es: &laquo;Oui, se disait-il avec orgueil, ce sont l&agrave; de
+v&eacute;ritables seigneurs!&raquo;</p>
+
+<p>Anatole et Dologhow, de leur c&ocirc;t&eacute;, faisaient grand cas de son talent de
+cocher, et ils l'aimaient par conformit&eacute; de go&ucirc;ts. Balaga marchandait
+toujours avec tout le monde, prenait vingt-cinq roubles pour une
+promenade de deux heures, ne daignait que rarement conduire lui-m&ecirc;me, et
+se faisait le plus souvent remplacer par ses aides. Mais avec ses
+&laquo;ma&icirc;tres&raquo; il y allait de sa personne, et sans fixer de prix. Seulement,
+lorsqu'il apprenait par le valet de chambre que l'argent affluait &agrave; la
+maison, il venait chez eux plusieurs fois par mois le matin, et, apr&egrave;s
+les avoir salu&eacute;s jusqu'&agrave; terre, les suppliait de le tirer d'embarras en
+lui avan&ccedil;ant un ou deux milliers de roubles, jusqu'&agrave; ce qu'un beau jour
+on e&ucirc;t fait droit &agrave; sa requ&ecirc;te.</p>
+
+<p>Il avait vingt-sept ans: de petite taille, les cheveux roux, la figure
+rouge, le cou gros, le nez camus, des yeux brillants, une barbiche au
+menton, il portait un caftan en drap gros-bleu tr&egrave;s fin, doubl&eacute; de soie,
+et par-dessus, un v&ecirc;tement fourr&eacute;.</p>
+
+<p>Il se signa en entrant, le visage tourn&eacute; vers l'angle de droite, il
+tendit ensuite &agrave; Dologhow sa main h&acirc;l&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Salut &agrave; F&eacute;dor Ivanovitch, lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon ami.</p>
+
+<p>&mdash;Salut &agrave; Votre Excellence, ajouta-t-il en s'adressant &agrave; Anatole et en
+lui tendant aussi la main.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, Balaga, m'aimes-tu?... Je te le demande?&mdash;dit ce dernier en
+lui tapant sur l'&eacute;paule.&mdash;Eh bien, prouve-le-moi aujourd'hui!... Avec
+quels chevaux es-tu venu, dis?...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait ce que vous m'avez ordonn&eacute;: j'ai attel&eacute; les v&ocirc;tres, les
+furieux!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, et tu n'h&eacute;siterais pas &agrave; les crever, pourvu qu'ils
+franchissent la distance en trois heures?</p>
+
+<p>&mdash;Mais si je les cr&egrave;ve, comment marcherons-nous? r&eacute;pondit Balaga en
+souriant de son mot.</p>
+
+<p>&mdash;Je te casserai la m&acirc;choire, tu entends... pas de plaisanteries!
+s'&eacute;cria Anatole en roulant de gros yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas plaisanter? On dirait vraiment que je suis homme &agrave; me
+m&eacute;nager pour &laquo;mes ma&icirc;tres&raquo;... On les lancera &agrave; fond de train, voil&agrave;
+tout!</p>
+
+<p>&mdash;Vrai? dit Anatole, alors assieds-toi!</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi donc, r&eacute;p&eacute;ta Dologhow.</p>
+
+<p>&mdash;Je resterai debout, F&eacute;dor Ivanovitch.</p>
+
+<p>&mdash;Assieds-toi, et pas de b&ecirc;tises,&raquo; reprit Anatole en lui versant un
+grand verre de mad&egrave;re. Les yeux de Balaga brill&egrave;rent &agrave; la vue de son vin
+bien-aim&eacute;. Apr&egrave;s l'avoir d'abord refus&eacute; par politesse, il finit par
+l'avaler d'un seul coup et s'essuya la bouche avec le mouchoir de soie
+rouge chiffonn&eacute; qu'il portait toujours dans le fond de son bonnet
+fourr&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quand partons-nous, Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Mais...,&mdash;Anatole regarda &agrave; sa montre&mdash;tout &agrave; l'heure! Fais
+attention, Balaga, au moins pas de retard!</p>
+
+<p>&mdash;Tout d&eacute;pendra du d&eacute;part, petit p&egrave;re; s'il se fait heureusement,
+alors.... Ne vous ai-je pas men&eacute; une fois, en sept heures, de Tver ici?
+Tu ne l'as pas oubli&eacute;, Excellence?</p>
+
+<p>&mdash;Figure-toi, dit Anatole en se souvenant avec bonheur de cette course,
+et en se tournant vers Makarine, qui le regardait avec une tendre
+v&eacute;n&eacute;ration.... Figure-toi qu'il m'a men&eacute;, un jour de No&euml;l, de Tver ici
+avec une telle vitesse, que la respiration nous manquait... nous ne
+courions pas, je te le jure, nous volions... et ne voil&agrave;-t-il pas que
+nous tombons sur une file de chariots et que nous sautons par-dessus les
+deux derniers!</p>
+
+<p>&mdash;Mais aussi quels chevaux! J'avais attel&eacute; ensemble deux jeunes
+timoniers avec l'alezan clair, et, ma parole, F&eacute;dor Ivanovitch,
+poursuivit Balaga, ces fous furieux ont vol&eacute; pendant soixante verstes &agrave;
+travers les airs. Pas moyen de les retenir, mes doigts se raidissaient
+de froid.... Je jette les r&ecirc;nes.... Tiens-toi bien, Excellence, que je
+crie, et je culbute dans le tra&icirc;neau!... Il n'y avait plus qu'&agrave; les
+laisser faire et &agrave; nous cramponner de notre mieux..., et nous vol&acirc;mes
+ainsi trois heures durant. Le cheval de vol&eacute;e de gauche seul en est
+crev&eacute;!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Anatole sortit un moment, et revint bient&ocirc;t, v&ecirc;tu d'une petite pelisse
+retenue &agrave; la taille par une ceinture en cuir avec des ornements en
+argent, et coiff&eacute; d'un bonnet garni de zibeline, pos&eacute; de c&ocirc;t&eacute; d'un air
+cr&acirc;ne, qui seyait &agrave; merveille &agrave; sa belle figure. Il se regarda dans la
+glace, se retourna et saisit un verre rempli de vin:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, mon cher Dologhow! adieu, et merci pour tout ce que tu as
+fait; adieu, vous aussi, mes chers compagnons de jeunesse, adieu!&raquo;</p>
+
+<p>Anatole savait fort bien qu'ils se disposaient tous &agrave; l'accompagner,
+mais il tenait &agrave; rendre cette sc&egrave;ne attendrissante et solennelle. Il
+parlait haut, lentement, la poitrine tendue avant, et se balan&ccedil;ait sur
+une jambe:</p>
+
+<p>&laquo;Prenez des verres, toi aussi, Balaga.... Oui, compagnons de ma
+jeunesse, nous avons v&eacute;cu, nous nous sommes amus&eacute;s, nous avons fait des
+folies ensemble; et maintenant, quand nous reverrons-nous? Je vais &agrave;
+l'&eacute;tranger. Adieu, mes enfants... &Agrave; votre sant&eacute;, hourra!...&raquo; Et, avalant
+d'un trait le contenu de son verre, il le jeta &agrave; terre, o&ugrave; il se brisa
+en mille morceaux.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; votre sant&eacute;!&raquo; dit Balaga en vidant le sien &agrave; son tour et en essuyant
+sa barbiche avec son mouchoir.</p>
+
+<p>Makarine, les larmes aux yeux, embrassait Anatole:</p>
+
+<p>&laquo;Ah! prince, quel chagrin de nous s&eacute;parer, murmurait-il, quel chagrin!</p>
+
+<p>&mdash;En route, en route! s'&eacute;cria Anatole.... Un moment! ajouta-t-il en
+voyant Balaga se diriger vers la sortie: fermez bien les portes, et
+asseyons-nous<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.&raquo; On les ferma et l'on s'assit.... &laquo;Voil&agrave; qui est
+fait, et maintenant, mes enfants, en route!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-il en se levant.</p>
+
+<p>Joseph, le domestique, lui pr&eacute;senta sa sacoche et son sabre, et tous
+pass&egrave;rent dans le vestibule.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est la pelisse? demanda Dologhow. H&eacute;, Ignatka! va demander &agrave; Matrena
+Matf&eacute;&iuml;evna la pelisse de zibeline; entre nous, je crains qu'elle ne
+l'emporte, ajouta-t-il plus bas.... Tu verras, elle va accourir plus
+morte que vive sans rien mettre sur ses &eacute;paules, et, si tu t'attardes,
+il y aura des pleurs, papa et maman feront leur apparition...: aussi,
+prends bien vite la fourrure et fais-la mettre dans le tra&icirc;neau.&raquo;</p>
+
+<p>Le domestique revint avec une pelisse doubl&eacute;e de renard ordinaire.</p>
+
+<p>&laquo;Imb&eacute;cile! je t'ai dit celle de zibeline! H&eacute;, Matr&euml;chka,&raquo; s'&eacute;cria-t-il
+avec tant de force, que sa voix retentit jusqu'au fond de l'appartement.</p>
+
+<p>Une jolie boh&eacute;mienne, maigre et p&acirc;le, avec des yeux d'un noir de jais,
+des cheveux boucl&eacute;s &agrave; reflets aile de corbeau, envelopp&eacute;e d'un ch&acirc;le
+rouge, se pr&eacute;cipita dans l'antichambre en apportant la fourrure de
+zibeline.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, quoi! la voici, prenez-la, je ne la regrette pas,&raquo; dit-elle
+d'un ton plaintif, en contradiction avec ses paroles; elle &eacute;tait
+intimid&eacute;e &agrave; la vue de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Dologhow lui jeta sur les &eacute;paules la pelisse de renard et l'en
+enveloppa:</p>
+
+<p>&laquo;Comme cela d'abord, dit-il en relevant le collet, et comme cela
+ensuite, ajouta-t-il en le faisant retomber sur sa t&ecirc;te, de fa&ccedil;on &agrave; ne
+laisser qu'un peu de sa figure &agrave; d&eacute;couvert... et enfin comme cela!...&raquo;
+Et il poussa vers elle Anatole, qui lui appliqua un baiser sur les
+l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, Matr&euml;chka, c'est fini de mes folies ici! ma petite colombe,
+adieu, et souhaite-moi bonne chance!</p>
+
+<p>&mdash;Que le bon Dieu vous donne du bonheur, beaucoup de bonheur,&raquo;
+r&eacute;pondit-elle avec son accent boh&eacute;mien.</p>
+
+<p>Deux tro&iuml;kas, tenues par deux jeunes cochers, stationnaient devant la
+maison: Balaga monta dans le premier tra&icirc;neau, leva haut les bras, et se
+mit, sans se h&acirc;ter, &agrave; rassembler les r&ecirc;nes. Anatole et Dologhow
+s'assirent derri&egrave;re lui. Makarine, Gvostikow et le domestique prirent
+place dans le second.</p>
+
+<p>&laquo;Est-ce pr&ecirc;t? demanda Balaga.... Laissez aller!&raquo; cria-t-il en enroulant
+les r&ecirc;nes autour de sa main, et les tro&iuml;kas partirent, en les emportant
+&agrave; fond de train le long du boulevard Nikitski.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;, gare, gare!&raquo; criaient les cochers &agrave; pleins poumons. Sur la place
+Arbatska&iuml;a, une des tro&iuml;kas accrocha une voiture: il y eut un craquement
+suivi d'un cri, mais elle continua sa course effr&eacute;n&eacute;e, jusqu'au moment
+o&ugrave; Balaga, d'un vigoureux coup de poignet, arr&ecirc;ta tout court les
+chevaux, au carrefour des Vieilles-&Eacute;curies.</p>
+
+<p>Anatole et Dologhow mirent pied &agrave; terre sur le trottoir et
+s'approch&egrave;rent d'une grande porte coch&egrave;re. Ce dernier siffla, on lui
+r&eacute;pondit, et une fille de service accourut &agrave; sa rencontre.</p>
+
+<p>&laquo;Entrez par ici, dans la cour, autrement on vous verra; elle va venir!&raquo;
+lui dit-elle. Dologhow s'arr&ecirc;ta devant la porte coch&egrave;re, pendant
+qu'Anatole, suivant la fille, tournait l'angle de la maison; il venait
+de franchir les quelques marches du perron, lorsque le grand laquais de
+Marie Dmitrievna se dressa tout &agrave; coup devant lui.</p>
+
+<p>&laquo;Ma ma&icirc;tresse vous attend, lui dit-il de sa voix de basse.</p>
+
+<p>&mdash;Qui? ta ma&icirc;tresse?... Que me veux-tu? murmura Anatole haletant.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, elle m'a donn&eacute; l'ordre de vous amener pr&egrave;s d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Kouraguine, filons!... nous sommes trahis!&raquo; lui cria Dologhow, qui
+luttait corps &agrave; corps avec le dvornik, pendant que celui-ci s'effor&ccedil;ait
+de fermer la petite porte. Se d&eacute;gageant enfin de son &eacute;treinte, et
+saisissant le bras d'Anatole, qui revenait &agrave; lui en courant, il
+l'entra&icirc;na au dehors, et s'&eacute;lan&ccedil;a avec lui dans la direction de leurs
+tra&icirc;neaux.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Marie Dmitrievna avait surpris dans le corridor la pauvre Sonia tout en
+larmes, l'avait confess&eacute;e, et &eacute;tait all&eacute;e aussit&ocirc;t trouver Natacha en
+tenant &agrave; la main la r&eacute;ponse qu'elle avait adress&eacute;e &agrave; Anatole, et qu'elle
+venait d'intercepter:</p>
+
+<p>&laquo;Vilaine cr&eacute;ature!... cr&eacute;ature sans vergogne! pas un mot, je ne veux
+rien entendre!...&raquo; Et, repoussant Natacha, qui suivait d'un oeil sec
+tous ses mouvements, elle prit la clef et l'enferma &agrave; double tour.
+Appelant ensuite le dvornik, elle lui ordonna de laisser entrer dans la
+cour les personnes qui se pr&eacute;senteraient dans la soir&eacute;e, de fermer
+derri&egrave;re elles les issues, et de les lui amener au salon.</p>
+
+<p>Lorsque Gavrilo vint lui annoncer qu'ils s'&eacute;taient enfuis, elle se leva,
+les sourcils fronc&eacute;s, et se mit &agrave; arpenter la chambre, les mains
+crois&eacute;es derri&egrave;re le dos, et r&eacute;fl&eacute;chissant &agrave; ce qui lui restait &agrave; faire.
+Vers minuit, tirant la clef de sa poche, elle retourna aupr&egrave;s de
+Natacha; Sonia sanglotait &agrave; la m&ecirc;me place:</p>
+
+<p>&laquo;Marie Dmitrievna, de gr&acirc;ce, laissez-moi entrer chez elle!&raquo;</p>
+
+<p>Mais Marie Dmitrievna ouvrit la porte sans lui r&eacute;pondre et entra d'un
+pas r&eacute;solu.</p>
+
+<p>Sonia la suivit.</p>
+
+<p>&laquo;C'est laid, c'est mal, se conduire ainsi sous mon toit, mais j'aurai
+piti&eacute; de son p&egrave;re, et je ne dirai rien,&raquo; se disait-elle en s'approchant
+de Natacha, qui &eacute;tait couch&eacute;e sur le canap&eacute;, comme elle l'avait laiss&eacute;e.
+Natacha ne se retourna pas: ses sanglots &eacute;touff&eacute;s trahissaient seuls
+l'&eacute;motion qui secouait tout son &ecirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;C'est bien, c'est joli! dit Marie Dmitrievna, donner des rendez-vous &agrave;
+son amant dans ma maison!... Tu t'es couverte de honte comme la derni&egrave;re
+des filles, et si je m'&eacute;coutais..., mais je veux m&eacute;nager ton p&egrave;re, je ne
+lui en dirai pas un mot! Heureusement pour lui qu'il s'est enfui, mais
+je saurai le d&eacute;couvrir! ajouta-t-elle d'une voix dure... tu
+m'entends?...&raquo; Et, s'asseyant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de Natacha, elle passa sa large
+main sous la t&ecirc;te de la jeune fille, et la for&ccedil;a &agrave; se retourner de son
+c&ocirc;t&eacute;. Sonia et Marie Dmitrievna furent saisies &agrave; la vue de son visage:
+ses yeux &eacute;taient secs et brillants, ses l&egrave;vres serr&eacute;es, ses joues
+creuses.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez-moi, tout m'est &eacute;gal, je mourrai!...&raquo; Et, se d&eacute;gageant avec une
+violence sauvage, elle reprit sa premi&egrave;re position.</p>
+
+<p>&laquo;Nathalie, poursuivit Marie Dmitrievna, je te veux du bien; reste
+couch&eacute;e, reste ainsi, si cela te pla&icirc;t: je ne te toucherai pas, mais
+&eacute;coute...: je ne te redirai pas &agrave; quel point je te trouve coupable, tu
+le sais, mais que dirai-je &agrave; ton p&egrave;re, qui sera ici demain?&raquo;</p>
+
+<p>Natacha ne r&eacute;pondit que par un sanglot.</p>
+
+<p>&laquo;Il l'apprendra, bien s&ucirc;r, ainsi que ton fr&egrave;re et ton fianc&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai plus de fianc&eacute;, je l'ai refus&eacute;! s'&eacute;cria Natacha avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Peu importe! reprit Marie Dmitrievna. Que diront-ils, eux? Je connais
+ton p&egrave;re... il est capable de le provoquer! Et alors qu'arrivera-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, laissez-moi! Pourquoi avez-vous tout d&eacute;rang&eacute;, pourquoi?
+Qui vous en avait pri&eacute;e?&raquo; Et Natacha, &eacute;levant la voix, se souleva en
+jetant un regard farouche &agrave; Marie Dmitrievna.</p>
+
+<p>&laquo;Mais o&ugrave; donc en voulais-tu venir? r&eacute;pliqua celle-ci, qui ne se
+contenait plus.... T'enfermait-on &agrave; triple tour? Qui l'emp&ecirc;chait, lui,
+de te voir chez moi? Pourquoi t'enlever comme une boh&eacute;mienne? Tu crois
+donc qu'on ne t'aurait pas rattrap&eacute;e?... Quant &agrave; lui, c'est un vaurien,
+un sc&eacute;l&eacute;rat!</p>
+
+<p>&mdash;Il vaut mieux que vous tous! Si vous ne m'aviez pas emp&ecirc;ch&eacute;e.... Mon
+Dieu, mon Dieu, pourquoi tout cela? Allez-vous-en, allez-vous-en!&raquo; Et
+elle pleurait avec ce d&eacute;sespoir sans bornes auquel s'abandonnent ceux
+qui sentent qu'ils sont eux-m&ecirc;mes la cause de leur malheur.</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna essaya de la calmer, mais Natacha, se redressant tout &agrave;
+coup et retombant sur le canap&eacute;, s'&eacute;cria: &laquo;Sortez, sortez, vous me
+m&eacute;prisez, vous me d&eacute;testez!&raquo;</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna tint bon, et continua &agrave; la sermonner et &agrave; lui r&eacute;p&eacute;ter
+combien il &eacute;tait urgent de cacher ce d&eacute;plorable scandale &agrave; son p&egrave;re, et
+que personne n'en saurait rien si elle consentait &agrave; ne pas se trahir.
+Natacha ne disait mot, ses larmes cess&egrave;rent, et le frisson et le
+tremblement de la fi&egrave;vre s'empar&egrave;rent d'elle. Marie Dmitrievna lui
+glissa un oreiller sous la t&ecirc;te, la couvrit de deux couvertures bien
+chaudes, et la quitta, persuad&eacute;e qu'elle finirait par s'endormir. Mais
+le sommeil ne lui vint pas: ses yeux rest&egrave;rent grands ouverts et fixes,
+son visage conserva une p&acirc;leur mate, elle ne versa plus une larme, et
+Sonia, qui s'approcha d'elle &agrave; plusieurs reprises pendant cette longue
+nuit, ne put en tirer un seul mot.</p>
+
+<p>Le comte revint le lendemain pour l'heure du d&eacute;jeuner. Il &eacute;tait de tr&egrave;s
+belle humeur: sa vente ayant &eacute;t&eacute; heureusement termin&eacute;e, rien ne le
+retenait plus &agrave; Moscou, et il avait h&acirc;te d'aller retrouver la comtesse,
+qui lui manquait. Marie Dmitrievna lui annon&ccedil;a que, sa fille s'&eacute;tant
+trouv&eacute;e s&eacute;rieusement malade la veille, elle avait fait venir un m&eacute;decin,
+et que d'ailleurs elle allait maintenant beaucoup mieux. Natacha gardait
+la chambre: assise &agrave; la crois&eacute;e, les l&egrave;vres serr&eacute;es, les yeux secs et
+fi&eacute;vreux, elle suivait des yeux, avec une curiosit&eacute; inqui&egrave;te, les
+voitures et les pi&eacute;tons, et se retournait vivement chaque fois quelqu'un
+entrait chez elle. Elle attendait &eacute;videmment des nouvelles d'Anatole,
+elle esp&eacute;rait le voir arriver ou en recevoir un mot!</p>
+
+<p>Le bruit des pas de son p&egrave;re la fit tressaillir, mais, &agrave; sa vue,
+l'expression de sa figure, un moment &eacute;mue, redevint froide et irrit&eacute;e:
+elle ne se leva m&ecirc;me pas.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'as-tu, mon ange, tu es malade? lui dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&raquo; r&eacute;pondit-elle apr&egrave;s quelques instants de silence. Ses questions
+furent pleines de sollicitude, et il lui demanda si son abattement
+n'avait pas pour cause quelque p&eacute;nible diff&eacute;rend survenu entre elle et
+son fianc&eacute;: elle le rassura, et le pria de ne pas s'en pr&eacute;occuper. Marie
+Dmitrievna lui confirma ces assurances. Cependant le comte ne fut dupe,
+ni de la pr&eacute;tendue maladie de sa fille, ni du changement qui s'&eacute;tait
+op&eacute;r&eacute; en elle, ni du trouble des visages de Marie Dmitrievna et de
+Sonia: il devina qu'un grave &eacute;v&eacute;nement avait d&ucirc; se passer en son
+absence, mais la crainte d'apprendre qu'il n'&eacute;tait pas &agrave; l'honneur de sa
+fille, et de compromettre son insouciante gaiet&eacute;, l'emp&ecirc;cha de
+questionner; il se rassura, se persuada qu'il n'y avait l&agrave; rien
+d'important, et se borna &agrave; regretter qu'une raison de sant&eacute; retard&acirc;t de
+quelques jours leur d&eacute;part pour la campagne.</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>Pierre, depuis l'arriv&eacute;e de sa femme &agrave; Moscou, projetait de s'en
+absenter afin de ne pas rester plus longtemps sous le m&ecirc;me toit qu'elle;
+la vive impression que Natacha avait produite sur lui, dans ces derniers
+temps, contribua &eacute;galement &agrave; pr&eacute;cipiter l'ex&eacute;cution de son projet. Il
+alla &agrave; Tver rendre visite &agrave; la veuve de Bazd&eacute;&iuml;ew, qui lui avait promis
+de lui donner certains m&eacute;moires du d&eacute;funt.</p>
+
+<p>On lui remit &agrave; son retour une lettre de Marie Dmitrievna, qui l'invitait
+&agrave; passer chez elle au plus t&ocirc;t pour se concerter sur un sujet des plus
+graves qui concernait Bolkonsky et Natacha. Pierre avait &eacute;vit&eacute; depuis
+quelque temps de se trouver avec Natacha, vers laquelle il se sentait
+entra&icirc;n&eacute; par un sentiment plus violent que ne le comportait sa double
+qualit&eacute; d'homme mari&eacute; et d'ami de son fianc&eacute;; mais, en d&eacute;pit de ses
+r&eacute;solutions, il plaisait, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, au hasard de les r&eacute;unir:
+&laquo;Que s'est-il donc pass&eacute;? Qu'ai-je &agrave; y voir? pensait-il en s'habillant.
+Pourvu qu'Andr&eacute; arrive et que le mariage se fasse!&raquo;</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; il traversait un des boulevards, quelqu'un l'interpella:</p>
+
+<p>&laquo;Pierre! Depuis quand es-tu donc de retour?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre se retourna. Une paire de magnifiques trotteurs gris, attel&eacute;s &agrave;
+un tra&icirc;neau de ma&icirc;tre, emportaient dans une direction contraire, au
+milieu d'un nuage de neige, Anatole et son &eacute;ternel compagnon Makarine.
+Le premier, dont le visage frais et color&eacute; &eacute;tait &agrave; moiti&eacute; cach&eacute; par son
+collet de castor, se tenait droit et cambr&eacute; dans la pose classique des
+&eacute;l&eacute;gants, et son tricorne &agrave; panache blanc, mis de c&ocirc;t&eacute; sur sa t&ecirc;te
+l&eacute;g&egrave;rement inclin&eacute;e en avant, laissait &agrave; d&eacute;couvert ses cheveux fris&eacute;s et
+pommad&eacute;s, que la fine poussi&egrave;re de la neige couvrait d'un reflet
+d'argent.</p>
+
+<p>&laquo;Dieu me pardonne, voil&agrave; le vrai sage, se dit Pierre: il ne voit rien au
+del&agrave; du plaisir pr&eacute;sent; rien ne l'inqui&egrave;te, aussi est-il toujours gai
+et dispos! Que ne donnerais-je pour &ecirc;tre comme lui?&raquo;</p>
+
+<p>Le laquais de Marie Dmitrievna lui annon&ccedil;a, en l'aidant &agrave; se d&eacute;barrasser
+de sa pelisse, que sa ma&icirc;tresse l'attendait dans sa chambre &agrave; coucher.</p>
+
+<p>En arrivant dans la salle, il aper&ccedil;ut Natacha assise pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre.
+Une expression de duret&eacute; inusit&eacute;e &eacute;tait r&eacute;pandue sur ses traits p&acirc;les et
+d&eacute;faits. Quand elle le vit entrer, elle se leva en fron&ccedil;ant les
+sourcils, et sortit sans se d&eacute;partir de sa r&eacute;serve.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il demanda Pierre en entrant chez Marie Dmitrievna.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il se passe de jolies choses! lui r&eacute;pondit-elle. Voil&agrave;
+cinquante-huit ans que je suis de ce monde et je n'avais pas encore vu
+pareille honte!&raquo; Apr&egrave;s avoir fait promettre &agrave; Pierre de garder le
+secret, elle lui raconta que Natacha avait rendu sa parole &agrave; son fianc&eacute;
+sans en pr&eacute;venir ses parents, qu'une folle passion pour Kouraguine en
+&eacute;tait la cause, que sa femme y avait donn&eacute; les mains et s'&eacute;tait plue &agrave;
+faciliter leurs entrevues, et qu'enfin, perdant la t&ecirc;te, Natacha,
+pendant l'absence du vieux comte, avait consenti &agrave; fuir avec Anatole,
+afin de se marier clandestinement avec lui.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre &eacute;coutait bouche b&eacute;ante, et n'en croyait pas ses oreilles! Comment
+&eacute;tait-il possible que Natacha, cette charmante enfant si passionn&eacute;ment
+aim&eacute;e de Bolkonsky, se f&ucirc;t &eacute;prise d'un imb&eacute;cile comme cet Anatole, que
+lui, Pierre, savait &ecirc;tre mari&eacute;, et cela au point de rompre avec son
+fianc&eacute; et de se laisser enlever! Il ne pouvait ni le comprendre ni
+l'admettre.</p>
+
+<p>La sympathique figure de Natacha ne s'alliait pas dans son esprit avec
+autant d'abjection, de cruaut&eacute; et de sottise: &laquo;Elles sont toutes les
+m&ecirc;mes, se dit-il en pensant &agrave; sa femme; je ne suis donc pas le seul qui
+se soit attach&eacute; &agrave; une vilaine cr&eacute;ature!...&raquo; Et son coeur saignait pour
+son ami: &laquo;Quel coup, grand Dieu, port&eacute; &agrave; son orgueil!&raquo; Plus il le
+plaignait, plus il sentait grandir en lui son m&eacute;pris et son aversion
+pour Natacha, qui tout &agrave; l'heure avait pass&eacute; devant lui en se drapant
+dans une dignit&eacute; glaciale.... Il ne se doutait pas, h&eacute;las! que, sous ce
+masque de froideur hautaine, l'&acirc;me de la malheureuse enfant d&eacute;bordait de
+d&eacute;sespoir, de honte et d'humiliation!</p>
+
+<p>&laquo;L'&eacute;pouser?... mais c'est impossible, il est mari&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Mari&eacute;! s'&eacute;cria Marie Dmitrievna. De mieux en mieux!... Mis&eacute;rable!
+sc&eacute;l&eacute;rat! Elle qui l'attend, qui l'esp&egrave;re!... Cette fois du moins elle
+ne l'attendra plus, je me charge de tout lui dire!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre la mit au courant de tous les d&eacute;tails de cette myst&eacute;rieuse
+histoire, et Marie Dmitrievna, apr&egrave;s avoir exhal&eacute; sa col&egrave;re dans une
+bord&eacute;e d'injures, le pria d'obtenir de son beau-fr&egrave;re qu'il s'&eacute;loign&acirc;t
+de Moscou; elle craignait de voir le comte ou le prince Andr&eacute;, qui &eacute;tait
+sur le point d'arriver, le provoquer en duel, en apprenant sa conduite,
+et, avant tout, elle tenait absolument &agrave; la leur cacher &agrave; tous deux.
+Pierre, qui ne s'&eacute;tait pas encore rendu compl&egrave;tement compte des
+cons&eacute;quences possibles de ce scandale, lui promit d'agir dans ce sens.</p>
+
+<p>&laquo;Pas un mot au comte, tu entends, sois sur tes gardes si tu le vois, et
+moi je vais lui parler, &agrave; elle. Veux-tu rester &agrave; d&icirc;ner?&raquo;</p>
+
+<p>Le comte entra peu apr&egrave;s au salon avec un air chagrin et troubl&eacute;: sa
+fille venait en effet de lui avouer sa rupture avec Bolkonsky:</p>
+
+<p>&laquo;Un vrai malheur, mon cher, lorsque ces fillettes sont abandonn&eacute;es &agrave;
+elles-m&ecirc;mes, et que leur m&egrave;re n'est pas l&agrave;! Je regrette beaucoup, je
+vous l'avoue, d'&ecirc;tre venu ici.... Savez-vous ce qu'elle a fait? Je vais
+&ecirc;tre franc avec vous: elle a rompu avec Andr&eacute;, sans prendre conseil de
+personne. Ce mariage ne m'a jamais fort convenu, il est vrai, quoique le
+prince soit assur&eacute;ment tr&egrave;s bien; mais l'&eacute;pouser en d&eacute;pit de son p&egrave;re,
+cela me semblait de mauvais augure pour eux, et Natacha trouvera des
+partis &agrave; revendre. Ce qui me contrarie surtout dans tout cela, c'est que
+leur engagement durait d&eacute;j&agrave; depuis plusieurs mois, et qu'on ne fait pas
+une d&eacute;marche aussi d&eacute;cisive sans en pr&eacute;venir son p&egrave;re et sa m&egrave;re....
+Aussi, la voil&agrave; malade! Dieu sait ce qu'elle a! Oui, cher comte, tout va
+de travers quand la m&egrave;re n'est pas l&agrave;.&raquo; Pierre, le voyant si accabl&eacute;,
+essaya de changer le sujet de la conversation, mais l'autre y revenait
+obstin&eacute;ment.</p>
+
+<p>&laquo;Natacha est un peu souffrante,&raquo; dit Sonia, qui entrait &agrave; ce moment;
+alors, s'adressant &agrave; Pierre avec une &eacute;motion contenue, elle ajouta:
+&laquo;elle d&eacute;sire vous voir: elle est dans sa chambre, Marie Dmitrievna y est
+aussi, et elle vous prie d'y passer.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, elle sait que vous &ecirc;tes li&eacute; avec Bolkonsky, et elle tient
+s&ucirc;rement &agrave; vous charger d'un message, dit le comte:&mdash;Mon Dieu, mon Dieu,
+tout allait si bien; faut-il que...&raquo; Et il sortit en pressant de ses
+mains les rares m&egrave;ches de cheveux gris qui flottaient sur son front.</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna avait appris &agrave; Natacha que Kouraguine &eacute;tait mari&eacute;.
+Natacha avait refus&eacute; de la croire et insistait pour entendre la v&eacute;rit&eacute;
+de la bouche m&ecirc;me de Pierre. Elle &eacute;tait p&acirc;le et comme p&eacute;trifi&eacute;e; son
+regard interrogateur se fixa sur lui &agrave; son entr&eacute;e, avec un &eacute;clat
+fi&eacute;vreux. Sans m&ecirc;me le saluer d'un signe de t&ecirc;te, elle ne le quittait
+pas des yeux, comme si elle cherchait &agrave; deviner en lui un ami ou un
+ennemi de plus pour Anatole, car la personnalit&eacute; de Pierre n'existait
+pas &eacute;videmment pour elle en ce moment.</p>
+
+<p>&laquo;Il sait tout! dit Marie Dmitrievna; qu'il parle donc et tu verras si
+j'ai dit vrai.&raquo;</p>
+
+<p>Natacha, semblable au gibier traqu&eacute; qui voit venir sur lui les chasseurs
+et les chiens, portait de l'un &agrave; l'autre ses regards &eacute;gar&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Natalia Ilinischna, dit Pierre en baissant les yeux, car il se sentait
+pris d'une profonde piti&eacute; pour elle et d'un invincible d&eacute;go&ucirc;t pour la
+mission qui lui &eacute;tait d&eacute;volue,&mdash;vrai ou faux, peu importe, car....</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc faux, il n'est pas mari&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est vrai, il est mari&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Et mari&eacute; depuis longtemps? Donnez-m'en votre parole d'honneur.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre la lui donna.</p>
+
+<p>&laquo;Est-il encore ici? demanda-t-elle d'une voix saccad&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je viens de l'apercevoir.&raquo;</p>
+
+<p>Elle ne put en dire davantage: d'un geste de la main elle les supplia de
+la laisser seule, ses forces l'abandonnaient.</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>Pierre ne resta pas &agrave; d&icirc;ner, et s'en alla, d&egrave;s qu'il eut quitt&eacute; Natacha,
+&agrave; la recherche de Kouraguine, dont le nom seul faisait affluer tout son
+sang &agrave; son coeur avec une telle violence qu'il en perdait la
+respiration. Il le chercha partout, aux montagnes de glace et chez les
+boh&eacute;miens, et se rendit enfin au club, o&ugrave; tout marchait comme
+d'habitude: les membres se r&eacute;unissaient pour d&icirc;ner et causaient entre
+eux des nouvelles du jour; le domestique de service, qui &eacute;tait au
+courant de ses habitudes, lui annon&ccedil;a que son couvert &eacute;tait mis dans la
+petite salle &agrave; manger, que le prince Michel Zakharovitch lisait dans la
+biblioth&egrave;que, mais que Paul Timof&eacute;itch n'&eacute;tait pas encore l&agrave;; une de ses
+connaissances, qui parlait de la pluie et du beau temps, s'interrompit
+pour lui demander s'il &eacute;tait vrai, comme on le racontait en ville, que
+Kouraguine e&ucirc;t enlev&eacute; Mlle Rostow. Pierre r&eacute;pondit en riant que c'&eacute;tait
+une pure invention, car il sortait &agrave; l'instant de chez les Rostow. Il
+s'enquit, &agrave; son tour, d'Anatole. On lui r&eacute;pondit qu'on ne l'avait pas
+encore vu, mais qu'on l'attendait. Il regardait curieusement cette foule
+indiff&eacute;rente et tranquille, qui se doutait si peu de ce qui se passait
+dans son &acirc;me, et il se mit &agrave; se promener dans les salons, jusqu'au
+moment o&ugrave; le d&icirc;ner fut servi. Ne voyant pas venir Anatole, il retourna
+chez lui.</p>
+
+<p>Anatole &eacute;tait rest&eacute; &agrave; d&icirc;ner chez Dologhow, avec lequel il avait &agrave; causer
+sur le moyen de reprendre l'entreprise manqu&eacute;e et de revoir Natacha. De
+l&agrave; il se rendit chez sa soeur pour lui demander de lui m&eacute;nager encore un
+rendez-vous. Lorsque Pierre revint enfin &agrave; la maison apr&egrave;s ses
+infructueuses recherches, son valet de chambre lui apprit que le prince
+Anatole &eacute;tait chez la comtesse, o&ugrave; il y avait beaucoup de monde.</p>
+
+<p>Sans s'approcher de sa femme, qu'il n'avait pas encore vue depuis son
+retour et qui dans ce moment lui inspirait la r&eacute;pulsion la plus
+profonde, il marcha droit sur Anatole.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! Pierre, lui dit la comtesse, sais-tu la situation de notre pauvre
+Anatole?...&raquo; Elle s'arr&ecirc;ta court, car le visage de son mari, ses yeux
+brillants et sa d&eacute;marche d&eacute;cid&eacute;e laissaient entrevoir la m&ecirc;me col&egrave;re et
+la m&ecirc;me violence qu'elle avait &eacute;prouv&eacute;es &agrave; ses d&eacute;pens &agrave; la suite de son
+duel avec Dologhow.</p>
+
+<p>&laquo;Le mal et la d&eacute;pravation sont toujours &agrave; vos c&ocirc;t&eacute;s, lui dit-il en
+passant.&mdash;Venez, Anatole, j'ai &agrave; vous parler.&raquo;</p>
+
+<p>Le fr&egrave;re jeta un regard &agrave; sa soeur, et se leva sans mot dire; son
+beau-fr&egrave;re le prit par le bras, et l'entra&icirc;na hors du salon.</p>
+
+<p>&laquo;Si vous vous permettez chez moi...&raquo; lui murmura H&eacute;l&egrave;ne &agrave; l'oreille,
+mais Pierre ne daigna pas lui r&eacute;pondre. Bien qu'Anatole le suiv&icirc;t avec
+sa d&eacute;sinvolture habituelle, sa figure trahissait n&eacute;anmoins une certaine
+inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>Entr&eacute; dans son cabinet, Pierre en referma la porte, et, se retournant
+vers lui, le regarda en face:</p>
+
+<p>&laquo;Vous vous &ecirc;tes engag&eacute; &agrave; &eacute;pouser la comtesse Rostow?... Vous vouliez
+donc l'enlever?</p>
+
+<p>&mdash;Mon tr&egrave;s cher, reprit Anatole en fran&ccedil;ais, il ne me pla&icirc;t pas de
+r&eacute;pondre &agrave; des questions pos&eacute;es sur ce ton.&raquo;</p>
+
+<p>La figure d&eacute;j&agrave; bl&ecirc;me de Pierre se d&eacute;composa de fureur: empoignant son
+beau-fr&egrave;re de sa puissante main par le collet de son uniforme, il le
+secoua dans tous les sens, jusqu'&agrave; ce qu'une terreur indicible se
+peign&icirc;t sur les traits de ce dernier:</p>
+
+<p>&laquo;Quand je vous dis qu'il faut que je vous parle? poursuivit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voyons, est-ce b&ecirc;te tout cela! dit Anatole une fois d&eacute;livr&eacute; de
+son &eacute;treinte, et t&acirc;tant son collet, qui avait perdu un bouton dans la
+lutte.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un mis&eacute;rable, un sc&eacute;l&eacute;rat!... et je ne sais ce qui m'emp&ecirc;che
+de vous aplatir le cr&acirc;ne avec cela!&raquo; s'&eacute;cria Pierre avec une violence
+qu'accentuaient encore les mots fran&ccedil;ais qu'il employait, et en le
+mena&ccedil;ant d'un lourd presse-papiers, qu'il remit aussit&ocirc;t sur son bureau.
+&laquo;Avez-vous promis mariage?... Parlez!</p>
+
+<p>&mdash;Je... je... ne crois pas.... Du reste, je n'aurais pu le promettre....</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous de ses lettres, en avez-vous?&raquo; s'&eacute;cria Pierre en
+l'interrompant et en se rapprochant de lui.</p>
+
+<p>Anatole le regarda, plongea vivement sa main dans sa poche et en retira
+un portefeuille.</p>
+
+<p>Pierre saisit la lettre qu'il lui tendit, et, le poussant avec force de
+c&ocirc;t&eacute;, se laissa tomber sur le divan:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous toucherai pas, ne craignez rien,&raquo; ajouta-t-il en r&eacute;pondant &agrave;
+un geste terrifi&eacute; d'Anatole. &laquo;Les lettres d'abord! continua Pierre avec
+une nouvelle insistance.... Ensuite vous quitterez Moscou demain m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment pourrais-je...?</p>
+
+<p>&mdash;Troisi&egrave;mement, vous ne direz jamais un mot, une syllabe de ce qui
+s'est pass&eacute; entre vous et la comtesse: je n'ai pas sans doute le moyen
+de vous y contraindre, mais si vous avez conserv&eacute; un reste d'honn&ecirc;tet&eacute;,
+vous...&raquo;</p>
+
+<p>Il se leva et fit quelques pas en silence. Anatole, assis &agrave; une table,
+se mordait les l&egrave;vres et fron&ccedil;ait les sourcils.</p>
+
+<p>&laquo;Vous devez pourtant comprendre qu'en dehors de vos plaisirs il y a le
+bonheur et le repos d'autrui, et que, pour vous amuser, vous ruinez
+toute une existence. Amusez-vous avec des femmes comme la mienne, si
+cela vous pla&icirc;t: celles-l&agrave;, du moins, savent ce qu'on attend d'elles, et
+avec elles vous &ecirc;tes dans votre droit: elles ont, pour se d&eacute;fendre, les
+m&ecirc;mes armes que vous, l'exp&eacute;rience que donne la corruption! Mais
+promettre le mariage &agrave; une jeune fille, la tromper, lui voler son
+honneur...! Comment ne voyez-vous pas que c'est aussi l&acirc;che que de
+frapper un vieillard ou un enfant!...&raquo; Pierre se tut et regarda sans
+col&egrave;re Anatole d'un air interrogateur.</p>
+
+<p>&laquo;Ma foi, je n'en sais rien, r&eacute;pliqua Anatole qui retrouvait son aplomb &agrave;
+mesure que Pierre se calmait. Je n'en sais rien et n'en veux rien
+savoir, mais vous m'avez dit des choses que, comme homme d'honneur, je
+ne saurais ni entendre ni ne laisser dire.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre le regarda stup&eacute;fait, et se demanda o&ugrave; il voulait en venir.</p>
+
+<p>&laquo;Bien que vous me les ayez dites en t&ecirc;te-&agrave;-t&ecirc;te, je ne puis pas les....</p>
+
+<p>&mdash;Vous me demandez satisfaction? dit Pierre avec ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez au moins r&eacute;tracter vos paroles... si vous tenez &agrave; ce que
+j'agisse comme vous le d&eacute;sirez.... Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Je les r&eacute;tracte, je le les r&eacute;tracte, et vous prie de m'excuser,
+murmura Pierre en regardant involontairement le trou qu'avait liss&eacute;
+apr&egrave;s lui le bouton qu'il avait arrach&eacute;. Et je puis m&ecirc;me vus offrir de
+l'argent pour faire la route, s'il vous en faut?&raquo;</p>
+
+<p>Anatole sourit; ce sourire banal et servile, si habituel &agrave; H&eacute;l&egrave;ne,
+l'exasp&eacute;ra:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! race inf&acirc;me et sans coeur!&raquo; s'&eacute;cria-t-il en quittant la chambre.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Anatole &eacute;tait parti pour P&eacute;tersbourg.</p>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+
+<p>Pierre se rendit chez Marie Dmitrievna et lui annon&ccedil;a qu'il s'&eacute;tait
+conform&eacute; en tous points &agrave; sa volont&eacute;, et que Kouraguine n'&eacute;tait plus &agrave;
+Moscou. Il trouva toute la maison boulevers&eacute;e et constern&eacute;e. Natacha
+&eacute;tait tr&egrave;s gravement malade, et Marie Dmitrievna lui confia, sous le
+sceau du plus grand secret, que dans la nuit qui avait suivi la
+r&eacute;v&eacute;lation du mariage d'Anatole, elle s'&eacute;tait empoisonn&eacute;e avec de
+l'arsenic qu'elle s'&eacute;tait procur&eacute; en cachette. Apr&egrave;s en avoir aval&eacute; une
+petite dose, la terreur s'&eacute;tait empar&eacute;e d'elle, et, r&eacute;veillant Sonia,
+elle lui avait avou&eacute; ce qu'elle venait de faire. Comme on avait employ&eacute;
+&agrave; temps les moyens les plus &eacute;nergiques, tout danger &eacute;tait maintenant
+conjur&eacute;; mais, comme son &eacute;tat de faiblesse s'opposait &agrave; un prochain
+d&eacute;part, on avait pr&eacute;venu la comtesse, et on l'attendait bient&ocirc;t. Pierre
+rencontra le comte, effar&eacute;, abattu, et Sonia qui pleurait &agrave; chaudes
+larmes. Natacha &eacute;tait invisible.</p>
+
+<p>Il d&icirc;na ce jour-l&agrave; au club: chacun y parlait de l'enl&egrave;vement manqu&eacute;,
+mais il persista &agrave; le nier avec opini&acirc;tret&eacute;; il se disait qu'il &eacute;tait de
+son devoir d'&eacute;touffer cette triste affaire, et de sauver la r&eacute;putation
+de Natacha, et il assurait &agrave; qui voulait l'entendre qu'elle avait tout
+simplement refus&eacute; la main de son beau-fr&egrave;re.</p>
+
+<p>Le retour du prince Andr&eacute; lui inspirait une vive crainte.</p>
+
+<p>Les bruits de la ville &eacute;tant parvenus aux oreilles du vieux prince,
+gr&acirc;ce &agrave; Mlle Bourrienne, il avait exig&eacute; qu'on lui montr&acirc;t la lettre de
+refus envoy&eacute;e par Natacha &agrave; la princesse Marie. Cette lecture l'avait
+mis de belle humeur, et il attendait son fils avec une joyeuse
+impatience.</p>
+
+<p>Peu de jours apr&egrave;s le d&eacute;part d'Anatole, Pierre re&ccedil;ut enfin un mot du
+prince Andr&eacute;, qui le priait de passer chez lui.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait arriv&eacute; la veille au soir, et son p&egrave;re, lui remettant aussit&ocirc;t
+le billet de Natacha, que Mlle Bourrienne avait tra&icirc;treusement enlev&eacute; &agrave;
+la princesse Marie, s'&eacute;tait plu &agrave; lui conter l'enl&egrave;vement de sa
+fianc&eacute;e, en y ajoutant force d&eacute;tails de son invention.</p>
+
+<p>Pierre, qui s'attendait &agrave; le trouver dans un &eacute;tat semblable &agrave; celui de
+Natacha, fut frapp&eacute; de surprise, en entrant dans le salon, de l'entendre
+parler tr&egrave;s haut et avec vivacit&eacute;, dans la pi&egrave;ce voisine, d'une r&eacute;cente
+intrigue dont Sp&eacute;ransky avait &eacute;t&eacute; la victime. La princesse Marie vint &agrave;
+sa rencontre en soupirant; indiquant du regard le cabinet de son fr&egrave;re,
+elle essayait de t&eacute;moigner de la sympathie &agrave; sa douleur, mais Pierre lut
+sans peine sur sa figure la satisfaction que lui causait cette rupture,
+et l'effet qu'avait produit sur elle la trahison de Natacha.</p>
+
+<p>&laquo;Il assure qu'il s'y attendait, dit-elle.... Sans doute sa fiert&eacute;
+l'emp&ecirc;che de dire tout ce qu'il pense, mais, quoi qu'il en soit, il se
+soumet avec beaucoup plus de philosophie que je ne m'y attendais.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vraiment la rupture est compl&egrave;te?&raquo; demanda Pierre.</p>
+
+<p>La princesse Marie le regarda, &eacute;tonn&eacute;e: elle ne comprenait pas qu'on p&ucirc;t
+encore en douter. Pierre passa dans le cabinet; son ami, en habit civil,
+debout en face de son p&egrave;re et du prince Mestchersky, discutait et
+gesticulait avec chaleur. Sa sant&eacute;, on le voyait, s'&eacute;tait tout &agrave; fait
+r&eacute;tablie, mais une nouvelle ride se creusait entre ses sourcils. Il
+parlait de Sp&eacute;ransky, de son exil impr&eacute;vu, de sa pr&eacute;tendue trahison,
+dont le bruit venait seulement de parvenir &agrave; Moscou.</p>
+
+<p>&laquo;Tous ceux qui, il y a un mois, le portaient aux nues, disait le prince
+Andr&eacute;, ceux-l&agrave; m&ecirc;me qui &eacute;taient incapables d'appr&eacute;cier ses desseins,
+l'accusent et le condamnent aujourd'hui! Rien n'est facile comme de
+juger un homme en disgr&acirc;ce et de le rendre responsable des fautes qu'un
+autre a commises; quant &agrave; moi, je soutiens que, s'il a &eacute;t&eacute; fait quelque
+bien sous ce r&egrave;gne, c'est &agrave; lui seul qu'on le doit.&raquo; Il s'interrompit &agrave;
+la vue de Pierre: un tressaillement nerveux passa sur son visage, et une
+violente irritation se peignit sur ses traits: &laquo;La post&eacute;rit&eacute; lui rendra
+justice!&raquo; ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! te voil&agrave;! continua-t-il en se tournant vers Pierre, tu vas bien?...
+Il me semble que tu as encore engraiss&eacute;!&raquo; Et il reprit avec vivacit&eacute; la
+discussion entam&eacute;e, pendant que la ride de son front s'accentuait de
+plus en plus.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je vais bien,&raquo; r&eacute;pondit-il &agrave; une question de Pierre, d'un air qui
+semblait dire: &laquo;Je me porte bien, mais qu'importe ma sant&eacute;, qui
+int&eacute;resse-t-elle?&raquo; Apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; quelques mots avec lui sur le
+mauvais &eacute;tat des routes depuis la fronti&egrave;re de Pologne, sur les
+personnes qu'il avait vues et qui connaissaient Pierre, sur le
+gouverneur suisse, M. Dessalles, qu'il avait ramen&eacute; pour son fils, il se
+m&ecirc;la de nouveau, avec une vivacit&eacute; toujours croissante, &agrave; la
+conversation qui se continuait entre les deux vieillards.</p>
+
+<p>&laquo;S'il y avait eu trahison, on aurait des preuves de ses relations
+secr&egrave;tes avec Napol&eacute;on, et ces preuves seraient livr&eacute;es &agrave; la publicit&eacute;!
+Personnellement, poursuivit-il, je n'ai jamais aim&eacute; Sp&eacute;ransky, mais
+j'aime la justice!&raquo; Pierre devina que son ami &eacute;prouvait imp&eacute;rieusement
+le besoin, comme il l'avait si souvent &eacute;prouv&eacute; lui-m&ecirc;me, de s'&eacute;chauffer,
+et de disputer sur un sujet quelconque, afin d'oublier, si c'&eacute;tait
+possible, et de chasser loin de lui des pens&eacute;es par trop accablantes.</p>
+
+<p>Le prince Mestchersky ne tarda pas &agrave; les quitter, et le prince Andr&eacute;,
+prenant le bras de Pierre, l'emmena dans sa chambre. Un lit de camp
+venait d'y &ecirc;tre d&eacute;ball&eacute;, et des caisses, des malles ouvertes gisaient
+tout autour. S'approchant de l'une d'elles, il en retira une cassette,
+et y prit un paquet soigneusement envelopp&eacute;. Il garda le silence, et ses
+mouvements &eacute;taient brusques et saccad&eacute;s; se relevant avec vivacit&eacute;, il
+h&eacute;sita une seconde, et, tournant vers Pierre un visage sombre:</p>
+
+<p>&laquo;Pardon de te d&eacute;ranger...&raquo; dit-il &agrave; travers ses l&egrave;vres serr&eacute;es. Pierre,
+pressentant qu'il allait lui parler de Natacha, ne put dissimuler, sur
+sa bonne et large figure, un sentiment de sympathie et de compassion qui
+ne fit qu'augmenter la sourde irritation de son ami; Andr&eacute; s'effor&ccedil;ait
+de prendre un ton ferme, mais sa voix sonnait faux: &laquo;J'ai essuy&eacute; un
+refus de la part de la comtesse Rostow.... J'ai vaguement entendu parler
+d'une proposition, ou de quelque chose de semblable, qui lui aurait &eacute;t&eacute;
+faite par ton beau-fr&egrave;re.... Est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, et ce n'est pas vrai, r&eacute;pondit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Voici ses lettres et son portrait, poursuivit le prince Andr&eacute; en
+l'interrompant. Rends-les &agrave; la comtesse..., si tu la vois.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est tr&egrave;s malade.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc ici?... Et le prince Kouraguine? demanda-t-il vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Il est parti il y a longtemps: elle a &eacute;t&eacute; &agrave; toute extr&eacute;mit&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Sa maladie me fait beaucoup de peine...&raquo; Et le sourire m&eacute;chant de son
+p&egrave;re passa sur ses l&egrave;vres serr&eacute;es: &laquo;Monsieur Kouraguine ne l'a donc
+point honor&eacute;e de sa main?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne pouvait l'&eacute;pouser, &eacute;tant mari&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis-je savoir o&ugrave; se trouve &agrave; pr&eacute;sent Monsieur votre beau-fr&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Il est all&eacute; &agrave; P&eacute;ters... je n'en sais rien au juste.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, cela m'est indiff&eacute;rent. Tu diras &agrave; la comtesse Rostow
+qu'elle a toujours &eacute;t&eacute; et est encore parfaitement libre, et que je lui
+souhaite tout le bien possible.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre prit le paquet de lettres. Le prince Andr&eacute;, qui semblait chercher
+s'il n'avait rien oubli&eacute; de tout ce qu'il avait &agrave; dire, et attendre que
+Pierre lui f&icirc;t quelque autre confidence, l'interrogea du regard:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coutez-moi, rappelez-vous notre discussion &agrave; P&eacute;tersbourg....</p>
+
+<p>&mdash;Je me la rappelle; je soutenais qu'il fallait pardonner &agrave; la femme
+tomb&eacute;e, mais je ne suis pas all&eacute; jusqu'&agrave; dire que je le ferais, le cas
+&eacute;ch&eacute;ant.... Je ne le puis pas!</p>
+
+<p>&mdash;Le cas n'est pas le m&ecirc;me,&raquo; r&eacute;pliqua Pierre.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, sans le laisser achever, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, aller redemander sa main, &ecirc;tre g&eacute;n&eacute;reux, et ainsi de suite....
+C'est tr&egrave;s noble certainement, mais je me sens incapable de marcher sur
+les bris&eacute;es de &laquo;Monsieur&raquo; Kouraguine. Si tu tiens &agrave; rester mon ami, ne
+me parle plus jamais d'elle, ni de tout cela!... Et maintenant adieu....
+Tu lui remettras ces lettres, n'est-ce pas?&raquo;</p>
+
+<p>Pierre le quitta et alla trouver la princesse Marie; elle &eacute;tait en ce
+moment aupr&egrave;s de son vieux p&egrave;re, qui lui parut plus gai que de coutume.
+Rien qu'&agrave; les voir, il comprit tout de suite de quel m&eacute;pris et de quelle
+inimiti&eacute; ils &eacute;taient anim&eacute;s contre les Rostow, et qu'il &eacute;tait impossible
+de prononcer devant eux le nom de celle qui aurait pu, &agrave; tout prendre,
+trouver facilement un autre parti que le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Il fut question &agrave; table de la guerre qui allait &eacute;clater. Le prince Andr&eacute;
+parlait sans discontinuer, se querellant tant&ocirc;t avec son p&egrave;re, tant&ocirc;t
+avec Dessalles, pouss&eacute; par une excitation f&eacute;brile, dont Pierre ne
+devinait que trop bien la cause.</p>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+
+<p>Pierre retourna chez les Rostow dans la soir&eacute;e pour remplir sa mission.
+Natacha &eacute;tait au lit, le comte au club; il remit les lettres &agrave; Sonia, et
+passa chez Marie Dmitrievna, qui &eacute;tait tr&egrave;s d&eacute;sireuse de savoir comment
+le prince Andr&eacute; avait support&eacute; sa d&eacute;ception. Sonia entra un instant
+apr&egrave;s:</p>
+
+<p>&laquo;Natacha tient &agrave; voir le comte, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment le mener chez elle, o&ugrave; tout est en d&eacute;sordre? demanda
+Marie Dmitrievna.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est lev&eacute;e, et attend le comte au salon,&raquo; r&eacute;pliqua Sonia.</p>
+
+<p>Marie Dmitrievna haussa les &eacute;paules:</p>
+
+<p>&laquo;Quand sa m&egrave;re arrivera-t-elle? Je suis &agrave; bout de forces. Quant &agrave; toi,
+m&eacute;nage-la, ne lui dis pas tout; elle fait tellement piti&eacute;, qu'on n'a pas
+le coeur de l'accabler.&raquo;</p>
+
+<p>Natacha, amaigrie, p&acirc;le, mais n'ayant nullement l'air humili&eacute;, comme
+Pierre s'y attendait, le re&ccedil;ut debout au milieu du salon. Elle h&eacute;sita en
+le voyant entrer, ne sachant si elle devait avancer ou rester en place.</p>
+
+<p>Il pressa le pas, pensant que, comme toujours, elle allait lui tendre la
+main, mais elle s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup en suffoquant, et laissa retomber
+ses bras le long de son corps: c'&eacute;tait, sans qu'elle y songe&acirc;t, sa pose
+habituelle, lorsque autrefois elle se pr&eacute;parait &agrave; chanter au milieu de
+la salle; mais aujourd'hui, comme l'expression de sa figure &eacute;tait
+chang&eacute;e!</p>
+
+<p>&laquo;Pierre Kirilovitch, lui dit-elle pr&eacute;cipitamment, le prince Bolkonsky
+&eacute;tait votre ami... est votre ami, ajouta-t-elle en se reprenant, car il
+lui semblait, au milieu de ce chaos, que rien de ce qui avait &eacute;t&eacute;
+n'existait plus. Il m'a dit de m'adresser &agrave; vous si...&raquo;</p>
+
+<p>Pierre la regardait en silence; jusqu'&agrave; ce moment il l'avait, &agrave; part
+lui, accabl&eacute;e de reproches sanglants, il avait m&ecirc;me essay&eacute; de la
+m&eacute;priser dans le fond de son coeur; mais &agrave; pr&eacute;sent, &agrave; mesure qu'il
+sentait grandir la compassion qu'elle lui inspirait, ses reproches
+s'envolaient un &agrave; un.</p>
+
+<p>&laquo;Il est ici, dites-lui que je le prie de... me pardonner!&raquo; Sa voix se
+brisa, elle &eacute;tait vaincue par l'&eacute;motion, mais elle ne pleurait pas.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je le lui dirai,&raquo; murmura Pierre, ne sachant que lui r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Natacha, effray&eacute;e de l'intention qu'il pouvait pr&ecirc;ter &agrave; ses paroles,
+reprit vivement:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! je sais que tout est fini, et que cela ne peut plus se renouer,
+mais je suis tourment&eacute;e du mal que je lui ai fait. Dites-lui qu'il me
+pardonne, qu'il me pardonne!... ajouta-t-elle en tremblant
+convulsivement, et en se laissant tomber sur un fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je lui dirai tout, r&eacute;pondit Pierre avec une profonde &eacute;motion,
+mais j'aurais d&eacute;sir&eacute; savoir une chose....</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais voulu savoir si vous avez aim&eacute; ce... (il rougit, ne sachant
+comment qualifier Anatole...) si vous avez aim&eacute; ce vilain homme?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne l'appelez pas ainsi! Je ne sais pas... je ne sais plus rien!&raquo;</p>
+
+<p>Une piti&eacute;, telle qu'il n'en avait jamais ressenti une pareille, un
+sentiment de profonde et ineffable tendresse, envahit si violemment
+l'&acirc;me de Pierre, que les larmes jaillirent de ses yeux: il les sentait
+couler sous les verres de ses lunettes, et esp&eacute;rait qu'elle ne les
+remarquerait pas:</p>
+
+<p>&laquo;N'en parlons plus, mon enfant,&raquo; lui dit-il en se remettant peu &agrave; peu.
+Natacha fut frapp&eacute;e de la douceur et de la sinc&eacute;rit&eacute; de sa voix. &laquo;N'en
+parlons plus, mon enfant, r&eacute;p&eacute;ta-t-il; je lui dirai tout, mais au moins
+accordez-moi une chose: consid&eacute;rez-moi comme votre ami; si jamais il
+vous faut un conseil, un appui, ou simplement si vous avez besoin
+d'&eacute;pancher votre coeur dans un autre... pas &agrave; pr&eacute;sent, mais lorsque vous
+verrez clair au dedans de vous-m&ecirc;me, souvenez-vous de moi!...&raquo; Et, lui
+prenant la main, il la baisa. &laquo;Je serais heureux de pouvoir vous &ecirc;tre
+utile....</p>
+
+<p>&mdash;Ne me parlez pas ainsi, je ne le m&eacute;rite pas!&raquo; s'&eacute;cria Natacha, en se
+levant pour s'en aller; mais Pierre la retint: il avait encore quelque
+chose &agrave; lui dire, et lorsqu'il le lui eut dit, il s'&eacute;tonna de sa
+hardiesse:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &agrave; vous que je redirai de ne pas parler ainsi, poursuivit-il, car
+vous avez encore toute une vie devant vous!</p>
+
+<p>&mdash;Non, je n'ai plus rien, tout est perdu pour moi! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, tout n'est pas perdu, continua Pierre en s'animant: si j'&eacute;tais
+un autre que moi, si j'&eacute;tais le plus beau, le plus intelligent, le
+meilleur des hommes, si j'&eacute;tais libre, je vous aurais demand&eacute;, &agrave; genoux,
+&agrave; l'instant m&ecirc;me, votre main et votre amour!&raquo;</p>
+
+<p>Natacha, qui n'avait pas encore pu pleurer, fondit en larmes &agrave; ces
+paroles, et quitta l'appartement en le remerciant d'un regard
+reconnaissant et attendri.</p>
+
+<p>Retenant ses pleurs avec peine, il sortit &eacute;galement en toute h&acirc;te et,
+apr&egrave;s avoir pass&eacute; sa pelisse tant bien que mal, il se jeta dans son
+tra&icirc;neau.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; faut-il vous mener? demanda le cocher.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;? se dit Pierre &agrave; lui-m&ecirc;me, mais o&ugrave; peut-on aller &agrave; pr&eacute;sent?
+Certainement pas au club, pour y voir cette foule d'indiff&eacute;rents? ...&raquo;
+Tout lui semblait maintenant si mis&eacute;rable, compar&eacute; au sentiment
+d'affection et d'amour qui l'avait envahi, &agrave; ce long et doux regard
+qu'elle avait attach&eacute; sur lui &agrave; travers ses larmes!</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la maison!&raquo; cria Pierre, en rejetant derri&egrave;re lui, malgr&eacute; les dix
+degr&eacute;s de froid, sa grosse fourrure d'ours, et en d&eacute;couvrant sa large
+poitrine qui se soulevait de bonheur.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait admirablement clair: au-dessus des rues sales et
+obscures, au-dessus des toits qui s'enchev&ecirc;traient les uns dans les
+autres, s'&eacute;tendait la vo&ucirc;te fonc&eacute;e du ciel toute constell&eacute;e d'&eacute;toiles.
+En contemplant ces hautes et myst&eacute;rieuses sph&egrave;res, si bien en harmonie
+avec l'&eacute;tat de son &acirc;me, il oubliait l'outrageante abjection de la terre.
+Au moment o&ugrave; il d&eacute;bouchait sur l'Arbatska&iuml;a, un large espace du sombre
+horizon s'ouvrit devant ses yeux. Tout au milieu rayonnait une pure
+lumi&egrave;re, dont la brillante chevelure, entour&eacute;e d'astres scintillants, se
+d&eacute;ployait majestueusement sur l'extr&ecirc;me limite de notre globe: c'&eacute;tait
+la fameuse com&egrave;te de 1811, celle-l&agrave; m&ecirc;me qui, au dire de chacun,
+annon&ccedil;ait des calamit&eacute;s sans nombre et la fin du monde. Mais elle
+n'&eacute;veilla aucune terreur superstitieuse dans le coeur de Pierre, et ses
+yeux humides de pleurs l'admiraient au contraire avec extase. Ne
+semblait-elle pas &ecirc;tre venue s'enfoncer dans ce coin de la terre comme
+une fl&egrave;che dont la parabole aurait franchi avec une rapidit&eacute;
+vertigineuse l'incommensurable espace, et qui maintenant, relevant
+au-dessus d'elle son long et lumineux panache, se jouait au loin dans
+l'infini! Il lui sembla que sa c&eacute;leste lueur dissipait les t&eacute;n&egrave;bres de
+son &acirc;me, et lui laissait entrevoir les clart&eacute;s divines d'une nouvelle
+existence!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>&Agrave; la fin de l'ann&eacute;e 1811, les souverains de l'Europe occidentale
+renforc&egrave;rent leurs armements, et concentr&egrave;rent leurs troupes. En 1812,
+ces forces r&eacute;unies, qui se composaient de millions d'hommes, y compris,
+et ceux qui les commandaient, et ceux qui devaient les approvisionner,
+se mettaient en marche vers les fronti&egrave;res de la Russie, qui, de son
+c&ocirc;t&eacute;, dirigeait ses soldats vers le m&ecirc;me but. Le 12 juin, les arm&eacute;es de
+l'Occident entr&egrave;rent en Russie, et la guerre &eacute;clata!... C'est-&agrave;-dire
+qu'&agrave; ce moment eut lieu un &eacute;v&eacute;nement en complet d&eacute;saccord avec la raison
+et avec toutes les lois divines et humaines!</p>
+
+<p>Ces millions d'&ecirc;tres se livraient mutuellement aux crimes les plus
+odieux: meurtres, pillages, fraudes, trahisons, vols, incendies,
+fabrication de faux assignats... tous les forfaits &eacute;taient &agrave; l'ordre du
+jour, et en si grand nombre, que les annales judiciaires du monde entier
+n'auraient pu en fournir autant d'exemples pendant une longue suite de
+si&egrave;cles!... Et cependant ceux qui les commettaient ne se regardaient pas
+comme criminels!</p>
+
+<p>O&ugrave; trouver les causes de ce fait aussi &eacute;trange que monstrueux? Les
+historiens assurent na&iuml;vement qu'ils les ont d&eacute;couvertes dans l'insulte
+faite au duc d'Oldenbourg, dans la non observation du blocus
+continental, dans l'ambition effr&eacute;n&eacute;e de Napol&eacute;on, dans la r&eacute;sistance de
+l'Empereur Alexandre, dans les fautes de la diplomatie, etc., etc.</p>
+
+<p>Il aurait donc suffi, s'il fallait les en croire, que Metternich,
+Roumiantzow ou Talleyrand eussent r&eacute;dig&eacute;, entre une r&eacute;ception de cour et
+un raout, une note bien tourn&eacute;e, ou que Napol&eacute;on e&ucirc;t adress&eacute; &agrave; Alexandre
+un: &laquo;Monsieur mon fr&egrave;re, je consens &agrave; restituer le duch&eacute;
+d'Oldenbourg...&raquo;, pour que la guerre n'e&ucirc;t pas lieu!</p>
+
+<p>On con&ccedil;oit ais&eacute;ment que tel devait &ecirc;tre le point de vue des
+contemporains. Ainsi qu'il l'a dit plus tard &agrave; Sainte-H&eacute;l&egrave;ne, Napol&eacute;on
+attribuait exclusivement la guerre aux intrigues de l'Angleterre, tandis
+que de leur c&ocirc;t&eacute; les membres du Parlement anglais donnaient pour
+pr&eacute;texte son ambition insatiable; le duc d'Oldenbourg, l'insulte dont il
+avait &eacute;t&eacute; l'objet; les marchands, le blocus continental qui ruinait
+l'Europe; les vieux soldats et les g&eacute;n&eacute;raux, l'absolue n&eacute;cessit&eacute; de les
+employer activement; les l&eacute;gitimistes, le devoir sacr&eacute; de soutenir les
+bons principes; les diplomates, l'alliance austro-russe de 1809, que
+l'on n'avait pas su dissimuler au cabinet des Tuileries, et la
+difficult&eacute; que pr&eacute;senterait la r&eacute;daction d'un m&eacute;morandum, portant, par
+exemple, le n&deg; 178. Ces raisons, jointes &agrave; une foule d'autres, d'une
+nature plus infime et provenant de la diversit&eacute; des points de vue
+personnels, ont pu sans doute satisfaire les contemporains, mais pour
+nous, pour nous qui sommes la post&eacute;rit&eacute;, et qui envisageons dans son
+ensemble la grandeur de l'&eacute;v&eacute;nement et qui en approfondissons la vraie
+raison d'&ecirc;tre dans sa terrible r&eacute;alit&eacute;, elles ne sauraient nous para&icirc;tre
+suffisantes. Nous ne saurions comprendre que des millions de chr&eacute;tiens
+se soient entretu&eacute;s parce que Napol&eacute;on &eacute;tait un ambitieux, parce
+qu'Alexandre avait montr&eacute; de la fermet&eacute;, l'Angleterre de la ruse, ou
+parce que le duc d'Oldenbourg avait &eacute;t&eacute; insult&eacute;! O&ugrave; est donc le lien
+entre ces circonstances et le fait m&ecirc;me du meurtre et de la violence?
+Pourquoi les habitants des gouvernements de Smolensk et de Moscou
+ont-ils &eacute;t&eacute;, en cons&eacute;quence de semblables motifs, &eacute;gorg&eacute;s et ruin&eacute;s par
+des milliers d'hommes venus du bout oppos&eacute; de l'Europe?</p>
+
+<p>Nous ne sommes pas des historiens, et nous ne nous laissons pas
+entra&icirc;ner &agrave; la recherche, plus ou moins subtile, des causes premi&egrave;res:
+aussi, nous contentons-nous de juger les &eacute;v&eacute;nements avec notre simple
+bon sens, et plus nous les &eacute;tudions de pr&egrave;s, plus, nous leur trouvons de
+motifs v&eacute;ritables. De quelque fa&ccedil;on qu'on les envisage, ils nous
+paraissent &eacute;galement justes ou &eacute;galement faux, si l'on en compare
+l'infime valeur intrins&egrave;que avec l'importance des faits qui en ont &eacute;t&eacute;
+la cons&eacute;quence, et nous restons convaincus que leur ensemble seul peut
+en donner une explication plausible. Pris isol&eacute;ment, le refus de
+Napol&eacute;on, qui ne veut pas rappeler ses troupes en de&ccedil;&agrave; de la Vistule, ou
+rendre le grand-duch&eacute; au grand-duc d'Oldenbourg, nous para&icirc;t aussi
+valable, comme argument, que si l'on disait: S'il avait plu &agrave; un caporal
+fran&ccedil;ais de quitter le service, et si son exemple avait &eacute;t&eacute; suivi par un
+grand nombre de ses camarades, le nombre des soldats aurait &eacute;t&eacute; trop
+r&eacute;duit, la guerre serait, en cons&eacute;quence, devenue impossible.</p>
+
+<p>Sans doute, si Napol&eacute;on ne s'&eacute;tait point offens&eacute; de ce qu'on exigeait de
+lui, si l'Angleterre et le duc d&eacute;poss&eacute;d&eacute; n'avaient pas intrigu&eacute;, si
+l'Empereur Alexandre n'avait pas &eacute;t&eacute; profond&eacute;ment froiss&eacute;, si la Russie
+n'avait pas &eacute;t&eacute; gouvern&eacute;e par un pouvoir autocratique, si les raisons
+qui ont amen&eacute; la r&eacute;volution fran&ccedil;aise, la dictature et l'Empire
+n'avaient point exist&eacute;, il n'y aurait pas eu de guerre; mais, de m&ecirc;me
+aussi, qu'une de ces causes v&icirc;nt &agrave; manquer, et rien de ce qui est arriv&eacute;
+n'aurait eu lieu!</p>
+
+<p>C'est donc de leur ensemble, et non de l'une d'elles en particulier, que
+les &eacute;v&eacute;nements ont &eacute;t&eacute; la cons&eacute;quence fatale: ILS SE SONT ACCOMPLIS
+PARCE QU'ILS DEVAIENT S'ACCOMPLIR, et il arriva ainsi que des millions
+d'hommes, r&eacute;pudiant tout bon sens et tout sentiment humain, se mirent en
+marche de l'Ouest vers l'Est pour aller massacrer leurs semblables,
+comme, quelques si&egrave;cles auparavant, des hordes innombrables s'&eacute;taient
+pr&eacute;cipit&eacute;es de l'Est vers l'Ouest, en tuant tout sur leur passage!</p>
+
+<p>Consid&eacute;r&eacute;s par rapport &agrave; leur libre arbitre, les actes de Napol&eacute;on et
+d'Alexandre &eacute;taient aussi &eacute;trangers &agrave; l'accomplissement de tel ou tel
+&eacute;v&eacute;nement que ceux du simple soldat que le recrutement ou le tirage au
+sort obligeait &agrave; faire la campagne. Comment d'ailleurs aurait-il pu en
+&ecirc;tre autrement? Pour que leur volont&eacute;, ma&icirc;tresse en apparence de tout
+diriger &agrave; leur gr&eacute;, se f&ucirc;t ex&eacute;cut&eacute;e, il aurait fallu le concours d'une
+infinit&eacute; de circonstances; il aurait fallu que ces milliers d'individus
+entre les mains desquels se trouvait la force agissante, que tous ces
+soldats qui se battaient, ou qui transportaient les canons et les
+vivres, consentissent &agrave; faire ce que leur ordonnaient ces deux faibles
+unit&eacute;s, et que leur soumission unanime f&ucirc;t motiv&eacute;e par des raisons aussi
+compliqu&eacute;es que diverses.</p>
+
+<p>Le fatalisme est in&eacute;vitable dans l'histoire si l'on veut en comprendre
+les manifestations illogiques, ou, du moins celles dont nous
+n'entrevoyons pas le sens et dont l'illogisme grandit &agrave; nos yeux, &agrave;
+mesure que nous nous effor&ccedil;ons de nous en rendre compte.</p>
+
+<p>Tout homme vit pour soi, et jouit du libre arbitre n&eacute;cessaire pour
+atteindre le but qu'il se propose. Il a, et il sent en lui la facult&eacute; de
+faire ou de ne pas faire telle ou telle chose, mais, du moment qu'elle
+est faite, elle ne lui appartient plus, et elle devient la propri&eacute;t&eacute; de
+l'histoire, o&ugrave; elle trouve, en dehors du hasard, la place qui lui est
+assign&eacute;e &agrave; l'avance.</p>
+
+<p>La vie de l'homme est double: l'une, c'est la vie intime, individuelle,
+d'autant plus ind&eacute;pendante que les int&eacute;r&ecirc;ts en seront plus &eacute;lev&eacute;s et
+plus abstraits; l'autre, c'est la vie g&eacute;n&eacute;rale, la vie dans la
+fourmili&egrave;re humaine, qui l'entoure de ses lois et l'oblige &agrave; s'y
+soumettre.</p>
+
+<p>L'homme a beau avoir conscience de son existence personnelle, il est,
+quoi qu'il fasse, l'instrument inconscient du travail de l'histoire et
+de l'humanit&eacute;. Plus il est plac&eacute; haut sur l'&eacute;chelle sociale, plus le
+nombre de ceux avec qui il est en rapport est consid&eacute;rable, plus il a de
+pouvoir, plus sont &eacute;videntes la pr&eacute;destination et la n&eacute;cessit&eacute;
+in&eacute;luctable de chacun de ces actes:</p>
+
+<p>LE COEUR DES ROIS EST DANS LA MAIN DE DIEU!</p>
+
+<p>LES ROIS SONT LES ESCLAVES DE L'HISTOIRE!</p>
+
+<p>L'histoire, c'est-&agrave;-dire la vie collective de toutes les individualit&eacute;s,
+met &agrave; profit chaque minute de la vie des rois, et les fait concourir &agrave;
+son but particulier.</p>
+
+<p>Bien que Napol&eacute;on f&ucirc;t plus que jamais convaincu, en l'an de gr&acirc;ce 1812,
+qu'il d&eacute;pendait de lui seul de verser ou de ne pas verser le sang de ses
+peuples, plus que jamais au contraire il &eacute;tait assujetti &agrave; ces ordres
+myst&eacute;rieux de l'histoire qui le poussaient fatalement en avant, tout en
+lui laissant l'illusion de croire &agrave; son libre arbitre.</p>
+
+<p>Ainsi donc, tout en ob&eacute;issant, &agrave; leur insu, &agrave; la loi de la co&iuml;ncidence
+des causes, ces hommes qui marchaient en foule vers l'Orient, pour tuer
+et massacrer leurs semblables, y &eacute;taient en m&ecirc;me temps conduits par ces
+nombreuses et pu&eacute;riles raisons qui, aux yeux du vulgaire, motivaient
+cette terrible perturbation. Ces raisons, on les conna&icirc;t, c'&eacute;taient: la
+violation du blocus continental, le d&eacute;m&ecirc;l&eacute; avec le duc d'Oldenbourg,
+l'entr&eacute;e des troupes en Russie pour en obtenir, comme le croyait
+Napol&eacute;on, une neutralit&eacute; arm&eacute;e, son go&ucirc;t effr&eacute;n&eacute;e pour la guerre,
+l'habitude qu'il en avait prise, jointe au caract&egrave;re des Fran&ccedil;ais, &agrave;
+l'entra&icirc;nement g&eacute;n&eacute;ral caus&eacute; par le grandiose des pr&eacute;paratifs, aux
+d&eacute;penses qu'ils occasionnaient et &agrave; la n&eacute;cessit&eacute; par suite d'y trouver
+des compensations, aux honneurs enivrants qu'il avait re&ccedil;us &agrave; Dresde,
+aux n&eacute;gociations diplomatiques qui, quoique anim&eacute;es, au dire des
+contemporains, d'un sinc&egrave;re d&eacute;sir de paix, n'avaient cependant abouti
+qu'&agrave; froisser les amours-propres de part et d'autre... et mille autres
+pr&eacute;textes, plus ou moins bons, qui, tous r&eacute;unis, n'avaient, en
+d&eacute;finitive, d'autre r&eacute;sultat que le fait qui devait fatalement
+s'accomplir.</p>
+
+<p>Pourquoi une pomme tombe-t-elle quand elle est m&ucirc;re? Est-ce son poids
+qui l'entra&icirc;ne? Est-ce la queue du fruit qui meurt? Est-ce le soleil qui
+la dess&egrave;che? Est-ce le vent qui la d&eacute;tache, ou bien est-ce tout
+simplement que le gamin qui est au pied de l'arbre a une envie d&eacute;mesur&eacute;e
+de la manger?</p>
+
+<p>Prise &agrave; part, aucune de ces raisons n'est la bonne. La chute de cette
+pomme est la r&eacute;sultante oblig&eacute;e de toutes les causes qui produisent
+l'acte le plus minime de la vie organique. Par cons&eacute;quent le botaniste
+qui attribuera la chute de ce fruit &agrave; la d&eacute;composition du tissu
+cellulaire aura tout aussi raison que l'enfant qui l'attribuera &agrave; son
+d&eacute;sir de la croquer &agrave; belles dents et &agrave; la r&eacute;alisation de son d&eacute;sir.</p>
+
+<p>De m&ecirc;me aura tort et raison &agrave; la fois celui qui dira que Napol&eacute;on a &eacute;t&eacute;
+&agrave; Moscou parce qu'il l'avait r&eacute;solu, et qu'il y a trouv&eacute; sa perte parce
+que telle &eacute;tait la volont&eacute; d'Alexandre; de m&ecirc;me aura tort et raison
+celui qui assurera qu'une montagne pesant plusieurs millions de
+pouds<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> et sap&eacute;e &agrave; sa base ne s'est &eacute;croul&eacute;e qu'&agrave; la suite du dernier
+coup de pioche donn&eacute; par le dernier terrassier!</p>
+
+<p>Les pr&eacute;tendus grands hommes ne sont que les &eacute;tiquettes de l'Histoire:
+ils donnent leurs noms aux &eacute;v&eacute;nements, sans m&ecirc;me avoir, comme les
+&eacute;tiquettes, le moindre lien avec le fait lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Aucun des actes de leur soi-disant libre arbitre n'est un acte
+volontaire: il est li&eacute; &agrave; priori &agrave; la marche g&eacute;n&eacute;rale de l'histoire et de
+l'humanit&eacute;, et sa place y est fix&eacute;e &agrave; l'avance de toute &eacute;ternit&eacute;.</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Napol&eacute;on quitta Dresde le 4 juin; il y avait s&eacute;journ&eacute; trois semaines,
+au milieu d'une cour compos&eacute;e de princes, de grands-ducs, de rois et
+m&ecirc;me d'un empereur. Aimable avec les princes et les rois qui m&eacute;ritaient
+bien de lui, il avait fait la le&ccedil;on &agrave; ceux dont il croyait avoir sujet
+d'&ecirc;tre m&eacute;content, offert en cadeau &agrave; l'imp&eacute;ratrice d'Autriche des perles
+et des diamants enlev&eacute;s &agrave; des souverains, et embrass&eacute; avec tendresse
+Marie-Louise, qui se consid&eacute;rait comme sa femme l&eacute;gitime, bien que la
+premi&egrave;re f&ucirc;t &agrave; Paris, incapable, &agrave; ce qu'il semble, de se consoler du
+chagrin que lui causait leur s&eacute;paration. Malgr&eacute; la foi des diplomates
+dans la possibilit&eacute; du maintien de la paix, et leurs efforts en ce sens,
+malgr&eacute; la lettre autographe de Napol&eacute;on &agrave; l'Empereur Alexandre
+commen&ccedil;ant par ces mots: &laquo;Monsieur mon fr&egrave;re&raquo;, contenant &laquo;l'assurance
+sinc&egrave;re qu'il ne voulait pas de guerre&raquo;, et se terminant par des
+protestations d'affection et d'estime &eacute;ternelles, il allait rejoindre
+l'arm&eacute;e, et donnait, &agrave; chaque nouveau relais, des ordres incessants &agrave;
+l'effet d'acc&eacute;l&eacute;rer la marche des troupes dirig&eacute;es de l'Occident vers
+l'Orient. Il voyageait dans une voiture ferm&eacute;e, attel&eacute;e de six chevaux,
+accompagn&eacute; de pages, d'aides de camp et d'une nombreuse escorte; sa
+route &eacute;tait trac&eacute;e par Posen, Thorn, Danzig, Koenigsberg, et dans
+chacune de ces villes des milliers d'individus se portaient &agrave; sa
+rencontre avec un enthousiasme m&ecirc;l&eacute; de terreur.</p>
+
+<p>Suivant la m&ecirc;me direction que ses troupes, il coucha, le 10 juin, &agrave;
+Wilkovisky, dans la maison d'un comte polonais, qui avait &eacute;t&eacute; pr&eacute;par&eacute;e
+pour le recevoir, rejoignit et d&eacute;passa l'arm&eacute;e, arriva le lendemain sur
+les bords du Ni&eacute;men, et, mettant un uniforme polonais, descendit de sa
+cal&egrave;che pour examiner le lieu d&eacute;sign&eacute; pour le passage des troupes.</p>
+
+<p>&Agrave; la vue des cosaques post&eacute;s sur la rive oppos&eacute;e, et des steppes qui
+s'&eacute;tendaient &agrave; perte de vue jusqu'&agrave; Moscou, la ville sainte, cette
+capitale d'un Empire qui lui rappelait celui d'Alexandre le Grand, il
+ordonna pour le lendemain la marche en avant, contrairement &agrave; toutes les
+pr&eacute;visions de la diplomatie et &agrave; toutes les dispositions de la
+strat&eacute;gie... et ses troupes travers&egrave;rent le Ni&eacute;men au jour fix&eacute;!</p>
+
+<p>Le 24, de grand matin, il sortit de sa tente, plac&eacute;e sur la rive gauche
+du fleuve, pour suivre avec une lunette d'approche, du haut de
+l'escarpement, les mouvements de ses arm&eacute;es, dont les flots vivants
+s'&eacute;coulaient hors du bois et se r&eacute;pandaient par les trois ponts &eacute;tablis
+sur le Ni&eacute;men. Ces arm&eacute;es savaient que l'Empereur &eacute;tait l&agrave;, elles le
+cherchaient m&ecirc;me du regard, et lorsqu'elles l'avaient aper&ccedil;u sur la
+hauteur, avec sa redingote et son petit chapeau, se d&eacute;tachant de la
+suite qui l'entourait, elles jetaient en l'air leurs bonnets aux cris
+de: &laquo;Vive l'Empereur!&raquo; et, continuant sans cesse &agrave; d&eacute;boucher de
+l'immense for&ecirc;t o&ugrave; elles &eacute;taient camp&eacute;es, elles franchissaient les ponts
+en masses compactes.</p>
+
+<p>&laquo;On fera du chemin cette fois-ci.... Oh! quand il s'en m&ecirc;le lui-m&ecirc;me, &ccedil;a
+chauffe, nom de...!... Le voil&agrave;! Vive l'Empereur!...&mdash;C'est donc l&agrave; ces
+fameuses steppes de l'Asie! Vilain! tout de m&ecirc;me!...&mdash;Au revoir,
+Beauchet, je te r&eacute;serve le plus beau palais de Moscou! Au revoir, bonne
+chance!... L'as-tu vu, l'Empereur?... prr!...&mdash;Si on me fait gouverneur
+aux Indes, G&eacute;rard, je te fais ministre du Cachemire, c'est arr&ecirc;t&eacute;!...
