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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La guerre et la paix, Tome II + +Author: Léon Tolstoï + +Release Date: March 8, 2006 [EBook #17950] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + +Comte Léon Tolstoï +LA GUERRE ET LA PAIX + +TOME II +(1863-1869) +Traduction par UNE RUSSE + + +DEUXIÈME PARTIE + +L'INVASION + +1807--1812 + + + + +CHAPITRE PREMIER + +I + + +En 1808, l'Empereur Alexandre se rendit à Erfurth pour avoir avec +Napoléon une nouvelle entrevue, dont la pompe solennelle défraya +longtemps les conversations des cercles aristocratiques de Pétersbourg. + +En 1809, l'alliance des «deux arbitres du monde», comme on appelait +alors les deux souverains, était si intime, qu'au moment où Napoléon +déclara la guerre à l'Autriche, l'Empereur Alexandre décida qu'un corps +d'armée russe passerait la frontière pour soutenir Bonaparte, son ennemi +d'autrefois, contre son ex-allié l'Empereur d'Autriche, et le bruit +courut qu'il était question d'un mariage entre Napoléon et une soeur de +l'empereur. + +En dehors des combinaisons et des éventualités de la politique +extérieure, la société russe se préoccupait vivement à cette époque des +réformes décrétées dans toutes les parties de l'administration. +Cependant, malgré ces graves préoccupations, l'existence de tous les +jours, la vraie existence individuelle, avec ses intérêts matériels de +santé, de maladie, de travail, et de repos, ses aspirations +intellectuelles vers les sciences, la poésie, la musique, ses passions, +ses haines, ses amours, et ses amitiés, n'en suivait pas moins son cours +habituel, sans s'inquiéter outre mesure du rapprochement ou de la +rupture avec Napoléon, ni des grandes réformes entreprises. + + +Tous les projets philanthropiques de Pierre, qui, par suite de son +manque de persévérance, étaient jusqu'à présent restés sans résultat, +avaient été mis à exécution par le prince André, qui n'avait pas quitté +la campagne, et cela, sans qu'il en fît grand étalage ou y trouvât +grande difficulté. Doué de ce qui manquait essentiellement à son ami, +c'est-à-dire d'une ténacité pratique, il savait donner, sans secousse et +sans effort, l'impulsion à l'ensemble d'une entreprise: les trois cents +paysans d'une de ses terres furent inscrits comme agriculteurs libres +(un des premiers faits de ce genre en Russie); sur ses autres terres, la +corvée fut remplacée par la redevance; à Bogoutcharovo, il avait établi +à ses frais une sage-femme, et le prêtre recevait un surplus +d'émoluments, pour apprendre à lire aux enfants du village et de la +domesticité. + +Il partageait son temps entre Lissy-Gory, où son fils était encore entre +les mains des femmes, et son ermitage de Bogoutcharovo, comme l'appelait +son père. Malgré l'indifférence qu'il avait témoignée devant Pierre pour +les événements du jour, il en suivait la marche avec un vif intérêt et +recevait beaucoup de livres. Il remarquait avec surprise que des +personnes arrivant en droite ligne de Pétersbourg pour faire visite à +son père; c'est-à-dire venant du centre même de l'action, où elles +étaient à portée de tout savoir, aussi bien comme politique intérieure +que comme politique étrangère, étaient de beaucoup moins bien informées +que lui, qui vivait cloîtré sur sa terre. + +Malgré le temps que lui prenaient la régie de ses propriétés et ses +lectures variées, le prince André trouva encore moyen d'écrire une +analyse critique de nos deux dernières campagnes, si malheureuses, et +d'élaborer un projet de réforme de nos codes et de nos règlements +militaires. + +À la fin de l'hiver de 1809, il fit une tournée dans les terres de +Riazan qui appartenaient à son fils, dont il était tuteur. + +Assis, par un beau soleil de printemps, dans le fond de sa calèche, la +pensée flottant dans l'espace, il regardait vaguement à droite et à +gauche, et sentait s'épanouir tout son être, sous le charme de la +première verdure des jeunes bourgeons des bouleaux, et des nuées +printanières, qui couraient sur l'azur foncé du ciel. Après avoir laissé +derrière lui le bac, où il avait passé l'année précédente avec Pierre, +puis un village de pauvre apparence, avec ses granges et ses enclos, une +descente vers le pont où un reste de neige fondait tout doucement, et la +montée argileuse qui traversait des champs de blé, il entra dans un +petit bois qui bordait la route des deux côtés. Grâce à l'absence de +vent, il y faisait presque chaud; aucun souffle n'agitait les bouleaux, +tout couverts de feuilles naissantes, dont la sève poissait la couleur +vert tendre. Par ci par là, la première herbe soulevait et perçait de +ses touffes, émaillées de petites fleurs violettes, le tapis de feuilles +mortes qui jonchaient le sol entre les arbres, au milieu desquels +quelques sapins rappelaient désagréablement l'hiver par leur teinte +sombre et uniforme. Les chevaux s'ébrouèrent: l'air était si doux qu'ils +étaient couverts de sueur. + +Pierre, le domestique, dit quelques mots au cocher, qui lui répondit +affirmativement; mais, l'assentiment de ce dernier ne lui suffisant pas, +il se tourna vers son maître: + +«Excellence, comme il fait bon respirer! + +--Quoi? Que dis-tu? + +--Il fait bon, Excellence! + +--Ah oui, se dit le prince André à lui-même.... Il parle sans doute du +printemps?... C'est vrai... comme tout est déjà vert, et si vite?... +Voilà le bouleau, le merisier, l'aune qui verdissent, et les chênes?... +Je n'en vois pas.... Ah! en voilà un!» + +À deux pas de lui, sur le bord de la route, un chêne, dix fois plus +grand et plus fort que ses frères les bouleaux, un chêne géant, étendait +au loin ses vieilles branches mutilées, et de profondes cicatrices +perçaient son écorce arrachée. Ses grands bras décharnés, crochus, +écartés en tous sens, lui donnaient l'aspect d'un monstre farouche, +dédaigneux, plein de mépris, dans sa vieillesse, pour la jeunesse qui +l'entourait et qui souriait au printemps et au soleil, dont l'influence +le laissait insensible: + +«Le printemps, l'amour, le bonheur?... En êtes-vous encore à caresser +ces illusions décevantes, semblait dire le vieux chêne. N'est-ce pas +toujours la même fiction? Il n'y a ni printemps, ni amour, ni +bonheur!... Regardez ces pauvres sapins meurtris, toujours les mêmes.... +Regardez les bras noueux qui sortent partout de mon corps décharné... me +voilà tel qu'ils m'ont fait, et je ne crois ni à vos espérances, ni à +vos illusions!» + +Le prince André le regarda plus d'une fois en le dépassant, comme s'il +en attendait une mystérieuse confidence, mais le chêne conserva son +immobilité obstinée et maussade, au milieu des fleurs et de l'herbe qui +poussaient à ses pieds: «Oui, ce chêne a raison, mille fois raison. Il +faut laisser à la jeunesse les illusions. Quant à nous, nous savons ce +que vaut la vie: elle n'a plus rien à nous offrir!...» Et tout un essaim +de pensées tristes et douces s'éleva dans son âme. Il repassa son +existence, et en arriva à cette conclusion désespérée, mais cependant +tranquillisante, qu'il ne lui restait plus désormais qu'à végéter sans +but et sans désirs, à s'abstenir de mal faire et à ne plus se +tourmenter! + + +II + + +Le prince André, obligé, par suite de ses affaires de tutelle, de se +rendre chez le maréchal de noblesse du district, qui n'était autre que +le comte Élie Andréïévitch Rostow, fit cette course dans les premiers +jours de mai: la forêt était toute feuillue, et la chaleur et la +poussière si fortes, que le moindre filet d'eau donnait envie de s'y +baigner. + +Préoccupé des demandes qu'il avait à adresser au comte, il s'était déjà +engagé, sans s'en apercevoir, dans la principale allée du jardin qui +menait à la maison d'Otradnoë, lorsque de joyeuses voix féminines se +firent entendre dans un des massifs, et il vit quelques jeunes filles +accourir à la rencontre de sa calèche. La première, une brune, qui avait +la taille très mince, les yeux noirs, une robe de nankin, avec un +mouchoir de poche blanc jeté négligemment sur sa tête, d'où +s'échappaient des mèches de cheveux ébouriffés, s'avançait vivement en +lui criant quelque chose; mais, à la vue d'un étranger, elle se retourna +brusquement sans le regarder, et s'enfuit en éclatant de rire! + +Le prince André éprouva une impression douloureuse. La journée était si +belle, le soleil si étincelant, tout respirait un tel bonheur et une +telle gaieté, jusqu'à cette fillette, à la taille flexible, qui tout +entière à sa folle mais heureuse insouciance, semblait songer si peu à +lui, qu'il se demanda avec tristesse: «De quoi se réjouit-elle donc? À +quoi pense-t-elle? Ce n'est sûrement ni le code militaire ni +l'organisation des redevances qui l'intéressent.» + +Le comte Élie Andréïévitch vivait à Otradnoë comme par le passé, +recevant chez lui tout le gouvernement, et offrant à ses invités des +chasses, des spectacles, et des dîners avec accompagnement de musique. +Toute visite était une bonne fortune pour lui: aussi le prince André +dut-il céder à ses instances et coucher chez lui. + +La journée lui parut des plus ennuyeuses, car ses hôtes et les +principaux invités l'accaparèrent entièrement. Cependant il lui arriva à +plusieurs reprises de regarder Natacha qui riait et s'amusait avec la +jeunesse, et chaque fois il se demandait encore: «À quoi peut-elle donc +penser?» + +Le soir, il fut longtemps sans pouvoir s'endormir: il lut, éteignit sa +bougie, et la ralluma. Il faisait une chaleur étouffante dans sa +chambre, dont les volets étaient fermés, et il en voulait à ce vieil +imbécile (comme il appelait Rostow) de l'avoir retenu, en lui assurant +que les papiers nécessaires manquaient; il s'en voulait encore plus à +lui-même d'avoir accepté son invitation. + +Il se leva pour ouvrir la fenêtre; à peine eut-il poussé au dehors les +volets, que la lune, qui semblait guetter ce moment, inonda la chambre +d'un flot de lumière. La nuit était fraîche, calme et transparente; en +face de la croisée s'élevait une charmille, sombre d'un côté, éclairée +et argentée de l'autre; dans le bas, un fouillis de tiges et de feuilles +ruisselait de gouttelettes étincelantes; plus loin, au delà de la noire +charmille, un toit brillait sous sa couche de rosée; à droite +s'étendaient les branches feuillues d'un grand arbre, dont la blanche +écorce miroitait aux rayons de la pleine lune qui voguait sur un ciel de +printemps pur et à peine étoilé. Le prince André s'accouda sur le rebord +de la fenêtre, et ses yeux se fixèrent sur le paysage. Il entendit +alors, à l'étage supérieur, des voix de femmes.... On n'y dormait donc +pas! + +«Une seule fois encore, je t'en prie! dit une des voix, que le prince +André reconnut aussitôt. + +--Mais quand donc dormiras-tu? reprit une autre voix. + +--Mais si je ne puis dormir, ce n'est pas de ma faute! Encore une +fois...» Et ces deux voix murmurèrent à l'unisson le refrain d'une +romance. + +«Dieu, que c'est beau! Eh bien, maintenant allons dormir. + +--Va dormir, toi. Quant à moi, ça m'est impossible.» + +On distinguait le léger frôlement de la robe de celle qui venait de +parler, et même sa respiration, car elle devait s'être penchée en dehors +de la fenêtre. Tout était silencieux, immobile; on aurait dit que les +ombres et les rayons projetés par la lune s'étaient pétrifiés. Le prince +André avait peur de trahir par un geste sa présence involontaire. + +«Sonia! Sonia! reprit la première voix, comment est-il possible de +dormir? Viens donc voir, comme c'est beau! Dieu, que c'est beau!... +éveille-toi!» Et elle ajouta avec émotion: «Il n'y a jamais eu de nuit +aussi ravissante, jamais, jamais!...!» La voix de Sonia murmura une +réponse. «Mais viens donc, regarde cette lune, mon coeur, ma petite âme, +mais viens donc!... Mets-toi sur la pointe des pieds, rapproche tes +genoux... on peut s'y tenir deux en se serrant un peu, tu vois, comme +cela? + +--Prends donc garde, tu vas tomber.» + +Il y eut comme une lutte, et la voix mécontente de Sonia reprit: + +«Sais-tu qu'il va être deux heures? + +--Ah! tu me gâtes tout mon plaisir! va-t'en, va-t'en!» + +Le silence se rétablit, mais le prince André sentait, à ses légers +mouvements et à ses soupirs, qu'elle était encore là. + +«Ah! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle tout à coup. Eh bien, allons dormir, +puisqu'il le faut!...» Et elle ferma la croisée avec bruit. + +«Ah oui! que lui importe mon existence!» se dit le prince André, qui +avait écouté ce babillage, et qui, sans savoir pourquoi, avait craint et +espéré entendre parler de lui... toujours elle, c'est comme un fait +exprès! Et il s'éleva dans son coeur un mélange confus de sensations et +d'espérances, si jeunes et si opposées à sa vie habituelle, qu'il +renonça à les analyser; et, se jetant sur son lit, il s'endormit +aussitôt. + + +III + + +Le lendemain matin, ayant pris congé du vieux comte, il partit sans voir +les dames. + +Au mois de juin, le prince André, en revenant chez lui, traversa de +nouveau la forêt de bouleaux. Les clochettes de l'attelage y sonnaient +plus sourdement que six semaines auparavant. Tout était épais, touffu, +ombreux: les sapins dispersés çà et là ne nuisaient plus à la beauté de +l'ensemble, et les aiguilles verdissantes de leurs branches témoignaient +d'une manière éclatante qu'eux aussi subissaient l'influence générale. + +La journée était chaude, il y avait de l'orage dans l'air: une petite +nuée arrosa la poussière de la route et l'herbe du fossé: le côté gauche +du bois restait dans l'ombre; le côté droit, à peine agité par le vent, +scintillait tout mouillé au soleil: tout fleurissait, et, de près et de +loin, les rossignols se lançaient leurs roulades. + +«Il me semble qu'il y avait ici un chêne qui me comprenait,» se dit le +prince André, en regardant sur la gauche, et attiré à son insu par la +beauté de l'arbre qu'il cherchait. Le vieux chêne transformé s'étendait +en un dôme de verdure foncée, luxuriante, épanouie, qui se balançait, +sous une légère brise, aux rayons du soleil couchant. On ne voyait plus +ni branches fourchues ni meurtrissures: il n'y avait plus dans son +aspect ni défiance amère ni chagrin morose; rien que les jeunes feuilles +pleines de sève qui avaient percé son écorce séculaire, et l'on se +demandait avec surprise si c'était bien ce patriarche qui leur avait +donné la vie! + +«Oui, c'est bien lui!» s'écria le prince André, et il sentit son coeur +inondé de la joie intense que lui apportaient le printemps et cette +nouvelle vie. Les souvenirs les plus intimes, les plus chers de son +existence, défilèrent devant lui. Il revit le ciel bleu d'Austerlitz, +les reproches peints sur la figure inanimée de sa femme, sa conversation +avec Pierre sur le radeau, la petite fille ravie par la beauté de la +nuit, et cette nuit, cette lune, tout se représenta à son imagination: +«Non, ma vie ne peut être finie à trente et un ans! Ce n'est pas assez +que je sente ce qu'il y a en moi, il faut que les autres le sachent! Il +faut que Pierre et cette fillette, qui allait s'envoler dans le ciel, +apprennent à me connaître! Il faut que ma vie se reflète sur eux, et que +leur vie se confonde avec la mienne!» + + +Revenu de son excursion, il se décida à aller en automne à Pétersbourg, +et s'ingénia à trouver des prétextes plausibles à ce voyage. Une série +de raisons, plus péremptoires les unes que les autres, lui en démontra +la nécessité: il n'était pas même éloigné de reprendre du service; il +s'étonnait d'avoir pu douter de la part active que lui réservait encore +l'avenir. Et pourtant un mois auparavant il regardait comme impossible +pour lui de quitter la campagne, et il se disait que son expérience se +perdrait sans utilité, et serait un véritable non-sens, s'il n'en tirait +pas un parti pratique. Il ne comprenait pas comment, sur la foi d'un +pauvre raisonnement dénué de toute logique, il avait pu croire jadis que +ce serait s'abaisser, après tout ce qu'il avait vu et appris, de croire +encore à la possibilité d'être utile, à la possibilité d'être heureux et +d'aimer. Sa raison lui disait à présent le contraire: il s'ennuyait, ses +occupations habituelles ne l'intéressaient plus, et souvent, seul dans +son cabinet, il se levait, s'approchait du miroir, se regardait +longuement; reportant ensuite les yeux sur le portrait de Lise, avec ses +cheveux relevés à la grecque en petites boucles sur le front: il lui +semblait que, sortant de son cadre doré, et oubliant ses mystérieuses et +suprêmes paroles, elle le suivait des yeux avec une affectueuse +curiosité et un gai sourire. Souvent il marchait dans la chambre, les +mains croisées derrière le dos, fronçant le sourcil, ou souriant à ses +visions confuses et décousues, à Pierre, à la jeune fille de la fenêtre, +au chêne, à la gloire, à la beauté de la femme, à l'amour qui avait +manqué à sa vie! Lorsqu'on venait à le déranger pendant ses rêveries, il +répondait d'une façon sèche, sévère, désagréable, mais avec une logique +serrée, comme pour s'excuser envers lui-même du vague de ses pensées +intimes, ce qui faisait dire à la princesse Marie que les occupations +intellectuelles desséchaient le coeur des hommes. + + +IV + + +Le prince André arriva à Pétersbourg au mois d'août 1809. La gloire du +jeune Spéransky, ainsi que son énergie dans l'exécution des réformes, y +étaient à leur apogée. À cette même époque, l'Empereur s'était foulé le +pied en faisant une chute de voiture, et, obligé par suite de garder +pendant trois semaines un repos absolu, il travaillait tous les jours +avec lui. C'est alors que s'élaborèrent les deux célèbres oukases qui +devaient révolutionner la société. L'un supprimait les rangs de cour, et +l'autre réglait les examens à subir pour être nommé assesseur de collège +et conseiller d'État; de plus, il créait toute une constitution +gouvernementale, qui devait changer de fond en comble l'ordre établi +jusqu'alors dans les administrations financières, judiciaires et autres, +depuis le conseil de l'empire jusqu'au conseil communal. Les vagues +rêveries libérales que l'Empereur nourrissait en lui depuis son +avènement au trône prenaient corps peu à peu, et se réalisaient avec +l'aide de ses conseillers, Czartorisky, Novosiltsow, Kotchoubey et +Strogonow, qu'il appelait en riant: le comité de Salut public. + +En ce moment, Spéransky les remplaçait tous pour la partie civile, et +Araktchéïew pour la partie militaire. Le prince André, en qualité de +chambellan, parut à la cour, et l'Empereur, sur le passage duquel il se +trouva à deux reprises, ne daigna pas l'honorer d'une parole. Il avait +toujours cru remarquer que ni sa personne ni sa figure n'étaient +sympathiques à Sa Majesté. Son soupçon fut confirmé par le regard froid +et sec qui l'enveloppa, et il apprit bientôt que l'Empereur avait été +mécontent de lui voir prendre sa retraite en 1805. + +«Nos sympathies et nos antipathies ne se commandent pas, se dit le +prince André; aussi vaudra-t-il mieux ne pas lui présenter mon mémoire +sur le nouveau code militaire, mais le lui faire passer, et lui laisser +faire son chemin tout seul!» Il le soumit pourtant à un vieux maréchal +ami de son père, qui le reçut très affectueusement et lui promit d'en +parler au souverain. + + +Dans le courant de la semaine, le prince André fut appelé chez le +ministre de la guerre, le comte Araktchéïew. + +À neuf heures du matin, au jour fixé, le prince André entra dans le +salon de réception du comte; il ne le connaissait pas personnellement, +ne l'avait jamais vu, et tout ce qu'il avait appris sur lui ne lui +inspirait ni respect ni estime: + +«Il est le ministre de la guerre, il a la confiance de l'Empereur... peu +importent donc ses qualités personnelles!... Il est chargé d'examiner +mon mémoire et lui seul peut le lancer,» se disait le prince André. + +À l'époque où il remplissait ses fonctions d'aide de camp, il avait +assisté aux audiences données par différents personnages haut placés, et +il avait remarqué que chacune avait son caractère particulier. Ici, elle +en avait un complètement exceptionnel. Sur toutes les figures de ceux +qui attendaient leur tour, on lisait indistinctement un sentiment +général d'embarras, auquel se mêlait un air de soumission de commande. +Ceux qui étaient les plus élevés en grade dissimulaient, sous des +manières dégagées, et en plaisantant sur eux-mêmes et sur le ministre, +le malaise qu'ils éprouvaient. D'autres restaient soucieux, d'autres +riaient en chuchotant, et en répétant tout bas le sobriquet de «Sila[1] +Andréïévitch», que l'on avait donné au ministre. Un général, visiblement +offensé d'attendre aussi longtemps, regardait autour de lui, en se +croisant négligemment les jambes, et en souriant avec dédain. + +Mais dès que la porte s'ouvrit, tous les visages prirent la même +expression, celle de la crainte. Le prince André avait demandé à +l'officier de service de l'annoncer: celui-ci lui répondit ironiquement +que son tour viendrait. Un militaire dont l'air effaré et malheureux +avait frappé le prince André entra dans le cabinet du ministre, après +que quelques personnes qui y avaient été introduites en furent sorties +reconduites par l'aide de camp. Son audience fut longue: on entendit les +éclats violents d'une voix désagréable, et l'officier, pâle, les lèvres +tremblantes, en sortit et traversa le salon, la tête dans ses mains. + +Ce fut le tour du prince André. + +«À droite vers la fenêtre,» lui murmura-t-on à l'oreille. + +Il entra dans un cabinet proprement tenu, mais sans luxe, et il vit +devant lui un homme de quarante ans environ, dont le buste trop long +supportait une tête d'une longueur également disproportionnée. Ses +cheveux étaient coupés court, ses rides fortement accusées, et ses +sourcils épais se fronçaient au-dessus de deux yeux éteints d'un vert +glauque, et d'un nez rouge qui retombait sur sa bouche. Ce personnage +tourna la tête de son côté, mais sans le regarder: + +«Que demandez-vous? + +--Je ne demande rien, Excellence,» dit tranquillement le prince André. + +Les yeux d'Araktchéïew se levèrent: + +«Asseyez-vous, vous êtes le prince Bolkonsky? + +--Je ne demande rien, mais Sa Majesté l'Empereur a daigné envoyer mon +mémoire à Votre Excellence. + +--Je vous ferai observer, mon très cher, que j'ai lu votre mémoire, dit +Araktchéïew en l'interrompant, et ne prononçant avec politesse que les +deux premiers mots, pour reprendre immédiatement après son ton méprisant +et grondeur. Vous proposez de nouvelles lois militaires? Il y en a +beaucoup d'anciennes, et personne ne les exécute.... Aujourd'hui on ne +fait qu'en écrire, c'est plus facile. + +--C'est d'après la volonté de Sa Majesté l'Empereur que je suis venu +demander à Votre Excellence ce qu'elle compte faire de mon mémoire. + +--Je l'ai envoyé au comité, en y ajoutant mon opinion... je ne +l'approuve pas, poursuivit-il en se levant; et, prenant un papier sur la +table, il le remit au prince André:--Voilà!» + +En travers de la feuille était écrit au crayon, sans orthographe, et +sans ponctuation aucune: «Pas de base logique, copié sur le code +militaire français, diffère sans motif du règlement militaire!» + +«Dans quel comité va-t-il être examiné? + +--Dans le comité chargé de la révision du code militaire, et j'ai +présenté Votre Noblesse pour y être inscrite comme membre, mais sans +appointements.» + +Le prince André sourit: + +«Je n'aurais pas accepté autrement. + +--Membre sans appointements, vous entendez bien... j'ai l'honneur.... +Eh! qu'y a-t-il là-bas encore?» cria-t-il en le congédiant. + + +V + + +En attendant la nouvelle officielle de sa nomination comme membre du +comité, le prince André renouvela connaissance avec les personnes au +pouvoir qui pouvaient lui être utiles. Une curiosité inquiète et +irrésistible, analogue à celle qui s'emparait de lui la veille d'une +bataille, l'entraînait vers les sphères élevées, où se combinaient les +mesures qui devaient avoir une si grande influence sur le sort de +millions d'êtres; il devinait, à l'irritation des vieux, aux efforts de +ceux qui brûlaient du désir de savoir ce qui se passait, à la réserve +des initiés, à l'agitation soucieuse de tous, au nombre infini de +comités et de commissions, qu'il se préparait à Pétersbourg, dans cette +année 1809, une formidable bataille civile, dont le général en chef +était Spéransky, lequel avait pour lui tout l'attrait de l'inconnu et du +génie. + +La réforme, dont il n'avait qu'une vague idée, et le grand réformateur +lui-même le préoccupaient si vivement, que la destinée de son mémoire +n'eut plus pour lui qu'un intérêt secondaire. + +Sa position personnelle lui ouvrit les cercles les plus différents et +les plus élevés de la société. Le parti des réorganisateurs l'accueillit +avec sympathie, d'abord à cause de sa réputation de haute intelligence +et de grand savoir, et ensuite du renom de libéral que lui avait valu +l'émancipation de ses paysans. Le parti des mécontents, opposé aux +réformes, crut trouver en lui un renfort; on supposa qu'il partageait +les idées de son père. Les femmes et le monde virent en lui un parti +riche et brillant, une nouvelle figure entourée d'une auréole +romanesque, due à sa mort supposée et à la fin tragique de sa femme. +Ceux qui l'avaient connu jadis trouvèrent que le temps avait +singulièrement amélioré son caractère, qu'il s'était adouci, qu'il avait +perdu une bonne partie de son affectation et de son orgueil, et qu'il +avait gagné le calme que les années seules peuvent donner. + +Le lendemain de sa visite à Araktchéïew, il alla à une soirée chez le +comte Kotchoubey, lui raconta son entrevue avec «Sila Andréïévitch», +dont Kotchoubey parlait également avec cet air de vague ironie qui +l'avait frappé dans le salon d'attente du ministre de la guerre: + +«Mon cher, vous ne pourrez, même une fois là dedans, vous passer de +Michel Mikaïlovitch, c'est le grand faiseur. Je lui en parlerai, il m'a +promis de venir ce soir.... + +--Mais en quoi les codes militaires peuvent-ils regarder Spéransky? +demanda le prince André, dont la réflexion fit sourire le comte +Kotchoubey, qui secoua la tête, comme s'il était étonné de sa naïveté.» + +--Nous avons causé de vous, de vos agriculteurs libres.... + +--Ah! c'est donc vous, prince, qui avez donné la liberté à vos paysans? +s'écria d'un ton déplaisant un vieux du temps de Catherine. + +--C'était un tout petit bien qui ne donnait aucun revenu, répondit le +prince André, cherchant à pallier le fait pour ne pas irriter son +interlocuteur. + +--Vous étiez donc bien pressé? continua celui-ci en regardant +Kotchoubey. Je me demande seulement qui labourera la terre, si on donne +la liberté aux paysans?... Croyez-moi, il est plus facile de faire des +lois que de gouverner, et je vous serais aussi bien obligé, comte, de me +dire qui l'on nommera maintenant présidents des différents tribunaux, +puisque tous doivent passer des examens? + +--Mais ceux qui les subiront, je pense, répliqua Kotchoubey. + +--Eh bien, voilà un exemple: Prianichnikow, n'est-ce pas, est un homme +précieux, mais il a soixante ans... faudra-t-il donc qu'il subisse aussi +des examens? + +--Oui, c'est sans doute une difficulté, d'autant mieux que l'instruction +est fort peu répandue, mais...» Kotchoubey n'acheva pas, et, prenant le +prince André par le bras, il s'avança avec lui à la rencontre d'un homme +de haute taille qui venait d'entrer dans le salon. Bien que son front +énorme et chauve ne fût couvert que de quelques rares cheveux blonds, il +ne paraissait âgé que de quarante ans. Sa figure allongée, ses mains +larges et potelées se faisaient remarquer par cette blancheur mate de la +peau, qui rappelle la pâleur maladive des soldats après un long séjour à +l'hôpital. Il portait un frac bleu. + +André le reconnut aussitôt et ressentit comme un choc à sa vue. Était-ce +respect, envie, ou curiosité? Il ne pouvait s'en rendre compte. +Spéransky offrait en effet un type original. Jamais André n'avait vu à +personne un aussi grand calme et une aussi grande assurance, avec des +mouvements aussi gauches et aussi nonchalants, un regard aussi doux et +en même temps aussi énergique, que dans ces yeux à demi fermés et +légèrement voilés, jamais enfin autant de fermeté dans un sourire banal! +Tel était Spéransky, le secrétaire d'État, Spéransky, le bras droit de +l'Empereur, qu'il avait accompagné à Erfurth, où plus d'une fois il +avait eu l'honneur de causer avec Napoléon. + +Il promena son regard sur les personnes présentes, sans se hâter de +parler. Assuré d'avance qu'on l'écouterait, sa voix, dont le timbre +calme et mesuré avait agréablement frappé le prince André, ne s'élevait +jamais au-dessus d'un certain diapason, et il ne regardait que celui +auquel il s'adressait. + +Le prince suivait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Le +connaissant de réputation, il s'attendait, comme il arrive souvent à +ceux qui portent d'habitude un jugement prématuré sur leur prochain, à +trouver en lui toutes les perfections humaines. + +Spéransky s'excusa auprès de Kotchoubey de n'être pas venu plus tôt, +mais il avait été retenu au palais. Il avait évité de dire: «retenu par +l'Empereur», et le prince André prit note de cette affectation de +modestie. Lorsque Kotchoubey le présenta à Spéransky, celui-ci tourna +lentement les yeux sur lui, et le regarda en silence, sans cesser de +sourire: + +«Je suis charmé de faire votre connaissance, j'ai entendu beaucoup +parler de vous.» + +Kotchoubey lui fit en peu de mots le récit de la réception +d'Araktchéïew. + +Le sourire de Spéransky s'accentua davantage: + +«M. Magnitsky, le président de la commission pour les règlements +militaires, est mon ami, et je puis, si vous le désirez, vous aboucher +avec lui.» + +Il articulait nettement chaque mot, chaque syllabe, et, après s'être +arrêté à la fin de la phrase, il continua: + +«J'espère que vous trouverez en lui de la sympathie et le désir de +contribuer à tout ce qui est utile.» + +Un petit cercle se forma autour d'eux. + +Le prince André fut surpris du calme dédaigneux avec lequel Spéransky, +obscur séminariste peu de temps auparavant, répondait au vieillard qui +déplorait les nouvelles réformes, et semblait condescendre à l'honorer +d'une explication; mais, son interlocuteur ayant élevé la voix, il se +borna à sourire, et déclara qu'il n'était en aucune façon juge de +l'utilité ou de l'inutilité de ce qu'il plaisait à l'Empereur de +décider. + +Après quelques instants de conversation générale, il se leva, s'approcha +du prince André et le prit à part à l'autre bout du salon: il entrait +dans son programme de causer avec lui. + +«J'étais tellement subjugué par la conversation animée de ce respectable +vieillard, que je n'ai pas eu le temps, mon prince, d'échanger deux mots +avec vous,» dit-il en souriant d'une façon un peu méprisante, comme pour +lui faire sentir qu'il voyait bien que lui aussi comprenait toute la +futilité des personnes avec lesquelles il venait de causer. + +Le prince André se sentit flatté. + +«Je vous connais depuis longtemps, continua Spéransky, d'abord par la +libération de vos paysans, premier exemple qu'il serait désirable de +voir imiter, et puis, parce que vous êtes le seul des chambellans qui ne +soit pas offensé du nouvel oukase concernant le rang à la cour, qui a +soulevé tant de mécontentement et tant de récriminations. + +--C'est vrai, mon père n'a pas désiré me voir profiter de ce droit, et +j'ai commencé mon service en passant par les rangs inférieurs. + +--Votre père, bien qu'il soit un homme du siècle passé, est cependant +bien au-dessus de ceux de nos contemporains qui critiquent cette mesure; +elle n'a d'autre but, après tout, que de rétablir la justice sur ses +véritables bases. + +--Je crois pourtant que ces critiques ne sont pas dénuées de fondement, +répliqua le prince André, essayant de se soustraire à l'influence de cet +homme, qu'il lui était désagréable d'approuver sans restriction. Il +tenait même à le contredire, mais, absorbé par son travail +d'observation, il ne pouvait s'exprimer avec sa liberté d'esprit +habituelle. + +--C'est-à-dire qu'elles ont pour fondement l'amour-propre personnel, +reprit Spéransky avec tranquillité. + +--En partie peut-être, mais aussi, à mon avis, les intérêts mêmes du +gouvernement. + +--Comment l'entendez-vous? + +--Je suis un disciple de Montesquieu, dit le prince André, et sa maxime: +«que l'honneur est le principe des monarchies» me semble incontestable, +et certains droits et privilèges de la noblesse me paraissent être des +moyens de corroborer ce sentiment.» + +Le sourire disparut de la figure de Spéransky, et sa physionomie ne fit +qu'y gagner. La réponse du prince André avait excité son intérêt: + +«Ah! si vous envisagez la question sous ce point de vue! dit-il en +conservant son calme et en s'exprimant en français avec une certaine +difficulté et plus de lenteur que lorsqu'il parlait le +russe:--Montesquieu nous dit que l'honneur ne peut être soutenu par des +privilèges nuisibles au service lui-même; l'honneur est donc, ou +l'abstention d'actes blâmables, ou le stimulant qui nous pousse à +conquérir l'approbation et les récompenses destinées à en être le +témoignage. Il en résulte, ajouta-t-il en serrant de plus près ses +arguments, qu'une institution, qui est pour l'honneur une source +d'émulation est une institution pareille en tous points à celle de la +Légion d'honneur du grand Empereur Napoléon. On ne saurait dire, je +pense, que celle-ci est nuisible, puisqu'elle contribue au bien du +service et qu'elle n'est pas un privilège de caste ou de cour. + +--Je le reconnais volontiers, mais je crois aussi que les privilèges de +cour atteignent le même but, car tous ceux qui en jouissent se tiennent +pour obligés de remplir dignement leurs fonctions. + +--Et pourtant vous n'avez pas voulu en profiter, prince, dit Spéransky +en terminant par une phrase aimable une conversation qui aurait +certainement fini par embarrasser son jeune interlocuteur.--Si vous me +faites l'honneur de venir chez moi mercredi soir, comme j'aurai vu +Magnitsky d'ici là, je pourrai vous communiquer quelque chose +d'intéressant, et j'aurai de plus le plaisir de causer plus longuement +avec vous...» Et, le saluant de la main, il se glissa, à la française, +hors du salon, en évitant d'être remarqué. + + +VI + + +Pendant les premiers temps de son séjour à Pétersbourg, le prince André +ne tarda pas à sentir que l'ordre d'idées développé en lui par la +solitude se trouvait relégué au second plan par les soucis puérils qui +ne cessaient de l'occuper. + +Tous les soirs, en rentrant chez lui, il inscrivait dans un agenda +quatre ou cinq visites indispensables, et autant de rendez-vous pris +pour le lendemain. L'emploi de sa journée, combiné de façon à lui +permettre d'être exact partout, prenait la plus grosse part des forces +vives de sa vie: il ne faisait rien, ne pensait à rien, et les opinions +qu'il émettait parfois avec succès n'étaient que le résultat de ses +méditations de la campagne. + +Il s'en voulait à lui-même lorsqu'il lui arrivait, dans la même journée, +de répéter les mêmes choses dans des sociétés différentes; mais, +entraîné par ce tourbillon, il n'avait même plus le temps de +s'apercevoir qu'il ne savait plus penser. + +Spéransky le reçut le mercredi suivant; un long et intime entretien +produisit sur lui une profonde impression. + +Dans son désir de trouver chez un autre cet idéal de perfection vers +lequel il tendait lui-même, il crut aisément voir en Spéransky le type +de vertu et d'intelligence qu'il avait rêvé. Si ce dernier avait +appartenu au même milieu que lui, s'ils avaient eu la même éducation, +les mêmes habitudes, la même manière de juger, il aurait sans doute +découvert bientôt ses côtés faibles, humains et prosaïques, mais cet +esprit, si bien équilibré et si étonnamment logique, lui inspirait +d'autant plus de respect, qu'il ne s'en rendait pas entièrement compte. +Le grand homme, de son côté, posait un peu devant lui. Était-ce parce +qu'il avait apprécié ses capacités, ou parce qu'il croyait nécessaire de +se l'attacher? Le fait est qu'il ne négligeait aucune occasion de le +flatter adroitement, et de lui faire entendre discrètement que son +intelligence le rendait digne de s'élever jusqu'à lui, et qu'il était +seul capable de comprendre la profondeur de ses conceptions et +l'absurdité d'_autrui_. + +Il lui avait répété plus d'une fois des phrases de ce genre: + +«_Chez nous_ tout ce qui sort de la routine, tout ce qui dépasse le +niveau habituel, etc...» ou bien: «_nous_ voulons que les loups soient +protégés et nourris à «l'égal des brebis...» ou enfin: «_ils_ ne peuvent +nous comprendre...», et il les accompagnait d'une expression de +physionomie qui voulait dire: «Nous comprenons, vous et moi, ce qu'ils +valent, _eux_, et ce que nous sommes, _nous_!» + +Ce nouvel entretien, plus intime, ne fit qu'accroître l'impression +première qu'avait produite sur lui Spéransky, en qui il voyait un homme +d'une intelligence supérieure et un penseur profond, arrivé au pouvoir +par une force indomptable de volonté, et en usant au profit de la +Russie. Il était bien le philosophe qu'il cherchait, le philosophe qu'il +aurait voulu être lui-même, expliquant les phénomènes de la vie par le +raisonnement, n'admettant comme vrai que ce qui était sensé, et +soumettant toute chose à l'examen de la raison. Ses pensées se +formulaient avec une telle clarté, que le prince André se rangeait, +malgré lui, en toutes choses à son avis, et n'élevait de faibles +objections que pour faire acte d'indépendance. Tout était bien en lui, +tout était parfait, sauf son regard froid, brillant, impénétrable, sauf +ses mains blanches et délicates. Ces mains fixaient l'attention du +prince André, il ne pouvait s'empêcher de les regarder, comme il nous +arrive souvent de regarder les mains des gens au pouvoir, et elles lui +causaient une irritation sourde, dont il ne se rendait pas compte. Le +mépris ou le dédain qu'il affectait pour les hommes lui était aussi +particulièrement désagréable, ainsi que la variété de ses procédés +d'argumentation. Toutes les formes du raisonnement lui étaient +familières, la comparaison surtout; mais il lui reprochait de passer +sans aucune transition de l'une à l'autre. Se posant en réformateur +pratique, il jetait la pierre aux rêveurs; tantôt il accablait de sa +mordante ironie ses adversaires; tantôt, employant une logique serrée, +il s'élevait à la métaphysique la plus abstraite (une de ses armes +oratoires favorites). Transporté sur ces hauteurs, il se plaisait alors +à définir l'espace, le temps, la pensée, il y puisait de brillantes +réfutations, ensuite il ramenait le sujet sur le terrain de la +discussion. + +Un signe caractéristique de ce puissant esprit était une foi +inébranlable dans la force et dans les droits de l'Intelligence. On +voyait que le doute, si habituel au prince André, lui était inconnu, et +que la crainte de ne pouvoir exprimer toutes ses pensées, ou de douter, +même un moment, de l'infaillibilité de ses croyances, ne l'avait jamais +troublé. + +Aussi éprouvait-il pour Spéransky une exaltation passionnée, la même +qu'il avait ressentie pour Napoléon. Spéransky était fils de prêtre; +c'était, pour le vulgaire, une raison de le mépriser; aussi, le prince +André, sans le savoir, réagissait contre sa propre exaltation, et par +cela même ne faisait qu'en accroître l'intensité. + +À propos de la commission chargée de l'élaboration des lois, Spéransky +lui raconta, en la raillant, qu'elle existait depuis cent cinquante ans, +qu'elle avait coûté des millions sans rien produire, que Rosenkampf +avait collé des étiquettes sur tous les articles de la législation +comparée, et que c'était là l'unique résultat des millions dépensés: + +«Nous voulons donner au sénat un nouveau pouvoir judiciaire et nous +n'avons pas de lois! Aussi est-ce un crime, mon prince, pour des +personnes comme vous, de se retirer dans la vie privée.» + +Le prince André lui fit observer que pour ce genre d'occupations il +était nécessaire d'avoir reçu une éducation spéciale. + +«Montrez-moi ceux qui la possèdent? c'est un cercle vicieux, dont on ne +peut sortir qu'en le bridant.» + + +Une semaine plus tard, le prince André fut nommé membre du comité chargé +de l'élaboration du code militaire et, de plus, au moment où il y +songeait le moins, chef d'une des sections de cette commission +législative. Il consentit, à la prière de Spératisky, à s'occuper du +code civil, et, s'aidant des codes Napoléon et Justinien, il travailla à +la partie qui avait pour titre: «Le droit des gens». + + +VII + + +Deux ans auparavant, en 1808, Pierre, revenu de son voyage dans +l'intérieur, se trouva, sans s'y attendre, à la tête de la +franc-maçonnerie de Pétersbourg. Il organisa «des loges de table», +constitua des loges régulières, en leur procurant leurs chartes et leurs +titres de fondation; il fit de la propagande, donna de l'argent pour +l'achèvement du temple, et compléta de ses deniers les aumônes produites +par les quêtes, au sujet desquelles les membres se montraient en général +avares et inexacts. Il entretint aussi à ses frais la maison des pauvres +fondée par l'ordre, et, se laissant aller aux mêmes entraînements, il +employait sa vie comme par le passé. Il aimait à bien manger, à bien +boire, et ne pouvait s'abstenir des plaisirs de la vie de garçon, tout +en les jugeant immoraux et dégradants. + +Malgré l'ardeur qu'il avait apportée au début de ses différentes +occupations, il sentit, à la fin de l'année, que la terre promise de la +franc-maçonnerie se dérobait sous ses pas. Il éprouva la sensation d'un +homme qui, mettant avec confiance le pied sur une surface unie, sent +qu'il s'enfonce dans un marais; y posant l'autre pied, afin de bien se +rendre compte de la solidité du terrain, il s'y embourba jusqu'aux +genoux, et maintenant il y marchait malgré lui. + +Bazdéïew, complètement éloigné de la direction des loges de Pétersbourg, +ne quittait plus Moscou. Les frères étaient des hommes que Pierre +coudoyait chaque jour dans la vie ordinaire, et il lui était à peu près +impossible de ne voir que des frères dans la personne du prince B. ou de +monsieur D., qu'il connaissait pour des gens faibles et sans valeur. +Sous leurs tabliers de francs-maçons, sous leurs insignes, il voyait +poindre leurs uniformes et leurs croix, qui étaient le véritable objet +de leur existence. Souvent, lorsqu'il ramassait les aumônes et qu'il +inscrivait vingt ou trente roubles à l'actif, souvent même au passif +d'une dizaine de membres plus riches que lui, Pierre se rappelait leur +serment de donner leur avoir au prochain, et il s'élevait dans son âme +des doutes qu'il essayait en vain d'écarter. + +Ses frères se partageaient pour lui en quatre catégories: à la première +appartenaient ceux qui ne prenaient aucune part active ni aux affaires +de la loge, ni aux affaires de l'humanité, exclusivement occupés à +approfondir les mystères de leur ordre, à rechercher le sens de la +Trinité, à étudier les trois bases générales, le soufre, le mercure et +le sel, ou la signification du carré et des autres symboles du Temple de +Salomon. Ceux-là, Pierre les respectait, c'étaient les anciens et +Bazdéïew lui-même; mais il ne comprenait pas quel intérêt ils pouvaient +prendre à leurs recherches, et ne se sentait nullement porté vers le +côté mystique de la franc-maçonnerie. + +La seconde catégorie, dans laquelle il se rangeait, se composait +d'adeptes qui, vacillants comme lui, cherchaient la véritable voie, et +qui, ne l'ayant pas encore découverte, ne perdaient pas néanmoins +l'espoir de la trouver un jour. + +La troisième comprenait ceux qui, ne voyant dans cette association que +les formes et les cérémonies extérieures, s'en tenaient à la stricte +observance, sans se préoccuper du sens caché; tels étaient Villarsky et +le Vénérable lui-même. + +La quatrième enfin était formée des gens, très nombreux à cette époque, +qui, ne croyant à rien, ne désirant rien, ne tenaient à l'ordre que pour +se rapprocher des riches et des puissants, et mettre à profit leurs +relations avec eux. + +L'activité de Pierre ne le satisfaisait pas: il reprochait à leur +association, telle qu'il la voyait à Pétersbourg, de n'être qu'un pur +formalisme, et il se disait, sans attaquer toutefois les fondements de +l'institution, que les maçons de Russie faisaient fausse route en +s'éloignant ainsi des principes sur lesquels elle était fondée; aussi se +décida-t-il à aller à l'étranger pour se faire initier aux mystères les +plus élevés. + + +Il en revint dans le cours de l'été de 1809. Les maçons de Russie +avaient appris par leurs correspondants que Besoukhow, ayant su gagner +la confiance des hauts dignitaires de l'ordre, avait été, par suite de +son initiation à la plupart de leurs mystères, promu au grade le plus +élevé, et qu'il rapportait avec lui beaucoup de projets; ils vinrent le +voir dès son arrivée, et crurent remarquer qu'il leur ménageait une +surprise. + +On décida de tenir une assemblée générale jusqu'au grade d'apprenti, +afin que Pierre leur remît le message dont il était chargé. La loge +était au grand complet, et, une fois les formalités remplies, Pierre se +leva: + +«Chers frères, dit-il en bégayant et en tenant à la main d'un air +embarrassé son discours écrit, chers frères, il ne suffit pas +d'accomplir nos mystères dans le secret de la loge, il faut agir... +agir...! Nous nous sommes engourdis, et il faut se mettre à l'oeuvre, +poursuivit-il, en se décidant enfin à lire son manuscrit après ces +quelques mots d'introduction. + +--Pour répandre la vérité, pour amener le triomphe de la vertu, nous +devrons détruire les préjugés, établir des règles conformes à l'esprit +du temps, nous donner pour tâche l'éducation de la jeunesse, nous unir +par des liens indissolubles à des esprits éclairés, afin de vaincre +ensemble et hardiment la superstition, le manque de foi, la bêtise +humaine, et former, parmi ceux qui sont dévoués à la cause, des ouvriers +liés entre eux par l'unité du but, ayant en leurs mains force et +pouvoir. Pour en arriver là, il faut faire pencher la balance du côté de +la vertu, il faut que l'homme de bien reçoive même en ce monde la +récompense de ses bonnes actions; mais, dira-t-on, les institutions +politiques actuelles s'opposent à l'exécution de ces nobles aspirations. +Que nous reste-t-il donc à faire? Fomenter des révolutions? Bouleverser +tout, et chasser la force par la force? Non, nous sommes loin de prêcher +les réformes violentes et arbitraires! Elles méritent au contraire le +blâme, car elles ne sauraient déraciner le mal, si les hommes restent +les mêmes. La vérité doit s'imposer sans violence! + +«Lorsque notre ordre sera parvenu à tirer les gens de bien de +l'obscurité où ils végètent, alors seulement il aura le droit de faire +de l'agitation, et de la diriger insensiblement vers le but qu'il se +propose. En un mot, il faut établir un mode de gouvernement universel, +sans chercher pour cela à rompre les liens civils et les conditions +administratives, qui nous permettent, à l'heure qu'il est, d'atteindre +le résultat que nous avons en vue, c'est-à-dire le triomphe de la vertu +sur le vice. Le christianisme le voulait également, lorsqu'il enseignait +aux hommes à être bons et sages, et à suivre, pour arriver au bien, +l'exemple des âmes vertueuses. + +«Lorsque le monde était encore plongé dans les ténèbres, la prédication +était suffisante: la nouveauté de la vérité annoncée lui donnait une +force qui s'est affaiblie; maintenant il nous faut recourir à des moyens +plus énergiques. Il est indispensable que l'homme, guidé par ses +sensations, trouve dans la vertu un charme saisissant. Les passions ne +se déracinent pas: il faut savoir les diriger, les élever, il faut que +chacun puisse les satisfaire dans les limites de la vertu, il faut que +nous lui en fournissions les moyens. + +«Lorsque dans chaque pays il se sera formé un noyau d'hommes +remarquables, chacun d'eux en formera d'autres à son tour; liés +fortement entre eux, ils ne connaîtront plus d'obstacles, et tout +deviendra possible à un ordre qui a déjà réussi à faire en secret tant +de bien à l'humanité!...» + +Ce discours produisit une immense impression et révolutionna la loge. La +majorité, y entrevoyant de dangereuses tendances à l'illuminisme, +l'accueillit avec une froideur qui étonna Pierre. Le Vénérable en +personne le prit à partie, et l'amena à développer, avec une chaleur +croissante, les opinions qu'il venait d'émettre. La séance fut orageuse, +des partis se formèrent; les uns accusaient Pierre d'illuminisme, les +autres le soutenaient, et pour la première fois il fut frappé de cette +diversité infinie inhérente à l'esprit humain, qui fait qu'aucune vérité +n'est jamais considérée sous le même aspect par deux personnes. Même +parmi les membres qui semblaient être de son avis, chacun apportait aux +idées qu'il avait exprimées des changements et des restrictions qu'il se +refusait à admettre, convaincu que son opinion devait être intégralement +adoptée. + +Le Vénérable lui fit observer, d'un air ironique, que dans +l'entraînement de la discussion il lui paraissait avoir fait preuve de +plus d'emportement que d'esprit de charité. Pierre, sans lui répondre, +lui demanda brièvement si sa proposition serait acceptée; le Vénérable +dit catégoriquement que non. Pierre quitta la loge, sans avoir même +rempli les formalités d'usage, et rentra chez lui. + + +VIII + + +Pierre passa les trois journées qui suivirent cet incident, étendu sur +un canapé, sans sortir, sans voir âme qui vive, et en proie au spleen le +plus violent. + +Il reçut une lettre de sa femme, qui le suppliait de lui accorder une +entrevue, lui dépeignait le chagrin qu'elle éprouvait de leur +séparation, lui exprimait le désir de lui consacrer toute sa vie, et lui +annonçait qu'elle reviendrait prochainement de l'étranger à +Pétersbourg. + +Bientôt après, un des frères les moins respectés de l'ordre, força +violemment sa porte, et, amenant la conversation sur la vie conjugale, +reprocha à Pierre son injuste sévérité envers sa femme, sévérité +contraire aux lois maçonniques qui commandent de pardonner au repentir. + +Sa belle-mère lui fit aussi demander de venir la voir, ne fût-ce que +pour un instant, afin de causer de choses graves. Pierre devinait un +complot, mais dans la situation morale où il se trouvait sous +l'influence de son ennui, le rapprochement qu'il pressentait lui +devenait assez indifférent, car rien dans la vie ne lui paraissait avoir +grande importance, et il sentait qu'il ne tenait plus guère soit à +rester libre, soit à infliger à sa femme une plus longue punition. + +«Personne n'a raison, personne n'a tort; ainsi donc, elle non plus n'est +pas coupable» pensait-il. N'était-ce pas chose indifférente pour lui, +qui avait des intérêts si différents, de vivre ou de ne pas vivre avec +elle? Secouant son apathie, qui seule retenait son consentement, il se +décida pourtant, avant de leur répondre, à aller à Moscou consulter +Bazdéïew. + + +FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE: + +«_Moscou, 17 novembre_.--Je reviens de chez le Bienfaiteur, et j'écris à +la hâte tout ce que j'y ai ressenti. Il vit pauvrement, et voilà trois +ans qu'il souffre d'une douloureuse maladie de vessie: jamais une +plainte, jamais un murmure. Depuis le matin jusque bien avant dans la +nuit, à part quelques instants consacrés à ses repas, d'une extrême +frugalité, il se livre à des travaux scientifiques. Il m'a reçu +affectueusement, m'a fait asseoir sur le lit où il était couché. Je +l'abordai avec les signes maçonniques du grand Orient et de Jérusalem; +il y répondit, et me demanda, avec un doux sourire, ce que j'avais +appris dans les loges de Prusse et d'Écosse. Je lui racontai, tout en +lui communiquant les propositions que j'avais faites à celle de +Pétersbourg, le mauvais accueil que j'y avais trouvé, et ma rupture avec +les frères. Il garda longtemps le silence et m'exposa ensuite son +opinion, qui éclaira aussitôt mon passé et mon avenir; je fus frappé de +sa question: «Vous souvenez-vous des trois buts de l'ordre: 1° la +conservation et l'étude des mystères; 2° la purification et le +perfectionnement de soi-même, afin de pouvoir y participer; 3° le +perfectionnement de l'humanité par le désir de la purification? Quel est +le principal but des trois? Sans doute le perfectionnement moral, car +nous pouvons y tendre toujours, quelles que soient les circonstances, +mais c'est aussi celui qui exige le plus d'efforts, et nous risquons de +pécher par orgueil, en nous tournant vers l'étude des mystères que notre +impureté nous rend indignes de comprendre, ou en prenant à tâche +l'amélioration du genre humain, en restant nous-mêmes un exemple de +perversité et d'indignité. L'illuminisme a perdu de sa pureté et s'est +entaché d'orgueil pour s'être laissé entraîner par le courant de l'amour +du bien public.» À ce point de vue, il a blâmé mon discours et tout ce +que j'ai fait. Je lui ai donné raison. À propos de mes affaires de +famille, il m'a dit que, le devoir du vrai maçon étant le +perfectionnement de soi-même, nous croyons souvent y parvenir plus vite +en nous débarrassant de toutes les difficultés à la fois, tandis que +c'est le contraire: nous ne pouvons progresser qu'au milieu des luttes +de la vie, par la connaissance de nous-même, où l'on ne peut parvenir +que par la comparaison. Il ne faut point oublier non plus la vertu +principale, l'amour de la mort. Les vicissitudes peuvent seules nous en +démontrer toute la vanité et contribuer à nourrir en nous cet amour, +c'est-à-dire la croyance à une nouvelle vie. Ces paroles me frappèrent +d'autant plus que, malgré son terrible état de maladie, Bazdéïew ne se +sent point fatigué de vivre. Il aime la mort, pour laquelle, malgré sa +pureté et son élévation, il ne se reconnaît pas encore suffisamment +préparé. En m'expliquant le grand carré de la création, il me dit que +les chiffres 3 et 7 étaient la base de tout; il me donna le conseil de +ne pas me détacher de mes frères de Pétersbourg, de rester au second +grade, et d'user de mon influence pour les préserver de l'entraînement +de l'orgueil, et les soutenir dans la voie de la vérité et du progrès. +Il me conseilla pour moi-même une stricte surveillance, et me donna ce +cahier pour y tenir registre de toutes mes actions. + +«_Pétersbourg, 23 novembre_.--Je vis de nouveau avec ma femme; ma +belle-mère arriva chez moi en larmes me dire qu'Hélène me suppliait de +l'écouter, qu'elle était innocente, malheureuse de mon abandon... +etc.... Je sentais que si je la laissais venir, je n'aurais pas la force +de résister à sa prière. Je ne savais que faire, ni à qui demander +conseil. Si le Bienfaiteur eût été ici, il m'aurait secouru. Je relus +ses lettres, je me rappelai nos causeries, et j'en conclus que je ne +devais point refuser à celui qui demande, mais tendre la main à tous, et +à plus forte raison à celle qui est liée à moi, et qu'il me fallait +porter ma croix! Mais si mon pardon a pour mobile le bien, que du moins +ma réunion avec elle n'ait qu'un but spirituel! J'ai dit à ma femme que +je la suppliais d'oublier tout le passé, que je la priais de me +pardonner si j'ai eu des torts, mais que, de mon côté, je n'avais aucun +pardon à lui accorder. J'étais heureux de le lui dire. Qu'elle ne sache +jamais combien il m'a été pénible de la revoir! Je me suis établi dans +l'étage d'en haut de la grande maison, et j'éprouve l'heureux sentiment +de la régénération.» + + +IX + + +La haute société, qui se réunissait soit à la cour, soit dans les grands +bals, se divisait alors comme toujours en quelques cercles, dont chacun +avait sa nuance particulière. Le plus nombreux était le cercle français, +celui de l'alliance franco-russe, celui de Roumiantzow et de +Caulaincourt. Aussitôt après sa réconciliation avec son mari, Hélène y +occupa une des premières places. L'ambassade française et beaucoup de +gens connus par leur esprit et leur amabilité fréquentèrent son salon. + +Elle avait été à Erfurth pendant la mémorable entrevue des deux +Empereurs, et y avait connu tout ce que l'Europe contenait de +remarquable et qui entourait alors Napoléon. Elle y eut un succès +éclatant. Napoléon lui-même, frappé au théâtre par sa beauté, voulut +savoir qui elle était. Ses succès comme jeune femme belle et élégante +n'étonnèrent point son mari, car elle avait encore embelli; mais il fut +surpris de la réputation qu'elle s'était acquise, pendant ces deux +dernières années, d'une femme charmante, aussi spirituelle que belle. Le +célèbre prince de Ligne lui écrivait des lettres de huit pages. +Bilibine gardait ses meilleurs mots pour les lancer devant la comtesse +Besoukhow; être reçu dans son salon équivalait à un diplôme d'esprit. +Les jeunes gens lisaient avant de se rendre à ses soirées, pour avoir +quelque chose à dire. Les secrétaires d'ambassade et les ambassadeurs +lui confiaient leurs secrets, si bien qu'Hélène était devenue, dans son +genre, une véritable puissance. Pierre, qui la savait très ignorante, +assistait parfois à ces réunions et à ces dîners, où l'on causait +politique, poésie et philosophie, avec un sentiment étrange de +stupéfaction et de crainte. Il éprouvait le sentiment que doit avoir un +joueur de gobelets, s'attendant chaque fois à voir ses escamotages +découverts; mais personne n'y voyait rien. Ce genre de salon était-il un +terrain d'élection pour la bêtise humaine, ou bien les dupes +trouvaient-elles du plaisir à être dupées? Le fait est que sa réputation +de femme d'esprit fermement établie permettait à la comtesse Besoukhow +de dire les plus grandes sottises: chacune de ses paroles excitait +l'admiration, et on se plaisait à y découvrir un sens profond, qu'elle +n'y avait pas soupçonné elle-même. + +Cet original distrait, ce mari grand seigneur, qui ne gênait personne et +ne nuisait pas à l'effet général produit par le ton distingué, de +rigueur dans ce milieu, Pierre en un mot, était bien le mari qu'il +fallait à cette brillante beauté, toute faite pour le monde, et servait +au contraire à mettre en relief l'élégance et la tenue parfaite de sa +femme. Les occupations de ces deux dernières années, qui, par leur +nature abstraite, avaient fini par lui faire prendre en dédain tout ce +qui était en dehors de ce cercle, lui avaient donné une manière d'être, +teintée d'indifférence et de bienveillance banale, qui, par sa sincérité +même, lui attirait une déférence involontaire. Il entrait dans le salon +de sa femme comme il entrait au théâtre. Il connaissait tout le monde, +accueillait chacun également bien, en restant à égale distance de tous. +Si la conversation l'intéressait, il y prenait part, exposait +ouvertement son avis, qui n'était peut-être pas toujours dans le ton +voulu du moment, sans se préoccuper en rien de la présence des messieurs +de l'ambassade. Mais l'opinion était si bien fixée sur cet original, +mari de la femme la plus distinguée de Pétersbourg, qu'on ne songeait +guère à prendre ses sorties au sérieux. + +Parmi les jeunes gens qui fréquentaient assidûment la maison d'Hélène, +on voyait Boris Droubetzkoï, dont la carrière était des plus brillantes. +Hélène l'appelait «mon page», le traitait en enfant, et lui souriait +comme à tout le monde, mais cependant ce sourire blessait Pierre. Boris +affectait envers lui un respect plein de dignité et de compassion, qui +ne faisait que l'irriter davantage. Ayant violemment souffert trois ans +auparavant, il essayait de se soustraire à une seconde humiliation du +même genre, d'abord en n'étant pas le mari de sa femme, et ensuite en ne +se permettant pas de la soupçonner. + +«Maintenant qu'elle est devenue bas-bleu, elle aura sans doute renoncé à +ses entraînements d'autrefois. Il n'y a pas d'exemple qu'un bas-bleu ait +jamais eu des entraînements de coeur,» se répétait-il à lui-même, en +puisant, on ne sait où, cet axiome devenu pour lui une vérité +mathématique. Et pourtant, chose étrange, la présence de Boris agissait +sur lui physiquement, lui coupait bras et jambes, et paralysait en lui +toute liberté de gestes et de mouvements. «C'est de l'antipathie,» se +disait-il. + +Ainsi, aux yeux du monde, Pierre passait pour un grand seigneur, mari un +peu aveugle et même comique d'une femme charmante; pour un original +intelligent, qui ne faisait rien, ne gênait personne; un bon enfant dans +toute l'acception du mot; tandis que dans le fond de son âme +s'accomplissait le travail ardu, difficile, du développement intérieur, +qui lui découvrait beaucoup et lui procurait de grandes joies, sans lui +épargner cependant de terribles doutes? + + +X + + +FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE: + +«_24 novembre_.--Levé à huit heures; lu l'Évangile, assisté à la séance +(Pierre, selon le conseil de Bazdéïew, avait accepté de faire partie +d'un comité); revenu pour dîner seul. La comtesse a du monde qui m'est +désagréable. Bu et mangé avec modération, copié après dîner des +documents nécessaires aux frères. Le soir, descendu chez la comtesse; +j'y ai raconté une anecdote sur B., et me suis aperçu trop tard, aux +éclats de rire qui ont accueilli mon récit, qu'il ne fallait pas la +conter. + +«Je me couche heureux et tranquille. Seigneur tout-puissant, aide-moi à +marcher dans ta voie! + +«_27 novembre_.--Levé tard, resté longtemps et paresseusement étendu sur +mon lit.... Seigneur, soutiens-moi!... Lu l'Évangile sans le +recueillement exigé. Le frère Ouroussow est venu causer avec moi des +vanités de ce monde et des plans de réforme de l'Empereur. J'allais les +critiquer, mais je me suis rappelé nos règles et les exhortations du +Bienfaiteur: un vrai maçon, instrument actif dans le gouvernement, doit, +lorsqu'on lui demande son concours, rester spectateur passif de ce qui +ne le regarde pas. Ma langue est mon ennemie. Les frères V., G., O., +sont venus me parler de la réception d'un nouvel adepte. Puis on a passé +à l'explication des sept colonnes et des sept marches du Temple, des +sept sciences, des sept vertus, des sept vices et des sept dons du +Saint-Esprit. Frère O. très éloquent. Ce soir a eu lieu la réception. La +nouvelle organisation du local a contribué à la beauté du spectacle. +Boris Droubetzkoï a été reçu, j'ai été son parrain. Un étrange sentiment +me bouleversait pendant notre tête-à-tête, et les mauvaises pensées +m'assaillaient: je l'accusais, en se faisant affilier à notre ordre, de +n'avoir d'autre but que d'obtenir la faveur de nos frères puissants dans +le monde. Il m'a demandé à plusieurs reprises si N. et S. étaient de +notre loge (ce à quoi je n'ai pu répondre). Je l'ai observé, je le crois +incapable de ressentir du respect pour notre saint ordre. Il est trop +occupé, trop satisfait de l'homme extérieur, pour désirer le +perfectionnement intérieur. Je crois qu'il manque de sincérité et je me +suis aperçu qu'il souriait avec mépris à mes paroles. Pendant que nous +étions seuls, dans l'obscurité du Temple, je l'aurais volontiers percé +du glaive nu que je tenais devant sa poitrine. Je n'ai pas été éloquent +et je n'ai pu faire partager mes doutes aux frères et au Vénérable. Que +le grand Architecte de l'Univers me guide dans les voies de la vérité et +me fasse sortir du labyrinthe du mensonge! + +«_3 décembre_.--Réveillé tard, lu l'Évangile avec froideur. Sorti de ma +chambre, marché dans la salle, impossible de penser. Boris Droubetzkoï +est venu, et a raconté un tas d'histoires; sa présence m'a agacé, je +l'ai contredit. Il m'a répondu, je me suis fâché, et je lui ai répliqué +par des choses désagréables et grossières. Il s'est tu, et je ne me suis +rendu compte de ma conduite que trop tard. Je ne sais jamais me contenir +avec lui; la faute en est à mon amour-propre, car je me regarde comme +au-dessus de lui, ce qui est mal; il est indulgent pour mes faiblesses, +tandis que moi, je le méprise. Mon Dieu, fais en sorte qu'en sa présence +je voie toute mon iniquité et qu'elle puisse lui profiter également! + +«_7 décembre_.--Le Bienfaiteur m'est apparu en rêve; son visage rajeuni +brillait d'un éclat surprenant. Reçu aujourd'hui même une lettre de lui +sur les devoirs du mariage. Viens, Seigneur, à mon secours; je périrai +par ma corruption, si tu m'abandonnes!» + + +XI + + +La fortune des Rostow n'était pas en équilibre, malgré les deux années +passées à la campagne. + +Nicolas, fidèle à sa promesse, continuait à servir sans bruit dans le +même régiment, ce qui n'était pas de nature à lui ouvrir une brillante +carrière. Il dépensait peu, mais le genre de vie qu'on menait à +Otradnoë, et surtout la façon dont Mitenka régissait la fortune de la +famille, faisaient faire la boule de neige aux dettes. Le vieux comte ne +voyait qu'une issue à cette triste situation: obtenir pour lui un emploi +du gouvernement; et il se rendit à Pétersbourg avec tous les siens, pour +quêter une place, et, comme il disait, pour amuser une dernière fois les +jeunes filles. + +Peu après leur arrivée, Berg fit sa déclaration à Véra et fut accepté. + +À Moscou, la famille Rostow faisait tout naturellement partie de la plus +haute société, mais ici leur cercle fut assez mêlé, et ils furent reçus +en provinciaux par ceux-là mêmes qui, après avoir ouvertement profité à +Moscou de leur hospitalité, daignaient à peine les reconnaître à +Pétersbourg. + +Ils tenaient table ouverte, et leurs soupers réunissaient les +personnages les plus divers et les plus étranges: quelques pauvres vieux +voisins de campagne, leurs filles avec la demoiselle d'honneur Péronnsky +à leur côté, Pierre Besoukhow et le fils d'un maître de poste du +district, employé à Pétersbourg. Les intimes de la maison étaient +Droubetzkoï, Pierre Besoukhow, que le vieux comte avait rencontré dans +la rue et qu'il avait amené chez lui, et Berg, qui y passait des +journées entières à témoigner à la comtesse Véra les attentions exigées +de la part d'un jeune homme à la veille de faire sa proposition. + +Il montrait avec orgueil sa main droite blessée à Austerlitz, et tenait +sans nécessité aucune son sabre de la main gauche. Sa persévérance à +raconter cet incident, et l'importance qu'il y donnait, avaient fini par +faire croire à son authenticité, et il avait obtenu deux récompenses. + +Quand vint la guerre de Finlande, il s'y distingua également: ramassant +un éclat de grenade, qui venait de tuer un aide de camp aux côtés du +commandant des troupes, il le remit à son chef. Ce fait, raconté par lui +à satiété, fut accepté avec la même facilité que son premier exploit, et +Berg fut de nouveau récompensé. En 1809, il était donc capitaine dans la +garde, décoré, et il occupait à Pétersbourg une place très avantageuse, +pécuniairement parlant. + +Quelques jaloux, il est vrai, dénigraient bien un peu ses mérites, mais +on était forcé de convenir que c'était un brave militaire, exact au +service, très bien noté par ses chefs, d'une moralité irréprochable, en +train de parcourir une carrière brillante, et jouissant d'une position +assurée dans le monde. + +Quatre ans auparavant, un soir qu'il était au théâtre à Moscou, Berg y +aperçut Véra Rostow, et, la désignant à un de ses camarades, Allemand +comme lui, il lui dit: «Voilà celle qui sera ma femme.» Après avoir +mûrement pesé toutes ses chances, et comparé sa position à celle des +Rostow, il se décida à faire le pas décisif. + +Sa proposition fut accueillie tout d'abord avec un sentiment de surprise +peu flatteur pour lui: «Comment le fils d'un obscur gentillâtre de +Livonie osait-il aspirer à la main d'une comtesse Rostow?» Mais le trait +distinctif de son caractère, son naïf égoïsme, lui aplanit encore une +fois toutes les difficultés; il était si convaincu de bien faire, que +cette conviction se communiqua peu à peu à toute la famille, et l'on +finit par trouver la combinaison parfaite. La fortune des Rostow était +très dérangée, le futur ne l'ignorait certes point. Véra comptait +vingt-quatre printemps, et, malgré sa beauté et sa sagesse, personne ne +s'était encore présenté!... Le consentement fut donc accordé. + +«Voyez-vous, disait Berg à son camarade, qu'il appelait son ami, parce +qu'il était de bon ton d'avoir un ami, j'ai tout disposé, tout arrangé, +et je ne me marierais pas si la moindre chose clochait dans mes plans. +Mon papa et ma maman sont à l'abri du besoin, depuis que je leur ai fait +obtenir une pension, et moi, je pourrai fort bien vivre à Pétersbourg, +grâce aux revenus de ma place, à mon savoir-faire et à la dot de ma +fiancée. Je ne l'épouse pas pour son argent... non, ce serait +malhonnête, mais il faut que chacun, la femme comme le mari, apporte son +contingent dans le ménage. À mon avoir j'inscris mon service, ce qui +vaut bien sans doute quelque chose; au sien, ses relations, sa petite +fortune, toute médiocre qu'elle peut être, et avec le tout je pourrai +parfaitement marcher. Et puis, elle est belle, d'un caractère solide, +elle m'aime, ajouta-t-il en rougissant, je l'aime aussi, car elle a +beaucoup de bon sens... c'est tout l'opposé de sa soeur, dont le +caractère est désagréable et l'esprit insignifiant..., on dirait qu'elle +n'est pas de la famille..., c'est une perle que ma fiancée..., vous la +verrez, et j'espère que vous viendrez souvent..., il allait dire: +«dîner,» mais après réflexion il se reprit et dit: «... prendre le thé,» +et d'un coup de langue il lança vivement un petit anneau de fumée bien +réussi, emblème parfait du bonheur qu'il rêvait. + +Le premier moment d'indécision une fois passé, la famille prit l'air de +fête qui est de règle en pareille circonstance, mais on y sentait une +affectation, mélangée d'un certain embarras, qui provenait de la joie +que l'on éprouvait de se débarrasser de Véra, et que l'on craignait de +ne pas suffisamment déguiser. Le vieux comte, fort gêné par-dessus le +marché, ne pouvait parvenir, par suite de ses nombreuses dettes, à fixer +le chiffre de là dot; huit jours seulement le séparaient de la noce, et +il n'en avait rien dit à Berg, fiancé depuis un mois. 300 âmes +représentaient la fortune de chacune de ses filles à leur naissance, +mais depuis lors elles avaient été engagées et vendues; de capital, il +n'y en avait point, et il ne savait comment résoudre la difficulté. +Donnerait-il à sa fille la propriété de Riazan? Vendrait-il une forêt, +où emprunterait-il de l'argent contre une lettre de change? Il y +songeait encore, lorsque Berg, entrant chez lui un matin, lui demanda +carrément, un aimable sourire sur les lèvres, de vouloir bien lui +déclarer quelle serait la dot de la comtesse Véra. Le comte, troublé par +cette question, qu'il ne pressentait et ne redoutait que trop, lui +répondit par des lieux communs: + +«Tu seras content de moi, mon cher... mais j'aime à voir que tu +t'occupes de tes intérêts, c'est bien, très bien!...» Et, frappant sur +l'épaule de son futur gendre, il se leva pour rompre ce pénible +entretien; mais ce dernier, sans cesser de sourire, lui dit, avec le +plus grand calme, que s'il ne savait au juste à quoi s'en tenir sur la +fortune de sa fiancée, et que s'il n'en touchait pas une partie au +moment même du mariage, il se verrait contraint de se retirer: + +«Vous serez de mon avis, comte; ce serait une vilaine action de me +marier sans connaître les ressources dont je disposerai pour pourvoir à +l'entretien de ma femme.» + +Le comte, emporté par un mouvement généreux, et désireux d'éviter de +nouvelles demandes, mit fin à la conversation en lui promettant +formellement de lui signer une lettre de change de 80 000 roubles. Berg +baisa son futur beau-père à l'épaule pour lui exprimer sa +reconnaissance, en ajoutant qu'il lui en faudrait présentement 30 000 +pour monter son ménage, ou tout au moins 20 000, et que, dans ce cas, la +lettre de change ne serait que de 60 000. + +«Oui, oui, c'est bien, dit le vieux vivement.... Seulement, excuse-moi, +mon cher, si je te donne les 20 000 en plus des 80.... Tu peux y +compter, mon cher, ce sera ainsi, n'en parlons plus!» + + +XII + + +Natacha venait d'avoir seize ans dans cette même année 1809 qu'elle +s'était assignée comme le terme de son attente, après le baiser donné à +Boris quatre ans auparavant; depuis lors elle ne l'avait point revu. +Lorsqu'on parlait de lui devant la comtesse, Natacha ne témoignait aucun +embarras: pour elle, cet amour avait été un enfantillage sans portée, et +rien de plus; cependant, tout au fond de son coeur, elle se demandait +avec inquiétude si sa promesse d'enfant ne constituait pas une +obligation sérieuse, qui la liait à lui. + +Boris n'était plus revenu les voir depuis son premier départ pour +l'armée, bien qu'il fût allé plus d'une fois à Moscou et qu'il eût même +passé à une petite distance d'Otradnoë. + +Natacha en tirait la conclusion qu'il l'évitait, et les réflexions +chagrines de ses parents à son sujet confirmaient ses suppositions: + +«De nos jours, disait la comtesse, on oublie les vieux amis!» + +Anna Mikhaïlovna se montrait aussi plus rarement, et avait adopté dans +son maintien une certaine affectation de dignité, jointe à un +enthousiasme exubérant pour les mérites de son fils et pour sa brillante +carrière. À l'arrivée des Rostow à Pétersbourg, Boris alla leur faire sa +visite, sans la moindre émotion. Son roman avec Natacha n'étant plus à +ses yeux qu'un poétique souvenir, il désirait leur faire comprendre que +ces relations d'enfance n'entraînaient à leur suite aucun engagement, ni +pour elle ni pour lui. Il avait su d'ailleurs se conquérir une fort +agréable position dans le monde par son intimité avec la comtesse +Besoukhow; son rapide avancement, dû à la protection et à la confiance +que lui témoignait une personne influente, demandait, comme complément à +sa fortune, un beau mariage avec une riche héritière, et ce rêve pouvait +facilement se réaliser! Natacha n'était pas au salon lorsqu'il y entra; +mais, prévenue aussitôt, elle accourut toute rougissante, et un sourire +plus qu'affectueux rayonna sur son visage. + +Boris, qui se rappelait la fillette d'autrefois avec ses jupes courtes, +ses yeux noirs et brillants, ses boucles en désordre et ses francs +éclats de rire, fut stupéfait à la vue de la jeune fille d'aujourd'hui, +et ne put dissimuler le sentiment d'admiration qui s'empara spontanément +de lui. Elle s'en aperçut et lui en sut gré. + +«Reconnais-tu ton espiègle petite amie de jadis?» lui demanda la +comtesse. + +Boris baisa la main de Natacha, en exprimant sa surprise: + +«Comme vous avez embelli! + +--Je crois bien!» lui répondirent ses yeux mutins. + +Natacha ne prit aucune part à la conversation: elle examinait en +silence, jusque dans ses moindres détails, le fiancé de ses jeunes +années. Celui-ci sentait peser sur lui tout le poids de ce regard +scrutateur, mais amical, et le lui rendait à la dérobée. + +Elle remarqua aussitôt que l'uniforme, les éperons, la cravate, la +coiffure de Boris, tout était à la dernière mode et du plus pur «comme +il faut». Assis de trois quarts dans un fauteuil, de sa main droite il +tendait sur la main gauche un gant blanc, à peau fine et souple, qui +l'emprisonnait étroitement. Dépeignant, d'un air légèrement dédaigneux, +les plaisirs de la haute société de Pétersbourg, il passait en revue, +non sans y mettre une pointe d'ironie, le Moscou du temps passé et leurs +connaissances communes. Natacha ne fut pas dupe du ton dégagé dont il +parla, en passant, du bal chez un des ambassadeurs et de ses invitations +à deux autres soirées. Son regard et son silence prolongé finirent par +le troubler; il se tournait souvent de son côté et s'interrompait au +milieu de ses récits. Au bout de dix minutes, il se leva et prit congé, +tandis que les yeux gais et moqueurs de Natacha suivaient chacun de ses +mouvements. Boris dut s'avouer qu'elle était tout aussi séduisante, +peut-être même plus, qu'auparavant, mais qu'il ne devait point songer à +l'épouser, car la médiocrité de sa fortune deviendrait un obstacle à sa +carrière à lui; se laisser aller au charme qu'il lui reconnaissait et +renouer avec elle ses relations d'autrefois, c'était aussi impossible +qu'indélicat; il résolut donc d'éviter de la rencontrer à l'avenir, et +peu de jours cependant après cette sage résolution il reparut chez les +Rostow et y passa la plus grande partie de son temps. Il se disait +parfois qu'une explication était nécessaire, afin qu'elle comprît bien +que le passé devait être oublié de part et d'autre, et que malgré +tout... elle ne pouvait devenir sa femme; mais il ne réussissait jamais +à aborder ce sujet embarrassant, et il se laissait entraîner sans +réfléchir. Natacha, de son côté, semblait, au dire de Sonia et de sa +mère, se préoccuper de nouveau vivement de lui. Elle lui chantait ses +romances favorites, lui montrait ses albums, le forçait à y écrire des +vers, ne lui permettait pas de rappeler le passé, mais lui donnait à +entendre combien le présent était beau et radieux; aussi la quittait-il +chaque soir en laissant tout dans le vague, sans lui avoir dit un mot de +ce qu'il voulait lui dire, et ne sachant lui-même comment cela finirait. +Il négligeait même la belle Hélène et en recevait journellement des +billets pleins d'amers reproches, qui ne l'empêchaient pas de retourner +le lendemain auprès de Natacha. + + +XIII + + +Un soir que la vieille comtesse, débarrassée de ses fausses boucles, en +camisole et coiffée d'un bonnet de nuit qui ne recouvrait qu'à moitié +une touffe de cheveux blancs, geignait et gémissait, en faisant force +signes de croix et de _mea culpa_ devant ses images, le front contre +terre: la porte de la chambre s'ouvrit brusquement, et Natacha, +nu-pieds, également en camisole et en papillotes, entra comme un +ouragan. Sa mère, qui marmottait sa dernière prière: «Si cette couche +devait être mon tombeau,» etc., etc., fronça le sourcil en se retournant +et sortit de son recueillement. Natacha, rouge, animée, la voyant en +prières, arrêta brusquement, tira la langue, comme une vraie gamine +déconcertée, et attendit. Voyant que le silence de sa mère se +prolongeait, elle courut vers le lit et, laissant glisser ses +pantoufles, se blottit sous les draps de cette couche, qui inspirait, +paraît-il, des craintes si lugubres à la comtesse. C'était un lit élevé, +avec un édredon et cinq étages d'oreillers de différentes grandeurs. +Natacha y disparut tout entière; attirant à elle la couverture, elle se +fourra dessous, s'y enroula, s'y recoquilla et passa la tête sous le +drap, qu'elle soulevait de temps à autre pour voir ce que faisait sa +mère. La comtesse, ayant terminé ses génuflexions, s'approcha de sa +fille avec un air sévère, qui fit aussitôt place à un tendre sourire: + +«Eh bien, eh bien, dit-elle, tu te caches? + +--Maman, peut-on causer, peut-on? demanda Natacha.... Encore un petit +baiser, maman, là, là, sous le menton.» Et elle enlaça sa mère de ses +deux bras avec sa brusquerie habituelle; mais elle y mettait une telle +adresse et elle savait si bien s'y prendre, que jamais elle ne lui +faisait le moindre mal. + +«Qu'as-tu à me dire ce soir?» lui demanda sa mère en s'enfonçant à son +tour bien à son aise dans ses oreillers, pendant que Natacha, roulant +sur elle-même comme une balle, se rapprochait et s'étendait à ses côtés +de l'air le plus sérieux du monde. + +Ces visites nocturnes de sa fille, visites qui avaient toujours lieu +avant que le comte fût revenu du Club, étaient pour la mère une douce +jouissance. + +«Voyons, raconte, moi aussi j'ai à te parler...» + +Natacha posa sa main sur la bouche de sa mère. + +«De Boris? dit-elle. Je sais; c'est pour cela que je suis venue. Dites, +maman, dites, il est très bien, n'est-ce pas? + +--Natacha, tu as seize ans; et à ton âge j'étais mariée! Tu demandes +s'il est bien? Certainement, il est bien, et je l'aime comme un fils; +mais que désires-tu? À quoi penses-tu? Je ne vois qu'une chose: c'est +que tu lui as tourné la tête, et après?...» La comtesse jeta un coup +d'oeil à sa fille: immobile, elle fixait ses regards sur un des sphinx +en acajou qui ornaient les quatre coins du grand lit; l'expression grave +et réfléchie de sa physionomie frappa sa mère, elle écoutait et pensait. +«Et après, répéta la comtesse... pourquoi lui as-tu tourné la tête? Que +veux-tu de lui? Tu ne peux pas l'épouser, tu le sais bien. + +--Mais pourquoi donc? reprit Natacha sans bouger. + +--Parce qu'il est jeune, parce qu'il est pauvre, parce qu'il est ton +proche parent, et parce que tu ne l'aimes pas. + +--Qui vous l'a dit? + +--Je le sais, et cela n'est pas bien; ma chérie. + +--Et si je le voulais? + +--Écoute-moi; je te parle sérieusement...» + +Sans lui donner le temps d'achever, Natacha saisit la large main de sa +mère, en baisa d'abord le dessus, puis le dessous, puis la paume, puis +les doigts, qu'elle pliait l'un après l'autre en murmurant: + +«Janvier, février, mars, avril, mai. Eh bien, maman, parlez!» + +Sa mère s'était tue et, la regardant, s'abandonnait au plaisir de +contempler son enfant bien-aimée. + +«Oui, tu as tort; personne ne se souvient aujourd'hui de vos relations +d'enfance, et son intimité avec toi peut te compromettre aux yeux des +autres jeunes gens... et puis il est inutile de le tourmenter!... Il +aurait trouvé un parti riche, c'est ce qu'il lui faut, tandis qu'à +présent il a perdu la tête! + +--L'a-t-il perdue? demanda Natacha. + +--Je vais te citer un exemple, et un exemple qui me concerne: j'avais un +cousin.... + +--Oui, je sais, Cyrille Matvéévitch, n'est-ce pas? mais c'est un vieux! + +--Oh! il ne l'a pas toujours été!... Je parlerai à Boris; il faut qu'il +cesse de venir aussi souvent! + +--Pourquoi, si cela l'amuse? + +--Parce que cela ne mènera à rien. + +--Comment pouvez-vous en être sûre? Ne lui dites rien, maman, je vous en +prie, s'écria Natacha du ton offensé de quelqu'un à qui l'on veut +enlever son bien.... Soit, je ne l'épouserai pas, mais pourquoi +l'empêcher de venir, puisque cela lui plaît et à moi aussi? Pourquoi ne +pas continuer ainsi? + +--Comment «ainsi», ma chérie! + +--Mais oui, «ainsi»; la belle affaire que je ne l'épouse pas!... Eh +bien, cela restera «ainsi». + +--Oh, oh! reprit sa mère, prise d'un fou rire, «Ainsi,» «ainsi,» +répétait-elle. + +--Voyons, ne riez donc pas tant, maman; le lit en tremble! Comme vous me +ressemblez, vous êtes aussi rieuse que moi!... attendez!...» Et, +saisissant de nouveau la main de sa mère, elle reprit ses baisers et ses +calculs interrompus: «Juin, juillet, août!... Maman, il est très +amoureux! Qu'en pensez-vous? L'a-t-on été autant de vous? Il est bien, +très bien! Seulement pas tout à fait à mon goût: il est étroit, comme la +caisse de la pendule de la salle à manger. Vous ne me comprenez pas?... +il est étroit, il est gris clair.... + +--Quelles absurdités! + +--Comment ne me comprenez-vous pas? Nicolas m'aurait donné raison. +Besoukhow, lui, est bleu, gros bleu et rouge; il me fait l'effet d'un +carré. + +--Je crois que tu fais aussi la coquette avec celui-là!...» + +Et la comtesse ne put s'empêcher de rire. + +«Pas du tout; l'autre est un franc-maçon, je l'ai découvert: il est bon, +parfaitement bon, mais je le vois toujours gros bleu et rouge; comment +vous faire comprendre cela?... + +--Petite comtesse, tu ne dors pas?» cria au même moment le comte de +l'autre côté de la porte. + +Natacha bondit hors du lit, saisit ses pantoufles et s'élança dans sa +chambre par la sortie opposée. + +Elle fut longtemps à s'endormir: elle pensait à mille choses à la fois, +et elle en arrivait toujours à conclure que personne ne pouvait deviner, +ni tout ce qu'elle comprenait, ni tout ce qu'elle valait. «Et Sonia me +comprend-elle?» Elle regarda sa cousine, qui dormait, gracieusement +pelotonnée, ses belles et épaisses nattes enroulées autour de la tête. +«Oh! pas du tout! Elle est si vertueuse; elle aime Nicolas, tout le +reste lui est indifférent. Maman non plus! C'est vraiment étonnant! Je +suis très intelligente, et comme... elle est jolie!» ajoutait-elle en +mettant cette réflexion à son adresse dans la bouche d'un tiers créé par +son imagination et qui devait être le phénix des hommes, un esprit +supérieur! «Elle a tout, tout pour elle, disait cet aimable inconnu, +jolie, charmante, adroite comme une fée; elle nage, elle monte à cheval +dans la perfection, et quelle voix, une voix surprenante!...» Et Natacha +fredonna aussitôt quelques mesures de son passage favori de la messe de +Cherubini, puis, se jetant joyeuse et souriante sur son lit, elle appela +Douniacha et lui commanda d'éteindre la bougie. Douniacha n'avait pas +encore quitté la chambre, que Natacha s'était envolée dans le monde +heureux des songes, où tout était aussi beau, aussi facile que dans la +vie réelle, mais bien plus attrayant, car ce n'était pas la même chose. + +Le lendemain, la comtesse eut un long entretien avec Boris qui, dès +lors, cessa ses visites. + + +XIV + + +Le 31 décembre 1809, il y avait un grand bal chez un personnage +considérable du temps de Catherine. Le corps diplomatique y était +invité, et l'Empereur même avait promis d'y venir. + +Une brillante illumination éclairait de mille feux la façade de l'hôtel, +qui était situé sur le quai Anglais. L'entrée était tendue de drap +rouge, et depuis les gendarmes jusqu'aux officiers et au grand-maître de +police, tous attendaient sur le trottoir. Les voitures arrivaient et +repartaient, et la file des laquais en livrée, de gala et des chasseurs +aux plumets multicolores se succédait sans interruption. Les portières +s'ouvraient, les lourds marchepieds s'abaissaient avec bruit; militaires +et civils en grand uniforme, chamarrés de cordons et de décorations, en +descendaient, et les dames, en robe de satin, enveloppées dans leurs +manteaux d'hermine, franchissaient à la hâte et sans bruit le passage +recouvert de drap rouge. + +Dès qu'un nouvel équipage s'arrêtait, un murmure courait par la foule, +qui se découvrait: «Est-ce l'Empereur?... Non, c'est un ministre... un +prince étranger... un ambassadeur, tu vois bien le plumet,» se +disait-on. Et un individu, mieux habillé que ceux qui l'entouraient, +leur nommait à haute voix les arrivants et semblait les connaître tous. + +Le tiers des invités était déjà réuni, que chez les Rostow on en était +encore à se presser et à donner aux toilettes le dernier coup de main. +Que de préparatifs n'avait-on pas faits, que de craintes n'avait-on pas +eues, à cause de ce bal! Recevrait-on une invitation? Les robes +seraient-elles prêtes à temps? Tout s'arrangerait-il à leur gré? + +La vieille demoiselle d'honneur, Marie Ignatievna Péronnsky, jaune et +maigre, parente et amie de la comtesse, et de plus, le chaperon attitré +de nos provinciaux dans le grand monde, devait les accompagner, et il +était convenu qu'on irait la chercher à dix heures chez elle, au palais +de la Tauride; mais dix heures venaient de sonner, et les demoiselles +n'étaient pas encore prêtes. + +C'était le premier grand bal de Natacha; aussi ce jour-là, levée dès +huit heures, avait-elle passé la journée, dans une activité fiévreuse; +tous ses efforts n'avaient qu'un but: c'était qu'elles fussent habillées +toutes les trois dans la perfection, labeur difficile, dont on lui avait +laissé toute la responsabilité. La comtesse avait une robe de velours +massaca, tandis que de légères toilettes de tulle, garnies de roses +mousseuses, et doublées de taffetas rose, étaient destinées aux jeunes +filles, uniformément coiffées à la grecque. + +Le plus important était fait: elles s'étaient parfumé et poudré le +visage, le cou, les mains, sans oublier les oreilles; les bas de soie à +jour étaient soigneusement tendus sur leurs petits pieds, chaussés de +souliers de satin blanc, et l'on mettait la dernière main à leur +coiffure. Sonia avait même déjà passé sa robe et se tenait debout au +milieu de leur chambre, attachant un dernier ruban à son corsage et +pressant de son doigt, jusqu'à se faire mal, l'épingle récalcitrante qui +grinçait en perçant le ruban. Natacha, l'oeil à tout, assise devant la +psyché, un léger peignoir jeté sur ses épaules maigres, était en retard: + +«Pas ainsi, pas ainsi. Sonia! dit-elle en lui faisant brusquement +tourner la tête et en saisissant ses cheveux, que la femme de chambre +n'avait pas eu le temps de lâcher. Viens ici!» Sonia s'agenouilla, +pendant que Natacha lui posait le noeud à sa façon. + +«Mais, mademoiselle, il m'est impossible... dit la femme de chambre. + +--C'est bien, c'est bien!... Voilà, Sonia..., comme cela!... + +--Serez-vous bientôt prêtes? leur cria la comtesse du fond de sa +chambre. Il va être bientôt dix heures! + +--Tout de suite, tout de suite, maman! Et vous? + +--Je n'ai que ma toque à mettre. + +--Pas sans moi, vous ne saurez pas la mettre! + +--Mais il est dix heures!» + +Dix heures et demie était l'heure fixée pour leur entrée au bal, et +cependant Natacha n'était pas habillée, et il fallait encore aller au +palais de la Tauride chercher la vieille demoiselle d'honneur. + +Une fois coiffée, Natacha, dont la jupe courte laissait voir les petits +pieds chaussés de leurs souliers de bal, s'élança vers Sonia, l'examina, +et, se précipitant dans la pièce voisine, y saisit la toque de sa mère, +la lui posa sur la tête, l'ajusta, et, appliquant un rapide baiser sur +ses cheveux gris, courut presser les deux femmes de chambre, qui, +tranchant le fil de leurs dents, s'occupaient à raccourcir le dessous +trop long de sa robe, tandis qu'une troisième, la bouche pleine +d'épingles, allait et venait de la comtesse à Sonia, et qu'une quatrième +tenait à bras tendus la vaporeuse toilette de tulle. + +«Mavroucha, plus vite, ma bonne! + +--Passez-moi le dé, mademoiselle. + +--Aurez-vous bientôt fini? demanda le comte sur le seuil de la porte. +Voici des parfums, la vieille Péronnsky est sur le gril! + +--C'est fait, mademoiselle, dit la femme de chambre en relevant bien +haut la robe, qu'elle secoua en soufflant dessus, comme pour en +constater la légèreté et la blancheur immaculée. + +--Papa, n'entre pas, n'entre pas! s'écria Natacha en passant sa tête +dans ce nuage de tulle. Sonia, ferme la porte!» Une seconde après, le +vieux comte fut admis; lui aussi s'était fait beau; parfumé et pommadé +comme un jeune homme, il portait l'habit gros bleu, la culotte courte et +des souliers à boucles: «Papa, comme tu es bien! tu es charmant! lui +dit Natacha pendant qu'elle l'examinait dans tous les sens. + +--Un moment, mademoiselle, permettez, disait la femme de chambre +agenouillée, tout occupée à égaliser les jupons et à manoeuvrer +adroitement avec sa langue un paquet d'épingles qu'elle faisait passer +d'un coin de sa bouche à l'autre. + +--C'est désespérant, s'écria Sonia, qui suivait de l'oeil tous ses +mouvements; le jupon est trop long, trop long!» + +Natacha, s'éloignant de la psyché pour se voir plus à l'aise, en convint +aussi. + +«Je vous assure, mademoiselle, que la robe n'est pas trop longue, dit +piteusement Mavroucha, qui se traînait à quatre pattes à sa suite. + +--Positivement, elle est trop longue, mais nous allons faufiler un +ourlet,» assura Douniacha avec autorité. + +Et, tirant aussitôt l'aiguille qu'elle avait piquée dans le fichu croisé +sur sa poitrine, elle recommença à coudre. + +À ce moment, la comtesse, en robe de velours, sa toque sur la tête, +entra timidement dans la chambre. + +«Oh! qu'elle est belle!... Elle vous enfonce toutes!» s'écria le vieux +comte en s'avançant pour l'embrasser; mais, de crainte de voir sa +toilette froissée, elle l'écarta doucement en rougissant comme une jeune +fille. + +«Maman, la toque plus de côté, je vais vous l'épingler...» + +Et d'un bond Natacha se jeta sur sa mère, en déchirant par ce brusque +mouvement, à la grande consternation des ouvrières qui n'avaient pu la +suivre, le tissu aérien qui l'enveloppait. + +«Ah, mon Dieu! vrai, ce n'est pas ma faute! + +--Ce n'est rien, reprit Douniacha résolument; on n'y verra rien! + +--Oh! mes beautés, mes reines! s'écria la vieille bonne, qui était +entrée à pas de loup pour les admirer... et Sonia aussi... quelles +beautés!» + +Enfin, à dix heures un quart, on monta en voiture, et on se dirigea vers +la Tauride. + +Malgré son âge et sa laideur, Mlle Péronnsky avait passé par les mêmes +procédés de toilette, avec moins de hâte, il est vrai, vu sa grande +habitude; sa vieille personne, bichonnée, parfumée et vêtue d'une robe +de satin jaune ornée du chiffre de demoiselle d'honneur, excitait +également l'enthousiasme de sa femme de chambre. Elle était prête et +accorda de grands éloges aux toilettes de la mère et des filles. Enfin, +après force compliments, ces dames, tout en prenant bien soin de leurs +robes et de leurs coiffures, s'installèrent dans leurs équipages +respectifs. + + +XV + + +Natacha n'avait pas eu de la journée un seul moment de liberté, pas une +seconde pour réfléchir à ce qu'elle allait voir; mais elle en eut tout +le loisir pendant le long trajet qu'elles eurent à faire par un temps +froid et humide, et dans la demi obscurité de la lourde voiture où elle +était emboîtée, serrée et balancée à plaisir. Son imagination lui +représenta vivement le bal, les salles inondées de lumière, l'orchestre, +les fleurs, les danses, l'Empereur, toute la brillante jeunesse de +Pétersbourg. Cette attrayante vision s'accordait si peu avec +l'impression que lui faisaient éprouver le froid et les ténèbres, +qu'elle ne pouvait en croire la réalisation prochaine; aussi ne s'en +rendit-elle bien compte que lorsque, après avoir frôlé de ses petits +pieds le tapis rouge placé à l'entrée et ôté sa pelisse dans le +vestibule, elle se fut engagée avec Sonia, en avant de sa mère, sur le +grand escalier brillamment éclairé. Alors seulement elle pensa à la +façon dont elle devait se conduire, et s'efforça de se composer ce +maintien réservé et modeste qu'elle tenait pour indispensable à toute +jeune fille dans un bal; mais elle sentit aussitôt, heureusement pour +elle, que ses yeux ne lui obéissaient point, qu'ils couraient dans tous +les sens, que l'émotion lui faisait battre le coeur à cent pulsations +par minute et l'empêchait de voir clair autour d'elle! Il lui fut donc +impossible de se donner le maintien désiré, qui l'aurait d'ailleurs +rendue gauche et ridicule, et elle dut se borner à contenir et à cacher +son trouble: c'était, à vrai dire, la tenue qui lui seyait le mieux. Les +Rostow montaient l'escalier au milieu d'une foule d'invités en grande +toilette, qui échangeaient aussi quelques mots entre eux. Les grandes +glaces appliquées sur les murs reflétaient l'image des dames en robes +blanches, roses, bleues, avec des épaules et des bras ruisselants de +diamants et de perles. + +Natacha jeta sur les glaces un regard curieux, mais ne put parvenir à +s'y voir, tellement tout se confondait et se mêlait dans ce chatoyant +défilé! À son entrée dans le premier salon, elle fut tout assourdie et +ahurie par le bourdonnement des voix, le bruit de la foule, l'échange +des compliments et des saluts, et aveuglée par l'éclat des lumières. Le +maître et la maîtresse de la maison se tenaient à la porte et +accueillaient depuis une heure leurs invités avec l'éternelle phrase: +«Charmé de vous voir,» que les Rostow durent, comme tous les autres, +entendre à leur tour. + +Les deux jeunes filles, habillées de la même façon, avec des roses dans +leurs cheveux noirs, firent ensemble la même révérence, mais le regard +de la maîtresse de la maison s'arrêta involontairement sur la taille +déliée de Natacha, et elle lui adressa un sourire tout spécial, +différent du sourire stéréotypé et obligatoire avec lequel elle +accueillait le reste de ses invités. Peut-être le lointain souvenir de +son temps de jeune fille, de son premier bal, lui revint-il tout à coup +à la mémoire, et, suivant des yeux Natacha, elle demanda au vieux comte +laquelle des deux était sa fille.--«Charmante!» ajouta-t-elle, en +baisant le bout de ses doigts. + +On se pressait autour de la porte du salon, car on attendait l'Empereur, +et la comtesse Rostow s'arrêta au milieu d'un des groupes le plus en +vue. Natacha sentait et entendait qu'elle excitait la curiosité; elle +devina qu'elle avait plu tout d'abord à ceux qui s'inquiétaient de +savoir qui elle était, et sa première émotion en fut un peu calmée. «Il +y en a qui nous ressemblent, il y en a qui sont moins bien,» +pensa-t-elle. + +La vieille Péronnsky leur nomma les personnes les plus marquantes. + +«Voyez-vous là-bas cette tête grise avec des cheveux bouclés? c'est le +ministre de Hollande,» dit-elle en indiquant un homme âgé et entouré de +dames, qu'il faisait pouffer de rire. + +«Ah! voilà la reine de Pétersbourg, la comtesse Besoukhow, +ajouta-t-elle en désignant Hélène, qui faisait son entrée. Comme elle +est belle! Elle ne le cède en rien à Marie Antonovna! Regardez comme +jeunes et vieux s'empressent à lui faire leur cour.... Elle est belle et +intelligente! On dit que le prince en est amoureux fou... et celles-là, +voyez, elles sont laides, mais encore plus recherchées, si c'est +possible, que la belle Hélène; ce sont la femme et la fille d'un +archimillionnaire!--Là-bas plus loin, c'est Anatole Kouraguine,» +continua-t-elle, en leur désignant un grand chevalier-garde, très beau +garçon, portant haut la tête, qui venait de passer à côté d'elles sans +les voir. «Comme il est beau, n'est-ce pas? On le marie avec l'héritière +aux millions. Votre cousin Droubetzkoï la courtise aussi...--Mais +certainement, c'est l'ambassadeur de France en personne, c'est +Caulaincourt, répondit-elle à une question de la comtesse. Ne dirait-on +pas un roi? Ils sont du reste fort agréables tous ces Français; +personne n'est plus charmant qu'eux dans le monde.... Ah! la voilà +enfin, la belle des belles, notre délicieuse Marie Antonovna; quelle +simplicité dans sa toilette!... ravissante!...--Et ce gros en lunettes, +ce franc-maçon universel, Besoukhow, quel pantin à côté de sa femme!» + +Pierre se frayait un passage dans la foule en balançant son gros corps, +en saluant de la tête, de droite et de gauche, avec sa bonhomie +familière, et aussi à son aise que s'il traversait un marché; il +semblait chercher quelqu'un. + +Natacha aperçut avec joie cette figure connue, «ce pantin,» comme disait +Mlle Péronnsky, qui lui avait promis de venir à ce bal et de lui amener +des danseurs. + +Il était déjà tout près d'elle, lorsqu'il s'arrêta pour causer avec un +militaire en uniforme blanc, de taille moyenne et d'une figure agréable, +qui s'entretenait avec un homme de haute taille, chamarré de +décorations: c'était Bolkonsky, que Natacha reconnut aussitôt. Elle le +trouva plus animé, rajeuni, embelli: + +«Maman, encore une connaissance! dit-elle; il a passé la nuit chez nous +à Otradnoë; le vois-tu? + +--Comment, vous le connaissez? demanda la vieille Péronnsky, je ne puis +le souffrir! Il fait à présent la pluie et le beau temps; c'est un +orgueilleux, comme son père. Il s'est lié avec Spéransky et compose +toutes sortes de projets de loi. Regardez un peu sa manière d'être avec +les dames; en voici une qui lui parle, et il se détourne! Je lui aurais +nettement dit ma façon de penser, s'il m'avait traitée ainsi!» + + +XVI + + +Soudain un frémissement parcourut tous les groupes, on se porta en +avant, on recula, on se sépara, l'orchestre éclata en une bruyante +fanfare, et l'Empereur, suivi du maître et de la maîtresse de la maison, +fit son apparition. Il s'avança rapidement entre les deux haies vivantes +qui s'étaient formées sur son passage, saluant de tous les côtés, et +visiblement pressé de s'affranchir au plus vite de ces démonstrations +inévitables. L'Empereur entra dans le salon voisin, la foule se +précipita sur ses pas, puis, refoulée en arrière, elle démasqua la +porte, auprès de laquelle Sa Majesté causait avec la maîtresse de la +maison, aux sons de la polonaise du jour commençant par ces paroles: +«Alexandre, Élisabeth excitent notre enthousiasme.» Un jeune homme tout +effaré supplia les dames de se reculer; mais plusieurs d'entre elles, +oubliant toute convenance, oubliant même leur toilette, jouèrent des +coudes, afin de gagner le premier rang, car les couples commençaient à +se former pour la danse. + +On fit place. L'Empereur souriant, donnant la main à la maîtresse de la +maison et marchant à contre-mesure, ouvrit le cortège. Le maître de la +maison le suivit avec la belle Marie Antonovna Naryschkine; puis +venaient des ambassadeurs, des ministres, des généraux. La majorité des +dames avait été engagée et s'était jointe à la polonaise, pendant que +Natacha, sa mère et Sonia faisaient tapisserie avec la minorité. Ses +bras pendants le long de sa mignonne personne, et sa gorge, à peine +naissante, se soulevant doucement, elle regardait devant elle, de ses +yeux brillants et inquiets, et l'expression de sa petite figure variait, +indécise, entre une grande joie et une grande déception. Ni l'Empereur +ni les gros bonnets ne l'intéressaient; une seule pensée la tourmentait. +«Personne ne s'approchera-t-il donc de moi pour m'inviter? se +disait-elle. Ne danserai-je donc pas de la soirée? Tous ces hommes +semblent ne pas me voir, ou, s'ils me voient, ils s'imaginent sans doute +que ce serait temps perdu de s'occuper de moi. Ils ne savent +certainement pas que je brûle du désir de danser, que je danse dans la +perfection et qu'ils s'amuseraient beaucoup avec moi.» La musique, qui +ne cessait pas, la rendait encore plus triste et lui donnait envie de +pleurer. + +Mlle Péronnsky les avait abandonnées, et son père était à l'autre bout +de la salle; isolées, perdues toutes trois dans cette cohue étrangère, +elles n'inspiraient d'intérêt à personne, et personne ne s'inquiétait +d'elles. Bolkonsky, conduisant une dame, les effleura sans les +reconnaître. Le bel Anatole, souriant et causant avec sa danseuse, +laissa en passant glisser son regard sur Natacha avec autant +d'indifférence que si elle avait fait partie intégrante du mur. Boris +défila deux fois devant elles, et deux fois détourna la tête. Berg et sa +femme, qui ne dansaient pas, se réunirent aux pauvres délaissées. + +Natacha fut profondément humiliée de la formation en plein bal de ce +groupe de famille. N'avait-on pas son chez-soi pour causer de ses +affaires? Aussi ne fit-elle pas la moindre attention aux paroles de +Véra, ni à sa toilette d'un vert éclatant. + +Enfin l'Empereur acheva son troisième tour. Il avait changé trois fois +de dame, et la musique se tut. Un aide de camp empressé se précipita +vers les dames Rostow, les engageant à reculer encore, quoiqu'elles +fussent déjà acculées à la muraille, et les premiers accords d'une valse +au rythme doux et entraînant se firent entendre. L'Empereur, un sourire +sur les lèvres, passait en revue la société; personne ne s'était encore +lancé dans le cercle. L'aide de camp ordonnateur s'approcha alors de la +comtesse Besoukhow et l'engagea; elle lui répondit en posant doucement +le bras sur son épaule; le danseur, passant aussitôt le sien autour de +sa taille, l'entraîna dans l'espace laissé libre; ils glissèrent ainsi +jusqu'au bout opposé de la salle: là, s'emparant de la main gauche de sa +dame, l'adroit cavalier la fit tourner sur elle-même, et ils +s'élancèrent de nouveau avec une vitesse croissante, aux sons de la +musique qui précipitait la mesure, au bruit des éperons qui +s'entrechoquaient, pendant que la robe de velours de sa belle danseuse +se gonflait comme une voile en suivant en cadence la mesure à trois +temps. Natacha ne les quittait pas de ses yeux envieux et aurait +volontiers pleuré de ne pas avoir été choisie pour ce premier tour. + +Le prince André, vêtu de son uniforme blanc de cavalerie, avec +épaulettes de colonel, en bas de soie et en souliers à boucles, gai et +en train, causait, à quelques pas des Rostow, avec le baron Firhow, de +la première séance du conseil de l'empire, qui venait d'être fixée au +lendemain. Le baron, qui connaissait son intimité avec Spéransky et ses +travaux législatifs, recueillait auprès de lui des renseignements précis +sur un sujet qui donnait lieu à une foule de commentaires. Mais le +prince ne prêtait qu'une oreille distraite à ses paroles, et il portait +ses regards tantôt sur l'Empereur, tantôt sur le groupe des cavaliers +qui se préparaient à la danse, sans pouvoir se décider à suivre leur +exemple. + +Il examinait avec curiosité ces hommes intimidés par la présence du +souverain, et ces femmes qui se pâmaient du désir d'être invitées. + +Pierre s'approcha de lui en ce moment: + +«Vous qui dansez toujours, allez donc engager ma protégée, la jeune +comtesse Rostow. + +--Où est-elle?... Mille excuses, baron, nous reprendrons et achèverons +une autre fois cette conversation, mais ici il faut danser,» +ajouta-t-il, et il suivit Besoukhow. La petite figure désolée de Natacha +le frappa; il la reconnut, devina ses impressions de débutante, et, se +souvenant de sa causerie au clair de la lune, il s'approcha gaiement de +la comtesse. + +«Permettez-moi de vous présenter ma fille, lui dit-elle en rougissant. + +--J'ai l'honneur de la connaître, mais je ne sais si elle se souvient de +moi, répondit le prince André, en la saluant avec une politesse +respectueuse qui démentait la sévère critique de la vieille Péronnsky. +Lui proposant un tour de valse, il passa son bras autour de la taille de +Natacha, dont la figure s'éclaira subitement; un sourire radieux, +reconnaissant, débordant de joie, illumina sa bouche, ses yeux, et en +chassa les larmes prêtes à jaillir. «Je t'attends depuis une éternité,» +semblait-elle lui dire; heureuse et émue, elle se pencha doucement sur +l'épaule de son cavalier, qui passait à bon droit pour un des premiers +danseurs du moment; elle aussi dansait à ravir, et, de ses pieds +mignons, elle effleurait le parquet sans la moindre hésitation. Sans +doute ses épaules et ses bras grêles et anguleux, sa gorge à peine +formée, ne pouvaient être comparés avec les épaules et les bras +d'Hélène, sur lesquels s'étendait pour ainsi dire le lustre qu'y avaient +laissé les milliers de regards fascinés par sa beauté. Quant à Natacha, +ce n'était qu'une petite fille, décolletée pour la première fois et qui +certainement en aurait eu honte, si on ne lui avait assuré qu'il devait +en être ainsi. + +Le prince André aimait la danse; cette fois cependant, pressé de mettre +fin à d'ennuyeuses conversations politiques, et de se dérober à la +contrainte causée par une auguste présence, il n'avait choisi Natacha +que pour obliger son ami et parce qu'elle était la première jolie figure +qui avait attiré ses yeux. Mais à peine eut-il entouré de son bras cette +taille si flexible, si fine, à peine l'eut-il sentie se pencher et se +balancer contre sa poitrine, à peine eut-il répondu à ce sourire, si +voisin de ses lèvres, que les charmes de sa fraîche beauté lui montèrent +à la tête et le grisèrent comme un vin généreux. Son tour de valse +achevé, essoufflé, hors d'haleine, il lui rendit la liberté, et +s'accorda quelques instants de repos, en regardant danser les autres, +heureux de sentir poindre en lui ce regain de jeunesse et de vie. + + +XVII + + +Boris, l'aide de camp qui avait ouvert le bal, et plusieurs autres +cavaliers vinrent ensuite engager Natacha, qui, ne pouvant répondre à +ces nombreuses invitations, les passa à Sonia; elle dansa toute la +soirée, le teint animé, tout entière à son bonheur, ne remarquant rien +de ce qui se passait autour d'elle, ni le long entretien de l'Empereur +avec l'ambassadeur de France, ni son amabilité avec Mme C..., ni la +présence d'un prince de sang étranger, ni l'énorme succès d'Hélène, ni +enfin le départ de Sa Majesté. Elle le devina seulement à l'entrain +croissant des danseurs. Le prince André fut de nouveau son cavalier +pendant le cotillon qui précéda le souper: il lui rappela leur première +entrevue dans l'allée d'Otradnoë, son insomnie au clair de la lune, et +comment il avait entendu toutes ses exclamations. Natacha rougit à ces +souvenirs et essaya de se justifier, comme si elle éprouvait une +certaine honte à s'être ainsi laissé surprendre. + +Le prince André, à l'exemple de tous ceux qui ont beaucoup vécu dans la +société, trouvait du plaisir à rencontrer sur sa route un être qui se +détachait de la foule et ne portait pas l'empreinte de l'uniformité +mondaine. Telle était Natacha, avec ses étonnements naïfs, sa joie sans +bornes, sa timidité et jusqu'à ses fautes de français. Assis à ses +côtés, causant de choses et d'autres, les plus simples et les plus +indifférentes, il s'adressait à elle avec une douce et affectueuse +délicatesse, charmé par l'éclat de ses yeux et de son sourire, qui ne se +rapportait point à ce qu'elle disait, mais au bonheur dont elle +débordait. Il admirait sa grâce ingénue, pendant qu'elle exécutait, +toute souriante, la figure pour laquelle le cavalier venait la choisir; +à peine revenait-elle, haletante, à sa place, qu'un autre danseur se +proposait de nouveau; fatiguée, essoufflée, sur le point de refuser, +elle repartait pourtant, ayant sur les lèvres un sourire à l'adresse du +prince André: + +«J'aurais préféré me reposer, rester avec vous, car je n'en peux plus, +mais ce n'est pas ma faute, on m'enlève, et j'en suis si heureuse, si +heureuse... j'aime tout le monde ce soir, et vous me comprenez, +n'est-ce-pas, et...» + +Que de choses encore ne lui disait-elle pas dans ce sourire? Natacha +traversa la salle, pour engager à son tour deux dames à faire la figure +avec elle. + +«Si elle s'approche de sa cousine en premier, se dit le prince André +presque malgré lui, elle sera ma femme.» Elle s'arrêta devant Sonia! +«Quelles folies me traversent parfois la cervelle! ajouta-t-il; ce qui +est certain, c'est qu'elle est si gentille, si originale, que d'ici à un +mois elle sera mariée, elle n'a pas ici sa pareille!...» et il regarda +Natacha, qui en s'asseyant redressait la rose un peu froissée de son +corsage. + +À la fin du cotillon, le vieux comte s'approcha d'eux, invita le prince +André à venir les voir, et demanda à sa fille si elle s'amusait. Elle +lui répondit par un sourire rayonnant. Une pareille question était-elle +possible? + +«Je m'amuse tant! Comme jamais!» dit-elle, et le prince André surprit le +mouvement involontaire de ses deux petits bras fluets qu'elle levait +pour embrasser son père, mais qu'elle abaissa aussitôt. C'est qu'en +vérité son bonheur était complet; il était parvenu à ce degré qui nous +rend bons et parfaits, car, lorsqu'on est heureux, on ne croit plus ni +au mal, ni au chagrin, ni au malheur! + +Pierre éprouva pour la première fois ce soir-là un sentiment +d'humiliation: la position de sa femme dans ces hautes sphères le blessa +au vif. Sombre et distrait, une ride profonde plissait son front; +debout à une fenêtre, ses yeux fixes regardaient sans voir. + +Natacha, en allant souper, passa à côté de lui; l'expression morne et +désolée de sa figure la frappa; elle eut envie de le consoler, de lui +donner un peu de son superflu: + +«Comme tout cela est amusant, comte, n'est-ce pas?» + +Pierre sourit machinalement et répondit au hasard: + +«Oui, j'en suis bien aise.» + +Peut-on être triste ce soir, se dit Natacha, et surtout un brave garçon +comme Besoukhow? Car, aux yeux de la jeune fille, tous ceux qui étaient +là étaient bons, s'aimaient comme des frères, et tous par conséquent +devaient être heureux. + + +XVIII + + +Le lendemain matin, le bal revint pour une seconde à la mémoire du +prince André. «C'était beau et brillant, se disait-il... et la petite +Rostow, quelle charmante créature! Il y a en elle quelque chose de si +frais, elle est si différente des jeunes filles de Pétersbourg...» Et ce +fut tout; sa tasse de thé une fois bue, il reprit son travail. + +Pourtant, était-ce fatigue ou suite de son insomnie? Il ne pouvait rien +faire de bon, trouvait à redire à sa besogne, sans parvenir à l'avancer; +aussi fut-il enchanté d'être interrompu par la visite d'un certain +Bitsky. Employé dans plusieurs commissions, reçu dans toutes les +coteries de Pétersbourg, admirateur fervent de Spéransky, de ses +réformes, et colporteur juré des bruits et des commérages du jour, ce +Bitsky était de ceux qui suivent la mode, dans leurs opinions comme dans +leurs habits, et passent, grâce à cette façon de faire, pour de +chaleureux partisans des nouvelles tendances. Ôtant son chapeau à la +hâte, il se précipita vers le prince André et lui conta les détails de +la séance du conseil de l'empire, qui avait eu lieu le matin même et +qu'il venait d'apprendre. Il parlait avec enthousiasme du discours +prononcé à cette occasion par l'Empereur, discours digne en tous points +d'un monarque constitutionnel: «Sa Majesté a dit ouvertement que le +conseil et le sénat constituaient les corps de l'État; que le +gouvernement devait avoir pour base des principes solides et non +l'arbitraire; que les finances allaient être réorganisées et les budgets +rendus publics. «Oui, ajouta-t-il, en accentuant certains mots et en +roulant les yeux, cet événement marque une ère nouvelle, une ère +grandiose dans notre histoire.» + +Le prince André, qui avait attendu l'ouverture du conseil de l'empire +avec une impatience fébrile et qui y avait vu un acte d'une importance +capitale, s'étonna de se sentir tout à coup froid et indifférent devant +le fait accompli! Il répondit par un sourire railleur à l'exaltation de +Bitsky, et il se demandait que pouvait lui faire, à Bitsky ou à lui, que +l'Empereur se fût ou non exprimé ainsi au conseil, et en quoi cela le +rendrait plus heureux ou meilleur. + +Cette réflexion effaça subitement de son esprit l'intérêt qu'il avait +porté jusqu'alors aux nouvelles réformes. Spéransky l'attendait ce +jour-là à dîner «en petit comité», selon ses propres paroles; cette +réunion intime, composée des quelques amis de celui pour qui il +éprouvait la plus vive admiration, aurait dû cependant offrir un grand +attrait à sa curiosité, d'autant plus qu'il ne l'avait jamais encore vu +chez lui, au milieu des siens; mais à présent il ne se rendit qu'avec +ennui, à l'heure indiquée, au petit hôtel de Spéransky, situé près du +jardin de la Tauride. Le prince André, un peu en retard, arriva à cinq +heures et trouva tous les invités déjà réunis dans la salle à manger de +la maison, dont il remarqua l'exquise propreté et l'aspect un peu +monastique. La fille de Spéransky, une enfant, et sa gouvernante y +demeuraient avec lui. Les invités se composaient de Gervais, de +Magnitsky et de Stolipine, dont les voix bruyantes et les éclats de +rire s'entendaient de l'antichambre. Une seule voix, celle sans doute du +grand réformateur, articulait avec netteté le «ha, ha, ha,» d'un rire +clair et aigu qui frappait pour la première fois les oreilles du prince +André. + +Groupés près des fenêtres, ces messieurs entouraient une table chargée +de zakouska[2]. Spéransky portait un habit gris, orné d'une plaque, un +gilet blanc et une cravate montante: c'était dans ce costume qu'il avait +siégé à la fameuse séance du conseil de l'empire; il paraissait très gai +et écoutait, en riant d'avance, une anecdote de Magnitsky, dont les +paroles, à l'entrée du dernier arrivant, furent couvertes par une +explosion d'hilarité générale. Stolipine riait franchement de sa grosse +voix de basse en mâchonnant un morceau de fromage, et Gervais à tout +petit bruit, comme le vin qui pétille, tandis que le maître de la maison +lançait à leurs côtés les notes perçantes de sa voix claire et grêle. + +«Enchanté de vous voir, cher prince, dit-il, en tendant au prince André +sa main blanche et délicate. Un instant...» et s'adressant à Magnitsky: +«Rappelez-vous nos conventions: le dîner est un délassement, pas un mot +d'affaires!...» et il se reprit à rire. + +Le prince André, déçu dans son attente, en fut agacé, il lui sembla que +ce n'était plus là le vrai Spéransky; que le charme mystérieux qui +l'avait attiré vers lui se dissipait; qu'il le voyait maintenant tel +qu'il était, et ne se laissait plus séduire. + +La conversation marcha sans interruption, et ce ne fut qu'un chapelet +d'anecdotes. À peine Magnitsky en finissait-il une, qu'un autre convive +disait la sienne; le plus souvent, elles mettaient en scène les +fonctionnaires de tout rang, et leur nullité était, dans ce cercle, +tellement hors de doute, que les révélations comiques sur ces +personnages leur semblaient à tous être le seul parti à en tirer. +Spéransky lui-même conta comment, à la séance du matin, un des membres +du conseil, affligé de surdité, ayant été invité à faire connaître son +opinion, répondit à celui qui l'interrogeait qu'il était de son avis. +Gervais se complut dans le long récit d'une inspection remarquable par +la stupidité qui y avait été déployée. Stolipine, tout en bégayant, +tomba à bras raccourcis sur les abus de l'administration précédente. +Redoutant, à cette sortie, que la conversation ne devînt par trop +sérieuse, Magnitsky s'empressa de le railler sur sa vivacité, et, +Gervais ayant lancé une plaisanterie, la gaieté reparut de plus belle, +sans nouvel incident. + +Il était facile de voir que Spéransky aimait à se reposer après le +travail au milieu de ses amis, qui, se prêtant à son désir, s'amusaient +eux-mêmes, tout en l'amusant à l'envi. Ce ton de gaieté déplut au prince +André, il lui parut lourd et factice. Le timbre aigu de la voix de +Spéransky lui fut désagréable: ce rire perpétuel sonnait faux à son +oreille et lui blessait le tympan. Ne se sentant pas disposé à s'y +joindre franchement, il craignit de laisser paraître ses impressions et +essaya à différentes reprises de se mêler à la causerie, mais ce fut +peine perdue, et il ne tarda pas à sentir que, malgré tous ses efforts, +il ne pouvait se mettre à l'unisson; chacune de ses paroles semblait +rebondir hors du cercle, comme le bouchon de liège hors de l'eau. +Cependant il ne se disait rien de répréhensible, rien de déplacé, mais +les saillies spirituelles et plaisantes manquaient de ce tour délicat +qu'ils semblaient ne pas même soupçonner et qui est le vrai sel de la +gaieté. + +Le dîner terminé, la fille de Spéransky et sa gouvernante se levèrent de +table; le père, attirant à lui son enfant, la couvrit de caresses: ces +caresses parurent affectées aux yeux prévenus du prince André. + +On resta attablé à l'anglaise autour du vin de Porto, et on causa de la +guerre d'Espagne, chacun approuvant la conduite de Napoléon dans cette +circonstance. Le prince André ne put résister au désir d'émettre un avis +diamétralement opposé. Spéransky sourit et raconta aussitôt une +anecdote qui n'avait aucun rapport avec le sujet, et dans l'intention +évidente de faire une diversion; tous se turent pendant quelques +secondes. + +Le maître de la maison profita de ce moment de silence pour reboucher +une bouteille de vin, la tendit au domestique, et se leva en disant: «Le +bon vin ne court pas les rues...,» et tous les invités, reprenant +gaiement leurs propos interrompus, le suivirent au salon, où deux +grandes lettres, apportées par un courrier du ministère, lui furent +remises. Il passa dans son cabinet. À peine avait-il disparu, que +l'entrain de ses invités tomba subitement, et ils se mirent à causer +sérieusement et sans bruit: «Déclamez-nous quelque chose, dit Spéransky +en revenant et en s'adressant à Magnitsky. C'est un vrai talent,» +ajouta-t-il en se tournant vers le prince André. Magnitsky, cédant à la +volonté qui venait de lui être exprimée, prit la pose obligée et récita +une parodie en vers français composée par lui, où figuraient quelques +personnalités connues à Pétersbourg; de vifs applaudissements +l'interrompirent à différents endroits. Dès qu'il eut fini, le prince +André s'approcha de son hôte pour prendre congé. + +«Déjà! Où allez-vous donc de si bonne heure? lui dit ce dernier. + +--J'ai promis ma soirée.» + +Ils se turent tous deux, et le prince André put examiner à son aise ces +yeux de verre, ces yeux impénétrables. «Comment avait-il pu attendre +tant de choses de cet homme, de son activité, et y attacher une si +grande valeur? C'était tout simplement ridicule!» Voilà ce qu'il +pensait, et le rire affecté de Spéransky continua à résonner ce soir-là +dans ses oreilles. + +Rentré chez lui, il se prit à réfléchir, et, jetant un coup d'oeil en +arrière, il s'étonna de voir ses quatre mois de séjour à Pétersbourg lui +apparaître sous un nouvel aspect. Il se rappela ses soucis, ses efforts, +toute la longue filière par laquelle avait dû passer son projet de code +militaire, reçu au comité pour y être discuté, et mis ensuite de côté, +parce qu'un autre travail, fort au-dessous du sien, avait été déjà +présenté à l'Empereur! Il se rappela les séances de ce comité dont Berg +était membre, et les discussions qui n'attaquaient que la forme, sans +tenir le moindre compte du fond; il se souvint aussi de son mémoire sur +les lois, de ses laborieuses traductions du code, et il en eut honte. Se +transportant en pensée à Bogoutcharovo, à ses occupations de là-bas, à +sa course à Riazan, à ses paysans, et leur appliquant en pensée «le +droit des gens», qu'il avait si savamment divisé en paragraphes, il fut +confondu d'avoir consacré tant de mois à un travail aussi stérile! + + +XIX + + +Dans la journée du lendemain, le prince André alla faire quelques +visites, une entre autres aux Rostow, avec lesquels, à l'occasion du +dernier bal, il avait renouvelé connaissance; sous cet acte de pure +politesse se cachait le désir de voir dans son intérieur la vive et +charmante jeune fille qui avait produit sur lui une si agréable +impression. + +Elle fut la première à le recevoir, et il lui sembla que sa robe +gros-bleu faisait encore mieux ressortir sa beauté que sa toilette de +bal. Il fut traité par elle et les siens en vieil ami; l'accueil fut +simple et cordial, et cette famille, qu'il avait sévèrement jugée +autrefois, lui parut aujourd'hui composée uniquement de braves et +excellents coeurs, pleins d'aménité et de bonté. L'hospitalité et la +parfaite bienveillance du comte, plus frappantes encore à Pétersbourg +qu'à Moscou, ne lui laissèrent aucun moyen de refuser son invitation à +dîner. «Oui, ce sont de bien braves gens, se disait-il; mais, on le +voit, ils ne peuvent apprécier le trésor qu'ils ont en Natacha, cette +jeune fille en qui la vie déborde et dont la silhouette lumineuse se +détache si poétiquement sur le fond terne de sa famille.» + +Il se sentait prêt à trouver des joies inconnues dans ce monde étranger +pour lui jusqu'alors, dans ce monde pressenti par lui dans l'allée +d'Otradnoë, et plus tard, la nuit, à la fenêtre ouverte devant la douce +clarté de la lune, et il s'irritait alors d'en être resté aussi +longtemps éloigné; maintenant qu'il s'en était rapproché, qu'il y était +entré, il le connaissait et y trouvait des jouissances toutes nouvelles. + +Après le dîner, Natacha se mit, à sa prière, au piano, et chanta; assis +près d'une fenêtre, il l'écoutait en causant avec des dames. Soudain il +s'arrêta, la phrase qu'il avait commencée resta inachevée sur ses +lèvres, quelque chose le serra à la gorge, il sentit monter des larmes à +ses yeux, de vraies et douces larmes, alors qu'il ne se croyait plus +capable d'en verser. Il regarda Natacha, et il y eut dans son âme une +explosion de joie, de bonheur! Heureux et triste, il se demandait ce qui +pouvait ainsi le faire pleurer, ou de son passé, avec la mort de sa +femme, ses illusions perdues, ses espérances d'avenir..., ou de la +révélation subite de ce sentiment, qui contrastait si étrangement avec +le besoin de l'infini dont son coeur débordait, et ce cadre étroit et +matériel, où leurs deux êtres se confondaient en une même et vague +pensée. Ce contraste accablant le tourmentait et le réjouissait à la +fois. + +À peine Natacha eut-elle fini de chanter, qu'elle vint lui demander si +elle lui avait fait plaisir et se troubla aussitôt, dans la crainte de +lui avoir adressé une question déplacée. Il sourit et lui répondit que +son chant lui avait plu comme tout ce qu'elle faisait. + +Le prince André les quitta fort avant dans la soirée. Il se coucha par +pure habitude; mais, le sommeil ne venant pas, il se leva, alluma sa +bougie, marcha dans sa chambre, et se recoucha sans que cette insomnie +le fatiguât. À le voir, on aurait dit qu'il venait de quitter une +atmosphère chargée de lourdes vapeurs et qu'il se retrouvait, heureux et +léger, sur la terre libre du bon Dieu, respirant à pleins poumons! Il ne +pensait guère à Natacha, ne se figurait nullement en être amoureux, mais +il la voyait constamment devant lui, et cette image donnait à sa vie une +énergie toute nouvelle. «Que fais-je ici? À quoi bon mes démarches? +Pourquoi se meurtrir dans ce cadre resserré, lorsque l'existence entière +est là devant moi avec toutes ses joies?» se disait-il. Pour la +première fois depuis longtemps, il fit des projets et en vint à +conclure qu'il lui fallait s'occuper de l'éducation de son fils, lui +trouver un instituteur, quitter le service et voyager en Angleterre, en +Suisse, en Italie.... «Il faut profiter de ma liberté, et de ma +jeunesse! Pierre avait raison: pour être heureux, me disait-il, il faut +croire au bonheur, et j'y crois à présent! Laissons les morts enterrer +les morts; tant que l'on vit, il faut vivre et être heureux!» + + +XX + + +Le colonel Adolphe de Berg, que Pierre connaissait comme il connaissait +toute la ville à Moscou et à Pétersbourg, tiré à quatre épingles dans +un uniforme irréprochable, portant des favoris courts, à l'exemple de +l'Empereur Alexandre, lui fit un matin sa visite: + +«Je viens de chez la comtesse votre épouse, qui n'a pas daigné accéder à +ma requête; j'espère avoir meilleure chance auprès de vous, comte, +ajouta-t-il en souriant. + +--Que désirez-vous, colonel? Je suis à vos ordres. + +--Je suis complètement installé dans mon nouveau logement, reprit Berg, +comme s'il était convaincu du plaisir que cette intéressante +communication devait procurer à chacun. Je désirerais y donner une +petite soirée et y inviter nos amis communs, les miens et ceux de ma +femme. Je suis venu prier la comtesse, ainsi que vous, de nous faire +l'honneur d'accepter une tasse de thé et... à souper.» + +Un sourire épanoui couronna la fin de ce petit discours. + +La comtesse Hélène, trouvant les «de Berg» au-dessous d'elle, avait, +malheureusement pour eux, répondu par un refus à ce séduisant programme. +Berg détailla si clairement à Pierre pourquoi il désirait voir se réunir +chez lui une société choisie, pourquoi cela lui serait agréable, et +pourquoi lui, qui ne jouait jamais et ne gaspillait jamais son argent, +était tout prêt à faire de fortes dépenses lorsqu'il s'agissait de +recevoir le grand monde, que force fut à ce dernier d'accepter +l'invitation. + +«Pas trop tard, comte, n'est-ce pas?... à huit heures moins dix +minutes, si j'ose vous en prier.... Notre général y sera... il est très +bon pour moi; il y aura une table de jeu, comte, et nous souperons; +ainsi je compte sur vous.» + +Pierre, qui arrivait toujours en retard, fut ce soir-là de cinq minutes +en avance sur l'heure indiquée. + +Berg et sa femme, après avoir fini avec tous leurs préparatifs, +attendaient leurs invités dans leur salon, éclairé à giorno et décoré de +statuettes et de tableaux. Assis à côté de Véra, vêtu d'un uniforme non +moins neuf que son salon et boutonné avec soin, il lui expliquait comme +quoi il était indispensable d'avoir des relations sociales avec des +personnes plus haut placées que soi et comment alors seulement on +retirait quelque profit de ses connaissances: «On trouve toujours +quelque chose à imiter et à demander; c'est ainsi que j'ai vécu depuis +que j'ai obtenu mon premier grade (Berg ne comptait jamais par années, +mais par promotions). Voyez mes camarades, ils sont encore des zéros, et +moi, me voilà à la veille de commander un régiment, et j'ai le bonheur +d'être votre mari!» Se levant pour baiser la main de Véra, il arrangea +le tapis, dont un coin s'était relevé: «Et comment y suis-je parvenu? +Surtout par mon tact dans le choix de mes connaissances.... Il faut +aussi, bien entendu, se conduire convenablement et être exact à remplir +ses devoirs.» + +Berg sourit, avec la conscience de sa supériorité sur une faible femme, +car la sienne, toute charmante qu'elle put être, était, après tout, +aussi faible que ses pareilles et aussi incapable de comprendre la +valeur de l'homme, le véritable sens de «ein Mann zu sein» (être un +homme). Elle souriait aussi, de son côté, et exactement pour les mêmes +motifs, car elle se reconnaissait une supériorité incontestable sur ce +bon et excellent mari, qui, comme la plupart des hommes, jugeait la vie +tout de travers et s'attribuait imperturbablement une intelligence hors +ligne, tandis qu'ils n'étaient tous que des sots et d'orgueilleux +égoïstes. + +Berg, entourant de ses bras sa femme avec précaution, pour ne pas +déchirer un certain fichu de dentelle qu'il avait payé fort cher, lui +appliqua un baiser bien au milieu des lèvres. + +«Il ne faudrait pas non plus que nous eussions des enfants de sitôt? +dit-il, en donnant, à sa manière, une conclusion à ses idées. + +--Oh! je ne le désire pas non plus, répondit Véra. Il faut avant tout +vivre pour la société! + +--La princesse Youssoupow en avait une toute pareille.» + +Et Berg toucha la pèlerine de sa femme d'un air satisfait. + +On annonça le comte Besoukhow; mari et femme échangèrent un coup d'oeil +enchanté, chacun s'attribuant de son côté l'honneur de sa visite. + +«Je t'en prie, dit Véra, ne viens pas m'interrompre à tout propos +lorsque je cause; je sais fort bien ce qui peut intéresser, et ce qu'il +faut dire, selon les personnes avec lesquelles je me trouve. + +--Mais, répliqua Berg, les hommes aiment parfois à causer entre eux de +choses sérieuses, et...» + +Pierre venait d'entrer dans le petit salon, et il paraissait impossible +de s'y asseoir sans en déranger la savante symétrie. Cependant Berg fut +obligé, bon gré mal gré, de la rompre; mais, après avoir magnanimement +avancé un fauteuil et reculé un canapé en l'honneur de leur hôte, il en +éprouva un tel regret, que, lui laissant le choix entre les deux +meubles, il finit par s'asseoir tout simplement sur une chaise. Berg et +sa femme, enchantés dans leur for intérieur de l'heureux début de leur +soirée, s'employèrent à l'envi, et en s'interrompant mutuellement, à +entretenir de leur mieux leur invité. + +Véra ayant décidé, dans sa haute sagesse, qu'il fallait avant tout +parler de l'ambassade française, aborda ce thème de prime abord, tandis +que Berg, convaincu de la nécessité de traiter un plus grave sujet, lui +coupa la parole pour mettre sur le tapis la guerre avec l'Autriche, et +passa, tout doucement, de la guerre, envisagée à un point de vue +général, à ses combinaisons personnelles, à la proposition qu'on lui +avait faite de prendre une part active à cette campagne, et aux motifs +qui la lui avaient fait refuser. Malgré le décousu de leur causerie et +le dépit que Véra ressentait contre son mari pour s'être permis de +l'interrompre, le ménage rayonnait de joie, en voyant que leur soirée, +bien lancée, ressemblait comme deux gouttes d'eau, avec son brillant +éclairage, sa table à thé et ses conversations à bâtons rompus, à toutes +les réunions du même genre. + +Boris arriva sur ces entrefaites: une nuance de supériorité et de +protection perçait dans sa façon d'être avec eux. Peu après, un colonel +et sa femme, un général et les Rostow firent leur apparition; la soirée +s'élevait donc au rang d'une vraie soirée! Les allées et venues causées +par ces nouveaux invités, par l'échange des saluts, des phrases sans +suite, et le froufrou des robes, remplirent de bonheur le ménage Berg. +Tout se passait chez eux comme partout: le général, qui ressemblait, à +s'y méprendre, à tous les généraux, accorda de grands éloges à +l'appartement, tapa amicalement sur l'épaule de Berg, et, s'occupant +aussitôt, avec une tyrannie toute paternelle, d'organiser la partie de +boston, s'assit à côté du comte Rostow, le plus marquant des invités. +Les vieux se réunirent aux vieilles; les jeunes filles et les jeunes +gens se groupèrent ensemble. Véra s'installa à la table de thé, tout +couverte de corbeilles d'argent pleines de pâtisseries identiquement +semblables à celles qu'on avait mangées l'autre soir chez les Panine; en +un mot, la soirée des Berg était, à leur satisfaction manifeste, +semblable en tous points à toutes les autres soirées. + + +XXI + + +Pierre eut l'avantage d'être désigné pour la partie de boston avec le +vieux comte, le général et le colonel. Il se trouva, par hasard, placé +en face de Natacha et fut frappé du changement survenu en elle depuis le +bal; elle ne disait mot et aurait été presque laide, sans l'expression +de douceur et d'indifférence répandue sur ses traits. «Qu'a-t-elle?» se +demanda-t-il. Assise à côté de sa soeur, elle répondait à Boris du bout +des lèvres, sans le regarder. Pierre venait de jouer toute sa couleur et +de compter cinq levées, lorsqu'il entendit, en relevant ses cartes, un +bruit de pas suivi d'un échange de compliments, et son regard, se +portant involontairement sur Natacha, il resta stupéfait: «Qu'est-ce que +cela veut dire?» se demanda-t-il. + +La tête relevée, rougissante, et retenant avec peine sa respiration, +elle parlait au prince André, qui, debout devant elle, la regardait d'un +air doux et tendre. La flamme du feu qu couvait dans son coeur l'avait +de nouveau transfigurée, et elle avait retrouvé toute la beauté qu'elle +semblait, un moment auparavant, avoir perdue.... C'était bien la Natacha +du bal! + +Le prince André s'approcha de Pierre, qui, découvrant en lui une +expression toute nouvelle de bonheur et un air de jeunesse qu'il ne lui +connaissait pas, employa le temps que dura la partie à les examiner l'un +et l'autre. «Il se passe quelque chose de grave entre eux,» se dit-il, +et un mélange de regret et de joie l'émut au point de lui faire oublier +son propre malheur. + +Les six robs terminés, il reprit toute sa liberté d'action, le général +lui ayant déclaré qu'il n'était pas permis de jouer aussi mal que lui. +Natacha causait avec Sonia et Boris, Véra avec le prince André. Elle +avait remarqué ses assiduités auprès de Natacha et jugea nécessaire de +profiter de la première occasion favorable pour lui lancer des allusions +transparentes sur l'amour en général et sur sa soeur en particulier. Le +sachant très intelligent, elle tenait à expérimenter sur lui sa fine +diplomatie; aussi était-elle enchantée d'elle-même et tout entière aux +plus éloquents développements, lorsque Pierre vint leur demander la +permission de se mêler à leur conversation, à moins qu'il ne s'agît +entre eux d'un grave mystère, et remarqua avec surprise l'embarras de +son ami. + +«Que pensez-vous, prince, vous dont la clairvoyance pénètre et apprécie +du premier coup la différence des caractères, que pensez-vous de +Natacha? Croyez-vous qu'elle puisse, comme d'autres femmes (et elle +pensait à elle-même), rester à tout jamais fidèle à celui qu'elle aurait +aimé? Car c'est là le véritable amour. Qu'en dites-vous, prince? + +--Je la connais trop peu, répondit le prince André, cachant son +embarras sous un sourire railleur, pour résoudre une question aussi +délicate, et puis, vous l'avouerai-je, j'ai toujours remarqué que moins +une femme plaît, plus elle est fidèle. + +--Vous dites vrai... mais c'était bon, prince, de notre temps,» reprit +Véra, qui aimait à parler de «son temps» comme tous les esprits bornés +qui sont persuadés que la nature des personnes se transforme avec les +années, et qui s'imaginent savoir à quoi s'en tenir mieux que personne +sur les singularités de leur époque.... «Aujourd'hui, la jeune fille a +tant de liberté, que le plaisir d'être courtisée étouffe souvent chez +elle le sentiment vrai! Et, dois-je le dire, Nathalie y est très +sensible.» Ce retour à Natacha fut désagréable au prince André, qui +tenta de se lever; mais Véra le retint, en lui souriant avec plus de +grâce encore: «Elle a été courtisée plus que personne; mais jusqu'à ces +derniers temps, personne n'était parvenu à lui plaire. Vous le savez +bien, comte, continua-t-elle en s'adressant à Pierre; et même Boris, +soit dit entre nous, Boris, le charmant cousin, était aussi parti pour +le pays du Tendre.... Vous êtes bien avec lui, n'est-ce pas, prince? + +--Oui, je le connais. + +--Il vous aura sans doute confessé son amour d'enfant pour Natacha? + +--Ah oui! un amour d'enfant!... dit le prince André en devenant +écarlate. + +--Mais, vous savez, entre cousin et cousine, cette intimité mène +quelquefois à l'amour; «cousinage, dangereux voisinage,» n'est-ce pas? + +--Oh! sans contredit,» répondit le prince André. + +Et il se mit à plaisanter Pierre, avec un feint enjouement, sur la +prudence qu'il devait apporter, à Moscou, dans ses rapports avec ses +cousines de cinquante ans, puis il se leva et l'emmena à l'écart. + +«Que veux-tu? lui dit Pierre, surpris de son émotion et du regard qu'il +avait jeté sur Natacha. + +--Il faut que je te parle, tu sais, nos gants de femme... (il parlait +de la paire de gants que tout franc-maçon devait offrir à celle qu'il +jugerait digne de son amour). Je... eh bien, non, plus tard!» et, les +yeux brillant d'un éclat étrange, laissant percer dans ses mouvements +une secrète agitation, il alla s'asseoir près de Natacha. + +Berg, heureux au possible, ne cessait de sourire; sa soirée, +reproduction fidèle de toutes les autres soirées, était un vrai succès: +les conversations avec les dames tournaient sur la pointe d'une +aiguille; le général élevait la voix pendant le jeu, et le samovar et +les pâtisseries s'y retrouvaient comme ailleurs. Il manquait à ce +parfait ensemble un détail qui l'avait frappé dans les autres réunions: +une discussion animée entre hommes, sur un sujet grave et intéressant. +Pour son bonheur, le général ne tarda pas à en mettre un sur le tapis, +et il appela Pierre à la rescousse dans un débat qui venait de +s'engager, entre son chef et le colonel, sur les affaires d'Espagne! + + +XXII + + +Le lendemain, sur l'invitation du comte, le prince André se rendit chez +les Rostow; il y dîna et y passa la soirée. + +Chacun avait d'autant plus facilement deviné pourquoi et pour qui il +restait, qu'il ne s'en cachait en aucune façon. Natacha, transportée +d'un bonheur exalté, se sentait à la veille d'un événement solennel; et +toute la maison partageait cette impression. La comtesse étudiait +Bolkonsky d'un regard mélancolique et sérieux, pendant qu'il causait +avec sa fille, et se mettait bien vite à parler de choses et d'autres +lorsque leurs yeux se rencontraient. Sonia craignait de laisser Natacha +seule ou de la gêner en restant, et Natacha pâlissait d'angoisse +lorsqu'il lui arrivait pendant une seconde de se trouver en tête-à-tête +avec lui. Sa timidité l'étonnait: elle devinait qu'il avait une +confidence à lui faire et qu'il ne pouvait s'y décider. + +Lorsque le prince André les eut quittés, sa mère s'approcha d'elle: + +«Eh bien? lui dit-elle tout bas. + +--Maman, au nom du ciel, ne me demandez rien à présent, je ne puis rien +dire!...» Et cependant ce même soir, émue et terrifiée, les yeux fixes, +couchée auprès de sa mère, elle lui conta tout au long, et ce qu'il lui +avait dit de flatteur et d'aimable, et ses projets de voyages, et ses +questions sur Boris et sur l'endroit où elle et les siens avaient +l'intention de passer l'été: «Jamais, jamais, je n'ai éprouvé rien de +pareil à ce que je sens maintenant... seulement, devant lui, j'ai peur! +Qu'est-ce que cela veut dire? sans doute que cette fois c'est... c'est +cela, c'est le vrai! Maman, vous dormez? + +--Non, mon ange, j'ai peur aussi.... Mais va dormir. + +--Comment, dormir?... quelle absurdité! Maman, maman, cela ne m'est +jamais arrivé, poursuivit-elle, surprise et effrayée de ce sentiment +qu'elle éprouvait pour la première fois.... Aurions-nous jamais pu +prévoir cela?» + +Natacha, bien qu'elle fût fermement convaincue qu'elle s'était +subitement éprise du prince André, lors de sa visite à Otradnoë, ne +pouvait cependant surmonter une certaine appréhension que lui causait ce +bonheur étrange et en réalité si inattendu: + +«Et il a fallu qu'il vînt ici, et nous aussi... il a fallu que nous nous +rencontrassions à ce bal, où je lui ai plu!... Ah oui! c'est bien le +sort qui l'a voulu... c'est clair, cela devait être ainsi.... Alors même +que je venais à peine de l'entrevoir, j'ai ressenti là quelque chose de +tout particulier. + +--Que t'a-t-il dit? Quels sont ces vers? répète-les, dit la mère, qui +restait pensive et se rappelait un quatrain écrit par le prince André +sur l'album de sa fille. + +--Maman, n'est-ce pas honteux d'épouser un veuf? + +--Quelle folie! Natacha, prie le bon Dieu: les mariages sont écrits dans +le ciel. + +--Ah! maman, chère petite maman, comme je vous aime! comme je suis +heureuse!» s'écria Natacha, en l'embrassant et en pleurant de joie et +d'émotion. + +Ce même soir, le prince André faisait à Pierre la confidence de son +amour et de sa résolution d'épouser Natacha. + +Il y avait un grand raout chez la comtesse Hélène: l'ambassadeur de +France, le prince étranger, devenu depuis peu l'hôte assidu de la +maîtresse de la maison, y brillaient en compagnie d'un grand nombre de +femmes et de personnages de distinction. Pierre fit le tour des salons, +et chacun remarqua son air sombre et distrait. Depuis le bal, et surtout +depuis que, grâce sans doute aux longues visites du prince étranger chez +la comtesse, il avait été nommé chambellan, il était sujet à de +continuels accès d'hypocondrie. Depuis ce moment, un sentiment +inexprimable d'embarras et de honte ne le quitta plus, et ses tristes +pensées d'autrefois sur le néant des choses humaines lui revenaient plus +sombres que jamais, ravivées par la vue des progrès de l'amour entre +Natacha, sa protégée, et le prince André, son ami, et par le contraste +entre leur situation et la sienne. Il s'efforçait de ne penser ni à eux +ni à sa femme, et revenait toujours, malgré lui, aux questions qui +l'avaient déjà si fort tourmenté; de nouveau, tout lui paraissait +puéril, comparé à l'éternité, et de nouveau il se demandait: «À quoi +tout cela mène-t-il?» Nuit et jour il s'acharnait à ses travaux de +franc-maçon, afin de chasser le mauvais esprit qui l'obsédait. Un soir, +après avoir quitté entre onze heures et minuit l'appartement de sa +femme, il venait de remonter dans son cabinet imprégné de l'odeur du +tabac; enveloppé d'une robe de chambre usée et sale, il copiait les +constitutions des loges écossaises, lorsque le prince André entra +inopinément chez lui. + +«Ah! c'est vous! dit Pierre d'un air distrait; je travaille, vous +voyez,» ajouta-t-il du ton des malheureux qui s'efforcent de trouver +dans une occupation quelconque un remède aux infortunes de la vie. + +Le prince André, la figure rayonnante et transfigurée par la joie, ne +remarqua point la tristesse de son ami, et s'arrêta en souriant devant +lui: + +«Écoute, mon cher; hier j'étais sur le point de te raconter tout, et +aujourd'hui j'y suis décidé; c'est pour cela que me voici. Je n'ai +jamais éprouvé rien de pareil. Je suis amoureux, mon ami!» + +Pierre poussa un soupir et se laissa tomber, de tout le poids de sa +lourde personne, sur le canapé à côté du prince André: + +--De Natacha Rostow? Est-ce cela? + +--Sans doute, de qui donc serait-ce? Je ne l'aurais jamais cru, mais +cet amour est plus fort que moi. Hier je souffrais, je me torturais, et +pourtant ces souffrances m'étaient chères! Jusqu'ici je ne vivais pas: +aujourd'hui je vis; mais il me la faut, elle, et pourra-t-elle +m'aimer?... Je suis trop âgé!... Voyons, parle, tu ne dis rien! + +--Moi, moi, que voulez-vous que je vous dise? répondit Pierre, en se +levant et en marchant dans la chambre. Cette jeune fille est un vrai +trésor, un trésor qui... c'est une perle! Mon cher ami, je vous en prie, +ne raisonnez pas, ne doutez pas, et mariez-vous au plus vite, et il n'y +aura pas d'homme plus heureux que vous, j'en suis convaincu! + +--Mais elle? + +--Elle vous aime. + +--Pas de folies! répliqua le prince André en souriant et en le regardant +dans les yeux. + +--Elle vous aime, je le sais, s'écria Pierre avec dépit. + +--Écoute, il faut que tu m'écoutes! lui dit le prince André en le +prenant par le bras. Tu ne peux pas te figurer ce qui se passe en moi, +et il faut que j'épanche le trop-plein de mon coeur. + +--Parlez, parlez, j'en suis fort aise, je vous assure.» + +Et l'expression du visage de Pierre changea du tout au tout; son air +maussade fit place à une satisfaction réelle, tandis qu'en écoutant le +prince André il le voyait devenu un autre homme. Où étaient son marasme, +son mépris de la vie, ses illusions perdues? Pierre était le seul avec +qui il pût parler à coeur ouvert: aussi son effusion fut-elle complète; +il lui confia tout, ses plans pour l'avenir, qu'il envisageait désormais +sans aucune crainte, l'impossibilité de sacrifier le bonheur de son +existence aux caprices de son père, son espoir de l'amener à approuver +son mariage et à aimer Natacha, et, en cas de refus, sa résolution bien +arrêtée de se passer de son consentement.... Il ne tarissait pas sur ce +sentiment si violent, si étrangement nouveau, qui l'avait envahi tout +entier et dont il n'était plus le maître: + +«Je me serais moqué de celui qui m'eût assuré, il y a quelques jours +encore, que j'aimerais comme j'aime; ce n'est pas ce que j'ai ressenti +avant: l'univers se partage aujourd'hui en deux moitiés pour moi: l'une +qu'elle remplit toute seule, et là est le bonheur, la lumière, +l'espérance; l'autre où elle n'est pas, et là règnent la désolation et +les ténèbres.... + +--Ténèbres et nuit profonde, oui, je comprends cela! dit Pierre. + +--Je ne puis m'empêcher d'aimer la lumière, c'est plus fort que moi; et +je suis si heureux! Me comprends-tu? Oui, je sais que tu t'en réjouis! + +--Oui, oh oui!» + +Et Pierre le regarda de ses bons yeux attendris et tristes. À mesure +que s'éclairait l'avenir de son ami, le sien se dressait devant lui de +plus en plus sombre et désolé. + + +XXIII + + +Le mariage du prince André ne pouvant se faire sans la permission de son +père, il partit le lendemain même pour la campagne. + +Le vieux prince reçut la communication de son fils avec une apparente +tranquillité, qui ne faisait que cacher une irritation intérieure des +plus violentes. Il ne pouvait admettre que son fils désirât changer +d'existence, y introduire un élément nouveau, lorsque sa vie, à lui, +s'approchait de sa fin: «On aurait pu me laisser la terminer à ma +guise.... Après moi, qu'on fasse ce qu'on voudra,» se disait-il. Il +employa pourtant envers le prince André sa tactique habituelle dans les +cas particulièrement graves; il examina la question avec calme et essaya +de lui prouver: premièrement, que son choix n'offrait rien de brillant, +quant à la famille et à la fortune; secondement, que, n'étant plus de la +première jeunesse, et sa santé exigeant des soins (le vieux appuya sur +ce dernier mot), cette fillette était trop jeune pour lui; +troisièmement, il avait un fils, et que deviendrait-il entre les mains +de sa nouvelle femme? quatrièmement enfin: «Je te supplie, ajouta-t-il +en le regardant d'un air railleur, de remettre le tout à un an! Va à +l'étranger, rétablis ta santé, cherches-y un gouverneur allemand pour le +prince Nicolas, et, une fois l'année écoulée, si ton amour, ta passion, +ton entêtement persistent encore, eh bien alors, marie-toi! C'est mon +dernier mot, mon dernier!» dit-il d'un ton péremptoire, qui témoignait +de son inébranlable détermination. Il espérait que l'épreuve exigée +serait trop forte, et que ni l'amour de son fils, ni celui de la jeune +fille ne résisteraient à une année d'attente. Le prince André devina sa +pensée et se décida à se soumettre à sa volonté. + +Trois semaines environ s'étaient écoulées depuis sa soirée chez les +Rostow, lorsqu'il retourna à Pétersbourg avec l'intention bien arrêtée +de se déclarer. + +Natacha avait, le lendemain des confidences faites à sa mère, passé sa +journée à attendre le prince André; il ne vint pas, et les jours se +succédèrent sans qu'il donnât signe de vie. Ne sachant rien de son +départ, elle ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire. Pierre +aussi avait disparu. + +À mesure que les journées s'écoulaient ainsi, elle refusait de sortir, +errait de chambre en chambre, comme une ombre oisive et désolée. Plus de +confidences à sa mère et à Sonia; rougissant et s'irritant au moindre +mot, il lui semblait que chacun connaissait ses déceptions et qu'elle +était devenue pour tous un objet de risée ou de pitié. Une douleur +sincère ne tarda pas à se joindre à celle de l'amour-propre froissé et +augmenta l'intensité de sa déception. + +Un jour, au moment de parler, elle fondit en larmes et pleura comme un +enfant qui ne sait pas pourquoi on le punit. La comtesse essaya de la +calmer. Natacha l'interrompit avec colère: «Plus un mot, maman, je n'y +pense plus et ne veux plus y penser! Il est venu parce que cela +l'amusait, et maintenant qu'il en a assez, il ne vient plus... voilà +tout!... Je ne veux plus me marier, reprit-elle, en cherchant à +maîtriser le trouble de sa voix. J'en avais peur; à présent, je suis +redevenue tranquille... je suis calme!» + +Le lendemain, Natacha reparut avec une vieille robe qu'elle aimait plus +que toutes les autres et qui, d'après elle, lui portait bonheur chaque +fois qu'elle la mettait; dès le matin elle reprit ses occupations +habituelles, après les avoir complètement négligées depuis le bal. Ayant +pris sa tasse de thé, elle alla dans la grande salle, qui était d'une +excellente sonorité, et se remit à ses études de solfège. Au bout d'un +moment, elle se plaça juste au milieu de la pièce, et répéta un de ses +passages favoris, en s'écoutant elle-même et en jouissant du charme +imprévu qu'elle trouvait à ses notes sonores et perlées, qui +s'élançaient une à une dans l'espace, l'emplissaient d'harmonie et +revenaient mourir tout doucement sur ses lèvres. «Pourquoi tant penser +au reste? se dit-elle gaiement. Il fait si bon vivre quand même!...» et +elle se mit à marcher de long en large sur le parquet du salon, en +posant le talon d'abord et en faisant ensuite retomber les pointes de +ses petits souliers. Le bruit de ses talons et le craquement de ses +souliers paraissaient lui causer autant de satisfaction que son chant. +En passant devant une glace, elle s'y regarda. «Voilà comme je suis, +semblait-elle se dire, c'est bien comme cela, je n'ai besoin de +personne,» Elle renvoya un domestique qui venait arranger l'appartement, +et elle reprit sa promenade, en s'abandonnant à un retour d'admiration +pour sa petite personne, ce qui lui était du reste fort habituel et très +agréable. «Natacha est une créature ravissante, se disait-elle, en +prêtant ses paroles à un être masculin de pure fiction, sa voix est +superbe, elle est jolie, jeune, et ne fait de mal à personne, laissez-la +donc en paix!...» Mais elle s'avouait tout bas qu'on aurait beau la +laisser en paix, elle ne retrouverait plus cette paix demandée, et elle +en fit aussitôt l'expérience. + +La porte du vestibule s'ouvrit, et une voix demanda: «Y sont-ils?» Cette +voix l'arracha à la contemplation de sa charmante personne; l'oreille +tendue, attirée par le bruit, elle ne se voyait plus dans la glace +qu'elle regardait encore. C'était _lui_! Elle en était sûre, quoique les +portes fussent fermées et que l'on perçût le bruit des pas qui se +rapprochaient. + +Pâle, hors d'elle-même, elle se précipita dans le salon: «Maman, +Bolkonsky est arrivé; maman, c'est affreux, c'est insupportable! je ne +veux pas... souffrir! Que dois-je faire?» La comtesse n'avait pas encore +eu le temps de répondre, que le prince André entra, sérieux et ému. La +vue de Natacha le transfigura; baisant la main à la mère et à la fille, +il s'assit. «Il y a longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous +voir,» dit la comtesse; mais elle fut interrompue aussitôt par le prince +André, qui avait hâte de présenter ses excuses et ses explications. + +«Je suis allé voir mon père; j'avais besoin de lui parler d'une affaire +très grave, et je ne suis revenu que cette nuit.... Je désirerais, +ajouta-t-il après une seconde de silence et en regardant Natacha, causer +avec vous, comtesse?» + +Celle-ci baissa les yeux et soupira. «Je suis à vos ordres,» dit-elle. + +Natacha comprenait qu'elle devait se retirer, mais elle n'en avait pas +la force; quelque chose lui serrait le gosier, et ses grands yeux +restaient obstinément fixés sur le prince André: «Quoi, maintenant, tout +de suite, non, c'est impossible,» se disait-elle.» Il la regarda de +nouveau, elle comprit qu'elle avait deviné juste et que son sort allait +se décider! + +«Va, Natacha, je t'appellerai,» lui dit tout bas sa mère. + +Natacha lui adressa ainsi qu'à Bolkonsky un dernier regard suppliant et +effaré..., et elle sortit. + +«Je suis venu, comtesse, vous demander la main de votre fille.» + +La comtesse rougit et resta un moment sans répondre. + +«Votre proposition, commença-t-elle d'un ton grave et avec embarras... +votre proposition... nous est agréable, et je l'accepte: j'en suis +charmée, et mon mari aussi, je l'espère; mais c'est elle, elle seule qui +doit décider. + +--Je lui parlerai lorsque vous l'aurez acceptée... puis-je compter...? + +--Oui!» et la comtesse lui tendit la main. + +Pendant qu'il s'inclinait pour la baiser, elle appliqua ses lèvres sur +son front avec un mélange d'affection et d'appréhension; bien qu'elle +fût prête à l'aimer comme un fils, cet étranger lui inspirait pourtant +une certaine crainte. + +«Mon mari fera comme moi, mais votre père? dit-elle. + +--Mon père, auquel j'ai fait part de mon projet, a exigé pour condition +à son consentement que le mariage n'eût lieu que dans un an. C'est ce +que je tenais à vous dire. + +--Il est vrai que Natacha est bien jeune; mais un an d'attente, c'est un +peu long! + +--Impossible autrement, reprit le prince André avec un soupir. + +--Je vais vous l'envoyer,» et la comtesse quitta le salon. «Seigneur, +Seigneur, ayez pitié de nous,» répétait-elle en cherchant sa fille. +Sonia lui dit qu'elle s'était retirée dans sa chambre. Natacha, assise +sur son lit, pâle, les yeux secs et fixés sur les images, se signait +rapidement et murmurait une prière. À la vue de sa mère, elle s'élança à +son cou: + +«Eh bien, maman, qu'y a-t-il? + +--Va, il t'attend, il demande ta main, lui répondit la comtesse d'un ton +qui lui parut sévère.... Va!» + +Et ses yeux, pleins de tristes et muets reproches, suivirent sa fille, +qui s'enfuyait, elle, avec joie! + +Natacha ne put jamais se rappeler plus tard comment elle était entrée +dans le salon; elle s'y arrêta immobile à la vue du prince André. +«Est-ce possible que cet étranger, soit devenu tout pour moi?» se +demanda-t-elle, et elle se répondit instantanément à elle-même: «Oui, +tout! il m'est plus cher, à lui seul, que tout en ce monde!» Le prince +André s'avança vers elle, les yeux baissés: + +«Je vous ai aimée du premier jour où je vous ai vue. Puis-je +espérer?...» + +Il la regarda et fut frappé de l'expression sérieuse et passionnée de +son visage, qui semblait lui dire: «Pourquoi douter de ce que l'on ne +peut ignorer? Pourquoi parler, lorsque les paroles sont insuffisantes à +exprimer ce que l'on sent?» + +Elle se rapprocha et s'arrêta. Il lui prit la main et la baisa. + +«M'aimez-vous? lui demanda-t-il. + +--Oui, oui,» murmura-t-elle presque avec dépit, et, aspirant l'air avec +effort comme si elle allait étouffer, elle éclata en sanglots. + +«Qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous? + +--Ah! c'est de bonheur,» dit-elle en souriant à travers ses larmes. + +Se penchant vers lui, elle s'arrêta indécise une seconde, en se +demandant si elle pouvait l'embrasser, et... elle l'embrassa. + +Le prince André tenait ses deux mains dans les siennes, la pénétrait de +son regard, et cependant son amour pour elle n'était plus le même: le +poétique et mystérieux attrait du désir avait fait place dans son coeur +à une tendre pitié pour sa faiblesse d'enfant et de femme, à la crainte +de ne pouvoir répondre à ce confiant abandon et au sentiment à la fois +joyeux et inquiet sur les obligations qui le liaient à elle et que lui +imposait ce nouvel amour, moins lumineux peut-être et moins exalté que +le premier, mais plus fort et plus profond: «Votre mère vous a-t-elle +dit que cela ne pourrait avoir lieu avant un an?» lui demanda-t-il, en +continuant à plonger ses regards dans les siens. + +«Est-ce bien moi qu'on traitait tout à l'heure encore de petite fille, +pensait Natacha, qui suis devenue tout à coup l'égale et la femme de cet +étranger si intelligent et si bon, de cet homme que mon père même +respecte? Est-ce donc vrai? Est-ce vrai aussi qu'à dater d'aujourd'hui +il me faut prendre la vie au sérieux, que je suis une grande personne, +que désormais je dois répondre de chaque parole, de chaque action?... +Mais que m'a-t-il demandé?» + +«Non, dit-elle tout haut, sans trop bien comprendre sa question. + +--Vous êtes si jeune, reprit le prince André, tandis que moi j'ai passé +par tant d'épreuves dans la vie! J'ai peur pour vous: vous ne vous +connaissez pas vous-même.» + +Natacha l'écoutait avec attention, mais sans pouvoir saisir le sens de +ses paroles. + +«Cette année sera lourde à supporter, car elle retarde mon bonheur, +continua-t-il; mais elle vous donnera le temps de vous interroger; dans +un an, je viendrai vous demander de me rendre heureux; soyez libre +jusque-là, nos arrangements resteront secrets; peut-être en +arriverez-vous à voir que vous ne m'aimez pas... et vous en aimerez un +autre!» Et il s'efforça de sourire. + +Natacha l'interrompit: + +«Pourquoi me dire tout cela? Vous savez bien que je vous ai aimé du +premier jour où je vous ai vu à Otradnoë.... Je vous aime! +répéta-t-elle avec la conviction de la vérité. + +--Le délai d'une année... poursuivit-il. + +--Une année, toute une année! s'écria Natacha, qui venait seulement de +se rendre compte du retard apporté à son mariage. Mais pourquoi cela?» +Le prince André lui en expliqua les motifs. Elle l'écoutait à peine: «Et +l'on ne peut rien y changer?» Il ne lui répondit pas, mais on ne lisait +que trop sur son visage l'impossibilité de satisfaire à son désir. + +«C'est affreux, c'est affreux! s'écria Natacha, en fondant en larmes. +J'en mourrai! Attendre un an! c'est impossible, c'est affreux!» Elle +leva les yeux sur son visage, qui exprimait un mélange de sympathie et +de surprise: «Non, non, je consens à tout! dit-elle, en cessant de +pleurer; je suis si heureuse!» Son père et sa mère entrèrent à ce moment +et bénirent les deux fiancés. + + +XXIV + + +Il n'y eut point de cérémonie de fiançailles, et nul n'eut connaissance +de leur engagement; tel était le désir du prince André, qui allait tous +les jours chez les Rostow. Puisqu'il était seul la cause du retard, il +devait, disait-il, en porter seul tout le poids, et répétait à tout +propos que Natacha était libre, mais que lui se considérait comme +irrévocablement engagé par sa parole, et que si, dans six mois elle +changeait d'intention, elle en avait absolument le droit. Il revenait +constamment là-dessus; mais ni Natacha ni ses parents n'admettaient que +cela fût possible. Le prince André ne se conduisait pas, non plus en +fiancé, il continuait à dire vous à sa fiancée et se bornait à lui +baiser la main. À voir leurs rapports simples, naturels et confiants, on +aurait dit que leur connaissance ne datait que du jour de la demande en +mariage, et ils aimaient tous deux à se rappeler comment ils se +jugeaient mutuellement lorsqu'ils n'étaient encore que des étrangers +l'un pour l'autre! «Alors, se disaient-ils, ils posaient bien un peu, +maintenant ils étaient sincères et vrais.» La présence du futur causa +tout d'abord une grande gêne dans la famille, qui le considérait comme +un homme appartenant à un milieu différent du leur, et Natacha eut fort +à faire pour familiariser les siens à le voir. Elle leur assurait avec +fierté qu'elle n'en avait aucune peur, et qu'eux non plus ne devaient +point le craindre, qu'il était comme tout le monde, et que son +extérieur seul avait quelque chose de particulier. Enfin on s'habitua à +lui: au bout de quelques jours, leur vie reprit sa tranquille allure, et +il y prit tout naturellement part, en causant agronomie avec le vieux +comte, chiffons avec la comtesse et Natacha, tapisserie et albums avec +Sonia. Souvent, entre eux ou devant lui, on s'étendait avec étonnement +sur les incidents qui avaient amené leur rapprochement et sur les +nombreux présages qui l'avaient annoncé: l'arrivée du prince, André à +Otradnoë, celle des Rostow à Pétersbourg, la ressemblance entre Natacha +et son fiancé (remarquée par la vieille bonne lors de sa première +visite), l'altercation de Nicolas Rostow et du prince André en 1805, et +plusieurs autres phénomènes de même importance. + +Il régnait dans cet intérieur l'ennui poétique et silencieux qui +entoure généralement les fiancés: de longues heures s'écoulaient +parfois sans qu'une parole fût échangée entre eux, même en tête-à-tête. +Ils causaient peu de leur avenir; le prince André redoutait ce sujet et +se faisait scrupule d'en parler; Natacha partageait ce sentiment, car +elle devinait d'instinct tout ce qui se passait dans son coeur. Un jour, +elle le questionna sur son fils: il rougit, ce qui lui arrivait souvent +et ce qui ravissait Natacha, et lui répondit que son fils ne demeurerait +pas avec eux. + +«Pourquoi? lui dit-elle effrayée. + +--Je ne saurais l'enlever à son grand-père, et puis.... + +--Je l'aurais tant aimé, reprit-elle; mais je comprends, ajouta-t-elle, +vous tenez à nous épargner tout motif de blâme.» + +Le vieux comte s'approchait fréquemment de son futur gendre, +l'embrassait, et lui demandait conseil à propos de Pétia ou du service +de Nicolas. La comtesse soupirait en regardant les deux amoureux. Sonia +craignait toujours de les gêner et s'étudiait à trouver des raisons +plausibles pour les laisser seuls, sans qu'eux-mêmes en témoignassent un +violent désir. Lorsque le prince André contait quelque chose, et il +parlait bien, Natacha l'écoutait avec fierté et remarquait à son tour, +avec un mélange de joie et d'anxiété, de quelle attention soutenue, de +quel oeil scrutateur il suivait tout ce qu'elle disait; «Que +cherche-t-il en moi? se demandait-elle avec inquiétude. Que veut-il y +découvrir? Que sera-ce s'il ne trouve pas ce qu'il cherche?» Parfois, +dans un de ses accès de folle et joyeuse humeur, elle aimait à +l'entendre rire, parce qu'il se laissait aller d'autant plus +franchement, que c'était pour lui chose rare et que ces explosions de +gaieté enfantine le ramenaient à son niveau. Son bonheur eût été complet +si l'approche de leur séparation ne l'eût remplie d'effroi. + +La veille de son départ, le prince André leur amena Pierre, qui depuis +quelque temps n'avait plus reparu chez les Rostow. Il avait l'air confus +et égaré. Pendant que la comtesse causait avec lui, Natacha et Sonia se +mirent à jouer aux échecs. + +«Connaissez-vous Besoukhow depuis longtemps? demanda le prince André +subitement. Avez-vous de l'amitié pour lui? + +--Oui, c'est un brave garçon, mais il est si comique, répondit Natacha, +qui s'empressa d'appuyer cette appréciation par une kyrielle d'anecdotes +sur sa distraction proverbiale. + +--Je lui ai confié notre secret, car je le connais depuis l'enfance. +C'est un coeur d'or! Je vous en supplie, Natacha,--et le prince André +prit un ton grave,--promettez-moi!... je vais partir, Dieu seul sait ce +qui peut arriver! Vous cesserez peut-être de m'aimer... oui, je sais +bien, j'ai tort de le dire, mais enfin promettez-moi, quoi qu'il vous +arrive pendant mon absence.... + +--Que peut-il arriver? + +--En cas de malheur, adressez-vous à lui, à lui seul, je vous en prie, +pour demander aide et conseil. Il est distrait, étrange, mais c'est un +coeur d'or!» + +Personne dans la famille, pas même le prince André, n'aurait pu prévoir +l'effet que cette séparation produisit sur Natacha. Agitée, les joues en +feu, les yeux secs et brillants, elle erra ce jour-là dans +l'appartement, en s'occupant de choses insignifiantes et en ayant l'air +de ne point comprendre ce qui allait se passer. Lorsqu'il lui baisa la +main pour la dernière fois, elle ne versa pas une larme. «Ne partez +pas,» murmura-t-elle seulement avec une telle angoisse qu'il hésita une +seconde, et longtemps, longtemps après, il se rappelait le son de sa +voix en ce moment. Lui parti, elle ne pleura pas, mais elle passa +plusieurs jours dans sa chambre, sans prendre intérêt à rien et répétant +par intervalles: «Pourquoi m'a-t-il quittée?» + +Au bout de quinze jours, à la grande surprise des siens, elle sortit +aussi brusquement de cette torpeur qu'elle y était tombée; et reprit sa +vie et sa gaieté habituelles, mais comme les enfants dont une longue +maladie change les traits: cette violente secousse lui avait donné une +nouvelle physionomie morale. + + +XXV + + +La santé et le caractère du vieux prince Bolkonsky ne firent qu'empirer +pendant l'absence de son fils. De plus en plus irritable, ses explosions +de colère, sans rime ni raison, retombaient le plus souvent sur sa +pauvre fille. On aurait dit qu'il se faisait un vrai plaisir de chercher +et de découvrir dans son coeur les endroits sensibles et douloureux, +pour la torturer bien à son aise. Deux passions, par conséquent deux +joies, remplissaient la vie de la princesse Marie: son petit neveu et la +religion. Aussi étaient-ce là les deux thèmes favoris des plaisanteries +de son père, qui ramenait toujours la conversation sur les vieilles +filles et leurs superstitions, ou sur sa trop grande indulgence pour les +enfants: «Si ça continue, tu feras de lui (du petit Nicolas) une vieille +fille comme toi... un joli résultat, ma foi! Le prince André a besoin +d'un fils, et non pas d'une fille!» Et, s'adressant parfois à Mlle +Bourrienne, il lui demandait ce qu'elle pensait de nos prêtres, de nos +images, etc., et ses railleries continuaient de plus belle. + +Il blessait cruellement et à tout propos la pauvre princesse Marie, qui +ne songeait même pas à lui en vouloir. Comment aurait-il pu avoir des +torts envers elle? Comment aurait-il été injuste, lui qui, malgré tout, +avait certainement de l'affection pour elle?... Et puis qu'était-ce +d'ailleurs que l'injustice? Jamais la princesse n'avait eu le moindre +sentiment d'orgueil. Tout le code des lois humaines se résumait pour +elle en une seule loi simple et précise: celle de la charité et du +dévouement, telle que nous l'a enseignée Celui qui, étant Dieu, a +souffert par amour pour les hommes. Que lui importait après cela la +justice ou l'injustice d'autrui, lorsqu'elle ne connaissait d'autre +devoir que d'aimer et de souffrir?... et ce devoir, elle le remplissait +sans se plaindre! + +Le prince André passa pendant l'hiver quelques jours à Lissy-Gory; sa +gaieté et sa tendresse affectueuse, si rares dans le passé, firent +pressentir à sa soeur une cause à cette transformation; mais, sauf un +long entretien qu'elle avait surpris entre le père et le fils au moment +du départ de ce dernier, et qui lui avait paru les laisser tous deux +mécontents, elle n'en sut pas davantage. + +Peu de temps après, elle envoya à son amie Julie Karaguine, qui était en +deuil de son frère, tué en Turquie, une longue lettre. Comme toutes les +jeunes filles, elle avait toujours caressé un rêve, celui de voir Julie +devenir sa belle-soeur. Cette lettre était ainsi conçue: + +«Chère et tendre amie, les chagrins sont, je le vois, la part de chacun +en ce monde. Votre perte est si cruelle que je ne puis la comprendre +autrement que comme une grâce particulière du Seigneur, qui, dans son +amour pour vous et votre excellente mère, tient à vous éprouver! Ah! +chère amie, la religion, la religion seule, peut, je ne dis point nous +consoler, mais nous sauver du désespoir; elle peut seule nous expliquer +ce qui sans son aide reste impénétrable à l'homme; pourquoi Dieu +appelle-t-il justement à lui des êtres bons, nobles, heureux, et qui +font le bonheur des autres, tandis que les êtres méchants, nuisibles, +continuent à vivre et à être un fardeau pour tous? La première mort que +j'ai vue a été celle de ma chère belle-soeur... elle produisit sur moi +une impression profonde, et je ne l'oublierai jamais! Comme vous, qui +demandez aujourd'hui au sort pourquoi votre charmant frère vous a été +enlevé, je me demandais aussi alors pourquoi Lise, ce pauvre ange, dont +toutes les pensées étaient la pureté même, nous avait quittés. Et que +vous dirai-je, mon amie? Cinq ans se sont écoulés depuis lors, et ma +faible intelligence commence seulement à pénétrer le mystère de sa +mort; j'y vois un témoignage manifeste de la miséricorde infinie de +Dieu, dont tous les actes, trop souvent incompris, sont les preuves +constantes de l'amour sans bornes qu'il porte à sa créature. Il me +semble que dans son angélique pureté elle aurait manqué de la force +nécessaire pour remplir dignement ses devoirs de mère, tandis, que comme +épouse elle a été irréprochable. Elle aura sans doute obtenu là-haut une +place que je n'ose espérer pour moi et, nous a laissé, à mon frère +surtout, le plus tendre regret et le plus doux souvenir. Sans parler de +ce qu'elle y aura gagné, cette mort si précoce, si effrayante, a eu, +malgré son amertume, la plus bienfaisante influence sur le prince André +et sur moi! Ces pensées, que j'aurais chassées avec terreur à cette +époque fatale, ne se sont développées en moi que plus tard, et à présent +leur clarté a dissipé le doute dans mon coeur. Je vous écris tout cela, +chère amie, pour qu'à votre tour vous ouvriez vos yeux et votre âme à la +vérité évangélique, qu'est devenue la règle de ma vie. Il ne tombe pas +un cheveu de notre tête sans la volonté de Dieu, et sa volonté est +guidée par un amour sans limites, qui ne veut que notre bien dans toutes +les circonstances de notre vie. + +«Vous voulez savoir si nous passons l'hiver prochain à Moscou? Je ne le +pense pas, et, malgré toute la joie que j'aurais à vous voir, je ne le +désire point: Buonaparte en est la cause! Vous voilà bien étonnée, mais +voici l'explication: la santé de mon père faiblit visiblement; il ne +peut supporter la moindre contradiction, et son irascibilité naturelle +est surtout excitée par la politique. Il ne peut admettre que Buonaparte +soit devenu l'égal de tous les souverains de l'Europe et du petit-fils +de la grande Catherine en particulier. Je suis, comme toujours, fort +indifférente à ce qui se passe dans le monde, mais les conversations de +mon père avec Michel Ivanovitch m'ont mise au courant de la politique et +des honneurs rendus à Buonaparte, auquel Lissy-Gory seul me paraît +persister à refuser le titre de grand homme et d'Empereur des Français. +Aussi, grâce aux opinions de mon père, grâce à son franc parler qui ne +s'embarrasse de personne, grâce aux violentes discussions qui en +seraient l'inévitable conséquence, prévoit-il qu'il aurait à Moscou des +désagréments qui lui en rendraient le séjour difficile. Le bon résultat +du traitement qu'il a entrepris se trouverait détruit, je le crains, par +sa haine contre Buonaparte. Du reste, tout se décidera sous peu. Rien +n'est changé dans notre intérieur, sauf que l'absence de mon frère s'y +fait vivement sentir. Je vous ai déjà écrit qu'il était devenu tout +autre. Repris son malheur, il n'est pour ainsi dire revenu à la vie que +maintenant; bon, tendre, affectueux, c'est un coeur d'or, et je ne lui +connais point d'égal. Il a compris que sa vie ne pouvait être finie, +mais, d'un autre côté, sa santé s'est affaiblie au profit du moral, qui +s'est relevé. Il est maigri, nerveux... et je m'en inquiète! Aussi ai-je +fort approuvé son voyage, et j'espère qu'il se rétablira. Vous me dites +qu'il a fait sensation à Pétersbourg, qu'il y est cité comme un des +jeunes gens les plus distingués, les plus intelligents et les plus +travailleurs. Je n'en ai jamais douté, et vous excuserez cet orgueil de +soeur, justifié par le bien qu'il a su répandre autour de lui, tant +parmi ses paysans que parmi la noblesse de notre district: ces éloges +lui revenaient donc de droit. Je suis fort étonnée des inventions qui +ont cours chez vous et qui parviennent de là à Moscou, sur son mariage, +par exemple, avec la petite Rostow. Je ne crois pas qu'André se décide +jamais à se marier; en tout cas, ce n'est pas la petite Rostow qu'il +choisirait. Je sais, quoi qu'il n'en parle point, que le souvenir de sa +femme est profondément enraciné dans son coeur, et il ne voudra jamais +remplacer sa chère défunte, ni donner une belle-mère à notre petit ange; +la jeune fille en question n'est pas de celles qui pourraient lui plaire +et lui convenir comme femme; à vous dire vrai, je ne le désire pas. Mais +j'ai honte de mon bavardage; me voilà à la fin de la seconde feuille. +Adieu, chère amie; que Dieu vous ait en sa sainte et puissante garde! +Mon aimable compagne Mlle Bourrienne vous embrasse. + +«Marie.» + + +XXVI + + +La princesse Marie reçut dans le courant de l'été une lettre de son +frère, datée de Suisse; André lui faisait part de la nouvelle imprévue +et surprenante de son engagement avec la jeune comtesse Rostow. Cette +lettre respirait l'amour le plus exalté et témoignait la confiance la +plus affectueuse et la plus tendre envers Natacha. Il lui avouait +n'avoir jamais aimé comme il aimait à présent, n'avoir jamais compris la +vie jusque-là, et terminait en lui demandant pardon de lui avoir fait un +mystère de ses intentions, lors de son séjour à Lissy-Gory, bien qu'il +en eût parlé à son père; mais il avait craint, disait-il, de la voir +user trop tôt de son influence sur ce dernier, pour en obtenir son +consentement, car dans ce cas l'irritation causée pas ses tentatives +infructueuses serait inévitablement retombée de tout son poids sur elle +seule. + +«La chose à cette époque, écrivait-il, n'était pas encore aussi mûrement +décidée que maintenant, car mon père m'avait fixé le terme d'un an; six +mois se sont écoulés, et ma décision reste inébranlable. Si les médecins +et leurs traitements ne me retenaient aux eaux, je serais revenu auprès +de vous, mais mon retour est remis à trois mois. Tu connais les rapports +qui existent entre mon père et moi. Je ne lui demande rien, j'ai été et +serai toujours indépendant, mais agir contrairement à sa volonté, +mériter par là sa colère lorsqu'il lui reste peut-être si peu de temps à +vivre, m'enlèverait la moitié de mon bonheur. Je lui écris de nouveau; +choisis donc, je t'en supplie, l'instant favorable, remets-lui ma +lettre, et informe-moi comment il l'aura acceptée, ce qu'il en pense, et +s'il y a quelque espoir de lui voir avancer le terme de trois mois.» + +Après bien des hésitations et bien des prières au bon Dieu, la princesse +Marie fit ce qu'il lui demandait. + +«Écris à ton frère, lui répondit son père après avoir pris connaissance +de la lettre et sans se fâcher, qu'il patiente jusqu'à ma mort... ce ne +sera pas long, et cela lui déliera les mains!» + +La princesse Marie essaya une timide objection; mais il l'interrompit en +haussant la voix: + +«Marie-toi, marie-toi, mon cher... belle parenté, ma foi! Sont-ils des +gens d'esprit? hein!... riches? hein!... Une jolie belle-mère à donner à +Nicolouchka! Écris-lui de l'épouser demain s'il en a tellement envie, et +moi j'épouserai la Bourrienne!... ha, ha! Alors lui en aura une aussi... +de belle-mère! Seulement, comme j'ai assez de femmes dans la maison, il +me fera le plaisir d'aller vivre ailleurs, tu déménageras chez lui... à +la grâce de Dieu, par la gelée, par la gelée!...» + +Il ne fut plus jamais question de ce sujet après cette violente sortie, +mais le dépit causé par la faiblesse de son fils se trahissait à tout +moment dans les relations du père avec sa fille; un nouveau thème +d'inépuisables plaisanteries s'était ajouté aux anciens: le thème de la +belle-mère et de son penchant personnel pour la jeune Française. + +«Pourquoi ne l'épouserais-je pas? disait-il souvent. Elle fera une +charmante princesse!...» + +Et Marie s'aperçut enfin avec stupeur que les attentions de son père +envers Mlle Bourrienne avaient pris un nouveau caractère, et qu'il +trouvait du plaisir à passer de longues heures auprès d'elle. Elle +rendit compte à son frère du triste résultat de sa démarche, en lui +faisant toutefois espérer qu'elle réussirait à obtenir le consentement +du vieux prince. + +Le petit Nicolas, André et la religion étaient les seules joies, les +seules consolations de la princesse Marie; mais, ayant, comme chacun +ici-bas, besoin d'aspirations toutes personnelles, elle caressait dans +le fin fond de son coeur un rêve, une espérance mystérieuse qui la +soutenait dans la vie et que les pèlerins qu'elle recevait à l'insu de +son père avaient contribué à développer en elle. Plus elle vivait, plus +elle étudiait la vie, et plus elle s'étonnait de l'aveuglement de ceux +qui cherchent sur la terre la satisfaction de leurs désirs, de ceux qui +souffrent, qui travaillent, qui luttent, qui se font mutuellement du mal +à la poursuite de ce mirage insaisissable, imaginaire et plein de +tentations coupables, qu'on appelle le bonheur! Ne voyait-elle pas son +frère, qui avait aimé sa femme, essayer de l'atteindre en aimant une +autre femme, et son père s'opposer avec colère à ce choix qui lui +paraissait trop modeste?... Tous souffraient les uns par les autres, et +ils perdaient leur âme immortelle pour obtenir des jouissances qui +passent comme un éclair. Non seulement nous ne le savons que trop par +nous-mêmes, mais Jésus-Christ, le Fils de Dieu descendu sur la terre, +nous a démontré que la vie n'est qu'un passage, une épreuve, et +cependant nous nous y acharnons après le bonheur! Personne n'a donc +compris cette vérité, se disait la princesse Marie, personne, excepté +ces pauvres créatures du bon Dieu qui, la besace sur le dos, viennent à +moi par l'escalier dérobé pour éviter mon père, non par crainte des +mauvais traitements, mais afin de ne pas l'induire en tentation! +Abandonner famille et patrie, renoncer aux biens de ce monde, ne +s'attacher à rien ni à personne, errer de lieu en lieu sous un nom +d'emprunt, vêtu de la bure du pèlerin, ne point faire de mal, mais +prier, prier toujours pour ceux qui persécutent comme pour ceux qui +protègent: voilà le vrai, voilà la vie dans sa plus haute acception! + +Parmi les femmes vouées à cette existence errante, il y en avait une +qui inspirait à la princesse Marie un intérêt tout particulier. C'était +une certaine Fédociouchka, petite, grêlée, âgée de cinquante ans +environ, et qui depuis trente ans marchait toujours pieds nus et portait +un cilice. Un soir que, à la faible lueur de la lampe des images, elle +écoutait le récit des pérégrinations de sa protégée, la pensée que +celle-ci avait seule trouvé la véritable voie s'empara si violemment de +la princesse Marie, qu'elle résolut au fond de son coeur de suivre son +exemple. Longtemps après le départ de Fédociouchka, elle resta plongée +dans ses réflexions et décida, malgré l'étrangeté de cette résolution, +qu'elle devait, elle aussi, vivre de cette vie. Gonflant ce désir à son +confesseur, le moine Hyacinthe, elle obtint son approbation, et, +prétextant un cadeau à faire l'une de ces voyageuses, elle s'offrit à +elle-même le costume complet, la chemise de bure, les chaussures +nattées, le caftan et le grand mouchoir de laine noire. Arrêtée devant +la bienheureuse armoire qui contenait ces effets, elle se demandait +souvent, avec hésitation, si le moment n'était pas déjà venu mettre son +projet à exécution. + +Que de fois elle avait été tentée de tout abandonner et de s'enfuir avec +ces femmes, dont les récits naïfs, répétés machinalement et à satiété, +avaient le don d'exciter son enthousiasme, en lui laissant entrevoir un +sens profond et mystérieux! Elle se voyait déjà cheminant avec +Fédociouchka sur une route poudreuse, le bâton à la main, vêtues toutes +deux de grossiers haillons, portant un petit sac sur les épaules, et +traînant leur vie errante, de pèlerinage en pèlerinage, détachées de +tout, ne ressentant ni envie, ni amour humain, ni désirs! + +«Je m'arrêterai, pensait-elle, je prierai, et puis, sans me permettre de +m'attacher à un endroit, d'y aimer... j'irai plus loin, j'irai ainsi +jusqu'à ce que mes pieds se refusent à me porter; alors je me coucherai +pour mourir n'importe où, et je trouverai enfin ce refuge de paix où il +n'y a ni douleur ni regrets, où règnent la joie et la béatitude +éternelles!» + +Mais, à la vue de son père et de l'enfant, ses résolutions +faiblissaient, et, versant en secret des larmes amères, elle s'accusait +d'être une grande pécheresse et de les aimer tous deux plus que Dieu. + + + + +CHAPITRE II + +I + + +La Bible nous apprend que le bonheur de l'homme avant sa chute +consistait dans l'absence de travail. Cette même prédisposition se +retrouve dans l'homme déchu, mais il ne saurait être inactif, non +seulement à cause de l'anathème qui pèse sur lui et qui l'oblige à +gagner son pain à la sueur de son front, mais encore par suite de +l'essence même de sa nature morale. Une voix secrète l'avertit qu'il +devient coupable en s'abandonnant à la paresse, et cependant s'il +pouvait, en restant oisif, être utile et remplir son devoir, il +jouirait certainement de l'une des conditions du bonheur primitif. C'est +cependant ainsi que toute une classe de la société, celle des +militaires, vit dans une oisiveté relative, qui leur est d'autant plus +permise qu'elle leur est imposée, et qui a toujours été pour eux le +grand attrait du service. + +Depuis l'année 1807, Nicolas Rostow en savourait toutes les jouissances +dans le même régiment, et commandait l'escadron que Denissow lui avait +passé. + +Il était devenu un bon garçon, avec les formes un peu rudes, que ses +connaissances de Moscou auraient peut-être trouvées «mauvais genre»; +mais, estimé et aimé comme il l'était de ses camarades, de ses +inférieurs et de ses chefs, son sort le satisfaisait pleinement. Seules +les fréquentes lettres qu'il avait reçues en dernier lieu de sa mère, +des lettres pleines de doléances sur l'état précaire des finances de la +famille, où elle l'engageait à revenir faire la joie de ses vieux +parents, troublaient sa quiétude habituelle. + +Il pressentait avec terreur qu'on voulait l'arracher à ce milieu où, à +l'abri de tous les soucis de l'existence, il vivait si doucement et si +tranquillement; il pressentait que, tôt ou tard, il serait forcé de +rentrer dans ce dédale d'affaires embrouillées, de comptes à réviser, de +querelles, d'intrigues, de rapports avec le monde extérieur, auquel se +joignaient encore l'amour de Sonia et la promesse qu'il lui avait faite. +Tout cela l'effrayait; c'était confus, enchevêtré, difficile, et rendait +ses réponses, qui commençaient par: «Ma chère maman,» et se terminaient +par les mots consacrés: «Votre obéissant fils,» froides et muettes sur +ses intentions. En 1810, on lui apprit que Natacha était fiancée à +Bolkonsky, et que le mariage, n'ayant pas encore obtenu l'approbation du +vieux prince, était remis à un an. Cette nouvelle chagrina Rostow; il +voyait avec peine Natacha quitter le nid paternel, car elle était sa +préférée, et il regrettait vivement, à son point de vue de hussard, de +n'avoir pas été là pour donner à entendre à Bolkonsky que cette alliance +n'était pas déjà un si grand honneur, et que, si son amour était +sincère, il devait pouvoir se passer du consentement de son maniaque de +père. Demanderait-il un congé pour revoir Natacha? Il hésita, car +c'était l'époque des manoeuvres, et la perspective peu rassurante des +complications qui l'attendaient le décida à rester; mais, dans le +courant du printemps, il reçut une nouvelle lettre de sa mère, une +lettre écrite à l'insu de son mari, dans laquelle elle le suppliait de +les rejoindre: leur état de fortune exigeait qu'il s'en occupât, +autrement tout serait vendu à l'encan, et on se trouverait sur la +paille! Le comte, par bonté et par faiblesse, avait une confiance +absolue en Mitenka, qui le trompait comme les autres, si bien que tout +s'en allait à la dérive: «Au nom du ciel, viens à notre secours sans +plus tarder, si tu tiens à mettre un terme à notre malheureuse +situation.» + +Cette lettre eut le résultat désiré: Nicolas comprit, avec le bon sens +des intelligences moyennes, qu'il n'y avait plus à balancer et qu'il +fallait partir! + +Après sa sieste habituelle de l'après-midi, il fit seller son vieux +Mars, un étalon vicieux qu'il n'avait pas monté depuis quelque temps, +l'enfourcha, et, le ramenant tout en sueur quelques heures plus tard, +il annonça à Lavrouchka, devenu son serviteur, et à ses camarades +rassemblés chez lui, qu'il allait demander un congé pour revoir ses +parents. S'éloigner avant de savoir s'il serait promu au grade de +capitaine ou décoré de Sainte-Anne pour les dernières manoeuvres, cela +lui semblait aussi étrange que de se dire qu'il partirait sans avoir +vendu au comte Goloukhovsky la troïka de chevaux rouans que le comte lui +marchandait depuis des semaines et que lui, Rostow, avait parié vendre +deux mille roubles. Ainsi donc il n'assisterait pas au bal donné par les +hussards à Pani Pchasdetzka, pour faire la nique aux uhlans qui venaient +de fêter Pani Borjozovska. Quelle tristesse enfin de quitter ce milieu +si tranquille pour se retrouver en plein désordre et en plein désarroi! +Le congé lui fut accordé. Ses camarades de régiment et de brigade lui +offrirent un dîner, à quinze roubles par tête, avec musique et choeurs; +Rostow et le major Bassow dansèrent le «trépak»; les officiers, plus +gris les uns que les autres, le bernèrent, l'embrassèrent et le +laissèrent choir; les soldats du 3ème escadron en firent autant en +criant hourra! puis ils le couchèrent dans son traîneau, et on lui fit +escorte jusqu'au premier relais. + +Pendant la première moitié de son voyage, de Krementchoug à Kiew, Rostow +fut tout entier à son escadron, mais plus il avançait, plus la troïka de +ses chevaux rouans et la figure du maréchal des logis s'effaçaient +insensiblement de son esprit, pour céder la place à une curiosité +inquiète. Que trouverait-il à Otradnoë, qu'il entrevoyait de plus en +plus nettement à mesure qu'il s'en rapprochait? On aurait dit que cette +sensation toute morale était soumise chez lui à la loi qui régit la +chute des corps; parvenu au dernier relais, il donna trois roubles de +pourboire au postillon, et, une fois arrivé devant le perron, il sauta +d'un bond hors de son traîneau, avec une émotion indicible. + +Lorsque la première ivresse du retour se fut calmée, il ressentit ce +malaise indéfinissable que laisse après elle la froide réalité, toujours +au-dessous de ce qu'on peut en attendre, et il se prit même à regretter +la hâte fiévreuse qu'il avait mise à son voyage, puisqu'il ne trouvait +auprès des siens aucune nouvelle jouissance. Peu à peu, cependant, +Nicolas se réhabitua à cet intérieur de famille où presque rien n'était +changé. Père et mère avaient vieilli; une vague inquiétude, une certaine +mésintelligence, inconnues jusque-là et causées par leurs embarras +d'argent, se trahissaient dans leurs rapports entre eux. Sonia avait +vingt ans; sa beauté était en pleine fleur, elle ne pouvait plus +embellir, et, telle qu'elle était, elle charmait tous les regards. +Depuis le retour de Nicolas, tout parlait en elle de bonheur et d'amour, +et cet amour si fidèle, si dévoué, comblait de joie le hussard. Pétia et +Natacha le surprirent par le changement qui s'était opéré en eux; le +petit garçon, qui venait d'avoir treize ans, était joli de figure, +grandi, intelligent, espiègle, et sa voix commençait à muer. La +transformation de Natacha le frappa davantage, et, tout en la suivant +des yeux, il lui disait en riant: + +«Sais-tu bien que tu n'es plus toi? + +--Suis-je donc enlaidie? + +--Au contraire, et quelle dignité, madame la princesse! ajouta-t-il +tout bas. + +--Oui, oui,» dit-elle joyeusement; et elle lui raconta aussitôt tout son +roman avec le prince André, depuis l'apparition du prince à Otradnoë. En +lui montrant sa dernière lettre, elle lui dit: + +«Es-tu content? Quant à moi, je suis si heureuse et me sens si calme! + +--C'est parfait, reprit Nicolas, c'est un charmant homme; en es-tu au +moins bien éprise? + +--Que te dirai-je? Je l'ai été de Boris, de mon professeur de chant, de +Denissow, mais ceci ne ressemble en rien à tout Je reste. Je suis +tranquille, je me sens sur la terre ferme. Je vois qu'on ne saurait être +meilleur que lui, et je suis contente... ce n'est plus la même chose +qu'autrefois!» + +Nicolas lui exprima son déplaisir sur le retard apporté au mariage, et +Natacha lui répondit que c'était indispensable, qu'elle-même avait +insisté pour que cela fût ainsi, désirant avant tout ne pas entrer dans +la famille de son fiancé contre la volonté de son père. «Tu n'y +comprends rien,» ajouta-t-elle. Nicolas lui donna raison et se tut. + +En l'étudiant à son insu, il ne parvenait pas à découvrir chez elle la +moindre trace de la douleur d'une amoureuse fiancée qui pleure l'absence +de son futur. D'humeur égale et gaie, son caractère était le même que +par le passé, et il en arrivait à douter que son mariage fût aussi +définitivement arrêté qu'elle voulait bien le dire, d'autant plus qu'il +ne les avait jamais vus ensemble, elle et le prince André, et il +commençait à croire que quelque chose, sans qu'il pût dire quoi, +clochait dans ce projet d'union. Pourquoi ce retard, pourquoi n'avait-on +point fait de fiançailles? Comme il en causait un jour à coeur ouvert +avec sa mère, il fut tout surpris et presque satisfait de voir qu'au +fond de son coeur elle partageait sa façon de penser, et que cet avenir +ne lui inspirait pas de sécurité. + +«Figure-toi, lui dit-elle en lui montrant la lettre du prince André, +avec ce ton fâché que presque toutes les mères prennent involontairement +lorsqu'elles parlent du bonheur futur de leur fille, figure-toi qu'il +écrit qu'il ne peut revenir avant décembre. Qu'est-ce qui peut le +retenir aussi longtemps? Il est malade, bien sûr, car sa santé est loin +d'être bonne. N'en dis rien au moins à Natacha: tant mieux qu'elle soit +gaie, ce sont derniers beaux jours de jeune fille, et, lorsqu'elle +reçoit de ses lettres, je vois bien ce qui se passe en elle! Du reste, +qui sait? c'est un parfait galant homme, et, Dieu aidant, elle sera +heureuse!...» Ainsi se terminaient chaque fois les doléances de la +comtesse. + + +II + + +À la suite de cette conversation, Nicolas resta triste et préoccupé +pendant quelques jours. L'inévitable nécessité qui s'imposait à lui, +pour complaire à sa mère, d'entrer dans les ennuyeux détails de +l'administration des biens, le tourmentait au delà de toute expression; +aussi résolut-il, le surlendemain de son arrivée, d'en finir sans plus +tarder et d'avaler au plus tôt cette amère pilule. Les sourcils froncés +et la mine renfrognée, il se dirigea, sans répondre aux questions qu'on +lui adressait, vers l'aile du château habitée par Mitenka et lui demanda +à voir les «comptes de toute la fortune». Ce qu'étaient ces «comptes de +toute la fortune», Nicolas lui-même l'ignorait, et Mitenka, terrifié et +stupéfait, ne le savait pas davantage; aussi ses explications +furent-elles des plus embrouillées. Le starosta, l'adjoint du maire du +village et le starosta provincial, qui attendaient dans l'antichambre, +entendirent tout à coup, avec effroi, mais non sans une certaine +satisfaction, les éclats de voix du jeune comte, qui devenaient de plus +en plus violents et qui étaient accompagnés d'une volée d'injures +tombant dru comme grêle: + +«Brigand, créature ingrate, chien que tu es, je t'assommerai!» etc. + +Puis, à la satisfaction et à l'effroi toujours croissants des auditeurs, +ils virent Nicolas, la figure rouge de colère, les yeux injectés de +sang, traîner Mitenka par le collet et le pousser au dehors à grands +coups de pied et de genou, tout en lui criant à tue-tête: + +«Va-t'en, misérable, va-t'en, débarrasse-moi de ta présence! + +Mitenka, lancé en avant, dégringola les six marches du perron pour +aller tomber dans un massif (ce massif était le refuge habituel et +inviolable des gens d'Otradnoë, quand ils se trouvaient en faute; le +régisseur lui-même, quand il revenait gris de la ville, profitait +parfois de cet asile protecteur, et bien d'autres comme lui en avaient +éprouvé la vertu). + +La femme et la belle-soeur de Mitenka, avec des figures bouleversées, +entr'ouvrirent la porte de leur chambre, d'où s'échappait la vapeur d'un +samovar et où se dressait un grand lit, sur lequel s'étalait une +couverture piquée composée de chiffons d'étoffes de toutes couleurs. +Rostow passa, haletant, devant elles, et s'achemina résolument vers la +maison. + +La comtesse ne tarda pas à apprendre, par les femmes de chambre, ce qui +venait de se passer, et en tira la conclusion rassurante que leurs +affaires s'arrangeraient sans peine; mais, s'inquiétant de l'impression +que cette scène avait pu produire sur son fils, elle alla à plusieurs +reprises coller l'oreille à porte de sa chambre, où elle l'entrevit +fumant silencieusement une pipe. + +«Sais-tu, mon ami, dit en souriant le lendemain matin le vieux comte à +son fils; tu t'es emporté à tort, Mitenka m'a tout conté. + +--Je savais bien, pensa Nicolas, que je ne tirerais rien au clair, dans +ce monde de fous. + +--Tu lui en as voulu de ne pas avoir inscrit les sept cents roubles, +mais ils le sont dans le total... tu n'as pas regardé la page suivante. + +--Écoutez, mon père, c'est un voleur, un misérable, je le sais, et ce +que j'ai fait est bien fait... mais, si vous le désirez, je ne lui en +reparlerai plus. + +--Non, mon âme, non, je t'en supplie, occupe-toi des affaires, je suis +vieux, et...» Le comte s'arrêta embarrassé; il savait mieux que personne +qu'il était un mauvais administrateur, et responsable par conséquent, +devant ses enfants, des fautes qu'il commettait, mais incapable de les +réparer. + +«Je suis plus ignorant que vous dans tout cela; ainsi donc, mon père, +pardonnez-moi si ma conduite vous a fâché.... Que le diable emporte tous +les paysans et l'argent et les totaux inscrits sur «les pages +suivantes»! Je savais bien ce qu'autrefois signifiait «paroli à six +levées»; mais, quant aux reports d'une page à une autre, je n'y +comprends goutte!» Et il se jura à lui-même de ne plus se mêler de rien. +Un jour cependant, sa mère lui demanda conseil; elle avait une lettre de +change de deux mille roubles qu'elle avait prêtés dans le temps à Anna +Mikhaïlovna. Comment agirait-il en cette circonstance? + +«C'est tout simple, lui dit Nicolas, puisque vous me permettez de vous +donner mon avis. Je n'aime ni Anna Mikhaïlovna, ni Boris, mais ils ont +été traités par nous en amis, et ils sont pauvres. Voilà donc ce qu'il +nous reste à faire!» Et il déchira la lettre de change devant sa vieille +mère, qui en sanglota de joie. À dater de ce jour, Nicolas, pour occuper +ses loisirs, se passionna pour la chasse à courre, établie chez eux sur +un très grand pied. + + +III + + +Les premières gelées blanches emprisonnaient sous leurs minces couches +la terre trempée par les pluies d'automne; l'herbe foulée, tassée, +tranchait en touffes d'un vert vif sur les champs ravagés par le bétail, +où les chaumes brunis des grands blés d'été se mariaient avec les +teintes pâles des blés du printemps, entrecoupés par les bandes +rougeâtres du sarrasin. Les forêts, formant encore à la fin d'août des +îlots d'une épaisse verdure, entourés de champs moissonnés et de terres +noires ensemencées, s'étaient dorées et rougies, et se détachaient, en +nuances vives et brillantes, sur le fond vert tendre du jeune blé qui +commençait à pousser. Le lièvre changeait de pelage, les jeunes renards +se dispersaient de côté et d'autre, et les louveteaux avaient dépassé la +taille d'un grand chien. C'était le plus beau moment de la chasse. La +meute du jeune et ardent Nemrod Rostow, quoiqu'elle fût bien entraînée, +avait déjà été mise sur les dents, au point qu'il fut décidé en grand +conseil qu'on lui accorderait trois jours de repos et que, le 16 +septembre, on partirait en chasse en commençant par Doubrava, où l'on +était sûr de trouver une portée entière de louveteaux. + +Dans la journée du 14 septembre, le froid devint vif et piquant, mais +vers le soir l'air s'adoucit et il dégela; aussi lorsque, le 18 de grand +matin, Nicolas, en robe de chambre, jeta un coup d'oeil au dehors, il +fut ravi du temps, un vrai temps de chasse; la voûte grise du ciel +semblait se dissoudre, se fondre et s'abaisser graduellement; aucun +souffle n'agitait l'air, seules les gouttelettes à peine visibles du +brouillard tombaient sans bruit sur les branches dépouillées, y +scintillaient un moment et glissaient plus bas, jusque sur les feuilles +qui s'en détachaient une à une. La terre du jardin, noire comme du jais, +reluisait toute mouillée et se confondait à quelques pas avec le linceul +terne et humide de la brume. Nicolas sortit sur le perron ruisselant +d'eau et couvert de boue: l'air lui apporta l'odeur des chiens, et cette +senteur particulière aux forêts en automne, lorsque tout se flétrit et +se fane. Milka, la chienne noire aux taches de feu, au large +arrière-train, aux grands yeux à fleur de tête, apercevant son maître, +se leva, s'étira, se coucha comme un lièvre, et, se relevant tout à +coup, sauta sur lui d'un bond et lui passa la langue sur la figure, +pendant qu'un lévrier, la queue relevée, accourant du parterre à fond de +train, venait se frotter contre ses jambes. + +«Oh hoï!» fit en ce moment quelqu'un, avec cet inimitable cri +d'encouragement du chasseur où se mêlent les notes basses et aiguës, et +l'on vit surgir, de derrière l'angle de la maison, Danilo le veneur, le +visage ridé, et les cheveux gris coupés à la mode des Petits-Russiens. +Il tenait à la main un long fouet; ses traits exprimaient la plus +parfaite indépendance et ce profond dédain pour toutes choses, qu'on ne +rencontre en général que chez les chasseurs. Il ôta son bonnet +tcherkesse devant son maître, en conservant la même expression +dédaigneuse, qui du reste n'avait rien de blessant. Nicolas savait bien +que ce grand gaillard, avec son extérieur hautain, était son homme, son +chasseur à lui. + +«Eh! Danilo!» s'écria-t-il, dominé par la passion irrésistible de la +chasse, par cette journée faite à plaisir, par la vue de ses chiens et +de son chasseur, et sans plus songer à ses résolutions précédentes, +comme l'amoureux à genoux devant l'objet aimé. + +«Qu'ordonnez-vous, Excellence?» répondit une voix de basse, une vraie +voix de diacre, enrouée à force d'exciter les chiens, et deux yeux noirs +et brillants se fixèrent sur le maître, redevenu silencieux: «Y +résistera-t-il?» semblait dire ce regard. + +«Bonne journée, hein! pour chasser à courre, dit Nicolas en caressant +les oreilles de Milka. + +--Ouvarka est allé écouter à la pointe du jour, reprit la voix de basse +après une pause; il dit qu'elle a passé dans le bois réservé +d'Otradnoë, ils y ont hurlé.» + +Cela voulait dire qu'une louve, dont il avait suivi les voies, y était +rentrée avec ses louveteaux; ce bois, détaché du reste du domaine, était +situé à deux verstes. + +«Il faut y aller! qu'en dis-tu? Amène-moi Ouvarka! + +--Comme il vous plaira. + +--Attends un peu, ne leur donne pas à manger. + +--Entendu!» + +Cinq minutes plus tard, Danilo et Ouvarka entraient dans le cabinet de +Nicolas. Danilo était de taille moyenne, et pourtant, chose étrange, il +produisait dans une chambre le même effet qu'aurait produit un cheval ou +un ours au milieu des objets et des conditions de la vie domestique; il +le sentait d'instinct, et, se serrant contre la porte, il s'efforçait de +parler bas, de rester immobile, dans la crainte de briser quelque chose, +et se hâtait de vider son sac, pour retourner au grand air et échanger +le plafond qui l'oppressait contre la voûte du ciel. + +Après avoir terminé son interrogatoire et s'être bien fait répéter que +la meute ne s'en trouverait que mieux (Danilo lui-même se mourait +d'envie de chasser), Nicolas donna l'ordre de seller les chevaux. Au +moment où le veneur quittait son cabinet, Natacha y entra vivement: elle +n'était ni coiffée ni habillée, mais enveloppée seulement du grand +châle de la vieille bonne. + +«Tu pars? Je le disais bien! Sonia assurait le contraire. Je m'en +doutais, car il faut profiter d'une journée pareille! + +--Oui, répondit à contre-coeur Nicolas, qui avait en vue une chasse +sérieuse et n'aurait voulu par suite emmener ni Pétia ni Natacha. Nous +quêtons le loup, ça t'ennuiera. + +--Au contraire, et tu le sais bien: c'est très mal à toi, tu fais seller +les chevaux, et tu ne nous dis rien! + +--Les Russes ne connaissent pas d'obstacles... en avant! hurla Pétia, +qui avait suivi sa soeur. + +--Mais tu sais bien aussi que maman ne te le permet pas! + +--J'irai, j'irai quand même, reprit Natacha d'un ton décidé. + +--Danilo, fais seller mon cheval, et dis à Mikaïlo d'amener ma laisse de +lévriers.» + +Danilo, déjà mal à l'aise et gêné de se trouver dans une maison, fut +encore plus décontenancé de recevoir des ordres de la demoiselle, et il +essaya, en baissant les yeux, de se retirer comme s'il n'avait rien +entendu, tout en prenant grand soin de ne pas coudoyer en passant sa +jeune maîtresse et de ne pas lui faire de mal par quelque brusque +mouvement. + + +IV + + +Le vieux comte, dont la chasse avait toujours été tenue sur un grand +pied, ne s'en occupait plus depuis qu'il l'avait remise entre les mains +de son fils; mais ce jour-là, 18 septembre, se sentant de bonne humeur, +il se décida à y prendre part. + +L'équipage de chasse et les chasseurs se trouvèrent bientôt réunis +devant le perron. Nicolas, l'air soucieux et préoccupé, passa devant +Pétia et Natacha, sans faire attention à ce qu'ils lui disaient.... +Pouvait-on, en cet instant solennel, penser à des futilités? Il examina +tout en détail, envoya en avant les chasseurs et la meute, enfourcha son +alezan Donetz, et, sifflant à lui sa laisse de chiens, il franchit +l'enclos, pour se diriger à travers champs vers le bois d'Otradnoë. Un +domestique d'écurie menait par la bride une jument bai brun, à crinière +blanche, appelée Viflianka: c'était la monture du vieux comte, qui +devait se rendre en droschki au rendez-vous indiqué. + +Cinquante-quatre chiens courants, quarante lévriers et plusieurs chiens +en laisse, accompagnés de six veneurs et d'un grand nombre de valets de +chiens, formaient un total de cent trente chiens et de vingt chasseurs à +cheval. Chaque chien connaissait son maître et répondait à son nom; +chaque chasseur savait d'avance ce qu'il avait à faire et l'endroit où +il devait se poster. + +Dès que les cavaliers eurent dépassé l'enceinte, ils débouchèrent en +silence sur la grande route et s'engagèrent sur les prairies, dont leurs +chevaux foulaient sans bruit le tapis moelleux et faisaient jaillir sous +leurs sabots l'eau des flaques des sentiers de traverse. Le ciel brumeux +s'abaissait toujours imperceptiblement; dans l'air calme et pur +retentissaient parfois le sifflet d'un chasseur, le hennissement d'un +cheval, le claquement d'un long fouet et le cri plaintif d'un chien +flâneur qu'un valet rappelait à son devoir. + +À une verste de distance, cinq autres chasseurs, à cheval, émergèrent +tout à coup du brouillard avec leurs chiens et se joignirent aux +premiers: ils avaient à leur tête un beau vieillard, de belle prestance, +portant une longue et épaisse moustache grise. + +«Bonjour, petit oncle, lui dit Nicolas. + +--Affaire sûre!... en avant, marche! Je le savais bien, répondit le +nouveau venu, petit propriétaire voisin des Rostow et quelque peu leur +parent; je disais bien que tu n'y tiendrais pas, et tu as eu raison, +morbleu! Affaire sûre!... en avant, marche! dit-il en répétant son +expression favorite. Empare-toi du bois sans retard, car mon Guirtchik +m'a annoncé que les Ilaguine sont en chasse du côté de Korniki, et alors +il se pourrait bien faire qu'ils t'enlevassent toute la portée sous le +nez.... Affaire sûre! en avant, marche! + +--J'y vais tout droit; faut-il assembler les meutes?» lui demanda +Nicolas. + +L'ordre en fut donné, et les deux cavaliers s'avancèrent côte à côte. +Natacha, enveloppée dans son châle, qui laissait à peine entrevoir ses +yeux brillants et sa figure animée, les rejoignit bientôt, suivie de +Pétia, de Mikaïlo, le chasseur, et d'un valet d'écurie qui remplissait +auprès d'elle les fonctions de garde du corps. Pétia riait sans rime ni +raison et agaçait sa monture par de légers coups de cravache. Natacha, +gracieuse et ferme en selle, modérait d'une main assurée l'ardeur de son +arabe, à la robe noire et lustrée. + +Le «petit oncle» lança de côté un regard mécontent sur la jeunesse, car +la chasse au loup était une entreprise sérieuse, qui ne comportait +aucune espièglerie. + +«Bonjour, petit oncle! nous sommes des vôtres, s'écria Pétia. + +--Bonjour, bonjour, n'écrasez pas les chiens, répliqua sévèrement le +vieux. + +--Nicolas, quel trésor de bête que Trounila! Il m'a reconnue, dit à son +tour Natacha, qui faisait des signes à son chien favori. + +--D'abord Trounila n'est pas une bête, mais un chien de chasse,» +répliqua Nicolas, en jetant à sa soeur un regard destiné à lui faire +comprendre sa supériorité et la distance qu'il y avait entre eux deux. +Elle comprit. + +«Nous ne vous gênerons pas, petit oncle, reprit-elle, nous ne gênerons +personne, nous resterons à nos places, sans bouger! + +--Et ce sera parfait, petite comtesse; seulement attention, n'allez pas +tomber de cheval, car alors, affaire sûre!... en avant, marche!... pas +moyen de se rattraper!» + +On n'était plus qu'à cent sagènes[3] du petit bois; Rostow et le «petit +oncle» ayant décidé de quel côté on devait lancer la meute, le premier +indiqua à Natacha sa place, où, par parenthèse, il était à présumer +qu'elle ne verrait rien passer, et poussa plus loin, au delà du ravin. + +«Attention, petit neveu, c'est une louve mère! Ne va pas la laisser +échapper! + +--On verra! répondit Rostow.... Hé, Karaë!» dit-il en s'adressant à un +vieux chien, à poil roux, que l'âge avait rendu fort laid, mais qui +était connu pour se jeter à lui tout seul sur une louve. + +Le vieux comte connaissait par expérience l'ardeur que son fils +apportait à la chasse; aussi se dépêchait-il d'arriver, et l'on avait à +peine eu le temps de placer chacun à son poste, que le droschki, attelé +de deux chevaux noirs et roulant sans secousse à travers la plaine, +déposa le comte Ilia Andréïévitch à l'endroit qu'il s'était assigné à +l'avance. Son teint était vermeil, son humeur joyeuse; ramenant sur lui +son manteau fourré, et prenant son fusil et ses munitions des mains de +son chasseur, il se hissa lourdement en selle sur sa bonne et vieille +Viflianka, en donnant l'ordre au droschki de retourner au château. Sans +être un chasseur enragé, il observait cependant toutes les lois de la +chasse, et, se plaçant sur la lisière même du bois, il rassembla les +rênes dans sa main gauche, se mit bien d'aplomb, et, ses préparatifs une +fois achevés, regarda autour de lui en souriant... il était prêt! + +Il avait à ses côtés son valet de chambre, Sémione Tchekmar, bon +cavalier, mais alourdi par l'âge, qui tenait en laisse trois grands +lévriers gris à long poil (d'une race particulière à la Russie et +spécialement destinés à chasser le loup), intelligents mais vieux, qui +se reposaient à ses pieds. À cent pas plus loin se tenait l'écuyer du +comte, Mitka, hardi cavalier et chasseur endiablé. Le comte, fidèle à +ses habitudes, avala une «tcharka[4]«d'excellente et véritable +eau-de-vie de chasseur, et mangea un petit morceau de viande, qu'il +arrosa encore d'une demi-bouteille de son bordeaux favori. Le vin et la +course lui donnèrent des couleurs, ses yeux s'animèrent, et, emmailloté +dans sa bonne et chaude fourrure, il ressemblait à un enfant que l'on +mène promener. + +Tchekmar, maigre, les joues creuses, ayant aussi terminé sa besogne, +examina son maître, avec lequel il ne faisait qu'une âme depuis trente +ans, et, le voyant d'humeur si agréable, se prépara à entamer avec lui +une conversation aussi agréable que son humeur. Un troisième personnage +à cheval, un vieillard à barbe blanche, en cafetan de femme, portant une +coiffure très élevée, s'approcha d'eux sans bruit et s'arrêta un peu en +arrière du comte, c'était le bouffon Nastacia Ivanovna. + +«Eh bien, Nastacia Ivanovna, lui dit tout bas le comte en clignant de +l'oeil, prends garde; si tu as le malheur d'effrayer la bête, tu auras +affaire à Danilo. + +--J'ai, moi aussi, bec et ongles, répliqua Nastacia Ivanovna. + +--Chut, chut!» fit le comte. + +Et, se tournant vers Sémione, il ajouta: + +«As-tu vu Nathalie Ilinischna?... où est-elle? + +--Elle est avec son frère près des halliers de Yarow, voilà un plaisir +pour elle, et c'est une demoiselle pourtant! + +--N'est-ce pas étonnant de la voir à cheval, Sémione, hein? Comme elle +monte, on dirait un homme! + +--Comment ne pas s'en étonner?... Peur de rien, et si ferme en selle! + +--Et Nicolas, où est-il? + +--Au-dessus de Liadow.... Pas de danger, il connaît les bons endroits, +et quel cavalier! Nous nous en émerveillons parfois avec Danilo, +poursuivit Sémione, qui aimait à faire la cour à son maître. + +--Oui, oui, comme il est bien en selle, hein? + +--Il est à peindre! l'autre jour, par exemple, dans la plaine de +Zavarzine, lorsqu'il forçait à fond de train le renard, sur un cheval +de mille roubles! Quant au cavalier, il n'y a pas de prix pour lui! Un +beau garçon comme celui-là, on chercherait longtemps sans en dénicher un +autre! + +--Oui, oui, répéta le comte, oui, oui!...» + +Et, relevant les pans de sa fourrure, il fouilla dans sa poche pour en +retirer sa tabatière. + +«Et l'autre jour, reprit Sémione, en voyant tout le plaisir qu'il +faisait à son maître, à la sortie de l'église, lorsque Mikhaël +Sidorovitch l'a rencontré en grande tenue...» + +Mais Sémione s'arrêta court, le bruit de la meute en chasse et le +jappement de deux ou trois chiens avaient frappé ses oreilles, à +travers le calme de l'atmosphère. Il baissa la tête, écouta et fit +signe au comte de ne pas parler: + +«Ils sont sur la piste, murmura-t-il, ils vont sur Liadow.» + +Le comte, souriant encore des derniers mots de Sémione, regardait au +loin devant lui et tenait sa tabatière entr'ouverte sans songer à +priser. Le cor de Danilo résonna et annonça que la bête était en vue: +les meutes rallièrent les trois limiers, et tous ensemble donnèrent de +la voix de cette façon qui est particulière à la chasse au loup. Les +valets de chiens ne les excitaient plus qu'en criant: «Velaut!» +Au-dessus de tout ce bruit de voix, à timbres différents, on entendait +celle de Danilo passant de la basse la plus profonde aux notes les plus +aiguës, et emplissant, à elle toute seule, de ses bruyants éclats la +forêt et les champs d'alentour. + +Quelques secondes d'attention suffirent au comte et à son écuyer pour +comprendre que la meute s'était divisée: une moitié, celle qui jappait +avec fureur, s'éloigna graduellement, tandis que l'autre, poussée par +Danilo, passa sous bois à quelques pas d'eux, et les aboiements des deux +meutes, en se confondant ensemble, leur indiquèrent bientôt que la +chasse avait pris une autre direction. Sémione poussa un soupir et +dégagea un des chiens pris dans la laisse; le comte soupira de son côté, +et, faisant seulement alors attention à sa tabatière, il l'ouvrit et y +prit une pincée de tabac. «Derrière!» s'écria Sémione à un de ses chiens +qui s'était avancé au delà de la lisière. Le comte tressaillit et laissa +tomber sa tabatière. Nastacia Ivanovna descendit de cheval et la +ramassa. + +Tout à coup, comme il arrive souvent, la chasse se rapprocha, et l'on +aurait dit que toutes ces gueules qui glapissaient et aboyaient à l'envi +étaient là, devant eux! + +Le comte se retourna vers la droite et aperçut Mitka, les yeux sortant +de leurs orbites, qui, lui faisant signe de son bonnet, lui montrait +quelque chose du côté opposé. + +«À vous!» lui cria-t-il d'une voix dont l'éclat prouvait qu'elle +demandait depuis longtemps à faire explosion. + +Et il se dirigea vers lui au galop, en lâchant ses chiens. + +Le comte et Sémione se précipitèrent hors du bois et virent à leur +gauche le loup qui venait à eux, en se balançant sur ses hanches et en +bondissant sans se presser. Les chiens excités donnèrent, et, +s'arrachant à leurs laisses, s'élancèrent à sa poursuite. + +Le loup s'arrêta, tourna gauchement de leur côté sa grosse et large +tête, comme aurait fait quelqu'un qui souffrirait d'une angine, et, +relevant la queue, reprit tranquillement sa course, pour disparaître +bientôt en deux bonds dans le fourré. Au même moment, de la lisière +opposée du bois sortit un chien, puis un second; puis la meute entière, +affolée, éperdue, traversa la clairière, pour s'élancer à son tour à la +suite du loup, et entre les branches écartées des noisetiers apparut, +couvert d'écume, le cheval alezan de Danilo. Penché en avant, ramassé +sur lui-même, son cavalier, tête nue, ses cheveux gris au vent, la +figure rouge et ruisselante de sueur, s'égosillait à crier de toutes ses +forces: «Velaut! velaut!» À la vue du comte, ses yeux s'allumèrent de +colère: «Sacré nom! hurla-t-il en le menaçant de son fouet. Au diable +les chasseurs!... Avoir laissé échapper la bête!» Jugeant que son +maître, encore tout ahuri, était indigne d'une plus longue conversation, +il appliqua avec fureur le coup de fouet qu'il lui destinait sur les +flancs haletants et mouillés de son innocente monture, et s'élança dans +la forêt sur les traces de la meute! Le comte, interdit de cette verte +algarade, essaya de sourire en se tournant vers Sémione, qu'il espérait +attendrir, mais Sémione n'était plus là: contournant les broussailles, +il essayait de rejeter la bête hors du bois; les lévriers le +poursuivaient de droite et de gauche; mais, se glissant dans le fourré, +le loup ne tarda pas à se dérober aux regards des chasseurs. + + +V + + +Dans l'attente du loup, Nicolas n'avait pas quitté son poste, et en +entendant la meute se rapprocher et s'éloigner tour à tour, les chiens +aboyer de différentes façons suivant leurs impressions du moment, les +cris et les voix montés à un diapason extraordinaire, il pressentait ce +qui se passait. Il savait que dans la réserve se trouvaient deux vieux +loups et leurs louveteaux. Il savait que la meute s'était divisée, après +être tombée sur leurs pistes; il comprit d'instinct que quelque mauvaise +chance était venue se mettre en travers. Il faisait mille et une +suppositions, et se demandait de quel côté il verrait paraître l'animal +et comment il l'attaquerait; mais rien ne venait. Passant de l'espérance +au désespoir, il allait même jusqu'à implorer la Providence; il priait, +comme ceux qui prient sous l'influence d'une émotion violente, tout en +s'avouant à eux-mêmes la futilité de l'objet de leur prière: + +«Pourquoi ne pas me l'accorder? murmurait-il. Tu es grand, je le sais, +et c'est peut-être un péché de te le demander; mais je t'en supplie, ô +mon Dieu, fais en sorte qu'un des vieux loups vienne sur moi, afin que +Karaë puisse, aux yeux du «petit oncle», qui voit tout de sa place, +sauter à la gorge de la bête et la terrasser d'un bond!» Son regard +inquiet, scrutateur, fouilla, étudia mille fois pendant cette demi-heure +les moindres replis du terrain qui s'étendait devant lui, la lisière du +bois où deux chênes décharnés projetaient leurs branches au-dessus d'un +massif de jeunes trembles, et le ravin aux bords creusés par l'eau, et +le bonnet de l'oncle dépassant à sa droite la cime des halliers. + +«Non, je n'aurai pas ce bonheur, c'est toujours ainsi, se disait-il; à +la guerre, au jeu, partout le malheur me poursuivit, à la journée +d'Austerlitz comme à la soirée chez Dologhow!» + +L'oreille tendue, l'oeil aux aguets, il épiait de tous côtés et +s'efforçait de surprendre les plus légères inflexions dans les +aboiements de la meute. Ramenant de nouveau son regard sur sa droite, il +vit tout à coup quelque chose bondir à travers le champ désert et se +diriger vers lui. «Serait-ce possible?» se dit-il, en respirant à peine, +sous le coup de l'émotion qu'il éprouvait en voyant son désir se +réaliser; et cependant cette bonne fortune inespérée, si impatiemment +attendue, arrivait droit à lui sans bruit, sans éclat, sans aucun signe +avant-coureur! Il n'en croyait pas ses yeux, mais bientôt il ne put plus +en douter. C'était bien le loup, un vieux loup au dos grisâtre, au +ventre roux, qui courait tout à son aise, comme s'il était sûr de ne pas +être traqué, et qui franchissait lourdement un fossé. Rostow, n'osant +même respirer, regarda ses chiens: les uns étaient couchés, les autres +debout, aucun n'avait aperçu la bête, pas même le vieux Karaë, qui, la +tête renversée, le museau entr'ouvert, montrait ses dents jaunies et les +faisait claquer, en cherchant ses puces sur une de ses cuisses: «Velaut! +velaut!» murmura Rostow à mi-voix. Les chiens dressèrent les oreilles, +et Karaë, cessant de se gratter, se leva comme s'il était mû par un +ressort, et secoua vivement sa queue, d'où se détachèrent quelques +touffes de poil. + +«Faut-il lâcher les laisses? se demanda Nicolas. Le loup, s'écartant de +la forêt, s'avançait en droite ligne sur lui, sans se douter de rien. +Tout à coup il tressaillit: il venait probablement de découvrir les yeux +d'un homme, chose inconnue pour lui jusqu'à cette heure; il s'arrêta +indécis et eut l'air de réfléchir: rebrousserait-il, ou continuerait-il +son chemin? «En avant!» sembla-t-il se dire, et, prenant une allure +dégagée, mais modérée et résolue, il s'éloigna par bonds espacés et sans +plus se retourner. + +«Harloup, harloup!» s'écria Nicolas, et son intelligente monture partit +comme une flèche, en franchissant les ornières pour arriver au plus tôt +à la plaine, à la suite du loup. Les lévriers, plus prompts que +l'éclair, la distancèrent aussitôt. Nicolas ne se rendait compte de +rien, ni du cri qu'il venait de lancer, ni du galop furieux qui +l'emportait, ni du terrain qu'il traversait; il ne voyait que le loup, +qui, accélérant sa course sans changer de direction, se rapprochait du +ravin. Milka, la grande chienne tachetée, au large arrière-train, fut la +première à gagner de l'avance: plus près, toujours plus près, elle +allait l'atteindre, lorsqu'il lui lança un regard de côté, et Milka, au +lieu de se jeter sur lui comme d'habitude, releva la queue et tomba en +arrêt. + +«Harloup!» criait Nicolas. Liubime, un grand chien au poil roux, qui +suivait immédiatement Milka, s'élança sur la bête, la saisit à la +cuisse, mais recula aussitôt avec terreur. Le loup s'affaissa un moment, +grinça des dents, se releva et reprit son galop, poursuivi, à une +archine[5] de distance, par les chiens qui n'osaient l'attaquer. + +«Il nous échappera, c'est sûr!» se disait Nicolas, en les excitant d'une +voix enrouée, et, cherchant des yeux son vieux chien, son seul espoir, +il l'appela d'un vigoureux: «Karaë, harloup!» + +Karaë, le corps aussi tendu que le lui permettaient ses forces +affaiblies par l'âge, courait tout à côté de la terrible bête, avec +l'intention évidente de la dépasser et de l'attaquer de front, mais il +était facile de prévoir, aux élans rapides et légers du fauve, et aux +bonds plus lourds du vieux chien, que ce calcul serait déjoué. Nicolas +voyait avec effroi diminuer peu à peu la distance qui les séparait +encore du fourré destiné à devenir le salut du loup. Mais l'espoir lui +revint bientôt, car au même moment parurent en avant du loup et se +dirigeant sur lui un chasseur et plusieurs chiens; l'un d'eux, d'un +brun foncé, qui était inconnu à Nicolas et faisait partie sans doute +d'une meute étrangère, fondit impétueusement sur la bête et la renversa +à demi. Celle-ci, retrouvant son équilibre, se jeta à son tour sur le +chien avec une agilité surprenante, l'empoigna avec les dents, et le +malheureux assaillant, le flanc déchiré, ensanglanté, donna de la tête +contre terre en hurlant de douleur. + +«Karaë! Oh! mon Dieu!» dit Nicolas avec désespoir. + +Le loup, flairant un nouveau danger à la vue du vieux Karaë, qui, grâce +à cet arrêt forcé, allait lui barrer le chemin, serra la queue entre les +jambes et repartit à fond de train; mais, ô prodige incroyable! Nicolas +vit tout à coup Karaë sauter sur le loup, le saisir à la gorge et rouler +avec lui dans la fondrière qui était à leurs pieds. + +La meute s'y précipita. Le spectacle du loup se débattant au milieu de +ce fouillis de têtes qui laissaient entrevoir par instants, ou son +pelage fauve, ou sa jambe de derrière arc-boutée, ou son museau haletant +et ses oreilles couchées de terreur,--car Karaë le tenait encore à la +gorge,--fut pour Rostow un des plus heureux moments de sa vie. +Empoignant le pommeau de sa selle, il se disposait à descendre de cheval +et à achever le loup, lorsque le carnassier, élevant sa large tête +au-dessus des chiens, et se débarrassant de son agresseur, se dressa sur +ses pieds de devant: ramenant sa queue et montrant les dents, il fit un +bond et distança les chiens. Karaë, le poil hérissé, contusionné ou +blessé, se hissa péniblement hors du trou où il avait roulé avec la +bête. + +«Mon Dieu, quel malheur!» s'écria Nicolas désespéré. + +Heureusement le chasseur du «petit oncle», suivi de tous ses chiens, +s'élança au triple galop du côté du fuyard et l'arrêta au passage. Là il +fut de nouveau entouré par Nicolas, son écuyer, le «petit oncle» et son +chasseur; tous tournaient autour de lui en criant à tue-tête: +«Harloup!», et ils s'apprêtaient, chaque fois qu'il s'affaissait, à +sauter à terre, et lançaient de nouveau leurs chevaux en avant lorsque, +se relevant il faisait quelques pas pour se rapprocher du taillis, sa +seule et dernière chance de salut. + +Danilo, qui, au commencement de la traque, s'était élancé hors de la +lisière du bois, avait assisté à la lutte et regardait la victoire comme +assurée; mais, à la vue du loup qui continuait à fuir, il courut en +ligne droite vers la forêt pour lui couper la voie. Grâce à cette +manoeuvre, il arriva sur lui au moment où les chiens du «petit oncle» le +forçaient pour la seconde fois. + +Danilo galopait sans rien dire, tenant de la main gauche son couteau +hors de la gaine, et battant de son long fouet, comme avec un fléau, les +flancs tendus de son bai brun couvert d'écume. Il avait à peine dépassé +Nicolas, que celui-ci entendit comme le bruit de la chute d'un corps: +c'était Danilo qui venait de s'abattre sur l'arrière-train du loup et le +tenait par les oreilles. Tous, chasseurs, chiens, jusqu'au loup +lui-même, se disaient que cette fois c'était bien fini! Le loup tenta +cependant un dernier effort pour se dégager, mais les chiens se ruèrent +sur lui; Danilo se releva, et se laissa de nouveau tomber de tout son +poids sur la bête sans lui lâcher les oreilles. Nicolas allait frapper +le loup qui râlait. + +«C'est inutile, lui dit Danilo, nous lui enfoncerons le bâton dans la +gueule,» et, appuyant son pied sur la gorge de l'animal, il passa un +pieu, gros et court, entre ses mâchoires serrées; on lui lia les pattes +et Danilo le chargea sur ses larges épaules. Fatigués mais heureux, tous +l'aidèrent à attacher le loup sur le dos de son cheval qui frémissait +d'inquiétude, et, au bruit des hurlements de la meute, on l'emporta au +rendez-vous de chasse; chacun vint examiner le loup, dont la large tête +carrée pendait entraînée par le poids du pieu fiché dans sa gueule, et +dont les grands yeux vitreux regardaient encore cette foule de chiens et +de chasseurs. Au moindre attouchement, ses jambes tremblaient, et ses +yeux continuaient à regarder avec une étrange fixité ceux qui +l'entouraient. Le comte Élie Andréïévitch fit comme les autres: + +«Oh, le vieux loup! C'est un vieux, n'est-ce pas? demanda-t-il à Danilo. + +--Certainement... un vieux! répondit Danilo en se découvrant avec +respect. + +--Dis donc, sais-tu que tantôt tu t'es joliment emporté?» Danilo ne +répondit rien, et un sourire humble et confus d'enfant gâté passa sur +ses lèvres. + + +VI + + +Le vieux comte retourna chez lui; Pétia et Natacha lui promirent de le +suivre de près. La matinée étant encore peu avancée, on en profita pour +aller plus loin. On lâcha deux chiens dans un épais taillis au fond d'un +ravin, et Nicolas de sa place eut l'oeil sur tous les chasseurs. + +En face de lui, son homme, enfoncé dans un fossé, se dérobait derrière +un buisson de noisetiers. À peine lancés, les chiens donnèrent de la +voix à intervalles rapprochés, et peu d'instants après, la trompe +annonça la vue; la meute se précipita dans la direction des prairies, et +Nicolas, attendant que le renard parût dans la plaine, vit les piqueurs +aux bonnets rouges se lancer au galop en avant. + +Son écuyer venait de découpler ses chiens, lorsqu'il aperçut au même +moment un renard roux, bas sur jambes, d'une physionomie particulière, +qui fuyait à travers champs: la meute ne tarda pas à l'entourer. +Balayant la terre de sa queue, le renard se mit à courir en décrivant +des ronds qui se rétrécissaient de plus en plus, lorsqu'un chien blanc, +puis un chien noir se jetèrent sur lui; tout se confondit dans la mêlée, +et les têtes des chiens, tournées vers leur proie, formèrent à leur tour +un cercle confus dont les ondulations étaient à peine sensibles. Deux +chasseurs, l'un avec un bonnet rouge, l'autre avec un caftan vert, s'en +approchèrent. + +«Que veut dire cela? D'où est venu ce chasseur inconnu? ce n'est pas +celui du petit oncle?» pensait Nicolas. + +Les chasseurs donnèrent au renard le coup de grâce, et il lui sembla de +loin qu'ils restaient groupés, à deux pas de leurs chevaux, sans songer +à le lier; quelques chiens s'étaient couchés pendant que les hommes +gesticulaient avec chaleur, en se montrant la bête; le cor fit entendre +le signal convenu pour indiquer qu'il y avait querelle. + +«C'est un des chasseurs d'Ilaguine, qui se querelle avec notre Ivan,» +dit l'écuyer de Nicolas. Ce dernier l'envoya à la recherche de sa soeur +et de Pétia, et se dirigea au pas vers l'endroit où les valets de chiens +réunissaient la meute; il descendit de cheval et attendit le résultat +de l'altercation. Le chasseur qui avait été pris à partie par l'autre +s'avança vers son jeune maître, le renard attaché à la selle de son +cheval. Ôtant de loin son bonnet rouge, il essayait visiblement de +rester respectueux, tout en étouffant de colère; il avait l'oeil poché, +mais il semblait ne pas s'en douter. + +«Que s'est-il passé entre vous? demanda Nicolas. + +--Est-ce qu'on va les laisser chasser avec nos chiens?... et c'est +encore ma chienne souris qui l'a pris!... Il n'entendait pas raison et +empoignait déjà le renard... alors je les ai roulés tous deux! Voici la +bête proprement ficelée!... Et de cela, en veux-tu?» ajouta-t-il d'un +air farouche, en tirant son couteau; il s'imaginait sans doute avoir +encore affaire à son adversaire. + +Nicolas, se tournant vers Natacha et Pétia, qui venaient de le +rejoindre, les pria de l'attendre pendant qu'il irait tirer l'affaire au +clair. + +Le chasseur triomphant racontait à ses camarades, pleins d'une curiosité +sympathique, tous les détails de son exploit. + +Ilaguine, qui était en froid et même en procès avec les Rostow, chassait +précisément ce jour-là sur les terres réservées par un long usage à ces +derniers, et, comme par un fait exprès, il s'était dirigé vers le bois +du rendez-vous, en permettant même à son chasseur de suivre les voies de +la bête que les Rostow avaient levée. + +Toujours extrême dans ses jugements et dans ses sentiments, Nicolas, +qui ne l'avait jamais vu, mais qui tenait pour certains les actes de +violence et d'arbitraire attribués à Ilaguine le détestait cordialement, +le regardant comme son plus mortel ennemi, il se dirigeait vers lui, +serrant avec colère son fouet dans sa main, prêt à en venir sans +réflexion aux dernières extrémités. + +À peine avait-il tourné le bois, qu'il vit venir à sa rencontre un gros +cavalier coiffé d'un bonnet garni de castor, monté sur un beau cheval +noir et suivi de deux écuyers: c'était Ilaguine en personne. + +Au lieu de l'ennemi qu'il s'attendait à affronter, Nicolas trouva un +voisin fort aimable, fort bien élevé et très désireux de faire sa +connaissance, soulevant à demi son bonnet, Ilaguine lui exprima tous ses +regrets de la querelle survenue entre leurs hommes, lui jura que son +chasseur serait sévèrement puni pour avoir chassé avec une meute qui ne +lui appartenait pas, et finit par lui proposer de chasser sur ses +propres terres. + +Natacha, fort inquiète, et daignant que cet entretien ne prit une +mauvaise tournure avait suivi son frère de loin, elle se rapprocha en +voyant les saints qu'on échangeait de part et d'autre, Ilaguine, se +découvrant tout à fait devant elle, se récria sur sa grâce, et assura +qu'elle était la vivante image de Diane, tant par son amour de la +chasse, que par sa beauté. + +Pour se faire pardonner l'infraction commise par son piqueur, il supplia +instamment Rostow de venir lancer le lièvre chez lui, dans un endroit +situé à une verste de là, qui, disait-il, fourmillait de lièvres. +Nicolas y consentit volontiers, et l'équipage de chasse, ainsi augmenté +de moitié, se mit en route. + +Il fallut couper à travers champs; les maîtres se réunirent, et chacun +d'eux, étudiant à la dérobée les chiens de ses compagnons, tremblait +rien qu'à l'idée d'en découvrir parmi eux de supérieurs aux siens, comme +forme et comme flair. + +Rostow fut surtout frappé de la beauté d'une chienne de race pure, au +corps allongé, aux muscles d'acier, au museau fin et pointu, aux yeux +noirs à fleur de tête, tachetée de roux, et appartenant à Ilaguine. Il +avait entendu vanter la vitesse des chiens de sa meute, et devinait dans +cette belle petite chienne une rivale à sa Milka. Au milieu d'une +conversation insignifiante sur les récoltes, il dit à Ilaguine, en se +tournant vers lui: + +«Il me semble que vous avez là une bonne chienne?... Pleine de feu? + +--Celle-là? Oui, elle est bonne, elle chasse bien,» répondit Ilaguine du +ton le plus indifférent.... Et cependant, pour Erza, il avait cédé à son +voisin trois familles de «dvorovy[6]«. + +«Ainsi donc, comte, dit-il en reprenant le premier sujet de leur +conversation, chez vous aussi le rendement a été assez maigre cette +année?...» Puis, croyant de son devoir de lui rendre sa politesse en +examinant à son tour la meute de Rostow, il aperçut Milka: + +«Mais c'est vous, comte, qui possédez une chienne superbe, celle qui a +des taches noires! + +--Oui, elle n'est pas mal, elle a du train.... Tu verrais bien, se dit +Nicolas à part lui, tu verrais bien quelle chienne est Milka, si nous +tombons sur un vieux lièvre!»... Et, se tournant vers son écuyer, il +annonça qu'il donnerait un rouble de gratification à celui qui +découvrirait un lièvre au gîte. + +«Je ne puis comprendre, reprit Ilaguine, la jalousie des chasseurs entre +eux à propos de leurs meutes et du gibier? Quant à moi, je jouis de +tout, de la promenade, d'une agréable société, comme aujourd'hui par +exemple,--et il souleva de nouveau son bonnet à l'intention de +Natacha,--mais compter avec envie les peaux ou les pièces tuées, ce +n'est pas mon faible, vous l'avouerai-je, et je vous dirai même que cela +me touche fort peu. + +--C'est parfaitement juste! + +--Qu'est-ce que cela peut me faire si mon chien n'a pas de chance... je +n'en suis pas moins la chasse avec intérêt. Et puis...» + +Le cri prolongé de l'un des valets de chiens l'interrompit; debout sur +une légère éminence, le fouet levé, le valet répéta son cri avec une +nouvelle force: c'était le signal convenu pour dire qu'il avait devant +lui le lièvre couché à quelques pas. + +«Ah! je crois qu'il l'a levé, dit Ilaguine avec une feinte +indifférence. Eh bien, allons, donnons-lui la chasse! + +--Allons-y, allons-y ensemble,» répondit Nicolas en jetant un regard de +défiance sur Erza et sur Rougaï, les deux rivaux de sa Milka, qui ne +s'était jamais mesurée avec eux: «Et si elle allait se couvrir de honte? +pensait-il en avançant. + +--Est-ce un vieux? demanda Ilaguine, en sifflant à lui Erza, non sans +émotion, et vous, Mikhaïl Niknorovitch? ajouta-t-il en s'adressant au +«petit oncle», qui avait l'air fort maussade. + +--Je n'irai pas me fourrer là dedans! Vos chiens..., affaire sûre,... en +avant, marche!... ont été payés un village par tête et valent des +milliers de roubles!... Je regarderai, pendant que les vôtres se le +disputeront. + +--Rougaï! Rougaïouchka!» ajouta-t-il en mettant dans cet appel toute la +tendresse et tout l'espoir que lui inspirait son favori. + +Natacha devinait et partageait l'agitation de son frère et celle que les +deux vieux s'efforçaient en vain de dissimuler. + +La meute et le reste de la société avançaient sans se presser; le +chasseur posté sur l'éminence n'avait pas bougé, attendant ses maîtres. + +«Où est sa tête?» lui demanda Nicolas; mais le lièvre, pressentant la +gelée du lendemain, ne donna pas au chasseur le temps de répondre: il +fit un bond et déboula; les chiens découplés et les lévriers +descendirent en hurlant le versant de la colline, et les piqueurs à +cheval partirent à fond de train, les uns pour les aider à se rabattre, +les autres pour les pousser dans la direction voulue. Ilaguine, Natacha +et le petit «oncle» galopaient, sans même savoir où ils allaient, tantôt +à la suite des chiens, tantôt à la suite du gibier, mourant de peur de +manquer la chasse. Le lièvre était vieux et agile: couchant d'abord ses +oreilles pour écouter ces cris et ce piétinement de chevaux et de chiens +qui l'avaient subitement entouré de partout, il fit ensuite une dizaine +de sauts, laissa approcher les chiens, puis, comprenant enfin le danger, +et choisissant sa voie, il dressa une oreille puis l'autre, détala à +toute vitesse et se blottit dans les chaumes. À quelques pas de lui +s'étendait une prairie marécageuse. Les deux chiens du chasseur qui +l'avait levé avaient été les premiers à prendre sa piste, mais ils en +étaient encore assez loin, lorsque Erza, la chienne rousse d'Ilaguine, +les dépassa; arrivée à quelques pas du lièvre, elle sauta à son tour +pour essayer de l'attraper par la queue, mais, manquant son élan, elle +tomba et roula sur elle-même, pendant que le lièvre accélérait sa +course, et que Milka filait sur lui comme un trait et gagnait de +l'avance. + +«Miloucha, ma petite Miloucha!» et la voix triomphante de Nicolas +retentit dans l'air; Milka semblait être au moment de le saisir, mais sa +vitesse lui fit dépasser le but, le lièvre s'étant arrêté court! Erza la +belle chienne, renouvela aussitôt son attaque; elle fit un saut en +avant; et l'on aurait dit que, suspendue en l'air, elle mesurait de +l'oeil, avec prudence cette fois, la distance à franchir, afin de +retomber juste sur le dos de sa proie: + +«Erza, ma bonne petite Erza!» s'écria Ilaguine en adressant à sa chienne +une touchante invocation qu'Erza ne daigna pas écouter, car, à l'instant +où elle allait happer le lièvre, il repartit de plus belle et se mit à +courir sur la lisière même du champ et de la prairie. Erza et Milka, +galopant de front comme deux timoniers, s'en rapprochèrent encore, mais +le terrain marécageux arrêtait leur course. + +«Rougaï, Rougaïouchka!... affaire sûre... marche!...» s'écria une +troisième voix, et Rougaï, le chien bossu du «petit oncle», s'étirant et +courbant son dos comme un ressort, atteignit les deux autres, les +dépassa, et, faisant un effort surnaturel, tomba sur le lièvre, qu'il +lança d'un coup de gueule sur la prairie, le rattrapa par un nouveau +bond, le renversa et se roula avec lui sur la terre fangeuse qui +s'attachait à son corps par larges plaques. Les chiens et les chasseurs +formèrent cercle autour d'eux. Seul «le petit oncle», tout jubilant, +descendit de cheval, s'approcha du lièvre, et secoua en l'air sa patte +droite pour en faire écouler le sang; l'émotion qu'il éprouvait donnait +à ses yeux, qui allaient en tous sens, une expression effarée, ses +mouvements étaient saccadés, ses paroles entrecoupées et sans suite: +«Affaire sûre... marche!... Voilà un chien! Il les vaut tous, et les +plus chers et les moins chers aussi.... Affaire sûre... marche!» +disait-il en suffoquant, et l'on aurait dit, aux regards furibonds qu'il +lançait autour de lui, qu'il se croyait entouré d'ennemis, et que, +offensé et malmené par tous, il venait maintenant de se réhabiliter +d'une façon éclatante: «Voilà les chiens de mille roubles! Rougaï, voici +pour toi, mon vieux, tu l'as mérité! ajouta-t-il en lui jetant la patte +crottée qu'il venait de couper. + +--Elle s'est éreintée, elle lui a trois fois donné la chasse toute +seule, criait Nicolas, sans s'adresser à personne et sans rien entendre +de ce qui se disait autour de lui. + +--Le prendre en travers, la belle affaire! dit l'écuyer d'Ilaguine. + +--Du moment qu'Erza l'avait forcé, tout chien, fût-ce même un chien de +basse-cour, pouvait l'attraper,» ajouta à son tour Ilaguine, la figure +empourprée et hors d'haleine, par suite de sa course folle. + +Natacha, également excitée, poussait de son côté des cris de triomphe +si aigus, et si sauvages, que peut-être ailleurs en aurait-elle eu +honte, mais ils ne faisaient qu'exprimer ses impressions et celles des +autres chasseurs. Le «petit oncle» lia son lièvre, le jeta adroitement +sur la croupe de son cheval, et, sans se départir de son air rogue et +maussade, s'éloigna sans proférer une parole. Nicolas et Ilaguine +avaient été trop froissés dans leur amour-propre de chasseurs pour +reprendre tout de suite leur air affecté d'indifférence, et ils +suivirent longtemps des yeux Rougaï, le vieux chien bossu qui, l'échine +crottée, marchait derrière le «petit oncle», avec le calme d'un +triomphateur: «Vous voyez, je suis comme tout le monde, semblait-il leur +dire, mais à la chasse c'est autre chose, attention!» + +Lorsque, après cet incident le «petit oncle» s'approcha de Nicolas et +s'adressa à lui, Nicolas se sentit honoré de cette marque de +condescendance, malgré tout ce qui venait de se passer. + +VII + + +Quand Ilaguine prit, vers le soir, congé de Nicolas, celui-ci se rendit +compte seulement alors de l'énorme distance qui les séparait d'Otradnoë; +aussi accepta-t-il avec empressement l'invitation du «petit oncle» de +laisser son équipage de chasse passer la nuit chez lui, à Mikariovka: + +«Et si vous veniez vous-même chez moi? qu'en pensez-vous?... Affaire +sûre, marche!... Le temps est humide, vous vous reposeriez, et on +ramènerait la jeune comtesse plus tard.» Sa proposition fut acceptée +avec joie, et l'un des gardes fut dépêché à Otradnoë pour y chercher un +droschki, pendant que la société, conduite par le «petit oncle», entrait +dans ses domaines et était reçue, à l'entrée principale de sa maison, +par les quatre ou cinq serviteurs mâles de toute taille qui composaient +son service particulier. Une dizaine de femmes, vieilles et jeunes, se +montrèrent aussitôt à une porte de derrière, attirées par la curiosité +qu'excitait la vue des cavaliers. L'apparition de Natacha, d'une dame à +cheval, y mit le comble; aussi, n'y résistant plus, elles s'avancèrent +toutes pour l'examiner de près, et les plus hardies allèrent jusqu'à la +regarder dans le blanc des yeux, en faisant tout haut leurs remarques, +comme si elles avaient devant elles un être surnaturel, qui ne pouvait +ni les entendre ni les comprendre. + +«Vois donc, Arina, elle est assise de côté, tandis que sa robe flotte. +Et la corne donc, la corne! + +--Seigneur Dieu!... et ce couteau encore! + +--Comment ne tombes-tu pas?» dit l'une d'elles, plus hardie que ses +compagnes, en s'adressant directement à Natacha. + +Le «petit oncle» descendit de cheval devant le perron en bois de sa +rustique habitation, qui était enfouie au milieu d'un jardin inculte, +et, jetant un regard à ses gens, leur commanda de s'éloigner; chacun +d'eux ayant reçu les ordres nécessaires pour que rien ne manquât à ses +hôtes et à leur équipage de chasse, ils se dispersèrent aussitôt. + +Se tournant vers Natacha, il l'enleva de dessus sa selle et lui offrit +la main pour l'aider à monter les quelques marches vermoulues de +l'escalier. Dans l'intérieur de la maison, dont l'aspect général était +loin de briller d'une propreté irréprochable, les grosses poutres des +murs n'étaient pas même dissimulées comme d'habitude par une couche de +chaux, et l'on devinait aisément qu'un des moindres soucis des habitants +de cette demeure était d'en faire disparaître les taches et les +souillures qu'on y voyait de tous côtés. Une odeur fade de pommes +fraîchement cueillies remplissait un étroit vestibule, où quelques peaux +de loup et de renard étaient suspendues. + +On traversait ensuite une petite salle à manger meublée d'une table à +pliants en bois rouge et de quelques chaises, pour gagner le salon, dont +le principal ornement consistait en une autre table ronde, en bois de +bouleau, placée devant un canapé; on arrivait enfin au cabinet de +travail du propriétaire, qui sentait à plein nez le tabac et le chien. +L'étoffe du mobilier, le tapis de la chambre étaient déchirés, sordides, +et sur les murs, couverts comme tout le reste de taches sans nombre, +étaient accrochés les portraits de Souvorow, du père et de la mère du +«petit oncle», et celui du «petit oncle» en uniforme de l'armée. Après +avoir engagé ses hôtes à s'asseoir, il les quitta un moment, pendant que +Rougaï, bien lavé et bien nettoyé, faisait son entrée dans le salon, s'y +emparait de sa place habituelle sur le divan, et y achevait sa toilette, +en se bichonnant de la langue et des dents. Le côté opposé du cabinet +donnait sur un petit corridor divisé en deux par un paravent dont +l'étoffe flottait en lambeaux, et derrière lequel on entendait des +éclats de rire et des voix de femmes. Natacha, Nicolas et Pétia se +débarrassèrent de leurs vêtements fourrés et s'étendirent tout à leur +aise sur le large canapé; Pétia, la tête appuyée sur ses coudes, ne +tarda pas à s'endormir. Bien qu'ils eussent la figure hâlée et brûlée +par le vent, Natacha et Nicolas n'en étaient pas moins très gais, et de +plus très affamés. N'ayant plus à faire montre de sa supériorité comme +homme et comme chasseur, Nicolas répondit au regard espiègle de sa soeur +par un franc éclat de rire, auquel elle se joignit, sans même +s'inquiéter du motif. + +Le «petit oncle» reparut bientôt en veston, en pantalon gros bleu et en +bottines; ce costume, qui avait jadis excité à Otradnoë l'étonnement et +les railleries de Natacha, ne lui parut pas cette fois plus ridicule +que l'habit et la redingote de tout le monde. Le «petit oncle», de +joyeuse humeur, fit chorus avec eux: + +«Voilà qui va bien, comtesse! Ah! la jeunesse, affaire sûre, marche!... +pas vu sa pareille jusqu'à présent!» s'écrie-t-il, et, offrant à Nicolas +une longue pipe turque, il en prit une plus courte, qu'il se mit à +manoeuvrer avec amour entre trois doigts. + +«Toute la journée en selle comme un homme, et comme si de rien n'était!» + +Sur ces entrefaites, une fillette qui marchait sans doute pieds nus, à +en juger par le son étouffé de ses pas, ouvrit une des portes, pour +laisser entrer une femme de quarante ans environ, un peu forte, avec un +teint frais, un double menton, des lèvres rouges; elle portait un +énorme plateau. Son extérieur plein de prévenance, son cordial sourire, +accompagné d'un respectueux salut adressé aux hôtes de son maître, +étaient les symboles d'une franche hospitalité. Bien que la rotondité +toute particulière de sa personne, fortement accentuée en avant, +l'obligeât à tenir la tête penchée en arrière, elle n'en mettait pas +moins à tous ses mouvements une agilité extrême. Après qu'elle eut mis +le plateau sur la table, ses mains blanches et potelées y eurent bientôt +disposé les bouteilles, les carafes, les assiettes garnies de +«zakouska», dont il était chargé. Reculant ensuite jusqu'au seuil de la +porte, elle s'y arrêta un instant, sans cesser de sourire: +«Regardez-moi! Comprenez-vous à présent le «petit oncle?» sembla-t-elle +leur dire, avant de disparaître. Comment ne pas le comprendre? C'était +si clair, si évident, que non seulement Nicolas, mais Natacha elle-même, +devinèrent ce que signifiaient les sourcils froncés et l'expression +satisfaite et fière d'Anicia Fédorovna, chaque fois qu'elle rentrait +dans le salon! + +Que de choses n'avait-elle pas entassées sur son plateau? Une bouteille +de liqueur d'herbes sauvages, une autre de fruits, des champignons au +vinaigre, des galettes de farine de sarrasin, et du beurre, du miel +frais, du miel cuit, de l'hydromel, des pommes, des noix fraîches, des +noix séchées au four, des noix au miel, des confitures au sucre et à la +mélasse; et, de plus, un gros jambon et une belle poularde dorée! + +Le tout soigné; préparé par Anicia Fédorovna, avec l'odeur alléchante +qui s'en exhalait, avec quelque chose du caractère appétissant de sa +personne et de son exquise propreté: + +«Goûtez un peu de cela, mademoiselle la comtesse,» disait-elle à +Natacha... et de ceci, ajoutait-elle en lui offrant tantôt une chose, +tantôt une autre, et Natacha dévorait à belles dents: il lui semblait +n'avoir jamais ni vu, ni mangé des galettes aussi exquises, des +confitures aussi parfumées, d'aussi bonnes noisettes au miel, ni même +une volaille d'aussi belle apparence. Nicolas et le «petit oncle», tout +en arrosant leur souper de liqueurs aux fruits, devisaient sur la chasse +passée et sur la chasse à venir; sur les mérites de Rougaï et sur la +meute d'Ilaguine. Crânement campée sur le divan, Natacha suivait de ses +yeux brillants leur conversation, tout en essayant parfois de réveiller +Pétia pour lui donner sa part de toutes les friandises, mais ses +réponses incohérentes prouvaient qu'il était profondément endormi. Elle +ne se possédait pas de joie dans cet intérieur si nouveau pour elle, et +la seule chose qu'elle craignît, c'était de voir arriver le droschki +qui, à son grand regret devait l'emmener chez son père. Au bout d'un +moment de silence, comme il en survient souvent entre un maître de +maison et des hôtes qu'il reçoit pour la première fois, le «petit +oncle», répondant à une de ses pensées intimes, s'écria: + +«Oui, c'est ainsi que je finis de vivre... une fois mort, affaire sûre, +marche!... il ne restera rien après moi!» + +Sa physionomie devint presque belle pendant qu'il parlait ainsi, et +Nicolas se rappela tout le bien que son père lui avait toujours dit de +lui. Il passait également dans tout le district pour le plus +désintéressé et le plus noble des originaux, aussi le choisissait-on à +chaque instant ou pour arbitre dans les discussions de famille, ou pour +exécuteur testamentaire, ou enfin même pour confident. Presque toujours +élu juge à l'unanimité, il avait également rempli d'autres fonctions +électives, mais rien ne pouvait vaincre son refus d'accepter du service +actif. Son temps se partageait ainsi: en automne et au printemps, il +courait les champs sur son vieil étalon, ne quittait pas son petit +réduit en hiver, et passait l'été étendu à l'ombre du sauvage fouillis +qu'il appelait son jardin. + +«Pourquoi ne vous décidez-vous pas à reprendre du service, petit oncle. + +--J'ai servi, et c'est assez... bon à rien... affaire sûre, marche! +C'est votre affaire, à vous autres: quant à moi, je n'y comprends rien. +Mais à la chasse, c'est autre chose.... Affaire sûre, marche! Hé là-bas, +ouvrez donc la porte! Qu'est-ce qui l'a fermée?» La porte au fond du +corridor (que l'oncle prononçait «colidor») communiquait avec une +chambre où les piqueurs et les valets de chiens prenaient ordinairement +leurs repas. Les petits pieds nus de la fillette se rapprochèrent de +nouveau, une main invisible ouvrit la porte, et les sons d'une +«balalaïka[7]» dont les cordes vibraient sous les doigts d'un véritable +artiste parvinrent jusqu'à eux: + +«C'est mon cocher Mitka qui joue: aussi lui en ai-je acheté une +excellente, cette musique me plaît!» Il était d'habitude qu'au retour de +la chasse, Mitka se livrât à ses fantaisies musicales, pendant que le +«petit oncle» l'écoutait avec bonheur. + +--C'est vraiment très joli, dit Nicolas avec une feinte indifférence, +comme s'il était honteux d'avouer qu'il trouvait du charme à cette +musique. + +--Comment, très joli? s'écria Natacha d'un ton de reproche, mais c'est +charmant, mais c'est ravissant!» Et en effet la chanson qu'elle écoutait +lui semblait la plus idéale des mélodies, tout comme les champignons, le +miel et les confitures d'Anicia lui avaient paru être les meilleurs +qu'elle eût jamais mangés! + +«Encore, encore, je t'en prie,» dit Natacha, lorsque la «balalaïka» se +tut. Mitka l'accorda et reprit de nouveau _la Barina_, avec variations +et changements de ton. L'oncle, la tête légèrement inclinée, un vague +sourire sur les lèvres, écoutait religieusement. Le motif revint une +centaine de fois sous les doigts exercés du musicien, et les cordes +répétèrent à satiété les mêmes notes, sans fatiguer les oreilles de +l'auditoire, qui ne cessait de les redemander. Anicia Fédorovna écoutait +aussi, appuyée contre le linteau de la porte: + +«Faites attention, mademoiselle, dit-elle avec un sourire qui rappelait +celui de son maître. Il joue très bien! + +--Voilà une mesure manquée, s'écria tout à coup le «petit oncle» en +faisant un geste énergique. Ces notes-là doivent être plus vivement... +enlevées, affaire sûre, marche! + +--Sauriez-vous jouer de la balalaïka? demanda Natacha surprise. + +--Aniciouchka!...--et le «petit oncle» sourit malicieusement»--Vois un +peu si les cordes de la guitare y sont toutes, il y a si longtemps que +je ne l'ai eue entre les mains.» + +Anicia exécuta cet ordre avec une visible satisfaction, et lui apporta +la guitare. + +La prenant avec soin, il souffla dessus pour en enlever quelques grains +de poussière, et en tendit les cordes de ses doigts osseux; puis, +s'asseyant bien à son aise, et arrondissant d'une façon un peu théâtrale +son coude gauche, il saisit le manche de l'instrument, cligna de l'oeil +à Anicia Fédorovna, et, pinçant un accord plein et sonore, commença, +sans la moindre hésitation, à improviser sur le thème d'une chanson très +populaire. Le rythme en était lent, mais le refrain exprimait une +gaieté si douce, si discrète, la gaieté d'Anicia, qu'il pénétra jusqu'au +coeur de Nicolas et de Natacha... et leur coeur chanta à l'unisson! +Anicia, dont la figure rayonnait, rougit, se cacha la figure dans son +mouchoir et quitta le cabinet en souriant toujours; le «petit oncle» +continuait avec précision et avec aplomb à moduler ses cadences et ses +variations, et son regard vaguement inspiré se portait vers la place +qu'elle avait occupée. Un léger sourire flottait sous sa moustache +grise, et s'accentuait vivement, lorsqu'il accélérait la mesure, que la +chanson redoublait d'entrain, et qu'une corde criait aux passages +difficiles. + +«Ravissant, ravissant!...» Et Natacha, sautant de sa place, entoura le +«petit oncle» de ses bras et l'embrassa: «Nicolas, Nicolas!» +ajouta-t-elle en se retournant vers son frère, comme pour lui faire +partager sa surprise. + +Mais le «petit oncle» avait recommencé à jouer. Anicia Fédorovna et +plusieurs autres gens de la maison montrèrent leurs figures dans +l'entrebâillement de la porte, pendant qu'il attaquait le: «Là-bas, +là-bas, derrière la source fraîche, la jeune fille m'a dit: attends!», +et, brisant un accord, il remua légèrement les épaules. + +«Eh bien, eh bien après!» dit Natacha d'un ton si suppliant, que sa vie +semblait dépendre de ce qui allait suivre. Le «petit oncle» se leva; on +aurait dit qu'il y avait en lui deux hommes différents, dont l'un +répondait par un grave sourire à la naïve et pressante invitation à la +danse exécutée par l'autre, par le musicien: + +«En avant, ma nièce! s'écria-t-il tout à coup, et Natacha, se +débarrassant vivement de son châle, s'élança au milieu de la chambre, +posa ses mains sur ses hanches et attendit, en imprimant à ses épaules +un balancement imperceptible. + +Comment, par quel procédé inconnu cette petite comtesse, élevée par une +émigrée française, avait-elle pu et su s'assimiler, sous la seule +impression de son air natal, ces mouvements, inimitables et +indescriptibles de l'enfant du peuple, si vrais, si typiques, si russes +en un mot, et que le fameux pas du châle de Ioghel aurait dû depuis +longtemps lui avoir fait oublier? Lorsqu'on la vit se préparer à +répondre au signal, avec ses yeux pétillants de malice et son air +souriant et assuré, la défiance involontaire de Nicolas et du reste de +l'auditoire s'envola comme par enchantement; il n'y avait plus à en +douter, elle justifierait leur attente, et ils pouvaient hardiment +l'admirer! + +Elle mit une telle perfection à tout ce qu'elle avait à faire, qu'Anicia +Fédorovna, après lui avoir aussitôt donné le petit mouchoir, +complètement indispensable à ses attitudes, se mit à rire de bon coeur +et à s'attendrir en même temps, pendant qu'elle suivait des yeux les pas +et les gestes de cette fine et gracieuse créature. C'est que Natacha, si +supérieure à cette jeune comtesse élevée dans le velours et la soie, +savait si bien comprendre et exprimer non seulement ce qu'elle, Anicia, +comprenait et sentait, mais encore tout ce qui faisait aussi battre le +coeur de son père, de sa mère, de tous les siens, en un mot et pour +mieux dire, tout coeur véritablement russe! + +«Bravo, petite comtesse, affaire sûre, marche! s'écria le «petit oncle» +à la fin de la danse.... Il ne te manque plus qu'un beau garçon pour +mari! + +--Mais pas du tout, il est tout choisi, dit Nicolas. + +--Ah bah!» reprit le vieux, stupéfait. Natacha répondit d'un signe de +tête avec un joyeux sourire: «Et comme il est bien,» ajouta-t-elle. Mais +à peine eut-elle prononcé ces mots, qu'un nouvel ordre d'idées et de +sensations s'empara d'elle instantanément: «Nicolas a l'air de croire, +pensa-t-elle, que mon André n'aurait ni approuvé ni partagé notre gaieté +de ce soir, et moi je suis sûre du contraire.... Où est-il à +présent?»... Et son joli visage s'assombrit l'espace d'une seconde; +«Inutile de penser à cela!»... Et, reprenant tout son entrain, elle +s'assit à côté du «petit oncle», et le pria avec instance de leur +chanter encore un air: il y consentit avec plaisir. + +Il chantait comme chante le paysan, pour qui toute l'importance de la +chanson est dans les paroles, pour qui le motif est un accessoire qui +vient de lui-même sans effort et qui sert uniquement à marquer la +cadence. Aussi ce chant presque inconscient, comme celui de l'oiseau, +avait-il chez le «petit oncle» un charme et un attrait tout +particuliers. Natacha déclara dans son enthousiasme qu'elle jetterait là +la harpe et qu'elle étudierait désormais la guitare; et elle parvint à +pincer quelques accords sur celle du «petit oncle». + +Vers les dix heures on annonça l'arrivée d'une «lineïka[8]«, d'un +droschki et de trois hommes à cheval, envoyés à la recherche des jeunes +gens. Le comte et la comtesse s'étaient fort inquiétés, ne sachant ce +qu'ils étaient devenus, disait un des valets. + +Pétia fut transporté tout endormi et déposé comme un mort dans la +«lineïka»; Nicolas et Natacha montèrent en droschki; le «petit oncle» +prit grand soin de l'envelopper chaudement avec une tendresse toute +paternelle; il les reconduisit à pied jusqu'au pont, qu'il fallait +laisser de côté pour traverser la rivière à gué et où ses chasseurs +avaient reçu l'ordre de se tenir avec des lanternes. + +«Adieu, ma chère nièce,» lui cria encore une fois du milieu de +l'obscurité la voix dont le chant résonnait encore aux oreilles de +Natacha. + +Quelques feux rougeâtres brillaient à l'intérieur des «isbas» du village +qu'ils traversèrent, et le vent en rabattait gaiement la fumée. + +«Quelle perle que cet oncle! dit Natacha, dès qu'ils eurent atteint la +grande route. + +--Oui, répondit Nicolas. Ne sens-tu pas le froid? + +--Non, je suis si bien, si bien, si bien!» répondit-elle, étonnée +elle-même de la joie qu'elle éprouvait. Ils gardèrent longtemps le +silence. + +Une nuit noire et un brouillard assez épais permettaient à peine de +distinguer les chevaux, dont on entendait le piétinement dans la boue. + +Que se passait-il dans cette âme d'enfant, si impressionnable, toujours +prête à saisir au vol les sensations les plus diverses de la vie? +Comment parvenait-elle à les éprouver toutes à la fois et à les accorder +ensemble? Elle se sentait heureuse, comme elle le disait, et à quelques +pas de la maison elle lança tout à coup en l'air, d'une voix joyeuse, le +refrain de la chanson, qu'elle avait vainement cherché jusque-là, et +qu'elle venait de retrouver. + +«C'est bien ça! lui dit son frère. + +--Nicolas, à quoi pensais-tu tout à l'heure? lui dit-elle en lui +faisant une question qu'ils s'adressaient souvent entre eux. + +--Moi, j'ai d'abord pensé à Rougaï, chez qui j'ai découvert une certaine +ressemblance avec «l'oncle»; je crois que, s'il avait été homme, il +aurait toujours gardé l'»oncle» auprès de le lui, aussi bien pour la +chasse que pour la musique.... N'est-ce pas vrai? Et toi?... + +--Moi? attends un peu. Moi, je pensais à notre course: il me semblait +qu'au lieu de nous retrouver bientôt à Otradnoë, nous passerions +peut-être cette nuit noire dans un château féerique, et puis.... Non, +c'est tout.... + +--Je devine, tu as sûrement pensé à «lui»? + +--Non, repartit Natacha...» Et pourtant elle avait pensé à «lui», et à +l'impression que le «petit oncle» lui aurait produite: Sais-tu, +dit-elle, que je crois que jamais je ne serai aussi heureuse et aussi +tranquille que je le suis dans ce moment! + +--Bah! quelle folie!... c'est de l'exagération pure,» lui répondit +Nicolas pendant que tout bas il se disait: «Quel trésor que cette +Natacha, c'est mon meilleur ami.... Quel besoin a-t-elle de se marier, +lorsque nous aurions pu passer notre vie ensemble à courir ainsi de +droite et de gauche!» + +«Quel coeur que ce Nicolas, se disait Natacha de son côté. Ah! regarde +donc, il y a encore de la lumière au salon, ajouta-t-elle en lui +montrant les fenêtres, qui se détachaient brillantes sur le fond brumeux +et velouté de la nuit. + + +VIII + + +Le vieux comte Rostow avait renoncé à ses fonctions de maréchal de la +noblesse du district, parce qu'elles l'entraînaient à de trop fortes +dépenses, et cependant l'état de ses finances ne s'améliorait guère. +Nicolas et Natacha surprenaient souvent leurs parents causant à voix +basse, et d'un air agité, de la vente de leur hôtel à Moscou, ou du bien +qu'ils avaient dans les environs. Rentré dans la vie privée, le comte ne +donnait plus ni fêtes ni banquets; aussi la vie à Otradnoë était-elle +devenue plus calme que les années précédentes; pourtant ni la maison ni +ses dépendances ne désemplissaient, et il y avait chaque jour une +vingtaine de personnes à table. C'étaient des habitués, des amis, des +familiers, qui faisaient presque partie de la famille, ou qui du moins +semblaient ne pouvoir plus s'en détacher; entre autres un musicien nommé +Dimmler avec sa femme, le maître de danse Ioghel avec sa famille, la +vieille demoiselle Bélow, l'instituteur de Pétia, l'ancienne gouvernante +des demoiselles, et d'autres encore qui trouvaient tout simple de vivre +chez le comte plutôt que chez eux. Aussi, bien qu'il n'y eût plus de +grandes réunions, la vie allait son train comme par le passé, et ni le +maître ni la maîtresse de la maison n'auraient pu se la représenter +autrement. Le train de chasse avait été augmenté par Nicolas; on +nourrissait toujours cinquante chevaux à l'écurie, on tenait toujours +quinze cochers, on se faisait toujours des cadeaux de grand prix aux +jours de fête, et ces jours-là se terminaient, selon l'antique usage, +par un dîner monstre, auquel on invitait tout le voisinage; le comte +jouait comme d'habitude au boston et au whist, en laissant +invariablement voir toutes ses cartes à ses amis, qui s'arrogeaient le +droit de faire sa partie, et de l'alléger, sans scrupule aucun, de +quelques centaines de roubles, qui constituaient le plus clair de leurs +revenus. + +Le comte marchait à l'aveuglette au milieu du réseau embrouillé de ses +embarras pécuniaires, s'efforçant de se les dissimuler, ne parvenant +qu'à les accroître, et ne se sentant ni la patience ni le courage +nécessaires pour en délier un à un tous les noeuds. Le coeur aimant de +la comtesse pressentait la ruine de ses enfants, sans en accuser son +mari, trop âgé malheureusement pour se réformer, et cherchait les +moyens de remédier à leur désastreuse situation. Il n'en existait, à son +point de vue féminin, qu'un seul, le mariage de Nicolas avec une riche +héritière; elle se cramponnait à cette dernière planche de salut; mais, +si son fils refusait le parti qu'elle avait à lui proposer, tout espoir +de relever leur fortune serait définitivement perdu. La personne qu'elle +avait en vue était la fille de gens parfaitement honorables, que les +Rostow connaissaient depuis son enfance, la jeune Julie Karaguine, qui, +par suite de la mort de son second frère, était devenue subitement une +très riche héritière. + +La comtesse écrivit directement à Mme Karaguine, pour lui demander si +cette union lui convenait, et en reçut une réponse des plus favorables: +Mme Karaguine invitait même Nicolas à venir les voir à Moscou, afin que +Julie pût se décider en toute liberté. + +Nicolas avait plus d'une fois entendu sa mère exprimer devant lui, avec +des larmes dans les yeux, son vif désir de le voir marier; le sort de +ses deux filles étant désormais assuré, l'accomplissement de ce dernier +désir adoucirait les quelques jours qui lui restaient à vivre, +disait-elle, en faisant de constantes allusions à une charmante jeune +fille qu'elle lui destinait. + +Un jour enfin elle lui parla sans détour des vertus de Julie et lui +conseilla, aux approches de Noël, d'aller passer quelque temps à Moscou. +Nicolas, qui avait deviné sans peine pourquoi elle le lui conseillait, +amena un jour sa mère à s'en expliquer franchement avec lui; elle ne lui +cacha pas qu'elle espérait voir leur fortune relevée et redorée par son +mariage avec sa chère Julie. + +«Ainsi donc, maman, si j'aimais une jeune fille sans dot, vous auriez +exigé le sacrifice de mon amour et de mon honneur, pour me faire faire +un mariage d'argent? + +--Oh non, tu ne m'as pas compris, lui répondit-elle, ne sachant comment +justifier son désir. Je ne cherche que ton bonheur!» Et, sentant que ce +n'était pas là son seul et véritable motif et qu'elle faisait fausse +route, elle fondit en larmes. + +«Ne pleurez pas, maman, dites-moi simplement que vous le désirez, et +vous savez bien que je donnerais ma vie pour que vous ayez la paix, et +que je sacrifierais tout, jusqu'à mon sentiment.» + +Mais la comtesse ne l'entendait point ainsi; elle ne demandait pas de +sacrifice, elle se serait plutôt sacrifiée elle-même, si la chose avait +été possible: + +«N'en parlons plus, tu ne m'as pas comprise! dit-elle en essuyant ses +larmes. + +--Comment a-t-elle pu me proposer ce mariage? pensait Nicolas. Elle +croit donc que je n'aime pas Sonia, parce que Sonia est pauvre, et +cependant je serais mille fois plus heureux avec elle qu'avec une poupée +comme Julie!» + +Il resta à la campagne; sa mère ne revint plus sur ce sujet mais, +voyant, non sans douleur et sans irritation, l'intimité croissante qui +s'établissait entre son fils et Sonia, elle ne pouvait s'empêcher de +tourmenter Sonia à tout propos, et de lui dire «vous» et «ma chère». +Parfois elle se reprochait ces continuels coups d'épingle, elle en +voulait à sa pauvre petite nièce de les recevoir avec une douceur et une +humilité sans égales, de lui témoigner en toute occasion un dévouement +plein de reconnaissance, et d'aimer Nicolas d'un amour si fidèle et si +désintéressé, qu'on ne pouvait s'empêcher de l'admirer. + +On reçut à cette époque une lettre du prince André, datée de Rome; +c'était la quatrième depuis son départ; il aurait été depuis longtemps +en route pour la Russie, disait-il, si les chaleurs, qui avaient rouvert +sa blessure, ne l'obligeaient à remettre son retour aux premiers jours +de janvier. Natacha, bien qu'elle fût éprise de son fiancé, et que cet +amour même eût calmé ses rêveries, ne s'en laissait pas moins aller à +toutes les impressions joyeuses de la vie; mais, vers la fin du +quatrième mois après leur séparation, elle tomba dans une profonde +mélancolie, et s'y abandonna tout entière. Elle pleurait sur son +malheureux sort, elle pleurait sur le temps qui s'écoulait ainsi sans +profit pour elle, tandis qu'elle sentait dans son coeur un invincible +besoin d'aimer et de se faire aimer. + +Le congé de Nicolas allait expirer, et l'approche de son départ ajoutait +encore à la tristesse de ce morne intérieur. + + +IX + + +Noël était venu, et, sauf la messe en grande pompe et les cérémonies +religieuses, avec les ennuyeux cortèges de félicitations des voisins et +de la domesticité, sauf les robes neuves qui faisaient leur apparition à +cette occasion, rien n'était survenu ce jour-là de plus particulier, de +plus extraordinaire, qu'un froid de vingt degrés, par un temps calme, un +soleil éblouissant, et une nuit étoilée et scintillante. + +Après le dîner du troisième jour des fêtes, lorsque chacun fut rentré +dans son coin, l'ennui s'installa en maître dans toute la maison. +Nicolas, revenu d'une tournée de visites dans le voisinage, dormait d'un +profond sommeil dans le grand salon. Le vieux comte suivait son exemple +dans son cabinet. Sonia, assise à une table ronde du petit salon, +copiait un dessin. La comtesse faisait une patience, et Nastacia +Ivanovna, le vieux bouffon à figure chagrine, assis à une fenêtre entre +deux vieilles femmes, ne soufflait mot. Natacha, qui venait d'entrer, se +pencha un moment au-dessus du travail de Sonia, et, s'approchant de sa +mère, s'arrêta devant elle en silence: + +«Pourquoi erres-tu comme une âme en peine? Que veux-tu? + +--Je le veux lui, lui,... ici,... tout de suite!» répliqua Natacha, les +yeux brillants, et d'une voix saccadée. + +Le regard de sa mère plongea dans le sien. + +«Ne me regardez pas ainsi, je vous en supplie, je vais pleurer! + +--Assieds-toi là. + +--Maman, il me le faut, lui! Pourquoi dois-je ainsi périr d'ennui...» Sa +voix se brisa, les larmes jaillirent de ses yeux, et, quittant +brusquement le salon, elle se dirigea vers la chambre des filles de +service, où une vieille femme de chambre en sermonnait une jeune, qui +arrivait toute haletante du dehors. + +«Il y a temps pour tout, grommelait la vieille, tu t'es amusée assez +longtemps! + +--Laisse-la tranquille, Kondratievna, dit Natacha. Va, Mavroucha, va!» + +Poursuivant sa tournée, Natacha arriva dans le vestibule. Un vieux +domestique et deux jeunes laquais y jouaient aux cartes; son entrée +interrompit leur jeu et ils se levèrent: «Et ceux-ci, que vais-je en +faire?» se dit-elle. + +«Nikita, va, je t'en prie... où pourrais-je bien l'envoyer?... Ah! va me +chercher un coq quelque part, et toi, Micha, apporte-moi de l'avoine. + +--Un peu d'avoine? demanda gaiement Micha. + +--Va, va donc vite! dit le vieux. + +--Et toi, Fédor, donne-moi un morceau de craie!» + +Arrivée ensuite à l'office, elle fit préparer le samovar, bien que ce +ne fût pas encore l'heure du thé; elle avait envie d'exercer son pouvoir +sur le sommelier Foka, l'homme le plus morose, le plus grincheux de tous +leurs serviteurs. Il n'en crut pas ses oreilles et s'empressa de lui +demander si c'était bien sérieux: + +«Ah not' demoiselle!» murmura Foka en faisant semblant de se fâcher. + +Personne ne donnait autant de commissions aux domestiques, personne ne +les envoyait de tous côtés, comme Natacha. Dès qu'elle en apercevait un, +elle s'ingéniait à lui trouver de la besogne: c'était plus fort qu'elle. +On aurait dit qu'elle essayait sur eux sa puissance, qu'elle tenait à +voir si l'un d'eux ne s'aviserait pas un beau jour de se révolter +contre sa tyrannie, et pourtant c'étaient ses ordres qu'ils exécutaient +toujours avec le plus d'empressement: «Et maintenant que ferai-je? Où +aller?» se dit-elle en enfilant le long corridor, où le bouffon venait à +sa rencontre: «Nastacia Ivanovna qu'est-ce que je mettrai au monde? + +--Toi? des puces, des cigales et des grillons, c'est sûr! + +--Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, se dit Natacha, toujours la même chose, +toujours le même ennui, où me fourrer?» Sautant lestement de marche en +marche, elle monta au second et entra chez Ioghel. Deux gouvernantes y +étaient en train de causer avec M. et Mme Ioghel; le dessert, composé +d'un plat de quatre mendiants, était posé sur la table, et l'on +discutait vivement sur la cherté de l'existence à Moscou et à Odessa. +Natacha s'assit un instant, écouta d'un air pensif et se leva: «L'île +de Madagascar!... Ma-da-gas-car!» murmura-t-elle en scandant chaque +syllabe, et elle sortit sans répondre Mme Schoss, qui était fort +intriguée de sa mystérieuse exclamation. Rencontrant Pétia et son menin, +fort occupés tous deux du feu d'artifice qu'on devait tirer à la tombée +de la nuit: + +«Pétia! lui cria-t-elle, porte-moi jusqu'au bas!...» Et elle sauta sur +le dos de Pétia, en lui enlaçant le cou de ses deux mains, et ils +arrivèrent ainsi, l'un portant l'autre, en gambadant et en galopant +jusqu'à l'escalier. + +«Assez, merci.... Madagascar!» répéta-t-elle, et, sautant brusquement à +terre, elle descendit les degrés en courant. + +Après avoir exploré son royaume, fait acte de pouvoir, après s'être +convaincue que ses sujets étaient obéissants et qu'il n'y avait que de +l'ennui à en tirer, Natacha rentra dans la grande salle, prit une +guitare et alla s'asseoir dans le coin le plus sombre, en effleurant de +ses doigts les basses cordes, et en cherchant l'accompagnement d'un air +d'opéra que le prince André et elle avaient entendu ensemble un soir à +Pétersbourg. Les quelques accords, incertains et confus, qu'elle +ébauchait timidement du bout de ses doigts auraient sans doute frappé +l'oreille la moins exercée par leur manque d'harmonie et de sens +musical, tandis que, grâce à la vivacité de son imagination, ils +réveillèrent en elle une longue série de souvenirs. Adossée au mur et à +moitié cachée par une petite armoire, les yeux fixés sur un filet de +lumière qui venait de l'office, en glissant sous la porte, elle écoutait +avec délices, et évoquait le passé. + +Sonia traversa la salle, un verre à la main. Natacha lui jeta un coup +d'oeil et le reporta aussitôt sur la fente de la porte; il lui sembla +qu'elle s'était déjà trouvée dans cette même situation, entourée de ces +mêmes détails, et regardant Sonia passer un verre à la main: «Oui, oui, +c'était bien ainsi!» pensa-t-elle. + +«Sonia, qu'est-ce que cela? ajouta-t-elle en faisant quelques notes. + +--Comment, tu es là! dit Sonia en tressaillant et en s'approchant pour +écouter.... Je ne sais pas, est-ce _la Tempête_? demanda-t-elle en +hésitant, avec la certitude de se tromper. + +--Oui, c'est bien ainsi, pensa Natacha, elle a tressailli alors et elle +s'est approchée doucement en souriant et alors aussi j'ai pensé, comme +je le pense à présent... qu'il y a en elle ce quelque chose qui me +manque.... Non, reprit-elle tout haut, tu n'y es pas, c'est le choeur +dans le _Porteur d'eau;_ écoute!... et elle en fredonna le motif.... Où +allais-tu? + +--Changer l'eau du verre, je vais achever le dessin. + +--Tu es toujours occupée, toi, et moi, jamais! Où est Nicolas? + +--Il dort, je crois. + +--Va le réveiller, Sonia. Dis-lui qu'il vienne chanter!» + +Sonia la quitta, et Natacha se prit de nouveau à songer, et à se +demander comment tout cela avait pu se passer. N'ayant pu résoudre ce +grave problème, elle retomba dans ses souvenirs: elle le revit, «lui», +et sentit ses regards passionnés fixés sur elle: «Qu'il revienne au plus +tôt! J'ai si grand'peur qu'il ne tarde encore!... Et puis, il n'y a pas +à dire, je vieillis, et je ne serai plus ce que je suis à présent.... +Qui sait? Peut-être arrivera-t-il aujourd'hui? Peut-être est-il déjà +arrivé? Peut-être est-il là, au salon?... Ne serait-il pas par hasard +ici depuis hier, et ne l'aurais-je pas oublié?...» Elle se leva, déposa +sa guitare, et passa dans la pièce voisine. Tout le monde était réuni +autour de la table de thé, les professeurs, les gouvernantes, les +invités; les domestiques servaient les uns et les autres... mais le +prince André n'y était point! + +«Ah! la voilà, dit le vieux comte, viens t'asseoir ici!» Mais Natacha +s'arrêta près de sa mère, sans répondre à l'invitation de son père; ses +yeux cherchaient quelqu'un. + +«Maman... donnez-le-moi, donnez-le-moi plus vite, plus vite,» +murmura-t-elle en retenant avec peine un sanglot. Elle s'assit et écouta +la conversation: «Mon Dieu, se dit-elle, toujours les mêmes personnes, +et toujours la même chose.... Papa aussi tient sa tasse comme +d'habitude, et souffle dessus comme hier, comme il soufflera demain...» +Elle éprouva une sourde irritation contre eux tous, et elle leur en +voulait de ce qu'il n'y avait rien de changé. + +Après le thé, Nicolas, Sonia et Natacha se blottirent dans leur coin +favori de la grande salle: c'était là qu'ils causaient entre eux à coeur +ouvert. + + +X + + +«T'arrive-t-il quelquefois, dit Natacha à son frère, de sentir qu'on n'a +plus rien devant soi, qu'on a déjà reçu toute sa part de bonheur, et +d'être, non pas ennuyé, mais profondément triste? + +--Certainement! Il m'est arrivé bien souvent de voir des amis et des +camarades gais et en train, de l'être moi-même comme tous les autres, et +de me trouver tout à coup envahi par une tristesse et un dégoût +invincibles de la vie, au point de me demander si ce ne serait pas pour +chacun de nous l'heure de mourir. Je me souviens, par exemple, qu'un +jour, au régiment, la musique jouait, et j'étais plongé dans une telle +mélancolie, que je n'ai pas même songé à aller parader à la promenade! + +--Comme je te comprends! Et moi, je me souviens, reprit Natacha, qu'une +fois, étant toute petite, on m'avait punie pour avoir mangé des prunes, +je crois... j'étais innocente, et vous autres vous dansiez... on m'avait +laissée seule dans la chambre d'étude... je pleurais, je pleurais de +chagrin et sur moi, et sur vous tous qui me faisiez tant de peine! + +--Oui, je me rappelle même que je suis allé te consoler, et que je ne +savais comment m'y prendre... nous étions très ridicules alors!... Je +possédais un petit bonhomme à grelots, dont je t'ai fait cadeau à cette +occasion. + +--Te rappelles-tu aussi, poursuivit Natacha, bien avant cela, lorsque +nous étions hauts comme la main, notre oncle nous a appelés dans son +cabinet, il y faisait sombre, et tout à coup nous y avons vu.... + +--Un nègre! acheva Nicolas avec un joyeux sourire. Certainement, je le +vois comme s'il était là, et j'en suis encore à me demander si c'était +un songe, une réalité ou un conte bleu inventé à plaisir. + +--Il avait des dents blanches et nous regardait de ses yeux noirs. + +--Vous le rappelez-vous, Sonia? + +--Oui, oui, mais bien vaguement. + +--Papa et maman m'ont pourtant toujours assuré qu'il n'y a jamais eu de +nègre chez nous.... Et les oeufs, te rappelles-tu les oeufs que nous +roulions à Pâques, et le jour où deux petites vieilles grimaçantes sont +sorties du parquet, et se sont mises à tourner autour de la table? + +--Oui, oui, et papa qui, avec sa fourrure sur le dos, tirait des coups +de fusil sur le perron... tu ne l'as pas oublié non plus?...» Et ainsi +défilaient l'un après l'autre devant eux, non pas les mélancoliques +souvenirs de la vieillesse, mais ces doux et innocents tableaux de la +première enfance, qui se perdent dans un vague lointain plein de poésie +et flottent entre la réalité et le songe. + +Sonia rappela aussi comme elle avait eu peur de Nicolas, à cause des +brandebourgs de sa jaquette, et que sa bonne lui avait assuré que sa +robe en serait un jour garnie de haut en bas: + +«C'est alors qu'on m'a raconté que tu étais venue au monde sous un chou, +dit Natacha.... Je n'osais pas dire que c'était faux, mais cela me +préoccupait beaucoup!» + +Une porte s'ouvrit à ce moment, et une femme, s'écria, en passant sa +tête par l'entrebâillement: + +«Mademoiselle, mademoiselle, on a apporté le coq! + +--Inutile, Polïa, renvoie-le,» dit Natacha. + +Dimmler, qui était entré sur ces entrefaites, s'approcha de la harpe +reléguée dans un coin, et, en l'ôtant du fourreau, lui fit rendre un son +discordant. + +«Édouard Karlovitch, jouez-nous mon Nocturne favori, celui de M. Field,» +lui cria la comtesse, de l'autre pièce. + +Dimmler prit un accord, et se tournant de leur côté: + +«Comme vous voilà tranquilles, jeunesse! + +--Oui, nous philosophons,» répondit Natacha, et ils continuèrent à +causer de leurs rêves. + +Dimmler avait à peine commencé le Nocturne, que Natacha se leva, +traversa la chambre à pas de loup, prit la bougie qui brûlait sur la +table, l'emporta dans le salon voisin, et revint occuper sa place sur le +canapé. Il faisait nuit noire dans la salle, dans leur coin surtout, +mais les rayons argentés de la lune, pénétrant par les grandes fenêtres, +se jouaient sur le parquet. + +«Sais-tu, dit Natacha tout bas, pendant que Dimmler, après avoir exécuté +le morceau demandé, laissait errer ses doigts au hasard sur les cordes, +ne sachant à laquelle de ses réminiscences musicales s'arrêter; sais-tu, +Nicolas, que lorsqu'on remonte de souvenir en souvenir, on va si loin, +si loin, qu'on en arrive à se rappeler ce qui a précédé notre propre +venue en ce monde, et.... + +--Mais c'est de la métempsycose, dit Sonia, qui n'avait pas oublié ses +leçons d'autrefois. Les Égyptiens croyaient que nos âmes avaient habité +des corps d'animaux, et qu'elles y retournaient après notre mort. + +--Je n'en crois rien, reprit Natacha tout bas, bien que la musique eût +cessé depuis un moment; mais je sais pour sûr que nous avons été des +anges là-bas, quelque part, et même peut-être ici, et que c'est pour +cela que nous avons gardé le souvenir d'une vie antérieure. + +--Peut-on se joindre à vous? demanda Dimmler, en s'approchant de leur +groupe. + +--Si nous avons été des anges, comment sommes-nous tombés plus bas? + +--Comment, plus bas? Mais qui te dit que c'est plus bas?... qui peut +savoir ce que j'ai été? reprit Natacha avec conviction. L'âme étant +immortelle, si ma destinée est de vivre éternellement dans l'avenir, je +dois avoir vécu dans le passé, et j'ai donc aussi une éternité derrière +moi. + +--Oui, mais il est difficile de se la représenter, cette éternité, +objecta Dimmler, dont le sourire moqueur avait complètement disparu. + +--Pourquoi difficile? demanda Natacha. Après le jour d'aujourd'hui vient +le jour de demain, et puis le surlendemain, et toujours ainsi: hier a +été, demain sera, et.... + +--Natacha, c'est à ton tour maintenant, chante-moi quelque chose, lui +dit sa mère.... Que faites-vous là dans un coin, comme des +conspirateurs? + +--J'en ai si peu envie, maman!» Cependant elle se leva, et Nicolas se +mit au piano. Se plaçant selon son habitude au milieu de la salle, à +l'endroit le plus favorable pour la résonance, Natacha chanta la romance +favorite de sa mère. + +Quoiqu'elle eût déclaré ne pas se sentir bien disposée, de longtemps +elle n'avait chanté, et de longtemps encore elle ne chanta comme ce +soir-là. Le vieux comte, qui causait dans son cabinet avec Mitenka, se +hâta de lui donner ses dernières instructions dès qu'il entendit la +première note, comme un écolier pressé de finir sa tâche pour retourner +à ses jeux; mais comme il n'y parvenait pas, il se tut et écouta, +pendant que Mitenka, debout devant lui, écoutait en silence et d'un air +satisfait. Nicolas ne quittait pas sa soeur des yeux, et respirait avec +elle aux mêmes pauses. Sonia, subissant le charme de cette voix idéale, +songeait à l'immense différence qu'il y avait entre elle et son amie, et +se disait que jamais elle n'exercerait une pareille fascination. La +vieille comtesse avait interrompu sa patience, un doux et triste sourire +voltigeait sur ses lèvres, ses yeux étaient humides de larmes, et elle +branlait la tête au souvenir de sa propre jeunesse, à la pensée de +l'avenir de sa fille, et à cette union d'un caractère si étrange et si +inquiétant. + +Dimmler, assis à côté d'elle, les yeux à moitié fermés, prêtait +l'oreille avec ravissement: + +«C'est véritablement un talent européen, lui disait-il; elle n'a rien à +apprendre... tant de force, de douceur, de moelleux!... + +--Ah! combien j'ai peur pour elle!» répondit la comtesse, car son coeur +de mère lui faisait deviner en Natacha une surabondance de sève qui +nuirait à son bonheur. Elle chantait encore, que Pétia se précipita tout +triomphant dans la salle, pour annoncer l'arrivée d'une troupe de +masques. + +«Imbécile!» s'écria Natacha, en s'arrêtant court; et, se jetant sur une +chaise, elle se mit à sangloter si fort, qu'il lui fallut quelques +minutes pour se remettre: «Ce n'est rien, maman, rien, je vous assure, +ajouta-t-elle, en essayant de sourire;--Pétia m'a effrayée, voilà +tout!...» Et ses larmes coulaient de plus belle. + +Toute la domesticité s'était costumée: les uns en ours, en Turcs, en +cabaretiers, en dames; les autres en monstres fantastiques. Apportant +avec eux le froid du dehors, ils n'osèrent d'abord franchir le seuil du +vestibule, mais, prenant peu à peu courage, se poussant mutuellement, et +se cachant les uns derrière les autres, ils pénétrèrent tous bientôt +dans la grande salle. Là leur timidité dégela enfin, ils se laissèrent +aller à la plus franche gaieté, et les chants, les danses, les jeux de +toutes sortes s'organisèrent à l'envi. La comtesse, après avoir examiné +et reconnu tous les masques, rentra au salon, en leur laissant son mari, +dont la figure réjouie les encourageait à s'amuser. La jeunesse s'était +éclipsée. + +Mais au bout d'une demi-heure on vit paraître une vieille marquise, avec +des mouches, qui n'était autre que Nicolas; une Turque, Pétia; un +paillasse, Dimmler; un hussard Natacha; et un Tcherkesse, Sonia, toutes +deux avec des sourcils et des moustaches charbonnés au bouchon. + +Après avoir été reçus avec une surprise bien jouée, et reconnus plus ou +moins vite, les jeunes gens, fiers de leurs déguisements, décidèrent à +l'unanimité qu'il fallait aller les montrer à des étrangers. + +Nicolas, qui brûlait du désir de faire faire aux siens une longue +promenade en troïka[9], leur proposa, vu l'excellent état du chemin, +d'aller chez le «petit oncle», avec une dizaine de masques. + +«Vous dérangerez le vieux, et voilà tout! leur dit la comtesse, car il +n'aura même pas la place pour vous recevoir. Si vous voulez faire une +course, allez plutôt chez les Mélukow.» + +Mme Mélukow était une veuve du voisinage, dont la maison, pleine +d'enfants de tout âge, de gouverneurs et de gouvernantes, était située à +quatre verses d'Otradnoë. + +«C'est fort bien imaginé, ma chère, dit le comte enchanté; je vais +aussi me costumer et me joindre à eux; je saurai bien réveiller +Pachette.» + +Mais la comtesse n'entendait pas de cette oreille-là: c'était de la +folie! Cela n'avait pas le sens commun d'exposer son pied malade au +froid; le comte céda, et Mme Schoss s'offrit pour accompagner les jeunes +filles. Le costume de Sonia était le mieux réussi, ses sourcils et sa +moustache lui seyaient à merveille, sa jolie figure ressortait à +plaisir, et ses habits d'homme lui donnaient un aplomb et un entrain +inusités. Une voix secrète lui disait que cette soirée déciderait de son +sort. Quelques instants après, quatre traîneaux attelés en troïka, avec +grelots et clochettes, et dont les patins grinçaient et criaient sur la +neige durcie, défilèrent un à un devant le perron. + +Natacha fut la première à se mettre au diapason de cette folie de +carnaval, qui, après avoir peu à peu gagné chacun de proche en proche, +arriva enfin à sa plus bruyante expression, lorsque tous les masques +descendirent le perron, et finirent par se grouper dans les différents +traîneaux, en riant aux éclats et en s'interpellant les uns les autres. + +Deux des troïkas étaient attelées de chevaux de fatigue, la troisième de +ceux du comte, dont le cheval de brancard passait pour être un trotteur +du haras d'Orlow; la quatrième, avec son petit timonier noir et +ébouriffé, appartenait en toute propriété à Nicolas. Debout dans son +costume de vieille marquise, sur lequel il avait jeté son manteau de +hussard, serré à la taille par une ceinture, il rassemblait les rênes. + +Comme la lune brillait d'un vif éclat, les rayons se reflétaient dans +les plaques de cuivre de l'attelage, et scintillaient dans la prunelle +des chevaux, dont les yeux se portaient avec inquiétude sur le groupe +bruyant qui s'agitait sous le sombre auvent de l'entrée. + +Natacha, Sonia, Mme Schoss et deux filles de chambre s'assirent dans le +traîneau de Nicolas; Dimmler, sa femme et Pétia dans celui du comte, le +reste des masques dans les deux autres: + +«Zakhare! va en avant!» cria Nicolas au cocher de la troïka de son père, +il voulait se donner le plaisir de le dépasser plus tard. Le traîneau du +vieux comte s'ébranla; ses patins, que la gelée semblait avoir soudés +au sol, crièrent, la cloche tinta avec force, les chevaux se serrèrent +contre le brancard, et partirent sur la neige brillante et ferme, en la +rejetant à droite et à gauche, comme du sucre cristallisé. + +Nicolas venait en second: les autres s'élancèrent après lui sur l'étroit +chemin, en faisant entendre le même bruit et le même grincement. Pendant +qu'ils longeaient le mur extérieur du parc, l'ombre des grands arbres +dénudés se couchait en travers de la route, et interceptait par endroits +la vive clarté de la lune; mais à peine l'eurent-ils dépassé, que de +tous côté s'étendit à leurs regards la vaste plaine de neige immobile +qu'une lumière scintillante diaprait au loin des mille feux et des +paillettes sans nombre de ses chatoyants reflets. Tout à coup une +ornière imprima une violente secousse au premier traîneau, et fit bondir +les suivants, qui s'espacèrent à la file en troublant de leur bruit +insolent le calme immuable et souverain qui régnait autour d'eux: + +«Des traces de lièvre!» s'écria Natacha, dont la voix perça comme une +flèche l'air immobile et glacé. + +«Comme il fait clair, Nicolas!» dit Sonia, Nicolas se retourna pour +examiner cette jolie figure à moustaches et à sourcils noirs, qui, aux +rayons de la lune et sous son bonnet de zibeline, lui semblait éloignée +et rapprochée à la fois: + +«Ce n'est plus Sonia, se dit-il en souriant. + +--Qu'avez-vous, Nicolas? + +--Rien!» lui répondit-il, et il reprit sa première position. + +Arrivés sur la grand'route battue et labourée par les fers à crampons +des chevaux, et sillonnée de longues traces d'apparence huileuse qui +marquaient le passage des traîneaux, l'attelage tira sur les rênes et +accéléra sa course. Le cheval de gauche, la tête penchée en dehors, +avançait par bonds, tandis que le timonier, remuant les oreilles, +paraissait hésiter et se demander si le moment était venu de s'élancer à +son tour. Perdu dans le lointain, le traîneau de Zakhare faisait l'effet +d'une tache noire qui se détachait sur la blancheur de la neige à mesure +qu'il s'éloignait, le tintement de ses clochettes devenait de plus en +plus indistinct, et les chants et les cris des masques retentissaient +dans la nuit claire et pure. + +«Eh là! mes amis chéris!» s'écria Nicolas, en ramenant les rênes d'une +main et en levant de l'autre son fouet. Le traîneau partit comme un +trait: la force du courant d'air qui frappait les visages, et les bonds +toujours plus rapides des deux chevaux de volée, donnaient seuls l'idée +de la vitesse de la course. Nicolas regarda en arrière les deux autres +cochers, qui, criant et encourageant leurs chevaux du fouet et de la +voix, faisaient galoper les timoniers, pour n'être pas distancés; celui +de Nicolas, se balançant sous la «douga[10]«du brancard, conservait +l'égalité de son allure, tout prêt à doubler le mouvement au moindre +signal. + +Ils atteignirent bientôt la première troïka, et, après avoir descendu +une pente, ils arrivèrent sur une large route de traverse qui longeait +une prairie. + +«Où sommes-nous? se demanda Nicolas; n'est-ce pas la prairie et la +colline du bord de la rivière? Mais non, vraiment, je ne m'y reconnais +plus! C'est du nouveau, de l'inconnu!... Dieu sait où nous sommes!... +Enfin n'importe!...» Et, appuyant ses chevaux d'un vigoureux coup de +fouet, il continua sa course droit devant lui. + +Zakhare retint une seconde son attelage, et tourna son visage couvert de +givre vers Nicolas, qui lança sa troïka à fond de train. + +«Attention, maître!» lui cria Zakhare, qui, penché en avant, les bras +tendus et faisant claquer sa langue, partit à son tour comme une flèche. + +Pendant un moment les deux troïkas volèrent de front, mais bientôt, +malgré tous les efforts de Zakhare, Nicolas gagna de l'avance, et le +dépassa enfin, rapide comme l'éclair; un tourbillon de neige fine, +soulevé par les pieds de ses chevaux, s'abattit sur la troïka rivale, +les patins grincèrent, les femmes poussèrent des cris aigus, et les deux +attelages, confondant et enchevêtrant leurs ombres fugitives, luttèrent +entre eux de vitesse. + +Nicolas, modérant l'ardeur des chevaux, regarda autour de lui; devant, +derrière, partout s'étendait à perte de vue la plaine féerique, parsemée +d'étoiles d'argent et toute baignée de lumière: «Zakhare me crie de +prendre à gauche.... Pourquoi à gauche? pensa-t-il. On dirait que nous +allons chez les Mélukow?... Pas du tout, nous allons à l'aventure, et à +la grâce de Dieu!... Comme tout cela est étrange et charmant à la +fois!...» Et il se retourna vers ceux qu'il menait. + +«Vois donc sa barbe et ses cils, qui sont tout blancs,» dit tout à coup +l'un des deux jolis et fantastiques jeunes gens, aux sourcils arqués et +à la fine moustache. + +«Celui qui vient de parler, c'est Natacha, je crois, se dit Nicolas, et +ce Tcherkesse là-bas, qui est-ce donc?... je ne le connais pas, mais je +l'aime!» + +«N'êtes-vous pas transies?» Elles lui répondirent par un éclat de rire. +Dimmler s'égosillait de son côté; ce qu'il disait devait être drôle, car +on riait aux éclats dans son traîneau. + +«De mieux en mieux, se disait à lui-même Nicolas, nous voilà maintenant +dans une forêt enchantée... de grandes ombres noires se confondent dans +un scintillement de pierreries et glissent sur un pavé de diamants.... +N'est-ce pas un palais magique que je vois là-bas avec ses larges dalles +de marbre blanc et ses toits étincelants?... Ne viens-je pas d'entendre +comme des cris de bêtes fauves se répondant dans le lointain?... Mais, +si c'était tout simplement Mélukovka que j'aperçois? Ma foi, ce serait +tout aussi miraculeux, de les avoir conduits au hasard et d'être arrivé +à bon port!» + +C'était bien Mélukovka en effet, car il vit les gens de la maison +sortir sur le perron avec des lumières, et s'avancer vers eux, tout +joyeux de cette distraction imprévue. + +«Qui est là? cria une voix dans le vestibule. + +--Des masques de chez le comte!... Ce sont ses attelages, répondirent +les domestiques. + + +XI + + +Pélaguéïa Danilovna Mélukow, une forte et maîtresse femme en lunettes et +en robe de chambre flottante, était assise dans son salon, au milieu de +ses filles, qu'elle tâchait de divertir de son mieux, en fondant avec +elles des figures de cire dont elles suivaient ensuite sur le mur les +silhouettes indécises, lorsque des pas et des voix se firent entendre +dans l'antichambre. + +Des hussards, des sorcières, des paillasses, des ours, étaient en train +de frotter leurs figures brûlées par le froid et couvertes de givre, et +secouaient la neige attachée à leurs vêtements. Dès qu'ils se furent +débarrassés de leurs fourrures, ils firent irruption dans la grande +salle, où l'on allumait à la hâte des bougies. Dimmler le paillasse, et +Nicolas en vieille marquise, exécutèrent un pas, tandis que les autres, +entourés des enfants, qui criaient et sautaient de plaisir, déguisaient +leurs voix, en saluant la maîtresse de la maison, et se rangeaient +ensuite le long du mur. + +«Impossible de reconnaître personne... mais vraiment est-ce Natacha? +Regardez-la donc, ne vous rappelle-t-elle pas quelqu'un?... Édouard +Karlovitch, comme vous voilà beau, et comme vous dansez bien! Et ce +Tcherkesse-là, il est charmant.... Tiens, c'est Sonia! Voilà une bonne +et agréable surprise!... Et nous qui étions là à nous morfondre!... Ha, +ha, ha! Quel hussard, un vrai hussard et un vrai gamin, qui plus est!... +Je ne puis pas la regarder sans rire...» Et tout le monde criait, riait +et parlait à la fois. + +Natacha, la favorite des demoiselles Mélukow, disparut aussitôt avec +elles, et se fit apporter dans leur appartement particulier des +bouchons, des robes de chambre et toutes sortes de vêtements d'homme, +que le laquais passait par l'entrebâillement de la porte aux jeunes +filles déshabillées; elles les saisissaient vivement de leurs bras nus. +Dix minutes plus tard, toute la jeunesse de la maison, également +méconnaissable, se joignit aux masques. + +Pélaguéïa Danilovna, allant et venant à droite et à gauche, les lunettes +sur le nez et un sourire discret sur les lèvres, fit ranger les chaises +et préparer le souper et les rafraîchissements pour les maîtres et leur +nombreuse suite. Elle regardait chacun à tour de rôle dans le blanc des +yeux et ne reconnaissait personne dans cette foule bigarrée, ni les +Rostow, ni Dimmler, ni ses filles elles-mêmes, ni aucune partie de leurs +costumes. + +«Et celle-là, qui est-ce? demanda-t-elle à sa gouvernante, en arrêtant +au passage un Tartare de Kazan, qui n'était autre que sa propre fille! +C'est une des Rostow, n'est-ce pas?... Et vous, monsieur le hussard, de +quel régiment êtes-vous? dit-elle en s'adressant à Natacha.... De la +«pastila[11]«à cette Turque! criait-elle au sommelier. Leur religion ne +la leur défend pas, n'est-ce pas?» + +À la vue des pas plus ou moins extravagants auxquels se livraient les +danseurs sous l'impunité du masque, Pélaguéïa Danilovna ne put +s'empêcher plus d'une fois de se cacher le visage dans son mouchoir, et +sa puissante personne se laissait violemment secouer par un rire +irrésistible, un rire de bonne et vieille matrone, plein de +bienveillance et de franche gaieté. + +Lorsqu'on en eut fini avec les danses russes et les «horovody[12]«, +elle rassembla tout son monde, maîtres et domestiques, en un grand +rond, leur remit une corde, un anneau et un rouble, et les jeux +innocents commencèrent à leur tour. + +Une heure plus tard, quand les costumes furent bien fripés et bien +chiffonnés, et que le charbon découla sur les figures en transpiration, +Pélaguéïa Danilovna put enfin reconnaître chacun, complimenter les +demoiselles sur leurs déguisements, et remercier toute la bande joyeuse +pour l'amusement qu'elle lui avait procuré! Le souper des maîtres fut +servi dans le salon, et celui des gens dans la grande salle: + +«Oh! se faire dire la bonne aventure dans le bain, là-bas, c'est ça qui +est effrayant! dit une vieille fille qui était à demeure chez les +Mélukow. + +--Pourquoi donc? demanda l'aînée des demoiselles. + +--Vous ne vous y risquerez pas, c'est sûr, il faut du courage! + +--Eh bien, j'irai, dit Sonia. + +--Contez-nous ce qui est arrivé à la demoiselle, vous savez? s'écria la +cadette des Mélukow: + +--Une demoiselle alla une fois au bain, reprit la vieille fille, en +emportant avec elle un coq et deux couverts, comme cela se fait +toujours, et elle attendit;... tout à coup elle entendit un bruit de +grelots... quelqu'un arrive, et ce quelqu'un s'arrête, monte, et elle +voit entrer un véritable officier, un officier en chair et en os,--on +l'aurait cru du moins,--qui s'assied en face d'elle devant le second +couvert! + +--Ah! ah! quelle terreur! s'écria Natacha, en ouvrant de grands yeux. + +--Et il a parlé, il a vraiment parlé? + +--Oui, tout comme s'il était un homme... il se mit à la prier, à la +supplier de céder à ses instances.... Quant à elle, elle devait résister +et faire durer l'entretien jusqu'au premier chant du coq... mais la peur +la prit, elle se couvrit la figure de ses mains! Alors... il se +précipita pour la saisir; heureusement que quelques fillettes, qui +étaient aux aguets, accoururent à ses cris. + +--Pourquoi les effrayez-vous ainsi? dit Pélaguéïa Danilovna. + +--Maman, mais vous aussi, vous avez voulu vous faire dire la bonne +aventure. + +--Et dans la grange, comment cela se passe-t-il? demanda Sonia. + +--C'est tout simple: il faut y aller, maintenant par exemple, et +écouter.... Si vous entendez battre le blé, c'est mal; si vous entendez +tomber le grain, c'est bien. + +--Maman, dites-nous ce qui vous est arrivé dans la grange? + +--Il y a de cela si longtemps, dit Pélaguéïa Danilovna en souriant, que +je l'ai tout à fait oublié, et puis d'ailleurs aucune de vous n'aura le +courage d'y aller. + +--Eh bien, moi, j'irai, dit Sonia; laissez-moi y aller. + +--Va, si tu n'as pas peur. + +--Vous permettez, madame Schoss?» dit Sonia à la gouvernante. Que l'on +jouât aux petits jeux, ou que l'on causât tranquillement, Nicolas +n'avait pas quitté Sonia d'une seconde pendant toute la soirée; il lui +semblait la voir pour la première fois, et l'apprécier à toute sa +valeur. Gaie, jolie comme un coeur sous son étrange costume, excitée, ce +soir-là, comme elle l'était rarement, elle le fascina tout à fait. + +--Quel imbécile j'ai été! pensait-il, en répondant mentalement à ces +yeux brillants, et à ce sourire triomphant, qui creusait sous la +moustache du joli masque une petite fossette, entrevue par lui pour la +première fois. + +--Je n'ai peur de rien!» reprit-elle. Elle se leva, se fit donner des +explications et sur la situation de la grange, et sur ce qu'elle devait +y attendre dans le plus profond silence, jeta une fourrure sur ses +épaules, s'en enveloppa tout entière et lança un coup d'oeil à Nicolas. + +Elle sortit par le corridor et l'escalier dérobé, pendant que ce +dernier, sous prétexte qu'il était fatigué par la chaleur de +l'appartement, disparut de son côté par la grande entrée. + +Le froid était toujours le même, et la lune semblait briller d'un éclat +encore plus vif. Des myriades d'étoiles scintillaient sur la neige à ses +pieds, tandis que leurs soeurs brillaient au loin sur la voûte triste et +sombre du firmament, et les yeux s'en détournaient bien vite, pour se +reporter sur la terre resplendissante de clarté et revêtue de son +manteau d'hermine. + +Nicolas descendit en courant le péristyle, tourna l'angle de la maison +et passa devant l'entrée latérale, par laquelle devait sortir Sonia. À +moitié chemin, des piles de bois, éclairées en plein par la lune, +projetaient leur ombre sur le chemin, sur lequel de vieux tilleuls +étendaient les lignes noires de leurs branches dénudées, qui se +croisaient et s'enchevêtraient sur le blanc sentier de la grange. Les +grosses poutres de la maison et son toit couvert de neige paraissaient +avoir été taillés dans un bloc de pierre précieuse, dont les facettes +s'irisaient à la lumière argentée de la lune. Un tronc d'arbre se fendit +tout à coup avec bruit dans le jardin, puis tout retomba dans le +silence. La poitrine de Sonia se soulevait d'aise: on aurait dit qu'elle +buvait à longs traits, non pas l'air de tous les jours, mais une essence +vivifiante de jeunesse et de bonheur éternels. + +«Tout droit, mademoiselle, tout droit et ne regardez pas en arrière. + +--Je n'ai pas peur,» répondit Sonia, dont les petits souliers +résonnèrent sur la pierre de l'escalier, et avancèrent en craquant sur +le tapis de neige, dans la direction de Nicolas, qu'elle venait +d'apercevoir à deux pas devant elle. Elle courut à lui, mais ce n'était +pas non plus son Nicolas de tous les jours! Qu'est-ce qui pouvait +l'avoir transformé à ce point? Était-ce son costume de femme avec ses +cheveux ébouriffes, ou ce sourire heureux, qui lui était si peu +habituel, et qui dans ce moment rayonnait sur ses traits? + +Mais Sonia est tout autre, toute différente de ce qu'elle est +d'ordinaire, et cependant c'est bien la même! se disait de son côté +Nicolas, en regardant sa jolie petite figure éclairée par un rayon de +lune. Ses deux bras se glissèrent sous la pelisse qui l'enveloppait, +enlacèrent sa taille, l'attirèrent à lui, et il baisa ses lèvres, sur +lesquelles il sentit encore l'odeur de bouchon brûlé de sa moustache +d'emprunt. + +«Sonia! Nicolas!» murmurèrent-ils tous deux, et les petites mains de +Sonia étreignirent à leur tour le visage de Nicolas; puis, en +entrelaçant leurs doigts, ils coururent jusqu'à la grange, et revinrent +sur leurs pas, pour rentrer chacun par la porte qui les avait vus +sortir. + + +XII + + +Natacha, qui avait tout observé, arrangea les choses de telle façon +qu'au retour, elle, Mme Schoss et Dimmler se mirent dans le même +traîneau, pendant que Nicolas, Sonia et les filles de service montaient +dans un autre. + +Nicolas ne songeait plus à faire courir ses chevaux: ses yeux se +fixaient involontairement sur Sonia, et cherchaient à découvrir, sous +cette moustache noire et ces sourcils arqués, sa Sonia d'autrefois, sa +Sonia dont rien ne pourrait plus désormais le séparer! La lumière +féerique et changeante de la lune, le souvenir du baiser sur ces lèvres +adorées, l'aspect de la terre brillante qui fuyait sous les pas de leurs +chevaux, ce ciel noir semé de clous de diamant, qui s'étendait au-dessus +de leurs têtes, cet air de glace qui remplissait ses poumons d'une force +inconnue, tout lui faisait croire qu'ils étaient rentrés dans le monde +de la magie. «Sonia, n'as-tu pas froid? + +--Non, et toi?» répondit-elle. + +Nicolas arrêta sa troïka à moitié route, et, confiant les rênes à son +cocher, courut vers le traîneau de Natacha: + +«Écoute, lui dit-il tout bas et en français, je me suis décidé à tout +dire à Sonia! + +--Tu lui as tout dit? s'écria Natacha rayonnante de joie. + +--Ah! Natacha, quelle étrange figure te fait cette moustache.... Es-tu +contente? + +--Comment, contente?... mais j'en suis ravie.... Je n'en disais rien, +sais-tu? mais je t'en voulais beaucoup!... c'est un coeur d'or que le +sien. Moi, je suis souvent mauvaise, aussi me faisais-je scrupule à +présent d'être heureuse toute seule. Va, va la rejoindre. + +--Non, attends un moment? Dieu, que tu es drôle ainsi!» répéta-t-il en +l'examinant curieusement et en découvrant aussi dans ses traits une +expression inusitée, une tendresse émue qui le frappa: + +«Natacha, n'y a-t-il pas de la magie là dedans, hein? + +--Oui, tu as très bien fait, va.» + +«Si j'avais vu Natacha telle que je la vois dans ce moment, se +disait-il, je lui aurais demandé conseil, et je lui aurais obéi, quoi +qu'elle m'eût ordonné... et tout aurait bien marché!...» + +«Ainsi donc tu es contente?... Ai-je bien agi? + +--Oui, mille fois oui! Je me suis fâchée avec maman l'autre jour à cause +de toi. Maman soutenait que Sonia te courait après... et je ne +permettrai à personne, non seulement de dire, mais de penser du mal +d'elle, car c'est la bonté et la droiture mêmes! + +--Eh bien, tant mieux!...» Et Nicolas, sautant à terre, regagna en +quelques enjambées son traîneau, où le même petit Tcherkesse de tout à +l'heure le reçut en souriant de dessous son capuchon de zibeline... et +ce Tcherkesse était Sonia, et Sonia, sans aucun doute, allait devenir sa +femme chérie! + +Les jeunes filles passèrent, en rentrant, chez la comtesse pour lui +rendre compte de leur excursion, et se retirèrent ensuite dans leur +chambre. Tout en conservant leurs moustaches, elles se déshabillèrent et +bavardèrent longtemps: elles ne tarissaient pas sur leur mutuel bonheur, +sur leur avenir, sur l'amitié qui lierait leurs maris: + +«Mais quand cela arrivera-t-il? J'ai si grand'peur qu'il n'en soit rien, +dit Natacha, en s'approchant de sa table où étaient posés deux miroirs. + +--Eh bien, assieds-toi, Natacha, et regarde dans la glace, tu le verras +peut-être.» Natacha s'assit après avoir allumé deux bougies qu'elle +plaça de chaque côté. «Je vois bien une paire de moustaches, dit-elle en +riant. + +--Il ne faut pas rire, mademoiselle,» répliqua Douniacha. Natacha se +remit enfin à fixer, sans broncher, ses yeux sur la glace; elle prit un +air recueilli, se tut et resta longtemps à attendre et à se demander ce +qu'elle allait voir. Serait-ce un cercueil ou serait-ce le prince André, +qui lui apparaîtrait tout à coup sur cette plaque miroitante et confuse; +car ses yeux fatigués ne distinguaient plus qu'avec peine la lumière +vacillante des bougies? Mais, malgré toute sa bonne volonté, elle ne +voyait rien: aucune tache ne dessinait soit l'image d'un cercueil, soit +celle d'une forme humaine. Elle se leva. + +«Pourquoi les autres voient-ils, et moi rien, jamais rien! Mets-toi à ma +place, Sonia; il le faut pour toi et pour moi aussi... car j'ai si +grand'peur, si tu savais!» + +Sonia s'assit et fixa à son tour ses yeux sur la glace. + +«Sofia Alexandrovna verra bien certainement, dit Douniacha tout bas, +mais vous, vous riez toujours!» + +Sonia entendit cette réflexion et la réponse murmurée par Natacha: + +«Oui, elle verra, c'est sûr! L'année dernière, elle a vu.» Trois minutes +s'écoulèrent au milieu du plus profond silence. + +«Elle verra, c'est sûr,» répéta Natacha en tremblant. + +Sonia fit un mouvement en arrière, se couvrit la figure d'une main, et +s'écria: + +«Natacha! + +--Tu as vu? qu'as-tu vu?» Et Natacha se précipita pour soutenir la +glace. + +Sonia n'avait rien vu, ses yeux commençaient à se troubler et elle +allait se lever, lorsque le «c'est sûr» de Natacha l'arrêta; elle ne +voulait point tromper leur attente, mais rien n'est fatigant comme de +rester ainsi immobile. Aussi ne put-elle jamais s'expliquer pourquoi +elle avait crié, et pourquoi elle s'était caché la figure dans les +mains. «Tu l'as vu, lui? demanda Natacha. + +--Oui, mais attends: je l'ai vu, lui!» répondit Sonia, ne sachant trop +à qui ce _lui_ devait se rapporter, si c'était à Nicolas ou au prince +André: «Pourquoi ne pas leur raconter que j'ai vu, cela arrive bien à +d'autres, et personne ne pourra me démentir.»--Oui, je l'ai vu, +poursuivit-elle. + +--Comment l'as-tu vu, couché ou debout? + +--Je l'ai vu, il n'y avait rien d'abord, et tout à coup je l'ai vu +couché. + +--André couché? il est donc malade?... et Natacha arrêta sur Sonia un +regard effaré. + +--Mais non, pas du tout, il semblait au contraire fort gai, +répondit-elle en finissant par croire à ses propres inventions. + +--Et après, Sonia, après? + +--J'ai vu ensuite quelque chose de vague, de rouge, de bleu.... + +--Quand reviendra-t-il, Sonia? Quand le reverrai-je? Mon Dieu, que j'ai +peur pour lui! Pour moi, j'ai peur de tout!...» Et, sans répondre aux +consolations que lui prodiguait Sonia, Natacha se glissa dans son lit, +et, longtemps après qu'elle eut éteint la lumière, elle resta immobile +et rêveuse, les yeux fixés sur les rayons de la lune qui pénétraient à +travers les vitres gelées des fenêtres. + + +XIII + + +Quelque temps après les fêtes, Nicolas avoua à sa mère son amour pour +Sonia et sa ferme résolution de l'épouser. La comtesse, qui avait l'oeil +sur eux depuis longtemps, s'attendait à cette confidence; elle l'écouta +en silence jusqu'au bout et lui annonça à son tour qu'il était libre de +se marier comme bon lui semblerait, mais que ni elle, ni son père, ne +donneraient leur consentement à ce mariage. Nicolas, atterré, sentit +pour la première fois que sa mère, malgré l'affection qu'elle lui avait +toujours témoignée, était sérieusement fâchée contre lui, et ne +reviendrait pas sur sa décision. Elle fit venir son mari, et essaya de +lui communiquer avec calme la confidence de son fils, mais la colère +prit bientôt le dessus et elle sortit en sanglotant de dépit. Le vieux +comte engagea Nicolas avec une certaine hésitation à renoncer à son +projet, mais celui-ci lui répondit que sa parole était engagée; son +père, fort troublé par cette déclaration formelle, poussa un long +soupir, changea de conversation, et le quitta bientôt après, pour aller +retrouver sa femme. Comme il se sentait responsable envers lui du +mauvais état de sa fortune, il ne pouvait, au fond, lui en vouloir de +refuser un riche parti, et de préférer Sonia sans dot, Sonia qui aurait +été la perle des femmes, si, par la faute de Mitenka et de leurs +ruineuses habitudes, ils n'avaient dilapidé cette belle fortune. + +Un calme de quelques jours suivit cette scène, mais un matin la comtesse +appela chez elle Sonia, l'accusa d'ingratitude, et lui reprocha, avec +une dureté qu'elle ne lui avait jamais témoignée, de faire des avances +à son fils. Sonia, les yeux baissés, écoutait sans mot dire ces injustes +paroles, et ne pouvait comprendre ce qu'on exigeait d'elle; elle qui se +sentait prête à tous les sacrifices pour ceux qu'elle regardait comme +ses bienfaiteurs: rien ne lui paraissait plus simple que de se dévouer +pour eux, mais dans le cas présent elle ne voyait plus comment elle +devait agir. Ne pouvant s'empêcher de les aimer tous, d'aimer Nicolas, +qui avait besoin d'elle pour être heureux, que lui restait-il donc à +faire? Après cette douloureuse sortie, Rostow essaya d'effrayer sa mère +en la menaçant d'épouser Sonia en secret, et finit par la supplier +encore une fois de consentir à son bonheur. + +Elle lui répondit avec une indifférence glaciale, bien extraordinaire, +bien inusitée chez elle, qu'il était majeur, et que, le prince André se +mariant aussi sans le consentement de son père, il pouvait suivre cet +exemple, mais qu'elle ne recevrait jamais comme sa belle-fille cette +petite intrigante. + +Indigné de l'expression que venait d'employer sa mère, Nicolas changea +de ton, et lui reprocha de vouloir le forcer à vendre son coeur; il lui +déclara que, si elle ne revenait point sur sa résolution, c'était la +dernière fois qu'ils se... mais il n'avait pas encore prononcé le mot +fatal que sa mère ne pressentait que trop et qui aurait peut-être laissé +entre eux un souvenir ineffaçable, quand la porte s'ouvrit et Natacha +entra, pâle et sérieuse... elle avait tout entendu. + +«Nicolas, tu ne sais ce que tu dis, tais-toi, tais-toi! s'écria-t-elle +avec violence, comme pour l'empêcher de continuer.... Et vous, maman, +pauvre chère maman, ce n'est pas cela... vous l'avez mal compris!» + +La comtesse, au moment d'une rupture définitive avec son fils chéri, le +regardait avec terreur; mais elle ne pouvait et ne voulait pas céder, +entraînée, excitée par l'obstination qu'il mettait à lui résister. + +«Nicolas, je t'expliquerai tout plus tard.... Et vous, écoutez-moi, +petite mère...» + +Ses paroles n'avaient évidemment aucun sens, mais elles atteignirent +leur but. + +La comtesse fondit en larmes, et cacha sa figure sur l'épaule de sa +fille, pendant que Nicolas sortait en se prenant avec désespoir la tête +entre les mains. + +Natacha poursuivit son oeuvre de réconciliation, et obtint de sa mère la +promesse qu'elle ne tourmenterait plus Sonia. Nicolas, de son côté, +donna sa parole qu'il n'agirait point à l'insu de ses parents; quelques +jours plus tard, triste et fâché de se sentir en opposition avec eux, il +partit pour rejoindre son régiment, bien résolu à quitter le service et +à épouser à son prochain retour Sonia, dont il se croyait passionnément +amoureux. + +L'intérieur des Rostow redevint sombre, la comtesse tomba malade. + +Sonia, affligée de l'absence de son ami, supportait avec peine +l'inimitié de sa bienfaitrice, qui se trahissait involontairement à +chaque parole. Le comte, plus préoccupé que jamais du piteux état de ses +affaires, se vit forcé d'avoir recours aux moyens extrêmes, et de vendre +une de ses terres et son hôtel de Moscou; il aurait fallu pour cela +qu'il allât lui-même sur les lieux, mais le mauvais état de santé de sa +femme retardait leur départ de jour en jour. + +Natacha, qui avait supporté patiemment et presque gaiement pendant les +premiers mois d'être séparée de son fiancé, devenait d'heure en heure +plus triste et plus nerveuse, en pensant que ces longues semaines, +qu'elle aurait si bien su employer à aimer, se perdaient ainsi sans +profit pour son coeur. Elle en voulait au prince André de vivre d'une +vie prosaïque, de visiter de nouveaux pays, de faire de nouvelles +connaissances, tandis qu'elle ne pouvait que penser à lui et rêver! +Plus ses lettres lui témoignaient d'intérêt, plus elles l'irritaient, +car elle ne trouvait aucune consolation à lui écrire. Les siennes, dont +sa mère corrigeait habituellement les fautes d'orthographe, n'étaient +que des compositions sèches et banales. Elle se sentait dans +l'impuissance d'énoncer sur la feuille de papier blanc, posée là devant +elle, ce qu'elle aurait si bien dit d'un mot, d'un regard ou d'un +sourire. Aussi elle ne faisait en écrivant que remplir un ennuyeux +devoir, et n'y attachait plus la moindre importance! Cependant un voyage +à Moscou devenait indispensable; sans parler des ventes à régulariser, +il fallait y commander le trousseau, et s'y rencontrer avec le prince +André, que l'on attendait de jour en jour. Le vieux prince devait y +passer l'hiver, et Natacha assurait à qui voulait l'entendre que son +fiancé était bien certainement déjà revenu de l'étranger. + +En attendant, la comtesse ne se remettait pas, et il fut décidé que le +comte partirait seul avec les jeunes filles, à la fin de janvier. + + + + +CHAPITRE III + +I + + +Quoique Pierre eût une foi absolue dans les vérités que lui avait +révélées le Bienfaiteur, et malgré la joie profonde qu'il avait +ressentie pendant les premiers mois de son apprentissage, lorsqu'il se +livrait avec un réel enthousiasme au travail de sa régénération +intérieure, enfin malgré tous ses efforts pour y persévérer, cette +nouvelle existence perdit subitement pour lui tout son charme, après les +fiançailles du prince André, et la mort de Bazdéïew, arrivée à la même +époque. Il ne lui en resta plus que le squelette, c'est-à-dire sa +maison, sa femme, plus que jamais en faveur auprès d'un grand +personnage, ses nombreuses et peu intéressantes connaissances, et le +service avec son cortège d'ennuyeuses formalités! Aussi fut-il saisi +d'un profond dégoût en pensant à sa vie: il interrompit son journal, +évita la société de ses frères, reparut au club, recommença à boire et à +mener la vie de garçon, et fit tant parler de lui, que la comtesse +Hélène se vit obligée de lui adresser de sévères reproches. Pierre lui +donna raison en tous points, et se réfugia à Moscou pour ne pas la +compromettre par sa conduite. + +Lorsqu'il se retrouva dans son immense hôtel, avec ses cousines les +princesses, qui séchaient sur pied et tournaient à la momie, avec sa +nombreuse domesticité qui y grouillait dans tous les coins; lorsqu'il +aperçut la chapelle de la Vierge d'Iverskaïa rayonnante de la lumière +des mille cierges qui brûlaient dévotement devant les saintes images +enchâssées d'or et d'argent; lorsqu'il eut traversé la grande place du +Kremlin couverte d'un tapis de neige immaculée; qu'il eut revu les +izvostchiki et les boutiques du Kitaïgorod, les vieux et les vieilles de +Moscou vivotant doucement dans leur coin, sans rien désirer, et qu'il +eut pris part de nouveau aux bals et aux dîners du club Anglais... +alors il se sentit enfin arrivé au port. Moscou, en lui rendant son +chez lui et sa maison, lui fit éprouver cette sensation de bien-être +qu'on ressent lorsque, après une journée de fatigue, on passe avec +bonheur une bonne vieille robe de chambre bien chaude, bien commode, +voire même un peu graisseuse. + +Toute la société, les vieux et les jeunes, le reçurent à bras ouverts; +sa place restée vacante l'attendait, il n'avait qu'à la reprendre, car, +aux yeux de tous ces braves gens, Pierre était le meilleur enfant du +monde, l'original le plus gai et le plus intelligent, le vrai type du +grand seigneur du Moscou d'autrefois, distrait, bienveillant, et la +bourse toujours à sec, parce que chacun y puisait sans scrupule. + +Les représentations données au bénéfice d'artistes sans talent, les +croûtes et les statues des rapins du dernier ordre, les oeuvres de +bienfaisance, les choeurs de Bohémiens, les souscriptions pour des +dîners, les réunions de francs-maçons, les quêtes pour les églises, la +publication d'ouvrages de prix, tout cela trouvait accueil auprès de +lui: il ne savait jamais refuser, et se serait complètement dévalisé de +ses propres mains, si, pour son bonheur, deux de ses amis, auxquels il +avait prêté une très forte somme, ne l'eussent pris en tutelle. Au club, +pas de dîner, pas de soirée, sans lui. À peine venait-il d'étendre son +gros corps sur un des larges divans, après avoir vidé deux bouteilles de +Château-Margaux, qu'il se voyait entouré d'un cercle nombreux qui le +choyait, riait et causait autour de lui. Si la conversation dégénérait +en dispute, son bon sourire et une bienveillante plaisanterie, dite à +propos, ramenaient la paix; s'il n'était pas là, toute réunion +maçonnique, même était triste et morose. Au bal, lorsque les cavaliers +faisaient défaut, on venait le choisir, et il dansait. Jeunes femmes et +jeunes filles l'aimaient, parce que, sans témoigner une attention +particulière, à aucune d'elles, il était aimable avec toutes: «Il est +charmant, disait-on de lui, il n'a pas de sexe!» + +Comme il aurait pleuré sur lui-même si, sept ans auparavant, à son +arrivée de l'étranger, on lui eût dit qu'il n'avait besoin ni de rien +chercher, ni de rien inventer, que sa route était toute tracée, sa +destinée toute marquée, et qu'en dépit de tous ses efforts il ne +deviendrait pas meilleur que la plupart de ceux qui se seraient trouvés +dans sa position!... Certes, il ne l'aurait pas cru! + +N'était-ce donc pas lui qui avait désiré avec ardeur voir la Russie en +république, qui avait souhaité devenir philosophe tacticien... qui avait +regretté de ne pas être Napoléon ou l'homme qui le vaincrait? N'était-ce +donc pas lui qui avait cru possible la régénération de l'humanité, et +travaillé à atteindre le degré le plus élevé du perfectionnement moral? +N'était-ce donc pas lui qui avait créé des écoles, ouvert des hôpitaux, +et donné la liberté à ses paysans? + +Et de fait qu'était-il devenu? Le possesseur d'une grande fortune, le +mari d'une femme infidèle, un chambellan en retraite, un membre du club +Anglais et l'enfant gâté de la société de Moscou; un homme qui aimait +surtout à bien manger et à bien boire, et qui se donnait parfois le +plaisir de critiquer le gouvernement, bien à son aise, après dîner. Il +fut longtemps avant de se faire à la pensée qu'il était, ni plus, ni +moins, le type accompli du chambellan en retraite, vivant sans but et +sans soucis, ce type qu'il avait en si grand mépris sept ans auparavant, +et dont Moscou offrait de nombreux spécimens. + +Il cherchait parfois à se consoler, en se disant que ce genre de vie ne +durerait pas, mais l'instant d'après il passait en revue avec terreur +tous les gens de sa connaissance qui, entrés comme lui dans cette +existence de club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, en +étaient sortis sans cheveux et sans dents. + +Parfois aussi il tâchait de se persuader par orgueil qu'il ne +ressemblait en rien à ces chambellans qu'il méprisait, à ces personnages +bêtes, incolores et satisfaits d'eux-mêmes: «La preuve, se disait-il, +c'est que, moi, je suis mécontent, toujours mécontent, toujours +tourmenté du désir de faire quelque chose pour le bien de l'humanité!... +Qui sait? ajoutait-il ensuite avec humilité, n'ont-ils pas, eux aussi, +cherché, tout comme moi, à se frayer une nouvelle route dans la vie, et +la force des choses, du milieu qui les entourait, des éléments contre +lesquels l'homme est impuissant à lutter, ne les a-t-elle pas amenés là +où elle m'a amené moi-même? À force de raisonnements de ce genre, il +avait fini, après quelques mois de séjour à Moscou, par ne plus +mépriser, mais au contraire par aimer, respecter et plaindre, tout comme +il se plaignait lui-même, le sort de ses compagnons d'infortune. + +Pierre n'avait plus d'accès de désespoir ni de dégoût de la vie, mais le +mal dont il souffrait, et qu'il refoulait vainement à l'intérieur, le +travaillait toujours: «Quel est le but de l'existence? Pourquoi vit-on? +Que fait-on en ce monde?» se demandait-il avec stupeur mille fois par +jour. Mais, sachant par expérience que ses questions resteraient sans +réponse, il s'en détournait au plus vite en prenant un livre, ou il +courait au club, ou chez un de ses amis, pour y récolter les petites +nouvelles du jour. + +«Ma femme, se disait-il, qui n'a jamais aimé autre chose que son beau +corps, et qui est une des plus sottes créatures que je connaisse, passe +pour avoir de l'esprit comme personne, et tous se prosternent devant +elle. Bonaparte, bafoué alors qu'il était un grand homme, est pressé par +l'empereur François, maintenant qu'il n'est plus qu'un misérable +comédien, de vouloir bien accepter la main de sa fille. Les Espagnols +remercient la Providence, par l'entremise du clergé catholique, de la +victoire remportée le 14 juin sur les Français; les Français, de leur +côté, la remercient, toujours par l'entremise de ce même clergé, de la +victoire remportée par eux, à la même date, sur les Espagnols. Mes +frères les francs-maçons prêtent serment de tout sacrifier pour le +prochain et refusent un rouble à la quête. «Astrée» intrigue contre «les +chercheurs de la manne céleste», et l'on se met en quatre pour obtenir +la charte de la loge d'Écosse, dont personne n'a besoin et dont personne +ne comprend le sens, pas même celui qui l'a écrite. Nous nous disons +tous disciples de l'Évangile, nous proclamons l'oubli des injures, +l'amour du prochain, et, comme preuve à l'appui, nous élevons quarante +fois quarante églises à Moscou, tandis qu'hier on a fouetté un +déserteur, et le représentant de la loi divine d'amour et de pardon +donne à baiser la croix au condamné avant le supplice!» Ainsi songeait +Pierre, et cette hypocrisie perpétuelle, cette hypocrisie professée et +acceptée par tous, l'indignait chaque fois comme un fait nouveau: «Je la +sens, je la vois, se disait-il encore, mais comment leur en expliquer la +puissance? Je l'ai essayé en vain: je me suis convaincu qu'ils s'en +rendaient compte comme moi, mais qu'ils s'aveuglent volontairement. Donc +cela doit être ainsi! Mais, moi, que dois-je faire? Que vais-je +devenir?» Comme beaucoup de gens, comme beaucoup de ses compatriotes +surtout, il avait le triste privilège de croire au bien, et en même +temps de voir si distinctement le mal, qu'il ne lui restait plus la +force nécessaire pour prendre une part active dans la lutte. Ce mensonge +continuel, qu'il retrouvait dans tout travail à entreprendre, paralysait +son activité, et cependant il fallait vivre et s'occuper quand même. Se +sentir obsédé par ces questions vitales, sans parvenir à les résoudre, +cela lui était si pénible, qu'il se plongeait, pour les oublier, dans +toutes les distractions imaginables. + +Il dévorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait +sous la main, même lorsque son valet de chambre l'aidait le soir à se +déshabiller; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de +nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et +passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus +en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s'y +adonnait avec passion, en dépit des avertissements des médecins, qui, vu +sa corpulence, y trouvaient un danger sérieux pour sa santé. Il ne se +sentait heureux et véritablement à son aise que lorsqu'il avait avalé +plusieurs verres de spiritueux: la douce chaleur, la tendre +bienveillance pour son prochain, qu'il éprouvait alors, le rendait +capable de s'assimiler toute pensée sans toutefois l'approfondir. Alors +seulement le noeud gordien si compliqué de la vie perdait à ses yeux de +son effrayant mystère, et lui paraissait même facile à dénouer; alors +seulement il se disait: «Je le déferai, je l'expliquerai... tout à +l'heure j'y penserai!» Mais ce «tout à l'heure» ne venait jamais, et il +n'y repensait que pour voir de nouveau ces énigmes se dresser devant +lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se hâtait de +reprendre ses lectures pour chasser les pensées pénibles. + +Pierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que les soldats +exposés au feu de l'ennemi dans les retranchements s'ingéniaient à se +créer une occupation quelconque afin d'oublier le danger. Il se disait +que chacun faisait de même, que chacun, ayant peur de la vie, tâchait, +comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique, +le service de l'État, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les +chevaux et la chasse: «Donc, concluait-il, rien n'est puéril, et rien +n'est important!... tout revient au même, tâchons seulement de nous +soustraire à l'implacable réalité, et de ne jamais nous rencontrer face +à face avec elle!» + + +II + + +Le prince Nicolas Andréïévitch Bolkonsky était venu s'installer à +Moscou au commencement de l'hiver; son passé, son esprit et son +originalité peu commune, ses opinions antifrançaises et +archipatriotiques, à l'unisson d'ailleurs avec celles de Moscou, +peut-être aussi un refroidissement sensible de l'enthousiasme qu'avaient +fait naître les débuts de l'Empereur Alexandre, contribuèrent à le +rendre l'objet d'un respect tout particulier, et le centre de +l'opposition moscovite. + +Le prince avait beaucoup vieilli: son grand âge s'accusait souvent par +des assoupissements soudains, par l'oubli des événements récents, la +vivacité des souvenirs d'un temps déjà bien éloigné, et par la vanité +toute juvénile qui lui faisait accepter le rôle de chef de parti. +Cependant, lorsqu'il se montrait le soir, à l'heure du thé, en redingote +doublée de fourrure, les cheveux poudrés, et qu'il se laissait aller à +conter, par saccades comme toujours, des anecdotes de sa jeunesse, ou à +juger d'une façon incisive et mordante les événements et les gens du +moment, il inspirait à tous ceux qui l'écoutaient un égal sentiment de +respect. Son vaste hôtel, encombré d'un mobilier qui datait de la moitié +du XVIIIème siècle, les laquais toujours en grande tenue, lui-même le +représentant brusque, hautain, mais intelligent, d'une époque disparue, +sa fille douce et timide et la jolie Française, toutes deux le craignant +et le vénérant à la fois: tout cet ensemble formait un tableau imposant, +d'un coloris étrange et saisissant pour les visiteurs. Ils oubliaient +alors que la journée ne se composait pas seulement des deux heures +intéressantes qu'ils passaient dans la société du maître de la maison, +mais de bien d'autres encore, pendant lesquelles la vie intime des +habitants de cette demeure continuait à marcher lourdement et retombait +de tout son poids sur la pauvre princesse Marie. Privée de ses plaisirs +les plus chers, de la causerie avec «les âmes du bon Dieu» et de la +solitude, le grand calmant à toutes ses peines, ne frayant avec +personne, elle ne retirait aucun avantage de cette nouvelle résidence. +On avait même cessé de l'inviter, sachant que son père ne permettait pas +qu'elle sortît sans lui, et que, pour cause de santé, il se refusait +constamment à l'accompagner. Tout espoir de mariage s'était évanoui, car +le mauvais vouloir et l'irritation avec lesquels il conduisait tous ceux +qui pouvaient devenir des partis pour sa fille, n'étaient que trop +visibles. D'amies, elle n'en avait point: depuis son arrivée à Moscou, +elle était même bien revenue sur le compte de deux personnes qui avaient +eu toute son affection: l'une, Mlle Bourrienne, que, pour certaines +raisons, elle croyait maintenant devoir tenir à l'écart; l'autre, Julie +Karaguine, avec laquelle elle avait correspondu pendant cinq longues +années, pour en arriver à découvrir, dès leur première entrevue, qu'il +n'y avait rien de commun entre elles. Cette dernière, devenue, par la +mort de ses deux frères, une très riche héritière, se donnait à coeur +joie de tous les plaisirs, et cherchait un mari; un peu de temps encore, +et elle allait compter parmi les demoiselles très mûres; le moment était +donc venu pour elle de jouer sa dernière carte, et elle pressentait que +son sort se déciderait incessamment. La princesse Marie souriait avec +tristesse au retour de chaque jeudi, en pensant que, non seulement elle +n'avait plus à qui écrire, mais encore que les visites hebdomadaires de +sa chère correspondante d'autrefois lui étaient devenues complètement +indifférentes. Elle se comparait involontairement à ce vieil émigré qui +refusait de se marier avec l'objet de sa tendresse, en disant: «Si je +l'épousais, où donc passerais-je mes soirées?» Tout comme lui, elle +regrettait que la présence de Julie eût mis fin à leurs épanchements, +et elle n'avait plus personne à qui confier les chagrins qui +l'accablaient davantage tous les jours. Le prince André allait revenir; +l'époque fixée pour son mariage approchait, mais son père n'y était +guère mieux disposé; tout au contraire, ce sujet l'irritait au point que +le nom seul des Rostow le mettait hors des gonds, et que son humeur, +déjà si difficile, devenait presque insupportable. Les leçons que la +princesse Marie donnait à son neveu de six ans n'étaient qu'un souci de +plus, car, à sa grande consternation, elle avait découvert en elle-même +une irritabilité analogue à celle de son père. Que de fois ne +s'était-elle pas reproché ses emportements? Et pourtant, chaque fois, +son ardent désir de faciliter à l'enfant ses premiers pas dans l'étude +de l'A B C français, de l'initier à tout ce qu'elle savait elle-même, se +trouvait paralysé par la certitude que l'enfant, effrayé de sa colère, +répondrait tout de travers. Alors, s'embrouillant dans ses explications, +elle s'impatientait, élevait la voix, s'emportait, et, le tirant par la +main, elle le mettait dans «le coin». La punition infligée, elle fondait +en larmes, s'accusait de méchanceté, et le petit garçon, pleurant à son +tour, quittait «le coin» sans sa permission, et, prenant ses mains +couvertes de larmes, il la consolait et l'embrassait. Le plus difficile +à supporter était le caractère de son père, qui devenait chaque jour de +plus en plus dur envers elle. S'il l'avait obligée à passer ses nuits en +prière, s'il l'avait battue, s'il l'avait forcée à porter le bois et +l'eau, elle se serait soumise à ses ordres sans murmurer; mais ce +terrible tyran, qui l'aimait, n'en était que plus cruel, à cause même de +son affection. Non seulement il excellait à la blesser et à l'humilier à +tout propos, mais encore à lui démontrer avec bonheur qu'elle avait +tort en tout et toujours. Les attentions dont il entourait Mlle +Bourrienne étaient devenues plus marquées depuis quelques mois, et +l'idée baroque qu'il avait eue, pour irriter sa fille, de parler de son +mariage avec cette étrangère, lorsque son fils lui avait demandé son +consentement, commençait à avoir pour lui un certain attrait; mais la +princesse Marie persistait à n'y voir qu'une nouvelle invention de sa +part pour la chagriner. + +Un jour, en sa présence, le vieux prince baisa la main de Mlle +Bourrienne, et, l'attirant à lui, l'embrassa. La princesse rougit, et +quitta la chambre, persuadée que son père avait fait cela exprès devant +elle pour lui être encore plus désagréable. Quelques instants plus tard, +lorsque Mlle Bourrienne la rejoignit, toute souriante, elle essuya +vivement ses larmes, se leva, s'approcha d'elle, et, ne pouvant plus se +contenir, elle l'accabla des plus violents reproches: + +«C'est laid, c'est vil, c'est inhumain, de profiter ainsi de la +faiblesse!... Allez, sortez d'ici!» s'écria-t-elle d'une voix étranglée +par la colère et par les sanglots. + +Le lendemain, son père ne lui dit pas un mot, mais elle remarqua, à +dîner, que Mlle Bourrienne était servie la première; lorsque le vieux +sommelier, oubliant pour son malheur ce nouveau caprice de son maître, +présenta le café à la princesse Marie avant de l'offrir à Mlle +Bourrienne, le prince eut un accès de rage. Jetant sa canne à la figure +du coupable, il déclara à Philippe qu'il allait être fait soldat sur +l'heure: + +«Tu l'as oublié, oublié, quand je te l'avais dit! Elle est la première +dans ma maison, entends-tu bien... elle est ma meilleure amie, criait-il +avec fureur.... Et si tu te permets, ajouta-t-il en se tournant vers sa +fille, toi aussi, de l'oublier devant elle, comme tu l'as fait hier +soir, je te ferai voir qui est le maître ici.... Va-t'en, que je ne te +voie plus, ou demande-lui pardon!» Et la princesse Marie fit des excuses +à Mlle Amélie et n'obtint qu'à grand'peine la grâce du malheureux +sommelier. À la suite de ces scènes déplorables, il s'élevait dans le +coeur de la pauvre fille une lutte terrible entre l'orgueil froissé de +victime et le remords intime de la chrétienne. Ce père qu'elle osait +accuser, n'était-il pas faible et débile? Cherchant à tâtons ses +lunettes, perdant la mémoire, marchant d'un pas mal assuré, inquiet de +laisser surprendre sa faiblesse, ne le voyait-elle pas s'assoupir à +table, sa vieille tête branlant au-dessus de son assiette, lorsqu'il n'y +avait personne pour le tenir en haleine?... «Ce n'est donc pas à moi de +le juger!» se disait-elle alors, en se reprochant, dans son humilité, +son premier mouvement de révolte. + + +III + + +Il y avait à Moscou, à cette époque, un médecin français, très bel +homme, de haute taille, aimable comme ses compatriotes savent l'être au +besoin, et qui s'était fait en peu de temps une grande réputation dans +les cercles les plus aristocratiques de la ville, où on le traitait même +en égal et en ami. + +Le vieux prince, très sceptique en fait de médecine, l'avait toutefois +consulté, d'après le conseil que lui en avait donné Mlle Bourrienne, et +il s'habitua si bien à Métivier, qu'il finit par le recevoir +régulièrement deux fois par semaine. + +Le jour de la Saint-Nicolas, tout Moscou se porta à son hôtel pour lui +présenter ses félicitations, mais personne ne fut reçu, à l'exception de +quelques intimes, invités à dîner et inscrits sur une liste qu'il avait +remise à la princesse Marie. + +Métivier crut bien faire, en sa qualité de docteur, de forcer la +consigne et d'entrer chez son malade, dont l'humeur ce matin-là était +véritablement massacrante. Se traînant de chambre en chambre, +s'accrochant au moindre mot, il faisait semblant de ne rien comprendre +de ce qu'on lui disait, comme pour se ménager une occasion de se fâcher. +La princesse Marie ne connaissait que trop par expérience cette +irritation sourde, toujours prête à faire explosion dans un accès de +fureur, et aussi inévitable que le coup de feu d'une arme chargée; toute +la matinée se passa dans l'angoisse de ces pressentiments, mais il n'y +eut point d'éclat jusqu'à la visite du médecin. Après l'avoir laissé +pénétrer chez son père, elle s'assit, un livre à la main, dans le salon, +d'où elle pouvait aisément écouter, ou tout au moins deviner, ce qui se +passait dans le cabinet. + +La voix de Métivier se fit d'abord entendre, puis celle du vieux prince, +puis les deux voix s'élevèrent à la fois, et la porte, ouverte avec +violence, laissa voir sur le seuil le docteur terrifié, et le vieillard, +en robe de chambre, le visage bouleversé par la colère: + +«Tu ne le comprends pas, criait-il, et, moi, je le comprends, espion +français, esclave de Bonaparte!... hors d'ici! hors de ma maison!...» Et +il referma la porte avec fureur. + +Métivier haussa les épaules, s'approcha de Mlle Bourrienne, qui, à ce +bruit, était accourue de l'autre pièce, et lui dit: «Le prince n'est pas +tout à fait dans son assiette, la bile le travaille, tranquillisez-vous, +je repasserai demain.» Puis il sortit du salon, en enjoignant le plus +grand silence, pendant qu'à travers la porte on entendait le bruit des +pantoufles qui traînaient sur le parquet, et les exclamations réitérées +de: «Traîtres! Espions! Traîtres partout! pas un instant de repos!» + +Quelques minutes plus tard, la princesse fut appelée chez son père pour +y recevoir l'explosion à bout portant. N'était-ce pas sa faute, à elle, +lui dit-il, et à elle seule, si l'on avait laissé entrer cet espion?... +Et la liste qu'il lui avait remise, qu'en avait-elle fait?... Par sa +faute, à elle, il ne pouvait ni vivre ni mourir tranquille!... «Il faut +donc nous séparer, nous séparer, sachez-le, sachez-le! Je n'en puis +plus!» Il sortit un moment de sa chambre, mais, craignant sans doute +qu'elle ne prît point cette résolution au sérieux, il revint sur ses +pas, en s'efforçant de paraître calme: «Ne pensez pas, ajouta-t-il, que +je sois en colère: j'ai bien pesé mes paroles: nous nous séparerons. +Cherchez-vous un gîte ailleurs, n'importe où!» Et, mettant de côté la +tranquillité qu'il avait affectée un moment, pour se laisser aller de +nouveau à un emportement terrible, il la menaça du poing et s'écria: +«Dire qu'il ne se trouve pas un imbécile pour l'épouser!» Rentrant +précipitamment chez lui, il ferma de nouveau la porte avec fracas, fit +appeler Mlle Bourrienne, et le silence se rétablit aussitôt dans son +appartement. + +Les six personnes invitées à dîner arrivèrent à la fois vers les deux +heures. C'étaient: le comte Rostoptchine, le prince Lapoukhine et son +neveu, le général Tchatrow, vieux militaire et camarade d'armes du +prince Bolkonsky, Pierre, et Boris Droubetzkoï. Tous l'attendaient au +salon. + +Boris, qui était venu à Moscou en congé, avait demandé à lui être +présenté, et avait si bien su conquérir ses bonnes grâces, que le vieux +prince fit une exception en sa faveur et le reçut chez lui, malgré sa +qualité de jeune homme à marier. + +La maison Bolkonsky n'était pas classée dans ce que l'on était convenu à +Moscou d'appeler «le monde», mais le seul fait d'être admis dans ce +cercle exclusif et intime était considéré comme une distinction des plus +flatteuses; Boris avait saisi cette nuance, lorsque quelques jours +auparavant le comte Rostoptchine, invité à dîner, devant lui, par le +général gouverneur, pour le jour de la Saint-Nicolas, lui avait répondu +par un refus, en ajoutant: «Il me faudra, vous savez, aller saluer les +reliques du prince Nicolas Andréïévitch. + +--Ah oui, c'est vrai!... Et comment se porte-t-il?» avait répliqué le +général gouverneur. + +Le petit groupe réuni en attendant l'heure du dîner, dans l'antique et +vaste salon démodé, faisait l'effet d'un conseil de juges délibérant sur +une grave question, car tantôt ils se taisaient, et tantôt ils se +parlaient à voix basse. Le prince Bolkonsky parut enfin, taciturne et +sombre; sa fille, plus intimidée et plus embarrassée que jamais, +répondait du bout des lèvres aux hôtes de son père, et ils pouvaient +voir facilement qu'elle ne prêtait aucune attention à ce qui se disait +autour d'elle. Le comte Rostoptchine seul tenait le dé la conversation +et racontait tour à tour les nouvelles de la ville et les nouvelles +politiques. Lapoukhine et le vieux Tchatrow parlaient peu. Le prince +Nicolas Andréïévitch écoutait en juge suprême, et de temps en temps, par +son silence, par une inclination de tête, ou par un mot, donnait à +entendre qu'il prenait acte de ce qu'on soumettait à son appréciation. +Il s'agissait de politique, et au ton général de la conversation il +était aisé de s'apercevoir qu'on blâmait unanimement notre conduite de +ce côté-là et qu'on n'hésitait pas à trouver que tout marchait de +travers, et de mal en pis. La seule limite devant laquelle le causeur +s'arrêtait ou était arrêté dans ses jugements, c'était lorsque, pour les +motiver, il aurait dû s'en prendre directement à la personne de +l'Empereur. + +On parla de l'occupation par Napoléon du grand-duché d'Oldenbourg, de la +dernière note russe, fort hostile au conquérant, envoyée à toutes les +puissances de l'Europe: + +«Bonaparte se comporte avec l'Europe comme un corsaire avec un vaisseau +capturé, dit le comte Rostoptchine, en citant une phrase qu'il répétait +volontiers depuis quelques jours. La longanimité ou l'aveuglement des +Souverains est incompréhensible! C'est le tour du Pape, à présent; +Bonaparte travaille sans se gêner à renverser la religion catholique, et +pas une voix ne s'élève! Notre Empereur est le seul qui ait protesté +contre l'occupation du grand-duché d'Oldenbourg, et encore...» Le comte +s'arrêta court; il était arrivé à la limite extrême au delà de laquelle +personne n'osait s'engager. + +«Il lui a proposé un autre territoire en échange du grand-duché, ajouta +le vieux prince Bolkonsky. Déposséder des grands-ducs, c'est pour lui +chose aussi simple que pour moi de transporter des paysans de Lissy-Gory +à Bogoutcharovo! + +--Le duc d'Oldenbourg supporte son malheur avec une force de caractère +et une résignation admirable, dit Boris en prenant part à la +conversation d'un air respectueux. Il avait été présenté au grand-duc à +Pétersbourg, et il lui plaisait de laisser entendre qu'il le +connaissait. Le prince lui jeta un coup d'oeil, et fut sur le point de +lui lancer une épigramme, mais il n'en fit rien. Le trouvant sans doute +trop jeune, il ne daigna pas s'occuper de lui. + +--J'ai lu notre protestation à ce sujet et je suis étonné que la +rédaction en soit si mauvaise,» dit le comte Rostoptchine, avec la +nonchalance assurée d'un homme parfaitement au courant de la question. + +Pierre le regarda avec une stupéfaction naïve: + +«Qu'importe le style, comte, si les paroles sont énergiques! + +--Mon cher, avec nos cinq cent mille hommes de troupes il serait facile +d'avoir un beau style, lui répondit Rostoptchine, et Pierre comprit le +sens et la portée de sa critique. + +--Chacun aujourd'hui noircit du papier, dit le maître de la maison, ils +ne font que cela à Pétersbourg. Mon «Andrioucha» a composé tout un +volume pour le bien de la Russie.... Ils ne savent que griffonner.» + +La conversation languissait, mais le vieux général Tchatrow, après avoir +fait force «hem! hem!», lui donna une nouvelle impulsion: + +«Connaissez-vous l'incident qui s'est passé à la revue l'autre jour à +Pétersbourg, et la conduite du nouvel ambassadeur de France? + +--Il me semble avoir entendu blâmer sa réponse à Sa Majesté. + +--Jugez-en plutôt.... L'Empereur daigna attirer son attention sur la +division des grenadiers et sur la beauté du défilé; l'ambassadeur y +resta complètement indifférent, et l'on dit même qu'il se permit de +faire observer que chez eux, en France, on ne s'occupait point de ces +vétilles. Sa Majesté ne lui répondit rien, mais, à la revue suivante, +elle feignit d'ignorer sa présence.» + +Tous se turent: ce fait touchait l'Empereur: aucune critique n'était +donc possible! + +«Insolents! dit le vieux prince. Vous connaissez Métivier? Eh bien, je +l'ai chassé de chez moi ce matin. On l'avait laissé pénétrer, malgré ma +défense, car je ne voulais voir personne...» Et, jetant un regard de +colère à sa fille, il leur conta son entretien avec le docteur, qui, +d'après lui, n'était qu'un espion, et détailla les raisons qu'il avait +de le croire, raisons très peu convaincantes, à vrai dire, mais que +personne ne se risqua à réfuter. + +Quand on servit le champagne en même temps que le rôti, les convives se +levèrent pour féliciter l'amphitryon, et sa fille s'approcha également +de lui. + +Il la toisa d'un air dur, méchant, en lui tendant sa joue ridée, rasée +de frais; on voyait, à son air, qu'il n'avait point oublié la scène du +matin, que sa décision restait inébranlable, et que seule la présence +des invités l'empêchait de la lui signifier une seconde fois! Se +déridant enfin un peu, lorsque le café fut servi au salon, il exposa, +avec une vivacité toute juvénile, son opinion sur la guerre qui allait +s'engager: + +«Nos guerres avec Napoléon, dit-il, seront toujours malheureuses tant +que nous rechercherons l'alliance de l'Allemagne, et que, par une +conséquence déplorable du traité de paix de Tilsitt, nous nous mêlerons +des affaires de l'Europe. Il ne fallait prendre parti ni pour ni contre +l'Autriche, et c'est vers l'Orient que nous devons exclusivement nous +porter. Quant à Bonaparte, une conduite ferme et des frontières bien +gardées seront suffisantes pour l'empêcher de mettre le pied en Russie, +comme il l'a fait en 1807. + +--Mais comment nous décider à faire la guerre à la France, prince? +demanda Rostoptchine. Comment nous lèverions-nous contre nos maîtres, +contre nos dieux? Voyez notre jeunesse, voyez nos dames! Les Français +sont leurs idoles, Paris est leur paradis!» Il éleva la voix, pour être +bien entendu de tous: «Tout est français, les modes, les pensées, les +sentiments! Vous venez de chasser Métivier, tandis que nos dames se +traînent à ses genoux. Hier, à une soirée, j'en ai compté cinq de +catholiques qui font de la tapisserie le dimanche en vertu d'une +dispense du saint-père, ce qui ne les empêche pas d'être à peine vêtues, +et dignes de servir d'enseignes à un établissement de bains. Avec quel +plaisir, prince, n'aurais-je pas retiré du Musée la grosse canne de +Pierre-le-Grand, pour en rompre, à la vieille manière russe, les côtes à +toute notre jeunesse!... Je vous jure que leur sot engouement serait +bien vite allé à tous les diables!» + +Il se fit un silence: le vieux prince approuvait de la tête et souriait +à la boutade de son convive: + +«Et maintenant, adieu, Excellence... et soignez-vous! ajouta +Rostoptchine, en se levant avec sa brusquerie habituelle, et en lui +tendant la main. + +--Adieu, mon ami, tes paroles sont une vraie musique; je m'oublie +toujours à t'écouter,» et, le retenant doucement, il lui offrit à baiser +sa joue parcheminée. Les autres, imitant l'exemple de Rostoptchine, se +levèrent également. + + +IV + + +La princesse Marie n'avait pas saisi un mot de la conversation: une +seule chose la tourmentait, elle craignait qu'on ne s'aperçût de la +contrainte qui régnait entre son père et elle, et n'avait même pas prêté +la moindre attention aux amabilités de Droubetzkoï, qui en était à sa +troisième visite. + +Le prince et ses invités quittèrent le salon, Pierre s'approcha d'elle +le chapeau à la main: + +«Peut-on rester encore quelques instants? lui demanda-t-il. + +--Oui certainement...» Et son regard inquiet semblait lui demander s'il +n'avait rien remarqué. + +Pierre, dont l'humeur était toujours charmante après le dîner, souriait +doucement en regardant dans le vague: + +«Connaissez-vous ce jeune homme depuis longtemps, princesse? + +--Quel jeune homme? + +--Droubetzkoï. + +--Non, depuis peu.... + +--Vous plaît-il? + +--Oui, il me paraît agréable... mais pourquoi cette question? +répondit-elle, pensant toujours, malgré elle, à la scène du matin. + +--Parce que j'ai observé qu'il ne venait jamais à Moscou que pour tâcher +d'y trouver une riche fiancée. + +--Vous l'avez remarqué? + +--Oui, et l'on peut être sûr de le rencontrer partout où il y en a une! +Je le déchiffre à livre ouvert.... Pour le moment, il est indécis: il ne +sait trop à qui donner la préférence, ou à vous, ou à Mlle Karaguine. Il +est très assidu auprès d'elle. + +--Il y va donc beaucoup? + +--Oh! beaucoup!... Il a même inventé une nouvelle manière de faire la +cour, poursuivit Pierre avec cette malice, pleine de bonhomie, qu'il se +reprochait parfois dans son journal. «Il faut être mélancolique pour +plaire aux demoiselles de Moscou..., et il est très mélancolique auprès +de Mlle Karaguine. + +--Vraiment! reprit la princesse Marie, qui, les yeux sur sa bonne +figure, se disait: «Mon chagrin serait assurément moins lourd si je +pouvais le confier à quelqu'un, à Pierre par exemple; c'est un noble +coeur, et il m'aurait donné, j'en suis sûre, un bon conseil! + +--L'épouseriez-vous? continua ce dernier. + +--Ah! mon Dieu, il y a des moments où j'aurais été prête à épouser +n'importe qui, le premier venu, répondit, presque malgré elle, la pauvre +fille, qui avait des larmes dans la voix.--Il est si dur, si dur d'aimer +et de se sentir à charge à ceux qu'on aime, de leur causer de la peine, +et de ne pouvoir y remédier; il ne reste plus alors qu'une chose à +faire, les quitter.... Mais où puis-je aller? + +--Mais, princesse, au nom du ciel, que dites-vous? + +--Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, ajouta-t-elle en fondant en +larmes.... N'y faites pas attention, je vous prie.» + +La gaieté de Pierre s'évanouit: il la questionna affectueusement, en la +suppliant de lui confier son secret, mais elle se borna à lui répéter +que ce n'était rien, qu'elle avait oublié de quoi il s'agissait, et que +son seul ennui était le prochain mariage de son frère, qui menaçait de +brouiller le père et le fils. + +«Que savez-vous des Rostow? continua-t-elle en changeant de sujet: on +m'a assuré qu'ils allaient arriver.... André aussi est attendu de jour +en jour. J'aurais voulu qu'ils se vissent ici. + +--Comment envisage-t-il à présent la chose?» demanda Pierre, en faisant +allusion au vieux prince. + +La princesse Marie secoua tristement la tête: «Toujours de même, et il +ne reste plus que quelques mois pour finir l'année d'épreuve; j'aurais +désiré la voir de plus près.... Vous les connaissez de longue date? Eh +bien! dites-moi franchement, la main sur le coeur, comment elle est et +ce que vous en pensez... mais bien franchement, n'est-ce pas? André +risque tant en agissant contre la volonté de son père, que j'aurais +voulu savoir...» + +Pierre crut entrevoir, dans cette insistance de la princesse à lui +demander la vérité, rien que la vérité, une disposition malveillante à +l'égard de la fiancée de son ami; il était évident que la princesse +Marie attendait de lui un mot de blâme. + +«Je ne sais comment répondre à votre question, dit-il en rougissant sans +cause, et en lui faisant part sincèrement de ses impressions. Je n'ai +pas analysé son caractère, et je ne sais pas ce qu'il vaut, mais je sais +qu'elle est la séduction même: ne me demandez pas pourquoi, je ne +saurais vous le dire.» + +La princesse Marie soupira; ses craintes se confirmaient de plus en +plus: + +«Est-elle intelligente?» + +Pierre réfléchit: + +«Peut-être non, peut-être oui, mais elle ne tient pas à en faire preuve, +car elle est la séduction même, et rien de plus. + +--Je désire l'aimer de tout coeur! dites-le lui si vous la voyez avant +moi, reprit la princesse Marie avec tristesse. + +--Ils seront ici dans peu de jours,» ajouta Pierre. + +Elle lui dit alors que son projet bien arrêté était de la voir dès son +arrivée, et de faire tout ce qui lui serait possible auprès de son père +pour lui faire accepter de bon gré sa future belle-fille. + + +V + + +Boris, qui n'avait pas réussi à trouver une riche héritière à +Pétersbourg, poursuivait à Moscou les mêmes recherches, et il hésitait +entre les deux partis les plus brillants de la ville, Julie Karaguine et +la princesse Marie; cette dernière lui inspirait, malgré sa laideur, +plus de sympathie que l'autre; mais, depuis le dîner du jour de la +Saint-Nicolas, il essaya en vain d'aborder le sujet délicat qu'il avait +en vue; ses assiduités furent également en pure perte, car la princesse +Marie ne lui prêtait qu'une oreille distraite, ou lui répondait au +hasard. + +Julie, au contraire, acceptait ses hommages avec plaisir, bien qu'elle y +mît une manière d'être toute particulière. + +Elle avait vingt-sept ans; la mort de ses frères l'avait rendue très +riche, mais sa beauté n'était plus la même, bien qu'elle fût persuadée, +malgré tout, que jamais elle n'avait été plus belle et plus séduisante: +sa nouvelle fortune contribuait à entretenir ses illusions. Son âge la +rendant moins dangereuse pour les hommes, ils profitaient de ses dîners, +de ses soupers, de l'agréable société qu'elle réunissait autour d'elle, +sans craindre de se compromettre, ou de s'engager par trop avec elle. +Celui qui l'aurait évitée avec soin dix ans plus tôt, y allait hardiment +aujourd'hui, et la traitait, non plus comme une demoiselle à marier, +mais comme une bonne connaissance, dont le sexe lui était indifférent. + +Le salon Karaguine était cette année le plus brillant et le plus +hospitalier de la saison. En dehors des dîners et des soirées à +invitations spéciales, on y trouvait tous les jours une nombreuse +réunion, composée d'hommes surtout, avec un excellent souper à minuit, +et l'on ne se séparait guère avant les trois heures du matin. Julie ne +laissait passer ni un bal, ni une représentation, ni un pique-nique, +sans y prendre part, et ses toilettes sortaient de chez la meilleure +faiseuse; elle se donnait cependant le genre d'être blasée, de ne plus +croire ni à l'amitié, ni à l'amour, ni à aucune joie en ce monde, et de +n'aspirer qu'au repos «là-bas, là-bas». On aurait dit qu'elle avait eu +une violente et cruelle déception en amour, ou qu'elle avait perdu un +être adoré; rien de pareil ne s'était pourtant produit dans son +existence. Mais, ayant fini par se persuader à elle-même que sa vie +avait été éprouvée par de grandes douleurs, elle en avait peu à peu +convaincu les autres. Tout en s'amusant et en amusant la jeunesse qui +l'entourait, elle s'adonnait à une constante et douce mélancolie; aussi, +après avoir tout d'abord fait chorus avec elle, chacun se livrait-il +avec entrain à la causerie, à la danse, aux jeux d'esprit, aux +bouts-rimés, qui étaient surtout fort en vogue chez les Karaguine. + +Seuls quelques jeunes gens, Boris entre autres, prenaient une part plus +intime à la tristesse de Julie, et devisaient longuement avec elle de la +vanité de ce monde, en regardant ses albums pleins d'images, de pensées +et de poésies sur des sujets graves et solennels. + +Elle témoignait une faveur marquée à Boris, compatissait à son +désillusionnement précoce, et lui offrait les consolations de sa +précieuse amitié, car elle aussi avait tant souffert dans sa vie! Son +album n'avait pas de mystères pour lui, et Boris y dessina, sur un +feuillet, deux arbres avec l'inscription suivante: «Arbres rustiques, +vos sombres rameaux secouent sur moi les ténèbres et la mélancolie;» sur +un autre, un cercueil, au-dessous duquel il écrivit ces vers: + +«La mort est secourable et la mort est tranquille.... + +«Ah! contre les douleurs il n'est pas d'autre asile.» + +Julie, enchantée, trouva les vers délicieux, et lui répondit par une +phrase de roman qu'elle se rappela pour la circonstance: + +«Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mélancolie! +C'est un rayon de lumière dans l'ombre, une nuance entre la douleur et +le désespoir, qui laisse entrevoir l'aurore de la consolation.» + +Boris, reconnaissant de ce touchant à-propos, lui répliqua aussitôt par +cette stance: + + _«Aliment préféré d'une âme trop sensible,_ + _Toi, sans qui le bonheur me serait impossible,_ + _Tendre mélancolie, ah! viens me consoler,_ + _Viens calmer les tourments de ma sombre retraite,_ + _Et mêle une douceur secrète_ + + _À ces pleurs que je sens couler[13].»_ + +Julie jouait souvent de la harpe, et choisissait tout exprès, pour son +ami, les nocturnes les plus plaintifs; celui-ci, à son tour, lui lisait +l'histoire de la «pauvre Lise[14]«, et l'émotion le forçait souvent à +s'arrêter au milieu de sa lecture. Lorsqu'ils se rencontraient dans le +monde, leurs regards se disaient qu'ils étaient les seuls à se +comprendre, et à s'apprécier à leur juste valeur. + +Anna Mikhaïlovna multipliait ses visites; se constituant la partenaire +assidue de Mme Karaguine, elle trouvait de première main auprès d'elle +tous les renseignements désirables sur la dot de Julie. Elle sut bientôt +que cette dot se composait de deux biens dans le gouvernement de Penza, +et de superbes forêts dans celui de Nijni-Novgorod. Toujours humble et +résiliée aux décrets de la Providence, elle découvrait même, dans la +douleur éthérée qui unissait l'âme de son fils à l'âme de la riche +héritière, le témoignage certain de la volonté du Très-Haut. + +«Boris m'assure que son coeur ne trouve de repos qu'ici, chez vous.... +Il a perdu tant d'illusions dans sa vie, et il est si sensible! +disait-elle à la mère.--Toujours charmante et mélancolique, cette chère +Julie, disait-elle à la fille.--Ah, mon ami, comme je me suis attachée à +Julie, disait-elle à son fils; je ne puis t'exprimer à quel point je +l'aime, et comment ne pas l'adorer, c'est un être céleste! Sa mère aussi +me fait tant de peine: je l'ai trouvée l'autre jour toute préoccupée des +comptes-rendus de ses terres et des lettres reçues de Penza; elles ont +une très belle fortune, mais comme elle la régit toute seule, on la +pille, on la vole... à ne pas s'en faire une idée!» + +Boris souriait imperceptiblement en écoutant ces doléances cousues de +fil blanc, mais ne s'en intéressait pas moins aux détails de la gestion +de Mme Karaguine. + +Julie attendait de pied ferme la demande de son ténébreux adorateur, +bien décidée à l'accueillir favorablement; mais son manque complet de +naturel, son envie par trop visible de se marier, et l'obligation +inévitable de renoncer à un sentiment peut-être plus sincère, causaient +à Boris une répulsion secrète qui l'empêchait de faire un pas de plus en +avant. Cependant son congé tirait à sa fin. Chaque soir, en revenant de +chez les Karaguine, il remettait sa déclaration au lendemain; mais le +lendemain, après avoir contemplé la figure couperosée de Julie, la +rougeur de son menton, dissimulée sous une couche de poudre, ses yeux +langoureux, sa physionomie affectée, prête à échanger son masque de +mélancolie contre l'expression exaltée de bonheur que sa proposition lui +aurait inévitablement donnée, il sentait son ardeur se glacer; c'était +au point que l'attrait des belles propriétés et de leurs revenus, dont +il se considérait déjà comme l'heureux propriétaire, ne parvenait pas à +la raviver. Julie remarquait son indécision, et parfois elle craignait +de lui avoir inspiré une antipathie insurmontable, mais son amour-propre +féminin chassait bientôt cette pensée de sa cervelle, et elle attribuait +sa timidité à l'amour qu'elle lui inspirait. Sa mélancolie tournait +cependant à l'irritation, et elle se décida à prendre des mesures +énergiques, dont l'arrivée inopinée d'Anatole Kouraguine lui facilita +bientôt l'exécution. Sa langueur disparut comme par enchantement, elle +devint d'une gaieté charmante, et témoigna à ce dernier une +bienveillance des plus marquées. + +«Mon cher, dit Anna Mikhaïlovna à son fils, je sais de bonne source que +le prince Basile envoie son fils à Moscou pour lui faire épouser +Julie.... Tu ne saurais croire combien ce projet me fait de peine, je +l'aime tant!... qu'en penses-tu?» + +L'idée d'en être pour ses frais, de perdre le fruit de tout un mois de +pénible vasselage, et de voir passer dans les mains d'un imbécile comme +Anatole les revenus qu'il aurait su si bien employer, exaspérait Boris. +Aussi résolut-il fermement d'aller sans plus tarder demander la main de +Julie! Elle le reçut d'un air dégagé et souriant, lui raconta combien +elle s'était amusée la veille, et le questionna sur son prochain départ. +Malgré son intention de lui déclarer ses sentiments et d'être du dernier +tendre, Boris ne put s'empêcher de se récrier, et d'accuser les femmes +d'inconstance, de frivolité, et de changement d'humeur, suivant les +personnes dont il leur plaisait d'agréer les hommages. Julie, offensée, +lui répliqua qu'il avait parfaitement raison, et que rien n'était plus +ennuyeux que la monotonie. Boris allait lui répondre par un mot piquant, +lorsque l'humiliante perspective de quitter Moscou sans avoir atteint +son but, ce qui ne lui était jusqu'à présent jamais arrivé, arrêta ce +mot sur ses lèvres. Il baissa les yeux pour mieux en cacher l'expression +irritée et indécise, et lui dit à demi-voix: «Je ne suis point venu pour +me fâcher avec vous... au contraire, je...,» et, en la regardant pour +voir s'il devait oser poursuivre, il rencontra ses yeux inquiets, +suppliants, fixés sur lui dans une attente fiévreuse..., toute trace de +dépit en avait disparu: «Il me sera facile, se dit-il à part lui, de +m'arranger de façon à la voir rarement.... C'est commencé, il faut aller +jusqu'au bout!»... Et, rougissant de plus en plus, il continua «Vous +avez deviné mes sentiments pour vous...» Ces paroles auraient assurément +pu suffire, car Julie rayonnait d'un orgueil triomphant, mais elle ne +lui fit pas grâce d'une seule syllabe et il fut obligé de débiter tout +ce qui se dit en pareil cas, qu'il l'aimait, et qu'il n'avait jamais +aimé aucune femme avec cette violence... etc... etc.... Sachant fort +bien ce qu'elle pouvait exiger en échange des forêts de Nijni et des +terres de Penza, elle en reçut le prix qu'elle souhaitait en avoir. «Les +arbres dont les rameaux secouaient les ténèbres et la mélancolie» furent +bien vite oubliés, et les heureux fiancés, tout entiers à leurs projets +d'avenir et à l'arrangement en espérance de leur luxueuse demeure, +firent ensemble leurs nombreuses visites, et s'apprêtèrent à célébrer au +plus tôt leur brillant mariage. + + +VI + + +Le comte Rostow, ayant laissé sa femme souffrante à la campagne, arriva +à Moscou vers la fin de janvier, avec Natacha et Sonia. On attendait le +prince André: il fallait donc s'occuper du trousseau, vendre des biens +et profiter de la présence du vieux prince pour lui présenter sa future +belle-fille. L'hôtel des Rostow n'étant ni préparé, ni chauffé pour les +recevoir convenablement, le comte accepta l'offre cordiale de Marie +Dmitrievna Afrossimow, et descendit d'autant plus volontiers chez elle, +qu'il ne comptait pas faire un long séjour. + +Un soir, à une heure assez avancée, les quatre voitures qui menaient la +famille Rostow firent leur entrée dans la cour d'une liaison de la rue +des Vieilles-Écuries. Cette maison appartenait à Marie Dmitrievna, qui +l'occupait toute seule, depuis que sa fille était mariée, et que ses +quatre fils servaient à l'armée. + +L'âge n'avait pas courbé sa taille: sa parole haute, ferme et brève, +disait franchement son opinion à chacun, et toute sa personne semblait +être une protestation vivante contre les faiblesses, les passions et les +entraînements de l'humanité, que pour sa part elle se refusait à +admettre. Levée chaque matin de bonne heure, elle passait un casaquin, +et vaquait aux soins de son ménage; ensuite, quand c'était jour de fête, +elle sortait en voiture, pour aller à la messe, et visiter les prisons, +ce dont elle ne soufflait jamais mot. Les autres jours, après avoir +achevé sa toilette, elle recevait, sans distinction de rang, tous ceux +qui venaient s'adresser à sa charité. Ses audiences terminées, elle +dînait. Trois ou quatre bonnes connaissances partageaient avec elle un +repas copieux et bien préparé invariablement suivi d'une partie de +boston. Vers la soirée, elle tricotait, pendant qu'on lui lisait les +journaux ou les livres nouvellement parus. Elle n'acceptait aucune +invitation, et ne faisait que fort rarement une exception à sa règle de +conduite, en faveur des gros bonnets de la ville. + +Elle n'était pas encore couchée, lorsque les Rostow arrivèrent en +faisant crier sur ses gonds la massive porte d'entrée et remplirent le +vestibule de froid et de neige. Debout, sur le seuil de la grande salle, +ses lunettes abaissées sur le nez, la tête rejetée en arrière, Marie +Dmitrievna examinait les voyageurs avec son air habituel de sévérité. On +aurait pu la croire profondément irritée contre eux, mais les ordres +qu'elle donnait successivement à ses gens, à propos des bagages et des +nouveaux venus, contredisait bien vite cette supposition: + +«Est-ce au comte, cela?... Alors, ici, ici!» criait-elle sans même leur +souhaiter la bienvenue, tant elle était occupée à faire mettre où il +fallait les malles qu'on apportait. «Quant à celles des demoiselles,... +à gauche! Voyons, que faites-vous là bouche béante! ajoutait-elle en +s'adressant aux femmes de chambre, allez, chauffez le samovar!... Eh! +mais, te voilà engraissée et embellie, dit-elle en attirant à elle +Natacha, qui était toute rouge de froid sous son capuchon. + +«Dieu, quel glaçon! Déshabille-toi donc plus vite...» et, se tournant +vers le comte, qui lui baisait la main: «Toi aussi, tu es gelé, ma +parole! Vite du rhum avec le thé!... Soniouchka, «bonjour»... et elle +souligna par cette locution française la façon légèrement cavalière, +quoique affectueuse, dont elle traitait Sonia d'habitude. + +Lorsque tous les arrivants se furent débarrassés de leurs vêtements +fourrés, on se réunit autour de la table à thé, et Marie Dmitrievna +embrassa chacun à tour de rôle: + +«Je me réjouis de vous voir chez moi,... il en est temps ce me semble, +car, ajouta-t-elle en regardant Natacha, le vieux est ici et l'on attend +le fils. Il faut faire sa connaissance, il le faut; mais nous en +causerons plus tard...» Et elle s'arrêta en jetant un coup d'oeil à +Sonia, comme pour indiquer son intention de ne pas aborder ce sujet +devant elle. «À propos... qui enverras-tu chercher demain? +continua-t-elle en s'adressant au comte et en comptant sur ses doigts; +Schinchine d'abord n'est-ce pas? ensuite Anna Mikhaïlovna... cette +pleurnicheuse, son fils est ici, il se marie.... Qui donc encore? +Besoukhow, qui est également ici avec sa femme... il l'a fuie, mais elle +l'a relancé!... Il a dîné chez moi mercredi. Quant à celles-là, dit-elle +en désignant les jeunes filles, je les mènerai demain saluer la +«Iverskaïa» et de là chez la Aubert Chalmé, car elles n'ont rien à +mettre, j'en suis sûre, et ce n'est pas moi qui pourrais leur servir de +modèle!... La mode change tous les jours, c'est à faire frémir! L'autre +jour j'ai pu m'en convaincre en voyant une demoiselle avec des manches +de robe grosses comme des tonneaux.... Et toi, quelles affaires as-tu? +ajouta-t-elle en reprenant son air sévère. + +--Un peu de tout, des chiffons à commander, la maison et le bien à +vendre, celui qui est dans les environs, vous savez: aussi, vous +demanderai-je la permission d'aller faire une petite pointe de ce +côté.... Je vous confierai ces fillettes, et j'irai y passer un jour. + +--Bien, bien, elles seront en sûreté chez moi, j'en réponds, aussi en +sûreté que si on les confiait au conseil de tutelle; je les +chaperonnerai, je les gronderai, je les gâterai,» dit Marie Dmitrievna, +en effleurant de sa grande main la joue de Natacha, sa favorite et sa +filleule. + +Le lendemain, le programme de la veille fut exécuté de point en point: +on fit d'abord une visite à la Sainte-Vierge, puis une autre à Mme +Aubert Chalmé, la fameuse couturière, à laquelle Marie Dmitrievna +inspirait une telle terreur, que, pour s'en débarrasser plus vite, elle +lui cédait à perte ses plus jolis objets; cette fois cependant une bonne +partie du trousseau lui fut commandée. Quand elles furent rentrées, +Marie Dmitrievna renvoya Sonia, et prit Natacha à part: + +«À présent, causons.... Je te félicite, tu as accroché un charmant +fiancé, j'en suis ravie pour toi; quant à lui, je le connais depuis son +enfance...» Natacha rougit de plaisir. «Je l'aime, lui et toute la +famille... Écoute-moi bien! Le vieux prince, qui est d'un caractère +fantasque, désapprouve ce mariage; mais le prince André n'est pas un +enfant, et peut fort bien se passer de son consentement. Seulement, +c'est toujours une chose fâcheuse que d'entrer dans une famille qui vous +reçoit à contre-coeur.... La conciliation est préférable: mets-y du bon +vouloir de ton côté, et comme tu n'es pas une sotte, tu sauras, j'en +suis sûre, avec du tact et de la douceur, les bien disposer en ta +faveur... et tout ira bien!» + +Natacha se taisait, non par timidité, comme le supposait peut-être Marie +Dmitrievna, mais parce qu'il lui était toujours pénible qu'un tiers se +mêlât de ses affaires de coeur. Son amour pour le prince André était +chose si à part, si en dehors de ce monde, que personne, d'après elle, +ne pouvait le comprendre. Elle l'aimait et ne connaissait que lui, lui +l'aimait aussi et il allait arriver.... Que lui importaient alors les +autres? + +«Marie, ta future belle-soeur est bonne, en dépit du dicton: +«belles-soeurs ont laides querelles», car celle-là ne ferait pas de mal +à une mouche. Elle m'a demandé à te voir, tu pourras donc y aller demain +avec ton père... tâche de lui plaire: tu es la plus jeune, tu sais, la +connaissance sera au moins faite pour son arrivée, à lui; son père et sa +soeur auront le temps de s'attacher à toi. N'est-ce pas vrai? Ne sera-ce +pas mieux ainsi? + +--Oui, sans doute,» répondit Natacha à contre-coeur. + + +VII + + +Le conseil fut suivi, la visite au vieux prince décidée, mais le comte +Rostow n'y allait pas de bon gré: il avait peur de l'entrevue. Il ne se +rappelait que trop bien la mercuriale qu'il avait reçue du vieux prince +lors de l'organisation de la milice, pour n'avoir pas fourni le nombre +réglementaire d'hommes, et cela en réponse à une invitation à dîner +qu'il lui avait adressée. Natacha, au contraire, vêtue de sa plus belle +robe, était d'une humeur charmante: «Impossible qu'ils se refusent à +m'aimer, cela ne m'est jamais arrivé; et puis, je suis prête à faire +tout ce qui leur plaira, à aimer le vieux parce qu'il est son père, à +l'aimer, elle, parce qu'elle est sa soeur, à les aimer tous enfin!» + +À peine furent-ils entrés dans le vestibule du vieil et sombre hôtel +Bolkonsky, que le comte ne put s'empêcher de pousser un soupir et de +murmurer; «Que Dieu nous protège!» Son agitation était visible, et ce +fut d'un ton bas et humble qu'il demanda à voir le prince et la +princesse Marie. Un laquais courut les annoncer, mais il se produisit +aussitôt une étrange confusion: celui qui s'était chargé du message fut +arrêté par un autre domestique à l'entrée de la grande salle; ils +chuchotèrent tous deux; la femme de chambre de la princesse survint au +même instant, leur dit quelques mots d'un air ahuri, et enfin le vieux +majordome au visage renfrogné et maussade revint dire au comte que le +prince ne pouvait avoir l'honneur de les recevoir, mais que la princesse +les priait de passer chez elle. Mlle Bourrienne, venue au-devant d'eux, +les conduisit, avec une amabilité empressée, à l'appartement de la +princesse Marie. Cette dernière, intimidée et toute rouge d'émotion, +s'avança lourdement à leur rencontre, en faisant de vains efforts pour +garder son sang-froid. Natacha lui déplut du premier coup d'oeil: sa +mise lui sembla trop élégante, elle-même trop frivole, trop vaine; une +jalousie inconsciente de sa beauté, de sa jeunesse, de l'amour que lui +portait son frère, l'avait, de tout temps, mal disposée à son égard, et +ce sentiment s'était accru encore ce jour-là grâce à la tempête soulevée +par l'annonce de la visite des Rostow. Le vieux prince avait déclaré à +sa fille, avec force jurons, qu'il ne se souciait pas de les voir, qu'il +ne les recevrait pas; libre à elle d'ailleurs d'agir à sa guise. +Tremblante d'émotion, et craignant même que son père ne fît un coup de +tête, elle se décida pourtant à les faire entrer chez elle. + +«Je vous ai amené, chère princesse, ma petite chanteuse, dit le comte en +la saluant et en jetant autour de lui un regard inquiet, où l'on +devinait trop combien il redoutait l'apparition du vieux prince, et je +suis on ne peut plus heureux que vous vouliez bien faire sa +connaissance.... Le prince est donc toujours souffrant, c'est bien +triste, bien triste.... Me permettez-vous, dit-il en se levant, et +après avoir débité quelques autres lieux communs, de vous laisser ma +fille pour un petit quart d'heure... j'ai une course à faire à deux pas +d'ici, je reviendrai la chercher.» + +Le comte venait d'inventer cette ruse diplomatique afin de procurer, +comme il l'avoua plus tard, l'occasion aux futures belles-soeurs de +causer à coeur ouvert, et pour s'épargner à lui-même la rencontre si +redoutée du maître de la maison. Sa fille le devina, en fut humiliée et +changea de couleur; dépitée d'avoir ainsi rougi, elle se tourna vers la +princesse Marie d'un air provocant. Celle-ci accéda volontiers au désir +du comte, dans l'espoir de rester seule avec Natacha; mais Mlle +Bourrienne ne voulut rien entendre au coup d'oeil qu'elle lui adressa, +et continua à discuter avec sa volubilité habituelle sur les plaisirs +de la saison. Natacha, déjà mal disposée par l'incident du vestibule, +blessée surtout par la peur qu'avait témoignée son père, sentit tout son +être moral se crisper et se contracter, et prit involontairement un ton +d'indifférence et de laisser-aller qui froissa la princesse Marie; la +princesse, de son côté, lui parut sèche et raide. Cette conversation +laborieuse durait depuis cinq minutes, lorsque l'on entendit des pas +précipités avec un bruit de pantoufles qui traînaient sur le parquet; le +visage de la princesse Marie blêmit de terreur: la porte s'ouvrit, et le +vieux prince entra, vêtu d'une robe de chambre blanche, avec un bonnet +de coton sur la tête. + +«Ah! mademoiselle, comtesse, comtesse Rostow, si je ne me trompe, +veuillez m'excuser... j'ignorais, mademoiselle.... Dieu m'en est témoin, +que vous nous aviez honorés de votre visite!... Je venais chez ma +fille... c'est pourquoi ce costume.... Veuillez m'excuser, comtesse. +Dieu m'en est témoin... j'ignorais que vous fussiez là,» répétait-il en +appuyant sur ces mots d'un ton forcé et désagréable. La princesse Marie, +debout, les yeux baissés, n'osait regarder ni son père, ni Natacha, qui +s'était levée pour le saluer, en rougissant jusqu'au blanc des yeux. +Seule Mlle Bourrienne continuait à sourire: «Veuillez excuser, veuillez +excuser.... Dieu m'en est témoin, je l'ignorais...» grommela encore le +vieillard, et, toisant Natacha de la tête aux pieds, il se retira. Mlle +Bourrienne fut la première à se remettre, et parla de la mauvaise santé +du prince. La princesse Marie et Natacha se regardèrent, interdites, +sans proférer une parole, et s'abstinrent de toute explication, tandis +que ce silence prolongé ne faisait qu'aigrir de plus en plus leurs +dispositions à une mutuelle antipathie. + +Le comte étant rentré sur ces entrefaites, Natacha se hâta de faire ses +adieux, avec un empressement voisin de l'impolitesse. Elle avait pris en +grippe cette vieille fille, comme elle l'appelait en elle-même; elle lui +en voulait mortellement de l'avoir placée dans une aussi fausse +situation, et de ne lui avoir rien dit de son fiancé: «Ce n'était pas à +moi à en parler la première, et devant cette Française encore,» se +disait Natacha, pendant que la même pensée tourmentait la princesse +Marie. Celle-ci sentait assurément qu'elle devait dire quelque chose à +propos du mariage, mais si, d'un côté, la présence de Mlle Bourrienne la +gênait, de l'autre le sujet par lui-même était si pénible, qu'elle ne +savait comment l'aborder. Enfin, au moment où le comte sortait du salon, +elle s'approcha résolument de Natacha, lui saisit les mains, et +murmura: + +«Un instant, chère Natacha, il faut que... il faut que je vous dise +combien je suis heureuse que mon frère... ait trouvé son bonheur...» +Elle s'arrêta, comme si elle s'accusait intérieurement de fausseté, et +Natacha, qui la regardait d'un air railleur, devina aussitôt le motif de +son hésitation. + +«Il me semble, princesse, que le moment d'en parler est mal choisi,» +dit-elle en s'éloignant avec dignité, tandis que des larmes lui +montaient aux yeux: «Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?» pensa-t-elle. + + +Ce jour-là on l'attendit longtemps à l'heure du dîner; assise dans sa +chambre, elle sanglotait comme une enfant; Sonia, debout à côté d'elle, +lui baisait les cheveux. + +«Natacha, pourquoi pleurer? Qu'est-ce que cela peut te faire? ça +passera! + +--Mais si tu savais, quelle humiliation! + +--N'en parlons plus, ma petite colombe, tu n'y es pour rien; ainsi... +embrasse-moi!» + +Natacha releva la tête, leurs lèvres se rencontrèrent, et elle appuya +son petit visage mouillé de pleurs contre celui de son amie. + +«Je n'en sais rien, ce n'est la faute de personne, c'est peut-être la +mienne, mais c'était terrible!... Ah! pourquoi n'est-il pas ici?...» +Elle descendit enfin, mais sans pouvoir cacher qu'elle avait les yeux +rouges de larmes. Marie Dmitrievna, sachant à quoi s'en tenir sur la +réception faite au père et à la fille, fit semblant de ne point +remarquer sa figure bouleversée et continua à plaisanter et à causer +avec ses convives, à haute voix, comme d'habitude. + + +VIII + + +Ce même soir, les Rostow allèrent à l'Opéra, où Marie Dmitrievna leur +avait procuré une loge. + +Natacha n'y tenait guère, mais, comme cette attention était à son +adresse, il ne lui était pas possible de refuser. Elle s'habilla, et, en +allant à la grande salle pour y attendre son père, elle passa devant une +psyché, qui refléta son image: elle ne put s'empêcher de se regarder +dans la glace et de se trouver jolie, si jolie même qu'en se voyant elle +se sentit pénétrée d'une amoureuse langueur. + +«Mon Dieu, si au moins il était ici!... Je ne me serais pas contentée de +l'embrasser, comme je faisais alors avec la timidité que me causait une +sensation si nouvelle pour moi.... Non, non, je l'aurais entouré de mes +bras, je me serais serrée contre son coeur, je l'aurais forcé à plonger +dans mes yeux ses regards pénétrants, ses regards que je vois là vivants +devant moi,» se disait-elle.... «Et que m'importent sa soeur et son +père! C'est lui, lui seul que j'aime, sa figure, son regard, son sourire +d'homme et d'enfant tout à la fois!... Il vaut mieux ne pas y penser, il +vaut mieux l'oublier pour un certain temps..., car autrement je ne +supporterais jamais cette attente...» Et elle se détourna de la glace, +retenant avec peine ses sanglots: «Comment Sonia peut-elle aimer Nicolas +avec cette placide tranquillité? Comment peut-elle attendre avec cette +constance inébranlable? Je ne lui ressemble pas, je suis toute +différente!...» Et elle regarda fixement son amie, qui venait à elle, en +jouant avec un éventail. + +Dans ce moment d'émotion et de tendresse contenues, il ne lui suffisait +plus d'aimer et de se savoir aimée: elle sentait le besoin irrésistible +de se suspendre au cou de celui qu'elle aimait, et d'entendre tomber de +ses lèvres les paroles d'amour dont son coeur débordait. Pendant leur +trajet, assise à côté de son père, elle suivait des yeux les réverbères +qui scintillaient à travers les vitres gelées, oubliant ce qui +l'entourait et s'abandonnant de plus en plus à une mélancolie pleine de +rêves et d'amour. Leur voiture entra dans la file, et arriva tout +doucement, au bruit des roues qui grinçaient sur la neige, devant le +péristyle du théâtre; relevant leurs robes de la main droite, Natacha et +Sonia sautèrent légèrement à terre, pendant que le comte descendait de +la calèche, en se faisant soutenir par ses gens. Tous trois traversèrent +tant bien que mal le flot du public qui arrivait du dehors, sans prendre +garde aux offres des crieurs d'affiches, et sans se préoccuper des +préludes de l'orchestre qu'on entendait vaguement à travers les portes +closes. + +«Nathalie, tes cheveux! murmura Sonia, pendant que le +«capeldiener[15]«leur ouvrait avec empressement leur baignoire. La +musique éclata à leurs oreilles; et les loges remplies de femmes +décolletées, et le parterre tout chamarré de brillants uniformes +papillotèrent devant leurs yeux éblouis. Une voisine se retourna, et +jeta sur Natacha un coup d'oeil empreint d'une envie toute féminine. La +toile n'était pas encore levée, on jouait l'ouverture. Natacha et Sonia +s'assirent sur le devant, arrangèrent leurs robes froissées par le +trajet, et portèrent leurs regards sur les loges d'en face. Tous ces +regards fixés sur elles, sur leurs bras, sur leurs épaules, firent +éprouver à Natacha une sensation à la fois agréable et pénible, qu'elle +ne connaissait plus depuis longtemps, et qui réveilla en elle tout un +monde d'émotions, de désirs, et de souvenirs en harmonie avec cette +impression. + +Ces deux jeunes filles, toutes deux remarquablement jolies, accompagnées +du vieux comte Rostow, qu'on n'avait pas vu à Moscou depuis longtemps, +attirèrent aussitôt l'attention générale. On savait confusément que sa +fille était fiancée au prince André, et que depuis les fiançailles les +Rostow n'avaient pas quitté la campagne: aussi examinait-on avec une +vive curiosité celle qui allait épouser un des plus beaux partis de +Russie! + +Natacha, déjà fort embellie à cette époque, était particulièrement en +beauté ce soir-là, grâce à l'émotion intérieure qu'elle éprouvait, et +qui se traduisait chez elle par le contraste frappant d'une exubérance +de vie et de jeunesse, avec une complète indifférence pour tout ce qui +l'entourait. Ses yeux noirs erraient sur la foule sans chercher +personne, tandis que sa main fine et mignonne, posée sur le rebord de +velours de la baignoire, se fermait et s'ouvrait tour à tour, en +chiffonnant machinalement l'affiche. + +«Regarde, il me semble voir là-bas Mme Alénine avec sa fille! lui dit +Sonia. + +--Dieu du ciel! Michel Kirilovitch a encore engraissé! s'écria le comte. + +--Voyez donc notre Anna Mikhaïlovna, quel béret elle a sur la tête! + +--Elle est avec les Karaguine et Boris... des fiancés, cela se voit tout +de suite. + +--Comment donc? Droubetzkoï a été accepté aujourd'hui même!» dit +Schinschine, qui venait d'entrer dans la loge des Rostow. + +Natacha, suivant la direction du regard de son père, aperçut en effet le +visage souriant et heureux de Julie, assise à côté de sa mère: sur son +cou rouge et couvert de poudre se prélassait un collier de perles; +derrière elle on entrevoyait la jolie tête et les cheveux lisses de +Boris, qui, souriant comme elle, se penchait vers les lèvres de sa +Julie, et il lui murmurait quelques mots à l'oreille, en lui indiquant +les Rostow. + +«Ils parlent de nous, de moi, se dit Natacha, il rassure sa jalousie à +mon égard... peine bien inutile, vraiment! S'ils savaient comme ils me +sont tous indifférents!» + +Sur le second plan se détachait la toque de velours vert qui encadrait +la physionomie d'Anna Mikhaïlovna, triomphante sans doute, mais comme +toujours résignée à la volonté du ciel. Natacha connaissait par +expérience cette atmosphère de joie et d'amour qui entoure toujours les +fiancés, aussi sentit-elle sa tristesse s'accroître à leur vue, et le +souvenir de l'humiliation qu'elle avait subie le matin même lui revint +plus poignant. Elle se détourna brusquement. + +«De quel droit ce vieux refuse-t-il de m'accepter?... Mais pourquoi y +penser?... Chassons toutes ces idées noires jusqu'à son arrivée!...» Et +elle se mit à passer gaiement en revue les figures connues et inconnues +que le parterre offrait à son inspection. Au beau milieu du premier +rang, appuyé contre la rampe et tournant le dos à la scène, se tenait +Dologhow en costume persan: ses cheveux bouclés et relevés en l'air lui +faisaient une coiffure énorme et étrange. Très en vue, sachant à +merveille qu'il attirait sur lui l'attention de toute la salle, entouré +de la jeunesse dorée de Moscou, envers laquelle il prenait des airs +protecteurs, il semblait aussi à son aise que s'il eût été seul dans sa +chambre. + +Le comte Rostow poussa du coude Sonia, pour lui montrer son +ex-adorateur. + +«L'aurais-tu reconnu?... Et d'où sort-il? demanda-t-il à Schinschine, +il avait complètement disparu! + +--Complètement, répliqua ce dernier. Il a été au Caucase, il en a +décampé, puis on assure qu'il a été ministre, en Perse, de je ne sais +quel prince souverain, qu'il y a tué le frère du Schah, et à présent +toutes nos dames perdent la tête pour le beau Dologhow le Persan!... Il +n'y en a que pour lui, on ne jure que par lui, et l'on est invité pour +le voir, tout comme s'il s'agissait de savourer un sterlet! Dologhow et +Anatole Kouraguine les ont toutes affolées!» + +Au même moment, une grande et belle personne entra dans la loge voisine; +une magnifique natte de cheveux blonds était posée en diadème sur sa +tête; elle avait autour du cou un collier de grosses perles à double +rang, et ses épaules, très décolletées, étaient remarquables par leur +blancheur et leur forme irréprochable. Elle mit beaucoup de temps à +s'asseoir, et étala avec fracas la riche étoffe de sa robe. + +Natacha admirait les détails et l'ensemble de cette splendide créature, +lorsque, le regard de la splendide créature ayant rencontré celui du +comte Rostow, elle le salua d'un sourire et d'un mouvement de tête +amical. C'est la femme de Pierre, la comtesse Besoukhow. Le comte, qui +connaissait toute la ville, se pencha vers elle. + +«Y a-t-il longtemps que vous êtes arrivée, comtesse, lui dit-il.... +Permettez-moi d'aller vous baiser la main dans un moment.... Quant à +moi, je suis venu ici pour affaires, et j'ai amené mes fillettes.... On +dit la Séménova parfaite.... Et le comte, est-il ici? + +--Oui, il avait l'intention de venir,» répondit Hélène, en examinant +Natacha avec attention. + +Le comte Ilia Andréïévitch se rassit. + +«Elle est belle, n'est-ce pas? dit-il tout bas à Natacha. + +--Merveilleusement belle, répliqua Natacha. Je comprends qu'on se prenne +de passion pour elle.» + +L'ouverture finie, le chef d'orchestre frappa les trois coups de +rigueur. Chacun gagna sa place dans le parterre, le rideau se leva, et +il se fit un grand silence. Les jeunes, les vieux, les militaires, les +civils, les femmes aux épaules et aux bras nus, couverts de bijoux, tous +fixèrent les yeux du côté de la scène, et Natacha suivit leur exemple. + + +IX + + +Des décors figurant des arbres s'élevaient de chaque côté du plancher de +la scène; des jeunes filles en jupon court et en corsage rouge se +tenaient groupées au milieu; l'une d'elles, très forte, et habillée de +blanc, assise à l'écart de ses compagnes sur un escabeau, était adossée +à un morceau de carton peint en vert. Toutes chantaient en choeur. +Lorsqu'elles eurent fini, la grosse fille en blanc s'avança vers le trou +du souffleur; un homme avec un maillot de soie qui dessinait des jambes +énormes, plume au bonnet et poignard à la ceinture, s'approcha d'elle, +et se mit à chanter un solo avec force gestes. Puis, ce fut le tour de +la grosse fille en blanc, puis ils se turent tous deux, et enfin, sur +une reprise de l'air par l'orchestre, l'homme au plumet s'empara de la +main de la demoiselle, comme s'il voulait s'amuser à en compter les +doigts, et attendit avec résignation la mesure qui devait leur permettre +cette fois de s'égosiller ensemble! Le public, ravi, applaudit, trépigna +des pieds, et les deux chanteurs, qui représentaient, à ce qu'il paraît, +un couple d'amoureux, répondirent à ces trépignements par des sourires +et des saluts à droite et à gauche, en manière de remerciements. + +Pour Natacha, qui arrivait tout droit de la campagne, et que sa +disposition d'esprit rendait ce soir-là particulièrement pensive, tout +ce spectacle était surprenant et bizarre: elle ne pouvait ni suivre les +péripéties du sujet, ni saisir les nuances de la musique; elle voyait +des toiles grossièrement peintes, des hommes et des femmes étrangement +accoutrés, se mouvant, parlant, et chantant dans une zone d'éclatante +lumière; elle comprenait sans doute l'intention de tout cela, mais le +ridicule et l'absence de naturel de l'ensemble lui donnaient une telle +impression qu'elle en était honteuse et embarrassée pour les acteurs! +Elle chercha à découvrir sur les physionomies de ses voisins +l'expression de sentiments analogues aux siens, mais tous les regards, +dirigés vers la scène, suivaient avec un intérêt croissant ce qui s'y +passait, et exprimaient un enthousiasme tellement exagéré, qu'il lui +sembla, à vrai dire, être un enthousiasme de convention. «Il faut +probablement que cela soit ainsi,» pensa-t-elle, en continuant à +examiner les têtes frisées et pommadées du parterre, les femmes +décolletées des loges, et surtout sa belle voisine Hélène, qu'on aurait +pu croire presque déshabillée, et qui, les yeux fixés sur la scène, +souriait avec une placidité olympienne, jouissant de la lumière qui +l'éclairait en plein, et aspirant avec satisfaction l'air chaud qui se +dégageait de la foule. Natacha se sentit peu à peu envahir par une sorte +d'ivresse qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps; oubliant le +lieu où elle se trouvait, et le spectacle qu'elle avait devant les yeux, +elle regardait sans voir, pendant que les pensées les plus incohérentes, +les plus fantasques, lui traversaient le cerveau: «Ne pourrait-elle pas, +par exemple, sauter de sa loge sur la scène et répéter l'air que venait +de finir la cantatrice, ou bien donner un coup d'éventail à ce petit +vieillard qu'elle voyait au premier rang, ou bien encore se pencher sur +Hélène et la chatouiller dans le dos?» + +Pendant une des pauses qui précédaient toujours un nouveau morceau, la +porte du parterre, du côté de la loge des Rostow, s'ouvrit avec un léger +bruit, pour laisser entrer un retardataire, dont les pas se firent +entendre dans l'étroit passage: «Voilà Kouraguine!» murmura Schinschine. +La comtesse Besoukhow se retourna, et Natacha la vit sourire à un +superbe militaire, en uniforme d'aide de camp, qui s'avançait dans la +direction de sa loge, d'un air à la fois assuré et bien élevé; elle se +rappela l'avoir vu au bal à Pétersbourg. Il y avait du conquérant dans +sa démarche, ce qui aurait pu être ridicule s'il n'avait été aussi +beau, et si ses traits réguliers n'avaient pas eu une expression +avenante et empreinte d'une cordiale bonne humeur. + +Bien que la toile fût déjà levée, il avançait tranquillement le long du +tapis, en choquant légèrement son sabre contre ses éperons et en portant +haut et avec grâce sa tête, à la chevelure parfumée. Jetant un coup +d'oeil à Natacha, il s'approcha de sa soeur, posa sa main bien gantée +sur le rebord de sa baignoire, la salua de la tête, se pencha en avant, +et lui adressa tout bas une question, en lui désignant sa jolie voisine: + +«Charmante!» répondit-il en parlant d'elle évidemment, et elle le devina +sans l'entendre. Il gagna ensuite sa place au premier rang, et, en s'y +asseyant, toucha amicalement du coude ce même Dologhow que les autres +traitaient avec une envieuse déférence. + +«Comme le frère et la soeur se ressemblent, dit le vieux comte; ils sont +beaux tous deux!» + +Schinschine lui conta à demi-voix l'histoire qui circulait en ce moment +à propos d'une intrigue de Kouraguine, et Natacha n'en perdit pas un +mot, justement parce qu'il l'avait trouvée charmante. + +Le premier acte terminé, le public se leva et ne fit que sortir et +rentrer tour à tour. + +Boris vint prier les Rostow, dont il accepta les félicitations de la +façon la plus naturelle du monde, de vouloir bien accepter l'invitation +de sa fiancée d'assister à leur mariage. Natacha causa gaiement avec +lui: c'était pourtant ce charmant Boris dont elle avait été éprise +autrefois; mais, dans son état de surexcitation anormale, tout lui +paraissait simple et naturel. + +La belle Hélène souriait à chacun de son éternel sourire, et Natacha se +mit à sourire comme elle, en parlant à Boris. + +La loge de la comtesse Besoukhow remplit bientôt d'hommes intelligents +et distingués; ces gens tenaient évidemment à faire voir au public +qu'ils avaient l'insigne bonheur d'être connus de celle qui l'occupait. + +Kouraguine, appuyé contre la rampe de l'orchestre à côté de Dologhow, +fixa ses regards pendant tout l'entr'acte sur la loge des Rostow. +Natacha devina qu'ils parlaient d'elle, et elle en fut flattée: elle se +plaça même de façon à leur montrer son profil, ce qui, dans son +sentiment intime, devait mieux faire valoir sa jolie figure. Un peu +avant le second acte, on vit paraître Pierre, que les Rostow n'avaient +pas encore aperçu. Il semblait triste et il avait encore engraissé. À la +vue de Natacha, il pressa le pas, s'approcha d'elle, et ils échangèrent +quelques mots. Se retournant par hasard, elle rencontra au même moment +le regard du beau Kouraguine. Ses yeux ne la quittaient pas et +exprimaient une admiration si enthousiaste, et en même temps si +affectueuse, qu'elle fut tout interdite de le voir de si près, de sentir +qu'elle lui plaisait, et de ne point le connaître. + +Au second acte, le décor représentait un cimetière couvert de monuments +funèbres, et au milieu de la toile de fond on voyait un trou qui +figurait la lune. La nuit se fit sur la scène, au moyen d'abat-jour +abaissés sur les quinquets; les cors et les contrebasses jouèrent en +sourdine, et une foule de gens, drapés de longs manteaux noirs, +sortirent des coulisses. Ils se mirent à agiter les bras comme des fous, +et ils étaient en train de brandir un objet pointu qui ressemblait de +loin à un poignard, lorsque d'autres hommes accoururent, en traînant de +force la demoiselle en blanc, qui maintenant était en bleu; mais, +heureusement pour elle, ils se mirent à chanter tous ensemble avant de +l'emmener plus loin. À peine avaient-ils fini que trois coups de tam-tam +retentirent dans la coulisse, et aussitôt les hommes noirs +s'agenouillèrent et entonnèrent un cantique, aux applaudissements +réitérés des spectateurs, qui interrompirent même à plusieurs reprises +ces épisodes touchants et variés. + +Chaque fois que Natacha regardait le parterre, elle y voyait +involontairement le bel Anatole, le bras appuyé sur le dossier du +fauteuil de Dologhow, les yeux dirigés vers elle, et, sans y attacher la +moindre importance, elle éprouvait un véritable plaisir à l'avoir +subjugué à ce point. + +La comtesse Besoukhow profita de l'entr'acte pour se lever, et, tournant +vers le comte ses belles épaules, elle lui fit un signe du petit doigt +et causa avec lui, sans prêter la moindre attention à ceux qui venaient +lui présenter leurs hommages: + +«Faites-moi donc faire la connaissance de vos charmantes filles; toute +la ville en parle, et je ne les connais pas encore.» + +Natacha se leva et fit une révérence à la superbe comtesse, dont la +louange lui fut si douce, qu'elle ne put s'empêcher d'en rougir. + +«Je tiens aussi à devenir une Moscovite, continua la belle Hélène; +quelle honte d'avoir enfoui ces deux perles à la campagne!» La comtesse +passait avec raison pour être une femme séduisante: elle avait le don de +dire toujours le contraire de ce qu'elle pensait, et surtout de manier +la flatterie avec le naturel le plus parfait. «Il faut que vous me +permettiez, cher comte, de m'occuper de ces demoiselles; mon séjour ici +ne sera, comme le vôtre, que de courte durée, il est vrai... aussi +faut-il bien vite les amuser!... J'ai beaucoup entendu parler de vous, +dit-elle en s'adressant à Natacha, avec son charmant sourire stéréotypé: +à Pétersbourg par Droubetzkoï, mon page, et par l'ami de mon mari, le +prince Bolkonsky...» Et elle appuya sur ce nom pour bien lui faire +comprendre qu'elle était au courant de leurs relations. Puis, afin de +faire plus ample connaissance, elle engagea Natacha à passer dans sa +loge. + +Au troisième acte, la scène représentait un palais éclairé _a giorno_, +dont les grandes salles étaient ornées de portraits en pied de +chevaliers barbus. Au milieu se tenaient deux personnages, qui, selon +toute probabilité, étaient un roi et une reine. Le roi fit quelques +gestes, et entonna avec hésitation un grand air, dont, à vrai dire, il +se tira fort mal; à la suite de quoi il s'assit sur un trône amarante. +La jeune fille vêtue de blanc d'abord, de bleu ensuite, n'avait plus +qu'une chemise: ses cheveux étaient dénoués, et elle exprimait son +désespoir en adressant ses chants à la reine; mais, le roi ayant levé +la main d'un air sévère, une foule d'hommes et de femmes, les jambes +nues, sortirent de tous les coins et se mirent à danser. Les violons +raclèrent un air gai et léger: une des jeunes filles, qui avait de gros +pieds et des bras maigres, se détacha du groupe de ses compagnes, se +déroba dans les coulisses pour y arranger son corsage, revint se placer +au milieu de la scène, et commença à sauter en l'air et à frapper ses +pieds l'un contre l'autre. Les spectateurs l'applaudirent de toutes +leurs forces. Un homme, toujours les jambes nues, se plaça alors dans le +coin de droite; les chapeaux chinois et les trompettes redoublèrent +d'entrain, et il s'élança à son tour en gigotant dans les airs: c'était +Duport, qui touchait 60 000 francs par an pour exécuter ces entrechats. +À ce moment, l'enthousiasme du parterre, du paradis, des loges, ne +connut plus de bornes: on battit des mains, on cria, on trépigna, et le +danseur s'arrêta pour sourire et saluer dans toutes les directions. Les +danses recommencèrent jusqu'au moment où le roi prononça quelques +paroles en cadence, et tous chantèrent en choeur. Mais voilà que tout à +coup une tempête éclate, avec accompagnement de gammes et d'accords en +mineur à l'orchestre: la foule se disperse en courant, entraîne avec +elle la jeune fille en chemise, et la toile tombe! Le public se reprit à +crier de plus belle et à rappeler Duport avec un enthousiasme +indescriptible. Non seulement Natacha ne trouvait plus à cela rien de +bizarre, mais elle souriait, au contraire, à tout ce qu'elle voyait. + +«N'est-ce pas qu'il est admirable, ce Duport? lui demanda Hélène. + +--Oh oui!» répondit Natacha. + + +X + + +La porte de la loge de la belle comtesse s'ouvrit pendant l'entr'acte; +un courant d'air froid y pénétra en même temps qu'Anatole, qui, le corps +incliné, s'avançait avec précaution pour ne rien déranger: + +«Laissez-moi vous présenter mon frère,» dit Hélène, dont les yeux se +portèrent avec une vague préoccupation de Natacha sur Anatole. Natacha +tourna sa jolie tête vers ce beau garçon, qui lui parut aussi beau de +près que de loin, et lui sourit par dessus son épaule. Il s'assit +derrière elle, et l'assura qu'il désirait depuis longtemps lui être +présenté, depuis qu'il avait eu le plaisir de la voir au bal des +Naryschkine. Kouraguine causait tout autrement avec les femmes qu'avec +les hommes; naturel et, bon enfant avec les premières, il surprit +agréablement Natacha par sa simplicité et la naïve bienveillance de son +abord, et, malgré tout ce qui se débitait sur son compte, il ne lui +inspira aucune crainte. + +Anatole lui demanda quelle impression lui avait produite l'opéra, et lui +raconta comment la Séménovna était tombée à la dernière représentation. + +«Savez-vous, comtesse, lui dit-il tout à coup du ton d'une ancienne +connaissance, qu'il s'organise un carrousel en costumes; il faut que +vous y preniez part, ce sera très amusant.... On se réunira chez les +Karaguine; venez, je vous en prie.... Vous viendrez, n'est-ce pas?» +murmura-t-il, pendant que ses regards répondaient aux yeux de Natacha +qui lui souriaient, et se reportaient avec complaisance sur ses épaules +et sur ses bras. Elle les sentait peser sur elle, même en regardant +ailleurs, et elle en éprouvait un double sentiment de vanité satisfaite +et d'embarras naturel. Se retournant bien vite, elle cherchait à mettre +un terme à leur indiscrète curiosité, en les forçant à se fixer de +préférence sur ses yeux, et elle se demandait alors avec anxiété ce +qu'était devenue cette pudeur instinctive qui s'élevait comme une +barrière entre elle et tous les hommes, et qui n'existait pas entre elle +et lui! Comment avait-il suffi de quelques instants pour la rapprocher à +ce point d'un étranger? Comment en était-elle venue, en causant de +choses indifférentes, à redouter de se trouver si près de lui, à +craindre de lui voir saisir sa main à la dérobée, ou même de le voir se +pencher sur son épaule et y déposer un baiser? Jamais aucun homme ne lui +avait fait éprouver ce sentiment d'intimité spontanée: ses regards +interrogateurs semblaient en demander l'explication à son père et à la +belle Hélène; mais cette dernière ne songeait qu'à son cavalier, et le +visage épanoui de son père, avec son air de contentement habituel, +semblait lui dire: «Tu t'amuses, n'est-ce pas? Eh bien, j'en suis fort +aise!» + +Pendant un de ces moments de silence, qu'Anatole mettait à profit pour +fixer sur elle ses beaux grands yeux, Natacha, ne sachant comment se +tirer de là, lui demanda si Moscou lui plaisait, et rougit aussitôt, car +il lui sembla qu'elle avait eu tort de renouer l'entretien. + +«La ville ne m'a pas trop plu à mon arrivée, lui répondit-il en +souriant. Ce qui rend une ville agréable, ce sont les jolies femmes, +n'est-il pas vrai? et il n'y en avait pas. À présent, c'est autre chose: +je m'y trouve à merveille. Venez au carrousel, comtesse, vous serez la +plus jolie, et, comme gage, donnez-moi cette fleur.» + +Natacha, sans comprendre l'intention cachée sous ces paroles, en sentit +cependant toute l'inconvenance. Ne sachant que répondre, elle se +détourna et feignit de ne point les avoir entendues. Mais la pensée +qu'il était là tout près, derrière elle, tourmenta de nouveau: «Que +fait-il? se disait-elle. Est-il confus? fâché contre moi? ou bien est-ce +à moi de réparer un tort... que je n'ai pas eu?» Elle finit par se +retourner, le regarda en face, et se sentit vaincue par son affectueux +sourire, sa parfaite assurance et sa cordialité sympathique. Cette +irrésistible attraction la remplit de terreur, en lui révélant, une fois +de plus, l'absence de toute barrière morale entre elle et lui. + +Le rideau se leva, Anatole sortit de la loge, heureux et calme, et +Natacha rentra dans celle de son père, emportant l'impression d'un monde +nouveau qu'elle venait d'entrevoir.... Le souvenir de son fiancé, sa +visite du matin, sa vie à la campagne, tout fut oublié! + +Au quatrième acte, un grand diable chanta et gesticula jusqu'à ce qu'il +en vînt à s'abîmer dans une trappe. Ce fut le seul incident qu'elle +remarqua. Elle se sentait émue et bouleversée, et, il faut bien le dire, +Kouraguine, qu'elle suivait involontairement des yeux, était la cause +de son agitation! Il reparut à leur sortie, fit avancer leur voiture, +les aida à y monter, et profita de cet instant pour presser le bras de +Natacha au-dessus du coude. Rougissante et confuse, elle leva les yeux, +et rencontra son regard passionné et tendre qui brillait dans l'ombre et +lui souriait. + +À la rentrée du théâtre, on se réunit autour du samovar, et Natacha, +sortant de sa stupeur, commença seulement alors à comprendre ce qui +s'était passé en elle. Le souvenir du prince André la frappa comme un +coup de foudre, le sang afflua à sa figure, et, poussant un cri, elle +s'enfuit dans sa chambre: «Mon Dieu, je suis perdue! Comment ai-je pu +lui permettre cela...?» pensait-elle avec effroi. Cachant ses joues en +feu dans ses mains, elle chercha pendant longtemps, sans y parvenir, à +voir clair dans le chaos de ses impressions. Là-bas, dans cette grande +salle éclairée, où Duport, en veston cousu de paillettes, sautait au son +de la musique sur le plancher humide, pendant que vieillards et jeunes +gens, jusqu'à la placide Hélène, avec son corsage outrageusement +décolleté et son sourira dominateur, criaient bravo avec un bruyant +enthousiasme.... Là-bas sous l'influence de ce milieu enivrant, tout lui +avait semblé naturel et simple; mais ici, seule avec elle-même, tout +était, au contraire, redevenu confus et sombre: «Qu'ai-je donc? se +demandait-elle.... D'où venait l'inquiétude qu'il m'inspirait tout à +l'heure, et que veulent dire les remords que je ressens?» + +Sa mère, la seule personne à qui elle aurait pu confier et avouer ses +pensées, n'était pas là; Sonia n'y aurait rien compris, et son jugement +sévère et entier s'en serait effrayé. Natacha se trouvait donc réduite à +chercher dans son propre coeur la cause de ses angoisses. + +«Suis-je devenue indigne de l'amour du prince André?» se demandait-elle, +et elle reprenait aussitôt, en se raillant d'elle-même: «Allons donc, je +suis vraiment sotte de m'adresser pareille question!... Il ne m'est rien +arrivé du tout... ce n'est pas de ma faute, je n'ai rien fait qui ait pu +lui donner cette idée!... Personne ne le saura et je ne le verrai plus +jamais! Il est clair que je n'ai rien à me reprocher, et que le prince +André peut m'aimer toujours telle que je suis.... Telle que je suis?... +Mais comment suis-je? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi n'est-il pas ici?» +Elle essayait de se rassurer, mais un secret instinct lui rendait ses +doutes: elle sentait, en dépit de toutes les raisons qu'elle se donnait, +que la pureté de son amour pour son fiancé s'était évanouie à jamais, et +son imagination lui répétait de nouveau chaque détail de son entretien +avec Kouraguine, chaque trait de sa figure, chacun de ses gestes, et le +sourire plein de séduction de cet homme beau et audacieux, lorsqu'il lui +avait serré le bras. + + +XI + + +Anatole Kouraguine avait été renvoyé de Pétersbourg par son père, parce +qu'il dépensait une vingtaine de mille roubles par an, sans compter une +somme égale de dettes, dont le payement lui était incessamment réclamé +par ses créanciers. + +Le père annonça à son fils qu'il les payerait pour la dernière fois à +condition qu'il irait vivre à Moscou, où il lui avait obtenu une place +d'aide de camp auprès du général gouverneur, et qu'il se déciderait +enfin à épouser une riche héritière, la princesse Marie par exemple, ou +Julie Karaguine. + +Anatole accepta, se rendit à Moscou et s'arrêta chez Pierre: celui-ci le +reçut d'abord à contre-coeur, mais il s'habitua bientôt à lui, partagea +parfois ses orgies, et lui donna même de l'argent sans en exiger le +moindre reçu. + +Schinschine avait dit vrai: Anatole tournait la tête à toutes les +demoiselles, grâce à l'indifférence qu'il leur témoignait, et à la +préférence qu'il affichait pour les bohémiennes et pour les actrices, +pour Mlle Georges surtout, avec laquelle on le disait en relations très +intimes. Il ne manquait aucun souper, pas plus ceux de Danilow que ceux +des autres viveurs de Moscou, buvait sec, mettait ses compagnons sous la +table, et se montrait à toutes les soirées, à tous les bals, où il +faisait ostensiblement la cour à plusieurs dames du grand monde, avec +lesquelles il était, plus ou moins, en commerce de galanterie. Quant à +faire un choix, il n'y songeait nullement, par l'excellente raison, +ignorée de tous, sauf de quelques intimes, qu'il était déjà marié. Un +propriétaire polonais, chez qui il avait été en garnison deux ans +auparavant, l'avait forcé à épouser fille. + +Il abandonna sa femme peu de temps après, et acheta à son beau-père, +moyennant une certaine somme qu'il s'engagea lui envoyer, le droit de +continuer sa vie de garçon et de passer pour célibataire. + +Toujours satisfait de sa situation, de lui-même et des autres, il +n'admettait pas qu'il eût pu mener une autre existence, et il n'avait, +pensait-il, que des peccadilles à se reprocher. Selon lui, la +Providence, qui avait donné au canard la faculté de nager, lui avait +donné, à lui Anatole Kouraguine, celle de posséder 30 000 roubles de +revenu, et d'occuper partout et toujours le premier rang. Cette +conviction était si fermement enracinée dans son esprit, qu'elle +s'imposait par cela même à son entourage: on lui cédait le pas en tout +et pour tout, et on lui prêtait de l'argent, qu'il trouvait tout simple +de recevoir et de ne jamais rembourser. + +Joueur, il ne l'était pas, le gain le tentait peu: dépourvu de tout +amour-propre, il était complètement indifférent à l'opinion qu'on +pouvait avoir de lui; sans l'ombre d'ambition, il faisait le désespoir +de son père par ses incartades continuelles, qui compromettaient son +avenir, et par ses railleries incessantes à l'endroit des dignités et +des honneurs. Il n'était non plus avare, car il ne refusait jamais de +rendre un service. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était le plaisir +et les femmes: ne voyant dans ce goût rien de répréhensible ou de vil, +incapable, aussi bien pour lui-même que pour autrui, de calculer les +conséquences de ses actes et de ses passions, il se considérait, en +somme, comme un homme irréprochable, méprisait franchement les coquins, +et portait haut la tête avec une conscience tranquille. + +La plupart des viveurs, Madeleines-hommes et Madeleines-femmes, ont une +assurance secrète et naïve de leur innocence, fondée sur l'espoir du +pardon: «Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup +aimé!»--«Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il s'est beaucoup +amusé!» + +Dologhow, revenu depuis peu à Moscou d'où il avait été exilé, menait, +après ses aventures en Perse, un train de vie des plus fastueux, jouait +gros jeu et se livrait à tous les plaisirs. Il ne lui en fallut pas +davantage pour se rapprocher de son ancien compagnon de folies, et pour +profiter de ce rapprochement dans des vues toutes personnelles. + +Anatole appréciait son intelligence et sa bravoure, et l'aimait +sincèrement, tandis que Dologhow avait besoin de lui et de ses relations +pour attirer dans ses filets des jeunes gens riches, ce qu'il se +gardait bien, du reste, de lui laisser soupçonner. À part ces motifs +d'un ordre tout spécial, il trouvait une jouissance, une habitude, +presque une nécessité, à diriger ainsi à sa fantaisie une volonté +étrangère. + +Natacha produisit sur Anatole une impression violente. En soupant après +le spectacle, il détailla une à une, en connaisseur émérite, toutes les +beautés de ses bras, de ses épaules, de ses pieds, de sa chevelure, et +annonça son intention arrêtée de lui faire une cour assidue, sans se +donner la peine de penser à ce qui pourrait en résulter pour eux deux: +ces vulgaires considérations n'entraient pas dans ses habitudes. + +«Elle est très jolie, mon ami, mais elle n'est pas pour nous, lui dit +Dologhow. + +--Je vais dire à ma soeur qu'elle l'invite à dîner, répliqua Anatole. +Qu'en penses-tu? + +--Attends plutôt qu'elle soit mariée...» + +--Tu sais bien que j'adore les petites filles, elles perdent la tête +tout de suite. + +--Prends garde, tu as déjà été attrapé par une petite fille, répondit +Dologhow en faisant allusion à son mariage. + +--C'est pour cela que pareille chose ne m'arrivera pas une seconde +fois,» repartit Anatole en riant de bon coeur. + + +XII + + +Les Rostow ne sortirent pas le lendemain, et personne ne vint les voir. +Marie Dmitrievna s'entretint longuement et en secret avec le comte: ils +se concertèrent sur une démarche à tenter auprès du vieux prince; +Natacha devina leur projet et en fut blessée et inquiète. Elle attendait +d'heure en heure le retour du prince André, et envoya deux fois dans la +journée un de leurs gens pour s'en informer. Vain espoir! L'attente ne +faisait qu'accroître son accablement, et le pénible souvenir de son +entrevue avec la princesse Marie et son père ajoutait à sa fiévreuse +impatience le sentiment d'une terreur indéfinissable. Il lui semblait +parfois que le prince André ne reviendrait jamais, ou bien qu'il lui +arriverait, à elle, quelque chose de fatal! Il ne lui était plus +possible de rêver à lui comme par le passé, car ses récentes impressions +venaient aussitôt se mêler à ses pensées; elle se redemandait pour la +centième fois si elle n'avait pas été coupable, si sa fidélité était +toujours la même, et elle se retraçait, en dépit d'elle-même, les +moindres détails de la soirée du théâtre, les moindres nuances de la +physionomie de cet homme, qui avait su lui inspirer un sentiment aussi +redoutable qu'incompréhensible! À en juger par son extérieur, elle +semblait être devenue plus vive et plus gaie que jamais, tandis qu'au +fond elle avait perdu son bonheur et son repos d'autrefois! + +Marie Dmitrievna proposa, le dimanche matin, à tout son jeune monde +d'aller à l'église de sa paroisse: «Car je n'aime pas, disait-elle, les +églises à la mode, Dieu est le même partout! Le prêtre y est excellent +et officie d'une manière parfaite, le diacre aussi, et je ne vois pas +que les choeurs et les morceaux d'ensemble qui se chantent ailleurs +fassent ressortir davantage la sainteté du lieu!... Je n'aime pas +cela... c'est se donner trop d'aises!» + +Marie Dmitrievna aimait et fêtait religieusement le dimanche; chaque +samedi, sa maison était lavée du haut en bas; ni elle ni ses domestiques +ne travaillaient le jour du Seigneur, et chacun allait entendre la +messe. Elle faisait ajouter un plat de plus à son dîner, et donner de +l'eau-de-vie aux gens de l'office, en y joignant pour rôti une oie, ou +un petit cochon de lait. + +Nulle part la solennité de ce jour ne se traduisait aussi visiblement +que sur la figure large et pleine, et habituellement sérieuse, de la +maîtresse de la maison. + +Lorsqu'après la messe on eut servi le café dans le salon, dont les +meubles étaient débarrassés de leurs housses, on vint lui annoncer que +sa voiture était avancée; drapée dans son châle des grands jours de +fête, elle se leva et annonça qu'elle allait faire une visite au vieux +prince Bolkonsky, afin de s'expliquer avec lui à propos de Natacha. + +Bientôt après, Mme Aubert Chalmé, la fameuse couturière, vint essayer +des robes à cette dernière, qui, acceptant avec joie cette diversion, se +retira avec elle dans sa chambre. Au moment où, la tête penchée en +arrière, elle examinait dans la psyché le dos du corsage, qui était +seulement faufilé et sans manches, elle entendit la voix de son père et +celle d'une dame, qu'elle reconnut, non sans une vive émotion: c'était +la voix d'Hélène. Elle n'avait pas eu encore le temps de passer sa robe, +que la porte s'ouvrit, et que la comtesse Besoukhow entra, plus +souriante que jamais, vêtue d'une robe de velours violet à larges +revers: + +«Ah! ma charmante, ma toute belle! s'écria-t-elle, je suis venue pour +dire à votre père que c'est vraiment incroyable d'être ici, et de ne +voir âme qui vive.... Aussi j'insiste pour que vous veniez chez moi ce +soir.... J'aurai quelques personnes, Mlle Georges déclamera..., et si +vous ne m'amenez pas vos jolies filles, ajouta-t-elle en s'adressant au +comte, qui venait d'entrer sur ses talons, je me brouillerai tout à fait +avec vous. Mon mari est parti pour Tver; sans cela, je l'aurais envoyé +vous chercher.... Sans faute, n'est-ce pas?... sans faute, vers les neuf +heures?» Puis, saluant d'un signe de tête la couturière, qu'elle +connaissait de longue date, et qui lui répondit par une profonde +révérence, elle s'assit dans un fauteuil près de la glace, et, tout en +donnant aux plis de sa belle robe un tour plein de grâce, elle continua +à bavarder avec la plus affectueuse cordialité, à s'extasier sur la +beauté de Natacha, à admirer ses nouvelles toilettes, à faire ressortir +la sienne, et finit par lui conseiller d'en commander une pareille à +celle qu'elle venait de recevoir de Paris: «Figurez-vous, ma charmante, +qu'elle est en gaze à reflets métalliques.... Mais peu importe!... vous +embellissez tout ce que vous portez!» + +La figure de Natacha rayonnait de plaisir: elle se sentait renaître et +recevait avec bonheur les éloges de cette aimable comtesse, qui lui +avait paru, au premier abord, si imposante, si inabordable, et qui +maintenant lui témoignait une bonne grâce si parfaite. Elle en avait la +tête tournée; Hélène, de son côté, était sincère, mais cette sincérité +n'excluait point son arrière-pensée de l'attirer chez elle: en effet son +frère l'en avait priée, et, tout en se faisant une joie de servir ses +intérêts, elle y mettait toute la bonne foi imaginable. Elle avait été +jalouse autrefois de Natacha à propos de Boris, mais aujourd'hui elle +n'y pensait plus, et elle lui souhaitait sérieusement tout ce qu'elle +désirait pour elle-même. Elle la prit à part au moment de la quitter. + +«Mon frère a dîné chez nous hier, et il nous a fait mourir de rire.... +Il ne mange rien, ne fait que soupirer.... Il est fou, amoureux fou de +vous, ma belle!» + +Natacha devint pourpre à ces mots. + +«Oh! comme elle rougit, la chère enfant... vous viendrez, bien sûr?... +Si vous aimez quelqu'un, ce n'est pas une raison pour vous cloîtrer, et, +à supposer que vous soyez fiancée, je suis sûre que votre futur serait +charmé de savoir que vous allez dans le monde en son absence plutôt que +de périr d'ennui.» + +«Elle sait que je suis fiancée, se disait Natacha, et cependant elle a +plaisanté de tout cela avec Pierre, avec Pierre qui est la droiture +même!... Donc, il n'y a rien de mal là dedans.» Grâce à l'influence +qu'Hélène exerçait sur elle, ce qui lui avait paru effrayant jusque-là +redevint tout à coup simple et naturel: «C'est une vraie grande dame, +elle est charmante, et l'on voit qu'elle m'aime de tout son coeur. +Pourquoi donc ne pas m'amuser un peu?» se demandait Natacha en la +regardant de ses yeux grands ouverts, qui exprimaient une vague +surprise. + +Marie Dmitrievna revint pour dîner: il était facile de voir, à son +silence et à son air absorbé, qu'elle avait subi une défaite. Trop émue +pour parler avec calme des incidents de son entrevue avec le vieux +prince, elle répondit au comte que tout marchait bien, et qu'il en +saurait davantage le lendemain. Seulement, quand elle apprit la visite +et l'invitation de la comtesse Besoukhow, elle dit carrément qu'elle +n'aimait pas à la voir chez elle, et déconseilla toute intimité de ce +côté. + +«Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Natacha, puisque tu as promis, +vas-y, cela te distraira!» + + +XIII + + +Le comte se rendit donc avec les deux jeunes filles à la soirée des +Besoukhow. Bien que la société y fût très nombreuse, la majeure partie +en était inconnue aux Rostow, et le comte remarqua même avec déplaisir +qu'elle était presque exclusivement composée d'hommes et de femmes dont +les allures se faisaient remarquer par un extrême laisser-aller. La +jeunesse, parmi laquelle on voyait plusieurs Français, et entre autres +Métivier, qui était devenu l'intime de la maison depuis l'arrivée +d'Hélène à Moscou, faisait cercle autour de Mlle Georges. Aussi le comte +prit-il, à part lui, la résolution de ne pas jouer, de ne pas quitter +ses filles, et de les emmener aussitôt que la grande artiste aurait fini +de déclamer. + +Anatole, qui s'était placé près de la porte pour ne pas manquer leur +entrée, s'approcha d'eux, les salua, et suivit Natacha, déjà en proie à +la même étrange émotion de vanité satisfaite et d'effroi indicible +qu'elle avait éprouvée au théâtre. + +Hélène la reçut avec force démonstrations de joie, et la complimenta +très haut sur sa beauté et sa jolie toilette. Pendant que Mlle Georges +était allée se costumer dans une pièce voisine, on aligna les chaises, +on s'assit, et Anatole se disposait à occuper une place à côté de +Natacha, lorsque le comte, qui ne quittait pas sa fille des yeux, s'en +empara, et l'obligea ainsi à se mettre derrière eux. + +Mlle Georges ne tarda pas à reparaître, drapée d'un châle rouge, relevé +sur l'épaule, de manière à laisser voir, dans toute leur beauté, ses +gros bras à fossettes; elle s'arrêta au milieu de l'espace qui lui avait +été ménagé devant l'auditoire, prit une attitude affectée, qui souleva +néanmoins un murmure enthousiaste, et, jetant autour d'elle un regard +profond et sombre, elle se mit à déclamer en français une longue tirade +de vers, dans laquelle elle exprimait l'amour coupable qu'elle +nourrissait pour son fils: enflant et baissant la voix tour à tour, +tantôt elle redressait la tête d'un air superbe; tantôt, roulant des +yeux hagards, elle laissait échapper des sons rauques de sa puissante +poitrine, et semblait prête à étouffer! + +«Adorable! divin! délicieux!» criait-on de tous côtés. Natacha, le +regard fixé sur la forte tragédienne, ne voyait ni ne comprenait rien; +elle sentait seulement qu'elle était plongée de nouveau dans ce monde +étrange, insensé, à mille lieues du réel, où le bien et le mal, +l'extravagant et le raisonnable, se mêlaient et se confondaient. +Effrayée et émue, elle attendait quelque chose. + +Le monologue terminé, on se leva et l'on acclama Mlle Georges à tout +rompre. + +«Comme elle est belle! dit Natacha à son père, qui essayait aussi de se +frayer un chemin dans la foule jusqu'à l'éminente artiste. + +--Je ne suis pas de votre avis, lorsque je vous vois..., murmura Anatole +à l'oreille de Natacha, de façon à être entendu d'elle seule.--Vous êtes +ravissante, et, depuis l'instant où vous m'êtes apparue, je n'ai +plus.... + +--Allons, viens donc, Natacha,» s'écria le comte en se retournant. + +Elle se rapprocha de son père et fixa sur lui un regard éperdu. + +Mlle Georges récita plusieurs autres scènes, et prit ensuite congé de la +société, qui fut aussitôt engagée à passer dans la grande salle. + +Le comte se disposait à partir, mais Hélène vint le supplier avec tant +d'insistance de ne point lui gâter le plaisir de ce petit bal improvisé, +en emmenant ses filles, qu'il céda à ses prières et resta. Anatole +s'empressa d'engager Natacha pour un tour de valse, et ne cessa de lui +répéter, tout en lui pressant la taille et la main, qu'elle était +ravissante et qu'il l'aimait. Pendant «l'écossaise» qu'ils dansèrent +ensemble, il garda le silence, et sa danseuse se demanda avec stupeur si +elle n'avait pas rêvé la déclaration qu'elle en avait reçue pendant la +valse; mais, à la fin de la première figure, elle sentit qu'il lui +serrait de nouveau la main, et elle allait lui adresser un reproche, +lorsque l'expression tendre et assurée de son regard l'arrêta tout court +sur ses lèvres: + +«Ne me parlez pas ainsi, je suis fiancée, j'en aime un autre, dit-elle +vivement en baissant les yeux. + +--Pourquoi me le dire? repartit Anatole que cet aveu ne parut troubler +en rien:--Que m'importe? Je sais que je vous aime, et que je vous aime +follement.... Est-ce ma faute si vous êtes si séduisante!... À nous à +faire la figure!» + +Natacha regardait autour d'elle d'un air effaré, et paraissait plus +agitée que de coutume. Après «l'écossaise» vint le tour du «Grossvater»; +son père voulut l'emmener, elle le pria de la laisser danser encore, et +cependant, de quelque côté qu'elle se tournât, elle se sentait sous le +feu des yeux d'Anatole. Au moment où elle entrait dans la chambre de +toilette des dames pour arranger un volant de sa robe qui venait de se +découdre, elle fut rejointe par Hélène, qui lui reparla, en riant, de +l'amour de son frère. Elles passèrent ensemble dans le boudoir à côté, +Anatole s'y trouvait: sa soeur disparut, et elle se trouva seule avec +lui. + +«Il m'est impossible, lui dit-il d'une voix attendrie, de vous voir chez +vous: me condamnerez-vous alors à ne vous voir jamais? Je vous aime à la +folie. Je ne pourrais donc jamais...» et, l'empêchant d'avancer, il +pencha sa figure au-dessus de la sienne. Ses yeux brillants et +passionnés plongeaient dans ceux de Natacha, qui ne pouvaient s'en +détacher: «Nathalie! murmura-t-il en pressant fortement ses mains dans +les siennes.... Nathalie! + +--Je ne comprends rien, je ne puis rien vous dire,» sembla lui répondre +le regard éperdu de Natacha.... Des lèvres brûlantes effleurèrent les +siennes..., mais au même instant il s'arrêta et Natacha se sentit +délivrée.... Le frou-frou d'une robe et un bruit de pas venaient de se +faire entendre à l'entrée du boudoir... c'était Hélène! Natacha la vit +s'approcher: interdite et frémissante, elle se retourna vers lui comme +pour lui demander une explication, et alla à la rencontre de la +comtesse. + +--Un mot, un seul mot!» poursuivit Anatole. + +Elle ralentit le pas, car elle avait hâte de lui entendre prononcer ce +mot, qui éclaircirait leur situation, et qui lui permettrait enfin de +répondre. + +«Nathalie, un mot, un seul!» répétait-il, ne sachant en réalité ce qu'il +voulait dire. Sa soeur parut, et ils rentrèrent tous trois au salon. +Les Rostow déclinèrent l'invitation au souper, et firent leurs adieux. + +Natacha passa une nuit blanche, tourmentée par le problème qu'elle ne +parvenait pas à résoudre: lequel des deux aimait-elle? Assurément, elle +aimait le prince André et n'avait point oublié sa vive affection pour +lui..., mais elle aimait aussi Anatole, c'était indiscutable: «Autrement +cela aurait-il pu avoir lieu? aurais-je répondu l'autre soir par un +sourire à son sourire? Si je l'ai fait, c'est que je l'ai aimé tout de +suite, à première vue.... Cela veut donc dire qu'il est bon, généreux et +beau, et que par conséquent je ne pouvais m'empêcher de l'aimer! Qu'y +faire? J'aime l'un, et j'aime l'autre,» et elle se répétait cela mille +fois, sans trouver une réponse plausible aux questions qui +l'épouvantaient! + + +XIV + + +Le jour ramena les soucis et le remue-ménage habituels: on se leva, on +s'habilla, on bavarda, les couturières et les modistes parurent à tour +de rôle, Marie Dmitrievna sortit de son appartement et l'on se réunit +enfin pour le déjeuner du matin. Natacha, les yeux agrandis par +l'insomnie, cherchait à arrêter au vol tout regard indiscret, et faisait +son possible pour paraître telle que d'habitude. + +Après le thé, Marie Dmitrievna s'installa dans son fauteuil, et appela +à elle Natacha et le vieux comte: + +«Eh bien, mes amis, tout bien pesé, voici mon conseil: hier j'ai vu, +comme vous le savez, le vieux prince Bolkonsky, je lui ai parlé, et +croiriez-vous qu'il a élevé la voix... mais il n'est pas facile de me +fermer la bouche, je lui ai défilé tout mon chapelet. + +--Qu'a-t-il dit? demanda le comte. + +--Lui, c'est un fou, il ne veut rien entendre, mais à quoi bon en +parler? Cette fillette en est déjà bien assez tourmentée. Mon conseil +est donc de terminer au plus vite vos affaires, de retourner à Otradnoë, +et d'y attendre.... + +--Non, non! s'écria Natacha. + +--Si, si! répliqua Marie Dmitrievna. Il faut partir et attendre! Si ton +fiancé était ici, une brouille serait inévitable, tandis que, seul avec +le vieux, il parviendra à le retourner comme un gant, et il ira te +chercher.» + +Le comte comprit la sagesse de ce plan, et l'approuva. Si le vieillard +devenait plus maniable, on pourrait toujours revenir à Moscou, ou aller +à Lissy-Gory; dans le cas contraire, s'il persistait à refuser son +consentement, le mariage ne pouvait avoir lieu qu'à Otradnoë. + +«C'est parfaitement juste, et je regrette maintenant, continua-t-il, +d'avoir mené Natacha chez eux. + +--Il n'y a pas à le regretter, il aurait été difficile de ne pas lui +donner ce témoignage de respect.... Il ne veut pas, c'est son affaire! +Le trousseau est prêt, pourquoi attendre davantage? Je me charge de vous +envoyer les objets en retard, je regrette de vous voir partir, mais cela +vaut mieux: partez, et que Dieu vous garde!» Puis, tirant de son +«ridicule» une lettre écrite par la princesse Marie, elle la remit à +Natacha: + +«C'est pour toi! La pauvrette s'inquiète. Elle craint que tu ne doutes +de son affection. + +--C'est vrai, elle ne m'aime pas, dit Natacha. + +--Quelle folie! mais tais-toi donc! s'écria Marie Dmitrievna avec +emportement. + +--Je ne m'en rapporte à personne.... Je le sais, elle ne m'aime pas, +repartit Natacha en prenant la lettre d'un air irrité et décidé, qui +frappa Marie Dmitrievna: elle l'examina et fronça les sourcils. + +--Tu me feras le plaisir, ma très chère, de ne point me contredire: ce +que j'ai dit est vrai... va lui répondre.» Natacha quitta le salon sans +répliquer. + +La princesse Marie lui dépeignait en quelques lignes tout son chagrin du +malentendu survenu entre elles, et la suppliait, quels que fussent les +sentiments de son père, de croire à l'affection qu'elle portait à celle +qu'avait choisie son frère, pour qui elle était prête à tout sacrifier: +«Ne croyez pas, écrivait-elle, que mon père soit mal disposé envers +vous; il est vieux et malade, il faut l'excuser; mais il est +foncièrement bon, et il finira par aimer celle qui doit rendre son fils +heureux.» Elle terminait sa lettre en la priant de lui indiquer l'heure +où elles pourraient se voir. + +Natacha s'assit et traça machinalement ces deux mots: + +«Chère princesse...» Alors elle déposa la plume. Comment continuer? +Qu'avait-elle à lui dire après la soirée de la veille?... «Oui, c'est +fini, tout est changé maintenant; il faut lui envoyer un refus... mais +dois-je le faire?... C'est horrible!...» Et, pour ne pas s'abandonner +plus longtemps à ces effrayantes pensées, elle rejoignit Sonia, qui +était occupée à choisir des dessins de tapisserie. Après dîner, elle +reprit la lecture de la lettre de la princesse Marie: «Est-ce vraiment +fini? se disait-elle, bien fini?... Ce passé est-il donc véritablement +effacé de mon coeur?» Elle ne méconnaissait pas la violence du sentiment +qu'elle avait éprouvé pour le prince André, mais aujourd'hui elle aimait +Kouraguine, et son imagination lui représentait tour à tour, et le +bonheur mille fois caressé dans ses rêves qui devait être son partage, +quand elle serait mariée à Bolkonsky, et les moindres incidents de la +veille, dont le seul souvenir suffisait pour enflammer tout son être: +«Pourquoi ne puis-je aimer les deux à la fois? se disait-elle avec +égarement: alors seulement j'aurais pu être heureuse; tandis qu'il m'est +impossible de choisir entre eux? Comment le dirai-je, ou plutôt comment +le cacher au prince André? Dois-je dire adieu à jamais à son amour qui +a si longtemps fait tout mon bonheur?» + +«Mademoiselle! murmura la femme de chambre d'un air mystérieux. Un petit +homme m'a remis cela pour vous...--et elle lui tendit une +lettre:--Seulement, au nom du ciel...» Natacha prit machinalement la +lettre, la décacheta, la lut, et ne comprit qu'une chose, c'est que la +lettre était de «lui», de celui qu'elle aimait: «Oui, je l'aime, se +dit-elle. S'il en était autrement, garderais-je entre les mains cette +lettre brûlante de passion?» + +Tremblante d'émotion, elle la dévorait des yeux, et découvrait dans +chaque ligne un écho de ses propres sensations.... Cette lettre, faut-il +l'avouer, avait été composée par Dologhow: elle commençait ainsi: + +«Mon sort s'est décidé hier soir: être aimé de vous, ou mourir!... Je +n'ai pas d'autre issue!...» Anatole lui disait ensuite que ses parents, +à elle, ne consentiraient pas à lui donner sa main, à cause de certaines +raisons secrètes, qu'il ne pouvait dévoiler qu'à elle seule, mais que, +si elle l'aimait, il lui suffirait de dire oui, et qu'aucune force +humaine ne pourrait mettre alors obstacle à leur bonheur.... L'amour +triomphe de tout!... Il l'enlèverait et l'emmènerait au bout du monde! + +--Oui, je l'aime!» se répéta Natacha en relisant pour la vingtième fois +ces phrases brûlantes, et en se pénétrant de plus en plus de l'ardeur +dont elles étaient empreintes. + +Marie Dmitrievna, qui avait été invitée chez les Arharow, proposa aux +jeunes filles de l'accompagner; mais Natacha prétexta une migraine, et +se retira chez elle. + + +XV + + +Sonia revint fort tard de chez les Arharow: en entrant chez Natacha, +elle fut toute surprise de la voir endormie sur le canapé, toute +habillée. Une lettre décachetée était sur la table à côté d'elle et +frappa sa vue: elle la prit et la parcourut, en jetant par intervalles +un regard stupéfait sur la dormeuse, et en cherchant en vain une +explication sur ses traits. Son visage était calme et heureux, tandis +que Sonia, pâle, tremblante de terreur, et pressant son coeur de ses +deux mains pour ne pas suffoquer, tombait dans un fauteuil et fondait en +larmes. + +«Comment n'ai-je rien vu? se disait-elle; comment cela a-t-il pu aller +jusque-là? N'aime-t-elle donc plus son fiancé?... Et ce Kouraguine? Mais +c'est un misérable, il la trompe, c'est évident. Que dira Nicolas, ce +bon et noble Nicolas, lorsqu'il saura tout? C'est donc là ce que cachait +le trouble de sa figure avant-hier, hier et aujourd'hui?... Mais elle ne +peut l'aimer, c'est impossible. Elle aura décacheté la lettre sans se +douter de qui elle lui venait, elle en aura été offensée, bien sûr...» +Sonia essuya ses larmes, s'approcha de Natacha, l'examina encore une +fois, et l'appela doucement. + +Natacha se réveilla en sursaut. + +«Ah! te voilà de retour!» dit-elle, et elle l'embrassa avec effusion; +mais, remarquant aussitôt le trouble de son amie, sa figure trahit +l'embarras et la défiance: «Sonia, tu as lu la lettre? + +--Oui, murmura Sonia. + +--Sonia, dit-elle avec un sourire plein de bonheur et de joie, je ne +puis te le cacher plus longtemps! Sonia, Sonia, ma petite âme, nous nous +aimons; tu vois, il me l'écrit.» + +Sonia n'en pouvait croire ses oreilles. + +«Bolkonsky? dit-elle. + +--Sonia, Sonia, si tu pouvais comprendre combien je suis heureuse.... +Mais tu ne sais pas ce que c'est que l'amour. + +--Oh! Natacha!... et l'autre, est-il donc déjà oublié?» Natacha +l'écoutait sans avoir l'air de la comprendre: «Quoi! tu romps avec le +prince André? + +--Ah oui! je disais bien que tu n'y comprenais rien!... écoute-moi, +répliqua Natacha avec emportement. + +--Non, je ne le croirai jamais, répéta Sonia, et j'avoue que je n'y +comprends rien.... Comment! pendant toute une année tu aimes un galant +homme, et puis tout à coup.... Mais lui, tu ne l'as vu que trois +fois.... C'est impossible, je ne te crois pas, tu veux te moquer de moi! +Comment! en trois jours oublier tout?... + +--Trois jours? Mais il me semble qu'il y a cent ans que je l'aime..., +que je n'ai jamais aimé que lui. Mets-toi là, et écoute.» Alors elle +l'attira à elle, en l'embrassant de force: «J'avais souvent entendu +dire, et toi aussi sans doute, qu'un pareil amour existait, mais je ne +l'avais pas encore éprouvé... il est tout différent de l'autre! À peine +l'ai-je entrevu, que j'ai deviné en lui mon maître, je me suis sentie +son esclave! il m'a fallu l'aimer! Oui, son esclave! Quoi qu'il +m'ordonne, je le ferai.... Tu ne comprends pas cela? Ce n'est pas ma +faute! + +--Mais penses-y donc!... Je ne peux laisser les choses se passer +ainsi... et cette lettre reçue en cachette? Comment as-tu pu +l'accepter? poursuivit Sonia, qui ne pouvait parvenir à dissimuler ni +sa frayeur ni sa répugnance. + +--Je n'ai plus de volonté, je te l'ai dit, je l'aime, c'est tout? +s'écria Natacha avec une exaltation croissante, où se mêlait cependant +une certaine crainte. + +--S'il en est ainsi, j'empêcherai cela, je te le jure, je dirai tout.» +Et des larmes jaillirent des yeux de Sonia. + +--Au nom du ciel, ne le fais pas.... Si tu en parles, je ne te connais +plus.... Tu veux donc mon malheur, tu veux que l'on nous sépare!...» + +Sonia eut honte et pitié de sa terreur: «Qu'y a-t-il eu entre vous? Que +t'a-t-il dit? Pourquoi ne vient-il pas ici, chez nous? + +--Sonia, je t'en supplie, dit Natacha sans répondre à sa question, ne me +tourmente pas; au nom du ciel, rappelle-toi que personne ne doit se +mêler de cela, car je me suis confiée à toi. + +--Mais pourquoi tous ces mystères? Pourquoi ne demande-t-il pas tout +simplement ta main? Le prince André t'a laissée entièrement libre d'en +disposer.... As-tu pensé, as-tu cherché à découvrir quelles sont «les +raisons secrètes» de sa conduite?» + +Natacha, stupéfaite, fixa ses regards sur Sonia; cette question se +présentait à elle pour la première fois, elle ne savait qu'y répondre: + +«Ses raisons secrètes? répéta-t-elle... il y en a, voilà tout!» + +Sonia soupira et secoua la tête: + +«Si ses raisons étaient bonnes...» dit-elle. Natacha, devinant ce +qu'elle allait dire, l'interrompit vivement. + +«Sonia, on ne doit pas douter de lui, on ne le doit pas! + +--Est-ce qu'il t'aime? + +--S'il m'aime? répliqua Natacha en souriant avec mépris à l'aveuglement +de son amie. Tu as lu sa lettre, tu l'as lue et tu le demandes?... + +--Mais si c'est un homme sans honneur?... + +--Lui, sans honneur?... tu ne le connais pas! + +--Si c'est un galant homme, reprit Sonia avec énergie, il doit déclarer +ses intentions, ou cesser de te voir; et, si tu ne le lui dis pas, c'est +moi qui m'en charge: je lui écrirai et je raconterai tout à papa! + +--Mais je ne puis pas vivre sans lui! s'écria Natacha. + +--Je ne comprends ni ta conduite ni tes paroles. Pense à ton père, à +Nicolas! + +--Je n'ai besoin de personne, je n'aime personne que lui! Comment +oses-tu le traiter d'homme sans honneur? Ne sais-tu donc pas que je +l'aime? Va-t'en, je ne veux pas me brouiller avec toi.... Va-t'en, +va-t'en, je t'en supplie; tu vois dans quel état tu me mets!...» Sonia +sortit précipitamment de la chambre; les sanglots l'étouffaient. + +Natacha s'approcha de la table, et écrivit sans hésitation à la +princesse Marie la réponse que, le matin encore, il lui avait été +impossible de composer. Elle lui exposait en deux mots que, le prince +André lui ayant laissé toute liberté d'action, elle profitait de sa +générosité; qu'après y avoir mûrement réfléchi, elle la priait d'oublier +le passé, de lui pardonner ses torts, si elle en avait eu envers elle, +et lui déclarait qu'elle ne serait jamais la femme de son frère. Tout, +dans cet instant, lui paraissait simple, clair, et d'une exécution +facile. + + +Le vendredi suivant fut fixé pour le départ des Rostow, qui retournaient +à la campagne, et le mercredi, le comte, accompagné d'un acheteur, se +rendit dans son bien près de Moscou. + +Ce même jour Sonia et Natacha, invitées à un grand dîner chez les +Karaguine, y furent chaperonnées par Marie Dmitrievna. Anatole s'y +trouvait, et Sonia remarqua que Natacha lui parla d'une façon +mystérieuse, et que son agitation s'accrut pendant le dîner. Natacha, à +leur retour, alla au-devant de l'explication attendue par Sonia: + +«Eh bien, Sonia,» commença-t-elle d'une voix insinuante, comme font les +enfants quand ils veulent qu'on leur fasse un compliment. Apprends donc +que nous nous sommes expliqués tout à l'heure... toi qui disais sur son +compte tant d'absurdités. + +--Et après, qu'en est-il résulté? Je suis bien aise, Natacha, de voir +que tu n'es pas fâchée contre moi! Dis-moi la vérité!» + +Natacha se prit à réfléchir: + +«Ah! Sonia, si tu pouvais le connaître comme je le connais, moi! Il m'a +dit... il m'a demandé de quel genre était mon engagement avec Bolkonsky, +et il a été si heureux d'apprendre qu'il dépendait de moi de le rompre!» + + + +Sonia soupira: + +«Mais, tu n'as pas encore rompu.... + +--Et si je l'avais fait, si tout était fini entre Bolkonsky et moi? +Pourquoi donc as-tu si mauvaise opinion de moi? + +--Je n'ai pas mauvaise opinion de toi; seulement je n'y comprends +rien.... + +--Attends, tu vas tout comprendre, et tu verras quel homme c'est, tu +verras!» + +Mais Sonia ne se laissait point influencer par la feinte douceur de +Natacha; elle devenait au contraire plus sévère et plus sérieuse à +mesure que son amie y mettait plus de câlinerie. + +«Natacha, dit-elle, tu m'avais priée de ne plus t'en parler, c'est toi +qui es revenue sur ce sujet, j'ai donc le droit de te dire que je ne +crois pas en lui! Pourquoi encore tous ces mystères? + +--Encore le même soupçon! reprit Natacha. + +--J'ai peur pour toi. + +--De quoi as-tu peur? + +--J'ai peur que tu ne te perdes, poursuivit Sonia avec fermeté, quoique +effrayée elle-même de ses paroles. La figure de Natacha prit une +expression méchante. + +--Eh bien, oui, je me perdrai, je me perdrai le plus tôt possible: cela +ne vous regarde pas, c'est moi qui en pâtirai, et pas vous, n'est-ce +pas...? Laisse-moi, laisse-moi, je te déteste, tu es mon ennemie pour +toujours!» Et à ces mots elle quitta la chambre, et évita, le lendemain, +avec soin de voir Sonia et de lui parler. Marchant à grands pas dans son +appartement, elle essayait en vain de fixer son attention sur un travail +quelconque: l'émotion qui la travaillait intérieurement se lisait sur +ses traits fatigués, et il s'y mêlait un sentiment inavoué de +culpabilité. + +Malgré tout ce que cette tâche avait de pénible pour elle, Sonia ne la +quitta pas des yeux tout le temps qu'elle resta auprès d'une des +fenêtres du salon; elle semblait attendre quelqu'un ou quelque chose, +car elle la vit faire un signe à un militaire qui passait en traîneau, +et que Sonia supposa devoir être Anatole. + +Elle redoubla de surveillance, et remarqua l'excitation inaccoutumée de +Natacha pendant le dîner et la soirée; visiblement préoccupée, elle +répondait de travers à tout ce qu'on lui disait, n'achevait pas les +phrases qu'elle avait commencées, et riait sans raison et à tout propos. + +Sonia aperçut après le thé du soir une femme de chambre qui entrait chez +Natacha d'un air mystérieux; revenant sur ses pas, elle appliqua son +oreille au trou de la serrure, et devina qu'une nouvelle lettre venait +de lui être remise; comprenant soudain que Natacha cachait un projet +inavouable, décidée à l'exécuter peut-être dans quelques heures, elle +frappa violemment à la porte, mais n'obtint aucune réponse: «Elle va +fuir avec lui, elle en est capable, se disait-elle avec désespoir. Elle +était triste aujourd'hui, mais résolue, et l'autre jour elle a pleuré en +prenant congé de son père.... C'est bien cela: elle fuira avec lui, mais +que dois-je faire?... Le comte est absent!... Écrire à Kouraguine, lui +demander une explication, mais pourquoi me répondrait-il? Écrire à +Pierre, comme l'avait demandé le prince André en cas de malheur, mais +n'a-t-elle pas déjà rompu avec Bolkonsky, car hier soir elle a envoyé sa +réponse à la princesse Marie! Mon Dieu, que faire? Parler à Marie +Dmitrievna, dont la confiance en Natacha est si entière, ce serait une +délation!... Quoi qu'il en soit, c'est à moi d'agir, se disait-elle en +poursuivant ces réflexions dans le sombre couloir, c'est à moi de +prouver ma reconnaissance pour les bienfaits dont ils m'ont comblée, et +mon affection pour Nicolas.... Dussé-je ne pas bouger de trois nuits, je +ne dormirai pas, je l'empêcherai de force de sortir, je ne laisserai pas +le déshonneur et la honte entrer dans la famille!» + + +XVI + + +Anatole demeurait chez Dologhow depuis quelque temps. Le plan de +l'enlèvement de Natacha avait été combiné par ce dernier, et devait +s'exécuter le jour même où Sonia faisait serment de ne pas la perdre de +vue. Natacha, de son côté, avait promis de se trouver à dix heures du +soir à la porte de l'escalier dérobé, afin de rejoindre Kouraguine, qui +l'y attendrait, pour l'emmener dans une troïka, à soixante verstes de +Moscou, au village de Kamenka. Là un prêtre interdit devait les marier; +après cette cérémonie dérisoire, un second relais de chevaux les +conduirait plus loin sur la route de Varsovie, où ils espéraient prendre +la poste à la première station, et passer ensuite la frontière. + +Anatole s'était muni d'un passeport, d'un permis pour la poste et de +vingt mille roubles, que lui avaient procurés Dologhow et sa soeur. + +Les deux témoins, Gvostikow, ex-clerc de chancellerie, et Makarine, +hussard en retraite, sans volonté aucune, mais complètement dévoués à +Kouraguine, prenaient le thé dans la première pièce, pendant que dans le +grand cabinet voisin, dont les murs étaient recouverts de haut en bas de +tapis persans, de peaux d'ours et d'armes de toutes sortes, le maître du +logis, vêtu d'un «bechmel[16]«de voyage, les pieds chaussés de bottes +montantes, assis devant un bureau ouvert, revoyait les factures, +comptait les assignats alignés en paquets, et inscrivait des chiffres +sur une feuille volante: + +«Il faudra bien donner deux mille roubles à Gvostikow? + +--Donne-les, dit Anatole en rentrant de la pièce du fond, où un valet de +chambre français emballait leurs effets. + +--Quant à Makarka (c'était le petit nom donné à Makarine), il est +désintéressé, et se jettera au besoin pour toi dans le feu. C'est fini, +les comptes sont réglés... est-ce bien cela? ajouta Dologhow en lui +tendant la feuille. + +--Mais sans doute, c'est bien cela,» répliqua Anatole, qui ne l'avait +pas écouté, et dont les yeux souriants regardaient devant lui sans rien +voir. + +Dologhow referma le bureau: + +«Sais-tu... lui dit-il d'un air moqueur, renonce à tout cela; il en est +temps encore. + +--Imbécile! repartit Anatole, ne dis donc pas de bêtises; si tu +savais..., mais le diable seul sait ce qui en est. + +--Vrai, n'y pense plus, je te parle sérieusement... ce n'est pas une +plaisanterie que tu entames là! + +--Ne vas-tu pas encore me taquiner? Va-t'en au diable!...--et Anatole +fronça le sourcil:--Je n'ai plus le temps d'écouter tes sornettes.» + +Dologhow le regarda d'un air hautain: + +«Voyons, je ne plaisante pas... écoute!» + +Anatole revint sur ses pas en faisant un visible effort pour lui prêter +attention, et par égard pour son ami, dont il subissait malgré lui +l'influence. + +«Écoute-moi, je t'en prie, pour la dernière fois. Pourquoi +plaisanterais-je? T'ai-je mis des bâtons dans les roues? N'est-ce pas +moi, au contraire, qui t'ai arrangé tout cela, qui t'ai déniché le +prêtre interdit, qui ai obtenu le passeport, qui ai trouvé de l'argent? + +--Eh bien, je t'en remercie; crois-tu donc que je ne t'en sois pas +reconnaissant?» Et il embrassa Dologhow. + +--Je t'ai aidé, mais je te dois la vérité: l'entreprise est dangereuse, +et, en y réfléchissant bien, elle est absurde! Tu l'enlèveras? à +merveille. Après? Le secret transpirera, on apprendra que tu es marié, +et tu seras poursuivi au criminel! + +--Folies, folies que tout cela, je te l'avais pourtant bien expliqué,» +reprit Anatole, et avec cette complaisance que les intelligences bornées +mettent à revenir sur leurs arguments, il lui répéta pour la centième +fois toutes les raisons qu'il lui avait déjà débitées: «Ne t'ai-je pas +dit: premièrement, que si le mariage est illégal, ce n'est pas moi qui +en répondrai; et secondement, que s'il est légal, c'est bien +indifférent, puisque personne à l'étranger n'en saura rien.... N'est-ce +pas cela? Et maintenant, plus un mot là-dessus! + +--Crois-moi, renonces-y! Tu t'engageras et.... + +--Au diable! s'écria Anatole en se prenant la tête à deux mains. Vois +un peu comme il bat!» Et, saisissant la main de son ami, il l'appliqua +sur son coeur: «Ah! quel pied, mon cher, quel regard!... Une vraie +déesse!» + +Les yeux effrontés et brillants de Dologhow le regardaient avec ironie: + +«Et lorsque l'argent sera épuisé, alors.... + +--Alors, répéta Anatole légèrement interdit par cette perspective +inattendue. Eh bien! alors, je n'en sais rien.... Mais assez causé! Il +est l'heure!» ajouta-t-il en tirant sa montre, et il passa dans la pièce +voisine. «En aurez-vous bientôt fini?» dit-il en s'adressant avec colère +aux domestiques. + +Dologhow serra l'argent, appela un valet de chambre, lui ordonna de +servir n'importe quoi avant le départ, et alla ensuite rejoindre +Makarine et Gvostikow, en laissant là Anatole, qui, étendu sur le divan +de son cabinet, souriait amoureusement dans le vague et murmurait des +paroles sans suite. + +«Viens donc prendre quelque chose! lui cria-t-il de loin. + +--Je n'ai besoin de rien, répondit Anatole. + +--Viens, Balaga est arrivé!» + +Anatole se leva et entra dans la salle à manger. Balaga était un cocher +de troïka, très réputé dans son métier, et qui leur avait constamment +fourni des chevaux. Depuis six ans qu'il connaissait les deux amis, que +de fois ne l'avait-il pas mené au petit jour de Tver à Moscou et ramené +de Moscou à Tver la nuit suivante, lorsque Anatole y était en garnison! +Que de fois ne les avait-il pas conduits en nombreuse compagnie de +bohémiennes et de petites dames! Combien n'avait-il pas crevé à leur +service de chevaux de prix, et écrasé de passants et d'izvotchiks? Ses +maîtres, comme il les appelait, le délivraient toujours des griffes de +la police; parfois, il est vrai, ils le rossaient, et ils l'oubliaient +des nuits entières à la porte pendant leurs orgies; mais, en revanche, +parfois aussi ils lui versaient à flots du champagne et du madère, son +vin favori. Il était dans leurs secrets et connaissait sur leur compte +bien des histoires qui eussent valu la Sibérie à tout autre qu'eux.... +Aussi, que de milliers de roubles lui avaient passé par les mains? Il +les aimait à sa façon; il aimait surtout avec frénésie cette course +vertigineuse de dix-huit verstes à l'heure. Il aimait à culbuter les +izvotchiks, à acculer les piétons dans le fossé, à lancer un coup de +fouet en passant à un paysan qui se rejetait de côté plus mort que vif, +à parcourir avec une vitesse extravagante les rues enchevêtrées de +Moscou, et enfin à s'entendre talonner par les cris sauvages de leurs +voix enrouées et avinées: «Oui, se disait-il avec orgueil, ce sont là de +véritables seigneurs!» + +Anatole et Dologhow, de leur côté, faisaient grand cas de son talent de +cocher, et ils l'aimaient par conformité de goûts. Balaga marchandait +toujours avec tout le monde, prenait vingt-cinq roubles pour une +promenade de deux heures, ne daignait que rarement conduire lui-même, et +se faisait le plus souvent remplacer par ses aides. Mais avec ses +«maîtres» il y allait de sa personne, et sans fixer de prix. Seulement, +lorsqu'il apprenait par le valet de chambre que l'argent affluait à la +maison, il venait chez eux plusieurs fois par mois le matin, et, après +les avoir salués jusqu'à terre, les suppliait de le tirer d'embarras en +lui avançant un ou deux milliers de roubles, jusqu'à ce qu'un beau jour +on eût fait droit à sa requête. + +Il avait vingt-sept ans: de petite taille, les cheveux roux, la figure +rouge, le cou gros, le nez camus, des yeux brillants, une barbiche au +menton, il portait un caftan en drap gros-bleu très fin, doublé de soie, +et par-dessus, un vêtement fourré. + +Il se signa en entrant, le visage tourné vers l'angle de droite, il +tendit ensuite à Dologhow sa main hâlée: + +«Salut à Fédor Ivanovitch, lui dit-il. + +--Bonjour, mon ami. + +--Salut à Votre Excellence, ajouta-t-il en s'adressant à Anatole et en +lui tendant aussi la main. + +--Écoute, Balaga, m'aimes-tu?... Je te le demande?--dit ce dernier en +lui tapant sur l'épaule.