+Vive l'Empereur! Vive l'Empereur!...&mdash;Oh! les gredins de cosaques!
+comme ils filent!... Vive l'Empereur! Le vois-tu?... Je l'ai vu deux
+fois comme je te vois, le petit caporal!... Je l'ai vu donner la croix &agrave;
+un ancien. Vive l'Empereur!...&raquo; Et mille autres propos semblables
+s'&eacute;changeaient dans tous les rangs entre les vieux et les jeunes
+soldats... et sur toutes ces figures basan&eacute;es rayonnait un sentiment
+unanime de joie, caus&eacute; par l'ouverture de la campagne si impatiemment
+attendue, et de d&eacute;vouement exalt&eacute; pour cet homme en redingote grise,
+plac&eacute; l&agrave;-haut sur la colline.</p>
+
+<p>Le 25 juin, mont&eacute; sur un petit cheval arabe pur sang, Napol&eacute;on arriva au
+galop jusqu'&agrave; un des trois ponts, au bruit des clameurs assourdissantes
+qui le saluaient au passage, et qu'il ne tol&eacute;rait que parce qu'il lui
+&eacute;tait impossible d'interdire ces bruyants t&eacute;moignages d'affection. On
+voyait cependant qu'ils le fatiguaient et d&eacute;tournaient son attention
+des pr&eacute;occupations militaires qui l'absorbaient en ce moment. Traversant
+un ponton qui fl&eacute;chit sous le galop de son cheval, il prit la direction
+de Kovno, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; des chasseurs de la garde, qui lui frayaient, &agrave; grands
+cris, un passage &agrave; travers les troupes. Arriv&eacute; sur le bord du large
+Ni&eacute;men, il s'arr&ecirc;ta devant un r&eacute;giment de uhlans polonais:</p>
+
+<p>&laquo;Vive l'Empereur!&raquo; s'&eacute;cri&egrave;rent les uhlans avec autant d'enthousiasme que
+les Fran&ccedil;ais, et en rompant les rangs pour le mieux voir.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on examina le fleuve, descendit de cheval, s'assit sur une poutre
+qui gisait &agrave; terre, et, sur un signe de sa main, un page, rayonnant
+d'orgueil, lui remit une longue-vue, qu'il appuya sur l'&eacute;paule du jeune
+gar&ccedil;on, pour inspecter &agrave; son aise la rive oppos&eacute;e. Puis, &eacute;tudiant la
+carte du pays qui &eacute;tait d&eacute;ploy&eacute;e devant lui entre des morceaux de bois,
+il murmura quelques mots sans lever la t&ecirc;te, et deux aides de camp
+s'&eacute;lanc&egrave;rent vers les uhlans:</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il? Qu'a-t-il dit?&raquo; se demanda-t-on &agrave; l'instant dans les rangs
+du r&eacute;giment dont le chef venait de recevoir l'ordre de d&eacute;couvrir un gu&eacute;
+et de le passer.</p>
+
+<p>Le colonel, un homme &acirc;g&eacute; et d'un ext&eacute;rieur agr&eacute;able, demanda &agrave; l'aide de
+camp, en rougissant et en balbutiant d'&eacute;motion, l'autorisation de ne pas
+chercher de gu&eacute; et de passer le fleuve &agrave; la nage avec tout son r&eacute;giment.
+Il &eacute;tait facile de voir qu'un refus l'aurait d&eacute;sol&eacute;, aussi l'aide de
+camp s'empressa-t-il de l'assurer que l'Empereur ne saurait &ecirc;tre
+m&eacute;content de ce surcro&icirc;t de z&egrave;le. &Agrave; ces mots, le vieil officier, les
+yeux brillants de joie, brandit son sabre en criant vivat! commanda &agrave;
+ses hommes de le suivre, et s'&eacute;lan&ccedil;a en avant en &eacute;peronnant sa monture;
+celle-ci se raidissant, il la frappa avec col&egrave;re, et tous deux saut&egrave;rent
+et plong&egrave;rent au fond de l'eau, emport&eacute;s dans la direction du courant.
+Tous les uhlans suivirent son exemple: les soldats s'accrochaient,
+d&eacute;sar&ccedil;onn&eacute;s, les uns aux autres, quelques chevaux se noy&egrave;rent, quelques
+hommes aussi, et le reste des cavaliers continua &agrave; nager, cramponn&eacute;s &agrave;
+leur selle ou &agrave; la crini&egrave;re de leurs b&ecirc;tes. Ils allaient, autant que
+possible, en ligne droite, tandis qu'&agrave; une demi-verste de l&agrave; il y avait
+un gu&eacute;; mais ils &eacute;taient fiers de nager ainsi et de mourir, au besoin,
+sous les yeux de l'homme qui &eacute;tait assis l&agrave;-haut sur une poutre, et qui
+ne daignait m&ecirc;me pas les regarder!</p>
+
+<p>Lorsque l'aide de camp revint aupr&egrave;s de l'Empereur, et qu'il se fut
+permis d'attirer son attention sur le d&eacute;vouement des Polonais &agrave; sa
+personne, le petit homme en redingote grise se leva, appela Berthier, et
+marcha avec lui le long du fleuve en lui donnant ses ordres, et en
+jetant de temps &agrave; autre un coup d'oeil m&eacute;content sur les soldats qui, en
+se noyant, lui causaient des distractions. Ce n'&eacute;tait pas chose nouvelle
+pour lui d'&ecirc;tre s&ucirc;r que, depuis les d&eacute;serts de l'Afrique jusqu'aux
+steppes de la Moscovie, sa pr&eacute;sence suffisait pour exalter les hommes au
+point de lui faire, sans h&eacute;siter, le sacrifice m&ecirc;me de leur vie. Il
+remonta &agrave; cheval, et retourna &agrave; son campement.</p>
+
+<p>Quarante uhlans disparurent, malgr&eacute; les bateaux envoy&eacute;s &agrave; leur secours.
+Le gros du r&eacute;giment fut refoul&eacute; vers le bord qu'il venait de quitter:
+seuls le colonel et quelques soldats pass&egrave;rent heureusement, et
+grimp&egrave;rent tout ruisselants d'eau sur la rive oppos&eacute;e. &Agrave; peine
+l'eurent-ils atteinte, qu'ils cri&egrave;rent de nouveau vivat! et qu'ils
+cherch&egrave;rent des yeux la place occup&eacute;e par Napol&eacute;on. Bien qu'il n'y f&ucirc;t
+plus, ils se sentaient en ce moment compl&egrave;tement heureux!</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, Napol&eacute;on, apr&egrave;s avoir lanc&eacute; l'ordre d'acc&eacute;l&eacute;rer l'envoi
+des faux assignats destin&eacute;s &agrave; la Russie, et apr&egrave;s avoir fait fusiller un
+Saxon sur lequel on avait saisi des renseignements sur la situation de
+l'arm&eacute;e fran&ccedil;aise, d&eacute;cora de l'ordre de la L&eacute;gion d'honneur, dont il
+&eacute;tait le chef supr&ecirc;me, le colonel des uhlans qui, sans n&eacute;cessit&eacute;,
+s'&eacute;tait pr&eacute;cipit&eacute; dans l'endroit le plus profond du fleuve!... <i>Quos
+vult perdere, Jupiter dementat!</i></p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>L'Empereur Alexandre, &eacute;tabli &agrave; Vilna depuis plus d'un mois, y employait
+tout son temps &agrave; des revues et des manoeuvres. Rien n'&eacute;tait pr&ecirc;t pour la
+guerre, bien qu'elle f&ucirc;t pr&eacute;vue depuis longtemps, et c'&eacute;tait pour s'y
+pr&eacute;parer que l'Empereur avait quitt&eacute; P&eacute;tersbourg. Il n'existait aucun
+plan g&eacute;n&eacute;ral, et l'ind&eacute;cision quant au choix &agrave; faire entre tous ceux que
+l'on proposait ne fit qu'augmenter, &agrave; la suite des quatre semaines le
+s&eacute;jour de Sa Majest&eacute; au quartier g&eacute;n&eacute;ral. Chacune des trois arm&eacute;es avait
+son commandant en chef, mais il n'y avait pas de g&eacute;n&eacute;ralissime, et
+l'Empereur ne voulait pas en assumer les fonctions. Plus il restait &agrave;
+Vilna, plus les pr&eacute;paratifs tra&icirc;naient en longueur, et il semblait que
+les efforts de l'entourage imp&eacute;rial n'eussent d'autre but que de faire
+oublier &agrave; Sa Majest&eacute; la guerre prochaine, et de rendre son s&eacute;jour aussi
+agr&eacute;able que possible.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s une kyrielle de bals et de f&ecirc;tes donn&eacute;s par les magnats polonais,
+par les hauts personnages qui avaient des charges de cour, et par
+l'Empereur lui-m&ecirc;me, il vint &agrave; la pens&eacute;e d'un des aides de camp g&eacute;n&eacute;raux
+polonais d'offrir &agrave; Sa Majest&eacute; un banquet et un bal au nom de tous ses
+coll&egrave;gues. Cette proposition, accueillie avec joie, obtint le
+consentement imp&eacute;rial; l'argent fut r&eacute;uni par souscriptions, et la dame
+qui inspirait le plus de sympathie &agrave; l'Empereur consentit &agrave; remplir les
+devoirs de ma&icirc;tresse de maison. Le 25 juin fut fix&eacute; pour le bal, le
+d&icirc;ner, les courses sur l'eau et le feu d'artifice organis&eacute;s &agrave; Zakrety,
+propri&eacute;t&eacute; du comte Bennigsen, qui &eacute;tait situ&eacute;e aux environs de Vilna, et
+qu'il avait mise &agrave; la disposition des ordonnateurs de la f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Le jour m&ecirc;me o&ugrave; Napol&eacute;on donna l'ordre de traverser le Ni&eacute;men et o&ugrave; son
+avant-garde, repoussant les cosaques, passa la fronti&egrave;re russe,
+l'Empereur Alexandre se trouvait au bal donn&eacute; en son honneur par ses
+aides de camp g&eacute;n&eacute;raux!</p>
+
+<p>Cette brillante f&ecirc;te avait r&eacute;uni sur le m&ecirc;me point, au dire des experts,
+plus de belles personnes qu'on n'en avait jamais vues. La comtesse
+Besoukhow, venue tout expr&egrave;s de P&eacute;tersbourg avec quelques autres dames,
+&eacute;clipsait, par sa luxuriante beaut&eacute; russe, la beaut&eacute; plus fine et plus
+distingu&eacute;e des dames polonaises. L'Empereur la remarqua, et lui fit
+l'honneur de danser une fois avec elle.</p>
+
+<p>Boris Droubetzko&iuml; avait laiss&eacute; sa femme &agrave; Moscou, et se trouvait &agrave; Vilna
+&laquo;en gar&ccedil;on&raquo;, comme il disait; quoiqu'il ne f&ucirc;t pas aide de camp g&eacute;n&eacute;ral,
+il assistait &agrave; la f&ecirc;te, gr&acirc;ce &agrave; la somme assez ronde qu'il avait
+inscrite sur la liste de souscription; devenu tr&egrave;s riche et fort avanc&eacute;
+en dignit&eacute;s de toutes sortes, il ne cherchait plus de protections, et se
+tenait sur un pied de parfaite &eacute;galit&eacute; avec ses contemporains plus
+&eacute;lev&eacute;s que lui en grade.</p>
+
+<p>On dansait encore &agrave; minuit; H&eacute;l&egrave;ne, ne trouvant pas de cavalier digne
+d'elle, demanda &agrave; Boris de danser avec elle la mazourka, et ils
+form&egrave;rent le troisi&egrave;me couple. Boris regardait avec une calme
+indiff&eacute;rence les &eacute;blouissantes &eacute;paules d'H&eacute;l&egrave;ne, sortant d'un corsage
+de gaze d'une couleur sombre, lam&eacute; d'or, et causait de leurs anciennes
+connaissances, sans toutefois quitter des yeux une seconde l'Empereur,
+qui, debout pr&egrave;s d'une porte, arr&ecirc;tait au passage les uns et les autres,
+en leur adressant ces bienveillantes paroles que lui seul savait dire.</p>
+
+<p>Il remarqua bient&ocirc;t que Balachow, un des intimes du Tsar, s'arr&ecirc;ta
+famili&egrave;rement &agrave; deux pas de lui pendant qu'il causait avec une dame
+polonaise; l'Empereur lui jeta un coup d'oeil interrogateur, et,
+comprenant qu'un grave motif devait seul l'avoir forc&eacute; &agrave; agir aussi
+librement, il salua la dame, se tourna vers Balachow, et sa figure
+exprima aussit&ocirc;t une profonde surprise pendant qu'il l'&eacute;coutait! Le
+prenant par le bras, il l'entra&icirc;na vivement dans le jardin, sans faire
+attention &agrave; la curiosit&eacute; de la foule, qui aussit&ocirc;t recula
+respectueusement devant lui. Boris, portant ses yeux sur Araktch&eacute;&iuml;ew,
+avait remarqu&eacute; son trouble &agrave; l'apparition de Balachow; il le vit se
+placer en avant, comme s'il s'attendait &agrave; &ecirc;tre interpell&eacute; par
+l'Empereur. &Agrave; ce mouvement du ministre de la guerre, Boris comprit qu'il
+&eacute;tait jaloux de Balachow, et lui en voulait d'avoir la chance de
+transmettre &agrave; Sa Majest&eacute; une nouvelle de haute importance. Se voyant
+oubli&eacute;, il les suivit, &agrave; vingt pas de distance, dans le jardin illumin&eacute;,
+en jetant autour de lui des regards furibonds.</p>
+
+<p>Boris, tourment&eacute; du d&eacute;sir d'apprendre un des premiers quelle &eacute;tait cette
+grave nouvelle, murmura tout &agrave; coup &agrave; l'oreille d'H&eacute;l&egrave;ne qu'il allait
+prier la comtesse Potocka de leur faire vis-&agrave;-vis; la comtesse &eacute;tait en
+ce moment sur le perron: au moment o&ugrave; il arrivait pr&egrave;s d'elle, il
+s'arr&ecirc;ta court &agrave; la vue de l'Empereur, qui rentrait avec Balachow.
+Faisant semblant de ne pas avoir le temps de s'&eacute;carter, il se serra
+contre la porte, inclina la t&ecirc;te avec respect, et entendit Alexandre
+dire, avec l'&eacute;motion d'un homme qui aurait re&ccedil;u une offense personnelle:</p>
+
+<p>&laquo;Entrer en Russie, sans avoir d&eacute;clar&eacute; la guerre! Je ne ferai la paix que
+lorsqu'il ne restera plus un seul ennemi sur le sol de mon Empire!&raquo;
+Boris crut s'apercevoir que l'Empereur &eacute;prouvait une certaine
+satisfaction &agrave; s'exprimer ainsi, et &agrave; donner cette forme &agrave; sa pens&eacute;e,
+mais qu'en m&ecirc;me temps il &eacute;tait m&eacute;content d'avoir &eacute;t&eacute; entendu par lui.</p>
+
+<p>&laquo;Que personne n'en sache rien!&raquo; ajouta-t-il en fron&ccedil;ant les sourcils.
+Boris, devinant que cette parole lui &eacute;tait adress&eacute;e, baissa les yeux,
+et inclina de nouveau la t&ecirc;te. L'Empereur rentra dans la salle de bal et
+y resta encore une demi-heure environ.</p>
+
+<p>Droubetzko&iuml;, ayant ainsi &eacute;t&eacute;, gr&acirc;ce au hasard, le premier &agrave; conna&icirc;tre le
+passage du Ni&eacute;men par les troupes fran&ccedil;aises, profita de cette bonne
+fortune pour faire croire &agrave; quelques personnages importants qu'il en
+savait souvent plus long qu'eux, ce qui le grandit singuli&egrave;rement dans
+leur opinion.</p>
+
+<p>Cette nouvelle fut un coup de foudre! Re&ccedil;ue pendant un bal et apr&egrave;s un
+mois d'attente, elle semblait encore plus incroyable! L'Empereur, sous
+la premi&egrave;re impression d'indignation et de col&egrave;re, avait trouv&eacute; la
+phrase, devenue plus tard c&eacute;l&egrave;bre, qu'il se plaisait &agrave; r&eacute;p&eacute;ter et qui
+exprimait parfaitement ses sentiments. Rentr&eacute; &agrave; deux heures de la nuit,
+il envoya chercher son secr&eacute;taire Schischkow, et lui dicta un ordre du
+jour aux troupes et un rescrit au mar&eacute;chal prince Soltykow, dans lequel
+il d&eacute;clarait sa ferme intention, dans les m&ecirc;mes termes qu'il avait
+employ&eacute;s en parlant &agrave; Balachow, de ne pas faire la paix tant qu'il
+resterait un seul Fran&ccedil;ais arm&eacute; sur le sol de la Russie.</p>
+
+<p>Il &eacute;crivit ensuite de sa propre main &agrave; Napol&eacute;on la lettre suivante:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur mon Fr&egrave;re, j'ai appris hier que, malgr&eacute; la loyaut&eacute; avec
+laquelle j'ai maintenu mes engagements envers Votre Majest&eacute;, ses troupes
+ont franchi les fronti&egrave;res de la Russie, et je re&ccedil;ois &agrave; l'instant de
+P&eacute;tersbourg une note par laquelle le comte Lauriston, pour motiver cette
+agression, annonce que Votre Majest&eacute; s'est consid&eacute;r&eacute;e comme en &eacute;tat de
+guerre avec moi d&egrave;s le moment o&ugrave; le prince Kourakine demande ses
+passeports. Les motifs sur lesquels le duc de Bassano fondait son refus
+de les lui d&eacute;livrer n'auraient jamais pu me faire supposer que cette
+d&eacute;marche servirait de pr&eacute;texte &agrave; l'agression. En effet, cet ambassadeur
+n'y a jamais &eacute;t&eacute; autoris&eacute;, comme il l'a d&eacute;clar&eacute; lui-m&ecirc;me, et aussit&ocirc;t
+que j'en ai &eacute;t&eacute; inform&eacute;, je lui ai fait conna&icirc;tre combien je le
+d&eacute;sapprouvais, en lui donnant l'ordre de rester &agrave; son poste. Si Votre
+Majest&eacute; n'est pas intentionn&eacute;e de verser le sang de nos peuples pour un
+m&eacute;sentendu (<i>sic</i>) de ce genre et qu'elle consente &agrave; retirer ses troupes
+du territoire russe, je regarderai ce qui s'est pass&eacute; comme non avenu,
+et un accommodement entre nous sera possible. Dans le cas contraire,
+Votre Majest&eacute;, je me verrai forc&eacute; de repousser une attaque que rien n'a
+provoqu&eacute;e de ma part. Il d&eacute;pend encore de Votre Majest&eacute; d'&eacute;viter &agrave;
+l'humanit&eacute; les calamit&eacute;s d'une nouvelle guerre<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis, etc... etc.</p>
+
+<p>&laquo;Alexandre.&raquo;</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>L'Empereur envoya ensuite chercher Balachow, lui lut sa lettre, le
+chargea d'aller la remettre en personne &agrave; l'Empereur des Fran&ccedil;ais, et,
+lui r&eacute;p&eacute;tant de nouveau les paroles qu'il lui avait dites au bal, lui
+ordonna de les rapporter telles quelles &agrave; Napol&eacute;on. Il ne les avait pas
+mises dans sa lettre, comprenant, avec son tact habituel, qu'il n'&eacute;tait
+pas convenable de les prononcer au moment o&ugrave; il faisait une derni&egrave;re
+tentative pour le maintien de la paix; mais il r&eacute;it&eacute;ra l'ordre &agrave;
+Balachow de les redire textuellement &agrave; Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me. Partant
+aussit&ocirc;t avec un trompette et deux cosaques, Balachow arriva, au point
+du jour, au village de Rykonty, occup&eacute; par des avant-postes de cavalerie
+fran&ccedil;aise, en de&ccedil;&agrave; du Ni&eacute;men.</p>
+
+<p>Un sous-officier de hussards, en uniforme amarante et coiff&eacute; d'un
+colback, lui cria de s'arr&ecirc;ter; Balachow se borna &agrave; ralentir le pas; le
+sous-officier s'avan&ccedil;a vers lui en marmottant un juron d'un air irrit&eacute;,
+et, tirant son sabre, lui demanda grossi&egrave;rement s'il &eacute;tait sourd!
+Balachow se nomma: le Fran&ccedil;ais, envoyant alors un de ses hommes chercher
+l'officier qui commandait le poste, reprit sa causerie avec ses
+camarades, sans plus faire attention &agrave; l'envoy&eacute; russe, qui &eacute;prouva un
+sentiment &eacute;trange en subissant, personnellement et dans son pays, cette
+manifestation irrespectueuse de la force brutale, si nouvelle pour lui,
+habitu&eacute; aux honneurs et en rapports constants avec le pouvoir supr&ecirc;me,
+pour lui qui venait de causer pendant rois longues heures avec
+l'Empereur!</p>
+
+<p>Le soleil per&ccedil;ait les nuages, l'air &eacute;tait frais et impr&eacute;gn&eacute; de ros&eacute;e. Le
+troupeau du village s'en allait aux champs, o&ugrave; les alouettes s'&eacute;levaient
+dans l'espace, en gazouillant, l'une apr&egrave;s autre comme des bulles d'air
+qui montent &agrave; la surface de l'eau. Balachow, en attendant l'officier,
+suivait leur vol d'un &eacute;gard distrait, pendant que les cosaques et les
+hussards changeaient en silence des clins d'oeil furtifs.</p>
+
+<p>Le colonel fran&ccedil;ais, qui venait &eacute;videmment de se lever, parut enfin,
+suivi de deux de ses hussards, et mont&eacute; sur un beau cheval gris bien
+soign&eacute; et bien nourri: les cavaliers et leurs chevaux avaient une
+tournure &eacute;l&eacute;gante et respiraient le bien-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait encore que la premi&egrave;re p&eacute;riode de la guerre, la p&eacute;riode de la
+tenue d'ordonnance, la p&eacute;riode de l'ordre comme en temps de paix, &agrave;
+laquelle se m&ecirc;laient pourtant une allure plus guerri&egrave;re que de coutume,
+et cet entrain et cette gaiet&eacute; qui sont l'accompagnement habituel des
+d&eacute;buts d'une campagne!</p>
+
+<p>Le colonel &eacute;touffait avec peine des b&acirc;illements, mais il fut poli envers
+Balachow, car il se rendait compte de son importance. Il lui fit
+franchir les avant-postes, et l'assura que, vu la proximit&eacute; du quartier
+g&eacute;n&eacute;ral de l'Empereur, son d&eacute;sir de lui &ecirc;tre imm&eacute;diatement pr&eacute;sent&eacute; ne
+souffrirait aucune difficult&eacute;.</p>
+
+<p>Traversant ensuite le village, au milieu de piquets de hussards, de
+soldats et d'officiers qui leur faisaient le salut militaire et
+regardaient avec curiosit&eacute; l'uniforme russe, ils sortirent par
+l'extr&eacute;mit&eacute; oppos&eacute;e; &agrave; deux verstes de l&agrave; campait le g&eacute;n&eacute;ral de division
+qui devait se charger de conduire l'envoy&eacute; d'Alexandre jusqu'&agrave; sa
+destination.</p>
+
+<p>Le soleil &eacute;tait lev&eacute; et &eacute;clairait gaiement les champs et les prairies.</p>
+
+<p>&Agrave; peine eurent-ils d&eacute;pass&eacute; le cabaret situ&eacute; sur la hauteur, qu'ils
+virent venir &agrave; eux plusieurs militaires, en avant desquels s'avan&ccedil;ait,
+mont&eacute; sur un cheval noir, dont le harnachement &eacute;tincelait au soleil, un
+homme de haute taille; un manteau rouge jet&eacute; sur les &eacute;paules, les jambes
+tendues en avant &agrave; la mani&egrave;re fran&ccedil;aise, il &eacute;tait coiff&eacute; d'un &eacute;norme
+chapeau par dessous les bords duquel s'&eacute;chappaient des boucles de
+cheveux noirs: l'air faisait onduler le plumet multicolore de sa
+coiffure, et les galons d'or de son uniforme scintillaient aux rayons
+ardents du soleil de juin.</p>
+
+<p>Balachow ne se trouvait plus qu'&agrave; quelques pas de distance de ce
+cavalier &agrave; l'aspect th&eacute;&acirc;tral, tout chamarr&eacute; d'or et couvert de bracelets
+et de bijoux de toutes sortes, lorsque le colonel Julner lui murmura &agrave;
+l'oreille: &laquo;Le roi de Naples!&raquo;</p>
+
+<p>C'&eacute;tait en effet Murat, qu'on appelait ainsi, bien qu'il f&ucirc;t impossible
+de comprendre pourquoi dans ce moment il &eacute;tait &laquo;le roi de Naples&raquo;.
+Lui-m&ecirc;me du reste se prenait tellement au s&eacute;rieux, que lorsque, la
+veille de son d&eacute;part de Naples, en se promenant dans les rues avec sa
+femme, il entendit quelques Italiens crier: &laquo;Viva il Re!&raquo; il dit avec
+tristesse: &laquo;Les malheureux! ils ne savent pas que je les quitte demain!&raquo;</p>
+
+<p>Malgr&eacute; son intime conviction qu'il &eacute;tait bien toujours le roi de Naples,
+et que ses sujets pleuraient son absence, il reprit gaiement, au premier
+signal de son auguste beau-fr&egrave;re, la besogne qui lui avait &eacute;t&eacute;
+famili&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ai fait roi pour r&eacute;gner &agrave; ma mani&egrave;re et non pas &agrave; la v&ocirc;tre,&raquo;
+lui avait dit ce dernier &agrave; Danzig, et, pareil &agrave; un bel &eacute;talon qui
+fol&acirc;tre m&ecirc;me sous le harnais, il galopait sur les routes de la Pologne,
+par&eacute; des couleurs les plus voyantes et des plus riches bijoux, sans
+s'inqui&eacute;ter, dans sa bruyante bonne humeur, de savoir o&ugrave; il allait.</p>
+
+<p>En apercevant le g&eacute;n&eacute;ral russe, il rejeta majestueusement sa t&ecirc;te
+boucl&eacute;e en arri&egrave;re d'une fa&ccedil;on toute royale, et regarda le colonel
+fran&ccedil;ais en le questionnant du regard. Celui-ci expliqua
+respectueusement &agrave; Sa Majest&eacute; ce que voulait Balachow, dont il ne
+parvenait pas &agrave; prononcer correctement le nom.</p>
+
+<p>&laquo;De Balmacheve?&raquo; dit le roi en surmontant, avec sa r&eacute;solution
+habituelle, la difficult&eacute; qu'avait &eacute;prouv&eacute;e le colonel de hussards.
+&laquo;Charm&eacute; de faire votre connaissance, g&eacute;n&eacute;ral,&raquo; ajouta-t-il d'un geste
+plein de gr&acirc;ce; mais, d&egrave;s que la voix de Sa Majest&eacute; devint plus haute et
+plus vive, elle perdit subitement toute sa dignit&eacute; royale, et passa sans
+transition au ton qui lui &eacute;tait naturel, celui d'une bienveillante
+bonhomie. Posant la main sur le garrot du cheval de Balachow:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, g&eacute;n&eacute;ral, tout est &agrave; la guerre, &agrave; ce qu'il para&icirc;t!&raquo; comme s'il
+regrettait la n&eacute;cessit&eacute; de ce fait, qu'il ne se permettait pas de juger.</p>
+
+<p>&laquo;Sire, l'Empereur mon ma&icirc;tre ne d&eacute;sire pas la guerre, et comme Votre
+Majest&eacute; le voit...&raquo; poursuivit Balachow en lui donnant expr&egrave;s &agrave; chaque
+mot, avec une affectation marqu&eacute;e, une qualification royale qu'il
+sentait lui &ecirc;tre particuli&egrave;rement agr&eacute;able dans sa nouveaut&eacute;, &agrave; en
+juger par la joie comique qui se peignait sur son visage. &laquo;Royaut&eacute;
+oblige,&raquo; aussi Murat crut-il de son devoir de deviser avec Monsieur de
+Balachow, ambassadeur de l'Empereur Alexandre sur les affaires de
+l'&Eacute;tat. Descendant de cheval et lui prenant le bras, il se mit &agrave; causer
+et &agrave; marcher avec lui de long en large, en s'effor&ccedil;ant de donner de
+l'importance &agrave; ses paroles. Il lui dit entre autres choses que
+l'Empereur Napol&eacute;on, offens&eacute; par la demande qu'on lui avait adress&eacute;e de
+retirer ses troupes de la Prusse, l'&eacute;tait surtout de la publicit&eacute; donn&eacute;e
+&agrave; cette exigence, qui froissait la dignit&eacute; de la France. Balachow lui
+r&eacute;pondit que cette exigence n'avait rien de blessant parce que..., mais
+Murat ne lui donna pas le temps d'achever:</p>
+
+<p>&laquo;L'instigateur n'est donc point, selon vous, l'Empereur Alexandre?&raquo;
+demanda-t-il subitement et avec un sourire gauche.</p>
+
+<p>Balachow lui expliqua les raisons qui le for&ccedil;aient &agrave; consid&eacute;rer Napol&eacute;on
+comme le fauteur de la guerre.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! mon cher g&eacute;n&eacute;ral, je souhaite de tout mon coeur que les Empereurs
+s'arrangent entre eux, et que cette guerre, commenc&eacute;e malgr&eacute; moi, se
+termine le plus t&ocirc;t possible,&raquo; poursuivit Murat, &agrave; la fa&ccedil;on des
+serviteurs qui d&eacute;sirent rester amis malgr&eacute; la querelle de leurs ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>Il s'informa ensuite de la sant&eacute; du grand-duc, parla du temps qu'ils
+avaient si joyeusement pass&eacute; ensemble &agrave; Naples, puis, se ressouvenant de
+sa haute dignit&eacute;, il se redressa avec solennit&eacute;, se posa comme il
+l'avait fait le jour de son couronnement, et faisant un geste de la
+main:</p>
+
+<p>&laquo;Je ne vous retiens plus, g&eacute;n&eacute;ral, je vous souhaite tout le succ&egrave;s
+possible!&raquo; dit-il en rejoignant sa suite, qui l'attendait
+respectueusement &agrave; quelques pas en arri&egrave;re... et le manteau rouge brod&eacute;
+d'or, les plumes flottant au vent, et les pierres fines jetant mille
+feux au soleil, disparurent dans le lointain!</p>
+
+<p>Balachow, croyant trouver Napol&eacute;on &agrave; peu de distance de l&agrave;, continua son
+chemin, mais, arriv&eacute; au premier village, il fut arr&ecirc;t&eacute; cette fois par
+les sentinelles du corps d'infanterie de Davout, et l'aide de camp du
+chef de corps le conduisit jusqu'&agrave; l'habitation du mar&eacute;chal.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Davout, l'Araktch&eacute;&iuml;ew de l'Empereur Napol&eacute;on, en avait, avec la
+poltronnerie en moins, toute la s&eacute;v&eacute;rit&eacute;, et toute l'exactitude dans le
+service, et, comme lui, ne savait t&eacute;moigner son d&eacute;vouement &agrave; son ma&icirc;tre
+que par des actes de cruaut&eacute;.</p>
+
+<p>Les hommes de cette trempe sont aussi n&eacute;cessaires dans les rouages de
+l'administration que les loups dans l'&eacute;conomie de la nature: ils
+existent, se manifestent et se maintiennent toujours, par le fait,
+quelque pu&eacute;ril qu'il puisse para&icirc;tre, de leurs rapports constants avec
+le chef de l'&Eacute;tat. Comment expliquer autrement que par son absolue
+n&eacute;cessit&eacute;, la pr&eacute;sence et l'influence d'un &ecirc;tre cruel, grossier, mal
+&eacute;lev&eacute;, tel qu'Araktch&eacute;&iuml;ew, qui tirait la moustache aux grenadiers dans
+les rangs, et qui s'&eacute;clipsait au moindre danger, aupr&egrave;s d'Alexandre,
+dont l'&acirc;me &eacute;tait tendre et le caract&egrave;re d'une noblesse chevaleresque?</p>
+
+<p>Balachow trouva le mar&eacute;chal Davout, avec son aide de camp &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s,
+dans une grange de paysan, assis sur un tonneau, occup&eacute; &agrave; examiner et &agrave;
+r&eacute;gler des comptes. Il aurait pu sans doute se procurer une installation
+plus commode, mais il appartenait &agrave; la cat&eacute;gorie des gens qui aiment &agrave;
+se rendre les conditions de la vie difficiles, pour avoir le droit
+d'&ecirc;tre sombres et taciturnes, et &agrave; feindre, &agrave; tout propos, une grande
+h&acirc;te, et un travail accablant:</p>
+
+<p>&laquo;Y a-t-il moyen, je vous le demande, de voir la vie par ses c&ocirc;t&eacute;s
+aimables, lorsqu'on est comme moi harass&eacute; de soucis et assis sur un
+tonneau dans une mauvaise grange?&raquo; semblait dire la figure du mar&eacute;chal.</p>
+
+<p>Le plus grand plaisir de cette sorte de personnages, lorsqu'ils en
+rencontrent un autre sur leur chemin dans des conditions diff&eacute;rentes de
+mouvement et de vie, consiste &agrave; faire parade de leur activit&eacute; incessante
+et morose: c'est ce qui arriva &agrave; Davout &agrave; la vue de Balachow, et de sa
+physionomie anim&eacute;e par la course, la belle matin&eacute;e et sa conversation
+avec Murat. Lui jetant un coup d'oeil par-dessus ses lunettes, il sourit
+d&eacute;daigneusement, et, sans m&ecirc;me le saluer, se replongea dans ses calculs,
+en fron&ccedil;ant m&eacute;chamment les sourcils.</p>
+
+<p>L'impression d&eacute;sagr&eacute;able produite sur le nouveau venu par cette
+singuli&egrave;re fa&ccedil;on de le recevoir n'&eacute;chappa point au mar&eacute;chal, qui releva
+la t&ecirc;te et lui demanda froidement ce qu'il voulait.</p>
+
+<p>Ne pouvant attribuer cette r&eacute;ception qu'&agrave; l'ignorance de Davout sur sa
+double qualit&eacute; d'aide de camp g&eacute;n&eacute;ral et de repr&eacute;sentant de l'Empereur
+Alexandre, Balachow s'empressa de lui faire part de l'objet de sa
+mission, mais, &agrave; sa grande surprise, Davout n'en devint que plus raide
+et plus grossier.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; est votre paquet? Donnez-le-moi, je l'enverrai &agrave; l'Empereur.&raquo;</p>
+
+<p>Balachow lui r&eacute;pondit qu'il avait l'ordre de ne le remettre qu'en mains
+propres.</p>
+
+<p>&laquo;Les ordres de votre Empereur s'ex&eacute;cutent dans votre arm&eacute;e, mais ici,
+vous devez vous soumettre &agrave; nos r&egrave;glements!...&raquo; Et, afin de faire mieux
+comprendre au g&eacute;n&eacute;ral russe dans quelle d&eacute;pendance de force brutale il
+se trouvait, il envoya chercher l'officier de service.</p>
+
+<p>Balachow d&eacute;posa le paquet contenant la lettre de l'Empereur sur la
+table, qui n'&eacute;tait autre qu'un battant de porte, auquel pendaient encore
+les gonds, plac&eacute; en travers sur un tonneau. Davout prit connaissance de
+l'adresse &eacute;crite sur la d&eacute;p&ecirc;che.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez pleinement le droit de me traiter avec ou sans politesse, dit
+Balachow, mais permettez-moi de vous faire observer que j'ai l'honneur
+de compter parmi les aides de camp g&eacute;n&eacute;raux de Sa Majest&eacute;...&raquo;</p>
+
+<p>Davout le regarda sans dire un mot: l'irritation empreinte sur les
+traits de l'envoy&eacute; lui causait &eacute;videmment un vif contentement:</p>
+
+<p>&laquo;On vous rendra les honneurs qui vous sont dus,&raquo; reprit-il, et, mettant
+l'enveloppe dans sa poche, il le laissa seul dans la grange.</p>
+
+<p>Un moment apr&egrave;s, M. de Castries, son aide de camp, vint chercher
+Balachow, pour le conduire au logement qui lui &eacute;tait destin&eacute;; le g&eacute;n&eacute;ral
+russe d&icirc;na ensuite dans la grange avec le mar&eacute;chal Davout; Davout lui
+annon&ccedil;a qu'il partait le lendemain et l'engagea &agrave; rester avec le train
+des bagages: il devait le suivre, s'il recevait l'ordre d'avancer, et ne
+communiquer avec personne, sauf avec M. de Castries.</p>
+
+<p>Au bout de quatre jours de solitude et d'ennui, pendant lesquels il
+s'&eacute;tait forc&eacute;ment rendu compte de sa nullit&eacute; et de son impuissance &agrave;
+agir, d'autant plus sensible pour lui, qu'hier encore il &eacute;tait dans une
+sph&egrave;re toute puissante; apr&egrave;s quelques &eacute;tapes faites &agrave; la suite des
+bagages personnels du mar&eacute;chal Davout et au milieu des troupes
+fran&ccedil;aises, qui occupaient toute la localit&eacute;, Balachow fut ramen&eacute; &agrave;
+Vilna, et y rentra par la m&ecirc;me barri&egrave;re qu'il avait franchie quatre
+jours auparavant.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, un chambellan de l'Empereur, M. de Turenne, vint lui
+annoncer de la part de son ma&icirc;tre qu'il lui accordait une audience.</p>
+
+<p>Peu de jours auparavant, des sentinelles du r&eacute;giment de Pr&eacute;obrajensky
+avaient mont&eacute; la garde &agrave; l'entr&eacute;e de la maison o&ugrave; l'on conduisit
+Balachow: il y avait maintenant deux grenadiers fran&ccedil;ais, aux uniformes
+gros-bleu &agrave; revers et en bonnets &agrave; poils, une escorte de hussards, de
+lanciers, et une brillante suite d'aides de camp attendant la sortie de
+Napol&eacute;on. Ils &eacute;taient group&eacute;s au bas du perron pr&egrave;s de son cheval de
+selle, dont le mamelouk Roustan tenait les brides. Ainsi, Napol&eacute;on le
+recevait dans la m&ecirc;me maison o&ugrave; Alexandre lui avait confi&eacute; son message.</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>Le luxe et la magnificence d&eacute;ploy&eacute;s autour de l'Empereur des Fran&ccedil;ais
+surprirent Balachow, bien qu'il f&ucirc;t habitu&eacute; &agrave; la pompe des cours.</p>
+
+<p>Le comte de Turenne l'amena dans une grande salle de r&eacute;ception o&ugrave;
+&eacute;taient r&eacute;unis une foule de g&eacute;n&eacute;raux, de chambellans, de magnats
+polonais, dont il avait vu d&eacute;j&agrave; la plupart faire leur cour &agrave; l'Empereur
+de Russie! Duroc vint lui dire qu'il serait re&ccedil;u avant la promenade de
+Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>Quelques instants plus tard, le chambellan de service, le saluant avec
+courtoisie, l'engagea &agrave; le suivre dans un petit salon contigu au cabinet
+o&ugrave; il avait re&ccedil;u les derniers ordres de l'Empereur Alexandre; il y
+attendit quelques secondes: des pas vifs et fermes se rapproch&egrave;rent de
+la porte, dont les deux battants s'ouvrirent &agrave; la fois.... Napol&eacute;on
+&eacute;tait devant lui! Pr&ecirc;t &agrave; monter &agrave; cheval, en uniforme gros-bleu, ouvert
+sur un long gilet blanc qui dessinait la rotondit&eacute; de son ventre, en
+bottes &agrave; l'&eacute;cuy&egrave;re et en culotte de peau de daim tendue sur les gros
+mollets de ses jambes courtes, il avait les cheveux ras, et une longue
+et unique m&egrave;che s'en d&eacute;tachait pour aller retomber jusqu'au milieu de
+son large front. Son cou blanc et gros tranchait nettement sur le collet
+noir de son uniforme, d'o&ugrave; s'&eacute;chappait une forte odeur d'eau de Cologne.
+Sur sa figure, encore jeune et pleine, se lisait l'expression digne et
+bienveillante d'un accueil imp&eacute;rial.</p>
+
+<p>La t&ecirc;te rejet&eacute;e en arri&egrave;re, il marchait d'un pas rapide, marqu&eacute; chaque
+fois par un soubresaut nerveux. Toute sa personne forte et &eacute;court&eacute;e, aux
+&eacute;paules larges et carr&eacute;es, au ventre pro&eacute;minent, &agrave; la poitrine bomb&eacute;e,
+au menton fortement accus&eacute;, avait cet air de maturit&eacute; et de dignit&eacute;
+affaiss&eacute;es, qui envahit les hommes de quarante ans dont la vie s'est
+&eacute;coul&eacute;e au milieu de leurs aises; son humeur semblait &ecirc;tre excellente.</p>
+
+<p>Il inclina vivement la t&ecirc;te en r&eacute;ponse au salut profond et respectueux
+de Balachow, avec lequel il se mit tout de suite &agrave; parler, en homme qui
+conna&icirc;t le prix du temps, et qui ne daigne pas pr&eacute;parer ses discours,
+convaincu d'avance que ce qu'il dira sera toujours juste et bien dit:</p>
+
+<p>&laquo;Bonjour, g&eacute;n&eacute;ral, j'ai re&ccedil;u la lettre dont vous avait charg&eacute; l'Empereur
+Alexandre, et je suis charm&eacute; de vous voir!&raquo;</p>
+
+<p>Ses grands yeux le d&eacute;visag&egrave;rent un instant, et se port&egrave;rent aussit&ocirc;t
+d'un autre c&ocirc;t&eacute;, car Balachow par lui-m&ecirc;me ne l'int&eacute;ressait gu&egrave;re; tout
+son int&eacute;r&ecirc;t &eacute;tait concentr&eacute;, comme toujours, sur les pens&eacute;es qui
+s'agitaient dans son esprit, et il n'accordait g&eacute;n&eacute;ralement au monde
+ext&eacute;rieur, d&eacute;pendant, comme il le croyait, de sa seule volont&eacute;, qu'une
+tr&egrave;s mince importance:</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai pas d&eacute;sir&eacute; et je ne d&eacute;sire pas la guerre, dit-il, mais on m'y a
+forc&eacute;. Je suis pr&ecirc;t, m&ecirc;me &agrave; pr&eacute;sent (et il appuya sur ce mot), &agrave;
+accepter toutes les explications que vous me donnerez...&raquo; Et il lui
+exposa, en quelques paroles br&egrave;ves et nettes, le m&eacute;contentement que lui
+causait la conduite du gouvernement russe.</p>
+
+<p>Son ton mod&eacute;r&eacute; et amical persuada Balachow de la sinc&eacute;rit&eacute; de son d&eacute;sir
+de maintenir la paix et d'entrer en n&eacute;gociations:</p>
+
+<p>&laquo;Sire, l'Empereur mon ma&icirc;tre...&raquo; commen&ccedil;a-t-il avec une certaine
+h&eacute;sitation et en se troublant sous le regard interrogateur que Napol&eacute;on
+fixait sur lui.&mdash;&laquo;Vous &ecirc;tes embarrass&eacute;, g&eacute;n&eacute;ral, remettez-vous!&raquo;
+semblaient lui dire ces yeux qui examinaient, avec un imperceptible
+sourire, son uniforme et son &eacute;p&eacute;e. Il poursuivit n&eacute;anmoins, et lui
+expliqua que l'Empereur Alexandre ne voyait point de <i>casus belli</i> dans
+la demande de passeports faite par Kourakine, que ce dernier avait agi
+ainsi de son propre chef, que l'Empereur ne voulait pas la guerre, et
+qu'il n'avait aucune entente avec l'Angleterre....</p>
+
+<p>&laquo;Il n'en a pas encore...&raquo; dit Napol&eacute;on, et, dans la crainte de se
+trahir, il engagea, d'un mouvement de t&ecirc;te, l'envoy&eacute; russe &agrave; reprendre
+la parole.</p>
+
+<p>Balachow, lui ayant dit tout ce qu'il avait eu ordre de lui transmettre,
+lui r&eacute;p&eacute;ta que l'Empereur ne consentirait &agrave; des n&eacute;gociations qu'&agrave; de
+certaines conditions. Soudain il s'arr&ecirc;ta interdit, car il venait de se
+souvenir des paroles &eacute;crites dans le rescrit &agrave; Soltykow, et qu'il devait
+rapporter textuellement &agrave; l'Empereur des Fran&ccedil;ais; il les avait
+pr&eacute;sentes &agrave; la m&eacute;moire, mais un sentiment, difficile &agrave; analyser, les
+retint sur ses l&egrave;vres, et il reprit avec embarras:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; condition que les troupes de Votre Majest&eacute; repassent le Ni&eacute;men.&raquo;</p>
+
+<p>Napol&eacute;on remarqua son trouble, les muscles de son visage tressaillirent,
+et son mollet gauche se mit &agrave; trembler! Sans changer de place, il parla
+plus haut et plus vite. Le regard de Balachow fut involontairement
+attir&eacute; par le tremblement du mollet, et il remarqua avec surprise qu'il
+s'accentuait de plus en plus, &agrave; mesure que l'Empereur &eacute;levait la voix:</p>
+
+<p>&laquo;Je d&eacute;sire la paix autant que l'Empereur Alexandre. N'ai-je pas fait
+tout mon possible pour l'obtenir, il y a dix-huit mois! Et voil&agrave;
+dix-huit mois que j'attends des explications! Qu'exige-t-on de moi pour
+entrer en n&eacute;gociations?&raquo; ajouta-t-il en accompagnant ces paroles d'un
+geste &eacute;nergique de sa petite main blanche et potel&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;La retraite des troupes au del&agrave; du Ni&eacute;men, Sire, r&eacute;pliqua Balachow.</p>
+
+<p>&mdash;Au del&agrave; du Ni&eacute;men, rien que cela?&raquo; dit Napol&eacute;on en le regardant en
+face.</p>
+
+<p>Balachow inclina respectueusement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Vous dites, r&eacute;p&eacute;ta Napol&eacute;on en arpentant le salon, que, pour commencer
+les n&eacute;gociations, on ne me demande que de repasser le Ni&eacute;men? Il y a
+deux mois, ne m'a-t-on pas demand&eacute; de la m&ecirc;me fa&ccedil;on de repasser l'Oder
+et la Vistule, et vous parlez encore de paix!&raquo;</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir fait quelques pas en silence, il s'arr&ecirc;ta devant Balachow:
+son visage semblait s'&ecirc;tre p&eacute;trifi&eacute;, tant l'expression en &eacute;tait devenue
+dure, et sa jambe gauche tremblait convulsivement: &laquo;La vibration de mon
+mollet gauche est tr&egrave;s significative chez moi,&raquo; disait-il plus tard.</p>
+
+<p>&laquo;Des propositions comme celles d'abandonner l'Oder et la Vistule peuvent
+&ecirc;tre faites au prince de Bade, mais pas &agrave; moi! s'&eacute;cria-t-il tout &agrave; coup.
+Si m&ecirc;me vous me donniez P&eacute;tersbourg et Moscou, je n'accepterais pas vos
+conditions! Vous m'accusez d'avoir commenc&eacute; la guerre, et qui donc a
+rejoint le premier son arm&eacute;e? L'Empereur Alexandre! Et vous venez me
+parler de n&eacute;gociations lorsque j'ai d&eacute;pens&eacute; des millions, que vous &ecirc;tes
+alli&eacute; avec l'Angleterre, et que votre position devient de plus en plus
+difficile! Quel est le but de votre alliance anglaise? Quel avantage en
+avez-vous retir&eacute;?&raquo; continua-t-il, avec l'intention &eacute;vidente d'en arriver
+&agrave; d&eacute;montrer son droit et sa force et les fautes de l'Empereur Alexandre,
+au lieu de discuter la possibilit&eacute; et les conditions de la paix.</p>
+
+<p>Dans le premier moment il avait fait ressortir les avantages de sa
+situation, en donnant &agrave; entendre que, malgr&eacute; ces avantages, il
+daignerait encore consentir &agrave; renouer ses relations avec la Russie, mais
+plus il s'&eacute;chauffait, moins il restait ma&icirc;tre de sa parole; &agrave; la fin, on
+sentait qu'il n'avait plus qu'un but, celui de se grandir outre mesure
+et d'humilier Alexandre, tandis qu'au commencement de l'entretien il
+semblait vouloir tout le contraire:</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez, dit-on, conclu la paix avec les Turcs!&raquo;</p>
+
+<p>Balachow fit un signe de t&ecirc;te affirmatif:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, la paix est...&raquo; Mais Napol&eacute;on lui coupa la parole: il fallait
+qu'il parl&acirc;t et qu'il parl&acirc;t seul!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le sais, reprit-il avec cette intemp&eacute;rance de langage et ce
+ton d'irritation qu'on rencontre souvent chez les enfants g&acirc;t&eacute;s de la
+fortune. Oui, je le sais: vous avez fait la paix avec les Turcs, sans
+avoir obtenu la Moldavie et la Valachie. Et moi, j'aurais donn&eacute; ces
+provinces &agrave; votre Empereur, tout comme je lui ai donn&eacute; la Finlande! Oui,
+je les lui aurais livr&eacute;es, car je les lui avais promises, et maintenant
+il ne les aura pas! Il aurait pourtant &eacute;t&eacute; heureux de les joindre &agrave; son
+Empire et d'&eacute;tendre la Russie du golfe de Bothnie aux bouches du Danube.
+La grande Catherine n'aurait pu faire plus!&mdash;poursuivit-il avec une
+animation toujours croissante, et en r&eacute;p&eacute;tant &agrave; Balachow, &agrave; peu de chose
+pr&egrave;s, les m&ecirc;mes phrases qu'il avait d&eacute;j&agrave; dites lors de l'entrevue de
+Tilsitt:&mdash;Tout cela, il l'aurait d&ucirc; &agrave; mon amiti&eacute;. Ah! quel beau r&egrave;gne,
+quel beau r&egrave;gne!...&mdash;et, tirant de sa poche une petite tabati&egrave;re en or,
+il l'ouvrit, et en aspira vivement le contenu.&mdash;Quel beau r&egrave;gne aurait
+pu &ecirc;tre celui de l'Empereur Alexandre!&mdash;Il regarda Balachow avec un air
+de compassion, et se remit &agrave; parler aussit&ocirc;t que celui-ci tenta de dire
+quelques mots:&mdash;Que pouvait-il d&eacute;sirer et chercher de mieux que mon
+amiti&eacute;?&mdash;poursuivit-il en haussant les &eacute;paules.&mdash;Non, il a trouv&eacute;
+pr&eacute;f&eacute;rable de s'entourer de mes ennemis, tels que les Stein, les
+Armfeldt, les Bennigsen, les Wintzingerode! Stein, un tra&icirc;tre chass&eacute; de
+sa patrie; Armfeldt, un intrigant corrompu; Wintzingerode, un d&eacute;serteur
+fran&ccedil;ais; Bennigsen, plus militaire que les autres, mais tout aussi
+insuffisant, Bennigsen, qui n'a rien su faire en 1807, et dont la
+pr&eacute;sence seule aurait d&ucirc; lui rappeler d'horribles souvenirs!...
+Supposons qu'ils soient capables,&mdash;continua Napol&eacute;on, entra&icirc;n&eacute; par les
+arguments qui se succ&eacute;daient en foule dans son esprit &agrave; l'appui de sa
+force et de son droit, ce qui revenait au m&ecirc;me &agrave; ses yeux.&mdash;Mais non,
+ils ne sont bons &agrave; rien, ni en temps de guerre, ni en temps de paix.
+Barclay est le meilleur d'entre eux, dit-on, mais je ne saurais &ecirc;tre de
+cet avis, &agrave; en juger par ses premi&egrave;res marches.... Et que font-ils tous
+ces courtisans? Pfuhl propose, Armfeldt discute, Bennigsen examine et
+Barclay, appel&eacute; pour agir, ne sait quel parti prendre! Bagration est le
+seul homme de guerre: il est b&ecirc;te, mais il a de l'exp&eacute;rience, du coup
+d'oeil et de la d&eacute;cision!... Et quel est, je vous prie, le r&ocirc;le que joue
+votre jeune Empereur au milieu de toutes ces nullit&eacute;s, qui le
+compromettent et finissent par le rendre responsable des faits
+accomplis? Un souverain ne doit &ecirc;tre &agrave; l'arm&eacute;e que quand il est
+g&eacute;n&eacute;ral!&mdash;Et il lan&ccedil;a ces paroles comme un d&eacute;fi &agrave; l'Empereur, sachant
+parfaitement &agrave; quel point celui-ci tenait &agrave; passer pour un bon
+capitaine.&mdash;Il y a huit jours que la campagne est commenc&eacute;e, et vous
+n'avez pas su d&eacute;fendre Vilna!... Vous &ecirc;tes coup&eacute;s en deux, chass&eacute;s des
+provinces polonaises, et votre arm&eacute;e murmure!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, Sire,&mdash;dit enfin Balachow, qui suivait avec peine ce feu
+roulant de paroles,&mdash;les troupes br&ucirc;lent au contraire du d&eacute;sir....</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout, dit Napol&eacute;on en l'interrompant de nouveau, tout,
+entendez-vous.... Je connais aussi bien le chiffre de vos bataillons que
+celui des miens. Vous n'avez pas 200 000 hommes sous les armes, et, moi,
+j'en ai trois fois autant! Je vous donne ma parole d'honneur,
+ajouta-t-il en oubliant que sa parole ne pouvait gu&egrave;re inspirer de
+confiance, que j'ai 530 000 hommes de ce c&ocirc;t&eacute; de la Vistule.... Les
+Turcs ne vous seront d'aucun secours, ils ne valent rien, et ils ne vous
+l'ont que trop prouv&eacute;, en faisant la paix avec vous! Quant aux Su&eacute;dois,
+ils sont pr&eacute;destin&eacute;s &agrave; &ecirc;tre gouvern&eacute;s par des fous; d&egrave;s que leur roi a
+eu perdu la raison, ils en ont choisi un autre, tout aussi fou que
+lui.... Bernadotte! car, quand on est Su&eacute;dois, il faut &ecirc;tre fou pour
+s'allier avec la Russie!...&raquo; Et Napol&eacute;on, souriant m&eacute;chamment, porta de
+nouveau sa tabati&egrave;re &agrave; son nez.</p>
+
+<p>Balachow, dont les r&eacute;ponses &eacute;taient toutes pr&ecirc;tes, laissait
+involontairement &eacute;chapper des gestes d'impatience, sans parvenir &agrave;
+arr&ecirc;ter ce d&eacute;luge de paroles. &Agrave; propos de la pr&eacute;tendue folie des
+Su&eacute;dois, il aurait pu objecter qu'avec l'alliance de la Russie, la Su&egrave;de
+devenait une &icirc;le, mais Napol&eacute;on se trouvait dans cet &eacute;tat d'irritation
+sourde o&ugrave; l'on a besoin de parler et de crier, pour se prouver &agrave;
+soi-m&ecirc;me qu'on a raison. La situation devenait p&eacute;nible pour Balachow: il
+craignait d'&ecirc;tre atteint dans sa dignit&eacute; d'ambassadeur, s'il ne
+r&eacute;pliquait rien, mais, comme homme, il se repliait en lui-m&ecirc;me devant
+l'aberration de cette col&egrave;re sans cause; il comprenait que tout ce qu'il
+venait d'entendre n'avait aucune valeur, et que Napol&eacute;on en aurait honte
+tout le premier lorsqu'il se serait calm&eacute;; aussi tenait-il ses yeux
+baiss&eacute;s, afin d'&eacute;viter le regard du petit homme, dont il ne voyait que
+les grosses jambes qui se mouvaient et s'agitaient en tous sens.</p>
+
+<p>&laquo;Et que me font, apr&egrave;s tout, vos alli&eacute;s? J'en ai, moi aussi... j'ai les
+Polonais, avec leurs 80 000 hommes, qui se battent comme des lions... et
+ils en auront bient&ocirc;t 200 000 sur pied!&raquo;</p>
+
+<p>Excit&eacute; de plus en plus par la conscience m&ecirc;me de son mensonge et par le
+silence de Balachow, qui continuait &agrave; garder un calme imperturbable, il
+se rapprocha brusquement, se planta droit devant lui, et, gesticulant de
+ses mains blanches, il s'&eacute;cria, d'une voix saccad&eacute;e, et bl&ecirc;me de fureur:</p>
+
+<p>&laquo;Sachez que si vous soulevez la Prusse contre moi, je l'effacerai de la
+carte de l'Europe!... et vous, je vous rejetterai au del&agrave; de la Dvina,
+et du Dni&eacute;per... et j'&eacute;l&egrave;verai contre vous la barri&egrave;re que l'aveugle et
+coupable Europe a laiss&eacute; abattre!... Oui, voil&agrave; ce qui vous attend, et
+ce que vous aurez gagn&eacute; en vous &eacute;loignant de moi!&raquo;</p>
+
+<p>Puis, recommen&ccedil;ant &agrave; se promener de long en large, il prit de nouveau la
+tabati&egrave;re qu'il venait de remettre dans sa poche, la porta plusieurs
+fois &agrave; son nez, et s'arr&ecirc;ta enfin devant le g&eacute;n&eacute;ral russe, qu'il regarda
+d'un air ironique:</p>
+
+<p>&laquo;Et pourtant, murmura-t-il, quel beau r&egrave;gne aurait pu avoir votre
+ma&icirc;tre!&raquo;</p>
+
+<p>Balachow lui r&eacute;pondit que la Russie n'envisageait point les choses sous
+un aspect aussi sombre, et qu'elle comptait sur un succ&egrave;s certain.
+Napol&eacute;on daigna faire une inclination de t&ecirc;te qui voulait dire: &laquo;Je
+comprends, votre devoir est de parler ainsi, mais vous n'en croyez pas
+un mot, je vous ai convaincu du contraire!&raquo;</p>
+
+<p>Le laissant achever sa r&eacute;ponse, Napol&eacute;on huma une nouvelle prise de
+tabac, et frappa du pied le plancher. C'&eacute;tait un signal, car, &agrave;
+l'instant, les portes s'ouvrirent, et un chambellan offrit &agrave; l'Empereur
+son chapeau et ses gants, en s'inclinant avec respect devant lui, tandis
+qu'un autre lui tendait son mouchoir de poche. Il n'eut pas l'air de les
+voir.</p>
+
+<p>&laquo;Assurez en mon nom votre Empereur, continua-t-il, que je lui suis
+d&eacute;vou&eacute; comme par le pass&eacute;; je le connais, et j'appr&eacute;cie hautement ses
+grandes qualit&eacute;s. Je ne vous retiens plus, g&eacute;n&eacute;ral; vous recevrez ma
+r&eacute;ponse &agrave; l'Empereur...&raquo; Et, saisissant son chapeau, il marcha
+rapidement vers la sortie; sa suite se pr&eacute;cipita aussit&ocirc;t sur l'escalier
+pour le pr&eacute;c&eacute;der et l'attendre au bas du perron.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s cette explosion de col&egrave;re et ces derni&egrave;res paroles si s&egrave;ches,
+Balachow resta convaincu que Napol&eacute;on ne le ferait plus demander, et
+&eacute;viterait m&ecirc;me de le voir, lui, l'ambassadeur humili&eacute;, t&eacute;moin de son
+emportement d&eacute;plac&eacute;. Mais, &agrave; sa grande surprise, il fut invit&eacute; par Duroc
+&agrave; la table de l'Empereur pour ce m&ecirc;me jour. Bessi&egrave;res, Caulaincourt et
+Berthier y d&icirc;naient &eacute;galement.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on re&ccedil;ut Balachow avec affabilit&eacute; et sans laisser percer dans son
+accueil plein de bonne humeur la moindre trace d'embarras: c'&eacute;tait lui,
+au contraire, qui t&acirc;chait de mettre son h&ocirc;te &agrave; l'aise. Il &eacute;tait si
+convaincu d'&ecirc;tre infaillible, que tous ses actes, qu'ils s'accordassent
+ou non avec la loi du bien et du mal, devaient forc&eacute;ment &ecirc;tre justes, du
+moment qu'ils &eacute;taient siens.</p>
+
+<p>Sa promenade &agrave; cheval par les rues de Vilna, o&ugrave; le peuple se portait en
+masse &agrave; sa rencontre en l'acclamant avec enthousiasme, o&ugrave; sur son
+passage toutes les fen&ecirc;tres &eacute;taient pavois&eacute;es de tapis et de drapeaux,
+et o&ugrave; les dames polonaises agitaient leurs mouchoirs en le saluant,
+l'avait fort bien dispos&eacute;.</p>
+
+<p>Il s'entretint avec Balachow aussi cordialement que s'il faisait partie
+de son entourage, de ceux qui approuvaient ses plans, et qui se
+r&eacute;jouissaient de ses succ&egrave;s. La conversation tombant entre autres sur
+Moscou, il le questionna sur la grande ville, comme aurait pu le faire
+un voyageur d&eacute;sireux de se faire renseigner sur un nouveau pays qu'il
+compte visiter, avec la persuasion que son interlocuteur devait, en sa
+qualit&eacute; de Russe, se trouver flatt&eacute; de l'int&eacute;r&ecirc;t qu'il t&eacute;moignait:</p>
+
+<p>&laquo;Combien Moscou poss&egrave;de-t-il d'habitants, de maisons, d'&eacute;glises?
+L'appelle-t-on vraiment la ville sainte?&raquo; demanda-t-il, et &agrave; la r&eacute;ponse,
+que lui fit Balachow qu'il y avait plus de deux cents &eacute;glises:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; quoi bon cette quantit&eacute;? r&eacute;pliqua-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Les Russes sont tr&egrave;s pieux, dit le g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>&mdash;Il est du reste &agrave; observer qu'un grand nombre d'&eacute;glises d&eacute;note
+toujours chez un peuple une civilisation arri&eacute;r&eacute;e,&raquo; repartit Napol&eacute;on
+en se retournant vers Caulaincourt.</p>
+
+<p>Balachow exprima respectueusement un avis contraire:</p>
+
+<p>&laquo;Chaque pays a ses usages, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre, mais rien de pareil ne se rencontre plus en Europe, objecta
+Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>&mdash;Que Votre Majest&eacute; veuille bien m'excuser, mais, en dehors de la
+Russie, il y a l'Espagne, o&ugrave; le chiffre des &eacute;glises et des couvents est
+incalculable.&raquo;</p>
+
+<p>Cette r&eacute;ponse, qui produisit grand effet &agrave; la cour de l'Empereur
+Alexandre, comme Balachow le sut plus tard, car elle rappelait la
+r&eacute;cente d&eacute;faite des Fran&ccedil;ais en Espagne, n'en fit aucun &agrave; la table de
+Napol&eacute;on, o&ugrave; elle passa inaper&ccedil;ue.</p>
+
+<p>Les visages indiff&eacute;rents de messieurs les mar&eacute;chaux disaient qu'ils n'en
+avaient compris ni le sel ni l'intention calcul&eacute;e: &laquo;Si cela avait &eacute;t&eacute;
+spirituel, nous l'aurions devin&eacute;, semblaient-ils dire, donc il n'en est
+rien&raquo;. Napol&eacute;on en saisit si peu la port&eacute;e, qu'il s'adressa aussit&ocirc;t &agrave;
+Balachow en le priant na&iuml;vement de lui indiquer les villes situ&eacute;es sur
+le parcours le plus direct entre Vilna et Moscou. L'ambassadeur, qui
+pesait chacune de ses paroles, r&eacute;pondit que, de m&ecirc;me que tout chemin
+menait &agrave; Rome, tout chemin menait aussi &agrave; Moscou; qu'il y en avait
+plusieurs, entre autres celui qui passait par Poltava, et que Charles
+XII avec choisi! Il avait eu &agrave; peine le temps de s'applaudir, &agrave; part
+lui, de cet heureux &agrave; propos, que Caulaincourt changea de sujet de
+conversation en &eacute;num&eacute;rant les difficult&eacute;s de la route entre P&eacute;tersbourg
+et Moscou.</p>
+
+<p>On prit ensuite le caf&eacute; dans le cabinet de Napol&eacute;on, qui, s'asseyant et
+portant &agrave; ses l&egrave;vres une tasse en porcelaine de S&egrave;vres, indiqua un si&egrave;ge
+&agrave; Balachow.</p>
+
+<p>Il existe dans l'homme une involontaire disposition d'esprit qui
+s'empare de lui g&eacute;n&eacute;ralement apr&egrave;s le d&icirc;ner; elle a le privil&egrave;ge de le
+rendre satisfait et content de lui-m&ecirc;me, et de lui faire trouver partout
+des amis! Napol&eacute;on subissait cette influence: comme le commun des
+mortels, il lui semblait n'&ecirc;tre entour&eacute; dans ce moment que d'adorateurs
+au m&ecirc;me degr&eacute;, sans en excepter Balachow.</p>
+
+<p>&laquo;Ce cabinet, dit-il en s'adressant &agrave; lui avec un sourire aimable quoique
+railleur, est, &agrave; ce qu'il para&icirc;t, celui qu'occupait l'Empereur
+Alexandre. Avouez, g&eacute;n&eacute;ral, que la co&iuml;ncidence est au moins &eacute;trange.&raquo; Il
+semblait persuad&eacute; que cette r&eacute;flexion, preuve &eacute;vidente de sa sup&eacute;riorit&eacute;
+sur l'Empereur de Russie, ne pouvait qu'&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; son
+interlocuteur.</p>
+
+<p>Balachow se borna &agrave; lui faire une inclination de t&ecirc;te affirmative.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dans cette pi&egrave;ce, il y a quatre jours, Stein et Wintzingerode se
+concertaient, poursuivit Napol&eacute;on d'un ton toujours railleur. Je ne puis
+vraiment comprendre que l'Empereur Alexandre se soit rapproch&eacute; de mes
+ennemis personnels... je ne le comprends pas!... Il n'a donc pas
+r&eacute;fl&eacute;chi que je pouvais en faire autant?&raquo; Ces derniers mots r&eacute;veill&egrave;rent
+en lui l'irritation &agrave; peine calm&eacute;e du matin.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'il sache que je le ferai, dit-il en se levant et en repoussant sa
+tasse. Je chasserai de l'Allemagne toute sa parent&eacute;, du Wurtemberg, de
+Bade, de Weimar.... Oui, je les chasserai! Qu'il leur pr&eacute;pare donc un
+refuge en Russie!&raquo;</p>
+
+<p>Balachow fit un mouvement qui exprimait &agrave; la fois son d&eacute;sir de se
+retirer et ce qu'il y avait de p&eacute;nible dans l'obligation o&ugrave; il se
+trouvait d'&eacute;couter sans rien r&eacute;pondre, mais Napol&eacute;on ne le remarqua pas,
+et il continua &agrave; le traiter, non comme l'ambassadeur de son ennemi, mais
+comme un homme dont le d&eacute;vouement lui &eacute;tait forc&eacute;ment acquis, et qui
+devait se r&eacute;jouir, &agrave; coup s&ucirc;r, de l'humiliation inflig&eacute;e &agrave; celui qui
+avait &eacute;t&eacute; son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi l'Empereur Alexandre a-t-il pris le commandement de ses
+arm&eacute;es? Pourquoi?... La guerre est mon m&eacute;tier, le sien est de r&eacute;gner!
+Pourquoi a-t-il assum&eacute; une telle responsabilit&eacute;?&raquo; Napol&eacute;on ouvrit sa
+tabati&egrave;re, fit quelques pas dans la chambre, puis, tout &agrave; coup, marcha
+brusquement vers Balachow.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, vous ne dites rien, admirateur et courtisan du Tsar?&raquo; lui
+demanda-t-il d'un ton moqueur, destin&eacute; &agrave; montrer clairement qu'il
+n'admettait pas qu'on p&ucirc;t, en sa pr&eacute;sence, avoir la moindre admiration
+pour un autre que pour lui.... Les chevaux pour le g&eacute;n&eacute;ral sont-ils
+pr&ecirc;ts? ajouta-t-il en r&eacute;pondant par un signe de t&ecirc;te au salut de
+Balachow.... Donnez-lui les miens, il a loin &agrave; aller!&raquo;</p>
+
+<p>Balachow, charg&eacute; par Napol&eacute;on d'une lettre pour l'Empereur Alexandre, la
+derni&egrave;re qu'il lui &eacute;crivit, rendit compte au Tsar de l'accueil qui lui
+avait &eacute;t&eacute; fait... et la guerre &eacute;clata!</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>Le prince Andr&eacute; quitta Moscou peu de temps apr&egrave;s son entrevue avec
+Pierre, et se rendit &agrave; P&eacute;tersbourg; il disait que c'&eacute;tait pour ses
+affaires, mais en r&eacute;alit&eacute; c'&eacute;tait pour y d&eacute;couvrir Kouraguine, avec qui
+il tenait &agrave; avoir une rencontre. Kouraguine, averti par son beau-fr&egrave;re,
+s'empressa de s'&eacute;loigner, et obtint du ministre de la guerre un emploi
+dans notre arm&eacute;e de Moldavie. Koutouzow, en revoyant le prince Andr&eacute;,
+qu'il avait toujours beaucoup aim&eacute;, lui offrit de l'attacher &agrave; son
+&eacute;tat-major; il venait d'&ecirc;tre nomm&eacute; g&eacute;n&eacute;ral en chef de cette arm&eacute;e, et
+allait se rendre sur les lieux; le prince Andr&eacute; accepta, et ils
+partirent ensemble.</p>
+
+<p>Son intention &eacute;tait de se battre en duel avec Kouraguine, mais pour cela
+il fallait trouver un pr&eacute;texte plausible, autrement il compromettrait la
+r&eacute;putation de la comtesse Rostow; il cherchait donc &agrave; le rencontrer,
+mais il n'eut pas cette chance: Kouraguine &eacute;tait retourn&eacute; en Russie d&egrave;s
+qu'il avait eu vent de l'arriv&eacute;e en Turquie du prince Andr&eacute;. La vie lui
+sembla plus facile dans un nouveau pays et dans des conditions
+d'existence diff&eacute;rentes du pass&eacute;. La trahison de sa fianc&eacute;e l'avait
+frapp&eacute; d'un coup d'autant plus p&eacute;nible, qu'il faisait tout son possible
+pour en cacher la violence, et le milieu qui avait &eacute;t&eacute; le t&eacute;moin de son
+bonheur lui &eacute;tait devenu insupportable. Plus p&eacute;nibles encore &eacute;taient
+pour lui cette libert&eacute; et cette ind&eacute;pendance qui jusque l&agrave; lui avaient
+&eacute;t&eacute; si ch&egrave;res: il ne m&eacute;ditait plus sur les pens&eacute;es que le ciel
+d'Austerlitz avait &eacute;veill&eacute;es dans son &acirc;me, sur les pens&eacute;es dont il
+aimait autrefois &agrave; s'entretenir avec Pierre, et qui avaient rempli sa
+solitude &agrave; Bogoutcharovo, en Suisse et &agrave; Rome; il craignait au contraire
+de se reporter aux horizons lointains qu'il avait alors entrevus et qui
+lui &eacute;taient apparus si lumineux dans leur infini. Les int&eacute;r&ecirc;ts mat&eacute;riels
+de tous les jours l'absorb&egrave;rent maintenant d'autant plus, qu'ils
+n'avaient aucun rapport avec ceux de son pass&eacute;. On aurait dit que ce
+ciel sans fin, qui s'&eacute;tendait jadis au-dessus de sa t&ecirc;te, s'&eacute;tait
+transform&eacute; en une vo&ucirc;te sombre, pesante, limit&eacute;e, exactement d&eacute;finie
+dans ses contours, qui n'avait plus rien, pour lui, ni de myst&eacute;rieux ni
+d'&eacute;ternel!</p>
+
+<p>De toutes les occupations actives qu'il avait en vue, il n'y en avait
+pas de plus simple et de plus famili&egrave;re pour lui que le service
+militaire. Nomm&eacute; g&eacute;n&eacute;ral de service &agrave; l'&eacute;tat-major de Koutouzow, il
+&eacute;tonna ce dernier par l'exactitude et l'ardeur qu'il apporta &agrave; remplir
+ses fonctions. N'ayant pu rejoindre Anatole en Turquie, il ne jugea pas
+n&eacute;cessaire de le poursuivre en Russie: il sentait que ni le temps, ni le
+sentiment de m&eacute;pris que lui inspirait Kouraguine, ni les raisons qui lui
+d&eacute;montraient combien il lui &eacute;tait impossible de s'abaisser jusqu'&agrave; une
+rencontre avec lui, ne l'emp&ecirc;cheraient de provoquer cet homme la
+premi&egrave;re fois qu'il le verrait; rien n'emp&ecirc;che, en effet, un homme
+affam&eacute; de se jeter sur la nourriture. Le sentiment de l'injure qu'il
+n'avait pas veng&eacute;e, de la col&egrave;re qu'il n'avait pas &eacute;panch&eacute;e, et qui
+restait amass&eacute;e dans le fond de son coeur, empoisonnait le calme
+factice avec lequel il remplissait les obligations multiples de son
+service.</p>
+
+<p>Lorsque en 1812 arriv&egrave;rent &agrave; Bucharest (o&ugrave; depuis deux mois Koutouzow
+passait ses jours et ses nuits chez sa Valaque bien-aim&eacute;e) les nouvelles
+de la guerre avec Napol&eacute;on, le prince Andr&eacute; sollicita l'autorisation de
+passer &agrave; l'arm&eacute;e de l'Ouest. Koutouzow, qui lui en voulait de son z&egrave;le,
+et y voyait un reproche vivant &agrave; sa paresse, donna volontiers son
+consentement, et chargea Bolkonsky d'une mission pour Barclay de Tolly.</p>
+
+<p>Avant de rejoindre l'arm&eacute;e, qui au mois de mai &eacute;tait camp&eacute;e &agrave; Drissa, il
+s'arr&ecirc;ta &agrave; Lissy-Gory, qui se trouvait sur son chemin. Durant les trois
+derni&egrave;res ann&eacute;es il avait tant pens&eacute; et tant r&eacute;fl&eacute;chi, pass&eacute; par tant
+d'&eacute;preuves, et vu tant de choses dans ses voyages, qu'il ressentit une
+impression &eacute;trange en retrouvant &agrave; Lissy-Gory le m&ecirc;me genre d'existence,
+immuable dans ses moindres d&eacute;tails. &Agrave; peine eut-il franchi la massive
+porte en ma&ccedil;onnerie et l'all&eacute;e qui menait au ch&acirc;teau, qu'il crut entrer
+dans une habitation enchant&eacute;e o&ugrave; r&eacute;gnait le sommeil; dans l'int&eacute;rieur,
+c'&eacute;tait le m&ecirc;me calme, la m&ecirc;me exquise propret&eacute;, le m&ecirc;me mobilier, les
+m&ecirc;mes murs, les m&ecirc;mes parfums et les m&ecirc;mes visages, quoiqu'un peu
+vieillis. La princesse Marie, toujours opprim&eacute;e, toujours timide et
+laide, voyait s'envoler une &agrave; une ses plus belles ann&eacute;es, sans qu'un
+rayon de joie ou d'affection se m&ecirc;l&acirc;t &agrave; ses craintes et &agrave; ses
+inqui&eacute;tudes. Mlle Bourrienne, au contraire, jouissant de chaque minute
+de son existence, se forgeait comme d'habitude les plus charmantes
+esp&eacute;rances. C'&eacute;tait toujours la m&ecirc;me coquette personne, satisfaite
+d'elle-m&ecirc;me, avec une dose d'assurance en plus! L'instituteur amen&eacute; de
+Suisse, nomm&eacute; Dessalles, portait une redingote de drap russe, parlait
+russe tant bien que mal aux gens de la maison, mais, tout comme &agrave; son
+arriv&eacute;e, c'&eacute;tait le m&ecirc;me excellent homme, un peu p&eacute;dant et quelque peu
+born&eacute;. Le vieux prince avait perdu une dent, une seule dent, mais le
+vide qu'elle avait laiss&eacute; dans sa bouche n'y &eacute;tait que trop visible; son
+moral n'avait point chang&eacute;, son irritation et son scepticisme &agrave;
+l'endroit de toutes choses n'avaient fait plut&ocirc;t que s'accro&icirc;tre avec
+l'&acirc;ge. Seul Nicolouchka, avec ses joues roses et ses cheveux ch&acirc;tains
+tombant en boucles sur son cou, avait grandi et s'amusait &agrave; coeur joie;
+lorsqu'il riait, la l&egrave;vre sup&eacute;rieure de sa jolie bouche se relevait
+exactement comme celle de sa m&egrave;re: seul il se r&eacute;voltait contre le joug
+de l'immuable dans ce ch&acirc;teau ensorcel&eacute;. Cependant, bien que les
+apparences fussent rest&eacute;es les m&ecirc;mes, les rapports intimes entre les
+habitants de Lissy-Gory s'&eacute;taient sensiblement modifi&eacute;s: il existait
+deux camps dans cet int&eacute;rieur, deux camps ennemis, qui ne s'entendaient
+jamais, mais qui, pour le prince Andr&eacute;, renonc&egrave;rent momentan&eacute;ment &agrave;
+leurs habitudes. L'un se composait du vieux prince, de Mlle Bourrienne
+et de l'architecte; l'autre, de la princesse Marie, du petit Nicolas, de
+son gouverneur, de la vieille bonne et de toutes les femmes de la
+maison.</p>
+
+<p>Pendant son s&eacute;jour on d&icirc;na ensemble, mais, en voyant l'embarras g&eacute;n&eacute;ral,
+il s'aper&ccedil;ut bient&ocirc;t qu'on le traitait comme un &eacute;tranger en l'honneur de
+qui on faisait une exception. Il le sentit si bien, qu'il en fut g&ecirc;n&eacute; &agrave;
+son tour, et se r&eacute;fugia dans un silence absolu. Cette situation tendue,
+trop visible pour passer inaper&ccedil;ue, rendit son p&egrave;re morose et
+taciturne, et aussit&ocirc;t apr&egrave;s d&icirc;ner il se retira chez lui. Lorsque le
+prince Andr&eacute; alla le trouver dans le courant de la soir&eacute;e, et essaya de
+l'int&eacute;resser au r&eacute;cit de la campagne du jeune comte Kamensky, le vieux
+prince, au lieu de l'&eacute;couter, se r&eacute;pandit en invectives sur la conduite
+de la princesse Marie, sur ses superstitions et sur son inimiti&eacute; envers
+Mlle Bourrienne, le seul &ecirc;tre, assurait-il, qui lui f&ucirc;t sinc&egrave;rement
+attach&eacute;....</p>
+
+<p>&laquo;Sa fille lui rendait la vie dure, c'est pour cela qu'il &eacute;tait toujours
+malade... et elle g&acirc;tait l'enfant par son exc&egrave;s d'indulgence et ses
+sottes id&eacute;es!&raquo;</p>
+
+<p>Au fond de son coeur il sentait bien qu'elle ne m&eacute;ritait pas cette
+p&eacute;nible existence, et qu'il &eacute;tait son bourreau, mais il savait aussi
+qu'il ne pourrait jamais cesser de l'&ecirc;tre et de la tourmenter.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi Andr&eacute;, qui a tout remarqu&eacute;, ne me parle-t-il pas de sa soeur?