--Eh bien, prouve-le-moi aujourd'hui!... Avec +quels chevaux es-tu venu, dis?... + +--J'ai fait ce que vous m'avez ordonné: j'ai attelé les vôtres, les +furieux! + +--C'est bon, et tu n'hésiterais pas à les crever, pourvu qu'ils +franchissent la distance en trois heures? + +--Mais si je les crève, comment marcherons-nous? répondit Balaga en +souriant de son mot. + +--Je te casserai la mâchoire, tu entends... pas de plaisanteries! +s'écria Anatole en roulant de gros yeux. + +--Pourquoi ne pas plaisanter? On dirait vraiment que je suis homme à me +ménager pour «mes maîtres»... On les lancera à fond de train, voilà +tout! + +--Vrai? dit Anatole, alors assieds-toi! + +--Assieds-toi donc, répéta Dologhow. + +--Je resterai debout, Fédor Ivanovitch. + +--Assieds-toi, et pas de bêtises,» reprit Anatole en lui versant un +grand verre de madère. Les yeux de Balaga brillèrent à la vue de son vin +bien-aimé. Après l'avoir d'abord refusé par politesse, il finit par +l'avaler d'un seul coup et s'essuya la bouche avec le mouchoir de soie +rouge chiffonné qu'il portait toujours dans le fond de son bonnet +fourré. + +«Quand partons-nous, Excellence? + +--Mais...,--Anatole regarda à sa montre--tout à l'heure! Fais +attention, Balaga, au moins pas de retard! + +--Tout dépendra du départ, petit père; s'il se fait heureusement, +alors.... Ne vous ai-je pas mené une fois, en sept heures, de Tver ici? +Tu ne l'as pas oublié, Excellence? + +--Figure-toi, dit Anatole en se souvenant avec bonheur de cette course, +et en se tournant vers Makarine, qui le regardait avec une tendre +vénération.... Figure-toi qu'il m'a mené, un jour de Noël, de Tver ici +avec une telle vitesse, que la respiration nous manquait... nous ne +courions pas, je te le jure, nous volions... et ne voilà-t-il pas que +nous tombons sur une file de chariots et que nous sautons par-dessus les +deux derniers! + +--Mais aussi quels chevaux! J'avais attelé ensemble deux jeunes +timoniers avec l'alezan clair, et, ma parole, Fédor Ivanovitch, +poursuivit Balaga, ces fous furieux ont volé pendant soixante verstes à +travers les airs. Pas moyen de les retenir, mes doigts se raidissaient +de froid.... Je jette les rênes.... Tiens-toi bien, Excellence, que je +crie, et je culbute dans le traîneau!... Il n'y avait plus qu'à les +laisser faire et à nous cramponner de notre mieux..., et nous volâmes +ainsi trois heures durant. Le cheval de volée de gauche seul en est +crevé!» + + +XVII + + +Anatole sortit un moment, et revint bientôt, vêtu d'une petite pelisse +retenue à la taille par une ceinture en cuir avec des ornements en +argent, et coiffé d'un bonnet garni de zibeline, posé de côté d'un air +crâne, qui seyait à merveille à sa belle figure. Il se regarda dans la +glace, se retourna et saisit un verre rempli de vin: + +«Eh bien, mon cher Dologhow! adieu, et merci pour tout ce que tu as +fait; adieu, vous aussi, mes chers compagnons de jeunesse, adieu!» + +Anatole savait fort bien qu'ils se disposaient tous à l'accompagner, +mais il tenait à rendre cette scène attendrissante et solennelle. Il +parlait haut, lentement, la poitrine tendue avant, et se balançait sur +une jambe: + +«Prenez des verres, toi aussi, Balaga.... Oui, compagnons de ma +jeunesse, nous avons vécu, nous nous sommes amusés, nous avons fait des +folies ensemble; et maintenant, quand nous reverrons-nous? Je vais à +l'étranger. Adieu, mes enfants... À votre santé, hourra!...» Et, avalant +d'un trait le contenu de son verre, il le jeta à terre, où il se brisa +en mille morceaux. + +«À votre santé!» dit Balaga en vidant le sien à son tour et en essuyant +sa barbiche avec son mouchoir. + +Makarine, les larmes aux yeux, embrassait Anatole: + +«Ah! prince, quel chagrin de nous séparer, murmurait-il, quel chagrin! + +--En route, en route! s'écria Anatole.... Un moment! ajouta-t-il en +voyant Balaga se diriger vers la sortie: fermez bien les portes, et +asseyons-nous[17].» On les ferma et l'on s'assit.... «Voilà qui est +fait, et maintenant, mes enfants, en route!» répéta-t-il en se levant. + +Joseph, le domestique, lui présenta sa sacoche et son sabre, et tous +passèrent dans le vestibule. + +«Où est la pelisse? demanda Dologhow. Hé, Ignatka! va demander à Matrena +Matféïevna la pelisse de zibeline; entre nous, je crains qu'elle ne +l'emporte, ajouta-t-il plus bas.... Tu verras, elle va accourir plus +morte que vive sans rien mettre sur ses épaules, et, si tu t'attardes, +il y aura des pleurs, papa et maman feront leur apparition...: aussi, +prends bien vite la fourrure et fais-la mettre dans le traîneau.» + +Le domestique revint avec une pelisse doublée de renard ordinaire. + +«Imbécile! je t'ai dit celle de zibeline! Hé, Matrëchka,» s'écria-t-il +avec tant de force, que sa voix retentit jusqu'au fond de l'appartement. + +Une jolie bohémienne, maigre et pâle, avec des yeux d'un noir de jais, +des cheveux bouclés à reflets aile de corbeau, enveloppée d'un châle +rouge, se précipita dans l'antichambre en apportant la fourrure de +zibeline. + +«Eh bien, quoi! la voici, prenez-la, je ne la regrette pas,» dit-elle +d'un ton plaintif, en contradiction avec ses paroles; elle était +intimidée à la vue de son maître. + +Dologhow lui jeta sur les épaules la pelisse de renard et l'en +enveloppa: + +«Comme cela d'abord, dit-il en relevant le collet, et comme cela +ensuite, ajouta-t-il en le faisant retomber sur sa tête, de façon à ne +laisser qu'un peu de sa figure à découvert... et enfin comme cela!...» +Et il poussa vers elle Anatole, qui lui appliqua un baiser sur les +lèvres. + +«Adieu, Matrëchka, c'est fini de mes folies ici! ma petite colombe, +adieu, et souhaite-moi bonne chance! + +--Que le bon Dieu vous donne du bonheur, beaucoup de bonheur,» +répondit-elle avec son accent bohémien. + +Deux troïkas, tenues par deux jeunes cochers, stationnaient devant la +maison: Balaga monta dans le premier traîneau, leva haut les bras, et se +mit, sans se hâter, à rassembler les rênes. Anatole et Dologhow +s'assirent derrière lui. Makarine, Gvostikow et le domestique prirent +place dans le second. + +«Est-ce prêt? demanda Balaga.... Laissez aller!» cria-t-il en enroulant +les rênes autour de sa main, et les troïkas partirent, en les emportant +à fond de train le long du boulevard Nikitski. + +«Hé, gare, gare!» criaient les cochers à pleins poumons. Sur la place +Arbatskaïa, une des troïkas accrocha une voiture: il y eut un craquement +suivi d'un cri, mais elle continua sa course effrénée, jusqu'au moment +où Balaga, d'un vigoureux coup de poignet, arrêta tout court les +chevaux, au carrefour des Vieilles-Écuries. + +Anatole et Dologhow mirent pied à terre sur le trottoir et +s'approchèrent d'une grande porte cochère. Ce dernier siffla, on lui +répondit, et une fille de service accourut à sa rencontre. + +«Entrez par ici, dans la cour, autrement on vous verra; elle va venir!» +lui dit-elle. Dologhow s'arrêta devant la porte cochère, pendant +qu'Anatole, suivant la fille, tournait l'angle de la maison; il venait +de franchir les quelques marches du perron, lorsque le grand laquais de +Marie Dmitrievna se dressa tout à coup devant lui. + +«Ma maîtresse vous attend, lui dit-il de sa voix de basse. + +--Qui? ta maîtresse?... Que me veux-tu? murmura Anatole haletant. + +--Venez, elle m'a donné l'ordre de vous amener près d'elle. + +--Kouraguine, filons!... nous sommes trahis!» lui cria Dologhow, qui +luttait corps à corps avec le dvornik, pendant que celui-ci s'efforçait +de fermer la petite porte. Se dégageant enfin de son étreinte, et +saisissant le bras d'Anatole, qui revenait à lui en courant, il +l'entraîna au dehors, et s'élança avec lui dans la direction de leurs +traîneaux. + + +XVIII + + +Marie Dmitrievna avait surpris dans le corridor la pauvre Sonia tout en +larmes, l'avait confessée, et était allée aussitôt trouver Natacha en +tenant à la main la réponse qu'elle avait adressée à Anatole, et qu'elle +venait d'intercepter: + +«Vilaine créature!... créature sans vergogne! pas un mot, je ne veux +rien entendre!...» Et, repoussant Natacha, qui suivait d'un oeil sec +tous ses mouvements, elle prit la clef et l'enferma à double tour. +Appelant ensuite le dvornik, elle lui ordonna de laisser entrer dans la +cour les personnes qui se présenteraient dans la soirée, de fermer +derrière elles les issues, et de les lui amener au salon. + +Lorsque Gavrilo vint lui annoncer qu'ils s'étaient enfuis, elle se leva, +les sourcils froncés, et se mit à arpenter la chambre, les mains +croisées derrière le dos, et réfléchissant à ce qui lui restait à faire. +Vers minuit, tirant la clef de sa poche, elle retourna auprès de +Natacha; Sonia sanglotait à la même place: + +«Marie Dmitrievna, de grâce, laissez-moi entrer chez elle!» + +Mais Marie Dmitrievna ouvrit la porte sans lui répondre et entra d'un +pas résolu. + +Sonia la suivit. + +«C'est laid, c'est mal, se conduire ainsi sous mon toit, mais j'aurai +pitié de son père, et je ne dirai rien,» se disait-elle en s'approchant +de Natacha, qui était couchée sur le canapé, comme elle l'avait laissée. +Natacha ne se retourna pas: ses sanglots étouffés trahissaient seuls +l'émotion qui secouait tout son être. + +«C'est bien, c'est joli! dit Marie Dmitrievna, donner des rendez-vous à +son amant dans ma maison!... Tu t'es couverte de honte comme la dernière +des filles, et si je m'écoutais..., mais je veux ménager ton père, je ne +lui en dirai pas un mot! Heureusement pour lui qu'il s'est enfui, mais +je saurai le découvrir! ajouta-t-elle d'une voix dure... tu +m'entends?...» Et, s'asseyant à côté de Natacha, elle passa sa large +main sous la tête de la jeune fille, et la força à se retourner de son +côté. Sonia et Marie Dmitrievna furent saisies à la vue de son visage: +ses yeux étaient secs et brillants, ses lèvres serrées, ses joues +creuses. + +«Laissez-moi, tout m'est égal, je mourrai!...» Et, se dégageant avec une +violence sauvage, elle reprit sa première position. + +«Nathalie, poursuivit Marie Dmitrievna, je te veux du bien; reste +couchée, reste ainsi, si cela te plaît: je ne te toucherai pas, mais +écoute...: je ne te redirai pas à quel point je te trouve coupable, tu +le sais, mais que dirai-je à ton père, qui sera ici demain?» + +Natacha ne répondit que par un sanglot. + +«Il l'apprendra, bien sûr, ainsi que ton frère et ton fiancé! + +--Je n'ai plus de fiancé, je l'ai refusé! s'écria Natacha avec colère. + +--Peu importe! reprit Marie Dmitrievna. Que diront-ils, eux? Je connais +ton père... il est capable de le provoquer! Et alors qu'arrivera-t-il? + +--Laissez-moi, laissez-moi! Pourquoi avez-vous tout dérangé, pourquoi? +Qui vous en avait priée?» Et Natacha, élevant la voix, se souleva en +jetant un regard farouche à Marie Dmitrievna. + +«Mais où donc en voulais-tu venir? répliqua celle-ci, qui ne se +contenait plus.... T'enfermait-on à triple tour? Qui l'empêchait, lui, +de te voir chez moi? Pourquoi t'enlever comme une bohémienne? Tu crois +donc qu'on ne t'aurait pas rattrapée?... Quant à lui, c'est un vaurien, +un scélérat! + +--Il vaut mieux que vous tous! Si vous ne m'aviez pas empêchée.... Mon +Dieu, mon Dieu, pourquoi tout cela? Allez-vous-en, allez-vous-en!» Et +elle pleurait avec ce désespoir sans bornes auquel s'abandonnent ceux +qui sentent qu'ils sont eux-mêmes la cause de leur malheur. + +Marie Dmitrievna essaya de la calmer, mais Natacha, se redressant tout à +coup et retombant sur le canapé, s'écria: «Sortez, sortez, vous me +méprisez, vous me détestez!» + +Marie Dmitrievna tint bon, et continua à la sermonner et à lui répéter +combien il était urgent de cacher ce déplorable scandale à son père, et +que personne n'en saurait rien si elle consentait à ne pas se trahir. +Natacha ne disait mot, ses larmes cessèrent, et le frisson et le +tremblement de la fièvre s'emparèrent d'elle. Marie Dmitrievna lui +glissa un oreiller sous la tête, la couvrit de deux couvertures bien +chaudes, et la quitta, persuadée qu'elle finirait par s'endormir. Mais +le sommeil ne lui vint pas: ses yeux restèrent grands ouverts et fixes, +son visage conserva une pâleur mate, elle ne versa plus une larme, et +Sonia, qui s'approcha d'elle à plusieurs reprises pendant cette longue +nuit, ne put en tirer un seul mot. + +Le comte revint le lendemain pour l'heure du déjeuner. Il était de très +belle humeur: sa vente ayant été heureusement terminée, rien ne le +retenait plus à Moscou, et il avait hâte d'aller retrouver la comtesse, +qui lui manquait. Marie Dmitrievna lui annonça que, sa fille s'étant +trouvée sérieusement malade la veille, elle avait fait venir un médecin, +et que d'ailleurs elle allait maintenant beaucoup mieux. Natacha gardait +la chambre: assise à la croisée, les lèvres serrées, les yeux secs et +fiévreux, elle suivait des yeux, avec une curiosité inquiète, les +voitures et les piétons, et se retournait vivement chaque fois quelqu'un +entrait chez elle. Elle attendait évidemment des nouvelles d'Anatole, +elle espérait le voir arriver ou en recevoir un mot! + +Le bruit des pas de son père la fit tressaillir, mais, à sa vue, +l'expression de sa figure, un moment émue, redevint froide et irritée: +elle ne se leva même pas. + +«Qu'as-tu, mon ange, tu es malade? lui dit-il. + +--Oui,» répondit-elle après quelques instants de silence. Ses questions +furent pleines de sollicitude, et il lui demanda si son abattement +n'avait pas pour cause quelque pénible différend survenu entre elle et +son fiancé: elle le rassura, et le pria de ne pas s'en préoccuper. Marie +Dmitrievna lui confirma ces assurances. Cependant le comte ne fut dupe, +ni de la prétendue maladie de sa fille, ni du changement qui s'était +opéré en elle, ni du trouble des visages de Marie Dmitrievna et de +Sonia: il devina qu'un grave événement avait dû se passer en son +absence, mais la crainte d'apprendre qu'il n'était pas à l'honneur de sa +fille, et de compromettre son insouciante gaieté, l'empêcha de +questionner; il se rassura, se persuada qu'il n'y avait là rien +d'important, et se borna à regretter qu'une raison de santé retardât de +quelques jours leur départ pour la campagne. + + +XIX + + +Pierre, depuis l'arrivée de sa femme à Moscou, projetait de s'en +absenter afin de ne pas rester plus longtemps sous le même toit qu'elle; +la vive impression que Natacha avait produite sur lui, dans ces derniers +temps, contribua également à précipiter l'exécution de son projet. Il +alla à Tver rendre visite à la veuve de Bazdéïew, qui lui avait promis +de lui donner certains mémoires du défunt. + +On lui remit à son retour une lettre de Marie Dmitrievna, qui l'invitait +à passer chez elle au plus tôt pour se concerter sur un sujet des plus +graves qui concernait Bolkonsky et Natacha. Pierre avait évité depuis +quelque temps de se trouver avec Natacha, vers laquelle il se sentait +entraîné par un sentiment plus violent que ne le comportait sa double +qualité d'homme marié et d'ami de son fiancé; mais, en dépit de ses +résolutions, il plaisait, à ce qu'il paraît, au hasard de les réunir: +«Que s'est-il donc passé? Qu'ai-je à y voir? pensait-il en s'habillant. +Pourvu qu'André arrive et que le mariage se fasse!» + +Au moment où il traversait un des boulevards, quelqu'un l'interpella: + +«Pierre! Depuis quand es-tu donc de retour?» + +Pierre se retourna. Une paire de magnifiques trotteurs gris, attelés à +un traîneau de maître, emportaient dans une direction contraire, au +milieu d'un nuage de neige, Anatole et son éternel compagnon Makarine. +Le premier, dont le visage frais et coloré était à moitié caché par son +collet de castor, se tenait droit et cambré dans la pose classique des +élégants, et son tricorne à panache blanc, mis de côté sur sa tête +légèrement inclinée en avant, laissait à découvert ses cheveux frisés et +pommadés, que la fine poussière de la neige couvrait d'un reflet +d'argent. + +«Dieu me pardonne, voilà le vrai sage, se dit Pierre: il ne voit rien au +delà du plaisir présent; rien ne l'inquiète, aussi est-il toujours gai +et dispos! Que ne donnerais-je pour être comme lui?» + +Le laquais de Marie Dmitrievna lui annonça, en l'aidant à se débarrasser +de sa pelisse, que sa maîtresse l'attendait dans sa chambre à coucher. + +En arrivant dans la salle, il aperçut Natacha assise près de la fenêtre. +Une expression de dureté inusitée était répandue sur ses traits pâles et +défaits. Quand elle le vit entrer, elle se leva en fronçant les +sourcils, et sortit sans se départir de sa réserve. + +«Qu'y a-t-il demanda Pierre en entrant chez Marie Dmitrievna. + +--Ah! il se passe de jolies choses! lui répondit-elle. Voilà +cinquante-huit ans que je suis de ce monde et je n'avais pas encore vu +pareille honte!» Après avoir fait promettre à Pierre de garder le +secret, elle lui raconta que Natacha avait rendu sa parole à son fiancé +sans en prévenir ses parents, qu'une folle passion pour Kouraguine en +était la cause, que sa femme y avait donné les mains et s'était plue à +faciliter leurs entrevues, et qu'enfin, perdant la tête, Natacha, +pendant l'absence du vieux comte, avait consenti à fuir avec Anatole, +afin de se marier clandestinement avec lui.» + +Pierre écoutait bouche béante, et n'en croyait pas ses oreilles! Comment +était-il possible que Natacha, cette charmante enfant si passionnément +aimée de Bolkonsky, se fût éprise d'un imbécile comme cet Anatole, que +lui, Pierre, savait être marié, et cela au point de rompre avec son +fiancé et de se laisser enlever! Il ne pouvait ni le comprendre ni +l'admettre. + +La sympathique figure de Natacha ne s'alliait pas dans son esprit avec +autant d'abjection, de cruauté et de sottise: «Elles sont toutes les +mêmes, se dit-il en pensant à sa femme; je ne suis donc pas le seul qui +se soit attaché à une vilaine créature!...» Et son coeur saignait pour +son ami: «Quel coup, grand Dieu, porté à son orgueil!» Plus il le +plaignait, plus il sentait grandir en lui son mépris et son aversion +pour Natacha, qui tout à l'heure avait passé devant lui en se drapant +dans une dignité glaciale.... Il ne se doutait pas, hélas! que, sous ce +masque de froideur hautaine, l'âme de la malheureuse enfant débordait de +désespoir, de honte et d'humiliation! + +«L'épouser?... mais c'est impossible, il est marié! + +--Marié! s'écria Marie Dmitrievna. De mieux en mieux!... Misérable! +scélérat! Elle qui l'attend, qui l'espère!... Cette fois du moins elle +ne l'attendra plus, je me charge de tout lui dire!» + +Pierre la mit au courant de tous les détails de cette mystérieuse +histoire, et Marie Dmitrievna, après avoir exhalé sa colère dans une +bordée d'injures, le pria d'obtenir de son beau-frère qu'il s'éloignât +de Moscou; elle craignait de voir le comte ou le prince André, qui était +sur le point d'arriver, le provoquer en duel, en apprenant sa conduite, +et, avant tout, elle tenait absolument à la leur cacher à tous deux. +Pierre, qui ne s'était pas encore rendu complètement compte des +conséquences possibles de ce scandale, lui promit d'agir dans ce sens. + +«Pas un mot au comte, tu entends, sois sur tes gardes si tu le vois, et +moi je vais lui parler, à elle. Veux-tu rester à dîner?» + +Le comte entra peu après au salon avec un air chagrin et troublé: sa +fille venait en effet de lui avouer sa rupture avec Bolkonsky: + +«Un vrai malheur, mon cher, lorsque ces fillettes sont abandonnées à +elles-mêmes, et que leur mère n'est pas là! Je regrette beaucoup, je +vous l'avoue, d'être venu ici.... Savez-vous ce qu'elle a fait? Je vais +être franc avec vous: elle a rompu avec André, sans prendre conseil de +personne. Ce mariage ne m'a jamais fort convenu, il est vrai, quoique le +prince soit assurément très bien; mais l'épouser en dépit de son père, +cela me semblait de mauvais augure pour eux, et Natacha trouvera des +partis à revendre. Ce qui me contrarie surtout dans tout cela, c'est que +leur engagement durait déjà depuis plusieurs mois, et qu'on ne fait pas +une démarche aussi décisive sans en prévenir son père et sa mère.... +Aussi, la voilà malade! Dieu sait ce qu'elle a! Oui, cher comte, tout va +de travers quand la mère n'est pas là.» Pierre, le voyant si accablé, +essaya de changer le sujet de la conversation, mais l'autre y revenait +obstinément. + +«Natacha est un peu souffrante,» dit Sonia, qui entrait à ce moment; +alors, s'adressant à Pierre avec une émotion contenue, elle ajouta: +«elle désire vous voir: elle est dans sa chambre, Marie Dmitrievna y est +aussi, et elle vous prie d'y passer. + +--C'est ça, elle sait que vous êtes lié avec Bolkonsky, et elle tient +sûrement à vous charger d'un message, dit le comte:--Mon Dieu, mon Dieu, +tout allait si bien; faut-il que...» Et il sortit en pressant de ses +mains les rares mèches de cheveux gris qui flottaient sur son front. + +Marie Dmitrievna avait appris à Natacha que Kouraguine était marié. +Natacha avait refusé de la croire et insistait pour entendre la vérité +de la bouche même de Pierre. Elle était pâle et comme pétrifiée; son +regard interrogateur se fixa sur lui à son entrée, avec un éclat +fiévreux. Sans même le saluer d'un signe de tête, elle ne le quittait +pas des yeux, comme si elle cherchait à deviner en lui un ami ou un +ennemi de plus pour Anatole, car la personnalité de Pierre n'existait +pas évidemment pour elle en ce moment. + +«Il sait tout! dit Marie Dmitrievna; qu'il parle donc et tu verras si +j'ai dit vrai.» + +Natacha, semblable au gibier traqué qui voit venir sur lui les chasseurs +et les chiens, portait de l'un à l'autre ses regards égarés. + +«Natalia Ilinischna, dit Pierre en baissant les yeux, car il se sentait +pris d'une profonde pitié pour elle et d'un invincible dégoût pour la +mission qui lui était dévolue,--vrai ou faux, peu importe, car.... + +--C'est donc faux, il n'est pas marié! + +--Non, c'est vrai, il est marié! + +--Et marié depuis longtemps? Donnez-m'en votre parole d'honneur.» + +Pierre la lui donna. + +«Est-il encore ici? demanda-t-elle d'une voix saccadée. + +--Oui, je viens de l'apercevoir.» + +Elle ne put en dire davantage: d'un geste de la main elle les supplia de +la laisser seule, ses forces l'abandonnaient. + + +XX + + +Pierre ne resta pas à dîner, et s'en alla, dès qu'il eut quitté Natacha, +à la recherche de Kouraguine, dont le nom seul faisait affluer tout son +sang à son coeur avec une telle violence qu'il en perdait la +respiration. Il le chercha partout, aux montagnes de glace et chez les +bohémiens, et se rendit enfin au club, où tout marchait comme +d'habitude: les membres se réunissaient pour dîner et causaient entre +eux des nouvelles du jour; le domestique de service, qui était au +courant de ses habitudes, lui annonça que son couvert était mis dans la +petite salle à manger, que le prince Michel Zakharovitch lisait dans la +bibliothèque, mais que Paul Timoféitch n'était pas encore là; une de ses +connaissances, qui parlait de la pluie et du beau temps, s'interrompit +pour lui demander s'il était vrai, comme on le racontait en ville, que +Kouraguine eût enlevé Mlle Rostow. Pierre répondit en riant que c'était +une pure invention, car il sortait à l'instant de chez les Rostow. Il +s'enquit, à son tour, d'Anatole. On lui répondit qu'on ne l'avait pas +encore vu, mais qu'on l'attendait. Il regardait curieusement cette foule +indifférente et tranquille, qui se doutait si peu de ce qui se passait +dans son âme, et il se mit à se promener dans les salons, jusqu'au +moment où le dîner fut servi. Ne voyant pas venir Anatole, il retourna +chez lui. + +Anatole était resté à dîner chez Dologhow, avec lequel il avait à causer +sur le moyen de reprendre l'entreprise manquée et de revoir Natacha. De +là il se rendit chez sa soeur pour lui demander de lui ménager encore un +rendez-vous. Lorsque Pierre revint enfin à la maison après ses +infructueuses recherches, son valet de chambre lui apprit que le prince +Anatole était chez la comtesse, où il y avait beaucoup de monde. + +Sans s'approcher de sa femme, qu'il n'avait pas encore vue depuis son +retour et qui dans ce moment lui inspirait la répulsion la plus +profonde, il marcha droit sur Anatole. + +«Ah! Pierre, lui dit la comtesse, sais-tu la situation de notre pauvre +Anatole?...» Elle s'arrêta court, car le visage de son mari, ses yeux +brillants et sa démarche décidée laissaient entrevoir la même colère et +la même violence qu'elle avait éprouvées à ses dépens à la suite de son +duel avec Dologhow. + +«Le mal et la dépravation sont toujours à vos côtés, lui dit-il en +passant.--Venez, Anatole, j'ai à vous parler.» + +Le frère jeta un regard à sa soeur, et se leva sans mot dire; son +beau-frère le prit par le bras, et l'entraîna hors du salon. + +«Si vous vous permettez chez moi...» lui murmura Hélène à l'oreille, +mais Pierre ne daigna pas lui répondre. Bien qu'Anatole le suivît avec +sa désinvolture habituelle, sa figure trahissait néanmoins une certaine +inquiétude. + +Entré dans son cabinet, Pierre en referma la porte, et, se retournant +vers lui, le regarda en face: + +«Vous vous êtes engagé à épouser la comtesse Rostow?... Vous vouliez +donc l'enlever? + +--Mon très cher, reprit Anatole en français, il ne me plaît pas de +répondre à des questions posées sur ce ton.» + +La figure déjà blême de Pierre se décomposa de fureur: empoignant son +beau-frère de sa puissante main par le collet de son uniforme, il le +secoua dans tous les sens, jusqu'à ce qu'une terreur indicible se +peignît sur les traits de ce dernier: + +«Quand je vous dis qu'il faut que je vous parle? poursuivit Pierre. + +--Mais voyons, est-ce bête tout cela! dit Anatole une fois délivré de +son étreinte, et tâtant son collet, qui avait perdu un bouton dans la +lutte. + +--Vous êtes un misérable, un scélérat!... et je ne sais ce qui m'empêche +de vous aplatir le crâne avec cela!» s'écria Pierre avec une violence +qu'accentuaient encore les mots français qu'il employait, et en le +menaçant d'un lourd presse-papiers, qu'il remit aussitôt sur son bureau. +«Avez-vous promis mariage?... Parlez! + +--Je... je... ne crois pas.... Du reste, je n'aurais pu le promettre.... + +--Avez-vous de ses lettres, en avez-vous?» s'écria Pierre en +l'interrompant et en se rapprochant de lui. + +Anatole le regarda, plongea vivement sa main dans sa poche et en retira +un portefeuille. + +Pierre saisit la lettre qu'il lui tendit, et, le poussant avec force de +côté, se laissa tomber sur le divan: + +«Je ne vous toucherai pas, ne craignez rien,» ajouta-t-il en répondant à +un geste terrifié d'Anatole. «Les lettres d'abord! continua Pierre avec +une nouvelle insistance.... Ensuite vous quitterez Moscou demain même! + +--Mais comment pourrais-je...? + +--Troisièmement, vous ne direz jamais un mot, une syllabe de ce qui +s'est passé entre vous et la comtesse: je n'ai pas sans doute le moyen +de vous y contraindre, mais si vous avez conservé un reste d'honnêteté, +vous...» + +Il se leva et fit quelques pas en silence. Anatole, assis à une table, +se mordait les lèvres et fronçait les sourcils. + +«Vous devez pourtant comprendre qu'en dehors de vos plaisirs il y a le +bonheur et le repos d'autrui, et que, pour vous amuser, vous ruinez +toute une existence. Amusez-vous avec des femmes comme la mienne, si +cela vous plaît: celles-là, du moins, savent ce qu'on attend d'elles, et +avec elles vous êtes dans votre droit: elles ont, pour se défendre, les +mêmes armes que vous, l'expérience que donne la corruption! Mais +promettre le mariage à une jeune fille, la tromper, lui voler son +honneur...! Comment ne voyez-vous pas que c'est aussi lâche que de +frapper un vieillard ou un enfant!...» Pierre se tut et regarda sans +colère Anatole d'un air interrogateur. + +«Ma foi, je n'en sais rien, répliqua Anatole qui retrouvait son aplomb à +mesure que Pierre se calmait. Je n'en sais rien et n'en veux rien +savoir, mais vous m'avez dit des choses que, comme homme d'honneur, je +ne saurais ni entendre ni ne laisser dire.» + +Pierre le regarda stupéfait, et se demanda où il voulait en venir. + +«Bien que vous me les ayez dites en tête-à-tête, je ne puis pas les.... + +--Vous me demandez satisfaction? dit Pierre avec ironie. + +--Vous pouvez au moins rétracter vos paroles... si vous tenez à ce que +j'agisse comme vous le désirez.... Hein? + +--Je les rétracte, je le les rétracte, et vous prie de m'excuser, +murmura Pierre en regardant involontairement le trou qu'avait lissé +après lui le bouton qu'il avait arraché. Et je puis même vus offrir de +l'argent pour faire la route, s'il vous en faut?» + +Anatole sourit; ce sourire banal et servile, si habituel à Hélène, +l'exaspéra: + +«Oh! race infâme et sans coeur!» s'écria-t-il en quittant la chambre. + +Le lendemain matin, Anatole était parti pour Pétersbourg. + + +XXI + + +Pierre se rendit chez Marie Dmitrievna et lui annonça qu'il s'était +conformé en tous points à sa volonté, et que Kouraguine n'était plus à +Moscou. Il trouva toute la maison bouleversée et consternée. Natacha +était très gravement malade, et Marie Dmitrievna lui confia, sous le +sceau du plus grand secret, que dans la nuit qui avait suivi la +révélation du mariage d'Anatole, elle s'était empoisonnée avec de +l'arsenic qu'elle s'était procuré en cachette. Après en avoir avalé une +petite dose, la terreur s'était emparée d'elle, et, réveillant Sonia, +elle lui avait avoué ce qu'elle venait de faire. Comme on avait employé +à temps les moyens les plus énergiques, tout danger était maintenant +conjuré; mais, comme son état de faiblesse s'opposait à un prochain +départ, on avait prévenu la comtesse, et on l'attendait bientôt. Pierre +rencontra le comte, effaré, abattu, et Sonia qui pleurait à chaudes +larmes. Natacha était invisible. + +Il dîna ce jour-là au club: chacun y parlait de l'enlèvement manqué, +mais il persista à le nier avec opiniâtreté; il se disait qu'il était de +son devoir d'étouffer cette triste affaire, et de sauver la réputation +de Natacha, et il assurait à qui voulait l'entendre qu'elle avait tout +simplement refusé la main de son beau-frère. + +Le retour du prince André lui inspirait une vive crainte. + +Les bruits de la ville étant parvenus aux oreilles du vieux prince, +grâce à Mlle Bourrienne, il avait exigé qu'on lui montrât la lettre de +refus envoyée par Natacha à la princesse Marie. Cette lecture l'avait +mis de belle humeur, et il attendait son fils avec une joyeuse +impatience. + +Peu de jours après le départ d'Anatole, Pierre reçut enfin un mot du +prince André, qui le priait de passer chez lui. + +Il était arrivé la veille au soir, et son père, lui remettant aussitôt +le billet de Natacha, que Mlle Bourrienne avait traîtreusement enlevé à +la princesse Marie, s'était plu à lui conter l'enlèvement de sa +fiancée, en y ajoutant force détails de son invention. + +Pierre, qui s'attendait à le trouver dans un état semblable à celui de +Natacha, fut frappé de surprise, en entrant dans le salon, de l'entendre +parler très haut et avec vivacité, dans la pièce voisine, d'une récente +intrigue dont Spéransky avait été la victime. La princesse Marie vint à +sa rencontre en soupirant; indiquant du regard le cabinet de son frère, +elle essayait de témoigner de la sympathie à sa douleur, mais Pierre lut +sans peine sur sa figure la satisfaction que lui causait cette rupture, +et l'effet qu'avait produit sur elle la trahison de Natacha. + +«Il assure qu'il s'y attendait, dit-elle.... Sans doute sa fierté +l'empêche de dire tout ce qu'il pense, mais, quoi qu'il en soit, il se +soumet avec beaucoup plus de philosophie que je ne m'y attendais. + +--Est-ce que vraiment la rupture est complète?» demanda Pierre. + +La princesse Marie le regarda, étonnée: elle ne comprenait pas qu'on pût +encore en douter. Pierre passa dans le cabinet; son ami, en habit civil, +debout en face de son père et du prince Mestchersky, discutait et +gesticulait avec chaleur. Sa santé, on le voyait, s'était tout à fait +rétablie, mais une nouvelle ride se creusait entre ses sourcils. Il +parlait de Spéransky, de son exil imprévu, de sa prétendue trahison, +dont le bruit venait seulement de parvenir à Moscou. + +«Tous ceux qui, il y a un mois, le portaient aux nues, disait le prince +André, ceux-là même qui étaient incapables d'apprécier ses desseins, +l'accusent et le condamnent aujourd'hui! Rien n'est facile comme de +juger un homme en disgrâce et de le rendre responsable des fautes qu'un +autre a commises; quant à moi, je soutiens que, s'il a été fait quelque +bien sous ce règne, c'est à lui seul qu'on le doit.» Il s'interrompit à +la vue de Pierre: un tressaillement nerveux passa sur son visage, et une +violente irritation se peignit sur ses traits: «La postérité lui rendra +justice!» ajouta-t-il. + +«Ah! te voilà! continua-t-il en se tournant vers Pierre, tu vas bien?... +Il me semble que tu as encore engraissé!» Et il reprit avec vivacité la +discussion entamée, pendant que la ride de son front s'accentuait de +plus en plus. + +«Oui, je vais bien,» répondit-il à une question de Pierre, d'un air qui +semblait dire: «Je me porte bien, mais qu'importe ma santé, qui +intéresse-t-elle?» Après avoir échangé quelques mots avec lui sur le +mauvais état des routes depuis la frontière de Pologne, sur les +personnes qu'il avait vues et qui connaissaient Pierre, sur le +gouverneur suisse, M. Dessalles, qu'il avait ramené pour son fils, il se +mêla de nouveau, avec une vivacité toujours croissante, à la +conversation qui se continuait entre les deux vieillards. + +«S'il y avait eu trahison, on aurait des preuves de ses relations +secrètes avec Napoléon, et ces preuves seraient livrées à la publicité! +Personnellement, poursuivit-il, je n'ai jamais aimé Spéransky, mais +j'aime la justice!» Pierre devina que son ami éprouvait impérieusement +le besoin, comme il l'avait si souvent éprouvé lui-même, de s'échauffer, +et de disputer sur un sujet quelconque, afin d'oublier, si c'était +possible, et de chasser loin de lui des pensées par trop accablantes. + +Le prince Mestchersky ne tarda pas à les quitter, et le prince André, +prenant le bras de Pierre, l'emmena dans sa chambre. Un lit de camp +venait d'y être déballé, et des caisses, des malles ouvertes gisaient +tout autour. S'approchant de l'une d'elles, il en retira une cassette, +et y prit un paquet soigneusement enveloppé. Il garda le silence, et ses +mouvements étaient brusques et saccadés; se relevant avec vivacité, il +hésita une seconde, et, tournant vers Pierre un visage sombre: + +«Pardon de te déranger...» dit-il à travers ses lèvres serrées. Pierre, +pressentant qu'il allait lui parler de Natacha, ne put dissimuler, sur +sa bonne et large figure, un sentiment de sympathie et de compassion qui +ne fit qu'augmenter la sourde irritation de son ami; André s'efforçait +de prendre un ton ferme, mais sa voix sonnait faux: «J'ai essuyé un +refus de la part de la comtesse Rostow.... J'ai vaguement entendu parler +d'une proposition, ou de quelque chose de semblable, qui lui aurait été +faite par ton beau-frère.... Est-ce vrai? + +--C'est vrai, et ce n'est pas vrai, répondit Pierre. + +--Voici ses lettres et son portrait, poursuivit le prince André en +l'interrompant. Rends-les à la comtesse..., si tu la vois. + +--Elle est très malade. + +--Elle est donc ici?... Et le prince Kouraguine? demanda-t-il vivement. + +--Il est parti il y a longtemps: elle a été à toute extrémité!... + +--Sa maladie me fait beaucoup de peine...» Et le sourire méchant de son +père passa sur ses lèvres serrées: «Monsieur Kouraguine ne l'a donc +point honorée de sa main? + +--Il ne pouvait l'épouser, étant marié. + +--Et puis-je savoir où se trouve à présent Monsieur votre beau-frère? + +--Il est allé à Péters... je n'en sais rien au juste. + +--Du reste, cela m'est indifférent. Tu diras à la comtesse Rostow +qu'elle a toujours été et est encore parfaitement libre, et que je lui +souhaite tout le bien possible.» + +Pierre prit le paquet de lettres. Le prince André, qui semblait chercher +s'il n'avait rien oublié de tout ce qu'il avait à dire, et attendre que +Pierre lui fît quelque autre confidence, l'interrogea du regard: + +«Écoutez-moi, rappelez-vous notre discussion à Pétersbourg.... + +--Je me la rappelle; je soutenais qu'il fallait pardonner à la femme +tombée, mais je ne suis pas allé jusqu'à dire que je le ferais, le cas +échéant.... Je ne le puis pas! + +--Le cas n'est pas le même,» répliqua Pierre. + +Le prince André, sans le laisser achever, s'écria: + +«Oui, aller redemander sa main, être généreux, et ainsi de suite.... +C'est très noble certainement, mais je me sens incapable de marcher sur +les brisées de «Monsieur» Kouraguine. Si tu tiens à rester mon ami, ne +me parle plus jamais d'elle, ni de tout cela!... Et maintenant adieu.... +Tu lui remettras ces lettres, n'est-ce pas?» + +Pierre le quitta et alla trouver la princesse Marie; elle était en ce +moment auprès de son vieux père, qui lui parut plus gai que de coutume. +Rien qu'à les voir, il comprit tout de suite de quel mépris et de quelle +inimitié ils étaient animés contre les Rostow, et qu'il était impossible +de prononcer devant eux le nom de celle qui aurait pu, à tout prendre, +trouver facilement un autre parti que le prince André. + +Il fut question à table de la guerre qui allait éclater. Le prince André +parlait sans discontinuer, se querellant tantôt avec son père, tantôt +avec Dessalles, poussé par une excitation fébrile, dont Pierre ne +devinait que trop bien la cause. + + +XXII + + +Pierre retourna chez les Rostow dans la soirée pour remplir sa mission. +Natacha était au lit, le comte au club; il remit les lettres à Sonia, et +passa chez Marie Dmitrievna, qui était très désireuse de savoir comment +le prince André avait supporté sa déception. Sonia entra un instant +après: + +«Natacha tient à voir le comte, dit-elle. + +--Mais comment le mener chez elle, où tout est en désordre? demanda +Marie Dmitrievna. + +--Elle s'est levée, et attend le comte au salon,» répliqua Sonia. + +Marie Dmitrievna haussa les épaules: + +«Quand sa mère arrivera-t-elle? Je suis à bout de forces. Quant à toi, +ménage-la, ne lui dis pas tout; elle fait tellement pitié, qu'on n'a pas +le coeur de l'accabler.» + +Natacha, amaigrie, pâle, mais n'ayant nullement l'air humilié, comme +Pierre s'y attendait, le reçut debout au milieu du salon. Elle hésita en +le voyant entrer, ne sachant si elle devait avancer ou rester en place. + +Il pressa le pas, pensant que, comme toujours, elle allait lui tendre la +main, mais elle s'arrêta tout à coup en suffoquant, et laissa retomber +ses bras le long de son corps: c'était, sans qu'elle y songeât, sa pose +habituelle, lorsque autrefois elle se préparait à chanter au milieu de +la salle; mais aujourd'hui, comme l'expression de sa figure était +changée! + +«Pierre Kirilovitch, lui dit-elle précipitamment, le prince Bolkonsky +était votre ami... est votre ami, ajouta-t-elle en se reprenant, car il +lui semblait, au milieu de ce chaos, que rien de ce qui avait été +n'existait plus. Il m'a dit de m'adresser à vous si...» + +Pierre la regardait en silence; jusqu'à ce moment il l'avait, à part +lui, accablée de reproches sanglants, il avait même essayé de la +mépriser dans le fond de son coeur; mais à présent, à mesure qu'il +sentait grandir la compassion qu'elle lui inspirait, ses reproches +s'envolaient un à un. + +«Il est ici, dites-lui que je le prie de... me pardonner!» Sa voix se +brisa, elle était vaincue par l'émotion, mais elle ne pleurait pas. + +«Oui, je le lui dirai,» murmura Pierre, ne sachant que lui répondre. + +Natacha, effrayée de l'intention qu'il pouvait prêter à ses paroles, +reprit vivement: + +«Oh! je sais que tout est fini, et que cela ne peut plus se renouer, +mais je suis tourmentée du mal que je lui ai fait. Dites-lui qu'il me +pardonne, qu'il me pardonne!... ajouta-t-elle en tremblant +convulsivement, et en se laissant tomber sur un fauteuil. + +--Oui, je lui dirai tout, répondit Pierre avec une profonde émotion, +mais j'aurais désiré savoir une chose.... + +--Laquelle? + +--J'aurais voulu savoir si vous avez aimé ce... (il rougit, ne sachant +comment qualifier Anatole...) si vous avez aimé ce vilain homme? + +--Oh! ne l'appelez pas ainsi! Je ne sais pas... je ne sais plus rien!» + +Une pitié, telle qu'il n'en avait jamais ressenti une pareille, un +sentiment de profonde et ineffable tendresse, envahit si violemment +l'âme de Pierre, que les larmes jaillirent de ses yeux: il les sentait +couler sous les verres de ses lunettes, et espérait qu'elle ne les +remarquerait pas: + +«N'en parlons plus, mon enfant,» lui dit-il en se remettant peu à peu. +Natacha fut frappée de la douceur et de la sincérité de sa voix. «N'en +parlons plus, mon enfant, répéta-t-il; je lui dirai tout, mais au moins +accordez-moi une chose: considérez-moi comme votre ami; si jamais il +vous faut un conseil, un appui, ou simplement si vous avez besoin +d'épancher votre coeur dans un autre... pas à présent, mais lorsque vous +verrez clair au dedans de vous-même, souvenez-vous de moi!...» Et, lui +prenant la main, il la baisa. «Je serais heureux de pouvoir vous être +utile.... + +--Ne me parlez pas ainsi, je ne le mérite pas!» s'écria Natacha, en se +levant pour s'en aller; mais Pierre la retint: il avait encore quelque +chose à lui dire, et lorsqu'il le lui eut dit, il s'étonna de sa +hardiesse: + +--C'est à vous que je redirai de ne pas parler ainsi, poursuivit-il, car +vous avez encore toute une vie devant vous! + +--Non, je n'ai plus rien, tout est perdu pour moi! s'écria-t-elle. + +--Non, tout n'est pas perdu, continua Pierre en s'animant: si j'étais +un autre que moi, si j'étais le plus beau, le plus intelligent, le +meilleur des hommes, si j'étais libre, je vous aurais demandé, à genoux, +à l'instant même, votre main et votre amour!» + +Natacha, qui n'avait pas encore pu pleurer, fondit en larmes à ces +paroles, et quitta l'appartement en le remerciant d'un regard +reconnaissant et attendri. + +Retenant ses pleurs avec peine, il sortit également en toute hâte et, +après avoir passé sa pelisse tant bien que mal, il se jeta dans son +traîneau. + +«Où faut-il vous mener? demanda le cocher. + +--Où? se dit Pierre à lui-même, mais où peut-on aller à présent? +Certainement pas au club, pour y voir cette foule d'indifférents? ...» +Tout lui semblait maintenant si misérable, comparé au sentiment +d'affection et d'amour qui l'avait envahi, à ce long et doux regard +qu'elle avait attaché sur lui à travers ses larmes! + +«À la maison!» cria Pierre, en rejetant derrière lui, malgré les dix +degrés de froid, sa grosse fourrure d'ours, et en découvrant sa large +poitrine qui se soulevait de bonheur. + +Le temps était admirablement clair: au-dessus des rues sales et +obscures, au-dessus des toits qui s'enchevêtraient les uns dans les +autres, s'étendait la voûte foncée du ciel toute constellée d'étoiles. +En contemplant ces hautes et mystérieuses sphères, si bien en harmonie +avec l'état de son âme, il oubliait l'outrageante abjection de la terre. +Au moment où il débouchait sur l'Arbatskaïa, un large espace du sombre +horizon s'ouvrit devant ses yeux. Tout au milieu rayonnait une pure +lumière, dont la brillante chevelure, entourée d'astres scintillants, se +déployait majestueusement sur l'extrême limite de notre globe: c'était +la fameuse comète de 1811, celle-là même qui, au dire de chacun, +annonçait des calamités sans nombre et la fin du monde. Mais elle +n'éveilla aucune terreur superstitieuse dans le coeur de Pierre, et ses +yeux humides de pleurs l'admiraient au contraire avec extase. Ne +semblait-elle pas être venue s'enfoncer dans ce coin de la terre comme +une flèche dont la parabole aurait franchi avec une rapidité +vertigineuse l'incommensurable espace, et qui maintenant, relevant +au-dessus d'elle son long et lumineux panache, se jouait au loin dans +l'infini! Il lui sembla que sa céleste lueur dissipait les ténèbres de +son âme, et lui laissait entrevoir les clartés divines d'une nouvelle +existence! + + + + +CHAPITRE IV + +I + + +À la fin de l'année 1811, les souverains de l'Europe occidentale +renforcèrent leurs armements, et concentrèrent leurs troupes. En 1812, +ces forces réunies, qui se composaient de millions d'hommes, y compris, +et ceux qui les commandaient, et ceux qui devaient les approvisionner, +se mettaient en marche vers les frontières de la Russie, qui, de son +côté, dirigeait ses soldats vers le même but. Le 12 juin, les armées de +l'Occident entrèrent en Russie, et la guerre éclata!... C'est-à-dire +qu'à ce moment eut lieu un événement en complet désaccord avec la raison +et avec toutes les lois divines et humaines! + +Ces millions d'êtres se livraient mutuellement aux crimes les plus +odieux: meurtres, pillages, fraudes, trahisons, vols, incendies, +fabrication de faux assignats... tous les forfaits étaient à l'ordre du +jour, et en si grand nombre, que les annales judiciaires du monde entier +n'auraient pu en fournir autant d'exemples pendant une longue suite de +siècles!... Et cependant ceux qui les commettaient ne se regardaient pas +comme criminels! + +Où trouver les causes de ce fait aussi étrange que monstrueux? Les +historiens assurent naïvement qu'ils les ont découvertes dans l'insulte +faite au duc d'Oldenbourg, dans la non observation du blocus +continental, dans l'ambition effrénée de Napoléon, dans la résistance de +l'Empereur Alexandre, dans les fautes de la diplomatie, etc., etc. + +Il aurait donc suffi, s'il fallait les en croire, que Metternich, +Roumiantzow ou Talleyrand eussent rédigé, entre une réception de cour et +un raout, une note bien tournée, ou que Napoléon eût adressé à Alexandre +un: «Monsieur mon frère, je consens à restituer le duché +d'Oldenbourg...», pour que la guerre n'eût pas lieu! + +On conçoit aisément que tel devait être le point de vue des +contemporains. Ainsi qu'il l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, Napoléon +attribuait exclusivement la guerre aux intrigues de l'Angleterre, tandis +que de leur côté les membres du Parlement anglais donnaient pour +prétexte son ambition insatiable; le duc d'Oldenbourg, l'insulte dont il +avait été l'objet; les marchands, le blocus continental qui ruinait +l'Europe; les vieux soldats et les généraux, l'absolue nécessité de les +employer activement; les légitimistes, le devoir sacré de soutenir les +bons principes; les diplomates, l'alliance austro-russe de 1809, que +l'on n'avait pas su dissimuler au cabinet des Tuileries, et la +difficulté que présenterait la rédaction d'un mémorandum, portant, par +exemple, le n° 178. Ces raisons, jointes à une foule d'autres, d'une +nature plus infime et provenant de la diversité des points de vue +personnels, ont pu sans doute satisfaire les contemporains, mais pour +nous, pour nous qui sommes la postérité, et qui envisageons dans son +ensemble la grandeur de l'événement et qui en approfondissons la vraie +raison d'être dans sa terrible réalité, elles ne sauraient nous paraître +suffisantes. Nous ne saurions comprendre que des millions de chrétiens +se soient entretués parce que Napoléon était un ambitieux, parce +qu'Alexandre avait montré de la fermeté, l'Angleterre de la ruse, ou +parce que le duc d'Oldenbourg avait été insulté! Où est donc le lien +entre ces circonstances et le fait même du meurtre et de la violence? +Pourquoi les habitants des gouvernements de Smolensk et de Moscou +ont-ils été, en conséquence de semblables motifs, égorgés et ruinés par +des milliers d'hommes venus du bout opposé de l'Europe? + +Nous ne sommes pas des historiens, et nous ne nous laissons pas +entraîner à la recherche, plus ou moins subtile, des causes premières: +aussi, nous contentons-nous de juger les événements avec notre simple +bon sens, et plus nous les étudions de près, plus, nous leur trouvons de +motifs véritables. De quelque façon qu'on les envisage, ils nous +paraissent également justes ou également faux, si l'on en compare +l'infime valeur intrinsèque avec l'importance des faits qui en ont été +la conséquence, et nous restons convaincus que leur ensemble seul peut +en donner une explication plausible. Pris isolément, le refus de +Napoléon, qui ne veut pas rappeler ses troupes en deçà de la Vistule, ou +rendre le grand-duché au grand-duc d'Oldenbourg, nous paraît aussi +valable, comme argument, que si l'on disait: S'il avait plu à un caporal +français de quitter le service, et si son exemple avait été suivi par un +grand nombre de ses camarades, le nombre des soldats aurait été trop +réduit, la guerre serait, en conséquence, devenue impossible. + +Sans doute, si Napoléon ne s'était point offensé de ce qu'on exigeait de +lui, si l'Angleterre et le duc dépossédé n'avaient pas intrigué, si +l'Empereur Alexandre n'avait pas été profondément froissé, si la Russie +n'avait pas été gouvernée par un pouvoir autocratique, si les raisons +qui ont amené la révolution française, la dictature et l'Empire +n'avaient point existé, il n'y aurait pas eu de guerre; mais, de même +aussi, qu'une de ces causes vînt à manquer, et rien de ce qui est arrivé +n'aurait eu lieu! + +C'est donc de leur ensemble, et non de l'une d'elles en particulier, que +les événements ont été la conséquence fatale: ILS SE SONT ACCOMPLIS +PARCE QU'ILS DEVAIENT S'ACCOMPLIR, et il arriva ainsi que des millions +d'hommes, répudiant tout bon sens et tout sentiment humain, se mirent en +marche de l'Ouest vers l'Est pour aller massacrer leurs semblables, +comme, quelques siècles auparavant, des hordes innombrables s'étaient +précipitées de l'Est vers l'Ouest, en tuant tout sur leur passage! + +Considérés par rapport à leur libre arbitre, les actes de Napoléon et +d'Alexandre étaient aussi étrangers à l'accomplissement de tel ou tel +événement que ceux du simple soldat que le recrutement ou le tirage au +sort obligeait à faire la campagne. Comment d'ailleurs aurait-il pu en +être autrement? Pour que leur volonté, maîtresse en apparence de tout +diriger à leur gré, se fût exécutée, il aurait fallu le concours d'une +infinité de circonstances; il aurait fallu que ces milliers d'individus +entre les mains desquels se trouvait la force agissante, que tous ces +soldats qui se battaient, ou qui transportaient les canons et les +vivres, consentissent à faire ce que leur ordonnaient ces deux faibles +unités, et que leur soumission unanime fût motivée par des raisons aussi +compliquées que diverses. + +Le fatalisme est inévitable dans l'histoire si l'on veut en comprendre +les manifestations illogiques, ou, du moins celles dont nous +n'entrevoyons pas le sens et dont l'illogisme grandit à nos yeux, à +mesure que nous nous efforçons de nous en rendre compte. + +Tout homme vit pour soi, et jouit du libre arbitre nécessaire pour +atteindre le but qu'il se propose. Il a, et il sent en lui la faculté de +faire ou de ne pas faire telle ou telle chose, mais, du moment qu'elle +est faite, elle ne lui appartient plus, et elle devient la propriété de +l'histoire, où elle trouve, en dehors du hasard, la place qui lui est +assignée à l'avance. + +La vie de l'homme est double: l'une, c'est la vie intime, individuelle, +d'autant plus indépendante que les intérêts en seront plus élevés et +plus abstraits; l'autre, c'est la vie générale, la vie dans la +fourmilière humaine, qui l'entoure de ses lois et l'oblige à s'y +soumettre. + +L'homme a beau avoir conscience de son existence personnelle, il est, +quoi qu'il fasse, l'instrument inconscient du travail de l'histoire et +de l'humanité. Plus il est placé haut sur l'échelle sociale, plus le +nombre de ceux avec qui il est en rapport est considérable, plus il a de +pouvoir, plus sont évidentes la prédestination et la nécessité +inéluctable de chacun de ces actes: + +LE COEUR DES ROIS EST DANS LA MAIN DE DIEU! + +LES ROIS SONT LES ESCLAVES DE L'HISTOIRE! + +L'histoire, c'est-à-dire la vie collective de toutes les individualités, +met à profit chaque minute de la vie des rois, et les fait concourir à +son but particulier. + + +Bien que Napoléon fût plus que jamais convaincu, en l'an de grâce 1812, +qu'il dépendait de lui seul de verser ou de ne pas verser le sang de ses +peuples, plus que jamais au contraire il était assujetti à ces ordres +mystérieux de l'histoire qui le poussaient fatalement en avant, tout en +lui laissant l'illusion de croire à son libre arbitre. + +Ainsi donc, tout en obéissant, à leur insu, à la loi de la coïncidence +des causes, ces hommes qui marchaient en foule vers l'Orient, pour tuer +et massacrer leurs semblables, y étaient en même temps conduits par ces +nombreuses et puériles raisons qui, aux yeux du vulgaire, motivaient +cette terrible perturbation. Ces raisons, on les connaît, c'étaient: la +violation du blocus continental, le démêlé avec le duc d'Oldenbourg, +l'entrée des troupes en Russie pour en obtenir, comme le croyait +Napoléon, une neutralité armée, son goût effrénée pour la guerre, +l'habitude qu'il en avait prise, jointe au caractère des Français, à +l'entraînement général causé par le grandiose des préparatifs, aux +dépenses qu'ils occasionnaient et à la nécessité par suite d'y trouver +des compensations, aux honneurs enivrants qu'il avait reçus à Dresde, +aux négociations diplomatiques qui, quoique animées, au dire des +contemporains, d'un sincère désir de paix, n'avaient cependant abouti +qu'à froisser les amours-propres de part et d'autre... et mille autres +prétextes, plus ou moins bons, qui, tous réunis, n'avaient, en +définitive, d'autre résultat que le fait qui devait fatalement +s'accomplir. + +Pourquoi une pomme tombe-t-elle quand elle est mûre? Est-ce son poids +qui l'entraîne? Est-ce la queue du fruit qui meurt? Est-ce le soleil qui +la dessèche? Est-ce le vent qui la détache, ou bien est-ce tout +simplement que le gamin qui est au pied de l'arbre a une envie démesurée +de la manger? + +Prise à part, aucune de ces raisons n'est la bonne. La chute de cette +pomme est la résultante obligée de toutes les causes qui produisent +l'acte le plus minime de la vie organique. Par conséquent le botaniste +qui attribuera la chute de ce fruit à la décomposition du tissu +cellulaire aura tout aussi raison que l'enfant qui l'attribuera à son +désir de la croquer à belles dents et à la réalisation de son désir. + +De même aura tort et raison à la fois celui qui dira que Napoléon a été +à Moscou parce qu'il l'avait résolu, et qu'il y a trouvé sa perte parce +que telle était la volonté d'Alexandre; de même aura tort et raison +celui qui assurera qu'une montagne pesant plusieurs millions de +pouds[18] et sapée à sa base ne s'est écroulée qu'à la suite du dernier +coup de pioche donné par le dernier terrassier! + +Les prétendus grands hommes ne sont que les étiquettes de l'Histoire: +ils donnent leurs noms aux événements, sans même avoir, comme les +étiquettes, le moindre lien avec le fait lui-même. + +Aucun des actes de leur soi-disant libre arbitre n'est un acte +volontaire: il est lié à priori à la marche générale de l'histoire et de +l'humanité, et sa place y est fixée à l'avance de toute éternité. + + +II + + +Napoléon quitta Dresde le 4 juin; il y avait séjourné trois semaines, +au milieu d'une cour composée de princes, de grands-ducs, de rois et +même d'un empereur. Aimable avec les princes et les rois qui méritaient +bien de lui, il avait fait la leçon à ceux dont il croyait avoir sujet +d'être mécontent, offert en cadeau à l'impératrice d'Autriche des perles +et des diamants enlevés à des souverains, et embrassé avec tendresse +Marie-Louise, qui se considérait comme sa femme légitime, bien que la +première fût à Paris, incapable, à ce qu'il semble, de se consoler du +chagrin que lui causait leur séparation. Malgré la foi des diplomates +dans la possibilité du maintien de la paix, et leurs efforts en ce sens, +malgré la lettre autographe de Napoléon à l'Empereur Alexandre +commençant par ces mots: «Monsieur mon frère», contenant «l'assurance +sincère qu'il ne voulait pas de guerre», et se terminant par des +protestations d'affection et d'estime éternelles, il allait rejoindre +l'armée, et donnait, à chaque nouveau relais, des ordres incessants à +l'effet d'accélérer la marche des troupes dirigées de l'Occident vers +l'Orient. Il voyageait dans une voiture fermée, attelée de six chevaux, +accompagné de pages, d'aides de camp et d'une nombreuse escorte; sa +route était tracée par Posen, Thorn, Danzig, Koenigsberg, et dans +chacune de ces villes des milliers d'individus se portaient à sa +rencontre avec un enthousiasme mêlé de terreur. + +Suivant la même direction que ses troupes, il coucha, le 10 juin, à +Wilkovisky, dans la maison d'un comte polonais, qui avait été préparée +pour le recevoir, rejoignit et dépassa l'armée, arriva le lendemain sur +les bords du Niémen, et, mettant un uniforme polonais, descendit de sa +calèche pour examiner le lieu désigné pour le passage des troupes. + +À la vue des cosaques postés sur la rive opposée, et des steppes qui +s'étendaient à perte de vue jusqu'à Moscou, la ville sainte, cette +capitale d'un Empire qui lui rappelait celui d'Alexandre le Grand, il +ordonna pour le lendemain la marche en avant, contrairement à toutes les +prévisions de la diplomatie et à toutes les dispositions de la +stratégie... et ses troupes traversèrent le Niémen au jour fixé! + +Le 24, de grand matin, il sortit de sa tente, placée sur la rive gauche +du fleuve, pour suivre avec une lunette d'approche, du haut de +l'escarpement, les mouvements de ses armées, dont les flots vivants +s'écoulaient hors du bois et se répandaient par les trois ponts établis +sur le Niémen. Ces armées savaient que l'Empereur était là, elles le +cherchaient même du regard, et lorsqu'elles l'avaient aperçu sur la +hauteur, avec sa redingote et son petit chapeau, se détachant de la +suite qui l'entourait, elles jetaient en l'air leurs bonnets aux cris +de: «Vive l'Empereur!» et, continuant sans cesse à déboucher de +l'immense forêt où elles étaient campées, elles franchissaient les ponts +en masses compactes. + +«On fera du chemin cette fois-ci.... Oh! quand il s'en mêle lui-même, ça +chauffe, nom de...!... Le voilà! Vive l'Empereur!...--C'est donc là ces +fameuses steppes de l'Asie! Vilain! tout de même!...--Au revoir, +Beauchet, je te réserve le plus beau palais de Moscou! Au revoir, bonne +chance!... L'as-tu vu, l'Empereur?... prr!...--Si on me fait gouverneur +aux Indes, Gérard, je te fais ministre du Cachemire, c'est arrêté!... +Vive l'Empereur! Vive l'Empereur!...--Oh! les gredins de cosaques! +comme ils filent!... Vive l'Empereur! Le vois-tu?... Je l'ai vu deux +fois comme je te vois, le petit caporal!... Je l'ai vu donner la croix à +un ancien. Vive l'Empereur!...» Et mille autres propos semblables +s'échangeaient dans tous les rangs entre les vieux et les jeunes +soldats... et sur toutes ces figures basanées rayonnait un sentiment +unanime de joie, causé par l'ouverture de la campagne si impatiemment +attendue, et de dévouement exalté pour cet homme en redingote grise, +placé là-haut sur la colline. + +Le 25 juin, monté sur un petit cheval arabe pur sang, Napoléon arriva au +galop jusqu'à un des trois ponts, au bruit des clameurs assourdissantes +qui le saluaient au passage, et qu'il ne tolérait que parce qu'il lui +était impossible d'interdire ces bruyants témoignages d'affection. On +voyait cependant qu'ils le fatiguaient et détournaient son attention +des préoccupations militaires qui l'absorbaient en ce moment. Traversant +un ponton qui fléchit sous le galop de son cheval, il prit la direction +de Kovno, précédé des chasseurs de la garde, qui lui frayaient, à grands +cris, un passage à travers les troupes. Arrivé sur le bord du large +Niémen, il s'arrêta devant un régiment de uhlans polonais: + +«Vive l'Empereur!» s'écrièrent les uhlans avec autant d'enthousiasme que +les Français, et en rompant les rangs pour le mieux voir. + +Napoléon examina le fleuve, descendit de cheval, s'assit sur une poutre +qui gisait à terre, et, sur un signe de sa main, un page, rayonnant +d'orgueil, lui remit une longue-vue, qu'il appuya sur l'épaule du jeune +garçon, pour inspecter à son aise la rive opposée. Puis, étudiant la +carte du pays qui était déployée devant lui entre des morceaux de bois, +il murmura quelques mots sans lever la tête, et deux aides de camp +s'élancèrent vers les uhlans: + +«Qu'y a-t-il? Qu'a-t-il dit?» se demanda-t-on à l'instant dans les rangs +du régiment dont le chef venait de recevoir l'ordre de découvrir un gué +et de le passer. + +Le colonel, un homme âgé et d'un extérieur agréable, demanda à l'aide de +camp, en rougissant et en balbutiant d'émotion, l'autorisation de ne pas +chercher de gué et de passer le fleuve à la nage avec tout son régiment. +Il était facile de voir qu'un refus l'aurait désolé, aussi l'aide de +camp s'empressa-t-il de l'assurer que l'Empereur ne saurait être +mécontent de ce surcroît de zèle. À ces mots, le vieil officier, les +yeux brillants de joie, brandit son sabre en criant vivat! commanda à +ses hommes de le suivre, et s'élança en avant en éperonnant sa monture; +celle-ci se raidissant, il la frappa avec colère, et tous deux sautèrent +et plongèrent au fond de l'eau, emportés dans la direction du courant. +Tous les uhlans suivirent son exemple: les soldats s'accrochaient, +désarçonnés, les uns aux autres, quelques chevaux se noyèrent, quelques +hommes aussi, et le reste des cavaliers continua à nager, cramponnés à +leur selle ou à la crinière de leurs bêtes. Ils allaient, autant que +possible, en ligne droite, tandis qu'à une demi-verste de là il y avait +un gué; mais ils étaient fiers de nager ainsi et de mourir, au besoin, +sous les yeux de l'homme qui était assis là-haut sur une poutre, et qui +ne daignait même pas les regarder! + +Lorsque l'aide de camp revint auprès de l'Empereur, et qu'il se fut +permis d'attirer son attention sur le dévouement des Polonais à sa +personne, le petit homme en redingote grise se leva, appela Berthier, et +marcha avec lui le long du fleuve en lui donnant ses ordres, et en +jetant de temps à autre un coup d'oeil mécontent sur les soldats qui, en +se noyant, lui causaient des distractions. Ce n'était pas chose nouvelle +pour lui d'être sûr que, depuis les déserts de l'Afrique jusqu'aux +steppes de la Moscovie, sa présence suffisait pour exalter les hommes au +point de lui faire, sans hésiter, le sacrifice même de leur vie. Il +remonta à cheval, et retourna à son campement. + +Quarante uhlans disparurent, malgré les bateaux envoyés à leur secours. +Le gros du régiment fut refoulé vers le bord qu'il venait de quitter: +seuls le colonel et quelques soldats passèrent heureusement, et +grimpèrent tout ruisselants d'eau sur la rive opposée. À peine +l'eurent-ils atteinte, qu'ils crièrent de nouveau vivat! et qu'ils +cherchèrent des yeux la place occupée par Napoléon. Bien qu'il n'y fût +plus, ils se sentaient en ce moment complètement heureux! + +Le soir même, Napoléon, après avoir lancé l'ordre d'accélérer l'envoi +des faux assignats destinés à la Russie, et après avoir fait fusiller un +Saxon sur lequel on avait saisi des renseignements sur la situation de +l'armée française, décora de l'ordre de la Légion d'honneur, dont il +était le chef suprême, le colonel des uhlans qui, sans nécessité, +s'était précipité dans l'endroit le plus profond du fleuve!... _Quos +vult perdere, Jupiter dementat!_ + + +III + + +L'Empereur Alexandre, établi à Vilna depuis plus d'un mois, y employait +tout son temps à des revues et des manoeuvres. Rien n'était prêt pour la +guerre, bien qu'elle fût prévue depuis longtemps, et c'était pour s'y +préparer que l'Empereur avait quitté Pétersbourg. Il n'existait aucun +plan général, et l'indécision quant au choix à faire entre tous ceux que +l'on proposait ne fit qu'augmenter, à la suite des quatre semaines le +séjour de Sa Majesté au quartier général. Chacune des trois armées avait +son commandant en chef, mais il n'y avait pas de généralissime, et +l'Empereur ne voulait pas en assumer les fonctions. Plus il restait à +Vilna, plus les préparatifs traînaient en longueur, et il semblait que +les efforts de l'entourage impérial n'eussent d'autre but que de faire +oublier à Sa Majesté la guerre prochaine, et de rendre son séjour aussi +agréable que possible. + +Après une kyrielle de bals et de fêtes donnés par les magnats polonais, +par les hauts personnages qui avaient des charges de cour, et par +l'Empereur lui-même, il vint à la pensée d'un des aides de camp généraux +polonais d'offrir à Sa Majesté un banquet et un bal au nom de tous ses +collègues. Cette proposition, accueillie avec joie, obtint le +consentement impérial; l'argent fut réuni par souscriptions, et la dame +qui inspirait le plus de sympathie à l'Empereur consentit à remplir les +devoirs de maîtresse de maison. Le 25 juin fut fixé pour le bal, le +dîner, les courses sur l'eau et le feu d'artifice organisés à Zakrety, +propriété du comte Bennigsen, qui était située aux environs de Vilna, et +qu'il avait mise à la disposition des ordonnateurs de la fête. + +Le jour même où Napoléon donna l'ordre de traverser le Niémen et où son +avant-garde, repoussant les cosaques, passa la frontière russe, +l'Empereur Alexandre se trouvait au bal donné en son honneur par ses +aides de camp généraux! + +Cette brillante fête avait réuni sur le même point, au dire des experts, +plus de belles personnes qu'on n'en avait jamais vues. La comtesse +Besoukhow, venue tout exprès de Pétersbourg avec quelques autres dames, +éclipsait, par sa luxuriante beauté russe, la beauté plus fine et plus +distinguée des dames polonaises. L'Empereur la remarqua, et lui fit +l'honneur de danser une fois avec elle. + +Boris Droubetzkoï avait laissé sa femme à Moscou, et se trouvait à Vilna +«en garçon», comme il disait; quoiqu'il ne fût pas aide de camp général, +il assistait à la fête, grâce à la somme assez ronde qu'il avait +inscrite sur la liste de souscription; devenu très riche et fort avancé +en dignités de toutes sortes, il ne cherchait plus de protections, et se +tenait sur un pied de parfaite égalité avec ses contemporains plus +élevés que lui en grade. + +On dansait encore à minuit; Hélène, ne trouvant pas de cavalier digne +d'elle, demanda à Boris de danser avec elle la mazourka, et ils +formèrent le troisième couple. Boris regardait avec une calme +indifférence les éblouissantes épaules d'Hélène, sortant d'un corsage +de gaze d'une couleur sombre, lamé d'or, et causait de leurs anciennes +connaissances, sans toutefois quitter des yeux une seconde l'Empereur, +qui, debout près d'une porte, arrêtait au passage les uns et les autres, +en leur adressant ces bienveillantes paroles que lui seul savait dire. + +Il remarqua bientôt que Balachow, un des intimes du Tsar, s'arrêta +familièrement à deux pas de lui pendant qu'il causait avec une dame +polonaise; l'Empereur lui jeta un coup d'oeil interrogateur, et, +comprenant qu'un grave motif devait seul l'avoir forcé à agir aussi +librement, il salua la dame, se tourna vers Balachow, et sa figure +exprima aussitôt une profonde surprise pendant qu'il l'écoutait! Le +prenant par le bras, il l'entraîna vivement dans le jardin, sans faire +attention à la curiosité de la foule, qui aussitôt recula +respectueusement devant lui. Boris, portant ses yeux sur Araktchéïew, +avait remarqué son trouble à l'apparition de Balachow; il le vit se +placer en avant, comme s'il s'attendait à être interpellé par +l'Empereur. À ce mouvement du ministre de la guerre, Boris comprit qu'il +était jaloux de Balachow, et lui en voulait d'avoir la chance de +transmettre à Sa Majesté une nouvelle de haute importance. Se voyant +oublié, il les suivit, à vingt pas de distance, dans le jardin illuminé, +en jetant autour de lui des regards furibonds. + +Boris, tourmenté du désir d'apprendre un des premiers quelle était cette +grave nouvelle, murmura tout à coup à l'oreille d'Hélène qu'il allait +prier la comtesse Potocka de leur faire vis-à-vis; la comtesse était en +ce moment sur le perron: au moment où il arrivait près d'elle, il +s'arrêta court à la vue de l'Empereur, qui rentrait avec Balachow. +Faisant semblant de ne pas avoir le temps de s'écarter, il se serra +contre la porte, inclina la tête avec respect, et entendit Alexandre +dire, avec l'émotion d'un homme qui aurait reçu une offense personnelle: + +«Entrer en Russie, sans avoir déclaré la guerre! Je ne ferai la paix que +lorsqu'il ne restera plus un seul ennemi sur le sol de mon Empire!» +Boris crut s'apercevoir que l'Empereur éprouvait une certaine +satisfaction à s'exprimer ainsi, et à donner cette forme à sa pensée, +mais qu'en même temps il était mécontent d'avoir été entendu par lui. + +«Que personne n'en sache rien!» ajouta-t-il en fronçant les sourcils. +Boris, devinant que cette parole lui était adressée, baissa les yeux, +et inclina de nouveau la tête. L'Empereur rentra dans la salle de bal et +y resta encore une demi-heure environ. + +Droubetzkoï, ayant ainsi été, grâce au hasard, le premier à connaître le +passage du Niémen par les troupes françaises, profita de cette bonne +fortune pour faire croire à quelques personnages importants qu'il en +savait souvent plus long qu'eux, ce qui le grandit singulièrement dans +leur opinion. + +Cette nouvelle fut un coup de foudre! Reçue pendant un bal et après un +mois d'attente, elle semblait encore plus incroyable! L'Empereur, sous +la première impression d'indignation et de colère, avait trouvé la +phrase, devenue plus tard célèbre, qu'il se plaisait à répéter et qui +exprimait parfaitement ses sentiments. Rentré à deux heures de la nuit, +il envoya chercher son secrétaire Schischkow, et lui dicta un ordre du +jour aux troupes et un rescrit au maréchal prince Soltykow, dans lequel +il déclarait sa ferme intention, dans les mêmes termes qu'il avait +employés en parlant à Balachow, de ne pas faire la paix tant qu'il +resterait un seul Français armé sur le sol de la Russie. + +Il écrivit ensuite de sa propre main à Napoléon la lettre suivante: + +«Monsieur mon Frère, j'ai appris hier que, malgré la loyauté avec +laquelle j'ai maintenu mes engagements envers Votre Majesté, ses troupes +ont franchi les frontières de la Russie, et je reçois à l'instant de +Pétersbourg une note par laquelle le comte Lauriston, pour motiver cette +agression, annonce que Votre Majesté s'est considérée comme en état de +guerre avec moi dès le moment où le prince Kourakine demande ses +passeports. Les motifs sur lesquels le duc de Bassano fondait son refus +de les lui délivrer n'auraient jamais pu me faire supposer que cette +démarche servirait de prétexte à l'agression. En effet, cet ambassadeur +n'y a jamais été autorisé, comme il l'a déclaré lui-même, et aussitôt +que j'en ai été informé, je lui ai fait connaître combien je le +désapprouvais, en lui donnant l'ordre de rester à son poste. Si Votre +Majesté n'est pas intentionnée de verser le sang de nos peuples pour un +mésentendu (_sic_) de ce genre et qu'elle consente à retirer ses troupes +du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non avenu, +et un accommodement entre nous sera possible. Dans le cas contraire, +Votre Majesté, je me verrai forcé de repousser une attaque que rien n'a +provoquée de ma part. Il dépend encore de Votre Majesté d'éviter à +l'humanité les calamités d'une nouvelle guerre[19]. + +«Je suis, etc... etc. + +«Alexandre.» + + +IV + + +L'Empereur envoya ensuite chercher Balachow, lui lut sa lettre, le +chargea d'aller la remettre en personne à l'Empereur des Français, et, +lui répétant de nouveau les paroles qu'il lui avait dites au bal, lui +ordonna de les rapporter telles quelles à Napoléon. Il ne les avait pas +mises dans sa lettre, comprenant, avec son tact habituel, qu'il n'était +pas convenable de les prononcer au moment où il faisait une dernière +tentative pour le maintien de la paix; mais il réitéra l'ordre à +Balachow de les redire textuellement à Napoléon lui-même. Partant +aussitôt avec un trompette et deux cosaques, Balachow arriva, au point +du jour, au village de Rykonty, occupé par des avant-postes de cavalerie +française, en deçà du Niémen. + +Un sous-officier de hussards, en uniforme amarante et coiffé d'un +colback, lui cria de s'arrêter; Balachow se borna à ralentir le pas; le +sous-officier s'avança vers lui en marmottant un juron d'un air irrité, +et, tirant son sabre, lui demanda grossièrement s'il était sourd! +Balachow se nomma: le Français, envoyant alors un de ses hommes chercher +l'officier qui commandait le poste, reprit sa causerie avec ses +camarades, sans plus faire attention à l'envoyé russe, qui éprouva un +sentiment étrange en subissant, personnellement et dans son pays, cette +manifestation irrespectueuse de la force brutale, si nouvelle pour lui, +habitué aux honneurs et en rapports constants avec le pouvoir suprême, +pour lui qui venait de causer pendant rois longues heures avec +l'Empereur! + +Le soleil perçait les nuages, l'air était frais et imprégné de rosée. Le +troupeau du village s'en allait aux champs, où les alouettes s'élevaient +dans l'espace, en gazouillant, l'une après autre comme des bulles d'air +qui montent à la surface de l'eau. Balachow, en attendant l'officier, +suivait leur vol d'un égard distrait, pendant que les cosaques et les +hussards changeaient en silence des clins d'oeil furtifs. + +Le colonel français, qui venait évidemment de se lever, parut enfin, +suivi de deux de ses hussards, et monté sur un beau cheval gris bien +soigné et bien nourri: les cavaliers et leurs chevaux avaient une +tournure élégante et respiraient le bien-être. + +Ce n'était encore que la première période de la guerre, la période de la +tenue d'ordonnance, la période de l'ordre comme en temps de paix, à +laquelle se mêlaient pourtant une allure plus guerrière que de coutume, +et cet entrain et cette gaieté qui sont l'accompagnement habituel des +débuts d'une campagne! + +Le colonel étouffait avec peine des bâillements, mais il fut poli envers +Balachow, car il se rendait compte de son importance. Il lui fit +franchir les avant-postes, et l'assura que, vu la proximité du quartier +général de l'Empereur, son désir de lui être immédiatement présenté ne +souffrirait aucune difficulté. + +Traversant ensuite le village, au milieu de piquets de hussards, de +soldats et d'officiers qui leur faisaient le salut militaire et +regardaient avec curiosité l'uniforme russe, ils sortirent par +l'extrémité opposée; à deux verstes de là campait le général de division +qui devait se charger de conduire l'envoyé d'Alexandre jusqu'à sa +destination. + +Le soleil était levé et éclairait gaiement les champs et les prairies. + +À peine eurent-ils dépassé le cabaret situé sur la hauteur, qu'ils +virent venir à eux plusieurs militaires, en avant desquels s'avançait, +monté sur un cheval noir, dont le harnachement étincelait au soleil, un +homme de haute taille; un manteau rouge jeté sur les épaules, les jambes +tendues en avant à la manière française, il était coiffé d'un énorme +chapeau par dessous les bords duquel s'échappaient des boucles de +cheveux noirs: l'air faisait onduler le plumet multicolore de sa +coiffure, et les galons d'or de son uniforme scintillaient aux rayons +ardents du soleil de juin. + +Balachow ne se trouvait plus qu'à quelques pas de distance de ce +cavalier à l'aspect théâtral, tout chamarré d'or et couvert de bracelets +et de bijoux de toutes sortes, lorsque le colonel Julner lui murmura à +l'oreille: «Le roi de Naples!» + +C'était en effet Murat, qu'on appelait ainsi, bien qu'il fût impossible +de comprendre pourquoi dans ce moment il était «le roi de Naples». +Lui-même du reste se prenait tellement au sérieux, que lorsque, la +veille de son départ de Naples, en se promenant dans les rues avec sa +femme, il entendit quelques Italiens crier: «Viva il Re!» il dit avec +tristesse: «Les malheureux! ils ne savent pas que je les quitte demain!» + +Malgré son intime conviction qu'il était bien toujours le roi de Naples, +et que ses sujets pleuraient son absence, il reprit gaiement, au premier +signal de son auguste beau-frère, la besogne qui lui avait été +familière: + +«Je vous ai fait roi pour régner à ma manière et non pas à la vôtre,» +lui avait dit ce dernier à Danzig, et, pareil à un bel étalon qui +folâtre même sous le harnais, il galopait sur les routes de la Pologne, +paré des couleurs les plus voyantes et des plus riches bijoux, sans +s'inquiéter, dans sa bruyante bonne humeur, de savoir où il allait. + +En apercevant le général russe, il rejeta majestueusement sa tête +bouclée en arrière d'une façon toute royale, et regarda le colonel +français en le questionnant du regard. Celui-ci expliqua +respectueusement à Sa Majesté ce que voulait Balachow, dont il ne +parvenait pas à prononcer correctement le nom. + +«De Balmacheve?» dit le roi en surmontant, avec sa résolution +habituelle, la difficulté qu'avait éprouvée le colonel de hussards. +«Charmé de faire votre connaissance, général,» ajouta-t-il d'un geste +plein de grâce; mais, dès que la voix de Sa Majesté devint plus haute et +plus vive, elle perdit subitement toute sa dignité royale, et passa sans +transition au ton qui lui était naturel, celui d'une bienveillante +bonhomie. Posant la main sur le garrot du cheval de Balachow: + +«Eh bien, général, tout est à la guerre, à ce qu'il paraît!» comme s'il +regrettait la nécessité de ce fait, qu'il ne se permettait pas de juger. + +«Sire, l'Empereur mon maître ne désire pas la guerre, et comme Votre +Majesté le voit...» poursuivit Balachow en lui donnant exprès à chaque +mot, avec une affectation marquée, une qualification royale qu'il +sentait lui être particulièrement agréable dans sa nouveauté, à en +juger par la joie comique qui se peignait sur son visage. «Royauté +oblige,» aussi Murat crut-il de son devoir de deviser avec Monsieur de +Balachow, ambassadeur de l'Empereur Alexandre sur les affaires de +l'État. Descendant de cheval et lui prenant le bras, il se mit à causer +et à marcher avec lui de long en large, en s'efforçant de donner de +l'importance à ses paroles. Il lui dit entre autres choses que +l'Empereur Napoléon, offensé par la demande qu'on lui avait adressée de +retirer ses troupes de la Prusse, l'était surtout de la publicité donnée +à cette exigence, qui froissait la dignité de la France. Balachow lui +répondit que cette exigence n'avait rien de blessant parce que..., mais +Murat ne lui donna pas le temps d'achever: + +«L'instigateur n'est donc point, selon vous, l'Empereur Alexandre?» +demanda-t-il subitement et avec un sourire gauche. + +Balachow lui expliqua les raisons qui le forçaient à considérer Napoléon +comme le fauteur de la guerre. + +«Eh! mon cher général, je souhaite de tout mon coeur que les Empereurs +s'arrangent entre eux, et que cette guerre, commencée malgré moi, se +termine le plus tôt possible,» poursuivit Murat, à la façon des +serviteurs qui désirent rester amis malgré la querelle de leurs maîtres. + +Il s'informa ensuite de la santé du grand-duc, parla du temps qu'ils +avaient si joyeusement passé ensemble à Naples, puis, se ressouvenant de +sa haute dignité, il se redressa avec solennité, se posa comme il +l'avait fait le jour de son couronnement, et faisant un geste de la +main: + +«Je ne vous retiens plus, général, je vous souhaite tout le succès +possible!» dit-il en rejoignant sa suite, qui l'attendait +respectueusement à quelques pas en arrière... et le manteau rouge brodé +d'or, les plumes flottant au vent, et les pierres fines jetant mille +feux au soleil, disparurent dans le lointain! + +Balachow, croyant trouver Napoléon à peu de distance de là, continua son +chemin, mais, arrivé au premier village, il fut arrêté cette fois par +les sentinelles du corps d'infanterie de Davout, et l'aide de camp du +chef de corps le conduisit jusqu'à l'habitation du maréchal. + + +V + + +Davout, l'Araktchéïew de l'Empereur Napoléon, en avait, avec la +poltronnerie en moins, toute la sévérité, et toute l'exactitude dans le +service, et, comme lui, ne savait témoigner son dévouement à son maître +que par des actes de cruauté. + +Les hommes de cette trempe sont aussi nécessaires dans les rouages de +l'administration que les loups dans l'économie de la nature: ils +existent, se manifestent et se maintiennent toujours, par le fait, +quelque puéril qu'il puisse paraître, de leurs rapports constants avec +le chef de l'État. Comment expliquer autrement que par son absolue +nécessité, la présence et l'influence d'un être cruel, grossier, mal +élevé, tel qu'Araktchéïew, qui tirait la moustache aux grenadiers dans +les rangs, et qui s'éclipsait au moindre danger, auprès d'Alexandre, +dont l'âme était tendre et le caractère d'une noblesse chevaleresque? + +Balachow trouva le maréchal Davout, avec son aide de camp à ses côtés, +dans une grange de paysan, assis sur un tonneau, occupé à examiner et à +régler des comptes. Il aurait pu sans doute se procurer une installation +plus commode, mais il appartenait à la catégorie des gens qui aiment à +se rendre les conditions de la vie difficiles, pour avoir le droit +d'être sombres et taciturnes, et à feindre, à tout propos, une grande +hâte, et un travail accablant: + +«Y a-t-il moyen, je vous le demande, de voir la vie par ses côtés +aimables, lorsqu'on est comme moi harassé de soucis et assis sur un +tonneau dans une mauvaise grange?» semblait dire la figure du maréchal. + +Le plus grand plaisir de cette sorte de personnages, lorsqu'ils en +rencontrent un autre sur leur chemin dans des conditions différentes de +mouvement et de vie, consiste à faire parade de leur activité incessante +et morose: c'est ce qui arriva à Davout à la vue de Balachow, et de sa +physionomie animée par la course, la belle matinée et sa conversation +avec Murat. Lui jetant un coup d'oeil par-dessus ses lunettes, il sourit +dédaigneusement, et, sans même le saluer, se replongea dans ses calculs, +en fronçant méchamment les sourcils. + +L'impression désagréable produite sur le nouveau venu par cette +singulière façon de le recevoir n'échappa point au maréchal, qui releva +la tête et lui demanda froidement ce qu'il voulait. + +Ne pouvant attribuer cette réception qu'à l'ignorance de Davout sur sa +double qualité d'aide de camp général et de représentant de l'Empereur +Alexandre, Balachow s'empressa de lui faire part de l'objet de sa +mission, mais, à sa grande surprise, Davout n'en devint que plus raide +et plus grossier. + +«Où est votre paquet? Donnez-le-moi, je l'enverrai à l'Empereur.» + +Balachow lui répondit qu'il avait l'ordre de ne le remettre qu'en mains +propres. + +«Les ordres de votre Empereur s'exécutent dans votre armée, mais ici, +vous devez vous soumettre à nos règlements!...» Et, afin de faire mieux +comprendre au général russe dans quelle dépendance de force brutale il +se trouvait, il envoya chercher l'officier de service. + +Balachow déposa le paquet contenant la lettre de l'Empereur sur la +table, qui n'était autre qu'un battant de porte, auquel pendaient encore +les gonds, placé en travers sur un tonneau. Davout prit connaissance de +l'adresse écrite sur la dépêche. + +«Vous avez pleinement le droit de me traiter avec ou sans politesse, dit +Balachow, mais permettez-moi de vous faire observer que j'ai l'honneur +de compter parmi les aides de camp généraux de Sa Majesté...» + +Davout le regarda sans dire un mot: l'irritation empreinte sur les +traits de l'envoyé lui causait évidemment un vif contentement: + +«On vous rendra les honneurs qui vous sont dus,» reprit-il, et, mettant +l'enveloppe dans sa poche, il le laissa seul dans la grange. + +Un moment après, M. de Castries, son aide de camp, vint chercher +Balachow, pour le conduire au logement qui lui était destiné; le général +russe dîna ensuite dans la grange avec le maréchal Davout; Davout lui +annonça qu'il partait le lendemain et l'engagea à rester avec le train +des bagages: il devait le suivre, s'il recevait l'ordre d'avancer, et ne +communiquer avec personne, sauf avec M. de Castries. + +Au bout de quatre jours de solitude et d'ennui, pendant lesquels il +s'était forcément rendu compte de sa nullité et de son impuissance à +agir, d'autant plus sensible pour lui, qu'hier encore il était dans une +sphère toute puissante; après quelques étapes faites à la suite des +bagages personnels du maréchal Davout et au milieu des troupes +françaises, qui occupaient toute la localité, Balachow fut ramené à +Vilna, et y rentra par la même barrière qu'il avait franchie quatre +jours auparavant. + +Le lendemain matin, un chambellan de l'Empereur, M. de Turenne, vint lui +annoncer de la part de son maître qu'il lui accordait une audience. + +Peu de jours auparavant, des sentinelles du régiment de Préobrajensky +avaient monté la garde à l'entrée de la maison où l'on conduisit +Balachow: il y avait maintenant deux grenadiers français, aux uniformes +gros-bleu à revers et en bonnets à poils, une escorte de hussards, de +lanciers, et une brillante suite d'aides de camp attendant la sortie de +Napoléon. Ils étaient groupés au bas du perron près de son cheval de +selle, dont le mamelouk Roustan tenait les brides. Ainsi, Napoléon le +recevait dans la même maison où Alexandre lui avait confié son message. + + +VI + + +Le luxe et la magnificence déployés autour de l'Empereur des Français +surprirent Balachow, bien qu'il fût habitué à la pompe des cours. + +Le comte de Turenne l'amena dans une grande salle de réception où +étaient réunis une foule de généraux, de chambellans, de magnats +polonais, dont il avait vu déjà la plupart faire leur cour à l'Empereur +de Russie! Duroc vint lui dire qu'il serait reçu avant la promenade de +Sa Majesté. + +Quelques instants plus tard, le chambellan de service, le saluant avec +courtoisie, l'engagea à le suivre dans un petit salon contigu au cabinet +où il avait reçu les derniers ordres de l'Empereur Alexandre; il y +attendit quelques secondes: des pas vifs et fermes se rapprochèrent de +la porte, dont les deux battants s'ouvrirent à la fois.... Napoléon +était devant lui! Prêt à monter à cheval, en uniforme gros-bleu, ouvert +sur un long gilet blanc qui dessinait la rotondité de son ventre, en +bottes à l'écuyère et en culotte de peau de daim tendue sur les gros +mollets de ses jambes courtes, il avait les cheveux ras, et une longue +et unique mèche s'en détachait pour aller retomber jusqu'au milieu de +son large front. Son cou blanc et gros tranchait nettement sur le collet +noir de son uniforme, d'où s'échappait une forte odeur d'eau de Cologne. +Sur sa figure, encore jeune et pleine, se lisait l'expression digne et +bienveillante d'un accueil impérial. + +La tête rejetée en arrière, il marchait d'un pas rapide, marqué chaque +fois par un soubresaut nerveux. Toute sa personne forte et écourtée, aux +épaules larges et carrées, au ventre proéminent, à la poitrine bombée, +au menton fortement accusé, avait cet air de maturité et de dignité +affaissées, qui envahit les hommes de quarante ans dont la vie s'est +écoulée au milieu de leurs aises; son humeur semblait être excellente. + +Il inclina vivement la tête en réponse au salut profond et respectueux +de Balachow, avec lequel il se mit tout de suite à parler, en homme qui +connaît le prix du temps, et qui ne daigne pas préparer ses discours, +convaincu d'avance que ce qu'il dira sera toujours juste et bien dit: + +«Bonjour, général, j'ai reçu la lettre dont vous avait chargé l'Empereur +Alexandre, et je suis charmé de vous voir!» + +Ses grands yeux le dévisagèrent un instant, et se portèrent aussitôt +d'un autre côté, car Balachow par lui-même ne l'intéressait guère; tout +son intérêt était concentré, comme toujours, sur les pensées qui +s'agitaient dans son esprit, et il n'accordait généralement au monde +extérieur, dépendant, comme il le croyait, de sa seule volonté, qu'une +très mince importance: + +«Je n'ai pas désiré et je ne désire pas la guerre, dit-il, mais on m'y a +forcé. Je suis prêt, même à présent (et il appuya sur ce mot), à +accepter toutes les explications que vous me donnerez...» Et il lui +exposa, en quelques paroles brèves et nettes, le mécontentement que lui +causait la conduite du gouvernement russe. + +Son ton modéré et amical persuada Balachow de la sincérité de son désir +de maintenir la paix et d'entrer en négociations: + +«Sire, l'Empereur mon maître...» commença-t-il avec une certaine +hésitation et en se troublant sous le regard interrogateur que Napoléon +fixait sur lui.--«Vous êtes embarrassé, général, remettez-vous!» +semblaient lui dire ces yeux qui examinaient, avec un imperceptible +sourire, son uniforme et son épée. Il poursuivit néanmoins, et lui +expliqua que l'Empereur Alexandre ne voyait point de _casus belli_ dans +la demande de passeports faite par Kourakine, que ce dernier avait agi +ainsi de son propre chef, que l'Empereur ne voulait pas la guerre, et +qu'il n'avait aucune entente avec l'Angleterre.... + +«Il n'en a pas encore...» dit Napoléon, et, dans la crainte de se +trahir, il engagea, d'un mouvement de tête, l'envoyé russe à reprendre +la parole. + +Balachow, lui ayant dit tout ce qu'il avait eu ordre de lui transmettre, +lui répéta que l'Empereur ne consentirait à des négociations qu'à de +certaines conditions. Soudain il s'arrêta interdit, car il venait de se +souvenir des paroles écrites dans le rescrit à Soltykow, et qu'il devait +rapporter textuellement à l'Empereur des Français; il les avait +présentes à la mémoire, mais un sentiment, difficile à analyser, les +retint sur ses lèvres, et il reprit avec embarras: + +«À condition que les troupes de Votre Majesté repassent le Niémen.» + +Napoléon remarqua son trouble, les muscles de son visage tressaillirent, +et son mollet gauche se mit à trembler! Sans changer de place, il parla +plus haut et plus vite. Le regard de Balachow fut involontairement +attiré par le tremblement du mollet, et il remarqua avec surprise qu'il +s'accentuait de plus en plus, à mesure que l'Empereur élevait la voix: + +«Je désire la paix autant que l'Empereur Alexandre. N'ai-je pas fait +tout mon possible pour l'obtenir, il y a dix-huit mois! Et voilà +dix-huit mois que j'attends des explications! Qu'exige-t-on de moi pour +entrer en négociations?» ajouta-t-il en accompagnant ces paroles d'un +geste énergique de sa petite main blanche et potelée. + +«La retraite des troupes au delà du Niémen, Sire, répliqua Balachow. + +--Au delà du Niémen, rien que cela?» dit Napoléon en le regardant en +face. + +Balachow inclina respectueusement la tête. + +«Vous dites, répéta Napoléon en arpentant le salon, que, pour commencer +les négociations, on ne me demande que de repasser le Niémen? Il y a +deux mois, ne m'a-t-on pas demandé de la même façon de repasser l'Oder +et la Vistule, et vous parlez encore de paix!» + +Après avoir fait quelques pas en silence, il s'arrêta devant Balachow: +son visage semblait s'être pétrifié, tant l'expression en était devenue +dure, et sa jambe gauche tremblait convulsivement: «La vibration de mon +mollet gauche est très significative chez moi,» disait-il plus tard. + +«Des propositions comme celles d'abandonner l'Oder et la Vistule peuvent +être faites au prince de Bade, mais pas à moi! s'écria-t-il tout à coup. +Si même vous me donniez Pétersbourg et Moscou, je n'accepterais pas vos +conditions! Vous m'accusez d'avoir commencé la guerre, et qui donc a +rejoint le premier son armée? L'Empereur Alexandre! Et vous venez me +parler de négociations lorsque j'ai dépensé des millions, que vous êtes +allié avec l'Angleterre, et que votre position devient de plus en plus +difficile! Quel est le but de votre alliance anglaise? Quel avantage en +avez-vous retiré?» continua-t-il, avec l'intention évidente d'en arriver +à démontrer son droit et sa force et les fautes de l'Empereur Alexandre, +au lieu de discuter la possibilité et les conditions de la paix. + +Dans le premier moment il avait fait ressortir les avantages de sa +situation, en donnant à entendre que, malgré ces avantages, il +daignerait encore consentir à renouer ses relations avec la Russie, mais +plus il s'échauffait, moins il restait maître de sa parole; à la fin, on +sentait qu'il n'avait plus qu'un but, celui de se grandir outre mesure +et d'humilier Alexandre, tandis qu'au commencement de l'entretien il +semblait vouloir tout le contraire: + +«Vous avez, dit-on, conclu la paix avec les Turcs!» + +Balachow fit un signe de tête affirmatif: + +«Oui, la paix est...» Mais Napoléon lui coupa la parole: il fallait +qu'il parlât et qu'il parlât seul! + +--Oui, je le sais, reprit-il avec cette intempérance de langage et ce +ton d'irritation qu'on rencontre souvent chez les enfants gâtés de la +fortune. Oui, je le sais: vous avez fait la paix avec les Turcs, sans +avoir obtenu la Moldavie et la Valachie. Et moi, j'aurais donné ces +provinces à votre Empereur, tout comme je lui ai donné la Finlande! Oui, +je les lui aurais livrées, car je les lui avais promises, et maintenant +il ne les aura pas! Il aurait pourtant été heureux de les joindre à son +Empire et d'étendre la Russie du golfe de Bothnie aux bouches du Danube. +La grande Catherine n'aurait pu faire plus!--poursuivit-il avec une +animation toujours croissante, et en répétant à Balachow, à peu de chose +près, les mêmes phrases qu'il avait déjà dites lors de l'entrevue de +Tilsitt:--Tout cela, il l'aurait dû à mon amitié. Ah! quel beau règne, +quel beau règne!...--et, tirant de sa poche une petite tabatière en or, +il l'ouvrit, et en aspira vivement le contenu.--Quel beau règne aurait +pu être celui de l'Empereur Alexandre!--Il regarda Balachow avec un air +de compassion, et se remit à parler aussitôt que celui-ci tenta de dire +quelques mots:--Que pouvait-il désirer et chercher de mieux que mon +amitié?--poursuivit-il en haussant les épaules.--Non, il a trouvé +préférable de s'entourer de mes ennemis, tels que les Stein, les +Armfeldt, les Bennigsen, les Wintzingerode! Stein, un traître chassé de +sa patrie; Armfeldt, un intrigant corrompu; Wintzingerode, un déserteur +français; Bennigsen, plus militaire que les autres, mais tout aussi +insuffisant, Bennigsen, qui n'a rien su faire en 1807, et dont la +présence seule aurait dû lui rappeler d'horribles souvenirs!... +Supposons qu'ils soient capables,--continua Napoléon, entraîné par les +arguments qui se succédaient en foule dans son esprit à l'appui de sa +force et de son droit, ce qui revenait au même à ses yeux.--Mais non, +ils ne sont bons à rien, ni en temps de guerre, ni en temps de paix. +Barclay est le meilleur d'entre eux, dit-on, mais je ne saurais être de +cet avis, à en juger par ses premières marches.... Et que font-ils tous +ces courtisans? Pfuhl propose, Armfeldt discute, Bennigsen examine et +Barclay, appelé pour agir, ne sait quel parti prendre! Bagration est le +seul homme de guerre: il est bête, mais il a de l'expérience, du coup +d'oeil et de la décision!... Et quel est, je vous prie, le rôle que joue +votre jeune Empereur au milieu de toutes ces nullités, qui le +compromettent et finissent par le rendre responsable des faits +accomplis? Un souverain ne doit être à l'armée que quand il est +général!--Et il lança ces paroles comme un défi à l'Empereur, sachant +parfaitement à quel point celui-ci tenait à passer pour un bon +capitaine.--Il y a huit jours que la campagne est commencée, et vous +n'avez pas su défendre Vilna!... Vous êtes coupés en deux, chassés des +provinces polonaises, et votre armée murmure! + +--Pardon, Sire,--dit enfin Balachow, qui suivait avec peine ce feu +roulant de paroles,--les troupes brûlent au contraire du désir.... + +--Je sais tout, dit Napoléon en l'interrompant de nouveau, tout, +entendez-vous.... Je connais aussi bien le chiffre de vos bataillons que +celui des miens. Vous n'avez pas 200 000 hommes sous les armes, et, moi, +j'en ai trois fois autant! Je vous donne ma parole d'honneur, +ajouta-t-il en oubliant que sa parole ne pouvait guère inspirer de +confiance, que j'ai 530 000 hommes de ce côté de la Vistule.... Les +Turcs ne vous seront d'aucun secours, ils ne valent rien, et ils ne vous +l'ont que trop prouvé, en faisant la paix avec vous! Quant aux Suédois, +ils sont prédestinés à être gouvernés par des fous; dès que leur roi a +eu perdu la raison, ils en ont choisi un autre, tout aussi fou que +lui.... Bernadotte! car, quand on est Suédois, il faut être fou pour +s'allier avec la Russie!...» Et Napoléon, souriant méchamment, porta de +nouveau sa tabatière à son nez. + +Balachow, dont les réponses étaient toutes prêtes, laissait +involontairement échapper des gestes d'impatience, sans parvenir à +arrêter ce déluge de paroles. À propos de la prétendue folie des +Suédois, il aurait pu objecter qu'avec l'alliance de la Russie, la Suède +devenait une île, mais Napoléon se trouvait dans cet état d'irritation +sourde où l'on a besoin de parler et de crier, pour se prouver à +soi-même qu'on a raison. La situation devenait pénible pour Balachow: il +craignait d'être atteint dans sa dignité d'ambassadeur, s'il ne +répliquait rien, mais, comme homme, il se repliait en lui-même devant +l'aberration de cette colère sans cause; il comprenait que tout ce qu'il +venait d'entendre n'avait aucune valeur, et que Napoléon en aurait honte +tout le premier lorsqu'il se serait calmé; aussi tenait-il ses yeux +baissés, afin d'éviter le regard du petit homme, dont il ne voyait que +les grosses jambes qui se mouvaient et s'agitaient en tous sens. + +«Et que me font, après tout, vos alliés? J'en ai, moi aussi... j'ai les +Polonais, avec leurs 80 000 hommes, qui se battent comme des lions... et +ils en auront bientôt 200 000 sur pied!» + +Excité de plus en plus par la conscience même de son mensonge et par le +silence de Balachow, qui continuait à garder un calme imperturbable, il +se rapprocha brusquement, se planta droit devant lui, et, gesticulant de +ses mains blanches, il s'écria, d'une voix saccadée, et blême de fureur: + +«Sachez que si vous soulevez la Prusse contre moi, je l'effacerai de la +carte de l'Europe!... et vous, je vous rejetterai au delà de la Dvina, +et du Dniéper... et j'élèverai contre vous la barrière que l'aveugle et +coupable Europe a laissé abattre!... Oui, voilà ce qui vous attend, et +ce que vous aurez gagné en vous éloignant de moi!» + +Puis, recommençant à se promener de long en large, il prit de nouveau la +tabatière qu'il venait de remettre dans sa poche, la porta plusieurs +fois à son nez, et s'arrêta enfin devant le général russe, qu'il regarda +d'un air ironique: + +«Et pourtant, murmura-t-il, quel beau règne aurait pu avoir votre +maître!» + +Balachow lui répondit que la Russie n'envisageait point les choses sous +un aspect aussi sombre, et qu'elle comptait sur un succès certain. +Napoléon daigna faire une inclination de tête qui voulait dire: «Je +comprends, votre devoir est de parler ainsi, mais vous n'en croyez pas +un mot, je vous ai convaincu du contraire!» + +Le laissant achever sa réponse, Napoléon huma une nouvelle prise de +tabac, et frappa du pied le plancher. C'était un signal, car, à +l'instant, les portes s'ouvrirent, et un chambellan offrit à l'Empereur +son chapeau et ses gants, en s'inclinant avec respect devant lui, tandis +qu'un autre lui tendait son mouchoir de poche. Il n'eut pas l'air de les +voir. + +«Assurez en mon nom votre Empereur, continua-t-il, que je lui suis +dévoué comme par le passé; je le connais, et j'apprécie hautement ses +grandes qualités. Je ne vous retiens plus, général; vous recevrez ma +réponse à l'Empereur...» Et, saisissant son chapeau, il marcha +rapidement vers la sortie; sa suite se précipita aussitôt sur l'escalier +pour le précéder et l'attendre au bas du perron. + + +VII + + +Après cette explosion de colère et ces dernières paroles si sèches, +Balachow resta convaincu que Napoléon ne le ferait plus demander, et +éviterait même de le voir, lui, l'ambassadeur humilié, témoin de son +emportement déplacé. Mais, à sa grande surprise, il fut invité par Duroc +à la table de l'Empereur pour ce même jour. Bessières, Caulaincourt et +Berthier y dînaient également. + +Napoléon reçut Balachow avec affabilité et sans laisser percer dans son +accueil plein de bonne humeur la moindre trace d'embarras: c'était lui, +au contraire, qui tâchait de mettre son hôte à l'aise. Il était si +convaincu d'être infaillible, que tous ses actes, qu'ils s'accordassent +ou non avec la loi du bien et du mal, devaient forcément être justes, du +moment qu'ils étaient siens. + +Sa promenade à cheval par les rues de Vilna, où le peuple se portait en +masse à sa rencontre en l'acclamant avec enthousiasme, où sur son +passage toutes les fenêtres étaient pavoisées de tapis et de drapeaux, +et où les dames polonaises agitaient leurs mouchoirs en le saluant, +l'avait fort bien disposé. + +Il s'entretint avec Balachow aussi cordialement que s'il faisait partie +de son entourage, de ceux qui approuvaient ses plans, et qui se +réjouissaient de ses succès. La conversation tombant entre autres sur +Moscou, il le questionna sur la grande ville, comme aurait pu le faire +un voyageur désireux de se faire renseigner sur un nouveau pays qu'il +compte visiter, avec la persuasion que son interlocuteur devait, en sa +qualité de Russe, se trouver flatté de l'intérêt qu'il témoignait: + +«Combien Moscou possède-t-il d'habitants, de maisons, d'églises? +L'appelle-t-on vraiment la ville sainte?» demanda-t-il, et à la réponse, +que lui fit Balachow qu'il y avait plus de deux cents églises: + +«À quoi bon cette quantité? répliqua-t-il. + +--Les Russes sont très pieux, dit le général. + +--Il est du reste à observer qu'un grand nombre d'églises dénote +toujours chez un peuple une civilisation arriérée,» repartit Napoléon +en se retournant vers Caulaincourt. + +Balachow exprima respectueusement un avis contraire: + +«Chaque pays a ses usages, dit-il. + +--Peut-être, mais rien de pareil ne se rencontre plus en Europe, objecta +Napoléon. + +--Que Votre Majesté veuille bien m'excuser, mais, en dehors de la +Russie, il y a l'Espagne, où le chiffre des églises et des couvents est +incalculable.» + +Cette réponse, qui produisit grand effet à la cour de l'Empereur +Alexandre, comme Balachow le sut plus tard, car elle rappelait la +récente défaite des Français en Espagne, n'en fit aucun à la table de +Napoléon, où elle passa inaperçue. + +Les visages indifférents de messieurs les maréchaux disaient qu'ils n'en +avaient compris ni le sel ni l'intention calculée: «Si cela avait été +spirituel, nous l'aurions deviné, semblaient-ils dire, donc il n'en est +rien». Napoléon en saisit si peu la portée, qu'il s'adressa aussitôt à +Balachow en le priant naïvement de lui indiquer les villes situées sur +le parcours le plus direct entre Vilna et Moscou. L'ambassadeur, qui +pesait chacune de ses paroles, répondit que, de même que tout chemin +menait à Rome, tout chemin menait aussi à Moscou; qu'il y en avait +plusieurs, entre autres celui qui passait par Poltava, et que Charles +XII avec choisi! Il avait eu à peine le temps de s'applaudir, à part +lui, de cet heureux à propos, que Caulaincourt changea de sujet de +conversation en énumérant les difficultés de la route entre Pétersbourg +et Moscou. + +On prit ensuite le café dans le cabinet de Napoléon, qui, s'asseyant et +portant à ses lèvres une tasse en porcelaine de Sèvres, indiqua un siège +à Balachow. + +Il existe dans l'homme une involontaire disposition d'esprit qui +s'empare de lui généralement après le dîner; elle a le privilège de le +rendre satisfait et content de lui-même, et de lui faire trouver partout +des amis! Napoléon subissait cette influence: comme le commun des +mortels, il lui semblait n'être entouré dans ce moment que d'adorateurs +au même degré, sans en excepter Balachow. + +«Ce cabinet, dit-il en s'adressant à lui avec un sourire aimable quoique +railleur, est, à ce qu'il paraît, celui qu'occupait l'Empereur +Alexandre. Avouez, général, que la coïncidence est au moins étrange.» Il +semblait persuadé que cette réflexion, preuve évidente de sa supériorité +sur l'Empereur de Russie, ne pouvait qu'être agréable à son +interlocuteur. + +Balachow se borna à lui faire une inclination de tête affirmative. + +«Oui, dans cette pièce, il y a quatre jours, Stein et Wintzingerode se +concertaient, poursuivit Napoléon d'un ton toujours railleur. Je ne puis +vraiment comprendre que l'Empereur Alexandre se soit rapproché de mes +ennemis personnels... je ne le comprends pas!... Il n'a donc pas +réfléchi que je pouvais en faire autant?» Ces derniers mots réveillèrent +en lui l'irritation à peine calmée du matin. + +«Qu'il sache que je le ferai, dit-il en se levant et en repoussant sa +tasse. Je chasserai de l'Allemagne toute sa parenté, du Wurtemberg, de +Bade, de Weimar.... Oui, je les chasserai! Qu'il leur prépare donc un +refuge en Russie!» + +Balachow fit un mouvement qui exprimait à la fois son désir de se +retirer et ce qu'il y avait de pénible dans l'obligation où il se +trouvait d'écouter sans rien répondre, mais Napoléon ne le remarqua pas, +et il continua à le traiter, non comme l'ambassadeur de son ennemi, mais +comme un homme dont le dévouement lui était forcément acquis, et qui +devait se réjouir, à coup sûr, de l'humiliation infligée à celui qui +avait été son maître. + +«Pourquoi l'Empereur Alexandre a-t-il pris le commandement de ses +armées? Pourquoi?... La guerre est mon métier, le sien est de régner! +Pourquoi a-t-il assumé une telle responsabilité?» Napoléon ouvrit sa +tabatière, fit quelques pas dans la chambre, puis, tout à coup, marcha +brusquement vers Balachow. + +«Eh bien, vous ne dites rien, admirateur et courtisan du Tsar?» lui +demanda-t-il d'un ton moqueur, destiné à montrer clairement qu'il +n'admettait pas qu'on pût, en sa présence, avoir la moindre admiration +pour un autre que pour lui.... Les chevaux pour le général sont-ils +prêts? ajouta-t-il en répondant par un signe de tête au salut de +Balachow.... Donnez-lui les miens, il a loin à aller!» + +Balachow, chargé par Napoléon d'une lettre pour l'Empereur Alexandre, la +dernière qu'il lui écrivit, rendit compte au Tsar de l'accueil qui lui +avait été fait... et la guerre éclata! + + +VIII + + +Le prince André quitta Moscou peu de temps après son entrevue avec +Pierre, et se rendit à Pétersbourg; il disait que c'était pour ses +affaires, mais en réalité c'était pour y découvrir Kouraguine, avec qui +il tenait à avoir une rencontre. Kouraguine, averti par son beau-frère, +s'empressa de s'éloigner, et obtint du ministre de la guerre un emploi +dans notre armée de Moldavie. Koutouzow, en revoyant le prince André, +qu'il avait toujours beaucoup aimé, lui offrit de l'attacher à son +état-major; il venait d'être nommé général en chef de cette armée, et +allait se rendre sur les lieux; le prince André accepta, et ils +partirent ensemble. + +Son intention était de se battre en duel avec Kouraguine, mais pour cela +il fallait trouver un prétexte plausible, autrement il compromettrait la +réputation de la comtesse Rostow; il cherchait donc à le rencontrer, +mais il n'eut pas cette chance: Kouraguine était retourné en Russie dès +qu'il avait eu vent de l'arrivée en Turquie du prince André. La vie lui +sembla plus facile dans un nouveau pays et dans des conditions +d'existence différentes du passé. La trahison de sa fiancée l'avait +frappé d'un coup d'autant plus pénible, qu'il faisait tout son possible +pour en cacher la violence, et le milieu qui avait été le témoin de son +bonheur lui était devenu insupportable. Plus pénibles encore étaient +pour lui cette liberté et cette indépendance qui jusque là lui avaient +été si chères: il ne méditait plus sur les pensées que le ciel +d'Austerlitz avait éveillées dans son âme, sur les pensées dont il +aimait autrefois à s'entretenir avec Pierre, et qui avaient rempli sa +solitude à Bogoutcharovo, en Suisse et à Rome; il craignait au contraire +de se reporter aux horizons lointains qu'il avait alors entrevus et qui +lui étaient apparus si lumineux dans leur infini. Les intérêts matériels +de tous les jours l'absorbèrent maintenant d'autant plus, qu'ils +n'avaient aucun rapport avec ceux de son passé. On aurait dit que ce +ciel sans fin, qui s'étendait jadis au-dessus de sa tête, s'était +transformé en une voûte sombre, pesante, limitée, exactement définie +dans ses contours, qui n'avait plus rien, pour lui, ni de mystérieux ni +d'éternel! + +De toutes les occupations actives qu'il avait en vue, il n'y en avait +pas de plus simple et de plus familière pour lui que le service +militaire. Nommé général de service à l'état-major de Koutouzow, il +étonna ce dernier par l'exactitude et l'ardeur qu'il apporta à remplir +ses fonctions. N'ayant pu rejoindre Anatole en Turquie, il ne jugea pas +nécessaire de le poursuivre en Russie: il sentait que ni le temps, ni le +sentiment de mépris que lui inspirait Kouraguine, ni les raisons qui lui +démontraient combien il lui était impossible de s'abaisser jusqu'à une +rencontre avec lui, ne l'empêcheraient de provoquer cet homme la +première fois qu'il le verrait; rien n'empêche, en effet, un homme +affamé de se jeter sur la nourriture. Le sentiment de l'injure qu'il +n'avait pas vengée, de la colère qu'il n'avait pas épanchée, et qui +restait amassée dans le fond de son coeur, empoisonnait le calme +factice avec lequel il remplissait les obligations multiples de son +service. + +Lorsque en 1812 arrivèrent à Bucharest (où depuis deux mois Koutouzow +passait ses jours et ses nuits chez sa Valaque bien-aimée) les nouvelles +de la guerre avec Napoléon, le prince André sollicita l'autorisation de +passer à l'armée de l'Ouest. Koutouzow, qui lui en voulait de son zèle, +et y voyait un reproche vivant à sa paresse, donna volontiers son +consentement, et chargea Bolkonsky d'une mission pour Barclay de Tolly. + +Avant de rejoindre l'armée, qui au mois de mai était campée à Drissa, il +s'arrêta à Lissy-Gory, qui se trouvait sur son chemin. Durant les trois +dernières années il avait tant pensé et tant réfléchi, passé par tant +d'épreuves, et vu tant de choses dans ses voyages, qu'il ressentit une +impression étrange en retrouvant à Lissy-Gory le même genre d'existence, +immuable dans ses moindres détails. À peine eut-il franchi la massive +porte en maçonnerie et l'allée qui menait au château, qu'il crut entrer +dans une habitation enchantée où régnait le sommeil; dans l'intérieur, +c'était le même calme, la même exquise propreté, le même mobilier, les +mêmes murs, les mêmes parfums et les mêmes visages, quoiqu'un peu +vieillis. La princesse Marie, toujours opprimée, toujours timide et +laide, voyait s'envoler une à une ses plus belles années, sans qu'un +rayon de joie ou d'affection se mêlât à ses craintes et à ses +inquiétudes. Mlle Bourrienne, au contraire, jouissant de chaque minute +de son existence, se forgeait comme d'habitude les plus charmantes +espérances. C'était toujours la même coquette personne, satisfaite +d'elle-même, avec une dose d'assurance en plus! L'instituteur amené de +Suisse, nommé Dessalles, portait une redingote de drap russe, parlait +russe tant bien que mal aux gens de la maison, mais, tout comme à son +arrivée, c'était le même excellent homme, un peu pédant et quelque peu +borné. Le vieux prince avait perdu une dent, une seule dent, mais le +vide qu'elle avait laissé dans sa bouche n'y était que trop visible; son +moral n'avait point changé, son irritation et son scepticisme à +l'endroit de toutes choses n'avaient fait plutôt que s'accroître avec +l'âge. Seul Nicolouchka, avec ses joues roses et ses cheveux châtains +tombant en boucles sur son cou, avait grandi et s'amusait à coeur joie; +lorsqu'il riait, la lèvre supérieure de sa jolie bouche se relevait +exactement comme celle de sa mère: seul il se révoltait contre le joug +de l'immuable dans ce château ensorcelé. Cependant, bien que les +apparences fussent restées les mêmes, les rapports intimes entre les +habitants de Lissy-Gory s'étaient sensiblement modifiés: il existait +deux camps dans cet intérieur, deux camps ennemis, qui ne s'entendaient +jamais, mais qui, pour le prince André, renoncèrent momentanément à +leurs habitudes. L'un se composait du vieux prince, de Mlle Bourrienne +et de l'architecte; l'autre, de la princesse Marie, du petit Nicolas, de +son gouverneur, de la vieille bonne et de toutes les femmes de la +maison. + +Pendant son séjour on dîna ensemble, mais, en voyant l'embarras général, +il s'aperçut bientôt qu'on le traitait comme un étranger en l'honneur de +qui on faisait une exception. Il le sentit si bien, qu'il en fut gêné à +son tour, et se réfugia dans un silence absolu. Cette situation tendue, +trop visible pour passer inaperçue, rendit son père morose et +taciturne, et aussitôt après dîner il se retira chez lui. Lorsque le +prince André alla le trouver dans le courant de la soirée, et essaya de +l'intéresser au récit de la campagne du jeune comte Kamensky, le vieux +prince, au lieu de l'écouter, se répandit en invectives sur la conduite +de la princesse Marie, sur ses superstitions et sur son inimitié envers +Mlle Bourrienne, le seul être, assurait-il, qui lui fût sincèrement +attaché.... + +«Sa fille lui rendait la vie dure, c'est pour cela qu'il était toujours +malade... et elle gâtait l'enfant par son excès d'indulgence et ses +sottes idées!» + +Au fond de son coeur il sentait bien qu'elle ne méritait pas cette +pénible existence, et qu'il était son bourreau, mais il savait aussi +qu'il ne pourrait jamais cesser de l'être et de la tourmenter. + +«Pourquoi André, qui a tout remarqué, ne me parle-t-il pas de sa soeur? +s'était-il dit. Il croit donc que je suis un monstre, un imbécile qui, +pour me ménager les bonnes grâces de la française, me suis éloigné sans +raison de ma fille?... Il ne comprend rien, il faut tout lui expliquer, +il faut qu'il me comprenne! + +--Je ne vous en aurais pas parlé si vous ne me l'eussiez pas demandé, +répondit le prince André à cette confidence inattendue, sans lever les +yeux sur son père, qu'il condamnait pour la première fois de sa vie.... +Mais, puisque vous le désirez, je vous en parlerai franchement: s'il est +survenu un malentendu entre vous et Marie, ce n'est pas elle que j'en +accuse, car je sais combien elle vous respecte et vous aime.... S'il y +en a un,--poursuivit-il en s'échauffant peu à peu, ce qui du reste lui +était devenu habituel depuis quelque temps,--je ne saurais en attribuer +la cause qu'à la présence d'une femme indigne d'être la compagne de ma +soeur!» Le vieux prince, les yeux fixés sur lui, l'avait d'abord écouté +sans mot dire: un sourire forcé laissait apercevoir la brèche causée par +la dent absente, et à laquelle son fils ne parvenait pas à s'habituer. + +«Quelle compagne, mon ami? Ah! on t'a déjà parlé? Ah!... + +--Mon père, je n'ai nulle envie de vous juger, répliqua le prince André +d'un ton sec. C'est vous qui m'y avez forcé, j'ai dit et je dirai +toujours que Marie n'est pas coupable: la faute en est à ceux qui..., à +cette Française enfin! + +--Ah! tu me juges, tu me juges!» dit le vieux d'une voix calme, dans le +ton de laquelle son fils crut même deviner un certain embarras; mais +tout à coup, bondissant sur ses pieds, il s'écria avec fureur: «Hors +d'ici, va-t'en! Que je ne te voie plus! Va-t'en!» + + +Le prince André résolut de quitter Lissy-Gory sans retard, mais sa soeur +le supplia de lui accorder encore un jour; le vieux prince ne se montra +plus, n'admit chez lui que Mlle Bourrienne et Tikhone, et demanda, à +plusieurs reprises, si son fils était parti. Avant de se mettre en +route, le prince André alla voir son enfant, qui lui sauta sur les +genoux, lui demanda l'histoire de Barbe-Bleue, et l'écouta avec une +attention soutenue; mais son père s'arrêta soudain sans achever +l'histoire, et tomba dans une profonde rêverie, dans laquelle +Nicolouchka n'entrait pour rien: il pensait à lui-même, et sentait avec +effroi que la querelle avec son père ne lui avait laissé aucun remords, +et qu'ils se séparaient brouillés pour la première fois. Ce qui +l'étonnait aussi et l'affligeait, c'est que la vue de son enfant +n'éveillait plus en lui la tendresse accoutumée. + +«Et après? raconte-moi donc la fin,» lui disait le petit garçon; mais +son père, sans lui répondre, l'enleva de dessus ses, genoux, le posa à +terre et sortit de la chambre. + +Lorsque le prince André se retrouvait dans le milieu où il avait été +heureux autrefois, il éprouvait un tel dégoût de la vie, qu'il avait +hâte de s'éloigner de ces souvenirs et de se créer une occupation +nouvelle: c'était là le secret de son apparente indifférence. + +«André, tu nous quittes décidément? lui dit sa soeur. + +--Dieu soit loué! Je suis libre de m'en aller; je regrette que tu ne +puisses pas en faire autant! + +--Pourquoi parler ainsi, à présent que tu vas à la guerre, à cette +terrible guerre? reprit la princesse Marie. Il est si âgé! Mlle +Bourrienne m'a dit qu'il avait demandé après toi...» Et ses lèvres +tremblèrent, et de grosses larmes roulèrent sur ses joues. Le prince +André se détourna sans proférer une parole: + +«Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup, en marchant dans la chambre.... Se +dire que des choses ou des êtres aussi misérables peuvent causer le +malheur d'autrui!» La violence de son accent effraya sa soeur, qui +comprit que sa réflexion s'appliquait non seulement à Mlle Bourrienne, +mais aussi à l'homme qui avait tué son bonheur! + +«André, je t'en supplie,--dit-elle, en lui touchant légèrement le bras, +les yeux rayonnants au travers de ses larmes;--ne crois pas que la +douleur provienne des hommes... ils ne sont que les instruments de +Dieu!» Son regard, passant pardessus la tête de son frère, se fixa dans +l'espace, comme s'il était habitué à y trouver une image chère et +familière: «La douleur nous est envoyée par Lui: les hommes n'en sont +pas responsables. Si quelqu'un te semble avoir eu des torts envers toi, +oublie-les et pardonne. Nous n'avons pas le droit de punir: tu +comprendras, toi aussi, un jour, le bonheur de pardonner. + +--Si j'avais été femme, Marie, je l'aurais fait sans aucun doute: +pardonner, c'est la vertu de la femme; mais pour l'homme, c'est bien +différent: il ne peut et ne doit ni oublier ni pardonner!...» Si ma +soeur m'adresse cette prière, pensa-t-il, cela veut dire que j'aurais dû +m'être vengé depuis longtemps!... Et sans plus écouter le sermon qu'elle +continuait à lui faire, il se représenta avec une haineuse satisfaction +l'heureux moment où il rencontrerait Kouraguine, qu'il savait être à +l'armée. + +La princesse Marie engagea son frère à rester encore vingt-quatre +heures: elle était sûre, disait-elle, que son père serait malheureux de +le voir partir sans s'être réconcilié avec lui. Mais il fut d'un avis +contraire, et l'assura que leur brouille s'envenimerait s'il retardait +son départ, que son absence serait courte, et qu'il écrirait à son père. + +«Adieu, André, rappelez-vous que les malheurs viennent de Dieu, et que +les hommes ne sont jamais coupables!» Telles furent les dernières +paroles de la princesse Marie. + +«Cela doit sans doute être ainsi! se dit le prince André en quittant la +grande avenue de Lissy-Gory.... Innocente victime, elle est destinée à +être martyrisée par un vieillard à demi fou, qui sent ses torts, mais +qui ne peut plus refaire son caractère.... Mon fils grandit, sourit à +la vie, et, tout comme un autre, il dupera et sera dupé!... Et moi je me +rends à l'armée... pourquoi faire? Je n'en sais rien, à moins que ce ne +soit pour me battre avec l'homme que je méprise, et lui donner ainsi +l'occasion de me tuer et de se moquer ensuite de moi!» + +Bien que les éléments qui composaient son existence fussent les mêmes +qu'autrefois, ils ne lui apportaient plus aujourd'hui que des +impressions sans lien entre elles, et isolées. + + +IX + + +Le prince André arriva à la fin de juin au quartier général. La +première armée, celle que l'Empereur commandait, occupait sur la Drissa +un camp retranché. La seconde, qui en était séparée, disait-on, par des +forces ennemies considérables, se repliait pour la rejoindre. Il régnait +des deux côtés un grand mécontentement, causé par la marche générale des +opérations militaires, mais il ne venait à l'idée de personne de +craindre une invasion étrangère dans les gouvernements russes, et de +croire que la guerre pût être portée au delà des provinces polonaises de +l'Ouest. + +Le prince André trouva Barclay de Tolly établi sur les bords mêmes de la +Drissa, à quatre verstes de l'endroit où était l'Empereur. Comme il n'y +avait ni village ni bourg aux environs du camp, les nombreux généraux et +les nombreux dignitaires de la cour s'étaient emparés des meilleures +habitations sur les deux rives de la rivière, sur une longueur de plus +de dix verstes. L'accueil de Barclay de Tolly fut sec et raide: il +annonça à Bolkonsky qu'il en référerait à Sa Majesté pour lui procurer +un emploi, et le pria, en attendant, de faire partie de son état-major. +Kouraguine n'était plus à l'armée, mais à Pétersbourg, et cette nouvelle +réjouit le prince André. Il fut heureux d'être délivré pour un temps des +pensées que ce nom évoquait dans son âme, et de pouvoir s'abandonner en +entier à l'intérêt qu'éveillait en lui la grande guerre qui commençait. +Sans emploi auprès de personne, il consacra les quatre premiers jours à +l'inspection du camp, dont il parvint à se former une idée exacte en +s'aidant de ses propres lumières, et en questionnant ceux qui étaient +capables de le renseigner. Les avantages de ce camp restèrent pour lui à +l'état de problème: son expérience lui avait déjà plus d'une fois +démontré que les plans les plus savamment combinés et les mieux étudiés +n'ont souvent dans l'art militaire qu'une mince valeur.... Il l'avait +bien vu à Austerlitz, et il comprenait mieux que jamais, depuis ce +jour-là, que la victoire dépend surtout de l'habileté à prévoir et à +parer les mouvements inattendus de l'ennemi, et du coup d'oeil et de +l'intelligence des personnes chargées de la direction des opérations +militaires. Afin de mieux éclairer cette dernière question, il ne +négligea rien pour s'initier aux détails de l'administration et pour +lire dans le jeu des généraux qui avaient voix au chapitre. + +Pendant le séjour de l'Empereur à Vilna, l'armée avait été divisée en +trois corps: le premier fut placé sous le commandement de Barclay de +Tolly, le second sous celui de Bagration, le troisième sous celui de +Tormassow. L'Empereur se trouvait avec le premier, sans y remplir +toutefois les fonctions de commandant en chef, et l'ordre du jour +annonçait sa présence, sans ajouter le moindre commentaire. Il n'avait +avec lui aucun état-major spécial, mais seulement l'état-major du +quartier général impérial, dont le chef était le général quartier-maître +prince Volkonsky, et qui était composé d'une foule de généraux, d'aides +de camp, de fonctionnaires civils pour la partie diplomatique et d'un +grand nombre d'étrangers: par le fait, il n'existait donc pas +d'état-major de l'armée. On voyait, auprès de la personne de l'Empereur, +Araktchéïew, l'ex-ministre de la guerre, le Comte Bennigsen le doyen des +généraux, le césarévitch grand-duc Constantin, le chancelier Comte +Roumiantzow, Stein, l'ancien ministre de Prusse, Armfeld général +suédois, Pfuhl, le principal organisateur du plan de campagne, Paulucci, +général aide de camp, un réfugié sarde, Woltzogen, et plusieurs autres. +Quoiqu'ils fussent tous attachés à Sa Majesté sans mission +particulière, ils avaient cependant une telle influence, que le +commandant en chef lui-même ne savait souvent de qui émanait le conseil +reçu, ou l'ordre donné sous forme d'insinuation, par Bennigsen, par le +grand-duc ou par tout autre; s'ils parlaient de leur propre chef, ou +s'ils ne faisaient que transmettre la volonté impériale, et en +définitive s'il fallait, oui ou non, les écouter? Ils faisaient partie +de la mise en scène générale: leur présence et celle de l'Empereur, +parfaitement définies à leur point de vue, comme courtisans (et tous le +deviennent dans l'intimité du Souverain), signifiaient clairement que, +malgré le refus de ce dernier de prendre le titre de général en chef, le +commandement des trois corps d'armée n'en était pas moins entre ses +mains et son entourage représentait, par suite, son conseil immédiat et +intime. Araktchéïew, le garde du corps de Sa Majesté, était également +l'exécuteur, de ses volontés; Bennigsen, qui était grand propriétaire +dans le gouvernement de Vilna, et qui semblait n'avoir eu d'autre souci +que d'en faire les honneurs à son Souverain, jouissait d'une excellente +réputation militaire, et on le gardait sous la main pour remplacer à +l'occasion Barclay de Tolly. Le grand-duc y était pour son plaisir +personnel; l'ex-ministre Stein, comme conseiller, vu la haute estime que +lui valaient ses qualités; grâce à son assurance, et à la conviction +qu'il avait de ses propres mérites, Armfeld, le haineux ennemi de +Napoléon, était très écouté par Alexandre; Paulucci faisait partie de la +phalange, parce qu'il était hardi et décidé; les aides de camp généraux, +parce qu'ils suivaient l'Empereur partout, et enfin Pfuhl, parce +qu'après avoir imaginé et fait le plan de campagne, il était parvenu à +le faire accepter comme parfait dans son ensemble. C'était ce dernier en +réalité qui menait la guerre. Woltzogen attaché à sa personne, plein +d'amour-propre, de confiance en lui-même, et d'un mépris absolu pour +toutes choses, n'était qu'un théoricien de cabinet, chargé de revêtir +les idées de Pfuhl d'une forme plus élégante. + +En dehors de tous ces hauts personnages, il y avait encore une quantité +d'individus en sous-ordre, russes et étrangers, dépendant de leurs chefs +respectifs: les étrangers se faisaient remarquer surtout par la témérité +et la variété de leurs combinaisons militaires, conséquence toute +naturelle du fait de servir dans un pays qui n'était pas le leur. + +Au milieu du courant d'opinions si diverses qui agitait ce monde +brillant et orgueilleux, le prince André ne tarda pas à constater +l'existence de plusieurs partis qui se détachaient visiblement de la +masse. + +Le premier se composait de Pfuhl et de ses adhérents, les théoriciens de +l'art de la guerre, ceux qui croyaient à l'existence de ses lois +immuables, aux lois des mouvements obliques et des mouvements de flanc; +ceux-là voulaient que, conformément à cette prétendue théorie, on se +repliât dans l'intérieur du pays, et considéraient la moindre infraction +à ces règles fictives, comme une preuve de barbarie, d'ignorance et même +de malveillance. Ce parti comprenait les princes allemands, les +Allemands en général, Woltzogen, Wintzingerode, et plusieurs autres +encore. + +Le second parti, le parti adverse, tombait, comme il arrive souvent, +dans l'extrême opposé, en demandant à marcher sur la Pologne, et à ne +pas suivre un plan déterminé à l'avance: audacieux et entreprenant, il +représentait la nationalité du pays, et n'en était par suite que plus +exclusif dans la discussion. Parmi les Russes qui commençaient à +s'élever, il y avait Bagration et Ermolow: il avait, dit-on, demandé un +jour à l'Empereur la faveur d'être promu au grade d'»Allemand»! Ce parti +ne cessait de répéter, en se souvenant des paroles de Souvorow, qu'il +était inutile de raisonner et de piquer des épingles sur les cartes, +qu'il fallait se battre, mettre l'ennemi en déroute, ne pas le laisser +pénétrer en Russie, et ne pas donner à l'armée le temps de se +démoraliser. + +Le troisième parti, celui qui inspirait le plus de confiance à +l'Empereur, était composé de courtisans, médiateurs entre les deux +premiers, peu militaires pour la plupart, qui pensaient et disaient ce +que pensent et disent d'habitude ceux qui, n'ayant point de conviction +arrêtée, tiennent cependant à ne pas le laisser paraître. Ils +prétendaient donc que la guerre contre un génie comme Bonaparte (il +était redevenu Bonaparte pour eux) exigeait sans aucun doute de savantes +combinaisons, de profondes connaissances dans l'art de la guerre; que +Pfuhl y était certainement passé maître, mais que l'étroitesse de son +jugement, ce défaut habituel des théoriciens, s'opposait à ce qu'on eût +en lui une confiance absolue: qu'il fallait par conséquent tenir compte +aussi de l'opinion de ses adversaires, des gens du métier, des gens +d'action, dont l'expérience était certaine, afin de réunir les avis les +plus sages, pour s'en tenir à un juste milieu. Ils insistaient sur la +nécessité de conserver le camp de Drissa, d'après le plan de Pfuhl, en +changeant toutefois les dispositions relatives aux deux autres armées. +De cette façon, il est vrai, on n'atteignait aucun des deux buts +proposés, mais les personnes de ce parti, auquel appartenait également +Araktchéïew, pensaient que c'était là encore la meilleure des +combinaisons. + +Le quatrième courant d'opinion avait à sa tête le grand-duc césarévitch, +qui ne pouvait oublier son désappointement à Austerlitz, lorsque, se +préparant, en tenue de parade, à s'élancer sur les Français à la tête de +la garde, et à les écraser, il s'était trouvé par surprise en première +ligne devant le feu ennemi, et n'avait pu se retirer de la mêlée qu'au +prix des plus grands efforts. La franchise de ses appréciations et de +celles de son entourage était à la fois un défaut et une qualité: +redoutant Napoléon et sa force, ils ne voyaient chez eux et autour d'eux +qu'impuissance et faiblesse, et le répétaient hautement: «Il ne +résultera de tout cela, disaient-ils, que le malheur, la honte et la +défaite! Nous avons abandonné Vilna, puis Vitebsk, voici maintenant que +nous allons abandonner aussi la Drissa,.... Il ne nous reste qu'une +chose raisonnable à faire: conclure la paix le plus tôt possible, avant +d'être chassés de Pétersbourg!» + +Cette opinion trouvait de l'écho dans les hautes sphères de l'armée, +dans la capitale, et chez le chancelier comte Roumiantzow, partisan +déclaré de la paix, pour d'autres raisons d'État. + +Le cinquième parti soutenait Barclay de Tolly, tout simplement parce +qu'il était ministre de la guerre et général en chef: «On a beau dire, +assurait-on de ce côté, c'est, malgré tout, un homme honnête et +capable... de meilleur, il n'y en a pas.... La guerre n'étant possible +qu'avec une unité de pouvoir, donnez-lui un pouvoir véritable, et vous +verrez qu'il fera ses preuves, comme il les a faites en Finlande. Si +nous avons encore une armée bien organisée, une armée qui s'est repliée +jusqu'à la Drissa sans subir de défaite, c'est à lui que nous en sommes +redevables; tout serait perdu si l'on nommait Bennigsen à sa place, car +il a démontré en 1807 son incapacité.» + +Le sixième groupe, au contraire, portait haut Bennigsen; personne, à son +avis, n'était plus actif, plus entendu que Bennigsen, et l'on serait +bien obligé de l'employer: «La preuve, ajoutait-on, c'est que notre +retraite de la Drissa n'était qu'une série ininterrompue de fautes et +d'insuccès... et plus il y en aura, mieux cela vaudra: on comprendra +alors qu'il est impossible de continuer. Ce n'est pas un Barclay qu'il +nous faut, c'est un Bennigsen, un Bennigsen qui s'est distingué en 1807, +à qui Napoléon lui-même a rendu justice, et aux ordres duquel on se +soumettrait volontiers.» + +La septième catégorie comprenait un assez grand nombre de personnes, +comme il s'en rencontre toujours auprès d'un jeune empereur, des +généraux et des aides de camp, passionnément attachés à l'homme plutôt +qu'au Souverain, l'adorant avec sincérité et désintéressement, comme +l'avait adoré Rostow en 1808, et ne voyant en lui que qualités et +vertus. Ceux-ci exaltaient sa modestie qui se refusait à prendre en +mains le commandement de l'armée, tout en le blâmant de cette défiance +exagérée: «Il devait, disaient-ils, se mettre franchement à la tête des +troupes, former auprès de sa personne l'état-major du commandant en +chef, prendre conseil des théoriciens aussi bien que des praticiens +expérimentés, et conduire lui-même au combat ses soldats, que sa seule +présence exalterait jusqu'au délire!» + +Le huitième parti, le plus nombreux, dans la proportion de 99 à 1 par +rapport aux précédents, se composait de ceux qui ne désiraient +particulièrement ni la paix ni la guerre: faire un mouvement offensif, +rester dans un camp retranché sur la Drissa ou ailleurs, leur était +aussi indifférent que de se voir commandés par l'Empereur en personne, +par Barclay de Tolly, par Pfuhl ou par Bennigsen; leur but unique et +essentiel était d'attraper au vol le plus, d'avantages et d'amusements +possible. Se mettre, en avant, se faire valoir dans ce bas-fond +d'intrigues ténébreuses et enchevêtrées qui s'agitaient au quartier +impérial, leur était plus facile qu'ailleurs en temps de paix. L'un, +pour ne pas perdre sa position, soutenait Pfuhl aujourd'hui, devenait +son adversaire le lendemain, et, le jour suivant, assurait, pour se +dégager de toute responsabilité et pour plaire à l'Empereur, qu'il +n'avait aucune conviction, arrêtée à l'endroit de tel ou tel projet. Un +autre, désireux de se bien poser, s'emparait d'une observation faite en +passant par l'Empereur, pour la développer au conseil suivant, criait à +tue-tête, gesticulait, se disputait, provoquait au besoin ceux qui +étaient d'un avis contraire, afin d'attirer l'attention du Souverain et +de témoigner de son dévouement au bien général. Un troisième profitait +sans bruit d'une occasion favorable et de l'absence de ses ennemis pour +demander, dans l'intervalle de deux conseils, et pour obtenir un secours +d'argent en récompense de ses loyaux services, sachant à merveille qu'on +aurait plus vite fait dans les circonstances présentes de lui accorder +sa requête que de la lui refuser. Le quatrième se trouvait constamment, +et par un pur effet du hasard, sur le chemin de l'Empereur, qui le +voyait toujours accablé de travail. Le cinquième, afin de se faire +inviter à la table impériale, défendait ou attaquait avec violence une +opinion nouvellement adoptée, en se servant d'arguments plus ou moins +justes. + +Ce parti n'avait en vue que d'avoir à tout prix des croix, des rangs, de +l'argent, et ne s'occupait que de suivre les fluctuations de la faveur +impériale: à peine avait-elle pris une direction, que cette population +de fainéants se portait tout entière de ce côté, si bien qu'il devenait +parfois difficile à l'Empereur d'agir dans un autre sens; à cause de la +gravité du danger qui menaçait l'avenir et qui donnait à la situation un +caractère d'agitation vague et fiévreuse, à cause de ce tourbillon de +brigues, d'amours-propres, de collisions constantes d'opinions, de +sentiments divers, ce dernier groupe, le plus considérable de tous, +n'ayant que ses intérêts en vue, contribua singulièrement à rendre la +marche de l'ensemble plus tortueuse et plus compliquée. Cet essaim de +bourdons, se précipitant en avant dès qu'il s'agissait de débattre une +nouvelle question, sans avoir même résolu la précédente, assourdissait +leur monde au point d'étouffer la voix de ceux qui discutaient +sérieusement et franchement. + +Au moment de l'arrivée du prince André à l'armée, un neuvième parti +venait de se constituer, et commençait à se faire entendre: c'était +celui des hommes d'État âgés, sages, expérimentés, qui, ne partageant +aucun des avis mentionnés ci-dessus, savaient juger sainement ce qui se +passait sous leurs yeux dans l'état-major du quartier impérial, et +cherchaient un moyen de sortir de l'indécision et de la confusion +générales. + +Ils pensaient et disaient que le mal provenait principalement de la +présence de l'Empereur et de sa cour militaire, qui avait amené avec +elle cette versatilité de rapports conventionnels et incertains, commode +peut-être à la cour, mais fatale assurément à l'armée. L'Empereur devait +gouverner, et ne pas commander les troupes; son départ et celui de sa +suite étaient la seule issue possible à cette situation, car sa présence +seule entravait l'action de 80 000 hommes destinés à sa sûreté +personnelle; et, à leur sens, le plus mauvais général en chef, du moment +qu'il serait indépendant, vaudrait le meilleur généralissime paralysé +dans sa liberté d'action par la présence et la volonté du Souverain. + +Schichkow, le secrétaire d'État, l'un des membres les plus influents de +ce parti, adressa, de concert avec Balachow et Araktchéïew, une lettre à +l'Empereur, dans laquelle, usant de la permission qui leur avait été +accordée de discuter l'ensemble des opérations, ils l'engageaient +respectueusement à retourner dans sa capitale, afin d'exciter l'ardeur +guerrière de son peuple, de l'enflammer par ses paroles, de le soulever +pour la défense de la patrie, et de provoquer en lui cet élan +enthousiaste qui devint plus tard une des causes du triomphe de la +Russie, et auquel contribua jusqu'à un certain point la présence de Sa +Majesté à Moscou. Le conseil, présenté sous cette forme, fut approuvé et +le départ de l'Empereur décidé. + + +X + + +Cette lettre n'avait pas encore été portée à la connaissance de +l'Empereur, lorsque Barclay annonça un jour au prince André, pendant le +dîner, qu'il devait se rendre le même soir, à six heures, chez +Bennigsen, Sa Majesté ayant témoigné le désir de le questionner en +personne au sujet de la Turquie. + +Dans le courant de la matinée, on avait reçu l'information complètement +erronée, comme on le sut plus tard, d'un mouvement offensif de Napoléon; +ce même jour, le colonel Michaud, en examinant avec l'Empereur les +fortifications du camp de la Drissa, lui prouva que ce camp, élevé sur +l'avis de Pfuhl, et regardé comme un chef-d'oeuvre, était un non-sens +et pouvait causer la perte de l'armée russe. + +Le prince André se présenta à l'heure indiquée chez Bennigsen, qui était +logé dans une petite propriété particulière sur les bords de la Drissa; +il n'y trouva que Czernichew, aide de camp de l'Empereur, qui lui +raconta que celui-ci était allé une seconde fois, en compagnie du +général Bennigsen et du marquis Paulucci, visiter les retranchements, +sur l'utilité desquels on commençait à avoir des doutes très sérieux. + +Czernichew lisait un roman près d'une des fenêtres de la première pièce, +qui avait dû servir autrefois de salle de bal; on y voyait encore un +orgue sur lequel on avait entassé des rouleaux de tapis: dans un des +coins de l'appartement l'aide de camp de Bennigsen, harassé par le +travail ou par le souper qu'il venait de faire, sommeillait sur un lit. +Cette salle avait deux issues: l'une donnait dans un cabinet, l'autre +s'ouvrait sur un salon, où l'on entendait plusieurs voix qui causaient +en allemand et parfois en français. Là, sur l'ordre de l'Empereur, on +avait convoqué non pas un conseil de guerre (car l'Empereur n'aimait pas +ces sortes de désignations précises), mais une simple réunion des +quelques personnes qu'il désirait consulter dans ce moment critique, +afin d'éclaircir certaines questions. C'étaient Armfeld le Suédois, le +général aide de camp Woltzogen, Wintzingerode, que Napoléon appelait le +transfuge français, Michaud, Toll, le baron Stein, qui n'était pas un +homme de guerre, et enfin Pfuhl, la grande cheville ouvrière, que le +prince André eut tout le loisir d'étudier à son aise, car, arrivé avant +lui, il le vit entrer et s'arrêter quelques secondes à causer avec +Czernichew. + +Bien qu'il ne l'eût jamais rencontré, il lui sembla au premier coup +d'oeil qu'il le connaissait déjà depuis longtemps: il portait, aussi mal +que possible, l'uniforme de général russe, et sa personne offrait une +vague ressemblance avec les Weirother, les Mack, les Schmidt et une +foule d'autres généraux théoriciens, qu'il avait vus agir en 1805. +Celui-ci toutefois avait le don particulier de réunir en lui seul tout +ce qui caractérisait les autres, et d'offrir à l'analyse du prince André +le spécimen le plus complet d'un Allemand pur sang. De petite taille, +maigre, mais carré d'épaules, d'une constitution solide, avec des +omoplates larges et osseuses, il avait la figure sillonnée de rides et +les yeux enfoncés dans leurs orbites. Ses cheveux, lissés avec soin sur +les tempes, pendaient sur la nuque en petites houppes isolées. Il avait +l'air inquiet et fâché, comme s'il eût redouté tout ce qui se trouvait +sur son chemin. Retenant gauchement son épée, il demanda en allemand à +Czernichew où était l'Empereur. On voyait qu'il avait hâte d'en finir au +plus tôt avec les saluts d'usage, et de s'asseoir devant les cartes +étalées sur la table, car là il se sentait dans son élément. Il écouta, +en souriant ironiquement, le récit de la visite de l'Empereur aux +retranchements, qui étaient sa création, et ne put s'empêcher de +grommeler entre ses dents d'une voix de basse: «Imbécile! tout sera +perdu... ce sera du propre alors!» Czernichew lui présenta le prince +André, en ajoutant que ce dernier arrivait de Turquie, où la guerre +s'était si heureusement terminée. Pfuhl daigna à peine l'honorer d'un +regard: «Cette guerre-là vous aura sans doute offert un joli exemple de +tactique!» se borna-t-il à dire avec un mépris écrasant, et il se +dirigea vers le salon voisin. + +Pfuhl, toujours irritable, l'était encore plus ce jour-là, par suite de +l'examen et de la critique dont ses fortifications étaient l'objet. +Cette courte entrevue suffit au prince André, en y ajoutant ses +souvenirs d'Austerlitz, pour se faire une idée assez juste de son +caractère. Pfuhl devait nécessairement être une de ces natures entières, +qui poussent jusqu'au martyre l'assurance que leur donne la foi dans +l'infaillibilité d'un principe. Ces natures-là on ne les rencontre que +chez les Allemands, seuls capables d'une confiance aussi absolue dans +une idée abstraite, telle que la science, c'est-à-dire la connaissance +présumée d'une vérité certaine. + +Pfuhl était en effet un adepte de la théorie du mouvement oblique, +déduite par lui des guerres de Frédéric le Grand, et tout ce qui ne +s'accordait pas avec cette théorie dans les campagnes modernes +constituait, à ses yeux, des fautes si grossières, et des non-sens si +monstrueux, que cet ensemble de combinaisons barbares ne pouvait, à son +avis, mériter le nom de guerre et être un sujet d'étude. + +Il avait été en 1806 le principal organisateur du plan de campagne qui +avait abouti à Iéna et à Auerstaedt, sans que l'insuccès lui eût +démontré la fausseté de son système. Il assurait au contraire que la +violation de certaines lois en avait été seule cause, et se plaisait à +répéter, avec une ironie satisfaite: «Je disais bien que cela irait à la +diable!» Pfuhl poussait si loin l'amour de la théorie, qu'il arrivait à +en perdre de vue le but pratique: l'application lui inspirait une +profonde aversion, et il refusait de s'en occuper! + +Les quelques mots qu'il échangea avec le prince André et Czernichew à +propos de la guerre actuelle furent dits par lui du ton d'un homme qui +prévoit un triste résultat et ne peut que le déplorer. Les houppettes de +cheveux ébouriffés qui pendaient sur sa nuque, et les mèches bien +lissées ramenées sur ses tempes étaient en harmonie avec l'expression de +ses paroles, il passa ensuite dans le salon contigu, d'où l'on entendit +aussitôt s'élever sa voix forte et grondeuse. + + +XI + + +Le prince André avait eu à peine le temps de tourner les yeux d'un autre +côté, que le comte Bennigsen entra précipitamment, et, le saluant d'un +signe de tête, passa dans la cabine en donnant des ordres à son aide de +camp. Il avait précédé l'Empereur pour prendre quelques dispositions et +le recevoir chez lui. Czernichew et Bolkonsky sortirent sur le perron: +le Souverain descendait de cheval. Il avait l'air fatigué, et la tête +inclinée en avant; on voyait qu'il écoutait avec ennui les observations +que lui adressait Paulucci avec une véhémence toute particulière: il fit +un pas en avant pour y couper court, mais l'Italien, rouge d'excitation +et oubliant toute convenance, le suivit sans s'interrompre: + +«Quant à celui qui a conseillé d'établir ce camp, le camp de +Drissa,--disait-il, pendant que l'Empereur montait les marches de +l'entrée, les yeux fixés sur le prince André, qu'il ne parvenait pas à +reconnaître.--Quant à celui-là, Sire, répéta Paulucci d'un ton +désespéré, sans pouvoir s'empêcher de continuer, je ne vois pas d'autre +alternative pour lui que la maison jaune ou le gibet!» + +Sans prêter la moindre attention à ces paroles, l'Empereur, qui avait +enfin reconnu le nouveau venu, le salua gracieusement. + +«Je suis charmé de te voir, lui dit-il. Va là-bas où ils sont tous +réunis, et attends mes ordres.» + +Le baron Stein et le prince Pierre Mikaïlovitch Volkhonsky le suivirent, +et les portes du cabinet se refermèrent sur eux. Le prince André, +profitant de l'autorisation impériale, se rendit avec Paulucci, qu'il +avait déjà vu en Turquie, dans la salle des délibérations. + +Le prince Pierre Volkhonsky, chargé alors des fonctions de chef +d'état-major auprès de Sa Majesté, apporta des cartes et des plans, et, +après les avoir étalés sur la table, formula successivement les +questions sur lesquelles l'Empereur désirait avoir l'avis du conseil; on +venait de recevoir la nouvelle (reconnue inexacte plus tard) que les +Français s'apprêtaient à tourner le camp de Drissa. + +Le premier qui éleva la voix fut le comte Armfeld: il proposa, afin de +parer aux difficultés de la situation, de réunir l'armée sur un point +indéterminé entre les grandes routes de Pétersbourg et de Moscou, et d'y +attendre l'ennemi. Cette proposition, qui ne répondait guère à la +question posée au conseil, n'avait évidemment d'autre but que de prouver +que lui aussi avait son plan combiné à l'avance, et il saisissait la +première occasion pour le faire connaître. Soutenu par les uns, attaqué +par les autres, ce projet était du nombre de ceux que l'on forme, sans +tenir compte de l'influence des événements sur la tournure de la guerre. +Le jeune colonel Toll le critiqua avec chaleur, et, tirant de sa poche +un manuscrit, il demanda la permission d'en faire la lecture. Dans cet +exposé, très détaillé, il proposait une combinaison toute contraire au +plan de campagne du général suédois et de Pfuhl. Paulucci l'attaqua, et +conseilla un mouvement offensif qui mettrait fin à l'incertitude, et +nous tirerait de ce «traquenard», ainsi qu'il appelait le camp de +Drissa. Pfuhl et son interprète Woltzogen avaient gardé le silence +pendant ces discussions orageuses; le premier se bornait à laisser +échapper des interjections inintelligibles et se détournait même +parfois, d'un air de dédain, comme s'il voulait faire bien constater +qu'il ne s'abaisserait jamais à réfuter de pareilles sornettes. Le +prince Volkhonsky, président des débats, l'interpella à son tour et le +pria d'exprimer son avis; il se contenta de lui répondre qu'il était +inutile de le lui demander, car on savait sûrement mieux que lui ce qui +restait à faire. + +«Vous avez, dit-il, le choix entre la position si admirablement choisie +par le général Armfeld, avec l'ennemi sur les derrières de l'armée, et +l'attaque conseillée par le seigneur italien..., ou bien, ce qui serait +encore mieux, une belle et bonne retraite!» Volkhonsky, fronçant les +sourcils à cette boutade, lui rappela qu'il lui parlait au nom de +l'Empereur. Pfuhl se leva aussitôt, et reprit avec une excitation +croissante: + +«On a tout gâté, tout embrouillé; on a voulu faire mieux que moi, et +maintenant c'est derechef à moi que l'on s'adresse!... Quel est le +remède, dites-vous? Je n'en sais rien!... Je vous répète qu'il faut tout +exécuter à la lettre, sur les bases que je vous ai précisées, +s'écria-t-il en frappant la table de ses doigts osseux.--Où est la +difficulté? Elle n'existe pas!... Sornettes! jeux d'enfants!...» Et, se +rapprochant de la carte, il indiqua rapidement différents points, en +démontrant au fur et à mesure qu'aucun hasard ne saurait ni déjouer son +plan, ni annuler l'utilité du camp de Drissa, que tout était prévu, +calculé à l'avance, et que si l'ennemi le tournait, il courrait +nécessairement à sa perte. + +Paulucci, qui ne parlait pas l'allemand, lui adressa quelques questions +en français. Comme Pfuhl s'exprimait fort mal dans cette langue, +Woltzogen vint à son secours, et traduisit, avec une extrême volubilité, +les explications de Pfuhl, destinées uniquement à prouver que toutes les +difficultés contre lesquelles on se heurtait dans ce moment, provenaient +uniquement de l'inexactitude apportée à l'exécution de son plan. Enfin, +semblable au mathématicien qui dédaigne de faire à nouveau la preuve +d'un problème qu'il a résolu, et dont la solution lui paraît +incontestable, il cessa de parler et laissa le champ libre à Woltzogen, +qui continua à exposer, en français, les idées de son chef en lui +adressant de temps à autre un: «N'est-ce pas ainsi, Excellence?» + +Pfuhl, échauffé par la lutte, lui répondait invariablement, avec une +irritation toujours croissante: «Mais cela s'entend, il n'y a pas là +matière à discussion!» + +De leur côté, Paulucci et Michaud attaquaient Woltzogen en français, +Armfeld en allemand, et Toll expliquait le tout en russe au prince +Volkhonsky. Le prince André observait et se taisait. + +De tous ces hauts personnages, Pfuhl était celui qui éveillait en lui le +plus de sympathie. Cet homme qui poussait jusqu'à l'absurde la confiance +en lui-même, irascible mais résolu, était le seul, entre eux tous, qui +ne désirait rien pour lui-même, qui ne détestait personne, et qui +cherchait simplement à faire exécuter un plan fondé sur une théorie qui +était le résultat de longues années de travail. Sans doute il était +ridicule, et son persiflage désagréable au dernier point, mais il +inspirait, malgré tout, un respect involontaire par son dévouement +absolu à une idée. On ne sentait pas non plus dans ses discours cette +espèce de panique que ses adversaires laissaient entrevoir, en dépit de +leurs efforts pour la dissimuler. Cette disposition générale des +esprits, dont le conseil de 1805 avait été complètement exempt, leur +était inspirée aujourd'hui par le génie reconnu de Napoléon, et se +trahissait dans leurs moindres arguments. On croyait que tout lui était +possible; il était capable même, disaient-ils, de les attaquer de tous +les côtés à la fois, et son nom suffisait à battre en brèche les +raisonnements les plus sages. Pfuhl seul le traitait de barbare, à +l'égal de tous ceux qui faisaient de l'opposition à sa théorie favorite. +Au respect qu'il inspirait au prince André se joignait un vague +sentiment de pitié, car, à en juger d'après le ton des courtisans, +d'après les paroles de Paulucci à l'Empereur et surtout d'après une +certaine amertume d'expressions dans la bouche du savant théoricien, il +était évident que chacun prévoyait, et qu'il pressentait lui-même sa +disgrâce prochaine. Il cachait, on le voyait, sous une ironie +dédaigneuse et acerbe, son désespoir de voir lui échapper l'occasion +unique d'appliquer et de vérifier sur une grande échelle l'excellence de +son système et d'en prouver la justesse au monde entier. + +La discussion dura longtemps; elle devint de plus en plus bruyante; elle +finit par dégénérer en attaques personnelles, et il n'en résulta aucune +conclusion pratique. Le prince André, en présence de cette confusion +des langues, de cette foule de projets, de propositions, de +contre-propositions et de réfutations, ne put s'empêcher de s'étonner de +tout ce qu'il entendait dire. Pendant son service actif, il avait +souvent médité sur ce qu'on était convenu d'appeler la science +militaire, qui, selon lui, n'existait pas et ne pouvait exister, et il +en avait conclu que le génie militaire n'était qu'un mot de convention. +Ces pensées, encore indécises dans son esprit, venaient de recevoir, +pendant ces débats, une confirmation éclatante, et elles étaient +devenues pour lui une vérité sans réplique: «Comment existerait-il une +théorie et une science là où les conditions et les circonstances restent +inconnues et où les forces agissantes ne sauraient être déterminées avec +précision? Quelqu'un peut-il deviner quelle sera la position de notre +armée et celle de l'ennemi dans vingt-quatre heures d'ici? N'est-il pas +arrivé maintes fois, grâce à un cerveau brûlé bien résolu, à 5 000 +hommes de résister à 30!000 combattants, comme dans le temps à +Schöngraben, et à une armée de 80 000 hommes de se débander et de +prendre la fuite devant 8 000, comme à Austerlitz; et cela parce qu'il +avait plu à un seul poltron de crier: «Nous sommes coupés!» Où peut donc +être la science là où tout est vague, où tout dépend de circonstances +innombrables, dont la valeur ne saurait être calculée en vue d'une +certaine minute, puisque l'instant précis de cette minute est inconnu? +Armfeld soutient que nos communications sont coupées, Paulucci assure +que nous avons placé l'ennemi entre deux feux, Michaud démontre que le +défaut du camp de Drissa est d'avoir la rivière derrière nous, tandis +que Pfuhl prouve que c'est là ce qui fait sa force! Toll propose son +plan, Armfeld le sien; l'un et l'autre sont également bons et également +mauvais, car leurs avantages respectifs ne pourront être appréciés qu'au +moment même où les événements s'accompliront! Tous parlent des génies +militaires. En est-ce donc un celui qui sait approvisionner à temps son +armée de biscuits, et qui envoie les uns à gauche, les autres à droite? +Non. On ne les qualifie ainsi de «génies» que parce qu'ils ont l'éclat +et le pouvoir, et qu'une foule de pieds-plats à genoux comme toujours +devant la puissance leur prêtent les qualités qui ne sont pas celles du +génie véritable. Mais c'est tout l'opposé! Les bons généraux que j'ai +connus étaient bêtes et distraits, Bagration par exemple, et Napoléon +cependant l'a proclamé le meilleur de tous!... Et Bonaparte lui-même? +N'ai-je pas observé à Austerlitz l'expression suffisante et vaniteuse de +sa physionomie? Un bon capitaine n'a besoin ni d'être un génie, ni de +posséder des qualités extraordinaires: tout au contraire, les côtés les +plus élevés et les plus nobles de l'homme, tels que l'amour, la poésie, +la tendresse, le doute investigateur et philosophique, doivent le +laisser complètement indifférent. Il doit être borné, convaincu de +l'importance de sa besogne, ce qui est indispensable, car autrement il +manquerait de patience, se tenir en dehors de toute affection, n'avoir +aucune pitié, ne jamais réfléchir, ni se demander jamais où est le juste +et l'injuste..., alors seulement il sera parfait. Le succès ne dépend +pas de lui, mais du soldat qui crie: «Nous sommes perdus!» ou de celui +qui crie: «Hourra!...» Et c'est là dans les rangs, là seulement, que +l'on peut servir avec la conviction d'être utile!» + +Le prince André se laissait aller à ces réflexions, lorsqu'il en fut +brusquement tiré par la voix de Paulucci: le conseil se séparait. + +Le lendemain, à la revue, l'Empereur lui demanda où il désirait servir, +et le prince André se perdit à tout jamais dans l'opinion du monde de la +cour en se bornant tout simplement à désigner l'armée active, au lieu de +solliciter un emploi auprès de Sa Majesté. + + +XII + + +Nicolas Rostow reçut, un peu avant l'ouverture de la campagne, une +lettre de ses parents; ils l'informaient, en quelques mots, de la +maladie de Natacha et de la rupture de son mariage, «qu'elle-même avait +rompu,» disaient-ils; ils l'engageaient de nouveau à quitter le service +et à revenir auprès d'eux. Il leur exprima dans sa réponse tous les +regrets que lui causaient la maladie et le mariage manqué de sa soeur, +les assura qu'il ferait son possible pour réaliser leur souhait, mais se +garda bien de demander un congé. + +«Amie adorée de mon âme, écrivit-il en particulier à Sonia, l'honneur +seul m'empêche de retourner auprès des miens, car aujourd'hui, à la +veille de la guerre, je me croirais déshonoré non seulement aux yeux de +mes camarades, mais aux miens propres, si je préférais mon bonheur à mon +devoir et à mon dévouement pour la patrie. Ce sera, crois-le bien, notre +dernière séparation! La campagne à peine finie, si je suis en vie et +toujours aimé, je quitterai tout, et je volerai vers toi, pour te serrer +à tout jamais sur mon coeur ardent et passionné!» + +Il disait vrai. La guerre seule empêchait son retour et son mariage. +L'automne d'Otradnoë avec ses chasses, l'hiver avec ses plaisirs de +carnaval, et son amour pour Sonia lui avaient fait entrevoir une série +de joies paisibles et de jours tranquilles qu'il avait ignorés +jusque-là, et dont la douce perspective l'attirait plus que jamais: «Une +femme parfaite, des enfants, une excellente meute de chiens courants, +dix à douze laisses de lévriers rapides, le bien à administrer, les +voisins à recevoir, et une part active dans les fonctions dévolues à la +noblesse: voilà une bonne existence, se disait-il!» Mais il n'y avait +pas à y songer: la guerre lui commandait de rester au régiment, et son +caractère était ainsi fait, qu'il se soumit à cette nécessité sans en +éprouver le moindre ennui, et pleinement satisfait de la vie qu'il +menait et qu'il avait su se rendre agréable. + +Reçu avec joie par ses camarades à l'expiration de son congé, on +l'envoya acheter des chevaux pour la remonte, et en amena d'excellents +de la Petite-Russie; on en fut enchanté, et ils lui valurent force +compliments de la part de ses chefs. Nommé capitaine pendant cette +courte absence, il fut appelé, lorsque le régiment se prépara à entrer +en campagne, à commander son ancien escadron. + +La campagne s'ouvrit, les appointements furent doublés; le régiment, +envoyé en Pologne, vit arriver de nouveaux officiers, de nouveaux +soldats, de nouveaux chevaux, et il y régna cette joyeuse animation qui +se manifeste toujours au début de toute guerre. Rostow, qui savait +apprécier les avantages de sa position, s'adonna tout entier aux +plaisirs et aux devoirs de son service, bien qu'il sût parfaitement +qu'un jour viendrait où il le quitterait. + +Les troupes quittèrent Vilna, par suite d'une foule de raisons +politiques, de raisons d'État, et d'autres motifs, et chaque pas +qu'elles faisaient en arrière donnait lieu, au sein de l'état-major, à +de nouvelles complications d'intérêts, de combinaisons et de passions de +toute sorte. + +Quant aux hussards de Pavlograd, ils firent cette retraite par la plus +belle des saisons, avec des vivres en abondance, et toute la facilité et +l'agrément d'une partie de plaisir. Se désespérer, se décourager, et +surtout intriguer, était le fait du quartier général, mais à l'armée on +ne s'inquiétait pas de savoir où on allait et pourquoi on marchait. Les +regrets causés par la retraite ne s'adressaient qu'au logement où l'on +avait gaiement vécu, et à la jolie Polonaise qu'on abandonnait. S'il +arrivait par hasard à un officier de penser que l'avenir ne promettait +rien de bon, il s'empressait aussitôt, comme il convient à un vrai +militaire, d'écarter cette crainte, de reprendre sa gaieté, et de +reporter toute son attention sur ses occupations immédiates, afin +d'oublier la situation générale. On campa d'abord aux environs de Vilna: +on s'y amusa en compagnie des propriétaires polonais avec qui on avait +noué connaissance, et en se préparant constamment à des revues passées +par l'Empereur ou par d'autres chefs militaires. On reçut l'ordre de se +replier jusqu'à Sventziany, et de détruire les vivres qu'on ne pouvait +emporter. Les hussards n'avaient point oublié cet endroit, qui, pendant +leur dernier séjour, avait été baptisé par l'armée du nom de «Camp des +ivrognes». La conduite des troupes, qui, en réquisitionnant +l'approvisionnement nécessaire, prenaient où elles pouvaient des +chevaux, des voitures, des tapis, et tout ce qui leur tombait sous la +main, y avait soulevé de nombreuses plaintes. Rostow se souvenait fort +bien de Sventziany pour y avoir mis à pied le maréchal des logis le jour +même de leur arrivée, et n'avoir pu venir à bout des hommes de son +escadron, soûls comme des grives parce qu'ils avaient, à son insu, +emporté avec eux cinq tonnes de vieille bière! De Sventziany, la +retraite se continua jusqu'à la Drissa, et de la Drissa encore plus +loin, en se rapprochant des frontières russes. + +Le 13/25 juillet, le régiment de Pavlograd eut une sérieuse rencontre +avec l'ennemi. La veille au soir, il avait été assailli par une +épouvantable bourrasque accompagnée de grêle et de pluie, prélude des +tempêtes et des bourrasques qui se renouvelèrent si souvent en l'année +1812. + +Deux escadrons bivouaquaient dans un camp de seigle, dont les épis, +foulés et piétinés par le bétail et les chevaux, ne contenaient plus un +atome de grain. La pluie tombait à verse; Rostow et Iline, un jeune +officier qu'il avait pris sous sa protection, s'abritaient dans une +hutte de branchages élevée à la hâte. Un autre officier, dont les joues +disparaissaient littéralement sous une énorme paire de moustaches, entra +chez eux, surpris par l'orage. + +«Je viens de l'état-major! dit-il. Connaissez-vous, comte, l'exploit de +Raïevsky?...» Et il lui conta les détails du combat de Saltanovka. + +L'officier aux grosses moustaches, nommé Zdrginsky, leur en fit un récit +emphatique. À l'entendre, la digue de Saltanovka ne rappelait rien moins +que le défilé des Thermopyles, et la conduite du général Raïevsky, +s'avançant avec ses deux fils sur la digue, sous un feu terrible, pour +commander l'attaque, était comparable à celle des héros de l'antiquité. +Rostow l'écouta sans lui prêter grande attention; il fumait sa pipe, +faisait des contorsions chaque fois que l'eau lui glissait le long de la +nuque, et regardait Iline du coin de l'oeil; entre lui et cet officier +de seize ans, il y avait aujourd'hui les mêmes rapports que ceux qui +avaient existé sept ans auparavant entre lui et Denissow. Iline avait +pour Rostow une adoration toute féminine: c'était son Dieu et son +modèle! Zdrginsky ne parvint pas à communiquer son enthousiasme à +Nicolas, qui garda un morne silence, et l'on pouvait deviner à +l'expression de son visage que ce récit lui était souverainement +désagréable. Ne savait-il pas, par sa propre expérience, après +Austerlitz et la guerre de 1807, qu'on mentait toujours en citant des +faits militaires, et que lui-même mentait aussi en racontant ses +prouesses? Ne savait-il pas également qu'à la guerre rien ne se passe +comme on se le figure, et comme on le raconte après coup? Le récit ne +lui plaisait donc en aucune façon, le narrateur encore moins; car en +parlant il avait la fâcheuse habitude de se pencher sur la figure de son +voisin, jusqu'à la toucher presque de ses lèvres, et d'occuper en outre +beaucoup trop de place dans l'étroite hutte! «D'abord, se disait Rostow, +les yeux fixés sur lui, la confusion et la presse devaient être telles +sur cette digue, que si vraiment Raïevsky s'y est élancé avec ses deux +fils, il n'a pu produire d'effet que sur les dix ou douze hommes tout +au plus qui le serraient de près.... Quant aux autres, ils n'auront +certainement pas remarqué avec qui il était, et s'ils s'en sont aperçus, +ils s'en seront d'autant moins émus, qu'ils avaient dans ce moment à +songer à leur propre peau, et que, par suite, le sacrifice de sa +tendresse paternelle leur importait fort peu... et d'ailleurs, le sort +de la patrie ne dépendait pas de cette digue...! La prendre ou la +laisser à l'ennemi revenait au même, et, quoi qu'en puisse dire +Zdrginsky, ce n'étaient pas les Thermopyles! Pourquoi alors ce +sacrifice? Pourquoi mettre en avant ses propres enfants? Je n'aurais +certainement pas exposé ainsi Pétia, ni même Iline, qui est un étranger +pour moi, mais un brave garçon.... J'aurais au contraire tâché de les +placer loin du danger.» Il se garda bien cependant de faire part à ses +deux camarades de ses réflexions: l'expérience lui avait appris que +c'était inutile, car, comme toute cette histoire devait contribuer à +glorifier nos armées, il fallait feindre d'y ajouter une foi entière, et +c'est ce qu'il fit sans hésiter. + +«On ne peut plus y tenir, s'écria Iline, qui devinait la mauvaise humeur +de Rostow: je suis mouillé jusqu'aux os.... Voilà la pluie qui diminue, +je vais m'abriter ailleurs.» Iline et Zdrginsky sortirent. + +Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le premier revint en +pataugeant dans la boue: + +«Hourra! Rostow, allons vite, j'ai trouvé! Il y a un cabaret à deux +cents pas d'ici, et les nôtres y sont déjà établis. Nous nous sècherons, +et Marie Henrikovna y est aussi.» + +Marie Henrikovna était une jeune et jolie Allemande que le docteur du +régiment avait épousée en Pologne et qu'il menait partout avec lui. +Était-ce parce qu'il n'avait pas les moyens de l'installer ailleurs, ou +parce qu'il ne voulait pas s'en séparer pendant les premiers mois de +leur mariage? On l'ignorait. Le fait est que la jalousie du docteur +était devenue, parmi les officiers de hussards, un thème de +plaisanteries inépuisable. Rostow s'enveloppa de son manteau, appela +Lavrouchka, lui donna de transporter ses effets, et suivit Iline; ils +glissaient, à qui mieux mieux, dans la boue, et s'éclaboussaient dans +les flaques d'eau; la pluie diminuait, l'orage s'éloignait, et la lueur +blafarde des éclairs à l'horizon ne perçait plus les ténèbres qu'à de +longs intervalles. + +«Rostow, où es-tu? criait Iline. + +--Par ici, répondait Rostow.... Vois donc, quels éclairs!» + + +XIII + + +La kibitka du docteur stationnait devant le cabaret, où cinq officiers +s'étaient réfugiés. Marie Henrikovna, une jolie blonde, un peu forte, en +bonnet de nuit et en camisole, assise sur le banc, à la place d'honneur, +cachait en partie son mari étendu derrière elle et dormant profondément. +On riait, et l'on causait au moment de l'apparition des deux nouveaux +venus. + +«On s'amuse donc ici? demanda Nicolas. + +--Ah! vous êtes dans un bel état, vous autres, lui répondit-on... de +vraies gouttières!... N'allez pas inonder notre salon.... N'abîmez pas +la robe de Marie Henrikovna!» Rostow et son compagnon se mirent en quête +d'un coin où, sans blesser la pudeur de cette dernière, il leur fût +possible de mettre du linge sec. Ils en trouvèrent un, séparé du reste +par une cloison, mais il était déjà occupé par trois officiers qui en +remplissaient, à eux seuls, l'étroit espace: ils y jouaient aux cartes, +à la lueur d'une chandelle fichée dans une bouteille vide, et se +refusèrent à leur céder la place. Marie Henrikovna, touchée de +compassion, leur prêta son jupon, qui fit l'office de rideau, et, se +dissimulant derrière ses plis et avec l'aide de Lavrouchka, ils se +débarrassèrent enfin de leurs habits mouillés. + +On fit du feu tant bien que mal dans un poêle à moitié démoli, on +dénicha une planche, qui fut posée sur deux selles recouvertes d'une +schabraque, on fit apporter un samovar, on ouvrit une cantine contenant +une demi-bouteille de rhum, et Marie Henrikovna fut priée de remplir les +devoirs de maîtresse de maison. Tous se groupèrent autour d'elle: l'un +lui offrit un mouchoir de poche blanc pour essuyer ses jolies mains; +l'autre étendit son uniforme à ses pieds pour les préserver de +l'humidité; le troisième drapa son manteau sur la fenêtre pour +intercepter le froid; le quatrième enfin se mit à chasser les mouches +qui auraient pu réveiller son mari. + +«Laissez-le, dit Marie Henrikovna en souriant timidement.... +Laissez-le, il a toujours le sommeil dur après une nuit blanche. + +--Impossible! répliqua l'officier; il faut avoir soin du docteur: on ne +sait pas ce qui peut arriver, et il me rendra la pareille lorsqu'il me +coupera un bras ou une jambe.» + +Il n'y avait en tout que trois verres, et l'eau était si sale, si jaune, +qu'on ne pouvait guère juger si le thé était trop fort ou trop faible. +Le samovar n'en contenait que six portions, mais on ne s'en plaignait +pas: on trouvait même fort agréable d'attendre son tour d'après +l'ancienneté, et de recevoir le breuvage brûlant des mains +grassouillettes de Marie Henrikovna, dont les ongles, il est vrai, +laissaient légèrement à désirer sous le rapport de la propreté. Tous +paraissaient et étaient réellement amoureux d'elle ce soir-là; les +joueurs mêmes sortirent de leur coin, et, laissant là le jeu, lui +témoignèrent également les plus aimables attentions. Se voyant ainsi +entourée d'une brillante jeunesse, Marie Henrikovna rayonnait d'aise, +malgré toutes les frayeurs qu'elle éprouvait au moindre mouvement de son +époux endormi. + +Il n'y avait qu'une seule cuiller; en revanche, le sucre abondait; mais, +comme il ne parvenait pas à fondre, il fut décidé que Marie Henrikovna +le remuerait, à tour de rôle, dans chaque verre. Rostow, ayant reçu le +sien, y versa du rhum et le lui tendit: + +«Mais vous ne l'avez pas sucré!» dit-elle en riant. + +On aurait vraiment pu croire, à voir la bonne humeur de chacun, que tout +ce qui se disait ce soir-là était du dernier comique et avait un double +sens. + +«Je n'ai pas besoin de sucre: je veux seulement que, de votre jolie +main, vous trempiez votre cuiller dans mon thé!» + +Marie Henrikovna y consentit volontiers, et chercha sa cuiller, dont un +autre officier s'était déjà emparé. + +«Eh bien, alors, trempez-y votre petit doigt, cela me sera encore plus +agréable, dit Rostow. + +--Mais, il est brûlant?» répliqua Marie Henrikovna en rougissant de +plaisir. + +Iline saisit un baquet plein d'eau, y jeta deux gouttes de rhum, et le +lui apporta: + +«Voilà ma tasse, s'écria-t-il, plongez-y seulement votre doigt, et je la +boirai en entier.» + +Lorsque le samovar fut à sec, Rostow sortit de sa poche un paquet de +cartes, et proposa de jouer à l'écarté avec Marie Henrikovna. On tira au +sort pour savoir à qui reviendrait ce bonheur, et il fut convenu que le +gagnant ou celui qui aurait le roi, baiserait la main de Marie +Henrikovna, et que le perdant s'occuperait de faire chauffer le samovar +pour le thé du docteur. + +«Mais si c'est Marie Henrikovna qui gagne et qui a le roi? demanda +Iline. + +--Comme elle est toujours notre reine, ses ordres feront loi!» + +Le jeu venait à peine de commencer, que la tête ébouriffée du docteur +s'éleva au-dessus des épaules de sa femme; réveillé depuis un moment, il +avait entendu tous les gais propos qui s'échangeaient autour de lui, et +l'on voyait, à sa figure maussade et triste, qu'il n'y trouvait rien +d'amusant ni de drôle. Sans échanger de salut avec les officiers, il se +gratta la tête mélancoliquement, et demanda à sortir de sa retraite; on +le laissa passer et il quitta la chambre, au milieu d'un rire homérique. +Marie Henrikovna ne put s'empêcher d'en rougir jusqu'aux larmes, et n'en +fut que plus séduisante aux yeux de ses admirateurs. À sa rentrée, le +docteur déclara à sa femme (qui n'avait plus envie de sourire et qui +attendait avec anxiété son arrêt) que, la pluie ayant cessé, il fallait +retourner dans leur kibitka, pour empêcher que tous leurs effets ne +fussent volés. + +«Quelle idée, docteur! dit Rostow, je vais y faire mettre un planton, +deux si vous voulez? + +--Je monterai moi-même la garde! s'écria Iline. + +--Grand merci, messieurs... vous avez tous bien dormi, tandis que j'ai +passé deux nuits sans sommeil...!» Et il s'assit d'un air boudeur à côté +de sa femme pour attendre la fin de la partie. + +L'expression de la physionomie du docteur, qui suivait d'un oeil +farouche chacun de ses gestes, augmenta la gaieté des officiers, qui, +ne pouvant retenir leurs rires, s'ingéniaient à leur trouver des +prétextes plus ou moins plausibles. Lorsqu'il eut enfin emmené sa jolie +moitié, les officiers s'étendirent à leur tour, en se couvrant de leurs +manteaux encore humides; mais ils ne dormirent pas, et continuèrent +longtemps à plaisanter sur la frayeur du docteur et sur la gaieté de sa +femme; quelques-uns même allèrent de nouveau sur le perron, pour tâcher +de deviner ce qui se passait dans la kibitka. Rostow essaya bien, il est +vrai, de s'endormir à différentes reprises, mais chaque fois une +nouvelle plaisanterie l'arrachait au sommeil qui le gagnait, et la +conversation recommençait de plus belle, au milieu de joyeux éclats de +rire, sans rime ni raison, de vrais rires d'enfants! + + +XIV + + +Personne ne dormait encore à trois heures de la nuit, lorsque le +maréchal des logis apporta l'ordre de se mettre en marche vers le bourg +d'Ostrovna. + +Les officiers firent leurs préparatifs à la hâte, sans interrompre leur +causerie; tandis qu'on faisait chauffer le même samovar avec la même eau +jaunâtre, Rostow alla rejoindre son escadron, sans attendre que le thé +fût prêt. Il ne pleuvait plus, l'aube blanchissait, les nuages se +dispersaient peu à peu, il faisait humide et froid, et on le sentait +d'autant plus vivement, que les uniformes n'avaient pas eu le temps de +sécher. Iline et Rostow jetèrent en passant un regard sur la kibitka, +dont le tablier, tout mouillé, laissait dépasser les jambes du docteur +et apercevoir dans un coin, sur un oreiller, le petit bonnet de sa +femme, dont ils entendirent la respiration ensommeillée. + +«Elle est vraiment fort gentille, dit Rostow à son camarade. + +--Ravissante!» lui répondit Iline avec la conviction d'un enfant de +seize ans. + +Une demi-heure plus tard, l'escadron se tenait aligné sur le chemin. + +«À cheval!» commanda-t-on. + +Les soldats se signèrent, et enfourchèrent leurs montures. Rostow, se +plaçant en avant, s'écria: + +«Marche!...» Et les hussards se mirent en mouvement, quatre par quatre, +au bruit des fers de leurs chevaux piétinant dans la boue et du +cliquetis de leurs sabres, en suivant l'infanterie et l'artillerie, qui +étaient échelonnées sur la grand'route bordée de bouleaux. + +Des nuages d'un gris violet, pourprés à l'Orient, couraient rapidement +dans l'espace, le jour grandissait, on distinguait déjà l'herbe du +fossé, encore toute mouillée de l'orage de la nuit, et les branches +pendantes des bouleaux égrenaient une à une leurs brillantes +gouttelettes. Les visages des soldats se dessinaient de plus en plus! +Rostow et Iline avançaient entre deux rangs d'arbres d'un côté du +chemin; le premier se donnait volontiers, en campagne, le plaisir de +changer de monture, et passait volontiers du cheval de régiment à un +cheval cosaque. Connaisseur et amateur, il avait acheté dernièrement un +vigoureux alezan, à crinière blanche, des steppes du Don, qui ne se +laissait jamais dépasser, et qu'il montait avec une véritable +jouissance: il allait ainsi, rêvant à son cheval, à la matinée qui +s'éveillait, à la femme du docteur, sans songer un seul instant au péril +qui pouvait fondre sur eux d'un moment à l'autre. + +Jadis il aurait eu peur en marchant au feu, maintenant il ne ressentait +plus aucune crainte: l'habitude l'avait-elle aguerri? Non, mais il avait +appris à se gouverner, et à penser à toute autre chose qu'à ce qui +semblait devoir l'intéresser le plus à cette heure, c'est-à-dire au +danger qui s'approchait. Malgré tous ses efforts, malgré les reproches +de lâcheté qu'il s'était bien souvent adressés, il n'avait jamais pu, +durant les premières années de son service, vaincre la peur qui +s'emparait instinctivement de lui, mais le temps l'y avait +insensiblement amené. Il suivait donc avec tranquillité et insouciance +son chemin sous les arbres, arrachait en passant quelques feuilles, +effleurait parfois du bout de son pied le ventre de son cheval, et +tendait, sans se retourner, la pipe qu'il venait de fumer au hussard qui +cheminait derrière lui: on aurait dit à le voir qu'il s'agissait d'une +simple promenade. La figure émue et inquiète d'Iline, qui exprimait au +contraire tant de sentiments divers, lui inspirait une sérieuse +compassion; il connaissait par expérience cet état de fiévreuse +angoisse, cette attente de la peur et de la mort, et il savait aussi que +le temps seul pouvait y porter remède. + +À peine le soleil apparut-il au-dessus d'une bande de nuages, que le +vent s'apaisa; il semblait vouloir respecter ce radieux lendemain d'une +nuit d'orage. Quelques gouttes tombèrent encore, puis le calme se +rétablit. Continuant son ascension, le disque de feu se déroba un moment +derrière un étroit nuage, dont il déchira bientôt le bord supérieur pour +reparaître dans tout son éclat; le paysage s'éclaira de nouveau, la +verdure scintilla plus riante, et, comme une réponse ironique à ce flot +d'éclatante lumière, les premiers grondements du canon se firent +entendre à une certaine distance. + +Rostow n'avait pas eu encore le temps de se rendre compte de la +distance, lorsqu'un aide de camp du comte Ostermann-Tolstoy, arrivant +de Vitebsk au galop, lui transmit l'ordre de prendre le trot accéléré. + +Son escadron dépassa l'infanterie et l'artillerie, qui doublaient +également leur allure, descendit une colline, et, traversant un village +abandonné, remonta le versant opposé. Les chevaux et les hommes étaient +couverts de sueur. + +«Halte! alignement! commanda le divisionnaire.--Par file à gauche, +marche!» Les hussards longèrent la ligne des troupes et atteignirent le +flanc gauche de la position, derrière les uhlans placés sur la ligne +d'attaque. À droite, en colonnes serrées, se tenait massée la réserve de +notre infanterie; au-dessus d'elle, sur la hauteur, reluisaient nos +canons, qui se détachaient sur le fond de l'horizon, éclairés par la +lumière oblique du matin. Dans le vallon, les colonnes ennemies et leur +artillerie échangeaient déjà gaiement les premiers coups de feu avec +notre ligne d'avant-postes. + +Le crépitement de la fusillade, que Rostow n'avait pas entendu depuis +longtemps, produisit sur lui l'effet d'une joyeuse musique: il prêta de +bonne humeur l'oreille à ce _trap, ta, ta tap_ incessant qui éclatait en +masse ou isolé, et qui, après un intervalle de silence, reprenait avec +une nouvelle vigueur: on aurait dit qu'un enfant s'amusait à poser le +pied sur des pétards. + +Les hussards restèrent une heure environ sans bouger. La canonnade +commença. Après avoir échangé quelques mots avec le commandant du +régiment, le comte Ostermann passa avec sa suite derrière l'escadron, +et s'éloigna dans la direction de la batterie placée à quelques pas de +là. + +Un peu après, on entendit le commandement donné aux uhlans de se former +en colonne d'attaque, et l'infanterie qui les masquait fractionna ses +bataillons pour leur livrer passage. Ils descendirent la hauteur, et +s'élancèrent au trot, leurs flammes flottant au bout de leurs piques, +vers la cavalerie française, qui venait de déboucher à gauche de la +colline. + +Dès qu'ils eurent quitté leur poste, les hussards s'avancèrent pour +l'occuper, afin de couvrir la batterie. Quelques balles perdues +passèrent au-dessus d'eux, en sifflant et en geignant dans l'air. + +Ce bruit, en se rapprochant, excita encore plus l'ardeur et la gaieté +de Rostow. Crânement campé sur sa selle, il voyait se dérouler à ses +pieds tout le terrain du combat, et prenait part de tout son coeur à +l'attaque des uhlans. Lorsque ceux-ci fondirent sur la cavalerie +française, il y eut quelques instants de confusion générale dans un +tourbillon de fumée; puis il les vit revenir en arrière sur la gauche, +et il aperçut soudain, au milieu d'eux et de leurs chevaux alezans, des +groupes compacts de dragons bleus français, montés sur des chevaux gris +pommelé, qui les repoussaient avec vigueur. + + +XV + + +L'oeil exercé de Rostow avait été le premier à se rendre compte de ce +qui se passait: les uhlans, poursuivis par l'ennemi, fuyaient à la +débandade et se rapprochaient de plus en plus. Déjà on pouvait +distinguer les gestes de ces hommes, si petits à distance; on pouvait +les voir se choquer, s'attaquer, se saisir mutuellement, en brandissant +leurs sabres. + +Rostow assistait à ce spectacle comme à une chasse à courre; son +instinct lui disait que, si les hussards attaquaient à l'instant les +dragons, ces derniers n'y résisteraient pas, mais il fallait se décider +sans hésitation: une seconde de plus, et il serait trop tard. Il se +retourna: le capitaine, qui était à ses côtés, avait, comme lui, les +yeux fixés sur la lutte: + +«André Sévastianovitch, fit Rostow, nous pourrions les culbuter, qu'en +dites-vous? + +--À coup sûr, car en effet...» Mais Rostow, sans attendre la fin de sa +réponse, piqua son cheval de l'éperon, et se plaça à la tête de ses +hommes, qui, mus par le même sentiment, s'élancèrent en avant sans +attendre son commandement. Nicolas ne comprenait pas pourquoi et comment +il agissait ainsi: il faisait cela sans préméditation, sans réflexion, +comme il l'aurait fait à la chasse. Il voyait les dragons qui galopaient +en désordre à une faible distance; il savait qu'ils fléchiraient et +qu'il fallait profiter à tout prix de cet instant favorable, car, une +fois passé, on ne le retrouverait plus. Le sifflement des balles était +si excitant, la fougue de son cheval si difficile à maîtriser, qu'il +céda à l'entraînement général, et entendit aussitôt le piétinement de +tout son escadron, qui le suivait au grand trot sur la descente. À +peine eurent-ils atteint la plaine, que le trot se transforma en un +galop de plus en plus rapide, au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient +des uhlans et des dragons français, qui les poursuivaient le sabre aux +reins. À la vue des hussards, les premiers rangs ennemis se retournèrent +indécis, et barrèrent la route à ceux qui les suivaient. Rostow, donnant +pleine carrière à son cheval cosaque, se laissait emporter à l'encontre +des Français, avec le sentiment du chasseur à la poursuite du loup. Un +uhlan s'arrêta, un fantassin se jeta à terre pour éviter d'être écrasé, +un cheval sans cavalier vint donner dans les hussards, et le gros des +dragons français tourna bride au triple galop. Au moment où Rostow +s'élançait à leur poursuite, il rencontra un buisson sur son chemin, +mais son excellente bête s'enleva, et le franchit d'un bond. Nicolas +s'était à peine remis en selle qu'il se trouva tout près de l'ennemi. Un +officier français, à en juger par son uniforme, galopait à quelques pas +de lui, penché en avant sur son cheval gris, qu'il frappait du plat de +son sabre. Il ne s'était pas passé une seconde, que le poitrail du +cheval de Rostow se heurtait de toute la force de son élan contre la +croupe de celui de l'officier, et le culbutait à moitié; au même +instant, Rostow leva machinalement son sabre, et le laissa retomber sur +le Français. L'ardeur qui l'emportait disparut aussitôt comme par +enchantement. L'officier avait été renversé, grâce plutôt au choc des +deux chevaux et à sa propre frayeur, qu'au coup de sabre de son +assaillant, qui ne lui avait fait qu'une légère entaille au-dessus du +coude. Rostow, retenant son cheval, chercha à voir celui qu'il venait de +frapper: le malheureux dragon sautait à cloche-pied, sans pouvoir +parvenir à retirer sa jambe, prise dans l'étrier. Il clignait des yeux, +fronçait les sourcils comme quelqu'un qui s'attend à une nouvelle +attaque, tout en jetant de bas en haut un regard terrifié sur le hussard +russe. Son visage jeune, pâle, éclaboussé, avec ses yeux bleus et +clairs, ses cheveux blonds, et une petite fossette au menton, était bien +loin d'offrir dans son ensemble le type qu'on aurait pensé rencontrer +sur le champ de bataille: ce n'était pas le visage d'un ennemi, mais +bien la figure la plus naïve, la plus douce, la mieux faite pour un +paisible intérieur de famille. Rostow en était encore à se demander s'il +allait l'achever, lorsqu'il s'écria: «Je me rends!» Sautant toujours +sans arriver à se débarrasser de l'étrier, il se laissa dégager par +quelques hussards, qui le remirent en selle. Plusieurs de ses camarades +étaient prisonniers comme lui: l'un d'eux, couvert de sang, bataillait +encore pour conserver sa monture; un autre, soutenu par un Russe, se +hissait sur le cheval de ce dernier et s'assoyait en croupe derrière +lui; l'infanterie française continuait à tirer en fuyant. Les hussards +regagnèrent promptement leur poste, mais, tout en faisant comme eux, +Rostow fut pris d'une sensation pénible qui lui serrait le coeur: +quelque chose d'indéfini, de confus, qu'il ne pouvait analyser, et qu'il +avait éprouvé en faisant l'officier prisonnier et surtout en le +frappant! + +Le comte Ostermann-Tolstoy vint à la rencontre des vainqueurs, fit +appeler Rostow, le remercia, lui annonça qu'il ferait part de son +héroïque exploit à Sa Majesté, et qu'il le présenterait pour la croix de +Saint-Georges. Rostow, qui s'attendait au contraire à un blâme et à une +punition, puisqu'il avait attaqué l'ennemi sans en avoir reçu l'ordre, +fut tout surpris de ces flatteuses paroles, mais le vague, sentiment de +tristesse qui ne cessait de lui causer une véritable souffrance morale, +l'empêcha d'en être heureux! «Qu'est-ce donc qui me tourmente? se +disait-il en s'éloignant. Est-ce Iline? Mais non, il est sain et sauf! +Me suis-je mal conduit? Non! Ce n'est donc rien de tout cela!... C'est +l'officier français, avec sa fossette au menton! Mon bras s'est arrêté +en l'air une seconde avant de le frapper... je me le rappelle encore!» + +Le convoi des prisonniers venait de se mettre en route; il s'en +approcha, pour revoir le jeune dragon: il l'aperçut monté sur un cheval +de hussard, jetant autour de lui des regards inquiets. Sa blessure était +légère; il sourit à Rostow d'un air contraint, et le salua de la main; +sa vue fit éprouver à Rostow une gêne qui était presque de la honte. + +Ce jour-là et le suivant, ses camarades remarquèrent que, sans être +irrité ou ennuyé, il restait pensif, silencieux et concentré en +lui-même, qu'il buvait sans plaisir, et qu'il recherchait la solitude, +comme s'il était obsédé par une pensée constante. + +Rostow réfléchissait à «l'héroïque exploit» qui allait, à son grand +étonnement, lui valoir la croix de Saint-Georges, et qui lui avait +acquis la réputation d'un brave! Il y avait là dedans un mystère qu'il +ne parvenait pas à pénétrer: «Ils ont donc encore plus peur que nous, +pensait-il. Ainsi, c'est donc cela, et ce n'est que cela qu'on appelle +de l'héroïsme? Il me semble pourtant que mon amour pour ma patrie n'y +était pour rien!... Et mon prisonnier aux yeux bleus, en quoi est-il +responsable de ce qui se passe?... Comme il avait peur! Il croyait que +j'allais le tuer! Pourquoi l'aurais-je tué? Ma main du reste a tremblé, +et l'on me décore du Saint-Georges! Je n'y comprends rien, absolument +rien!» + +Pendant que Nicolas Rostow s'absorbait dans ces questions, d'autant plus +embarrassantes, qu'il n'y trouvait aucune réponse plausible, la roue de +la fortune tourna subitement en sa faveur. Avancé à la suite de +l'affaire d'Ostrovna, on lui donna deux escadrons de hussards, et dès ce +moment, lorsqu'on eut besoin d'un brave officier, ce fut toujours à lui +qu'on accorda la préférence. + + +XVI + + +À la nouvelle de la maladie de Natacha, la comtesse se mit en route, +quoique encore souffrante et affaiblie, avec Pétia et toute sa suite; +arrivée à Moscou, elle s'établit dans sa maison, où le reste de sa +famille s'était déjà transporté. + +La maladie de Natacha prit une tournure tellement sérieuse, +qu'heureusement pour elle, comme pour ses parents, toutes les causes qui +l'avaient provoquée, sa conduite et sa rupture avec son fiancé, furent +reléguées au second plan. Son état était trop grave pour lui permettre +même de songer à mesurer la faute qu'elle avait commise: elle ne +mangeait rien, ne dormait pas, maigrissait à vue d'oeil, toussait +constamment, et les médecins laissèrent comprendre à ses parents qu'elle +était en danger. On ne pensa plus dès lors qu'à la soulager. Les princes +de la science qui la visitaient, séparément ou ensemble, chaque jour, +se consultaient, se critiquaient à l'envi, parlaient français, allemand, +latin, et lui prescrivaient les remèdes les plus opposés, mais capables +de guérir toutes les maladies qu'ils connaissaient. + +Il ne leur venait pas à la pensée que le mal dont souffrait Natacha +n'était pas plus à la portée de leur science que ne peut être un seul +des maux qui accablent l'humanité, car chaque être vivant, ayant sa +constitution particulière, porte en lui sa maladie propre, nouvelle, +inconnue à la médecine, et souvent des plus complexes. Elle ne dérive +exclusivement ni des poumons, ni du foie, ni du coeur, ni de la rate, +elle n'est mentionnée dans aucun livre de science, c'est simplement la +résultante d'une des innombrables combinaisons que provoque l'altération +de l'un de ces organes. Les médecins, qui passent leur vie à traiter les +malades, qui y consacrent leurs plus belles années et qui sont payés +pour cela, ne peuvent admettre cette opinion, car comment alors, je vous +le demande, le sorcier pourrait-il cesser d'employer ses sortilèges? +Comment ne se croiraient-ils pas indispensables, lorsqu'ils le sont +réellement, mais tout autrement qu'ils ne l'imaginent. Chez les Rostow, +par exemple, s'ils étaient utiles, ce n'est pas parce qu'ils faisaient +avaler à la malade des substances pour la plupart nuisibles, dont +l'effet, quand elles étaient prises à petites doses, était d'ailleurs à +peu près nul; mais leur présence y était nécessaire parce qu'elle +satisfaisait les besoins de coeur de ceux qui aimaient et soignaient +Natacha. C'est dans cet ordre d'idées que gît la force des médecins, +qu'ils soient charlatans, homéopathes ou allopathes! Ils répondent à +l'éternel désir d'obtenir un soulagement, à ce besoin de sympathie que +l'homme éprouve toujours lorsqu'il souffre, et qui se trouve déjà en +germe chez l'enfant! Voyez-le, en effet, quand il s'est donné un coup: +il court auprès de sa mère ou de sa bonne, pour qu'elle l'embrasse et +qu'elle frotte son «bobo», et, véritablement, il souffrira moins dès +qu'on l'aura plaint et caressé! Pourquoi? Parce qu'il est convaincu que +ceux qui sont plus grands et plus sages que lui ont le moyen de le +secourir! + +Les médecins étaient donc d'une utilité relative à Natacha, en lui +assurant que son mal passerait dès que les poudres et les pilules +rapportées de l'Arbatskaya dans une belle petite boîte, au prix d'un +rouble soixante-dix kopecks, auraient été dissoutes dans de l'eau cuite, +et qu'elle les aurait régulièrement avalées toutes les deux heures. + +Que serait-il advenu de Sonia, du comte et de la comtesse, s'il n'y +avait eu qu'à se croiser les bras, au lieu de suivre à la lettre les +prescriptions, de faire prendre les potions aux heures indiquées, +d'insister sur la côtelette de volaille, et de veiller à tout ce qui +constitue une occupation et une consolation pour ceux qui entourent les +malades? + +Comment le comte aurait-il supporté les inquiétudes que lui causait sa +fille chérie, s'il n'avait pu se dire qu'il était prêt à sacrifier +plusieurs milliers de roubles et à l'emmener même, coûte que coûte, à +l'étranger, pour lui faire du bien et y consulter des célébrités? Que +serait-il devenu s'il n'avait pu raconter à ses amis comment Métivier et +Feller s'étaient trompés, comment Frise avait deviné juste, et comment +Moudrow avait admirablement compris la maladie de Natacha? Qu'aurait +fait la comtesse, si elle n'avait pu gronder sa fille, lorsque celle-ci +refusait d'obéir aux ordonnances de la faculté? + +«Tu ne guériras jamais si tu ne les écoutes pas et si tu ne prends pas +régulièrement tes pilules, lui disait-elle, avec un ton d'impatience qui +lui faisait oublier son chagrin. Il ne faut pas plaisanter avec ton mal, +qui peut, tu le sais, dégénérer en pneumonie!...» Et la comtesse +trouvait une sorte de consolation à prononcer ce mot savant dont elle ne +comprenait pas le sens, et Dieu sait qu'elle n'était pas la seule! Et +Sonia aussi, que serait-elle devenue, si elle n'avait pu se dire qu'elle +ne s'était pas déshabillée les trois premières nuits, afin d'être +toujours prête à exécuter les ordres du docteur, et que maintenant +encore elle dormait à peine, pour ne pas manquer le moment de donner les +pilules contenues dans la boîte dorée? Natacha elle-même n'était-elle +pas satisfaite, bien qu'elle assurât qu'elle ne guérirait jamais et +qu'elle ne tenait pas à la vie, de voir tous les sacrifices qu'on +faisait pour elle, et de prendre ses potions à heure fixe? + +Le docteur venait tous les jours, lui tâtait le pouls, examinait sa +langue, et plaisantait avec elle, sans faire attention à l'abattement de +son visage. Lorsqu'il la quittait, la comtesse le suivait à la hâte; +prenant alors un air grave, il secouait la tête, et tâchait de lui +persuader qu'il comptait beaucoup sur le dernier remède; qu'il fallait +attendre et voir; que, la maladie étant plutôt morale, il...» Mais la +comtesse, qui s'efforçait de se cacher à elle-même ce détail, lui +glissait bien vite dans la main une pièce d'or, et retournait chaque +fois, le coeur plus allégé, auprès de sa chère malade. + +Les symptômes du mal consistaient, chez Natacha, en un manque complet +d'appétit et de sommeil, en une toux presque constante, et en une +apathie dont rien ne la faisait sortir. Les médecins, ayant déclaré +qu'elle ne pouvait se passer de leurs soins, la retinrent ainsi dans +l'air méphitique de la ville, et les Rostow se virent par suite obligés +d'y passer tout l'été de l'année 1812. + +Cependant, en dépit de cette circonstance, et malgré l'innombrable +quantité de flacons et de boîtes de pilules, de gouttes et de poudres, +dont Mme Schoss, qui les aimait à la folie, se fit, pour son usage, une +collection complète, la jeunesse finit par prendre le dessus: les +impressions journalières de la vie atténuèrent peu à peu le chagrin de +Natacha, la douleur aiguë qui avait brisé son coeur glissa doucement +dans le passé, et ses forces physiques revinrent insensiblement. + + +XVII + + +Natacha devint plus calme, mais sa gaieté ne reparut pas. Elle évitait +même tout ce qui aurait pu la distraire, les bals, les promenades, les +théâtres et les concerts, et lorsqu'elle souriait, on devinait des +larmes derrière son triste sourire. Chanter, elle ne le pouvait plus! +Les pleurs l'étouffaient au premier son de sa voix, pleurs de repentir, +pleurs causés par le souvenir de ce temps si pur, passé à tout jamais! +Il lui semblait que le rire et le chant profanaient sa douleur! Quant à +la coquetterie, elle n'y pensait guère: les hommes lui étaient tous +aussi indifférents que le vieux bouffon Nastacia Ivanovna, et elle +disait vrai. Un sentiment intime lui interdisait encore tout plaisir: +elle ne retrouvait plus en elle-même les mille et un intérêts de sa vie +de jeune fille, de cette vie insouciante, pleine de folles espérances. +Que n'aurait-elle donné pour faire revivre un jour, un seul jour de +l'automne dernier passé à Otradnoë avec Nicolas, vers qui son coeur se +reportait à tout instant avec une douloureuse angoisse? Hélas! c'était +fini, et fini à jamais!... et son pressentiment ne l'avait pas trompée! +C'en était fait de sa liberté d'alors, de ses aspirations vers des joies +inconnues, et cependant il fallait vivre! + +Au lieu de se dire, comme autrefois, qu'elle était meilleure que les +autres, elle trouvait du plaisir à s'humilier et se demandait souvent +avec tristesse ce que le sombre avenir lui réservait. Elle s'efforçait +de n'être à charge à personne; quant à son agrément personnel, elle n'y +songeait plus. Se tenant souvent à l'écart des siens, elle ne se sentait +à son aise qu'avec son frère Pétia, qui parvenait parfois à la faire +rire. Elle sortait peu, et de tous ceux qui venaient la voir de temps à +autre, Pierre était le seul qui lui fût sympathique. Il était difficile +de se conduire avec plus de prudence, avec plus de tendresse et de tact, +que ne le faisait à son égard le comte Besoukhow; elle le sentait sans +se l'expliquer, et cela contribuait naturellement à lui rendre sa +société agréable; mais elle ne lui en savait aucun gré, tant elle était +persuadée que la bonté un peu banale de Pierre n'avait aucun effort à +faire pour lui témoigner de l'affection. Elle remarquait cependant en +lui, de temps à autre, un certain trouble, surtout lorsqu'il craignait +que la conversation ne vînt lui rappeler de douloureux souvenirs, et +elle l'attribuait à son bon coeur et à sa timidité habituelle. Il ne lui +avait plus reparlé de ses sentiments, dont l'aveu lui était échappé un +jour sous le coup d'une profonde émotion, et elle y attachait aussi peu +d'importance qu'aux paroles sans suite avec lesquelles on essaye de +calmer la douleur d'un enfant. N'y voyant que le désir de la consoler, +il ne lui venait jamais en tête de supposer que l'amour, ou même une +sorte d'amitié tendre et exaltée, comme elle savait qu'il en existe +parfois entre un homme et une femme, pût naître de leurs relations, non +point parce que Pierre était marié, mais parce qu'entre elle et lui +s'élevait dans toute sa force cette barrière morale qui lui avait fait +défaut en présence de Kouraguine. + +Vers la fin du carême de la Saint-Pierre, une voisine d'Otradnoë, +Agrippine Ivanovna Bélow, arriva à Moscou, pour y saluer les saints +martyrs. Elle proposa à Natacha de faire ensemble leurs dévotions; +Natacha y consentit avec joie, malgré l'avis du médecin, qui défendait +les sorties matinales, et, pour s'y préparer autrement qu'on n'en avait +l'habitude chez les siens, elle déclara qu'elle ne se contenterait pas +de trois courts offices, mais qu'elle accompagnerait Agrippine Ivanovna +à tous les services, aux vêpres, aux matines, à la messe, et cela durant +toute la semaine. + +Son zèle religieux plut à la comtesse: elle espérait, dans le fond de +son coeur, que la prière serait pour elle un remède plus efficace que le +traitement impuissant de la science; aussi elle se rendit, à l'insu du +docteur, au désir de sa fille, et la confia à la bonne voisine, qui, à +trois heures de la nuit, venait chaque matin réveiller Natacha et la +trouvait déjà levée, tant elle avait peur d'être en retard. + +Sa toilette une fois faite à la hâte, elle passait sa robe la plus +défraîchie, mettait son plus vieux mantelet, et, frissonnant à la +fraîcheur de la nuit, elles traversaient ensemble les rues désertes, +éclairées par l'aurore naissante. Se conformant au conseil de sa pieuse +compagne, elle ne suivait pas les offices de sa paroisse, mais ceux +d'une autre église, où le prêtre se distinguait par une vie des plus +austères et des plus pures. + +Les fidèles y étaient peu nombreux: Natacha et Agrippine Ivanovna +allaient se placer devant l'image de la très sainte Vierge, qui +séparait le choeur de l'assistance, et la jeune fille, les yeux fixés, +à cette heure inusitée, sur l'image noircie, éclairée par les cierges et +par les premières lueurs de l'aube qui pénétrait à travers les fenêtres, +écoutait l'office avec un profond recueillement. Il s'éveillait alors +dans son âme une disposition à l'humilité, qui jusque-là lui avait été +inconnue, et qui était causée par la présence de quelque chose de grand +et d'indéfinissable! Lorsqu'elle comprenait les paroles prononcées par +le choeur ou par l'officiant, ses sentiments intimes se mêlaient à la +prière générale; lorsque le sens de ces paroles lui échappait, elle +pensait avec soumission que le désir de tout savoir provenait de +l'orgueil; qu'il fallait se borner à croire et à se confier au Seigneur, +qu'elle sentait en cet instant régner en maître sur son âme. Elle +priait, se signait et demandait à Dieu, avec une ferveur que redoublait +l'effroi de son iniquité, de lui pardonner ses péchés. Elle se +réjouissait de sentir se développer en elle la volonté de se corriger et +d'entrevoir la possibilité d'une vie pure, d'une nouvelle et heureuse +vie. En quittant l'église à une heure encore fort matinale, elle ne +rencontrait sur sa route que des maçons qui allaient à leurs travaux et +les dvorniks qui balayaient les rues devant les maisons endormies. + +Le sentiment de sa régénération ne fit que s'accroître pendant toute la +semaine, et le bonheur de communier, de s'unir à Lui, lui semblait si +grand, qu'elle craignait de mourir avant ce bienheureux dimanche. + +Mais ce jour si ardemment désiré arriva à son tour, et lorsque Natacha +revint de la communion, vêtue d'une robe de mousseline blanche, elle se +sentit, pour la première fois depuis bien longtemps, en paix avec +elle-même et avec la vie qui l'attendait. + +Le docteur, en lui faisant sa visite habituelle, lui ordonna de +continuer les poudres prescrites par lui quinze jours auparavant. + +«Continuez, il le faut, et bien exactement, je vous prie, dit-il en +souriant; il était sincèrement convaincu de leur efficacité.--Soyez +tranquille, madame la comtesse, continua-t-il en coulant adroitement +dans la paume de sa main la pièce d'or qu'il venait de recevoir: elle +chantera et dansera bientôt. Ce dernier remède a fait merveille, elle a +beaucoup repris.» + +La comtesse cracha en regardant ses ongles[20], et retourna, toute +joyeuse, au salon. + + +XVIII + + +Des bruits de plus en plus inquiétants sur la marche de la guerre se +répandirent à Moscou, vers le commencement de juillet. On parlait d'une +proclamation de l'Empereur à son peuple et de sa prochaine arrivée; on +disait qu'il quittait l'armée parce qu'elle était en danger; que +Smolensk s'était rendu; que Napoléon avait avec lui un million d'hommes, +et qu'un miracle seul pouvait sauver la Russie. + +On reçut le manifeste le 23 juillet; mais, comme il n'était pas encore +imprimé, Pierre promit aux Rostow de revenir dîner le lendemain, et de +l'apporter de chez le comte Rostoptchine avec la proclamation qui y +était jointe. + +Le lendemain était un dimanche, une vraie journée d'été, d'une chaleur +déjà accablante à dix heures du matin, heure à laquelle les Rostow +venaient d'habitude entendre la messe à la chapelle de l'hôtel +Rasoumovsky. On éprouvait à la fois une grande lassitude, jointe à cette +plénitude de sensations et de vague malaise que provoque presque +toujours une journée de forte chaleur dans une grande ville. Ces +différentes impressions se reflétaient partout: dans les couleurs +claires des vêtements de la foule, dans les cris des marchands de la +rue, dans les feuilles couvertes de poussière des arbres du boulevard, +dans le bruit du pavé, dans la musique et les pantalons blancs d'un +bataillon qui allait à la parade, et encore plus dans l'ardeur brûlante +d'un soleil de juillet. Toute l'aristocratie moscovite se trouvait +réunie à la chapelle de l'hôtel, car la plupart des grandes familles, +dans l'attente d'événements graves, étaient restées à Moscou au lieu de +se rendre dans leurs terres. + +La comtesse Rostow descendit de voiture, et un laquais en livrée la +précéda, afin de lui frayer un passage à travers la foule. Natacha, qui +la suivait, entendit tout à coup un jeune homme inconnu dire assez haut +à son voisin: + +«Oui, c'est la comtesse Rostow, c'est bien elle!... Elle a beaucoup +maigri, mais elle est très embellie!...» Elle crut comprendre, ce qui +lui arrivait du reste constamment, qu'il prononçait les noms de +Kouraguine et de Bolkonsky; car il lui semblait que chacun, en la +voyant, devait parler de son aventure. Touchée au vif, douloureusement +émue, elle continuait à avancer dans sa toilette mauve avec le calme et +l'aisance de la femme qui s'applique à en témoigner d'autant plus, +qu'elle se meurt de honte et de chagrin au fond de l'âme. Elle se savait +belle, et ne se trompait pas; mais sa beauté ne lui causait plus la même +satisfaction que par le passé, et par cette journée si lumineuse et si +chaude, elle n'en était au contraire que plus vivement tourmentée: +«Encore une semaine de passée, se disait-elle, et ce sera toujours +ainsi, toujours la même existence triste et morne...! Je suis jeune, je +suis belle, je le sais.... J'étais mauvaise et je suis devenue bonne, je +le sais aussi... et mes plus belles années vont ainsi se perdre sans +profit pour personne!» Se plaçant à côté de sa mère, elle enveloppa d'un +regard les personnes et les toilettes qui l'entouraient, critiqua par +habitude la tenue de ses voisines et leur manière de se signer: «Elles +me jugent aussi sans doute?» se disait-elle pour s'excuser. Mais aux +premiers chants de la messe, elle frémit de terreur, en comparant ces +futiles pensées à celles que le jour de sa communion aurait dû lui +inspirer.... N'en avait-elle pas à tout jamais terni la radieuse pureté? + +Un digne et respectable vieillard officiait avec la douce onction qui +pénètre et repose l'âme de ceux qui prient. Les portes saintes se +refermèrent, et derrière le rideau lentement tiré une voix mystérieuse +murmura quelques paroles. Les yeux de Natacha se remplirent +involontairement de larmes, et une douce et énervante émotion envahit +tout son être. + +«Enseigne-moi ce que j'ai à faire, enseigne-moi à me résigner, +enseigne-moi surtout à me corriger pour toujours,» pensait-elle. + +Le diacre, sortant de l'iconostase, se plaça devant les portes saintes, +retira ses longs cheveux de dessous la dalmatique, et, faisant un grand +signe de croix, dit avec solennité: + +«Prions en paix le Seigneur!...» Et Natacha ajoutait mentalement: + +«Prions, sans différence de conditions, sans haine, unis tous ensemble +dans l'amour fraternel! + +--Prions, afin qu'il nous accorde la paix du ciel et le salut de nos +âmes,» disait le diacre, et Natacha lui répondait du fond du coeur: +«Prions pour obtenir la paix des anges, la paix de tous les êtres +spirituels qui vivent au-dessus de nous.» + +À la prière pour l'armée, elle invoqua le Seigneur pour son frère et +pour Denissow; à la prière pour les voyageurs sur terre et sur mer, elle +pria pour le prince André, et demanda à Dieu pardon du mal qu'elle lui +avait fait; à la prière pour ceux qui nous aiment, elle pria pour les +siens, et comprit, pour la première fois, les torts qu'elle avait eus +envers eux; à la prière pour ceux qui nous haïssent, elle se demanda +quels pouvaient être ses ennemis et n'en trouva pas d'autres que les +créanciers de son père. Un nom pourtant, celui d'Anatole, lui venait +toujours aux lèvres à ce moment, et, bien qu'il ne fût pas de ceux qui +l'avaient haïe, elle priait pour lui avec un redoublement de ferveur +comme pour un ennemi. Il ne lui était possible de penser avec calme à +lui et au prince André que lorsqu'elle se recueillait, car alors +seulement la crainte de Dieu l'emportait sur ses sentiments à leur +égard. À la prière pour la famille impériale et le saint synode, elle se +signa plus dévotement encore, se disant que, puisque le doute lui était +interdit, elle devait, sans comprendre le but de cette prière, prier +avec amour pour «le synode dirigeant». + +«Recommandons-nous tous, chacun de nous mutuellement et à chaque instant +de notre vie, à Jésus-Christ, notre Dieu!» continua le diacre, et +Natacha, s'abandonnant complètement à son élan religieux, répétait avec +exaltation: «Prends-moi, mon Dieu, prends-moi!» + +On aurait dit, à voir son attitude, qu'elle se sentait sur le point +d'être enlevée au ciel par une force invisible, et délivrée de ses +regrets, de ses défauts, de ses espérances et de ses remords. + +La comtesse, qui avait observé son visage recueilli et ses yeux +brillants, demandait à Dieu, de son côté, qu'il daignât venir en aide à +sa fille chérie. + +Au milieu de l'office, et contrairement à toutes les habitudes, le +sacristain plaça devant les portes saintes le petit escabeau sur lequel +on posait ordinairement le livre contenant les prières que le prêtre +récitait à genoux, le jour de la Pentecôte; l'officiant, sa calotte de +velours violet sur la tête, descendit de l'autel, et s'agenouilla +péniblement; son exemple fut aussitôt suivi par l'assistance étonnée. Il +se préparait à lui lire la prière composée et envoyée par le saint +synode pour demander à Dieu de délivrer la Russie de l'invasion +étrangère. + +«Ô Seigneur tout-puissant, Seigneur qui es notre délivrance», dit le +prêtre lisant sans emphase, d'une voix douce et claire, la voix des +ecclésiastiques du rite grec, dont l'effet est si puissant sur les +coeurs russes: «Nous nous adressons humblement à Ta miséricorde infinie, +nous confiant en Ton amour. Écoute notre prière, et viens à notre +secours! L'ennemi jette le trouble parmi Tes enfants, et veut +transformer le monde en un désert; lève-Toi contre lui! Ces hommes +criminels se sont réunis pour détruire Ton bien, pour réduire à néant Ta +fidèle Jérusalem, Ta Russie bien-aimée, pour souiller Tes temples, +renverser Tes autels, et profaner nos sanctuaires. Jusques à quand, +Seigneur, les pécheurs triompheront-ils? Jusques à quand auront-ils le +pouvoir d'enfreindre Tes lois? Seigneur, écoute ceux qui prient: que +Ton bras soutienne Notre très pieux et autocrate Empereur Alexandre +Pavlovitch! Que sa loyauté, sa douceur, trouvent grâce à Tes yeux! +Récompense ses vertus, qui sont le rempart de Ton Israël bien-aimé! +Bénis et inspire ses résolutions, ses entreprises et ses oeuvres; +affermis son règne de Ta main puissante, et donne-lui la victoire sur +l'ennemi, comme à Moïse sur Amalek, à Gédéon sur Madian, à David sur +Goliath! Protège ses armées, soutiens l'arc des Mèdes sous l'aisselle de +ceux qui se sont soulevés en Ton nom, et ceins-les de Ta force pour le +combat. Arme-toi aussi du bouclier et de la lance, et lève-Toi pour nous +secourir! Que la confusion retombe sur ceux qui nous veulent du mal, +qu'il en soit d'eux devant Tes armées fidèles, comme de la poussière que +le vent disperse, et donné à Tes Anges le pouvoir de les abattre et de +les poursuivre! Que leurs desseins secrets se retournent contre eux au +grand jour! Qu'ils tombent dans un réseau inextricable, qu'ils tombent +devant Tes esclaves, qui les fouleront aux pieds! Seigneur, Tu peux +sauver les grands et les petits, car Tu es Dieu, et l'homme ne peut rien +contre Toi! + +«Dieu de nos pères, Ta grâce et Ta miséricorde sont éternelles; ne nous +repousse pas loin de Ton visage à cause de nos iniquités, mais +accorde-nous le pardon de nos péchés dans Ta bonté infinie. Élève en +nous un coeur pur et un esprit droit; raffermis notre foi et notre +espoir; souffle-nous l'amour mutuel, et unis-nous tous dans la défense +du patrimoine que Tu nous as donné, à nous et à nos pères, afin que le +sceptre des méchants ne règne pas sur la terre de ceux que tu as bénis. + +«Seigneur Dieu, nous croyons en Toi: ne nous couvre pas de honte, et +que notre attente dans Tes bienfaits ne soit pas déçue. Fais un signe, +afin que nos ennemis et ceux de notre sainte religion puissent le voir, +et périr de confusion! Que tous les peuples puissent se convaincre que +Ton nom est le Seigneur, et que nous sommes Tes enfants! Témoigne-nous +Ta miséricorde, et accorde-nous la délivrance! réjouis-en le coeur de +Tes esclaves, frappe nos ennemis et renverse-les aux pieds de Tes +fidèles. Car Tu es le secours, l'appui et la victoire de ceux qui se +confient en Toi. Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit maintenant +et dans les siècles des siècles «Amen!» + +Impressionnable et fortement troublée comme elle l'était en ce moment, +Natacha fut profondément remuée par cette prière. Elle en écouta +religieusement les passages où il était question des victoires de +Moïse, de Gédéon, de David, de la destruction de Jérusalem, et pria +Dieu, d'un coeur attendri et ému, mais sans se rendre bien compte de ce +qu'elle lui demandait. Lorsqu'il s'agissait pour elle d'en obtenir un +esprit pur, le raffermissement de sa foi, de lui rendre l'espoir et de +lui inspirer l'amour fraternel, elle y mettait toute son âme; mais +comment pouvait-elle demander à Dieu de lui laisser fouler aux pieds ses +ennemis, lorsque peu d'instants auparavant elle avait souhaité d'en +avoir beaucoup, afin de pouvoir les aimer tous et de prier pour eux? +Comment, d'un autre côté, douterait-elle de la vérité de la prière qu'on +venait de lire à genoux? Une terreur pleine de recueillement la pénétra +à la pensée des punitions qui frappent les pécheurs; elle pria avec +élan, afin d'obtenir leur pardon et le sien, et il lui sembla que Dieu +avait entendu sa prière et qu'il lui accorderait le repos et le bonheur +en ce monde. + + +XIX + + +Depuis le jour où Pierre avait emporté l'impression du regard +reconnaissant de Natacha, depuis le jour où il avait contemplé la comète +brillant dans l'espace, un horizon nouveau s'était entr'ouvert devant +lui: le problème du néant et de la sottise humaine, qui le tourmentait +toujours, cessa de le préoccuper. Les terribles énigmes qui à tout +moment surgissaient menaçantes dans son esprit s'effacèrent comme par +enchantement devant son image. Causait-il ou écoutait-il les propos les +plus indifférents, entendait-il citer une action lâche ou une absurdité +monstrueuse, il ne s'en effrayait plus comme jadis: il ne se demandait +plus pourquoi les hommes s'agitaient ainsi, lorsque à la vie déjà si +courte succédait l'inconnu. Mais il se la représentait, elle, telle +qu'il venait de la voir, et ses doutes s'envolaient; son souvenir +relevait et le transportait dans le monde idéal et pur, où il ne +trouvait plus ni pécheurs ni justes, mais où régnaient la beauté et +l'amour, ces deux seules raisons d'être de l'existence. Quelque grandes +que fussent les misères morales qu'il venait à découvrir, il se disait: +«Que m'importe, après tout, que celui qui a volé l'État et l'Empereur +soit comblé d'honneurs, puisqu'_elle_ m'a souri hier, qu'_elle_ m'a prié +de retourner chez eux aujourd'hui, que je l'aime, et que personne n'en +saura jamais rien!» + +Pierre continuait à fréquenter le monde, à boire comme par le passé, et +à mener une vie complètement désoeuvrée. Mais lorsque les nouvelles du +théâtre de la guerre devinrent de jour en jour plus alarmantes, lorsque +la santé de Natacha se rétablit et qu'elle cessa de lui inspirer +l'inquiète sollicitude qui servait de prétexte à ses visites, une vague +agitation, sans cause apparente, s'empara de lui; il pressentait que le +courant de sa vie allait changer de direction, qu'une catastrophe était +imminente, il cherchait avec impatience à en découvrir les signes +avant-coureurs. Un des frères de son ordre lui fit part d'une prophétie +relative à Napoléon, et tirée de l'Apocalypse. + +Dans le verset 18 du chapitre, 13, il est dit: «Ici est la sagesse: que +celui qui a de l'intelligence compte le nombre de la Bête, car c'est un +nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six.» Et au verset 5 +du même chapitre: «Et il lui fut donné une bouche qui proférait de +grandes choses et des blasphèmes, et il lui fut aussi donné le pouvoir +d'accomplir quarante-deux mois.» + +En appliquant les lettres françaises au calcul hébraïque, en donnant aux +dix premières la valeur d'unités, et aux autres celle de dizaine: + +a b c d e f g h i k l m n o +1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 +p q r s t u v w x y z +60 70 80 90 100 110 120 130 140 150 160 + +on obtenait, en écrivant d'après cette clef, ces deux mots: «L'Empereur +Napoléon,» et, en additionnant le total, le chiffre 666; Napoléon était +par conséquent la Bête dont parle l'Apocalypse. Ensuite la somme du +chiffre quarante-deux, limite indiquée à son pouvoir, équivalait de +nouveau, en suivant ce système, au même nombre 666, ce qui indiquait que +l'année 1812, la quarante-deuxième de son âge, serait la dernière de sa +puissance. Cette prophétie avait frappé l'imagination de Pierre: souvent +il cherchait à deviner ce qui mettrait un terme à la puissance de la +Bête, autrement dit de Napoléon, et il s'ingéniait même à découvrir dans +les différentes combinaisons de ces nombres une réponse à cette +mystérieuse question. Il essaya d'y arriver en les combinant avec +«l'Empereur Alexandre» ou «la nation russe», mais l'addition de leurs +lettres ne donnait plus le nombre fatal. Un jour qu'il travaillait, +toujours sans résultat, sur son propre nom, en en changeant +l'orthographe, et en en supprimant le titre, l'idée lui vint enfin que, +dans une prophétie de ce genre, l'indication de sa nationalité devait y +trouver place, mais il n'obtînt encore une fois que le numéro 671, 5 de +trop; le 5 figurait la lettre «_e_»: il la supprima dans l'article, et +alors son émotion fut profonde lorsque, écrit de la sorte, _l'Russe +Bésuhof_, son nom lui donna exactement le nombre 666. + +Comment, et pourquoi se trouvait-il ainsi rattaché au grand événement +annoncé par l'Apocalypse?... Bien qu'il n'y pût rien comprendre, il n'en +douta pas un seul instant! Son amour pour Natacha, l'Antéchrist, la +comète, l'invasion de la Russie par Napoléon, le chiffre 666 découvert +dans son nom et dans le sien, tout cet ensemble de faits étranges +provoqua en lui un travail moral plein de trouble, qui, arrivé à sa +maturité, devait éclater et l'arracher violemment à la vie futile dont +les chaînes lui pesaient, pour l'amener à accomplir une action héroïque +et à atteindre un grand bonheur! + + +Pierre, qui avait promis aux Rostow de leur communiquer le manifeste, se +rendit le lendemain dimanche chez le comte Rostoptchine, pour lui en +demander un exemplaire, et s'y rencontra avec un courrier qui arrivait +en droite ligne de l'armée; c'était une ancienne connaissance à lui, et +l'un des danseurs les plus infatigables des bals de Moscou. + +«Rendez-moi, je vous en prie, un service, lui dit le courrier; j'ai ma +sacoche pleine de lettres, aidez-moi à les distribuer.» + +Pierre y consentit, et, dans le nombre, en trouva une que Nicolas Rostow +adressait à ses parents. Le comte Rostoptchine lui remit ensuite la +proclamation de l'Empereur, les ordres du jour envoyés à l'armée et la +dernière affiche[21] qu'il venait de publier. En parcourant les ordres +du jour, il remarqua, dans la longue nomenclature des hommes tués, +blessés ou récompensés, le nom de Nicolas Rostow, décoré du +Saint-Georges de 4ème classe, pour sa bravoure à l'affaire d'Ostrovna, +et, quelques lignes plus bas, la nomination de Bolkonsky comme chef du +régiment des chasseurs. Désirant faire savoir au plus tôt à ses amis la +bonne nouvelle du glorieux fait d'armes de leur fils, il s'empressa de +leur envoyer sa lettre et l'ordre du jour, bien que le nom du prince +André se trouvât sur la même page; il se réservait de leur porter plus +tard la proclamation et l'affiche du comte Rostoptchine. + +Sa conversation avec ce dernier, dont l'air soucieux et affairé +trahissait les graves préoccupations, le récit du courrier qui apportait +avec insouciance de mauvaises nouvelles de l'armée, le bruit que l'on +avait découvert des espions à Moscou même, la lecture d'un imprimé +anonyme qu'on se passait de main en main, et qui annonçait pour +l'automne la présence de Napoléon dans les deux capitales, l'attente de +l'arrivée de l'Empereur fixée au lendemain, tout continuait à entretenir +la surexcitation de Pierre, dont l'agitation ne faisait que croître +depuis la nuit de la comète et le commencement de la guerre. + +S'il n'eût été membre d'une société qui prêchait la paix éternelle, il +aurait pris du service sans balancer, la vue même des Moscovites devenus +militaires et chauvins exaltés, tout en lui inspirant une certaine +fausse honte, ne l'eût pas empêché de suivre leur exemple. Toutefois son +abstention était principalement motivée par la conviction où il était +que lui «l'Russe Bésuhof», dont le nombre égalait celui de la Bête, et +qui était prédestiné de toute éternité à la grande oeuvre de sa +destruction, devait se borner à attendre et à voir venir. + + +XX + + +Les Rostow avaient l'habitude de réunir à dîner, le dimanche, quelques +amis: Pierre se rendit donc chez eux avant l'heure habituelle, pour être +plus sûr de les trouver seuls. + +Singulièrement engraissé pendant ces derniers mois, il aurait été +monstrueux s'il n'avait été bâti en Hercule, et si, par suite il n'avait +porté avec légèreté le poids de sa lourde personne. + +Soufflant comme un phoque et marmottant quelques mots entre ses dents, +il s'engagea dans l'escalier, sans que son cocher lui demandât s'il +devait l'attendre, car il savait que son maître ne sortait jamais de +chez les Rostow avant minuit. Les valets de pied le débarrassèrent avec +empressement de son manteau, de son chapeau et de sa canne, que, par une +habitude prise au club, il laissait toujours dans l'antichambre. + +La première personne qu'il vit fut Natacha, ou plutôt l'entendit avant +de la voir, car elle faisait des exercices de solfège dans la grande +salle. Il savait que depuis sa maladie elle y avait renoncé, aussi en +fut-il à la fois surpris et satisfait. Il ouvrit doucement la porte, et +l'aperçut qui marchait en chantant. Elle avait gardé la robe de soie +mauve qu'elle avait mise le matin pour la messe; arrivée au bout de la +salle, elle se retourna, et, se trouvant subitement en face de la grosse +figure de Pierre, elle rougit et s'avança vivement vers lui. + +«J'essaye de chanter, comme vous voyez; c'est une occupation, +s'empressa-t-elle de dire, comme pour s'excuser. + +--Et vous faites très bien de la reprendre, lui répondit Pierre. + +--Comme je suis contente de vous voir; je suis si heureuse aujourd'hui, +poursuivit-elle avec la même vivacité: Nicolas a reçu la croix de +Saint-Georges, et j'en suis si fière! + +--Je le sais, c'est moi qui vous ai envoyé l'ordre du jour. Mais je vous +laisse, je ne veux pas vous déranger, j'irai au salon. + +--Comte, lui demanda Natacha en l'arrêtant, ai-je tort de chanter?...» +Et elle leva sur lui les yeux en rougissant. + +--Non, pourquoi serait-ce mal?... Au contraire!... Mais pourquoi me le +demandez-vous, à moi? + +--Je n'en sais rien, reprit Natacha en parlant rapidement, mais cela me +désolerait de faire quelque chose qui pût vous déplaire. Ma confiance en +vous est absolue! Vous ne vous doutez guère à quel point votre opinion +m'est précieuse et ce que vous avez été pour moi! J'ai +vu,--continua-t-elle sans remarquer l'embarras de Pierre, qui rougissait +à son tour,--j'ai vu son nom dans l'ordre du jour: Bolkonsky (et elle +prononça tout bas ce nom, comme si elle craignait de manquer de force +pour achever sa confession), Bolkonsky est de nouveau en Russie, et il a +repris du service.... Croyez-vous qu'il me pardonne jamais? Croyez-vous +qu'il m'en voudra éternellement, le croyez-vous? + +--Je crois, reprit Pierre, qu'il n'a rien à vous pardonner. Si j'étais à +sa place...» Et les mêmes paroles d'amour et de pitié qu'il lui avait +déjà adressées, se retrouvèrent sur ses lèvres, mais Natacha ne lui +donna pas le temps d'achever: + +--Oh! vous, c'est bien différent! s'écria-t-elle avec exaltation. Je ne +connais pas d'homme meilleur et plus généreux que vous, il n'en existe +pas! Si vous ne m'aviez soutenue alors, et maintenant encore, je ne sais +ce qui serait advenu de moi!...» Les larmes remplirent ses yeux, qu'elle +déroba derrière un cahier de musique, et, se détournant brusquement, +elle recommença à solfier et à se promener. + +Pétia accourut sur ces entrefaites: c'était maintenant un joli garçon de +quinze ans, avec un teint vermeil, des lèvres rouges et un peu fortes; +il ressemblait à Natacha. Il se préparait à entrer à l'Université; mais, +en dernier lieu et en secret, il avait décidé, entre camarades, de se +faire hussard. S'emparant du bras de son homonyme, pour l'entretenir de +ce grave projet, il le pria de s'informer si la chose était possible. + +Mais le gros Pierre l'écoutait si peu, que le gamin fut obligé de le +tirer par la manche pour forcer son attention. + +«Eh bien, Pierre Kirilovitch, où en est mon affaire? Vous savez que tout +mon espoir est en vous? + +--Ah oui! tu veux entrer dans les hussards?... Oui, j'en parlerai +aujourd'hui même! + +--Bonjour, mon cher, lui cria de loin le vieux comte, apportez-vous le +manifeste? Ma petite comtesse a entendu ce matin, à la messe chez les +Rasoumovsky, une nouvelle prière, qu'elle dit être très belle! + +--Voici le manifeste et les nouvelles: l'Empereur sera ici demain; on +réunit une assemblée extraordinaire de la noblesse, et l'on parle d'un +recrutement de dix sur mille. Permettez-moi maintenant de vous +féliciter! + +--Oui, oui, Dieu soit loué! Et de l'armée, quelles nouvelles? + +--Les nôtres se retirent toujours, ils sont déjà à Smolensk, lui +répondit Pierre. + +--Mon Dieu, mon Dieu!... Donnez-moi donc le manifeste, mon cher! + +--Ah! j'oubliais!...» Et Pierre le chercha, mais en vain, dans toutes +ses poches, tout en baisant la main à la comtesse, qui venait d'entrer, +et en regardant avec inquiétude du côté de la porte, dans l'espoir de +voir apparaître Natacha. «Je ne sais vraiment pas où je l'ai fourré: je +l'ai bien certainement oublié à la maison. J'y cours! + +--Mais vous serez en retard pour le dîner? + +--Vous avez raison, d'autant mieux que mon cocher n'est plus là.» + +Natacha entra au même moment: l'expression de sa physionomie était douce +et émue, et la figure de Pierre, qui continuait à chercher le manifeste, +s'illumina à sa vue. Sonia, qui avait poussé ses perquisitions jusqu'à +l'antichambre, en rapporta triomphalement les papiers, qu'elle avait +fini par trouver soigneusement cachés dans la doublure du chapeau de +Pierre. + +«Nous lirons tout cela après le dîner,» dit le vieux comte, qui se +promettait une grande jouissance de cette lecture. + +On but du champagne à la santé du nouveau chevalier de Saint-Georges, et +Schinchine raconta les nouvelles de la ville, la maladie de la vieille +princesse de Géorgie, la disparition de Métivier, et la capture d'un +malheureux Allemand, que la populace avait pris pour un espion français, +mais que le comte Rostoptchine avait fait relâcher. + +«Oui, oui, on les empoigne tous, dit le comte, et je conseille à la +comtesse de moins parler français; ce n'est plus de saison. + +--Savez-vous, dit Schinchine, que le précepteur français de Galitzine +apprend le russe? Il est dangereux, à ce qu'il dit, de parler maintenant +français dans les rues! + +--Que savez-vous de la milice, comte Pierre Kirilovitch, car vous allez +sans doute monter à cheval? dit le vieux comte en s'adressant à Pierre, +qui, silencieux et pensif, ne comprit pas tout de suite de quoi il +s'agissait. + +--Ah! la guerre?... oui, mais je ne suis pas un soldat, vous le voyez +bien.... Du reste, tout est si étrange, si étrange, que je m'y perds! +Mes goûts sont antimilitaires, mais, vu les circonstances actuelles, on +ne peut répondre de rien!» + +Le dîner fini, le comte, commodément établi dans un fauteuil, pria d'un +air grave Sonia, qui avait la réputation d'être une excellente lectrice, +de leur lire le manifeste: + +«À notre première capitale, Moscou! + +«L'ennemi a franchi les frontières de la Russie avec des forces +innombrables, et se prépare à ruiner notre patrie bien-aimée...» etc... +etc.... Sonia lisait de sa voix fluette, en y mettant tous ses soins, et +le vieux comte écoutait, les yeux fermés, en poussant de longs soupirs à +certains passages. + +Natacha regardait curieusement tour à tour son père et Pierre; ce +dernier, sentant qu'elle le regardait, évitait de se tourner de son +côté; la comtesse désapprouvait par des hochements de tête les +expressions solennelles de la proclamation, car elle n'y entrevoyait +qu'une chose: le danger auquel son fils continuerait à être exposé, et +qui durerait longtemps encore! Schinchine, qui écoutait d'un air +railleur, s'apprêtait évidemment à répondre par une épigramme à la +lecture de Sonia, aux réflexions que ferait le vieux comte, ou au +manifeste même, si du moins il ne s'offrait rien de mieux à son humeur +satirique. + +Après avoir lu les passages relatifs aux dangers qui menaçaient la +Russie, aux espérances fondées par l'Empereur sur Moscou et surtout sur +la vaillante noblesse, Sonia, dont la voix tremblait parce qu'elle se +sentait écoutée, arriva enfin à ces dernières paroles: «Nous ne +tarderons pas à paraître au milieu de notre peuple, ici, à Moscou, dans +notre capitale, et aussi partout où il sera nécessaire dans notre +Empire, afin de délibérer et de nous mettre à la tête de toutes les +milices, aussi bien de celles qui aujourd'hui déjà arrêtent la marche de +l'ennemi, que de celles qui vont se former pour le frapper partout où il +se montrera! Que le malheur dont il espère nous accabler retombe sur lui +seul, et que l'Europe, délivrée du joug, glorifie la Russie! + +--Voilà qui est bien! Dites un seul mot, Sire, et nous sacrifierons tout +sans regret!» s'écria le comte en rouvrant ses yeux mouillés de pleurs, +et en reniflant légèrement comme s'il aspirait un flacon de sels +anglais. + +Natacha se leva d'un bond, et se suspendit au cou de son père avec un +tel élan, que Schinchine n'osa pas plaisanter l'orateur sur son +patriotisme. + +«Papa, vous êtes un ange! s'écria-t-elle en l'embrassant, et en jetant à +Pierre un regard empreint d'une coquetterie involontaire. + +--Bravo! Voilà ce qui s'appelle une patriote! dit Schinchine. + +--Pas du tout, reprit Natacha d'un air offensé. Vous vous moquez de tout +et, toujours, mais ceci est trop sérieux pour que vous en plaisantiez. + +--Des plaisanteries? s'écria le comte. Qu'il dise un mot, un seul, et +nous nous lèverons tous en masse.... Nous ne somme pas des Allemands! + +--Avez-vous remarqué, fit observer Pierre à son tour, qu'il y est dit: +«pour délibérer...» + +Pétia, à qui on ne faisait nulle attention, s'approcha à ce moment de +son père. + +«Maintenant, dit-il d'un air intimidé et d'une voix tantôt rude et +tantôt perçante: Papa et maman, je vous dirai que... c'est comme il vous +plaira, mais... il faut absolument que vous me laissiez être militaire, +parce que je ne puis pas, je... ne puis pas... voilà, c'est tout!...» + +La comtesse leva les yeux au ciel avec épouvante, joignit les mains, +et, se tournant vers son mari d'un air mécontent: + +«Voilà; il s'est déboutonné!» dit-elle. + +Le comte, dont l'émotion s'était subitement calmée: + +«Oh! oh! dit-il, quelles folies! Un joli soldat, ma foi!... mais, avant +tout, il faut apprendre! + +--Ce ne sont pas des folies! poursuivit Pétia. Fédia Obolensky est plus +jeune que moi et il se fait aussi militaire: quant à apprendre, je ne le +pourrais pas maintenant, lorsque...--il s'arrêta, et ajouta, en +rougissant jusqu'à la racine des cheveux:--lorsque la patrie est en +danger! + +--Voyons, voyons, assez de bêtises! + +--Mais, papa, vous-même venez de dire que vous êtes prêt à tout +sacrifier? + +--Pétia, tais-toi,--s'écria le comte, en jetant un coup d'oeil inquiet à +sa femme, qui, pâle et tremblante, regardait son fils cadet! + +--Je vous répète, papa, et Pierre Kirilovitch vous dira.... + +--Je te dis que ce sont des bêtises! Tu as encore le lait de ta nourrice +au bout du nez, et tu veux déjà te faire militaire!... Folies! folies! +je te le répète...» Et le comte se dirigea vers son cabinet, en +emportant la proclamation, afin de s'en bien pénétrer encore une fois +avant de faire sa sieste: «Pierre Kirilovitch, ajouta-t-il, venez avec +moi, nous fumerons.» + +Pierre, embarrassé et indécis, subissait l'influence des yeux de +Natacha, qu'il n'avait jamais vus aussi brillants et aussi animés que +dans ce moment. + +«Mille remerciements.... Je crois que je vais retourner chez moi. + +--Comment, chez vous? mais ne comptiez-vous pas passer la soirée ici? +Vous êtes devenu si rare!... Et cette enfant-là? ajouta le comte avec +bonhomie: elle ne s'anime qu'en votre présence. + +--Oui, mais c'est que j'ai oublié... j'ai quelque chose à taire, à +faire chez moi, murmura Pierre. + +--Si c'est ainsi, alors, au revoir!» dit le comte, et il sortit du +salon. + +--Pourquoi nous quittez-vous? Pourquoi êtes-vous soucieux? demanda +Natacha à Pierre en le regardant en face. + +--Parce que je t'aime! aurait-il voulu pouvoir lui répondre; mais il +garda un silence embarrassé, et baissa les yeux. + +--Pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie?» poursuivit Natacha d'un ton +décidé; mais soudain elle se tut, et leurs regards se rencontrèrent +confus et effrayés. + +Pierre essaya en vain de sourire: son sourire exprimait la souffrance; +il lui prit la main, la baisa, et sortit sans proférer une parole: il +venait de prendre la résolution, de ne plus remettre les pieds chez les +Rostow! + + +XXI + + +Pétia, après avoir été brusquement éconduit, s'enferma dans sa chambre +et y pleura à chaudes larmes, mais aucun des siens n'eut l'air de +remarquer qu'il avait les yeux rouges lorsqu'il reparut à l'heure du +thé. + +L'Empereur arriva le lendemain. Quelques gens de la domesticité des +Rostow demandèrent à leurs maîtres la permission d'aller assister à son +entrée. Pétia mit beaucoup de temps à s'habiller ce matin-là, et fit son +possible pour arranger ses cheveux et son col à, la manière des grandes +personnes! Debout devant son miroir, il faisait force gestes, haussait +les épaules, fronçait les sourcils, et enfin, satisfait de lui-même, il +se glissa hors de la maison par l'escalier dérobé, sans souffler mot à +qui que ce fût de ses projets. + +Sa résolution était prise: il lui fallait trouver à tout prix +l'Empereur, parler à un de ses chambellans (il s'imaginait qu'un +Souverain en était toujours entouré par douzaines), lui faire expliquer +qu'il était le comte Rostow, que, malgré sa jeunesse, il brûlait du +désir de servir sa patrie, et une foule d'autres belles choses qui, +d'après lui, devaient être d'un effet irrésistible sur l'esprit du +chambellan en question. + +Bien qu'il comptât aussi beaucoup, pour assurer le succès de sa +démarche, sur sa figure d'enfant, et sur la surprise qu'elle ne +manquerait pas de provoquer, il n'en cherchait pas moins, en arrangeant +ses cheveux et son col, à se donner l'apparence et la tournure d'un +homme fait. Mais plus il marchait, plus il s'intéressait au spectacle de +la foule qui se pressait autour des murs du Kremlin, et moins il +songeait à conserver le maintien des personnes d'un certain âge. + +Force lui fut aussi de jouer des coudes pour ne pas se laisser par trop +bousculer. Quand il fut enfin à la porte de la Trinité, la foule, qui +ne pouvait deviner le but patriotique de sa course, l'accula si bien +contre la muraille, qu'il fut obligé de s'arrêter, pendant que des +voitures, à la suite l'une de l'autre, franchissaient la voûte en +maçonnerie. À côté de Pétia, et refoulés comme lui, se tenaient une +grosse femme du peuple, un laquais et un vieux soldat. L'impatience +commençant à le gagner, il se décida à aller de l'avant, sans attendre +la fin du défilé et essaya de se frayer un chemin en donnant une forte +poussée à sa grosse voisine. + +«Eh! dis donc, mon petit Monsieur! lui cria la voisine en l'interpellant +d'un air furieux.... Tu vois bien que personne ne bouge! Où veux-tu donc +te fourrer? + +--S'il ne faut que rosser les gens pour se faire faire place, c'est pas +malin!» dit le laquais en appliquant à Pétia un vigoureux coup de poing, +qui l'envoya rouler dans un coin, d'où s'exhalaient des odeurs d'une +nature plus que douteuse. + +Le malheureux enfant essuya sa figure couverte de sueur, releva tant +bien que mal son col, que la transpiration avait complètement défraîchi, +et se demanda avec angoisse si, dans un pareil état, le chambellan ne +l'empêcherait pas d'arriver jusqu'à l'Empereur. Il lui était impossible +de sortir de cette maudite impasse et de réparer le désordre de sa +toilette: il aurait pu sans doute s'adresser à un général que ses +parents connaissaient, et dont la voiture venait de le frôler, mais il +lui sembla que ce ne serait pas digne d'un homme comme lui, et, bon gré +mal gré, il lui fallut se résigner à son triste sort! + +Enfin la foule s'ébranla, en entraînant Pétia avec elle, et le déposa +sur la place, encombrée de curieux. Il y en avait partout, et jusque sur +les toits des maisons. Arrivé là, il put entendre à son aise la joyeuse +sonnerie des cloches et le murmure confus du flot populaire qui +envahissait chaque recoin de la vaste étendue. + +Tout à coup les têtes se découvrirent, et le peuple se rua en avant. +Pétia, à moitié écrasé, assourdi par des hourras frénétiques, faisait de +vains efforts, en s'élevant sur la pointe des pieds, pour se rendre +compte de la cause de ce mouvement. + +Il ne voyait que des visages émus et exaltés: à côté de lui, une +marchande pleurait à chaudes larmes. + +«Mon petit père! mon ange!» s'écriait-elle en essuyant ses pleurs avec +ses doigts. La foule, arrêtée une seconde, continua à avancer. + +Pétia, entraîné par l'exemple, ne savait plus ce qu'il faisait: les +dents serrées, roulant les yeux d'un air furibond, il donnait des coups +de poing à droite et à gauche, criait hourra comme les autres et +paraissait tout prêt à exterminer ses semblables, qui, de leur côté, lui +rendaient ses coups, en hurlant de toutes leurs forces. «Voilà donc +l'Empereur! se dit-il.... Comment pourrais-je songer à lui adresser +moi-même ma requête, ce serait trop de hardiesse!» Néanmoins il +continuait à se frayer un chemin, et il finit par entrevoir au loin un +espace vide, tendu de drap rouge. La foule, dont les premiers rangs +étaient contenus par la police, reflua en arrière; l'Empereur sortait du +palais et se rendait à l'église de l'Assomption. À ce moment, Pétia +reçut dans les côtes une telle bourrade, qu'il en tomba à la renverse +sans connaissance. Quand il reprit ses sens, il se trouva soutenu par un +ecclésiastique, un sacristain sans doute, dont la tête presque chauve +n'avait pour tout ornement qu'une touffe de cheveux gris descendant sur +la nuque; ce protecteur inconnu essayait, du bras qui lui restait libre, +de le protéger contre de nouvelles poussées de la foule. + +«On a écrasé un jeune seigneur, disait-il... faites donc attention... on +l'a écrasé, bien sûr!» + +Lorsque l'Empereur eut disparu sous le porche de l'église, la foule se +sépara, et le sacristain put traîner Pétia jusqu'au grand canon qu'on +appelle «le Tsar», où il fut de nouveau presque étouffé par la masse +compacte de gens, qui le prenant en compassion, lui déboutonnaient son +habit, tandis que d'autres le soulevaient jusque sur le piédestal où +était placé le canon, sans cesser d'injurier ceux qui l'avaient mis dans +cet état. Pétia ne tarda pas à se remettre, les couleurs lui revinrent +et ce désagrément passager lui valut une excellente place sur le socle +du formidable engin. De là il espérait apercevoir l'Empereur; mais il ne +songeait plus à sa demande: il n'avait plus qu'un désir, celui de le +voir!... Alors seulement il serait heureux! + +Pendant la messe, suivie d'un Te Deum chanté à l'occasion de l'arrivée +de Sa Majesté et de la conclusion de la paix avec la Turquie, la foule +s'éclaircit: les vendeurs de kvass, de pain d'épice, de graines de +pavot, que Pétia aimait par-dessus tout, se mirent à circuler, et des +groupes se formèrent sur tous les points de la place. Une marchande +déplorait l'accroc fait à son châle et disait combien il lui avait +coûté, pendant qu'une autre assurait que les soieries seraient bientôt +hors de prix. Le sacristain, le sauveur de Pétia, discutait avec un +fonctionnaire civil sur les personnages qui officiaient ce jour-là avec +Son Éminence. Deux jeunes bourgeois plaisantaient avec deux jeunes +filles, en grignotant des noisettes. Toutes ces conversations, surtout +celles des jeunes gens et des jeunes filles, qui dans d'autres +circonstances n'auraient pas manqué d'intéresser Pétia, le laissaient +complètement indifférent; assis sur le piédestal de son canon, il était +tout entier à son amour pour son Souverain, et l'exaltation passionnée +qui succédait chez lui à la peur et à la douleur physique qu'il venait +d'éprouver, donnait une émouvante solennité à cet instant de sa vie. + +Des coups de canon retentirent soudain sur le quai: la foule y courut +aussitôt, pour voir comment et d'où l'on tirait, Pétia voulut en faire +autant, mais il en fut empêché par le sacristain qui l'avait pris sous +sa protection. Les canons grondaient toujours, lorsque des officiers, +des généraux, des chambellans, sortirent précipitamment de l'église; on +se découvrit à leur vue, et les badauds qui avaient couru du côté du +quai revinrent en toute hâte. Quatre militaires, en brillant uniforme et +chamarrés de grands cordons, apparurent enfin. + +«Hourra! hourra! hurla la foule. + +--Où est-il? où est-il?» demanda Pétia d'une voix haletante, mais +personne ne lui répondit: l'attention était trop tendue. Choisissant +alors au hasard un des quatre militaires que ses yeux pleins de larmes +pouvaient à peine distinguer, et concentrant sur lui tous les transports +de son jeune enthousiasme, il lui lança un formidable hourra, en se +jurant mentalement qu'en dépit de tous les obstacles il serait soldat! + +La foule s'ébranla de nouveau à la suite de l'Empereur, et, après +l'avoir vu rentrer au palais, se dispersa peu à peu. Il était tard. Bien +que Pétia fût à jeun, et que la sueur lui coulât du front à grosses +gouttes, il ne lui vint même pas à l'idée de retourner chez lui, et il +resta planté devant le palais au milieu d'un petit groupe de flâneurs; +il attendait ce qui allait se passer, sans trop savoir ce que ce +pourrait être, et il portait envie non seulement aux grands dignitaires +qui descendaient de leurs voitures pour aller s'asseoir à la table +impériale, mais encore aux fourriers qu'il vit ensuite passer et +repasser derrière les croisées pour leur service. Pendant le banquet, +Valouïew, jetant un regard sur la place, fit observer que le peuple +paraissait désirer revoir encore Sa Majesté. + +Le repas terminé, l'Empereur, qui finissait de manger un biscuit, sortit +sur le balcon. Le peuple l'acclama aussitôt, en criant de nouveau à +pleins poumons: + +«Notre père! notre ange! hourra!...» Et les femmes, et les bourgeois, et +Pétia lui-même, se remirent à pleurer d'attendrissement. Un morceau du +biscuit que l'Empereur tenait à la main, étant venu à glisser entre les +barreaux du balcon, tomba à terre aux pieds d'un cocher; le cocher le +ramassa, et quelques-uns de ses voisins se ruèrent sur l'heureux +possesseur du biscuit pour en avoir leur part! L'Empereur, l'ayant +remarqué, se fit donner une pleine assiettée de biscuits, et les jeta au +peuple. Les yeux de Pétia s'injectèrent de sang, et, malgré la crainte +d'être écrasé une seconde fois, il se précipita à son tour pour attraper +à tout prix un des gâteaux qu'avait touchés la main du Tsar. Pourquoi? +il n'en savait rien, mais il le fallait! Il courut, renversa une vieille +femme qui était sur le point d'en saisir un, et, malgré ses gestes +désespérés, parvint à l'atteindre avant elle; il lança un hourra +formidable, d'une voix, hélas! fortement enrouée. L'Empereur se retira, +et la foule finit par se disperser. + +«Tu vois que nous avons bien fait d'attendre,» se disaient joyeusement +entre eux les spectateurs, en s'éloignant. + +Si heureux qu'il fût, Pétia était mécontent de rentrer, et de penser que +le plaisir de la journée était fini pour lui. Aussi préféra-t-il aller +retrouver son ami Obolensky, lequel était de son âge, et à la veille de +partir pour l'armée. De là il fut pourtant obligé de regagner la maison +paternelle; à peine arrivé, il déclara solennellement à ses parents +qu'il s'échapperait, si on ne le laissait pas agir à sa guise. Le vieux +comte céda; mais, avant de lui accorder une autorisation formelle, il +alla le lendemain même s'informer, auprès de gens compétents, où et +comment il pourrait le faire entrer au service, sans trop l'exposer au +danger. + + +XXII + + +Dans la matinée du 15 juillet, trois jours après les événements que nous +venons de raconter, de nombreuses voitures stationnaient devant le +palais Slobodski. + +Les salles étaient pleines de monde: dans l'une d'elles se trouvait la +noblesse; dans l'autre, les marchands médaillés. La première était très +animée. Autour d'une immense table placée devant le portrait en pied de +l'Empereur, siégeaient, sur des chaises à dossier élevé, les grands +seigneurs les plus marquants, tandis que les autres circulaient en +causant dans la salle. + +Les uniformes, tous à peu près du même type, dataient, les uns de +Pierre le Grand, les autres de Catherine ou de Paul, les plus récents du +règne actuel, et donnaient un aspect bizarre à tous ces personnages, que +Pierre connaissait plus ou moins, pour les avoir rencontrés soit au +club, soit chez eux. Les vieux surtout frappaient étrangement le regard: +édentés pour la plupart, presque aveugles, chauves, engoncés dans leur +obésité, ou maigres et ratatinés comme des momies, ils restaient +immobiles et silencieux, ou bien, s'ils se levaient, ils ne manquaient +jamais de se heurter contre quelqu'un. Les expressions de physionomie +les plus opposées se lisaient sur leurs visages: chez les uns, c'était +l'attente inquiète d'un grand et solennel événement; chez les autres, le +souvenir béat et placide de leur dernière partie de boston, de +l'excellent dîner, si bien réussi par Pétroucha le cuisinier, ou de +quelque autre incident, tout aussi important, de leur vie habituelle. + +Pierre, qui avait endossé avec peine, dès le matin, son uniforme de +noble, devenu trop étroit, se promenait dans la salle, en proie à une +violente émotion. La convocation simultanée de la noblesse et des +marchands (de vrais états généraux) avait réveillé en lui toutes ses +anciennes convictions sur le Contrat social et la Révolution française; +car, s'il les avait oubliées depuis longtemps, elles n'en étaient pas +moins profondément enracinées dans son âme. Les paroles du manifeste +impérial où il était dit que l'Empereur viendrait «délibérer» avec son +peuple, le confirmaient dans sa manière de voir, et, convaincu que la +réforme espérée par lui depuis de longues années allait enfin +s'accomplir, il écoutait avidement tout ce qui se disait autour de lui, +sans y rien trouver cependant de ses propres pensées. + +La lecture du manifeste fut acclamée avec enthousiasme, et l'on se +sépara en causant. En dehors des sujets habituels de conversation, +Pierre entendit discuter sur la place réservée aux maréchaux de noblesse +à l'entrée de Sa Majesté, sur le bal à lui offrir, sur l'urgence de se +diviser par districts ou par gouvernements, etc.; mais dès qu'on +touchait à la guerre, et au but essentiel de la réunion, les discours +devenaient vagues et confus, et la majorité se renfermait dans un +silence prudent. + +Un homme entre deux âges, encore bien de figure, en uniforme de marin +retraité, parlait assez haut à quelques personnes qui s'étaient groupées +avec Pierre autour de lui pour mieux l'entendre. Le comte Ilia +Andréïévitch, revêtu de son caftan du règne de Catherine, marchait en +souriant au milieu de la foule, où il comptait de nombreux amis. Il +s'arrêta également devant l'orateur, et l'écouta avec satisfaction, en +manifestant son approbation par des signes de tête. Il était facile de +voir, à la physionomie de ceux qui entouraient l'orateur, qu'il +s'exprimait avec hardiesse; aussi les gens paisibles et timorés ne +tardèrent-ils pas à s'en éloigner peu à peu, en haussant +imperceptiblement les épaules. Pierre, au contraire, découvrait dans son +discours un libéralisme peu conforme sans doute à celui dont il faisait +lui-même profession, mais qui ne lui en était pas moins agréable pour +cela. Le marin grasseyait en parlant, et le timbre de sa voix, quoique +agréable et mélodieux, trahissait toutefois l'habitude des plaisirs de +la table et du commandement. + +«Que nous importe, disait-il, que les habitants de Smolensk aient +proposé à l'Empereur de former des milices! Leur décision, fait-elle loi +pour nous? Si la noblesse de Moscou le trouve nécessaire, elle a +d'autres moyens à sa disposition pour lui témoigner son dévouement. Nous +n'avons pas encore oublié les milices de 1807!... Les voleurs et les +pillards y ont seuls trouvé leur compte.» + +Le comte Rostow continuait à sourire d'un air d'assentiment. + +«Les milices ont-elles, je vous le demande, rendu des services à la +patrie? Aucun. Elles ont ruiné nos campagnes, voilà tout! Le recrutement +est préférable: autrement, ce n'est ni un soldat ni un paysan qui vous +reviendra, ce sera la corruption même!...--La noblesse ne marchande pas +sa vie: nous irons tous, s'il le faut, nous amènerons des recrues, et +que l'Empereur nous dise un mot, nous mourrons tous pour lui!» conclut +l'orateur, avec un geste plein d'énergie. + +Le comte Rostow, au comble de l'émotion, poussait Pierre du coude; +celui-ci, éprouvant le désir de parler à son tour, fit un pas en avant, +sans savoir lui-même au juste ce qu'il allait dire. Il avait à peine +ouvert la bouche, qu'un vieux sénateur, d'une physionomie intelligente, +prit la parole avec l'irritation et l'autorité d'un homme habitué à +discuter et à diriger les débats: il parlait doucement mais nettement. + +«Je crois, monsieur, dit-il en commençant, que nous ne sommes point +appelés ici pour juger quelle serait dans l'intérêt de l'Empire la +mesure la plus opportune à prendre, le recrutement ou la milice.... Nous +devons répondre à la proclamation dont nous a honorés notre Souverain, +et laisser au pouvoir suprême le soin de décider entre le recrutement +et...» + +Pierre l'interrompit: il venait de trouver une issue à son agitation +dans la colère qu'excitaient en lui les vues étroites et par trop +légales du sénateur au sujet des devoirs de la noblesse, et, sans se +rendre compte à l'avance de la portée de ses expressions, il se mit à +parler avec une vivacité fébrile, en entrecoupant son discours de +phrases françaises et de phrases russes trop littéraires. + +«Veuillez m'excuser, Excellence, dit-il en s'adressant au sénateur +(quoiqu'il le connût intimement, il croyait bien faire en cette +circonstance de prendre le ton officiel). Bien que je ne partage pas la +manière de voir de Monsieur,--poursuivit-il avec hésitation, et il +brûlait du désir de dire «du très honorable préopinant», mais il se +borna à ajouter «de Monsieur, que je n'ai pas l'honneur de +connaître,--je suppose que la noblesse est non seulement appelée à +exprimer sa sympathie et son enthousiasme, mais aussi à «délibérer» sur +les mesures qui pourraient être utiles à la patrie. Je suppose aussi que +l'Empereur lui-même serait très mécontent de ne trouver en nous que des +propriétaires de paysans, que nous offririons avec nos personnes en +guise de... chair à canon, alors que nous aurions pu être pour lui un +appui et un conseil.» + +Plusieurs membres de la réunion, effrayés de la hardiesse de ces paroles +et du sourire méprisant de l'Excellence, se détachèrent du groupe; le +comte Rostow seul approuvait le discours de Pierre, car il entrait dans +ses habitudes de donner toujours la préférence au dernier interlocuteur. + +«Avant de discuter ces questions, reprit Pierre, nous devons demander +respectueusement à Sa Majesté de daigner nous communiquer le chiffre +exact de nos troupes, la situation de nos armées, et alors...» + +Il ne put continuer. Assailli de trois côtés à la fois par de violentes +interruptions, il se vit obligé d'en rester là de sa péroraison. Le plus +virulent de ses interlocuteurs était un certain Etienne Stépanovitch +Adrakcine, un de ses partenaires habituels au boston, très bien disposé +pour lui, d'ailleurs, quand il s'agissait d'une partie de jeu, mais +méconnaissable aujourd'hui, peut-être à cause de son uniforme, ou +peut-être aussi à cause de la colère qui paraissait l'animer. + +«Je vous ferai d'abord observer, s'écria-t-il avec emportement, que nous +n'avons pas le droit d'adresser cette demande à l'Empereur, et quand +bien même la noblesse russe aurait ce droit, l'Empereur ne pourrait y +répondre, car la marche de nos armées est subordonnée aux mouvements de +l'ennemi, et le nombre de leurs soldats aux exigences stratégiques.... + +--Ce n'est pas le moment de discuter, il faut agir!» reprit un autre +personnage, que Pierre avait rencontré autrefois chez les Bohémiens; ce +personnage jouissait au jeu d'une réputation plus que douteuse; lui +aussi, l'uniforme l'avait complètement métamorphosé.... + +--La guerre est en Russie, l'ennemi s'avance pour anéantir le pays, pour +profaner la tombe de nos pères, pour emmener nos femmes et nos enfants +(ici l'orateur se frappa la poitrine).... Nous nous lèverons tous, nous +irons tous défendre le Tsar, notre père!... Nous autres Russes, nous ne +ménagerons pas notre sang pour la défense de notre foi, du trône et du +pays.... Si nous sommes de vrais enfants de notre patrie bien-aimée, +mettons de côté les rêvasseries.... Nous montrerons à l'Europe comment +la Russie sait se lever en masse!» + +L'orateur fut chaleureusement applaudi, et le comte Ilia Andréïévitch se +joignit de nouveau à ceux qui témoignaient hautement leur satisfaction. + +Pierre aurait volontiers déclaré que lui aussi se sentait prêt à tous +les sacrifices, mais qu'avant tout il était urgent de connaître la +véritable situation des choses, afin de pouvoir y porter remède. On ne +lui en laissa pas le temps: on criait, on hurlait, on l'interrompait à +chaque mot, on se détournait même de lui comme d'un ennemi; les groupes +se formaient, se séparaient et se rapprochaient tour à tour, et finirent +par retourner dans la grande salle, en parlant tous à la fois avec une +surexcitation indicible. Leur émotion ne provenait pas, comme on aurait +pu le croire, de l'irritation causée par les paroles de Pierre, déjà +oubliées, mais de ce besoin instinctif qu'éprouve la foule de donner un +objectif visible et palpable à son amour ou à sa haine; aussi, dès ce +moment, le malheureux Pierre devint-il la bête noire de la réunion. +Plusieurs discours, dont quelques-uns étaient pleins d'esprit et fort +bien tournés, succédèrent à celui du marin en retraite, et furent +vivement applaudis. + +Le rédacteur du _Messager russe_, Glinka, déclara que «l'enfer devait +être repoussé par l'enfer.... Nous ne devons pas, disait-il, nous +borner, comme des enfants, à sourire aux éclairs et aux roulements du +tonnerre!» + +«Oui, oui, c'est bien ça!... Nous ne devons pas nous contenter de +sourire aux éclairs et aux roulements du tonnerre,» répétait-on jusque +dans les derniers rangs de l'auditoire avec une approbation marquée et +bruyante, pendant que les vieux dignitaires, assis béatement autour de +la grande table, se regardaient entre eux, regardaient le public, et +laissaient voir tout simplement sur leur physionomie qu'ils avaient +terriblement chaud! Pierre, très ému, sentait qu'il avait fait fausse +route, mais il ne renonçait pas pour cela à ses convictions; aussi le +désir de se justifier, et le désir plus grand encore de montrer que lui +aussi, à cette heure solennelle, était prêt à tout, le décida à essayer +encore une fois de se faire écouter: + +«J'ai dit, s'écria-t-il avec force, que les sacrifices seraient plus +faciles lorsqu'on connaîtrait les besoins...!» Mais personne ne +l'écoutait plus, et sa voix fut couverte par le brouhaha général. + +Seul un petit vieux se pencha un instant vers lui, mais il se détourna +aussitôt, attiré par les exclamations qui partaient d'un point opposé. + +«Oui, Moscou sera livré!... Moscou sera notre libérateur! + +--Il est l'ennemi du genre humain!... + +--Je demande la parole.... + +--Faites donc attention, Messieurs, vous m'écrasez!» criait-on à la fois +de tous les côtés. + + +XXIII + + +À ce moment, le comte Rostoptchine, portant l'uniforme de général, avec +un cordon en sautoir, fit son entrée dans la salle, et la foule se +recula devant lui. Des yeux perçants et un menton des plus accusés +accentuaient tout particulièrement son visage. + +«Sa Majesté l'Empereur va arriver, dit-il. Je pense que dans les +circonstances actuelles il n'y a pas de temps à perdre en discussions: +l'Empereur a daigné nous réunir, nous et les marchands. Des millions lui +seront versés de là-bas, ajouta-t-il en indiquant la salle où étaient +les marchands.... Quant à nous, nous devons offrir la milice et ne pas +nous ménager.... C'est le moins que nous puissions faire!» + +Les vieux seigneurs, assis autour de la table, se consultèrent à voix +basse, des groupes se formèrent, se consultèrent de leur côté, et +chacun donna ensuite son opinion. + +«Je consens, disait l'un. + +--Je partage votre avis,» répondait un autre, pour ne pas dire +absolument la même chose, et ces voix grêles de vieillards, s'élevant +une à une dans le silence après le bruit de tout à l'heure, produisaient +un effet étrange et presque mélancolique. + +Le secrétaire reçut l'ordre d'écrire la résolution suivante: «La +noblesse de Moscou, à l'exemple de celle de Smolensk, offre dix hommes +sur mille, avec leur équipement complet.» + +Les vieux, comme s'ils étaient heureux de s'être déchargés d'un lourd +fardeau, se levèrent en repoussant leurs sièges avec bruit, et en +étirant leurs jambes engourdies..., et, saisissant au passage la +première connaissance venue, ils se mirent à se promener bras dessus, +bras dessous, en causant de choses et d'autres. + +«L'Empereur! l'Empereur!» s'écria-t-on soudain, et la foule se précipita +vers la sortie. Sa Majesté traversa la grande salle entre deux haies de +curieux qui s'inclinaient devant lui, d'un air respectueux et inquiet à +la fois. Pierre entendit l'Empereur dépeindre le danger qui menaçait +l'État, et exprimer les espérances qu'il fondait sur la noblesse. On lui +communiqua en réponse la résolution que venait de prendre la noblesse de +Moscou. + +«Messieurs, reprit le Souverain d'une voix émue, je n'ai jamais douté du +dévouement de la noblesse russe, mais en ce jour il a dépassé mon +attente. Je vous remercie au nom de la patrie, Messieurs.... Agissons de +concert, le temps est précieux!» L'Empereur se tut, on se pressa autour +de lui, et on l'acclama avec enthousiasme. + +«Oui, oui, c'est bien ça!... Il n'y a de précieux que la parole du +Souverain!» répétait en pleurant le comte Ilia Andréïévitch, qui n'avait +rien entendu et comprenait tout à sa façon. + +De la salle de la noblesse, l'Empereur passa dans celle des marchands, +et y resta une dizaine de minutes. Pierre le vit sortir de là, les yeux +pleins de larmes d'attendrissement; on sut plus tard qu'en leur parlant +il avait pleuré et achevé son discours d'une voix tremblante. Deux +marchands l'accompagnaient: Pierre en connaissait un, un gros fermier +d'eau-de-vie; l'autre était le maire, dont la figure maigre et jaune se +terminait par une barbe pointue; tous deux pleuraient, le gros fermier +surtout sanglotait comme un enfant, en répétant: + +«Notre vie, notre fortune, prenez-les, Sire!» + +Pierre, en attendant, ne pensait plus qu'à une chose, au désir de +montrer que rien ne lui coûterait en fait de sacrifices, et, se +reprochant amèrement son discours à tendances constitutionnelles, il +chercha de nouveau le moyen de le faire oublier. Apprenant que le comte +Mamonow offrait tout un régiment, il déclara, séance tenante, au comte +Rostoptchine qu'il fournirait mille hommes, et en plus se chargerait de +leur entretien. + +Le vieux comte Rostow raconta à sa femme en pleurant ce qui s'était +passé, et, donnant enfin son consentement formel à Pétia, il alla +lui-même l'inscrire sur les contrôles du régiment des hussards. + +Le lendemain, l'Empereur quitta la ville; les nobles de Moscou ôtèrent +leurs uniformes, rentrèrent dans leurs habitudes, reprirent leurs places +chez eux et au club, et ordonnèrent à leurs intendants respectifs, non +sans geindre quelque peu, et en s'étonnant eux-mêmes de ce qu'ils +avaient voté, de prendre les mesures nécessaires pour former les +milices. + + + + +CHAPITRE V + +I + + +Pourquoi Napoléon faisait-il la guerre à la Russie? Parce qu'il était +écrit qu'il irait à Dresde, qu'il aurait la tête tournée par la +flatterie, qu'il mettrait un uniforme polonais, qu'il subirait +l'influence enivrante d'une belle matinée de juin, et enfin qu'il se +laisserait emporter par la colère en présence de Kourakine d'abord, et +de Balachow ensuite. + +Alexandre, se sentant personnellement offensé, se refusait à toute +négociation; Barclay de Tolly mettait tous ses soins à bien commander +son armée, afin de remplir son devoir et de conquérir la réputation d'un +grand capitaine; Rostow s'était lancé à la poursuite des Français, parce +qu'il n'avait pu résister au désir de faire un bon temps de galop sur +une plaine unie..., et c'est ainsi qu'agissaient, en conséquence de +leurs dispositions particulières, de leurs habitudes, de leurs désirs, +les individus qui prenaient part à cette guerre mémorable. Leurs +appréhensions, leurs vanités, leurs joies, leurs critiques; tous ces +sentiments, provenant de ce qu'ils croyaient être leur libre arbitre, +étaient les instruments inconscients de l'histoire, et travaillaient, à +leur insu, au résultat dont aujourd'hui seulement on peut se rendre +compte. Tel est le sort invariable de tous les agents exécuteurs, +d'autant moins libres dans leur action qu'ils sont plus élevés dans la +hiérarchie sociale. + +Aujourd'hui les hommes de 1812 ont depuis longtemps disparu: leurs +intérêts du moment n'ont laissé aucune trace, les effets historiques de +cette époque nous sont seuls visibles, et nous comprenons comment la +Providence a fait concourir chaque individu, agissant dans des vues +personnelles, à l'accomplissement d'une oeuvre colossale, dont ni eux ni +même Alexandre et Napoléon n'avaient certainement l'idée. + +Il serait oiseux, à l'heure qu'il est, de discuter sur les causes qui +ont amené les désastres des Français: ce sont évidemment, d'un côté, +leur entrée en Russie dans une saison trop avancée, et l'absence de tous +préparatifs pour une campagne d'hiver, et, de l'autre, le caractère même +imprimé à la guerre par l'incendie des villes et l'excitation à la haine +de l'ennemi chez le peuple russe. Une armée de 800 000 hommes, la +meilleure du monde, ayant à sa tête le plus grand capitaine et devant +elle un ennemi deux fois plus faible, guidé par des généraux +inexpérimentés, ne devait et ne pouvait succomber que par l'action de +ces deux causes. Mais ce qui nous frappe aujourd'hui, ne frappait pas +les contemporains, et les efforts des Russes et des Français tendaient +au contraire à paralyser constamment leurs seules chances de salut. + +Dans les ouvrages historiques sur l'année 1812, les auteurs français se +donnent beaucoup de mal pour prouver que Napoléon se rendait compte du +danger qu'il y avait pour lui, en faisant cette campagne, à s'étendre +dans l'intérieur du pays, qu'il cherchait à livrer bataille, que ses +maréchaux l'engageaient à s'arrêter à Smolensk... etc... etc.... Les +auteurs russes, de leur côté, appuient avec autant de force sur le plan +arrêté, d'après eux, dès le début de l'invasion, et destiné à attirer, +à la façon des Scythes, Napoléon au coeur même de l'Empire, et ils +produisent, à l'appui de leur opinion, bon nombre de suppositions et de +déductions tirées des événements qui se passaient à cette époque; mais +ces suppositions et ces déductions appartiennent évidemment à la +catégorie des «on dit» sans valeur sérieuse, que l'historien ne saurait +admettre sans s'écarter de la vérité, et tous les faits sont là pour les +démentir. + +Que voyons-nous en effet tout d'abord? Nos armées sans communications +entre elles, cherchant à se réunir, bien que: cette réunion n'offre +aucun avantage, à supposer surtout que l'on eût songé à attirer l'ennemi +dans l'intérieur du pays; le camp de Drissa fortifié d'après la théorie +de Pfuhl, dans l'idée bien arrêtée de ne pas se retirer au delà; +l'Empereur suivant l'armée, non pas pour opérer une retraite, mais pour +exciter les soldats par sa présence, et défendre chaque pouce de terrain +contre l'invasion étrangère, et adressant de violents reproches au +général en chef qui continue à se retirer. Comment alors aurait-il pu +imaginer un moment que Moscou serait incendié, ou même que l'ennemi fût +déjà entré à Smolensk? Aussi son irritation éclate-t-elle quand il +apprend qu'aucune grande bataille n'a été livrée, malgré la jonction des +deux armées, et que Smolensk est pris et brûlé! Les militaires et le +peuple s'indignent également de cette retraite continue... et pendant ce +temps les faits s'accomplissent, non par hasard ou en vertu d'un plan +auquel personne ne croit, mais en conséquence des intrigues, des désirs +et des efforts de toutes sortes, de ceux qui agissent dans leur propre +intérêt ou sans préméditation. + +Que faisons-nous cependant? Nous cherchons à concentrer nos deux armées +avant de livrer bataille, et à cet effet nous nous retirons jusqu'à +Smolensk, en entraînant les Français à notre suite; mais cette manoeuvre +n'a pas le résultat désiré, parce que Barclay de Tolly est un Allemand +impopulaire, parce que Bagration, qui commande la seconde armée, et qui +le déteste, ne tient pas à se trouver sous les ordres d'un inférieur, et +retarde, autant que possible, cette jonction de nos forces. Quant à la +présence de l'Empereur, au lieu de faire naître l'enthousiasme, elle +fomente la discorde et détruit toute unité d'action: Paulucci, qui +ambitionne le grade de général, parvient à l'influencer; le plan de +Pfuhl est abandonné, et la direction de l'ensemble des opérations est +remise à Barclay de Tolly, dont on limite cependant le pouvoir, à cause +du peu de confiance qu'il inspire. Grâce à ces divisions intestines, à +ces rivalités, à l'impopularité du général en chef, il devient +impossible de livrer un combat décisif, et pendant que l'irritation +générale s'en accroît, et avec elle la haine des Allemands, le sentiment +patriotique se réveille de tous côtés avec violence. + +L'Empereur quitte enfin l'armée, sous le prétexte, le seul et le +meilleur qu'on ait pu trouver, de chauffer à blanc l'enthousiasme du +peuple dans les deux capitales, et son séjour inattendu à Moscou +contribue puissamment à organiser la résistance future du pays. + +Bien que l'Empereur ne soit plus là, la position du commandant en chef +se complique de jour en jour: Bennigsen, le grand-duc et un essaim de +généraux restent auprès de lui, afin de surveiller ses actes et de +soutenir au besoin son énergie, mais Barclay de Tolly, se sentant de +plus en plus sous la surveillance incessante des «_yeux de l'Empereur_», +n'en devient que plus prudent et évite toute bataille. + +Sa prudence est blâmée par le césarévitch, qui va jusqu'à parler de +trahison à mots couverts, et qui exige un engagement immédiat. +Lubomirsky, Bronnitzky, Vlotzky et d'autres en font tant de bruit, que, +sous prétexte de documents importants à remettre à l'Empereur, Barclay +renvoie peu à peu les aides de camp généraux polonais, et entre en lutte +ouverte avec le grand-duc et Bennigsen. + +Enfin, et malgré l'opposition de Bagration, les armées se réunissent à +Smolensk. + +Bagration arrive en voiture à la maison occupée par Barclay de Tolly, +qui met son écharpe pour le recevoir, et pour faire son rapport à son +ancien en grade. Bagration, dans un élan patriotique d'abnégation, se +soumet à Barclay, ce qui ne l'empêche pas d'avoir un avis complètement +opposé au sien. Il correspond directement avec l'Empereur, selon les +ordres de Sa Majesté, et écrit ceci à Araktchéïew: «Malgré le désir de +mon Souverain, je ne puis rester plus longtemps avec le ministre (c'est +ainsi qu'il nommait Barclay). Au nom de Dieu, envoyez-moi n'importe où; +donnez-moi un régiment à commander, mais, de grâce, tirez-moi d'ici; le +quartier général est plein d'Allemands, qui rendent la vie impossible +aux Russes; c'est un gâchis complet. Je croyais servir l'Empereur et la +patrie, mais il se trouve que je ne sers que Barclay. Je vous avoue que +je m'y refuse.» Les Bronnitzky et les Wintzingerode continuent à semer +la zizanie entre les commandants en chef, et à empêcher par suite toute +unité de vues. On se prépare à attaquer les Français devant Smolensk; on +envoie un général pour examiner la position, et ce général, ennemi de +Barclay, passe la journée chez un des commandants de corps, et critique, +en revenant, le champ de bataille, qu'il n'a pas même vu. + +Pendant que l'on intrigue et que l'on discute sur le terrain où doit +avoir lieu l'engagement, et qu'on cherche à découvrir où sont les +Français, ceux-ci tombent sur la division de Névérovsky, et arrivent +sous les murs mêmes de Smolensk. + +Il n'y a plus à hésiter: pour sauver nos communications, il faut +accepter, bon gré, mal gré, le combat. Il est livré: des milliers +d'hommes tombent des deux côtés, et Smolensk est abandonné, en dépit de +la volonté souveraine et du désir du peuple! La ville est brûlée par ses +habitants, que le gouverneur a trompés. Ruinés, et ne pensant qu'à leurs +malheurs personnels, ils vont à Moscou servir d'exemples à leurs frères, +et les exciter à la haine de l'ennemi. Pendant ce temps nous continuons +notre retraite, et Napoléon continue de son côté à s'avancer en +triomphateur, sans se douter du danger qui le menace... et c'est ainsi +que se décident, contre toute attente, et sa perte et notre salut! + + +II + + +Le lendemain du départ du prince André, le prince Bolkonsky fit appeler +sa fille: + +«Te voilà, je l'espère, satisfaite; tu m'as brouillé avec André, c'est +ce que tu voulais: quant à moi, j'en suis triste et affligé; je suis +vieux, je suis faible, je suis seul... mais c'est ce que tu voulais.... +Va-t'en!» Il la renvoya sur ces paroles, et il se passa une semaine sans +qu'elle le vît, car il tomba malade et ne quitta pas son cabinet. + +La princesse Marie remarqua, à sa grande surprise, que Mlle Bourrienne +n'y avait plus ses entrées comme autrefois: son père n'acceptait plus +que les soins du vieux Tikhone. + +Au bout de huit jours, il se remit, reprit son existence habituelle, +s'occupa avec une nouvelle activité de ses constructions et de ses +jardins, et dès ce moment son intimité avec Mlle Bourrienne cessa +complètement! Toujours froid et dur avec sa fille, il semblait lui dire: +«Tu m'as calomnié auprès d'André, tu m'as brouillé avec lui à cause de +cette Française, et tu vois bien que je n'ai besoin de personne, pas +plus d'elle que de toi!» + +La princesse Marie passait une partie de la journée chez le petit +Nicolas, assistait à ses leçons, lui en donnait elle-même, et causait +avec Dessalles: elle consacrait le reste du temps à lire, à causer avec +sa vieille bonne, et avec les pèlerins, qui continuaient à venir la voir +en passant par l'escalier dérobé. + +Elle songeait à la guerre, comme y songent les femmes: elle craignait +pour son frère, elle déplorait la cruauté des hommes qui s'égorgeaient +les uns les autres, sans accorder toutefois à cette dernière plus +d'importance qu'aux précédentes. Dessalles, qui en suivait la marche +avec un vif intérêt, lui exposait cependant de temps à autre ses +opinions, et la tenait au courant des nouvelles. De leur côté, les +«pèlerins» lui faisaient part de leurs terreurs, lui racontaient à leur +façon la venue de l'Antéchrist personnifié dans Napoléon, et la belle +Julie, devenue princesse Droubetzkoï, lui écrivait des lettres pleines +d'un patriotisme exalté. + +«Je vous écris en russe, ma chère amie, car je hais les Français, et +leur langue, que je ne puis plus entendre parler! Nous sommes à Moscou, +et tout le monde y est d'un enthousiasme indescriptible pour notre +Empereur adoré. + +«Mon pauvre mari supporte la faim et les privations dans de sales trous +où il n'y a que des Juifs, et les nouvelles que j'en reçois ajoutent +encore à mon exaltation. + +«Vous aurez entendu parler de l'héroïque exploit de Raïevsky, embrassant +ses deux fils et leur disant: «Je mourrai avec vous, mais nous ne +faillirons pas!...» Et en vérité, quoique l'ennemi fût deux fois plus +nombreux, nous n'avons pas failli! Nous passons le temps comme nous +pouvons... à la guerre comme à la guerre! Les princesses Aline et Sophie +viennent chaque jour chez moi, et nous causons alors, pauvres veuves de +paille que nous sommes, sur des sujets édifiants, en préparant de la +charpie. Vous seule, mon amie, vous me manquez,» etc... etc.... + +Si la princesse Marie ne se rendait pas suffisamment compte de +l'importance extrême des derniers événements, la faute en était à son +père, qui ne lui en parlait jamais: il faisait semblant de les ignorer, +et se moquait, à table, de Dessalles et de ses nouvelles à sensation; +son ton assuré et calme inspirait à sa fille une confiance aveugle, et, +sans réfléchir, elle croyait à tout ce qu'il disait. + +Plein d'activité et d'énergie, il dessina pendant le mois de juillet un +nouveau jardin, et posa la première pierre d'une nouvelle habitation +pour sa nombreuse domesticité. Un symptôme inquiétait cependant la +princesse Marie: il dormait peu, et changeait de chambre chaque nuit; il +faisait placer son lit de camp tantôt dans la galerie, tantôt dans la +salle à manger, ou bien, s'établissant dans un fauteuil du salon, il +sommeillait, au son de la voix du petit domestique Pétroucha, qui avait +remplacé Mlle Bourrienne comme lecteur. + +Le premier du mois d'août, il reçut une lettre de son fils, qui lui +avait déjà écrit pour le supplier de lui pardonner, et d'oublier ce +qu'il s'était permis de lui dire; le vieux prince avait répondu par +quelques mots affectueux. Dans cette seconde missive, le prince André +lui racontait en détail l'occupation de Vitebsk par les Français et les +incidents de la campagne, lui en donnait même le plan, avec toutes les +combinaisons qu'il pouvait ultérieurement entraîner, et terminait en +l'engageant vivement à s'éloigner du théâtre de la guerre, qui se +rapprochait de plus en plus de Lissy-Gory, et à se retirer à Moscou. + +Dessalles, auquel on venait d'apprendre que les Français étaient à +Vitebsk, s'empressa de l'annoncer, à table, au vieux prince, qui se +souvint alors seulement de la lettre de son fils. + +«J'ai eu une lettre du prince André ce matin, dit-il en se tournant vers +sa fille, l'as-tu lue? + +--Non, mon père,» répondit-elle effrayée. Comment en effet aurait-elle +pu lire une lettre dont elle avait même ignoré l'arrivée? + +«Il m'écrit au sujet de cette guerre,» poursuivit son père, en souriant +avec dédain, comme toujours, lorsqu'il abordait ce sujet. + +«Elle doit être fort intéressante, dit Dessalles; le prince est à même +de savoir.... + +--Oh! sûrement, s'écria Mlle Bourrienne. + +--Allez me la chercher, dit le vieux prince: elle est sur la petite +table, sous le presse-papiers.» + +Mlle Bourrienne se leva avec un empressement marqué. + +«Non, non! reprit-il en fronçant les sourcils. Allez-y, vous, Michel +Ivanovitch!...» Michel Ivanovitch obéit, mais à peine eut-il quitté la +chambre, que le prince se leva avec impatience, et jetant sa serviette +sur la table: + +«Il ne trouve jamais rien, et il me mettra tout en désordre!» +murmura-t-il en sortant vivement. La princesse Marie, Mlle Bourrienne et +le petit Nicolas se regardèrent en silence: le vieux prince, suivi de +Michel Ivanovitch, revint bientôt, rapportant avec lui le plan de la +nouvelle construction et la lettre de son fils: il les posa à côté de +son assiette, et le dîner s'acheva sans qu'il fît la lecture de la +lettre. + +Lorsqu'ils furent au salon, il la donna à sa fille, qui, après l'avoir +lue à haute voix, regarda son père: celui-ci, absorbé dans la +contemplation de son plan, semblait n'avoir rien entendu. + +«Que pensez-vous de tout cela, prince? lui demanda timidement Dessalles. + + + +--Moi? moi? dit le prince brusquement, sans lever les yeux. + +--Il serait possible que le théâtre de la guerre se rapprochât de nous, +poursuivit Dessalles. + +--Ha! ha! ha! le théâtre de la guerre? répliqua le prince. Je l'ai dit +et je le répète: le théâtre de la guerre est en Pologne, et l'ennemi +n'ira jamais plus loin que le Niémen.» + +Dessalles le regarda stupéfait: parler du Niémen lorsque l'ennemi se +trouvait déjà sur le Dnièpre! Seule la princesse, oubliant sa +géographie, acceptait à la lettre les paroles de son père. + +«À la fonte des neiges, ils seront tous engloutis dans les marais de la +Pologne; Bennigsen aurait dû depuis longtemps entrer en Prusse, +l'affaire aurait marché autrement,» continua le prince, qui se reportait +évidemment à la campagne de l'année 1807. + +--Mais, prince, dit Dessalles encore plus timidement, dans cette lettre +il est question de l'occupation de Vitebsk.... + +--Dans la lettre?... Ah oui, oui! reprit-il... et sa physionomie +s'assombrit:--C'est vrai, il écrit... que les Français ont été battus, +je ne sais où... près d'une rivière quelconque!» + +Dessalles baissa les yeux: + +«Le prince André ne parle pas de cela, dit-il doucement. + +--Il n'en parle pas?... Je ne l'ai pas inventé, pourtant.» + +Un long silence suivit ces mots: + +«Eh bien, eh bien, Michel Ivanovitch, dit-il tout à coup, explique-moi +comment tu penses remédier à ce défaut dans notre plan?» + +Michel Ivanovitch ne se le fit pas répéter, et le prince, après l'avoir +écouté quelques instants, quitta le salon, en jetant à sa fille et à +Dessalles un regard irrité. + +La princesse Marie surprit sur le visage du gouverneur un profond +étonnement, mais elle n'osa ni lui en demander la cause, ni chercher à +la deviner. La fameuse lettre fut oubliée par son père sur la table du +salon.... Michel Ivanovitch vint la réclamer dans le courant de la +soirée; la princesse Marie la lui donna, et s'informa, bien que la +question l'embarrassât singulièrement, de ce que faisait son père. + +«Il s'agite!... répondit l'architecte, avec un sourire respectueux mais +ironique, qui la fit pâlir. La construction de la nouvelle maison le +préoccupe beaucoup... il a lu quelques pages, et maintenant il est à +farfouiller dans son bureau... il fait probablement son testament.» +Depuis quelque temps le classement des paperasses qui devaient voir le +jour après sa mort était devenu le passe-temps favori du vieux prince. + +«Vous dites qu'il envoie Alpatitch à Smolensk? demanda la princesse +Marie. + +--Oui, Alpatitch est prêt à partir, il attend ses ordres.» + + +III + + +Michel Ivanovitch retrouva le prince assis devant son bureau ouvert, +avec ses lunettes sur le nez et un abat-jour sur les yeux; il tenait à +la main un gros cahier, dans une pose quelque peu théâtrale; il lisait +«Ses Remarques»: c'était ainsi qu'il appelait les papiers destinés à +être envoyés après sa mort à l'Empereur; le souvenir du temps où il les +avait écrites lui faisait monter des larmes aux yeux. Prenant la lettre +de son fils, il la glissa dans sa poche, remit son cahier à sa place, et +fit entrer Alpatitch, auquel il donna ses instructions: + +«D'abord, dit-il en parcourant la liste de tout ce qu'il fallait lui +rapporter de Smolensk, d'abord tu m'achèteras du papier à lettres, huit +rames, tu entends bien, doré sur tranche comme celui-ci, ensuite de la +cire à cacheter, du vernis.... Puis tu remettras ma lettre au gouverneur +en personne,» poursuivit-il sans cesser de marcher. Il lui recommanda +aussi de ne pas oublier les verrous pour la nouvelle maison, d'après le +modèle inventé par lui, et de plus un grand carton pour y déposer son +testament et «Ses Remarques». + +Cette conversation durait déjà depuis deux heures, lorsqu'il s'assit, +ferma les yeux, et sommeilla un instant. Au mouvement que fit Alpatitch +pour sortir, il se réveilla: + +«Eh bien, va-t'en: je te rappellerai, si j'ai encore besoin de quelque +chose.» + +Le prince retourna à son bureau, y jeta un coup d'oeil, classa avec soin +ses papiers, et s'assit à sa table pour écrire la lettre au gouverneur. +Lorsqu'il l'eut achevée et cachetée, il était tard; le sommeil et la +fatigue le gagnaient, mais il sentait qu'il ne pourrait dormir et que +les plus tristes pensées ne manqueraient pas de l'assaillir dès qu'il +serait couché. Il appela Tikhone, pour faire avec lui le tour des +chambres et lui indiquer l'endroit où il devait placer son lit pour +cette nuit: chaque coin fut mesuré et inspecté avec soin, mais aucun ne +lui convenait; son divan habituel, surtout, lui inspirait une aversion +insurmontable; il en avait peur, à cause sans doute des cauchemars qui +l'y avaient accablé. Enfin, après une longue et mûre délibération, il +choisit dans le salon l'espace compris entre le piano et le mur, où +jamais il n'avait encore dormi. Tikhone reçut l'ordre d'y placer le lit, +ce qu'il fit aussitôt avec l'aide du valet de chambre. + +«Pas ainsi, pas ainsi! s'écria le vieux prince, en attirant à lui sa +couchette et en la reculant ensuite. «Je vais donc pouvoir me reposer!» +se dit-il en se laissant déshabiller par son fidèle serviteur. Après +avoir ôté avec peine son caftan et son pantalon, il se laissa tomber sur +sa couche, et sembla s'abîmer dans la contemplation de ses jambes +desséchées et jaunes. Il réfléchissait et hésitait devant le suprême +effort qu'il lui restait à faire pour les soulever et les étendre: +«Dieu! que c'est lourd! se disait-il. Que ne mettez-vous plus vite, +«vous autres», un terme à mes maux? Que ne me laissez-vous m'en +aller?...» Et il ramena enfin à lui ses vieilles jambes, en poussant un +long soupir. À peine couché, son lit se mit à onduler et à se soulever +sous lui, en avant, en arrière: on aurait dit que le meuble avait pris +vie, et qu'il s'agitait violemment: il en était ainsi presque toutes les +nuits. Le prince rouvrit les yeux, qu'il venait de fermer. + +«Pas de repos, pas de repos avec eux, ces maudits! s'écria-t-il en +colère, comme s'il s'adressait à quelqu'un. Mais n'avais-je pas réservé +quelque chose de grave pour y songer à présent à mon aise? Les verrous? +Non, je les ai commandés! ce n'était pas ça! Qu'ai-je donc oublié tout +à l'heure au salon, où la princesse Marie et cet imbécile de Dessalles +disaient des sornettes... et puis, et puis, n'ai-je rien mis dans ma +poche?... et après? je ne me le rappelle plus.... Tikhone, eh! de quoi +a-t-il été question à table? + +--Du prince André.... + +--Tais-toi, tais-toi.... Ah! je sais, la lettre de mon fils!... La +princesse Marie l'a lue, Dessalles a parlé de Vitebsk, je vais la lire à +mon tour.» + +Il se la fit apporter et ordonna à Tikhone de rapprocher le guéridon, +sur lequel étaient posés son verre de limonade et son bougeoir; il mit +ensuite ses lunettes et lut attentivement ce que lui écrivait son fils. +Alors, dans le calme de la nuit, à la faible lueur de la lumière qui +s'échappait de dessous un abat-jour vert, il comprit pour la première +fois et pour un instant toute l'importance des nouvelles qu'il lui +donnait: «Les Français sont à Vitebsk?... En quatre marches ils peuvent +être à Smolensk, ils y sont peut-être!... Eh! Tichka!...» Tikhone se +leva en sursaut: «Non, ce n'est rien, rien!» s'écria-t-il, et, glissant +la lettre sous le bougeoir, il ferma les yeux.... Il revoit le Danube +étincelant, avec ses rives couvertes de grands joncs, le camp russe +éclairé par un beau soleil; et lui-même, jeune général, gai, plein de +vigueur, entrant dans la tente de Potemkine; à ce souvenir, toute la +jalousie que lui inspirait alors le favori se réveille en lui avec la +même violence.... Il croit entendre encore les paroles échangées à cette +première entrevue.... Il entrevoit à ses côtés une femme au teint jaune, +d'une taille moyenne, d'un embonpoint prononcé... c'est notre mère +l'Impératrice!... Elle lui sourit, elle lui parle..., et au même moment +il aperçoit sa figure de cire, entourée de cierges, couchée sous le dais +mortuaire. + +«Ah! si je pouvais revenir à cette époque, si le présent pouvait +disparaître, et si «eux» surtout me laissaient en paix!» murmurait le +vieillard en rêvant. + + +IV + + +Pendant la conférence que le prince avait eue avec son majordome, +Dessalles était allé chez la princesse Marie, et lui avait exposé +respectueusement, en s'appuyant sur la lettre du prince André, qui +laissait entrevoir le danger du séjour à Lissy-Gory, situé à soixante +verstes seulement de Smolensk et à trois verstes de la grande route de +Moscou, que, la santé de son père l'empêchant de prendre les mesures +nécessaires à leur sécurité, elle ferait sagement d'envoyer, par +Alpatitch, une lettre au gouverneur de la province, avec prière de +l'informer de la véritable situation des choses, et de lui dire +franchement s'il y avait péril à rester à la campagne. Dessalles écrivit +la lettre, la princesse Marie la signa, et la remit à Alpatitch, avec +ordre de revenir sans perdre une minute. + +Alpatitch, muni de toutes ces instructions, fut enfin prêt à partir, et, +après avoir reçu les adieux des gens de la maison, monta dans une grande +kibitka à capote de cuir, attelée d'une troïka de vigoureux chevaux +rouans. + +Les clochettes de l'attelage, bourrées de papiers, étaient muettes, car +le prince ne permettait à personne d'en faire usage dans sa propriété; +mais Alpatitch, qui aimait à les entendre tinter, comptait bien leur +rendre la liberté dès qu'il serait à quelque distance du château. Son +entourage, composé du teneur de livres, de sa cuisinière, de deux +vieilles femmes et d'un enfant habillé en cosaque, s'empressait autour +de lui. + +Sa fille disposait dans la kibitka des oreillers en édredon, recouverts +de taies de perse, et une des vieilles y glissa en tapinois un gros +paquet au moment où Alpatitch se disposait à y monter, avec l'aide +respectueuse d'un des cochers. + +«Eh, eh! qu'est-ce que tout cela? Provisions de femmes!... Oh! les +femmes, les femmes!» s'écria-t-il en s'asseyant, et en parlant d'une +voix aussi essoufflée et aussi brusque que celle de son maître. Après +avoir fait ses dernières recommandations au sujet des travaux et des +constructions, il se découvrit, et fit trois fois de suite le signe de +la croix (en cela, il faut l'avouer, il s'écartait singulièrement des +habitudes du prince). + +«S'il y a la moindre des choses, vous nous reviendrez bien vite, +n'est-ce pas, Jakow Alpatitch?» lui cria sa femme, à qui les bruits de +guerre causaient une frayeur indicible. «Ayez pitié de nous, au nom du +ciel! + +--Oh! les femmes, les femmes!» murmurait-il encore, pendant que la +kibitka roulait le long des champs, qu'il examinait en passant d'un +oeil connaisseur. Là-bas le seigle commençait déjà à jaunir; ici +l'avoine encore verte s'élançait en touffes fortes et serrées. Les blés +d'été, exceptionnellement beaux cette année, réjouissaient la vue du +vieil Alpatitch, qui les contemplait avec orgueil. On moissonnait de +côté et d'autre, et chemin faisant il récapitulait dans sa tête son +programme de travaux de semailles et de moisson, tout en se demandant +avec inquiétude s'il n'avait pas par malheur oublié quelque commission +de son maître. + +Deux fois il s'arrêta pour faire manger et reposer ses chevaux, et +enfin, dans la soirée du 16 août, il arriva à la ville. Pendant le +trajet il avait dépassé plusieurs trains de bagages et même des troupes +en marche. En approchant de Smolensk, il lui sembla entendre des coups +de feu à une grande distance, mais il n'y prêta aucune attention. Ce +qui lui causa une bien autre surprise, ce fut de voir un camp établi +dans un superbe champ d'avoine, que des soldats fauchaient sans doute +pour la nourriture de leurs chevaux; mais, absorbé comme il l'était par +ses affaires et par ses calculs, il oublia bientôt ce singulier +incident. + +Il y avait environ trente ans que tout l'intérêt de son existence se +concentrait dans l'exécution de la volonté de son maître; aussi ce qui +ne s'y rapportait pas directement ne l'occupait guère, et n'existait +même pas pour lui. + +Arrivé dans le faubourg de la ville, il s'arrêta devant une espèce +d'auberge, tenue par un certain Férapontow, chez qui il logeait +d'habitude. Ce Férapontow avait acheté autrefois, de la main légère +d'Alpatitch, un bois appartenant au prince, et la vente en détail lui +avait si bien profité que de fil en aiguille il s'était bâti une maison, +une auberge, et faisait maintenant un commerce considérable de farine. +Ce paysan à cheveux noirs, à physionomie avenante, âgé de quarante ans +environ, avait un gros ventre, des lèvres épaisses, un nez camard, et +deux bosses au-dessus de ses deux gros sourcils, qu'il fronçait presque +constamment. Il se tenait debout contre la porte de sa boutique, en +chemise de couleur, avec un gilet par-dessus. + +«Sois le bienvenu, Jakow Alpatitch; tu viens en ville, lorsque les +autres la quittent. + +--Comment cela? + +--Est-il bête, ce peuple? Il craint les Français! + +--Bavardages de femmes! reprit Alpatitch. + +--C'est ce que je leur répète. Je leur ai dit aussi que l'ordre a été +donné de ne pas «le» laisser entrer; donc c'est sûr, il n'entrera +pas!... Et croirais-tu que ces brigands de paysans profitent de la +panique pour demander trois roubles par chariot de transport.» + +Jakow Alpatitch, qui l'écoutait avec distraction, l'interrompit pour +faire donner du foin à ses chevaux et préparer le samovar; puis il se +coucha, après avoir savouré une bonne tasse de thé. + +Pendant toute la nuit, des régiments passèrent devant l'auberge, mais +Alpatitch ne les entendit pas: le lendemain, il alla, selon son +habitude, vaquer à ses affaires. Le soleil brillait, et il faisait déjà +chaud à huit heures du matin: «Quelle belle journée pour la moisson!» se +disait le voyageur. Le bruit de la fusillade et le grondement du canon +s'entendaient dès l'aube en dehors de la ville. Les rues étaient pleines +d'une foule de soldats, et d'izvostchiks qui allaient et venaient comme +toujours, tandis que les marchands se tenaient paresseusement à l'entrée +de leurs boutiques; dans les églises on disait la messe. Alpatitch fit +sa tournée accoutumée, se rendit aux différents tribunaux, à la poste, +et chez le gouverneur, partout on parlait de la guerre, et de l'ennemi +qui attaquait la ville, on se questionnait les uns les autres, et chacun +faisait son possible pour rassurer son voisin. + +Devant la maison du gouverneur, Alpatitch vit un grand rassemblement, +un groupe de cosaques, et la voiture de voyage de ce haut fonctionnaire, +qui évidemment l'attendait. Sur le perron il rencontra deux messieurs +dont il connaissait l'un, qui était un ancien chef de district. + +«Ce ne sont pas des plaisanteries! disait-il avec violence, pour un +célibataire, c'est une autre affaire! Une tête, une misère... mais avec +treize enfants, et toute sa fortune en jeu?... Que dites-vous de nos +autorités, qui laissent venir les choses au point qu'il ne nous reste +plus qu'à crever!... Il faudrait les pendre, ces scélérats! + +--Voyons, voyons, du calme! + +--Qu'est-ce que cela me fait? Qu'ils m'entendent, s'ils veulent, nous +ne sommes pas des chiens! + +--Tiens, Jakow Alpatitch! que fais-tu ici? + +--Je suis venu, par ordre de Son Excellence, voir M. le gouverneur,» +répondit ce dernier en relevant fièrement la tête, et en fourrant sa +main dans son gilet, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il parlait de son +maître: J'ai ordre de m'informer de la situation. + +--Va l'informer, tu sauras qu'il n'y a plus ni un chariot ni aucun moyen +de transport. Tu entends ce bruit là-bas.... Eh bien, voilà! Ces +brigands nous ont conduits à notre porte!» + +Alpatitch secoua la tête et monta l'escalier. Des marchands, des femmes +et des employés se trouvaient dans le salon d'attente. La porte du +cabinet s'ouvrit: tous se levèrent et firent un pas en avant; un +fonctionnaire civil sortit d'un air effaré, échangea quelques mots avec +un marchand, appela un gros employé décoré d'une croix au cou, et, sans +répondre aux questions et aux regards interrogateurs qu'on lui adressait +de tous côtés, il l'entraîna vivement et disparut avec lui. Alpatitch se +plaça en avant, et, lorsque le même fonctionnaire reparut une seconde +fois, il lui tendit ses deux lettres, après avoir préalablement fourré +sa main gauche dans son gilet: + +«À Monsieur le baron Asch, de la part du général prince Bolkonsky,» +dit-il d'une façon si solennelle et si significative, que l'employé se +retourna et prit les lettres qu'il lui présentait. Quelques secondes +après, le gouverneur fit appeler Alpatitch. + +«Tu répondras au prince et à la princesse, dit-il avec hâte, que je ne +sais rien, et que, selon mes instructions supérieures.... Tiens, +voici!...» et il lui donna un imprimé. «Le prince est souffrant, je lui +conseille d'aller à Moscou; j'y vais moi-même: tu lui diras aussi que je +n'ai agi...» mais il n'acheva pas: un officier couvert de poussière et +de sueur se précipita dans la chambre, lui dit quelques mots en +français, et la figure du gouverneur prit une expression d'épouvante. + +--Va, va!» ajouta-t-il en congédiant Alpatitch d'un signe de tête. Ce +dernier sortit aussitôt, et tous les regards, avides de nouvelles, se +portèrent sur lui avec une inquiétude marquée. Retournant en toute hâte +à son auberge, il prêta cette fois l'oreille au bruit de la fusillade, +qui se rapprochait. L'imprimé contenait ce qui suit: + +«Je puis vous assurer qu'aucun danger ne menace encore la ville de +Smolensk, et il n'est pas probable qu'elle y soit jamais exposée. Moi +d'un côté, le prince Bagration de l'autre, nous marchons vers la ville +pour nous y réunir, le 22 de ce mois, et les armées défendront alors +conjointement, et leurs compatriotes, et le gouvernement confié à vos +soins, jusqu'à ce que leurs efforts aient repoussé les ennemis de la +patrie, ou jusqu'à ce qu'il ne nous reste plus un seul soldat. Vous +voyez donc que vous pouvez, en toute sécurité, rassurer les habitants de +Smolensk, car, lorsqu'on est défendu par deux armées aussi vaillantes +que les nôtres, on peut être sûr de la victoire! (Ordre du jour de +Barclay de Tolly au gouverneur de Smolensk baron Asch.--1812).» + +Le peuple inquiet errait dans les rues. + +On voyait à tout instant des chariots pleins de meubles, d'armoires et +d'ustensiles de toute sorte, sortir des cours des maisons et se diriger +vers les portes de la ville. Quelques-uns, prêts à partir, stationnaient +devant la boutique qui touchait à celle de Férapontow; les femmes +criaient et pleuraient en échangeant leurs dernières recommandations, et +un roquet aboyait en sautant à la tête des chevaux. + +Alpatitch entra dans la cour, et s'approcha avec une vivacité +inaccoutumée de sa voiture et de son attelage: le cocher dormait; il le +réveilla, lui ordonna de mettre les chevaux à la kibitka et alla +chercher ses effets dans la maison. On entendait dans la chambre du +propriétaire des braillements d'enfants, des cris de femmes, que +dominait la voix irritée et rauque de Férapontow. La cuisinière, +pareille à une poule effarée, courait en tous sens dans la pièce +d'entrée. + +«Il l'a battue, battue! not'maîtresse, jusqu'à la mort! criait-elle. + +--Pourquoi? demanda Alpatitch. + +--Parce qu'elle l'a supplié de la laisser partir! «Emmène-moi, lui +disait-elle... ne me laisse pas mourir, moi et mes enfants... tu vois +bien que tout le monde s'en va, pourquoi restons-nous?» Et il l'a +battue, battue!... Oh! oh! mon Dieu!» + +Alpatitch, peu curieux d'en entendre davantage, se contenta de faire un +mouvement de tête affirmatif, passa outre et ouvrit la porte de la +chambre qui contenait ses emplettes. + +«Scélérat! monstre!» s'écria en ce moment une femme pâle, maigre, qui, +les vêtements déchirés, et tenant un enfant sur son sein, se précipita +sur le palier et descendit l'escalier en courant. Férapontow la +poursuivait, mais, à la vue d'Alpatitch, il s'arrêta brusquement, +arrangea son gilet, bâilla, s'étira les bras, et entra avec lui dans sa +chambre: + +«Comment, tu pars?» + +Sans lui répondre, Alpatitch examina ses emplettes, et lui demanda son +compte. + +«Plus tard, nous verrons! Mais, dis-moi, que fait le gouverneur? +Qu'a-t-on décidé?» + +Alpatitch lui conta comme quoi le gouverneur s'était exprimé très +vaguement. + +«Notre commerce s'en trouvera peut-être bien, sais-tu? Sélivanow a vendu +l'autre jour de la farine à l'armée, à neuf roubles le sac.... +Prendrez-vous du thé?» + +Pendant qu'on attelait, Alpatitch et Férapontow en avalèrent quelques +tasses, en causant amicalement sur le prix du blé, sur la moisson à +venir, et sur la belle apparence de la récolte. + +«Il me semble, dit Férapontow, que le bruit s'est calmé; les nôtres +auront eu le dessus, bien sûr! On a déclaré qu'on ne le laisserait pas +entrer: donc nous sommes forts! L'autre jour Maiveï Ivanovitch Platow en +a jeté à l'eau dix-huit mille!» + +Alpatitch régla ses comptes avec son hôte; le tintement des clochettes +de sa kibitka, qui sortait de la cour de l'auberge et venait se placer +devant la porte de la maison, l'attira à la fenêtre; il regarda dans la +rue, dont le soleil éclairait d'aplomb un côté: il était midi passé. + +Tout à coup un sifflement lointain et étrange, suivi d'un coup sec, +fendit l'air, et un roulement ininterrompu fit trembler les vitres. +Alpatitch quitta la fenêtre, et descendit dans la rue, au moment où deux +hommes passaient en courant dans la direction du pont. On n'entendait de +tous côtés que des sifflets stridents, le bruit sourd des boulets qui +tombaient, et l'explosion des grenades qui pleuvaient en masse sur la +ville; mais les habitants n'y prêtaient qu'une mince attention, la +fusillade en dehors des murs les intéressait davantage.... C'était le +bombardement de la ville, ordonné par Napoléon! Depuis cinq heures du +matin, cent trente bouches à feu tiraient sans relâche. + +La femme de Férapontow, qui n'avait pas encore cessé de pleurer dans un +coin de la remise, se calma subitement... s'avança sous la porte +cochère, pour mieux se rendre compte de tout ce brouhaha, et regarder +les passants, dont la curiosité s'éveillait de plus en plus à l'aspect +des boulets et des obus. + +La cuisinière et le marchand d'à côté se joignirent à elle, et tous +trois suivirent des yeux avec un vif intérêt la course des projectiles +qui passaient au-dessus de leurs têtes. Quelques hommes apparurent au +tournant de la rue: ils causaient avec vivacité. + +«Quelle force! disait l'un; le toit, les plafonds, tout a été réduit en +miettes!... + +--Et il a labouré la terre comme un pourceau avec son groin, ajoutait un +autre. + +--J'ai heureusement sauté de côté à temps, autrement il m'aurait +aplati,» dit un troisième. + +La foule les arrêta, et ils racontèrent comment des boulets étaient +tombés tout près d'eux. Pendant ce temps, les sifflements aigus des +boulets et le son moins perçant des grenades et des obus redoublaient +d'intensité: presque tous les projectiles volaient par-dessus les toits. + +Alpatitch monta enfin dans la voiture, et son hôte suivait de l'oeil ses +derniers préparatifs, lorsqu'il vit sa cuisinière, les manches +retroussées, et se balançant sur ses hanches, s'avancer jusqu'au coin de +la rue pour écouter ce qu'il s'y disait, et s'émerveiller, elle aussi, +du spectacle. + +«Que diable vas-tu regarder là?» lui cria-t-il rudement. Au son de cette +voix impérieuse, elle se retourna et revint sur ses pas, en laissant +retomber son jupon rouge, qu'elle avait relevé. + +À ce moment, un nouveau sifflement traversa l'air à une si faible +distance, qu'on aurait cru entendre le vol rapide d'un oiseau rasant la +terre et l'effleurant de son aile; quelque chose brilla au milieu de la +rue, une violente détonation eut lieu, et il s'éleva aussitôt une +épaisse fumée. La cuisinière tomba en gémissant au milieu d'un cercle de +gens pâles et épouvantés. Férapontow courut à elle; les femmes +s'enfuyaient en criant, les enfants pleuraient, mais les cris de la +pauvre blessée dominaient toutes les voix. + +Cinq minutes plus tard, la rue était déserte. La malheureuse femme, dont +les côtes avaient été brisées par un éclat d'obus, avait été transportée +dans la cuisine de l'auberge. Alpatitch, son cocher, la femme de +Férapontow, ses enfants, le dvornik se réfugièrent, épouvantés, dans la +cave. Le grondement sourd du canon, le sifflement des grenades, mêlés +aux gémissements de la cuisinière, ne discontinuaient pas. La femme de +Férapontow essayait en vain de calmer et d'endormir son enfant, et +questionnait avec effroi les survenants, pour savoir ce qu'était devenu +son mari: il était allé, lui dit-on, à la cathédrale, où le peuple se +portait en masse pour demander qu'on fît une procession avec l'image +miraculeuse de la Sainte Vierge. + +La canonnade diminua à la tombée du jour; le ciel du soir se dérobait +sous un épais rideau de fumée, dont les déchirures laissaient entrevoir +de temps à autre le croissant argenté de la nouvelle lune. Au roulement +continu des bouches à feu succéda pendant quelques minutes un semblant +de calme, mais un bruit semblable au piétinement d'une foule en marche, +des gémissements, des cris et le craquement sinistre des incendies ne +tardèrent pas à l'interrompre de toutes parts. La pauvre cuisinière +avait cessé de se plaindre. Des soldats passaient en courant dans la +rue, non plus en files bien alignées, mais comme des fourmis qui +s'échappent en désordre d'une fourmilière envahie. Quelques-uns +entrèrent dans la cour de l'auberge pour éviter un régiment qui leur +barrait le chemin, en revenant brusquement sur ses pas. Alpatitch, qui +avait quitté la cave, se tenait sous la porte cochère. + +«La ville se rend!... partez au plus vite,» lui cria un officier, et, +apercevant les soldats qui sortaient de la cour: «Je vous défends +d'entrer dans les maisons,» ajouta-t-il avec colère. Alpatitch appela +son cocher, et lui ordonna de monter sur le siège. Toute la famille de +Férapontow arriva successivement dans la cour, mais, lorsque les femmes +aperçurent les lueurs sinistres des incendies, que le crépuscule rendait +encore plus visibles, elles éclatèrent en lamentations, auxquelles +répondirent aussitôt des cris de douleur partis de la rue. Alpatitch et +son cocher dénouaient sous l'auvent, de leurs mains tremblantes, les +rênes et les brides emmêlées de l'attelage; enfin tout fut prêt, la +voiture s'ébranla doucement, et Alpatitch, en passant devant la boutique +ouverte de Férapontow, put y voir encore une dizaine de soldats +bruyamment occupés à remplir de grands sacs de farine, de froment et de +graines de tournesol. Le propriétaire, survenant sur ces entrefaites, +fut sur le point de se jeter sur eux, mais il s'arrêta subitement, se +prit les cheveux à poignées, et sa colère se changea en un rire plein de +sanglots. + +«Prenez, prenez, enfants, que cela ne tombe pas entre les mains de ces +possédés!...» et, saisissant lui-même les sacs, il les jetait dans la +rue. Quelques soldats effrayés s'enfuirent, d'autres continuèrent +tranquillement leur besogne. + +«Eh bien, Alpatitch, s'écria Férapontow, la Russie est perdue, elle est +perdue!... je vais, moi aussi, allumer le feu!...» Et il se précipita +d'un air égaré dans sa cour. + +La route était tellement encombrée, qu'Alpatitch ne parvenait pas à +avancer, et la femme de Férapontow et ses enfants, assis sur une +charrette, attendaient comme lui le moment favorable. + +Il faisait sombre et les étoiles brillaient au ciel, lorsqu'ils +arrivèrent enfin, pas à pas, à la descente vers le Dnièpre, où ils +furent forcés de s'arrêter: les soldats et les voitures barraient le +passage. Près du carrefour où ils firent balte, les derniers débris +d'une maison et de quelques boutiques brûlaient encore: la flamme, +s'éteignant tout à coup dans la noire fumée, se rallumait ensuite plus +brillante, et éclairait d'un reflet sinistre, jusque dans leurs moindres +détails, les figures silencieuses et terrifiées de la foule. Des ombres +passaient et repassaient devant le feu; des pleurs, des cris se mêlaient +au craquement incessant du bois, qui éclatait. Des soldats allaient et +venaient au milieu du brasier; deux d'entre eux, aidés d'un homme en +manteau, traînèrent une poutre flambante dans la cour d'une maison +voisine, et d'autres y portèrent des brassées de foin. + +Alpatitch, descendu de sa voiture, se joignit à un groupe qui regardait +brûler un magasin de blé, dont les flammes léchaient les murs: l'un +d'eux s'écroula sous l'action du feu, la toiture s'effondra, et les +poutres incandescentes roulèrent à terre. + +À ce moment, une voix connue l'appela par son nom: + +«Mon Dieu, Excellence!» répondit-il en reconnaissant avec stupeur son +jeune maître. + +Le prince André, monté sur un cheval noir, se tenait un peu en arrière +de la foule. + +«Que fais-tu ici? + +--Votre Excellence, reprit Alpatitch, en fondant en larmes, je, je... +sommes-nous donc perdus? + +--Que fais-tu ici?» répéta le prince André. + +Une gerbe de flammes, ravivée pour une seconde, laissa voir à Alpatitch +sa figure pâle et défaite. Il lui raconta en peu de mots pourquoi il +avait été envoyé, et la difficulté qu'il éprouvait à sortir de la ville. + +«Dites-moi, Excellence, répéta-t-il, sommes-nous donc perdus?» + +Le prince André, sans lui répondre, tira son calepin, en arracha un +feuillet, le posa sur son genou, et griffonna au crayon ces quelques +mots à sa soeur: + +«Smolensk se rend.... Lissy-Gory sera occupé par l'ennemi dans une +semaine, quittez-le au plus vite, allez à Moscou.... Réponds-moi de +suite par un exprès à Ousviage, et informe-moi de votre départ.» Il +venait à peine de remettre ce billet à Alpatitch et d'y ajouter des +instructions verbales, qu'un chef d'état-major à cheval, accompagné de +sa suite, l'interpella. + +«Vous êtes colonel, lui dit-il avec un accent allemand, des plus +prononcés... on met le feu aux maisons en votre présence, et vous +laissez faire!... Qu'est-ce que cela veut dire? Vous en répondrez!» +poursuivit Berg, car c'était Berg lui-même, qui, devenu adjoint au chef +de l'état-major du commandant en chef de l'infanterie du flanc gauche de +la première armée, occupait là une place fort agréable et très en vue, +comme il disait souvent. + +Le prince André le regarda sans dire mot, et, se retournant vers +Alpatitch: + +«Tu leur diras donc, continua-t-il, que j'attendrai une réponse jusqu'au +10; si alors j'apprends qu'ils ne sont pas partis, je serai forcé de +tout quitter et de courir à Lissy-Gory. + +--Mille excuses, prince, dit Berg qui venait de le reconnaître; j'ai +reçu des ordres: c'est pour cela que je me suis permis... et vous savez +que je les exécute ponctuellement, mille excuses!» + +Un formidable craquement éclata, le feu s'éteignit subitement, de gros +tourbillons de fumée s'élevèrent de dessous le toit... et un second +craquement ébranla l'énorme masse, qui s'écroula avec fracas! C'était la +toiture du magasin qui s'effondrait, aux acclamations frénétiques de la +foule surexcitée. Le feu se ralluma avec une nouvelle vigueur, et +éclaira de nouveau les visages pâles et fatigués de ceux qui l'avaient +si laborieusement activé! L'homme au manteau leva le bras et s'écria: + +«Hourra! hourra!... C'est fait, mes enfants, la voilà qui flambe!... + +--C'est le propriétaire lui-même qui parle ainsi, chuchotèrent quelques +voix. + +--Ainsi donc, Alpatitch, poursuivit le prince André, sans faire +attention à Berg, qui restait pétrifié à ses côtés, transmets-leur ce +que je t'ai dit... adieu!» Et, donnant un coup d'éperon à son cheval, il +s'éloigna. + + +V + + +Après Smolensk, les troupes continuèrent leur retraite, suivies de près +par l'ennemi. Le 10 août, le régiment commandé par le prince André +arrivait, en suivant la grand'route, à la hauteur de Lissy-Gory, et +dépassait l'avenue qui conduisait au château. Une chaleur accablante et +une effroyable sécheresse duraient depuis trois semaines. Quelques gros +nuages cachaient de temps à autre le soleil, mais il s'en dégageait +aussitôt, et se couchait tous les soirs au milieu d'épaisses vapeurs +d'un brun rougeâtre. Les blés non moissonnés s'égrenaient et séchaient +sur pied dans les champs, et le bétail, mugissant de faim, cherchait en +vain pour l'apaiser un brin d'herbe dans les prairies et dans les marais +brûlés par l'ardeur du soleil. On ne respirait un peu de fraîcheur que +la nuit, dans les forêts, mais l'action bienfaisante de la rosée ne +s'étendait guère au delà de cette limite. Sur la grand'route poudreuse, +d'énormes colonnes de poussière aveuglaient le soldat, dont la marche +commençait au point du jour; les trains de bagages et l'artillerie +tenaient le milieu du chemin, tandis que l'infanterie s'avançait sur les +bas côtés, dans la poussière suffocante et chaude que la rosée de la +nuit n'avait pas abattue. Elle s'attachait par plaques aux pieds des +soldats, aux roues des fourgons, s'étendait comme un nuage au-dessus des +troupes, et pénétrait dans les yeux, dans les narines, et surtout dans +les poumons des hommes et des animaux. Plus le soleil s'élevait, et plus +s'élevait ce nuage sablonneux et brûlant, à travers lequel on +entrevoyait le soleil comme un globe de feu rouge sang! Pas un souffle +d'air n'agitait cette lourde atmosphère, et les hommes, accablés de +fatigue, se bouchaient le nez et la bouche pour ne pas y succomber. +Lorsqu'on entrait dans un village, tous se précipitaient vers le puits: +on se battait pour une goutte d'eau boueuse et sale, et on l'avalait +avec avidité. + +Le prince André s'occupait activement de son régiment, de la santé de +ses soldats, de leur bien-être. L'incendie de Smolensk et l'abandon de +la ville, en éveillant en lui la haine contre l'envahisseur, firent +époque dans sa vie, et la force de cette haine lui fit oublier parfois +ses propres douleurs. Son affabilité et sa bienveillance l'avaient rendu +cher à ses subordonnés, qui ne l'appelaient pas autrement que «notre +prince». Il était bon et affectueux avec ses soldats et ses officiers, +parce qu'ils ne connaissaient pas son passé, et qu'il les rencontrait +dans un milieu différent du sien; mais, dès que le hasard lui faisait +retrouver une de ses anciennes connaissances, il se hérissait au moral +et redevenait hautain et dédaigneux. Dans ses relations habituelles il +se bornait au strict accomplissement de son devoir dans les limites de +la plus stricte justice. + +Il voyait tout, il est vrai, sous l'aspect le plus sombre: d'un côté, +Smolensk que, selon lui, on aurait dû et pu défendre, abandonné le 18 +août; de l'autre, son père, malade, forcé de fuir et de quitter +Lissy-Gory, ce Lissy-Gory que le vieux prince avait construit, arrangé à +sa guise, et qu'il aimait par-dessus toutes choses. Heureusement pour le +prince André, les soins à donner à son régiment, en l'obligeant à +s'occuper des moindres détails du service, le détournaient de ces +tristes pensées. Son détachement arriva à Lissy-Gory le. 22 du mois +d'août: deux jours auparavant, il avait appris que son père et sa soeur +l'avaient quitté pour aller se réfugier à Moscou. Rien ne l'attirait +plus en ces lieux, mais le désir de goûter une amère jouissance, en +ravivant sa douleur, le décida à y pousser une pointe. + +Montant à cheval, il quitta ses soldats en marche, et prit le chemin du +village qui l'avait vu, naître et grandir. En passant devant l'étang où +d'ordinaire des femmes chantaient et bavardaient en lavant et en battant +leur linge, il fut étonné de n'y voir personne; le petit radeau, enfoncé +en partie dans l'eau, se balançait, à moitié couché sur le bord; il n'y +avait âme qui vive dans la loge du garde, et la porte d'entrée était +grande ouverte; les mauvaises herbes envahissaient les allées du jardin; +des veaux et des poulains se promenaient à leur aise dans le parc +anglais; les vitres de l'orangerie étaient brisées, quelques arbres +renversés avec leurs caisses; quelques autres étaient complètement +desséchés. Il appela Tarass le jardinier, personne ne répondit. Tournant +l'angle de la serre, il remarqua que la clôture de planches était +brisée, et que des branches de pruniers dépouillées de leurs fruits +jonchaient la terre. Un vieux paysan, qu'il avait de temps immémorial vu +assis devant l'entrée du jardin, s'était installé maintenant sur le banc +favori du vieux prince. Il tressait des chaussons, et sur le tronc d'un +beau magnolia, à moitié mort, pendait, à portée de sa main, l'écorce +destinée à cette fabrication. Comme il était complètement sourd, il +n'entendit pas venir le prince André. Celui-ci arriva enfin à la maison; +devant la façade quelques vieux tilleuls avaient été abattus, une jument +pie et son poulain, caracolaient devant le perron au milieu du parterre +et des massifs de rosiers. Les volets étaient fermés à toutes les +fenêtres, à l'exception d'une seule au rez-de-chaussée: un gamin, qui +semblait y être aux aguets, aperçut le cavalier, et disparut aussitôt +dans l'intérieur de la maison. + +Alpatitch était resté seul à Lissy-Gory après en avoir renvoyé sa +famille, et lisait «la Vie des Saints» au moment où l'enfant vint +l'avertir de la venue de son jeune maître. Boutonnant vivement son +habit, il courut à sa rencontre, les lunettes encore sur le nez, et, +sans prononcer une parole, se précipita sur le prince André, en fondant +en larmes. Se détournant aussitôt comme s'il était honteux de s'être +laissé aller à ce mouvement de faiblesse, il surmonta son émotion, et +lui rendit compte de l'état des choses. Ce que le château contenait de +précieux avait été expédié à Bogoutcharovo, ainsi que cent tchetverts +environ de froment tirés de la réserve; mais le foin et les blés d'été, +d'une beauté extraordinaire cette année-là, avaient été fauchés avant +leur maturité par les troupes. Les paysans étaient ruinés, et +quelques-uns d'entre eux s'étaient même retirés à Bogoutcharovo. + +«Quand mon père et ma soeur sont-ils partis? demanda le prince André, +qui avait écouté avec distraction ses doléances, et qui supposait les +siens déjà à Moscou. + +--Ils sont partis le 7,» reprit Alpatitch, persuadé qu'il les savait à +Bogoutcharovo, et, reprenant sa conversation sur les affaires courantes, +il lui demanda de nouvelles instructions. «Il nous reste encore une +certaine quantité de blé. Faut-il le livrer aux troupes contre reçu? + +--Que dois-je répondre,» se disait le prince André, les yeux fixés sur +le vieillard, dont le crâne chauve reluisait au soleil; il voyait, à +l'expression de sa physionomie, qu'il comprenait lui-même l'inutilité de +ces questions, et ne les lui adressait que pour lui faire oublier un +instant sa douleur. + +--Oui, donne-le, répondit-il. + +--Vous aurez remarqué le désordre du jardin; il a été impossible, de +l'empêcher: trois régiments ont couché ici; les dragons, surtout se sont +permis de.... J'ai inscrit le rang et le nom du commandant, pour porter +plainte et.... + +--Que feras-tu à présent? lui demanda son maître: vas-tu rester ici?» + +Alpatitch le regarda, et, levant le bras vers le ciel d'un air +recueilli: + +«Il est mon, protecteur, répondit-il avec solennité. Que sa volonté soit +faite! + +--Eh bien, adieu! dit le prince André, en se penchant vers son vieux +serviteur. Va-t'en, toi aussi, emporte ce que tu pourras, et dis aux +paysans de se réfugier dans la terre de Riazan, ou bien dans celle qui +est près de Moscou!» + +Alpatitch, pleurant à chaudes larmes, se serra contre lui; le prince +André l'écarta doucement, et partit au galop par la grande avenue. + +Il passa de nouveau devant le vieux paysan, toujours assis à la même +place, et toujours absorbé par son ouvrage, comme une mouche sur la +figure d'un mort. Deux petites filles, qui sortaient sans doute de la +serre, s'arrêtèrent tout court à la vue du cavalier: elles tenaient +dans leurs jupons retroussés des prunes arrachées aux espaliers. Leur +terreur fut si vive que la plus grande, saisissant la main de sa +compagne, l'entraîna brusquement, et se cacha avec elle derrière un +bouleau, sans même ramasser les fruits encore verts qui avaient roulé de +leurs tabliers. Le prince André tourna la tête, et feignit de ne pas les +apercevoir... afin de ne pas les effaroucher davantage. Cette jolie +fillette effarée lui faisait de la peine! La vue de ces deux enfants +venait d'éveiller en lui un sentiment tout nouveau qui le calmait et le +reposait pour ainsi dire, en lui faisant entrevoir et comprendre qu'il +existait d'autres intérêts dans la vie, des intérêts complètement +étrangers aux siens, mais tout aussi humains et tout aussi naturels. Ces +petites filles ne songeaient évidemment qu'à pouvoir emporter et manger +leurs prunes à moitié mûres, et surtout à ne pas se laisser +surprendre.... Pourquoi dès lors s'opposer au succès de leur entreprise? +Il ne put cependant se refuser le plaisir de les regarder encore une +fois, et il les vit, se croyant hors de danger, s'élancer hors de leur +cachette et traverser en courant la pelouse, pieds nus, les jupons +relevés, en riant et en babillant de leurs voix enfantines et grêles. Le +prince André, que cette course loin de la poussière de la grand'route +avait rafraîchi, rejoignit bientôt son régiment qui avait fait halte +près d'un étang. Il était deux heures de l'après-midi; un soleil ardent +grillait le dos des soldats à travers leur uniforme de drap noir, et la +poussière, qui continuait à s'étendre sur eux en une couche immobile et +dense, assourdissait le bruit de leurs voix. Il n'y avait pas de vent. +Comme il longeait la digue, une bouffée d'air frais et marécageux lui +caressa la figure, et lui donna l'envie de se plonger dans l'eau, +quelque bourbeuse qu'elle fût. Le petit étang d'où partaient des rires +et des cris était couvert d'herbes de toutes sortes, et l'eau débordait +jusque sur la chaussée, à cause de la quantité de soldats qui le +remplissaient jusqu'aux bords; leurs corps blancs, leurs mains, leurs +figures et leurs cous d'un rouge brique, frétillaient dans cette mare +verte et boueuse comme des poissons dans un arrosoir. Ce joyeux +trémoussement, accompagné de bruyants éclats de rire, inspirait un +sentiment de vague tristesse. + +Un jeune soldat blond, du troisième escadron, une courroie nouée +au-dessous du mollet, se signa, recula d'un pas pour mieux prendre son +élan, et piqua une tête dans l'eau; un sous-officier, à la chevelure +ébouriffée, y étirait ses membres fatigués, s'y ébrouait comme un +cheval, et de ses mains noires jusqu'au poignet faisait de copieuses +ablutions. On n'entendait partout que le bruit de l'eau, et des +plongeons, entremêlés de cris et d'exclamations; on ne voyait de tous +côtés, dans l'étang comme sur la berge, qu'une masse de chair humaine, +blanche, saine, avec des muscles d'acier! Timokhine, dont le nez était +plus rouge que jamais, s'essuyait avec soin sur le talus: honteux d'être +ainsi surpris par son colonel, il se décida pourtant à lui vanter les +délices du bain. + +«C'est fort agréable, Excellence, vous devriez vous baigner aussi. + +--L'eau est sale, répliqua le prince André, en faisant la grimace. + +--On vous fera place, on la nettoiera, s'écria Timokhine, et, s'élançant +tout nu vers les baigneurs: + +«Le prince désire se baigner, mes enfants! + +--Quel prince? + +--Mais le nôtre, que diable! + +--Notre prince!» s'écrièrent plusieurs voix, et tous se mirent à +s'agiter à tel point en tous sens, que le prince André eut toutes les +peines du monde à les calmer, et à leur faire entendre qu'il se +contenterait de prendre une douche dans la grange. + +«De la chair, de la chair à canon!» se disait-il en se regardant de la +tête aux pieds, et en frissonnant à la pensée de cette foule de corps +humains qui se trémoussaient gaiement dans l'eau trouble, sans pouvoir +se rendre compte de l'impression, pleine de terreur et de dégoût, que ce +tableau lui faisait éprouver. + + +La lettre suivante, écrite le 7 du mois d'août par le prince Bagration, +et datée de son campement à Mikhaïlovka sur la route de Smolensk, était +adressée à Araktchéïew. Sachant fort bien d'avance que cette lettre +serait lue par l'Empereur, il en avait pesé chaque mot, autant du moins +que ses capacités intellectuelles le lui avaient permis: + +«Monsieur le comte Alexis Andréïévitch, le ministre vous aura sans doute +rendu compte de l'abandon de Smolensk à l'ennemi; chacun en est affligé +au delà de toute expression, et l'armée entière est au désespoir de ce +qu'on ait ainsi livré, sans utilité aucune, une place de cette +importance. De mon côté, je l'ai supplié personnellement de la façon la +plus pressante, je lui ai même écrit, mais rien n'y a fait. Napoléon se +trouvait, je vous en donne ma parole d'honneur, pris comme dans un sac, +et si l'on m'avait écouté, au lieu de s'emparer de Smolensk, il aurait +perdu la moitié de son armée. Nos troupes se sont battues et se battent +comme toujours. J'ai résisté avec 15 000 hommes plus de trente-cinq +heures, et j'ai écrasé l'ennemi, mais «Lui» n'a même pas voulu tenir +quatorze heures; c'est une honte et une flétrissure pour nos armées, et +après cela «Il» ne devait plus être digne de vivre. S'»Il» vous a +annoncé que les pertes sont grandes, c'est faux.... Il y a tout au plus +4 000 morts et blessés... c'est tout! L'ennemi, en revanche, a fait des +pertes énormes! + +«Qu'est-ce que cela lui aurait coûté de tenir encore deux jours? Les +Français se seraient certainement retirés les premiers, car ils +n'avaient pas une goutte d'eau. «Il» m'avait solennellement juré de ne +pas battre en retraite, et tout à coup «Il» m'envoie dire qu'il se +retire la nuit même. + +«On ne fait pas la guerre ainsi; nous amènerons de la sorte l'ennemi aux +portes mêmes de Moscou.... + +«On me dit que vous pensez à faire la paix. Que Dieu vous en garde! +Après tant de sacrifices, après tant de retraites incompréhensibles, il +n'est pas permis d'y songer: vous vous mettrez toute la Russie à dos, et +tous nous aurons honte de porter l'uniforme.... Il faut, puisqu'il en +est ainsi, se battre tant que la Russie le pourra, tant qu'il y aura +des hommes! + +«Un seul doit commander au lieu de deux! Votre ministre peut être +excellent dans son ministère, mais comme général ce n'est pas assez dire +qu'il est mauvais... _Il est détestable!_... et cependant c'est à lui +que le sort de la patrie a été confié! La colère me monte à la tête, +excusez la hardiesse de mes paroles! Il est évident que celui qui +conseille en ce moment la paix, et qui soutient le ministre, n'aime pas +l'Empereur, et veut notre perte à tous. Je vous écris la vérité... +organisez donc au plus tôt les milices! M. l'aide de camp Woltzogen ne +jouit pas de la confiance de l'armée, au contraire.... On le soupçonne +de pencher pour Napoléon, et il est le grand conseiller du ministre. +Quant à moi, j'obéis à ce dernier comme le premier caporal venu, quoique +je sois plus ancien que lui! Cela me blesse profondément, mais, dévoué, +comme je le suis, à mon bienfaiteur et, à mon Souverain, je m'y soumets, +en Le plaignant toutefois d'avoir mis sa belle armée entre de telles +mains. Figurez-vous que, grâce à notre retraite, nous avons perdu de +fatigue, et disséminé dans les hôpitaux, environ 15 000 hommes; si nous +avions marché en avant, cela n'aurait pas été le cas. Dites-leur là-bas +que notre mère, la Russie, nous accusera de lâcheté, car nous livrons la +patrie à la racaille, et nous attisons de la sorte dans le coeur de +chacun la haine et le dépit. De quoi et de qui avons-nous peur? Ce n'est +pas ma faute si le ministre, indécis, craintif, absurde et lambin, +réunit en lui seul tous les défauts. L'armée pleure, et l'accable +d'injures!...» + + +VI + + +On pourrait, à notre avis, diviser en deux catégories bien distinctes +les divers modes, si variés et si multiples, de la vie: la première se +composerait de ceux où la forme l'emporte sur le fond; l'autre, au +contraire, de ceux où le fond domine la forme. Comparons, par exemple, +la vie de campagne, la vie de province, la vie de Moscou même à celle de +Pétersbourg, à celle du salon surtout, invariablement la même partout et +toujours. + +Depuis 1805, nous avions passé notre temps à nous quereller et à nous +réconcilier avec Bonaparte, à faire et à défaire des constitutions, +pendant que le salon d'Anna Pavlovna et celui de la belle Hélène étaient +restés immuables et avaient gardé le même ton et la même allure que par +le passé. Chez Anna Pavlovna, on s'exclamait avec la même stupeur sur +les succès de Bonaparte, et l'on ne voyait dans la soumission des +souverains de l'Europe entière qu'un complot haineux dont le seul but +était de troubler et d'inquiéter le cercle de la Cour, dont Mlle Schérer +se considérait comme le représentant incontestable. Chez Hélène, que +Roumiantzow honorait de ses visites et qu'il appelait une femme +remarquablement intelligente, on professait en 1812, comme en 1808, le +même enthousiasme pour la grande nation, pour le grand homme, et l'on y +déplorait la rupture avec la France, qui ne pouvait, assurait-on, se +terminer autrement que par une paix prochaine. + +Une agitation inusitée se manifesta dans ces réunions rivales lorsque +l'Empereur revint de l'armée; quelques démonstrations hostiles furent +même tentées de salon à salon, mais chacun conserva strictement sa +nuance. Anna Pavlovna ne recevait en fait de Français que quelques +légitimistes pur sang, et son exaltation patriotique mettait à l'index +le théâtre français, dont l'entretien, disait-elle, coûtait «ce que +coûte un corps d'armée». On y suivait avec un intérêt extrême les +opérations militaires, on y répandait sur nos troupes les bruits les +plus favorables, tandis que dans la coterie d'Hélène, où les Français +étaient en majorité, on prenait note des tentatives faites par Napoléon +en faveur de la paix, on niait la vérité des rapports sur la cruauté de +l'ennemi, et l'on critiquait à outrance les conseils prématurés de ceux +qui parlaient de la nécessité de se transporter à Kazan et d'y installer +la cour et les Instituts. La guerre n'avait à leurs yeux qu'un caractère +purement démonstratif; la paix ne pouvait donc se faire attendre, et ils +répétaient avec emphase l'axiome de Bilibine, devenu un habitué de la +maison d'Hélène (car tout homme intelligent devait l'être ou l'avoir +été), que «les questions épineuses ne se tranchaient point par la +poudre, mais par ceux qui l'avaient inventée». On s'y moquait avec +esprit, tout en y mettant beaucoup de prudence, de l'exaltation +moscovite, arrivée à son apogée durant la visite de l'Empereur à +l'ancienne capitale. + +Chez Mlle Schérer, au contraire, cet enthousiasme soulevait une +admiration fanatique, semblable à celle de Plutarque pour ses héros! Le +prince Basile, qui continuait à occuper les mêmes postes importants, +était le chaînon qui reliait ces deux cercles rivaux. Il fréquentait à +la fois «ma bonne amie Anna Pavlovna» et «le salon diplomatique de ma +fille»: aussi lui arrivait-il souvent, en passant d'un camp à l'autre, +de s'embrouiller dans ce qu'il disait, et d'exprimer chez la première +les opinions en honneur chez la seconde, et réciproquement. Un jour, peu +de temps après le retour de l'Empereur, le prince Basile, qui s'était +mis à censurer avec sévérité chez Anna Pavlovna la conduite de Barclay +de Tolly, finit par avouer qu'il aurait été très embarrassé, dans le +moment actuel, de nommer quelqu'un au poste de général en chef. Un des +habitués du salon, connu sous le sobriquet d'un «homme de beaucoup de +mérite», raconta qu'il avait vu le matin même le commandant de la milice +de Pétersbourg recevant les volontaires dans la chambre des finances, et +se permit d'avancer que c'était peut-être l'homme destiné à satisfaire +toutes les exigences. + +Anna Pavlovna sourit mélancoliquement, en déclarant que Koutouzow ne +faisait que créer des ennuis à l'Empereur. + +«Oui, je l'ai dit à l'assemblée de la noblesse, reprit le prince Basile; +je leur ai dit que son élection aux fonctions de commandant de la milice +ne plairait pas à Sa Majesté; mais ils ne m'ont pas écouté; ils ont la +manie de fronder. Et pourquoi? Parce que nous tenons à singer l'absurde +enthousiasme des Moscovites,» ajouta-t-il, en oubliant que ce propos, +qui aurait été goûté dans le salon de sa fille, ne pouvait l'être dans +celui d'Anna Pavlovna; il le sentit aussitôt et essaya de réparer sa +maladresse. + +«Est-il convenable, je vous le demande, que le comte Koutouzow, le plus +vieux des généraux russes, siège là-bas en personne? Il en sera pour sa +peine.... Et, franchement, peut-on nommer général en chef un homme de +mauvaises moeurs, un homme qui ne sait pas se tenir à cheval, et qui +s'endort au conseil? Oserait-on soutenir par hasard qu'il s'est +distingué à Bucharest? Je ne parle pas de ses qualités comme militaire, +il y aurait trop à dire là-dessus; mais comment serait-il possible de +choisir dans la situation actuelle un homme impotent et qui n'y voit +goutte? Quel commandant sera-ce là? Il serait bon tout au plus pour +jouer à colin-maillard, car il est complètement aveugle!» + +Personne ne répliqua à cette violente sortie, à laquelle le prince +Basile se livrait le 21 juillet, et qui, à cette date, était +parfaitement fondée; mais le 29, quelques jours plus tard, Koutouzow +reçut le titre de prince. Cette faveur, qui indiquait peut-être, à la +rigueur, le désir qu'on éprouvait, en haut lieu, de s'en débarrasser, +n'inquiéta pas le prince Basile, mais elle eut pour effet de le rendre +plus prudent dans ses critiques. Le 8 août, un conseil composé du +feld-maréchal Soltykow, d'Araktchéïew, de Viasmitinow, de Lopoukhine et +de Kotchoubey, fut réuni pour discuter la marche générale de la +campagne. Le conseil décida que l'insuccès devait être attribué à la +division du pouvoir, et proposa, après une courte délibération, et +malgré le peu de sympathie de l'Empereur pour Koutouzow, d'élever ce +dernier au poste de général en chef et de commandant de tout le rayon +occupé par les troupes; la proposition fut acceptée, et la nomination +annoncée le soir même. + +Le prince Basile se retrouva le lendemain chez Anna Pavlovna avec +l'»homme de beaucoup de mérite», qui lui faisait une cour assidue afin +d'obtenir par elle la place de curateur d'un institut de jeunes filles. +Le prince Basile fit son entrée dans ce salon en véritable triomphateur, +et comme si le succès avait couronné ses plus chères espérances: «Eh +bien, vous savez la grande nouvelle! Le prince Koutouzow est maréchal, +tous les dissentiments sont finis... j'en suis si heureux! Enfin voilà +un homme!» ajouta-t-il en lançant un regard sévère sur son auditoire. +L'»homme de beaucoup de mérite» ne put s'empêcher, quoiqu'il fût +candidat à une place, de rappeler à l'orateur le jugement qu'il avait +porté lui-même peu de jours auparavant. C'était une double faute contre +la bienséance, car Anna Pavlovna avait également reçu la nouvelle avec +de grandes démonstrations de joie. + +«Mais, mon prince, dit-il, ne pouvant retenir sa langue et employant les +paroles du prince Basile, on le dit aveugle! + +--Allons donc, il y voit assez clair, répondit le prince en parlant +rapidement de sa voix de basse éraillée, et en toussant à plusieurs +reprises (c'était son grand moyen pour faire bonne contenance lorsqu'il +se trouvait embarrassé). Il y voit assez clair, vous dis-je, et je me +réjouis surtout de ce que l'Empereur lui ait donné, sur les troupes et +sur le pays, un pouvoir que jamais aucun général en chef n'a eu +jusqu'ici. C'est un second autocrate! + +--Dieu le veuille!» dit en soupirant Anna Pavlovna. + +L'»homme de beaucoup de mérite», très novice encore au langage des +cours, s'imaginait flatter la vieille fille en défendant son ancienne +opinion; il s'empressa donc d'ajouter: + +«On dit que l'Empereur ne l'a investi de ce pouvoir qu'a contre-coeur! +On dit aussi qu'il a rougi comme une demoiselle à laquelle on lirait +_Joconde_, en lui disant que le Souverain et la patrie lui décernaient +cet honneur. + +--Peut-être le coeur n'était-il pas de la partie? fit observer Anna +Pavlovna. + +--Pas du tout, pas du tout, s'écria avec chaleur le prince Basile, qui +ne permettait plus à personne d'attaquer Koutouzow. C'est impossible, +car l'Empereur a toujours su apprécier ses hautes qualités. + +--Dieu veuille alors que le prince Koutouzow ait véritablement le +pouvoir entre les mains, et qu'il ne permette à personne de lui mettre +des bâtons dans les roues,» dit Anna Pavlovna. + +Le prince Basile, comprenant aussitôt à qui s'adressait cette allusion, +reprit à voix basse: + +«Je sais positivement que Koutouzow a posé comme condition _sine qua +non_ à l'Empereur l'éloignement du césarévitch. Savez-vous ce qu'il lui +a dit: «Je ne saurais le punir s'il fait mal, ni le récompenser s'il +fait bien.» + +--Oh! c'est un homme bien fin: je connais Koutouzow de longue date. + +--On dit même, poursuivit l'»homme de beaucoup de mérite», continuant à +faire fausse route, que Son Altesse a solennellement exigé de l'Empereur +de ne pas venir séjourner à l'armée.» + +À peine eut-il prononcé ces mots, que le prince Basile et Anna Pavlovna, +se détournant comme poussés par un même ressort, échangèrent un regard +plein de compassion en réponse à cette inconcevable naïveté, et +poussèrent un long et profond soupir. + + +VII + + +Pendant que ceci se passait à Pétersbourg, les Français, laissant +Smolensk derrière eux, avançaient toujours et se rapprochaient de +Moscou. M. Thiers, l'historien de Napoléon, cherche, comme les autres, à +atténuer les fautes de son héros, en soutenant qu'il avait été amené +jusque sous les murs de Moscou contre sa volonté! Ce serait vrai, si +l'on pouvait donner comme cause aux événements de ce monde la volonté +d'un seul homme, et nos historiographes auraient alors également raison, +en prétendant, de leur côté, que Napoléon a été attiré en avant par +l'habileté de nos généraux. En considérant même le passé comme le +travail d'incubation des faits qui en sont la conséquence ultérieure, +nous en arrivons à découvrir entre eux une certaine connexité qui ne +fait que les rendre encore plus confus. Quand un bon joueur d'échecs a +perdu une partie et qu'il est intimement convaincu de l'avoir perdue par +son fait, il laisse de côté les fautes qu'il a pu commettre pendant le +cours de la partie, pour ne rechercher que celle qu'il a faite au début, +et qui, en tournant au profit de son adversaire, a causé sa défaite. Le +jeu de la guerre, bien autrement compliqué, est influencé par les +conditions du milieu où il s'agite, et, loin d'être dirigé par une +volonté unique, il est le produit du frottement et du choc des mille +volontés et des mille passions individuelles qui y prennent part. + +Napoléon, après avoir quitté Smolensk, tenta, mais en vain, de livrer +bataille d'abord à Dorogobouge sur la Viazma, ensuite à +Czarevo-Zaïmichtché; par suite de différentes circonstances, les Russes +ne purent l'accepter qu'à Borodino, situé à 112 verstes de Moscou. À +Viazma, Napoléon donna l'ordre de marcher droit sur cette ville, la +capitale asiatique du grand Empire, la ville sacrée des peuples +d'Alexandre! Moscou, avec ses innombrables églises semblables à des +pagodes chinoises, excitait son imagination. Il quitta Viazma monté sur +son petit cheval isabelle, accompagné de sa garde, de ses aides de camp, +et de ses pages; Berthier, le major général, resté en arrière pour faire +interroger un prisonnier russe par l'interprète Lelorgne d'Ideville, +rejoignit peu après son maître, et, le visage rayonnant de joie, arrêta +court son cheval devant lui. + +«Qu'y a-t-il? demanda Napoléon. + +--Un cosaque qu'on vient de faire prisonnier, Sire, dit que les troupes +commandées par Platow se réunissent au gros de l'armée, et que Koutouzow +est nommé général en chef!... Ce gaillard est très bavard et paraît fort +intelligent.» + +Napoléon sourit, fit donner un cheval au cosaque, et se le fit amener, +pour avoir le plaisir de le questionner lui-même. Quelques aides de camp +partirent au galop pour faire exécuter cet ordre, et, un moment après, +le serf de Denissow, celui qu'il avait cédé à Rostow, notre ancienne +connaissance Lavrouchka, avec sa figure éveillée et légèrement avinée, +en veste de domestique militaire, à cheval sur une selle de cavalerie +française, s'approcha de Napoléon, qui le fit marcher à ses côtés, pour +l'examiner à son aise. + +«Vous êtes un cosaque? lui demanda-t-il. + +--Oui, Votre Noblesse» + +«Le cosaque, ignorant en quelle compagnie il se trouvait, car la +simplicité de Napoléon n'avait rien qui put révéler à une imagination +orientale la présence d'un Souverain, s'entretint avec la plus extrême +familiarité des affaires de la guerre actuelle[22]«, dit M. Thiers en +racontant cet épisode. Lavrouchka était ivre ou à peu près; n'ayant pas +préparé à temps le dîner de son maître le jour précédent, il avait été +bel et bien fustigé, et envoyé faire main basse sur la volaille dans un +village; là, s'étant laissé entraîner par le charme de la maraude, il +avait été enlevé par les français. Lavrouchka, qui avait vu beaucoup de +choses dans sa vie, était une de ces natures effrontées, prêtes à toutes +les fourberies imaginables, qui devinent d'instinct les plus mauvaises +pensées de leurs maîtres et savent se rendre compte d'un coup d'oeil de +l'étendue de leur mesquine vanité. + +Face à face avec Napoléon, qu'il n'avait pas tardé à reconnaître, il +fit tout son possible pour gagner ses bonnes grâces. Sa présence ne +l'intimidait pas plus que celle de Rostow, ou du maréchal des logis avec +les verges à la main, car, du moment qu'il ne possédait rien, que +pouvait-on lui prendre? + +Il lui rapporta, à peu de choses près, ce qui se disait parmi ses +camarades; mais, lorsque Napoléon lui demanda si les Russes croyaient +vaincre Bonaparte, il flaira un piège dans cette question, et réfléchit +en fronçant les sourcils. + +«S'il doit y avoir prochainement une bataille, répondit-il d'un air +soupçonneux, alors c'est possible, mais s'il se passe trois jours sans +qu'il y en ait, cela traînera en longueur.» + +Cette phrase sibylline fut ainsi traduite à l'Empereur par Lelorgne +d'Ideville: «Si la bataille était donnée avant trois jours, les Français +la gagneraient, mais si elle était donnée plus tard, Dieu sait ce qu'il +en arriverait.» Napoléon, dont l'humeur était cependant excellente pour +le moment, écouta sans sourire cet oracle, et se le fit répéter. +Lavrouchka le remarqua, et continua à faire semblant d'ignorer qui il +était. + +«Nous savons bien que vous avez un certain Napoléon qui a déjà battu +tout le monde, mais cela ne lui sera pas aussi facile avec nous!» +dit-il, laissant involontairement échapper cette vanterie patriotique, +que l'interprète s'empressa du reste de passer sous silence, en ne +traduisant à Sa Majesté que la première partie de la phrase. + +«La réponse du jeune cosaque fit sourire son puissant interlocuteur,» +dit M. Thiers. Faisant quelques pas en avant, Napoléon s'adressa à +Berthier. Il lui exprima le désir d'éprouver sur cet enfant des steppes +du Don l'émotion qu'il ressentirait en apprenant qu'il causait avec +l'Empereur, avec ce même Empereur qui avait écrit sur les Pyramides son +nom victorieux! + +On avait à peine achevé de le lui dire, que Lavrouchka, devinant à +merveille que Napoléon s'attendait à le voir terrifié, joua aussitôt la +stupéfaction: il écarquilla les yeux, prit un air hébété, et donna à sa +figure l'expression qui lui était habituelle lorsqu'on le menait +recevoir quelques coups de verges en punition de ses fautes. «À peine +l'interprète de Napoléon, dit M. Thiers, avait-il parlé, que le cosaque, +saisi d'une sorte d'ébahissement, ne proféra plus une parole, et marcha +les yeux constamment attachés sur ce conquérant, dont le nom avait +pénétré jusqu'à lui à travers les steppes de l'Orient. Toute sa +loquacité s'était subitement arrêtée pour faire place à un sentiment +d'admiration naïve et silencieuse. Napoléon, après l'avoir récompensé, +lui fit donner la liberté «comme à un oiseau qu'on rend aux champs qui +l'ont vu naître[23]«. + +Sa Majesté continua donc son chemin, rêvant à ce Moscou qui occupait si +fort son imagination, tandis que l'»oiseau rendu aux champs qui l'ont vu +naître» retournait aux avant-postes: il songeait au récit fantastique +qu'il allait débiter à ses camarades, car il n'était pas homme à leur +raconter les faits tels qu'ils s'étaient passés, et à leur dire tout +simplement la vérité. Il demanda à des cosaques qu'il rencontra sur sa +route où était son régiment, qui faisait partie du détachement de +Platow, et le soir même il arriva à Jankow, où était le bivouac des +siens, juste au moment où Rostow montait à cheval pour aller avec Iline +faire une reconnaissance dans les environs. Lavrouchka reçut l'ordre de +les suivre. + + +VIII + + +La princesse Marie n'était pas à Moscou, à l'abri de tout danger, comme +le pensait le prince André. + +Lorsque son vieux serviteur revint de Smolensk, le prince se réveilla +comme d'une léthargie. Il fit rassembler les miliciens, et écrivit au +général en chef pour l'informer qu'il était bien décidé à rester à +Lissy-Gory et à le défendre jusqu'à la dernière extrémité, en lui +laissant le soin de prendre ou de ne pas prendre les mesures nécessaires +pour protéger un endroit «où serait fait prisonnier ou tué un des plus +anciens généraux russes»! Il annonça ensuite solennellement à toute sa +maison son intention de ne pas quitter Lissy-Gory! Quant à sa fille, +elle devait, disait-il, emmener le petit prince à Bogoutcharovo, et il +s'occupa immédiatement de son départ et de celui de Dessalles. La +princesse Marie, sérieusement effrayée de l'activité fiévreuse qui +succédait chez lui à l'apathie des dernières semaines, ne pouvait se +décider à le laisser seul, et se permit de lui désobéir pour la première +fois de sa vie. Elle refusa de partir, et s'exposa par là à une scène +des plus violentes. Son père furieux lui reprocha ses torts imaginaires, +l'accabla des reproches les plus sanglants, l'accusa d'avoir empoisonné +son existence, de l'avoir brouillé avec son fils, d'avoir fait sur son +compte des suppositions abominables, et finit par la renvoyer de son +cabinet, en lui disant qu'elle pouvait faire ce qui lui semblerait bon, +qu'il ne voulait plus la connaître, et lui défendait de se montrer +désormais devant ses yeux. La princesse Marie, heureuse de ne pas avoir +été mise de force en voiture, vit dans cette concession la preuve +irrécusable de la satisfaction cachée que causait à son père sa +résolution de rester auprès de lui. Le lendemain du départ de son +petit-fils, le vieux prince revêtit sa grande tenue, et se disposa à +aller voir le général en chef. Sa calèche étant avancée, sa fille +l'aperçut, tout chamarré de décorations, s'acheminer vers une allée du +jardin, pour y passer en revue les paysans et la domesticité qu'il avait +armés. Assise à sa fenêtre, elle prêtait une oreille attentive aux +ordres qu'il donnait, lorsque tout à coup quelques hommes, la figure +bouleversée, se mirent à courir du jardin vers la maison; s'élançant +aussitôt au dehors, elle allait s'engager dans l'allée, lorsqu'elle vit +venir à elle une troupe de miliciens, et au milieu d'eux le vieux prince +en uniforme, soutenu par eux et laissant traîner ses pieds sans force +sur le sable. Elle fit quelques pas, mais les rayons de lumière qui se +jouaient sur le groupe, à travers l'épais feuillage des tilleuls, +l'empêchèrent d'abord de se rendre compte du changement survenu dans ses +traits. En s'approchant davantage, elle en fut profondément saisie: +l'expression dure et résolue de sa figure s'était fondue en une +expression soumise et humble. À la vue de sa fille, il remua ses lèvres +impuissantes, et il s'en échappa quelques sons rauques et +inintelligibles. On le porta jusque dans son cabinet, et on le déposa +sur le divan qui lui avait tout dernièrement encore causé de si folles +terreurs. + +Le docteur, qu'on alla chercher à la ville voisine, le veilla toute la +nuit, et déclara que le côté droit avait été frappé de paralysie. Le +séjour à Lissy-Gory devenant de jour en jour plus dangereux, la +princesse Marie fit transporter le malade à Bogoutcharovo, et envoya son +neveu à Moscou sous la garde de Dessalles. + +Le vieux prince passa ainsi trois semaines dans la maison de son fils, +toujours dans le même état. Il n'avait plus sa tête: étendu sans +mouvement, presque sans vie, il ne cessait de murmurer des mots +inarticulés, et l'on ne pouvait parvenir à deviner s'il se rendait +compte de ce qui se passait autour de lui. Il souffrait, et s'efforçait +évidemment d'exprimer un désir que personne n'arrivait à comprendre. +Était-ce une fantaisie de malade, ou l'idée d'un cerveau affaibli? +Voulait-il parler de ses affaires de famille ou de celles du pays? On +l'ignorait. + +Le docteur soutenait que cette agitation ne voulait rien dire, et +qu'elle provenait de causes purement physiques; mais la princesse Marie +était sûre du contraire, et l'inquiétude que le vieux prince témoignait, +quand elle était en sa présence, la confirmait dans cette supposition. + +Il n'y avait plus à espérer de le guérir, et il était impossible de le +transporter, car on aurait risqué de le voir mourir pendant le trajet. +«La fin, la fin elle-même ne serait-elle pas préférable à cet état?» se +disait parfois la princesse Marie. Elle ne le quittait ni jour ni nuit, +et, faut-il l'avouer? elle épiait ses moindres mouvements, non pour y +découvrir un symptôme rassurant, mais souvent au contraire pour y +surprendre quelque signe avant-coureur d'une mort prochaine. Ce qui +était encore plus terrible, et ce qu'elle ne pouvait se dissimuler à +elle-même, c'est que, depuis la maladie de son père, toutes ses +aspirations intimes, toutes ses espérances, oubliées depuis tant +d'années, s'étaient tout à coup réveillées en elle: le rêve d'une vie +indépendante, pleine de joies nouvelles et affranchie du joug de la +tyrannie paternelle, la possibilité d'aimer et de jouir enfin du bonheur +conjugal, se représentaient constamment à son imagination comme autant +de tentations du démon. Malgré ses efforts pour les chasser loin d'elle, +elle y revenait sans cesse et se surprenait souvent à rêver et à +combiner le plan de sa nouvelle existence, quand «lui» ne serait plus +là! Pour repousser la séduction de ces pensées, elle avait recours à la +prière: S'agenouillant et fixant les yeux sur les images saintes, elle +priait, mais sans ferveur et sans foi. Elle se sentait emportée par un +autre courant, le courant de la vie active, difficile mais libre, en +contraste complet avec l'atmosphère morale qui l'avait entourée et +emprisonnée jusqu'à ce jour. La prière avait été alors son unique +consolation; aujourd'hui, elle se sentait sollicitée par les soucis de +la vie matérielle. Il n'était pas non plus sans danger de demeurer plus +longtemps à Bogoutcharovo; les Français approchaient, et déjà une +propriété voisine venait d'être dévastée par les maraudeurs. + +Le docteur insistait pour que l'on transportât le malade; le maréchal de +noblesse envoya un de ses fonctionnaires pour engager la princesse Marie +à partir promptement; l'ispravnik arriva en personne lui annoncer la +présence des troupes françaises à quarante verstes: «les villages +avaient déjà reçu, disait-il, les proclamations ennemies, et il ne +répondait de rien si elle ne partait immédiatement.» + +Elle s'y décida enfin, et fixa son départ au 15 septembre; les +préparatifs et les ordres à donner l'occupèrent toute la journée du 14, +mais elle passa la nuit suivante, comme d'habitude, sans se déshabiller, +dans la chambre contiguë à celle de son père. Ne pouvant dormir, elle +s'approcha plus d'une fois de la porte pour écouter, et elle l'entendait +souvent geindre et se plaindre tout bas, pendant que Tikhone et le +docteur le soulevaient et le changeaient de position. Elle aurait voulu +entrer chez lui, mais la crainte l'en empêchait; elle savait par +expérience combien tout signe de terreur était désagréable à son père, +qui se détournait chaque fois qu'il rencontrait son regard effaré +involontairement fixé sur lui; elle savait que son apparition, la nuit, +à une heure inusitée, lui causerait une violente irritation!... Et +jamais cependant il ne lui avait inspiré autant de compassion. Un +revirement s'était opéré en elle: elle redoutait maintenant de le +perdre, et, en repassant dans sa mémoire les longues années de leur vie +commune, elle découvrait dans chacun de ses actes une preuve de son +affection pour elle. Si la perspective de sa future existence se +glissait au milieu de son attendrissement rétrospectif, elle la chassait +bien vite avec horreur comme une obsession du mauvais esprit; enfin, +n'entendant plus de bruit chez le malade, elle s'endormit, épuisée, vers +le matin, et ne se réveilla que fort tard. + +La netteté de perception qui accompagne habituellement le réveil lui +démontra clairement alors quelle était sa préoccupation constante, et, +prêtant l'oreille et n'entendant derrière la porte que le même murmure, +elle se dit avec un soupir de fatigue: + +«C'est donc toujours la même chose!... Mais qu'est-ce donc que je +désire, qu'est-ce donc qui doit arriver? Sa mort?» s'écria-t-elle avec +dégoût à cette pensée involontaire. Se levant à la hâte, elle s'habilla, +fit sa prière et sortit sur le perron: on mettait les chevaux à la +voiture, et l'on y emballait les derniers effets. + +Le temps était doux et couvert; le docteur s'approcha de la princesse. + +«Il a l'air un peu mieux ce matin, lui dit-il. Je vous cherchais: il est +possible de le comprendre un peu, il a la tête assez fraîche. Venez, il +vous demande.» + +Elle pâlit et s'appuya contre le chambranle de la porte.... Son coeur +battit avec violence; rien qu'à l'idée de le voir, de lui parler, +lorsque son âme était remplie de pensées coupables, elle éprouvait une +joie mêlée de douleur et d'angoisse. + +«Allons,» répéta le docteur. + +Elle le suivit et s'approcha du lit de son père. Le malade était couché +sur le dos et soutenu par des oreillers; ses mains amaigries et +osseuses, couvertes d'un réseau de veines bleuâtres et noueuses, étaient +posées devant lui sur la couverture; l'oeil gauche fixe, l'oeil droit +tiré et hagard, les lèvres et les sourcils immobiles, il avait la figure +singulièrement ridée, et son apparence desséchée et malingre inspirait +une pitié profonde. La princesse Marie s'approcha de lui et lui baisa la +main; la main gauche de son père serra aussitôt la sienne..., on voyait +qu'il l'attendait. Il répéta ce mouvement, tandis que ses sourcils et +ses lèvres se contractaient avec impatience. + +Elle le regarda effrayée.... Que désirait-il? Elle se plaça de façon +qu'il pût l'apercevoir de son oeil gauche.... Il se tranquillisa +aussitôt, et fit des efforts surhumains pour parler; la langue remua +cette fois, des sons inarticulés se firent entendre, et enfin il +prononça quelques mots, lentement, timidement, sans cesser de regarder +sa fille d'un air suppliant et craintif.... Il avait si grand'peur de +n'être pas compris! La difficulté presque comique qu'il éprouvait à +parler força la princesse Marie à baisser les yeux pour lui dérober la +vue des sanglots qu'elle avait peine à réprimer. Il répéta à différentes +reprises les mêmes syllabes, mais elle ne parvenait pas à en saisir le +sens. Le docteur crut enfin comprendre qu'il demandait si elle avait +peur, mais à cette supposition, émise à haute voix, le malade secoua +négativement la tête. + +«Il veut dire que c'est son âme qui souffre!» s'écria la princesse +Marie, et son père, répondant à ce cri par un signe affirmatif, lui +serra la main, et l'appliqua sur sa poitrine à différents endroits, +comme s'il cherchait une meilleure place. + +--Je pense toujours à toi,» dit-il presque distinctement, satisfait +d'avoir été compris, et, passant son autre main sur les cheveux de sa +fille, qui inclina la tête afin de lui cacher ses larmes: «Je t'ai +appelée toute la nuit, murmura-t-il. + +--Si j'avais su, répondit-elle.... Je craignais de venir.» + +Il lui serra la main. + +«Tu ne dormais donc pas? + +--Non,» répondit-elle en faisant un signe de tête négatif. Subissant +malgré elle l'influence du malade, elle essayait de parler comme lui, et +paraissait éprouver la même difficulté à exprimer sa pensée. + +--Ma petite âme, murmura-t-il, ou ma petite amie!» La princesse Marie ne +put saisir au juste l'expression dont il s'était servi, mais son regard +lui disait bien qu'il venait d'employer une expression affectueuse et +tendre, ce qui ne lui arrivait jamais. «Pourquoi n'es-tu pas venue? + +--Et moi, moi qui souhaitais sa mort! se disait la pauvre fille. + +--Merci, ma fille, mon amie, merci! pour tout, pardonne-moi... merci!» +Et deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux.... «Appelez Andrioucha! +dit-il tout à coup d'un air égaré.... + +--J'ai reçu une lettre de lui,» répondit la princesse Marie. + +Il la regarda avec surprise. + +«Où donc est-il? + +--À l'armée, mon père, à Smolensk!» + +Longtemps il garda le silence, les paupières closes, puis il les releva +et fit un signe affirmatif, comme pour dire à sa fille qu'il avait enfin +retrouvé la mémoire, et qu'il se souvenait de tout. + +«Oui, dit-il lentement et distinctement, la Russie est perdue, ils l'ont +perdue!» Et il sanglota. + +S'apaisant et refermant les yeux, il fit de la main un léger mouvement +dont Tikhone devina le sens, car il lui essuya ses larmes, pendant qu'il +prononçait de nouveau quelques mots confus. S'agissait-il de la Russie, +de son fils, de son petit-fils, ou de sa fille? Nul n'aurait pu le dire. +Une heureuse inspiration éclaira Tikhone: il avait deviné! + +«Va mettre ta robe blanche, je l'aime.... + +--C'est cela!» dit-il en se tournant vers la princesse Marie. À ces +paroles, elle se prit à pleurer avec une telle violence, que le docteur +l'emmena hors de la chambre jusque sur le balcon, pour lui donner le +temps de maîtriser son émotion et de terminer ses préparatifs de départ. +Le vieux prince continua à parler de son fils, de la guerre, de +l'Empereur, et, fronçant les sourcils d'un air irrité, il élevait de +plus en plus sa voix enrouée, lorsque soudain il fut frappé d'un second +et dernier coup de paralysie. + +Le temps s'était éclairci, le soleil brillait dans toute sa splendeur, +mais la princesse Marie, arrêtée sur le balcon, ne se rendait compte de +rien, ne pensait à rien et n'éprouvait qu'une chose, un redoublement de +tendresse pour son père, elle ne l'avait jamais autant aimé qu'en ce +moment-là. Elle descendit les marches du perron et marcha vivement vers +l'étang, en passant par l'allée de tilleuls nouvellement plantée par son +frère. + +«Oui, j'ai souhaité sa mort, disait-elle tout haut dans son émotion. +J'ai désiré voir finir cela plus vite, pour me reposer.... Mais à quoi +me servira ce repos, lorsqu'il ne sera plus?» Elle fit le tour du +jardin, se retrouva devant la maison, et vit alors venir à elle, en +compagnie d'un inconnu, Mlle Bourrienne, qui avait déclaré ne pas +vouloir quitter Bogoutcharovo. C'était le maréchal de la noblesse du +district, qui arrivait tout exprès pour représenter à la princesse Marie +l'urgence du départ. Elle l'écouta sans l'entendre, l'invita à la suivre +dans la salle à manger, lui proposa de déjeuner et le fit asseoir à côté +d'elle. Au bout d'une seconde, elle se leva, agitée et inquiète, +s'excusa auprès de son hôte et se dirigea vers l'appartement de son +père; le docteur parut sur le seuil de la porte. + +«Vous ne pouvez pas entrer, princesse: allez-vous-en, allez!» lui dit-il +avec autorité. + +Elle retourna au jardin, et alla s'asseoir sur le bord même de +l'étang.... On ne pouvait pas l'apercevoir de la maison. Jamais elle ne +sut combien de temps elle y était restée. Tout à coup, un bruit de pas +qui couraient sur le chemin sablé la tira brusquement de sa rêverie: +c'était Douniacha, sa femme de chambre, qu'on avait envoyée à sa +recherche, et qui s'arrêta, effarée, à sa vue. + +«Venez, princesse!... le prince.... + +--J'y vais, j'y vais! reprit la princesse Marie, qui, sans lui donner le +temps d'achever sa phrase, courut vers la maison. + +--Princesse, lui dit le docteur, qui l'attendait à l'entrée, la volonté +de Dieu s'est accomplie!... Résignez-vous! + +--Ce n'est pas vrai, laissez-moi!» s'écria-t-elle avec une poignante +angoisse. + +Le docteur chercha à la retenir, mais elle le repoussa et passa outre. + +«Pourquoi m'arrêtent-ils tous, pourquoi ces figures terrifiées? se +disait-elle.... Je n'ai besoin de personne, que font-ils là?» + +Elle ouvrit la porte de la chambre de son père; la lumière y entrait +maintenant à flots, tandis qu'on y avait toujours maintenu une +demi-obscurité; elle éprouva une terreur indicible. La vieille bonne et +quelques femmes entouraient le lit; elles reculèrent à sa vue, et lui +laissèrent voir, en s'écartant, la figure sévère mais calme du mort.... +Elle resta clouée sur le seuil. + +«Non, il n'est pas mort, c'est impossible!» se dit-elle. + +Dominant sa terreur, elle approcha de la couche funèbre, et posa ses +lèvres sur la joue de son père; mais à ce contact elle tressaillit et se +rejeta en arrière: toute la tendresse qu'elle venait de ressentir +s'évanouit pour faire place à un sentiment d'horreur et de crainte causé +par ce qu'elle voyait devant elle. + +«Il n'est plus, il n'est plus, et à sa place quelque chose d'horrible, +un mystère effrayant qui me glace et me repousse, murmurait la pauvre +fille.... Et, se cachant la figure dans les mains, elle tomba évanouie +dans les bras du docteur qui l'avait suivie. + + +Les femmes s'acquittèrent, en présence de Tikhone et du docteur, du soin +de laver le corps; elles lui bandèrent la mâchoire, pour l'empêcher, en +se raidissant, de laisser la bouche ouverte, et attachèrent les pieds, +pour les empêcher de s'écarter. Ensuite, elles le revêtirent de son +uniforme orné de décorations, et le couchèrent sur une petite table. +Tout fut exécuté selon l'usage, le cercueil se trouva prêt le soir comme +par enchantement: on le recouvrit du drap mortuaire; des cierges furent +placés autour, on éparpilla du genièvre sur le plancher, et le lecteur +commença à psalmodier des Psaumes. Beaucoup de gens de la localité, des +étrangers même, entouraient le cercueil; semblables aux chevaux qui +frémissent et se cabrent à la vue d'un cheval mort,--car eux aussi +avaient peur,--le maréchal de noblesse, le starosta du village, les +femmes de la maison et du dehors, les yeux avidement fixés sur le +corps, la terreur peinte sur le visage, se signaient avant de baiser la +main froide et raidie du vieux prince. + + +IX + + +Bogoutcharovo n'avait jamais été dans les bonnes grâces de son vieux +maître; les paysans de cette terre différaient de ceux de Lissy-Gory par +leur langage, leur costume et leurs moeurs: ils se disaient habitants de +la steppe. Le prince rendait justice à leur assiduité au travail, et les +faisait souvent venir à Lissy-Gory pour moissonner, pour creuser un +étang ou un fossé; mais il ne les aimait pas, à cause de leur +sauvagerie. + +Le séjour du prince André parmi eux, ses réformes, ses hôpitaux, ses +écoles, la réduction de la redevance, au lieu de les adoucir, n'avaient +fait au contraire qu'accentuer davantage ce que leur maître appelait le +trait saillant de leur caractère, la sauvagerie. Les bruits les plus +étranges trouvaient toujours créance parmi eux: tantôt on y racontait +que toute leur population allait être inscrite dans les rangs des +cosaques, qu'on allait la faire passer à une nouvelle religion; tantôt, +revenant sur le serment prêté à Paul Ier en 1797, on y parlait de la +liberté qu'il leur aurait donnée, et que les seigneurs avaient reprise, +ou bien encore on attendait le retour de Pierre III, qui reviendrait +régner dans sept ans. Tous alors deviendraient libres, tout alors serait +permis et tellement simplifié qu'il n'y aurait plus aucune loi. Aussi, +la guerre avec Bonaparte et l'invasion ennemie s'étaient-elles alliées +dans leur imagination à leurs vagues et confuses notions sur +l'Antéchrist, sur la fin du monde et sur la liberté sans entraves. + +Dans les environs de Bogoutcharovo, il y avait quelques grands villages +appartenant à des particuliers et à la couronne, mais les particuliers +vivaient peu sur leurs terres; il s'y trouvait aussi fort peu de +domestiques serfs (dvorovoï) et de gens sachant lire et écrire, de sorte +que parmi ces paysans les courants mystérieux de la vie nationale et +populaire, dont les sources restent si souvent des mystères pour les +contemporains, prenaient une force et une intensité particulières. +Ainsi, par exemple, une vingtaine d'années auparavant, les paysans de +Bogoutcharovo, entraînés par ceux des districts voisins, avaient émigré +en masse, comme un véritable passage d'oiseaux, allant du côté du +Sud-Est vers certains fleuves imaginaires, dont les eaux, disait-on, +étaient constamment chaudes. Des centaines de familles vendirent tout ce +qu'elles possédaient et quittèrent leurs foyers en caravanes; les uns se +rachetèrent, les autres s'enfuirent en secret. Beaucoup de ces +malheureux furent sévèrement punis et envoyés en Sibérie, d'autres +périrent de faim et de froid en route, le reste revint à Bogoutcharovo, +et le mouvement se calma peu à peu, de même qu'il avait commencé sans +cause apparente. Dans ce moment, un courant d'idées analogue continuait +à sourdre parmi les paysans; et, pour peu que l'on fût en relations +journalières avec le peuple, il était facile de constater en 1812 qu'il +était profondément travaillé par ces influences mystérieuses, et +qu'elles n'attendaient, pour se faire jour avec une nouvelle violence, +qu'une occasion favorable. + +Alpatitch, installé à Bogoutcharovo peu de jours avant la mort du vieux +prince, remarqua une certaine agitation parmi les paysans, dont la +manière d'agir formait un saisissant contraste avec celle de leurs +frères de Lissy-Gory, dont ils n'étaient cependant séparés que par une +distance de soixante verstes. Tandis que dans ce dernier endroit les +paysans abandonnaient leurs foyers, en les laissant à la merci des +cosaques pillards, ici ils restaient sur place et entretenaient des +relations avec les Français, dont certaines proclamations circulaient +parmi eux. Le vieil intendant avait appris, par des domestiques dévoués, +qu'un nommé Karp, fort influent dans la commune, et qui venait de +conduire un convoi de la couronne, racontait à ses amis que les cosaques +détruisaient les villages désertés par les habitants, mais que les +Français les respectaient. Il savait aussi qu'un autre paysan avait +apporté du bourg voisin la proclamation d'un général français, où il +était dit qu'il ne serait fait aucun mal à quiconque resterait chez lui, +qu'on payerait argent comptant tout ce que l'on achèterait; et à l'appui +de cette nouvelle il montrait les cent roubles-papier qu'il venait de +toucher pour son foin; il ne savait pas que les assignats étaient faux. + +Enfin, et c'était là le plus important, Alpatitch apprit que, le matin +même du jour où il avait ordonné au starosta de réclamer des chevaux et +des charrettes pour le transport des effets de la princesse Marie, les +paysans, assemblés en conseil, avaient décidé de ne pas obéir à cet +ordre et de ne pas quitter le village. Il n'y avait pourtant pas de +temps à perdre: le maréchal de noblesse, venu tout exprès à +Bogoutcharovo, avait insisté sur le départ immédiat de la princesse +Marie, en disant qu'il ne répondait plus de sa sécurité au delà du +lendemain 16 août, et, malgré sa promesse de revenir assister à +l'enterrement du prince, il en fut empêché par suite d'un mouvement +subit des Français, qui ne lui laissa que le temps d'emmener sa famille +et ses effets les plus précieux. + +Le starosta Drone, que son défunt maître appelait Dronouchka, +administrait depuis tantôt trente ans la commune de Bogoutcharovo. +C'était un de ces hercules au moral comme au physique, qui, une fois +hommes faits, vivent jusqu'à soixante-dix ans sans un cheveu blanc, sans +une dent de moins, aussi forts et aussi vigoureux qu'ils l'étaient à +trente. + +Drone fut appelé aux fonctions de starosta bourgmestre peu après +l'émigration vers les «Eaux chaudes», à laquelle il avait pris part +comme les autres, et il remplissait cette fonction, d'une façon, +irréprochable depuis vingt-trois ans. Les paysans le craignaient plus +que leur maître, qui le respectait et l'appelait en plaisantant «le +ministre». Jamais Drone n'avait été ni malade ni ivre; jamais non plus, +malgré les travaux les plus pénibles, et les nuits passées quelquefois +sans sommeil, il ne paraissait fatigué, et, bien qu'il ne sût ni lire ni +écrire, jamais il ne s'était trompé ni dans ses comptes, ni dans le +nombre des pouds de farine qu'il portait sur d'énormes chariots pour les +vendre à la ville voisine, ni dans la quantité de gerbes de blé que +donnait chacune des dessiatines[24] des champs de Bogoutcharovo. Ce même +Drone reçut donc d'Alpatitch l'ordre de fournir douze chevaux pour les +équipages de la princesse Marie, et dix-huit charrettes attelées pour +le transport des bagages. Quoique les redevances se payassent en argent, +l'exécution de cet ordre ne devait pas, selon Alpatitch, rencontrer la +moindre difficulté, car on comptait dans le village 230 ménages, pour la +plupart fort à leur aise. Drone baissa néanmoins les yeux, sans rien +dire, en recevant ces instructions, qu'Alpatitch compléta, en lui +indiquant les paysans auxquels il pourrait demander des chevaux et des +charrettes. + +Le starosta lui répondit alors que les chevaux de ces paysans étaient en +course. L'intendant en nomma d'autres. + +«Ceux-là n'en ont plus, ils sont loués à la couronne, répondit Drone; +quant au reste, ils sont épuisés de fatigue, et la mauvaise nourriture +en a fait mourir beaucoup; il est donc impossible d'en réunir un nombre +suffisant, non seulement pour les bagages, mais même pour les voitures.» + +Alpatitch, surpris, regarda Drone avec attention. Si Drone était un +modèle de starosta bourgmestre, de son côté Alpatitch était un régisseur +hors ligne; il comprit donc aussitôt que ces réponses n'exprimaient pas +les dispositions personnelles de Drone, mais celles de la commune, qui +subissait l'entraînement d'un nouveau courant d'idées. Il n'ignorait pas +non plus que les paysans détestaient Drone le richard et qu'au fond +celui-ci hésitait entre les deux camps, le propriétaire et les paysans; +il en voyait un signe certain dans l'indécision de son regard. +S'approchant avec impatience de son subordonné: + +«Écoute, Drone, lui dit-il, assez de sornettes comme ça! Son Excellence +le prince André Nicolaïévitch m'a ordonné de vous faire tous partir, +afin que vous ne pactisiez pas avec l'ennemi; il y a même là-dessus un +ordre du Tsar: Celui qui reste avec l'ennemi est un traître.... Tu +entends? + +--J'entends,» repartit Drone sans lever les yeux. + +Alpatitch ne se contenta pas de cette réponse: + +«Drone, Drone, ça ira mal! ajouta-t-il en secouant la tête. Crois-moi, +ne t'entête pas.... Je vois clair en toi, je vois même, tu le sais, à +trois archines de profondeur sous tes pieds!» Alors, tirant sa main de +son gilet, il indiqua le plancher d'un geste théâtral. Drone le regarda +de côté avec une certaine émotion, mais reporta aussitôt ses yeux sur le +plancher. «Laisse là ces folies: dis-leur de lever le camp, et de se +mettre en route pour Moscou.... Que les charrettes soient également +prêtes demain pour la princesse.... Et toi, ne va pas à l'assemblée, tu +entends? «Drone se jeta à ses genoux. + +«Jakow Alpatitch, au nom du Seigneur, reprends-moi les clefs! + +--Je t'ordonne, reprit sévèrement Alpatitch, de renoncer à ton projet; +je vois clair, tu sais, sous tes pieds!...» + +Il savait que son habileté à élever les abeilles, sa connaissance du +moment précis pour les semailles de l'avoine, et ses vingt années, de +service auprès du vieux prince, lui avaient acquis la réputation de +sorcier. + +Drone se leva et essaya de parler, mais Alpatitch l'arrêta. + +«Voyons, que vous a-t-il donc poussé dans la cervelle? Hein? Que vous +êtes-vous imaginé? + +--Mais que ferai-je avec le peuple? reprit Drone: il n'entend pas +raison, je leur ai dit à tous que.... + +--Boivent-ils? demanda brusquement le régisseur. + +--Ils sont intraitables, Jakow Alpatitch: ils ont défoncé une seconde +tonne. + +--Eh bien, écoute: j'irai trouver l'ispravnik, et toi, va leur dire +qu'ils ne pensent plus à toutes ces sottises et qu'ils fournissent les +charrettes. + +--C'est bien!» répondit Drone. + +Jakow Alpatitch n'insista plus: il avait trop longtemps gouverné tout ce +monde-là pour ignorer que le meilleur moyen était encore de ne pas +admettre la possibilité d'une résistance. Il eut donc l'air de se +contenter de la soumission apparente de Drone mais il s'apprêta, sans +rien dire, à aller requérir la force publique. + +Le soir venu, pas de charrettes! Une bruyante assemblée, réunie devant +le cabaret du village, avait décidé de n'en pas livrer et d'envoyer tous +les chevaux dans la forêt! Alpatitch donna alors l'ordre de décharger +les voitures qui avaient amené son bagage de Lissy-Gory, de tenir prêts +ses chevaux pour la princesse Marie, et partit en toute hâte pour rendre +compte aux autorités de ce qui se passait. + + +X + + +La princesse Marie, retirée chez elle après l'enterrement de son père, +n'y avait encore admis personne, lorsque sa femme de chambre vint lui +dire, à travers la porte, qu'Alpatitch demandait ses ordres relativement +au départ. (Ceci se passait avant sa conversation avec Drone le +bourgmestre.) Étendue sur son divan, brisée par la douleur, elle lui +répondit qu'elle ne comptait, ni aujourd'hui ni jamais, quitter +Bogoutcharovo, et qu'elle demandait à être laissée en paix. + +Couchée tout de son long, le visage tourné vers la muraille, elle +passait et repassait ses doigts sur le coussin de cuir qui soutenait sa +tête, et en comptait machinalement les boutons, pendant que ses pensées +flottantes et confuses revenaient constamment aux mêmes sujets, à la +mort, à l'irrévocabilité des décrets de Dieu, à l'iniquité de son âme, à +cette iniquité dont elle avait eu conscience pendant la maladie de son +père, et qui l'empêchait de prier.... Elle resta longtemps ainsi. + +Sa chambre, orientée vers le Sud, recevait les rayons obliques du soleil +couchant. Pénétrant par les fenêtres, ils l'éclairèrent tout à coup, +illuminèrent le coin du coussin qu'elle regardait fixement, et ses +pensées changèrent soudain de cours: elle se leva machinalement, lissa +ses cheveux, et s'approcha de la croisée, en aspirant instinctivement la +fraîche brise de cette belle soirée. + +«Tu peux donc à présent jouir en paix de la beauté du ciel? se dit-elle. +«Il» n'est plus, personne ne t'en empêchera désormais!» Et, se laissant +tomber sur une chaise, elle posa sa tête sur l'appui de la fenêtre. + +Quelqu'un l'appela de nouveau en ce moment d'une voix affectueuse; elle +se retourna, et vit Mlle Bourrienne en robe noire bordée de pleureuses, +qui, s'approchant doucement, l'embrassa et fondit en larmes. La +princesse Marie se souvint aussitôt de son inimitié passée, de la +jalousie qu'elle lui avait inspirée, du changement qui s'était opéré en +«_lui_» dans ces derniers temps où il n'avait plus souffert la présence +de la jeune Française.... «N'était-ce pas là une preuve évidente de +l'injustice de mes soupçons? Est-ce à moi, à moi qui ai souhaité sa +mort, à juger mon prochain?» pensa-t-elle en se retraçant vivement la +pénible situation de sa compagne, traitée par elle avec une froideur +marquée, dépendante de ses bontés, et obligée de vivre sous un toit +étranger. La pitié l'emporta, et, levant sur elle un regard timide, elle +lui tendit la main. Mlle Bourrienne la saisit, la baisa en pleurant et +l'entretint de la grande douleur qui venait de les frapper toutes les +deux. «L'autorisation qu'elle voulait bien lui accorder de la partager +avec elle, l'oubli de leurs différends devant ce malheur commun, serait +sa seule consolation!... Elle avait la conscience pure... et là-haut, +«il» rendait sûrement justice à son affection et à sa reconnaissance!» +La princesse Marie écoutait avec plaisir le son de sa voix, et la +regardait de temps en temps, mais sans prêter grande attention à ses +paroles. + +«Chère princesse, poursuivit Mlle Bourrienne, je comprends que vous +n'ayez pu, et ne puissiez encore songer à vous-même; aussi mon +dévouement m'oblige-t-il à le faire pour vous.... Alpatitch vous a-t-il +parlé de votre départ?» + +La princesse Marie ne répondit pas: le vague de ses pensées l'empêchait +de comprendre de quoi il s'agissait et qui devait partir. «Un départ? +Pourquoi? Que m'importe à présent?» se disait-elle. + +«Vous ne savez peut-être pas, chère Marie, reprit Mlle Bourrienne, que +notre situation est dangereuse, que nous sommes entourées par les +Français.... Si nous partions, nous serions infailliblement arrêtées, et +Dieu seul sait...» La princesse Marie la regarda stupéfaite. + +«Ah! si on savait combien tout cela m'est indiffèrent.... Je ne +m'éloignerai pas de «lui»... Parlez-en donc avec Alpatitch, quant à moi +je ne veux rien. + +--Nous en avons causé, il espère pouvoir nous faire partir demain, mais +à mon avis il vaudrait mieux rester où nous sommes, tomber entre les +mains des soldats ou des paysans révoltés serait affreux! «Et Mlle +Bourrienne tira de sa poche une proclamation du général Rameau, qui +engageait les habitants à ne pas quitter leurs demeures, et leur +promettait dans ce cas la protection des autorités françaises. + +«Il serait préférable, je pense, de nous adresser directement à ce +général, car il nous témoignera tout le respect possible.» + +La princesse Marie parcourut la feuille, et son visage tressaillit +convulsivement. + +«De qui la tenez-vous? dit-elle. + +--On aura probablement su que j'étais Française,» reprit Mlle Bourrienne +en rougissant. + +La princesse Marie quitta la chambre sans mot dire, passa dans le +cabinet de son frère, et y appela Douniacha. + +«Envoie-moi, je t'en prie, lui dit-elle, Alpatitch ou Drone, n'importe +qui, et dis à Amalia Karlovna que je veux être seule! Il faut partir, +partir au plus vite!» s'écria-t-elle, épouvantée à l'idée de tomber +entre les mains des Français. + +Que dirait le prince André si cela arrivait! À l'idée de demander, elle, +la fille du prince Nicolas Bolkonsky, la protection du général Rameau, +et de devenir son obligée, elle eut un frisson d'horreur: dans sa fierté +révoltée, elle rougissait et pâlissait de colère tour à tour. Son +imagination lui dépeignait l'humiliation qu'elle aurait à subir: «Les +Français s'installeront ici, dans cette maison, ils s'empareront de +cette pièce, ils fouilleront ses lettres pour s'amuser, Mlle Bourrienne +leur fera les honneurs de Bogoutcharovo, et moi on me laissera par +charité un petit coin!... Les soldats profaneront la tombe toute fraîche +de mon père, pour voler ses croix et ses décorations.... Je les +entendrai se vanter de leurs victoires sur les Russes, je les verrai +témoigner à ma douleur une fausse sympathie.» Voilà ce que pensait la +princesse Marie en adoptant instinctivement dans cette circonstance les +opinions et les sentiments de son frère et de son père; car n'était-elle +pas leur représentant, et ne devait-elle pas se conduire comme ils se +seraient conduits eux-mêmes? Comme elle cherchait à se rendre un compte +exact de sa situation, les exigences de la vie, la nécessité, le désir +même de vivre, qu'elle croyait à jamais éteint en elle par la mort de +son père, l'envahirent soudain avec une violence toute nouvelle. + +Émue, agitée, elle appelait et questionnait tour à tour le vieux +Tikhone, l'architecte et Drone, mais personne ne savait si Mlle +Bourrienne avait dit vrai au sujet du voisinage des Français. +L'architecte, à moitié endormi, se borna à sourire et à répondre +vaguement sans exprimer son opinion, selon l'habitude qu'il avait prise +pendant les quinze années passées au service du vieux prince. La figure +épuisée et fatiguée de Tikhone portait l'empreinte d'une douleur +profonde; il répondit, avec une obéissance passive, à toutes les +questions de la princesse Marie, dont la vue redoublait son chagrin. +Enfin Drone entra dans l'appartement, et, la saluant jusqu'à terre, +s'arrêta sur le seuil de la porte. + +«Dronouchka...» lui dit-elle, en s'adressant à lui comme à un vieil et +fidèle ami, car n'était-ce pas ce bon Dronouchka qui, lorsqu'elle était +encore enfant, lui rapportait son pain d'épice chaque fois qu'il allait +à la foire de Viazma, et le lui remettait en souriant.... «Dronouchka, +aujourd'hui, après le malheur qui...» Elle s'arrêta suffoquée par +l'émotion. + +«Nous marchons tous sous l'égide de Dieu, dit Drone avec un soupir. + +--Dronouchka, reprit-elle avec effort, Alpatitch est absent, je n'ai +personne à qui m'adresser, dis-moi, est-ce vrai, on m'assure que je ne +puis pas partir? + +--Pourquoi ne partirais-tu pas, Excellence?... On peut toujours partir! + +--On m'a assuré qu'il y avait du danger à le faire, à cause de l'ennemi, +et moi, mon ami, je ne sais rien, je ne comprends rien, je suis seule... +et cependant je tiens à quitter Bogoutcharovo sans retard, cette nuit ou +demain au petit jour.» + +Drone garda le silence, et lui lança un regard à la dérobée. + +«Il n'y a pas de chevaux, je l'ai dit tantôt à Jakow Alpatitch. + +--Pourquoi n'y en a-t-il pas? + +--C'est Dieu qui nous punit. Les uns ont été enlevés par les troupes, +les autres sont morts, c'est une mauvaise année.... Et ce n'est rien +encore que les chevaux, pourvu que nous ne crevions pas de faim!... On +reste parfois trois jours sans manger. On n'a plus rien, on est ruiné! + +--Les paysans sont ruinés?... Ils n'ont plus de blé? demanda la +princesse Marie, qui l'écoutait avec surprise. + +--Il n'y a plus qu'à mourir de faim, reprit Drone: quant à des +charrettes, il n'y en a pas. + +--Mais pourquoi ne pas m'en avoir prévenue, Dronouchka? Ne peut-on les +secourir? Je ferai mon possible...» + +Il lui paraissait si étrange de se dire qu'au moment où son coeur +débordait de douleur, il y avait des gens pauvres et des gens riches +vivant côte à côte, et que les riches ne secouraient pas les pauvres! +Elle savait confusément qu'il y avait toujours du blé en réserve, et que +l'on distribuait parfois ce blé aux paysans; elle savait aussi que ni +son frère ni son père ne l'auraient refusé à leurs serfs, et elle était +prête à prendre sur elle la responsabilité de cette décision: + +«Nous avons ici, n'est-ce pas, du blé appartenant au maître, à mon +frère? poursuivit-elle, désireuse de connaître le véritable état des +choses. + +--Le blé du maître est intact, reprit Drone avec orgueil: le prince +avait défendu de le vendre. + +--Si c'est ainsi, donne aux paysans ce qu'il leur faut, je t'y autorise +au nom de mon frère.» Drone soupira pour toute réponse. «Donne-le-leur +tout s'il le faut, et dis-leur, au nom de mon frère, que ce qui est à +nous est à eux. Nous n'épargnerons rien pour les aider, dis-le-leur.» + +Drone l'avait regardée sans mot dire. + +«Au nom de Dieu, relève-moi de mon emploi, notre petite mère, +s'écria-t-il enfin. Ordonne-moi de rendre les clefs, j'ai servi +honnêtement pendant vingt-trois ans.... Reprends les clefs, je t'en +supplie!» + +La princesse Marie, étonnée, ne comprenant rien à sa requête, l'assura +que jamais elle n'avait douté de sa fidélité, qu'elle ferait tout son +possible pour lui et les paysans, et le congédia sur cette promesse. + + +XI + + +Une heure plus tard, Douniacha vint dire à sa maîtresse que Drone était +revenu annoncer que les paysans, rassemblés par lui sur l'ordre de la +princesse, attendaient sa venue. + +«Mais je ne les ai jamais appelés! dit la princesse Marie interdite: +j'ai simplement commandé à Drone de leur distribuer le blé. + +--Mais alors, princesse, notre mère, renvoyez-les sans leur parler. Ils +vous trompent, voilà tout, dit Douniacha; lorsque Jakow Alpatitch +reviendra, nous partirons tout tranquillement, mais ne vous montrez pas, +au nom du ciel!... + +--Ils me trompent, dis-tu? + +--J'en suis sûre. Suivez mon conseil. Demandez à la vieille bonne, elle +vous le dira aussi: ils ne veulent pas quitter Bogoutcharovo, c'est leur +idée! + +--C'est toi qui te trompes, tu as mal compris.... Fais entrer Drone.» + +Drone confirma les paroles de Douniacha: les paysans avaient été +rassemblés sur l'ordre de la princesse. + +«Mais, Drone, je n'ai jamais donné cet ordre: je t'ai prié de faire une +distribution de blé, rien de plus.» + +Drone soupira sans répondre. + +«Ils s'en iront si vous le voulez, dit-il avec hésitation. + +--Non, non, j'irai moi-même m'expliquer avec eux...» Et la princesse +Marie descendit les degrés du perron, malgré les supplications de +Douniacha et de la vieille bonne, qui la suivirent de loin avec +l'architecte: «Ils s'imaginent sans doute que je leur offre du blé en +échange de leur consentement à rester ici, et que, moi, je vais partir +et les livrer aux Français? se disait-elle, chemin faisant. Je leur +annoncerai au contraire qu'ils trouveront des maisons là-bas, dans le +bien de Moscou, ainsi que des provisions... car André, j'en suis sûre, +aurait fait plus encore à ma place!» + +La foule rassemblée s'agita à sa vue, et se découvrit avec respect. Le +crépuscule était tombé: la princesse Marie marchait les yeux baissés, +s'embarrassant à chaque pas dans les plis de sa robe de deuil; elle +s'arrêta enfin devant ce groupe disparate de figures jeunes et vieilles; +leur grand nombre l'intimidait, et l'empêchait de les reconnaître.... +Elle ne savait plus que dire: enfin, coupant court à son hésitation, +elle trouva dans la conscience de son devoir l'énergie nécessaire: + +«Je suis bien aise que vous soyez venus, leur dit-elle, sans lever les +yeux, pendant que son coeur battait avec violence. Dronouchka m'a appris +que la guerre vous avait ruinés, c'est notre sort à tous; soyez sûrs que +je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous soulager. Il faut que je +parte, car l'ennemi approche... et puis... enfin, mes amis, je vous +donne tout!... prenez notre blé.... Qu'il n'y ait pas de misère parmi +vous! Si on vous dit que je vous le donne pour que vous restiez ici, +c'est faux, je vous supplie au contraire de partir, d'emporter tout ce +que vous avez et d'aller chez nous, dans notre bien près de Moscou: +là-bas vous ne manquerez de rien, je vous le promets... vous serez logés +et nourris!» + +La princesse Marie s'arrêta, on entendait quelques soupirs dans la +foule: + +«J'agis au nom de mon défunt père, reprit-elle, il a été un bon maître, +vous le savez, et au nom de mon frère et de son fils.» + +Elle s'arrêta de nouveau; personne ne prit la parole. + +«Le même malheur nous frappe tous, partageons donc tout entre nous. Ce +qui est à moi est à vous,» dit-elle en terminant; et elle regardait ceux +qui l'entouraient. Leurs yeux étaient toujours fixés sur elle, et leurs +physionomies ne lui offraient qu'une seule et même expression dont elle +ne pouvait se rendre compte. Était-ce de la curiosité, du dévouement, de +la reconnaissance, ou de l'effroi? Impossible de le discerner. + +«Nous sommes très reconnaissants de vos bontés, dit enfin une voix... +seulement nous ne toucherons pas au blé du seigneur. + +--Pourquoi cela?» reprit la princesse Marie. Elle ne reçut pas de +réponse, et remarqua alors que tous les yeux s'abaissaient devant son +regard: «Pourquoi le refusez-vous?» Même silence. Elle sentit qu'elle se +troublait; enfin, avisant un vieillard appuyé sur un bâton, elle +s'adressa directement à lui: «Pourquoi ne réponds-tu pas? lui dit-elle. +Y a-t-il encore autre chose que je puisse faire pour vous?» Mais le +vieillard détourna brusquement la tête, et, l'inclinant aussi bas que +possible, murmura: + +«Pourquoi accepterions-nous, nous n'avons que faire du blé? Tu veux que +nous abandonnions tout, et nous, nous ne le voulons pas!... + +--Pars, pars seule, s'écrièrent à la fois plusieurs voix, et les visages +reprirent la même expression: ce n'était plus assurément ni de la +curiosité ni de la reconnaissance, mais bien une résolution irritée et +opiniâtre. + +--Vous ne m'avez pas comprise, sans doute, reprit la princesse Marie +avec un triste sourire. Pourquoi ce refus de partir, lorsque je vous +promets de vous loger et de vous nourrir?... Si vous restez, l'ennemi +vous ruinera!» + +Les murmures et les exclamations de la foule couvrirent ses paroles. + +«Nous n'y consentons pas.... Qu'il nous ruine!... Nous ne voulons pas de +ton blé, nous le refusons!» + +La princesse Marie essayait, mais en vain, de parler; surprise et +effrayée de leur inconcevable entêtement, elle baissa la tête à son +tour, sortit à pas lents du groupe, et se dirigea vers la maison. + +«Elle a voulu nous tromper!... A-t-elle été rusée, hein?... Pourquoi +veut-elle que nous abandonnions le village? Pour que nous ne soyons pas +plus libres qu'auparavant?... Qu'elle garde son blé, nous n'en avons pas +besoin!» criait-on de tous côtés, pendant que Drone, qui l'avait suivie, +recevait ses instructions. + +Décidée plus que jamais à partir, elle lui réitéra l'ordre de lui +fournir des chevaux, et se retira ensuite dans son appartement, où elle +s'absorba dans ses douloureuses pensées. + + +XII + + +Elle resta longtemps, cette nuit-là, accoudée à la fenêtre. Un bruit +confus de voix montait jusqu'à elle du village en révolte, mais elle ne +songeait plus aux paysans, et ne cherchait plus à deviner quel pouvait +être le motif de leur étrange conduite. Les tristes préoccupations du +moment effaçaient de son coeur les amers regrets du passé, et, tout +entière à sa douleur et au sentiment de son isolement qui l'obligeait à +agir par elle-même, à peine pouvait-elle se souvenir, pleurer et prier. +Le vent, qui était tombé au coucher du soleil, laissait la nuit +s'étendre, tranquille et fraîche, sur toute la nature. Le bruit des voix +s'éteignit peu à peu, le coq chanta, et la pleine lune s'éleva doucement +au-dessus des tilleuls du jardin. Les épaisses vapeurs de la rosée +enveloppèrent tous les alentours, et le calme se fit dans le village et +dans l'habitation. + +La princesse Marie rêvait toujours: elle rêvait à ce passé encore si +proche d'elle, à la maladie, aux derniers moments de son père, en +écartant toutefois de sa pensée la scène de sa mort, dont elle ne se +sentait pas la force de se retracer les sinistres détails, à cette heure +silencieuse et pleine de mystère. + +Elle se rappela aussi la nuit qui avait précédé la dernière attaque, +cette nuit où, pressentant la catastrophe prochaine, elle était restée +fort tard, et malgré lui, auprès du malade. Ne pouvant dormir, elle +était descendue sur la pointe des pieds, pour écouter à travers la porte +qui donnait dans la serre, où son père couchait cette fois, et elle +l'avait entendu parler au vieux Tikhone d'une voix fatiguée. Elle +devinait son envie de causer. «Pourquoi donc ne m'a-t-il pas appelée? +Pourquoi ne m'a-t-il jamais permis de prendre, auprès de lui, la place +de Tikhone? J'aurais dû entrer dans ce moment, car je suis sûre de +l'avoir entendu prononcer deux fois mon nom.... Il était triste, abattu, +et Tikhone ne pouvait le comprendre!...» Et la pauvre fille, prononçant +tout haut les dernières paroles de tendresse qu'il lui avait adressées +le jour de sa mort, éclata en sanglots; cette explosion soulagea son +coeur oppressé. Elle voyait nettement chaque trait de son visage, non +pas celui dont elle se souvenait depuis sa naissance et qui lui causait +une telle frayeur du plus loin qu'elle l'apercevait, mais ce visage +amaigri, avec cette expression soumise et craintive, au-dessus duquel +elle s'était penchée, pour deviner ce qu'il murmurait, et dont elle +avait pu, pour la première fois, compter les rides profondes: «Que +voulait-il dire en m'appelant «sa petite âme?» À quoi pense-t-il à +présent?» se demanda-t-elle, et elle éprouva une terreur folle, comme +lorsque ses lèvres avaient effleuré la joue glacée du mort: elle crut le +voir apparaître, tel qu'elle l'avait vu, couché dans son cercueil, la +tête bandée, et cette terreur, ce sentiment d'insurmontable horreur +évoqué par ce souvenir, envahissaient tout son être. En vain +essayait-elle de s'y soustraire en priant: ses grands yeux, démesurément +ouverts, fixés sur le paysage éclairé par la lune, et sur les grandes +ombres projetées par ses rayons, s'attendaient à voir surgir tout à coup +la funèbre vision. Retenue, enchaînée à sa place par le silence +solennel, par le calme magique de la nuit, elle se sentait comme +pétrifiée. + +«Douniacha! murmura-t-elle d'abord, Douniacha!» répéta-t-elle d'une voix +rauque, avec un effort désespéré... et, s'arrachant brusquement à sa +contemplation, elle s'élança à la rencontre de ses femmes, qui +accouraient, effrayées, à son cri d'appel. + + +XIII + + +Le 17 du mois d'août, Rostow et Iline, accompagnés d'un planton et de +Lavrouchka, renvoyé, comme on le sait, par Napoléon, se mirent en selle +et quittèrent leur bivouac de Jankovo, situé à 15 verstes de +Bogoutcharovo, pour essayer les chevaux qu'Iline venait d'acheter, et +découvrir du foin dans les villages avoisinants. Depuis trois jours, +chacune des deux armées était à une égale distance de Bogoutcharovo; +l'avant-garde russe et l'avant-garde française pouvaient donc s'y +rencontrer d'un moment à l'autre: aussi, en chef d'escadron soigneux de +la nourriture de ses hommes, Rostow désirait-il s'emparer le premier des +vivres qui devaient probablement s'y trouver. + +Rostow et Iline, de fort joyeuse humeur, se promettaient en outre de +s'amuser avec les jolies femmes de chambre qui probablement étaient +restées dans la maison du prince; en attendant, ils questionnaient +Lavrouchka sur Napoléon, riaient aux éclats de ses récits, et luttaient +entre eux de vitesse, afin d'éprouver les mérites de leurs nouvelles +acquisitions. + +Rostow ne se doutait pas que le village dont il venait de traverser la +grande rue appartînt à l'ancien fiancé de sa soeur. En le rejoignant, +Iline lui fit de vifs reproches de l'avoir ainsi distancé. + +«Quant à moi, s'écria Lavrouchka, si je n'avais craint de vous faire +honte, j'aurais pu vous laisser tous les deux en arrière, car cette +«française» (c'est ainsi qu'il appelait la rosse sur laquelle il était +monté) est une merveille!...» Mettant leurs chevaux au pas, ils +atteignirent la grange, autour de laquelle était rassemblée une foule de +paysans. + +Quelques-uns d'entre eux se découvrirent en les apercevant; d'autres se +bornèrent à les regarder avec curiosité. Deux grands vieux paysans, dont +les visages ridés étaient ornés d'une barbe peu fournie, sortirent à ce +moment du cabaret en titubant, et s'approchèrent des officiers, en +chantant à tue-tête. + +«Oh! les braves gens! dit Rostow.... Y a-t-il du foin? + +--Et comme ils se ressemblent! ajouta Iline. + +--La gaie... la gaie cau... au... se... rie! chantait l'un des deux +vieux, avec un sourire béat. + +--Qui êtes-vous? demanda à Rostow un paysan, qui faisait partie du +groupe. + +--Nous sommes des Français! repartit en riant Iline, et voilà Napoléon +en personne! ajouta-t-il en désignant Lavrouchka. + +--Laissez donc, vous êtes des Russes, dit leur interlocuteur. + +--Êtes-vous en grande force, ici? demanda un second. + +--Oui, en très grande force, répliqua Rostow.... Mais que faites-vous +donc là tous ensembles? est-ce fête aujourd'hui? + +--Les vieux se sont réunis pour les affaires de la commune.» leur +répondit le paysan en s'éloignant. + +Dans ce moment, deux femmes et un homme coiffé d'un chapeau blanc se +dirigeaient vers eux par la grand'route. + +«La rose est à moi, gare à qui la touche! s'écria Iline en remarquant +que l'une des deux venait hardiment à lui: c'était Douniacha. + +--Elle sera à nous! répliqua Lavrouchka, en faisant un signe à Iline. + +--Que désirez-vous, ma belle? dit Iline en souriant. + +--La princesse voudrait connaître le nom de votre régiment et le vôtre? + +--Voici le comte Rostow, chef d'escadron; quant à moi, je suis votre +très humble serviteur. + +--La cau... au... se... rie,» chantait toujours gaiement le paysan ivre, +qui les regardait d'un air abruti. Douniacha était suivie d'Alpatitch, +qui s'était déjà découvert respectueusement: + +--Oserais-je déranger Votre Noblesse, dit-il en mettant la main dans son +gilet avec une politesse où se trahissait néanmoins un léger dédain, +provoqué sans doute par la grande jeunesse de l'officier.... + +--Ma maîtresse, la fille du général en chef prince Nicolas Andréïévitch +Bolkonsky, décédé le 15 courant, se trouve dans une situation difficile, +et la faute en est à la sauvagerie de ces animaux, ajouta-t-il en +désignant la foule qui les entourait. Elle vous prie de passer chez +elle... veuillez faire quelques pas; ce sera plus agréable, je pense, +que de...» Et il montra, cette fois, les deux ivrognes, qui tournaient +comme des taons autour des chevaux. + +--Ah! Jakow Alpatitch! Ah! c'est toi en personne!... Excuse-nous, +excuse-nous,» disaient-ils en continuant à sourire bêtement. Rostow ne +put s'empêcher de les regarder en souriant comme eux. + +--À moins qu'ils n'amusent Votre Excellence... reprit Alpatitch avec +dignité. + +--Non, il n'y a pas là de quoi s'amuser, répondit Rostow en avançant de +quelques pas.... Voyons, de quoi s'agit-il? + +--J'ai l'honneur de déclarer à Votre Excellence que ces grossiers +personnages ne veulent pas permettre à leur maîtresse de quitter la +propriété, et qu'ils la menacent de dételer ses chevaux.... Tout est +emballé depuis ce matin, et la princesse ne peut pas se mettre en route! + +--Impossible? s'écria Rostow. + +--C'est la pure vérité, Excellence!» + +Rostow descendit de cheval, confia sa monture au planton, et se dirigea, +en questionnant Alpatitch sur les détails de l'incident, vers la demeure +seigneuriale: la proposition faite la veille par la princesse Marie de +leur distribuer le blé de la réserve, et son explication avec Drone, +avaient empiré la situation, au point que ce dernier s'était +définitivement joint aux paysans, avait rendu les clefs à l'intendant, +et refusait de paraître devant lui. Lorsque la princesse avait donné +l'ordre de mettre les chevaux aux voitures, les paysans, réunis en +foule, lui avaient fait savoir qu'ils les dételleraient et qu'ils ne la +laisseraient pas partir, «car il était défendu, disaient-ils, de quitter +son foyer». Alpatitch avait essayé en vain de leur faire entendre +raison. Drone était invisible, mais Karp avait déclaré qu'ils +s'opposeraient au départ de la princesse, que c'était agir contre les +ordres reçus, et que, si elle restait, ils continueraient, comme par le +passé, à la servir et à lui obéir. + +La princesse Marie s'était cependant résolue, en dépit des +représentations d'Alpatitch, de la vieille bonne et de ses femmes de +service, à partir coûte que coûte, et l'on mettait déjà les chevaux aux +voitures, lorsque la vue de Rostow et d'Iline, passant au galop sur la +grand'route, fit perdre la tête à tout le monde; les prenant pour des +Français, les gens de l'écurie s'enfuirent à toutes jambes, et il +s'éleva dans la maison un choeur de lamentations désespérées. Aussi +Rostow fut-il reçu en libérateur. + +Il entra dans le salon où la princesse Marie, terrifiée et ahurie, +attendait son arrêt. N'ayant même plus la force de penser, elle put à +peine comprendre au premier moment qui il était et ce qu'il lui voulait. +Mais à sa physionomie, à sa démarche, au premier mot qu'elle l'entendit +prononcer, elle se rassura et comprit qu'elle avait devant elle un +compatriote, un homme de sa société. Fixant sur lui ses yeux lumineux et +profonds, elle prit la parole d'une voix saccadée et tremblante +d'émotion. «Quel étrange caprice du hasard me fait ainsi rencontrer +cette pauvre fille abîmée de douleur, et abandonnée seule, sans +protection, à la merci de grossiers paysans révoltés..., se disait +Rostow, qui ne pouvait s'empêcher de donner un coloris romanesque à +cette entrevue, et qui examinait la princesse pendant qu'elle lui +faisait son timide récit.... Quelle douceur, quelle noblesse dans ses +traits et dans leur expression!» Lorsqu'elle lui fit part de l'incident +qui avait eu lieu le lendemain de l'enterrement de son père, l'émotion +fut la plus forte et elle détourna un moment la tête comme si elle +craignait de laisser croire à Rostow qu'elle cherchait à l'attendrir +outre mesure sur son sort. Mais quand elle vit des larmes briller dans +les yeux du jeune officier, elle lui adressa aussitôt un regard de +reconnaissance, un de ces regards profonds et doux qui faisaient oublier +sa laideur. + +«Je ne saurais vous exprimer, princesse, combien je sais gré au hasard +qui m'a amené ici, et qui me permet de me mettre à votre entière +disposition. Partez.... Je vous réponds, sur mon honneur, que personne +n'osera vous causer le moindre désagrément; accordez-moi seulement +l'autorisation de vous escorter...» Et, la saluant aussi +respectueusement que si elle avait été une princesse du sang, il se +dirigea vers la porte. + +Son respect semblait dire qu'il aurait été heureux de nouer plus ample +connaissance avec elle, mais que sa discrétion l'empêchait de profiter +de sa douleur et de son abandon pour continuer l'entretien. + +C'est ainsi que la princesse Marie comprit et apprécia sa conduite. + +«Je vous suis bien reconnaissante, reprit-elle en français: j'espère +encore n'être victime que d'un malentendu, et j'espère surtout que vous +ne trouverez pas de coupables!» Et elle fondit en larmes: «Pardon!» +dit-elle avec vivacité. + +Rostow fit un geste pour cacher son émotion, et sortit après lui avoir +adressé encore un profond salut. + + +XIV + + +«Eh bien, est-elle jolie? Oh! la mienne, mon cher, la rose, est +ravissante!... on l'appelle Douniacha,» s'écria Iline en apercevant son +ami; mais l'expression de sa figure le fit taire immédiatement. Il +devina que son chef et son héros n'était pas d'humeur à plaisanter, car +il en reçut un coup d'oeil irrité, et le vit s'éloigner rapidement dans +la direction du village. + +«Je leur en ferai voir, à ces brigands!» murmurait Rostow. + +Alpatitch, allongeant le pas, le rejoignit enfin à grand'peine: + +«Quelles sont les mesures que vous avez daigné prendre? lui demanda-t-il +humblement. + +--Quelles mesures, vieil imbécile? dit le hussard, en le menaçant de ses +poings fermés. Qu'as-tu fait, toi? Les paysans se révoltent, et tu te +bornes à les regarder, tu ne sais même pas te faire obéir! Tu es un +traître.... Je vous connais tous, et tous je vous ferai écorcher vifs!» + +Là-dessus, comme s'il eût craint d'épuiser la colère amassée dans son +coeur, il continua brusquement sa route. Alpatitch, refoulant le +sentiment d'une offense imméritée, se mit à le suivre, tant bien que +mal; il lui communiquait en marchant ses réflexions sur les paysans +révoltés, il cherchait à lui faire comprendre que, grâce à leur +opiniâtre endurcissement, il serait dangereux et impolitique d'entrer en +lutte ouverte avec eux sans le secours de la force armée, et que dès +lors il serait préférable de la requérir. + +«Je leur en donnerai de la force armée! Ils verront, ils verront!» +répétait Nicolas, sans penser à ce qu'il disait. En proie à une +irritation violente et irréfléchie, il marchait résolument vers la foule +groupée autour de la grange. Bien que Rostow n'eût pas de plan +prémédité, Alpatitch pressentait que cet acte extravagant amènerait un +bon résultat; sa démarche ferme et hardie, son visage contracté par la +colère, firent également comprendre aux paysans que le moment de rendre +compte de leur conduite était venu. Pendant l'entretien de Rostow avec +la princesse Marie, un certain désarroi s'était déjà manifesté parmi +eux; plusieurs, que la peur commençait à gagner, assuraient que les +nouveaux venus étaient bien réellement des Russes et qu'ils se +fâcheraient de ce qu'on osait retenir la demoiselle. Drone, qui était de +cet avis, n'hésita pas à l'exprimer à haute voix, mais Karp et ses +adhérents le prirent aussitôt à partie. + +«Pendant combien d'années n'as-tu pas dévoré la commune à belles dents? +s'écria Karp.... Tu t'en moques pas mal.... Tu as enfoui quelque part un +vase plein d'argent, tu le déterreras, tu t'en iras.... Que peut donc te +faire, à toi, le pillage de nos maisons? + +--Nous savons qu'il a été ordonné, criait un autre, de ne pas quitter +son village, et de ne rien emporter, pas même un grain de blé, et la +voilà, elle, qui veut partir! + +--C'était à ton dadais de fils d'être soldat, mais ça t'a fait de la +peine, et c'est mon Vania, à moi, qui a été rasé, dit à son tour un +petit vieillard avec violence.... + +--Il ne nous reste plus qu'à mourir!... Oui, à mourir! + +--On ne m'a pas encore enlevé mes fonctions, répliqua Drone. + +--C'est ça, c'est ça, tu n'es pas encore renvoyé, mais tu t'es repu!» + +Aussitôt que Karp vit venir Rostow, accompagné de Lavrouchka, d'Iline et +d'Alpatitch, il alla à sa rencontre, les doigts passés dans sa ceinture, +et le sourire aux lèvres. Drone, au contraire, s'était dissimulé dans +les derniers rangs, et la foule se resserra. + +«Hé! vous autres, qui est ici le staroste? demanda Rostow, en marchant +droit sur eux. + +--Le staroste? Que lui voulez-vous?» demanda Karp. Il n'eut pas le temps +d'achever sa phrase, que son bonnet vola en l'air et que sa tête vacilla +sous le coup qui l'avait frappé. + +--À bas les bonnets, traîtres! cria Rostow d'une voix foudroyante. + +--Où est le staroste? répéta-t-il. + +--Le staroste? il demande le staroste!... Drone Zakharovitch, on +t'appelle! dirent vivement et tout bas plusieurs voix, et les têtes se +découvrirent une à une. + +--Nous ne nous révoltons pas, nous obéissons aux ordres reçus, reprit +Karp, qui se sentait encore soutenu par quelques-uns.... + +--Nous avons suivi les conseils des anciens. + +--Vous osez me répondre, tas de brigands! s'écria Rostow en saisissant +au collet le grand Karp. + +--Holà, mes amis, garrottez-le?» + +Lavrouchka s'élança sur lui et s'empara de ses mains. + +«Il faudrait que les nôtres, qui sont au bas de la montée, vinssent nous +aider, dit-il. + +--C'est inutile,» répondit Alpatitch, et, se tournant vers les paysans, +il en appela deux par leur nom et leur commanda de détacher leurs +ceintures pour lier les bras du prisonnier; les paysans obéirent en +silence. + +--Où est le staroste?» répétait Rostow. + +Drone, le visage pâle et les sourcils froncés, se décida enfin à +paraître. + +«C'est toi? Garrotte-le, lui aussi, Lavrouchka!» s'écria Rostow avec +autorité, comme si cet ordre ne pouvait rencontrer de résistance. Et en +effet deux autres hommes du groupe s'approchèrent, et Drone dénoua +lui-même sa ceinture pour se faire attacher les mains. + +«Quant à vous, poursuivit Rostow, écoutez-moi tous...: vous allez +retourner chez vous à l'instant, et que je n'entende plus un mot! + +--Nous n'avons rien fait de mal, nous avons agi sottement, voilà tout! + +--Je vous l'avais bien dit, c'était contre les ordres, murmurèrent +plusieurs paysans à la fois, en s'adressant mutuellement des reproches. + +--Je vous en avais prévenu, dit Alpatitch, qui se sentait rentrer en +pleine possession de son droit: c'est mal, très mal à vous, mes enfants! + +--Oui, Jakow Alpatitch, la sottise est de notre côté,» lui répondit-on, +et la foule se sépara tranquillement. + +Chacun regagna son logis pendant qu'on emmenait les prisonniers dans la +cour de l'habitation de la princesse Marie; les deux ivrognes les +suivirent: + +«Cela te va bien, disait l'un d'eux à Karp, je vais te regarder à mon +aise!... A-t-on jamais vu parler ainsi aux maîtres, à quoi songeais-tu? + +--Tu es un imbécile, voilà tout, un imbécile!» répétait le second d'un +air gouailleur. + +Deux heures plus tard, les chariots pour le bagage étaient attelés, et +les paysans transportaient et emballaient les effets de leurs maîtres, +sous la surveillance de Drone, qui avait été relâché sur la demande de +la princesse. + +«Attention à ceci!» disait l'un des paysans, un jeune garçon, de haute +taille et d'une physionomie avenante, à son camarade qui venait de +recevoir une cassette des mains de la femme de chambre.... «Elle vaut +cher... ne va pas la jeter tout bêtement ou la ficeler sans soin, elle +s'éraillera.... Il faut que tout se fasse honnêtement et bien.... Voilà, +comme cela!... recouverte de foin et de nattes, ce sera parfait. + +--Oh! les livres, les livres, ce qu'il y en a! disait un autre, pliant +sous le poids des armoires de la bibliothèque.... Ne me pousse pas!... +Dieu que c'est lourd, mes enfants, quels livres, quels gros et beaux +livres!... + +--Ma foi, ceux qui les ont écrits n'ont pas flâné!» reprit le jeune +garçon en indiquant des dictionnaires couchés en travers. + + +Rostow, ne voulant pas s'imposer à la princesse Marie, ne retourna pas +chez elle, mais attendit son départ au village. Lorsque les voitures se +mirent en route, il monta à cheval et l'accompagna à douze verstes de +distance jusqu'à Jankovo, qui était occupé par nos troupes. Arrivé au +relais, il prit respectueusement congé d'elle, et lui baisa la main. + +«Vous me remplissez de confusion, lui répondit-il en rougissant aux +effusions de sa reconnaissance. Le premier ispravnik[25] aurait agi de +même.... Si nous n'avions eu que des paysans à combattre, l'ennemi ne se +serait pas avancé aussi loin dans le pays,» ajouta-t-il d'un ton +embarrassé, et, passant à un autre sujet: «Je suis heureux d'avoir eu +l'occasion de faire votre connaissance. Adieu, princesse. Permettez-moi +de vous souhaiter tout le bonheur possible et puissions-nous nous revoir +dans des circonstances plus favorables!» + +Le visage de la princesse Marie rayonnait d'une émotion attendrie; elle +sentait qu'il méritait ses remerciements les plus vifs, car sans lui que +serait-elle devenue? N'aurait-elle pas été infailliblement la victime +des paysans révoltés, ou ne serait-elle pas tombée entre les mains des +Français? Pour la sauver, ne s'était-il pas exposé aux plus grands +dangers, et son âme, pleine de noblesse et de bonté, n'avait-elle pas su +compatir à sa position et à sa douleur? Ses yeux, si bons, si honnêtes, +s'étaient remplis de larmes, lorsqu'elle lui avait parlé, et ce souvenir +restait gravé dans son coeur. En lui disant adieu, elle éprouva à son +tour une émotion étrange, et elle se demanda si elle ne l'aimait pas +déjà. Sans doute elle avait honte de s'avouer à elle-même qu'elle +s'était subitement éprise d'un homme qui peut-être ne l'aimerait jamais; +mais elle se consolait à la pensée que personne ne le saurait, et qu'il +n'y avait aucun crime à aimer en secret, toute sa vie, celui qui serait +son premier et son dernier amour. «Il a fallu qu'il arrivât à +Bogoutcharovo pour me rendre service, il a fallu que sa soeur refusât +mon frère,» se disait-elle, en entrevoyant le doigt de Dieu dans cet +enchaînement de circonstances, et en caressant tout bas l'espoir que ce +bonheur, à peine entrevu, pourrait un jour devenir une réalité! + +Elle aussi avait fait une douce impression sur Rostow, et lorsque ses +camarades, qui avaient eu vent de ses aventures, se permirent de le +taquiner en le complimentant sur ce qu'en allant chercher du foin il +avait eu le talent de découvrir une des plus riches héritières de +Russie, il se fâcha sérieusement; mais au fond du coeur il s'avouait +qu'il ne pouvait désirer ni faire rien de mieux que d'épouser la +sympathique princesse Marie. Ce mariage ne ferait-il pas le bonheur de +ses parents et le sien,--il le sentait instinctivement,--celui de la +douce créature qui le considérait comme son sauveur!... Et, d'un autre +côté, ne trouverait-il pas dans sa magnifique fortune le moyen de +rétablir celle de son père?... Mais alors que deviendraient Sonia, et le +serment qu'il lui avait fait? C'était précisément ce souvenir qui +l'irritait, lorsqu'on le plaisantait sur son excursion à Bogoutcharovo. + + + + +CHAPITRE VI + +I + + +Koutouzow, ayant accepté le commandement en chef des armées, se souvint +du prince André et le manda au quartier général. + +Ce dernier arriva à Czarevo-Saïmichtché le jour même où Koutouzow +passait pour la première fois les troupes en revue. Il s'arrêta dans le +village, s'assit sur un banc devant la porte de la maison du prêtre, et +attendit «Son Altesse», ainsi que tous appelaient aujourd'hui le général +en chef. Dans les champs, derrière le village, retentissaient des +fanfares militaires, couvertes par de formidables acclamations en +l'honneur du nouveau commandant. À dix pas du prince André, deux +domestiques militaires de la suite de Koutouzow, dont l'un remplissait +les fonctions de courrier et l'autre celles de maître d'hôtel, +profitaient du beau temps et de l'absence de leur maître pour prendre le +frais. À ce moment arriva à cheval un lieutenant-colonel de hussards: il +était de petite taille, brun de teint et portait d'énormes moustaches et +d'épais favoris; à la vue du prince André il s'arrêta, et lui demanda si +c'était bien là que Son Altesse était descendue et si on l'attendait +bientôt. + +André lui répondit qu'il ne faisait point partie de l'état-major du +prince, et qu'il n'était là que depuis quelques minutes. Le hussard +s'adressa alors à l'un des domestiques; le domestique répondit à sa +question avec cet air dédaigneux qu'affectent d'ordinaire les gens des +commandants en chef en s'adressant à des officiers subalternes. + +«Qui? Son Altesse? Elle sera ici tout à l'heure. Que demandez-vous?» + +Le lieutenant-colonel sourit dans sa moustache à ce ton impertinent, +descendit de cheval, jeta la bride à son planton et s'approcha de +Bolkonsky, qu'il salua. + +Bolkonsky lui rendit son salut, et lui fit place à côté de lui sur le +banc. + +«Vous aussi, vous attendez le commandant en chef? lui demanda le nouveau +venu. On le dit accessible, c'est bien heureux! poursuivit-il en +grasseyant.... Autrement, si on avait encore affaire aux mangeurs de +saucisses, ce serait la mer à boire; ce n'est pas pour rien que Yermolow +a demandé à être compté parmi les Allemands. Espérons que les Russes +auront maintenant voix au chapitre. Le diable seul sait où l'on voulait +en venir avec toutes ces retraites.... Avez-vous fait la campagne? + +--Non seulement j'ai eu le plaisir de la faire, répliqua le prince +André, mais aussi de perdre, grâce à elle, tout ce que j'avais de plus +cher, mon père, qui vient de mourir de chagrin, sans compter ma maison +et mon bien.... Je suis du gouvernement de Smolensk. + +--Ah! vous êtes sans doute le prince Bolkonsky.... Charmé de faire votre +connaissance. Je suis le lieutenant-colonel Denissow, plus connu sous le +nom de Vaska Denissow,» dit le hussard, en serrant cordialement la main +au prince André, et en le regardant avec un affectueux intérêt. «Oui, je +l'avais appris, dit-il d'un ton plein de sympathie.... C'est bien là +une guerre de Scythes, ajouta-t-il en reprenant, après un court silence, +le fil de ses pensées. Tout cela peut être parfait, mais pas pour celui +qui paye les pots cassés.... Ah! vous êtes le prince André Bolkonsky? je +suis vraiment bien aise de faire votre connaissance,» répéta-t-il, en +hochant la tête avec un triste sourire, et en lui serrant de nouveau la +main. + +Le prince André connaissait Denissow par ce que lui en avait dit +Natacha. Cette réminiscence, en réveillant en lui les pénibles pensées +qui, dans ces derniers mois, commençaient à s'effacer de son esprit, lui +fit de la peine et du plaisir à la fois. Il avait éprouvé depuis lors +tant d'autres secousses morales,--l'abandon de Smolensk, sa visite à +Lissy-Gory, la nouvelle de la mort de son père,--que ses anciens +souvenirs ne revenaient plus aussi souvent à sa mémoire, et il sentit +qu'ils avaient perdu de leur douloureuse intensité. Pour Denissow aussi, +le nom de Bolkonsky évoquait un passé lointain et poétique, la soirée +où, après le souper et la romance de Natacha, il avait, sans savoir +comment, fait une déclaration à cette fillette de quinze ans. Il sourit +en songeant à son roman et à son amour, et reprit aussitôt le thème qui +seul l'intéressait et le passionnait aujourd'hui: c'était un plan de +campagne que, durant la retraite, il avait composé, étant de service aux +avant-postes. Il l'avait présenté à Barclay de Tolly, et comptait le +soumettre également à Koutouzow. Son plan était fondé sur les +considérations suivantes: la ligne d'opération des Français étant +beaucoup trop étendue, il fallait, tout en les attaquant de front pour +les empêcher d'avancer, rompre leurs communications. «Ils ne peuvent +soutenir une aussi grande ligne d'opérations, se disait-il, c'est +impossible!... Qu'on me donne 500 hommes, et je me fais fort de +l'enfoncer... parole d'honneur; il n'y a qu'un moyen d'en venir à +bout... la guerre de partisans, et pas autre chose!» + +Denissow s'était levé pour mieux exposer son projet avec sa vivacité +accoutumée, lorsqu'il fut interrompu par les cris et les hourras qui +partaient de la plaine, plus violents que jamais, et se confondaient +avec la musique et les chants, qui se rapprochaient de plus en plus. Un +bruit de chevaux se fit au même moment entendre à l'entrée du village. + +«C'est lui!» s'écria un cosaque qui se tenait à l'entrée de la maison. + +Bolkonsky et Denissow se levèrent et se dirigèrent vers la porte où se +trouvait une escouade de soldats: c'était la garde d'honneur, et ils +aperçurent à l'autre bout de la rue Koutouzow monté sur un petit cheval +bai, s'avançant vers eux suivi d'un nombreux cortège de généraux. +Barclay de Tolly, également à cheval, marchait à côté de lui, et une +foule d'officiers criant hourra caracolaient autour d'eux. Les aides de +camp de Koutouzow s'élancèrent en avant, le dépassèrent et entrèrent les +premiers dans la cour de l'habitation. Le commandant en chef talonnait +avec impatience son cheval fatigué, qui s'était mis à aller l'amble sous +son poids, et il saluait à droite et à gauche en portant la main à sa +casquette blanche, bordée de rouge et sans visière. S'arrêtant devant la +garde d'honneur, composée de beaux grenadiers, décorés et chevronnés +pour la plupart, qui lui présentèrent aussitôt les armes, il garda un +instant le silence en les examinant d'un regard scrutateur. Une +expression ironique passa sur son visage, et, se tournant vers les +officiers et les généraux qui l'entouraient, il haussa légèrement les +épaules. + +«Et dire cependant, murmura-t-il avec un geste d'étonnement, que c'est +avec de pareils gaillards qu'on se retire devant l'ennemi!... Au revoir, +messieurs! ajouta-t-il en entrant par la grande porte et en effleurant +le prince André et Denissow. + +--Hourra! hourra!» criait-on derrière lui. + +Koutouzow s'était singulièrement épaissi et alourdi depuis la dernière +fois que le prince André l'avait vu, mais son oeil blanc, sa cicatrice +et l'expression ennuyée de sa physionomie étaient toujours les mêmes. +Une étroite courroie passée en sautoir laissait pendre un fouet sur sa +capote militaire. En entrant dans la cour, il poussa un soupir de +soulagement, comme un homme heureux de se reposer après s'être donné en +spectacle. Puis il retira de l'étrier son pied gauche, en se renversant +pesamment en arrière, et, fronçant les sourcils, il le ramena avec peine +sur la selle, plia le genou, et se laissa glisser en gémissant dans les +bras des cosaques et des aides de camp qui le soutenaient. Une fois sur +ses pieds, il jeta de son oeil à moitié fermé un regard autour de lui, +aperçut le prince André, sans toutefois le reconnaître, et fit en se +balançant quelques pas en avant. Arrivé au perron de la maison, il toisa +de nouveau le prince André, et, comme il arrive souvent aux vieillards, +il lui fallut quelques secondes pour mettre enfin un nom sur cette +figure qui l'avait frappé tout d'abord. + +«Ah! bonjour, prince, bonjour, mon ami... allons, viens!» dit-il avec +effort, en montant péniblement les marches, qui craquaient sous son +poids. Déboutonnant ensuite son uniforme, il s'assit sur un banc, et lui +dit: + +--Et ton père? + +--J'ai reçu hier la nouvelle de sa mort,» répondit brièvement le prince +André. + +Koutouzow le regarda d'un air surpris et effrayé, se découvrit et se +signa: + +«Que la paix soit avec lui! Que la volonté de Dieu s'accomplisse sur +nous tous!» + +Un profond soupir s'échappa de sa poitrine: «Je l'aimais, je l'estimais, +reprit-il après un moment de silence, et je prends une part sincère à ta +douleur!» + +Il embrassa le prince André et le tint longtemps serré contre sa grosse +poitrine. André remarqua que les lèvres gonflées de Koutouzow +tremblaient, et qu'il avait les yeux pleins de larmes. + +«Viens, viens chez moi, nous causerons,» dit-il, et il essayait de se +lever en s'appuyant des deux mains sur le banc, lorsque Denissow, aussi +hardi en face de ses chefs qu'en face de l'ennemi, monta résolument les +marches du perron et s'avança vers lui, en dépit des observations des +aides de camp. Koutouzow, toujours appuyé sur ses deux mains, le +regardait s'approcher avec impatience. Denissow se nomma, et lui déclara +qu'il avait à communiquer à Son Altesse une affaire de haute importance, +pour le bien de la patrie! Koutouzow croisa ses mains sur son ventre +d'un air de mauvaise humeur, et répéta nonchalamment: «Pour le bien de +la patrie, dis-tu? Qu'est-ce que ça peut être?... Parle!» Denissow +rougit comme une jeune fille; cette rougeur forma un étrange contraste +avec son épaisse moustache et son visage aviné et vieilli. Il n'en +entama pas moins, sans broncher, l'exposition de son plan, dont le but +était de couper la ligne de l'ennemi entre Smolensk et Viazma: il +connaissait la localité sur le bout du doigt, car il l'habitait; la +chaleur et la conviction qu'il mettait dans ses paroles faisaient +ressortir les avantages de sa combinaison. Koutouzow, les yeux baissés, +regardait à terre, en jetant parfois un coup d'oeil furtif vers la cour +de l'izba voisine, comme s'il s'attendait de ce côté à quelque chose de +désagréable. En effet, un général en sortit bientôt avec un gros +portefeuille sous le bras et se dirigea vers lui. + +«Qu'y a-t-il? demanda Koutouzow au beau milieu du plaidoyer de Denissow. +Vous êtes prêt? + +--Oui, Altesse,» répondit le général. + +Koutouzow hocha mélancoliquement la tête, comme s'il voulait dire qu'il +était impossible à un seul homme de suffire à tout, et continua à +écouter le hussard. + +«Je vous donne ma parole d'honneur de bon officier, disait Denissow, que +je romprai les lignes de communication de Napoléon!» + +Koutouzow l'interrompit: + +«Kirylle Andréïèvitch, de l'intendance, est-il ton parent? + +--C'est mon oncle, répliqua Denissow. + +--Nous étions amis, reprit gaiement Koutouzow. Bien, très bien, mon ami, +reste ici à l'état-major!... Demain nous reparlerons de cela.» Le +saluant d'un signe de tête, il se détourna, et tendit la main vers les +papiers que lui apportait Konovnitzine. + +«Votre Altesse ne serait-elle pas mieux dans une chambre? demanda un +général de service: il y a des plans à revoir et des papiers à signer.» + +Un aide de camp parut au même moment sur le seuil de la maison, et +annonça que l'appartement était prêt pour recevoir le commandant en +chef. Celui-ci fronça le sourcil à cet avis, car il ne voulait y entrer +qu'après avoir expédié toute sa besogne. + +«Non, dit-il, faites-moi apporter ici une petite table, et toi, ne t'en +va pas,» ajouta-t-il en se tournant vers le prince André. + +Pendant que le général de service faisait son rapport, le frou-frou +d'une robe de soie arriva jusqu'à eux par la porte entre-bâillée de la +maison. Le prince André regarda et aperçut une femme, jeune, jolie, +habillée de rose, et coiffée d'un mouchoir de soie mauve; elle tenait un +plateau. L'aide de camp de Koutouzow expliqua tout bas au prince André +que c'était la maîtresse du logis, la femme du prêtre, dont le mari +avait déjà reçu Son Altesse avec la croix à la main, et qui tenait à lui +souhaiter la bienvenue avec le pain et le sel. + +«Elle est très jolie,» ajouta l'aide de camp avec un sourire. + +Koutouzow, que ces derniers mots avaient frappé, se retourna. Le rapport +du général de service avait pour objet principal de critiquer la +position prise à Czarevo-Saïmichtché, et Koutouzow lui prêtait la même +attention distraite qu'il avait prêtée à Denissow, et sept ans +auparavant aux discussions du conseil militaire, la veille de la +bataille d'Austerlitz. Il n'écoutait que parce qu'il avait des oreilles, +et qu'elles entendaient malgré lui et malgré le petit morceau de câble +de vaisseau[26] qu'il portait dans l'une d'elles. On voyait du reste +qu'il n'était surpris ni intéressé par rien, qu'il savait d'avance ce +qu'on pourrait lui raconter, et qu'il se contentait de le subir jusqu'au +bout, comme on subit un _Te Deum_ d'action de grâces. Denissow lui avait +dit des choses sensées et sages, le général de service lui en disait +d'autres encore plus sensées et encore plus sages, mais Koutouzow +dédaignait le savoir et l'intelligence: ce n'était pas là, à son avis, +ce qui trancherait le noeud de la situation, c'était quelque chose +d'autre, complètement en dehors de ces deux qualités. Le prince André +suivait attentivement l'expression de sa physionomie, qui marqua d'abord +l'ennui, puis la curiosité éveillée par le frou-frou de la robe, et +enfin le désir d'observer les convenances. Il était évident que, s'il +témoignait du dédain pour le patriotisme intelligent de Denissow, c'est +qu'il était vieux et qu'il avait l'expérience de la vie. Il ne prit +qu'une seule disposition, concernant les maraudeurs. Le général de +service présenta à sa signature l'ordre aux chefs de corps de payer une +indemnité pour les dégâts commis par les soldats, à la suite des +plaintes d'un propriétaire dont ils avaient saccagé l'avoine encore +verte. Koutouzow serra les lèvres et secoua la tête. + +«Au feu, au feu! s'écria-t-il. Une fois pour toutes, mon ami, jette +toutes ces balivernes dans le poêle! Qu'on coupe le blé, qu'on brûle le +bois tant qu'on voudra! Je ne l'ordonne, ni ne l'autorise mais il n'est +en mon pouvoir ni de l'empêcher, ni d'indemniser les gens.... Lorsqu'on +fend le bois, les copeaux volent... à la guerre comme à la guerre!» + +Il parcourut encore une fois le rapport: + +«Oh! dit-il, cette minutie allemande!» + + +II + + +«C'est tout, n'est-ce pas?» ajouta-t-il après avoir signé le dernier +papier; alors, se levant avec effort, en redressant son gros cou tout +plissé, il se dirigea vers la porte de la maison. + +La femme du prêtre, rouge d'émotion, saisit à la hâte le plat sur +lequel étaient le pain et le sel, et, faisant une profonde révérence, +s'approcha de Koutouzow, qui cligna des yeux, lui caressa le menton et +la remercia. + +«La jolie femme! dit-il. Merci, merci, ma belle!» + +Tirant de son gousset quelques pièces d'or qu'il déposa sur le plateau: + +«Te trouves-tu bien ici?» lui demanda-t-il en entrant dans la chambre +qui lui était préparée, et en précédant la maîtresse du logis toute +souriante. + +L'aide de camp engagea le prince André à déjeuner avec lui; une +demi-heure plus tard, Koutouzow le fit demander. André le trouva étendu +dans un fauteuil, l'uniforme déboutonné, lisant un roman français, _les +Chevaliers du Cygne_, de Mme de Genlis. + +«Assieds-toi, lui dit Koutouzow en glissant un couteau à papier entre +les pages du livre et en le mettant de côté. C'est bien triste, bien +triste, mais rappelle-toi, mon ami, que je suis pour toi un second +père!» + +Le prince André lui raconta ce qu'il savait des derniers moments de son +père, et lui dépeignit l'état dans lequel il avait trouvé Lissy-Gory. + +«À quoi nous ont-ils amenés!» dit soudain Koutouzow d'une voix émue, en +songeant à la situation de son pays; «mais le moment viendra...» +reprit-il avec colère, et, ne voulant pas continuer ce sujet qui +l'émouvait, il ajouta: «Je t'ai fait venir pour te garder auprès de moi. + +--Je remercie Votre Altesse, répondit le prince André, mais je ne vaux +plus rien pour le service dans les états-majors.» + +Koutouzow, qui remarqua le sourire dont il accompagnait ces paroles, le +regarda d'un air interrogateur. + +«Et d'ailleurs, poursuivit Bolkonsky, je tiens à mon régiment; je me +suis attaché aux officiers, je crois que mes hommes ont de l'affection +pour moi et j'aurais du chagrin à m'en séparer. Si je refuse l'honneur +de rester auprès de votre personne, croyez bien que...» + +Une expression bienveillante, spirituelle et légèrement railleuse passa +en ce moment sur la grosse figure de Koutouzow, qui l'interrompit en +disant: + +«Je le regrette, tu m'aurais été utile, mais tu as raison! Ce n'est pas +ici que nous avons besoin d'hommes; si tous les conseillers, ou +prétendus tels, servaient comme toi dans les régiments, ça vaudrait +beaucoup mieux.... Je me souviens de ta conduite à Austerlitz.... Je te +vois encore avec le drapeau à, la main!» + +À ces paroles une fugitive rougeur, causée par la joie, illumina la +figure du prince; Koutouzow l'attira à lui, l'embrassa, et André put +voir que ses yeux étaient de nouveau humides. Il savait que le vieillard +avait la larme facile, et que la mort de son père le portait +naturellement à lui témoigner une sympathie et un intérêt tout +particuliers; cependant l'allusion le flatta, et lui fit un plaisir +extrême. + +«Suis ton chemin, à la garde de Dieu!... Je sais qu'il est celui de +l'honneur!... Tu m'aurais été bien utile à Bucharest, reprit-il après un +moment de silence: je n'avais personne à envoyer.... Oui, ils m'ont +accablé de reproches là-bas, et pour la guerre et pour la paix... et +pourtant tout a été fait à son heure, car tout vient à point à qui sait +attendre. Là-bas aussi, les conseillers pullulaient tout comme ici.... +Oh! les conseillers! Si on les avait écoutés, nous n'aurions pas conclu +la paix avec la Turquie, et la guerre durerait encore! Kamensky serait +perdu, s'il n'était mort... lui qui avec 30 000 hommes prenait d'assaut +les forteresses!... Prendre une forteresse n'est rien, mais mener à +bonne fin une campagne, voilà le difficile. Pour en arriver là, il ne +suffit pas de livrer des assauts et d'attaquer. Ce qu'il faut avoir, +c'est «patience et longueur de temps». Kamensky a envoyé des soldats +pour prendre Roustchouk, et moi, en n'employant que le temps et la +patience, j'ai pris plus de forteresses que lui, et j'ai fait manger aux +Turcs de la viande de cheval.... Crois-moi, ajouta-t-il en secouant la +tête et en se frappant la poitrine, les Français aussi en tâteront, +crois-en ma parole! + +--Il faudra pourtant accepter une bataille? dit le prince André. + +--Sans doute il le faudra, si tous le désirent, mais, je te le répète, +rien ne vaut ces deux soldats qui s'appellent le temps et la patience; +ceux-là arriveront à tout, mais les conseillers n'entendent pas de cette +oreille, voilà le mal! Les uns veulent une chose, les autres une autre! +Que faire?... que faire, je te le demande?... répéta-t-il, comme s'il +attendait une réponse, et ses yeux brillaient et s'éclairaient d'une +expression profonde et intelligente.... Je te dirai, si tu veux, ce +qu'il y a à faire et ce que je fais. Dans le doute, mon cher, +abstiens-toi, poursuivit-il en scandant ces paroles. Eh bien, adieu, mon +ami, rappelle-toi que je partage ta douleur, et cela de tout coeur; je +ne suis pour toi ni le prince ni le commandant en chef, je te suis un +père! Si tu as besoin de quelque chose, viens à moi. Adieu, mon ami!» Et +il l'embrassa. + +Le prince André n'avait pas encore franchi le seuil de la chambre, que +Koutouzow, harassé de fatigue, poussa un soupir, se laissa choir dans +son fauteuil, et reprit tranquillement la lecture des _Chevaliers du +Cygne_. + +Chose étrange et inexplicable, cet entretien eut sur le prince André une +action calmante; il retourna à son régiment, rassuré sur la marche +générale des affaires et confiant en celui qui les avait en main. +L'absence de tout intérêt personnel chez ce vieillard, qui n'avait plus, +en fait de passions, que l'expérience, résultat des passions, et chez +qui l'intelligence, destinée à grouper les faits et à en tirer les +conclusions, était remplacée par une contemplation philosophique des +événements, le rassurait; et il emporta avec lui la conviction qu'il +serait à la hauteur de sa mission: il n'inventera ni n'entreprendra +rien, mais il écoutera et se rappellera tout, il saura s'en servir au +bon moment, n'entravera rien d'utile, et ne permettra rien de nuisible. +Il admet quelque chose de plus puissant que sa volonté, la marche +inévitable des faits qui se déroulent devant lui; il les voit, il en +saisit la valeur, et sait faire abstraction de sa personne, et de la +part qu'il y prend. Il inspire de la confiance, parce que, malgré le +roman de Mme de Genlis et ses dictons français, on sent battre en lui un +coeur russe; sa voix a tremblé lorsqu'il a dit: «À quoi nous ont-ils +amenés?» et lorsqu'il les a menacés «de leur faire manger du cheval»! +C'était ce sentiment patriotique, ressenti par chacun à un degré plus ou +moins grand, qui avait puissamment contribué à faire nommer Koutouzow +général en chef, malgré la violente opposition de la camarilla; et une +approbation unanime et nationale avait confirmé ce choix d'une façon +éclatante. + + +III + + +Après le départ de l'Empereur, Moscou reprit le train ordinaire de sa +vie journalière, il rentra complètement dans ses habitudes, et +l'entraînement des derniers jours ne parut plus qu'un songe. Au milieu +du silence qui succédait aux clameurs de la veille, personne n'eut plus +l'air de croire à la réalité du danger qui menaçait la Russie, et de +penser que parmi ses enfants les membres du club Anglais étaient les +premiers prêts à tous les sacrifices. Un seul témoignage de l'exaltation +générale produite par la présence de l'Empereur se manifesta cependant +aussitôt après: ce fut la mise à exécution de la demande d'hommes et +d'argent, qui, en revêtant une forme légale et officielle, devint par +suite inévitable. + +L'approche de l'ennemi ne rendit point les Moscovites plus sérieux: ils +envisagèrent au contraire leur situation avec une légèreté croissante, +ainsi qu'il arrive souvent à la veille d'une catastrophe. Il s'élève +alors dans l'âme, en effet, deux voix également puissantes: l'une prêche +sagement la nécessité de se rendre bien compte du danger imminent et des +moyens de le conjurer; l'autre, plus sagement encore, trouve qu'il est +trop pénible d'y songer, puisqu'il n'est pas donné à l'homme d'éviter +l'inévitable, et qu'il est dès lors plus simple d'oublier le danger et +de vivre gaiement jusqu'au moment où il arrive. Dans l'isolement, c'est +la première des voix qu'on écoute, tandis que les masses obéissent à la +seconde, et les Moscovites en offrirent un nouvel exemple, car jamais on +ne s'était tant amusé à Moscou que cette année-là. + +On lisait et l'on discutait les dernières affiches de Rostoptchine, +comme on discutait les bouts-rimés de Vassili Lvovitch Pouschkine. +L'en-tête de ces affiches représentait le cabaret d'un certain barbier, +nommé Karpouschka Tchiguirine, ancien soldat et bourgeois de la ville, +qui, ayant entendu, soi-disant, raconter que Bonaparte marchait sur +Moscou, s'était campé d'un air colère sur le seuil de sa boutique, et +avait tenu à la foule un discours plein d'injures contre les Français. +Dans ce discours, admiré par les uns et critiqué par les autres au club +Anglais, il assurait entre autres que les choux dont les Français se +nourriraient les gonfleraient comme des ballons, que la kascha[27] les +ferait crever, que le stchi[28] les étoufferait; qu'il n'y avait parmi +eux que des nains, et qu'une femme pourrait en lancer trois en l'air +d'un seul coup avec une fourche. On disait aussi au club que +Rostoptchine avait renvoyé de Moscou tous les étrangers, sous prétexte +qu'il se trouvait parmi eux des espions et des agents de Napoléon, et +l'on citait à cette occasion les bons mots du général gouverneur à +l'adresse des expulsés. «Rentrez en vous-mêmes, entrez dans la barque et +n'en faites pas une barque à Caron[29].» On disait encore que tous les +tribunaux avaient été transportés hors de la ville, et l'on ajoutait à +cette nouvelle la plaisanterie de Schinchine assurant que, pour ce fait +seul, les habitants de Moscou devaient une vive reconnaissance au comte +Rostoptchine. On disait enfin que le régiment promis par Mamonow +coûterait à ce dernier 800 000 roubles, que Besoukhow en dépenserait +davantage pour le sien, et que ce qui lui faisait le plus d'honneur dans +ce sacrifice, c'est qu'il endosserait l'uniforme, marcherait à la tête +de ses hommes et se laisserait admirer gratis par qui voudrait. + +«Vous n'épargnez personne,» disait Julie Droubetzkoï à Schinchine, en +ramassant et en serrant entre ses doigts fluets et garnis de bagues un +petit tas de charpie qu'elle venait de faire. Elle donnait une soirée +d'adieu, car elle quittait Moscou le lendemain.... «Besoukhow est +ridicule, poursuivit-elle en français, mais il est si bon, si +aimable!... Quel plaisir trouvez-vous à être si caustique? + +--À l'amende!» s'écria un jeune homme habillé en milicien, que Julie +appelait «son chevalier» et qui l'accompagnait à Nijni. Dans sa coterie, +comme dans beaucoup d'autres, on s'était donné le mot pour ne plus +parler français, et, chaque fois qu'on manquait à cet engagement, on +payait une amende, qui allait grossir les dons volontaires. + +«Vous payerez double! dit un littérateur russe, car vous venez de faire +un gallicisme. + +--J'ai péché et je paye, dit Julie, pour avoir employé le mot +«caustique»; quant aux gallicismes, je n'en réponds pas, je n'ai ni +assez d'argent ni assez de temps pour imiter le prince Galitzine et +prendre comme lui des leçons de russe. Ah! mais le voilà, dit-elle. +Quand on parle du soleil,--et elle allait citer le proverbe en français, +lorsque, s'arrêtant court, elle se mit à rire et le traduisit en +russe:--Vous ne m'attraperez plus!...--Nous parlions de vous, +continua-t-elle en se retournant vers Pierre; nous disions que votre +régiment serait sans contredit plus beau que celui de Mamonow, +ajouta-t-elle avec cette facilité de mensonge particulière aux femmes du +monde. + +--De grâce, ne m'en parlez pas, dit Pierre en lui baisant la main et en +s'asseyant à ses côtés, si vous saviez comme il m'ennuie! + +--Vous le commanderez en personne, bien certainement?--poursuivit Julie +en lançant au milicien un regard moqueur. Mais ce dernier n'y répondit +pas: la présence de Pierre et sa bienveillante bonhomie mettaient +toujours un terme aux moqueries dont il était l'objet. + +--Oh non!--dit-il en éclatant de rire à la question de Julie, et en +avançant son gros corps:--Les Français auraient trop beau jeu, et puis +je craindrais de ne pouvoir me hisser à cheval!» + +Leur causerie, qui effleurait tous les sujets, tomba sur la famille +Rostow. + +«Savez-vous, dit Julie, que leurs affaires sont tout à fait dérangées? +Le comte est un imbécile: les Razoumovsky lui ont proposé d'acheter la +maison et le bien de Moscou, et l'affaire traîne en longueur parce qu'il +en demande un prix trop élevé. + +--Il me semble pourtant, dit quelqu'un, que la vente va être conclue, +quoique ce soit, à l'heure qu'il est, une vraie folie d'acheter des +maisons. + +--Pourquoi? demanda Julie; croyez-vous que Moscou soit en danger? + +--Mais alors pourquoi partez-vous? + +--Moi? voilà qui est étrange.... Je pars parce que tout le monde s'en +va, et puis je ne suis ni une Jeanne d'Arc ni une amazone! + +--Si le comte Rostow, reprit le milicien, sait s'arranger, il pourra +liquider toutes ses dettes.... C'est un brave homme, mais un pauvre +sire.... Qu'est-ce qui les retient ici si longtemps? Je les croyais +partis pour la campagne. + +--Nathalie s'est complètement remise, n'est-il pas vrai? demanda Julie +en s'adressant à Pierre avec un malicieux sourire. + +--Ils attendent leur fils cadet, qui est entré au service comme cosaque, +et qui a été envoyé à Biélaïa-Tserkow; on l'a maintenant inscrit dans +mon régiment.... Le comte serait parti malgré cela, mais la comtesse n'y +consent pas avant d'avoir revu son fils. + +--Je les ai rencontrés, il y a trois jours, chez les Arharow. Nathalie +est fort embellie et de très bonne humeur, reprit Julie.... Elle a +chanté une romance.... Comme tout s'efface vite chez certaines +personnes! + +--Qu'est-ce qui s'efface?» demanda Pierre, dépité. + +Julie sourit. + +«Vous savez fort bien, comte, que les chevaliers comme vous ne se +rencontrent que dans les romans de Mme de Souza. + +--Quels chevaliers? je ne comprends pas, dit Pierre en rougissant. + +--Oh! oh! comte, ne me dites pas cela, tout Moscou connaît l'histoire; +je vous admire, ma parole d'honneur! + +--À l'amende! à l'amende! s'écria le milicien. + +--Bien! bien! repartit Julie impatientée, on ne peut donc plus causer à +présent... mais vous le savez, comte, vous le savez.... + +--Je ne sais rien, dit Pierre de plus en plus irrité. + +--Et moi, je me rappelle fort bien que vous étiez au mieux avec Natacha, +tandis que ma préférée a toujours été Véra, cette chère Véra! + +--Non, madame, reprit Pierre sans changer de ton, je n'ai point assumé +le rôle de chevalier de la comtesse Rostow: il y a un mois que je ne les +ai vus. + +--Qui s'excuse s'accuse,--répondit Julie en souriant et en jouant avec +la charpie, mais elle changea aussitôt de sujet, afin d'avoir le dernier +mot:--Devinez qui j'ai rencontré hier soir.... La pauvre Marie +Bolkonsky! Elle a perdu son père, le saviez-vous? + +--Non, vraiment, mais où demeure-t-elle? je serais heureux de la voir! + +--Tout ce que je sais, c'est qu'elle part demain pour leur terre dans +les environs, et qu'elle y emmène son neveu. + +--Comment est-elle? + +--Très affligée! Mais devineriez-vous qui l'a sauvée? c'est tout un +roman!... Nicolas Rostow! On l'avait entourée, on allait la tuer après +avoir blessé ses gens, lorsqu'il s'est jeté dans la mêlée et l'a tirée +d'affaire! + +--C'est un vrai roman, reprit le milicien, et l'on dirait que cette +débandade générale est inventée à plaisir pour marier les vieilles +filles, Catiche d'abord, et la princesse Marie ensuite. + +--Je suis convaincue d'une chose, dit Julie, c'est qu'elle est un peu +amoureuse du jeune homme. + +--Vite, vite, une amende! s'écria de nouveau le milicien. + +--Mais comment aurais-je pu, s'il vous plaît, dire cela en russe?» + + +IV + + +En rentrant chez lui, Pierre trouva sur une table les deux dernières +petites affiches du comte Rostoptchine: dans l'une il niait avoir +défendu aux habitants de quitter la ville, comme on en faisait courir le +bruit. Il engageait donc les dames de la noblesse et les femmes des +marchands à ne pas s'éloigner, car, disait-il, ce sont toutes ces +fausses nouvelles qui causent la panique, et je réponds sur ma vie que +le scélérat n'entrera pas à Moscou! Cette déclaration fit clairement +comprendre à Pierre, pour la première fois, que les Français y +viendraient assurément. La seconde affiche disait que notre quartier +général était à Viazma, que le comte Wittgenstein avait battu l'ennemi, +et que ceux qui désiraient s'armer trouveraient à l'arsenal un grand +choix de fusils et de sabres à prix réduits. Cette dernière +proclamation n'avait plus le ton de persiflage habituel aux discours que +l'on prêtait à Tchiguirine, le barbier orateur. Pierre se dit, à part +lui, que l'orage qu'il appelait de tous ses voeux, malgré l'effroi qu'il +lui inspirait, s'approchait à pas de géant: «Que faire? se demandait-il +pour la centième fois.... Entrer au service et rejoindre l'armée, ou +bien attendre sur place?» Il étendit la main et prit un jeu de cartes +sur la table: «Faisons une patience! Si elle réussit, cela voudra +dire.... Qu'est-ce que cela voudra dire?» se demandait-il en mêlant les +cartes, et en levant les yeux au ciel pour y chercher une solution. Il +n'avait pas eu encore le temps de la trouver, que la voix de l'aînée des +trois princesses, la seule qui demeurât chez lui, depuis le mariage des +cadettes, se fit entendre derrière la porte. + +«Entrez, ma cousine, entrez! lui cria Pierre.... Si la patience réussit, +se dit-il, je partirai pour l'armée! + +--Mille excuses, mon cousin, de vous déranger à cette heure; mais il +faut prendre une décision. Tout le monde quitte Moscou, le peuple se +soulève, il se prépare quelque chose d'effroyable... pourquoi +restons-nous? + +--Mais au contraire, ma cousine, tout me semble aller à merveille! +répondit Pierre sur le ton de plaisanterie qu'il avait adopté avec elle, +afin d'éviter l'embarras que lui causait toujours son rôle de +bienfaiteur. + +--Comment, à merveille? Où voyez-vous donc cela, je vous prie? Pas plus +tard que ce matin, Varvara Ivanovna m'a raconté les exploits de nos +troupes, cela leur fait honneur... mais ici le peuple se mutine et +n'écoute personne... témoin ma femme de chambre qui devient insolente! +On nous battra bientôt; si cela continue ainsi, on ne pourra plus +sortir, et... et ce qu'il y a de plus grave, c'est que les Français vont +arriver à coup sûr.... Pourquoi les attendre? Je vous en supplie, mon +cousin, donnez vos ordres pour qu'on me conduise au plus tôt à +Saint-Pétersbourg, car je ne saurais rester ici et me soumettre au +pouvoir de Bonaparte! + +--Mais quelles folies, ma cousine! Où prenez-vous vos nouvelles: au +contraire.... + +--Je ne m'inclinerai pas, je vous le répète, devant votre Bonaparte; les +autres sont libres d'agir comme bon leur semble, et si vous ne voulez +pas vous occuper de moi.... + +--Mais comment donc! je vais préparer votre départ.» + +La princesse, irritée de n'avoir personne à qui s'en prendre, s'assit +sur le bord d'une chaise, en murmurant entre ses dents. + +«Vos rapports sont faux, continua Pierre: la ville est calme, et il n'y +a pas de danger.... Lisez plutôt!» Et il lui montra l'affiche. + +«Le comte écrit que l'ennemi n'entrera pas à Moscou, il en répond sur sa +vie! + +--Oh! votre comte! s'écria la vieille demoiselle avec colère, c'est un +hypocrite, un misérable, c'est lui qui pousse le peuple à l'émeute. +N'est-ce pas lui qui, dans ses sottes affiches, a promis honneur et +gloire à celui qui empoignerait par le toupet n'importe qui et le +fourrerait au violon? Est-ce assez bête? Et voilà le résultat de ses +belles paroles! Varvara Ivanovna a failli être tuée par le peuple pour +avoir parlé français dans la rue. + +--N'y a-t-il pas là un peu d'exagération? Il me semble que vous prenez +les choses trop à coeur,» dit Pierre, qui continuait à étaler ses +cartes. + +La patience réussit, et cependant il ne rejoignit pas l'armée, et resta +à Moscou, qui se dépeuplait tous les jours, à attendre, dans une +indécision pleine à la fois de satisfaction et de terreur, l'effroyable +catastrophe qu'il pressentait. La princesse le quitta le lendemain même. +L'intendant en chef vint annoncer à Pierre que l'argent demandé pour +équiper le régiment ne pourrait être fourni qu'au moyen de la vente d'un +de ses biens, et lui représenta que cette fantaisie le mènerait à sa +ruine. + +«Vendez-le, répondit Pierre en souriant: je ne peux pas revenir sur une +parole donnée!» + +La ville était déserte. Julie était partie, ainsi que la princesse +Marie; de toutes ses connaissances intimes, les Rostow seuls étaient +encore là, mais Pierre ne les voyait plus. Il eut alors l'idée, pour se +distraire, d'aller dans un village des environs, à Vorontzovo, pour y +examiner un énorme aérostat construit sous la direction de Leppich, par +ordre de Sa Majesté, et destiné à servir contre l'ennemi, pour aider à +sa défaite. Pierre savait que l'Empereur avait particulièrement +recommandé l'inventeur et l'invention aux soins du comte Rostoptchine en +ces termes: + +«Aussitôt que Leppich sera prêt, composez-lui pour sa nacelle un +équipage d'hommes sûrs et intelligents et dépêchez un courrier au +général Koutouzow pour l'en prévenir. Je l'en ai déjà avisé. +Recommandez, je vous prie, à Leppich de faire bien attention à l'endroit +où il descendra la première fois, pour qu'il n'aille pas se tromper et +tomber dans les mains de l'ennemi. Il est indispensable qu'il combine +ses mouvements avec le général en chef.» + +En revenant de Vorontzovo, Pierre vit une grande foule sur la place des +exécutions: il s'arrêta et descendit de son droschki. On venait de +passer par les verges un cuisinier français, accusé d'espionnage. Le +bourreau détachait du gibet le condamné, un gros homme à favoris roux, +en bas gros-bleu et en habit vert, qui gémissait piteusement. Son +compagnon d'infortune, maigre et pâle, attendait son tour; à en juger +par leurs physionomies, ils étaient bien réellement Français. Pierre, +terrifié et aussi pâle qu'eux, se fraya un chemin à travers la cohue de +bourgeois, de marchands, de paysans, de femmes, de fonctionnaires de +tout rang, dont les regards suivaient avec une attention avide le +spectacle qu'on leur offrait. Ses questions réitérées et pleines d'une +curiosité anxieuse n'obtinrent aucune réponse. + +Le gros homme fit un effort, se souleva, haussa les épaules et essaya, +mais en vain, de se montrer stoïque, en passant les manches de son +habit: ses lèvres tremblèrent convulsivement, il éclata en sanglots, et +pleura avec colère de sa propre faiblesse, comme pleurent les hommes à +tempérament sanguin. La foule, silencieuse jusque-là, se mit aussitôt à +crier, comme pour étouffer le sentiment de pitié qui s'éveillait en +elle. + +«C'est le cuisinier d'un prince! disait-on. + +--Eh! dis donc, «moussiou,» on voit que la sauce russe est trop forte +pour un palais français, elle t'agace les dents, hein?» dit un employé +de chancellerie tout ridé; et il regardait autour de lui pour voir +l'effet de sa plaisanterie. Les uns se mirent à rire; les autres, les +yeux rivés sur le bourreau qui déshabillait l'autre patient, suivaient +ses mouvements avec terreur. + +Pierre poussa un rugissement sourd, ses sourcils se foncèrent, et, se +détournant brusquement, il rebroussa chemin en articulant des paroles +inintelligibles. Il remonta en droschki, et ne cessa durant le trajet +d'être agité par des soubresauts convulsifs et de pousser des +exclamations étouffées. + +«Où vas-tu? s'écria-t-il tout à coup, s'adressant à son cocher. + +--Vous m'avez ordonné de vous mener chez le général gouverneur? + +--Imbécile, idiot! vociféra Pierre: je t'ai dit d'aller à la maison!... +Il faut partir, partir sans retard, aujourd'hui même,» ajouta-t-il entre +ses dents. + +Cette exécution au milieu d'une foule curieuse avait produit sur lui une +telle impression, qu'il s'était décidé à quitter immédiatement Moscou. + +Revenu chez lui, il ordonna à son cocher d'envoyer sur l'heure ses +chevaux de selle à Mojaïsk, où se trouvait l'armée; pour leur donner de +l'avance, il remit son départ au lendemain. + +Le 24, Pierre quitta Moscou dans la soirée. En arrivant, quelques heures +plus tard, au relais de Perkhoukow, il apprit qu'une grande bataille +avait été livrée: on racontait qu'à Perkhoukow même la terre tremblait +du bruit de la canonnade, mais personne ne put lui dire de quel côté +était restée la victoire (c'était le combat de Schevardino). Pierre +arriva à Mojaïsk au point du jour. + +Toutes les maisons étaient occupées par les troupes; dans la cour de +l'auberge, il trouva son domestique et son cocher, qui l'attendaient, +mais de chambres, point: elles étaient toutes pleines d'officiers, et +les troupes ne cessaient de défiler. De tous côtés on ne voyait que +fantassins, cosaques, cavaliers, fourgons de bagages, caissons et +bouches à feu. Pierre s'empressa de continuer sa route. Plus il +s'éloignait de Moscou, plus il pénétrait dans cet océan de troupes, plus +il se sentait envahi par une agitation inquiète et par cette +satisfaction intime qu'il avait éprouvée pendant le séjour de l'Empereur +à Moscou, lorsqu'il s'était agi de se décider à un sacrifice! Il +sentait, à ce moment, que tout ce qui constitue d'habitude le bonheur, +le confort de la vie, les richesses, la vie elle-même, était bien peu de +chose en comparaison de ce qu'il entrevoyait, d'une façon assez vague, +il est vrai, et qu'il n'essayait même pas d'analyser. Sans se demander +ni pour qui, ni pourquoi, le fait du sacrifice en lui-même lui faisait +éprouver une jouissance indicible. + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME + +NOTES: + +[1] Sila, force: jeu de mots. (_Note du traducteur._) +[2] Hors-d'oeuvre qu'on sert en Russie avant le dîner. (_Note du +traducteur._) +[3] Une sagène vaut 2 mètres 10 mil. (_Note du traducteur._) +[4] Sorte de petit gobelet en métal pour boire l'eau-de-vie. (_Note du +traducteur_.) +[5] 1 archine vaut 71 centimètres. (_Note du traducteur._) +[6] Gens faisant partie de la domesticité. (_Note du traducteur._) +[7] Espèce ce guitare à trois cordes. (_Note du traducteur._) +[8] Voiture très basse à quatre roues, formée de deux banquettes en long +que divise le dossier et sur lesquelles on s'assied dos à dos. Ces +voitures peuvent contenir une dizaine de personnes. (_Note du +traducteur._) +[9] Attelage russe à trois chevaux, (_Note du traducteur._) +[10] Pièce de bois cintrée, fixée au-dessus du brancard dans les +attelages russes. (_Note du traducteur._) +[11] Pâte de fruits. +[12] Nom d'une ronde russe. (_Note du traducteur._) +[13] En français dans l'original. (_Note du traducteur._) +[14] Roman de Karamzine. (_Idem._) +[15] Domestique de la cour, employé dans les +théâtres impériaux. (_Note du traducteur._) +[16] Vêtement oriental. _Note du Traducteur._) +[17] Usage superstitieux, destiné en Russie à porter bonheur au voyage. +(_Note du traducteur._) +[18] Un poud vaut un peu moins de 20 kilogrammes. (_Note du traducteur._) +[19] En français dans le texte. (_Note du traducteur._) +[20] Geste populaire usité en Russie pour conjurer le mauvais oeil. +(_Note du traducteur._) +[21] Nom appliqué, à cette époque, aux proclamations du comte +Rostopchine. (_Note du traducteur._) +[22] En français dans le texte. (_Note du traducteur._) +[23] En français dans le texte. (_Note du traducteur._) +[24] Une dessiatine vaut 1 hectare 092. (_Note du traducteur._) +[25] Commissaire de police du district. (_Note du traducteur._) +[26] Remède usité en Russie contre les maux de dents. (_Note du +traducteur._) +[27] Graines de sarrazin grillées (_Note du correcteur._) +[28] Potage au chou (_Note du correcteur._) +[29] En français dans le texte, (_Note du traducteur._) + + + + + + +End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome II, by Léon Tolstoï + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME II *** + +***** This file should be named 17950-8.txt or 17950-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/5/17950/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + diff --git a/17950-8.zip b/17950-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..02f6a14 --- /dev/null +++ b/17950-8.zip diff --git a/17950-h.zip b/17950-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..16ad064 --- /dev/null +++ b/17950-h.zip diff --git a/17950-h/17950-h.htm b/17950-h/17950-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2b96921 --- /dev/null +++ b/17950-h/17950-h.htm @@ -0,0 +1,17198 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <title> + The Project Gutenberg eBook of La Guerre et la paix Tome II, par Comte Léon Tolstoï. + </title> + <style type="text/css"> +/*<![CDATA[ XML blockout */ +<!-- + p { margin-top: .75em; + text-align: justify; + margin-bottom: .75em; + text-indent: 2%; + } + p.noindent{ text-indent: 0%; + } + h1,h2,h3,h4 { + text-align: center; + clear: both; + } + hr { width: 33%; + margin-top: 2em; + margin-bottom: 2em; + margin-left: auto; + margin-right: auto; + clear: both; + } + table {margin-left: auto; margin-right: auto;} + body{margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + } + a:link {color: blue; text-decoration: none; } + link {color: blue; text-decoration: none; } + a:visited {color: blue; text-decoration: none; } + a:hover {color: red } + .footnote {margin-left: 10%; margin-right: 10%; font-size: 0.9em;} + .footnote .label {position: absolute; right: 84%; text-align: right;} + .fnanchor {vertical-align: super; font-size: .8em; text-decoration: none;} + // --> + /* XML end ]]>*/ + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of La guerre et la paix, Tome II, by Léon Tolstoï + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La guerre et la paix, Tome II + +Author: Léon Tolstoï + +Release Date: March 8, 2006 [EBook #17950] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME II *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + +</pre> + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1>Comte Léon Tolstoï</h1> +<h1>LA GUERRE ET LA PAIX</h1> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2>TOME II</h2> +<h3>(1863-1869)</h3> +<h3>Traduction par UNE RUSSE</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<p><a name="chapitres" id="chapitres"></a></p> +<table summary="chapitres"><tr><td> +<a href="#CHAPITRE_PREMIER"><b>CHAPITRE PREMIER</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_II"><b>CHAPITRE II</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_III"><b>CHAPITRE III</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_IV"><b>CHAPITRE IV</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_V"><b>CHAPITRE V</b></a><br /> +<a href="#CHAPITRE_VI"><b>CHAPITRE VI</b></a><br /> +</td></tr> +</table> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h2>DEUXIÈME PARTIE</h2> + +<h3>L'INVASION</h3> + +<h3>1807—1812</h3> +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER</h2> + +<h3>I</h3> + +<p>En 1808, l'Empereur Alexandre se rendit à Erfurth pour avoir avec +Napoléon une nouvelle entrevue, dont la pompe solennelle défraya +longtemps les conversations des cercles aristocratiques de Pétersbourg.</p> + +<p>En 1809, l'alliance des «deux arbitres du monde», comme on appelait +alors les deux souverains, était si intime, qu'au moment où Napoléon +déclara la guerre à l'Autriche, l'Empereur Alexandre décida qu'un corps +d'armée russe passerait la frontière pour soutenir Bonaparte, son ennemi +d'autrefois, contre son ex-allié l'Empereur d'Autriche, et le bruit +courut qu'il était question d'un mariage entre Napoléon et une soeur de +l'empereur.</p> + +<p>En dehors des combinaisons et des éventualités de la politique +extérieure, la société russe se préoccupait vivement à cette époque des +réformes décrétées dans toutes les parties de l'administration. +Cependant, malgré ces graves préoccupations, l'existence de tous les +jours, la vraie existence individuelle, avec ses intérêts matériels de +santé, de maladie, de travail, et de repos, ses aspirations +intellectuelles vers les sciences, la poésie, la musique, ses passions, +ses haines, ses amours, et ses amitiés, n'en suivait pas moins son cours +habituel, sans s'inquiéter outre mesure du rapprochement ou de la +rupture avec Napoléon, ni des grandes réformes entreprises.</p> + +<p>Tous les projets philanthropiques de Pierre, qui, par suite de son +manque de persévérance, étaient jusqu'à présent restés sans résultat, +avaient été mis à exécution par le prince André, qui n'avait pas quitté +la campagne, et cela, sans qu'il en fît grand étalage ou y trouvât +grande difficulté. Doué de ce qui manquait essentiellement à son ami, +c'est-à-dire d'une ténacité pratique, il savait donner, sans secousse et +sans effort, l'impulsion à l'ensemble d'une entreprise: les trois cents +paysans d'une de ses terres furent inscrits comme agriculteurs libres +(un des premiers faits de ce genre en Russie); sur ses autres terres, la +corvée fut remplacée par la redevance; à Bogoutcharovo, il avait établi +à ses frais une sage-femme, et le prêtre recevait un surplus +d'émoluments, pour apprendre à lire aux enfants du village et de la +domesticité.</p> + +<p>Il partageait son temps entre Lissy-Gory, où son fils était encore entre +les mains des femmes, et son ermitage de Bogoutcharovo, comme l'appelait +son père. Malgré l'indifférence qu'il avait témoignée devant Pierre pour +les événements du jour, il en suivait la marche avec un vif intérêt et +recevait beaucoup de livres. Il remarquait avec surprise que des +personnes arrivant en droite ligne de Pétersbourg pour faire visite à +son père; c'est-à-dire venant du centre même de l'action, où elles +étaient à portée de tout savoir, aussi bien comme politique intérieure +que comme politique étrangère, étaient de beaucoup moins bien informées +que lui, qui vivait cloîtré sur sa terre.</p> + +<p>Malgré le temps que lui prenaient la régie de ses propriétés et ses +lectures variées, le prince André trouva encore moyen d'écrire une +analyse critique de nos deux dernières campagnes, si malheureuses, et +d'élaborer un projet de réforme de nos codes et de nos règlements +militaires.</p> + +<p>À la fin de l'hiver de 1809, il fit une tournée dans les terres de +Riazan qui appartenaient à son fils, dont il était tuteur.</p> + +<p>Assis, par un beau soleil de printemps, dans le fond de sa calèche, la +pensée flottant dans l'espace, il regardait vaguement à droite et à +gauche, et sentait s'épanouir tout son être, sous le charme de la +première verdure des jeunes bourgeons des bouleaux, et des nuées +printanières, qui couraient sur l'azur foncé du ciel. Après avoir laissé +derrière lui le bac, où il avait passé l'année précédente avec Pierre, +puis un village de pauvre apparence, avec ses granges et ses enclos, une +descente vers le pont où un reste de neige fondait tout doucement, et la +montée argileuse qui traversait des champs de blé, il entra dans un +petit bois qui bordait la route des deux côtés. Grâce à l'absence de +vent, il y faisait presque chaud; aucun souffle n'agitait les bouleaux, +tout couverts de feuilles naissantes, dont la sève poissait la couleur +vert tendre. Par ci par là, la première herbe soulevait et perçait de +ses touffes, émaillées de petites fleurs violettes, le tapis de feuilles +mortes qui jonchaient le sol entre les arbres, au milieu desquels +quelques sapins rappelaient désagréablement l'hiver par leur teinte +sombre et uniforme. Les chevaux s'ébrouèrent: l'air était si doux qu'ils +étaient couverts de sueur.</p> + +<p>Pierre, le domestique, dit quelques mots au cocher, qui lui répondit +affirmativement; mais, l'assentiment de ce dernier ne lui suffisant pas, +il se tourna vers son maître:</p> + +<p>«Excellence, comme il fait bon respirer!</p> + +<p>—Quoi? Que dis-tu?</p> + +<p>—Il fait bon, Excellence!</p> + +<p>—Ah oui, se dit le prince André à lui-même.... Il parle sans doute du +printemps?... C'est vrai... comme tout est déjà vert, et si vite?... +Voilà le bouleau, le merisier, l'aune qui verdissent, et les chênes?... +Je n'en vois pas.... Ah! en voilà un!»</p> + +<p>À deux pas de lui, sur le bord de la route, un chêne, dix fois plus +grand et plus fort que ses frères les bouleaux, un chêne géant, étendait +au loin ses vieilles branches mutilées, et de profondes cicatrices +perçaient son écorce arrachée. Ses grands bras décharnés, crochus, +écartés en tous sens, lui donnaient l'aspect d'un monstre farouche, +dédaigneux, plein de mépris, dans sa vieillesse, pour la jeunesse qui +l'entourait et qui souriait au printemps et au soleil, dont l'influence +le laissait insensible:</p> + +<p>«Le printemps, l'amour, le bonheur?... En êtes-vous encore à caresser +ces illusions décevantes, semblait dire le vieux chêne. N'est-ce pas +toujours la même fiction? Il n'y a ni printemps, ni amour, ni +bonheur!... Regardez ces pauvres sapins meurtris, toujours les mêmes.... +Regardez les bras noueux qui sortent partout de mon corps décharné... me +voilà tel qu'ils m'ont fait, et je ne crois ni à vos espérances, ni à +vos illusions!»</p> + +<p>Le prince André le regarda plus d'une fois en le dépassant, comme s'il +en attendait une mystérieuse confidence, mais le chêne conserva son +immobilité obstinée et maussade, au milieu des fleurs et de l'herbe qui +poussaient à ses pieds: «Oui, ce chêne a raison, mille fois raison. Il +faut laisser à la jeunesse les illusions. Quant à nous, nous savons ce +que vaut la vie: elle n'a plus rien à nous offrir!...» Et tout un essaim +de pensées tristes et douces s'éleva dans son âme. Il repassa son +existence, et en arriva à cette conclusion désespérée, mais cependant +tranquillisante, qu'il ne lui restait plus désormais qu'à végéter sans +but et sans désirs, à s'abstenir de mal faire et à ne plus se +tourmenter!</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>Le prince André, obligé, par suite de ses affaires de tutelle, de se +rendre chez le maréchal de noblesse du district, qui n'était autre que +le comte Élie Andréïévitch Rostow, fit cette course dans les premiers +jours de mai: la forêt était toute feuillue, et la chaleur et la +poussière si fortes, que le moindre filet d'eau donnait envie de s'y +baigner.</p> + +<p>Préoccupé des demandes qu'il avait à adresser au comte, il s'était déjà +engagé, sans s'en apercevoir, dans la principale allée du jardin qui +menait à la maison d'Otradnoë, lorsque de joyeuses voix féminines se +firent entendre dans un des massifs, et il vit quelques jeunes filles +accourir à la rencontre de sa calèche. La première, une brune, qui avait +la taille très mince, les yeux noirs, une robe de nankin, avec un +mouchoir de poche blanc jeté négligemment sur sa tête, d'où +s'échappaient des mèches de cheveux ébouriffés, s'avançait vivement en +lui criant quelque chose; mais, à la vue d'un étranger, elle se retourna +brusquement sans le regarder, et s'enfuit en éclatant de rire!</p> + +<p>Le prince André éprouva une impression douloureuse. La journée était si +belle, le soleil si étincelant, tout respirait un tel bonheur et une +telle gaieté, jusqu'à cette fillette, à la taille flexible, qui tout +entière à sa folle mais heureuse insouciance, semblait songer si peu à +lui, qu'il se demanda avec tristesse: «De quoi se réjouit-elle donc? À +quoi pense-t-elle? Ce n'est sûrement ni le code militaire ni +l'organisation des redevances qui l'intéressent.»</p> + +<p>Le comte Élie Andréïévitch vivait à Otradnoë comme par le passé, +recevant chez lui tout le gouvernement, et offrant à ses invités des +chasses, des spectacles, et des dîners avec accompagnement de musique. +Toute visite était une bonne fortune pour lui: aussi le prince André +dut-il céder à ses instances et coucher chez lui.</p> + +<p>La journée lui parut des plus ennuyeuses, car ses hôtes et les +principaux invités l'accaparèrent entièrement. Cependant il lui arriva à +plusieurs reprises de regarder Natacha qui riait et s'amusait avec la +jeunesse, et chaque fois il se demandait encore: «À quoi peut-elle donc +penser?»</p> + +<p>Le soir, il fut longtemps sans pouvoir s'endormir: il lut, éteignit sa +bougie, et la ralluma. Il faisait une chaleur étouffante dans sa +chambre, dont les volets étaient fermés, et il en voulait à ce vieil +imbécile (comme il appelait Rostow) de l'avoir retenu, en lui assurant +que les papiers nécessaires manquaient; il s'en voulait encore plus à +lui-même d'avoir accepté son invitation.