+s'&eacute;tait-il dit. Il croit donc que je suis un monstre, un imb&eacute;cile qui,
+pour me m&eacute;nager les bonnes gr&acirc;ces de la fran&ccedil;aise, me suis &eacute;loign&eacute; sans
+raison de ma fille?... Il ne comprend rien, il faut tout lui expliquer,
+il faut qu'il me comprenne!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous en aurais pas parl&eacute; si vous ne me l'eussiez pas demand&eacute;,
+r&eacute;pondit le prince Andr&eacute; &agrave; cette confidence inattendue, sans lever les
+yeux sur son p&egrave;re, qu'il condamnait pour la premi&egrave;re fois de sa vie....
+Mais, puisque vous le d&eacute;sirez, je vous en parlerai franchement: s'il est
+survenu un malentendu entre vous et Marie, ce n'est pas elle que j'en
+accuse, car je sais combien elle vous respecte et vous aime.... S'il y
+en a un,&mdash;poursuivit-il en s'&eacute;chauffant peu &agrave; peu, ce qui du reste lui
+&eacute;tait devenu habituel depuis quelque temps,&mdash;je ne saurais en attribuer
+la cause qu'&agrave; la pr&eacute;sence d'une femme indigne d'&ecirc;tre la compagne de ma
+soeur!&raquo; Le vieux prince, les yeux fix&eacute;s sur lui, l'avait d'abord &eacute;cout&eacute;
+sans mot dire: un sourire forc&eacute; laissait apercevoir la br&egrave;che caus&eacute;e par
+la dent absente, et &agrave; laquelle son fils ne parvenait pas &agrave; s'habituer.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle compagne, mon ami? Ah! on t'a d&eacute;j&agrave; parl&eacute;? Ah!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon p&egrave;re, je n'ai nulle envie de vous juger, r&eacute;pliqua le prince Andr&eacute;
+d'un ton sec. C'est vous qui m'y avez forc&eacute;, j'ai dit et je dirai
+toujours que Marie n'est pas coupable: la faute en est &agrave; ceux qui..., &agrave;
+cette Fran&ccedil;aise enfin!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu me juges, tu me juges!&raquo; dit le vieux d'une voix calme, dans le
+ton de laquelle son fils crut m&ecirc;me deviner un certain embarras; mais
+tout &agrave; coup, bondissant sur ses pieds, il s'&eacute;cria avec fureur: &laquo;Hors
+d'ici, va-t'en! Que je ne te voie plus! Va-t'en!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; r&eacute;solut de quitter Lissy-Gory sans retard, mais sa soeur
+le supplia de lui accorder encore un jour; le vieux prince ne se montra
+plus, n'admit chez lui que Mlle Bourrienne et Tikhone, et demanda, &agrave;
+plusieurs reprises, si son fils &eacute;tait parti. Avant de se mettre en
+route, le prince Andr&eacute; alla voir son enfant, qui lui sauta sur les
+genoux, lui demanda l'histoire de Barbe-Bleue, et l'&eacute;couta avec une
+attention soutenue; mais son p&egrave;re s'arr&ecirc;ta soudain sans achever
+l'histoire, et tomba dans une profonde r&ecirc;verie, dans laquelle
+Nicolouchka n'entrait pour rien: il pensait &agrave; lui-m&ecirc;me, et sentait avec
+effroi que la querelle avec son p&egrave;re ne lui avait laiss&eacute; aucun remords,
+et qu'ils se s&eacute;paraient brouill&eacute;s pour la premi&egrave;re fois. Ce qui
+l'&eacute;tonnait aussi et l'affligeait, c'est que la vue de son enfant
+n'&eacute;veillait plus en lui la tendresse accoutum&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Et apr&egrave;s? raconte-moi donc la fin,&raquo; lui disait le petit gar&ccedil;on; mais
+son p&egrave;re, sans lui r&eacute;pondre, l'enleva de dessus ses, genoux, le posa &agrave;
+terre et sortit de la chambre.</p>
+
+<p>Lorsque le prince Andr&eacute; se retrouvait dans le milieu o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute;
+heureux autrefois, il &eacute;prouvait un tel d&eacute;go&ucirc;t de la vie, qu'il avait
+h&acirc;te de s'&eacute;loigner de ces souvenirs et de se cr&eacute;er une occupation
+nouvelle: c'&eacute;tait l&agrave; le secret de son apparente indiff&eacute;rence.</p>
+
+<p>&laquo;Andr&eacute;, tu nous quittes d&eacute;cid&eacute;ment? lui dit sa soeur.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit lou&eacute;! Je suis libre de m'en aller; je regrette que tu ne
+puisses pas en faire autant!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi parler ainsi, &agrave; pr&eacute;sent que tu vas &agrave; la guerre, &agrave; cette
+terrible guerre? reprit la princesse Marie. Il est si &acirc;g&eacute;! Mlle
+Bourrienne m'a dit qu'il avait demand&eacute; apr&egrave;s toi...&raquo; Et ses l&egrave;vres
+trembl&egrave;rent, et de grosses larmes roul&egrave;rent sur ses joues. Le prince
+Andr&eacute; se d&eacute;tourna sans prof&eacute;rer une parole:</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu! s'&eacute;cria-t-il tout &agrave; coup, en marchant dans la chambre.... Se
+dire que des choses ou des &ecirc;tres aussi mis&eacute;rables peuvent causer le
+malheur d'autrui!&raquo; La violence de son accent effraya sa soeur, qui
+comprit que sa r&eacute;flexion s'appliquait non seulement &agrave; Mlle Bourrienne,
+mais aussi &agrave; l'homme qui avait tu&eacute; son bonheur!</p>
+
+<p>&laquo;Andr&eacute;, je t'en supplie,&mdash;dit-elle, en lui touchant l&eacute;g&egrave;rement le bras,
+les yeux rayonnants au travers de ses larmes;&mdash;ne crois pas que la
+douleur provienne des hommes... ils ne sont que les instruments de
+Dieu!&raquo; Son regard, passant pardessus la t&ecirc;te de son fr&egrave;re, se fixa dans
+l'espace, comme s'il &eacute;tait habitu&eacute; &agrave; y trouver une image ch&egrave;re et
+famili&egrave;re: &laquo;La douleur nous est envoy&eacute;e par Lui: les hommes n'en sont
+pas responsables. Si quelqu'un te semble avoir eu des torts envers toi,
+oublie-les et pardonne. Nous n'avons pas le droit de punir: tu
+comprendras, toi aussi, un jour, le bonheur de pardonner.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais &eacute;t&eacute; femme, Marie, je l'aurais fait sans aucun doute:
+pardonner, c'est la vertu de la femme; mais pour l'homme, c'est bien
+diff&eacute;rent: il ne peut et ne doit ni oublier ni pardonner!...&raquo; Si ma
+soeur m'adresse cette pri&egrave;re, pensa-t-il, cela veut dire que j'aurais d&ucirc;
+m'&ecirc;tre veng&eacute; depuis longtemps!... Et sans plus &eacute;couter le sermon qu'elle
+continuait &agrave; lui faire, il se repr&eacute;senta avec une haineuse satisfaction
+l'heureux moment o&ugrave; il rencontrerait Kouraguine, qu'il savait &ecirc;tre &agrave;
+l'arm&eacute;e.</p>
+
+<p>La princesse Marie engagea son fr&egrave;re &agrave; rester encore vingt-quatre
+heures: elle &eacute;tait s&ucirc;re, disait-elle, que son p&egrave;re serait malheureux de
+le voir partir sans s'&ecirc;tre r&eacute;concili&eacute; avec lui. Mais il fut d'un avis
+contraire, et l'assura que leur brouille s'envenimerait s'il retardait
+son d&eacute;part, que son absence serait courte, et qu'il &eacute;crirait &agrave; son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Adieu, Andr&eacute;, rappelez-vous que les malheurs viennent de Dieu, et que
+les hommes ne sont jamais coupables!&raquo; Telles furent les derni&egrave;res
+paroles de la princesse Marie.</p>
+
+<p>&laquo;Cela doit sans doute &ecirc;tre ainsi! se dit le prince Andr&eacute; en quittant la
+grande avenue de Lissy-Gory.... Innocente victime, elle est destin&eacute;e &agrave;
+&ecirc;tre martyris&eacute;e par un vieillard &agrave; demi fou, qui sent ses torts, mais
+qui ne peut plus refaire son caract&egrave;re.... Mon fils grandit, sourit &agrave;
+la vie, et, tout comme un autre, il dupera et sera dup&eacute;!... Et moi je me
+rends &agrave; l'arm&eacute;e... pourquoi faire? Je n'en sais rien, &agrave; moins que ce ne
+soit pour me battre avec l'homme que je m&eacute;prise, et lui donner ainsi
+l'occasion de me tuer et de se moquer ensuite de moi!&raquo;</p>
+
+<p>Bien que les &eacute;l&eacute;ments qui composaient son existence fussent les m&ecirc;mes
+qu'autrefois, ils ne lui apportaient plus aujourd'hui que des
+impressions sans lien entre elles, et isol&eacute;es.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Le prince Andr&eacute; arriva &agrave; la fin de juin au quartier g&eacute;n&eacute;ral. La
+premi&egrave;re arm&eacute;e, celle que l'Empereur commandait, occupait sur la Drissa
+un camp retranch&eacute;. La seconde, qui en &eacute;tait s&eacute;par&eacute;e, disait-on, par des
+forces ennemies consid&eacute;rables, se repliait pour la rejoindre. Il r&eacute;gnait
+des deux c&ocirc;t&eacute;s un grand m&eacute;contentement, caus&eacute; par la marche g&eacute;n&eacute;rale des
+op&eacute;rations militaires, mais il ne venait &agrave; l'id&eacute;e de personne de
+craindre une invasion &eacute;trang&egrave;re dans les gouvernements russes, et de
+croire que la guerre p&ucirc;t &ecirc;tre port&eacute;e au del&agrave; des provinces polonaises de
+l'Ouest.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; trouva Barclay de Tolly &eacute;tabli sur les bords m&ecirc;mes de la
+Drissa, &agrave; quatre verstes de l'endroit o&ugrave; &eacute;tait l'Empereur. Comme il n'y
+avait ni village ni bourg aux environs du camp, les nombreux g&eacute;n&eacute;raux et
+les nombreux dignitaires de la cour s'&eacute;taient empar&eacute;s des meilleures
+habitations sur les deux rives de la rivi&egrave;re, sur une longueur de plus
+de dix verstes. L'accueil de Barclay de Tolly fut sec et raide: il
+annon&ccedil;a &agrave; Bolkonsky qu'il en r&eacute;f&eacute;rerait &agrave; Sa Majest&eacute; pour lui procurer
+un emploi, et le pria, en attendant, de faire partie de son &eacute;tat-major.
+Kouraguine n'&eacute;tait plus &agrave; l'arm&eacute;e, mais &agrave; P&eacute;tersbourg, et cette nouvelle
+r&eacute;jouit le prince Andr&eacute;. Il fut heureux d'&ecirc;tre d&eacute;livr&eacute; pour un temps des
+pens&eacute;es que ce nom &eacute;voquait dans son &acirc;me, et de pouvoir s'abandonner en
+entier &agrave; l'int&eacute;r&ecirc;t qu'&eacute;veillait en lui la grande guerre qui commen&ccedil;ait.
+Sans emploi aupr&egrave;s de personne, il consacra les quatre premiers jours &agrave;
+l'inspection du camp, dont il parvint &agrave; se former une id&eacute;e exacte en
+s'aidant de ses propres lumi&egrave;res, et en questionnant ceux qui &eacute;taient
+capables de le renseigner. Les avantages de ce camp rest&egrave;rent pour lui &agrave;
+l'&eacute;tat de probl&egrave;me: son exp&eacute;rience lui avait d&eacute;j&agrave; plus d'une fois
+d&eacute;montr&eacute; que les plans les plus savamment combin&eacute;s et les mieux &eacute;tudi&eacute;s
+n'ont souvent dans l'art militaire qu'une mince valeur.... Il l'avait
+bien vu &agrave; Austerlitz, et il comprenait mieux que jamais, depuis ce
+jour-l&agrave;, que la victoire d&eacute;pend surtout de l'habilet&eacute; &agrave; pr&eacute;voir et &agrave;
+parer les mouvements inattendus de l'ennemi, et du coup d'oeil et de
+l'intelligence des personnes charg&eacute;es de la direction des op&eacute;rations
+militaires. Afin de mieux &eacute;clairer cette derni&egrave;re question, il ne
+n&eacute;gligea rien pour s'initier aux d&eacute;tails de l'administration et pour
+lire dans le jeu des g&eacute;n&eacute;raux qui avaient voix au chapitre.</p>
+
+<p>Pendant le s&eacute;jour de l'Empereur &agrave; Vilna, l'arm&eacute;e avait &eacute;t&eacute; divis&eacute;e en
+trois corps: le premier fut plac&eacute; sous le commandement de Barclay de
+Tolly, le second sous celui de Bagration, le troisi&egrave;me sous celui de
+Tormassow. L'Empereur se trouvait avec le premier, sans y remplir
+toutefois les fonctions de commandant en chef, et l'ordre du jour
+annon&ccedil;ait sa pr&eacute;sence, sans ajouter le moindre commentaire. Il n'avait
+avec lui aucun &eacute;tat-major sp&eacute;cial, mais seulement l'&eacute;tat-major du
+quartier g&eacute;n&eacute;ral imp&eacute;rial, dont le chef &eacute;tait le g&eacute;n&eacute;ral quartier-ma&icirc;tre
+prince Volkonsky, et qui &eacute;tait compos&eacute; d'une foule de g&eacute;n&eacute;raux, d'aides
+de camp, de fonctionnaires civils pour la partie diplomatique et d'un
+grand nombre d'&eacute;trangers: par le fait, il n'existait donc pas
+d'&eacute;tat-major de l'arm&eacute;e. On voyait, aupr&egrave;s de la personne de l'Empereur,
+Araktch&eacute;&iuml;ew, l'ex-ministre de la guerre, le Comte Bennigsen le doyen des
+g&eacute;n&eacute;raux, le c&eacute;sar&eacute;vitch grand-duc Constantin, le chancelier Comte
+Roumiantzow, Stein, l'ancien ministre de Prusse, Armfeld g&eacute;n&eacute;ral
+su&eacute;dois, Pfuhl, le principal organisateur du plan de campagne, Paulucci,
+g&eacute;n&eacute;ral aide de camp, un r&eacute;fugi&eacute; sarde, Woltzogen, et plusieurs autres.
+Quoiqu'ils fussent tous attach&eacute;s &agrave; Sa Majest&eacute; sans mission
+particuli&egrave;re, ils avaient cependant une telle influence, que le
+commandant en chef lui-m&ecirc;me ne savait souvent de qui &eacute;manait le conseil
+re&ccedil;u, ou l'ordre donn&eacute; sous forme d'insinuation, par Bennigsen, par le
+grand-duc ou par tout autre; s'ils parlaient de leur propre chef, ou
+s'ils ne faisaient que transmettre la volont&eacute; imp&eacute;riale, et en
+d&eacute;finitive s'il fallait, oui ou non, les &eacute;couter? Ils faisaient partie
+de la mise en sc&egrave;ne g&eacute;n&eacute;rale: leur pr&eacute;sence et celle de l'Empereur,
+parfaitement d&eacute;finies &agrave; leur point de vue, comme courtisans (et tous le
+deviennent dans l'intimit&eacute; du Souverain), signifiaient clairement que,
+malgr&eacute; le refus de ce dernier de prendre le titre de g&eacute;n&eacute;ral en chef, le
+commandement des trois corps d'arm&eacute;e n'en &eacute;tait pas moins entre ses
+mains et son entourage repr&eacute;sentait, par suite, son conseil imm&eacute;diat et
+intime. Araktch&eacute;&iuml;ew, le garde du corps de Sa Majest&eacute;, &eacute;tait &eacute;galement
+l'ex&eacute;cuteur, de ses volont&eacute;s; Bennigsen, qui &eacute;tait grand propri&eacute;taire
+dans le gouvernement de Vilna, et qui semblait n'avoir eu d'autre souci
+que d'en faire les honneurs &agrave; son Souverain, jouissait d'une excellente
+r&eacute;putation militaire, et on le gardait sous la main pour remplacer &agrave;
+l'occasion Barclay de Tolly. Le grand-duc y &eacute;tait pour son plaisir
+personnel; l'ex-ministre Stein, comme conseiller, vu la haute estime que
+lui valaient ses qualit&eacute;s; gr&acirc;ce &agrave; son assurance, et &agrave; la conviction
+qu'il avait de ses propres m&eacute;rites, Armfeld, le haineux ennemi de
+Napol&eacute;on, &eacute;tait tr&egrave;s &eacute;cout&eacute; par Alexandre; Paulucci faisait partie de la
+phalange, parce qu'il &eacute;tait hardi et d&eacute;cid&eacute;; les aides de camp g&eacute;n&eacute;raux,
+parce qu'ils suivaient l'Empereur partout, et enfin Pfuhl, parce
+qu'apr&egrave;s avoir imagin&eacute; et fait le plan de campagne, il &eacute;tait parvenu &agrave;
+le faire accepter comme parfait dans son ensemble. C'&eacute;tait ce dernier en
+r&eacute;alit&eacute; qui menait la guerre. Woltzogen attach&eacute; &agrave; sa personne, plein
+d'amour-propre, de confiance en lui-m&ecirc;me, et d'un m&eacute;pris absolu pour
+toutes choses, n'&eacute;tait qu'un th&eacute;oricien de cabinet, charg&eacute; de rev&ecirc;tir
+les id&eacute;es de Pfuhl d'une forme plus &eacute;l&eacute;gante.</p>
+
+<p>En dehors de tous ces hauts personnages, il y avait encore une quantit&eacute;
+d'individus en sous-ordre, russes et &eacute;trangers, d&eacute;pendant de leurs chefs
+respectifs: les &eacute;trangers se faisaient remarquer surtout par la t&eacute;m&eacute;rit&eacute;
+et la vari&eacute;t&eacute; de leurs combinaisons militaires, cons&eacute;quence toute
+naturelle du fait de servir dans un pays qui n'&eacute;tait pas le leur.</p>
+
+<p>Au milieu du courant d'opinions si diverses qui agitait ce monde
+brillant et orgueilleux, le prince Andr&eacute; ne tarda pas &agrave; constater
+l'existence de plusieurs partis qui se d&eacute;tachaient visiblement de la
+masse.</p>
+
+<p>Le premier se composait de Pfuhl et de ses adh&eacute;rents, les th&eacute;oriciens de
+l'art de la guerre, ceux qui croyaient &agrave; l'existence de ses lois
+immuables, aux lois des mouvements obliques et des mouvements de flanc;
+ceux-l&agrave; voulaient que, conform&eacute;ment &agrave; cette pr&eacute;tendue th&eacute;orie, on se
+repli&acirc;t dans l'int&eacute;rieur du pays, et consid&eacute;raient la moindre infraction
+&agrave; ces r&egrave;gles fictives, comme une preuve de barbarie, d'ignorance et m&ecirc;me
+de malveillance. Ce parti comprenait les princes allemands, les
+Allemands en g&eacute;n&eacute;ral, Woltzogen, Wintzingerode, et plusieurs autres
+encore.</p>
+
+<p>Le second parti, le parti adverse, tombait, comme il arrive souvent,
+dans l'extr&ecirc;me oppos&eacute;, en demandant &agrave; marcher sur la Pologne, et &agrave; ne
+pas suivre un plan d&eacute;termin&eacute; &agrave; l'avance: audacieux et entreprenant, il
+repr&eacute;sentait la nationalit&eacute; du pays, et n'en &eacute;tait par suite que plus
+exclusif dans la discussion. Parmi les Russes qui commen&ccedil;aient &agrave;
+s'&eacute;lever, il y avait Bagration et Ermolow: il avait, dit-on, demand&eacute; un
+jour &agrave; l'Empereur la faveur d'&ecirc;tre promu au grade d'&raquo;Allemand&raquo;! Ce parti
+ne cessait de r&eacute;p&eacute;ter, en se souvenant des paroles de Souvorow, qu'il
+&eacute;tait inutile de raisonner et de piquer des &eacute;pingles sur les cartes,
+qu'il fallait se battre, mettre l'ennemi en d&eacute;route, ne pas le laisser
+p&eacute;n&eacute;trer en Russie, et ne pas donner &agrave; l'arm&eacute;e le temps de se
+d&eacute;moraliser.</p>
+
+<p>Le troisi&egrave;me parti, celui qui inspirait le plus de confiance &agrave;
+l'Empereur, &eacute;tait compos&eacute; de courtisans, m&eacute;diateurs entre les deux
+premiers, peu militaires pour la plupart, qui pensaient et disaient ce
+que pensent et disent d'habitude ceux qui, n'ayant point de conviction
+arr&ecirc;t&eacute;e, tiennent cependant &agrave; ne pas le laisser para&icirc;tre. Ils
+pr&eacute;tendaient donc que la guerre contre un g&eacute;nie comme Bonaparte (il
+&eacute;tait redevenu Bonaparte pour eux) exigeait sans aucun doute de savantes
+combinaisons, de profondes connaissances dans l'art de la guerre; que
+Pfuhl y &eacute;tait certainement pass&eacute; ma&icirc;tre, mais que l'&eacute;troitesse de son
+jugement, ce d&eacute;faut habituel des th&eacute;oriciens, s'opposait &agrave; ce qu'on e&ucirc;t
+en lui une confiance absolue: qu'il fallait par cons&eacute;quent tenir compte
+aussi de l'opinion de ses adversaires, des gens du m&eacute;tier, des gens
+d'action, dont l'exp&eacute;rience &eacute;tait certaine, afin de r&eacute;unir les avis les
+plus sages, pour s'en tenir &agrave; un juste milieu. Ils insistaient sur la
+n&eacute;cessit&eacute; de conserver le camp de Drissa, d'apr&egrave;s le plan de Pfuhl, en
+changeant toutefois les dispositions relatives aux deux autres arm&eacute;es.
+De cette fa&ccedil;on, il est vrai, on n'atteignait aucun des deux buts
+propos&eacute;s, mais les personnes de ce parti, auquel appartenait &eacute;galement
+Araktch&eacute;&iuml;ew, pensaient que c'&eacute;tait l&agrave; encore la meilleure des
+combinaisons.</p>
+
+<p>Le quatri&egrave;me courant d'opinion avait &agrave; sa t&ecirc;te le grand-duc c&eacute;sar&eacute;vitch,
+qui ne pouvait oublier son d&eacute;sappointement &agrave; Austerlitz, lorsque, se
+pr&eacute;parant, en tenue de parade, &agrave; s'&eacute;lancer sur les Fran&ccedil;ais &agrave; la t&ecirc;te de
+la garde, et &agrave; les &eacute;craser, il s'&eacute;tait trouv&eacute; par surprise en premi&egrave;re
+ligne devant le feu ennemi, et n'avait pu se retirer de la m&ecirc;l&eacute;e qu'au
+prix des plus grands efforts. La franchise de ses appr&eacute;ciations et de
+celles de son entourage &eacute;tait &agrave; la fois un d&eacute;faut et une qualit&eacute;:
+redoutant Napol&eacute;on et sa force, ils ne voyaient chez eux et autour d'eux
+qu'impuissance et faiblesse, et le r&eacute;p&eacute;taient hautement: &laquo;Il ne
+r&eacute;sultera de tout cela, disaient-ils, que le malheur, la honte et la
+d&eacute;faite! Nous avons abandonn&eacute; Vilna, puis Vitebsk, voici maintenant que
+nous allons abandonner aussi la Drissa,.... Il ne nous reste qu'une
+chose raisonnable &agrave; faire: conclure la paix le plus t&ocirc;t possible, avant
+d'&ecirc;tre chass&eacute;s de P&eacute;tersbourg!&raquo;</p>
+
+<p>Cette opinion trouvait de l'&eacute;cho dans les hautes sph&egrave;res de l'arm&eacute;e,
+dans la capitale, et chez le chancelier comte Roumiantzow, partisan
+d&eacute;clar&eacute; de la paix, pour d'autres raisons d'&Eacute;tat.</p>
+
+<p>Le cinqui&egrave;me parti soutenait Barclay de Tolly, tout simplement parce
+qu'il &eacute;tait ministre de la guerre et g&eacute;n&eacute;ral en chef: &laquo;On a beau dire,
+assurait-on de ce c&ocirc;t&eacute;, c'est, malgr&eacute; tout, un homme honn&ecirc;te et
+capable... de meilleur, il n'y en a pas.... La guerre n'&eacute;tant possible
+qu'avec une unit&eacute; de pouvoir, donnez-lui un pouvoir v&eacute;ritable, et vous
+verrez qu'il fera ses preuves, comme il les a faites en Finlande. Si
+nous avons encore une arm&eacute;e bien organis&eacute;e, une arm&eacute;e qui s'est repli&eacute;e
+jusqu'&agrave; la Drissa sans subir de d&eacute;faite, c'est &agrave; lui que nous en sommes
+redevables; tout serait perdu si l'on nommait Bennigsen &agrave; sa place, car
+il a d&eacute;montr&eacute; en 1807 son incapacit&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>Le sixi&egrave;me groupe, au contraire, portait haut Bennigsen; personne, &agrave; son
+avis, n'&eacute;tait plus actif, plus entendu que Bennigsen, et l'on serait
+bien oblig&eacute; de l'employer: &laquo;La preuve, ajoutait-on, c'est que notre
+retraite de la Drissa n'&eacute;tait qu'une s&eacute;rie ininterrompue de fautes et
+d'insucc&egrave;s... et plus il y en aura, mieux cela vaudra: on comprendra
+alors qu'il est impossible de continuer. Ce n'est pas un Barclay qu'il
+nous faut, c'est un Bennigsen, un Bennigsen qui s'est distingu&eacute; en 1807,
+&agrave; qui Napol&eacute;on lui-m&ecirc;me a rendu justice, et aux ordres duquel on se
+soumettrait volontiers.&raquo;</p>
+
+<p>La septi&egrave;me cat&eacute;gorie comprenait un assez grand nombre de personnes,
+comme il s'en rencontre toujours aupr&egrave;s d'un jeune empereur, des
+g&eacute;n&eacute;raux et des aides de camp, passionn&eacute;ment attach&eacute;s &agrave; l'homme plut&ocirc;t
+qu'au Souverain, l'adorant avec sinc&eacute;rit&eacute; et d&eacute;sint&eacute;ressement, comme
+l'avait ador&eacute; Rostow en 1808, et ne voyant en lui que qualit&eacute;s et
+vertus. Ceux-ci exaltaient sa modestie qui se refusait &agrave; prendre en
+mains le commandement de l'arm&eacute;e, tout en le bl&acirc;mant de cette d&eacute;fiance
+exag&eacute;r&eacute;e: &laquo;Il devait, disaient-ils, se mettre franchement &agrave; la t&ecirc;te des
+troupes, former aupr&egrave;s de sa personne l'&eacute;tat-major du commandant en
+chef, prendre conseil des th&eacute;oriciens aussi bien que des praticiens
+exp&eacute;riment&eacute;s, et conduire lui-m&ecirc;me au combat ses soldats, que sa seule
+pr&eacute;sence exalterait jusqu'au d&eacute;lire!&raquo;</p>
+
+<p>Le huiti&egrave;me parti, le plus nombreux, dans la proportion de 99 &agrave; 1 par
+rapport aux pr&eacute;c&eacute;dents, se composait de ceux qui ne d&eacute;siraient
+particuli&egrave;rement ni la paix ni la guerre: faire un mouvement offensif,
+rester dans un camp retranch&eacute; sur la Drissa ou ailleurs, leur &eacute;tait
+aussi indiff&eacute;rent que de se voir command&eacute;s par l'Empereur en personne,
+par Barclay de Tolly, par Pfuhl ou par Bennigsen; leur but unique et
+essentiel &eacute;tait d'attraper au vol le plus, d'avantages et d'amusements
+possible. Se mettre, en avant, se faire valoir dans ce bas-fond
+d'intrigues t&eacute;n&eacute;breuses et enchev&ecirc;tr&eacute;es qui s'agitaient au quartier
+imp&eacute;rial, leur &eacute;tait plus facile qu'ailleurs en temps de paix. L'un,
+pour ne pas perdre sa position, soutenait Pfuhl aujourd'hui, devenait
+son adversaire le lendemain, et, le jour suivant, assurait, pour se
+d&eacute;gager de toute responsabilit&eacute; et pour plaire &agrave; l'Empereur, qu'il
+n'avait aucune conviction, arr&ecirc;t&eacute;e &agrave; l'endroit de tel ou tel projet. Un
+autre, d&eacute;sireux de se bien poser, s'emparait d'une observation faite en
+passant par l'Empereur, pour la d&eacute;velopper au conseil suivant, criait &agrave;
+tue-t&ecirc;te, gesticulait, se disputait, provoquait au besoin ceux qui
+&eacute;taient d'un avis contraire, afin d'attirer l'attention du Souverain et
+de t&eacute;moigner de son d&eacute;vouement au bien g&eacute;n&eacute;ral. Un troisi&egrave;me profitait
+sans bruit d'une occasion favorable et de l'absence de ses ennemis pour
+demander, dans l'intervalle de deux conseils, et pour obtenir un secours
+d'argent en r&eacute;compense de ses loyaux services, sachant &agrave; merveille qu'on
+aurait plus vite fait dans les circonstances pr&eacute;sentes de lui accorder
+sa requ&ecirc;te que de la lui refuser. Le quatri&egrave;me se trouvait constamment,
+et par un pur effet du hasard, sur le chemin de l'Empereur, qui le
+voyait toujours accabl&eacute; de travail. Le cinqui&egrave;me, afin de se faire
+inviter &agrave; la table imp&eacute;riale, d&eacute;fendait ou attaquait avec violence une
+opinion nouvellement adopt&eacute;e, en se servant d'arguments plus ou moins
+justes.</p>
+
+<p>Ce parti n'avait en vue que d'avoir &agrave; tout prix des croix, des rangs, de
+l'argent, et ne s'occupait que de suivre les fluctuations de la faveur
+imp&eacute;riale: &agrave; peine avait-elle pris une direction, que cette population
+de fain&eacute;ants se portait tout enti&egrave;re de ce c&ocirc;t&eacute;, si bien qu'il devenait
+parfois difficile &agrave; l'Empereur d'agir dans un autre sens; &agrave; cause de la
+gravit&eacute; du danger qui mena&ccedil;ait l'avenir et qui donnait &agrave; la situation un
+caract&egrave;re d'agitation vague et fi&eacute;vreuse, &agrave; cause de ce tourbillon de
+brigues, d'amours-propres, de collisions constantes d'opinions, de
+sentiments divers, ce dernier groupe, le plus consid&eacute;rable de tous,
+n'ayant que ses int&eacute;r&ecirc;ts en vue, contribua singuli&egrave;rement &agrave; rendre la
+marche de l'ensemble plus tortueuse et plus compliqu&eacute;e. Cet essaim de
+bourdons, se pr&eacute;cipitant en avant d&egrave;s qu'il s'agissait de d&eacute;battre une
+nouvelle question, sans avoir m&ecirc;me r&eacute;solu la pr&eacute;c&eacute;dente, assourdissait
+leur monde au point d'&eacute;touffer la voix de ceux qui discutaient
+s&eacute;rieusement et franchement.</p>
+
+<p>Au moment de l'arriv&eacute;e du prince Andr&eacute; &agrave; l'arm&eacute;e, un neuvi&egrave;me parti
+venait de se constituer, et commen&ccedil;ait &agrave; se faire entendre: c'&eacute;tait
+celui des hommes d'&Eacute;tat &acirc;g&eacute;s, sages, exp&eacute;riment&eacute;s, qui, ne partageant
+aucun des avis mentionn&eacute;s ci-dessus, savaient juger sainement ce qui se
+passait sous leurs yeux dans l'&eacute;tat-major du quartier imp&eacute;rial, et
+cherchaient un moyen de sortir de l'ind&eacute;cision et de la confusion
+g&eacute;n&eacute;rales.</p>
+
+<p>Ils pensaient et disaient que le mal provenait principalement de la
+pr&eacute;sence de l'Empereur et de sa cour militaire, qui avait amen&eacute; avec
+elle cette versatilit&eacute; de rapports conventionnels et incertains, commode
+peut-&ecirc;tre &agrave; la cour, mais fatale assur&eacute;ment &agrave; l'arm&eacute;e. L'Empereur devait
+gouverner, et ne pas commander les troupes; son d&eacute;part et celui de sa
+suite &eacute;taient la seule issue possible &agrave; cette situation, car sa pr&eacute;sence
+seule entravait l'action de 80 000 hommes destin&eacute;s &agrave; sa s&ucirc;ret&eacute;
+personnelle; et, &agrave; leur sens, le plus mauvais g&eacute;n&eacute;ral en chef, du moment
+qu'il serait ind&eacute;pendant, vaudrait le meilleur g&eacute;n&eacute;ralissime paralys&eacute;
+dans sa libert&eacute; d'action par la pr&eacute;sence et la volont&eacute; du Souverain.</p>
+
+<p>Schichkow, le secr&eacute;taire d'&Eacute;tat, l'un des membres les plus influents de
+ce parti, adressa, de concert avec Balachow et Araktch&eacute;&iuml;ew, une lettre &agrave;
+l'Empereur, dans laquelle, usant de la permission qui leur avait &eacute;t&eacute;
+accord&eacute;e de discuter l'ensemble des op&eacute;rations, ils l'engageaient
+respectueusement &agrave; retourner dans sa capitale, afin d'exciter l'ardeur
+guerri&egrave;re de son peuple, de l'enflammer par ses paroles, de le soulever
+pour la d&eacute;fense de la patrie, et de provoquer en lui cet &eacute;lan
+enthousiaste qui devint plus tard une des causes du triomphe de la
+Russie, et auquel contribua jusqu'&agrave; un certain point la pr&eacute;sence de Sa
+Majest&eacute; &agrave; Moscou. Le conseil, pr&eacute;sent&eacute; sous cette forme, fut approuv&eacute; et
+le d&eacute;part de l'Empereur d&eacute;cid&eacute;.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>Cette lettre n'avait pas encore &eacute;t&eacute; port&eacute;e &agrave; la connaissance de
+l'Empereur, lorsque Barclay annon&ccedil;a un jour au prince Andr&eacute;, pendant le
+d&icirc;ner, qu'il devait se rendre le m&ecirc;me soir, &agrave; six heures, chez
+Bennigsen, Sa Majest&eacute; ayant t&eacute;moign&eacute; le d&eacute;sir de le questionner en
+personne au sujet de la Turquie.</p>
+
+<p>Dans le courant de la matin&eacute;e, on avait re&ccedil;u l'information compl&egrave;tement
+erron&eacute;e, comme on le sut plus tard, d'un mouvement offensif de Napol&eacute;on;
+ce m&ecirc;me jour, le colonel Michaud, en examinant avec l'Empereur les
+fortifications du camp de la Drissa, lui prouva que ce camp, &eacute;lev&eacute; sur
+l'avis de Pfuhl, et regard&eacute; comme un chef-d'oeuvre, &eacute;tait un non-sens
+et pouvait causer la perte de l'arm&eacute;e russe.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; se pr&eacute;senta &agrave; l'heure indiqu&eacute;e chez Bennigsen, qui &eacute;tait
+log&eacute; dans une petite propri&eacute;t&eacute; particuli&egrave;re sur les bords de la Drissa;
+il n'y trouva que Czernichew, aide de camp de l'Empereur, qui lui
+raconta que celui-ci &eacute;tait all&eacute; une seconde fois, en compagnie du
+g&eacute;n&eacute;ral Bennigsen et du marquis Paulucci, visiter les retranchements,
+sur l'utilit&eacute; desquels on commen&ccedil;ait &agrave; avoir des doutes tr&egrave;s s&eacute;rieux.</p>
+
+<p>Czernichew lisait un roman pr&egrave;s d'une des fen&ecirc;tres de la premi&egrave;re pi&egrave;ce,
+qui avait d&ucirc; servir autrefois de salle de bal; on y voyait encore un
+orgue sur lequel on avait entass&eacute; des rouleaux de tapis: dans un des
+coins de l'appartement l'aide de camp de Bennigsen, harass&eacute; par le
+travail ou par le souper qu'il venait de faire, sommeillait sur un lit.
+Cette salle avait deux issues: l'une donnait dans un cabinet, l'autre
+s'ouvrait sur un salon, o&ugrave; l'on entendait plusieurs voix qui causaient
+en allemand et parfois en fran&ccedil;ais. L&agrave;, sur l'ordre de l'Empereur, on
+avait convoqu&eacute; non pas un conseil de guerre (car l'Empereur n'aimait pas
+ces sortes de d&eacute;signations pr&eacute;cises), mais une simple r&eacute;union des
+quelques personnes qu'il d&eacute;sirait consulter dans ce moment critique,
+afin d'&eacute;claircir certaines questions. C'&eacute;taient Armfeld le Su&eacute;dois, le
+g&eacute;n&eacute;ral aide de camp Woltzogen, Wintzingerode, que Napol&eacute;on appelait le
+transfuge fran&ccedil;ais, Michaud, Toll, le baron Stein, qui n'&eacute;tait pas un
+homme de guerre, et enfin Pfuhl, la grande cheville ouvri&egrave;re, que le
+prince Andr&eacute; eut tout le loisir d'&eacute;tudier &agrave; son aise, car, arriv&eacute; avant
+lui, il le vit entrer et s'arr&ecirc;ter quelques secondes &agrave; causer avec
+Czernichew.</p>
+
+<p>Bien qu'il ne l'e&ucirc;t jamais rencontr&eacute;, il lui sembla au premier coup
+d'oeil qu'il le connaissait d&eacute;j&agrave; depuis longtemps: il portait, aussi mal
+que possible, l'uniforme de g&eacute;n&eacute;ral russe, et sa personne offrait une
+vague ressemblance avec les Weirother, les Mack, les Schmidt et une
+foule d'autres g&eacute;n&eacute;raux th&eacute;oriciens, qu'il avait vus agir en 1805.
+Celui-ci toutefois avait le don particulier de r&eacute;unir en lui seul tout
+ce qui caract&eacute;risait les autres, et d'offrir &agrave; l'analyse du prince Andr&eacute;
+le sp&eacute;cimen le plus complet d'un Allemand pur sang. De petite taille,
+maigre, mais carr&eacute; d'&eacute;paules, d'une constitution solide, avec des
+omoplates larges et osseuses, il avait la figure sillonn&eacute;e de rides et
+les yeux enfonc&eacute;s dans leurs orbites. Ses cheveux, liss&eacute;s avec soin sur
+les tempes, pendaient sur la nuque en petites houppes isol&eacute;es. Il avait
+l'air inquiet et f&acirc;ch&eacute;, comme s'il e&ucirc;t redout&eacute; tout ce qui se trouvait
+sur son chemin. Retenant gauchement son &eacute;p&eacute;e, il demanda en allemand &agrave;
+Czernichew o&ugrave; &eacute;tait l'Empereur. On voyait qu'il avait h&acirc;te d'en finir au
+plus t&ocirc;t avec les saluts d'usage, et de s'asseoir devant les cartes
+&eacute;tal&eacute;es sur la table, car l&agrave; il se sentait dans son &eacute;l&eacute;ment. Il &eacute;couta,
+en souriant ironiquement, le r&eacute;cit de la visite de l'Empereur aux
+retranchements, qui &eacute;taient sa cr&eacute;ation, et ne put s'emp&ecirc;cher de
+grommeler entre ses dents d'une voix de basse: &laquo;Imb&eacute;cile! tout sera
+perdu... ce sera du propre alors!&raquo; Czernichew lui pr&eacute;senta le prince
+Andr&eacute;, en ajoutant que ce dernier arrivait de Turquie, o&ugrave; la guerre
+s'&eacute;tait si heureusement termin&eacute;e. Pfuhl daigna &agrave; peine l'honorer d'un
+regard: &laquo;Cette guerre-l&agrave; vous aura sans doute offert un joli exemple de
+tactique!&raquo; se borna-t-il &agrave; dire avec un m&eacute;pris &eacute;crasant, et il se
+dirigea vers le salon voisin.</p>
+
+<p>Pfuhl, toujours irritable, l'&eacute;tait encore plus ce jour-l&agrave;, par suite de
+l'examen et de la critique dont ses fortifications &eacute;taient l'objet.
+Cette courte entrevue suffit au prince Andr&eacute;, en y ajoutant ses
+souvenirs d'Austerlitz, pour se faire une id&eacute;e assez juste de son
+caract&egrave;re. Pfuhl devait n&eacute;cessairement &ecirc;tre une de ces natures enti&egrave;res,
+qui poussent jusqu'au martyre l'assurance que leur donne la foi dans
+l'infaillibilit&eacute; d'un principe. Ces natures-l&agrave; on ne les rencontre que
+chez les Allemands, seuls capables d'une confiance aussi absolue dans
+une id&eacute;e abstraite, telle que la science, c'est-&agrave;-dire la connaissance
+pr&eacute;sum&eacute;e d'une v&eacute;rit&eacute; certaine.</p>
+
+<p>Pfuhl &eacute;tait en effet un adepte de la th&eacute;orie du mouvement oblique,
+d&eacute;duite par lui des guerres de Fr&eacute;d&eacute;ric le Grand, et tout ce qui ne
+s'accordait pas avec cette th&eacute;orie dans les campagnes modernes
+constituait, &agrave; ses yeux, des fautes si grossi&egrave;res, et des non-sens si
+monstrueux, que cet ensemble de combinaisons barbares ne pouvait, &agrave; son
+avis, m&eacute;riter le nom de guerre et &ecirc;tre un sujet d'&eacute;tude.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; en 1806 le principal organisateur du plan de campagne qui
+avait abouti &agrave; I&eacute;na et &agrave; Auerstaedt, sans que l'insucc&egrave;s lui e&ucirc;t
+d&eacute;montr&eacute; la fausset&eacute; de son syst&egrave;me. Il assurait au contraire que la
+violation de certaines lois en avait &eacute;t&eacute; seule cause, et se plaisait &agrave;
+r&eacute;p&eacute;ter, avec une ironie satisfaite: &laquo;Je disais bien que cela irait &agrave; la
+diable!&raquo; Pfuhl poussait si loin l'amour de la th&eacute;orie, qu'il arrivait &agrave;
+en perdre de vue le but pratique: l'application lui inspirait une
+profonde aversion, et il refusait de s'en occuper!</p>
+
+<p>Les quelques mots qu'il &eacute;changea avec le prince Andr&eacute; et Czernichew &agrave;
+propos de la guerre actuelle furent dits par lui du ton d'un homme qui
+pr&eacute;voit un triste r&eacute;sultat et ne peut que le d&eacute;plorer. Les houppettes de
+cheveux &eacute;bouriff&eacute;s qui pendaient sur sa nuque, et les m&egrave;ches bien
+liss&eacute;es ramen&eacute;es sur ses tempes &eacute;taient en harmonie avec l'expression de
+ses paroles, il passa ensuite dans le salon contigu, d'o&ugrave; l'on entendit
+aussit&ocirc;t s'&eacute;lever sa voix forte et grondeuse.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Le prince Andr&eacute; avait eu &agrave; peine le temps de tourner les yeux d'un autre
+c&ocirc;t&eacute;, que le comte Bennigsen entra pr&eacute;cipitamment, et, le saluant d'un
+signe de t&ecirc;te, passa dans la cabine en donnant des ordres &agrave; son aide de
+camp. Il avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; l'Empereur pour prendre quelques dispositions et
+le recevoir chez lui. Czernichew et Bolkonsky sortirent sur le perron:
+le Souverain descendait de cheval. Il avait l'air fatigu&eacute;, et la t&ecirc;te
+inclin&eacute;e en avant; on voyait qu'il &eacute;coutait avec ennui les observations
+que lui adressait Paulucci avec une v&eacute;h&eacute;mence toute particuli&egrave;re: il fit
+un pas en avant pour y couper court, mais l'Italien, rouge d'excitation
+et oubliant toute convenance, le suivit sans s'interrompre:</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; celui qui a conseill&eacute; d'&eacute;tablir ce camp, le camp de
+Drissa,&mdash;disait-il, pendant que l'Empereur montait les marches de
+l'entr&eacute;e, les yeux fix&eacute;s sur le prince Andr&eacute;, qu'il ne parvenait pas &agrave;
+reconna&icirc;tre.&mdash;Quant &agrave; celui-l&agrave;, Sire, r&eacute;p&eacute;ta Paulucci d'un ton
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, sans pouvoir s'emp&ecirc;cher de continuer, je ne vois pas d'autre
+alternative pour lui que la maison jaune ou le gibet!&raquo;</p>
+
+<p>Sans pr&ecirc;ter la moindre attention &agrave; ces paroles, l'Empereur, qui avait
+enfin reconnu le nouveau venu, le salua gracieusement.</p>
+
+<p>&laquo;Je suis charm&eacute; de te voir, lui dit-il. Va l&agrave;-bas o&ugrave; ils sont tous
+r&eacute;unis, et attends mes ordres.&raquo;</p>
+
+<p>Le baron Stein et le prince Pierre Mika&iuml;lovitch Volkhonsky le suivirent,
+et les portes du cabinet se referm&egrave;rent sur eux. Le prince Andr&eacute;,
+profitant de l'autorisation imp&eacute;riale, se rendit avec Paulucci, qu'il
+avait d&eacute;j&agrave; vu en Turquie, dans la salle des d&eacute;lib&eacute;rations.</p>
+
+<p>Le prince Pierre Volkhonsky, charg&eacute; alors des fonctions de chef
+d'&eacute;tat-major aupr&egrave;s de Sa Majest&eacute;, apporta des cartes et des plans, et,
+apr&egrave;s les avoir &eacute;tal&eacute;s sur la table, formula successivement les
+questions sur lesquelles l'Empereur d&eacute;sirait avoir l'avis du conseil; on
+venait de recevoir la nouvelle (reconnue inexacte plus tard) que les
+Fran&ccedil;ais s'appr&ecirc;taient &agrave; tourner le camp de Drissa.</p>
+
+<p>Le premier qui &eacute;leva la voix fut le comte Armfeld: il proposa, afin de
+parer aux difficult&eacute;s de la situation, de r&eacute;unir l'arm&eacute;e sur un point
+ind&eacute;termin&eacute; entre les grandes routes de P&eacute;tersbourg et de Moscou, et d'y
+attendre l'ennemi. Cette proposition, qui ne r&eacute;pondait gu&egrave;re &agrave; la
+question pos&eacute;e au conseil, n'avait &eacute;videmment d'autre but que de prouver
+que lui aussi avait son plan combin&eacute; &agrave; l'avance, et il saisissait la
+premi&egrave;re occasion pour le faire conna&icirc;tre. Soutenu par les uns, attaqu&eacute;
+par les autres, ce projet &eacute;tait du nombre de ceux que l'on forme, sans
+tenir compte de l'influence des &eacute;v&eacute;nements sur la tournure de la guerre.
+Le jeune colonel Toll le critiqua avec chaleur, et, tirant de sa poche
+un manuscrit, il demanda la permission d'en faire la lecture. Dans cet
+expos&eacute;, tr&egrave;s d&eacute;taill&eacute;, il proposait une combinaison toute contraire au
+plan de campagne du g&eacute;n&eacute;ral su&eacute;dois et de Pfuhl. Paulucci l'attaqua, et
+conseilla un mouvement offensif qui mettrait fin &agrave; l'incertitude, et
+nous tirerait de ce &laquo;traquenard&raquo;, ainsi qu'il appelait le camp de
+Drissa. Pfuhl et son interpr&egrave;te Woltzogen avaient gard&eacute; le silence
+pendant ces discussions orageuses; le premier se bornait &agrave; laisser
+&eacute;chapper des interjections inintelligibles et se d&eacute;tournait m&ecirc;me
+parfois, d'un air de d&eacute;dain, comme s'il voulait faire bien constater
+qu'il ne s'abaisserait jamais &agrave; r&eacute;futer de pareilles sornettes. Le
+prince Volkhonsky, pr&eacute;sident des d&eacute;bats, l'interpella &agrave; son tour et le
+pria d'exprimer son avis; il se contenta de lui r&eacute;pondre qu'il &eacute;tait
+inutile de le lui demander, car on savait s&ucirc;rement mieux que lui ce qui
+restait &agrave; faire.</p>
+
+<p>&laquo;Vous avez, dit-il, le choix entre la position si admirablement choisie
+par le g&eacute;n&eacute;ral Armfeld, avec l'ennemi sur les derri&egrave;res de l'arm&eacute;e, et
+l'attaque conseill&eacute;e par le seigneur italien..., ou bien, ce qui serait
+encore mieux, une belle et bonne retraite!&raquo; Volkhonsky, fron&ccedil;ant les
+sourcils &agrave; cette boutade, lui rappela qu'il lui parlait au nom de
+l'Empereur. Pfuhl se leva aussit&ocirc;t, et reprit avec une excitation
+croissante:</p>
+
+<p>&laquo;On a tout g&acirc;t&eacute;, tout embrouill&eacute;; on a voulu faire mieux que moi, et
+maintenant c'est derechef &agrave; moi que l'on s'adresse!... Quel est le
+rem&egrave;de, dites-vous? Je n'en sais rien!... Je vous r&eacute;p&egrave;te qu'il faut tout
+ex&eacute;cuter &agrave; la lettre, sur les bases que je vous ai pr&eacute;cis&eacute;es,
+s'&eacute;cria-t-il en frappant la table de ses doigts osseux.&mdash;O&ugrave; est la
+difficult&eacute;? Elle n'existe pas!... Sornettes! jeux d'enfants!...&raquo; Et, se
+rapprochant de la carte, il indiqua rapidement diff&eacute;rents points, en
+d&eacute;montrant au fur et &agrave; mesure qu'aucun hasard ne saurait ni d&eacute;jouer son
+plan, ni annuler l'utilit&eacute; du camp de Drissa, que tout &eacute;tait pr&eacute;vu,
+calcul&eacute; &agrave; l'avance, et que si l'ennemi le tournait, il courrait
+n&eacute;cessairement &agrave; sa perte.</p>
+
+<p>Paulucci, qui ne parlait pas l'allemand, lui adressa quelques questions
+en fran&ccedil;ais. Comme Pfuhl s'exprimait fort mal dans cette langue,
+Woltzogen vint &agrave; son secours, et traduisit, avec une extr&ecirc;me volubilit&eacute;,
+les explications de Pfuhl, destin&eacute;es uniquement &agrave; prouver que toutes les
+difficult&eacute;s contre lesquelles on se heurtait dans ce moment, provenaient
+uniquement de l'inexactitude apport&eacute;e &agrave; l'ex&eacute;cution de son plan. Enfin,
+semblable au math&eacute;maticien qui d&eacute;daigne de faire &agrave; nouveau la preuve
+d'un probl&egrave;me qu'il a r&eacute;solu, et dont la solution lui para&icirc;t
+incontestable, il cessa de parler et laissa le champ libre &agrave; Woltzogen,
+qui continua &agrave; exposer, en fran&ccedil;ais, les id&eacute;es de son chef en lui
+adressant de temps &agrave; autre un: &laquo;N'est-ce pas ainsi, Excellence?&raquo;</p>
+
+<p>Pfuhl, &eacute;chauff&eacute; par la lutte, lui r&eacute;pondait invariablement, avec une
+irritation toujours croissante: &laquo;Mais cela s'entend, il n'y a pas l&agrave;
+mati&egrave;re &agrave; discussion!&raquo;</p>
+
+<p>De leur c&ocirc;t&eacute;, Paulucci et Michaud attaquaient Woltzogen en fran&ccedil;ais,
+Armfeld en allemand, et Toll expliquait le tout en russe au prince
+Volkhonsky. Le prince Andr&eacute; observait et se taisait.</p>
+
+<p>De tous ces hauts personnages, Pfuhl &eacute;tait celui qui &eacute;veillait en lui le
+plus de sympathie. Cet homme qui poussait jusqu'&agrave; l'absurde la confiance
+en lui-m&ecirc;me, irascible mais r&eacute;solu, &eacute;tait le seul, entre eux tous, qui
+ne d&eacute;sirait rien pour lui-m&ecirc;me, qui ne d&eacute;testait personne, et qui
+cherchait simplement &agrave; faire ex&eacute;cuter un plan fond&eacute; sur une th&eacute;orie qui
+&eacute;tait le r&eacute;sultat de longues ann&eacute;es de travail. Sans doute il &eacute;tait
+ridicule, et son persiflage d&eacute;sagr&eacute;able au dernier point, mais il
+inspirait, malgr&eacute; tout, un respect involontaire par son d&eacute;vouement
+absolu &agrave; une id&eacute;e. On ne sentait pas non plus dans ses discours cette
+esp&egrave;ce de panique que ses adversaires laissaient entrevoir, en d&eacute;pit de
+leurs efforts pour la dissimuler. Cette disposition g&eacute;n&eacute;rale des
+esprits, dont le conseil de 1805 avait &eacute;t&eacute; compl&egrave;tement exempt, leur
+&eacute;tait inspir&eacute;e aujourd'hui par le g&eacute;nie reconnu de Napol&eacute;on, et se
+trahissait dans leurs moindres arguments. On croyait que tout lui &eacute;tait
+possible; il &eacute;tait capable m&ecirc;me, disaient-ils, de les attaquer de tous
+les c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois, et son nom suffisait &agrave; battre en br&egrave;che les
+raisonnements les plus sages. Pfuhl seul le traitait de barbare, &agrave;
+l'&eacute;gal de tous ceux qui faisaient de l'opposition &agrave; sa th&eacute;orie favorite.
+Au respect qu'il inspirait au prince Andr&eacute; se joignait un vague
+sentiment de piti&eacute;, car, &agrave; en juger d'apr&egrave;s le ton des courtisans,
+d'apr&egrave;s les paroles de Paulucci &agrave; l'Empereur et surtout d'apr&egrave;s une
+certaine amertume d'expressions dans la bouche du savant th&eacute;oricien, il
+&eacute;tait &eacute;vident que chacun pr&eacute;voyait, et qu'il pressentait lui-m&ecirc;me sa
+disgr&acirc;ce prochaine. Il cachait, on le voyait, sous une ironie
+d&eacute;daigneuse et acerbe, son d&eacute;sespoir de voir lui &eacute;chapper l'occasion
+unique d'appliquer et de v&eacute;rifier sur une grande &eacute;chelle l'excellence de
+son syst&egrave;me et d'en prouver la justesse au monde entier.</p>
+
+<p>La discussion dura longtemps; elle devint de plus en plus bruyante; elle
+finit par d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en attaques personnelles, et il n'en r&eacute;sulta aucune
+conclusion pratique. Le prince Andr&eacute;, en pr&eacute;sence de cette confusion
+des langues, de cette foule de projets, de propositions, de
+contre-propositions et de r&eacute;futations, ne put s'emp&ecirc;cher de s'&eacute;tonner de
+tout ce qu'il entendait dire. Pendant son service actif, il avait
+souvent m&eacute;dit&eacute; sur ce qu'on &eacute;tait convenu d'appeler la science
+militaire, qui, selon lui, n'existait pas et ne pouvait exister, et il
+en avait conclu que le g&eacute;nie militaire n'&eacute;tait qu'un mot de convention.
+Ces pens&eacute;es, encore ind&eacute;cises dans son esprit, venaient de recevoir,
+pendant ces d&eacute;bats, une confirmation &eacute;clatante, et elles &eacute;taient
+devenues pour lui une v&eacute;rit&eacute; sans r&eacute;plique: &laquo;Comment existerait-il une
+th&eacute;orie et une science l&agrave; o&ugrave; les conditions et les circonstances restent
+inconnues et o&ugrave; les forces agissantes ne sauraient &ecirc;tre d&eacute;termin&eacute;es avec
+pr&eacute;cision? Quelqu'un peut-il deviner quelle sera la position de notre
+arm&eacute;e et celle de l'ennemi dans vingt-quatre heures d'ici? N'est-il pas
+arriv&eacute; maintes fois, gr&acirc;ce &agrave; un cerveau br&ucirc;l&eacute; bien r&eacute;solu, &agrave; 5 000
+hommes de r&eacute;sister &agrave; 30!000 combattants, comme dans le temps &agrave;
+Sch&ouml;ngraben, et &agrave; une arm&eacute;e de 80 000 hommes de se d&eacute;bander et de
+prendre la fuite devant 8 000, comme &agrave; Austerlitz; et cela parce qu'il
+avait plu &agrave; un seul poltron de crier: &laquo;Nous sommes coup&eacute;s!&raquo; O&ugrave; peut donc
+&ecirc;tre la science l&agrave; o&ugrave; tout est vague, o&ugrave; tout d&eacute;pend de circonstances
+innombrables, dont la valeur ne saurait &ecirc;tre calcul&eacute;e en vue d'une
+certaine minute, puisque l'instant pr&eacute;cis de cette minute est inconnu?
+Armfeld soutient que nos communications sont coup&eacute;es, Paulucci assure
+que nous avons plac&eacute; l'ennemi entre deux feux, Michaud d&eacute;montre que le
+d&eacute;faut du camp de Drissa est d'avoir la rivi&egrave;re derri&egrave;re nous, tandis
+que Pfuhl prouve que c'est l&agrave; ce qui fait sa force! Toll propose son
+plan, Armfeld le sien; l'un et l'autre sont &eacute;galement bons et &eacute;galement
+mauvais, car leurs avantages respectifs ne pourront &ecirc;tre appr&eacute;ci&eacute;s qu'au
+moment m&ecirc;me o&ugrave; les &eacute;v&eacute;nements s'accompliront! Tous parlent des g&eacute;nies
+militaires. En est-ce donc un celui qui sait approvisionner &agrave; temps son
+arm&eacute;e de biscuits, et qui envoie les uns &agrave; gauche, les autres &agrave; droite?
+Non. On ne les qualifie ainsi de &laquo;g&eacute;nies&raquo; que parce qu'ils ont l'&eacute;clat
+et le pouvoir, et qu'une foule de pieds-plats &agrave; genoux comme toujours
+devant la puissance leur pr&ecirc;tent les qualit&eacute;s qui ne sont pas celles du
+g&eacute;nie v&eacute;ritable. Mais c'est tout l'oppos&eacute;! Les bons g&eacute;n&eacute;raux que j'ai
+connus &eacute;taient b&ecirc;tes et distraits, Bagration par exemple, et Napol&eacute;on
+cependant l'a proclam&eacute; le meilleur de tous!... Et Bonaparte lui-m&ecirc;me?
+N'ai-je pas observ&eacute; &agrave; Austerlitz l'expression suffisante et vaniteuse de
+sa physionomie? Un bon capitaine n'a besoin ni d'&ecirc;tre un g&eacute;nie, ni de
+poss&eacute;der des qualit&eacute;s extraordinaires: tout au contraire, les c&ocirc;t&eacute;s les
+plus &eacute;lev&eacute;s et les plus nobles de l'homme, tels que l'amour, la po&eacute;sie,
+la tendresse, le doute investigateur et philosophique, doivent le
+laisser compl&egrave;tement indiff&eacute;rent. Il doit &ecirc;tre born&eacute;, convaincu de
+l'importance de sa besogne, ce qui est indispensable, car autrement il
+manquerait de patience, se tenir en dehors de toute affection, n'avoir
+aucune piti&eacute;, ne jamais r&eacute;fl&eacute;chir, ni se demander jamais o&ugrave; est le juste
+et l'injuste..., alors seulement il sera parfait. Le succ&egrave;s ne d&eacute;pend
+pas de lui, mais du soldat qui crie: &laquo;Nous sommes perdus!&raquo; ou de celui
+qui crie: &laquo;Hourra!...&raquo; Et c'est l&agrave; dans les rangs, l&agrave; seulement, que
+l'on peut servir avec la conviction d'&ecirc;tre utile!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; se laissait aller &agrave; ces r&eacute;flexions, lorsqu'il en fut
+brusquement tir&eacute; par la voix de Paulucci: le conseil se s&eacute;parait.</p>
+
+<p>Le lendemain, &agrave; la revue, l'Empereur lui demanda o&ugrave; il d&eacute;sirait servir,
+et le prince Andr&eacute; se perdit &agrave; tout jamais dans l'opinion du monde de la
+cour en se bornant tout simplement &agrave; d&eacute;signer l'arm&eacute;e active, au lieu de
+solliciter un emploi aupr&egrave;s de Sa Majest&eacute;.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Nicolas Rostow re&ccedil;ut, un peu avant l'ouverture de la campagne, une
+lettre de ses parents; ils l'informaient, en quelques mots, de la
+maladie de Natacha et de la rupture de son mariage, &laquo;qu'elle-m&ecirc;me avait
+rompu,&raquo; disaient-ils; ils l'engageaient de nouveau &agrave; quitter le service
+et &agrave; revenir aupr&egrave;s d'eux. Il leur exprima dans sa r&eacute;ponse tous les
+regrets que lui causaient la maladie et le mariage manqu&eacute; de sa soeur,
+les assura qu'il ferait son possible pour r&eacute;aliser leur souhait, mais se
+garda bien de demander un cong&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Amie ador&eacute;e de mon &acirc;me, &eacute;crivit-il en particulier &agrave; Sonia, l'honneur
+seul m'emp&ecirc;che de retourner aupr&egrave;s des miens, car aujourd'hui, &agrave; la
+veille de la guerre, je me croirais d&eacute;shonor&eacute; non seulement aux yeux de
+mes camarades, mais aux miens propres, si je pr&eacute;f&eacute;rais mon bonheur &agrave; mon
+devoir et &agrave; mon d&eacute;vouement pour la patrie. Ce sera, crois-le bien, notre
+derni&egrave;re s&eacute;paration! La campagne &agrave; peine finie, si je suis en vie et
+toujours aim&eacute;, je quitterai tout, et je volerai vers toi, pour te serrer
+&agrave; tout jamais sur mon coeur ardent et passionn&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Il disait vrai. La guerre seule emp&ecirc;chait son retour et son mariage.
+L'automne d'Otradno&euml; avec ses chasses, l'hiver avec ses plaisirs de
+carnaval, et son amour pour Sonia lui avaient fait entrevoir une s&eacute;rie
+de joies paisibles et de jours tranquilles qu'il avait ignor&eacute;s
+jusque-l&agrave;, et dont la douce perspective l'attirait plus que jamais: &laquo;Une
+femme parfaite, des enfants, une excellente meute de chiens courants,
+dix &agrave; douze laisses de l&eacute;vriers rapides, le bien &agrave; administrer, les
+voisins &agrave; recevoir, et une part active dans les fonctions d&eacute;volues &agrave; la
+noblesse: voil&agrave; une bonne existence, se disait-il!&raquo; Mais il n'y avait
+pas &agrave; y songer: la guerre lui commandait de rester au r&eacute;giment, et son
+caract&egrave;re &eacute;tait ainsi fait, qu'il se soumit &agrave; cette n&eacute;cessit&eacute; sans en
+&eacute;prouver le moindre ennui, et pleinement satisfait de la vie qu'il
+menait et qu'il avait su se rendre agr&eacute;able.</p>
+
+<p>Re&ccedil;u avec joie par ses camarades &agrave; l'expiration de son cong&eacute;, on
+l'envoya acheter des chevaux pour la remonte, et en amena d'excellents
+de la Petite-Russie; on en fut enchant&eacute;, et ils lui valurent force
+compliments de la part de ses chefs. Nomm&eacute; capitaine pendant cette
+courte absence, il fut appel&eacute;, lorsque le r&eacute;giment se pr&eacute;para &agrave; entrer
+en campagne, &agrave; commander son ancien escadron.</p>
+
+<p>La campagne s'ouvrit, les appointements furent doubl&eacute;s; le r&eacute;giment,
+envoy&eacute; en Pologne, vit arriver de nouveaux officiers, de nouveaux
+soldats, de nouveaux chevaux, et il y r&eacute;gna cette joyeuse animation qui
+se manifeste toujours au d&eacute;but de toute guerre. Rostow, qui savait
+appr&eacute;cier les avantages de sa position, s'adonna tout entier aux
+plaisirs et aux devoirs de son service, bien qu'il s&ucirc;t parfaitement
+qu'un jour viendrait o&ugrave; il le quitterait.</p>
+
+<p>Les troupes quitt&egrave;rent Vilna, par suite d'une foule de raisons
+politiques, de raisons d'&Eacute;tat, et d'autres motifs, et chaque pas
+qu'elles faisaient en arri&egrave;re donnait lieu, au sein de l'&eacute;tat-major, &agrave;
+de nouvelles complications d'int&eacute;r&ecirc;ts, de combinaisons et de passions de
+toute sorte.</p>
+
+<p>Quant aux hussards de Pavlograd, ils firent cette retraite par la plus
+belle des saisons, avec des vivres en abondance, et toute la facilit&eacute; et
+l'agr&eacute;ment d'une partie de plaisir. Se d&eacute;sesp&eacute;rer, se d&eacute;courager, et
+surtout intriguer, &eacute;tait le fait du quartier g&eacute;n&eacute;ral, mais &agrave; l'arm&eacute;e on
+ne s'inqui&eacute;tait pas de savoir o&ugrave; on allait et pourquoi on marchait. Les
+regrets caus&eacute;s par la retraite ne s'adressaient qu'au logement o&ugrave; l'on
+avait gaiement v&eacute;cu, et &agrave; la jolie Polonaise qu'on abandonnait. S'il
+arrivait par hasard &agrave; un officier de penser que l'avenir ne promettait
+rien de bon, il s'empressait aussit&ocirc;t, comme il convient &agrave; un vrai
+militaire, d'&eacute;carter cette crainte, de reprendre sa gaiet&eacute;, et de
+reporter toute son attention sur ses occupations imm&eacute;diates, afin
+d'oublier la situation g&eacute;n&eacute;rale. On campa d'abord aux environs de Vilna:
+on s'y amusa en compagnie des propri&eacute;taires polonais avec qui on avait
+nou&eacute; connaissance, et en se pr&eacute;parant constamment &agrave; des revues pass&eacute;es
+par l'Empereur ou par d'autres chefs militaires. On re&ccedil;ut l'ordre de se
+replier jusqu'&agrave; Sventziany, et de d&eacute;truire les vivres qu'on ne pouvait
+emporter. Les hussards n'avaient point oubli&eacute; cet endroit, qui, pendant
+leur dernier s&eacute;jour, avait &eacute;t&eacute; baptis&eacute; par l'arm&eacute;e du nom de &laquo;Camp des
+ivrognes&raquo;. La conduite des troupes, qui, en r&eacute;quisitionnant
+l'approvisionnement n&eacute;cessaire, prenaient o&ugrave; elles pouvaient des
+chevaux, des voitures, des tapis, et tout ce qui leur tombait sous la
+main, y avait soulev&eacute; de nombreuses plaintes. Rostow se souvenait fort
+bien de Sventziany pour y avoir mis &agrave; pied le mar&eacute;chal des logis le jour
+m&ecirc;me de leur arriv&eacute;e, et n'avoir pu venir &agrave; bout des hommes de son
+escadron, so&ucirc;ls comme des grives parce qu'ils avaient, &agrave; son insu,
+emport&eacute; avec eux cinq tonnes de vieille bi&egrave;re! De Sventziany, la
+retraite se continua jusqu'&agrave; la Drissa, et de la Drissa encore plus
+loin, en se rapprochant des fronti&egrave;res russes.</p>
+
+<p>Le 13/25 juillet, le r&eacute;giment de Pavlograd eut une s&eacute;rieuse rencontre
+avec l'ennemi. La veille au soir, il avait &eacute;t&eacute; assailli par une
+&eacute;pouvantable bourrasque accompagn&eacute;e de gr&ecirc;le et de pluie, pr&eacute;lude des
+temp&ecirc;tes et des bourrasques qui se renouvel&egrave;rent si souvent en l'ann&eacute;e
+1812.</p>
+
+<p>Deux escadrons bivouaquaient dans un camp de seigle, dont les &eacute;pis,
+foul&eacute;s et pi&eacute;tin&eacute;s par le b&eacute;tail et les chevaux, ne contenaient plus un
+atome de grain. La pluie tombait &agrave; verse; Rostow et Iline, un jeune
+officier qu'il avait pris sous sa protection, s'abritaient dans une
+hutte de branchages &eacute;lev&eacute;e &agrave; la h&acirc;te. Un autre officier, dont les joues
+disparaissaient litt&eacute;ralement sous une &eacute;norme paire de moustaches, entra
+chez eux, surpris par l'orage.</p>
+
+<p>&laquo;Je viens de l'&eacute;tat-major! dit-il. Connaissez-vous, comte, l'exploit de
+Ra&iuml;evsky?...&raquo; Et il lui conta les d&eacute;tails du combat de Saltanovka.</p>
+
+<p>L'officier aux grosses moustaches, nomm&eacute; Zdrginsky, leur en fit un r&eacute;cit
+emphatique. &Agrave; l'entendre, la digue de Saltanovka ne rappelait rien moins
+que le d&eacute;fil&eacute; des Thermopyles, et la conduite du g&eacute;n&eacute;ral Ra&iuml;evsky,
+s'avan&ccedil;ant avec ses deux fils sur la digue, sous un feu terrible, pour
+commander l'attaque, &eacute;tait comparable &agrave; celle des h&eacute;ros de l'antiquit&eacute;.
+Rostow l'&eacute;couta sans lui pr&ecirc;ter grande attention; il fumait sa pipe,
+faisait des contorsions chaque fois que l'eau lui glissait le long de la
+nuque, et regardait Iline du coin de l'oeil; entre lui et cet officier
+de seize ans, il y avait aujourd'hui les m&ecirc;mes rapports que ceux qui
+avaient exist&eacute; sept ans auparavant entre lui et Denissow. Iline avait
+pour Rostow une adoration toute f&eacute;minine: c'&eacute;tait son Dieu et son
+mod&egrave;le! Zdrginsky ne parvint pas &agrave; communiquer son enthousiasme &agrave;
+Nicolas, qui garda un morne silence, et l'on pouvait deviner &agrave;
+l'expression de son visage que ce r&eacute;cit lui &eacute;tait souverainement
+d&eacute;sagr&eacute;able. Ne savait-il pas, par sa propre exp&eacute;rience, apr&egrave;s
+Austerlitz et la guerre de 1807, qu'on mentait toujours en citant des
+faits militaires, et que lui-m&ecirc;me mentait aussi en racontant ses
+prouesses? Ne savait-il pas &eacute;galement qu'&agrave; la guerre rien ne se passe
+comme on se le figure, et comme on le raconte apr&egrave;s coup? Le r&eacute;cit ne
+lui plaisait donc en aucune fa&ccedil;on, le narrateur encore moins; car en
+parlant il avait la f&acirc;cheuse habitude de se pencher sur la figure de son
+voisin, jusqu'&agrave; la toucher presque de ses l&egrave;vres, et d'occuper en outre
+beaucoup trop de place dans l'&eacute;troite hutte! &laquo;D'abord, se disait Rostow,
+les yeux fix&eacute;s sur lui, la confusion et la presse devaient &ecirc;tre telles
+sur cette digue, que si vraiment Ra&iuml;evsky s'y est &eacute;lanc&eacute; avec ses deux
+fils, il n'a pu produire d'effet que sur les dix ou douze hommes tout
+au plus qui le serraient de pr&egrave;s.... Quant aux autres, ils n'auront
+certainement pas remarqu&eacute; avec qui il &eacute;tait, et s'ils s'en sont aper&ccedil;us,
+ils s'en seront d'autant moins &eacute;mus, qu'ils avaient dans ce moment &agrave;
+songer &agrave; leur propre peau, et que, par suite, le sacrifice de sa
+tendresse paternelle leur importait fort peu... et d'ailleurs, le sort
+de la patrie ne d&eacute;pendait pas de cette digue...! La prendre ou la
+laisser &agrave; l'ennemi revenait au m&ecirc;me, et, quoi qu'en puisse dire
+Zdrginsky, ce n'&eacute;taient pas les Thermopyles! Pourquoi alors ce
+sacrifice? Pourquoi mettre en avant ses propres enfants? Je n'aurais
+certainement pas expos&eacute; ainsi P&eacute;tia, ni m&ecirc;me Iline, qui est un &eacute;tranger
+pour moi, mais un brave gar&ccedil;on.... J'aurais au contraire t&acirc;ch&eacute; de les
+placer loin du danger.&raquo; Il se garda bien cependant de faire part &agrave; ses
+deux camarades de ses r&eacute;flexions: l'exp&eacute;rience lui avait appris que
+c'&eacute;tait inutile, car, comme toute cette histoire devait contribuer &agrave;
+glorifier nos arm&eacute;es, il fallait feindre d'y ajouter une foi enti&egrave;re, et
+c'est ce qu'il fit sans h&eacute;siter.</p>
+
+<p>&laquo;On ne peut plus y tenir, s'&eacute;cria Iline, qui devinait la mauvaise humeur
+de Rostow: je suis mouill&eacute; jusqu'aux os.... Voil&agrave; la pluie qui diminue,
+je vais m'abriter ailleurs.&raquo; Iline et Zdrginsky sortirent.</p>
+
+<p>Cinq minutes ne s'&eacute;taient pas &eacute;coul&eacute;es, que le premier revint en
+pataugeant dans la boue:</p>
+
+<p>&laquo;Hourra! Rostow, allons vite, j'ai trouv&eacute;! Il y a un cabaret &agrave; deux
+cents pas d'ici, et les n&ocirc;tres y sont d&eacute;j&agrave; &eacute;tablis. Nous nous s&egrave;cherons,
+et Marie Henrikovna y est aussi.&raquo;</p>
+
+<p>Marie Henrikovna &eacute;tait une jeune et jolie Allemande que le docteur du
+r&eacute;giment avait &eacute;pous&eacute;e en Pologne et qu'il menait partout avec lui.
+&Eacute;tait-ce parce qu'il n'avait pas les moyens de l'installer ailleurs, ou
+parce qu'il ne voulait pas s'en s&eacute;parer pendant les premiers mois de
+leur mariage? On l'ignorait. Le fait est que la jalousie du docteur
+&eacute;tait devenue, parmi les officiers de hussards, un th&egrave;me de
+plaisanteries in&eacute;puisable. Rostow s'enveloppa de son manteau, appela
+Lavrouchka, lui donna de transporter ses effets, et suivit Iline; ils
+glissaient, &agrave; qui mieux mieux, dans la boue, et s'&eacute;claboussaient dans
+les flaques d'eau; la pluie diminuait, l'orage s'&eacute;loignait, et la lueur
+blafarde des &eacute;clairs &agrave; l'horizon ne per&ccedil;ait plus les t&eacute;n&egrave;bres qu'&agrave; de
+longs intervalles.</p>
+
+<p>&laquo;Rostow, o&ugrave; es-tu? criait Iline.</p>
+
+<p>&mdash;Par ici, r&eacute;pondait Rostow.... Vois donc, quels &eacute;clairs!&raquo;</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>La kibitka du docteur stationnait devant le cabaret, o&ugrave; cinq officiers
+s'&eacute;taient r&eacute;fugi&eacute;s. Marie Henrikovna, une jolie blonde, un peu forte, en
+bonnet de nuit et en camisole, assise sur le banc, &agrave; la place d'honneur,
+cachait en partie son mari &eacute;tendu derri&egrave;re elle et dormant profond&eacute;ment.