</p> + +<p>Il se leva pour ouvrir la fenêtre; à peine eut-il poussé au dehors les +volets, que la lune, qui semblait guetter ce moment, inonda la chambre +d'un flot de lumière. La nuit était fraîche, calme et transparente; en +face de la croisée s'élevait une charmille, sombre d'un côté, éclairée +et argentée de l'autre; dans le bas, un fouillis de tiges et de feuilles +ruisselait de gouttelettes étincelantes; plus loin, au delà de la noire +charmille, un toit brillait sous sa couche de rosée; à droite +s'étendaient les branches feuillues d'un grand arbre, dont la blanche +écorce miroitait aux rayons de la pleine lune qui voguait sur un ciel de +printemps pur et à peine étoilé. Le prince André s'accouda sur le rebord +de la fenêtre, et ses yeux se fixèrent sur le paysage. Il entendit +alors, à l'étage supérieur, des voix de femmes.... On n'y dormait donc +pas!</p> + +<p>«Une seule fois encore, je t'en prie! dit une des voix, que le prince +André reconnut aussitôt.</p> + +<p>—Mais quand donc dormiras-tu? reprit une autre voix.</p> + +<p>—Mais si je ne puis dormir, ce n'est pas de ma faute! Encore une +fois...» Et ces deux voix murmurèrent à l'unisson le refrain d'une +romance.</p> + +<p>«Dieu, que c'est beau! Eh bien, maintenant allons dormir.</p> + +<p>—Va dormir, toi. Quant à moi, ça m'est impossible.»</p> + +<p>On distinguait le léger frôlement de la robe de celle qui venait de +parler, et même sa respiration, car elle devait s'être penchée en dehors +de la fenêtre. Tout était silencieux, immobile; on aurait dit que les +ombres et les rayons projetés par la lune s'étaient pétrifiés. Le prince +André avait peur de trahir par un geste sa présence involontaire.</p> + +<p>«Sonia! Sonia! reprit la première voix, comment est-il possible de +dormir? Viens donc voir, comme c'est beau! Dieu, que c'est beau!... +éveille-toi!» Et elle ajouta avec émotion: «Il n'y a jamais eu de nuit +aussi ravissante, jamais, jamais!...!» La voix de Sonia murmura une +réponse. «Mais viens donc, regarde cette lune, mon coeur, ma petite âme, +mais viens donc!... Mets-toi sur la pointe des pieds, rapproche tes +genoux... on peut s'y tenir deux en se serrant un peu, tu vois, comme +cela?</p> + +<p>—Prends donc garde, tu vas tomber.»</p> + +<p>Il y eut comme une lutte, et la voix mécontente de Sonia reprit:</p> + +<p>«Sais-tu qu'il va être deux heures?</p> + +<p>—Ah! tu me gâtes tout mon plaisir! va-t'en, va-t'en!»</p> + +<p>Le silence se rétablit, mais le prince André sentait, à ses légers +mouvements et à ses soupirs, qu'elle était encore là.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu, mon Dieu! dit-elle tout à coup. Eh bien, allons dormir, +puisqu'il le faut!...» Et elle ferma la croisée avec bruit.</p> + +<p>«Ah oui! que lui importe mon existence!» se dit le prince André, qui +avait écouté ce babillage, et qui, sans savoir pourquoi, avait craint et +espéré entendre parler de lui... toujours elle, c'est comme un fait +exprès! Et il s'éleva dans son coeur un mélange confus de sensations et +d'espérances, si jeunes et si opposées à sa vie habituelle, qu'il +renonça à les analyser; et, se jetant sur son lit, il s'endormit +aussitôt.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Le lendemain matin, ayant pris congé du vieux comte, il partit sans voir +les dames.</p> + +<p>Au mois de juin, le prince André, en revenant chez lui, traversa de +nouveau la forêt de bouleaux. Les clochettes de l'attelage y sonnaient +plus sourdement que six semaines auparavant. Tout était épais, touffu, +ombreux: les sapins dispersés çà et là ne nuisaient plus à la beauté de +l'ensemble, et les aiguilles verdissantes de leurs branches témoignaient +d'une manière éclatante qu'eux aussi subissaient l'influence générale.</p> + +<p>La journée était chaude, il y avait de l'orage dans l'air: une petite +nuée arrosa la poussière de la route et l'herbe du fossé: le côté gauche +du bois restait dans l'ombre; le côté droit, à peine agité par le vent, +scintillait tout mouillé au soleil: tout fleurissait, et, de près et de +loin, les rossignols se lançaient leurs roulades.</p> + +<p>«Il me semble qu'il y avait ici un chêne qui me comprenait,» se dit le +prince André, en regardant sur la gauche, et attiré à son insu par la +beauté de l'arbre qu'il cherchait. Le vieux chêne transformé s'étendait +en un dôme de verdure foncée, luxuriante, épanouie, qui se balançait, +sous une légère brise, aux rayons du soleil couchant. On ne voyait plus +ni branches fourchues ni meurtrissures: il n'y avait plus dans son +aspect ni défiance amère ni chagrin morose; rien que les jeunes feuilles +pleines de sève qui avaient percé son écorce séculaire, et l'on se +demandait avec surprise si c'était bien ce patriarche qui leur avait +donné la vie!</p> + +<p>«Oui, c'est bien lui!» s'écria le prince André, et il sentit son coeur +inondé de la joie intense que lui apportaient le printemps et cette +nouvelle vie. Les souvenirs les plus intimes, les plus chers de son +existence, défilèrent devant lui. Il revit le ciel bleu d'Austerlitz, +les reproches peints sur la figure inanimée de sa femme, sa conversation +avec Pierre sur le radeau, la petite fille ravie par la beauté de la +nuit, et cette nuit, cette lune, tout se représenta à son imagination: +«Non, ma vie ne peut être finie à trente et un ans! Ce n'est pas assez +que je sente ce qu'il y a en moi, il faut que les autres le sachent! Il +faut que Pierre et cette fillette, qui allait s'envoler dans le ciel, +apprennent à me connaître! Il faut que ma vie se reflète sur eux, et que +leur vie se confonde avec la mienne!»</p> + +<p>Revenu de son excursion, il se décida à aller en automne à Pétersbourg, +et s'ingénia à trouver des prétextes plausibles à ce voyage. Une série +de raisons, plus péremptoires les unes que les autres, lui en démontra +la nécessité: il n'était pas même éloigné de reprendre du service; il +s'étonnait d'avoir pu douter de la part active que lui réservait encore +l'avenir. Et pourtant un mois auparavant il regardait comme impossible +pour lui de quitter la campagne, et il se disait que son expérience se +perdrait sans utilité, et serait un véritable non-sens, s'il n'en tirait +pas un parti pratique. Il ne comprenait pas comment, sur la foi d'un +pauvre raisonnement dénué de toute logique, il avait pu croire jadis que +ce serait s'abaisser, après tout ce qu'il avait vu et appris, de croire +encore à la possibilité d'être utile, à la possibilité d'être heureux et +d'aimer. Sa raison lui disait à présent le contraire: il s'ennuyait, ses +occupations habituelles ne l'intéressaient plus, et souvent, seul dans +son cabinet, il se levait, s'approchait du miroir, se regardait +longuement; reportant ensuite les yeux sur le portrait de Lise, avec ses +cheveux relevés à la grecque en petites boucles sur le front: il lui +semblait que, sortant de son cadre doré, et oubliant ses mystérieuses et +suprêmes paroles, elle le suivait des yeux avec une affectueuse +curiosité et un gai sourire. Souvent il marchait dans la chambre, les +mains croisées derrière le dos, fronçant le sourcil, ou souriant à ses +visions confuses et décousues, à Pierre, à la jeune fille de la fenêtre, +au chêne, à la gloire, à la beauté de la femme, à l'amour qui avait +manqué à sa vie! Lorsqu'on venait à le déranger pendant ses rêveries, il +répondait d'une façon sèche, sévère, désagréable, mais avec une logique +serrée, comme pour s'excuser envers lui-même du vague de ses pensées +intimes, ce qui faisait dire à la princesse Marie que les occupations +intellectuelles desséchaient le coeur des hommes.</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Le prince André arriva à Pétersbourg au mois d'août 1809. La gloire du +jeune Spéransky, ainsi que son énergie dans l'exécution des réformes, y +étaient à leur apogée. À cette même époque, l'Empereur s'était foulé le +pied en faisant une chute de voiture, et, obligé par suite de garder +pendant trois semaines un repos absolu, il travaillait tous les jours +avec lui. C'est alors que s'élaborèrent les deux célèbres oukases qui +devaient révolutionner la société. L'un supprimait les rangs de cour, et +l'autre réglait les examens à subir pour être nommé assesseur de collège +et conseiller d'État; de plus, il créait toute une constitution +gouvernementale, qui devait changer de fond en comble l'ordre établi +jusqu'alors dans les administrations financières, judiciaires et autres, +depuis le conseil de l'empire jusqu'au conseil communal. Les vagues +rêveries libérales que l'Empereur nourrissait en lui depuis son +avènement au trône prenaient corps peu à peu, et se réalisaient avec +l'aide de ses conseillers, Czartorisky, Novosiltsow, Kotchoubey et +Strogonow, qu'il appelait en riant: le comité de Salut public.</p> + +<p>En ce moment, Spéransky les remplaçait tous pour la partie civile, et +Araktchéïew pour la partie militaire. Le prince André, en qualité de +chambellan, parut à la cour, et l'Empereur, sur le passage duquel il se +trouva à deux reprises, ne daigna pas l'honorer d'une parole. Il avait +toujours cru remarquer que ni sa personne ni sa figure n'étaient +sympathiques à Sa Majesté. Son soupçon fut confirmé par le regard froid +et sec qui l'enveloppa, et il apprit bientôt que l'Empereur avait été +mécontent de lui voir prendre sa retraite en 1805.</p> + +<p>«Nos sympathies et nos antipathies ne se commandent pas, se dit le +prince André; aussi vaudra-t-il mieux ne pas lui présenter mon mémoire +sur le nouveau code militaire, mais le lui faire passer, et lui laisser +faire son chemin tout seul!» Il le soumit pourtant à un vieux maréchal +ami de son père, qui le reçut très affectueusement et lui promit d'en +parler au souverain.</p> + +<p>Dans le courant de la semaine, le prince André fut appelé chez le +ministre de la guerre, le comte Araktchéïew.</p> + +<p>À neuf heures du matin, au jour fixé, le prince André entra dans le +salon de réception du comte; il ne le connaissait pas personnellement, +ne l'avait jamais vu, et tout ce qu'il avait appris sur lui ne lui +inspirait ni respect ni estime:</p> + +<p>«Il est le ministre de la guerre, il a la confiance de l'Empereur... peu +importent donc ses qualités personnelles!... Il est chargé d'examiner +mon mémoire et lui seul peut le lancer,» se disait le prince André.</p> + +<p>À l'époque où il remplissait ses fonctions d'aide de camp, il avait +assisté aux audiences données par différents personnages haut placés, et +il avait remarqué que chacune avait son caractère particulier. Ici, elle +en avait un complètement exceptionnel. Sur toutes les figures de ceux +qui attendaient leur tour, on lisait indistinctement un sentiment +général d'embarras, auquel se mêlait un air de soumission de commande. +Ceux qui étaient les plus élevés en grade dissimulaient, sous des +manières dégagées, et en plaisantant sur eux-mêmes et sur le ministre, +le malaise qu'ils éprouvaient. D'autres restaient soucieux, d'autres +riaient en chuchotant, et en répétant tout bas le sobriquet de «Sila<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> +Andréïévitch», que l'on avait donné au ministre. Un général, visiblement +offensé d'attendre aussi longtemps, regardait autour de lui, en se +croisant négligemment les jambes, et en souriant avec dédain.</p> + +<p>Mais dès que la porte s'ouvrit, tous les visages prirent la même +expression, celle de la crainte. Le prince André avait demandé à +l'officier de service de l'annoncer: celui-ci lui répondit ironiquement +que son tour viendrait. Un militaire dont l'air effaré et malheureux +avait frappé le prince André entra dans le cabinet du ministre, après +que quelques personnes qui y avaient été introduites en furent sorties +reconduites par l'aide de camp. Son audience fut longue: on entendit les +éclats violents d'une voix désagréable, et l'officier, pâle, les lèvres +tremblantes, en sortit et traversa le salon, la tête dans ses mains.</p> + +<p>Ce fut le tour du prince André.</p> + +<p>«À droite vers la fenêtre,» lui murmura-t-on à l'oreille.</p> + +<p>Il entra dans un cabinet proprement tenu, mais sans luxe, et il vit +devant lui un homme de quarante ans environ, dont le buste trop long +supportait une tête d'une longueur également disproportionnée. Ses +cheveux étaient coupés court, ses rides fortement accusées, et ses +sourcils épais se fronçaient au-dessus de deux yeux éteints d'un vert +glauque, et d'un nez rouge qui retombait sur sa bouche. Ce personnage +tourna la tête de son côté, mais sans le regarder:</p> + +<p>«Que demandez-vous?</p> + +<p>—Je ne demande rien, Excellence,» dit tranquillement le prince André.</p> + +<p>Les yeux d'Araktchéïew se levèrent:</p> + +<p>«Asseyez-vous, vous êtes le prince Bolkonsky?</p> + +<p>—Je ne demande rien, mais Sa Majesté l'Empereur a daigné envoyer mon +mémoire à Votre Excellence.</p> + +<p>—Je vous ferai observer, mon très cher, que j'ai lu votre mémoire, dit +Araktchéïew en l'interrompant, et ne prononçant avec politesse que les +deux premiers mots, pour reprendre immédiatement après son ton méprisant +et grondeur. Vous proposez de nouvelles lois militaires? Il y en a +beaucoup d'anciennes, et personne ne les exécute.... Aujourd'hui on ne +fait qu'en écrire, c'est plus facile.</p> + +<p>—C'est d'après la volonté de Sa Majesté l'Empereur que je suis venu +demander à Votre Excellence ce qu'elle compte faire de mon mémoire.</p> + +<p>—Je l'ai envoyé au comité, en y ajoutant mon opinion... je ne +l'approuve pas, poursuivit-il en se levant; et, prenant un papier sur la +table, il le remit au prince André:—Voilà!»</p> + +<p>En travers de la feuille était écrit au crayon, sans orthographe, et +sans ponctuation aucune: «Pas de base logique, copié sur le code +militaire français, diffère sans motif du règlement militaire!»</p> + +<p>«Dans quel comité va-t-il être examiné?</p> + +<p>—Dans le comité chargé de la révision du code militaire, et j'ai +présenté Votre Noblesse pour y être inscrite comme membre, mais sans +appointements.»</p> + +<p>Le prince André sourit:</p> + +<p>«Je n'aurais pas accepté autrement.</p> + +<p>—Membre sans appointements, vous entendez bien... j'ai l'honneur.... +Eh! qu'y a-t-il là-bas encore?» cria-t-il en le congédiant.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>En attendant la nouvelle officielle de sa nomination comme membre du +comité, le prince André renouvela connaissance avec les personnes au +pouvoir qui pouvaient lui être utiles. Une curiosité inquiète et +irrésistible, analogue à celle qui s'emparait de lui la veille d'une +bataille, l'entraînait vers les sphères élevées, où se combinaient les +mesures qui devaient avoir une si grande influence sur le sort de +millions d'êtres; il devinait, à l'irritation des vieux, aux efforts de +ceux qui brûlaient du désir de savoir ce qui se passait, à la réserve +des initiés, à l'agitation soucieuse de tous, au nombre infini de +comités et de commissions, qu'il se préparait à Pétersbourg, dans cette +année 1809, une formidable bataille civile, dont le général en chef +était Spéransky, lequel avait pour lui tout l'attrait de l'inconnu et du +génie.</p> + +<p>La réforme, dont il n'avait qu'une vague idée, et le grand réformateur +lui-même le préoccupaient si vivement, que la destinée de son mémoire +n'eut plus pour lui qu'un intérêt secondaire.</p> + +<p>Sa position personnelle lui ouvrit les cercles les plus différents et +les plus élevés de la société. Le parti des réorganisateurs l'accueillit +avec sympathie, d'abord à cause de sa réputation de haute intelligence +et de grand savoir, et ensuite du renom de libéral que lui avait valu +l'émancipation de ses paysans. Le parti des mécontents, opposé aux +réformes, crut trouver en lui un renfort; on supposa qu'il partageait +les idées de son père. Les femmes et le monde virent en lui un parti +riche et brillant, une nouvelle figure entourée d'une auréole +romanesque, due à sa mort supposée et à la fin tragique de sa femme. +Ceux qui l'avaient connu jadis trouvèrent que le temps avait +singulièrement amélioré son caractère, qu'il s'était adouci, qu'il avait +perdu une bonne partie de son affectation et de son orgueil, et qu'il +avait gagné le calme que les années seules peuvent donner.</p> + +<p>Le lendemain de sa visite à Araktchéïew, il alla à une soirée chez le +comte Kotchoubey, lui raconta son entrevue avec «Sila Andréïévitch», +dont Kotchoubey parlait également avec cet air de vague ironie qui +l'avait frappé dans le salon d'attente du ministre de la guerre:</p> + +<p>«Mon cher, vous ne pourrez, même une fois là dedans, vous passer de +Michel Mikaïlovitch, c'est le grand faiseur. Je lui en parlerai, il m'a +promis de venir ce soir....</p> + +<p>—Mais en quoi les codes militaires peuvent-ils regarder Spéransky? +demanda le prince André, dont la réflexion fit sourire le comte +Kotchoubey, qui secoua la tête, comme s'il était étonné de sa naïveté.»</p> + +<p>—Nous avons causé de vous, de vos agriculteurs libres....</p> + +<p>—Ah! c'est donc vous, prince, qui avez donné la liberté à vos paysans? +s'écria d'un ton déplaisant un vieux du temps de Catherine.</p> + +<p>—C'était un tout petit bien qui ne donnait aucun revenu, répondit le +prince André, cherchant à pallier le fait pour ne pas irriter son +interlocuteur.</p> + +<p>—Vous étiez donc bien pressé? continua celui-ci en regardant +Kotchoubey. Je me demande seulement qui labourera la terre, si on donne +la liberté aux paysans?... Croyez-moi, il est plus facile de faire des +lois que de gouverner, et je vous serais aussi bien obligé, comte, de me +dire qui l'on nommera maintenant présidents des différents tribunaux, +puisque tous doivent passer des examens?</p> + +<p>—Mais ceux qui les subiront, je pense, répliqua Kotchoubey.</p> + +<p>—Eh bien, voilà un exemple: Prianichnikow, n'est-ce pas, est un homme +précieux, mais il a soixante ans... faudra-t-il donc qu'il subisse aussi +des examens?</p> + +<p>—Oui, c'est sans doute une difficulté, d'autant mieux que l'instruction +est fort peu répandue, mais...» Kotchoubey n'acheva pas, et, prenant le +prince André par le bras, il s'avança avec lui à la rencontre d'un homme +de haute taille qui venait d'entrer dans le salon. Bien que son front +énorme et chauve ne fût couvert que de quelques rares cheveux blonds, il +ne paraissait âgé que de quarante ans. Sa figure allongée, ses mains +larges et potelées se faisaient remarquer par cette blancheur mate de la +peau, qui rappelle la pâleur maladive des soldats après un long séjour à +l'hôpital. Il portait un frac bleu.</p> + +<p>André le reconnut aussitôt et ressentit comme un choc à sa vue. Était-ce +respect, envie, ou curiosité? Il ne pouvait s'en rendre compte. +Spéransky offrait en effet un type original. Jamais André n'avait vu à +personne un aussi grand calme et une aussi grande assurance, avec des +mouvements aussi gauches et aussi nonchalants, un regard aussi doux et +en même temps aussi énergique, que dans ces yeux à demi fermés et +légèrement voilés, jamais enfin autant de fermeté dans un sourire banal! +Tel était Spéransky, le secrétaire d'État, Spéransky, le bras droit de +l'Empereur, qu'il avait accompagné à Erfurth, où plus d'une fois il +avait eu l'honneur de causer avec Napoléon.</p> + +<p>Il promena son regard sur les personnes présentes, sans se hâter de +parler. Assuré d'avance qu'on l'écouterait, sa voix, dont le timbre +calme et mesuré avait agréablement frappé le prince André, ne s'élevait +jamais au-dessus d'un certain diapason, et il ne regardait que celui +auquel il s'adressait.</p> + +<p>Le prince suivait chacun de ses gestes, chacune de ses paroles. Le +connaissant de réputation, il s'attendait, comme il arrive souvent à +ceux qui portent d'habitude un jugement prématuré sur leur prochain, à +trouver en lui toutes les perfections humaines.</p> + +<p>Spéransky s'excusa auprès de Kotchoubey de n'être pas venu plus tôt, +mais il avait été retenu au palais. Il avait évité de dire: «retenu par +l'Empereur», et le prince André prit note de cette affectation de +modestie. Lorsque Kotchoubey le présenta à Spéransky, celui-ci tourna +lentement les yeux sur lui, et le regarda en silence, sans cesser de +sourire:</p> + +<p>«Je suis charmé de faire votre connaissance, j'ai entendu beaucoup +parler de vous.»</p> + +<p>Kotchoubey lui fit en peu de mots le récit de la réception +d'Araktchéïew.</p> + +<p>Le sourire de Spéransky s'accentua davantage:</p> + +<p>«M. Magnitsky, le président de la commission pour les règlements +militaires, est mon ami, et je puis, si vous le désirez, vous aboucher +avec lui.»</p> + +<p>Il articulait nettement chaque mot, chaque syllabe, et, après s'être +arrêté à la fin de la phrase, il continua:</p> + +<p>«J'espère que vous trouverez en lui de la sympathie et le désir de +contribuer à tout ce qui est utile.»</p> + +<p>Un petit cercle se forma autour d'eux.</p> + +<p>Le prince André fut surpris du calme dédaigneux avec lequel Spéransky, +obscur séminariste peu de temps auparavant, répondait au vieillard qui +déplorait les nouvelles réformes, et semblait condescendre à l'honorer +d'une explication; mais, son interlocuteur ayant élevé la voix, il se +borna à sourire, et déclara qu'il n'était en aucune façon juge de +l'utilité ou de l'inutilité de ce qu'il plaisait à l'Empereur de +décider.</p> + +<p>Après quelques instants de conversation générale, il se leva, s'approcha +du prince André et le prit à part à l'autre bout du salon: il entrait +dans son programme de causer avec lui.</p> + +<p>«J'étais tellement subjugué par la conversation animée de ce respectable +vieillard, que je n'ai pas eu le temps, mon prince, d'échanger deux mots +avec vous,» dit-il en souriant d'une façon un peu méprisante, comme pour +lui faire sentir qu'il voyait bien que lui aussi comprenait toute la +futilité des personnes avec lesquelles il venait de causer.</p> + +<p>Le prince André se sentit flatté.</p> + +<p>«Je vous connais depuis longtemps, continua Spéransky, d'abord par la +libération de vos paysans, premier exemple qu'il serait désirable de +voir imiter, et puis, parce que vous êtes le seul des chambellans qui ne +soit pas offensé du nouvel oukase concernant le rang à la cour, qui a +soulevé tant de mécontentement et tant de récriminations.</p> + +<p>—C'est vrai, mon père n'a pas désiré me voir profiter de ce droit, et +j'ai commencé mon service en passant par les rangs inférieurs.</p> + +<p>—Votre père, bien qu'il soit un homme du siècle passé, est cependant +bien au-dessus de ceux de nos contemporains qui critiquent cette mesure; +elle n'a d'autre but, après tout, que de rétablir la justice sur ses +véritables bases.</p> + +<p>—Je crois pourtant que ces critiques ne sont pas dénuées de fondement, +répliqua le prince André, essayant de se soustraire à l'influence de cet +homme, qu'il lui était désagréable d'approuver sans restriction. Il +tenait même à le contredire, mais, absorbé par son travail +d'observation, il ne pouvait s'exprimer avec sa liberté d'esprit +habituelle.</p> + +<p>—C'est-à-dire qu'elles ont pour fondement l'amour-propre personnel, +reprit Spéransky avec tranquillité.</p> + +<p>—En partie peut-être, mais aussi, à mon avis, les intérêts mêmes du +gouvernement.</p> + +<p>—Comment l'entendez-vous?</p> + +<p>—Je suis un disciple de Montesquieu, dit le prince André, et sa maxime: +«que l'honneur est le principe des monarchies» me semble incontestable, +et certains droits et privilèges de la noblesse me paraissent être des +moyens de corroborer ce sentiment.»</p> + +<p>Le sourire disparut de la figure de Spéransky, et sa physionomie ne fit +qu'y gagner. La réponse du prince André avait excité son intérêt:</p> + +<p>«Ah! si vous envisagez la question sous ce point de vue! dit-il en +conservant son calme et en s'exprimant en français avec une certaine +difficulté et plus de lenteur que lorsqu'il parlait le +russe:—Montesquieu nous dit que l'honneur ne peut être soutenu par des +privilèges nuisibles au service lui-même; l'honneur est donc, ou +l'abstention d'actes blâmables, ou le stimulant qui nous pousse à +conquérir l'approbation et les récompenses destinées à en être le +témoignage. Il en résulte, ajouta-t-il en serrant de plus près ses +arguments, qu'une institution, qui est pour l'honneur une source +d'émulation est une institution pareille en tous points à celle de la +Légion d'honneur du grand Empereur Napoléon. On ne saurait dire, je +pense, que celle-ci est nuisible, puisqu'elle contribue au bien du +service et qu'elle n'est pas un privilège de caste ou de cour.</p> + +<p>—Je le reconnais volontiers, mais je crois aussi que les privilèges de +cour atteignent le même but, car tous ceux qui en jouissent se tiennent +pour obligés de remplir dignement leurs fonctions.</p> + +<p>—Et pourtant vous n'avez pas voulu en profiter, prince, dit Spéransky +en terminant par une phrase aimable une conversation qui aurait +certainement fini par embarrasser son jeune interlocuteur.—Si vous me +faites l'honneur de venir chez moi mercredi soir, comme j'aurai vu +Magnitsky d'ici là, je pourrai vous communiquer quelque chose +d'intéressant, et j'aurai de plus le plaisir de causer plus longuement +avec vous...» Et, le saluant de la main, il se glissa, à la française, +hors du salon, en évitant d'être remarqué.</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Pendant les premiers temps de son séjour à Pétersbourg, le prince André +ne tarda pas à sentir que l'ordre d'idées développé en lui par la +solitude se trouvait relégué au second plan par les soucis puérils qui +ne cessaient de l'occuper.</p> + +<p>Tous les soirs, en rentrant chez lui, il inscrivait dans un agenda +quatre ou cinq visites indispensables, et autant de rendez-vous pris +pour le lendemain. L'emploi de sa journée, combiné de façon à lui +permettre d'être exact partout, prenait la plus grosse part des forces +vives de sa vie: il ne faisait rien, ne pensait à rien, et les opinions +qu'il émettait parfois avec succès n'étaient que le résultat de ses +méditations de la campagne.</p> + +<p>Il s'en voulait à lui-même lorsqu'il lui arrivait, dans la même journée, +de répéter les mêmes choses dans des sociétés différentes; mais, +entraîné par ce tourbillon, il n'avait même plus le temps de +s'apercevoir qu'il ne savait plus penser.</p> + +<p>Spéransky le reçut le mercredi suivant; un long et intime entretien +produisit sur lui une profonde impression.</p> + +<p>Dans son désir de trouver chez un autre cet idéal de perfection vers +lequel il tendait lui-même, il crut aisément voir en Spéransky le type +de vertu et d'intelligence qu'il avait rêvé. Si ce dernier avait +appartenu au même milieu que lui, s'ils avaient eu la même éducation, +les mêmes habitudes, la même manière de juger, il aurait sans doute +découvert bientôt ses côtés faibles, humains et prosaïques, mais cet +esprit, si bien équilibré et si étonnamment logique, lui inspirait +d'autant plus de respect, qu'il ne s'en rendait pas entièrement compte. +Le grand homme, de son côté, posait un peu devant lui. Était-ce parce +qu'il avait apprécié ses capacités, ou parce qu'il croyait nécessaire de +se l'attacher? Le fait est qu'il ne négligeait aucune occasion de le +flatter adroitement, et de lui faire entendre discrètement que son +intelligence le rendait digne de s'élever jusqu'à lui, et qu'il était +seul capable de comprendre la profondeur de ses conceptions et +l'absurdité d'<i>autrui</i>.</p> + +<p>Il lui avait répété plus d'une fois des phrases de ce genre:</p> + +<p>«<i>Chez nous</i> tout ce qui sort de la routine, tout ce qui dépasse le +niveau habituel, etc...» ou bien: «<i>nous</i> voulons que les loups soient +protégés et nourris à «l'égal des brebis...» ou enfin: «<i>ils</i> ne peuvent +nous comprendre...», et il les accompagnait d'une expression de +physionomie qui voulait dire: «Nous comprenons, vous et moi, ce qu'ils +valent, <i>eux</i>, et ce que nous sommes, <i>nous</i>!»</p> + +<p>Ce nouvel entretien, plus intime, ne fit qu'accroître l'impression +première qu'avait produite sur lui Spéransky, en qui il voyait un homme +d'une intelligence supérieure et un penseur profond, arrivé au pouvoir +par une force indomptable de volonté, et en usant au profit de la +Russie. Il était bien le philosophe qu'il cherchait, le philosophe qu'il +aurait voulu être lui-même, expliquant les phénomènes de la vie par le +raisonnement, n'admettant comme vrai que ce qui était sensé, et +soumettant toute chose à l'examen de la raison. Ses pensées se +formulaient avec une telle clarté, que le prince André se rangeait, +malgré lui, en toutes choses à son avis, et n'élevait de faibles +objections que pour faire acte d'indépendance. Tout était bien en lui, +tout était parfait, sauf son regard froid, brillant, impénétrable, sauf +ses mains blanches et délicates. Ces mains fixaient l'attention du +prince André, il ne pouvait s'empêcher de les regarder, comme il nous +arrive souvent de regarder les mains des gens au pouvoir, et elles lui +causaient une irritation sourde, dont il ne se rendait pas compte. Le +mépris ou le dédain qu'il affectait pour les hommes lui était aussi +particulièrement désagréable, ainsi que la variété de ses procédés +d'argumentation. Toutes les formes du raisonnement lui étaient +familières, la comparaison surtout; mais il lui reprochait de passer +sans aucune transition de l'une à l'autre. Se posant en réformateur +pratique, il jetait la pierre aux rêveurs; tantôt il accablait de sa +mordante ironie ses adversaires; tantôt, employant une logique serrée, +il s'élevait à la métaphysique la plus abstraite (une de ses armes +oratoires favorites). Transporté sur ces hauteurs, il se plaisait alors +à définir l'espace, le temps, la pensée, il y puisait de brillantes +réfutations, ensuite il ramenait le sujet sur le terrain de la +discussion.</p> + +<p>Un signe caractéristique de ce puissant esprit était une foi +inébranlable dans la force et dans les droits de l'Intelligence. On +voyait que le doute, si habituel au prince André, lui était inconnu, et +que la crainte de ne pouvoir exprimer toutes ses pensées, ou de douter, +même un moment, de l'infaillibilité de ses croyances, ne l'avait jamais +troublé.</p> + +<p>Aussi éprouvait-il pour Spéransky une exaltation passionnée, la même +qu'il avait ressentie pour Napoléon. Spéransky était fils de prêtre; +c'était, pour le vulgaire, une raison de le mépriser; aussi, le prince +André, sans le savoir, réagissait contre sa propre exaltation, et par +cela même ne faisait qu'en accroître l'intensité.</p> + +<p>À propos de la commission chargée de l'élaboration des lois, Spéransky +lui raconta, en la raillant, qu'elle existait depuis cent cinquante ans, +qu'elle avait coûté des millions sans rien produire, que Rosenkampf +avait collé des étiquettes sur tous les articles de la législation +comparée, et que c'était là l'unique résultat des millions dépensés:</p> + +<p>«Nous voulons donner au sénat un nouveau pouvoir judiciaire et nous +n'avons pas de lois! Aussi est-ce un crime, mon prince, pour des +personnes comme vous, de se retirer dans la vie privée.»</p> + +<p>Le prince André lui fit observer que pour ce genre d'occupations il +était nécessaire d'avoir reçu une éducation spéciale.</p> + +<p>«Montrez-moi ceux qui la possèdent? c'est un cercle vicieux, dont on ne +peut sortir qu'en le bridant.»</p> + +<p>Une semaine plus tard, le prince André fut nommé membre du comité chargé +de l'élaboration du code militaire et, de plus, au moment où il y +songeait le moins, chef d'une des sections de cette commission +législative. Il consentit, à la prière de Spératisky, à s'occuper du +code civil, et, s'aidant des codes Napoléon et Justinien, il travailla à +la partie qui avait pour titre: «Le droit des gens».</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Deux ans auparavant, en 1808, Pierre, revenu de son voyage dans +l'intérieur, se trouva, sans s'y attendre, à la tête de la +franc-maçonnerie de Pétersbourg. Il organisa «des loges de table», +constitua des loges régulières, en leur procurant leurs chartes et leurs +titres de fondation; il fit de la propagande, donna de l'argent pour +l'achèvement du temple, et compléta de ses deniers les aumônes produites +par les quêtes, au sujet desquelles les membres se montraient en général +avares et inexacts. Il entretint aussi à ses frais la maison des pauvres +fondée par l'ordre, et, se laissant aller aux mêmes entraînements, il +employait sa vie comme par le passé. Il aimait à bien manger, à bien +boire, et ne pouvait s'abstenir des plaisirs de la vie de garçon, tout +en les jugeant immoraux et dégradants.</p> + +<p>Malgré l'ardeur qu'il avait apportée au début de ses différentes +occupations, il sentit, à la fin de l'année, que la terre promise de la +franc-maçonnerie se dérobait sous ses pas. Il éprouva la sensation d'un +homme qui, mettant avec confiance le pied sur une surface unie, sent +qu'il s'enfonce dans un marais; y posant l'autre pied, afin de bien se +rendre compte de la solidité du terrain, il s'y embourba jusqu'aux +genoux, et maintenant il y marchait malgré lui.</p> + +<p>Bazdéïew, complètement éloigné de la direction des loges de Pétersbourg, +ne quittait plus Moscou. Les frères étaient des hommes que Pierre +coudoyait chaque jour dans la vie ordinaire, et il lui était à peu près +impossible de ne voir que des frères dans la personne du prince B. ou de +monsieur D., qu'il connaissait pour des gens faibles et sans valeur. +Sous leurs tabliers de francs-maçons, sous leurs insignes, il voyait +poindre leurs uniformes et leurs croix, qui étaient le véritable objet +de leur existence. Souvent, lorsqu'il ramassait les aumônes et qu'il +inscrivait vingt ou trente roubles à l'actif, souvent même au passif +d'une dizaine de membres plus riches que lui, Pierre se rappelait leur +serment de donner leur avoir au prochain, et il s'élevait dans son âme +des doutes qu'il essayait en vain d'écarter.</p> + +<p>Ses frères se partageaient pour lui en quatre catégories: à la première +appartenaient ceux qui ne prenaient aucune part active ni aux affaires +de la loge, ni aux affaires de l'humanité, exclusivement occupés à +approfondir les mystères de leur ordre, à rechercher le sens de la +Trinité, à étudier les trois bases générales, le soufre, le mercure et +le sel, ou la signification du carré et des autres symboles du Temple de +Salomon. Ceux-là, Pierre les respectait, c'étaient les anciens et +Bazdéïew lui-même; mais il ne comprenait pas quel intérêt ils pouvaient +prendre à leurs recherches, et ne se sentait nullement porté vers le +côté mystique de la franc-maçonnerie.</p> + +<p>La seconde catégorie, dans laquelle il se rangeait, se composait +d'adeptes qui, vacillants comme lui, cherchaient la véritable voie, et +qui, ne l'ayant pas encore découverte, ne perdaient pas néanmoins +l'espoir de la trouver un jour.</p> + +<p>La troisième comprenait ceux qui, ne voyant dans cette association que +les formes et les cérémonies extérieures, s'en tenaient à la stricte +observance, sans se préoccuper du sens caché; tels étaient Villarsky et +le Vénérable lui-même.</p> + +<p>La quatrième enfin était formée des gens, très nombreux à cette époque, +qui, ne croyant à rien, ne désirant rien, ne tenaient à l'ordre que pour +se rapprocher des riches et des puissants, et mettre à profit leurs +relations avec eux.</p> + +<p>L'activité de Pierre ne le satisfaisait pas: il reprochait à leur +association, telle qu'il la voyait à Pétersbourg, de n'être qu'un pur +formalisme, et il se disait, sans attaquer toutefois les fondements de +l'institution, que les maçons de Russie faisaient fausse route en +s'éloignant ainsi des principes sur lesquels elle était fondée; aussi se +décida-t-il à aller à l'étranger pour se faire initier aux mystères les +plus élevés.</p> + +<p>Il en revint dans le cours de l'été de 1809. Les maçons de Russie +avaient appris par leurs correspondants que Besoukhow, ayant su gagner +la confiance des hauts dignitaires de l'ordre, avait été, par suite de +son initiation à la plupart de leurs mystères, promu au grade le plus +élevé, et qu'il rapportait avec lui beaucoup de projets; ils vinrent le +voir dès son arrivée, et crurent remarquer qu'il leur ménageait une +surprise.</p> + +<p>On décida de tenir une assemblée générale jusqu'au grade d'apprenti, +afin que Pierre leur remît le message dont il était chargé. La loge +était au grand complet, et, une fois les formalités remplies, Pierre se +leva:</p> + +<p>«Chers frères, dit-il en bégayant et en tenant à la main d'un air +embarrassé son discours écrit, chers frères, il ne suffit pas +d'accomplir nos mystères dans le secret de la loge, il faut agir... +agir...! Nous nous sommes engourdis, et il faut se mettre à l'oeuvre, +poursuivit-il, en se décidant enfin à lire son manuscrit après ces +quelques mots d'introduction.</p> + +<p>—Pour répandre la vérité, pour amener le triomphe de la vertu, nous +devrons détruire les préjugés, établir des règles conformes à l'esprit +du temps, nous donner pour tâche l'éducation de la jeunesse, nous unir +par des liens indissolubles à des esprits éclairés, afin de vaincre +ensemble et hardiment la superstition, le manque de foi, la bêtise +humaine, et former, parmi ceux qui sont dévoués à la cause, des ouvriers +liés entre eux par l'unité du but, ayant en leurs mains force et +pouvoir. Pour en arriver là, il faut faire pencher la balance du côté de +la vertu, il faut que l'homme de bien reçoive même en ce monde la +récompense de ses bonnes actions; mais, dira-t-on, les institutions +politiques actuelles s'opposent à l'exécution de ces nobles aspirations. +Que nous reste-t-il donc à faire? Fomenter des révolutions? Bouleverser +tout, et chasser la force par la force? Non, nous sommes loin de prêcher +les réformes violentes et arbitraires! Elles méritent au contraire le +blâme, car elles ne sauraient déraciner le mal, si les hommes restent +les mêmes. La vérité doit s'imposer sans violence!</p> + +<p>«Lorsque notre ordre sera parvenu à tirer les gens de bien de +l'obscurité où ils végètent, alors seulement il aura le droit de faire +de l'agitation, et de la diriger insensiblement vers le but qu'il se +propose. En un mot, il faut établir un mode de gouvernement universel, +sans chercher pour cela à rompre les liens civils et les conditions +administratives, qui nous permettent, à l'heure qu'il est, d'atteindre +le résultat que nous avons en vue, c'est-à-dire le triomphe de la vertu +sur le vice. Le christianisme le voulait également, lorsqu'il enseignait +aux hommes à être bons et sages, et à suivre, pour arriver au bien, +l'exemple des âmes vertueuses.</p> + +<p>«Lorsque le monde était encore plongé dans les ténèbres, la prédication +était suffisante: la nouveauté de la vérité annoncée lui donnait une +force qui s'est affaiblie; maintenant il nous faut recourir à des moyens +plus énergiques. Il est indispensable que l'homme, guidé par ses +sensations, trouve dans la vertu un charme saisissant. Les passions ne +se déracinent pas: il faut savoir les diriger, les élever, il faut que +chacun puisse les satisfaire dans les limites de la vertu, il faut que +nous lui en fournissions les moyens.</p> + +<p>«Lorsque dans chaque pays il se sera formé un noyau d'hommes +remarquables, chacun d'eux en formera d'autres à son tour; liés +fortement entre eux, ils ne connaîtront plus d'obstacles, et tout +deviendra possible à un ordre qui a déjà réussi à faire en secret tant +de bien à l'humanité!...»</p> + +<p>Ce discours produisit une immense impression et révolutionna la loge. La +majorité, y entrevoyant de dangereuses tendances à l'illuminisme, +l'accueillit avec une froideur qui étonna Pierre. Le Vénérable en +personne le prit à partie, et l'amena à développer, avec une chaleur +croissante, les opinions qu'il venait d'émettre. La séance fut orageuse, +des partis se formèrent; les uns accusaient Pierre d'illuminisme, les +autres le soutenaient, et pour la première fois il fut frappé de cette +diversité infinie inhérente à l'esprit humain, qui fait qu'aucune vérité +n'est jamais considérée sous le même aspect par deux personnes. Même +parmi les membres qui semblaient être de son avis, chacun apportait aux +idées qu'il avait exprimées des changements et des restrictions qu'il se +refusait à admettre, convaincu que son opinion devait être intégralement +adoptée.</p> + +<p>Le Vénérable lui fit observer, d'un air ironique, que dans +l'entraînement de la discussion il lui paraissait avoir fait preuve de +plus d'emportement que d'esprit de charité. Pierre, sans lui répondre, +lui demanda brièvement si sa proposition serait acceptée; le Vénérable +dit catégoriquement que non. Pierre quitta la loge, sans avoir même +rempli les formalités d'usage, et rentra chez lui.</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Pierre passa les trois journées qui suivirent cet incident, étendu sur +un canapé, sans sortir, sans voir âme qui vive, et en proie au spleen le +plus violent.</p> + +<p>Il reçut une lettre de sa femme, qui le suppliait de lui accorder une +entrevue, lui dépeignait le chagrin qu'elle éprouvait de leur +séparation, lui exprimait le désir de lui consacrer toute sa vie, et lui +annonçait qu'elle reviendrait prochainement de l'étranger à +Pétersbourg.</p> + +<p>Bientôt après, un des frères les moins respectés de l'ordre, força +violemment sa porte, et, amenant la conversation sur la vie conjugale, +reprocha à Pierre son injuste sévérité envers sa femme, sévérité +contraire aux lois maçonniques qui commandent de pardonner au repentir.</p> + +<p>Sa belle-mère lui fit aussi demander de venir la voir, ne fût-ce que +pour un instant, afin de causer de choses graves. Pierre devinait un +complot, mais dans la situation morale où il se trouvait sous +l'influence de son ennui, le rapprochement qu'il pressentait lui +devenait assez indifférent, car rien dans la vie ne lui paraissait avoir +grande importance, et il sentait qu'il ne tenait plus guère soit à +rester libre, soit à infliger à sa femme une plus longue punition.</p> + +<p>«Personne n'a raison, personne n'a tort; ainsi donc, elle non plus n'est +pas coupable» pensait-il. N'était-ce pas chose indifférente pour lui, +qui avait des intérêts si différents, de vivre ou de ne pas vivre avec +elle? Secouant son apathie, qui seule retenait son consentement, il se +décida pourtant, avant de leur répondre, à aller à Moscou consulter +Bazdéïew.</p> + +<p>FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:</p> + +<p>«<i>Moscou, 17 novembre</i>.—Je reviens de chez le Bienfaiteur, et j'écris à +la hâte tout ce que j'y ai ressenti. Il vit pauvrement, et voilà trois +ans qu'il souffre d'une douloureuse maladie de vessie: jamais une +plainte, jamais un murmure. Depuis le matin jusque bien avant dans la +nuit, à part quelques instants consacrés à ses repas, d'une extrême +frugalité, il se livre à des travaux scientifiques. Il m'a reçu +affectueusement, m'a fait asseoir sur le lit où il était couché. Je +l'abordai avec les signes maçonniques du grand Orient et de Jérusalem; +il y répondit, et me demanda, avec un doux sourire, ce que j'avais +appris dans les loges de Prusse et d'Écosse. Je lui racontai, tout en +lui communiquant les propositions que j'avais faites à celle de +Pétersbourg, le mauvais accueil que j'y avais trouvé, et ma rupture avec +les frères. Il garda longtemps le silence et m'exposa ensuite son +opinion, qui éclaira aussitôt mon passé et mon avenir; je fus frappé de +sa question: «Vous souvenez-vous des trois buts de l'ordre: 1° la +conservation et l'étude des mystères; 2° la purification et le +perfectionnement de soi-même, afin de pouvoir y participer; 3° le +perfectionnement de l'humanité par le désir de la purification? Quel est +le principal but des trois? Sans doute le perfectionnement moral, car +nous pouvons y tendre toujours, quelles que soient les circonstances, +mais c'est aussi celui qui exige le plus d'efforts, et nous risquons de +pécher par orgueil, en nous tournant vers l'étude des mystères que notre +impureté nous rend indignes de comprendre, ou en prenant à tâche +l'amélioration du genre humain, en restant nous-mêmes un exemple de +perversité et d'indignité. L'illuminisme a perdu de sa pureté et s'est +entaché d'orgueil pour s'être laissé entraîner par le courant de l'amour +du bien public.» À ce point de vue, il a blâmé mon discours et tout ce +que j'ai fait. Je lui ai donné raison. À propos de mes affaires de +famille, il m'a dit que, le devoir du vrai maçon étant le +perfectionnement de soi-même, nous croyons souvent y parvenir plus vite +en nous débarrassant de toutes les difficultés à la fois, tandis que +c'est le contraire: nous ne pouvons progresser qu'au milieu des luttes +de la vie, par la connaissance de nous-même, où l'on ne peut parvenir +que par la comparaison. Il ne faut point oublier non plus la vertu +principale, l'amour de la mort. Les vicissitudes peuvent seules nous en +démontrer toute la vanité et contribuer à nourrir en nous cet amour, +c'est-à-dire la croyance à une nouvelle vie. Ces paroles me frappèrent +d'autant plus que, malgré son terrible état de maladie, Bazdéïew ne se +sent point fatigué de vivre. Il aime la mort, pour laquelle, malgré sa +pureté et son élévation, il ne se reconnaît pas encore suffisamment +préparé. En m'expliquant le grand carré de la création, il me dit que +les chiffres 3 et 7 étaient la base de tout; il me donna le conseil de +ne pas me détacher de mes frères de Pétersbourg, de rester au second +grade, et d'user de mon influence pour les préserver de l'entraînement +de l'orgueil, et les soutenir dans la voie de la vérité et du progrès. +Il me conseilla pour moi-même une stricte surveillance, et me donna ce +cahier pour y tenir registre de toutes mes actions.</p> + +<p>«<i>Pétersbourg, 23 novembre</i>.—Je vis de nouveau avec ma femme; ma +belle-mère arriva chez moi en larmes me dire qu'Hélène me suppliait de +l'écouter, qu'elle était innocente, malheureuse de mon abandon... +etc.... Je sentais que si je la laissais venir, je n'aurais pas la force +de résister à sa prière. Je ne savais que faire, ni à qui demander +conseil. Si le Bienfaiteur eût été ici, il m'aurait secouru. Je relus +ses lettres, je me rappelai nos causeries, et j'en conclus que je ne +devais point refuser à celui qui demande, mais tendre la main à tous, et +à plus forte raison à celle qui est liée à moi, et qu'il me fallait +porter ma croix! Mais si mon pardon a pour mobile le bien, que du moins +ma réunion avec elle n'ait qu'un but spirituel! J'ai dit à ma femme que +je la suppliais d'oublier tout le passé, que je la priais de me +pardonner si j'ai eu des torts, mais que, de mon côté, je n'avais aucun +pardon à lui accorder. J'étais heureux de le lui dire. Qu'elle ne sache +jamais combien il m'a été pénible de la revoir! Je me suis établi dans +l'étage d'en haut de la grande maison, et j'éprouve l'heureux sentiment +de la régénération.»</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>La haute société, qui se réunissait soit à la cour, soit dans les grands +bals, se divisait alors comme toujours en quelques cercles, dont chacun +avait sa nuance particulière. Le plus nombreux était le cercle français, +celui de l'alliance franco-russe, celui de Roumiantzow et de +Caulaincourt. Aussitôt après sa réconciliation avec son mari, Hélène y +occupa une des premières places. L'ambassade française et beaucoup de +gens connus par leur esprit et leur amabilité fréquentèrent son salon.</p> + +<p>Elle avait été à Erfurth pendant la mémorable entrevue des deux +Empereurs, et y avait connu tout ce que l'Europe contenait de +remarquable et qui entourait alors Napoléon. Elle y eut un succès +éclatant. Napoléon lui-même, frappé au théâtre par sa beauté, voulut +savoir qui elle était. Ses succès comme jeune femme belle et élégante +n'étonnèrent point son mari, car elle avait encore embelli; mais il fut +surpris de la réputation qu'elle s'était acquise, pendant ces deux +dernières années, d'une femme charmante, aussi spirituelle que belle. Le +célèbre prince de Ligne lui écrivait des lettres de huit pages. +Bilibine gardait ses meilleurs mots pour les lancer devant la comtesse +Besoukhow; être reçu dans son salon équivalait à un diplôme d'esprit. +Les jeunes gens lisaient avant de se rendre à ses soirées, pour avoir +quelque chose à dire. Les secrétaires d'ambassade et les ambassadeurs +lui confiaient leurs secrets, si bien qu'Hélène était devenue, dans son +genre, une véritable puissance. Pierre, qui la savait très ignorante, +assistait parfois à ces réunions et à ces dîners, où l'on causait +politique, poésie et philosophie, avec un sentiment étrange de +stupéfaction et de crainte. Il éprouvait le sentiment que doit avoir un +joueur de gobelets, s'attendant chaque fois à voir ses escamotages +découverts; mais personne n'y voyait rien. Ce genre de salon était-il un +terrain d'élection pour la bêtise humaine, ou bien les dupes +trouvaient-elles du plaisir à être dupées? Le fait est que sa réputation +de femme d'esprit fermement établie permettait à la comtesse Besoukhow +de dire les plus grandes sottises: chacune de ses paroles excitait +l'admiration, et on se plaisait à y découvrir un sens profond, qu'elle +n'y avait pas soupçonné elle-même.</p> + +<p>Cet original distrait, ce mari grand seigneur, qui ne gênait personne et +ne nuisait pas à l'effet général produit par le ton distingué, de +rigueur dans ce milieu, Pierre en un mot, était bien le mari qu'il +fallait à cette brillante beauté, toute faite pour le monde, et servait +au contraire à mettre en relief l'élégance et la tenue parfaite de sa +femme. Les occupations de ces deux dernières années, qui, par leur +nature abstraite, avaient fini par lui faire prendre en dédain tout ce +qui était en dehors de ce cercle, lui avaient donné une manière d'être, +teintée d'indifférence et de bienveillance banale, qui, par sa sincérité +même, lui attirait une déférence involontaire. Il entrait dans le salon +de sa femme comme il entrait au théâtre. Il connaissait tout le monde, +accueillait chacun également bien, en restant à égale distance de tous. +Si la conversation l'intéressait, il y prenait part, exposait +ouvertement son avis, qui n'était peut-être pas toujours dans le ton +voulu du moment, sans se préoccuper en rien de la présence des messieurs +de l'ambassade. Mais l'opinion était si bien fixée sur cet original, +mari de la femme la plus distinguée de Pétersbourg, qu'on ne songeait +guère à prendre ses sorties au sérieux.</p> + +<p>Parmi les jeunes gens qui fréquentaient assidûment la maison d'Hélène, +on voyait Boris Droubetzkoï, dont la carrière était des plus brillantes. +Hélène l'appelait «mon page», le traitait en enfant, et lui souriait +comme à tout le monde, mais cependant ce sourire blessait Pierre. Boris +affectait envers lui un respect plein de dignité et de compassion, qui +ne faisait que l'irriter davantage. Ayant violemment souffert trois ans +auparavant, il essayait de se soustraire à une seconde humiliation du +même genre, d'abord en n'étant pas le mari de sa femme, et ensuite en ne +se permettant pas de la soupçonner.</p> + +<p>«Maintenant qu'elle est devenue bas-bleu, elle aura sans doute renoncé à +ses entraînements d'autrefois. Il n'y a pas d'exemple qu'un bas-bleu ait +jamais eu des entraînements de coeur,» se répétait-il à lui-même, en +puisant, on ne sait où, cet axiome devenu pour lui une vérité +mathématique. Et pourtant, chose étrange, la présence de Boris agissait +sur lui physiquement, lui coupait bras et jambes, et paralysait en lui +toute liberté de gestes et de mouvements. «C'est de l'antipathie,» se +disait-il.</p> + +<p>Ainsi, aux yeux du monde, Pierre passait pour un grand seigneur, mari un +peu aveugle et même comique d'une femme charmante; pour un original +intelligent, qui ne faisait rien, ne gênait personne; un bon enfant dans +toute l'acception du mot; tandis que dans le fond de son âme +s'accomplissait le travail ardu, difficile, du développement intérieur, +qui lui découvrait beaucoup et lui procurait de grandes joies, sans lui +épargner cependant de terribles doutes?</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>FRAGMENTS DU JOURNAL DE PIERRE:</p> + +<p>«<i>24 novembre</i>.—Levé à huit heures; lu l'Évangile, assisté à la séance +(Pierre, selon le conseil de Bazdéïew, avait accepté de faire partie +d'un comité); revenu pour dîner seul. La comtesse a du monde qui m'est +désagréable. Bu et mangé avec modération, copié après dîner des +documents nécessaires aux frères. Le soir, descendu chez la comtesse; +j'y ai raconté une anecdote sur B., et me suis aperçu trop tard, aux +éclats de rire qui ont accueilli mon récit, qu'il ne fallait pas la +conter.</p> + +<p>«Je me couche heureux et tranquille. Seigneur tout-puissant, aide-moi à +marcher dans ta voie!</p> + +<p>«<i>27 novembre</i>.—Levé tard, resté longtemps et paresseusement étendu sur +mon lit.... Seigneur, soutiens-moi!... Lu l'Évangile sans le +recueillement exigé. Le frère Ouroussow est venu causer avec moi des +vanités de ce monde et des plans de réforme de l'Empereur. J'allais les +critiquer, mais je me suis rappelé nos règles et les exhortations du +Bienfaiteur: un vrai maçon, instrument actif dans le gouvernement, doit, +lorsqu'on lui demande son concours, rester spectateur passif de ce qui +ne le regarde pas. Ma langue est mon ennemie. Les frères V., G., O., +sont venus me parler de la réception d'un nouvel adepte. Puis on a passé +à l'explication des sept colonnes et des sept marches du Temple, des +sept sciences, des sept vertus, des sept vices et des sept dons du +Saint-Esprit. Frère O. très éloquent. Ce soir a eu lieu la réception. La +nouvelle organisation du local a contribué à la beauté du spectacle. +Boris Droubetzkoï a été reçu, j'ai été son parrain. Un étrange sentiment +me bouleversait pendant notre tête-à-tête, et les mauvaises pensées +m'assaillaient: je l'accusais, en se faisant affilier à notre ordre, de +n'avoir d'autre but que d'obtenir la faveur de nos frères puissants dans +le monde. Il m'a demandé à plusieurs reprises si N. et S. étaient de +notre loge (ce à quoi je n'ai pu répondre). Je l'ai observé, je le crois +incapable de ressentir du respect pour notre saint ordre. Il est trop +occupé, trop satisfait de l'homme extérieur, pour désirer le +perfectionnement intérieur. Je crois qu'il manque de sincérité et je me +suis aperçu qu'il souriait avec mépris à mes paroles. Pendant que nous +étions seuls, dans l'obscurité du Temple, je l'aurais volontiers percé +du glaive nu que je tenais devant sa poitrine. Je n'ai pas été éloquent +et je n'ai pu faire partager mes doutes aux frères et au Vénérable. Que +le grand Architecte de l'Univers me guide dans les voies de la vérité et +me fasse sortir du labyrinthe du mensonge!</p> + +<p>«<i>3 décembre</i>.—Réveillé tard, lu l'Évangile avec froideur. Sorti de ma +chambre, marché dans la salle, impossible de penser. Boris Droubetzkoï +est venu, et a raconté un tas d'histoires; sa présence m'a agacé, je +l'ai contredit. Il m'a répondu, je me suis fâché, et je lui ai répliqué +par des choses désagréables et grossières. Il s'est tu, et je ne me suis +rendu compte de ma conduite que trop tard. Je ne sais jamais me contenir +avec lui; la faute en est à mon amour-propre, car je me regarde comme +au-dessus de lui, ce qui est mal; il est indulgent pour mes faiblesses, +tandis que moi, je le méprise. Mon Dieu, fais en sorte qu'en sa présence +je voie toute mon iniquité et qu'elle puisse lui profiter également!</p> + +<p>«<i>7 décembre</i>.—Le Bienfaiteur m'est apparu en rêve; son visage rajeuni +brillait d'un éclat surprenant. Reçu aujourd'hui même une lettre de lui +sur les devoirs du mariage. Viens, Seigneur, à mon secours; je périrai +par ma corruption, si tu m'abandonnes!»</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>La fortune des Rostow n'était pas en équilibre, malgré les deux années +passées à la campagne.</p> + +<p>Nicolas, fidèle à sa promesse, continuait à servir sans bruit dans le +même régiment, ce qui n'était pas de nature à lui ouvrir une brillante +carrière. Il dépensait peu, mais le genre de vie qu'on menait à +Otradnoë, et surtout la façon dont Mitenka régissait la fortune de la +famille, faisaient faire la boule de neige aux dettes. Le vieux comte ne +voyait qu'une issue à cette triste situation: obtenir pour lui un emploi +du gouvernement; et il se rendit à Pétersbourg avec tous les siens, pour +quêter une place, et, comme il disait, pour amuser une dernière fois les +jeunes filles.</p> + +<p>Peu après leur arrivée, Berg fit sa déclaration à Véra et fut accepté.</p> + +<p>À Moscou, la famille Rostow faisait tout naturellement partie de la plus +haute société, mais ici leur cercle fut assez mêlé, et ils furent reçus +en provinciaux par ceux-là mêmes qui, après avoir ouvertement profité à +Moscou de leur hospitalité, daignaient à peine les reconnaître à +Pétersbourg.</p> + +<p>Ils tenaient table ouverte, et leurs soupers réunissaient les +personnages les plus divers et les plus étranges: quelques pauvres vieux +voisins de campagne, leurs filles avec la demoiselle d'honneur Péronnsky +à leur côté, Pierre Besoukhow et le fils d'un maître de poste du +district, employé à Pétersbourg. Les intimes de la maison étaient +Droubetzkoï, Pierre Besoukhow, que le vieux comte avait rencontré dans +la rue et qu'il avait amené chez lui, et Berg, qui y passait des +journées entières à témoigner à la comtesse Véra les attentions exigées +de la part d'un jeune homme à la veille de faire sa proposition.</p> + +<p>Il montrait avec orgueil sa main droite blessée à Austerlitz, et tenait +sans nécessité aucune son sabre de la main gauche. Sa persévérance à +raconter cet incident, et l'importance qu'il y donnait, avaient fini par +faire croire à son authenticité, et il avait obtenu deux récompenses.</p> + +<p>Quand vint la guerre de Finlande, il s'y distingua également: ramassant +un éclat de grenade, qui venait de tuer un aide de camp aux côtés du +commandant des troupes, il le remit à son chef. Ce fait, raconté par lui +à satiété, fut accepté avec la même facilité que son premier exploit, et +Berg fut de nouveau récompensé. En 1809, il était donc capitaine dans la +garde, décoré, et il occupait à Pétersbourg une place très avantageuse, +pécuniairement parlant.</p> + +<p>Quelques jaloux, il est vrai, dénigraient bien un peu ses mérites, mais +on était forcé de convenir que c'était un brave militaire, exact au +service, très bien noté par ses chefs, d'une moralité irréprochable, en +train de parcourir une carrière brillante, et jouissant d'une position +assurée dans le monde.</p> + +<p>Quatre ans auparavant, un soir qu'il était au théâtre à Moscou, Berg y +aperçut Véra Rostow, et, la désignant à un de ses camarades, Allemand +comme lui, il lui dit: «Voilà celle qui sera ma femme.» Après avoir +mûrement pesé toutes ses chances, et comparé sa position à celle des +Rostow, il se décida à faire le pas décisif.</p> + +<p>Sa proposition fut accueillie tout d'abord avec un sentiment de surprise +peu flatteur pour lui: «Comment le fils d'un obscur gentillâtre de +Livonie osait-il aspirer à la main d'une comtesse Rostow?» Mais le trait +distinctif de son caractère, son naïf égoïsme, lui aplanit encore une +fois toutes les difficultés; il était si convaincu de bien faire, que +cette conviction se communiqua peu à peu à toute la famille, et l'on +finit par trouver la combinaison parfaite. La fortune des Rostow était +très dérangée, le futur ne l'ignorait certes point. Véra comptait +vingt-quatre printemps, et, malgré sa beauté et sa sagesse, personne ne +s'était encore présenté!... Le consentement fut donc accordé.</p> + +<p>«Voyez-vous, disait Berg à son camarade, qu'il appelait son ami, parce +qu'il était de bon ton d'avoir un ami, j'ai tout disposé, tout arrangé, +et je ne me marierais pas si la moindre chose clochait dans mes plans. +Mon papa et ma maman sont à l'abri du besoin, depuis que je leur ai fait +obtenir une pension, et moi, je pourrai fort bien vivre à Pétersbourg, +grâce aux revenus de ma place, à mon savoir-faire et à la dot de ma +fiancée. Je ne l'épouse pas pour son argent... non, ce serait +malhonnête, mais il faut que chacun, la femme comme le mari, apporte son +contingent dans le ménage. À mon avoir j'inscris mon service, ce qui +vaut bien sans doute quelque chose; au sien, ses relations, sa petite +fortune, toute médiocre qu'elle peut être, et avec le tout je pourrai +parfaitement marcher. Et puis, elle est belle, d'un caractère solide, +elle m'aime, ajouta-t-il en rougissant, je l'aime aussi, car elle a +beaucoup de bon sens... c'est tout l'opposé de sa soeur, dont le +caractère est désagréable et l'esprit insignifiant..., on dirait qu'elle +n'est pas de la famille..., c'est une perle que ma fiancée..., vous la +verrez, et j'espère que vous viendrez souvent..., il allait dire: +«dîner,» mais après réflexion il se reprit et dit: «... prendre le thé,» +et d'un coup de langue il lança vivement un petit anneau de fumée bien +réussi, emblème parfait du bonheur qu'il rêvait.</p> + +<p>Le premier moment d'indécision une fois passé, la famille prit l'air de +fête qui est de règle en pareille circonstance, mais on y sentait une +affectation, mélangée d'un certain embarras, qui provenait de la joie +que l'on éprouvait de se débarrasser de Véra, et que l'on craignait de +ne pas suffisamment déguiser. Le vieux comte, fort gêné par-dessus le +marché, ne pouvait parvenir, par suite de ses nombreuses dettes, à fixer +le chiffre de là dot; huit jours seulement le séparaient de la noce, et +il n'en avait rien dit à Berg, fiancé depuis un mois. 300 âmes +représentaient la fortune de chacune de ses filles à leur naissance, +mais depuis lors elles avaient été engagées et vendues; de capital, il +n'y en avait point, et il ne savait comment résoudre la difficulté. +Donnerait-il à sa fille la propriété de Riazan? Vendrait-il une forêt, +où emprunterait-il de l'argent contre une lettre de change? Il y +songeait encore, lorsque Berg, entrant chez lui un matin, lui demanda +carrément, un aimable sourire sur les lèvres, de vouloir bien lui +déclarer quelle serait la dot de la comtesse Véra. Le comte, troublé par +cette question, qu'il ne pressentait et ne redoutait que trop, lui +répondit par des lieux communs:</p> + +<p>«Tu seras content de moi, mon cher... mais j'aime à voir que tu +t'occupes de tes intérêts, c'est bien, très bien!...» Et, frappant sur +l'épaule de son futur gendre, il se leva pour rompre ce pénible +entretien; mais ce dernier, sans cesser de sourire, lui dit, avec le +plus grand calme, que s'il ne savait au juste à quoi s'en tenir sur la +fortune de sa fiancée, et que s'il n'en touchait pas une partie au +moment même du mariage, il se verrait contraint de se retirer:</p> + +<p>«Vous serez de mon avis, comte; ce serait une vilaine action de me +marier sans connaître les ressources dont je disposerai pour pourvoir à +l'entretien de ma femme.»</p> + +<p>Le comte, emporté par un mouvement généreux, et désireux d'éviter de +nouvelles demandes, mit fin à la conversation en lui promettant +formellement de lui signer une lettre de change de 80 000 roubles. Berg +baisa son futur beau-père à l'épaule pour lui exprimer sa +reconnaissance, en ajoutant qu'il lui en faudrait présentement 30 000 +pour monter son ménage, ou tout au moins 20 000, et que, dans ce cas, la +lettre de change ne serait que de 60 000.</p> + +<p>«Oui, oui, c'est bien, dit le vieux vivement.... Seulement, excuse-moi, +mon cher, si je te donne les 20 000 en plus des 80.... Tu peux y +compter, mon cher, ce sera ainsi, n'en parlons plus!»</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>Natacha venait d'avoir seize ans dans cette même année 1809 qu'elle +s'était assignée comme le terme de son attente, après le baiser donné à +Boris quatre ans auparavant; depuis lors elle ne l'avait point revu. +Lorsqu'on parlait de lui devant la comtesse, Natacha ne témoignait aucun +embarras: pour elle, cet amour avait été un enfantillage sans portée, et +rien de plus; cependant, tout au fond de son coeur, elle se demandait +avec inquiétude si sa promesse d'enfant ne constituait pas une +obligation sérieuse, qui la liait à lui.</p> + +<p>Boris n'était plus revenu les voir depuis son premier départ pour +l'armée, bien qu'il fût allé plus d'une fois à Moscou et qu'il eût même +passé à une petite distance d'Otradnoë.</p> + +<p>Natacha en tirait la conclusion qu'il l'évitait, et les réflexions +chagrines de ses parents à son sujet confirmaient ses suppositions:</p> + +<p>«De nos jours, disait la comtesse, on oublie les vieux amis!»</p> + +<p>Anna Mikhaïlovna se montrait aussi plus rarement, et avait adopté dans +son maintien une certaine affectation de dignité, jointe à un +enthousiasme exubérant pour les mérites de son fils et pour sa brillante +carrière. À l'arrivée des Rostow à Pétersbourg, Boris alla leur faire sa +visite, sans la moindre émotion. Son roman avec Natacha n'étant plus à +ses yeux qu'un poétique souvenir, il désirait leur faire comprendre que +ces relations d'enfance n'entraînaient à leur suite aucun engagement, ni +pour elle ni pour lui. Il avait su d'ailleurs se conquérir une fort +agréable position dans le monde par son intimité avec la comtesse +Besoukhow; son rapide avancement, dû à la protection et à la confiance +que lui témoignait une personne influente, demandait, comme complément à +sa fortune, un beau mariage avec une riche héritière, et ce rêve pouvait +facilement se réaliser! Natacha n'était pas au salon lorsqu'il y entra; +mais, prévenue aussitôt, elle accourut toute rougissante, et un sourire +plus qu'affectueux rayonna sur son visage.</p> + +<p>Boris, qui se rappelait la fillette d'autrefois avec ses jupes courtes, +ses yeux noirs et brillants, ses boucles en désordre et ses francs +éclats de rire, fut stupéfait à la vue de la jeune fille d'aujourd'hui, +et ne put dissimuler le sentiment d'admiration qui s'empara spontanément +de lui. Elle s'en aperçut et lui en sut gré.</p> + +<p>«Reconnais-tu ton espiègle petite amie de jadis?» lui demanda la +comtesse.</p> + +<p>Boris baisa la main de Natacha, en exprimant sa surprise:</p> + +<p>«Comme vous avez embelli!</p> + +<p>—Je crois bien!» lui répondirent ses yeux mutins.</p> + +<p>Natacha ne prit aucune part à la conversation: elle examinait en +silence, jusque dans ses moindres détails, le fiancé de ses jeunes +années. Celui-ci sentait peser sur lui tout le poids de ce regard +scrutateur, mais amical, et le lui rendait à la dérobée.</p> + +<p>Elle remarqua aussitôt que l'uniforme, les éperons, la cravate, la +coiffure de Boris, tout était à la dernière mode et du plus pur «comme +il faut». Assis de trois quarts dans un fauteuil, de sa main droite il +tendait sur la main gauche un gant blanc, à peau fine et souple, qui +l'emprisonnait étroitement. Dépeignant, d'un air légèrement dédaigneux, +les plaisirs de la haute société de Pétersbourg, il passait en revue, +non sans y mettre une pointe d'ironie, le Moscou du temps passé et leurs +connaissances communes. Natacha ne fut pas dupe du ton dégagé dont il +parla, en passant, du bal chez un des ambassadeurs et de ses invitations +à deux autres soirées. Son regard et son silence prolongé finirent par +le troubler; il se tournait souvent de son côté et s'interrompait au +milieu de ses récits. Au bout de dix minutes, il se leva et prit congé, +tandis que les yeux gais et moqueurs de Natacha suivaient chacun de ses +mouvements. Boris dut s'avouer qu'elle était tout aussi séduisante, +peut-être même plus, qu'auparavant, mais qu'il ne devait point songer à +l'épouser, car la médiocrité de sa fortune deviendrait un obstacle à sa +carrière à lui; se laisser aller au charme qu'il lui reconnaissait et +renouer avec elle ses relations d'autrefois, c'était aussi impossible +qu'indélicat; il résolut donc d'éviter de la rencontrer à l'avenir, et +peu de jours cependant après cette sage résolution il reparut chez les +Rostow et y passa la plus grande partie de son temps. Il se disait +parfois qu'une explication était nécessaire, afin qu'elle comprît bien +que le passé devait être oublié de part et d'autre, et que malgré +tout... elle ne pouvait devenir sa femme; mais il ne réussissait jamais +à aborder ce sujet embarrassant, et il se laissait entraîner sans +réfléchir. Natacha, de son côté, semblait, au dire de Sonia et de sa +mère, se préoccuper de nouveau vivement de lui. Elle lui chantait ses +romances favorites, lui montrait ses albums, le forçait à y écrire des +vers, ne lui permettait pas de rappeler le passé, mais lui donnait à +entendre combien le présent était beau et radieux; aussi la quittait-il +chaque soir en laissant tout dans le vague, sans lui avoir dit un mot de +ce qu'il voulait lui dire, et ne sachant lui-même comment cela finirait. +Il négligeait même la belle Hélène et en recevait journellement des +billets pleins d'amers reproches, qui ne l'empêchaient pas de retourner +le lendemain auprès de Natacha.</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Un soir que la vieille comtesse, débarrassée de ses fausses boucles, en +camisole et coiffée d'un bonnet de nuit qui ne recouvrait qu'à moitié +une touffe de cheveux blancs, geignait et gémissait, en faisant force +signes de croix et de <i>mea culpa</i> devant ses images, le front contre +terre: la porte de la chambre s'ouvrit brusquement, et Natacha, +nu-pieds, également en camisole et en papillotes, entra comme un +ouragan. Sa mère, qui marmottait sa dernière prière: «Si cette couche +devait être mon tombeau,» etc., etc., fronça le sourcil en se retournant +et sortit de son recueillement. Natacha, rouge, animée, la voyant en +prières, arrêta brusquement, tira la langue, comme une vraie gamine +déconcertée, et attendit. Voyant que le silence de sa mère se +prolongeait, elle courut vers le lit et, laissant glisser ses +pantoufles, se blottit sous les draps de cette couche, qui inspirait, +paraît-il, des craintes si lugubres à la comtesse. C'était un lit élevé, +avec un édredon et cinq étages d'oreillers de différentes grandeurs. +Natacha y disparut tout entière; attirant à elle la couverture, elle se +fourra dessous, s'y enroula, s'y recoquilla et passa la tête sous le +drap, qu'elle soulevait de temps à autre pour voir ce que faisait sa +mère. La comtesse, ayant terminé ses génuflexions, s'approcha de sa +fille avec un air sévère, qui fit aussitôt place à un tendre sourire:</p> + +<p>«Eh bien, eh bien, dit-elle, tu te caches?</p> + +<p>—Maman, peut-on causer, peut-on? demanda Natacha.... Encore un petit +baiser, maman, là, là, sous le menton.» Et elle enlaça sa mère de ses +deux bras avec sa brusquerie habituelle; mais elle y mettait une telle +adresse et elle savait si bien s'y prendre, que jamais elle ne lui +faisait le moindre mal.</p> + +<p>«Qu'as-tu à me dire ce soir?» lui demanda sa mère en s'enfonçant à son +tour bien à son aise dans ses oreillers, pendant que Natacha, roulant +sur elle-même comme une balle, se rapprochait et s'étendait à ses côtés +de l'air le plus sérieux du monde.</p> + +<p>Ces visites nocturnes de sa fille, visites qui avaient toujours lieu +avant que le comte fût revenu du Club, étaient pour la mère une douce +jouissance.</p> + +<p>«Voyons, raconte, moi aussi j'ai à te parler...»</p> + +<p>Natacha posa sa main sur la bouche de sa mère.</p> + +<p>«De Boris? dit-elle. Je sais; c'est pour cela que je suis venue. Dites, +maman, dites, il est très bien, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Natacha, tu as seize ans; et à ton âge j'étais mariée! Tu demandes +s'il est bien? Certainement, il est bien, et je l'aime comme un fils; +mais que désires-tu? À quoi penses-tu? Je ne vois qu'une chose: c'est +que tu lui as tourné la tête, et après?...» La comtesse jeta un coup +d'oeil à sa fille: immobile, elle fixait ses regards sur un des sphinx +en acajou qui ornaient les quatre coins du grand lit; l'expression grave +et réfléchie de sa physionomie frappa sa mère, elle écoutait et pensait. +«Et après, répéta la comtesse... pourquoi lui as-tu tourné la tête? Que +veux-tu de lui? Tu ne peux pas l'épouser, tu le sais bien.</p> + +<p>—Mais pourquoi donc? reprit Natacha sans bouger.</p> + +<p>—Parce qu'il est jeune, parce qu'il est pauvre, parce qu'il est ton +proche parent, et parce que tu ne l'aimes pas.</p> + +<p>—Qui vous l'a dit?</p> + +<p>—Je le sais, et cela n'est pas bien; ma chérie.</p> + +<p>—Et si je le voulais?</p> + +<p>—Écoute-moi; je te parle sérieusement...»</p> + +<p>Sans lui donner le temps d'achever, Natacha saisit la large main de sa +mère, en baisa d'abord le dessus, puis le dessous, puis la paume, puis +les doigts, qu'elle pliait l'un après l'autre en murmurant:</p> + +<p>«Janvier, février, mars, avril, mai. Eh bien, maman, parlez!»</p> + +<p>Sa mère s'était tue et, la regardant, s'abandonnait au plaisir de +contempler son enfant bien-aimée.</p> + +<p>«Oui, tu as tort; personne ne se souvient aujourd'hui de vos relations +d'enfance, et son intimité avec toi peut te compromettre aux yeux des +autres jeunes gens... et puis il est inutile de le tourmenter!... Il +aurait trouvé un parti riche, c'est ce qu'il lui faut, tandis qu'à +présent il a perdu la tête!</p> + +<p>—L'a-t-il perdue? demanda Natacha.</p> + +<p>—Je vais te citer un exemple, et un exemple qui me concerne: j'avais un +cousin....</p> + +<p>—Oui, je sais, Cyrille Matvéévitch, n'est-ce pas? mais c'est un vieux!</p> + +<p>—Oh! il ne l'a pas toujours été!... Je parlerai à Boris; il faut qu'il +cesse de venir aussi souvent!</p> + +<p>—Pourquoi, si cela l'amuse?</p> + +<p>—Parce que cela ne mènera à rien.</p> + +<p>—Comment pouvez-vous en être sûre? Ne lui dites rien, maman, je vous en +prie, s'écria Natacha du ton offensé de quelqu'un à qui l'on veut +enlever son bien.... Soit, je ne l'épouserai pas, mais pourquoi +l'empêcher de venir, puisque cela lui plaît et à moi aussi? Pourquoi ne +pas continuer ainsi?</p> + +<p>—Comment «ainsi», ma chérie!</p> + +<p>—Mais oui, «ainsi»; la belle affaire que je ne l'épouse pas!... Eh +bien, cela restera «ainsi».</p> + +<p>—Oh, oh! reprit sa mère, prise d'un fou rire, «Ainsi,» «ainsi,» +répétait-elle.</p> + +<p>—Voyons, ne riez donc pas tant, maman; le lit en tremble! Comme vous me +ressemblez, vous êtes aussi rieuse que moi!... attendez!...» Et, +saisissant de nouveau la main de sa mère, elle reprit ses baisers et ses +calculs interrompus: «Juin, juillet, août!... Maman, il est très +amoureux! Qu'en pensez-vous? L'a-t-on été autant de vous? Il est bien, +très bien! Seulement pas tout à fait à mon goût: il est étroit, comme la +caisse de la pendule de la salle à manger. Vous ne me comprenez pas?... +il est étroit, il est gris clair....</p> + +<p>—Quelles absurdités!</p> + +<p>—Comment ne me comprenez-vous pas? Nicolas m'aurait donné raison. +Besoukhow, lui, est bleu, gros bleu et rouge; il me fait l'effet d'un +carré.</p> + +<p>—Je crois que tu fais aussi la coquette avec celui-là!...»</p> + +<p>Et la comtesse ne put s'empêcher de rire.</p> + +<p>«Pas du tout; l'autre est un franc-maçon, je l'ai découvert: il est bon, +parfaitement bon, mais je le vois toujours gros bleu et rouge; comment +vous faire comprendre cela?...</p> + +<p>—Petite comtesse, tu ne dors pas?» cria au même moment le comte de +l'autre côté de la porte.</p> + +<p>Natacha bondit hors du lit, saisit ses pantoufles et s'élança dans sa +chambre par la sortie opposée.</p> + +<p>Elle fut longtemps à s'endormir: elle pensait à mille choses à la fois, +et elle en arrivait toujours à conclure que personne ne pouvait deviner, +ni tout ce qu'elle comprenait, ni tout ce qu'elle valait. «Et Sonia me +comprend-elle?» Elle regarda sa cousine, qui dormait, gracieusement +pelotonnée, ses belles et épaisses nattes enroulées autour de la tête. +«Oh! pas du tout! Elle est si vertueuse; elle aime Nicolas, tout le +reste lui est indifférent. Maman non plus! C'est vraiment étonnant! Je +suis très intelligente, et comme... elle est jolie!» ajoutait-elle en +mettant cette réflexion à son adresse dans la bouche d'un tiers créé par +son imagination et qui devait être le phénix des hommes, un esprit +supérieur! «Elle a tout, tout pour elle, disait cet aimable inconnu, +jolie, charmante, adroite comme une fée; elle nage, elle monte à cheval +dans la perfection, et quelle voix, une voix surprenante!...» Et Natacha +fredonna aussitôt quelques mesures de son passage favori de la messe de +Cherubini, puis, se jetant joyeuse et souriante sur son lit, elle appela +Douniacha et lui commanda d'éteindre la bougie. Douniacha n'avait pas +encore quitté la chambre, que Natacha s'était envolée dans le monde +heureux des songes, où tout était aussi beau, aussi facile que dans la +vie réelle, mais bien plus attrayant, car ce n'était pas la même chose.</p> + +<p>Le lendemain, la comtesse eut un long entretien avec Boris qui, dès +lors, cessa ses visites.</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>Le 31 décembre 1809, il y avait un grand bal chez un personnage +considérable du temps de Catherine. Le corps diplomatique y était +invité, et l'Empereur même avait promis d'y venir.</p> + +<p>Une brillante illumination éclairait de mille feux la façade de l'hôtel, +qui était situé sur le quai Anglais. L'entrée était tendue de drap +rouge, et depuis les gendarmes jusqu'aux officiers et au grand-maître de +police, tous attendaient sur le trottoir. Les voitures arrivaient et +repartaient, et la file des laquais en livrée, de gala et des chasseurs +aux plumets multicolores se succédait sans interruption. Les portières +s'ouvraient, les lourds marchepieds s'abaissaient avec bruit; militaires +et civils en grand uniforme, chamarrés de cordons et de décorations, en +descendaient, et les dames, en robe de satin, enveloppées dans leurs +manteaux d'hermine, franchissaient à la hâte et sans bruit le passage +recouvert de drap rouge.</p> + +<p>Dès qu'un nouvel équipage s'arrêtait, un murmure courait par la foule, +qui se découvrait: «Est-ce l'Empereur?... Non, c'est un ministre... un +prince étranger... un ambassadeur, tu vois bien le plumet,» se +disait-on. Et un individu, mieux habillé que ceux qui l'entouraient, +leur nommait à haute voix les arrivants et semblait les connaître tous.</p> + +<p>Le tiers des invités était déjà réuni, que chez les Rostow on en était +encore à se presser et à donner aux toilettes le dernier coup de main. +Que de préparatifs n'avait-on pas faits, que de craintes n'avait-on pas +eues, à cause de ce bal! Recevrait-on une invitation? Les robes +seraient-elles prêtes à temps? Tout s'arrangerait-il à leur gré?</p> + +<p>La vieille demoiselle d'honneur, Marie Ignatievna Péronnsky, jaune et +maigre, parente et amie de la comtesse, et de plus, le chaperon attitré +de nos provinciaux dans le grand monde, devait les accompagner, et il +était convenu qu'on irait la chercher à dix heures chez elle, au palais +de la Tauride; mais dix heures venaient de sonner, et les demoiselles +n'étaient pas encore prêtes.</p> + +<p>C'était le premier grand bal de Natacha; aussi ce jour-là, levée dès +huit heures, avait-elle passé la journée, dans une activité fiévreuse; +tous ses efforts n'avaient qu'un but: c'était qu'elles fussent habillées +toutes les trois dans la perfection, labeur difficile, dont on lui avait +laissé toute la responsabilité. La comtesse avait une robe de velours +massaca, tandis que de légères toilettes de tulle, garnies de roses +mousseuses, et doublées de taffetas rose, étaient destinées aux jeunes +filles, uniformément coiffées à la grecque.</p> + +<p>Le plus important était fait: elles s'étaient parfumé et poudré le +visage, le cou, les mains, sans oublier les oreilles; les bas de soie à +jour étaient soigneusement tendus sur leurs petits pieds, chaussés de +souliers de satin blanc, et l'on mettait la dernière main à leur +coiffure. Sonia avait même déjà passé sa robe et se tenait debout au +milieu de leur chambre, attachant un dernier ruban à son corsage et +pressant de son doigt, jusqu'à se faire mal, l'épingle récalcitrante qui +grinçait en perçant le ruban. Natacha, l'oeil à tout, assise devant la +psyché, un léger peignoir jeté sur ses épaules maigres, était en retard:</p> + +<p>«Pas ainsi, pas ainsi. Sonia! dit-elle en lui faisant brusquement +tourner la tête et en saisissant ses cheveux, que la femme de chambre +n'avait pas eu le temps de lâcher. Viens ici!» Sonia s'agenouilla, +pendant que Natacha lui posait le noeud à sa façon.</p> + +<p>«Mais, mademoiselle, il m'est impossible... dit la femme de chambre.</p> + +<p>—C'est bien, c'est bien!... Voilà, Sonia..., comme cela!...</p> + +<p>—Serez-vous bientôt prêtes? leur cria la comtesse du fond de sa +chambre. Il va être bientôt dix heures!</p> + +<p>—Tout de suite, tout de suite, maman! Et vous?</p> + +<p>—Je n'ai que ma toque à mettre.</p> + +<p>—Pas sans moi, vous ne saurez pas la mettre!</p> + +<p>—Mais il est dix heures!»</p> + +<p>Dix heures et demie était l'heure fixée pour leur entrée au bal, et +cependant Natacha n'était pas habillée, et il fallait encore aller au +palais de la Tauride chercher la vieille demoiselle d'honneur.</p> + +<p>Une fois coiffée, Natacha, dont la jupe courte laissait voir les petits +pieds chaussés de leurs souliers de bal, s'élança vers Sonia, l'examina, +et, se précipitant dans la pièce voisine, y saisit la toque de sa mère, +la lui posa sur la tête, l'ajusta, et, appliquant un rapide baiser sur +ses cheveux gris, courut presser les deux femmes de chambre, qui, +tranchant le fil de leurs dents, s'occupaient à raccourcir le dessous +trop long de sa robe, tandis qu'une troisième, la bouche pleine +d'épingles, allait et venait de la comtesse à Sonia, et qu'une quatrième +tenait à bras tendus la vaporeuse toilette de tulle.</p> + +<p>«Mavroucha, plus vite, ma bonne!</p> + +<p>—Passez-moi le dé, mademoiselle.</p> + +<p>—Aurez-vous bientôt fini? demanda le comte sur le seuil de la porte. +Voici des parfums, la vieille Péronnsky est sur le gril!</p> + +<p>—C'est fait, mademoiselle, dit la femme de chambre en relevant bien +haut la robe, qu'elle secoua en soufflant dessus, comme pour en +constater la légèreté et la blancheur immaculée.</p> + +<p>—Papa, n'entre pas, n'entre pas! s'écria Natacha en passant sa tête +dans ce nuage de tulle. Sonia, ferme la porte!» Une seconde après, le +vieux comte fut admis; lui aussi s'était fait beau; parfumé et pommadé +comme un jeune homme, il portait l'habit gros bleu, la culotte courte et +des souliers à boucles: «Papa, comme tu es bien! tu es charmant! lui +dit Natacha pendant qu'elle l'examinait dans tous les sens.</p> + +<p>—Un moment, mademoiselle, permettez, disait la femme de chambre +agenouillée, tout occupée à égaliser les jupons et à manoeuvrer +adroitement avec sa langue un paquet d'épingles qu'elle faisait passer +d'un coin de sa bouche à l'autre.</p> + +<p>—C'est désespérant, s'écria Sonia, qui suivait de l'oeil tous ses +mouvements; le jupon est trop long, trop long!»</p> + +<p>Natacha, s'éloignant de la psyché pour se voir plus à l'aise, en convint +aussi.</p> + +<p>«Je vous assure, mademoiselle, que la robe n'est pas trop longue, dit +piteusement Mavroucha, qui se traînait à quatre pattes à sa suite.</p> + +<p>—Positivement, elle est trop longue, mais nous allons faufiler un +ourlet,» assura Douniacha avec autorité.</p> + +<p>Et, tirant aussitôt l'aiguille qu'elle avait piquée dans le fichu croisé +sur sa poitrine, elle recommença à coudre.</p> + +<p>À ce moment, la comtesse, en robe de velours, sa toque sur la tête, +entra timidement dans la chambre.</p> + +<p>«Oh! qu'elle est belle!... Elle vous enfonce toutes!» s'écria le vieux +comte en s'avançant pour l'embrasser; mais, de crainte de voir sa +toilette froissée, elle l'écarta doucement en rougissant comme une jeune +fille.</p> + +<p>«Maman, la toque plus de côté, je vais vous l'épingler...»</p> + +<p>Et d'un bond Natacha se jeta sur sa mère, en déchirant par ce brusque +mouvement, à la grande consternation des ouvrières qui n'avaient pu la +suivre, le tissu aérien qui l'enveloppait.</p> + +<p>«Ah, mon Dieu! vrai, ce n'est pas ma faute!</p> + +<p>—Ce n'est rien, reprit Douniacha résolument; on n'y verra rien!</p> + +<p>—Oh! mes beautés, mes reines! s'écria la vieille bonne, qui était +entrée à pas de loup pour les admirer... et Sonia aussi... quelles +beautés!»</p> + +<p>Enfin, à dix heures un quart, on monta en voiture, et on se dirigea vers +la Tauride.</p> + +<p>Malgré son âge et sa laideur, Mlle Péronnsky avait passé par les mêmes +procédés de toilette, avec moins de hâte, il est vrai, vu sa grande +habitude; sa vieille personne, bichonnée, parfumée et vêtue d'une robe +de satin jaune ornée du chiffre de demoiselle d'honneur, excitait +également l'enthousiasme de sa femme de chambre. Elle était prête et +accorda de grands éloges aux toilettes de la mère et des filles. Enfin, +après force compliments, ces dames, tout en prenant bien soin de leurs +robes et de leurs coiffures, s'installèrent dans leurs équipages +respectifs.</p> + + +<h3>XV</h3> + + +<p>Natacha n'avait pas eu de la journée un seul moment de liberté, pas une +seconde pour réfléchir à ce qu'elle allait voir; mais elle en eut tout +le loisir pendant le long trajet qu'elles eurent à faire par un temps +froid et humide, et dans la demi obscurité de la lourde voiture où elle +était emboîtée, serrée et balancée à plaisir. Son imagination lui +représenta vivement le bal, les salles inondées de lumière, l'orchestre, +les fleurs, les danses, l'Empereur, toute la brillante jeunesse de +Pétersbourg. Cette attrayante vision s'accordait si peu avec +l'impression que lui faisaient éprouver le froid et les ténèbres, +qu'elle ne pouvait en croire la réalisation prochaine; aussi ne s'en +rendit-elle bien compte que lorsque, après avoir frôlé de ses petits +pieds le tapis rouge placé à l'entrée et ôté sa pelisse dans le +vestibule, elle se fut engagée avec Sonia, en avant de sa mère, sur le +grand escalier brillamment éclairé. Alors seulement elle pensa à la +façon dont elle devait se conduire, et s'efforça de se composer ce +maintien réservé et modeste qu'elle tenait pour indispensable à toute +jeune fille dans un bal; mais elle sentit aussitôt, heureusement pour +elle, que ses yeux ne lui obéissaient point, qu'ils couraient dans tous +les sens, que l'émotion lui faisait battre le coeur à cent pulsations +par minute et l'empêchait de voir clair autour d'elle! Il lui fut donc +impossible de se donner le maintien désiré, qui l'aurait d'ailleurs +rendue gauche et ridicule, et elle dut se borner à contenir et à cacher +son trouble: c'était, à vrai dire, la tenue qui lui seyait le mieux. Les +Rostow montaient l'escalier au milieu d'une foule d'invités en grande +toilette, qui échangeaient aussi quelques mots entre eux. Les grandes +glaces appliquées sur les murs reflétaient l'image des dames en robes +blanches, roses, bleues, avec des épaules et des bras ruisselants de +diamants et de perles.</p> + +<p>Natacha jeta sur les glaces un regard curieux, mais ne put parvenir à +s'y voir, tellement tout se confondait et se mêlait dans ce chatoyant +défilé! À son entrée dans le premier salon, elle fut tout assourdie et +ahurie par le bourdonnement des voix, le bruit de la foule, l'échange +des compliments et des saluts, et aveuglée par l'éclat des lumières. Le +maître et la maîtresse de la maison se tenaient à la porte et +accueillaient depuis une heure leurs invités avec l'éternelle phrase: +«Charmé de vous voir,» que les Rostow durent, comme tous les autres, +entendre à leur tour.</p> + +<p>Les deux jeunes filles, habillées de la même façon, avec des roses dans +leurs cheveux noirs, firent ensemble la même révérence, mais le regard +de la maîtresse de la maison s'arrêta involontairement sur la taille +déliée de Natacha, et elle lui adressa un sourire tout spécial, +différent du sourire stéréotypé et obligatoire avec lequel elle +accueillait le reste de ses invités. Peut-être le lointain souvenir de +son temps de jeune fille, de son premier bal, lui revint-il tout à coup +à la mémoire, et, suivant des yeux Natacha, elle demanda au vieux comte +laquelle des deux était sa fille.—«Charmante!» ajouta-t-elle, en +baisant le bout de ses doigts.</p> + +<p>On se pressait autour de la porte du salon, car on attendait l'Empereur, +et la comtesse Rostow s'arrêta au milieu d'un des groupes le plus en +vue. Natacha sentait et entendait qu'elle excitait la curiosité; elle +devina qu'elle avait plu tout d'abord à ceux qui s'inquiétaient de +savoir qui elle était, et sa première émotion en fut un peu calmée. «Il +y en a qui nous ressemblent, il y en a qui sont moins bien,» +pensa-t-elle.</p> + +<p>La vieille Péronnsky leur nomma les personnes les plus marquantes.</p> + +<p>«Voyez-vous là-bas cette tête grise avec des cheveux bouclés? c'est le +ministre de Hollande,» dit-elle en indiquant un homme âgé et entouré de +dames, qu'il faisait pouffer de rire.</p> + +<p>«Ah! voilà la reine de Pétersbourg, la comtesse Besoukhow, +ajouta-t-elle en désignant Hélène, qui faisait son entrée. Comme elle +est belle! Elle ne le cède en rien à Marie Antonovna! Regardez comme +jeunes et vieux s'empressent à lui faire leur cour.... Elle est belle et +intelligente! On dit que le prince en est amoureux fou... et celles-là, +voyez, elles sont laides, mais encore plus recherchées, si c'est +possible, que la belle Hélène; ce sont la femme et la fille d'un +archimillionnaire!—Là-bas plus loin, c'est Anatole Kouraguine,» +continua-t-elle, en leur désignant un grand chevalier-garde, très beau +garçon, portant haut la tête, qui venait de passer à côté d'elles sans +les voir. «Comme il est beau, n'est-ce pas? On le marie avec l'héritière +aux millions. Votre cousin Droubetzkoï la courtise aussi...—Mais +certainement, c'est l'ambassadeur de France en personne, c'est +Caulaincourt, répondit-elle à une question de la comtesse. Ne dirait-on +pas un roi? Ils sont du reste fort agréables tous ces Français; +personne n'est plus charmant qu'eux dans le monde.... Ah! la voilà +enfin, la belle des belles, notre délicieuse Marie Antonovna; quelle +simplicité dans sa toilette!... ravissante!...—Et ce gros en lunettes, +ce franc-maçon universel, Besoukhow, quel pantin à côté de sa femme!»</p> + +<p>Pierre se frayait un passage dans la foule en balançant son gros corps, +en saluant de la tête, de droite et de gauche, avec sa bonhomie +familière, et aussi à son aise que s'il traversait un marché; il +semblait chercher quelqu'un.</p> + +<p>Natacha aperçut avec joie cette figure connue, «ce pantin,» comme disait +Mlle Péronnsky, qui lui avait promis de venir à ce bal et de lui amener +des danseurs.</p> + +<p>Il était déjà tout près d'elle, lorsqu'il s'arrêta pour causer avec un +militaire en uniforme blanc, de taille moyenne et d'une figure agréable, +qui s'entretenait avec un homme de haute taille, chamarré de +décorations: c'était Bolkonsky, que Natacha reconnut aussitôt. Elle le +trouva plus animé, rajeuni, embelli:</p> + +<p>«Maman, encore une connaissance! dit-elle; il a passé la nuit chez nous +à Otradnoë; le vois-tu?</p> + +<p>—Comment, vous le connaissez? demanda la vieille Péronnsky, je ne puis +le souffrir! Il fait à présent la pluie et le beau temps; c'est un +orgueilleux, comme son père. Il s'est lié avec Spéransky et compose +toutes sortes de projets de loi. Regardez un peu sa manière d'être avec +les dames; en voici une qui lui parle, et il se détourne! Je lui aurais +nettement dit ma façon de penser, s'il m'avait traitée ainsi!»</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>Soudain un frémissement parcourut tous les groupes, on se porta en +avant, on recula, on se sépara, l'orchestre éclata en une bruyante +fanfare, et l'Empereur, suivi du maître et de la maîtresse de la maison, +fit son apparition. Il s'avança rapidement entre les deux haies vivantes +qui s'étaient formées sur son passage, saluant de tous les côtés, et +visiblement pressé de s'affranchir au plus vite de ces démonstrations +inévitables. L'Empereur entra dans le salon voisin, la foule se +précipita sur ses pas, puis, refoulée en arrière, elle démasqua la +porte, auprès de laquelle Sa Majesté causait avec la maîtresse de la +maison, aux sons de la polonaise du jour commençant par ces paroles: +«Alexandre, Élisabeth excitent notre enthousiasme.» Un jeune homme tout +effaré supplia les dames de se reculer; mais plusieurs d'entre elles, +oubliant toute convenance, oubliant même leur toilette, jouèrent des +coudes, afin de gagner le premier rang, car les couples commençaient à +se former pour la danse.</p> + +<p>On fit place. L'Empereur souriant, donnant la main à la maîtresse de la +maison et marchant à contre-mesure, ouvrit le cortège. Le maître de la +maison le suivit avec la belle Marie Antonovna Naryschkine; puis +venaient des ambassadeurs, des ministres, des généraux. La majorité des +dames avait été engagée et s'était jointe à la polonaise, pendant que +Natacha, sa mère et Sonia faisaient tapisserie avec la minorité. Ses +bras pendants le long de sa mignonne personne, et sa gorge, à peine +naissante, se soulevant doucement, elle regardait devant elle, de ses +yeux brillants et inquiets, et l'expression de sa petite figure variait, +indécise, entre une grande joie et une grande déception. Ni l'Empereur +ni les gros bonnets ne l'intéressaient; une seule pensée la tourmentait. +«Personne ne s'approchera-t-il donc de moi pour m'inviter? se +disait-elle. Ne danserai-je donc pas de la soirée? Tous ces hommes +semblent ne pas me voir, ou, s'ils me voient, ils s'imaginent sans doute +que ce serait temps perdu de s'occuper de moi. Ils ne savent +certainement pas que je brûle du désir de danser, que je danse dans la +perfection et qu'ils s'amuseraient beaucoup avec moi.» La musique, qui +ne cessait pas, la rendait encore plus triste et lui donnait envie de +pleurer.</p> + +<p>Mlle Péronnsky les avait abandonnées, et son père était à l'autre bout +de la salle; isolées, perdues toutes trois dans cette cohue étrangère, +elles n'inspiraient d'intérêt à personne, et personne ne s'inquiétait +d'elles. Bolkonsky, conduisant une dame, les effleura sans les +reconnaître. Le bel Anatole, souriant et causant avec sa danseuse, +laissa en passant glisser son regard sur Natacha avec autant +d'indifférence que si elle avait fait partie intégrante du mur. Boris +défila deux fois devant elles, et deux fois détourna la tête. Berg et sa +femme, qui ne dansaient pas, se réunirent aux pauvres délaissées.</p> + +<p>Natacha fut profondément humiliée de la formation en plein bal de ce +groupe de famille. N'avait-on pas son chez-soi pour causer de ses +affaires? Aussi ne fit-elle pas la moindre attention aux paroles de +Véra, ni à sa toilette d'un vert éclatant.</p> + +<p>Enfin l'Empereur acheva son troisième tour. Il avait changé trois fois +de dame, et la musique se tut. Un aide de camp empressé se précipita +vers les dames Rostow, les engageant à reculer encore, quoiqu'elles +fussent déjà acculées à la muraille, et les premiers accords d'une valse +au rythme doux et entraînant se firent entendre. L'Empereur, un sourire +sur les lèvres, passait en revue la société; personne ne s'était encore +lancé dans le cercle. L'aide de camp ordonnateur s'approcha alors de la +comtesse Besoukhow et l'engagea; elle lui répondit en posant doucement +le bras sur son épaule; le danseur, passant aussitôt le sien autour de +sa taille, l'entraîna dans l'espace laissé libre; ils glissèrent ainsi +jusqu'au bout opposé de la salle: là, s'emparant de la main gauche de sa +dame, l'adroit cavalier la fit tourner sur elle-même, et ils +s'élancèrent de nouveau avec une vitesse croissante, aux sons de la +musique qui précipitait la mesure, au bruit des éperons qui +s'entrechoquaient, pendant que la robe de velours de sa belle danseuse +se gonflait comme une voile en suivant en cadence la mesure à trois +temps. Natacha ne les quittait pas de ses yeux envieux et aurait +volontiers pleuré de ne pas avoir été choisie pour ce premier tour.</p> + +<p>Le prince André, vêtu de son uniforme blanc de cavalerie, avec +épaulettes de colonel, en bas de soie et en souliers à boucles, gai et +en train, causait, à quelques pas des Rostow, avec le baron Firhow, de +la première séance du conseil de l'empire, qui venait d'être fixée au +lendemain. Le baron, qui connaissait son intimité avec Spéransky et ses +travaux législatifs, recueillait auprès de lui des renseignements précis +sur un sujet qui donnait lieu à une foule de commentaires. Mais le +prince ne prêtait qu'une oreille distraite à ses paroles, et il portait +ses regards tantôt sur l'Empereur, tantôt sur le groupe des cavaliers +qui se préparaient à la danse, sans pouvoir se décider à suivre leur +exemple.</p> + +<p>Il examinait avec curiosité ces hommes intimidés par la présence du +souverain, et ces femmes qui se pâmaient du désir d'être invitées.</p> + +<p>Pierre s'approcha de lui en ce moment:</p> + +<p>«Vous qui dansez toujours, allez donc engager ma protégée, la jeune +comtesse Rostow.</p> + +<p>—Où est-elle?... Mille excuses, baron, nous reprendrons et achèverons +une autre fois cette conversation, mais ici il faut danser,» +ajouta-t-il, et il suivit Besoukhow. La petite figure désolée de Natacha +le frappa; il la reconnut, devina ses impressions de débutante, et, se +souvenant de sa causerie au clair de la lune, il s'approcha gaiement de +la comtesse.</p> + +<p>«Permettez-moi de vous présenter ma fille, lui dit-elle en rougissant.</p> + +<p>—J'ai l'honneur de la connaître, mais je ne sais si elle se souvient de +moi, répondit le prince André, en la saluant avec une politesse +respectueuse qui démentait la sévère critique de la vieille Péronnsky. +Lui proposant un tour de valse, il passa son bras autour de la taille de +Natacha, dont la figure s'éclaira subitement; un sourire radieux, +reconnaissant, débordant de joie, illumina sa bouche, ses yeux, et en +chassa les larmes prêtes à jaillir. «Je t'attends depuis une éternité,» +semblait-elle lui dire; heureuse et émue, elle se pencha doucement sur +l'épaule de son cavalier, qui passait à bon droit pour un des premiers +danseurs du moment; elle aussi dansait à ravir, et, de ses pieds +mignons, elle effleurait le parquet sans la moindre hésitation. Sans +doute ses épaules et ses bras grêles et anguleux, sa gorge à peine +formée, ne pouvaient être comparés avec les épaules et les bras +d'Hélène, sur lesquels s'étendait pour ainsi dire le lustre qu'y avaient +laissé les milliers de regards fascinés par sa beauté. Quant à Natacha, +ce n'était qu'une petite fille, décolletée pour la première fois et qui +certainement en aurait eu honte, si on ne lui avait assuré qu'il devait +en être ainsi.</p> + +<p>Le prince André aimait la danse; cette fois cependant, pressé de mettre +fin à d'ennuyeuses conversations politiques, et de se dérober à la +contrainte causée par une auguste présence, il n'avait choisi Natacha +que pour obliger son ami et parce qu'elle était la première jolie figure +qui avait attiré ses yeux. Mais à peine eut-il entouré de son bras cette +taille si flexible, si fine, à peine l'eut-il sentie se pencher et se +balancer contre sa poitrine, à peine eut-il répondu à ce sourire, si +voisin de ses lèvres, que les charmes de sa fraîche beauté lui montèrent +à la tête et le grisèrent comme un vin généreux. Son tour de valse +achevé, essoufflé, hors d'haleine, il lui rendit la liberté, et +s'accorda quelques instants de repos, en regardant danser les autres, +heureux de sentir poindre en lui ce regain de jeunesse et de vie.</p> + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>Boris, l'aide de camp qui avait ouvert le bal, et plusieurs autres +cavaliers vinrent ensuite engager Natacha, qui, ne pouvant répondre à +ces nombreuses invitations, les passa à Sonia; elle dansa toute la +soirée, le teint animé, tout entière à son bonheur, ne remarquant rien +de ce qui se passait autour d'elle, ni le long entretien de l'Empereur +avec l'ambassadeur de France, ni son amabilité avec Mme C..., ni la +présence d'un prince de sang étranger, ni l'énorme succès d'Hélène, ni +enfin le départ de Sa Majesté. Elle le devina seulement à l'entrain +croissant des danseurs. Le prince André fut de nouveau son cavalier +pendant le cotillon qui précéda le souper: il lui rappela leur première +entrevue dans l'allée d'Otradnoë, son insomnie au clair de la lune, et +comment il avait entendu toutes ses exclamations. Natacha rougit à ces +souvenirs et essaya de se justifier, comme si elle éprouvait une +certaine honte à s'être ainsi laissé surprendre.</p> + +<p>Le prince André, à l'exemple de tous ceux qui ont beaucoup vécu dans la +société, trouvait du plaisir à rencontrer sur sa route un être qui se +détachait de la foule et ne portait pas l'empreinte de l'uniformité +mondaine. Telle était Natacha, avec ses étonnements naïfs, sa joie sans +bornes, sa timidité et jusqu'à ses fautes de français. Assis à ses +côtés, causant de choses et d'autres, les plus simples et les plus +indifférentes, il s'adressait à elle avec une douce et affectueuse +délicatesse, charmé par l'éclat de ses yeux et de son sourire, qui ne se +rapportait point à ce qu'elle disait, mais au bonheur dont elle +débordait. Il admirait sa grâce ingénue, pendant qu'elle exécutait, +toute souriante, la figure pour laquelle le cavalier venait la choisir; +à peine revenait-elle, haletante, à sa place, qu'un autre danseur se +proposait de nouveau; fatiguée, essoufflée, sur le point de refuser, +elle repartait pourtant, ayant sur les lèvres un sourire à l'adresse du +prince André:</p> + +<p>«J'aurais préféré me reposer, rester avec vous, car je n'en peux plus, +mais ce n'est pas ma faute, on m'enlève, et j'en suis si heureuse, si +heureuse... j'aime tout le monde ce soir, et vous me comprenez, +n'est-ce-pas, et...»</p> + +<p>Que de choses encore ne lui disait-elle pas dans ce sourire? Natacha +traversa la salle, pour engager à son tour deux dames à faire la figure +avec elle.</p> + +<p>«Si elle s'approche de sa cousine en premier, se dit le prince André +presque malgré lui, elle sera ma femme.» Elle s'arrêta devant Sonia! +«Quelles folies me traversent parfois la cervelle! ajouta-t-il; ce qui +est certain, c'est qu'elle est si gentille, si originale, que d'ici à un +mois elle sera mariée, elle n'a pas ici sa pareille!...» et il regarda +Natacha, qui en s'asseyant redressait la rose un peu froissée de son +corsage.</p> + +<p>À la fin du cotillon, le vieux comte s'approcha d'eux, invita le prince +André à venir les voir, et demanda à sa fille si elle s'amusait. Elle +lui répondit par un sourire rayonnant. Une pareille question était-elle +possible?</p> + +<p>«Je m'amuse tant! Comme jamais!» dit-elle, et le prince André surprit le +mouvement involontaire de ses deux petits bras fluets qu'elle levait +pour embrasser son père, mais qu'elle abaissa aussitôt. C'est qu'en +vérité son bonheur était complet; il était parvenu à ce degré qui nous +rend bons et parfaits, car, lorsqu'on est heureux, on ne croit plus ni +au mal, ni au chagrin, ni au malheur!</p> + +<p>Pierre éprouva pour la première fois ce soir-là un sentiment +d'humiliation: la position de sa femme dans ces hautes sphères le blessa +au vif. Sombre et distrait, une ride profonde plissait son front; +debout à une fenêtre, ses yeux fixes regardaient sans voir.</p> + +<p>Natacha, en allant souper, passa à côté de lui; l'expression morne et +désolée de sa figure la frappa; elle eut envie de le consoler, de lui +donner un peu de son superflu:</p> + +<p>«Comme tout cela est amusant, comte, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Pierre sourit machinalement et répondit au hasard:</p> + +<p>«Oui, j'en suis bien aise.»</p> + +<p>Peut-on être triste ce soir, se dit Natacha, et surtout un brave garçon +comme Besoukhow? Car, aux yeux de la jeune fille, tous ceux qui étaient +là étaient bons, s'aimaient comme des frères, et tous par conséquent +devaient être heureux.</p> + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Le lendemain matin, le bal revint pour une seconde à la mémoire du +prince André. «C'était beau et brillant, se disait-il... et la petite +Rostow, quelle charmante créature! Il y a en elle quelque chose de si +frais, elle est si différente des jeunes filles de Pétersbourg...» Et ce +fut tout; sa tasse de thé une fois bue, il reprit son travail.</p> + +<p>Pourtant, était-ce fatigue ou suite de son insomnie? Il ne pouvait rien +faire de bon, trouvait à redire à sa besogne, sans parvenir à l'avancer; +aussi fut-il enchanté d'être interrompu par la visite d'un certain +Bitsky. Employé dans plusieurs commissions, reçu dans toutes les +coteries de Pétersbourg, admirateur fervent de Spéransky, de ses +réformes, et colporteur juré des bruits et des commérages du jour, ce +Bitsky était de ceux qui suivent la mode, dans leurs opinions comme dans +leurs habits, et passent, grâce à cette façon de faire, pour de +chaleureux partisans des nouvelles tendances. Ôtant son chapeau à la +hâte, il se précipita vers le prince André et lui conta les détails de +la séance du conseil de l'empire, qui avait eu lieu le matin même et +qu'il venait d'apprendre. Il parlait avec enthousiasme du discours +prononcé à cette occasion par l'Empereur, discours digne en tous points +d'un monarque constitutionnel: «Sa Majesté a dit ouvertement que le +conseil et le sénat constituaient les corps de l'État; que le +gouvernement devait avoir pour base des principes solides et non +l'arbitraire; que les finances allaient être réorganisées et les budgets +rendus publics. «Oui, ajouta-t-il, en accentuant certains mots et en +roulant les yeux, cet événement marque une ère nouvelle, une ère +grandiose dans notre histoire.»</p> + +<p>Le prince André, qui avait attendu l'ouverture du conseil de l'empire +avec une impatience fébrile et qui y avait vu un acte d'une importance +capitale, s'étonna de se sentir tout à coup froid et indifférent devant +le fait accompli! Il répondit par un sourire railleur à l'exaltation de +Bitsky, et il se demandait que pouvait lui faire, à Bitsky ou à lui, que +l'Empereur se fût ou non exprimé ainsi au conseil, et en quoi cela le +rendrait plus heureux ou meilleur.</p> + +<p>Cette réflexion effaça subitement de son esprit l'intérêt qu'il avait +porté jusqu'alors aux nouvelles réformes. Spéransky l'attendait ce +jour-là à dîner «en petit comité», selon ses propres paroles; cette +réunion intime, composée des quelques amis de celui pour qui il +éprouvait la plus vive admiration, aurait dû cependant offrir un grand +attrait à sa curiosité, d'autant plus qu'il ne l'avait jamais encore vu +chez lui, au milieu des siens; mais à présent il ne se rendit qu'avec +ennui, à l'heure indiquée, au petit hôtel de Spéransky, situé près du +jardin de la Tauride. Le prince André, un peu en retard, arriva à cinq +heures et trouva tous les invités déjà réunis dans la salle à manger de +la maison, dont il remarqua l'exquise propreté et l'aspect un peu +monastique. La fille de Spéransky, une enfant, et sa gouvernante y +demeuraient avec lui. Les invités se composaient de Gervais, de +Magnitsky et de Stolipine, dont les voix bruyantes et les éclats de +rire s'entendaient de l'antichambre. Une seule voix, celle sans doute du +grand réformateur, articulait avec netteté le «ha, ha, ha,» d'un rire +clair et aigu qui frappait pour la première fois les oreilles du prince +André.</p> + +<p>Groupés près des fenêtres, ces messieurs entouraient une table chargée +de zakouska<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Spéransky portait un habit gris, orné d'une plaque, un +gilet blanc et une cravate montante: c'était dans ce costume qu'il avait +siégé à la fameuse séance du conseil de l'empire; il paraissait très gai +et écoutait, en riant d'avance, une anecdote de Magnitsky, dont les +paroles, à l'entrée du dernier arrivant, furent couvertes par une +explosion d'hilarité générale. Stolipine riait franchement de sa grosse +voix de basse en mâchonnant un morceau de fromage, et Gervais à tout +petit bruit, comme le vin qui pétille, tandis que le maître de la maison +lançait à leurs côtés les notes perçantes de sa voix claire et grêle.</p> + +<p>«Enchanté de vous voir, cher prince, dit-il, en tendant au prince André +sa main blanche et délicate. Un instant...» et s'adressant à Magnitsky: +«Rappelez-vous nos conventions: le dîner est un délassement, pas un mot +d'affaires!...» et il se reprit à rire.</p> + +<p>Le prince André, déçu dans son attente, en fut agacé, il lui sembla que +ce n'était plus là le vrai Spéransky; que le charme mystérieux qui +l'avait attiré vers lui se dissipait; qu'il le voyait maintenant tel +qu'il était, et ne se laissait plus séduire.</p> + +<p>La conversation marcha sans interruption, et ce ne fut qu'un chapelet +d'anecdotes. À peine Magnitsky en finissait-il une, qu'un autre convive +disait la sienne; le plus souvent, elles mettaient en scène les +fonctionnaires de tout rang, et leur nullité était, dans ce cercle, +tellement hors de doute, que les révélations comiques sur ces +personnages leur semblaient à tous être le seul parti à en tirer. +Spéransky lui-même conta comment, à la séance du matin, un des membres +du conseil, affligé de surdité, ayant été invité à faire connaître son +opinion, répondit à celui qui l'interrogeait qu'il était de son avis. +Gervais se complut dans le long récit d'une inspection remarquable par +la stupidité qui y avait été déployée. Stolipine, tout en bégayant, +tomba à bras raccourcis sur les abus de l'administration précédente. +Redoutant, à cette sortie, que la conversation ne devînt par trop +sérieuse, Magnitsky s'empressa de le railler sur sa vivacité, et, +Gervais ayant lancé une plaisanterie, la gaieté reparut de plus belle, +sans nouvel incident.</p> + +<p>Il était facile de voir que Spéransky aimait à se reposer après le +travail au milieu de ses amis, qui, se prêtant à son désir, s'amusaient +eux-mêmes, tout en l'amusant à l'envi. Ce ton de gaieté déplut au prince +André, il lui parut lourd et factice. Le timbre aigu de la voix de +Spéransky lui fut désagréable: ce rire perpétuel sonnait faux à son +oreille et lui blessait le tympan. Ne se sentant pas disposé à s'y +joindre franchement, il craignit de laisser paraître ses impressions et +essaya à différentes reprises de se mêler à la causerie, mais ce fut +peine perdue, et il ne tarda pas à sentir que, malgré tous ses efforts, +il ne pouvait se mettre à l'unisson; chacune de ses paroles semblait +rebondir hors du cercle, comme le bouchon de liège hors de l'eau. +Cependant il ne se disait rien de répréhensible, rien de déplacé, mais +les saillies spirituelles et plaisantes manquaient de ce tour délicat +qu'ils semblaient ne pas même soupçonner et qui est le vrai sel de la +gaieté.</p> + +<p>Le dîner terminé, la fille de Spéransky et sa gouvernante se levèrent de +table; le père, attirant à lui son enfant, la couvrit de caresses: ces +caresses parurent affectées aux yeux prévenus du prince André.</p> + +<p>On resta attablé à l'anglaise autour du vin de Porto, et on causa de la +guerre d'Espagne, chacun approuvant la conduite de Napoléon dans cette +circonstance. Le prince André ne put résister au désir d'émettre un avis +diamétralement opposé. Spéransky sourit et raconta aussitôt une +anecdote qui n'avait aucun rapport avec le sujet, et dans l'intention +évidente de faire une diversion; tous se turent pendant quelques +secondes.</p> + +<p>Le maître de la maison profita de ce moment de silence pour reboucher +une bouteille de vin, la tendit au domestique, et se leva en disant: «Le +bon vin ne court pas les rues...,» et tous les invités, reprenant +gaiement leurs propos interrompus, le suivirent au salon, où deux +grandes lettres, apportées par un courrier du ministère, lui furent +remises. Il passa dans son cabinet. À peine avait-il disparu, que +l'entrain de ses invités tomba subitement, et ils se mirent à causer +sérieusement et sans bruit: «Déclamez-nous quelque chose, dit Spéransky +en revenant et en s'adressant à Magnitsky. C'est un vrai talent,» +ajouta-t-il en se tournant vers le prince André. Magnitsky, cédant à la +volonté qui venait de lui être exprimée, prit la pose obligée et récita +une parodie en vers français composée par lui, où figuraient quelques +personnalités connues à Pétersbourg; de vifs applaudissements +l'interrompirent à différents endroits. Dès qu'il eut fini, le prince +André s'approcha de son hôte pour prendre congé.</p> + +<p>«Déjà! Où allez-vous donc de si bonne heure? lui dit ce dernier.</p> + +<p>—J'ai promis ma soirée.»</p> + +<p>Ils se turent tous deux, et le prince André put examiner à son aise ces +yeux de verre, ces yeux impénétrables. «Comment avait-il pu attendre +tant de choses de cet homme, de son activité, et y attacher une si +grande valeur? C'était tout simplement ridicule!» Voilà ce qu'il +pensait, et le rire affecté de Spéransky continua à résonner ce soir-là +dans ses oreilles.</p> + +<p>Rentré chez lui, il se prit à réfléchir, et, jetant un coup d'oeil en +arrière, il s'étonna de voir ses quatre mois de séjour à Pétersbourg lui +apparaître sous un nouvel aspect. Il se rappela ses soucis, ses efforts, +toute la longue filière par laquelle avait dû passer son projet de code +militaire, reçu au comité pour y être discuté, et mis ensuite de côté, +parce qu'un autre travail, fort au-dessous du sien, avait été déjà +présenté à l'Empereur! Il se rappela les séances de ce comité dont Berg +était membre, et les discussions qui n'attaquaient que la forme, sans +tenir le moindre compte du fond; il se souvint aussi de son mémoire sur +les lois, de ses laborieuses traductions du code, et il en eut honte. Se +transportant en pensée à Bogoutcharovo, à ses occupations de là-bas, à +sa course à Riazan, à ses paysans, et leur appliquant en pensée «le +droit des gens», qu'il avait si savamment divisé en paragraphes, il fut +confondu d'avoir consacré tant de mois à un travail aussi stérile!</p> + + +<h3>XIX</h3> + + +<p>Dans la journée du lendemain, le prince André alla faire quelques +visites, une entre autres aux Rostow, avec lesquels, à l'occasion du +dernier bal, il avait renouvelé connaissance; sous cet acte de pure +politesse se cachait le désir de voir dans son intérieur la vive et +charmante jeune fille qui avait produit sur lui une si agréable +impression.</p> + +<p>Elle fut la première à le recevoir, et il lui sembla que sa robe +gros-bleu faisait encore mieux ressortir sa beauté que sa toilette de +bal. Il fut traité par elle et les siens en vieil ami; l'accueil fut +simple et cordial, et cette famille, qu'il avait sévèrement jugée +autrefois, lui parut aujourd'hui composée uniquement de braves et +excellents coeurs, pleins d'aménité et de bonté. L'hospitalité et la +parfaite bienveillance du comte, plus frappantes encore à Pétersbourg +qu'à Moscou, ne lui laissèrent aucun moyen de refuser son invitation à +dîner. «Oui, ce sont de bien braves gens, se disait-il; mais, on le +voit, ils ne peuvent apprécier le trésor qu'ils ont en Natacha, cette +jeune fille en qui la vie déborde et dont la silhouette lumineuse se +détache si poétiquement sur le fond terne de sa famille.»</p> + +<p>Il se sentait prêt à trouver des joies inconnues dans ce monde étranger +pour lui jusqu'alors, dans ce monde pressenti par lui dans l'allée +d'Otradnoë, et plus tard, la nuit, à la fenêtre ouverte devant la douce +clarté de la lune, et il s'irritait alors d'en être resté aussi +longtemps éloigné; maintenant qu'il s'en était rapproché, qu'il y était +entré, il le connaissait et y trouvait des jouissances toutes nouvelles.</p> + +<p>Après le dîner, Natacha se mit, à sa prière, au piano, et chanta; assis +près d'une fenêtre, il l'écoutait en causant avec des dames. Soudain il +s'arrêta, la phrase qu'il avait commencée resta inachevée sur ses +lèvres, quelque chose le serra à la gorge, il sentit monter des larmes à +ses yeux, de vraies et douces larmes, alors qu'il ne se croyait plus +capable d'en verser. Il regarda Natacha, et il y eut dans son âme une +explosion de joie, de bonheur! Heureux et triste, il se demandait ce qui +pouvait ainsi le faire pleurer, ou de son passé, avec la mort de sa +femme, ses illusions perdues, ses espérances d'avenir..., ou de la +révélation subite de ce sentiment, qui contrastait si étrangement avec +le besoin de l'infini dont son coeur débordait, et ce cadre étroit et +matériel, où leurs deux êtres se confondaient en une même et vague +pensée. Ce contraste accablant le tourmentait et le réjouissait à la +fois.</p> + +<p>À peine Natacha eut-elle fini de chanter, qu'elle vint lui demander si +elle lui avait fait plaisir et se troubla aussitôt, dans la crainte de +lui avoir adressé une question déplacée. Il sourit et lui répondit que +son chant lui avait plu comme tout ce qu'elle faisait.</p> + +<p>Le prince André les quitta fort avant dans la soirée. Il se coucha par +pure habitude; mais, le sommeil ne venant pas, il se leva, alluma sa +bougie, marcha dans sa chambre, et se recoucha sans que cette insomnie +le fatiguât. À le voir, on aurait dit qu'il venait de quitter une +atmosphère chargée de lourdes vapeurs et qu'il se retrouvait, heureux et +léger, sur la terre libre du bon Dieu, respirant à pleins poumons! Il ne +pensait guère à Natacha, ne se figurait nullement en être amoureux, mais +il la voyait constamment devant lui, et cette image donnait à sa vie une +énergie toute nouvelle. «Que fais-je ici? À quoi bon mes démarches? +Pourquoi se meurtrir dans ce cadre resserré, lorsque l'existence entière +est là devant moi avec toutes ses joies?» se disait-il. Pour la +première fois depuis longtemps, il fit des projets et en vint à +conclure qu'il lui fallait s'occuper de l'éducation de son fils, lui +trouver un instituteur, quitter le service et voyager en Angleterre, en +Suisse, en Italie.... «Il faut profiter de ma liberté, et de ma +jeunesse! Pierre avait raison: pour être heureux, me disait-il, il faut +croire au bonheur, et j'y crois à présent! Laissons les morts enterrer +les morts; tant que l'on vit, il faut vivre et être heureux!»</p> + + +<h3>XX</h3> + + +<p>Le colonel Adolphe de Berg, que Pierre connaissait comme il connaissait +toute la ville à Moscou et à Pétersbourg, tiré à quatre épingles dans +un uniforme irréprochable, portant des favoris courts, à l'exemple de +l'Empereur Alexandre, lui fit un matin sa visite:</p> + +<p>«Je viens de chez la comtesse votre épouse, qui n'a pas daigné accéder à +ma requête; j'espère avoir meilleure chance auprès de vous, comte, +ajouta-t-il en souriant.</p> + +<p>—Que désirez-vous, colonel? Je suis à vos ordres.</p> + +<p>—Je suis complètement installé dans mon nouveau logement, reprit Berg, +comme s'il était convaincu du plaisir que cette intéressante +communication devait procurer à chacun. Je désirerais y donner une +petite soirée et y inviter nos amis communs, les miens et ceux de ma +femme. Je suis venu prier la comtesse, ainsi que vous, de nous faire +l'honneur d'accepter une tasse de thé et... à souper.»</p> + +<p>Un sourire épanoui couronna la fin de ce petit discours.</p> + +<p>La comtesse Hélène, trouvant les «de Berg» au-dessous d'elle, avait, +malheureusement pour eux, répondu par un refus à ce séduisant programme. +Berg détailla si clairement à Pierre pourquoi il désirait voir se réunir +chez lui une société choisie, pourquoi cela lui serait agréable, et +pourquoi lui, qui ne jouait jamais et ne gaspillait jamais son argent, +était tout prêt à faire de fortes dépenses lorsqu'il s'agissait de +recevoir le grand monde, que force fut à ce dernier d'accepter +l'invitation.</p> + +<p>«Pas trop tard, comte, n'est-ce pas?... à huit heures moins dix +minutes, si j'ose vous en prier.... Notre général y sera... il est très +bon pour moi; il y aura une table de jeu, comte, et nous souperons; +ainsi je compte sur vous.»</p> + +<p>Pierre, qui arrivait toujours en retard, fut ce soir-là de cinq minutes +en avance sur l'heure indiquée.</p> + +<p>Berg et sa femme, après avoir fini avec tous leurs préparatifs, +attendaient leurs invités dans leur salon, éclairé à giorno et décoré de +statuettes et de tableaux. Assis à côté de Véra, vêtu d'un uniforme non +moins neuf que son salon et boutonné avec soin, il lui expliquait comme +quoi il était indispensable d'avoir des relations sociales avec des +personnes plus haut placées que soi et comment alors seulement on +retirait quelque profit de ses connaissances: «On trouve toujours +quelque chose à imiter et à demander; c'est ainsi que j'ai vécu depuis +que j'ai obtenu mon premier grade (Berg ne comptait jamais par années, +mais par promotions). Voyez mes camarades, ils sont encore des zéros, et +moi, me voilà à la veille de commander un régiment, et j'ai le bonheur +d'être votre mari!» Se levant pour baiser la main de Véra, il arrangea +le tapis, dont un coin s'était relevé: «Et comment y suis-je parvenu? +Surtout par mon tact dans le choix de mes connaissances.... Il faut +aussi, bien entendu, se conduire convenablement et être exact à remplir +ses devoirs.»</p> + +<p>Berg sourit, avec la conscience de sa supériorité sur une faible femme, +car la sienne, toute charmante qu'elle put être, était, après tout, +aussi faible que ses pareilles et aussi incapable de comprendre la +valeur de l'homme, le véritable sens de «ein Mann zu sein» (être un +homme). Elle souriait aussi, de son côté, et exactement pour les mêmes +motifs, car elle se reconnaissait une supériorité incontestable sur ce +bon et excellent mari, qui, comme la plupart des hommes, jugeait la vie +tout de travers et s'attribuait imperturbablement une intelligence hors +ligne, tandis qu'ils n'étaient tous que des sots et d'orgueilleux +égoïstes.</p> + +<p>Berg, entourant de ses bras sa femme avec précaution, pour ne pas +déchirer un certain fichu de dentelle qu'il avait payé fort cher, lui +appliqua un baiser bien au milieu des lèvres.</p> + +<p>«Il ne faudrait pas non plus que nous eussions des enfants de sitôt? +dit-il, en donnant, à sa manière, une conclusion à ses idées.</p> + +<p>—Oh! je ne le désire pas non plus, répondit Véra. Il faut avant tout +vivre pour la société!</p> + +<p>—La princesse Youssoupow en avait une toute pareille.»</p> + +<p>Et Berg toucha la pèlerine de sa femme d'un air satisfait.</p> + +<p>On annonça le comte Besoukhow; mari et femme échangèrent un coup d'oeil +enchanté, chacun s'attribuant de son côté l'honneur de sa visite.</p> + +<p>«Je t'en prie, dit Véra, ne viens pas m'interrompre à tout propos +lorsque je cause; je sais fort bien ce qui peut intéresser, et ce qu'il +faut dire, selon les personnes avec lesquelles je me trouve.</p> + +<p>—Mais, répliqua Berg, les hommes aiment parfois à causer entre eux de +choses sérieuses, et...»</p> + +<p>Pierre venait d'entrer dans le petit salon, et il paraissait impossible +de s'y asseoir sans en déranger la savante symétrie. Cependant Berg fut +obligé, bon gré mal gré, de la rompre; mais, après avoir magnanimement +avancé un fauteuil et reculé un canapé en l'honneur de leur hôte, il en +éprouva un tel regret, que, lui laissant le choix entre les deux +meubles, il finit par s'asseoir tout simplement sur une chaise. Berg et +sa femme, enchantés dans leur for intérieur de l'heureux début de leur +soirée, s'employèrent à l'envi, et en s'interrompant mutuellement, à +entretenir de leur mieux leur invité.</p> + +<p>Véra ayant décidé, dans sa haute sagesse, qu'il fallait avant tout +parler de l'ambassade française, aborda ce thème de prime abord, tandis +que Berg, convaincu de la nécessité de traiter un plus grave sujet, lui +coupa la parole pour mettre sur le tapis la guerre avec l'Autriche, et +passa, tout doucement, de la guerre, envisagée à un point de vue +général, à ses combinaisons personnelles, à la proposition qu'on lui +avait faite de prendre une part active à cette campagne, et aux motifs +qui la lui avaient fait refuser. Malgré le décousu de leur causerie et +le dépit que Véra ressentait contre son mari pour s'être permis de +l'interrompre, le ménage rayonnait de joie, en voyant que leur soirée, +bien lancée, ressemblait comme deux gouttes d'eau, avec son brillant +éclairage, sa table à thé et ses conversations à bâtons rompus, à toutes +les réunions du même genre.</p> + +<p>Boris arriva sur ces entrefaites: une nuance de supériorité et de +protection perçait dans sa façon d'être avec eux. Peu après, un colonel +et sa femme, un général et les Rostow firent leur apparition; la soirée +s'élevait donc au rang d'une vraie soirée! Les allées et venues causées +par ces nouveaux invités, par l'échange des saluts, des phrases sans +suite, et le froufrou des robes, remplirent de bonheur le ménage Berg. +Tout se passait chez eux comme partout: le général, qui ressemblait, à +s'y méprendre, à tous les généraux, accorda de grands éloges à +l'appartement, tapa amicalement sur l'épaule de Berg, et, s'occupant +aussitôt, avec une tyrannie toute paternelle, d'organiser la partie de +boston, s'assit à côté du comte Rostow, le plus marquant des invités. +Les vieux se réunirent aux vieilles; les jeunes filles et les jeunes +gens se groupèrent ensemble. Véra s'installa à la table de thé, tout +couverte de corbeilles d'argent pleines de pâtisseries identiquement +semblables à celles qu'on avait mangées l'autre soir chez les Panine; en +un mot, la soirée des Berg était, à leur satisfaction manifeste, +semblable en tous points à toutes les autres soirées.</p> + + +<h3>XXI</h3> + + +<p>Pierre eut l'avantage d'être désigné pour la partie de boston avec le +vieux comte, le général et le colonel. Il se trouva, par hasard, placé +en face de Natacha et fut frappé du changement survenu en elle depuis le +bal; elle ne disait mot et aurait été presque laide, sans l'expression +de douceur et d'indifférence répandue sur ses traits. «Qu'a-t-elle?» se +demanda-t-il. Assise à côté de sa soeur, elle répondait à Boris du bout +des lèvres, sans le regarder. Pierre venait de jouer toute sa couleur et +de compter cinq levées, lorsqu'il entendit, en relevant ses cartes, un +bruit de pas suivi d'un échange de compliments, et son regard, se +portant involontairement sur Natacha, il resta stupéfait: «Qu'est-ce que +cela veut dire?» se demanda-t-il.</p> + +<p>La tête relevée, rougissante, et retenant avec peine sa respiration, +elle parlait au prince André, qui, debout devant elle, la regardait d'un +air doux et tendre. La flamme du feu qu couvait dans son coeur l'avait +de nouveau transfigurée, et elle avait retrouvé toute la beauté qu'elle +semblait, un moment auparavant, avoir perdue.... C'était bien la Natacha +du bal!</p> + +<p>Le prince André s'approcha de Pierre, qui, découvrant en lui une +expression toute nouvelle de bonheur et un air de jeunesse qu'il ne lui +connaissait pas, employa le temps que dura la partie à les examiner l'un +et l'autre. «Il se passe quelque chose de grave entre eux,» se dit-il, +et un mélange de regret et de joie l'émut au point de lui faire oublier +son propre malheur.</p> + +<p>Les six robs terminés, il reprit toute sa liberté d'action, le général +lui ayant déclaré qu'il n'était pas permis de jouer aussi mal que lui. +Natacha causait avec Sonia et Boris, Véra avec le prince André. Elle +avait remarqué ses assiduités auprès de Natacha et jugea nécessaire de +profiter de la première occasion favorable pour lui lancer des allusions +transparentes sur l'amour en général et sur sa soeur en particulier. Le +sachant très intelligent, elle tenait à expérimenter sur lui sa fine +diplomatie; aussi était-elle enchantée d'elle-même et tout entière aux +plus éloquents développements, lorsque Pierre vint leur demander la +permission de se mêler à leur conversation, à moins qu'il ne s'agît +entre eux d'un grave mystère, et remarqua avec surprise l'embarras de +son ami.</p> + +<p>«Que pensez-vous, prince, vous dont la clairvoyance pénètre et apprécie +du premier coup la différence des caractères, que pensez-vous de +Natacha? Croyez-vous qu'elle puisse, comme d'autres femmes (et elle +pensait à elle-même), rester à tout jamais fidèle à celui qu'elle aurait +aimé? Car c'est là le véritable amour. Qu'en dites-vous, prince?</p> + +<p>—Je la connais trop peu, répondit le prince André, cachant son +embarras sous un sourire railleur, pour résoudre une question aussi +délicate, et puis, vous l'avouerai-je, j'ai toujours remarqué que moins +une femme plaît, plus elle est fidèle.</p> + +<p>—Vous dites vrai... mais c'était bon, prince, de notre temps,» reprit +Véra, qui aimait à parler de «son temps» comme tous les esprits bornés +qui sont persuadés que la nature des personnes se transforme avec les +années, et qui s'imaginent savoir à quoi s'en tenir mieux que personne +sur les singularités de leur époque.... «Aujourd'hui, la jeune fille a +tant de liberté, que le plaisir d'être courtisée étouffe souvent chez +elle le sentiment vrai! Et, dois-je le dire, Nathalie y est très +sensible.» Ce retour à Natacha fut désagréable au prince André, qui +tenta de se lever; mais Véra le retint, en lui souriant avec plus de +grâce encore: «Elle a été courtisée plus que personne; mais jusqu'à ces +derniers temps, personne n'était parvenu à lui plaire. Vous le savez +bien, comte, continua-t-elle en s'adressant à Pierre; et même Boris, +soit dit entre nous, Boris, le charmant cousin, était aussi parti pour +le pays du Tendre.... Vous êtes bien avec lui, n'est-ce pas, prince?</p> + +<p>—Oui, je le connais.</p> + +<p>—Il vous aura sans doute confessé son amour d'enfant pour Natacha?</p> + +<p>—Ah oui! un amour d'enfant!... dit le prince André en devenant +écarlate.</p> + +<p>—Mais, vous savez, entre cousin et cousine, cette intimité mène +quelquefois à l'amour; «cousinage, dangereux voisinage,» n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oh! sans contredit,» répondit le prince André.</p> + +<p>Et il se mit à plaisanter Pierre, avec un feint enjouement, sur la +prudence qu'il devait apporter, à Moscou, dans ses rapports avec ses +cousines de cinquante ans, puis il se leva et l'emmena à l'écart.</p> + +<p>«Que veux-tu? lui dit Pierre, surpris de son émotion et du regard qu'il +avait jeté sur Natacha.</p> + +<p>—Il faut que je te parle, tu sais, nos gants de femme... (il parlait +de la paire de gants que tout franc-maçon devait offrir à celle qu'il +jugerait digne de son amour). Je... eh bien, non, plus tard!» et, les +yeux brillant d'un éclat étrange, laissant percer dans ses mouvements +une secrète agitation, il alla s'asseoir près de Natacha.</p> + +<p>Berg, heureux au possible, ne cessait de sourire; sa soirée, +reproduction fidèle de toutes les autres soirées, était un vrai succès: +les conversations avec les dames tournaient sur la pointe d'une +aiguille; le général élevait la voix pendant le jeu, et le samovar et +les pâtisseries s'y retrouvaient comme ailleurs. Il manquait à ce +parfait ensemble un détail qui l'avait frappé dans les autres réunions: +une discussion animée entre hommes, sur un sujet grave et intéressant. +Pour son bonheur, le général ne tarda pas à en mettre un sur le tapis, +et il appela Pierre à la rescousse dans un débat qui venait de +s'engager, entre son chef et le colonel, sur les affaires d'Espagne!</p> + + +<h3>XXII</h3> + + +<p>Le lendemain, sur l'invitation du comte, le prince André se rendit chez +les Rostow; il y dîna et y passa la soirée.</p> + +<p>Chacun avait d'autant plus facilement deviné pourquoi et pour qui il +restait, qu'il ne s'en cachait en aucune façon. Natacha, transportée +d'un bonheur exalté, se sentait à la veille d'un événement solennel; et +toute la maison partageait cette impression. La comtesse étudiait +Bolkonsky d'un regard mélancolique et sérieux, pendant qu'il causait +avec sa fille, et se mettait bien vite à parler de choses et d'autres +lorsque leurs yeux se rencontraient. Sonia craignait de laisser Natacha +seule ou de la gêner en restant, et Natacha pâlissait d'angoisse +lorsqu'il lui arrivait pendant une seconde de se trouver en tête-à-tête +avec lui. Sa timidité l'étonnait: elle devinait qu'il avait une +confidence à lui faire et qu'il ne pouvait s'y décider.</p> + +<p>Lorsque le prince André les eut quittés, sa mère s'approcha d'elle:</p> + +<p>«Eh bien? lui dit-elle tout bas.</p> + +<p>—Maman, au nom du ciel, ne me demandez rien à présent, je ne puis rien +dire!...» Et cependant ce même soir, émue et terrifiée, les yeux fixes, +couchée auprès de sa mère, elle lui conta tout au long, et ce qu'il lui +avait dit de flatteur et d'aimable, et ses projets de voyages, et ses +questions sur Boris et sur l'endroit où elle et les siens avaient +l'intention de passer l'été: «Jamais, jamais, je n'ai éprouvé rien de +pareil à ce que je sens maintenant... seulement, devant lui, j'ai peur! +Qu'est-ce que cela veut dire? sans doute que cette fois c'est... c'est +cela, c'est le vrai! Maman, vous dormez?</p> + +<p>—Non, mon ange, j'ai peur aussi.... Mais va dormir.</p> + +<p>—Comment, dormir?... quelle absurdité! Maman, maman, cela ne m'est +jamais arrivé, poursuivit-elle, surprise et effrayée de ce sentiment +qu'elle éprouvait pour la première fois.... Aurions-nous jamais pu +prévoir cela?»</p> + +<p>Natacha, bien qu'elle fût fermement convaincue qu'elle s'était +subitement éprise du prince André, lors de sa visite à Otradnoë, ne +pouvait cependant surmonter une certaine appréhension que lui causait ce +bonheur étrange et en réalité si inattendu:</p> + +<p>«Et il a fallu qu'il vînt ici, et nous aussi... il a fallu que nous nous +rencontrassions à ce bal, où je lui ai plu!... Ah oui! c'est bien le +sort qui l'a voulu... c'est clair, cela devait être ainsi.... Alors même +que je venais à peine de l'entrevoir, j'ai ressenti là quelque chose de +tout particulier.</p> + +<p>—Que t'a-t-il dit? Quels sont ces vers? répète-les, dit la mère, qui +restait pensive et se rappelait un quatrain écrit par le prince André +sur l'album de sa fille.</p> + +<p>—Maman, n'est-ce pas honteux d'épouser un veuf?</p> + +<p>—Quelle folie! Natacha, prie le bon Dieu: les mariages sont écrits dans +le ciel.</p> + +<p>—Ah! maman, chère petite maman, comme je vous aime! comme je suis +heureuse!» s'écria Natacha, en l'embrassant et en pleurant de joie et +d'émotion.</p> + +<p>Ce même soir, le prince André faisait à Pierre la confidence de son +amour et de sa résolution d'épouser Natacha.</p> + +<p>Il y avait un grand raout chez la comtesse Hélène: l'ambassadeur de +France, le prince étranger, devenu depuis peu l'hôte assidu de la +maîtresse de la maison, y brillaient en compagnie d'un grand nombre de +femmes et de personnages de distinction. Pierre fit le tour des salons, +et chacun remarqua son air sombre et distrait. Depuis le bal, et surtout +depuis que, grâce sans doute aux longues visites du prince étranger chez +la comtesse, il avait été nommé chambellan, il était sujet à de +continuels accès d'hypocondrie. Depuis ce moment, un sentiment +inexprimable d'embarras et de honte ne le quitta plus, et ses tristes +pensées d'autrefois sur le néant des choses humaines lui revenaient plus +sombres que jamais, ravivées par la vue des progrès de l'amour entre +Natacha, sa protégée, et le prince André, son ami, et par le contraste +entre leur situation et la sienne. Il s'efforçait de ne penser ni à eux +ni à sa femme, et revenait toujours, malgré lui, aux questions qui +l'avaient déjà si fort tourmenté; de nouveau, tout lui paraissait +puéril, comparé à l'éternité, et de nouveau il se demandait: «À quoi +tout cela mène-t-il?» Nuit et jour il s'acharnait à ses travaux de +franc-maçon, afin de chasser le mauvais esprit qui l'obsédait. Un soir, +après avoir quitté entre onze heures et minuit l'appartement de sa +femme, il venait de remonter dans son cabinet imprégné de l'odeur du +tabac; enveloppé d'une robe de chambre usée et sale, il copiait les +constitutions des loges écossaises, lorsque le prince André entra +inopinément chez lui.</p> + +<p>«Ah! c'est vous! dit Pierre d'un air distrait; je travaille, vous +voyez,» ajouta-t-il du ton des malheureux qui s'efforcent de trouver +dans une occupation quelconque un remède aux infortunes de la vie.</p> + +<p>Le prince André, la figure rayonnante et transfigurée par la joie, ne +remarqua point la tristesse de son ami, et s'arrêta en souriant devant +lui:</p> + +<p>«Écoute, mon cher; hier j'étais sur le point de te raconter tout, et +aujourd'hui j'y suis décidé; c'est pour cela que me voici. Je n'ai +jamais éprouvé rien de pareil. Je suis amoureux, mon ami!»</p> + +<p>Pierre poussa un soupir et se laissa tomber, de tout le poids de sa +lourde personne, sur le canapé à côté du prince André:</p> + +<p>—De Natacha Rostow? Est-ce cela?</p> + +<p>—Sans doute, de qui donc serait-ce? Je ne l'aurais jamais cru, mais +cet amour est plus fort que moi. Hier je souffrais, je me torturais, et +pourtant ces souffrances m'étaient chères! Jusqu'ici je ne vivais pas: +aujourd'hui je vis; mais il me la faut, elle, et pourra-t-elle +m'aimer?... Je suis trop âgé!... Voyons, parle, tu ne dis rien!</p> + +<p>—Moi, moi, que voulez-vous que je vous dise? répondit Pierre, en se +levant et en marchant dans la chambre. Cette jeune fille est un vrai +trésor, un trésor qui... c'est une perle! Mon cher ami, je vous en prie, +ne raisonnez pas, ne doutez pas, et mariez-vous au plus vite, et il n'y +aura pas d'homme plus heureux que vous, j'en suis convaincu!</p> + +<p>—Mais elle?</p> + +<p>—Elle vous aime.</p> + +<p>—Pas de folies! répliqua le prince André en souriant et en le regardant +dans les yeux.</p> + +<p>—Elle vous aime, je le sais, s'écria Pierre avec dépit.</p> + +<p>—Écoute, il faut que tu m'écoutes! lui dit le prince André en le +prenant par le bras. Tu ne peux pas te figurer ce qui se passe en moi, +et il faut que j'épanche le trop-plein de mon coeur.</p> + +<p>—Parlez, parlez, j'en suis fort aise, je vous assure.»</p> + +<p>Et l'expression du visage de Pierre changea du tout au tout; son air +maussade fit place à une satisfaction réelle, tandis qu'en écoutant le +prince André il le voyait devenu un autre homme. Où étaient son marasme, +son mépris de la vie, ses illusions perdues? Pierre était le seul avec +qui il pût parler à coeur ouvert: aussi son effusion fut-elle complète; +il lui confia tout, ses plans pour l'avenir, qu'il envisageait désormais +sans aucune crainte, l'impossibilité de sacrifier le bonheur de son +existence aux caprices de son père, son espoir de l'amener à approuver +son mariage et à aimer Natacha, et, en cas de refus, sa résolution bien +arrêtée de se passer de son consentement.... Il ne tarissait pas sur ce +sentiment si violent, si étrangement nouveau, qui l'avait envahi tout +entier et dont il n'était plus le maître:</p> + +<p>«Je me serais moqué de celui qui m'eût assuré, il y a quelques jours +encore, que j'aimerais comme j'aime; ce n'est pas ce que j'ai ressenti +avant: l'univers se partage aujourd'hui en deux moitiés pour moi: l'une +qu'elle remplit toute seule, et là est le bonheur, la lumière, +l'espérance; l'autre où elle n'est pas, et là règnent la désolation et +les ténèbres....</p> + +<p>—Ténèbres et nuit profonde, oui, je comprends cela! dit Pierre.</p> + +<p>—Je ne puis m'empêcher d'aimer la lumière, c'est plus fort que moi; et +je suis si heureux! Me comprends-tu? Oui, je sais que tu t'en réjouis!</p> + +<p>—Oui, oh oui!»</p> + +<p>Et Pierre le regarda de ses bons yeux attendris et tristes. À mesure +que s'éclairait l'avenir de son ami, le sien se dressait devant lui de +plus en plus sombre et désolé.</p> + + +<h3>XXIII</h3> + + +<p>Le mariage du prince André ne pouvant se faire sans la permission de son +père, il partit le lendemain même pour la campagne.</p> + +<p>Le vieux prince reçut la communication de son fils avec une apparente +tranquillité, qui ne faisait que cacher une irritation intérieure des +plus violentes. Il ne pouvait admettre que son fils désirât changer +d'existence, y introduire un élément nouveau, lorsque sa vie, à lui, +s'approchait de sa fin: «On aurait pu me laisser la terminer à ma +guise.... Après moi, qu'on fasse ce qu'on voudra,» se disait-il. Il +employa pourtant envers le prince André sa tactique habituelle dans les +cas particulièrement graves; il examina la question avec calme et essaya +de lui prouver: premièrement, que son choix n'offrait rien de brillant, +quant à la famille et à la fortune; secondement, que, n'étant plus de la +première jeunesse, et sa santé exigeant des soins (le vieux appuya sur +ce dernier mot), cette fillette était trop jeune pour lui; +troisièmement, il avait un fils, et que deviendrait-il entre les mains +de sa nouvelle femme? quatrièmement enfin: «Je te supplie, ajouta-t-il +en le regardant d'un air railleur, de remettre le tout à un an! Va à +l'étranger, rétablis ta santé, cherches-y un gouverneur allemand pour le +prince Nicolas, et, une fois l'année écoulée, si ton amour, ta passion, +ton entêtement persistent encore, eh bien alors, marie-toi! C'est mon +dernier mot, mon dernier!» dit-il d'un ton péremptoire, qui témoignait +de son inébranlable détermination. Il espérait que l'épreuve exigée +serait trop forte, et que ni l'amour de son fils, ni celui de la jeune +fille ne résisteraient à une année d'attente. Le prince André devina sa +pensée et se décida à se soumettre à sa volonté.</p> + +<p>Trois semaines environ s'étaient écoulées depuis sa soirée chez les +Rostow, lorsqu'il retourna à Pétersbourg avec l'intention bien arrêtée +de se déclarer.</p> + +<p>Natacha avait, le lendemain des confidences faites à sa mère, passé sa +journée à attendre le prince André; il ne vint pas, et les jours se +succédèrent sans qu'il donnât signe de vie. Ne sachant rien de son +départ, elle ne pouvait comprendre ce que cela voulait dire. Pierre +aussi avait disparu.</p> + +<p>À mesure que les journées s'écoulaient ainsi, elle refusait de sortir, +errait de chambre en chambre, comme une ombre oisive et désolée. Plus de +confidences à sa mère et à Sonia; rougissant et s'irritant au moindre +mot, il lui semblait que chacun connaissait ses déceptions et qu'elle +était devenue pour tous un objet de risée ou de pitié. Une douleur +sincère ne tarda pas à se joindre à celle de l'amour-propre froissé et +augmenta l'intensité de sa déception.</p> + +<p>Un jour, au moment de parler, elle fondit en larmes et pleura comme un +enfant qui ne sait pas pourquoi on le punit. La comtesse essaya de la +calmer. Natacha l'interrompit avec colère: «Plus un mot, maman, je n'y +pense plus et ne veux plus y penser! Il est venu parce que cela +l'amusait, et maintenant qu'il en a assez, il ne vient plus... voilà +tout!... Je ne veux plus me marier, reprit-elle, en cherchant à +maîtriser le trouble de sa voix. J'en avais peur; à présent, je suis +redevenue tranquille... je suis calme!»</p> + +<p>Le lendemain, Natacha reparut avec une vieille robe qu'elle aimait plus +que toutes les autres et qui, d'après elle, lui portait bonheur chaque +fois qu'elle la mettait; dès le matin elle reprit ses occupations +habituelles, après les avoir complètement négligées depuis le bal. Ayant +pris sa tasse de thé, elle alla dans la grande salle, qui était d'une +excellente sonorité, et se remit à ses études de solfège. Au bout d'un +moment, elle se plaça juste au milieu de la pièce, et répéta un de ses +passages favoris, en s'écoutant elle-même et en jouissant du charme +imprévu qu'elle trouvait à ses notes sonores et perlées, qui +s'élançaient une à une dans l'espace, l'emplissaient d'harmonie et +revenaient mourir tout doucement sur ses lèvres. «Pourquoi tant penser +au reste? se dit-elle gaiement. Il fait si bon vivre quand même!...» et +elle se mit à marcher de long en large sur le parquet du salon, en +posant le talon d'abord et en faisant ensuite retomber les pointes de +ses petits souliers. Le bruit de ses talons et le craquement de ses +souliers paraissaient lui causer autant de satisfaction que son chant. +En passant devant une glace, elle s'y regarda. «Voilà comme je suis, +semblait-elle se dire, c'est bien comme cela, je n'ai besoin de +personne,» Elle renvoya un domestique qui venait arranger l'appartement, +et elle reprit sa promenade, en s'abandonnant à un retour d'admiration +pour sa petite personne, ce qui lui était du reste fort habituel et très +agréable. «Natacha est une créature ravissante, se disait-elle, en +prêtant ses paroles à un être masculin de pure fiction, sa voix est +superbe, elle est jolie, jeune, et ne fait de mal à personne, laissez-la +donc en paix!...» Mais elle s'avouait tout bas qu'on aurait beau la +laisser en paix, elle ne retrouverait plus cette paix demandée, et elle +en fit aussitôt l'expérience.</p> + +<p>La porte du vestibule s'ouvrit, et une voix demanda: «Y sont-ils?» Cette +voix l'arracha à la contemplation de sa charmante personne; l'oreille +tendue, attirée par le bruit, elle ne se voyait plus dans la glace +qu'elle regardait encore. C'était <i>lui</i>! Elle en était sûre, quoique les +portes fussent fermées et que l'on perçût le bruit des pas qui se +rapprochaient.</p> + +<p>Pâle, hors d'elle-même, elle se précipita dans le salon: «Maman, +Bolkonsky est arrivé; maman, c'est affreux, c'est insupportable! je ne +veux pas... souffrir! Que dois-je faire?» La comtesse n'avait pas encore +eu le temps de répondre, que le prince André entra, sérieux et ému. La +vue de Natacha le transfigura; baisant la main à la mère et à la fille, +il s'assit. «Il y a longtemps que nous n'avons eu le plaisir de vous +voir,» dit la comtesse; mais elle fut interrompue aussitôt par le prince +André, qui avait hâte de présenter ses excuses et ses explications.</p> + +<p>«Je suis allé voir mon père; j'avais besoin de lui parler d'une affaire +très grave, et je ne suis revenu que cette nuit.... Je désirerais, +ajouta-t-il après une seconde de silence et en regardant Natacha, causer +avec vous, comtesse?»</p> + +<p>Celle-ci baissa les yeux et soupira. «Je suis à vos ordres,» dit-elle.</p> + +<p>Natacha comprenait qu'elle devait se retirer, mais elle n'en avait pas +la force; quelque chose lui serrait le gosier, et ses grands yeux +restaient obstinément fixés sur le prince André: «Quoi, maintenant, tout +de suite, non, c'est impossible,» se disait-elle.» Il la regarda de +nouveau, elle comprit qu'elle avait deviné juste et que son sort allait +se décider!</p> + +<p>«Va, Natacha, je t'appellerai,» lui dit tout bas sa mère.</p> + +<p>Natacha lui adressa ainsi qu'à Bolkonsky un dernier regard suppliant et +effaré..., et elle sortit.</p> + +<p>«Je suis venu, comtesse, vous demander la main de votre fille.»</p> + +<p>La comtesse rougit et resta un moment sans répondre.</p> + +<p>«Votre proposition, commença-t-elle d'un ton grave et avec embarras... +votre proposition... nous est agréable, et je l'accepte: j'en suis +charmée, et mon mari aussi, je l'espère; mais c'est elle, elle seule qui +doit décider.</p> + +<p>—Je lui parlerai lorsque vous l'aurez acceptée... puis-je compter...?</p> + +<p>—Oui!» et la comtesse lui tendit la main.</p> + +<p>Pendant qu'il s'inclinait pour la baiser, elle appliqua ses lèvres sur +son front avec un mélange d'affection et d'appréhension; bien qu'elle +fût prête à l'aimer comme un fils, cet étranger lui inspirait pourtant +une certaine crainte.</p> + +<p>«Mon mari fera comme moi, mais votre père? dit-elle.</p> + +<p>—Mon père, auquel j'ai fait part de mon projet, a exigé pour condition +à son consentement que le mariage n'eût lieu que dans un an. C'est ce +que je tenais à vous dire.</p> + +<p>—Il est vrai que Natacha est bien jeune; mais un an d'attente, c'est un +peu long!</p> + +<p>—Impossible autrement, reprit le prince André avec un soupir.</p> + +<p>—Je vais vous l'envoyer,» et la comtesse quitta le salon. «Seigneur, +Seigneur, ayez pitié de nous,» répétait-elle en cherchant sa fille. +Sonia lui dit qu'elle s'était retirée dans sa chambre. Natacha, assise +sur son lit, pâle, les yeux secs et fixés sur les images, se signait +rapidement et murmurait une prière. À la vue de sa mère, elle s'élança à +son cou:</p> + +<p>«Eh bien, maman, qu'y a-t-il?</p> + +<p>—Va, il t'attend, il demande ta main, lui répondit la comtesse d'un ton +qui lui parut sévère.... Va!»</p> + +<p>Et ses yeux, pleins de tristes et muets reproches, suivirent sa fille, +qui s'enfuyait, elle, avec joie!</p> + +<p>Natacha ne put jamais se rappeler plus tard comment elle était entrée +dans le salon; elle s'y arrêta immobile à la vue du prince André. +«Est-ce possible que cet étranger, soit devenu tout pour moi?» se +demanda-t-elle, et elle se répondit instantanément à elle-même: «Oui, +tout! il m'est plus cher, à lui seul, que tout en ce monde!» Le prince +André s'avança vers elle, les yeux baissés:</p> + +<p>«Je vous ai aimée du premier jour où je vous ai vue. Puis-je +espérer?...»</p> + +<p>Il la regarda et fut frappé de l'expression sérieuse et passionnée de +son visage, qui semblait lui dire: «Pourquoi douter de ce que l'on ne +peut ignorer? Pourquoi parler, lorsque les paroles sont insuffisantes à +exprimer ce que l'on sent?»</p> + +<p>Elle se rapprocha et s'arrêta. Il lui prit la main et la baisa.</p> + +<p>«M'aimez-vous? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, oui,» murmura-t-elle presque avec dépit, et, aspirant l'air avec +effort comme si elle allait étouffer, elle éclata en sanglots.</p> + +<p>«Qu'avez-vous? Pourquoi pleurez-vous?</p> + +<p>—Ah! c'est de bonheur,» dit-elle en souriant à travers ses larmes.</p> + +<p>Se penchant vers lui, elle s'arrêta indécise une seconde, en se +demandant si elle pouvait l'embrasser, et... elle l'embrassa.</p> + +<p>Le prince André tenait ses deux mains dans les siennes, la pénétrait de +son regard, et cependant son amour pour elle n'était plus le même: le +poétique et mystérieux attrait du désir avait fait place dans son coeur +à une tendre pitié pour sa faiblesse d'enfant et de femme, à la crainte +de ne pouvoir répondre à ce confiant abandon et au sentiment à la fois +joyeux et inquiet sur les obligations qui le liaient à elle et que lui +imposait ce nouvel amour, moins lumineux peut-être et moins exalté que +le premier, mais plus fort et plus profond: «Votre mère vous a-t-elle +dit que cela ne pourrait avoir lieu avant un an?» lui demanda-t-il, en +continuant à plonger ses regards dans les siens.</p> + +<p>«Est-ce bien moi qu'on traitait tout à l'heure encore de petite fille, +pensait Natacha, qui suis devenue tout à coup l'égale et la femme de cet +étranger si intelligent et si bon, de cet homme que mon père même +respecte? Est-ce donc vrai? Est-ce vrai aussi qu'à dater d'aujourd'hui +il me faut prendre la vie au sérieux, que je suis une grande personne, +que désormais je dois répondre de chaque parole, de chaque action?... +Mais que m'a-t-il demandé?»</p> + +<p>«Non, dit-elle tout haut, sans trop bien comprendre sa question.</p> + +<p>—Vous êtes si jeune, reprit le prince André, tandis que moi j'ai passé +par tant d'épreuves dans la vie! J'ai peur pour vous: vous ne vous +connaissez pas vous-même.»</p> + +<p>Natacha l'écoutait avec attention, mais sans pouvoir saisir le sens de +ses paroles.</p> + +<p>«Cette année sera lourde à supporter, car elle retarde mon bonheur, +continua-t-il; mais elle vous donnera le temps de vous interroger; dans +un an, je viendrai vous demander de me rendre heureux; soyez libre +jusque-là, nos arrangements resteront secrets; peut-être en +arriverez-vous à voir que vous ne m'aimez pas... et vous en aimerez un +autre!» Et il s'efforça de sourire.</p> + +<p>Natacha l'interrompit:</p> + +<p>«Pourquoi me dire tout cela? Vous savez bien que je vous ai aimé du +premier jour où je vous ai vu à Otradnoë.... Je vous aime! +répéta-t-elle avec la conviction de la vérité.</p> + +<p>—Le délai d'une année... poursuivit-il.</p> + +<p>—Une année, toute une année! s'écria Natacha, qui venait seulement de +se rendre compte du retard apporté à son mariage. Mais pourquoi cela?» +Le prince André lui en expliqua les motifs. Elle l'écoutait à peine: «Et +l'on ne peut rien y changer?» Il ne lui répondit pas, mais on ne lisait +que trop sur son visage l'impossibilité de satisfaire à son désir.</p> + +<p>«C'est affreux, c'est affreux! s'écria Natacha, en fondant en larmes. +J'en mourrai! Attendre un an! c'est impossible, c'est affreux!» Elle +leva les yeux sur son visage, qui exprimait un mélange de sympathie et +de surprise: «Non, non, je consens à tout! dit-elle, en cessant de +pleurer; je suis si heureuse!» Son père et sa mère entrèrent à ce moment +et bénirent les deux fiancés.</p> + + +<h3>XXIV</h3> + + +<p>Il n'y eut point de cérémonie de fiançailles, et nul n'eut connaissance +de leur engagement; tel était le désir du prince André, qui allait tous +les jours chez les Rostow. Puisqu'il était seul la cause du retard, il +devait, disait-il, en porter seul tout le poids, et répétait à tout +propos que Natacha était libre, mais que lui se considérait comme +irrévocablement engagé par sa parole, et que si, dans six mois elle +changeait d'intention, elle en avait absolument le droit. Il revenait +constamment là-dessus; mais ni Natacha ni ses parents n'admettaient que +cela fût possible. Le prince André ne se conduisait pas, non plus en +fiancé, il continuait à dire vous à sa fiancée et se bornait à lui +baiser la main. À voir leurs rapports simples, naturels et confiants, on +aurait dit que leur connaissance ne datait que du jour de la demande en +mariage, et ils aimaient tous deux à se rappeler comment ils se +jugeaient mutuellement lorsqu'ils n'étaient encore que des étrangers +l'un pour l'autre! «Alors, se disaient-ils, ils posaient bien un peu, +maintenant ils étaient sincères et vrais.» La présence du futur causa +tout d'abord une grande gêne dans la famille, qui le considérait comme +un homme appartenant à un milieu différent du leur, et Natacha eut fort +à faire pour familiariser les siens à le voir. Elle leur assurait avec +fierté qu'elle n'en avait aucune peur, et qu'eux non plus ne devaient +point le craindre, qu'il était comme tout le monde, et que son +extérieur seul avait quelque chose de particulier. Enfin on s'habitua à +lui: au bout de quelques jours, leur vie reprit sa tranquille allure, et +il y prit tout naturellement part, en causant agronomie avec le vieux +comte, chiffons avec la comtesse et Natacha, tapisserie et albums avec +Sonia. Souvent, entre eux ou devant lui, on s'étendait avec étonnement +sur les incidents qui avaient amené leur rapprochement et sur les +nombreux présages qui l'avaient annoncé: l'arrivée du prince, André à +Otradnoë, celle des Rostow à Pétersbourg, la ressemblance entre Natacha +et son fiancé (remarquée par la vieille bonne lors de sa première +visite), l'altercation de Nicolas Rostow et du prince André en 1805, et +plusieurs autres phénomènes de même importance.</p> + +<p>Il régnait dans cet intérieur l'ennui poétique et silencieux qui +entoure généralement les fiancés: de longues heures s'écoulaient +parfois sans qu'une parole fût échangée entre eux, même en tête-à-tête. +Ils causaient peu de leur avenir; le prince André redoutait ce sujet et +se faisait scrupule d'en parler; Natacha partageait ce sentiment, car +elle devinait d'instinct tout ce qui se passait dans son coeur. Un jour, +elle le questionna sur son fils: il rougit, ce qui lui arrivait souvent +et ce qui ravissait Natacha, et lui répondit que son fils ne demeurerait +pas avec eux.</p> + +<p>«Pourquoi? lui dit-elle effrayée.</p> + +<p>—Je ne saurais l'enlever à son grand-père, et puis....</p> + +<p>—Je l'aurais tant aimé, reprit-elle; mais je comprends, ajouta-t-elle, +vous tenez à nous épargner tout motif de blâme.»</p> + +<p>Le vieux comte s'approchait fréquemment de son futur gendre, +l'embrassait, et lui demandait conseil à propos de Pétia ou du service +de Nicolas. La comtesse soupirait en regardant les deux amoureux. Sonia +craignait toujours de les gêner et s'étudiait à trouver des raisons +plausibles pour les laisser seuls, sans qu'eux-mêmes en témoignassent un +violent désir. Lorsque le prince André contait quelque chose, et il +parlait bien, Natacha l'écoutait avec fierté et remarquait à son tour, +avec un mélange de joie et d'anxiété, de quelle attention soutenue, de +quel oeil scrutateur il suivait tout ce qu'elle disait; «Que +cherche-t-il en moi? se demandait-elle avec inquiétude. Que veut-il y +découvrir? Que sera-ce s'il ne trouve pas ce qu'il cherche?» Parfois, +dans un de ses accès de folle et joyeuse humeur, elle aimait à +l'entendre rire, parce qu'il se laissait aller d'autant plus +franchement, que c'était pour lui chose rare et que ces explosions de +gaieté enfantine le ramenaient à son niveau. Son bonheur eût été complet +si l'approche de leur séparation ne l'eût remplie d'effroi.</p> + +<p>La veille de son départ, le prince André leur amena Pierre, qui depuis +quelque temps n'avait plus reparu chez les Rostow. Il avait l'air confus +et égaré. Pendant que la comtesse causait avec lui, Natacha et Sonia se +mirent à jouer aux échecs.</p> + +<p>«Connaissez-vous Besoukhow depuis longtemps? demanda le prince André +subitement. Avez-vous de l'amitié pour lui?</p> + +<p>—Oui, c'est un brave garçon, mais il est si comique, répondit Natacha, +qui s'empressa d'appuyer cette appréciation par une kyrielle d'anecdotes +sur sa distraction proverbiale.</p> + +<p>—Je lui ai confié notre secret, car je le connais depuis l'enfance. +C'est un coeur d'or! Je vous en supplie, Natacha,—et le prince André +prit un ton grave,—promettez-moi!... je vais partir, Dieu seul sait ce +qui peut arriver! Vous cesserez peut-être de m'aimer... oui, je sais +bien, j'ai tort de le dire, mais enfin promettez-moi, quoi qu'il vous +arrive pendant mon absence....</p> + +<p>—Que peut-il arriver?</p> + +<p>—En cas de malheur, adressez-vous à lui, à lui seul, je vous en prie, +pour demander aide et conseil. Il est distrait, étrange, mais c'est un +coeur d'or!»</p> + +<p>Personne dans la famille, pas même le prince André, n'aurait pu prévoir +l'effet que cette séparation produisit sur Natacha. Agitée, les joues en +feu, les yeux secs et brillants, elle erra ce jour-là dans +l'appartement, en s'occupant de choses insignifiantes et en ayant l'air +de ne point comprendre ce qui allait se passer. Lorsqu'il lui baisa la +main pour la dernière fois, elle ne versa pas une larme. «Ne partez +pas,» murmura-t-elle seulement avec une telle angoisse qu'il hésita une +seconde, et longtemps, longtemps après, il se rappelait le son de sa +voix en ce moment. Lui parti, elle ne pleura pas, mais elle passa +plusieurs jours dans sa chambre, sans prendre intérêt à rien et répétant +par intervalles: «Pourquoi m'a-t-il quittée?»</p> + +<p>Au bout de quinze jours, à la grande surprise des siens, elle sortit +aussi brusquement de cette torpeur qu'elle y était tombée; et reprit sa +vie et sa gaieté habituelles, mais comme les enfants dont une longue +maladie change les traits: cette violente secousse lui avait donné une +nouvelle physionomie morale.</p> + + +<h3>XXV</h3> + + +<p>La santé et le caractère du vieux prince Bolkonsky ne firent qu'empirer +pendant l'absence de son fils. De plus en plus irritable, ses explosions +de colère, sans rime ni raison, retombaient le plus souvent sur sa +pauvre fille. On aurait dit qu'il se faisait un vrai plaisir de chercher +et de découvrir dans son coeur les endroits sensibles et douloureux, +pour la torturer bien à son aise. Deux passions, par conséquent deux +joies, remplissaient la vie de la princesse Marie: son petit neveu et la +religion. Aussi étaient-ce là les deux thèmes favoris des plaisanteries +de son père, qui ramenait toujours la conversation sur les vieilles +filles et leurs superstitions, ou sur sa trop grande indulgence pour les +enfants: «Si ça continue, tu feras de lui (du petit Nicolas) une vieille +fille comme toi... un joli résultat, ma foi! Le prince André a besoin +d'un fils, et non pas d'une fille!» Et, s'adressant parfois à Mlle +Bourrienne, il lui demandait ce qu'elle pensait de nos prêtres, de nos +images, etc., et ses railleries continuaient de plus belle.</p> + +<p>Il blessait cruellement et à tout propos la pauvre princesse Marie, qui +ne songeait même pas à lui en vouloir. Comment aurait-il pu avoir des +torts envers elle? Comment aurait-il été injuste, lui qui, malgré tout, +avait certainement de l'affection pour elle?... Et puis qu'était-ce +d'ailleurs que l'injustice? Jamais la princesse n'avait eu le moindre +sentiment d'orgueil. Tout le code des lois humaines se résumait pour +elle en une seule loi simple et précise: celle de la charité et du +dévouement, telle que nous l'a enseignée Celui qui, étant Dieu, a +souffert par amour pour les hommes. Que lui importait après cela la +justice ou l'injustice d'autrui, lorsqu'elle ne connaissait d'autre +devoir que d'aimer et de souffrir?... et ce devoir, elle le remplissait +sans se plaindre!</p> + +<p>Le prince André passa pendant l'hiver quelques jours à Lissy-Gory; sa +gaieté et sa tendresse affectueuse, si rares dans le passé, firent +pressentir à sa soeur une cause à cette transformation; mais, sauf un +long entretien qu'elle avait surpris entre le père et le fils au moment +du départ de ce dernier, et qui lui avait paru les laisser tous deux +mécontents, elle n'en sut pas davantage.</p> + +<p>Peu de temps après, elle envoya à son amie Julie Karaguine, qui était en +deuil de son frère, tué en Turquie, une longue lettre. Comme toutes les +jeunes filles, elle avait toujours caressé un rêve, celui de voir Julie +devenir sa belle-soeur. Cette lettre était ainsi conçue:</p> + +<p>«Chère et tendre amie, les chagrins sont, je le vois, la part de chacun +en ce monde. Votre perte est si cruelle que je ne puis la comprendre +autrement que comme une grâce particulière du Seigneur, qui, dans son +amour pour vous et votre excellente mère, tient à vous éprouver! Ah! +chère amie, la religion, la religion seule, peut, je ne dis point nous +consoler, mais nous sauver du désespoir; elle peut seule nous expliquer +ce qui sans son aide reste impénétrable à l'homme; pourquoi Dieu +appelle-t-il justement à lui des êtres bons, nobles, heureux, et qui +font le bonheur des autres, tandis que les êtres méchants, nuisibles, +continuent à vivre et à être un fardeau pour tous? La première mort que +j'ai vue a été celle de ma chère belle-soeur... elle produisit sur moi +une impression profonde, et je ne l'oublierai jamais! Comme vous, qui +demandez aujourd'hui au sort pourquoi votre charmant frère vous a été +enlevé, je me demandais aussi alors pourquoi Lise, ce pauvre ange, dont +toutes les pensées étaient la pureté même, nous avait quittés. Et que +vous dirai-je, mon amie? Cinq ans se sont écoulés depuis lors, et ma +faible intelligence commence seulement à pénétrer le mystère de sa +mort; j'y vois un témoignage manifeste de la miséricorde infinie de +Dieu, dont tous les actes, trop souvent incompris, sont les preuves +constantes de l'amour sans bornes qu'il porte à sa créature. Il me +semble que dans son angélique pureté elle aurait manqué de la force +nécessaire pour remplir dignement ses devoirs de mère, tandis, que comme +épouse elle a été irréprochable. Elle aura sans doute obtenu là-haut une +place que je n'ose espérer pour moi et, nous a laissé, à mon frère +surtout, le plus tendre regret et le plus doux souvenir. Sans parler de +ce qu'elle y aura gagné, cette mort si précoce, si effrayante, a eu, +malgré son amertume, la plus bienfaisante influence sur le prince André +et sur moi! Ces pensées, que j'aurais chassées avec terreur à cette +époque fatale, ne se sont développées en moi que plus tard, et à présent +leur clarté a dissipé le doute dans mon coeur. Je vous écris tout cela, +chère amie, pour qu'à votre tour vous ouvriez vos yeux et votre âme à la +vérité évangélique, qu'est devenue la règle de ma vie. Il ne tombe pas +un cheveu de notre tête sans la volonté de Dieu, et sa volonté est +guidée par un amour sans limites, qui ne veut que notre bien dans toutes +les circonstances de notre vie.</p> + +<p>«Vous voulez savoir si nous passons l'hiver prochain à Moscou? Je ne le +pense pas, et, malgré toute la joie que j'aurais à vous voir, je ne le +désire point: Buonaparte en est la cause! Vous voilà bien étonnée, mais +voici l'explication: la santé de mon père faiblit visiblement; il ne +peut supporter la moindre contradiction, et son irascibilité naturelle +est surtout excitée par la politique. Il ne peut admettre que Buonaparte +soit devenu l'égal de tous les souverains de l'Europe et du petit-fils +de la grande Catherine en particulier. Je suis, comme toujours, fort +indifférente à ce qui se passe dans le monde, mais les conversations de +mon père avec Michel Ivanovitch m'ont mise au courant de la politique et +des honneurs rendus à Buonaparte, auquel Lissy-Gory seul me paraît +persister à refuser le titre de grand homme et d'Empereur des Français. +Aussi, grâce aux opinions de mon père, grâce à son franc parler qui ne +s'embarrasse de personne, grâce aux violentes discussions qui en +seraient l'inévitable conséquence, prévoit-il qu'il aurait à Moscou des +désagréments qui lui en rendraient le séjour difficile. Le bon résultat +du traitement qu'il a entrepris se trouverait détruit, je le crains, par +sa haine contre Buonaparte. Du reste, tout se décidera sous peu. Rien +n'est changé dans notre intérieur, sauf que l'absence de mon frère s'y +fait vivement sentir. Je vous ai déjà écrit qu'il était devenu tout +autre. Repris son malheur, il n'est pour ainsi dire revenu à la vie que +maintenant; bon, tendre, affectueux, c'est un coeur d'or, et je ne lui +connais point d'égal. Il a compris que sa vie ne pouvait être finie, +mais, d'un autre côté, sa santé s'est affaiblie au profit du moral, qui +s'est relevé. Il est maigri, nerveux... et je m'en inquiète! Aussi ai-je +fort approuvé son voyage, et j'espère qu'il se rétablira. Vous me dites +qu'il a fait sensation à Pétersbourg, qu'il y est cité comme un des +jeunes gens les plus distingués, les plus intelligents et les plus +travailleurs. Je n'en ai jamais douté, et vous excuserez cet orgueil de +soeur, justifié par le bien qu'il a su répandre autour de lui, tant +parmi ses paysans que parmi la noblesse de notre district: ces éloges +lui revenaient donc de droit. Je suis fort étonnée des inventions qui +ont cours chez vous et qui parviennent de là à Moscou, sur son mariage, +par exemple, avec la petite Rostow. Je ne crois pas qu'André se décide +jamais à se marier; en tout cas, ce n'est pas la petite Rostow qu'il +choisirait. Je sais, quoi qu'il n'en parle point, que le souvenir de sa +femme est profondément enraciné dans son coeur, et il ne voudra jamais +remplacer sa chère défunte, ni donner une belle-mère à notre petit ange; +la jeune fille en question n'est pas de celles qui pourraient lui plaire +et lui convenir comme femme; à vous dire vrai, je ne le désire pas. Mais +j'ai honte de mon bavardage; me voilà à la fin de la seconde feuille. +Adieu, chère amie; que Dieu vous ait en sa sainte et puissante garde! +Mon aimable compagne Mlle Bourrienne vous embrasse.</p> + +<p>«Marie.»</p> + + +<h3>XXVI</h3> + + +<p>La princesse Marie reçut dans le courant de l'été une lettre de son +frère, datée de Suisse; André lui faisait part de la nouvelle imprévue +et surprenante de son engagement avec la jeune comtesse Rostow. Cette +lettre respirait l'amour le plus exalté et témoignait la confiance la +plus affectueuse et la plus tendre envers Natacha. Il lui avouait +n'avoir jamais aimé comme il aimait à présent, n'avoir jamais compris la +vie jusque-là, et terminait en lui demandant pardon de lui avoir fait un +mystère de ses intentions, lors de son séjour à Lissy-Gory, bien qu'il +en eût parlé à son père; mais il avait craint, disait-il, de la voir +user trop tôt de son influence sur ce dernier, pour en obtenir son +consentement, car dans ce cas l'irritation causée pas ses tentatives +infructueuses serait inévitablement retombée de tout son poids sur elle +seule.</p> + +<p>«La chose à cette époque, écrivait-il, n'était pas encore aussi mûrement +décidée que maintenant, car mon père m'avait fixé le terme d'un an; six +mois se sont écoulés, et ma décision reste inébranlable. Si les médecins +et leurs traitements ne me retenaient aux eaux, je serais revenu auprès +de vous, mais mon retour est remis à trois mois. Tu connais les rapports +qui existent entre mon père et moi. Je ne lui demande rien, j'ai été et +serai toujours indépendant, mais agir contrairement à sa volonté, +mériter par là sa colère lorsqu'il lui reste peut-être si peu de temps à +vivre, m'enlèverait la moitié de mon bonheur. Je lui écris de nouveau; +choisis donc, je t'en supplie, l'instant favorable, remets-lui ma +lettre, et informe-moi comment il l'aura acceptée, ce qu'il en pense, et +s'il y a quelque espoir de lui voir avancer le terme de trois mois.»</p> + +<p>Après bien des hésitations et bien des prières au bon Dieu, la princesse +Marie fit ce qu'il lui demandait.</p> + +<p>«Écris à ton frère, lui répondit son père après avoir pris connaissance +de la lettre et sans se fâcher, qu'il patiente jusqu'à ma mort... ce ne +sera pas long, et cela lui déliera les mains!»</p> + +<p>La princesse Marie essaya une timide objection; mais il l'interrompit en +haussant la voix:</p> + +<p>«Marie-toi, marie-toi, mon cher... belle parenté, ma foi! Sont-ils des +gens d'esprit? hein!... riches? hein!... Une jolie belle-mère à donner à +Nicolouchka! Écris-lui de l'épouser demain s'il en a tellement envie, et +moi j'épouserai la Bourrienne!... ha, ha! Alors lui en aura une aussi... +de belle-mère! Seulement, comme j'ai assez de femmes dans la maison, il +me fera le plaisir d'aller vivre ailleurs, tu déménageras chez lui... à +la grâce de Dieu, par la gelée, par la gelée!...»</p> + +<p>Il ne fut plus jamais question de ce sujet après cette violente sortie, +mais le dépit causé par la faiblesse de son fils se trahissait à tout +moment dans les relations du père avec sa fille; un nouveau thème +d'inépuisables plaisanteries s'était ajouté aux anciens: le thème de la +belle-mère et de son penchant personnel pour la jeune Française.</p> + +<p>«Pourquoi ne l'épouserais-je pas? disait-il souvent. Elle fera une +charmante princesse!...»</p> + +<p>Et Marie s'aperçut enfin avec stupeur que les attentions de son père +envers Mlle Bourrienne avaient pris un nouveau caractère, et qu'il +trouvait du plaisir à passer de longues heures auprès d'elle. Elle +rendit compte à son frère du triste résultat de sa démarche, en lui +faisant toutefois espérer qu'elle réussirait à obtenir le consentement +du vieux prince.</p> + +<p>Le petit Nicolas, André et la religion étaient les seules joies, les +seules consolations de la princesse Marie; mais, ayant, comme chacun +ici-bas, besoin d'aspirations toutes personnelles, elle caressait dans +le fin fond de son coeur un rêve, une espérance mystérieuse qui la +soutenait dans la vie et que les pèlerins qu'elle recevait à l'insu de +son père avaient contribué à développer en elle. Plus elle vivait, plus +elle étudiait la vie, et plus elle s'étonnait de l'aveuglement de ceux +qui cherchent sur la terre la satisfaction de leurs désirs, de ceux qui +souffrent, qui travaillent, qui luttent, qui se font mutuellement du mal +à la poursuite de ce mirage insaisissable, imaginaire et plein de +tentations coupables, qu'on appelle le bonheur! Ne voyait-elle pas son +frère, qui avait aimé sa femme, essayer de l'atteindre en aimant une +autre femme, et son père s'opposer avec colère à ce choix qui lui +paraissait trop modeste?... Tous souffraient les uns par les autres, et +ils perdaient leur âme immortelle pour obtenir des jouissances qui +passent comme un éclair. Non seulement nous ne le savons que trop par +nous-mêmes, mais Jésus-Christ, le Fils de Dieu descendu sur la terre, +nous a démontré que la vie n'est qu'un passage, une épreuve, et +cependant nous nous y acharnons après le bonheur! Personne n'a donc +compris cette vérité, se disait la princesse Marie, personne, excepté +ces pauvres créatures du bon Dieu qui, la besace sur le dos, viennent à +moi par l'escalier dérobé pour éviter mon père, non par crainte des +mauvais traitements, mais afin de ne pas l'induire en tentation! +Abandonner famille et patrie, renoncer aux biens de ce monde, ne +s'attacher à rien ni à personne, errer de lieu en lieu sous un nom +d'emprunt, vêtu de la bure du pèlerin, ne point faire de mal, mais +prier, prier toujours pour ceux qui persécutent comme pour ceux qui +protègent: voilà le vrai, voilà la vie dans sa plus haute acception!</p> + +<p>Parmi les femmes vouées à cette existence errante, il y en avait une +qui inspirait à la princesse Marie un intérêt tout particulier. C'était +une certaine Fédociouchka, petite, grêlée, âgée de cinquante ans +environ, et qui depuis trente ans marchait toujours pieds nus et portait +un cilice. Un soir que, à la faible lueur de la lampe des images, elle +écoutait le récit des pérégrinations de sa protégée, la pensée que +celle-ci avait seule trouvé la véritable voie s'empara si violemment de +la princesse Marie, qu'elle résolut au fond de son coeur de suivre son +exemple. Longtemps après le départ de Fédociouchka, elle resta plongée +dans ses réflexions et décida, malgré l'étrangeté de cette résolution, +qu'elle devait, elle aussi, vivre de cette vie. Gonflant ce désir à son +confesseur, le moine Hyacinthe, elle obtint son approbation, et, +prétextant un cadeau à faire l'une de ces voyageuses, elle s'offrit à +elle-même le costume complet, la chemise de bure, les chaussures +nattées, le caftan et le grand mouchoir de laine noire. Arrêtée devant +la bienheureuse armoire qui contenait ces effets, elle se demandait +souvent, avec hésitation, si le moment n'était pas déjà venu mettre son +projet à exécution.</p> + +<p>Que de fois elle avait été tentée de tout abandonner et de s'enfuir avec +ces femmes, dont les récits naïfs, répétés machinalement et à satiété, +avaient le don d'exciter son enthousiasme, en lui laissant entrevoir un +sens profond et mystérieux! Elle se voyait déjà cheminant avec +Fédociouchka sur une route poudreuse, le bâton à la main, vêtues toutes +deux de grossiers haillons, portant un petit sac sur les épaules, et +traînant leur vie errante, de pèlerinage en pèlerinage, détachées de +tout, ne ressentant ni envie, ni amour humain, ni désirs!</p> + +<p>«Je m'arrêterai, pensait-elle, je prierai, et puis, sans me permettre de +m'attacher à un endroit, d'y aimer... j'irai plus loin, j'irai ainsi +jusqu'à ce que mes pieds se refusent à me porter; alors je me coucherai +pour mourir n'importe où, et je trouverai enfin ce refuge de paix où il +n'y a ni douleur ni regrets, où règnent la joie et la béatitude +éternelles!»</p> + +<p>Mais, à la vue de son père et de l'enfant, ses résolutions +faiblissaient, et, versant en secret des larmes amères, elle s'accusait +d'être une grande pécheresse et de les aimer tous deux plus que Dieu.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II</h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>La Bible nous apprend que le bonheur de l'homme avant sa chute +consistait dans l'absence de travail. Cette même prédisposition se +retrouve dans l'homme déchu, mais il ne saurait être inactif, non +seulement à cause de l'anathème qui pèse sur lui et qui l'oblige à +gagner son pain à la sueur de son front, mais encore par suite de +l'essence même de sa nature morale. Une voix secrète l'avertit qu'il +devient coupable en s'abandonnant à la paresse, et cependant s'il +pouvait, en restant oisif, être utile et remplir son devoir, il +jouirait certainement de l'une des conditions du bonheur primitif. C'est +cependant ainsi que toute une classe de la société, celle des +militaires, vit dans une oisiveté relative, qui leur est d'autant plus +permise qu'elle leur est imposée, et qui a toujours été pour eux le +grand attrait du service.</p> + +<p>Depuis l'année 1807, Nicolas Rostow en savourait toutes les jouissances +dans le même régiment, et commandait l'escadron que Denissow lui avait +passé.</p> + +<p>Il était devenu un bon garçon, avec les formes un peu rudes, que ses +connaissances de Moscou auraient peut-être trouvées «mauvais genre»; +mais, estimé et aimé comme il l'était de ses camarades, de ses +inférieurs et de ses chefs, son sort le satisfaisait pleinement. Seules +les fréquentes lettres qu'il avait reçues en dernier lieu de sa mère, +des lettres pleines de doléances sur l'état précaire des finances de la +famille, où elle l'engageait à revenir faire la joie de ses vieux +parents, troublaient sa quiétude habituelle.</p> + +<p>Il pressentait avec terreur qu'on voulait l'arracher à ce milieu où, à +l'abri de tous les soucis de l'existence, il vivait si doucement et si +tranquillement; il pressentait que, tôt ou tard, il serait forcé de +rentrer dans ce dédale d'affaires embrouillées, de comptes à réviser, de +querelles, d'intrigues, de rapports avec le monde extérieur, auquel se +joignaient encore l'amour de Sonia et la promesse qu'il lui avait faite. +Tout cela l'effrayait; c'était confus, enchevêtré, difficile, et rendait +ses réponses, qui commençaient par: «Ma chère maman,» et se terminaient +par les mots consacrés: «Votre obéissant fils,» froides et muettes sur +ses intentions. En 1810, on lui apprit que Natacha était fiancée à +Bolkonsky, et que le mariage, n'ayant pas encore obtenu l'approbation du +vieux prince, était remis à un an. Cette nouvelle chagrina Rostow; il +voyait avec peine Natacha quitter le nid paternel, car elle était sa +préférée, et il regrettait vivement, à son point de vue de hussard, de +n'avoir pas été là pour donner à entendre à Bolkonsky que cette alliance +n'était pas déjà un si grand honneur, et que, si son amour était +sincère, il devait pouvoir se passer du consentement de son maniaque de +père. Demanderait-il un congé pour revoir Natacha? Il hésita, car +c'était l'époque des manoeuvres, et la perspective peu rassurante des +complications qui l'attendaient le décida à rester; mais, dans le +courant du printemps, il reçut une nouvelle lettre de sa mère, une +lettre écrite à l'insu de son mari, dans laquelle elle le suppliait de +les rejoindre: leur état de fortune exigeait qu'il s'en occupât, +autrement tout serait vendu à l'encan, et on se trouverait sur la +paille! Le comte, par bonté et par faiblesse, avait une confiance +absolue en Mitenka, qui le trompait comme les autres, si bien que tout +s'en allait à la dérive: «Au nom du ciel, viens à notre secours sans +plus tarder, si tu tiens à mettre un terme à notre malheureuse +situation.»</p> + +<p>Cette lettre eut le résultat désiré: Nicolas comprit, avec le bon sens +des intelligences moyennes, qu'il n'y avait plus à balancer et qu'il +fallait partir!</p> + +<p>Après sa sieste habituelle de l'après-midi, il fit seller son vieux +Mars, un étalon vicieux qu'il n'avait pas monté depuis quelque temps, +l'enfourcha, et, le ramenant tout en sueur quelques heures plus tard, +il annonça à Lavrouchka, devenu son serviteur, et à ses camarades +rassemblés chez lui, qu'il allait demander un congé pour revoir ses +parents. S'éloigner avant de savoir s'il serait promu au grade de +capitaine ou décoré de Sainte-Anne pour les dernières manoeuvres, cela +lui semblait aussi étrange que de se dire qu'il partirait sans avoir +vendu au comte Goloukhovsky la troïka de chevaux rouans que le comte lui +marchandait depuis des semaines et que lui, Rostow, avait parié vendre +deux mille roubles. Ainsi donc il n'assisterait pas au bal donné par les +hussards à Pani Pchasdetzka, pour faire la nique aux uhlans qui venaient +de fêter Pani Borjozovska. Quelle tristesse enfin de quitter ce milieu +si tranquille pour se retrouver en plein désordre et en plein désarroi! +Le congé lui fut accordé. Ses camarades de régiment et de brigade lui +offrirent un dîner, à quinze roubles par tête, avec musique et choeurs; +Rostow et le major Bassow dansèrent le «trépak»; les officiers, plus +gris les uns que les autres, le bernèrent, l'embrassèrent et le +laissèrent choir; les soldats du 3ème escadron en firent autant en +criant hourra! puis ils le couchèrent dans son traîneau, et on lui fit +escorte jusqu'au premier relais.</p> + +<p>Pendant la première moitié de son voyage, de Krementchoug à Kiew, Rostow +fut tout entier à son escadron, mais plus il avançait, plus la troïka de +ses chevaux rouans et la figure du maréchal des logis s'effaçaient +insensiblement de son esprit, pour céder la place à une curiosité +inquiète. Que trouverait-il à Otradnoë, qu'il entrevoyait de plus en +plus nettement à mesure qu'il s'en rapprochait? On aurait dit que cette +sensation toute morale était soumise chez lui à la loi qui régit la +chute des corps; parvenu au dernier relais, il donna trois roubles de +pourboire au postillon, et, une fois arrivé devant le perron, il sauta +d'un bond hors de son traîneau, avec une émotion indicible.</p> + +<p>Lorsque la première ivresse du retour se fut calmée, il ressentit ce +malaise indéfinissable que laisse après elle la froide réalité, toujours +au-dessous de ce qu'on peut en attendre, et il se prit même à regretter +la hâte fiévreuse qu'il avait mise à son voyage, puisqu'il ne trouvait +auprès des siens aucune nouvelle jouissance. Peu à peu, cependant, +Nicolas se réhabitua à cet intérieur de famille où presque rien n'était +changé. Père et mère avaient vieilli; une vague inquiétude, une certaine +mésintelligence, inconnues jusque-là et causées par leurs embarras +d'argent, se trahissaient dans leurs rapports entre eux. Sonia avait +vingt ans; sa beauté était en pleine fleur, elle ne pouvait plus +embellir, et, telle qu'elle était, elle charmait tous les regards. +Depuis le retour de Nicolas, tout parlait en elle de bonheur et d'amour, +et cet amour si fidèle, si dévoué, comblait de joie le hussard. Pétia et +Natacha le surprirent par le changement qui s'était opéré en eux; le +petit garçon, qui venait d'avoir treize ans, était joli de figure, +grandi, intelligent, espiègle, et sa voix commençait à muer. La +transformation de Natacha le frappa davantage, et, tout en la suivant +des yeux, il lui disait en riant:</p> + +<p>«Sais-tu bien que tu n'es plus toi?</p> + +<p>—Suis-je donc enlaidie?</p> + +<p>—Au contraire, et quelle dignité, madame la princesse! ajouta-t-il +tout bas.</p> + +<p>—Oui, oui,» dit-elle joyeusement; et elle lui raconta aussitôt tout son +roman avec le prince André, depuis l'apparition du prince à Otradnoë. En +lui montrant sa dernière lettre, elle lui dit:</p> + +<p>«Es-tu content? Quant à moi, je suis si heureuse et me sens si calme!</p> + +<p>—C'est parfait, reprit Nicolas, c'est un charmant homme; en es-tu au +moins bien éprise?</p> + +<p>—Que te dirai-je? Je l'ai été de Boris, de mon professeur de chant, de +Denissow, mais ceci ne ressemble en rien à tout Je reste. Je suis +tranquille, je me sens sur la terre ferme. Je vois qu'on ne saurait être +meilleur que lui, et je suis contente... ce n'est plus la même chose +qu'autrefois!»</p> + +<p>Nicolas lui exprima son déplaisir sur le retard apporté au mariage, et +Natacha lui répondit que c'était indispensable, qu'elle-même avait +insisté pour que cela fût ainsi, désirant avant tout ne pas entrer dans +la famille de son fiancé contre la volonté de son père. «Tu n'y +comprends rien,» ajouta-t-elle. Nicolas lui donna raison et se tut.</p> + +<p>En l'étudiant à son insu, il ne parvenait pas à découvrir chez elle la +moindre trace de la douleur d'une amoureuse fiancée qui pleure l'absence +de son futur. D'humeur égale et gaie, son caractère était le même que +par le passé, et il en arrivait à douter que son mariage fût aussi +définitivement arrêté qu'elle voulait bien le dire, d'autant plus qu'il +ne les avait jamais vus ensemble, elle et le prince André, et il +commençait à croire que quelque chose, sans qu'il pût dire quoi, +clochait dans ce projet d'union. Pourquoi ce retard, pourquoi n'avait-on +point fait de fiançailles? Comme il en causait un jour à coeur ouvert +avec sa mère, il fut tout surpris et presque satisfait de voir qu'au +fond de son coeur elle partageait sa façon de penser, et que cet avenir +ne lui inspirait pas de sécurité.</p> + +<p>«Figure-toi, lui dit-elle en lui montrant la lettre du prince André, +avec ce ton fâché que presque toutes les mères prennent involontairement +lorsqu'elles parlent du bonheur futur de leur fille, figure-toi qu'il +écrit qu'il ne peut revenir avant décembre. Qu'est-ce qui peut le +retenir aussi longtemps? Il est malade, bien sûr, car sa santé est loin +d'être bonne. N'en dis rien au moins à Natacha: tant mieux qu'elle soit +gaie, ce sont derniers beaux jours de jeune fille, et, lorsqu'elle +reçoit de ses lettres, je vois bien ce qui se passe en elle! Du reste, +qui sait? c'est un parfait galant homme, et, Dieu aidant, elle sera +heureuse!...» Ainsi se terminaient chaque fois les doléances de la +comtesse.</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>À la suite de cette conversation, Nicolas resta triste et préoccupé +pendant quelques jours. L'inévitable nécessité qui s'imposait à lui, +pour complaire à sa mère, d'entrer dans les ennuyeux détails de +l'administration des biens, le tourmentait au delà de toute expression; +aussi résolut-il, le surlendemain de son arrivée, d'en finir sans plus +tarder et d'avaler au plus tôt cette amère pilule. Les sourcils froncés +et la mine renfrognée, il se dirigea, sans répondre aux questions qu'on +lui adressait, vers l'aile du château habitée par Mitenka et lui demanda +à voir les «comptes de toute la fortune». Ce qu'étaient ces «comptes de +toute la fortune», Nicolas lui-même l'ignorait, et Mitenka, terrifié et +stupéfait, ne le savait pas davantage; aussi ses explications +furent-elles des plus embrouillées. Le starosta, l'adjoint du maire du +village et le starosta provincial, qui attendaient dans l'antichambre, +entendirent tout à coup, avec effroi, mais non sans une certaine +satisfaction, les éclats de voix du jeune comte, qui devenaient de plus +en plus violents et qui étaient accompagnés d'une volée d'injures +tombant dru comme grêle:</p> + +<p>«Brigand, créature ingrate, chien que tu es, je t'assommerai!» etc.</p> + +<p>Puis, à la satisfaction et à l'effroi toujours croissants des auditeurs, +ils virent Nicolas, la figure rouge de colère, les yeux injectés de +sang, traîner Mitenka par le collet et le pousser au dehors à grands +coups de pied et de genou, tout en lui criant à tue-tête:</p> + +<p>«Va-t'en, misérable, va-t'en, débarrasse-moi de ta présence!</p> + +<p>Mitenka, lancé en avant, dégringola les six marches du perron pour +aller tomber dans un massif (ce massif était le refuge habituel et +inviolable des gens d'Otradnoë, quand ils se trouvaient en faute; le +régisseur lui-même, quand il revenait gris de la ville, profitait +parfois de cet asile protecteur, et bien d'autres comme lui en avaient +éprouvé la vertu).</p> + +<p>La femme et la belle-soeur de Mitenka, avec des figures bouleversées, +entr'ouvrirent la porte de leur chambre, d'où s'échappait la vapeur d'un +samovar et où se dressait un grand lit, sur lequel s'étalait une +couverture piquée composée de chiffons d'étoffes de toutes couleurs. +Rostow passa, haletant, devant elles, et s'achemina résolument vers la +maison.</p> + +<p>La comtesse ne tarda pas à apprendre, par les femmes de chambre, ce qui +venait de se passer, et en tira la conclusion rassurante que leurs +affaires s'arrangeraient sans peine; mais, s'inquiétant de l'impression +que cette scène avait pu produire sur son fils, elle alla à plusieurs +reprises coller l'oreille à porte de sa chambre, où elle l'entrevit +fumant silencieusement une pipe.</p> + +<p>«Sais-tu, mon ami, dit en souriant le lendemain matin le vieux comte à +son fils; tu t'es emporté à tort, Mitenka m'a tout conté.</p> + +<p>—Je savais bien, pensa Nicolas, que je ne tirerais rien au clair, dans +ce monde de fous.</p> + +<p>—Tu lui en as voulu de ne pas avoir inscrit les sept cents roubles, +mais ils le sont dans le total... tu n'as pas regardé la page suivante.</p> + +<p>—Écoutez, mon père, c'est un voleur, un misérable, je le sais, et ce +que j'ai fait est bien fait... mais, si vous le désirez, je ne lui en +reparlerai plus.</p> + +<p>—Non, mon âme, non, je t'en supplie, occupe-toi des affaires, je suis +vieux, et...» Le comte s'arrêta embarrassé; il savait mieux que personne +qu'il était un mauvais administrateur, et responsable par conséquent, +devant ses enfants, des fautes qu'il commettait, mais incapable de les +réparer.</p> + +<p>«Je suis plus ignorant que vous dans tout cela; ainsi donc, mon père, +pardonnez-moi si ma conduite vous a fâché.... Que le diable emporte tous +les paysans et l'argent et les totaux inscrits sur «les pages +suivantes»! Je savais bien ce qu'autrefois signifiait «paroli à six +levées»; mais, quant aux reports d'une page à une autre, je n'y +comprends goutte!» Et il se jura à lui-même de ne plus se mêler de rien. +Un jour cependant, sa mère lui demanda conseil; elle avait une lettre de +change de deux mille roubles qu'elle avait prêtés dans le temps à Anna +Mikhaïlovna. Comment agirait-il en cette circonstance?</p> + +<p>«C'est tout simple, lui dit Nicolas, puisque vous me permettez de vous +donner mon avis. Je n'aime ni Anna Mikhaïlovna, ni Boris, mais ils ont +été traités par nous en amis, et ils sont pauvres. Voilà donc ce qu'il +nous reste à faire!» Et il déchira la lettre de change devant sa vieille +mère, qui en sanglota de joie. À dater de ce jour, Nicolas, pour occuper +ses loisirs, se passionna pour la chasse à courre, établie chez eux sur +un très grand pied.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Les premières gelées blanches emprisonnaient sous leurs minces couches +la terre trempée par les pluies d'automne; l'herbe foulée, tassée, +tranchait en touffes d'un vert vif sur les champs ravagés par le bétail, +où les chaumes brunis des grands blés d'été se mariaient avec les +teintes pâles des blés du printemps, entrecoupés par les bandes +rougeâtres du sarrasin. Les forêts, formant encore à la fin d'août des +îlots d'une épaisse verdure, entourés de champs moissonnés et de terres +noires ensemencées, s'étaient dorées et rougies, et se détachaient, en +nuances vives et brillantes, sur le fond vert tendre du jeune blé qui +commençait à pousser. Le lièvre changeait de pelage, les jeunes renards +se dispersaient de côté et d'autre, et les louveteaux avaient dépassé la +taille d'un grand chien. C'était le plus beau moment de la chasse. La +meute du jeune et ardent Nemrod Rostow, quoiqu'elle fût bien entraînée, +avait déjà été mise sur les dents, au point qu'il fut décidé en grand +conseil qu'on lui accorderait trois jours de repos et que, le 16 +septembre, on partirait en chasse en commençant par Doubrava, où l'on +était sûr de trouver une portée entière de louveteaux.</p> + +<p>Dans la journée du 14 septembre, le froid devint vif et piquant, mais +vers le soir l'air s'adoucit et il dégela; aussi lorsque, le 18 de grand +matin, Nicolas, en robe de chambre, jeta un coup d'oeil au dehors, il +fut ravi du temps, un vrai temps de chasse; la voûte grise du ciel +semblait se dissoudre, se fondre et s'abaisser graduellement; aucun +souffle n'agitait l'air, seules les gouttelettes à peine visibles du +brouillard tombaient sans bruit sur les branches dépouillées, y +scintillaient un moment et glissaient plus bas, jusque sur les feuilles +qui s'en détachaient une à une. La terre du jardin, noire comme du jais, +reluisait toute mouillée et se confondait à quelques pas avec le linceul +terne et humide de la brume. Nicolas sortit sur le perron ruisselant +d'eau et couvert de boue: l'air lui apporta l'odeur des chiens, et cette +senteur particulière aux forêts en automne, lorsque tout se flétrit et +se fane. Milka, la chienne noire aux taches de feu, au large +arrière-train, aux grands yeux à fleur de tête, apercevant son maître, +se leva, s'étira, se coucha comme un lièvre, et, se relevant tout à +coup, sauta sur lui d'un bond et lui passa la langue sur la figure, +pendant qu'un lévrier, la queue relevée, accourant du parterre à fond de +train, venait se frotter contre ses jambes.</p> + +<p>«Oh hoï!» fit en ce moment quelqu'un, avec cet inimitable cri +d'encouragement du chasseur où se mêlent les notes basses et aiguës, et +l'on vit surgir, de derrière l'angle de la maison, Danilo le veneur, le +visage ridé, et les cheveux gris coupés à la mode des Petits-Russiens. +Il tenait à la main un long fouet; ses traits exprimaient la plus +parfaite indépendance et ce profond dédain pour toutes choses, qu'on ne +rencontre en général que chez les chasseurs. Il ôta son bonnet +tcherkesse devant son maître, en conservant la même expression +dédaigneuse, qui du reste n'avait rien de blessant. Nicolas savait bien +que ce grand gaillard, avec son extérieur hautain, était son homme, son +chasseur à lui.</p> + +<p>«Eh! Danilo!» s'écria-t-il, dominé par la passion irrésistible de la +chasse, par cette journée faite à plaisir, par la vue de ses chiens et +de son chasseur, et sans plus songer à ses résolutions précédentes, +comme l'amoureux à genoux devant l'objet aimé.</p> + +<p>«Qu'ordonnez-vous, Excellence?» répondit une voix de basse, une vraie +voix de diacre, enrouée à force d'exciter les chiens, et deux yeux noirs +et brillants se fixèrent sur le maître, redevenu silencieux: «Y +résistera-t-il?» semblait dire ce regard.</p> + +<p>«Bonne journée, hein! pour chasser à courre, dit Nicolas en caressant +les oreilles de Milka.</p> + +<p>—Ouvarka est allé écouter à la pointe du jour, reprit la voix de basse +après une pause; il dit qu'elle a passé dans le bois réservé +d'Otradnoë, ils y ont hurlé.»</p> + +<p>Cela voulait dire qu'une louve, dont il avait suivi les voies, y était +rentrée avec ses louveteaux; ce bois, détaché du reste du domaine, était +situé à deux verstes.</p> + +<p>«Il faut y aller! qu'en dis-tu? Amène-moi Ouvarka!</p> + +<p>—Comme il vous plaira.</p> + +<p>—Attends un peu, ne leur donne pas à manger.</p> + +<p>—Entendu!»</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, Danilo et Ouvarka entraient dans le cabinet de +Nicolas. Danilo était de taille moyenne, et pourtant, chose étrange, il +produisait dans une chambre le même effet qu'aurait produit un cheval ou +un ours au milieu des objets et des conditions de la vie domestique; il +le sentait d'instinct, et, se serrant contre la porte, il s'efforçait de +parler bas, de rester immobile, dans la crainte de briser quelque chose, +et se hâtait de vider son sac, pour retourner au grand air et échanger +le plafond qui l'oppressait contre la voûte du ciel.</p> + +<p>Après avoir terminé son interrogatoire et s'être bien fait répéter que +la meute ne s'en trouverait que mieux (Danilo lui-même se mourait +d'envie de chasser), Nicolas donna l'ordre de seller les chevaux. Au +moment où le veneur quittait son cabinet, Natacha y entra vivement: elle +n'était ni coiffée ni habillée, mais enveloppée seulement du grand +châle de la vieille bonne.</p> + +<p>«Tu pars? Je le disais bien! Sonia assurait le contraire. Je m'en +doutais, car il faut profiter d'une journée pareille!</p> + +<p>—Oui, répondit à contre-coeur Nicolas, qui avait en vue une chasse +sérieuse et n'aurait voulu par suite emmener ni Pétia ni Natacha. Nous +quêtons le loup, ça t'ennuiera.</p> + +<p>—Au contraire, et tu le sais bien: c'est très mal à toi, tu fais seller +les chevaux, et tu ne nous dis rien!</p> + +<p>—Les Russes ne connaissent pas d'obstacles... en avant! hurla Pétia, +qui avait suivi sa soeur.</p> + +<p>—Mais tu sais bien aussi que maman ne te le permet pas!</p> + +<p>—J'irai, j'irai quand même, reprit Natacha d'un ton décidé.</p> + +<p>—Danilo, fais seller mon cheval, et dis à Mikaïlo d'amener ma laisse de +lévriers.»</p> + +<p>Danilo, déjà mal à l'aise et gêné de se trouver dans une maison, fut +encore plus décontenancé de recevoir des ordres de la demoiselle, et il +essaya, en baissant les yeux, de se retirer comme s'il n'avait rien +entendu, tout en prenant grand soin de ne pas coudoyer en passant sa +jeune maîtresse et de ne pas lui faire de mal par quelque brusque +mouvement.</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Le vieux comte, dont la chasse avait toujours été tenue sur un grand +pied, ne s'en occupait plus depuis qu'il l'avait remise entre les mains +de son fils; mais ce jour-là, 18 septembre, se sentant de bonne humeur, +il se décida à y prendre part.</p> + +<p>L'équipage de chasse et les chasseurs se trouvèrent bientôt réunis +devant le perron. Nicolas, l'air soucieux et préoccupé, passa devant +Pétia et Natacha, sans faire attention à ce qu'ils lui disaient.... +Pouvait-on, en cet instant solennel, penser à des futilités? Il examina +tout en détail, envoya en avant les chasseurs et la meute, enfourcha son +alezan Donetz, et, sifflant à lui sa laisse de chiens, il franchit +l'enclos, pour se diriger à travers champs vers le bois d'Otradnoë. Un +domestique d'écurie menait par la bride une jument bai brun, à crinière +blanche, appelée Viflianka: c'était la monture du vieux comte, qui +devait se rendre en droschki au rendez-vous indiqué.</p> + +<p>Cinquante-quatre chiens courants, quarante lévriers et plusieurs chiens +en laisse, accompagnés de six veneurs et d'un grand nombre de valets de +chiens, formaient un total de cent trente chiens et de vingt chasseurs à +cheval. Chaque chien connaissait son maître et répondait à son nom; +chaque chasseur savait d'avance ce qu'il avait à faire et l'endroit où +il devait se poster.</p> + +<p>Dès que les cavaliers eurent dépassé l'enceinte, ils débouchèrent en +silence sur la grande route et s'engagèrent sur les prairies, dont leurs +chevaux foulaient sans bruit le tapis moelleux et faisaient jaillir sous +leurs sabots l'eau des flaques des sentiers de traverse. Le ciel brumeux +s'abaissait toujours imperceptiblement; dans l'air calme et pur +retentissaient parfois le sifflet d'un chasseur, le hennissement d'un +cheval, le claquement d'un long fouet et le cri plaintif d'un chien +flâneur qu'un valet rappelait à son devoir.</p> + +<p>À une verste de distance, cinq autres chasseurs, à cheval, émergèrent +tout à coup du brouillard avec leurs chiens et se joignirent aux +premiers: ils avaient à leur tête un beau vieillard, de belle prestance, +portant une longue et épaisse moustache grise.</p> + +<p>«Bonjour, petit oncle, lui dit Nicolas.</p> + +<p>—Affaire sûre!... en avant, marche! Je le savais bien, répondit le +nouveau venu, petit propriétaire voisin des Rostow et quelque peu leur +parent; je disais bien que tu n'y tiendrais pas, et tu as eu raison, +morbleu! Affaire sûre!... en avant, marche! dit-il en répétant son +expression favorite. Empare-toi du bois sans retard, car mon Guirtchik +m'a annoncé que les Ilaguine sont en chasse du côté de Korniki, et alors +il se pourrait bien faire qu'ils t'enlevassent toute la portée sous le +nez.... Affaire sûre! en avant, marche!</p> + +<p>—J'y vais tout droit; faut-il assembler les meutes?» lui demanda +Nicolas.</p> + +<p>L'ordre en fut donné, et les deux cavaliers s'avancèrent côte à côte. +Natacha, enveloppée dans son châle, qui laissait à peine entrevoir ses +yeux brillants et sa figure animée, les rejoignit bientôt, suivie de +Pétia, de Mikaïlo, le chasseur, et d'un valet d'écurie qui remplissait +auprès d'elle les fonctions de garde du corps. Pétia riait sans rime ni +raison et agaçait sa monture par de légers coups de cravache. Natacha, +gracieuse et ferme en selle, modérait d'une main assurée l'ardeur de son +arabe, à la robe noire et lustrée.</p> + +<p>Le «petit oncle» lança de côté un regard mécontent sur la jeunesse, car +la chasse au loup était une entreprise sérieuse, qui ne comportait +aucune espièglerie.</p> + +<p>«Bonjour, petit oncle! nous sommes des vôtres, s'écria Pétia.</p> + +<p>—Bonjour, bonjour, n'écrasez pas les chiens, répliqua sévèrement le +vieux.</p> + +<p>—Nicolas, quel trésor de bête que Trounila! Il m'a reconnue, dit à son +tour Natacha, qui faisait des signes à son chien favori.</p> + +<p>—D'abord Trounila n'est pas une bête, mais un chien de chasse,» +répliqua Nicolas, en jetant à sa soeur un regard destiné à lui faire +comprendre sa supériorité et la distance qu'il y avait entre eux deux. +Elle comprit.</p> + +<p>«Nous ne vous gênerons pas, petit oncle, reprit-elle, nous ne gênerons +personne, nous resterons à nos places, sans bouger!</p> + +<p>—Et ce sera parfait, petite comtesse; seulement attention, n'allez pas +tomber de cheval, car alors, affaire sûre!... en avant, marche!... pas +moyen de se rattraper!»</p> + +<p>On n'était plus qu'à cent sagènes<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a> du petit bois; Rostow et le «petit +oncle» ayant décidé de quel côté on devait lancer la meute, le premier +indiqua à Natacha sa place, où, par parenthèse, il était à présumer +qu'elle ne verrait rien passer, et poussa plus loin, au delà du ravin.</p> + +<p>«Attention, petit neveu, c'est une louve mère! Ne va pas la laisser +échapper!</p> + +<p>—On verra! répondit Rostow.... Hé, Karaë!» dit-il en s'adressant à un +vieux chien, à poil roux, que l'âge avait rendu fort laid, mais qui +était connu pour se jeter à lui tout seul sur une louve.</p> + +<p>Le vieux comte connaissait par expérience l'ardeur que son fils +apportait à la chasse; aussi se dépêchait-il d'arriver, et l'on avait à +peine eu le temps de placer chacun à son poste, que le droschki, attelé +de deux chevaux noirs et roulant sans secousse à travers la plaine, +déposa le comte Ilia Andréïévitch à l'endroit qu'il s'était assigné à +l'avance. Son teint était vermeil, son humeur joyeuse; ramenant sur lui +son manteau fourré, et prenant son fusil et ses munitions des mains de +son chasseur, il se hissa lourdement en selle sur sa bonne et vieille +Viflianka, en donnant l'ordre au droschki de retourner au château. Sans +être un chasseur enragé, il observait cependant toutes les lois de la +chasse, et, se plaçant sur la lisière même du bois, il rassembla les +rênes dans sa main gauche, se mit bien d'aplomb, et, ses préparatifs une +fois achevés, regarda autour de lui en souriant... il était prêt!</p> + +<p>Il avait à ses côtés son valet de chambre, Sémione Tchekmar, bon +cavalier, mais alourdi par l'âge, qui tenait en laisse trois grands +lévriers gris à long poil (d'une race particulière à la Russie et +spécialement destinés à chasser le loup), intelligents mais vieux, qui +se reposaient à ses pieds. À cent pas plus loin se tenait l'écuyer du +comte, Mitka, hardi cavalier et chasseur endiablé. Le comte, fidèle à +ses habitudes, avala une «tcharka<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>«d'excellente et véritable +eau-de-vie de chasseur, et mangea un petit morceau de viande, qu'il +arrosa encore d'une demi-bouteille de son bordeaux favori. Le vin et la +course lui donnèrent des couleurs, ses yeux s'animèrent, et, emmailloté +dans sa bonne et chaude fourrure, il ressemblait à un enfant que l'on +mène promener.</p> + +<p>Tchekmar, maigre, les joues creuses, ayant aussi terminé sa besogne, +examina son maître, avec lequel il ne faisait qu'une âme depuis trente +ans, et, le voyant d'humeur si agréable, se prépara à entamer avec lui +une conversation aussi agréable que son humeur. Un troisième personnage +à cheval, un vieillard à barbe blanche, en cafetan de femme, portant une +coiffure très élevée, s'approcha d'eux sans bruit et s'arrêta un peu en +arrière du comte, c'était le bouffon Nastacia Ivanovna.</p> + +<p>«Eh bien, Nastacia Ivanovna, lui dit tout bas le comte en clignant de +l'oeil, prends garde; si tu as le malheur d'effrayer la bête, tu auras +affaire à Danilo.</p> + +<p>—J'ai, moi aussi, bec et ongles, répliqua Nastacia Ivanovna.</p> + +<p>—Chut, chut!» fit le comte.</p> + +<p>Et, se tournant vers Sémione, il ajouta:</p> + +<p>«As-tu vu Nathalie Ilinischna?... où est-elle?</p> + +<p>—Elle est avec son frère près des halliers de Yarow, voilà un plaisir +pour elle, et c'est une demoiselle pourtant!</p> + +<p>—N'est-ce pas étonnant de la voir à cheval, Sémione, hein? Comme elle +monte, on dirait un homme!</p> + +<p>—Comment ne pas s'en étonner?... Peur de rien, et si ferme en selle!</p> + +<p>—Et Nicolas, où est-il?</p> + +<p>—Au-dessus de Liadow.... Pas de danger, il connaît les bons endroits, +et quel cavalier! Nous nous en émerveillons parfois avec Danilo, +poursuivit Sémione, qui aimait à faire la cour à son maître.</p> + +<p>—Oui, oui, comme il est bien en selle, hein?</p> + +<p>—Il est à peindre! l'autre jour, par exemple, dans la plaine de +Zavarzine, lorsqu'il forçait à fond de train le renard, sur un cheval +de mille roubles! Quant au cavalier, il n'y a pas de prix pour lui! Un +beau garçon comme celui-là, on chercherait longtemps sans en dénicher un +autre!</p> + +<p>—Oui, oui, répéta le comte, oui, oui!...»</p> + +<p>Et, relevant les pans de sa fourrure, il fouilla dans sa poche pour en +retirer sa tabatière.</p> + +<p>«Et l'autre jour, reprit Sémione, en voyant tout le plaisir qu'il +faisait à son maître, à la sortie de l'église, lorsque Mikhaël +Sidorovitch l'a rencontré en grande tenue...»</p> + +<p>Mais Sémione s'arrêta court, le bruit de la meute en chasse et le +jappement de deux ou trois chiens avaient frappé ses oreilles, à +travers le calme de l'atmosphère. Il baissa la tête, écouta et fit +signe au comte de ne pas parler:</p> + +<p>«Ils sont sur la piste, murmura-t-il, ils vont sur Liadow.»</p> + +<p>Le comte, souriant encore des derniers mots de Sémione, regardait au +loin devant lui et tenait sa tabatière entr'ouverte sans songer à +priser. Le cor de Danilo résonna et annonça que la bête était en vue: +les meutes rallièrent les trois limiers, et tous ensemble donnèrent de +la voix de cette façon qui est particulière à la chasse au loup. Les +valets de chiens ne les excitaient plus qu'en criant: «Velaut!» +Au-dessus de tout ce bruit de voix, à timbres différents, on entendait +celle de Danilo passant de la basse la plus profonde aux notes les plus +aiguës, et emplissant, à elle toute seule, de ses bruyants éclats la +forêt et les champs d'alentour.</p> + +<p>Quelques secondes d'attention suffirent au comte et à son écuyer pour +comprendre que la meute s'était divisée: une moitié, celle qui jappait +avec fureur, s'éloigna graduellement, tandis que l'autre, poussée par +Danilo, passa sous bois à quelques pas d'eux, et les aboiements des deux +meutes, en se confondant ensemble, leur indiquèrent bientôt que la +chasse avait pris une autre direction. Sémione poussa un soupir et +dégagea un des chiens pris dans la laisse; le comte soupira de son côté, +et, faisant seulement alors attention à sa tabatière, il l'ouvrit et y +prit une pincée de tabac. «Derrière!» s'écria Sémione à un de ses chiens +qui s'était avancé au delà de la lisière. Le comte tressaillit et laissa +tomber sa tabatière. Nastacia Ivanovna descendit de cheval et la +ramassa.</p> + +<p>Tout à coup, comme il arrive souvent, la chasse se rapprocha, et l'on +aurait dit que toutes ces gueules qui glapissaient et aboyaient à l'envi +étaient là, devant eux!</p> + +<p>Le comte se retourna vers la droite et aperçut Mitka, les yeux sortant +de leurs orbites, qui, lui faisant signe de son bonnet, lui montrait +quelque chose du côté opposé.</p> + +<p>«À vous!» lui cria-t-il d'une voix dont l'éclat prouvait qu'elle +demandait depuis longtemps à faire explosion.</p> + +<p>Et il se dirigea vers lui au galop, en lâchant ses chiens.</p> + +<p>Le comte et Sémione se précipitèrent hors du bois et virent à leur +gauche le loup qui venait à eux, en se balançant sur ses hanches et en +bondissant sans se presser. Les chiens excités donnèrent, et, +s'arrachant à leurs laisses, s'élancèrent à sa poursuite.</p> + +<p>Le loup s'arrêta, tourna gauchement de leur côté sa grosse et large +tête, comme aurait fait quelqu'un qui souffrirait d'une angine, et, +relevant la queue, reprit tranquillement sa course, pour disparaître +bientôt en deux bonds dans le fourré. Au même moment, de la lisière +opposée du bois sortit un chien, puis un second; puis la meute entière, +affolée, éperdue, traversa la clairière, pour s'élancer à son tour à la +suite du loup, et entre les branches écartées des noisetiers apparut, +couvert d'écume, le cheval alezan de Danilo. Penché en avant, ramassé +sur lui-même, son cavalier, tête nue, ses cheveux gris au vent, la +figure rouge et ruisselante de sueur, s'égosillait à crier de toutes ses +forces: «Velaut! velaut!» À la vue du comte, ses yeux s'allumèrent de +colère: «Sacré nom! hurla-t-il en le menaçant de son fouet. Au diable +les chasseurs!... Avoir laissé échapper la bête!» Jugeant que son +maître, encore tout ahuri, était indigne d'une plus longue conversation, +il appliqua avec fureur le coup de fouet qu'il lui destinait sur les +flancs haletants et mouillés de son innocente monture, et s'élança dans +la forêt sur les traces de la meute! Le comte, interdit de cette verte +algarade, essaya de sourire en se tournant vers Sémione, qu'il espérait +attendrir, mais Sémione n'était plus là: contournant les broussailles, +il essayait de rejeter la bête hors du bois; les lévriers le +poursuivaient de droite et de gauche; mais, se glissant dans le fourré, +le loup ne tarda pas à se dérober aux regards des chasseurs.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Dans l'attente du loup, Nicolas n'avait pas quitté son poste, et en +entendant la meute se rapprocher et s'éloigner tour à tour, les chiens +aboyer de différentes façons suivant leurs impressions du moment, les +cris et les voix montés à un diapason extraordinaire, il pressentait ce +qui se passait. Il savait que dans la réserve se trouvaient deux vieux +loups et leurs louveteaux. Il savait que la meute s'était divisée, après +être tombée sur leurs pistes; il comprit d'instinct que quelque mauvaise +chance était venue se mettre en travers. Il faisait mille et une +suppositions, et se demandait de quel côté il verrait paraître l'animal +et comment il l'attaquerait; mais rien ne venait. Passant de l'espérance +au désespoir, il allait même jusqu'à implorer la Providence; il priait, +comme ceux qui prient sous l'influence d'une émotion violente, tout en +s'avouant à eux-mêmes la futilité de l'objet de leur prière:</p> + +<p>«Pourquoi ne pas me l'accorder? murmurait-il. Tu es grand, je le sais, +et c'est peut-être un péché de te le demander; mais je t'en supplie, ô +mon Dieu, fais en sorte qu'un des vieux loups vienne sur moi, afin que +Karaë puisse, aux yeux du «petit oncle», qui voit tout de sa place, +sauter à la gorge de la bête et la terrasser d'un bond!» Son regard +inquiet, scrutateur, fouilla, étudia mille fois pendant cette demi-heure +les moindres replis du terrain qui s'étendait devant lui, la lisière du +bois où deux chênes décharnés projetaient leurs branches au-dessus d'un +massif de jeunes trembles, et le ravin aux bords creusés par l'eau, et +le bonnet de l'oncle dépassant à sa droite la cime des halliers.</p> + +<p>«Non, je n'aurai pas ce bonheur, c'est toujours ainsi, se disait-il; à +la guerre, au jeu, partout le malheur me poursuivit, à la journée +d'Austerlitz comme à la soirée chez Dologhow!»</p> + +<p>L'oreille tendue, l'oeil aux aguets, il épiait de tous côtés et +s'efforçait de surprendre les plus légères inflexions dans les +aboiements de la meute. Ramenant de nouveau son regard sur sa droite, il +vit tout à coup quelque chose bondir à travers le champ désert et se +diriger vers lui. «Serait-ce possible?» se dit-il, en respirant à peine, +sous le coup de l'émotion qu'il éprouvait en voyant son désir se +réaliser; et cependant cette bonne fortune inespérée, si impatiemment +attendue, arrivait droit à lui sans bruit, sans éclat, sans aucun signe +avant-coureur! Il n'en croyait pas ses yeux, mais bientôt il ne put plus +en douter. C'était bien le loup, un vieux loup au dos grisâtre, au +ventre roux, qui courait tout à son aise, comme s'il était sûr de ne pas +être traqué, et qui franchissait lourdement un fossé. Rostow, n'osant +même respirer, regarda ses chiens: les uns étaient couchés, les autres +debout, aucun n'avait aperçu la bête, pas même le vieux Karaë, qui, la +tête renversée, le museau entr'ouvert, montrait ses dents jaunies et les +faisait claquer, en cherchant ses puces sur une de ses cuisses: «Velaut! +velaut!» murmura Rostow à mi-voix. Les chiens dressèrent les oreilles, +et Karaë, cessant de se gratter, se leva comme s'il était mû par un +ressort, et secoua vivement sa queue, d'où se détachèrent quelques +touffes de poil.</p> + +<p>«Faut-il lâcher les laisses? se demanda Nicolas. Le loup, s'écartant de +la forêt, s'avançait en droite ligne sur lui, sans se douter de rien. +Tout à coup il tressaillit: il venait probablement de découvrir les yeux +d'un homme, chose inconnue pour lui jusqu'à cette heure; il s'arrêta +indécis et eut l'air de réfléchir: rebrousserait-il, ou continuerait-il +son chemin? «En avant!» sembla-t-il se dire, et, prenant une allure +dégagée, mais modérée et résolue, il s'éloigna par bonds espacés et sans +plus se retourner.</p> + +<p>«Harloup, harloup!» s'écria Nicolas, et son intelligente monture partit +comme une flèche, en franchissant les ornières pour arriver au plus tôt +à la plaine, à la suite du loup. Les lévriers, plus prompts que +l'éclair, la distancèrent aussitôt. Nicolas ne se rendait compte de +rien, ni du cri qu'il venait de lancer, ni du galop furieux qui +l'emportait, ni du terrain qu'il traversait; il ne voyait que le loup, +qui, accélérant sa course sans changer de direction, se rapprochait du +ravin. Milka, la grande chienne tachetée, au large arrière-train, fut la +première à gagner de l'avance: plus près, toujours plus près, elle +allait l'atteindre, lorsqu'il lui lança un regard de côté, et Milka, au +lieu de se jeter sur lui comme d'habitude, releva la queue et tomba en +arrêt.</p> + +<p>«Harloup!» criait Nicolas. Liubime, un grand chien au poil roux, qui +suivait immédiatement Milka, s'élança sur la bête, la saisit à la +cuisse, mais recula aussitôt avec terreur. Le loup s'affaissa un moment, +grinça des dents, se releva et reprit son galop, poursuivi, à une +archine<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a> de distance, par les chiens qui n'osaient l'attaquer.</p> + +<p>«Il nous échappera, c'est sûr!» se disait Nicolas, en les excitant d'une +voix enrouée, et, cherchant des yeux son vieux chien, son seul espoir, +il l'appela d'un vigoureux: «Karaë, harloup!»</p> + +<p>Karaë, le corps aussi tendu que le lui permettaient ses forces +affaiblies par l'âge, courait tout à côté de la terrible bête, avec +l'intention évidente de la dépasser et de l'attaquer de front, mais il +était facile de prévoir, aux élans rapides et légers du fauve, et aux +bonds plus lourds du vieux chien, que ce calcul serait déjoué. Nicolas +voyait avec effroi diminuer peu à peu la distance qui les séparait +encore du fourré destiné à devenir le salut du loup. Mais l'espoir lui +revint bientôt, car au même moment parurent en avant du loup et se +dirigeant sur lui un chasseur et plusieurs chiens; l'un d'eux, d'un +brun foncé, qui était inconnu à Nicolas et faisait partie sans doute +d'une meute étrangère, fondit impétueusement sur la bête et la renversa +à demi. Celle-ci, retrouvant son équilibre, se jeta à son tour sur le +chien avec une agilité surprenante, l'empoigna avec les dents, et le +malheureux assaillant, le flanc déchiré, ensanglanté, donna de la tête +contre terre en hurlant de douleur.</p> + +<p>«Karaë! Oh! mon Dieu!» dit Nicolas avec désespoir.</p> + +<p>Le loup, flairant un nouveau danger à la vue du vieux Karaë, qui, grâce +à cet arrêt forcé, allait lui barrer le chemin, serra la queue entre les +jambes et repartit à fond de train; mais, ô prodige incroyable! Nicolas +vit tout à coup Karaë sauter sur le loup, le saisir à la gorge et rouler +avec lui dans la fondrière qui était à leurs pieds.</p> + +<p>La meute s'y précipita. Le spectacle du loup se débattant au milieu de +ce fouillis de têtes qui laissaient entrevoir par instants, ou son +pelage fauve, ou sa jambe de derrière arc-boutée, ou son museau haletant +et ses oreilles couchées de terreur,—car Karaë le tenait encore à la +gorge,—fut pour Rostow un des plus heureux moments de sa vie. +Empoignant le pommeau de sa selle, il se disposait à descendre de cheval +et à achever le loup, lorsque le carnassier, élevant sa large tête +au-dessus des chiens, et se débarrassant de son agresseur, se dressa sur +ses pieds de devant: ramenant sa queue et montrant les dents, il fit un +bond et distança les chiens. Karaë, le poil hérissé, contusionné ou +blessé, se hissa péniblement hors du trou où il avait roulé avec la +bête.</p> + +<p>«Mon Dieu, quel malheur!» s'écria Nicolas désespéré.</p> + +<p>Heureusement le chasseur du «petit oncle», suivi de tous ses chiens, +s'élança au triple galop du côté du fuyard et l'arrêta au passage. Là il +fut de nouveau entouré par Nicolas, son écuyer, le «petit oncle» et son +chasseur; tous tournaient autour de lui en criant à tue-tête: +«Harloup!», et ils s'apprêtaient, chaque fois qu'il s'affaissait, à +sauter à terre, et lançaient de nouveau leurs chevaux en avant lorsque, +se relevant il faisait quelques pas pour se rapprocher du taillis, sa +seule et dernière chance de salut.</p> + +<p>Danilo, qui, au commencement de la traque, s'était élancé hors de la +lisière du bois, avait assisté à la lutte et regardait la victoire comme +assurée; mais, à la vue du loup qui continuait à fuir, il courut en +ligne droite vers la forêt pour lui couper la voie. Grâce à cette +manoeuvre, il arriva sur lui au moment où les chiens du «petit oncle» le +forçaient pour la seconde fois.</p> + +<p>Danilo galopait sans rien dire, tenant de la main gauche son couteau +hors de la gaine, et battant de son long fouet, comme avec un fléau, les +flancs tendus de son bai brun couvert d'écume. Il avait à peine dépassé +Nicolas, que celui-ci entendit comme le bruit de la chute d'un corps: +c'était Danilo qui venait de s'abattre sur l'arrière-train du loup et le +tenait par les oreilles. Tous, chasseurs, chiens, jusqu'au loup +lui-même, se disaient que cette fois c'était bien fini! Le loup tenta +cependant un dernier effort pour se dégager, mais les chiens se ruèrent +sur lui; Danilo se releva, et se laissa de nouveau tomber de tout son +poids sur la bête sans lui lâcher les oreilles. Nicolas allait frapper +le loup qui râlait.</p> + +<p>«C'est inutile, lui dit Danilo, nous lui enfoncerons le bâton dans la +gueule,» et, appuyant son pied sur la gorge de l'animal, il passa un +pieu, gros et court, entre ses mâchoires serrées; on lui lia les pattes +et Danilo le chargea sur ses larges épaules. Fatigués mais heureux, tous +l'aidèrent à attacher le loup sur le dos de son cheval qui frémissait +d'inquiétude, et, au bruit des hurlements de la meute, on l'emporta au +rendez-vous de chasse; chacun vint examiner le loup, dont la large tête +carrée pendait entraînée par le poids du pieu fiché dans sa gueule, et +dont les grands yeux vitreux regardaient encore cette foule de chiens et +de chasseurs. Au moindre attouchement, ses jambes tremblaient, et ses +yeux continuaient à regarder avec une étrange fixité ceux qui +l'entouraient. Le comte Élie Andréïévitch fit comme les autres:</p> + +<p>«Oh, le vieux loup! C'est un vieux, n'est-ce pas? demanda-t-il à Danilo.</p> + +<p>—Certainement... un vieux! répondit Danilo en se découvrant avec +respect.</p> + +<p>—Dis donc, sais-tu que tantôt tu t'es joliment emporté?» Danilo ne +répondit rien, et un sourire humble et confus d'enfant gâté passa sur +ses lèvres.</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Le vieux comte retourna chez lui; Pétia et Natacha lui promirent de le +suivre de près. La matinée étant encore peu avancée, on en profita pour +aller plus loin. On lâcha deux chiens dans un épais taillis au fond d'un +ravin, et Nicolas de sa place eut l'oeil sur tous les chasseurs.</p> + +<p>En face de lui, son homme, enfoncé dans un fossé, se dérobait derrière +un buisson de noisetiers. À peine lancés, les chiens donnèrent de la +voix à intervalles rapprochés, et peu d'instants après, la trompe +annonça la vue; la meute se précipita dans la direction des prairies, et +Nicolas, attendant que le renard parût dans la plaine, vit les piqueurs +aux bonnets rouges se lancer au galop en avant.</p> + +<p>Son écuyer venait de découpler ses chiens, lorsqu'il aperçut au même +moment un renard roux, bas sur jambes, d'une physionomie particulière, +qui fuyait à travers champs: la meute ne tarda pas à l'entourer. +Balayant la terre de sa queue, le renard se mit à courir en décrivant +des ronds qui se rétrécissaient de plus en plus, lorsqu'un chien blanc, +puis un chien noir se jetèrent sur lui; tout se confondit dans la mêlée, +et les têtes des chiens, tournées vers leur proie, formèrent à leur tour +un cercle confus dont les ondulations étaient à peine sensibles. Deux +chasseurs, l'un avec un bonnet rouge, l'autre avec un caftan vert, s'en +approchèrent.</p> + +<p>«Que veut dire cela? D'où est venu ce chasseur inconnu? ce n'est pas +celui du petit oncle?» pensait Nicolas.</p> + +<p>Les chasseurs donnèrent au renard le coup de grâce, et il lui sembla de +loin qu'ils restaient groupés, à deux pas de leurs chevaux, sans songer +à le lier; quelques chiens s'étaient couchés pendant que les hommes +gesticulaient avec chaleur, en se montrant la bête; le cor fit entendre +le signal convenu pour indiquer qu'il y avait querelle.</p> + +<p>«C'est un des chasseurs d'Ilaguine, qui se querelle avec notre Ivan,» +dit l'écuyer de Nicolas. Ce dernier l'envoya à la recherche de sa soeur +et de Pétia, et se dirigea au pas vers l'endroit où les valets de chiens +réunissaient la meute; il descendit de cheval et attendit le résultat +de l'altercation. Le chasseur qui avait été pris à partie par l'autre +s'avança vers son jeune maître, le renard attaché à la selle de son +cheval. Ôtant de loin son bonnet rouge, il essayait visiblement de +rester respectueux, tout en étouffant de colère; il avait l'oeil poché, +mais il semblait ne pas s'en douter.</p> + +<p>«Que s'est-il passé entre vous? demanda Nicolas.</p> + +<p>—Est-ce qu'on va les laisser chasser avec nos chiens?... et c'est +encore ma chienne souris qui l'a pris!... Il n'entendait pas raison et +empoignait déjà le renard... alors je les ai roulés tous deux! Voici la +bête proprement ficelée!... Et de cela, en veux-tu?» ajouta-t-il d'un +air farouche, en tirant son couteau; il s'imaginait sans doute avoir +encore affaire à son adversaire.</p> + +<p>Nicolas, se tournant vers Natacha et Pétia, qui venaient de le +rejoindre, les pria de l'attendre pendant qu'il irait tirer l'affaire au +clair.</p> + +<p>Le chasseur triomphant racontait à ses camarades, pleins d'une curiosité +sympathique, tous les détails de son exploit.</p> + +<p>Ilaguine, qui était en froid et même en procès avec les Rostow, chassait +précisément ce jour-là sur les terres réservées par un long usage à ces +derniers, et, comme par un fait exprès, il s'était dirigé vers le bois +du rendez-vous, en permettant même à son chasseur de suivre les voies de +la bête que les Rostow avaient levée.</p> + +<p>Toujours extrême dans ses jugements et dans ses sentiments, Nicolas, +qui ne l'avait jamais vu, mais qui tenait pour certains les actes de +violence et d'arbitraire attribués à Ilaguine le détestait cordialement, +le regardant comme son plus mortel ennemi, il se dirigeait vers lui, +serrant avec colère son fouet dans sa main, prêt à en venir sans +réflexion aux dernières extrémités.</p> + +<p>À peine avait-il tourné le bois, qu'il vit venir à sa rencontre un gros +cavalier coiffé d'un bonnet garni de castor, monté sur un beau cheval +noir et suivi de deux écuyers: c'était Ilaguine en personne.</p> + +<p>Au lieu de l'ennemi qu'il s'attendait à affronter, Nicolas trouva un +voisin fort aimable, fort bien élevé et très désireux de faire sa +connaissance, soulevant à demi son bonnet, Ilaguine lui exprima tous ses +regrets de la querelle survenue entre leurs hommes, lui jura que son +chasseur serait sévèrement puni pour avoir chassé avec une meute qui ne +lui appartenait pas, et finit par lui proposer de chasser sur ses +propres terres.</p> + +<p>Natacha, fort inquiète, et daignant que cet entretien ne prit une +mauvaise tournure avait suivi son frère de loin, elle se rapprocha en +voyant les saints qu'on échangeait de part et d'autre, Ilaguine, se +découvrant tout à fait devant elle, se récria sur sa grâce, et assura +qu'elle était la vivante image de Diane, tant par son amour de la +chasse, que par sa beauté.</p> + +<p>Pour se faire pardonner l'infraction commise par son piqueur, il supplia +instamment Rostow de venir lancer le lièvre chez lui, dans un endroit +situé à une verste de là, qui, disait-il, fourmillait de lièvres. +Nicolas y consentit volontiers, et l'équipage de chasse, ainsi augmenté +de moitié, se mit en route.</p> + +<p>Il fallut couper à travers champs; les maîtres se réunirent, et chacun +d'eux, étudiant à la dérobée les chiens de ses compagnons, tremblait +rien qu'à l'idée d'en découvrir parmi eux de supérieurs aux siens, comme +forme et comme flair.</p> + +<p>Rostow fut surtout frappé de la beauté d'une chienne de race pure, au +corps allongé, aux muscles d'acier, au museau fin et pointu, aux yeux +noirs à fleur de tête, tachetée de roux, et appartenant à Ilaguine. Il +avait entendu vanter la vitesse des chiens de sa meute, et devinait dans +cette belle petite chienne une rivale à sa Milka. Au milieu d'une +conversation insignifiante sur les récoltes, il dit à Ilaguine, en se +tournant vers lui:</p> + +<p>«Il me semble que vous avez là une bonne chienne?... Pleine de feu?</p> + +<p>—Celle-là? Oui, elle est bonne, elle chasse bien,» répondit Ilaguine du +ton le plus indifférent.... Et cependant, pour Erza, il avait cédé à son +voisin trois familles de «dvorovy<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>«.</p> + +<p>«Ainsi donc, comte, dit-il en reprenant le premier sujet de leur +conversation, chez vous aussi le rendement a été assez maigre cette +année?...» Puis, croyant de son devoir de lui rendre sa politesse en +examinant à son tour la meute de Rostow, il aperçut Milka:</p> + +<p>«Mais c'est vous, comte, qui possédez une chienne superbe, celle qui a +des taches noires!</p> + +<p>—Oui, elle n'est pas mal, elle a du train.... Tu verrais bien, se dit +Nicolas à part lui, tu verrais bien quelle chienne est Milka, si nous +tombons sur un vieux lièvre!»... Et, se tournant vers son écuyer, il +annonça qu'il donnerait un rouble de gratification à celui qui +découvrirait un lièvre au gîte.</p> + +<p>«Je ne puis comprendre, reprit Ilaguine, la jalousie des chasseurs entre +eux à propos de leurs meutes et du gibier? Quant à moi, je jouis de +tout, de la promenade, d'une agréable société, comme aujourd'hui par +exemple,—et il souleva de nouveau son bonnet à l'intention de +Natacha,—mais compter avec envie les peaux ou les pièces tuées, ce +n'est pas mon faible, vous l'avouerai-je, et je vous dirai même que cela +me touche fort peu.</p> + +<p>—C'est parfaitement juste!</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela peut me faire si mon chien n'a pas de chance... je +n'en suis pas moins la chasse avec intérêt. Et puis...»</p> + +<p>Le cri prolongé de l'un des valets de chiens l'interrompit; debout sur +une légère éminence, le fouet levé, le valet répéta son cri avec une +nouvelle force: c'était le signal convenu pour dire qu'il avait devant +lui le lièvre couché à quelques pas.</p> + +<p>«Ah! je crois qu'il l'a levé, dit Ilaguine avec une feinte +indifférence. Eh bien, allons, donnons-lui la chasse!</p> + +<p>—Allons-y, allons-y ensemble,» répondit Nicolas en jetant un regard de +défiance sur Erza et sur Rougaï, les deux rivaux de sa Milka, qui ne +s'était jamais mesurée avec eux: «Et si elle allait se couvrir de honte? +pensait-il en avançant.</p> + +<p>—Est-ce un vieux? demanda Ilaguine, en sifflant à lui Erza, non sans +émotion, et vous, Mikhaïl Niknorovitch? ajouta-t-il en s'adressant au +«petit oncle», qui avait l'air fort maussade.