+On riait, et l'on causait au moment de l'apparition des deux nouveaux
+venus.</p>
+
+<p>&laquo;On s'amuse donc ici? demanda Nicolas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes dans un bel &eacute;tat, vous autres, lui r&eacute;pondit-on... de
+vraies goutti&egrave;res!... N'allez pas inonder notre salon.... N'ab&icirc;mez pas
+la robe de Marie Henrikovna!&raquo; Rostow et son compagnon se mirent en qu&ecirc;te
+d'un coin o&ugrave;, sans blesser la pudeur de cette derni&egrave;re, il leur f&ucirc;t
+possible de mettre du linge sec. Ils en trouv&egrave;rent un, s&eacute;par&eacute; du reste
+par une cloison, mais il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; occup&eacute; par trois officiers qui en
+remplissaient, &agrave; eux seuls, l'&eacute;troit espace: ils y jouaient aux cartes,
+&agrave; la lueur d'une chandelle fich&eacute;e dans une bouteille vide, et se
+refus&egrave;rent &agrave; leur c&eacute;der la place. Marie Henrikovna, touch&eacute;e de
+compassion, leur pr&ecirc;ta son jupon, qui fit l'office de rideau, et, se
+dissimulant derri&egrave;re ses plis et avec l'aide de Lavrouchka, ils se
+d&eacute;barrass&egrave;rent enfin de leurs habits mouill&eacute;s.</p>
+
+<p>On fit du feu tant bien que mal dans un po&ecirc;le &agrave; moiti&eacute; d&eacute;moli, on
+d&eacute;nicha une planche, qui fut pos&eacute;e sur deux selles recouvertes d'une
+schabraque, on fit apporter un samovar, on ouvrit une cantine contenant
+une demi-bouteille de rhum, et Marie Henrikovna fut pri&eacute;e de remplir les
+devoirs de ma&icirc;tresse de maison. Tous se group&egrave;rent autour d'elle: l'un
+lui offrit un mouchoir de poche blanc pour essuyer ses jolies mains;
+l'autre &eacute;tendit son uniforme &agrave; ses pieds pour les pr&eacute;server de
+l'humidit&eacute;; le troisi&egrave;me drapa son manteau sur la fen&ecirc;tre pour
+intercepter le froid; le quatri&egrave;me enfin se mit &agrave; chasser les mouches
+qui auraient pu r&eacute;veiller son mari.</p>
+
+<p>&laquo;Laissez-le, dit Marie Henrikovna en souriant timidement....
+Laissez-le, il a toujours le sommeil dur apr&egrave;s une nuit blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! r&eacute;pliqua l'officier; il faut avoir soin du docteur: on ne
+sait pas ce qui peut arriver, et il me rendra la pareille lorsqu'il me
+coupera un bras ou une jambe.&raquo;</p>
+
+<p>Il n'y avait en tout que trois verres, et l'eau &eacute;tait si sale, si jaune,
+qu'on ne pouvait gu&egrave;re juger si le th&eacute; &eacute;tait trop fort ou trop faible.
+Le samovar n'en contenait que six portions, mais on ne s'en plaignait
+pas: on trouvait m&ecirc;me fort agr&eacute;able d'attendre son tour d'apr&egrave;s
+l'anciennet&eacute;, et de recevoir le breuvage br&ucirc;lant des mains
+grassouillettes de Marie Henrikovna, dont les ongles, il est vrai,
+laissaient l&eacute;g&egrave;rement &agrave; d&eacute;sirer sous le rapport de la propret&eacute;. Tous
+paraissaient et &eacute;taient r&eacute;ellement amoureux d'elle ce soir-l&agrave;; les
+joueurs m&ecirc;mes sortirent de leur coin, et, laissant l&agrave; le jeu, lui
+t&eacute;moign&egrave;rent &eacute;galement les plus aimables attentions. Se voyant ainsi
+entour&eacute;e d'une brillante jeunesse, Marie Henrikovna rayonnait d'aise,
+malgr&eacute; toutes les frayeurs qu'elle &eacute;prouvait au moindre mouvement de son
+&eacute;poux endormi.</p>
+
+<p>Il n'y avait qu'une seule cuiller; en revanche, le sucre abondait; mais,
+comme il ne parvenait pas &agrave; fondre, il fut d&eacute;cid&eacute; que Marie Henrikovna
+le remuerait, &agrave; tour de r&ocirc;le, dans chaque verre. Rostow, ayant re&ccedil;u le
+sien, y versa du rhum et le lui tendit:</p>
+
+<p>&laquo;Mais vous ne l'avez pas sucr&eacute;!&raquo; dit-elle en riant.</p>
+
+<p>On aurait vraiment pu croire, &agrave; voir la bonne humeur de chacun, que tout
+ce qui se disait ce soir-l&agrave; &eacute;tait du dernier comique et avait un double
+sens.</p>
+
+<p>&laquo;Je n'ai pas besoin de sucre: je veux seulement que, de votre jolie
+main, vous trempiez votre cuiller dans mon th&eacute;!&raquo;</p>
+
+<p>Marie Henrikovna y consentit volontiers, et chercha sa cuiller, dont un
+autre officier s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; empar&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, alors, trempez-y votre petit doigt, cela me sera encore plus
+agr&eacute;able, dit Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, il est br&ucirc;lant?&raquo; r&eacute;pliqua Marie Henrikovna en rougissant de
+plaisir.</p>
+
+<p>Iline saisit un baquet plein d'eau, y jeta deux gouttes de rhum, et le
+lui apporta:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; ma tasse, s'&eacute;cria-t-il, plongez-y seulement votre doigt, et je la
+boirai en entier.&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque le samovar fut &agrave; sec, Rostow sortit de sa poche un paquet de
+cartes, et proposa de jouer &agrave; l'&eacute;cart&eacute; avec Marie Henrikovna. On tira au
+sort pour savoir &agrave; qui reviendrait ce bonheur, et il fut convenu que le
+gagnant ou celui qui aurait le roi, baiserait la main de Marie
+Henrikovna, et que le perdant s'occuperait de faire chauffer le samovar
+pour le th&eacute; du docteur.</p>
+
+<p>&laquo;Mais si c'est Marie Henrikovna qui gagne et qui a le roi? demanda
+Iline.</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle est toujours notre reine, ses ordres feront loi!&raquo;</p>
+
+<p>Le jeu venait &agrave; peine de commencer, que la t&ecirc;te &eacute;bouriff&eacute;e du docteur
+s'&eacute;leva au-dessus des &eacute;paules de sa femme; r&eacute;veill&eacute; depuis un moment, il
+avait entendu tous les gais propos qui s'&eacute;changeaient autour de lui, et
+l'on voyait, &agrave; sa figure maussade et triste, qu'il n'y trouvait rien
+d'amusant ni de dr&ocirc;le. Sans &eacute;changer de salut avec les officiers, il se
+gratta la t&ecirc;te m&eacute;lancoliquement, et demanda &agrave; sortir de sa retraite; on
+le laissa passer et il quitta la chambre, au milieu d'un rire hom&eacute;rique.
+Marie Henrikovna ne put s'emp&ecirc;cher d'en rougir jusqu'aux larmes, et n'en
+fut que plus s&eacute;duisante aux yeux de ses admirateurs. &Agrave; sa rentr&eacute;e, le
+docteur d&eacute;clara &agrave; sa femme (qui n'avait plus envie de sourire et qui
+attendait avec anxi&eacute;t&eacute; son arr&ecirc;t) que, la pluie ayant cess&eacute;, il fallait
+retourner dans leur kibitka, pour emp&ecirc;cher que tous leurs effets ne
+fussent vol&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle id&eacute;e, docteur! dit Rostow, je vais y faire mettre un planton,
+deux si vous voulez?</p>
+
+<p>&mdash;Je monterai moi-m&ecirc;me la garde! s'&eacute;cria Iline.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, messieurs... vous avez tous bien dormi, tandis que j'ai
+pass&eacute; deux nuits sans sommeil...!&raquo; Et il s'assit d'un air boudeur &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de sa femme pour attendre la fin de la partie.</p>
+
+<p>L'expression de la physionomie du docteur, qui suivait d'un oeil
+farouche chacun de ses gestes, augmenta la gaiet&eacute; des officiers, qui,
+ne pouvant retenir leurs rires, s'ing&eacute;niaient &agrave; leur trouver des
+pr&eacute;textes plus ou moins plausibles. Lorsqu'il eut enfin emmen&eacute; sa jolie
+moiti&eacute;, les officiers s'&eacute;tendirent &agrave; leur tour, en se couvrant de leurs
+manteaux encore humides; mais ils ne dormirent pas, et continu&egrave;rent
+longtemps &agrave; plaisanter sur la frayeur du docteur et sur la gaiet&eacute; de sa
+femme; quelques-uns m&ecirc;me all&egrave;rent de nouveau sur le perron, pour t&acirc;cher
+de deviner ce qui se passait dans la kibitka. Rostow essaya bien, il est
+vrai, de s'endormir &agrave; diff&eacute;rentes reprises, mais chaque fois une
+nouvelle plaisanterie l'arrachait au sommeil qui le gagnait, et la
+conversation recommen&ccedil;ait de plus belle, au milieu de joyeux &eacute;clats de
+rire, sans rime ni raison, de vrais rires d'enfants!</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>Personne ne dormait encore &agrave; trois heures de la nuit, lorsque le
+mar&eacute;chal des logis apporta l'ordre de se mettre en marche vers le bourg
+d'Ostrovna.</p>
+
+<p>Les officiers firent leurs pr&eacute;paratifs &agrave; la h&acirc;te, sans interrompre leur
+causerie; tandis qu'on faisait chauffer le m&ecirc;me samovar avec la m&ecirc;me eau
+jaun&acirc;tre, Rostow alla rejoindre son escadron, sans attendre que le th&eacute;
+f&ucirc;t pr&ecirc;t. Il ne pleuvait plus, l'aube blanchissait, les nuages se
+dispersaient peu &agrave; peu, il faisait humide et froid, et on le sentait
+d'autant plus vivement, que les uniformes n'avaient pas eu le temps de
+s&eacute;cher. Iline et Rostow jet&egrave;rent en passant un regard sur la kibitka,
+dont le tablier, tout mouill&eacute;, laissait d&eacute;passer les jambes du docteur
+et apercevoir dans un coin, sur un oreiller, le petit bonnet de sa
+femme, dont ils entendirent la respiration ensommeill&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est vraiment fort gentille, dit Rostow &agrave; son camarade.</p>
+
+<p>&mdash;Ravissante!&raquo; lui r&eacute;pondit Iline avec la conviction d'un enfant de
+seize ans.</p>
+
+<p>Une demi-heure plus tard, l'escadron se tenait align&eacute; sur le chemin.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; cheval!&raquo; commanda-t-on.</p>
+
+<p>Les soldats se sign&egrave;rent, et enfourch&egrave;rent leurs montures. Rostow, se
+pla&ccedil;ant en avant, s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Marche!...&raquo; Et les hussards se mirent en mouvement, quatre par quatre,
+au bruit des fers de leurs chevaux pi&eacute;tinant dans la boue et du
+cliquetis de leurs sabres, en suivant l'infanterie et l'artillerie, qui
+&eacute;taient &eacute;chelonn&eacute;es sur la grand'route bord&eacute;e de bouleaux.</p>
+
+<p>Des nuages d'un gris violet, pourpr&eacute;s &agrave; l'Orient, couraient rapidement
+dans l'espace, le jour grandissait, on distinguait d&eacute;j&agrave; l'herbe du
+foss&eacute;, encore toute mouill&eacute;e de l'orage de la nuit, et les branches
+pendantes des bouleaux &eacute;grenaient une &agrave; une leurs brillantes
+gouttelettes. Les visages des soldats se dessinaient de plus en plus!
+Rostow et Iline avan&ccedil;aient entre deux rangs d'arbres d'un c&ocirc;t&eacute; du
+chemin; le premier se donnait volontiers, en campagne, le plaisir de
+changer de monture, et passait volontiers du cheval de r&eacute;giment &agrave; un
+cheval cosaque. Connaisseur et amateur, il avait achet&eacute; derni&egrave;rement un
+vigoureux alezan, &agrave; crini&egrave;re blanche, des steppes du Don, qui ne se
+laissait jamais d&eacute;passer, et qu'il montait avec une v&eacute;ritable
+jouissance: il allait ainsi, r&ecirc;vant &agrave; son cheval, &agrave; la matin&eacute;e qui
+s'&eacute;veillait, &agrave; la femme du docteur, sans songer un seul instant au p&eacute;ril
+qui pouvait fondre sur eux d'un moment &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>Jadis il aurait eu peur en marchant au feu, maintenant il ne ressentait
+plus aucune crainte: l'habitude l'avait-elle aguerri? Non, mais il avait
+appris &agrave; se gouverner, et &agrave; penser &agrave; toute autre chose qu'&agrave; ce qui
+semblait devoir l'int&eacute;resser le plus &agrave; cette heure, c'est-&agrave;-dire au
+danger qui s'approchait. Malgr&eacute; tous ses efforts, malgr&eacute; les reproches
+de l&acirc;chet&eacute; qu'il s'&eacute;tait bien souvent adress&eacute;s, il n'avait jamais pu,
+durant les premi&egrave;res ann&eacute;es de son service, vaincre la peur qui
+s'emparait instinctivement de lui, mais le temps l'y avait
+insensiblement amen&eacute;. Il suivait donc avec tranquillit&eacute; et insouciance
+son chemin sous les arbres, arrachait en passant quelques feuilles,
+effleurait parfois du bout de son pied le ventre de son cheval, et
+tendait, sans se retourner, la pipe qu'il venait de fumer au hussard qui
+cheminait derri&egrave;re lui: on aurait dit &agrave; le voir qu'il s'agissait d'une
+simple promenade. La figure &eacute;mue et inqui&egrave;te d'Iline, qui exprimait au
+contraire tant de sentiments divers, lui inspirait une s&eacute;rieuse
+compassion; il connaissait par exp&eacute;rience cet &eacute;tat de fi&eacute;vreuse
+angoisse, cette attente de la peur et de la mort, et il savait aussi que
+le temps seul pouvait y porter rem&egrave;de.</p>
+
+<p>&Agrave; peine le soleil apparut-il au-dessus d'une bande de nuages, que le
+vent s'apaisa; il semblait vouloir respecter ce radieux lendemain d'une
+nuit d'orage. Quelques gouttes tomb&egrave;rent encore, puis le calme se
+r&eacute;tablit. Continuant son ascension, le disque de feu se d&eacute;roba un moment
+derri&egrave;re un &eacute;troit nuage, dont il d&eacute;chira bient&ocirc;t le bord sup&eacute;rieur pour
+repara&icirc;tre dans tout son &eacute;clat; le paysage s'&eacute;claira de nouveau, la
+verdure scintilla plus riante, et, comme une r&eacute;ponse ironique &agrave; ce flot
+d'&eacute;clatante lumi&egrave;re, les premiers grondements du canon se firent
+entendre &agrave; une certaine distance.</p>
+
+<p>Rostow n'avait pas eu encore le temps de se rendre compte de la
+distance, lorsqu'un aide de camp du comte Ostermann-Tolstoy, arrivant
+de Vitebsk au galop, lui transmit l'ordre de prendre le trot acc&eacute;l&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Son escadron d&eacute;passa l'infanterie et l'artillerie, qui doublaient
+&eacute;galement leur allure, descendit une colline, et, traversant un village
+abandonn&eacute;, remonta le versant oppos&eacute;. Les chevaux et les hommes &eacute;taient
+couverts de sueur.</p>
+
+<p>&laquo;Halte! alignement! commanda le divisionnaire.&mdash;Par file &agrave; gauche,
+marche!&raquo; Les hussards long&egrave;rent la ligne des troupes et atteignirent le
+flanc gauche de la position, derri&egrave;re les uhlans plac&eacute;s sur la ligne
+d'attaque. &Agrave; droite, en colonnes serr&eacute;es, se tenait mass&eacute;e la r&eacute;serve de
+notre infanterie; au-dessus d'elle, sur la hauteur, reluisaient nos
+canons, qui se d&eacute;tachaient sur le fond de l'horizon, &eacute;clair&eacute;s par la
+lumi&egrave;re oblique du matin. Dans le vallon, les colonnes ennemies et leur
+artillerie &eacute;changeaient d&eacute;j&agrave; gaiement les premiers coups de feu avec
+notre ligne d'avant-postes.</p>
+
+<p>Le cr&eacute;pitement de la fusillade, que Rostow n'avait pas entendu depuis
+longtemps, produisit sur lui l'effet d'une joyeuse musique: il pr&ecirc;ta de
+bonne humeur l'oreille &agrave; ce <i>trap, ta, ta tap</i> incessant qui &eacute;clatait en
+masse ou isol&eacute;, et qui, apr&egrave;s un intervalle de silence, reprenait avec
+une nouvelle vigueur: on aurait dit qu'un enfant s'amusait &agrave; poser le
+pied sur des p&eacute;tards.</p>
+
+<p>Les hussards rest&egrave;rent une heure environ sans bouger. La canonnade
+commen&ccedil;a. Apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; quelques mots avec le commandant du
+r&eacute;giment, le comte Ostermann passa avec sa suite derri&egrave;re l'escadron,
+et s'&eacute;loigna dans la direction de la batterie plac&eacute;e &agrave; quelques pas de
+l&agrave;.</p>
+
+<p>Un peu apr&egrave;s, on entendit le commandement donn&eacute; aux uhlans de se former
+en colonne d'attaque, et l'infanterie qui les masquait fractionna ses
+bataillons pour leur livrer passage. Ils descendirent la hauteur, et
+s'&eacute;lanc&egrave;rent au trot, leurs flammes flottant au bout de leurs piques,
+vers la cavalerie fran&ccedil;aise, qui venait de d&eacute;boucher &agrave; gauche de la
+colline.</p>
+
+<p>D&egrave;s qu'ils eurent quitt&eacute; leur poste, les hussards s'avanc&egrave;rent pour
+l'occuper, afin de couvrir la batterie. Quelques balles perdues
+pass&egrave;rent au-dessus d'eux, en sifflant et en geignant dans l'air.</p>
+
+<p>Ce bruit, en se rapprochant, excita encore plus l'ardeur et la gaiet&eacute;
+de Rostow. Cr&acirc;nement camp&eacute; sur sa selle, il voyait se d&eacute;rouler &agrave; ses
+pieds tout le terrain du combat, et prenait part de tout son coeur &agrave;
+l'attaque des uhlans. Lorsque ceux-ci fondirent sur la cavalerie
+fran&ccedil;aise, il y eut quelques instants de confusion g&eacute;n&eacute;rale dans un
+tourbillon de fum&eacute;e; puis il les vit revenir en arri&egrave;re sur la gauche,
+et il aper&ccedil;ut soudain, au milieu d'eux et de leurs chevaux alezans, des
+groupes compacts de dragons bleus fran&ccedil;ais, mont&eacute;s sur des chevaux gris
+pommel&eacute;, qui les repoussaient avec vigueur.</p>
+
+
+<h3>XV</h3>
+
+
+<p>L'oeil exerc&eacute; de Rostow avait &eacute;t&eacute; le premier &agrave; se rendre compte de ce
+qui se passait: les uhlans, poursuivis par l'ennemi, fuyaient &agrave; la
+d&eacute;bandade et se rapprochaient de plus en plus. D&eacute;j&agrave; on pouvait
+distinguer les gestes de ces hommes, si petits &agrave; distance; on pouvait
+les voir se choquer, s'attaquer, se saisir mutuellement, en brandissant
+leurs sabres.</p>
+
+<p>Rostow assistait &agrave; ce spectacle comme &agrave; une chasse &agrave; courre; son
+instinct lui disait que, si les hussards attaquaient &agrave; l'instant les
+dragons, ces derniers n'y r&eacute;sisteraient pas, mais il fallait se d&eacute;cider
+sans h&eacute;sitation: une seconde de plus, et il serait trop tard. Il se
+retourna: le capitaine, qui &eacute;tait &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, avait, comme lui, les
+yeux fix&eacute;s sur la lutte:</p>
+
+<p>&laquo;Andr&eacute; S&eacute;vastianovitch, fit Rostow, nous pourrions les culbuter, qu'en
+dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; coup s&ucirc;r, car en effet...&raquo; Mais Rostow, sans attendre la fin de sa
+r&eacute;ponse, piqua son cheval de l'&eacute;peron, et se pla&ccedil;a &agrave; la t&ecirc;te de ses
+hommes, qui, mus par le m&ecirc;me sentiment, s'&eacute;lanc&egrave;rent en avant sans
+attendre son commandement. Nicolas ne comprenait pas pourquoi et comment
+il agissait ainsi: il faisait cela sans pr&eacute;m&eacute;ditation, sans r&eacute;flexion,
+comme il l'aurait fait &agrave; la chasse. Il voyait les dragons qui galopaient
+en d&eacute;sordre &agrave; une faible distance; il savait qu'ils fl&eacute;chiraient et
+qu'il fallait profiter &agrave; tout prix de cet instant favorable, car, une
+fois pass&eacute;, on ne le retrouverait plus. Le sifflement des balles &eacute;tait
+si excitant, la fougue de son cheval si difficile &agrave; ma&icirc;triser, qu'il
+c&eacute;da &agrave; l'entra&icirc;nement g&eacute;n&eacute;ral, et entendit aussit&ocirc;t le pi&eacute;tinement de
+tout son escadron, qui le suivait au grand trot sur la descente. &Agrave;
+peine eurent-ils atteint la plaine, que le trot se transforma en un
+galop de plus en plus rapide, au fur et &agrave; mesure qu'ils se rapprochaient
+des uhlans et des dragons fran&ccedil;ais, qui les poursuivaient le sabre aux
+reins. &Agrave; la vue des hussards, les premiers rangs ennemis se retourn&egrave;rent
+ind&eacute;cis, et barr&egrave;rent la route &agrave; ceux qui les suivaient. Rostow, donnant
+pleine carri&egrave;re &agrave; son cheval cosaque, se laissait emporter &agrave; l'encontre
+des Fran&ccedil;ais, avec le sentiment du chasseur &agrave; la poursuite du loup. Un
+uhlan s'arr&ecirc;ta, un fantassin se jeta &agrave; terre pour &eacute;viter d'&ecirc;tre &eacute;cras&eacute;,
+un cheval sans cavalier vint donner dans les hussards, et le gros des
+dragons fran&ccedil;ais tourna bride au triple galop. Au moment o&ugrave; Rostow
+s'&eacute;lan&ccedil;ait &agrave; leur poursuite, il rencontra un buisson sur son chemin,
+mais son excellente b&ecirc;te s'enleva, et le franchit d'un bond. Nicolas
+s'&eacute;tait &agrave; peine remis en selle qu'il se trouva tout pr&egrave;s de l'ennemi. Un
+officier fran&ccedil;ais, &agrave; en juger par son uniforme, galopait &agrave; quelques pas
+de lui, pench&eacute; en avant sur son cheval gris, qu'il frappait du plat de
+son sabre. Il ne s'&eacute;tait pas pass&eacute; une seconde, que le poitrail du
+cheval de Rostow se heurtait de toute la force de son &eacute;lan contre la
+croupe de celui de l'officier, et le culbutait &agrave; moiti&eacute;; au m&ecirc;me
+instant, Rostow leva machinalement son sabre, et le laissa retomber sur
+le Fran&ccedil;ais. L'ardeur qui l'emportait disparut aussit&ocirc;t comme par
+enchantement. L'officier avait &eacute;t&eacute; renvers&eacute;, gr&acirc;ce plut&ocirc;t au choc des
+deux chevaux et &agrave; sa propre frayeur, qu'au coup de sabre de son
+assaillant, qui ne lui avait fait qu'une l&eacute;g&egrave;re entaille au-dessus du
+coude. Rostow, retenant son cheval, chercha &agrave; voir celui qu'il venait de
+frapper: le malheureux dragon sautait &agrave; cloche-pied, sans pouvoir
+parvenir &agrave; retirer sa jambe, prise dans l'&eacute;trier. Il clignait des yeux,
+fron&ccedil;ait les sourcils comme quelqu'un qui s'attend &agrave; une nouvelle
+attaque, tout en jetant de bas en haut un regard terrifi&eacute; sur le hussard
+russe. Son visage jeune, p&acirc;le, &eacute;clabouss&eacute;, avec ses yeux bleus et
+clairs, ses cheveux blonds, et une petite fossette au menton, &eacute;tait bien
+loin d'offrir dans son ensemble le type qu'on aurait pens&eacute; rencontrer
+sur le champ de bataille: ce n'&eacute;tait pas le visage d'un ennemi, mais
+bien la figure la plus na&iuml;ve, la plus douce, la mieux faite pour un
+paisible int&eacute;rieur de famille. Rostow en &eacute;tait encore &agrave; se demander s'il
+allait l'achever, lorsqu'il s'&eacute;cria: &laquo;Je me rends!&raquo; Sautant toujours
+sans arriver &agrave; se d&eacute;barrasser de l'&eacute;trier, il se laissa d&eacute;gager par
+quelques hussards, qui le remirent en selle. Plusieurs de ses camarades
+&eacute;taient prisonniers comme lui: l'un d'eux, couvert de sang, bataillait
+encore pour conserver sa monture; un autre, soutenu par un Russe, se
+hissait sur le cheval de ce dernier et s'assoyait en croupe derri&egrave;re
+lui; l'infanterie fran&ccedil;aise continuait &agrave; tirer en fuyant. Les hussards
+regagn&egrave;rent promptement leur poste, mais, tout en faisant comme eux,
+Rostow fut pris d'une sensation p&eacute;nible qui lui serrait le coeur:
+quelque chose d'ind&eacute;fini, de confus, qu'il ne pouvait analyser, et qu'il
+avait &eacute;prouv&eacute; en faisant l'officier prisonnier et surtout en le
+frappant!</p>
+
+<p>Le comte Ostermann-Tolstoy vint &agrave; la rencontre des vainqueurs, fit
+appeler Rostow, le remercia, lui annon&ccedil;a qu'il ferait part de son
+h&eacute;ro&iuml;que exploit &agrave; Sa Majest&eacute;, et qu'il le pr&eacute;senterait pour la croix de
+Saint-Georges. Rostow, qui s'attendait au contraire &agrave; un bl&acirc;me et &agrave; une
+punition, puisqu'il avait attaqu&eacute; l'ennemi sans en avoir re&ccedil;u l'ordre,
+fut tout surpris de ces flatteuses paroles, mais le vague, sentiment de
+tristesse qui ne cessait de lui causer une v&eacute;ritable souffrance morale,
+l'emp&ecirc;cha d'en &ecirc;tre heureux! &laquo;Qu'est-ce donc qui me tourmente? se
+disait-il en s'&eacute;loignant. Est-ce Iline? Mais non, il est sain et sauf!
+Me suis-je mal conduit? Non! Ce n'est donc rien de tout cela!... C'est
+l'officier fran&ccedil;ais, avec sa fossette au menton! Mon bras s'est arr&ecirc;t&eacute;
+en l'air une seconde avant de le frapper... je me le rappelle encore!&raquo;</p>
+
+<p>Le convoi des prisonniers venait de se mettre en route; il s'en
+approcha, pour revoir le jeune dragon: il l'aper&ccedil;ut mont&eacute; sur un cheval
+de hussard, jetant autour de lui des regards inquiets. Sa blessure &eacute;tait
+l&eacute;g&egrave;re; il sourit &agrave; Rostow d'un air contraint, et le salua de la main;
+sa vue fit &eacute;prouver &agrave; Rostow une g&ecirc;ne qui &eacute;tait presque de la honte.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave; et le suivant, ses camarades remarqu&egrave;rent que, sans &ecirc;tre
+irrit&eacute; ou ennuy&eacute;, il restait pensif, silencieux et concentr&eacute; en
+lui-m&ecirc;me, qu'il buvait sans plaisir, et qu'il recherchait la solitude,
+comme s'il &eacute;tait obs&eacute;d&eacute; par une pens&eacute;e constante.</p>
+
+<p>Rostow r&eacute;fl&eacute;chissait &agrave; &laquo;l'h&eacute;ro&iuml;que exploit&raquo; qui allait, &agrave; son grand
+&eacute;tonnement, lui valoir la croix de Saint-Georges, et qui lui avait
+acquis la r&eacute;putation d'un brave! Il y avait l&agrave; dedans un myst&egrave;re qu'il
+ne parvenait pas &agrave; p&eacute;n&eacute;trer: &laquo;Ils ont donc encore plus peur que nous,
+pensait-il. Ainsi, c'est donc cela, et ce n'est que cela qu'on appelle
+de l'h&eacute;ro&iuml;sme? Il me semble pourtant que mon amour pour ma patrie n'y
+&eacute;tait pour rien!... Et mon prisonnier aux yeux bleus, en quoi est-il
+responsable de ce qui se passe?... Comme il avait peur! Il croyait que
+j'allais le tuer! Pourquoi l'aurais-je tu&eacute;? Ma main du reste a trembl&eacute;,
+et l'on me d&eacute;core du Saint-Georges! Je n'y comprends rien, absolument
+rien!&raquo;</p>
+
+<p>Pendant que Nicolas Rostow s'absorbait dans ces questions, d'autant plus
+embarrassantes, qu'il n'y trouvait aucune r&eacute;ponse plausible, la roue de
+la fortune tourna subitement en sa faveur. Avanc&eacute; &agrave; la suite de
+l'affaire d'Ostrovna, on lui donna deux escadrons de hussards, et d&egrave;s ce
+moment, lorsqu'on eut besoin d'un brave officier, ce fut toujours &agrave; lui
+qu'on accorda la pr&eacute;f&eacute;rence.</p>
+
+
+<h3>XVI</h3>
+
+
+<p>&Agrave; la nouvelle de la maladie de Natacha, la comtesse se mit en route,
+quoique encore souffrante et affaiblie, avec P&eacute;tia et toute sa suite;
+arriv&eacute;e &agrave; Moscou, elle s'&eacute;tablit dans sa maison, o&ugrave; le reste de sa
+famille s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; transport&eacute;.</p>
+
+<p>La maladie de Natacha prit une tournure tellement s&eacute;rieuse,
+qu'heureusement pour elle, comme pour ses parents, toutes les causes qui
+l'avaient provoqu&eacute;e, sa conduite et sa rupture avec son fianc&eacute;, furent
+rel&eacute;gu&eacute;es au second plan. Son &eacute;tat &eacute;tait trop grave pour lui permettre
+m&ecirc;me de songer &agrave; mesurer la faute qu'elle avait commise: elle ne
+mangeait rien, ne dormait pas, maigrissait &agrave; vue d'oeil, toussait
+constamment, et les m&eacute;decins laiss&egrave;rent comprendre &agrave; ses parents qu'elle
+&eacute;tait en danger. On ne pensa plus d&egrave;s lors qu'&agrave; la soulager. Les princes
+de la science qui la visitaient, s&eacute;par&eacute;ment ou ensemble, chaque jour,
+se consultaient, se critiquaient &agrave; l'envi, parlaient fran&ccedil;ais, allemand,
+latin, et lui prescrivaient les rem&egrave;des les plus oppos&eacute;s, mais capables
+de gu&eacute;rir toutes les maladies qu'ils connaissaient.</p>
+
+<p>Il ne leur venait pas &agrave; la pens&eacute;e que le mal dont souffrait Natacha
+n'&eacute;tait pas plus &agrave; la port&eacute;e de leur science que ne peut &ecirc;tre un seul
+des maux qui accablent l'humanit&eacute;, car chaque &ecirc;tre vivant, ayant sa
+constitution particuli&egrave;re, porte en lui sa maladie propre, nouvelle,
+inconnue &agrave; la m&eacute;decine, et souvent des plus complexes. Elle ne d&eacute;rive
+exclusivement ni des poumons, ni du foie, ni du coeur, ni de la rate,
+elle n'est mentionn&eacute;e dans aucun livre de science, c'est simplement la
+r&eacute;sultante d'une des innombrables combinaisons que provoque l'alt&eacute;ration
+de l'un de ces organes. Les m&eacute;decins, qui passent leur vie &agrave; traiter les
+malades, qui y consacrent leurs plus belles ann&eacute;es et qui sont pay&eacute;s
+pour cela, ne peuvent admettre cette opinion, car comment alors, je vous
+le demande, le sorcier pourrait-il cesser d'employer ses sortil&egrave;ges?
+Comment ne se croiraient-ils pas indispensables, lorsqu'ils le sont
+r&eacute;ellement, mais tout autrement qu'ils ne l'imaginent. Chez les Rostow,
+par exemple, s'ils &eacute;taient utiles, ce n'est pas parce qu'ils faisaient
+avaler &agrave; la malade des substances pour la plupart nuisibles, dont
+l'effet, quand elles &eacute;taient prises &agrave; petites doses, &eacute;tait d'ailleurs &agrave;
+peu pr&egrave;s nul; mais leur pr&eacute;sence y &eacute;tait n&eacute;cessaire parce qu'elle
+satisfaisait les besoins de coeur de ceux qui aimaient et soignaient
+Natacha. C'est dans cet ordre d'id&eacute;es que g&icirc;t la force des m&eacute;decins,
+qu'ils soient charlatans, hom&eacute;opathes ou allopathes! Ils r&eacute;pondent &agrave;
+l'&eacute;ternel d&eacute;sir d'obtenir un soulagement, &agrave; ce besoin de sympathie que
+l'homme &eacute;prouve toujours lorsqu'il souffre, et qui se trouve d&eacute;j&agrave; en
+germe chez l'enfant! Voyez-le, en effet, quand il s'est donn&eacute; un coup:
+il court aupr&egrave;s de sa m&egrave;re ou de sa bonne, pour qu'elle l'embrasse et
+qu'elle frotte son &laquo;bobo&raquo;, et, v&eacute;ritablement, il souffrira moins d&egrave;s
+qu'on l'aura plaint et caress&eacute;! Pourquoi? Parce qu'il est convaincu que
+ceux qui sont plus grands et plus sages que lui ont le moyen de le
+secourir!</p>
+
+<p>Les m&eacute;decins &eacute;taient donc d'une utilit&eacute; relative &agrave; Natacha, en lui
+assurant que son mal passerait d&egrave;s que les poudres et les pilules
+rapport&eacute;es de l'Arbatskaya dans une belle petite bo&icirc;te, au prix d'un
+rouble soixante-dix kopecks, auraient &eacute;t&eacute; dissoutes dans de l'eau cuite,
+et qu'elle les aurait r&eacute;guli&egrave;rement aval&eacute;es toutes les deux heures.</p>
+
+<p>Que serait-il advenu de Sonia, du comte et de la comtesse, s'il n'y
+avait eu qu'&agrave; se croiser les bras, au lieu de suivre &agrave; la lettre les
+prescriptions, de faire prendre les potions aux heures indiqu&eacute;es,
+d'insister sur la c&ocirc;telette de volaille, et de veiller &agrave; tout ce qui
+constitue une occupation et une consolation pour ceux qui entourent les
+malades?</p>
+
+<p>Comment le comte aurait-il support&eacute; les inqui&eacute;tudes que lui causait sa
+fille ch&eacute;rie, s'il n'avait pu se dire qu'il &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; sacrifier
+plusieurs milliers de roubles et &agrave; l'emmener m&ecirc;me, co&ucirc;te que co&ucirc;te, &agrave;
+l'&eacute;tranger, pour lui faire du bien et y consulter des c&eacute;l&eacute;brit&eacute;s? Que
+serait-il devenu s'il n'avait pu raconter &agrave; ses amis comment M&eacute;tivier et
+Feller s'&eacute;taient tromp&eacute;s, comment Frise avait devin&eacute; juste, et comment
+Moudrow avait admirablement compris la maladie de Natacha? Qu'aurait
+fait la comtesse, si elle n'avait pu gronder sa fille, lorsque celle-ci
+refusait d'ob&eacute;ir aux ordonnances de la facult&eacute;?</p>
+
+<p>&laquo;Tu ne gu&eacute;riras jamais si tu ne les &eacute;coutes pas et si tu ne prends pas
+r&eacute;guli&egrave;rement tes pilules, lui disait-elle, avec un ton d'impatience qui
+lui faisait oublier son chagrin. Il ne faut pas plaisanter avec ton mal,
+qui peut, tu le sais, d&eacute;g&eacute;n&eacute;rer en pneumonie!...&raquo; Et la comtesse
+trouvait une sorte de consolation &agrave; prononcer ce mot savant dont elle ne
+comprenait pas le sens, et Dieu sait qu'elle n'&eacute;tait pas la seule! Et
+Sonia aussi, que serait-elle devenue, si elle n'avait pu se dire qu'elle
+ne s'&eacute;tait pas d&eacute;shabill&eacute;e les trois premi&egrave;res nuits, afin d'&ecirc;tre
+toujours pr&ecirc;te &agrave; ex&eacute;cuter les ordres du docteur, et que maintenant
+encore elle dormait &agrave; peine, pour ne pas manquer le moment de donner les
+pilules contenues dans la bo&icirc;te dor&eacute;e? Natacha elle-m&ecirc;me n'&eacute;tait-elle
+pas satisfaite, bien qu'elle assur&acirc;t qu'elle ne gu&eacute;rirait jamais et
+qu'elle ne tenait pas &agrave; la vie, de voir tous les sacrifices qu'on
+faisait pour elle, et de prendre ses potions &agrave; heure fixe?</p>
+
+<p>Le docteur venait tous les jours, lui t&acirc;tait le pouls, examinait sa
+langue, et plaisantait avec elle, sans faire attention &agrave; l'abattement de
+son visage. Lorsqu'il la quittait, la comtesse le suivait &agrave; la h&acirc;te;
+prenant alors un air grave, il secouait la t&ecirc;te, et t&acirc;chait de lui
+persuader qu'il comptait beaucoup sur le dernier rem&egrave;de; qu'il fallait
+attendre et voir; que, la maladie &eacute;tant plut&ocirc;t morale, il...&raquo; Mais la
+comtesse, qui s'effor&ccedil;ait de se cacher &agrave; elle-m&ecirc;me ce d&eacute;tail, lui
+glissait bien vite dans la main une pi&egrave;ce d'or, et retournait chaque
+fois, le coeur plus all&eacute;g&eacute;, aupr&egrave;s de sa ch&egrave;re malade.</p>
+
+<p>Les sympt&ocirc;mes du mal consistaient, chez Natacha, en un manque complet
+d'app&eacute;tit et de sommeil, en une toux presque constante, et en une
+apathie dont rien ne la faisait sortir. Les m&eacute;decins, ayant d&eacute;clar&eacute;
+qu'elle ne pouvait se passer de leurs soins, la retinrent ainsi dans
+l'air m&eacute;phitique de la ville, et les Rostow se virent par suite oblig&eacute;s
+d'y passer tout l'&eacute;t&eacute; de l'ann&eacute;e 1812.</p>
+
+<p>Cependant, en d&eacute;pit de cette circonstance, et malgr&eacute; l'innombrable
+quantit&eacute; de flacons et de bo&icirc;tes de pilules, de gouttes et de poudres,
+dont Mme Schoss, qui les aimait &agrave; la folie, se fit, pour son usage, une
+collection compl&egrave;te, la jeunesse finit par prendre le dessus: les
+impressions journali&egrave;res de la vie att&eacute;nu&egrave;rent peu &agrave; peu le chagrin de
+Natacha, la douleur aigu&euml; qui avait bris&eacute; son coeur glissa doucement
+dans le pass&eacute;, et ses forces physiques revinrent insensiblement.</p>
+
+
+<h3>XVII</h3>
+
+
+<p>Natacha devint plus calme, mais sa gaiet&eacute; ne reparut pas. Elle &eacute;vitait
+m&ecirc;me tout ce qui aurait pu la distraire, les bals, les promenades, les
+th&eacute;&acirc;tres et les concerts, et lorsqu'elle souriait, on devinait des
+larmes derri&egrave;re son triste sourire. Chanter, elle ne le pouvait plus!
+Les pleurs l'&eacute;touffaient au premier son de sa voix, pleurs de repentir,
+pleurs caus&eacute;s par le souvenir de ce temps si pur, pass&eacute; &agrave; tout jamais!
+Il lui semblait que le rire et le chant profanaient sa douleur! Quant &agrave;
+la coquetterie, elle n'y pensait gu&egrave;re: les hommes lui &eacute;taient tous
+aussi indiff&eacute;rents que le vieux bouffon Nastacia Ivanovna, et elle
+disait vrai. Un sentiment intime lui interdisait encore tout plaisir:
+elle ne retrouvait plus en elle-m&ecirc;me les mille et un int&eacute;r&ecirc;ts de sa vie
+de jeune fille, de cette vie insouciante, pleine de folles esp&eacute;rances.
+Que n'aurait-elle donn&eacute; pour faire revivre un jour, un seul jour de
+l'automne dernier pass&eacute; &agrave; Otradno&euml; avec Nicolas, vers qui son coeur se
+reportait &agrave; tout instant avec une douloureuse angoisse? H&eacute;las! c'&eacute;tait
+fini, et fini &agrave; jamais!... et son pressentiment ne l'avait pas tromp&eacute;e!
+C'en &eacute;tait fait de sa libert&eacute; d'alors, de ses aspirations vers des joies
+inconnues, et cependant il fallait vivre!</p>
+
+<p>Au lieu de se dire, comme autrefois, qu'elle &eacute;tait meilleure que les
+autres, elle trouvait du plaisir &agrave; s'humilier et se demandait souvent
+avec tristesse ce que le sombre avenir lui r&eacute;servait. Elle s'effor&ccedil;ait
+de n'&ecirc;tre &agrave; charge &agrave; personne; quant &agrave; son agr&eacute;ment personnel, elle n'y
+songeait plus. Se tenant souvent &agrave; l'&eacute;cart des siens, elle ne se sentait
+&agrave; son aise qu'avec son fr&egrave;re P&eacute;tia, qui parvenait parfois &agrave; la faire
+rire. Elle sortait peu, et de tous ceux qui venaient la voir de temps &agrave;
+autre, Pierre &eacute;tait le seul qui lui f&ucirc;t sympathique. Il &eacute;tait difficile
+de se conduire avec plus de prudence, avec plus de tendresse et de tact,
+que ne le faisait &agrave; son &eacute;gard le comte Besoukhow; elle le sentait sans
+se l'expliquer, et cela contribuait naturellement &agrave; lui rendre sa
+soci&eacute;t&eacute; agr&eacute;able; mais elle ne lui en savait aucun gr&eacute;, tant elle &eacute;tait
+persuad&eacute;e que la bont&eacute; un peu banale de Pierre n'avait aucun effort &agrave;
+faire pour lui t&eacute;moigner de l'affection. Elle remarquait cependant en
+lui, de temps &agrave; autre, un certain trouble, surtout lorsqu'il craignait
+que la conversation ne v&icirc;nt lui rappeler de douloureux souvenirs, et
+elle l'attribuait &agrave; son bon coeur et &agrave; sa timidit&eacute; habituelle. Il ne lui
+avait plus reparl&eacute; de ses sentiments, dont l'aveu lui &eacute;tait &eacute;chapp&eacute; un
+jour sous le coup d'une profonde &eacute;motion, et elle y attachait aussi peu
+d'importance qu'aux paroles sans suite avec lesquelles on essaye de
+calmer la douleur d'un enfant. N'y voyant que le d&eacute;sir de la consoler,
+il ne lui venait jamais en t&ecirc;te de supposer que l'amour, ou m&ecirc;me une
+sorte d'amiti&eacute; tendre et exalt&eacute;e, comme elle savait qu'il en existe
+parfois entre un homme et une femme, p&ucirc;t na&icirc;tre de leurs relations, non
+point parce que Pierre &eacute;tait mari&eacute;, mais parce qu'entre elle et lui
+s'&eacute;levait dans toute sa force cette barri&egrave;re morale qui lui avait fait
+d&eacute;faut en pr&eacute;sence de Kouraguine.</p>
+
+<p>Vers la fin du car&ecirc;me de la Saint-Pierre, une voisine d'Otradno&euml;,
+Agrippine Ivanovna B&eacute;low, arriva &agrave; Moscou, pour y saluer les saints
+martyrs. Elle proposa &agrave; Natacha de faire ensemble leurs d&eacute;votions;
+Natacha y consentit avec joie, malgr&eacute; l'avis du m&eacute;decin, qui d&eacute;fendait
+les sorties matinales, et, pour s'y pr&eacute;parer autrement qu'on n'en avait
+l'habitude chez les siens, elle d&eacute;clara qu'elle ne se contenterait pas
+de trois courts offices, mais qu'elle accompagnerait Agrippine Ivanovna
+&agrave; tous les services, aux v&ecirc;pres, aux matines, &agrave; la messe, et cela durant
+toute la semaine.</p>
+
+<p>Son z&egrave;le religieux plut &agrave; la comtesse: elle esp&eacute;rait, dans le fond de
+son coeur, que la pri&egrave;re serait pour elle un rem&egrave;de plus efficace que le
+traitement impuissant de la science; aussi elle se rendit, &agrave; l'insu du
+docteur, au d&eacute;sir de sa fille, et la confia &agrave; la bonne voisine, qui, &agrave;
+trois heures de la nuit, venait chaque matin r&eacute;veiller Natacha et la
+trouvait d&eacute;j&agrave; lev&eacute;e, tant elle avait peur d'&ecirc;tre en retard.</p>
+
+<p>Sa toilette une fois faite &agrave; la h&acirc;te, elle passait sa robe la plus
+d&eacute;fra&icirc;chie, mettait son plus vieux mantelet, et, frissonnant &agrave; la
+fra&icirc;cheur de la nuit, elles traversaient ensemble les rues d&eacute;sertes,
+&eacute;clair&eacute;es par l'aurore naissante. Se conformant au conseil de sa pieuse
+compagne, elle ne suivait pas les offices de sa paroisse, mais ceux
+d'une autre &eacute;glise, o&ugrave; le pr&ecirc;tre se distinguait par une vie des plus
+aust&egrave;res et des plus pures.</p>
+
+<p>Les fid&egrave;les y &eacute;taient peu nombreux: Natacha et Agrippine Ivanovna
+allaient se placer devant l'image de la tr&egrave;s sainte Vierge, qui
+s&eacute;parait le choeur de l'assistance, et la jeune fille, les yeux fix&eacute;s,
+&agrave; cette heure inusit&eacute;e, sur l'image noircie, &eacute;clair&eacute;e par les cierges et
+par les premi&egrave;res lueurs de l'aube qui p&eacute;n&eacute;trait &agrave; travers les fen&ecirc;tres,
+&eacute;coutait l'office avec un profond recueillement. Il s'&eacute;veillait alors
+dans son &acirc;me une disposition &agrave; l'humilit&eacute;, qui jusque-l&agrave; lui avait &eacute;t&eacute;
+inconnue, et qui &eacute;tait caus&eacute;e par la pr&eacute;sence de quelque chose de grand
+et d'ind&eacute;finissable! Lorsqu'elle comprenait les paroles prononc&eacute;es par
+le choeur ou par l'officiant, ses sentiments intimes se m&ecirc;laient &agrave; la
+pri&egrave;re g&eacute;n&eacute;rale; lorsque le sens de ces paroles lui &eacute;chappait, elle
+pensait avec soumission que le d&eacute;sir de tout savoir provenait de
+l'orgueil; qu'il fallait se borner &agrave; croire et &agrave; se confier au Seigneur,
+qu'elle sentait en cet instant r&eacute;gner en ma&icirc;tre sur son &acirc;me. Elle
+priait, se signait et demandait &agrave; Dieu, avec une ferveur que redoublait
+l'effroi de son iniquit&eacute;, de lui pardonner ses p&eacute;ch&eacute;s. Elle se
+r&eacute;jouissait de sentir se d&eacute;velopper en elle la volont&eacute; de se corriger et
+d'entrevoir la possibilit&eacute; d'une vie pure, d'une nouvelle et heureuse
+vie. En quittant l'&eacute;glise &agrave; une heure encore fort matinale, elle ne
+rencontrait sur sa route que des ma&ccedil;ons qui allaient &agrave; leurs travaux et
+les dvorniks qui balayaient les rues devant les maisons endormies.</p>
+
+<p>Le sentiment de sa r&eacute;g&eacute;n&eacute;ration ne fit que s'accro&icirc;tre pendant toute la
+semaine, et le bonheur de communier, de s'unir &agrave; Lui, lui semblait si
+grand, qu'elle craignait de mourir avant ce bienheureux dimanche.</p>
+
+<p>Mais ce jour si ardemment d&eacute;sir&eacute; arriva &agrave; son tour, et lorsque Natacha
+revint de la communion, v&ecirc;tue d'une robe de mousseline blanche, elle se
+sentit, pour la premi&egrave;re fois depuis bien longtemps, en paix avec
+elle-m&ecirc;me et avec la vie qui l'attendait.</p>
+
+<p>Le docteur, en lui faisant sa visite habituelle, lui ordonna de
+continuer les poudres prescrites par lui quinze jours auparavant.</p>
+
+<p>&laquo;Continuez, il le faut, et bien exactement, je vous prie, dit-il en
+souriant; il &eacute;tait sinc&egrave;rement convaincu de leur efficacit&eacute;.&mdash;Soyez
+tranquille, madame la comtesse, continua-t-il en coulant adroitement
+dans la paume de sa main la pi&egrave;ce d'or qu'il venait de recevoir: elle
+chantera et dansera bient&ocirc;t. Ce dernier rem&egrave;de a fait merveille, elle a
+beaucoup repris.&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse cracha en regardant ses ongles<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, et retourna, toute
+joyeuse, au salon.</p>
+
+
+<h3>XVIII</h3>
+
+
+<p>Des bruits de plus en plus inqui&eacute;tants sur la marche de la guerre se
+r&eacute;pandirent &agrave; Moscou, vers le commencement de juillet. On parlait d'une
+proclamation de l'Empereur &agrave; son peuple et de sa prochaine arriv&eacute;e; on
+disait qu'il quittait l'arm&eacute;e parce qu'elle &eacute;tait en danger; que
+Smolensk s'&eacute;tait rendu; que Napol&eacute;on avait avec lui un million d'hommes,
+et qu'un miracle seul pouvait sauver la Russie.</p>
+
+<p>On re&ccedil;ut le manifeste le 23 juillet; mais, comme il n'&eacute;tait pas encore
+imprim&eacute;, Pierre promit aux Rostow de revenir d&icirc;ner le lendemain, et de
+l'apporter de chez le comte Rostoptchine avec la proclamation qui y
+&eacute;tait jointe.</p>
+
+<p>Le lendemain &eacute;tait un dimanche, une vraie journ&eacute;e d'&eacute;t&eacute;, d'une chaleur
+d&eacute;j&agrave; accablante &agrave; dix heures du matin, heure &agrave; laquelle les Rostow
+venaient d'habitude entendre la messe &agrave; la chapelle de l'h&ocirc;tel
+Rasoumovsky. On &eacute;prouvait &agrave; la fois une grande lassitude, jointe &agrave; cette
+pl&eacute;nitude de sensations et de vague malaise que provoque presque
+toujours une journ&eacute;e de forte chaleur dans une grande ville. Ces
+diff&eacute;rentes impressions se refl&eacute;taient partout: dans les couleurs
+claires des v&ecirc;tements de la foule, dans les cris des marchands de la
+rue, dans les feuilles couvertes de poussi&egrave;re des arbres du boulevard,
+dans le bruit du pav&eacute;, dans la musique et les pantalons blancs d'un
+bataillon qui allait &agrave; la parade, et encore plus dans l'ardeur br&ucirc;lante
+d'un soleil de juillet. Toute l'aristocratie moscovite se trouvait
+r&eacute;unie &agrave; la chapelle de l'h&ocirc;tel, car la plupart des grandes familles,
+dans l'attente d'&eacute;v&eacute;nements graves, &eacute;taient rest&eacute;es &agrave; Moscou au lieu de
+se rendre dans leurs terres.</p>
+
+<p>La comtesse Rostow descendit de voiture, et un laquais en livr&eacute;e la
+pr&eacute;c&eacute;da, afin de lui frayer un passage &agrave; travers la foule. Natacha, qui
+la suivait, entendit tout &agrave; coup un jeune homme inconnu dire assez haut
+&agrave; son voisin:</p>
+
+<p>&laquo;Oui, c'est la comtesse Rostow, c'est bien elle!... Elle a beaucoup
+maigri, mais elle est tr&egrave;s embellie!...&raquo; Elle crut comprendre, ce qui
+lui arrivait du reste constamment, qu'il pronon&ccedil;ait les noms de
+Kouraguine et de Bolkonsky; car il lui semblait que chacun, en la
+voyant, devait parler de son aventure. Touch&eacute;e au vif, douloureusement
+&eacute;mue, elle continuait &agrave; avancer dans sa toilette mauve avec le calme et
+l'aisance de la femme qui s'applique &agrave; en t&eacute;moigner d'autant plus,
+qu'elle se meurt de honte et de chagrin au fond de l'&acirc;me. Elle se savait
+belle, et ne se trompait pas; mais sa beaut&eacute; ne lui causait plus la m&ecirc;me
+satisfaction que par le pass&eacute;, et par cette journ&eacute;e si lumineuse et si
+chaude, elle n'en &eacute;tait au contraire que plus vivement tourment&eacute;e:
+&laquo;Encore une semaine de pass&eacute;e, se disait-elle, et ce sera toujours
+ainsi, toujours la m&ecirc;me existence triste et morne...! Je suis jeune, je
+suis belle, je le sais.... J'&eacute;tais mauvaise et je suis devenue bonne, je
+le sais aussi... et mes plus belles ann&eacute;es vont ainsi se perdre sans
+profit pour personne!&raquo; Se pla&ccedil;ant &agrave; c&ocirc;t&eacute; de sa m&egrave;re, elle enveloppa d'un
+regard les personnes et les toilettes qui l'entouraient, critiqua par
+habitude la tenue de ses voisines et leur mani&egrave;re de se signer: &laquo;Elles
+me jugent aussi sans doute?&raquo; se disait-elle pour s'excuser. Mais aux
+premiers chants de la messe, elle fr&eacute;mit de terreur, en comparant ces
+futiles pens&eacute;es &agrave; celles que le jour de sa communion aurait d&ucirc; lui
+inspirer.... N'en avait-elle pas &agrave; tout jamais terni la radieuse puret&eacute;?</p>
+
+<p>Un digne et respectable vieillard officiait avec la douce onction qui
+p&eacute;n&egrave;tre et repose l'&acirc;me de ceux qui prient. Les portes saintes se
+referm&egrave;rent, et derri&egrave;re le rideau lentement tir&eacute; une voix myst&eacute;rieuse
+murmura quelques paroles. Les yeux de Natacha se remplirent
+involontairement de larmes, et une douce et &eacute;nervante &eacute;motion envahit
+tout son &ecirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;Enseigne-moi ce que j'ai &agrave; faire, enseigne-moi &agrave; me r&eacute;signer,
+enseigne-moi surtout &agrave; me corriger pour toujours,&raquo; pensait-elle.</p>
+
+<p>Le diacre, sortant de l'iconostase, se pla&ccedil;a devant les portes saintes,
+retira ses longs cheveux de dessous la dalmatique, et, faisant un grand
+signe de croix, dit avec solennit&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;Prions en paix le Seigneur!...&raquo; Et Natacha ajoutait mentalement:</p>
+
+<p>&laquo;Prions, sans diff&eacute;rence de conditions, sans haine, unis tous ensemble
+dans l'amour fraternel!</p>
+
+<p>&mdash;Prions, afin qu'il nous accorde la paix du ciel et le salut de nos
+&acirc;mes,&raquo; disait le diacre, et Natacha lui r&eacute;pondait du fond du coeur:
+&laquo;Prions pour obtenir la paix des anges, la paix de tous les &ecirc;tres
+spirituels qui vivent au-dessus de nous.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; la pri&egrave;re pour l'arm&eacute;e, elle invoqua le Seigneur pour son fr&egrave;re et
+pour Denissow; &agrave; la pri&egrave;re pour les voyageurs sur terre et sur mer, elle
+pria pour le prince Andr&eacute;, et demanda &agrave; Dieu pardon du mal qu'elle lui
+avait fait; &agrave; la pri&egrave;re pour ceux qui nous aiment, elle pria pour les
+siens, et comprit, pour la premi&egrave;re fois, les torts qu'elle avait eus
+envers eux; &agrave; la pri&egrave;re pour ceux qui nous ha&iuml;ssent, elle se demanda
+quels pouvaient &ecirc;tre ses ennemis et n'en trouva pas d'autres que les
+cr&eacute;anciers de son p&egrave;re. Un nom pourtant, celui d'Anatole, lui venait
+toujours aux l&egrave;vres &agrave; ce moment, et, bien qu'il ne f&ucirc;t pas de ceux qui
+l'avaient ha&iuml;e, elle priait pour lui avec un redoublement de ferveur
+comme pour un ennemi. Il ne lui &eacute;tait possible de penser avec calme &agrave;
+lui et au prince Andr&eacute; que lorsqu'elle se recueillait, car alors
+seulement la crainte de Dieu l'emportait sur ses sentiments &agrave; leur
+&eacute;gard. &Agrave; la pri&egrave;re pour la famille imp&eacute;riale et le saint synode, elle se
+signa plus d&eacute;votement encore, se disant que, puisque le doute lui &eacute;tait
+interdit, elle devait, sans comprendre le but de cette pri&egrave;re, prier
+avec amour pour &laquo;le synode dirigeant&raquo;.</p>
+
+<p>&laquo;Recommandons-nous tous, chacun de nous mutuellement et &agrave; chaque instant
+de notre vie, &agrave; J&eacute;sus-Christ, notre Dieu!&raquo; continua le diacre, et
+Natacha, s'abandonnant compl&egrave;tement &agrave; son &eacute;lan religieux, r&eacute;p&eacute;tait avec
+exaltation: &laquo;Prends-moi, mon Dieu, prends-moi!&raquo;</p>
+
+<p>On aurait dit, &agrave; voir son attitude, qu'elle se sentait sur le point
+d'&ecirc;tre enlev&eacute;e au ciel par une force invisible, et d&eacute;livr&eacute;e de ses
+regrets, de ses d&eacute;fauts, de ses esp&eacute;rances et de ses remords.</p>
+
+<p>La comtesse, qui avait observ&eacute; son visage recueilli et ses yeux
+brillants, demandait &agrave; Dieu, de son c&ocirc;t&eacute;, qu'il daign&acirc;t venir en aide &agrave;
+sa fille ch&eacute;rie.</p>
+
+<p>Au milieu de l'office, et contrairement &agrave; toutes les habitudes, le
+sacristain pla&ccedil;a devant les portes saintes le petit escabeau sur lequel
+on posait ordinairement le livre contenant les pri&egrave;res que le pr&ecirc;tre
+r&eacute;citait &agrave; genoux, le jour de la Pentec&ocirc;te; l'officiant, sa calotte de
+velours violet sur la t&ecirc;te, descendit de l'autel, et s'agenouilla
+p&eacute;niblement; son exemple fut aussit&ocirc;t suivi par l'assistance &eacute;tonn&eacute;e. Il
+se pr&eacute;parait &agrave; lui lire la pri&egrave;re compos&eacute;e et envoy&eacute;e par le saint
+synode pour demander &agrave; Dieu de d&eacute;livrer la Russie de l'invasion
+&eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;&Ocirc; Seigneur tout-puissant, Seigneur qui es notre d&eacute;livrance&raquo;, dit le
+pr&ecirc;tre lisant sans emphase, d'une voix douce et claire, la voix des
+eccl&eacute;siastiques du rite grec, dont l'effet est si puissant sur les
+coeurs russes: &laquo;Nous nous adressons humblement &agrave; Ta mis&eacute;ricorde infinie,
+nous confiant en Ton amour. &Eacute;coute notre pri&egrave;re, et viens &agrave; notre
+secours! L'ennemi jette le trouble parmi Tes enfants, et veut
+transformer le monde en un d&eacute;sert; l&egrave;ve-Toi contre lui! Ces hommes
+criminels se sont r&eacute;unis pour d&eacute;truire Ton bien, pour r&eacute;duire &agrave; n&eacute;ant Ta
+fid&egrave;le J&eacute;rusalem, Ta Russie bien-aim&eacute;e, pour souiller Tes temples,
+renverser Tes autels, et profaner nos sanctuaires. Jusques &agrave; quand,
+Seigneur, les p&eacute;cheurs triompheront-ils? Jusques &agrave; quand auront-ils le
+pouvoir d'enfreindre Tes lois? Seigneur, &eacute;coute ceux qui prient: que
+Ton bras soutienne Notre tr&egrave;s pieux et autocrate Empereur Alexandre
+Pavlovitch! Que sa loyaut&eacute;, sa douceur, trouvent gr&acirc;ce &agrave; Tes yeux!
+R&eacute;compense ses vertus, qui sont le rempart de Ton Isra&euml;l bien-aim&eacute;!
+B&eacute;nis et inspire ses r&eacute;solutions, ses entreprises et ses oeuvres;
+affermis son r&egrave;gne de Ta main puissante, et donne-lui la victoire sur
+l'ennemi, comme &agrave; Mo&iuml;se sur Amalek, &agrave; G&eacute;d&eacute;on sur Madian, &agrave; David sur
+Goliath! Prot&egrave;ge ses arm&eacute;es, soutiens l'arc des M&egrave;des sous l'aisselle de
+ceux qui se sont soulev&eacute;s en Ton nom, et ceins-les de Ta force pour le
+combat. Arme-toi aussi du bouclier et de la lance, et l&egrave;ve-Toi pour nous
+secourir! Que la confusion retombe sur ceux qui nous veulent du mal,
+qu'il en soit d'eux devant Tes arm&eacute;es fid&egrave;les, comme de la poussi&egrave;re que
+le vent disperse, et donn&eacute; &agrave; Tes Anges le pouvoir de les abattre et de
+les poursuivre! Que leurs desseins secrets se retournent contre eux au
+grand jour! Qu'ils tombent dans un r&eacute;seau inextricable, qu'ils tombent
+devant Tes esclaves, qui les fouleront aux pieds! Seigneur, Tu peux
+sauver les grands et les petits, car Tu es Dieu, et l'homme ne peut rien
+contre Toi!</p>
+
+<p>&laquo;Dieu de nos p&egrave;res, Ta gr&acirc;ce et Ta mis&eacute;ricorde sont &eacute;ternelles; ne nous
+repousse pas loin de Ton visage &agrave; cause de nos iniquit&eacute;s, mais
+accorde-nous le pardon de nos p&eacute;ch&eacute;s dans Ta bont&eacute; infinie. &Eacute;l&egrave;ve en
+nous un coeur pur et un esprit droit; raffermis notre foi et notre
+espoir; souffle-nous l'amour mutuel, et unis-nous tous dans la d&eacute;fense
+du patrimoine que Tu nous as donn&eacute;, &agrave; nous et &agrave; nos p&egrave;res, afin que le
+sceptre des m&eacute;chants ne r&egrave;gne pas sur la terre de ceux que tu as b&eacute;nis.</p>
+
+<p>&laquo;Seigneur Dieu, nous croyons en Toi: ne nous couvre pas de honte, et
+que notre attente dans Tes bienfaits ne soit pas d&eacute;&ccedil;ue. Fais un signe,
+afin que nos ennemis et ceux de notre sainte religion puissent le voir,
+et p&eacute;rir de confusion! Que tous les peuples puissent se convaincre que
+Ton nom est le Seigneur, et que nous sommes Tes enfants! T&eacute;moigne-nous
+Ta mis&eacute;ricorde, et accorde-nous la d&eacute;livrance! r&eacute;jouis-en le coeur de
+Tes esclaves, frappe nos ennemis et renverse-les aux pieds de Tes
+fid&egrave;les. Car Tu es le secours, l'appui et la victoire de ceux qui se
+confient en Toi. Gloire au P&egrave;re, au Fils et au Saint-Esprit maintenant
+et dans les si&egrave;cles des si&egrave;cles &laquo;Amen!&raquo;</p>
+
+<p>Impressionnable et fortement troubl&eacute;e comme elle l'&eacute;tait en ce moment,
+Natacha fut profond&eacute;ment remu&eacute;e par cette pri&egrave;re. Elle en &eacute;couta
+religieusement les passages o&ugrave; il &eacute;tait question des victoires de
+Mo&iuml;se, de G&eacute;d&eacute;on, de David, de la destruction de J&eacute;rusalem, et pria
+Dieu, d'un coeur attendri et &eacute;mu, mais sans se rendre bien compte de ce
+qu'elle lui demandait. Lorsqu'il s'agissait pour elle d'en obtenir un
+esprit pur, le raffermissement de sa foi, de lui rendre l'espoir et de
+lui inspirer l'amour fraternel, elle y mettait toute son &acirc;me; mais
+comment pouvait-elle demander &agrave; Dieu de lui laisser fouler aux pieds ses
+ennemis, lorsque peu d'instants auparavant elle avait souhait&eacute; d'en
+avoir beaucoup, afin de pouvoir les aimer tous et de prier pour eux?
+Comment, d'un autre c&ocirc;t&eacute;, douterait-elle de la v&eacute;rit&eacute; de la pri&egrave;re qu'on
+venait de lire &agrave; genoux? Une terreur pleine de recueillement la p&eacute;n&eacute;tra
+&agrave; la pens&eacute;e des punitions qui frappent les p&eacute;cheurs; elle pria avec
+&eacute;lan, afin d'obtenir leur pardon et le sien, et il lui sembla que Dieu
+avait entendu sa pri&egrave;re et qu'il lui accorderait le repos et le bonheur
+en ce monde.</p>
+
+
+<h3>XIX</h3>
+
+
+<p>Depuis le jour o&ugrave; Pierre avait emport&eacute; l'impression du regard
+reconnaissant de Natacha, depuis le jour o&ugrave; il avait contempl&eacute; la com&egrave;te
+brillant dans l'espace, un horizon nouveau s'&eacute;tait entr'ouvert devant
+lui: le probl&egrave;me du n&eacute;ant et de la sottise humaine, qui le tourmentait
+toujours, cessa de le pr&eacute;occuper. Les terribles &eacute;nigmes qui &agrave; tout
+moment surgissaient mena&ccedil;antes dans son esprit s'effac&egrave;rent comme par
+enchantement devant son image. Causait-il ou &eacute;coutait-il les propos les
+plus indiff&eacute;rents, entendait-il citer une action l&acirc;che ou une absurdit&eacute;
+monstrueuse, il ne s'en effrayait plus comme jadis: il ne se demandait
+plus pourquoi les hommes s'agitaient ainsi, lorsque &agrave; la vie d&eacute;j&agrave; si
+courte succ&eacute;dait l'inconnu. Mais il se la repr&eacute;sentait, elle, telle
+qu'il venait de la voir, et ses doutes s'envolaient; son souvenir
+relevait et le transportait dans le monde id&eacute;al et pur, o&ugrave; il ne
+trouvait plus ni p&eacute;cheurs ni justes, mais o&ugrave; r&eacute;gnaient la beaut&eacute; et
+l'amour, ces deux seules raisons d'&ecirc;tre de l'existence. Quelque grandes
+que fussent les mis&egrave;res morales qu'il venait &agrave; d&eacute;couvrir, il se disait:
+&laquo;Que m'importe, apr&egrave;s tout, que celui qui a vol&eacute; l'&Eacute;tat et l'Empereur
+soit combl&eacute; d'honneurs, puisqu'<i>elle</i> m'a souri hier, qu'<i>elle</i> m'a pri&eacute;
+de retourner chez eux aujourd'hui, que je l'aime, et que personne n'en
+saura jamais rien!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre continuait &agrave; fr&eacute;quenter le monde, &agrave; boire comme par le pass&eacute;, et
+&agrave; mener une vie compl&egrave;tement d&eacute;soeuvr&eacute;e. Mais lorsque les nouvelles du
+th&eacute;&acirc;tre de la guerre devinrent de jour en jour plus alarmantes, lorsque
+la sant&eacute; de Natacha se r&eacute;tablit et qu'elle cessa de lui inspirer
+l'inqui&egrave;te sollicitude qui servait de pr&eacute;texte &agrave; ses visites, une vague
+agitation, sans cause apparente, s'empara de lui; il pressentait que le
+courant de sa vie allait changer de direction, qu'une catastrophe &eacute;tait
+imminente, il cherchait avec impatience &agrave; en d&eacute;couvrir les signes
+avant-coureurs. Un des fr&egrave;res de son ordre lui fit part d'une proph&eacute;tie
+relative &agrave; Napol&eacute;on, et tir&eacute;e de l'Apocalypse.</p>
+
+<p>Dans le verset 18 du chapitre, 13, il est dit: &laquo;Ici est la sagesse: que
+celui qui a de l'intelligence compte le nombre de la B&ecirc;te, car c'est un
+nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six.&raquo; Et au verset 5
+du m&ecirc;me chapitre: &laquo;Et il lui fut donn&eacute; une bouche qui prof&eacute;rait de
+grandes choses et des blasph&egrave;mes, et il lui fut aussi donn&eacute; le pouvoir
+d'accomplir quarante-deux mois.&raquo;</p>
+
+<p>En appliquant les lettres fran&ccedil;aises au calcul h&eacute;bra&iuml;que, en donnant aux
+dix premi&egrave;res la valeur d'unit&eacute;s, et aux autres celle de dizaine:</p>
+
+<p>
+a b c d e f g h i k l m n o<br />
+1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50<br />
+p q r s t u v w x y z<br />
+60 70 80 90 100 110 120 130 140 150 160<br />
+</p>
+
+<p>on obtenait, en &eacute;crivant d'apr&egrave;s cette clef, ces deux mots: &laquo;L'Empereur
+Napol&eacute;on,&raquo; et, en additionnant le total, le chiffre 666; Napol&eacute;on &eacute;tait
+par cons&eacute;quent la B&ecirc;te dont parle l'Apocalypse. Ensuite la somme du
+chiffre quarante-deux, limite indiqu&eacute;e &agrave; son pouvoir, &eacute;quivalait de
+nouveau, en suivant ce syst&egrave;me, au m&ecirc;me nombre 666, ce qui indiquait que
+l'ann&eacute;e 1812, la quarante-deuxi&egrave;me de son &acirc;ge, serait la derni&egrave;re de sa
+puissance. Cette proph&eacute;tie avait frapp&eacute; l'imagination de Pierre: souvent
+il cherchait &agrave; deviner ce qui mettrait un terme &agrave; la puissance de la
+B&ecirc;te, autrement dit de Napol&eacute;on, et il s'ing&eacute;niait m&ecirc;me &agrave; d&eacute;couvrir dans
+les diff&eacute;rentes combinaisons de ces nombres une r&eacute;ponse &agrave; cette
+myst&eacute;rieuse question. Il essaya d'y arriver en les combinant avec
+&laquo;l'Empereur Alexandre&raquo; ou &laquo;la nation russe&raquo;, mais l'addition de leurs
+lettres ne donnait plus le nombre fatal. Un jour qu'il travaillait,
+toujours sans r&eacute;sultat, sur son propre nom, en en changeant
+l'orthographe, et en en supprimant le titre, l'id&eacute;e lui vint enfin que,
+dans une proph&eacute;tie de ce genre, l'indication de sa nationalit&eacute; devait y
+trouver place, mais il n'obt&icirc;nt encore une fois que le num&eacute;ro 671, 5 de
+trop; le 5 figurait la lettre &laquo;<i>e</i>&raquo;: il la supprima dans l'article, et
+alors son &eacute;motion fut profonde lorsque, &eacute;crit de la sorte, <i>l'Russe
+B&eacute;suhof</i>, son nom lui donna exactement le nombre 666.</p>
+
+<p>Comment, et pourquoi se trouvait-il ainsi rattach&eacute; au grand &eacute;v&eacute;nement
+annonc&eacute; par l'Apocalypse?... Bien qu'il n'y p&ucirc;t rien comprendre, il n'en
+douta pas un seul instant! Son amour pour Natacha, l'Ant&eacute;christ, la
+com&egrave;te, l'invasion de la Russie par Napol&eacute;on, le chiffre 666 d&eacute;couvert
+dans son nom et dans le sien, tout cet ensemble de faits &eacute;tranges
+provoqua en lui un travail moral plein de trouble, qui, arriv&eacute; &agrave; sa
+maturit&eacute;, devait &eacute;clater et l'arracher violemment &agrave; la vie futile dont
+les cha&icirc;nes lui pesaient, pour l'amener &agrave; accomplir une action h&eacute;ro&iuml;que
+et &agrave; atteindre un grand bonheur!</p>
+
+<p>Pierre, qui avait promis aux Rostow de leur communiquer le manifeste, se
+rendit le lendemain dimanche chez le comte Rostoptchine, pour lui en
+demander un exemplaire, et s'y rencontra avec un courrier qui arrivait
+en droite ligne de l'arm&eacute;e; c'&eacute;tait une ancienne connaissance &agrave; lui, et
+l'un des danseurs les plus infatigables des bals de Moscou.</p>
+
+<p>&laquo;Rendez-moi, je vous en prie, un service, lui dit le courrier; j'ai ma
+sacoche pleine de lettres, aidez-moi &agrave; les distribuer.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre y consentit, et, dans le nombre, en trouva une que Nicolas Rostow
+adressait &agrave; ses parents. Le comte Rostoptchine lui remit ensuite la
+proclamation de l'Empereur, les ordres du jour envoy&eacute;s &agrave; l'arm&eacute;e et la
+derni&egrave;re affiche<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> qu'il venait de publier. En parcourant les ordres
+du jour, il remarqua, dans la longue nomenclature des hommes tu&eacute;s,
+bless&eacute;s ou r&eacute;compens&eacute;s, le nom de Nicolas Rostow, d&eacute;cor&eacute; du
+Saint-Georges de 4&egrave;me classe, pour sa bravoure &agrave; l'affaire d'Ostrovna,
+et, quelques lignes plus bas, la nomination de Bolkonsky comme chef du
+r&eacute;giment des chasseurs. D&eacute;sirant faire savoir au plus t&ocirc;t &agrave; ses amis la
+bonne nouvelle du glorieux fait d'armes de leur fils, il s'empressa de
+leur envoyer sa lettre et l'ordre du jour, bien que le nom du prince
+Andr&eacute; se trouv&acirc;t sur la m&ecirc;me page; il se r&eacute;servait de leur porter plus
+tard la proclamation et l'affiche du comte Rostoptchine.</p>
+
+<p>Sa conversation avec ce dernier, dont l'air soucieux et affair&eacute;
+trahissait les graves pr&eacute;occupations, le r&eacute;cit du courrier qui apportait
+avec insouciance de mauvaises nouvelles de l'arm&eacute;e, le bruit que l'on
+avait d&eacute;couvert des espions &agrave; Moscou m&ecirc;me, la lecture d'un imprim&eacute;
+anonyme qu'on se passait de main en main, et qui annon&ccedil;ait pour
+l'automne la pr&eacute;sence de Napol&eacute;on dans les deux capitales, l'attente de
+l'arriv&eacute;e de l'Empereur fix&eacute;e au lendemain, tout continuait &agrave; entretenir
+la surexcitation de Pierre, dont l'agitation ne faisait que cro&icirc;tre
+depuis la nuit de la com&egrave;te et le commencement de la guerre.</p>
+
+<p>S'il n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; membre d'une soci&eacute;t&eacute; qui pr&ecirc;chait la paix &eacute;ternelle, il
+aurait pris du service sans balancer, la vue m&ecirc;me des Moscovites devenus
+militaires et chauvins exalt&eacute;s, tout en lui inspirant une certaine
+fausse honte, ne l'e&ucirc;t pas emp&ecirc;ch&eacute; de suivre leur exemple. Toutefois son
+abstention &eacute;tait principalement motiv&eacute;e par la conviction o&ugrave; il &eacute;tait
+que lui &laquo;l'Russe B&eacute;suhof&raquo;, dont le nombre &eacute;galait celui de la B&ecirc;te, et
+qui &eacute;tait pr&eacute;destin&eacute; de toute &eacute;ternit&eacute; &agrave; la grande oeuvre de sa
+destruction, devait se borner &agrave; attendre et &agrave; voir venir.</p>
+
+
+<h3>XX</h3>
+
+
+<p>Les Rostow avaient l'habitude de r&eacute;unir &agrave; d&icirc;ner, le dimanche, quelques
+amis: Pierre se rendit donc chez eux avant l'heure habituelle, pour &ecirc;tre
+plus s&ucirc;r de les trouver seuls.</p>
+
+<p>Singuli&egrave;rement engraiss&eacute; pendant ces derniers mois, il aurait &eacute;t&eacute;
+monstrueux s'il n'avait &eacute;t&eacute; b&acirc;ti en Hercule, et si, par suite il n'avait
+port&eacute; avec l&eacute;g&egrave;ret&eacute; le poids de sa lourde personne.</p>
+
+<p>Soufflant comme un phoque et marmottant quelques mots entre ses dents,
+il s'engagea dans l'escalier, sans que son cocher lui demand&acirc;t s'il
+devait l'attendre, car il savait que son ma&icirc;tre ne sortait jamais de
+chez les Rostow avant minuit. Les valets de pied le d&eacute;barrass&egrave;rent avec
+empressement de son manteau, de son chapeau et de sa canne, que, par une
+habitude prise au club, il laissait toujours dans l'antichambre.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re personne qu'il vit fut Natacha, ou plut&ocirc;t l'entendit avant
+de la voir, car elle faisait des exercices de solf&egrave;ge dans la grande
+salle. Il savait que depuis sa maladie elle y avait renonc&eacute;, aussi en
+fut-il &agrave; la fois surpris et satisfait. Il ouvrit doucement la porte, et
+l'aper&ccedil;ut qui marchait en chantant. Elle avait gard&eacute; la robe de soie
+mauve qu'elle avait mise le matin pour la messe; arriv&eacute;e au bout de la
+salle, elle se retourna, et, se trouvant subitement en face de la grosse
+figure de Pierre, elle rougit et s'avan&ccedil;a vivement vers lui.</p>
+
+<p>&laquo;J'essaye de chanter, comme vous voyez; c'est une occupation,
+s'empressa-t-elle de dire, comme pour s'excuser.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous faites tr&egrave;s bien de la reprendre, lui r&eacute;pondit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Comme je suis contente de vous voir; je suis si heureuse aujourd'hui,
+poursuivit-elle avec la m&ecirc;me vivacit&eacute;: Nicolas a re&ccedil;u la croix de
+Saint-Georges, et j'en suis si fi&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, c'est moi qui vous ai envoy&eacute; l'ordre du jour. Mais je vous
+laisse, je ne veux pas vous d&eacute;ranger, j'irai au salon.</p>
+
+<p>&mdash;Comte, lui demanda Natacha en l'arr&ecirc;tant, ai-je tort de chanter?...&raquo;
+Et elle leva sur lui les yeux en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Non, pourquoi serait-ce mal?... Au contraire!... Mais pourquoi me le
+demandez-vous, &agrave; moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, reprit Natacha en parlant rapidement, mais cela me
+d&eacute;solerait de faire quelque chose qui p&ucirc;t vous d&eacute;plaire. Ma confiance en
+vous est absolue! Vous ne vous doutez gu&egrave;re &agrave; quel point votre opinion
+m'est pr&eacute;cieuse et ce que vous avez &eacute;t&eacute; pour moi! J'ai
+vu,&mdash;continua-t-elle sans remarquer l'embarras de Pierre, qui rougissait
+&agrave; son tour,&mdash;j'ai vu son nom dans l'ordre du jour: Bolkonsky (et elle
+pronon&ccedil;a tout bas ce nom, comme si elle craignait de manquer de force
+pour achever sa confession), Bolkonsky est de nouveau en Russie, et il a
+repris du service.... Croyez-vous qu'il me pardonne jamais? Croyez-vous
+qu'il m'en voudra &eacute;ternellement, le croyez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, reprit Pierre, qu'il n'a rien &agrave; vous pardonner. Si j'&eacute;tais &agrave;
+sa place...&raquo; Et les m&ecirc;mes paroles d'amour et de piti&eacute; qu'il lui avait
+d&eacute;j&agrave; adress&eacute;es, se retrouv&egrave;rent sur ses l&egrave;vres, mais Natacha ne lui
+donna pas le temps d'achever:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous, c'est bien diff&eacute;rent! s'&eacute;cria-t-elle avec exaltation. Je ne
+connais pas d'homme meilleur et plus g&eacute;n&eacute;reux que vous, il n'en existe
+pas! Si vous ne m'aviez soutenue alors, et maintenant encore, je ne sais
+ce qui serait advenu de moi!...&raquo; Les larmes remplirent ses yeux, qu'elle
+d&eacute;roba derri&egrave;re un cahier de musique, et, se d&eacute;tournant brusquement,
+elle recommen&ccedil;a &agrave; solfier et &agrave; se promener.</p>
+
+<p>P&eacute;tia accourut sur ces entrefaites: c'&eacute;tait maintenant un joli gar&ccedil;on de
+quinze ans, avec un teint vermeil, des l&egrave;vres rouges et un peu fortes;
+il ressemblait &agrave; Natacha. Il se pr&eacute;parait &agrave; entrer &agrave; l'Universit&eacute;; mais,
+en dernier lieu et en secret, il avait d&eacute;cid&eacute;, entre camarades, de se
+faire hussard. S'emparant du bras de son homonyme, pour l'entretenir de
+ce grave projet, il le pria de s'informer si la chose &eacute;tait possible.</p>
+
+<p>Mais le gros Pierre l'&eacute;coutait si peu, que le gamin fut oblig&eacute; de le
+tirer par la manche pour forcer son attention.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, Pierre Kirilovitch, o&ugrave; en est mon affaire? Vous savez que tout
+mon espoir est en vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ah oui! tu veux entrer dans les hussards?... Oui, j'en parlerai
+aujourd'hui m&ecirc;me!</p>
+
+<p>&mdash;Bonjour, mon cher, lui cria de loin le vieux comte, apportez-vous le
+manifeste? Ma petite comtesse a entendu ce matin, &agrave; la messe chez les
+Rasoumovsky, une nouvelle pri&egrave;re, qu'elle dit &ecirc;tre tr&egrave;s belle!</p>
+
+<p>&mdash;Voici le manifeste et les nouvelles: l'Empereur sera ici demain; on
+r&eacute;unit une assembl&eacute;e extraordinaire de la noblesse, et l'on parle d'un
+recrutement de dix sur mille. Permettez-moi maintenant de vous
+f&eacute;liciter!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, Dieu soit lou&eacute;! Et de l'arm&eacute;e, quelles nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Les n&ocirc;tres se retirent toujours, ils sont d&eacute;j&agrave; &agrave; Smolensk, lui
+r&eacute;pondit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu!... Donnez-moi donc le manifeste, mon cher!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'oubliais!...&raquo; Et Pierre le chercha, mais en vain, dans toutes
+ses poches, tout en baisant la main &agrave; la comtesse, qui venait d'entrer,
+et en regardant avec inqui&eacute;tude du c&ocirc;t&eacute; de la porte, dans l'espoir de
+voir appara&icirc;tre Natacha. &laquo;Je ne sais vraiment pas o&ugrave; je l'ai fourr&eacute;: je
+l'ai bien certainement oubli&eacute; &agrave; la maison. J'y cours!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous serez en retard pour le d&icirc;ner?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, d'autant mieux que mon cocher n'est plus l&agrave;.&raquo;</p>
+
+<p>Natacha entra au m&ecirc;me moment: l'expression de sa physionomie &eacute;tait douce
+et &eacute;mue, et la figure de Pierre, qui continuait &agrave; chercher le manifeste,
+s'illumina &agrave; sa vue. Sonia, qui avait pouss&eacute; ses perquisitions jusqu'&agrave;
+l'antichambre, en rapporta triomphalement les papiers, qu'elle avait
+fini par trouver soigneusement cach&eacute;s dans la doublure du chapeau de
+Pierre.</p>
+
+<p>&laquo;Nous lirons tout cela apr&egrave;s le d&icirc;ner,&raquo; dit le vieux comte, qui se
+promettait une grande jouissance de cette lecture.</p>
+
+<p>On but du champagne &agrave; la sant&eacute; du nouveau chevalier de Saint-Georges, et
+Schinchine raconta les nouvelles de la ville, la maladie de la vieille
+princesse de G&eacute;orgie, la disparition de M&eacute;tivier, et la capture d'un
+malheureux Allemand, que la populace avait pris pour un espion fran&ccedil;ais,
+mais que le comte Rostoptchine avait fait rel&acirc;cher.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, on les empoigne tous, dit le comte, et je conseille &agrave; la
+comtesse de moins parler fran&ccedil;ais; ce n'est plus de saison.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, dit Schinchine, que le pr&eacute;cepteur fran&ccedil;ais de Galitzine
+apprend le russe? Il est dangereux, &agrave; ce qu'il dit, de parler maintenant
+fran&ccedil;ais dans les rues!</p>
+
+<p>&mdash;Que savez-vous de la milice, comte Pierre Kirilovitch, car vous allez
+sans doute monter &agrave; cheval? dit le vieux comte en s'adressant &agrave; Pierre,
+qui, silencieux et pensif, ne comprit pas tout de suite de quoi il
+s'agissait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la guerre?... oui, mais je ne suis pas un soldat, vous le voyez
+bien.... Du reste, tout est si &eacute;trange, si &eacute;trange, que je m'y perds!
+Mes go&ucirc;ts sont antimilitaires, mais, vu les circonstances actuelles, on
+ne peut r&eacute;pondre de rien!&raquo;</p>
+
+<p>Le d&icirc;ner fini, le comte, commod&eacute;ment &eacute;tabli dans un fauteuil, pria d'un
+air grave Sonia, qui avait la r&eacute;putation d'&ecirc;tre une excellente lectrice,
+de leur lire le manifeste:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; notre premi&egrave;re capitale, Moscou!</p>
+
+<p>&laquo;L'ennemi a franchi les fronti&egrave;res de la Russie avec des forces
+innombrables, et se pr&eacute;pare &agrave; ruiner notre patrie bien-aim&eacute;e...&raquo; etc...
+etc.... Sonia lisait de sa voix fluette, en y mettant tous ses soins, et
+le vieux comte &eacute;coutait, les yeux ferm&eacute;s, en poussant de longs soupirs &agrave;
+certains passages.</p>
+
+<p>Natacha regardait curieusement tour &agrave; tour son p&egrave;re et Pierre; ce
+dernier, sentant qu'elle le regardait, &eacute;vitait de se tourner de son
+c&ocirc;t&eacute;; la comtesse d&eacute;sapprouvait par des hochements de t&ecirc;te les
+expressions solennelles de la proclamation, car elle n'y entrevoyait
+qu'une chose: le danger auquel son fils continuerait &agrave; &ecirc;tre expos&eacute;, et
+qui durerait longtemps encore! Schinchine, qui &eacute;coutait d'un air
+railleur, s'appr&ecirc;tait &eacute;videmment &agrave; r&eacute;pondre par une &eacute;pigramme &agrave; la
+lecture de Sonia, aux r&eacute;flexions que ferait le vieux comte, ou au
+manifeste m&ecirc;me, si du moins il ne s'offrait rien de mieux &agrave; son humeur
+satirique.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir lu les passages relatifs aux dangers qui mena&ccedil;aient la
+Russie, aux esp&eacute;rances fond&eacute;es par l'Empereur sur Moscou et surtout sur
+la vaillante noblesse, Sonia, dont la voix tremblait parce qu'elle se
+sentait &eacute;cout&eacute;e, arriva enfin &agrave; ces derni&egrave;res paroles: &laquo;Nous ne
+tarderons pas &agrave; para&icirc;tre au milieu de notre peuple, ici, &agrave; Moscou, dans
+notre capitale, et aussi partout o&ugrave; il sera n&eacute;cessaire dans notre
+Empire, afin de d&eacute;lib&eacute;rer et de nous mettre &agrave; la t&ecirc;te de toutes les
+milices, aussi bien de celles qui aujourd'hui d&eacute;j&agrave; arr&ecirc;tent la marche de
+l'ennemi, que de celles qui vont se former pour le frapper partout o&ugrave; il
+se montrera! Que le malheur dont il esp&egrave;re nous accabler retombe sur lui
+seul, et que l'Europe, d&eacute;livr&eacute;e du joug, glorifie la Russie!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est bien! Dites un seul mot, Sire, et nous sacrifierons tout
+sans regret!&raquo; s'&eacute;cria le comte en rouvrant ses yeux mouill&eacute;s de pleurs,
+et en reniflant l&eacute;g&egrave;rement comme s'il aspirait un flacon de sels
+anglais.</p>
+
+<p>Natacha se leva d'un bond, et se suspendit au cou de son p&egrave;re avec un
+tel &eacute;lan, que Schinchine n'osa pas plaisanter l'orateur sur son
+patriotisme.</p>
+
+<p>&laquo;Papa, vous &ecirc;tes un ange! s'&eacute;cria-t-elle en l'embrassant, et en jetant &agrave;
+Pierre un regard empreint d'une coquetterie involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! Voil&agrave; ce qui s'appelle une patriote! dit Schinchine.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, reprit Natacha d'un air offens&eacute;. Vous vous moquez de tout
+et, toujours, mais ceci est trop s&eacute;rieux pour que vous en plaisantiez.</p>
+
+<p>&mdash;Des plaisanteries? s'&eacute;cria le comte. Qu'il dise un mot, un seul, et
+nous nous l&egrave;verons tous en masse.... Nous ne somme pas des Allemands!</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous remarqu&eacute;, fit observer Pierre &agrave; son tour, qu'il y est dit:
+&laquo;pour d&eacute;lib&eacute;rer...&raquo;</p>
+
+<p>P&eacute;tia, &agrave; qui on ne faisait nulle attention, s'approcha &agrave; ce moment de
+son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, dit-il d'un air intimid&eacute; et d'une voix tant&ocirc;t rude et
+tant&ocirc;t per&ccedil;ante: Papa et maman, je vous dirai que... c'est comme il vous
+plaira, mais... il faut absolument que vous me laissiez &ecirc;tre militaire,
+parce que je ne puis pas, je... ne puis pas... voil&agrave;, c'est tout!...&raquo;</p>
+
+<p>La comtesse leva les yeux au ciel avec &eacute;pouvante, joignit les mains,
+et, se tournant vers son mari d'un air m&eacute;content:</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave;; il s'est d&eacute;boutonn&eacute;!&raquo; dit-elle.</p>
+
+<p>Le comte, dont l'&eacute;motion s'&eacute;tait subitement calm&eacute;e:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! oh! dit-il, quelles folies! Un joli soldat, ma foi!... mais, avant
+tout, il faut apprendre!</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne sont pas des folies! poursuivit P&eacute;tia. F&eacute;dia Obolensky est plus
+jeune que moi et il se fait aussi militaire: quant &agrave; apprendre, je ne le
+pourrais pas maintenant, lorsque...&mdash;il s'arr&ecirc;ta, et ajouta, en
+rougissant jusqu'&agrave; la racine des cheveux:&mdash;lorsque la patrie est en
+danger!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, assez de b&ecirc;tises!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, papa, vous-m&ecirc;me venez de dire que vous &ecirc;tes pr&ecirc;t &agrave; tout
+sacrifier?</p>
+
+<p>&mdash;P&eacute;tia, tais-toi,&mdash;s'&eacute;cria le comte, en jetant un coup d'oeil inquiet &agrave;
+sa femme, qui, p&acirc;le et tremblante, regardait son fils cadet!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous r&eacute;p&egrave;te, papa, et Pierre Kirilovitch vous dira....</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis que ce sont des b&ecirc;tises! Tu as encore le lait de ta nourrice
+au bout du nez, et tu veux d&eacute;j&agrave; te faire militaire!... Folies! folies!
+je te le r&eacute;p&egrave;te...&raquo; Et le comte se dirigea vers son cabinet, en
+emportant la proclamation, afin de s'en bien p&eacute;n&eacute;trer encore une fois
+avant de faire sa sieste: &laquo;Pierre Kirilovitch, ajouta-t-il, venez avec
+moi, nous fumerons.&raquo;</p>
+
+<p>Pierre, embarrass&eacute; et ind&eacute;cis, subissait l'influence des yeux de
+Natacha, qu'il n'avait jamais vus aussi brillants et aussi anim&eacute;s que
+dans ce moment.</p>
+
+<p>&laquo;Mille remerciements.... Je crois que je vais retourner chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, chez vous? mais ne comptiez-vous pas passer la soir&eacute;e ici?
+Vous &ecirc;tes devenu si rare!... Et cette enfant-l&agrave;? ajouta le comte avec
+bonhomie: elle ne s'anime qu'en votre pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais c'est que j'ai oubli&eacute;... j'ai quelque chose &agrave; taire, &agrave;
+faire chez moi, murmura Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est ainsi, alors, au revoir!&raquo; dit le comte, et il sortit du
+salon.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous quittez-vous? Pourquoi &ecirc;tes-vous soucieux? demanda
+Natacha &agrave; Pierre en le regardant en face.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je t'aime! aurait-il voulu pouvoir lui r&eacute;pondre; mais il
+garda un silence embarrass&eacute;, et baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie?&raquo; poursuivit Natacha d'un ton
+d&eacute;cid&eacute;; mais soudain elle se tut, et leurs regards se rencontr&egrave;rent
+confus et effray&eacute;s.</p>
+
+<p>Pierre essaya en vain de sourire: son sourire exprimait la souffrance;
+il lui prit la main, la baisa, et sortit sans prof&eacute;rer une parole: il
+venait de prendre la r&eacute;solution, de ne plus remettre les pieds chez les
+Rostow!</p>
+
+
+<h3>XXI</h3>
+
+
+<p>P&eacute;tia, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; brusquement &eacute;conduit, s'enferma dans sa chambre
+et y pleura &agrave; chaudes larmes, mais aucun des siens n'eut l'air de
+remarquer qu'il avait les yeux rouges lorsqu'il reparut &agrave; l'heure du
+th&eacute;.</p>
+
+<p>L'Empereur arriva le lendemain. Quelques gens de la domesticit&eacute; des
+Rostow demand&egrave;rent &agrave; leurs ma&icirc;tres la permission d'aller assister &agrave; son
+entr&eacute;e. P&eacute;tia mit beaucoup de temps &agrave; s'habiller ce matin-l&agrave;, et fit son
+possible pour arranger ses cheveux et son col &agrave;, la mani&egrave;re des grandes
+personnes! Debout devant son miroir, il faisait force gestes, haussait
+les &eacute;paules, fron&ccedil;ait les sourcils, et enfin, satisfait de lui-m&ecirc;me, il
+se glissa hors de la maison par l'escalier d&eacute;rob&eacute;, sans souffler mot &agrave;
+qui que ce f&ucirc;t de ses projets.</p>
+
+<p>Sa r&eacute;solution &eacute;tait prise: il lui fallait trouver &agrave; tout prix
+l'Empereur, parler &agrave; un de ses chambellans (il s'imaginait qu'un
+Souverain en &eacute;tait toujours entour&eacute; par douzaines), lui faire expliquer
+qu'il &eacute;tait le comte Rostow, que, malgr&eacute; sa jeunesse, il br&ucirc;lait du
+d&eacute;sir de servir sa patrie, et une foule d'autres belles choses qui,
+d'apr&egrave;s lui, devaient &ecirc;tre d'un effet irr&eacute;sistible sur l'esprit du
+chambellan en question.</p>
+
+<p>Bien qu'il compt&acirc;t aussi beaucoup, pour assurer le succ&egrave;s de sa
+d&eacute;marche, sur sa figure d'enfant, et sur la surprise qu'elle ne
+manquerait pas de provoquer, il n'en cherchait pas moins, en arrangeant
+ses cheveux et son col, &agrave; se donner l'apparence et la tournure d'un
+homme fait. Mais plus il marchait, plus il s'int&eacute;ressait au spectacle de
+la foule qui se pressait autour des murs du Kremlin, et moins il
+songeait &agrave; conserver le maintien des personnes d'un certain &acirc;ge.</p>
+
+<p>Force lui fut aussi de jouer des coudes pour ne pas se laisser par trop
+bousculer. Quand il fut enfin &agrave; la porte de la Trinit&eacute;, la foule, qui
+ne pouvait deviner le but patriotique de sa course, l'accula si bien
+contre la muraille, qu'il fut oblig&eacute; de s'arr&ecirc;ter, pendant que des
+voitures, &agrave; la suite l'une de l'autre, franchissaient la vo&ucirc;te en
+ma&ccedil;onnerie. &Agrave; c&ocirc;t&eacute; de P&eacute;tia, et refoul&eacute;s comme lui, se tenaient une
+grosse femme du peuple, un laquais et un vieux soldat. L'impatience
+commen&ccedil;ant &agrave; le gagner, il se d&eacute;cida &agrave; aller de l'avant, sans attendre
+la fin du d&eacute;fil&eacute; et essaya de se frayer un chemin en donnant une forte
+pouss&eacute;e &agrave; sa grosse voisine.</p>
+
+<p>&laquo;Eh! dis donc, mon petit Monsieur! lui cria la voisine en l'interpellant
+d'un air furieux.... Tu vois bien que personne ne bouge! O&ugrave; veux-tu donc
+te fourrer?</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne faut que rosser les gens pour se faire faire place, c'est pas
+malin!&raquo; dit le laquais en appliquant &agrave; P&eacute;tia un vigoureux coup de poing,
+qui l'envoya rouler dans un coin, d'o&ugrave; s'exhalaient des odeurs d'une
+nature plus que douteuse.</p>
+
+<p>Le malheureux enfant essuya sa figure couverte de sueur, releva tant
+bien que mal son col, que la transpiration avait compl&egrave;tement d&eacute;fra&icirc;chi,
+et se demanda avec angoisse si, dans un pareil &eacute;tat, le chambellan ne
+l'emp&ecirc;cherait pas d'arriver jusqu'&agrave; l'Empereur. Il lui &eacute;tait impossible
+de sortir de cette maudite impasse et de r&eacute;parer le d&eacute;sordre de sa
+toilette: il aurait pu sans doute s'adresser &agrave; un g&eacute;n&eacute;ral que ses
+parents connaissaient, et dont la voiture venait de le fr&ocirc;ler, mais il
+lui sembla que ce ne serait pas digne d'un homme comme lui, et, bon gr&eacute;
+mal gr&eacute;, il lui fallut se r&eacute;signer &agrave; son triste sort!</p>
+
+<p>Enfin la foule s'&eacute;branla, en entra&icirc;nant P&eacute;tia avec elle, et le d&eacute;posa
+sur la place, encombr&eacute;e de curieux. Il y en avait partout, et jusque sur
+les toits des maisons. Arriv&eacute; l&agrave;, il put entendre &agrave; son aise la joyeuse
+sonnerie des cloches et le murmure confus du flot populaire qui
+envahissait chaque recoin de la vaste &eacute;tendue.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup les t&ecirc;tes se d&eacute;couvrirent, et le peuple se rua en avant.
+P&eacute;tia, &agrave; moiti&eacute; &eacute;cras&eacute;, assourdi par des hourras fr&eacute;n&eacute;tiques, faisait de
+vains efforts, en s'&eacute;levant sur la pointe des pieds, pour se rendre
+compte de la cause de ce mouvement.</p>
+
+<p>Il ne voyait que des visages &eacute;mus et exalt&eacute;s: &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, une
+marchande pleurait &agrave; chaudes larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Mon petit p&egrave;re! mon ange!&raquo; s'&eacute;criait-elle en essuyant ses pleurs avec
+ses doigts. La foule, arr&ecirc;t&eacute;e une seconde, continua &agrave; avancer.</p>
+
+<p>P&eacute;tia, entra&icirc;n&eacute; par l'exemple, ne savait plus ce qu'il faisait: les
+dents serr&eacute;es, roulant les yeux d'un air furibond, il donnait des coups
+de poing &agrave; droite et &agrave; gauche, criait hourra comme les autres et
+paraissait tout pr&ecirc;t &agrave; exterminer ses semblables, qui, de leur c&ocirc;t&eacute;, lui
+rendaient ses coups, en hurlant de toutes leurs forces. &laquo;Voil&agrave; donc
+l'Empereur! se dit-il.... Comment pourrais-je songer &agrave; lui adresser
+moi-m&ecirc;me ma requ&ecirc;te, ce serait trop de hardiesse!&raquo; N&eacute;anmoins il
+continuait &agrave; se frayer un chemin, et il finit par entrevoir au loin un
+espace vide, tendu de drap rouge. La foule, dont les premiers rangs
+&eacute;taient contenus par la police, reflua en arri&egrave;re; l'Empereur sortait du
+palais et se rendait &agrave; l'&eacute;glise de l'Assomption. &Agrave; ce moment, P&eacute;tia
+re&ccedil;ut dans les c&ocirc;tes une telle bourrade, qu'il en tomba &agrave; la renverse
+sans connaissance. Quand il reprit ses sens, il se trouva soutenu par un
+eccl&eacute;siastique, un sacristain sans doute, dont la t&ecirc;te presque chauve
+n'avait pour tout ornement qu'une touffe de cheveux gris descendant sur
+la nuque; ce protecteur inconnu essayait, du bras qui lui restait libre,
+de le prot&eacute;ger contre de nouvelles pouss&eacute;es de la foule.</p>
+
+<p>&laquo;On a &eacute;cras&eacute; un jeune seigneur, disait-il... faites donc attention... on
+l'a &eacute;cras&eacute;, bien s&ucirc;r!&raquo;</p>
+
+<p>Lorsque l'Empereur eut disparu sous le porche de l'&eacute;glise, la foule se
+s&eacute;para, et le sacristain put tra&icirc;ner P&eacute;tia jusqu'au grand canon qu'on
+appelle &laquo;le Tsar&raquo;, o&ugrave; il fut de nouveau presque &eacute;touff&eacute; par la masse
+compacte de gens, qui le prenant en compassion, lui d&eacute;boutonnaient son
+habit, tandis que d'autres le soulevaient jusque sur le pi&eacute;destal o&ugrave;
+&eacute;tait plac&eacute; le canon, sans cesser d'injurier ceux qui l'avaient mis dans
+cet &eacute;tat. P&eacute;tia ne tarda pas &agrave; se remettre, les couleurs lui revinrent
+et ce d&eacute;sagr&eacute;ment passager lui valut une excellente place sur le socle
+du formidable engin. De l&agrave; il esp&eacute;rait apercevoir l'Empereur; mais il ne
+songeait plus &agrave; sa demande: il n'avait plus qu'un d&eacute;sir, celui de le
+voir!... Alors seulement il serait heureux!</p>
+
+<p>Pendant la messe, suivie d'un Te Deum chant&eacute; &agrave; l'occasion de l'arriv&eacute;e
+de Sa Majest&eacute; et de la conclusion de la paix avec la Turquie, la foule
+s'&eacute;claircit: les vendeurs de kvass, de pain d'&eacute;pice, de graines de
+pavot, que P&eacute;tia aimait par-dessus tout, se mirent &agrave; circuler, et des
+groupes se form&egrave;rent sur tous les points de la place. Une marchande
+d&eacute;plorait l'accroc fait &agrave; son ch&acirc;le et disait combien il lui avait
+co&ucirc;t&eacute;, pendant qu'une autre assurait que les soieries seraient bient&ocirc;t
+hors de prix. Le sacristain, le sauveur de P&eacute;tia, discutait avec un
+fonctionnaire civil sur les personnages qui officiaient ce jour-l&agrave; avec
+Son &Eacute;minence. Deux jeunes bourgeois plaisantaient avec deux jeunes
+filles, en grignotant des noisettes. Toutes ces conversations, surtout
+celles des jeunes gens et des jeunes filles, qui dans d'autres
+circonstances n'auraient pas manqu&eacute; d'int&eacute;resser P&eacute;tia, le laissaient
+compl&egrave;tement indiff&eacute;rent; assis sur le pi&eacute;destal de son canon, il &eacute;tait
+tout entier &agrave; son amour pour son Souverain, et l'exaltation passionn&eacute;e
+qui succ&eacute;dait chez lui &agrave; la peur et &agrave; la douleur physique qu'il venait
+d'&eacute;prouver, donnait une &eacute;mouvante solennit&eacute; &agrave; cet instant de sa vie.</p>
+
+<p>Des coups de canon retentirent soudain sur le quai: la foule y courut
+aussit&ocirc;t, pour voir comment et d'o&ugrave; l'on tirait, P&eacute;tia voulut en faire
+autant, mais il en fut emp&ecirc;ch&eacute; par le sacristain qui l'avait pris sous
+sa protection. Les canons grondaient toujours, lorsque des officiers,
+des g&eacute;n&eacute;raux, des chambellans, sortirent pr&eacute;cipitamment de l'&eacute;glise; on
+se d&eacute;couvrit &agrave; leur vue, et les badauds qui avaient couru du c&ocirc;t&eacute; du
+quai revinrent en toute h&acirc;te. Quatre militaires, en brillant uniforme et
+chamarr&eacute;s de grands cordons, apparurent enfin.</p>
+
+<p>&laquo;Hourra! hourra! hurla la foule.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est-il? o&ugrave; est-il?&raquo; demanda P&eacute;tia d'une voix haletante, mais
+personne ne lui r&eacute;pondit: l'attention &eacute;tait trop tendue. Choisissant
+alors au hasard un des quatre militaires que ses yeux pleins de larmes
+pouvaient &agrave; peine distinguer, et concentrant sur lui tous les transports
+de son jeune enthousiasme, il lui lan&ccedil;a un formidable hourra, en se
+jurant mentalement qu'en d&eacute;pit de tous les obstacles il serait soldat!</p>
+
+<p>La foule s'&eacute;branla de nouveau &agrave; la suite de l'Empereur, et, apr&egrave;s
+l'avoir vu rentrer au palais, se dispersa peu &agrave; peu. Il &eacute;tait tard. Bien
+que P&eacute;tia f&ucirc;t &agrave; jeun, et que la sueur lui coul&acirc;t du front &agrave; grosses
+gouttes, il ne lui vint m&ecirc;me pas &agrave; l'id&eacute;e de retourner chez lui, et il
+resta plant&eacute; devant le palais au milieu d'un petit groupe de fl&acirc;neurs;
+il attendait ce qui allait se passer, sans trop savoir ce que ce
+pourrait &ecirc;tre, et il portait envie non seulement aux grands dignitaires
+qui descendaient de leurs voitures pour aller s'asseoir &agrave; la table
+imp&eacute;riale, mais encore aux fourriers qu'il vit ensuite passer et
+repasser derri&egrave;re les crois&eacute;es pour leur service. Pendant le banquet,
+Valou&iuml;ew, jetant un regard sur la place, fit observer que le peuple
+paraissait d&eacute;sirer revoir encore Sa Majest&eacute;.</p>
+
+<p>Le repas termin&eacute;, l'Empereur, qui finissait de manger un biscuit, sortit
+sur le balcon. Le peuple l'acclama aussit&ocirc;t, en criant de nouveau &agrave;
+pleins poumons:</p>
+
+<p>&laquo;Notre p&egrave;re! notre ange! hourra!...&raquo; Et les femmes, et les bourgeois, et
+P&eacute;tia lui-m&ecirc;me, se remirent &agrave; pleurer d'attendrissement. Un morceau du
+biscuit que l'Empereur tenait &agrave; la main, &eacute;tant venu &agrave; glisser entre les
+barreaux du balcon, tomba &agrave; terre aux pieds d'un cocher; le cocher le
+ramassa, et quelques-uns de ses voisins se ru&egrave;rent sur l'heureux
+possesseur du biscuit pour en avoir leur part! L'Empereur, l'ayant
+remarqu&eacute;, se fit donner une pleine assiett&eacute;e de biscuits, et les jeta au
+peuple. Les yeux de P&eacute;tia s'inject&egrave;rent de sang, et, malgr&eacute; la crainte
+d'&ecirc;tre &eacute;cras&eacute; une seconde fois, il se pr&eacute;cipita &agrave; son tour pour attraper
+&agrave; tout prix un des g&acirc;teaux qu'avait touch&eacute;s la main du Tsar. Pourquoi?
+il n'en savait rien, mais il le fallait! Il courut, renversa une vieille
+femme qui &eacute;tait sur le point d'en saisir un, et, malgr&eacute; ses gestes
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, parvint &agrave; l'atteindre avant elle; il lan&ccedil;a un hourra
+formidable, d'une voix, h&eacute;las! fortement enrou&eacute;e. L'Empereur se retira,
+et la foule finit par se disperser.</p>
+
+<p>&laquo;Tu vois que nous avons bien fait d'attendre,&raquo; se disaient joyeusement
+entre eux les spectateurs, en s'&eacute;loignant.</p>
+
+<p>Si heureux qu'il f&ucirc;t, P&eacute;tia &eacute;tait m&eacute;content de rentrer, et de penser que
+le plaisir de la journ&eacute;e &eacute;tait fini pour lui. Aussi pr&eacute;f&eacute;ra-t-il aller
+retrouver son ami Obolensky, lequel &eacute;tait de son &acirc;ge, et &agrave; la veille de
+partir pour l'arm&eacute;e. De l&agrave; il fut pourtant oblig&eacute; de regagner la maison
+paternelle; &agrave; peine arriv&eacute;, il d&eacute;clara solennellement &agrave; ses parents
+qu'il s'&eacute;chapperait, si on ne le laissait pas agir &agrave; sa guise. Le vieux
+comte c&eacute;da; mais, avant de lui accorder une autorisation formelle, il
+alla le lendemain m&ecirc;me s'informer, aupr&egrave;s de gens comp&eacute;tents, o&ugrave; et
+comment il pourrait le faire entrer au service, sans trop l'exposer au
+danger.</p>
+
+
+<h3>XXII</h3>
+
+
+<p>Dans la matin&eacute;e du 15 juillet, trois jours apr&egrave;s les &eacute;v&eacute;nements que nous
+venons de raconter, de nombreuses voitures stationnaient devant le
+palais Slobodski.</p>
+
+<p>Les salles &eacute;taient pleines de monde: dans l'une d'elles se trouvait la
+noblesse; dans l'autre, les marchands m&eacute;daill&eacute;s. La premi&egrave;re &eacute;tait tr&egrave;s
+anim&eacute;e. Autour d'une immense table plac&eacute;e devant le portrait en pied de
+l'Empereur, si&eacute;geaient, sur des chaises &agrave; dossier &eacute;lev&eacute;, les grands
+seigneurs les plus marquants, tandis que les autres circulaient en
+causant dans la salle.</p>
+
+<p>Les uniformes, tous &agrave; peu pr&egrave;s du m&ecirc;me type, dataient, les uns de
+Pierre le Grand, les autres de Catherine ou de Paul, les plus r&eacute;cents du
+r&egrave;gne actuel, et donnaient un aspect bizarre &agrave; tous ces personnages, que
+Pierre connaissait plus ou moins, pour les avoir rencontr&eacute;s soit au
+club, soit chez eux. Les vieux surtout frappaient &eacute;trangement le regard:
+&eacute;dent&eacute;s pour la plupart, presque aveugles, chauves, engonc&eacute;s dans leur
+ob&eacute;sit&eacute;, ou maigres et ratatin&eacute;s comme des momies, ils restaient
+immobiles et silencieux, ou bien, s'ils se levaient, ils ne manquaient
+jamais de se heurter contre quelqu'un. Les expressions de physionomie
+les plus oppos&eacute;es se lisaient sur leurs visages: chez les uns, c'&eacute;tait
+l'attente inqui&egrave;te d'un grand et solennel &eacute;v&eacute;nement; chez les autres, le
+souvenir b&eacute;at et placide de leur derni&egrave;re partie de boston, de
+l'excellent d&icirc;ner, si bien r&eacute;ussi par P&eacute;troucha le cuisinier, ou de
+quelque autre incident, tout aussi important, de leur vie habituelle.</p>
+
+<p>Pierre, qui avait endoss&eacute; avec peine, d&egrave;s le matin, son uniforme de
+noble, devenu trop &eacute;troit, se promenait dans la salle, en proie &agrave; une
+violente &eacute;motion. La convocation simultan&eacute;e de la noblesse et des
+marchands (de vrais &eacute;tats g&eacute;n&eacute;raux) avait r&eacute;veill&eacute; en lui toutes ses
+anciennes convictions sur le Contrat social et la R&eacute;volution fran&ccedil;aise;
+car, s'il les avait oubli&eacute;es depuis longtemps, elles n'en &eacute;taient pas
+moins profond&eacute;ment enracin&eacute;es dans son &acirc;me. Les paroles du manifeste
+imp&eacute;rial o&ugrave; il &eacute;tait dit que l'Empereur viendrait &laquo;d&eacute;lib&eacute;rer&raquo; avec son
+peuple, le confirmaient dans sa mani&egrave;re de voir, et, convaincu que la
+r&eacute;forme esp&eacute;r&eacute;e par lui depuis de longues ann&eacute;es allait enfin
+s'accomplir, il &eacute;coutait avidement tout ce qui se disait autour de lui,
+sans y rien trouver cependant de ses propres pens&eacute;es.</p>
+
+<p>La lecture du manifeste fut acclam&eacute;e avec enthousiasme, et l'on se
+s&eacute;para en causant. En dehors des sujets habituels de conversation,
+Pierre entendit discuter sur la place r&eacute;serv&eacute;e aux mar&eacute;chaux de noblesse
+&agrave; l'entr&eacute;e de Sa Majest&eacute;, sur le bal &agrave; lui offrir, sur l'urgence de se
+diviser par districts ou par gouvernements, etc.; mais d&egrave;s qu'on
+touchait &agrave; la guerre, et au but essentiel de la r&eacute;union, les discours
+devenaient vagues et confus, et la majorit&eacute; se renfermait dans un
+silence prudent.</p>
+
+<p>Un homme entre deux &acirc;ges, encore bien de figure, en uniforme de marin
+retrait&eacute;, parlait assez haut &agrave; quelques personnes qui s'&eacute;taient group&eacute;es
+avec Pierre autour de lui pour mieux l'entendre. Le comte Ilia
+Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch, rev&ecirc;tu de son caftan du r&egrave;gne de Catherine, marchait en
+souriant au milieu de la foule, o&ugrave; il comptait de nombreux amis. Il
+s'arr&ecirc;ta &eacute;galement devant l'orateur, et l'&eacute;couta avec satisfaction, en
+manifestant son approbation par des signes de t&ecirc;te. Il &eacute;tait facile de
+voir, &agrave; la physionomie de ceux qui entouraient l'orateur, qu'il
+s'exprimait avec hardiesse; aussi les gens paisibles et timor&eacute;s ne
+tard&egrave;rent-ils pas &agrave; s'en &eacute;loigner peu &agrave; peu, en haussant
+imperceptiblement les &eacute;paules. Pierre, au contraire, d&eacute;couvrait dans son
+discours un lib&eacute;ralisme peu conforme sans doute &agrave; celui dont il faisait
+lui-m&ecirc;me profession, mais qui ne lui en &eacute;tait pas moins agr&eacute;able pour
+cela. Le marin grasseyait en parlant, et le timbre de sa voix, quoique
+agr&eacute;able et m&eacute;lodieux, trahissait toutefois l'habitude des plaisirs de
+la table et du commandement.</p>
+
+<p>&laquo;Que nous importe, disait-il, que les habitants de Smolensk aient
+propos&eacute; &agrave; l'Empereur de former des milices! Leur d&eacute;cision, fait-elle loi
+pour nous? Si la noblesse de Moscou le trouve n&eacute;cessaire, elle a
+d'autres moyens &agrave; sa disposition pour lui t&eacute;moigner son d&eacute;vouement. Nous
+n'avons pas encore oubli&eacute; les milices de 1807!... Les voleurs et les
+pillards y ont seuls trouv&eacute; leur compte.&raquo;</p>
+
+<p>Le comte Rostow continuait &agrave; sourire d'un air d'assentiment.</p>
+
+<p>&laquo;Les milices ont-elles, je vous le demande, rendu des services &agrave; la
+patrie? Aucun. Elles ont ruin&eacute; nos campagnes, voil&agrave; tout! Le recrutement
+est pr&eacute;f&eacute;rable: autrement, ce n'est ni un soldat ni un paysan qui vous
+reviendra, ce sera la corruption m&ecirc;me!...&mdash;La noblesse ne marchande pas
+sa vie: nous irons tous, s'il le faut, nous am&egrave;nerons des recrues, et
+que l'Empereur nous dise un mot, nous mourrons tous pour lui!&raquo; conclut
+l'orateur, avec un geste plein d'&eacute;nergie.</p>
+
+<p>Le comte Rostow, au comble de l'&eacute;motion, poussait Pierre du coude;
+celui-ci, &eacute;prouvant le d&eacute;sir de parler &agrave; son tour, fit un pas en avant,
+sans savoir lui-m&ecirc;me au juste ce qu'il allait dire. Il avait &agrave; peine
+ouvert la bouche, qu'un vieux s&eacute;nateur, d'une physionomie intelligente,
+prit la parole avec l'irritation et l'autorit&eacute; d'un homme habitu&eacute; &agrave;
+discuter et &agrave; diriger les d&eacute;bats: il parlait doucement mais nettement.</p>
+
+<p>&laquo;Je crois, monsieur, dit-il en commen&ccedil;ant, que nous ne sommes point
+appel&eacute;s ici pour juger quelle serait dans l'int&eacute;r&ecirc;t de l'Empire la
+mesure la plus opportune &agrave; prendre, le recrutement ou la milice.... Nous
+devons r&eacute;pondre &agrave; la proclamation dont nous a honor&eacute;s notre Souverain,
+et laisser au pouvoir supr&ecirc;me le soin de d&eacute;cider entre le recrutement
+et...&raquo;</p>
+
+<p>Pierre l'interrompit: il venait de trouver une issue &agrave; son agitation
+dans la col&egrave;re qu'excitaient en lui les vues &eacute;troites et par trop
+l&eacute;gales du s&eacute;nateur au sujet des devoirs de la noblesse, et, sans se
+rendre compte &agrave; l'avance de la port&eacute;e de ses expressions, il se mit &agrave;
+parler avec une vivacit&eacute; f&eacute;brile, en entrecoupant son discours de
+phrases fran&ccedil;aises et de phrases russes trop litt&eacute;raires.</p>
+
+<p>&laquo;Veuillez m'excuser, Excellence, dit-il en s'adressant au s&eacute;nateur
+(quoiqu'il le conn&ucirc;t intimement, il croyait bien faire en cette
+circonstance de prendre le ton officiel). Bien que je ne partage pas la
+mani&egrave;re de voir de Monsieur,&mdash;poursuivit-il avec h&eacute;sitation, et il
+br&ucirc;lait du d&eacute;sir de dire &laquo;du tr&egrave;s honorable pr&eacute;opinant&raquo;, mais il se
+borna &agrave; ajouter &laquo;de Monsieur, que je n'ai pas l'honneur de
+conna&icirc;tre,&mdash;je suppose que la noblesse est non seulement appel&eacute;e &agrave;
+exprimer sa sympathie et son enthousiasme, mais aussi &agrave; &laquo;d&eacute;lib&eacute;rer&raquo; sur
+les mesures qui pourraient &ecirc;tre utiles &agrave; la patrie. Je suppose aussi que
+l'Empereur lui-m&ecirc;me serait tr&egrave;s m&eacute;content de ne trouver en nous que des
+propri&eacute;taires de paysans, que nous offririons avec nos personnes en
+guise de... chair &agrave; canon, alors que nous aurions pu &ecirc;tre pour lui un
+appui et un conseil.&raquo;</p>
+
+<p>Plusieurs membres de la r&eacute;union, effray&eacute;s de la hardiesse de ces paroles
+et du sourire m&eacute;prisant de l'Excellence, se d&eacute;tach&egrave;rent du groupe; le
+comte Rostow seul approuvait le discours de Pierre, car il entrait dans
+ses habitudes de donner toujours la pr&eacute;f&eacute;rence au dernier interlocuteur.</p>
+
+<p>&laquo;Avant de discuter ces questions, reprit Pierre, nous devons demander
+respectueusement &agrave; Sa Majest&eacute; de daigner nous communiquer le chiffre
+exact de nos troupes, la situation de nos arm&eacute;es, et alors...&raquo;</p>
+
+<p>Il ne put continuer. Assailli de trois c&ocirc;t&eacute;s &agrave; la fois par de violentes
+interruptions, il se vit oblig&eacute; d'en rester l&agrave; de sa p&eacute;roraison. Le plus
+virulent de ses interlocuteurs &eacute;tait un certain Etienne St&eacute;panovitch
+Adrakcine, un de ses partenaires habituels au boston, tr&egrave;s bien dispos&eacute;
+pour lui, d'ailleurs, quand il s'agissait d'une partie de jeu, mais
+m&eacute;connaissable aujourd'hui, peut-&ecirc;tre &agrave; cause de son uniforme, ou
+peut-&ecirc;tre aussi &agrave; cause de la col&egrave;re qui paraissait l'animer.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous ferai d'abord observer, s'&eacute;cria-t-il avec emportement, que nous
+n'avons pas le droit d'adresser cette demande &agrave; l'Empereur, et quand
+bien m&ecirc;me la noblesse russe aurait ce droit, l'Empereur ne pourrait y
+r&eacute;pondre, car la marche de nos arm&eacute;es est subordonn&eacute;e aux mouvements de
+l'ennemi, et le nombre de leurs soldats aux exigences strat&eacute;giques....</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas le moment de discuter, il faut agir!&raquo; reprit un autre
+personnage, que Pierre avait rencontr&eacute; autrefois chez les Boh&eacute;miens; ce
+personnage jouissait au jeu d'une r&eacute;putation plus que douteuse; lui
+aussi, l'uniforme l'avait compl&egrave;tement m&eacute;tamorphos&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;La guerre est en Russie, l'ennemi s'avance pour an&eacute;antir le pays, pour
+profaner la tombe de nos p&egrave;res, pour emmener nos femmes et nos enfants
+(ici l'orateur se frappa la poitrine).... Nous nous l&egrave;verons tous, nous
+irons tous d&eacute;fendre le Tsar, notre p&egrave;re!... Nous autres Russes, nous ne
+m&eacute;nagerons pas notre sang pour la d&eacute;fense de notre foi, du tr&ocirc;ne et du
+pays.... Si nous sommes de vrais enfants de notre patrie bien-aim&eacute;e,
+mettons de c&ocirc;t&eacute; les r&ecirc;vasseries.... Nous montrerons &agrave; l'Europe comment
+la Russie sait se lever en masse!&raquo;</p>
+
+<p>L'orateur fut chaleureusement applaudi, et le comte Ilia Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch se
+joignit de nouveau &agrave; ceux qui t&eacute;moignaient hautement leur satisfaction.</p>
+
+<p>Pierre aurait volontiers d&eacute;clar&eacute; que lui aussi se sentait pr&ecirc;t &agrave; tous
+les sacrifices, mais qu'avant tout il &eacute;tait urgent de conna&icirc;tre la
+v&eacute;ritable situation des choses, afin de pouvoir y porter rem&egrave;de. On ne
+lui en laissa pas le temps: on criait, on hurlait, on l'interrompait &agrave;
+chaque mot, on se d&eacute;tournait m&ecirc;me de lui comme d'un ennemi; les groupes
+se formaient, se s&eacute;paraient et se rapprochaient tour &agrave; tour, et finirent
+par retourner dans la grande salle, en parlant tous &agrave; la fois avec une
+surexcitation indicible. Leur &eacute;motion ne provenait pas, comme on aurait
+pu le croire, de l'irritation caus&eacute;e par les paroles de Pierre, d&eacute;j&agrave;
+oubli&eacute;es, mais de ce besoin instinctif qu'&eacute;prouve la foule de donner un
+objectif visible et palpable &agrave; son amour ou &agrave; sa haine; aussi, d&egrave;s ce
+moment, le malheureux Pierre devint-il la b&ecirc;te noire de la r&eacute;union.
+Plusieurs discours, dont quelques-uns &eacute;taient pleins d'esprit et fort
+bien tourn&eacute;s, succ&eacute;d&egrave;rent &agrave; celui du marin en retraite, et furent
+vivement applaudis.</p>
+
+<p>Le r&eacute;dacteur du <i>Messager russe</i>, Glinka, d&eacute;clara que &laquo;l'enfer devait
+&ecirc;tre repouss&eacute; par l'enfer.... Nous ne devons pas, disait-il, nous
+borner, comme des enfants, &agrave; sourire aux &eacute;clairs et aux roulements du
+tonnerre!&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, c'est bien &ccedil;a!... Nous ne devons pas nous contenter de
+sourire aux &eacute;clairs et aux roulements du tonnerre,&raquo; r&eacute;p&eacute;tait-on jusque
+dans les derniers rangs de l'auditoire avec une approbation marqu&eacute;e et
+bruyante, pendant que les vieux dignitaires, assis b&eacute;atement autour de
+la grande table, se regardaient entre eux, regardaient le public, et
+laissaient voir tout simplement sur leur physionomie qu'ils avaient
+terriblement chaud! Pierre, tr&egrave;s &eacute;mu, sentait qu'il avait fait fausse
+route, mais il ne renon&ccedil;ait pas pour cela &agrave; ses convictions; aussi le
+d&eacute;sir de se justifier, et le d&eacute;sir plus grand encore de montrer que lui
+aussi, &agrave; cette heure solennelle, &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; tout, le d&eacute;cida &agrave; essayer
+encore une fois de se faire &eacute;couter:</p>
+
+<p>&laquo;J'ai dit, s'&eacute;cria-t-il avec force, que les sacrifices seraient plus
+faciles lorsqu'on conna&icirc;trait les besoins...!&raquo; Mais personne ne
+l'&eacute;coutait plus, et sa voix fut couverte par le brouhaha g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Seul un petit vieux se pencha un instant vers lui, mais il se d&eacute;tourna
+aussit&ocirc;t, attir&eacute; par les exclamations qui partaient d'un point oppos&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, Moscou sera livr&eacute;!... Moscou sera notre lib&eacute;rateur!</p>
+
+<p>&mdash;Il est l'ennemi du genre humain!...</p>
+
+<p>&mdash;Je demande la parole....</p>
+
+<p>&mdash;Faites donc attention, Messieurs, vous m'&eacute;crasez!&raquo; criait-on &agrave; la fois
+de tous les c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+
+<h3>XXIII</h3>
+
+
+<p>&Agrave; ce moment, le comte Rostoptchine, portant l'uniforme de g&eacute;n&eacute;ral, avec
+un cordon en sautoir, fit son entr&eacute;e dans la salle, et la foule se
+recula devant lui. Des yeux per&ccedil;ants et un menton des plus accus&eacute;s
+accentuaient tout particuli&egrave;rement son visage.</p>
+
+<p>&laquo;Sa Majest&eacute; l'Empereur va arriver, dit-il. Je pense que dans les
+circonstances actuelles il n'y a pas de temps &agrave; perdre en discussions:
+l'Empereur a daign&eacute; nous r&eacute;unir, nous et les marchands. Des millions lui
+seront vers&eacute;s de l&agrave;-bas, ajouta-t-il en indiquant la salle o&ugrave; &eacute;taient
+les marchands.... Quant &agrave; nous, nous devons offrir la milice et ne pas
+nous m&eacute;nager.... C'est le moins que nous puissions faire!&raquo;</p>
+
+<p>Les vieux seigneurs, assis autour de la table, se consult&egrave;rent &agrave; voix
+basse, des groupes se form&egrave;rent, se consult&egrave;rent de leur c&ocirc;t&eacute;, et
+chacun donna ensuite son opinion.</p>
+
+<p>&laquo;Je consens, disait l'un.</p>
+
+<p>&mdash;Je partage votre avis,&raquo; r&eacute;pondait un autre, pour ne pas dire
+absolument la m&ecirc;me chose, et ces voix gr&ecirc;les de vieillards, s'&eacute;levant
+une &agrave; une dans le silence apr&egrave;s le bruit de tout &agrave; l'heure, produisaient
+un effet &eacute;trange et presque m&eacute;lancolique.</p>
+
+<p>Le secr&eacute;taire re&ccedil;ut l'ordre d'&eacute;crire la r&eacute;solution suivante: &laquo;La
+noblesse de Moscou, &agrave; l'exemple de celle de Smolensk, offre dix hommes
+sur mille, avec leur &eacute;quipement complet.&raquo;</p>
+
+<p>Les vieux, comme s'ils &eacute;taient heureux de s'&ecirc;tre d&eacute;charg&eacute;s d'un lourd
+fardeau, se lev&egrave;rent en repoussant leurs si&egrave;ges avec bruit, et en
+&eacute;tirant leurs jambes engourdies..., et, saisissant au passage la
+premi&egrave;re connaissance venue, ils se mirent &agrave; se promener bras dessus,
+bras dessous, en causant de choses et d'autres.</p>
+
+<p>&laquo;L'Empereur! l'Empereur!&raquo; s'&eacute;cria-t-on soudain, et la foule se pr&eacute;cipita
+vers la sortie. Sa Majest&eacute; traversa la grande salle entre deux haies de
+curieux qui s'inclinaient devant lui, d'un air respectueux et inquiet &agrave;
+la fois. Pierre entendit l'Empereur d&eacute;peindre le danger qui mena&ccedil;ait
+l'&Eacute;tat, et exprimer les esp&eacute;rances qu'il fondait sur la noblesse. On lui
+communiqua en r&eacute;ponse la r&eacute;solution que venait de prendre la noblesse de
+Moscou.</p>
+
+<p>&laquo;Messieurs, reprit le Souverain d'une voix &eacute;mue, je n'ai jamais dout&eacute; du
+d&eacute;vouement de la noblesse russe, mais en ce jour il a d&eacute;pass&eacute; mon
+attente. Je vous remercie au nom de la patrie, Messieurs.... Agissons de
+concert, le temps est pr&eacute;cieux!&raquo; L'Empereur se tut, on se pressa autour
+de lui, et on l'acclama avec enthousiasme.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, oui, c'est bien &ccedil;a!... Il n'y a de pr&eacute;cieux que la parole du
+Souverain!&raquo; r&eacute;p&eacute;tait en pleurant le comte Ilia Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch, qui n'avait
+rien entendu et comprenait tout &agrave; sa fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>De la salle de la noblesse, l'Empereur passa dans celle des marchands,
+et y resta une dizaine de minutes. Pierre le vit sortir de l&agrave;, les yeux
+pleins de larmes d'attendrissement; on sut plus tard qu'en leur parlant
+il avait pleur&eacute; et achev&eacute; son discours d'une voix tremblante. Deux
+marchands l'accompagnaient: Pierre en connaissait un, un gros fermier
+d'eau-de-vie; l'autre &eacute;tait le maire, dont la figure maigre et jaune se
+terminait par une barbe pointue; tous deux pleuraient, le gros fermier
+surtout sanglotait comme un enfant, en r&eacute;p&eacute;tant:</p>
+
+<p>&laquo;Notre vie, notre fortune, prenez-les, Sire!&raquo;</p>
+
+<p>Pierre, en attendant, ne pensait plus qu'&agrave; une chose, au d&eacute;sir de
+montrer que rien ne lui co&ucirc;terait en fait de sacrifices, et, se
+reprochant am&egrave;rement son discours &agrave; tendances constitutionnelles, il
+chercha de nouveau le moyen de le faire oublier. Apprenant que le comte
+Mamonow offrait tout un r&eacute;giment, il d&eacute;clara, s&eacute;ance tenante, au comte
+Rostoptchine qu'il fournirait mille hommes, et en plus se chargerait de
+leur entretien.</p>
+
+<p>Le vieux comte Rostow raconta &agrave; sa femme en pleurant ce qui s'&eacute;tait
+pass&eacute;, et, donnant enfin son consentement formel &agrave; P&eacute;tia, il alla
+lui-m&ecirc;me l'inscrire sur les contr&ocirc;les du r&eacute;giment des hussards.</p>
+
+<p>Le lendemain, l'Empereur quitta la ville; les nobles de Moscou &ocirc;t&egrave;rent
+leurs uniformes, rentr&egrave;rent dans leurs habitudes, reprirent leurs places
+chez eux et au club, et ordonn&egrave;rent &agrave; leurs intendants respectifs, non
+sans geindre quelque peu, et en s'&eacute;tonnant eux-m&ecirc;mes de ce qu'ils
+avaient vot&eacute;, de prendre les mesures n&eacute;cessaires pour former les
+milices.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Pourquoi Napol&eacute;on faisait-il la guerre &agrave; la Russie? Parce qu'il &eacute;tait
+&eacute;crit qu'il irait &agrave; Dresde, qu'il aurait la t&ecirc;te tourn&eacute;e par la
+flatterie, qu'il mettrait un uniforme polonais, qu'il subirait
+l'influence enivrante d'une belle matin&eacute;e de juin, et enfin qu'il se
+laisserait emporter par la col&egrave;re en pr&eacute;sence de Kourakine d'abord, et
+de Balachow ensuite.</p>
+
+<p>Alexandre, se sentant personnellement offens&eacute;, se refusait &agrave; toute
+n&eacute;gociation; Barclay de Tolly mettait tous ses soins &agrave; bien commander
+son arm&eacute;e, afin de remplir son devoir et de conqu&eacute;rir la r&eacute;putation d'un
+grand capitaine; Rostow s'&eacute;tait lanc&eacute; &agrave; la poursuite des Fran&ccedil;ais, parce
+qu'il n'avait pu r&eacute;sister au d&eacute;sir de faire un bon temps de galop sur
+une plaine unie..., et c'est ainsi qu'agissaient, en cons&eacute;quence de
+leurs dispositions particuli&egrave;res, de leurs habitudes, de leurs d&eacute;sirs,
+les individus qui prenaient part &agrave; cette guerre m&eacute;morable. Leurs
+appr&eacute;hensions, leurs vanit&eacute;s, leurs joies, leurs critiques; tous ces
+sentiments, provenant de ce qu'ils croyaient &ecirc;tre leur libre arbitre,
+&eacute;taient les instruments inconscients de l'histoire, et travaillaient, &agrave;
+leur insu, au r&eacute;sultat dont aujourd'hui seulement on peut se rendre
+compte. Tel est le sort invariable de tous les agents ex&eacute;cuteurs,
+d'autant moins libres dans leur action qu'ils sont plus &eacute;lev&eacute;s dans la
+hi&eacute;rarchie sociale.</p>
+
+<p>Aujourd'hui les hommes de 1812 ont depuis longtemps disparu: leurs
+int&eacute;r&ecirc;ts du moment n'ont laiss&eacute; aucune trace, les effets historiques de
+cette &eacute;poque nous sont seuls visibles, et nous comprenons comment la
+Providence a fait concourir chaque individu, agissant dans des vues
+personnelles, &agrave; l'accomplissement d'une oeuvre colossale, dont ni eux ni
+m&ecirc;me Alexandre et Napol&eacute;on n'avaient certainement l'id&eacute;e.</p>
+
+<p>Il serait oiseux, &agrave; l'heure qu'il est, de discuter sur les causes qui
+ont amen&eacute; les d&eacute;sastres des Fran&ccedil;ais: ce sont &eacute;videmment, d'un c&ocirc;t&eacute;,
+leur entr&eacute;e en Russie dans une saison trop avanc&eacute;e, et l'absence de tous
+pr&eacute;paratifs pour une campagne d'hiver, et, de l'autre, le caract&egrave;re m&ecirc;me
+imprim&eacute; &agrave; la guerre par l'incendie des villes et l'excitation &agrave; la haine
+de l'ennemi chez le peuple russe. Une arm&eacute;e de 800 000 hommes, la
+meilleure du monde, ayant &agrave; sa t&ecirc;te le plus grand capitaine et devant
+elle un ennemi deux fois plus faible, guid&eacute; par des g&eacute;n&eacute;raux
+inexp&eacute;riment&eacute;s, ne devait et ne pouvait succomber que par l'action de
+ces deux causes. Mais ce qui nous frappe aujourd'hui, ne frappait pas
+les contemporains, et les efforts des Russes et des Fran&ccedil;ais tendaient
+au contraire &agrave; paralyser constamment leurs seules chances de salut.</p>
+
+<p>Dans les ouvrages historiques sur l'ann&eacute;e 1812, les auteurs fran&ccedil;ais se
+donnent beaucoup de mal pour prouver que Napol&eacute;on se rendait compte du
+danger qu'il y avait pour lui, en faisant cette campagne, &agrave; s'&eacute;tendre
+dans l'int&eacute;rieur du pays, qu'il cherchait &agrave; livrer bataille, que ses
+mar&eacute;chaux l'engageaient &agrave; s'arr&ecirc;ter &agrave; Smolensk... etc... etc.... Les
+auteurs russes, de leur c&ocirc;t&eacute;, appuient avec autant de force sur le plan
+arr&ecirc;t&eacute;, d'apr&egrave;s eux, d&egrave;s le d&eacute;but de l'invasion, et destin&eacute; &agrave; attirer,
+&agrave; la fa&ccedil;on des Scythes, Napol&eacute;on au coeur m&ecirc;me de l'Empire, et ils
+produisent, &agrave; l'appui de leur opinion, bon nombre de suppositions et de
+d&eacute;ductions tir&eacute;es des &eacute;v&eacute;nements qui se passaient &agrave; cette &eacute;poque; mais
+ces suppositions et ces d&eacute;ductions appartiennent &eacute;videmment &agrave; la
+cat&eacute;gorie des &laquo;on dit&raquo; sans valeur s&eacute;rieuse, que l'historien ne saurait
+admettre sans s'&eacute;carter de la v&eacute;rit&eacute;, et tous les faits sont l&agrave; pour les
+d&eacute;mentir.</p>
+
+<p>Que voyons-nous en effet tout d'abord? Nos arm&eacute;es sans communications
+entre elles, cherchant &agrave; se r&eacute;unir, bien que: cette r&eacute;union n'offre
+aucun avantage, &agrave; supposer surtout que l'on e&ucirc;t song&eacute; &agrave; attirer l'ennemi
+dans l'int&eacute;rieur du pays; le camp de Drissa fortifi&eacute; d'apr&egrave;s la th&eacute;orie
+de Pfuhl, dans l'id&eacute;e bien arr&ecirc;t&eacute;e de ne pas se retirer au del&agrave;;
+l'Empereur suivant l'arm&eacute;e, non pas pour op&eacute;rer une retraite, mais pour
+exciter les soldats par sa pr&eacute;sence, et d&eacute;fendre chaque pouce de terrain
+contre l'invasion &eacute;trang&egrave;re, et adressant de violents reproches au
+g&eacute;n&eacute;ral en chef qui continue &agrave; se retirer. Comment alors aurait-il pu
+imaginer un moment que Moscou serait incendi&eacute;, ou m&ecirc;me que l'ennemi f&ucirc;t
+d&eacute;j&agrave; entr&eacute; &agrave; Smolensk? Aussi son irritation &eacute;clate-t-elle quand il
+apprend qu'aucune grande bataille n'a &eacute;t&eacute; livr&eacute;e, malgr&eacute; la jonction des
+deux arm&eacute;es, et que Smolensk est pris et br&ucirc;l&eacute;! Les militaires et le
+peuple s'indignent &eacute;galement de cette retraite continue... et pendant ce
+temps les faits s'accomplissent, non par hasard ou en vertu d'un plan
+auquel personne ne croit, mais en cons&eacute;quence des intrigues, des d&eacute;sirs
+et des efforts de toutes sortes, de ceux qui agissent dans leur propre
+int&eacute;r&ecirc;t ou sans pr&eacute;m&eacute;ditation.</p>
+
+<p>Que faisons-nous cependant? Nous cherchons &agrave; concentrer nos deux arm&eacute;es
+avant de livrer bataille, et &agrave; cet effet nous nous retirons jusqu'&agrave;
+Smolensk, en entra&icirc;nant les Fran&ccedil;ais &agrave; notre suite; mais cette manoeuvre
+n'a pas le r&eacute;sultat d&eacute;sir&eacute;, parce que Barclay de Tolly est un Allemand
+impopulaire, parce que Bagration, qui commande la seconde arm&eacute;e, et qui
+le d&eacute;teste, ne tient pas &agrave; se trouver sous les ordres d'un inf&eacute;rieur, et
+retarde, autant que possible, cette jonction de nos forces. Quant &agrave; la
+pr&eacute;sence de l'Empereur, au lieu de faire na&icirc;tre l'enthousiasme, elle
+fomente la discorde et d&eacute;truit toute unit&eacute; d'action: Paulucci, qui
+ambitionne le grade de g&eacute;n&eacute;ral, parvient &agrave; l'influencer; le plan de
+Pfuhl est abandonn&eacute;, et la direction de l'ensemble des op&eacute;rations est
+remise &agrave; Barclay de Tolly, dont on limite cependant le pouvoir, &agrave; cause
+du peu de confiance qu'il inspire. Gr&acirc;ce &agrave; ces divisions intestines, &agrave;
+ces rivalit&eacute;s, &agrave; l'impopularit&eacute; du g&eacute;n&eacute;ral en chef, il devient
+impossible de livrer un combat d&eacute;cisif, et pendant que l'irritation
+g&eacute;n&eacute;rale s'en accro&icirc;t, et avec elle la haine des Allemands, le sentiment
+patriotique se r&eacute;veille de tous c&ocirc;t&eacute;s avec violence.</p>
+
+<p>L'Empereur quitte enfin l'arm&eacute;e, sous le pr&eacute;texte, le seul et le
+meilleur qu'on ait pu trouver, de chauffer &agrave; blanc l'enthousiasme du
+peuple dans les deux capitales, et son s&eacute;jour inattendu &agrave; Moscou
+contribue puissamment &agrave; organiser la r&eacute;sistance future du pays.</p>
+
+<p>Bien que l'Empereur ne soit plus l&agrave;, la position du commandant en chef
+se complique de jour en jour: Bennigsen, le grand-duc et un essaim de
+g&eacute;n&eacute;raux restent aupr&egrave;s de lui, afin de surveiller ses actes et de
+soutenir au besoin son &eacute;nergie, mais Barclay de Tolly, se sentant de
+plus en plus sous la surveillance incessante des &laquo;<i>yeux de l'Empereur</i>&raquo;,
+n'en devient que plus prudent et &eacute;vite toute bataille.</p>
+
+<p>Sa prudence est bl&acirc;m&eacute;e par le c&eacute;sar&eacute;vitch, qui va jusqu'&agrave; parler de
+trahison &agrave; mots couverts, et qui exige un engagement imm&eacute;diat.
+Lubomirsky, Bronnitzky, Vlotzky et d'autres en font tant de bruit, que,
+sous pr&eacute;texte de documents importants &agrave; remettre &agrave; l'Empereur, Barclay
+renvoie peu &agrave; peu les aides de camp g&eacute;n&eacute;raux polonais, et entre en lutte
+ouverte avec le grand-duc et Bennigsen.</p>
+
+<p>Enfin, et malgr&eacute; l'opposition de Bagration, les arm&eacute;es se r&eacute;unissent &agrave;
+Smolensk.</p>
+
+<p>Bagration arrive en voiture &agrave; la maison occup&eacute;e par Barclay de Tolly,
+qui met son &eacute;charpe pour le recevoir, et pour faire son rapport &agrave; son
+ancien en grade. Bagration, dans un &eacute;lan patriotique d'abn&eacute;gation, se
+soumet &agrave; Barclay, ce qui ne l'emp&ecirc;che pas d'avoir un avis compl&egrave;tement
+oppos&eacute; au sien. Il correspond directement avec l'Empereur, selon les
+ordres de Sa Majest&eacute;, et &eacute;crit ceci &agrave; Araktch&eacute;&iuml;ew: &laquo;Malgr&eacute; le d&eacute;sir de
+mon Souverain, je ne puis rester plus longtemps avec le ministre (c'est
+ainsi qu'il nommait Barclay). Au nom de Dieu, envoyez-moi n'importe o&ugrave;;
+donnez-moi un r&eacute;giment &agrave; commander, mais, de gr&acirc;ce, tirez-moi d'ici; le
+quartier g&eacute;n&eacute;ral est plein d'Allemands, qui rendent la vie impossible
+aux Russes; c'est un g&acirc;chis complet. Je croyais servir l'Empereur et la
+patrie, mais il se trouve que je ne sers que Barclay. Je vous avoue que
+je m'y refuse.&raquo; Les Bronnitzky et les Wintzingerode continuent &agrave; semer
+la zizanie entre les commandants en chef, et &agrave; emp&ecirc;cher par suite toute
+unit&eacute; de vues. On se pr&eacute;pare &agrave; attaquer les Fran&ccedil;ais devant Smolensk; on
+envoie un g&eacute;n&eacute;ral pour examiner la position, et ce g&eacute;n&eacute;ral, ennemi de
+Barclay, passe la journ&eacute;e chez un des commandants de corps, et critique,
+en revenant, le champ de bataille, qu'il n'a pas m&ecirc;me vu.</p>
+
+<p>Pendant que l'on intrigue et que l'on discute sur le terrain o&ugrave; doit
+avoir lieu l'engagement, et qu'on cherche &agrave; d&eacute;couvrir o&ugrave; sont les
+Fran&ccedil;ais, ceux-ci tombent sur la division de N&eacute;v&eacute;rovsky, et arrivent
+sous les murs m&ecirc;mes de Smolensk.</p>
+
+<p>Il n'y a plus &agrave; h&eacute;siter: pour sauver nos communications, il faut
+accepter, bon gr&eacute;, mal gr&eacute;, le combat. Il est livr&eacute;: des milliers
+d'hommes tombent des deux c&ocirc;t&eacute;s, et Smolensk est abandonn&eacute;, en d&eacute;pit de
+la volont&eacute; souveraine et du d&eacute;sir du peuple! La ville est br&ucirc;l&eacute;e par ses
+habitants, que le gouverneur a tromp&eacute;s. Ruin&eacute;s, et ne pensant qu'&agrave; leurs
+malheurs personnels, ils vont &agrave; Moscou servir d'exemples &agrave; leurs fr&egrave;res,
+et les exciter &agrave; la haine de l'ennemi. Pendant ce temps nous continuons
+notre retraite, et Napol&eacute;on continue de son c&ocirc;t&eacute; &agrave; s'avancer en
+triomphateur, sans se douter du danger qui le menace... et c'est ainsi
+que se d&eacute;cident, contre toute attente, et sa perte et notre salut!</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>Le lendemain du d&eacute;part du prince Andr&eacute;, le prince Bolkonsky fit appeler
+sa fille:</p>
+
+<p>&laquo;Te voil&agrave;, je l'esp&egrave;re, satisfaite; tu m'as brouill&eacute; avec Andr&eacute;, c'est
+ce que tu voulais: quant &agrave; moi, j'en suis triste et afflig&eacute;; je suis
+vieux, je suis faible, je suis seul... mais c'est ce que tu voulais....
+Va-t'en!&raquo; Il la renvoya sur ces paroles, et il se passa une semaine sans
+qu'elle le v&icirc;t, car il tomba malade et ne quitta pas son cabinet.</p>
+
+<p>La princesse Marie remarqua, &agrave; sa grande surprise, que Mlle Bourrienne
+n'y avait plus ses entr&eacute;es comme autrefois: son p&egrave;re n'acceptait plus
+que les soins du vieux Tikhone.</p>
+
+<p>Au bout de huit jours, il se remit, reprit son existence habituelle,
+s'occupa avec une nouvelle activit&eacute; de ses constructions et de ses
+jardins, et d&egrave;s ce moment son intimit&eacute; avec Mlle Bourrienne cessa
+compl&egrave;tement! Toujours froid et dur avec sa fille, il semblait lui dire:
+&laquo;Tu m'as calomni&eacute; aupr&egrave;s d'Andr&eacute;, tu m'as brouill&eacute; avec lui &agrave; cause de
+cette Fran&ccedil;aise, et tu vois bien que je n'ai besoin de personne, pas
+plus d'elle que de toi!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie passait une partie de la journ&eacute;e chez le petit
+Nicolas, assistait &agrave; ses le&ccedil;ons, lui en donnait elle-m&ecirc;me, et causait
+avec Dessalles: elle consacrait le reste du temps &agrave; lire, &agrave; causer avec
+sa vieille bonne, et avec les p&egrave;lerins, qui continuaient &agrave; venir la voir
+en passant par l'escalier d&eacute;rob&eacute;.</p>
+
+<p>Elle songeait &agrave; la guerre, comme y songent les femmes: elle craignait
+pour son fr&egrave;re, elle d&eacute;plorait la cruaut&eacute; des hommes qui s'&eacute;gorgeaient
+les uns les autres, sans accorder toutefois &agrave; cette derni&egrave;re plus
+d'importance qu'aux pr&eacute;c&eacute;dentes. Dessalles, qui en suivait la marche
+avec un vif int&eacute;r&ecirc;t, lui exposait cependant de temps &agrave; autre ses
+opinions, et la tenait au courant des nouvelles. De leur c&ocirc;t&eacute;, les
+&laquo;p&egrave;lerins&raquo; lui faisaient part de leurs terreurs, lui racontaient &agrave; leur
+fa&ccedil;on la venue de l'Ant&eacute;christ personnifi&eacute; dans Napol&eacute;on, et la belle
+Julie, devenue princesse Droubetzko&iuml;, lui &eacute;crivait des lettres pleines
+d'un patriotisme exalt&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous &eacute;cris en russe, ma ch&egrave;re amie, car je hais les Fran&ccedil;ais, et
+leur langue, que je ne puis plus entendre parler! Nous sommes &agrave; Moscou,
+et tout le monde y est d'un enthousiasme indescriptible pour notre
+Empereur ador&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Mon pauvre mari supporte la faim et les privations dans de sales trous
+o&ugrave; il n'y a que des Juifs, et les nouvelles que j'en re&ccedil;ois ajoutent
+encore &agrave; mon exaltation.</p>
+
+<p>&laquo;Vous aurez entendu parler de l'h&eacute;ro&iuml;que exploit de Ra&iuml;evsky, embrassant
+ses deux fils et leur disant: &laquo;Je mourrai avec vous, mais nous ne
+faillirons pas!...&raquo; Et en v&eacute;rit&eacute;, quoique l'ennemi f&ucirc;t deux fois plus
+nombreux, nous n'avons pas failli! Nous passons le temps comme nous
+pouvons... &agrave; la guerre comme &agrave; la guerre! Les princesses Aline et Sophie
+viennent chaque jour chez moi, et nous causons alors, pauvres veuves de
+paille que nous sommes, sur des sujets &eacute;difiants, en pr&eacute;parant de la
+charpie. Vous seule, mon amie, vous me manquez,&raquo; etc... etc....</p>
+
+<p>Si la princesse Marie ne se rendait pas suffisamment compte de
+l'importance extr&ecirc;me des derniers &eacute;v&eacute;nements, la faute en &eacute;tait &agrave; son
+p&egrave;re, qui ne lui en parlait jamais: il faisait semblant de les ignorer,
+et se moquait, &agrave; table, de Dessalles et de ses nouvelles &agrave; sensation;
+son ton assur&eacute; et calme inspirait &agrave; sa fille une confiance aveugle, et,
+sans r&eacute;fl&eacute;chir, elle croyait &agrave; tout ce qu'il disait.</p>
+
+<p>Plein d'activit&eacute; et d'&eacute;nergie, il dessina pendant le mois de juillet un
+nouveau jardin, et posa la premi&egrave;re pierre d'une nouvelle habitation
+pour sa nombreuse domesticit&eacute;. Un sympt&ocirc;me inqui&eacute;tait cependant la
+princesse Marie: il dormait peu, et changeait de chambre chaque nuit; il
+faisait placer son lit de camp tant&ocirc;t dans la galerie, tant&ocirc;t dans la
+salle &agrave; manger, ou bien, s'&eacute;tablissant dans un fauteuil du salon, il
+sommeillait, au son de la voix du petit domestique P&eacute;troucha, qui avait
+remplac&eacute; Mlle Bourrienne comme lecteur.</p>
+
+<p>Le premier du mois d'ao&ucirc;t, il re&ccedil;ut une lettre de son fils, qui lui
+avait d&eacute;j&agrave; &eacute;crit pour le supplier de lui pardonner, et d'oublier ce
+qu'il s'&eacute;tait permis de lui dire; le vieux prince avait r&eacute;pondu par
+quelques mots affectueux. Dans cette seconde missive, le prince Andr&eacute;
+lui racontait en d&eacute;tail l'occupation de Vitebsk par les Fran&ccedil;ais et les
+incidents de la campagne, lui en donnait m&ecirc;me le plan, avec toutes les
+combinaisons qu'il pouvait ult&eacute;rieurement entra&icirc;ner, et terminait en
+l'engageant vivement &agrave; s'&eacute;loigner du th&eacute;&acirc;tre de la guerre, qui se
+rapprochait de plus en plus de Lissy-Gory, et &agrave; se retirer &agrave; Moscou.</p>
+
+<p>Dessalles, auquel on venait d'apprendre que les Fran&ccedil;ais &eacute;taient &agrave;
+Vitebsk, s'empressa de l'annoncer, &agrave; table, au vieux prince, qui se
+souvint alors seulement de la lettre de son fils.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai eu une lettre du prince Andr&eacute; ce matin, dit-il en se tournant vers
+sa fille, l'as-tu lue?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon p&egrave;re,&raquo; r&eacute;pondit-elle effray&eacute;e. Comment en effet aurait-elle
+pu lire une lettre dont elle avait m&ecirc;me ignor&eacute; l'arriv&eacute;e?</p>
+
+<p>&laquo;Il m'&eacute;crit au sujet de cette guerre,&raquo; poursuivit son p&egrave;re, en souriant
+avec d&eacute;dain, comme toujours, lorsqu'il abordait ce sujet.</p>
+
+<p>&laquo;Elle doit &ecirc;tre fort int&eacute;ressante, dit Dessalles; le prince est &agrave; m&ecirc;me
+de savoir....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s&ucirc;rement, s'&eacute;cria Mlle Bourrienne.</p>
+
+<p>&mdash;Allez me la chercher, dit le vieux prince: elle est sur la petite
+table, sous le presse-papiers.&raquo;</p>
+
+<p>Mlle Bourrienne se leva avec un empressement marqu&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Non, non! reprit-il en fron&ccedil;ant les sourcils. Allez-y, vous, Michel
+Ivanovitch!...&raquo; Michel Ivanovitch ob&eacute;it, mais &agrave; peine eut-il quitt&eacute; la
+chambre, que le prince se leva avec impatience, et jetant sa serviette
+sur la table:</p>
+
+<p>&laquo;Il ne trouve jamais rien, et il me mettra tout en d&eacute;sordre!&raquo;
+murmura-t-il en sortant vivement. La princesse Marie, Mlle Bourrienne et
+le petit Nicolas se regard&egrave;rent en silence: le vieux prince, suivi de
+Michel Ivanovitch, revint bient&ocirc;t, rapportant avec lui le plan de la
+nouvelle construction et la lettre de son fils: il les posa &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+son assiette, et le d&icirc;ner s'acheva sans qu'il f&icirc;t la lecture de la
+lettre.</p>
+
+<p>Lorsqu'ils furent au salon, il la donna &agrave; sa fille, qui, apr&egrave;s l'avoir
+lue &agrave; haute voix, regarda son p&egrave;re: celui-ci, absorb&eacute; dans la
+contemplation de son plan, semblait n'avoir rien entendu.</p>
+
+<p>&laquo;Que pensez-vous de tout cela, prince? lui demanda timidement Dessalles.</p>
+
+<p>&mdash;Moi? moi? dit le prince brusquement, sans lever les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait possible que le th&eacute;&acirc;tre de la guerre se rapproch&acirc;t de nous,
+poursuivit Dessalles.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha! ha! le th&eacute;&acirc;tre de la guerre? r&eacute;pliqua le prince. Je l'ai dit
+et je le r&eacute;p&egrave;te: le th&eacute;&acirc;tre de la guerre est en Pologne, et l'ennemi
+n'ira jamais plus loin que le Ni&eacute;men.&raquo;</p>
+
+<p>Dessalles le regarda stup&eacute;fait: parler du Ni&eacute;men lorsque l'ennemi se
+trouvait d&eacute;j&agrave; sur le Dni&egrave;pre! Seule la princesse, oubliant sa
+g&eacute;ographie, acceptait &agrave; la lettre les paroles de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; la fonte des neiges, ils seront tous engloutis dans les marais de la
+Pologne; Bennigsen aurait d&ucirc; depuis longtemps entrer en Prusse,
+l'affaire aurait march&eacute; autrement,&raquo; continua le prince, qui se reportait
+&eacute;videmment &agrave; la campagne de l'ann&eacute;e 1807.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, prince, dit Dessalles encore plus timidement, dans cette lettre
+il est question de l'occupation de Vitebsk....</p>
+
+<p>&mdash;Dans la lettre?... Ah oui, oui! reprit-il... et sa physionomie
+s'assombrit:&mdash;C'est vrai, il &eacute;crit... que les Fran&ccedil;ais ont &eacute;t&eacute; battus,
+je ne sais o&ugrave;... pr&egrave;s d'une rivi&egrave;re quelconque!&raquo;</p>
+
+<p>Dessalles baissa les yeux:</p>
+
+<p>&laquo;Le prince Andr&eacute; ne parle pas de cela, dit-il doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en parle pas?... Je ne l'ai pas invent&eacute;, pourtant.&raquo;</p>
+
+<p>Un long silence suivit ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, eh bien, Michel Ivanovitch, dit-il tout &agrave; coup, explique-moi
+comment tu penses rem&eacute;dier &agrave; ce d&eacute;faut dans notre plan?&raquo;</p>
+
+<p>Michel Ivanovitch ne se le fit pas r&eacute;p&eacute;ter, et le prince, apr&egrave;s l'avoir
+&eacute;cout&eacute; quelques instants, quitta le salon, en jetant &agrave; sa fille et &agrave;
+Dessalles un regard irrit&eacute;.</p>
+
+<p>La princesse Marie surprit sur le visage du gouverneur un profond
+&eacute;tonnement, mais elle n'osa ni lui en demander la cause, ni chercher &agrave;
+la deviner. La fameuse lettre fut oubli&eacute;e par son p&egrave;re sur la table du
+salon.... Michel Ivanovitch vint la r&eacute;clamer dans le courant de la
+soir&eacute;e; la princesse Marie la lui donna, et s'informa, bien que la
+question l'embarrass&acirc;t singuli&egrave;rement, de ce que faisait son p&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Il s'agite!... r&eacute;pondit l'architecte, avec un sourire respectueux mais
+ironique, qui la fit p&acirc;lir. La construction de la nouvelle maison le
+pr&eacute;occupe beaucoup... il a lu quelques pages, et maintenant il est &agrave;
+farfouiller dans son bureau... il fait probablement son testament.&raquo;
+Depuis quelque temps le classement des paperasses qui devaient voir le
+jour apr&egrave;s sa mort &eacute;tait devenu le passe-temps favori du vieux prince.</p>
+
+<p>&laquo;Vous dites qu'il envoie Alpatitch &agrave; Smolensk? demanda la princesse
+Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Alpatitch est pr&ecirc;t &agrave; partir, il attend ses ordres.&raquo;</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Michel Ivanovitch retrouva le prince assis devant son bureau ouvert,
+avec ses lunettes sur le nez et un abat-jour sur les yeux; il tenait &agrave;
+la main un gros cahier, dans une pose quelque peu th&eacute;&acirc;trale; il lisait
+&laquo;Ses Remarques&raquo;: c'&eacute;tait ainsi qu'il appelait les papiers destin&eacute;s &agrave;
+&ecirc;tre envoy&eacute;s apr&egrave;s sa mort &agrave; l'Empereur; le souvenir du temps o&ugrave; il les
+avait &eacute;crites lui faisait monter des larmes aux yeux. Prenant la lettre
+de son fils, il la glissa dans sa poche, remit son cahier &agrave; sa place, et
+fit entrer Alpatitch, auquel il donna ses instructions:</p>
+
+<p>&laquo;D'abord, dit-il en parcourant la liste de tout ce qu'il fallait lui
+rapporter de Smolensk, d'abord tu m'ach&egrave;teras du papier &agrave; lettres, huit
+rames, tu entends bien, dor&eacute; sur tranche comme celui-ci, ensuite de la
+cire &agrave; cacheter, du vernis.... Puis tu remettras ma lettre au gouverneur
+en personne,&raquo; poursuivit-il sans cesser de marcher. Il lui recommanda
+aussi de ne pas oublier les verrous pour la nouvelle maison, d'apr&egrave;s le
+mod&egrave;le invent&eacute; par lui, et de plus un grand carton pour y d&eacute;poser son
+testament et &laquo;Ses Remarques&raquo;.</p>
+
+<p>Cette conversation durait d&eacute;j&agrave; depuis deux heures, lorsqu'il s'assit,
+ferma les yeux, et sommeilla un instant. Au mouvement que fit Alpatitch
+pour sortir, il se r&eacute;veilla:</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, va-t'en: je te rappellerai, si j'ai encore besoin de quelque
+chose.&raquo;</p>
+
+<p>Le prince retourna &agrave; son bureau, y jeta un coup d'oeil, classa avec soin
+ses papiers, et s'assit &agrave; sa table pour &eacute;crire la lettre au gouverneur.