</p> + +<p>—Je n'irai pas me fourrer là dedans! Vos chiens..., affaire sûre,... en +avant, marche!... ont été payés un village par tête et valent des +milliers de roubles!... Je regarderai, pendant que les vôtres se le +disputeront.</p> + +<p>—Rougaï! Rougaïouchka!» ajouta-t-il en mettant dans cet appel toute la +tendresse et tout l'espoir que lui inspirait son favori.</p> + +<p>Natacha devinait et partageait l'agitation de son frère et celle que les +deux vieux s'efforçaient en vain de dissimuler.</p> + +<p>La meute et le reste de la société avançaient sans se presser; le +chasseur posté sur l'éminence n'avait pas bougé, attendant ses maîtres.</p> + +<p>«Où est sa tête?» lui demanda Nicolas; mais le lièvre, pressentant la +gelée du lendemain, ne donna pas au chasseur le temps de répondre: il +fit un bond et déboula; les chiens découplés et les lévriers +descendirent en hurlant le versant de la colline, et les piqueurs à +cheval partirent à fond de train, les uns pour les aider à se rabattre, +les autres pour les pousser dans la direction voulue. Ilaguine, Natacha +et le petit «oncle» galopaient, sans même savoir où ils allaient, tantôt +à la suite des chiens, tantôt à la suite du gibier, mourant de peur de +manquer la chasse. Le lièvre était vieux et agile: couchant d'abord ses +oreilles pour écouter ces cris et ce piétinement de chevaux et de chiens +qui l'avaient subitement entouré de partout, il fit ensuite une dizaine +de sauts, laissa approcher les chiens, puis, comprenant enfin le danger, +et choisissant sa voie, il dressa une oreille puis l'autre, détala à +toute vitesse et se blottit dans les chaumes. À quelques pas de lui +s'étendait une prairie marécageuse. Les deux chiens du chasseur qui +l'avait levé avaient été les premiers à prendre sa piste, mais ils en +étaient encore assez loin, lorsque Erza, la chienne rousse d'Ilaguine, +les dépassa; arrivée à quelques pas du lièvre, elle sauta à son tour +pour essayer de l'attraper par la queue, mais, manquant son élan, elle +tomba et roula sur elle-même, pendant que le lièvre accélérait sa +course, et que Milka filait sur lui comme un trait et gagnait de +l'avance.</p> + +<p>«Miloucha, ma petite Miloucha!» et la voix triomphante de Nicolas +retentit dans l'air; Milka semblait être au moment de le saisir, mais sa +vitesse lui fit dépasser le but, le lièvre s'étant arrêté court! Erza la +belle chienne, renouvela aussitôt son attaque; elle fit un saut en +avant; et l'on aurait dit que, suspendue en l'air, elle mesurait de +l'oeil, avec prudence cette fois, la distance à franchir, afin de +retomber juste sur le dos de sa proie:</p> + +<p>«Erza, ma bonne petite Erza!» s'écria Ilaguine en adressant à sa chienne +une touchante invocation qu'Erza ne daigna pas écouter, car, à l'instant +où elle allait happer le lièvre, il repartit de plus belle et se mit à +courir sur la lisière même du champ et de la prairie. Erza et Milka, +galopant de front comme deux timoniers, s'en rapprochèrent encore, mais +le terrain marécageux arrêtait leur course.</p> + +<p>«Rougaï, Rougaïouchka!... affaire sûre... marche!...» s'écria une +troisième voix, et Rougaï, le chien bossu du «petit oncle», s'étirant et +courbant son dos comme un ressort, atteignit les deux autres, les +dépassa, et, faisant un effort surnaturel, tomba sur le lièvre, qu'il +lança d'un coup de gueule sur la prairie, le rattrapa par un nouveau +bond, le renversa et se roula avec lui sur la terre fangeuse qui +s'attachait à son corps par larges plaques. Les chiens et les chasseurs +formèrent cercle autour d'eux. Seul «le petit oncle», tout jubilant, +descendit de cheval, s'approcha du lièvre, et secoua en l'air sa patte +droite pour en faire écouler le sang; l'émotion qu'il éprouvait donnait +à ses yeux, qui allaient en tous sens, une expression effarée, ses +mouvements étaient saccadés, ses paroles entrecoupées et sans suite: +«Affaire sûre... marche!... Voilà un chien! Il les vaut tous, et les +plus chers et les moins chers aussi.... Affaire sûre... marche!» +disait-il en suffoquant, et l'on aurait dit, aux regards furibonds qu'il +lançait autour de lui, qu'il se croyait entouré d'ennemis, et que, +offensé et malmené par tous, il venait maintenant de se réhabiliter +d'une façon éclatante: «Voilà les chiens de mille roubles! Rougaï, voici +pour toi, mon vieux, tu l'as mérité! ajouta-t-il en lui jetant la patte +crottée qu'il venait de couper.</p> + +<p>—Elle s'est éreintée, elle lui a trois fois donné la chasse toute +seule, criait Nicolas, sans s'adresser à personne et sans rien entendre +de ce qui se disait autour de lui.</p> + +<p>—Le prendre en travers, la belle affaire! dit l'écuyer d'Ilaguine.</p> + +<p>—Du moment qu'Erza l'avait forcé, tout chien, fût-ce même un chien de +basse-cour, pouvait l'attraper,» ajouta à son tour Ilaguine, la figure +empourprée et hors d'haleine, par suite de sa course folle.</p> + +<p>Natacha, également excitée, poussait de son côté des cris de triomphe +si aigus, et si sauvages, que peut-être ailleurs en aurait-elle eu +honte, mais ils ne faisaient qu'exprimer ses impressions et celles des +autres chasseurs. Le «petit oncle» lia son lièvre, le jeta adroitement +sur la croupe de son cheval, et, sans se départir de son air rogue et +maussade, s'éloigna sans proférer une parole. Nicolas et Ilaguine +avaient été trop froissés dans leur amour-propre de chasseurs pour +reprendre tout de suite leur air affecté d'indifférence, et ils +suivirent longtemps des yeux Rougaï, le vieux chien bossu qui, l'échine +crottée, marchait derrière le «petit oncle», avec le calme d'un +triomphateur: «Vous voyez, je suis comme tout le monde, semblait-il leur +dire, mais à la chasse c'est autre chose, attention!»</p> + +<p>Lorsque, après cet incident le «petit oncle» s'approcha de Nicolas et +s'adressa à lui, Nicolas se sentit honoré de cette marque de +condescendance, malgré tout ce qui venait de se passer.</p> + +<h3>VII</h3> + + +<p>Quand Ilaguine prit, vers le soir, congé de Nicolas, celui-ci se rendit +compte seulement alors de l'énorme distance qui les séparait d'Otradnoë; +aussi accepta-t-il avec empressement l'invitation du «petit oncle» de +laisser son équipage de chasse passer la nuit chez lui, à Mikariovka:</p> + +<p>«Et si vous veniez vous-même chez moi? qu'en pensez-vous?... Affaire +sûre, marche!... Le temps est humide, vous vous reposeriez, et on +ramènerait la jeune comtesse plus tard.» Sa proposition fut acceptée +avec joie, et l'un des gardes fut dépêché à Otradnoë pour y chercher un +droschki, pendant que la société, conduite par le «petit oncle», entrait +dans ses domaines et était reçue, à l'entrée principale de sa maison, +par les quatre ou cinq serviteurs mâles de toute taille qui composaient +son service particulier. Une dizaine de femmes, vieilles et jeunes, se +montrèrent aussitôt à une porte de derrière, attirées par la curiosité +qu'excitait la vue des cavaliers. L'apparition de Natacha, d'une dame à +cheval, y mit le comble; aussi, n'y résistant plus, elles s'avancèrent +toutes pour l'examiner de près, et les plus hardies allèrent jusqu'à la +regarder dans le blanc des yeux, en faisant tout haut leurs remarques, +comme si elles avaient devant elles un être surnaturel, qui ne pouvait +ni les entendre ni les comprendre.</p> + +<p>«Vois donc, Arina, elle est assise de côté, tandis que sa robe flotte. +Et la corne donc, la corne!</p> + +<p>—Seigneur Dieu!... et ce couteau encore!</p> + +<p>—Comment ne tombes-tu pas?» dit l'une d'elles, plus hardie que ses +compagnes, en s'adressant directement à Natacha.</p> + +<p>Le «petit oncle» descendit de cheval devant le perron en bois de sa +rustique habitation, qui était enfouie au milieu d'un jardin inculte, +et, jetant un regard à ses gens, leur commanda de s'éloigner; chacun +d'eux ayant reçu les ordres nécessaires pour que rien ne manquât à ses +hôtes et à leur équipage de chasse, ils se dispersèrent aussitôt.</p> + +<p>Se tournant vers Natacha, il l'enleva de dessus sa selle et lui offrit +la main pour l'aider à monter les quelques marches vermoulues de +l'escalier. Dans l'intérieur de la maison, dont l'aspect général était +loin de briller d'une propreté irréprochable, les grosses poutres des +murs n'étaient pas même dissimulées comme d'habitude par une couche de +chaux, et l'on devinait aisément qu'un des moindres soucis des habitants +de cette demeure était d'en faire disparaître les taches et les +souillures qu'on y voyait de tous côtés. Une odeur fade de pommes +fraîchement cueillies remplissait un étroit vestibule, où quelques peaux +de loup et de renard étaient suspendues.</p> + +<p>On traversait ensuite une petite salle à manger meublée d'une table à +pliants en bois rouge et de quelques chaises, pour gagner le salon, dont +le principal ornement consistait en une autre table ronde, en bois de +bouleau, placée devant un canapé; on arrivait enfin au cabinet de +travail du propriétaire, qui sentait à plein nez le tabac et le chien. +L'étoffe du mobilier, le tapis de la chambre étaient déchirés, sordides, +et sur les murs, couverts comme tout le reste de taches sans nombre, +étaient accrochés les portraits de Souvorow, du père et de la mère du +«petit oncle», et celui du «petit oncle» en uniforme de l'armée. Après +avoir engagé ses hôtes à s'asseoir, il les quitta un moment, pendant que +Rougaï, bien lavé et bien nettoyé, faisait son entrée dans le salon, s'y +emparait de sa place habituelle sur le divan, et y achevait sa toilette, +en se bichonnant de la langue et des dents. Le côté opposé du cabinet +donnait sur un petit corridor divisé en deux par un paravent dont +l'étoffe flottait en lambeaux, et derrière lequel on entendait des +éclats de rire et des voix de femmes. Natacha, Nicolas et Pétia se +débarrassèrent de leurs vêtements fourrés et s'étendirent tout à leur +aise sur le large canapé; Pétia, la tête appuyée sur ses coudes, ne +tarda pas à s'endormir. Bien qu'ils eussent la figure hâlée et brûlée +par le vent, Natacha et Nicolas n'en étaient pas moins très gais, et de +plus très affamés. N'ayant plus à faire montre de sa supériorité comme +homme et comme chasseur, Nicolas répondit au regard espiègle de sa soeur +par un franc éclat de rire, auquel elle se joignit, sans même +s'inquiéter du motif.</p> + +<p>Le «petit oncle» reparut bientôt en veston, en pantalon gros bleu et en +bottines; ce costume, qui avait jadis excité à Otradnoë l'étonnement et +les railleries de Natacha, ne lui parut pas cette fois plus ridicule +que l'habit et la redingote de tout le monde. Le «petit oncle», de +joyeuse humeur, fit chorus avec eux:</p> + +<p>«Voilà qui va bien, comtesse! Ah! la jeunesse, affaire sûre, marche!... +pas vu sa pareille jusqu'à présent!» s'écrie-t-il, et, offrant à Nicolas +une longue pipe turque, il en prit une plus courte, qu'il se mit à +manoeuvrer avec amour entre trois doigts.</p> + +<p>«Toute la journée en selle comme un homme, et comme si de rien n'était!»</p> + +<p>Sur ces entrefaites, une fillette qui marchait sans doute pieds nus, à +en juger par le son étouffé de ses pas, ouvrit une des portes, pour +laisser entrer une femme de quarante ans environ, un peu forte, avec un +teint frais, un double menton, des lèvres rouges; elle portait un +énorme plateau. Son extérieur plein de prévenance, son cordial sourire, +accompagné d'un respectueux salut adressé aux hôtes de son maître, +étaient les symboles d'une franche hospitalité. Bien que la rotondité +toute particulière de sa personne, fortement accentuée en avant, +l'obligeât à tenir la tête penchée en arrière, elle n'en mettait pas +moins à tous ses mouvements une agilité extrême. Après qu'elle eut mis +le plateau sur la table, ses mains blanches et potelées y eurent bientôt +disposé les bouteilles, les carafes, les assiettes garnies de +«zakouska», dont il était chargé. Reculant ensuite jusqu'au seuil de la +porte, elle s'y arrêta un instant, sans cesser de sourire: +«Regardez-moi! Comprenez-vous à présent le «petit oncle?» sembla-t-elle +leur dire, avant de disparaître. Comment ne pas le comprendre? C'était +si clair, si évident, que non seulement Nicolas, mais Natacha elle-même, +devinèrent ce que signifiaient les sourcils froncés et l'expression +satisfaite et fière d'Anicia Fédorovna, chaque fois qu'elle rentrait +dans le salon!</p> + +<p>Que de choses n'avait-elle pas entassées sur son plateau? Une bouteille +de liqueur d'herbes sauvages, une autre de fruits, des champignons au +vinaigre, des galettes de farine de sarrasin, et du beurre, du miel +frais, du miel cuit, de l'hydromel, des pommes, des noix fraîches, des +noix séchées au four, des noix au miel, des confitures au sucre et à la +mélasse; et, de plus, un gros jambon et une belle poularde dorée!</p> + +<p>Le tout soigné; préparé par Anicia Fédorovna, avec l'odeur alléchante +qui s'en exhalait, avec quelque chose du caractère appétissant de sa +personne et de son exquise propreté:</p> + +<p>«Goûtez un peu de cela, mademoiselle la comtesse,» disait-elle à +Natacha... et de ceci, ajoutait-elle en lui offrant tantôt une chose, +tantôt une autre, et Natacha dévorait à belles dents: il lui semblait +n'avoir jamais ni vu, ni mangé des galettes aussi exquises, des +confitures aussi parfumées, d'aussi bonnes noisettes au miel, ni même +une volaille d'aussi belle apparence. Nicolas et le «petit oncle», tout +en arrosant leur souper de liqueurs aux fruits, devisaient sur la chasse +passée et sur la chasse à venir; sur les mérites de Rougaï et sur la +meute d'Ilaguine. Crânement campée sur le divan, Natacha suivait de ses +yeux brillants leur conversation, tout en essayant parfois de réveiller +Pétia pour lui donner sa part de toutes les friandises, mais ses +réponses incohérentes prouvaient qu'il était profondément endormi. Elle +ne se possédait pas de joie dans cet intérieur si nouveau pour elle, et +la seule chose qu'elle craignît, c'était de voir arriver le droschki +qui, à son grand regret devait l'emmener chez son père. Au bout d'un +moment de silence, comme il en survient souvent entre un maître de +maison et des hôtes qu'il reçoit pour la première fois, le «petit +oncle», répondant à une de ses pensées intimes, s'écria:</p> + +<p>«Oui, c'est ainsi que je finis de vivre... une fois mort, affaire sûre, +marche!... il ne restera rien après moi!»</p> + +<p>Sa physionomie devint presque belle pendant qu'il parlait ainsi, et +Nicolas se rappela tout le bien que son père lui avait toujours dit de +lui. Il passait également dans tout le district pour le plus +désintéressé et le plus noble des originaux, aussi le choisissait-on à +chaque instant ou pour arbitre dans les discussions de famille, ou pour +exécuteur testamentaire, ou enfin même pour confident. Presque toujours +élu juge à l'unanimité, il avait également rempli d'autres fonctions +électives, mais rien ne pouvait vaincre son refus d'accepter du service +actif. Son temps se partageait ainsi: en automne et au printemps, il +courait les champs sur son vieil étalon, ne quittait pas son petit +réduit en hiver, et passait l'été étendu à l'ombre du sauvage fouillis +qu'il appelait son jardin.</p> + +<p>«Pourquoi ne vous décidez-vous pas à reprendre du service, petit oncle.</p> + +<p>—J'ai servi, et c'est assez... bon à rien... affaire sûre, marche! +C'est votre affaire, à vous autres: quant à moi, je n'y comprends rien. +Mais à la chasse, c'est autre chose.... Affaire sûre, marche! Hé là-bas, +ouvrez donc la porte! Qu'est-ce qui l'a fermée?» La porte au fond du +corridor (que l'oncle prononçait «colidor») communiquait avec une +chambre où les piqueurs et les valets de chiens prenaient ordinairement +leurs repas. Les petits pieds nus de la fillette se rapprochèrent de +nouveau, une main invisible ouvrit la porte, et les sons d'une +«balalaïka<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>» dont les cordes vibraient sous les doigts d'un véritable +artiste parvinrent jusqu'à eux:</p> + +<p>«C'est mon cocher Mitka qui joue: aussi lui en ai-je acheté une +excellente, cette musique me plaît!» Il était d'habitude qu'au retour de +la chasse, Mitka se livrât à ses fantaisies musicales, pendant que le +«petit oncle» l'écoutait avec bonheur.</p> + +<p>—C'est vraiment très joli, dit Nicolas avec une feinte indifférence, +comme s'il était honteux d'avouer qu'il trouvait du charme à cette +musique.</p> + +<p>—Comment, très joli? s'écria Natacha d'un ton de reproche, mais c'est +charmant, mais c'est ravissant!» Et en effet la chanson qu'elle écoutait +lui semblait la plus idéale des mélodies, tout comme les champignons, le +miel et les confitures d'Anicia lui avaient paru être les meilleurs +qu'elle eût jamais mangés!</p> + +<p>«Encore, encore, je t'en prie,» dit Natacha, lorsque la «balalaïka» se +tut. Mitka l'accorda et reprit de nouveau <i>la Barina</i>, avec variations +et changements de ton. L'oncle, la tête légèrement inclinée, un vague +sourire sur les lèvres, écoutait religieusement. Le motif revint une +centaine de fois sous les doigts exercés du musicien, et les cordes +répétèrent à satiété les mêmes notes, sans fatiguer les oreilles de +l'auditoire, qui ne cessait de les redemander. Anicia Fédorovna écoutait +aussi, appuyée contre le linteau de la porte:</p> + +<p>«Faites attention, mademoiselle, dit-elle avec un sourire qui rappelait +celui de son maître. Il joue très bien!</p> + +<p>—Voilà une mesure manquée, s'écria tout à coup le «petit oncle» en +faisant un geste énergique. Ces notes-là doivent être plus vivement... +enlevées, affaire sûre, marche!</p> + +<p>—Sauriez-vous jouer de la balalaïka? demanda Natacha surprise.</p> + +<p>—Aniciouchka!...—et le «petit oncle» sourit malicieusement»—Vois un +peu si les cordes de la guitare y sont toutes, il y a si longtemps que +je ne l'ai eue entre les mains.»</p> + +<p>Anicia exécuta cet ordre avec une visible satisfaction, et lui apporta +la guitare.</p> + +<p>La prenant avec soin, il souffla dessus pour en enlever quelques grains +de poussière, et en tendit les cordes de ses doigts osseux; puis, +s'asseyant bien à son aise, et arrondissant d'une façon un peu théâtrale +son coude gauche, il saisit le manche de l'instrument, cligna de l'oeil +à Anicia Fédorovna, et, pinçant un accord plein et sonore, commença, +sans la moindre hésitation, à improviser sur le thème d'une chanson très +populaire. Le rythme en était lent, mais le refrain exprimait une +gaieté si douce, si discrète, la gaieté d'Anicia, qu'il pénétra jusqu'au +coeur de Nicolas et de Natacha... et leur coeur chanta à l'unisson! +Anicia, dont la figure rayonnait, rougit, se cacha la figure dans son +mouchoir et quitta le cabinet en souriant toujours; le «petit oncle» +continuait avec précision et avec aplomb à moduler ses cadences et ses +variations, et son regard vaguement inspiré se portait vers la place +qu'elle avait occupée. Un léger sourire flottait sous sa moustache +grise, et s'accentuait vivement, lorsqu'il accélérait la mesure, que la +chanson redoublait d'entrain, et qu'une corde criait aux passages +difficiles.</p> + +<p>«Ravissant, ravissant!...» Et Natacha, sautant de sa place, entoura le +«petit oncle» de ses bras et l'embrassa: «Nicolas, Nicolas!» +ajouta-t-elle en se retournant vers son frère, comme pour lui faire +partager sa surprise.</p> + +<p>Mais le «petit oncle» avait recommencé à jouer. Anicia Fédorovna et +plusieurs autres gens de la maison montrèrent leurs figures dans +l'entrebâillement de la porte, pendant qu'il attaquait le: «Là-bas, +là-bas, derrière la source fraîche, la jeune fille m'a dit: attends!», +et, brisant un accord, il remua légèrement les épaules.</p> + +<p>«Eh bien, eh bien après!» dit Natacha d'un ton si suppliant, que sa vie +semblait dépendre de ce qui allait suivre. Le «petit oncle» se leva; on +aurait dit qu'il y avait en lui deux hommes différents, dont l'un +répondait par un grave sourire à la naïve et pressante invitation à la +danse exécutée par l'autre, par le musicien:</p> + +<p>«En avant, ma nièce! s'écria-t-il tout à coup, et Natacha, se +débarrassant vivement de son châle, s'élança au milieu de la chambre, +posa ses mains sur ses hanches et attendit, en imprimant à ses épaules +un balancement imperceptible.</p> + +<p>Comment, par quel procédé inconnu cette petite comtesse, élevée par une +émigrée française, avait-elle pu et su s'assimiler, sous la seule +impression de son air natal, ces mouvements, inimitables et +indescriptibles de l'enfant du peuple, si vrais, si typiques, si russes +en un mot, et que le fameux pas du châle de Ioghel aurait dû depuis +longtemps lui avoir fait oublier? Lorsqu'on la vit se préparer à +répondre au signal, avec ses yeux pétillants de malice et son air +souriant et assuré, la défiance involontaire de Nicolas et du reste de +l'auditoire s'envola comme par enchantement; il n'y avait plus à en +douter, elle justifierait leur attente, et ils pouvaient hardiment +l'admirer!</p> + +<p>Elle mit une telle perfection à tout ce qu'elle avait à faire, qu'Anicia +Fédorovna, après lui avoir aussitôt donné le petit mouchoir, +complètement indispensable à ses attitudes, se mit à rire de bon coeur +et à s'attendrir en même temps, pendant qu'elle suivait des yeux les pas +et les gestes de cette fine et gracieuse créature. C'est que Natacha, si +supérieure à cette jeune comtesse élevée dans le velours et la soie, +savait si bien comprendre et exprimer non seulement ce qu'elle, Anicia, +comprenait et sentait, mais encore tout ce qui faisait aussi battre le +coeur de son père, de sa mère, de tous les siens, en un mot et pour +mieux dire, tout coeur véritablement russe!</p> + +<p>«Bravo, petite comtesse, affaire sûre, marche! s'écria le «petit oncle» +à la fin de la danse.... Il ne te manque plus qu'un beau garçon pour +mari!</p> + +<p>—Mais pas du tout, il est tout choisi, dit Nicolas.</p> + +<p>—Ah bah!» reprit le vieux, stupéfait. Natacha répondit d'un signe de +tête avec un joyeux sourire: «Et comme il est bien,» ajouta-t-elle. Mais +à peine eut-elle prononcé ces mots, qu'un nouvel ordre d'idées et de +sensations s'empara d'elle instantanément: «Nicolas a l'air de croire, +pensa-t-elle, que mon André n'aurait ni approuvé ni partagé notre gaieté +de ce soir, et moi je suis sûre du contraire.... Où est-il à +présent?»... Et son joli visage s'assombrit l'espace d'une seconde; +«Inutile de penser à cela!»... Et, reprenant tout son entrain, elle +s'assit à côté du «petit oncle», et le pria avec instance de leur +chanter encore un air: il y consentit avec plaisir.</p> + +<p>Il chantait comme chante le paysan, pour qui toute l'importance de la +chanson est dans les paroles, pour qui le motif est un accessoire qui +vient de lui-même sans effort et qui sert uniquement à marquer la +cadence. Aussi ce chant presque inconscient, comme celui de l'oiseau, +avait-il chez le «petit oncle» un charme et un attrait tout +particuliers. Natacha déclara dans son enthousiasme qu'elle jetterait là +la harpe et qu'elle étudierait désormais la guitare; et elle parvint à +pincer quelques accords sur celle du «petit oncle».</p> + +<p>Vers les dix heures on annonça l'arrivée d'une «lineïka<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>«, d'un +droschki et de trois hommes à cheval, envoyés à la recherche des jeunes +gens. Le comte et la comtesse s'étaient fort inquiétés, ne sachant ce +qu'ils étaient devenus, disait un des valets.</p> + +<p>Pétia fut transporté tout endormi et déposé comme un mort dans la +«lineïka»; Nicolas et Natacha montèrent en droschki; le «petit oncle» +prit grand soin de l'envelopper chaudement avec une tendresse toute +paternelle; il les reconduisit à pied jusqu'au pont, qu'il fallait +laisser de côté pour traverser la rivière à gué et où ses chasseurs +avaient reçu l'ordre de se tenir avec des lanternes.</p> + +<p>«Adieu, ma chère nièce,» lui cria encore une fois du milieu de +l'obscurité la voix dont le chant résonnait encore aux oreilles de +Natacha.</p> + +<p>Quelques feux rougeâtres brillaient à l'intérieur des «isbas» du village +qu'ils traversèrent, et le vent en rabattait gaiement la fumée.</p> + +<p>«Quelle perle que cet oncle! dit Natacha, dès qu'ils eurent atteint la +grande route.</p> + +<p>—Oui, répondit Nicolas. Ne sens-tu pas le froid?</p> + +<p>—Non, je suis si bien, si bien, si bien!» répondit-elle, étonnée +elle-même de la joie qu'elle éprouvait. Ils gardèrent longtemps le +silence.</p> + +<p>Une nuit noire et un brouillard assez épais permettaient à peine de +distinguer les chevaux, dont on entendait le piétinement dans la boue.</p> + +<p>Que se passait-il dans cette âme d'enfant, si impressionnable, toujours +prête à saisir au vol les sensations les plus diverses de la vie? +Comment parvenait-elle à les éprouver toutes à la fois et à les accorder +ensemble? Elle se sentait heureuse, comme elle le disait, et à quelques +pas de la maison elle lança tout à coup en l'air, d'une voix joyeuse, le +refrain de la chanson, qu'elle avait vainement cherché jusque-là, et +qu'elle venait de retrouver.</p> + +<p>«C'est bien ça! lui dit son frère.</p> + +<p>—Nicolas, à quoi pensais-tu tout à l'heure? lui dit-elle en lui +faisant une question qu'ils s'adressaient souvent entre eux.</p> + +<p>—Moi, j'ai d'abord pensé à Rougaï, chez qui j'ai découvert une certaine +ressemblance avec «l'oncle»; je crois que, s'il avait été homme, il +aurait toujours gardé l'»oncle» auprès de le lui, aussi bien pour la +chasse que pour la musique.... N'est-ce pas vrai? Et toi?...</p> + +<p>—Moi? attends un peu. Moi, je pensais à notre course: il me semblait +qu'au lieu de nous retrouver bientôt à Otradnoë, nous passerions +peut-être cette nuit noire dans un château féerique, et puis.... Non, +c'est tout....</p> + +<p>—Je devine, tu as sûrement pensé à «lui»?</p> + +<p>—Non, repartit Natacha...» Et pourtant elle avait pensé à «lui», et à +l'impression que le «petit oncle» lui aurait produite: Sais-tu, +dit-elle, que je crois que jamais je ne serai aussi heureuse et aussi +tranquille que je le suis dans ce moment!</p> + +<p>—Bah! quelle folie!... c'est de l'exagération pure,» lui répondit +Nicolas pendant que tout bas il se disait: «Quel trésor que cette +Natacha, c'est mon meilleur ami.... Quel besoin a-t-elle de se marier, +lorsque nous aurions pu passer notre vie ensemble à courir ainsi de +droite et de gauche!»</p> + +<p>«Quel coeur que ce Nicolas, se disait Natacha de son côté. Ah! regarde +donc, il y a encore de la lumière au salon, ajouta-t-elle en lui +montrant les fenêtres, qui se détachaient brillantes sur le fond brumeux +et velouté de la nuit.</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Le vieux comte Rostow avait renoncé à ses fonctions de maréchal de la +noblesse du district, parce qu'elles l'entraînaient à de trop fortes +dépenses, et cependant l'état de ses finances ne s'améliorait guère. +Nicolas et Natacha surprenaient souvent leurs parents causant à voix +basse, et d'un air agité, de la vente de leur hôtel à Moscou, ou du bien +qu'ils avaient dans les environs. Rentré dans la vie privée, le comte ne +donnait plus ni fêtes ni banquets; aussi la vie à Otradnoë était-elle +devenue plus calme que les années précédentes; pourtant ni la maison ni +ses dépendances ne désemplissaient, et il y avait chaque jour une +vingtaine de personnes à table. C'étaient des habitués, des amis, des +familiers, qui faisaient presque partie de la famille, ou qui du moins +semblaient ne pouvoir plus s'en détacher; entre autres un musicien nommé +Dimmler avec sa femme, le maître de danse Ioghel avec sa famille, la +vieille demoiselle Bélow, l'instituteur de Pétia, l'ancienne gouvernante +des demoiselles, et d'autres encore qui trouvaient tout simple de vivre +chez le comte plutôt que chez eux. Aussi, bien qu'il n'y eût plus de +grandes réunions, la vie allait son train comme par le passé, et ni le +maître ni la maîtresse de la maison n'auraient pu se la représenter +autrement. Le train de chasse avait été augmenté par Nicolas; on +nourrissait toujours cinquante chevaux à l'écurie, on tenait toujours +quinze cochers, on se faisait toujours des cadeaux de grand prix aux +jours de fête, et ces jours-là se terminaient, selon l'antique usage, +par un dîner monstre, auquel on invitait tout le voisinage; le comte +jouait comme d'habitude au boston et au whist, en laissant +invariablement voir toutes ses cartes à ses amis, qui s'arrogeaient le +droit de faire sa partie, et de l'alléger, sans scrupule aucun, de +quelques centaines de roubles, qui constituaient le plus clair de leurs +revenus.</p> + +<p>Le comte marchait à l'aveuglette au milieu du réseau embrouillé de ses +embarras pécuniaires, s'efforçant de se les dissimuler, ne parvenant +qu'à les accroître, et ne se sentant ni la patience ni le courage +nécessaires pour en délier un à un tous les noeuds. Le coeur aimant de +la comtesse pressentait la ruine de ses enfants, sans en accuser son +mari, trop âgé malheureusement pour se réformer, et cherchait les +moyens de remédier à leur désastreuse situation. Il n'en existait, à son +point de vue féminin, qu'un seul, le mariage de Nicolas avec une riche +héritière; elle se cramponnait à cette dernière planche de salut; mais, +si son fils refusait le parti qu'elle avait à lui proposer, tout espoir +de relever leur fortune serait définitivement perdu. La personne qu'elle +avait en vue était la fille de gens parfaitement honorables, que les +Rostow connaissaient depuis son enfance, la jeune Julie Karaguine, qui, +par suite de la mort de son second frère, était devenue subitement une +très riche héritière.</p> + +<p>La comtesse écrivit directement à Mme Karaguine, pour lui demander si +cette union lui convenait, et en reçut une réponse des plus favorables: +Mme Karaguine invitait même Nicolas à venir les voir à Moscou, afin que +Julie pût se décider en toute liberté.</p> + +<p>Nicolas avait plus d'une fois entendu sa mère exprimer devant lui, avec +des larmes dans les yeux, son vif désir de le voir marier; le sort de +ses deux filles étant désormais assuré, l'accomplissement de ce dernier +désir adoucirait les quelques jours qui lui restaient à vivre, +disait-elle, en faisant de constantes allusions à une charmante jeune +fille qu'elle lui destinait.</p> + +<p>Un jour enfin elle lui parla sans détour des vertus de Julie et lui +conseilla, aux approches de Noël, d'aller passer quelque temps à Moscou. +Nicolas, qui avait deviné sans peine pourquoi elle le lui conseillait, +amena un jour sa mère à s'en expliquer franchement avec lui; elle ne lui +cacha pas qu'elle espérait voir leur fortune relevée et redorée par son +mariage avec sa chère Julie.</p> + +<p>«Ainsi donc, maman, si j'aimais une jeune fille sans dot, vous auriez +exigé le sacrifice de mon amour et de mon honneur, pour me faire faire +un mariage d'argent?</p> + +<p>—Oh non, tu ne m'as pas compris, lui répondit-elle, ne sachant comment +justifier son désir. Je ne cherche que ton bonheur!» Et, sentant que ce +n'était pas là son seul et véritable motif et qu'elle faisait fausse +route, elle fondit en larmes.</p> + +<p>«Ne pleurez pas, maman, dites-moi simplement que vous le désirez, et +vous savez bien que je donnerais ma vie pour que vous ayez la paix, et +que je sacrifierais tout, jusqu'à mon sentiment.»</p> + +<p>Mais la comtesse ne l'entendait point ainsi; elle ne demandait pas de +sacrifice, elle se serait plutôt sacrifiée elle-même, si la chose avait +été possible:</p> + +<p>«N'en parlons plus, tu ne m'as pas comprise! dit-elle en essuyant ses +larmes.</p> + +<p>—Comment a-t-elle pu me proposer ce mariage? pensait Nicolas. Elle +croit donc que je n'aime pas Sonia, parce que Sonia est pauvre, et +cependant je serais mille fois plus heureux avec elle qu'avec une poupée +comme Julie!»</p> + +<p>Il resta à la campagne; sa mère ne revint plus sur ce sujet mais, +voyant, non sans douleur et sans irritation, l'intimité croissante qui +s'établissait entre son fils et Sonia, elle ne pouvait s'empêcher de +tourmenter Sonia à tout propos, et de lui dire «vous» et «ma chère». +Parfois elle se reprochait ces continuels coups d'épingle, elle en +voulait à sa pauvre petite nièce de les recevoir avec une douceur et une +humilité sans égales, de lui témoigner en toute occasion un dévouement +plein de reconnaissance, et d'aimer Nicolas d'un amour si fidèle et si +désintéressé, qu'on ne pouvait s'empêcher de l'admirer.</p> + +<p>On reçut à cette époque une lettre du prince André, datée de Rome; +c'était la quatrième depuis son départ; il aurait été depuis longtemps +en route pour la Russie, disait-il, si les chaleurs, qui avaient rouvert +sa blessure, ne l'obligeaient à remettre son retour aux premiers jours +de janvier. Natacha, bien qu'elle fût éprise de son fiancé, et que cet +amour même eût calmé ses rêveries, ne s'en laissait pas moins aller à +toutes les impressions joyeuses de la vie; mais, vers la fin du +quatrième mois après leur séparation, elle tomba dans une profonde +mélancolie, et s'y abandonna tout entière. Elle pleurait sur son +malheureux sort, elle pleurait sur le temps qui s'écoulait ainsi sans +profit pour elle, tandis qu'elle sentait dans son coeur un invincible +besoin d'aimer et de se faire aimer.</p> + +<p>Le congé de Nicolas allait expirer, et l'approche de son départ ajoutait +encore à la tristesse de ce morne intérieur.</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>Noël était venu, et, sauf la messe en grande pompe et les cérémonies +religieuses, avec les ennuyeux cortèges de félicitations des voisins et +de la domesticité, sauf les robes neuves qui faisaient leur apparition à +cette occasion, rien n'était survenu ce jour-là de plus particulier, de +plus extraordinaire, qu'un froid de vingt degrés, par un temps calme, un +soleil éblouissant, et une nuit étoilée et scintillante.</p> + +<p>Après le dîner du troisième jour des fêtes, lorsque chacun fut rentré +dans son coin, l'ennui s'installa en maître dans toute la maison. +Nicolas, revenu d'une tournée de visites dans le voisinage, dormait d'un +profond sommeil dans le grand salon. Le vieux comte suivait son exemple +dans son cabinet. Sonia, assise à une table ronde du petit salon, +copiait un dessin. La comtesse faisait une patience, et Nastacia +Ivanovna, le vieux bouffon à figure chagrine, assis à une fenêtre entre +deux vieilles femmes, ne soufflait mot. Natacha, qui venait d'entrer, se +pencha un moment au-dessus du travail de Sonia, et, s'approchant de sa +mère, s'arrêta devant elle en silence:</p> + +<p>«Pourquoi erres-tu comme une âme en peine? Que veux-tu?</p> + +<p>—Je le veux lui, lui,... ici,... tout de suite!» répliqua Natacha, les +yeux brillants, et d'une voix saccadée.</p> + +<p>Le regard de sa mère plongea dans le sien.</p> + +<p>«Ne me regardez pas ainsi, je vous en supplie, je vais pleurer!</p> + +<p>—Assieds-toi là.</p> + +<p>—Maman, il me le faut, lui! Pourquoi dois-je ainsi périr d'ennui...» Sa +voix se brisa, les larmes jaillirent de ses yeux, et, quittant +brusquement le salon, elle se dirigea vers la chambre des filles de +service, où une vieille femme de chambre en sermonnait une jeune, qui +arrivait toute haletante du dehors.</p> + +<p>«Il y a temps pour tout, grommelait la vieille, tu t'es amusée assez +longtemps!</p> + +<p>—Laisse-la tranquille, Kondratievna, dit Natacha. Va, Mavroucha, va!»</p> + +<p>Poursuivant sa tournée, Natacha arriva dans le vestibule. Un vieux +domestique et deux jeunes laquais y jouaient aux cartes; son entrée +interrompit leur jeu et ils se levèrent: «Et ceux-ci, que vais-je en +faire?» se dit-elle.</p> + +<p>«Nikita, va, je t'en prie... où pourrais-je bien l'envoyer?... Ah! va me +chercher un coq quelque part, et toi, Micha, apporte-moi de l'avoine.</p> + +<p>—Un peu d'avoine? demanda gaiement Micha.</p> + +<p>—Va, va donc vite! dit le vieux.</p> + +<p>—Et toi, Fédor, donne-moi un morceau de craie!»</p> + +<p>Arrivée ensuite à l'office, elle fit préparer le samovar, bien que ce +ne fût pas encore l'heure du thé; elle avait envie d'exercer son pouvoir +sur le sommelier Foka, l'homme le plus morose, le plus grincheux de tous +leurs serviteurs. Il n'en crut pas ses oreilles et s'empressa de lui +demander si c'était bien sérieux:</p> + +<p>«Ah not' demoiselle!» murmura Foka en faisant semblant de se fâcher.</p> + +<p>Personne ne donnait autant de commissions aux domestiques, personne ne +les envoyait de tous côtés, comme Natacha. Dès qu'elle en apercevait un, +elle s'ingéniait à lui trouver de la besogne: c'était plus fort qu'elle. +On aurait dit qu'elle essayait sur eux sa puissance, qu'elle tenait à +voir si l'un d'eux ne s'aviserait pas un beau jour de se révolter +contre sa tyrannie, et pourtant c'étaient ses ordres qu'ils exécutaient +toujours avec le plus d'empressement: «Et maintenant que ferai-je? Où +aller?» se dit-elle en enfilant le long corridor, où le bouffon venait à +sa rencontre: «Nastacia Ivanovna qu'est-ce que je mettrai au monde?</p> + +<p>—Toi? des puces, des cigales et des grillons, c'est sûr!</p> + +<p>—Mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu, se dit Natacha, toujours la même chose, +toujours le même ennui, où me fourrer?» Sautant lestement de marche en +marche, elle monta au second et entra chez Ioghel. Deux gouvernantes y +étaient en train de causer avec M. et Mme Ioghel; le dessert, composé +d'un plat de quatre mendiants, était posé sur la table, et l'on +discutait vivement sur la cherté de l'existence à Moscou et à Odessa. +Natacha s'assit un instant, écouta d'un air pensif et se leva: «L'île +de Madagascar!... Ma-da-gas-car!» murmura-t-elle en scandant chaque +syllabe, et elle sortit sans répondre Mme Schoss, qui était fort +intriguée de sa mystérieuse exclamation. Rencontrant Pétia et son menin, +fort occupés tous deux du feu d'artifice qu'on devait tirer à la tombée +de la nuit:</p> + +<p>«Pétia! lui cria-t-elle, porte-moi jusqu'au bas!...» Et elle sauta sur +le dos de Pétia, en lui enlaçant le cou de ses deux mains, et ils +arrivèrent ainsi, l'un portant l'autre, en gambadant et en galopant +jusqu'à l'escalier.</p> + +<p>«Assez, merci.... Madagascar!» répéta-t-elle, et, sautant brusquement à +terre, elle descendit les degrés en courant.</p> + +<p>Après avoir exploré son royaume, fait acte de pouvoir, après s'être +convaincue que ses sujets étaient obéissants et qu'il n'y avait que de +l'ennui à en tirer, Natacha rentra dans la grande salle, prit une +guitare et alla s'asseoir dans le coin le plus sombre, en effleurant de +ses doigts les basses cordes, et en cherchant l'accompagnement d'un air +d'opéra que le prince André et elle avaient entendu ensemble un soir à +Pétersbourg. Les quelques accords, incertains et confus, qu'elle +ébauchait timidement du bout de ses doigts auraient sans doute frappé +l'oreille la moins exercée par leur manque d'harmonie et de sens +musical, tandis que, grâce à la vivacité de son imagination, ils +réveillèrent en elle une longue série de souvenirs. Adossée au mur et à +moitié cachée par une petite armoire, les yeux fixés sur un filet de +lumière qui venait de l'office, en glissant sous la porte, elle écoutait +avec délices, et évoquait le passé.</p> + +<p>Sonia traversa la salle, un verre à la main. Natacha lui jeta un coup +d'oeil et le reporta aussitôt sur la fente de la porte; il lui sembla +qu'elle s'était déjà trouvée dans cette même situation, entourée de ces +mêmes détails, et regardant Sonia passer un verre à la main: «Oui, oui, +c'était bien ainsi!» pensa-t-elle.</p> + +<p>«Sonia, qu'est-ce que cela? ajouta-t-elle en faisant quelques notes.</p> + +<p>—Comment, tu es là! dit Sonia en tressaillant et en s'approchant pour +écouter.... Je ne sais pas, est-ce <i>la Tempête</i>? demanda-t-elle en +hésitant, avec la certitude de se tromper.</p> + +<p>—Oui, c'est bien ainsi, pensa Natacha, elle a tressailli alors et elle +s'est approchée doucement en souriant et alors aussi j'ai pensé, comme +je le pense à présent... qu'il y a en elle ce quelque chose qui me +manque.... Non, reprit-elle tout haut, tu n'y es pas, c'est le choeur +dans le <i>Porteur d'eau;</i> écoute!... et elle en fredonna le motif.... Où +allais-tu?</p> + +<p>—Changer l'eau du verre, je vais achever le dessin.</p> + +<p>—Tu es toujours occupée, toi, et moi, jamais! Où est Nicolas?</p> + +<p>—Il dort, je crois.</p> + +<p>—Va le réveiller, Sonia. Dis-lui qu'il vienne chanter!»</p> + +<p>Sonia la quitta, et Natacha se prit de nouveau à songer, et à se +demander comment tout cela avait pu se passer. N'ayant pu résoudre ce +grave problème, elle retomba dans ses souvenirs: elle le revit, «lui», +et sentit ses regards passionnés fixés sur elle: «Qu'il revienne au plus +tôt! J'ai si grand'peur qu'il ne tarde encore!... Et puis, il n'y a pas +à dire, je vieillis, et je ne serai plus ce que je suis à présent.... +Qui sait? Peut-être arrivera-t-il aujourd'hui? Peut-être est-il déjà +arrivé? Peut-être est-il là, au salon?... Ne serait-il pas par hasard +ici depuis hier, et ne l'aurais-je pas oublié?...» Elle se leva, déposa +sa guitare, et passa dans la pièce voisine. Tout le monde était réuni +autour de la table de thé, les professeurs, les gouvernantes, les +invités; les domestiques servaient les uns et les autres... mais le +prince André n'y était point!</p> + +<p>«Ah! la voilà, dit le vieux comte, viens t'asseoir ici!» Mais Natacha +s'arrêta près de sa mère, sans répondre à l'invitation de son père; ses +yeux cherchaient quelqu'un.</p> + +<p>«Maman... donnez-le-moi, donnez-le-moi plus vite, plus vite,» +murmura-t-elle en retenant avec peine un sanglot. Elle s'assit et écouta +la conversation: «Mon Dieu, se dit-elle, toujours les mêmes personnes, +et toujours la même chose.... Papa aussi tient sa tasse comme +d'habitude, et souffle dessus comme hier, comme il soufflera demain...» +Elle éprouva une sourde irritation contre eux tous, et elle leur en +voulait de ce qu'il n'y avait rien de changé.</p> + +<p>Après le thé, Nicolas, Sonia et Natacha se blottirent dans leur coin +favori de la grande salle: c'était là qu'ils causaient entre eux à coeur +ouvert.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>«T'arrive-t-il quelquefois, dit Natacha à son frère, de sentir qu'on n'a +plus rien devant soi, qu'on a déjà reçu toute sa part de bonheur, et +d'être, non pas ennuyé, mais profondément triste?</p> + +<p>—Certainement! Il m'est arrivé bien souvent de voir des amis et des +camarades gais et en train, de l'être moi-même comme tous les autres, et +de me trouver tout à coup envahi par une tristesse et un dégoût +invincibles de la vie, au point de me demander si ce ne serait pas pour +chacun de nous l'heure de mourir. Je me souviens, par exemple, qu'un +jour, au régiment, la musique jouait, et j'étais plongé dans une telle +mélancolie, que je n'ai pas même songé à aller parader à la promenade!</p> + +<p>—Comme je te comprends! Et moi, je me souviens, reprit Natacha, qu'une +fois, étant toute petite, on m'avait punie pour avoir mangé des prunes, +je crois... j'étais innocente, et vous autres vous dansiez... on m'avait +laissée seule dans la chambre d'étude... je pleurais, je pleurais de +chagrin et sur moi, et sur vous tous qui me faisiez tant de peine!</p> + +<p>—Oui, je me rappelle même que je suis allé te consoler, et que je ne +savais comment m'y prendre... nous étions très ridicules alors!... Je +possédais un petit bonhomme à grelots, dont je t'ai fait cadeau à cette +occasion.</p> + +<p>—Te rappelles-tu aussi, poursuivit Natacha, bien avant cela, lorsque +nous étions hauts comme la main, notre oncle nous a appelés dans son +cabinet, il y faisait sombre, et tout à coup nous y avons vu....</p> + +<p>—Un nègre! acheva Nicolas avec un joyeux sourire. Certainement, je le +vois comme s'il était là, et j'en suis encore à me demander si c'était +un songe, une réalité ou un conte bleu inventé à plaisir.</p> + +<p>—Il avait des dents blanches et nous regardait de ses yeux noirs.</p> + +<p>—Vous le rappelez-vous, Sonia?</p> + +<p>—Oui, oui, mais bien vaguement.</p> + +<p>—Papa et maman m'ont pourtant toujours assuré qu'il n'y a jamais eu de +nègre chez nous.... Et les oeufs, te rappelles-tu les oeufs que nous +roulions à Pâques, et le jour où deux petites vieilles grimaçantes sont +sorties du parquet, et se sont mises à tourner autour de la table?</p> + +<p>—Oui, oui, et papa qui, avec sa fourrure sur le dos, tirait des coups +de fusil sur le perron... tu ne l'as pas oublié non plus?...» Et ainsi +défilaient l'un après l'autre devant eux, non pas les mélancoliques +souvenirs de la vieillesse, mais ces doux et innocents tableaux de la +première enfance, qui se perdent dans un vague lointain plein de poésie +et flottent entre la réalité et le songe.</p> + +<p>Sonia rappela aussi comme elle avait eu peur de Nicolas, à cause des +brandebourgs de sa jaquette, et que sa bonne lui avait assuré que sa +robe en serait un jour garnie de haut en bas:</p> + +<p>«C'est alors qu'on m'a raconté que tu étais venue au monde sous un chou, +dit Natacha.... Je n'osais pas dire que c'était faux, mais cela me +préoccupait beaucoup!»</p> + +<p>Une porte s'ouvrit à ce moment, et une femme, s'écria, en passant sa +tête par l'entrebâillement:</p> + +<p>«Mademoiselle, mademoiselle, on a apporté le coq!</p> + +<p>—Inutile, Polïa, renvoie-le,» dit Natacha.</p> + +<p>Dimmler, qui était entré sur ces entrefaites, s'approcha de la harpe +reléguée dans un coin, et, en l'ôtant du fourreau, lui fit rendre un son +discordant.</p> + +<p>«Édouard Karlovitch, jouez-nous mon Nocturne favori, celui de M. Field,» +lui cria la comtesse, de l'autre pièce.</p> + +<p>Dimmler prit un accord, et se tournant de leur côté:</p> + +<p>«Comme vous voilà tranquilles, jeunesse!</p> + +<p>—Oui, nous philosophons,» répondit Natacha, et ils continuèrent à +causer de leurs rêves.</p> + +<p>Dimmler avait à peine commencé le Nocturne, que Natacha se leva, +traversa la chambre à pas de loup, prit la bougie qui brûlait sur la +table, l'emporta dans le salon voisin, et revint occuper sa place sur le +canapé. Il faisait nuit noire dans la salle, dans leur coin surtout, +mais les rayons argentés de la lune, pénétrant par les grandes fenêtres, +se jouaient sur le parquet.</p> + +<p>«Sais-tu, dit Natacha tout bas, pendant que Dimmler, après avoir exécuté +le morceau demandé, laissait errer ses doigts au hasard sur les cordes, +ne sachant à laquelle de ses réminiscences musicales s'arrêter; sais-tu, +Nicolas, que lorsqu'on remonte de souvenir en souvenir, on va si loin, +si loin, qu'on en arrive à se rappeler ce qui a précédé notre propre +venue en ce monde, et....</p> + +<p>—Mais c'est de la métempsycose, dit Sonia, qui n'avait pas oublié ses +leçons d'autrefois. Les Égyptiens croyaient que nos âmes avaient habité +des corps d'animaux, et qu'elles y retournaient après notre mort.</p> + +<p>—Je n'en crois rien, reprit Natacha tout bas, bien que la musique eût +cessé depuis un moment; mais je sais pour sûr que nous avons été des +anges là-bas, quelque part, et même peut-être ici, et que c'est pour +cela que nous avons gardé le souvenir d'une vie antérieure.</p> + +<p>—Peut-on se joindre à vous? demanda Dimmler, en s'approchant de leur +groupe.</p> + +<p>—Si nous avons été des anges, comment sommes-nous tombés plus bas?</p> + +<p>—Comment, plus bas? Mais qui te dit que c'est plus bas?... qui peut +savoir ce que j'ai été? reprit Natacha avec conviction. L'âme étant +immortelle, si ma destinée est de vivre éternellement dans l'avenir, je +dois avoir vécu dans le passé, et j'ai donc aussi une éternité derrière +moi.</p> + +<p>—Oui, mais il est difficile de se la représenter, cette éternité, +objecta Dimmler, dont le sourire moqueur avait complètement disparu.</p> + +<p>—Pourquoi difficile? demanda Natacha. Après le jour d'aujourd'hui vient +le jour de demain, et puis le surlendemain, et toujours ainsi: hier a +été, demain sera, et....</p> + +<p>—Natacha, c'est à ton tour maintenant, chante-moi quelque chose, lui +dit sa mère.... Que faites-vous là dans un coin, comme des +conspirateurs?</p> + +<p>—J'en ai si peu envie, maman!» Cependant elle se leva, et Nicolas se +mit au piano. Se plaçant selon son habitude au milieu de la salle, à +l'endroit le plus favorable pour la résonance, Natacha chanta la romance +favorite de sa mère.</p> + +<p>Quoiqu'elle eût déclaré ne pas se sentir bien disposée, de longtemps +elle n'avait chanté, et de longtemps encore elle ne chanta comme ce +soir-là. Le vieux comte, qui causait dans son cabinet avec Mitenka, se +hâta de lui donner ses dernières instructions dès qu'il entendit la +première note, comme un écolier pressé de finir sa tâche pour retourner +à ses jeux; mais comme il n'y parvenait pas, il se tut et écouta, +pendant que Mitenka, debout devant lui, écoutait en silence et d'un air +satisfait. Nicolas ne quittait pas sa soeur des yeux, et respirait avec +elle aux mêmes pauses. Sonia, subissant le charme de cette voix idéale, +songeait à l'immense différence qu'il y avait entre elle et son amie, et +se disait que jamais elle n'exercerait une pareille fascination. La +vieille comtesse avait interrompu sa patience, un doux et triste sourire +voltigeait sur ses lèvres, ses yeux étaient humides de larmes, et elle +branlait la tête au souvenir de sa propre jeunesse, à la pensée de +l'avenir de sa fille, et à cette union d'un caractère si étrange et si +inquiétant.</p> + +<p>Dimmler, assis à côté d'elle, les yeux à moitié fermés, prêtait +l'oreille avec ravissement:</p> + +<p>«C'est véritablement un talent européen, lui disait-il; elle n'a rien à +apprendre... tant de force, de douceur, de moelleux!...</p> + +<p>—Ah! combien j'ai peur pour elle!» répondit la comtesse, car son coeur +de mère lui faisait deviner en Natacha une surabondance de sève qui +nuirait à son bonheur. Elle chantait encore, que Pétia se précipita tout +triomphant dans la salle, pour annoncer l'arrivée d'une troupe de +masques.</p> + +<p>«Imbécile!» s'écria Natacha, en s'arrêtant court; et, se jetant sur une +chaise, elle se mit à sangloter si fort, qu'il lui fallut quelques +minutes pour se remettre: «Ce n'est rien, maman, rien, je vous assure, +ajouta-t-elle, en essayant de sourire;—Pétia m'a effrayée, voilà +tout!...» Et ses larmes coulaient de plus belle.</p> + +<p>Toute la domesticité s'était costumée: les uns en ours, en Turcs, en +cabaretiers, en dames; les autres en monstres fantastiques. Apportant +avec eux le froid du dehors, ils n'osèrent d'abord franchir le seuil du +vestibule, mais, prenant peu à peu courage, se poussant mutuellement, et +se cachant les uns derrière les autres, ils pénétrèrent tous bientôt +dans la grande salle. Là leur timidité dégela enfin, ils se laissèrent +aller à la plus franche gaieté, et les chants, les danses, les jeux de +toutes sortes s'organisèrent à l'envi. La comtesse, après avoir examiné +et reconnu tous les masques, rentra au salon, en leur laissant son mari, +dont la figure réjouie les encourageait à s'amuser. La jeunesse s'était +éclipsée.</p> + +<p>Mais au bout d'une demi-heure on vit paraître une vieille marquise, avec +des mouches, qui n'était autre que Nicolas; une Turque, Pétia; un +paillasse, Dimmler; un hussard Natacha; et un Tcherkesse, Sonia, toutes +deux avec des sourcils et des moustaches charbonnés au bouchon.</p> + +<p>Après avoir été reçus avec une surprise bien jouée, et reconnus plus ou +moins vite, les jeunes gens, fiers de leurs déguisements, décidèrent à +l'unanimité qu'il fallait aller les montrer à des étrangers.</p> + +<p>Nicolas, qui brûlait du désir de faire faire aux siens une longue +promenade en troïka<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, leur proposa, vu l'excellent état du chemin, +d'aller chez le «petit oncle», avec une dizaine de masques.</p> + +<p>«Vous dérangerez le vieux, et voilà tout! leur dit la comtesse, car il +n'aura même pas la place pour vous recevoir. Si vous voulez faire une +course, allez plutôt chez les Mélukow.»</p> + +<p>Mme Mélukow était une veuve du voisinage, dont la maison, pleine +d'enfants de tout âge, de gouverneurs et de gouvernantes, était située à +quatre verses d'Otradnoë.</p> + +<p>«C'est fort bien imaginé, ma chère, dit le comte enchanté; je vais +aussi me costumer et me joindre à eux; je saurai bien réveiller +Pachette.»</p> + +<p>Mais la comtesse n'entendait pas de cette oreille-là: c'était de la +folie! Cela n'avait pas le sens commun d'exposer son pied malade au +froid; le comte céda, et Mme Schoss s'offrit pour accompagner les jeunes +filles. Le costume de Sonia était le mieux réussi, ses sourcils et sa +moustache lui seyaient à merveille, sa jolie figure ressortait à +plaisir, et ses habits d'homme lui donnaient un aplomb et un entrain +inusités. Une voix secrète lui disait que cette soirée déciderait de son +sort. Quelques instants après, quatre traîneaux attelés en troïka, avec +grelots et clochettes, et dont les patins grinçaient et criaient sur la +neige durcie, défilèrent un à un devant le perron.</p> + +<p>Natacha fut la première à se mettre au diapason de cette folie de +carnaval, qui, après avoir peu à peu gagné chacun de proche en proche, +arriva enfin à sa plus bruyante expression, lorsque tous les masques +descendirent le perron, et finirent par se grouper dans les différents +traîneaux, en riant aux éclats et en s'interpellant les uns les autres.</p> + +<p>Deux des troïkas étaient attelées de chevaux de fatigue, la troisième de +ceux du comte, dont le cheval de brancard passait pour être un trotteur +du haras d'Orlow; la quatrième, avec son petit timonier noir et +ébouriffé, appartenait en toute propriété à Nicolas. Debout dans son +costume de vieille marquise, sur lequel il avait jeté son manteau de +hussard, serré à la taille par une ceinture, il rassemblait les rênes.</p> + +<p>Comme la lune brillait d'un vif éclat, les rayons se reflétaient dans +les plaques de cuivre de l'attelage, et scintillaient dans la prunelle +des chevaux, dont les yeux se portaient avec inquiétude sur le groupe +bruyant qui s'agitait sous le sombre auvent de l'entrée.</p> + +<p>Natacha, Sonia, Mme Schoss et deux filles de chambre s'assirent dans le +traîneau de Nicolas; Dimmler, sa femme et Pétia dans celui du comte, le +reste des masques dans les deux autres:</p> + +<p>«Zakhare! va en avant!» cria Nicolas au cocher de la troïka de son père, +il voulait se donner le plaisir de le dépasser plus tard. Le traîneau du +vieux comte s'ébranla; ses patins, que la gelée semblait avoir soudés +au sol, crièrent, la cloche tinta avec force, les chevaux se serrèrent +contre le brancard, et partirent sur la neige brillante et ferme, en la +rejetant à droite et à gauche, comme du sucre cristallisé.</p> + +<p>Nicolas venait en second: les autres s'élancèrent après lui sur l'étroit +chemin, en faisant entendre le même bruit et le même grincement. Pendant +qu'ils longeaient le mur extérieur du parc, l'ombre des grands arbres +dénudés se couchait en travers de la route, et interceptait par endroits +la vive clarté de la lune; mais à peine l'eurent-ils dépassé, que de +tous côté s'étendit à leurs regards la vaste plaine de neige immobile +qu'une lumière scintillante diaprait au loin des mille feux et des +paillettes sans nombre de ses chatoyants reflets. Tout à coup une +ornière imprima une violente secousse au premier traîneau, et fit bondir +les suivants, qui s'espacèrent à la file en troublant de leur bruit +insolent le calme immuable et souverain qui régnait autour d'eux:</p> + +<p>«Des traces de lièvre!» s'écria Natacha, dont la voix perça comme une +flèche l'air immobile et glacé.</p> + +<p>«Comme il fait clair, Nicolas!» dit Sonia, Nicolas se retourna pour +examiner cette jolie figure à moustaches et à sourcils noirs, qui, aux +rayons de la lune et sous son bonnet de zibeline, lui semblait éloignée +et rapprochée à la fois:</p> + +<p>«Ce n'est plus Sonia, se dit-il en souriant.</p> + +<p>—Qu'avez-vous, Nicolas?</p> + +<p>—Rien!» lui répondit-il, et il reprit sa première position.</p> + +<p>Arrivés sur la grand'route battue et labourée par les fers à crampons +des chevaux, et sillonnée de longues traces d'apparence huileuse qui +marquaient le passage des traîneaux, l'attelage tira sur les rênes et +accéléra sa course. Le cheval de gauche, la tête penchée en dehors, +avançait par bonds, tandis que le timonier, remuant les oreilles, +paraissait hésiter et se demander si le moment était venu de s'élancer à +son tour. Perdu dans le lointain, le traîneau de Zakhare faisait l'effet +d'une tache noire qui se détachait sur la blancheur de la neige à mesure +qu'il s'éloignait, le tintement de ses clochettes devenait de plus en +plus indistinct, et les chants et les cris des masques retentissaient +dans la nuit claire et pure.</p> + +<p>«Eh là! mes amis chéris!» s'écria Nicolas, en ramenant les rênes d'une +main et en levant de l'autre son fouet. Le traîneau partit comme un +trait: la force du courant d'air qui frappait les visages, et les bonds +toujours plus rapides des deux chevaux de volée, donnaient seuls l'idée +de la vitesse de la course. Nicolas regarda en arrière les deux autres +cochers, qui, criant et encourageant leurs chevaux du fouet et de la +voix, faisaient galoper les timoniers, pour n'être pas distancés; celui +de Nicolas, se balançant sous la «douga<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>«du brancard, conservait +l'égalité de son allure, tout prêt à doubler le mouvement au moindre +signal.</p> + +<p>Ils atteignirent bientôt la première troïka, et, après avoir descendu +une pente, ils arrivèrent sur une large route de traverse qui longeait +une prairie.</p> + +<p>«Où sommes-nous? se demanda Nicolas; n'est-ce pas la prairie et la +colline du bord de la rivière? Mais non, vraiment, je ne m'y reconnais +plus! C'est du nouveau, de l'inconnu!... Dieu sait où nous sommes!... +Enfin n'importe!...» Et, appuyant ses chevaux d'un vigoureux coup de +fouet, il continua sa course droit devant lui.</p> + +<p>Zakhare retint une seconde son attelage, et tourna son visage couvert de +givre vers Nicolas, qui lança sa troïka à fond de train.</p> + +<p>«Attention, maître!» lui cria Zakhare, qui, penché en avant, les bras +tendus et faisant claquer sa langue, partit à son tour comme une flèche.</p> + +<p>Pendant un moment les deux troïkas volèrent de front, mais bientôt, +malgré tous les efforts de Zakhare, Nicolas gagna de l'avance, et le +dépassa enfin, rapide comme l'éclair; un tourbillon de neige fine, +soulevé par les pieds de ses chevaux, s'abattit sur la troïka rivale, +les patins grincèrent, les femmes poussèrent des cris aigus, et les deux +attelages, confondant et enchevêtrant leurs ombres fugitives, luttèrent +entre eux de vitesse.</p> + +<p>Nicolas, modérant l'ardeur des chevaux, regarda autour de lui; devant, +derrière, partout s'étendait à perte de vue la plaine féerique, parsemée +d'étoiles d'argent et toute baignée de lumière: «Zakhare me crie de +prendre à gauche.... Pourquoi à gauche? pensa-t-il. On dirait que nous +allons chez les Mélukow?... Pas du tout, nous allons à l'aventure, et à +la grâce de Dieu!... Comme tout cela est étrange et charmant à la +fois!...» Et il se retourna vers ceux qu'il menait.</p> + +<p>«Vois donc sa barbe et ses cils, qui sont tout blancs,» dit tout à coup +l'un des deux jolis et fantastiques jeunes gens, aux sourcils arqués et +à la fine moustache.</p> + +<p>«Celui qui vient de parler, c'est Natacha, je crois, se dit Nicolas, et +ce Tcherkesse là-bas, qui est-ce donc?... je ne le connais pas, mais je +l'aime!»</p> + +<p>«N'êtes-vous pas transies?» Elles lui répondirent par un éclat de rire. +Dimmler s'égosillait de son côté; ce qu'il disait devait être drôle, car +on riait aux éclats dans son traîneau.</p> + +<p>«De mieux en mieux, se disait à lui-même Nicolas, nous voilà maintenant +dans une forêt enchantée... de grandes ombres noires se confondent dans +un scintillement de pierreries et glissent sur un pavé de diamants.... +N'est-ce pas un palais magique que je vois là-bas avec ses larges dalles +de marbre blanc et ses toits étincelants?... Ne viens-je pas d'entendre +comme des cris de bêtes fauves se répondant dans le lointain?... Mais, +si c'était tout simplement Mélukovka que j'aperçois? Ma foi, ce serait +tout aussi miraculeux, de les avoir conduits au hasard et d'être arrivé +à bon port!»</p> + +<p>C'était bien Mélukovka en effet, car il vit les gens de la maison +sortir sur le perron avec des lumières, et s'avancer vers eux, tout +joyeux de cette distraction imprévue.</p> + +<p>«Qui est là? cria une voix dans le vestibule.</p> + +<p>—Des masques de chez le comte!... Ce sont ses attelages, répondirent +les domestiques.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>Pélaguéïa Danilovna Mélukow, une forte et maîtresse femme en lunettes et +en robe de chambre flottante, était assise dans son salon, au milieu de +ses filles, qu'elle tâchait de divertir de son mieux, en fondant avec +elles des figures de cire dont elles suivaient ensuite sur le mur les +silhouettes indécises, lorsque des pas et des voix se firent entendre +dans l'antichambre.</p> + +<p>Des hussards, des sorcières, des paillasses, des ours, étaient en train +de frotter leurs figures brûlées par le froid et couvertes de givre, et +secouaient la neige attachée à leurs vêtements. Dès qu'ils se furent +débarrassés de leurs fourrures, ils firent irruption dans la grande +salle, où l'on allumait à la hâte des bougies. Dimmler le paillasse, et +Nicolas en vieille marquise, exécutèrent un pas, tandis que les autres, +entourés des enfants, qui criaient et sautaient de plaisir, déguisaient +leurs voix, en saluant la maîtresse de la maison, et se rangeaient +ensuite le long du mur.</p> + +<p>«Impossible de reconnaître personne... mais vraiment est-ce Natacha? +Regardez-la donc, ne vous rappelle-t-elle pas quelqu'un?... Édouard +Karlovitch, comme vous voilà beau, et comme vous dansez bien! Et ce +Tcherkesse-là, il est charmant.... Tiens, c'est Sonia! Voilà une bonne +et agréable surprise!... Et nous qui étions là à nous morfondre!... Ha, +ha, ha! Quel hussard, un vrai hussard et un vrai gamin, qui plus est!... +Je ne puis pas la regarder sans rire...» Et tout le monde criait, riait +et parlait à la fois.</p> + +<p>Natacha, la favorite des demoiselles Mélukow, disparut aussitôt avec +elles, et se fit apporter dans leur appartement particulier des +bouchons, des robes de chambre et toutes sortes de vêtements d'homme, +que le laquais passait par l'entrebâillement de la porte aux jeunes +filles déshabillées; elles les saisissaient vivement de leurs bras nus. +Dix minutes plus tard, toute la jeunesse de la maison, également +méconnaissable, se joignit aux masques.</p> + +<p>Pélaguéïa Danilovna, allant et venant à droite et à gauche, les lunettes +sur le nez et un sourire discret sur les lèvres, fit ranger les chaises +et préparer le souper et les rafraîchissements pour les maîtres et leur +nombreuse suite. Elle regardait chacun à tour de rôle dans le blanc des +yeux et ne reconnaissait personne dans cette foule bigarrée, ni les +Rostow, ni Dimmler, ni ses filles elles-mêmes, ni aucune partie de leurs +costumes.</p> + +<p>«Et celle-là, qui est-ce? demanda-t-elle à sa gouvernante, en arrêtant +au passage un Tartare de Kazan, qui n'était autre que sa propre fille! +C'est une des Rostow, n'est-ce pas?... Et vous, monsieur le hussard, de +quel régiment êtes-vous? dit-elle en s'adressant à Natacha.... De la +«pastila<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>«à cette Turque! criait-elle au sommelier. Leur religion ne +la leur défend pas, n'est-ce pas?»</p> + +<p>À la vue des pas plus ou moins extravagants auxquels se livraient les +danseurs sous l'impunité du masque, Pélaguéïa Danilovna ne put +s'empêcher plus d'une fois de se cacher le visage dans son mouchoir, et +sa puissante personne se laissait violemment secouer par un rire +irrésistible, un rire de bonne et vieille matrone, plein de +bienveillance et de franche gaieté.</p> + +<p>Lorsqu'on en eut fini avec les danses russes et les «horovody<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>«, +elle rassembla tout son monde, maîtres et domestiques, en un grand +rond, leur remit une corde, un anneau et un rouble, et les jeux +innocents commencèrent à leur tour.</p> + +<p>Une heure plus tard, quand les costumes furent bien fripés et bien +chiffonnés, et que le charbon découla sur les figures en transpiration, +Pélaguéïa Danilovna put enfin reconnaître chacun, complimenter les +demoiselles sur leurs déguisements, et remercier toute la bande joyeuse +pour l'amusement qu'elle lui avait procuré! Le souper des maîtres fut +servi dans le salon, et celui des gens dans la grande salle:</p> + +<p>«Oh! se faire dire la bonne aventure dans le bain, là-bas, c'est ça qui +est effrayant! dit une vieille fille qui était à demeure chez les +Mélukow.</p> + +<p>—Pourquoi donc? demanda l'aînée des demoiselles.</p> + +<p>—Vous ne vous y risquerez pas, c'est sûr, il faut du courage!</p> + +<p>—Eh bien, j'irai, dit Sonia.</p> + +<p>—Contez-nous ce qui est arrivé à la demoiselle, vous savez? s'écria la +cadette des Mélukow:</p> + +<p>—Une demoiselle alla une fois au bain, reprit la vieille fille, en +emportant avec elle un coq et deux couverts, comme cela se fait +toujours, et elle attendit;... tout à coup elle entendit un bruit de +grelots... quelqu'un arrive, et ce quelqu'un s'arrête, monte, et elle +voit entrer un véritable officier, un officier en chair et en os,—on +l'aurait cru du moins,—qui s'assied en face d'elle devant le second +couvert!</p> + +<p>—Ah! ah! quelle terreur! s'écria Natacha, en ouvrant de grands yeux.</p> + +<p>—Et il a parlé, il a vraiment parlé?</p> + +<p>—Oui, tout comme s'il était un homme... il se mit à la prier, à la +supplier de céder à ses instances.... Quant à elle, elle devait résister +et faire durer l'entretien jusqu'au premier chant du coq... mais la peur +la prit, elle se couvrit la figure de ses mains! Alors... il se +précipita pour la saisir; heureusement que quelques fillettes, qui +étaient aux aguets, accoururent à ses cris.</p> + +<p>—Pourquoi les effrayez-vous ainsi? dit Pélaguéïa Danilovna.</p> + +<p>—Maman, mais vous aussi, vous avez voulu vous faire dire la bonne +aventure.</p> + +<p>—Et dans la grange, comment cela se passe-t-il? demanda Sonia.</p> + +<p>—C'est tout simple: il faut y aller, maintenant par exemple, et +écouter.... Si vous entendez battre le blé, c'est mal; si vous entendez +tomber le grain, c'est bien.</p> + +<p>—Maman, dites-nous ce qui vous est arrivé dans la grange?</p> + +<p>—Il y a de cela si longtemps, dit Pélaguéïa Danilovna en souriant, que +je l'ai tout à fait oublié, et puis d'ailleurs aucune de vous n'aura le +courage d'y aller.</p> + +<p>—Eh bien, moi, j'irai, dit Sonia; laissez-moi y aller.</p> + +<p>—Va, si tu n'as pas peur.</p> + +<p>—Vous permettez, madame Schoss?» dit Sonia à la gouvernante. Que l'on +jouât aux petits jeux, ou que l'on causât tranquillement, Nicolas +n'avait pas quitté Sonia d'une seconde pendant toute la soirée; il lui +semblait la voir pour la première fois, et l'apprécier à toute sa +valeur. Gaie, jolie comme un coeur sous son étrange costume, excitée, ce +soir-là, comme elle l'était rarement, elle le fascina tout à fait.</p> + +<p>—Quel imbécile j'ai été! pensait-il, en répondant mentalement à ces +yeux brillants, et à ce sourire triomphant, qui creusait sous la +moustache du joli masque une petite fossette, entrevue par lui pour la +première fois.</p> + +<p>—Je n'ai peur de rien!» reprit-elle. Elle se leva, se fit donner des +explications et sur la situation de la grange, et sur ce qu'elle devait +y attendre dans le plus profond silence, jeta une fourrure sur ses +épaules, s'en enveloppa tout entière et lança un coup d'oeil à Nicolas.</p> + +<p>Elle sortit par le corridor et l'escalier dérobé, pendant que ce +dernier, sous prétexte qu'il était fatigué par la chaleur de +l'appartement, disparut de son côté par la grande entrée.</p> + +<p>Le froid était toujours le même, et la lune semblait briller d'un éclat +encore plus vif. Des myriades d'étoiles scintillaient sur la neige à ses +pieds, tandis que leurs soeurs brillaient au loin sur la voûte triste et +sombre du firmament, et les yeux s'en détournaient bien vite, pour se +reporter sur la terre resplendissante de clarté et revêtue de son +manteau d'hermine.</p> + +<p>Nicolas descendit en courant le péristyle, tourna l'angle de la maison +et passa devant l'entrée latérale, par laquelle devait sortir Sonia. À +moitié chemin, des piles de bois, éclairées en plein par la lune, +projetaient leur ombre sur le chemin, sur lequel de vieux tilleuls +étendaient les lignes noires de leurs branches dénudées, qui se +croisaient et s'enchevêtraient sur le blanc sentier de la grange. Les +grosses poutres de la maison et son toit couvert de neige paraissaient +avoir été taillés dans un bloc de pierre précieuse, dont les facettes +s'irisaient à la lumière argentée de la lune. Un tronc d'arbre se fendit +tout à coup avec bruit dans le jardin, puis tout retomba dans le +silence. La poitrine de Sonia se soulevait d'aise: on aurait dit qu'elle +buvait à longs traits, non pas l'air de tous les jours, mais une essence +vivifiante de jeunesse et de bonheur éternels.</p> + +<p>«Tout droit, mademoiselle, tout droit et ne regardez pas en arrière.</p> + +<p>—Je n'ai pas peur,» répondit Sonia, dont les petits souliers +résonnèrent sur la pierre de l'escalier, et avancèrent en craquant sur +le tapis de neige, dans la direction de Nicolas, qu'elle venait +d'apercevoir à deux pas devant elle. Elle courut à lui, mais ce n'était +pas non plus son Nicolas de tous les jours! Qu'est-ce qui pouvait +l'avoir transformé à ce point? Était-ce son costume de femme avec ses +cheveux ébouriffes, ou ce sourire heureux, qui lui était si peu +habituel, et qui dans ce moment rayonnait sur ses traits?</p> + +<p>Mais Sonia est tout autre, toute différente de ce qu'elle est +d'ordinaire, et cependant c'est bien la même! se disait de son côté +Nicolas, en regardant sa jolie petite figure éclairée par un rayon de +lune. Ses deux bras se glissèrent sous la pelisse qui l'enveloppait, +enlacèrent sa taille, l'attirèrent à lui, et il baisa ses lèvres, sur +lesquelles il sentit encore l'odeur de bouchon brûlé de sa moustache +d'emprunt.</p> + +<p>«Sonia! Nicolas!» murmurèrent-ils tous deux, et les petites mains de +Sonia étreignirent à leur tour le visage de Nicolas; puis, en +entrelaçant leurs doigts, ils coururent jusqu'à la grange, et revinrent +sur leurs pas, pour rentrer chacun par la porte qui les avait vus +sortir.</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>Natacha, qui avait tout observé, arrangea les choses de telle façon +qu'au retour, elle, Mme Schoss et Dimmler se mirent dans le même +traîneau, pendant que Nicolas, Sonia et les filles de service montaient +dans un autre.</p> + +<p>Nicolas ne songeait plus à faire courir ses chevaux: ses yeux se +fixaient involontairement sur Sonia, et cherchaient à découvrir, sous +cette moustache noire et ces sourcils arqués, sa Sonia d'autrefois, sa +Sonia dont rien ne pourrait plus désormais le séparer! La lumière +féerique et changeante de la lune, le souvenir du baiser sur ces lèvres +adorées, l'aspect de la terre brillante qui fuyait sous les pas de leurs +chevaux, ce ciel noir semé de clous de diamant, qui s'étendait au-dessus +de leurs têtes, cet air de glace qui remplissait ses poumons d'une force +inconnue, tout lui faisait croire qu'ils étaient rentrés dans le monde +de la magie. «Sonia, n'as-tu pas froid?</p> + +<p>—Non, et toi?» répondit-elle.</p> + +<p>Nicolas arrêta sa troïka à moitié route, et, confiant les rênes à son +cocher, courut vers le traîneau de Natacha:</p> + +<p>«Écoute, lui dit-il tout bas et en français, je me suis décidé à tout +dire à Sonia!</p> + +<p>—Tu lui as tout dit? s'écria Natacha rayonnante de joie.</p> + +<p>—Ah! Natacha, quelle étrange figure te fait cette moustache.... Es-tu +contente?</p> + +<p>—Comment, contente?... mais j'en suis ravie.... Je n'en disais rien, +sais-tu? mais je t'en voulais beaucoup!... c'est un coeur d'or que le +sien. Moi, je suis souvent mauvaise, aussi me faisais-je scrupule à +présent d'être heureuse toute seule. Va, va la rejoindre.</p> + +<p>—Non, attends un moment? Dieu, que tu es drôle ainsi!» répéta-t-il en +l'examinant curieusement et en découvrant aussi dans ses traits une +expression inusitée, une tendresse émue qui le frappa:</p> + +<p>«Natacha, n'y a-t-il pas de la magie là dedans, hein?</p> + +<p>—Oui, tu as très bien fait, va.»</p> + +<p>«Si j'avais vu Natacha telle que je la vois dans ce moment, se +disait-il, je lui aurais demandé conseil, et je lui aurais obéi, quoi +qu'elle m'eût ordonné... et tout aurait bien marché!...»</p> + +<p>«Ainsi donc tu es contente?... Ai-je bien agi?</p> + +<p>—Oui, mille fois oui! Je me suis fâchée avec maman l'autre jour à cause +de toi. Maman soutenait que Sonia te courait après... et je ne +permettrai à personne, non seulement de dire, mais de penser du mal +d'elle, car c'est la bonté et la droiture mêmes!</p> + +<p>—Eh bien, tant mieux!...» Et Nicolas, sautant à terre, regagna en +quelques enjambées son traîneau, où le même petit Tcherkesse de tout à +l'heure le reçut en souriant de dessous son capuchon de zibeline... et +ce Tcherkesse était Sonia, et Sonia, sans aucun doute, allait devenir sa +femme chérie!</p> + +<p>Les jeunes filles passèrent, en rentrant, chez la comtesse pour lui +rendre compte de leur excursion, et se retirèrent ensuite dans leur +chambre. Tout en conservant leurs moustaches, elles se déshabillèrent et +bavardèrent longtemps: elles ne tarissaient pas sur leur mutuel bonheur, +sur leur avenir, sur l'amitié qui lierait leurs maris:</p> + +<p>«Mais quand cela arrivera-t-il? J'ai si grand'peur qu'il n'en soit rien, +dit Natacha, en s'approchant de sa table où étaient posés deux miroirs.</p> + +<p>—Eh bien, assieds-toi, Natacha, et regarde dans la glace, tu le verras +peut-être.» Natacha s'assit après avoir allumé deux bougies qu'elle +plaça de chaque côté. «Je vois bien une paire de moustaches, dit-elle en +riant.</p> + +<p>—Il ne faut pas rire, mademoiselle,» répliqua Douniacha. Natacha se +remit enfin à fixer, sans broncher, ses yeux sur la glace; elle prit un +air recueilli, se tut et resta longtemps à attendre et à se demander ce +qu'elle allait voir. Serait-ce un cercueil ou serait-ce le prince André, +qui lui apparaîtrait tout à coup sur cette plaque miroitante et confuse; +car ses yeux fatigués ne distinguaient plus qu'avec peine la lumière +vacillante des bougies? Mais, malgré toute sa bonne volonté, elle ne +voyait rien: aucune tache ne dessinait soit l'image d'un cercueil, soit +celle d'une forme humaine. Elle se leva.</p> + +<p>«Pourquoi les autres voient-ils, et moi rien, jamais rien! Mets-toi à ma +place, Sonia; il le faut pour toi et pour moi aussi... car j'ai si +grand'peur, si tu savais!»</p> + +<p>Sonia s'assit et fixa à son tour ses yeux sur la glace.</p> + +<p>«Sofia Alexandrovna verra bien certainement, dit Douniacha tout bas, +mais vous, vous riez toujours!»</p> + +<p>Sonia entendit cette réflexion et la réponse murmurée par Natacha:</p> + +<p>«Oui, elle verra, c'est sûr! L'année dernière, elle a vu.» Trois minutes +s'écoulèrent au milieu du plus profond silence.</p> + +<p>«Elle verra, c'est sûr,» répéta Natacha en tremblant.</p> + +<p>Sonia fit un mouvement en arrière, se couvrit la figure d'une main, et +s'écria:</p> + +<p>«Natacha!</p> + +<p>—Tu as vu? qu'as-tu vu?» Et Natacha se précipita pour soutenir la +glace.</p> + +<p>Sonia n'avait rien vu, ses yeux commençaient à se troubler et elle +allait se lever, lorsque le «c'est sûr» de Natacha l'arrêta; elle ne +voulait point tromper leur attente, mais rien n'est fatigant comme de +rester ainsi immobile. Aussi ne put-elle jamais s'expliquer pourquoi +elle avait crié, et pourquoi elle s'était caché la figure dans les +mains. «Tu l'as vu, lui? demanda Natacha.</p> + +<p>—Oui, mais attends: je l'ai vu, lui!» répondit Sonia, ne sachant trop +à qui ce <i>lui</i> devait se rapporter, si c'était à Nicolas ou au prince +André: «Pourquoi ne pas leur raconter que j'ai vu, cela arrive bien à +d'autres, et personne ne pourra me démentir.»—Oui, je l'ai vu, +poursuivit-elle.</p> + +<p>—Comment l'as-tu vu, couché ou debout?</p> + +<p>—Je l'ai vu, il n'y avait rien d'abord, et tout à coup je l'ai vu +couché.</p> + +<p>—André couché? il est donc malade?... et Natacha arrêta sur Sonia un +regard effaré.</p> + +<p>—Mais non, pas du tout, il semblait au contraire fort gai, +répondit-elle en finissant par croire à ses propres inventions.</p> + +<p>—Et après, Sonia, après?</p> + +<p>—J'ai vu ensuite quelque chose de vague, de rouge, de bleu....</p> + +<p>—Quand reviendra-t-il, Sonia? Quand le reverrai-je? Mon Dieu, que j'ai +peur pour lui! Pour moi, j'ai peur de tout!...» Et, sans répondre aux +consolations que lui prodiguait Sonia, Natacha se glissa dans son lit, +et, longtemps après qu'elle eut éteint la lumière, elle resta immobile +et rêveuse, les yeux fixés sur les rayons de la lune qui pénétraient à +travers les vitres gelées des fenêtres.</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Quelque temps après les fêtes, Nicolas avoua à sa mère son amour pour +Sonia et sa ferme résolution de l'épouser. La comtesse, qui avait l'oeil +sur eux depuis longtemps, s'attendait à cette confidence; elle l'écouta +en silence jusqu'au bout et lui annonça à son tour qu'il était libre de +se marier comme bon lui semblerait, mais que ni elle, ni son père, ne +donneraient leur consentement à ce mariage. Nicolas, atterré, sentit +pour la première fois que sa mère, malgré l'affection qu'elle lui avait +toujours témoignée, était sérieusement fâchée contre lui, et ne +reviendrait pas sur sa décision. Elle fit venir son mari, et essaya de +lui communiquer avec calme la confidence de son fils, mais la colère +prit bientôt le dessus et elle sortit en sanglotant de dépit. Le vieux +comte engagea Nicolas avec une certaine hésitation à renoncer à son +projet, mais celui-ci lui répondit que sa parole était engagée; son +père, fort troublé par cette déclaration formelle, poussa un long +soupir, changea de conversation, et le quitta bientôt après, pour aller +retrouver sa femme. Comme il se sentait responsable envers lui du +mauvais état de sa fortune, il ne pouvait, au fond, lui en vouloir de +refuser un riche parti, et de préférer Sonia sans dot, Sonia qui aurait +été la perle des femmes, si, par la faute de Mitenka et de leurs +ruineuses habitudes, ils n'avaient dilapidé cette belle fortune.</p> + +<p>Un calme de quelques jours suivit cette scène, mais un matin la comtesse +appela chez elle Sonia, l'accusa d'ingratitude, et lui reprocha, avec +une dureté qu'elle ne lui avait jamais témoignée, de faire des avances +à son fils. Sonia, les yeux baissés, écoutait sans mot dire ces injustes +paroles, et ne pouvait comprendre ce qu'on exigeait d'elle; elle qui se +sentait prête à tous les sacrifices pour ceux qu'elle regardait comme +ses bienfaiteurs: rien ne lui paraissait plus simple que de se dévouer +pour eux, mais dans le cas présent elle ne voyait plus comment elle +devait agir. Ne pouvant s'empêcher de les aimer tous, d'aimer Nicolas, +qui avait besoin d'elle pour être heureux, que lui restait-il donc à +faire? Après cette douloureuse sortie, Rostow essaya d'effrayer sa mère +en la menaçant d'épouser Sonia en secret, et finit par la supplier +encore une fois de consentir à son bonheur.</p> + +<p>Elle lui répondit avec une indifférence glaciale, bien extraordinaire, +bien inusitée chez elle, qu'il était majeur, et que, le prince André se +mariant aussi sans le consentement de son père, il pouvait suivre cet +exemple, mais qu'elle ne recevrait jamais comme sa belle-fille cette +petite intrigante.</p> + +<p>Indigné de l'expression que venait d'employer sa mère, Nicolas changea +de ton, et lui reprocha de vouloir le forcer à vendre son coeur; il lui +déclara que, si elle ne revenait point sur sa résolution, c'était la +dernière fois qu'ils se... mais il n'avait pas encore prononcé le mot +fatal que sa mère ne pressentait que trop et qui aurait peut-être laissé +entre eux un souvenir ineffaçable, quand la porte s'ouvrit et Natacha +entra, pâle et sérieuse... elle avait tout entendu.</p> + +<p>«Nicolas, tu ne sais ce que tu dis, tais-toi, tais-toi! s'écria-t-elle +avec violence, comme pour l'empêcher de continuer.... Et vous, maman, +pauvre chère maman, ce n'est pas cela... vous l'avez mal compris!»</p> + +<p>La comtesse, au moment d'une rupture définitive avec son fils chéri, le +regardait avec terreur; mais elle ne pouvait et ne voulait pas céder, +entraînée, excitée par l'obstination qu'il mettait à lui résister.</p> + +<p>«Nicolas, je t'expliquerai tout plus tard.... Et vous, écoutez-moi, +petite mère...»</p> + +<p>Ses paroles n'avaient évidemment aucun sens, mais elles atteignirent +leur but.</p> + +<p>La comtesse fondit en larmes, et cacha sa figure sur l'épaule de sa +fille, pendant que Nicolas sortait en se prenant avec désespoir la tête +entre les mains.</p> + +<p>Natacha poursuivit son oeuvre de réconciliation, et obtint de sa mère la +promesse qu'elle ne tourmenterait plus Sonia. Nicolas, de son côté, +donna sa parole qu'il n'agirait point à l'insu de ses parents; quelques +jours plus tard, triste et fâché de se sentir en opposition avec eux, il +partit pour rejoindre son régiment, bien résolu à quitter le service et +à épouser à son prochain retour Sonia, dont il se croyait passionnément +amoureux.</p> + +<p>L'intérieur des Rostow redevint sombre, la comtesse tomba malade.</p> + +<p>Sonia, affligée de l'absence de son ami, supportait avec peine +l'inimitié de sa bienfaitrice, qui se trahissait involontairement à +chaque parole. Le comte, plus préoccupé que jamais du piteux état de ses +affaires, se vit forcé d'avoir recours aux moyens extrêmes, et de vendre +une de ses terres et son hôtel de Moscou; il aurait fallu pour cela +qu'il allât lui-même sur les lieux, mais le mauvais état de santé de sa +femme retardait leur départ de jour en jour.</p> + +<p>Natacha, qui avait supporté patiemment et presque gaiement pendant les +premiers mois d'être séparée de son fiancé, devenait d'heure en heure +plus triste et plus nerveuse, en pensant que ces longues semaines, +qu'elle aurait si bien su employer à aimer, se perdaient ainsi sans +profit pour son coeur. Elle en voulait au prince André de vivre d'une +vie prosaïque, de visiter de nouveaux pays, de faire de nouvelles +connaissances, tandis qu'elle ne pouvait que penser à lui et rêver! +Plus ses lettres lui témoignaient d'intérêt, plus elles l'irritaient, +car elle ne trouvait aucune consolation à lui écrire. Les siennes, dont +sa mère corrigeait habituellement les fautes d'orthographe, n'étaient +que des compositions sèches et banales. Elle se sentait dans +l'impuissance d'énoncer sur la feuille de papier blanc, posée là devant +elle, ce qu'elle aurait si bien dit d'un mot, d'un regard ou d'un +sourire. Aussi elle ne faisait en écrivant que remplir un ennuyeux +devoir, et n'y attachait plus la moindre importance! Cependant un voyage +à Moscou devenait indispensable; sans parler des ventes à régulariser, +il fallait y commander le trousseau, et s'y rencontrer avec le prince +André, que l'on attendait de jour en jour. Le vieux prince devait y +passer l'hiver, et Natacha assurait à qui voulait l'entendre que son +fiancé était bien certainement déjà revenu de l'étranger.</p> + +<p>En attendant, la comtesse ne se remettait pas, et il fut décidé que le +comte partirait seul avec les jeunes filles, à la fin de janvier.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III</h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Quoique Pierre eût une foi absolue dans les vérités que lui avait +révélées le Bienfaiteur, et malgré la joie profonde qu'il avait +ressentie pendant les premiers mois de son apprentissage, lorsqu'il se +livrait avec un réel enthousiasme au travail de sa régénération +intérieure, enfin malgré tous ses efforts pour y persévérer, cette +nouvelle existence perdit subitement pour lui tout son charme, après les +fiançailles du prince André, et la mort de Bazdéïew, arrivée à la même +époque. Il ne lui en resta plus que le squelette, c'est-à-dire sa +maison, sa femme, plus que jamais en faveur auprès d'un grand +personnage, ses nombreuses et peu intéressantes connaissances, et le +service avec son cortège d'ennuyeuses formalités! Aussi fut-il saisi +d'un profond dégoût en pensant à sa vie: il interrompit son journal, +évita la société de ses frères, reparut au club, recommença à boire et à +mener la vie de garçon, et fit tant parler de lui, que la comtesse +Hélène se vit obligée de lui adresser de sévères reproches. Pierre lui +donna raison en tous points, et se réfugia à Moscou pour ne pas la +compromettre par sa conduite.</p> + +<p>Lorsqu'il se retrouva dans son immense hôtel, avec ses cousines les +princesses, qui séchaient sur pied et tournaient à la momie, avec sa +nombreuse domesticité qui y grouillait dans tous les coins; lorsqu'il +aperçut la chapelle de la Vierge d'Iverskaïa rayonnante de la lumière +des mille cierges qui brûlaient dévotement devant les saintes images +enchâssées d'or et d'argent; lorsqu'il eut traversé la grande place du +Kremlin couverte d'un tapis de neige immaculée; qu'il eut revu les +izvostchiki et les boutiques du Kitaïgorod, les vieux et les vieilles de +Moscou vivotant doucement dans leur coin, sans rien désirer, et qu'il +eut pris part de nouveau aux bals et aux dîners du club Anglais... +alors il se sentit enfin arrivé au port. Moscou, en lui rendant son +chez lui et sa maison, lui fit éprouver cette sensation de bien-être +qu'on ressent lorsque, après une journée de fatigue, on passe avec +bonheur une bonne vieille robe de chambre bien chaude, bien commode, +voire même un peu graisseuse.</p> + +<p>Toute la société, les vieux et les jeunes, le reçurent à bras ouverts; +sa place restée vacante l'attendait, il n'avait qu'à la reprendre, car, +aux yeux de tous ces braves gens, Pierre était le meilleur enfant du +monde, l'original le plus gai et le plus intelligent, le vrai type du +grand seigneur du Moscou d'autrefois, distrait, bienveillant, et la +bourse toujours à sec, parce que chacun y puisait sans scrupule.</p> + +<p>Les représentations données au bénéfice d'artistes sans talent, les +croûtes et les statues des rapins du dernier ordre, les oeuvres de +bienfaisance, les choeurs de Bohémiens, les souscriptions pour des +dîners, les réunions de francs-maçons, les quêtes pour les églises, la +publication d'ouvrages de prix, tout cela trouvait accueil auprès de +lui: il ne savait jamais refuser, et se serait complètement dévalisé de +ses propres mains, si, pour son bonheur, deux de ses amis, auxquels il +avait prêté une très forte somme, ne l'eussent pris en tutelle. Au club, +pas de dîner, pas de soirée, sans lui. À peine venait-il d'étendre son +gros corps sur un des larges divans, après avoir vidé deux bouteilles de +Château-Margaux, qu'il se voyait entouré d'un cercle nombreux qui le +choyait, riait et causait autour de lui. Si la conversation dégénérait +en dispute, son bon sourire et une bienveillante plaisanterie, dite à +propos, ramenaient la paix; s'il n'était pas là, toute réunion +maçonnique, même était triste et morose. Au bal, lorsque les cavaliers +faisaient défaut, on venait le choisir, et il dansait. Jeunes femmes et +jeunes filles l'aimaient, parce que, sans témoigner une attention +particulière, à aucune d'elles, il était aimable avec toutes: «Il est +charmant, disait-on de lui, il n'a pas de sexe!»</p> + +<p>Comme il aurait pleuré sur lui-même si, sept ans auparavant, à son +arrivée de l'étranger, on lui eût dit qu'il n'avait besoin ni de rien +chercher, ni de rien inventer, que sa route était toute tracée, sa +destinée toute marquée, et qu'en dépit de tous ses efforts il ne +deviendrait pas meilleur que la plupart de ceux qui se seraient trouvés +dans sa position!... Certes, il ne l'aurait pas cru!</p> + +<p>N'était-ce donc pas lui qui avait désiré avec ardeur voir la Russie en +république, qui avait souhaité devenir philosophe tacticien... qui avait +regretté de ne pas être Napoléon ou l'homme qui le vaincrait? N'était-ce +donc pas lui qui avait cru possible la régénération de l'humanité, et +travaillé à atteindre le degré le plus élevé du perfectionnement moral? +N'était-ce donc pas lui qui avait créé des écoles, ouvert des hôpitaux, +et donné la liberté à ses paysans?</p> + +<p>Et de fait qu'était-il devenu? Le possesseur d'une grande fortune, le +mari d'une femme infidèle, un chambellan en retraite, un membre du club +Anglais et l'enfant gâté de la société de Moscou; un homme qui aimait +surtout à bien manger et à bien boire, et qui se donnait parfois le +plaisir de critiquer le gouvernement, bien à son aise, après dîner. Il +fut longtemps avant de se faire à la pensée qu'il était, ni plus, ni +moins, le type accompli du chambellan en retraite, vivant sans but et +sans soucis, ce type qu'il avait en si grand mépris sept ans auparavant, +et dont Moscou offrait de nombreux spécimens.</p> + +<p>Il cherchait parfois à se consoler, en se disant que ce genre de vie ne +durerait pas, mais l'instant d'après il passait en revue avec terreur +tous les gens de sa connaissance qui, entrés comme lui dans cette +existence de club avec toutes leurs dents et tous leurs cheveux, en +étaient sortis sans cheveux et sans dents.</p> + +<p>Parfois aussi il tâchait de se persuader par orgueil qu'il ne +ressemblait en rien à ces chambellans qu'il méprisait, à ces personnages +bêtes, incolores et satisfaits d'eux-mêmes: «La preuve, se disait-il, +c'est que, moi, je suis mécontent, toujours mécontent, toujours +tourmenté du désir de faire quelque chose pour le bien de l'humanité!... +Qui sait? ajoutait-il ensuite avec humilité, n'ont-ils pas, eux aussi, +cherché, tout comme moi, à se frayer une nouvelle route dans la vie, et +la force des choses, du milieu qui les entourait, des éléments contre +lesquels l'homme est impuissant à lutter, ne les a-t-elle pas amenés là +où elle m'a amené moi-même? À force de raisonnements de ce genre, il +avait fini, après quelques mois de séjour à Moscou, par ne plus +mépriser, mais au contraire par aimer, respecter et plaindre, tout comme +il se plaignait lui-même, le sort de ses compagnons d'infortune.</p> + +<p>Pierre n'avait plus d'accès de désespoir ni de dégoût de la vie, mais le +mal dont il souffrait, et qu'il refoulait vainement à l'intérieur, le +travaillait toujours: «Quel est le but de l'existence? Pourquoi vit-on? +Que fait-on en ce monde?» se demandait-il avec stupeur mille fois par +jour. Mais, sachant par expérience que ses questions resteraient sans +réponse, il s'en détournait au plus vite en prenant un livre, ou il +courait au club, ou chez un de ses amis, pour y récolter les petites +nouvelles du jour.</p> + +<p>«Ma femme, se disait-il, qui n'a jamais aimé autre chose que son beau +corps, et qui est une des plus sottes créatures que je connaisse, passe +pour avoir de l'esprit comme personne, et tous se prosternent devant +elle. Bonaparte, bafoué alors qu'il était un grand homme, est pressé par +l'empereur François, maintenant qu'il n'est plus qu'un misérable +comédien, de vouloir bien accepter la main de sa fille. Les Espagnols +remercient la Providence, par l'entremise du clergé catholique, de la +victoire remportée le 14 juin sur les Français; les Français, de leur +côté, la remercient, toujours par l'entremise de ce même clergé, de la +victoire remportée par eux, à la même date, sur les Espagnols. Mes +frères les francs-maçons prêtent serment de tout sacrifier pour le +prochain et refusent un rouble à la quête. «Astrée» intrigue contre «les +chercheurs de la manne céleste», et l'on se met en quatre pour obtenir +la charte de la loge d'Écosse, dont personne n'a besoin et dont personne +ne comprend le sens, pas même celui qui l'a écrite. Nous nous disons +tous disciples de l'Évangile, nous proclamons l'oubli des injures, +l'amour du prochain, et, comme preuve à l'appui, nous élevons quarante +fois quarante églises à Moscou, tandis qu'hier on a fouetté un +déserteur, et le représentant de la loi divine d'amour et de pardon +donne à baiser la croix au condamné avant le supplice!» Ainsi songeait +Pierre, et cette hypocrisie perpétuelle, cette hypocrisie professée et +acceptée par tous, l'indignait chaque fois comme un fait nouveau: «Je la +sens, je la vois, se disait-il encore, mais comment leur en expliquer la +puissance? Je l'ai essayé en vain: je me suis convaincu qu'ils s'en +rendaient compte comme moi, mais qu'ils s'aveuglent volontairement. Donc +cela doit être ainsi! Mais, moi, que dois-je faire? Que vais-je +devenir?» Comme beaucoup de gens, comme beaucoup de ses compatriotes +surtout, il avait le triste privilège de croire au bien, et en même +temps de voir si distinctement le mal, qu'il ne lui restait plus la +force nécessaire pour prendre une part active dans la lutte. Ce mensonge +continuel, qu'il retrouvait dans tout travail à entreprendre, paralysait +son activité, et cependant il fallait vivre et s'occuper quand même. Se +sentir obsédé par ces questions vitales, sans parvenir à les résoudre, +cela lui était si pénible, qu'il se plongeait, pour les oublier, dans +toutes les distractions imaginables.</p> + +<p>Il dévorait des livres par douzaines, et lisait tout, ce qui lui tombait +sous la main, même lorsque son valet de chambre l'aidait le soir à se +déshabiller; il allait ainsi de la veille au sommeil, pour se livrer de +nouveau le lendemain aux oiseux bavardages des salons et des clubs, et +passer son temps entre les femmes et le vin. La boisson devenait de plus +en plus pour lui un besoin physique aussi bien que moral, et il s'y +adonnait avec passion, en dépit des avertissements des médecins, qui, vu +sa corpulence, y trouvaient un danger sérieux pour sa santé. Il ne se +sentait heureux et véritablement à son aise que lorsqu'il avait avalé +plusieurs verres de spiritueux: la douce chaleur, la tendre +bienveillance pour son prochain, qu'il éprouvait alors, le rendait +capable de s'assimiler toute pensée sans toutefois l'approfondir. Alors +seulement le noeud gordien si compliqué de la vie perdait à ses yeux de +son effrayant mystère, et lui paraissait même facile à dénouer; alors +seulement il se disait: «Je le déferai, je l'expliquerai... tout à +l'heure j'y penserai!» Mais ce «tout à l'heure» ne venait jamais, et il +n'y repensait que pour voir de nouveau ces énigmes se dresser devant +lui, plus terribles et plus insolubles que jamais, et il se hâtait de +reprendre ses lectures pour chasser les pensées pénibles.</p> + +<p>Pierre se souvenait parfois d'avoir entendu raconter que les soldats +exposés au feu de l'ennemi dans les retranchements s'ingéniaient à se +créer une occupation quelconque afin d'oublier le danger. Il se disait +que chacun faisait de même, que chacun, ayant peur de la vie, tâchait, +comme ces soldats, de l'oublier, les uns avec l'ambition, la politique, +le service de l'État, les autres avec les femmes, le jeu, le vin, les +chevaux et la chasse: «Donc, concluait-il, rien n'est puéril, et rien +n'est important!... tout revient au même, tâchons seulement de nous +soustraire à l'implacable réalité, et de ne jamais nous rencontrer face +à face avec elle!»</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>Le prince Nicolas Andréïévitch Bolkonsky était venu s'installer à +Moscou au commencement de l'hiver; son passé, son esprit et son +originalité peu commune, ses opinions antifrançaises et +archipatriotiques, à l'unisson d'ailleurs avec celles de Moscou, +peut-être aussi un refroidissement sensible de l'enthousiasme qu'avaient +fait naître les débuts de l'Empereur Alexandre, contribuèrent à le +rendre l'objet d'un respect tout particulier, et le centre de +l'opposition moscovite.</p> + +<p>Le prince avait beaucoup vieilli: son grand âge s'accusait souvent par +des assoupissements soudains, par l'oubli des événements récents, la +vivacité des souvenirs d'un temps déjà bien éloigné, et par la vanité +toute juvénile qui lui faisait accepter le rôle de chef de parti. +Cependant, lorsqu'il se montrait le soir, à l'heure du thé, en redingote +doublée de fourrure, les cheveux poudrés, et qu'il se laissait aller à +conter, par saccades comme toujours, des anecdotes de sa jeunesse, ou à +juger d'une façon incisive et mordante les événements et les gens du +moment, il inspirait à tous ceux qui l'écoutaient un égal sentiment de +respect. Son vaste hôtel, encombré d'un mobilier qui datait de la moitié +du XVIIIème siècle, les laquais toujours en grande tenue, lui-même le +représentant brusque, hautain, mais intelligent, d'une époque disparue, +sa fille douce et timide et la jolie Française, toutes deux le craignant +et le vénérant à la fois: tout cet ensemble formait un tableau imposant, +d'un coloris étrange et saisissant pour les visiteurs. Ils oubliaient +alors que la journée ne se composait pas seulement des deux heures +intéressantes qu'ils passaient dans la société du maître de la maison, +mais de bien d'autres encore, pendant lesquelles la vie intime des +habitants de cette demeure continuait à marcher lourdement et retombait +de tout son poids sur la pauvre princesse Marie. Privée de ses plaisirs +les plus chers, de la causerie avec «les âmes du bon Dieu» et de la +solitude, le grand calmant à toutes ses peines, ne frayant avec +personne, elle ne retirait aucun avantage de cette nouvelle résidence. +On avait même cessé de l'inviter, sachant que son père ne permettait pas +qu'elle sortît sans lui, et que, pour cause de santé, il se refusait +constamment à l'accompagner. Tout espoir de mariage s'était évanoui, car +le mauvais vouloir et l'irritation avec lesquels il conduisait tous ceux +qui pouvaient devenir des partis pour sa fille, n'étaient que trop +visibles. D'amies, elle n'en avait point: depuis son arrivée à Moscou, +elle était même bien revenue sur le compte de deux personnes qui avaient +eu toute son affection: l'une, Mlle Bourrienne, que, pour certaines +raisons, elle croyait maintenant devoir tenir à l'écart; l'autre, Julie +Karaguine, avec laquelle elle avait correspondu pendant cinq longues +années, pour en arriver à découvrir, dès leur première entrevue, qu'il +n'y avait rien de commun entre elles. Cette dernière, devenue, par la +mort de ses deux frères, une très riche héritière, se donnait à coeur +joie de tous les plaisirs, et cherchait un mari; un peu de temps encore, +et elle allait compter parmi les demoiselles très mûres; le moment était +donc venu pour elle de jouer sa dernière carte, et elle pressentait que +son sort se déciderait incessamment. La princesse Marie souriait avec +tristesse au retour de chaque jeudi, en pensant que, non seulement elle +n'avait plus à qui écrire, mais encore que les visites hebdomadaires de +sa chère correspondante d'autrefois lui étaient devenues complètement +indifférentes. Elle se comparait involontairement à ce vieil émigré qui +refusait de se marier avec l'objet de sa tendresse, en disant: «Si je +l'épousais, où donc passerais-je mes soirées?» Tout comme lui, elle +regrettait que la présence de Julie eût mis fin à leurs épanchements, +et elle n'avait plus personne à qui confier les chagrins qui +l'accablaient davantage tous les jours. Le prince André allait revenir; +l'époque fixée pour son mariage approchait, mais son père n'y était +guère mieux disposé; tout au contraire, ce sujet l'irritait au point que +le nom seul des Rostow le mettait hors des gonds, et que son humeur, +déjà si difficile, devenait presque insupportable. Les leçons que la +princesse Marie donnait à son neveu de six ans n'étaient qu'un souci de +plus, car, à sa grande consternation, elle avait découvert en elle-même +une irritabilité analogue à celle de son père. Que de fois ne +s'était-elle pas reproché ses emportements? Et pourtant, chaque fois, +son ardent désir de faciliter à l'enfant ses premiers pas dans l'étude +de l'A B C français, de l'initier à tout ce qu'elle savait elle-même, se +trouvait paralysé par la certitude que l'enfant, effrayé de sa colère, +répondrait tout de travers. Alors, s'embrouillant dans ses explications, +elle s'impatientait, élevait la voix, s'emportait, et, le tirant par la +main, elle le mettait dans «le coin». La punition infligée, elle fondait +en larmes, s'accusait de méchanceté, et le petit garçon, pleurant à son +tour, quittait «le coin» sans sa permission, et, prenant ses mains +couvertes de larmes, il la consolait et l'embrassait. Le plus difficile +à supporter était le caractère de son père, qui devenait chaque jour de +plus en plus dur envers elle. S'il l'avait obligée à passer ses nuits en +prière, s'il l'avait battue, s'il l'avait forcée à porter le bois et +l'eau, elle se serait soumise à ses ordres sans murmurer; mais ce +terrible tyran, qui l'aimait, n'en était que plus cruel, à cause même de +son affection. Non seulement il excellait à la blesser et à l'humilier à +tout propos, mais encore à lui démontrer avec bonheur qu'elle avait +tort en tout et toujours. Les attentions dont il entourait Mlle +Bourrienne étaient devenues plus marquées depuis quelques mois, et +l'idée baroque qu'il avait eue, pour irriter sa fille, de parler de son +mariage avec cette étrangère, lorsque son fils lui avait demandé son +consentement, commençait à avoir pour lui un certain attrait; mais la +princesse Marie persistait à n'y voir qu'une nouvelle invention de sa +part pour la chagriner.</p> + +<p>Un jour, en sa présence, le vieux prince baisa la main de Mlle +Bourrienne, et, l'attirant à lui, l'embrassa. La princesse rougit, et +quitta la chambre, persuadée que son père avait fait cela exprès devant +elle pour lui être encore plus désagréable. Quelques instants plus tard, +lorsque Mlle Bourrienne la rejoignit, toute souriante, elle essuya +vivement ses larmes, se leva, s'approcha d'elle, et, ne pouvant plus se +contenir, elle l'accabla des plus violents reproches:</p> + +<p>«C'est laid, c'est vil, c'est inhumain, de profiter ainsi de la +faiblesse!... Allez, sortez d'ici!» s'écria-t-elle d'une voix étranglée +par la colère et par les sanglots.</p> + +<p>Le lendemain, son père ne lui dit pas un mot, mais elle remarqua, à +dîner, que Mlle Bourrienne était servie la première; lorsque le vieux +sommelier, oubliant pour son malheur ce nouveau caprice de son maître, +présenta le café à la princesse Marie avant de l'offrir à Mlle +Bourrienne, le prince eut un accès de rage. Jetant sa canne à la figure +du coupable, il déclara à Philippe qu'il allait être fait soldat sur +l'heure:</p> + +<p>«Tu l'as oublié, oublié, quand je te l'avais dit! Elle est la première +dans ma maison, entends-tu bien... elle est ma meilleure amie, criait-il +avec fureur.... Et si tu te permets, ajouta-t-il en se tournant vers sa +fille, toi aussi, de l'oublier devant elle, comme tu l'as fait hier +soir, je te ferai voir qui est le maître ici.... Va-t'en, que je ne te +voie plus, ou demande-lui pardon!» Et la princesse Marie fit des excuses +à Mlle Amélie et n'obtint qu'à grand'peine la grâce du malheureux +sommelier. À la suite de ces scènes déplorables, il s'élevait dans le +coeur de la pauvre fille une lutte terrible entre l'orgueil froissé de +victime et le remords intime de la chrétienne. Ce père qu'elle osait +accuser, n'était-il pas faible et débile? Cherchant à tâtons ses +lunettes, perdant la mémoire, marchant d'un pas mal assuré, inquiet de +laisser surprendre sa faiblesse, ne le voyait-elle pas s'assoupir à +table, sa vieille tête branlant au-dessus de son assiette, lorsqu'il n'y +avait personne pour le tenir en haleine?... «Ce n'est donc pas à moi de +le juger!» se disait-elle alors, en se reprochant, dans son humilité, +son premier mouvement de révolte.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Il y avait à Moscou, à cette époque, un médecin français, très bel +homme, de haute taille, aimable comme ses compatriotes savent l'être au +besoin, et qui s'était fait en peu de temps une grande réputation dans +les cercles les plus aristocratiques de la ville, où on le traitait même +en égal et en ami.</p> + +<p>Le vieux prince, très sceptique en fait de médecine, l'avait toutefois +consulté, d'après le conseil que lui en avait donné Mlle Bourrienne, et +il s'habitua si bien à Métivier, qu'il finit par le recevoir +régulièrement deux fois par semaine.</p> + +<p>Le jour de la Saint-Nicolas, tout Moscou se porta à son hôtel pour lui +présenter ses félicitations, mais personne ne fut reçu, à l'exception de +quelques intimes, invités à dîner et inscrits sur une liste qu'il avait +remise à la princesse Marie.</p> + +<p>Métivier crut bien faire, en sa qualité de docteur, de forcer la +consigne et d'entrer chez son malade, dont l'humeur ce matin-là était +véritablement massacrante. Se traînant de chambre en chambre, +s'accrochant au moindre mot, il faisait semblant de ne rien comprendre +de ce qu'on lui disait, comme pour se ménager une occasion de se fâcher. +La princesse Marie ne connaissait que trop par expérience cette +irritation sourde, toujours prête à faire explosion dans un accès de +fureur, et aussi inévitable que le coup de feu d'une arme chargée; toute +la matinée se passa dans l'angoisse de ces pressentiments, mais il n'y +eut point d'éclat jusqu'à la visite du médecin. Après l'avoir laissé +pénétrer chez son père, elle s'assit, un livre à la main, dans le salon, +d'où elle pouvait aisément écouter, ou tout au moins deviner, ce qui se +passait dans le cabinet.</p> + +<p>La voix de Métivier se fit d'abord entendre, puis celle du vieux prince, +puis les deux voix s'élevèrent à la fois, et la porte, ouverte avec +violence, laissa voir sur le seuil le docteur terrifié, et le vieillard, +en robe de chambre, le visage bouleversé par la colère:</p> + +<p>«Tu ne le comprends pas, criait-il, et, moi, je le comprends, espion +français, esclave de Bonaparte!... hors d'ici! hors de ma maison!...» Et +il referma la porte avec fureur.</p> + +<p>Métivier haussa les épaules, s'approcha de Mlle Bourrienne, qui, à ce +bruit, était accourue de l'autre pièce, et lui dit: «Le prince n'est pas +tout à fait dans son assiette, la bile le travaille, tranquillisez-vous, +je repasserai demain.» Puis il sortit du salon, en enjoignant le plus +grand silence, pendant qu'à travers la porte on entendait le bruit des +pantoufles qui traînaient sur le parquet, et les exclamations réitérées +de: «Traîtres! Espions! Traîtres partout! pas un instant de repos!»</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, la princesse fut appelée chez son père pour +y recevoir l'explosion à bout portant. N'était-ce pas sa faute, à elle, +lui dit-il, et à elle seule, si l'on avait laissé entrer cet espion?... +Et la liste qu'il lui avait remise, qu'en avait-elle fait?... Par sa +faute, à elle, il ne pouvait ni vivre ni mourir tranquille!... «Il faut +donc nous séparer, nous séparer, sachez-le, sachez-le! Je n'en puis +plus!» Il sortit un moment de sa chambre, mais, craignant sans doute +qu'elle ne prît point cette résolution au sérieux, il revint sur ses +pas, en s'efforçant de paraître calme: «Ne pensez pas, ajouta-t-il, que +je sois en colère: j'ai bien pesé mes paroles: nous nous séparerons. +Cherchez-vous un gîte ailleurs, n'importe où!» Et, mettant de côté la +tranquillité qu'il avait affectée un moment, pour se laisser aller de +nouveau à un emportement terrible, il la menaça du poing et s'écria: +«Dire qu'il ne se trouve pas un imbécile pour l'épouser!» Rentrant +précipitamment chez lui, il ferma de nouveau la porte avec fracas, fit +appeler Mlle Bourrienne, et le silence se rétablit aussitôt dans son +appartement.</p> + +<p>Les six personnes invitées à dîner arrivèrent à la fois vers les deux +heures. C'étaient: le comte Rostoptchine, le prince Lapoukhine et son +neveu, le général Tchatrow, vieux militaire et camarade d'armes du +prince Bolkonsky, Pierre, et Boris Droubetzkoï. Tous l'attendaient au +salon.</p> + +<p>Boris, qui était venu à Moscou en congé, avait demandé à lui être +présenté, et avait si bien su conquérir ses bonnes grâces, que le vieux +prince fit une exception en sa faveur et le reçut chez lui, malgré sa +qualité de jeune homme à marier.</p> + +<p>La maison Bolkonsky n'était pas classée dans ce que l'on était convenu à +Moscou d'appeler «le monde», mais le seul fait d'être admis dans ce +cercle exclusif et intime était considéré comme une distinction des plus +flatteuses; Boris avait saisi cette nuance, lorsque quelques jours +auparavant le comte Rostoptchine, invité à dîner, devant lui, par le +général gouverneur, pour le jour de la Saint-Nicolas, lui avait répondu +par un refus, en ajoutant: «Il me faudra, vous savez, aller saluer les +reliques du prince Nicolas Andréïévitch.</p> + +<p>—Ah oui, c'est vrai!... Et comment se porte-t-il?» avait répliqué le +général gouverneur.</p> + +<p>Le petit groupe réuni en attendant l'heure du dîner, dans l'antique et +vaste salon démodé, faisait l'effet d'un conseil de juges délibérant sur +une grave question, car tantôt ils se taisaient, et tantôt ils se +parlaient à voix basse. Le prince Bolkonsky parut enfin, taciturne et +sombre; sa fille, plus intimidée et plus embarrassée que jamais, +répondait du bout des lèvres aux hôtes de son père, et ils pouvaient +voir facilement qu'elle ne prêtait aucune attention à ce qui se disait +autour d'elle. Le comte Rostoptchine seul tenait le dé la conversation +et racontait tour à tour les nouvelles de la ville et les nouvelles +politiques. Lapoukhine et le vieux Tchatrow parlaient peu. Le prince +Nicolas Andréïévitch écoutait en juge suprême, et de temps en temps, par +son silence, par une inclination de tête, ou par un mot, donnait à +entendre qu'il prenait acte de ce qu'on soumettait à son appréciation. +Il s'agissait de politique, et au ton général de la conversation il +était aisé de s'apercevoir qu'on blâmait unanimement notre conduite de +ce côté-là et qu'on n'hésitait pas à trouver que tout marchait de +travers, et de mal en pis. La seule limite devant laquelle le causeur +s'arrêtait ou était arrêté dans ses jugements, c'était lorsque, pour les +motiver, il aurait dû s'en prendre directement à la personne de +l'Empereur.</p> + +<p>On parla de l'occupation par Napoléon du grand-duché d'Oldenbourg, de la +dernière note russe, fort hostile au conquérant, envoyée à toutes les +puissances de l'Europe:</p> + +<p>«Bonaparte se comporte avec l'Europe comme un corsaire avec un vaisseau +capturé, dit le comte Rostoptchine, en citant une phrase qu'il répétait +volontiers depuis quelques jours. La longanimité ou l'aveuglement des +Souverains est incompréhensible! C'est le tour du Pape, à présent; +Bonaparte travaille sans se gêner à renverser la religion catholique, et +pas une voix ne s'élève! Notre Empereur est le seul qui ait protesté +contre l'occupation du grand-duché d'Oldenbourg, et encore...» Le comte +s'arrêta court; il était arrivé à la limite extrême au delà de laquelle +personne n'osait s'engager.</p> + +<p>«Il lui a proposé un autre territoire en échange du grand-duché, ajouta +le vieux prince Bolkonsky. Déposséder des grands-ducs, c'est pour lui +chose aussi simple que pour moi de transporter des paysans de Lissy-Gory +à Bogoutcharovo!</p> + +<p>—Le duc d'Oldenbourg supporte son malheur avec une force de caractère +et une résignation admirable, dit Boris en prenant part à la +conversation d'un air respectueux. Il avait été présenté au grand-duc à +Pétersbourg, et il lui plaisait de laisser entendre qu'il le +connaissait. Le prince lui jeta un coup d'oeil, et fut sur le point de +lui lancer une épigramme, mais il n'en fit rien. Le trouvant sans doute +trop jeune, il ne daigna pas s'occuper de lui.</p> + +<p>—J'ai lu notre protestation à ce sujet et je suis étonné que la +rédaction en soit si mauvaise,» dit le comte Rostoptchine, avec la +nonchalance assurée d'un homme parfaitement au courant de la question.</p> + +<p>Pierre le regarda avec une stupéfaction naïve:</p> + +<p>«Qu'importe le style, comte, si les paroles sont énergiques!</p> + +<p>—Mon cher, avec nos cinq cent mille hommes de troupes il serait facile +d'avoir un beau style, lui répondit Rostoptchine, et Pierre comprit le +sens et la portée de sa critique.</p> + +<p>—Chacun aujourd'hui noircit du papier, dit le maître de la maison, ils +ne font que cela à Pétersbourg. Mon «Andrioucha» a composé tout un +volume pour le bien de la Russie.... Ils ne savent que griffonner.»</p> + +<p>La conversation languissait, mais le vieux général Tchatrow, après avoir +fait force «hem! hem!», lui donna une nouvelle impulsion:</p> + +<p>«Connaissez-vous l'incident qui s'est passé à la revue l'autre jour à +Pétersbourg, et la conduite du nouvel ambassadeur de France?</p> + +<p>—Il me semble avoir entendu blâmer sa réponse à Sa Majesté.</p> + +<p>—Jugez-en plutôt.... L'Empereur daigna attirer son attention sur la +division des grenadiers et sur la beauté du défilé; l'ambassadeur y +resta complètement indifférent, et l'on dit même qu'il se permit de +faire observer que chez eux, en France, on ne s'occupait point de ces +vétilles. Sa Majesté ne lui répondit rien, mais, à la revue suivante, +elle feignit d'ignorer sa présence.»</p> + +<p>Tous se turent: ce fait touchait l'Empereur: aucune critique n'était +donc possible!</p> + +<p>«Insolents! dit le vieux prince. Vous connaissez Métivier? Eh bien, je +l'ai chassé de chez moi ce matin. On l'avait laissé pénétrer, malgré ma +défense, car je ne voulais voir personne...» Et, jetant un regard de +colère à sa fille, il leur conta son entretien avec le docteur, qui, +d'après lui, n'était qu'un espion, et détailla les raisons qu'il avait +de le croire, raisons très peu convaincantes, à vrai dire, mais que +personne ne se risqua à réfuter.</p> + +<p>Quand on servit le champagne en même temps que le rôti, les convives se +levèrent pour féliciter l'amphitryon, et sa fille s'approcha également +de lui.</p> + +<p>Il la toisa d'un air dur, méchant, en lui tendant sa joue ridée, rasée +de frais; on voyait, à son air, qu'il n'avait point oublié la scène du +matin, que sa décision restait inébranlable, et que seule la présence +des invités l'empêchait de la lui signifier une seconde fois! Se +déridant enfin un peu, lorsque le café fut servi au salon, il exposa, +avec une vivacité toute juvénile, son opinion sur la guerre qui allait +s'engager:</p> + +<p>«Nos guerres avec Napoléon, dit-il, seront toujours malheureuses tant +que nous rechercherons l'alliance de l'Allemagne, et que, par une +conséquence déplorable du traité de paix de Tilsitt, nous nous mêlerons +des affaires de l'Europe. Il ne fallait prendre parti ni pour ni contre +l'Autriche, et c'est vers l'Orient que nous devons exclusivement nous +porter. Quant à Bonaparte, une conduite ferme et des frontières bien +gardées seront suffisantes pour l'empêcher de mettre le pied en Russie, +comme il l'a fait en 1807.</p> + +<p>—Mais comment nous décider à faire la guerre à la France, prince? +demanda Rostoptchine. Comment nous lèverions-nous contre nos maîtres, +contre nos dieux? Voyez notre jeunesse, voyez nos dames! Les Français +sont leurs idoles, Paris est leur paradis!» Il éleva la voix, pour être +bien entendu de tous: «Tout est français, les modes, les pensées, les +sentiments! Vous venez de chasser Métivier, tandis que nos dames se +traînent à ses genoux. Hier, à une soirée, j'en ai compté cinq de +catholiques qui font de la tapisserie le dimanche en vertu d'une +dispense du saint-père, ce qui ne les empêche pas d'être à peine vêtues, +et dignes de servir d'enseignes à un établissement de bains. Avec quel +plaisir, prince, n'aurais-je pas retiré du Musée la grosse canne de +Pierre-le-Grand, pour en rompre, à la vieille manière russe, les côtes à +toute notre jeunesse!... Je vous jure que leur sot engouement serait +bien vite allé à tous les diables!»</p> + +<p>Il se fit un silence: le vieux prince approuvait de la tête et souriait +à la boutade de son convive:</p> + +<p>«Et maintenant, adieu, Excellence... et soignez-vous! ajouta +Rostoptchine, en se levant avec sa brusquerie habituelle, et en lui +tendant la main.</p> + +<p>—Adieu, mon ami, tes paroles sont une vraie musique; je m'oublie +toujours à t'écouter,» et, le retenant doucement, il lui offrit à baiser +sa joue parcheminée. Les autres, imitant l'exemple de Rostoptchine, se +levèrent également.</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>La princesse Marie n'avait pas saisi un mot de la conversation: une +seule chose la tourmentait, elle craignait qu'on ne s'aperçût de la +contrainte qui régnait entre son père et elle, et n'avait même pas prêté +la moindre attention aux amabilités de Droubetzkoï, qui en était à sa +troisième visite.</p> + +<p>Le prince et ses invités quittèrent le salon, Pierre s'approcha d'elle +le chapeau à la main:</p> + +<p>«Peut-on rester encore quelques instants? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui certainement...» Et son regard inquiet semblait lui demander s'il +n'avait rien remarqué.</p> + +<p>Pierre, dont l'humeur était toujours charmante après le dîner, souriait +doucement en regardant dans le vague:</p> + +<p>«Connaissez-vous ce jeune homme depuis longtemps, princesse?</p> + +<p>—Quel jeune homme?</p> + +<p>—Droubetzkoï.</p> + +<p>—Non, depuis peu....</p> + +<p>—Vous plaît-il?</p> + +<p>—Oui, il me paraît agréable... mais pourquoi cette question? +répondit-elle, pensant toujours, malgré elle, à la scène du matin.</p> + +<p>—Parce que j'ai observé qu'il ne venait jamais à Moscou que pour tâcher +d'y trouver une riche fiancée.</p> + +<p>—Vous l'avez remarqué?</p> + +<p>—Oui, et l'on peut être sûr de le rencontrer partout où il y en a une! +Je le déchiffre à livre ouvert.... Pour le moment, il est indécis: il ne +sait trop à qui donner la préférence, ou à vous, ou à Mlle Karaguine. Il +est très assidu auprès d'elle.</p> + +<p>—Il y va donc beaucoup?</p> + +<p>—Oh! beaucoup!... Il a même inventé une nouvelle manière de faire la +cour, poursuivit Pierre avec cette malice, pleine de bonhomie, qu'il se +reprochait parfois dans son journal. «Il faut être mélancolique pour +plaire aux demoiselles de Moscou..., et il est très mélancolique auprès +de Mlle Karaguine.</p> + +<p>—Vraiment! reprit la princesse Marie, qui, les yeux sur sa bonne +figure, se disait: «Mon chagrin serait assurément moins lourd si je +pouvais le confier à quelqu'un, à Pierre par exemple; c'est un noble +coeur, et il m'aurait donné, j'en suis sûre, un bon conseil!</p> + +<p>—L'épouseriez-vous? continua ce dernier.</p> + +<p>—Ah! mon Dieu, il y a des moments où j'aurais été prête à épouser +n'importe qui, le premier venu, répondit, presque malgré elle, la pauvre +fille, qui avait des larmes dans la voix.—Il est si dur, si dur d'aimer +et de se sentir à charge à ceux qu'on aime, de leur causer de la peine, +et de ne pouvoir y remédier; il ne reste plus alors qu'une chose à +faire, les quitter.... Mais où puis-je aller?</p> + +<p>—Mais, princesse, au nom du ciel, que dites-vous?</p> + +<p>—Je ne sais ce que j'ai aujourd'hui, ajouta-t-elle en fondant en +larmes.... N'y faites pas attention, je vous prie.»</p> + +<p>La gaieté de Pierre s'évanouit: il la questionna affectueusement, en la +suppliant de lui confier son secret, mais elle se borna à lui répéter +que ce n'était rien, qu'elle avait oublié de quoi il s'agissait, et que +son seul ennui était le prochain mariage de son frère, qui menaçait de +brouiller le père et le fils.</p> + +<p>«Que savez-vous des Rostow? continua-t-elle en changeant de sujet: on +m'a assuré qu'ils allaient arriver.... André aussi est attendu de jour +en jour. J'aurais voulu qu'ils se vissent ici.</p> + +<p>—Comment envisage-t-il à présent la chose?» demanda Pierre, en faisant +allusion au vieux prince.</p> + +<p>La princesse Marie secoua tristement la tête: «Toujours de même, et il +ne reste plus que quelques mois pour finir l'année d'épreuve; j'aurais +désiré la voir de plus près.... Vous les connaissez de longue date? Eh +bien! dites-moi franchement, la main sur le coeur, comment elle est et +ce que vous en pensez... mais bien franchement, n'est-ce pas? André +risque tant en agissant contre la volonté de son père, que j'aurais +voulu savoir...»</p> + +<p>Pierre crut entrevoir, dans cette insistance de la princesse à lui +demander la vérité, rien que la vérité, une disposition malveillante à +l'égard de la fiancée de son ami; il était évident que la princesse +Marie attendait de lui un mot de blâme.</p> + +<p>«Je ne sais comment répondre à votre question, dit-il en rougissant sans +cause, et en lui faisant part sincèrement de ses impressions. Je n'ai +pas analysé son caractère, et je ne sais pas ce qu'il vaut, mais je sais +qu'elle est la séduction même: ne me demandez pas pourquoi, je ne +saurais vous le dire.»</p> + +<p>La princesse Marie soupira; ses craintes se confirmaient de plus en +plus:</p> + +<p>«Est-elle intelligente?»</p> + +<p>Pierre réfléchit:</p> + +<p>«Peut-être non, peut-être oui, mais elle ne tient pas à en faire preuve, +car elle est la séduction même, et rien de plus.</p> + +<p>—Je désire l'aimer de tout coeur! dites-le lui si vous la voyez avant +moi, reprit la princesse Marie avec tristesse.</p> + +<p>—Ils seront ici dans peu de jours,» ajouta Pierre.</p> + +<p>Elle lui dit alors que son projet bien arrêté était de la voir dès son +arrivée, et de faire tout ce qui lui serait possible auprès de son père +pour lui faire accepter de bon gré sa future belle-fille.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Boris, qui n'avait pas réussi à trouver une riche héritière à +Pétersbourg, poursuivait à Moscou les mêmes recherches, et il hésitait +entre les deux partis les plus brillants de la ville, Julie Karaguine et +la princesse Marie; cette dernière lui inspirait, malgré sa laideur, +plus de sympathie que l'autre; mais, depuis le dîner du jour de la +Saint-Nicolas, il essaya en vain d'aborder le sujet délicat qu'il avait +en vue; ses assiduités furent également en pure perte, car la princesse +Marie ne lui prêtait qu'une oreille distraite, ou lui répondait au +hasard.</p> + +<p>Julie, au contraire, acceptait ses hommages avec plaisir, bien qu'elle y +mît une manière d'être toute particulière.</p> + +<p>Elle avait vingt-sept ans; la mort de ses frères l'avait rendue très +riche, mais sa beauté n'était plus la même, bien qu'elle fût persuadée, +malgré tout, que jamais elle n'avait été plus belle et plus séduisante: +sa nouvelle fortune contribuait à entretenir ses illusions. Son âge la +rendant moins dangereuse pour les hommes, ils profitaient de ses dîners, +de ses soupers, de l'agréable société qu'elle réunissait autour d'elle, +sans craindre de se compromettre, ou de s'engager par trop avec elle. +Celui qui l'aurait évitée avec soin dix ans plus tôt, y allait hardiment +aujourd'hui, et la traitait, non plus comme une demoiselle à marier, +mais comme une bonne connaissance, dont le sexe lui était indifférent.</p> + +<p>Le salon Karaguine était cette année le plus brillant et le plus +hospitalier de la saison. En dehors des dîners et des soirées à +invitations spéciales, on y trouvait tous les jours une nombreuse +réunion, composée d'hommes surtout, avec un excellent souper à minuit, +et l'on ne se séparait guère avant les trois heures du matin. Julie ne +laissait passer ni un bal, ni une représentation, ni un pique-nique, +sans y prendre part, et ses toilettes sortaient de chez la meilleure +faiseuse; elle se donnait cependant le genre d'être blasée, de ne plus +croire ni à l'amitié, ni à l'amour, ni à aucune joie en ce monde, et de +n'aspirer qu'au repos «là-bas, là-bas». On aurait dit qu'elle avait eu +une violente et cruelle déception en amour, ou qu'elle avait perdu un +être adoré; rien de pareil ne s'était pourtant produit dans son +existence. Mais, ayant fini par se persuader à elle-même que sa vie +avait été éprouvée par de grandes douleurs, elle en avait peu à peu +convaincu les autres. Tout en s'amusant et en amusant la jeunesse qui +l'entourait, elle s'adonnait à une constante et douce mélancolie; aussi, +après avoir tout d'abord fait chorus avec elle, chacun se livrait-il +avec entrain à la causerie, à la danse, aux jeux d'esprit, aux +bouts-rimés, qui étaient surtout fort en vogue chez les Karaguine.</p> + +<p>Seuls quelques jeunes gens, Boris entre autres, prenaient une part plus +intime à la tristesse de Julie, et devisaient longuement avec elle de la +vanité de ce monde, en regardant ses albums pleins d'images, de pensées +et de poésies sur des sujets graves et solennels.</p> + +<p>Elle témoignait une faveur marquée à Boris, compatissait à son +désillusionnement précoce, et lui offrait les consolations de sa +précieuse amitié, car elle aussi avait tant souffert dans sa vie! Son +album n'avait pas de mystères pour lui, et Boris y dessina, sur un +feuillet, deux arbres avec l'inscription suivante: «Arbres rustiques, +vos sombres rameaux secouent sur moi les ténèbres et la mélancolie;» sur +un autre, un cercueil, au-dessous duquel il écrivit ces vers:</p> + +<p>«La mort est secourable et la mort est tranquille....</p> + +<p>«Ah! contre les douleurs il n'est pas d'autre asile.»</p> + +<p>Julie, enchantée, trouva les vers délicieux, et lui répondit par une +phrase de roman qu'elle se rappela pour la circonstance:</p> + +<p>«Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mélancolie! +C'est un rayon de lumière dans l'ombre, une nuance entre la douleur et +le désespoir, qui laisse entrevoir l'aurore de la consolation.»</p> + +<p>Boris, reconnaissant de ce touchant à-propos, lui répliqua aussitôt par +cette stance:</p> + +<p> +<span style="margin-left: 5em;"><i>«Aliment préféré d'une âme trop sensible,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Toi, sans qui le bonheur me serait impossible,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Tendre mélancolie, ah! viens me consoler,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Viens calmer les tourments de ma sombre retraite,</i></span><br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>Et mêle une douceur secrète</i></span><br /> +<br /> +<span style="margin-left: 5em;"><i>À ces pleurs que je sens couler<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a>.»</i></span><br /> +</p> + +<p>Julie jouait souvent de la harpe, et choisissait tout exprès, pour son +ami, les nocturnes les plus plaintifs; celui-ci, à son tour, lui lisait +l'histoire de la «pauvre Lise<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>«, et l'émotion le forçait souvent à +s'arrêter au milieu de sa lecture. Lorsqu'ils se rencontraient dans le +monde, leurs regards se disaient qu'ils étaient les seuls à se +comprendre, et à s'apprécier à leur juste valeur.</p> + +<p>Anna Mikhaïlovna multipliait ses visites; se constituant la partenaire +assidue de Mme Karaguine, elle trouvait de première main auprès d'elle +tous les renseignements désirables sur la dot de Julie. Elle sut bientôt +que cette dot se composait de deux biens dans le gouvernement de Penza, +et de superbes forêts dans celui de Nijni-Novgorod. Toujours humble et +résiliée aux décrets de la Providence, elle découvrait même, dans la +douleur éthérée qui unissait l'âme de son fils à l'âme de la riche +héritière, le témoignage certain de la volonté du Très-Haut.</p> + +<p>«Boris m'assure que son coeur ne trouve de repos qu'ici, chez vous.... +Il a perdu tant d'illusions dans sa vie, et il est si sensible! +disait-elle à la mère.—Toujours charmante et mélancolique, cette chère +Julie, disait-elle à la fille.—Ah, mon ami, comme je me suis attachée à +Julie, disait-elle à son fils; je ne puis t'exprimer à quel point je +l'aime, et comment ne pas l'adorer, c'est un être céleste! Sa mère aussi +me fait tant de peine: je l'ai trouvée l'autre jour toute préoccupée des +comptes-rendus de ses terres et des lettres reçues de Penza; elles ont +une très belle fortune, mais comme elle la régit toute seule, on la +pille, on la vole... à ne pas s'en faire une idée!»</p> + +<p>Boris souriait imperceptiblement en écoutant ces doléances cousues de +fil blanc, mais ne s'en intéressait pas moins aux détails de la gestion +de Mme Karaguine.</p> + +<p>Julie attendait de pied ferme la demande de son ténébreux adorateur, +bien décidée à l'accueillir favorablement; mais son manque complet de +naturel, son envie par trop visible de se marier, et l'obligation +inévitable de renoncer à un sentiment peut-être plus sincère, causaient +à Boris une répulsion secrète qui l'empêchait de faire un pas de plus en +avant. Cependant son congé tirait à sa fin. Chaque soir, en revenant de +chez les Karaguine, il remettait sa déclaration au lendemain; mais le +lendemain, après avoir contemplé la figure couperosée de Julie, la +rougeur de son menton, dissimulée sous une couche de poudre, ses yeux +langoureux, sa physionomie affectée, prête à échanger son masque de +mélancolie contre l'expression exaltée de bonheur que sa proposition lui +aurait inévitablement donnée, il sentait son ardeur se glacer; c'était +au point que l'attrait des belles propriétés et de leurs revenus, dont +il se considérait déjà comme l'heureux propriétaire, ne parvenait pas à +la raviver. Julie remarquait son indécision, et parfois elle craignait +de lui avoir inspiré une antipathie insurmontable, mais son amour-propre +féminin chassait bientôt cette pensée de sa cervelle, et elle attribuait +sa timidité à l'amour qu'elle lui inspirait. Sa mélancolie tournait +cependant à l'irritation, et elle se décida à prendre des mesures +énergiques, dont l'arrivée inopinée d'Anatole Kouraguine lui facilita +bientôt l'exécution. Sa langueur disparut comme par enchantement, elle +devint d'une gaieté charmante, et témoigna à ce dernier une +bienveillance des plus marquées.</p> + +<p>«Mon cher, dit Anna Mikhaïlovna à son fils, je sais de bonne source que +le prince Basile envoie son fils à Moscou pour lui faire épouser +Julie.... Tu ne saurais croire combien ce projet me fait de peine, je +l'aime tant!... qu'en penses-tu?»</p> + +<p>L'idée d'en être pour ses frais, de perdre le fruit de tout un mois de +pénible vasselage, et de voir passer dans les mains d'un imbécile comme +Anatole les revenus qu'il aurait su si bien employer, exaspérait Boris. +Aussi résolut-il fermement d'aller sans plus tarder demander la main de +Julie! Elle le reçut d'un air dégagé et souriant, lui raconta combien +elle s'était amusée la veille, et le questionna sur son prochain départ. +Malgré son intention de lui déclarer ses sentiments et d'être du dernier +tendre, Boris ne put s'empêcher de se récrier, et d'accuser les femmes +d'inconstance, de frivolité, et de changement d'humeur, suivant les +personnes dont il leur plaisait d'agréer les hommages. Julie, offensée, +lui répliqua qu'il avait parfaitement raison, et que rien n'était plus +ennuyeux que la monotonie. Boris allait lui répondre par un mot piquant, +lorsque l'humiliante perspective de quitter Moscou sans avoir atteint +son but, ce qui ne lui était jusqu'à présent jamais arrivé, arrêta ce +mot sur ses lèvres. Il baissa les yeux pour mieux en cacher l'expression +irritée et indécise, et lui dit à demi-voix: «Je ne suis point venu pour +me fâcher avec vous... au contraire, je...,» et, en la regardant pour +voir s'il devait oser poursuivre, il rencontra ses yeux inquiets, +suppliants, fixés sur lui dans une attente fiévreuse..., toute trace de +dépit en avait disparu: «Il me sera facile, se dit-il à part lui, de +m'arranger de façon à la voir rarement.... C'est commencé, il faut aller +jusqu'au bout!»... Et, rougissant de plus en plus, il continua «Vous +avez deviné mes sentiments pour vous...» Ces paroles auraient assurément +pu suffire, car Julie rayonnait d'un orgueil triomphant, mais elle ne +lui fit pas grâce d'une seule syllabe et il fut obligé de débiter tout +ce qui se dit en pareil cas, qu'il l'aimait, et qu'il n'avait jamais +aimé aucune femme avec cette violence... etc... etc.... Sachant fort +bien ce qu'elle pouvait exiger en échange des forêts de Nijni et des +terres de Penza, elle en reçut le prix qu'elle souhaitait en avoir. «Les +arbres dont les rameaux secouaient les ténèbres et la mélancolie» furent +bien vite oubliés, et les heureux fiancés, tout entiers à leurs projets +d'avenir et à l'arrangement en espérance de leur luxueuse demeure, +firent ensemble leurs nombreuses visites, et s'apprêtèrent à célébrer au +plus tôt leur brillant mariage.</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Le comte Rostow, ayant laissé sa femme souffrante à la campagne, arriva +à Moscou vers la fin de janvier, avec Natacha et Sonia. On attendait le +prince André: il fallait donc s'occuper du trousseau, vendre des biens +et profiter de la présence du vieux prince pour lui présenter sa future +belle-fille. L'hôtel des Rostow n'étant ni préparé, ni chauffé pour les +recevoir convenablement, le comte accepta l'offre cordiale de Marie +Dmitrievna Afrossimow, et descendit d'autant plus volontiers chez elle, +qu'il ne comptait pas faire un long séjour.</p> + +<p>Un soir, à une heure assez avancée, les quatre voitures qui menaient la +famille Rostow firent leur entrée dans la cour d'une liaison de la rue +des Vieilles-Écuries. Cette maison appartenait à Marie Dmitrievna, qui +l'occupait toute seule, depuis que sa fille était mariée, et que ses +quatre fils servaient à l'armée.</p> + +<p>L'âge n'avait pas courbé sa taille: sa parole haute, ferme et brève, +disait franchement son opinion à chacun, et toute sa personne semblait +être une protestation vivante contre les faiblesses, les passions et les +entraînements de l'humanité, que pour sa part elle se refusait à +admettre. Levée chaque matin de bonne heure, elle passait un casaquin, +et vaquait aux soins de son ménage; ensuite, quand c'était jour de fête, +elle sortait en voiture, pour aller à la messe, et visiter les prisons, +ce dont elle ne soufflait jamais mot. Les autres jours, après avoir +achevé sa toilette, elle recevait, sans distinction de rang, tous ceux +qui venaient s'adresser à sa charité. Ses audiences terminées, elle +dînait. Trois ou quatre bonnes connaissances partageaient avec elle un +repas copieux et bien préparé invariablement suivi d'une partie de +boston. Vers la soirée, elle tricotait, pendant qu'on lui lisait les +journaux ou les livres nouvellement parus. Elle n'acceptait aucune +invitation, et ne faisait que fort rarement une exception à sa règle de +conduite, en faveur des gros bonnets de la ville.</p> + +<p>Elle n'était pas encore couchée, lorsque les Rostow arrivèrent en +faisant crier sur ses gonds la massive porte d'entrée et remplirent le +vestibule de froid et de neige. Debout, sur le seuil de la grande salle, +ses lunettes abaissées sur le nez, la tête rejetée en arrière, Marie +Dmitrievna examinait les voyageurs avec son air habituel de sévérité. On +aurait pu la croire profondément irritée contre eux, mais les ordres +qu'elle donnait successivement à ses gens, à propos des bagages et des +nouveaux venus, contredisait bien vite cette supposition:</p> + +<p>«Est-ce au comte, cela?... Alors, ici, ici!» criait-elle sans même leur +souhaiter la bienvenue, tant elle était occupée à faire mettre où il +fallait les malles qu'on apportait. «Quant à celles des demoiselles,... +à gauche! Voyons, que faites-vous là bouche béante! ajoutait-elle en +s'adressant aux femmes de chambre, allez, chauffez le samovar!... Eh! +mais, te voilà engraissée et embellie, dit-elle en attirant à elle +Natacha, qui était toute rouge de froid sous son capuchon.</p> + +<p>«Dieu, quel glaçon! Déshabille-toi donc plus vite...» et, se tournant +vers le comte, qui lui baisait la main: «Toi aussi, tu es gelé, ma +parole! Vite du rhum avec le thé!... Soniouchka, «bonjour»... et elle +souligna par cette locution française la façon légèrement cavalière, +quoique affectueuse, dont elle traitait Sonia d'habitude.</p> + +<p>Lorsque tous les arrivants se furent débarrassés de leurs vêtements +fourrés, on se réunit autour de la table à thé, et Marie Dmitrievna +embrassa chacun à tour de rôle:</p> + +<p>«Je me réjouis de vous voir chez moi,... il en est temps ce me semble, +car, ajouta-t-elle en regardant Natacha, le vieux est ici et l'on attend +le fils. Il faut faire sa connaissance, il le faut; mais nous en +causerons plus tard...» Et elle s'arrêta en jetant un coup d'oeil à +Sonia, comme pour indiquer son intention de ne pas aborder ce sujet +devant elle. «À propos... qui enverras-tu chercher demain? +continua-t-elle en s'adressant au comte et en comptant sur ses doigts; +Schinchine d'abord n'est-ce pas? ensuite Anna Mikhaïlovna... cette +pleurnicheuse, son fils est ici, il se marie.... Qui donc encore? +Besoukhow, qui est également ici avec sa femme... il l'a fuie, mais elle +l'a relancé!... Il a dîné chez moi mercredi. Quant à celles-là, dit-elle +en désignant les jeunes filles, je les mènerai demain saluer la +«Iverskaïa» et de là chez la Aubert Chalmé, car elles n'ont rien à +mettre, j'en suis sûre, et ce n'est pas moi qui pourrais leur servir de +modèle!... La mode change tous les jours, c'est à faire frémir! L'autre +jour j'ai pu m'en convaincre en voyant une demoiselle avec des manches +de robe grosses comme des tonneaux.... Et toi, quelles affaires as-tu? +ajouta-t-elle en reprenant son air sévère.</p> + +<p>—Un peu de tout, des chiffons à commander, la maison et le bien à +vendre, celui qui est dans les environs, vous savez: aussi, vous +demanderai-je la permission d'aller faire une petite pointe de ce +côté.... Je vous confierai ces fillettes, et j'irai y passer un jour.</p> + +<p>—Bien, bien, elles seront en sûreté chez moi, j'en réponds, aussi en +sûreté que si on les confiait au conseil de tutelle; je les +chaperonnerai, je les gronderai, je les gâterai,» dit Marie Dmitrievna, +en effleurant de sa grande main la joue de Natacha, sa favorite et sa +filleule.</p> + +<p>Le lendemain, le programme de la veille fut exécuté de point en point: +on fit d'abord une visite à la Sainte-Vierge, puis une autre à Mme +Aubert Chalmé, la fameuse couturière, à laquelle Marie Dmitrievna +inspirait une telle terreur, que, pour s'en débarrasser plus vite, elle +lui cédait à perte ses plus jolis objets; cette fois cependant une bonne +partie du trousseau lui fut commandée. Quand elles furent rentrées, +Marie Dmitrievna renvoya Sonia, et prit Natacha à part:</p> + +<p>«À présent, causons.... Je te félicite, tu as accroché un charmant +fiancé, j'en suis ravie pour toi; quant à lui, je le connais depuis son +enfance...» Natacha rougit de plaisir. «Je l'aime, lui et toute la +famille... Écoute-moi bien! Le vieux prince, qui est d'un caractère +fantasque, désapprouve ce mariage; mais le prince André n'est pas un +enfant, et peut fort bien se passer de son consentement. Seulement, +c'est toujours une chose fâcheuse que d'entrer dans une famille qui vous +reçoit à contre-coeur.... La conciliation est préférable: mets-y du bon +vouloir de ton côté, et comme tu n'es pas une sotte, tu sauras, j'en +suis sûre, avec du tact et de la douceur, les bien disposer en ta +faveur... et tout ira bien!»</p> + +<p>Natacha se taisait, non par timidité, comme le supposait peut-être Marie +Dmitrievna, mais parce qu'il lui était toujours pénible qu'un tiers se +mêlât de ses affaires de coeur. Son amour pour le prince André était +chose si à part, si en dehors de ce monde, que personne, d'après elle, +ne pouvait le comprendre. Elle l'aimait et ne connaissait que lui, lui +l'aimait aussi et il allait arriver.... Que lui importaient alors les +autres?</p> + +<p>«Marie, ta future belle-soeur est bonne, en dépit du dicton: +«belles-soeurs ont laides querelles», car celle-là ne ferait pas de mal +à une mouche. Elle m'a demandé à te voir, tu pourras donc y aller demain +avec ton père... tâche de lui plaire: tu es la plus jeune, tu sais, la +connaissance sera au moins faite pour son arrivée, à lui; son père et sa +soeur auront le temps de s'attacher à toi. N'est-ce pas vrai? Ne sera-ce +pas mieux ainsi?</p> + +<p>—Oui, sans doute,» répondit Natacha à contre-coeur.</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Le conseil fut suivi, la visite au vieux prince décidée, mais le comte +Rostow n'y allait pas de bon gré: il avait peur de l'entrevue. Il ne se +rappelait que trop bien la mercuriale qu'il avait reçue du vieux prince +lors de l'organisation de la milice, pour n'avoir pas fourni le nombre +réglementaire d'hommes, et cela en réponse à une invitation à dîner +qu'il lui avait adressée. Natacha, au contraire, vêtue de sa plus belle +robe, était d'une humeur charmante: «Impossible qu'ils se refusent à +m'aimer, cela ne m'est jamais arrivé; et puis, je suis prête à faire +tout ce qui leur plaira, à aimer le vieux parce qu'il est son père, à +l'aimer, elle, parce qu'elle est sa soeur, à les aimer tous enfin!»</p> + +<p>À peine furent-ils entrés dans le vestibule du vieil et sombre hôtel +Bolkonsky, que le comte ne put s'empêcher de pousser un soupir et de +murmurer; «Que Dieu nous protège!» Son agitation était visible, et ce +fut d'un ton bas et humble qu'il demanda à voir le prince et la +princesse Marie. Un laquais courut les annoncer, mais il se produisit +aussitôt une étrange confusion: celui qui s'était chargé du message fut +arrêté par un autre domestique à l'entrée de la grande salle; ils +chuchotèrent tous deux; la femme de chambre de la princesse survint au +même instant, leur dit quelques mots d'un air ahuri, et enfin le vieux +majordome au visage renfrogné et maussade revint dire au comte que le +prince ne pouvait avoir l'honneur de les recevoir, mais que la princesse +les priait de passer chez elle. Mlle Bourrienne, venue au-devant d'eux, +les conduisit, avec une amabilité empressée, à l'appartement de la +princesse Marie. Cette dernière, intimidée et toute rouge d'émotion, +s'avança lourdement à leur rencontre, en faisant de vains efforts pour +garder son sang-froid. Natacha lui déplut du premier coup d'oeil: sa +mise lui sembla trop élégante, elle-même trop frivole, trop vaine; une +jalousie inconsciente de sa beauté, de sa jeunesse, de l'amour que lui +portait son frère, l'avait, de tout temps, mal disposée à son égard, et +ce sentiment s'était accru encore ce jour-là grâce à la tempête soulevée +par l'annonce de la visite des Rostow. Le vieux prince avait déclaré à +sa fille, avec force jurons, qu'il ne se souciait pas de les voir, qu'il +ne les recevrait pas; libre à elle d'ailleurs d'agir à sa guise. +Tremblante d'émotion, et craignant même que son père ne fît un coup de +tête, elle se décida pourtant à les faire entrer chez elle.</p> + +<p>«Je vous ai amené, chère princesse, ma petite chanteuse, dit le comte en +la saluant et en jetant autour de lui un regard inquiet, où l'on +devinait trop combien il redoutait l'apparition du vieux prince, et je +suis on ne peut plus heureux que vous vouliez bien faire sa +connaissance.... Le prince est donc toujours souffrant, c'est bien +triste, bien triste.... Me permettez-vous, dit-il en se levant, et +après avoir débité quelques autres lieux communs, de vous laisser ma +fille pour un petit quart d'heure... j'ai une course à faire à deux pas +d'ici, je reviendrai la chercher.»</p> + +<p>Le comte venait d'inventer cette ruse diplomatique afin de procurer, +comme il l'avoua plus tard, l'occasion aux futures belles-soeurs de +causer à coeur ouvert, et pour s'épargner à lui-même la rencontre si +redoutée du maître de la maison. Sa fille le devina, en fut humiliée et +changea de couleur; dépitée d'avoir ainsi rougi, elle se tourna vers la +princesse Marie d'un air provocant. Celle-ci accéda volontiers au désir +du comte, dans l'espoir de rester seule avec Natacha; mais Mlle +Bourrienne ne voulut rien entendre au coup d'oeil qu'elle lui adressa, +et continua à discuter avec sa volubilité habituelle sur les plaisirs +de la saison. Natacha, déjà mal disposée par l'incident du vestibule, +blessée surtout par la peur qu'avait témoignée son père, sentit tout son +être moral se crisper et se contracter, et prit involontairement un ton +d'indifférence et de laisser-aller qui froissa la princesse Marie; la +princesse, de son côté, lui parut sèche et raide. Cette conversation +laborieuse durait depuis cinq minutes, lorsque l'on entendit des pas +précipités avec un bruit de pantoufles qui traînaient sur le parquet; le +visage de la princesse Marie blêmit de terreur: la porte s'ouvrit, et le +vieux prince entra, vêtu d'une robe de chambre blanche, avec un bonnet +de coton sur la tête.</p> + +<p>«Ah! mademoiselle, comtesse, comtesse Rostow, si je ne me trompe, +veuillez m'excuser... j'ignorais, mademoiselle.... Dieu m'en est témoin, +que vous nous aviez honorés de votre visite!... Je venais chez ma +fille... c'est pourquoi ce costume.... Veuillez m'excuser, comtesse. +Dieu m'en est témoin... j'ignorais que vous fussiez là,» répétait-il en +appuyant sur ces mots d'un ton forcé et désagréable. La princesse Marie, +debout, les yeux baissés, n'osait regarder ni son père, ni Natacha, qui +s'était levée pour le saluer, en rougissant jusqu'au blanc des yeux. +Seule Mlle Bourrienne continuait à sourire: «Veuillez excuser, veuillez +excuser.... Dieu m'en est témoin, je l'ignorais...» grommela encore le +vieillard, et, toisant Natacha de la tête aux pieds, il se retira. Mlle +Bourrienne fut la première à se remettre, et parla de la mauvaise santé +du prince. La princesse Marie et Natacha se regardèrent, interdites, +sans proférer une parole, et s'abstinrent de toute explication, tandis +que ce silence prolongé ne faisait qu'aigrir de plus en plus leurs +dispositions à une mutuelle antipathie.</p> + +<p>Le comte étant rentré sur ces entrefaites, Natacha se hâta de faire ses +adieux, avec un empressement voisin de l'impolitesse. Elle avait pris en +grippe cette vieille fille, comme elle l'appelait en elle-même; elle lui +en voulait mortellement de l'avoir placée dans une aussi fausse +situation, et de ne lui avoir rien dit de son fiancé: «Ce n'était pas à +moi à en parler la première, et devant cette Française encore,» se +disait Natacha, pendant que la même pensée tourmentait la princesse +Marie. Celle-ci sentait assurément qu'elle devait dire quelque chose à +propos du mariage, mais si, d'un côté, la présence de Mlle Bourrienne la +gênait, de l'autre le sujet par lui-même était si pénible, qu'elle ne +savait comment l'aborder. Enfin, au moment où le comte sortait du salon, +elle s'approcha résolument de Natacha, lui saisit les mains, et +murmura:</p> + +<p>«Un instant, chère Natacha, il faut que... il faut que je vous dise +combien je suis heureuse que mon frère... ait trouvé son bonheur...» +Elle s'arrêta, comme si elle s'accusait intérieurement de fausseté, et +Natacha, qui la regardait d'un air railleur, devina aussitôt le motif de +son hésitation.</p> + +<p>«Il me semble, princesse, que le moment d'en parler est mal choisi,» +dit-elle en s'éloignant avec dignité, tandis que des larmes lui +montaient aux yeux: «Qu'ai-je fait? Qu'ai-je dit?» pensa-t-elle.</p> + + +<p>Ce jour-là on l'attendit longtemps à l'heure du dîner; assise dans sa +chambre, elle sanglotait comme une enfant; Sonia, debout à côté d'elle, +lui baisait les cheveux.</p> + +<p>«Natacha, pourquoi pleurer? Qu'est-ce que cela peut te faire? ça +passera!</p> + +<p>—Mais si tu savais, quelle humiliation!</p> + +<p>—N'en parlons plus, ma petite colombe, tu n'y es pour rien; ainsi... +embrasse-moi!»</p> + +<p>Natacha releva la tête, leurs lèvres se rencontrèrent, et elle appuya +son petit visage mouillé de pleurs contre celui de son amie.</p> + +<p>«Je n'en sais rien, ce n'est la faute de personne, c'est peut-être la +mienne, mais c'était terrible!... Ah! pourquoi n'est-il pas ici?...» +Elle descendit enfin, mais sans pouvoir cacher qu'elle avait les yeux +rouges de larmes. Marie Dmitrievna, sachant à quoi s'en tenir sur la +réception faite au père et à la fille, fit semblant de ne point +remarquer sa figure bouleversée et continua à plaisanter et à causer +avec ses convives, à haute voix, comme d'habitude.</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Ce même soir, les Rostow allèrent à l'Opéra, où Marie Dmitrievna leur +avait procuré une loge.</p> + +<p>Natacha n'y tenait guère, mais, comme cette attention était à son +adresse, il ne lui était pas possible de refuser. Elle s'habilla, et, en +allant à la grande salle pour y attendre son père, elle passa devant une +psyché, qui refléta son image: elle ne put s'empêcher de se regarder +dans la glace et de se trouver jolie, si jolie même qu'en se voyant elle +se sentit pénétrée d'une amoureuse langueur.</p> + +<p>«Mon Dieu, si au moins il était ici!... Je ne me serais pas contentée de +l'embrasser, comme je faisais alors avec la timidité que me causait une +sensation si nouvelle pour moi.... Non, non, je l'aurais entouré de mes +bras, je me serais serrée contre son coeur, je l'aurais forcé à plonger +dans mes yeux ses regards pénétrants, ses regards que je vois là vivants +devant moi,» se disait-elle.... «Et que m'importent sa soeur et son +père! C'est lui, lui seul que j'aime, sa figure, son regard, son sourire +d'homme et d'enfant tout à la fois!... Il vaut mieux ne pas y penser, il +vaut mieux l'oublier pour un certain temps..., car autrement je ne +supporterais jamais cette attente...» Et elle se détourna de la glace, +retenant avec peine ses sanglots: «Comment Sonia peut-elle aimer Nicolas +avec cette placide tranquillité? Comment peut-elle attendre avec cette +constance inébranlable? Je ne lui ressemble pas, je suis toute +différente!...» Et elle regarda fixement son amie, qui venait à elle, en +jouant avec un éventail.</p> + +<p>Dans ce moment d'émotion et de tendresse contenues, il ne lui suffisait +plus d'aimer et de se savoir aimée: elle sentait le besoin irrésistible +de se suspendre au cou de celui qu'elle aimait, et d'entendre tomber de +ses lèvres les paroles d'amour dont son coeur débordait. Pendant leur +trajet, assise à côté de son père, elle suivait des yeux les réverbères +qui scintillaient à travers les vitres gelées, oubliant ce qui +l'entourait et s'abandonnant de plus en plus à une mélancolie pleine de +rêves et d'amour. Leur voiture entra dans la file, et arriva tout +doucement, au bruit des roues qui grinçaient sur la neige, devant le +péristyle du théâtre; relevant leurs robes de la main droite, Natacha et +Sonia sautèrent légèrement à terre, pendant que le comte descendait de +la calèche, en se faisant soutenir par ses gens. Tous trois traversèrent +tant bien que mal le flot du public qui arrivait du dehors, sans prendre +garde aux offres des crieurs d'affiches, et sans se préoccuper des +préludes de l'orchestre qu'on entendait vaguement à travers les portes +closes.</p> + +<p>«Nathalie, tes cheveux! murmura Sonia, pendant que le +«capeldiener<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>«leur ouvrait avec empressement leur baignoire. La +musique éclata à leurs oreilles; et les loges remplies de femmes +décolletées, et le parterre tout chamarré de brillants uniformes +papillotèrent devant leurs yeux éblouis. Une voisine se retourna, et +jeta sur Natacha un coup d'oeil empreint d'une envie toute féminine. La +toile n'était pas encore levée, on jouait l'ouverture. Natacha et Sonia +s'assirent sur le devant, arrangèrent leurs robes froissées par le +trajet, et portèrent leurs regards sur les loges d'en face. Tous ces +regards fixés sur elles, sur leurs bras, sur leurs épaules, firent +éprouver à Natacha une sensation à la fois agréable et pénible, qu'elle +ne connaissait plus depuis longtemps, et qui réveilla en elle tout un +monde d'émotions, de désirs, et de souvenirs en harmonie avec cette +impression.</p> + +<p>Ces deux jeunes filles, toutes deux remarquablement jolies, accompagnées +du vieux comte Rostow, qu'on n'avait pas vu à Moscou depuis longtemps, +attirèrent aussitôt l'attention générale. On savait confusément que sa +fille était fiancée au prince André, et que depuis les fiançailles les +Rostow n'avaient pas quitté la campagne: aussi examinait-on avec une +vive curiosité celle qui allait épouser un des plus beaux partis de +Russie!</p> + +<p>Natacha, déjà fort embellie à cette époque, était particulièrement en +beauté ce soir-là, grâce à l'émotion intérieure qu'elle éprouvait, et +qui se traduisait chez elle par le contraste frappant d'une exubérance +de vie et de jeunesse, avec une complète indifférence pour tout ce qui +l'entourait. Ses yeux noirs erraient sur la foule sans chercher +personne, tandis que sa main fine et mignonne, posée sur le rebord de +velours de la baignoire, se fermait et s'ouvrait tour à tour, en +chiffonnant machinalement l'affiche.</p> + +<p>«Regarde, il me semble voir là-bas Mme Alénine avec sa fille! lui dit +Sonia.</p> + +<p>—Dieu du ciel! Michel Kirilovitch a encore engraissé! s'écria le comte.</p> + +<p>—Voyez donc notre Anna Mikhaïlovna, quel béret elle a sur la tête!</p> + +<p>—Elle est avec les Karaguine et Boris... des fiancés, cela se voit tout +de suite.</p> + +<p>—Comment donc? Droubetzkoï a été accepté aujourd'hui même!» dit +Schinschine, qui venait d'entrer dans la loge des Rostow.</p> + +<p>Natacha, suivant la direction du regard de son père, aperçut en effet le +visage souriant et heureux de Julie, assise à côté de sa mère: sur son +cou rouge et couvert de poudre se prélassait un collier de perles; +derrière elle on entrevoyait la jolie tête et les cheveux lisses de +Boris, qui, souriant comme elle, se penchait vers les lèvres de sa +Julie, et il lui murmurait quelques mots à l'oreille, en lui indiquant +les Rostow.</p> + +<p>«Ils parlent de nous, de moi, se dit Natacha, il rassure sa jalousie à +mon égard... peine bien inutile, vraiment! S'ils savaient comme ils me +sont tous indifférents!»</p> + +<p>Sur le second plan se détachait la toque de velours vert qui encadrait +la physionomie d'Anna Mikhaïlovna, triomphante sans doute, mais comme +toujours résignée à la volonté du ciel. Natacha connaissait par +expérience cette atmosphère de joie et d'amour qui entoure toujours les +fiancés, aussi sentit-elle sa tristesse s'accroître à leur vue, et le +souvenir de l'humiliation qu'elle avait subie le matin même lui revint +plus poignant. Elle se détourna brusquement.</p> + +<p>«De quel droit ce vieux refuse-t-il de m'accepter?... Mais pourquoi y +penser?... Chassons toutes ces idées noires jusqu'à son arrivée!...» Et +elle se mit à passer gaiement en revue les figures connues et inconnues +que le parterre offrait à son inspection. Au beau milieu du premier +rang, appuyé contre la rampe et tournant le dos à la scène, se tenait +Dologhow en costume persan: ses cheveux bouclés et relevés en l'air lui +faisaient une coiffure énorme et étrange. Très en vue, sachant à +merveille qu'il attirait sur lui l'attention de toute la salle, entouré +de la jeunesse dorée de Moscou, envers laquelle il prenait des airs +protecteurs, il semblait aussi à son aise que s'il eût été seul dans sa +chambre.</p> + +<p>Le comte Rostow poussa du coude Sonia, pour lui montrer son +ex-adorateur.</p> + +<p>«L'aurais-tu reconnu?... Et d'où sort-il? demanda-t-il à Schinschine, +il avait complètement disparu!</p> + +<p>—Complètement, répliqua ce dernier. Il a été au Caucase, il en a +décampé, puis on assure qu'il a été ministre, en Perse, de je ne sais +quel prince souverain, qu'il y a tué le frère du Schah, et à présent +toutes nos dames perdent la tête pour le beau Dologhow le Persan!... Il +n'y en a que pour lui, on ne jure que par lui, et l'on est invité pour +le voir, tout comme s'il s'agissait de savourer un sterlet! Dologhow et +Anatole Kouraguine les ont toutes affolées!»</p> + +<p>Au même moment, une grande et belle personne entra dans la loge voisine; +une magnifique natte de cheveux blonds était posée en diadème sur sa +tête; elle avait autour du cou un collier de grosses perles à double +rang, et ses épaules, très décolletées, étaient remarquables par leur +blancheur et leur forme irréprochable. Elle mit beaucoup de temps à +s'asseoir, et étala avec fracas la riche étoffe de sa robe.</p> + +<p>Natacha admirait les détails et l'ensemble de cette splendide créature, +lorsque, le regard de la splendide créature ayant rencontré celui du +comte Rostow, elle le salua d'un sourire et d'un mouvement de tête +amical. C'est la femme de Pierre, la comtesse Besoukhow. Le comte, qui +connaissait toute la ville, se pencha vers elle.</p> + +<p>«Y a-t-il longtemps que vous êtes arrivée, comtesse, lui dit-il.... +Permettez-moi d'aller vous baiser la main dans un moment.... Quant à +moi, je suis venu ici pour affaires, et j'ai amené mes fillettes.... On +dit la Séménova parfaite.... Et le comte, est-il ici?</p> + +<p>—Oui, il avait l'intention de venir,» répondit Hélène, en examinant +Natacha avec attention.</p> + +<p>Le comte Ilia Andréïévitch se rassit.</p> + +<p>«Elle est belle, n'est-ce pas? dit-il tout bas à Natacha.</p> + +<p>—Merveilleusement belle, répliqua Natacha. Je comprends qu'on se prenne +de passion pour elle.»</p> + +<p>L'ouverture finie, le chef d'orchestre frappa les trois coups de +rigueur. Chacun gagna sa place dans le parterre, le rideau se leva, et +il se fit un grand silence. Les jeunes, les vieux, les militaires, les +civils, les femmes aux épaules et aux bras nus, couverts de bijoux, tous +fixèrent les yeux du côté de la scène, et Natacha suivit leur exemple.</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>Des décors figurant des arbres s'élevaient de chaque côté du plancher de +la scène; des jeunes filles en jupon court et en corsage rouge se +tenaient groupées au milieu; l'une d'elles, très forte, et habillée de +blanc, assise à l'écart de ses compagnes sur un escabeau, était adossée +à un morceau de carton peint en vert. Toutes chantaient en choeur. +Lorsqu'elles eurent fini, la grosse fille en blanc s'avança vers le trou +du souffleur; un homme avec un maillot de soie qui dessinait des jambes +énormes, plume au bonnet et poignard à la ceinture, s'approcha d'elle, +et se mit à chanter un solo avec force gestes. Puis, ce fut le tour de +la grosse fille en blanc, puis ils se turent tous deux, et enfin, sur +une reprise de l'air par l'orchestre, l'homme au plumet s'empara de la +main de la demoiselle, comme s'il voulait s'amuser à en compter les +doigts, et attendit avec résignation la mesure qui devait leur permettre +cette fois de s'égosiller ensemble! Le public, ravi, applaudit, trépigna +des pieds, et les deux chanteurs, qui représentaient, à ce qu'il paraît, +un couple d'amoureux, répondirent à ces trépignements par des sourires +et des saluts à droite et à gauche, en manière de remerciements.</p> + +<p>Pour Natacha, qui arrivait tout droit de la campagne, et que sa +disposition d'esprit rendait ce soir-là particulièrement pensive, tout +ce spectacle était surprenant et bizarre: elle ne pouvait ni suivre les +péripéties du sujet, ni saisir les nuances de la musique; elle voyait +des toiles grossièrement peintes, des hommes et des femmes étrangement +accoutrés, se mouvant, parlant, et chantant dans une zone d'éclatante +lumière; elle comprenait sans doute l'intention de tout cela, mais le +ridicule et l'absence de naturel de l'ensemble lui donnaient une telle +impression qu'elle en était honteuse et embarrassée pour les acteurs! +Elle chercha à découvrir sur les physionomies de ses voisins +l'expression de sentiments analogues aux siens, mais tous les regards, +dirigés vers la scène, suivaient avec un intérêt croissant ce qui s'y +passait, et exprimaient un enthousiasme tellement exagéré, qu'il lui +sembla, à vrai dire, être un enthousiasme de convention. «Il faut +probablement que cela soit ainsi,» pensa-t-elle, en continuant à +examiner les têtes frisées et pommadées du parterre, les femmes +décolletées des loges, et surtout sa belle voisine Hélène, qu'on aurait +pu croire presque déshabillée, et qui, les yeux fixés sur la scène, +souriait avec une placidité olympienne, jouissant de la lumière qui +l'éclairait en plein, et aspirant avec satisfaction l'air chaud qui se +dégageait de la foule. Natacha se sentit peu à peu envahir par une sorte +d'ivresse qu'elle n'avait pas éprouvée depuis longtemps; oubliant le +lieu où elle se trouvait, et le spectacle qu'elle avait devant les yeux, +elle regardait sans voir, pendant que les pensées les plus incohérentes, +les plus fantasques, lui traversaient le cerveau: «Ne pourrait-elle pas, +par exemple, sauter de sa loge sur la scène et répéter l'air que venait +de finir la cantatrice, ou bien donner un coup d'éventail à ce petit +vieillard qu'elle voyait au premier rang, ou bien encore se pencher sur +Hélène et la chatouiller dans le dos?»</p> + +<p>Pendant une des pauses qui précédaient toujours un nouveau morceau, la +porte du parterre, du côté de la loge des Rostow, s'ouvrit avec un léger +bruit, pour laisser entrer un retardataire, dont les pas se firent +entendre dans l'étroit passage: «Voilà Kouraguine!» murmura Schinschine. +La comtesse Besoukhow se retourna, et Natacha la vit sourire à un +superbe militaire, en uniforme d'aide de camp, qui s'avançait dans la +direction de sa loge, d'un air à la fois assuré et bien élevé; elle se +rappela l'avoir vu au bal à Pétersbourg. Il y avait du conquérant dans +sa démarche, ce qui aurait pu être ridicule s'il n'avait été aussi +beau, et si ses traits réguliers n'avaient pas eu une expression +avenante et empreinte d'une cordiale bonne humeur.</p> + +<p>Bien que la toile fût déjà levée, il avançait tranquillement le long du +tapis, en choquant légèrement son sabre contre ses éperons et en portant +haut et avec grâce sa tête, à la chevelure parfumée. Jetant un coup +d'oeil à Natacha, il s'approcha de sa soeur, posa sa main bien gantée +sur le rebord de sa baignoire, la salua de la tête, se pencha en avant, +et lui adressa tout bas une question, en lui désignant sa jolie voisine:</p> + +<p>«Charmante!» répondit-il en parlant d'elle évidemment, et elle le devina +sans l'entendre. Il gagna ensuite sa place au premier rang, et, en s'y +asseyant, toucha amicalement du coude ce même Dologhow que les autres +traitaient avec une envieuse déférence.</p> + +<p>«Comme le frère et la soeur se ressemblent, dit le vieux comte; ils sont +beaux tous deux!»</p> + +<p>Schinschine lui conta à demi-voix l'histoire qui circulait en ce moment +à propos d'une intrigue de Kouraguine, et Natacha n'en perdit pas un +mot, justement parce qu'il l'avait trouvée charmante.</p> + +<p>Le premier acte terminé, le public se leva et ne fit que sortir et +rentrer tour à tour.</p> + +<p>Boris vint prier les Rostow, dont il accepta les félicitations de la +façon la plus naturelle du monde, de vouloir bien accepter l'invitation +de sa fiancée d'assister à leur mariage. Natacha causa gaiement avec +lui: c'était pourtant ce charmant Boris dont elle avait été éprise +autrefois; mais, dans son état de surexcitation anormale, tout lui +paraissait simple et naturel.</p> + +<p>La belle Hélène souriait à chacun de son éternel sourire, et Natacha se +mit à sourire comme elle, en parlant à Boris.</p> + +<p>La loge de la comtesse Besoukhow remplit bientôt d'hommes intelligents +et distingués; ces gens tenaient évidemment à faire voir au public +qu'ils avaient l'insigne bonheur d'être connus de celle qui l'occupait.</p> + +<p>Kouraguine, appuyé contre la rampe de l'orchestre à côté de Dologhow, +fixa ses regards pendant tout l'entr'acte sur la loge des Rostow. +Natacha devina qu'ils parlaient d'elle, et elle en fut flattée: elle se +plaça même de façon à leur montrer son profil, ce qui, dans son +sentiment intime, devait mieux faire valoir sa jolie figure. Un peu +avant le second acte, on vit paraître Pierre, que les Rostow n'avaient +pas encore aperçu. Il semblait triste et il avait encore engraissé. À la +vue de Natacha, il pressa le pas, s'approcha d'elle, et ils échangèrent +quelques mots. Se retournant par hasard, elle rencontra au même moment +le regard du beau Kouraguine. Ses yeux ne la quittaient pas et +exprimaient une admiration si enthousiaste, et en même temps si +affectueuse, qu'elle fut tout interdite de le voir de si près, de sentir +qu'elle lui plaisait, et de ne point le connaître.</p> + +<p>Au second acte, le décor représentait un cimetière couvert de monuments +funèbres, et au milieu de la toile de fond on voyait un trou qui +figurait la lune. La nuit se fit sur la scène, au moyen d'abat-jour +abaissés sur les quinquets; les cors et les contrebasses jouèrent en +sourdine, et une foule de gens, drapés de longs manteaux noirs, +sortirent des coulisses. Ils se mirent à agiter les bras comme des fous, +et ils étaient en train de brandir un objet pointu qui ressemblait de +loin à un poignard, lorsque d'autres hommes accoururent, en traînant de +force la demoiselle en blanc, qui maintenant était en bleu; mais, +heureusement pour elle, ils se mirent à chanter tous ensemble avant de +l'emmener plus loin. À peine avaient-ils fini que trois coups de tam-tam +retentirent dans la coulisse, et aussitôt les hommes noirs +s'agenouillèrent et entonnèrent un cantique, aux applaudissements +réitérés des spectateurs, qui interrompirent même à plusieurs reprises +ces épisodes touchants et variés.</p> + +<p>Chaque fois que Natacha regardait le parterre, elle y voyait +involontairement le bel Anatole, le bras appuyé sur le dossier du +fauteuil de Dologhow, les yeux dirigés vers elle, et, sans y attacher la +moindre importance, elle éprouvait un véritable plaisir à l'avoir +subjugué à ce point.</p> + +<p>La comtesse Besoukhow profita de l'entr'acte pour se lever, et, tournant +vers le comte ses belles épaules, elle lui fit un signe du petit doigt +et causa avec lui, sans prêter la moindre attention à ceux qui venaient +lui présenter leurs hommages:</p> + +<p>«Faites-moi donc faire la connaissance de vos charmantes filles; toute +la ville en parle, et je ne les connais pas encore.»</p> + +<p>Natacha se leva et fit une révérence à la superbe comtesse, dont la +louange lui fut si douce, qu'elle ne put s'empêcher d'en rougir.</p> + +<p>«Je tiens aussi à devenir une Moscovite, continua la belle Hélène; +quelle honte d'avoir enfoui ces deux perles à la campagne!» La comtesse +passait avec raison pour être une femme séduisante: elle avait le don de +dire toujours le contraire de ce qu'elle pensait, et surtout de manier +la flatterie avec le naturel le plus parfait. «Il faut que vous me +permettiez, cher comte, de m'occuper de ces demoiselles; mon séjour ici +ne sera, comme le vôtre, que de courte durée, il est vrai... aussi +faut-il bien vite les amuser!... J'ai beaucoup entendu parler de vous, +dit-elle en s'adressant à Natacha, avec son charmant sourire stéréotypé: +à Pétersbourg par Droubetzkoï, mon page, et par l'ami de mon mari, le +prince Bolkonsky...» Et elle appuya sur ce nom pour bien lui faire +comprendre qu'elle était au courant de leurs relations. Puis, afin de +faire plus ample connaissance, elle engagea Natacha à passer dans sa +loge.</p> + +<p>Au troisième acte, la scène représentait un palais éclairé <i>a giorno</i>, +dont les grandes salles étaient ornées de portraits en pied de +chevaliers barbus. Au milieu se tenaient deux personnages, qui, selon +toute probabilité, étaient un roi et une reine. Le roi fit quelques +gestes, et entonna avec hésitation un grand air, dont, à vrai dire, il +se tira fort mal; à la suite de quoi il s'assit sur un trône amarante. +La jeune fille vêtue de blanc d'abord, de bleu ensuite, n'avait plus +qu'une chemise: ses cheveux étaient dénoués, et elle exprimait son +désespoir en adressant ses chants à la reine; mais, le roi ayant levé +la main d'un air sévère, une foule d'hommes et de femmes, les jambes +nues, sortirent de tous les coins et se mirent à danser. Les violons +raclèrent un air gai et léger: une des jeunes filles, qui avait de gros +pieds et des bras maigres, se détacha du groupe de ses compagnes, se +déroba dans les coulisses pour y arranger son corsage, revint se placer +au milieu de la scène, et commença à sauter en l'air et à frapper ses +pieds l'un contre l'autre. Les spectateurs l'applaudirent de toutes +leurs forces. Un homme, toujours les jambes nues, se plaça alors dans le +coin de droite; les chapeaux chinois et les trompettes redoublèrent +d'entrain, et il s'élança à son tour en gigotant dans les airs: c'était +Duport, qui touchait 60 000 francs par an pour exécuter ces entrechats. +À ce moment, l'enthousiasme du parterre, du paradis, des loges, ne +connut plus de bornes: on battit des mains, on cria, on trépigna, et le +danseur s'arrêta pour sourire et saluer dans toutes les directions. Les +danses recommencèrent jusqu'au moment où le roi prononça quelques +paroles en cadence, et tous chantèrent en choeur. Mais voilà que tout à +coup une tempête éclate, avec accompagnement de gammes et d'accords en +mineur à l'orchestre: la foule se disperse en courant, entraîne avec +elle la jeune fille en chemise, et la toile tombe! Le public se reprit à +crier de plus belle et à rappeler Duport avec un enthousiasme +indescriptible. Non seulement Natacha ne trouvait plus à cela rien de +bizarre, mais elle souriait, au contraire, à tout ce qu'elle voyait.</p> + +<p>«N'est-ce pas qu'il est admirable, ce Duport? lui demanda Hélène.</p> + +<p>—Oh oui!» répondit Natacha.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>La porte de la loge de la belle comtesse s'ouvrit pendant l'entr'acte; +un courant d'air froid y pénétra en même temps qu'Anatole, qui, le corps +incliné, s'avançait avec précaution pour ne rien déranger:</p> + +<p>«Laissez-moi vous présenter mon frère,» dit Hélène, dont les yeux se +portèrent avec une vague préoccupation de Natacha sur Anatole. Natacha +tourna sa jolie tête vers ce beau garçon, qui lui parut aussi beau de +près que de loin, et lui sourit par dessus son épaule. Il s'assit +derrière elle, et l'assura qu'il désirait depuis longtemps lui être +présenté, depuis qu'il avait eu le plaisir de la voir au bal des +Naryschkine. Kouraguine causait tout autrement avec les femmes qu'avec +les hommes; naturel et, bon enfant avec les premières, il surprit +agréablement Natacha par sa simplicité et la naïve bienveillance de son +abord, et, malgré tout ce qui se débitait sur son compte, il ne lui +inspira aucune crainte.</p> + +<p>Anatole lui demanda quelle impression lui avait produite l'opéra, et lui +raconta comment la Séménovna était tombée à la dernière représentation.</p> + +<p>«Savez-vous, comtesse, lui dit-il tout à coup du ton d'une ancienne +connaissance, qu'il s'organise un carrousel en costumes; il faut que +vous y preniez part, ce sera très amusant.... On se réunira chez les +Karaguine; venez, je vous en prie.... Vous viendrez, n'est-ce pas?» +murmura-t-il, pendant que ses regards répondaient aux yeux de Natacha +qui lui souriaient, et se reportaient avec complaisance sur ses épaules +et sur ses bras. Elle les sentait peser sur elle, même en regardant +ailleurs, et elle en éprouvait un double sentiment de vanité satisfaite +et d'embarras naturel. Se retournant bien vite, elle cherchait à mettre +un terme à leur indiscrète curiosité, en les forçant à se fixer de +préférence sur ses yeux, et elle se demandait alors avec anxiété ce +qu'était devenue cette pudeur instinctive qui s'élevait comme une +barrière entre elle et tous les hommes, et qui n'existait pas entre elle +et lui! Comment avait-il suffi de quelques instants pour la rapprocher à +ce point d'un étranger? Comment en était-elle venue, en causant de +choses indifférentes, à redouter de se trouver si près de lui, à +craindre de lui voir saisir sa main à la dérobée, ou même de le voir se +pencher sur son épaule et y déposer un baiser? Jamais aucun homme ne lui +avait fait éprouver ce sentiment d'intimité spontanée: ses regards +interrogateurs semblaient en demander l'explication à son père et à la +belle Hélène; mais cette dernière ne songeait qu'à son cavalier, et le +visage épanoui de son père, avec son air de contentement habituel, +semblait lui dire: «Tu t'amuses, n'est-ce pas? Eh bien, j'en suis fort +aise!»</p> + +<p>Pendant un de ces moments de silence, qu'Anatole mettait à profit pour +fixer sur elle ses beaux grands yeux, Natacha, ne sachant comment se +tirer de là, lui demanda si Moscou lui plaisait, et rougit aussitôt, car +il lui sembla qu'elle avait eu tort de renouer l'entretien.</p> + +<p>«La ville ne m'a pas trop plu à mon arrivée, lui répondit-il en +souriant. Ce qui rend une ville agréable, ce sont les jolies femmes, +n'est-il pas vrai? et il n'y en avait pas. À présent, c'est autre chose: +je m'y trouve à merveille. Venez au carrousel, comtesse, vous serez la +plus jolie, et, comme gage, donnez-moi cette fleur.»</p> + +<p>Natacha, sans comprendre l'intention cachée sous ces paroles, en sentit +cependant toute l'inconvenance. Ne sachant que répondre, elle se +détourna et feignit de ne point les avoir entendues. Mais la pensée +qu'il était là tout près, derrière elle, tourmenta de nouveau: «Que +fait-il? se disait-elle. Est-il confus? fâché contre moi? ou bien est-ce +à moi de réparer un tort... que je n'ai pas eu?» Elle finit par se +retourner, le regarda en face, et se sentit vaincue par son affectueux +sourire, sa parfaite assurance et sa cordialité sympathique. Cette +irrésistible attraction la remplit de terreur, en lui révélant, une fois +de plus, l'absence de toute barrière morale entre elle et lui.</p> + +<p>Le rideau se leva, Anatole sortit de la loge, heureux et calme, et +Natacha rentra dans celle de son père, emportant l'impression d'un monde +nouveau qu'elle venait d'entrevoir.... Le souvenir de son fiancé, sa +visite du matin, sa vie à la campagne, tout fut oublié!</p> + +<p>Au quatrième acte, un grand diable chanta et gesticula jusqu'à ce qu'il +en vînt à s'abîmer dans une trappe. Ce fut le seul incident qu'elle +remarqua. Elle se sentait émue et bouleversée, et, il faut bien le dire, +Kouraguine, qu'elle suivait involontairement des yeux, était la cause +de son agitation! Il reparut à leur sortie, fit avancer leur voiture, +les aida à y monter, et profita de cet instant pour presser le bras de +Natacha au-dessus du coude. Rougissante et confuse, elle leva les yeux, +et rencontra son regard passionné et tendre qui brillait dans l'ombre et +lui souriait.</p> + +<p>À la rentrée du théâtre, on se réunit autour du samovar, et Natacha, +sortant de sa stupeur, commença seulement alors à comprendre ce qui +s'était passé en elle. Le souvenir du prince André la frappa comme un +coup de foudre, le sang afflua à sa figure, et, poussant un cri, elle +s'enfuit dans sa chambre: «Mon Dieu, je suis perdue! Comment ai-je pu +lui permettre cela...?» pensait-elle avec effroi. Cachant ses joues en +feu dans ses mains, elle chercha pendant longtemps, sans y parvenir, à +voir clair dans le chaos de ses impressions. Là-bas, dans cette grande +salle éclairée, où Duport, en veston cousu de paillettes, sautait au son +de la musique sur le plancher humide, pendant que vieillards et jeunes +gens, jusqu'à la placide Hélène, avec son corsage outrageusement +décolleté et son sourira dominateur, criaient bravo avec un bruyant +enthousiasme.... Là-bas sous l'influence de ce milieu enivrant, tout lui +avait semblé naturel et simple; mais ici, seule avec elle-même, tout +était, au contraire, redevenu confus et sombre: «Qu'ai-je donc? se +demandait-elle.... D'où venait l'inquiétude qu'il m'inspirait tout à +l'heure, et que veulent dire les remords que je ressens?»</p> + +<p>Sa mère, la seule personne à qui elle aurait pu confier et avouer ses +pensées, n'était pas là; Sonia n'y aurait rien compris, et son jugement +sévère et entier s'en serait effrayé. Natacha se trouvait donc réduite à +chercher dans son propre coeur la cause de ses angoisses.</p> + +<p>«Suis-je devenue indigne de l'amour du prince André?» se demandait-elle, +et elle reprenait aussitôt, en se raillant d'elle-même: «Allons donc, je +suis vraiment sotte de m'adresser pareille question!... Il ne m'est rien +arrivé du tout... ce n'est pas de ma faute, je n'ai rien fait qui ait pu +lui donner cette idée!... Personne ne le saura et je ne le verrai plus +jamais! Il est clair que je n'ai rien à me reprocher, et que le prince +André peut m'aimer toujours telle que je suis.... Telle que je suis?... +Mais comment suis-je? Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi n'est-il pas ici?» +Elle essayait de se rassurer, mais un secret instinct lui rendait ses +doutes: elle sentait, en dépit de toutes les raisons qu'elle se donnait, +que la pureté de son amour pour son fiancé s'était évanouie à jamais, et +son imagination lui répétait de nouveau chaque détail de son entretien +avec Kouraguine, chaque trait de sa figure, chacun de ses gestes, et le +sourire plein de séduction de cet homme beau et audacieux, lorsqu'il lui +avait serré le bras.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>Anatole Kouraguine avait été renvoyé de Pétersbourg par son père, parce +qu'il dépensait une vingtaine de mille roubles par an, sans compter une +somme égale de dettes, dont le payement lui était incessamment réclamé +par ses créanciers.</p> + +<p>Le père annonça à son fils qu'il les payerait pour la dernière fois à +condition qu'il irait vivre à Moscou, où il lui avait obtenu une place +d'aide de camp auprès du général gouverneur, et qu'il se déciderait +enfin à épouser une riche héritière, la princesse Marie par exemple, ou +Julie Karaguine.</p> + +<p>Anatole accepta, se rendit à Moscou et s'arrêta chez Pierre: celui-ci le +reçut d'abord à contre-coeur, mais il s'habitua bientôt à lui, partagea +parfois ses orgies, et lui donna même de l'argent sans en exiger le +moindre reçu.</p> + +<p>Schinschine avait dit vrai: Anatole tournait la tête à toutes les +demoiselles, grâce à l'indifférence qu'il leur témoignait, et à la +préférence qu'il affichait pour les bohémiennes et pour les actrices, +pour Mlle Georges surtout, avec laquelle on le disait en relations très +intimes. Il ne manquait aucun souper, pas plus ceux de Danilow que ceux +des autres viveurs de Moscou, buvait sec, mettait ses compagnons sous la +table, et se montrait à toutes les soirées, à tous les bals, où il +faisait ostensiblement la cour à plusieurs dames du grand monde, avec +lesquelles il était, plus ou moins, en commerce de galanterie. Quant à +faire un choix, il n'y songeait nullement, par l'excellente raison, +ignorée de tous, sauf de quelques intimes, qu'il était déjà marié. Un +propriétaire polonais, chez qui il avait été en garnison deux ans +auparavant, l'avait forcé à épouser fille.</p> + +<p>Il abandonna sa femme peu de temps après, et acheta à son beau-père, +moyennant une certaine somme qu'il s'engagea lui envoyer, le droit de +continuer sa vie de garçon et de passer pour célibataire.</p> + +<p>Toujours satisfait de sa situation, de lui-même et des autres, il +n'admettait pas qu'il eût pu mener une autre existence, et il n'avait, +pensait-il, que des peccadilles à se reprocher. Selon lui, la +Providence, qui avait donné au canard la faculté de nager, lui avait +donné, à lui Anatole Kouraguine, celle de posséder 30 000 roubles de +revenu, et d'occuper partout et toujours le premier rang. Cette +conviction était si fermement enracinée dans son esprit, qu'elle +s'imposait par cela même à son entourage: on lui cédait le pas en tout +et pour tout, et on lui prêtait de l'argent, qu'il trouvait tout simple +de recevoir et de ne jamais rembourser.</p> + +<p>Joueur, il ne l'était pas, le gain le tentait peu: dépourvu de tout +amour-propre, il était complètement indifférent à l'opinion qu'on +pouvait avoir de lui; sans l'ombre d'ambition, il faisait le désespoir +de son père par ses incartades continuelles, qui compromettaient son +avenir, et par ses railleries incessantes à l'endroit des dignités et +des honneurs. Il n'était non plus avare, car il ne refusait jamais de +rendre un service. Ce qu'il aimait par-dessus tout, c'était le plaisir +et les femmes: ne voyant dans ce goût rien de répréhensible ou de vil, +incapable, aussi bien pour lui-même que pour autrui, de calculer les +conséquences de ses actes et de ses passions, il se considérait, en +somme, comme un homme irréprochable, méprisait franchement les coquins, +et portait haut la tête avec une conscience tranquille.</p> + +<p>La plupart des viveurs, Madeleines-hommes et Madeleines-femmes, ont une +assurance secrète et naïve de leur innocence, fondée sur l'espoir du +pardon: «Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup +aimé!»—«Il lui sera beaucoup pardonné parce qu'il s'est beaucoup +amusé!»</p> + +<p>Dologhow, revenu depuis peu à Moscou d'où il avait été exilé, menait, +après ses aventures en Perse, un train de vie des plus fastueux, jouait +gros jeu et se livrait à tous les plaisirs. Il ne lui en fallut pas +davantage pour se rapprocher de son ancien compagnon de folies, et pour +profiter de ce rapprochement dans des vues toutes personnelles.</p> + +<p>Anatole appréciait son intelligence et sa bravoure, et l'aimait +sincèrement, tandis que Dologhow avait besoin de lui et de ses relations +pour attirer dans ses filets des jeunes gens riches, ce qu'il se +gardait bien, du reste, de lui laisser soupçonner. À part ces motifs +d'un ordre tout spécial, il trouvait une jouissance, une habitude, +presque une nécessité, à diriger ainsi à sa fantaisie une volonté +étrangère.</p> + +<p>Natacha produisit sur Anatole une impression violente. En soupant après +le spectacle, il détailla une à une, en connaisseur émérite, toutes les +beautés de ses bras, de ses épaules, de ses pieds, de sa chevelure, et +annonça son intention arrêtée de lui faire une cour assidue, sans se +donner la peine de penser à ce qui pourrait en résulter pour eux deux: +ces vulgaires considérations n'entraient pas dans ses habitudes.</p> + +<p>«Elle est très jolie, mon ami, mais elle n'est pas pour nous, lui dit +Dologhow.</p> + +<p>—Je vais dire à ma soeur qu'elle l'invite à dîner, répliqua Anatole. +Qu'en penses-tu?</p> + +<p>—Attends plutôt qu'elle soit mariée...»</p> + +<p>—Tu sais bien que j'adore les petites filles, elles perdent la tête +tout de suite.</p> + +<p>—Prends garde, tu as déjà été attrapé par une petite fille, répondit +Dologhow en faisant allusion à son mariage.</p> + +<p>—C'est pour cela que pareille chose ne m'arrivera pas une seconde +fois,» repartit Anatole en riant de bon coeur.</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>Les Rostow ne sortirent pas le lendemain, et personne ne vint les voir. +Marie Dmitrievna s'entretint longuement et en secret avec le comte: ils +se concertèrent sur une démarche à tenter auprès du vieux prince; +Natacha devina leur projet et en fut blessée et inquiète. Elle attendait +d'heure en heure le retour du prince André, et envoya deux fois dans la +journée un de leurs gens pour s'en informer. Vain espoir! L'attente ne +faisait qu'accroître son accablement, et le pénible souvenir de son +entrevue avec la princesse Marie et son père ajoutait à sa fiévreuse +impatience le sentiment d'une terreur indéfinissable. Il lui semblait +parfois que le prince André ne reviendrait jamais, ou bien qu'il lui +arriverait, à elle, quelque chose de fatal! Il ne lui était plus +possible de rêver à lui comme par le passé, car ses récentes impressions +venaient aussitôt se mêler à ses pensées; elle se redemandait pour la +centième fois si elle n'avait pas été coupable, si sa fidélité était +toujours la même, et elle se retraçait, en dépit d'elle-même, les +moindres détails de la soirée du théâtre, les moindres nuances de la +physionomie de cet homme, qui avait su lui inspirer un sentiment aussi +redoutable qu'incompréhensible! À en juger par son extérieur, elle +semblait être devenue plus vive et plus gaie que jamais, tandis qu'au +fond elle avait perdu son bonheur et son repos d'autrefois!</p> + +<p>Marie Dmitrievna proposa, le dimanche matin, à tout son jeune monde +d'aller à l'église de sa paroisse: «Car je n'aime pas, disait-elle, les +églises à la mode, Dieu est le même partout! Le prêtre y est excellent +et officie d'une manière parfaite, le diacre aussi, et je ne vois pas +que les choeurs et les morceaux d'ensemble qui se chantent ailleurs +fassent ressortir davantage la sainteté du lieu!... Je n'aime pas +cela... c'est se donner trop d'aises!»</p> + +<p>Marie Dmitrievna aimait et fêtait religieusement le dimanche; chaque +samedi, sa maison était lavée du haut en bas; ni elle ni ses domestiques +ne travaillaient le jour du Seigneur, et chacun allait entendre la +messe. Elle faisait ajouter un plat de plus à son dîner, et donner de +l'eau-de-vie aux gens de l'office, en y joignant pour rôti une oie, ou +un petit cochon de lait.</p> + +<p>Nulle part la solennité de ce jour ne se traduisait aussi visiblement +que sur la figure large et pleine, et habituellement sérieuse, de la +maîtresse de la maison.</p> + +<p>Lorsqu'après la messe on eut servi le café dans le salon, dont les +meubles étaient débarrassés de leurs housses, on vint lui annoncer que +sa voiture était avancée; drapée dans son châle des grands jours de +fête, elle se leva et annonça qu'elle allait faire une visite au vieux +prince Bolkonsky, afin de s'expliquer avec lui à propos de Natacha.</p> + +<p>Bientôt après, Mme Aubert Chalmé, la fameuse couturière, vint essayer +des robes à cette dernière, qui, acceptant avec joie cette diversion, se +retira avec elle dans sa chambre. Au moment où, la tête penchée en +arrière, elle examinait dans la psyché le dos du corsage, qui était +seulement faufilé et sans manches, elle entendit la voix de son père et +celle d'une dame, qu'elle reconnut, non sans une vive émotion: c'était +la voix d'Hélène. Elle n'avait pas eu encore le temps de passer sa robe, +que la porte s'ouvrit, et que la comtesse Besoukhow entra, plus +souriante que jamais, vêtue d'une robe de velours violet à larges +revers:</p> + +<p>«Ah! ma charmante, ma toute belle! s'écria-t-elle, je suis venue pour +dire à votre père que c'est vraiment incroyable d'être ici, et de ne +voir âme qui vive.... Aussi j'insiste pour que vous veniez chez moi ce +soir.... J'aurai quelques personnes, Mlle Georges déclamera..., et si +vous ne m'amenez pas vos jolies filles, ajouta-t-elle en s'adressant au +comte, qui venait d'entrer sur ses talons, je me brouillerai tout à fait +avec vous. Mon mari est parti pour Tver; sans cela, je l'aurais envoyé +vous chercher.... Sans faute, n'est-ce pas?... sans faute, vers les neuf +heures?» Puis, saluant d'un signe de tête la couturière, qu'elle +connaissait de longue date, et qui lui répondit par une profonde +révérence, elle s'assit dans un fauteuil près de la glace, et, tout en +donnant aux plis de sa belle robe un tour plein de grâce, elle continua +à bavarder avec la plus affectueuse cordialité, à s'extasier sur la +beauté de Natacha, à admirer ses nouvelles toilettes, à faire ressortir +la sienne, et finit par lui conseiller d'en commander une pareille à +celle qu'elle venait de recevoir de Paris: «Figurez-vous, ma charmante, +qu'elle est en gaze à reflets métalliques.... Mais peu importe!... vous +embellissez tout ce que vous portez!»</p> + +<p>La figure de Natacha rayonnait de plaisir: elle se sentait renaître et +recevait avec bonheur les éloges de cette aimable comtesse, qui lui +avait paru, au premier abord, si imposante, si inabordable, et qui +maintenant lui témoignait une bonne grâce si parfaite. Elle en avait la +tête tournée; Hélène, de son côté, était sincère, mais cette sincérité +n'excluait point son arrière-pensée de l'attirer chez elle: en effet son +frère l'en avait priée, et, tout en se faisant une joie de servir ses +intérêts, elle y mettait toute la bonne foi imaginable. Elle avait été +jalouse autrefois de Natacha à propos de Boris, mais aujourd'hui elle +n'y pensait plus, et elle lui souhaitait sérieusement tout ce qu'elle +désirait pour elle-même. Elle la prit à part au moment de la quitter.</p> + +<p>«Mon frère a dîné chez nous hier, et il nous a fait mourir de rire.... +Il ne mange rien, ne fait que soupirer.... Il est fou, amoureux fou de +vous, ma belle!»</p> + +<p>Natacha devint pourpre à ces mots.</p> + +<p>«Oh! comme elle rougit, la chère enfant... vous viendrez, bien sûr?... +Si vous aimez quelqu'un, ce n'est pas une raison pour vous cloîtrer, et, +à supposer que vous soyez fiancée, je suis sûre que votre futur serait +charmé de savoir que vous allez dans le monde en son absence plutôt que +de périr d'ennui.»</p> + +<p>«Elle sait que je suis fiancée, se disait Natacha, et cependant elle a +plaisanté de tout cela avec Pierre, avec Pierre qui est la droiture +même!... Donc, il n'y a rien de mal là dedans.» Grâce à l'influence +qu'Hélène exerçait sur elle, ce qui lui avait paru effrayant jusque-là +redevint tout à coup simple et naturel: «C'est une vraie grande dame, +elle est charmante, et l'on voit qu'elle m'aime de tout son coeur. +Pourquoi donc ne pas m'amuser un peu?» se demandait Natacha en la +regardant de ses yeux grands ouverts, qui exprimaient une vague +surprise.</p> + +<p>Marie Dmitrievna revint pour dîner: il était facile de voir, à son +silence et à son air absorbé, qu'elle avait subi une défaite. Trop émue +pour parler avec calme des incidents de son entrevue avec le vieux +prince, elle répondit au comte que tout marchait bien, et qu'il en +saurait davantage le lendemain. Seulement, quand elle apprit la visite +et l'invitation de la comtesse Besoukhow, elle dit carrément qu'elle +n'aimait pas à la voir chez elle, et déconseilla toute intimité de ce +côté.</p> + +<p>«Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Natacha, puisque tu as promis, +vas-y, cela te distraira!»</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Le comte se rendit donc avec les deux jeunes filles à la soirée des +Besoukhow. Bien que la société y fût très nombreuse, la majeure partie +en était inconnue aux Rostow, et le comte remarqua même avec déplaisir +qu'elle était presque exclusivement composée d'hommes et de femmes dont +les allures se faisaient remarquer par un extrême laisser-aller. La +jeunesse, parmi laquelle on voyait plusieurs Français, et entre autres +Métivier, qui était devenu l'intime de la maison depuis l'arrivée +d'Hélène à Moscou, faisait cercle autour de Mlle Georges. Aussi le comte +prit-il, à part lui, la résolution de ne pas jouer, de ne pas quitter +ses filles, et de les emmener aussitôt que la grande artiste aurait fini +de déclamer.</p> + +<p>Anatole, qui s'était placé près de la porte pour ne pas manquer leur +entrée, s'approcha d'eux, les salua, et suivit Natacha, déjà en proie à +la même étrange émotion de vanité satisfaite et d'effroi indicible +qu'elle avait éprouvée au théâtre.</p> + +<p>Hélène la reçut avec force démonstrations de joie, et la complimenta +très haut sur sa beauté et sa jolie toilette. Pendant que Mlle Georges +était allée se costumer dans une pièce voisine, on aligna les chaises, +on s'assit, et Anatole se disposait à occuper une place à côté de +Natacha, lorsque le comte, qui ne quittait pas sa fille des yeux, s'en +empara, et l'obligea ainsi à se mettre derrière eux.</p> + +<p>Mlle Georges ne tarda pas à reparaître, drapée d'un châle rouge, relevé +sur l'épaule, de manière à laisser voir, dans toute leur beauté, ses +gros bras à fossettes; elle s'arrêta au milieu de l'espace qui lui avait +été ménagé devant l'auditoire, prit une attitude affectée, qui souleva +néanmoins un murmure enthousiaste, et, jetant autour d'elle un regard +profond et sombre, elle se mit à déclamer en français une longue tirade +de vers, dans laquelle elle exprimait l'amour coupable qu'elle +nourrissait pour son fils: enflant et baissant la voix tour à tour, +tantôt elle redressait la tête d'un air superbe; tantôt, roulant des +yeux hagards, elle laissait échapper des sons rauques de sa puissante +poitrine, et semblait prête à étouffer!</p> + +<p>«Adorable! divin! délicieux!» criait-on de tous côtés. Natacha, le +regard fixé sur la forte tragédienne, ne voyait ni ne comprenait rien; +elle sentait seulement qu'elle était plongée de nouveau dans ce monde +étrange, insensé, à mille lieues du réel, où le bien et le mal, +l'extravagant et le raisonnable, se mêlaient et se confondaient. +Effrayée et émue, elle attendait quelque chose.</p> + +<p>Le monologue terminé, on se leva et l'on acclama Mlle Georges à tout +rompre.</p> + +<p>«Comme elle est belle! dit Natacha à son père, qui essayait aussi de se +frayer un chemin dans la foule jusqu'à l'éminente artiste.</p> + +<p>—Je ne suis pas de votre avis, lorsque je vous vois..., murmura Anatole +à l'oreille de Natacha, de façon à être entendu d'elle seule.—Vous êtes +ravissante, et, depuis l'instant où vous m'êtes apparue, je n'ai +plus....</p> + +<p>—Allons, viens donc, Natacha,» s'écria le comte en se retournant.</p> + +<p>Elle se rapprocha de son père et fixa sur lui un regard éperdu.</p> + +<p>Mlle Georges récita plusieurs autres scènes, et prit ensuite congé de la +société, qui fut aussitôt engagée à passer dans la grande salle.</p> + +<p>Le comte se disposait à partir, mais Hélène vint le supplier avec tant +d'insistance de ne point lui gâter le plaisir de ce petit bal improvisé, +en emmenant ses filles, qu'il céda à ses prières et resta. Anatole +s'empressa d'engager Natacha pour un tour de valse, et ne cessa de lui +répéter, tout en lui pressant la taille et la main, qu'elle était +ravissante et qu'il l'aimait. Pendant «l'écossaise» qu'ils dansèrent +ensemble, il garda le silence, et sa danseuse se demanda avec stupeur si +elle n'avait pas rêvé la déclaration qu'elle en avait reçue pendant la +valse; mais, à la fin de la première figure, elle sentit qu'il lui +serrait de nouveau la main, et elle allait lui adresser un reproche, +lorsque l'expression tendre et assurée de son regard l'arrêta tout court +sur ses lèvres:</p> + +<p>«Ne me parlez pas ainsi, je suis fiancée, j'en aime un autre, dit-elle +vivement en baissant les yeux.</p> + +<p>—Pourquoi me le dire? repartit Anatole que cet aveu ne parut troubler +en rien:—Que m'importe? Je sais que je vous aime, et que je vous aime +follement.... Est-ce ma faute si vous êtes si séduisante!... À nous à +faire la figure!»</p> + +<p>Natacha regardait autour d'elle d'un air effaré, et paraissait plus +agitée que de coutume. Après «l'écossaise» vint le tour du «Grossvater»; +son père voulut l'emmener, elle le pria de la laisser danser encore, et +cependant, de quelque côté qu'elle se tournât, elle se sentait sous le +feu des yeux d'Anatole. Au moment où elle entrait dans la chambre de +toilette des dames pour arranger un volant de sa robe qui venait de se +découdre, elle fut rejointe par Hélène, qui lui reparla, en riant, de +l'amour de son frère. Elles passèrent ensemble dans le boudoir à côté, +Anatole s'y trouvait: sa soeur disparut, et elle se trouva seule avec +lui.</p> + +<p>«Il m'est impossible, lui dit-il d'une voix attendrie, de vous voir chez +vous: me condamnerez-vous alors à ne vous voir jamais? Je vous aime à la +folie. Je ne pourrais donc jamais...» et, l'empêchant d'avancer, il +pencha sa figure au-dessus de la sienne. Ses yeux brillants et +passionnés plongeaient dans ceux de Natacha, qui ne pouvaient s'en +détacher: «Nathalie! murmura-t-il en pressant fortement ses mains dans +les siennes.... Nathalie!</p> + +<p>—Je ne comprends rien, je ne puis rien vous dire,» sembla lui répondre +le regard éperdu de Natacha.... Des lèvres brûlantes effleurèrent les +siennes..., mais au même instant il s'arrêta et Natacha se sentit +délivrée.... Le frou-frou d'une robe et un bruit de pas venaient de se +faire entendre à l'entrée du boudoir... c'était Hélène! Natacha la vit +s'approcher: interdite et frémissante, elle se retourna vers lui comme +pour lui demander une explication, et alla à la rencontre de la +comtesse.</p> + +<p>—Un mot, un seul mot!» poursuivit Anatole.</p> + +<p>Elle ralentit le pas, car elle avait hâte de lui entendre prononcer ce +mot, qui éclaircirait leur situation, et qui lui permettrait enfin de +répondre.</p> + +<p>«Nathalie, un mot, un seul!» répétait-il, ne sachant en réalité ce qu'il +voulait dire. Sa soeur parut, et ils rentrèrent tous trois au salon. +Les Rostow déclinèrent l'invitation au souper, et firent leurs adieux.</p> + +<p>Natacha passa une nuit blanche, tourmentée par le problème qu'elle ne +parvenait pas à résoudre: lequel des deux aimait-elle? Assurément, elle +aimait le prince André et n'avait point oublié sa vive affection pour +lui..., mais elle aimait aussi Anatole, c'était indiscutable: «Autrement +cela aurait-il pu avoir lieu? aurais-je répondu l'autre soir par un +sourire à son sourire? Si je l'ai fait, c'est que je l'ai aimé tout de +suite, à première vue.... Cela veut donc dire qu'il est bon, généreux et +beau, et que par conséquent je ne pouvais m'empêcher de l'aimer! Qu'y +faire? J'aime l'un, et j'aime l'autre,» et elle se répétait cela mille +fois, sans trouver une réponse plausible aux questions qui +l'épouvantaient!</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>Le jour ramena les soucis et le remue-ménage habituels: on se leva, on +s'habilla, on bavarda, les couturières et les modistes parurent à tour +de rôle, Marie Dmitrievna sortit de son appartement et l'on se réunit +enfin pour le déjeuner du matin. Natacha, les yeux agrandis par +l'insomnie, cherchait à arrêter au vol tout regard indiscret, et faisait +son possible pour paraître telle que d'habitude.</p> + +<p>Après le thé, Marie Dmitrievna s'installa dans son fauteuil, et appela +à elle Natacha et le vieux comte:</p> + +<p>«Eh bien, mes amis, tout bien pesé, voici mon conseil: hier j'ai vu, +comme vous le savez, le vieux prince Bolkonsky, je lui ai parlé, et +croiriez-vous qu'il a élevé la voix... mais il n'est pas facile de me +fermer la bouche, je lui ai défilé tout mon chapelet.</p> + +<p>—Qu'a-t-il dit? demanda le comte.</p> + +<p>—Lui, c'est un fou, il ne veut rien entendre, mais à quoi bon en +parler? Cette fillette en est déjà bien assez tourmentée. Mon conseil +est donc de terminer au plus vite vos affaires, de retourner à Otradnoë, +et d'y attendre....</p> + +<p>—Non, non! s'écria Natacha.</p> + +<p>—Si, si! répliqua Marie Dmitrievna. Il faut partir et attendre! Si ton +fiancé était ici, une brouille serait inévitable, tandis que, seul avec +le vieux, il parviendra à le retourner comme un gant, et il ira te +chercher.»</p> + +<p>Le comte comprit la sagesse de ce plan, et l'approuva. Si le vieillard +devenait plus maniable, on pourrait toujours revenir à Moscou, ou aller +à Lissy-Gory; dans le cas contraire, s'il persistait à refuser son +consentement, le mariage ne pouvait avoir lieu qu'à Otradnoë.</p> + +<p>«C'est parfaitement juste, et je regrette maintenant, continua-t-il, +d'avoir mené Natacha chez eux.</p> + +<p>—Il n'y a pas à le regretter, il aurait été difficile de ne pas lui +donner ce témoignage de respect.... Il ne veut pas, c'est son affaire! +Le trousseau est prêt, pourquoi attendre davantage? Je me charge de vous +envoyer les objets en retard, je regrette de vous voir partir, mais cela +vaut mieux: partez, et que Dieu vous garde!» Puis, tirant de son +«ridicule» une lettre écrite par la princesse Marie, elle la remit à +Natacha:</p> + +<p>«C'est pour toi! La pauvrette s'inquiète. Elle craint que tu ne doutes +de son affection.</p> + +<p>—C'est vrai, elle ne m'aime pas, dit Natacha.</p> + +<p>—Quelle folie! mais tais-toi donc! s'écria Marie Dmitrievna avec +emportement.</p> + +<p>—Je ne m'en rapporte à personne.... Je le sais, elle ne m'aime pas, +repartit Natacha en prenant la lettre d'un air irrité et décidé, qui +frappa Marie Dmitrievna: elle l'examina et fronça les sourcils.</p> + +<p>—Tu me feras le plaisir, ma très chère, de ne point me contredire: ce +que j'ai dit est vrai... va lui répondre.» Natacha quitta le salon sans +répliquer.</p> + +<p>La princesse Marie lui dépeignait en quelques lignes tout son chagrin du +malentendu survenu entre elles, et la suppliait, quels que fussent les +sentiments de son père, de croire à l'affection qu'elle portait à celle +qu'avait choisie son frère, pour qui elle était prête à tout sacrifier: +«Ne croyez pas, écrivait-elle, que mon père soit mal disposé envers +vous; il est vieux et malade, il faut l'excuser; mais il est +foncièrement bon, et il finira par aimer celle qui doit rendre son fils +heureux.» Elle terminait sa lettre en la priant de lui indiquer l'heure +où elles pourraient se voir.</p> + +<p>Natacha s'assit et traça machinalement ces deux mots:</p> + +<p>«Chère princesse...» Alors elle déposa la plume. Comment continuer? +Qu'avait-elle à lui dire après la soirée de la veille?... «Oui, c'est +fini, tout est changé maintenant; il faut lui envoyer un refus... mais +dois-je le faire?... C'est horrible!...» Et, pour ne pas s'abandonner +plus longtemps à ces effrayantes pensées, elle rejoignit Sonia, qui +était occupée à choisir des dessins de tapisserie. Après dîner, elle +reprit la lecture de la lettre de la princesse Marie: «Est-ce vraiment +fini? se disait-elle, bien fini?... Ce passé est-il donc véritablement +effacé de mon coeur?» Elle ne méconnaissait pas la violence du sentiment +qu'elle avait éprouvé pour le prince André, mais aujourd'hui elle aimait +Kouraguine, et son imagination lui représentait tour à tour, et le +bonheur mille fois caressé dans ses rêves qui devait être son partage, +quand elle serait mariée à Bolkonsky, et les moindres incidents de la +veille, dont le seul souvenir suffisait pour enflammer tout son être: +«Pourquoi ne puis-je aimer les deux à la fois? se disait-elle avec +égarement: alors seulement j'aurais pu être heureuse; tandis qu'il m'est +impossible de choisir entre eux? Comment le dirai-je, ou plutôt comment +le cacher au prince André? Dois-je dire adieu à jamais à son amour qui +a si longtemps fait tout mon bonheur?»</p> + +<p>«Mademoiselle! murmura la femme de chambre d'un air mystérieux. Un petit +homme m'a remis cela pour vous...—et elle lui tendit une +lettre:—Seulement, au nom du ciel...» Natacha prit machinalement la +lettre, la décacheta, la lut, et ne comprit qu'une chose, c'est que la +lettre était de «lui», de celui qu'elle aimait: «Oui, je l'aime, se +dit-elle. S'il en était autrement, garderais-je entre les mains cette +lettre brûlante de passion?»</p> + +<p>Tremblante d'émotion, elle la dévorait des yeux, et découvrait dans +chaque ligne un écho de ses propres sensations.... Cette lettre, faut-il +l'avouer, avait été composée par Dologhow: elle commençait ainsi:</p> + +<p>«Mon sort s'est décidé hier soir: être aimé de vous, ou mourir!... Je +n'ai pas d'autre issue!...» Anatole lui disait ensuite que ses parents, +à elle, ne consentiraient pas à lui donner sa main, à cause de certaines +raisons secrètes, qu'il ne pouvait dévoiler qu'à elle seule, mais que, +si elle l'aimait, il lui suffirait de dire oui, et qu'aucune force +humaine ne pourrait mettre alors obstacle à leur bonheur.... L'amour +triomphe de tout!... Il l'enlèverait et l'emmènerait au bout du monde!</p> + +<p>—Oui, je l'aime!» se répéta Natacha en relisant pour la vingtième fois +ces phrases brûlantes, et en se pénétrant de plus en plus de l'ardeur +dont elles étaient empreintes.</p> + +<p>Marie Dmitrievna, qui avait été invitée chez les Arharow, proposa aux +jeunes filles de l'accompagner; mais Natacha prétexta une migraine, et +se retira chez elle.</p> + + +<h3>XV</h3> + + +<p>Sonia revint fort tard de chez les Arharow: en entrant chez Natacha, +elle fut toute surprise de la voir endormie sur le canapé, toute +habillée. Une lettre décachetée était sur la table à côté d'elle et +frappa sa vue: elle la prit et la parcourut, en jetant par intervalles +un regard stupéfait sur la dormeuse, et en cherchant en vain une +explication sur ses traits. Son visage était calme et heureux, tandis +que Sonia, pâle, tremblante de terreur, et pressant son coeur de ses +deux mains pour ne pas suffoquer, tombait dans un fauteuil et fondait en +larmes.</p> + +<p>«Comment n'ai-je rien vu? se disait-elle; comment cela a-t-il pu aller +jusque-là? N'aime-t-elle donc plus son fiancé?... Et ce Kouraguine? Mais +c'est un misérable, il la trompe, c'est évident. Que dira Nicolas, ce +bon et noble Nicolas, lorsqu'il saura tout? C'est donc là ce que cachait +le trouble de sa figure avant-hier, hier et aujourd'hui?... Mais elle ne +peut l'aimer, c'est impossible. Elle aura décacheté la lettre sans se +douter de qui elle lui venait, elle en aura été offensée, bien sûr...» +Sonia essuya ses larmes, s'approcha de Natacha, l'examina encore une +fois, et l'appela doucement.</p> + +<p>Natacha se réveilla en sursaut.</p> + +<p>«Ah! te voilà de retour!» dit-elle, et elle l'embrassa avec effusion; +mais, remarquant aussitôt le trouble de son amie, sa figure trahit +l'embarras et la défiance: «Sonia, tu as lu la lettre?</p> + +<p>—Oui, murmura Sonia.</p> + +<p>—Sonia, dit-elle avec un sourire plein de bonheur et de joie, je ne +puis te le cacher plus longtemps! Sonia, Sonia, ma petite âme, nous nous +aimons; tu vois, il me l'écrit.»</p> + +<p>Sonia n'en pouvait croire ses oreilles.</p> + +<p>«Bolkonsky? dit-elle.</p> + +<p>—Sonia, Sonia, si tu pouvais comprendre combien je suis heureuse.... +Mais tu ne sais pas ce que c'est que l'amour.</p> + +<p>—Oh! Natacha!... et l'autre, est-il donc déjà oublié?» Natacha +l'écoutait sans avoir l'air de la comprendre: «Quoi! tu romps avec le +prince André?</p> + +<p>—Ah oui! je disais bien que tu n'y comprenais rien!... écoute-moi, +répliqua Natacha avec emportement.</p> + +<p>—Non, je ne le croirai jamais, répéta Sonia, et j'avoue que je n'y +comprends rien.... Comment! pendant toute une année tu aimes un galant +homme, et puis tout à coup.... Mais lui, tu ne l'as vu que trois +fois.... C'est impossible, je ne te crois pas, tu veux te moquer de moi! +Comment! en trois jours oublier tout?...</p> + +<p>—Trois jours? Mais il me semble qu'il y a cent ans que je l'aime..., +que je n'ai jamais aimé que lui. Mets-toi là, et écoute.» Alors elle +l'attira à elle, en l'embrassant de force: «J'avais souvent entendu +dire, et toi aussi sans doute, qu'un pareil amour existait, mais je ne +l'avais pas encore éprouvé... il est tout différent de l'autre! À peine +l'ai-je entrevu, que j'ai deviné en lui mon maître, je me suis sentie +son esclave! il m'a fallu l'aimer! Oui, son esclave! Quoi qu'il +m'ordonne, je le ferai.... Tu ne comprends pas cela? Ce n'est pas ma +faute!</p> + +<p>—Mais penses-y donc!... Je ne peux laisser les choses se passer +ainsi... et cette lettre reçue en cachette? Comment as-tu pu +l'accepter? poursuivit Sonia, qui ne pouvait parvenir à dissimuler ni +sa frayeur ni sa répugnance.</p> + +<p>—Je n'ai plus de volonté, je te l'ai dit, je l'aime, c'est tout? +s'écria Natacha avec une exaltation croissante, où se mêlait cependant +une certaine crainte.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, j'empêcherai cela, je te le jure, je dirai tout.» +Et des larmes jaillirent des yeux de Sonia.</p> + +<p>—Au nom du ciel, ne le fais pas.... Si tu en parles, je ne te connais +plus.... Tu veux donc mon malheur, tu veux que l'on nous sépare!...»</p> + +<p>Sonia eut honte et pitié de sa terreur: «Qu'y a-t-il eu entre vous? Que +t'a-t-il dit? Pourquoi ne vient-il pas ici, chez nous?</p> + +<p>—Sonia, je t'en supplie, dit Natacha sans répondre à sa question, ne me +tourmente pas; au nom du ciel, rappelle-toi que personne ne doit se +mêler de cela, car je me suis confiée à toi.</p> + +<p>—Mais pourquoi tous ces mystères? Pourquoi ne demande-t-il pas tout +simplement ta main? Le prince André t'a laissée entièrement libre d'en +disposer.... As-tu pensé, as-tu cherché à découvrir quelles sont «les +raisons secrètes» de sa conduite?»</p> + +<p>Natacha, stupéfaite, fixa ses regards sur Sonia; cette question se +présentait à elle pour la première fois, elle ne savait qu'y répondre:</p> + +<p>«Ses raisons secrètes? répéta-t-elle... il y en a, voilà tout!»</p> + +<p>Sonia soupira et secoua la tête:</p> + +<p>«Si ses raisons étaient bonnes...» dit-elle. Natacha, devinant ce +qu'elle allait dire, l'interrompit vivement.</p> + +<p>«Sonia, on ne doit pas douter de lui, on ne le doit pas!</p> + +<p>—Est-ce qu'il t'aime?</p> + +<p>—S'il m'aime? répliqua Natacha en souriant avec mépris à l'aveuglement +de son amie. Tu as lu sa lettre, tu l'as lue et tu le demandes?...</p> + +<p>—Mais si c'est un homme sans honneur?...</p> + +<p>—Lui, sans honneur?... tu ne le connais pas!</p> + +<p>—Si c'est un galant homme, reprit Sonia avec énergie, il doit déclarer +ses intentions, ou cesser de te voir; et, si tu ne le lui dis pas, c'est +moi qui m'en charge: je lui écrirai et je raconterai tout à papa!</p> + +<p>—Mais je ne puis pas vivre sans lui! s'écria Natacha.</p> + +<p>—Je ne comprends ni ta conduite ni tes paroles. Pense à ton père, à +Nicolas!</p> + +<p>—Je n'ai besoin de personne, je n'aime personne que lui! Comment +oses-tu le traiter d'homme sans honneur? Ne sais-tu donc pas que je +l'aime? Va-t'en, je ne veux pas me brouiller avec toi.... Va-t'en, +va-t'en, je t'en supplie; tu vois dans quel état tu me mets!...» Sonia +sortit précipitamment de la chambre; les sanglots l'étouffaient.</p> + +<p>Natacha s'approcha de la table, et écrivit sans hésitation à la +princesse Marie la réponse que, le matin encore, il lui avait été +impossible de composer. Elle lui exposait en deux mots que, le prince +André lui ayant laissé toute liberté d'action, elle profitait de sa +générosité; qu'après y avoir mûrement réfléchi, elle la priait d'oublier +le passé, de lui pardonner ses torts, si elle en avait eu envers elle, +et lui déclarait qu'elle ne serait jamais la femme de son frère. Tout, +dans cet instant, lui paraissait simple, clair, et d'une exécution +facile.</p> + +<p>Le vendredi suivant fut fixé pour le départ des Rostow, qui retournaient +à la campagne, et le mercredi, le comte, accompagné d'un acheteur, se +rendit dans son bien près de Moscou.</p> + +<p>Ce même jour Sonia et Natacha, invitées à un grand dîner chez les +Karaguine, y furent chaperonnées par Marie Dmitrievna. Anatole s'y +trouvait, et Sonia remarqua que Natacha lui parla d'une façon +mystérieuse, et que son agitation s'accrut pendant le dîner. Natacha, à +leur retour, alla au-devant de l'explication attendue par Sonia:</p> + +<p>«Eh bien, Sonia,» commença-t-elle d'une voix insinuante, comme font les +enfants quand ils veulent qu'on leur fasse un compliment. Apprends donc +que nous nous sommes expliqués tout à l'heure... toi qui disais sur son +compte tant d'absurdités.</p> + +<p>—Et après, qu'en est-il résulté? Je suis bien aise, Natacha, de voir +que tu n'es pas fâchée contre moi! Dis-moi la vérité!»</p> + +<p>Natacha se prit à réfléchir:</p> + +<p>«Ah! Sonia, si tu pouvais le connaître comme je le connais, moi! Il m'a +dit... il m'a demandé de quel genre était mon engagement avec Bolkonsky, +et il a été si heureux d'apprendre qu'il dépendait de moi de le rompre!»</p> + +<p>Sonia soupira:</p> + +<p>«Mais, tu n'as pas encore rompu....</p> + +<p>—Et si je l'avais fait, si tout était fini entre Bolkonsky et moi? +Pourquoi donc as-tu si mauvaise opinion de moi?</p> + +<p>—Je n'ai pas mauvaise opinion de toi; seulement je n'y comprends +rien....</p> + +<p>—Attends, tu vas tout comprendre, et tu verras quel homme c'est, tu +verras!»</p> + +<p>Mais Sonia ne se laissait point influencer par la feinte douceur de +Natacha; elle devenait au contraire plus sévère et plus sérieuse à +mesure que son amie y mettait plus de câlinerie.</p> + +<p>«Natacha, dit-elle, tu m'avais priée de ne plus t'en parler, c'est toi +qui es revenue sur ce sujet, j'ai donc le droit de te dire que je ne +crois pas en lui! Pourquoi encore tous ces mystères?</p> + +<p>—Encore le même soupçon! reprit Natacha.</p> + +<p>—J'ai peur pour toi.</p> + +<p>—De quoi as-tu peur?</p> + +<p>—J'ai peur que tu ne te perdes, poursuivit Sonia avec fermeté, quoique +effrayée elle-même de ses paroles. La figure de Natacha prit une +expression méchante.</p> + +<p>—Eh bien, oui, je me perdrai, je me perdrai le plus tôt possible: cela +ne vous regarde pas, c'est moi qui en pâtirai, et pas vous, n'est-ce +pas...? Laisse-moi, laisse-moi, je te déteste, tu es mon ennemie pour +toujours!» Et à ces mots elle quitta la chambre, et évita, le lendemain, +avec soin de voir Sonia et de lui parler. Marchant à grands pas dans son +appartement, elle essayait en vain de fixer son attention sur un travail +quelconque: l'émotion qui la travaillait intérieurement se lisait sur +ses traits fatigués, et il s'y mêlait un sentiment inavoué de +culpabilité.</p> + +<p>Malgré tout ce que cette tâche avait de pénible pour elle, Sonia ne la +quitta pas des yeux tout le temps qu'elle resta auprès d'une des +fenêtres du salon; elle semblait attendre quelqu'un ou quelque chose, +car elle la vit faire un signe à un militaire qui passait en traîneau, +et que Sonia supposa devoir être Anatole.</p> + +<p>Elle redoubla de surveillance, et remarqua l'excitation inaccoutumée de +Natacha pendant le dîner et la soirée; visiblement préoccupée, elle +répondait de travers à tout ce qu'on lui disait, n'achevait pas les +phrases qu'elle avait commencées, et riait sans raison et à tout propos.</p> + +<p>Sonia aperçut après le thé du soir une femme de chambre qui entrait chez +Natacha d'un air mystérieux; revenant sur ses pas, elle appliqua son +oreille au trou de la serrure, et devina qu'une nouvelle lettre venait +de lui être remise; comprenant soudain que Natacha cachait un projet +inavouable, décidée à l'exécuter peut-être dans quelques heures, elle +frappa violemment à la porte, mais n'obtint aucune réponse: «Elle va +fuir avec lui, elle en est capable, se disait-elle avec désespoir. Elle +était triste aujourd'hui, mais résolue, et l'autre jour elle a pleuré en +prenant congé de son père.... C'est bien cela: elle fuira avec lui, mais +que dois-je faire?... Le comte est absent!... Écrire à Kouraguine, lui +demander une explication, mais pourquoi me répondrait-il? Écrire à +Pierre, comme l'avait demandé le prince André en cas de malheur, mais +n'a-t-elle pas déjà rompu avec Bolkonsky, car hier soir elle a envoyé sa +réponse à la princesse Marie! Mon Dieu, que faire? Parler à Marie +Dmitrievna, dont la confiance en Natacha est si entière, ce serait une +délation!... Quoi qu'il en soit, c'est à moi d'agir, se disait-elle en +poursuivant ces réflexions dans le sombre couloir, c'est à moi de +prouver ma reconnaissance pour les bienfaits dont ils m'ont comblée, et +mon affection pour Nicolas.... Dussé-je ne pas bouger de trois nuits, je +ne dormirai pas, je l'empêcherai de force de sortir, je ne laisserai pas +le déshonneur et la honte entrer dans la famille!»</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>Anatole demeurait chez Dologhow depuis quelque temps. Le plan de +l'enlèvement de Natacha avait été combiné par ce dernier, et devait +s'exécuter le jour même où Sonia faisait serment de ne pas la perdre de +vue. Natacha, de son côté, avait promis de se trouver à dix heures du +soir à la porte de l'escalier dérobé, afin de rejoindre Kouraguine, qui +l'y attendrait, pour l'emmener dans une troïka, à soixante verstes de +Moscou, au village de Kamenka. Là un prêtre interdit devait les marier; +après cette cérémonie dérisoire, un second relais de chevaux les +conduirait plus loin sur la route de Varsovie, où ils espéraient prendre +la poste à la première station, et passer ensuite la frontière.</p> + +<p>Anatole s'était muni d'un passeport, d'un permis pour la poste et de +vingt mille roubles, que lui avaient procurés Dologhow et sa soeur.</p> + +<p>Les deux témoins, Gvostikow, ex-clerc de chancellerie, et Makarine, +hussard en retraite, sans volonté aucune, mais complètement dévoués à +Kouraguine, prenaient le thé dans la première pièce, pendant que dans le +grand cabinet voisin, dont les murs étaient recouverts de haut en bas de +tapis persans, de peaux d'ours et d'armes de toutes sortes, le maître du +logis, vêtu d'un «bechmel<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a>«de voyage, les pieds chaussés de bottes +montantes, assis devant un bureau ouvert, revoyait les factures, +comptait les assignats alignés en paquets, et inscrivait des chiffres +sur une feuille volante:</p> + +<p>«Il faudra bien donner deux mille roubles à Gvostikow?</p> + +<p>—Donne-les, dit Anatole en rentrant de la pièce du fond, où un valet de +chambre français emballait leurs effets.</p> + +<p>—Quant à Makarka (c'était le petit nom donné à Makarine), il est +désintéressé, et se jettera au besoin pour toi dans le feu. C'est fini, +les comptes sont réglés... est-ce bien cela? ajouta Dologhow en lui +tendant la feuille.</p> + +<p>—Mais sans doute, c'est bien cela,» répliqua Anatole, qui ne l'avait +pas écouté, et dont les yeux souriants regardaient devant lui sans rien +voir.</p> + +<p>Dologhow referma le bureau:</p> + +<p>«Sais-tu... lui dit-il d'un air moqueur, renonce à tout cela; il en est +temps encore.</p> + +<p>—Imbécile! repartit Anatole, ne dis donc pas de bêtises; si tu +savais..., mais le diable seul sait ce qui en est.</p> + +<p>—Vrai, n'y pense plus, je te parle sérieusement... ce n'est pas une +plaisanterie que tu entames là!</p> + +<p>—Ne vas-tu pas encore me taquiner? Va-t'en au diable!...—et Anatole +fronça le sourcil:—Je n'ai plus le temps d'écouter tes sornettes.»</p> + +<p>Dologhow le regarda d'un air hautain:</p> + +<p>«Voyons, je ne plaisante pas... écoute!»</p> + +<p>Anatole revint sur ses pas en faisant un visible effort pour lui prêter +attention, et par égard pour son ami, dont il subissait malgré lui +l'influence.</p> + +<p>«Écoute-moi, je t'en prie, pour la dernière fois. Pourquoi +plaisanterais-je? T'ai-je mis des bâtons dans les roues? N'est-ce pas +moi, au contraire, qui t'ai arrangé tout cela, qui t'ai déniché le +prêtre interdit, qui ai obtenu le passeport, qui ai trouvé de l'argent?</p> + +<p>—Eh bien, je t'en remercie; crois-tu donc que je ne t'en sois pas +reconnaissant?» Et il embrassa Dologhow.</p> + +<p>—Je t'ai aidé, mais je te dois la vérité: l'entreprise est dangereuse, +et, en y réfléchissant bien, elle est absurde! Tu l'enlèveras? à +merveille. Après? Le secret transpirera, on apprendra que tu es marié, +et tu seras poursuivi au criminel!</p> + +<p>—Folies, folies que tout cela, je te l'avais pourtant bien expliqué,» +reprit Anatole, et avec cette complaisance que les intelligences bornées +mettent à revenir sur leurs arguments, il lui répéta pour la centième +fois toutes les raisons qu'il lui avait déjà débitées: «Ne t'ai-je pas +dit: premièrement, que si le mariage est illégal, ce n'est pas moi qui +en répondrai; et secondement, que s'il est légal, c'est bien +indifférent, puisque personne à l'étranger n'en saura rien.... N'est-ce +pas cela? Et maintenant, plus un mot là-dessus!</p> + +<p>—Crois-moi, renonces-y! Tu t'engageras et....</p> + +<p>—Au diable! s'écria Anatole en se prenant la tête à deux mains. Vois +un peu comme il bat!» Et, saisissant la main de son ami, il l'appliqua +sur son coeur: «Ah! quel pied, mon cher, quel regard!... Une vraie +déesse!»</p> + +<p>Les yeux effrontés et brillants de Dologhow le regardaient avec ironie:</p> + +<p>«Et lorsque l'argent sera épuisé, alors....</p> + +<p>—Alors, répéta Anatole légèrement interdit par cette perspective +inattendue. Eh bien! alors, je n'en sais rien.... Mais assez causé! Il +est l'heure!» ajouta-t-il en tirant sa montre, et il passa dans la pièce +voisine. «En aurez-vous bientôt fini?» dit-il en s'adressant avec colère +aux domestiques.</p> + +<p>Dologhow serra l'argent, appela un valet de chambre, lui ordonna de +servir n'importe quoi avant le départ, et alla ensuite rejoindre +Makarine et Gvostikow, en laissant là Anatole, qui, étendu sur le divan +de son cabinet, souriait amoureusement dans le vague et murmurait des +paroles sans suite.</p> + +<p>«Viens donc prendre quelque chose! lui cria-t-il de loin.</p> + +<p>—Je n'ai besoin de rien, répondit Anatole.</p> + +<p>—Viens, Balaga est arrivé!»</p> + +<p>Anatole se leva et entra dans la salle à manger. Balaga était un cocher +de troïka, très réputé dans son métier, et qui leur avait constamment +fourni des chevaux. Depuis six ans qu'il connaissait les deux amis, que +de fois ne l'avait-il pas mené au petit jour de Tver à Moscou et ramené +de Moscou à Tver la nuit suivante, lorsque Anatole y était en garnison! +Que de fois ne les avait-il pas conduits en nombreuse compagnie de +bohémiennes et de petites dames! Combien n'avait-il pas crevé à leur +service de chevaux de prix, et écrasé de passants et d'izvotchiks? Ses +maîtres, comme il les appelait, le délivraient toujours des griffes de +la police; parfois, il est vrai, ils le rossaient, et ils l'oubliaient +des nuits entières à la porte pendant leurs orgies; mais, en revanche, +parfois aussi ils lui versaient à flots du champagne et du madère, son +vin favori. Il était dans leurs secrets et connaissait sur leur compte +bien des histoires qui eussent valu la Sibérie à tout autre qu'eux.... +Aussi, que de milliers de roubles lui avaient passé par les mains? Il +les aimait à sa façon; il aimait surtout avec frénésie cette course +vertigineuse de dix-huit verstes à l'heure. Il aimait à culbuter les +izvotchiks, à acculer les piétons dans le fossé, à lancer un coup de +fouet en passant à un paysan qui se rejetait de côté plus mort que vif, +à parcourir avec une vitesse extravagante les rues enchevêtrées de +Moscou, et enfin à s'entendre talonner par les cris sauvages de leurs +voix enrouées et avinées: «Oui, se disait-il avec orgueil, ce sont là de +véritables seigneurs!»</p> + +<p>Anatole et Dologhow, de leur côté, faisaient grand cas de son talent de +cocher, et ils l'aimaient par conformité de goûts. Balaga marchandait +toujours avec tout le monde, prenait vingt-cinq roubles pour une +promenade de deux heures, ne daignait que rarement conduire lui-même, et +se faisait le plus souvent remplacer par ses aides. Mais avec ses +«maîtres» il y allait de sa personne, et sans fixer de prix. Seulement, +lorsqu'il apprenait par le valet de chambre que l'argent affluait à la +maison, il venait chez eux plusieurs fois par mois le matin, et, après +les avoir salués jusqu'à terre, les suppliait de le tirer d'embarras en +lui avançant un ou deux milliers de roubles, jusqu'à ce qu'un beau jour +on eût fait droit à sa requête.</p> + +<p>Il avait vingt-sept ans: de petite taille, les cheveux roux, la figure +rouge, le cou gros, le nez camus, des yeux brillants, une barbiche au +menton, il portait un caftan en drap gros-bleu très fin, doublé de soie, +et par-dessus, un vêtement fourré.</p> + +<p>Il se signa en entrant, le visage tourné vers l'angle de droite, il +tendit ensuite à Dologhow sa main hâlée:</p> + +<p>«Salut à Fédor Ivanovitch, lui dit-il.</p> + +<p>—Bonjour, mon ami.</p> + +<p>—Salut à Votre Excellence, ajouta-t-il en s'adressant à Anatole et en +lui tendant aussi la main.</p> + +<p>—Écoute, Balaga, m'aimes-tu?... Je te le demande?—dit ce dernier en +lui tapant sur l'épaule.—Eh bien, prouve-le-moi aujourd'hui!... Avec +quels chevaux es-tu venu, dis?...</p> + +<p>—J'ai fait ce que vous m'avez ordonné: j'ai attelé les vôtres, les +furieux!</p> + +<p>—C'est bon, et tu n'hésiterais pas à les crever, pourvu qu'ils +franchissent la distance en trois heures?</p> + +<p>—Mais si je les crève, comment marcherons-nous? répondit Balaga en +souriant de son mot.</p> + +<p>—Je te casserai la mâchoire, tu entends... pas de plaisanteries! +s'écria Anatole en roulant de gros yeux.</p> + +<p>—Pourquoi ne pas plaisanter? On dirait vraiment que je suis homme à me +ménager pour «mes maîtres»... On les lancera à fond de train, voilà +tout!</p> + +<p>—Vrai? dit Anatole, alors assieds-toi!</p> + +<p>—Assieds-toi donc, répéta Dologhow.</p> + +<p>—Je resterai debout, Fédor Ivanovitch.</p> + +<p>—Assieds-toi, et pas de bêtises,» reprit Anatole en lui versant un +grand verre de madère. Les yeux de Balaga brillèrent à la vue de son vin +bien-aimé. Après l'avoir d'abord refusé par politesse, il finit par +l'avaler d'un seul coup et s'essuya la bouche avec le mouchoir de soie +rouge chiffonné qu'il portait toujours dans le fond de son bonnet +fourré.</p> + +<p>«Quand partons-nous, Excellence?</p> + +<p>—Mais...,—Anatole regarda à sa montre—tout à l'heure! Fais +attention, Balaga, au moins pas de retard!</p> + +<p>—Tout dépendra du départ, petit père; s'il se fait heureusement, +alors.... Ne vous ai-je pas mené une fois, en sept heures, de Tver ici? +Tu ne l'as pas oublié, Excellence?</p> + +<p>—Figure-toi, dit Anatole en se souvenant avec bonheur de cette course, +et en se tournant vers Makarine, qui le regardait avec une tendre +vénération.... Figure-toi qu'il m'a mené, un jour de Noël, de Tver ici +avec une telle vitesse, que la respiration nous manquait... nous ne +courions pas, je te le jure, nous volions... et ne voilà-t-il pas que +nous tombons sur une file de chariots et que nous sautons par-dessus les +deux derniers!</p> + +<p>—Mais aussi quels chevaux! J'avais attelé ensemble deux jeunes +timoniers avec l'alezan clair, et, ma parole, Fédor Ivanovitch, +poursuivit Balaga, ces fous furieux ont volé pendant soixante verstes à +travers les airs. Pas moyen de les retenir, mes doigts se raidissaient +de froid.... Je jette les rênes.... Tiens-toi bien, Excellence, que je +crie, et je culbute dans le traîneau!... Il n'y avait plus qu'à les +laisser faire et à nous cramponner de notre mieux..., et nous volâmes +ainsi trois heures durant. Le cheval de volée de gauche seul en est +crevé!»</p> + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>Anatole sortit un moment, et revint bientôt, vêtu d'une petite pelisse +retenue à la taille par une ceinture en cuir avec des ornements en +argent, et coiffé d'un bonnet garni de zibeline, posé de côté d'un air +crâne, qui seyait à merveille à sa belle figure. Il se regarda dans la +glace, se retourna et saisit un verre rempli de vin:</p> + +<p>«Eh bien, mon cher Dologhow! adieu, et merci pour tout ce que tu as +fait; adieu, vous aussi, mes chers compagnons de jeunesse, adieu!»</p> + +<p>Anatole savait fort bien qu'ils se disposaient tous à l'accompagner, +mais il tenait à rendre cette scène attendrissante et solennelle. Il +parlait haut, lentement, la poitrine tendue avant, et se balançait sur +une jambe:</p> + +<p>«Prenez des verres, toi aussi, Balaga.... Oui, compagnons de ma +jeunesse, nous avons vécu, nous nous sommes amusés, nous avons fait des +folies ensemble; et maintenant, quand nous reverrons-nous? Je vais à +l'étranger. Adieu, mes enfants... À votre santé, hourra!...» Et, avalant +d'un trait le contenu de son verre, il le jeta à terre, où il se brisa +en mille morceaux.</p> + +<p>«À votre santé!» dit Balaga en vidant le sien à son tour et en essuyant +sa barbiche avec son mouchoir.</p> + +<p>Makarine, les larmes aux yeux, embrassait Anatole:</p> + +<p>«Ah! prince, quel chagrin de nous séparer, murmurait-il, quel chagrin!</p> + +<p>—En route, en route! s'écria Anatole.... Un moment! ajouta-t-il en +voyant Balaga se diriger vers la sortie: fermez bien les portes, et +asseyons-nous<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>.» On les ferma et l'on s'assit.... «Voilà qui est +fait, et maintenant, mes enfants, en route!» répéta-t-il en se levant.</p> + +<p>Joseph, le domestique, lui présenta sa sacoche et son sabre, et tous +passèrent dans le vestibule.</p> + +<p>«Où est la pelisse? demanda Dologhow. Hé, Ignatka! va demander à Matrena +Matféïevna la pelisse de zibeline; entre nous, je crains qu'elle ne +l'emporte, ajouta-t-il plus bas.... Tu verras, elle va accourir plus +morte que vive sans rien mettre sur ses épaules, et, si tu t'attardes, +il y aura des pleurs, papa et maman feront leur apparition...: aussi, +prends bien vite la fourrure et fais-la mettre dans le traîneau.»</p> + +<p>Le domestique revint avec une pelisse doublée de renard ordinaire.</p> + +<p>«Imbécile! je t'ai dit celle de zibeline! Hé, Matrëchka,» s'écria-t-il +avec tant de force, que sa voix retentit jusqu'au fond de l'appartement.