+Lorsqu'il l'eut achev&eacute;e et cachet&eacute;e, il &eacute;tait tard; le sommeil et la
+fatigue le gagnaient, mais il sentait qu'il ne pourrait dormir et que
+les plus tristes pens&eacute;es ne manqueraient pas de l'assaillir d&egrave;s qu'il
+serait couch&eacute;. Il appela Tikhone, pour faire avec lui le tour des
+chambres et lui indiquer l'endroit o&ugrave; il devait placer son lit pour
+cette nuit: chaque coin fut mesur&eacute; et inspect&eacute; avec soin, mais aucun ne
+lui convenait; son divan habituel, surtout, lui inspirait une aversion
+insurmontable; il en avait peur, &agrave; cause sans doute des cauchemars qui
+l'y avaient accabl&eacute;. Enfin, apr&egrave;s une longue et m&ucirc;re d&eacute;lib&eacute;ration, il
+choisit dans le salon l'espace compris entre le piano et le mur, o&ugrave;
+jamais il n'avait encore dormi. Tikhone re&ccedil;ut l'ordre d'y placer le lit,
+ce qu'il fit aussit&ocirc;t avec l'aide du valet de chambre.</p>
+
+<p>&laquo;Pas ainsi, pas ainsi! s'&eacute;cria le vieux prince, en attirant &agrave; lui sa
+couchette et en la reculant ensuite. &laquo;Je vais donc pouvoir me reposer!&raquo;
+se dit-il en se laissant d&eacute;shabiller par son fid&egrave;le serviteur. Apr&egrave;s
+avoir &ocirc;t&eacute; avec peine son caftan et son pantalon, il se laissa tomber sur
+sa couche, et sembla s'ab&icirc;mer dans la contemplation de ses jambes
+dess&eacute;ch&eacute;es et jaunes. Il r&eacute;fl&eacute;chissait et h&eacute;sitait devant le supr&ecirc;me
+effort qu'il lui restait &agrave; faire pour les soulever et les &eacute;tendre:
+&laquo;Dieu! que c'est lourd! se disait-il. Que ne mettez-vous plus vite,
+&laquo;vous autres&raquo;, un terme &agrave; mes maux? Que ne me laissez-vous m'en
+aller?...&raquo; Et il ramena enfin &agrave; lui ses vieilles jambes, en poussant un
+long soupir. &Agrave; peine couch&eacute;, son lit se mit &agrave; onduler et &agrave; se soulever
+sous lui, en avant, en arri&egrave;re: on aurait dit que le meuble avait pris
+vie, et qu'il s'agitait violemment: il en &eacute;tait ainsi presque toutes les
+nuits. Le prince rouvrit les yeux, qu'il venait de fermer.</p>
+
+<p>&laquo;Pas de repos, pas de repos avec eux, ces maudits! s'&eacute;cria-t-il en
+col&egrave;re, comme s'il s'adressait &agrave; quelqu'un. Mais n'avais-je pas r&eacute;serv&eacute;
+quelque chose de grave pour y songer &agrave; pr&eacute;sent &agrave; mon aise? Les verrous?
+Non, je les ai command&eacute;s! ce n'&eacute;tait pas &ccedil;a! Qu'ai-je donc oubli&eacute; tout
+&agrave; l'heure au salon, o&ugrave; la princesse Marie et cet imb&eacute;cile de Dessalles
+disaient des sornettes... et puis, et puis, n'ai-je rien mis dans ma
+poche?... et apr&egrave;s? je ne me le rappelle plus.... Tikhone, eh! de quoi
+a-t-il &eacute;t&eacute; question &agrave; table?</p>
+
+<p>&mdash;Du prince Andr&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, tais-toi.... Ah! je sais, la lettre de mon fils!... La
+princesse Marie l'a lue, Dessalles a parl&eacute; de Vitebsk, je vais la lire &agrave;
+mon tour.&raquo;</p>
+
+<p>Il se la fit apporter et ordonna &agrave; Tikhone de rapprocher le gu&eacute;ridon,
+sur lequel &eacute;taient pos&eacute;s son verre de limonade et son bougeoir; il mit
+ensuite ses lunettes et lut attentivement ce que lui &eacute;crivait son fils.
+Alors, dans le calme de la nuit, &agrave; la faible lueur de la lumi&egrave;re qui
+s'&eacute;chappait de dessous un abat-jour vert, il comprit pour la premi&egrave;re
+fois et pour un instant toute l'importance des nouvelles qu'il lui
+donnait: &laquo;Les Fran&ccedil;ais sont &agrave; Vitebsk?... En quatre marches ils peuvent
+&ecirc;tre &agrave; Smolensk, ils y sont peut-&ecirc;tre!... Eh! Tichka!...&raquo; Tikhone se
+leva en sursaut: &laquo;Non, ce n'est rien, rien!&raquo; s'&eacute;cria-t-il, et, glissant
+la lettre sous le bougeoir, il ferma les yeux.... Il revoit le Danube
+&eacute;tincelant, avec ses rives couvertes de grands joncs, le camp russe
+&eacute;clair&eacute; par un beau soleil; et lui-m&ecirc;me, jeune g&eacute;n&eacute;ral, gai, plein de
+vigueur, entrant dans la tente de Potemkine; &agrave; ce souvenir, toute la
+jalousie que lui inspirait alors le favori se r&eacute;veille en lui avec la
+m&ecirc;me violence.... Il croit entendre encore les paroles &eacute;chang&eacute;es &agrave; cette
+premi&egrave;re entrevue.... Il entrevoit &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s une femme au teint jaune,
+d'une taille moyenne, d'un embonpoint prononc&eacute;... c'est notre m&egrave;re
+l'Imp&eacute;ratrice!... Elle lui sourit, elle lui parle..., et au m&ecirc;me moment
+il aper&ccedil;oit sa figure de cire, entour&eacute;e de cierges, couch&eacute;e sous le dais
+mortuaire.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! si je pouvais revenir &agrave; cette &eacute;poque, si le pr&eacute;sent pouvait
+dispara&icirc;tre, et si &laquo;eux&raquo; surtout me laissaient en paix!&raquo; murmurait le
+vieillard en r&ecirc;vant.</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>Pendant la conf&eacute;rence que le prince avait eue avec son majordome,
+Dessalles &eacute;tait all&eacute; chez la princesse Marie, et lui avait expos&eacute;
+respectueusement, en s'appuyant sur la lettre du prince Andr&eacute;, qui
+laissait entrevoir le danger du s&eacute;jour &agrave; Lissy-Gory, situ&eacute; &agrave; soixante
+verstes seulement de Smolensk et &agrave; trois verstes de la grande route de
+Moscou, que, la sant&eacute; de son p&egrave;re l'emp&ecirc;chant de prendre les mesures
+n&eacute;cessaires &agrave; leur s&eacute;curit&eacute;, elle ferait sagement d'envoyer, par
+Alpatitch, une lettre au gouverneur de la province, avec pri&egrave;re de
+l'informer de la v&eacute;ritable situation des choses, et de lui dire
+franchement s'il y avait p&eacute;ril &agrave; rester &agrave; la campagne. Dessalles &eacute;crivit
+la lettre, la princesse Marie la signa, et la remit &agrave; Alpatitch, avec
+ordre de revenir sans perdre une minute.</p>
+
+<p>Alpatitch, muni de toutes ces instructions, fut enfin pr&ecirc;t &agrave; partir, et,
+apr&egrave;s avoir re&ccedil;u les adieux des gens de la maison, monta dans une grande
+kibitka &agrave; capote de cuir, attel&eacute;e d'une tro&iuml;ka de vigoureux chevaux
+rouans.</p>
+
+<p>Les clochettes de l'attelage, bourr&eacute;es de papiers, &eacute;taient muettes, car
+le prince ne permettait &agrave; personne d'en faire usage dans sa propri&eacute;t&eacute;;
+mais Alpatitch, qui aimait &agrave; les entendre tinter, comptait bien leur
+rendre la libert&eacute; d&egrave;s qu'il serait &agrave; quelque distance du ch&acirc;teau. Son
+entourage, compos&eacute; du teneur de livres, de sa cuisini&egrave;re, de deux
+vieilles femmes et d'un enfant habill&eacute; en cosaque, s'empressait autour
+de lui.</p>
+
+<p>Sa fille disposait dans la kibitka des oreillers en &eacute;dredon, recouverts
+de taies de perse, et une des vieilles y glissa en tapinois un gros
+paquet au moment o&ugrave; Alpatitch se disposait &agrave; y monter, avec l'aide
+respectueuse d'un des cochers.</p>
+
+<p>&laquo;Eh, eh! qu'est-ce que tout cela? Provisions de femmes!... Oh! les
+femmes, les femmes!&raquo; s'&eacute;cria-t-il en s'asseyant, et en parlant d'une
+voix aussi essouffl&eacute;e et aussi brusque que celle de son ma&icirc;tre. Apr&egrave;s
+avoir fait ses derni&egrave;res recommandations au sujet des travaux et des
+constructions, il se d&eacute;couvrit, et fit trois fois de suite le signe de
+la croix (en cela, il faut l'avouer, il s'&eacute;cartait singuli&egrave;rement des
+habitudes du prince).</p>
+
+<p>&laquo;S'il y a la moindre des choses, vous nous reviendrez bien vite,
+n'est-ce pas, Jakow Alpatitch?&raquo; lui cria sa femme, &agrave; qui les bruits de
+guerre causaient une frayeur indicible. &laquo;Ayez piti&eacute; de nous, au nom du
+ciel!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les femmes, les femmes!&raquo; murmurait-il encore, pendant que la
+kibitka roulait le long des champs, qu'il examinait en passant d'un
+oeil connaisseur. L&agrave;-bas le seigle commen&ccedil;ait d&eacute;j&agrave; &agrave; jaunir; ici
+l'avoine encore verte s'&eacute;lan&ccedil;ait en touffes fortes et serr&eacute;es. Les bl&eacute;s
+d'&eacute;t&eacute;, exceptionnellement beaux cette ann&eacute;e, r&eacute;jouissaient la vue du
+vieil Alpatitch, qui les contemplait avec orgueil. On moissonnait de
+c&ocirc;t&eacute; et d'autre, et chemin faisant il r&eacute;capitulait dans sa t&ecirc;te son
+programme de travaux de semailles et de moisson, tout en se demandant
+avec inqui&eacute;tude s'il n'avait pas par malheur oubli&eacute; quelque commission
+de son ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Deux fois il s'arr&ecirc;ta pour faire manger et reposer ses chevaux, et
+enfin, dans la soir&eacute;e du 16 ao&ucirc;t, il arriva &agrave; la ville. Pendant le
+trajet il avait d&eacute;pass&eacute; plusieurs trains de bagages et m&ecirc;me des troupes
+en marche. En approchant de Smolensk, il lui sembla entendre des coups
+de feu &agrave; une grande distance, mais il n'y pr&ecirc;ta aucune attention. Ce
+qui lui causa une bien autre surprise, ce fut de voir un camp &eacute;tabli
+dans un superbe champ d'avoine, que des soldats fauchaient sans doute
+pour la nourriture de leurs chevaux; mais, absorb&eacute; comme il l'&eacute;tait par
+ses affaires et par ses calculs, il oublia bient&ocirc;t ce singulier
+incident.</p>
+
+<p>Il y avait environ trente ans que tout l'int&eacute;r&ecirc;t de son existence se
+concentrait dans l'ex&eacute;cution de la volont&eacute; de son ma&icirc;tre; aussi ce qui
+ne s'y rapportait pas directement ne l'occupait gu&egrave;re, et n'existait
+m&ecirc;me pas pour lui.</p>
+
+<p>Arriv&eacute; dans le faubourg de la ville, il s'arr&ecirc;ta devant une esp&egrave;ce
+d'auberge, tenue par un certain F&eacute;rapontow, chez qui il logeait
+d'habitude. Ce F&eacute;rapontow avait achet&eacute; autrefois, de la main l&eacute;g&egrave;re
+d'Alpatitch, un bois appartenant au prince, et la vente en d&eacute;tail lui
+avait si bien profit&eacute; que de fil en aiguille il s'&eacute;tait b&acirc;ti une maison,
+une auberge, et faisait maintenant un commerce consid&eacute;rable de farine.
+Ce paysan &agrave; cheveux noirs, &agrave; physionomie avenante, &acirc;g&eacute; de quarante ans
+environ, avait un gros ventre, des l&egrave;vres &eacute;paisses, un nez camard, et
+deux bosses au-dessus de ses deux gros sourcils, qu'il fron&ccedil;ait presque
+constamment. Il se tenait debout contre la porte de sa boutique, en
+chemise de couleur, avec un gilet par-dessus.</p>
+
+<p>&laquo;Sois le bienvenu, Jakow Alpatitch; tu viens en ville, lorsque les
+autres la quittent.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Est-il b&ecirc;te, ce peuple? Il craint les Fran&ccedil;ais!</p>
+
+<p>&mdash;Bavardages de femmes! reprit Alpatitch.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je leur r&eacute;p&egrave;te. Je leur ai dit aussi que l'ordre a &eacute;t&eacute;
+donn&eacute; de ne pas &laquo;le&raquo; laisser entrer; donc c'est s&ucirc;r, il n'entrera
+pas!... Et croirais-tu que ces brigands de paysans profitent de la
+panique pour demander trois roubles par chariot de transport.&raquo;</p>
+
+<p>Jakow Alpatitch, qui l'&eacute;coutait avec distraction, l'interrompit pour
+faire donner du foin &agrave; ses chevaux et pr&eacute;parer le samovar; puis il se
+coucha, apr&egrave;s avoir savour&eacute; une bonne tasse de th&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant toute la nuit, des r&eacute;giments pass&egrave;rent devant l'auberge, mais
+Alpatitch ne les entendit pas: le lendemain, il alla, selon son
+habitude, vaquer &agrave; ses affaires. Le soleil brillait, et il faisait d&eacute;j&agrave;
+chaud &agrave; huit heures du matin: &laquo;Quelle belle journ&eacute;e pour la moisson!&raquo; se
+disait le voyageur. Le bruit de la fusillade et le grondement du canon
+s'entendaient d&egrave;s l'aube en dehors de la ville. Les rues &eacute;taient pleines
+d'une foule de soldats, et d'izvostchiks qui allaient et venaient comme
+toujours, tandis que les marchands se tenaient paresseusement &agrave; l'entr&eacute;e
+de leurs boutiques; dans les &eacute;glises on disait la messe. Alpatitch fit
+sa tourn&eacute;e accoutum&eacute;e, se rendit aux diff&eacute;rents tribunaux, &agrave; la poste,
+et chez le gouverneur, partout on parlait de la guerre, et de l'ennemi
+qui attaquait la ville, on se questionnait les uns les autres, et chacun
+faisait son possible pour rassurer son voisin.</p>
+
+<p>Devant la maison du gouverneur, Alpatitch vit un grand rassemblement,
+un groupe de cosaques, et la voiture de voyage de ce haut fonctionnaire,
+qui &eacute;videmment l'attendait. Sur le perron il rencontra deux messieurs
+dont il connaissait l'un, qui &eacute;tait un ancien chef de district.</p>
+
+<p>&laquo;Ce ne sont pas des plaisanteries! disait-il avec violence, pour un
+c&eacute;libataire, c'est une autre affaire! Une t&ecirc;te, une mis&egrave;re... mais avec
+treize enfants, et toute sa fortune en jeu?... Que dites-vous de nos
+autorit&eacute;s, qui laissent venir les choses au point qu'il ne nous reste
+plus qu'&agrave; crever!... Il faudrait les pendre, ces sc&eacute;l&eacute;rats!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, voyons, du calme!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela me fait? Qu'ils m'entendent, s'ils veulent, nous
+ne sommes pas des chiens!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Jakow Alpatitch! que fais-tu ici?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu, par ordre de Son Excellence, voir M. le gouverneur,&raquo;
+r&eacute;pondit ce dernier en relevant fi&egrave;rement la t&ecirc;te, et en fourrant sa
+main dans son gilet, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il parlait de son
+ma&icirc;tre: J'ai ordre de m'informer de la situation.</p>
+
+<p>&mdash;Va l'informer, tu sauras qu'il n'y a plus ni un chariot ni aucun moyen
+de transport. Tu entends ce bruit l&agrave;-bas.... Eh bien, voil&agrave;! Ces
+brigands nous ont conduits &agrave; notre porte!&raquo;</p>
+
+<p>Alpatitch secoua la t&ecirc;te et monta l'escalier. Des marchands, des femmes
+et des employ&eacute;s se trouvaient dans le salon d'attente. La porte du
+cabinet s'ouvrit: tous se lev&egrave;rent et firent un pas en avant; un
+fonctionnaire civil sortit d'un air effar&eacute;, &eacute;changea quelques mots avec
+un marchand, appela un gros employ&eacute; d&eacute;cor&eacute; d'une croix au cou, et, sans
+r&eacute;pondre aux questions et aux regards interrogateurs qu'on lui adressait
+de tous c&ocirc;t&eacute;s, il l'entra&icirc;na vivement et disparut avec lui. Alpatitch se
+pla&ccedil;a en avant, et, lorsque le m&ecirc;me fonctionnaire reparut une seconde
+fois, il lui tendit ses deux lettres, apr&egrave;s avoir pr&eacute;alablement fourr&eacute;
+sa main gauche dans son gilet:</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; Monsieur le baron Asch, de la part du g&eacute;n&eacute;ral prince Bolkonsky,&raquo;
+dit-il d'une fa&ccedil;on si solennelle et si significative, que l'employ&eacute; se
+retourna et prit les lettres qu'il lui pr&eacute;sentait. Quelques secondes
+apr&egrave;s, le gouverneur fit appeler Alpatitch.</p>
+
+<p>&laquo;Tu r&eacute;pondras au prince et &agrave; la princesse, dit-il avec h&acirc;te, que je ne
+sais rien, et que, selon mes instructions sup&eacute;rieures.... Tiens,
+voici!...&raquo; et il lui donna un imprim&eacute;. &laquo;Le prince est souffrant, je lui
+conseille d'aller &agrave; Moscou; j'y vais moi-m&ecirc;me: tu lui diras aussi que je
+n'ai agi...&raquo; mais il n'acheva pas: un officier couvert de poussi&egrave;re et
+de sueur se pr&eacute;cipita dans la chambre, lui dit quelques mots en
+fran&ccedil;ais, et la figure du gouverneur prit une expression d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>&mdash;Va, va!&raquo; ajouta-t-il en cong&eacute;diant Alpatitch d'un signe de t&ecirc;te. Ce
+dernier sortit aussit&ocirc;t, et tous les regards, avides de nouvelles, se
+port&egrave;rent sur lui avec une inqui&eacute;tude marqu&eacute;e. Retournant en toute h&acirc;te
+&agrave; son auberge, il pr&ecirc;ta cette fois l'oreille au bruit de la fusillade,
+qui se rapprochait. L'imprim&eacute; contenait ce qui suit:</p>
+
+<p>&laquo;Je puis vous assurer qu'aucun danger ne menace encore la ville de
+Smolensk, et il n'est pas probable qu'elle y soit jamais expos&eacute;e. Moi
+d'un c&ocirc;t&eacute;, le prince Bagration de l'autre, nous marchons vers la ville
+pour nous y r&eacute;unir, le 22 de ce mois, et les arm&eacute;es d&eacute;fendront alors
+conjointement, et leurs compatriotes, et le gouvernement confi&eacute; &agrave; vos
+soins, jusqu'&agrave; ce que leurs efforts aient repouss&eacute; les ennemis de la
+patrie, ou jusqu'&agrave; ce qu'il ne nous reste plus un seul soldat. Vous
+voyez donc que vous pouvez, en toute s&eacute;curit&eacute;, rassurer les habitants de
+Smolensk, car, lorsqu'on est d&eacute;fendu par deux arm&eacute;es aussi vaillantes
+que les n&ocirc;tres, on peut &ecirc;tre s&ucirc;r de la victoire! (Ordre du jour de
+Barclay de Tolly au gouverneur de Smolensk baron Asch.&mdash;1812).&raquo;</p>
+
+<p>Le peuple inquiet errait dans les rues.</p>
+
+<p>On voyait &agrave; tout instant des chariots pleins de meubles, d'armoires et
+d'ustensiles de toute sorte, sortir des cours des maisons et se diriger
+vers les portes de la ville. Quelques-uns, pr&ecirc;ts &agrave; partir, stationnaient
+devant la boutique qui touchait &agrave; celle de F&eacute;rapontow; les femmes
+criaient et pleuraient en &eacute;changeant leurs derni&egrave;res recommandations, et
+un roquet aboyait en sautant &agrave; la t&ecirc;te des chevaux.</p>
+
+<p>Alpatitch entra dans la cour, et s'approcha avec une vivacit&eacute;
+inaccoutum&eacute;e de sa voiture et de son attelage: le cocher dormait; il le
+r&eacute;veilla, lui ordonna de mettre les chevaux &agrave; la kibitka et alla
+chercher ses effets dans la maison. On entendait dans la chambre du
+propri&eacute;taire des braillements d'enfants, des cris de femmes, que
+dominait la voix irrit&eacute;e et rauque de F&eacute;rapontow. La cuisini&egrave;re,
+pareille &agrave; une poule effar&eacute;e, courait en tous sens dans la pi&egrave;ce
+d'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Il l'a battue, battue! not'ma&icirc;tresse, jusqu'&agrave; la mort! criait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Alpatitch.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle l'a suppli&eacute; de la laisser partir! &laquo;Emm&egrave;ne-moi, lui
+disait-elle... ne me laisse pas mourir, moi et mes enfants... tu vois
+bien que tout le monde s'en va, pourquoi restons-nous?&raquo; Et il l'a
+battue, battue!... Oh! oh! mon Dieu!&raquo;</p>
+
+<p>Alpatitch, peu curieux d'en entendre davantage, se contenta de faire un
+mouvement de t&ecirc;te affirmatif, passa outre et ouvrit la porte de la
+chambre qui contenait ses emplettes.</p>
+
+<p>&laquo;Sc&eacute;l&eacute;rat! monstre!&raquo; s'&eacute;cria en ce moment une femme p&acirc;le, maigre, qui,
+les v&ecirc;tements d&eacute;chir&eacute;s, et tenant un enfant sur son sein, se pr&eacute;cipita
+sur le palier et descendit l'escalier en courant. F&eacute;rapontow la
+poursuivait, mais, &agrave; la vue d'Alpatitch, il s'arr&ecirc;ta brusquement,
+arrangea son gilet, b&acirc;illa, s'&eacute;tira les bras, et entra avec lui dans sa
+chambre:</p>
+
+<p>&laquo;Comment, tu pars?&raquo;</p>
+
+<p>Sans lui r&eacute;pondre, Alpatitch examina ses emplettes, et lui demanda son
+compte.</p>
+
+<p>&laquo;Plus tard, nous verrons! Mais, dis-moi, que fait le gouverneur?
+Qu'a-t-on d&eacute;cid&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Alpatitch lui conta comme quoi le gouverneur s'&eacute;tait exprim&eacute; tr&egrave;s
+vaguement.</p>
+
+<p>&laquo;Notre commerce s'en trouvera peut-&ecirc;tre bien, sais-tu? S&eacute;livanow a vendu
+l'autre jour de la farine &agrave; l'arm&eacute;e, &agrave; neuf roubles le sac....
+Prendrez-vous du th&eacute;?&raquo;</p>
+
+<p>Pendant qu'on attelait, Alpatitch et F&eacute;rapontow en aval&egrave;rent quelques
+tasses, en causant amicalement sur le prix du bl&eacute;, sur la moisson &agrave;
+venir, et sur la belle apparence de la r&eacute;colte.</p>
+
+<p>&laquo;Il me semble, dit F&eacute;rapontow, que le bruit s'est calm&eacute;; les n&ocirc;tres
+auront eu le dessus, bien s&ucirc;r! On a d&eacute;clar&eacute; qu'on ne le laisserait pas
+entrer: donc nous sommes forts! L'autre jour Maive&iuml; Ivanovitch Platow en
+a jet&eacute; &agrave; l'eau dix-huit mille!&raquo;</p>
+
+<p>Alpatitch r&eacute;gla ses comptes avec son h&ocirc;te; le tintement des clochettes
+de sa kibitka, qui sortait de la cour de l'auberge et venait se placer
+devant la porte de la maison, l'attira &agrave; la fen&ecirc;tre; il regarda dans la
+rue, dont le soleil &eacute;clairait d'aplomb un c&ocirc;t&eacute;: il &eacute;tait midi pass&eacute;.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un sifflement lointain et &eacute;trange, suivi d'un coup sec,
+fendit l'air, et un roulement ininterrompu fit trembler les vitres.
+Alpatitch quitta la fen&ecirc;tre, et descendit dans la rue, au moment o&ugrave; deux
+hommes passaient en courant dans la direction du pont. On n'entendait de
+tous c&ocirc;t&eacute;s que des sifflets stridents, le bruit sourd des boulets qui
+tombaient, et l'explosion des grenades qui pleuvaient en masse sur la
+ville; mais les habitants n'y pr&ecirc;taient qu'une mince attention, la
+fusillade en dehors des murs les int&eacute;ressait davantage.... C'&eacute;tait le
+bombardement de la ville, ordonn&eacute; par Napol&eacute;on! Depuis cinq heures du
+matin, cent trente bouches &agrave; feu tiraient sans rel&acirc;che.</p>
+
+<p>La femme de F&eacute;rapontow, qui n'avait pas encore cess&eacute; de pleurer dans un
+coin de la remise, se calma subitement... s'avan&ccedil;a sous la porte
+coch&egrave;re, pour mieux se rendre compte de tout ce brouhaha, et regarder
+les passants, dont la curiosit&eacute; s'&eacute;veillait de plus en plus &agrave; l'aspect
+des boulets et des obus.</p>
+
+<p>La cuisini&egrave;re et le marchand d'&agrave; c&ocirc;t&eacute; se joignirent &agrave; elle, et tous
+trois suivirent des yeux avec un vif int&eacute;r&ecirc;t la course des projectiles
+qui passaient au-dessus de leurs t&ecirc;tes. Quelques hommes apparurent au
+tournant de la rue: ils causaient avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quelle force! disait l'un; le toit, les plafonds, tout a &eacute;t&eacute; r&eacute;duit en
+miettes!...</p>
+
+<p>&mdash;Et il a labour&eacute; la terre comme un pourceau avec son groin, ajoutait un
+autre.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai heureusement saut&eacute; de c&ocirc;t&eacute; &agrave; temps, autrement il m'aurait
+aplati,&raquo; dit un troisi&egrave;me.</p>
+
+<p>La foule les arr&ecirc;ta, et ils racont&egrave;rent comment des boulets &eacute;taient
+tomb&eacute;s tout pr&egrave;s d'eux. Pendant ce temps, les sifflements aigus des
+boulets et le son moins per&ccedil;ant des grenades et des obus redoublaient
+d'intensit&eacute;: presque tous les projectiles volaient par-dessus les toits.</p>
+
+<p>Alpatitch monta enfin dans la voiture, et son h&ocirc;te suivait de l'oeil ses
+derniers pr&eacute;paratifs, lorsqu'il vit sa cuisini&egrave;re, les manches
+retrouss&eacute;es, et se balan&ccedil;ant sur ses hanches, s'avancer jusqu'au coin de
+la rue pour &eacute;couter ce qu'il s'y disait, et s'&eacute;merveiller, elle aussi,
+du spectacle.</p>
+
+<p>&laquo;Que diable vas-tu regarder l&agrave;?&raquo; lui cria-t-il rudement. Au son de cette
+voix imp&eacute;rieuse, elle se retourna et revint sur ses pas, en laissant
+retomber son jupon rouge, qu'elle avait relev&eacute;.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, un nouveau sifflement traversa l'air &agrave; une si faible
+distance, qu'on aurait cru entendre le vol rapide d'un oiseau rasant la
+terre et l'effleurant de son aile; quelque chose brilla au milieu de la
+rue, une violente d&eacute;tonation eut lieu, et il s'&eacute;leva aussit&ocirc;t une
+&eacute;paisse fum&eacute;e. La cuisini&egrave;re tomba en g&eacute;missant au milieu d'un cercle de
+gens p&acirc;les et &eacute;pouvant&eacute;s. F&eacute;rapontow courut &agrave; elle; les femmes
+s'enfuyaient en criant, les enfants pleuraient, mais les cris de la
+pauvre bless&eacute;e dominaient toutes les voix.</p>
+
+<p>Cinq minutes plus tard, la rue &eacute;tait d&eacute;serte. La malheureuse femme, dont
+les c&ocirc;tes avaient &eacute;t&eacute; bris&eacute;es par un &eacute;clat d'obus, avait &eacute;t&eacute; transport&eacute;e
+dans la cuisine de l'auberge. Alpatitch, son cocher, la femme de
+F&eacute;rapontow, ses enfants, le dvornik se r&eacute;fugi&egrave;rent, &eacute;pouvant&eacute;s, dans la
+cave. Le grondement sourd du canon, le sifflement des grenades, m&ecirc;l&eacute;s
+aux g&eacute;missements de la cuisini&egrave;re, ne discontinuaient pas. La femme de
+F&eacute;rapontow essayait en vain de calmer et d'endormir son enfant, et
+questionnait avec effroi les survenants, pour savoir ce qu'&eacute;tait devenu
+son mari: il &eacute;tait all&eacute;, lui dit-on, &agrave; la cath&eacute;drale, o&ugrave; le peuple se
+portait en masse pour demander qu'on f&icirc;t une procession avec l'image
+miraculeuse de la Sainte Vierge.</p>
+
+<p>La canonnade diminua &agrave; la tomb&eacute;e du jour; le ciel du soir se d&eacute;robait
+sous un &eacute;pais rideau de fum&eacute;e, dont les d&eacute;chirures laissaient entrevoir
+de temps &agrave; autre le croissant argent&eacute; de la nouvelle lune. Au roulement
+continu des bouches &agrave; feu succ&eacute;da pendant quelques minutes un semblant
+de calme, mais un bruit semblable au pi&eacute;tinement d'une foule en marche,
+des g&eacute;missements, des cris et le craquement sinistre des incendies ne
+tard&egrave;rent pas &agrave; l'interrompre de toutes parts. La pauvre cuisini&egrave;re
+avait cess&eacute; de se plaindre. Des soldats passaient en courant dans la
+rue, non plus en files bien align&eacute;es, mais comme des fourmis qui
+s'&eacute;chappent en d&eacute;sordre d'une fourmili&egrave;re envahie. Quelques-uns
+entr&egrave;rent dans la cour de l'auberge pour &eacute;viter un r&eacute;giment qui leur
+barrait le chemin, en revenant brusquement sur ses pas. Alpatitch, qui
+avait quitt&eacute; la cave, se tenait sous la porte coch&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;La ville se rend!... partez au plus vite,&raquo; lui cria un officier, et,
+apercevant les soldats qui sortaient de la cour: &laquo;Je vous d&eacute;fends
+d'entrer dans les maisons,&raquo; ajouta-t-il avec col&egrave;re. Alpatitch appela
+son cocher, et lui ordonna de monter sur le si&egrave;ge. Toute la famille de
+F&eacute;rapontow arriva successivement dans la cour, mais, lorsque les femmes
+aper&ccedil;urent les lueurs sinistres des incendies, que le cr&eacute;puscule rendait
+encore plus visibles, elles &eacute;clat&egrave;rent en lamentations, auxquelles
+r&eacute;pondirent aussit&ocirc;t des cris de douleur partis de la rue. Alpatitch et
+son cocher d&eacute;nouaient sous l'auvent, de leurs mains tremblantes, les
+r&ecirc;nes et les brides emm&ecirc;l&eacute;es de l'attelage; enfin tout fut pr&ecirc;t, la
+voiture s'&eacute;branla doucement, et Alpatitch, en passant devant la boutique
+ouverte de F&eacute;rapontow, put y voir encore une dizaine de soldats
+bruyamment occup&eacute;s &agrave; remplir de grands sacs de farine, de froment et de
+graines de tournesol. Le propri&eacute;taire, survenant sur ces entrefaites,
+fut sur le point de se jeter sur eux, mais il s'arr&ecirc;ta subitement, se
+prit les cheveux &agrave; poign&eacute;es, et sa col&egrave;re se changea en un rire plein de
+sanglots.</p>
+
+<p>&laquo;Prenez, prenez, enfants, que cela ne tombe pas entre les mains de ces
+poss&eacute;d&eacute;s!...&raquo; et, saisissant lui-m&ecirc;me les sacs, il les jetait dans la
+rue. Quelques soldats effray&eacute;s s'enfuirent, d'autres continu&egrave;rent
+tranquillement leur besogne.</p>
+
+<p>&laquo;Eh bien, Alpatitch, s'&eacute;cria F&eacute;rapontow, la Russie est perdue, elle est
+perdue!... je vais, moi aussi, allumer le feu!...&raquo; Et il se pr&eacute;cipita
+d'un air &eacute;gar&eacute; dans sa cour.</p>
+
+<p>La route &eacute;tait tellement encombr&eacute;e, qu'Alpatitch ne parvenait pas &agrave;
+avancer, et la femme de F&eacute;rapontow et ses enfants, assis sur une
+charrette, attendaient comme lui le moment favorable.</p>
+
+<p>Il faisait sombre et les &eacute;toiles brillaient au ciel, lorsqu'ils
+arriv&egrave;rent enfin, pas &agrave; pas, &agrave; la descente vers le Dni&egrave;pre, o&ugrave; ils
+furent forc&eacute;s de s'arr&ecirc;ter: les soldats et les voitures barraient le
+passage. Pr&egrave;s du carrefour o&ugrave; ils firent balte, les derniers d&eacute;bris
+d'une maison et de quelques boutiques br&ucirc;laient encore: la flamme,
+s'&eacute;teignant tout &agrave; coup dans la noire fum&eacute;e, se rallumait ensuite plus
+brillante, et &eacute;clairait d'un reflet sinistre, jusque dans leurs moindres
+d&eacute;tails, les figures silencieuses et terrifi&eacute;es de la foule. Des ombres
+passaient et repassaient devant le feu; des pleurs, des cris se m&ecirc;laient
+au craquement incessant du bois, qui &eacute;clatait. Des soldats allaient et
+venaient au milieu du brasier; deux d'entre eux, aid&eacute;s d'un homme en
+manteau, tra&icirc;n&egrave;rent une poutre flambante dans la cour d'une maison
+voisine, et d'autres y port&egrave;rent des brass&eacute;es de foin.</p>
+
+<p>Alpatitch, descendu de sa voiture, se joignit &agrave; un groupe qui regardait
+br&ucirc;ler un magasin de bl&eacute;, dont les flammes l&eacute;chaient les murs: l'un
+d'eux s'&eacute;croula sous l'action du feu, la toiture s'effondra, et les
+poutres incandescentes roul&egrave;rent &agrave; terre.</p>
+
+<p>&Agrave; ce moment, une voix connue l'appela par son nom:</p>
+
+<p>&laquo;Mon Dieu, Excellence!&raquo; r&eacute;pondit-il en reconnaissant avec stupeur son
+jeune ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, mont&eacute; sur un cheval noir, se tenait un peu en arri&egrave;re
+de la foule.</p>
+
+<p>&laquo;Que fais-tu ici?</p>
+
+<p>&mdash;Votre Excellence, reprit Alpatitch, en fondant en larmes, je, je...
+sommes-nous donc perdus?</p>
+
+<p>&mdash;Que fais-tu ici?&raquo; r&eacute;p&eacute;ta le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Une gerbe de flammes, raviv&eacute;e pour une seconde, laissa voir &agrave; Alpatitch
+sa figure p&acirc;le et d&eacute;faite. Il lui raconta en peu de mots pourquoi il
+avait &eacute;t&eacute; envoy&eacute;, et la difficult&eacute; qu'il &eacute;prouvait &agrave; sortir de la ville.</p>
+
+<p>&laquo;Dites-moi, Excellence, r&eacute;p&eacute;ta-t-il, sommes-nous donc perdus?&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute;, sans lui r&eacute;pondre, tira son calepin, en arracha un
+feuillet, le posa sur son genou, et griffonna au crayon ces quelques
+mots &agrave; sa soeur:</p>
+
+<p>&laquo;Smolensk se rend.... Lissy-Gory sera occup&eacute; par l'ennemi dans une
+semaine, quittez-le au plus vite, allez &agrave; Moscou.... R&eacute;ponds-moi de
+suite par un expr&egrave;s &agrave; Ousviage, et informe-moi de votre d&eacute;part.&raquo; Il
+venait &agrave; peine de remettre ce billet &agrave; Alpatitch et d'y ajouter des
+instructions verbales, qu'un chef d'&eacute;tat-major &agrave; cheval, accompagn&eacute; de
+sa suite, l'interpella.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes colonel, lui dit-il avec un accent allemand, des plus
+prononc&eacute;s... on met le feu aux maisons en votre pr&eacute;sence, et vous
+laissez faire!... Qu'est-ce que cela veut dire? Vous en r&eacute;pondrez!&raquo;
+poursuivit Berg, car c'&eacute;tait Berg lui-m&ecirc;me, qui, devenu adjoint au chef
+de l'&eacute;tat-major du commandant en chef de l'infanterie du flanc gauche de
+la premi&egrave;re arm&eacute;e, occupait l&agrave; une place fort agr&eacute;able et tr&egrave;s en vue,
+comme il disait souvent.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; le regarda sans dire mot, et, se retournant vers
+Alpatitch:</p>
+
+<p>&laquo;Tu leur diras donc, continua-t-il, que j'attendrai une r&eacute;ponse jusqu'au
+10; si alors j'apprends qu'ils ne sont pas partis, je serai forc&eacute; de
+tout quitter et de courir &agrave; Lissy-Gory.</p>
+
+<p>&mdash;Mille excuses, prince, dit Berg qui venait de le reconna&icirc;tre; j'ai
+re&ccedil;u des ordres: c'est pour cela que je me suis permis... et vous savez
+que je les ex&eacute;cute ponctuellement, mille excuses!&raquo;</p>
+
+<p>Un formidable craquement &eacute;clata, le feu s'&eacute;teignit subitement, de gros
+tourbillons de fum&eacute;e s'&eacute;lev&egrave;rent de dessous le toit... et un second
+craquement &eacute;branla l'&eacute;norme masse, qui s'&eacute;croula avec fracas! C'&eacute;tait la
+toiture du magasin qui s'effondrait, aux acclamations fr&eacute;n&eacute;tiques de la
+foule surexcit&eacute;e. Le feu se ralluma avec une nouvelle vigueur, et
+&eacute;claira de nouveau les visages p&acirc;les et fatigu&eacute;s de ceux qui l'avaient
+si laborieusement activ&eacute;! L'homme au manteau leva le bras et s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;Hourra! hourra!... C'est fait, mes enfants, la voil&agrave; qui flambe!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est le propri&eacute;taire lui-m&ecirc;me qui parle ainsi, chuchot&egrave;rent quelques
+voix.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi donc, Alpatitch, poursuivit le prince Andr&eacute;, sans faire
+attention &agrave; Berg, qui restait p&eacute;trifi&eacute; &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, transmets-leur ce
+que je t'ai dit... adieu!&raquo; Et, donnant un coup d'&eacute;peron &agrave; son cheval, il
+s'&eacute;loigna.</p>
+
+
+<h3>V</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s Smolensk, les troupes continu&egrave;rent leur retraite, suivies de pr&egrave;s
+par l'ennemi. Le 10 ao&ucirc;t, le r&eacute;giment command&eacute; par le prince Andr&eacute;
+arrivait, en suivant la grand'route, &agrave; la hauteur de Lissy-Gory, et
+d&eacute;passait l'avenue qui conduisait au ch&acirc;teau. Une chaleur accablante et
+une effroyable s&eacute;cheresse duraient depuis trois semaines. Quelques gros
+nuages cachaient de temps &agrave; autre le soleil, mais il s'en d&eacute;gageait
+aussit&ocirc;t, et se couchait tous les soirs au milieu d'&eacute;paisses vapeurs
+d'un brun rouge&acirc;tre. Les bl&eacute;s non moissonn&eacute;s s'&eacute;grenaient et s&eacute;chaient
+sur pied dans les champs, et le b&eacute;tail, mugissant de faim, cherchait en
+vain pour l'apaiser un brin d'herbe dans les prairies et dans les marais
+br&ucirc;l&eacute;s par l'ardeur du soleil. On ne respirait un peu de fra&icirc;cheur que
+la nuit, dans les for&ecirc;ts, mais l'action bienfaisante de la ros&eacute;e ne
+s'&eacute;tendait gu&egrave;re au del&agrave; de cette limite. Sur la grand'route poudreuse,
+d'&eacute;normes colonnes de poussi&egrave;re aveuglaient le soldat, dont la marche
+commen&ccedil;ait au point du jour; les trains de bagages et l'artillerie
+tenaient le milieu du chemin, tandis que l'infanterie s'avan&ccedil;ait sur les
+bas c&ocirc;t&eacute;s, dans la poussi&egrave;re suffocante et chaude que la ros&eacute;e de la
+nuit n'avait pas abattue. Elle s'attachait par plaques aux pieds des
+soldats, aux roues des fourgons, s'&eacute;tendait comme un nuage au-dessus des
+troupes, et p&eacute;n&eacute;trait dans les yeux, dans les narines, et surtout dans
+les poumons des hommes et des animaux. Plus le soleil s'&eacute;levait, et plus
+s'&eacute;levait ce nuage sablonneux et br&ucirc;lant, &agrave; travers lequel on
+entrevoyait le soleil comme un globe de feu rouge sang! Pas un souffle
+d'air n'agitait cette lourde atmosph&egrave;re, et les hommes, accabl&eacute;s de
+fatigue, se bouchaient le nez et la bouche pour ne pas y succomber.
+Lorsqu'on entrait dans un village, tous se pr&eacute;cipitaient vers le puits:
+on se battait pour une goutte d'eau boueuse et sale, et on l'avalait
+avec avidit&eacute;.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; s'occupait activement de son r&eacute;giment, de la sant&eacute; de
+ses soldats, de leur bien-&ecirc;tre. L'incendie de Smolensk et l'abandon de
+la ville, en &eacute;veillant en lui la haine contre l'envahisseur, firent
+&eacute;poque dans sa vie, et la force de cette haine lui fit oublier parfois
+ses propres douleurs. Son affabilit&eacute; et sa bienveillance l'avaient rendu
+cher &agrave; ses subordonn&eacute;s, qui ne l'appelaient pas autrement que &laquo;notre
+prince&raquo;. Il &eacute;tait bon et affectueux avec ses soldats et ses officiers,
+parce qu'ils ne connaissaient pas son pass&eacute;, et qu'il les rencontrait
+dans un milieu diff&eacute;rent du sien; mais, d&egrave;s que le hasard lui faisait
+retrouver une de ses anciennes connaissances, il se h&eacute;rissait au moral
+et redevenait hautain et d&eacute;daigneux. Dans ses relations habituelles il
+se bornait au strict accomplissement de son devoir dans les limites de
+la plus stricte justice.</p>
+
+<p>Il voyait tout, il est vrai, sous l'aspect le plus sombre: d'un c&ocirc;t&eacute;,
+Smolensk que, selon lui, on aurait d&ucirc; et pu d&eacute;fendre, abandonn&eacute; le 18
+ao&ucirc;t; de l'autre, son p&egrave;re, malade, forc&eacute; de fuir et de quitter
+Lissy-Gory, ce Lissy-Gory que le vieux prince avait construit, arrang&eacute; &agrave;
+sa guise, et qu'il aimait par-dessus toutes choses. Heureusement pour le
+prince Andr&eacute;, les soins &agrave; donner &agrave; son r&eacute;giment, en l'obligeant &agrave;
+s'occuper des moindres d&eacute;tails du service, le d&eacute;tournaient de ces
+tristes pens&eacute;es. Son d&eacute;tachement arriva &agrave; Lissy-Gory le. 22 du mois
+d'ao&ucirc;t: deux jours auparavant, il avait appris que son p&egrave;re et sa soeur
+l'avaient quitt&eacute; pour aller se r&eacute;fugier &agrave; Moscou. Rien ne l'attirait
+plus en ces lieux, mais le d&eacute;sir de go&ucirc;ter une am&egrave;re jouissance, en
+ravivant sa douleur, le d&eacute;cida &agrave; y pousser une pointe.</p>
+
+<p>Montant &agrave; cheval, il quitta ses soldats en marche, et prit le chemin du
+village qui l'avait vu, na&icirc;tre et grandir. En passant devant l'&eacute;tang o&ugrave;
+d'ordinaire des femmes chantaient et bavardaient en lavant et en battant
+leur linge, il fut &eacute;tonn&eacute; de n'y voir personne; le petit radeau, enfonc&eacute;
+en partie dans l'eau, se balan&ccedil;ait, &agrave; moiti&eacute; couch&eacute; sur le bord; il n'y
+avait &acirc;me qui vive dans la loge du garde, et la porte d'entr&eacute;e &eacute;tait
+grande ouverte; les mauvaises herbes envahissaient les all&eacute;es du jardin;
+des veaux et des poulains se promenaient &agrave; leur aise dans le parc
+anglais; les vitres de l'orangerie &eacute;taient bris&eacute;es, quelques arbres
+renvers&eacute;s avec leurs caisses; quelques autres &eacute;taient compl&egrave;tement
+dess&eacute;ch&eacute;s. Il appela Tarass le jardinier, personne ne r&eacute;pondit. Tournant
+l'angle de la serre, il remarqua que la cl&ocirc;ture de planches &eacute;tait
+bris&eacute;e, et que des branches de pruniers d&eacute;pouill&eacute;es de leurs fruits
+jonchaient la terre. Un vieux paysan, qu'il avait de temps imm&eacute;morial vu
+assis devant l'entr&eacute;e du jardin, s'&eacute;tait install&eacute; maintenant sur le banc
+favori du vieux prince. Il tressait des chaussons, et sur le tronc d'un
+beau magnolia, &agrave; moiti&eacute; mort, pendait, &agrave; port&eacute;e de sa main, l'&eacute;corce
+destin&eacute;e &agrave; cette fabrication. Comme il &eacute;tait compl&egrave;tement sourd, il
+n'entendit pas venir le prince Andr&eacute;. Celui-ci arriva enfin &agrave; la maison;
+devant la fa&ccedil;ade quelques vieux tilleuls avaient &eacute;t&eacute; abattus, une jument
+pie et son poulain, caracolaient devant le perron au milieu du parterre
+et des massifs de rosiers. Les volets &eacute;taient ferm&eacute;s &agrave; toutes les
+fen&ecirc;tres, &agrave; l'exception d'une seule au rez-de-chauss&eacute;e: un gamin, qui
+semblait y &ecirc;tre aux aguets, aper&ccedil;ut le cavalier, et disparut aussit&ocirc;t
+dans l'int&eacute;rieur de la maison.</p>
+
+<p>Alpatitch &eacute;tait rest&eacute; seul &agrave; Lissy-Gory apr&egrave;s en avoir renvoy&eacute; sa
+famille, et lisait &laquo;la Vie des Saints&raquo; au moment o&ugrave; l'enfant vint
+l'avertir de la venue de son jeune ma&icirc;tre. Boutonnant vivement son
+habit, il courut &agrave; sa rencontre, les lunettes encore sur le nez, et,
+sans prononcer une parole, se pr&eacute;cipita sur le prince Andr&eacute;, en fondant
+en larmes. Se d&eacute;tournant aussit&ocirc;t comme s'il &eacute;tait honteux de s'&ecirc;tre
+laiss&eacute; aller &agrave; ce mouvement de faiblesse, il surmonta son &eacute;motion, et
+lui rendit compte de l'&eacute;tat des choses. Ce que le ch&acirc;teau contenait de
+pr&eacute;cieux avait &eacute;t&eacute; exp&eacute;di&eacute; &agrave; Bogoutcharovo, ainsi que cent tchetverts
+environ de froment tir&eacute;s de la r&eacute;serve; mais le foin et les bl&eacute;s d'&eacute;t&eacute;,
+d'une beaut&eacute; extraordinaire cette ann&eacute;e-l&agrave;, avaient &eacute;t&eacute; fauch&eacute;s avant
+leur maturit&eacute; par les troupes. Les paysans &eacute;taient ruin&eacute;s, et
+quelques-uns d'entre eux s'&eacute;taient m&ecirc;me retir&eacute;s &agrave; Bogoutcharovo.</p>
+
+<p>&laquo;Quand mon p&egrave;re et ma soeur sont-ils partis? demanda le prince Andr&eacute;,
+qui avait &eacute;cout&eacute; avec distraction ses dol&eacute;ances, et qui supposait les
+siens d&eacute;j&agrave; &agrave; Moscou.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont partis le 7,&raquo; reprit Alpatitch, persuad&eacute; qu'il les savait &agrave;
+Bogoutcharovo, et, reprenant sa conversation sur les affaires courantes,
+il lui demanda de nouvelles instructions. &laquo;Il nous reste encore une
+certaine quantit&eacute; de bl&eacute;. Faut-il le livrer aux troupes contre re&ccedil;u?</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je r&eacute;pondre,&raquo; se disait le prince Andr&eacute;, les yeux fix&eacute;s sur
+le vieillard, dont le cr&acirc;ne chauve reluisait au soleil; il voyait, &agrave;
+l'expression de sa physionomie, qu'il comprenait lui-m&ecirc;me l'inutilit&eacute; de
+ces questions, et ne les lui adressait que pour lui faire oublier un
+instant sa douleur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, donne-le, r&eacute;pondit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vous aurez remarqu&eacute; le d&eacute;sordre du jardin; il a &eacute;t&eacute; impossible, de
+l'emp&ecirc;cher: trois r&eacute;giments ont couch&eacute; ici; les dragons, surtout se sont
+permis de.... J'ai inscrit le rang et le nom du commandant, pour porter
+plainte et....</p>
+
+<p>&mdash;Que feras-tu &agrave; pr&eacute;sent? lui demanda son ma&icirc;tre: vas-tu rester ici?&raquo;</p>
+
+<p>Alpatitch le regarda, et, levant le bras vers le ciel d'un air
+recueilli:</p>
+
+<p>&laquo;Il est mon, protecteur, r&eacute;pondit-il avec solennit&eacute;. Que sa volont&eacute; soit
+faite!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, adieu! dit le prince Andr&eacute;, en se penchant vers son vieux
+serviteur. Va-t'en, toi aussi, emporte ce que tu pourras, et dis aux
+paysans de se r&eacute;fugier dans la terre de Riazan, ou bien dans celle qui
+est pr&egrave;s de Moscou!&raquo;</p>
+
+<p>Alpatitch, pleurant &agrave; chaudes larmes, se serra contre lui; le prince
+Andr&eacute; l'&eacute;carta doucement, et partit au galop par la grande avenue.</p>
+
+<p>Il passa de nouveau devant le vieux paysan, toujours assis &agrave; la m&ecirc;me
+place, et toujours absorb&eacute; par son ouvrage, comme une mouche sur la
+figure d'un mort. Deux petites filles, qui sortaient sans doute de la
+serre, s'arr&ecirc;t&egrave;rent tout court &agrave; la vue du cavalier: elles tenaient
+dans leurs jupons retrouss&eacute;s des prunes arrach&eacute;es aux espaliers. Leur
+terreur fut si vive que la plus grande, saisissant la main de sa
+compagne, l'entra&icirc;na brusquement, et se cacha avec elle derri&egrave;re un
+bouleau, sans m&ecirc;me ramasser les fruits encore verts qui avaient roul&eacute; de
+leurs tabliers. Le prince Andr&eacute; tourna la t&ecirc;te, et feignit de ne pas les
+apercevoir... afin de ne pas les effaroucher davantage. Cette jolie
+fillette effar&eacute;e lui faisait de la peine! La vue de ces deux enfants
+venait d'&eacute;veiller en lui un sentiment tout nouveau qui le calmait et le
+reposait pour ainsi dire, en lui faisant entrevoir et comprendre qu'il
+existait d'autres int&eacute;r&ecirc;ts dans la vie, des int&eacute;r&ecirc;ts compl&egrave;tement
+&eacute;trangers aux siens, mais tout aussi humains et tout aussi naturels. Ces
+petites filles ne songeaient &eacute;videmment qu'&agrave; pouvoir emporter et manger
+leurs prunes &agrave; moiti&eacute; m&ucirc;res, et surtout &agrave; ne pas se laisser
+surprendre.... Pourquoi d&egrave;s lors s'opposer au succ&egrave;s de leur entreprise?
+Il ne put cependant se refuser le plaisir de les regarder encore une
+fois, et il les vit, se croyant hors de danger, s'&eacute;lancer hors de leur
+cachette et traverser en courant la pelouse, pieds nus, les jupons
+relev&eacute;s, en riant et en babillant de leurs voix enfantines et gr&ecirc;les. Le
+prince Andr&eacute;, que cette course loin de la poussi&egrave;re de la grand'route
+avait rafra&icirc;chi, rejoignit bient&ocirc;t son r&eacute;giment qui avait fait halte
+pr&egrave;s d'un &eacute;tang. Il &eacute;tait deux heures de l'apr&egrave;s-midi; un soleil ardent
+grillait le dos des soldats &agrave; travers leur uniforme de drap noir, et la
+poussi&egrave;re, qui continuait &agrave; s'&eacute;tendre sur eux en une couche immobile et
+dense, assourdissait le bruit de leurs voix. Il n'y avait pas de vent.
+Comme il longeait la digue, une bouff&eacute;e d'air frais et mar&eacute;cageux lui
+caressa la figure, et lui donna l'envie de se plonger dans l'eau,
+quelque bourbeuse qu'elle f&ucirc;t. Le petit &eacute;tang d'o&ugrave; partaient des rires
+et des cris &eacute;tait couvert d'herbes de toutes sortes, et l'eau d&eacute;bordait
+jusque sur la chauss&eacute;e, &agrave; cause de la quantit&eacute; de soldats qui le
+remplissaient jusqu'aux bords; leurs corps blancs, leurs mains, leurs
+figures et leurs cous d'un rouge brique, fr&eacute;tillaient dans cette mare
+verte et boueuse comme des poissons dans un arrosoir. Ce joyeux
+tr&eacute;moussement, accompagn&eacute; de bruyants &eacute;clats de rire, inspirait un
+sentiment de vague tristesse.</p>
+
+<p>Un jeune soldat blond, du troisi&egrave;me escadron, une courroie nou&eacute;e
+au-dessous du mollet, se signa, recula d'un pas pour mieux prendre son
+&eacute;lan, et piqua une t&ecirc;te dans l'eau; un sous-officier, &agrave; la chevelure
+&eacute;bouriff&eacute;e, y &eacute;tirait ses membres fatigu&eacute;s, s'y &eacute;brouait comme un
+cheval, et de ses mains noires jusqu'au poignet faisait de copieuses
+ablutions. On n'entendait partout que le bruit de l'eau, et des
+plongeons, entrem&ecirc;l&eacute;s de cris et d'exclamations; on ne voyait de tous
+c&ocirc;t&eacute;s, dans l'&eacute;tang comme sur la berge, qu'une masse de chair humaine,
+blanche, saine, avec des muscles d'acier! Timokhine, dont le nez &eacute;tait
+plus rouge que jamais, s'essuyait avec soin sur le talus: honteux d'&ecirc;tre
+ainsi surpris par son colonel, il se d&eacute;cida pourtant &agrave; lui vanter les
+d&eacute;lices du bain.</p>
+
+<p>&laquo;C'est fort agr&eacute;able, Excellence, vous devriez vous baigner aussi.</p>
+
+<p>&mdash;L'eau est sale, r&eacute;pliqua le prince Andr&eacute;, en faisant la grimace.</p>
+
+<p>&mdash;On vous fera place, on la nettoiera, s'&eacute;cria Timokhine, et, s'&eacute;lan&ccedil;ant
+tout nu vers les baigneurs:</p>
+
+<p>&laquo;Le prince d&eacute;sire se baigner, mes enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Quel prince?</p>
+
+<p>&mdash;Mais le n&ocirc;tre, que diable!</p>
+
+<p>&mdash;Notre prince!&raquo; s'&eacute;cri&egrave;rent plusieurs voix, et tous se mirent &agrave;
+s'agiter &agrave; tel point en tous sens, que le prince Andr&eacute; eut toutes les
+peines du monde &agrave; les calmer, et &agrave; leur faire entendre qu'il se
+contenterait de prendre une douche dans la grange.</p>
+
+<p>&laquo;De la chair, de la chair &agrave; canon!&raquo; se disait-il en se regardant de la
+t&ecirc;te aux pieds, et en frissonnant &agrave; la pens&eacute;e de cette foule de corps
+humains qui se tr&eacute;moussaient gaiement dans l'eau trouble, sans pouvoir
+se rendre compte de l'impression, pleine de terreur et de d&eacute;go&ucirc;t, que ce
+tableau lui faisait &eacute;prouver.</p>
+
+<p>La lettre suivante, &eacute;crite le 7 du mois d'ao&ucirc;t par le prince Bagration,
+et dat&eacute;e de son campement &agrave; Mikha&iuml;lovka sur la route de Smolensk, &eacute;tait
+adress&eacute;e &agrave; Araktch&eacute;&iuml;ew. Sachant fort bien d'avance que cette lettre
+serait lue par l'Empereur, il en avait pes&eacute; chaque mot, autant du moins
+que ses capacit&eacute;s intellectuelles le lui avaient permis:</p>
+
+<p>&laquo;Monsieur le comte Alexis Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch, le ministre vous aura sans doute
+rendu compte de l'abandon de Smolensk &agrave; l'ennemi; chacun en est afflig&eacute;
+au del&agrave; de toute expression, et l'arm&eacute;e enti&egrave;re est au d&eacute;sespoir de ce
+qu'on ait ainsi livr&eacute;, sans utilit&eacute; aucune, une place de cette
+importance. De mon c&ocirc;t&eacute;, je l'ai suppli&eacute; personnellement de la fa&ccedil;on la
+plus pressante, je lui ai m&ecirc;me &eacute;crit, mais rien n'y a fait. Napol&eacute;on se
+trouvait, je vous en donne ma parole d'honneur, pris comme dans un sac,
+et si l'on m'avait &eacute;cout&eacute;, au lieu de s'emparer de Smolensk, il aurait
+perdu la moiti&eacute; de son arm&eacute;e. Nos troupes se sont battues et se battent
+comme toujours. J'ai r&eacute;sist&eacute; avec 15 000 hommes plus de trente-cinq
+heures, et j'ai &eacute;cras&eacute; l'ennemi, mais &laquo;Lui&raquo; n'a m&ecirc;me pas voulu tenir
+quatorze heures; c'est une honte et une fl&eacute;trissure pour nos arm&eacute;es, et
+apr&egrave;s cela &laquo;Il&raquo; ne devait plus &ecirc;tre digne de vivre. S'&raquo;Il&raquo; vous a
+annonc&eacute; que les pertes sont grandes, c'est faux.... Il y a tout au plus
+4 000 morts et bless&eacute;s... c'est tout! L'ennemi, en revanche, a fait des
+pertes &eacute;normes!</p>
+
+<p>&laquo;Qu'est-ce que cela lui aurait co&ucirc;t&eacute; de tenir encore deux jours? Les
+Fran&ccedil;ais se seraient certainement retir&eacute;s les premiers, car ils
+n'avaient pas une goutte d'eau. &laquo;Il&raquo; m'avait solennellement jur&eacute; de ne
+pas battre en retraite, et tout &agrave; coup &laquo;Il&raquo; m'envoie dire qu'il se
+retire la nuit m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;On ne fait pas la guerre ainsi; nous am&egrave;nerons de la sorte l'ennemi aux
+portes m&ecirc;mes de Moscou....</p>
+
+<p>&laquo;On me dit que vous pensez &agrave; faire la paix. Que Dieu vous en garde!
+Apr&egrave;s tant de sacrifices, apr&egrave;s tant de retraites incompr&eacute;hensibles, il
+n'est pas permis d'y songer: vous vous mettrez toute la Russie &agrave; dos, et
+tous nous aurons honte de porter l'uniforme.... Il faut, puisqu'il en
+est ainsi, se battre tant que la Russie le pourra, tant qu'il y aura
+des hommes!</p>
+
+<p>&laquo;Un seul doit commander au lieu de deux! Votre ministre peut &ecirc;tre
+excellent dans son minist&egrave;re, mais comme g&eacute;n&eacute;ral ce n'est pas assez dire
+qu'il est mauvais... <i>Il est d&eacute;testable!</i>... et cependant c'est &agrave; lui
+que le sort de la patrie a &eacute;t&eacute; confi&eacute;! La col&egrave;re me monte &agrave; la t&ecirc;te,
+excusez la hardiesse de mes paroles! Il est &eacute;vident que celui qui
+conseille en ce moment la paix, et qui soutient le ministre, n'aime pas
+l'Empereur, et veut notre perte &agrave; tous. Je vous &eacute;cris la v&eacute;rit&eacute;...
+organisez donc au plus t&ocirc;t les milices! M. l'aide de camp Woltzogen ne
+jouit pas de la confiance de l'arm&eacute;e, au contraire.... On le soup&ccedil;onne
+de pencher pour Napol&eacute;on, et il est le grand conseiller du ministre.
+Quant &agrave; moi, j'ob&eacute;is &agrave; ce dernier comme le premier caporal venu, quoique
+je sois plus ancien que lui! Cela me blesse profond&eacute;ment, mais, d&eacute;vou&eacute;,
+comme je le suis, &agrave; mon bienfaiteur et, &agrave; mon Souverain, je m'y soumets,
+en Le plaignant toutefois d'avoir mis sa belle arm&eacute;e entre de telles
+mains. Figurez-vous que, gr&acirc;ce &agrave; notre retraite, nous avons perdu de
+fatigue, et diss&eacute;min&eacute; dans les h&ocirc;pitaux, environ 15 000 hommes; si nous
+avions march&eacute; en avant, cela n'aurait pas &eacute;t&eacute; le cas. Dites-leur l&agrave;-bas
+que notre m&egrave;re, la Russie, nous accusera de l&acirc;chet&eacute;, car nous livrons la
+patrie &agrave; la racaille, et nous attisons de la sorte dans le coeur de
+chacun la haine et le d&eacute;pit. De quoi et de qui avons-nous peur? Ce n'est
+pas ma faute si le ministre, ind&eacute;cis, craintif, absurde et lambin,
+r&eacute;unit en lui seul tous les d&eacute;fauts. L'arm&eacute;e pleure, et l'accable
+d'injures!...&raquo;</p>
+
+
+<h3>VI</h3>
+
+
+<p>On pourrait, &agrave; notre avis, diviser en deux cat&eacute;gories bien distinctes
+les divers modes, si vari&eacute;s et si multiples, de la vie: la premi&egrave;re se
+composerait de ceux o&ugrave; la forme l'emporte sur le fond; l'autre, au
+contraire, de ceux o&ugrave; le fond domine la forme. Comparons, par exemple,
+la vie de campagne, la vie de province, la vie de Moscou m&ecirc;me &agrave; celle de
+P&eacute;tersbourg, &agrave; celle du salon surtout, invariablement la m&ecirc;me partout et
+toujours.</p>
+
+<p>Depuis 1805, nous avions pass&eacute; notre temps &agrave; nous quereller et &agrave; nous
+r&eacute;concilier avec Bonaparte, &agrave; faire et &agrave; d&eacute;faire des constitutions,
+pendant que le salon d'Anna Pavlovna et celui de la belle H&eacute;l&egrave;ne &eacute;taient
+rest&eacute;s immuables et avaient gard&eacute; le m&ecirc;me ton et la m&ecirc;me allure que par
+le pass&eacute;. Chez Anna Pavlovna, on s'exclamait avec la m&ecirc;me stupeur sur
+les succ&egrave;s de Bonaparte, et l'on ne voyait dans la soumission des
+souverains de l'Europe enti&egrave;re qu'un complot haineux dont le seul but
+&eacute;tait de troubler et d'inqui&eacute;ter le cercle de la Cour, dont Mlle Sch&eacute;rer
+se consid&eacute;rait comme le repr&eacute;sentant incontestable. Chez H&eacute;l&egrave;ne, que
+Roumiantzow honorait de ses visites et qu'il appelait une femme
+remarquablement intelligente, on professait en 1812, comme en 1808, le
+m&ecirc;me enthousiasme pour la grande nation, pour le grand homme, et l'on y
+d&eacute;plorait la rupture avec la France, qui ne pouvait, assurait-on, se
+terminer autrement que par une paix prochaine.</p>
+
+<p>Une agitation inusit&eacute;e se manifesta dans ces r&eacute;unions rivales lorsque
+l'Empereur revint de l'arm&eacute;e; quelques d&eacute;monstrations hostiles furent
+m&ecirc;me tent&eacute;es de salon &agrave; salon, mais chacun conserva strictement sa
+nuance. Anna Pavlovna ne recevait en fait de Fran&ccedil;ais que quelques
+l&eacute;gitimistes pur sang, et son exaltation patriotique mettait &agrave; l'index
+le th&eacute;&acirc;tre fran&ccedil;ais, dont l'entretien, disait-elle, co&ucirc;tait &laquo;ce que
+co&ucirc;te un corps d'arm&eacute;e&raquo;. On y suivait avec un int&eacute;r&ecirc;t extr&ecirc;me les
+op&eacute;rations militaires, on y r&eacute;pandait sur nos troupes les bruits les
+plus favorables, tandis que dans la coterie d'H&eacute;l&egrave;ne, o&ugrave; les Fran&ccedil;ais
+&eacute;taient en majorit&eacute;, on prenait note des tentatives faites par Napol&eacute;on
+en faveur de la paix, on niait la v&eacute;rit&eacute; des rapports sur la cruaut&eacute; de
+l'ennemi, et l'on critiquait &agrave; outrance les conseils pr&eacute;matur&eacute;s de ceux
+qui parlaient de la n&eacute;cessit&eacute; de se transporter &agrave; Kazan et d'y installer
+la cour et les Instituts. La guerre n'avait &agrave; leurs yeux qu'un caract&egrave;re
+purement d&eacute;monstratif; la paix ne pouvait donc se faire attendre, et ils
+r&eacute;p&eacute;taient avec emphase l'axiome de Bilibine, devenu un habitu&eacute; de la
+maison d'H&eacute;l&egrave;ne (car tout homme intelligent devait l'&ecirc;tre ou l'avoir
+&eacute;t&eacute;), que &laquo;les questions &eacute;pineuses ne se tranchaient point par la
+poudre, mais par ceux qui l'avaient invent&eacute;e&raquo;. On s'y moquait avec
+esprit, tout en y mettant beaucoup de prudence, de l'exaltation
+moscovite, arriv&eacute;e &agrave; son apog&eacute;e durant la visite de l'Empereur &agrave;
+l'ancienne capitale.</p>
+
+<p>Chez Mlle Sch&eacute;rer, au contraire, cet enthousiasme soulevait une
+admiration fanatique, semblable &agrave; celle de Plutarque pour ses h&eacute;ros! Le
+prince Basile, qui continuait &agrave; occuper les m&ecirc;mes postes importants,
+&eacute;tait le cha&icirc;non qui reliait ces deux cercles rivaux. Il fr&eacute;quentait &agrave;
+la fois &laquo;ma bonne amie Anna Pavlovna&raquo; et &laquo;le salon diplomatique de ma
+fille&raquo;: aussi lui arrivait-il souvent, en passant d'un camp &agrave; l'autre,
+de s'embrouiller dans ce qu'il disait, et d'exprimer chez la premi&egrave;re
+les opinions en honneur chez la seconde, et r&eacute;ciproquement. Un jour, peu
+de temps apr&egrave;s le retour de l'Empereur, le prince Basile, qui s'&eacute;tait
+mis &agrave; censurer avec s&eacute;v&eacute;rit&eacute; chez Anna Pavlovna la conduite de Barclay
+de Tolly, finit par avouer qu'il aurait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s embarrass&eacute;, dans le
+moment actuel, de nommer quelqu'un au poste de g&eacute;n&eacute;ral en chef. Un des
+habitu&eacute;s du salon, connu sous le sobriquet d'un &laquo;homme de beaucoup de
+m&eacute;rite&raquo;, raconta qu'il avait vu le matin m&ecirc;me le commandant de la milice
+de P&eacute;tersbourg recevant les volontaires dans la chambre des finances, et
+se permit d'avancer que c'&eacute;tait peut-&ecirc;tre l'homme destin&eacute; &agrave; satisfaire
+toutes les exigences.</p>
+
+<p>Anna Pavlovna sourit m&eacute;lancoliquement, en d&eacute;clarant que Koutouzow ne
+faisait que cr&eacute;er des ennuis &agrave; l'Empereur.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, je l'ai dit &agrave; l'assembl&eacute;e de la noblesse, reprit le prince Basile;
+je leur ai dit que son &eacute;lection aux fonctions de commandant de la milice
+ne plairait pas &agrave; Sa Majest&eacute;; mais ils ne m'ont pas &eacute;cout&eacute;; ils ont la
+manie de fronder. Et pourquoi? Parce que nous tenons &agrave; singer l'absurde
+enthousiasme des Moscovites,&raquo; ajouta-t-il, en oubliant que ce propos,
+qui aurait &eacute;t&eacute; go&ucirc;t&eacute; dans le salon de sa fille, ne pouvait l'&ecirc;tre dans
+celui d'Anna Pavlovna; il le sentit aussit&ocirc;t et essaya de r&eacute;parer sa
+maladresse.</p>
+
+<p>&laquo;Est-il convenable, je vous le demande, que le comte Koutouzow, le plus
+vieux des g&eacute;n&eacute;raux russes, si&egrave;ge l&agrave;-bas en personne? Il en sera pour sa
+peine.... Et, franchement, peut-on nommer g&eacute;n&eacute;ral en chef un homme de
+mauvaises moeurs, un homme qui ne sait pas se tenir &agrave; cheval, et qui
+s'endort au conseil? Oserait-on soutenir par hasard qu'il s'est
+distingu&eacute; &agrave; Bucharest? Je ne parle pas de ses qualit&eacute;s comme militaire,
+il y aurait trop &agrave; dire l&agrave;-dessus; mais comment serait-il possible de
+choisir dans la situation actuelle un homme impotent et qui n'y voit
+goutte? Quel commandant sera-ce l&agrave;? Il serait bon tout au plus pour
+jouer &agrave; colin-maillard, car il est compl&egrave;tement aveugle!&raquo;</p>
+
+<p>Personne ne r&eacute;pliqua &agrave; cette violente sortie, &agrave; laquelle le prince
+Basile se livrait le 21 juillet, et qui, &agrave; cette date, &eacute;tait
+parfaitement fond&eacute;e; mais le 29, quelques jours plus tard, Koutouzow
+re&ccedil;ut le titre de prince. Cette faveur, qui indiquait peut-&ecirc;tre, &agrave; la
+rigueur, le d&eacute;sir qu'on &eacute;prouvait, en haut lieu, de s'en d&eacute;barrasser,
+n'inqui&eacute;ta pas le prince Basile, mais elle eut pour effet de le rendre
+plus prudent dans ses critiques. Le 8 ao&ucirc;t, un conseil compos&eacute; du
+feld-mar&eacute;chal Soltykow, d'Araktch&eacute;&iuml;ew, de Viasmitinow, de Lopoukhine et
+de Kotchoubey, fut r&eacute;uni pour discuter la marche g&eacute;n&eacute;rale de la
+campagne. Le conseil d&eacute;cida que l'insucc&egrave;s devait &ecirc;tre attribu&eacute; &agrave; la
+division du pouvoir, et proposa, apr&egrave;s une courte d&eacute;lib&eacute;ration, et
+malgr&eacute; le peu de sympathie de l'Empereur pour Koutouzow, d'&eacute;lever ce
+dernier au poste de g&eacute;n&eacute;ral en chef et de commandant de tout le rayon
+occup&eacute; par les troupes; la proposition fut accept&eacute;e, et la nomination
+annonc&eacute;e le soir m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le prince Basile se retrouva le lendemain chez Anna Pavlovna avec
+l'&raquo;homme de beaucoup de m&eacute;rite&raquo;, qui lui faisait une cour assidue afin
+d'obtenir par elle la place de curateur d'un institut de jeunes filles.
+Le prince Basile fit son entr&eacute;e dans ce salon en v&eacute;ritable triomphateur,
+et comme si le succ&egrave;s avait couronn&eacute; ses plus ch&egrave;res esp&eacute;rances: &laquo;Eh
+bien, vous savez la grande nouvelle! Le prince Koutouzow est mar&eacute;chal,
+tous les dissentiments sont finis... j'en suis si heureux! Enfin voil&agrave;
+un homme!&raquo; ajouta-t-il en lan&ccedil;ant un regard s&eacute;v&egrave;re sur son auditoire.
+L'&raquo;homme de beaucoup de m&eacute;rite&raquo; ne put s'emp&ecirc;cher, quoiqu'il f&ucirc;t
+candidat &agrave; une place, de rappeler &agrave; l'orateur le jugement qu'il avait
+port&eacute; lui-m&ecirc;me peu de jours auparavant. C'&eacute;tait une double faute contre
+la biens&eacute;ance, car Anna Pavlovna avait &eacute;galement re&ccedil;u la nouvelle avec
+de grandes d&eacute;monstrations de joie.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, mon prince, dit-il, ne pouvant retenir sa langue et employant les
+paroles du prince Basile, on le dit aveugle!</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, il y voit assez clair, r&eacute;pondit le prince en parlant
+rapidement de sa voix de basse &eacute;raill&eacute;e, et en toussant &agrave; plusieurs
+reprises (c'&eacute;tait son grand moyen pour faire bonne contenance lorsqu'il
+se trouvait embarrass&eacute;). Il y voit assez clair, vous dis-je, et je me
+r&eacute;jouis surtout de ce que l'Empereur lui ait donn&eacute;, sur les troupes et
+sur le pays, un pouvoir que jamais aucun g&eacute;n&eacute;ral en chef n'a eu
+jusqu'ici. C'est un second autocrate!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veuille!&raquo; dit en soupirant Anna Pavlovna.</p>
+
+<p>L'&raquo;homme de beaucoup de m&eacute;rite&raquo;, tr&egrave;s novice encore au langage des
+cours, s'imaginait flatter la vieille fille en d&eacute;fendant son ancienne
+opinion; il s'empressa donc d'ajouter:</p>
+
+<p>&laquo;On dit que l'Empereur ne l'a investi de ce pouvoir qu'a contre-coeur!
+On dit aussi qu'il a rougi comme une demoiselle &agrave; laquelle on lirait
+<i>Joconde</i>, en lui disant que le Souverain et la patrie lui d&eacute;cernaient
+cet honneur.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre le coeur n'&eacute;tait-il pas de la partie? fit observer Anna
+Pavlovna.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, pas du tout, s'&eacute;cria avec chaleur le prince Basile, qui
+ne permettait plus &agrave; personne d'attaquer Koutouzow. C'est impossible,
+car l'Empereur a toujours su appr&eacute;cier ses hautes qualit&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu veuille alors que le prince Koutouzow ait v&eacute;ritablement le
+pouvoir entre les mains, et qu'il ne permette &agrave; personne de lui mettre
+des b&acirc;tons dans les roues,&raquo; dit Anna Pavlovna.</p>
+
+<p>Le prince Basile, comprenant aussit&ocirc;t &agrave; qui s'adressait cette allusion,
+reprit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&laquo;Je sais positivement que Koutouzow a pos&eacute; comme condition <i>sine qua
+non</i> &agrave; l'Empereur l'&eacute;loignement du c&eacute;sar&eacute;vitch. Savez-vous ce qu'il lui
+a dit: &laquo;Je ne saurais le punir s'il fait mal, ni le r&eacute;compenser s'il
+fait bien.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est un homme bien fin: je connais Koutouzow de longue date.</p>
+
+<p>&mdash;On dit m&ecirc;me, poursuivit l'&raquo;homme de beaucoup de m&eacute;rite&raquo;, continuant &agrave;
+faire fausse route, que Son Altesse a solennellement exig&eacute; de l'Empereur
+de ne pas venir s&eacute;journer &agrave; l'arm&eacute;e.&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; peine eut-il prononc&eacute; ces mots, que le prince Basile et Anna Pavlovna,
+se d&eacute;tournant comme pouss&eacute;s par un m&ecirc;me ressort, &eacute;chang&egrave;rent un regard
+plein de compassion en r&eacute;ponse &agrave; cette inconcevable na&iuml;vet&eacute;, et
+pouss&egrave;rent un long et profond soupir.</p>
+
+
+<h3>VII</h3>
+
+
+<p>Pendant que ceci se passait &agrave; P&eacute;tersbourg, les Fran&ccedil;ais, laissant
+Smolensk derri&egrave;re eux, avan&ccedil;aient toujours et se rapprochaient de
+Moscou. M. Thiers, l'historien de Napol&eacute;on, cherche, comme les autres, &agrave;
+att&eacute;nuer les fautes de son h&eacute;ros, en soutenant qu'il avait &eacute;t&eacute; amen&eacute;
+jusque sous les murs de Moscou contre sa volont&eacute;! Ce serait vrai, si
+l'on pouvait donner comme cause aux &eacute;v&eacute;nements de ce monde la volont&eacute;
+d'un seul homme, et nos historiographes auraient alors &eacute;galement raison,
+en pr&eacute;tendant, de leur c&ocirc;t&eacute;, que Napol&eacute;on a &eacute;t&eacute; attir&eacute; en avant par
+l'habilet&eacute; de nos g&eacute;n&eacute;raux. En consid&eacute;rant m&ecirc;me le pass&eacute; comme le
+travail d'incubation des faits qui en sont la cons&eacute;quence ult&eacute;rieure,
+nous en arrivons &agrave; d&eacute;couvrir entre eux une certaine connexit&eacute; qui ne
+fait que les rendre encore plus confus. Quand un bon joueur d'&eacute;checs a
+perdu une partie et qu'il est intimement convaincu de l'avoir perdue par
+son fait, il laisse de c&ocirc;t&eacute; les fautes qu'il a pu commettre pendant le
+cours de la partie, pour ne rechercher que celle qu'il a faite au d&eacute;but,
+et qui, en tournant au profit de son adversaire, a caus&eacute; sa d&eacute;faite. Le
+jeu de la guerre, bien autrement compliqu&eacute;, est influenc&eacute; par les
+conditions du milieu o&ugrave; il s'agite, et, loin d'&ecirc;tre dirig&eacute; par une
+volont&eacute; unique, il est le produit du frottement et du choc des mille
+volont&eacute;s et des mille passions individuelles qui y prennent part.</p>
+
+<p>Napol&eacute;on, apr&egrave;s avoir quitt&eacute; Smolensk, tenta, mais en vain, de livrer
+bataille d'abord &agrave; Dorogobouge sur la Viazma, ensuite &agrave;
+Czarevo-Za&iuml;michtch&eacute;; par suite de diff&eacute;rentes circonstances, les Russes
+ne purent l'accepter qu'&agrave; Borodino, situ&eacute; &agrave; 112 verstes de Moscou. &Agrave;
+Viazma, Napol&eacute;on donna l'ordre de marcher droit sur cette ville, la
+capitale asiatique du grand Empire, la ville sacr&eacute;e des peuples
+d'Alexandre! Moscou, avec ses innombrables &eacute;glises semblables &agrave; des
+pagodes chinoises, excitait son imagination. Il quitta Viazma mont&eacute; sur
+son petit cheval isabelle, accompagn&eacute; de sa garde, de ses aides de camp,
+et de ses pages; Berthier, le major g&eacute;n&eacute;ral, rest&eacute; en arri&egrave;re pour faire
+interroger un prisonnier russe par l'interpr&egrave;te Lelorgne d'Ideville,
+rejoignit peu apr&egrave;s son ma&icirc;tre, et, le visage rayonnant de joie, arr&ecirc;ta
+court son cheval devant lui.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il? demanda Napol&eacute;on.</p>
+
+<p>&mdash;Un cosaque qu'on vient de faire prisonnier, Sire, dit que les troupes
+command&eacute;es par Platow se r&eacute;unissent au gros de l'arm&eacute;e, et que Koutouzow
+est nomm&eacute; g&eacute;n&eacute;ral en chef!... Ce gaillard est tr&egrave;s bavard et para&icirc;t fort
+intelligent.&raquo;</p>
+
+<p>Napol&eacute;on sourit, fit donner un cheval au cosaque, et se le fit amener,
+pour avoir le plaisir de le questionner lui-m&ecirc;me. Quelques aides de camp
+partirent au galop pour faire ex&eacute;cuter cet ordre, et, un moment apr&egrave;s,
+le serf de Denissow, celui qu'il avait c&eacute;d&eacute; &agrave; Rostow, notre ancienne
+connaissance Lavrouchka, avec sa figure &eacute;veill&eacute;e et l&eacute;g&egrave;rement avin&eacute;e,
+en veste de domestique militaire, &agrave; cheval sur une selle de cavalerie
+fran&ccedil;aise, s'approcha de Napol&eacute;on, qui le fit marcher &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, pour
+l'examiner &agrave; son aise.</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes un cosaque? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Votre Noblesse&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Le cosaque, ignorant en quelle compagnie il se trouvait, car la
+simplicit&eacute; de Napol&eacute;on n'avait rien qui put r&eacute;v&eacute;ler &agrave; une imagination
+orientale la pr&eacute;sence d'un Souverain, s'entretint avec la plus extr&ecirc;me
+familiarit&eacute; des affaires de la guerre actuelle<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>&laquo;, dit M. Thiers en
+racontant cet &eacute;pisode. Lavrouchka &eacute;tait ivre ou &agrave; peu pr&egrave;s; n'ayant pas
+pr&eacute;par&eacute; &agrave; temps le d&icirc;ner de son ma&icirc;tre le jour pr&eacute;c&eacute;dent, il avait &eacute;t&eacute;
+bel et bien fustig&eacute;, et envoy&eacute; faire main basse sur la volaille dans un
+village; l&agrave;, s'&eacute;tant laiss&eacute; entra&icirc;ner par le charme de la maraude, il
+avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute; par les fran&ccedil;ais. Lavrouchka, qui avait vu beaucoup de
+choses dans sa vie, &eacute;tait une de ces natures effront&eacute;es, pr&ecirc;tes &agrave; toutes
+les fourberies imaginables, qui devinent d'instinct les plus mauvaises
+pens&eacute;es de leurs ma&icirc;tres et savent se rendre compte d'un coup d'oeil de
+l'&eacute;tendue de leur mesquine vanit&eacute;.</p>
+
+<p>Face &agrave; face avec Napol&eacute;on, qu'il n'avait pas tard&eacute; &agrave; reconna&icirc;tre, il
+fit tout son possible pour gagner ses bonnes gr&acirc;ces. Sa pr&eacute;sence ne
+l'intimidait pas plus que celle de Rostow, ou du mar&eacute;chal des logis avec
+les verges &agrave; la main, car, du moment qu'il ne poss&eacute;dait rien, que
+pouvait-on lui prendre?</p>
+
+<p>Il lui rapporta, &agrave; peu de choses pr&egrave;s, ce qui se disait parmi ses
+camarades; mais, lorsque Napol&eacute;on lui demanda si les Russes croyaient
+vaincre Bonaparte, il flaira un pi&egrave;ge dans cette question, et r&eacute;fl&eacute;chit
+en fron&ccedil;ant les sourcils.</p>
+
+<p>&laquo;S'il doit y avoir prochainement une bataille, r&eacute;pondit-il d'un air
+soup&ccedil;onneux, alors c'est possible, mais s'il se passe trois jours sans
+qu'il y en ait, cela tra&icirc;nera en longueur.&raquo;</p>
+
+<p>Cette phrase sibylline fut ainsi traduite &agrave; l'Empereur par Lelorgne
+d'Ideville: &laquo;Si la bataille &eacute;tait donn&eacute;e avant trois jours, les Fran&ccedil;ais
+la gagneraient, mais si elle &eacute;tait donn&eacute;e plus tard, Dieu sait ce qu'il
+en arriverait.&raquo; Napol&eacute;on, dont l'humeur &eacute;tait cependant excellente pour
+le moment, &eacute;couta sans sourire cet oracle, et se le fit r&eacute;p&eacute;ter.
+Lavrouchka le remarqua, et continua &agrave; faire semblant d'ignorer qui il
+&eacute;tait.</p>
+
+<p>&laquo;Nous savons bien que vous avez un certain Napol&eacute;on qui a d&eacute;j&agrave; battu
+tout le monde, mais cela ne lui sera pas aussi facile avec nous!&raquo;
+dit-il, laissant involontairement &eacute;chapper cette vanterie patriotique,
+que l'interpr&egrave;te s'empressa du reste de passer sous silence, en ne
+traduisant &agrave; Sa Majest&eacute; que la premi&egrave;re partie de la phrase.</p>
+
+<p>&laquo;La r&eacute;ponse du jeune cosaque fit sourire son puissant interlocuteur,&raquo;
+dit M. Thiers. Faisant quelques pas en avant, Napol&eacute;on s'adressa &agrave;
+Berthier. Il lui exprima le d&eacute;sir d'&eacute;prouver sur cet enfant des steppes
+du Don l'&eacute;motion qu'il ressentirait en apprenant qu'il causait avec
+l'Empereur, avec ce m&ecirc;me Empereur qui avait &eacute;crit sur les Pyramides son
+nom victorieux!</p>
+
+<p>On avait &agrave; peine achev&eacute; de le lui dire, que Lavrouchka, devinant &agrave;
+merveille que Napol&eacute;on s'attendait &agrave; le voir terrifi&eacute;, joua aussit&ocirc;t la
+stup&eacute;faction: il &eacute;carquilla les yeux, prit un air h&eacute;b&eacute;t&eacute;, et donna &agrave; sa
+figure l'expression qui lui &eacute;tait habituelle lorsqu'on le menait
+recevoir quelques coups de verges en punition de ses fautes. &laquo;&Agrave; peine
+l'interpr&egrave;te de Napol&eacute;on, dit M. Thiers, avait-il parl&eacute;, que le cosaque,
+saisi d'une sorte d'&eacute;bahissement, ne prof&eacute;ra plus une parole, et marcha
+les yeux constamment attach&eacute;s sur ce conqu&eacute;rant, dont le nom avait
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusqu'&agrave; lui &agrave; travers les steppes de l'Orient. Toute sa
+loquacit&eacute; s'&eacute;tait subitement arr&ecirc;t&eacute;e pour faire place &agrave; un sentiment
+d'admiration na&iuml;ve et silencieuse. Napol&eacute;on, apr&egrave;s l'avoir r&eacute;compens&eacute;,
+lui fit donner la libert&eacute; &laquo;comme &agrave; un oiseau qu'on rend aux champs qui
+l'ont vu na&icirc;tre<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>&laquo;.</p>
+
+<p>Sa Majest&eacute; continua donc son chemin, r&ecirc;vant &agrave; ce Moscou qui occupait si
+fort son imagination, tandis que l'&raquo;oiseau rendu aux champs qui l'ont vu
+na&icirc;tre&raquo; retournait aux avant-postes: il songeait au r&eacute;cit fantastique
+qu'il allait d&eacute;biter &agrave; ses camarades, car il n'&eacute;tait pas homme &agrave; leur
+raconter les faits tels qu'ils s'&eacute;taient pass&eacute;s, et &agrave; leur dire tout
+simplement la v&eacute;rit&eacute;. Il demanda &agrave; des cosaques qu'il rencontra sur sa
+route o&ugrave; &eacute;tait son r&eacute;giment, qui faisait partie du d&eacute;tachement de
+Platow, et le soir m&ecirc;me il arriva &agrave; Jankow, o&ugrave; &eacute;tait le bivouac des
+siens, juste au moment o&ugrave; Rostow montait &agrave; cheval pour aller avec Iline
+faire une reconnaissance dans les environs. Lavrouchka re&ccedil;ut l'ordre de
+les suivre.</p>
+
+
+<h3>VIII</h3>
+
+
+<p>La princesse Marie n'&eacute;tait pas &agrave; Moscou, &agrave; l'abri de tout danger, comme
+le pensait le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Lorsque son vieux serviteur revint de Smolensk, le prince se r&eacute;veilla
+comme d'une l&eacute;thargie. Il fit rassembler les miliciens, et &eacute;crivit au
+g&eacute;n&eacute;ral en chef pour l'informer qu'il &eacute;tait bien d&eacute;cid&eacute; &agrave; rester &agrave;
+Lissy-Gory et &agrave; le d&eacute;fendre jusqu'&agrave; la derni&egrave;re extr&eacute;mit&eacute;, en lui
+laissant le soin de prendre ou de ne pas prendre les mesures n&eacute;cessaires
+pour prot&eacute;ger un endroit &laquo;o&ugrave; serait fait prisonnier ou tu&eacute; un des plus
+anciens g&eacute;n&eacute;raux russes&raquo;! Il annon&ccedil;a ensuite solennellement &agrave; toute sa
+maison son intention de ne pas quitter Lissy-Gory! Quant &agrave; sa fille,
+elle devait, disait-il, emmener le petit prince &agrave; Bogoutcharovo, et il
+s'occupa imm&eacute;diatement de son d&eacute;part et de celui de Dessalles. La
+princesse Marie, s&eacute;rieusement effray&eacute;e de l'activit&eacute; fi&eacute;vreuse qui
+succ&eacute;dait chez lui &agrave; l'apathie des derni&egrave;res semaines, ne pouvait se
+d&eacute;cider &agrave; le laisser seul, et se permit de lui d&eacute;sob&eacute;ir pour la premi&egrave;re
+fois de sa vie. Elle refusa de partir, et s'exposa par l&agrave; &agrave; une sc&egrave;ne
+des plus violentes. Son p&egrave;re furieux lui reprocha ses torts imaginaires,
+l'accabla des reproches les plus sanglants, l'accusa d'avoir empoisonn&eacute;
+son existence, de l'avoir brouill&eacute; avec son fils, d'avoir fait sur son
+compte des suppositions abominables, et finit par la renvoyer de son
+cabinet, en lui disant qu'elle pouvait faire ce qui lui semblerait bon,
+qu'il ne voulait plus la conna&icirc;tre, et lui d&eacute;fendait de se montrer
+d&eacute;sormais devant ses yeux. La princesse Marie, heureuse de ne pas avoir
+&eacute;t&eacute; mise de force en voiture, vit dans cette concession la preuve
+irr&eacute;cusable de la satisfaction cach&eacute;e que causait &agrave; son p&egrave;re sa
+r&eacute;solution de rester aupr&egrave;s de lui. Le lendemain du d&eacute;part de son
+petit-fils, le vieux prince rev&ecirc;tit sa grande tenue, et se disposa &agrave;
+aller voir le g&eacute;n&eacute;ral en chef. Sa cal&egrave;che &eacute;tant avanc&eacute;e, sa fille
+l'aper&ccedil;ut, tout chamarr&eacute; de d&eacute;corations, s'acheminer vers une all&eacute;e du
+jardin, pour y passer en revue les paysans et la domesticit&eacute; qu'il avait
+arm&eacute;s. Assise &agrave; sa fen&ecirc;tre, elle pr&ecirc;tait une oreille attentive aux
+ordres qu'il donnait, lorsque tout &agrave; coup quelques hommes, la figure
+boulevers&eacute;e, se mirent &agrave; courir du jardin vers la maison; s'&eacute;lan&ccedil;ant
+aussit&ocirc;t au dehors, elle allait s'engager dans l'all&eacute;e, lorsqu'elle vit
+venir &agrave; elle une troupe de miliciens, et au milieu d'eux le vieux prince
+en uniforme, soutenu par eux et laissant tra&icirc;ner ses pieds sans force
+sur le sable. Elle fit quelques pas, mais les rayons de lumi&egrave;re qui se
+jouaient sur le groupe, &agrave; travers l'&eacute;pais feuillage des tilleuls,
+l'emp&ecirc;ch&egrave;rent d'abord de se rendre compte du changement survenu dans ses
+traits. En s'approchant davantage, elle en fut profond&eacute;ment saisie:
+l'expression dure et r&eacute;solue de sa figure s'&eacute;tait fondue en une
+expression soumise et humble. &Agrave; la vue de sa fille, il remua ses l&egrave;vres
+impuissantes, et il s'en &eacute;chappa quelques sons rauques et
+inintelligibles. On le porta jusque dans son cabinet, et on le d&eacute;posa
+sur le divan qui lui avait tout derni&egrave;rement encore caus&eacute; de si folles
+terreurs.</p>
+
+<p>Le docteur, qu'on alla chercher &agrave; la ville voisine, le veilla toute la
+nuit, et d&eacute;clara que le c&ocirc;t&eacute; droit avait &eacute;t&eacute; frapp&eacute; de paralysie. Le
+s&eacute;jour &agrave; Lissy-Gory devenant de jour en jour plus dangereux, la
+princesse Marie fit transporter le malade &agrave; Bogoutcharovo, et envoya son
+neveu &agrave; Moscou sous la garde de Dessalles.</p>
+
+<p>Le vieux prince passa ainsi trois semaines dans la maison de son fils,
+toujours dans le m&ecirc;me &eacute;tat. Il n'avait plus sa t&ecirc;te: &eacute;tendu sans
+mouvement, presque sans vie, il ne cessait de murmurer des mots
+inarticul&eacute;s, et l'on ne pouvait parvenir &agrave; deviner s'il se rendait
+compte de ce qui se passait autour de lui. Il souffrait, et s'effor&ccedil;ait
+&eacute;videmment d'exprimer un d&eacute;sir que personne n'arrivait &agrave; comprendre.
+&Eacute;tait-ce une fantaisie de malade, ou l'id&eacute;e d'un cerveau affaibli?
+Voulait-il parler de ses affaires de famille ou de celles du pays? On
+l'ignorait.</p>
+
+<p>Le docteur soutenait que cette agitation ne voulait rien dire, et
+qu'elle provenait de causes purement physiques; mais la princesse Marie
+&eacute;tait s&ucirc;re du contraire, et l'inqui&eacute;tude que le vieux prince t&eacute;moignait,
+quand elle &eacute;tait en sa pr&eacute;sence, la confirmait dans cette supposition.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus &agrave; esp&eacute;rer de le gu&eacute;rir, et il &eacute;tait impossible de le
+transporter, car on aurait risqu&eacute; de le voir mourir pendant le trajet.
+&laquo;La fin, la fin elle-m&ecirc;me ne serait-elle pas pr&eacute;f&eacute;rable &agrave; cet &eacute;tat?&raquo; se
+disait parfois la princesse Marie. Elle ne le quittait ni jour ni nuit,
+et, faut-il l'avouer? elle &eacute;piait ses moindres mouvements, non pour y
+d&eacute;couvrir un sympt&ocirc;me rassurant, mais souvent au contraire pour y
+surprendre quelque signe avant-coureur d'une mort prochaine. Ce qui
+&eacute;tait encore plus terrible, et ce qu'elle ne pouvait se dissimuler &agrave;
+elle-m&ecirc;me, c'est que, depuis la maladie de son p&egrave;re, toutes ses
+aspirations intimes, toutes ses esp&eacute;rances, oubli&eacute;es depuis tant
+d'ann&eacute;es, s'&eacute;taient tout &agrave; coup r&eacute;veill&eacute;es en elle: le r&ecirc;ve d'une vie
+ind&eacute;pendante, pleine de joies nouvelles et affranchie du joug de la
+tyrannie paternelle, la possibilit&eacute; d'aimer et de jouir enfin du bonheur
+conjugal, se repr&eacute;sentaient constamment &agrave; son imagination comme autant
+de tentations du d&eacute;mon. Malgr&eacute; ses efforts pour les chasser loin d'elle,
+elle y revenait sans cesse et se surprenait souvent &agrave; r&ecirc;ver et &agrave;
+combiner le plan de sa nouvelle existence, quand &laquo;lui&raquo; ne serait plus
+l&agrave;! Pour repousser la s&eacute;duction de ces pens&eacute;es, elle avait recours &agrave; la
+pri&egrave;re: S'agenouillant et fixant les yeux sur les images saintes, elle
+priait, mais sans ferveur et sans foi. Elle se sentait emport&eacute;e par un
+autre courant, le courant de la vie active, difficile mais libre, en
+contraste complet avec l'atmosph&egrave;re morale qui l'avait entour&eacute;e et
+emprisonn&eacute;e jusqu'&agrave; ce jour. La pri&egrave;re avait &eacute;t&eacute; alors son unique
+consolation; aujourd'hui, elle se sentait sollicit&eacute;e par les soucis de
+la vie mat&eacute;rielle. Il n'&eacute;tait pas non plus sans danger de demeurer plus
+longtemps &agrave; Bogoutcharovo; les Fran&ccedil;ais approchaient, et d&eacute;j&agrave; une
+propri&eacute;t&eacute; voisine venait d'&ecirc;tre d&eacute;vast&eacute;e par les maraudeurs.</p>
+
+<p>Le docteur insistait pour que l'on transport&acirc;t le malade; le mar&eacute;chal de
+noblesse envoya un de ses fonctionnaires pour engager la princesse Marie
+&agrave; partir promptement; l'ispravnik arriva en personne lui annoncer la
+pr&eacute;sence des troupes fran&ccedil;aises &agrave; quarante verstes: &laquo;les villages
+avaient d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u, disait-il, les proclamations ennemies, et il ne
+r&eacute;pondait de rien si elle ne partait imm&eacute;diatement.&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'y d&eacute;cida enfin, et fixa son d&eacute;part au 15 septembre; les
+pr&eacute;paratifs et les ordres &agrave; donner l'occup&egrave;rent toute la journ&eacute;e du 14,
+mais elle passa la nuit suivante, comme d'habitude, sans se d&eacute;shabiller,
+dans la chambre contigu&euml; &agrave; celle de son p&egrave;re. Ne pouvant dormir, elle
+s'approcha plus d'une fois de la porte pour &eacute;couter, et elle l'entendait
+souvent geindre et se plaindre tout bas, pendant que Tikhone et le
+docteur le soulevaient et le changeaient de position. Elle aurait voulu
+entrer chez lui, mais la crainte l'en emp&ecirc;chait; elle savait par
+exp&eacute;rience combien tout signe de terreur &eacute;tait d&eacute;sagr&eacute;able &agrave; son p&egrave;re,
+qui se d&eacute;tournait chaque fois qu'il rencontrait son regard effar&eacute;
+involontairement fix&eacute; sur lui; elle savait que son apparition, la nuit,
+&agrave; une heure inusit&eacute;e, lui causerait une violente irritation!... Et
+jamais cependant il ne lui avait inspir&eacute; autant de compassion. Un
+revirement s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; en elle: elle redoutait maintenant de le
+perdre, et, en repassant dans sa m&eacute;moire les longues ann&eacute;es de leur vie
+commune, elle d&eacute;couvrait dans chacun de ses actes une preuve de son
+affection pour elle. Si la perspective de sa future existence se
+glissait au milieu de son attendrissement r&eacute;trospectif, elle la chassait
+bien vite avec horreur comme une obsession du mauvais esprit; enfin,
+n'entendant plus de bruit chez le malade, elle s'endormit, &eacute;puis&eacute;e, vers
+le matin, et ne se r&eacute;veilla que fort tard.</p>
+
+<p>La nettet&eacute; de perception qui accompagne habituellement le r&eacute;veil lui
+d&eacute;montra clairement alors quelle &eacute;tait sa pr&eacute;occupation constante, et,
+pr&ecirc;tant l'oreille et n'entendant derri&egrave;re la porte que le m&ecirc;me murmure,
+elle se dit avec un soupir de fatigue:</p>
+
+<p>&laquo;C'est donc toujours la m&ecirc;me chose!... Mais qu'est-ce donc que je
+d&eacute;sire, qu'est-ce donc qui doit arriver? Sa mort?&raquo; s'&eacute;cria-t-elle avec
+d&eacute;go&ucirc;t &agrave; cette pens&eacute;e involontaire. Se levant &agrave; la h&acirc;te, elle s'habilla,
+fit sa pri&egrave;re et sortit sur le perron: on mettait les chevaux &agrave; la
+voiture, et l'on y emballait les derniers effets.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait doux et couvert; le docteur s'approcha de la princesse.</p>
+
+<p>&laquo;Il a l'air un peu mieux ce matin, lui dit-il. Je vous cherchais: il est
+possible de le comprendre un peu, il a la t&ecirc;te assez fra&icirc;che. Venez, il
+vous demande.&raquo;</p>
+
+<p>Elle p&acirc;lit et s'appuya contre le chambranle de la porte.... Son coeur
+battit avec violence; rien qu'&agrave; l'id&eacute;e de le voir, de lui parler,
+lorsque son &acirc;me &eacute;tait remplie de pens&eacute;es coupables, elle &eacute;prouvait une
+joie m&ecirc;l&eacute;e de douleur et d'angoisse.</p>
+
+<p>&laquo;Allons,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta le docteur.</p>
+
+<p>Elle le suivit et s'approcha du lit de son p&egrave;re. Le malade &eacute;tait couch&eacute;
+sur le dos et soutenu par des oreillers; ses mains amaigries et
+osseuses, couvertes d'un r&eacute;seau de veines bleu&acirc;tres et noueuses, &eacute;taient
+pos&eacute;es devant lui sur la couverture; l'oeil gauche fixe, l'oeil droit
+tir&eacute; et hagard, les l&egrave;vres et les sourcils immobiles, il avait la figure
+singuli&egrave;rement rid&eacute;e, et son apparence dess&eacute;ch&eacute;e et malingre inspirait
+une piti&eacute; profonde. La princesse Marie s'approcha de lui et lui baisa la
+main; la main gauche de son p&egrave;re serra aussit&ocirc;t la sienne..., on voyait
+qu'il l'attendait. Il r&eacute;p&eacute;ta ce mouvement, tandis que ses sourcils et
+ses l&egrave;vres se contractaient avec impatience.</p>
+
+<p>Elle le regarda effray&eacute;e.... Que d&eacute;sirait-il? Elle se pla&ccedil;a de fa&ccedil;on
+qu'il p&ucirc;t l'apercevoir de son oeil gauche.... Il se tranquillisa
+aussit&ocirc;t, et fit des efforts surhumains pour parler; la langue remua
+cette fois, des sons inarticul&eacute;s se firent entendre, et enfin il
+pronon&ccedil;a quelques mots, lentement, timidement, sans cesser de regarder
+sa fille d'un air suppliant et craintif.... Il avait si grand'peur de
+n'&ecirc;tre pas compris! La difficult&eacute; presque comique qu'il &eacute;prouvait &agrave;
+parler for&ccedil;a la princesse Marie &agrave; baisser les yeux pour lui d&eacute;rober la
+vue des sanglots qu'elle avait peine &agrave; r&eacute;primer. Il r&eacute;p&eacute;ta &agrave; diff&eacute;rentes
+reprises les m&ecirc;mes syllabes, mais elle ne parvenait pas &agrave; en saisir le
+sens. Le docteur crut enfin comprendre qu'il demandait si elle avait
+peur, mais &agrave; cette supposition, &eacute;mise &agrave; haute voix, le malade secoua
+n&eacute;gativement la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Il veut dire que c'est son &acirc;me qui souffre!&raquo; s'&eacute;cria la princesse
+Marie, et son p&egrave;re, r&eacute;pondant &agrave; ce cri par un signe affirmatif, lui
+serra la main, et l'appliqua sur sa poitrine &agrave; diff&eacute;rents endroits,
+comme s'il cherchait une meilleure place.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense toujours &agrave; toi,&raquo; dit-il presque distinctement, satisfait
+d'avoir &eacute;t&eacute; compris, et, passant son autre main sur les cheveux de sa
+fille, qui inclina la t&ecirc;te afin de lui cacher ses larmes: &laquo;Je t'ai
+appel&eacute;e toute la nuit, murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'avais su, r&eacute;pondit-elle.... Je craignais de venir.&raquo;</p>
+
+<p>Il lui serra la main.</p>
+
+<p>&laquo;Tu ne dormais donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non,&raquo; r&eacute;pondit-elle en faisant un signe de t&ecirc;te n&eacute;gatif. Subissant
+malgr&eacute; elle l'influence du malade, elle essayait de parler comme lui, et
+paraissait &eacute;prouver la m&ecirc;me difficult&eacute; &agrave; exprimer sa pens&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ma petite &acirc;me, murmura-t-il, ou ma petite amie!&raquo; La princesse Marie ne
+put saisir au juste l'expression dont il s'&eacute;tait servi, mais son regard
+lui disait bien qu'il venait d'employer une expression affectueuse et
+tendre, ce qui ne lui arrivait jamais. &laquo;Pourquoi n'es-tu pas venue?</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, moi qui souhaitais sa mort! se disait la pauvre fille.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma fille, mon amie, merci! pour tout, pardonne-moi... merci!&raquo;
+Et deux larmes br&ucirc;lantes jaillirent de ses yeux.... &laquo;Appelez Andrioucha!
+dit-il tout &agrave; coup d'un air &eacute;gar&eacute;....</p>
+
+<p>&mdash;J'ai re&ccedil;u une lettre de lui,&raquo; r&eacute;pondit la princesse Marie.</p>
+
+<p>Il la regarda avec surprise.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; donc est-il?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'arm&eacute;e, mon p&egrave;re, &agrave; Smolensk!&raquo;</p>
+
+<p>Longtemps il garda le silence, les paupi&egrave;res closes, puis il les releva
+et fit un signe affirmatif, comme pour dire &agrave; sa fille qu'il avait enfin
+retrouv&eacute; la m&eacute;moire, et qu'il se souvenait de tout.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, dit-il lentement et distinctement, la Russie est perdue, ils l'ont
+perdue!&raquo; Et il sanglota.</p>
+
+<p>S'apaisant et refermant les yeux, il fit de la main un l&eacute;ger mouvement
+dont Tikhone devina le sens, car il lui essuya ses larmes, pendant qu'il
+pronon&ccedil;ait de nouveau quelques mots confus. S'agissait-il de la Russie,
+de son fils, de son petit-fils, ou de sa fille? Nul n'aurait pu le dire.
+Une heureuse inspiration &eacute;claira Tikhone: il avait devin&eacute;!</p>
+
+<p>&laquo;Va mettre ta robe blanche, je l'aime....</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela!&raquo; dit-il en se tournant vers la princesse Marie. &Agrave; ces
+paroles, elle se prit &agrave; pleurer avec une telle violence, que le docteur
+l'emmena hors de la chambre jusque sur le balcon, pour lui donner le
+temps de ma&icirc;triser son &eacute;motion et de terminer ses pr&eacute;paratifs de d&eacute;part.
+Le vieux prince continua &agrave; parler de son fils, de la guerre, de
+l'Empereur, et, fron&ccedil;ant les sourcils d'un air irrit&eacute;, il &eacute;levait de
+plus en plus sa voix enrou&eacute;e, lorsque soudain il fut frapp&eacute; d'un second
+et dernier coup de paralysie.</p>
+
+<p>Le temps s'&eacute;tait &eacute;clairci, le soleil brillait dans toute sa splendeur,
+mais la princesse Marie, arr&ecirc;t&eacute;e sur le balcon, ne se rendait compte de
+rien, ne pensait &agrave; rien et n'&eacute;prouvait qu'une chose, un redoublement de
+tendresse pour son p&egrave;re, elle ne l'avait jamais autant aim&eacute; qu'en ce
+moment-l&agrave;. Elle descendit les marches du perron et marcha vivement vers
+l'&eacute;tang, en passant par l'all&eacute;e de tilleuls nouvellement plant&eacute;e par son
+fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;Oui, j'ai souhait&eacute; sa mort, disait-elle tout haut dans son &eacute;motion.
+J'ai d&eacute;sir&eacute; voir finir cela plus vite, pour me reposer.... Mais &agrave; quoi
+me servira ce repos, lorsqu'il ne sera plus?&raquo; Elle fit le tour du
+jardin, se retrouva devant la maison, et vit alors venir &agrave; elle, en
+compagnie d'un inconnu, Mlle Bourrienne, qui avait d&eacute;clar&eacute; ne pas
+vouloir quitter Bogoutcharovo. C'&eacute;tait le mar&eacute;chal de la noblesse du
+district, qui arrivait tout expr&egrave;s pour repr&eacute;senter &agrave; la princesse Marie
+l'urgence du d&eacute;part. Elle l'&eacute;couta sans l'entendre, l'invita &agrave; la suivre
+dans la salle &agrave; manger, lui proposa de d&eacute;jeuner et le fit asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+d'elle. Au bout d'une seconde, elle se leva, agit&eacute;e et inqui&egrave;te,
+s'excusa aupr&egrave;s de son h&ocirc;te et se dirigea vers l'appartement de son
+p&egrave;re; le docteur parut sur le seuil de la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne pouvez pas entrer, princesse: allez-vous-en, allez!&raquo; lui dit-il
+avec autorit&eacute;.</p>
+
+<p>Elle retourna au jardin, et alla s'asseoir sur le bord m&ecirc;me de
+l'&eacute;tang.... On ne pouvait pas l'apercevoir de la maison. Jamais elle ne
+sut combien de temps elle y &eacute;tait rest&eacute;e. Tout &agrave; coup, un bruit de pas
+qui couraient sur le chemin sabl&eacute; la tira brusquement de sa r&ecirc;verie:
+c'&eacute;tait Douniacha, sa femme de chambre, qu'on avait envoy&eacute;e &agrave; sa
+recherche, et qui s'arr&ecirc;ta, effar&eacute;e, &agrave; sa vue.</p>
+
+<p>&laquo;Venez, princesse!... le prince....</p>
+
+<p>&mdash;J'y vais, j'y vais! reprit la princesse Marie, qui, sans lui donner le
+temps d'achever sa phrase, courut vers la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Princesse, lui dit le docteur, qui l'attendait &agrave; l'entr&eacute;e, la volont&eacute;
+de Dieu s'est accomplie!... R&eacute;signez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas vrai, laissez-moi!&raquo; s'&eacute;cria-t-elle avec une poignante
+angoisse.</p>
+
+<p>Le docteur chercha &agrave; la retenir, mais elle le repoussa et passa outre.</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi m'arr&ecirc;tent-ils tous, pourquoi ces figures terrifi&eacute;es? se
+disait-elle.... Je n'ai besoin de personne, que font-ils l&agrave;?&raquo;</p>
+
+<p>Elle ouvrit la porte de la chambre de son p&egrave;re; la lumi&egrave;re y entrait
+maintenant &agrave; flots, tandis qu'on y avait toujours maintenu une
+demi-obscurit&eacute;; elle &eacute;prouva une terreur indicible. La vieille bonne et
+quelques femmes entouraient le lit; elles recul&egrave;rent &agrave; sa vue, et lui
+laiss&egrave;rent voir, en s'&eacute;cartant, la figure s&eacute;v&egrave;re mais calme du mort....
+Elle resta clou&eacute;e sur le seuil.</p>
+
+<p>&laquo;Non, il n'est pas mort, c'est impossible!&raquo; se dit-elle.</p>
+
+<p>Dominant sa terreur, elle approcha de la couche fun&egrave;bre, et posa ses
+l&egrave;vres sur la joue de son p&egrave;re; mais &agrave; ce contact elle tressaillit et se
+rejeta en arri&egrave;re: toute la tendresse qu'elle venait de ressentir
+s'&eacute;vanouit pour faire place &agrave; un sentiment d'horreur et de crainte caus&eacute;
+par ce qu'elle voyait devant elle.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'est plus, il n'est plus, et &agrave; sa place quelque chose d'horrible,
+un myst&egrave;re effrayant qui me glace et me repousse, murmurait la pauvre
+fille.... Et, se cachant la figure dans les mains, elle tomba &eacute;vanouie
+dans les bras du docteur qui l'avait suivie.</p>
+
+<p>Les femmes s'acquitt&egrave;rent, en pr&eacute;sence de Tikhone et du docteur, du soin
+de laver le corps; elles lui band&egrave;rent la m&acirc;choire, pour l'emp&ecirc;cher, en
+se raidissant, de laisser la bouche ouverte, et attach&egrave;rent les pieds,
+pour les emp&ecirc;cher de s'&eacute;carter. Ensuite, elles le rev&ecirc;tirent de son
+uniforme orn&eacute; de d&eacute;corations, et le couch&egrave;rent sur une petite table.
+Tout fut ex&eacute;cut&eacute; selon l'usage, le cercueil se trouva pr&ecirc;t le soir comme
+par enchantement: on le recouvrit du drap mortuaire; des cierges furent
+plac&eacute;s autour, on &eacute;parpilla du geni&egrave;vre sur le plancher, et le lecteur
+commen&ccedil;a &agrave; psalmodier des Psaumes. Beaucoup de gens de la localit&eacute;, des
+&eacute;trangers m&ecirc;me, entouraient le cercueil; semblables aux chevaux qui
+fr&eacute;missent et se cabrent &agrave; la vue d'un cheval mort,&mdash;car eux aussi
+avaient peur,&mdash;le mar&eacute;chal de noblesse, le starosta du village, les
+femmes de la maison et du dehors, les yeux avidement fix&eacute;s sur le
+corps, la terreur peinte sur le visage, se signaient avant de baiser la
+main froide et raidie du vieux prince.</p>
+
+
+<h3>IX</h3>
+
+
+<p>Bogoutcharovo n'avait jamais &eacute;t&eacute; dans les bonnes gr&acirc;ces de son vieux
+ma&icirc;tre; les paysans de cette terre diff&eacute;raient de ceux de Lissy-Gory par
+leur langage, leur costume et leurs moeurs: ils se disaient habitants de
+la steppe. Le prince rendait justice &agrave; leur assiduit&eacute; au travail, et les
+faisait souvent venir &agrave; Lissy-Gory pour moissonner, pour creuser un
+&eacute;tang ou un foss&eacute;; mais il ne les aimait pas, &agrave; cause de leur
+sauvagerie.</p>
+
+<p>Le s&eacute;jour du prince Andr&eacute; parmi eux, ses r&eacute;formes, ses h&ocirc;pitaux, ses
+&eacute;coles, la r&eacute;duction de la redevance, au lieu de les adoucir, n'avaient
+fait au contraire qu'accentuer davantage ce que leur ma&icirc;tre appelait le
+trait saillant de leur caract&egrave;re, la sauvagerie. Les bruits les plus
+&eacute;tranges trouvaient toujours cr&eacute;ance parmi eux: tant&ocirc;t on y racontait
+que toute leur population allait &ecirc;tre inscrite dans les rangs des
+cosaques, qu'on allait la faire passer &agrave; une nouvelle religion; tant&ocirc;t,
+revenant sur le serment pr&ecirc;t&eacute; &agrave; Paul Ier en 1797, on y parlait de la
+libert&eacute; qu'il leur aurait donn&eacute;e, et que les seigneurs avaient reprise,
+ou bien encore on attendait le retour de Pierre III, qui reviendrait
+r&eacute;gner dans sept ans. Tous alors deviendraient libres, tout alors serait
+permis et tellement simplifi&eacute; qu'il n'y aurait plus aucune loi. Aussi,
+la guerre avec Bonaparte et l'invasion ennemie s'&eacute;taient-elles alli&eacute;es
+dans leur imagination &agrave; leurs vagues et confuses notions sur
+l'Ant&eacute;christ, sur la fin du monde et sur la libert&eacute; sans entraves.</p>
+
+<p>Dans les environs de Bogoutcharovo, il y avait quelques grands villages
+appartenant &agrave; des particuliers et &agrave; la couronne, mais les particuliers
+vivaient peu sur leurs terres; il s'y trouvait aussi fort peu de
+domestiques serfs (dvorovo&iuml;) et de gens sachant lire et &eacute;crire, de sorte
+que parmi ces paysans les courants myst&eacute;rieux de la vie nationale et
+populaire, dont les sources restent si souvent des myst&egrave;res pour les
+contemporains, prenaient une force et une intensit&eacute; particuli&egrave;res.
+Ainsi, par exemple, une vingtaine d'ann&eacute;es auparavant, les paysans de
+Bogoutcharovo, entra&icirc;n&eacute;s par ceux des districts voisins, avaient &eacute;migr&eacute;
+en masse, comme un v&eacute;ritable passage d'oiseaux, allant du c&ocirc;t&eacute; du
+Sud-Est vers certains fleuves imaginaires, dont les eaux, disait-on,
+&eacute;taient constamment chaudes. Des centaines de familles vendirent tout ce
+qu'elles poss&eacute;daient et quitt&egrave;rent leurs foyers en caravanes; les uns se
+rachet&egrave;rent, les autres s'enfuirent en secret. Beaucoup de ces
+malheureux furent s&eacute;v&egrave;rement punis et envoy&eacute;s en Sib&eacute;rie, d'autres
+p&eacute;rirent de faim et de froid en route, le reste revint &agrave; Bogoutcharovo,
+et le mouvement se calma peu &agrave; peu, de m&ecirc;me qu'il avait commenc&eacute; sans
+cause apparente. Dans ce moment, un courant d'id&eacute;es analogue continuait
+&agrave; sourdre parmi les paysans; et, pour peu que l'on f&ucirc;t en relations
+journali&egrave;res avec le peuple, il &eacute;tait facile de constater en 1812 qu'il
+&eacute;tait profond&eacute;ment travaill&eacute; par ces influences myst&eacute;rieuses, et
+qu'elles n'attendaient, pour se faire jour avec une nouvelle violence,
+qu'une occasion favorable.</p>
+
+<p>Alpatitch, install&eacute; &agrave; Bogoutcharovo peu de jours avant la mort du vieux
+prince, remarqua une certaine agitation parmi les paysans, dont la
+mani&egrave;re d'agir formait un saisissant contraste avec celle de leurs
+fr&egrave;res de Lissy-Gory, dont ils n'&eacute;taient cependant s&eacute;par&eacute;s que par une
+distance de soixante verstes. Tandis que dans ce dernier endroit les
+paysans abandonnaient leurs foyers, en les laissant &agrave; la merci des
+cosaques pillards, ici ils restaient sur place et entretenaient des
+relations avec les Fran&ccedil;ais, dont certaines proclamations circulaient
+parmi eux. Le vieil intendant avait appris, par des domestiques d&eacute;vou&eacute;s,
+qu'un nomm&eacute; Karp, fort influent dans la commune, et qui venait de
+conduire un convoi de la couronne, racontait &agrave; ses amis que les cosaques
+d&eacute;truisaient les villages d&eacute;sert&eacute;s par les habitants, mais que les
+Fran&ccedil;ais les respectaient. Il savait aussi qu'un autre paysan avait
+apport&eacute; du bourg voisin la proclamation d'un g&eacute;n&eacute;ral fran&ccedil;ais, o&ugrave; il
+&eacute;tait dit qu'il ne serait fait aucun mal &agrave; quiconque resterait chez lui,
+qu'on payerait argent comptant tout ce que l'on ach&egrave;terait; et &agrave; l'appui
+de cette nouvelle il montrait les cent roubles-papier qu'il venait de
+toucher pour son foin; il ne savait pas que les assignats &eacute;taient faux.</p>
+
+<p>Enfin, et c'&eacute;tait l&agrave; le plus important, Alpatitch apprit que, le matin
+m&ecirc;me du jour o&ugrave; il avait ordonn&eacute; au starosta de r&eacute;clamer des chevaux et
+des charrettes pour le transport des effets de la princesse Marie, les
+paysans, assembl&eacute;s en conseil, avaient d&eacute;cid&eacute; de ne pas ob&eacute;ir &agrave; cet
+ordre et de ne pas quitter le village. Il n'y avait pourtant pas de
+temps &agrave; perdre: le mar&eacute;chal de noblesse, venu tout expr&egrave;s &agrave;
+Bogoutcharovo, avait insist&eacute; sur le d&eacute;part imm&eacute;diat de la princesse
+Marie, en disant qu'il ne r&eacute;pondait plus de sa s&eacute;curit&eacute; au del&agrave; du
+lendemain 16 ao&ucirc;t, et, malgr&eacute; sa promesse de revenir assister &agrave;
+l'enterrement du prince, il en fut emp&ecirc;ch&eacute; par suite d'un mouvement
+subit des Fran&ccedil;ais, qui ne lui laissa que le temps d'emmener sa famille
+et ses effets les plus pr&eacute;cieux.</p>
+
+<p>Le starosta Drone, que son d&eacute;funt ma&icirc;tre appelait Dronouchka,
+administrait depuis tant&ocirc;t trente ans la commune de Bogoutcharovo.
+C'&eacute;tait un de ces hercules au moral comme au physique, qui, une fois
+hommes faits, vivent jusqu'&agrave; soixante-dix ans sans un cheveu blanc, sans
+une dent de moins, aussi forts et aussi vigoureux qu'ils l'&eacute;taient &agrave;
+trente.</p>
+
+<p>Drone fut appel&eacute; aux fonctions de starosta bourgmestre peu apr&egrave;s
+l'&eacute;migration vers les &laquo;Eaux chaudes&raquo;, &agrave; laquelle il avait pris part
+comme les autres, et il remplissait cette fonction, d'une fa&ccedil;on,
+irr&eacute;prochable depuis vingt-trois ans. Les paysans le craignaient plus
+que leur ma&icirc;tre, qui le respectait et l'appelait en plaisantant &laquo;le
+ministre&raquo;. Jamais Drone n'avait &eacute;t&eacute; ni malade ni ivre; jamais non plus,
+malgr&eacute; les travaux les plus p&eacute;nibles, et les nuits pass&eacute;es quelquefois
+sans sommeil, il ne paraissait fatigu&eacute;, et, bien qu'il ne s&ucirc;t ni lire ni
+&eacute;crire, jamais il ne s'&eacute;tait tromp&eacute; ni dans ses comptes, ni dans le
+nombre des pouds de farine qu'il portait sur d'&eacute;normes chariots pour les
+vendre &agrave; la ville voisine, ni dans la quantit&eacute; de gerbes de bl&eacute; que
+donnait chacune des dessiatines<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> des champs de Bogoutcharovo. Ce m&ecirc;me
+Drone re&ccedil;ut donc d'Alpatitch l'ordre de fournir douze chevaux pour les
+&eacute;quipages de la princesse Marie, et dix-huit charrettes attel&eacute;es pour
+le transport des bagages. Quoique les redevances se payassent en argent,
+l'ex&eacute;cution de cet ordre ne devait pas, selon Alpatitch, rencontrer la
+moindre difficult&eacute;, car on comptait dans le village 230 m&eacute;nages, pour la
+plupart fort &agrave; leur aise. Drone baissa n&eacute;anmoins les yeux, sans rien
+dire, en recevant ces instructions, qu'Alpatitch compl&eacute;ta, en lui
+indiquant les paysans auxquels il pourrait demander des chevaux et des
+charrettes.</p>
+
+<p>Le starosta lui r&eacute;pondit alors que les chevaux de ces paysans &eacute;taient en
+course. L'intendant en nomma d'autres.</p>
+
+<p>&laquo;Ceux-l&agrave; n'en ont plus, ils sont lou&eacute;s &agrave; la couronne, r&eacute;pondit Drone;
+quant au reste, ils sont &eacute;puis&eacute;s de fatigue, et la mauvaise nourriture
+en a fait mourir beaucoup; il est donc impossible d'en r&eacute;unir un nombre
+suffisant, non seulement pour les bagages, mais m&ecirc;me pour les voitures.&raquo;</p>
+
+<p>Alpatitch, surpris, regarda Drone avec attention. Si Drone &eacute;tait un
+mod&egrave;le de starosta bourgmestre, de son c&ocirc;t&eacute; Alpatitch &eacute;tait un r&eacute;gisseur
+hors ligne; il comprit donc aussit&ocirc;t que ces r&eacute;ponses n'exprimaient pas
+les dispositions personnelles de Drone, mais celles de la commune, qui
+subissait l'entra&icirc;nement d'un nouveau courant d'id&eacute;es. Il n'ignorait pas
+non plus que les paysans d&eacute;testaient Drone le richard et qu'au fond
+celui-ci h&eacute;sitait entre les deux camps, le propri&eacute;taire et les paysans;
+il en voyait un signe certain dans l'ind&eacute;cision de son regard.
+S'approchant avec impatience de son subordonn&eacute;:</p>
+
+<p>&laquo;&Eacute;coute, Drone, lui dit-il, assez de sornettes comme &ccedil;a! Son Excellence
+le prince Andr&eacute; Nicola&iuml;&eacute;vitch m'a ordonn&eacute; de vous faire tous partir,
+afin que vous ne pactisiez pas avec l'ennemi; il y a m&ecirc;me l&agrave;-dessus un
+ordre du Tsar: Celui qui reste avec l'ennemi est un tra&icirc;tre.... Tu
+entends?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends,&raquo; repartit Drone sans lever les yeux.</p>
+
+<p>Alpatitch ne se contenta pas de cette r&eacute;ponse:</p>
+
+<p>&laquo;Drone, Drone, &ccedil;a ira mal! ajouta-t-il en secouant la t&ecirc;te. Crois-moi,
+ne t'ent&ecirc;te pas.... Je vois clair en toi, je vois m&ecirc;me, tu le sais, &agrave;
+trois archines de profondeur sous tes pieds!&raquo; Alors, tirant sa main de
+son gilet, il indiqua le plancher d'un geste th&eacute;&acirc;tral. Drone le regarda
+de c&ocirc;t&eacute; avec une certaine &eacute;motion, mais reporta aussit&ocirc;t ses yeux sur le
+plancher. &laquo;Laisse l&agrave; ces folies: dis-leur de lever le camp, et de se
+mettre en route pour Moscou.... Que les charrettes soient &eacute;galement
+pr&ecirc;tes demain pour la princesse.... Et toi, ne va pas &agrave; l'assembl&eacute;e, tu
+entends? &laquo;Drone se jeta &agrave; ses genoux.</p>
+
+<p>&laquo;Jakow Alpatitch, au nom du Seigneur, reprends-moi les clefs!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ordonne, reprit s&eacute;v&egrave;rement Alpatitch, de renoncer &agrave; ton projet;
+je vois clair, tu sais, sous tes pieds!...&raquo;</p>
+
+<p>Il savait que son habilet&eacute; &agrave; &eacute;lever les abeilles, sa connaissance du
+moment pr&eacute;cis pour les semailles de l'avoine, et ses vingt ann&eacute;es, de
+service aupr&egrave;s du vieux prince, lui avaient acquis la r&eacute;putation de
+sorcier.</p>
+
+<p>Drone se leva et essaya de parler, mais Alpatitch l'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;Voyons, que vous a-t-il donc pouss&eacute; dans la cervelle? Hein? Que vous
+&ecirc;tes-vous imagin&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Mais que ferai-je avec le peuple? reprit Drone: il n'entend pas
+raison, je leur ai dit &agrave; tous que....</p>
+
+<p>&mdash;Boivent-ils? demanda brusquement le r&eacute;gisseur.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont intraitables, Jakow Alpatitch: ils ont d&eacute;fonc&eacute; une seconde
+tonne.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, &eacute;coute: j'irai trouver l'ispravnik, et toi, va leur dire
+qu'ils ne pensent plus &agrave; toutes ces sottises et qu'ils fournissent les
+charrettes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien!&raquo; r&eacute;pondit Drone.</p>
+
+<p>Jakow Alpatitch n'insista plus: il avait trop longtemps gouvern&eacute; tout ce
+monde-l&agrave; pour ignorer que le meilleur moyen &eacute;tait encore de ne pas
+admettre la possibilit&eacute; d'une r&eacute;sistance. Il eut donc l'air de se
+contenter de la soumission apparente de Drone mais il s'appr&ecirc;ta, sans
+rien dire, &agrave; aller requ&eacute;rir la force publique.</p>
+
+<p>Le soir venu, pas de charrettes! Une bruyante assembl&eacute;e, r&eacute;unie devant
+le cabaret du village, avait d&eacute;cid&eacute; de n'en pas livrer et d'envoyer tous
+les chevaux dans la for&ecirc;t! Alpatitch donna alors l'ordre de d&eacute;charger
+les voitures qui avaient amen&eacute; son bagage de Lissy-Gory, de tenir pr&ecirc;ts
+ses chevaux pour la princesse Marie, et partit en toute h&acirc;te pour rendre
+compte aux autorit&eacute;s de ce qui se passait.</p>
+
+
+<h3>X</h3>
+
+
+<p>La princesse Marie, retir&eacute;e chez elle apr&egrave;s l'enterrement de son p&egrave;re,
+n'y avait encore admis personne, lorsque sa femme de chambre vint lui
+dire, &agrave; travers la porte, qu'Alpatitch demandait ses ordres relativement
+au d&eacute;part. (Ceci se passait avant sa conversation avec Drone le
+bourgmestre.) &Eacute;tendue sur son divan, bris&eacute;e par la douleur, elle lui
+r&eacute;pondit qu'elle ne comptait, ni aujourd'hui ni jamais, quitter
+Bogoutcharovo, et qu'elle demandait &agrave; &ecirc;tre laiss&eacute;e en paix.</p>
+
+<p>Couch&eacute;e tout de son long, le visage tourn&eacute; vers la muraille, elle
+passait et repassait ses doigts sur le coussin de cuir qui soutenait sa
+t&ecirc;te, et en comptait machinalement les boutons, pendant que ses pens&eacute;es
+flottantes et confuses revenaient constamment aux m&ecirc;mes sujets, &agrave; la
+mort, &agrave; l'irr&eacute;vocabilit&eacute; des d&eacute;crets de Dieu, &agrave; l'iniquit&eacute; de son &acirc;me, &agrave;
+cette iniquit&eacute; dont elle avait eu conscience pendant la maladie de son
+p&egrave;re, et qui l'emp&ecirc;chait de prier.... Elle resta longtemps ainsi.</p>
+
+<p>Sa chambre, orient&eacute;e vers le Sud, recevait les rayons obliques du soleil
+couchant. P&eacute;n&eacute;trant par les fen&ecirc;tres, ils l'&eacute;clair&egrave;rent tout &agrave; coup,
+illumin&egrave;rent le coin du coussin qu'elle regardait fixement, et ses
+pens&eacute;es chang&egrave;rent soudain de cours: elle se leva machinalement, lissa
+ses cheveux, et s'approcha de la crois&eacute;e, en aspirant instinctivement la
+fra&icirc;che brise de cette belle soir&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Tu peux donc &agrave; pr&eacute;sent jouir en paix de la beaut&eacute; du ciel? se dit-elle.
+&laquo;Il&raquo; n'est plus, personne ne t'en emp&ecirc;chera d&eacute;sormais!&raquo; Et, se laissant
+tomber sur une chaise, elle posa sa t&ecirc;te sur l'appui de la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Quelqu'un l'appela de nouveau en ce moment d'une voix affectueuse; elle
+se retourna, et vit Mlle Bourrienne en robe noire bord&eacute;e de pleureuses,
+qui, s'approchant doucement, l'embrassa et fondit en larmes. La
+princesse Marie se souvint aussit&ocirc;t de son inimiti&eacute; pass&eacute;e, de la
+jalousie qu'elle lui avait inspir&eacute;e, du changement qui s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute; en
+&laquo;<i>lui</i>&raquo; dans ces derniers temps o&ugrave; il n'avait plus souffert la pr&eacute;sence
+de la jeune Fran&ccedil;aise.... &laquo;N'&eacute;tait-ce pas l&agrave; une preuve &eacute;vidente de
+l'injustice de mes soup&ccedil;ons? Est-ce &agrave; moi, &agrave; moi qui ai souhait&eacute; sa
+mort, &agrave; juger mon prochain?&raquo; pensa-t-elle en se retra&ccedil;ant vivement la
+p&eacute;nible situation de sa compagne, trait&eacute;e par elle avec une froideur
+marqu&eacute;e, d&eacute;pendante de ses bont&eacute;s, et oblig&eacute;e de vivre sous un toit
+&eacute;tranger. La piti&eacute; l'emporta, et, levant sur elle un regard timide, elle
+lui tendit la main. Mlle Bourrienne la saisit, la baisa en pleurant et
+l'entretint de la grande douleur qui venait de les frapper toutes les
+deux. &laquo;L'autorisation qu'elle voulait bien lui accorder de la partager
+avec elle, l'oubli de leurs diff&eacute;rends devant ce malheur commun, serait
+sa seule consolation!... Elle avait la conscience pure... et l&agrave;-haut,
+&laquo;il&raquo; rendait s&ucirc;rement justice &agrave; son affection et &agrave; sa reconnaissance!&raquo;
+La princesse Marie &eacute;coutait avec plaisir le son de sa voix, et la
+regardait de temps en temps, mais sans pr&ecirc;ter grande attention &agrave; ses
+paroles.</p>
+
+<p>&laquo;Ch&egrave;re princesse, poursuivit Mlle Bourrienne, je comprends que vous
+n'ayez pu, et ne puissiez encore songer &agrave; vous-m&ecirc;me; aussi mon
+d&eacute;vouement m'oblige-t-il &agrave; le faire pour vous.... Alpatitch vous a-t-il
+parl&eacute; de votre d&eacute;part?&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie ne r&eacute;pondit pas: le vague de ses pens&eacute;es l'emp&ecirc;chait
+de comprendre de quoi il s'agissait et qui devait partir. &laquo;Un d&eacute;part?
+Pourquoi? Que m'importe &agrave; pr&eacute;sent?&raquo; se disait-elle.</p>
+
+<p>&laquo;Vous ne savez peut-&ecirc;tre pas, ch&egrave;re Marie, reprit Mlle Bourrienne, que
+notre situation est dangereuse, que nous sommes entour&eacute;es par les
+Fran&ccedil;ais.... Si nous partions, nous serions infailliblement arr&ecirc;t&eacute;es, et
+Dieu seul sait...&raquo; La princesse Marie la regarda stup&eacute;faite.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! si on savait combien tout cela m'est indiff&egrave;rent.... Je ne
+m'&eacute;loignerai pas de &laquo;lui&raquo;... Parlez-en donc avec Alpatitch, quant &agrave; moi
+je ne veux rien.</p>
+
+<p>&mdash;Nous en avons caus&eacute;, il esp&egrave;re pouvoir nous faire partir demain, mais
+&agrave; mon avis il vaudrait mieux rester o&ugrave; nous sommes, tomber entre les
+mains des soldats ou des paysans r&eacute;volt&eacute;s serait affreux! &laquo;Et Mlle
+Bourrienne tira de sa poche une proclamation du g&eacute;n&eacute;ral Rameau, qui
+engageait les habitants &agrave; ne pas quitter leurs demeures, et leur
+promettait dans ce cas la protection des autorit&eacute;s fran&ccedil;aises.</p>
+
+<p>&laquo;Il serait pr&eacute;f&eacute;rable, je pense, de nous adresser directement &agrave; ce
+g&eacute;n&eacute;ral, car il nous t&eacute;moignera tout le respect possible.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie parcourut la feuille, et son visage tressaillit
+convulsivement.</p>
+
+<p>&laquo;De qui la tenez-vous? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;On aura probablement su que j'&eacute;tais Fran&ccedil;aise,&raquo; reprit Mlle Bourrienne
+en rougissant.</p>
+
+<p>La princesse Marie quitta la chambre sans mot dire, passa dans le
+cabinet de son fr&egrave;re, et y appela Douniacha.</p>
+
+<p>&laquo;Envoie-moi, je t'en prie, lui dit-elle, Alpatitch ou Drone, n'importe
+qui, et dis &agrave; Amalia Karlovna que je veux &ecirc;tre seule! Il faut partir,
+partir au plus vite!&raquo; s'&eacute;cria-t-elle, &eacute;pouvant&eacute;e &agrave; l'id&eacute;e de tomber
+entre les mains des Fran&ccedil;ais.</p>
+
+<p>Que dirait le prince Andr&eacute; si cela arrivait! &Agrave; l'id&eacute;e de demander, elle,
+la fille du prince Nicolas Bolkonsky, la protection du g&eacute;n&eacute;ral Rameau,
+et de devenir son oblig&eacute;e, elle eut un frisson d'horreur: dans sa fiert&eacute;
+r&eacute;volt&eacute;e, elle rougissait et p&acirc;lissait de col&egrave;re tour &agrave; tour. Son
+imagination lui d&eacute;peignait l'humiliation qu'elle aurait &agrave; subir: &laquo;Les
+Fran&ccedil;ais s'installeront ici, dans cette maison, ils s'empareront de
+cette pi&egrave;ce, ils fouilleront ses lettres pour s'amuser, Mlle Bourrienne
+leur fera les honneurs de Bogoutcharovo, et moi on me laissera par
+charit&eacute; un petit coin!... Les soldats profaneront la tombe toute fra&icirc;che
+de mon p&egrave;re, pour voler ses croix et ses d&eacute;corations.... Je les
+entendrai se vanter de leurs victoires sur les Russes, je les verrai
+t&eacute;moigner &agrave; ma douleur une fausse sympathie.&raquo; Voil&agrave; ce que pensait la
+princesse Marie en adoptant instinctivement dans cette circonstance les
+opinions et les sentiments de son fr&egrave;re et de son p&egrave;re; car n'&eacute;tait-elle
+pas leur repr&eacute;sentant, et ne devait-elle pas se conduire comme ils se
+seraient conduits eux-m&ecirc;mes? Comme elle cherchait &agrave; se rendre un compte
+exact de sa situation, les exigences de la vie, la n&eacute;cessit&eacute;, le d&eacute;sir
+m&ecirc;me de vivre, qu'elle croyait &agrave; jamais &eacute;teint en elle par la mort de
+son p&egrave;re, l'envahirent soudain avec une violence toute nouvelle.</p>
+
+<p>&Eacute;mue, agit&eacute;e, elle appelait et questionnait tour &agrave; tour le vieux
+Tikhone, l'architecte et Drone, mais personne ne savait si Mlle
+Bourrienne avait dit vrai au sujet du voisinage des Fran&ccedil;ais.
+L'architecte, &agrave; moiti&eacute; endormi, se borna &agrave; sourire et &agrave; r&eacute;pondre
+vaguement sans exprimer son opinion, selon l'habitude qu'il avait prise
+pendant les quinze ann&eacute;es pass&eacute;es au service du vieux prince. La figure
+&eacute;puis&eacute;e et fatigu&eacute;e de Tikhone portait l'empreinte d'une douleur
+profonde; il r&eacute;pondit, avec une ob&eacute;issance passive, &agrave; toutes les
+questions de la princesse Marie, dont la vue redoublait son chagrin.
+Enfin Drone entra dans l'appartement, et, la saluant jusqu'&agrave; terre,
+s'arr&ecirc;ta sur le seuil de la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Dronouchka...&raquo; lui dit-elle, en s'adressant &agrave; lui comme &agrave; un vieil et
+fid&egrave;le ami, car n'&eacute;tait-ce pas ce bon Dronouchka qui, lorsqu'elle &eacute;tait
+encore enfant, lui rapportait son pain d'&eacute;pice chaque fois qu'il allait
+&agrave; la foire de Viazma, et le lui remettait en souriant.... &laquo;Dronouchka,
+aujourd'hui, apr&egrave;s le malheur qui...&raquo; Elle s'arr&ecirc;ta suffoqu&eacute;e par
+l'&eacute;motion.</p>
+
+<p>&laquo;Nous marchons tous sous l'&eacute;gide de Dieu, dit Drone avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Dronouchka, reprit-elle avec effort, Alpatitch est absent, je n'ai
+personne &agrave; qui m'adresser, dis-moi, est-ce vrai, on m'assure que je ne
+puis pas partir?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne partirais-tu pas, Excellence?... On peut toujours partir!</p>
+
+<p>&mdash;On m'a assur&eacute; qu'il y avait du danger &agrave; le faire, &agrave; cause de l'ennemi,
+et moi, mon ami, je ne sais rien, je ne comprends rien, je suis seule...
+et cependant je tiens &agrave; quitter Bogoutcharovo sans retard, cette nuit ou
+demain au petit jour.&raquo;</p>
+
+<p>Drone garda le silence, et lui lan&ccedil;a un regard &agrave; la d&eacute;rob&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Il n'y a pas de chevaux, je l'ai dit tant&ocirc;t &agrave; Jakow Alpatitch.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi n'y en a-t-il pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Dieu qui nous punit. Les uns ont &eacute;t&eacute; enlev&eacute;s par les troupes,
+les autres sont morts, c'est une mauvaise ann&eacute;e.... Et ce n'est rien
+encore que les chevaux, pourvu que nous ne crevions pas de faim!... On
+reste parfois trois jours sans manger. On n'a plus rien, on est ruin&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Les paysans sont ruin&eacute;s?... Ils n'ont plus de bl&eacute;? demanda la
+princesse Marie, qui l'&eacute;coutait avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus qu'&agrave; mourir de faim, reprit Drone: quant &agrave; des
+charrettes, il n'y en a pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne pas m'en avoir pr&eacute;venue, Dronouchka? Ne peut-on les
+secourir? Je ferai mon possible...&raquo;</p>
+
+<p>Il lui paraissait si &eacute;trange de se dire qu'au moment o&ugrave; son coeur
+d&eacute;bordait de douleur, il y avait des gens pauvres et des gens riches
+vivant c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te, et que les riches ne secouraient pas les pauvres!
+Elle savait confus&eacute;ment qu'il y avait toujours du bl&eacute; en r&eacute;serve, et que
+l'on distribuait parfois ce bl&eacute; aux paysans; elle savait aussi que ni
+son fr&egrave;re ni son p&egrave;re ne l'auraient refus&eacute; &agrave; leurs serfs, et elle &eacute;tait
+pr&ecirc;te &agrave; prendre sur elle la responsabilit&eacute; de cette d&eacute;cision:</p>
+
+<p>&laquo;Nous avons ici, n'est-ce pas, du bl&eacute; appartenant au ma&icirc;tre, &agrave; mon
+fr&egrave;re? poursuivit-elle, d&eacute;sireuse de conna&icirc;tre le v&eacute;ritable &eacute;tat des
+choses.</p>
+
+<p>&mdash;Le bl&eacute; du ma&icirc;tre est intact, reprit Drone avec orgueil: le prince
+avait d&eacute;fendu de le vendre.</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est ainsi, donne aux paysans ce qu'il leur faut, je t'y autorise
+au nom de mon fr&egrave;re.&raquo; Drone soupira pour toute r&eacute;ponse. &laquo;Donne-le-leur
+tout s'il le faut, et dis-leur, au nom de mon fr&egrave;re, que ce qui est &agrave;
+nous est &agrave; eux. Nous n'&eacute;pargnerons rien pour les aider, dis-le-leur.&raquo;</p>
+
+<p>Drone l'avait regard&eacute;e sans mot dire.</p>
+
+<p>&laquo;Au nom de Dieu, rel&egrave;ve-moi de mon emploi, notre petite m&egrave;re,
+s'&eacute;cria-t-il enfin. Ordonne-moi de rendre les clefs, j'ai servi
+honn&ecirc;tement pendant vingt-trois ans.... Reprends les clefs, je t'en
+supplie!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie, &eacute;tonn&eacute;e, ne comprenant rien &agrave; sa requ&ecirc;te, l'assura
+que jamais elle n'avait dout&eacute; de sa fid&eacute;lit&eacute;, qu'elle ferait tout son
+possible pour lui et les paysans, et le cong&eacute;dia sur cette promesse.</p>
+
+
+<h3>XI</h3>
+
+
+<p>Une heure plus tard, Douniacha vint dire &agrave; sa ma&icirc;tresse que Drone &eacute;tait
+revenu annoncer que les paysans, rassembl&eacute;s par lui sur l'ordre de la
+princesse, attendaient sa venue.</p>
+
+<p>&laquo;Mais je ne les ai jamais appel&eacute;s! dit la princesse Marie interdite:
+j'ai simplement command&eacute; &agrave; Drone de leur distribuer le bl&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, princesse, notre m&egrave;re, renvoyez-les sans leur parler. Ils
+vous trompent, voil&agrave; tout, dit Douniacha; lorsque Jakow Alpatitch
+reviendra, nous partirons tout tranquillement, mais ne vous montrez pas,
+au nom du ciel!...</p>
+
+<p>&mdash;Ils me trompent, dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis s&ucirc;re. Suivez mon conseil. Demandez &agrave; la vieille bonne, elle
+vous le dira aussi: ils ne veulent pas quitter Bogoutcharovo, c'est leur
+id&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi qui te trompes, tu as mal compris.... Fais entrer Drone.&raquo;</p>
+
+<p>Drone confirma les paroles de Douniacha: les paysans avaient &eacute;t&eacute;
+rassembl&eacute;s sur l'ordre de la princesse.</p>
+
+<p>&laquo;Mais, Drone, je n'ai jamais donn&eacute; cet ordre: je t'ai pri&eacute; de faire une
+distribution de bl&eacute;, rien de plus.&raquo;</p>
+
+<p>Drone soupira sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&laquo;Ils s'en iront si vous le voulez, dit-il avec h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, j'irai moi-m&ecirc;me m'expliquer avec eux...&raquo; Et la princesse
+Marie descendit les degr&eacute;s du perron, malgr&eacute; les supplications de
+Douniacha et de la vieille bonne, qui la suivirent de loin avec
+l'architecte: &laquo;Ils s'imaginent sans doute que je leur offre du bl&eacute; en
+&eacute;change de leur consentement &agrave; rester ici, et que, moi, je vais partir
+et les livrer aux Fran&ccedil;ais? se disait-elle, chemin faisant. Je leur
+annoncerai au contraire qu'ils trouveront des maisons l&agrave;-bas, dans le
+bien de Moscou, ainsi que des provisions... car Andr&eacute;, j'en suis s&ucirc;re,
+aurait fait plus encore &agrave; ma place!&raquo;</p>
+
+<p>La foule rassembl&eacute;e s'agita &agrave; sa vue, et se d&eacute;couvrit avec respect. Le
+cr&eacute;puscule &eacute;tait tomb&eacute;: la princesse Marie marchait les yeux baiss&eacute;s,
+s'embarrassant &agrave; chaque pas dans les plis de sa robe de deuil; elle
+s'arr&ecirc;ta enfin devant ce groupe disparate de figures jeunes et vieilles;
+leur grand nombre l'intimidait, et l'emp&ecirc;chait de les reconna&icirc;tre....
+Elle ne savait plus que dire: enfin, coupant court &agrave; son h&eacute;sitation,
+elle trouva dans la conscience de son devoir l'&eacute;nergie n&eacute;cessaire:</p>
+
+<p>&laquo;Je suis bien aise que vous soyez venus, leur dit-elle, sans lever les
+yeux, pendant que son coeur battait avec violence. Dronouchka m'a appris
+que la guerre vous avait ruin&eacute;s, c'est notre sort &agrave; tous; soyez s&ucirc;rs que
+je ferai tout ce qui d&eacute;pendra de moi pour vous soulager. Il faut que je
+parte, car l'ennemi approche... et puis... enfin, mes amis, je vous
+donne tout!... prenez notre bl&eacute;.... Qu'il n'y ait pas de mis&egrave;re parmi
+vous! Si on vous dit que je vous le donne pour que vous restiez ici,
+c'est faux, je vous supplie au contraire de partir, d'emporter tout ce
+que vous avez et d'aller chez nous, dans notre bien pr&egrave;s de Moscou:
+l&agrave;-bas vous ne manquerez de rien, je vous le promets... vous serez log&eacute;s
+et nourris!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie s'arr&ecirc;ta, on entendait quelques soupirs dans la
+foule:</p>
+
+<p>&laquo;J'agis au nom de mon d&eacute;funt p&egrave;re, reprit-elle, il a &eacute;t&eacute; un bon ma&icirc;tre,
+vous le savez, et au nom de mon fr&egrave;re et de son fils.&raquo;</p>
+
+<p>Elle s'arr&ecirc;ta de nouveau; personne ne prit la parole.</p>
+
+<p>&laquo;Le m&ecirc;me malheur nous frappe tous, partageons donc tout entre nous. Ce
+qui est &agrave; moi est &agrave; vous,&raquo; dit-elle en terminant; et elle regardait ceux
+qui l'entouraient. Leurs yeux &eacute;taient toujours fix&eacute;s sur elle, et leurs
+physionomies ne lui offraient qu'une seule et m&ecirc;me expression dont elle
+ne pouvait se rendre compte. &Eacute;tait-ce de la curiosit&eacute;, du d&eacute;vouement, de
+la reconnaissance, ou de l'effroi? Impossible de le discerner.</p>
+
+<p>&laquo;Nous sommes tr&egrave;s reconnaissants de vos bont&eacute;s, dit enfin une voix...
+seulement nous ne toucherons pas au bl&eacute; du seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?&raquo; reprit la princesse Marie. Elle ne re&ccedil;ut pas de
+r&eacute;ponse, et remarqua alors que tous les yeux s'abaissaient devant son
+regard: &laquo;Pourquoi le refusez-vous?&raquo; M&ecirc;me silence. Elle sentit qu'elle se
+troublait; enfin, avisant un vieillard appuy&eacute; sur un b&acirc;ton, elle
+s'adressa directement &agrave; lui: &laquo;Pourquoi ne r&eacute;ponds-tu pas? lui dit-elle.
+Y a-t-il encore autre chose que je puisse faire pour vous?&raquo; Mais le
+vieillard d&eacute;tourna brusquement la t&ecirc;te, et, l'inclinant aussi bas que
+possible, murmura:</p>
+
+<p>&laquo;Pourquoi accepterions-nous, nous n'avons que faire du bl&eacute;? Tu veux que
+nous abandonnions tout, et nous, nous ne le voulons pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Pars, pars seule, s'&eacute;cri&egrave;rent &agrave; la fois plusieurs voix, et les visages
+reprirent la m&ecirc;me expression: ce n'&eacute;tait plus assur&eacute;ment ni de la
+curiosit&eacute; ni de la reconnaissance, mais bien une r&eacute;solution irrit&eacute;e et
+opini&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez pas comprise, sans doute, reprit la princesse Marie
+avec un triste sourire. Pourquoi ce refus de partir, lorsque je vous
+promets de vous loger et de vous nourrir?... Si vous restez, l'ennemi
+vous ruinera!&raquo;</p>
+
+<p>Les murmures et les exclamations de la foule couvrirent ses paroles.</p>
+
+<p>&laquo;Nous n'y consentons pas.... Qu'il nous ruine!... Nous ne voulons pas de
+ton bl&eacute;, nous le refusons!&raquo;</p>
+
+<p>La princesse Marie essayait, mais en vain, de parler; surprise et
+effray&eacute;e de leur inconcevable ent&ecirc;tement, elle baissa la t&ecirc;te &agrave; son
+tour, sortit &agrave; pas lents du groupe, et se dirigea vers la maison.</p>
+
+<p>&laquo;Elle a voulu nous tromper!... A-t-elle &eacute;t&eacute; rus&eacute;e, hein?... Pourquoi
+veut-elle que nous abandonnions le village? Pour que nous ne soyons pas
+plus libres qu'auparavant?... Qu'elle garde son bl&eacute;, nous n'en avons pas
+besoin!&raquo; criait-on de tous c&ocirc;t&eacute;s, pendant que Drone, qui l'avait suivie,
+recevait ses instructions.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;e plus que jamais &agrave; partir, elle lui r&eacute;it&eacute;ra l'ordre de lui
+fournir des chevaux, et se retira ensuite dans son appartement, o&ugrave; elle
+s'absorba dans ses douloureuses pens&eacute;es.</p>
+
+
+<h3>XII</h3>
+
+
+<p>Elle resta longtemps, cette nuit-l&agrave;, accoud&eacute;e &agrave; la fen&ecirc;tre. Un bruit
+confus de voix montait jusqu'&agrave; elle du village en r&eacute;volte, mais elle ne
+songeait plus aux paysans, et ne cherchait plus &agrave; deviner quel pouvait
+&ecirc;tre le motif de leur &eacute;trange conduite. Les tristes pr&eacute;occupations du
+moment effa&ccedil;aient de son coeur les amers regrets du pass&eacute;, et, tout
+enti&egrave;re &agrave; sa douleur et au sentiment de son isolement qui l'obligeait &agrave;
+agir par elle-m&ecirc;me, &agrave; peine pouvait-elle se souvenir, pleurer et prier.
+Le vent, qui &eacute;tait tomb&eacute; au coucher du soleil, laissait la nuit
+s'&eacute;tendre, tranquille et fra&icirc;che, sur toute la nature. Le bruit des voix
+s'&eacute;teignit peu &agrave; peu, le coq chanta, et la pleine lune s'&eacute;leva doucement
+au-dessus des tilleuls du jardin. Les &eacute;paisses vapeurs de la ros&eacute;e
+envelopp&egrave;rent tous les alentours, et le calme se fit dans le village et
+dans l'habitation.</p>
+
+<p>La princesse Marie r&ecirc;vait toujours: elle r&ecirc;vait &agrave; ce pass&eacute; encore si
+proche d'elle, &agrave; la maladie, aux derniers moments de son p&egrave;re, en
+&eacute;cartant toutefois de sa pens&eacute;e la sc&egrave;ne de sa mort, dont elle ne se
+sentait pas la force de se retracer les sinistres d&eacute;tails, &agrave; cette heure
+silencieuse et pleine de myst&egrave;re.</p>
+
+<p>Elle se rappela aussi la nuit qui avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute; la derni&egrave;re attaque,
+cette nuit o&ugrave;, pressentant la catastrophe prochaine, elle &eacute;tait rest&eacute;e
+fort tard, et malgr&eacute; lui, aupr&egrave;s du malade. Ne pouvant dormir, elle
+&eacute;tait descendue sur la pointe des pieds, pour &eacute;couter &agrave; travers la porte
+qui donnait dans la serre, o&ugrave; son p&egrave;re couchait cette fois, et elle
+l'avait entendu parler au vieux Tikhone d'une voix fatigu&eacute;e. Elle
+devinait son envie de causer. &laquo;Pourquoi donc ne m'a-t-il pas appel&eacute;e?
+Pourquoi ne m'a-t-il jamais permis de prendre, aupr&egrave;s de lui, la place
+de Tikhone? J'aurais d&ucirc; entrer dans ce moment, car je suis s&ucirc;re de
+l'avoir entendu prononcer deux fois mon nom.... Il &eacute;tait triste, abattu,
+et Tikhone ne pouvait le comprendre!...&raquo; Et la pauvre fille, pronon&ccedil;ant
+tout haut les derni&egrave;res paroles de tendresse qu'il lui avait adress&eacute;es
+le jour de sa mort, &eacute;clata en sanglots; cette explosion soulagea son
+coeur oppress&eacute;. Elle voyait nettement chaque trait de son visage, non
+pas celui dont elle se souvenait depuis sa naissance et qui lui causait
+une telle frayeur du plus loin qu'elle l'apercevait, mais ce visage
+amaigri, avec cette expression soumise et craintive, au-dessus duquel
+elle s'&eacute;tait pench&eacute;e, pour deviner ce qu'il murmurait, et dont elle
+avait pu, pour la premi&egrave;re fois, compter les rides profondes: &laquo;Que
+voulait-il dire en m'appelant &laquo;sa petite &acirc;me?&raquo; &Agrave; quoi pense-t-il &agrave;
+pr&eacute;sent?&raquo; se demanda-t-elle, et elle &eacute;prouva une terreur folle, comme
+lorsque ses l&egrave;vres avaient effleur&eacute; la joue glac&eacute;e du mort: elle crut le
+voir appara&icirc;tre, tel qu'elle l'avait vu, couch&eacute; dans son cercueil, la
+t&ecirc;te band&eacute;e, et cette terreur, ce sentiment d'insurmontable horreur
+&eacute;voqu&eacute; par ce souvenir, envahissaient tout son &ecirc;tre. En vain
+essayait-elle de s'y soustraire en priant: ses grands yeux, d&eacute;mesur&eacute;ment
+ouverts, fix&eacute;s sur le paysage &eacute;clair&eacute; par la lune, et sur les grandes
+ombres projet&eacute;es par ses rayons, s'attendaient &agrave; voir surgir tout &agrave; coup
+la fun&egrave;bre vision. Retenue, encha&icirc;n&eacute;e &agrave; sa place par le silence
+solennel, par le calme magique de la nuit, elle se sentait comme
+p&eacute;trifi&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;Douniacha! murmura-t-elle d'abord, Douniacha!&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-elle d'une voix
+rauque, avec un effort d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;... et, s'arrachant brusquement &agrave; sa
+contemplation, elle s'&eacute;lan&ccedil;a &agrave; la rencontre de ses femmes, qui
+accouraient, effray&eacute;es, &agrave; son cri d'appel.</p>
+
+
+<h3>XIII</h3>
+
+
+<p>Le 17 du mois d'ao&ucirc;t, Rostow et Iline, accompagn&eacute;s d'un planton et de
+Lavrouchka, renvoy&eacute;, comme on le sait, par Napol&eacute;on, se mirent en selle
+et quitt&egrave;rent leur bivouac de Jankovo, situ&eacute; &agrave; 15 verstes de
+Bogoutcharovo, pour essayer les chevaux qu'Iline venait d'acheter, et
+d&eacute;couvrir du foin dans les villages avoisinants. Depuis trois jours,
+chacune des deux arm&eacute;es &eacute;tait &agrave; une &eacute;gale distance de Bogoutcharovo;
+l'avant-garde russe et l'avant-garde fran&ccedil;aise pouvaient donc s'y
+rencontrer d'un moment &agrave; l'autre: aussi, en chef d'escadron soigneux de
+la nourriture de ses hommes, Rostow d&eacute;sirait-il s'emparer le premier des
+vivres qui devaient probablement s'y trouver.</p>
+
+<p>Rostow et Iline, de fort joyeuse humeur, se promettaient en outre de
+s'amuser avec les jolies femmes de chambre qui probablement &eacute;taient
+rest&eacute;es dans la maison du prince; en attendant, ils questionnaient
+Lavrouchka sur Napol&eacute;on, riaient aux &eacute;clats de ses r&eacute;cits, et luttaient
+entre eux de vitesse, afin d'&eacute;prouver les m&eacute;rites de leurs nouvelles
+acquisitions.</p>
+
+<p>Rostow ne se doutait pas que le village dont il venait de traverser la
+grande rue appart&icirc;nt &agrave; l'ancien fianc&eacute; de sa soeur. En le rejoignant,
+Iline lui fit de vifs reproches de l'avoir ainsi distanc&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; moi, s'&eacute;cria Lavrouchka, si je n'avais craint de vous faire
+honte, j'aurais pu vous laisser tous les deux en arri&egrave;re, car cette
+&laquo;fran&ccedil;aise&raquo; (c'est ainsi qu'il appelait la rosse sur laquelle il &eacute;tait
+mont&eacute;) est une merveille!...&raquo; Mettant leurs chevaux au pas, ils
+atteignirent la grange, autour de laquelle &eacute;tait rassembl&eacute;e une foule de
+paysans.</p>
+
+<p>Quelques-uns d'entre eux se d&eacute;couvrirent en les apercevant; d'autres se
+born&egrave;rent &agrave; les regarder avec curiosit&eacute;. Deux grands vieux paysans, dont
+les visages rid&eacute;s &eacute;taient orn&eacute;s d'une barbe peu fournie, sortirent &agrave; ce
+moment du cabaret en titubant, et s'approch&egrave;rent des officiers, en
+chantant &agrave; tue-t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Oh! les braves gens! dit Rostow.... Y a-t-il du foin?</p>
+
+<p>&mdash;Et comme ils se ressemblent! ajouta Iline.</p>
+
+<p>&mdash;La gaie... la gaie cau... au... se... rie! chantait l'un des deux
+vieux, avec un sourire b&eacute;at.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous? demanda &agrave; Rostow un paysan, qui faisait partie du
+groupe.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes des Fran&ccedil;ais! repartit en riant Iline, et voil&agrave; Napol&eacute;on
+en personne! ajouta-t-il en d&eacute;signant Lavrouchka.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez donc, vous &ecirc;tes des Russes, dit leur interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous en grande force, ici? demanda un second.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en tr&egrave;s grande force, r&eacute;pliqua Rostow.... Mais que faites-vous
+donc l&agrave; tous ensembles? est-ce f&ecirc;te aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Les vieux se sont r&eacute;unis pour les affaires de la commune.&raquo; leur
+r&eacute;pondit le paysan en s'&eacute;loignant.</p>
+
+<p>Dans ce moment, deux femmes et un homme coiff&eacute; d'un chapeau blanc se
+dirigeaient vers eux par la grand'route.</p>
+
+<p>&laquo;La rose est &agrave; moi, gare &agrave; qui la touche! s'&eacute;cria Iline en remarquant
+que l'une des deux venait hardiment &agrave; lui: c'&eacute;tait Douniacha.</p>
+
+<p>&mdash;Elle sera &agrave; nous! r&eacute;pliqua Lavrouchka, en faisant un signe &agrave; Iline.</p>
+
+<p>&mdash;Que d&eacute;sirez-vous, ma belle? dit Iline en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;La princesse voudrait conna&icirc;tre le nom de votre r&eacute;giment et le v&ocirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash;Voici le comte Rostow, chef d'escadron; quant &agrave; moi, je suis votre
+tr&egrave;s humble serviteur.</p>
+
+<p>&mdash;La cau... au... se... rie,&raquo; chantait toujours gaiement le paysan ivre,
+qui les regardait d'un air abruti. Douniacha &eacute;tait suivie d'Alpatitch,
+qui s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; d&eacute;couvert respectueusement:</p>
+
+<p>&mdash;Oserais-je d&eacute;ranger Votre Noblesse, dit-il en mettant la main dans son
+gilet avec une politesse o&ugrave; se trahissait n&eacute;anmoins un l&eacute;ger d&eacute;dain,
+provoqu&eacute; sans doute par la grande jeunesse de l'officier....</p>
+
+<p>&mdash;Ma ma&icirc;tresse, la fille du g&eacute;n&eacute;ral en chef prince Nicolas Andr&eacute;&iuml;&eacute;vitch
+Bolkonsky, d&eacute;c&eacute;d&eacute; le 15 courant, se trouve dans une situation difficile,
+et la faute en est &agrave; la sauvagerie de ces animaux, ajouta-t-il en
+d&eacute;signant la foule qui les entourait. Elle vous prie de passer chez
+elle... veuillez faire quelques pas; ce sera plus agr&eacute;able, je pense,
+que de...&raquo; Et il montra, cette fois, les deux ivrognes, qui tournaient
+comme des taons autour des chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Jakow Alpatitch! Ah! c'est toi en personne!... Excuse-nous,
+excuse-nous,&raquo; disaient-ils en continuant &agrave; sourire b&ecirc;tement. Rostow ne
+put s'emp&ecirc;cher de les regarder en souriant comme eux.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; moins qu'ils n'amusent Votre Excellence... reprit Alpatitch avec
+dignit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Non, il n'y a pas l&agrave; de quoi s'amuser, r&eacute;pondit Rostow en avan&ccedil;ant de
+quelques pas.... Voyons, de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai l'honneur de d&eacute;clarer &agrave; Votre Excellence que ces grossiers
+personnages ne veulent pas permettre &agrave; leur ma&icirc;tresse de quitter la
+propri&eacute;t&eacute;, et qu'ils la menacent de d&eacute;teler ses chevaux.... Tout est
+emball&eacute; depuis ce matin, et la princesse ne peut pas se mettre en route!</p>
+
+<p>&mdash;Impossible? s'&eacute;cria Rostow.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la pure v&eacute;rit&eacute;, Excellence!&raquo;</p>
+
+<p>Rostow descendit de cheval, confia sa monture au planton, et se dirigea,
+en questionnant Alpatitch sur les d&eacute;tails de l'incident, vers la demeure
+seigneuriale: la proposition faite la veille par la princesse Marie de
+leur distribuer le bl&eacute; de la r&eacute;serve, et son explication avec Drone,
+avaient empir&eacute; la situation, au point que ce dernier s'&eacute;tait
+d&eacute;finitivement joint aux paysans, avait rendu les clefs &agrave; l'intendant,
+et refusait de para&icirc;tre devant lui. Lorsque la princesse avait donn&eacute;
+l'ordre de mettre les chevaux aux voitures, les paysans, r&eacute;unis en
+foule, lui avaient fait savoir qu'ils les d&eacute;telleraient et qu'ils ne la
+laisseraient pas partir, &laquo;car il &eacute;tait d&eacute;fendu, disaient-ils, de quitter
+son foyer&raquo;. Alpatitch avait essay&eacute; en vain de leur faire entendre
+raison. Drone &eacute;tait invisible, mais Karp avait d&eacute;clar&eacute; qu'ils
+s'opposeraient au d&eacute;part de la princesse, que c'&eacute;tait agir contre les
+ordres re&ccedil;us, et que, si elle restait, ils continueraient, comme par le
+pass&eacute;, &agrave; la servir et &agrave; lui ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>La princesse Marie s'&eacute;tait cependant r&eacute;solue, en d&eacute;pit des
+repr&eacute;sentations d'Alpatitch, de la vieille bonne et de ses femmes de
+service, &agrave; partir co&ucirc;te que co&ucirc;te, et l'on mettait d&eacute;j&agrave; les chevaux aux
+voitures, lorsque la vue de Rostow et d'Iline, passant au galop sur la
+grand'route, fit perdre la t&ecirc;te &agrave; tout le monde; les prenant pour des
+Fran&ccedil;ais, les gens de l'&eacute;curie s'enfuirent &agrave; toutes jambes, et il
+s'&eacute;leva dans la maison un choeur de lamentations d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es. Aussi
+Rostow fut-il re&ccedil;u en lib&eacute;rateur.</p>
+
+<p>Il entra dans le salon o&ugrave; la princesse Marie, terrifi&eacute;e et ahurie,
+attendait son arr&ecirc;t. N'ayant m&ecirc;me plus la force de penser, elle put &agrave;
+peine comprendre au premier moment qui il &eacute;tait et ce qu'il lui voulait.