</p> + +<p>Une jolie bohémienne, maigre et pâle, avec des yeux d'un noir de jais, +des cheveux bouclés à reflets aile de corbeau, enveloppée d'un châle +rouge, se précipita dans l'antichambre en apportant la fourrure de +zibeline.</p> + +<p>«Eh bien, quoi! la voici, prenez-la, je ne la regrette pas,» dit-elle +d'un ton plaintif, en contradiction avec ses paroles; elle était +intimidée à la vue de son maître.</p> + +<p>Dologhow lui jeta sur les épaules la pelisse de renard et l'en +enveloppa:</p> + +<p>«Comme cela d'abord, dit-il en relevant le collet, et comme cela +ensuite, ajouta-t-il en le faisant retomber sur sa tête, de façon à ne +laisser qu'un peu de sa figure à découvert... et enfin comme cela!...» +Et il poussa vers elle Anatole, qui lui appliqua un baiser sur les +lèvres.</p> + +<p>«Adieu, Matrëchka, c'est fini de mes folies ici! ma petite colombe, +adieu, et souhaite-moi bonne chance!</p> + +<p>—Que le bon Dieu vous donne du bonheur, beaucoup de bonheur,» +répondit-elle avec son accent bohémien.</p> + +<p>Deux troïkas, tenues par deux jeunes cochers, stationnaient devant la +maison: Balaga monta dans le premier traîneau, leva haut les bras, et se +mit, sans se hâter, à rassembler les rênes. Anatole et Dologhow +s'assirent derrière lui. Makarine, Gvostikow et le domestique prirent +place dans le second.</p> + +<p>«Est-ce prêt? demanda Balaga.... Laissez aller!» cria-t-il en enroulant +les rênes autour de sa main, et les troïkas partirent, en les emportant +à fond de train le long du boulevard Nikitski.</p> + +<p>«Hé, gare, gare!» criaient les cochers à pleins poumons. Sur la place +Arbatskaïa, une des troïkas accrocha une voiture: il y eut un craquement +suivi d'un cri, mais elle continua sa course effrénée, jusqu'au moment +où Balaga, d'un vigoureux coup de poignet, arrêta tout court les +chevaux, au carrefour des Vieilles-Écuries.</p> + +<p>Anatole et Dologhow mirent pied à terre sur le trottoir et +s'approchèrent d'une grande porte cochère. Ce dernier siffla, on lui +répondit, et une fille de service accourut à sa rencontre.</p> + +<p>«Entrez par ici, dans la cour, autrement on vous verra; elle va venir!» +lui dit-elle. Dologhow s'arrêta devant la porte cochère, pendant +qu'Anatole, suivant la fille, tournait l'angle de la maison; il venait +de franchir les quelques marches du perron, lorsque le grand laquais de +Marie Dmitrievna se dressa tout à coup devant lui.</p> + +<p>«Ma maîtresse vous attend, lui dit-il de sa voix de basse.</p> + +<p>—Qui? ta maîtresse?... Que me veux-tu? murmura Anatole haletant.</p> + +<p>—Venez, elle m'a donné l'ordre de vous amener près d'elle.</p> + +<p>—Kouraguine, filons!... nous sommes trahis!» lui cria Dologhow, qui +luttait corps à corps avec le dvornik, pendant que celui-ci s'efforçait +de fermer la petite porte. Se dégageant enfin de son étreinte, et +saisissant le bras d'Anatole, qui revenait à lui en courant, il +l'entraîna au dehors, et s'élança avec lui dans la direction de leurs +traîneaux.</p> + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Marie Dmitrievna avait surpris dans le corridor la pauvre Sonia tout en +larmes, l'avait confessée, et était allée aussitôt trouver Natacha en +tenant à la main la réponse qu'elle avait adressée à Anatole, et qu'elle +venait d'intercepter:</p> + +<p>«Vilaine créature!... créature sans vergogne! pas un mot, je ne veux +rien entendre!...» Et, repoussant Natacha, qui suivait d'un oeil sec +tous ses mouvements, elle prit la clef et l'enferma à double tour. +Appelant ensuite le dvornik, elle lui ordonna de laisser entrer dans la +cour les personnes qui se présenteraient dans la soirée, de fermer +derrière elles les issues, et de les lui amener au salon.</p> + +<p>Lorsque Gavrilo vint lui annoncer qu'ils s'étaient enfuis, elle se leva, +les sourcils froncés, et se mit à arpenter la chambre, les mains +croisées derrière le dos, et réfléchissant à ce qui lui restait à faire. +Vers minuit, tirant la clef de sa poche, elle retourna auprès de +Natacha; Sonia sanglotait à la même place:</p> + +<p>«Marie Dmitrievna, de grâce, laissez-moi entrer chez elle!»</p> + +<p>Mais Marie Dmitrievna ouvrit la porte sans lui répondre et entra d'un +pas résolu.</p> + +<p>Sonia la suivit.</p> + +<p>«C'est laid, c'est mal, se conduire ainsi sous mon toit, mais j'aurai +pitié de son père, et je ne dirai rien,» se disait-elle en s'approchant +de Natacha, qui était couchée sur le canapé, comme elle l'avait laissée. +Natacha ne se retourna pas: ses sanglots étouffés trahissaient seuls +l'émotion qui secouait tout son être.</p> + +<p>«C'est bien, c'est joli! dit Marie Dmitrievna, donner des rendez-vous à +son amant dans ma maison!... Tu t'es couverte de honte comme la dernière +des filles, et si je m'écoutais..., mais je veux ménager ton père, je ne +lui en dirai pas un mot! Heureusement pour lui qu'il s'est enfui, mais +je saurai le découvrir! ajouta-t-elle d'une voix dure... tu +m'entends?...» Et, s'asseyant à côté de Natacha, elle passa sa large +main sous la tête de la jeune fille, et la força à se retourner de son +côté. Sonia et Marie Dmitrievna furent saisies à la vue de son visage: +ses yeux étaient secs et brillants, ses lèvres serrées, ses joues +creuses.</p> + +<p>«Laissez-moi, tout m'est égal, je mourrai!...» Et, se dégageant avec une +violence sauvage, elle reprit sa première position.</p> + +<p>«Nathalie, poursuivit Marie Dmitrievna, je te veux du bien; reste +couchée, reste ainsi, si cela te plaît: je ne te toucherai pas, mais +écoute...: je ne te redirai pas à quel point je te trouve coupable, tu +le sais, mais que dirai-je à ton père, qui sera ici demain?»</p> + +<p>Natacha ne répondit que par un sanglot.</p> + +<p>«Il l'apprendra, bien sûr, ainsi que ton frère et ton fiancé!</p> + +<p>—Je n'ai plus de fiancé, je l'ai refusé! s'écria Natacha avec colère.</p> + +<p>—Peu importe! reprit Marie Dmitrievna. Que diront-ils, eux? Je connais +ton père... il est capable de le provoquer! Et alors qu'arrivera-t-il?</p> + +<p>—Laissez-moi, laissez-moi! Pourquoi avez-vous tout dérangé, pourquoi? +Qui vous en avait priée?» Et Natacha, élevant la voix, se souleva en +jetant un regard farouche à Marie Dmitrievna.</p> + +<p>«Mais où donc en voulais-tu venir? répliqua celle-ci, qui ne se +contenait plus.... T'enfermait-on à triple tour? Qui l'empêchait, lui, +de te voir chez moi? Pourquoi t'enlever comme une bohémienne? Tu crois +donc qu'on ne t'aurait pas rattrapée?... Quant à lui, c'est un vaurien, +un scélérat!</p> + +<p>—Il vaut mieux que vous tous! Si vous ne m'aviez pas empêchée.... Mon +Dieu, mon Dieu, pourquoi tout cela? Allez-vous-en, allez-vous-en!» Et +elle pleurait avec ce désespoir sans bornes auquel s'abandonnent ceux +qui sentent qu'ils sont eux-mêmes la cause de leur malheur.</p> + +<p>Marie Dmitrievna essaya de la calmer, mais Natacha, se redressant tout à +coup et retombant sur le canapé, s'écria: «Sortez, sortez, vous me +méprisez, vous me détestez!»</p> + +<p>Marie Dmitrievna tint bon, et continua à la sermonner et à lui répéter +combien il était urgent de cacher ce déplorable scandale à son père, et +que personne n'en saurait rien si elle consentait à ne pas se trahir. +Natacha ne disait mot, ses larmes cessèrent, et le frisson et le +tremblement de la fièvre s'emparèrent d'elle. Marie Dmitrievna lui +glissa un oreiller sous la tête, la couvrit de deux couvertures bien +chaudes, et la quitta, persuadée qu'elle finirait par s'endormir. Mais +le sommeil ne lui vint pas: ses yeux restèrent grands ouverts et fixes, +son visage conserva une pâleur mate, elle ne versa plus une larme, et +Sonia, qui s'approcha d'elle à plusieurs reprises pendant cette longue +nuit, ne put en tirer un seul mot.</p> + +<p>Le comte revint le lendemain pour l'heure du déjeuner. Il était de très +belle humeur: sa vente ayant été heureusement terminée, rien ne le +retenait plus à Moscou, et il avait hâte d'aller retrouver la comtesse, +qui lui manquait. Marie Dmitrievna lui annonça que, sa fille s'étant +trouvée sérieusement malade la veille, elle avait fait venir un médecin, +et que d'ailleurs elle allait maintenant beaucoup mieux. Natacha gardait +la chambre: assise à la croisée, les lèvres serrées, les yeux secs et +fiévreux, elle suivait des yeux, avec une curiosité inquiète, les +voitures et les piétons, et se retournait vivement chaque fois quelqu'un +entrait chez elle. Elle attendait évidemment des nouvelles d'Anatole, +elle espérait le voir arriver ou en recevoir un mot!</p> + +<p>Le bruit des pas de son père la fit tressaillir, mais, à sa vue, +l'expression de sa figure, un moment émue, redevint froide et irritée: +elle ne se leva même pas.</p> + +<p>«Qu'as-tu, mon ange, tu es malade? lui dit-il.</p> + +<p>—Oui,» répondit-elle après quelques instants de silence. Ses questions +furent pleines de sollicitude, et il lui demanda si son abattement +n'avait pas pour cause quelque pénible différend survenu entre elle et +son fiancé: elle le rassura, et le pria de ne pas s'en préoccuper. Marie +Dmitrievna lui confirma ces assurances. Cependant le comte ne fut dupe, +ni de la prétendue maladie de sa fille, ni du changement qui s'était +opéré en elle, ni du trouble des visages de Marie Dmitrievna et de +Sonia: il devina qu'un grave événement avait dû se passer en son +absence, mais la crainte d'apprendre qu'il n'était pas à l'honneur de sa +fille, et de compromettre son insouciante gaieté, l'empêcha de +questionner; il se rassura, se persuada qu'il n'y avait là rien +d'important, et se borna à regretter qu'une raison de santé retardât de +quelques jours leur départ pour la campagne.</p> + + +<h3>XIX</h3> + + +<p>Pierre, depuis l'arrivée de sa femme à Moscou, projetait de s'en +absenter afin de ne pas rester plus longtemps sous le même toit qu'elle; +la vive impression que Natacha avait produite sur lui, dans ces derniers +temps, contribua également à précipiter l'exécution de son projet. Il +alla à Tver rendre visite à la veuve de Bazdéïew, qui lui avait promis +de lui donner certains mémoires du défunt.</p> + +<p>On lui remit à son retour une lettre de Marie Dmitrievna, qui l'invitait +à passer chez elle au plus tôt pour se concerter sur un sujet des plus +graves qui concernait Bolkonsky et Natacha. Pierre avait évité depuis +quelque temps de se trouver avec Natacha, vers laquelle il se sentait +entraîné par un sentiment plus violent que ne le comportait sa double +qualité d'homme marié et d'ami de son fiancé; mais, en dépit de ses +résolutions, il plaisait, à ce qu'il paraît, au hasard de les réunir: +«Que s'est-il donc passé? Qu'ai-je à y voir? pensait-il en s'habillant. +Pourvu qu'André arrive et que le mariage se fasse!»</p> + +<p>Au moment où il traversait un des boulevards, quelqu'un l'interpella:</p> + +<p>«Pierre! Depuis quand es-tu donc de retour?»</p> + +<p>Pierre se retourna. Une paire de magnifiques trotteurs gris, attelés à +un traîneau de maître, emportaient dans une direction contraire, au +milieu d'un nuage de neige, Anatole et son éternel compagnon Makarine. +Le premier, dont le visage frais et coloré était à moitié caché par son +collet de castor, se tenait droit et cambré dans la pose classique des +élégants, et son tricorne à panache blanc, mis de côté sur sa tête +légèrement inclinée en avant, laissait à découvert ses cheveux frisés et +pommadés, que la fine poussière de la neige couvrait d'un reflet +d'argent.</p> + +<p>«Dieu me pardonne, voilà le vrai sage, se dit Pierre: il ne voit rien au +delà du plaisir présent; rien ne l'inquiète, aussi est-il toujours gai +et dispos! Que ne donnerais-je pour être comme lui?»</p> + +<p>Le laquais de Marie Dmitrievna lui annonça, en l'aidant à se débarrasser +de sa pelisse, que sa maîtresse l'attendait dans sa chambre à coucher.</p> + +<p>En arrivant dans la salle, il aperçut Natacha assise près de la fenêtre. +Une expression de dureté inusitée était répandue sur ses traits pâles et +défaits. Quand elle le vit entrer, elle se leva en fronçant les +sourcils, et sortit sans se départir de sa réserve.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il demanda Pierre en entrant chez Marie Dmitrievna.</p> + +<p>—Ah! il se passe de jolies choses! lui répondit-elle. Voilà +cinquante-huit ans que je suis de ce monde et je n'avais pas encore vu +pareille honte!» Après avoir fait promettre à Pierre de garder le +secret, elle lui raconta que Natacha avait rendu sa parole à son fiancé +sans en prévenir ses parents, qu'une folle passion pour Kouraguine en +était la cause, que sa femme y avait donné les mains et s'était plue à +faciliter leurs entrevues, et qu'enfin, perdant la tête, Natacha, +pendant l'absence du vieux comte, avait consenti à fuir avec Anatole, +afin de se marier clandestinement avec lui.»</p> + +<p>Pierre écoutait bouche béante, et n'en croyait pas ses oreilles! Comment +était-il possible que Natacha, cette charmante enfant si passionnément +aimée de Bolkonsky, se fût éprise d'un imbécile comme cet Anatole, que +lui, Pierre, savait être marié, et cela au point de rompre avec son +fiancé et de se laisser enlever! Il ne pouvait ni le comprendre ni +l'admettre.</p> + +<p>La sympathique figure de Natacha ne s'alliait pas dans son esprit avec +autant d'abjection, de cruauté et de sottise: «Elles sont toutes les +mêmes, se dit-il en pensant à sa femme; je ne suis donc pas le seul qui +se soit attaché à une vilaine créature!...» Et son coeur saignait pour +son ami: «Quel coup, grand Dieu, porté à son orgueil!» Plus il le +plaignait, plus il sentait grandir en lui son mépris et son aversion +pour Natacha, qui tout à l'heure avait passé devant lui en se drapant +dans une dignité glaciale.... Il ne se doutait pas, hélas! que, sous ce +masque de froideur hautaine, l'âme de la malheureuse enfant débordait de +désespoir, de honte et d'humiliation!</p> + +<p>«L'épouser?... mais c'est impossible, il est marié!</p> + +<p>—Marié! s'écria Marie Dmitrievna. De mieux en mieux!... Misérable! +scélérat! Elle qui l'attend, qui l'espère!... Cette fois du moins elle +ne l'attendra plus, je me charge de tout lui dire!»</p> + +<p>Pierre la mit au courant de tous les détails de cette mystérieuse +histoire, et Marie Dmitrievna, après avoir exhalé sa colère dans une +bordée d'injures, le pria d'obtenir de son beau-frère qu'il s'éloignât +de Moscou; elle craignait de voir le comte ou le prince André, qui était +sur le point d'arriver, le provoquer en duel, en apprenant sa conduite, +et, avant tout, elle tenait absolument à la leur cacher à tous deux. +Pierre, qui ne s'était pas encore rendu complètement compte des +conséquences possibles de ce scandale, lui promit d'agir dans ce sens.</p> + +<p>«Pas un mot au comte, tu entends, sois sur tes gardes si tu le vois, et +moi je vais lui parler, à elle. Veux-tu rester à dîner?»</p> + +<p>Le comte entra peu après au salon avec un air chagrin et troublé: sa +fille venait en effet de lui avouer sa rupture avec Bolkonsky:</p> + +<p>«Un vrai malheur, mon cher, lorsque ces fillettes sont abandonnées à +elles-mêmes, et que leur mère n'est pas là! Je regrette beaucoup, je +vous l'avoue, d'être venu ici.... Savez-vous ce qu'elle a fait? Je vais +être franc avec vous: elle a rompu avec André, sans prendre conseil de +personne. Ce mariage ne m'a jamais fort convenu, il est vrai, quoique le +prince soit assurément très bien; mais l'épouser en dépit de son père, +cela me semblait de mauvais augure pour eux, et Natacha trouvera des +partis à revendre. Ce qui me contrarie surtout dans tout cela, c'est que +leur engagement durait déjà depuis plusieurs mois, et qu'on ne fait pas +une démarche aussi décisive sans en prévenir son père et sa mère.... +Aussi, la voilà malade! Dieu sait ce qu'elle a! Oui, cher comte, tout va +de travers quand la mère n'est pas là.» Pierre, le voyant si accablé, +essaya de changer le sujet de la conversation, mais l'autre y revenait +obstinément.</p> + +<p>«Natacha est un peu souffrante,» dit Sonia, qui entrait à ce moment; +alors, s'adressant à Pierre avec une émotion contenue, elle ajouta: +«elle désire vous voir: elle est dans sa chambre, Marie Dmitrievna y est +aussi, et elle vous prie d'y passer.</p> + +<p>—C'est ça, elle sait que vous êtes lié avec Bolkonsky, et elle tient +sûrement à vous charger d'un message, dit le comte:—Mon Dieu, mon Dieu, +tout allait si bien; faut-il que...» Et il sortit en pressant de ses +mains les rares mèches de cheveux gris qui flottaient sur son front.</p> + +<p>Marie Dmitrievna avait appris à Natacha que Kouraguine était marié. +Natacha avait refusé de la croire et insistait pour entendre la vérité +de la bouche même de Pierre. Elle était pâle et comme pétrifiée; son +regard interrogateur se fixa sur lui à son entrée, avec un éclat +fiévreux. Sans même le saluer d'un signe de tête, elle ne le quittait +pas des yeux, comme si elle cherchait à deviner en lui un ami ou un +ennemi de plus pour Anatole, car la personnalité de Pierre n'existait +pas évidemment pour elle en ce moment.</p> + +<p>«Il sait tout! dit Marie Dmitrievna; qu'il parle donc et tu verras si +j'ai dit vrai.»</p> + +<p>Natacha, semblable au gibier traqué qui voit venir sur lui les chasseurs +et les chiens, portait de l'un à l'autre ses regards égarés.</p> + +<p>«Natalia Ilinischna, dit Pierre en baissant les yeux, car il se sentait +pris d'une profonde pitié pour elle et d'un invincible dégoût pour la +mission qui lui était dévolue,—vrai ou faux, peu importe, car....</p> + +<p>—C'est donc faux, il n'est pas marié!</p> + +<p>—Non, c'est vrai, il est marié!</p> + +<p>—Et marié depuis longtemps? Donnez-m'en votre parole d'honneur.»</p> + +<p>Pierre la lui donna.</p> + +<p>«Est-il encore ici? demanda-t-elle d'une voix saccadée.</p> + +<p>—Oui, je viens de l'apercevoir.»</p> + +<p>Elle ne put en dire davantage: d'un geste de la main elle les supplia de +la laisser seule, ses forces l'abandonnaient.</p> + + +<h3>XX</h3> + + +<p>Pierre ne resta pas à dîner, et s'en alla, dès qu'il eut quitté Natacha, +à la recherche de Kouraguine, dont le nom seul faisait affluer tout son +sang à son coeur avec une telle violence qu'il en perdait la +respiration. Il le chercha partout, aux montagnes de glace et chez les +bohémiens, et se rendit enfin au club, où tout marchait comme +d'habitude: les membres se réunissaient pour dîner et causaient entre +eux des nouvelles du jour; le domestique de service, qui était au +courant de ses habitudes, lui annonça que son couvert était mis dans la +petite salle à manger, que le prince Michel Zakharovitch lisait dans la +bibliothèque, mais que Paul Timoféitch n'était pas encore là; une de ses +connaissances, qui parlait de la pluie et du beau temps, s'interrompit +pour lui demander s'il était vrai, comme on le racontait en ville, que +Kouraguine eût enlevé Mlle Rostow. Pierre répondit en riant que c'était +une pure invention, car il sortait à l'instant de chez les Rostow. Il +s'enquit, à son tour, d'Anatole. On lui répondit qu'on ne l'avait pas +encore vu, mais qu'on l'attendait. Il regardait curieusement cette foule +indifférente et tranquille, qui se doutait si peu de ce qui se passait +dans son âme, et il se mit à se promener dans les salons, jusqu'au +moment où le dîner fut servi. Ne voyant pas venir Anatole, il retourna +chez lui.</p> + +<p>Anatole était resté à dîner chez Dologhow, avec lequel il avait à causer +sur le moyen de reprendre l'entreprise manquée et de revoir Natacha. De +là il se rendit chez sa soeur pour lui demander de lui ménager encore un +rendez-vous. Lorsque Pierre revint enfin à la maison après ses +infructueuses recherches, son valet de chambre lui apprit que le prince +Anatole était chez la comtesse, où il y avait beaucoup de monde.</p> + +<p>Sans s'approcher de sa femme, qu'il n'avait pas encore vue depuis son +retour et qui dans ce moment lui inspirait la répulsion la plus +profonde, il marcha droit sur Anatole.</p> + +<p>«Ah! Pierre, lui dit la comtesse, sais-tu la situation de notre pauvre +Anatole?...» Elle s'arrêta court, car le visage de son mari, ses yeux +brillants et sa démarche décidée laissaient entrevoir la même colère et +la même violence qu'elle avait éprouvées à ses dépens à la suite de son +duel avec Dologhow.</p> + +<p>«Le mal et la dépravation sont toujours à vos côtés, lui dit-il en +passant.—Venez, Anatole, j'ai à vous parler.»</p> + +<p>Le frère jeta un regard à sa soeur, et se leva sans mot dire; son +beau-frère le prit par le bras, et l'entraîna hors du salon.</p> + +<p>«Si vous vous permettez chez moi...» lui murmura Hélène à l'oreille, +mais Pierre ne daigna pas lui répondre. Bien qu'Anatole le suivît avec +sa désinvolture habituelle, sa figure trahissait néanmoins une certaine +inquiétude.</p> + +<p>Entré dans son cabinet, Pierre en referma la porte, et, se retournant +vers lui, le regarda en face:</p> + +<p>«Vous vous êtes engagé à épouser la comtesse Rostow?... Vous vouliez +donc l'enlever?</p> + +<p>—Mon très cher, reprit Anatole en français, il ne me plaît pas de +répondre à des questions posées sur ce ton.»</p> + +<p>La figure déjà blême de Pierre se décomposa de fureur: empoignant son +beau-frère de sa puissante main par le collet de son uniforme, il le +secoua dans tous les sens, jusqu'à ce qu'une terreur indicible se +peignît sur les traits de ce dernier:</p> + +<p>«Quand je vous dis qu'il faut que je vous parle? poursuivit Pierre.</p> + +<p>—Mais voyons, est-ce bête tout cela! dit Anatole une fois délivré de +son étreinte, et tâtant son collet, qui avait perdu un bouton dans la +lutte.</p> + +<p>—Vous êtes un misérable, un scélérat!... et je ne sais ce qui m'empêche +de vous aplatir le crâne avec cela!» s'écria Pierre avec une violence +qu'accentuaient encore les mots français qu'il employait, et en le +menaçant d'un lourd presse-papiers, qu'il remit aussitôt sur son bureau. +«Avez-vous promis mariage?... Parlez!</p> + +<p>—Je... je... ne crois pas.... Du reste, je n'aurais pu le promettre....</p> + +<p>—Avez-vous de ses lettres, en avez-vous?» s'écria Pierre en +l'interrompant et en se rapprochant de lui.</p> + +<p>Anatole le regarda, plongea vivement sa main dans sa poche et en retira +un portefeuille.</p> + +<p>Pierre saisit la lettre qu'il lui tendit, et, le poussant avec force de +côté, se laissa tomber sur le divan:</p> + +<p>«Je ne vous toucherai pas, ne craignez rien,» ajouta-t-il en répondant à +un geste terrifié d'Anatole. «Les lettres d'abord! continua Pierre avec +une nouvelle insistance.... Ensuite vous quitterez Moscou demain même!</p> + +<p>—Mais comment pourrais-je...?</p> + +<p>—Troisièmement, vous ne direz jamais un mot, une syllabe de ce qui +s'est passé entre vous et la comtesse: je n'ai pas sans doute le moyen +de vous y contraindre, mais si vous avez conservé un reste d'honnêteté, +vous...»</p> + +<p>Il se leva et fit quelques pas en silence. Anatole, assis à une table, +se mordait les lèvres et fronçait les sourcils.</p> + +<p>«Vous devez pourtant comprendre qu'en dehors de vos plaisirs il y a le +bonheur et le repos d'autrui, et que, pour vous amuser, vous ruinez +toute une existence. Amusez-vous avec des femmes comme la mienne, si +cela vous plaît: celles-là, du moins, savent ce qu'on attend d'elles, et +avec elles vous êtes dans votre droit: elles ont, pour se défendre, les +mêmes armes que vous, l'expérience que donne la corruption! Mais +promettre le mariage à une jeune fille, la tromper, lui voler son +honneur...! Comment ne voyez-vous pas que c'est aussi lâche que de +frapper un vieillard ou un enfant!...» Pierre se tut et regarda sans +colère Anatole d'un air interrogateur.</p> + +<p>«Ma foi, je n'en sais rien, répliqua Anatole qui retrouvait son aplomb à +mesure que Pierre se calmait. Je n'en sais rien et n'en veux rien +savoir, mais vous m'avez dit des choses que, comme homme d'honneur, je +ne saurais ni entendre ni ne laisser dire.»</p> + +<p>Pierre le regarda stupéfait, et se demanda où il voulait en venir.</p> + +<p>«Bien que vous me les ayez dites en tête-à-tête, je ne puis pas les....</p> + +<p>—Vous me demandez satisfaction? dit Pierre avec ironie.</p> + +<p>—Vous pouvez au moins rétracter vos paroles... si vous tenez à ce que +j'agisse comme vous le désirez.... Hein?</p> + +<p>—Je les rétracte, je le les rétracte, et vous prie de m'excuser, +murmura Pierre en regardant involontairement le trou qu'avait lissé +après lui le bouton qu'il avait arraché. Et je puis même vus offrir de +l'argent pour faire la route, s'il vous en faut?»</p> + +<p>Anatole sourit; ce sourire banal et servile, si habituel à Hélène, +l'exaspéra:</p> + +<p>«Oh! race infâme et sans coeur!» s'écria-t-il en quittant la chambre.</p> + +<p>Le lendemain matin, Anatole était parti pour Pétersbourg.</p> + + +<h3>XXI</h3> + + +<p>Pierre se rendit chez Marie Dmitrievna et lui annonça qu'il s'était +conformé en tous points à sa volonté, et que Kouraguine n'était plus à +Moscou. Il trouva toute la maison bouleversée et consternée. Natacha +était très gravement malade, et Marie Dmitrievna lui confia, sous le +sceau du plus grand secret, que dans la nuit qui avait suivi la +révélation du mariage d'Anatole, elle s'était empoisonnée avec de +l'arsenic qu'elle s'était procuré en cachette. Après en avoir avalé une +petite dose, la terreur s'était emparée d'elle, et, réveillant Sonia, +elle lui avait avoué ce qu'elle venait de faire. Comme on avait employé +à temps les moyens les plus énergiques, tout danger était maintenant +conjuré; mais, comme son état de faiblesse s'opposait à un prochain +départ, on avait prévenu la comtesse, et on l'attendait bientôt. Pierre +rencontra le comte, effaré, abattu, et Sonia qui pleurait à chaudes +larmes. Natacha était invisible.</p> + +<p>Il dîna ce jour-là au club: chacun y parlait de l'enlèvement manqué, +mais il persista à le nier avec opiniâtreté; il se disait qu'il était de +son devoir d'étouffer cette triste affaire, et de sauver la réputation +de Natacha, et il assurait à qui voulait l'entendre qu'elle avait tout +simplement refusé la main de son beau-frère.</p> + +<p>Le retour du prince André lui inspirait une vive crainte.</p> + +<p>Les bruits de la ville étant parvenus aux oreilles du vieux prince, +grâce à Mlle Bourrienne, il avait exigé qu'on lui montrât la lettre de +refus envoyée par Natacha à la princesse Marie. Cette lecture l'avait +mis de belle humeur, et il attendait son fils avec une joyeuse +impatience.</p> + +<p>Peu de jours après le départ d'Anatole, Pierre reçut enfin un mot du +prince André, qui le priait de passer chez lui.</p> + +<p>Il était arrivé la veille au soir, et son père, lui remettant aussitôt +le billet de Natacha, que Mlle Bourrienne avait traîtreusement enlevé à +la princesse Marie, s'était plu à lui conter l'enlèvement de sa +fiancée, en y ajoutant force détails de son invention.</p> + +<p>Pierre, qui s'attendait à le trouver dans un état semblable à celui de +Natacha, fut frappé de surprise, en entrant dans le salon, de l'entendre +parler très haut et avec vivacité, dans la pièce voisine, d'une récente +intrigue dont Spéransky avait été la victime. La princesse Marie vint à +sa rencontre en soupirant; indiquant du regard le cabinet de son frère, +elle essayait de témoigner de la sympathie à sa douleur, mais Pierre lut +sans peine sur sa figure la satisfaction que lui causait cette rupture, +et l'effet qu'avait produit sur elle la trahison de Natacha.</p> + +<p>«Il assure qu'il s'y attendait, dit-elle.... Sans doute sa fierté +l'empêche de dire tout ce qu'il pense, mais, quoi qu'il en soit, il se +soumet avec beaucoup plus de philosophie que je ne m'y attendais.</p> + +<p>—Est-ce que vraiment la rupture est complète?» demanda Pierre.</p> + +<p>La princesse Marie le regarda, étonnée: elle ne comprenait pas qu'on pût +encore en douter. Pierre passa dans le cabinet; son ami, en habit civil, +debout en face de son père et du prince Mestchersky, discutait et +gesticulait avec chaleur. Sa santé, on le voyait, s'était tout à fait +rétablie, mais une nouvelle ride se creusait entre ses sourcils. Il +parlait de Spéransky, de son exil imprévu, de sa prétendue trahison, +dont le bruit venait seulement de parvenir à Moscou.</p> + +<p>«Tous ceux qui, il y a un mois, le portaient aux nues, disait le prince +André, ceux-là même qui étaient incapables d'apprécier ses desseins, +l'accusent et le condamnent aujourd'hui! Rien n'est facile comme de +juger un homme en disgrâce et de le rendre responsable des fautes qu'un +autre a commises; quant à moi, je soutiens que, s'il a été fait quelque +bien sous ce règne, c'est à lui seul qu'on le doit.» Il s'interrompit à +la vue de Pierre: un tressaillement nerveux passa sur son visage, et une +violente irritation se peignit sur ses traits: «La postérité lui rendra +justice!» ajouta-t-il.</p> + +<p>«Ah! te voilà! continua-t-il en se tournant vers Pierre, tu vas bien?... +Il me semble que tu as encore engraissé!» Et il reprit avec vivacité la +discussion entamée, pendant que la ride de son front s'accentuait de +plus en plus.</p> + +<p>«Oui, je vais bien,» répondit-il à une question de Pierre, d'un air qui +semblait dire: «Je me porte bien, mais qu'importe ma santé, qui +intéresse-t-elle?» Après avoir échangé quelques mots avec lui sur le +mauvais état des routes depuis la frontière de Pologne, sur les +personnes qu'il avait vues et qui connaissaient Pierre, sur le +gouverneur suisse, M. Dessalles, qu'il avait ramené pour son fils, il se +mêla de nouveau, avec une vivacité toujours croissante, à la +conversation qui se continuait entre les deux vieillards.</p> + +<p>«S'il y avait eu trahison, on aurait des preuves de ses relations +secrètes avec Napoléon, et ces preuves seraient livrées à la publicité! +Personnellement, poursuivit-il, je n'ai jamais aimé Spéransky, mais +j'aime la justice!» Pierre devina que son ami éprouvait impérieusement +le besoin, comme il l'avait si souvent éprouvé lui-même, de s'échauffer, +et de disputer sur un sujet quelconque, afin d'oublier, si c'était +possible, et de chasser loin de lui des pensées par trop accablantes.</p> + +<p>Le prince Mestchersky ne tarda pas à les quitter, et le prince André, +prenant le bras de Pierre, l'emmena dans sa chambre. Un lit de camp +venait d'y être déballé, et des caisses, des malles ouvertes gisaient +tout autour. S'approchant de l'une d'elles, il en retira une cassette, +et y prit un paquet soigneusement enveloppé. Il garda le silence, et ses +mouvements étaient brusques et saccadés; se relevant avec vivacité, il +hésita une seconde, et, tournant vers Pierre un visage sombre:</p> + +<p>«Pardon de te déranger...» dit-il à travers ses lèvres serrées. Pierre, +pressentant qu'il allait lui parler de Natacha, ne put dissimuler, sur +sa bonne et large figure, un sentiment de sympathie et de compassion qui +ne fit qu'augmenter la sourde irritation de son ami; André s'efforçait +de prendre un ton ferme, mais sa voix sonnait faux: «J'ai essuyé un +refus de la part de la comtesse Rostow.... J'ai vaguement entendu parler +d'une proposition, ou de quelque chose de semblable, qui lui aurait été +faite par ton beau-frère.... Est-ce vrai?</p> + +<p>—C'est vrai, et ce n'est pas vrai, répondit Pierre.</p> + +<p>—Voici ses lettres et son portrait, poursuivit le prince André en +l'interrompant. Rends-les à la comtesse..., si tu la vois.</p> + +<p>—Elle est très malade.</p> + +<p>—Elle est donc ici?... Et le prince Kouraguine? demanda-t-il vivement.</p> + +<p>—Il est parti il y a longtemps: elle a été à toute extrémité!...</p> + +<p>—Sa maladie me fait beaucoup de peine...» Et le sourire méchant de son +père passa sur ses lèvres serrées: «Monsieur Kouraguine ne l'a donc +point honorée de sa main?</p> + +<p>—Il ne pouvait l'épouser, étant marié.</p> + +<p>—Et puis-je savoir où se trouve à présent Monsieur votre beau-frère?</p> + +<p>—Il est allé à Péters... je n'en sais rien au juste.</p> + +<p>—Du reste, cela m'est indifférent. Tu diras à la comtesse Rostow +qu'elle a toujours été et est encore parfaitement libre, et que je lui +souhaite tout le bien possible.»</p> + +<p>Pierre prit le paquet de lettres. Le prince André, qui semblait chercher +s'il n'avait rien oublié de tout ce qu'il avait à dire, et attendre que +Pierre lui fît quelque autre confidence, l'interrogea du regard:</p> + +<p>«Écoutez-moi, rappelez-vous notre discussion à Pétersbourg....</p> + +<p>—Je me la rappelle; je soutenais qu'il fallait pardonner à la femme +tombée, mais je ne suis pas allé jusqu'à dire que je le ferais, le cas +échéant.... Je ne le puis pas!</p> + +<p>—Le cas n'est pas le même,» répliqua Pierre.</p> + +<p>Le prince André, sans le laisser achever, s'écria:</p> + +<p>«Oui, aller redemander sa main, être généreux, et ainsi de suite.... +C'est très noble certainement, mais je me sens incapable de marcher sur +les brisées de «Monsieur» Kouraguine. Si tu tiens à rester mon ami, ne +me parle plus jamais d'elle, ni de tout cela!... Et maintenant adieu.... +Tu lui remettras ces lettres, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Pierre le quitta et alla trouver la princesse Marie; elle était en ce +moment auprès de son vieux père, qui lui parut plus gai que de coutume. +Rien qu'à les voir, il comprit tout de suite de quel mépris et de quelle +inimitié ils étaient animés contre les Rostow, et qu'il était impossible +de prononcer devant eux le nom de celle qui aurait pu, à tout prendre, +trouver facilement un autre parti que le prince André.</p> + +<p>Il fut question à table de la guerre qui allait éclater. Le prince André +parlait sans discontinuer, se querellant tantôt avec son père, tantôt +avec Dessalles, poussé par une excitation fébrile, dont Pierre ne +devinait que trop bien la cause.</p> + + +<h3>XXII</h3> + + +<p>Pierre retourna chez les Rostow dans la soirée pour remplir sa mission. +Natacha était au lit, le comte au club; il remit les lettres à Sonia, et +passa chez Marie Dmitrievna, qui était très désireuse de savoir comment +le prince André avait supporté sa déception. Sonia entra un instant +après:</p> + +<p>«Natacha tient à voir le comte, dit-elle.</p> + +<p>—Mais comment le mener chez elle, où tout est en désordre? demanda +Marie Dmitrievna.</p> + +<p>—Elle s'est levée, et attend le comte au salon,» répliqua Sonia.</p> + +<p>Marie Dmitrievna haussa les épaules:</p> + +<p>«Quand sa mère arrivera-t-elle? Je suis à bout de forces. Quant à toi, +ménage-la, ne lui dis pas tout; elle fait tellement pitié, qu'on n'a pas +le coeur de l'accabler.»</p> + +<p>Natacha, amaigrie, pâle, mais n'ayant nullement l'air humilié, comme +Pierre s'y attendait, le reçut debout au milieu du salon. Elle hésita en +le voyant entrer, ne sachant si elle devait avancer ou rester en place.</p> + +<p>Il pressa le pas, pensant que, comme toujours, elle allait lui tendre la +main, mais elle s'arrêta tout à coup en suffoquant, et laissa retomber +ses bras le long de son corps: c'était, sans qu'elle y songeât, sa pose +habituelle, lorsque autrefois elle se préparait à chanter au milieu de +la salle; mais aujourd'hui, comme l'expression de sa figure était +changée!</p> + +<p>«Pierre Kirilovitch, lui dit-elle précipitamment, le prince Bolkonsky +était votre ami... est votre ami, ajouta-t-elle en se reprenant, car il +lui semblait, au milieu de ce chaos, que rien de ce qui avait été +n'existait plus. Il m'a dit de m'adresser à vous si...»</p> + +<p>Pierre la regardait en silence; jusqu'à ce moment il l'avait, à part +lui, accablée de reproches sanglants, il avait même essayé de la +mépriser dans le fond de son coeur; mais à présent, à mesure qu'il +sentait grandir la compassion qu'elle lui inspirait, ses reproches +s'envolaient un à un.</p> + +<p>«Il est ici, dites-lui que je le prie de... me pardonner!» Sa voix se +brisa, elle était vaincue par l'émotion, mais elle ne pleurait pas.</p> + +<p>«Oui, je le lui dirai,» murmura Pierre, ne sachant que lui répondre.</p> + +<p>Natacha, effrayée de l'intention qu'il pouvait prêter à ses paroles, +reprit vivement:</p> + +<p>«Oh! je sais que tout est fini, et que cela ne peut plus se renouer, +mais je suis tourmentée du mal que je lui ai fait. Dites-lui qu'il me +pardonne, qu'il me pardonne!... ajouta-t-elle en tremblant +convulsivement, et en se laissant tomber sur un fauteuil.</p> + +<p>—Oui, je lui dirai tout, répondit Pierre avec une profonde émotion, +mais j'aurais désiré savoir une chose....</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—J'aurais voulu savoir si vous avez aimé ce... (il rougit, ne sachant +comment qualifier Anatole...) si vous avez aimé ce vilain homme?</p> + +<p>—Oh! ne l'appelez pas ainsi! Je ne sais pas... je ne sais plus rien!»</p> + +<p>Une pitié, telle qu'il n'en avait jamais ressenti une pareille, un +sentiment de profonde et ineffable tendresse, envahit si violemment +l'âme de Pierre, que les larmes jaillirent de ses yeux: il les sentait +couler sous les verres de ses lunettes, et espérait qu'elle ne les +remarquerait pas:</p> + +<p>«N'en parlons plus, mon enfant,» lui dit-il en se remettant peu à peu. +Natacha fut frappée de la douceur et de la sincérité de sa voix. «N'en +parlons plus, mon enfant, répéta-t-il; je lui dirai tout, mais au moins +accordez-moi une chose: considérez-moi comme votre ami; si jamais il +vous faut un conseil, un appui, ou simplement si vous avez besoin +d'épancher votre coeur dans un autre... pas à présent, mais lorsque vous +verrez clair au dedans de vous-même, souvenez-vous de moi!...» Et, lui +prenant la main, il la baisa. «Je serais heureux de pouvoir vous être +utile....</p> + +<p>—Ne me parlez pas ainsi, je ne le mérite pas!» s'écria Natacha, en se +levant pour s'en aller; mais Pierre la retint: il avait encore quelque +chose à lui dire, et lorsqu'il le lui eut dit, il s'étonna de sa +hardiesse:</p> + +<p>—C'est à vous que je redirai de ne pas parler ainsi, poursuivit-il, car +vous avez encore toute une vie devant vous!</p> + +<p>—Non, je n'ai plus rien, tout est perdu pour moi! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Non, tout n'est pas perdu, continua Pierre en s'animant: si j'étais +un autre que moi, si j'étais le plus beau, le plus intelligent, le +meilleur des hommes, si j'étais libre, je vous aurais demandé, à genoux, +à l'instant même, votre main et votre amour!»</p> + +<p>Natacha, qui n'avait pas encore pu pleurer, fondit en larmes à ces +paroles, et quitta l'appartement en le remerciant d'un regard +reconnaissant et attendri.</p> + +<p>Retenant ses pleurs avec peine, il sortit également en toute hâte et, +après avoir passé sa pelisse tant bien que mal, il se jeta dans son +traîneau.</p> + +<p>«Où faut-il vous mener? demanda le cocher.</p> + +<p>—Où? se dit Pierre à lui-même, mais où peut-on aller à présent? +Certainement pas au club, pour y voir cette foule d'indifférents? ...» +Tout lui semblait maintenant si misérable, comparé au sentiment +d'affection et d'amour qui l'avait envahi, à ce long et doux regard +qu'elle avait attaché sur lui à travers ses larmes!</p> + +<p>«À la maison!» cria Pierre, en rejetant derrière lui, malgré les dix +degrés de froid, sa grosse fourrure d'ours, et en découvrant sa large +poitrine qui se soulevait de bonheur.</p> + +<p>Le temps était admirablement clair: au-dessus des rues sales et +obscures, au-dessus des toits qui s'enchevêtraient les uns dans les +autres, s'étendait la voûte foncée du ciel toute constellée d'étoiles. +En contemplant ces hautes et mystérieuses sphères, si bien en harmonie +avec l'état de son âme, il oubliait l'outrageante abjection de la terre. +Au moment où il débouchait sur l'Arbatskaïa, un large espace du sombre +horizon s'ouvrit devant ses yeux. Tout au milieu rayonnait une pure +lumière, dont la brillante chevelure, entourée d'astres scintillants, se +déployait majestueusement sur l'extrême limite de notre globe: c'était +la fameuse comète de 1811, celle-là même qui, au dire de chacun, +annonçait des calamités sans nombre et la fin du monde. Mais elle +n'éveilla aucune terreur superstitieuse dans le coeur de Pierre, et ses +yeux humides de pleurs l'admiraient au contraire avec extase. Ne +semblait-elle pas être venue s'enfoncer dans ce coin de la terre comme +une flèche dont la parabole aurait franchi avec une rapidité +vertigineuse l'incommensurable espace, et qui maintenant, relevant +au-dessus d'elle son long et lumineux panache, se jouait au loin dans +l'infini! Il lui sembla que sa céleste lueur dissipait les ténèbres de +son âme, et lui laissait entrevoir les clartés divines d'une nouvelle +existence!</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV</h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>À la fin de l'année 1811, les souverains de l'Europe occidentale +renforcèrent leurs armements, et concentrèrent leurs troupes. En 1812, +ces forces réunies, qui se composaient de millions d'hommes, y compris, +et ceux qui les commandaient, et ceux qui devaient les approvisionner, +se mettaient en marche vers les frontières de la Russie, qui, de son +côté, dirigeait ses soldats vers le même but. Le 12 juin, les armées de +l'Occident entrèrent en Russie, et la guerre éclata!... C'est-à-dire +qu'à ce moment eut lieu un événement en complet désaccord avec la raison +et avec toutes les lois divines et humaines!</p> + +<p>Ces millions d'êtres se livraient mutuellement aux crimes les plus +odieux: meurtres, pillages, fraudes, trahisons, vols, incendies, +fabrication de faux assignats... tous les forfaits étaient à l'ordre du +jour, et en si grand nombre, que les annales judiciaires du monde entier +n'auraient pu en fournir autant d'exemples pendant une longue suite de +siècles!... Et cependant ceux qui les commettaient ne se regardaient pas +comme criminels!</p> + +<p>Où trouver les causes de ce fait aussi étrange que monstrueux? Les +historiens assurent naïvement qu'ils les ont découvertes dans l'insulte +faite au duc d'Oldenbourg, dans la non observation du blocus +continental, dans l'ambition effrénée de Napoléon, dans la résistance de +l'Empereur Alexandre, dans les fautes de la diplomatie, etc., etc.</p> + +<p>Il aurait donc suffi, s'il fallait les en croire, que Metternich, +Roumiantzow ou Talleyrand eussent rédigé, entre une réception de cour et +un raout, une note bien tournée, ou que Napoléon eût adressé à Alexandre +un: «Monsieur mon frère, je consens à restituer le duché +d'Oldenbourg...», pour que la guerre n'eût pas lieu!</p> + +<p>On conçoit aisément que tel devait être le point de vue des +contemporains. Ainsi qu'il l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, Napoléon +attribuait exclusivement la guerre aux intrigues de l'Angleterre, tandis +que de leur côté les membres du Parlement anglais donnaient pour +prétexte son ambition insatiable; le duc d'Oldenbourg, l'insulte dont il +avait été l'objet; les marchands, le blocus continental qui ruinait +l'Europe; les vieux soldats et les généraux, l'absolue nécessité de les +employer activement; les légitimistes, le devoir sacré de soutenir les +bons principes; les diplomates, l'alliance austro-russe de 1809, que +l'on n'avait pas su dissimuler au cabinet des Tuileries, et la +difficulté que présenterait la rédaction d'un mémorandum, portant, par +exemple, le n° 178. Ces raisons, jointes à une foule d'autres, d'une +nature plus infime et provenant de la diversité des points de vue +personnels, ont pu sans doute satisfaire les contemporains, mais pour +nous, pour nous qui sommes la postérité, et qui envisageons dans son +ensemble la grandeur de l'événement et qui en approfondissons la vraie +raison d'être dans sa terrible réalité, elles ne sauraient nous paraître +suffisantes. Nous ne saurions comprendre que des millions de chrétiens +se soient entretués parce que Napoléon était un ambitieux, parce +qu'Alexandre avait montré de la fermeté, l'Angleterre de la ruse, ou +parce que le duc d'Oldenbourg avait été insulté! Où est donc le lien +entre ces circonstances et le fait même du meurtre et de la violence? +Pourquoi les habitants des gouvernements de Smolensk et de Moscou +ont-ils été, en conséquence de semblables motifs, égorgés et ruinés par +des milliers d'hommes venus du bout opposé de l'Europe?</p> + +<p>Nous ne sommes pas des historiens, et nous ne nous laissons pas +entraîner à la recherche, plus ou moins subtile, des causes premières: +aussi, nous contentons-nous de juger les événements avec notre simple +bon sens, et plus nous les étudions de près, plus, nous leur trouvons de +motifs véritables. De quelque façon qu'on les envisage, ils nous +paraissent également justes ou également faux, si l'on en compare +l'infime valeur intrinsèque avec l'importance des faits qui en ont été +la conséquence, et nous restons convaincus que leur ensemble seul peut +en donner une explication plausible. Pris isolément, le refus de +Napoléon, qui ne veut pas rappeler ses troupes en deçà de la Vistule, ou +rendre le grand-duché au grand-duc d'Oldenbourg, nous paraît aussi +valable, comme argument, que si l'on disait: S'il avait plu à un caporal +français de quitter le service, et si son exemple avait été suivi par un +grand nombre de ses camarades, le nombre des soldats aurait été trop +réduit, la guerre serait, en conséquence, devenue impossible.</p> + +<p>Sans doute, si Napoléon ne s'était point offensé de ce qu'on exigeait de +lui, si l'Angleterre et le duc dépossédé n'avaient pas intrigué, si +l'Empereur Alexandre n'avait pas été profondément froissé, si la Russie +n'avait pas été gouvernée par un pouvoir autocratique, si les raisons +qui ont amené la révolution française, la dictature et l'Empire +n'avaient point existé, il n'y aurait pas eu de guerre; mais, de même +aussi, qu'une de ces causes vînt à manquer, et rien de ce qui est arrivé +n'aurait eu lieu!</p> + +<p>C'est donc de leur ensemble, et non de l'une d'elles en particulier, que +les événements ont été la conséquence fatale: ILS SE SONT ACCOMPLIS +PARCE QU'ILS DEVAIENT S'ACCOMPLIR, et il arriva ainsi que des millions +d'hommes, répudiant tout bon sens et tout sentiment humain, se mirent en +marche de l'Ouest vers l'Est pour aller massacrer leurs semblables, +comme, quelques siècles auparavant, des hordes innombrables s'étaient +précipitées de l'Est vers l'Ouest, en tuant tout sur leur passage!</p> + +<p>Considérés par rapport à leur libre arbitre, les actes de Napoléon et +d'Alexandre étaient aussi étrangers à l'accomplissement de tel ou tel +événement que ceux du simple soldat que le recrutement ou le tirage au +sort obligeait à faire la campagne. Comment d'ailleurs aurait-il pu en +être autrement? Pour que leur volonté, maîtresse en apparence de tout +diriger à leur gré, se fût exécutée, il aurait fallu le concours d'une +infinité de circonstances; il aurait fallu que ces milliers d'individus +entre les mains desquels se trouvait la force agissante, que tous ces +soldats qui se battaient, ou qui transportaient les canons et les +vivres, consentissent à faire ce que leur ordonnaient ces deux faibles +unités, et que leur soumission unanime fût motivée par des raisons aussi +compliquées que diverses.</p> + +<p>Le fatalisme est inévitable dans l'histoire si l'on veut en comprendre +les manifestations illogiques, ou, du moins celles dont nous +n'entrevoyons pas le sens et dont l'illogisme grandit à nos yeux, à +mesure que nous nous efforçons de nous en rendre compte.</p> + +<p>Tout homme vit pour soi, et jouit du libre arbitre nécessaire pour +atteindre le but qu'il se propose. Il a, et il sent en lui la faculté de +faire ou de ne pas faire telle ou telle chose, mais, du moment qu'elle +est faite, elle ne lui appartient plus, et elle devient la propriété de +l'histoire, où elle trouve, en dehors du hasard, la place qui lui est +assignée à l'avance.</p> + +<p>La vie de l'homme est double: l'une, c'est la vie intime, individuelle, +d'autant plus indépendante que les intérêts en seront plus élevés et +plus abstraits; l'autre, c'est la vie générale, la vie dans la +fourmilière humaine, qui l'entoure de ses lois et l'oblige à s'y +soumettre.</p> + +<p>L'homme a beau avoir conscience de son existence personnelle, il est, +quoi qu'il fasse, l'instrument inconscient du travail de l'histoire et +de l'humanité. Plus il est placé haut sur l'échelle sociale, plus le +nombre de ceux avec qui il est en rapport est considérable, plus il a de +pouvoir, plus sont évidentes la prédestination et la nécessité +inéluctable de chacun de ces actes:</p> + +<p>LE COEUR DES ROIS EST DANS LA MAIN DE DIEU!</p> + +<p>LES ROIS SONT LES ESCLAVES DE L'HISTOIRE!</p> + +<p>L'histoire, c'est-à-dire la vie collective de toutes les individualités, +met à profit chaque minute de la vie des rois, et les fait concourir à +son but particulier.</p> + +<p>Bien que Napoléon fût plus que jamais convaincu, en l'an de grâce 1812, +qu'il dépendait de lui seul de verser ou de ne pas verser le sang de ses +peuples, plus que jamais au contraire il était assujetti à ces ordres +mystérieux de l'histoire qui le poussaient fatalement en avant, tout en +lui laissant l'illusion de croire à son libre arbitre.</p> + +<p>Ainsi donc, tout en obéissant, à leur insu, à la loi de la coïncidence +des causes, ces hommes qui marchaient en foule vers l'Orient, pour tuer +et massacrer leurs semblables, y étaient en même temps conduits par ces +nombreuses et puériles raisons qui, aux yeux du vulgaire, motivaient +cette terrible perturbation. Ces raisons, on les connaît, c'étaient: la +violation du blocus continental, le démêlé avec le duc d'Oldenbourg, +l'entrée des troupes en Russie pour en obtenir, comme le croyait +Napoléon, une neutralité armée, son goût effrénée pour la guerre, +l'habitude qu'il en avait prise, jointe au caractère des Français, à +l'entraînement général causé par le grandiose des préparatifs, aux +dépenses qu'ils occasionnaient et à la nécessité par suite d'y trouver +des compensations, aux honneurs enivrants qu'il avait reçus à Dresde, +aux négociations diplomatiques qui, quoique animées, au dire des +contemporains, d'un sincère désir de paix, n'avaient cependant abouti +qu'à froisser les amours-propres de part et d'autre... et mille autres +prétextes, plus ou moins bons, qui, tous réunis, n'avaient, en +définitive, d'autre résultat que le fait qui devait fatalement +s'accomplir.</p> + +<p>Pourquoi une pomme tombe-t-elle quand elle est mûre? Est-ce son poids +qui l'entraîne? Est-ce la queue du fruit qui meurt? Est-ce le soleil qui +la dessèche? Est-ce le vent qui la détache, ou bien est-ce tout +simplement que le gamin qui est au pied de l'arbre a une envie démesurée +de la manger?</p> + +<p>Prise à part, aucune de ces raisons n'est la bonne. La chute de cette +pomme est la résultante obligée de toutes les causes qui produisent +l'acte le plus minime de la vie organique. Par conséquent le botaniste +qui attribuera la chute de ce fruit à la décomposition du tissu +cellulaire aura tout aussi raison que l'enfant qui l'attribuera à son +désir de la croquer à belles dents et à la réalisation de son désir.</p> + +<p>De même aura tort et raison à la fois celui qui dira que Napoléon a été +à Moscou parce qu'il l'avait résolu, et qu'il y a trouvé sa perte parce +que telle était la volonté d'Alexandre; de même aura tort et raison +celui qui assurera qu'une montagne pesant plusieurs millions de +pouds<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> et sapée à sa base ne s'est écroulée qu'à la suite du dernier +coup de pioche donné par le dernier terrassier!</p> + +<p>Les prétendus grands hommes ne sont que les étiquettes de l'Histoire: +ils donnent leurs noms aux événements, sans même avoir, comme les +étiquettes, le moindre lien avec le fait lui-même.</p> + +<p>Aucun des actes de leur soi-disant libre arbitre n'est un acte +volontaire: il est lié à priori à la marche générale de l'histoire et de +l'humanité, et sa place y est fixée à l'avance de toute éternité.</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>Napoléon quitta Dresde le 4 juin; il y avait séjourné trois semaines, +au milieu d'une cour composée de princes, de grands-ducs, de rois et +même d'un empereur. Aimable avec les princes et les rois qui méritaient +bien de lui, il avait fait la leçon à ceux dont il croyait avoir sujet +d'être mécontent, offert en cadeau à l'impératrice d'Autriche des perles +et des diamants enlevés à des souverains, et embrassé avec tendresse +Marie-Louise, qui se considérait comme sa femme légitime, bien que la +première fût à Paris, incapable, à ce qu'il semble, de se consoler du +chagrin que lui causait leur séparation. Malgré la foi des diplomates +dans la possibilité du maintien de la paix, et leurs efforts en ce sens, +malgré la lettre autographe de Napoléon à l'Empereur Alexandre +commençant par ces mots: «Monsieur mon frère», contenant «l'assurance +sincère qu'il ne voulait pas de guerre», et se terminant par des +protestations d'affection et d'estime éternelles, il allait rejoindre +l'armée, et donnait, à chaque nouveau relais, des ordres incessants à +l'effet d'accélérer la marche des troupes dirigées de l'Occident vers +l'Orient. Il voyageait dans une voiture fermée, attelée de six chevaux, +accompagné de pages, d'aides de camp et d'une nombreuse escorte; sa +route était tracée par Posen, Thorn, Danzig, Koenigsberg, et dans +chacune de ces villes des milliers d'individus se portaient à sa +rencontre avec un enthousiasme mêlé de terreur.</p> + +<p>Suivant la même direction que ses troupes, il coucha, le 10 juin, à +Wilkovisky, dans la maison d'un comte polonais, qui avait été préparée +pour le recevoir, rejoignit et dépassa l'armée, arriva le lendemain sur +les bords du Niémen, et, mettant un uniforme polonais, descendit de sa +calèche pour examiner le lieu désigné pour le passage des troupes.</p> + +<p>À la vue des cosaques postés sur la rive opposée, et des steppes qui +s'étendaient à perte de vue jusqu'à Moscou, la ville sainte, cette +capitale d'un Empire qui lui rappelait celui d'Alexandre le Grand, il +ordonna pour le lendemain la marche en avant, contrairement à toutes les +prévisions de la diplomatie et à toutes les dispositions de la +stratégie... et ses troupes traversèrent le Niémen au jour fixé!</p> + +<p>Le 24, de grand matin, il sortit de sa tente, placée sur la rive gauche +du fleuve, pour suivre avec une lunette d'approche, du haut de +l'escarpement, les mouvements de ses armées, dont les flots vivants +s'écoulaient hors du bois et se répandaient par les trois ponts établis +sur le Niémen. Ces armées savaient que l'Empereur était là, elles le +cherchaient même du regard, et lorsqu'elles l'avaient aperçu sur la +hauteur, avec sa redingote et son petit chapeau, se détachant de la +suite qui l'entourait, elles jetaient en l'air leurs bonnets aux cris +de: «Vive l'Empereur!» et, continuant sans cesse à déboucher de +l'immense forêt où elles étaient campées, elles franchissaient les ponts +en masses compactes.</p> + +<p>«On fera du chemin cette fois-ci.... Oh! quand il s'en mêle lui-même, ça +chauffe, nom de...!... Le voilà! Vive l'Empereur!...—C'est donc là ces +fameuses steppes de l'Asie! Vilain! tout de même!...—Au revoir, +Beauchet, je te réserve le plus beau palais de Moscou! Au revoir, bonne +chance!... L'as-tu vu, l'Empereur?... prr!...—Si on me fait gouverneur +aux Indes, Gérard, je te fais ministre du Cachemire, c'est arrêté!... +Vive l'Empereur! Vive l'Empereur!...—Oh! les gredins de cosaques! +comme ils filent!... Vive l'Empereur! Le vois-tu?... Je l'ai vu deux +fois comme je te vois, le petit caporal!... Je l'ai vu donner la croix à +un ancien. Vive l'Empereur!...» Et mille autres propos semblables +s'échangeaient dans tous les rangs entre les vieux et les jeunes +soldats... et sur toutes ces figures basanées rayonnait un sentiment +unanime de joie, causé par l'ouverture de la campagne si impatiemment +attendue, et de dévouement exalté pour cet homme en redingote grise, +placé là-haut sur la colline.</p> + +<p>Le 25 juin, monté sur un petit cheval arabe pur sang, Napoléon arriva au +galop jusqu'à un des trois ponts, au bruit des clameurs assourdissantes +qui le saluaient au passage, et qu'il ne tolérait que parce qu'il lui +était impossible d'interdire ces bruyants témoignages d'affection. On +voyait cependant qu'ils le fatiguaient et détournaient son attention +des préoccupations militaires qui l'absorbaient en ce moment. Traversant +un ponton qui fléchit sous le galop de son cheval, il prit la direction +de Kovno, précédé des chasseurs de la garde, qui lui frayaient, à grands +cris, un passage à travers les troupes. Arrivé sur le bord du large +Niémen, il s'arrêta devant un régiment de uhlans polonais:</p> + +<p>«Vive l'Empereur!» s'écrièrent les uhlans avec autant d'enthousiasme que +les Français, et en rompant les rangs pour le mieux voir.</p> + +<p>Napoléon examina le fleuve, descendit de cheval, s'assit sur une poutre +qui gisait à terre, et, sur un signe de sa main, un page, rayonnant +d'orgueil, lui remit une longue-vue, qu'il appuya sur l'épaule du jeune +garçon, pour inspecter à son aise la rive opposée. Puis, étudiant la +carte du pays qui était déployée devant lui entre des morceaux de bois, +il murmura quelques mots sans lever la tête, et deux aides de camp +s'élancèrent vers les uhlans:</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? Qu'a-t-il dit?» se demanda-t-on à l'instant dans les rangs +du régiment dont le chef venait de recevoir l'ordre de découvrir un gué +et de le passer.</p> + +<p>Le colonel, un homme âgé et d'un extérieur agréable, demanda à l'aide de +camp, en rougissant et en balbutiant d'émotion, l'autorisation de ne pas +chercher de gué et de passer le fleuve à la nage avec tout son régiment. +Il était facile de voir qu'un refus l'aurait désolé, aussi l'aide de +camp s'empressa-t-il de l'assurer que l'Empereur ne saurait être +mécontent de ce surcroît de zèle. À ces mots, le vieil officier, les +yeux brillants de joie, brandit son sabre en criant vivat! commanda à +ses hommes de le suivre, et s'élança en avant en éperonnant sa monture; +celle-ci se raidissant, il la frappa avec colère, et tous deux sautèrent +et plongèrent au fond de l'eau, emportés dans la direction du courant. +Tous les uhlans suivirent son exemple: les soldats s'accrochaient, +désarçonnés, les uns aux autres, quelques chevaux se noyèrent, quelques +hommes aussi, et le reste des cavaliers continua à nager, cramponnés à +leur selle ou à la crinière de leurs bêtes. Ils allaient, autant que +possible, en ligne droite, tandis qu'à une demi-verste de là il y avait +un gué; mais ils étaient fiers de nager ainsi et de mourir, au besoin, +sous les yeux de l'homme qui était assis là-haut sur une poutre, et qui +ne daignait même pas les regarder!</p> + +<p>Lorsque l'aide de camp revint auprès de l'Empereur, et qu'il se fut +permis d'attirer son attention sur le dévouement des Polonais à sa +personne, le petit homme en redingote grise se leva, appela Berthier, et +marcha avec lui le long du fleuve en lui donnant ses ordres, et en +jetant de temps à autre un coup d'oeil mécontent sur les soldats qui, en +se noyant, lui causaient des distractions. Ce n'était pas chose nouvelle +pour lui d'être sûr que, depuis les déserts de l'Afrique jusqu'aux +steppes de la Moscovie, sa présence suffisait pour exalter les hommes au +point de lui faire, sans hésiter, le sacrifice même de leur vie. Il +remonta à cheval, et retourna à son campement.</p> + +<p>Quarante uhlans disparurent, malgré les bateaux envoyés à leur secours. +Le gros du régiment fut refoulé vers le bord qu'il venait de quitter: +seuls le colonel et quelques soldats passèrent heureusement, et +grimpèrent tout ruisselants d'eau sur la rive opposée. À peine +l'eurent-ils atteinte, qu'ils crièrent de nouveau vivat! et qu'ils +cherchèrent des yeux la place occupée par Napoléon. Bien qu'il n'y fût +plus, ils se sentaient en ce moment complètement heureux!</p> + +<p>Le soir même, Napoléon, après avoir lancé l'ordre d'accélérer l'envoi +des faux assignats destinés à la Russie, et après avoir fait fusiller un +Saxon sur lequel on avait saisi des renseignements sur la situation de +l'armée française, décora de l'ordre de la Légion d'honneur, dont il +était le chef suprême, le colonel des uhlans qui, sans nécessité, +s'était précipité dans l'endroit le plus profond du fleuve!... <i>Quos +vult perdere, Jupiter dementat!</i></p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>L'Empereur Alexandre, établi à Vilna depuis plus d'un mois, y employait +tout son temps à des revues et des manoeuvres. Rien n'était prêt pour la +guerre, bien qu'elle fût prévue depuis longtemps, et c'était pour s'y +préparer que l'Empereur avait quitté Pétersbourg. Il n'existait aucun +plan général, et l'indécision quant au choix à faire entre tous ceux que +l'on proposait ne fit qu'augmenter, à la suite des quatre semaines le +séjour de Sa Majesté au quartier général. Chacune des trois armées avait +son commandant en chef, mais il n'y avait pas de généralissime, et +l'Empereur ne voulait pas en assumer les fonctions. Plus il restait à +Vilna, plus les préparatifs traînaient en longueur, et il semblait que +les efforts de l'entourage impérial n'eussent d'autre but que de faire +oublier à Sa Majesté la guerre prochaine, et de rendre son séjour aussi +agréable que possible.</p> + +<p>Après une kyrielle de bals et de fêtes donnés par les magnats polonais, +par les hauts personnages qui avaient des charges de cour, et par +l'Empereur lui-même, il vint à la pensée d'un des aides de camp généraux +polonais d'offrir à Sa Majesté un banquet et un bal au nom de tous ses +collègues. Cette proposition, accueillie avec joie, obtint le +consentement impérial; l'argent fut réuni par souscriptions, et la dame +qui inspirait le plus de sympathie à l'Empereur consentit à remplir les +devoirs de maîtresse de maison. Le 25 juin fut fixé pour le bal, le +dîner, les courses sur l'eau et le feu d'artifice organisés à Zakrety, +propriété du comte Bennigsen, qui était située aux environs de Vilna, et +qu'il avait mise à la disposition des ordonnateurs de la fête.</p> + +<p>Le jour même où Napoléon donna l'ordre de traverser le Niémen et où son +avant-garde, repoussant les cosaques, passa la frontière russe, +l'Empereur Alexandre se trouvait au bal donné en son honneur par ses +aides de camp généraux!</p> + +<p>Cette brillante fête avait réuni sur le même point, au dire des experts, +plus de belles personnes qu'on n'en avait jamais vues. La comtesse +Besoukhow, venue tout exprès de Pétersbourg avec quelques autres dames, +éclipsait, par sa luxuriante beauté russe, la beauté plus fine et plus +distinguée des dames polonaises. L'Empereur la remarqua, et lui fit +l'honneur de danser une fois avec elle.</p> + +<p>Boris Droubetzkoï avait laissé sa femme à Moscou, et se trouvait à Vilna +«en garçon», comme il disait; quoiqu'il ne fût pas aide de camp général, +il assistait à la fête, grâce à la somme assez ronde qu'il avait +inscrite sur la liste de souscription; devenu très riche et fort avancé +en dignités de toutes sortes, il ne cherchait plus de protections, et se +tenait sur un pied de parfaite égalité avec ses contemporains plus +élevés que lui en grade.</p> + +<p>On dansait encore à minuit; Hélène, ne trouvant pas de cavalier digne +d'elle, demanda à Boris de danser avec elle la mazourka, et ils +formèrent le troisième couple. Boris regardait avec une calme +indifférence les éblouissantes épaules d'Hélène, sortant d'un corsage +de gaze d'une couleur sombre, lamé d'or, et causait de leurs anciennes +connaissances, sans toutefois quitter des yeux une seconde l'Empereur, +qui, debout près d'une porte, arrêtait au passage les uns et les autres, +en leur adressant ces bienveillantes paroles que lui seul savait dire.</p> + +<p>Il remarqua bientôt que Balachow, un des intimes du Tsar, s'arrêta +familièrement à deux pas de lui pendant qu'il causait avec une dame +polonaise; l'Empereur lui jeta un coup d'oeil interrogateur, et, +comprenant qu'un grave motif devait seul l'avoir forcé à agir aussi +librement, il salua la dame, se tourna vers Balachow, et sa figure +exprima aussitôt une profonde surprise pendant qu'il l'écoutait! Le +prenant par le bras, il l'entraîna vivement dans le jardin, sans faire +attention à la curiosité de la foule, qui aussitôt recula +respectueusement devant lui. Boris, portant ses yeux sur Araktchéïew, +avait remarqué son trouble à l'apparition de Balachow; il le vit se +placer en avant, comme s'il s'attendait à être interpellé par +l'Empereur. À ce mouvement du ministre de la guerre, Boris comprit qu'il +était jaloux de Balachow, et lui en voulait d'avoir la chance de +transmettre à Sa Majesté une nouvelle de haute importance. Se voyant +oublié, il les suivit, à vingt pas de distance, dans le jardin illuminé, +en jetant autour de lui des regards furibonds.</p> + +<p>Boris, tourmenté du désir d'apprendre un des premiers quelle était cette +grave nouvelle, murmura tout à coup à l'oreille d'Hélène qu'il allait +prier la comtesse Potocka de leur faire vis-à-vis; la comtesse était en +ce moment sur le perron: au moment où il arrivait près d'elle, il +s'arrêta court à la vue de l'Empereur, qui rentrait avec Balachow. +Faisant semblant de ne pas avoir le temps de s'écarter, il se serra +contre la porte, inclina la tête avec respect, et entendit Alexandre +dire, avec l'émotion d'un homme qui aurait reçu une offense personnelle:</p> + +<p>«Entrer en Russie, sans avoir déclaré la guerre! Je ne ferai la paix que +lorsqu'il ne restera plus un seul ennemi sur le sol de mon Empire!» +Boris crut s'apercevoir que l'Empereur éprouvait une certaine +satisfaction à s'exprimer ainsi, et à donner cette forme à sa pensée, +mais qu'en même temps il était mécontent d'avoir été entendu par lui.</p> + +<p>«Que personne n'en sache rien!» ajouta-t-il en fronçant les sourcils. +Boris, devinant que cette parole lui était adressée, baissa les yeux, +et inclina de nouveau la tête. L'Empereur rentra dans la salle de bal et +y resta encore une demi-heure environ.</p> + +<p>Droubetzkoï, ayant ainsi été, grâce au hasard, le premier à connaître le +passage du Niémen par les troupes françaises, profita de cette bonne +fortune pour faire croire à quelques personnages importants qu'il en +savait souvent plus long qu'eux, ce qui le grandit singulièrement dans +leur opinion.</p> + +<p>Cette nouvelle fut un coup de foudre! Reçue pendant un bal et après un +mois d'attente, elle semblait encore plus incroyable! L'Empereur, sous +la première impression d'indignation et de colère, avait trouvé la +phrase, devenue plus tard célèbre, qu'il se plaisait à répéter et qui +exprimait parfaitement ses sentiments. Rentré à deux heures de la nuit, +il envoya chercher son secrétaire Schischkow, et lui dicta un ordre du +jour aux troupes et un rescrit au maréchal prince Soltykow, dans lequel +il déclarait sa ferme intention, dans les mêmes termes qu'il avait +employés en parlant à Balachow, de ne pas faire la paix tant qu'il +resterait un seul Français armé sur le sol de la Russie.</p> + +<p>Il écrivit ensuite de sa propre main à Napoléon la lettre suivante:</p> + +<p>«Monsieur mon Frère, j'ai appris hier que, malgré la loyauté avec +laquelle j'ai maintenu mes engagements envers Votre Majesté, ses troupes +ont franchi les frontières de la Russie, et je reçois à l'instant de +Pétersbourg une note par laquelle le comte Lauriston, pour motiver cette +agression, annonce que Votre Majesté s'est considérée comme en état de +guerre avec moi dès le moment où le prince Kourakine demande ses +passeports. Les motifs sur lesquels le duc de Bassano fondait son refus +de les lui délivrer n'auraient jamais pu me faire supposer que cette +démarche servirait de prétexte à l'agression. En effet, cet ambassadeur +n'y a jamais été autorisé, comme il l'a déclaré lui-même, et aussitôt +que j'en ai été informé, je lui ai fait connaître combien je le +désapprouvais, en lui donnant l'ordre de rester à son poste. Si Votre +Majesté n'est pas intentionnée de verser le sang de nos peuples pour un +mésentendu (<i>sic</i>) de ce genre et qu'elle consente à retirer ses troupes +du territoire russe, je regarderai ce qui s'est passé comme non avenu, +et un accommodement entre nous sera possible. Dans le cas contraire, +Votre Majesté, je me verrai forcé de repousser une attaque que rien n'a +provoquée de ma part. Il dépend encore de Votre Majesté d'éviter à +l'humanité les calamités d'une nouvelle guerre<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p> + +<p>«Je suis, etc... etc.</p> + +<p>«Alexandre.»</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>L'Empereur envoya ensuite chercher Balachow, lui lut sa lettre, le +chargea d'aller la remettre en personne à l'Empereur des Français, et, +lui répétant de nouveau les paroles qu'il lui avait dites au bal, lui +ordonna de les rapporter telles quelles à Napoléon. Il ne les avait pas +mises dans sa lettre, comprenant, avec son tact habituel, qu'il n'était +pas convenable de les prononcer au moment où il faisait une dernière +tentative pour le maintien de la paix; mais il réitéra l'ordre à +Balachow de les redire textuellement à Napoléon lui-même. Partant +aussitôt avec un trompette et deux cosaques, Balachow arriva, au point +du jour, au village de Rykonty, occupé par des avant-postes de cavalerie +française, en deçà du Niémen.</p> + +<p>Un sous-officier de hussards, en uniforme amarante et coiffé d'un +colback, lui cria de s'arrêter; Balachow se borna à ralentir le pas; le +sous-officier s'avança vers lui en marmottant un juron d'un air irrité, +et, tirant son sabre, lui demanda grossièrement s'il était sourd! +Balachow se nomma: le Français, envoyant alors un de ses hommes chercher +l'officier qui commandait le poste, reprit sa causerie avec ses +camarades, sans plus faire attention à l'envoyé russe, qui éprouva un +sentiment étrange en subissant, personnellement et dans son pays, cette +manifestation irrespectueuse de la force brutale, si nouvelle pour lui, +habitué aux honneurs et en rapports constants avec le pouvoir suprême, +pour lui qui venait de causer pendant rois longues heures avec +l'Empereur!</p> + +<p>Le soleil perçait les nuages, l'air était frais et imprégné de rosée. Le +troupeau du village s'en allait aux champs, où les alouettes s'élevaient +dans l'espace, en gazouillant, l'une après autre comme des bulles d'air +qui montent à la surface de l'eau. Balachow, en attendant l'officier, +suivait leur vol d'un égard distrait, pendant que les cosaques et les +hussards changeaient en silence des clins d'oeil furtifs.</p> + +<p>Le colonel français, qui venait évidemment de se lever, parut enfin, +suivi de deux de ses hussards, et monté sur un beau cheval gris bien +soigné et bien nourri: les cavaliers et leurs chevaux avaient une +tournure élégante et respiraient le bien-être.</p> + +<p>Ce n'était encore que la première période de la guerre, la période de la +tenue d'ordonnance, la période de l'ordre comme en temps de paix, à +laquelle se mêlaient pourtant une allure plus guerrière que de coutume, +et cet entrain et cette gaieté qui sont l'accompagnement habituel des +débuts d'une campagne!</p> + +<p>Le colonel étouffait avec peine des bâillements, mais il fut poli envers +Balachow, car il se rendait compte de son importance. Il lui fit +franchir les avant-postes, et l'assura que, vu la proximité du quartier +général de l'Empereur, son désir de lui être immédiatement présenté ne +souffrirait aucune difficulté.</p> + +<p>Traversant ensuite le village, au milieu de piquets de hussards, de +soldats et d'officiers qui leur faisaient le salut militaire et +regardaient avec curiosité l'uniforme russe, ils sortirent par +l'extrémité opposée; à deux verstes de là campait le général de division +qui devait se charger de conduire l'envoyé d'Alexandre jusqu'à sa +destination.</p> + +<p>Le soleil était levé et éclairait gaiement les champs et les prairies.</p> + +<p>À peine eurent-ils dépassé le cabaret situé sur la hauteur, qu'ils +virent venir à eux plusieurs militaires, en avant desquels s'avançait, +monté sur un cheval noir, dont le harnachement étincelait au soleil, un +homme de haute taille; un manteau rouge jeté sur les épaules, les jambes +tendues en avant à la manière française, il était coiffé d'un énorme +chapeau par dessous les bords duquel s'échappaient des boucles de +cheveux noirs: l'air faisait onduler le plumet multicolore de sa +coiffure, et les galons d'or de son uniforme scintillaient aux rayons +ardents du soleil de juin.</p> + +<p>Balachow ne se trouvait plus qu'à quelques pas de distance de ce +cavalier à l'aspect théâtral, tout chamarré d'or et couvert de bracelets +et de bijoux de toutes sortes, lorsque le colonel Julner lui murmura à +l'oreille: «Le roi de Naples!»</p> + +<p>C'était en effet Murat, qu'on appelait ainsi, bien qu'il fût impossible +de comprendre pourquoi dans ce moment il était «le roi de Naples». +Lui-même du reste se prenait tellement au sérieux, que lorsque, la +veille de son départ de Naples, en se promenant dans les rues avec sa +femme, il entendit quelques Italiens crier: «Viva il Re!» il dit avec +tristesse: «Les malheureux! ils ne savent pas que je les quitte demain!»</p> + +<p>Malgré son intime conviction qu'il était bien toujours le roi de Naples, +et que ses sujets pleuraient son absence, il reprit gaiement, au premier +signal de son auguste beau-frère, la besogne qui lui avait été +familière:</p> + +<p>«Je vous ai fait roi pour régner à ma manière et non pas à la vôtre,» +lui avait dit ce dernier à Danzig, et, pareil à un bel étalon qui +folâtre même sous le harnais, il galopait sur les routes de la Pologne, +paré des couleurs les plus voyantes et des plus riches bijoux, sans +s'inquiéter, dans sa bruyante bonne humeur, de savoir où il allait.</p> + +<p>En apercevant le général russe, il rejeta majestueusement sa tête +bouclée en arrière d'une façon toute royale, et regarda le colonel +français en le questionnant du regard. Celui-ci expliqua +respectueusement à Sa Majesté ce que voulait Balachow, dont il ne +parvenait pas à prononcer correctement le nom.</p> + +<p>«De Balmacheve?» dit le roi en surmontant, avec sa résolution +habituelle, la difficulté qu'avait éprouvée le colonel de hussards. +«Charmé de faire votre connaissance, général,» ajouta-t-il d'un geste +plein de grâce; mais, dès que la voix de Sa Majesté devint plus haute et +plus vive, elle perdit subitement toute sa dignité royale, et passa sans +transition au ton qui lui était naturel, celui d'une bienveillante +bonhomie. Posant la main sur le garrot du cheval de Balachow:</p> + +<p>«Eh bien, général, tout est à la guerre, à ce qu'il paraît!» comme s'il +regrettait la nécessité de ce fait, qu'il ne se permettait pas de juger.</p> + +<p>«Sire, l'Empereur mon maître ne désire pas la guerre, et comme Votre +Majesté le voit...» poursuivit Balachow en lui donnant exprès à chaque +mot, avec une affectation marquée, une qualification royale qu'il +sentait lui être particulièrement agréable dans sa nouveauté, à en +juger par la joie comique qui se peignait sur son visage. «Royauté +oblige,» aussi Murat crut-il de son devoir de deviser avec Monsieur de +Balachow, ambassadeur de l'Empereur Alexandre sur les affaires de +l'État. Descendant de cheval et lui prenant le bras, il se mit à causer +et à marcher avec lui de long en large, en s'efforçant de donner de +l'importance à ses paroles. Il lui dit entre autres choses que +l'Empereur Napoléon, offensé par la demande qu'on lui avait adressée de +retirer ses troupes de la Prusse, l'était surtout de la publicité donnée +à cette exigence, qui froissait la dignité de la France. Balachow lui +répondit que cette exigence n'avait rien de blessant parce que..., mais +Murat ne lui donna pas le temps d'achever:</p> + +<p>«L'instigateur n'est donc point, selon vous, l'Empereur Alexandre?» +demanda-t-il subitement et avec un sourire gauche.</p> + +<p>Balachow lui expliqua les raisons qui le forçaient à considérer Napoléon +comme le fauteur de la guerre.</p> + +<p>«Eh! mon cher général, je souhaite de tout mon coeur que les Empereurs +s'arrangent entre eux, et que cette guerre, commencée malgré moi, se +termine le plus tôt possible,» poursuivit Murat, à la façon des +serviteurs qui désirent rester amis malgré la querelle de leurs maîtres.</p> + +<p>Il s'informa ensuite de la santé du grand-duc, parla du temps qu'ils +avaient si joyeusement passé ensemble à Naples, puis, se ressouvenant de +sa haute dignité, il se redressa avec solennité, se posa comme il +l'avait fait le jour de son couronnement, et faisant un geste de la +main:</p> + +<p>«Je ne vous retiens plus, général, je vous souhaite tout le succès +possible!» dit-il en rejoignant sa suite, qui l'attendait +respectueusement à quelques pas en arrière... et le manteau rouge brodé +d'or, les plumes flottant au vent, et les pierres fines jetant mille +feux au soleil, disparurent dans le lointain!</p> + +<p>Balachow, croyant trouver Napoléon à peu de distance de là, continua son +chemin, mais, arrivé au premier village, il fut arrêté cette fois par +les sentinelles du corps d'infanterie de Davout, et l'aide de camp du +chef de corps le conduisit jusqu'à l'habitation du maréchal.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Davout, l'Araktchéïew de l'Empereur Napoléon, en avait, avec la +poltronnerie en moins, toute la sévérité, et toute l'exactitude dans le +service, et, comme lui, ne savait témoigner son dévouement à son maître +que par des actes de cruauté.</p> + +<p>Les hommes de cette trempe sont aussi nécessaires dans les rouages de +l'administration que les loups dans l'économie de la nature: ils +existent, se manifestent et se maintiennent toujours, par le fait, +quelque puéril qu'il puisse paraître, de leurs rapports constants avec +le chef de l'État. Comment expliquer autrement que par son absolue +nécessité, la présence et l'influence d'un être cruel, grossier, mal +élevé, tel qu'Araktchéïew, qui tirait la moustache aux grenadiers dans +les rangs, et qui s'éclipsait au moindre danger, auprès d'Alexandre, +dont l'âme était tendre et le caractère d'une noblesse chevaleresque?</p> + +<p>Balachow trouva le maréchal Davout, avec son aide de camp à ses côtés, +dans une grange de paysan, assis sur un tonneau, occupé à examiner et à +régler des comptes. Il aurait pu sans doute se procurer une installation +plus commode, mais il appartenait à la catégorie des gens qui aiment à +se rendre les conditions de la vie difficiles, pour avoir le droit +d'être sombres et taciturnes, et à feindre, à tout propos, une grande +hâte, et un travail accablant:</p> + +<p>«Y a-t-il moyen, je vous le demande, de voir la vie par ses côtés +aimables, lorsqu'on est comme moi harassé de soucis et assis sur un +tonneau dans une mauvaise grange?» semblait dire la figure du maréchal.</p> + +<p>Le plus grand plaisir de cette sorte de personnages, lorsqu'ils en +rencontrent un autre sur leur chemin dans des conditions différentes de +mouvement et de vie, consiste à faire parade de leur activité incessante +et morose: c'est ce qui arriva à Davout à la vue de Balachow, et de sa +physionomie animée par la course, la belle matinée et sa conversation +avec Murat. Lui jetant un coup d'oeil par-dessus ses lunettes, il sourit +dédaigneusement, et, sans même le saluer, se replongea dans ses calculs, +en fronçant méchamment les sourcils.</p> + +<p>L'impression désagréable produite sur le nouveau venu par cette +singulière façon de le recevoir n'échappa point au maréchal, qui releva +la tête et lui demanda froidement ce qu'il voulait.</p> + +<p>Ne pouvant attribuer cette réception qu'à l'ignorance de Davout sur sa +double qualité d'aide de camp général et de représentant de l'Empereur +Alexandre, Balachow s'empressa de lui faire part de l'objet de sa +mission, mais, à sa grande surprise, Davout n'en devint que plus raide +et plus grossier.</p> + +<p>«Où est votre paquet? Donnez-le-moi, je l'enverrai à l'Empereur.»</p> + +<p>Balachow lui répondit qu'il avait l'ordre de ne le remettre qu'en mains +propres.</p> + +<p>«Les ordres de votre Empereur s'exécutent dans votre armée, mais ici, +vous devez vous soumettre à nos règlements!...» Et, afin de faire mieux +comprendre au général russe dans quelle dépendance de force brutale il +se trouvait, il envoya chercher l'officier de service.</p> + +<p>Balachow déposa le paquet contenant la lettre de l'Empereur sur la +table, qui n'était autre qu'un battant de porte, auquel pendaient encore +les gonds, placé en travers sur un tonneau. Davout prit connaissance de +l'adresse écrite sur la dépêche.</p> + +<p>«Vous avez pleinement le droit de me traiter avec ou sans politesse, dit +Balachow, mais permettez-moi de vous faire observer que j'ai l'honneur +de compter parmi les aides de camp généraux de Sa Majesté...»</p> + +<p>Davout le regarda sans dire un mot: l'irritation empreinte sur les +traits de l'envoyé lui causait évidemment un vif contentement:</p> + +<p>«On vous rendra les honneurs qui vous sont dus,» reprit-il, et, mettant +l'enveloppe dans sa poche, il le laissa seul dans la grange.</p> + +<p>Un moment après, M. de Castries, son aide de camp, vint chercher +Balachow, pour le conduire au logement qui lui était destiné; le général +russe dîna ensuite dans la grange avec le maréchal Davout; Davout lui +annonça qu'il partait le lendemain et l'engagea à rester avec le train +des bagages: il devait le suivre, s'il recevait l'ordre d'avancer, et ne +communiquer avec personne, sauf avec M. de Castries.</p> + +<p>Au bout de quatre jours de solitude et d'ennui, pendant lesquels il +s'était forcément rendu compte de sa nullité et de son impuissance à +agir, d'autant plus sensible pour lui, qu'hier encore il était dans une +sphère toute puissante; après quelques étapes faites à la suite des +bagages personnels du maréchal Davout et au milieu des troupes +françaises, qui occupaient toute la localité, Balachow fut ramené à +Vilna, et y rentra par la même barrière qu'il avait franchie quatre +jours auparavant.</p> + +<p>Le lendemain matin, un chambellan de l'Empereur, M. de Turenne, vint lui +annoncer de la part de son maître qu'il lui accordait une audience.</p> + +<p>Peu de jours auparavant, des sentinelles du régiment de Préobrajensky +avaient monté la garde à l'entrée de la maison où l'on conduisit +Balachow: il y avait maintenant deux grenadiers français, aux uniformes +gros-bleu à revers et en bonnets à poils, une escorte de hussards, de +lanciers, et une brillante suite d'aides de camp attendant la sortie de +Napoléon. Ils étaient groupés au bas du perron près de son cheval de +selle, dont le mamelouk Roustan tenait les brides. Ainsi, Napoléon le +recevait dans la même maison où Alexandre lui avait confié son message.</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>Le luxe et la magnificence déployés autour de l'Empereur des Français +surprirent Balachow, bien qu'il fût habitué à la pompe des cours.</p> + +<p>Le comte de Turenne l'amena dans une grande salle de réception où +étaient réunis une foule de généraux, de chambellans, de magnats +polonais, dont il avait vu déjà la plupart faire leur cour à l'Empereur +de Russie! Duroc vint lui dire qu'il serait reçu avant la promenade de +Sa Majesté.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, le chambellan de service, le saluant avec +courtoisie, l'engagea à le suivre dans un petit salon contigu au cabinet +où il avait reçu les derniers ordres de l'Empereur Alexandre; il y +attendit quelques secondes: des pas vifs et fermes se rapprochèrent de +la porte, dont les deux battants s'ouvrirent à la fois.... Napoléon +était devant lui! Prêt à monter à cheval, en uniforme gros-bleu, ouvert +sur un long gilet blanc qui dessinait la rotondité de son ventre, en +bottes à l'écuyère et en culotte de peau de daim tendue sur les gros +mollets de ses jambes courtes, il avait les cheveux ras, et une longue +et unique mèche s'en détachait pour aller retomber jusqu'au milieu de +son large front. Son cou blanc et gros tranchait nettement sur le collet +noir de son uniforme, d'où s'échappait une forte odeur d'eau de Cologne. +Sur sa figure, encore jeune et pleine, se lisait l'expression digne et +bienveillante d'un accueil impérial.</p> + +<p>La tête rejetée en arrière, il marchait d'un pas rapide, marqué chaque +fois par un soubresaut nerveux. Toute sa personne forte et écourtée, aux +épaules larges et carrées, au ventre proéminent, à la poitrine bombée, +au menton fortement accusé, avait cet air de maturité et de dignité +affaissées, qui envahit les hommes de quarante ans dont la vie s'est +écoulée au milieu de leurs aises; son humeur semblait être excellente.</p> + +<p>Il inclina vivement la tête en réponse au salut profond et respectueux +de Balachow, avec lequel il se mit tout de suite à parler, en homme qui +connaît le prix du temps, et qui ne daigne pas préparer ses discours, +convaincu d'avance que ce qu'il dira sera toujours juste et bien dit:</p> + +<p>«Bonjour, général, j'ai reçu la lettre dont vous avait chargé l'Empereur +Alexandre, et je suis charmé de vous voir!»</p> + +<p>Ses grands yeux le dévisagèrent un instant, et se portèrent aussitôt +d'un autre côté, car Balachow par lui-même ne l'intéressait guère; tout +son intérêt était concentré, comme toujours, sur les pensées qui +s'agitaient dans son esprit, et il n'accordait généralement au monde +extérieur, dépendant, comme il le croyait, de sa seule volonté, qu'une +très mince importance:</p> + +<p>«Je n'ai pas désiré et je ne désire pas la guerre, dit-il, mais on m'y a +forcé. Je suis prêt, même à présent (et il appuya sur ce mot), à +accepter toutes les explications que vous me donnerez...» Et il lui +exposa, en quelques paroles brèves et nettes, le mécontentement que lui +causait la conduite du gouvernement russe.</p> + +<p>Son ton modéré et amical persuada Balachow de la sincérité de son désir +de maintenir la paix et d'entrer en négociations:</p> + +<p>«Sire, l'Empereur mon maître...» commença-t-il avec une certaine +hésitation et en se troublant sous le regard interrogateur que Napoléon +fixait sur lui.—«Vous êtes embarrassé, général, remettez-vous!» +semblaient lui dire ces yeux qui examinaient, avec un imperceptible +sourire, son uniforme et son épée. Il poursuivit néanmoins, et lui +expliqua que l'Empereur Alexandre ne voyait point de <i>casus belli</i> dans +la demande de passeports faite par Kourakine, que ce dernier avait agi +ainsi de son propre chef, que l'Empereur ne voulait pas la guerre, et +qu'il n'avait aucune entente avec l'Angleterre....</p> + +<p>«Il n'en a pas encore...» dit Napoléon, et, dans la crainte de se +trahir, il engagea, d'un mouvement de tête, l'envoyé russe à reprendre +la parole.</p> + +<p>Balachow, lui ayant dit tout ce qu'il avait eu ordre de lui transmettre, +lui répéta que l'Empereur ne consentirait à des négociations qu'à de +certaines conditions. Soudain il s'arrêta interdit, car il venait de se +souvenir des paroles écrites dans le rescrit à Soltykow, et qu'il devait +rapporter textuellement à l'Empereur des Français; il les avait +présentes à la mémoire, mais un sentiment, difficile à analyser, les +retint sur ses lèvres, et il reprit avec embarras:</p> + +<p>«À condition que les troupes de Votre Majesté repassent le Niémen.»</p> + +<p>Napoléon remarqua son trouble, les muscles de son visage tressaillirent, +et son mollet gauche se mit à trembler! Sans changer de place, il parla +plus haut et plus vite. Le regard de Balachow fut involontairement +attiré par le tremblement du mollet, et il remarqua avec surprise qu'il +s'accentuait de plus en plus, à mesure que l'Empereur élevait la voix:</p> + +<p>«Je désire la paix autant que l'Empereur Alexandre. N'ai-je pas fait +tout mon possible pour l'obtenir, il y a dix-huit mois! Et voilà +dix-huit mois que j'attends des explications! Qu'exige-t-on de moi pour +entrer en négociations?» ajouta-t-il en accompagnant ces paroles d'un +geste énergique de sa petite main blanche et potelée.</p> + +<p>«La retraite des troupes au delà du Niémen, Sire, répliqua Balachow.</p> + +<p>—Au delà du Niémen, rien que cela?» dit Napoléon en le regardant en +face.</p> + +<p>Balachow inclina respectueusement la tête.</p> + +<p>«Vous dites, répéta Napoléon en arpentant le salon, que, pour commencer +les négociations, on ne me demande que de repasser le Niémen? Il y a +deux mois, ne m'a-t-on pas demandé de la même façon de repasser l'Oder +et la Vistule, et vous parlez encore de paix!»</p> + +<p>Après avoir fait quelques pas en silence, il s'arrêta devant Balachow: +son visage semblait s'être pétrifié, tant l'expression en était devenue +dure, et sa jambe gauche tremblait convulsivement: «La vibration de mon +mollet gauche est très significative chez moi,» disait-il plus tard.</p> + +<p>«Des propositions comme celles d'abandonner l'Oder et la Vistule peuvent +être faites au prince de Bade, mais pas à moi! s'écria-t-il tout à coup. +Si même vous me donniez Pétersbourg et Moscou, je n'accepterais pas vos +conditions! Vous m'accusez d'avoir commencé la guerre, et qui donc a +rejoint le premier son armée? L'Empereur Alexandre! Et vous venez me +parler de négociations lorsque j'ai dépensé des millions, que vous êtes +allié avec l'Angleterre, et que votre position devient de plus en plus +difficile! Quel est le but de votre alliance anglaise? Quel avantage en +avez-vous retiré?» continua-t-il, avec l'intention évidente d'en arriver +à démontrer son droit et sa force et les fautes de l'Empereur Alexandre, +au lieu de discuter la possibilité et les conditions de la paix.</p> + +<p>Dans le premier moment il avait fait ressortir les avantages de sa +situation, en donnant à entendre que, malgré ces avantages, il +daignerait encore consentir à renouer ses relations avec la Russie, mais +plus il s'échauffait, moins il restait maître de sa parole; à la fin, on +sentait qu'il n'avait plus qu'un but, celui de se grandir outre mesure +et d'humilier Alexandre, tandis qu'au commencement de l'entretien il +semblait vouloir tout le contraire:</p> + +<p>«Vous avez, dit-on, conclu la paix avec les Turcs!»</p> + +<p>Balachow fit un signe de tête affirmatif:</p> + +<p>«Oui, la paix est...» Mais Napoléon lui coupa la parole: il fallait +qu'il parlât et qu'il parlât seul!</p> + +<p>—Oui, je le sais, reprit-il avec cette intempérance de langage et ce +ton d'irritation qu'on rencontre souvent chez les enfants gâtés de la +fortune. Oui, je le sais: vous avez fait la paix avec les Turcs, sans +avoir obtenu la Moldavie et la Valachie. Et moi, j'aurais donné ces +provinces à votre Empereur, tout comme je lui ai donné la Finlande! Oui, +je les lui aurais livrées, car je les lui avais promises, et maintenant +il ne les aura pas! Il aurait pourtant été heureux de les joindre à son +Empire et d'étendre la Russie du golfe de Bothnie aux bouches du Danube. +La grande Catherine n'aurait pu faire plus!—poursuivit-il avec une +animation toujours croissante, et en répétant à Balachow, à peu de chose +près, les mêmes phrases qu'il avait déjà dites lors de l'entrevue de +Tilsitt:—Tout cela, il l'aurait dû à mon amitié. Ah! quel beau règne, +quel beau règne!...—et, tirant de sa poche une petite tabatière en or, +il l'ouvrit, et en aspira vivement le contenu.—Quel beau règne aurait +pu être celui de l'Empereur Alexandre!—Il regarda Balachow avec un air +de compassion, et se remit à parler aussitôt que celui-ci tenta de dire +quelques mots:—Que pouvait-il désirer et chercher de mieux que mon +amitié?—poursuivit-il en haussant les épaules.—Non, il a trouvé +préférable de s'entourer de mes ennemis, tels que les Stein, les +Armfeldt, les Bennigsen, les Wintzingerode! Stein, un traître chassé de +sa patrie; Armfeldt, un intrigant corrompu; Wintzingerode, un déserteur +français; Bennigsen, plus militaire que les autres, mais tout aussi +insuffisant, Bennigsen, qui n'a rien su faire en 1807, et dont la +présence seule aurait dû lui rappeler d'horribles souvenirs!... +Supposons qu'ils soient capables,—continua Napoléon, entraîné par les +arguments qui se succédaient en foule dans son esprit à l'appui de sa +force et de son droit, ce qui revenait au même à ses yeux.—Mais non, +ils ne sont bons à rien, ni en temps de guerre, ni en temps de paix. +Barclay est le meilleur d'entre eux, dit-on, mais je ne saurais être de +cet avis, à en juger par ses premières marches.... Et que font-ils tous +ces courtisans? Pfuhl propose, Armfeldt discute, Bennigsen examine et +Barclay, appelé pour agir, ne sait quel parti prendre! Bagration est le +seul homme de guerre: il est bête, mais il a de l'expérience, du coup +d'oeil et de la décision!... Et quel est, je vous prie, le rôle que joue +votre jeune Empereur au milieu de toutes ces nullités, qui le +compromettent et finissent par le rendre responsable des faits +accomplis? Un souverain ne doit être à l'armée que quand il est +général!—Et il lança ces paroles comme un défi à l'Empereur, sachant +parfaitement à quel point celui-ci tenait à passer pour un bon +capitaine.—Il y a huit jours que la campagne est commencée, et vous +n'avez pas su défendre Vilna!... Vous êtes coupés en deux, chassés des +provinces polonaises, et votre armée murmure!</p> + +<p>—Pardon, Sire,—dit enfin Balachow, qui suivait avec peine ce feu +roulant de paroles,—les troupes brûlent au contraire du désir....</p> + +<p>—Je sais tout, dit Napoléon en l'interrompant de nouveau, tout, +entendez-vous.... Je connais aussi bien le chiffre de vos bataillons que +celui des miens. Vous n'avez pas 200 000 hommes sous les armes, et, moi, +j'en ai trois fois autant! Je vous donne ma parole d'honneur, +ajouta-t-il en oubliant que sa parole ne pouvait guère inspirer de +confiance, que j'ai 530 000 hommes de ce côté de la Vistule.... Les +Turcs ne vous seront d'aucun secours, ils ne valent rien, et ils ne vous +l'ont que trop prouvé, en faisant la paix avec vous! Quant aux Suédois, +ils sont prédestinés à être gouvernés par des fous; dès que leur roi a +eu perdu la raison, ils en ont choisi un autre, tout aussi fou que +lui.... Bernadotte! car, quand on est Suédois, il faut être fou pour +s'allier avec la Russie!...» Et Napoléon, souriant méchamment, porta de +nouveau sa tabatière à son nez.</p> + +<p>Balachow, dont les réponses étaient toutes prêtes, laissait +involontairement échapper des gestes d'impatience, sans parvenir à +arrêter ce déluge de paroles. À propos de la prétendue folie des +Suédois, il aurait pu objecter qu'avec l'alliance de la Russie, la Suède +devenait une île, mais Napoléon se trouvait dans cet état d'irritation +sourde où l'on a besoin de parler et de crier, pour se prouver à +soi-même qu'on a raison. La situation devenait pénible pour Balachow: il +craignait d'être atteint dans sa dignité d'ambassadeur, s'il ne +répliquait rien, mais, comme homme, il se repliait en lui-même devant +l'aberration de cette colère sans cause; il comprenait que tout ce qu'il +venait d'entendre n'avait aucune valeur, et que Napoléon en aurait honte +tout le premier lorsqu'il se serait calmé; aussi tenait-il ses yeux +baissés, afin d'éviter le regard du petit homme, dont il ne voyait que +les grosses jambes qui se mouvaient et s'agitaient en tous sens.</p> + +<p>«Et que me font, après tout, vos alliés? J'en ai, moi aussi... j'ai les +Polonais, avec leurs 80 000 hommes, qui se battent comme des lions... et +ils en auront bientôt 200 000 sur pied!»</p> + +<p>Excité de plus en plus par la conscience même de son mensonge et par le +silence de Balachow, qui continuait à garder un calme imperturbable, il +se rapprocha brusquement, se planta droit devant lui, et, gesticulant de +ses mains blanches, il s'écria, d'une voix saccadée, et blême de fureur:</p> + +<p>«Sachez que si vous soulevez la Prusse contre moi, je l'effacerai de la +carte de l'Europe!... et vous, je vous rejetterai au delà de la Dvina, +et du Dniéper... et j'élèverai contre vous la barrière que l'aveugle et +coupable Europe a laissé abattre!... Oui, voilà ce qui vous attend, et +ce que vous aurez gagné en vous éloignant de moi!»</p> + +<p>Puis, recommençant à se promener de long en large, il prit de nouveau la +tabatière qu'il venait de remettre dans sa poche, la porta plusieurs +fois à son nez, et s'arrêta enfin devant le général russe, qu'il regarda +d'un air ironique:</p> + +<p>«Et pourtant, murmura-t-il, quel beau règne aurait pu avoir votre +maître!»</p> + +<p>Balachow lui répondit que la Russie n'envisageait point les choses sous +un aspect aussi sombre, et qu'elle comptait sur un succès certain. +Napoléon daigna faire une inclination de tête qui voulait dire: «Je +comprends, votre devoir est de parler ainsi, mais vous n'en croyez pas +un mot, je vous ai convaincu du contraire!»</p> + +<p>Le laissant achever sa réponse, Napoléon huma une nouvelle prise de +tabac, et frappa du pied le plancher. C'était un signal, car, à +l'instant, les portes s'ouvrirent, et un chambellan offrit à l'Empereur +son chapeau et ses gants, en s'inclinant avec respect devant lui, tandis +qu'un autre lui tendait son mouchoir de poche. Il n'eut pas l'air de les +voir.</p> + +<p>«Assurez en mon nom votre Empereur, continua-t-il, que je lui suis +dévoué comme par le passé; je le connais, et j'apprécie hautement ses +grandes qualités. Je ne vous retiens plus, général; vous recevrez ma +réponse à l'Empereur...» Et, saisissant son chapeau, il marcha +rapidement vers la sortie; sa suite se précipita aussitôt sur l'escalier +pour le précéder et l'attendre au bas du perron.</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Après cette explosion de colère et ces dernières paroles si sèches, +Balachow resta convaincu que Napoléon ne le ferait plus demander, et +éviterait même de le voir, lui, l'ambassadeur humilié, témoin de son +emportement déplacé. Mais, à sa grande surprise, il fut invité par Duroc +à la table de l'Empereur pour ce même jour. Bessières, Caulaincourt et +Berthier y dînaient également.</p> + +<p>Napoléon reçut Balachow avec affabilité et sans laisser percer dans son +accueil plein de bonne humeur la moindre trace d'embarras: c'était lui, +au contraire, qui tâchait de mettre son hôte à l'aise. Il était si +convaincu d'être infaillible, que tous ses actes, qu'ils s'accordassent +ou non avec la loi du bien et du mal, devaient forcément être justes, du +moment qu'ils étaient siens.</p> + +<p>Sa promenade à cheval par les rues de Vilna, où le peuple se portait en +masse à sa rencontre en l'acclamant avec enthousiasme, où sur son +passage toutes les fenêtres étaient pavoisées de tapis et de drapeaux, +et où les dames polonaises agitaient leurs mouchoirs en le saluant, +l'avait fort bien disposé.</p> + +<p>Il s'entretint avec Balachow aussi cordialement que s'il faisait partie +de son entourage, de ceux qui approuvaient ses plans, et qui se +réjouissaient de ses succès. La conversation tombant entre autres sur +Moscou, il le questionna sur la grande ville, comme aurait pu le faire +un voyageur désireux de se faire renseigner sur un nouveau pays qu'il +compte visiter, avec la persuasion que son interlocuteur devait, en sa +qualité de Russe, se trouver flatté de l'intérêt qu'il témoignait:</p> + +<p>«Combien Moscou possède-t-il d'habitants, de maisons, d'églises? +L'appelle-t-on vraiment la ville sainte?» demanda-t-il, et à la réponse, +que lui fit Balachow qu'il y avait plus de deux cents églises:</p> + +<p>«À quoi bon cette quantité? répliqua-t-il.</p> + +<p>—Les Russes sont très pieux, dit le général.</p> + +<p>—Il est du reste à observer qu'un grand nombre d'églises dénote +toujours chez un peuple une civilisation arriérée,» repartit Napoléon +en se retournant vers Caulaincourt.</p> + +<p>Balachow exprima respectueusement un avis contraire:</p> + +<p>«Chaque pays a ses usages, dit-il.</p> + +<p>—Peut-être, mais rien de pareil ne se rencontre plus en Europe, objecta +Napoléon.</p> + +<p>—Que Votre Majesté veuille bien m'excuser, mais, en dehors de la +Russie, il y a l'Espagne, où le chiffre des églises et des couvents est +incalculable.»</p> + +<p>Cette réponse, qui produisit grand effet à la cour de l'Empereur +Alexandre, comme Balachow le sut plus tard, car elle rappelait la +récente défaite des Français en Espagne, n'en fit aucun à la table de +Napoléon, où elle passa inaperçue.</p> + +<p>Les visages indifférents de messieurs les maréchaux disaient qu'ils n'en +avaient compris ni le sel ni l'intention calculée: «Si cela avait été +spirituel, nous l'aurions deviné, semblaient-ils dire, donc il n'en est +rien». Napoléon en saisit si peu la portée, qu'il s'adressa aussitôt à +Balachow en le priant naïvement de lui indiquer les villes situées sur +le parcours le plus direct entre Vilna et Moscou. L'ambassadeur, qui +pesait chacune de ses paroles, répondit que, de même que tout chemin +menait à Rome, tout chemin menait aussi à Moscou; qu'il y en avait +plusieurs, entre autres celui qui passait par Poltava, et que Charles +XII avec choisi! Il avait eu à peine le temps de s'applaudir, à part +lui, de cet heureux à propos, que Caulaincourt changea de sujet de +conversation en énumérant les difficultés de la route entre Pétersbourg +et Moscou.</p> + +<p>On prit ensuite le café dans le cabinet de Napoléon, qui, s'asseyant et +portant à ses lèvres une tasse en porcelaine de Sèvres, indiqua un siège +à Balachow.</p> + +<p>Il existe dans l'homme une involontaire disposition d'esprit qui +s'empare de lui généralement après le dîner; elle a le privilège de le +rendre satisfait et content de lui-même, et de lui faire trouver partout +des amis! Napoléon subissait cette influence: comme le commun des +mortels, il lui semblait n'être entouré dans ce moment que d'adorateurs +au même degré, sans en excepter Balachow.</p> + +<p>«Ce cabinet, dit-il en s'adressant à lui avec un sourire aimable quoique +railleur, est, à ce qu'il paraît, celui qu'occupait l'Empereur +Alexandre. Avouez, général, que la coïncidence est au moins étrange.» Il +semblait persuadé que cette réflexion, preuve évidente de sa supériorité +sur l'Empereur de Russie, ne pouvait qu'être agréable à son +interlocuteur.</p> + +<p>Balachow se borna à lui faire une inclination de tête affirmative.</p> + +<p>«Oui, dans cette pièce, il y a quatre jours, Stein et Wintzingerode se +concertaient, poursuivit Napoléon d'un ton toujours railleur. Je ne puis +vraiment comprendre que l'Empereur Alexandre se soit rapproché de mes +ennemis personnels... je ne le comprends pas!... Il n'a donc pas +réfléchi que je pouvais en faire autant?» Ces derniers mots réveillèrent +en lui l'irritation à peine calmée du matin.</p> + +<p>«Qu'il sache que je le ferai, dit-il en se levant et en repoussant sa +tasse. Je chasserai de l'Allemagne toute sa parenté, du Wurtemberg, de +Bade, de Weimar.... Oui, je les chasserai! Qu'il leur prépare donc un +refuge en Russie!»</p> + +<p>Balachow fit un mouvement qui exprimait à la fois son désir de se +retirer et ce qu'il y avait de pénible dans l'obligation où il se +trouvait d'écouter sans rien répondre, mais Napoléon ne le remarqua pas, +et il continua à le traiter, non comme l'ambassadeur de son ennemi, mais +comme un homme dont le dévouement lui était forcément acquis, et qui +devait se réjouir, à coup sûr, de l'humiliation infligée à celui qui +avait été son maître.</p> + +<p>«Pourquoi l'Empereur Alexandre a-t-il pris le commandement de ses +armées? Pourquoi?... La guerre est mon métier, le sien est de régner! +Pourquoi a-t-il assumé une telle responsabilité?» Napoléon ouvrit sa +tabatière, fit quelques pas dans la chambre, puis, tout à coup, marcha +brusquement vers Balachow.</p> + +<p>«Eh bien, vous ne dites rien, admirateur et courtisan du Tsar?» lui +demanda-t-il d'un ton moqueur, destiné à montrer clairement qu'il +n'admettait pas qu'on pût, en sa présence, avoir la moindre admiration +pour un autre que pour lui.... Les chevaux pour le général sont-ils +prêts? ajouta-t-il en répondant par un signe de tête au salut de +Balachow.... Donnez-lui les miens, il a loin à aller!»</p> + +<p>Balachow, chargé par Napoléon d'une lettre pour l'Empereur Alexandre, la +dernière qu'il lui écrivit, rendit compte au Tsar de l'accueil qui lui +avait été fait... et la guerre éclata!</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>Le prince André quitta Moscou peu de temps après son entrevue avec +Pierre, et se rendit à Pétersbourg; il disait que c'était pour ses +affaires, mais en réalité c'était pour y découvrir Kouraguine, avec qui +il tenait à avoir une rencontre. Kouraguine, averti par son beau-frère, +s'empressa de s'éloigner, et obtint du ministre de la guerre un emploi +dans notre armée de Moldavie. Koutouzow, en revoyant le prince André, +qu'il avait toujours beaucoup aimé, lui offrit de l'attacher à son +état-major; il venait d'être nommé général en chef de cette armée, et +allait se rendre sur les lieux; le prince André accepta, et ils +partirent ensemble.</p> + +<p>Son intention était de se battre en duel avec Kouraguine, mais pour cela +il fallait trouver un prétexte plausible, autrement il compromettrait la +réputation de la comtesse Rostow; il cherchait donc à le rencontrer, +mais il n'eut pas cette chance: Kouraguine était retourné en Russie dès +qu'il avait eu vent de l'arrivée en Turquie du prince André. La vie lui +sembla plus facile dans un nouveau pays et dans des conditions +d'existence différentes du passé. La trahison de sa fiancée l'avait +frappé d'un coup d'autant plus pénible, qu'il faisait tout son possible +pour en cacher la violence, et le milieu qui avait été le témoin de son +bonheur lui était devenu insupportable. Plus pénibles encore étaient +pour lui cette liberté et cette indépendance qui jusque là lui avaient +été si chères: il ne méditait plus sur les pensées que le ciel +d'Austerlitz avait éveillées dans son âme, sur les pensées dont il +aimait autrefois à s'entretenir avec Pierre, et qui avaient rempli sa +solitude à Bogoutcharovo, en Suisse et à Rome; il craignait au contraire +de se reporter aux horizons lointains qu'il avait alors entrevus et qui +lui étaient apparus si lumineux dans leur infini. Les intérêts matériels +de tous les jours l'absorbèrent maintenant d'autant plus, qu'ils +n'avaient aucun rapport avec ceux de son passé. On aurait dit que ce +ciel sans fin, qui s'étendait jadis au-dessus de sa tête, s'était +transformé en une voûte sombre, pesante, limitée, exactement définie +dans ses contours, qui n'avait plus rien, pour lui, ni de mystérieux ni +d'éternel!</p> + +<p>De toutes les occupations actives qu'il avait en vue, il n'y en avait +pas de plus simple et de plus familière pour lui que le service +militaire. Nommé général de service à l'état-major de Koutouzow, il +étonna ce dernier par l'exactitude et l'ardeur qu'il apporta à remplir +ses fonctions. N'ayant pu rejoindre Anatole en Turquie, il ne jugea pas +nécessaire de le poursuivre en Russie: il sentait que ni le temps, ni le +sentiment de mépris que lui inspirait Kouraguine, ni les raisons qui lui +démontraient combien il lui était impossible de s'abaisser jusqu'à une +rencontre avec lui, ne l'empêcheraient de provoquer cet homme la +première fois qu'il le verrait; rien n'empêche, en effet, un homme +affamé de se jeter sur la nourriture. Le sentiment de l'injure qu'il +n'avait pas vengée, de la colère qu'il n'avait pas épanchée, et qui +restait amassée dans le fond de son coeur, empoisonnait le calme +factice avec lequel il remplissait les obligations multiples de son +service.</p> + +<p>Lorsque en 1812 arrivèrent à Bucharest (où depuis deux mois Koutouzow +passait ses jours et ses nuits chez sa Valaque bien-aimée) les nouvelles +de la guerre avec Napoléon, le prince André sollicita l'autorisation de +passer à l'armée de l'Ouest. Koutouzow, qui lui en voulait de son zèle, +et y voyait un reproche vivant à sa paresse, donna volontiers son +consentement, et chargea Bolkonsky d'une mission pour Barclay de Tolly.</p> + +<p>Avant de rejoindre l'armée, qui au mois de mai était campée à Drissa, il +s'arrêta à Lissy-Gory, qui se trouvait sur son chemin. Durant les trois +dernières années il avait tant pensé et tant réfléchi, passé par tant +d'épreuves, et vu tant de choses dans ses voyages, qu'il ressentit une +impression étrange en retrouvant à Lissy-Gory le même genre d'existence, +immuable dans ses moindres détails. À peine eut-il franchi la massive +porte en maçonnerie et l'allée qui menait au château, qu'il crut entrer +dans une habitation enchantée où régnait le sommeil; dans l'intérieur, +c'était le même calme, la même exquise propreté, le même mobilier, les +mêmes murs, les mêmes parfums et les mêmes visages, quoiqu'un peu +vieillis. La princesse Marie, toujours opprimée, toujours timide et +laide, voyait s'envoler une à une ses plus belles années, sans qu'un +rayon de joie ou d'affection se mêlât à ses craintes et à ses +inquiétudes. Mlle Bourrienne, au contraire, jouissant de chaque minute +de son existence, se forgeait comme d'habitude les plus charmantes +espérances. C'était toujours la même coquette personne, satisfaite +d'elle-même, avec une dose d'assurance en plus! L'instituteur amené de +Suisse, nommé Dessalles, portait une redingote de drap russe, parlait +russe tant bien que mal aux gens de la maison, mais, tout comme à son +arrivée, c'était le même excellent homme, un peu pédant et quelque peu +borné. Le vieux prince avait perdu une dent, une seule dent, mais le +vide qu'elle avait laissé dans sa bouche n'y était que trop visible; son +moral n'avait point changé, son irritation et son scepticisme à +l'endroit de toutes choses n'avaient fait plutôt que s'accroître avec +l'âge. Seul Nicolouchka, avec ses joues roses et ses cheveux châtains +tombant en boucles sur son cou, avait grandi et s'amusait à coeur joie; +lorsqu'il riait, la lèvre supérieure de sa jolie bouche se relevait +exactement comme celle de sa mère: seul il se révoltait contre le joug +de l'immuable dans ce château ensorcelé. Cependant, bien que les +apparences fussent restées les mêmes, les rapports intimes entre les +habitants de Lissy-Gory s'étaient sensiblement modifiés: il existait +deux camps dans cet intérieur, deux camps ennemis, qui ne s'entendaient +jamais, mais qui, pour le prince André, renoncèrent momentanément à +leurs habitudes. L'un se composait du vieux prince, de Mlle Bourrienne +et de l'architecte; l'autre, de la princesse Marie, du petit Nicolas, de +son gouverneur, de la vieille bonne et de toutes les femmes de la +maison.</p> + +<p>Pendant son séjour on dîna ensemble, mais, en voyant l'embarras général, +il s'aperçut bientôt qu'on le traitait comme un étranger en l'honneur de +qui on faisait une exception. Il le sentit si bien, qu'il en fut gêné à +son tour, et se réfugia dans un silence absolu. Cette situation tendue, +trop visible pour passer inaperçue, rendit son père morose et +taciturne, et aussitôt après dîner il se retira chez lui. Lorsque le +prince André alla le trouver dans le courant de la soirée, et essaya de +l'intéresser au récit de la campagne du jeune comte Kamensky, le vieux +prince, au lieu de l'écouter, se répandit en invectives sur la conduite +de la princesse Marie, sur ses superstitions et sur son inimitié envers +Mlle Bourrienne, le seul être, assurait-il, qui lui fût sincèrement +attaché....</p> + +<p>«Sa fille lui rendait la vie dure, c'est pour cela qu'il était toujours +malade... et elle gâtait l'enfant par son excès d'indulgence et ses +sottes idées!»</p> + +<p>Au fond de son coeur il sentait bien qu'elle ne méritait pas cette +pénible existence, et qu'il était son bourreau, mais il savait aussi +qu'il ne pourrait jamais cesser de l'être et de la tourmenter.</p> + +<p>«Pourquoi André, qui a tout remarqué, ne me parle-t-il pas de sa soeur? +s'était-il dit. Il croit donc que je suis un monstre, un imbécile qui, +pour me ménager les bonnes grâces de la française, me suis éloigné sans +raison de ma fille?... Il ne comprend rien, il faut tout lui expliquer, +il faut qu'il me comprenne!</p> + +<p>—Je ne vous en aurais pas parlé si vous ne me l'eussiez pas demandé, +répondit le prince André à cette confidence inattendue, sans lever les +yeux sur son père, qu'il condamnait pour la première fois de sa vie.... +Mais, puisque vous le désirez, je vous en parlerai franchement: s'il est +survenu un malentendu entre vous et Marie, ce n'est pas elle que j'en +accuse, car je sais combien elle vous respecte et vous aime.... S'il y +en a un,—poursuivit-il en s'échauffant peu à peu, ce qui du reste lui +était devenu habituel depuis quelque temps,—je ne saurais en attribuer +la cause qu'à la présence d'une femme indigne d'être la compagne de ma +soeur!» Le vieux prince, les yeux fixés sur lui, l'avait d'abord écouté +sans mot dire: un sourire forcé laissait apercevoir la brèche causée par +la dent absente, et à laquelle son fils ne parvenait pas à s'habituer.</p> + +<p>«Quelle compagne, mon ami? Ah! on t'a déjà parlé? Ah!...</p> + +<p>—Mon père, je n'ai nulle envie de vous juger, répliqua le prince André +d'un ton sec. C'est vous qui m'y avez forcé, j'ai dit et je dirai +toujours que Marie n'est pas coupable: la faute en est à ceux qui..., à +cette Française enfin!</p> + +<p>—Ah! tu me juges, tu me juges!» dit le vieux d'une voix calme, dans le +ton de laquelle son fils crut même deviner un certain embarras; mais +tout à coup, bondissant sur ses pieds, il s'écria avec fureur: «Hors +d'ici, va-t'en! Que je ne te voie plus! Va-t'en!»</p> + +<p>Le prince André résolut de quitter Lissy-Gory sans retard, mais sa soeur +le supplia de lui accorder encore un jour; le vieux prince ne se montra +plus, n'admit chez lui que Mlle Bourrienne et Tikhone, et demanda, à +plusieurs reprises, si son fils était parti. Avant de se mettre en +route, le prince André alla voir son enfant, qui lui sauta sur les +genoux, lui demanda l'histoire de Barbe-Bleue, et l'écouta avec une +attention soutenue; mais son père s'arrêta soudain sans achever +l'histoire, et tomba dans une profonde rêverie, dans laquelle +Nicolouchka n'entrait pour rien: il pensait à lui-même, et sentait avec +effroi que la querelle avec son père ne lui avait laissé aucun remords, +et qu'ils se séparaient brouillés pour la première fois. Ce qui +l'étonnait aussi et l'affligeait, c'est que la vue de son enfant +n'éveillait plus en lui la tendresse accoutumée.</p> + +<p>«Et après? raconte-moi donc la fin,» lui disait le petit garçon; mais +son père, sans lui répondre, l'enleva de dessus ses, genoux, le posa à +terre et sortit de la chambre.</p> + +<p>Lorsque le prince André se retrouvait dans le milieu où il avait été +heureux autrefois, il éprouvait un tel dégoût de la vie, qu'il avait +hâte de s'éloigner de ces souvenirs et de se créer une occupation +nouvelle: c'était là le secret de son apparente indifférence.</p> + +<p>«André, tu nous quittes décidément? lui dit sa soeur.</p> + +<p>—Dieu soit loué! Je suis libre de m'en aller; je regrette que tu ne +puisses pas en faire autant!</p> + +<p>—Pourquoi parler ainsi, à présent que tu vas à la guerre, à cette +terrible guerre? reprit la princesse Marie. Il est si âgé! Mlle +Bourrienne m'a dit qu'il avait demandé après toi...» Et ses lèvres +tremblèrent, et de grosses larmes roulèrent sur ses joues. Le prince +André se détourna sans proférer une parole:</p> + +<p>«Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup, en marchant dans la chambre.... Se +dire que des choses ou des êtres aussi misérables peuvent causer le +malheur d'autrui!» La violence de son accent effraya sa soeur, qui +comprit que sa réflexion s'appliquait non seulement à Mlle Bourrienne, +mais aussi à l'homme qui avait tué son bonheur!</p> + +<p>«André, je t'en supplie,—dit-elle, en lui touchant légèrement le bras, +les yeux rayonnants au travers de ses larmes;—ne crois pas que la +douleur provienne des hommes... ils ne sont que les instruments de +Dieu!» Son regard, passant pardessus la tête de son frère, se fixa dans +l'espace, comme s'il était habitué à y trouver une image chère et +familière: «La douleur nous est envoyée par Lui: les hommes n'en sont +pas responsables. Si quelqu'un te semble avoir eu des torts envers toi, +oublie-les et pardonne. Nous n'avons pas le droit de punir: tu +comprendras, toi aussi, un jour, le bonheur de pardonner.</p> + +<p>—Si j'avais été femme, Marie, je l'aurais fait sans aucun doute: +pardonner, c'est la vertu de la femme; mais pour l'homme, c'est bien +différent: il ne peut et ne doit ni oublier ni pardonner!...» Si ma +soeur m'adresse cette prière, pensa-t-il, cela veut dire que j'aurais dû +m'être vengé depuis longtemps!... Et sans plus écouter le sermon qu'elle +continuait à lui faire, il se représenta avec une haineuse satisfaction +l'heureux moment où il rencontrerait Kouraguine, qu'il savait être à +l'armée.</p> + +<p>La princesse Marie engagea son frère à rester encore vingt-quatre +heures: elle était sûre, disait-elle, que son père serait malheureux de +le voir partir sans s'être réconcilié avec lui. Mais il fut d'un avis +contraire, et l'assura que leur brouille s'envenimerait s'il retardait +son départ, que son absence serait courte, et qu'il écrirait à son père.</p> + +<p>«Adieu, André, rappelez-vous que les malheurs viennent de Dieu, et que +les hommes ne sont jamais coupables!» Telles furent les dernières +paroles de la princesse Marie.</p> + +<p>«Cela doit sans doute être ainsi! se dit le prince André en quittant la +grande avenue de Lissy-Gory.... Innocente victime, elle est destinée à +être martyrisée par un vieillard à demi fou, qui sent ses torts, mais +qui ne peut plus refaire son caractère.... Mon fils grandit, sourit à +la vie, et, tout comme un autre, il dupera et sera dupé!... Et moi je me +rends à l'armée... pourquoi faire? Je n'en sais rien, à moins que ce ne +soit pour me battre avec l'homme que je méprise, et lui donner ainsi +l'occasion de me tuer et de se moquer ensuite de moi!»</p> + +<p>Bien que les éléments qui composaient son existence fussent les mêmes +qu'autrefois, ils ne lui apportaient plus aujourd'hui que des +impressions sans lien entre elles, et isolées.</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>Le prince André arriva à la fin de juin au quartier général. La +première armée, celle que l'Empereur commandait, occupait sur la Drissa +un camp retranché. La seconde, qui en était séparée, disait-on, par des +forces ennemies considérables, se repliait pour la rejoindre. Il régnait +des deux côtés un grand mécontentement, causé par la marche générale des +opérations militaires, mais il ne venait à l'idée de personne de +craindre une invasion étrangère dans les gouvernements russes, et de +croire que la guerre pût être portée au delà des provinces polonaises de +l'Ouest.</p> + +<p>Le prince André trouva Barclay de Tolly établi sur les bords mêmes de la +Drissa, à quatre verstes de l'endroit où était l'Empereur. Comme il n'y +avait ni village ni bourg aux environs du camp, les nombreux généraux et +les nombreux dignitaires de la cour s'étaient emparés des meilleures +habitations sur les deux rives de la rivière, sur une longueur de plus +de dix verstes. L'accueil de Barclay de Tolly fut sec et raide: il +annonça à Bolkonsky qu'il en référerait à Sa Majesté pour lui procurer +un emploi, et le pria, en attendant, de faire partie de son état-major. +Kouraguine n'était plus à l'armée, mais à Pétersbourg, et cette nouvelle +réjouit le prince André. Il fut heureux d'être délivré pour un temps des +pensées que ce nom évoquait dans son âme, et de pouvoir s'abandonner en +entier à l'intérêt qu'éveillait en lui la grande guerre qui commençait. +Sans emploi auprès de personne, il consacra les quatre premiers jours à +l'inspection du camp, dont il parvint à se former une idée exacte en +s'aidant de ses propres lumières, et en questionnant ceux qui étaient +capables de le renseigner. Les avantages de ce camp restèrent pour lui à +l'état de problème: son expérience lui avait déjà plus d'une fois +démontré que les plans les plus savamment combinés et les mieux étudiés +n'ont souvent dans l'art militaire qu'une mince valeur.... Il l'avait +bien vu à Austerlitz, et il comprenait mieux que jamais, depuis ce +jour-là, que la victoire dépend surtout de l'habileté à prévoir et à +parer les mouvements inattendus de l'ennemi, et du coup d'oeil et de +l'intelligence des personnes chargées de la direction des opérations +militaires. Afin de mieux éclairer cette dernière question, il ne +négligea rien pour s'initier aux détails de l'administration et pour +lire dans le jeu des généraux qui avaient voix au chapitre.</p> + +<p>Pendant le séjour de l'Empereur à Vilna, l'armée avait été divisée en +trois corps: le premier fut placé sous le commandement de Barclay de +Tolly, le second sous celui de Bagration, le troisième sous celui de +Tormassow. L'Empereur se trouvait avec le premier, sans y remplir +toutefois les fonctions de commandant en chef, et l'ordre du jour +annonçait sa présence, sans ajouter le moindre commentaire. Il n'avait +avec lui aucun état-major spécial, mais seulement l'état-major du +quartier général impérial, dont le chef était le général quartier-maître +prince Volkonsky, et qui était composé d'une foule de généraux, d'aides +de camp, de fonctionnaires civils pour la partie diplomatique et d'un +grand nombre d'étrangers: par le fait, il n'existait donc pas +d'état-major de l'armée. On voyait, auprès de la personne de l'Empereur, +Araktchéïew, l'ex-ministre de la guerre, le Comte Bennigsen le doyen des +généraux, le césarévitch grand-duc Constantin, le chancelier Comte +Roumiantzow, Stein, l'ancien ministre de Prusse, Armfeld général +suédois, Pfuhl, le principal organisateur du plan de campagne, Paulucci, +général aide de camp, un réfugié sarde, Woltzogen, et plusieurs autres. +Quoiqu'ils fussent tous attachés à Sa Majesté sans mission +particulière, ils avaient cependant une telle influence, que le +commandant en chef lui-même ne savait souvent de qui émanait le conseil +reçu, ou l'ordre donné sous forme d'insinuation, par Bennigsen, par le +grand-duc ou par tout autre; s'ils parlaient de leur propre chef, ou +s'ils ne faisaient que transmettre la volonté impériale, et en +définitive s'il fallait, oui ou non, les écouter? Ils faisaient partie +de la mise en scène générale: leur présence et celle de l'Empereur, +parfaitement définies à leur point de vue, comme courtisans (et tous le +deviennent dans l'intimité du Souverain), signifiaient clairement que, +malgré le refus de ce dernier de prendre le titre de général en chef, le +commandement des trois corps d'armée n'en était pas moins entre ses +mains et son entourage représentait, par suite, son conseil immédiat et +intime. Araktchéïew, le garde du corps de Sa Majesté, était également +l'exécuteur, de ses volontés; Bennigsen, qui était grand propriétaire +dans le gouvernement de Vilna, et qui semblait n'avoir eu d'autre souci +que d'en faire les honneurs à son Souverain, jouissait d'une excellente +réputation militaire, et on le gardait sous la main pour remplacer à +l'occasion Barclay de Tolly. Le grand-duc y était pour son plaisir +personnel; l'ex-ministre Stein, comme conseiller, vu la haute estime que +lui valaient ses qualités; grâce à son assurance, et à la conviction +qu'il avait de ses propres mérites, Armfeld, le haineux ennemi de +Napoléon, était très écouté par Alexandre; Paulucci faisait partie de la +phalange, parce qu'il était hardi et décidé; les aides de camp généraux, +parce qu'ils suivaient l'Empereur partout, et enfin Pfuhl, parce +qu'après avoir imaginé et fait le plan de campagne, il était parvenu à +le faire accepter comme parfait dans son ensemble. C'était ce dernier en +réalité qui menait la guerre. Woltzogen attaché à sa personne, plein +d'amour-propre, de confiance en lui-même, et d'un mépris absolu pour +toutes choses, n'était qu'un théoricien de cabinet, chargé de revêtir +les idées de Pfuhl d'une forme plus élégante.</p> + +<p>En dehors de tous ces hauts personnages, il y avait encore une quantité +d'individus en sous-ordre, russes et étrangers, dépendant de leurs chefs +respectifs: les étrangers se faisaient remarquer surtout par la témérité +et la variété de leurs combinaisons militaires, conséquence toute +naturelle du fait de servir dans un pays qui n'était pas le leur.</p> + +<p>Au milieu du courant d'opinions si diverses qui agitait ce monde +brillant et orgueilleux, le prince André ne tarda pas à constater +l'existence de plusieurs partis qui se détachaient visiblement de la +masse.</p> + +<p>Le premier se composait de Pfuhl et de ses adhérents, les théoriciens de +l'art de la guerre, ceux qui croyaient à l'existence de ses lois +immuables, aux lois des mouvements obliques et des mouvements de flanc; +ceux-là voulaient que, conformément à cette prétendue théorie, on se +repliât dans l'intérieur du pays, et considéraient la moindre infraction +à ces règles fictives, comme une preuve de barbarie, d'ignorance et même +de malveillance. Ce parti comprenait les princes allemands, les +Allemands en général, Woltzogen, Wintzingerode, et plusieurs autres +encore.</p> + +<p>Le second parti, le parti adverse, tombait, comme il arrive souvent, +dans l'extrême opposé, en demandant à marcher sur la Pologne, et à ne +pas suivre un plan déterminé à l'avance: audacieux et entreprenant, il +représentait la nationalité du pays, et n'en était par suite que plus +exclusif dans la discussion. Parmi les Russes qui commençaient à +s'élever, il y avait Bagration et Ermolow: il avait, dit-on, demandé un +jour à l'Empereur la faveur d'être promu au grade d'»Allemand»! Ce parti +ne cessait de répéter, en se souvenant des paroles de Souvorow, qu'il +était inutile de raisonner et de piquer des épingles sur les cartes, +qu'il fallait se battre, mettre l'ennemi en déroute, ne pas le laisser +pénétrer en Russie, et ne pas donner à l'armée le temps de se +démoraliser.</p> + +<p>Le troisième parti, celui qui inspirait le plus de confiance à +l'Empereur, était composé de courtisans, médiateurs entre les deux +premiers, peu militaires pour la plupart, qui pensaient et disaient ce +que pensent et disent d'habitude ceux qui, n'ayant point de conviction +arrêtée, tiennent cependant à ne pas le laisser paraître. Ils +prétendaient donc que la guerre contre un génie comme Bonaparte (il +était redevenu Bonaparte pour eux) exigeait sans aucun doute de savantes +combinaisons, de profondes connaissances dans l'art de la guerre; que +Pfuhl y était certainement passé maître, mais que l'étroitesse de son +jugement, ce défaut habituel des théoriciens, s'opposait à ce qu'on eût +en lui une confiance absolue: qu'il fallait par conséquent tenir compte +aussi de l'opinion de ses adversaires, des gens du métier, des gens +d'action, dont l'expérience était certaine, afin de réunir les avis les +plus sages, pour s'en tenir à un juste milieu. Ils insistaient sur la +nécessité de conserver le camp de Drissa, d'après le plan de Pfuhl, en +changeant toutefois les dispositions relatives aux deux autres armées. +De cette façon, il est vrai, on n'atteignait aucun des deux buts +proposés, mais les personnes de ce parti, auquel appartenait également +Araktchéïew, pensaient que c'était là encore la meilleure des +combinaisons.</p> + +<p>Le quatrième courant d'opinion avait à sa tête le grand-duc césarévitch, +qui ne pouvait oublier son désappointement à Austerlitz, lorsque, se +préparant, en tenue de parade, à s'élancer sur les Français à la tête de +la garde, et à les écraser, il s'était trouvé par surprise en première +ligne devant le feu ennemi, et n'avait pu se retirer de la mêlée qu'au +prix des plus grands efforts. La franchise de ses appréciations et de +celles de son entourage était à la fois un défaut et une qualité: +redoutant Napoléon et sa force, ils ne voyaient chez eux et autour d'eux +qu'impuissance et faiblesse, et le répétaient hautement: «Il ne +résultera de tout cela, disaient-ils, que le malheur, la honte et la +défaite! Nous avons abandonné Vilna, puis Vitebsk, voici maintenant que +nous allons abandonner aussi la Drissa,.... Il ne nous reste qu'une +chose raisonnable à faire: conclure la paix le plus tôt possible, avant +d'être chassés de Pétersbourg!»</p> + +<p>Cette opinion trouvait de l'écho dans les hautes sphères de l'armée, +dans la capitale, et chez le chancelier comte Roumiantzow, partisan +déclaré de la paix, pour d'autres raisons d'État.</p> + +<p>Le cinquième parti soutenait Barclay de Tolly, tout simplement parce +qu'il était ministre de la guerre et général en chef: «On a beau dire, +assurait-on de ce côté, c'est, malgré tout, un homme honnête et +capable... de meilleur, il n'y en a pas.... La guerre n'étant possible +qu'avec une unité de pouvoir, donnez-lui un pouvoir véritable, et vous +verrez qu'il fera ses preuves, comme il les a faites en Finlande. Si +nous avons encore une armée bien organisée, une armée qui s'est repliée +jusqu'à la Drissa sans subir de défaite, c'est à lui que nous en sommes +redevables; tout serait perdu si l'on nommait Bennigsen à sa place, car +il a démontré en 1807 son incapacité.»</p> + +<p>Le sixième groupe, au contraire, portait haut Bennigsen; personne, à son +avis, n'était plus actif, plus entendu que Bennigsen, et l'on serait +bien obligé de l'employer: «La preuve, ajoutait-on, c'est que notre +retraite de la Drissa n'était qu'une série ininterrompue de fautes et +d'insuccès... et plus il y en aura, mieux cela vaudra: on comprendra +alors qu'il est impossible de continuer. Ce n'est pas un Barclay qu'il +nous faut, c'est un Bennigsen, un Bennigsen qui s'est distingué en 1807, +à qui Napoléon lui-même a rendu justice, et aux ordres duquel on se +soumettrait volontiers.»</p> + +<p>La septième catégorie comprenait un assez grand nombre de personnes, +comme il s'en rencontre toujours auprès d'un jeune empereur, des +généraux et des aides de camp, passionnément attachés à l'homme plutôt +qu'au Souverain, l'adorant avec sincérité et désintéressement, comme +l'avait adoré Rostow en 1808, et ne voyant en lui que qualités et +vertus. Ceux-ci exaltaient sa modestie qui se refusait à prendre en +mains le commandement de l'armée, tout en le blâmant de cette défiance +exagérée: «Il devait, disaient-ils, se mettre franchement à la tête des +troupes, former auprès de sa personne l'état-major du commandant en +chef, prendre conseil des théoriciens aussi bien que des praticiens +expérimentés, et conduire lui-même au combat ses soldats, que sa seule +présence exalterait jusqu'au délire!»</p> + +<p>Le huitième parti, le plus nombreux, dans la proportion de 99 à 1 par +rapport aux précédents, se composait de ceux qui ne désiraient +particulièrement ni la paix ni la guerre: faire un mouvement offensif, +rester dans un camp retranché sur la Drissa ou ailleurs, leur était +aussi indifférent que de se voir commandés par l'Empereur en personne, +par Barclay de Tolly, par Pfuhl ou par Bennigsen; leur but unique et +essentiel était d'attraper au vol le plus, d'avantages et d'amusements +possible. Se mettre, en avant, se faire valoir dans ce bas-fond +d'intrigues ténébreuses et enchevêtrées qui s'agitaient au quartier +impérial, leur était plus facile qu'ailleurs en temps de paix. L'un, +pour ne pas perdre sa position, soutenait Pfuhl aujourd'hui, devenait +son adversaire le lendemain, et, le jour suivant, assurait, pour se +dégager de toute responsabilité et pour plaire à l'Empereur, qu'il +n'avait aucune conviction, arrêtée à l'endroit de tel ou tel projet. Un +autre, désireux de se bien poser, s'emparait d'une observation faite en +passant par l'Empereur, pour la développer au conseil suivant, criait à +tue-tête, gesticulait, se disputait, provoquait au besoin ceux qui +étaient d'un avis contraire, afin d'attirer l'attention du Souverain et +de témoigner de son dévouement au bien général. Un troisième profitait +sans bruit d'une occasion favorable et de l'absence de ses ennemis pour +demander, dans l'intervalle de deux conseils, et pour obtenir un secours +d'argent en récompense de ses loyaux services, sachant à merveille qu'on +aurait plus vite fait dans les circonstances présentes de lui accorder +sa requête que de la lui refuser. Le quatrième se trouvait constamment, +et par un pur effet du hasard, sur le chemin de l'Empereur, qui le +voyait toujours accablé de travail. Le cinquième, afin de se faire +inviter à la table impériale, défendait ou attaquait avec violence une +opinion nouvellement adoptée, en se servant d'arguments plus ou moins +justes.</p> + +<p>Ce parti n'avait en vue que d'avoir à tout prix des croix, des rangs, de +l'argent, et ne s'occupait que de suivre les fluctuations de la faveur +impériale: à peine avait-elle pris une direction, que cette population +de fainéants se portait tout entière de ce côté, si bien qu'il devenait +parfois difficile à l'Empereur d'agir dans un autre sens; à cause de la +gravité du danger qui menaçait l'avenir et qui donnait à la situation un +caractère d'agitation vague et fiévreuse, à cause de ce tourbillon de +brigues, d'amours-propres, de collisions constantes d'opinions, de +sentiments divers, ce dernier groupe, le plus considérable de tous, +n'ayant que ses intérêts en vue, contribua singulièrement à rendre la +marche de l'ensemble plus tortueuse et plus compliquée. Cet essaim de +bourdons, se précipitant en avant dès qu'il s'agissait de débattre une +nouvelle question, sans avoir même résolu la précédente, assourdissait +leur monde au point d'étouffer la voix de ceux qui discutaient +sérieusement et franchement.</p> + +<p>Au moment de l'arrivée du prince André à l'armée, un neuvième parti +venait de se constituer, et commençait à se faire entendre: c'était +celui des hommes d'État âgés, sages, expérimentés, qui, ne partageant +aucun des avis mentionnés ci-dessus, savaient juger sainement ce qui se +passait sous leurs yeux dans l'état-major du quartier impérial, et +cherchaient un moyen de sortir de l'indécision et de la confusion +générales.</p> + +<p>Ils pensaient et disaient que le mal provenait principalement de la +présence de l'Empereur et de sa cour militaire, qui avait amené avec +elle cette versatilité de rapports conventionnels et incertains, commode +peut-être à la cour, mais fatale assurément à l'armée. L'Empereur devait +gouverner, et ne pas commander les troupes; son départ et celui de sa +suite étaient la seule issue possible à cette situation, car sa présence +seule entravait l'action de 80 000 hommes destinés à sa sûreté +personnelle; et, à leur sens, le plus mauvais général en chef, du moment +qu'il serait indépendant, vaudrait le meilleur généralissime paralysé +dans sa liberté d'action par la présence et la volonté du Souverain.</p> + +<p>Schichkow, le secrétaire d'État, l'un des membres les plus influents de +ce parti, adressa, de concert avec Balachow et Araktchéïew, une lettre à +l'Empereur, dans laquelle, usant de la permission qui leur avait été +accordée de discuter l'ensemble des opérations, ils l'engageaient +respectueusement à retourner dans sa capitale, afin d'exciter l'ardeur +guerrière de son peuple, de l'enflammer par ses paroles, de le soulever +pour la défense de la patrie, et de provoquer en lui cet élan +enthousiaste qui devint plus tard une des causes du triomphe de la +Russie, et auquel contribua jusqu'à un certain point la présence de Sa +Majesté à Moscou. Le conseil, présenté sous cette forme, fut approuvé et +le départ de l'Empereur décidé.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>Cette lettre n'avait pas encore été portée à la connaissance de +l'Empereur, lorsque Barclay annonça un jour au prince André, pendant le +dîner, qu'il devait se rendre le même soir, à six heures, chez +Bennigsen, Sa Majesté ayant témoigné le désir de le questionner en +personne au sujet de la Turquie.</p> + +<p>Dans le courant de la matinée, on avait reçu l'information complètement +erronée, comme on le sut plus tard, d'un mouvement offensif de Napoléon; +ce même jour, le colonel Michaud, en examinant avec l'Empereur les +fortifications du camp de la Drissa, lui prouva que ce camp, élevé sur +l'avis de Pfuhl, et regardé comme un chef-d'oeuvre, était un non-sens +et pouvait causer la perte de l'armée russe.</p> + +<p>Le prince André se présenta à l'heure indiquée chez Bennigsen, qui était +logé dans une petite propriété particulière sur les bords de la Drissa; +il n'y trouva que Czernichew, aide de camp de l'Empereur, qui lui +raconta que celui-ci était allé une seconde fois, en compagnie du +général Bennigsen et du marquis Paulucci, visiter les retranchements, +sur l'utilité desquels on commençait à avoir des doutes très sérieux.</p> + +<p>Czernichew lisait un roman près d'une des fenêtres de la première pièce, +qui avait dû servir autrefois de salle de bal; on y voyait encore un +orgue sur lequel on avait entassé des rouleaux de tapis: dans un des +coins de l'appartement l'aide de camp de Bennigsen, harassé par le +travail ou par le souper qu'il venait de faire, sommeillait sur un lit. +Cette salle avait deux issues: l'une donnait dans un cabinet, l'autre +s'ouvrait sur un salon, où l'on entendait plusieurs voix qui causaient +en allemand et parfois en français. Là, sur l'ordre de l'Empereur, on +avait convoqué non pas un conseil de guerre (car l'Empereur n'aimait pas +ces sortes de désignations précises), mais une simple réunion des +quelques personnes qu'il désirait consulter dans ce moment critique, +afin d'éclaircir certaines questions. C'étaient Armfeld le Suédois, le +général aide de camp Woltzogen, Wintzingerode, que Napoléon appelait le +transfuge français, Michaud, Toll, le baron Stein, qui n'était pas un +homme de guerre, et enfin Pfuhl, la grande cheville ouvrière, que le +prince André eut tout le loisir d'étudier à son aise, car, arrivé avant +lui, il le vit entrer et s'arrêter quelques secondes à causer avec +Czernichew.</p> + +<p>Bien qu'il ne l'eût jamais rencontré, il lui sembla au premier coup +d'oeil qu'il le connaissait déjà depuis longtemps: il portait, aussi mal +que possible, l'uniforme de général russe, et sa personne offrait une +vague ressemblance avec les Weirother, les Mack, les Schmidt et une +foule d'autres généraux théoriciens, qu'il avait vus agir en 1805. +Celui-ci toutefois avait le don particulier de réunir en lui seul tout +ce qui caractérisait les autres, et d'offrir à l'analyse du prince André +le spécimen le plus complet d'un Allemand pur sang. De petite taille, +maigre, mais carré d'épaules, d'une constitution solide, avec des +omoplates larges et osseuses, il avait la figure sillonnée de rides et +les yeux enfoncés dans leurs orbites. Ses cheveux, lissés avec soin sur +les tempes, pendaient sur la nuque en petites houppes isolées. Il avait +l'air inquiet et fâché, comme s'il eût redouté tout ce qui se trouvait +sur son chemin. Retenant gauchement son épée, il demanda en allemand à +Czernichew où était l'Empereur. On voyait qu'il avait hâte d'en finir au +plus tôt avec les saluts d'usage, et de s'asseoir devant les cartes +étalées sur la table, car là il se sentait dans son élément. Il écouta, +en souriant ironiquement, le récit de la visite de l'Empereur aux +retranchements, qui étaient sa création, et ne put s'empêcher de +grommeler entre ses dents d'une voix de basse: «Imbécile! tout sera +perdu... ce sera du propre alors!» Czernichew lui présenta le prince +André, en ajoutant que ce dernier arrivait de Turquie, où la guerre +s'était si heureusement terminée. Pfuhl daigna à peine l'honorer d'un +regard: «Cette guerre-là vous aura sans doute offert un joli exemple de +tactique!» se borna-t-il à dire avec un mépris écrasant, et il se +dirigea vers le salon voisin.</p> + +<p>Pfuhl, toujours irritable, l'était encore plus ce jour-là, par suite de +l'examen et de la critique dont ses fortifications étaient l'objet. +Cette courte entrevue suffit au prince André, en y ajoutant ses +souvenirs d'Austerlitz, pour se faire une idée assez juste de son +caractère. Pfuhl devait nécessairement être une de ces natures entières, +qui poussent jusqu'au martyre l'assurance que leur donne la foi dans +l'infaillibilité d'un principe. Ces natures-là on ne les rencontre que +chez les Allemands, seuls capables d'une confiance aussi absolue dans +une idée abstraite, telle que la science, c'est-à-dire la connaissance +présumée d'une vérité certaine.</p> + +<p>Pfuhl était en effet un adepte de la théorie du mouvement oblique, +déduite par lui des guerres de Frédéric le Grand, et tout ce qui ne +s'accordait pas avec cette théorie dans les campagnes modernes +constituait, à ses yeux, des fautes si grossières, et des non-sens si +monstrueux, que cet ensemble de combinaisons barbares ne pouvait, à son +avis, mériter le nom de guerre et être un sujet d'étude.</p> + +<p>Il avait été en 1806 le principal organisateur du plan de campagne qui +avait abouti à Iéna et à Auerstaedt, sans que l'insuccès lui eût +démontré la fausseté de son système. Il assurait au contraire que la +violation de certaines lois en avait été seule cause, et se plaisait à +répéter, avec une ironie satisfaite: «Je disais bien que cela irait à la +diable!» Pfuhl poussait si loin l'amour de la théorie, qu'il arrivait à +en perdre de vue le but pratique: l'application lui inspirait une +profonde aversion, et il refusait de s'en occuper!</p> + +<p>Les quelques mots qu'il échangea avec le prince André et Czernichew à +propos de la guerre actuelle furent dits par lui du ton d'un homme qui +prévoit un triste résultat et ne peut que le déplorer. Les houppettes de +cheveux ébouriffés qui pendaient sur sa nuque, et les mèches bien +lissées ramenées sur ses tempes étaient en harmonie avec l'expression de +ses paroles, il passa ensuite dans le salon contigu, d'où l'on entendit +aussitôt s'élever sa voix forte et grondeuse.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>Le prince André avait eu à peine le temps de tourner les yeux d'un autre +côté, que le comte Bennigsen entra précipitamment, et, le saluant d'un +signe de tête, passa dans la cabine en donnant des ordres à son aide de +camp. Il avait précédé l'Empereur pour prendre quelques dispositions et +le recevoir chez lui. Czernichew et Bolkonsky sortirent sur le perron: +le Souverain descendait de cheval. Il avait l'air fatigué, et la tête +inclinée en avant; on voyait qu'il écoutait avec ennui les observations +que lui adressait Paulucci avec une véhémence toute particulière: il fit +un pas en avant pour y couper court, mais l'Italien, rouge d'excitation +et oubliant toute convenance, le suivit sans s'interrompre:</p> + +<p>«Quant à celui qui a conseillé d'établir ce camp, le camp de +Drissa,—disait-il, pendant que l'Empereur montait les marches de +l'entrée, les yeux fixés sur le prince André, qu'il ne parvenait pas à +reconnaître.—Quant à celui-là, Sire, répéta Paulucci d'un ton +désespéré, sans pouvoir s'empêcher de continuer, je ne vois pas d'autre +alternative pour lui que la maison jaune ou le gibet!»</p> + +<p>Sans prêter la moindre attention à ces paroles, l'Empereur, qui avait +enfin reconnu le nouveau venu, le salua gracieusement.</p> + +<p>«Je suis charmé de te voir, lui dit-il. Va là-bas où ils sont tous +réunis, et attends mes ordres.»</p> + +<p>Le baron Stein et le prince Pierre Mikaïlovitch Volkhonsky le suivirent, +et les portes du cabinet se refermèrent sur eux. Le prince André, +profitant de l'autorisation impériale, se rendit avec Paulucci, qu'il +avait déjà vu en Turquie, dans la salle des délibérations.</p> + +<p>Le prince Pierre Volkhonsky, chargé alors des fonctions de chef +d'état-major auprès de Sa Majesté, apporta des cartes et des plans, et, +après les avoir étalés sur la table, formula successivement les +questions sur lesquelles l'Empereur désirait avoir l'avis du conseil; on +venait de recevoir la nouvelle (reconnue inexacte plus tard) que les +Français s'apprêtaient à tourner le camp de Drissa.</p> + +<p>Le premier qui éleva la voix fut le comte Armfeld: il proposa, afin de +parer aux difficultés de la situation, de réunir l'armée sur un point +indéterminé entre les grandes routes de Pétersbourg et de Moscou, et d'y +attendre l'ennemi. Cette proposition, qui ne répondait guère à la +question posée au conseil, n'avait évidemment d'autre but que de prouver +que lui aussi avait son plan combiné à l'avance, et il saisissait la +première occasion pour le faire connaître. Soutenu par les uns, attaqué +par les autres, ce projet était du nombre de ceux que l'on forme, sans +tenir compte de l'influence des événements sur la tournure de la guerre. +Le jeune colonel Toll le critiqua avec chaleur, et, tirant de sa poche +un manuscrit, il demanda la permission d'en faire la lecture. Dans cet +exposé, très détaillé, il proposait une combinaison toute contraire au +plan de campagne du général suédois et de Pfuhl. Paulucci l'attaqua, et +conseilla un mouvement offensif qui mettrait fin à l'incertitude, et +nous tirerait de ce «traquenard», ainsi qu'il appelait le camp de +Drissa. Pfuhl et son interprète Woltzogen avaient gardé le silence +pendant ces discussions orageuses; le premier se bornait à laisser +échapper des interjections inintelligibles et se détournait même +parfois, d'un air de dédain, comme s'il voulait faire bien constater +qu'il ne s'abaisserait jamais à réfuter de pareilles sornettes. Le +prince Volkhonsky, président des débats, l'interpella à son tour et le +pria d'exprimer son avis; il se contenta de lui répondre qu'il était +inutile de le lui demander, car on savait sûrement mieux que lui ce qui +restait à faire.</p> + +<p>«Vous avez, dit-il, le choix entre la position si admirablement choisie +par le général Armfeld, avec l'ennemi sur les derrières de l'armée, et +l'attaque conseillée par le seigneur italien..., ou bien, ce qui serait +encore mieux, une belle et bonne retraite!» Volkhonsky, fronçant les +sourcils à cette boutade, lui rappela qu'il lui parlait au nom de +l'Empereur. Pfuhl se leva aussitôt, et reprit avec une excitation +croissante:</p> + +<p>«On a tout gâté, tout embrouillé; on a voulu faire mieux que moi, et +maintenant c'est derechef à moi que l'on s'adresse!... Quel est le +remède, dites-vous? Je n'en sais rien!... Je vous répète qu'il faut tout +exécuter à la lettre, sur les bases que je vous ai précisées, +s'écria-t-il en frappant la table de ses doigts osseux.—Où est la +difficulté? Elle n'existe pas!... Sornettes! jeux d'enfants!...» Et, se +rapprochant de la carte, il indiqua rapidement différents points, en +démontrant au fur et à mesure qu'aucun hasard ne saurait ni déjouer son +plan, ni annuler l'utilité du camp de Drissa, que tout était prévu, +calculé à l'avance, et que si l'ennemi le tournait, il courrait +nécessairement à sa perte.</p> + +<p>Paulucci, qui ne parlait pas l'allemand, lui adressa quelques questions +en français. Comme Pfuhl s'exprimait fort mal dans cette langue, +Woltzogen vint à son secours, et traduisit, avec une extrême volubilité, +les explications de Pfuhl, destinées uniquement à prouver que toutes les +difficultés contre lesquelles on se heurtait dans ce moment, provenaient +uniquement de l'inexactitude apportée à l'exécution de son plan. Enfin, +semblable au mathématicien qui dédaigne de faire à nouveau la preuve +d'un problème qu'il a résolu, et dont la solution lui paraît +incontestable, il cessa de parler et laissa le champ libre à Woltzogen, +qui continua à exposer, en français, les idées de son chef en lui +adressant de temps à autre un: «N'est-ce pas ainsi, Excellence?»</p> + +<p>Pfuhl, échauffé par la lutte, lui répondait invariablement, avec une +irritation toujours croissante: «Mais cela s'entend, il n'y a pas là +matière à discussion!»</p> + +<p>De leur côté, Paulucci et Michaud attaquaient Woltzogen en français, +Armfeld en allemand, et Toll expliquait le tout en russe au prince +Volkhonsky. Le prince André observait et se taisait.</p> + +<p>De tous ces hauts personnages, Pfuhl était celui qui éveillait en lui le +plus de sympathie. Cet homme qui poussait jusqu'à l'absurde la confiance +en lui-même, irascible mais résolu, était le seul, entre eux tous, qui +ne désirait rien pour lui-même, qui ne détestait personne, et qui +cherchait simplement à faire exécuter un plan fondé sur une théorie qui +était le résultat de longues années de travail. Sans doute il était +ridicule, et son persiflage désagréable au dernier point, mais il +inspirait, malgré tout, un respect involontaire par son dévouement +absolu à une idée. On ne sentait pas non plus dans ses discours cette +espèce de panique que ses adversaires laissaient entrevoir, en dépit de +leurs efforts pour la dissimuler. Cette disposition générale des +esprits, dont le conseil de 1805 avait été complètement exempt, leur +était inspirée aujourd'hui par le génie reconnu de Napoléon, et se +trahissait dans leurs moindres arguments. On croyait que tout lui était +possible; il était capable même, disaient-ils, de les attaquer de tous +les côtés à la fois, et son nom suffisait à battre en brèche les +raisonnements les plus sages. Pfuhl seul le traitait de barbare, à +l'égal de tous ceux qui faisaient de l'opposition à sa théorie favorite. +Au respect qu'il inspirait au prince André se joignait un vague +sentiment de pitié, car, à en juger d'après le ton des courtisans, +d'après les paroles de Paulucci à l'Empereur et surtout d'après une +certaine amertume d'expressions dans la bouche du savant théoricien, il +était évident que chacun prévoyait, et qu'il pressentait lui-même sa +disgrâce prochaine. Il cachait, on le voyait, sous une ironie +dédaigneuse et acerbe, son désespoir de voir lui échapper l'occasion +unique d'appliquer et de vérifier sur une grande échelle l'excellence de +son système et d'en prouver la justesse au monde entier.</p> + +<p>La discussion dura longtemps; elle devint de plus en plus bruyante; elle +finit par dégénérer en attaques personnelles, et il n'en résulta aucune +conclusion pratique. Le prince André, en présence de cette confusion +des langues, de cette foule de projets, de propositions, de +contre-propositions et de réfutations, ne put s'empêcher de s'étonner de +tout ce qu'il entendait dire. Pendant son service actif, il avait +souvent médité sur ce qu'on était convenu d'appeler la science +militaire, qui, selon lui, n'existait pas et ne pouvait exister, et il +en avait conclu que le génie militaire n'était qu'un mot de convention. +Ces pensées, encore indécises dans son esprit, venaient de recevoir, +pendant ces débats, une confirmation éclatante, et elles étaient +devenues pour lui une vérité sans réplique: «Comment existerait-il une +théorie et une science là où les conditions et les circonstances restent +inconnues et où les forces agissantes ne sauraient être déterminées avec +précision? Quelqu'un peut-il deviner quelle sera la position de notre +armée et celle de l'ennemi dans vingt-quatre heures d'ici? N'est-il pas +arrivé maintes fois, grâce à un cerveau brûlé bien résolu, à 5 000 +hommes de résister à 30!000 combattants, comme dans le temps à +Schöngraben, et à une armée de 80 000 hommes de se débander et de +prendre la fuite devant 8 000, comme à Austerlitz; et cela parce qu'il +avait plu à un seul poltron de crier: «Nous sommes coupés!» Où peut donc +être la science là où tout est vague, où tout dépend de circonstances +innombrables, dont la valeur ne saurait être calculée en vue d'une +certaine minute, puisque l'instant précis de cette minute est inconnu? +Armfeld soutient que nos communications sont coupées, Paulucci assure +que nous avons placé l'ennemi entre deux feux, Michaud démontre que le +défaut du camp de Drissa est d'avoir la rivière derrière nous, tandis +que Pfuhl prouve que c'est là ce qui fait sa force! Toll propose son +plan, Armfeld le sien; l'un et l'autre sont également bons et également +mauvais, car leurs avantages respectifs ne pourront être appréciés qu'au +moment même où les événements s'accompliront! Tous parlent des génies +militaires. En est-ce donc un celui qui sait approvisionner à temps son +armée de biscuits, et qui envoie les uns à gauche, les autres à droite? +Non. On ne les qualifie ainsi de «génies» que parce qu'ils ont l'éclat +et le pouvoir, et qu'une foule de pieds-plats à genoux comme toujours +devant la puissance leur prêtent les qualités qui ne sont pas celles du +génie véritable. Mais c'est tout l'opposé! Les bons généraux que j'ai +connus étaient bêtes et distraits, Bagration par exemple, et Napoléon +cependant l'a proclamé le meilleur de tous!... Et Bonaparte lui-même? +N'ai-je pas observé à Austerlitz l'expression suffisante et vaniteuse de +sa physionomie? Un bon capitaine n'a besoin ni d'être un génie, ni de +posséder des qualités extraordinaires: tout au contraire, les côtés les +plus élevés et les plus nobles de l'homme, tels que l'amour, la poésie, +la tendresse, le doute investigateur et philosophique, doivent le +laisser complètement indifférent. Il doit être borné, convaincu de +l'importance de sa besogne, ce qui est indispensable, car autrement il +manquerait de patience, se tenir en dehors de toute affection, n'avoir +aucune pitié, ne jamais réfléchir, ni se demander jamais où est le juste +et l'injuste..., alors seulement il sera parfait. Le succès ne dépend +pas de lui, mais du soldat qui crie: «Nous sommes perdus!» ou de celui +qui crie: «Hourra!...» Et c'est là dans les rangs, là seulement, que +l'on peut servir avec la conviction d'être utile!»</p> + +<p>Le prince André se laissait aller à ces réflexions, lorsqu'il en fut +brusquement tiré par la voix de Paulucci: le conseil se séparait.</p> + +<p>Le lendemain, à la revue, l'Empereur lui demanda où il désirait servir, +et le prince André se perdit à tout jamais dans l'opinion du monde de la +cour en se bornant tout simplement à désigner l'armée active, au lieu de +solliciter un emploi auprès de Sa Majesté.</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>Nicolas Rostow reçut, un peu avant l'ouverture de la campagne, une +lettre de ses parents; ils l'informaient, en quelques mots, de la +maladie de Natacha et de la rupture de son mariage, «qu'elle-même avait +rompu,» disaient-ils; ils l'engageaient de nouveau à quitter le service +et à revenir auprès d'eux. Il leur exprima dans sa réponse tous les +regrets que lui causaient la maladie et le mariage manqué de sa soeur, +les assura qu'il ferait son possible pour réaliser leur souhait, mais se +garda bien de demander un congé.</p> + +<p>«Amie adorée de mon âme, écrivit-il en particulier à Sonia, l'honneur +seul m'empêche de retourner auprès des miens, car aujourd'hui, à la +veille de la guerre, je me croirais déshonoré non seulement aux yeux de +mes camarades, mais aux miens propres, si je préférais mon bonheur à mon +devoir et à mon dévouement pour la patrie. Ce sera, crois-le bien, notre +dernière séparation! La campagne à peine finie, si je suis en vie et +toujours aimé, je quitterai tout, et je volerai vers toi, pour te serrer +à tout jamais sur mon coeur ardent et passionné!»</p> + +<p>Il disait vrai. La guerre seule empêchait son retour et son mariage. +L'automne d'Otradnoë avec ses chasses, l'hiver avec ses plaisirs de +carnaval, et son amour pour Sonia lui avaient fait entrevoir une série +de joies paisibles et de jours tranquilles qu'il avait ignorés +jusque-là, et dont la douce perspective l'attirait plus que jamais: «Une +femme parfaite, des enfants, une excellente meute de chiens courants, +dix à douze laisses de lévriers rapides, le bien à administrer, les +voisins à recevoir, et une part active dans les fonctions dévolues à la +noblesse: voilà une bonne existence, se disait-il!» Mais il n'y avait +pas à y songer: la guerre lui commandait de rester au régiment, et son +caractère était ainsi fait, qu'il se soumit à cette nécessité sans en +éprouver le moindre ennui, et pleinement satisfait de la vie qu'il +menait et qu'il avait su se rendre agréable.</p> + +<p>Reçu avec joie par ses camarades à l'expiration de son congé, on +l'envoya acheter des chevaux pour la remonte, et en amena d'excellents +de la Petite-Russie; on en fut enchanté, et ils lui valurent force +compliments de la part de ses chefs. Nommé capitaine pendant cette +courte absence, il fut appelé, lorsque le régiment se prépara à entrer +en campagne, à commander son ancien escadron.</p> + +<p>La campagne s'ouvrit, les appointements furent doublés; le régiment, +envoyé en Pologne, vit arriver de nouveaux officiers, de nouveaux +soldats, de nouveaux chevaux, et il y régna cette joyeuse animation qui +se manifeste toujours au début de toute guerre. Rostow, qui savait +apprécier les avantages de sa position, s'adonna tout entier aux +plaisirs et aux devoirs de son service, bien qu'il sût parfaitement +qu'un jour viendrait où il le quitterait.</p> + +<p>Les troupes quittèrent Vilna, par suite d'une foule de raisons +politiques, de raisons d'État, et d'autres motifs, et chaque pas +qu'elles faisaient en arrière donnait lieu, au sein de l'état-major, à +de nouvelles complications d'intérêts, de combinaisons et de passions de +toute sorte.</p> + +<p>Quant aux hussards de Pavlograd, ils firent cette retraite par la plus +belle des saisons, avec des vivres en abondance, et toute la facilité et +l'agrément d'une partie de plaisir. Se désespérer, se décourager, et +surtout intriguer, était le fait du quartier général, mais à l'armée on +ne s'inquiétait pas de savoir où on allait et pourquoi on marchait. Les +regrets causés par la retraite ne s'adressaient qu'au logement où l'on +avait gaiement vécu, et à la jolie Polonaise qu'on abandonnait. S'il +arrivait par hasard à un officier de penser que l'avenir ne promettait +rien de bon, il s'empressait aussitôt, comme il convient à un vrai +militaire, d'écarter cette crainte, de reprendre sa gaieté, et de +reporter toute son attention sur ses occupations immédiates, afin +d'oublier la situation générale. On campa d'abord aux environs de Vilna: +on s'y amusa en compagnie des propriétaires polonais avec qui on avait +noué connaissance, et en se préparant constamment à des revues passées +par l'Empereur ou par d'autres chefs militaires. On reçut l'ordre de se +replier jusqu'à Sventziany, et de détruire les vivres qu'on ne pouvait +emporter. Les hussards n'avaient point oublié cet endroit, qui, pendant +leur dernier séjour, avait été baptisé par l'armée du nom de «Camp des +ivrognes». La conduite des troupes, qui, en réquisitionnant +l'approvisionnement nécessaire, prenaient où elles pouvaient des +chevaux, des voitures, des tapis, et tout ce qui leur tombait sous la +main, y avait soulevé de nombreuses plaintes. Rostow se souvenait fort +bien de Sventziany pour y avoir mis à pied le maréchal des logis le jour +même de leur arrivée, et n'avoir pu venir à bout des hommes de son +escadron, soûls comme des grives parce qu'ils avaient, à son insu, +emporté avec eux cinq tonnes de vieille bière! De Sventziany, la +retraite se continua jusqu'à la Drissa, et de la Drissa encore plus +loin, en se rapprochant des frontières russes.</p> + +<p>Le 13/25 juillet, le régiment de Pavlograd eut une sérieuse rencontre +avec l'ennemi. La veille au soir, il avait été assailli par une +épouvantable bourrasque accompagnée de grêle et de pluie, prélude des +tempêtes et des bourrasques qui se renouvelèrent si souvent en l'année +1812.</p> + +<p>Deux escadrons bivouaquaient dans un camp de seigle, dont les épis, +foulés et piétinés par le bétail et les chevaux, ne contenaient plus un +atome de grain. La pluie tombait à verse; Rostow et Iline, un jeune +officier qu'il avait pris sous sa protection, s'abritaient dans une +hutte de branchages élevée à la hâte. Un autre officier, dont les joues +disparaissaient littéralement sous une énorme paire de moustaches, entra +chez eux, surpris par l'orage.</p> + +<p>«Je viens de l'état-major! dit-il. Connaissez-vous, comte, l'exploit de +Raïevsky?...» Et il lui conta les détails du combat de Saltanovka.</p> + +<p>L'officier aux grosses moustaches, nommé Zdrginsky, leur en fit un récit +emphatique. À l'entendre, la digue de Saltanovka ne rappelait rien moins +que le défilé des Thermopyles, et la conduite du général Raïevsky, +s'avançant avec ses deux fils sur la digue, sous un feu terrible, pour +commander l'attaque, était comparable à celle des héros de l'antiquité. +Rostow l'écouta sans lui prêter grande attention; il fumait sa pipe, +faisait des contorsions chaque fois que l'eau lui glissait le long de la +nuque, et regardait Iline du coin de l'oeil; entre lui et cet officier +de seize ans, il y avait aujourd'hui les mêmes rapports que ceux qui +avaient existé sept ans auparavant entre lui et Denissow. Iline avait +pour Rostow une adoration toute féminine: c'était son Dieu et son +modèle! Zdrginsky ne parvint pas à communiquer son enthousiasme à +Nicolas, qui garda un morne silence, et l'on pouvait deviner à +l'expression de son visage que ce récit lui était souverainement +désagréable. Ne savait-il pas, par sa propre expérience, après +Austerlitz et la guerre de 1807, qu'on mentait toujours en citant des +faits militaires, et que lui-même mentait aussi en racontant ses +prouesses? Ne savait-il pas également qu'à la guerre rien ne se passe +comme on se le figure, et comme on le raconte après coup? Le récit ne +lui plaisait donc en aucune façon, le narrateur encore moins; car en +parlant il avait la fâcheuse habitude de se pencher sur la figure de son +voisin, jusqu'à la toucher presque de ses lèvres, et d'occuper en outre +beaucoup trop de place dans l'étroite hutte! «D'abord, se disait Rostow, +les yeux fixés sur lui, la confusion et la presse devaient être telles +sur cette digue, que si vraiment Raïevsky s'y est élancé avec ses deux +fils, il n'a pu produire d'effet que sur les dix ou douze hommes tout +au plus qui le serraient de près.... Quant aux autres, ils n'auront +certainement pas remarqué avec qui il était, et s'ils s'en sont aperçus, +ils s'en seront d'autant moins émus, qu'ils avaient dans ce moment à +songer à leur propre peau, et que, par suite, le sacrifice de sa +tendresse paternelle leur importait fort peu... et d'ailleurs, le sort +de la patrie ne dépendait pas de cette digue...! La prendre ou la +laisser à l'ennemi revenait au même, et, quoi qu'en puisse dire +Zdrginsky, ce n'étaient pas les Thermopyles! Pourquoi alors ce +sacrifice? Pourquoi mettre en avant ses propres enfants? Je n'aurais +certainement pas exposé ainsi Pétia, ni même Iline, qui est un étranger +pour moi, mais un brave garçon.... J'aurais au contraire tâché de les +placer loin du danger.» Il se garda bien cependant de faire part à ses +deux camarades de ses réflexions: l'expérience lui avait appris que +c'était inutile, car, comme toute cette histoire devait contribuer à +glorifier nos armées, il fallait feindre d'y ajouter une foi entière, et +c'est ce qu'il fit sans hésiter.</p> + +<p>«On ne peut plus y tenir, s'écria Iline, qui devinait la mauvaise humeur +de Rostow: je suis mouillé jusqu'aux os.... Voilà la pluie qui diminue, +je vais m'abriter ailleurs.» Iline et Zdrginsky sortirent.</p> + +<p>Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, que le premier revint en +pataugeant dans la boue:</p> + +<p>«Hourra! Rostow, allons vite, j'ai trouvé! Il y a un cabaret à deux +cents pas d'ici, et les nôtres y sont déjà établis. Nous nous sècherons, +et Marie Henrikovna y est aussi.»</p> + +<p>Marie Henrikovna était une jeune et jolie Allemande que le docteur du +régiment avait épousée en Pologne et qu'il menait partout avec lui. +Était-ce parce qu'il n'avait pas les moyens de l'installer ailleurs, ou +parce qu'il ne voulait pas s'en séparer pendant les premiers mois de +leur mariage? On l'ignorait. Le fait est que la jalousie du docteur +était devenue, parmi les officiers de hussards, un thème de +plaisanteries inépuisable. Rostow s'enveloppa de son manteau, appela +Lavrouchka, lui donna de transporter ses effets, et suivit Iline; ils +glissaient, à qui mieux mieux, dans la boue, et s'éclaboussaient dans +les flaques d'eau; la pluie diminuait, l'orage s'éloignait, et la lueur +blafarde des éclairs à l'horizon ne perçait plus les ténèbres qu'à de +longs intervalles.</p> + +<p>«Rostow, où es-tu? criait Iline.</p> + +<p>—Par ici, répondait Rostow.... Vois donc, quels éclairs!»</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>La kibitka du docteur stationnait devant le cabaret, où cinq officiers +s'étaient réfugiés. Marie Henrikovna, une jolie blonde, un peu forte, en +bonnet de nuit et en camisole, assise sur le banc, à la place d'honneur, +cachait en partie son mari étendu derrière elle et dormant profondément. +On riait, et l'on causait au moment de l'apparition des deux nouveaux +venus.</p> + +<p>«On s'amuse donc ici? demanda Nicolas.</p> + +<p>—Ah! vous êtes dans un bel état, vous autres, lui répondit-on... de +vraies gouttières!... N'allez pas inonder notre salon.... N'abîmez pas +la robe de Marie Henrikovna!» Rostow et son compagnon se mirent en quête +d'un coin où, sans blesser la pudeur de cette dernière, il leur fût +possible de mettre du linge sec. Ils en trouvèrent un, séparé du reste +par une cloison, mais il était déjà occupé par trois officiers qui en +remplissaient, à eux seuls, l'étroit espace: ils y jouaient aux cartes, +à la lueur d'une chandelle fichée dans une bouteille vide, et se +refusèrent à leur céder la place. Marie Henrikovna, touchée de +compassion, leur prêta son jupon, qui fit l'office de rideau, et, se +dissimulant derrière ses plis et avec l'aide de Lavrouchka, ils se +débarrassèrent enfin de leurs habits mouillés.</p> + +<p>On fit du feu tant bien que mal dans un poêle à moitié démoli, on +dénicha une planche, qui fut posée sur deux selles recouvertes d'une +schabraque, on fit apporter un samovar, on ouvrit une cantine contenant +une demi-bouteille de rhum, et Marie Henrikovna fut priée de remplir les +devoirs de maîtresse de maison. Tous se groupèrent autour d'elle: l'un +lui offrit un mouchoir de poche blanc pour essuyer ses jolies mains; +l'autre étendit son uniforme à ses pieds pour les préserver de +l'humidité; le troisième drapa son manteau sur la fenêtre pour +intercepter le froid; le quatrième enfin se mit à chasser les mouches +qui auraient pu réveiller son mari.</p> + +<p>«Laissez-le, dit Marie Henrikovna en souriant timidement.... +Laissez-le, il a toujours le sommeil dur après une nuit blanche.</p> + +<p>—Impossible! répliqua l'officier; il faut avoir soin du docteur: on ne +sait pas ce qui peut arriver, et il me rendra la pareille lorsqu'il me +coupera un bras ou une jambe.»</p> + +<p>Il n'y avait en tout que trois verres, et l'eau était si sale, si jaune, +qu'on ne pouvait guère juger si le thé était trop fort ou trop faible. +Le samovar n'en contenait que six portions, mais on ne s'en plaignait +pas: on trouvait même fort agréable d'attendre son tour d'après +l'ancienneté, et de recevoir le breuvage brûlant des mains +grassouillettes de Marie Henrikovna, dont les ongles, il est vrai, +laissaient légèrement à désirer sous le rapport de la propreté. Tous +paraissaient et étaient réellement amoureux d'elle ce soir-là; les +joueurs mêmes sortirent de leur coin, et, laissant là le jeu, lui +témoignèrent également les plus aimables attentions. Se voyant ainsi +entourée d'une brillante jeunesse, Marie Henrikovna rayonnait d'aise, +malgré toutes les frayeurs qu'elle éprouvait au moindre mouvement de son +époux endormi.</p> + +<p>Il n'y avait qu'une seule cuiller; en revanche, le sucre abondait; mais, +comme il ne parvenait pas à fondre, il fut décidé que Marie Henrikovna +le remuerait, à tour de rôle, dans chaque verre. Rostow, ayant reçu le +sien, y versa du rhum et le lui tendit:</p> + +<p>«Mais vous ne l'avez pas sucré!» dit-elle en riant.</p> + +<p>On aurait vraiment pu croire, à voir la bonne humeur de chacun, que tout +ce qui se disait ce soir-là était du dernier comique et avait un double +sens.</p> + +<p>«Je n'ai pas besoin de sucre: je veux seulement que, de votre jolie +main, vous trempiez votre cuiller dans mon thé!»</p> + +<p>Marie Henrikovna y consentit volontiers, et chercha sa cuiller, dont un +autre officier s'était déjà emparé.</p> + +<p>«Eh bien, alors, trempez-y votre petit doigt, cela me sera encore plus +agréable, dit Rostow.</p> + +<p>—Mais, il est brûlant?» répliqua Marie Henrikovna en rougissant de +plaisir.</p> + +<p>Iline saisit un baquet plein d'eau, y jeta deux gouttes de rhum, et le +lui apporta:</p> + +<p>«Voilà ma tasse, s'écria-t-il, plongez-y seulement votre doigt, et je la +boirai en entier.»</p> + +<p>Lorsque le samovar fut à sec, Rostow sortit de sa poche un paquet de +cartes, et proposa de jouer à l'écarté avec Marie Henrikovna. On tira au +sort pour savoir à qui reviendrait ce bonheur, et il fut convenu que le +gagnant ou celui qui aurait le roi, baiserait la main de Marie +Henrikovna, et que le perdant s'occuperait de faire chauffer le samovar +pour le thé du docteur.</p> + +<p>«Mais si c'est Marie Henrikovna qui gagne et qui a le roi? demanda +Iline.</p> + +<p>—Comme elle est toujours notre reine, ses ordres feront loi!»</p> + +<p>Le jeu venait à peine de commencer, que la tête ébouriffée du docteur +s'éleva au-dessus des épaules de sa femme; réveillé depuis un moment, il +avait entendu tous les gais propos qui s'échangeaient autour de lui, et +l'on voyait, à sa figure maussade et triste, qu'il n'y trouvait rien +d'amusant ni de drôle. Sans échanger de salut avec les officiers, il se +gratta la tête mélancoliquement, et demanda à sortir de sa retraite; on +le laissa passer et il quitta la chambre, au milieu d'un rire homérique. +Marie Henrikovna ne put s'empêcher d'en rougir jusqu'aux larmes, et n'en +fut que plus séduisante aux yeux de ses admirateurs. À sa rentrée, le +docteur déclara à sa femme (qui n'avait plus envie de sourire et qui +attendait avec anxiété son arrêt) que, la pluie ayant cessé, il fallait +retourner dans leur kibitka, pour empêcher que tous leurs effets ne +fussent volés.</p> + +<p>«Quelle idée, docteur! dit Rostow, je vais y faire mettre un planton, +deux si vous voulez?</p> + +<p>—Je monterai moi-même la garde! s'écria Iline.</p> + +<p>—Grand merci, messieurs... vous avez tous bien dormi, tandis que j'ai +passé deux nuits sans sommeil...!» Et il s'assit d'un air boudeur à côté +de sa femme pour attendre la fin de la partie.</p> + +<p>L'expression de la physionomie du docteur, qui suivait d'un oeil +farouche chacun de ses gestes, augmenta la gaieté des officiers, qui, +ne pouvant retenir leurs rires, s'ingéniaient à leur trouver des +prétextes plus ou moins plausibles. Lorsqu'il eut enfin emmené sa jolie +moitié, les officiers s'étendirent à leur tour, en se couvrant de leurs +manteaux encore humides; mais ils ne dormirent pas, et continuèrent +longtemps à plaisanter sur la frayeur du docteur et sur la gaieté de sa +femme; quelques-uns même allèrent de nouveau sur le perron, pour tâcher +de deviner ce qui se passait dans la kibitka. Rostow essaya bien, il est +vrai, de s'endormir à différentes reprises, mais chaque fois une +nouvelle plaisanterie l'arrachait au sommeil qui le gagnait, et la +conversation recommençait de plus belle, au milieu de joyeux éclats de +rire, sans rime ni raison, de vrais rires d'enfants!</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>Personne ne dormait encore à trois heures de la nuit, lorsque le +maréchal des logis apporta l'ordre de se mettre en marche vers le bourg +d'Ostrovna.</p> + +<p>Les officiers firent leurs préparatifs à la hâte, sans interrompre leur +causerie; tandis qu'on faisait chauffer le même samovar avec la même eau +jaunâtre, Rostow alla rejoindre son escadron, sans attendre que le thé +fût prêt. Il ne pleuvait plus, l'aube blanchissait, les nuages se +dispersaient peu à peu, il faisait humide et froid, et on le sentait +d'autant plus vivement, que les uniformes n'avaient pas eu le temps de +sécher. Iline et Rostow jetèrent en passant un regard sur la kibitka, +dont le tablier, tout mouillé, laissait dépasser les jambes du docteur +et apercevoir dans un coin, sur un oreiller, le petit bonnet de sa +femme, dont ils entendirent la respiration ensommeillée.</p> + +<p>«Elle est vraiment fort gentille, dit Rostow à son camarade.</p> + +<p>—Ravissante!» lui répondit Iline avec la conviction d'un enfant de +seize ans.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, l'escadron se tenait aligné sur le chemin.</p> + +<p>«À cheval!» commanda-t-on.</p> + +<p>Les soldats se signèrent, et enfourchèrent leurs montures. Rostow, se +plaçant en avant, s'écria:</p> + +<p>«Marche!...» Et les hussards se mirent en mouvement, quatre par quatre, +au bruit des fers de leurs chevaux piétinant dans la boue et du +cliquetis de leurs sabres, en suivant l'infanterie et l'artillerie, qui +étaient échelonnées sur la grand'route bordée de bouleaux.</p> + +<p>Des nuages d'un gris violet, pourprés à l'Orient, couraient rapidement +dans l'espace, le jour grandissait, on distinguait déjà l'herbe du +fossé, encore toute mouillée de l'orage de la nuit, et les branches +pendantes des bouleaux égrenaient une à une leurs brillantes +gouttelettes. Les visages des soldats se dessinaient de plus en plus! +Rostow et Iline avançaient entre deux rangs d'arbres d'un côté du +chemin; le premier se donnait volontiers, en campagne, le plaisir de +changer de monture, et passait volontiers du cheval de régiment à un +cheval cosaque. Connaisseur et amateur, il avait acheté dernièrement un +vigoureux alezan, à crinière blanche, des steppes du Don, qui ne se +laissait jamais dépasser, et qu'il montait avec une véritable +jouissance: il allait ainsi, rêvant à son cheval, à la matinée qui +s'éveillait, à la femme du docteur, sans songer un seul instant au péril +qui pouvait fondre sur eux d'un moment à l'autre.</p> + +<p>Jadis il aurait eu peur en marchant au feu, maintenant il ne ressentait +plus aucune crainte: l'habitude l'avait-elle aguerri? Non, mais il avait +appris à se gouverner, et à penser à toute autre chose qu'à ce qui +semblait devoir l'intéresser le plus à cette heure, c'est-à-dire au +danger qui s'approchait. Malgré tous ses efforts, malgré les reproches +de lâcheté qu'il s'était bien souvent adressés, il n'avait jamais pu, +durant les premières années de son service, vaincre la peur qui +s'emparait instinctivement de lui, mais le temps l'y avait +insensiblement amené. Il suivait donc avec tranquillité et insouciance +son chemin sous les arbres, arrachait en passant quelques feuilles, +effleurait parfois du bout de son pied le ventre de son cheval, et +tendait, sans se retourner, la pipe qu'il venait de fumer au hussard qui +cheminait derrière lui: on aurait dit à le voir qu'il s'agissait d'une +simple promenade. La figure émue et inquiète d'Iline, qui exprimait au +contraire tant de sentiments divers, lui inspirait une sérieuse +compassion; il connaissait par expérience cet état de fiévreuse +angoisse, cette attente de la peur et de la mort, et il savait aussi que +le temps seul pouvait y porter remède.</p> + +<p>À peine le soleil apparut-il au-dessus d'une bande de nuages, que le +vent s'apaisa; il semblait vouloir respecter ce radieux lendemain d'une +nuit d'orage. Quelques gouttes tombèrent encore, puis le calme se +rétablit. Continuant son ascension, le disque de feu se déroba un moment +derrière un étroit nuage, dont il déchira bientôt le bord supérieur pour +reparaître dans tout son éclat; le paysage s'éclaira de nouveau, la +verdure scintilla plus riante, et, comme une réponse ironique à ce flot +d'éclatante lumière, les premiers grondements du canon se firent +entendre à une certaine distance.</p> + +<p>Rostow n'avait pas eu encore le temps de se rendre compte de la +distance, lorsqu'un aide de camp du comte Ostermann-Tolstoy, arrivant +de Vitebsk au galop, lui transmit l'ordre de prendre le trot accéléré.</p> + +<p>Son escadron dépassa l'infanterie et l'artillerie, qui doublaient +également leur allure, descendit une colline, et, traversant un village +abandonné, remonta le versant opposé. Les chevaux et les hommes étaient +couverts de sueur.</p> + +<p>«Halte! alignement! commanda le divisionnaire.—Par file à gauche, +marche!» Les hussards longèrent la ligne des troupes et atteignirent le +flanc gauche de la position, derrière les uhlans placés sur la ligne +d'attaque. À droite, en colonnes serrées, se tenait massée la réserve de +notre infanterie; au-dessus d'elle, sur la hauteur, reluisaient nos +canons, qui se détachaient sur le fond de l'horizon, éclairés par la +lumière oblique du matin. Dans le vallon, les colonnes ennemies et leur +artillerie échangeaient déjà gaiement les premiers coups de feu avec +notre ligne d'avant-postes.</p> + +<p>Le crépitement de la fusillade, que Rostow n'avait pas entendu depuis +longtemps, produisit sur lui l'effet d'une joyeuse musique: il prêta de +bonne humeur l'oreille à ce <i>trap, ta, ta tap</i> incessant qui éclatait en +masse ou isolé, et qui, après un intervalle de silence, reprenait avec +une nouvelle vigueur: on aurait dit qu'un enfant s'amusait à poser le +pied sur des pétards.</p> + +<p>Les hussards restèrent une heure environ sans bouger. La canonnade +commença. Après avoir échangé quelques mots avec le commandant du +régiment, le comte Ostermann passa avec sa suite derrière l'escadron, +et s'éloigna dans la direction de la batterie placée à quelques pas de +là.</p> + +<p>Un peu après, on entendit le commandement donné aux uhlans de se former +en colonne d'attaque, et l'infanterie qui les masquait fractionna ses +bataillons pour leur livrer passage. Ils descendirent la hauteur, et +s'élancèrent au trot, leurs flammes flottant au bout de leurs piques, +vers la cavalerie française, qui venait de déboucher à gauche de la +colline.</p> + +<p>Dès qu'ils eurent quitté leur poste, les hussards s'avancèrent pour +l'occuper, afin de couvrir la batterie. Quelques balles perdues +passèrent au-dessus d'eux, en sifflant et en geignant dans l'air.</p> + +<p>Ce bruit, en se rapprochant, excita encore plus l'ardeur et la gaieté +de Rostow. Crânement campé sur sa selle, il voyait se dérouler à ses +pieds tout le terrain du combat, et prenait part de tout son coeur à +l'attaque des uhlans. Lorsque ceux-ci fondirent sur la cavalerie +française, il y eut quelques instants de confusion générale dans un +tourbillon de fumée; puis il les vit revenir en arrière sur la gauche, +et il aperçut soudain, au milieu d'eux et de leurs chevaux alezans, des +groupes compacts de dragons bleus français, montés sur des chevaux gris +pommelé, qui les repoussaient avec vigueur.</p> + + +<h3>XV</h3> + + +<p>L'oeil exercé de Rostow avait été le premier à se rendre compte de ce +qui se passait: les uhlans, poursuivis par l'ennemi, fuyaient à la +débandade et se rapprochaient de plus en plus. Déjà on pouvait +distinguer les gestes de ces hommes, si petits à distance; on pouvait +les voir se choquer, s'attaquer, se saisir mutuellement, en brandissant +leurs sabres.</p> + +<p>Rostow assistait à ce spectacle comme à une chasse à courre; son +instinct lui disait que, si les hussards attaquaient à l'instant les +dragons, ces derniers n'y résisteraient pas, mais il fallait se décider +sans hésitation: une seconde de plus, et il serait trop tard. Il se +retourna: le capitaine, qui était à ses côtés, avait, comme lui, les +yeux fixés sur la lutte:</p> + +<p>«André Sévastianovitch, fit Rostow, nous pourrions les culbuter, qu'en +dites-vous?</p> + +<p>—À coup sûr, car en effet...» Mais Rostow, sans attendre la fin de sa +réponse, piqua son cheval de l'éperon, et se plaça à la tête de ses +hommes, qui, mus par le même sentiment, s'élancèrent en avant sans +attendre son commandement. Nicolas ne comprenait pas pourquoi et comment +il agissait ainsi: il faisait cela sans préméditation, sans réflexion, +comme il l'aurait fait à la chasse. Il voyait les dragons qui galopaient +en désordre à une faible distance; il savait qu'ils fléchiraient et +qu'il fallait profiter à tout prix de cet instant favorable, car, une +fois passé, on ne le retrouverait plus. Le sifflement des balles était +si excitant, la fougue de son cheval si difficile à maîtriser, qu'il +céda à l'entraînement général, et entendit aussitôt le piétinement de +tout son escadron, qui le suivait au grand trot sur la descente. À +peine eurent-ils atteint la plaine, que le trot se transforma en un +galop de plus en plus rapide, au fur et à mesure qu'ils se rapprochaient +des uhlans et des dragons français, qui les poursuivaient le sabre aux +reins. À la vue des hussards, les premiers rangs ennemis se retournèrent +indécis, et barrèrent la route à ceux qui les suivaient. Rostow, donnant +pleine carrière à son cheval cosaque, se laissait emporter à l'encontre +des Français, avec le sentiment du chasseur à la poursuite du loup. Un +uhlan s'arrêta, un fantassin se jeta à terre pour éviter d'être écrasé, +un cheval sans cavalier vint donner dans les hussards, et le gros des +dragons français tourna bride au triple galop. Au moment où Rostow +s'élançait à leur poursuite, il rencontra un buisson sur son chemin, +mais son excellente bête s'enleva, et le franchit d'un bond. Nicolas +s'était à peine remis en selle qu'il se trouva tout près de l'ennemi. Un +officier français, à en juger par son uniforme, galopait à quelques pas +de lui, penché en avant sur son cheval gris, qu'il frappait du plat de +son sabre. Il ne s'était pas passé une seconde, que le poitrail du +cheval de Rostow se heurtait de toute la force de son élan contre la +croupe de celui de l'officier, et le culbutait à moitié; au même +instant, Rostow leva machinalement son sabre, et le laissa retomber sur +le Français. L'ardeur qui l'emportait disparut aussitôt comme par +enchantement. L'officier avait été renversé, grâce plutôt au choc des +deux chevaux et à sa propre frayeur, qu'au coup de sabre de son +assaillant, qui ne lui avait fait qu'une légère entaille au-dessus du +coude. Rostow, retenant son cheval, chercha à voir celui qu'il venait de +frapper: le malheureux dragon sautait à cloche-pied, sans pouvoir +parvenir à retirer sa jambe, prise dans l'étrier. Il clignait des yeux, +fronçait les sourcils comme quelqu'un qui s'attend à une nouvelle +attaque, tout en jetant de bas en haut un regard terrifié sur le hussard +russe. Son visage jeune, pâle, éclaboussé, avec ses yeux bleus et +clairs, ses cheveux blonds, et une petite fossette au menton, était bien +loin d'offrir dans son ensemble le type qu'on aurait pensé rencontrer +sur le champ de bataille: ce n'était pas le visage d'un ennemi, mais +bien la figure la plus naïve, la plus douce, la mieux faite pour un +paisible intérieur de famille. Rostow en était encore à se demander s'il +allait l'achever, lorsqu'il s'écria: «Je me rends!» Sautant toujours +sans arriver à se débarrasser de l'étrier, il se laissa dégager par +quelques hussards, qui le remirent en selle. Plusieurs de ses camarades +étaient prisonniers comme lui: l'un d'eux, couvert de sang, bataillait +encore pour conserver sa monture; un autre, soutenu par un Russe, se +hissait sur le cheval de ce dernier et s'assoyait en croupe derrière +lui; l'infanterie française continuait à tirer en fuyant. Les hussards +regagnèrent promptement leur poste, mais, tout en faisant comme eux, +Rostow fut pris d'une sensation pénible qui lui serrait le coeur: +quelque chose d'indéfini, de confus, qu'il ne pouvait analyser, et qu'il +avait éprouvé en faisant l'officier prisonnier et surtout en le +frappant!</p> + +<p>Le comte Ostermann-Tolstoy vint à la rencontre des vainqueurs, fit +appeler Rostow, le remercia, lui annonça qu'il ferait part de son +héroïque exploit à Sa Majesté, et qu'il le présenterait pour la croix de +Saint-Georges. Rostow, qui s'attendait au contraire à un blâme et à une +punition, puisqu'il avait attaqué l'ennemi sans en avoir reçu l'ordre, +fut tout surpris de ces flatteuses paroles, mais le vague, sentiment de +tristesse qui ne cessait de lui causer une véritable souffrance morale, +l'empêcha d'en être heureux! «Qu'est-ce donc qui me tourmente? se +disait-il en s'éloignant. Est-ce Iline? Mais non, il est sain et sauf! +Me suis-je mal conduit? Non! Ce n'est donc rien de tout cela!... C'est +l'officier français, avec sa fossette au menton! Mon bras s'est arrêté +en l'air une seconde avant de le frapper... je me le rappelle encore!»</p> + +<p>Le convoi des prisonniers venait de se mettre en route; il s'en +approcha, pour revoir le jeune dragon: il l'aperçut monté sur un cheval +de hussard, jetant autour de lui des regards inquiets. Sa blessure était +légère; il sourit à Rostow d'un air contraint, et le salua de la main; +sa vue fit éprouver à Rostow une gêne qui était presque de la honte.</p> + +<p>Ce jour-là et le suivant, ses camarades remarquèrent que, sans être +irrité ou ennuyé, il restait pensif, silencieux et concentré en +lui-même, qu'il buvait sans plaisir, et qu'il recherchait la solitude, +comme s'il était obsédé par une pensée constante.</p> + +<p>Rostow réfléchissait à «l'héroïque exploit» qui allait, à son grand +étonnement, lui valoir la croix de Saint-Georges, et qui lui avait +acquis la réputation d'un brave! Il y avait là dedans un mystère qu'il +ne parvenait pas à pénétrer: «Ils ont donc encore plus peur que nous, +pensait-il. Ainsi, c'est donc cela, et ce n'est que cela qu'on appelle +de l'héroïsme? Il me semble pourtant que mon amour pour ma patrie n'y +était pour rien!... Et mon prisonnier aux yeux bleus, en quoi est-il +responsable de ce qui se passe?... Comme il avait peur! Il croyait que +j'allais le tuer! Pourquoi l'aurais-je tué? Ma main du reste a tremblé, +et l'on me décore du Saint-Georges! Je n'y comprends rien, absolument +rien!»</p> + +<p>Pendant que Nicolas Rostow s'absorbait dans ces questions, d'autant plus +embarrassantes, qu'il n'y trouvait aucune réponse plausible, la roue de +la fortune tourna subitement en sa faveur. Avancé à la suite de +l'affaire d'Ostrovna, on lui donna deux escadrons de hussards, et dès ce +moment, lorsqu'on eut besoin d'un brave officier, ce fut toujours à lui +qu'on accorda la préférence.</p> + + +<h3>XVI</h3> + + +<p>À la nouvelle de la maladie de Natacha, la comtesse se mit en route, +quoique encore souffrante et affaiblie, avec Pétia et toute sa suite; +arrivée à Moscou, elle s'établit dans sa maison, où le reste de sa +famille s'était déjà transporté.</p> + +<p>La maladie de Natacha prit une tournure tellement sérieuse, +qu'heureusement pour elle, comme pour ses parents, toutes les causes qui +l'avaient provoquée, sa conduite et sa rupture avec son fiancé, furent +reléguées au second plan. Son état était trop grave pour lui permettre +même de songer à mesurer la faute qu'elle avait commise: elle ne +mangeait rien, ne dormait pas, maigrissait à vue d'oeil, toussait +constamment, et les médecins laissèrent comprendre à ses parents qu'elle +était en danger. On ne pensa plus dès lors qu'à la soulager. Les princes +de la science qui la visitaient, séparément ou ensemble, chaque jour, +se consultaient, se critiquaient à l'envi, parlaient français, allemand, +latin, et lui prescrivaient les remèdes les plus opposés, mais capables +de guérir toutes les maladies qu'ils connaissaient.</p> + +<p>Il ne leur venait pas à la pensée que le mal dont souffrait Natacha +n'était pas plus à la portée de leur science que ne peut être un seul +des maux qui accablent l'humanité, car chaque être vivant, ayant sa +constitution particulière, porte en lui sa maladie propre, nouvelle, +inconnue à la médecine, et souvent des plus complexes. Elle ne dérive +exclusivement ni des poumons, ni du foie, ni du coeur, ni de la rate, +elle n'est mentionnée dans aucun livre de science, c'est simplement la +résultante d'une des innombrables combinaisons que provoque l'altération +de l'un de ces organes. Les médecins, qui passent leur vie à traiter les +malades, qui y consacrent leurs plus belles années et qui sont payés +pour cela, ne peuvent admettre cette opinion, car comment alors, je vous +le demande, le sorcier pourrait-il cesser d'employer ses sortilèges? +Comment ne se croiraient-ils pas indispensables, lorsqu'ils le sont +réellement, mais tout autrement qu'ils ne l'imaginent. Chez les Rostow, +par exemple, s'ils étaient utiles, ce n'est pas parce qu'ils faisaient +avaler à la malade des substances pour la plupart nuisibles, dont +l'effet, quand elles étaient prises à petites doses, était d'ailleurs à +peu près nul; mais leur présence y était nécessaire parce qu'elle +satisfaisait les besoins de coeur de ceux qui aimaient et soignaient +Natacha. C'est dans cet ordre d'idées que gît la force des médecins, +qu'ils soient charlatans, homéopathes ou allopathes! Ils répondent à +l'éternel désir d'obtenir un soulagement, à ce besoin de sympathie que +l'homme éprouve toujours lorsqu'il souffre, et qui se trouve déjà en +germe chez l'enfant! Voyez-le, en effet, quand il s'est donné un coup: +il court auprès de sa mère ou de sa bonne, pour qu'elle l'embrasse et +qu'elle frotte son «bobo», et, véritablement, il souffrira moins dès +qu'on l'aura plaint et caressé! Pourquoi? Parce qu'il est convaincu que +ceux qui sont plus grands et plus sages que lui ont le moyen de le +secourir!</p> + +<p>Les médecins étaient donc d'une utilité relative à Natacha, en lui +assurant que son mal passerait dès que les poudres et les pilules +rapportées de l'Arbatskaya dans une belle petite boîte, au prix d'un +rouble soixante-dix kopecks, auraient été dissoutes dans de l'eau cuite, +et qu'elle les aurait régulièrement avalées toutes les deux heures.</p> + +<p>Que serait-il advenu de Sonia, du comte et de la comtesse, s'il n'y +avait eu qu'à se croiser les bras, au lieu de suivre à la lettre les +prescriptions, de faire prendre les potions aux heures indiquées, +d'insister sur la côtelette de volaille, et de veiller à tout ce qui +constitue une occupation et une consolation pour ceux qui entourent les +malades?</p> + +<p>Comment le comte aurait-il supporté les inquiétudes que lui causait sa +fille chérie, s'il n'avait pu se dire qu'il était prêt à sacrifier +plusieurs milliers de roubles et à l'emmener même, coûte que coûte, à +l'étranger, pour lui faire du bien et y consulter des célébrités? Que +serait-il devenu s'il n'avait pu raconter à ses amis comment Métivier et +Feller s'étaient trompés, comment Frise avait deviné juste, et comment +Moudrow avait admirablement compris la maladie de Natacha? Qu'aurait +fait la comtesse, si elle n'avait pu gronder sa fille, lorsque celle-ci +refusait d'obéir aux ordonnances de la faculté?</p> + +<p>«Tu ne guériras jamais si tu ne les écoutes pas et si tu ne prends pas +régulièrement tes pilules, lui disait-elle, avec un ton d'impatience qui +lui faisait oublier son chagrin. Il ne faut pas plaisanter avec ton mal, +qui peut, tu le sais, dégénérer en pneumonie!...» Et la comtesse +trouvait une sorte de consolation à prononcer ce mot savant dont elle ne +comprenait pas le sens, et Dieu sait qu'elle n'était pas la seule! Et +Sonia aussi, que serait-elle devenue, si elle n'avait pu se dire qu'elle +ne s'était pas déshabillée les trois premières nuits, afin d'être +toujours prête à exécuter les ordres du docteur, et que maintenant +encore elle dormait à peine, pour ne pas manquer le moment de donner les +pilules contenues dans la boîte dorée? Natacha elle-même n'était-elle +pas satisfaite, bien qu'elle assurât qu'elle ne guérirait jamais et +qu'elle ne tenait pas à la vie, de voir tous les sacrifices qu'on +faisait pour elle, et de prendre ses potions à heure fixe?</p> + +<p>Le docteur venait tous les jours, lui tâtait le pouls, examinait sa +langue, et plaisantait avec elle, sans faire attention à l'abattement de +son visage. Lorsqu'il la quittait, la comtesse le suivait à la hâte; +prenant alors un air grave, il secouait la tête, et tâchait de lui +persuader qu'il comptait beaucoup sur le dernier remède; qu'il fallait +attendre et voir; que, la maladie étant plutôt morale, il...» Mais la +comtesse, qui s'efforçait de se cacher à elle-même ce détail, lui +glissait bien vite dans la main une pièce d'or, et retournait chaque +fois, le coeur plus allégé, auprès de sa chère malade.</p> + +<p>Les symptômes du mal consistaient, chez Natacha, en un manque complet +d'appétit et de sommeil, en une toux presque constante, et en une +apathie dont rien ne la faisait sortir. Les médecins, ayant déclaré +qu'elle ne pouvait se passer de leurs soins, la retinrent ainsi dans +l'air méphitique de la ville, et les Rostow se virent par suite obligés +d'y passer tout l'été de l'année 1812.</p> + +<p>Cependant, en dépit de cette circonstance, et malgré l'innombrable +quantité de flacons et de boîtes de pilules, de gouttes et de poudres, +dont Mme Schoss, qui les aimait à la folie, se fit, pour son usage, une +collection complète, la jeunesse finit par prendre le dessus: les +impressions journalières de la vie atténuèrent peu à peu le chagrin de +Natacha, la douleur aiguë qui avait brisé son coeur glissa doucement +dans le passé, et ses forces physiques revinrent insensiblement.</p> + + +<h3>XVII</h3> + + +<p>Natacha devint plus calme, mais sa gaieté ne reparut pas. Elle évitait +même tout ce qui aurait pu la distraire, les bals, les promenades, les +théâtres et les concerts, et lorsqu'elle souriait, on devinait des +larmes derrière son triste sourire. Chanter, elle ne le pouvait plus! +Les pleurs l'étouffaient au premier son de sa voix, pleurs de repentir, +pleurs causés par le souvenir de ce temps si pur, passé à tout jamais! +Il lui semblait que le rire et le chant profanaient sa douleur! Quant à +la coquetterie, elle n'y pensait guère: les hommes lui étaient tous +aussi indifférents que le vieux bouffon Nastacia Ivanovna, et elle +disait vrai. Un sentiment intime lui interdisait encore tout plaisir: +elle ne retrouvait plus en elle-même les mille et un intérêts de sa vie +de jeune fille, de cette vie insouciante, pleine de folles espérances. +Que n'aurait-elle donné pour faire revivre un jour, un seul jour de +l'automne dernier passé à Otradnoë avec Nicolas, vers qui son coeur se +reportait à tout instant avec une douloureuse angoisse? Hélas! c'était +fini, et fini à jamais!... et son pressentiment ne l'avait pas trompée! +C'en était fait de sa liberté d'alors, de ses aspirations vers des joies +inconnues, et cependant il fallait vivre!</p> + +<p>Au lieu de se dire, comme autrefois, qu'elle était meilleure que les +autres, elle trouvait du plaisir à s'humilier et se demandait souvent +avec tristesse ce que le sombre avenir lui réservait. Elle s'efforçait +de n'être à charge à personne; quant à son agrément personnel, elle n'y +songeait plus. Se tenant souvent à l'écart des siens, elle ne se sentait +à son aise qu'avec son frère Pétia, qui parvenait parfois à la faire +rire. Elle sortait peu, et de tous ceux qui venaient la voir de temps à +autre, Pierre était le seul qui lui fût sympathique. Il était difficile +de se conduire avec plus de prudence, avec plus de tendresse et de tact, +que ne le faisait à son égard le comte Besoukhow; elle le sentait sans +se l'expliquer, et cela contribuait naturellement à lui rendre sa +société agréable; mais elle ne lui en savait aucun gré, tant elle était +persuadée que la bonté un peu banale de Pierre n'avait aucun effort à +faire pour lui témoigner de l'affection. Elle remarquait cependant en +lui, de temps à autre, un certain trouble, surtout lorsqu'il craignait +que la conversation ne vînt lui rappeler de douloureux souvenirs, et +elle l'attribuait à son bon coeur et à sa timidité habituelle. Il ne lui +avait plus reparlé de ses sentiments, dont l'aveu lui était échappé un +jour sous le coup d'une profonde émotion, et elle y attachait aussi peu +d'importance qu'aux paroles sans suite avec lesquelles on essaye de +calmer la douleur d'un enfant. N'y voyant que le désir de la consoler, +il ne lui venait jamais en tête de supposer que l'amour, ou même une +sorte d'amitié tendre et exaltée, comme elle savait qu'il en existe +parfois entre un homme et une femme, pût naître de leurs relations, non +point parce que Pierre était marié, mais parce qu'entre elle et lui +s'élevait dans toute sa force cette barrière morale qui lui avait fait +défaut en présence de Kouraguine.</p> + +<p>Vers la fin du carême de la Saint-Pierre, une voisine d'Otradnoë, +Agrippine Ivanovna Bélow, arriva à Moscou, pour y saluer les saints +martyrs. Elle proposa à Natacha de faire ensemble leurs dévotions; +Natacha y consentit avec joie, malgré l'avis du médecin, qui défendait +les sorties matinales, et, pour s'y préparer autrement qu'on n'en avait +l'habitude chez les siens, elle déclara qu'elle ne se contenterait pas +de trois courts offices, mais qu'elle accompagnerait Agrippine Ivanovna +à tous les services, aux vêpres, aux matines, à la messe, et cela durant +toute la semaine.</p> + +<p>Son zèle religieux plut à la comtesse: elle espérait, dans le fond de +son coeur, que la prière serait pour elle un remède plus efficace que le +traitement impuissant de la science; aussi elle se rendit, à l'insu du +docteur, au désir de sa fille, et la confia à la bonne voisine, qui, à +trois heures de la nuit, venait chaque matin réveiller Natacha et la +trouvait déjà levée, tant elle avait peur d'être en retard.</p> + +<p>Sa toilette une fois faite à la hâte, elle passait sa robe la plus +défraîchie, mettait son plus vieux mantelet, et, frissonnant à la +fraîcheur de la nuit, elles traversaient ensemble les rues désertes, +éclairées par l'aurore naissante. Se conformant au conseil de sa pieuse +compagne, elle ne suivait pas les offices de sa paroisse, mais ceux +d'une autre église, où le prêtre se distinguait par une vie des plus +austères et des plus pures.</p> + +<p>Les fidèles y étaient peu nombreux: Natacha et Agrippine Ivanovna +allaient se placer devant l'image de la très sainte Vierge, qui +séparait le choeur de l'assistance, et la jeune fille, les yeux fixés, +à cette heure inusitée, sur l'image noircie, éclairée par les cierges et +par les premières lueurs de l'aube qui pénétrait à travers les fenêtres, +écoutait l'office avec un profond recueillement. Il s'éveillait alors +dans son âme une disposition à l'humilité, qui jusque-là lui avait été +inconnue, et qui était causée par la présence de quelque chose de grand +et d'indéfinissable! Lorsqu'elle comprenait les paroles prononcées par +le choeur ou par l'officiant, ses sentiments intimes se mêlaient à la +prière générale; lorsque le sens de ces paroles lui échappait, elle +pensait avec soumission que le désir de tout savoir provenait de +l'orgueil; qu'il fallait se borner à croire et à se confier au Seigneur, +qu'elle sentait en cet instant régner en maître sur son âme. Elle +priait, se signait et demandait à Dieu, avec une ferveur que redoublait +l'effroi de son iniquité, de lui pardonner ses péchés. Elle se +réjouissait de sentir se développer en elle la volonté de se corriger et +d'entrevoir la possibilité d'une vie pure, d'une nouvelle et heureuse +vie. En quittant l'église à une heure encore fort matinale, elle ne +rencontrait sur sa route que des maçons qui allaient à leurs travaux et +les dvorniks qui balayaient les rues devant les maisons endormies.</p> + +<p>Le sentiment de sa régénération ne fit que s'accroître pendant toute la +semaine, et le bonheur de communier, de s'unir à Lui, lui semblait si +grand, qu'elle craignait de mourir avant ce bienheureux dimanche.</p> + +<p>Mais ce jour si ardemment désiré arriva à son tour, et lorsque Natacha +revint de la communion, vêtue d'une robe de mousseline blanche, elle se +sentit, pour la première fois depuis bien longtemps, en paix avec +elle-même et avec la vie qui l'attendait.</p> + +<p>Le docteur, en lui faisant sa visite habituelle, lui ordonna de +continuer les poudres prescrites par lui quinze jours auparavant.</p> + +<p>«Continuez, il le faut, et bien exactement, je vous prie, dit-il en +souriant; il était sincèrement convaincu de leur efficacité.—Soyez +tranquille, madame la comtesse, continua-t-il en coulant adroitement +dans la paume de sa main la pièce d'or qu'il venait de recevoir: elle +chantera et dansera bientôt. Ce dernier remède a fait merveille, elle a +beaucoup repris.»</p> + +<p>La comtesse cracha en regardant ses ongles<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, et retourna, toute +joyeuse, au salon.</p> + + +<h3>XVIII</h3> + + +<p>Des bruits de plus en plus inquiétants sur la marche de la guerre se +répandirent à Moscou, vers le commencement de juillet. On parlait d'une +proclamation de l'Empereur à son peuple et de sa prochaine arrivée; on +disait qu'il quittait l'armée parce qu'elle était en danger; que +Smolensk s'était rendu; que Napoléon avait avec lui un million d'hommes, +et qu'un miracle seul pouvait sauver la Russie.</p> + +<p>On reçut le manifeste le 23 juillet; mais, comme il n'était pas encore +imprimé, Pierre promit aux Rostow de revenir dîner le lendemain, et de +l'apporter de chez le comte Rostoptchine avec la proclamation qui y +était jointe.</p> + +<p>Le lendemain était un dimanche, une vraie journée d'été, d'une chaleur +déjà accablante à dix heures du matin, heure à laquelle les Rostow +venaient d'habitude entendre la messe à la chapelle de l'hôtel +Rasoumovsky. On éprouvait à la fois une grande lassitude, jointe à cette +plénitude de sensations et de vague malaise que provoque presque +toujours une journée de forte chaleur dans une grande ville. Ces +différentes impressions se reflétaient partout: dans les couleurs +claires des vêtements de la foule, dans les cris des marchands de la +rue, dans les feuilles couvertes de poussière des arbres du boulevard, +dans le bruit du pavé, dans la musique et les pantalons blancs d'un +bataillon qui allait à la parade, et encore plus dans l'ardeur brûlante +d'un soleil de juillet. Toute l'aristocratie moscovite se trouvait +réunie à la chapelle de l'hôtel, car la plupart des grandes familles, +dans l'attente d'événements graves, étaient restées à Moscou au lieu de +se rendre dans leurs terres.</p> + +<p>La comtesse Rostow descendit de voiture, et un laquais en livrée la +précéda, afin de lui frayer un passage à travers la foule. Natacha, qui +la suivait, entendit tout à coup un jeune homme inconnu dire assez haut +à son voisin:</p> + +<p>«Oui, c'est la comtesse Rostow, c'est bien elle!... Elle a beaucoup +maigri, mais elle est très embellie!...» Elle crut comprendre, ce qui +lui arrivait du reste constamment, qu'il prononçait les noms de +Kouraguine et de Bolkonsky; car il lui semblait que chacun, en la +voyant, devait parler de son aventure. Touchée au vif, douloureusement +émue, elle continuait à avancer dans sa toilette mauve avec le calme et +l'aisance de la femme qui s'applique à en témoigner d'autant plus, +qu'elle se meurt de honte et de chagrin au fond de l'âme. Elle se savait +belle, et ne se trompait pas; mais sa beauté ne lui causait plus la même +satisfaction que par le passé, et par cette journée si lumineuse et si +chaude, elle n'en était au contraire que plus vivement tourmentée: +«Encore une semaine de passée, se disait-elle, et ce sera toujours +ainsi, toujours la même existence triste et morne...! Je suis jeune, je +suis belle, je le sais.... J'étais mauvaise et je suis devenue bonne, je +le sais aussi... et mes plus belles années vont ainsi se perdre sans +profit pour personne!» Se plaçant à côté de sa mère, elle enveloppa d'un +regard les personnes et les toilettes qui l'entouraient, critiqua par +habitude la tenue de ses voisines et leur manière de se signer: «Elles +me jugent aussi sans doute?» se disait-elle pour s'excuser. Mais aux +premiers chants de la messe, elle frémit de terreur, en comparant ces +futiles pensées à celles que le jour de sa communion aurait dû lui +inspirer.... N'en avait-elle pas à tout jamais terni la radieuse pureté?</p> + +<p>Un digne et respectable vieillard officiait avec la douce onction qui +pénètre et repose l'âme de ceux qui prient. Les portes saintes se +refermèrent, et derrière le rideau lentement tiré une voix mystérieuse +murmura quelques paroles. Les yeux de Natacha se remplirent +involontairement de larmes, et une douce et énervante émotion envahit +tout son être.</p> + +<p>«Enseigne-moi ce que j'ai à faire, enseigne-moi à me résigner, +enseigne-moi surtout à me corriger pour toujours,» pensait-elle.</p> + +<p>Le diacre, sortant de l'iconostase, se plaça devant les portes saintes, +retira ses longs cheveux de dessous la dalmatique, et, faisant un grand +signe de croix, dit avec solennité:</p> + +<p>«Prions en paix le Seigneur!...» Et Natacha ajoutait mentalement:</p> + +<p>«Prions, sans différence de conditions, sans haine, unis tous ensemble +dans l'amour fraternel!</p> + +<p>—Prions, afin qu'il nous accorde la paix du ciel et le salut de nos +âmes,» disait le diacre, et Natacha lui répondait du fond du coeur: +«Prions pour obtenir la paix des anges, la paix de tous les êtres +spirituels qui vivent au-dessus de nous.»</p> + +<p>À la prière pour l'armée, elle invoqua le Seigneur pour son frère et +pour Denissow; à la prière pour les voyageurs sur terre et sur mer, elle +pria pour le prince André, et demanda à Dieu pardon du mal qu'elle lui +avait fait; à la prière pour ceux qui nous aiment, elle pria pour les +siens, et comprit, pour la première fois, les torts qu'elle avait eus +envers eux; à la prière pour ceux qui nous haïssent, elle se demanda +quels pouvaient être ses ennemis et n'en trouva pas d'autres que les +créanciers de son père. Un nom pourtant, celui d'Anatole, lui venait +toujours aux lèvres à ce moment, et, bien qu'il ne fût pas de ceux qui +l'avaient haïe, elle priait pour lui avec un redoublement de ferveur +comme pour un ennemi. Il ne lui était possible de penser avec calme à +lui et au prince André que lorsqu'elle se recueillait, car alors +seulement la crainte de Dieu l'emportait sur ses sentiments à leur +égard. À la prière pour la famille impériale et le saint synode, elle se +signa plus dévotement encore, se disant que, puisque le doute lui était +interdit, elle devait, sans comprendre le but de cette prière, prier +avec amour pour «le synode dirigeant».</p> + +<p>«Recommandons-nous tous, chacun de nous mutuellement et à chaque instant +de notre vie, à Jésus-Christ, notre Dieu!» continua le diacre, et +Natacha, s'abandonnant complètement à son élan religieux, répétait avec +exaltation: «Prends-moi, mon Dieu, prends-moi!»</p> + +<p>On aurait dit, à voir son attitude, qu'elle se sentait sur le point +d'être enlevée au ciel par une force invisible, et délivrée de ses +regrets, de ses défauts, de ses espérances et de ses remords.</p> + +<p>La comtesse, qui avait observé son visage recueilli et ses yeux +brillants, demandait à Dieu, de son côté, qu'il daignât venir en aide à +sa fille chérie.</p> + +<p>Au milieu de l'office, et contrairement à toutes les habitudes, le +sacristain plaça devant les portes saintes le petit escabeau sur lequel +on posait ordinairement le livre contenant les prières que le prêtre +récitait à genoux, le jour de la Pentecôte; l'officiant, sa calotte de +velours violet sur la tête, descendit de l'autel, et s'agenouilla +péniblement; son exemple fut aussitôt suivi par l'assistance étonnée. Il +se préparait à lui lire la prière composée et envoyée par le saint +synode pour demander à Dieu de délivrer la Russie de l'invasion +étrangère.</p> + +<p>«Ô Seigneur tout-puissant, Seigneur qui es notre délivrance», dit le +prêtre lisant sans emphase, d'une voix douce et claire, la voix des +ecclésiastiques du rite grec, dont l'effet est si puissant sur les +coeurs russes: «Nous nous adressons humblement à Ta miséricorde infinie, +nous confiant en Ton amour. Écoute notre prière, et viens à notre +secours! L'ennemi jette le trouble parmi Tes enfants, et veut +transformer le monde en un désert; lève-Toi contre lui! Ces hommes +criminels se sont réunis pour détruire Ton bien, pour réduire à néant Ta +fidèle Jérusalem, Ta Russie bien-aimée, pour souiller Tes temples, +renverser Tes autels, et profaner nos sanctuaires. Jusques à quand, +Seigneur, les pécheurs triompheront-ils? Jusques à quand auront-ils le +pouvoir d'enfreindre Tes lois? Seigneur, écoute ceux qui prient: que +Ton bras soutienne Notre très pieux et autocrate Empereur Alexandre +Pavlovitch! Que sa loyauté, sa douceur, trouvent grâce à Tes yeux! +Récompense ses vertus, qui sont le rempart de Ton Israël bien-aimé! +Bénis et inspire ses résolutions, ses entreprises et ses oeuvres; +affermis son règne de Ta main puissante, et donne-lui la victoire sur +l'ennemi, comme à Moïse sur Amalek, à Gédéon sur Madian, à David sur +Goliath! Protège ses armées, soutiens l'arc des Mèdes sous l'aisselle de +ceux qui se sont soulevés en Ton nom, et ceins-les de Ta force pour le +combat. Arme-toi aussi du bouclier et de la lance, et lève-Toi pour nous +secourir! Que la confusion retombe sur ceux qui nous veulent du mal, +qu'il en soit d'eux devant Tes armées fidèles, comme de la poussière que +le vent disperse, et donné à Tes Anges le pouvoir de les abattre et de +les poursuivre! Que leurs desseins secrets se retournent contre eux au +grand jour! Qu'ils tombent dans un réseau inextricable, qu'ils tombent +devant Tes esclaves, qui les fouleront aux pieds! Seigneur, Tu peux +sauver les grands et les petits, car Tu es Dieu, et l'homme ne peut rien +contre Toi!</p> + +<p>«Dieu de nos pères, Ta grâce et Ta miséricorde sont éternelles; ne nous +repousse pas loin de Ton visage à cause de nos iniquités, mais +accorde-nous le pardon de nos péchés dans Ta bonté infinie. Élève en +nous un coeur pur et un esprit droit; raffermis notre foi et notre +espoir; souffle-nous l'amour mutuel, et unis-nous tous dans la défense +du patrimoine que Tu nous as donné, à nous et à nos pères, afin que le +sceptre des méchants ne règne pas sur la terre de ceux que tu as bénis.</p> + +<p>«Seigneur Dieu, nous croyons en Toi: ne nous couvre pas de honte, et +que notre attente dans Tes bienfaits ne soit pas déçue. Fais un signe, +afin que nos ennemis et ceux de notre sainte religion puissent le voir, +et périr de confusion! Que tous les peuples puissent se convaincre que +Ton nom est le Seigneur, et que nous sommes Tes enfants! Témoigne-nous +Ta miséricorde, et accorde-nous la délivrance! réjouis-en le coeur de +Tes esclaves, frappe nos ennemis et renverse-les aux pieds de Tes +fidèles. Car Tu es le secours, l'appui et la victoire de ceux qui se +confient en Toi. Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit maintenant +et dans les siècles des siècles «Amen!»</p> + +<p>Impressionnable et fortement troublée comme elle l'était en ce moment, +Natacha fut profondément remuée par cette prière. Elle en écouta +religieusement les passages où il était question des victoires de +Moïse, de Gédéon, de David, de la destruction de Jérusalem, et pria +Dieu, d'un coeur attendri et ému, mais sans se rendre bien compte de ce +qu'elle lui demandait. Lorsqu'il s'agissait pour elle d'en obtenir un +esprit pur, le raffermissement de sa foi, de lui rendre l'espoir et de +lui inspirer l'amour fraternel, elle y mettait toute son âme; mais +comment pouvait-elle demander à Dieu de lui laisser fouler aux pieds ses +ennemis, lorsque peu d'instants auparavant elle avait souhaité d'en +avoir beaucoup, afin de pouvoir les aimer tous et de prier pour eux? +Comment, d'un autre côté, douterait-elle de la vérité de la prière qu'on +venait de lire à genoux? Une terreur pleine de recueillement la pénétra +à la pensée des punitions qui frappent les pécheurs; elle pria avec +élan, afin d'obtenir leur pardon et le sien, et il lui sembla que Dieu +avait entendu sa prière et qu'il lui accorderait le repos et le bonheur +en ce monde.</p> + + +<h3>XIX</h3> + + +<p>Depuis le jour où Pierre avait emporté l'impression du regard +reconnaissant de Natacha, depuis le jour où il avait contemplé la comète +brillant dans l'espace, un horizon nouveau s'était entr'ouvert devant +lui: le problème du néant et de la sottise humaine, qui le tourmentait +toujours, cessa de le préoccuper. Les terribles énigmes qui à tout +moment surgissaient menaçantes dans son esprit s'effacèrent comme par +enchantement devant son image. Causait-il ou écoutait-il les propos les +plus indifférents, entendait-il citer une action lâche ou une absurdité +monstrueuse, il ne s'en effrayait plus comme jadis: il ne se demandait +plus pourquoi les hommes s'agitaient ainsi, lorsque à la vie déjà si +courte succédait l'inconnu. Mais il se la représentait, elle, telle +qu'il venait de la voir, et ses doutes s'envolaient; son souvenir +relevait et le transportait dans le monde idéal et pur, où il ne +trouvait plus ni pécheurs ni justes, mais où régnaient la beauté et +l'amour, ces deux seules raisons d'être de l'existence. Quelque grandes +que fussent les misères morales qu'il venait à découvrir, il se disait: +«Que m'importe, après tout, que celui qui a volé l'État et l'Empereur +soit comblé d'honneurs, puisqu'<i>elle</i> m'a souri hier, qu'<i>elle</i> m'a prié +de retourner chez eux aujourd'hui, que je l'aime, et que personne n'en +saura jamais rien!»</p> + +<p>Pierre continuait à fréquenter le monde, à boire comme par le passé, et +à mener une vie complètement désoeuvrée. Mais lorsque les nouvelles du +théâtre de la guerre devinrent de jour en jour plus alarmantes, lorsque +la santé de Natacha se rétablit et qu'elle cessa de lui inspirer +l'inquiète sollicitude qui servait de prétexte à ses visites, une vague +agitation, sans cause apparente, s'empara de lui; il pressentait que le +courant de sa vie allait changer de direction, qu'une catastrophe était +imminente, il cherchait avec impatience à en découvrir les signes +avant-coureurs. Un des frères de son ordre lui fit part d'une prophétie +relative à Napoléon, et tirée de l'Apocalypse.</p> + +<p>Dans le verset 18 du chapitre, 13, il est dit: «Ici est la sagesse: que +celui qui a de l'intelligence compte le nombre de la Bête, car c'est un +nombre d'homme, et son nombre est six cent soixante-six.» Et au verset 5 +du même chapitre: «Et il lui fut donné une bouche qui proférait de +grandes choses et des blasphèmes, et il lui fut aussi donné le pouvoir +d'accomplir quarante-deux mois.»</p> + +<p>En appliquant les lettres françaises au calcul hébraïque, en donnant aux +dix premières la valeur d'unités, et aux autres celle de dizaine:</p> + +<p> +a b c d e f g h i k l m n o<br /> +1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50<br /> +p q r s t u v w x y z<br /> +60 70 80 90 100 110 120 130 140 150 160<br /> +</p> + +<p>on obtenait, en écrivant d'après cette clef, ces deux mots: «L'Empereur +Napoléon,» et, en additionnant le total, le chiffre 666; Napoléon était +par conséquent la Bête dont parle l'Apocalypse. Ensuite la somme du +chiffre quarante-deux, limite indiquée à son pouvoir, équivalait de +nouveau, en suivant ce système, au même nombre 666, ce qui indiquait que +l'année 1812, la quarante-deuxième de son âge, serait la dernière de sa +puissance. Cette prophétie avait frappé l'imagination de Pierre: souvent +il cherchait à deviner ce qui mettrait un terme à la puissance de la +Bête, autrement dit de Napoléon, et il s'ingéniait même à découvrir dans +les différentes combinaisons de ces nombres une réponse à cette +mystérieuse question. Il essaya d'y arriver en les combinant avec +«l'Empereur Alexandre» ou «la nation russe», mais l'addition de leurs +lettres ne donnait plus le nombre fatal. Un jour qu'il travaillait, +toujours sans résultat, sur son propre nom, en en changeant +l'orthographe, et en en supprimant le titre, l'idée lui vint enfin que, +dans une prophétie de ce genre, l'indication de sa nationalité devait y +trouver place, mais il n'obtînt encore une fois que le numéro 671, 5 de +trop; le 5 figurait la lettre «<i>e</i>»: il la supprima dans l'article, et +alors son émotion fut profonde lorsque, écrit de la sorte, <i>l'Russe +Bésuhof</i>, son nom lui donna exactement le nombre 666.</p> + +<p>Comment, et pourquoi se trouvait-il ainsi rattaché au grand événement +annoncé par l'Apocalypse?... Bien qu'il n'y pût rien comprendre, il n'en +douta pas un seul instant! Son amour pour Natacha, l'Antéchrist, la +comète, l'invasion de la Russie par Napoléon, le chiffre 666 découvert +dans son nom et dans le sien, tout cet ensemble de faits étranges +provoqua en lui un travail moral plein de trouble, qui, arrivé à sa +maturité, devait éclater et l'arracher violemment à la vie futile dont +les chaînes lui pesaient, pour l'amener à accomplir une action héroïque +et à atteindre un grand bonheur!</p> + +<p>Pierre, qui avait promis aux Rostow de leur communiquer le manifeste, se +rendit le lendemain dimanche chez le comte Rostoptchine, pour lui en +demander un exemplaire, et s'y rencontra avec un courrier qui arrivait +en droite ligne de l'armée; c'était une ancienne connaissance à lui, et +l'un des danseurs les plus infatigables des bals de Moscou.</p> + +<p>«Rendez-moi, je vous en prie, un service, lui dit le courrier; j'ai ma +sacoche pleine de lettres, aidez-moi à les distribuer.»</p> + +<p>Pierre y consentit, et, dans le nombre, en trouva une que Nicolas Rostow +adressait à ses parents. Le comte Rostoptchine lui remit ensuite la +proclamation de l'Empereur, les ordres du jour envoyés à l'armée et la +dernière affiche<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> qu'il venait de publier. En parcourant les ordres +du jour, il remarqua, dans la longue nomenclature des hommes tués, +blessés ou récompensés, le nom de Nicolas Rostow, décoré du +Saint-Georges de 4ème classe, pour sa bravoure à l'affaire d'Ostrovna, +et, quelques lignes plus bas, la nomination de Bolkonsky comme chef du +régiment des chasseurs. Désirant faire savoir au plus tôt à ses amis la +bonne nouvelle du glorieux fait d'armes de leur fils, il s'empressa de +leur envoyer sa lettre et l'ordre du jour, bien que le nom du prince +André se trouvât sur la même page; il se réservait de leur porter plus +tard la proclamation et l'affiche du comte Rostoptchine.</p> + +<p>Sa conversation avec ce dernier, dont l'air soucieux et affairé +trahissait les graves préoccupations, le récit du courrier qui apportait +avec insouciance de mauvaises nouvelles de l'armée, le bruit que l'on +avait découvert des espions à Moscou même, la lecture d'un imprimé +anonyme qu'on se passait de main en main, et qui annonçait pour +l'automne la présence de Napoléon dans les deux capitales, l'attente de +l'arrivée de l'Empereur fixée au lendemain, tout continuait à entretenir +la surexcitation de Pierre, dont l'agitation ne faisait que croître +depuis la nuit de la comète et le commencement de la guerre.</p> + +<p>S'il n'eût été membre d'une société qui prêchait la paix éternelle, il +aurait pris du service sans balancer, la vue même des Moscovites devenus +militaires et chauvins exaltés, tout en lui inspirant une certaine +fausse honte, ne l'eût pas empêché de suivre leur exemple. Toutefois son +abstention était principalement motivée par la conviction où il était +que lui «l'Russe Bésuhof», dont le nombre égalait celui de la Bête, et +qui était prédestiné de toute éternité à la grande oeuvre de sa +destruction, devait se borner à attendre et à voir venir.</p> + + +<h3>XX</h3> + + +<p>Les Rostow avaient l'habitude de réunir à dîner, le dimanche, quelques +amis: Pierre se rendit donc chez eux avant l'heure habituelle, pour être +plus sûr de les trouver seuls.</p> + +<p>Singulièrement engraissé pendant ces derniers mois, il aurait été +monstrueux s'il n'avait été bâti en Hercule, et si, par suite il n'avait +porté avec légèreté le poids de sa lourde personne.</p> + +<p>Soufflant comme un phoque et marmottant quelques mots entre ses dents, +il s'engagea dans l'escalier, sans que son cocher lui demandât s'il +devait l'attendre, car il savait que son maître ne sortait jamais de +chez les Rostow avant minuit. Les valets de pied le débarrassèrent avec +empressement de son manteau, de son chapeau et de sa canne, que, par une +habitude prise au club, il laissait toujours dans l'antichambre.</p> + +<p>La première personne qu'il vit fut Natacha, ou plutôt l'entendit avant +de la voir, car elle faisait des exercices de solfège dans la grande +salle. Il savait que depuis sa maladie elle y avait renoncé, aussi en +fut-il à la fois surpris et satisfait. Il ouvrit doucement la porte, et +l'aperçut qui marchait en chantant. Elle avait gardé la robe de soie +mauve qu'elle avait mise le matin pour la messe; arrivée au bout de la +salle, elle se retourna, et, se trouvant subitement en face de la grosse +figure de Pierre, elle rougit et s'avança vivement vers lui.</p> + +<p>«J'essaye de chanter, comme vous voyez; c'est une occupation, +s'empressa-t-elle de dire, comme pour s'excuser.</p> + +<p>—Et vous faites très bien de la reprendre, lui répondit Pierre.</p> + +<p>—Comme je suis contente de vous voir; je suis si heureuse aujourd'hui, +poursuivit-elle avec la même vivacité: Nicolas a reçu la croix de +Saint-Georges, et j'en suis si fière!</p> + +<p>—Je le sais, c'est moi qui vous ai envoyé l'ordre du jour. Mais je vous +laisse, je ne veux pas vous déranger, j'irai au salon.</p> + +<p>—Comte, lui demanda Natacha en l'arrêtant, ai-je tort de chanter?...» +Et elle leva sur lui les yeux en rougissant.</p> + +<p>—Non, pourquoi serait-ce mal?... Au contraire!... Mais pourquoi me le +demandez-vous, à moi?</p> + +<p>—Je n'en sais rien, reprit Natacha en parlant rapidement, mais cela me +désolerait de faire quelque chose qui pût vous déplaire. Ma confiance en +vous est absolue! Vous ne vous doutez guère à quel point votre opinion +m'est précieuse et ce que vous avez été pour moi! J'ai +vu,—continua-t-elle sans remarquer l'embarras de Pierre, qui rougissait +à son tour,—j'ai vu son nom dans l'ordre du jour: Bolkonsky (et elle +prononça tout bas ce nom, comme si elle craignait de manquer de force +pour achever sa confession), Bolkonsky est de nouveau en Russie, et il a +repris du service.... Croyez-vous qu'il me pardonne jamais? Croyez-vous +qu'il m'en voudra éternellement, le croyez-vous?</p> + +<p>—Je crois, reprit Pierre, qu'il n'a rien à vous pardonner. Si j'étais à +sa place...» Et les mêmes paroles d'amour et de pitié qu'il lui avait +déjà adressées, se retrouvèrent sur ses lèvres, mais Natacha ne lui +donna pas le temps d'achever:</p> + +<p>—Oh! vous, c'est bien différent! s'écria-t-elle avec exaltation. Je ne +connais pas d'homme meilleur et plus généreux que vous, il n'en existe +pas! Si vous ne m'aviez soutenue alors, et maintenant encore, je ne sais +ce qui serait advenu de moi!...» Les larmes remplirent ses yeux, qu'elle +déroba derrière un cahier de musique, et, se détournant brusquement, +elle recommença à solfier et à se promener.</p> + +<p>Pétia accourut sur ces entrefaites: c'était maintenant un joli garçon de +quinze ans, avec un teint vermeil, des lèvres rouges et un peu fortes; +il ressemblait à Natacha. Il se préparait à entrer à l'Université; mais, +en dernier lieu et en secret, il avait décidé, entre camarades, de se +faire hussard. S'emparant du bras de son homonyme, pour l'entretenir de +ce grave projet, il le pria de s'informer si la chose était possible.</p> + +<p>Mais le gros Pierre l'écoutait si peu, que le gamin fut obligé de le +tirer par la manche pour forcer son attention.</p> + +<p>«Eh bien, Pierre Kirilovitch, où en est mon affaire? Vous savez que tout +mon espoir est en vous?</p> + +<p>—Ah oui! tu veux entrer dans les hussards?... Oui, j'en parlerai +aujourd'hui même!</p> + +<p>—Bonjour, mon cher, lui cria de loin le vieux comte, apportez-vous le +manifeste? Ma petite comtesse a entendu ce matin, à la messe chez les +Rasoumovsky, une nouvelle prière, qu'elle dit être très belle!</p> + +<p>—Voici le manifeste et les nouvelles: l'Empereur sera ici demain; on +réunit une assemblée extraordinaire de la noblesse, et l'on parle d'un +recrutement de dix sur mille. Permettez-moi maintenant de vous +féliciter!</p> + +<p>—Oui, oui, Dieu soit loué! Et de l'armée, quelles nouvelles?</p> + +<p>—Les nôtres se retirent toujours, ils sont déjà à Smolensk, lui +répondit Pierre.</p> + +<p>—Mon Dieu, mon Dieu!... Donnez-moi donc le manifeste, mon cher!</p> + +<p>—Ah! j'oubliais!...» Et Pierre le chercha, mais en vain, dans toutes +ses poches, tout en baisant la main à la comtesse, qui venait d'entrer, +et en regardant avec inquiétude du côté de la porte, dans l'espoir de +voir apparaître Natacha. «Je ne sais vraiment pas où je l'ai fourré: je +l'ai bien certainement oublié à la maison. J'y cours!</p> + +<p>—Mais vous serez en retard pour le dîner?</p> + +<p>—Vous avez raison, d'autant mieux que mon cocher n'est plus là.»</p> + +<p>Natacha entra au même moment: l'expression de sa physionomie était douce +et émue, et la figure de Pierre, qui continuait à chercher le manifeste, +s'illumina à sa vue. Sonia, qui avait poussé ses perquisitions jusqu'à +l'antichambre, en rapporta triomphalement les papiers, qu'elle avait +fini par trouver soigneusement cachés dans la doublure du chapeau de +Pierre.</p> + +<p>«Nous lirons tout cela après le dîner,» dit le vieux comte, qui se +promettait une grande jouissance de cette lecture.</p> + +<p>On but du champagne à la santé du nouveau chevalier de Saint-Georges, et +Schinchine raconta les nouvelles de la ville, la maladie de la vieille +princesse de Géorgie, la disparition de Métivier, et la capture d'un +malheureux Allemand, que la populace avait pris pour un espion français, +mais que le comte Rostoptchine avait fait relâcher.</p> + +<p>«Oui, oui, on les empoigne tous, dit le comte, et je conseille à la +comtesse de moins parler français; ce n'est plus de saison.</p> + +<p>—Savez-vous, dit Schinchine, que le précepteur français de Galitzine +apprend le russe? Il est dangereux, à ce qu'il dit, de parler maintenant +français dans les rues!</p> + +<p>—Que savez-vous de la milice, comte Pierre Kirilovitch, car vous allez +sans doute monter à cheval? dit le vieux comte en s'adressant à Pierre, +qui, silencieux et pensif, ne comprit pas tout de suite de quoi il +s'agissait.</p> + +<p>—Ah! la guerre?... oui, mais je ne suis pas un soldat, vous le voyez +bien.... Du reste, tout est si étrange, si étrange, que je m'y perds! +Mes goûts sont antimilitaires, mais, vu les circonstances actuelles, on +ne peut répondre de rien!»</p> + +<p>Le dîner fini, le comte, commodément établi dans un fauteuil, pria d'un +air grave Sonia, qui avait la réputation d'être une excellente lectrice, +de leur lire le manifeste:</p> + +<p>«À notre première capitale, Moscou!</p> + +<p>«L'ennemi a franchi les frontières de la Russie avec des forces +innombrables, et se prépare à ruiner notre patrie bien-aimée...» etc... +etc.... Sonia lisait de sa voix fluette, en y mettant tous ses soins, et +le vieux comte écoutait, les yeux fermés, en poussant de longs soupirs à +certains passages.</p> + +<p>Natacha regardait curieusement tour à tour son père et Pierre; ce +dernier, sentant qu'elle le regardait, évitait de se tourner de son +côté; la comtesse désapprouvait par des hochements de tête les +expressions solennelles de la proclamation, car elle n'y entrevoyait +qu'une chose: le danger auquel son fils continuerait à être exposé, et +qui durerait longtemps encore! Schinchine, qui écoutait d'un air +railleur, s'apprêtait évidemment à répondre par une épigramme à la +lecture de Sonia, aux réflexions que ferait le vieux comte, ou au +manifeste même, si du moins il ne s'offrait rien de mieux à son humeur +satirique.</p> + +<p>Après avoir lu les passages relatifs aux dangers qui menaçaient la +Russie, aux espérances fondées par l'Empereur sur Moscou et surtout sur +la vaillante noblesse, Sonia, dont la voix tremblait parce qu'elle se +sentait écoutée, arriva enfin à ces dernières paroles: «Nous ne +tarderons pas à paraître au milieu de notre peuple, ici, à Moscou, dans +notre capitale, et aussi partout où il sera nécessaire dans notre +Empire, afin de délibérer et de nous mettre à la tête de toutes les +milices, aussi bien de celles qui aujourd'hui déjà arrêtent la marche de +l'ennemi, que de celles qui vont se former pour le frapper partout où il +se montrera! Que le malheur dont il espère nous accabler retombe sur lui +seul, et que l'Europe, délivrée du joug, glorifie la Russie!