+Mais &agrave; sa physionomie, &agrave; sa d&eacute;marche, au premier mot qu'elle l'entendit
+prononcer, elle se rassura et comprit qu'elle avait devant elle un
+compatriote, un homme de sa soci&eacute;t&eacute;. Fixant sur lui ses yeux lumineux et
+profonds, elle prit la parole d'une voix saccad&eacute;e et tremblante
+d'&eacute;motion. &laquo;Quel &eacute;trange caprice du hasard me fait ainsi rencontrer
+cette pauvre fille ab&icirc;m&eacute;e de douleur, et abandonn&eacute;e seule, sans
+protection, &agrave; la merci de grossiers paysans r&eacute;volt&eacute;s..., se disait
+Rostow, qui ne pouvait s'emp&ecirc;cher de donner un coloris romanesque &agrave;
+cette entrevue, et qui examinait la princesse pendant qu'elle lui
+faisait son timide r&eacute;cit.... Quelle douceur, quelle noblesse dans ses
+traits et dans leur expression!&raquo; Lorsqu'elle lui fit part de l'incident
+qui avait eu lieu le lendemain de l'enterrement de son p&egrave;re, l'&eacute;motion
+fut la plus forte et elle d&eacute;tourna un moment la t&ecirc;te comme si elle
+craignait de laisser croire &agrave; Rostow qu'elle cherchait &agrave; l'attendrir
+outre mesure sur son sort. Mais quand elle vit des larmes briller dans
+les yeux du jeune officier, elle lui adressa aussit&ocirc;t un regard de
+reconnaissance, un de ces regards profonds et doux qui faisaient oublier
+sa laideur.</p>
+
+<p>&laquo;Je ne saurais vous exprimer, princesse, combien je sais gr&eacute; au hasard
+qui m'a amen&eacute; ici, et qui me permet de me mettre &agrave; votre enti&egrave;re
+disposition. Partez.... Je vous r&eacute;ponds, sur mon honneur, que personne
+n'osera vous causer le moindre d&eacute;sagr&eacute;ment; accordez-moi seulement
+l'autorisation de vous escorter...&raquo; Et, la saluant aussi
+respectueusement que si elle avait &eacute;t&eacute; une princesse du sang, il se
+dirigea vers la porte.</p>
+
+<p>Son respect semblait dire qu'il aurait &eacute;t&eacute; heureux de nouer plus ample
+connaissance avec elle, mais que sa discr&eacute;tion l'emp&ecirc;chait de profiter
+de sa douleur et de son abandon pour continuer l'entretien.</p>
+
+<p>C'est ainsi que la princesse Marie comprit et appr&eacute;cia sa conduite.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous suis bien reconnaissante, reprit-elle en fran&ccedil;ais: j'esp&egrave;re
+encore n'&ecirc;tre victime que d'un malentendu, et j'esp&egrave;re surtout que vous
+ne trouverez pas de coupables!&raquo; Et elle fondit en larmes: &laquo;Pardon!&raquo;
+dit-elle avec vivacit&eacute;.</p>
+
+<p>Rostow fit un geste pour cacher son &eacute;motion, et sortit apr&egrave;s lui avoir
+adress&eacute; encore un profond salut.</p>
+
+
+<h3>XIV</h3>
+
+
+<p>&laquo;Eh bien, est-elle jolie? Oh! la mienne, mon cher, la rose, est
+ravissante!... on l'appelle Douniacha,&raquo; s'&eacute;cria Iline en apercevant son
+ami; mais l'expression de sa figure le fit taire imm&eacute;diatement. Il
+devina que son chef et son h&eacute;ros n'&eacute;tait pas d'humeur &agrave; plaisanter, car
+il en re&ccedil;ut un coup d'oeil irrit&eacute;, et le vit s'&eacute;loigner rapidement dans
+la direction du village.</p>
+
+<p>&laquo;Je leur en ferai voir, &agrave; ces brigands!&raquo; murmurait Rostow.</p>
+
+<p>Alpatitch, allongeant le pas, le rejoignit enfin &agrave; grand'peine:</p>
+
+<p>&laquo;Quelles sont les mesures que vous avez daign&eacute; prendre? lui demanda-t-il
+humblement.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles mesures, vieil imb&eacute;cile? dit le hussard, en le mena&ccedil;ant de ses
+poings ferm&eacute;s. Qu'as-tu fait, toi? Les paysans se r&eacute;voltent, et tu te
+bornes &agrave; les regarder, tu ne sais m&ecirc;me pas te faire ob&eacute;ir! Tu es un
+tra&icirc;tre.... Je vous connais tous, et tous je vous ferai &eacute;corcher vifs!&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, comme s'il e&ucirc;t craint d'&eacute;puiser la col&egrave;re amass&eacute;e dans son
+coeur, il continua brusquement sa route. Alpatitch, refoulant le
+sentiment d'une offense imm&eacute;rit&eacute;e, se mit &agrave; le suivre, tant bien que
+mal; il lui communiquait en marchant ses r&eacute;flexions sur les paysans
+r&eacute;volt&eacute;s, il cherchait &agrave; lui faire comprendre que, gr&acirc;ce &agrave; leur
+opini&acirc;tre endurcissement, il serait dangereux et impolitique d'entrer en
+lutte ouverte avec eux sans le secours de la force arm&eacute;e, et que d&egrave;s
+lors il serait pr&eacute;f&eacute;rable de la requ&eacute;rir.</p>
+
+<p>&laquo;Je leur en donnerai de la force arm&eacute;e! Ils verront, ils verront!&raquo;
+r&eacute;p&eacute;tait Nicolas, sans penser &agrave; ce qu'il disait. En proie &agrave; une
+irritation violente et irr&eacute;fl&eacute;chie, il marchait r&eacute;solument vers la foule
+group&eacute;e autour de la grange. Bien que Rostow n'e&ucirc;t pas de plan
+pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;, Alpatitch pressentait que cet acte extravagant am&egrave;nerait un
+bon r&eacute;sultat; sa d&eacute;marche ferme et hardie, son visage contract&eacute; par la
+col&egrave;re, firent &eacute;galement comprendre aux paysans que le moment de rendre
+compte de leur conduite &eacute;tait venu. Pendant l'entretien de Rostow avec
+la princesse Marie, un certain d&eacute;sarroi s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; manifest&eacute; parmi
+eux; plusieurs, que la peur commen&ccedil;ait &agrave; gagner, assuraient que les
+nouveaux venus &eacute;taient bien r&eacute;ellement des Russes et qu'ils se
+f&acirc;cheraient de ce qu'on osait retenir la demoiselle. Drone, qui &eacute;tait de
+cet avis, n'h&eacute;sita pas &agrave; l'exprimer &agrave; haute voix, mais Karp et ses
+adh&eacute;rents le prirent aussit&ocirc;t &agrave; partie.</p>
+
+<p>&laquo;Pendant combien d'ann&eacute;es n'as-tu pas d&eacute;vor&eacute; la commune &agrave; belles dents?
+s'&eacute;cria Karp.... Tu t'en moques pas mal.... Tu as enfoui quelque part un
+vase plein d'argent, tu le d&eacute;terreras, tu t'en iras.... Que peut donc te
+faire, &agrave; toi, le pillage de nos maisons?</p>
+
+<p>&mdash;Nous savons qu'il a &eacute;t&eacute; ordonn&eacute;, criait un autre, de ne pas quitter
+son village, et de ne rien emporter, pas m&ecirc;me un grain de bl&eacute;, et la
+voil&agrave;, elle, qui veut partir!</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait &agrave; ton dadais de fils d'&ecirc;tre soldat, mais &ccedil;a t'a fait de la
+peine, et c'est mon Vania, &agrave; moi, qui a &eacute;t&eacute; ras&eacute;, dit &agrave; son tour un
+petit vieillard avec violence....</p>
+
+<p>&mdash;Il ne nous reste plus qu'&agrave; mourir!... Oui, &agrave; mourir!</p>
+
+<p>&mdash;On ne m'a pas encore enlev&eacute; mes fonctions, r&eacute;pliqua Drone.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a, c'est &ccedil;a, tu n'es pas encore renvoy&eacute;, mais tu t'es repu!&raquo;</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t que Karp vit venir Rostow, accompagn&eacute; de Lavrouchka, d'Iline et
+d'Alpatitch, il alla &agrave; sa rencontre, les doigts pass&eacute;s dans sa ceinture,
+et le sourire aux l&egrave;vres. Drone, au contraire, s'&eacute;tait dissimul&eacute; dans
+les derniers rangs, et la foule se resserra.</p>
+
+<p>&laquo;H&eacute;! vous autres, qui est ici le staroste? demanda Rostow, en marchant
+droit sur eux.</p>
+
+<p>&mdash;Le staroste? Que lui voulez-vous?&raquo; demanda Karp. Il n'eut pas le temps
+d'achever sa phrase, que son bonnet vola en l'air et que sa t&ecirc;te vacilla
+sous le coup qui l'avait frapp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; bas les bonnets, tra&icirc;tres! cria Rostow d'une voix foudroyante.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est le staroste? r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Le staroste? il demande le staroste!... Drone Zakharovitch, on
+t'appelle! dirent vivement et tout bas plusieurs voix, et les t&ecirc;tes se
+d&eacute;couvrirent une &agrave; une.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne nous r&eacute;voltons pas, nous ob&eacute;issons aux ordres re&ccedil;us, reprit
+Karp, qui se sentait encore soutenu par quelques-uns....</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons suivi les conseils des anciens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous osez me r&eacute;pondre, tas de brigands! s'&eacute;cria Rostow en saisissant
+au collet le grand Karp.</p>
+
+<p>&mdash;Hol&agrave;, mes amis, garrottez-le?&raquo;</p>
+
+<p>Lavrouchka s'&eacute;lan&ccedil;a sur lui et s'empara de ses mains.</p>
+
+<p>&laquo;Il faudrait que les n&ocirc;tres, qui sont au bas de la mont&eacute;e, vinssent nous
+aider, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile,&raquo; r&eacute;pondit Alpatitch, et, se tournant vers les paysans,
+il en appela deux par leur nom et leur commanda de d&eacute;tacher leurs
+ceintures pour lier les bras du prisonnier; les paysans ob&eacute;irent en
+silence.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est le staroste?&raquo; r&eacute;p&eacute;tait Rostow.</p>
+
+<p>Drone, le visage p&acirc;le et les sourcils fronc&eacute;s, se d&eacute;cida enfin &agrave;
+para&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;C'est toi? Garrotte-le, lui aussi, Lavrouchka!&raquo; s'&eacute;cria Rostow avec
+autorit&eacute;, comme si cet ordre ne pouvait rencontrer de r&eacute;sistance. Et en
+effet deux autres hommes du groupe s'approch&egrave;rent, et Drone d&eacute;noua
+lui-m&ecirc;me sa ceinture pour se faire attacher les mains.</p>
+
+<p>&laquo;Quant &agrave; vous, poursuivit Rostow, &eacute;coutez-moi tous...: vous allez
+retourner chez vous &agrave; l'instant, et que je n'entende plus un mot!</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons rien fait de mal, nous avons agi sottement, voil&agrave; tout!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'avais bien dit, c'&eacute;tait contre les ordres, murmur&egrave;rent
+plusieurs paysans &agrave; la fois, en s'adressant mutuellement des reproches.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en avais pr&eacute;venu, dit Alpatitch, qui se sentait rentrer en
+pleine possession de son droit: c'est mal, tr&egrave;s mal &agrave; vous, mes enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Jakow Alpatitch, la sottise est de notre c&ocirc;t&eacute;,&raquo; lui r&eacute;pondit-on,
+et la foule se s&eacute;para tranquillement.</p>
+
+<p>Chacun regagna son logis pendant qu'on emmenait les prisonniers dans la
+cour de l'habitation de la princesse Marie; les deux ivrognes les
+suivirent:</p>
+
+<p>&laquo;Cela te va bien, disait l'un d'eux &agrave; Karp, je vais te regarder &agrave; mon
+aise!... A-t-on jamais vu parler ainsi aux ma&icirc;tres, &agrave; quoi songeais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un imb&eacute;cile, voil&agrave; tout, un imb&eacute;cile!&raquo; r&eacute;p&eacute;tait le second d'un
+air gouailleur.</p>
+
+<p>Deux heures plus tard, les chariots pour le bagage &eacute;taient attel&eacute;s, et
+les paysans transportaient et emballaient les effets de leurs ma&icirc;tres,
+sous la surveillance de Drone, qui avait &eacute;t&eacute; rel&acirc;ch&eacute; sur la demande de
+la princesse.</p>
+
+<p>&laquo;Attention &agrave; ceci!&raquo; disait l'un des paysans, un jeune gar&ccedil;on, de haute
+taille et d'une physionomie avenante, &agrave; son camarade qui venait de
+recevoir une cassette des mains de la femme de chambre.... &laquo;Elle vaut
+cher... ne va pas la jeter tout b&ecirc;tement ou la ficeler sans soin, elle
+s'&eacute;raillera.... Il faut que tout se fasse honn&ecirc;tement et bien.... Voil&agrave;,
+comme cela!... recouverte de foin et de nattes, ce sera parfait.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les livres, les livres, ce qu'il y en a! disait un autre, pliant
+sous le poids des armoires de la biblioth&egrave;que.... Ne me pousse pas!...
+Dieu que c'est lourd, mes enfants, quels livres, quels gros et beaux
+livres!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, ceux qui les ont &eacute;crits n'ont pas fl&acirc;n&eacute;!&raquo; reprit le jeune
+gar&ccedil;on en indiquant des dictionnaires couch&eacute;s en travers.</p>
+
+<p>Rostow, ne voulant pas s'imposer &agrave; la princesse Marie, ne retourna pas
+chez elle, mais attendit son d&eacute;part au village. Lorsque les voitures se
+mirent en route, il monta &agrave; cheval et l'accompagna &agrave; douze verstes de
+distance jusqu'&agrave; Jankovo, qui &eacute;tait occup&eacute; par nos troupes. Arriv&eacute; au
+relais, il prit respectueusement cong&eacute; d'elle, et lui baisa la main.</p>
+
+<p>&laquo;Vous me remplissez de confusion, lui r&eacute;pondit-il en rougissant aux
+effusions de sa reconnaissance. Le premier ispravnik<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a> aurait agi de
+m&ecirc;me.... Si nous n'avions eu que des paysans &agrave; combattre, l'ennemi ne se
+serait pas avanc&eacute; aussi loin dans le pays,&raquo; ajouta-t-il d'un ton
+embarrass&eacute;, et, passant &agrave; un autre sujet: &laquo;Je suis heureux d'avoir eu
+l'occasion de faire votre connaissance. Adieu, princesse. Permettez-moi
+de vous souhaiter tout le bonheur possible et puissions-nous nous revoir
+dans des circonstances plus favorables!&raquo;</p>
+
+<p>Le visage de la princesse Marie rayonnait d'une &eacute;motion attendrie; elle
+sentait qu'il m&eacute;ritait ses remerciements les plus vifs, car sans lui que
+serait-elle devenue? N'aurait-elle pas &eacute;t&eacute; infailliblement la victime
+des paysans r&eacute;volt&eacute;s, ou ne serait-elle pas tomb&eacute;e entre les mains des
+Fran&ccedil;ais? Pour la sauver, ne s'&eacute;tait-il pas expos&eacute; aux plus grands
+dangers, et son &acirc;me, pleine de noblesse et de bont&eacute;, n'avait-elle pas su
+compatir &agrave; sa position et &agrave; sa douleur? Ses yeux, si bons, si honn&ecirc;tes,
+s'&eacute;taient remplis de larmes, lorsqu'elle lui avait parl&eacute;, et ce souvenir
+restait grav&eacute; dans son coeur. En lui disant adieu, elle &eacute;prouva &agrave; son
+tour une &eacute;motion &eacute;trange, et elle se demanda si elle ne l'aimait pas
+d&eacute;j&agrave;. Sans doute elle avait honte de s'avouer &agrave; elle-m&ecirc;me qu'elle
+s'&eacute;tait subitement &eacute;prise d'un homme qui peut-&ecirc;tre ne l'aimerait jamais;
+mais elle se consolait &agrave; la pens&eacute;e que personne ne le saurait, et qu'il
+n'y avait aucun crime &agrave; aimer en secret, toute sa vie, celui qui serait
+son premier et son dernier amour. &laquo;Il a fallu qu'il arriv&acirc;t &agrave;
+Bogoutcharovo pour me rendre service, il a fallu que sa soeur refus&acirc;t
+mon fr&egrave;re,&raquo; se disait-elle, en entrevoyant le doigt de Dieu dans cet
+encha&icirc;nement de circonstances, et en caressant tout bas l'espoir que ce
+bonheur, &agrave; peine entrevu, pourrait un jour devenir une r&eacute;alit&eacute;!</p>
+
+<p>Elle aussi avait fait une douce impression sur Rostow, et lorsque ses
+camarades, qui avaient eu vent de ses aventures, se permirent de le
+taquiner en le complimentant sur ce qu'en allant chercher du foin il
+avait eu le talent de d&eacute;couvrir une des plus riches h&eacute;riti&egrave;res de
+Russie, il se f&acirc;cha s&eacute;rieusement; mais au fond du coeur il s'avouait
+qu'il ne pouvait d&eacute;sirer ni faire rien de mieux que d'&eacute;pouser la
+sympathique princesse Marie. Ce mariage ne ferait-il pas le bonheur de
+ses parents et le sien,&mdash;il le sentait instinctivement,&mdash;celui de la
+douce cr&eacute;ature qui le consid&eacute;rait comme son sauveur!... Et, d'un autre
+c&ocirc;t&eacute;, ne trouverait-il pas dans sa magnifique fortune le moyen de
+r&eacute;tablir celle de son p&egrave;re?... Mais alors que deviendraient Sonia, et le
+serment qu'il lui avait fait? C'&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment ce souvenir qui
+l'irritait, lorsqu'on le plaisantait sur son excursion &agrave; Bogoutcharovo.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2>
+
+<h3>I</h3>
+
+
+<p>Koutouzow, ayant accept&eacute; le commandement en chef des arm&eacute;es, se souvint
+du prince Andr&eacute; et le manda au quartier g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Ce dernier arriva &agrave; Czarevo-Sa&iuml;michtch&eacute; le jour m&ecirc;me o&ugrave; Koutouzow
+passait pour la premi&egrave;re fois les troupes en revue. Il s'arr&ecirc;ta dans le
+village, s'assit sur un banc devant la porte de la maison du pr&ecirc;tre, et
+attendit &laquo;Son Altesse&raquo;, ainsi que tous appelaient aujourd'hui le g&eacute;n&eacute;ral
+en chef. Dans les champs, derri&egrave;re le village, retentissaient des
+fanfares militaires, couvertes par de formidables acclamations en
+l'honneur du nouveau commandant. &Agrave; dix pas du prince Andr&eacute;, deux
+domestiques militaires de la suite de Koutouzow, dont l'un remplissait
+les fonctions de courrier et l'autre celles de ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel,
+profitaient du beau temps et de l'absence de leur ma&icirc;tre pour prendre le
+frais. &Agrave; ce moment arriva &agrave; cheval un lieutenant-colonel de hussards: il
+&eacute;tait de petite taille, brun de teint et portait d'&eacute;normes moustaches et
+d'&eacute;pais favoris; &agrave; la vue du prince Andr&eacute; il s'arr&ecirc;ta, et lui demanda si
+c'&eacute;tait bien l&agrave; que Son Altesse &eacute;tait descendue et si on l'attendait
+bient&ocirc;t.</p>
+
+<p>Andr&eacute; lui r&eacute;pondit qu'il ne faisait point partie de l'&eacute;tat-major du
+prince, et qu'il n'&eacute;tait l&agrave; que depuis quelques minutes. Le hussard
+s'adressa alors &agrave; l'un des domestiques; le domestique r&eacute;pondit &agrave; sa
+question avec cet air d&eacute;daigneux qu'affectent d'ordinaire les gens des
+commandants en chef en s'adressant &agrave; des officiers subalternes.</p>
+
+<p>&laquo;Qui? Son Altesse? Elle sera ici tout &agrave; l'heure. Que demandez-vous?&raquo;</p>
+
+<p>Le lieutenant-colonel sourit dans sa moustache &agrave; ce ton impertinent,
+descendit de cheval, jeta la bride &agrave; son planton et s'approcha de
+Bolkonsky, qu'il salua.</p>
+
+<p>Bolkonsky lui rendit son salut, et lui fit place &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui sur le
+banc.</p>
+
+<p>&laquo;Vous aussi, vous attendez le commandant en chef? lui demanda le nouveau
+venu. On le dit accessible, c'est bien heureux! poursuivit-il en
+grasseyant.... Autrement, si on avait encore affaire aux mangeurs de
+saucisses, ce serait la mer &agrave; boire; ce n'est pas pour rien que Yermolow
+a demand&eacute; &agrave; &ecirc;tre compt&eacute; parmi les Allemands. Esp&eacute;rons que les Russes
+auront maintenant voix au chapitre. Le diable seul sait o&ugrave; l'on voulait
+en venir avec toutes ces retraites.... Avez-vous fait la campagne?</p>
+
+<p>&mdash;Non seulement j'ai eu le plaisir de la faire, r&eacute;pliqua le prince
+Andr&eacute;, mais aussi de perdre, gr&acirc;ce &agrave; elle, tout ce que j'avais de plus
+cher, mon p&egrave;re, qui vient de mourir de chagrin, sans compter ma maison
+et mon bien.... Je suis du gouvernement de Smolensk.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous &ecirc;tes sans doute le prince Bolkonsky.... Charm&eacute; de faire votre
+connaissance. Je suis le lieutenant-colonel Denissow, plus connu sous le
+nom de Vaska Denissow,&raquo; dit le hussard, en serrant cordialement la main
+au prince Andr&eacute;, et en le regardant avec un affectueux int&eacute;r&ecirc;t. &laquo;Oui, je
+l'avais appris, dit-il d'un ton plein de sympathie.... C'est bien l&agrave;
+une guerre de Scythes, ajouta-t-il en reprenant, apr&egrave;s un court silence,
+le fil de ses pens&eacute;es. Tout cela peut &ecirc;tre parfait, mais pas pour celui
+qui paye les pots cass&eacute;s.... Ah! vous &ecirc;tes le prince Andr&eacute; Bolkonsky? je
+suis vraiment bien aise de faire votre connaissance,&raquo; r&eacute;p&eacute;ta-t-il, en
+hochant la t&ecirc;te avec un triste sourire, et en lui serrant de nouveau la
+main.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; connaissait Denissow par ce que lui en avait dit
+Natacha. Cette r&eacute;miniscence, en r&eacute;veillant en lui les p&eacute;nibles pens&eacute;es
+qui, dans ces derniers mois, commen&ccedil;aient &agrave; s'effacer de son esprit, lui
+fit de la peine et du plaisir &agrave; la fois. Il avait &eacute;prouv&eacute; depuis lors
+tant d'autres secousses morales,&mdash;l'abandon de Smolensk, sa visite &agrave;
+Lissy-Gory, la nouvelle de la mort de son p&egrave;re,&mdash;que ses anciens
+souvenirs ne revenaient plus aussi souvent &agrave; sa m&eacute;moire, et il sentit
+qu'ils avaient perdu de leur douloureuse intensit&eacute;. Pour Denissow aussi,
+le nom de Bolkonsky &eacute;voquait un pass&eacute; lointain et po&eacute;tique, la soir&eacute;e
+o&ugrave;, apr&egrave;s le souper et la romance de Natacha, il avait, sans savoir
+comment, fait une d&eacute;claration &agrave; cette fillette de quinze ans. Il sourit
+en songeant &agrave; son roman et &agrave; son amour, et reprit aussit&ocirc;t le th&egrave;me qui
+seul l'int&eacute;ressait et le passionnait aujourd'hui: c'&eacute;tait un plan de
+campagne que, durant la retraite, il avait compos&eacute;, &eacute;tant de service aux
+avant-postes. Il l'avait pr&eacute;sent&eacute; &agrave; Barclay de Tolly, et comptait le
+soumettre &eacute;galement &agrave; Koutouzow. Son plan &eacute;tait fond&eacute; sur les
+consid&eacute;rations suivantes: la ligne d'op&eacute;ration des Fran&ccedil;ais &eacute;tant
+beaucoup trop &eacute;tendue, il fallait, tout en les attaquant de front pour
+les emp&ecirc;cher d'avancer, rompre leurs communications. &laquo;Ils ne peuvent
+soutenir une aussi grande ligne d'op&eacute;rations, se disait-il, c'est
+impossible!... Qu'on me donne 500 hommes, et je me fais fort de
+l'enfoncer... parole d'honneur; il n'y a qu'un moyen d'en venir &agrave;
+bout... la guerre de partisans, et pas autre chose!&raquo;</p>
+
+<p>Denissow s'&eacute;tait lev&eacute; pour mieux exposer son projet avec sa vivacit&eacute;
+accoutum&eacute;e, lorsqu'il fut interrompu par les cris et les hourras qui
+partaient de la plaine, plus violents que jamais, et se confondaient
+avec la musique et les chants, qui se rapprochaient de plus en plus. Un
+bruit de chevaux se fit au m&ecirc;me moment entendre &agrave; l'entr&eacute;e du village.</p>
+
+<p>&laquo;C'est lui!&raquo; s'&eacute;cria un cosaque qui se tenait &agrave; l'entr&eacute;e de la maison.</p>
+
+<p>Bolkonsky et Denissow se lev&egrave;rent et se dirig&egrave;rent vers la porte o&ugrave; se
+trouvait une escouade de soldats: c'&eacute;tait la garde d'honneur, et ils
+aper&ccedil;urent &agrave; l'autre bout de la rue Koutouzow mont&eacute; sur un petit cheval
+bai, s'avan&ccedil;ant vers eux suivi d'un nombreux cort&egrave;ge de g&eacute;n&eacute;raux.
+Barclay de Tolly, &eacute;galement &agrave; cheval, marchait &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, et une
+foule d'officiers criant hourra caracolaient autour d'eux. Les aides de
+camp de Koutouzow s'&eacute;lanc&egrave;rent en avant, le d&eacute;pass&egrave;rent et entr&egrave;rent les
+premiers dans la cour de l'habitation. Le commandant en chef talonnait
+avec impatience son cheval fatigu&eacute;, qui s'&eacute;tait mis &agrave; aller l'amble sous
+son poids, et il saluait &agrave; droite et &agrave; gauche en portant la main &agrave; sa
+casquette blanche, bord&eacute;e de rouge et sans visi&egrave;re. S'arr&ecirc;tant devant la
+garde d'honneur, compos&eacute;e de beaux grenadiers, d&eacute;cor&eacute;s et chevronn&eacute;s
+pour la plupart, qui lui pr&eacute;sent&egrave;rent aussit&ocirc;t les armes, il garda un
+instant le silence en les examinant d'un regard scrutateur. Une
+expression ironique passa sur son visage, et, se tournant vers les
+officiers et les g&eacute;n&eacute;raux qui l'entouraient, il haussa l&eacute;g&egrave;rement les
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>&laquo;Et dire cependant, murmura-t-il avec un geste d'&eacute;tonnement, que c'est
+avec de pareils gaillards qu'on se retire devant l'ennemi!... Au revoir,
+messieurs! ajouta-t-il en entrant par la grande porte et en effleurant
+le prince Andr&eacute; et Denissow.</p>
+
+<p>&mdash;Hourra! hourra!&raquo; criait-on derri&egrave;re lui.</p>
+
+<p>Koutouzow s'&eacute;tait singuli&egrave;rement &eacute;paissi et alourdi depuis la derni&egrave;re
+fois que le prince Andr&eacute; l'avait vu, mais son oeil blanc, sa cicatrice
+et l'expression ennuy&eacute;e de sa physionomie &eacute;taient toujours les m&ecirc;mes.
+Une &eacute;troite courroie pass&eacute;e en sautoir laissait pendre un fouet sur sa
+capote militaire. En entrant dans la cour, il poussa un soupir de
+soulagement, comme un homme heureux de se reposer apr&egrave;s s'&ecirc;tre donn&eacute; en
+spectacle. Puis il retira de l'&eacute;trier son pied gauche, en se renversant
+pesamment en arri&egrave;re, et, fron&ccedil;ant les sourcils, il le ramena avec peine
+sur la selle, plia le genou, et se laissa glisser en g&eacute;missant dans les
+bras des cosaques et des aides de camp qui le soutenaient. Une fois sur
+ses pieds, il jeta de son oeil &agrave; moiti&eacute; ferm&eacute; un regard autour de lui,
+aper&ccedil;ut le prince Andr&eacute;, sans toutefois le reconna&icirc;tre, et fit en se
+balan&ccedil;ant quelques pas en avant. Arriv&eacute; au perron de la maison, il toisa
+de nouveau le prince Andr&eacute;, et, comme il arrive souvent aux vieillards,
+il lui fallut quelques secondes pour mettre enfin un nom sur cette
+figure qui l'avait frapp&eacute; tout d'abord.</p>
+
+<p>&laquo;Ah! bonjour, prince, bonjour, mon ami... allons, viens!&raquo; dit-il avec
+effort, en montant p&eacute;niblement les marches, qui craquaient sous son
+poids. D&eacute;boutonnant ensuite son uniforme, il s'assit sur un banc, et lui
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Et ton p&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai re&ccedil;u hier la nouvelle de sa mort,&raquo; r&eacute;pondit bri&egrave;vement le prince
+Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Koutouzow le regarda d'un air surpris et effray&eacute;, se d&eacute;couvrit et se
+signa:</p>
+
+<p>&laquo;Que la paix soit avec lui! Que la volont&eacute; de Dieu s'accomplisse sur
+nous tous!&raquo;</p>
+
+<p>Un profond soupir s'&eacute;chappa de sa poitrine: &laquo;Je l'aimais, je l'estimais,
+reprit-il apr&egrave;s un moment de silence, et je prends une part sinc&egrave;re &agrave; ta
+douleur!&raquo;</p>
+
+<p>Il embrassa le prince Andr&eacute; et le tint longtemps serr&eacute; contre sa grosse
+poitrine. Andr&eacute; remarqua que les l&egrave;vres gonfl&eacute;es de Koutouzow
+tremblaient, et qu'il avait les yeux pleins de larmes.</p>
+
+<p>&laquo;Viens, viens chez moi, nous causerons,&raquo; dit-il, et il essayait de se
+lever en s'appuyant des deux mains sur le banc, lorsque Denissow, aussi
+hardi en face de ses chefs qu'en face de l'ennemi, monta r&eacute;solument les
+marches du perron et s'avan&ccedil;a vers lui, en d&eacute;pit des observations des
+aides de camp. Koutouzow, toujours appuy&eacute; sur ses deux mains, le
+regardait s'approcher avec impatience. Denissow se nomma, et lui d&eacute;clara
+qu'il avait &agrave; communiquer &agrave; Son Altesse une affaire de haute importance,
+pour le bien de la patrie! Koutouzow croisa ses mains sur son ventre
+d'un air de mauvaise humeur, et r&eacute;p&eacute;ta nonchalamment: &laquo;Pour le bien de
+la patrie, dis-tu? Qu'est-ce que &ccedil;a peut &ecirc;tre?... Parle!&raquo; Denissow
+rougit comme une jeune fille; cette rougeur forma un &eacute;trange contraste
+avec son &eacute;paisse moustache et son visage avin&eacute; et vieilli. Il n'en
+entama pas moins, sans broncher, l'exposition de son plan, dont le but
+&eacute;tait de couper la ligne de l'ennemi entre Smolensk et Viazma: il
+connaissait la localit&eacute; sur le bout du doigt, car il l'habitait; la
+chaleur et la conviction qu'il mettait dans ses paroles faisaient
+ressortir les avantages de sa combinaison. Koutouzow, les yeux baiss&eacute;s,
+regardait &agrave; terre, en jetant parfois un coup d'oeil furtif vers la cour
+de l'izba voisine, comme s'il s'attendait de ce c&ocirc;t&eacute; &agrave; quelque chose de
+d&eacute;sagr&eacute;able. En effet, un g&eacute;n&eacute;ral en sortit bient&ocirc;t avec un gros
+portefeuille sous le bras et se dirigea vers lui.</p>
+
+<p>&laquo;Qu'y a-t-il? demanda Koutouzow au beau milieu du plaidoyer de Denissow.
+Vous &ecirc;tes pr&ecirc;t?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Altesse,&raquo; r&eacute;pondit le g&eacute;n&eacute;ral.</p>
+
+<p>Koutouzow hocha m&eacute;lancoliquement la t&ecirc;te, comme s'il voulait dire qu'il
+&eacute;tait impossible &agrave; un seul homme de suffire &agrave; tout, et continua &agrave;
+&eacute;couter le hussard.</p>
+
+<p>&laquo;Je vous donne ma parole d'honneur de bon officier, disait Denissow, que
+je romprai les lignes de communication de Napol&eacute;on!&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow l'interrompit:</p>
+
+<p>&laquo;Kirylle Andr&eacute;&iuml;&egrave;vitch, de l'intendance, est-il ton parent?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon oncle, r&eacute;pliqua Denissow.</p>
+
+<p>&mdash;Nous &eacute;tions amis, reprit gaiement Koutouzow. Bien, tr&egrave;s bien, mon ami,
+reste ici &agrave; l'&eacute;tat-major!... Demain nous reparlerons de cela.&raquo; Le
+saluant d'un signe de t&ecirc;te, il se d&eacute;tourna, et tendit la main vers les
+papiers que lui apportait Konovnitzine.</p>
+
+<p>&laquo;Votre Altesse ne serait-elle pas mieux dans une chambre? demanda un
+g&eacute;n&eacute;ral de service: il y a des plans &agrave; revoir et des papiers &agrave; signer.&raquo;</p>
+
+<p>Un aide de camp parut au m&ecirc;me moment sur le seuil de la maison, et
+annon&ccedil;a que l'appartement &eacute;tait pr&ecirc;t pour recevoir le commandant en
+chef. Celui-ci fron&ccedil;a le sourcil &agrave; cet avis, car il ne voulait y entrer
+qu'apr&egrave;s avoir exp&eacute;di&eacute; toute sa besogne.</p>
+
+<p>&laquo;Non, dit-il, faites-moi apporter ici une petite table, et toi, ne t'en
+va pas,&raquo; ajouta-t-il en se tournant vers le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>Pendant que le g&eacute;n&eacute;ral de service faisait son rapport, le frou-frou
+d'une robe de soie arriva jusqu'&agrave; eux par la porte entre-b&acirc;ill&eacute;e de la
+maison. Le prince Andr&eacute; regarda et aper&ccedil;ut une femme, jeune, jolie,
+habill&eacute;e de rose, et coiff&eacute;e d'un mouchoir de soie mauve; elle tenait un
+plateau. L'aide de camp de Koutouzow expliqua tout bas au prince Andr&eacute;
+que c'&eacute;tait la ma&icirc;tresse du logis, la femme du pr&ecirc;tre, dont le mari
+avait d&eacute;j&agrave; re&ccedil;u Son Altesse avec la croix &agrave; la main, et qui tenait &agrave; lui
+souhaiter la bienvenue avec le pain et le sel.</p>
+
+<p>&laquo;Elle est tr&egrave;s jolie,&raquo; ajouta l'aide de camp avec un sourire.</p>
+
+<p>Koutouzow, que ces derniers mots avaient frapp&eacute;, se retourna. Le rapport
+du g&eacute;n&eacute;ral de service avait pour objet principal de critiquer la
+position prise &agrave; Czarevo-Sa&iuml;michtch&eacute;, et Koutouzow lui pr&ecirc;tait la m&ecirc;me
+attention distraite qu'il avait pr&ecirc;t&eacute;e &agrave; Denissow, et sept ans
+auparavant aux discussions du conseil militaire, la veille de la
+bataille d'Austerlitz. Il n'&eacute;coutait que parce qu'il avait des oreilles,
+et qu'elles entendaient malgr&eacute; lui et malgr&eacute; le petit morceau de c&acirc;ble
+de vaisseau<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> qu'il portait dans l'une d'elles. On voyait du reste
+qu'il n'&eacute;tait surpris ni int&eacute;ress&eacute; par rien, qu'il savait d'avance ce
+qu'on pourrait lui raconter, et qu'il se contentait de le subir jusqu'au
+bout, comme on subit un <i>Te Deum</i> d'action de gr&acirc;ces. Denissow lui avait
+dit des choses sens&eacute;es et sages, le g&eacute;n&eacute;ral de service lui en disait
+d'autres encore plus sens&eacute;es et encore plus sages, mais Koutouzow
+d&eacute;daignait le savoir et l'intelligence: ce n'&eacute;tait pas l&agrave;, &agrave; son avis,
+ce qui trancherait le noeud de la situation, c'&eacute;tait quelque chose
+d'autre, compl&egrave;tement en dehors de ces deux qualit&eacute;s. Le prince Andr&eacute;
+suivait attentivement l'expression de sa physionomie, qui marqua d'abord
+l'ennui, puis la curiosit&eacute; &eacute;veill&eacute;e par le frou-frou de la robe, et
+enfin le d&eacute;sir d'observer les convenances. Il &eacute;tait &eacute;vident que, s'il
+t&eacute;moignait du d&eacute;dain pour le patriotisme intelligent de Denissow, c'est
+qu'il &eacute;tait vieux et qu'il avait l'exp&eacute;rience de la vie. Il ne prit
+qu'une seule disposition, concernant les maraudeurs. Le g&eacute;n&eacute;ral de
+service pr&eacute;senta &agrave; sa signature l'ordre aux chefs de corps de payer une
+indemnit&eacute; pour les d&eacute;g&acirc;ts commis par les soldats, &agrave; la suite des
+plaintes d'un propri&eacute;taire dont ils avaient saccag&eacute; l'avoine encore
+verte. Koutouzow serra les l&egrave;vres et secoua la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&laquo;Au feu, au feu! s'&eacute;cria-t-il. Une fois pour toutes, mon ami, jette
+toutes ces balivernes dans le po&ecirc;le! Qu'on coupe le bl&eacute;, qu'on br&ucirc;le le
+bois tant qu'on voudra! Je ne l'ordonne, ni ne l'autorise mais il n'est
+en mon pouvoir ni de l'emp&ecirc;cher, ni d'indemniser les gens.... Lorsqu'on
+fend le bois, les copeaux volent... &agrave; la guerre comme &agrave; la guerre!&raquo;</p>
+
+<p>Il parcourut encore une fois le rapport:</p>
+
+<p>&laquo;Oh! dit-il, cette minutie allemande!&raquo;</p>
+
+
+<h3>II</h3>
+
+
+<p>&laquo;C'est tout, n'est-ce pas?&raquo; ajouta-t-il apr&egrave;s avoir sign&eacute; le dernier
+papier; alors, se levant avec effort, en redressant son gros cou tout
+pliss&eacute;, il se dirigea vers la porte de la maison.</p>
+
+<p>La femme du pr&ecirc;tre, rouge d'&eacute;motion, saisit &agrave; la h&acirc;te le plat sur
+lequel &eacute;taient le pain et le sel, et, faisant une profonde r&eacute;v&eacute;rence,
+s'approcha de Koutouzow, qui cligna des yeux, lui caressa le menton et
+la remercia.</p>
+
+<p>&laquo;La jolie femme! dit-il. Merci, merci, ma belle!&raquo;</p>
+
+<p>Tirant de son gousset quelques pi&egrave;ces d'or qu'il d&eacute;posa sur le plateau:</p>
+
+<p>&laquo;Te trouves-tu bien ici?&raquo; lui demanda-t-il en entrant dans la chambre
+qui lui &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;e, et en pr&eacute;c&eacute;dant la ma&icirc;tresse du logis toute
+souriante.</p>
+
+<p>L'aide de camp engagea le prince Andr&eacute; &agrave; d&eacute;jeuner avec lui; une
+demi-heure plus tard, Koutouzow le fit demander. Andr&eacute; le trouva &eacute;tendu
+dans un fauteuil, l'uniforme d&eacute;boutonn&eacute;, lisant un roman fran&ccedil;ais, <i>les
+Chevaliers du Cygne</i>, de Mme de Genlis.</p>
+
+<p>&laquo;Assieds-toi, lui dit Koutouzow en glissant un couteau &agrave; papier entre
+les pages du livre et en le mettant de c&ocirc;t&eacute;. C'est bien triste, bien
+triste, mais rappelle-toi, mon ami, que je suis pour toi un second
+p&egrave;re!&raquo;</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; lui raconta ce qu'il savait des derniers moments de son
+p&egrave;re, et lui d&eacute;peignit l'&eacute;tat dans lequel il avait trouv&eacute; Lissy-Gory.</p>
+
+<p>&laquo;&Agrave; quoi nous ont-ils amen&eacute;s!&raquo; dit soudain Koutouzow d'une voix &eacute;mue, en
+songeant &agrave; la situation de son pays; &laquo;mais le moment viendra...&raquo;
+reprit-il avec col&egrave;re, et, ne voulant pas continuer ce sujet qui
+l'&eacute;mouvait, il ajouta: &laquo;Je t'ai fait venir pour te garder aupr&egrave;s de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je remercie Votre Altesse, r&eacute;pondit le prince Andr&eacute;, mais je ne vaux
+plus rien pour le service dans les &eacute;tats-majors.&raquo;</p>
+
+<p>Koutouzow, qui remarqua le sourire dont il accompagnait ces paroles, le
+regarda d'un air interrogateur.</p>
+
+<p>&laquo;Et d'ailleurs, poursuivit Bolkonsky, je tiens &agrave; mon r&eacute;giment; je me
+suis attach&eacute; aux officiers, je crois que mes hommes ont de l'affection
+pour moi et j'aurais du chagrin &agrave; m'en s&eacute;parer. Si je refuse l'honneur
+de rester aupr&egrave;s de votre personne, croyez bien que...&raquo;</p>
+
+<p>Une expression bienveillante, spirituelle et l&eacute;g&egrave;rement railleuse passa
+en ce moment sur la grosse figure de Koutouzow, qui l'interrompit en
+disant:</p>
+
+<p>&laquo;Je le regrette, tu m'aurais &eacute;t&eacute; utile, mais tu as raison! Ce n'est pas
+ici que nous avons besoin d'hommes; si tous les conseillers, ou
+pr&eacute;tendus tels, servaient comme toi dans les r&eacute;giments, &ccedil;a vaudrait
+beaucoup mieux.... Je me souviens de ta conduite &agrave; Austerlitz.... Je te
+vois encore avec le drapeau &agrave;, la main!&raquo;</p>
+
+<p>&Agrave; ces paroles une fugitive rougeur, caus&eacute;e par la joie, illumina la
+figure du prince; Koutouzow l'attira &agrave; lui, l'embrassa, et Andr&eacute; put
+voir que ses yeux &eacute;taient de nouveau humides. Il savait que le vieillard
+avait la larme facile, et que la mort de son p&egrave;re le portait
+naturellement &agrave; lui t&eacute;moigner une sympathie et un int&eacute;r&ecirc;t tout
+particuliers; cependant l'allusion le flatta, et lui fit un plaisir
+extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;Suis ton chemin, &agrave; la garde de Dieu!... Je sais qu'il est celui de
+l'honneur!... Tu m'aurais &eacute;t&eacute; bien utile &agrave; Bucharest, reprit-il apr&egrave;s un
+moment de silence: je n'avais personne &agrave; envoyer.... Oui, ils m'ont
+accabl&eacute; de reproches l&agrave;-bas, et pour la guerre et pour la paix... et
+pourtant tout a &eacute;t&eacute; fait &agrave; son heure, car tout vient &agrave; point &agrave; qui sait
+attendre. L&agrave;-bas aussi, les conseillers pullulaient tout comme ici....
+Oh! les conseillers! Si on les avait &eacute;cout&eacute;s, nous n'aurions pas conclu
+la paix avec la Turquie, et la guerre durerait encore! Kamensky serait
+perdu, s'il n'&eacute;tait mort... lui qui avec 30 000 hommes prenait d'assaut
+les forteresses!... Prendre une forteresse n'est rien, mais mener &agrave;
+bonne fin une campagne, voil&agrave; le difficile. Pour en arriver l&agrave;, il ne
+suffit pas de livrer des assauts et d'attaquer. Ce qu'il faut avoir,
+c'est &laquo;patience et longueur de temps&raquo;. Kamensky a envoy&eacute; des soldats
+pour prendre Roustchouk, et moi, en n'employant que le temps et la
+patience, j'ai pris plus de forteresses que lui, et j'ai fait manger aux
+Turcs de la viande de cheval.... Crois-moi, ajouta-t-il en secouant la
+t&ecirc;te et en se frappant la poitrine, les Fran&ccedil;ais aussi en t&acirc;teront,
+crois-en ma parole!</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra pourtant accepter une bataille? dit le prince Andr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute il le faudra, si tous le d&eacute;sirent, mais, je te le r&eacute;p&egrave;te,
+rien ne vaut ces deux soldats qui s'appellent le temps et la patience;
+ceux-l&agrave; arriveront &agrave; tout, mais les conseillers n'entendent pas de cette
+oreille, voil&agrave; le mal! Les uns veulent une chose, les autres une autre!
+Que faire?... que faire, je te le demande?... r&eacute;p&eacute;ta-t-il, comme s'il
+attendait une r&eacute;ponse, et ses yeux brillaient et s'&eacute;clairaient d'une
+expression profonde et intelligente.... Je te dirai, si tu veux, ce
+qu'il y a &agrave; faire et ce que je fais. Dans le doute, mon cher,
+abstiens-toi, poursuivit-il en scandant ces paroles. Eh bien, adieu, mon
+ami, rappelle-toi que je partage ta douleur, et cela de tout coeur; je
+ne suis pour toi ni le prince ni le commandant en chef, je te suis un
+p&egrave;re! Si tu as besoin de quelque chose, viens &agrave; moi. Adieu, mon ami!&raquo; Et
+il l'embrassa.</p>
+
+<p>Le prince Andr&eacute; n'avait pas encore franchi le seuil de la chambre, que
+Koutouzow, harass&eacute; de fatigue, poussa un soupir, se laissa choir dans
+son fauteuil, et reprit tranquillement la lecture des <i>Chevaliers du
+Cygne</i>.</p>
+
+<p>Chose &eacute;trange et inexplicable, cet entretien eut sur le prince Andr&eacute; une
+action calmante; il retourna &agrave; son r&eacute;giment, rassur&eacute; sur la marche
+g&eacute;n&eacute;rale des affaires et confiant en celui qui les avait en main.
+L'absence de tout int&eacute;r&ecirc;t personnel chez ce vieillard, qui n'avait plus,
+en fait de passions, que l'exp&eacute;rience, r&eacute;sultat des passions, et chez
+qui l'intelligence, destin&eacute;e &agrave; grouper les faits et &agrave; en tirer les
+conclusions, &eacute;tait remplac&eacute;e par une contemplation philosophique des
+&eacute;v&eacute;nements, le rassurait; et il emporta avec lui la conviction qu'il
+serait &agrave; la hauteur de sa mission: il n'inventera ni n'entreprendra
+rien, mais il &eacute;coutera et se rappellera tout, il saura s'en servir au
+bon moment, n'entravera rien d'utile, et ne permettra rien de nuisible.
+Il admet quelque chose de plus puissant que sa volont&eacute;, la marche
+in&eacute;vitable des faits qui se d&eacute;roulent devant lui; il les voit, il en
+saisit la valeur, et sait faire abstraction de sa personne, et de la
+part qu'il y prend. Il inspire de la confiance, parce que, malgr&eacute; le
+roman de Mme de Genlis et ses dictons fran&ccedil;ais, on sent battre en lui un
+coeur russe; sa voix a trembl&eacute; lorsqu'il a dit: &laquo;&Agrave; quoi nous ont-ils
+amen&eacute;s?&raquo; et lorsqu'il les a menac&eacute;s &laquo;de leur faire manger du cheval&raquo;!
+C'&eacute;tait ce sentiment patriotique, ressenti par chacun &agrave; un degr&eacute; plus ou
+moins grand, qui avait puissamment contribu&eacute; &agrave; faire nommer Koutouzow
+g&eacute;n&eacute;ral en chef, malgr&eacute; la violente opposition de la camarilla; et une
+approbation unanime et nationale avait confirm&eacute; ce choix d'une fa&ccedil;on
+&eacute;clatante.</p>
+
+
+<h3>III</h3>
+
+
+<p>Apr&egrave;s le d&eacute;part de l'Empereur, Moscou reprit le train ordinaire de sa
+vie journali&egrave;re, il rentra compl&egrave;tement dans ses habitudes, et
+l'entra&icirc;nement des derniers jours ne parut plus qu'un songe. Au milieu
+du silence qui succ&eacute;dait aux clameurs de la veille, personne n'eut plus
+l'air de croire &agrave; la r&eacute;alit&eacute; du danger qui mena&ccedil;ait la Russie, et de
+penser que parmi ses enfants les membres du club Anglais &eacute;taient les
+premiers pr&ecirc;ts &agrave; tous les sacrifices. Un seul t&eacute;moignage de l'exaltation
+g&eacute;n&eacute;rale produite par la pr&eacute;sence de l'Empereur se manifesta cependant
+aussit&ocirc;t apr&egrave;s: ce fut la mise &agrave; ex&eacute;cution de la demande d'hommes et
+d'argent, qui, en rev&ecirc;tant une forme l&eacute;gale et officielle, devint par
+suite in&eacute;vitable.</p>
+
+<p>L'approche de l'ennemi ne rendit point les Moscovites plus s&eacute;rieux: ils
+envisag&egrave;rent au contraire leur situation avec une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; croissante,
+ainsi qu'il arrive souvent &agrave; la veille d'une catastrophe. Il s'&eacute;l&egrave;ve
+alors dans l'&acirc;me, en effet, deux voix &eacute;galement puissantes: l'une pr&ecirc;che
+sagement la n&eacute;cessit&eacute; de se rendre bien compte du danger imminent et des
+moyens de le conjurer; l'autre, plus sagement encore, trouve qu'il est
+trop p&eacute;nible d'y songer, puisqu'il n'est pas donn&eacute; &agrave; l'homme d'&eacute;viter
+l'in&eacute;vitable, et qu'il est d&egrave;s lors plus simple d'oublier le danger et
+de vivre gaiement jusqu'au moment o&ugrave; il arrive. Dans l'isolement, c'est
+la premi&egrave;re des voix qu'on &eacute;coute, tandis que les masses ob&eacute;issent &agrave; la
+seconde, et les Moscovites en offrirent un nouvel exemple, car jamais on
+ne s'&eacute;tait tant amus&eacute; &agrave; Moscou que cette ann&eacute;e-l&agrave;.</p>
+
+<p>On lisait et l'on discutait les derni&egrave;res affiches de Rostoptchine,
+comme on discutait les bouts-rim&eacute;s de Vassili Lvovitch Pouschkine.
+L'en-t&ecirc;te de ces affiches repr&eacute;sentait le cabaret d'un certain barbier,
+nomm&eacute; Karpouschka Tchiguirine, ancien soldat et bourgeois de la ville,
+qui, ayant entendu, soi-disant, raconter que Bonaparte marchait sur
+Moscou, s'&eacute;tait camp&eacute; d'un air col&egrave;re sur le seuil de sa boutique, et
+avait tenu &agrave; la foule un discours plein d'injures contre les Fran&ccedil;ais.
+Dans ce discours, admir&eacute; par les uns et critiqu&eacute; par les autres au club
+Anglais, il assurait entre autres que les choux dont les Fran&ccedil;ais se
+nourriraient les gonfleraient comme des ballons, que la kascha<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> les
+ferait crever, que le stchi<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> les &eacute;toufferait; qu'il n'y avait parmi
+eux que des nains, et qu'une femme pourrait en lancer trois en l'air
+d'un seul coup avec une fourche. On disait aussi au club que
+Rostoptchine avait renvoy&eacute; de Moscou tous les &eacute;trangers, sous pr&eacute;texte
+qu'il se trouvait parmi eux des espions et des agents de Napol&eacute;on, et
+l'on citait &agrave; cette occasion les bons mots du g&eacute;n&eacute;ral gouverneur &agrave;
+l'adresse des expuls&eacute;s. &laquo;Rentrez en vous-m&ecirc;mes, entrez dans la barque et
+n'en faites pas une barque &agrave; Caron<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.&raquo; On disait encore que tous les
+tribunaux avaient &eacute;t&eacute; transport&eacute;s hors de la ville, et l'on ajoutait &agrave;
+cette nouvelle la plaisanterie de Schinchine assurant que, pour ce fait
+seul, les habitants de Moscou devaient une vive reconnaissance au comte
+Rostoptchine. On disait enfin que le r&eacute;giment promis par Mamonow
+co&ucirc;terait &agrave; ce dernier 800 000 roubles, que Besoukhow en d&eacute;penserait
+davantage pour le sien, et que ce qui lui faisait le plus d'honneur dans
+ce sacrifice, c'est qu'il endosserait l'uniforme, marcherait &agrave; la t&ecirc;te
+de ses hommes et se laisserait admirer gratis par qui voudrait.</p>
+
+<p>&laquo;Vous n'&eacute;pargnez personne,&raquo; disait Julie Droubetzko&iuml; &agrave; Schinchine, en
+ramassant et en serrant entre ses doigts fluets et garnis de bagues un
+petit tas de charpie qu'elle venait de faire. Elle donnait une soir&eacute;e
+d'adieu, car elle quittait Moscou le lendemain.... &laquo;Besoukhow est
+ridicule, poursuivit-elle en fran&ccedil;ais, mais il est si bon, si
+aimable!... Quel plaisir trouvez-vous &agrave; &ecirc;tre si caustique?</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'amende!&raquo; s'&eacute;cria un jeune homme habill&eacute; en milicien, que Julie
+appelait &laquo;son chevalier&raquo; et qui l'accompagnait &agrave; Nijni. Dans sa coterie,
+comme dans beaucoup d'autres, on s'&eacute;tait donn&eacute; le mot pour ne plus
+parler fran&ccedil;ais, et, chaque fois qu'on manquait &agrave; cet engagement, on
+payait une amende, qui allait grossir les dons volontaires.</p>
+
+<p>&laquo;Vous payerez double! dit un litt&eacute;rateur russe, car vous venez de faire
+un gallicisme.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai p&eacute;ch&eacute; et je paye, dit Julie, pour avoir employ&eacute; le mot
+&laquo;caustique&raquo;; quant aux gallicismes, je n'en r&eacute;ponds pas, je n'ai ni
+assez d'argent ni assez de temps pour imiter le prince Galitzine et
+prendre comme lui des le&ccedil;ons de russe. Ah! mais le voil&agrave;, dit-elle.
+Quand on parle du soleil,&mdash;et elle allait citer le proverbe en fran&ccedil;ais,
+lorsque, s'arr&ecirc;tant court, elle se mit &agrave; rire et le traduisit en
+russe:&mdash;Vous ne m'attraperez plus!...&mdash;Nous parlions de vous,
+continua-t-elle en se retournant vers Pierre; nous disions que votre
+r&eacute;giment serait sans contredit plus beau que celui de Mamonow,
+ajouta-t-elle avec cette facilit&eacute; de mensonge particuli&egrave;re aux femmes du
+monde.</p>
+
+<p>&mdash;De gr&acirc;ce, ne m'en parlez pas, dit Pierre en lui baisant la main et en
+s'asseyant &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, si vous saviez comme il m'ennuie!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le commanderez en personne, bien certainement?&mdash;poursuivit Julie
+en lan&ccedil;ant au milicien un regard moqueur. Mais ce dernier n'y r&eacute;pondit
+pas: la pr&eacute;sence de Pierre et sa bienveillante bonhomie mettaient
+toujours un terme aux moqueries dont il &eacute;tait l'objet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non!&mdash;dit-il en &eacute;clatant de rire &agrave; la question de Julie, et en
+avan&ccedil;ant son gros corps:&mdash;Les Fran&ccedil;ais auraient trop beau jeu, et puis
+je craindrais de ne pouvoir me hisser &agrave; cheval!&raquo;</p>
+
+<p>Leur causerie, qui effleurait tous les sujets, tomba sur la famille
+Rostow.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous, dit Julie, que leurs affaires sont tout &agrave; fait d&eacute;rang&eacute;es?
+Le comte est un imb&eacute;cile: les Razoumovsky lui ont propos&eacute; d'acheter la
+maison et le bien de Moscou, et l'affaire tra&icirc;ne en longueur parce qu'il
+en demande un prix trop &eacute;lev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble pourtant, dit quelqu'un, que la vente va &ecirc;tre conclue,
+quoique ce soit, &agrave; l'heure qu'il est, une vraie folie d'acheter des
+maisons.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Julie; croyez-vous que Moscou soit en danger?</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors pourquoi partez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? voil&agrave; qui est &eacute;trange.... Je pars parce que tout le monde s'en
+va, et puis je ne suis ni une Jeanne d'Arc ni une amazone!</p>
+
+<p>&mdash;Si le comte Rostow, reprit le milicien, sait s'arranger, il pourra
+liquider toutes ses dettes.... C'est un brave homme, mais un pauvre
+sire.... Qu'est-ce qui les retient ici si longtemps? Je les croyais
+partis pour la campagne.</p>
+
+<p>&mdash;Nathalie s'est compl&egrave;tement remise, n'est-il pas vrai? demanda Julie
+en s'adressant &agrave; Pierre avec un malicieux sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Ils attendent leur fils cadet, qui est entr&eacute; au service comme cosaque,
+et qui a &eacute;t&eacute; envoy&eacute; &agrave; Bi&eacute;la&iuml;a-Tserkow; on l'a maintenant inscrit dans
+mon r&eacute;giment.... Le comte serait parti malgr&eacute; cela, mais la comtesse n'y
+consent pas avant d'avoir revu son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai rencontr&eacute;s, il y a trois jours, chez les Arharow. Nathalie
+est fort embellie et de tr&egrave;s bonne humeur, reprit Julie.... Elle a
+chant&eacute; une romance.... Comme tout s'efface vite chez certaines
+personnes!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui s'efface?&raquo; demanda Pierre, d&eacute;pit&eacute;.</p>
+
+<p>Julie sourit.</p>
+
+<p>&laquo;Vous savez fort bien, comte, que les chevaliers comme vous ne se
+rencontrent que dans les romans de Mme de Souza.</p>
+
+<p>&mdash;Quels chevaliers? je ne comprends pas, dit Pierre en rougissant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! comte, ne me dites pas cela, tout Moscou conna&icirc;t l'histoire;
+je vous admire, ma parole d'honneur!</p>
+
+<p>&mdash;&Agrave; l'amende! &agrave; l'amende! s'&eacute;cria le milicien.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! repartit Julie impatient&eacute;e, on ne peut donc plus causer &agrave;
+pr&eacute;sent... mais vous le savez, comte, vous le savez....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien, dit Pierre de plus en plus irrit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je me rappelle fort bien que vous &eacute;tiez au mieux avec Natacha,
+tandis que ma pr&eacute;f&eacute;r&eacute;e a toujours &eacute;t&eacute; V&eacute;ra, cette ch&egrave;re V&eacute;ra!</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, reprit Pierre sans changer de ton, je n'ai point assum&eacute;
+le r&ocirc;le de chevalier de la comtesse Rostow: il y a un mois que je ne les
+ai vus.</p>
+
+<p>&mdash;Qui s'excuse s'accuse,&mdash;r&eacute;pondit Julie en souriant et en jouant avec
+la charpie, mais elle changea aussit&ocirc;t de sujet, afin d'avoir le dernier
+mot:&mdash;Devinez qui j'ai rencontr&eacute; hier soir.... La pauvre Marie
+Bolkonsky! Elle a perdu son p&egrave;re, le saviez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment, mais o&ugrave; demeure-t-elle? je serais heureux de la voir!</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que je sais, c'est qu'elle part demain pour leur terre dans
+les environs, et qu'elle y emm&egrave;ne son neveu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s afflig&eacute;e! Mais devineriez-vous qui l'a sauv&eacute;e? c'est tout un
+roman!... Nicolas Rostow! On l'avait entour&eacute;e, on allait la tuer apr&egrave;s
+avoir bless&eacute; ses gens, lorsqu'il s'est jet&eacute; dans la m&ecirc;l&eacute;e et l'a tir&eacute;e
+d'affaire!</p>
+
+<p>&mdash;C'est un vrai roman, reprit le milicien, et l'on dirait que cette
+d&eacute;bandade g&eacute;n&eacute;rale est invent&eacute;e &agrave; plaisir pour marier les vieilles
+filles, Catiche d'abord, et la princesse Marie ensuite.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis convaincue d'une chose, dit Julie, c'est qu'elle est un peu
+amoureuse du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Vite, vite, une amende! s'&eacute;cria de nouveau le milicien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment aurais-je pu, s'il vous pla&icirc;t, dire cela en russe?&raquo;</p>
+
+
+<h3>IV</h3>
+
+
+<p>En rentrant chez lui, Pierre trouva sur une table les deux derni&egrave;res
+petites affiches du comte Rostoptchine: dans l'une il niait avoir
+d&eacute;fendu aux habitants de quitter la ville, comme on en faisait courir le
+bruit. Il engageait donc les dames de la noblesse et les femmes des
+marchands &agrave; ne pas s'&eacute;loigner, car, disait-il, ce sont toutes ces
+fausses nouvelles qui causent la panique, et je r&eacute;ponds sur ma vie que
+le sc&eacute;l&eacute;rat n'entrera pas &agrave; Moscou! Cette d&eacute;claration fit clairement
+comprendre &agrave; Pierre, pour la premi&egrave;re fois, que les Fran&ccedil;ais y
+viendraient assur&eacute;ment. La seconde affiche disait que notre quartier
+g&eacute;n&eacute;ral &eacute;tait &agrave; Viazma, que le comte Wittgenstein avait battu l'ennemi,
+et que ceux qui d&eacute;siraient s'armer trouveraient &agrave; l'arsenal un grand
+choix de fusils et de sabres &agrave; prix r&eacute;duits. Cette derni&egrave;re
+proclamation n'avait plus le ton de persiflage habituel aux discours que
+l'on pr&ecirc;tait &agrave; Tchiguirine, le barbier orateur. Pierre se dit, &agrave; part
+lui, que l'orage qu'il appelait de tous ses voeux, malgr&eacute; l'effroi qu'il
+lui inspirait, s'approchait &agrave; pas de g&eacute;ant: &laquo;Que faire? se demandait-il
+pour la centi&egrave;me fois.... Entrer au service et rejoindre l'arm&eacute;e, ou
+bien attendre sur place?&raquo; Il &eacute;tendit la main et prit un jeu de cartes
+sur la table: &laquo;Faisons une patience! Si elle r&eacute;ussit, cela voudra
+dire.... Qu'est-ce que cela voudra dire?&raquo; se demandait-il en m&ecirc;lant les
+cartes, et en levant les yeux au ciel pour y chercher une solution. Il
+n'avait pas eu encore le temps de la trouver, que la voix de l'a&icirc;n&eacute;e des
+trois princesses, la seule qui demeur&acirc;t chez lui, depuis le mariage des
+cadettes, se fit entendre derri&egrave;re la porte.</p>
+
+<p>&laquo;Entrez, ma cousine, entrez! lui cria Pierre.... Si la patience r&eacute;ussit,
+se dit-il, je partirai pour l'arm&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Mille excuses, mon cousin, de vous d&eacute;ranger &agrave; cette heure; mais il
+faut prendre une d&eacute;cision. Tout le monde quitte Moscou, le peuple se
+soul&egrave;ve, il se pr&eacute;pare quelque chose d'effroyable... pourquoi
+restons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Mais au contraire, ma cousine, tout me semble aller &agrave; merveille!
+r&eacute;pondit Pierre sur le ton de plaisanterie qu'il avait adopt&eacute; avec elle,
+afin d'&eacute;viter l'embarras que lui causait toujours son r&ocirc;le de
+bienfaiteur.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, &agrave; merveille? O&ugrave; voyez-vous donc cela, je vous prie? Pas plus
+tard que ce matin, Varvara Ivanovna m'a racont&eacute; les exploits de nos
+troupes, cela leur fait honneur... mais ici le peuple se mutine et
+n'&eacute;coute personne... t&eacute;moin ma femme de chambre qui devient insolente!
+On nous battra bient&ocirc;t; si cela continue ainsi, on ne pourra plus
+sortir, et... et ce qu'il y a de plus grave, c'est que les Fran&ccedil;ais vont
+arriver &agrave; coup s&ucirc;r.... Pourquoi les attendre? Je vous en supplie, mon
+cousin, donnez vos ordres pour qu'on me conduise au plus t&ocirc;t &agrave;
+Saint-P&eacute;tersbourg, car je ne saurais rester ici et me soumettre au
+pouvoir de Bonaparte!</p>
+
+<p>&mdash;Mais quelles folies, ma cousine! O&ugrave; prenez-vous vos nouvelles: au
+contraire....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'inclinerai pas, je vous le r&eacute;p&egrave;te, devant votre Bonaparte; les
+autres sont libres d'agir comme bon leur semble, et si vous ne voulez
+pas vous occuper de moi....</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment donc! je vais pr&eacute;parer votre d&eacute;part.&raquo;</p>
+
+<p>La princesse, irrit&eacute;e de n'avoir personne &agrave; qui s'en prendre, s'assit
+sur le bord d'une chaise, en murmurant entre ses dents.</p>
+
+<p>&laquo;Vos rapports sont faux, continua Pierre: la ville est calme, et il n'y
+a pas de danger.... Lisez plut&ocirc;t!&raquo; Et il lui montra l'affiche.</p>
+
+<p>&laquo;Le comte &eacute;crit que l'ennemi n'entrera pas &agrave; Moscou, il en r&eacute;pond sur sa
+vie!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! votre comte! s'&eacute;cria la vieille demoiselle avec col&egrave;re, c'est un
+hypocrite, un mis&eacute;rable, c'est lui qui pousse le peuple &agrave; l'&eacute;meute.
+N'est-ce pas lui qui, dans ses sottes affiches, a promis honneur et
+gloire &agrave; celui qui empoignerait par le toupet n'importe qui et le
+fourrerait au violon? Est-ce assez b&ecirc;te? Et voil&agrave; le r&eacute;sultat de ses
+belles paroles! Varvara Ivanovna a failli &ecirc;tre tu&eacute;e par le peuple pour
+avoir parl&eacute; fran&ccedil;ais dans la rue.</p>
+
+<p>&mdash;N'y a-t-il pas l&agrave; un peu d'exag&eacute;ration? Il me semble que vous prenez
+les choses trop &agrave; coeur,&raquo; dit Pierre, qui continuait &agrave; &eacute;taler ses
+cartes.</p>
+
+<p>La patience r&eacute;ussit, et cependant il ne rejoignit pas l'arm&eacute;e, et resta
+&agrave; Moscou, qui se d&eacute;peuplait tous les jours, &agrave; attendre, dans une
+ind&eacute;cision pleine &agrave; la fois de satisfaction et de terreur, l'effroyable
+catastrophe qu'il pressentait. La princesse le quitta le lendemain m&ecirc;me.
+L'intendant en chef vint annoncer &agrave; Pierre que l'argent demand&eacute; pour
+&eacute;quiper le r&eacute;giment ne pourrait &ecirc;tre fourni qu'au moyen de la vente d'un
+de ses biens, et lui repr&eacute;senta que cette fantaisie le m&egrave;nerait &agrave; sa
+ruine.</p>
+
+<p>&laquo;Vendez-le, r&eacute;pondit Pierre en souriant: je ne peux pas revenir sur une
+parole donn&eacute;e!&raquo;</p>
+
+<p>La ville &eacute;tait d&eacute;serte. Julie &eacute;tait partie, ainsi que la princesse
+Marie; de toutes ses connaissances intimes, les Rostow seuls &eacute;taient
+encore l&agrave;, mais Pierre ne les voyait plus. Il eut alors l'id&eacute;e, pour se
+distraire, d'aller dans un village des environs, &agrave; Vorontzovo, pour y
+examiner un &eacute;norme a&eacute;rostat construit sous la direction de Leppich, par
+ordre de Sa Majest&eacute;, et destin&eacute; &agrave; servir contre l'ennemi, pour aider &agrave;
+sa d&eacute;faite. Pierre savait que l'Empereur avait particuli&egrave;rement
+recommand&eacute; l'inventeur et l'invention aux soins du comte Rostoptchine en
+ces termes:</p>
+
+<p>&laquo;Aussit&ocirc;t que Leppich sera pr&ecirc;t, composez-lui pour sa nacelle un
+&eacute;quipage d'hommes s&ucirc;rs et intelligents et d&eacute;p&ecirc;chez un courrier au
+g&eacute;n&eacute;ral Koutouzow pour l'en pr&eacute;venir. Je l'en ai d&eacute;j&agrave; avis&eacute;.
+Recommandez, je vous prie, &agrave; Leppich de faire bien attention &agrave; l'endroit
+o&ugrave; il descendra la premi&egrave;re fois, pour qu'il n'aille pas se tromper et
+tomber dans les mains de l'ennemi. Il est indispensable qu'il combine
+ses mouvements avec le g&eacute;n&eacute;ral en chef.&raquo;</p>
+
+<p>En revenant de Vorontzovo, Pierre vit une grande foule sur la place des
+ex&eacute;cutions: il s'arr&ecirc;ta et descendit de son droschki. On venait de
+passer par les verges un cuisinier fran&ccedil;ais, accus&eacute; d'espionnage. Le
+bourreau d&eacute;tachait du gibet le condamn&eacute;, un gros homme &agrave; favoris roux,
+en bas gros-bleu et en habit vert, qui g&eacute;missait piteusement. Son
+compagnon d'infortune, maigre et p&acirc;le, attendait son tour; &agrave; en juger
+par leurs physionomies, ils &eacute;taient bien r&eacute;ellement Fran&ccedil;ais. Pierre,
+terrifi&eacute; et aussi p&acirc;le qu'eux, se fraya un chemin &agrave; travers la cohue de
+bourgeois, de marchands, de paysans, de femmes, de fonctionnaires de
+tout rang, dont les regards suivaient avec une attention avide le
+spectacle qu'on leur offrait. Ses questions r&eacute;it&eacute;r&eacute;es et pleines d'une
+curiosit&eacute; anxieuse n'obtinrent aucune r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>Le gros homme fit un effort, se souleva, haussa les &eacute;paules et essaya,
+mais en vain, de se montrer sto&iuml;que, en passant les manches de son
+habit: ses l&egrave;vres trembl&egrave;rent convulsivement, il &eacute;clata en sanglots, et
+pleura avec col&egrave;re de sa propre faiblesse, comme pleurent les hommes &agrave;
+temp&eacute;rament sanguin. La foule, silencieuse jusque-l&agrave;, se mit aussit&ocirc;t &agrave;
+crier, comme pour &eacute;touffer le sentiment de piti&eacute; qui s'&eacute;veillait en
+elle.</p>
+
+<p>&laquo;C'est le cuisinier d'un prince! disait-on.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! dis donc, &laquo;moussiou,&raquo; on voit que la sauce russe est trop forte
+pour un palais fran&ccedil;ais, elle t'agace les dents, hein?&raquo; dit un employ&eacute;
+de chancellerie tout rid&eacute;; et il regardait autour de lui pour voir
+l'effet de sa plaisanterie. Les uns se mirent &agrave; rire; les autres, les
+yeux riv&eacute;s sur le bourreau qui d&eacute;shabillait l'autre patient, suivaient
+ses mouvements avec terreur.</p>
+
+<p>Pierre poussa un rugissement sourd, ses sourcils se fonc&egrave;rent, et, se
+d&eacute;tournant brusquement, il rebroussa chemin en articulant des paroles
+inintelligibles. Il remonta en droschki, et ne cessa durant le trajet
+d'&ecirc;tre agit&eacute; par des soubresauts convulsifs et de pousser des
+exclamations &eacute;touff&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;O&ugrave; vas-tu? s'&eacute;cria-t-il tout &agrave; coup, s'adressant &agrave; son cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez ordonn&eacute; de vous mener chez le g&eacute;n&eacute;ral gouverneur?</p>
+
+<p>&mdash;Imb&eacute;cile, idiot! vocif&eacute;ra Pierre: je t'ai dit d'aller &agrave; la maison!...
+Il faut partir, partir sans retard, aujourd'hui m&ecirc;me,&raquo; ajouta-t-il entre
+ses dents.</p>
+
+<p>Cette ex&eacute;cution au milieu d'une foule curieuse avait produit sur lui une
+telle impression, qu'il s'&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; quitter imm&eacute;diatement Moscou.</p>
+
+<p>Revenu chez lui, il ordonna &agrave; son cocher d'envoyer sur l'heure ses
+chevaux de selle &agrave; Moja&iuml;sk, o&ugrave; se trouvait l'arm&eacute;e; pour leur donner de
+l'avance, il remit son d&eacute;part au lendemain.</p>
+
+<p>Le 24, Pierre quitta Moscou dans la soir&eacute;e. En arrivant, quelques heures
+plus tard, au relais de Perkhoukow, il apprit qu'une grande bataille
+avait &eacute;t&eacute; livr&eacute;e: on racontait qu'&agrave; Perkhoukow m&ecirc;me la terre tremblait
+du bruit de la canonnade, mais personne ne put lui dire de quel c&ocirc;t&eacute;
+&eacute;tait rest&eacute;e la victoire (c'&eacute;tait le combat de Schevardino). Pierre
+arriva &agrave; Moja&iuml;sk au point du jour.</p>
+
+<p>Toutes les maisons &eacute;taient occup&eacute;es par les troupes; dans la cour de
+l'auberge, il trouva son domestique et son cocher, qui l'attendaient,
+mais de chambres, point: elles &eacute;taient toutes pleines d'officiers, et
+les troupes ne cessaient de d&eacute;filer. De tous c&ocirc;t&eacute;s on ne voyait que
+fantassins, cosaques, cavaliers, fourgons de bagages, caissons et
+bouches &agrave; feu. Pierre s'empressa de continuer sa route. Plus il
+s'&eacute;loignait de Moscou, plus il p&eacute;n&eacute;trait dans cet oc&eacute;an de troupes, plus
+il se sentait envahi par une agitation inqui&egrave;te et par cette
+satisfaction intime qu'il avait &eacute;prouv&eacute;e pendant le s&eacute;jour de l'Empereur
+&agrave; Moscou, lorsqu'il s'&eacute;tait agi de se d&eacute;cider &agrave; un sacrifice! Il
+sentait, &agrave; ce moment, que tout ce qui constitue d'habitude le bonheur,
+le confort de la vie, les richesses, la vie elle-m&ecirc;me, &eacute;tait bien peu de
+chose en comparaison de ce qu'il entrevoyait, d'une fa&ccedil;on assez vague,
+il est vrai, et qu'il n'essayait m&ecirc;me pas d'analyser. Sans se demander
+ni pour qui, ni pourquoi, le fait du sacrifice en lui-m&ecirc;me lui faisait
+&eacute;prouver une jouissance indicible.</p>
+
+
+<h3>FIN DU DEUXIÈME VOLUME</h3>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Sila, force: jeu de mots. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Hors-d'oeuvre qu'on sert en Russie avant le dîner. (<i>Note du
+traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Une sagène vaut 2 mètres 10 mil. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Sorte de petit gobelet en métal pour boire l'eau-de-vie. (<i>Note du
+traducteur</i>.)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> 1 archine vaut 71 centimètres. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Gens faisant partie de la domesticité. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Espèce ce guitare à trois cordes. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Voiture très basse à quatre roues, formée de deux banquettes en long
+que divise le dossier et sur lesquelles on s'assied dos à dos. Ces
+voitures peuvent contenir une dizaine de personnes. (<i>Note du
+traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Attelage russe à trois chevaux, (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Pièce de bois cintrée, fixée au-dessus du brancard dans les
+attelages russes. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Pâte de fruits.</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Nom d'une ronde russe. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> En français dans l'original. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Roman de Karamzine. (<i>Idem.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Domestique de la cour, employé dans les
+théâtres impériaux. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Vêtement oriental. <i>Note du Traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Usage superstitieux, destiné en Russie à porter bonheur au voyage.
+(<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Un poud vaut un peu moins de 20 kilogrammes. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Geste populaire usité en Russie pour conjurer le mauvais oeil.
+(<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Nom appliqué, à cette époque, aux proclamations du comte
+Rostopchine. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Une dessiatine vaut 1 hectare 092. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Commissaire de police du district. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Remède usité en Russie contre les maux de dents. (<i>Note du
+traducteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Graines de sarrazin grillées (<i>Note du correcteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Potage au chou (<i>Note du correcteur.</i>)</p></div>
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> En français dans le texte, (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div>
+<hr style="width: 65%;" />
+
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+<pre>
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+
+End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome II, by Léon Tolstoï
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME II ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
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