</p> + +<p>—Voilà qui est bien! Dites un seul mot, Sire, et nous sacrifierons tout +sans regret!» s'écria le comte en rouvrant ses yeux mouillés de pleurs, +et en reniflant légèrement comme s'il aspirait un flacon de sels +anglais.</p> + +<p>Natacha se leva d'un bond, et se suspendit au cou de son père avec un +tel élan, que Schinchine n'osa pas plaisanter l'orateur sur son +patriotisme.</p> + +<p>«Papa, vous êtes un ange! s'écria-t-elle en l'embrassant, et en jetant à +Pierre un regard empreint d'une coquetterie involontaire.</p> + +<p>—Bravo! Voilà ce qui s'appelle une patriote! dit Schinchine.</p> + +<p>—Pas du tout, reprit Natacha d'un air offensé. Vous vous moquez de tout +et, toujours, mais ceci est trop sérieux pour que vous en plaisantiez.</p> + +<p>—Des plaisanteries? s'écria le comte. Qu'il dise un mot, un seul, et +nous nous lèverons tous en masse.... Nous ne somme pas des Allemands!</p> + +<p>—Avez-vous remarqué, fit observer Pierre à son tour, qu'il y est dit: +«pour délibérer...»</p> + +<p>Pétia, à qui on ne faisait nulle attention, s'approcha à ce moment de +son père.</p> + +<p>«Maintenant, dit-il d'un air intimidé et d'une voix tantôt rude et +tantôt perçante: Papa et maman, je vous dirai que... c'est comme il vous +plaira, mais... il faut absolument que vous me laissiez être militaire, +parce que je ne puis pas, je... ne puis pas... voilà, c'est tout!...»</p> + +<p>La comtesse leva les yeux au ciel avec épouvante, joignit les mains, +et, se tournant vers son mari d'un air mécontent:</p> + +<p>«Voilà; il s'est déboutonné!» dit-elle.</p> + +<p>Le comte, dont l'émotion s'était subitement calmée:</p> + +<p>«Oh! oh! dit-il, quelles folies! Un joli soldat, ma foi!... mais, avant +tout, il faut apprendre!</p> + +<p>—Ce ne sont pas des folies! poursuivit Pétia. Fédia Obolensky est plus +jeune que moi et il se fait aussi militaire: quant à apprendre, je ne le +pourrais pas maintenant, lorsque...—il s'arrêta, et ajouta, en +rougissant jusqu'à la racine des cheveux:—lorsque la patrie est en +danger!</p> + +<p>—Voyons, voyons, assez de bêtises!</p> + +<p>—Mais, papa, vous-même venez de dire que vous êtes prêt à tout +sacrifier?</p> + +<p>—Pétia, tais-toi,—s'écria le comte, en jetant un coup d'oeil inquiet à +sa femme, qui, pâle et tremblante, regardait son fils cadet!</p> + +<p>—Je vous répète, papa, et Pierre Kirilovitch vous dira....</p> + +<p>—Je te dis que ce sont des bêtises! Tu as encore le lait de ta nourrice +au bout du nez, et tu veux déjà te faire militaire!... Folies! folies! +je te le répète...» Et le comte se dirigea vers son cabinet, en +emportant la proclamation, afin de s'en bien pénétrer encore une fois +avant de faire sa sieste: «Pierre Kirilovitch, ajouta-t-il, venez avec +moi, nous fumerons.»</p> + +<p>Pierre, embarrassé et indécis, subissait l'influence des yeux de +Natacha, qu'il n'avait jamais vus aussi brillants et aussi animés que +dans ce moment.</p> + +<p>«Mille remerciements.... Je crois que je vais retourner chez moi.</p> + +<p>—Comment, chez vous? mais ne comptiez-vous pas passer la soirée ici? +Vous êtes devenu si rare!... Et cette enfant-là? ajouta le comte avec +bonhomie: elle ne s'anime qu'en votre présence.</p> + +<p>—Oui, mais c'est que j'ai oublié... j'ai quelque chose à taire, à +faire chez moi, murmura Pierre.</p> + +<p>—Si c'est ainsi, alors, au revoir!» dit le comte, et il sortit du +salon.</p> + +<p>—Pourquoi nous quittez-vous? Pourquoi êtes-vous soucieux? demanda +Natacha à Pierre en le regardant en face.</p> + +<p>—Parce que je t'aime! aurait-il voulu pouvoir lui répondre; mais il +garda un silence embarrassé, et baissa les yeux.</p> + +<p>—Pourquoi? dites-le-moi, je vous en prie?» poursuivit Natacha d'un ton +décidé; mais soudain elle se tut, et leurs regards se rencontrèrent +confus et effrayés.</p> + +<p>Pierre essaya en vain de sourire: son sourire exprimait la souffrance; +il lui prit la main, la baisa, et sortit sans proférer une parole: il +venait de prendre la résolution, de ne plus remettre les pieds chez les +Rostow!</p> + + +<h3>XXI</h3> + + +<p>Pétia, après avoir été brusquement éconduit, s'enferma dans sa chambre +et y pleura à chaudes larmes, mais aucun des siens n'eut l'air de +remarquer qu'il avait les yeux rouges lorsqu'il reparut à l'heure du +thé.</p> + +<p>L'Empereur arriva le lendemain. Quelques gens de la domesticité des +Rostow demandèrent à leurs maîtres la permission d'aller assister à son +entrée. Pétia mit beaucoup de temps à s'habiller ce matin-là, et fit son +possible pour arranger ses cheveux et son col à, la manière des grandes +personnes! Debout devant son miroir, il faisait force gestes, haussait +les épaules, fronçait les sourcils, et enfin, satisfait de lui-même, il +se glissa hors de la maison par l'escalier dérobé, sans souffler mot à +qui que ce fût de ses projets.</p> + +<p>Sa résolution était prise: il lui fallait trouver à tout prix +l'Empereur, parler à un de ses chambellans (il s'imaginait qu'un +Souverain en était toujours entouré par douzaines), lui faire expliquer +qu'il était le comte Rostow, que, malgré sa jeunesse, il brûlait du +désir de servir sa patrie, et une foule d'autres belles choses qui, +d'après lui, devaient être d'un effet irrésistible sur l'esprit du +chambellan en question.</p> + +<p>Bien qu'il comptât aussi beaucoup, pour assurer le succès de sa +démarche, sur sa figure d'enfant, et sur la surprise qu'elle ne +manquerait pas de provoquer, il n'en cherchait pas moins, en arrangeant +ses cheveux et son col, à se donner l'apparence et la tournure d'un +homme fait. Mais plus il marchait, plus il s'intéressait au spectacle de +la foule qui se pressait autour des murs du Kremlin, et moins il +songeait à conserver le maintien des personnes d'un certain âge.</p> + +<p>Force lui fut aussi de jouer des coudes pour ne pas se laisser par trop +bousculer. Quand il fut enfin à la porte de la Trinité, la foule, qui +ne pouvait deviner le but patriotique de sa course, l'accula si bien +contre la muraille, qu'il fut obligé de s'arrêter, pendant que des +voitures, à la suite l'une de l'autre, franchissaient la voûte en +maçonnerie. À côté de Pétia, et refoulés comme lui, se tenaient une +grosse femme du peuple, un laquais et un vieux soldat. L'impatience +commençant à le gagner, il se décida à aller de l'avant, sans attendre +la fin du défilé et essaya de se frayer un chemin en donnant une forte +poussée à sa grosse voisine.</p> + +<p>«Eh! dis donc, mon petit Monsieur! lui cria la voisine en l'interpellant +d'un air furieux.... Tu vois bien que personne ne bouge! Où veux-tu donc +te fourrer?</p> + +<p>—S'il ne faut que rosser les gens pour se faire faire place, c'est pas +malin!» dit le laquais en appliquant à Pétia un vigoureux coup de poing, +qui l'envoya rouler dans un coin, d'où s'exhalaient des odeurs d'une +nature plus que douteuse.</p> + +<p>Le malheureux enfant essuya sa figure couverte de sueur, releva tant +bien que mal son col, que la transpiration avait complètement défraîchi, +et se demanda avec angoisse si, dans un pareil état, le chambellan ne +l'empêcherait pas d'arriver jusqu'à l'Empereur. Il lui était impossible +de sortir de cette maudite impasse et de réparer le désordre de sa +toilette: il aurait pu sans doute s'adresser à un général que ses +parents connaissaient, et dont la voiture venait de le frôler, mais il +lui sembla que ce ne serait pas digne d'un homme comme lui, et, bon gré +mal gré, il lui fallut se résigner à son triste sort!</p> + +<p>Enfin la foule s'ébranla, en entraînant Pétia avec elle, et le déposa +sur la place, encombrée de curieux. Il y en avait partout, et jusque sur +les toits des maisons. Arrivé là, il put entendre à son aise la joyeuse +sonnerie des cloches et le murmure confus du flot populaire qui +envahissait chaque recoin de la vaste étendue.</p> + +<p>Tout à coup les têtes se découvrirent, et le peuple se rua en avant. +Pétia, à moitié écrasé, assourdi par des hourras frénétiques, faisait de +vains efforts, en s'élevant sur la pointe des pieds, pour se rendre +compte de la cause de ce mouvement.</p> + +<p>Il ne voyait que des visages émus et exaltés: à côté de lui, une +marchande pleurait à chaudes larmes.</p> + +<p>«Mon petit père! mon ange!» s'écriait-elle en essuyant ses pleurs avec +ses doigts. La foule, arrêtée une seconde, continua à avancer.</p> + +<p>Pétia, entraîné par l'exemple, ne savait plus ce qu'il faisait: les +dents serrées, roulant les yeux d'un air furibond, il donnait des coups +de poing à droite et à gauche, criait hourra comme les autres et +paraissait tout prêt à exterminer ses semblables, qui, de leur côté, lui +rendaient ses coups, en hurlant de toutes leurs forces. «Voilà donc +l'Empereur! se dit-il.... Comment pourrais-je songer à lui adresser +moi-même ma requête, ce serait trop de hardiesse!» Néanmoins il +continuait à se frayer un chemin, et il finit par entrevoir au loin un +espace vide, tendu de drap rouge. La foule, dont les premiers rangs +étaient contenus par la police, reflua en arrière; l'Empereur sortait du +palais et se rendait à l'église de l'Assomption. À ce moment, Pétia +reçut dans les côtes une telle bourrade, qu'il en tomba à la renverse +sans connaissance. Quand il reprit ses sens, il se trouva soutenu par un +ecclésiastique, un sacristain sans doute, dont la tête presque chauve +n'avait pour tout ornement qu'une touffe de cheveux gris descendant sur +la nuque; ce protecteur inconnu essayait, du bras qui lui restait libre, +de le protéger contre de nouvelles poussées de la foule.</p> + +<p>«On a écrasé un jeune seigneur, disait-il... faites donc attention... on +l'a écrasé, bien sûr!»</p> + +<p>Lorsque l'Empereur eut disparu sous le porche de l'église, la foule se +sépara, et le sacristain put traîner Pétia jusqu'au grand canon qu'on +appelle «le Tsar», où il fut de nouveau presque étouffé par la masse +compacte de gens, qui le prenant en compassion, lui déboutonnaient son +habit, tandis que d'autres le soulevaient jusque sur le piédestal où +était placé le canon, sans cesser d'injurier ceux qui l'avaient mis dans +cet état. Pétia ne tarda pas à se remettre, les couleurs lui revinrent +et ce désagrément passager lui valut une excellente place sur le socle +du formidable engin. De là il espérait apercevoir l'Empereur; mais il ne +songeait plus à sa demande: il n'avait plus qu'un désir, celui de le +voir!... Alors seulement il serait heureux!</p> + +<p>Pendant la messe, suivie d'un Te Deum chanté à l'occasion de l'arrivée +de Sa Majesté et de la conclusion de la paix avec la Turquie, la foule +s'éclaircit: les vendeurs de kvass, de pain d'épice, de graines de +pavot, que Pétia aimait par-dessus tout, se mirent à circuler, et des +groupes se formèrent sur tous les points de la place. Une marchande +déplorait l'accroc fait à son châle et disait combien il lui avait +coûté, pendant qu'une autre assurait que les soieries seraient bientôt +hors de prix. Le sacristain, le sauveur de Pétia, discutait avec un +fonctionnaire civil sur les personnages qui officiaient ce jour-là avec +Son Éminence. Deux jeunes bourgeois plaisantaient avec deux jeunes +filles, en grignotant des noisettes. Toutes ces conversations, surtout +celles des jeunes gens et des jeunes filles, qui dans d'autres +circonstances n'auraient pas manqué d'intéresser Pétia, le laissaient +complètement indifférent; assis sur le piédestal de son canon, il était +tout entier à son amour pour son Souverain, et l'exaltation passionnée +qui succédait chez lui à la peur et à la douleur physique qu'il venait +d'éprouver, donnait une émouvante solennité à cet instant de sa vie.</p> + +<p>Des coups de canon retentirent soudain sur le quai: la foule y courut +aussitôt, pour voir comment et d'où l'on tirait, Pétia voulut en faire +autant, mais il en fut empêché par le sacristain qui l'avait pris sous +sa protection. Les canons grondaient toujours, lorsque des officiers, +des généraux, des chambellans, sortirent précipitamment de l'église; on +se découvrit à leur vue, et les badauds qui avaient couru du côté du +quai revinrent en toute hâte. Quatre militaires, en brillant uniforme et +chamarrés de grands cordons, apparurent enfin.</p> + +<p>«Hourra! hourra! hurla la foule.</p> + +<p>—Où est-il? où est-il?» demanda Pétia d'une voix haletante, mais +personne ne lui répondit: l'attention était trop tendue. Choisissant +alors au hasard un des quatre militaires que ses yeux pleins de larmes +pouvaient à peine distinguer, et concentrant sur lui tous les transports +de son jeune enthousiasme, il lui lança un formidable hourra, en se +jurant mentalement qu'en dépit de tous les obstacles il serait soldat!</p> + +<p>La foule s'ébranla de nouveau à la suite de l'Empereur, et, après +l'avoir vu rentrer au palais, se dispersa peu à peu. Il était tard. Bien +que Pétia fût à jeun, et que la sueur lui coulât du front à grosses +gouttes, il ne lui vint même pas à l'idée de retourner chez lui, et il +resta planté devant le palais au milieu d'un petit groupe de flâneurs; +il attendait ce qui allait se passer, sans trop savoir ce que ce +pourrait être, et il portait envie non seulement aux grands dignitaires +qui descendaient de leurs voitures pour aller s'asseoir à la table +impériale, mais encore aux fourriers qu'il vit ensuite passer et +repasser derrière les croisées pour leur service. Pendant le banquet, +Valouïew, jetant un regard sur la place, fit observer que le peuple +paraissait désirer revoir encore Sa Majesté.</p> + +<p>Le repas terminé, l'Empereur, qui finissait de manger un biscuit, sortit +sur le balcon. Le peuple l'acclama aussitôt, en criant de nouveau à +pleins poumons:</p> + +<p>«Notre père! notre ange! hourra!...» Et les femmes, et les bourgeois, et +Pétia lui-même, se remirent à pleurer d'attendrissement. Un morceau du +biscuit que l'Empereur tenait à la main, étant venu à glisser entre les +barreaux du balcon, tomba à terre aux pieds d'un cocher; le cocher le +ramassa, et quelques-uns de ses voisins se ruèrent sur l'heureux +possesseur du biscuit pour en avoir leur part! L'Empereur, l'ayant +remarqué, se fit donner une pleine assiettée de biscuits, et les jeta au +peuple. Les yeux de Pétia s'injectèrent de sang, et, malgré la crainte +d'être écrasé une seconde fois, il se précipita à son tour pour attraper +à tout prix un des gâteaux qu'avait touchés la main du Tsar. Pourquoi? +il n'en savait rien, mais il le fallait! Il courut, renversa une vieille +femme qui était sur le point d'en saisir un, et, malgré ses gestes +désespérés, parvint à l'atteindre avant elle; il lança un hourra +formidable, d'une voix, hélas! fortement enrouée. L'Empereur se retira, +et la foule finit par se disperser.</p> + +<p>«Tu vois que nous avons bien fait d'attendre,» se disaient joyeusement +entre eux les spectateurs, en s'éloignant.</p> + +<p>Si heureux qu'il fût, Pétia était mécontent de rentrer, et de penser que +le plaisir de la journée était fini pour lui. Aussi préféra-t-il aller +retrouver son ami Obolensky, lequel était de son âge, et à la veille de +partir pour l'armée. De là il fut pourtant obligé de regagner la maison +paternelle; à peine arrivé, il déclara solennellement à ses parents +qu'il s'échapperait, si on ne le laissait pas agir à sa guise. Le vieux +comte céda; mais, avant de lui accorder une autorisation formelle, il +alla le lendemain même s'informer, auprès de gens compétents, où et +comment il pourrait le faire entrer au service, sans trop l'exposer au +danger.</p> + + +<h3>XXII</h3> + + +<p>Dans la matinée du 15 juillet, trois jours après les événements que nous +venons de raconter, de nombreuses voitures stationnaient devant le +palais Slobodski.</p> + +<p>Les salles étaient pleines de monde: dans l'une d'elles se trouvait la +noblesse; dans l'autre, les marchands médaillés. La première était très +animée. Autour d'une immense table placée devant le portrait en pied de +l'Empereur, siégeaient, sur des chaises à dossier élevé, les grands +seigneurs les plus marquants, tandis que les autres circulaient en +causant dans la salle.</p> + +<p>Les uniformes, tous à peu près du même type, dataient, les uns de +Pierre le Grand, les autres de Catherine ou de Paul, les plus récents du +règne actuel, et donnaient un aspect bizarre à tous ces personnages, que +Pierre connaissait plus ou moins, pour les avoir rencontrés soit au +club, soit chez eux. Les vieux surtout frappaient étrangement le regard: +édentés pour la plupart, presque aveugles, chauves, engoncés dans leur +obésité, ou maigres et ratatinés comme des momies, ils restaient +immobiles et silencieux, ou bien, s'ils se levaient, ils ne manquaient +jamais de se heurter contre quelqu'un. Les expressions de physionomie +les plus opposées se lisaient sur leurs visages: chez les uns, c'était +l'attente inquiète d'un grand et solennel événement; chez les autres, le +souvenir béat et placide de leur dernière partie de boston, de +l'excellent dîner, si bien réussi par Pétroucha le cuisinier, ou de +quelque autre incident, tout aussi important, de leur vie habituelle.</p> + +<p>Pierre, qui avait endossé avec peine, dès le matin, son uniforme de +noble, devenu trop étroit, se promenait dans la salle, en proie à une +violente émotion. La convocation simultanée de la noblesse et des +marchands (de vrais états généraux) avait réveillé en lui toutes ses +anciennes convictions sur le Contrat social et la Révolution française; +car, s'il les avait oubliées depuis longtemps, elles n'en étaient pas +moins profondément enracinées dans son âme. Les paroles du manifeste +impérial où il était dit que l'Empereur viendrait «délibérer» avec son +peuple, le confirmaient dans sa manière de voir, et, convaincu que la +réforme espérée par lui depuis de longues années allait enfin +s'accomplir, il écoutait avidement tout ce qui se disait autour de lui, +sans y rien trouver cependant de ses propres pensées.</p> + +<p>La lecture du manifeste fut acclamée avec enthousiasme, et l'on se +sépara en causant. En dehors des sujets habituels de conversation, +Pierre entendit discuter sur la place réservée aux maréchaux de noblesse +à l'entrée de Sa Majesté, sur le bal à lui offrir, sur l'urgence de se +diviser par districts ou par gouvernements, etc.; mais dès qu'on +touchait à la guerre, et au but essentiel de la réunion, les discours +devenaient vagues et confus, et la majorité se renfermait dans un +silence prudent.</p> + +<p>Un homme entre deux âges, encore bien de figure, en uniforme de marin +retraité, parlait assez haut à quelques personnes qui s'étaient groupées +avec Pierre autour de lui pour mieux l'entendre. Le comte Ilia +Andréïévitch, revêtu de son caftan du règne de Catherine, marchait en +souriant au milieu de la foule, où il comptait de nombreux amis. Il +s'arrêta également devant l'orateur, et l'écouta avec satisfaction, en +manifestant son approbation par des signes de tête. Il était facile de +voir, à la physionomie de ceux qui entouraient l'orateur, qu'il +s'exprimait avec hardiesse; aussi les gens paisibles et timorés ne +tardèrent-ils pas à s'en éloigner peu à peu, en haussant +imperceptiblement les épaules. Pierre, au contraire, découvrait dans son +discours un libéralisme peu conforme sans doute à celui dont il faisait +lui-même profession, mais qui ne lui en était pas moins agréable pour +cela. Le marin grasseyait en parlant, et le timbre de sa voix, quoique +agréable et mélodieux, trahissait toutefois l'habitude des plaisirs de +la table et du commandement.</p> + +<p>«Que nous importe, disait-il, que les habitants de Smolensk aient +proposé à l'Empereur de former des milices! Leur décision, fait-elle loi +pour nous? Si la noblesse de Moscou le trouve nécessaire, elle a +d'autres moyens à sa disposition pour lui témoigner son dévouement. Nous +n'avons pas encore oublié les milices de 1807!... Les voleurs et les +pillards y ont seuls trouvé leur compte.»</p> + +<p>Le comte Rostow continuait à sourire d'un air d'assentiment.</p> + +<p>«Les milices ont-elles, je vous le demande, rendu des services à la +patrie? Aucun. Elles ont ruiné nos campagnes, voilà tout! Le recrutement +est préférable: autrement, ce n'est ni un soldat ni un paysan qui vous +reviendra, ce sera la corruption même!...—La noblesse ne marchande pas +sa vie: nous irons tous, s'il le faut, nous amènerons des recrues, et +que l'Empereur nous dise un mot, nous mourrons tous pour lui!» conclut +l'orateur, avec un geste plein d'énergie.</p> + +<p>Le comte Rostow, au comble de l'émotion, poussait Pierre du coude; +celui-ci, éprouvant le désir de parler à son tour, fit un pas en avant, +sans savoir lui-même au juste ce qu'il allait dire. Il avait à peine +ouvert la bouche, qu'un vieux sénateur, d'une physionomie intelligente, +prit la parole avec l'irritation et l'autorité d'un homme habitué à +discuter et à diriger les débats: il parlait doucement mais nettement.</p> + +<p>«Je crois, monsieur, dit-il en commençant, que nous ne sommes point +appelés ici pour juger quelle serait dans l'intérêt de l'Empire la +mesure la plus opportune à prendre, le recrutement ou la milice.... Nous +devons répondre à la proclamation dont nous a honorés notre Souverain, +et laisser au pouvoir suprême le soin de décider entre le recrutement +et...»</p> + +<p>Pierre l'interrompit: il venait de trouver une issue à son agitation +dans la colère qu'excitaient en lui les vues étroites et par trop +légales du sénateur au sujet des devoirs de la noblesse, et, sans se +rendre compte à l'avance de la portée de ses expressions, il se mit à +parler avec une vivacité fébrile, en entrecoupant son discours de +phrases françaises et de phrases russes trop littéraires.</p> + +<p>«Veuillez m'excuser, Excellence, dit-il en s'adressant au sénateur +(quoiqu'il le connût intimement, il croyait bien faire en cette +circonstance de prendre le ton officiel). Bien que je ne partage pas la +manière de voir de Monsieur,—poursuivit-il avec hésitation, et il +brûlait du désir de dire «du très honorable préopinant», mais il se +borna à ajouter «de Monsieur, que je n'ai pas l'honneur de +connaître,—je suppose que la noblesse est non seulement appelée à +exprimer sa sympathie et son enthousiasme, mais aussi à «délibérer» sur +les mesures qui pourraient être utiles à la patrie. Je suppose aussi que +l'Empereur lui-même serait très mécontent de ne trouver en nous que des +propriétaires de paysans, que nous offririons avec nos personnes en +guise de... chair à canon, alors que nous aurions pu être pour lui un +appui et un conseil.»</p> + +<p>Plusieurs membres de la réunion, effrayés de la hardiesse de ces paroles +et du sourire méprisant de l'Excellence, se détachèrent du groupe; le +comte Rostow seul approuvait le discours de Pierre, car il entrait dans +ses habitudes de donner toujours la préférence au dernier interlocuteur.</p> + +<p>«Avant de discuter ces questions, reprit Pierre, nous devons demander +respectueusement à Sa Majesté de daigner nous communiquer le chiffre +exact de nos troupes, la situation de nos armées, et alors...»</p> + +<p>Il ne put continuer. Assailli de trois côtés à la fois par de violentes +interruptions, il se vit obligé d'en rester là de sa péroraison. Le plus +virulent de ses interlocuteurs était un certain Etienne Stépanovitch +Adrakcine, un de ses partenaires habituels au boston, très bien disposé +pour lui, d'ailleurs, quand il s'agissait d'une partie de jeu, mais +méconnaissable aujourd'hui, peut-être à cause de son uniforme, ou +peut-être aussi à cause de la colère qui paraissait l'animer.</p> + +<p>«Je vous ferai d'abord observer, s'écria-t-il avec emportement, que nous +n'avons pas le droit d'adresser cette demande à l'Empereur, et quand +bien même la noblesse russe aurait ce droit, l'Empereur ne pourrait y +répondre, car la marche de nos armées est subordonnée aux mouvements de +l'ennemi, et le nombre de leurs soldats aux exigences stratégiques....</p> + +<p>—Ce n'est pas le moment de discuter, il faut agir!» reprit un autre +personnage, que Pierre avait rencontré autrefois chez les Bohémiens; ce +personnage jouissait au jeu d'une réputation plus que douteuse; lui +aussi, l'uniforme l'avait complètement métamorphosé....</p> + +<p>—La guerre est en Russie, l'ennemi s'avance pour anéantir le pays, pour +profaner la tombe de nos pères, pour emmener nos femmes et nos enfants +(ici l'orateur se frappa la poitrine).... Nous nous lèverons tous, nous +irons tous défendre le Tsar, notre père!... Nous autres Russes, nous ne +ménagerons pas notre sang pour la défense de notre foi, du trône et du +pays.... Si nous sommes de vrais enfants de notre patrie bien-aimée, +mettons de côté les rêvasseries.... Nous montrerons à l'Europe comment +la Russie sait se lever en masse!»</p> + +<p>L'orateur fut chaleureusement applaudi, et le comte Ilia Andréïévitch se +joignit de nouveau à ceux qui témoignaient hautement leur satisfaction.</p> + +<p>Pierre aurait volontiers déclaré que lui aussi se sentait prêt à tous +les sacrifices, mais qu'avant tout il était urgent de connaître la +véritable situation des choses, afin de pouvoir y porter remède. On ne +lui en laissa pas le temps: on criait, on hurlait, on l'interrompait à +chaque mot, on se détournait même de lui comme d'un ennemi; les groupes +se formaient, se séparaient et se rapprochaient tour à tour, et finirent +par retourner dans la grande salle, en parlant tous à la fois avec une +surexcitation indicible. Leur émotion ne provenait pas, comme on aurait +pu le croire, de l'irritation causée par les paroles de Pierre, déjà +oubliées, mais de ce besoin instinctif qu'éprouve la foule de donner un +objectif visible et palpable à son amour ou à sa haine; aussi, dès ce +moment, le malheureux Pierre devint-il la bête noire de la réunion. +Plusieurs discours, dont quelques-uns étaient pleins d'esprit et fort +bien tournés, succédèrent à celui du marin en retraite, et furent +vivement applaudis.</p> + +<p>Le rédacteur du <i>Messager russe</i>, Glinka, déclara que «l'enfer devait +être repoussé par l'enfer.... Nous ne devons pas, disait-il, nous +borner, comme des enfants, à sourire aux éclairs et aux roulements du +tonnerre!»</p> + +<p>«Oui, oui, c'est bien ça!... Nous ne devons pas nous contenter de +sourire aux éclairs et aux roulements du tonnerre,» répétait-on jusque +dans les derniers rangs de l'auditoire avec une approbation marquée et +bruyante, pendant que les vieux dignitaires, assis béatement autour de +la grande table, se regardaient entre eux, regardaient le public, et +laissaient voir tout simplement sur leur physionomie qu'ils avaient +terriblement chaud! Pierre, très ému, sentait qu'il avait fait fausse +route, mais il ne renonçait pas pour cela à ses convictions; aussi le +désir de se justifier, et le désir plus grand encore de montrer que lui +aussi, à cette heure solennelle, était prêt à tout, le décida à essayer +encore une fois de se faire écouter:</p> + +<p>«J'ai dit, s'écria-t-il avec force, que les sacrifices seraient plus +faciles lorsqu'on connaîtrait les besoins...!» Mais personne ne +l'écoutait plus, et sa voix fut couverte par le brouhaha général.</p> + +<p>Seul un petit vieux se pencha un instant vers lui, mais il se détourna +aussitôt, attiré par les exclamations qui partaient d'un point opposé.</p> + +<p>«Oui, Moscou sera livré!... Moscou sera notre libérateur!</p> + +<p>—Il est l'ennemi du genre humain!...</p> + +<p>—Je demande la parole....</p> + +<p>—Faites donc attention, Messieurs, vous m'écrasez!» criait-on à la fois +de tous les côtés.</p> + + +<h3>XXIII</h3> + + +<p>À ce moment, le comte Rostoptchine, portant l'uniforme de général, avec +un cordon en sautoir, fit son entrée dans la salle, et la foule se +recula devant lui. Des yeux perçants et un menton des plus accusés +accentuaient tout particulièrement son visage.</p> + +<p>«Sa Majesté l'Empereur va arriver, dit-il. Je pense que dans les +circonstances actuelles il n'y a pas de temps à perdre en discussions: +l'Empereur a daigné nous réunir, nous et les marchands. Des millions lui +seront versés de là-bas, ajouta-t-il en indiquant la salle où étaient +les marchands.... Quant à nous, nous devons offrir la milice et ne pas +nous ménager.... C'est le moins que nous puissions faire!»</p> + +<p>Les vieux seigneurs, assis autour de la table, se consultèrent à voix +basse, des groupes se formèrent, se consultèrent de leur côté, et +chacun donna ensuite son opinion.</p> + +<p>«Je consens, disait l'un.</p> + +<p>—Je partage votre avis,» répondait un autre, pour ne pas dire +absolument la même chose, et ces voix grêles de vieillards, s'élevant +une à une dans le silence après le bruit de tout à l'heure, produisaient +un effet étrange et presque mélancolique.</p> + +<p>Le secrétaire reçut l'ordre d'écrire la résolution suivante: «La +noblesse de Moscou, à l'exemple de celle de Smolensk, offre dix hommes +sur mille, avec leur équipement complet.»</p> + +<p>Les vieux, comme s'ils étaient heureux de s'être déchargés d'un lourd +fardeau, se levèrent en repoussant leurs sièges avec bruit, et en +étirant leurs jambes engourdies..., et, saisissant au passage la +première connaissance venue, ils se mirent à se promener bras dessus, +bras dessous, en causant de choses et d'autres.</p> + +<p>«L'Empereur! l'Empereur!» s'écria-t-on soudain, et la foule se précipita +vers la sortie. Sa Majesté traversa la grande salle entre deux haies de +curieux qui s'inclinaient devant lui, d'un air respectueux et inquiet à +la fois. Pierre entendit l'Empereur dépeindre le danger qui menaçait +l'État, et exprimer les espérances qu'il fondait sur la noblesse. On lui +communiqua en réponse la résolution que venait de prendre la noblesse de +Moscou.</p> + +<p>«Messieurs, reprit le Souverain d'une voix émue, je n'ai jamais douté du +dévouement de la noblesse russe, mais en ce jour il a dépassé mon +attente. Je vous remercie au nom de la patrie, Messieurs.... Agissons de +concert, le temps est précieux!» L'Empereur se tut, on se pressa autour +de lui, et on l'acclama avec enthousiasme.</p> + +<p>«Oui, oui, c'est bien ça!... Il n'y a de précieux que la parole du +Souverain!» répétait en pleurant le comte Ilia Andréïévitch, qui n'avait +rien entendu et comprenait tout à sa façon.</p> + +<p>De la salle de la noblesse, l'Empereur passa dans celle des marchands, +et y resta une dizaine de minutes. Pierre le vit sortir de là, les yeux +pleins de larmes d'attendrissement; on sut plus tard qu'en leur parlant +il avait pleuré et achevé son discours d'une voix tremblante. Deux +marchands l'accompagnaient: Pierre en connaissait un, un gros fermier +d'eau-de-vie; l'autre était le maire, dont la figure maigre et jaune se +terminait par une barbe pointue; tous deux pleuraient, le gros fermier +surtout sanglotait comme un enfant, en répétant:</p> + +<p>«Notre vie, notre fortune, prenez-les, Sire!»</p> + +<p>Pierre, en attendant, ne pensait plus qu'à une chose, au désir de +montrer que rien ne lui coûterait en fait de sacrifices, et, se +reprochant amèrement son discours à tendances constitutionnelles, il +chercha de nouveau le moyen de le faire oublier. Apprenant que le comte +Mamonow offrait tout un régiment, il déclara, séance tenante, au comte +Rostoptchine qu'il fournirait mille hommes, et en plus se chargerait de +leur entretien.</p> + +<p>Le vieux comte Rostow raconta à sa femme en pleurant ce qui s'était +passé, et, donnant enfin son consentement formel à Pétia, il alla +lui-même l'inscrire sur les contrôles du régiment des hussards.</p> + +<p>Le lendemain, l'Empereur quitta la ville; les nobles de Moscou ôtèrent +leurs uniformes, rentrèrent dans leurs habitudes, reprirent leurs places +chez eux et au club, et ordonnèrent à leurs intendants respectifs, non +sans geindre quelque peu, et en s'étonnant eux-mêmes de ce qu'ils +avaient voté, de prendre les mesures nécessaires pour former les +milices.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V</h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Pourquoi Napoléon faisait-il la guerre à la Russie? Parce qu'il était +écrit qu'il irait à Dresde, qu'il aurait la tête tournée par la +flatterie, qu'il mettrait un uniforme polonais, qu'il subirait +l'influence enivrante d'une belle matinée de juin, et enfin qu'il se +laisserait emporter par la colère en présence de Kourakine d'abord, et +de Balachow ensuite.</p> + +<p>Alexandre, se sentant personnellement offensé, se refusait à toute +négociation; Barclay de Tolly mettait tous ses soins à bien commander +son armée, afin de remplir son devoir et de conquérir la réputation d'un +grand capitaine; Rostow s'était lancé à la poursuite des Français, parce +qu'il n'avait pu résister au désir de faire un bon temps de galop sur +une plaine unie..., et c'est ainsi qu'agissaient, en conséquence de +leurs dispositions particulières, de leurs habitudes, de leurs désirs, +les individus qui prenaient part à cette guerre mémorable. Leurs +appréhensions, leurs vanités, leurs joies, leurs critiques; tous ces +sentiments, provenant de ce qu'ils croyaient être leur libre arbitre, +étaient les instruments inconscients de l'histoire, et travaillaient, à +leur insu, au résultat dont aujourd'hui seulement on peut se rendre +compte. Tel est le sort invariable de tous les agents exécuteurs, +d'autant moins libres dans leur action qu'ils sont plus élevés dans la +hiérarchie sociale.</p> + +<p>Aujourd'hui les hommes de 1812 ont depuis longtemps disparu: leurs +intérêts du moment n'ont laissé aucune trace, les effets historiques de +cette époque nous sont seuls visibles, et nous comprenons comment la +Providence a fait concourir chaque individu, agissant dans des vues +personnelles, à l'accomplissement d'une oeuvre colossale, dont ni eux ni +même Alexandre et Napoléon n'avaient certainement l'idée.</p> + +<p>Il serait oiseux, à l'heure qu'il est, de discuter sur les causes qui +ont amené les désastres des Français: ce sont évidemment, d'un côté, +leur entrée en Russie dans une saison trop avancée, et l'absence de tous +préparatifs pour une campagne d'hiver, et, de l'autre, le caractère même +imprimé à la guerre par l'incendie des villes et l'excitation à la haine +de l'ennemi chez le peuple russe. Une armée de 800 000 hommes, la +meilleure du monde, ayant à sa tête le plus grand capitaine et devant +elle un ennemi deux fois plus faible, guidé par des généraux +inexpérimentés, ne devait et ne pouvait succomber que par l'action de +ces deux causes. Mais ce qui nous frappe aujourd'hui, ne frappait pas +les contemporains, et les efforts des Russes et des Français tendaient +au contraire à paralyser constamment leurs seules chances de salut.</p> + +<p>Dans les ouvrages historiques sur l'année 1812, les auteurs français se +donnent beaucoup de mal pour prouver que Napoléon se rendait compte du +danger qu'il y avait pour lui, en faisant cette campagne, à s'étendre +dans l'intérieur du pays, qu'il cherchait à livrer bataille, que ses +maréchaux l'engageaient à s'arrêter à Smolensk... etc... etc.... Les +auteurs russes, de leur côté, appuient avec autant de force sur le plan +arrêté, d'après eux, dès le début de l'invasion, et destiné à attirer, +à la façon des Scythes, Napoléon au coeur même de l'Empire, et ils +produisent, à l'appui de leur opinion, bon nombre de suppositions et de +déductions tirées des événements qui se passaient à cette époque; mais +ces suppositions et ces déductions appartiennent évidemment à la +catégorie des «on dit» sans valeur sérieuse, que l'historien ne saurait +admettre sans s'écarter de la vérité, et tous les faits sont là pour les +démentir.</p> + +<p>Que voyons-nous en effet tout d'abord? Nos armées sans communications +entre elles, cherchant à se réunir, bien que: cette réunion n'offre +aucun avantage, à supposer surtout que l'on eût songé à attirer l'ennemi +dans l'intérieur du pays; le camp de Drissa fortifié d'après la théorie +de Pfuhl, dans l'idée bien arrêtée de ne pas se retirer au delà; +l'Empereur suivant l'armée, non pas pour opérer une retraite, mais pour +exciter les soldats par sa présence, et défendre chaque pouce de terrain +contre l'invasion étrangère, et adressant de violents reproches au +général en chef qui continue à se retirer. Comment alors aurait-il pu +imaginer un moment que Moscou serait incendié, ou même que l'ennemi fût +déjà entré à Smolensk? Aussi son irritation éclate-t-elle quand il +apprend qu'aucune grande bataille n'a été livrée, malgré la jonction des +deux armées, et que Smolensk est pris et brûlé! Les militaires et le +peuple s'indignent également de cette retraite continue... et pendant ce +temps les faits s'accomplissent, non par hasard ou en vertu d'un plan +auquel personne ne croit, mais en conséquence des intrigues, des désirs +et des efforts de toutes sortes, de ceux qui agissent dans leur propre +intérêt ou sans préméditation.</p> + +<p>Que faisons-nous cependant? Nous cherchons à concentrer nos deux armées +avant de livrer bataille, et à cet effet nous nous retirons jusqu'à +Smolensk, en entraînant les Français à notre suite; mais cette manoeuvre +n'a pas le résultat désiré, parce que Barclay de Tolly est un Allemand +impopulaire, parce que Bagration, qui commande la seconde armée, et qui +le déteste, ne tient pas à se trouver sous les ordres d'un inférieur, et +retarde, autant que possible, cette jonction de nos forces. Quant à la +présence de l'Empereur, au lieu de faire naître l'enthousiasme, elle +fomente la discorde et détruit toute unité d'action: Paulucci, qui +ambitionne le grade de général, parvient à l'influencer; le plan de +Pfuhl est abandonné, et la direction de l'ensemble des opérations est +remise à Barclay de Tolly, dont on limite cependant le pouvoir, à cause +du peu de confiance qu'il inspire. Grâce à ces divisions intestines, à +ces rivalités, à l'impopularité du général en chef, il devient +impossible de livrer un combat décisif, et pendant que l'irritation +générale s'en accroît, et avec elle la haine des Allemands, le sentiment +patriotique se réveille de tous côtés avec violence.</p> + +<p>L'Empereur quitte enfin l'armée, sous le prétexte, le seul et le +meilleur qu'on ait pu trouver, de chauffer à blanc l'enthousiasme du +peuple dans les deux capitales, et son séjour inattendu à Moscou +contribue puissamment à organiser la résistance future du pays.</p> + +<p>Bien que l'Empereur ne soit plus là, la position du commandant en chef +se complique de jour en jour: Bennigsen, le grand-duc et un essaim de +généraux restent auprès de lui, afin de surveiller ses actes et de +soutenir au besoin son énergie, mais Barclay de Tolly, se sentant de +plus en plus sous la surveillance incessante des «<i>yeux de l'Empereur</i>», +n'en devient que plus prudent et évite toute bataille.</p> + +<p>Sa prudence est blâmée par le césarévitch, qui va jusqu'à parler de +trahison à mots couverts, et qui exige un engagement immédiat. +Lubomirsky, Bronnitzky, Vlotzky et d'autres en font tant de bruit, que, +sous prétexte de documents importants à remettre à l'Empereur, Barclay +renvoie peu à peu les aides de camp généraux polonais, et entre en lutte +ouverte avec le grand-duc et Bennigsen.</p> + +<p>Enfin, et malgré l'opposition de Bagration, les armées se réunissent à +Smolensk.</p> + +<p>Bagration arrive en voiture à la maison occupée par Barclay de Tolly, +qui met son écharpe pour le recevoir, et pour faire son rapport à son +ancien en grade. Bagration, dans un élan patriotique d'abnégation, se +soumet à Barclay, ce qui ne l'empêche pas d'avoir un avis complètement +opposé au sien. Il correspond directement avec l'Empereur, selon les +ordres de Sa Majesté, et écrit ceci à Araktchéïew: «Malgré le désir de +mon Souverain, je ne puis rester plus longtemps avec le ministre (c'est +ainsi qu'il nommait Barclay). Au nom de Dieu, envoyez-moi n'importe où; +donnez-moi un régiment à commander, mais, de grâce, tirez-moi d'ici; le +quartier général est plein d'Allemands, qui rendent la vie impossible +aux Russes; c'est un gâchis complet. Je croyais servir l'Empereur et la +patrie, mais il se trouve que je ne sers que Barclay. Je vous avoue que +je m'y refuse.» Les Bronnitzky et les Wintzingerode continuent à semer +la zizanie entre les commandants en chef, et à empêcher par suite toute +unité de vues. On se prépare à attaquer les Français devant Smolensk; on +envoie un général pour examiner la position, et ce général, ennemi de +Barclay, passe la journée chez un des commandants de corps, et critique, +en revenant, le champ de bataille, qu'il n'a pas même vu.</p> + +<p>Pendant que l'on intrigue et que l'on discute sur le terrain où doit +avoir lieu l'engagement, et qu'on cherche à découvrir où sont les +Français, ceux-ci tombent sur la division de Névérovsky, et arrivent +sous les murs mêmes de Smolensk.</p> + +<p>Il n'y a plus à hésiter: pour sauver nos communications, il faut +accepter, bon gré, mal gré, le combat. Il est livré: des milliers +d'hommes tombent des deux côtés, et Smolensk est abandonné, en dépit de +la volonté souveraine et du désir du peuple! La ville est brûlée par ses +habitants, que le gouverneur a trompés. Ruinés, et ne pensant qu'à leurs +malheurs personnels, ils vont à Moscou servir d'exemples à leurs frères, +et les exciter à la haine de l'ennemi. Pendant ce temps nous continuons +notre retraite, et Napoléon continue de son côté à s'avancer en +triomphateur, sans se douter du danger qui le menace... et c'est ainsi +que se décident, contre toute attente, et sa perte et notre salut!</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>Le lendemain du départ du prince André, le prince Bolkonsky fit appeler +sa fille:</p> + +<p>«Te voilà, je l'espère, satisfaite; tu m'as brouillé avec André, c'est +ce que tu voulais: quant à moi, j'en suis triste et affligé; je suis +vieux, je suis faible, je suis seul... mais c'est ce que tu voulais.... +Va-t'en!» Il la renvoya sur ces paroles, et il se passa une semaine sans +qu'elle le vît, car il tomba malade et ne quitta pas son cabinet.</p> + +<p>La princesse Marie remarqua, à sa grande surprise, que Mlle Bourrienne +n'y avait plus ses entrées comme autrefois: son père n'acceptait plus +que les soins du vieux Tikhone.</p> + +<p>Au bout de huit jours, il se remit, reprit son existence habituelle, +s'occupa avec une nouvelle activité de ses constructions et de ses +jardins, et dès ce moment son intimité avec Mlle Bourrienne cessa +complètement! Toujours froid et dur avec sa fille, il semblait lui dire: +«Tu m'as calomnié auprès d'André, tu m'as brouillé avec lui à cause de +cette Française, et tu vois bien que je n'ai besoin de personne, pas +plus d'elle que de toi!»</p> + +<p>La princesse Marie passait une partie de la journée chez le petit +Nicolas, assistait à ses leçons, lui en donnait elle-même, et causait +avec Dessalles: elle consacrait le reste du temps à lire, à causer avec +sa vieille bonne, et avec les pèlerins, qui continuaient à venir la voir +en passant par l'escalier dérobé.</p> + +<p>Elle songeait à la guerre, comme y songent les femmes: elle craignait +pour son frère, elle déplorait la cruauté des hommes qui s'égorgeaient +les uns les autres, sans accorder toutefois à cette dernière plus +d'importance qu'aux précédentes. Dessalles, qui en suivait la marche +avec un vif intérêt, lui exposait cependant de temps à autre ses +opinions, et la tenait au courant des nouvelles. De leur côté, les +«pèlerins» lui faisaient part de leurs terreurs, lui racontaient à leur +façon la venue de l'Antéchrist personnifié dans Napoléon, et la belle +Julie, devenue princesse Droubetzkoï, lui écrivait des lettres pleines +d'un patriotisme exalté.</p> + +<p>«Je vous écris en russe, ma chère amie, car je hais les Français, et +leur langue, que je ne puis plus entendre parler! Nous sommes à Moscou, +et tout le monde y est d'un enthousiasme indescriptible pour notre +Empereur adoré.</p> + +<p>«Mon pauvre mari supporte la faim et les privations dans de sales trous +où il n'y a que des Juifs, et les nouvelles que j'en reçois ajoutent +encore à mon exaltation.</p> + +<p>«Vous aurez entendu parler de l'héroïque exploit de Raïevsky, embrassant +ses deux fils et leur disant: «Je mourrai avec vous, mais nous ne +faillirons pas!...» Et en vérité, quoique l'ennemi fût deux fois plus +nombreux, nous n'avons pas failli! Nous passons le temps comme nous +pouvons... à la guerre comme à la guerre! Les princesses Aline et Sophie +viennent chaque jour chez moi, et nous causons alors, pauvres veuves de +paille que nous sommes, sur des sujets édifiants, en préparant de la +charpie. Vous seule, mon amie, vous me manquez,» etc... etc....</p> + +<p>Si la princesse Marie ne se rendait pas suffisamment compte de +l'importance extrême des derniers événements, la faute en était à son +père, qui ne lui en parlait jamais: il faisait semblant de les ignorer, +et se moquait, à table, de Dessalles et de ses nouvelles à sensation; +son ton assuré et calme inspirait à sa fille une confiance aveugle, et, +sans réfléchir, elle croyait à tout ce qu'il disait.</p> + +<p>Plein d'activité et d'énergie, il dessina pendant le mois de juillet un +nouveau jardin, et posa la première pierre d'une nouvelle habitation +pour sa nombreuse domesticité. Un symptôme inquiétait cependant la +princesse Marie: il dormait peu, et changeait de chambre chaque nuit; il +faisait placer son lit de camp tantôt dans la galerie, tantôt dans la +salle à manger, ou bien, s'établissant dans un fauteuil du salon, il +sommeillait, au son de la voix du petit domestique Pétroucha, qui avait +remplacé Mlle Bourrienne comme lecteur.</p> + +<p>Le premier du mois d'août, il reçut une lettre de son fils, qui lui +avait déjà écrit pour le supplier de lui pardonner, et d'oublier ce +qu'il s'était permis de lui dire; le vieux prince avait répondu par +quelques mots affectueux. Dans cette seconde missive, le prince André +lui racontait en détail l'occupation de Vitebsk par les Français et les +incidents de la campagne, lui en donnait même le plan, avec toutes les +combinaisons qu'il pouvait ultérieurement entraîner, et terminait en +l'engageant vivement à s'éloigner du théâtre de la guerre, qui se +rapprochait de plus en plus de Lissy-Gory, et à se retirer à Moscou.</p> + +<p>Dessalles, auquel on venait d'apprendre que les Français étaient à +Vitebsk, s'empressa de l'annoncer, à table, au vieux prince, qui se +souvint alors seulement de la lettre de son fils.</p> + +<p>«J'ai eu une lettre du prince André ce matin, dit-il en se tournant vers +sa fille, l'as-tu lue?</p> + +<p>—Non, mon père,» répondit-elle effrayée. Comment en effet aurait-elle +pu lire une lettre dont elle avait même ignoré l'arrivée?</p> + +<p>«Il m'écrit au sujet de cette guerre,» poursuivit son père, en souriant +avec dédain, comme toujours, lorsqu'il abordait ce sujet.</p> + +<p>«Elle doit être fort intéressante, dit Dessalles; le prince est à même +de savoir....</p> + +<p>—Oh! sûrement, s'écria Mlle Bourrienne.</p> + +<p>—Allez me la chercher, dit le vieux prince: elle est sur la petite +table, sous le presse-papiers.»</p> + +<p>Mlle Bourrienne se leva avec un empressement marqué.</p> + +<p>«Non, non! reprit-il en fronçant les sourcils. Allez-y, vous, Michel +Ivanovitch!...» Michel Ivanovitch obéit, mais à peine eut-il quitté la +chambre, que le prince se leva avec impatience, et jetant sa serviette +sur la table:</p> + +<p>«Il ne trouve jamais rien, et il me mettra tout en désordre!» +murmura-t-il en sortant vivement. La princesse Marie, Mlle Bourrienne et +le petit Nicolas se regardèrent en silence: le vieux prince, suivi de +Michel Ivanovitch, revint bientôt, rapportant avec lui le plan de la +nouvelle construction et la lettre de son fils: il les posa à côté de +son assiette, et le dîner s'acheva sans qu'il fît la lecture de la +lettre.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent au salon, il la donna à sa fille, qui, après l'avoir +lue à haute voix, regarda son père: celui-ci, absorbé dans la +contemplation de son plan, semblait n'avoir rien entendu.</p> + +<p>«Que pensez-vous de tout cela, prince? lui demanda timidement Dessalles.</p> + +<p>—Moi? moi? dit le prince brusquement, sans lever les yeux.</p> + +<p>—Il serait possible que le théâtre de la guerre se rapprochât de nous, +poursuivit Dessalles.</p> + +<p>—Ha! ha! ha! le théâtre de la guerre? répliqua le prince. Je l'ai dit +et je le répète: le théâtre de la guerre est en Pologne, et l'ennemi +n'ira jamais plus loin que le Niémen.»</p> + +<p>Dessalles le regarda stupéfait: parler du Niémen lorsque l'ennemi se +trouvait déjà sur le Dnièpre! Seule la princesse, oubliant sa +géographie, acceptait à la lettre les paroles de son père.</p> + +<p>«À la fonte des neiges, ils seront tous engloutis dans les marais de la +Pologne; Bennigsen aurait dû depuis longtemps entrer en Prusse, +l'affaire aurait marché autrement,» continua le prince, qui se reportait +évidemment à la campagne de l'année 1807.</p> + +<p>—Mais, prince, dit Dessalles encore plus timidement, dans cette lettre +il est question de l'occupation de Vitebsk....</p> + +<p>—Dans la lettre?... Ah oui, oui! reprit-il... et sa physionomie +s'assombrit:—C'est vrai, il écrit... que les Français ont été battus, +je ne sais où... près d'une rivière quelconque!»</p> + +<p>Dessalles baissa les yeux:</p> + +<p>«Le prince André ne parle pas de cela, dit-il doucement.</p> + +<p>—Il n'en parle pas?... Je ne l'ai pas inventé, pourtant.»</p> + +<p>Un long silence suivit ces mots:</p> + +<p>«Eh bien, eh bien, Michel Ivanovitch, dit-il tout à coup, explique-moi +comment tu penses remédier à ce défaut dans notre plan?»</p> + +<p>Michel Ivanovitch ne se le fit pas répéter, et le prince, après l'avoir +écouté quelques instants, quitta le salon, en jetant à sa fille et à +Dessalles un regard irrité.</p> + +<p>La princesse Marie surprit sur le visage du gouverneur un profond +étonnement, mais elle n'osa ni lui en demander la cause, ni chercher à +la deviner. La fameuse lettre fut oubliée par son père sur la table du +salon.... Michel Ivanovitch vint la réclamer dans le courant de la +soirée; la princesse Marie la lui donna, et s'informa, bien que la +question l'embarrassât singulièrement, de ce que faisait son père.</p> + +<p>«Il s'agite!... répondit l'architecte, avec un sourire respectueux mais +ironique, qui la fit pâlir. La construction de la nouvelle maison le +préoccupe beaucoup... il a lu quelques pages, et maintenant il est à +farfouiller dans son bureau... il fait probablement son testament.» +Depuis quelque temps le classement des paperasses qui devaient voir le +jour après sa mort était devenu le passe-temps favori du vieux prince.</p> + +<p>«Vous dites qu'il envoie Alpatitch à Smolensk? demanda la princesse +Marie.</p> + +<p>—Oui, Alpatitch est prêt à partir, il attend ses ordres.»</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Michel Ivanovitch retrouva le prince assis devant son bureau ouvert, +avec ses lunettes sur le nez et un abat-jour sur les yeux; il tenait à +la main un gros cahier, dans une pose quelque peu théâtrale; il lisait +«Ses Remarques»: c'était ainsi qu'il appelait les papiers destinés à +être envoyés après sa mort à l'Empereur; le souvenir du temps où il les +avait écrites lui faisait monter des larmes aux yeux. Prenant la lettre +de son fils, il la glissa dans sa poche, remit son cahier à sa place, et +fit entrer Alpatitch, auquel il donna ses instructions:</p> + +<p>«D'abord, dit-il en parcourant la liste de tout ce qu'il fallait lui +rapporter de Smolensk, d'abord tu m'achèteras du papier à lettres, huit +rames, tu entends bien, doré sur tranche comme celui-ci, ensuite de la +cire à cacheter, du vernis.... Puis tu remettras ma lettre au gouverneur +en personne,» poursuivit-il sans cesser de marcher. Il lui recommanda +aussi de ne pas oublier les verrous pour la nouvelle maison, d'après le +modèle inventé par lui, et de plus un grand carton pour y déposer son +testament et «Ses Remarques».</p> + +<p>Cette conversation durait déjà depuis deux heures, lorsqu'il s'assit, +ferma les yeux, et sommeilla un instant. Au mouvement que fit Alpatitch +pour sortir, il se réveilla:</p> + +<p>«Eh bien, va-t'en: je te rappellerai, si j'ai encore besoin de quelque +chose.»</p> + +<p>Le prince retourna à son bureau, y jeta un coup d'oeil, classa avec soin +ses papiers, et s'assit à sa table pour écrire la lettre au gouverneur. +Lorsqu'il l'eut achevée et cachetée, il était tard; le sommeil et la +fatigue le gagnaient, mais il sentait qu'il ne pourrait dormir et que +les plus tristes pensées ne manqueraient pas de l'assaillir dès qu'il +serait couché. Il appela Tikhone, pour faire avec lui le tour des +chambres et lui indiquer l'endroit où il devait placer son lit pour +cette nuit: chaque coin fut mesuré et inspecté avec soin, mais aucun ne +lui convenait; son divan habituel, surtout, lui inspirait une aversion +insurmontable; il en avait peur, à cause sans doute des cauchemars qui +l'y avaient accablé. Enfin, après une longue et mûre délibération, il +choisit dans le salon l'espace compris entre le piano et le mur, où +jamais il n'avait encore dormi. Tikhone reçut l'ordre d'y placer le lit, +ce qu'il fit aussitôt avec l'aide du valet de chambre.</p> + +<p>«Pas ainsi, pas ainsi! s'écria le vieux prince, en attirant à lui sa +couchette et en la reculant ensuite. «Je vais donc pouvoir me reposer!» +se dit-il en se laissant déshabiller par son fidèle serviteur. Après +avoir ôté avec peine son caftan et son pantalon, il se laissa tomber sur +sa couche, et sembla s'abîmer dans la contemplation de ses jambes +desséchées et jaunes. Il réfléchissait et hésitait devant le suprême +effort qu'il lui restait à faire pour les soulever et les étendre: +«Dieu! que c'est lourd! se disait-il. Que ne mettez-vous plus vite, +«vous autres», un terme à mes maux? Que ne me laissez-vous m'en +aller?...» Et il ramena enfin à lui ses vieilles jambes, en poussant un +long soupir. À peine couché, son lit se mit à onduler et à se soulever +sous lui, en avant, en arrière: on aurait dit que le meuble avait pris +vie, et qu'il s'agitait violemment: il en était ainsi presque toutes les +nuits. Le prince rouvrit les yeux, qu'il venait de fermer.</p> + +<p>«Pas de repos, pas de repos avec eux, ces maudits! s'écria-t-il en +colère, comme s'il s'adressait à quelqu'un. Mais n'avais-je pas réservé +quelque chose de grave pour y songer à présent à mon aise? Les verrous? +Non, je les ai commandés! ce n'était pas ça! Qu'ai-je donc oublié tout +à l'heure au salon, où la princesse Marie et cet imbécile de Dessalles +disaient des sornettes... et puis, et puis, n'ai-je rien mis dans ma +poche?... et après? je ne me le rappelle plus.... Tikhone, eh! de quoi +a-t-il été question à table?</p> + +<p>—Du prince André....</p> + +<p>—Tais-toi, tais-toi.... Ah! je sais, la lettre de mon fils!... La +princesse Marie l'a lue, Dessalles a parlé de Vitebsk, je vais la lire à +mon tour.»</p> + +<p>Il se la fit apporter et ordonna à Tikhone de rapprocher le guéridon, +sur lequel étaient posés son verre de limonade et son bougeoir; il mit +ensuite ses lunettes et lut attentivement ce que lui écrivait son fils. +Alors, dans le calme de la nuit, à la faible lueur de la lumière qui +s'échappait de dessous un abat-jour vert, il comprit pour la première +fois et pour un instant toute l'importance des nouvelles qu'il lui +donnait: «Les Français sont à Vitebsk?... En quatre marches ils peuvent +être à Smolensk, ils y sont peut-être!... Eh! Tichka!...» Tikhone se +leva en sursaut: «Non, ce n'est rien, rien!» s'écria-t-il, et, glissant +la lettre sous le bougeoir, il ferma les yeux.... Il revoit le Danube +étincelant, avec ses rives couvertes de grands joncs, le camp russe +éclairé par un beau soleil; et lui-même, jeune général, gai, plein de +vigueur, entrant dans la tente de Potemkine; à ce souvenir, toute la +jalousie que lui inspirait alors le favori se réveille en lui avec la +même violence.... Il croit entendre encore les paroles échangées à cette +première entrevue.... Il entrevoit à ses côtés une femme au teint jaune, +d'une taille moyenne, d'un embonpoint prononcé... c'est notre mère +l'Impératrice!... Elle lui sourit, elle lui parle..., et au même moment +il aperçoit sa figure de cire, entourée de cierges, couchée sous le dais +mortuaire.</p> + +<p>«Ah! si je pouvais revenir à cette époque, si le présent pouvait +disparaître, et si «eux» surtout me laissaient en paix!» murmurait le +vieillard en rêvant.</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>Pendant la conférence que le prince avait eue avec son majordome, +Dessalles était allé chez la princesse Marie, et lui avait exposé +respectueusement, en s'appuyant sur la lettre du prince André, qui +laissait entrevoir le danger du séjour à Lissy-Gory, situé à soixante +verstes seulement de Smolensk et à trois verstes de la grande route de +Moscou, que, la santé de son père l'empêchant de prendre les mesures +nécessaires à leur sécurité, elle ferait sagement d'envoyer, par +Alpatitch, une lettre au gouverneur de la province, avec prière de +l'informer de la véritable situation des choses, et de lui dire +franchement s'il y avait péril à rester à la campagne. Dessalles écrivit +la lettre, la princesse Marie la signa, et la remit à Alpatitch, avec +ordre de revenir sans perdre une minute.</p> + +<p>Alpatitch, muni de toutes ces instructions, fut enfin prêt à partir, et, +après avoir reçu les adieux des gens de la maison, monta dans une grande +kibitka à capote de cuir, attelée d'une troïka de vigoureux chevaux +rouans.</p> + +<p>Les clochettes de l'attelage, bourrées de papiers, étaient muettes, car +le prince ne permettait à personne d'en faire usage dans sa propriété; +mais Alpatitch, qui aimait à les entendre tinter, comptait bien leur +rendre la liberté dès qu'il serait à quelque distance du château. Son +entourage, composé du teneur de livres, de sa cuisinière, de deux +vieilles femmes et d'un enfant habillé en cosaque, s'empressait autour +de lui.</p> + +<p>Sa fille disposait dans la kibitka des oreillers en édredon, recouverts +de taies de perse, et une des vieilles y glissa en tapinois un gros +paquet au moment où Alpatitch se disposait à y monter, avec l'aide +respectueuse d'un des cochers.</p> + +<p>«Eh, eh! qu'est-ce que tout cela? Provisions de femmes!... Oh! les +femmes, les femmes!» s'écria-t-il en s'asseyant, et en parlant d'une +voix aussi essoufflée et aussi brusque que celle de son maître. Après +avoir fait ses dernières recommandations au sujet des travaux et des +constructions, il se découvrit, et fit trois fois de suite le signe de +la croix (en cela, il faut l'avouer, il s'écartait singulièrement des +habitudes du prince).</p> + +<p>«S'il y a la moindre des choses, vous nous reviendrez bien vite, +n'est-ce pas, Jakow Alpatitch?» lui cria sa femme, à qui les bruits de +guerre causaient une frayeur indicible. «Ayez pitié de nous, au nom du +ciel!</p> + +<p>—Oh! les femmes, les femmes!» murmurait-il encore, pendant que la +kibitka roulait le long des champs, qu'il examinait en passant d'un +oeil connaisseur. Là-bas le seigle commençait déjà à jaunir; ici +l'avoine encore verte s'élançait en touffes fortes et serrées. Les blés +d'été, exceptionnellement beaux cette année, réjouissaient la vue du +vieil Alpatitch, qui les contemplait avec orgueil. On moissonnait de +côté et d'autre, et chemin faisant il récapitulait dans sa tête son +programme de travaux de semailles et de moisson, tout en se demandant +avec inquiétude s'il n'avait pas par malheur oublié quelque commission +de son maître.</p> + +<p>Deux fois il s'arrêta pour faire manger et reposer ses chevaux, et +enfin, dans la soirée du 16 août, il arriva à la ville. Pendant le +trajet il avait dépassé plusieurs trains de bagages et même des troupes +en marche. En approchant de Smolensk, il lui sembla entendre des coups +de feu à une grande distance, mais il n'y prêta aucune attention. Ce +qui lui causa une bien autre surprise, ce fut de voir un camp établi +dans un superbe champ d'avoine, que des soldats fauchaient sans doute +pour la nourriture de leurs chevaux; mais, absorbé comme il l'était par +ses affaires et par ses calculs, il oublia bientôt ce singulier +incident.</p> + +<p>Il y avait environ trente ans que tout l'intérêt de son existence se +concentrait dans l'exécution de la volonté de son maître; aussi ce qui +ne s'y rapportait pas directement ne l'occupait guère, et n'existait +même pas pour lui.</p> + +<p>Arrivé dans le faubourg de la ville, il s'arrêta devant une espèce +d'auberge, tenue par un certain Férapontow, chez qui il logeait +d'habitude. Ce Férapontow avait acheté autrefois, de la main légère +d'Alpatitch, un bois appartenant au prince, et la vente en détail lui +avait si bien profité que de fil en aiguille il s'était bâti une maison, +une auberge, et faisait maintenant un commerce considérable de farine. +Ce paysan à cheveux noirs, à physionomie avenante, âgé de quarante ans +environ, avait un gros ventre, des lèvres épaisses, un nez camard, et +deux bosses au-dessus de ses deux gros sourcils, qu'il fronçait presque +constamment. Il se tenait debout contre la porte de sa boutique, en +chemise de couleur, avec un gilet par-dessus.</p> + +<p>«Sois le bienvenu, Jakow Alpatitch; tu viens en ville, lorsque les +autres la quittent.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Est-il bête, ce peuple? Il craint les Français!</p> + +<p>—Bavardages de femmes! reprit Alpatitch.</p> + +<p>—C'est ce que je leur répète. Je leur ai dit aussi que l'ordre a été +donné de ne pas «le» laisser entrer; donc c'est sûr, il n'entrera +pas!... Et croirais-tu que ces brigands de paysans profitent de la +panique pour demander trois roubles par chariot de transport.»</p> + +<p>Jakow Alpatitch, qui l'écoutait avec distraction, l'interrompit pour +faire donner du foin à ses chevaux et préparer le samovar; puis il se +coucha, après avoir savouré une bonne tasse de thé.</p> + +<p>Pendant toute la nuit, des régiments passèrent devant l'auberge, mais +Alpatitch ne les entendit pas: le lendemain, il alla, selon son +habitude, vaquer à ses affaires. Le soleil brillait, et il faisait déjà +chaud à huit heures du matin: «Quelle belle journée pour la moisson!» se +disait le voyageur. Le bruit de la fusillade et le grondement du canon +s'entendaient dès l'aube en dehors de la ville. Les rues étaient pleines +d'une foule de soldats, et d'izvostchiks qui allaient et venaient comme +toujours, tandis que les marchands se tenaient paresseusement à l'entrée +de leurs boutiques; dans les églises on disait la messe. Alpatitch fit +sa tournée accoutumée, se rendit aux différents tribunaux, à la poste, +et chez le gouverneur, partout on parlait de la guerre, et de l'ennemi +qui attaquait la ville, on se questionnait les uns les autres, et chacun +faisait son possible pour rassurer son voisin.</p> + +<p>Devant la maison du gouverneur, Alpatitch vit un grand rassemblement, +un groupe de cosaques, et la voiture de voyage de ce haut fonctionnaire, +qui évidemment l'attendait. Sur le perron il rencontra deux messieurs +dont il connaissait l'un, qui était un ancien chef de district.</p> + +<p>«Ce ne sont pas des plaisanteries! disait-il avec violence, pour un +célibataire, c'est une autre affaire! Une tête, une misère... mais avec +treize enfants, et toute sa fortune en jeu?... Que dites-vous de nos +autorités, qui laissent venir les choses au point qu'il ne nous reste +plus qu'à crever!... Il faudrait les pendre, ces scélérats!</p> + +<p>—Voyons, voyons, du calme!</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela me fait? Qu'ils m'entendent, s'ils veulent, nous +ne sommes pas des chiens!</p> + +<p>—Tiens, Jakow Alpatitch! que fais-tu ici?</p> + +<p>—Je suis venu, par ordre de Son Excellence, voir M. le gouverneur,» +répondit ce dernier en relevant fièrement la tête, et en fourrant sa +main dans son gilet, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il parlait de son +maître: J'ai ordre de m'informer de la situation.</p> + +<p>—Va l'informer, tu sauras qu'il n'y a plus ni un chariot ni aucun moyen +de transport. Tu entends ce bruit là-bas.... Eh bien, voilà! Ces +brigands nous ont conduits à notre porte!»</p> + +<p>Alpatitch secoua la tête et monta l'escalier. Des marchands, des femmes +et des employés se trouvaient dans le salon d'attente. La porte du +cabinet s'ouvrit: tous se levèrent et firent un pas en avant; un +fonctionnaire civil sortit d'un air effaré, échangea quelques mots avec +un marchand, appela un gros employé décoré d'une croix au cou, et, sans +répondre aux questions et aux regards interrogateurs qu'on lui adressait +de tous côtés, il l'entraîna vivement et disparut avec lui. Alpatitch se +plaça en avant, et, lorsque le même fonctionnaire reparut une seconde +fois, il lui tendit ses deux lettres, après avoir préalablement fourré +sa main gauche dans son gilet:</p> + +<p>«À Monsieur le baron Asch, de la part du général prince Bolkonsky,» +dit-il d'une façon si solennelle et si significative, que l'employé se +retourna et prit les lettres qu'il lui présentait. Quelques secondes +après, le gouverneur fit appeler Alpatitch.</p> + +<p>«Tu répondras au prince et à la princesse, dit-il avec hâte, que je ne +sais rien, et que, selon mes instructions supérieures.... Tiens, +voici!...» et il lui donna un imprimé. «Le prince est souffrant, je lui +conseille d'aller à Moscou; j'y vais moi-même: tu lui diras aussi que je +n'ai agi...» mais il n'acheva pas: un officier couvert de poussière et +de sueur se précipita dans la chambre, lui dit quelques mots en +français, et la figure du gouverneur prit une expression d'épouvante.</p> + +<p>—Va, va!» ajouta-t-il en congédiant Alpatitch d'un signe de tête. Ce +dernier sortit aussitôt, et tous les regards, avides de nouvelles, se +portèrent sur lui avec une inquiétude marquée. Retournant en toute hâte +à son auberge, il prêta cette fois l'oreille au bruit de la fusillade, +qui se rapprochait. L'imprimé contenait ce qui suit:</p> + +<p>«Je puis vous assurer qu'aucun danger ne menace encore la ville de +Smolensk, et il n'est pas probable qu'elle y soit jamais exposée. Moi +d'un côté, le prince Bagration de l'autre, nous marchons vers la ville +pour nous y réunir, le 22 de ce mois, et les armées défendront alors +conjointement, et leurs compatriotes, et le gouvernement confié à vos +soins, jusqu'à ce que leurs efforts aient repoussé les ennemis de la +patrie, ou jusqu'à ce qu'il ne nous reste plus un seul soldat. Vous +voyez donc que vous pouvez, en toute sécurité, rassurer les habitants de +Smolensk, car, lorsqu'on est défendu par deux armées aussi vaillantes +que les nôtres, on peut être sûr de la victoire! (Ordre du jour de +Barclay de Tolly au gouverneur de Smolensk baron Asch.—1812).»</p> + +<p>Le peuple inquiet errait dans les rues.</p> + +<p>On voyait à tout instant des chariots pleins de meubles, d'armoires et +d'ustensiles de toute sorte, sortir des cours des maisons et se diriger +vers les portes de la ville. Quelques-uns, prêts à partir, stationnaient +devant la boutique qui touchait à celle de Férapontow; les femmes +criaient et pleuraient en échangeant leurs dernières recommandations, et +un roquet aboyait en sautant à la tête des chevaux.</p> + +<p>Alpatitch entra dans la cour, et s'approcha avec une vivacité +inaccoutumée de sa voiture et de son attelage: le cocher dormait; il le +réveilla, lui ordonna de mettre les chevaux à la kibitka et alla +chercher ses effets dans la maison. On entendait dans la chambre du +propriétaire des braillements d'enfants, des cris de femmes, que +dominait la voix irritée et rauque de Férapontow. La cuisinière, +pareille à une poule effarée, courait en tous sens dans la pièce +d'entrée.</p> + +<p>«Il l'a battue, battue! not'maîtresse, jusqu'à la mort! criait-elle.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Alpatitch.</p> + +<p>—Parce qu'elle l'a supplié de la laisser partir! «Emmène-moi, lui +disait-elle... ne me laisse pas mourir, moi et mes enfants... tu vois +bien que tout le monde s'en va, pourquoi restons-nous?» Et il l'a +battue, battue!... Oh! oh! mon Dieu!»</p> + +<p>Alpatitch, peu curieux d'en entendre davantage, se contenta de faire un +mouvement de tête affirmatif, passa outre et ouvrit la porte de la +chambre qui contenait ses emplettes.</p> + +<p>«Scélérat! monstre!» s'écria en ce moment une femme pâle, maigre, qui, +les vêtements déchirés, et tenant un enfant sur son sein, se précipita +sur le palier et descendit l'escalier en courant. Férapontow la +poursuivait, mais, à la vue d'Alpatitch, il s'arrêta brusquement, +arrangea son gilet, bâilla, s'étira les bras, et entra avec lui dans sa +chambre:</p> + +<p>«Comment, tu pars?»</p> + +<p>Sans lui répondre, Alpatitch examina ses emplettes, et lui demanda son +compte.</p> + +<p>«Plus tard, nous verrons! Mais, dis-moi, que fait le gouverneur? +Qu'a-t-on décidé?»</p> + +<p>Alpatitch lui conta comme quoi le gouverneur s'était exprimé très +vaguement.</p> + +<p>«Notre commerce s'en trouvera peut-être bien, sais-tu? Sélivanow a vendu +l'autre jour de la farine à l'armée, à neuf roubles le sac.... +Prendrez-vous du thé?»</p> + +<p>Pendant qu'on attelait, Alpatitch et Férapontow en avalèrent quelques +tasses, en causant amicalement sur le prix du blé, sur la moisson à +venir, et sur la belle apparence de la récolte.</p> + +<p>«Il me semble, dit Férapontow, que le bruit s'est calmé; les nôtres +auront eu le dessus, bien sûr! On a déclaré qu'on ne le laisserait pas +entrer: donc nous sommes forts! L'autre jour Maiveï Ivanovitch Platow en +a jeté à l'eau dix-huit mille!»</p> + +<p>Alpatitch régla ses comptes avec son hôte; le tintement des clochettes +de sa kibitka, qui sortait de la cour de l'auberge et venait se placer +devant la porte de la maison, l'attira à la fenêtre; il regarda dans la +rue, dont le soleil éclairait d'aplomb un côté: il était midi passé.</p> + +<p>Tout à coup un sifflement lointain et étrange, suivi d'un coup sec, +fendit l'air, et un roulement ininterrompu fit trembler les vitres. +Alpatitch quitta la fenêtre, et descendit dans la rue, au moment où deux +hommes passaient en courant dans la direction du pont. On n'entendait de +tous côtés que des sifflets stridents, le bruit sourd des boulets qui +tombaient, et l'explosion des grenades qui pleuvaient en masse sur la +ville; mais les habitants n'y prêtaient qu'une mince attention, la +fusillade en dehors des murs les intéressait davantage.... C'était le +bombardement de la ville, ordonné par Napoléon! Depuis cinq heures du +matin, cent trente bouches à feu tiraient sans relâche.</p> + +<p>La femme de Férapontow, qui n'avait pas encore cessé de pleurer dans un +coin de la remise, se calma subitement... s'avança sous la porte +cochère, pour mieux se rendre compte de tout ce brouhaha, et regarder +les passants, dont la curiosité s'éveillait de plus en plus à l'aspect +des boulets et des obus.</p> + +<p>La cuisinière et le marchand d'à côté se joignirent à elle, et tous +trois suivirent des yeux avec un vif intérêt la course des projectiles +qui passaient au-dessus de leurs têtes. Quelques hommes apparurent au +tournant de la rue: ils causaient avec vivacité.</p> + +<p>«Quelle force! disait l'un; le toit, les plafonds, tout a été réduit en +miettes!...</p> + +<p>—Et il a labouré la terre comme un pourceau avec son groin, ajoutait un +autre.</p> + +<p>—J'ai heureusement sauté de côté à temps, autrement il m'aurait +aplati,» dit un troisième.</p> + +<p>La foule les arrêta, et ils racontèrent comment des boulets étaient +tombés tout près d'eux. Pendant ce temps, les sifflements aigus des +boulets et le son moins perçant des grenades et des obus redoublaient +d'intensité: presque tous les projectiles volaient par-dessus les toits.</p> + +<p>Alpatitch monta enfin dans la voiture, et son hôte suivait de l'oeil ses +derniers préparatifs, lorsqu'il vit sa cuisinière, les manches +retroussées, et se balançant sur ses hanches, s'avancer jusqu'au coin de +la rue pour écouter ce qu'il s'y disait, et s'émerveiller, elle aussi, +du spectacle.</p> + +<p>«Que diable vas-tu regarder là?» lui cria-t-il rudement. Au son de cette +voix impérieuse, elle se retourna et revint sur ses pas, en laissant +retomber son jupon rouge, qu'elle avait relevé.</p> + +<p>À ce moment, un nouveau sifflement traversa l'air à une si faible +distance, qu'on aurait cru entendre le vol rapide d'un oiseau rasant la +terre et l'effleurant de son aile; quelque chose brilla au milieu de la +rue, une violente détonation eut lieu, et il s'éleva aussitôt une +épaisse fumée. La cuisinière tomba en gémissant au milieu d'un cercle de +gens pâles et épouvantés. Férapontow courut à elle; les femmes +s'enfuyaient en criant, les enfants pleuraient, mais les cris de la +pauvre blessée dominaient toutes les voix.</p> + +<p>Cinq minutes plus tard, la rue était déserte. La malheureuse femme, dont +les côtes avaient été brisées par un éclat d'obus, avait été transportée +dans la cuisine de l'auberge. Alpatitch, son cocher, la femme de +Férapontow, ses enfants, le dvornik se réfugièrent, épouvantés, dans la +cave. Le grondement sourd du canon, le sifflement des grenades, mêlés +aux gémissements de la cuisinière, ne discontinuaient pas. La femme de +Férapontow essayait en vain de calmer et d'endormir son enfant, et +questionnait avec effroi les survenants, pour savoir ce qu'était devenu +son mari: il était allé, lui dit-on, à la cathédrale, où le peuple se +portait en masse pour demander qu'on fît une procession avec l'image +miraculeuse de la Sainte Vierge.</p> + +<p>La canonnade diminua à la tombée du jour; le ciel du soir se dérobait +sous un épais rideau de fumée, dont les déchirures laissaient entrevoir +de temps à autre le croissant argenté de la nouvelle lune. Au roulement +continu des bouches à feu succéda pendant quelques minutes un semblant +de calme, mais un bruit semblable au piétinement d'une foule en marche, +des gémissements, des cris et le craquement sinistre des incendies ne +tardèrent pas à l'interrompre de toutes parts. La pauvre cuisinière +avait cessé de se plaindre. Des soldats passaient en courant dans la +rue, non plus en files bien alignées, mais comme des fourmis qui +s'échappent en désordre d'une fourmilière envahie. Quelques-uns +entrèrent dans la cour de l'auberge pour éviter un régiment qui leur +barrait le chemin, en revenant brusquement sur ses pas. Alpatitch, qui +avait quitté la cave, se tenait sous la porte cochère.</p> + +<p>«La ville se rend!... partez au plus vite,» lui cria un officier, et, +apercevant les soldats qui sortaient de la cour: «Je vous défends +d'entrer dans les maisons,» ajouta-t-il avec colère. Alpatitch appela +son cocher, et lui ordonna de monter sur le siège. Toute la famille de +Férapontow arriva successivement dans la cour, mais, lorsque les femmes +aperçurent les lueurs sinistres des incendies, que le crépuscule rendait +encore plus visibles, elles éclatèrent en lamentations, auxquelles +répondirent aussitôt des cris de douleur partis de la rue. Alpatitch et +son cocher dénouaient sous l'auvent, de leurs mains tremblantes, les +rênes et les brides emmêlées de l'attelage; enfin tout fut prêt, la +voiture s'ébranla doucement, et Alpatitch, en passant devant la boutique +ouverte de Férapontow, put y voir encore une dizaine de soldats +bruyamment occupés à remplir de grands sacs de farine, de froment et de +graines de tournesol. Le propriétaire, survenant sur ces entrefaites, +fut sur le point de se jeter sur eux, mais il s'arrêta subitement, se +prit les cheveux à poignées, et sa colère se changea en un rire plein de +sanglots.</p> + +<p>«Prenez, prenez, enfants, que cela ne tombe pas entre les mains de ces +possédés!...» et, saisissant lui-même les sacs, il les jetait dans la +rue. Quelques soldats effrayés s'enfuirent, d'autres continuèrent +tranquillement leur besogne.</p> + +<p>«Eh bien, Alpatitch, s'écria Férapontow, la Russie est perdue, elle est +perdue!... je vais, moi aussi, allumer le feu!...» Et il se précipita +d'un air égaré dans sa cour.</p> + +<p>La route était tellement encombrée, qu'Alpatitch ne parvenait pas à +avancer, et la femme de Férapontow et ses enfants, assis sur une +charrette, attendaient comme lui le moment favorable.</p> + +<p>Il faisait sombre et les étoiles brillaient au ciel, lorsqu'ils +arrivèrent enfin, pas à pas, à la descente vers le Dnièpre, où ils +furent forcés de s'arrêter: les soldats et les voitures barraient le +passage. Près du carrefour où ils firent balte, les derniers débris +d'une maison et de quelques boutiques brûlaient encore: la flamme, +s'éteignant tout à coup dans la noire fumée, se rallumait ensuite plus +brillante, et éclairait d'un reflet sinistre, jusque dans leurs moindres +détails, les figures silencieuses et terrifiées de la foule. Des ombres +passaient et repassaient devant le feu; des pleurs, des cris se mêlaient +au craquement incessant du bois, qui éclatait. Des soldats allaient et +venaient au milieu du brasier; deux d'entre eux, aidés d'un homme en +manteau, traînèrent une poutre flambante dans la cour d'une maison +voisine, et d'autres y portèrent des brassées de foin.</p> + +<p>Alpatitch, descendu de sa voiture, se joignit à un groupe qui regardait +brûler un magasin de blé, dont les flammes léchaient les murs: l'un +d'eux s'écroula sous l'action du feu, la toiture s'effondra, et les +poutres incandescentes roulèrent à terre.</p> + +<p>À ce moment, une voix connue l'appela par son nom:</p> + +<p>«Mon Dieu, Excellence!» répondit-il en reconnaissant avec stupeur son +jeune maître.</p> + +<p>Le prince André, monté sur un cheval noir, se tenait un peu en arrière +de la foule.</p> + +<p>«Que fais-tu ici?</p> + +<p>—Votre Excellence, reprit Alpatitch, en fondant en larmes, je, je... +sommes-nous donc perdus?</p> + +<p>—Que fais-tu ici?» répéta le prince André.</p> + +<p>Une gerbe de flammes, ravivée pour une seconde, laissa voir à Alpatitch +sa figure pâle et défaite. Il lui raconta en peu de mots pourquoi il +avait été envoyé, et la difficulté qu'il éprouvait à sortir de la ville.</p> + +<p>«Dites-moi, Excellence, répéta-t-il, sommes-nous donc perdus?»</p> + +<p>Le prince André, sans lui répondre, tira son calepin, en arracha un +feuillet, le posa sur son genou, et griffonna au crayon ces quelques +mots à sa soeur:</p> + +<p>«Smolensk se rend.... Lissy-Gory sera occupé par l'ennemi dans une +semaine, quittez-le au plus vite, allez à Moscou.... Réponds-moi de +suite par un exprès à Ousviage, et informe-moi de votre départ.» Il +venait à peine de remettre ce billet à Alpatitch et d'y ajouter des +instructions verbales, qu'un chef d'état-major à cheval, accompagné de +sa suite, l'interpella.</p> + +<p>«Vous êtes colonel, lui dit-il avec un accent allemand, des plus +prononcés... on met le feu aux maisons en votre présence, et vous +laissez faire!... Qu'est-ce que cela veut dire? Vous en répondrez!» +poursuivit Berg, car c'était Berg lui-même, qui, devenu adjoint au chef +de l'état-major du commandant en chef de l'infanterie du flanc gauche de +la première armée, occupait là une place fort agréable et très en vue, +comme il disait souvent.</p> + +<p>Le prince André le regarda sans dire mot, et, se retournant vers +Alpatitch:</p> + +<p>«Tu leur diras donc, continua-t-il, que j'attendrai une réponse jusqu'au +10; si alors j'apprends qu'ils ne sont pas partis, je serai forcé de +tout quitter et de courir à Lissy-Gory.</p> + +<p>—Mille excuses, prince, dit Berg qui venait de le reconnaître; j'ai +reçu des ordres: c'est pour cela que je me suis permis... et vous savez +que je les exécute ponctuellement, mille excuses!»</p> + +<p>Un formidable craquement éclata, le feu s'éteignit subitement, de gros +tourbillons de fumée s'élevèrent de dessous le toit... et un second +craquement ébranla l'énorme masse, qui s'écroula avec fracas! C'était la +toiture du magasin qui s'effondrait, aux acclamations frénétiques de la +foule surexcitée. Le feu se ralluma avec une nouvelle vigueur, et +éclaira de nouveau les visages pâles et fatigués de ceux qui l'avaient +si laborieusement activé! L'homme au manteau leva le bras et s'écria:</p> + +<p>«Hourra! hourra!... C'est fait, mes enfants, la voilà qui flambe!...</p> + +<p>—C'est le propriétaire lui-même qui parle ainsi, chuchotèrent quelques +voix.</p> + +<p>—Ainsi donc, Alpatitch, poursuivit le prince André, sans faire +attention à Berg, qui restait pétrifié à ses côtés, transmets-leur ce +que je t'ai dit... adieu!» Et, donnant un coup d'éperon à son cheval, il +s'éloigna.</p> + + +<h3>V</h3> + + +<p>Après Smolensk, les troupes continuèrent leur retraite, suivies de près +par l'ennemi. Le 10 août, le régiment commandé par le prince André +arrivait, en suivant la grand'route, à la hauteur de Lissy-Gory, et +dépassait l'avenue qui conduisait au château. Une chaleur accablante et +une effroyable sécheresse duraient depuis trois semaines. Quelques gros +nuages cachaient de temps à autre le soleil, mais il s'en dégageait +aussitôt, et se couchait tous les soirs au milieu d'épaisses vapeurs +d'un brun rougeâtre. Les blés non moissonnés s'égrenaient et séchaient +sur pied dans les champs, et le bétail, mugissant de faim, cherchait en +vain pour l'apaiser un brin d'herbe dans les prairies et dans les marais +brûlés par l'ardeur du soleil. On ne respirait un peu de fraîcheur que +la nuit, dans les forêts, mais l'action bienfaisante de la rosée ne +s'étendait guère au delà de cette limite. Sur la grand'route poudreuse, +d'énormes colonnes de poussière aveuglaient le soldat, dont la marche +commençait au point du jour; les trains de bagages et l'artillerie +tenaient le milieu du chemin, tandis que l'infanterie s'avançait sur les +bas côtés, dans la poussière suffocante et chaude que la rosée de la +nuit n'avait pas abattue. Elle s'attachait par plaques aux pieds des +soldats, aux roues des fourgons, s'étendait comme un nuage au-dessus des +troupes, et pénétrait dans les yeux, dans les narines, et surtout dans +les poumons des hommes et des animaux. Plus le soleil s'élevait, et plus +s'élevait ce nuage sablonneux et brûlant, à travers lequel on +entrevoyait le soleil comme un globe de feu rouge sang! Pas un souffle +d'air n'agitait cette lourde atmosphère, et les hommes, accablés de +fatigue, se bouchaient le nez et la bouche pour ne pas y succomber. +Lorsqu'on entrait dans un village, tous se précipitaient vers le puits: +on se battait pour une goutte d'eau boueuse et sale, et on l'avalait +avec avidité.</p> + +<p>Le prince André s'occupait activement de son régiment, de la santé de +ses soldats, de leur bien-être. L'incendie de Smolensk et l'abandon de +la ville, en éveillant en lui la haine contre l'envahisseur, firent +époque dans sa vie, et la force de cette haine lui fit oublier parfois +ses propres douleurs. Son affabilité et sa bienveillance l'avaient rendu +cher à ses subordonnés, qui ne l'appelaient pas autrement que «notre +prince». Il était bon et affectueux avec ses soldats et ses officiers, +parce qu'ils ne connaissaient pas son passé, et qu'il les rencontrait +dans un milieu différent du sien; mais, dès que le hasard lui faisait +retrouver une de ses anciennes connaissances, il se hérissait au moral +et redevenait hautain et dédaigneux. Dans ses relations habituelles il +se bornait au strict accomplissement de son devoir dans les limites de +la plus stricte justice.</p> + +<p>Il voyait tout, il est vrai, sous l'aspect le plus sombre: d'un côté, +Smolensk que, selon lui, on aurait dû et pu défendre, abandonné le 18 +août; de l'autre, son père, malade, forcé de fuir et de quitter +Lissy-Gory, ce Lissy-Gory que le vieux prince avait construit, arrangé à +sa guise, et qu'il aimait par-dessus toutes choses. Heureusement pour le +prince André, les soins à donner à son régiment, en l'obligeant à +s'occuper des moindres détails du service, le détournaient de ces +tristes pensées. Son détachement arriva à Lissy-Gory le. 22 du mois +d'août: deux jours auparavant, il avait appris que son père et sa soeur +l'avaient quitté pour aller se réfugier à Moscou. Rien ne l'attirait +plus en ces lieux, mais le désir de goûter une amère jouissance, en +ravivant sa douleur, le décida à y pousser une pointe.</p> + +<p>Montant à cheval, il quitta ses soldats en marche, et prit le chemin du +village qui l'avait vu, naître et grandir. En passant devant l'étang où +d'ordinaire des femmes chantaient et bavardaient en lavant et en battant +leur linge, il fut étonné de n'y voir personne; le petit radeau, enfoncé +en partie dans l'eau, se balançait, à moitié couché sur le bord; il n'y +avait âme qui vive dans la loge du garde, et la porte d'entrée était +grande ouverte; les mauvaises herbes envahissaient les allées du jardin; +des veaux et des poulains se promenaient à leur aise dans le parc +anglais; les vitres de l'orangerie étaient brisées, quelques arbres +renversés avec leurs caisses; quelques autres étaient complètement +desséchés. Il appela Tarass le jardinier, personne ne répondit. Tournant +l'angle de la serre, il remarqua que la clôture de planches était +brisée, et que des branches de pruniers dépouillées de leurs fruits +jonchaient la terre. Un vieux paysan, qu'il avait de temps immémorial vu +assis devant l'entrée du jardin, s'était installé maintenant sur le banc +favori du vieux prince. Il tressait des chaussons, et sur le tronc d'un +beau magnolia, à moitié mort, pendait, à portée de sa main, l'écorce +destinée à cette fabrication. Comme il était complètement sourd, il +n'entendit pas venir le prince André. Celui-ci arriva enfin à la maison; +devant la façade quelques vieux tilleuls avaient été abattus, une jument +pie et son poulain, caracolaient devant le perron au milieu du parterre +et des massifs de rosiers. Les volets étaient fermés à toutes les +fenêtres, à l'exception d'une seule au rez-de-chaussée: un gamin, qui +semblait y être aux aguets, aperçut le cavalier, et disparut aussitôt +dans l'intérieur de la maison.</p> + +<p>Alpatitch était resté seul à Lissy-Gory après en avoir renvoyé sa +famille, et lisait «la Vie des Saints» au moment où l'enfant vint +l'avertir de la venue de son jeune maître. Boutonnant vivement son +habit, il courut à sa rencontre, les lunettes encore sur le nez, et, +sans prononcer une parole, se précipita sur le prince André, en fondant +en larmes. Se détournant aussitôt comme s'il était honteux de s'être +laissé aller à ce mouvement de faiblesse, il surmonta son émotion, et +lui rendit compte de l'état des choses. Ce que le château contenait de +précieux avait été expédié à Bogoutcharovo, ainsi que cent tchetverts +environ de froment tirés de la réserve; mais le foin et les blés d'été, +d'une beauté extraordinaire cette année-là, avaient été fauchés avant +leur maturité par les troupes. Les paysans étaient ruinés, et +quelques-uns d'entre eux s'étaient même retirés à Bogoutcharovo.</p> + +<p>«Quand mon père et ma soeur sont-ils partis? demanda le prince André, +qui avait écouté avec distraction ses doléances, et qui supposait les +siens déjà à Moscou.</p> + +<p>—Ils sont partis le 7,» reprit Alpatitch, persuadé qu'il les savait à +Bogoutcharovo, et, reprenant sa conversation sur les affaires courantes, +il lui demanda de nouvelles instructions. «Il nous reste encore une +certaine quantité de blé. Faut-il le livrer aux troupes contre reçu?</p> + +<p>—Que dois-je répondre,» se disait le prince André, les yeux fixés sur +le vieillard, dont le crâne chauve reluisait au soleil; il voyait, à +l'expression de sa physionomie, qu'il comprenait lui-même l'inutilité de +ces questions, et ne les lui adressait que pour lui faire oublier un +instant sa douleur.</p> + +<p>—Oui, donne-le, répondit-il.</p> + +<p>—Vous aurez remarqué le désordre du jardin; il a été impossible, de +l'empêcher: trois régiments ont couché ici; les dragons, surtout se sont +permis de.... J'ai inscrit le rang et le nom du commandant, pour porter +plainte et....</p> + +<p>—Que feras-tu à présent? lui demanda son maître: vas-tu rester ici?»</p> + +<p>Alpatitch le regarda, et, levant le bras vers le ciel d'un air +recueilli:</p> + +<p>«Il est mon, protecteur, répondit-il avec solennité. Que sa volonté soit +faite!</p> + +<p>—Eh bien, adieu! dit le prince André, en se penchant vers son vieux +serviteur. Va-t'en, toi aussi, emporte ce que tu pourras, et dis aux +paysans de se réfugier dans la terre de Riazan, ou bien dans celle qui +est près de Moscou!»</p> + +<p>Alpatitch, pleurant à chaudes larmes, se serra contre lui; le prince +André l'écarta doucement, et partit au galop par la grande avenue.</p> + +<p>Il passa de nouveau devant le vieux paysan, toujours assis à la même +place, et toujours absorbé par son ouvrage, comme une mouche sur la +figure d'un mort. Deux petites filles, qui sortaient sans doute de la +serre, s'arrêtèrent tout court à la vue du cavalier: elles tenaient +dans leurs jupons retroussés des prunes arrachées aux espaliers. Leur +terreur fut si vive que la plus grande, saisissant la main de sa +compagne, l'entraîna brusquement, et se cacha avec elle derrière un +bouleau, sans même ramasser les fruits encore verts qui avaient roulé de +leurs tabliers. Le prince André tourna la tête, et feignit de ne pas les +apercevoir... afin de ne pas les effaroucher davantage. Cette jolie +fillette effarée lui faisait de la peine! La vue de ces deux enfants +venait d'éveiller en lui un sentiment tout nouveau qui le calmait et le +reposait pour ainsi dire, en lui faisant entrevoir et comprendre qu'il +existait d'autres intérêts dans la vie, des intérêts complètement +étrangers aux siens, mais tout aussi humains et tout aussi naturels. Ces +petites filles ne songeaient évidemment qu'à pouvoir emporter et manger +leurs prunes à moitié mûres, et surtout à ne pas se laisser +surprendre.... Pourquoi dès lors s'opposer au succès de leur entreprise? +Il ne put cependant se refuser le plaisir de les regarder encore une +fois, et il les vit, se croyant hors de danger, s'élancer hors de leur +cachette et traverser en courant la pelouse, pieds nus, les jupons +relevés, en riant et en babillant de leurs voix enfantines et grêles. Le +prince André, que cette course loin de la poussière de la grand'route +avait rafraîchi, rejoignit bientôt son régiment qui avait fait halte +près d'un étang. Il était deux heures de l'après-midi; un soleil ardent +grillait le dos des soldats à travers leur uniforme de drap noir, et la +poussière, qui continuait à s'étendre sur eux en une couche immobile et +dense, assourdissait le bruit de leurs voix. Il n'y avait pas de vent. +Comme il longeait la digue, une bouffée d'air frais et marécageux lui +caressa la figure, et lui donna l'envie de se plonger dans l'eau, +quelque bourbeuse qu'elle fût. Le petit étang d'où partaient des rires +et des cris était couvert d'herbes de toutes sortes, et l'eau débordait +jusque sur la chaussée, à cause de la quantité de soldats qui le +remplissaient jusqu'aux bords; leurs corps blancs, leurs mains, leurs +figures et leurs cous d'un rouge brique, frétillaient dans cette mare +verte et boueuse comme des poissons dans un arrosoir. Ce joyeux +trémoussement, accompagné de bruyants éclats de rire, inspirait un +sentiment de vague tristesse.</p> + +<p>Un jeune soldat blond, du troisième escadron, une courroie nouée +au-dessous du mollet, se signa, recula d'un pas pour mieux prendre son +élan, et piqua une tête dans l'eau; un sous-officier, à la chevelure +ébouriffée, y étirait ses membres fatigués, s'y ébrouait comme un +cheval, et de ses mains noires jusqu'au poignet faisait de copieuses +ablutions. On n'entendait partout que le bruit de l'eau, et des +plongeons, entremêlés de cris et d'exclamations; on ne voyait de tous +côtés, dans l'étang comme sur la berge, qu'une masse de chair humaine, +blanche, saine, avec des muscles d'acier! Timokhine, dont le nez était +plus rouge que jamais, s'essuyait avec soin sur le talus: honteux d'être +ainsi surpris par son colonel, il se décida pourtant à lui vanter les +délices du bain.</p> + +<p>«C'est fort agréable, Excellence, vous devriez vous baigner aussi.</p> + +<p>—L'eau est sale, répliqua le prince André, en faisant la grimace.</p> + +<p>—On vous fera place, on la nettoiera, s'écria Timokhine, et, s'élançant +tout nu vers les baigneurs:</p> + +<p>«Le prince désire se baigner, mes enfants!</p> + +<p>—Quel prince?</p> + +<p>—Mais le nôtre, que diable!</p> + +<p>—Notre prince!» s'écrièrent plusieurs voix, et tous se mirent à +s'agiter à tel point en tous sens, que le prince André eut toutes les +peines du monde à les calmer, et à leur faire entendre qu'il se +contenterait de prendre une douche dans la grange.</p> + +<p>«De la chair, de la chair à canon!» se disait-il en se regardant de la +tête aux pieds, et en frissonnant à la pensée de cette foule de corps +humains qui se trémoussaient gaiement dans l'eau trouble, sans pouvoir +se rendre compte de l'impression, pleine de terreur et de dégoût, que ce +tableau lui faisait éprouver.</p> + +<p>La lettre suivante, écrite le 7 du mois d'août par le prince Bagration, +et datée de son campement à Mikhaïlovka sur la route de Smolensk, était +adressée à Araktchéïew. Sachant fort bien d'avance que cette lettre +serait lue par l'Empereur, il en avait pesé chaque mot, autant du moins +que ses capacités intellectuelles le lui avaient permis:</p> + +<p>«Monsieur le comte Alexis Andréïévitch, le ministre vous aura sans doute +rendu compte de l'abandon de Smolensk à l'ennemi; chacun en est affligé +au delà de toute expression, et l'armée entière est au désespoir de ce +qu'on ait ainsi livré, sans utilité aucune, une place de cette +importance. De mon côté, je l'ai supplié personnellement de la façon la +plus pressante, je lui ai même écrit, mais rien n'y a fait. Napoléon se +trouvait, je vous en donne ma parole d'honneur, pris comme dans un sac, +et si l'on m'avait écouté, au lieu de s'emparer de Smolensk, il aurait +perdu la moitié de son armée. Nos troupes se sont battues et se battent +comme toujours. J'ai résisté avec 15 000 hommes plus de trente-cinq +heures, et j'ai écrasé l'ennemi, mais «Lui» n'a même pas voulu tenir +quatorze heures; c'est une honte et une flétrissure pour nos armées, et +après cela «Il» ne devait plus être digne de vivre. S'»Il» vous a +annoncé que les pertes sont grandes, c'est faux.... Il y a tout au plus +4 000 morts et blessés... c'est tout! L'ennemi, en revanche, a fait des +pertes énormes!</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela lui aurait coûté de tenir encore deux jours? Les +Français se seraient certainement retirés les premiers, car ils +n'avaient pas une goutte d'eau. «Il» m'avait solennellement juré de ne +pas battre en retraite, et tout à coup «Il» m'envoie dire qu'il se +retire la nuit même.</p> + +<p>«On ne fait pas la guerre ainsi; nous amènerons de la sorte l'ennemi aux +portes mêmes de Moscou....</p> + +<p>«On me dit que vous pensez à faire la paix. Que Dieu vous en garde! +Après tant de sacrifices, après tant de retraites incompréhensibles, il +n'est pas permis d'y songer: vous vous mettrez toute la Russie à dos, et +tous nous aurons honte de porter l'uniforme.... Il faut, puisqu'il en +est ainsi, se battre tant que la Russie le pourra, tant qu'il y aura +des hommes!</p> + +<p>«Un seul doit commander au lieu de deux! Votre ministre peut être +excellent dans son ministère, mais comme général ce n'est pas assez dire +qu'il est mauvais... <i>Il est détestable!</i>... et cependant c'est à lui +que le sort de la patrie a été confié! La colère me monte à la tête, +excusez la hardiesse de mes paroles! Il est évident que celui qui +conseille en ce moment la paix, et qui soutient le ministre, n'aime pas +l'Empereur, et veut notre perte à tous. Je vous écris la vérité... +organisez donc au plus tôt les milices! M. l'aide de camp Woltzogen ne +jouit pas de la confiance de l'armée, au contraire.... On le soupçonne +de pencher pour Napoléon, et il est le grand conseiller du ministre. +Quant à moi, j'obéis à ce dernier comme le premier caporal venu, quoique +je sois plus ancien que lui! Cela me blesse profondément, mais, dévoué, +comme je le suis, à mon bienfaiteur et, à mon Souverain, je m'y soumets, +en Le plaignant toutefois d'avoir mis sa belle armée entre de telles +mains. Figurez-vous que, grâce à notre retraite, nous avons perdu de +fatigue, et disséminé dans les hôpitaux, environ 15 000 hommes; si nous +avions marché en avant, cela n'aurait pas été le cas. Dites-leur là-bas +que notre mère, la Russie, nous accusera de lâcheté, car nous livrons la +patrie à la racaille, et nous attisons de la sorte dans le coeur de +chacun la haine et le dépit. De quoi et de qui avons-nous peur? Ce n'est +pas ma faute si le ministre, indécis, craintif, absurde et lambin, +réunit en lui seul tous les défauts. L'armée pleure, et l'accable +d'injures!...»</p> + + +<h3>VI</h3> + + +<p>On pourrait, à notre avis, diviser en deux catégories bien distinctes +les divers modes, si variés et si multiples, de la vie: la première se +composerait de ceux où la forme l'emporte sur le fond; l'autre, au +contraire, de ceux où le fond domine la forme. Comparons, par exemple, +la vie de campagne, la vie de province, la vie de Moscou même à celle de +Pétersbourg, à celle du salon surtout, invariablement la même partout et +toujours.</p> + +<p>Depuis 1805, nous avions passé notre temps à nous quereller et à nous +réconcilier avec Bonaparte, à faire et à défaire des constitutions, +pendant que le salon d'Anna Pavlovna et celui de la belle Hélène étaient +restés immuables et avaient gardé le même ton et la même allure que par +le passé. Chez Anna Pavlovna, on s'exclamait avec la même stupeur sur +les succès de Bonaparte, et l'on ne voyait dans la soumission des +souverains de l'Europe entière qu'un complot haineux dont le seul but +était de troubler et d'inquiéter le cercle de la Cour, dont Mlle Schérer +se considérait comme le représentant incontestable. Chez Hélène, que +Roumiantzow honorait de ses visites et qu'il appelait une femme +remarquablement intelligente, on professait en 1812, comme en 1808, le +même enthousiasme pour la grande nation, pour le grand homme, et l'on y +déplorait la rupture avec la France, qui ne pouvait, assurait-on, se +terminer autrement que par une paix prochaine.</p> + +<p>Une agitation inusitée se manifesta dans ces réunions rivales lorsque +l'Empereur revint de l'armée; quelques démonstrations hostiles furent +même tentées de salon à salon, mais chacun conserva strictement sa +nuance. Anna Pavlovna ne recevait en fait de Français que quelques +légitimistes pur sang, et son exaltation patriotique mettait à l'index +le théâtre français, dont l'entretien, disait-elle, coûtait «ce que +coûte un corps d'armée». On y suivait avec un intérêt extrême les +opérations militaires, on y répandait sur nos troupes les bruits les +plus favorables, tandis que dans la coterie d'Hélène, où les Français +étaient en majorité, on prenait note des tentatives faites par Napoléon +en faveur de la paix, on niait la vérité des rapports sur la cruauté de +l'ennemi, et l'on critiquait à outrance les conseils prématurés de ceux +qui parlaient de la nécessité de se transporter à Kazan et d'y installer +la cour et les Instituts. La guerre n'avait à leurs yeux qu'un caractère +purement démonstratif; la paix ne pouvait donc se faire attendre, et ils +répétaient avec emphase l'axiome de Bilibine, devenu un habitué de la +maison d'Hélène (car tout homme intelligent devait l'être ou l'avoir +été), que «les questions épineuses ne se tranchaient point par la +poudre, mais par ceux qui l'avaient inventée». On s'y moquait avec +esprit, tout en y mettant beaucoup de prudence, de l'exaltation +moscovite, arrivée à son apogée durant la visite de l'Empereur à +l'ancienne capitale.</p> + +<p>Chez Mlle Schérer, au contraire, cet enthousiasme soulevait une +admiration fanatique, semblable à celle de Plutarque pour ses héros! Le +prince Basile, qui continuait à occuper les mêmes postes importants, +était le chaînon qui reliait ces deux cercles rivaux. Il fréquentait à +la fois «ma bonne amie Anna Pavlovna» et «le salon diplomatique de ma +fille»: aussi lui arrivait-il souvent, en passant d'un camp à l'autre, +de s'embrouiller dans ce qu'il disait, et d'exprimer chez la première +les opinions en honneur chez la seconde, et réciproquement. Un jour, peu +de temps après le retour de l'Empereur, le prince Basile, qui s'était +mis à censurer avec sévérité chez Anna Pavlovna la conduite de Barclay +de Tolly, finit par avouer qu'il aurait été très embarrassé, dans le +moment actuel, de nommer quelqu'un au poste de général en chef. Un des +habitués du salon, connu sous le sobriquet d'un «homme de beaucoup de +mérite», raconta qu'il avait vu le matin même le commandant de la milice +de Pétersbourg recevant les volontaires dans la chambre des finances, et +se permit d'avancer que c'était peut-être l'homme destiné à satisfaire +toutes les exigences.</p> + +<p>Anna Pavlovna sourit mélancoliquement, en déclarant que Koutouzow ne +faisait que créer des ennuis à l'Empereur.</p> + +<p>«Oui, je l'ai dit à l'assemblée de la noblesse, reprit le prince Basile; +je leur ai dit que son élection aux fonctions de commandant de la milice +ne plairait pas à Sa Majesté; mais ils ne m'ont pas écouté; ils ont la +manie de fronder. Et pourquoi? Parce que nous tenons à singer l'absurde +enthousiasme des Moscovites,» ajouta-t-il, en oubliant que ce propos, +qui aurait été goûté dans le salon de sa fille, ne pouvait l'être dans +celui d'Anna Pavlovna; il le sentit aussitôt et essaya de réparer sa +maladresse.</p> + +<p>«Est-il convenable, je vous le demande, que le comte Koutouzow, le plus +vieux des généraux russes, siège là-bas en personne? Il en sera pour sa +peine.... Et, franchement, peut-on nommer général en chef un homme de +mauvaises moeurs, un homme qui ne sait pas se tenir à cheval, et qui +s'endort au conseil? Oserait-on soutenir par hasard qu'il s'est +distingué à Bucharest? Je ne parle pas de ses qualités comme militaire, +il y aurait trop à dire là-dessus; mais comment serait-il possible de +choisir dans la situation actuelle un homme impotent et qui n'y voit +goutte? Quel commandant sera-ce là? Il serait bon tout au plus pour +jouer à colin-maillard, car il est complètement aveugle!»</p> + +<p>Personne ne répliqua à cette violente sortie, à laquelle le prince +Basile se livrait le 21 juillet, et qui, à cette date, était +parfaitement fondée; mais le 29, quelques jours plus tard, Koutouzow +reçut le titre de prince. Cette faveur, qui indiquait peut-être, à la +rigueur, le désir qu'on éprouvait, en haut lieu, de s'en débarrasser, +n'inquiéta pas le prince Basile, mais elle eut pour effet de le rendre +plus prudent dans ses critiques. Le 8 août, un conseil composé du +feld-maréchal Soltykow, d'Araktchéïew, de Viasmitinow, de Lopoukhine et +de Kotchoubey, fut réuni pour discuter la marche générale de la +campagne. Le conseil décida que l'insuccès devait être attribué à la +division du pouvoir, et proposa, après une courte délibération, et +malgré le peu de sympathie de l'Empereur pour Koutouzow, d'élever ce +dernier au poste de général en chef et de commandant de tout le rayon +occupé par les troupes; la proposition fut acceptée, et la nomination +annoncée le soir même.</p> + +<p>Le prince Basile se retrouva le lendemain chez Anna Pavlovna avec +l'»homme de beaucoup de mérite», qui lui faisait une cour assidue afin +d'obtenir par elle la place de curateur d'un institut de jeunes filles. +Le prince Basile fit son entrée dans ce salon en véritable triomphateur, +et comme si le succès avait couronné ses plus chères espérances: «Eh +bien, vous savez la grande nouvelle! Le prince Koutouzow est maréchal, +tous les dissentiments sont finis... j'en suis si heureux! Enfin voilà +un homme!» ajouta-t-il en lançant un regard sévère sur son auditoire. +L'»homme de beaucoup de mérite» ne put s'empêcher, quoiqu'il fût +candidat à une place, de rappeler à l'orateur le jugement qu'il avait +porté lui-même peu de jours auparavant. C'était une double faute contre +la bienséance, car Anna Pavlovna avait également reçu la nouvelle avec +de grandes démonstrations de joie.</p> + +<p>«Mais, mon prince, dit-il, ne pouvant retenir sa langue et employant les +paroles du prince Basile, on le dit aveugle!</p> + +<p>—Allons donc, il y voit assez clair, répondit le prince en parlant +rapidement de sa voix de basse éraillée, et en toussant à plusieurs +reprises (c'était son grand moyen pour faire bonne contenance lorsqu'il +se trouvait embarrassé). Il y voit assez clair, vous dis-je, et je me +réjouis surtout de ce que l'Empereur lui ait donné, sur les troupes et +sur le pays, un pouvoir que jamais aucun général en chef n'a eu +jusqu'ici. C'est un second autocrate!</p> + +<p>—Dieu le veuille!» dit en soupirant Anna Pavlovna.</p> + +<p>L'»homme de beaucoup de mérite», très novice encore au langage des +cours, s'imaginait flatter la vieille fille en défendant son ancienne +opinion; il s'empressa donc d'ajouter:</p> + +<p>«On dit que l'Empereur ne l'a investi de ce pouvoir qu'a contre-coeur! +On dit aussi qu'il a rougi comme une demoiselle à laquelle on lirait +<i>Joconde</i>, en lui disant que le Souverain et la patrie lui décernaient +cet honneur.</p> + +<p>—Peut-être le coeur n'était-il pas de la partie? fit observer Anna +Pavlovna.</p> + +<p>—Pas du tout, pas du tout, s'écria avec chaleur le prince Basile, qui +ne permettait plus à personne d'attaquer Koutouzow. C'est impossible, +car l'Empereur a toujours su apprécier ses hautes qualités.</p> + +<p>—Dieu veuille alors que le prince Koutouzow ait véritablement le +pouvoir entre les mains, et qu'il ne permette à personne de lui mettre +des bâtons dans les roues,» dit Anna Pavlovna.</p> + +<p>Le prince Basile, comprenant aussitôt à qui s'adressait cette allusion, +reprit à voix basse:</p> + +<p>«Je sais positivement que Koutouzow a posé comme condition <i>sine qua +non</i> à l'Empereur l'éloignement du césarévitch. Savez-vous ce qu'il lui +a dit: «Je ne saurais le punir s'il fait mal, ni le récompenser s'il +fait bien.»</p> + +<p>—Oh! c'est un homme bien fin: je connais Koutouzow de longue date.</p> + +<p>—On dit même, poursuivit l'»homme de beaucoup de mérite», continuant à +faire fausse route, que Son Altesse a solennellement exigé de l'Empereur +de ne pas venir séjourner à l'armée.»</p> + +<p>À peine eut-il prononcé ces mots, que le prince Basile et Anna Pavlovna, +se détournant comme poussés par un même ressort, échangèrent un regard +plein de compassion en réponse à cette inconcevable naïveté, et +poussèrent un long et profond soupir.</p> + + +<h3>VII</h3> + + +<p>Pendant que ceci se passait à Pétersbourg, les Français, laissant +Smolensk derrière eux, avançaient toujours et se rapprochaient de +Moscou. M. Thiers, l'historien de Napoléon, cherche, comme les autres, à +atténuer les fautes de son héros, en soutenant qu'il avait été amené +jusque sous les murs de Moscou contre sa volonté! Ce serait vrai, si +l'on pouvait donner comme cause aux événements de ce monde la volonté +d'un seul homme, et nos historiographes auraient alors également raison, +en prétendant, de leur côté, que Napoléon a été attiré en avant par +l'habileté de nos généraux. En considérant même le passé comme le +travail d'incubation des faits qui en sont la conséquence ultérieure, +nous en arrivons à découvrir entre eux une certaine connexité qui ne +fait que les rendre encore plus confus. Quand un bon joueur d'échecs a +perdu une partie et qu'il est intimement convaincu de l'avoir perdue par +son fait, il laisse de côté les fautes qu'il a pu commettre pendant le +cours de la partie, pour ne rechercher que celle qu'il a faite au début, +et qui, en tournant au profit de son adversaire, a causé sa défaite. Le +jeu de la guerre, bien autrement compliqué, est influencé par les +conditions du milieu où il s'agite, et, loin d'être dirigé par une +volonté unique, il est le produit du frottement et du choc des mille +volontés et des mille passions individuelles qui y prennent part.</p> + +<p>Napoléon, après avoir quitté Smolensk, tenta, mais en vain, de livrer +bataille d'abord à Dorogobouge sur la Viazma, ensuite à +Czarevo-Zaïmichtché; par suite de différentes circonstances, les Russes +ne purent l'accepter qu'à Borodino, situé à 112 verstes de Moscou. À +Viazma, Napoléon donna l'ordre de marcher droit sur cette ville, la +capitale asiatique du grand Empire, la ville sacrée des peuples +d'Alexandre! Moscou, avec ses innombrables églises semblables à des +pagodes chinoises, excitait son imagination. Il quitta Viazma monté sur +son petit cheval isabelle, accompagné de sa garde, de ses aides de camp, +et de ses pages; Berthier, le major général, resté en arrière pour faire +interroger un prisonnier russe par l'interprète Lelorgne d'Ideville, +rejoignit peu après son maître, et, le visage rayonnant de joie, arrêta +court son cheval devant lui.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? demanda Napoléon.</p> + +<p>—Un cosaque qu'on vient de faire prisonnier, Sire, dit que les troupes +commandées par Platow se réunissent au gros de l'armée, et que Koutouzow +est nommé général en chef!... Ce gaillard est très bavard et paraît fort +intelligent.»</p> + +<p>Napoléon sourit, fit donner un cheval au cosaque, et se le fit amener, +pour avoir le plaisir de le questionner lui-même. Quelques aides de camp +partirent au galop pour faire exécuter cet ordre, et, un moment après, +le serf de Denissow, celui qu'il avait cédé à Rostow, notre ancienne +connaissance Lavrouchka, avec sa figure éveillée et légèrement avinée, +en veste de domestique militaire, à cheval sur une selle de cavalerie +française, s'approcha de Napoléon, qui le fit marcher à ses côtés, pour +l'examiner à son aise.</p> + +<p>«Vous êtes un cosaque? lui demanda-t-il.</p> + +<p>—Oui, Votre Noblesse»</p> + +<p>«Le cosaque, ignorant en quelle compagnie il se trouvait, car la +simplicité de Napoléon n'avait rien qui put révéler à une imagination +orientale la présence d'un Souverain, s'entretint avec la plus extrême +familiarité des affaires de la guerre actuelle<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>«, dit M. Thiers en +racontant cet épisode. Lavrouchka était ivre ou à peu près; n'ayant pas +préparé à temps le dîner de son maître le jour précédent, il avait été +bel et bien fustigé, et envoyé faire main basse sur la volaille dans un +village; là, s'étant laissé entraîner par le charme de la maraude, il +avait été enlevé par les français. Lavrouchka, qui avait vu beaucoup de +choses dans sa vie, était une de ces natures effrontées, prêtes à toutes +les fourberies imaginables, qui devinent d'instinct les plus mauvaises +pensées de leurs maîtres et savent se rendre compte d'un coup d'oeil de +l'étendue de leur mesquine vanité.</p> + +<p>Face à face avec Napoléon, qu'il n'avait pas tardé à reconnaître, il +fit tout son possible pour gagner ses bonnes grâces. Sa présence ne +l'intimidait pas plus que celle de Rostow, ou du maréchal des logis avec +les verges à la main, car, du moment qu'il ne possédait rien, que +pouvait-on lui prendre?</p> + +<p>Il lui rapporta, à peu de choses près, ce qui se disait parmi ses +camarades; mais, lorsque Napoléon lui demanda si les Russes croyaient +vaincre Bonaparte, il flaira un piège dans cette question, et réfléchit +en fronçant les sourcils.</p> + +<p>«S'il doit y avoir prochainement une bataille, répondit-il d'un air +soupçonneux, alors c'est possible, mais s'il se passe trois jours sans +qu'il y en ait, cela traînera en longueur.»</p> + +<p>Cette phrase sibylline fut ainsi traduite à l'Empereur par Lelorgne +d'Ideville: «Si la bataille était donnée avant trois jours, les Français +la gagneraient, mais si elle était donnée plus tard, Dieu sait ce qu'il +en arriverait.» Napoléon, dont l'humeur était cependant excellente pour +le moment, écouta sans sourire cet oracle, et se le fit répéter. +Lavrouchka le remarqua, et continua à faire semblant d'ignorer qui il +était.</p> + +<p>«Nous savons bien que vous avez un certain Napoléon qui a déjà battu +tout le monde, mais cela ne lui sera pas aussi facile avec nous!» +dit-il, laissant involontairement échapper cette vanterie patriotique, +que l'interprète s'empressa du reste de passer sous silence, en ne +traduisant à Sa Majesté que la première partie de la phrase.</p> + +<p>«La réponse du jeune cosaque fit sourire son puissant interlocuteur,» +dit M. Thiers. Faisant quelques pas en avant, Napoléon s'adressa à +Berthier. Il lui exprima le désir d'éprouver sur cet enfant des steppes +du Don l'émotion qu'il ressentirait en apprenant qu'il causait avec +l'Empereur, avec ce même Empereur qui avait écrit sur les Pyramides son +nom victorieux!</p> + +<p>On avait à peine achevé de le lui dire, que Lavrouchka, devinant à +merveille que Napoléon s'attendait à le voir terrifié, joua aussitôt la +stupéfaction: il écarquilla les yeux, prit un air hébété, et donna à sa +figure l'expression qui lui était habituelle lorsqu'on le menait +recevoir quelques coups de verges en punition de ses fautes. «À peine +l'interprète de Napoléon, dit M. Thiers, avait-il parlé, que le cosaque, +saisi d'une sorte d'ébahissement, ne proféra plus une parole, et marcha +les yeux constamment attachés sur ce conquérant, dont le nom avait +pénétré jusqu'à lui à travers les steppes de l'Orient. Toute sa +loquacité s'était subitement arrêtée pour faire place à un sentiment +d'admiration naïve et silencieuse. Napoléon, après l'avoir récompensé, +lui fit donner la liberté «comme à un oiseau qu'on rend aux champs qui +l'ont vu naître<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a>«.</p> + +<p>Sa Majesté continua donc son chemin, rêvant à ce Moscou qui occupait si +fort son imagination, tandis que l'»oiseau rendu aux champs qui l'ont vu +naître» retournait aux avant-postes: il songeait au récit fantastique +qu'il allait débiter à ses camarades, car il n'était pas homme à leur +raconter les faits tels qu'ils s'étaient passés, et à leur dire tout +simplement la vérité. Il demanda à des cosaques qu'il rencontra sur sa +route où était son régiment, qui faisait partie du détachement de +Platow, et le soir même il arriva à Jankow, où était le bivouac des +siens, juste au moment où Rostow montait à cheval pour aller avec Iline +faire une reconnaissance dans les environs. Lavrouchka reçut l'ordre de +les suivre.</p> + + +<h3>VIII</h3> + + +<p>La princesse Marie n'était pas à Moscou, à l'abri de tout danger, comme +le pensait le prince André.</p> + +<p>Lorsque son vieux serviteur revint de Smolensk, le prince se réveilla +comme d'une léthargie. Il fit rassembler les miliciens, et écrivit au +général en chef pour l'informer qu'il était bien décidé à rester à +Lissy-Gory et à le défendre jusqu'à la dernière extrémité, en lui +laissant le soin de prendre ou de ne pas prendre les mesures nécessaires +pour protéger un endroit «où serait fait prisonnier ou tué un des plus +anciens généraux russes»! Il annonça ensuite solennellement à toute sa +maison son intention de ne pas quitter Lissy-Gory! Quant à sa fille, +elle devait, disait-il, emmener le petit prince à Bogoutcharovo, et il +s'occupa immédiatement de son départ et de celui de Dessalles. La +princesse Marie, sérieusement effrayée de l'activité fiévreuse qui +succédait chez lui à l'apathie des dernières semaines, ne pouvait se +décider à le laisser seul, et se permit de lui désobéir pour la première +fois de sa vie. Elle refusa de partir, et s'exposa par là à une scène +des plus violentes. Son père furieux lui reprocha ses torts imaginaires, +l'accabla des reproches les plus sanglants, l'accusa d'avoir empoisonné +son existence, de l'avoir brouillé avec son fils, d'avoir fait sur son +compte des suppositions abominables, et finit par la renvoyer de son +cabinet, en lui disant qu'elle pouvait faire ce qui lui semblerait bon, +qu'il ne voulait plus la connaître, et lui défendait de se montrer +désormais devant ses yeux. La princesse Marie, heureuse de ne pas avoir +été mise de force en voiture, vit dans cette concession la preuve +irrécusable de la satisfaction cachée que causait à son père sa +résolution de rester auprès de lui. Le lendemain du départ de son +petit-fils, le vieux prince revêtit sa grande tenue, et se disposa à +aller voir le général en chef. Sa calèche étant avancée, sa fille +l'aperçut, tout chamarré de décorations, s'acheminer vers une allée du +jardin, pour y passer en revue les paysans et la domesticité qu'il avait +armés. Assise à sa fenêtre, elle prêtait une oreille attentive aux +ordres qu'il donnait, lorsque tout à coup quelques hommes, la figure +bouleversée, se mirent à courir du jardin vers la maison; s'élançant +aussitôt au dehors, elle allait s'engager dans l'allée, lorsqu'elle vit +venir à elle une troupe de miliciens, et au milieu d'eux le vieux prince +en uniforme, soutenu par eux et laissant traîner ses pieds sans force +sur le sable. Elle fit quelques pas, mais les rayons de lumière qui se +jouaient sur le groupe, à travers l'épais feuillage des tilleuls, +l'empêchèrent d'abord de se rendre compte du changement survenu dans ses +traits. En s'approchant davantage, elle en fut profondément saisie: +l'expression dure et résolue de sa figure s'était fondue en une +expression soumise et humble. À la vue de sa fille, il remua ses lèvres +impuissantes, et il s'en échappa quelques sons rauques et +inintelligibles. On le porta jusque dans son cabinet, et on le déposa +sur le divan qui lui avait tout dernièrement encore causé de si folles +terreurs.</p> + +<p>Le docteur, qu'on alla chercher à la ville voisine, le veilla toute la +nuit, et déclara que le côté droit avait été frappé de paralysie. Le +séjour à Lissy-Gory devenant de jour en jour plus dangereux, la +princesse Marie fit transporter le malade à Bogoutcharovo, et envoya son +neveu à Moscou sous la garde de Dessalles.</p> + +<p>Le vieux prince passa ainsi trois semaines dans la maison de son fils, +toujours dans le même état. Il n'avait plus sa tête: étendu sans +mouvement, presque sans vie, il ne cessait de murmurer des mots +inarticulés, et l'on ne pouvait parvenir à deviner s'il se rendait +compte de ce qui se passait autour de lui. Il souffrait, et s'efforçait +évidemment d'exprimer un désir que personne n'arrivait à comprendre. +Était-ce une fantaisie de malade, ou l'idée d'un cerveau affaibli? +Voulait-il parler de ses affaires de famille ou de celles du pays? On +l'ignorait.</p> + +<p>Le docteur soutenait que cette agitation ne voulait rien dire, et +qu'elle provenait de causes purement physiques; mais la princesse Marie +était sûre du contraire, et l'inquiétude que le vieux prince témoignait, +quand elle était en sa présence, la confirmait dans cette supposition.</p> + +<p>Il n'y avait plus à espérer de le guérir, et il était impossible de le +transporter, car on aurait risqué de le voir mourir pendant le trajet. +«La fin, la fin elle-même ne serait-elle pas préférable à cet état?» se +disait parfois la princesse Marie. Elle ne le quittait ni jour ni nuit, +et, faut-il l'avouer? elle épiait ses moindres mouvements, non pour y +découvrir un symptôme rassurant, mais souvent au contraire pour y +surprendre quelque signe avant-coureur d'une mort prochaine. Ce qui +était encore plus terrible, et ce qu'elle ne pouvait se dissimuler à +elle-même, c'est que, depuis la maladie de son père, toutes ses +aspirations intimes, toutes ses espérances, oubliées depuis tant +d'années, s'étaient tout à coup réveillées en elle: le rêve d'une vie +indépendante, pleine de joies nouvelles et affranchie du joug de la +tyrannie paternelle, la possibilité d'aimer et de jouir enfin du bonheur +conjugal, se représentaient constamment à son imagination comme autant +de tentations du démon. Malgré ses efforts pour les chasser loin d'elle, +elle y revenait sans cesse et se surprenait souvent à rêver et à +combiner le plan de sa nouvelle existence, quand «lui» ne serait plus +là! Pour repousser la séduction de ces pensées, elle avait recours à la +prière: S'agenouillant et fixant les yeux sur les images saintes, elle +priait, mais sans ferveur et sans foi. Elle se sentait emportée par un +autre courant, le courant de la vie active, difficile mais libre, en +contraste complet avec l'atmosphère morale qui l'avait entourée et +emprisonnée jusqu'à ce jour. La prière avait été alors son unique +consolation; aujourd'hui, elle se sentait sollicitée par les soucis de +la vie matérielle. Il n'était pas non plus sans danger de demeurer plus +longtemps à Bogoutcharovo; les Français approchaient, et déjà une +propriété voisine venait d'être dévastée par les maraudeurs.</p> + +<p>Le docteur insistait pour que l'on transportât le malade; le maréchal de +noblesse envoya un de ses fonctionnaires pour engager la princesse Marie +à partir promptement; l'ispravnik arriva en personne lui annoncer la +présence des troupes françaises à quarante verstes: «les villages +avaient déjà reçu, disait-il, les proclamations ennemies, et il ne +répondait de rien si elle ne partait immédiatement.»</p> + +<p>Elle s'y décida enfin, et fixa son départ au 15 septembre; les +préparatifs et les ordres à donner l'occupèrent toute la journée du 14, +mais elle passa la nuit suivante, comme d'habitude, sans se déshabiller, +dans la chambre contiguë à celle de son père. Ne pouvant dormir, elle +s'approcha plus d'une fois de la porte pour écouter, et elle l'entendait +souvent geindre et se plaindre tout bas, pendant que Tikhone et le +docteur le soulevaient et le changeaient de position. Elle aurait voulu +entrer chez lui, mais la crainte l'en empêchait; elle savait par +expérience combien tout signe de terreur était désagréable à son père, +qui se détournait chaque fois qu'il rencontrait son regard effaré +involontairement fixé sur lui; elle savait que son apparition, la nuit, +à une heure inusitée, lui causerait une violente irritation!... Et +jamais cependant il ne lui avait inspiré autant de compassion. Un +revirement s'était opéré en elle: elle redoutait maintenant de le +perdre, et, en repassant dans sa mémoire les longues années de leur vie +commune, elle découvrait dans chacun de ses actes une preuve de son +affection pour elle. Si la perspective de sa future existence se +glissait au milieu de son attendrissement rétrospectif, elle la chassait +bien vite avec horreur comme une obsession du mauvais esprit; enfin, +n'entendant plus de bruit chez le malade, elle s'endormit, épuisée, vers +le matin, et ne se réveilla que fort tard.</p> + +<p>La netteté de perception qui accompagne habituellement le réveil lui +démontra clairement alors quelle était sa préoccupation constante, et, +prêtant l'oreille et n'entendant derrière la porte que le même murmure, +elle se dit avec un soupir de fatigue:</p> + +<p>«C'est donc toujours la même chose!... Mais qu'est-ce donc que je +désire, qu'est-ce donc qui doit arriver? Sa mort?» s'écria-t-elle avec +dégoût à cette pensée involontaire. Se levant à la hâte, elle s'habilla, +fit sa prière et sortit sur le perron: on mettait les chevaux à la +voiture, et l'on y emballait les derniers effets.</p> + +<p>Le temps était doux et couvert; le docteur s'approcha de la princesse.</p> + +<p>«Il a l'air un peu mieux ce matin, lui dit-il. Je vous cherchais: il est +possible de le comprendre un peu, il a la tête assez fraîche. Venez, il +vous demande.»</p> + +<p>Elle pâlit et s'appuya contre le chambranle de la porte.... Son coeur +battit avec violence; rien qu'à l'idée de le voir, de lui parler, +lorsque son âme était remplie de pensées coupables, elle éprouvait une +joie mêlée de douleur et d'angoisse.</p> + +<p>«Allons,» répéta le docteur.</p> + +<p>Elle le suivit et s'approcha du lit de son père. Le malade était couché +sur le dos et soutenu par des oreillers; ses mains amaigries et +osseuses, couvertes d'un réseau de veines bleuâtres et noueuses, étaient +posées devant lui sur la couverture; l'oeil gauche fixe, l'oeil droit +tiré et hagard, les lèvres et les sourcils immobiles, il avait la figure +singulièrement ridée, et son apparence desséchée et malingre inspirait +une pitié profonde. La princesse Marie s'approcha de lui et lui baisa la +main; la main gauche de son père serra aussitôt la sienne..., on voyait +qu'il l'attendait. Il répéta ce mouvement, tandis que ses sourcils et +ses lèvres se contractaient avec impatience.</p> + +<p>Elle le regarda effrayée.... Que désirait-il? Elle se plaça de façon +qu'il pût l'apercevoir de son oeil gauche.... Il se tranquillisa +aussitôt, et fit des efforts surhumains pour parler; la langue remua +cette fois, des sons inarticulés se firent entendre, et enfin il +prononça quelques mots, lentement, timidement, sans cesser de regarder +sa fille d'un air suppliant et craintif.... Il avait si grand'peur de +n'être pas compris! La difficulté presque comique qu'il éprouvait à +parler força la princesse Marie à baisser les yeux pour lui dérober la +vue des sanglots qu'elle avait peine à réprimer. Il répéta à différentes +reprises les mêmes syllabes, mais elle ne parvenait pas à en saisir le +sens. Le docteur crut enfin comprendre qu'il demandait si elle avait +peur, mais à cette supposition, émise à haute voix, le malade secoua +négativement la tête.</p> + +<p>«Il veut dire que c'est son âme qui souffre!» s'écria la princesse +Marie, et son père, répondant à ce cri par un signe affirmatif, lui +serra la main, et l'appliqua sur sa poitrine à différents endroits, +comme s'il cherchait une meilleure place.</p> + +<p>—Je pense toujours à toi,» dit-il presque distinctement, satisfait +d'avoir été compris, et, passant son autre main sur les cheveux de sa +fille, qui inclina la tête afin de lui cacher ses larmes: «Je t'ai +appelée toute la nuit, murmura-t-il.</p> + +<p>—Si j'avais su, répondit-elle.... Je craignais de venir.»</p> + +<p>Il lui serra la main.</p> + +<p>«Tu ne dormais donc pas?</p> + +<p>—Non,» répondit-elle en faisant un signe de tête négatif. Subissant +malgré elle l'influence du malade, elle essayait de parler comme lui, et +paraissait éprouver la même difficulté à exprimer sa pensée.</p> + +<p>—Ma petite âme, murmura-t-il, ou ma petite amie!» La princesse Marie ne +put saisir au juste l'expression dont il s'était servi, mais son regard +lui disait bien qu'il venait d'employer une expression affectueuse et +tendre, ce qui ne lui arrivait jamais. «Pourquoi n'es-tu pas venue?</p> + +<p>—Et moi, moi qui souhaitais sa mort! se disait la pauvre fille.</p> + +<p>—Merci, ma fille, mon amie, merci! pour tout, pardonne-moi... merci!» +Et deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux.... «Appelez Andrioucha! +dit-il tout à coup d'un air égaré....</p> + +<p>—J'ai reçu une lettre de lui,» répondit la princesse Marie.</p> + +<p>Il la regarda avec surprise.</p> + +<p>«Où donc est-il?</p> + +<p>—À l'armée, mon père, à Smolensk!»</p> + +<p>Longtemps il garda le silence, les paupières closes, puis il les releva +et fit un signe affirmatif, comme pour dire à sa fille qu'il avait enfin +retrouvé la mémoire, et qu'il se souvenait de tout.</p> + +<p>«Oui, dit-il lentement et distinctement, la Russie est perdue, ils l'ont +perdue!» Et il sanglota.</p> + +<p>S'apaisant et refermant les yeux, il fit de la main un léger mouvement +dont Tikhone devina le sens, car il lui essuya ses larmes, pendant qu'il +prononçait de nouveau quelques mots confus. S'agissait-il de la Russie, +de son fils, de son petit-fils, ou de sa fille? Nul n'aurait pu le dire. +Une heureuse inspiration éclaira Tikhone: il avait deviné!</p> + +<p>«Va mettre ta robe blanche, je l'aime....</p> + +<p>—C'est cela!» dit-il en se tournant vers la princesse Marie. À ces +paroles, elle se prit à pleurer avec une telle violence, que le docteur +l'emmena hors de la chambre jusque sur le balcon, pour lui donner le +temps de maîtriser son émotion et de terminer ses préparatifs de départ. +Le vieux prince continua à parler de son fils, de la guerre, de +l'Empereur, et, fronçant les sourcils d'un air irrité, il élevait de +plus en plus sa voix enrouée, lorsque soudain il fut frappé d'un second +et dernier coup de paralysie.</p> + +<p>Le temps s'était éclairci, le soleil brillait dans toute sa splendeur, +mais la princesse Marie, arrêtée sur le balcon, ne se rendait compte de +rien, ne pensait à rien et n'éprouvait qu'une chose, un redoublement de +tendresse pour son père, elle ne l'avait jamais autant aimé qu'en ce +moment-là. Elle descendit les marches du perron et marcha vivement vers +l'étang, en passant par l'allée de tilleuls nouvellement plantée par son +frère.</p> + +<p>«Oui, j'ai souhaité sa mort, disait-elle tout haut dans son émotion. +J'ai désiré voir finir cela plus vite, pour me reposer.... Mais à quoi +me servira ce repos, lorsqu'il ne sera plus?» Elle fit le tour du +jardin, se retrouva devant la maison, et vit alors venir à elle, en +compagnie d'un inconnu, Mlle Bourrienne, qui avait déclaré ne pas +vouloir quitter Bogoutcharovo. C'était le maréchal de la noblesse du +district, qui arrivait tout exprès pour représenter à la princesse Marie +l'urgence du départ. Elle l'écouta sans l'entendre, l'invita à la suivre +dans la salle à manger, lui proposa de déjeuner et le fit asseoir à côté +d'elle. Au bout d'une seconde, elle se leva, agitée et inquiète, +s'excusa auprès de son hôte et se dirigea vers l'appartement de son +père; le docteur parut sur le seuil de la porte.</p> + +<p>«Vous ne pouvez pas entrer, princesse: allez-vous-en, allez!» lui dit-il +avec autorité.</p> + +<p>Elle retourna au jardin, et alla s'asseoir sur le bord même de +l'étang.... On ne pouvait pas l'apercevoir de la maison. Jamais elle ne +sut combien de temps elle y était restée. Tout à coup, un bruit de pas +qui couraient sur le chemin sablé la tira brusquement de sa rêverie: +c'était Douniacha, sa femme de chambre, qu'on avait envoyée à sa +recherche, et qui s'arrêta, effarée, à sa vue.</p> + +<p>«Venez, princesse!... le prince....</p> + +<p>—J'y vais, j'y vais! reprit la princesse Marie, qui, sans lui donner le +temps d'achever sa phrase, courut vers la maison.</p> + +<p>—Princesse, lui dit le docteur, qui l'attendait à l'entrée, la volonté +de Dieu s'est accomplie!... Résignez-vous!</p> + +<p>—Ce n'est pas vrai, laissez-moi!» s'écria-t-elle avec une poignante +angoisse.</p> + +<p>Le docteur chercha à la retenir, mais elle le repoussa et passa outre.</p> + +<p>«Pourquoi m'arrêtent-ils tous, pourquoi ces figures terrifiées? se +disait-elle.... Je n'ai besoin de personne, que font-ils là?»</p> + +<p>Elle ouvrit la porte de la chambre de son père; la lumière y entrait +maintenant à flots, tandis qu'on y avait toujours maintenu une +demi-obscurité; elle éprouva une terreur indicible. La vieille bonne et +quelques femmes entouraient le lit; elles reculèrent à sa vue, et lui +laissèrent voir, en s'écartant, la figure sévère mais calme du mort.... +Elle resta clouée sur le seuil.</p> + +<p>«Non, il n'est pas mort, c'est impossible!» se dit-elle.</p> + +<p>Dominant sa terreur, elle approcha de la couche funèbre, et posa ses +lèvres sur la joue de son père; mais à ce contact elle tressaillit et se +rejeta en arrière: toute la tendresse qu'elle venait de ressentir +s'évanouit pour faire place à un sentiment d'horreur et de crainte causé +par ce qu'elle voyait devant elle.</p> + +<p>«Il n'est plus, il n'est plus, et à sa place quelque chose d'horrible, +un mystère effrayant qui me glace et me repousse, murmurait la pauvre +fille.... Et, se cachant la figure dans les mains, elle tomba évanouie +dans les bras du docteur qui l'avait suivie.</p> + +<p>Les femmes s'acquittèrent, en présence de Tikhone et du docteur, du soin +de laver le corps; elles lui bandèrent la mâchoire, pour l'empêcher, en +se raidissant, de laisser la bouche ouverte, et attachèrent les pieds, +pour les empêcher de s'écarter. Ensuite, elles le revêtirent de son +uniforme orné de décorations, et le couchèrent sur une petite table. +Tout fut exécuté selon l'usage, le cercueil se trouva prêt le soir comme +par enchantement: on le recouvrit du drap mortuaire; des cierges furent +placés autour, on éparpilla du genièvre sur le plancher, et le lecteur +commença à psalmodier des Psaumes. Beaucoup de gens de la localité, des +étrangers même, entouraient le cercueil; semblables aux chevaux qui +frémissent et se cabrent à la vue d'un cheval mort,—car eux aussi +avaient peur,—le maréchal de noblesse, le starosta du village, les +femmes de la maison et du dehors, les yeux avidement fixés sur le +corps, la terreur peinte sur le visage, se signaient avant de baiser la +main froide et raidie du vieux prince.</p> + + +<h3>IX</h3> + + +<p>Bogoutcharovo n'avait jamais été dans les bonnes grâces de son vieux +maître; les paysans de cette terre différaient de ceux de Lissy-Gory par +leur langage, leur costume et leurs moeurs: ils se disaient habitants de +la steppe. Le prince rendait justice à leur assiduité au travail, et les +faisait souvent venir à Lissy-Gory pour moissonner, pour creuser un +étang ou un fossé; mais il ne les aimait pas, à cause de leur +sauvagerie.</p> + +<p>Le séjour du prince André parmi eux, ses réformes, ses hôpitaux, ses +écoles, la réduction de la redevance, au lieu de les adoucir, n'avaient +fait au contraire qu'accentuer davantage ce que leur maître appelait le +trait saillant de leur caractère, la sauvagerie. Les bruits les plus +étranges trouvaient toujours créance parmi eux: tantôt on y racontait +que toute leur population allait être inscrite dans les rangs des +cosaques, qu'on allait la faire passer à une nouvelle religion; tantôt, +revenant sur le serment prêté à Paul Ier en 1797, on y parlait de la +liberté qu'il leur aurait donnée, et que les seigneurs avaient reprise, +ou bien encore on attendait le retour de Pierre III, qui reviendrait +régner dans sept ans. Tous alors deviendraient libres, tout alors serait +permis et tellement simplifié qu'il n'y aurait plus aucune loi. Aussi, +la guerre avec Bonaparte et l'invasion ennemie s'étaient-elles alliées +dans leur imagination à leurs vagues et confuses notions sur +l'Antéchrist, sur la fin du monde et sur la liberté sans entraves.</p> + +<p>Dans les environs de Bogoutcharovo, il y avait quelques grands villages +appartenant à des particuliers et à la couronne, mais les particuliers +vivaient peu sur leurs terres; il s'y trouvait aussi fort peu de +domestiques serfs (dvorovoï) et de gens sachant lire et écrire, de sorte +que parmi ces paysans les courants mystérieux de la vie nationale et +populaire, dont les sources restent si souvent des mystères pour les +contemporains, prenaient une force et une intensité particulières. +Ainsi, par exemple, une vingtaine d'années auparavant, les paysans de +Bogoutcharovo, entraînés par ceux des districts voisins, avaient émigré +en masse, comme un véritable passage d'oiseaux, allant du côté du +Sud-Est vers certains fleuves imaginaires, dont les eaux, disait-on, +étaient constamment chaudes. Des centaines de familles vendirent tout ce +qu'elles possédaient et quittèrent leurs foyers en caravanes; les uns se +rachetèrent, les autres s'enfuirent en secret. Beaucoup de ces +malheureux furent sévèrement punis et envoyés en Sibérie, d'autres +périrent de faim et de froid en route, le reste revint à Bogoutcharovo, +et le mouvement se calma peu à peu, de même qu'il avait commencé sans +cause apparente. Dans ce moment, un courant d'idées analogue continuait +à sourdre parmi les paysans; et, pour peu que l'on fût en relations +journalières avec le peuple, il était facile de constater en 1812 qu'il +était profondément travaillé par ces influences mystérieuses, et +qu'elles n'attendaient, pour se faire jour avec une nouvelle violence, +qu'une occasion favorable.</p> + +<p>Alpatitch, installé à Bogoutcharovo peu de jours avant la mort du vieux +prince, remarqua une certaine agitation parmi les paysans, dont la +manière d'agir formait un saisissant contraste avec celle de leurs +frères de Lissy-Gory, dont ils n'étaient cependant séparés que par une +distance de soixante verstes. Tandis que dans ce dernier endroit les +paysans abandonnaient leurs foyers, en les laissant à la merci des +cosaques pillards, ici ils restaient sur place et entretenaient des +relations avec les Français, dont certaines proclamations circulaient +parmi eux. Le vieil intendant avait appris, par des domestiques dévoués, +qu'un nommé Karp, fort influent dans la commune, et qui venait de +conduire un convoi de la couronne, racontait à ses amis que les cosaques +détruisaient les villages désertés par les habitants, mais que les +Français les respectaient. Il savait aussi qu'un autre paysan avait +apporté du bourg voisin la proclamation d'un général français, où il +était dit qu'il ne serait fait aucun mal à quiconque resterait chez lui, +qu'on payerait argent comptant tout ce que l'on achèterait; et à l'appui +de cette nouvelle il montrait les cent roubles-papier qu'il venait de +toucher pour son foin; il ne savait pas que les assignats étaient faux.</p> + +<p>Enfin, et c'était là le plus important, Alpatitch apprit que, le matin +même du jour où il avait ordonné au starosta de réclamer des chevaux et +des charrettes pour le transport des effets de la princesse Marie, les +paysans, assemblés en conseil, avaient décidé de ne pas obéir à cet +ordre et de ne pas quitter le village. Il n'y avait pourtant pas de +temps à perdre: le maréchal de noblesse, venu tout exprès à +Bogoutcharovo, avait insisté sur le départ immédiat de la princesse +Marie, en disant qu'il ne répondait plus de sa sécurité au delà du +lendemain 16 août, et, malgré sa promesse de revenir assister à +l'enterrement du prince, il en fut empêché par suite d'un mouvement +subit des Français, qui ne lui laissa que le temps d'emmener sa famille +et ses effets les plus précieux.</p> + +<p>Le starosta Drone, que son défunt maître appelait Dronouchka, +administrait depuis tantôt trente ans la commune de Bogoutcharovo. +C'était un de ces hercules au moral comme au physique, qui, une fois +hommes faits, vivent jusqu'à soixante-dix ans sans un cheveu blanc, sans +une dent de moins, aussi forts et aussi vigoureux qu'ils l'étaient à +trente.</p> + +<p>Drone fut appelé aux fonctions de starosta bourgmestre peu après +l'émigration vers les «Eaux chaudes», à laquelle il avait pris part +comme les autres, et il remplissait cette fonction, d'une façon, +irréprochable depuis vingt-trois ans. Les paysans le craignaient plus +que leur maître, qui le respectait et l'appelait en plaisantant «le +ministre». Jamais Drone n'avait été ni malade ni ivre; jamais non plus, +malgré les travaux les plus pénibles, et les nuits passées quelquefois +sans sommeil, il ne paraissait fatigué, et, bien qu'il ne sût ni lire ni +écrire, jamais il ne s'était trompé ni dans ses comptes, ni dans le +nombre des pouds de farine qu'il portait sur d'énormes chariots pour les +vendre à la ville voisine, ni dans la quantité de gerbes de blé que +donnait chacune des dessiatines<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> des champs de Bogoutcharovo. Ce même +Drone reçut donc d'Alpatitch l'ordre de fournir douze chevaux pour les +équipages de la princesse Marie, et dix-huit charrettes attelées pour +le transport des bagages. Quoique les redevances se payassent en argent, +l'exécution de cet ordre ne devait pas, selon Alpatitch, rencontrer la +moindre difficulté, car on comptait dans le village 230 ménages, pour la +plupart fort à leur aise. Drone baissa néanmoins les yeux, sans rien +dire, en recevant ces instructions, qu'Alpatitch compléta, en lui +indiquant les paysans auxquels il pourrait demander des chevaux et des +charrettes.</p> + +<p>Le starosta lui répondit alors que les chevaux de ces paysans étaient en +course. L'intendant en nomma d'autres.</p> + +<p>«Ceux-là n'en ont plus, ils sont loués à la couronne, répondit Drone; +quant au reste, ils sont épuisés de fatigue, et la mauvaise nourriture +en a fait mourir beaucoup; il est donc impossible d'en réunir un nombre +suffisant, non seulement pour les bagages, mais même pour les voitures.»</p> + +<p>Alpatitch, surpris, regarda Drone avec attention. Si Drone était un +modèle de starosta bourgmestre, de son côté Alpatitch était un régisseur +hors ligne; il comprit donc aussitôt que ces réponses n'exprimaient pas +les dispositions personnelles de Drone, mais celles de la commune, qui +subissait l'entraînement d'un nouveau courant d'idées. Il n'ignorait pas +non plus que les paysans détestaient Drone le richard et qu'au fond +celui-ci hésitait entre les deux camps, le propriétaire et les paysans; +il en voyait un signe certain dans l'indécision de son regard. +S'approchant avec impatience de son subordonné:</p> + +<p>«Écoute, Drone, lui dit-il, assez de sornettes comme ça! Son Excellence +le prince André Nicolaïévitch m'a ordonné de vous faire tous partir, +afin que vous ne pactisiez pas avec l'ennemi; il y a même là-dessus un +ordre du Tsar: Celui qui reste avec l'ennemi est un traître.... Tu +entends?</p> + +<p>—J'entends,» repartit Drone sans lever les yeux.</p> + +<p>Alpatitch ne se contenta pas de cette réponse:</p> + +<p>«Drone, Drone, ça ira mal! ajouta-t-il en secouant la tête. Crois-moi, +ne t'entête pas.... Je vois clair en toi, je vois même, tu le sais, à +trois archines de profondeur sous tes pieds!» Alors, tirant sa main de +son gilet, il indiqua le plancher d'un geste théâtral. Drone le regarda +de côté avec une certaine émotion, mais reporta aussitôt ses yeux sur le +plancher. «Laisse là ces folies: dis-leur de lever le camp, et de se +mettre en route pour Moscou.... Que les charrettes soient également +prêtes demain pour la princesse.... Et toi, ne va pas à l'assemblée, tu +entends? «Drone se jeta à ses genoux.</p> + +<p>«Jakow Alpatitch, au nom du Seigneur, reprends-moi les clefs!</p> + +<p>—Je t'ordonne, reprit sévèrement Alpatitch, de renoncer à ton projet; +je vois clair, tu sais, sous tes pieds!...»</p> + +<p>Il savait que son habileté à élever les abeilles, sa connaissance du +moment précis pour les semailles de l'avoine, et ses vingt années, de +service auprès du vieux prince, lui avaient acquis la réputation de +sorcier.</p> + +<p>Drone se leva et essaya de parler, mais Alpatitch l'arrêta.</p> + +<p>«Voyons, que vous a-t-il donc poussé dans la cervelle? Hein? Que vous +êtes-vous imaginé?</p> + +<p>—Mais que ferai-je avec le peuple? reprit Drone: il n'entend pas +raison, je leur ai dit à tous que....</p> + +<p>—Boivent-ils? demanda brusquement le régisseur.</p> + +<p>—Ils sont intraitables, Jakow Alpatitch: ils ont défoncé une seconde +tonne.</p> + +<p>—Eh bien, écoute: j'irai trouver l'ispravnik, et toi, va leur dire +qu'ils ne pensent plus à toutes ces sottises et qu'ils fournissent les +charrettes.</p> + +<p>—C'est bien!» répondit Drone.</p> + +<p>Jakow Alpatitch n'insista plus: il avait trop longtemps gouverné tout ce +monde-là pour ignorer que le meilleur moyen était encore de ne pas +admettre la possibilité d'une résistance. Il eut donc l'air de se +contenter de la soumission apparente de Drone mais il s'apprêta, sans +rien dire, à aller requérir la force publique.</p> + +<p>Le soir venu, pas de charrettes! Une bruyante assemblée, réunie devant +le cabaret du village, avait décidé de n'en pas livrer et d'envoyer tous +les chevaux dans la forêt! Alpatitch donna alors l'ordre de décharger +les voitures qui avaient amené son bagage de Lissy-Gory, de tenir prêts +ses chevaux pour la princesse Marie, et partit en toute hâte pour rendre +compte aux autorités de ce qui se passait.</p> + + +<h3>X</h3> + + +<p>La princesse Marie, retirée chez elle après l'enterrement de son père, +n'y avait encore admis personne, lorsque sa femme de chambre vint lui +dire, à travers la porte, qu'Alpatitch demandait ses ordres relativement +au départ. (Ceci se passait avant sa conversation avec Drone le +bourgmestre.) Étendue sur son divan, brisée par la douleur, elle lui +répondit qu'elle ne comptait, ni aujourd'hui ni jamais, quitter +Bogoutcharovo, et qu'elle demandait à être laissée en paix.</p> + +<p>Couchée tout de son long, le visage tourné vers la muraille, elle +passait et repassait ses doigts sur le coussin de cuir qui soutenait sa +tête, et en comptait machinalement les boutons, pendant que ses pensées +flottantes et confuses revenaient constamment aux mêmes sujets, à la +mort, à l'irrévocabilité des décrets de Dieu, à l'iniquité de son âme, à +cette iniquité dont elle avait eu conscience pendant la maladie de son +père, et qui l'empêchait de prier.... Elle resta longtemps ainsi.</p> + +<p>Sa chambre, orientée vers le Sud, recevait les rayons obliques du soleil +couchant. Pénétrant par les fenêtres, ils l'éclairèrent tout à coup, +illuminèrent le coin du coussin qu'elle regardait fixement, et ses +pensées changèrent soudain de cours: elle se leva machinalement, lissa +ses cheveux, et s'approcha de la croisée, en aspirant instinctivement la +fraîche brise de cette belle soirée.</p> + +<p>«Tu peux donc à présent jouir en paix de la beauté du ciel? se dit-elle. +«Il» n'est plus, personne ne t'en empêchera désormais!» Et, se laissant +tomber sur une chaise, elle posa sa tête sur l'appui de la fenêtre.</p> + +<p>Quelqu'un l'appela de nouveau en ce moment d'une voix affectueuse; elle +se retourna, et vit Mlle Bourrienne en robe noire bordée de pleureuses, +qui, s'approchant doucement, l'embrassa et fondit en larmes. La +princesse Marie se souvint aussitôt de son inimitié passée, de la +jalousie qu'elle lui avait inspirée, du changement qui s'était opéré en +«<i>lui</i>» dans ces derniers temps où il n'avait plus souffert la présence +de la jeune Française.... «N'était-ce pas là une preuve évidente de +l'injustice de mes soupçons? Est-ce à moi, à moi qui ai souhaité sa +mort, à juger mon prochain?» pensa-t-elle en se retraçant vivement la +pénible situation de sa compagne, traitée par elle avec une froideur +marquée, dépendante de ses bontés, et obligée de vivre sous un toit +étranger. La pitié l'emporta, et, levant sur elle un regard timide, elle +lui tendit la main. Mlle Bourrienne la saisit, la baisa en pleurant et +l'entretint de la grande douleur qui venait de les frapper toutes les +deux. «L'autorisation qu'elle voulait bien lui accorder de la partager +avec elle, l'oubli de leurs différends devant ce malheur commun, serait +sa seule consolation!... Elle avait la conscience pure... et là-haut, +«il» rendait sûrement justice à son affection et à sa reconnaissance!» +La princesse Marie écoutait avec plaisir le son de sa voix, et la +regardait de temps en temps, mais sans prêter grande attention à ses +paroles.</p> + +<p>«Chère princesse, poursuivit Mlle Bourrienne, je comprends que vous +n'ayez pu, et ne puissiez encore songer à vous-même; aussi mon +dévouement m'oblige-t-il à le faire pour vous.... Alpatitch vous a-t-il +parlé de votre départ?»</p> + +<p>La princesse Marie ne répondit pas: le vague de ses pensées l'empêchait +de comprendre de quoi il s'agissait et qui devait partir. «Un départ? +Pourquoi? Que m'importe à présent?» se disait-elle.</p> + +<p>«Vous ne savez peut-être pas, chère Marie, reprit Mlle Bourrienne, que +notre situation est dangereuse, que nous sommes entourées par les +Français.... Si nous partions, nous serions infailliblement arrêtées, et +Dieu seul sait...» La princesse Marie la regarda stupéfaite.</p> + +<p>«Ah! si on savait combien tout cela m'est indiffèrent.... Je ne +m'éloignerai pas de «lui»... Parlez-en donc avec Alpatitch, quant à moi +je ne veux rien.</p> + +<p>—Nous en avons causé, il espère pouvoir nous faire partir demain, mais +à mon avis il vaudrait mieux rester où nous sommes, tomber entre les +mains des soldats ou des paysans révoltés serait affreux! «Et Mlle +Bourrienne tira de sa poche une proclamation du général Rameau, qui +engageait les habitants à ne pas quitter leurs demeures, et leur +promettait dans ce cas la protection des autorités françaises.</p> + +<p>«Il serait préférable, je pense, de nous adresser directement à ce +général, car il nous témoignera tout le respect possible.»</p> + +<p>La princesse Marie parcourut la feuille, et son visage tressaillit +convulsivement.</p> + +<p>«De qui la tenez-vous? dit-elle.</p> + +<p>—On aura probablement su que j'étais Française,» reprit Mlle Bourrienne +en rougissant.</p> + +<p>La princesse Marie quitta la chambre sans mot dire, passa dans le +cabinet de son frère, et y appela Douniacha.</p> + +<p>«Envoie-moi, je t'en prie, lui dit-elle, Alpatitch ou Drone, n'importe +qui, et dis à Amalia Karlovna que je veux être seule! Il faut partir, +partir au plus vite!» s'écria-t-elle, épouvantée à l'idée de tomber +entre les mains des Français.</p> + +<p>Que dirait le prince André si cela arrivait! À l'idée de demander, elle, +la fille du prince Nicolas Bolkonsky, la protection du général Rameau, +et de devenir son obligée, elle eut un frisson d'horreur: dans sa fierté +révoltée, elle rougissait et pâlissait de colère tour à tour. Son +imagination lui dépeignait l'humiliation qu'elle aurait à subir: «Les +Français s'installeront ici, dans cette maison, ils s'empareront de +cette pièce, ils fouilleront ses lettres pour s'amuser, Mlle Bourrienne +leur fera les honneurs de Bogoutcharovo, et moi on me laissera par +charité un petit coin!... Les soldats profaneront la tombe toute fraîche +de mon père, pour voler ses croix et ses décorations.... Je les +entendrai se vanter de leurs victoires sur les Russes, je les verrai +témoigner à ma douleur une fausse sympathie.» Voilà ce que pensait la +princesse Marie en adoptant instinctivement dans cette circonstance les +opinions et les sentiments de son frère et de son père; car n'était-elle +pas leur représentant, et ne devait-elle pas se conduire comme ils se +seraient conduits eux-mêmes? Comme elle cherchait à se rendre un compte +exact de sa situation, les exigences de la vie, la nécessité, le désir +même de vivre, qu'elle croyait à jamais éteint en elle par la mort de +son père, l'envahirent soudain avec une violence toute nouvelle.</p> + +<p>Émue, agitée, elle appelait et questionnait tour à tour le vieux +Tikhone, l'architecte et Drone, mais personne ne savait si Mlle +Bourrienne avait dit vrai au sujet du voisinage des Français. +L'architecte, à moitié endormi, se borna à sourire et à répondre +vaguement sans exprimer son opinion, selon l'habitude qu'il avait prise +pendant les quinze années passées au service du vieux prince. La figure +épuisée et fatiguée de Tikhone portait l'empreinte d'une douleur +profonde; il répondit, avec une obéissance passive, à toutes les +questions de la princesse Marie, dont la vue redoublait son chagrin. +Enfin Drone entra dans l'appartement, et, la saluant jusqu'à terre, +s'arrêta sur le seuil de la porte.</p> + +<p>«Dronouchka...» lui dit-elle, en s'adressant à lui comme à un vieil et +fidèle ami, car n'était-ce pas ce bon Dronouchka qui, lorsqu'elle était +encore enfant, lui rapportait son pain d'épice chaque fois qu'il allait +à la foire de Viazma, et le lui remettait en souriant.... «Dronouchka, +aujourd'hui, après le malheur qui...» Elle s'arrêta suffoquée par +l'émotion.</p> + +<p>«Nous marchons tous sous l'égide de Dieu, dit Drone avec un soupir.</p> + +<p>—Dronouchka, reprit-elle avec effort, Alpatitch est absent, je n'ai +personne à qui m'adresser, dis-moi, est-ce vrai, on m'assure que je ne +puis pas partir?</p> + +<p>—Pourquoi ne partirais-tu pas, Excellence?... On peut toujours partir!</p> + +<p>—On m'a assuré qu'il y avait du danger à le faire, à cause de l'ennemi, +et moi, mon ami, je ne sais rien, je ne comprends rien, je suis seule... +et cependant je tiens à quitter Bogoutcharovo sans retard, cette nuit ou +demain au petit jour.»</p> + +<p>Drone garda le silence, et lui lança un regard à la dérobée.</p> + +<p>«Il n'y a pas de chevaux, je l'ai dit tantôt à Jakow Alpatitch.</p> + +<p>—Pourquoi n'y en a-t-il pas?</p> + +<p>—C'est Dieu qui nous punit. Les uns ont été enlevés par les troupes, +les autres sont morts, c'est une mauvaise année.... Et ce n'est rien +encore que les chevaux, pourvu que nous ne crevions pas de faim!... On +reste parfois trois jours sans manger. On n'a plus rien, on est ruiné!</p> + +<p>—Les paysans sont ruinés?... Ils n'ont plus de blé? demanda la +princesse Marie, qui l'écoutait avec surprise.</p> + +<p>—Il n'y a plus qu'à mourir de faim, reprit Drone: quant à des +charrettes, il n'y en a pas.</p> + +<p>—Mais pourquoi ne pas m'en avoir prévenue, Dronouchka? Ne peut-on les +secourir? Je ferai mon possible...»</p> + +<p>Il lui paraissait si étrange de se dire qu'au moment où son coeur +débordait de douleur, il y avait des gens pauvres et des gens riches +vivant côte à côte, et que les riches ne secouraient pas les pauvres! +Elle savait confusément qu'il y avait toujours du blé en réserve, et que +l'on distribuait parfois ce blé aux paysans; elle savait aussi que ni +son frère ni son père ne l'auraient refusé à leurs serfs, et elle était +prête à prendre sur elle la responsabilité de cette décision:</p> + +<p>«Nous avons ici, n'est-ce pas, du blé appartenant au maître, à mon +frère? poursuivit-elle, désireuse de connaître le véritable état des +choses.</p> + +<p>—Le blé du maître est intact, reprit Drone avec orgueil: le prince +avait défendu de le vendre.</p> + +<p>—Si c'est ainsi, donne aux paysans ce qu'il leur faut, je t'y autorise +au nom de mon frère.» Drone soupira pour toute réponse. «Donne-le-leur +tout s'il le faut, et dis-leur, au nom de mon frère, que ce qui est à +nous est à eux. Nous n'épargnerons rien pour les aider, dis-le-leur.»</p> + +<p>Drone l'avait regardée sans mot dire.</p> + +<p>«Au nom de Dieu, relève-moi de mon emploi, notre petite mère, +s'écria-t-il enfin. Ordonne-moi de rendre les clefs, j'ai servi +honnêtement pendant vingt-trois ans.... Reprends les clefs, je t'en +supplie!»</p> + +<p>La princesse Marie, étonnée, ne comprenant rien à sa requête, l'assura +que jamais elle n'avait douté de sa fidélité, qu'elle ferait tout son +possible pour lui et les paysans, et le congédia sur cette promesse.</p> + + +<h3>XI</h3> + + +<p>Une heure plus tard, Douniacha vint dire à sa maîtresse que Drone était +revenu annoncer que les paysans, rassemblés par lui sur l'ordre de la +princesse, attendaient sa venue.</p> + +<p>«Mais je ne les ai jamais appelés! dit la princesse Marie interdite: +j'ai simplement commandé à Drone de leur distribuer le blé.</p> + +<p>—Mais alors, princesse, notre mère, renvoyez-les sans leur parler. Ils +vous trompent, voilà tout, dit Douniacha; lorsque Jakow Alpatitch +reviendra, nous partirons tout tranquillement, mais ne vous montrez pas, +au nom du ciel!...</p> + +<p>—Ils me trompent, dis-tu?</p> + +<p>—J'en suis sûre. Suivez mon conseil. Demandez à la vieille bonne, elle +vous le dira aussi: ils ne veulent pas quitter Bogoutcharovo, c'est leur +idée!</p> + +<p>—C'est toi qui te trompes, tu as mal compris.... Fais entrer Drone.»</p> + +<p>Drone confirma les paroles de Douniacha: les paysans avaient été +rassemblés sur l'ordre de la princesse.</p> + +<p>«Mais, Drone, je n'ai jamais donné cet ordre: je t'ai prié de faire une +distribution de blé, rien de plus.»</p> + +<p>Drone soupira sans répondre.</p> + +<p>«Ils s'en iront si vous le voulez, dit-il avec hésitation.</p> + +<p>—Non, non, j'irai moi-même m'expliquer avec eux...» Et la princesse +Marie descendit les degrés du perron, malgré les supplications de +Douniacha et de la vieille bonne, qui la suivirent de loin avec +l'architecte: «Ils s'imaginent sans doute que je leur offre du blé en +échange de leur consentement à rester ici, et que, moi, je vais partir +et les livrer aux Français? se disait-elle, chemin faisant. Je leur +annoncerai au contraire qu'ils trouveront des maisons là-bas, dans le +bien de Moscou, ainsi que des provisions... car André, j'en suis sûre, +aurait fait plus encore à ma place!»</p> + +<p>La foule rassemblée s'agita à sa vue, et se découvrit avec respect. Le +crépuscule était tombé: la princesse Marie marchait les yeux baissés, +s'embarrassant à chaque pas dans les plis de sa robe de deuil; elle +s'arrêta enfin devant ce groupe disparate de figures jeunes et vieilles; +leur grand nombre l'intimidait, et l'empêchait de les reconnaître.... +Elle ne savait plus que dire: enfin, coupant court à son hésitation, +elle trouva dans la conscience de son devoir l'énergie nécessaire:</p> + +<p>«Je suis bien aise que vous soyez venus, leur dit-elle, sans lever les +yeux, pendant que son coeur battait avec violence. Dronouchka m'a appris +que la guerre vous avait ruinés, c'est notre sort à tous; soyez sûrs que +je ferai tout ce qui dépendra de moi pour vous soulager. Il faut que je +parte, car l'ennemi approche... et puis... enfin, mes amis, je vous +donne tout!... prenez notre blé.... Qu'il n'y ait pas de misère parmi +vous! Si on vous dit que je vous le donne pour que vous restiez ici, +c'est faux, je vous supplie au contraire de partir, d'emporter tout ce +que vous avez et d'aller chez nous, dans notre bien près de Moscou: +là-bas vous ne manquerez de rien, je vous le promets... vous serez logés +et nourris!»</p> + +<p>La princesse Marie s'arrêta, on entendait quelques soupirs dans la +foule:</p> + +<p>«J'agis au nom de mon défunt père, reprit-elle, il a été un bon maître, +vous le savez, et au nom de mon frère et de son fils.»</p> + +<p>Elle s'arrêta de nouveau; personne ne prit la parole.</p> + +<p>«Le même malheur nous frappe tous, partageons donc tout entre nous. Ce +qui est à moi est à vous,» dit-elle en terminant; et elle regardait ceux +qui l'entouraient. Leurs yeux étaient toujours fixés sur elle, et leurs +physionomies ne lui offraient qu'une seule et même expression dont elle +ne pouvait se rendre compte. Était-ce de la curiosité, du dévouement, de +la reconnaissance, ou de l'effroi? Impossible de le discerner.</p> + +<p>«Nous sommes très reconnaissants de vos bontés, dit enfin une voix... +seulement nous ne toucherons pas au blé du seigneur.</p> + +<p>—Pourquoi cela?» reprit la princesse Marie. Elle ne reçut pas de +réponse, et remarqua alors que tous les yeux s'abaissaient devant son +regard: «Pourquoi le refusez-vous?» Même silence. Elle sentit qu'elle se +troublait; enfin, avisant un vieillard appuyé sur un bâton, elle +s'adressa directement à lui: «Pourquoi ne réponds-tu pas? lui dit-elle. +Y a-t-il encore autre chose que je puisse faire pour vous?» Mais le +vieillard détourna brusquement la tête, et, l'inclinant aussi bas que +possible, murmura:</p> + +<p>«Pourquoi accepterions-nous, nous n'avons que faire du blé? Tu veux que +nous abandonnions tout, et nous, nous ne le voulons pas!...</p> + +<p>—Pars, pars seule, s'écrièrent à la fois plusieurs voix, et les visages +reprirent la même expression: ce n'était plus assurément ni de la +curiosité ni de la reconnaissance, mais bien une résolution irritée et +opiniâtre.</p> + +<p>—Vous ne m'avez pas comprise, sans doute, reprit la princesse Marie +avec un triste sourire. Pourquoi ce refus de partir, lorsque je vous +promets de vous loger et de vous nourrir?... Si vous restez, l'ennemi +vous ruinera!»</p> + +<p>Les murmures et les exclamations de la foule couvrirent ses paroles.</p> + +<p>«Nous n'y consentons pas.... Qu'il nous ruine!... Nous ne voulons pas de +ton blé, nous le refusons!»</p> + +<p>La princesse Marie essayait, mais en vain, de parler; surprise et +effrayée de leur inconcevable entêtement, elle baissa la tête à son +tour, sortit à pas lents du groupe, et se dirigea vers la maison.</p> + +<p>«Elle a voulu nous tromper!... A-t-elle été rusée, hein?... Pourquoi +veut-elle que nous abandonnions le village? Pour que nous ne soyons pas +plus libres qu'auparavant?... Qu'elle garde son blé, nous n'en avons pas +besoin!» criait-on de tous côtés, pendant que Drone, qui l'avait suivie, +recevait ses instructions.</p> + +<p>Décidée plus que jamais à partir, elle lui réitéra l'ordre de lui +fournir des chevaux, et se retira ensuite dans son appartement, où elle +s'absorba dans ses douloureuses pensées.</p> + + +<h3>XII</h3> + + +<p>Elle resta longtemps, cette nuit-là, accoudée à la fenêtre. Un bruit +confus de voix montait jusqu'à elle du village en révolte, mais elle ne +songeait plus aux paysans, et ne cherchait plus à deviner quel pouvait +être le motif de leur étrange conduite. Les tristes préoccupations du +moment effaçaient de son coeur les amers regrets du passé, et, tout +entière à sa douleur et au sentiment de son isolement qui l'obligeait à +agir par elle-même, à peine pouvait-elle se souvenir, pleurer et prier. +Le vent, qui était tombé au coucher du soleil, laissait la nuit +s'étendre, tranquille et fraîche, sur toute la nature. Le bruit des voix +s'éteignit peu à peu, le coq chanta, et la pleine lune s'éleva doucement +au-dessus des tilleuls du jardin. Les épaisses vapeurs de la rosée +enveloppèrent tous les alentours, et le calme se fit dans le village et +dans l'habitation.</p> + +<p>La princesse Marie rêvait toujours: elle rêvait à ce passé encore si +proche d'elle, à la maladie, aux derniers moments de son père, en +écartant toutefois de sa pensée la scène de sa mort, dont elle ne se +sentait pas la force de se retracer les sinistres détails, à cette heure +silencieuse et pleine de mystère.</p> + +<p>Elle se rappela aussi la nuit qui avait précédé la dernière attaque, +cette nuit où, pressentant la catastrophe prochaine, elle était restée +fort tard, et malgré lui, auprès du malade. Ne pouvant dormir, elle +était descendue sur la pointe des pieds, pour écouter à travers la porte +qui donnait dans la serre, où son père couchait cette fois, et elle +l'avait entendu parler au vieux Tikhone d'une voix fatiguée. Elle +devinait son envie de causer. «Pourquoi donc ne m'a-t-il pas appelée? +Pourquoi ne m'a-t-il jamais permis de prendre, auprès de lui, la place +de Tikhone? J'aurais dû entrer dans ce moment, car je suis sûre de +l'avoir entendu prononcer deux fois mon nom.... Il était triste, abattu, +et Tikhone ne pouvait le comprendre!...» Et la pauvre fille, prononçant +tout haut les dernières paroles de tendresse qu'il lui avait adressées +le jour de sa mort, éclata en sanglots; cette explosion soulagea son +coeur oppressé. Elle voyait nettement chaque trait de son visage, non +pas celui dont elle se souvenait depuis sa naissance et qui lui causait +une telle frayeur du plus loin qu'elle l'apercevait, mais ce visage +amaigri, avec cette expression soumise et craintive, au-dessus duquel +elle s'était penchée, pour deviner ce qu'il murmurait, et dont elle +avait pu, pour la première fois, compter les rides profondes: «Que +voulait-il dire en m'appelant «sa petite âme?» À quoi pense-t-il à +présent?» se demanda-t-elle, et elle éprouva une terreur folle, comme +lorsque ses lèvres avaient effleuré la joue glacée du mort: elle crut le +voir apparaître, tel qu'elle l'avait vu, couché dans son cercueil, la +tête bandée, et cette terreur, ce sentiment d'insurmontable horreur +évoqué par ce souvenir, envahissaient tout son être. En vain +essayait-elle de s'y soustraire en priant: ses grands yeux, démesurément +ouverts, fixés sur le paysage éclairé par la lune, et sur les grandes +ombres projetées par ses rayons, s'attendaient à voir surgir tout à coup +la funèbre vision. Retenue, enchaînée à sa place par le silence +solennel, par le calme magique de la nuit, elle se sentait comme +pétrifiée.</p> + +<p>«Douniacha! murmura-t-elle d'abord, Douniacha!» répéta-t-elle d'une voix +rauque, avec un effort désespéré... et, s'arrachant brusquement à sa +contemplation, elle s'élança à la rencontre de ses femmes, qui +accouraient, effrayées, à son cri d'appel.</p> + + +<h3>XIII</h3> + + +<p>Le 17 du mois d'août, Rostow et Iline, accompagnés d'un planton et de +Lavrouchka, renvoyé, comme on le sait, par Napoléon, se mirent en selle +et quittèrent leur bivouac de Jankovo, situé à 15 verstes de +Bogoutcharovo, pour essayer les chevaux qu'Iline venait d'acheter, et +découvrir du foin dans les villages avoisinants. Depuis trois jours, +chacune des deux armées était à une égale distance de Bogoutcharovo; +l'avant-garde russe et l'avant-garde française pouvaient donc s'y +rencontrer d'un moment à l'autre: aussi, en chef d'escadron soigneux de +la nourriture de ses hommes, Rostow désirait-il s'emparer le premier des +vivres qui devaient probablement s'y trouver.</p> + +<p>Rostow et Iline, de fort joyeuse humeur, se promettaient en outre de +s'amuser avec les jolies femmes de chambre qui probablement étaient +restées dans la maison du prince; en attendant, ils questionnaient +Lavrouchka sur Napoléon, riaient aux éclats de ses récits, et luttaient +entre eux de vitesse, afin d'éprouver les mérites de leurs nouvelles +acquisitions.</p> + +<p>Rostow ne se doutait pas que le village dont il venait de traverser la +grande rue appartînt à l'ancien fiancé de sa soeur. En le rejoignant, +Iline lui fit de vifs reproches de l'avoir ainsi distancé.</p> + +<p>«Quant à moi, s'écria Lavrouchka, si je n'avais craint de vous faire +honte, j'aurais pu vous laisser tous les deux en arrière, car cette +«française» (c'est ainsi qu'il appelait la rosse sur laquelle il était +monté) est une merveille!...» Mettant leurs chevaux au pas, ils +atteignirent la grange, autour de laquelle était rassemblée une foule de +paysans.</p> + +<p>Quelques-uns d'entre eux se découvrirent en les apercevant; d'autres se +bornèrent à les regarder avec curiosité. Deux grands vieux paysans, dont +les visages ridés étaient ornés d'une barbe peu fournie, sortirent à ce +moment du cabaret en titubant, et s'approchèrent des officiers, en +chantant à tue-tête.</p> + +<p>«Oh! les braves gens! dit Rostow.... Y a-t-il du foin?</p> + +<p>—Et comme ils se ressemblent! ajouta Iline.</p> + +<p>—La gaie... la gaie cau... au... se... rie! chantait l'un des deux +vieux, avec un sourire béat.</p> + +<p>—Qui êtes-vous? demanda à Rostow un paysan, qui faisait partie du +groupe.</p> + +<p>—Nous sommes des Français! repartit en riant Iline, et voilà Napoléon +en personne! ajouta-t-il en désignant Lavrouchka.</p> + +<p>—Laissez donc, vous êtes des Russes, dit leur interlocuteur.</p> + +<p>—Êtes-vous en grande force, ici? demanda un second.</p> + +<p>—Oui, en très grande force, répliqua Rostow.... Mais que faites-vous +donc là tous ensembles? est-ce fête aujourd'hui?</p> + +<p>—Les vieux se sont réunis pour les affaires de la commune.» leur +répondit le paysan en s'éloignant.</p> + +<p>Dans ce moment, deux femmes et un homme coiffé d'un chapeau blanc se +dirigeaient vers eux par la grand'route.</p> + +<p>«La rose est à moi, gare à qui la touche! s'écria Iline en remarquant +que l'une des deux venait hardiment à lui: c'était Douniacha.</p> + +<p>—Elle sera à nous! répliqua Lavrouchka, en faisant un signe à Iline.</p> + +<p>—Que désirez-vous, ma belle? dit Iline en souriant.</p> + +<p>—La princesse voudrait connaître le nom de votre régiment et le vôtre?</p> + +<p>—Voici le comte Rostow, chef d'escadron; quant à moi, je suis votre +très humble serviteur.</p> + +<p>—La cau... au... se... rie,» chantait toujours gaiement le paysan ivre, +qui les regardait d'un air abruti. Douniacha était suivie d'Alpatitch, +qui s'était déjà découvert respectueusement:</p> + +<p>—Oserais-je déranger Votre Noblesse, dit-il en mettant la main dans son +gilet avec une politesse où se trahissait néanmoins un léger dédain, +provoqué sans doute par la grande jeunesse de l'officier....</p> + +<p>—Ma maîtresse, la fille du général en chef prince Nicolas Andréïévitch +Bolkonsky, décédé le 15 courant, se trouve dans une situation difficile, +et la faute en est à la sauvagerie de ces animaux, ajouta-t-il en +désignant la foule qui les entourait. Elle vous prie de passer chez +elle... veuillez faire quelques pas; ce sera plus agréable, je pense, +que de...» Et il montra, cette fois, les deux ivrognes, qui tournaient +comme des taons autour des chevaux.</p> + +<p>—Ah! Jakow Alpatitch! Ah! c'est toi en personne!... Excuse-nous, +excuse-nous,» disaient-ils en continuant à sourire bêtement. Rostow ne +put s'empêcher de les regarder en souriant comme eux.</p> + +<p>—À moins qu'ils n'amusent Votre Excellence... reprit Alpatitch avec +dignité.</p> + +<p>—Non, il n'y a pas là de quoi s'amuser, répondit Rostow en avançant de +quelques pas.... Voyons, de quoi s'agit-il?</p> + +<p>—J'ai l'honneur de déclarer à Votre Excellence que ces grossiers +personnages ne veulent pas permettre à leur maîtresse de quitter la +propriété, et qu'ils la menacent de dételer ses chevaux.... Tout est +emballé depuis ce matin, et la princesse ne peut pas se mettre en route!</p> + +<p>—Impossible? s'écria Rostow.</p> + +<p>—C'est la pure vérité, Excellence!»</p> + +<p>Rostow descendit de cheval, confia sa monture au planton, et se dirigea, +en questionnant Alpatitch sur les détails de l'incident, vers la demeure +seigneuriale: la proposition faite la veille par la princesse Marie de +leur distribuer le blé de la réserve, et son explication avec Drone, +avaient empiré la situation, au point que ce dernier s'était +définitivement joint aux paysans, avait rendu les clefs à l'intendant, +et refusait de paraître devant lui. Lorsque la princesse avait donné +l'ordre de mettre les chevaux aux voitures, les paysans, réunis en +foule, lui avaient fait savoir qu'ils les dételleraient et qu'ils ne la +laisseraient pas partir, «car il était défendu, disaient-ils, de quitter +son foyer». Alpatitch avait essayé en vain de leur faire entendre +raison. Drone était invisible, mais Karp avait déclaré qu'ils +s'opposeraient au départ de la princesse, que c'était agir contre les +ordres reçus, et que, si elle restait, ils continueraient, comme par le +passé, à la servir et à lui obéir.</p> + +<p>La princesse Marie s'était cependant résolue, en dépit des +représentations d'Alpatitch, de la vieille bonne et de ses femmes de +service, à partir coûte que coûte, et l'on mettait déjà les chevaux aux +voitures, lorsque la vue de Rostow et d'Iline, passant au galop sur la +grand'route, fit perdre la tête à tout le monde; les prenant pour des +Français, les gens de l'écurie s'enfuirent à toutes jambes, et il +s'éleva dans la maison un choeur de lamentations désespérées. Aussi +Rostow fut-il reçu en libérateur.</p> + +<p>Il entra dans le salon où la princesse Marie, terrifiée et ahurie, +attendait son arrêt. N'ayant même plus la force de penser, elle put à +peine comprendre au premier moment qui il était et ce qu'il lui voulait. +Mais à sa physionomie, à sa démarche, au premier mot qu'elle l'entendit +prononcer, elle se rassura et comprit qu'elle avait devant elle un +compatriote, un homme de sa société. Fixant sur lui ses yeux lumineux et +profonds, elle prit la parole d'une voix saccadée et tremblante +d'émotion. «Quel étrange caprice du hasard me fait ainsi rencontrer +cette pauvre fille abîmée de douleur, et abandonnée seule, sans +protection, à la merci de grossiers paysans révoltés..., se disait +Rostow, qui ne pouvait s'empêcher de donner un coloris romanesque à +cette entrevue, et qui examinait la princesse pendant qu'elle lui +faisait son timide récit.... Quelle douceur, quelle noblesse dans ses +traits et dans leur expression!» Lorsqu'elle lui fit part de l'incident +qui avait eu lieu le lendemain de l'enterrement de son père, l'émotion +fut la plus forte et elle détourna un moment la tête comme si elle +craignait de laisser croire à Rostow qu'elle cherchait à l'attendrir +outre mesure sur son sort. Mais quand elle vit des larmes briller dans +les yeux du jeune officier, elle lui adressa aussitôt un regard de +reconnaissance, un de ces regards profonds et doux qui faisaient oublier +sa laideur.</p> + +<p>«Je ne saurais vous exprimer, princesse, combien je sais gré au hasard +qui m'a amené ici, et qui me permet de me mettre à votre entière +disposition. Partez.... Je vous réponds, sur mon honneur, que personne +n'osera vous causer le moindre désagrément; accordez-moi seulement +l'autorisation de vous escorter...» Et, la saluant aussi +respectueusement que si elle avait été une princesse du sang, il se +dirigea vers la porte.</p> + +<p>Son respect semblait dire qu'il aurait été heureux de nouer plus ample +connaissance avec elle, mais que sa discrétion l'empêchait de profiter +de sa douleur et de son abandon pour continuer l'entretien.</p> + +<p>C'est ainsi que la princesse Marie comprit et apprécia sa conduite.</p> + +<p>«Je vous suis bien reconnaissante, reprit-elle en français: j'espère +encore n'être victime que d'un malentendu, et j'espère surtout que vous +ne trouverez pas de coupables!» Et elle fondit en larmes: «Pardon!» +dit-elle avec vivacité.</p> + +<p>Rostow fit un geste pour cacher son émotion, et sortit après lui avoir +adressé encore un profond salut.</p> + + +<h3>XIV</h3> + + +<p>«Eh bien, est-elle jolie? Oh! la mienne, mon cher, la rose, est +ravissante!... on l'appelle Douniacha,» s'écria Iline en apercevant son +ami; mais l'expression de sa figure le fit taire immédiatement. Il +devina que son chef et son héros n'était pas d'humeur à plaisanter, car +il en reçut un coup d'oeil irrité, et le vit s'éloigner rapidement dans +la direction du village.</p> + +<p>«Je leur en ferai voir, à ces brigands!» murmurait Rostow.</p> + +<p>Alpatitch, allongeant le pas, le rejoignit enfin à grand'peine:</p> + +<p>«Quelles sont les mesures que vous avez daigné prendre? lui demanda-t-il +humblement.</p> + +<p>—Quelles mesures, vieil imbécile? dit le hussard, en le menaçant de ses +poings fermés. Qu'as-tu fait, toi? Les paysans se révoltent, et tu te +bornes à les regarder, tu ne sais même pas te faire obéir! Tu es un +traître.... Je vous connais tous, et tous je vous ferai écorcher vifs!»</p> + +<p>Là-dessus, comme s'il eût craint d'épuiser la colère amassée dans son +coeur, il continua brusquement sa route. Alpatitch, refoulant le +sentiment d'une offense imméritée, se mit à le suivre, tant bien que +mal; il lui communiquait en marchant ses réflexions sur les paysans +révoltés, il cherchait à lui faire comprendre que, grâce à leur +opiniâtre endurcissement, il serait dangereux et impolitique d'entrer en +lutte ouverte avec eux sans le secours de la force armée, et que dès +lors il serait préférable de la requérir.</p> + +<p>«Je leur en donnerai de la force armée! Ils verront, ils verront!» +répétait Nicolas, sans penser à ce qu'il disait. En proie à une +irritation violente et irréfléchie, il marchait résolument vers la foule +groupée autour de la grange. Bien que Rostow n'eût pas de plan +prémédité, Alpatitch pressentait que cet acte extravagant amènerait un +bon résultat; sa démarche ferme et hardie, son visage contracté par la +colère, firent également comprendre aux paysans que le moment de rendre +compte de leur conduite était venu. Pendant l'entretien de Rostow avec +la princesse Marie, un certain désarroi s'était déjà manifesté parmi +eux; plusieurs, que la peur commençait à gagner, assuraient que les +nouveaux venus étaient bien réellement des Russes et qu'ils se +fâcheraient de ce qu'on osait retenir la demoiselle. Drone, qui était de +cet avis, n'hésita pas à l'exprimer à haute voix, mais Karp et ses +adhérents le prirent aussitôt à partie.</p> + +<p>«Pendant combien d'années n'as-tu pas dévoré la commune à belles dents? +s'écria Karp.... Tu t'en moques pas mal.... Tu as enfoui quelque part un +vase plein d'argent, tu le déterreras, tu t'en iras.... Que peut donc te +faire, à toi, le pillage de nos maisons?</p> + +<p>—Nous savons qu'il a été ordonné, criait un autre, de ne pas quitter +son village, et de ne rien emporter, pas même un grain de blé, et la +voilà, elle, qui veut partir!</p> + +<p>—C'était à ton dadais de fils d'être soldat, mais ça t'a fait de la +peine, et c'est mon Vania, à moi, qui a été rasé, dit à son tour un +petit vieillard avec violence....</p> + +<p>—Il ne nous reste plus qu'à mourir!... Oui, à mourir!</p> + +<p>—On ne m'a pas encore enlevé mes fonctions, répliqua Drone.</p> + +<p>—C'est ça, c'est ça, tu n'es pas encore renvoyé, mais tu t'es repu!»</p> + +<p>Aussitôt que Karp vit venir Rostow, accompagné de Lavrouchka, d'Iline et +d'Alpatitch, il alla à sa rencontre, les doigts passés dans sa ceinture, +et le sourire aux lèvres. Drone, au contraire, s'était dissimulé dans +les derniers rangs, et la foule se resserra.</p> + +<p>«Hé! vous autres, qui est ici le staroste? demanda Rostow, en marchant +droit sur eux.</p> + +<p>—Le staroste? Que lui voulez-vous?» demanda Karp. Il n'eut pas le temps +d'achever sa phrase, que son bonnet vola en l'air et que sa tête vacilla +sous le coup qui l'avait frappé.</p> + +<p>—À bas les bonnets, traîtres! cria Rostow d'une voix foudroyante.</p> + +<p>—Où est le staroste? répéta-t-il.</p> + +<p>—Le staroste? il demande le staroste!... Drone Zakharovitch, on +t'appelle! dirent vivement et tout bas plusieurs voix, et les têtes se +découvrirent une à une.</p> + +<p>—Nous ne nous révoltons pas, nous obéissons aux ordres reçus, reprit +Karp, qui se sentait encore soutenu par quelques-uns....</p> + +<p>—Nous avons suivi les conseils des anciens.</p> + +<p>—Vous osez me répondre, tas de brigands! s'écria Rostow en saisissant +au collet le grand Karp.</p> + +<p>—Holà, mes amis, garrottez-le?»</p> + +<p>Lavrouchka s'élança sur lui et s'empara de ses mains.</p> + +<p>«Il faudrait que les nôtres, qui sont au bas de la montée, vinssent nous +aider, dit-il.</p> + +<p>—C'est inutile,» répondit Alpatitch, et, se tournant vers les paysans, +il en appela deux par leur nom et leur commanda de détacher leurs +ceintures pour lier les bras du prisonnier; les paysans obéirent en +silence.</p> + +<p>—Où est le staroste?» répétait Rostow.</p> + +<p>Drone, le visage pâle et les sourcils froncés, se décida enfin à +paraître.</p> + +<p>«C'est toi? Garrotte-le, lui aussi, Lavrouchka!» s'écria Rostow avec +autorité, comme si cet ordre ne pouvait rencontrer de résistance. Et en +effet deux autres hommes du groupe s'approchèrent, et Drone dénoua +lui-même sa ceinture pour se faire attacher les mains.</p> + +<p>«Quant à vous, poursuivit Rostow, écoutez-moi tous...: vous allez +retourner chez vous à l'instant, et que je n'entende plus un mot!</p> + +<p>—Nous n'avons rien fait de mal, nous avons agi sottement, voilà tout!</p> + +<p>—Je vous l'avais bien dit, c'était contre les ordres, murmurèrent +plusieurs paysans à la fois, en s'adressant mutuellement des reproches.</p> + +<p>—Je vous en avais prévenu, dit Alpatitch, qui se sentait rentrer en +pleine possession de son droit: c'est mal, très mal à vous, mes enfants!</p> + +<p>—Oui, Jakow Alpatitch, la sottise est de notre côté,» lui répondit-on, +et la foule se sépara tranquillement.</p> + +<p>Chacun regagna son logis pendant qu'on emmenait les prisonniers dans la +cour de l'habitation de la princesse Marie; les deux ivrognes les +suivirent:</p> + +<p>«Cela te va bien, disait l'un d'eux à Karp, je vais te regarder à mon +aise!... A-t-on jamais vu parler ainsi aux maîtres, à quoi songeais-tu?</p> + +<p>—Tu es un imbécile, voilà tout, un imbécile!» répétait le second d'un +air gouailleur.</p> + +<p>Deux heures plus tard, les chariots pour le bagage étaient attelés, et +les paysans transportaient et emballaient les effets de leurs maîtres, +sous la surveillance de Drone, qui avait été relâché sur la demande de +la princesse.</p> + +<p>«Attention à ceci!» disait l'un des paysans, un jeune garçon, de haute +taille et d'une physionomie avenante, à son camarade qui venait de +recevoir une cassette des mains de la femme de chambre.... «Elle vaut +cher... ne va pas la jeter tout bêtement ou la ficeler sans soin, elle +s'éraillera.... Il faut que tout se fasse honnêtement et bien.... Voilà, +comme cela!... recouverte de foin et de nattes, ce sera parfait.</p> + +<p>—Oh! les livres, les livres, ce qu'il y en a! disait un autre, pliant +sous le poids des armoires de la bibliothèque.... Ne me pousse pas!... +Dieu que c'est lourd, mes enfants, quels livres, quels gros et beaux +livres!...</p> + +<p>—Ma foi, ceux qui les ont écrits n'ont pas flâné!» reprit le jeune +garçon en indiquant des dictionnaires couchés en travers.</p> + +<p>Rostow, ne voulant pas s'imposer à la princesse Marie, ne retourna pas +chez elle, mais attendit son départ au village. Lorsque les voitures se +mirent en route, il monta à cheval et l'accompagna à douze verstes de +distance jusqu'à Jankovo, qui était occupé par nos troupes. Arrivé au +relais, il prit respectueusement congé d'elle, et lui baisa la main.</p> + +<p>«Vous me remplissez de confusion, lui répondit-il en rougissant aux +effusions de sa reconnaissance. Le premier ispravnik<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a> aurait agi de +même.... Si nous n'avions eu que des paysans à combattre, l'ennemi ne se +serait pas avancé aussi loin dans le pays,» ajouta-t-il d'un ton +embarrassé, et, passant à un autre sujet: «Je suis heureux d'avoir eu +l'occasion de faire votre connaissance. Adieu, princesse. Permettez-moi +de vous souhaiter tout le bonheur possible et puissions-nous nous revoir +dans des circonstances plus favorables!»</p> + +<p>Le visage de la princesse Marie rayonnait d'une émotion attendrie; elle +sentait qu'il méritait ses remerciements les plus vifs, car sans lui que +serait-elle devenue? N'aurait-elle pas été infailliblement la victime +des paysans révoltés, ou ne serait-elle pas tombée entre les mains des +Français? Pour la sauver, ne s'était-il pas exposé aux plus grands +dangers, et son âme, pleine de noblesse et de bonté, n'avait-elle pas su +compatir à sa position et à sa douleur? Ses yeux, si bons, si honnêtes, +s'étaient remplis de larmes, lorsqu'elle lui avait parlé, et ce souvenir +restait gravé dans son coeur. En lui disant adieu, elle éprouva à son +tour une émotion étrange, et elle se demanda si elle ne l'aimait pas +déjà. Sans doute elle avait honte de s'avouer à elle-même qu'elle +s'était subitement éprise d'un homme qui peut-être ne l'aimerait jamais; +mais elle se consolait à la pensée que personne ne le saurait, et qu'il +n'y avait aucun crime à aimer en secret, toute sa vie, celui qui serait +son premier et son dernier amour. «Il a fallu qu'il arrivât à +Bogoutcharovo pour me rendre service, il a fallu que sa soeur refusât +mon frère,» se disait-elle, en entrevoyant le doigt de Dieu dans cet +enchaînement de circonstances, et en caressant tout bas l'espoir que ce +bonheur, à peine entrevu, pourrait un jour devenir une réalité!</p> + +<p>Elle aussi avait fait une douce impression sur Rostow, et lorsque ses +camarades, qui avaient eu vent de ses aventures, se permirent de le +taquiner en le complimentant sur ce qu'en allant chercher du foin il +avait eu le talent de découvrir une des plus riches héritières de +Russie, il se fâcha sérieusement; mais au fond du coeur il s'avouait +qu'il ne pouvait désirer ni faire rien de mieux que d'épouser la +sympathique princesse Marie. Ce mariage ne ferait-il pas le bonheur de +ses parents et le sien,—il le sentait instinctivement,—celui de la +douce créature qui le considérait comme son sauveur!... Et, d'un autre +côté, ne trouverait-il pas dans sa magnifique fortune le moyen de +rétablir celle de son père?... Mais alors que deviendraient Sonia, et le +serment qu'il lui avait fait? C'était précisément ce souvenir qui +l'irritait, lorsqu'on le plaisantait sur son excursion à Bogoutcharovo.</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI</h2> + +<h3>I</h3> + + +<p>Koutouzow, ayant accepté le commandement en chef des armées, se souvint +du prince André et le manda au quartier général.</p> + +<p>Ce dernier arriva à Czarevo-Saïmichtché le jour même où Koutouzow +passait pour la première fois les troupes en revue. Il s'arrêta dans le +village, s'assit sur un banc devant la porte de la maison du prêtre, et +attendit «Son Altesse», ainsi que tous appelaient aujourd'hui le général +en chef. Dans les champs, derrière le village, retentissaient des +fanfares militaires, couvertes par de formidables acclamations en +l'honneur du nouveau commandant. À dix pas du prince André, deux +domestiques militaires de la suite de Koutouzow, dont l'un remplissait +les fonctions de courrier et l'autre celles de maître d'hôtel, +profitaient du beau temps et de l'absence de leur maître pour prendre le +frais. À ce moment arriva à cheval un lieutenant-colonel de hussards: il +était de petite taille, brun de teint et portait d'énormes moustaches et +d'épais favoris; à la vue du prince André il s'arrêta, et lui demanda si +c'était bien là que Son Altesse était descendue et si on l'attendait +bientôt.</p> + +<p>André lui répondit qu'il ne faisait point partie de l'état-major du +prince, et qu'il n'était là que depuis quelques minutes. Le hussard +s'adressa alors à l'un des domestiques; le domestique répondit à sa +question avec cet air dédaigneux qu'affectent d'ordinaire les gens des +commandants en chef en s'adressant à des officiers subalternes.</p> + +<p>«Qui? Son Altesse? Elle sera ici tout à l'heure. Que demandez-vous?»</p> + +<p>Le lieutenant-colonel sourit dans sa moustache à ce ton impertinent, +descendit de cheval, jeta la bride à son planton et s'approcha de +Bolkonsky, qu'il salua.</p> + +<p>Bolkonsky lui rendit son salut, et lui fit place à côté de lui sur le +banc.</p> + +<p>«Vous aussi, vous attendez le commandant en chef? lui demanda le nouveau +venu. On le dit accessible, c'est bien heureux! poursuivit-il en +grasseyant.... Autrement, si on avait encore affaire aux mangeurs de +saucisses, ce serait la mer à boire; ce n'est pas pour rien que Yermolow +a demandé à être compté parmi les Allemands. Espérons que les Russes +auront maintenant voix au chapitre. Le diable seul sait où l'on voulait +en venir avec toutes ces retraites.... Avez-vous fait la campagne?</p> + +<p>—Non seulement j'ai eu le plaisir de la faire, répliqua le prince +André, mais aussi de perdre, grâce à elle, tout ce que j'avais de plus +cher, mon père, qui vient de mourir de chagrin, sans compter ma maison +et mon bien.... Je suis du gouvernement de Smolensk.</p> + +<p>—Ah! vous êtes sans doute le prince Bolkonsky.... Charmé de faire votre +connaissance. Je suis le lieutenant-colonel Denissow, plus connu sous le +nom de Vaska Denissow,» dit le hussard, en serrant cordialement la main +au prince André, et en le regardant avec un affectueux intérêt. «Oui, je +l'avais appris, dit-il d'un ton plein de sympathie.... C'est bien là +une guerre de Scythes, ajouta-t-il en reprenant, après un court silence, +le fil de ses pensées. Tout cela peut être parfait, mais pas pour celui +qui paye les pots cassés.... Ah! vous êtes le prince André Bolkonsky? je +suis vraiment bien aise de faire votre connaissance,» répéta-t-il, en +hochant la tête avec un triste sourire, et en lui serrant de nouveau la +main.</p> + +<p>Le prince André connaissait Denissow par ce que lui en avait dit +Natacha. Cette réminiscence, en réveillant en lui les pénibles pensées +qui, dans ces derniers mois, commençaient à s'effacer de son esprit, lui +fit de la peine et du plaisir à la fois. Il avait éprouvé depuis lors +tant d'autres secousses morales,—l'abandon de Smolensk, sa visite à +Lissy-Gory, la nouvelle de la mort de son père,—que ses anciens +souvenirs ne revenaient plus aussi souvent à sa mémoire, et il sentit +qu'ils avaient perdu de leur douloureuse intensité. Pour Denissow aussi, +le nom de Bolkonsky évoquait un passé lointain et poétique, la soirée +où, après le souper et la romance de Natacha, il avait, sans savoir +comment, fait une déclaration à cette fillette de quinze ans. Il sourit +en songeant à son roman et à son amour, et reprit aussitôt le thème qui +seul l'intéressait et le passionnait aujourd'hui: c'était un plan de +campagne que, durant la retraite, il avait composé, étant de service aux +avant-postes. Il l'avait présenté à Barclay de Tolly, et comptait le +soumettre également à Koutouzow. Son plan était fondé sur les +considérations suivantes: la ligne d'opération des Français étant +beaucoup trop étendue, il fallait, tout en les attaquant de front pour +les empêcher d'avancer, rompre leurs communications. «Ils ne peuvent +soutenir une aussi grande ligne d'opérations, se disait-il, c'est +impossible!... Qu'on me donne 500 hommes, et je me fais fort de +l'enfoncer... parole d'honneur; il n'y a qu'un moyen d'en venir à +bout... la guerre de partisans, et pas autre chose!»</p> + +<p>Denissow s'était levé pour mieux exposer son projet avec sa vivacité +accoutumée, lorsqu'il fut interrompu par les cris et les hourras qui +partaient de la plaine, plus violents que jamais, et se confondaient +avec la musique et les chants, qui se rapprochaient de plus en plus. Un +bruit de chevaux se fit au même moment entendre à l'entrée du village.</p> + +<p>«C'est lui!» s'écria un cosaque qui se tenait à l'entrée de la maison.</p> + +<p>Bolkonsky et Denissow se levèrent et se dirigèrent vers la porte où se +trouvait une escouade de soldats: c'était la garde d'honneur, et ils +aperçurent à l'autre bout de la rue Koutouzow monté sur un petit cheval +bai, s'avançant vers eux suivi d'un nombreux cortège de généraux. +Barclay de Tolly, également à cheval, marchait à côté de lui, et une +foule d'officiers criant hourra caracolaient autour d'eux. Les aides de +camp de Koutouzow s'élancèrent en avant, le dépassèrent et entrèrent les +premiers dans la cour de l'habitation. Le commandant en chef talonnait +avec impatience son cheval fatigué, qui s'était mis à aller l'amble sous +son poids, et il saluait à droite et à gauche en portant la main à sa +casquette blanche, bordée de rouge et sans visière. S'arrêtant devant la +garde d'honneur, composée de beaux grenadiers, décorés et chevronnés +pour la plupart, qui lui présentèrent aussitôt les armes, il garda un +instant le silence en les examinant d'un regard scrutateur. Une +expression ironique passa sur son visage, et, se tournant vers les +officiers et les généraux qui l'entouraient, il haussa légèrement les +épaules.</p> + +<p>«Et dire cependant, murmura-t-il avec un geste d'étonnement, que c'est +avec de pareils gaillards qu'on se retire devant l'ennemi!... Au revoir, +messieurs! ajouta-t-il en entrant par la grande porte et en effleurant +le prince André et Denissow.</p> + +<p>—Hourra! hourra!» criait-on derrière lui.</p> + +<p>Koutouzow s'était singulièrement épaissi et alourdi depuis la dernière +fois que le prince André l'avait vu, mais son oeil blanc, sa cicatrice +et l'expression ennuyée de sa physionomie étaient toujours les mêmes. +Une étroite courroie passée en sautoir laissait pendre un fouet sur sa +capote militaire. En entrant dans la cour, il poussa un soupir de +soulagement, comme un homme heureux de se reposer après s'être donné en +spectacle. Puis il retira de l'étrier son pied gauche, en se renversant +pesamment en arrière, et, fronçant les sourcils, il le ramena avec peine +sur la selle, plia le genou, et se laissa glisser en gémissant dans les +bras des cosaques et des aides de camp qui le soutenaient. Une fois sur +ses pieds, il jeta de son oeil à moitié fermé un regard autour de lui, +aperçut le prince André, sans toutefois le reconnaître, et fit en se +balançant quelques pas en avant. Arrivé au perron de la maison, il toisa +de nouveau le prince André, et, comme il arrive souvent aux vieillards, +il lui fallut quelques secondes pour mettre enfin un nom sur cette +figure qui l'avait frappé tout d'abord.</p> + +<p>«Ah! bonjour, prince, bonjour, mon ami... allons, viens!» dit-il avec +effort, en montant péniblement les marches, qui craquaient sous son +poids. Déboutonnant ensuite son uniforme, il s'assit sur un banc, et lui +dit:</p> + +<p>—Et ton père?</p> + +<p>—J'ai reçu hier la nouvelle de sa mort,» répondit brièvement le prince +André.</p> + +<p>Koutouzow le regarda d'un air surpris et effrayé, se découvrit et se +signa:</p> + +<p>«Que la paix soit avec lui! Que la volonté de Dieu s'accomplisse sur +nous tous!»</p> + +<p>Un profond soupir s'échappa de sa poitrine: «Je l'aimais, je l'estimais, +reprit-il après un moment de silence, et je prends une part sincère à ta +douleur!»</p> + +<p>Il embrassa le prince André et le tint longtemps serré contre sa grosse +poitrine. André remarqua que les lèvres gonflées de Koutouzow +tremblaient, et qu'il avait les yeux pleins de larmes.</p> + +<p>«Viens, viens chez moi, nous causerons,» dit-il, et il essayait de se +lever en s'appuyant des deux mains sur le banc, lorsque Denissow, aussi +hardi en face de ses chefs qu'en face de l'ennemi, monta résolument les +marches du perron et s'avança vers lui, en dépit des observations des +aides de camp. Koutouzow, toujours appuyé sur ses deux mains, le +regardait s'approcher avec impatience. Denissow se nomma, et lui déclara +qu'il avait à communiquer à Son Altesse une affaire de haute importance, +pour le bien de la patrie! Koutouzow croisa ses mains sur son ventre +d'un air de mauvaise humeur, et répéta nonchalamment: «Pour le bien de +la patrie, dis-tu? Qu'est-ce que ça peut être?... Parle!» Denissow +rougit comme une jeune fille; cette rougeur forma un étrange contraste +avec son épaisse moustache et son visage aviné et vieilli. Il n'en +entama pas moins, sans broncher, l'exposition de son plan, dont le but +était de couper la ligne de l'ennemi entre Smolensk et Viazma: il +connaissait la localité sur le bout du doigt, car il l'habitait; la +chaleur et la conviction qu'il mettait dans ses paroles faisaient +ressortir les avantages de sa combinaison. Koutouzow, les yeux baissés, +regardait à terre, en jetant parfois un coup d'oeil furtif vers la cour +de l'izba voisine, comme s'il s'attendait de ce côté à quelque chose de +désagréable. En effet, un général en sortit bientôt avec un gros +portefeuille sous le bras et se dirigea vers lui.</p> + +<p>«Qu'y a-t-il? demanda Koutouzow au beau milieu du plaidoyer de Denissow. +Vous êtes prêt?</p> + +<p>—Oui, Altesse,» répondit le général.</p> + +<p>Koutouzow hocha mélancoliquement la tête, comme s'il voulait dire qu'il +était impossible à un seul homme de suffire à tout, et continua à +écouter le hussard.</p> + +<p>«Je vous donne ma parole d'honneur de bon officier, disait Denissow, que +je romprai les lignes de communication de Napoléon!»</p> + +<p>Koutouzow l'interrompit:</p> + +<p>«Kirylle Andréïèvitch, de l'intendance, est-il ton parent?</p> + +<p>—C'est mon oncle, répliqua Denissow.</p> + +<p>—Nous étions amis, reprit gaiement Koutouzow. Bien, très bien, mon ami, +reste ici à l'état-major!... Demain nous reparlerons de cela.» Le +saluant d'un signe de tête, il se détourna, et tendit la main vers les +papiers que lui apportait Konovnitzine.</p> + +<p>«Votre Altesse ne serait-elle pas mieux dans une chambre? demanda un +général de service: il y a des plans à revoir et des papiers à signer.»</p> + +<p>Un aide de camp parut au même moment sur le seuil de la maison, et +annonça que l'appartement était prêt pour recevoir le commandant en +chef. Celui-ci fronça le sourcil à cet avis, car il ne voulait y entrer +qu'après avoir expédié toute sa besogne.</p> + +<p>«Non, dit-il, faites-moi apporter ici une petite table, et toi, ne t'en +va pas,» ajouta-t-il en se tournant vers le prince André.</p> + +<p>Pendant que le général de service faisait son rapport, le frou-frou +d'une robe de soie arriva jusqu'à eux par la porte entre-bâillée de la +maison. Le prince André regarda et aperçut une femme, jeune, jolie, +habillée de rose, et coiffée d'un mouchoir de soie mauve; elle tenait un +plateau. L'aide de camp de Koutouzow expliqua tout bas au prince André +que c'était la maîtresse du logis, la femme du prêtre, dont le mari +avait déjà reçu Son Altesse avec la croix à la main, et qui tenait à lui +souhaiter la bienvenue avec le pain et le sel.</p> + +<p>«Elle est très jolie,» ajouta l'aide de camp avec un sourire.</p> + +<p>Koutouzow, que ces derniers mots avaient frappé, se retourna. Le rapport +du général de service avait pour objet principal de critiquer la +position prise à Czarevo-Saïmichtché, et Koutouzow lui prêtait la même +attention distraite qu'il avait prêtée à Denissow, et sept ans +auparavant aux discussions du conseil militaire, la veille de la +bataille d'Austerlitz. Il n'écoutait que parce qu'il avait des oreilles, +et qu'elles entendaient malgré lui et malgré le petit morceau de câble +de vaisseau<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a> qu'il portait dans l'une d'elles. On voyait du reste +qu'il n'était surpris ni intéressé par rien, qu'il savait d'avance ce +qu'on pourrait lui raconter, et qu'il se contentait de le subir jusqu'au +bout, comme on subit un <i>Te Deum</i> d'action de grâces. Denissow lui avait +dit des choses sensées et sages, le général de service lui en disait +d'autres encore plus sensées et encore plus sages, mais Koutouzow +dédaignait le savoir et l'intelligence: ce n'était pas là, à son avis, +ce qui trancherait le noeud de la situation, c'était quelque chose +d'autre, complètement en dehors de ces deux qualités. Le prince André +suivait attentivement l'expression de sa physionomie, qui marqua d'abord +l'ennui, puis la curiosité éveillée par le frou-frou de la robe, et +enfin le désir d'observer les convenances. Il était évident que, s'il +témoignait du dédain pour le patriotisme intelligent de Denissow, c'est +qu'il était vieux et qu'il avait l'expérience de la vie. Il ne prit +qu'une seule disposition, concernant les maraudeurs. Le général de +service présenta à sa signature l'ordre aux chefs de corps de payer une +indemnité pour les dégâts commis par les soldats, à la suite des +plaintes d'un propriétaire dont ils avaient saccagé l'avoine encore +verte. Koutouzow serra les lèvres et secoua la tête.</p> + +<p>«Au feu, au feu! s'écria-t-il. Une fois pour toutes, mon ami, jette +toutes ces balivernes dans le poêle! Qu'on coupe le blé, qu'on brûle le +bois tant qu'on voudra! Je ne l'ordonne, ni ne l'autorise mais il n'est +en mon pouvoir ni de l'empêcher, ni d'indemniser les gens.... Lorsqu'on +fend le bois, les copeaux volent... à la guerre comme à la guerre!»</p> + +<p>Il parcourut encore une fois le rapport:</p> + +<p>«Oh! dit-il, cette minutie allemande!»</p> + + +<h3>II</h3> + + +<p>«C'est tout, n'est-ce pas?» ajouta-t-il après avoir signé le dernier +papier; alors, se levant avec effort, en redressant son gros cou tout +plissé, il se dirigea vers la porte de la maison.</p> + +<p>La femme du prêtre, rouge d'émotion, saisit à la hâte le plat sur +lequel étaient le pain et le sel, et, faisant une profonde révérence, +s'approcha de Koutouzow, qui cligna des yeux, lui caressa le menton et +la remercia.</p> + +<p>«La jolie femme! dit-il. Merci, merci, ma belle!»</p> + +<p>Tirant de son gousset quelques pièces d'or qu'il déposa sur le plateau:</p> + +<p>«Te trouves-tu bien ici?» lui demanda-t-il en entrant dans la chambre +qui lui était préparée, et en précédant la maîtresse du logis toute +souriante.</p> + +<p>L'aide de camp engagea le prince André à déjeuner avec lui; une +demi-heure plus tard, Koutouzow le fit demander. André le trouva étendu +dans un fauteuil, l'uniforme déboutonné, lisant un roman français, <i>les +Chevaliers du Cygne</i>, de Mme de Genlis.</p> + +<p>«Assieds-toi, lui dit Koutouzow en glissant un couteau à papier entre +les pages du livre et en le mettant de côté. C'est bien triste, bien +triste, mais rappelle-toi, mon ami, que je suis pour toi un second +père!»</p> + +<p>Le prince André lui raconta ce qu'il savait des derniers moments de son +père, et lui dépeignit l'état dans lequel il avait trouvé Lissy-Gory.</p> + +<p>«À quoi nous ont-ils amenés!» dit soudain Koutouzow d'une voix émue, en +songeant à la situation de son pays; «mais le moment viendra...» +reprit-il avec colère, et, ne voulant pas continuer ce sujet qui +l'émouvait, il ajouta: «Je t'ai fait venir pour te garder auprès de moi.</p> + +<p>—Je remercie Votre Altesse, répondit le prince André, mais je ne vaux +plus rien pour le service dans les états-majors.»</p> + +<p>Koutouzow, qui remarqua le sourire dont il accompagnait ces paroles, le +regarda d'un air interrogateur.</p> + +<p>«Et d'ailleurs, poursuivit Bolkonsky, je tiens à mon régiment; je me +suis attaché aux officiers, je crois que mes hommes ont de l'affection +pour moi et j'aurais du chagrin à m'en séparer. Si je refuse l'honneur +de rester auprès de votre personne, croyez bien que...»</p> + +<p>Une expression bienveillante, spirituelle et légèrement railleuse passa +en ce moment sur la grosse figure de Koutouzow, qui l'interrompit en +disant:</p> + +<p>«Je le regrette, tu m'aurais été utile, mais tu as raison! Ce n'est pas +ici que nous avons besoin d'hommes; si tous les conseillers, ou +prétendus tels, servaient comme toi dans les régiments, ça vaudrait +beaucoup mieux.... Je me souviens de ta conduite à Austerlitz.... Je te +vois encore avec le drapeau à, la main!»</p> + +<p>À ces paroles une fugitive rougeur, causée par la joie, illumina la +figure du prince; Koutouzow l'attira à lui, l'embrassa, et André put +voir que ses yeux étaient de nouveau humides. Il savait que le vieillard +avait la larme facile, et que la mort de son père le portait +naturellement à lui témoigner une sympathie et un intérêt tout +particuliers; cependant l'allusion le flatta, et lui fit un plaisir +extrême.</p> + +<p>«Suis ton chemin, à la garde de Dieu!... Je sais qu'il est celui de +l'honneur!... Tu m'aurais été bien utile à Bucharest, reprit-il après un +moment de silence: je n'avais personne à envoyer.... Oui, ils m'ont +accablé de reproches là-bas, et pour la guerre et pour la paix... et +pourtant tout a été fait à son heure, car tout vient à point à qui sait +attendre. Là-bas aussi, les conseillers pullulaient tout comme ici.... +Oh! les conseillers! Si on les avait écoutés, nous n'aurions pas conclu +la paix avec la Turquie, et la guerre durerait encore! Kamensky serait +perdu, s'il n'était mort... lui qui avec 30 000 hommes prenait d'assaut +les forteresses!... Prendre une forteresse n'est rien, mais mener à +bonne fin une campagne, voilà le difficile. Pour en arriver là, il ne +suffit pas de livrer des assauts et d'attaquer. Ce qu'il faut avoir, +c'est «patience et longueur de temps». Kamensky a envoyé des soldats +pour prendre Roustchouk, et moi, en n'employant que le temps et la +patience, j'ai pris plus de forteresses que lui, et j'ai fait manger aux +Turcs de la viande de cheval.... Crois-moi, ajouta-t-il en secouant la +tête et en se frappant la poitrine, les Français aussi en tâteront, +crois-en ma parole!</p> + +<p>—Il faudra pourtant accepter une bataille? dit le prince André.</p> + +<p>—Sans doute il le faudra, si tous le désirent, mais, je te le répète, +rien ne vaut ces deux soldats qui s'appellent le temps et la patience; +ceux-là arriveront à tout, mais les conseillers n'entendent pas de cette +oreille, voilà le mal! Les uns veulent une chose, les autres une autre! +Que faire?... que faire, je te le demande?... répéta-t-il, comme s'il +attendait une réponse, et ses yeux brillaient et s'éclairaient d'une +expression profonde et intelligente.... Je te dirai, si tu veux, ce +qu'il y a à faire et ce que je fais. Dans le doute, mon cher, +abstiens-toi, poursuivit-il en scandant ces paroles. Eh bien, adieu, mon +ami, rappelle-toi que je partage ta douleur, et cela de tout coeur; je +ne suis pour toi ni le prince ni le commandant en chef, je te suis un +père! Si tu as besoin de quelque chose, viens à moi. Adieu, mon ami!» Et +il l'embrassa.</p> + +<p>Le prince André n'avait pas encore franchi le seuil de la chambre, que +Koutouzow, harassé de fatigue, poussa un soupir, se laissa choir dans +son fauteuil, et reprit tranquillement la lecture des <i>Chevaliers du +Cygne</i>.</p> + +<p>Chose étrange et inexplicable, cet entretien eut sur le prince André une +action calmante; il retourna à son régiment, rassuré sur la marche +générale des affaires et confiant en celui qui les avait en main. +L'absence de tout intérêt personnel chez ce vieillard, qui n'avait plus, +en fait de passions, que l'expérience, résultat des passions, et chez +qui l'intelligence, destinée à grouper les faits et à en tirer les +conclusions, était remplacée par une contemplation philosophique des +événements, le rassurait; et il emporta avec lui la conviction qu'il +serait à la hauteur de sa mission: il n'inventera ni n'entreprendra +rien, mais il écoutera et se rappellera tout, il saura s'en servir au +bon moment, n'entravera rien d'utile, et ne permettra rien de nuisible. +Il admet quelque chose de plus puissant que sa volonté, la marche +inévitable des faits qui se déroulent devant lui; il les voit, il en +saisit la valeur, et sait faire abstraction de sa personne, et de la +part qu'il y prend. Il inspire de la confiance, parce que, malgré le +roman de Mme de Genlis et ses dictons français, on sent battre en lui un +coeur russe; sa voix a tremblé lorsqu'il a dit: «À quoi nous ont-ils +amenés?» et lorsqu'il les a menacés «de leur faire manger du cheval»! +C'était ce sentiment patriotique, ressenti par chacun à un degré plus ou +moins grand, qui avait puissamment contribué à faire nommer Koutouzow +général en chef, malgré la violente opposition de la camarilla; et une +approbation unanime et nationale avait confirmé ce choix d'une façon +éclatante.</p> + + +<h3>III</h3> + + +<p>Après le départ de l'Empereur, Moscou reprit le train ordinaire de sa +vie journalière, il rentra complètement dans ses habitudes, et +l'entraînement des derniers jours ne parut plus qu'un songe. Au milieu +du silence qui succédait aux clameurs de la veille, personne n'eut plus +l'air de croire à la réalité du danger qui menaçait la Russie, et de +penser que parmi ses enfants les membres du club Anglais étaient les +premiers prêts à tous les sacrifices. Un seul témoignage de l'exaltation +générale produite par la présence de l'Empereur se manifesta cependant +aussitôt après: ce fut la mise à exécution de la demande d'hommes et +d'argent, qui, en revêtant une forme légale et officielle, devint par +suite inévitable.</p> + +<p>L'approche de l'ennemi ne rendit point les Moscovites plus sérieux: ils +envisagèrent au contraire leur situation avec une légèreté croissante, +ainsi qu'il arrive souvent à la veille d'une catastrophe. Il s'élève +alors dans l'âme, en effet, deux voix également puissantes: l'une prêche +sagement la nécessité de se rendre bien compte du danger imminent et des +moyens de le conjurer; l'autre, plus sagement encore, trouve qu'il est +trop pénible d'y songer, puisqu'il n'est pas donné à l'homme d'éviter +l'inévitable, et qu'il est dès lors plus simple d'oublier le danger et +de vivre gaiement jusqu'au moment où il arrive. Dans l'isolement, c'est +la première des voix qu'on écoute, tandis que les masses obéissent à la +seconde, et les Moscovites en offrirent un nouvel exemple, car jamais on +ne s'était tant amusé à Moscou que cette année-là.</p> + +<p>On lisait et l'on discutait les dernières affiches de Rostoptchine, +comme on discutait les bouts-rimés de Vassili Lvovitch Pouschkine. +L'en-tête de ces affiches représentait le cabaret d'un certain barbier, +nommé Karpouschka Tchiguirine, ancien soldat et bourgeois de la ville, +qui, ayant entendu, soi-disant, raconter que Bonaparte marchait sur +Moscou, s'était campé d'un air colère sur le seuil de sa boutique, et +avait tenu à la foule un discours plein d'injures contre les Français. +Dans ce discours, admiré par les uns et critiqué par les autres au club +Anglais, il assurait entre autres que les choux dont les Français se +nourriraient les gonfleraient comme des ballons, que la kascha<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> les +ferait crever, que le stchi<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a> les étoufferait; qu'il n'y avait parmi +eux que des nains, et qu'une femme pourrait en lancer trois en l'air +d'un seul coup avec une fourche. On disait aussi au club que +Rostoptchine avait renvoyé de Moscou tous les étrangers, sous prétexte +qu'il se trouvait parmi eux des espions et des agents de Napoléon, et +l'on citait à cette occasion les bons mots du général gouverneur à +l'adresse des expulsés. «Rentrez en vous-mêmes, entrez dans la barque et +n'en faites pas une barque à Caron<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>.» On disait encore que tous les +tribunaux avaient été transportés hors de la ville, et l'on ajoutait à +cette nouvelle la plaisanterie de Schinchine assurant que, pour ce fait +seul, les habitants de Moscou devaient une vive reconnaissance au comte +Rostoptchine. On disait enfin que le régiment promis par Mamonow +coûterait à ce dernier 800 000 roubles, que Besoukhow en dépenserait +davantage pour le sien, et que ce qui lui faisait le plus d'honneur dans +ce sacrifice, c'est qu'il endosserait l'uniforme, marcherait à la tête +de ses hommes et se laisserait admirer gratis par qui voudrait.</p> + +<p>«Vous n'épargnez personne,» disait Julie Droubetzkoï à Schinchine, en +ramassant et en serrant entre ses doigts fluets et garnis de bagues un +petit tas de charpie qu'elle venait de faire. Elle donnait une soirée +d'adieu, car elle quittait Moscou le lendemain.... «Besoukhow est +ridicule, poursuivit-elle en français, mais il est si bon, si +aimable!... Quel plaisir trouvez-vous à être si caustique?</p> + +<p>—À l'amende!» s'écria un jeune homme habillé en milicien, que Julie +appelait «son chevalier» et qui l'accompagnait à Nijni. Dans sa coterie, +comme dans beaucoup d'autres, on s'était donné le mot pour ne plus +parler français, et, chaque fois qu'on manquait à cet engagement, on +payait une amende, qui allait grossir les dons volontaires.</p> + +<p>«Vous payerez double! dit un littérateur russe, car vous venez de faire +un gallicisme.</p> + +<p>—J'ai péché et je paye, dit Julie, pour avoir employé le mot +«caustique»; quant aux gallicismes, je n'en réponds pas, je n'ai ni +assez d'argent ni assez de temps pour imiter le prince Galitzine et +prendre comme lui des leçons de russe. Ah! mais le voilà, dit-elle. +Quand on parle du soleil,—et elle allait citer le proverbe en français, +lorsque, s'arrêtant court, elle se mit à rire et le traduisit en +russe:—Vous ne m'attraperez plus!...—Nous parlions de vous, +continua-t-elle en se retournant vers Pierre; nous disions que votre +régiment serait sans contredit plus beau que celui de Mamonow, +ajouta-t-elle avec cette facilité de mensonge particulière aux femmes du +monde.</p> + +<p>—De grâce, ne m'en parlez pas, dit Pierre en lui baisant la main et en +s'asseyant à ses côtés, si vous saviez comme il m'ennuie!</p> + +<p>—Vous le commanderez en personne, bien certainement?—poursuivit Julie +en lançant au milicien un regard moqueur. Mais ce dernier n'y répondit +pas: la présence de Pierre et sa bienveillante bonhomie mettaient +toujours un terme aux moqueries dont il était l'objet.</p> + +<p>—Oh non!—dit-il en éclatant de rire à la question de Julie, et en +avançant son gros corps:—Les Français auraient trop beau jeu, et puis +je craindrais de ne pouvoir me hisser à cheval!»</p> + +<p>Leur causerie, qui effleurait tous les sujets, tomba sur la famille +Rostow.</p> + +<p>«Savez-vous, dit Julie, que leurs affaires sont tout à fait dérangées? +Le comte est un imbécile: les Razoumovsky lui ont proposé d'acheter la +maison et le bien de Moscou, et l'affaire traîne en longueur parce qu'il +en demande un prix trop élevé.</p> + +<p>—Il me semble pourtant, dit quelqu'un, que la vente va être conclue, +quoique ce soit, à l'heure qu'il est, une vraie folie d'acheter des +maisons.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda Julie; croyez-vous que Moscou soit en danger?</p> + +<p>—Mais alors pourquoi partez-vous?</p> + +<p>—Moi? voilà qui est étrange.... Je pars parce que tout le monde s'en +va, et puis je ne suis ni une Jeanne d'Arc ni une amazone!</p> + +<p>—Si le comte Rostow, reprit le milicien, sait s'arranger, il pourra +liquider toutes ses dettes.... C'est un brave homme, mais un pauvre +sire.... Qu'est-ce qui les retient ici si longtemps? Je les croyais +partis pour la campagne.</p> + +<p>—Nathalie s'est complètement remise, n'est-il pas vrai? demanda Julie +en s'adressant à Pierre avec un malicieux sourire.</p> + +<p>—Ils attendent leur fils cadet, qui est entré au service comme cosaque, +et qui a été envoyé à Biélaïa-Tserkow; on l'a maintenant inscrit dans +mon régiment.... Le comte serait parti malgré cela, mais la comtesse n'y +consent pas avant d'avoir revu son fils.</p> + +<p>—Je les ai rencontrés, il y a trois jours, chez les Arharow. Nathalie +est fort embellie et de très bonne humeur, reprit Julie.... Elle a +chanté une romance.... Comme tout s'efface vite chez certaines +personnes!</p> + +<p>—Qu'est-ce qui s'efface?» demanda Pierre, dépité.</p> + +<p>Julie sourit.</p> + +<p>«Vous savez fort bien, comte, que les chevaliers comme vous ne se +rencontrent que dans les romans de Mme de Souza.</p> + +<p>—Quels chevaliers? je ne comprends pas, dit Pierre en rougissant.</p> + +<p>—Oh! oh! comte, ne me dites pas cela, tout Moscou connaît l'histoire; +je vous admire, ma parole d'honneur!</p> + +<p>—À l'amende! à l'amende! s'écria le milicien.</p> + +<p>—Bien! bien! repartit Julie impatientée, on ne peut donc plus causer à +présent... mais vous le savez, comte, vous le savez....</p> + +<p>—Je ne sais rien, dit Pierre de plus en plus irrité.</p> + +<p>—Et moi, je me rappelle fort bien que vous étiez au mieux avec Natacha, +tandis que ma préférée a toujours été Véra, cette chère Véra!</p> + +<p>—Non, madame, reprit Pierre sans changer de ton, je n'ai point assumé +le rôle de chevalier de la comtesse Rostow: il y a un mois que je ne les +ai vus.</p> + +<p>—Qui s'excuse s'accuse,—répondit Julie en souriant et en jouant avec +la charpie, mais elle changea aussitôt de sujet, afin d'avoir le dernier +mot:—Devinez qui j'ai rencontré hier soir.... La pauvre Marie +Bolkonsky! Elle a perdu son père, le saviez-vous?</p> + +<p>—Non, vraiment, mais où demeure-t-elle? je serais heureux de la voir!</p> + +<p>—Tout ce que je sais, c'est qu'elle part demain pour leur terre dans +les environs, et qu'elle y emmène son neveu.</p> + +<p>—Comment est-elle?</p> + +<p>—Très affligée! Mais devineriez-vous qui l'a sauvée? c'est tout un +roman!... Nicolas Rostow! On l'avait entourée, on allait la tuer après +avoir blessé ses gens, lorsqu'il s'est jeté dans la mêlée et l'a tirée +d'affaire!</p> + +<p>—C'est un vrai roman, reprit le milicien, et l'on dirait que cette +débandade générale est inventée à plaisir pour marier les vieilles +filles, Catiche d'abord, et la princesse Marie ensuite.</p> + +<p>—Je suis convaincue d'une chose, dit Julie, c'est qu'elle est un peu +amoureuse du jeune homme.</p> + +<p>—Vite, vite, une amende! s'écria de nouveau le milicien.</p> + +<p>—Mais comment aurais-je pu, s'il vous plaît, dire cela en russe?»</p> + + +<h3>IV</h3> + + +<p>En rentrant chez lui, Pierre trouva sur une table les deux dernières +petites affiches du comte Rostoptchine: dans l'une il niait avoir +défendu aux habitants de quitter la ville, comme on en faisait courir le +bruit. Il engageait donc les dames de la noblesse et les femmes des +marchands à ne pas s'éloigner, car, disait-il, ce sont toutes ces +fausses nouvelles qui causent la panique, et je réponds sur ma vie que +le scélérat n'entrera pas à Moscou! Cette déclaration fit clairement +comprendre à Pierre, pour la première fois, que les Français y +viendraient assurément. La seconde affiche disait que notre quartier +général était à Viazma, que le comte Wittgenstein avait battu l'ennemi, +et que ceux qui désiraient s'armer trouveraient à l'arsenal un grand +choix de fusils et de sabres à prix réduits. Cette dernière +proclamation n'avait plus le ton de persiflage habituel aux discours que +l'on prêtait à Tchiguirine, le barbier orateur. Pierre se dit, à part +lui, que l'orage qu'il appelait de tous ses voeux, malgré l'effroi qu'il +lui inspirait, s'approchait à pas de géant: «Que faire? se demandait-il +pour la centième fois.... Entrer au service et rejoindre l'armée, ou +bien attendre sur place?» Il étendit la main et prit un jeu de cartes +sur la table: «Faisons une patience! Si elle réussit, cela voudra +dire.... Qu'est-ce que cela voudra dire?» se demandait-il en mêlant les +cartes, et en levant les yeux au ciel pour y chercher une solution. Il +n'avait pas eu encore le temps de la trouver, que la voix de l'aînée des +trois princesses, la seule qui demeurât chez lui, depuis le mariage des +cadettes, se fit entendre derrière la porte.</p> + +<p>«Entrez, ma cousine, entrez! lui cria Pierre.... Si la patience réussit, +se dit-il, je partirai pour l'armée!</p> + +<p>—Mille excuses, mon cousin, de vous déranger à cette heure; mais il +faut prendre une décision. Tout le monde quitte Moscou, le peuple se +soulève, il se prépare quelque chose d'effroyable... pourquoi +restons-nous?</p> + +<p>—Mais au contraire, ma cousine, tout me semble aller à merveille! +répondit Pierre sur le ton de plaisanterie qu'il avait adopté avec elle, +afin d'éviter l'embarras que lui causait toujours son rôle de +bienfaiteur.</p> + +<p>—Comment, à merveille? Où voyez-vous donc cela, je vous prie? Pas plus +tard que ce matin, Varvara Ivanovna m'a raconté les exploits de nos +troupes, cela leur fait honneur... mais ici le peuple se mutine et +n'écoute personne... témoin ma femme de chambre qui devient insolente! +On nous battra bientôt; si cela continue ainsi, on ne pourra plus +sortir, et... et ce qu'il y a de plus grave, c'est que les Français vont +arriver à coup sûr.... Pourquoi les attendre? Je vous en supplie, mon +cousin, donnez vos ordres pour qu'on me conduise au plus tôt à +Saint-Pétersbourg, car je ne saurais rester ici et me soumettre au +pouvoir de Bonaparte!</p> + +<p>—Mais quelles folies, ma cousine! Où prenez-vous vos nouvelles: au +contraire....</p> + +<p>—Je ne m'inclinerai pas, je vous le répète, devant votre Bonaparte; les +autres sont libres d'agir comme bon leur semble, et si vous ne voulez +pas vous occuper de moi....</p> + +<p>—Mais comment donc! je vais préparer votre départ.»</p> + +<p>La princesse, irritée de n'avoir personne à qui s'en prendre, s'assit +sur le bord d'une chaise, en murmurant entre ses dents.</p> + +<p>«Vos rapports sont faux, continua Pierre: la ville est calme, et il n'y +a pas de danger.... Lisez plutôt!» Et il lui montra l'affiche.</p> + +<p>«Le comte écrit que l'ennemi n'entrera pas à Moscou, il en répond sur sa +vie!</p> + +<p>—Oh! votre comte! s'écria la vieille demoiselle avec colère, c'est un +hypocrite, un misérable, c'est lui qui pousse le peuple à l'émeute. +N'est-ce pas lui qui, dans ses sottes affiches, a promis honneur et +gloire à celui qui empoignerait par le toupet n'importe qui et le +fourrerait au violon? Est-ce assez bête? Et voilà le résultat de ses +belles paroles! Varvara Ivanovna a failli être tuée par le peuple pour +avoir parlé français dans la rue.</p> + +<p>—N'y a-t-il pas là un peu d'exagération? Il me semble que vous prenez +les choses trop à coeur,» dit Pierre, qui continuait à étaler ses +cartes.</p> + +<p>La patience réussit, et cependant il ne rejoignit pas l'armée, et resta +à Moscou, qui se dépeuplait tous les jours, à attendre, dans une +indécision pleine à la fois de satisfaction et de terreur, l'effroyable +catastrophe qu'il pressentait. La princesse le quitta le lendemain même. +L'intendant en chef vint annoncer à Pierre que l'argent demandé pour +équiper le régiment ne pourrait être fourni qu'au moyen de la vente d'un +de ses biens, et lui représenta que cette fantaisie le mènerait à sa +ruine.</p> + +<p>«Vendez-le, répondit Pierre en souriant: je ne peux pas revenir sur une +parole donnée!»</p> + +<p>La ville était déserte. Julie était partie, ainsi que la princesse +Marie; de toutes ses connaissances intimes, les Rostow seuls étaient +encore là, mais Pierre ne les voyait plus. Il eut alors l'idée, pour se +distraire, d'aller dans un village des environs, à Vorontzovo, pour y +examiner un énorme aérostat construit sous la direction de Leppich, par +ordre de Sa Majesté, et destiné à servir contre l'ennemi, pour aider à +sa défaite. Pierre savait que l'Empereur avait particulièrement +recommandé l'inventeur et l'invention aux soins du comte Rostoptchine en +ces termes:</p> + +<p>«Aussitôt que Leppich sera prêt, composez-lui pour sa nacelle un +équipage d'hommes sûrs et intelligents et dépêchez un courrier au +général Koutouzow pour l'en prévenir. Je l'en ai déjà avisé. +Recommandez, je vous prie, à Leppich de faire bien attention à l'endroit +où il descendra la première fois, pour qu'il n'aille pas se tromper et +tomber dans les mains de l'ennemi. Il est indispensable qu'il combine +ses mouvements avec le général en chef.»</p> + +<p>En revenant de Vorontzovo, Pierre vit une grande foule sur la place des +exécutions: il s'arrêta et descendit de son droschki. On venait de +passer par les verges un cuisinier français, accusé d'espionnage. Le +bourreau détachait du gibet le condamné, un gros homme à favoris roux, +en bas gros-bleu et en habit vert, qui gémissait piteusement. Son +compagnon d'infortune, maigre et pâle, attendait son tour; à en juger +par leurs physionomies, ils étaient bien réellement Français. Pierre, +terrifié et aussi pâle qu'eux, se fraya un chemin à travers la cohue de +bourgeois, de marchands, de paysans, de femmes, de fonctionnaires de +tout rang, dont les regards suivaient avec une attention avide le +spectacle qu'on leur offrait. Ses questions réitérées et pleines d'une +curiosité anxieuse n'obtinrent aucune réponse.</p> + +<p>Le gros homme fit un effort, se souleva, haussa les épaules et essaya, +mais en vain, de se montrer stoïque, en passant les manches de son +habit: ses lèvres tremblèrent convulsivement, il éclata en sanglots, et +pleura avec colère de sa propre faiblesse, comme pleurent les hommes à +tempérament sanguin. La foule, silencieuse jusque-là, se mit aussitôt à +crier, comme pour étouffer le sentiment de pitié qui s'éveillait en +elle.</p> + +<p>«C'est le cuisinier d'un prince! disait-on.</p> + +<p>—Eh! dis donc, «moussiou,» on voit que la sauce russe est trop forte +pour un palais français, elle t'agace les dents, hein?» dit un employé +de chancellerie tout ridé; et il regardait autour de lui pour voir +l'effet de sa plaisanterie. Les uns se mirent à rire; les autres, les +yeux rivés sur le bourreau qui déshabillait l'autre patient, suivaient +ses mouvements avec terreur.</p> + +<p>Pierre poussa un rugissement sourd, ses sourcils se foncèrent, et, se +détournant brusquement, il rebroussa chemin en articulant des paroles +inintelligibles. Il remonta en droschki, et ne cessa durant le trajet +d'être agité par des soubresauts convulsifs et de pousser des +exclamations étouffées.</p> + +<p>«Où vas-tu? s'écria-t-il tout à coup, s'adressant à son cocher.</p> + +<p>—Vous m'avez ordonné de vous mener chez le général gouverneur?</p> + +<p>—Imbécile, idiot! vociféra Pierre: je t'ai dit d'aller à la maison!... +Il faut partir, partir sans retard, aujourd'hui même,» ajouta-t-il entre +ses dents.</p> + +<p>Cette exécution au milieu d'une foule curieuse avait produit sur lui une +telle impression, qu'il s'était décidé à quitter immédiatement Moscou.</p> + +<p>Revenu chez lui, il ordonna à son cocher d'envoyer sur l'heure ses +chevaux de selle à Mojaïsk, où se trouvait l'armée; pour leur donner de +l'avance, il remit son départ au lendemain.</p> + +<p>Le 24, Pierre quitta Moscou dans la soirée. En arrivant, quelques heures +plus tard, au relais de Perkhoukow, il apprit qu'une grande bataille +avait été livrée: on racontait qu'à Perkhoukow même la terre tremblait +du bruit de la canonnade, mais personne ne put lui dire de quel côté +était restée la victoire (c'était le combat de Schevardino). Pierre +arriva à Mojaïsk au point du jour.</p> + +<p>Toutes les maisons étaient occupées par les troupes; dans la cour de +l'auberge, il trouva son domestique et son cocher, qui l'attendaient, +mais de chambres, point: elles étaient toutes pleines d'officiers, et +les troupes ne cessaient de défiler. De tous côtés on ne voyait que +fantassins, cosaques, cavaliers, fourgons de bagages, caissons et +bouches à feu. Pierre s'empressa de continuer sa route. Plus il +s'éloignait de Moscou, plus il pénétrait dans cet océan de troupes, plus +il se sentait envahi par une agitation inquiète et par cette +satisfaction intime qu'il avait éprouvée pendant le séjour de l'Empereur +à Moscou, lorsqu'il s'était agi de se décider à un sacrifice! Il +sentait, à ce moment, que tout ce qui constitue d'habitude le bonheur, +le confort de la vie, les richesses, la vie elle-même, était bien peu de +chose en comparaison de ce qu'il entrevoyait, d'une façon assez vague, +il est vrai, et qu'il n'essayait même pas d'analyser. Sans se demander +ni pour qui, ni pourquoi, le fait du sacrifice en lui-même lui faisait +éprouver une jouissance indicible.</p> + + +<h3>FIN DU DEUXIÈME VOLUME</h3> +<hr style="width: 65%;" /> + +<h3>NOTES:</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Sila, force: jeu de mots. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Hors-d'oeuvre qu'on sert en Russie avant le dîner. (<i>Note du +traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Une sagène vaut 2 mètres 10 mil. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Sorte de petit gobelet en métal pour boire l'eau-de-vie. (<i>Note du +traducteur</i>.)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> 1 archine vaut 71 centimètres. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Gens faisant partie de la domesticité. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Espèce ce guitare à trois cordes. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> Voiture très basse à quatre roues, formée de deux banquettes en long +que divise le dossier et sur lesquelles on s'assied dos à dos. Ces +voitures peuvent contenir une dizaine de personnes. (<i>Note du +traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Attelage russe à trois chevaux, (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Pièce de bois cintrée, fixée au-dessus du brancard dans les +attelages russes. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Pâte de fruits.</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> Nom d'une ronde russe. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> En français dans l'original. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Roman de Karamzine. (<i>Idem.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Domestique de la cour, employé dans les +théâtres impériaux. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Vêtement oriental. <i>Note du Traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Usage superstitieux, destiné en Russie à porter bonheur au voyage. +(<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Un poud vaut un peu moins de 20 kilogrammes. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Geste populaire usité en Russie pour conjurer le mauvais oeil. +(<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Nom appliqué, à cette époque, aux proclamations du comte +Rostopchine. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> En français dans le texte. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Une dessiatine vaut 1 hectare 092. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Commissaire de police du district. (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> Remède usité en Russie contre les maux de dents. (<i>Note du +traducteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Graines de sarrazin grillées (<i>Note du correcteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Potage au chou (<i>Note du correcteur.</i>)</p></div> +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> En français dans le texte, (<i>Note du traducteur.</i>)</p></div> +<hr style="width: 65%;" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La guerre et la paix, Tome II, by Léon Tolstoï + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE ET LA PAIX, TOME II *** + +***** This file should be named 17950-h.htm or 17950-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/9/5/17950/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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